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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de l'hérésie des Albigeois + et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à l'an 1218 + +Author: Pierre des Vaux de Cernay + +Annotator: François Guizot + +Release Date: December 15, 2011 [EBook #38313] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE DES *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + COLLECTION DES MÉMOIRES + RELATIFS À L'HISTOIRE DE FRANCE. + + + + + _HISTOIRE DE LA GUERRE DES ALBIGEOIS,_ + + _PAR PIERRE DE VAULX-CERNAY._ + + + + + PARIS, IMPRIMERIE DE A. BELIN, + rue des Mathurins-Saint-Jacques, n. 14. + + + + + COLLECTION DES MÉMOIRES + RELATIFS À L'HISTOIRE DE FRANCE. + + DEPUIS LA FONDATION DE LA MONARCHIE FRANÇAISE JUSQU'AU 13e SIÈCLE; + + AVEC UNE INTRODUCTION, DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES + ET DES NOTES; + + + Par M. GUIZOT, + PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE À L'ACADÉMIE DE PARIS. + + + + + À PARIS, + CHEZ J.-L.-J. BRIÈRE, LIBRAIRE, + RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, No. 68. + + 1824. + + + + + HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE DES ALBIGEOIS, + + ET DE LA SAINTE GUERRE ENTREPRISE CONTRE EUX + (DE L'AN 1203 À L'AN 1218); + + + Par PIERRE DE VAULX-CERNAY. + + + + +NOTICE + +SUR + +PIERRE DE VAULX-CERNAY. + + +On ne saurait absolument rien de Pierre, moine de Vaulx-Cernay, s'il ne +nous apprenait lui-même, dans le cours de son histoire, qu'il était +neveu de Gui, abbé de Vaulx-Cernay, évêque de Carcassonne après la +conquête des États du comte de Toulouse par Simon de Montfort, qu'il +avait accompagné son oncle dans la croisade des Francs contre l'Empire +grec en 1205, et qu'il le suivit également dans la croisade contre les +Albigeois, dont l'abbé Gui fut l'un des plus ardens promoteurs. Pierre +ne nous a du reste transmis, sur sa personne et sa vie, aucun autre +détail, et aucun de ses contemporains n'a suppléé à son silence. Il +demeura probablement attaché à la fortune de son oncle, et ne se fit +remarquer par aucun acte, aucun mérite considérable, car la violence de +son zèle contre les hérétiques n'était pas alors un trait saillant qui +pût lui valoir une attention particulière. + +Son ouvrage n'en est pas moins un des plus instructifs et des plus +curieux qui nous soient parvenus sur l'un des plus grands et des plus +tragiques événemens du treizième siècle. Pierre ne fut pas seulement +témoin de la guerre des Albigeois; il y fut acteur: tantôt il parcourait +la France avec son oncle pour recruter de nouveaux Croisés, tantôt il le +suivait dans les siéges et les batailles, prêchant, confessant, +assistant, comme il le dit lui-même, avec une allégresse ineffable, aux +massacres et aux auto-da-fé. Il vécut dans l'intimité des chefs Croisés, +ecclésiastiques et militaires, partageant toutes leurs passions, +exclusivement préoccupé du succès de leur entreprise, et tellement +dévoué à la personne de Simon de Montfort qu'il lui sacrifie aveuglément +non seulement ses ennemis, mais ses compagnons, et même se permet, bien +qu'avec réserve, de blâmer le pape, quand le pape n'accorde pas au comte +du Montfort une complaisance et une faveur illimitées. Aussi les +infidélités, surtout les réticences, abondent dans son récit; il +dénature ou omet, non seulement les circonstances favorables au comte +Raimond de Toulouse et à tous les siens, mais les discordes intestines +des Croisés, la rivalité de leurs ambitions, les reproches que le pape +leur adressa plusieurs fois, enfin tout ce qui eût pu ternir la gloire +ou abaisser un moment la fortune du comte Simon, seul héros, pour lui, +de cette effroyable épopée. Cette ardeur de parti, la fureur de +conviction religieuse qui s'y joint et qui étouffe à un degré rare, même +dans ces temps-là, même dans le camp des Croisés, tout sentiment de +justice et de pitié, donnent à la narration de l'écrivain une véhémence, +une verve de passion et de colère qui manquent à la plupart des +chroniques, quelque terribles qu'en soient les scènes, et animent +celle-ci d'un intérêt peu commun. Le moine Pierre raconte d'ailleurs +avec détail ce qu'il a vu; il décrit les lieux, rappelle avec soin les +petites circonstances, les incidens, les anecdotes, ce qui fait la vie +et la vérité morale de l'histoire. Il en est peu de plus partiales que +la sienne et qui doivent être lues avec plus de méfiance; mais aucune +peut-être n'est plus intéressante, plus vive, et ne fait mieux connaître +le caractère du temps, des événemens et du parti de l'historien. + +L'ouvrage de Pierre de Vaulx-Cernay fut imprimé pour la première fois en +1615, par Nicolas Camusat, chanoine de Troyes; il en existait déjà une +traduction française, incomplète et très-fautive, publiée par +Arnaud-Sorbin, sous ce titre: _Histoire de la ligue sainte sous la +conduite de Simon de Montfort contre les Albigeois tenant le Béarn, le +Languedoc, la Gascogne et le Dauphiné, laquelle donna la paix à la +France sous Philippe-Auguste et Saint-Louis_[1]. Le texte original a été +réimprimé depuis dans _les Historiens de France_ de Duchesne[2] et dans +la _Bibliothèque de l'Ordre de Cîteaux_[3]. C'est sur cette dernière +édition, la plus correcte de toutes, qu'a été faite notre traduction. +Nous y avons joint quelques _Éclaircissemens et pièces historiques_ +utiles pour expliquer et compléter l'ouvrage qui, du reste, ne doit être +considéré que comme l'un des monumens de cette grande guerre des +Albigeois, objet de plusieurs autres chroniques qui prendront place dans +notre Collection. + + F. G. + +[Note 1: Paris, chez Chaudière, en 1569, in-8{o}.] + +[Note 2: Tom. 5, pag. 554.] + +[Note 3: En 1669, in-fol. tom. 7.] + + + + +HISTOIRE DE LA GUERRE DES ALBIGEOIS + + +PROLOGUE + + Adressé par l'Auteur au pape Innocent III. + + +Au très-saint père et très-bienheureux seigneur Innocent[4], par la +grâce de Dieu, souverain pontife de l'Église universelle, son humble +bien qu'indigne serviteur frère Pierre, quel qu'il puisse être, moine de +Vaulx-Cernay. Il baise, non seulement ses pieds, mais encore, et en +toute humilité, la trace de ses pas. + +[Note 4: Innocent III, né à Agnano, de la maison des comtes de Segni, +appelé Lothaire avant son élection, succéda à Célestin III le 8 janvier +1198, à l'âge de 37 ans, et mourut à Pérouse le 16 ou le 17 juillet +1216.] + +Béni soit le seigneur des armées, qui, de nos jours et tout récemment, +a, très-saint père, par la coopération de votre active sollicitude, et +par les mains de ses ministres, arraché miséricordieusement de la gueule +des lions son Église déjà près de faire naufrage complet dans les +régions de la Provence, au milieu des tempêtes que lui suscitaient les +hérétiques, et l'a délivrée de la griffe des bêtes féroces! + +Mais pour qu'un acte si glorieux et si merveilleux ne puisse venir à +oubli par les successives révolutions des temps, et que les grandes +choses de notre Dieu deviennent notoires parmi les nations, j'offre, +très-bienheureux père, à votre majesté, la série des faits rédigée telle +quelle par écrit; la suppliant humblement de ne pas attribuer à +présomption qu'un enfant, borné aux premiers rudimens, ait mis la main à +si forte affaire, et osé prendre un faix au dessus de ses forces: car +mon dessein dans tel travail et mon motif pour écrire ont été que les +peuples connussent les oeuvres merveilleuses de Dieu, d'autant plus que +je ne me suis étudié, ainsi qu'il appert de ma manière de dire, à orner +ce même livre de paroles superflues, mais bien à exprimer simplement la +simple vérité. + +Que votre dignité et sainteté tiennent donc pour assuré, bon père, que +si je n'ai eu pouvoir de présenter par ordre tous les faits que j'avais +à retracer, du moins ceux dont j'ai parlé sont vrais et sincères; +n'ayant rien dit nulle part que je n'aie vu de mes yeux, ou entendu de +personnes d'autorité grande et dignes d'une foi très-entière. + +Dans la partie première de ce livre, je touche brièvement des sectes des +hérétiques, et dis comment les Provençaux ont été infectés dans les +temps passés de la ladrerie d'infidélité. + +Après quoi, je raconte de quelle manière les susdits Provençaux +hérétiques ont été admonestés par les prédicateurs de la parole de Dieu +et ministres de votre sainteté, et plus que souvent requis pour qu'ils +eussent à retourner, prévaricateurs qu'ils étaient, au coeur et giron de +notre sainte mère l'Église. + +Puis, autant que je puis, je représente par ordre la venue des Croisés, +les prises des cités et châteaux, et autres faits et gestes appartenant +au progrès des affaires de la foi. + +Sauront les lecteurs qu'en plusieurs endroits de cette oeuvre, les +Toulousains, hérétiques des autres cités et châteaux, tout ainsi que +leurs défenseurs, sont généralement appelés _Albigeois_, vu qu'ainsi les +autres nations ont nommé les hérétiques de Provence. + +Finalement, et pour que le lecteur puisse trouver plus à son aise en ce +livre ce qu'il y voudrait querir, il est averti que cet ouvrage est +ordonné en divers chapitres, selon les divers événemens et successions +des choses de la foi. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + Comment des moines prêchèrent contre les hérésies de Toulouse. + + +En la province de Narbonne, où jadis avait fleuri la religion, l'ennemi +de la foi se prit à parsemer l'ivraie. Le peuple tourna à folie, +profanant les sacremens du Christ, qui est de Dieu la vraie saveur et +sagesse, se donnant au mensonge, déviant de la véritable sapience +divine, errant et divaguant d'erreurs en erreurs jusqu'en l'abîme, +marchant dans les voies perdues, et non plus dans le droit chemin. + +Deux moines de Cîteaux[5], enflammés du zèle de la foi, à savoir, frère +Pierre de Castelnau et frère Raoul, par l'autorité du saint pontife +institués légats contre la peste de l'infidélité, déposant toute +négligence et remplissant avec ardeur la mission à eux prescrite, +vinrent en la ville de Toulouse, d'où découlait principalement le venin +qui infectait les peuples et les entraînait en défection de la science +du Christ, de la véridique splendeur, de la divine charité. + +[Note 5: Ils étaient moines de Font-Froide, abbaye de Bernardins, fondée +vers 1130, et située à trois lieues de Narbonne.] + +Or la racine d'amertume avait germé, ains avait pris force et profondeur +dans le coeur des hommes, et ne pouvait sans difficulté bien grande en +être extirpée. Il fut conseillé aux Toulousains, le fut souvent, et bien +fort, d'abjurer l'hérésie et de chasser les hérétiques. Si leur fut-il +conseillé par ces hommes apostoliques; mais très-peu furent-ils +persuadés: tant s'étaient pris à la mort ceux qui avaient détesté la +vie, affectés et infectés d'une méchante sagesse animale, terrestre, +diabolique, vides de cette sagesse qui vient d'en haut, docile et +consentant aux bonnes croyances. + +Enfin, ces deux oliviers saints, ces deux candélabres resplendissans +devant le Seigneur, imprimant aux serfs une crainte servile, les +menaçant de déprédation, faisant tonner l'indignation des rois et des +princes, les décidèrent à l'abjuration de l'hérésie et à l'expulsion des +hérétiques; en telle sorte qu'ils craignirent l'offense et le malfaire, +plus par peur du châtiment que, selon l'expression du poète[6], par +amour de la vertu. Et bien l'ont-ils démontré par indices manifestes; +car, se parjurant aussitôt, et endurant de recheoir en leurs misères, +ils cachaient des hérétiques prêchant au beau milieu de la nuit, dans +leurs conventicules. + +[Note 6: Horace.] + +Hélas! combien il est difficile d'être arraché à l'habitude! Cette +Toulouse[7], toute pleine de dols, jamais ou bien rarement, ainsi qu'on +l'assure, et ce depuis sa première fondation, n'a été exempte de cette +peste ou épidémie détestable, de cette hérétique dépravation dont le +poison d'infidélité superstitieuse a découlé successivement des pères +sur les enfans. C'est pourquoi, et en châtiment d'un tel et si grand +crime, elle est dite avoir jadis souffert le fléau d'une juste +dépopulation vengeresse; à ce point que le soc aurait passé jusque par +le coeur de la ville, et y aurait porté le niveau des champs. Voire +même, un des plus illustres rois qui régnaient alors sur elle, lequel on +croit avoir eu nom Alaric, fut, pour plus grande ignominie, pendu à un +gibet au devant des portes de la ville. + +[Note 7: L'auteur fait ici un jeu de mots sur le nom latin de Toulouse: +_hæc tolosa, tota dolosa_. Il le répète même plus loin au sujet du comte +Raimond, en forgeant exprès une expression latine: _comes tolosanus, imo +dicamus melius dolosanus_ (ch. 9). En général il se plaît, comme tous +les écrivains du temps, à opposer entre eux les mots analogues, et +souvent les mêmes mots.] + +Toute gâtée par la lie de cette vieille glu d'hérésie, la génération des +Toulousains, véritable race de vipères, ne pouvait, même en nos jours, +être arrachée à sa perversité. Bien plus, ayant toujours souffert qu'en +elle vinssent derechef cette nature hérétique et souillure d'esclaves, +bien que chassées par la rigueur et violence de peines méritées, _elle a +soif d'agir en guise de ses pères, ne voulant entendre à en dégénérer_; +et ni plus ni moins _que le mal de l'un se gagne aux autres, et que le +troupeau tout entier périt par la ladrerie d'un seul, de même_, par +l'exemple de ce voisinage empesté, les hérésiarques venant à prendre +racine dans les villes et bourgs circonvoisins, ils étaient +merveilleusement et misérablement infectés des méchantes greffes +d'infidélité qui pullulaient dans leur sein; même les barons de la terre +provençale, se portant presque tous champions et receleurs d'hérétiques, +les aimaient plus vivement qu'à bon droit, et les défendaient contre +Dieu et l'Église. + + + + +CHAPITRE II. + + Des sectes des hérétiques. + + +Or, puisqu'en quelque manière l'occasion s'en présente en cet endroit, +il m'est avis de traiter brièvement et intelligiblement des hérésies et +des diverses sectes qui étaient parmi les hérétiques. + +Et premièrement, il faut savoir que ces hérétiques établissaient deux +créateurs, l'un des choses invisibles, qu'ils appelaient le Dieu bénin, +l'autre des visibles, qu'ils appelaient le Dieu malin, attribuant au +premier le Nouveau-Testament, et l'Ancien au second; lequel +Ancien-Testament ils rejetaient en son entier, hormis certains textes +transportés de celui-ci dans le Nouveau, et que, par révérence pour ce +dernier, ils trouvaient bon d'admettre. + +L'auteur de l'Ancien-Testament, ils le traitaient de menteur, pour +autant qu'il est dit en la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez de +l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort;» et, +ainsi qu'ils disaient, pour ce qu'en ayant mangé ils ne moururent pas, +tandis pourtant qu'après avoir goûté du fruit défendu, ils ont été +sujets à la misère de mort. Ce même auteur, ils l'appelaient aussi +meurtrier, tant pour ce qu'il a brûlé les habitans de Sodome et +Gomorrhe, et effacé le monde sous les eaux diluviennes, que pour avoir +submergé Pharaon et les Égyptiens dans les flots de la mer. + +Quant aux Pères de l'Ancien-Testament, ils les certifiaient tous dévolus +à damnation, et disaient que Jean-Baptiste était un des majeurs démons +et pires diables. Même disaient-ils entre eux que ce Christ qui est né +dans la Bethléem terrestre et visible, et qui a été crucifié à +Jérusalem, était homme de mal, que Marie Madelaine fut sa concubine, et +qu'elle est la femme surprise en adultère dont il est parlé dans +l'Évangile. Pour ce qui est du bon Christ, selon leur dire, il ne mangea +oncques, ni ne but, ni se reput de véritable chair, et ne fut jamais en +ce monde, sinon spirituellement au corps de Paul. Nous avons parlé d'une +certaine Bethléem terrestre et visible, d'autant que les hérétiques +feignaient qu'il fût une autre terre nouvelle et invisible, et qu'en +icelle, suivant aucuns d'entre eux, le bon Christ est né et a été +crucifié. + +En outre ils disaient que le Dieu bon avait eu deux femmes, savoir, +_Collant_ et _Collibant_, et que d'elles il avait procréé fils et +filles. + +Il se trouvait d'autres hérétiques qui reconnaissaient un seul créateur; +mais ils allaient de là à soutenir qu'il a eu deux enfans, l'un Christ +et diable l'autre. Ceux-ci ajoutaient que toutes créatures avaient été +bonnes dans l'origine; mais qu'elles avaient été corrompues toutes par +les filles dont il est fait mention dans la Genèse. + +Lesquels, tous tant qu'ils étaient, membres de l'Antéchrist, premiers +nés de Satan, semence de méchanceté, enfans de scélératesse, parlant par +hypocrisie, et séduisant par mensonges les coeurs des simples, avaient +infecté la province narbonnaise du venin de leur perfidie. + +Ils disaient de l'église romaine presque toute entière qu'elle était une +caverne de larrons, et la prostituée dont il est parlé dans +l'Apocalypse. Ils annulaient les sacremens de l'Église à tel point +qu'ils prêchaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne diffère +aucunement de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très-saint corps du +Christ est la même chose que le pain laïque et d'usage commun; +distillant dans l'oreille des simples ce blasphème que le corps du +Christ, quand bien même il contiendrait en lui l'immensité des Alpes, +aurait été consommé depuis long-temps par ceux qui en mangent et +annihilé. Ils attestaient de plus que la confirmation et la confession +sont deux choses frivoles et du tout vaines, disant encore que le +sacrement de mariage est une prostitution, et que nul ne peut être sauvé +en lui en engendrant fils et filles. Désavouant aussi la résurrection de +la chair, ils forgeaient sur ce point certaines inventions inouïes; +prétendant que nos âmes sont ces esprits angéliques qui, précipités du +ciel comme apostats d'orgueil, ont laissé dans les airs leurs corps +glorieux; et que ces mêmes âmes, après une successive habitation en +sept corps quelconques et formes terrestres, doivent retourner aux +premiers, comme si était enfin parachevée leur pénitence. + +Il faut savoir en outre que certains entre les hérétiques étaient dits +_parfaits_ ou _bons_, et d'autres _croyans_. Les _parfaits_ portaient +vêtemens noirs, se disaient faussement observateurs de chasteté, +détestaient l'usage des viandes, oeufs et fromage, et affectaient de +paraître ne pas mentir, tandis qu'ils mentaient tout d'une suite et de +toutes leurs forces en discourant de Dieu. Ils disaient encore qu'il +n'était raison aucune pour laquelle ils dussent jurer. Étaient appelés +_croyans_ ceux qui, vivant dans le siècle, et bien qu'ils ne +cherchassent à imiter les _parfaits_, espéraient, ce néanmoins, qu'ils +seraient sauvés en la foi de ceux-ci. + +Différens qu'ils étaient dans la manière de voir, bien étaient-ils unis +en croyance et infidélité. Les _croyans_ étaient adonnés à usures, +rapines, homicides, plaisirs de la chair, parjures et toutes façons de +perversités; et ne péchaient-ils que plus sûrement et sans frein, +pensant, comme ils faisaient, qu'ils seraient sauvés sans restitution +des choses ravies, sans confession ni pénitence, pourvu qu'à l'article +de la mort ils pussent dire une patenôtre et recevoir l'imposition des +mains de leurs maîtres. Entre les parfaits, ils choisissaient leurs +magistrats, qu'ils appelaient diacres et évêques, desquels l'imposition +des mains était nécessaire, à ce qu'ils pensaient, pour le salut de +quiconque, parmi les croyans, était en point de mourir. Mais ceux-ci +avaient-ils opéré ladite imposition sur aucun moribond, tant méchant +fût-il, pourvu qu'il pût dire sa patenôtre, ils l'assuraient sauvé; et, +selon leur expression vulgaire, _consolé_; à telles enseignes que, sans +nulle satisfaction ni autre remède, il s'envolait aussitôt devers le +ciel. Sur quoi nous avons ouï compter le fait ridicule que voici, et bon +à rapporter. + +Un certain croyant, à l'article de la mort, reçut consolation d'un sien +maître par l'imposition des mains, mais ne put dire sa patenôtre, et +expira sur ces entrefaites, pour quoi le consolateur ne savait qu'en +dire. En effet, il semblait sauvé par l'imposition et damné faute +d'avoir récité l'oraison dominicale. Que dirai-je? les hérétiques +consultèrent sur tel cas difficile un certain homme d'armes, ayant nom +Bertrand de Saissac, hérétique lui-même, pour savoir de lui ce qu'ils +devaient penser à l'occasion du mort; lequel homme d'armes donna son +sentiment et fit réponse comme il suit: «Pour cettuy-ci, dit-il, nous le +tiendrons sauvé; mais tous les autres, s'ils ne disent _Pater noster_ à +leur dernier moment, nous les déclarons en damnation.» + +Autre fait pour rire. Un autre _croyant_ légua, près de mourir, trois +cents sous aux hérétiques, et commanda à son fils qu'il eût à leur +bailler ladite somme. Mais comme eux, après la mort du père, l'eurent +requise du fils, il leur répondit: «Je veux que d'abord me disiez en +quel point est mon père.--Sache de certitude, reprirent-ils, qu'il est +sauvé et colloqué déjà aux cieux.--Je rends grâce, dit-il lors en +souriant, à Dieu et à vous. Puis donc que mon père est déjà dans la +gloire, aumônes ne font plus besoin à son âme; et pour vous je vous +sais assez benins que de ne l'en vouloir retirer. Par ainsi n'aurez +aucun denier de moi.» + +Je ne crois pas devoir taire qu'aussi certains hérétiques prétendaient +que nul ne pouvait pécher depuis l'ombilic et plus bas. Ils traitaient +d'idolâtrie les images qui sont en les églises, assurant, sur le sujet +des cloches, qu'elles sont trompettes du diable. Bien plus, ils disaient +qu'on ne pèche davantage en dormant avec sa mère ou sa soeur qu'avec +toute autre femme quelconque. Finalement, au nombre de leurs plus +grandes fadaises et sottes crédulités, faut-il bien compter cette +opinion, que si quelqu'un entre les _parfaits_ venait à commettre péché +mortel en mangeant chair, oeufs ou fromage, ou autre chose à eux +interdite, pour peu que ce pût être, tous ceux qu'il avait consolés +perdaient l'esprit saint, et qu'il fallait les consoler derechef; et +quant à ceux qui étaient déjà sauvés, que, pour le péché du maître, ils +tombaient incontinent du ciel. + +Il y avait encore d'autres hérétiques appelés _Vaudois_, du nom d'un +certain _Valdo_, Lyonnais. Ceux-ci étaient mauvais; mais, comparés aux +autres hérétiques, ils étaient beaucoup moins pervers, car ils +s'accordaient en beaucoup de choses avec nous, ne différant que sur +quelques-unes. + +Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs erreurs, elles +consistaient principalement en quatre points, à savoir: porter des +sandales à la manière des apôtres; dire qu'il n'était permis en aucune +façon de jurer ou de tuer, et en cela, surtout, qu'ils assuraient que le +premier venu d'entre eux pouvait, en cas de besoin et pour urgence, +consacrer le corps du Christ sans avoir reçu les ordres de la main de +l'évêque, pourvu toutefois qu'il portât sandales. + +Qu'il suffise de ce peu que j'ai dit touchant les sectes des hérétiques. + +Lorsque quelqu'un se rend à eux, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si +tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à la foi toute entière, +telle que la tient l'Église de Rome.» Il répond: «Oui, j'y +renonce.--Reçois donc l'Esprit saint des bons.» Et lors il lui souffle +sept fois dans la bouche. «Renonces-tu, lui dit-il encore, à cette croix +qu'en ton baptême le prêtre t'a faite sur la poitrine, les épaules et la +tête, avec l'huile et le chrême?» Et il répond: «Oui, j'y +renonce.--Crois-tu que cette eau baptismale opère pour toi le +salut?--Non, répond-il, je ne le crois pas.--Renonces-tu à ce voile que +le prêtre a posé sur ta tête en te donnant le baptême?» Il répond: «Oui, +j'y renonce.» Et c'est en cette sorte qu'il reçoit le baptême des +hérétiques, et renie celui de l'Église. Tous alors lui imposent les +mains sur le chef, le baisent, le revêtent de la robe noire; et dès +l'heure, il est comme un d'entre eux. + + + + +CHAPITRE III. + + Quand et comment les prédicateurs vinrent au pays albigeois. + + +L'an du verbe incarné 1206, l'évêque d'Osma[8], nommé Diégue, homme +d'excellens mérites et bien digne qu'on l'exalte par magnifiques +louanges, vint en cour de Rome, poussé d'un désir véhément de résigner +son évêché, pour pouvoir plus librement se transporter chez les Païens, +et leur prêcher l'Évangile du Christ. Mais le seigneur pape Innocent III +ne voulut acquiescer au désir du saint homme; ains il lui commanda de +retourner dans son siége. + +[Note 8: Il se nommait Diégue de Azebez. Osma (_Oxomuma_, _Uxama_), +ancienne ville d'Espagne, dans la Vieille-Castille. Elle tombe presqu'en +ruines.] + +Or, il advint, comme il revenait de la cour du saint Père, qu'étant aux +entours de Montpellier, il rencontra le vénérable homme, Arnauld, abbé +de Cîteaux[9], père Pierre de Castelnau et frère Raoul, moines dudit +ordre, légats du siége apostolique; lesquels, par dégoût, voulaient +renoncer à la mission qui leur avait été enjointe, pour ce que leurs +prédications n'avaient en rien ou que très-peu réussi près des +hérétiques. Toutes fois, en effet, qu'ils avaient tenté de les prêcher, +ceux-ci leur avaient objecté la très-méchante conduite des clercs, et +qu'ainsi, s'ils ne voulaient amender leurs moeurs, ils devaient +s'abstenir de poursuivre leurs prédications. + +[Note 9: Cîteaux (_Cistertium_), fameuse abbaye, chef d'ordre des +Bernardins, fondée en 1098, et située entre des marais, au diocèse de +Châlons-sur-Saône, à deux lieues de Nuits. L'église et le monastère +étaient magnifiques. Elle avait 120,000 livres de rentes. Cet ordre +comptait en France un grand nombre d'abbayes, toutes richement dotées.] + +Dans une telle perplexité, le susdit évêque ouvrit un avis salutaire; +disant et conseillant aux légats du siége apostolique qu'abandonnant +tout autre soin, ils n'épargnassant ni sueurs ni peines pour répandre +avec plus d'ardeur la semence de la parole sainte, et que, pour fermer +la bouche aux méchans, ils marchassent en toute humilité, faisant et +enseignant à l'exemple du divin maître, allant à pied sans or ni argent; +bref, imitant en tout la manière apostolique. Mais eux, refusant de +prendre sur eux ces choses, en tant qu'elles semblaient une sorte de +nouveauté, répondirent que si une personne d'autorité suffisante +consentait à les précéder en telle façon, ils la suivraient +très-volontiers. Que dirai-je de plus? il s'offrit, cet homme plein de +Dieu, et renvoyant aussitôt sa suite à Osma, ne gardant avec lui qu'un +seul compagnon[10], et suivi des deux moines souvent indiqués, savoir +Pierre et Raoul, il s'en vint à Montpellier. Quant à l'abbé Arnauld, il +regagna Cîteaux, pour autant que le chapitre de l'ordre devait +très-prochainement se tenir, et partie pour le dessein qu'il avait, ce +chapitre terminé, de mener avec lui quelques-uns de ses abbés, qui +l'aidassent à poursuivre la tâche de prédication qui lui était +prescrite. + +[Note 10: On verra plus loin que ce compagnon était le fameux saint +Dominique, né à Calahorra, au diocèse d'Osma, l'an 1170, d'une noble et +ancienne famille, mort à Bologne en 1221, et canonisé par Grégoire IX en +1234. Il fonda l'ordre des Frères-Prêcheurs, connu sous le nom de +Dominicains et sous celui de Jacobins, et approuvé en 1216 par Honorius +III.] + +Au sortir de Montpellier, l'évêque d'Osma et les deux moines susdits +vinrent en un certain château de Carmaing[11], où ils rencontrèrent un +hérésiarque nommé Baudouin, et un certain Théodore, fils de perdition et +chaume d'éternel incendie: lequel, originaire de France, était de race +noble, et même avait eu canonicat à Nevers. Mais ensuite un homme +d'armes, qui était son oncle et des pires hérétiques, ayant été +condamné pour sa doctrine dans le concile de Paris[12], en présence +d'Octave, cardinal et légat du siége apostolique, il vit qu'il ne +pourrait se cacher lui-même plus long-temps, et gagna le pays de +Narbonne, où il fut en très-grand amour et très-haute vénération parmi +les hérétiques, tant pour ce qu'il semblait surpasser quelque peu les +autres en subtilité, que parce qu'ils se glorifiaient d'avoir pour leur +frère en iniquité, et défenseur de leur corruption, un homme de +France[13], qui est la source de la science et religion chrétienne. Et +il ne faut pas taire qu'il se faisait appeler Théodore, bien +qu'auparavant il eût nom Guillaume. + +[Note 11: Carmaing (_Carmanum_), petite ville dans le haut Languedoc, à +six lieues de Toulouse.] + +[Note 12: Sans doute dans le concile tenu dans cette ville en 1210, où +furent condamnés au feu tous les partisans des doctrines d'Amaury de +Chartres, docteur de l'université de Paris.] + +[Note 13: Ce nom ne comprenait pas encore les contrées du midi de la +France. Il ne leur fut appliqué que plus tard et à mesure que la +domination royale s'étendit directement sur elles.] + +Ayant disputé pendant huit jours avec ces deux hommes, à savoir, +Baudouin et Théodore, nos prédicateurs convertirent tout le peuple du +susdit château, par leurs salutaires avertissemens, à la haine des +hérétiques: si bien qu'il eût de lui-même, et très-volontiers, expulsé +lesdits hérétiques, n'était que le seigneur du lieu, infecté du poison +de perfidie, les avait faits ses familiers et amis. Il serait trop long +de rapporter tous les termes de cette dispute; j'ai cru seulement devoir +en recueillir ceci que, lorsque par la discussion le vénérable évêque +eut poussé Théodore jusqu'aux dernières conséquences: «Je sais, dit +celui-ci, je sais de quel esprit tu es; car tu es venu dans l'esprit +d'Élie.» À cela le saint répondit: «Si je suis venu dans l'esprit +d'Élie, tu es venu, toi, dans celui de l'Antéchrist.» Ayant donc passé +là huit jours, ces vénérables hommes furent suivis par le peuple, à leur +sortie du château, pendant une lieue environ. + +Poursuivant droit leur chemin, ils arrivèrent en la cité de Béziers, où, +prêchant et disputant durant quinze jours, ils affermissaient dans la +foi le peu de catholiques qui s'y trouvaient, et confondaient les +hérétiques. C'est alors que le vénérable évêque d'Osma et frère Raoul +conseillèrent à frère Pierre de Castelnau de s'éloigner d'eux pendant un +temps: car ils craignaient que Pierre ne fût tué, parce qu'à lui surtout +s'attaquait la haine des hérétiques; pour un temps donc, frère Pierre +quitta l'évêque et frère Raoul. + +Ceux-ci étant sortis de Béziers arrivèrent heureusement à Carcassonne, +où ils demeurèrent huit jours, poursuivant leurs disputes et +prédications. En ce temps-là, il arriva près de Carcassonne un miracle +que l'on ne doit point passer sous silence. Comme les hérétiques +faisaient leur moisson, le jour de la nativité de saint Jean-Baptiste +(lequel ils ne tenaient point pour prophète, mais bien pour un démon +très-malin), un d'eux, regardant à sa main, vit que la gerbe était toute +sanglante; ce que voyant, il crut que sa main était blessée: mais la +trouvant saine et entière, il cria à ses compagnons. Quoi plus! Chacun +d'eux, regardant la gerbe qu'il tenait la trouva pareillement souillée +de sang, sans que sa main fût aucunement atteinte. Le vénérable Gui, +abbé de Vaulx-Cernay, qui était alors en cette terre, vit une de ces +gerbes sanglantes, et c'est lui-même qui m'a raconté ceci. + +Comme il serait trop long de réciter par ordre comment ces hommes +apostoliques (je veux parler de nos prédicateurs) allaient de çà et de +là, de château en château, évangélisant et disputant en tous lieux, +omettons ces choses, et arrivons aux plus notables. + +Un jour se réunirent tous les hérésiarques dans un certain château, au +diocèse de Carcassonne, que l'on nomme Mont-Réal[14], pour disserter +d'accord contre les susdits personnages. Frère Pierre de Castelnau qui, +comme nous l'avons dit tout à l'heure, les avait quittés à Béziers, +revint pour assister à cette dispute, où furent pris pour juges aucuns +d'entre ceux que les hérétiques nommaient _croyans_. Or, l'argumentation +dura quinze jours, et fut rédigé par écrit tout ce qui s'y était traité, +et remis en la main des juges, pour qu'ils prononçassent la sentence +définitive; mais eux, voyant que les leurs étaient manifestement battus, +ne voulurent la rendre, non plus que les écrits qu'ils avaient reçus des +nôtres, de peur qu'ils ne vinssent à publicité, et les livrèrent aux +hérétiques. + +[Note 14: Mont-Réal (_mons Regalis_), ville du Languedoc, à quatre +lieues de Carcassonne.] + +Ces choses faites, frère Pierre de Castelnau, laissant de nouveau ses +compagnons, s'en alla en Provence, et travailla à réunir les nobles, +dans le dessein d'extirper les hérétiques du pays de Narbonne, à l'aide +de ceux qui avaient juré la paix; mais le comte de Toulouse, nommé +Raimond, ennemi de cette trève, ne voulut y acquiescer, jusqu'à tant +qu'il fût forcé de la jurer, tant par suite des guerres que lui +suscitèrent les nobles de la province, par la médiation et industrie de +l'homme de Dieu, que par l'excommunication qu'il lança contre ledit +comte[15]. + +[Note 15: En 1206.] + +Mais lui qui avait reçu la foi, et qui était pis qu'un infidèle, +n'obéissant oncques à son serment, jura souvent, et souvent fut parjure. +Pour quoi le reprit avec grande vertu d'esprit le très-saint frère +Pierre, abordant sans peur le tyran, lui résistant en face, pour ce +qu'il était répréhensible, voire même bien fort damnable; et cet homme +de grande constance et de conscience sans tache le confondait à ce point +de lui reprocher qu'il était en tout parjure, comme de vrai il l'était. + + + + +CHAPITRE IV. + + Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur des Albigeois. + + +Puis donc que l'occasion s'en présente, parlons un peu de la crédulité +de ce comte[16]. Il est à dire d'abord que, quasi dès son berceau, il +chérit toujours et choya les hérétiques, et les accueillant dans ses +terres, il les honora par toutes les faveurs qu'il put. Même jusqu'à ce +jour, ainsi qu'on l'assure, partout où il va, il mène avec lui +quelques-uns de ces hommes, cachés sous l'habit laïque, afin que, s'il +venait à mourir, il meure entre leurs mains. Il croyait en effet que, +sans faire aucunement pénitence, et si grand pécheur qu'il fût, il +serait sauvé, pourvu qu'à l'article de la mort il pût recevoir d'eux +l'imposition des mains. Il faisait aussi porter avec soi le +Nouveau-Testament, pour qu'au besoin il reçût des mains des infidèles +l'imposition et ledit livre. De vrai, l'Ancien-Testament est détestable +aux hérétiques: ils disent que ce Dieu, qui a institué la vieille loi, +est mauvais, l'appelant traître à cause de la spoliation d'Égypte, et +meurtrier pour le déluge et la submersion des Égyptiens. Ils ajoutent +que Moïse, Josué et David ont été les ministres de ce mauvais Dieu, et +routiers[17] à son service. + +[Note 16: Raimond VI, arrière petit-fils du célèbre croisé Raimond IV, +petit-fils du roi Louis-le-Gros par Constance sa mère, et cousin-germain +de Philippe-Auguste alors régnant.] + +[Note 17: On a donné à ce mot plusieurs étymologies. Sa signification la +plus naturelle paraît être voleur de _route_ ou de grand chemin, et il +serait exactement traduit par l'expression anglaise _high-way +gentleman_.] + +Un jour le susdit comte dit aux hérétiques, comme le savons +certainement, qu'il voulait faire nourrir son fils à Toulouse parmi eux, +à cette fin qu'il s'instruisît davantage en leur foi, ou plutôt dans +leur infidélité. Il dit encore, une autre fois, qu'il donnerait +volontiers cent marcs d'argent pour qu'un de ses chevaliers embrassât +leur croyance, à laquelle il l'avait maintes fois appelé, et qu'il lui +faisait prêcher souvent. Outre cela, quantes fois les hérétiques lui +envoyaient des présens ou des provisions, il les recevait avec grande +reconnaissance, et les faisait conserver très-soigneusement, ne +souffrant pas que personne en mangeât, sinon lui et certains d'entre ses +familiers. Très-souvent aussi, comme nous l'avons appris de science +certaine, s'agenouillant, il adorait les hérétiques, requérait leurs +bénédictions, et les baisait. + +Un jour qu'il était à attendre quelques gens qui devaient venir à lui, +comme ils ne venaient pas, il s'écria: «Il appert clairement que le +diable a fait ce monde, puisque rien ne nous succède à souhait.» Il dit, +en outre, au vénérable évêque de Toulouse, ainsi que nous l'avons ouï +dudit évêque, que les moines de Cîteaux ne pouvaient être sauvés pour +autant qu'ils avaient des ouailles adonnées au péché de luxure. Ô +hérésie inouïe! + +Le même comte dit à cet évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son +palais, et que là il entendrait la prédication des hérétiques; par quoi +il est patent qu'il les entendoit souvent durant la nuit. + +Étant un jour dans une église où étoit célébrée la messe, ce Raimond +avoit en sa compagnie un certain mime qui suivoit la mode des bouffons +de cette sorte, railloit les gens par grimaces et autres gestes +d'histrion: or, comme le prêtre célébrant se retournoit vers le peuple +en disant _Dominus vobiscum_, le très-scélérat comte commanda à son mime +de contrefaire l'officiant et le tourner en dérision. Il dit encore une +autre fois qu'il aimeroit mieux ressembler à un certain hérétique de +Castres au diocèse d'Alby, auquel on avait tranché les membres, et qui +vivait dans un état misérable, que d'être empereur ou roi. + +Que ledit comte protégea toujours les hérétiques, nous en avons la +preuve très-convaincante en ce que jamais il ne put être induit par +aucun légat du siége apostolique à les chasser de son pays; bien que, +contraint par ces mêmes légats, il ait fait de fréquentes abjurations. +Il faisait en outre si peu de cas du sacrement de mariage que, toutes +fois et quantes sa propre épouse lui désagréait, la répudiant, il en +prenait une autre, si bien qu'il en eut quatre[18], dont trois vivent +encore. Il eut d'abord la soeur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix; +laquelle ayant répudiée, il prit la soeur du duc de Chypre[19]. Ayant +encore quitté celle-ci, il épousa la soeur du roi d'Angleterre[20], qui +lui était unie par conséquent au troisième degré; et cette dernière +étant morte, il reçut en mariage la soeur du roi d'Arragon[21], qui +pareillement était sa cousine au quatrième degré. On ne doit point taire +que, durant son premier mariage, il conseilla souvent à sa femme de +prendre l'habit religieux. Celle-ci, comprenant ce qu'il voulait dire, +exprès lui demanda s'il voulait qu'elle se fît religieuse de l'ordre de +Cîteaux; à quoi il répondit que non. Lors elle lui demanda s'il +entendait plutôt qu'elle entrât dans l'ordre de Fontevrault[22]; mais il +dit encore qu'il ne le voulait ainsi. Finalement elle lui demanda quelle +était sa volonté, et il lui dit que, si elle consentait à se faire +ermite, il pourvoierait à tous ses besoins, et il fut fait de la sorte. + +[Note 18: Raimond VI eut cinq femmes; l'historien oublie ici la +première, Ermesinde de Pelet.] + +[Note 19: Bourgogne, fille d'Amaury, roi de Chypre.] + +[Note 20: Jeanne, soeur de Richard-Coeur-de-Lion.] + +[Note 21: Éléonore, soeur de Pierre II. Une autre soeur du même roi, +nommée Sancie, devint aussi la femme du fils de Raimond VI.] + +[Note 22: Célèbre abbaye de filles, chef d'ordre, fondée par Robert +d'Arbrissel, située dans l'Anjou, à trois lieues de Saumur.] + +Il y avait à Toulouse un détestable hérétique nommé Hugues Fabri, qui +jadis était tombé dans une telle démence qu'il avait profané l'autel +d'une église de la manière la plus immonde, et qu'au mépris de Dieu, il +s'était servi salement du poêle qui couvrait ledit autel[23]. Ô forfait +inouï! le même hérétique avait dit un jour qu'au moment où le prêtre +reçoit dans la messe le sacrement de l'Eucharistie, c'est le démon qu'il +fait passer dans son propre corps. Or le vénérable abbé de Cîteaux, qui +était alors abbé de Granselve[24] dans le territoire de Toulouse, ayant +rapporté tout ceci au comte, et lui ayant indiqué qui avait commis un si +grand crime, celui-ci répondit qu'à telle cause il ne punirait +aucunement un citoyen de ses domaines. Le seigneur abbé de Cîteaux, qui +était pour lors archevêque de Narbonne, a raconté ces abominations à +environ vingt évêques, moi présent, au concile de Lavaur. + +[Note 23: Voici la phrase textuelle: _Juxta altare cujusdam ecclesiæ +purgavit ventrem, et in contemptum Dei, cum palla altaris tersit +posteriora sua._] + +[Note 24: Abbaye d'hommes de l'ordre de Cîteaux, fondée en 1144.] + +En outre, ledit comte fut à tel point luxurieux et débauché que, comme +nous l'avons appris avec certitude, il abusait de sa propre soeur, au +mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance[25], il recherchait +avec grand empressement les concubines de son père, et couchait avec +elles dans des transports d'ardeur extrême, à ce point qu'à peine une +femme pouvait lui plaire s'il ne savait qu'elle fût entrée d'abord au +lit de son père; d'où suit que celui-ci, tant à cause de son hérésie que +pour cette énormité, lui annonçait souvent qu'il perdrait son héritage. + +[Note 25: Le texte porte _ab infantia_.] + +Davantage, ledit Raimond se prit d'une merveilleuse affection pour des +pillards et routiers, à l'aide desquels il dépouillait les églises, +détruisait les monastères, et dépossédait tous ceux de ses voisins qu'il +pouvait. + +C'est en cette façon qu'il se comporta toujours comme un membre du +diable, fils de perdition, premier né de Satan, ennemi de la croix et +persécuteur de l'Église, champion des hérétiques, oppresseur des +catholiques, ministre de damnation, apostat de la foi, rempli de crimes, +et vrai magasin de toute espèce de péchés. + +Un jour qu'il jouait aux échecs avec un chapelain, il lui dit tout en +jouant: «Le Dieu de Moïse en qui vous croyez ne pourra vous aider à ce +jeu; et quant à moi, ajouta-t-il, que jamais ce Dieu ne me soit en +aide!» + +Une autre fois, comme il devait marcher du pays de Toulouse contre +quelques ennemis à lui qui étaient en Provence, se levant au beau milieu +de la nuit, il vint à la maison où les hérétiques toulousains étaient +assemblés, et il leur dit: «Seigneurs et frères, divers sont les +événemens de la guerre. Quoi qu'il arrive de moi, je recommande en vos +mains mon âme et mon corps.» Ce qu'ayant dit, il emmena, pour plus de +précaution, avec lui, des hérétiques en habit commun, pour que si, +d'aventure, il venait à mourir, au moins ce pût être entre leurs bras. + +Un jour ce maudit comte était malade en Arragon; et, comme son mal +augmentait, il se fit construire une litière, et, dans cette litière, +transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait +porter en si grande hâte à Toulouse, affligé qu'il était d'une si grave +maladie, il répondit, le misérable: «C'est pour ce qu'il n'y a point en +cette terre de bons hommes entre les mains desquels je puisse mourir;» +car étaient les hérétiques nommés _bons hommes_ par leurs fauteurs. Pour +finir, par bien d'autres signes et paroles il s'avouait hérétique. «Je +sais bien, disait-il, que je dois être déshérité pour ces gens de bien; +mais si suis-je prêt à endurer non seulement l'exhérédation, bien plus, +à perdre la tête pour eux.» + +Qu'il suffise de ce que nous avons dit touchant l'incrédulité et malice +de ce malheureux. Maintenant retournons à notre propos. + + + + +CHAPITRE V. + + De la venue de douze abbés de Cîteaux et de leurs prédications. + + +La dispute plus haut rappelée ayant eu lieu dans Mont-Réal, tandis que +nos prédicateurs y étaient encore, et que semant de toutes parts la +parole de Dieu et les leçons du salut, ils mendiaient partout leur pain; +survint le vénérable homme abbé de Cîteaux, nommé Arnauld, arrivant de +France et menant avec lui douze abbés, hommes de religion entière, +hommes de sainte science et parfaite, hommes de sainteté incomparable, +lesquels, selon le nombre sacré des douze apôtres, vinrent au nombre de +douze avec l'abbé, lui treizième, préposés à rendre raison à tout +disputeur quelconque des choses qui étaient en eux touchant la foi et +l'espérance; et tous en compagnie de plusieurs moines qu'ils avaient +amenés avec eux professant complète humilité, suivant le modèle qui leur +avait été montré à Montpellier, c'est-à-dire selon le précepte de +l'évêque d'Osma, faisaient route à pied. Soudain ils furent dispersés au +loin par l'abbé de Cîteaux, et furent à chacun assignées les bornes dans +lesquelles ils se livreraient au discours de la prédication[26], et +persévéreraient dans le labeur des disputes contre les hérétiques. + +[Note 26: On prêchait depuis long-temps dans la langue vulgaire, et il y +a des conciles avant le douzième siècle qui ordonnent aux évêques, quand +ils prêchent des homélies des Pères, de les traduire du latin en langue +romane.] + + + + +CHAPITRE VI. + + Du colloque de Pamiers et de la mort de l'évêque d'Osma. + + +L'évêque d'Osma voulut lors retourner à son évêché, partie pour veiller +sur ses ouailles, et partie pour fournir de ses revenus aux nécessités +des prédicateurs de Dieu en la province de Narbonne. Or donc, comme il +s'en allait devers l'Espagne, il vint à Pamiers au territoire de +Toulouse, et près de lui se rendirent Foulques, évêque de Toulouse, et +Navarre, évêque de Conserans[27], avec plusieurs abbés. Là, ils +disputèrent avec les Vaudois, lesquels furent vaincus à plat et +confondus; et le peuple du lieu, principalement les pauvres, se +rangèrent pour la plupart au parti des nôtres; voire même celui qui +avait été institué juge de la dispute (lequel était favorable aux +Vaudois et considérable en son endroit) renonça à la perversité +hérétique, et s'offrit lui et tout son bien aux mains du seigneur évêque +d'Osma, et dès lors il a combattu virilement les sectateurs de la +superstition. + +[Note 27: _Consoranum_; ville de Gascogne, avec un territoire ayant +titre de vicomté, borné par les comtés de Foix et de Comminges, et par +la Catalogne. Elle fut détruite par Bernard de Comminges, et la +résidence de l'évêque fut transportée à Saint-Lizier.] + +Fut présent à cette dispute ce traître et méchant comte de Foix[28], ce +très-cruel persécuteur de l'Église et ennemi du Christ, lequel avait une +femme qui faisait manifeste profession de l'hérésie des Vaudois; plus +deux soeurs dont l'une professait cette même doctrine, et l'autre, ainsi +que le comte, celle des autres sectes déloyales des hérétiques. La +dispute susdite ayant eu lieu dans le palais du comte même, celui-ci un +jour pratiquait les Vaudois, et l'autre jour nos prédicateurs. Ô feinte +humilité! + +[Note 28: Raimond-Roger, comte de Foix de 1188 à 1223.] + +Ceci achevé, l'évêque d'Osma s'achemina vers son évêché, résolu de +revenir le plus tôt possible, afin de poursuivre les affaires de la foi +dans la province de Narbonne. Mais, après avoir passé peu de jours dans +son siége, comme il se disposait au retour, il fut prévenu par la mort, +et s'endormit heureusement dans sa vieillesse. Avant son décès, était +mort pareillement le frère Raoul, dont nous avons parlé ci-dessus, homme +de bonne mémoire, lequel rendit l'âme dans une certaine abbaye de +l'ordre de Cîteaux, dite Franquevaux, près Saint-Gilles. + +Ces deux luminaires étant ravis au monde (savoir l'évêque d'Osma et +frère Raoul), le vénérable Gui, abbé de Vaulx-Cernay, au diocèse de +Paris, qui était venu avec les autres abbés au pays de Narbonne à cause +de la prédication, homme de noble lignage, mais plus noble encore de +beaucoup par science et par vertu, le même qui fut fait ensuite évêque +de Carcassonne, fut constitué le premier et maître entre les +prédicateurs; d'autant que l'abbé de Cîteaux se transporta en d'autres +lieux, empêché qu'il était par les grandes affaires du temps. + +Nos saints prêcheurs discourant donc et confondant très-apertement les +hérétiques, mais ne pouvant, en leur obstination dans la malice, les +convertir à la vérité, après beaucoup de temps employé à des +prédications et disputes qui furent de mince ou nulle utilité, ils +revinrent au pays de France. + +Du reste, il n'est à omettre que ledit abbé de Vaulx-Cernay ayant +disputé plusieurs fois avec Théodore, plus haut nommé, et un certain +autre hérésiarque très-notable, à savoir Bernard de l'Argentière[29], +estimé le premier dans le diocèse de Carcassonne, et les ayant maintes +et maintes fois confondus, ledit Théodore, n'ayant un jour pu répondre +rien autre, dit à l'abbé: «La paillarde (il entendait par là l'Église +romaine) m'a long-temps, retenu à elle[30]; mais elle ne me retiendra +plus.» Il ne faut taire davantage que le même abbé de Vaulx-Cernay ayant +gagné un castel près de Carcassonne, nommé Laurac[31], afin d'y prêcher +à son entrée dans ledit lieu, il se signa: ce que voyant un certain +homme d'armes hérétique qui était dans le château, il dit à l'abbé: «Que +ce signe ne me soit oncques en aide!» + +[Note 29: _Cimorra._ Cette petite ville, nommée aussi _Cimolus_ ou +_Argenteria_, est située en Languedoc dans le département de l'Ardèche.] + +[Note 30: Il avait été catholique et chanoine de Nevers.] + +[Note 31: _Lauranum_; anciennement, et avant Castelnaudary, capitale du +Lauraguais.] + + + + +CHAPITRE VII. + + Miracle de la cédule écrite de la main du bienheureux Dominique, + laquelle jetée trois fois au feu en ressauta intacte. + + +En ce temps advint un miracle qui nous a semblé digne d'être placé ici. +Un jour que nos prédicateurs avaient disputé contre les hérétiques, un +des nôtres nommé Dominique, homme tout en sainteté, lequel avait été +compagnon de l'évêque d'Osma, rédigea par écrit les argumens qu'il avait +employés dans le cours de la discussion, et donna la cédule à un +hérétique, pour qu'il délibérât sur les objections y contenues. Cette +nuit même, les hérétiques étaient assemblés dans une maison, siégeant +près du feu. Lors celui à qui l'homme de Dieu avait baillé la cédule, la +produisit devant tous: sur quoi ses compagnons lui dirent de la jeter au +milieu du feu, et que si elle brûlait, leur foi (ou plutôt leur +perfidie) serait véritable; du contraire, si elle demeurait intacte, +qu'ils avoueraient pour telle la foi que prêchaient les nôtres, et +qu'ils la confesseraient vraie. Que dirai-je de plus? À ce tous +consentant, la cédule est jetée au feu: mais comme elle eut demeuré +quelque peu au milieu des flammes, soudain elle en ressauta sans être du +tout atteinte. Les spectateurs restant stupéfaits, l'un, plus endurci +que les autres, leur dit: «Qu'on la remette au feu, et alors vous +expérimenterez plus pleinement la vérité.» On l'y jeta derechef, et +derechef elle ressauta intacte. Ce que voyant cet homme dur et lent à +croire, il dit: «Qu'on la jette pour la troisième fois, et lors nous +connaîtrons avec certitude l'issue de la chose.» Pour la troisième fois +donc on la jette au feu; mais elle n'est pas davantage offensée, et +saute hors du feu entière et sans lésion aucune. Pourtant, et bien que +les hérétiques eussent vu tant de signes, ils ne voulurent se convertir +à la foi. Ains, persistant dans leur malice, ils se firent entre eux +très-expresse inhibition pour que personne, en racontant ce miracle, ne +le fît parvenir à notre connaissance; mais un homme d'armes qui était +avec eux, et se rapprochait tant soit peu de notre foi, ne voulut céler +ce dont il avait été témoin, et en fit récit à plusieurs. Or cela se +passa à Mont-Réal, ainsi que je l'ai ouï de la bouche même du très-pieux +personnage qui avait donné à l'hérétique la cédule en question. + + + + +CHAPITRE VIII. + + Mort sanglante de frère Pierre de Castelnau qui succomba sous le + glaive des impies. + + +Ayant dit ce peu de mots touchant les prédicateurs de la parole divine, +arrivons, avec l'aide de Dieu, au martyre de cet homme vénérable, de cet +athlète très-courageux, frère Pierre de Castelnau; à quelle fin nous +pensons ne pouvoir mieux faire, ni plus authentiquement, qu'en insérant +dans notre narration les lettres du seigneur pape, adressées par lui aux +fidèles du Christ, et contenant plus au long le récit de ce martyre. La +teneur de ces lettres est ainsi qu'il suit: + +«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos chers fils, +nobles hommes, comtes, barons et tous chevaliers établis dans les +provinces de Narbonne, d'Arles, d'Embrun, d'Aix et de Vienne: salut et +bénédiction apostolique. + +«Nous avons ouï une chose que nous sommes forcés de croire et déduire +pour le deuil commun de toute l'Église, à savoir, que comme frère Pierre +de Castelnau, de sainte mémoire, moine et prêtre, homme vertueux entre +tous les hommes, illustre par sa vie, sa science et son renom, député +avec plusieurs autres pour évangéliser la paix et affermir la foi dans +la province d'Occitanie, travaillait louablement au ministère à lui +commis, et ne cessait de travailler encore, comme celui qui avait +pleinement appris en l'école du Christ ce qu'il enseignait; et, doué de +paroles selon la foi, avait moyen d'exhorter suivant la saine doctrine +celui qui est selon cette doctrine, et de repousser les contredisans, +toujours préparé à rendre raison à qui l'en sommait, ainsi que le +pouvait faire homme catholique, docte en la loi, éloquent en langage; +contre ledit frère donc fut suscité par le diable son ministre, le comte +Raimond de Toulouse: lequel, pour beaucoup et de grands excès commis +envers l'Église et envers Dieu, ayant souvent encouru la censure +ecclésiastique, et souvent (homme qu'il était de couleur changeante, +rusé, impossible à saisir et inconstant) s'étant fait absoudre par une +repentance simulée; ne pouvant enfin contenir la haine qu'il avait +conçue contre ledit saint personnage, pour autant qu'en sa bouche était +parole de vérité, pour réprimander et châtier les nations, et lui +surtout, comte Raimond, qui méritait d'être repris davantage à cause de +plus grands crimes, convoqua les légats du siége apostolique, savoir, +frère Pierre et son collègue, dans la ville de Saint-Gilles, leur +promettant de leur donner satisfaction sur tous les chefs pour lesquels +il était reproché. Mais comme eux se furent rendus en la susdite ville, +ledit comte, tantôt comme homme facile et de bonne foi, promettait de se +soumettre aux salutaires admonitions à lui faites, et tantôt, comme +homme double et endurci, refusait tout net de ce faire. Nos légats, +voulant enfin se retirer dudit lieu, Raimond les menaça publiquement de +mort, disant que par quelque endroit de la terre ou de l'eau qu'ils s'en +fussent, il observerait avec vigilance leur départ; et aussitôt, +accommodant les effets aux paroles, il envoya ses complices pour dresser +les embûches qu'il méditait. + +«Comme donc, ni aux prières de notre cher fils l'abbé de Saint-Gilles, +ni aux instances des consuls et bourgeois, le délire de la rage ne le +pouvait adoucir, eux, en dépit du comte et à son grand déplaisir, +conduisirent les saints prédicateurs, à main armée, près des rivages du +Rhône, où, pressés par la nuit, ils se reposèrent, tandis que certains +satellites à eux du tout inconnus se venaient loger près d'eux; +lesquels, comme l'issue l'a fait voir, cherchaient leur sang. + +«Le lendemain matin étant survenu, et la messe célébrée comme de +coutume, au moment où les innocens soldats du Christ se préparaient à +passer le fleuve, un de ces satellites de Satan, brandissant sa lance, +blessa entre les côtes inférieures le susdit Pierre de Castelnau (pierre +en effet fondée sur le Christ par immobile assiette), lequel ne se +méfiait pas d'une si grande trahison. + +«Lors, regardant d'abord l'assassin, et suivant l'exemple de son maître +Jésus et du bienheureux Étienne, le martyr lui dit: «Que Dieu te +pardonne, car moi je te pardonne,» répétant à plusieurs fois ce mot de +piété et patience; ensuite, étant ainsi transpercé, il oublia l'amère +douleur de sa blessure par l'espérance des choses célestes; et, à +l'article de sa glorieuse mort, ne cessant d'ordonner, de concert avec +les compagnons de son ministère, en quelle façon ils répandraient la +paix et la foi, il s'endormit heureusement dans le Christ après les +pieuses oraisons dernières. Pierre donc ayant, pour la paix et la foi +(si justes causes de martyre qu'il n'y en a de plus justes), répandu son +sang, il aurait déjà brillé, ainsi que nous le croyons, par d'éclatans +miracles, si l'incrédulité des hérétiques ne l'eût empêché, à l'instar +de ceux dont il est dit dans l'Évangile que Jésus ne faisait point parmi +eux beaucoup de miracles à cause de leur incrédulité. C'est pourquoi, +bien que la parole soit un signe nécessaire, non aux fidèles, mais aux +infidèles, le Sauveur étant présenté à Hérode qui, au témoignage de Luc, +se réjouit grandement de le voir, dans l'espoir qu'il ferait quelque +miracle, il dédaigna d'en faire et de répondre à qui l'interrogeait, +sachant que l'incrédulité qui demande des miracles n'est pas disposée à +croire, et qu'Hérode recherchait seulement une vaine surprise. + +«Bien donc que cette méchante race perverse de Provençaux ne soit digne +que si promptement, comme elle le cherche peut-être, lui soit donné un +signe du martyre de frère Pierre, nous croyons cependant qu'il a fallu +qu'un seul mourût pour elle, à cette fin qu'elle ne pérît pas tout +entière, et qu'infectée par la contagion de l'hérésie, elle fût rappelée +de son erreur par l'intercession du sang du martyr. + +«Tel est en effet le durable mérite du sacrifice de Jésus-Christ; tel +est l'esprit miraculeux du Sauveur, que, lorsqu'on le croit vaincu dans +les siens, c'est alors même qu'il est plus fortement victorieux en eux; +et de la même vertu par qui lui-même a détruit la mort en mourant, il +fait triompher de leurs triomphateurs ses serviteurs parfois abattus. À +moins que le grain de froment qui tombe en terre ne meure, il reste +seul; mais s'il meurt, il produit des fruits abondans. Espérant donc +qu'il doit provenir dans l'Église du Christ un fruit de cette semence +très-féconde, bien qu'assurément soit durement criminel et +criminellement dur celui dont l'âme n'a pas été percée par le glaive qui +a percé Pierre, et ne désespérant jamais entièrement, vu qu'une si +grande utilité doit être dans l'effusion de son sang, que Dieu accordera +les succès désirés aux nonces de sa prédication dans ladite province, +pour laquelle le martyr est tombé en la corruption de la mort, nous +jugeons devoir avertir plus soigneusement nos vénérables frères les +évêques et leurs suffragans, et les exhorter par le Saint-Esprit, leur +ordonnant strictement, en vertu de la sainte obédience, que, faisant +prendre force à la parole de paix et de foi, semée par ledit Pierre dans +ceux qui ont été abreuvés de sa prédication, pour combattre la +perversité hérétique, affermir la foi catholique, extirper les vices et +implanter les vertus, persistant dans les efforts d'un zèle infatigable, +ils dénoncent à tous, par leurs diocèses, le meurtrier dudit serviteur +de Dieu, ensemble tous ceux à l'aide, par l'oeuvre, conseil ou faveur de +qui il a accompli un si grand crime, plus ses receleurs ou défenseurs, +au nom du tout-puissant Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, ainsi que par +l'autorité des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et la nôtre, comme +excommuniés et frappés d'anathême; et qu'ils fassent obtempérer à +l'interdit ecclésiastique tous les lieux auxquels le susdit meurtrier ou +autre précité apparaîtrait, voire même en leur présence, chaque jour de +dimanche et fête, au son des cloches et à la lueur des cierges, jusqu'à +ce que, approchant du siége apostolique, ils méritent, par une digne +satisfaction, d'être absous, et fassent révoquer solennellement la +présente sentence. Leur mandons en outre que, quant à ceux qui, animés +du zèle de la foi orthodoxe, et pour venger le sang du juste qui ne +cesse de crier de la terre vers le ciel, jusqu'à ce que le Dieu des +vengeances descende du ciel sur la terre pour la confusion des pervertis +et pervertisseurs, quant à ceux, disons-nous, qui se seraient virilement +ceints et armés contre ces pestiférés qui s'attaquent tout d'une fois à +la paix et à la vérité, ils leur promettent en toute sûreté la +rémission de leurs péchés accordée par Dieu et son vicaire; à cette fin +que ce labeur leur suffise pour réparation des offenses à cause +desquelles ils auront offert à Dieu la contrition de leur coeur et une +confession véridique: le tout attendu que ces empestés Provençaux +tentent non seulement de ravir ce qui est nôtre, mais de nous renverser +nous-mêmes, et que, non contens d'aiguiser leurs langues pour la ruine +des âmes, ils mettent encore la main à la destruction des corps, devenus +qu'ils sont corrupteurs des unes et meurtriers des autres. + +«Bien que le comte dont il est parlé plus haut soit depuis long-temps +frappé du couteau d'anathême à cause de nombreux et énormes crimes qu'il +serait trop long de raconter par le menu; vu cependant que, suivant des +indices assurés, il est présumé coupable de la mort du saint homme, non +seulement pour ce qu'il l'a menacé publiquement de le faire mourir, et +lui a dressé des embûches, mais encore en ce qu'il a admis en sa grande +familiarité le meurtrier dudit frère, voire l'a récompensé par riches +dons (sans parler des autres présomptions qui sont plus pleinement +notoires à plusieurs); à cette cause, voulons que les archevêques et +évêques le déclarent publiquement anathématisé. Et comme, selon les +sanctions canoniques des saints Pères, la foi ne doit pas être gardée à +qui ne la garde point envers Dieu, étant ledit comte séparé de la +communion des fidèles, et, pour ce, à éviter plutôt qu'à soutenir, +voulons encore qu'ils déclarent déliés, par l'autorité apostolique, tous +ceux qui sont astreints audit comte par sermens de fidélité, société, +alliance et autres semblables causes, et libre à tout catholique (sauf +le droit du seigneur suzerain[32]) non seulement de poursuivre sa +personne, mais encore d'occuper et de tenir ses terres et domaines, +afin, par ce moyen, d'arriver surtout à purger d'hérésie, par force et +savoir faire, le territoire qui, jusqu'à ce jour, a été honteusement +endommagé et souillé par la méchanceté dudit comte, étant juste en effet +que les mains de tous se lèvent contre celui dont la main a été contre +tous. Que si telle vexation ne lui donne enfin meilleur entendement, +nous aurons soin d'appesantir notre bras sur sa tête. Mais si, par aucun +moyen, il promet d'exhiber satisfaction, ores faudra-t-il qu'il +promette, pour signe de sa repentance, qu'il chassera de tout son +pouvoir les sectateurs de l'hérétique impiété, et qu'il s'empresse de se +réconcilier à la paix fraternelle, vu que c'est surtout pour la faute +qu'il est reconnu avoir commise en l'un et l'autre point, que la censure +ecclésiastique a été proférée contre lui. Bien que si Dieu voulait +prendre garde à toutes ses iniquités, à peine pourrait-il faire +satisfaction convenable, non seulement pour lui-même, mais encore pour +cette multitude qu'il a conduite dans les lacs de damnation. Mais pour +ce que, selon la sentence de vérité, ceux-là ne sont à craindre qui +tuent le corps, mais bien ceux qui peuvent envoyer le corps et l'âme en +la géhenne, nous nous confions et espérons en celui qui, afin d'ôter à +ses fidèles la crainte de la mort, mourut et ressuscita le troisième +jour, pour que le meurtre dudit homme de Dieu, frère Pierre de +Castelnau, non seulement n'imprime pas la crainte à notre vénérable +frère l'évêque de Conserans ni à notre bien-aimé fils Arnauld, abbé de +Cîteaux, légat du siége apostolique, ni aux autres orthodoxes sectateurs +de la vraie foi, mais, du contraire, les enflamme d'amour, afin qu'à +l'exemple de celui qui a mérité heureusement la vie éternelle au prix +d'une mort temporelle, ils ne redoutent pas d'employer pour le Christ, +s'il est nécessaire, leur vie en si glorieux combat. C'est pourquoi nous +avons jugé bon de conseiller aux archevêques et évêques qu'admonestant +leurs ouailles, inculquant prières par préceptes et préceptes par +prières, et s'unissant efficacement aux avis salutaires et commandemens +de nos légats, ils assistent ceux-ci en toutes choses pour lesquelles +ils jugeraient devoir leur faire telles injonctions qu'il leur plairait, +ainsi que de braves compagnons d'armes; leur faisant savoir que la +sentence que cesdits légats auraient promulguée, non seulement contre +les rebelles, mais encore contre les paresseux, nous ordonnons qu'elle +soit tenue pour ratifiée et soit observée inviolablement. + +[Note 32: Le roi de France, de qui relevait le comté de Toulouse.] + +«Sus donc, soldats du Christ! sus donc, novices intrépides de la milice +chrétienne! que l'universel gémissement de l'Église vous émeuve, et +qu'un pieux zèle vous enflamme du désir de venger une si grande injure +faite à notre Dieu! Souvenez-vous que notre Créateur n'avait pas besoin +de nous alors qu'il nous fit, et que, bien que notre service ne lui soit +nécessaire, comme si, par ce concours, il se fatiguait moins dans +l'opération de ses oeuvres, et que son omnipotence fût moindre quand +notre assistance vient à lui faillir, il nous a néanmoins accordé en +telle circonstance l'occasion de le servir et de lui agréer. + +«Puis donc qu'après le meurtre du susdit juste, il est dit que l'Église, +en les pays où vous êtes, siége dans la tristesse et la douleur, sans +appui ni consolateur, que la foi s'est évanouie, que la paix a péri, que +l'hérétique peste et la rage de l'ennemi ont plus fort prévalu; puis +aussi que si, dès l'origine de la tempête, on ne porte un puissant +secours à la religion, le vaisseau de l'Église sera vu presque +entièrement perdu en naufrage; nous vous avertissons tous soigneusement +et promptement exhortons, vous enjoignons, dans une telle urgence et si +grande nécessité, avec confiance et en vertu du Christ, vous donnant +rémission de tous péchés, pour que vous ne tardiez à courir au devant de +maux si énormes, et que vous fassiez en sorte de pacifier ces gens-là en +celui qui est un Dieu de paix et d'amour; finalement pour que vous vous +étudiez en vos régions à exterminer l'impiété et l'hérésie par tous les +moyens quelconques que Dieu vous aura révélés, combattant d'une main +forte et d'un bras au loin étendu leurs sectateurs plus sévèrement que +les Sarrasins, en ce qu'ils sont pires. + +«D'ailleurs, vous mandons, si ledit comte Raimond (qui, par ainsi que +s'il eût fait pacte avec la mort, pèche et ne réfléchit sur son crime) +venait d'aventure à prendre meilleur entendement dans la vexation qui +lui est infligée, et que, la face couverte d'ignominie, il se prenne à +rechercher le nom de Dieu, pour nous donner satisfaction et à l'Église, +ou plutôt à Dieu, que vous ne vous désistiez pour cela de faire peser +sur lui le fardeau d'oppression qu'il s'est attiré, chassant lui et ses +fauteurs des châteaux du seigneur, et leur enlevant leurs terres, +auxquelles, après l'expulsion des hérétiques, aient à être subrogés les +habitans catholiques, qui, selon la discipline de notre foi orthodoxe, +servent devant Dieu en sainteté et justice. + +«Donné à Latran, le 6 des ides de mars, de notre pontificat l'an +II[33].» + +Ces choses étant rapportées touchant la mort du très-saint homme, +retournons à suivre notre narration. + +[Note 33: Le 10 mars 1208.] + + + + +CHAPITRE IX. + + Comment les évêques de Toulouse et de Conserans furent envoyés à + Rome pour exposer au souverain pontife l'état de l'Église dans la + province de Narbonne. + + +Les prélats de la province de Narbonne et autres que touchaient les +affaires de la paix et de la foi dans la province de Narbonne, voyant +qu'étaient morts les hommes de bien, l'évêque d'Osma, frère Pierre de +Castelnau et frère Raoul, lesquels avaient été en ladite terre les +promoteurs principaux et maîtres de la prédication; remarquant, de plus, +que cette prédication avait déjà accompli son cours pour majeure partie, +sans avoir beaucoup profité, ains qu'elle avait été du tout frustrée des +fruits désirés, ils délibérèrent d'en transmettre avis aux pieds du +souverain pontife. + +À cette cause, les vénérables hommes Foulques, évêque de Toulouse, et +Navarre, évêque de Conserans, se ceignent et s'acheminent vers Rome, +pour supplier le seigneur pape qu'à la religion grandement périclitante +en la province de Narbonne, de Béziers et Bordeaux, et faisant dans ces +contrées presque entièrement naufrage, il tende une main secourable, et +pourvoie à la paix de l'Église. + +Sur quoi, le seigneur pape Innocent, qui s'appliquait de toutes ses +forces à veiller aux nécessités de la foi catholique, porta remède à si +grand mal, envoyant en France lettres circulaires et efficaces sur telle +affaire, comme nous l'expliquerons mieux plus bas. + +Ce qu'ayant ouï le comte de Toulouse, ou pour mieux dire ce comte de +fourberie[34], à savoir, que les susdits évêques s'en étaient allés à +Rome, craignant d'être châtié selon ses mérites, et voyant que ses bons +faits et gestes ne pouvaient passer impunis, après avoir député +plusieurs autres émissaires à Rome, il y envoya finalement deux hommes +méchans et exécrables, l'archevêque d'Auch et Raimond de Rabastens[35] +lequel avait été autrefois évêque de Toulouse, et pour ses mérites +déposé depuis; et par ces truchemens, il se plaignit au seigneur pape de +l'abbé de Cîteaux, qui à titre de légat traitait des choses de la foi, +assurant qu'il l'avait aigri contre lui, Raimond, avec trop d'âpreté, et +plus que de raison; promettant en outre ledit comte, que si le seigneur +pape lui adressait un légat à _latere_, il se rangerait en tout à ses +volontés: ce qu'il ne disait par désir qu'il eût de s'amender en aucune +façon, mais bien dans l'idée que si le seigneur pape lui envoyait +quelqu'un d'entre ses cardinaux, il pourrait le circonvenir, homme qu'il +était de couleur changeante et bien fort rusé. + +[Note 34: _Comes_ Tolosanus, _imo dicamus melius_, dolosanus.] + +[Note 35: Dans le haut Languedoc, à six lieues d'Albi. Il y a une autre +ville du même nom en Bigorre, à quatre lieues de Tarbes.] + +Mais le Tout-Puissant, qui est scrutateur des coeurs, et les connaît +jusque dans leurs secrets, ne voulut permettre que la pureté apostolique +pût être induite à erreur, ni davantage que la perversité de ce comte +fût cachée plus long-temps. Il pourvut donc, en sa justice et +miséricorde, juge clément et équitable, à ce que ledit seigneur pape +satisfît à sa requête, comme s'il demandait chose juste, et à ce que sa +malice ne demeurât plus long-temps celée. En effet, le seigneur pape fit +passer en Provence un de ses propres clercs, ayant nom Milon, homme de +vie honnête assurément, illustre en science, disert en paroles, lequel +(pour en peu de mots figurer sa vertu et probité), ne put être épouvanté +par terreur, non plus que plier sous les menaces. + +Toutefois, apprenant la venue de maître Milon, le comte se réjouit +grandement, pensant, comme il osait faire, que celui-ci s'accommoderait +en toutes choses à son bon plaisir; et, courant par ses domaines, il +commença à se glorifier, et à dire: «Voici qu'à cette heure je suis +bien, car j'ai un légat selon mon coeur. Voire, je serai moi-même +légat.» + +Mais il advint pourtant au contraire de son souhait, ainsi qu'il sera +dit ci-après. + + + + +CHAPITRE X. + + Comment maître Théodise fut délégué avec maître Milon. + + +En compagnie du susdit maître Milon fut envoyé un certain clerc, nommé +Théodise[36], chanoine de Gênes, lequel devait l'assister et aider dans +l'expédition des affaires de la foi. Or, ce Théodise était homme de +grande science, homme de constance admirable, homme d'exquise bonté, qui +se comporta très-bien pour les intérêts de Jésus-Christ. Quels dangers +il eut à courir dans sa mission, et quels travaux à endurer, c'est ce +que l'issue a fait voir, comme nous aurons soin par la suite de le +rapporter plus amplement. + +[Note 36: Ou, selon d'autres auteurs, _Thédise_.] + +Le seigneur pape avait donné commandement à maître Milon de disposer, en +tout ce qui touchait à la foi, et surtout au fait du comte de Toulouse, +selon l'avis de l'abbé de Cîteaux, vu que l'abbé connaissait à plein +l'état des affaires aussi bien que les fourberies de ce comte. Par quoi, +le seigneur pape avait dit expressément à maître Milon: «L'abbé de +Cîteaux sera de tout le faiseur, et toi, tu seras son organe; car le +comte de Toulouse le tient pour suspect, mais toi, tu ne lui seras point +tel.» + +Maître Milon et maître Théodise étant donc venus en France, ils +trouvèrent l'abbé de Cîteaux à Auxerre. Là, maître Milon le consulta sur +plusieurs articles concernant les affaires de la foi; au sujet de quoi +l'abbé l'instruisant avec soin, lui délivra son avis écrit et scellé. Il +lui conseilla en outre de convoquer les archevêques, évêques et autres +prélats qu'il jugerait expédiens au bien de la chose, avant que +d'arriver au comte de Toulouse, de prendre leurs avis et opinions et de +s'y tenir. Il lui indiqua même spécialement et par leurs noms +quelques-uns d'entre les prélats aux conseils de qui il devait +particulièrement adhérer. + +Après, l'abbé de Cîteaux et maître Milon, s'acheminèrent vers le roi de +France, Philippe, qui pour lors tenait une conférence solennelle avec +plusieurs de ses barons à Villeneuve[37], au territoire de Sens, où se +trouvaient le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Saint-Pol, et +beaucoup d'autres nobles et puissans personnages. Or, le seigneur pape +avait envoyé au roi lettres spéciales, l'avertissant et priant +d'employer secours opportun par lui-même, ou du moins par son fils +Louis, pour la défense de l'Église, qui courait grands risques en la +province de Narbonne. Mais le roi donna pour réponse au nonce du +seigneur pape, qu'il avait à ses flancs deux grands et terribles lions, +savoir Othon[38] qui était dit empereur, et le roi Jean +d'Angleterre[39]; lesquels, d'un et d'autre côté, travaillaient de +toutes leurs forces à porter le trouble dans le royaume de France; par +ainsi qu'il ne voulait sortir en aucune façon de France, ni même +envoyer son fils; mais que lui semblait assez pour le présent s'il +permettait à ses barons de marcher contre les perturbateurs de la paix +et de la foi dans la province de Narbonne. + +[Note 37: Il y avait trois villes de ce nom auprès de Sens, savoir, +Villeneuve-la-Guyard, Villeneuve-l'Archevêque et Villeneuve-le-Roi ou +sur Yonne. C'est de cette dernière qu'il est question.] + +[Note 38: Othon IV, surnommé le Superbe.] + +[Note 39: Jean-sans-Terre.] + +D'autre part, le souverain pontife avait adressé lettres circulaires à +tous prélats, comtes et barons, et au peuple entier du royaume de +France, pour rendre les peuples fidèles plus prompts à extirper la peste +d'hérésie; les admonestant efficacement et les exhortant de faire hâte à +venger, dans le pays de Narbonne, l'injure du Crucifix; leur faisant +savoir de plus que quiconque, enflammé du zèle de la foi orthodoxe, +s'emploirait à cette oeuvre de piété, obtiendrait rémission de tous ses +péchés devant Dieu et son vicaire, pourvu qu'il fût contrit et confessé. + +Que dirai-je? Ladite indulgence est publiée en France, et une grande +multitude de fidèles s'arment du signe de la croix[40]. + +[Note 40: En 1209.] + + + + +CHAPITRE XI. + + Comment un concile fut tenu à Montélimar, et comment un jour fut + fixé au comte de Toulouse pour comparaître à Valence devant + Milon. + + +La susdite conférence tenue à Villeneuve étant terminée, maître Milon, +avec son collègue maître Théodise, marcha vers la Provence, et, étant +arrivé dans un certain château nommé Montélimar, il y convoqua un bon +nombre d'archevêques et d'évêques, auxquels, lorsqu'ils furent venus à +lui, il demanda en diligence de quelle façon il fallait procéder aux +affaires de la foi et de la paix, et principalement touchant le fait du +comte de Toulouse; il voulut même que chaque prélat lui donnât son avis +écrit et scellé sur certains articles au sujet desquels il avait reçu +une instruction de l'abbé de Cîteaux. Il fut fait comme il l'ordonnait, +et, chose admirable! tous les avis, tant celui de l'abbé de Cîteaux que +ceux des prélats, s'accordèrent sans différence aucune. Ceci a été fait +par le Seigneur. Après ce, maître Milon députa vers le comte de +Toulouse, lui mandant qu'au jour qu'il lui prescrivait, il eût à venir à +lui dans la cité de Valence. Le comte vint au jour dit, et, comme homme +fallacieux et cruel, parjure et trompeur, il promit au légat, savoir à +maître Milon, de faire en toutes choses selon sa volonté, ce qu'il +disait par fraude. Mais le légat, qui était homme avisé et circonspect, +usant en cela du conseil des prélats, voulut et commanda que le comte de +Toulouse livrât pour sûreté sept châteaux des domaines qu'il tenait en +Provence; il voulut encore que les comtes des cités d'Avignon et de +Nîmes et de la ville de Saint-George[41] lui jurassent que si le comte +présumait d'aller contre les commandemens de lui légat, ils ne seraient +astreints, à lui comte, par foi d'hommage ni d'alliance. Quant au comte +de Toulouse, bien qu'enrageant et malgré lui, contraint par la +nécessité, il promit d'accomplir tout ce que le légat lui avait ordonné; +et, par ainsi, il advint que lui qui avait taxé de dureté l'abbé de +Cîteaux, se plaignit plus encore de la rigueur du légat Milon. L'on +croit qu'il a été très-justement disposé par la volonté de Dieu qu'en +l'endroit où le tyran espérait trouver remède, il y trouvât vengeance et +châtiment. Aussitôt maître Théodise, homme plein d'entière bonté, vint +au pays de Provence, par l'ordre du légat, pour recevoir les châteaux +dont nous avons parlé, les occuper de la part de la sainte Église +romaine, et les munir. + +[Note 41: Il faut lire probablement _Sancti Ægidii_, et entendre +Saint-Gilles au lieu de _Saint-George_. Par les _comtes_ de ces villes +l'historien entend, à ce qu'il paraît, les _consuls_ ou premiers +magistrats municipaux.] + + + + +CHAPITRE XII. + + Le comte de Toulouse est réconcilié à l'Église. + + +Ces choses dûment achevées, le légat descendit à la ville de +Saint-Gilles pour là réconcilier le comte de Toulouse, et en cette +manière furent conduites sa réconciliation et son absolution. Le comte +fut amené nu au devant des portes de l'église du bienheureux +Saint-Gilles, et, en ce lieu, en présence du légat, des archevêques et +évêques qui s'y trouvaient à telle fin au nombre de vingt et par-dessus, +il jura sur le corps du Christ et les reliques des Saints qui, par les +prélats, étaient tenues exposées devant les portes de l'église avec +grande vénération et en grande quantité, d'obéir en tout aux +commandemens de la sainte Église romaine. Puis le légat fit placer une +étole au cou du comte, et, le tirant par cette étole, il l'introduisit +absous dedans l'église en le fouettant. Il est à dire que, comme le +comte de Toulouse était introduit, ainsi que nous l'avons expliqué, dans +l'église de Saint-Gilles, nu et flagellé, il ne put, par la disposition +de Dieu, et pour la foule qui s'y trouvait, en sortir par où il était +entré, mais lui fallut descendre dans les bas côtés de l'église, et +passer nu devant le sépulcre du bienheureux martyr, frère Pierre de +Castelnau, qu'il avait fait occire. Ô juste jugement de Dieu! celui +qu'il avait méprisé vivant, il a été forcé de lui payer respect après sa +mort. + +Je pense aussi qu'il convient de noter que, comme le corps dudit martyr, +qui d'abord avait été mis au tombeau dans le cloître des moines de +Saint-Gilles, eut été transféré long-temps après dans l'église, il fut +retrouvé aussi sain et intact que s'il eût été enterré le jour même; +bien plus, une exhalaison de merveilleuse odeur sortit du corps du Saint +et de ses accoutremens. + + + + +CHAPITRE XIII. + + Comment le comte de Toulouse prit feintement la croix de la + sainte milice, laquelle les soldats de l'armée catholique + portaient cousue sur la poitrine. + + +Après toutes ces choses, le très-rusé comte de Toulouse, tremblant +devant la face des Croisés qui, pour chasser les hérétiques et leurs +fauteurs, devaient prochainement venir de France au pays de Narbonne, +requit du légat qu'on lui donnât la croix, afin par-là d'empêcher que +ses terres ne fussent infestées par les nôtres. Le légat lui octroya sa +demande, et donna la croix au comte et à deux de ses chevaliers +seulement. Ô menteur et très-perfide Croisé! j'entends parler du comte +de Toulouse qui prit la croix, non pour venger l'injure du Crucifix, +mais pour pouvoir quelque temps céler sa perversité, et la cacher aux +yeux. + +Ces choses faites, le légat et maître Théodise retournèrent vers Lyon à +la rencontre des Croisés qui devaient marcher promptement contre les +hérétiques Provençaux; car par toute la Provence avait-on publié +l'indulgence que le seigneur pape accordait à ceux qui partiraient +contre les susdits hérétiques; si bien que beaucoup de nobles et +d'ignobles avaient armé leur poitrine du signe de la croix contre les +ennemis de la croix. Tant de milliers de fidèles s'étant donc croisés en +France pour venger l'injure de notre Dieu, et devant se croiser plus +tard, il ne manquait plus rien, sinon que le Dieu des armées, faisant +marcher sa milice, perdît ces très-cruels homicides; lui qui d'abord, +avec sa bonté accoutumée et une bénignité extraordinaire, compatissant à +ses ennemis, c'est-à-dire, aux hérétiques et à leurs fauteurs, leur +avait envoyé à plusieurs fois plusieurs de ses ministres; mais eux, +obstinés dans leur impiété, persévérant dans leur corruption, les +avaient accablés d'outrages ou même égorgés. + + + + +CHAPITRE XIV. + + De l'arrivée de l'armée des Croisés dans la Provence. + + +L'an de l'incarnation de Notre-Seigneur 1209, et le onzième du +pontificat du seigneur pape Innocent, sous le règne de Philippe, roi des +Français, aux environs de la fête de saint Jean-Baptiste, tous les +Croisés prenant route des diverses parties de la France, animés d'un +même esprit, et tout étant disposé avec prévoyance, se rassemblèrent +auprès de Lyon, ville française. Parmi ceux qui s'y trouvèrent, ceux-ci +passaient pour les principaux, à savoir: l'archevêque de Sens[42], +l'évêque d'Autun, celui de Clermont et celui de Nevers, Eudes duc de +Bourgogne, le comte de Nevers, le comte de Saint-Pol, le comte de +Montfort[43] et celui de Bar-sur-Seine, Guichard de Beaujeu, Guillaume +des Roches, sénéchal d'Anjou, Gaucher de Joigny, et beaucoup d'autres +nobles et puissans hommes qu'il serait trop long de nommer. + +[Note 42: L'archevêque de Sens prenait le titre de primat des Gaules et +de Germanie.] + +[Note 43: Simon, surnommé le _Fort_ et le _Macchabée_. Il était fils de +Simon III, seigneur de Montfort-l'Amaury, petite ville à onze lieues de +Paris, et à l'époque de la croisade, il était le chef de sa maison, +illustre et florissante dès le dixième siècle.] + + + + +CHAPITRE XV. + + Le comte de Toulouse va au-devant des Croisés. + + +Le comte Raimond de Toulouse, voyant arriver la foule des Croisés, et +craignant qu'ils n'envahissent ses terres, d'autant plus que l'aiguillon +de sa conscience lui faisait sentir de reste tout ce qu'il avait commis +de crimes et méchancetés, sortit au devant d'eux, et vint jusqu'aux +entours de la cité de Valence; mais ils avaient déjà passé outre. Ledit +comte, les trouvant donc avant d'arriver à la susdite ville, se prit à +simuler un esprit de paix et de concorde, et leur promit faussement +service, s'engageant très-fermement à se conformer aux ordres de la +sainte Église romaine, et même à leur arbitrage, voire, pour gage qu'il +garderait sa foi, leur livrant quelques siens châteaux. Il voulut aussi +donner son fils en otage ou sa propre personne aux nôtres. Quoi plus? +cet ennemi du Christ s'associe aux Croisés; ils marchent ensemble, et +arrivent droit à la cité de Béziers. + + + + +CHAPITRE XVI. + + De la malice des citoyens de la ville de Béziers; siége de leur + ville, sa prise et sa destruction. + + +La cité de Béziers comptait entre les plus nobles, mais était toute +infectée du poison de la perversité hérétique; et ses citoyens n'étaient +pas hérétiques seulement, mais bien plus; ravisseurs, iniques, +adultères, larrons des pires, et pleins de toutes sortes de péchés. +Qu'il ne soit à charge au lecteur si nous discourons plus spécialement +de leur malice. + +Un certain prêtre de cette ville gagnait, par une nuit, aux approches du +jour, son église, pour y célébrer les divins mystères, portant le calice +dans ses mains. Quelques habitans de Béziers qui s'étaient embusqués, +saisissant ce prêtre et le frappant avec violence, le blessèrent +grièvement, lui rompirent un bras, et, prenant le calice qu'il tenait, +ils le découvrirent et pissèrent dedans, au mépris du corps et du sang +de Jésus-Christ. Une autre fois, les susdits gens de Béziers, comme de +méchans traîtres qu'ils étaient, occirent leur seigneur vicomte, ayant +nom Trencavel, dans l'église de la bienheureuse Marie Madeleine qui est +en leurs murs, et ils brisèrent les dents à leur évêque qui s'efforçait +de défendre ledit vicomte contre leur furie. + +Un chanoine de Béziers ayant célébré la messe, sortait un jour de la +principale église. Oyant le grand bruit que faisaient des travailleurs +occupés à réparer les fossés de la ville, il demanda ce que c'était, et +il eut pour réponse de ceux qui se trouvaient là: «Ce bruit vient des +gens qui travaillent aux fossés, parce que nous fortifions notre ville +contre les Français qui arrivent déjà.» En effet, l'arrivée des pélerins +était imminente; et, pendant qu'ils parlaient ainsi, apparut un +vieillard d'âge vénérable, lequel dit: «Vous fortifiez la ville contre +les pélerins; mais qui pourra vous protéger d'en haut?» Il indiquait par +là que le Seigneur les accablerait du haut du ciel. À ces paroles, ils +furent violemment émus et troublés, et comme ils voulaient fondre sur +le vieillard il disparut, et ne put oncques être retrouvé. Maintenant +suivons notre sujet. + +Avant que les Croisés parvinssent jusqu'à Béziers, le vicomte de cette +ville, nommé Raimond-Roger, homme de noble lignage, neveu du comte de +Toulouse, et grand imitateur de sa perversité, avait très-fermement +promis aux hérétiques de cette ville, qu'il n'avait jamais gênés en +aucune façon, de ne les abandonner du tout; et que persévérant jusqu'à +la mort, il attendrait dans leurs murs la venue des soldats du Christ. +Mais comme il eut appris que les nôtres approchaient, contempteur de ses +sermens et rompant la foi promise, il se réfugia à Carcassonne, autre +sienne ville noble, où il mena avec lui plusieurs des hérétiques de +Béziers. + +Les nôtres donc, arrivant à Béziers, envoyèrent au devant l'évêque de +cette ville, qui était sorti à leur rencontre, à savoir, maître Renaud +de Montpellier, homme vénérable pour son âge, sa vie et science. Car +disaient les nôtres qu'ils étaient venus pour la perte des hérétiques; +et, à cette cause, ils mandèrent aux citoyens catholiques, s'il s'en +trouvait aucuns, de livrer en leurs mains les hérétiques, que ce même +vénérable évêque qui les connaissait bien, et même les avait couchés par +écrit, leur nommerait, ou que s'ils ne pouvaient faire ainsi, ils +eussent à sortir de la ville, abandonnant les hérétiques de peur de +périr avec eux. Lequel avis leur étant rapporté par ledit évêque, ils ne +voulurent y acquiescer; ains, s'élevant contre Dieu et l'Église, et +faisant pacte avec la mort, ils choisirent de mourir hérétiques plutôt +que de vivre chrétiens. Devant, en effet, que les nôtres les eussent +attaqués le moins du monde, quelques gens de Béziers sortirent de leurs +murailles, et commencèrent avec flèches et autres armes de jet, à +harceler vivement les assiégeans; ce que voyant nos servans d'armée, +lesquels sont dits vulgairement _ribauds_[44], ils abordent pleins +d'indignation les remparts de Béziers, et donnant l'assaut à l'insu des +gentilshommes de l'armée, qui n'étaient du tout prévenus, à l'heure +même, chose admirable, ils s'emparent de la ville. Que dirai-je? sitôt +entrés, ils égorgèrent presque tout, du plus petit jusqu'au plus grand, +et livrèrent la ville aux flammes. Et fut ladite ville prise le jour de +la fête de sainte Marie Madeleine (ô très-juste mesure de la volonté +divine!), laquelle, ainsi que nous l'avons dit au commencement, les +hérétiques disaient avoir été la concubine du Christ; outre qu'en son +église, située dans l'enceinte de leur ville, les citoyens de Béziers +avaient tué leur seigneur, et brisé les dents à leur évêque, comme nous +l'avons déjà rapporté. C'est juste donc s'ils furent pris et exterminés +au jour de la fête de celle dont ils avaient tenu tant de propos +injurieux, et de qui ces chiens très-impudens avaient souillé l'église +par le sang de leur seigneur vicomte, et celui de leur évêque. Même dans +cette église, où, comme il a été dit souvent, ils avaient occis leur +maître, il fut tué d'entre eux jusqu'à sept mille, le jour même de la +prise de Béziers. + +[Note 44: Cette espèce de soldats figure, pour la première fois, sous le +règne de Philippe-Auguste. Ils avaient beaucoup de rapport avec ce qu'on +a appelé depuis _enfans perdus_. On les mettait à la tête des assauts et +on s'en servait ordinairement dans toutes les entreprises qui exigeaient +un coup de main hardi. La licence excessive à laquelle ils se livraient +a, par la suite, rendu leur nom infâme. Il y avait un chef des _ribauds_ +qui portait le titre de _roi_; il avait des priviléges et des fonctions +qui passèrent au grand prévôt de l'hôtel lorsque cette charge fut créée +par Charles VI, après la suppression du nom de _roi des ribauds_. Entre +autres redevances affectées à cet officier, on comptait celle que lui +payait chaque femme adultère (cinq sous). On doit entendre par ces mots +_servans d'armée_ à peu près tous ceux qui, dans l'armée, n'étaient pas +nobles, et ceux même qui étaient a sa suite, sans en faire partie comme +soldats.] + +Il est encore à remarquer grandement que, de même que la ville de +Jérusalem fut détruite par Tite et Vespasien l'an 42 de la passion de +Notre-Seigneur, ainsi la cité de Béziers fut dévastée par les Français +en l'an 42, après le meurtre de leur seigneur. Il ne faut non plus +omettre que ladite cité a été maintes fois saccagée pour même cause et +le même jour. C'est toujours en celui de la fête de sainte Madeleine, +dans l'église de qui un si grand forfait avait été commis, que la ville +de Béziers a reçu le digne châtiment de son crime. + + + + +CHAPITRE XVII. + + Du siége de la ville de Carcassonne et de sa reddition. + + +Béziers donc étant pris et détruit, nos gens délibérèrent de marcher +droit sur Carcassonne; car étaient ses habitans de très-méchans +hérétiques et devant Dieu pécheurs outre mesure. Or, ceux qui se +tenaient dans les châteaux entre Béziers et Carcassonne, s'étaient +enfuis par crainte de notre armée, laissant leurs forts déserts; et +d'autres, qui n'appartenaient à la secte perverse, s'étaient rendus à +nous. + +Le vicomte[45], apprenant que les Croisés s'avançaient pour faire le +siége de Carcassonne, ramassa tout ce qu'il put de soldats, et se +renfermant avec eux dans la ville, il se prépara à la défendre contre +les nôtres. N'oublions pas de dire que les citoyens de Carcassonne, +infidèles et méchans qu'ils étaient, avaient détruit le réfectoire et le +cellier des chanoines de leur ville, lesquels étaient chanoines +réguliers, et, ce qui est encore plus exécrable, les stalles même de +l'église; le tout pour fortifier leurs murailles. Ô profane dessein! ô +fortifications sans force, bien dignes d'être renversées, pour ce +qu'elles étaient construites en violation et destruction de l'immunité +sainte de la maison de Dieu! Les maisons des paysans demeurent en leur +entier, et celles des serviteurs de Dieu sont jetées à bas. + +[Note 45: Le vicomte de Béziers.] + +Les nôtres cependant, étant arrivés sur la ville, établirent leur camp +tout à l'entour, et en formèrent le siége. Mais les corps des hommes +d'armes ayant pris poste sur chaque point du circuit, il ne fut question +de combattre ni ce jour même ni le suivant. + +Or, la cité de Carcassonne, placée à l'extrême issue d'une montagne, +était ceinte d'un double faubourg, et chacun était couvert pareillement +de remparts et de fossés. Le troisième jour, les nôtres espérant +emporter d'assaut et sans machines le premier faubourg, qui était tant +soit peu moins fort que l'autre, l'attaquèrent tous d'accord avec grande +impétuosité, tandis que les évêques et abbés réunis en choeur avec tout +le clergé, et chantant bien dévotement _Veni, sancte Spiritus_, +imploraient un prompt secours de Dieu. Les nôtres aussitôt prirent de +force le premier faubourg abandonné par les ennemis; et il ne faut +omettre que le noble comte de Montfort, attaquant ledit faubourg avec le +reste de l'armée, le premier de tous, voire même tout seul, se lança +audacieusement dans le fossé. Ce succès obtenu, nos gens comblèrent les +fossés, et mirent le faubourg au ras de terre. + +Ayant vu que si facilement ils avaient pris le premier, les Croisés +jugèrent qu'ils pourraient également emporter d'assaut le second +faubourg qui était de beaucoup plus fort et mieux défendu[46]. Le jour +suivant donc ils s'en approchèrent; mais, durant qu'ils pressaient +l'attaque, le vicomte et les siens les repoussaient si vaillamment que, +par la grêle continuelle de pierres dont ils étaient assaillis, force +fut aux nôtres de ressauter hors du fossé où ils étaient entrés. Et +comme il advint dans ce conflit qu'un certain chevalier n'en pouvait +sortir, pour ce qu'il avait une jambe cassée, et que nul n'osait l'en +retirer à cause des pierres qu'on lançait toujours, un homme de haute +prouesse, c'était le comte de Montfort, se jeta dans le fossé, et sauva +le malheureux avec le secours d'un seul écuyer, non sans courir grand +risque pour sa propre vie. + +[Note 46: L'auteur a dit tout à l'heure que le premier faubourg était +_tant soit peu moins fort, aliquantulum minus forte_. Cette +contradiction vient sans doute de ce que le premier faubourg fut pris et +conservé, tandis que dans le second, attaqué d'abord infructueusement, +les Croisés ne purent se maintenir après un nouvel assaut.] + +Ces choses faites, les nôtres ne tardèrent à dresser des machines, de +celles qu'on nomme perrières, pour battre le faubourg, et quand le mur +en fut un peu ébranlé vers le faîte par le jet des pierres, y appliquant +à grand'peine un chariot à quatre roues couvert de peaux de boeuf[47], +ils placèrent dessous des pionniers pour saper la muraille. Lors, les +ennemis, dardant sans cesse des pierres, des bois et du feu sur le +chariot, l'eurent bientôt fracassé; mais les ouvriers s'étant retirés +sous la brèche déjà ouverte dans le mur, ils ne purent en aucune façon +les retarder dans leur travail. Quoi plus? le lendemain, au point du +jour, la muraille ainsi minée s'écroula, et nos gens étant entrés avec +un terrible fracas, les ennemis se retirèrent au plus haut de la ville; +puis, s'apercevant que nos soldats étaient sortis du faubourg et +retournés au camp, quittant la ville et forçant à la fuite tous ceux qui +y étaient demeurés, ils mirent le feu au faubourg, non sans avoir tué +plusieurs des assaillans que l'embarras des issues avait empêché de +s'échapper, et derechef ils se retranchèrent dans la ville haute. + +[Note 47: Cette machine peut être comparée à ces galeries couvertes ou +_vignes_ construites avec des claies et du bois de chêne vert, qu'on +appelait aussi _chats_, et qui servaient également à mettre les +travailleurs, mineurs ou pionniers à l'abri des traits des assiégés.] + +Il arriva pendant le siége une chose qu'il ne faut passer sous silence, +et qui peut à bon droit passer pour un notable miracle. On disait que +l'armée comptait jusqu'à cinquante mille hommes. Or, nos ennemis avaient +détruit tous les moulins des environs; si bien que les nôtres ne +pouvaient avoir de pain, fors d'un petit nombre de châteaux voisins, et +néanmoins le pain était au camp en telle abondance qu'il s'y vendait à +vil prix. D'où vient ce dire des hérétiques que l'abbé de Cîteaux était +sorcier, et qu'il avait amené des démons sous figure humaine, parce +qu'il leur paraissait que les nôtres ne mangeaient point. + +Les choses étant à ce point, les Croisés tinrent conseil sur le fait de +savoir comment ils prendraient la ville. Mais remarquant que, s'ils +faisaient ici comme ils avaient fait à Béziers, la ville serait +détruite, et tous les biens qui étaient en icelle consumés, en sorte que +celui qu'on rendrait maître de ces domaines n'aurait de quoi vivre ni +entretenir chevaliers et servans pour les garder, pour ce fut-il, au +conseil des barons, traité de la paix en la façon que voici. Il fut +arrêté que tous sortiraient nus de la ville, et se sauveraient ainsi; +quant au vicomte, qu'il serait tenu sous bonne garde, et quant aux +biens, qu'ils resteraient en totalité à celui qui serait seigneur dudit +territoire, à cause des besoins plus haut indiqués: et il fut fait de la +sorte. Tous donc sortirent nus de la ville, n'emportant rien que leurs +péchés; et ainsi s'accomplirent les paroles du vénérable homme Bérenger, +qui avait été évêque de Carcassonne. Car, un jour qu'il prêchait dans sa +ville, et que, à son ordinaire, reprochant aux habitans leur hérésie, +ils ne voulaient l'écouter: «Vous ne voulez m'écouter, leur dit-il; +croyez-moi, je pousserai contre vous un si grand mugissement que des +lointaines parties du monde viendront gens qui détruiront cette ville. +Et soyez bien assurés que, vos murs fussent-ils de fer et de hauteur +extrême, vous ne pourrez vous défendre; ains, pour votre incrédulité et +malice, recevrez du très-équitable juge un digne châtiment.» Aussi, +pour telles menaces et autres semblables discours que ce saint +personnage faisait tonner à leurs oreilles, ceux de Carcassonne le +chassèrent un beau jour de leur ville, défendant très-expressément par +la voix du héraut, et sous peine d'une vengeance très-sévère, que nul, +pour acheter ou vendre, se hasardât à communiquer avec lui ou quelqu'un +des siens. + +Maintenant poursuivons ce que nous avons commencé. La ville étant rendue +et tous ses habitans dehors, on fit choix de chevaliers pour garder +fidèlement les biens qui s'y trouvaient. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + Comment le comte de Montfort fut élu prince du territoire et + domaine du comte Raimond[48]. + +[Note 48: Il faut entendre par là Raimond, vicomte de Béziers, et non le +comte Raimond de Toulouse.] + + +Toutes ces choses achevées, les barons tinrent conseil entre eux pour +aviser de celui qu'ils devaient faire seigneur dudit domaine; et d'abord +il fut offert au comte de Nevers, puis au duc de Bourgogne, mais ils le +refusèrent. Pour lors, furent choisis dans toute l'armée deux évêques et +quatre chevaliers, ensemble l'abbé de Cîteaux, légat du siége +apostolique, pour donner un maître à ce territoire, lesquels promirent +fermement d'élire celui qu'ils jugeraient meilleur selon Dieu et selon +le siècle. Ces sept personnes donc, par la coopération des sept dons du +Saint-Esprit et le regard de miséricorde qu'il jette sur la terre, +choisissent un homme fidèle, catholique, honnête en ses moeurs et fort +en armes, savoir le comte Simon de Montfort. Aussitôt l'abbé de Cîteaux, +légat du siége apostolique, père et maître de cette sainte négociation, +plus le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, viennent audit comte, +l'avertissant, priant et engageant pour qu'il eût à accepter ce fardeau +et cet honneur tout ensemble; et, comme le susdit personnage tout plein +de discrétion s'y refusait très-instamment, se disant insuffisant, voire +même indigne, soudain l'abbé de Cîteaux et le duc se jettent à ses +pieds, le suppliant d'accéder à leur prière. Mais le comte persistant +dans son refus, l'abbé, usant de son autorité de légat, lui enjoignit +très-étroitement, par vertu d'obéissance, de faire ce qu'ils lui +demandaient. Le comte donc prit le gouvernement des susdites terres pour +la gloire de Dieu, l'honneur de l'Église et la ruine de l'hérétique +méchanceté. + +Il faut placer ici un fait bien digne d'être rapporté, lequel advint peu +auparavant en France au noble comte de Montfort. Un jour que le +vénérable abbé de Vaulx-Cernay, Gui, dont il est parlé plus haut, qui, +du mieux qu'il pouvait, avançait les affaires de la foi contre les +hérétiques, revenait d'auprès le duc de Bourgogne, portant lettres de ce +duc, par lesquelles il priait le comte de Montfort de se préparer avec +lui à la guerre pour Jésus-Christ contre les infidèles, et lui offrant +de grands dons s'il voulait en cela acquiescer à son désir, il arriva +que ledit abbé rencontra le comte dans une église d'un sien château, +dit Rochefort[49], occupé à certaines affaires. Or, comme l'abbé l'eut +pris à part pour lui montrer la missive du duc, le comte, passant par le +choeur de l'église, saisit le livre du psautier qu'il trouva sur le +pupitre, et, tenant son doigt sur la première ligne, il dit à l'abbé: +expliquez-moi ce passage: «Dieu a commandé à ses anges de vous garder +dans toutes vos voies; ils vous porteront dans leurs mains, de peur que +vous ne heurtiez votre pied contre la pierre[50];» ce qui, indiqué de la +sorte par disposition divine, fut très-manifestement prouvé par l'issue +des choses. + +[Note 49: Il est probablement question de la petite ville de ce nom, +située en Beauce, à deux lieues de Dourdan.] + +[Note 50: Psaume 90, v. 11, 12.] + + + + +CHAPITRE XIX. + + Illustres qualités de l'âme et du corps qu'on remarquait dans + Simon, comte de Montfort. + + +Puisque l'occasion s'en présente, et que l'ordre naturel de notre récit +le requiert, nous placerons ici ce que nous avons reconnu par nous-même +dans le noble comte de Montfort. Nous dirons d'abord qu'il était de race +illustre, d'un courage indomptable, et merveilleusement exercé dans les +armes; en outre, et pour parler de l'extérieur, il était d'une stature +très-élevée, remarquable par sa chevelure, d'une figure élégante, d'un +bel aspect, haut d'épaules, large de poitrine, gracieux de corps, agile +et ferme en tous ses mouvemens, vif et léger, tel, en un mot, que nul, +fût-il un de ses ennemis ou envieux, n'aurait rien trouvé à reprendre en +sa personne pour si peu que ce fût; enfin, et pour parler de choses plus +relevées, il était disert en paroles, affable et doux, d'un commerce +aimable, très-pur en chasteté, distingué par sa modestie, doué de +sapience, ferme en ses desseins, prévoyant dans le conseil, équitable +dans le jugement, plein de constance dans les affaires guerrières, +circonspect dans ses actions, ardent pour entreprendre, infatigable pour +achever, et tout dévoué au service de Dieu. Ô sage élection des princes! +acclamations sensées des pélerins, qui ont commis un homme si fidèle à +la défense de la foi orthodoxe, et ont voulu élever au premier rang un +personnage si bien accommodé aux intérêts de la république universelle, +à la très-sainte affaire de Jésus-Christ contre les pestiférés +hérétiques! Il convenait en effet que l'ost du Seigneur des armées fût +commandé par un homme tel que celui-ci, orné, comme nous l'avons dit, de +la noblesse du sang, de la pureté des moeurs et des vertus de +chevalerie, tel, dirons-nous, qu'il fût heureux qu'on le mît au dessus +de tous pour la défense de l'Église en péril, afin que, sous son +patronage, s'affermît l'innocence chrétienne, et que la présomptueuse +témérité de la perverse hérésie ne pût espérer que sa détestable erreur +demeurerait impunie; et bellement ce Simon de Montfort fut-il envoyé par +le Christ, vraie montagne de force, au secours de l'Église voisine du +naufrage, pour la défendre contre ses ennemis acharnés. + +Il est digne de remarque que, bien qu'autres pussent se trouver qui +l'égalassent en quelque partie, nous dirons hardiment qu'à peine ou +jamais on n'en rencontra en qui affluât une si grande plénitude de +qualités, soit naturelles, soit acquises, et qu'élevât au dessus du +commun la magnificence de tant et si riches largesses accordées par la +divine Providence; voire même il lui fut donné de Dieu l'aiguillon d'une +continuelle sollicitude et d'une pauvreté très-pressante; car, bien que +Dieu, par la prise des châteaux et la destruction des ennemis, en ait +agi avec lui miraculeusement et avec libéralité grande, en même temps il +le tourmentait par tant de soucis, et l'accablait d'une si grande +détresse qu'il lui permettait à peine de reposer, afin qu'il ne +s'adonnât à l'orgueil; et, pour que la vertu d'un homme si illustre +brille davantage, qu'il ne soit à charge au lecteur si nous disons +quelques mots des choses qu'il avait faites avant l'époque que nous +traitons, et dont nous avons été témoin. + + + + +CHAPITRE XX. + + Bienveillance du comte Simon à l'égard des habitans de Zara, et + sa révérence singulière envers l'église romaine. + + +Un temps était où ce noble comte, et Gui abbé de Vaulx-Cernay, qui fut +ensuite évêque de Carcassonne, et dont nous avons souvent fait mention, +s'en allaient outre-mer avec certains barons de France[51]. Et comme les +nobles français furent arrivés dans la très-opulente cité de Venise, où +ils étaient pour monter à frais communs à bord des navires qui devaient +les transporter, ils durent les louer à fort grand prix. Là étaient +Baudouin[52] comte de Flandre, et Henri son frère, Louis comte de Blois, +le noble comte de Montfort, et beaucoup d'autres qu'il n'était aisé de +compter. + +[Note 51: Il s'agit ici de la croisade entreprise en 1205, à +l'instigation de Foulques de Neuilly.] + +[Note 52: Baudouin IX.] + +Or, les citoyens de Venise, hommes rusés et pervers, s'apercevant que +nos pélerins étaient épuisés d'argent et quasi à sec, à cause du prix +immodéré des navires, bien plus, qu'ils ne pouvaient en grande partie +payer le dit naulage, saisissant l'occasion de ce que nos pélerins +étaient à leur merci et dans leur dépendance, ils les conduisirent à la +destruction d'une certaine ville chrétienne appartenant au roi de +Hongrie, laquelle était nommée Zara; et comme nos pélerins y furent +arrivés, selon la coutume des assiégeans, ils assirent leurs tentes près +des murs de la ville. Mais le comte de Montfort et l'abbé de Vaulx, ne +voulant suivre la multitude à mal faire, se refusèrent à camper avec les +autres, et se logèrent loin de la ville. Cependant le seigneur pape +envoya lettres à tous pélerins, et avec elles menaces très-strictes de +perdre l'indulgence qu'il leur avoit accordée, leur commandant, sous +peine de grave excommunication, de n'endommager en aucune façon ladite +cité de Zara. + +Il advint que l'abbé de Vaulx, lisant un jour ces lettres aux nobles +hommes de l'armée, tous réunis au même lieu, les Vénitiens voulurent le +tuer. Lors, le noble comte de Montfort se leva au milieu de l'assemblée, +et s'opposant aux Vénitiens, il les empêcha de le tuer; puis s'adressant +aux citoyens de Zara qui étaient là présens pour demander la paix, le +noble comte, devant tous les barons, leur parla de cette sorte: «Ici ne +suis venu, dit-il, pour détruire les chrétiens, et ne vous ferai aucun +mal; et quoi que fassent les autres, pour ce qui est de moi et des +miens, je vous en assure.» Ainsi parla cet homme sans peur, et aussitôt +lui et les siens sortirent du lieu où se tenait la conférence. Que +tardons-nous davantage? Les barons de l'armée, ne déférant pas au +commandement apostolique, prennent et détruisent la ville: derechef, ils +sont excommuniés par le seigneur pape, misérablement et de façon +très-grave; et moi, qui étais là, je rends témoignage à la vérité, en ce +que j'ai vu et lu les lettres contenant l'excommunication apostolique. + +Quant au comte, il n'acquiesça à l'avis de plusieurs, pour dévier de la +vraie route; ains, sortant de la compagnie des pécheurs, avec grand +ennui et dépens, il gagna, par une terre déserte et non frayée, la +très-noble ville de Brindes, après beaucoup d'angoisses et de travaux, +et là, finalement, ayant loué des navires, il s'achemina avec +promptitude outre-mer, où, durant une année, il fit mainte et mainte +prouesse dans la guerre contre les païens. Puis, avec honneur, il revint +sauf et en vie dans ses domaines, tandis que les barons qu'il avait +quittés près de Zara coururent grands périls, et presque tous moururent. +Dès ce temps donc il commença les triomphes qu'il a heureusement +consommés par la suite, et dès lors il mérita la gloire que, depuis, il +obtint en châtiant la perversité hérétique. + +Nous ne pensons pas qu'il faille taire que ce comte étant tel et si +grand homme, Dieu pourvut à lui donner un aide semblable à lui, à +savoir, sa femme, qui, pour en dire peu de mots, était religieuse, sage +et pleine de zèle. Chez elle, en effet, la religion ornait le zèle et la +sagesse, la sagesse guidait la religion et le zèle, le zèle animait la +sagesse et la religion. De plus, Dieu avait béni ladite comtesse en +procréation de lignée; car le comte avait d'elle plusieurs et fort beaux +enfans. Ces choses déduites à la louange dudit comte, apprêtons-nous à +poursuivre l'ordre de notre narration. + + + + +CHAPITRE XXI. + + Comment le comte de Nevers abandonna le camp des Croisés à cause + de certaines inimitiés. + + +Quand ledit comte eut été élu en la façon et l'ordre que nous avons +rapportés plus haut, aussitôt l'abbé de Cîteaux et lui-même s'en vinrent +trouver le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, les priant et +suppliant qu'ils daignassent rester encore quelque peu au service de +Jésus-Christ; car il y avait encore à enlever grand nombre de châteaux +très-forts ès mains des hérétiques; et pour ne parler d'autres +innombrables, il s'en trouvait trois bien munis autour de Carcassonne, +où se tenaient en ce moment les principaux ennemis de notre foi. D'un +côté était Minerve[53], le château de Termes[54] de l'autre, et enfin +Cabaret[55]. + +[Note 53: C'était une des plus fortes places du royaume, dans le diocèse +de Saint-Pons.] + +[Note 54: _Castrum Finarum._ Nous avons traduit _Termes_, comme plus +bas, pour _Termarum_ et _Thermarum_, à quatre lieues de Carcassonne.] + +[Note 55: Château qui a donné son nom au pays de Cabardès, dans le +diocèse de Carcassonne.] + +Le duc de Bourgogne, homme très-bénin, acquiesça à leurs prières, et +promit de rester avec eux encore pour quelque temps. Mais le comte de +Nevers ne voulut du tout entendre à leurs suppliques, et retourna à +l'instant dans ses domaines. En effet, le duc et ce comte ne +s'accordaient pas bien ensemble, et le diable, ennemi de la paix, avait +aiguisé entre eux de telles inimitiés que les nôtres craignaient tous +les jours qu'ils ne s'entretuassent. Nos soldats jugeaient aussi que le +comte de Nevers n'avait pas assez de bonne volonté envers le comte +Simon, pour autant que celui-ci était l'ami du duc de Bourgogne, et avec +lui était venu du pays de France. Ô combien est grande la malice du +vieil ennemi qui, voyant et jalousant le progrès des affaires de +Jésus-Christ, voulut empêcher ce dont l'accomplissement le mit si fort +en peine! Or, l'armée des Croisés qui avait été au siége de Carcassonne +était si grande et si forte que, si elle avait voulu se porter plus +avant, et poursuivre avec concert les ennemis de la foi catholique, ne +trouvant aucune résistance, elle aurait pu s'emparer promptement de +toute la contrée. Mais autant que peut l'humaine raison s'en rendre +compte, autrement en ordonna la clémence divine, parce que, songeant au +salut du genre humain, elle a voulu réserver la conquête de ce pays aux +pécheurs. À donc, le bon maître ne voulut finir tout d'un coup cette +très-sainte guerre, pourvoyant par là à ce que les pécheurs pussent +gagner pardon, et au plus grand mérite des justes; ains, il voulut que +ses ennemis fussent subjugués peu à peu et successivement, afin que peu +à peu et successivement les pécheurs se prissent à venger l'injure de +Jésus-Christ, et que la guerre étant prolongée, le temps de grâce se +prolongeât aussi pour eux. + + + + +CHAPITRE XXII. + + Prise du château de Fanjaux. Le comte pénètre dans le diocèse + d'Albi. + + +Après qu'il eut passé peu de jours à Carcassonne, le noble comte en +sortit avec le duc et une bonne partie de l'armée, pour passer outre +avec l'aide du Seigneur, délaissé qu'il était par le plus grand nombre +des Croisés, qui avaient fait retraite avec le comte de Nevers. Marchant +donc de Carcassonne, ils campèrent le même jour auprès d'une certaine +ville nommée Alzonne[56]. + +[Note 56: Bourg à trois lieues de Carcassonne.] + +Au lendemain, le duc donna conseil au comte d'aller vers un château +nommé Fanjaux[57], où étaient entrés quelques soldats arragonais du +parti de notre comte, et qu'ils avaient fortifié, ledit château ayant +été abandonné par les soldats et les habitans, pour la crainte qu'ils +avaient des nôtres; car plusieurs des plus nobles et plus puissantes +forteresses aux mains des ennemis avaient été laissées vides et +désertes, à cause de la terreur qu'inspiraient les Croisés. Le comte +ayant donc pris quelques hommes d'armes avec lui, et laissant le duc +avec le gros de l'armée, marcha vers le susdit château, et, l'ayant reçu +de ses gens, il l'occupa et le munit. + +[Note 57: _Fanum jovis_; petite ville à quatre lieues de Mirepoix.] + +Il ne faut pas taire que le comte de Toulouse, qui avait assisté au +siége de Carcassonne, et qui était envieux de nos bons succès, conseilla +à notre comte de détruire certains châteaux qui étaient voisins de ses +domaines à lui, comte de Toulouse; le même, sous prétexte de bien faire, +et suivant la volonté de notre comte, détruisit de fond en comble, et +brûla quelques castels, de peur, disait-il, qu'ils ne fissent tort aux +nôtres par la suite. Mais il en usait ainsi, cet homme plein de perfidie +et d'iniquité, parce qu'il voulait que tout ce pays fût saccagé, et que +nul ne fut en état de lui opposer résistance. + +Comme ces choses se passaient, les bourgeois d'un très-noble château, +qu'on appelle Castres, au territoire Albigeois, vinrent vers notre +comte, prêts à le recevoir pour maître et à faire suivant sa volonté. Le +duc engagea le comte à s'y rendre, et à recevoir ladite forteresse, +parce qu'elle était comme la clef de tout le territoire Albigeois. Le +comte y alla donc avec un petit nombre des siens, laissant derrière le +duc avec l'armée. Or, il advint pendant qu'il était à Castres, et que +les habitans lui rendaient hommage et lui livraient le château, +qu'arrivèrent à lui des gens d'armes d'un certain autre château +très-noble, proche d'Albi, appelé Lombers[58], disposés à faire pour le +comte comme avaient fait ceux de Castres; mais le noble comte, voulant +retourner à l'armée, ne voulut les suivre pour l'instant, et seulement +prit leur ville sous sa protection, jusqu'à ce qu'il pût y aller en +temps plus opportun. + +[Note 58: Bourg à trois lieues d'Albi.] + +Nous n'oublierons pas de rapporter un miracle qui advint dans le château +de Castres en présence du comte. Comme on lui présenta deux hérétiques, +dont l'un était dit _parfait_ dans sa secte, et l'autre était comme +néophyte et disciple du premier, le comte, ayant tenu conseil, ordonna +que tous deux seraient brûlés; mais le second des deux, savoir, celui +qui était disciple de l'autre, ayant le coeur touché intérieurement +d'une vive douleur, commença à se convertir, et promit qu'il abjurerait +volontiers l'hérésie, et obéirait en tout à la sainte Église romaine: ce +qu'ayant entendu nos gens entrèrent en grande altercation; les uns +disant que, puisque celui-ci voulait faire selon notre volonté, il ne +devait être condamné à mort; les autres au contraire soutenant qu'il +méritait de mourir, tant pour ce qu'il était manifeste qu'il avait été +hérétique, que parce qu'il était à croire qu'il promettait plutôt par la +crainte pressante du bûcher, que par le désir de suivre la religion +chrétienne. Quoi plus? Le comte consentit qu'il fût brûlé, dans l'idée +que s'il était réellement converti, le feu lui serait en expiation de +ses péchés, et que s'il avait menti, il souffrirait le talion pour sa +perfidie. Ils furent donc liés tous les deux étroitement avec des liens +très-forts et très-durs, par les jambes, le ventre, le col, et leurs +mains attachées derrière le dos. Cela fait, on demanda au disciple en +quelle foi il entendait mourir, et il répondit: «J'abjure la méchanceté +hérétique, et veux mourir dans la foi de la sainte Église romaine, +priant que cette flamme me serve de purgatoire». Lors un grand feu fut +allumé autour du pal, et tandis que le parfait en hérésie fut consumé en +un moment, les liens qui attachaient l'autre s'étant rompus aussitôt, +tout forts qu'ils étaient, il sortit du feu tellement intact qu'il n'en +resta sur lui aucune trace, si ce n'est que le bout de ses doigts était +brûlé un petit. + + + + +CHAPITRE XXIII. + + Comment le siége de Cabaret fut tenté vainement par le comte. + + +À son retour du château de Castres, le comte rejoignit l'armée qu'il +avait quittée aux environs de Carcassonne; et pour lors l'avis du duc de +Bourgogne, des hommes d'armes et de l'armée, fut de marcher sur Cabaret, +pour voir si, par aventure, ils pourraient inquiéter les gens de ce +château, et les forcer par assaut à se rendre. Les nôtres donc +s'ébranlant, vinrent à demi-lieue de Cabaret, et là établirent leur +camp. Le lendemain les hommes d'armes s'armèrent, ainsi qu'une grande +partie de l'armée, et s'approchèrent du château pour le prendre. Puis, +ayant donné l'assaut, voyant qu'ils ne profitaient guère, ils +retournèrent à leurs tentes. + + + + +CHAPITRE XXIV. + + Du départ du duc de Bourgogne, et de l'occupation de Pamiers, + Saverdun et Mirepoix. + + +Au jour suivant, le duc de Bourgogne se prépara à partir avec toute la +force de l'armée, et le troisième jour ils quittèrent le comte, chacun +s'en revenant chez soi. Le comte donc resta seul et quasi désespéré, +n'ayant que très-peu de chevaliers, au nombre de trente environ, +lesquels étaient venus de France avec les autres pélerins, et +chérissaient avant tout le service du Christ et le comte de Montfort. + +L'armée s'étant ainsi retirée, le noble comte vint à Fanjaux, où, +arrivé, il vit venir à lui le vénérable abbé de Saint-Antonin de +Pamiers[59], dans le territoire de Toulouse, le priant de vouloir +s'acheminer avec lui, et l'assurant qu'il lui livreroit sur l'heure le +très-noble château de cette ville. Or, tandis que le comte se portait +vers ce lieu, il arriva au château dit de Mirepoix[60], et le prit +aussitôt. Était ce château un réceptacle d'hérétiques et de routiers, et +appartenait aux domaines du comte de Foix. L'ayant pris, le comte marcha +droit vers Pamiers, où l'abbé le reçut avec de grands honneurs et lui +livra le château de cette ville, que le comte reçut de lui et pour +lequel il lui fit hommage, ainsi qu'il le devait; car ce château était +proprement en la possession de l'abbé et des chanoines de Saint-Antonin, +lesquels chanoines étaient réguliers[61], et nul n'y devait rien avoir +que de la part de l'abbé. Mais le très-méchant comte de Foix, qui devait +le tenir de lui, voulait malicieusement se l'approprier tout entier, +ainsi que nous le montrerons ci-après. + +[Note 59: À trois lieues de Foix.] + +[Note 60: À six lieues de Toulouse.] + +[Note 61: Ils furent sécularisés en 1745.] + +De là le comte vint à Saverdun[62], dont les bourgeois se rendirent à +lui sans condition aucune. Or ce château, je veux dire celui de +Saverdun, était au pouvoir et dans le domaine du comte de Foix. + +[Note 62: Petite ville à cinq lieues de Foix.] + + + + +CHAPITRE XXV. + + Albi et Lombers tombent en la possession du comte Simon. + + +Comme il revenait de Fanjaux, notre comte délibéra d'aller au château de +Lombers dont nous avons dit ci-dessus un mot, afin d'en prendre +possession. Or, il y avait en ce château plus de cinquante chevaliers, +lesquels, à son arrivée, reçurent le comte avec honneur, et lui dirent +que le lendemain ils feraient suivant ses ordres. Le lendemain étant +survenu, les susdits chevaliers se concertèrent pour le trahir +lâchement; mais leur conciliabule ayant duré jusqu'à la neuvième heure, +la chose vint aux oreilles du comte, qui, prétextant une affaire, sortit +sans délai du château. Pour lors ils le suivirent, et, poussés par la +crainte, ils se soumirent à sa volonté et livrèrent la place, lui +faisant hommage et jurant fidélité. + +Puis vint notre comte à Albi, laquelle cité avait appartenu au vicomte +de Béziers. L'évêque d'Albi, Guillaume, qui en était le principal +seigneur, le reçut avec joie pour maître, et lui rendit la ville. Que +dirai-je? Le comte prit alors possession de tout le diocèse albigeois, à +l'exception de quelques châteaux que tenait le comte de Toulouse, qui +les avait enlevés au vicomte de Béziers. + +Ces choses dûment achevées, notre comte retourna à Carcassonne, d'où, +quelques jours après, il partit pour aller à Limoux[63], dans le +territoire du comté de Razez, et y mettre garnison; car s'était ledit +château vendu au comte, sitôt la prise de Carcassonne, et tout en y +allant, il prit plusieurs castels qui résistaient à la sainte Église, et +pendit à bon droit plusieurs de leurs habitans à des potences que bien +avaient gagnées. + +[Note 63: Ancienne capitale du comté du Razez, à quinze lieues de +Narbonne.] + +À son retour de Limoux, le comte marcha contre un certain fort, voisin +de Carcassonne, et appartenant au comte de Foix, lequel avait nom +Preissan[64]. Or, durant qu'il en faisait le siége, ledit comte de Foix +vint à lui, lui jurant qu'il agirait en tout suivant les ordres de +l'Église; et, en outre, il donna au comte son propre fils en otage, lui +abandonnant encore le château qu'il assiégeait. Après quoi, Simon revint +à Carcassonne. + +[Note 64: Dans le diocèse de Narbonne.] + + + + +CHAPITRE XXVI. + + Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte de Montfort à + prestation d'hommage comme il lui était dû à raison de la ville + de Carcassonne. Inutiles instances dudit comte à ce sujet. + + +Le roi d'Arragon, Pierre, dans le domaine duquel entrait la cité de +Carcassonne, ne voulut en aucune façon recevoir l'hommage du comte, mais +bien voulait avoir la ville même. Or, un jour qu'il voulait aller à +Montpellier[65], et qu'il n'osait, il envoya vers le comte, et lui manda +qu'il eût à venir à sa rencontre à Narbonne. La chose faite, le roi et +notre comte s'en vinrent ensemble à Montpellier, où, comme ils eurent +demeuré sept jours, le roi ne put être amené à recevoir l'hommage du +comte. Bien plus, il ordonna secrètement, ainsi qu'on le sut ensuite, à +tous les nobles des vicomtés de Béziers et de Carcassonne, qui +résistaient encore à la sainte Église et à notre comte, de ne point +faire composition avec lui, leur promettant que lui-même l'attaquerait +de concert avec eux. + +[Note 65: Ce prince était aussi seigneur de Montpellier.] + +Quant au comte de Montfort, il advint qu'à son retour de Montpellier, +gens vinrent à lui qui lui dirent qu'un grand nombre des chevaliers des +diocèses de Béziers, de Carcassonne et d'Albi, avaient rompu la foi +qu'ils lui avaient promise: et de fait il en était ainsi. En outre, +certains félons avaient assiégé deux chevaliers du comte dans la tour +d'un château près de Carcassonne, savoir, Amaury et Guillaume de +Pissiac. Ce qu'oyant le comte, il fit hâte afin de pouvoir arriver au +château devant que ses hommes d'armes fussent pris. Mais ne pouvant +traverser la rivière de l'Aude, vu qu'elle était débordée, force lui fut +de gagner Carcassonne, parce qu'autrement il n'aurait pu la passer; et +comme il était en route, il fut informé que lesdits chevaliers étaient +tombés au pouvoir des traîtres. + +Il advint, tandis que le comte était à Montpellier, que Bouchard de +Marly et Gobert d'Essignac, ensemble quelques autres chevaliers, qui +étaient en un certain château de Saissac[66], lieu très-fort au diocèse +de Carcassonne, que le comte avait donné audit Bouchard, poursuivirent +un jour les ennemis jusqu'à Cabaret. Or, cette forteresse, située près +de Carcassonne, était presque inexpugnable et garnie d'un grand nombre +de soldats. Plus que toutes les autres, elle résistait à la chrétienté +et au comte, et c'est là qu'était la source de l'hérésie, son seigneur, +Pierre Roger[67], vieux de méchans jours, étant hérétique et ennemi +reconnu de l'Église. Comme donc ledit Bouchard et ses compagnons se +furent approchés de Cabaret, les chevaliers de ce château s'étant mis en +embuscade se levèrent tout à coup, les entourèrent et se saisirent de +Bouchard. Pour Gobert, lui ne voulant d'autant se rendre, ils le +tuèrent; et menant Bouchard dans Cabaret, ils le jetèrent dans une tour +du château où ils le tinrent aux fers pendant seize mois. + +[Note 66: À quatre lieues de Carcassonne.] + +[Note 67: Il était parent du vicomte de Béziers.] + +Au même temps, avant que le comte revînt de Montpellier, vint à mourir +de maladie Raimond-Roger, vicomte de Béziers, lequel était retenu à +Carcassonne dans le palais[68]. Retournons maintenant à la suite de +l'autre récit. + +[Note 68: Le 10 novembre 1209; il est à peu près hors de doute qu'il +mourut de mort violente, et non de maladie.] + + + + +CHAPITRE XXVII. + + De la trahison et cruauté de Gérard de Pépieux envers le comte + Simon et ses chevaliers. + + +Durant que le comte Simon revenait de Montpellier vers Carcassonne, +Gérard de Pépieux, chevalier du Minervois, que le comte tenait en grande +affection et familiarité, et auquel il avait remis la garde de ses +châteaux aux entours de Minerve, ce méchant traître et cruel ennemi de +la foi, reniant Dieu, abjurant sa croyance, oubliant les bienfaits du +comte et son amitié, faillit à son attachement et à la foi qu'il lui +avait jurée. Que s'il n'avait devant les yeux Dieu et la religion, au +moins les bontés du comte auraient dû le détourner d'une si grande +cruauté. Ledit Gérard donc, venant avec d'autres chevaliers ennemis de +la foi, dans un certain château du comte au territoire de Béziers, dit +Puiserguier[69], prit deux chevaliers de Montfort qui gardaient le +château, ainsi qu'un grand nombre de servans, promettant avec serment +qu'il ne les occirait point, mais qu'il les conduirait vies et bagues +sauves jusqu'à Narbonne. Ce que le comte ayant appris, il vint audit +château du plus vite qu'il put, comme Gérard et ses compagnons s'y +trouvaient encore, et voulut assiéger la place; mais Amaury, seigneur de +Narbonne, qui était avec lui, et ses hommes déclarèrent ne vouloir +entreprendre le siége avec le comte, et s'en revinrent chez eux. Lors, +voyant qu'il restait quasi seul, le comte se retira pendant la nuit dans +un sien château voisin, nommé Capestang[70], avec dessein de revenir le +lendemain à l'aube du jour. + +[Note 69: À deux lieues de Béziers.] + +[Note 70: À quatre lieues de Narbonne.] + +Or, il arriva à Puiserguier certain miracle que nous ne devons passer +sous silence. Lorsque Gérard y fut arrivé, et s'en fut rendu maître, +méprisant les promesses qu'il avait données, savoir qu'il conduirait +sans leur mal faire les prisonniers jusqu'à Narbonne, il jeta dans une +tour du château les servans du comte, dont il s'était saisi au nombre de +cinquante. Puis, comme dans la nuit même où le comte s'était retiré, il +songea à déguerpir sur l'heure de minuit, dans la crainte qu'il ne +revînt au lendemain l'assiéger en forme, ne pouvant par trop grande hâte +emmener ses captifs de la tour, il les précipita dans un fossé de cette +tour même, fit jeter par-dessus eux de la paille, du feu, des pierres, +et tout ce qu'il trouva sous la main; et bientôt quittant le château, il +gagna Minerve, traînant après lui les deux chevaliers qu'il avait en son +pouvoir. Ô bien cruelle trahison! au point du jour, le comte étant de +retour au susdit château, et le trouvant vide, le renversa de fond en +comble; et quant à ces gens gisans dans le fossé, lesquels avaient jeûné +pendant trois jours, il les en fit retirer, trouvés qu'ils furent, ô +grand miracle! ô chose du tout nouvelle! sans blessure ni brûlure +aucune. + +Partant dudit lieu, le comte rasa jusqu'au sol plusieurs châteaux dudit +Gérard, et peu de jours après il rentra dans Carcassonne. Pour ce qui +est de ce traître et félon Gérard, il avait conduit les chevaliers de +Montfort à Minerve; et ne tenant cas de sa promesse, faussant son +serment, il ne les tua point, il est vrai, mais, ce qui est plus cruel +que la mort, il leur arracha les yeux; et, leur ayant amputé les +oreilles, le nez et la lèvre supérieure, il leur ordonna de retourner +tout nus vers le comte. Or, comme il les avait chassés en tel état +pendant la nuit, le vent et le gel faisant rage, car en ce temps-là +l'hiver était très-âpre, un d'eux, ce qu'on ne saurait ouïr sans larmes, +vint mourir en un bourbier; l'autre, ainsi que je l'ai entendu de sa +propre bouche, fut amené par un pauvre à Carcassonne. Ô scélératesse +infâme! ô cruauté inouïe! Mais n'était tout ceci que prélude à majeures +souffrances. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + + Comment vint derechef l'abbé de Vaulx au pays Albigeois pour + raffermir les esprits presque abattus des Croisés. + + +Dans le même temps, le vénérable abbé de Vaulx-Cernay, Gui, cet homme +excellent, qui embrassait d'un merveilleux amour les affaires de +Jésus-Christ, et, après l'abbé de Cîteaux, était celui qui les poussait +à bonne issue plus que tous les autres, était venu de France à +Carcassonne, à telle fin que de réconforter les nôtres qui étaient alors +dans un grand abattement; et telle était, comme nous l'avons dit, son +ardeur pour les intérêts du Christ, que, dès l'origine de l'entreprise, +il avait couru d'un et d'autre côté par la France, allant et prêchant en +tous lieux. + +Or ceux qui étaient en la cité de Carcassonne ressentaient un tel +trouble et frayeur si grande, que, désespérant, peu s'en fallait, +entièrement, ils ne songeaient plus qu'à la fuite, étant de toutes parts +enfermés par d'innombrables et très-puissans ennemis. Mais cet homme de +vertu, au nom de celui qui donne le succès avec les épreuves, mitigeait +chaque jour par de salutaires avertissemens leur accablement et leurs +craintes. + + + + +CHAPITRE XXIX. + + Robert de Mauvoisin revient de la cour de Rome. + + +Aussi vers ce temps, survint Robert de Mauvoisin qui, par le comte, +avait été député en cour de Rome[71], lequel était un très-noble soldat +du Christ, homme de merveilleuse droiture, de science parfaite, de bonté +incomparable, et depuis longues années avait exposé soi-même et les +siens pour le service du Christ. Au par-dessus des autres, il soutenait +la sainte entreprise avec grande ardeur et la plus notable efficacité; +si fut-il en effet celui à l'aide duquel, après Dieu, mais avant tous, +la milice du Christ vint à reprendre vigueur, comme nous le montrerons +dans les chapitres suivans. + +[Note 71: Il avait été chargé d'entretenir le pape dans des dispositions +hostiles contre Raimond, et de l'engager à recruter, par de nouvelles +indulgences, les rangs des Croisés.] + + + + +CHAPITRE XXX. + + Mort amère d'un abbé de l'ordre de Cîteaux et d'un frère convers + égorgés près de Carcassonne. + + +Sur ces entrefaites, le comte de Foix avait, pour ses affaires, envoyé +vers les légats dans la ville de Saint-Gilles un abbé de l'ordre de +Cîteaux, lequel était d'une maison entre Foix et Toulouse, qu'on appelle +Caulnes[72]. Celui-ci, à son retour, vint à Carcassonne, menant avec lui +deux moines et un frère convers; d'où lui et ses compagnons étant +partis, ils avaient à peine fait un mille quand soudain ce +très-monstrueux ennemi du Christ, ce très-féroce persécuteur de +l'Église, à savoir Guillaume de Rochefort, frère de l'évêque de +Carcassonne (de celui qui l'était alors), se jeta sur eux, armé qu'il +était contre hommes désarmés, cruel envers gens pleins de douceur, +barbare à l'égard d'innocens: et pour nulle autre cause fors qu'ils +étaient de l'ordre de Cîteaux, frappant l'abbé en trente-six endroits de +son corps, et le frère convers en vingt-quatre, ce plus féroce des +hommes les tua sur la place. Quant aux deux moines, il laissa l'un plus +qu'à demi-mort, lui ayant fait seize blessures; et l'autre qui était +connu, et quelque peu familier de ceux qui se trouvaient avec le susdit +tyran, ne dut qu'à cela d'échapper la vie sauve. Ô guerre ignoble! +honteuse victoire! Notre comte qui était alors à Carcassonne, venant à +savoir ce qui s'était passé, commanda qu'on enlevât les corps des +malheureuses victimes, et qu'on les ensevelît honorablement dans cette +ville. Ô homme catholique! ô prince fidèle! De plus, il fit soigner +promptement par médecins le moine qui avait été laissé à moitié mort, +et, quand il fut guéri, le renvoya à sa maison. Le comte de Foix, au +contraire, lui qui avait député l'abbé et ses compagnons pour ses +propres affaires, reçut leur meurtrier en grande familiarité et +affection; voire même il retint le bourreau près de sa personne. Pour en +finir sur ce fait, on retrouva peu après en compagnie du comte de Foix +les montures de l'abbé que le traître avait ravies. Ô le plus scélérat +des hommes! (je veux dire le comte de Foix) ô le pire des félons! + +[Note 72: Abbaye de l'ordre de Cîteaux, à trois lieues de Toulouse.] + +Il ne faut point taire, d'ailleurs, que l'homicide, atteint par la +céleste vengeance de Dieu, ce juge équitable, porta le prix de sa +cruauté, le sang de ceux qu'il avait tués criant contre lui de la terre +vers le ciel. En effet, lui qui avait frappé de tant de coups ces bons +religieux, recevant bientôt après un nombre infini de blessures, fut tué +à la porte même de Toulouse par les soldats du Christ, ainsi qu'il +l'avait bien mérité. Ô juste jugement! ô équitable mesure des +dispensations divines! car il n'est point de loi plus juste que +celle-ci: «Que les artisans de mort périssent par leur art.» + + + + +CHAPITRE XXXI. + + Comment fut perdu le château de Castres. + + +Dans le même temps, les bourgeois de Castres renoncèrent à l'amitié et +domination du comte, et se saisirent d'un sien chevalier qu'il avait +laissé pour la garde du château, ensemble de plusieurs servans. +Toutefois n'osèrent-ils leur mal faire, pour autant que quelques-uns des +plus puissans de leur ville étaient retenus en otage à Carcassonne. +Presque en même jour, les chevaliers de Lombers, rompant avec Dieu et +notre comte, mirent la main sur des servans à lui qui étaient dans le +château, et les envoyèrent à Castres pour être jetés en prison et +chargés de fers. À quelle fin les bourgeois de Castres les mirent en +certaine tour, eux, le chevalier et les servans qu'ils avaient pris, +comme nous venons de le dire; mais tous, par une belle nuit, s'étant +fabriqué une manière de corde avec leurs vêtemens, et se laissant aller +par une fenêtre, s'échappèrent avec l'aide de Dieu. + + + + +CHAPITRE XXXII. + + Le comte de Foix se retire de l'alliance du comte de Montfort. + + +Vers ce temps encore[73], le comte de Foix, qui, comme nous l'avons +rapporté plus haut, avait juré amitié au comte Simon, reprit par +trahison le château de Preissan qu'il lui avait livré, et, se retirant +de son alliance, il commença à le combattre avec acharnement. En effet, +peu de temps ensuite, le jour de la fête de Saint-Michel, le félon vint +de nuit à Fanjaux, et, ayant dressé des échelles contre le mur, il fit +entrer les siens, lesquels escaladèrent les murailles, et vinrent se +répandre dans la place. Ce qu'apprenant les nôtres qui étaient en +très-petit nombre dans le château, attaquant les ennemis, ils les +forcèrent de sortir en grande confusion, et de se précipiter dans le +fossé, après en avoir tué plusieurs. Ce n'est tout: il y avait auprès de +Carcassonne un noble château[74], nommé Mont-Réal, dont le seigneur +était un chevalier, nommé Amaury, lequel, dans tout le pays, ne +comptait, après les comtes, nul qui fût plus noble ou plus puissant que +lui. Or, cet Amaury, lors du siége de Carcassonne, avait, par peur des +nôtres, abandonné Mont-Réal; puis il était venu au comte, et pour un +temps se tint à sa suite et dans sa familiarité; mais, peu de jours +après, perfide à Dieu et à Montfort, il se retira. Il faut savoir que le +comte, voulant occuper Mont-Réal, en avait fié la garde à un certain +clerc originaire de France. Séduit néanmoins par une diabolique +suggestion, et pire qu'un infidèle, ledit clerc, par trahison bien +cruelle, livra presque aussitôt le château à ce même Amaury, et demeura +quelque temps avec nos ennemis. Mais, par la divine volonté du +très-juste Juge, le noble comte le prit bientôt après, en compagnie +d'autres adversaires de la foi, dans un château qu'il assiégeait auprès +de Mont-Réal, lequel a nom Brom[75], et le fit pendre, après qu'il eut +d'abord été dégradé par l'évêque de Carcassonne, et traîné par toute +cette ville à la queue d'un cheval, recevant ainsi le châtiment mérité +de son méfait. + +[Note 73: Il s'agit toujours de la fin de l'an 1209.] + +[Note 74: À quatre lieues de Carcassonne.] + +[Note 75: Ou Bram.] + +Que tardons-nous davantage? Saisis d'une même passion de malice, presque +tous les gens du pays rompirent pareillement avec le comte; en telle +façon qu'ayant en très-court espace perdu plus de quarante châteaux, il +ne lui resta que Carcassonne, Fanjaux, Saissac et le château de Limoux +(dont même on désespérait), Pamiers, Saverdun et la cité d'Albi avec un +château voisin nommé Ambialet[76]; et ne faut omettre que plusieurs de +ceux à qui le comte avait remis la garde de ses châteaux furent tués par +les traîtres ou mutilés. Le comte du Christ, qu'allait-il faire? Qui +n'aurait défailli en si grande adversité, et en tel danger perdu toute +espérance? Mais ce noble personnage, se jetant tout en Dieu, ne put être +abattu par le malheur, comme il n'avait su s'enorgueillir dans la +prospérité. + +[Note 76: À trois lieues d'Albi.] + +Or tout ceci se passait vers la nativité de Notre-Seigneur. + + + + +CHAPITRE XXXIII. + + Comment le comte Raimond partit pour Rome. + + +Les choses étant en tel état, le comte de Toulouse alla vers le roi de +France[77] pour voir s'il ne pourrait par quelque moyen obtenir de son +aide et sanction certains péages nouveaux auxquels il avait renoncé de +l'exprès commandement des légats. En effet, ledit comte avait outre +mesure accru les péages sur ses terres et domaines; pour quoi il avait +été très-souvent excommunié. Mais, comme à ce sujet il ne put en rien +profiter auprès du roi, il partit de la cour de France, et, s'approchant +du seigneur pape, il essaya s'il ne lui serait possible en quelque +manière d'avoir restitution du pays à lui appartenant que les légats du +seigneur pape avaient occupé pour gage de sûreté[78], ainsi qu'il a été +expliqué plus haut, et aussi de rentrer en grâce auprès du souverain +pontife. Pour quelle fin ce plus trompeur des hommes faisait grandement +parade d'entière humilité et soumission, promettant d'accomplir +soigneusement tout ce qu'il plairait au seigneur pape lui commander. +Mais ledit seigneur par tant de sanglans reproches le rabroua, et par +tant d'affronts, que réduit, pour ainsi parler, au désespoir, il ne +savoit plus que faire, traité qu'il étoit de mécréant, de persécuteur de +la paix, d'ennemi de la foi; et tel était-il bien réellement. + +[Note 77: En 1210.] + +[Note 78: Il s'agit ici des sept châteaux dont maître Théodise avait +pris possession au nom de l'Église romaine. (Voy. le chap. XI.)] + +Toutefois, le seigneur pape, pensant que, tourné à désespoir, ledit +comte attaquerait plus cruellement et plus ouvertement l'Église qui, +dans la province de Narbonne, étoit à bien dire orpheline et mineure, il +lui enjoignit d'avoir à se purger de deux crimes dont il était plus +particulièrement accusé; savoir de la mort du légat, frère Pierre de +Castelnau, et du crime d'hérésie: et, au sujet de cette double +justification, le seigneur pape écrivit à l'évêque de Riez en Provence, +et à maître Théodise, leur mandant que, si le comte de Toulouse pouvoit +se purger suffisamment des deux crimes susdits, ils le reçussent à +résipiscence. Cependant maître Milon qui, comme nous l'avons dit plus +haut, usait de son titre de légat en la terre de Provence pour le bien +de la paix et de la foi, avait convoqué au pays d'Avignon un concile de +prélats, où furent excommuniés les citoyens de Toulouse, pour ce qu'ils +avaient méprisé de remplir leurs promesses faites aux légats et aux +Croisés touchant l'expulsion des hérétiques; et même le comte de +Toulouse fut pareillement excommunié dans ce concile, au cas toutefois +où il tenterait de recouvrer les péages auxquels il avait renoncé. + + + + +CHAPITRE XXXIV. + + Comment le comte Raimond se vit frustré de l'espoir qu'il avait + placé dans le roi de France. + + +Le comte de Toulouse, à son retour de la cour de Rome, s'en vint trouver +Othon[79], lequel était dit empereur, afin de se ménager ses bonnes +grâces, et d'implorer son secours contre le comte de Montfort; puis il +revint vers le roi de France, pour que le surprenant par de feintes +paroles il pût le faire pencher en faveur de sa cause. Mais le roi, qui +était homme plein de discrétion et de prudence, le reçut avec dédain, +pour autant qu'il était grandement méprisable. + +[Note 79: Raimond était vassal de l'Empire à raison du comtat +Venaissin.] + +Or le comte de Montfort, ayant appris que le comte de Toulouse s'était +acheminé en France, avait mandé à ses principaux vassaux en ce pays de +mettre à sa disposition ses terres et tout ce qu'il possédait, vu qu'ils +n'étaient pas encore ennemis déclarés; même le comte de Toulouse avait +promis par serment que son fils prendrait en mariage la fille du comte +de Montfort, ce qu'ensuite il se refusa de faire, au mépris de son +serment, trompeur et inconstant comme il était. + +Voyant qu'il ne gagnait rien près du roi, le comte de Toulouse retourna +dans ses domaines avec sa courte honte. Pour nous, retournons à ce que +nous avons abandonné. + +Le noble comte de Montfort, étant donc cerné de tous côtés par ses +rivaux acharnés, se replia sur lui-même, gardant durant cet hiver le peu +de pays qui lui était resté, et souvent même infestant ses ennemis. Nous +pouvons ajouter que, bien qu'il eût des adversaires à l'infini et +très-peu d'auxiliaires, ils n'osèrent jamais l'attaquer en rase +campagne. Enfin, vers les premiers jours de carême, on vint annoncer à +Montfort que la comtesse sa femme (il l'avait en effet appelée de +France) arrivait avec plusieurs chevaliers. À cette nouvelle, le comte +alla à sa rencontre jusqu'à un certain château dans le territoire +d'Agde, nommé Pézénas[80], où, l'ayant trouvée, il revint en hâte à +Carcassonne. Or, comme il s'approchait du château de Campendu[81], on +lui vint dire que les gens du château de Mont-Laur[82], près le +monastère de la Grasse[83], l'ayant trahi, étaient en train d'assiéger +en la tour du château les servans qui s'y trouvaient. Aussitôt le comte +avec ses chevaliers, renvoyant la comtesse dans un château voisin, +marche vers ledit lieu; et, trouvant les choses telles qu'on le lui +avait rapporté, il prit bon nombre de ces traîtres, et les pendit à des +gibets. Les autres, à la vue des nôtres, avaient décampé prestement. + +[Note 80: À trois lieues d'Agde et quatre de Béziers.] + +[Note 81: _Canis suspensus_, à trois lieues de Carcassonne.] + +[Note 82: Petite ville à cinq lieues de Carcassonne, qu'il ne faut pas +confondre avec une autre du même nom, également située dans le +Languedoc, à trois lieues de Toulouse.] + +[Note 83: Abbaye de bénédictins, appelée Notre-Dame de la Grasse, située +près de la petite ville de ce nom, à cinq lieues de Carcassonne.] + +Le comte revint ensuite avec ses gens à Carcassonne, d'où, marchant vers +le bourg d'Alzonne[84], ils le trouvèrent désert; de là, s'avançant vers +le château de Brom qu'ils trouvèrent préparé à se défendre, ils +l'assiégèrent, et, au bout de trois jours, ils le prirent d'assaut sans +le secours de machines. Au demeurant, ils arrachèrent les yeux à plus de +cent hommes de ce château, et leur coupèrent le nez, laissant un oeil à +l'un d'eux pour qu'au grand opprobre des ennemis il conduisît les autres +à Cabaret. Le comte en agit de la sorte, non qu'une telle mutilation lui +fît plaisir, mais pour autant que ses adversaires avaient fait ainsi les +premiers, et qu'ils taillaient en pièces tous ceux des nôtres qu'ils +pouvaient prendre, comme des bourreaux féroces qu'ils étaient; et certes +il était juste que, tombant dans la fosse qu'ils avaient creusée, ils +bussent parfois au calice qu'ils avaient présenté aux autres. Le noble +comte, d'ailleurs, ne se délectait oncques dans aucun acte de cruauté +ou dans les souffrances de qui que ce fût, étant le plus doux des +hommes, et tel qu'à lui s'appliquait très-évidemment ce dire du poète: + +[Note 84: À trois lieues de Carcassonne.] + +«Ce prince, paresseux à punir, prompt à récompenser, qui est marri +toutes fois qu'il est forcé d'être sévère[85].» + +[Note 85: Ovide, _de Ponto_, Eleg. 3.] + +Dès ce moment, le Seigneur qui semblait s'être endormi tant soit peu, se +réveillant au secours de ses serviteurs, montra plus manifestement qu'il +agissait avec nous. En peu de temps nous nous emparâmes de tout le +territoire du Minervois, à l'exception de Minerve même et d'un certain +château nommé Ventalon. + +Il advint un jour auprès de Cabaret un miracle que nous croyons devoir +rapporter. Les pélerins venus de France arrachaient les vignes de +Cabaret, suivant l'ordre du comte, lorsqu'un des ennemis, lançant d'un +jet de baliste une flèche contre l'un des nôtres, le frappa violemment à +la poitrine dans l'endroit où était placé le signe de la croix. Tout le +monde pensait qu'il était mort, attendu qu'il était entièrement dépourvu +de ses armes; cependant il resta tellement intact que le trait ne put +pénétrer même son vêtement pour si peu que ce fût, mais rebondit comme +s'il eût frappé contre la pierre la plus dure. Ô admirable puissance de +Dieu! ô vertu immense! + + + + +CHAPITRE XXXV. + + Siége d'Alayrac. + + +Aux environs de Pâques, le comte et les siens vinrent assiéger un +certain château entre Carcassonne et Narbonne, lequel s'appelait +Alayrac[86]. Ce château était placé sur la montagne, et de toutes parts +environné de rocs. Ce fut donc avec une grande difficulté, par une +furieuse intempérie de saison, que les nôtres s'en emparèrent après onze +jours de siége. Ceux qui le gardaient ayant déguerpi pendant la nuit, +plusieurs d'entre eux, savoir ceux qui ne purent s'échapper, furent mis +à mort. De là, les nôtres étant revenus à Carcassonne, en repartirent +bientôt pour aller à Pamiers. Or, près dudit lieu se réunirent le roi +d'Arragon, le comte de Toulouse et celui de Foix, pour faire la paix +entre notre comte et ce dernier; ce que n'ayant pu arranger, le roi +d'Arragon et le comte de Toulouse s'en retournèrent à Toulouse. Quant au +comte de Montfort, il mena son armée vers Foix, où il fit preuve +d'admirable vaillance. En effet, étant arrivé près du château, il +chargea avec un seul chevalier tous les ennemis postés devant les +portes, et, chose merveilleuse, il les y fit tous rentrer; voire même +serait-il entré après eux, s'ils n'eussent, à sa face, levé le pont qui +en fermait l'abord; et, comme il se retirait, le chevalier qui l'avait +suivi fut écrasé par les pierres qu'on lançait du haut des murailles, +la voie pour la retraite étant très-étroite, et toute close de murs; +puis, ayant ravagé les terres, détruit les vignes et les arbres aux +environs de Foix, notre comte revint à Carcassonne. + +[Note 86: À deux lieues de Carcassonne.] + + + + +CHAPITRE XXXVI. + + Comment les hérétiques désirant que le roi d'Arragon se mît à + leur tête en furent refusés, et pourquoi. + + +En ce temps, Pierre de Roger, seigneur de Cabaret, Raimond de Termes et +Amaury, seigneur de Mont-Réal, ensemble d'autres chevaliers qui +résistaient à l'Église et au comte, firent dire au roi d'Arragon qui +était en ces quartiers, de venir à eux, qu'ils l'établiraient leur +seigneur, et lui bailleraient tout le pays: ce qu'ayant appris notre +comte, il tint conseil avec ses chevaliers sur ce qu'il devait faire; +et, après différens avis de divers d'entre eux, le comte et les siens +tombèrent d'accord d'assiéger une certaine forteresse près de Mont-Réal. +Or était-ce à Mont-Réal qu'étaient rassemblés les susdits seigneurs, +attendant la venue du roi; et par là notre comte voulait leur donner à +connaître qu'il ne les craignait pas plus de près que de loin, bien +qu'il eût alors un très-petit nombre de soldats. Quoi plus? les nôtres +s'acheminèrent sur la susdite forteresse, laquelle avait nom +Bellegarde[87]. + +[Note 87: Il ne faut pas confondre ce lieu avec la place forte du même +nom, située sur la frontière de Catalogne.] + +Le lendemain, le roi d'Arragon vint près de Mont-Réal, et les +chevaliers qui l'avaient appelé, et avaient employé plusieurs jours à +ramasser force vivres, en sortirent et allèrent à lui, le priant d'y +rentrer avec eux pour qu'ils lui fissent hommage, ainsi qu'ils lui +avaient mandé; ce qu'ils voulaient faire, afin que par là ils pussent +chasser le comte de Montfort de ce territoire. Mais le roi, aussitôt +leur arrivée, exigea qu'ils lui livrassent le fort de Cabaret; il leur +dit en outre qu'il les recevrait à hommage, moyennant qu'ils lui +livreraient leurs forteresses toutes les fois qu'il le voudrait. Eux, +ayant tenu conseil, prièrent itérativement le roi d'entrer à Mont-Réal, +disant qu'ils feraient comme ils avaient promis. Le roi pourtant n'y +voulut venir en aucune façon, à moins qu'ils ne fissent d'abord ce qu'il +demandait; ce qu'ayant refusé, chacun d'eux s'en retourna avec confusion +du lieu de la conférence. Quant au roi, il députa au comte de Montfort, +et lui manda, durant qu'il était occupé au siége de Bellegarde, qu'il +donnât trève au comte de Foix jusqu'à Pâques; ce qui fut fait. Furent +pris par les ennemis...[88]. + +[Note 88: Il se trouve ici une phrase qui n'est pas achevée, et dont les +seuls mots imprimés sont _capta sunt ab hostibus_. Sorbin a traduit sur +son manuscrit: _Pendant lequel temps la forteresse fut abandonnée des +ennemis et saisie des nôtres._] + + + + +CHAPITRE XXXVII. + + Siége de Minerve. + + +L'an 1210 de l'incarnation du Seigneur, aux environs de la fête de saint +Jean-Baptiste, les citoyens de Narbonne firent dire à notre comte +d'assiéger Minerve, et qu'eux-mêmes l'aideraient selon leur pouvoir: or, +ils projetaient de la sorte, parce que ceux de Minerve les désolaient +outre mesure; et à ce les poussait davantage l'amour de leur propre +utilité que le zèle de la religion chrétienne. Au demeurant, le comte +répondit à Amaury, seigneur de Narbonne, et à tous les habitans de cette +ville, que, s'ils étaient dans l'intention de lui porter aide mieux +qu'ils n'avaient fait jusqu'alors, et de persévérer avec lui jusqu'à la +prise de Minerve, lui, comte de Montfort, l'assiégerait. Ce qui lui +ayant été promis par ceux-ci, aussitôt il se hâta de marcher sur ladite +forteresse avec ce qu'il avait de soldats; et, lorsqu'ils y furent +arrivés tous ensemble, le comte assit son camp à l'orient: un sien +chevalier, nommé Gui de Lecq, avec les Gascons qui se trouvaient là, +plaça ses tentes à l'occident; au nord se porta Amaury de Narbonne avec +les siens, et certains autres étrangers au midi; car, dans toute cette +armée, il n'y avait nul homme prépondérant, hormis le comte et Amaury de +Narbonne. + +Le château de Minerve était d'une force incroyable, entouré par nature +de vallées très-profondes, en telle sorte que chaque corps n'aurait pu, +en cas de besoin, venir sans grand risque au secours de l'autre. + +Pourtant, tout étant ainsi disposé, on éleva du côté des Gascons une +machine, de celles qu'on nomme mangonneau[89], dans laquelle ils +travaillaient nuit et jour avec beaucoup d'ardeur. Pareillement, au +midi et au nord, on dressa deux machines, savoir, une de chaque côté: +enfin, du côté du comte, c'est-à-dire à l'orient, était une excellente +et immense perrière, qui chaque jour coûtait vingt et une livres pour le +salaire des ouvriers qui y étaient employés. Lorsque les nôtres eurent +passé quelque temps à battre le susdit château, une nuit de dimanche, +les ennemis sortant de leurs murailles vinrent au lieu où était la +perrière, et y appliquèrent des paniers remplis d'étoupes, de menu bois +sec, et d'appareils enduits de graisse, puis ils y mirent le feu. +Soudain une grande flamme se répandit dans les airs; car on était en été +et la chaleur était extrême, vu que c'était, comme on l'a dit, vers la +fête de saint Jean; mais il arriva, par la volonté de Dieu, qu'un de +ceux qui travaillaient dans la machine, s'était en ce moment retiré à +l'écart pour certain besoin[90]; lequel, ayant vu l'incendie, se prit à +pousser de grands cris, lorsque soudain un des boute-feux lui jetant sa +lance, le blessa grièvement. Le tumulte gagna notre armée, beaucoup +accoururent et défendirent si à point l'engin de guerre, et si +merveilleusement qu'il ne cessa de jouer, si ce n'est pour deux jets. +Puis, comme après quelques jours les machines eurent en grande partie +affaibli la place; et, en outre, les vivres venant à y manquer, l'envie +de se défendre faillit à ceux qui étaient au dedans. Que dirai-je de +plus? Les ennemis demandent la paix; le seigneur du château ayant nom +Guillaume de Minerve, en sort pour parler au comte; mais comme ils +étaient à parlementer, voilà que soudain et sans être attendus, +survinrent l'abbé de Cîteaux, et maître Théodise, dont nous avons fait +plus haut fréquente mention. Pour lors, notre comte, homme plein de +discrétion et faisant tout avec conseil, leur dit qu'il ne déciderait +rien touchant la reddition et l'occupation du château, sinon ce +qu'ordonnerait l'abbé de Cîteaux, maître de toutes les affaires du +Christ. À ces paroles, l'abbé fut grandement marri, pour le désir qu'il +avait que les ennemis du Christ fussent mis à mort, et n'osant cependant +les y condamner, vu qu'il était moine et prêtre. + +[Note 89: Machine de guerre empruntée des Turcs, qui lançait des grêles +de cailloux.] + +[Note 90: Le texte porte _secessit ad inquisita naturoe_; il faut lire +sans doute _ad requisita_. Plus loin l'auteur, pour exprimer la même +idée, se sert des mots _quæsita naturæ_ (chap. 44).] + +Songeant donc à la manière dont il pourrait faire revenir, sur le +compromis qu'ils avaient passé entre eux, le comte ou ledit Guillaume, +qui s'était pareillement soumis à l'arbitrage de l'abbé touchant la +reddition du château, il ordonna que l'un et l'autre, savoir le comte et +Guillaume, rédigeassent la capitulation par écrit; et il faisait ainsi +afin que les conditions de l'un venant à déplaire à l'autre, chacun +résiliât l'engagement qu'il avait pris. Au fait, lorsqu'en présence du +comte fut récité ce qu'avait écrit Guillaume, il n'y acquiesça point; +mais bien dit au seigneur du château d'y rentrer et de se défendre comme +il pourrait, ce qu'il ne voulut pas faire, s'abandonnant en tout à la +volonté du comte. + +Néanmoins, celui-ci voulut que tout fût fait suivant le bon plaisir de +l'abbé de Cîteaux. L'abbé donc ordonna que le seigneur du château, et +tous ceux qui s'y trouvaient, même les _croyans_ entre les hérétiques, +sortissent vivans s'ils voulaient se réconcilier avec l'Église et lui +obéir, la place restant ès mains du comte. + +Davantage il permit que les hérétiques _parfaits_, desquels il y avait +là un grand nombre, s'en allassent aussi sains et saufs, s'ils voulaient +se convertir à la foi catholique. Ce qu'oyant un noble homme, et tout +entier à la foi catholique, Robert de Mauvoisin, qui était présent, +pensa que par là seraient délivrés les hérétiques, pour la ruine +desquels étaient accourus nos pélerins; et craignant que, poussés +peut-être par la peur, ils ne promissent, lorsqu'ils étaient déjà entre +nos mains, de faire tout ce que nous exigerions, résistant en face à +l'abbé, il lui dit que les nôtres ne souffriraient du tout que la chose +se terminât de la sorte. L'abbé lui répondit: «Ne crains rien; car je +crois que très-peu se convertiront.» + +Cela fait, précédés de la croix et suivis de la bannière du comte, les +nôtres entrent dans la ville, et ils arrivent à l'église en chantant _Te +Deum laudamus_: laquelle ayant purifiée, ils arborent la croix du +Seigneur sur le sommet de la tour, et la bannière du comte en un autre +lieu. Le Christ en effet avait pris la ville, et il était juste que son +enseigne marchât devant en guise de sa bannière à lui, et que placée +dans le lieu le plus apparent, elle rendît témoignage de cette +chrétienne victoire. Pour ce qui est du comte, il ne fit alors son +entrée à Minerve. + +Les choses ainsi disposées, le vénérable abbé de Vaulx-Cernay, qui était +au siége avec le comte, et qui embrassait la cause du Christ avec un +zèle unique, ayant appris qu'une multitude d'hérétiques étaient +assemblés dans une certaine maison de la ville, alla vers eux, leur +portant des paroles de paix et les avertissemens du salut, car il +désirait les amener à de meilleures voies. Mais eux l'interrompant lui +répondirent tout d'une voix: «Pourquoi venez-vous nous prêcher de +paroles? Nous ne voulons de votre foi, nous abjurons l'Église romaine: +vous travaillez en vain; et même pour vivre, nous ne renoncerons à la +secte que nous suivons.» À ces mots, le vénérable abbé sortit soudain de +cette maison, et se rendit à une autre, où les femmes étaient réunies, +afin de leur offrir le verbe de la sainte prédication: or, s'il avait +trouvé les hommes endurcis et obstinés, il trouva les femmes plus +obstinées encore et plus endurcies. + +Sur ces entrefaites, notre comte étant entré dans le château, et venant +au lieu où tous les hérétiques étaient rassemblés, cet homme vraiment +catholique, voulant tous les sauver et les induire à reconnaître la +vérité, commença à leur conseiller de se convertir à la foi du Christ. +Mais comme il n'en obtint absolument rien, il les fit extraire du +château, et un grand feu ayant été préparé, cent quarante, ou plus[91], +de ceux des hérétiques _parfaits_ y furent jetés ensemble. Ni fut-il +besoin, pour bien dire, que les nôtres les y portassent, car, obstinés +dans leur méchanceté, tous se précipitaient de gaîté de coeur dans les +flammes. Trois femmes pourtant furent épargnées, lesquelles furent, par +la noble dame, mère de Bouchard de Marly[92] enlevées du bûcher et +réconciliées à la sainte Église romaine. Les hérétiques étant donc +brûlés, tous ceux qui restaient dans la ville furent pareillement +réconciliés à la sainte Église, après avoir abjuré l'hérésie[93]. Le +noble comte donna même à Guillaume, qui avait été seigneur de Minerve, +d'autres revenus près de Béziers. Mais lui bientôt après méprisant la +fidélité qu'il avait promise à Dieu et au comte, et abandonnant l'un et +l'autre, s'associa aux ennemis de la religion. + +[Note 91: D'autres disent cent quatre-vingts. Le texte même n'explique +pas bien clairement si les _parfaits_ furent seuls brûlés, et la mention +qu'il fait plus bas de trois femmes semble supposer que tous les +hérétiques trouvés à Minerve furent livrés aux flammes.] + +[Note 92: Celui dont il est question au chapitre 26.] + +[Note 93: D'après ce que nous venons de dire, il faudrait entendre par +là le reste des habitans de Minerve qui renoncèrent au commerce des +hérétiques. En effet, l'auteur ne dit pas _combustis perfectis_, mais +bien _hæreticis_.] + +Nous ne croyons pas devoir taire deux miracles qui arrivèrent pendant le +siége de Minerve. En effet, lorsque l'armée arriva pour assiéger ce +château, une source coulait près de la ville, laquelle était très-peu +abondante; mais la miséricorde divine la fit grossir si subitement, à la +venue des nôtres, qu'elle suffit et au-delà durant tout le siége aux +hommes et aux bêtes de l'armée: or, il dura sept semaines environ; puis, +les Croisés s'étant retirés, l'eau se retira de même et redevint +très-peu abondante, comme auparavant. Ô grandes choses de Dieu! ô bonté +du Rédempteur! + +Item, autre miracle. Lorsque le comte partit de Minerve, les piétons de +l'armée mirent le feu à des cabanes que les pélerins avaient faites de +branches et de feuillages, et comme elles étaient très-sèches, elles +s'enflammèrent aussitôt; si bien qu'il s'éleva par toute la vallée une +flamme aussi grande que si une vaste cité eût été la proie d'un +incendie. Or, il y avait là une cabane faite aussi de feuillages, et +toute entourée des autres, où durant le siége un prêtre avait célébré +les saints mystères; laquelle fut si miraculeusement préservée du feu +que l'on ne découvrit en elle aucun vestige de la commune combustion, +ainsi que je l'ai ouï de la bouche de vénérables personnages qui étaient +présens. Soudain les nôtres courant à ce spectacle merveilleux +trouvèrent que les cabanes qui avaient été brûlées joignaient de toutes +parts, à la distance d'un demi-pied, celle qui était demeurée intacte. Ô +prodige immense! + + + + +CHAPITRE XXXVIII. + + Comment des croix, en forme d'éclairs, apparurent sur les murs du + temple de la Vierge mère de Dieu à Toulouse. + + +C'est ici que nous pensons devoir placer mêmement un autre miracle qui +advint à Toulouse, durant que notre comte était au siége de Minerve. En +cette cité, et proche le palais du comte de Toulouse, est une église +fondée en l'honneur de la bienheureuse vierge Marie, dont les murailles +avaient été nouvellement blanchies en dehors. Un jour, sur le vêpre, un +nombre infini de croix commencèrent d'apparaître sur les murs de cette +église et de tous côtés; lesquelles semblaient comme d'argent, et plus +blanches que les murailles mêmes. De plus, elles étaient en perpétuel +mouvement, se laissant voir tout à coup, puis tout à coup disparaissant; +de telle sorte que beaucoup les voyaient, et ne pouvaient les montrer à +d'autres. Devant en effet qu'aucun pût lever le doigt, la croix qu'il +pensait indiquer avait disparu; vu qu'elles se montraient tout ainsi que +des éclairs, tantôt plus grandes, tantôt moyennes ou plus petites. + +Cette vision se maintint quasi durant quinze jours, chaque journée et à +l'heure du soir: aussi le peuple presque entier de Toulouse en fut-il +témoin. Et pour qu'il ajoute foi à notre récit, saura le lecteur que +Foulques, évêque de Toulouse, Rainaud, évêque de Béziers, l'abbé de +Cîteaux, légat du siége apostolique, et maître Théodise, qui se trouvait +pour lors à Toulouse, ont vu la chose et me l'ont racontée en détail. + +D'ailleurs, il arriva par la disposition de Dieu, que le chapelain de +ladite église ne put d'abord voir les croix en question. Entrant donc +par une nuit dans l'église, il se mit en prière, suppliant le Seigneur +qu'il daignât lui montrer ce que presque tous avaient vu: et soudain il +vit des croix innombrables, non plus sur les murailles, mais bien +éparses dans l'air, entre lesquelles une était plus grande et plus haute +que tout le reste. Bientôt celle-ci sortant de l'église, toutes +sortirent après elle, et se prirent à tendre en droite course vers les +portes de la ville. Pour ce qui est du prêtre, à tel spectacle bien +véhémentement stupéfait, il suivit les croix lumineuses; et comme elles +étaient sur le point de sortir de la ville, il lui sembla qu'un quidam +d'un air respectable et de bel aspect, entrant dans Toulouse, une épée +dégainée à la main, tuait, secouru par ces mêmes croix, un homme de +grande taille, lequel en sortait, et ce à l'issue même de la ville. +Pour quoi, le susdit prêtre, quasi mort de peur, courut vers le seigneur +évêque d'Uzès[94], et tombant à ses pieds, il lui conta le tout par +ordre. + +[Note 94: Raimond III, évêque d'Uzès; il ne faut pas le confondre avec +deux évêques d'Uzès du même nom qui l'avaient précédé; celui-ci succéda, +en 1208, à l'évêque d'Uzès Éverard.] + + + + +CHAPITRE XXXIX. + + Comment le comte Raimond fut séparé de la communion des fidèles + par le légat du siége apostolique. + + +Vers le même temps, le comte de Toulouse, lequel, comme il a été dit, +s'était approché du seigneur pape, était revenu de la cour de Rome. Or, +ledit seigneur, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, avait mandé à +l'évêque de Riez et à maître Théodise comme quoi il lui avait été +enjoint de se purger principalement de deux crimes, savoir, la mort de +frère Pierre de Castelnau, légat du siége apostolique, et le crime +d'hérésie. Pour lors maître Théodise vint à Toulouse, où nous avons vu, +dans le récit du précédent miracle, qu'il se trouvait, tandis que les +nôtres étaient occupés au siége de Minerve, à telle fin que de consulter +l'abbé de Cîteaux sur la justification prescrite audit comte, et pour +absoudre, du commandement du souverain pontife, les citoyens de Toulouse +selon la forme, c'est-à-dire, moyennant qu'ils s'engageraient par +serment d'obéir aux ordres de l'Église. Mais l'évêque de Toulouse les +avait déjà reçus à absolution dans la forme susdite, prenant en outre +pour otages et sûreté dix des plus considérables de la ville. + +À son arrivée à Toulouse, maître Théodise eut un secret colloque avec +l'abbé de Cîteaux touchant l'admission du comte Raimond à se purger, +ainsi qu'il a été expliqué ci-dessus. Or, maître Théodise, homme tout +plein de circonspection, de prévoyance et de sollicitude pour les +affaires de Dieu, ne désirait rien tant que de pouvoir à bon droit +repousser le comte de la justification qu'il avait à lui prescrire, et +en cherchait tous les moyens. Il voyait bien en effet que, s'il +l'admettait à ce faire, et que l'autre, au moyen de quelques dols et +faussetés, parvînt à en tirer parti, c'en serait fait de l'Église en ces +contrées, et que la foi y périrait tout ainsi que la dévotion +chrétienne. Tandis qu'il se tourmentait de ces appréhensions, et qu'il +en délibérait en lui-même, le Seigneur lui ouvrit une voie pour sortir +d'embarras, lui insinuant de quelle manière il pourrait refuser au comte +de se justifier. Par ainsi, il eut recours aux lettres du seigneur pape, +où, entre autres choses, le souverain pontife disait: _Nous voulons que +le comte de Toulouse accomplisse nos commandemens._ Or, était-il que +beaucoup avaient été faits à ce comte, comme d'expulser les hérétiques +de ses terres, de délaisser les nouveaux péages dont nous avons parlé, +et maintes autres injonctions qu'il avait en tout dédaigné d'accomplir. +Adonc, maître Théodise, d'accord avec son compagnon, savoir l'évêque de +Riez, et pour qu'ils ne parussent molester le comte ni lui faire tort, +lui fixèrent un jour pour l'admettre à justification dans la ville de +Saint-Gilles; et là se rendit ledit comte, ainsi que plusieurs +archevêques, évêques et autres prélats des églises, qui y avaient été +convoqués par l'évêque de Riez et maître Théodise; puis, comme Raimond +s'efforçait tant bien que mal de se purger de la mort du légat et du +crime d'hérésie, maître Théodise lui dit, de l'avis du prélat, que sa +justification ne serait reçue, pour autant qu'il n'avait en rien +accompli ce qui lui avait été enjoint selon les ordres du souverain +pontife, bien qu'il eût tant de fois juré de s'y conformer. En effet, +cedit maître avançait, ce qui était vraisemblable, voire même +très-manifeste, que si le comte n'avait tenu ses sermens pour choses +plus légères, il ne ferait difficulté de se parjurer pour soi et ses +complices, afin de se purger de crimes aussi énormes que la mort du +légat et le crime d'hérésie, ains qu'il s'y donnerait de grand coeur. Ce +qu'entendant le comte de Toulouse, par malice en lui innée, il se prit à +verser des larmes. Mais ledit maître, sachant bien que ces pleurs +n'étaient pleurs de dévotion et repentance, mais plutôt de méchanceté et +douleur, il lui dit: «Quand les grandes eaux inonderont comme dans un +déluge, elles n'approcheront point du Seigneur[95]. Et sur-le-champ, du +commun avis et assentiment des prélats, pour moultes et +très-raisonnables causes, le très-scélérat comte de Toulouse fut +derechef excommunié sur la place, ensemble tous ses fauteurs, et qui lui +baillerait aide. + +[Note 95: Psaume 31, v. 8.] + +Il ne faut pas oublier de dire qu'avant l'événement de toutes ces +choses, maître Milon, légat du siége apostolique, était mort à +Montpellier en l'hiver passé. Retournons maintenant à la suite de notre +narration. + +Le château de Minerve étant donc tombé en son pouvoir aux environs de la +fête de la bienheureuse Marie Madeleine, notre comte vit venir à lui un +chevalier, seigneur d'un château qu'on appelle Ventalon, lequel se +rendit au comte, lui et son fort; et le comte, pour les grands maux que +les Chrétiens avaient soufferts à l'occasion de ce château, y alla, et +en renversa la tour de fond en comble. Finalement Amaury, seigneur de +Mont-Réal, et ceux de ce château, apprenant la perte de Minerve, et +craignant pour eux-mêmes, députèrent vers le comte, le priant de leur +accorder la paix dans la forme qui suit: Amaury promettait de lui livrer +Mont-Réal, pourvu qu'il lui donnât un autre domaine à sa convenance, +mais ouvert et sans défense: à quoi consentit le comte, et il fit comme +Amaury avait demandé. Pourtant ledit Amaury, comme un très-méchant +traître, rompant ensuite le pacte entre eux conclu, et se séparant du +comte, se joignit aux ennemis de la croix. + + + + +CHAPITRE XL. + + Siége de Termes. + + +Dans le même temps, survinrent de France un certain noble croisé, ayant +nom Guillaume, et d'autres pélerins, lesquels annoncèrent au comte la +venue d'une grande multitude de Bretons. Le comte, ayant donc tenu +conseil avec les siens, et se confiant dans le secours de Dieu, +conduisit son armée au siége du château de Termes[96]; et, comme il s'y +acheminait, les chevaliers qui étaient à Carcassonne firent sortir de la +ville les engins et machines de guerre qui s'y trouvaient renfermés, +pour les amener au comte qui se portait rapidement sur Termes. Ce +qu'ayant su ceux de nos ennemis qui étaient dans Cabaret, savoir, que +nos machines étaient placées hors de Carcassonne, ils vinrent au beau +milieu de la nuit en force et en armes pour essayer de les détruire à +coups de cognée. Mais, à leur approche, nos gens sortirent de la ville, +bien qu'ils fussent en très-petit nombre, et, se ruant sur eux +vaillamment, ils les mirent en déroute et les menèrent battans un bon +bout de chemin, fuyant de toutes parts. Pourtant la fureur de nos +ennemis n'en fut point refroidie, et au point du jour ils revinrent pour +tenter encore de démantibuler lesdites machines: ce que les nôtres +apercevant, ils sortirent derechef contre eux, et les poursuivirent plus +long-temps et plus bravement encore que la première fois; même, à deux +ou trois reprises, ils eussent pris Pierre de Roger, seigneur de +Cabaret, si, par peur, il ne se fût mis à crier avec les nôtres: +«Montfort! Montfort!» comme s'il était l'un d'entre eux; et, en telle +façon, s'esquivant et se sauvant par les montagnes, il ne rentra à +Cabaret que deux jours après. + +[Note 96: En 1211.] + +D'un autre côté, les Bretons dont nous avons fait mention ci-dessus, +s'avançant pour se joindre au comte, arrivèrent à Castelnaudary, dans le +territoire de Toulouse, et appartenant encore au comte Raimond. Mais les +bourgeois de Castelnaudary ne les voulurent recevoir dans le château, +et les firent demeurer pendant la nuit dans les jardins et champs des +alentours; et c'était pour autant que le comte de Toulouse mettait aux +affaires du Christ de secrets empêchemens du plus qu'il pouvait. Les +Bretons, passant de là à Carcassonne, transportèrent à la suite du comte +qui allait au siége de Termes les machines dont nous avons parlé plus +haut. Ce château était au territoire de Narbonne, et distant de cinq +lieues de Carcassonne; il était d'une force merveilleuse et incroyable, +si bien qu'au jugement humain il paraissait du tout inexpugnable, étant +situé au sommet d'une très-haute montagne, sur une grande roche vive +taillée à pic, entouré dans tout son pourtour d'abîmes très-profonds et +inaccessibles, d'où coulaient des eaux qui l'entouraient de toutes +parts. En outre, des rochers si énormes, et pour ainsi dire +inabordables, ceignaient ces vallées, que, si l'on voulait s'approcher +du château, il fallait se précipiter dans l'abîme; puis, pour ainsi +parler, ramper vers le ciel. Enfin, près du château, à un jet de pierre, +il y avait un roc, à la pointe duquel s'élevait une moindre +fortification garnie de tours, mais très-bien défendue, que l'on nommait +vulgairement Tumet. Dans cette position, le château de Termes n'était +abordable que par un endroit, parce que, de ce côté, les rochers étaient +moins hauts et moins inaccessibles. + +Or, le seigneur de ce château était un chevalier nommé Raimond, +vieillard qui avait tourné à la réprobation, et notoire hérétique, +lequel, pour peindre en résumé sa malice, ne craignait ni Dieu ni les +hommes. En effet, il présumait tant de la force de son château qu'il +attaquait tantôt le roi d'Arragon, tantôt le comte de Toulouse, ou même +son propre seigneur, c'est-à-dire, le vicomte de Béziers. Ce tyran, +apprenant que notre comte se proposait d'assiéger Termes, ramassa le +plus de soldats qu'il put, et, se pourvoyant de vivres en abondance et +des autres choses nécessaires à la défense, il se prépara à résister. + +Notre comte, arrivé en vue de Termes, l'assiégea; mais, n'ayant que peu +de monde, il ne put menacer qu'une petite partie du château. Aussi ceux +qui étaient dedans en grand nombre, et à l'abri de notre armée, ne +redoutant rien à cause de sa faiblesse, sortaient librement et +rentraient pour puiser de l'eau à la vue des nôtres qui ne pouvaient +l'empêcher. Et tandis que ces choses et autres semblables se passaient, +quelques pélerins français, arrivant de jour en jour au camp, et comme +goutte à goutte, sitôt qu'ils les voyaient venir, nos ennemis, montant +sur leurs murailles, pour faire affront aux nôtres qui se présentaient +en petit nombre et mal armés, s'écriaient par moquerie: «Fuyez de notre +présence, fuyez.» Mais bientôt commencèrent à venir en grandes troupes +et multitude des pélerins de France et d'Allemagne; et pour lors ceux de +Termes, tournant à la peur, se déportèrent de telles dérisions, +cessèrent de nous narguer, et devinrent moins présomptueux et moins +audacieux. + +Cependant les gens de Cabaret, en ce temps principaux et très-cruels +ennemis de la religion chrétienne, s'approchant de Termes, battaient +nuit et jour les grands chemins, et tous ceux des nôtres qu'ils +pouvaient trouver, ils les condamnaient à la mort la plus honteuse, ou, +au mépris de Dieu et de nous, ils les renvoyaient à l'armée, après leur +avoir crevé les yeux et leur avoir coupé le nez et autres membres avec +une grande barbarie. + + + + +CHAPITRE XLI. + + De la venue au camp des catholiques des évêques de Chartres et de + Beauvais avec les comtes de Dreux et de Ponthieu. + + +Les choses en étaient là, quand de France survinrent les nobles et +puissans hommes, savoir, l'évêque de Chartres, Philippe, évêque de +Beauvais, ensemble Robert, comte de Dreux, et celui de Ponthieu, menant +avec eux une grande multitude de pélerins, dont la venue réjouit bien +fort le comte et tout son camp. On espérait en effet que ces puissans +auxiliaires agiraient efficacement, et mépriseraient les ennemis de la +foi chrétienne, se confiant dans la main de celui qui peut tout, et dans +le bras qui combat d'en haut. Mais celui qui abaisse les forts et +octroie la grâce aux humbles ne voulut permettre que rien de grand ni +d'honorable fût opéré par ces puissances, et cela par un secret jugement +à lui seul connu. Néanmoins, et pour autant que la raison humaine peut +l'éclaircir, on croit que le juste Juge en ordonna de la sorte, soit que +les nouveaux venus ne fussent dignes d'être choisis de Dieu pour +instrumens de grandes et glorieuses choses, glorieux et grand qu'il est +lui-même, soit parce que, si l'issue eût été amenée par de nombreuses +et magnifiques ressources, tout eût été imputé au pouvoir de l'homme, et +non à celui de Dieu. L'ordonnateur céleste disposa donc toutes choses +pour le mieux en réservant cette victoire aux pauvres, et en triomphant +par eux avec gloire, pour en donner une nouvelle à son glorieux nom. + +Cependant notre comte avait fait dresser des machines, de celles qu'on +nomme perrières, qui, lançant des pierres sur le mur avancé du château, +aidaient chaque jour les nôtres aux progrès du siége. Or, il y avait +dans l'armée un vénérable personnage, savoir, Guillaume, archidiacre de +Paris, qui, enflammé d'amour pour la religion chrétienne, se donnait +tout entier aux travaux les plus pénibles pour le service du Christ. Il +prêchait à toute heure, faisait des collectes pour les frais des engins +de guerre, et remplissait avec constance et prévoyance tous les autres +soins de cette activité si nécessaire. Il allait très-souvent à la +forêt, menant avec lui une multitude de pélerins, et faisant emporter en +abondance du bois pour l'usage des perrières. Un jour même que les +nôtres voulaient dresser une machine près du camp, et qu'une profonde +vallée les en empêchait, cet homme d'une grande persévérance, cet homme +de ferveur incomparable, chercha et trouva le remède à un tel obstacle +dans sa sagesse et son audace. À donc, conduisant les pélerins à la +forêt, il ordonna qu'on en rapportât une grande quantité de bois, et la +fit servir à remplir cette vallée, où l'on jeta aussi de la terre et des +pierres: ce qui étant exécuté, les nôtres placèrent leurs machines sur +ce terre-plain. Au demeurant, comme nous ne pourrions rapporter tous les +expédiens et ingénieuses inventions inspirées par le zèle et l'adresse +dudit archidiacre, ni les travaux qu'il eut à endurer pendant le siége, +nous nous bornerons à dire que c'est à lui surtout, même à lui seul +après Dieu, qu'il faut en attribuer la conduite vigilante et diligemment +soutenue, aussi bien que la victoire et la prise du château. Il était, +en effet, illustre par sa sainteté, prévoyant dans le conseil, bien +résolu de coeur; et la divine Providence avait répandu sur lui une telle +grâce, et si abondante dans le cours de cette entreprise, qu'il était +regardé comme le plus habile pour toutes les choses qu'on jugeait +profitables au succès du siége. Il enseignait les ouvriers, instruisait +les charpentiers, et surpassait chaque artisan dans la direction de tout +ce qui intéressait le siége. Il faisait combler les vallées, comme nous +l'avons déjà dit; de même, lorsqu'il le fallait, il faisait abaisser de +hautes collines au niveau des vallées profondes. + +Les machines étant donc placées près du camp, lesquelles jouaient sans +cesse contre les murs du château, et les nôtres regardant que la +première muraille était ébranlée par l'effet de leur batterie +continuelle, ils s'armèrent pour prendre d'assaut le premier faubourg: +ce que voyant les ennemis, à l'approche des nôtres, ils y mirent le feu, +et se retirèrent dans le faubourg supérieur; puis, comme les assiégeans +pénétraient dans le premier, sortant contre eux et les obligeant d'en +sortir, ils les en chassèrent plus vite qu'ils n'étaient venus. + +La chose en était là, quand les nôtres s'apercevant que la tour voisine +du château (dont nous avons déjà parlé, et qu'on appelle Tumet), toute +garnie de soldats, portait grandement obstacle à la prise du château, +ils songèrent au moyen de s'en emparer. Ils placèrent donc au pied de +cette tour, qui, comme nous l'avons dit, était sise au haut d'une roche, +un guet, pour le cas où ceux de la tour voudraient venir sur notre camp, +et où ceux du château chercheraient à donner aide à la garnison de la +tour, si le besoin les en pressait. Peu de jours après, entre le château +de Termes et la tour susdite, dans un lieu inaccessible et avec grande +peine et danger, ils dressèrent une machine, de celles dites +mangonneaux; mais les assiégés, élevant aussi un mangonneau, jetaient de +grosses pierres sur le nôtre, sans toutefois qu'ils pussent le détruire; +et notre machine travaillant continuellement contre la tour, et ceux qui +s'y trouvaient voyant qu'ils étaient cernés, sans que les gens du +château pussent en aucune façon les secourir, ils cherchèrent pendant la +nuit, et craignant la lumière du jour, leur salut dans la fuite, +déguerpirent, et laissèrent la tour vide. De quoi les servans de +l'évêque de Chartres, qui faisaient la garde au bas, s'étant aperçus, +ils y pénétrèrent aussitôt, et plantèrent la bannière dudit évêque au +plus haut des remparts. + +Pendant ce temps, nos perrières battaient sans cesse d'autre part les +murs du château; mais nos ennemis, vaillans et matois qu'ils étaient, à +mesure que nos machines avaient abattu quelque endroit de leurs murs, +construisaient aussitôt derrière avec des pierres et du bois une autre +barrière: d'où il suivait que toutes fois et quantes les nôtres +abattaient un pan de muraille, arrêtés par la barrière que l'ennemi +avait relevée, ils ne pouvaient davantage avancer; et comme nous ne +pouvons détailler toutes les circonstances de ce siége, nous dirons, en +quelques mots, que les ennemis ne perdirent jamais une portion de leurs +murs sans bâtir à l'instant un autre mur intérieur, de la façon que nous +avons expliquée ci-dessus. Cependant les nôtres dressèrent un mangonneau +sur une roche, auprès du rempart, dans un lieu inaccessible; et, lorsque +cette machine était en action, elle ne faisait pas peu de mal à +l'ennemi. Notre comte avait envoyé pour la garder trois cents servants +et cinq chevaliers; car on craignait beaucoup pour elle, tant parce +qu'on pensait que nos ennemis mettraient tous leurs soins à la détruire, +vu qu'elle leur portait grand dommage, que parce que l'armée n'aurait +pu, en cas de besoin, secourir les gardiens de ce mangonneau, car il +était placé dans un lieu inabordable. Or, sortant un jour du château, au +nombre de quatre-vingts, les assiégés, armés de leurs écus, firent mine +de se ruer sur la machine: ils étaient suivis d'une infinité d'autres +portant du bois, du feu, et autres matières inflammables. À cette vue, +les trois cents servants de garde auprès du mangonneau, saisis de +terreur panique, prirent tous la fuite; si bien qu'il ne resta pour le +défendre que les cinq chevaliers. Quoi plus? À l'approche des ennemis +ceux-là même s'enfuirent à leur tour, hors un seul qui s'appelait +Guillaume d'Escuret: lequel, en voyant les ennemis s'avancer, se prit à +grand'peine à gravir par dessus la roche pour les attendre de pied +ferme; et comme ils se furent tous précipités sur lui, il se défendit +avec beaucoup d'adresse et de valeur. Les ennemis, s'apercevant qu'ils +ne pourraient le prendre, le poussèrent avec leurs lances sur notre +mangonneau, et jetèrent après lui du bois sec et du feu. Mais ce preux +garçon se relevant aussitôt, aussitôt dispersa les brandons: de telle +sorte que le mangonneau resta intact; puis, il grimpa de nouveau pour +les combattre; eux le précipitèrent derechef, comme ils avaient fait +d'abord, et lancèrent du feu sur lui... Que dirai-je? Il se relève +encore, et les aborde; ils le poussent une troisième fois sur la +machine, et ainsi de suite jusqu'à quatre reprises différentes. +Finalement, les nôtres voyant que ce vaillant homme, au demeurant, ne +pourrait s'échapper, parce qu'il n'était possible à personne d'aller à +son aide, ils s'approchèrent du château comme pour l'attaquer par un +autre endroit; ce qu'apprenant ceux qui molestaient de la sorte le brave +Guillaume, ils se retirèrent dans la place. Pour lui, bien que +grandement affaibli, il échappa la vie sauve, et, grâce à son +incomparable prouesse, notre mangonneau demeura en son entier. + +En ce temps-là le noble comte de Montfort était en proie à une telle +pauvreté et si urgente détresse que, le pain même venant souvent à lui +manquer, il n'avait rien à mettre sous la dent; si bien que +très-souvent, ainsi que nous l'avons appris avec toute certitude, quand +l'instant du repas approchait, ledit comte s'absentait de fait exprès, +et n'osait, par vergogne, retourner à son pavillon, parce qu'il était +heure de manger, et qu'il n'avait pas même de pain. Quant au vénérable +archidiacre Guillaume, il instituait des confréries, faisait, comme nous +avons dit, de fréquentes collectes, et tout ce qu'il pouvait extorquer, +exacteur vertueux et pieux ravisseur, il le dépensait curieusement pour +les engins et autres objets concernant le siége. + +Les choses étaient à ce point quand l'eau vint à manquer à nos ennemis. +En effet, depuis long-temps les nôtres ayant fermé toutes les issues, +ils ne pouvaient plus sortir pour puiser de l'eau, et, en étant privés, +ils perdirent aussi courage et l'envie de résister. Quoi plus? Ils +entrent en pourparler avec les assiégeans et traitent de la paix de la +manière suivante: Raimond, seigneur du château, promettait de le livrer +au comte, sous la condition que celui-ci lui abandonnerait un autre +domaine; de plus, qu'il lui rendrait le château de Termes aussitôt après +Pâques. Or, pendant qu'on négociait sur ce pied, les évêques de Chartres +et de Beauvais, le comte Robert et le comte de Ponthieu firent dessein +de quitter l'armée. Le comte les supplia, tous les prièrent de rester +encore quelque peu de temps au siége; bien plus, comme ils ne pouvaient +être fléchis en aucune manière, la noble comtesse de Montfort se jeta à +leurs pieds, les suppliant affectueusement qu'en telle nécessité ils ne +tournassent le dos aux affaires du Seigneur, et qu'en un péril si +pressant ils secourussent le comte de Jésus-Christ qui chaque jour +s'exposait à la mort pour le bien de l'Église universelle; mais l'évêque +de Beauvais, le comte Robert et celui de Ponthieu ne voulurent +acquiescer aux instances de la comtesse, et dirent qu'ils partiraient le +lendemain sans différer aucunement, même d'un seul jour. Pour ce qui est +de l'évêque de Chartres, il promit de rester avec le comte encore un peu +de temps. + + + + +CHAPITRE XLII. + + Comment les hérétiques ne voulurent rendre le château de Termes, + et comment Dieu, pour leur ruine, leur envoya une grande + abondance d'eau. + + +Voyant notre comte que, par le départ des susdits personnages, il allait +rester quasi seul, contraint qu'il était par une nécessité aussi +évidente, il consentit, bien que malgré lui, à recevoir les ennemis à +composition, suivant le mode qu'ils avaient offert. Quoi plus? Les +nôtres parlementent derechef avec eux, et ladite capitulation est +ratifiée. Aussitôt le comte manda à Raimond, seigneur du château, qu'il +eût à en sortir, et à le remettre en ses mains; ce qu'il ne voulut faire +le même jour, et d'ailleurs promit fermement qu'il le rendrait le +lendemain de bon matin. Or, ce fut la divine Providence qui voulut et +arrangea ce délai, ainsi qu'il a été prouvé tout manifestement par +l'issue des choses. En effet, le très-équitable juge céleste, Dieu, ne +voulut souffrir que celui qui avait tant de fois et si fort fait pâtir +sa sainte Église, et l'eût plus encore vexée s'il l'avait pu, s'en allât +impuni et se retirât franc de toute peine après de si fières oeuvres de +cruauté: car, pour ne rien dire de ses autres méfaits, trente ans et +plus s'étaient écoulés déjà, comme nous l'avons su de personnes dignes +de foi, depuis que, dans l'église du château de Termes, les divins +sacremens avaient été célébrés pour une dernière fois. + +Adonc la nuit suivante, le ciel venant comme à crever et toutes ses +cataractes à s'ouvrir, une abondance d'eau pluviale fondit si +soudainement sur la place que nos ennemis qui avaient long-temps +souffert de la pénurie d'eau, et même, pour cette cause, avaient proposé +de se rendre, furent très-copieusement ravitaillés et bien refaits par +ce secours inattendu. Nos chants d'allégresse se changent en deuil; le +deuil des ennemis se tourne en joie. Par ainsi, s'enflant d'orgueil +aussitôt, ils reprirent avec leurs forces l'envie de se défendre; et +d'autant plus cruels devinrent-ils et plus obstinés à nous persécuter, +qu'ils présumaient que, dans leur besoin, Dieu ne leur avait envoyé +qu'une plus manifeste assistance. Ô sotte et méchante présomption! faire +jactance de l'aide de celui dont ils abhorraient le culte, dont même ils +avaient abdiqué la foi! Ils disaient donc que Dieu ne voulait pas qu'ils +se rendissent; voire affirmaient-ils que pour eux était fait ce que la +divine justice avait fait contre eux. + +Les choses en étaient là quand l'évêque de Beauvais, ensemble le comte +Robert et le comte de Ponthieu, laissant l'affaire du Christ imparfaite, +bien plus, en passe très-étroite et dangereuse, quittèrent l'armée, et +s'en retournèrent chez eux; et, s'il nous est permis de faire remarquer +ce qu'il ne leur était permis de faire, ils se retirèrent avant d'avoir +fini leur quarantaine; car il avait été ordonné par les légats du siége +apostolique, pour ce qu'un bon nombre de pélerins étaient tièdes et +toujours soupirant après leurs quartiers, que nul ne gagnerait +l'indulgence que le seigneur pape avait accordée aux Croisés, s'il ne +passait au service du Christ au moins quarante jours. + +Pour ce qui est de notre comte, à la pointe du jour, il envoya à +Raimond, seigneur du château, et le somma de se rendre comme il avait +promis le jour précédent; mais celui-ci, rafraîchi par l'abondance de +l'eau dont la disette l'avait contraint à capituler, voyant aussi que la +force était presque entièrement revenue à ses gens, trompeur et glissant +ès mains, manqua à la parole convenue. Pourtant deux chevaliers qui +étaient dans la place en sortirent, et même se rendirent au comte, pour +ce que la veille ils avaient promis fermement de ce faire au maréchal de +notre comte. Or, comme cet officier fut de retour au camp, car c'était +lui que le comte avait envoyé pour conférer avec Raimond, et qu'il lui +eut rapporté ce qu'avait dit celui-ci, l'évêque de Chartres, qui voulait +partir le lendemain, pria et conseilla que le maréchal fût de nouveau +député vers lui, et lui offrît quelque composition que ce fût, pourvu +qu'il livrât le château au comte; et, afin que notre émissaire persuadât +plus facilement Raimond touchant la garantie et sûreté du traité, ledit +évêque fut d'avis qu'il menât avec lui l'évêque de Carcassonne présent +au siége, pour autant qu'il était du pays, connu personnellement du +bourreau, et qu'en outre sa mère, très-méchante hérétique, était dans le +château, ainsi que son frère à lui évêque de Carcassonne, savoir, ce +Guillaume de Rochefort dont nous avons fait mention plus haut, lequel +était très-cruel homme, et aussi pire ennemi de l'Église qu'il le +pouvait. + +Adonc le susdit prélat et le maréchal allant derechef trouver Raimond, +ils mettent prières sur paroles et menaces sur prières, travaillant +avec grandes instances pour que le tyran, acquiesçant à leurs +ouvertures, se rendît à notre comte, ou plutôt à Dieu, en la façon que +nous avons expliquée ci-dessus. Mais celui que le maréchal avait trouvé +endurci et obstiné dans sa malice, l'évêque de Carcassonne et lui le +trouvèrent plus endurci encore, et même il ne voulut jamais souffrir que +l'évêque conférât secrètement avec son frère Guillaume. N'avançant donc +à rien, nos envoyés revinrent pardevers le comte; et si faut-il dire que +les nôtres ne comprenaient pas encore pleinement que la divine +Providence avait ordonné ces choses pour le plus grand bien de son +Église. + +L'évêque de Chartres se retira le lendemain de grand matin, et le comte +sortit avec lui pour l'accompagner un peu; mais, comme il était à +quelque distance du camp, nos ennemis firent une sortie, en grand nombre +et bien armés, pour mettre en pièces un de nos mangonneaux. Aux cris de +notre armée, le comte, rebroussant chemin en toute hâte, arriva sur ceux +qui ruinaient la machine, les força, à lui seul, de rentrer bon gré mal +gré dans la place, et, les poursuivant vaillamment, les maintint +long-temps en pleine course, non sans courir risque de sa propre vie. Ô +audace bien digne d'un prince! ô virile vertu! + +Après le départ des susdits nobles, savoir, des évêques et comtes, +Montfort, se voyant presque seul, et quasi tout désolé, tomba en grand +ennui et vive anxiété d'esprit: de vrai, il ne savait que faire. Il ne +voulait entendre à lever le siége, et si ne pouvait-il davantage y +rester; car il avait de nombreux ennemis sous les armes, peu +d'auxiliaires (et dans ce petit nombre la plupart bien mal disposés), +puisque toute la force de l'armée, comme nous l'avons dit, s'était +retirée avec les évêques et comtes susdits. D'autre part, le château de +Termes était encore très-fort, et l'on ne croyait point qu'il pût être +pris, à moins d'avoir sous la main des forces considérables et troupes +aguerries. Finalement, on était menacé des approches de l'hiver qui, +dans ces contrées, est pour l'ordinaire très-âpre, ledit château étant +situé dans la montagne, ainsi que nous l'avons rapporté; et durant cette +saison, le lieu n'était pas tenable, ains glacial outre mesure, à cause +des inondations, des pluies, des ouragans, et de l'abondance des neiges. + +Tandis que le comte se perdait dans ces angoisses et tribulations, et ne +savait quel parti prendre, voilà qu'un beau jour survinrent de Lorraine +des gens de pied, dont l'arrivée le réjouissant bien fort, il pressa le +siége de Termes. En même temps, avec l'aide et par l'industrie du +vénérable archidiacre Guillaume, les nôtres reprenant courage, +recommencèrent à pousser vivement tout ce qui intéressait l'entreprise, +et soudain, transportant près des murs du château les machines, qui +auparavant avaient été d'un mince service, ils y travaillaient +incessamment; et n'en pâtissaient pas médiocrement les remparts de la +place; car, par un admirable et incompréhensible jugement de Dieu (chose +en effet bien merveilleuse), il advint que les machines, qui, pendant la +présence au camp des nobles souvent plus haut dénommés, n'avaient rendu +que faible ou nul service, après leur retraite portaient aussi juste que +si chaque pierre eût été dirigée par le Seigneur. Et ainsi pour sûr +était la chose; cela était fait par Dieu, et semblait miracle aux yeux +de nos gens. Comme ils eurent donc travaillé long-temps aux machines, et +démantelé en grande partie les murs et la tour du château, un jour, en +la fête de sainte Cécile, le comte fit mener un chemin couvert jusqu'au +pied de la muraille, pour que les mineurs pussent y arriver et la saper +à l'abri des assiégés; puis, ayant employé tout ce jour à pousser cette +tranchée, et l'ayant passé dans le jeûne, aux approches de la nuit, +savoir, la veille de saint Clément, il revint à sa tente; et ceux du +château, par la disposition de la miséricorde divine et l'aide de saint +Clément, frappés de terreur et saisis d'un désespoir total, sortirent +soudain, et tentèrent de prendre la fuite: ce dont les assiégeans ayant +eu connaissance, aussitôt donnant l'alarme, ils commencèrent à courir de +toutes parts pour frapper les fuyards. Que tardons-nous davantage? +Aucuns furent pris vivans, et un plus grand nombre fut tué; même un +certain pélerin de Chartres, homme pauvre et de basse extraction, durant +qu'il était à courir çà et là avec les autres, et qu'il poursuivait les +ennemis détalant à toutes jambes, tomba par l'effet d'un jugement divin +sur Raimond, seigneur de Termes, qui s'était caché en quelque endroit, +et l'amena au comte, lequel le reçut comme un ample présent, et ne le +fit pas tuer, mais bien clore au fond de la tour de Carcassonne, où, +pendant plusieurs années, il endura peines et misères selon ses mérites. + +Durant le siége de Termes, il arriva une chose que nous ne devons passer +sous silence. Un jour que le comte faisait conduire pour percer le mur +du château une certaine petite machine, que l'on nomme vulgairement un +_chat_, pendant qu'il était auprès, et qu'il conversait avec un sien +chevalier, tenant son bras appuyé sur l'épaule de celui-ci, à cause de +sa familiarité avec lui, voilà qu'une grosse pierre lancée par le +mangonneau des ennemis, venant du haut des airs en grande impétuosité, +frappa ledit chevalier à la tête, et tandis que, par la merveilleuse +opération de la vertu divine, le comte qui le tenait comme embrassé +demeura sain et sauf, le chevalier, recevant le coup de la mort, expira +dans ses bras. Un autre jour de dimanche, le comte était dans son +pavillon et entendait la messe, lorsqu'il advint, par la prévoyante +clémence de Dieu, que, lui étant debout et écoutant l'office, un certain +servant, par l'ordre du Seigneur, se trouva derrière lui proche son dos, +lequel reçut une flèche partie d'une baliste du château, et en fut tué +roide: ce que nul ne peut douter avoir été disposé par la bonté divine; +savoir, que cedit servant, debout derrière le comte, ayant été frappé, +Dieu dans sa miséricorde ait conservé à sa sainte Église son plus +vaillant athlète. + +Le château de Termes ayant donc été pris par les nôtres la veille de +saint Clément, le comte y mit garnison; puis il dirigea son armée sur un +certain château nommé Coustausa, et, le trouvant désert, il poussa vers +un autre qu'on appelle Puyvert, lequel lui ouvrit ses portes au bout de +trois jours. Pour lors il se décida à rentrer dans le diocèse d'Albi +pour récupérer les châteaux qui s'étaient soustraits à sa domination; et +en conséquence, marchant sur Castres, dont les bourgeois se rendirent à +lui, se soumettant pour tout à ses volontés, il passa de là au château +de Lombers, dont nous avons déjà fait mention, et le trouva dégarni +d'hommes et bien fourni de vivres. En effet, les chevaliers et bourgeois +dudit lieu avaient tous pris la fuite par peur du comte, ayant contre +lui brassé maintes trahisons. Il s'en saisit aussitôt, et jusqu'à ce +jour il l'a conservé en son pouvoir. Que tardons-nous davantage? Le +noble comte du Christ recouvra dans le même temps presque tous les +châteaux du territoire albigeois sur la rive gauche du Tarn. + +Ce fut à cette époque que le comte de Toulouse vint en un château voisin +d'Albi pour conférer avec notre comte, lequel s'y rendit de son côté. +Or, les ennemis avaient tout disposé pour l'enlever, et Raimond avait +mené avec lui certains méchans félons ennemis très-avérés de Montfort. +Pourquoi il dit au comte de Toulouse: «Qu'avez-vous fait? Vous m'avez +appelé à une conférence, et vous avez conduit avec vous gens qui m'ont +trahi.» Sur ce, l'autre de répondre qu'il ne les avait pas amenés; ce +qu'oyant notre comte, il voulut mettre la main dessus: mais Raimond le +supplia de n'en rien faire, et ne voulut souffrir qu'ils fussent pris. +Adonc, à compter de ce jour, il commença à exercer quelque peu la haine +qu'il avait conçue contre l'Église et contre le comte de Montfort. + + + + +CHAPITRE XLIII. + + Du colloque solennel tenu à Narbonne sur les affaires des comtes + de Toulouse et de Foix, auquel intervinrent le roi d'Arragon, les + légats du siége apostolique, et Simon de Montfort; inutilité et + dissolution de ladite conférence. + + +Peu de jours après, le roi d'Arragon, le comte de Montfort et celui de +Toulouse se réunirent à Narbonne pour tenir colloque entre eux. Là se +trouvèrent aussi l'évêque d'Uzès et le vénérable abbé de Cîteaux, +lequel, après Dieu, était le principal promoteur des choses de +Jésus-Christ. Pareillement cet évêque d'Uzès, nommé Raimond, dès +long-temps s'était pris d'un zèle ardent pour les affaires de la foi, et +les avançait du plus qu'il pouvait, s'acquittant en ce temps des +fonctions de légat, de concert avec l'abbé de Cîteaux. Enfin, furent +ensemble présens à ladite conférence maître Théodise, dont nous avons +parlé plus haut, et moult autres sages personnages et gens de bien. + +On s'y occupa du comte de Toulouse, et grande grâce lui eût été faite et +copieuse miséricorde, s'il eût voulu acquiescer à de salutaires +conseils. En effet, l'abbé de Cîteaux, légat du siége apostolique, +consentait à ce que le comte de Toulouse conservât dans leur entier et +sans lésion toutes ses seigneuries et possessions, pourvu qu'il expulsât +les hérétiques de ses domaines; voire il consentait à ce que le quart ou +même le tiers des droits qu'il avait sur les châteaux des hérétiques, +comme étant de son fief, lesquels ce comte disait être au nombre de +cinquante pour le moins, lui échût en toute propriété. Mais le susdit +comte méprisa une faveur aussi grande, Dieu pourvoyant ainsi à l'avenir +de son Église; et par là il se rendit indigne de tout bienfait et grâce. + +Davantage on traita dans la même conférence du rétablissement de la paix +entre l'Église et son très-monstrueux persécuteur, savoir, le comte de +Foix; et même fut-il ordonné, à la prière du roi d'Arragon, que si ledit +comte jurait d'obéir à l'Église, et, de plus, qu'il ne commettrait nulle +agression à l'encontre des Croisés, et surtout du comte de Montfort, +celui-ci lui ferait restitution de la portion de ses domaines qu'il +avait déjà en son pouvoir, fors un certain château nommé Pamiers. Ce +château, en effet, ne devait en aucune façon lui être rendu, pour +beaucoup de raisons qui seront ci-après déduites. Mais le Dieu éternel +qui connaît les choses cachées, et sait toutes choses avant qu'elles +soient faites, ne voulant permettre que restassent impunies tant de +cruautés et si grandes d'un sien ennemi aussi furieux, et connaissant +combien de maux sortiraient dans l'avenir de cette composition, par son +profond et incompréhensible jugement, endurcit à tel point le coeur du +comte de Foix qu'il ne voulut recevoir ces conditions de paix. Ainsi +Dieu visita miséricordieusement son Église, et fit de telle sorte que +l'ennemi, en refusant la paix, donnât par avance contre soi-même +sentence confirmative de sa future confusion. + +Il ne faut oublier de dire que le roi d'Arragon, de qui le comte de Foix +tenait la plus grande partie de ses terres, mit en garnisaires au +château de Foix des gens d'armes à lui, et, en présence de l'évêque +d'Uzès et de l'abbé de Cîteaux, promit qu'en toute cette contrée nul +tort ne serait porté à la chrétienté. D'abondant, cedit roi jura auxdits +légats que si le comte de Foix voulait jamais s'écarter de la communion +de la sainte Église, et de la familiarité, amitié et service du comte de +Montfort, lui roi délivrerait ès mains de ce dernier le château de Foix +à la première réquisition des légats ou de notre comte; et même il lui +donna à ce sujet lettres-patentes contenant plus à plein cette +convention: et moi qui ai vu ces lettres, les ai lues et curieusement +inspectées, je rends témoignage à la vérité. Mais combien, par la suite, +le roi garda mal sa promesse, et combien, pour cette cause, il se rendit +infâme aux nôtres, c'est ce qui deviendra plus clair que le jour. + + + + +CHAPITRE XLIV. + + De la malice et tyrannie du comte de Foix envers l'Église. + + +Et pour autant que le lieu le requiert et que l'occasion s'en présente, +plaçons ici quelques mots sur la malignité cruelle et la maligne cruauté +du comte de Foix, bien que nous n'en puissions exprimer la centième +partie. + +Il faut savoir d'abord qu'il retint sur ses terres, favorisa le plus +qu'il put, et assista les hérétiques et leurs fauteurs. De plus, au +château de Pamiers appartenant en propre à l'abbé et aux chanoines de +Saint-Antonin, il avait sa femme et deux soeurs hérétiques, avec une +grande multitude d'autres gens de sa secte, lesquels, en ce château, +malgré les susdits chanoines, et en dépit de toute la résistance qu'ils +pouvaient faire, semant publiquement et en particulier le venin de leur +perversité, séduisaient le coeur des simples. Voire il avait fait bâtir +une maison à ses soeurs et à sa femme sur un terrain que les chanoines +possédaient en franc-aleu, bien qu'il ne tînt le château de Pamiers de +l'abbé, et sa vie durant, qu'après lui avoir juré sur la sainte +Eucharistie qu'il ne le molesterait en rien, non plus que la ville, dont +le monastère des chanoines était éloigné à la distance d'un demi-mille. + +Un beau jour deux chevaliers, parens et familiers dudit comte (lesquels +étaient notoires hérétiques et des pires, et dont il suivait l'avis en +toutes choses), amenèrent à Pamiers leur mère, hérésiarque très-grande +et amie de ce seigneur, pour qu'elle y résidât et disséminât le virus de +l'hérétique superstition; ce que voyant l'abbé et les chanoines, ne +pouvant supporter une telle injure faite au Christ et à l'Église, ils la +chassèrent du château. À cette nouvelle le traître, je veux dire le +comte de Foix, entra en furieuse colère, et l'un de ces deux chevaliers +hérétiques, fils de ladite hérésiarque, venant à Pamiers, dépeça membre +à membre, bourreau très-cruel qu'il était, et en haine des chanoines, un +des leurs qui était prêtre, au moment même où il célébrait les divins +mystères sur l'autel d'une église voisine de Pamiers; d'où, jusqu'au +présent jour, cet autel demeure encore tout rouge du sang de cette +victime. Si pourtant son ire ne fut-elle apaisée, car se saisissant de +l'un des frères du monastère de Pamiers, il lui arracha les yeux en +haine de la religion chrétienne et en signe de mépris pour les +chanoines. Peu ensuite le comte de Foix vint lui-même audit monastère, +menant avec soi routiers, bouffons et p******; et faisant appeler l'abbé +(auquel, comme nous l'avons dit ci-dessus, il avait juré sur le corps du +Seigneur qu'il ne lui porterait aucune nuisance), il lui dit qu'il lui +baillât sans délai toutes les clefs du cloître, ce que l'abbé ne voulut +faire: mais craignant que le tyran ne les ravît par violence, il entra +dans l'église et les plaça sur le corps du saint martyr Antonin, lequel +était sur l'autel avec beaucoup d'autres saintes reliques, et en +l'honneur de qui cette église avait été fondée. Pourtant le comte ayant +suivi l'abbé, sans respect pour le lieu, sans révérence pour les +reliques des saints, enleva, violateur très-impudent des choses sacrées, +ces mêmes clefs de dessus le corps du très-saint martyr; puis enfermant +l'abbé et tous les chanoines dans l'église, il fit clore les portes, et +là les tint durant trois jours, si bien que pendant ce temps ils ne +burent ni ne mangèrent, et ne purent même sortir pour satisfaire aux +nécessités de nature. Et lui, cependant, gaspillant toute la substance +du monastère, dormait avec ses p******* dans l'infirmerie même des +chanoines, au mépris de la religion. Enfin, après les trois jours, il +chassa presque nus de l'église et du monastère l'abbé et les chanoines, +et, de plus, fit crier par la voix du héraut dans tout Pamiers (qui leur +appartenait, comme nous l'avons dit) que nul n'eût à être si hardi que +d'en recevoir aucun en son logis; faisant suivre cette proclamation des +plus terribles menaces. Ô nouveau genre d'inhumanité! En effet, tandis +que l'Église est d'ordinaire refuge aux captifs et aux condamnés, cet +artisan de crimes emprisonne des innocens dans leur église même. Ce +n'est tout: le tyran démolit en grande partie le temple du bienheureux +Antonin, détruisit, ainsi que nous nous en sommes assuré par nos yeux, +le dortoir et le réfectoire des chanoines, et se servit des décombres +pour faire construire des fortifications dans le château. Mais insérons +ici un fait bien digne d'être rapporté pour grossir d'autant les +abominations de ce traître. + + + + +CHAPITRE XLV. + + Comment le comte de Foix se comporta arec irrévérence envers les + reliques du saint martyr Antonin, lesquelles étaient portées en + procession solennelle. + + +Près le monastère dont nous avons parlé précédemment, était une +église sise sur le sommet d'un mont, aux environs de laquelle vint à +passer d'aventure ledit comte chevauchant, un jour que les chanoines +allaient la visiter, comme ils font d'usage une fois chaque année, +et qu'en solennelle procession ils portaient avec honneur le corps +de leur vénérable patron Antonin. Mais lui, ne déférant à Dieu ni au +saint martyr, ni à cette procession pieuse, ne put prendre sur lui +de s'humilier, au moins par signes extérieurs, et, sans descendre de +sa bête, dressant son col avec superbe, et haussant la tête +(attitude qui était très-ordinaire à ceux de sa maison), il passa +fièrement. Ce que voyant un respectable personnage, savoir, l'abbé +de Mont-Sainte-Marie[97], de l'ordre de Cîteaux, l'un des douze +prédicateurs dont nous avons fait mention au commencement de ce +livre, qui assistait alors à la procession, il lui cria: «Comte, tu +ne défères à ton seigneur le saint martyr; sache donc que, dans la +ville où maintenant tu es maître de par le saint, tu seras privé de +ton droit seigneurial, et que le martyr fera si bien que, de ton +vivant, tu seras déshérité.» Or ont été trouvées fidèles les paroles +de l'homme de bien, ainsi que l'issue le prouve très-manifestement. + +[Note 97: Abbaye de l'ordre de Cîteaux, au diocèse de Besançon, à quatre +lieues de Pontarlier.] + +Pour moi j'ai ouï ces cruautés et autres qui suivent de la bouche même +de l'abbé du monastère de Pamiers, personnage digne de foi, personnage +de grande religion et de notoire bonté. + + + + +CHAPITRE XLVI. + + Sacriléges et autres crimes du comte de Foix exercés par + violence. + + +Une fois ledit comte alla avec une foule de routiers en certain +monastère qu'on nommait Sainte-Marie, au territoire du comte d'Urgel, et +qui avait un siége épiscopal; or s'étaient les chanoines de ce +monastère, par crainte du tyran, retirés dans l'église. Mais ils y +furent si long-temps claquemurés par lui qu'après avoir été contraints +de boire de leur urine pour la soif désespérée qu'ils enduraient, force +leur fut enfin de se rendre; et pour lors ce très-cruel ennemi de +l'Église, entrant dans le temple, enleva toutes les fournitures, croix +et vases sacrés, brisa même les cloches et n'y laissa rien que les +murailles; de plus il la fit rançonner au prix de cinquante mille sols. +Ce qu'ayant fait, il lui fut dit par un sien chevalier aussi méchant que +lui: «Voilà que nous avons détruit Saint-Antonin et Sainte-Marie, il ne +nous reste plus qu'à détruire Dieu lui-même.» Une autre fois que cedit +comte et ses routiers dépouillaient la même église, ils en vinrent à ce +point de furieuse démence qu'ils tranchèrent les jambes et les bras aux +images du crucifix pour, au mépris de la passion du Seigneur, piler le +poivre et les herbes qu'ils mettaient dans leurs sauces. Ô très-cruels +bourreaux! ô vaillans scélérats! ô monstres pires que ceux qui ont +crucifié le Christ, et plus félons que ceux qui lui crachèrent à la +face! Les ministres de Pilate, ores qu'ils virent Jésus mort, dit +l'Évangéliste, ils ne lui rompirent les jambes. Ô nouvelle industrie +d'abomination! ô signe de cruauté inouïe! ô quel homme que ce comte de +Foix, dis-je, homme le plus misérable entre tous les misérables! ô bête +plus féroce qu'aucune autre bête! + +Dans la même église, les routiers avaient logé leurs chevaux; ils leur +donnaient pour crèche les saints autels et les faisaient manger dessus. +Dans une autre où se trouvait un jour le tyran avec une foule de gens +armés, soudain son écuyer plaça son heaume sur la tête du crucifix, lui +passa le bouclier et lui chaussa les éperons; puis saisissant sa lance, +il chargea la sainte image et la cribla de coups, lui disant qu'elle se +rachetât. Ô perversité non encore expérimentée! + +Une autre fois ledit comte appela à une conférence les évêques de +Toulouse et de Conserans, et leur assigna le temps et le lieu; mais le +jour où ils s'acheminaient pour s'y rendre, il le passa, lui, tout +entier, à insulter un certain château appartenant à l'abbé et aux +chanoines de Saint-Antonin de Pamiers. Ô méchant tour! ô scélératesse! +Ajoutons ici un trait du tyran qu'il ne faut omettre. Il avait fait +alliance avec le comte de Montfort, ainsi que nous l'avons dit plus +haut, et lui avait livré son fils pour otage du traité. Or, à cette +époque le vénérable abbé de Pamiers avait déjà remis son château +ès-mains du comte de Montfort. Néanmoins le comte de Foix vint un beau +jour avec ses routiers aux environs de cette ville, et, les mettant en +embuscade, il s'approcha du château et manda aux bourgeois de sortir +pour conférer avec lui, leur promettant en toute assurance, et avec +serment, qu'ils pouvaient le faire sans crainte et qu'il ne leur ferait +point de mal. Mais à peine les bourgeois furent-ils venus à lui, +qu'appelant en secret ses routiers des embuscades où ils étaient cachés, +ceux-ci survinrent avant que les autres pussent rentrer au château, en +prirent un grand nombre et les emmenèrent. Ô vilaine trahison! + +Ce même comte disait, en outre, que s'il avait tué de sa main les +Croisés, et ceux qui se porteraient à l'être, ensemble tous ceux qui +travaillaient aux affaires de la foi ou qui y mettaient intérêt, il +croirait avoir rendu service à Dieu. Il faut savoir aussi que souvent il +jura en présence des légats du seigneur pape qu'il expulserait les +hérétiques; ce que pourtant il ne voulut faire par aucune raison. Pour +en finir, ce chien très-cruel a commis envers l'Église et envers Dieu +beaucoup et d'autres maux tels que, si nous voulions les réciter par +ordre, nous n'y pourrions suffire, et ne serait-il personne qui ajoutât +facilement foi à nos paroles, car sa malice excéda la mesure. Il a pillé +les monastères, ruiné les Églises, et plus cruel que pas un autre cruel +bourreau, tout haletant de la soif du sang des chrétiens, il a toujours +respiré le massacre, reniant, comme il faisait, sa nature d'homme pour +imiter la férocité des brutes, non plus homme mais bête farouche. + +Ayant dit ce peu de mots de la méchanceté dudit comte, retournons à ce +que nous avons abandonné. + + + + +CHAPITRE XLVII. + + Le comte de Montfort fait hommage au roi d'Arragon pour la cité + de Carcassonne. + + +Dans la susdite conférence de Narbonne, l'évêque d'Uzès et l'abbé de +Cîteaux supplièrent le roi d'Arragon qu'il reçût pour son homme le comte +de Montfort, la cité de Carcassonne étant du fief dudit roi; et, comme +il n'en voulait rien faire, au lendemain ils vinrent derechef vers lui, +et, se jetant à ses pieds, ils le prièrent humblement et avec grandes +instances de daigner accepter l'hommage du comte, qui ayant lui-même +fléchi le genou devant le roi, le lui offrait avec humilité. Enfin, +vaincu par leurs supplications, le roi consentit à le recevoir en +vassal, pour la cité de Carcassonne, le comte confessant la tenir de +lui. + +Cela fait, le roi et notre comte, celui de Toulouse et l'évêque d'Uzès, +quittèrent Narbonne et s'en vinrent à Montpellier, où, durant leur +séjour, on tenta de contracter mariage entre le fils aîné du roi et la +fille du comte de Montfort. Que dirai-je? Cette alliance était arrêtée +par les deux parties; de part et d'autre, on avait échangé les promesses +sous la foi du serment, et même le roi avait remis son fils à la garde +du comte. Mais peu de temps après, il donna sa soeur au fils du comte de +Toulouse; pour quoi, parmi les nôtres, il ne se rendit pas médiocrement +(et si fut-ce à juste titre) infâme et grandement suspect. En effet, +quand fut conclu ce mariage, Raimond déjà persécutait ouvertement la +sainte Église de Dieu. + +Il ne faut taire que durant que lesdits personnages étaient à +Montpellier, ensemble beaucoup d'évêques et de prélats, on s'occupa de +nouveau du fait du comte de Toulouse; et voulaient bien les légats, +savoir, l'évêque d'Uzès et l'abbé de Cîteaux, lui faire très-notable +grâce et miséricorde, en la manière que nous avons expliquée plus haut. +Mais ledit comte, après avoir promis d'accomplir le lendemain tout ce +que les légats lui avaient ordonné, quitta du grand matin Montpellier, +sans prendre congé d'eux ni les venir saluer; et fut ce brusque départ +causé pour ce qu'il avait vu un certain oiseau (que les gens du pays +nomment oiseau de Saint-Martin) voler à sa gauche: ce dont il entra en +frayeur extrême, ayant, comme il faisait à l'exemple des Sarrasins, +toute confiance dans le vol et chant des oiseaux, et autres sortes +d'augures. + + + + +CHAPITRE XLVIII. + + Comment l'évêque de Paris et autres nobles hommes vinrent à + l'armée du comte de Montfort. + + +L'an de l'incarnation du Verbe 1211[98], aux environs de la mi-carême, +arrivèrent de France nobles et puissans Croisés, savoir, l'évêque de +Paris, Enguerrand de Coucy, Robert de Courtenai, Juël de Mayenne[99], et +plusieurs autres; lesquels nobles personnages se comportèrent noblement +aux affaires du Christ. + +[Note 98: Il y a dans le texte 1210; mais c'est évidemment une erreur, +et il suffirait pour s'en convaincre de voir qu'il est question, dans ce +chapitre, de la délivrance de ce Bouchard de Marly, dont l'auteur, après +avoir raconté comment il fut pris à la fin de l'an 1209, dit qu'il resta +seize mois dans les fers. (Voy. chap. XXVI.)] + +[Note 99: _Ivellus de Meduana_: la plupart des modernes ont traduit +_Juël de Mantes_; c'est une erreur. (_Histoire générale de Languedoc_, +t. 3, p. 205.)] + +Or, comme ils furent arrivés à Carcassonne, ayant tenu conseil, tous +cesdits pélerins tombèrent d'accord de marcher au siége de Cabaret, pour +autant que les chevaliers du diocèse de Carcassonne, ayant depuis +long-temps déserté leurs châteaux par peur des nôtres, s'étaient +réfugiés dans cette place, entre lesquels étaient deux frères selon la +chair, l'un nommé Pierre Miron, et l'autre Pierre de Saint-Michel, les +mêmes qui avaient pris Bouchard de Marly, comme nous l'avons rapporté +plus haut[100]. Mais ensuite ils étaient sortis dudit château avec +certains autres, et étaient venus se rendre au comte: pour quoi il leur +donna des terres. Quant au seigneur de Cabaret, Pierre Roger, voyant que +le comte et les pélerins voulaient l'assiéger, considérant de plus qu'il +était grandement affaibli par la retraite des susdits chevaliers, il eut +peur, et composa avec Montfort et les barons en la manière qui suit: il +lui livra le château de Cabaret, lui rendant en outre ce même Bouchard +dont nous avons parlé, à la charge que le comte lui donnerait un autre +domaine convenable, après la reddition du château; ce qui fut fait. Puis +le comte et les barons conduisirent l'armée au siége d'une certaine +place nommée Lavaur[101]. + +[Note 100: Voyez chap. XXVI, pag. 76.] + +[Note 101: C'était une des villes les plus considérables aux mains des +Albigeois. Cependant elle ne possédait pas encore un évêché. Elle est +située à huit lieues d'Albi et de Toulouse. L'auteur fait à ce sujet une +légère erreur en moins.] + + + + +CHAPITRE XLIX. + + Siége de Lavaur. + + +Or était ce château très-noble et très-vaste situé sur l'Agout[102], à +cinq lieues de Toulouse, et s'y trouvait ce traître Amaury qui avait été +seigneur de Mont-Réal, et beaucoup d'autres chevaliers ennemis de la +croix, au nombre de quatre-vingts, lesquels s'y étaient retirés et +fortifiés contre nous; plus, la dame du château, nommé Guiraude, femme +veuve, soeur dudit Amaury, et des pires hérétiques. + +[Note 102: Rivière qui descend des montagnes près de Castres, et se +jette dans le Tarn à une lieue de Rabastens.] + +À leur arrivée devant la place, les nôtres n'en formèrent le siége que +d'un côté, car l'armée ne suffisait pas pour l'enfermer toute entière; +et peu de jours après, ayant dressé des machines, ils commencèrent, +suivant l'usage, à battre le château, comme les ennemis à le défendre du +mieux qu'ils pouvaient, sans compter qu'ils étaient en grand nombre et +parfaitement armés, si bien qu'il y avait quasi plus d'assiégés que +d'assiégeans. N'oublions pas de dire qu'aux premières approches de nos +gens, les ennemis firent une sortie, et nous prirent un chevalier qu'ils +emmenèrent et occirent aussitôt. + +Bien que les nôtres n'eussent menacé la place que par un seul endroit, +ils s'étaient cependant divisés en deux corps, et tellement disposés +qu'en cas de besoin l'un n'aurait pu, sans danger, venir au secours de +l'autre. Mais bientôt survinrent de France beaucoup de nobles, savoir, +l'évêque de Lisieux et l'évêque de Langres, le comte d'Auxerre, ensemble +moult autres pélerins; et pour lors on serra le château de toutes parts +au moyen d'un pont de bois qu'on jeta sur l'Agout, et qui nous servit à +traverser la rivière. + +Pour ce qui est du comte de Toulouse, il gênait autant qu'il était en +son pouvoir l'Église de Dieu et le comte, non pourtant à découvert, car +les vivres pour notre armée arrivaient encore de Toulouse, et Raimond +lui-même vint au camp lorsque les choses en étaient à ce point. Là +fut-il admonesté par le comte d'Auxerre et Robert de Courtenai, +lesquels étaient ses cousins germains, pour que, revenant de coeur à +l'Église, il obéît à ses commandemens; mais ils n'en purent rien tirer, +et il se départit du comte de Montfort avec grande rancune et +indignation, suivi de ceux de Toulouse qui étaient au siége de Lavaur. +Davantage il défendit aux Toulousains d'apporter vivres au camp devant +Lavaur. + +C'est ici qu'il nous faut narrer un crime exécrable des comtes de +Toulouse et de Foix: trahison inouïe! + + + + +CHAPITRE L. + + Comme quoi pélerins en grand nombre furent tués traîtreusement + par le comte de Foix à l'instigation du Toulousain. + + +Durant qu'on tenait colloque devant Lavaur, ainsi que nous l'avons dit, +pour rétablir la paix entre le comte de Toulouse et la sainte Église, +une multitude de pélerins venaient de Carcassonne à l'armée: et voilà +que ces ministres de dol et artisans de félonie, savoir, le comte de +Foix, Roger Bernard, son fils, Gérard de Pépieux, et beaucoup d'autres +hommes au comte de Toulouse, se mettent en embuscade, avec nombre infini +de routiers, dans un certain château nommé Montjoyre, près de +Puy-Laurens; puis, au passage des pélerins, ils se lèvent, et, se jetant +sur les pélerins désarmés et sans défiance, ils en tuent une quantité +innombrable, et emportent tout l'argent de leurs victimes à Toulouse, où +ils le partagent entre eux. Ô bienheureuse troupe d'occis! ô mort de +saints bien précieuse aux yeux du Seigneur! Il ne faut taire que, +tandis que les bourreaux susdits égorgeaient nos pélerins, un prêtre qui +était parmi ces derniers se réfugia dans un temple voisin, afin que, +mourant pour l'Église, il mourût aussi dans une église; mais ce bien +méchant traître Roger Bernard, fils du comte de Foix, n'ayant garde de +dégénérer de la perversité paternelle, l'y suivit, et, y entrant avec +audace, il s'approcha de lui, et lui demanda quelle espèce d'homme il +était. «Je suis, répondit l'autre, pélerin et prêtre.» À quoi le +bourreau: «Montre-moi, lui dit-il, que tu es prêtre;» et lors celui-ci, +baissant son capuchon, car il était vêtu d'une chappe, lui fit voir le +signe clérical. Mais le cruel, ne déférant en rien ni au lieu saint ni à +la personne, leva soudain une hache très-aiguisée qu'il tenait à la +main, et, frappant à toute force le prêtre au beau milieu de sa tonsure, +il tua dans l'église ce ministre de l'autel. Revenons à notre propos. + +Nous ne croyons devoir omettre que le comte de Toulouse, monstrueux +ennemi du Christ et féroce persécuteur, envoya secrètement au château de +Lavaur, où était la source et l'origine de toute hérésie, un sien +sénéchal avec plusieurs chevaliers pour le défendre contre nous, et ce +par pure haine pour la religion chrétienne, puisque n'était ce château à +lui comte de Toulouse; ains même il avait depuis nombre d'années fait la +guerre aux Toulousains; lesdits chevaliers furent trouvés par notre +comte après la prise de la place, et long-temps tenus aux fers. Ô +nouveau genre de trahison! Au dedans il jetait ses soldats pour la +défense du château, et au dehors, faisant comme s'il nous prêtait +secours, il permettait que de Toulouse on approvisionnât le camp. En +effet, ainsi que nous l'avons dit plus haut, des vivres, bien qu'en +menue quantité, arrivaient de Toulouse au camp lors des premiers temps +du siége; mais, tout en les laissant venir, Raimond avait défendu +strictement qu'on y portât des machines. Au demeurant, cinq mille +Toulousains environ s'étaient rendus audit siége pour aider les nôtres, +à l'instigation de leur vénérable pasteur Foulques, et lui-même y +arriva, banni pour la foi catholique. Nous n'avons pas cru superflu de +rapporter ici de quelle manière il sortit de Toulouse. + + + + +CHAPITRE LI. + + Foulques, évêque de Toulouse, chassé de son épiscopat, s'exile + avec une grande constance d'esprit, prêt même à tendre son col au + glaive pour le nom du Christ. + + +Ledit évêque était un jour à Toulouse, savoir le samedi après la +mi-carême, et voulait, comme il est d'usage dans les églises +épiscopales, administrer en cette journée la sainte ordination. Mais +alors était aussi dans la ville le comte Raimond qui, pour excès +nombreux, avait été excommunié nominativement par les légats du siége +apostolique: par ainsi, nul ne pouvait célébrer les divins mystères en +tous lieux où il se trouvait. Adonc l'évêque députa vers ce comte, le +priant humblement et lui conseillant que, sortant de la ville pour +s'ébattre à quelque jeu, il allât se promener jusqu'à ce qu'il eût +seulement conféré l'ordination. Grande fut la rage du tyran, et, +envoyant à l'évêque un chevalier, il lui fit exprès commandement, et +sous peine de la vie, de vider au plus vite Toulouse et tout le +territoire en sa domination. Ce qu'entendant cet homme vénérable, il +fit, dit-on, audit chevalier la réponse suivante avec ferveur d'âme, +intrépidité de coeur, le visage gaillard et serein: «Ce n'est, dit-il, +le comte de Toulouse qui m'a fait évêque, ni est-ce par lui que j'ai été +colloqué en cette ville ni pour lui; l'humilité ecclésiastique m'a élu, +et je n'y suis venu comme un intrus par la violence d'un prince; je n'en +sortirai donc à cause de lui. Qu'il vienne, s'il ose; je suis prêt à +recevoir le couteau pour gagner la majesté bienheureuse par le calice de +la passion. Oui, vienne le tyran avec ses soldats et ses armes, il me +trouvera seul et désarmé: j'attends le prix[103] et ne crains point ce +que l'homme me peut faire.» Ô grande constance d'esprit! ô merveilleuse +vigueur de l'âme! Ne bougeant donc, cet intrépide serviteur de Dieu +attendait de jour en jour les coups du bourreau; mais celui-ci n'osant +le tuer, pour autant qu'ayant depuis longues années porté tant et de +tels maux à l'Église, il craignait, comme il se dit vulgairement, pour +sa peau, l'évêque, après avoir passé quarante jours dans cette attente +de la mort, se proposa de quitter Toulouse. Un jour donc des octaves de +la Résurrection du Seigneur, il en sortit, et vint trouver notre comte, +lequel était occupé au siége de Lavaur que les nôtres travaillaient +continuellement à forcer, tandis que les ennemis, arrogans et superbes, +se défendaient avec grande obstination. Ni est-il à taire que, montés +sur leurs chevaux bardés de fer, ils galopaient sur les murs pour +narguer les nôtres, et leur montrer en cette sorte combien étaient +larges et forts leurs remparts. + +[Note 103: _Bravium_ ou _brabeium_, prix des jeux publics, du mot grec +[Grec: brazeion].] + + + + +CHAPITRE LII. + + Comment Lavaur fut emporté par les catholiques, et comment + beaucoup de nobles hommes y furent tués par pendaison et d'autres + livrés aux flammes. + + +Certain jour cependant les nôtres élevèrent près les murailles du +château des castels en bois, au sommet desquels les soldats du Christ +fichèrent le signe de la croix. À cette vue, les ennemis faisant jouer +incessamment leurs machines contre le saint étendard, rompirent un bras +du crucifix, et soudain ces très-impudens chiens éclatèrent en rires et +en hurlemens, comme s'ils avaient par ce bris remporté une grande +victoire. Mais celui auquel est consacré la croix revancha +miraculeusement tel outrage et très-manifestement; car, peu après, il +arriva, chose admirable et merveilleusement louable, que ces ennemis de +la croix, qui s'étaient si fort ébaudis de son échec, furent pris, comme +nous le dirons plus bas, au jour de la fête de la croix, celle-ci +vengeant ainsi ses injures. + +Tandis que ces choses se passaient, nos gens firent établir une machine, +de celles qu'on nomme _chats_, et lorsqu'elle fut prête, ils la +traînèrent jusqu'au fossé du château; puis, à force de bras, ils +apportèrent bois et ramées, et en faisant des fascines, ils les +jetaient dans ce fossé pour le remplir. Mais les ennemis, bien madrés +qu'ils étaient, ouvrirent un chemin sous terre, lequel gagnait jusqu'aux +approches de notre machine, et sortant constamment par cette tranchée, +ils tiraient hors du fossé les fagots que les nôtres y avaient poussés, +et les portaient dans la place: davantage, quelques-uns d'entre eux +venant près du _chat_ s'efforçaient, à la dérobée et par fraude, +d'entraîner avec des crocs de fer ceux qui ne cessaient, sous la +protection de la machine, de travailler à combler le fossé. Une nuit +même, sortant du château par leur route souterraine, ils y pénétrèrent, +et lançant sans discontinuer des brandons enflammés, du feu, des +étoupes, de la graisse, et autres appareils de combustion, ils voulurent +incendier ladite machine. Or, en cette nuit, deux comtes allemands +montaient la garde auprès d'elle; et soudain un grand cri d'alarme +s'élevant dans l'armée, on courut aux armes et au secours de notre +engin. De plus, voyant lesdits comtes allemands, et les Teutons qui +étaient avec eux, qu'ils ne pouvaient atteindre les ennemis postés dans +le fossé, par merveilleuse prouesse et à leur grand péril, ils s'y +jetèrent, et les abordant vaillamment, ils les ramenèrent battans dans +le château, après en avoir tué quelques-uns et blessé plusieurs. + +Néanmoins, les nôtres en ce temps commencèrent à se troubler fort et à +désespérer en quelque sorte du succès, pour autant que, quelque chose +qu'ils jetassent dans le fossé pendant le jour, c'était la nuit enlevé +par les ennemis et porté dans le château. Mais tandis qu'ils étaient en +tel souci, certains d'entre eux, d'imagination plus ardente, trouvèrent +un utile remède aux ruses des assiégés. Adonc, ils firent jeter devant +l'issue du chemin souterrain par où ceux-ci avaient coutume de sortir, +du bois vert et des branches, placèrent ensuite du menu bois sec, du +feu, de la graisse, des étoupes, et autres pièces d'incendie, sur +l'abord même de ce chemin, et mirent encore par dessus du bois vert, de +la paille fraîche et une grande quantité de gazon; d'où soudain partit +une telle fumée que les ennemis ne purent plus sortir par cette voie, +toute remplie qu'elle fut par la fumée qui ne pouvant s'échapper par en +haut à cause du bois vert et de la paille entassés au dessus, s'y +portait, comme nous l'avons dit, toute entière. Pour lors, les nôtres +comblèrent le fossé plus librement que par le passé, et l'ayant rempli +tout-à-fait, nos chevaliers et servans armés traînèrent la susdite +machine jusqu'au mur à grand'peine, et y conduisirent les mineurs. Bref, +bien que ceux du château ne cessassent de lancer du bois, du feu, de la +graisse, voire même de très-gros pieux et très-affilés sur notre engin, +nos gens le défendirent si bravement et de si merveilleuse adresse, +qu'ils ne purent l'incendier, ni éloigner les pionniers de la muraille. + +Cependant les évêques présens au siége, et un certain vénérable abbé de +Case-Dieu[104], de l'ordre de Cîteaux, lequel du mandat des légats les +suppléait alors à l'armée, ensemble tout le clergé réuni, chantaient en +dévotion bien grande _Veni Creator spiritus_, durant que les nôtres +attaquaient si vigoureusement Lavaur. Ce que voyant et entendant les +ennemis, ils furent par la disposition de Dieu tant et tant stupéfaits +que les forces leur manquèrent quasi à plein pour se défendre; car, +ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, ils craignaient plus les chants des +prêtres que les attaques des soldats, les psalmodies que les assauts, +les prières que les coups. La brèche donc étant faite, nos gens entrant +déjà dans la place, et les assiégés se rendant pour ne pouvoir plus +résister, le château de Lavaur fut pris, Dieu le voulant et visitant +miséricordieusement les siens, le jour de l'invention de la sainte +Croix. Sur l'heure en furent tirés Amaury, dont nous avons parlé +ci-dessus, lequel avait été seigneur de Mont-Réal, et autres chevaliers +au nombre de quatre-vingts, que le noble comte arrêta de pendre tous à +un gibet; mais quand Amaury, le plus considérable d'entre eux, fut +pendu, les fourches patibulaires, qui par la trop grande hâte n'avaient +pas été bien plantées en terre, étant venues à tomber, le comte, voyant +le grand délai qui s'en suivait, ordonna qu'on tuât les autres. Les +pélerins s'en saisirent donc très-avidement, et les occirent bien vite +sur la place. De plus, il fit accabler de pierres la dame du château, +soeur d'Amaury, et très-méchante hérétique, laquelle avait été jetée +dans un puits. Finalement, nos Croisés avec une allégresse extrême +brûlèrent hérétiques sans nombre. + +[Note 104: À sept lieues d'Auch.] + + + + +CHAPITRE LIII. + + Comment Roger de Comminges[105] se joignit au comte de Montfort, + puis faillit à la foi qu'il avait donnée. + +[Note 105: Il s'appelait Bernard et non Roger.] + + +Il faut savoir que, durant que notre comte était au siége de Lavaur, un +certain noble de Gascogne, ayant nom Roger de Comminges, parent du comte +de Foix, vint à lui pour se rendre. Or, tandis qu'il était devant le +comte, le jour du grand vendredi[106], pour lui faire hommage, Montfort +en ce moment vint d'aventure à éternuer. Pour lors ledit Roger, +entendant qu'il n'avait éternué qu'une fois, prit à part ceux qui +étaient avec lui pour les consulter, et ne voulait accomplir sur l'heure +ce qu'il avait offert au comte; car, en ce pays, ces bien sottes gens +croient aux augures, et tiennent pour très-résolu que, s'ils n'éternuent +qu'une seule fois, rien de bon ne peut de tout le jour arriver à celui +qui l'a fait, non plus qu'à ceux[107] qui ont affaire à lui. Toutefois, +remarquant qu'à ce propos les nôtres se gaussaient de lui, et craignant +que le comte ne le notât pour mauvaise superstition, cedit Roger lui fit +hommage, bien que malgré lui, en reçut son fief, et demeura nombre de +jours à son service; mais ensuite il s'écarta, malheureux et misérable, +de la fidélité qu'il lui avait jurée. + +[Note 106: C'est le vendredi saint.] + +[Note 107: Il y a en cet endroit, comme en plusieurs autres, une lacune +où le sens indique qu'il faut suppléer _illi cum eo_.] + +Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un certain miracle qui +advint au siége de Lavaur, ainsi que nous le tenons d'un récit +véridique. La cape d'un chevalier des Croisés ayant pris feu, par je ne +sais quel accident, il arriva, par un miraculeux jugement de Dieu, que, +brûlant toute entière, elle resta intacte et nullement entamée dans la +seule petite partie où était cousue la croix. Revenons à notre sujet. + +Sicard, seigneur de Puy-Laurens[108], lequel avait été autrefois du bord +de notre comte, mais puis l'avait quitté, apprenant la prise de Lavaur, +eut peur, et, abandonnant son château, se réfugia en hâte à Toulouse +avec ses chevaliers. Or était Puy-Laurens un noble castel, à trois +lieues de Lavaur, dans le diocèse de Toulouse, que notre comte, après +qu'il l'eut recouvré, donna à Gui de Lucé[109], homme de bon lignage et +fidèle, lequel y entra aussitôt et le munit. Cependant, Lavaur étant +tombé en notre pouvoir, l'évêque de Paris, Enguerrand de Coucy, Robert +de Courtenai, et Juël de Mayenne, se retirèrent et retournèrent en leurs +quartiers. + +[Note 108: À trois lieues de Lavaur.] + +[Note 109: Ce Gui de Lucé est probablement le même qui figure dans le +chapitre XXXVII au siége de Minerve, et plus bas dans le chapitre LVI, +au siége de Castelnaudary, sous le titre de maréchal. Il est souvent +désigné dans le texte, et presque toujours sous des noms qui ne sont pas +exactement les mêmes. Nous avons écrit _de Lucé_ toutes les fois que le +mot latin a été _Guido de Lucio_, ou à peu près semblable. La même +observation s'applique à plusieurs autres noms propres rapportés dans le +texte, et qui variaient aussi, ce semble, dans le manuscrit de Sorbin, +car il les défigure chaque fois qu'il les cite.] + +Quand les nôtres eurent pris possession de cette place, qu'ils y eurent +trouvé les gens du comte de Toulouse[110], et de plus, considérant qu'il +s'était départi avec rancune d'auprès notre comte, qu'il avait en outre +défendu de porter de Toulouse vivres et machines au camp, et surtout +qu'il avait été excommunié par les légats du seigneur pape, et signalé +pour beaucoup d'excès; toutes ces choses, dis-je, diligemment examinées, +ils proposèrent d'attaquer plus à découvert ce comte, déjà presque +apertement damné; par ainsi, Montfort levant son camp marcha sur un +château de Mont-Joyre, là où les pélerins avaient été égorgés par le +comte de Foix. Or, il advint, tandis que l'armée s'y acheminait et en +était encore éloignée quelque peu, qu'en la place où ces pauvres gens +avaient été tués par le traître, une colonne de feu apparut aux yeux des +nôtres, brillant et descendant sur les cadavres des occis; et, +lorsqu'ils furent arrivés à ce lieu, ils virent tous ces corps gisans +sur le dos, les bras étendus en forme de croix. Ô chose merveilleuse! et +j'ai ouï ce miracle de la bouche du vénérable évêque de Toulouse, +Foulques, lequel était présent. + +[Note 110: Nous avons été obligés de rectifier ce passage. Nous l'avons +fait suivant ce que l'auteur a dit plus haut des soldats de Raimond +trouvés dans Lavaur.] + +À son arrivée à Mont-Joyre, le comte le renversa de fond en comble, car +les gens du château avaient déguerpi par peur, et passa de là vers un +autre castel, qu'on nomme Casser, et qui appartenait en propre au comte +de Toulouse, lequel alors vint à Castelnaudary[111], château noble où +il mit le feu, de crainte qu'il ne fût pris par les nôtres, et qu'il +laissa désert. Pour ce qui est de Montfort, poussant sur Casser, il en +fit le siége; sur quoi les hommes de Raimond qui s'y trouvaient, voyant +qu'ils ne pourraient tenir long-temps dans cette place, bien que +très-forte, se rendirent au comte à condition que, nous livrant tous les +hérétiques qu'elle contenait, eux seraient sauvés; et il fut fait ainsi. +En effet, il y avait dans Casser beaucoup d'hérétiques parfaits, que les +évêques présens à l'armée, à leur entrée dans le château, se prirent à +prêcher et voulurent ramener de leurs erreurs. Mais, n'ayant pu même en +convertir un seul, ils sortirent dudit lieu, et les pélerins, empoignant +les infidèles au nombre d'environ soixante, les brûlèrent avec une bien +grande joie. Au demeurant, il parut à cette occasion, et +très-clairement, combien le comte de Toulouse chérissait les hérétiques, +puisque en un sien château fort petit on trouva plus de cinquante de +leurs parfaits. + +[Note 111: Il y a dans le Languedoc dix ou douze villes du nom de +Castelnau. Il s'agit ici de Castelnaudary, placé sur la route qu'en +venant du côté de Lavaur sur Castres le comte devait suivre. En effet, +il fit rétablir plus tard cette ville qu'on verra plus bas avoir été +brûlée deux fois. Enfin dans l'endroit où c'est bien sûrement de cette +ville qu'il parle, l'auteur ne l'appelle également que _Castellum +novum_, Castelnau.] + + + + +CHAPITRE LIV. + + Le clergé de Toulouse, emportant religieusement le corps du + Christ, sort de cette ville nourricière des hérétiques et frappée + d'interdiction. + + +Cela fait, l'évêque de Toulouse qui était à l'armée manda au prévôt de +son église, ensemble à quelques clercs, qu'ils partissent de ladite +ville; ce qu'ils firent aussitôt, selon l'ordre du prélat, et en +sortirent les pieds nus, emportant le corps du Christ. + +Après la prise de Casser, notre comte, avançant toujours, vint à un +autre château de Raimond, appelé Montferrand[112], où se trouvait le +frère du Toulousain, ayant nom Baudouin, et envoyé par lui pour défendre +cette place. Arrivé sous ses murs, Montfort en forma le siége; et voilà +que peu de jours après, au moment où les nôtres donnaient l'assaut, le +comte Baudouin, car on le nommait ainsi[113], voyant qu'il ne pourrait +faire longue résistance, rendit le château, moyennant que lui et les +siens en sortiraient libres. Même, une fois délivré, il fit serment que +d'ores en avant il ne combattrait en aucune sorte l'Église ni le comte; +bien plus, que, si celui-ci le voulait, il l'aiderait envers tous et +pour tout. Puis il s'en alla chez son frère, savoir le comte de +Toulouse; mais presque aussitôt il revint vers Montfort, et, l'abordant, +lui fit prière qu'il daignât le recevoir pour son homme, offrant de le +servir fidèlement en tout et contre tous. Quoi plus? Le comte y +consentit: Baudouin fut réconcilié à l'Église, et, de ministre du +diable, devint ministre du Christ. De fait, il garda sa foi, et, dès ce +jour et par suite, il combattit de toute sa force les ennemis de la foi. +Ô Providence! ô miséricorde du Rédempteur! Voici deux frères nés du même +père, toutefois de bien loin dissemblables; et celui qui a dit par la +bouche du prophète[114]: _J'ai aimé Jacob, mais Ésaü me fut en haine_, +laissant l'un de ces deux plongé dans la boue de l'incrédulité, en +arracha miraculeusement l'autre et bénévolement, par un secret dessein +que lui-même a connu. Ni faut-il taire qu'au moment où le comte Baudouin +sortait de Montferrand, et avant qu'il fût venu devers notre comte, +certains routiers ayant détroussé, en haine des Croisés, des pélerins +qui revenaient du pélerinage de Saint-Jacques, il s'enquêta +soigneusement, dès qu'il l'eut appris, quels étaient ceux qui les +avaient pillés, et fit rendre en entier tout ce qu'ils avaient volé: +présage de sa future loyauté et de sa noble et fidèle conduite. + +[Note 112: À cinq lieues de Lombez.] + +[Note 113: Cette répétition s'applique ou au titre de comte ou à ce que +d'autres lui ont donné le nom de Bertrand.] + +[Note 114: Malachie.] + +Montferrand étant pris et quelques autres places à l'entour, +Castelnaudary même, où le Toulousain avait mis le feu, comme il est dit +plus haut, ayant été fortifié par les nôtres, notre comte passa le Tarn, +et marcha sur un certain château nommé Rabastens[115], au territoire +albigeois, qui lui fut livré par les bourgeois. Après quoi, poussant +devant lui, profitant et croissant toujours, il acquit de la même +manière, sans coup férir et condition aucune, six autres nobles châteaux +dont voici les noms, savoir: Montaigu[116], Gaillac[117], Cahusac[118], +Saint-Marcel[119], la Guépie[120] et Saint-Antonin[121], lesquels, tous +voisins l'un de l'autre, le comte de Toulouse avait ôtés au vicomte de +Béziers. + +[Note 115: À six lieues d'Albi.] + +[Note 116: Ou Montagut, celui qui est à huit lieues de Toulouse.] + +[Note 117: Celui qui est à cinq lieues d'Albi.] + +[Note 118: À quatre lieues d'Albi.] + +[Note 119: Celui qui est au diocèse de Narbonne.] + +[Note 120: Au diocèse d'Albi, à six lieues de Villefranche.] + +[Note 121: À dix lieues de Villefranche.] + + + + +CHAPITRE LV. + + Du premier siége de Toulouse par les comtes de Montfort et de + Bar. + + +Les choses en étaient à ce point lorsqu'on vint annoncer à notre comte +que celui de Bar arrivait à marches forcées pour se joindre à l'armée du +Christ, et qu'il s'approchait de Carcassonne. À cette nouvelle, le comte +entra en joie bien vive pour les grandes choses qu'on disait de ce +seigneur, et tous nos gens attendaient beaucoup de son arrivée; mais il +en fut bien autrement que nous ne l'avions espéré, afin que Dieu, +donnant gloire à son nom, montrât que c'est en lui, non dans l'homme, +qu'il faut se fier. + +Toutefois Montfort envoya au devant dudit comte des chevaliers pour le +conduire vers Toulouse par une certaine rivière, où lui-même avec son +armée devait venir à sa rencontre; et il fut fait de la sorte. Or, le +comte de Toulouse et le comte de Foix, ensemble une multitude d'ennemis, +apprenant que l'armée marchait sur Toulouse, vinrent à ladite rivière, +laquelle n'était éloignée de cette ville que d'une demi-lieue[122]; et +de cette façon les nôtres s'y rendirent d'un côté, et les ennemis de +l'autre, outre qu'ils avaient fait ruiner le pont qui joignait les deux +rives, pour que nos gens ne pussent passer sur leur bord. Davantage les +Croisés, se boutant çà et là en recherche d'un gué, trouvèrent un autre +pont que les autres s'occupaient sur l'heure même à détruire. Mais eux, +par bien grande prouesse, qui sur le pont, qui à la nage, traversèrent +la rivière, et poussèrent vaillamment les ennemis jusqu'aux portes mêmes +de Toulouse, d'où, revenant sur leurs pas, ils passèrent la nuit sur la +rive, et là délibérèrent d'assiéger Toulouse le lendemain. Les nôtres +donc s'ébranlèrent, et vinrent asseoir leurs tentes aux portes de cette +ville, ayant parmi eux le comte de Bar et plusieurs nobles hommes +d'Allemagne. Au demeurant, le siége ne fut établi que d'un côté, vu que +nous n'étions en assez grand nombre pour le former entièrement. + +[Note 122: Sans doute la petite rivière de Lers.] + +Étaient enfermés au dedans des murs le comte de Toulouse et son parent, +le comte de Comminges, qui l'assistait de tout son pouvoir; plus, le +comte de Foix et autres chevaliers à l'infini, enfin les citoyens de +Toulouse dont le nombre ne se pouvait compter. Que dirai-je? En +comparaison des assiégés, nous paraissions bien peu. D'ailleurs, comme +il serait trop long de raconter tous les événemens de ce siége, nous +dirons en peu de mots que toutes fois et quantes les ennemis faisaient +sortie pour attaquer les nôtres, ils étaient ramenés en désordre, et +forcés de rentrer dans leurs murailles, par la brave résistance de nos +gens. Un jour même qu'ils les poussaient ainsi hardiment sur la ville, +ils tuèrent dans l'assaut un cousin du comte de Comminges et ce +Guillaume de Rochefort, frère de Bernard, évêque de Carcassonne, dont +nous avons parlé plus haut. Une autre fois, les nôtres faisant, comme il +est d'usage, la méridienne après leur repas, car on était en été, les +ennemis sachant qu'ils reposaient, et sortant par un chemin caché, se +ruèrent sur l'armée; mais les Croisés, se levant aussitôt, les reçurent +vaillamment, et les forcèrent de rebrousser vers Toulouse. Finalement, +tandis que cela se passait, Eustache......[123] et Simon, châtelain de +Melfe, gentilshommes, lesquels étaient sortis du camp pour escorter nos +vivandiers, venant à rejoindre l'armée avec des vivres, les ennemis leur +coururent sus, et s'avisèrent de les vouloir prendre, d'où suivit +qu'ayant fait vigoureuse résistance, Eustache reçut dans le flanc un +couteau qui lui fut lancé par un d'entre eux, suivant qu'ils usent de +faire. Pour ce qui est du châtelain, grâce à mille efforts et maints +traits de courage, il échappa sain et sauf. + +[Note 123: C'est Eustache de Quen.] + +Cependant, faute de vivres, une grande cherté advint dans l'armée, en +même temps que de mauvais bruits couraient sur le comte de Bar, et que +tous ceux du camp en portaient une sinistre opinion. Ô juste jugement de +Dieu! Hommes, ils avaient espéré que ce comte ferait merveilles, et d'un +homme avaient présumé plus que de raison; mais Dieu, qui dit par la +bouche du prophète[124]: _Je ne donnerai ma gloire à un autre_, sachant +que, si les nôtres obtenaient bonne réussite en ce siége, on +l'attribuerait à la créature, et non au Créateur, ne voulut permettre +qu'il s'y fît rien de grand. Voyant donc notre comte que la chose ne +profitait en rien, que fortes dépenses s'amassaient, et que l'avancement +des affaires du Christ souffrait détriment notable, levant le siége +devant Toulouse, il prit route sur un certain château vers le territoire +du comte de Foix, qu'on nomme Hauterive[125], et, y ayant mis garnison +de ses servans, il vint à Pamiers. Or, voilà que soudain accoururent +routiers à Hauterive, et aussitôt les gens du château voulurent prendre +les servans que le comte y avait laissés, et les livrer aux routiers; +mais eux, se retirant dans le fort, se mirent en devoir de résister, +bien qu'il fût d'une médiocre défense. Ô furieuse trahison! ô crime +horrible! Puis, voyant qu'ils ne pourraient s'y maintenir, ils dirent +aux routiers qu'ils leur rendraient la place, pourvu qu'ils les +laissassent sortir la vie sauve et sans dommage; ce qui fut fait. +Ensuite de la chose, notre comte, bientôt après, passa par ledit +château, et le réduisit en cendres tout entier. Bref, partant de +Pamiers, il vint à un autre nommé Vareilles[126], près de Foix, lequel +trouvant vide et incendié, il y posta de ses gens, pénétra dans le +territoire du comte de Foix, saccagea plusieurs de ses castels, brûla +même entièrement le bourg du même nom, et, après avoir passé huit jours +dans les environs de Foix, détruit les arbres et déraciné les vignes, il +retourna à Pamiers. + +[Note 124: Isaie.] + +[Note 125: À quatre lieues de Toulouse.] + +[Note 126: Ou Verilhes, à deux lieues de Foix et de Pamiers.] + +Or, était venu vers ce comte l'évêque de Cahors, député par la noblesse +du pays de Quercy, laquelle le suppliait de s'y rendre, disant qu'elle +l'établirait son seigneur, et tiendrait de lui ses terres, relevant +jusqu'à ce jour du comte de Toulouse. Pour lors, il pria le comte de Bar +et les nobles allemands de l'accompagner, ce que tous accordèrent et +promirent de faire; mais comme ils étaient en route, et près de +Castelnaudary, le comte, de peur, faillit à sa promesse, et nonchalant +de son honneur et renom, il dit à Montfort qu'il n'irait du tout avec +lui. Tous en restèrent ébahis, et se joignant à notre comte, lequel +était bien violemment troublé, ils lui firent instantes prières, sans +toutefois en rien obtenir. L'autre, sur l'heure, demanda à ceux +d'Allemagne s'ils étaient toujours en dessein de le suivre; et, comme +ils eurent assuré qu'ils chemineraient très-volontiers avec lui, il se +remit en marche vers Cahors, tandis que le comte de Bar, prenant une +autre route, tourna bride sur Carcassonne. Disons qu'à son départ il eut +à endurer tel opprobre qu'il ne serait facile de l'exprimer, pour autant +que ceux de notre armée le lardaient si publiquement d'injures, et à ce +point que nous n'osons, par vergogne, dire et écrire ce qu'ils disaient. +Et il advint ainsi, par le juste jugement de Dieu, que celui qui, en +venant au pays albigeois, était dans les villes et châteaux craint et +honoré de tous, fut à son retour honni de tous et avili à tous les yeux. + +Quant à notre comte, dans sa marche vers Cahors, il passa par un certain +château de Caylus[127], au territoire de cette ville, l'assaillit, et +brûla tout le bourg extérieur; et, arrivant à Cahors, il y fut reçu +honorablement; puis, y ayant passé quelques jours, il en sortit avec les +Allemands dont il est parlé ci-dessus, les conduisant jusqu'au lieu dit +Roquemadour[128], où ils se séparèrent, les uns pour retourner chez eux, +le comte pour revenir à Cahors. Durant son séjour en cette ville, on lui +annonça que deux de ses chevaliers, savoir, Lambert de Turey[129], et +Gautier de Langton, frère de l'évêque de Cantorbéry, avaient été pris +par ceux du comte de Foix. Rapportons en peu de mots quelque chose de la +manière dont cela arriva, ainsi que nous l'avons appris de tous les +deux. + +[Note 127: À huit lieues de Montauban.] + +[Note 128: À cinq lieues de Sarlat.] + +[Note 129: Ici il est nommé _de Terreio_, et plus bas _de Tureyo_.] + +Un jour qu'ils chevauchaient près des domaines du comte de Foix en +compagnie de plusieurs gens du pays, celui-ci, le sachant, les +poursuivit avec une grande troupe des siens. Or, les indigènes qui, +selon ce qu'on dit, avaient brassé cette trahison, ayant fui soudain à +la vue de cette multitude, les nôtres ne se trouvèrent plus que six; si +bien qu'ils furent enveloppés par un bon nombre d'ennemis (le comte +allant sur les talons des fuyards), lesquels tuèrent tous leurs chevaux. +Bien que démontés cependant, et entourés par cette foule d'ennemis, nos +gens se défendaient vaillamment, quand l'un des agresseurs, plus noble +que les autres et parent du comte de Foix, dit à Lambert qu'il +connaissait, qu'ils se rendissent à eux. À quoi ce preux garçon: +«l'heure, répondit-il, n'en est encore venue.» Mais quand il vit qu'il +n'y avait moyen d'échapper: «Nous nous rendrons, dit-il, à condition que +tu nous promettras cinq choses; savoir, que tu ne nous tueras ni +mutileras, que nous tiendras en honnête garde, que tu ne nous sépareras +point, que tu nous admettras à rançon convenable, et enfin que tu ne +nous bailleras en pouvoir d'autrui. Si tu nous promets fermement toutes +ces choses, nous nous rendrons; sinon, non. Nous sommes prêts à mourir, +mais aussi nous nous confions dans le Seigneur, espérant que nous ne +mourrons seuls, et que vendant chèrement notre vie, par l'aide du +Christ, nous tuerons d'abord bon nombre d'entre vous. Nous n'avons +encore les mains liées, et sûr ne nous prendrez à votre aise ni à bon +marché.» À ces paroles de Lambert, ledit chevalier répondit, en +promettant qu'il ferait volontiers tout ce qu'il demandait. «Viens donc, +reprit Lambert, et me donne en la main ta foi sur telles conditions.» Ce +qu'il n'osa faire, ni ne voulut approcher qu'au préalable les nôtres ne +l'eussent garanti contre toute surprise; puis, Lambert et les cinq +autres l'ayant fait, il vint à eux, et les emmena prisonniers sous les +susdites restrictions. Mais bientôt, gardant mal sa promesse, il les +livra au comte de Foix, qui les fit charger de grosses chaînes, et jeter +dans un cachot si étroit et si bas qu'ils ne pouvaient se tenir debout +ni s'étendre de leur long par terre. Même, ils n'avaient point de jour +non plus que de chandelle, et seulement quand ils mangeaient, il y avait +dans leur geôle un pertuis très-petit par où on leur tendait leur +nourriture. Là pourtant les retint le comte de Foix très-long-temps, et +jusqu'à ce qu'ils se fussent rachetés à grand prix. Revenons maintenant +à notre histoire. + +Le noble comte ayant terminé à Cahors les affaires pour lesquelles il y +était venu, il eut dessein d'aller au pays albigeois. Partant donc de +Cahors, passant par ses castels et visitant ses marches, il retourna +vers Pamiers, et arriva près d'un fort voisin de cette ville qu'il +trouva disposé à se défendre, ayant dans ses murs six chevaliers et +beaucoup d'autres. Le comte ne le put prendre le même jour; mais au +lendemain de bon matin, ayant donné l'assaut, brûlé la porte et sapé le +mur, il l'enleva de force, et le détruisit après avoir tué trois des +six chevaliers et ceux qui s'y trouvaient, ne réservant selon l'avis des +siens que les trois de reste, pour ce qu'ils avaient promis qu'ils +feraient rendre Lambert de Turey, et l'anglais Gautier de Langton, que +le comte de Foix retenait, ainsi que nous l'avons dit. De là, il gagna +Pamiers, où l'on vint lui apprendre que les gens de Puy-Laurens avaient +par trahison livré la ville à Sicard, anciennement seigneur du château, +et que tant ledit Sicard avec ses chevaliers, que ces traîtres +assiégeaient déjà les hommes de Gui de Lucé, qui gardaient le château et +étaient retranchés dans le fort. À cette nouvelle le comte se troubla, +et marcha en hâte au secours de cette place, qu'il avait donnée audit +Gui de Lucé, comme nous l'avons expliqué plus haut; mais comme il +arrivait à Castelnaudary, un exprès vint à lui, qui lui annonça que les +gens de Gui avaient rendu aux ennemis la tour de Puy-Laurens, et toutes +les fortifications du château. De fait, il en était ainsi, vu qu'un +certain chevalier, auquel surtout la garde en avait été commise par le +nouveau tenancier, avait livré cette tour aux ennemis à beaux deniers +comptant, selon qu'il fut dit alors. Pour quoi, quelques jours après, +fut-il accusé de trahison en la cour du comte, et n'ayant voulu se +défendre par le moyen du combat singulier, Gui le fit attacher à une +potence. Pour ce qui est de Montfort, laissant certains chevaliers à lui +pour la garnison de Castelnaudary, il vint de sa personne à Carcassonne, +après en avoir envoyé quelques autres avec des arbalétriers pour +défendre Mont-Ferrand. Déjà, en effet, le comte de Toulouse et les +autres ennemis de la foi avaient repris force et courage, voyant que +notre comte était quasi tout seul, et battaient la campagne pour tâcher +de recouvrer par trahison les châteaux qu'ils avaient perdus. Ce fut +lorsqu'il était à Carcassonne qu'on lui apprit la marche d'une grande +troupe d'ennemis contre Castelnaudary: cette nouvelle le mit en grand +émoi, et soudain il envoya à ses chevaliers en ce château, leur mandant +qu'ils n'eussent peur, parce que lui-même allait venir et les +secourrait. + + + + +CHAPITRE LVI. + + Le comte de Toulouse assiége Castelnaudary et le comte Simon qui + le défendait. + + +Un certain jour de dimanche, durant que le comte était à Carcassonne, +après qu'il eut entendu la messe et qu'il eut communié, étant sur le +point de se rendre à Castelnaudary, un frère convers de l'ordre de +Cîteaux, lequel était présent, se prit à le consoler et à l'encourager +de son mieux. Sur quoi ce noble personnage présumant tout de Dieu: +«Pensez-vous, dit-il, que j'aie peur? Il s'agit de l'affaire du Christ; +L'Église entière prie pour moi; je sais que nous ne saurions être +vaincus.» Il dit et partit en hâte pour Castelnaudary, s'assurant en +route que quelques châteaux aux environs de cette ville s'étaient déjà +soustraits à sa domination, et que plusieurs de ceux qu'il y avait mis +pour les garder avaient été traîtreusement occis par les ennemis. Tandis +donc qu'il était dans Castelnaudary, voilà que le Toulousain, le comte +de Foix et Gaston de Béarn, ensemble certains nobles gascons sortis de +Toulouse avec une multitude infinie de soldats, se pressaient d'arriver +sur le susdit château pour en faire le siége. Voire même, venait avec +eux ce très-méchant apostat, ce prévaricateur, fils du diable en +iniquité, ministre de l'Antéchrist, savoir, Savary de Mauléon, +surpassant tous autres hérétiques, pire que pas un infidèle, affronteur +de l'Église, ennemi de Jésus-Christ. Ô homme, ou, pour mieux dire, +poison détestable[130]! ce Savary, disais-je, qui, scélérat et tout +perdu, prudent et imprudent, courant contre Dieu la tête haute, a bien +osé s'en prendre même à sa sainte Église! Ô prince d'apostasie, artisan +de cruauté, auteur de perversité! ô complice des méchans! ô consort des +pervers! homme, opprobre des hommes, ignare en vertu, homme diabolique, +bien plus, diable tout-à-fait! Quand apprirent les nôtres qu'ils +arrivaient sur eux en si grand nombre, quelques-uns conseillèrent au +comte que, laissant des siens à la défense du château, il se retirât à +Fanjaux ou même à Carcassonne; mais pensant plus sainement, et Dieu +pourvoyant mieux au bien de la cause, il voulut attendre dans +Castelnaudary la venue des ennemis. Ni faut-il taire que, durant qu'il +s'y trouvait et qu'il était presque en la main des ennemis, voici +qu'envoyé par Dieu survint Gui de Lucé avec environ cinquante +chevaliers, que le noble comte avait tous envoyés au roi d'Arragon +contre le Turc, et dont l'arrivée le réjouit bien fort et réconforta +tous ses esprits. Or ce roi, très-mauvais qu'il était et n'ayant jamais +aimé le service de la foi non plus que notre comte, s'était montré +grandement incivil envers ceux qu'il avait expédiés à son aide; voire +même, ce très-perfide prince avait-il, comme on l'assura, tendu sur la +route des embûches à nos chevaliers alors qu'ils retournaient près de +notre comte, selon qu'il le leur avait mandé par écrit. Mais ils eurent +vent de cette trahison, et s'écartèrent de la voie publique. Ô cruelle +rétribution d'une oeuvre pieuse! ô dur salaire d'un si grand service! +Revenons à notre propos. + +[Note 130: _O virum, imo virus!_] + +Adonc le comte s'étant renfermé dans Castelnaudary et y attendant de +pied ferme la venue de ses ennemis, voilà qu'un jour ils se présentèrent +soudain en troupes innombrables, et couvrant la terre comme nuées de +sauterelles, et se mirent à courir d'un et d'autre côté, serrant de près +la place. À leur approche, les gens du faubourg se précipitant aussitôt +par dessus la muraille extérieure, passèrent à eux et leur abandonnèrent +ce faubourg de prime abord, où sur l'heure ils entrèrent et se mirent à +se répandre çà et là, tout joyeux et grandement aises. Or notre comte +était pour lors à table; mais faisant prendre les armes aux siens après +qu'ils se furent repus, ils sortirent du château; et chassant prestement +devant eux tout ce qu'ils trouvèrent dans le faubourg, ils jetèrent +bravement dehors les fuyards transis de peur. Après quoi le comte de +Toulouse et ses compagnons posèrent leur camp sur une montagne vis-à-vis +la place, l'entourant à tel point de fossés, de barrières en bois et de +retranchemens, qu'ils semblaient plutôt assiégés qu'assiégeans, et leurs +positions plus fortes et d'un accès plus difficile que le château même. +Toutefois, vers le soir, les ennemis rentrèrent dans le faubourg pour +autant qu'il était désert, les nôtres n'ayant pu le garnir vu leur +petit nombre. En effet, ils ne comptaient pas plus de cinq cents hommes, +tant chevaliers que servans, tandis qu'on estimait à cent mille l'armée +des attaquans. Au demeurant, ceux des leurs qui étaient revenus dans +ledit faubourg, craignant d'en être expulsés comme la première fois, le +fortifièrent de notre côté au moyen de charpentes et de tout ce qu'ils +purent imaginer, afin que nos gens ne pussent sortir sur eux, et +percèrent en plusieurs endroits le mur extérieur entre le faubourg et +leur armée pour pouvoir fuir plus librement s'il en était besoin; ce qui +n'empêcha pas qu'au lendemain les assiégés faisant une nouvelle sortie, +et ruinant tout ce que les ennemis avaient remparé, ne les en +chassassent, ainsi qu'ils avaient déjà fait, et ne les poursuivissent +fuyant à toutes jambes jusques à leur camp. + +Il ne faut taire d'ailleurs en quelle situation critique se trouvait +alors notre comte. La comtesse était dans Lavaur, son fils aîné, Amaury, +malade à Fanjaux, la fille qui leur était née en ces quartiers en +nourrice à Mont-Réal; et nul d'eux ne pouvait voir l'autre ni lui porter +le moindre secours. N'omettons pas non plus de dire que, bien que les +nôtres fussent très-peu nombreux, ils faisaient chaque jour des sorties, +et attaquaient rudement et bien dru le camp du Toulousain; si bien que, +comme nous l'avons déjà dit, ils avaient plutôt l'air d'assiégeans que +d'assiégés. Mais ce camp était défendu par tant d'obstacles, ainsi que +nous l'avons expliqué, qu'ils ne pouvaient y pénétrer malgré leurs +efforts et l'ardent désir qui les poussait sus. Ajoutons encore que nos +servans ne faisaient difficulté de mener abreuver, en vue des autres, +les chevaux de nos gens aussi loin du château qu'une bonne demi-lieue, +et même que nos fantassins vendangeaient chaque jour, car c'était le +temps des vendanges, les vignes plantées près de l'armée ennemie, sous +ses yeux et à son grand regret. Un jour cependant ce très-méchant +traître comte de Foix, et son égal en malice, Roger Bernard, son fils, +ensemble une grande partie de leurs troupes, s'avisèrent d'attaquer les +nôtres postés en armes devant les portes du château. Ce que voyant nos +gens, et se ruant sur eux à leur approche avec une extrême vigueur, ils +jetèrent à bas de leurs chevaux le fils même dudit comte, ainsi que +plusieurs autres, et les forcèrent de regagner en désordre leurs +pavillons. Finalement, vu que nous ne pourrions rapporter en détail tous +les engagemens et événemens de ce siége, bornons-nous à certifier en peu +de mots que toutes fois et quantes les ennemis étaient si osés que +d'aborder les nôtres pour les attaquer de quelque façon que ce fût, les +assiégés restaient tout le jour devant les portes du château, appelant +le combat, au lieu que les autres retournaient à leurs tentes avec +grande honte et confusion. + +Durant que ces choses se passaient, les châteaux environnans se +séparèrent de notre comte, et se rendirent à celui de Toulouse. Ceux, +entre autres, de Cabaret députèrent un jour vers Raimond, lui mandant de +venir ou d'envoyer vers eux, et qu'aussitôt ils lui livreraient cette +place, laquelle était à cinq lieues de Castelnaudary. Par une belle nuit +donc, un bon nombre des siens se mirent en marche par son ordre, et +partirent pour occuper Cabaret. Mais tandis qu'ils étaient en route, il +arriva que, par une disposition de la divine clémence, ils perdirent le +chemin qui y conduisait, et qu'après s'être long-temps égarés par voies +non frayées, ils ne purent parvenir jusque-là; si bien qu'ils en furent +pour une bonne course à droite et à gauche, et revinrent au camp d'où +ils étaient sortis. + +Sur ces entrefaites, le comte de Toulouse fit dresser une machine dite +mangonneau, qui commença à battre la place, sans toutefois faire grand +mal aux nôtres, ou même du tout. Pour quoi cedit comte fit, quelques +jours après, préparer un autre engin de grandeur monstrueuse pour ruiner +les murailles du château, lequel lançait des pierres énormes, et +renversait tout ce qu'il atteignait. Or, quand nos ennemis l'eurent fait +jouer pendant un bon bout de temps, un certain bouffon[131] au comte de +Toulouse vint à lui: «Et pourquoi, lui dit-il, dépensez-vous tant pour +cette machine? qu'avez-vous à faire de vous donner tant de mal pour +renverser les murs de Castelnaudary? ne voyez-vous pas chaque jour que +les ennemis arrivent jusqu'à nos tentes, et vous que vous n'osez en +sortir? Certes vous devriez plutôt désirer que leurs murailles fussent +de fer pour qu'ils ne pussent venir à nous.» En effet, il arrivait en ce +siége chose contre l'habitude et fort surprenante, savoir que, tandis +que d'ordinaire ce sont les assiégeans qui attaquent les assiégés, ici, +du contraire, c'étaient les assiégés qui étaient sur l'offensive et +incessamment agresseurs. Les nôtres même se gaussaient des ennemis en +semblables propos, leur disant: «Pourquoi faites-vous tant de frais pour +votre machine? Pourquoi prendre tant de peine à détruire nos remparts? +croyez-nous sur parole, nous vous épargnerons tous ces coûts, nous vous +soulagerons de si grand travail. Donnez-nous seulement vingt +marques[132], et nous abattrons jusqu'au pied cent coudées du mur en +longueur, nous le mettrons au ras de terre, afin que, si le coeur vous +en dit, vous puissiez passer à nous tout à votre aise et sans obstacle.» +Ô vertu d'esprit! ô bien grande force d'âme! Un jour notre comte sortant +du château s'avançait pour avarier la susdite machine; et comme les +ennemis l'avaient entourée de fossés et de barrières, tellement que nos +gens ne pouvaient y arriver, ce preux guerrier, si veux-je dire le comte +de Montfort, voulait, tout à cheval, franchir un très-large fossé et +très-profond afin d'aborder hardiment cette canaille. Mais voyant +quelques-uns des nôtres le péril inévitable où il allait se jeter s'il +faisait ainsi, ils saisirent son cheval à la bride et le retinrent pour +l'empêcher de s'exposer à une mort imminente; puis tous s'en revinrent +au château après avoir tué plusieurs des ennemis et sans avoir perdu un +seul homme. + +[Note 131: Le texte porte _jaculator_, la suite indique _joculator_.] + +[Note 132: La marque, qu'il ne faut pas confondre avec le marc, valait à +cette époque environ trois francs, tandis que le marc valait à peu près +cinquante francs cinquante centimes. Vingt marques font donc près de +soixante francs.] + +Les choses en étaient là quand le comte envoya son maréchal Gui de +Lévis, homme féal et fort en armes, pour qu'il fît avoir des vivres au +comte de Fanjaux et de Carcassonne, et ordonnât à ceux de cette ville et +de Béziers qu'ils se dépêchassent de lui porter secours; lequel Gui de +Lévis n'ayant pu rien faire de bon, pour ce que tout le pays s'était +gâté et allait à la male route, revint vers le comte de Montfort. +Celui-ci, pour lors, le renvoya de nouveau, et avec lui le noble homme +Matthieu de Marly, frère de Bouchard, qui tous deux arrivant aux gens +des terres du comte, les prièrent à maintes fois de se rendre près de +lui, ajoutant menaces à prières. Bref, comme ces vassaux pervers et +branlant déjà dans le manche ne voulurent les écouter, ils se rendirent +vers Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de cette cité, les +priant et les avisant de donner aide à Montfort; ceux-ci répondirent +bien que, si leur seigneur Amaury voulait aller avec eux, ils le +suivraient; mais celui-ci, pour cauteleux sans mesure et très-matois +qu'il était, ne put être induit à ce faire. Sortant donc de Narbonne, +lesdits chevaliers, sans avoir tiré d'une ville aussi populeuse plus de +trois cents hommes, vinrent à Carcassonne, et de tout le pays n'en +purent avoir plus haut que cinq cents; voire quand ils les voulurent +mener au comte, ceux-ci refusèrent absolument, et soudain s'enfuirent et +s'enfouirent tous chez eux. + +Cependant le très-perfide comte de Foix s'était saisi d'un certain +château appartenant à Bouchard de Marly, près Castelnaudary, à l'orient +et vers Carcassonne, qu'on nomme Saint-Martin, ainsi que de quelques +autres forteresses aux environs, et les avaient munies contre les +nôtres. Pour ce qui est du comte, il avait mandé audit Bouchard et à +Martin d'Algues, qui était à Lavaur avec la comtesse, de venir à +Castelnaudary. Or ce Martin était un chevalier espagnol, d'abord des +nôtres, mais qui se conduisit bien mal ensuite, comme on verra ci-après. + + + + +CHAPITRE LVII. + + Comment les Croisés mirent en déroute le comte de Foix dans un + combat très-opiniâtre près la citadelle de Saint-Martin, et de + leur éclatante victoire. + + +Il y avait avec notre comte un certain chevalier Carcassonnais, natif de +Mont-Réal, Guillaume, dit le Chat[133], auquel le seigneur comte avait +donné des terres, qu'il avait fait chevalier, et gardait en telle +familiarité que ce Guillaume avait tenu sa fille sur les fonts +baptismaux. Montfort, la comtesse et tous les nôtres se reposaient sur +lui du soin de maintenir le pays, et s'y fiaient au point que le +seigneur Simon lui avait quelque temps baillé en garde son propre fils +aîné; même il l'avait envoyé de Castelnaudary à Fanjaux pour conduire à +son secours les hommes des châteaux voisins. Mais lui, pire que tout +autre de nos ennemis, le plus méchant des traîtres, ingrat malgré tant +de bienfaits, oubliant tant de marques d'affection, s'associa à aucuns +des gens de ces quartiers, de même humeur et malice que lui, et ils +s'accordèrent si bien en méchanceté que de vouloir prendre le susdit +maréchal et ses compagnons à leur retour de Carcassonne pour les livrer +au comte de Foix. Ô façon inique de félonie! ô peste infâme! ô artifice +de cruauté! ô invention diabolique! Mais le maréchal le sut, et, se +dévoyant du chemin, évita le piége qu'on lui tendait. Ni faut-il passer +sous silence que plusieurs hommes du pays, voire quelques abbés, qui +avaient bon nombre de châteaux, rompirent alors avec notre comte, et +jurèrent fidélité au Toulousain. Ô serment exécrable! ô déloyale +fidélité! + +[Note 133: _Catus._] + +Cependant Bouchard de Marly et Martin d'Algues, ensemble quelques autres +chevaliers de notre comte, venant de Lavaur, et faisant hâte pour aller +à son aide, arrivèrent à Saissac, château dudit Bouchard, n'osant se +rendre à Castelnaudary par le droit chemin. Or, le jour d'avant leur +entrée dans Castelnaudary le comte de Foix, qui savait d'avance leur +arrivée, était sorti et venu au fort de Saint-Martin, par où devaient +passer les nôtres, afin de les attaquer: ce qu'apprenant notre noble +comte, il envoya au secours des siens Gui de Lucé, le châtelain de +Melfe, le vicomte d'Onges, et autres chevaliers, jusqu'au nombre de +quarante, et leur manda qu'au lendemain sans faute ils auraient bataille +contre le susdit comte de Foix; pour lui, il ne s'en réserva pas plus de +soixante, y compris les écuyers à cheval. Le comte de Foix, instruit du +renfort que le nôtre avait envoyé à ses gens, quitta Saint-Martin, et +retourna à l'armée pour y prendre des soldats, et revenir sur le +maréchal et ceux qui l'accompagnaient. Dans l'intervalle, Montfort parla +en ces termes à Guillaume le Chat et aux chevaliers du pays qui étaient +avec lui dans Castelnaudary: «Voici, dit-il, très-chers frères, que les +comtes de Toulouse et de Foix, gens très-puissans, et suivis d'une +grande multitude, sont en quête de ma vie, tandis que je suis quasi seul +au milieu de mes ennemis. Je vous prie de par Dieu que si, poussés par +crainte ou par amour, vous voulez passer à eux et me laisser là, vous +ne me le cachiez; de mon côté je vous ferai conduire jusqu'à leur armée +sains et saufs.» Ô noblesse d'un grand homme! ô excellence bien digne +d'un prince! À quoi répondit cet autre Judas, savoir Guillaume: +«N'advienne, mon seigneur, n'advienne que nous vous quittions; oui, +quand même tous vous abandonneraient, je resterai avec vous jusqu'à la +mort.» Tous dirent la même chose. Peu de temps après pourtant, ledit +traître s'éloigna du comte avec certains autres de ses camarades, et, de +l'un de ses plus familiers, devint son plus cruel persécuteur. Les +choses en étaient là quand le maréchal Bouchard de Marly, et ceux qui le +suivaient, ayant de bon matin entendu la messe, après confession faite +et le corps du Seigneur dévotement reçu, montèrent à cheval, et +reprirent leur route pour aller rejoindre le comte, tandis que, de son +côté, le comte de Foix, sachant qu'ils avançaient, et prenant avec lui +une grande troupe de cavaliers, l'élite de toute l'armée, et plusieurs +milliers de piétons pareillement bien choisis, se porta rapidement au +devant des nôtres pour les attaquer, après avoir divisé les siens en +trois corps. Cependant le comte Simon, qui, ce jour-là, s'était posté +devant les portes de Castelnaudary, et attendait avec grande inquiétude +l'arrivée de ses chevaliers, lorsqu'il vit l'autre partir en hâte pour +tomber sur eux, consulta ceux qui étaient avec lui sur ce qu'il fallait +faire alors; et, comme plusieurs étaient de divers sentimens, les uns +disant qu'il devait rester pour la garde du château, les autres +soutenant, au contraire, qu'il fallait courir au secours de nos gens, +cet homme d'un courage indomptable, cet homme d'invincible vaillance +s'exprima en ces termes, suivant ce qu'on rapporte: «Nous ne sommes +restés ici qu'en bien petit nombre, et la cause du Christ dépend toute +entière de cette rencontre. À Dieu ne plaise que nos chevaliers meurent +en glorieux combat, et que moi j'échappe en vie, mais couvert de honte! +Je veux vaincre avec les miens, ou mourir avec eux. Allons donc nous +aussi, et, s'il le faut, périssons avec eux.» Quel homme aurait pu, +durant cette scène, ne pas verser des larmes! Il parle de cette sorte +tout en pleurant, et aussitôt il vole au secours des siens. Pour ce qui +est du comte de Foix, au moment où il s'approcha des nôtres, il réunit +en un seul les trois corps qu'il avait formés à son départ. Ajoutons +avant tout que l'évêque de Cahors et quelques moines de Cîteaux qui, du +commandement de leur abbé, géraient les affaires de Jésus-Christ, +venaient en compagnie du maréchal, lesquels, voyant les ennemis +s'avancer, et la bataille être désormais imminente, commencèrent +d'exhorter nos gens à se conduire en hommes de coeur, leur promettant +très-fermement que, s'ils succombaient en ce glorieux combat pour la foi +chrétienne, ils obtiendraient la rémission de leurs péchés, et que, +gagnant sur l'heure la couronne d'honneur et de béatitude, ils +recevraient la récompense de leurs efforts et de leurs travaux. Adonc +nos Croisés, certains par avance du prix de leur courage, et conservant +en même temps l'espoir de gagner la victoire, marchaient gaillards et +intrépides à la rencontre des ennemis qui venaient sur eux, ramassés en +une seule troupe, et qui pour lors rangèrent aussi leur armée, plaçant +au milieu ceux qui montaient les chevaux bardés, à une des ailes le +reste de leurs cavaliers, et à l'autre leurs fantassins parfaitement +armés. Durant que les nôtres délibéraient entre eux d'attaquer d'abord +au centre, ils virent de loin le comte sortant de Castelnaudary, et +accourant à leur aide; pourquoi, doublant soudain d'audace, et s'animant +d'une nouvelle ardeur, ils se lancèrent au milieu des ennemis après +avoir invoqué le Christ, et les enfoncèrent plus vite même qu'on ne +pourrait le dire. Ceux-ci, vaincus en un moment et mis en désordre, +cherchèrent leur salut dans la fuite; et nos gens, tournant tout à coup +sur les piétons qui étaient de l'autre côté, en tuèrent un grand nombre. +Ni faut-il taire, selon ce que le maréchal a certifié dans une véridique +relation, que les ennemis étaient plus de trente contre un. Qu'on +reconnaisse donc qu'en cette occasion Dieu lui-même fit son oeuvre. +Toutefois notre comte ne put prendre part au combat, bien qu'il accourût +en toute hâte, vu que le Christ victorieux avait déjà donné la victoire +à ses soldats. Les nôtres poursuivirent les fuyards, et, tuant tous ceux +qui restaient en arrière, ils en firent un grand carnage, tandis que +nous ne perdîmes pas plus de trente hommes. N'oublions de dire que +Martin d'Algues, dont nous avons parlé plus haut, ayant pris la fuite +dès la première charge, le vénérable évêque de Cahors qui était près de +là, le voyant se sauver, et lui ayant demandé ce qui le pressait: «Nous +sommes tous morts,» répondit-il. Ce que cet homme catholique ne voulant +croire, et lui faisant de durs reproches, il le força de retourner au +combat. N'omettons pas non plus de rapporter que les fuyards, pour +échapper à la mort, criaient de toutes leurs forces «Montfort! +Montfort!» afin que par là on les crût des nôtres, et que cette +supercherie retînt le bras de ceux qui les poursuivaient. Mais nos gens +déjouaient leur ruse par une autre: et, quand l'un d'eux entendait +quelqu'un des ennemis crier Montfort par peur, il lui disait: «Si tu es +avec nous, tue celui-là;» et il lui indiquait un des fugitifs. Puis, +quand, pressé par la crainte, il avait occis son camarade, il était tué +à son tour, recevant de la main des nôtres la récompense de sa fraude et +de son crime. Ô chose merveilleuse et du tout inouïe! ceux qui étaient +venus au combat pour nous exterminer se tuaient entre eux, et, par un +juste jugement de Dieu, nous servaient, quoi qu'ils en eussent. Après +que nous fûmes long-temps restés à la poursuite des ennemis, et que nous +en eûmes jeté bas un nombre infini, le comte s'arrêta en plein champ +pour rallier les siens dispersés de toutes parts sur leurs traces, et +pour les rassembler. Pendant ce temps, ce premier entre tous les +apostats, savoir, Savary de Mauléon, et une grande multitude de gens +armés étaient sortis du camp des assiégeans, s'étaient approchés des +portes de Castelnaudary, et, s'y tenant tout bouffis d'orgueil, leurs +bannières hautes, ils attendaient l'issue de la bataille; plusieurs même +d'entre eux, pénétrant dans le bourg inférieur, commencèrent à harceler +vivement ceux qui étaient restés dans le château, c'est-à-dire, cinq +chevaliers seulement et les servans en petit nombre. Malgré ce néanmoins +ceux-ci repoussèrent du bourg cette foule d'ennemis bien munis d'armes +et d'arbalètes, et se défendirent avec le plus grand courage: pourquoi +ledit traître, je veux dire Savary de Mauléon, voyant que les nôtres +étaient vainqueurs en rase campagne, et que, dans le château, ils +repoussaient sa troupe, la rappela, et retourna dans son camp bien +honteux et confus. Quant à notre comte et ceux qui l'accompagnaient à +leur retour du combat d'où ils étaient sortis victorieux, ils voulurent +attaquer les ennemis jusque dans leurs tentes. Ô soldats invincibles! ô +miliciens du Christ! Or, comme nous l'avons déjà dit, ceux-ci s'étaient +retranchés derrière tant de fossés et de barrières que les nôtres ne +pouvaient les aborder sans descendre de cheval; mais, comme le comte +s'empressait de le faire, quelques-uns lui conseillèrent de différer +jusqu'au lendemain, pour autant, disaient-ils que les ennemis étaient +tout frais, et les nôtres fatigués du combat: à quoi le comte consentit; +car il agissait en tout avec conseil, et s'était fait une loi d'y +obtempérer en telles circonstances. Retournant donc au château, et +sachant bien que toute vaillance vient de Dieu, que toute victoire vient +du ciel, il sauta à bas de sa monture à l'entrée même de Castelnaudary, +marcha nu-pieds vers l'église pour y rendre grâce au Tout-Puissant de +ses bienfaits immenses; et là, les nôtres chantèrent avec grande +dévotion et enthousiasme: _Te Deum laudamus_, bénissant dans leurs +hymnes le Seigneur miséricordieux, et rendant pieux témoignage à celui +qui fit de grandes choses pour son peuple, et lui donna le triomphe sur +ses ennemis. + +Nous ne croyons devoir taire un certain miracle qui advint en ce temps +dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, au territoire de Toulouse, ayant +nom Grand-Selve. Les moines de cette maison étaient dans une affliction +bien vive, vu que, si le noble comte venait à être pris dans +Castelnaudary, ou à succomber dans la guerre, ils étaient grandement +menacés de périr par le glaive. En effet, le Toulousain et ses complices +haïssaient plus que tous les autres les religieux de l'ordre de Cîteaux, +et principalement cette abbaye, pour autant que l'abbé Arnauld, légat du +siége apostolique, auquel ils imputaient plus qu'à pas un la perte de +leurs domaines, était, comme on sait, du même ordre, et avait été abbé +de cette maison. Un jour donc qu'un certain frère de Grand-Selve, homme +saint et religieux, célébrait les divins mystères, au moment de la +consécration de l'Eucharistie, il se mit à prier dévotement et du plus +profond de son coeur pour ledit comte de Montfort qui était alors +assiégé dans Castelnaudary, et il lui fut répondu par une voix divine: +«Que sert de prier pour lui? Il y en a tant d'autres qui le font qu'il +n'est besoin de tes prières.» + + + + +CHAPITRE LVIII. + + En quelle manière le siége de Castelnaudary fut levé. + + +Sur ces entrefaites, le comte de Foix inventa un nouvel artifice de +trahison, imitant en cela son père le diable, qui vaincu d'un côté se +tourne d'un autre, pour trouver d'autres moyens de faire le mal. Il +envoya des courriers au loin et de toutes parts, pour assurer que le +comte de Montfort avait été battu; même quelques-uns dirent qu'il avait +été écorché et pendu; d'où vint que plusieurs châteaux se rendirent +vers ce temps à nos ennemis. + +Pour ce qui est des assiégés, les chevaliers du comte lui conseillèrent, +le lendemain de la glorieuse victoire, qu'il sortît de Castelnaudary, y +laissant quelques-uns des siens, et que, parcourant ses domaines, il y +recrutât le plus d'hommes qu'il pourrait. Le comte quittant donc cette +place vint à Narbonne, au moment même où arrivaient de France plusieurs +pélerins, savoir, Alain de Roucy, homme d'un grand courage, et quelques +autres, mais en petit nombre. Au demeurant, le comte de Toulouse et ses +compagnons, voyant que le siége n'avançait en rien, s'en retournèrent +chez eux quelques jours; ensuite, après avoir brûlé leurs machines, ils +levèrent leur camp, non sans grande confusion. Ni faut-il taire qu'ils +n'osèrent sortir de leurs retranchemens, jusqu'à ce qu'ils sussent que +notre comte n'était plus à Castelnaudary. Ainsi, tandis qu'il se +trouvait encore à Narbonne, ayant près de lui les susdits pélerins et +plusieurs gens du pays, qu'il avait réunis pour attaquer à son retour le +Toulousain et ses alliés, on lui annonça qu'ils avaient renoncé à leur +entreprise; pour quoi, congédiant ses recrues, et ne menant avec lui que +les pélerins de France, il revint à Castelnaudary, et décida qu'on +renverserait de fond en comble toutes les forteresses des entours, qui +s'étaient soustraites à sa domination. Tandis qu'on exécutait cet ordre, +on vint lui dire qu'un certain château, nommé Coustausa, près de Termes, +s'était départi de sa juridiction, et s'était rendu aux ennemis de la +foi. À cette nouvelle, il partit en toute hâte pour assiéger ce château, +et après qu'il l'eut attaqué durant quelques jours, ceux qui le +défendaient, voyant qu'ils ne pouvaient résister plus long-temps, lui +ouvrirent leurs portes et s'abandonnèrent à lui, pour qu'il fît d'eux +selon son bon plaisir; puis il revint à Castelnaudary où il apprit que +les gens d'un autre château, appelé Montagut, au diocèse d'Albi, +s'étaient rendus au comte de Toulouse, et assiégeaient la forteresse du +lieu, ensemble ceux à qui notre comte en avait confié la garde. Il +partit derechef, et marcha rapidement au secours des siens; mais avant +qu'il y pût arriver, ceux qui étaient dans la citadelle l'avaient déjà +livrée aux ennemis. Que dirai-je? Tous les castels des environs, lieux +très-nobles et très-forts, à l'exception d'un très-petit nombre, avaient +passé aux Toulousains presqu'en un même jour, et voici les noms des +nobles châteaux qui furent alors perdus; au diocèse d'Albi, Rabastens, +Montagut, Gaillac, le château de la Grave, Cahusac, Saint-Marcel, la +Guépie, Saint-Antonin: dans le diocèse de Toulouse, avant et pendant le +siége de Castelnaudary, Puy-Laurens, Casser, Saint-Félix, Montferrand, +Avignonnet, Saint-Michel, Cuc et Saverdun; plus d'autres places moins +considérables que nous ne pouvons désigner toutes par le menu, et qu'on +fait monter au nombre de plus de cinquante. Nous ne croyons toutefois +devoir omettre une bien méchante trahison et sans exemple qui eut lieu +au château de la Grave, dans le diocèse d'Albi; notre comte l'avait +donné à un certain chevalier français, lequel se fiait aux habitans plus +qu'il n'aurait fallu, puisqu'ils conspiraient sa mort. Un jour, en +effet, qu'il faisait réparer ses tonneaux par un charpentier du lieu, et +que celui-ci avait fini d'en accommoder un, il pria ledit chevalier de +voir si sa besogne était bien faite; et, comme il eut passé la tête dans +le tonneau, le charpentier levant sa hache la lui coupa net. Ô cruauté +inouïe! Aussitôt les gens du château se révoltèrent et tuèrent le peu de +Français qui s'y trouvaient. Quand le noble comte Baudouin, dont nous +avons parlé plus haut, ce bon frère du méchant comte de Toulouse, eut +appris ce qui venait de se passer à la Grave, il s'y présenta un jour de +grand matin, et comme les habitans en furent sortis à sa rencontre, +pensant qu'il était Raimond lui-même, parce qu'il portait les mêmes +armes, et l'eurent introduit dans la place, lui racontant tout joyeux +leur cruauté et leur forfait, il tomba sur eux, suivi d'une grande +troupe de soldats, et les tua presque tous, depuis le plus petit +jusqu'au plus grand. + +Notre comte voyant qu'il avait fait tant et de si grandes pertes, vint à +Pamiers pour en munir le château; et, tandis qu'il y était, le comte de +Foix lui manda que, s'il voulait attendre seulement quatre jours, il +arriverait lui-même et se battrait contre lui: à quoi Montfort répondit +qu'il resterait à Pamiers non seulement quatre jours, mais plus de dix; +toutefois le comte de Foix n'osa se présenter. En outre, nos chevaliers +pénétrèrent dans son territoire, même sans leur chef, et détruisirent un +fort qui appartenait audit comte. Le nôtre vint ensuite à Fanjaux, d'où +il envoya le châtelain de Melfe et Godefroi son frère, tous deux gens +intrépides, avec un très-petit nombre d'autres, vers un certain château, +pour en faire apporter du blé dans celui de Fanjaux, et l'approvisionner +suffisamment. Or, comme ils revenaient de ce lieu, le fils du comte de +Foix, égal à son père en malice, se mit en embuscade le long de la route +que lesdits chevaliers devaient suivre, ayant avec lui un grand nombre +de gens armés; et, quand les nôtres passèrent, les ennemis se levant +tout à coup, les attaquèrent et entourèrent ledit Godefroi, le pressant +de toutes parts; mais lui, vaillant et sans peur, se défendit bravement, +bien qu'il n'eût que très-peu de soldats. Ayant donc perdu son cheval et +étant réduit à la dernière extrémité, les ennemis lui criaient de se +rendre; sur quoi cet homme de merveilleuse prouesse leur répondit, selon +qu'on l'a raconté: «Je me suis rendu au Christ, et n'advienne que je me +rende à ses ennemis;» et par ainsi, au milieu des coups et des glaives, +il tomba mort, pour aller, comme nous le croyons, se reposer dans la +gloire éternelle. Avec lui succombèrent un jouvencel non moins +courageux, cousin dudit Godefroi, et quelques autres de nos gens: un +chevalier, nommé Drogon, se rendit, et fut mis aux fers par le comte de +Foix. Quant au châtelain de Melfe, s'échappant la vie sauve, il revint +au château d'où ils étaient partis, tout gémissant de la perte de son +frère et de son parent. Ensuite les nôtres vinrent sur le lieu du +combat, et, enlevant les cadavres de ceux qui avaient été tués, ils les +ensevelirent dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, nommée Bolbonne. + +En ce temps, le vénérable Guillaume, archidiacre de Paris, et un certain +autre maître, Jacques de Vitry, par l'ordre et à la prière de l'évêque +d'Uzès, que le seigneur pape avait institué légat pour les affaires de +la foi contre les hérétiques, lequel était animé du plus vif amour pour +les intérêts du Christ, et s'en occupait efficacement, se chargèrent du +saint office de la prédication; et embrasés du zèle de la religion, +parcourant la France et même l'Allemagne, durant tout cet hiver, ils +donnèrent à une multitude incroyable de fidèles le signe de la croix, et +les recrutèrent à la milice du Christ. Ces deux personnages furent, +après Dieu, ceux qui avancèrent le plus la cause de la foi dans les pays +d'Allemagne et de France. + + + + +CHAPITRE LIX. + + Comment Robert de Mauvoisin, suivi de cent chevaliers français, + vint au secours de Montfort. + + +Les choses étaient en tel état quand le plus noble des guerriers, ce +serviteur du Christ, ce promoteur et principal ami de la cause de Jésus, +savoir, Robert de Mauvoisin, lequel, l'été précédent, s'en était allé en +France, revint, ayant avec lui plus de cent chevaliers français, tous +hommes d'élite, qui l'avaient choisi pour leur chef et maître; et tous, +par les exhortations des vénérables personnages, je veux dire l'évêque +de Toulouse et l'abbé de Vaulx, s'étaient croisés et avaient pris parti +dans la milice de Dieu. Au demeurant, consacrant tout cet hiver[134] au +service de Jésus-Christ, ils relevèrent noblement nos affaires de +l'abaissement où elles étaient alors. Le comte, apprenant leur arrivée, +alla au-devant d'eux jusqu'à Carcassonne, où sa présence fit naître une +joie indicible parmi les nôtres et le plus ardent enthousiasme; puis, +avec lesdits chevaliers, il vint jusqu'à Fanjaux, dans le même temps que +le comte de Foix assiégeait un château appartenant à un des chevaliers +du pays, nommé Guillaume d'Aure, lequel avait pris parti pour Montfort +et l'aidait de tout son pouvoir. Or le comte de Foix avait attaqué +pendant quinze jours ce château voisin de ses domaines, et qu'on nommait +Quier. Les nôtres donc partant de Fanjaux marchèrent en hâte pour le +forcer à lever le siége; mais lui, apprenant la venue des nôtres, +s'éloigna brusquement et s'enfuit avec honte, abandonnant ses machines. +Après quoi, nos gens dévastant sa terre durant plusieurs jours, +détruisirent quatre de ses castels; puis revenant à Fanjaux, ils en +sortirent derechef et se portèrent rapidement vers un château du diocèse +de Toulouse, nommé la Pommarède, qu'ils assiégèrent quelques jours de +suite, et dont enfin ils comblèrent de force le fossé après un vigoureux +assaut; mais la nuit qui survint les empêcha de prendre le fort cette +même fois. Finalement, ceux qui le défendaient voyant qu'ils étaient +presque au pouvoir des nôtres, trouèrent leur mur à l'heure de minuit et +décampèrent secrètement. En ce temps, on vint annoncer au comte qu'un +autre château, nommé Albedun, au diocèse de Narbonne, s'était soustrait +à sa domination. Pourtant, comme il s'y rendait, le seigneur vint +au-devant de lui, et s'abandonna lui et son château à sa discrétion. + +[Note 134: En 1212.] + + + + +CHAPITRE LX. + + Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer vers son frère, le + comte Simon, et de la merveilleuse joie que sentit le comte en le + voyant. + + +Cela fait, le comte vint à ce noble château du diocèse d'Albi, qu'on +nomme Castres, où, pendant son séjour et comme on célébrait la fête de +la Nativité du Seigneur, arriva vers lui son frère germain, Gui, à son +retour d'outre-mer; cedit Gui avait suivi son frère lors de son +expédition contre les païens; mais, quand revint le comte, il resta dans +ces contrées, parce qu'il y avait pris une très-noble épouse du sang +royal, laquelle était dame de Sidon, et l'accompagnait avec les enfans +qu'elle avait eus de lui. Justement comme il arrivait, quelques castels +au territoire albigeois étaient rentrés sous la domination du comte, +dont nul ne pourrait exprimer la joie en voyant son frère, non plus que +celle des nôtres. Peu de jours ensuite ils marchèrent rapidement pour +assiéger un certain château du diocèse d'Albi, nommé Tudelle, +appartenant au père de ce très-méchant hérétique, Gérard de Pépieux, +lequel ils prirent après l'avoir attaqué quelques jours, passant tous +ceux qu'ils y trouvèrent au fil de l'épée, et n'épargnant que le +seigneur, échangé depuis par le comte contre un sien chevalier que le +comte de Foix retenait dans les fers, savoir, Drogon de Compans[135], +cousin de Robert de Mauvoisin. Puis, se portant en hâte sur un autre +château nommé Cahusac[136], au territoire albigeois, Montfort ne s'en +empara qu'à grand'peine et au prix de mille efforts, vu qu'il +l'assiégea, contre la coutume, au milieu de l'hiver, et qu'il n'avait +avec lui que très-peu de monde. Or les comtes de Toulouse, de Comminges +et de Foix étaient rassemblés avec un nombre infini de soldats près d'un +château voisin, appelé Gaillac[137], d'où ils députèrent au nôtre, lui +mandant qu'ils viendraient l'attaquer, et disant ainsi pour essayer de +lui faire peur et le décider à lever le siége. Ils envoyèrent une et +deux fois sans pourtant oser se montrer; ce que voyant le comte il dit +aux siens: «Puisqu'ils ne viennent point, certainement j'irai, moi, et +leur rendrai une visite.» Prenant donc quelques-uns de ses chevaliers, +il courut vers Gaillac suivi d'un petit nombre des nôtres, ne respirant +et ne souhaitant rien tant que bataille. Mais sachant qu'il arrivait, le +comte de Toulouse et consorts sortirent de Gaillac et s'enfuirent en un +autre château des environs, nommé Montagut, où Montfort les suivit, et +qu'ils abandonnèrent encore, se réfugiant vers Toulouse; pour quoi notre +comte voyant qu'ils n'osaient l'attendre, revint au lieu d'où il était +parti. Ces choses dûment achevées, il envoya à l'abbé de Cîteaux, lequel +était à Albi, pour lui demander ce qu'il fallait faire; et son avis +ayant été qu'on assiégeât Saint-Marcel, château situé à trois lieues +d'Albi, et commis par le comte de Toulouse à la garde de ce détestable +traître, Gérard de Pépieux, les nôtres s'y rendirent et en firent le +siége, mais d'un côté seulement, vu qu'ils étaient très-peu, et le +château très-grand et très-fort, se prenant aussitôt à le battre sans +relâche au moyen d'une certaine machine qu'ils dressèrent contre la +place. Sur ces entrefaites, arrivèrent bientôt en nombre incroyable les +comtes de Toulouse et de Comminges, ensemble celui de Foix et leurs +gens, lesquels firent leur entrée dans le château pour le défendre +contre nous; et comme, malgré son étendue, il ne put contenir une telle +multitude, beaucoup d'entre eux assirent leur camp du côté opposé au +nôtre: sur quoi les Croisés ne discontinuaient leurs attaques, et les +ennemis les repoussaient du mieux qu'ils pouvaient. Ô chose admirable et +bien étonnante! au lieu que les assiégeans sont d'ordinaire plus +nombreux et plus en force que les assiégés, ici les assiégés étaient +presque dix fois plus forts! Les nôtres en effet ne passaient pas cent +chevaliers, tandis que les ennemis en avaient plus de cinq cents, sans +parler d'une multitude innombrable de piétons qui, chez nous, étaient +nuls ou si peu que rien. Ô bien grand haut fait! ô nouveauté toute +nouvelle! Ne faut-il taire qu'aussi souvent qu'ils se hasardèrent à +sortir de leurs murs, soudain furent-ils par les nôtres vigoureusement +repoussés. Un jour enfin que le comte de Foix, se présentant avec un bon +nombre des siens, vint pour miner notre machine, nos servans le voyant +approcher, et lui faisant rebrousser chemin vaillamment par le seul jet +des pierres, le renfermèrent dans le château avant que nos chevaliers +eussent pu s'armer. Toutefois une grande disette se fit sentir dans +l'armée, pour autant que les vivres n'y pouvaient venir que d'Albi; et +encore les batteurs d'estrade des ennemis, sortant en foule de la +place, observaient si bien les routes publiques, que ceux d'Albi +n'osaient venir au camp, à moins que le comte ne leur envoyât pour +escorte la moitié de ses gens. Adonc, après avoir passé un mois à ce +siége, le comte sachant bien que s'il divisait sa petite troupe, en +gardant la moitié avec lui et envoyant l'autre faire des vivres, les +assiégés, profitant de leur supériorité et de sa faiblesse, auraient bon +marché des uns ou des autres, rendu tout perplexe par une nécessité si +évidente et si impérieuse, il leva le siége après que le pain eut manqué +plusieurs jours à l'armée. N'oublions de dire que, tandis qu'il faisait +célébrer solennellement dans son pavillon l'office de la passion +dominicale, le jour du vendredi saint, homme qu'il était tout catholique +et dévoué au service de Dieu, les ennemis oyant les chants de nos +clercs, montèrent sur leurs murailles, et pour moquerie et en dérision +des nôtres, poussèrent de furieux hurlemens. Ô perverse infidélité! ô +perversité infidèle! Au demeurant, pour qui considérera diligemment les +choses, notre comte acquit dans ce siége plus d'honneur et de gloire +qu'en aucune prise de château, pour fort qu'il pût être; et dès ce temps +et dans la suite, sa grande vaillance éclata davantage et sa constance +brilla d'une nouvelle splendeur. Finalement, ayons soin de dire que +lorsque notre comte se départit de devant Saint-Marcel, les ennemis, +bien qu'en si grand nombre, n'osèrent sortir et l'inquiéter le moins du +monde dans sa retraite. + +[Note 135: Le même sans doute que le Drogon dont il est question dans le +chapitre LVIII.] + +[Note 136: À quatre lieues d'Albi.] + +[Note 137: À cinq lieues d'Albi.] + +Nous ne voulons non plus passer sous silence un miracle qui advint en +même temps dans le diocèse de Rhodez. Un jour de dimanche qu'un certain +abbé de Bonneval[138], de l'ordre de Cîteaux, prêchait en un château +dont l'église était si petite qu'elle ne pouvait contenir les assistans, +et qu'ils étaient tous sortis écoutant la prédication devant les portes +de l'église, vers la fin du sermon, et comme le vénérable abbé voulait +exhorter le peuple qui se trouvait présent à prendre la croix contre les +Albigeois, voilà qu'à la vue de tous une croix apparut dans l'air, qui +semblait se diriger du côté de Toulouse. J'ai recueilli ce miracle de la +bouche dudit abbé, homme religieux et d'autorité grande. + +[Note 138: À trois lieues d'Aubrac.] + +Le comte ayant donc levé le siége devant Saint-Marcel, s'en vint à Albi +le même jour, savoir la veille de Pâques, pour y passer les fêtes de la +résurrection du Seigneur, et y trouver le vénérable abbé de Vaulx, dont +nous avons parlé plus haut, lequel revenait de France, ayant été élu à +l'évêché de Carcassonne, et dont la rencontre réjouit grandement le +comte et nos chevaliers qui l'avaient tous en principale affection. En +effet, il était depuis longues années très-familier au comte qui, quasi +dès son enfance, s'était soumis à ses conseils et s'était conduit +d'après ses volontés. Dans le même temps, Arnauld, abbé de Cîteaux, dont +nous avons souvent fait mention, avait été élu à l'archevêché de +Narbonne. Le jour même de Pâques, le comte de Toulouse et ceux qui +étaient avec lui, sortant du château de Saint-Marcel, vinrent à Gaillac, +lequel est à trois lieues d'Albi; pour quoi notre comte, pensant que +peut-être les ennemis se glorifieraient d'avoir vaincu les nôtres, et +voulant montrer clairement qu'il ne les craignait guère, quittant Albi +le lendemain de Pâques avec ses gens, il marcha sur Gaillac, les +défiant au combat; puis, comme ils n'osèrent en sortir contre lui, il +retourna à Albi où se trouvait encore l'élu de Carcassonne, et moi-même +avec lui, car il m'avait amené de France pour l'allégement de son +pélerinage en la terre étrangère, étant, comme j'étais, moine de son +abbaye et son propre neveu. + + + + +CHAPITRE LXI. + + Du siége d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite et glorieuse + issue. + + +Après avoir passé quelque temps à Albi, le comte vint avec les siens au +château qu'on nomme Castres, où, après que nous eûmes pareillement +demeuré peu de jours, il se décida, après conseil tenu, à assiéger une +certaine place entre Castres et Cabaret, appelée Hautpoul, laquelle, +vers le temps du siége de Castelnaudary, s'était rendue au Toulousain. +Partant donc de Castres un dimanche, savoir dans la quinzaine de Pâques, +nous arrivâmes devant ledit château, dont les faubourgs étaient +très-étendus, et d'où les ennemis, qui y étaient entrés pour le +défendre, sortirent à notre rencontre, et se mirent à nous harceler +vivement; mais les nôtres les forcèrent bientôt à se renfermer dans le +château, et fixèrent leurs tentes d'un seul côté, pour ce qu'ils étaient +en petit nombre. Or était le fort d'Hautpoul situé sur le point le plus +ardu d'une très-haute montagne et très-escarpée, entre d'énormes roches +et presque inaccessibles, sa force étant telle, ainsi que je l'ai vu de +mes yeux et connu par expérience, que si les portes du château eussent +été ouvertes, et qu'on n'eût fait aucune résistance, nul n'aurait pu le +parcourir sans difficulté extrême, et atteindre jusqu'à la tour. Les +nôtres donc, préparant une perrière, l'établirent au troisième jour de +leur arrivée, et la firent jouer contre la citadelle. Le même jour, nos +chevaliers s'armèrent, et, descendant dans la vallée au pied du château, +voulurent gravir la position pour voir s'ils ne pourraient l'enlever +d'assaut. Or il advint, tandis qu'ils pénétraient dans le premier +faubourg, que les assiégés, montant sur les murs et sur les toits, +commencèrent à lancer sur les nôtres de grosses pierres, et dru comme +grêle, pendant que d'autres mirent partout le feu à l'endroit par où les +nôtres étaient entrés. Sur quoi, voyant les nôtres qu'ils ne faisaient +rien de bon, pour autant que ce lieu était inaccessible même aux hommes, +et qu'ils ne pouvaient supporter le jet des pierres qui les accablaient, +ils sortirent, non sans grande perte, au milieu des flammes. Nous ne +pensons d'ailleurs devoir taire une bien méchante et cruelle trahison +qu'un jour avaient brassée ceux du château. Il y avait avec notre comte +un chevalier du pays, lequel était parent d'un certain traître enfermé +dans la place, lequel même, en partie, avait été seigneur de Cabaret. +Les gens d'Hautpoul mandèrent donc à notre comte qu'il leur envoyât +cedit chevalier pour parlementer avec eux, touchant composition, et +faire par lui savoir au comte ce qu'ils voulaient; puis, comme celui-ci +y fut allé avec la permission de Montfort, et était en pourparler avec +eux à la porte du château, un des ennemis, l'ajustant avec son arbalète, +le blessa très-grièvement d'un coup de flèche. Ô très-cruelle trahison! +Mais bientôt après, savoir le même jour ou le lendemain, il arriva, par +un juste jugement de Dieu, que le traître qui avait invité à la susdite +conférence notre chevalier son parent, dans l'endroit même où celui-ci +avait été touché, c'est-à-dire à la jambe, reçut à son tour de l'un des +nôtres une très-profonde blessure. Ô juste mesure de la vengeance +divine! + +Cependant la perrière battait incessamment la tour, et, le quatrième +jour après le commencement du siége, un brouillard très-épais s'étant +élevé après le coucher du soleil, les gens d'Hautpoul, saisis d'une +terreur envoyée par Dieu, et prenant occasion d'un temps favorable à la +fuite, délogèrent du château, et commencèrent à jouer des jambes: ce que +les nôtres apercevant, soudain fut donnée l'alarme, et, se ruant dans la +place, ils tuèrent tout ce qu'ils trouvèrent, tandis que d'autres, +poursuivant les fuyards malgré la grande obscurité de la nuit, firent +quelques prisonniers. Au lendemain, le comte fit ruiner le château et y +mettre le feu; après quoi les chevaliers qui étaient venus de France +avec Robert de Mauvoisin, comme nous l'avons dit plus haut, et étaient +restés avec le comte tout l'hiver précédent, s'en allèrent, et +retournèrent presque tous en leurs quartiers. + + + + +CHAPITRE LXII. + + Les habitans de Narbonne se livrent à leur mal vouloir contre + Amaury, fils du comte Simon. + + +Nous ne croyons devoir omettre un crime que les citoyens de Narbonne +commirent en ce même temps, car étaient-ils très-méchans, et n'avaient +jamais aimé les intérêts de Jésus-Christ, bien que, par les affaires de +la foi, leur eussent profité des biens infinis. Un jour Gui, frère de +Montfort, et Amaury, fils aîné du comte, vinrent à Narbonne, et, durant +qu'ils y étaient, l'enfant entra pour aller s'ébattre au palais +d'Amaury, seigneur de Narbonne, lequel tombait de vétusté, et était +presque abandonné et désert. Comme donc il eut porté la main à une des +fenêtres de ce palais, et qu'il voulait l'ouvrir, elle s'écroula +soudain, minée qu'elle était par le temps, et tombant en ruines; après +quoi notre Amaury s'en revint au lieu où il logeait alors, savoir en la +maison des Templiers, pendant qu'à la même heure Gui, frère du comte, +était chez l'archevêque de Narbonne; et soudain les gens de Narbonne, +cherchant prétexte à mal faire, accusèrent cet enfant, je veux dire le +fils de Montfort, d'avoir voulu entrer de force dans le palais d'Amaury. +Ô bien mince occasion pour commettre un crime, ou bien mieux du tout +nulle! Et soudain, courant aux armes, ils se précipitèrent vers le lieu +où il était renfermé, faisant tous leurs efforts pour forcer la maison +des Templiers: ce que voyant l'enfant, et qu'ils en voulaient à sa vie, +il s'arma, et, se retirant dans une tour du temple, il s'y cacha loin +des ennemis. Cependant ceux-ci attaquaient à grands efforts la susdite +maison, tandis que d'autres, se saisissant des Français qu'ils +trouvaient par la ville, en tuèrent plusieurs. Ô rage de ces mauvais +garnemens! Même ils occirent deux écuyers attachés à la personne du +comte. Quant à Gui son frère, lequel était pour lors dans le logis de +l'archevêque, il n'osait en sortir, jusqu'à ce qu'enfin les citoyens de +Narbonne, après avoir long-temps attaqué la maison où se trouvait le +petit Amaury, s'en désistèrent par le conseil d'un des leurs; et ainsi +l'enfant, délivré d'un grand péril, échappa sain et sauf par la grâce de +Dieu. Revenons maintenant à notre propos. + +Le noble comte, partant d'Hautpoul, escorté d'un très-petit nombre de +chevaliers, entra sur les terres du comte de Toulouse, où, peu de jours +après, il fut joint par plusieurs pélerins d'Allemagne qui, de jour en +jour, furent suivis par d'autres, lesquels, comme nous l'avons dit plus +haut, s'étaient croisés par les exhortations du vénérable Guillaume, +archevêque de Paris, et de maître Jacques de Vitry. Et pour autant que +nous ne pourrions expliquer en détail toutes choses, savoir comment, à +partir de ce temps, Dieu, dans sa miséricorde, se prit à avancer +merveilleusement ses affaires, disons en peu de mots que notre comte, en +un très-court espace, prit de force plusieurs châteaux, et en trouva un +grand nombre déserts. Du reste, les noms de ceux qu'il recouvra en trois +semaines sont ceux-ci: Cuc[139], Montmaur[140], Saint-Félix[141], +Casser, Montferrand, Avignonnet[142], Saint-Michel, et beaucoup +d'autres. Or, durant que l'armée était au château qu'on nomme +Saint-Michel, situé à une lieue de Castelnaudary, survint Gui, évêque de +Carcassonne, qui avait été abbé de Vaulx, et moi en sa compagnie, +lequel, n'étant encore qu'élu, avait quitté l'armée après la prise +d'Hautpoul, et avait gagné Narbonne, afin de recevoir le bénéfice de la +consécration avec le seigneur abbé de Cîteaux qui était aussi élu de +l'archevêché de Narbonne. + +[Note 139: À six lieues de Castres.] + +[Note 140: À deux lieues de Castelnaudary.] + +[Note 141: À cinq lieues de Saint-Papoul.] + +[Note 142: À trois lieues de Saint-Papoul.] + +Le château dit Saint-Michel ayant donc été détruit de fond en comble, le +comte se décida d'assiéger ce noble château qu'on nomme Puy-Laurens, +lequel, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, s'était soustrait à +sa domination. À quelle fin nous prîmes route et marchâmes sur ladite +place, établissant nos tentes en un lieu proche Puy-Laurens, à la +distance de deux lieues environ, où le même jour arrivèrent pélerins, +savoir le prévôt de l'église de Cologne, noble et puissant personnage, +et avec lui plusieurs nobles hommes d'Allemagne. Cependant le comte de +Toulouse était à Puy-Laurens avec un nombre infini de routiers; mais, +apprenant qu'approchaient les nôtres, il n'osa les attendre, et, sortant +en toute hâte du château, emmenant avec lui tous les habitans, il +s'enfuit vers Toulouse, et laissa la place vide. Ô poltronnerie de cet +homme! ô méprisable stupeur de son esprit! Le lendemain, à l'aube du +jour, nous vînmes à Puy-Laurens, et, le trouvant désert, passâmes outre +pour aller camper dans une vallée voisine, durant que Gui de Lucé, à +qui depuis long-temps le comte avait donné ce château, y entrât et y mît +garnison de ses gens. L'armée étant restée deux jours dans le voisinage, +en l'endroit susdit, là fut annoncé au comte que nombreux pélerins et +très-considérables, savoir Robert, archevêque de Rouen, et Robert, l'élu +de Laon, le vénérable Guillaume, archidiacre de Paris, ensemble +plusieurs autres nobles et ignobles, venaient de France vers +Carcassonne. Sur quoi le comte, voyant qu'il avait avec lui forces +suffisantes, envoya, après avoir tenu conseil, Gui son frère et Gui le +maréchal en cette ville au devant desdits pélerins, afin que, formant +une autre armée de leur part, ils se tournassent vers d'autres +quartiers, et y soutinssent les affaires du Christ. Quant à lui, il se +remit en marche, et se dirigea sur Rabastens. Au demeurant, afin +qu'évitant les superfluités, nous arrivions à choses plus utiles, disons +en peu de mots que ces trois nobles châteaux, à savoir Rabastens, +Montagut et Gaillac, dont nous avons fait fréquente mention, se +rendirent à lui quasi en un jour, sans siége ni difficulté aucune. De +plus, les bourgeois du château qu'on nomme Saint-Marcel, apprenant que +notre comte, après avoir recouvré plusieurs places, arrivait vitement +sur eux pour les assiéger, eurent grand'peur, et députèrent vers lui, le +suppliant qu'il daignât les recevoir à vivre en paix avec lui, qu'ils +lui livreraient leur château à discrétion. Mais lui, repassant leurs +scélératesses et perversités inouïes, ne voulut en aucune façon composer +avec eux, et, leur renvoyant leurs émissaires, leur manda qu'ils ne +pourraient oncques rentrer en paix auprès de lui, ni en bonne +intelligence, à quelque prix ou condition que ce pût être. Ce +qu'entendant lesdits hommes de Saint-Marcel, ils déguerpirent au plus +vite, et désertèrent leur château, qu'à notre arrivée le comte fit +brûler, et dont la tour et les murs furent rasés. Partant de là, nous +marchâmes sur un autre château voisin qu'on nomme la Guépie, et, l'ayant +trouvé vide pareillement, il en ordonna la destruction, le brûla et +passa outre, allant au siége de Saint-Antonin. + +Le comte de Toulouse avait donné ce lieu à un certain chevalier, homme +pervers et des plus méchans, lequel enflé d'orgueil et d'insolence, osa +bien répondre avec grande fureur à l'évêque d'Albi qui, pendant que nous +venions sur lui, nous avait précédés à Saint-Antonin, pour y porter des +paroles de paix, et l'engager à se rendre aux nôtres: «Sache le comte de +Montfort que ses _bourdonniers_ ne pourront jamais prendre mon château.» +Or il appelait ainsi les pélerins, pour ce qu'ils avaient coutume de +porter des bâtons appelés _bourdons_ en langue vulgaire. À cette +nouvelle, le comte s'empressa davantage à aller assiéger Saint-Antonin, +où nous arrivâmes un jour de dimanche, savoir, dans l'octave de la +Pentecôte, et où nous assîmes notre camp d'un seul côté, devant les +portes. Or était ce très-noble château situé dans une vallée, au pied +d'une montagne, dans une très-agréable position; entre la montagne et la +ville coulait un ruisseau limpide; et, de l'autre part, il y avait une +plaine fort belle, où campèrent nos gens. Les ennemis firent tout +d'abord une sortie, et passèrent tout le jour à nous incommoder de loin +à coups de flèches; puis, sur le vêpre, sortant encore, et s'avançant +quelque peu, ils nous attaquèrent, mais toujours de loin, et lançaient +leurs flèches jusqu'en nos tentes. Ce que voyant les servans d'armée, et +ne pouvant de bonne honte l'endurer plus long-temps, ils les abordèrent +et commencèrent à les repousser dans leur fort. Quoi plus? Le bruit +gagne tout le camp, nos pauvres pélerins sans armes accourent, et à +l'insu du comte et des chevaliers de l'armée, sans les aviser +aucunement, ils attaquent le château de si grande prouesse, si +incroyable et du tout inouïe, qu'envoyant la crainte aux ennemis par une +continuelle batterie de pierres et les stupéfiant, ils leur enlevèrent +en une heure de temps trois barbacanes. Ô combat quasi sans usage du +fer! Ô victoire bien glorieuse! Oui, je prends Dieu à témoin qu'étant +entré dans la place après qu'elle se fut rendue, j'ai vu les murs des +maisons comme rongés de l'atteinte des pierres que nos pélerins avaient +lancées. Par ainsi les assiégés, voyant qu'ils avaient perdu leurs +barbacanes, sortirent du château par l'autre bout, et se prirent à fuir +à travers le susdit ruisseau, ce dont nos pélerins s'aperçurent, et le +franchissant, ils passèrent au fil de l'épée tous ceux qu'ils purent +happer; puis, après la prise des barbacanes, ils cessèrent l'assaut, +pour ce que le jour tombait et que la nuit était voisine. Mais, vers +minuit, le seigneur de Saint-Antonin, sentant qu'après cette perte la +place était comme en notre pouvoir, envoya vers le comte, prêt à rendre +le château, pourvu qu'il pût échapper lui-même; et, comme Montfort se +refusa à cette sorte de composition, il députa derechef vers lui, se +livrant en tout à sa discrétion. De grand matin donc, le comte ordonna +qu'on fît sortir tous les habitans; et considérant avec les siens que, +s'il faisait tuer tous ces hommes, qui étaient gens rustiques et +endurcis au travail des champs, leur destruction réduirait ce château en +une véritable solitude, usant à telle cause d'un meilleur avis, il les +renvoya libres; puis, pour ce qui est du seigneur, lequel avait été +l'occasion de tout le mal, il donna ordre de l'enfermer au fin fond de +la prison de Carcassonne, où il fut détenu sous bonne garde, et dans les +fers durant grand nombre de jours, ainsi que le peu de chevaliers qui +étaient avec lui. + + + + +CHAPITRE LXIII. + + Comment le comte, appelé par l'évêque d'Agen, se rendit dans + cette ville et la reçut en sa possession. + + +Se trouvaient en ce temps avec les Croisés les évêques d'Uzès et de +Toulouse, plus, l'évêque de Carcassonne, lequel oncques ne s'éloignait +de l'armée. Ayant tenu conseil avec eux, le comte et ses chevaliers +tombèrent d'accord de conduire ses troupes vers le territoire d'Agen, +pour autant que l'évêque de cette ville avait depuis long-temps mandé au +comte, que, s'il se dirigeait de ce côté, lui et ses parens, lesquels +étaient puissans en ce pays, l'aideraient de tout leur pouvoir. Or était +Agen une noble cité, entre Toulouse et Bordeaux, dans une situation +très-agréable, et d'ancienne date elle avait fait partie des domaines du +roi d'Angleterre; mais quand le roi Richard donna sa soeur Jeanne en +mariage à Raimond, comte de Toulouse, elle lui avait porté en dot cette +ville avec son territoire. En outre, le seigneur pape ayant donné ordre +à notre comte d'attaquer, avec l'aide des Croisés, aussi bien tous les +hérétiques que leurs fauteurs, nous partîmes du château de +Saint-Antonin, et allâmes droit à un autre, appartenant au Toulousain, +et qu'on nommait Moncuq[143]. Ni faut-il omettre, en passant, que les +forteresses que nous trouvions, sur notre route, et qui étaient +désertées par les habitans pour la crainte qu'ils avaient de nous, +étaient rasées et brûlées du commandement de Montfort, parce qu'elles +pouvaient nuire d'une ou d'autre manière à la chrétienté. De plus, un +certain noble château, proche Saint-Antonin, ayant nom Caylus, et soumis +à la domination de Raimond, fut en ce temps livré au comte Simon, par +l'industrie du loyal et fidèle comte Baudouin. Cette place avait déjà +été au pouvoir de Montfort, mais elle s'y était soustraite l'année +précédente, et s'était rendue au Toulousain. Pour ce qui est des gens de +Moncuq, quand ils surent que les nôtres s'avançaient, poussés par la +crainte, ils prirent tous la fuite et abandonnèrent leur château, lequel +était noble, situé dans une excellente position et bien forte, et que +notre comte donna au susdit Baudouin, frère du comte de Toulouse. +Partant de là, nous arrivâmes à deux lieues d'un certain château, appelé +Penne[144], au territoire d'Agen, que Raimond avait commis à la garde +d'un chevalier, son sénéchal, nommé Hugues d'Alvar, Navarrois, auquel +même il avait fait épouser une sienne fille bâtarde, et qui apprenant la +venue du comte Simon, rassembla ses routiers les plus forts et les +mieux en point, au nombre d'environ quatre cents; puis, chassant du +château tous ceux qui s'y trouvaient depuis le plus petit jusqu'au plus +grand, se retira avec eux dans la citadelle, et se prépara à la +défendre, après l'avoir abondamment garnie de vivres et de toutes les +choses qui paraissaient nécessaires à une longue résistance. Ce qu'ayant +su notre comte, il voulut d'abord l'assiéger; mais, ayant tenu conseil +avec les siens, il se décida à se rendre auparavant à Agen, pour +recevoir cette cité en sa possession; et, prenant ceux des chevaliers de +l'armée qu'il voulut emmener, il marcha de ce côté, laissant le reste de +ses troupes à attendre son retour dans le lieu même où elles étaient +campées. À son arrivée à Agen, il y fut accueilli honorablement, et les +habitans le constituant leur seigneur, lui livrèrent la ville avec +serment de lui être fidèles: après quoi, ces choses dûment faites, il +revint à son armée pour aller au siége de Penne. + +[Note 143: À cinq lieues de Cahors.] + +[Note 144: À six lieues d'Agen.] + +L'an du Seigneur 1212, le 3 juin, jour de dimanche, nous arrivâmes pour +détruire ce château et l'assiéger avec l'aide de Dieu. À notre approche, +Hugues d'Alvar qui en était gardien, et dont nous avons parlé plus haut, +se retrancha lui et ses routiers dans le fort, après avoir mis le feu +aux quatre coins du bourg inférieur. Or, était Penne un très-noble +château du territoire d'Agen, assis sur une colline, dans le site le +plus agréable, de toutes parts environné de très-fertiles plaines et +très-étendues, embelli d'un côté par la richesse du sol, de l'autre par +le gracieux développement de beaux prés unis, ici par l'aménité +délectable des bois, là, par la joyeuse fertilité des vignes; enfin, +tout à l'entour, lui souriaient cette salubrité d'air qui plaît tant, et +l'opulente gaîté des eaux qui coulaient en se jouant dans les fraîches +campagnes. Quant à la citadelle, elle était bâtie sur une roche +naturelle et très-élevée, et munie de remparts si puissans qu'elle +semblait quasi inexpugnable: en effet, Richard, roi d'Angleterre, auquel +avait appartenu Penne, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, l'avait +fortifié avec le plus grand soin, et y avait fait creuser un puits, pour +ce que le château était comme le chef et la clef de tout l'Agénois. En +outre, le susdit comte, savoir, Hugues d'Alvar, à qui le Toulousain +l'avait donné, l'avait tellement garni de soldats d'élite, des moindres +vivres, de machines nommées perrières, de bois, de fer, et de tout ce +qui pouvait servir à la défense, qu'il n'était personne qui dût croire +que la forteresse pût être prise même après une siége de plusieurs +années. Finalement, il avait construit dans l'intérieur de la place deux +ateliers de forgeron, un four et un moulin: pour quoi, tout fourni qu'il +était en ressources si multipliées, il attendait presque sans crainte +qu'on vînt l'assiéger. Les nôtres, à leur arrivée, établirent leurs +pavillons tout autour de Penne, tandis que les gens du château, faisant +de prime abord une sortie, les harcelaient vivement à coups de flèches, +et quelques jours ensuite, ils dressèrent des perrières dans le bourg +incendié pour battre la citadelle: ce que voyant les autres, ils en +élevèrent aussi de leur côté, pour empêcher et ruiner celles des +assiégeans, desquelles ils lançaient une grêle de gros cailloux qui +gênaient fort ceux-ci. Lors, les Croisés dressèrent encore plusieurs de +ces machines; mais bien que nos engins en continuelle action missent en +morceaux les maisons en dedans du fort, ils ne faisaient que peu de mal +ou point du tout à ses murailles mêmes. Or, était-on en été, et au plus +vif de la chaleur, à savoir, aux environs de la fête du bienheureux +Jean-Baptiste. Ni pensons-nous devoir taire que notre comte n'avait +qu'un petit nombre de chevaliers, quoiqu'il fût suivi de beaucoup de +pélerins à pied; d'où venait que toutes fois et quantes les nôtres +approchaient de la forteresse pour l'attaquer, les ennemis bien remparés +qu'ils étaient et accorts en guerre, voire se défendant vaillamment, ne +leur laissaient faire que peu de chose ou rien. Un jour même que nos +gens donnaient l'assaut, et qu'ils avaient emporté un ouvrage en bois +voisin du mur, les assiégés jetant une pluie de pierres du haut des +murailles, les chassèrent aussitôt du poste où ils s'étaient logés, et +sortant, comme nous faisions retraite dans l'intérieur du camp, ils +vinrent dans la plus grande chaleur du jour pour brûler nos machines, +portant bois, chaume, et autres appareils de combustion: néanmoins, les +Croisés les reçurent bravement, et les empêchèrent non seulement de +mettre le feu à nos perrières, mais même d'en approcher. Ni fut-ce la +seule fois que les ennemis sortirent sur nous; ils nous attaquèrent à +mainte et mainte reprise, nous incommodant du plus qu'ils pouvaient. +Devant Penne se trouvait le vénérable évêque de Carcassonne, dont nous +avons fait souvent mention, et moi avec lui; lequel remplissant à +l'armée les fonctions de légat par ordre de l'archevêque de Narbonne +(anciennement abbé de Cîteaux, et légat lui-même, comme nous l'avons +déjà expliqué), dans une infatigable ferveur d'esprit, avec un +incroyable travail de corps, s'acquittait du devoir de la prédication et +des autres soins relatifs au siége avec tant de persévérance, et pour +tout dire en peu de mots, était accablé, ainsi que moi, du poids si +lourd et tellement insoutenable d'affaires qui se succédaient tour à +tour, que nous avions à peine relâche pour manger et reposer un peu. +N'oublions pas de rapporter que, pendant le siége de Penne, tous les +nobles du pays vinrent au comte, lui firent hommage et reçurent leurs +terres. + +Les choses en étaient là quand Gui de Montfort, frère de notre comte, +Robert, archevêque de Rouen, Robert, élu de Laon, Guillaume, archidiacre +de Paris, et Enguerrand de Boves, à qui Montfort avait depuis long-temps +cédé en partie les domaines du comte de Foix, ensemble plusieurs autres +pélerins, sortirent de Carcassonne, marchant vers ces mêmes domaines, et +arrivèrent à un certain château nommé Ananclet, qu'ils prirent du +premier assaut, et où ils tuèrent ceux des ennemis qui s'y trouvaient. À +cette nouvelle, les gens des châteaux voisins s'enfuirent devant nous, +après avoir brûlé leurs castels, et les nôtres, allant par tous les +forts, les renversèrent de fond en comble. De là, tournant vers +Toulouse, ils détruisirent aussi complétement plusieurs places +très-fortes qui avaient été laissées vides; car, depuis la prise +d'Ananclet, ils ne rencontrèrent personne qui osât les attendre en +quelque château, si bien muni qu'il fût, tant était grande la terreur +qui avait saisi tous les habitans de ces quartiers. Tandis qu'ils +faisaient telles prouesses, notre comte envoya vers eux, leur mandant +qu'ils vinssent le rejoindre devant Penne, vu qu'il y avait dans son +armée des pélerins qui, ayant achevé leur quarantaine, voulaient s'en +retourner chez eux. Sur quoi les susdits personnages se dirigèrent vers +lui en toute hâte, et arrivant en route devant un très-fort +château[145], dit Penne en Albigeois, lequel résistait encore à la +chrétienté et au comte, et était toujours rempli de routiers; ceux-ci, à +leur approche, en sortirent, et tuèrent un de nos chevaliers; mais les +nôtres, ne voulant perdre temps à prendre ce château, pour autant que le +comte leur recommandait de faire diligence, continuèrent de marcher +vitement pour le joindre, après avoir détruit les moissons et les +vignobles des entours. Quant aux gens dudit Penne, ils vinrent, après le +départ des nôtres qui s'étaient arrêtés quelques jours devant leurs +forteresses, au lieu où ceux-ci avaient enterré le chevalier occis par +les routiers, l'exhumèrent, le traînèrent par les carrefours, puis +l'exposèrent aux bêtes et aux oiseaux de proie. Ô rage scélérate! ô +cruauté inouïe! + +[Note 145: À trois lieues de Saint-Antonin.] + +À l'arrivée du renfort qu'il avait demandé, le comte, qui était devant +Penne, reçut ces pélerins avec une grande joie, et leurs troupes ayant +été divisées aussitôt d'un et d'autre côté, ils campèrent près de la +place, de façon que le comte, avec ses chevaliers, l'assiégeait à +l'occident, où étaient établis nos engins, et Gui, son frère, de l'autre +sens, c'est-à-dire à l'orient, y faisant aussi dresser une machine, et +poussant vigoureusement son attaque. Quoi plus? On en élève encore un +grand nombre, si bien qu'il y en avait neuf autour du château, et les +nôtres pressent vivement les ennemis. Au demeurant, comme nous ne +pourrions parvenir à rapporter en détail tous les événemens du siége, +arrivons de suite à la conclusion. Voyant donc que nos machines ne +pouvaient renverser le mur du château, le comte en fit construire une +beaucoup plus grande que les autres; et voilà que, durant qu'on y +travaillait, l'archevêque de Rouen et l'élu de Laon, plus les autres en +leur compagnie, ayant accompli leur quarantaine, voulaient quitter +l'armée, de même que le reste des pélerins qui, après avoir fait leur +temps, s'en retournaient chez eux; du contraire, il n'en venait plus ou +qu'en très-petit nombre: pour quoi notre comte, sachant qu'il +demeurerait quasi seul, en vive angoisse et inquiétude d'esprit, vint +trouver les principaux de l'armée, les suppliant de ne point abandonner +les affaires du Christ en si pressante nécessité, et de rester avec lui +encore quelque peu de temps. Or, disait-on qu'une grande multitude de +Croisés, venant de France, était à Carcassonne; ce qui était vrai. Et ni +est-il à omettre que le prévôt de Cologne et tous les nobles allemands +qui étaient arrivés en foule avec lui ou après lui, s'étaient déjà +retirés. Pourtant l'élu de Laon ne voulut se rendre aux prières du +comte, et, prétextant cause de maladie, ne put en aucune sorte être +davantage arrêté. Pareillement en usèrent presque tous les autres: +seulement l'archevêque de Rouen, lequel s'était louablement porté au +service de Dieu, retenant avec lui et à ses propres frais bon nombre de +chevaliers et une suite très-considérable, acquiesça bénignement à la +demande du comte, et demeura près de lui jusqu'à ce que de nouveaux +pélerins étant survenus, il partit avec honneur, du gré et par la +volonté de Montfort. Comme donc s'en furent retournés l'évêque de Laon +et la plus grande partie de l'armée, le vénérable archidiacre Guillaume, +homme de grande constance et merveilleuse probité, se prit à travailler +de grande ardeur aux choses qui concernaient le siége. Quant à l'évêque +de Carcassonne, il s'était rendu en cette ville pour vaquer à certaines +affaires. Cependant la grande machine dont nous avons parlé plus haut +était en train d'être achevée, et, quand elle le fut, ledit archidiacre +la fit établir d'un côté près du château, dont elle commença à ébranler +un peu la muraille, à cause des grosses pierres que sa force la mettait +en état de lancer. Quelques jours après, survinrent les pélerins dont +nous avons fait mention ci-dessus, savoir, l'abbé de Saint-Remi de +Rheims et un certain abbé de Soissons, plus le doyen d'Auxerre qui +mourut peu après, et son archidiacre de Châlons, tous grands personnages +et lettrés, outre plusieurs chevaliers et gens de pied. Ce fut après +leur arrivée que le vénérable archevêque de Rouen, du gré et par la +volonté du comte, quitta l'armée, et retourna dans sa patrie. Pour lors +les nouveaux venus se mirent de toutes leurs forces à attaquer la place. + +Un jour les ennemis jetèrent hors du château les pauvres et les femmes +qu'ils avaient avec eux, et les exposèrent à la mort, afin d'épargner +leurs vivres: toutefois notre comte ne voulut les tuer, et se contenta +de les rembarrer dans Penne. Ô noblesse digne d'un prince! Il dédaigna +de faire mourir ceux qu'il avait pris, et ne crut pas qu'il pût +acquérir de la gloire par la mort de gens dont il ne devait la prise à +la victoire. Finalement, lorsque nos machines eurent long-temps battu la +forteresse, et détruit toutes les maisons et refuges qui s'y trouvaient, +comme aussi la grande machine qu'on avait récemment élevée eut affaibli +la muraille elle-même, les assiégés, voyant qu'ils ne pouvaient tenir +long-temps, et que, si le château était emporté de force, ils seraient +tous passés au fil de l'épée; considérant, de plus, qu'ils ne devaient +attendre nul secours du comte de Toulouse, traitèrent avec les nôtres, +et proposèrent de rendre le château à notre comte, pourvu qu'ils pussent +sortir avec leurs armes. À cette offre, le comte tint conseil avec les +siens pour savoir s'il l'accepterait ou non; et les nôtres, considérant +que ceux de Penne pouvaient encore résister nombre de jours, que le +comte avait encore à faire beaucoup d'autres et importantes choses +nécessaires au bien de l'entreprise, enfin que l'hiver approchait, et +qu'en cette saison on ne pourrait continuer le siége; par toutes ces +raisons, dis-je, ils lui conseillèrent d'accepter la composition que les +ennemis lui proposaient. Adonc, l'an du Verbe incarné 1212, dans le mois +de juillet, le jour de la Saint-Jacques, les ennemis furent mis dehors, +et le noble château de Penne fut rendu à Montfort. Le lendemain, survint +le vénérable Aubry, archevêque de Rheims, homme de bonté parfaite, qui +embrassait de la plus dévote affection les affaires de Jésus-Christ, et +avec lui le chantre de Rheims et quelques autres pélerins. Nous ne +croyons devoir taire que, durant que le comte était au siége de Penne, +il pria Robert de Mauvoisin de se rendre à une certaine ville +très-noble, ayant nom Marmande[146], laquelle avait appartenu au comte +de Toulouse, d'en prendre possession de sa part, et de la garder. À quoi +ce généreux personnage, bien qu'il fût tourmenté d'une infirmité +très-grave, consentit volontiers, loin de se refuser à cette fatigue, +et, comme tel autre, de s'en défendre sur la maladie qui l'accablait. +C'était en effet celui à la prévoyance, à la circonspection et aux +très-salutaires avis duquel était attaché le sort du comte, ou plutôt +tout le saint négoce de Jésus-Christ. Venant donc à la susdite ville, +Robert fut reçu honorablement par les bourgeois; mais quelques servans +du Toulousain qui défendaient la citadelle ne voulurent se rendre, et +commencèrent à la défendre: ce que voyant cet homme intrépide, je veux +dire Robert de Mauvoisin, il fit aussitôt dresser contre elle un +mangonneau qui n'eut pas plutôt lancé quelques pierres que les servans +la remirent en son pouvoir. Il y passa quelques jours, et revint ensuite +à Penne auprès du comte. Penne étant pris, et ayant reçu garnison des +nôtres, Montfort se décida à assiéger un château voisin, nommé +Biron[147], que le comte de Toulouse avait donné à ce traître, je veux +dire à Martin d'Algues, qui, comme nous l'avons dit plus haut, avait été +des nôtres, et s'en était ensuite traîtreusement séparé. Cet homme, +s'étant arrêté dans le susdit château de Biron, voulut y attendre notre +arrivée; ce que l'issue prouva être l'effet d'un juste jugement de Dieu. +Nos gens donc arrivèrent devant cette place, et, l'ayant attaquée, ils +enlevèrent de force et par escalade le faubourg, après avoir usé d'une +merveilleuse bravoure, et enduré mille travaux. Aussitôt les ennemis se +retranchèrent dans la forteresse, et, voyant qu'ils ne pouvaient +résister plus long-temps, ils demandèrent la paix, prêts à rendre le +château, pourvu qu'ils en pussent sortir la vie sauve; ce que le comte +ne voulait en aucune façon leur accorder. Toutefois, craignant que ledit +traître, savoir Martin d'Algues, dont la prise avait été son principal +motif pour assiéger Biron, n'échappât furtivement, il leur offrit de les +tenir quittes des angoisses d'une mort imminente, moyennant qu'ils lui +livreraient le perfide. Sur ce, ils coururent en hâte le saisir, et le +remirent en ses mains; et, lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il lui offrit +de se confesser, ainsi que cet homme catholique avait coutume de le +faire à l'égard des autres condamnés; puis il le fit traîner dans les +rangs de l'armée, attaché à la queue d'un cheval, et, démembré qu'il +fut, il le fit pendre à un gibet, suivant ses mérites. En ce même lieu, +vint à lui un certain noble, prince de Gascogne, Gaston de Béarn, +très-méchant homme, qui avait toujours été du parti de Raimond, pour +entrer avec lui en pourparler; et, comme ils ne purent s'accorder le +même jour, Montfort lui assigna une autre conférence auprès d'Agen; mais +cet ennemi de la paix, rompant le traité, ne voulut s'y rendre. Sur ces +entrefaites, la noble comtesse de Montfort et le vénérable évêque de +Carcassonne, et moi avec lui, nous revenions en hâte des environs de +cette ville vers le comte, menant avec nous quelques pauvres et +pélerins. Ni faut-il taire que, durant la route, beaucoup d'entre +ceux-ci venant à défaillir à cause de l'extrême chaleur et des +difficultés du chemin, le vénérable évêque de Carcassonne et la noble +comtesse compatissant à leurs souffrances, les portaient tout le long du +jour en croupe derrière eux; quelquefois même l'un et l'autre, je veux +dire l'évêque et la comtesse, faisaient mettre deux pélerins sur leur +cheval, et marchaient à pied. Ô pieuse compassion du prélat! ô noble +humilité de cette dame! Or, quand nous arrivâmes à Cahors dans notre +marche vers le comte, on nous dit qu'aux entours il y avait des castels +où séjournaient des routiers et des ennemis de la foi; mais, comme nous +en approchâmes, bien que nous fussions en petit nombre, il arriva que, +par la merveilleuse opération de la divine clémence, ces méchans, +effrayés à notre vue, et fuyant devant nous, décampèrent, et laissèrent +vides plusieurs châteaux très-forts que nous détruisîmes avant que de +nous joindre au comte; ce que nous fîmes à Penne. + +[Note 146: À six lieues d'Agen.] + +[Note 147: À huit lieues d'Agen.] + +Ces choses dûment achevées, le noble comte ayant tenu conseil avec les +siens, arrêta d'assiéger un château nommé Moissac[148], qui était au +pouvoir du Toulousain: ce qui fut fait la veille de l'Assomption de la +bienheureuse Marie. Or, était Moissac bâti au pied d'une montagne, dans +une plaine près du Tarn, en lieu très-fertile et fort agréable, et on +l'appelait ainsi du mot _moys_, qui veut dire _eau_, parce que cette +ville abonde en fontaines très-douces qui sont au dedans de ses murs. +Les gens du fort apprenant notre arrivée avaient appelé à eux des +routiers et plusieurs hommes de Toulouse, afin d'être mieux en état de +nous résister; lesquels routiers étaient des pères et des plus pervers. +En effet, Moissac ayant été long-temps avant frappée d'interdit par le +légat du seigneur pape, pour la faveur qu'elle accordait aux hérétiques, +et les attaques qu'elle dirigeait contre l'Église de concert avec le +comte Raimond, ces routiers, en mépris de Dieu et de nous, faisaient +tous les jours et à toute heure, sonner comme en jour de fête les +cloches de l'église qui se trouvait dans le château, et qui était +très-belle et très-grande, le roi de France, Pepin, ayant fondé à +Moissac un monastère de mille moines. Peu de jours après, le comte fit +préparer et dresser près du fort des machines qui affaiblirent quelque +peu la muraille; mais les ennemis en firent autant et lancèrent des +pierres sur nos engins. Cependant, les vénérables hommes, directeurs et +maîtres de l'entreprise, savoir, l'évêque de Carcassonne et Guillaume, +archidiacre de Paris, ne cessaient de s'occuper de tout ce qui +intéressait le succès du siége; de même l'archevêque de Rheims présent à +l'armée, dispensant très-souvent et bien volontiers la parole de la +prédication aux pélerins, et des exhortations saintes, se livrant +humblement aux soins nécessaires à l'issue de l'expédition, et dépensant +libéralement de ses propres deniers, se rendait grandement utile à la +cause de Jésus-Christ. Un jour, les ennemis sortirent du château et se +dirigèrent sur nos machines pour les ruiner; mais le comte accourant +suivi de quelques-uns des nôtres, les força de rentrer dans leur fort. +Or, ce fut dans ce combat que l'un des assiégés, lançant une flèche à +notre comte, le blessa au pied, et qu'ayant pris un jeune chevalier +croisé, neveu de l'archevêque de Rheims, les routiers l'entraînèrent +après eux, le tuèrent, et nous jetèrent son cadavre honteusement +dépecé. Toutefois, le vénérable archevêque, son oncle, bien qu'il aimât +ce jeune homme de la plus tendre affection, supportant magnanimement sa +mort pour le service du Christ, et dissimulant sa douleur par grande +force d'âme, donna à tous ceux qui se trouvaient autour de lui l'exemple +d'une merveilleuse patience et bien admirable. Ajoutons qu'au +commencement du siége, les Croisés n'ayant pu serrer le château de +toutes parts à cause de leur petit nombre, les ennemis en sortaient +chaque jour, et gravissant la montagne qui dominait Moissac, ils +harcelaient insolemment notre armée: pour lors, nos pélerins montaient +contre eux, et se battaient tout le long du jour. Au demeurant, toutes +fois que les assiégés tuaient quelqu'un de nos gens, entourant son corps +en signe de leur mépris pour nous, chacun d'eux le perçait de sa lance, +montrant une telle cruauté qu'il ne leur suffisait de voir à leurs pieds +l'un de nos pélerins mort, si en lui faisant de nouvelles blessures, +tous tant qu'ils étaient, ils ne poignaient son cadavre à coups d'épée. +Ô méprisable combat! ô rage scélérate! + +[Note 148: À sept lieues de Montauban.] + +Nous en étions là quand des pélerins de France commencèrent à nous +arriver de jour en jour; même l'évêque de Toul, Renauld, survint avec +d'autres. Comme donc notre nombre s'accroissait ainsi, nous occupâmes la +susdite montagne, et les Croisés continuant de venir peu à peu, comme +ils usaient de le faire auparavant, le château fut enfermé presque de +toutes parts. N'oublions pas de dire que, quand le siége n'était encore +qu'à moitié formé, les ennemis sortant de leurs murailles et montant sur +la hauteur, toutes fois qu'ils voyaient l'évêque de Carcassonne +prêchant et exhortant le peuple, lançaient à coups d'arbalète des +flèches au milieu de la foule qui l'écoutait; mais, par la grâce de +Dieu, ils ne purent jamais blesser aucun des assistans. Enfin, vu que +nous ne pourrions raconter au long tout ce qui fut fait en ce siége, +arrivons à la conclusion. Après que nos machines eurent long-temps battu +la place et l'eurent affaiblie, le comte en fit construire une qu'en +langue vulgaire on appelle _chat_; et, lorsqu'elle fut achevée, il +ordonna de la traîner proche le fossé du château, lequel était +très-large et rempli d'eau. Or, les ennemis avaient élevé des barrières +de bois en dehors de ce fossé, et derrière ces barrières ils en avaient +creusé un autre, se postant toujours entre les deux, et en sortant +fréquemment pour incommoder nos gens. Cependant ladite machine était en +mouvement, laquelle était couverte de peaux de boeuf fraîches, pour que +les assiégés n'y pussent mettre le feu. D'ailleurs, ils faisaient jouer +incessamment contre elle une perrière et cherchaient à la ruiner: voire, +quand elle fut établie au premier fossé, au moment où il ne restait plus +rien à faire aux nôtres, que de le combler sous la protection du _chat_, +un beau jour, après le coucher du soleil, ils sortirent du château, +portant du feu, du bois sec, du chaume, de l'étoupe, des viandes salées, +de la graisse, de l'huile et autres instrumens d'incendie, qu'ils +lançaient sans discontinuer pour brûler notre engin. Ils avaient en +outre des arbalétriers qui faisaient beaucoup de mal à ceux qui le +défendaient. Que dirai-je? La flamme s'élança dans les airs, et nous +fûmes tous grandement troublés. Or, le comte et Gui, son frère, étaient +au nombre de ceux qui cherchaient à sauver la machine. Les ennemis donc +faisaient, sans se lasser, tout ce qui pouvait alimenter l'incendie; de +leur côté, les nôtres versaient sans relâche, et à grand'peine, de +l'eau, du vin, de la terre pour l'éteindre, tandis que d'autres +retiraient avec des instrumens de fer les morceaux de viande et les +vases pleins d'huile que les assiégés y lançaient. Ce fut de cette +manière que nos gens, après d'incroyables souffrances, pour la chaleur +et le travail qu'ils avaient à endurer, et qu'on ne pouvait guère voir +sans verser des larmes, arrachèrent la machine aux flammes. Le +lendemain, les pélerins s'armèrent, abordèrent le château de toutes +parts, et pénétrant audacieusement dans le premier fossé, ils brisèrent +les barrières de bois élevées derrière, après de grandes fatigues et +prouesses soutenues: quant aux ennemis postés entre les barrières et +dans les barbacanes, ils les défendaient du mieux qu'ils pouvaient. +Cependant, au milieu de l'assaut, l'évêque de Carcassonne et moi, nous +parcourions les rangs de l'armée, exhortant les nôtres, tandis que +l'archevêque de Rheims, les évêques de Toul et d'Albi, Guillaume, +archidiacre de Paris, et l'abbé de Moissac avec quelques moines, et le +reste du clergé, se tenaient devant le château sur le penchant de la +montagne, revêtus de robes blanches, les pieds nus, ayant devant eux la +croix avec les reliques des Saints, et implorant le divin secours, +chantaient à très-haute voix et bien dévotement _Veni Creator spiritus_. +Le consolateur ne fut sourd à leurs prières, et dès qu'ils +recommencèrent pour la troisième fois le verset de l'hymne où il est +dit, _Hostem repellas longius_, les ennemis épouvantés par la volonté +divine, et repoussés dans la place, abandonnèrent les barbacanes, +s'enfuirent vers le château, et s'enfermèrent dans l'enceinte des +murailles. Ce fut alors que les bourgeois d'un certain château +appartenant au Toulousain, voisin de Moissac, et qu'on appelait +Castel-Sarrasin, vinrent à notre comte et le lui rendirent. Vers le même +temps, il envoya Gui, son frère, et le comte Baudouin, frère de Raimond, +avec d'autres gens d'armes, vers une noble forteresse au pouvoir du +comte de Toulouse, à cinq lieues de cette ville, située sur la Garonne +et nommée Verdun, dont les habitans se rendirent sans nulle condition. +Pareillement, tous les châteaux placés aux alentours se rendirent à +notre comte, à l'exception d'un seul qu'on appelle Montauban. De plus, +les bourgeois de Moissac, apprenant que les castels des environs +s'étaient livrés à lui, et voyant qu'ils ne pouvaient résister +davantage, lui envoyèrent demander la paix. Sur quoi, le comte +considérant que Moissac était encore assez fort pour ne pouvoir être +pris sans grande perte des nôtres, et que si elle était enlevée +d'assaut, cette ville très-riche et la propriété des moines serait +saccagée et détruite; enfin, que tous ceux qui s'y trouvaient périraient +indifféremment, il répondit qu'il les recevrait à composition s'ils lui +abandonnaient les routiers, plus ceux, sans exception, qui étaient venus +de Toulouse pour renforcer la garnison du château, et s'ils lui juraient +en outre sur les saints Évangiles qu'à l'avenir ils n'attaqueraient plus +les chrétiens. Ce qui ayant été dûment accompli, le comte fut mis en +possession de la place, après que les routiers et gens de Toulouse lui +eurent été livrés, et la restitua à l'abbé de Moissac, sous la réserve +de ce qui appartenait de droit dans ce château aux comtes toulousains. +Pour en finir, nous dirons que nos pélerins s'étant saisis des routiers, +les tuèrent très-avidement. Ni croyons-nous devoir taire que le château +de Moissac, dont le siége avait commencé la veille de l'Assomption de la +bienheureuse vierge Marie, fut pris le jour de la Nativité de cette +sainte Mère. On reconnaît donc que ce fut par son opération. + +Le comte partant de là arrêta d'assiéger un château voisin de Foix, +nommé Saverdun, au diocèse de Toulouse, qui s'était soustrait à sa +domination, et au moyen duquel le comte de Foix, qui le retenait en sa +possession, incommodait beaucoup Pamiers. Dans ces entrefaites, quelques +nobles pélerins vinrent d'Allemagne à Carcassonne, et furent conduits à +Pamiers par Enguerrand de Boves, à qui, comme nous l'avons dit plus +haut, Montfort avait cédé en grande partie les domaines du comte de +Foix, et par d'autres chevaliers à nous qui gardaient le pays de +Carcassonne. Or ce comte et celui de Toulouse étaient à Saverdun, d'où +ils s'enfuirent en apprenant que nos chevaliers avec les Allemands +s'avançaient en hâte sur eux; si bien que, sans combat ni condition, +Enguerrand recouvra Saverdun. De son côté, notre comte venait de Moissac +avec ses troupes; et, comme il fut arrivé près de Saverdun, il alla à +Pamiers où se trouvaient les Allemands, tandis que l'armée marcha pour +rejoindre Enguerrand. Quant à lui, suivi desdits pélerins, il alla +caracoler devant Foix, et revint de là à l'armée, qui s'était acheminée +de Saverdun vers Hauterive, dont les habitans avaient pris la fuite à +notre approche, et qu'ils avaient laissé désert. Le comte y mit +garnison, parce que de cette position il pouvait inquiéter les ennemis, +Hauterive étant située entre Foix et Toulouse. Après quoi, il forma le +dessein d'envahir les terres du comte de Comminges, et marcha sur un +château voisin de Toulouse, nommé Muret, dans une situation +très-agréable, sur les bords de la Garonne. À notre arrivée, les +habitans eurent peur et s'enfuirent à Toulouse. Mais auparavant, +quelques-uns d'entre eux mirent le feu au pont du château, lequel était +de bois et fort long, joignant les deux rives de la Garonne, et par où +il nous fallait passer. Comme donc nous fûmes parvenus devant la place, +et que trouvant ce pont brûlé, nous ne pouvions y entrer, le comte et +plusieurs des nôtres se jetant dans le fleuve, qui était profond et +rapide, le traversèrent non sans grand danger: pour ce qui est de +l'armée, elle campa de l'autre côté de l'eau. Soudain Montfort, avec +quelques-uns des siens, courut au pont, éteignit le feu avec beaucoup de +peine, et soudain une pluie si abondante vint à tomber du ciel, et la +crue du fleuve fut telle que personne ne pouvait le passer sans courir +grand risque de perdre la vie. Sur le soir, le noble comte, voyant que +presque tous les chevaliers et les plus forts de l'armée avaient +traversé l'eau à la nage, et étaient entrés dans le château, mais que +les piétons et les invalides n'ayant pu en faire autant étaient restés +sur l'autre bord, il appela son maréchal, et il lui dit: «Je veux +retourner à l'armée.» À quoi celui-ci répondit: «Que dites-vous? Toute +la force de l'armée est dans la place, il n'y a au-delà du fleuve que +les pélerins à pied: de plus, l'eau est si haute et si violente que +personne ne pourrait la passer, sans compter que les Toulousains +viendraient peut-être et vous tueraient, vous et tous les autres.» Mais +le comte: «Loin de moi, dit-il, que je fasse ce que vous me conseillez! +Les pauvres du Christ sont exposés au couteau de ses ennemis, et moi, je +resterais dans le fort! Advienne de moi selon la volonté du Seigneur! +J'irai certainement et resterai avec eux.» Aussitôt, sortant du château, +il traversa le fleuve, revint à l'armée des gens de pied, et y demeura +avec un très-petit nombre de chevaliers, savoir quatre ou cinq, durant +plusieurs jours, jusqu'à ce que le pont fût rétabli et qu'elle pût +passer toute entière. Ô grande prouesse de ce prince! ô courage +invincible! Ainsi, il ne voulut rester dans le château avec ses +chevaliers, durant que les pauvres pélerins étaient en danger au milieu +des champs. + + + + +CHAPITRE LXIV. + + Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens et inquiète Toulouse. + Le comte Raimond sollicite le secours du roi d'Arragon. + + +Durant que notre comte séjournait au château de Muret, il vit venir à +lui les évêques de Comminges et de Conserans, hommes vénérables et +remplis de Dieu, qui portaient à la cause de Jésus-Christ une affection +unique, l'avançaient par leurs oeuvres, et dont le conseil et +l'industrie avaient conduit Montfort en ses opérations. Ils l'avertirent +donc de pousser en avant, et qu'il s'emparerait sans coup férir de la +plus grande partie de la Gascogne: ce qu'il fit promptement, marchant +d'abord contre un château nommé Saint-Gaudens[149], et appartenant au +comte de Comminges, dont les habitans l'accueillirent avec joie. Là +vinrent à lui les nobles du pays qui lui firent hommage, et reçurent de +lui leurs terres. En outre, pénétrant dans les montagnes auprès de Foix, +il dévasta en majeure partie les domaines de Roger de Comminges, tandis +que l'évêque de Carcassonne, qui était resté avec quelques pélerins dans +le château de Muret, travaillait assidûment à le fortifier. Puis ayant +terminé les affaires qui l'avaient appelé en Gascogne, le comte revint +audit château, n'ayant avec lui de pélerins armés que le comte de Toul +et quelques autres chevaliers en très-petit nombre. Bien néanmoins qu'il +ne fût suivi que de si peu de monde, il allait souvent faire cavalcade +jusqu'aux portes de Toulouse, d'où n'osaient sortir les ennemis, tout +innombrables et bien pourvus qu'ils étaient. Lui, cependant, ravageait +tout dans les environs et saccageait leurs forteresses sous leurs yeux. +Or était cette cité pleine de gens outre mesure, vu que les hérétiques +de Béziers, de Carcassonne et de Toulouse, ensemble leurs fauteurs et +les routiers, ayant perdu leurs terres par la volonté de Dieu, s'y +étaient réfugiés et l'avaient remplie à tel point qu'ils avaient changé +les cloîtres de la ville en étables et en écuries, après en avoir chassé +moines et chanoines. Ô Toulouse, vrai nid d'hérétiques! ô tabernacle de +voleurs! Ni faut-il taire combien elle était alors obsédée et vexée de +toutes parts, le comte étant d'un côté à Muret, de l'autre certains +chevaliers des nôtres à Verdun, ici le comte Baudouin, et là Gui, frère +de Montfort, lesquels ensemble l'entourant de tous sens, et courant +chaque jour jusque près de ses portes, ne l'incommodaient pas +médiocrement. Pour quoi Raimond qui, déshérité en juste châtiment de ses +péchés, avait perdu toutes ses possessions, fors Toulouse et Montauban, +s'était enfui près du roi d'Arragon pour lui demander conseil et +secours, afin de les recouvrer par son aide. Ô juste jugement du +très-juste Seigneur! ô véridique sentence du très-miséricordieux frère +Pierre de Castelnau! En effet, cet homme de bien affirmait, comme je +l'ai ouï de la bouche de ceux qui le lui avaient souvent entendu dire, +que les affaires de Jésus-Christ ne parviendraient jamais à une heureuse +issue jusqu'à ce qu'un des prédicateurs catholiques mourût pour la +défense de la foi; et plût à Dieu, ajoutait-il, que je fusse le premier +frappé par son persécuteur! + +[Note 149: À huit lieues de Pamiers.] + +Voilà donc que ce misérable comte toulousain, après avoir fait tuer ce +très-saint personnage, parce qu'il lui reprochait en face et +publiquement ses énormes méfaits, crut avoir échappé au sort qu'il +méritait, et s'imagina rentrer dans ses domaines; mais Dieu venant à lui +rétribuer sa vengeance et à revancher le sang de son martyr, le traître +ne remporta que perte totale et dommage irréparable de ce dont il avait +compté retirer grand profit. Et si faut-il noter soigneusement que ce +malheureux avait reçu en amitié sans pareille et bien étroite +familiarité l'assassin de l'homme de Dieu, tellement que, le menant +comme en spectacle avec lui par les villes et châteaux, il disait à +chacun: «Celui-ci seul m'aime et seul s'accorde en tout avec mes voeux; +c'est lui qui m'a enlevé à la rage de mon ennemi.» Au demeurant, si +ledit comte rehaussait de la sorte ce très-cruel homicide, celui-ci +était au contraire abhorré même par les animaux muets; et, comme nous +l'avons recueilli de la véridique relation de nombre de saints +personnages, chanoines de l'église de Toulouse, du jour où le susdit +bourreau tua le serviteur de Dieu, jamais chien ne daigna recevoir un +morceau de sa main en exécration d'un si grand crime. Ô chose admirable, +chose inouïe! Ce que j'en ai dit était pour montrer combien justement le +comte de Toulouse fut enfin dépossédé de ses terres. + +Les choses en étaient là quand Roger Bernard, fils du comte de Foix, +passant avec ses routiers près Carcassonne, un jour qu'il chevauchait +sur la route de Narbonne pour surprendre de nos pélerins et les conduire +enchaînés à Foix ou les condamner à la mort la plus cruelle, en +rencontra quelques-uns qui venaient de France vers notre comte, +lesquels, à la vue des ennemis, pensant qu'ils étaient nôtres, +marchèrent sans crainte au-devant d'eux. De fait, lesdits traîtres +n'oubliaient rien pour assurer le succès de leur méchanceté, allant au +petit pas et suivant le grand chemin, si bien qu'il n'était aisé de voir +qu'ils n'étaient pas de nos gens. Bref, quand ils se furent mutuellement +approchés, soudain les barbares se ruèrent sur les pélerins en faible +nombre et sans armes, ne soupçonnant d'ailleurs aucune trahison; puis en +tuant plusieurs et les déchirant membre à membre, ils emmenèrent le +reste à Foix, où les retenant aux fers et dépeçant leurs corps chétifs +en d'horribles tourmens, ils imaginaient chaque jour, et avec diligente +étude, nouveaux supplices et non connus pour endolorir leurs captifs. +En effet, ils les rouaient par tant de tortures et si affreuses, ainsi +que me l'a conté un de nos chevaliers prisonnier comme eux et témoin de +leurs souffrances, que leur férocité pourrait se comparer à celle de +Dioclétien et de Maximien, ou même être placée au-dessus. Et, pour ne +rien dire de leurs moindres cruautés, disons qu'ils se divertissaient à +pendre fréquemment les prêtres même et ministres des divins mystères; +voire parfois (chose horrible à rapporter) les scélérats les traînaient +avec des cordes liées aux parties génitales. Ô monstrueuse barbarie! ô +rage sans exemple! + + + + +CHAPITRE LXV. + + Comment le comte Simon réunit à Pamiers les prélats et barons; + décrets et lois qui y furent portés et qu'il promit d'accomplir. + + +L'an de l'incarnation du Seigneur 1212, au mois de novembre, le comte de +Montfort convoqua les évêques et nobles de ses domaines pour tenir un +colloque général à Pamiers. L'objet de cette conférence solennelle était +que le comte fît rétablir les bonnes moeurs dans le pays qu'il avait +acquis et soumis à la sainte Église romaine, qu'il en repoussât bien +loin l'ordure d'hérésie qui l'avait infecté tout entier, et y implantât +les saines habitudes, tant celles du culte chrétien que celles mêmes de +la paix temporelle et de la concorde civile. Aussi bien ces contrées +avaient été d'ancienne date ouvertes aux déprédations et rapines de +toute espèce; le fort y opprimait le faible, les grands y vexaient les +petits. Le noble comte voulut donc instituer coutumes et fixer aux +seigneurs limites certaines que nul ne pût transgresser, déterminer +comment les chevaliers vivraient à juste titre de revenus légitimes et +assurés, et faire en sorte que le menu peuple lui-même pût subsister +sous l'aile des seigneurs sans être grevé d'exactions outre mesure. À +telle fin furent élues douze personnes qui jurèrent sur les saints +Évangiles qu'elles disposeraient, selon leur pouvoir, telles coutumes +que l'Église pût jouir de sa liberté, et que tout le pays fût mis bien +fermement en meilleur état. De ces douze, quatre appartenaient au +clergé, savoir les évêques de Toulouse et de Conserans, un frère +templier et un frère hospitalier; quatre étaient des chevaliers de +France, et les quatre autres, natifs du pays, comptaient deux chevaliers +et deux bourgeois, par lesquels ensemble furent lesdites coutumes +tracées et arrêtées en suffisante manière. Au demeurant, pour qu'elles +fussent inviolablement observées, le noble comte et tous ses chevaliers +firent serment, sur les quatre Évangiles, avant même qu'elles fussent +produites, de ne les violer oncques, et enfin, pour majeure garantie, +elles furent rédigées par écrit et munies du sceau du comte et de tous +les évêques qui étaient là en bon nombre. + +Durant que ces choses se passaient à Pamiers, les ennemis de la foi +sortirent de Toulouse et commencèrent à courir la Gascogne, faisant tout +le mal qu'ils pouvaient. Sur quoi, le vénérable évêque de Comminges, +ayant pris avec lui quelques-uns de nos chevaliers, marcha en ces +quartiers et les défendit bravement contre les hérétiques. Quant au +noble comte, il vint à Carcassonne et de là à Béziers pour y conférer +avec l'archevêque de Narbonne sur les divers points qui intéressaient +les affaires de Jésus-Christ. Or pendant que nous étions à Béziers, le +siége épiscopal de cette ville étant vacant, les chanoines de cette +église choisirent d'une commune voix le vénérable archidiacre de Paris, +Guillaume, pour leur évêque et pasteur; mais il ne put, par aucune +raison, être induit à accepter cette élection. + + + + +CHAPITRE LXVI. + + Comment le roi d'Arragon vint à Toulouse, et eut une entrevue + avec le comte Simon et le légat du siége apostolique. + + +Aux environs de la fête des rois[150], le roi d'Arragon, Pierre, lequel +voulait grandement mal à la cause de l'Église, vint à Toulouse et y +recruta chevaliers parmi les excommuniés et les hérétiques. Il manda +toutefois à l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, et au +comte de Montfort, qu'il voulait conférer avec eux et traiter de paix et +composition entre ledit comte et les ennemis de la foi. Il fut donc +assigné pour cette entrevue, et de mutuel consentement, un jour et un +endroit entre Toulouse et Lavaur, où, arrivés que nous fûmes au lieu du +concile, le roi se prit à prier l'archevêque de Narbonne et les prélats +de restituer leurs domaines aux comtes de Toulouse, de Comminges, de +Foix et à Gaston de Béarn. Mais ledit archevêque lui répondit qu'il eût +à rédiger par écrit toutes ses demandes, et à les envoyer écrites et +scellées aux évêques dans la ville de Lavaur. En outre le roi, après +avoir grandement amadoué notre comte, son frère et ses fils, le pria +que, pendant huit jours, il se désistât de mal faire à ses ennemis. À +quoi ce très-noble personnage et tout plein de courtoisie: «Je ne me +désisterai, dit-il, de mal faire; mais, par révérence envers vous, je +cesserai de faire bien durant ces huit jours.» Pareillement, le roi +promit, au nom des ennemis, que, pendant le temps de la conférence, ils +n'attaqueraient les nôtres; ce qui n'empêcha pas que ces hommes sans +foi, quand ils surent que nous étions assemblés, commencèrent à courir +sur nos terres du côté de Carcassonne (bien qu'ils nous eussent assurés +du contraire par l'entremise du roi d'Arragon), y portant le ravage et +tuant beaucoup des nôtres. Ô fraude scélérate! + +[Note 150: En 1213.] + +Trois jours après que le roi fut parti du lieu de la conférence pour se +rendre à Toulouse, il écrivit ses demandes aux archevêques et évêques +dans la teneur qui suit: + +«Demandes du roi des Arragonais aux prélats réunis en concile dans la +ville de Lavaur.» + +«Pour autant qu'on enseigne que notre très-sainte mère l'Église a non +seulement des paroles, mais aussi des châtimens, son dévot fils, Pierre, +par la miséricorde de Dieu, roi d'Arragon, pour Raimond, comte de +Toulouse, lequel désire retourner au giron de notredite mère l'Église, +requiert humblement de votre sainteté et la prie instamment, pour qu'en +donnant satisfaction personnelle de tous excès quelconques, selon qu'il +aura paru convenir à l'Église elle-même, ainsi que des dommages et torts +apportés aux diverses églises et aux prélats, suivant ce que la clémence +de cette sainte mère jugera devoir enjoindre audit comte, il soit, par +grâce et miséricordieusement rétabli dans ses possessions et autres +choses qu'il a perdues; que si, par cas, l'Église, en punition des +fautes du comte, ne voulait entendre à la demande du roi, il requiert et +prie pour le fils comme pour le père, en telle sorte cependant que +celui-ci n'en rende pas moins personnelle satisfaction pour tout excès +commis, soit en marchant aux frontières des Sarrasins avec chevaliers +pour secourir les Chrétiens, soit en allant outre-mer, selon ce que +l'Église décidera être le mieux expédient; quant à l'enfant, qu'il soit +tenu en sa terre sous garde bien diligente et surveillance très-fidèle, +en l'honneur de la sainte Église romaine, jusqu'à tant que signes +manifestes se fassent voir chez lui de bonne nature et généreuse.» + +«Et parce que le comte de Comminges ne fut oncques hérétique ni +défenseur d'iceux, ains plutôt qu'il les a combattus; et d'autant qu'il +est dit avoir perdu des domaines pour avoir assisté son seigneur et +cousin le comte de Toulouse, demande encore ledit roi, et prie pour lui +comme pour un sien vassal, que restitution lui soit octroyée de ses +domaines, sauf, pareillement, telle satisfaction que lui commandera +l'Église, s'il semble qu'il ait manqué en quelque point.» + +«_Item_, le comte de Foix, vu qu'il n'est ni ne fut hérétique, ledit roi +demande pour lui, et prie comme pour son parent bien aimé, auquel sans +honte il ne peut faillir, ni justement en tel besoin, qu'en sa faveur +et par révérence pour lui il soit réintégré dans ses choses; moyennant +toutefois qu'il satisfera à l'Église en tout et pour tout ce en quoi la +clémence de cette bonne mère jugera qu'il s'est rendu coupable. + +«_Item_, pour Gaston de Béarn, son vassal, demande le susdit roi et prie +affectueusement qu'il soit rétabli dans ses terres et féauté des siens +vassaux, d'autant plus qu'il est prêt à obéir et se soumettre aux ordres +de l'Église devant juges non suspects, si d'aventure ne nous est +loisible ouïr sa cause et l'expédier. + +«Au demeurant, pour tout ce qui précède, ledit roi a cru qu'il fallait +invoquer miséricorde plutôt que jugement, adressant à votre clémence ses +clercs et ses barons, et tenant pour ratifié sur les points ci-contenus +quoi que ce soit qu'ordonnerez avec eux; suppliant qu'en ce fait +daigniez user d'une telle circonspection et diligence que le secours des +susdits barons et du comte de Montfort puisse être bientôt donné aux +affaires de la chrétienté dans le pays d'Espagne, pour l'honneur de Dieu +et l'agrandissement de notre sainte mère l'Église. + +«Donné à Toulouse, le 17e jour avant les calendes de février.» + + +_Réponse du Concile._ + +«À l'illustre et très-cher en Jésus-Christ, Pierre, par la grâce de +Dieu, roi des Arragonais et comte des Barcelonnais, le concile réuni à +Lavaur, salut et sincère affection dans le Seigneur. Nous avons vu les +pétitions et pièces que votre royale sérénité nous a adressées pour le +Comte de Toulouse et son fils, les comtes de Foix, de Comminges, et le +noble homme Gaston de Béarn, dans lesquelles lettres, entre autres +choses, vous vous dites un dévot fils de l'Église: pour quoi nous +rendons actions de grâces au Seigneur Jésus-Christ et à votre grandeur +royale, et en tout ce que nous pourrons faire selon Dieu nous admettrons +affectueusement vos prières, à cause de ce mutuel amour que notre sainte +mère l'Église romaine vous porte, à ce que nous voyons, et vous à elle, +non moins que par révérence pour votre Excellence royale. Quant à ce que +vous demandez et priez à l'égard du comte de Toulouse, nous avons cru +devoir répondre à votre royale sérénité que ce qui touche la cause du +comte et de son fils, laquelle dépend du fait de son père, n'a, par +autorité supérieure, été du tout laissé à notre décision, vu que ledit +comte de Toulouse a fait, sous forme certaine, commettre son affaire par +le seigneur pape à l'évêque de Riez et à maître Théodise; à quel sujet, +comme nous croyons, vous gardez en fraîche mémoire combien de grâces et +pour grandes le seigneur pape accorda audit comte après ses nombreux +excès; pareillement quelle faveur le vénérable archevêque de Narbonne, +légat du siége apostolique, et pour lors abbé de Cîteaux, fit il y a +déjà deux ans, si nous nous en souvenons bien, au même comte, sur votre +intercession et en considération de vos prières. En effet, le légat +consentait à ce qu'il conservât intactes et tout entières ses +seigneuries et propriétés, et que lui demeurassent aussi dans leur +intégrité les droits qu'il avait sur les châteaux des autres hérétiques +qui faisaient partie de son fief, sans alberge, quête ni chevauchée; en +outre, pour ce qui est des châteaux qui appartenaient aux autres +hérétiques et n'étaient de son fief, lesquels ce comte disait monter à +cinquante, le légat voulait bien encore que la quatrième partie, voire +la troisième, tombât en sa possession[151]. Toutefois, méprisant cette +grande grâce du seigneur pape, du susdit légat et de l'Église de Dieu, +le comte allant droit contre tous les sermens qu'il avait anciennement +prêtés aux mains des légats, ajoutant iniquité sur iniquité, crime sur +crime, mal sur mal, a attaqué l'Église de Dieu et a porté grandement +dommage à la chrétienté, traitant et s'alliant avec les hérétiques et +routiers, si bien qu'il s'est rendu indigne de toutes faveurs et de tous +bienfaits. Quant à ce que vous demandez pour le comte de Comminges, nous +avons jugé devoir en cette façon vous répondre sur ce point, savoir, +qu'il nous a été donné à tenir pour certain que, comme il eut, après +nombre d'excès et violations de serment, contracté alliance avec les +hérétiques et leurs fauteurs, et, d'accord avec ces pestiférés, combattu +l'Église, bien qu'il n'eût jamais été lésé en rien, bien qu'ensuite il +ait été soigneusement admonesté de se déporter de tels actes, et, +revenant au coeur de l'Église, de se réconcilier à l'unité catholique, +néanmoins cedit comte a persévéré dans sa méchanceté; en sorte qu'il est +retenu dans les liens de l'excommunication et de l'anathême. Même, +dit-on, le comte de Toulouse a certifié maintes et maintes fois que ce +fut le comte de Comminges qui le poussa à la guerre; d'où il suit que +cedit comte fut en cela l'auteur des maux qu'elle a causés en si grand +nombre à l'Église. Cependant s'il se montrait tel qu'il méritât le +bienfait de l'absolution, après qu'elle lui serait accordée et qu'il +aurait le droit d'ester en jugement, l'Église ne lui déniera justice au +cas où il aurait quelque plainte à former. + +[Note 151: Ceci ne s'accorde point avec ce que l'auteur a dit sur le +même objet, chapitre XLIII.] + +«En outre, votre Grandeur royale demande pour le comte de Foix. À quoi +nous répondrons qu'il est constant à son sujet que, depuis long-temps, +il a été receleur des hérétiques, d'autant qu'il n'est douteux qu'il +faille nommer ainsi ceux qui s'appellent _croyans_. Le même comte, après +ses excès multipliés, après tous ses sermens, le rapt des personnes et +des biens, la capture des clercs et leur détention dans les cachots +(pour quoi et beaucoup d'autres causes il a été frappé du couteau +d'anathême), voire après la grâce que le susdit légat lui avait octroyée +en faveur de votre intercession, a fait un sanglant carnage des Croisés +qui, dans leur pauvreté et simplicité pieuses, marchaient au service de +Dieu contre les hérétiques de Lavaur. Pourtant quelle était cette grâce +et combien grande, c'est ce dont votre royale Grandeur se souvient bien, +à ce que nous pouvons croire, puisque c'était à sa prière que le légat +offrit composition à ce comte; et si cette composition ne fut faite, +c'est qu'il ne l'a voulu. Il existe en effet des lettres adressées au +comte de Montfort et scellées de votre sceau royal, lesquelles +contiennent la clause suivante: «Nous vous disons de plus que si le +comte de Foix ne veut se tenir à cette décision, et que par suite vous +n'écoutiez point les prières que nous ferions pour lui, nous ne +cesserons pour cela d'être en paix avec vous.» Toutefois si cedit comte +fait en sorte d'obtenir le bénéfice de l'absolution, et qu'après en +avoir mérité la grâce, il se plaigne en quelque point, l'Église ne lui +déniera justice. + +«Vous demandez encore et priez pour Gaston de Béarn qu'il soit rétabli +dans ses domaines et féauté des siens vassaux. Sur quoi nous vous +répondrons, pour ne rien dire actuellement d'autres nombreux griefs, ou +plutôt innombrables, portés contre lui, qu'allié du moins aux hérétiques +et à leurs fauteurs ou défenseurs contre l'Église et les Croisés, il est +persécuteur très-notoire des églises et des membres du clergé. Il a été +au secours des Toulousains au siége de Castelnaudary; il a près de lui +l'assassin de frère Pierre de Castelnau, légat du siége apostolique; il +a long-temps retenu en sa compagnie des routiers, et les y tient encore. +L'an passé, il les a introduits dans l'église cathédrale d'Oléron, où, +ayant coupé la corde qui soutenait la custode du saint Sacrement, ils +firent tomber à terre le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel, +chose horrible même à dire seulement, fut répandu sur le pavé. De plus, +en infraction de ses sermens, il a usé de violence envers les clercs: +pour quoi et plusieurs autres raisons que nous taisons présentement, il +a été enchaîné dans les liens de l'excommunication et de l'anathême. +Néanmoins, s'il donnait satisfaction à l'Église autant qu'il le doit, et +s'il obtenait le bénéfice de l'absolution, on ferait droit à ses +plaintes, au cas qu'il en eût quelqu'une à présenter. En effet, sans +cette condition, il ne serait convenable à votre royale majesté, +très-illustre prince, d'intercéder pour les susdits, tous excommuniés; +et pour nous, n'oserions répondre d'autre sorte sur tels faits et telles +personnes. À cette cause, admonestons et exhortons en Dieu votre +sérénité royale qu'elle daigne avoir en mémoire l'honneur que vous fit +le siége apostolique[152] et celui qu'elle fait actuellement à votre +illustre beau-frère le roi de Sicile, de même que ce qu'avez promis au +seigneur pape lors de votre sacre, et les commandemens qu'en avez reçus. +Nous prions le ciel qu'il vous conserve long-temps pour l'honneur de +Dieu et de la sainte Église romaine. Que si, par cette réponse de nous, +n'était votre royale Majesté bien satisfaite, nous aurons soin de +communiquer le tout au seigneur pape pour la révérence et grâce que nous +vous portons. + +[Note 152: Pierre avait été couronné roi par le pape le 11 novembre +1204.] + +«Donné à Lavaur, le quinzième jour avant les calendes de février.» + +Le roi d'Arragon, oyant les réponses de nos prélats, voyant du tout +refusées les demandes qu'il avait faites, et qu'il ne pouvait conduire +ses voeux à bonne issue, inventa une autre manière de tromperie. Il +envoya donc des exprès aux évêques, leur mandant et les priant qu'ils +engageassent le comte de Montfort à donner trève au Toulousain et autres +ennemis de la foi chrétienne jusqu'à la Pentecôte prochaine ou du moins +jusqu'à Pâques: ce dont nos prélats ayant connaissance, ils prirent +garde que le roi ne demandait cela pour autre chose sinon pour que la +nouvelle de la suspension d'armes vînt jusqu'en France, et que par là se +refroidît la dévotion des Croisés. Par ainsi, ils rejetèrent cette +pétition comme ils avaient fait les premières. Au demeurant, comme il +serait trop long de rapporter par ordre tout ce que ledit roi écrivit, +et crurent les nôtres devoir lui répondre, disons en peu de mots que son +intention était uniquement de travailler à ce que le comte de Toulouse +et autres ennemis de la religion chrétienne fussent réintégrés dans +leurs possessions, ou du moins qu'ils obtinssent une trève de nous, pour +le motif ci-dessus expliqué. Mais les nôtres, gens bien avisés et +persévérans, ne voulurent rendre les terres, ni donner relâche aux +traîtres. Sur quoi le roi, voyant qu'il n'avait pu rien gagner, au grand +détriment de son renom et honneur, déclara qu'il prenait sous sa +protection les excommuniés et les domaines qu'ils tenaient encore; +voire, pour pallier un peu sa malice, il appela comme d'abus au siége +apostolique. Nos prélats toutefois ne déférèrent nullement à cet appel, +pour autant qu'il était, pour causes sans nombre, frivole et sans vertu. +Seulement l'archevêque de Narbonne, légat du saint-siége, adressa au roi +la lettre suivante: + +«Au très-illustre seigneur Pierre, par la grâce de Dieu roi d'Arragon, +frère Arnauld, par la miséricorde divine, archevêque de Narbonne, légat +du siége apostolique, salut en charité de coeur et par les entrailles de +Jésus-Christ. Nous avons appris, non sans grande émotion et amertume +d'esprit, que vous vous disposez à prendre sous votre protection et +garde, et à défendre contre l'armée du Christ la cité de Toulouse et le +château de Montauban, ensemble les terres abandonnées à Satan, à cause +du crime d'hérésie et moult autres forfaits bien horribles, séparées de +toute communion avec notre mère l'Église, et livrées aux Croisés par +l'autorité de Dieu, dont le saint nom y est blasphémé en façon si grave: +comme donc ces choses, si elles sont vraies, ce que Dieu ne permette, +ne pourraient que nuire non seulement à votre salut, mais à la dignité +royale qui est en vous, à votre honneur et gloire; jaloux que nous +sommes de votre salut, gloire et renom, nous prions du fond de nos +entrailles votre grandeur royale, et charitablement lui conseillons, +l'avertissons et exhortons dans le Seigneur et par la puissance de la +vertu divine, de la part de notre Dieu rédempteur Jésus-Christ, et de +son très-saint vicaire notre seigneur le souverain pontife, dont +l'autorité nous est déléguée, vous faisons inhibition, et vous conjurons +par tous les moyens en notre pouvoir, afin que, par vous ni par autres, +ne receviez ou défendiez les susdites terres, désirant que vous daigniez +pourvoir à votre intérêt et au leur, si bien que, ne communiquant avec +les excommuniés, les maudits hérétiques et fauteurs d'iceux, il ne vous +arrive d'encourir la tache d'anathême. Nous ne voulons, du reste, cacher +à votre Sérénité que, si vous croyez devoir laisser aucuns des vôtres +pour la défense desdits lieux, comme ils seront pour semblable cas +excommuniés de droit, nous vous ferons publiquement déclarer tel, comme +défenseur des hérétiques.» + +Néanmoins le roi d'Arragon, ne venant en rien à résipiscence, finit en +pis ce qu'il avait mal commencé, et prit sous sa protection tous les +hérétiques et les comtes excommuniés, savoir ceux de Toulouse, de +Comminges et de Foix, Gaston de Béarn, et les chevaliers Toulousains et +du Carcassez, qui, dépossédés pour fait d'hérésie, s'étaient réfugiés à +Toulouse, plus les habitans de cette cité, recevant le serment de tous, +et présumant bien de prendre en garde la ville de Toulouse, qui relève +directement du roi de France, comme tout ce qu'ils avaient encore de +possessions. Nous ne pensons devoir taire que, tandis que les nôtres +étaient au susdit colloque de Lavaur, et bien que le comte de Montfort, +par égard pour le roi, eût donné trève aux ennemis pour le temps qu'il +durerait, laquelle trève le roi avait pareillement confirmée en leur +nom, les traîtres n'en vinrent pas moins, pendant la tenue du concile, +courir maintes fois sur nos terres, profitant de ce que nous n'étions +sur nos gardes, où, ramassant un ample butin, tuant plusieurs de nos +gens, et faisant grand nombre de prisonniers, ils portèrent de tous +côtés bien graves dommages. À ce sujet, les nôtres se plaignirent +très-souvent au roi, qui ne fit pourtant donner aucune réparation: sur +quoi, voyant qu'il s'amusait à prolonger le concile par envoi +d'émissaires et de lettres, voire par appels superflus, tout en +souffrant que, pendant la trève et la durée de la conférence, les +excommuniés, dont il favorisait la cause, nous attaquassent à découvert +et à chaque instant, ils quittèrent Lavaur, après avoir écrit ce qui +suit au seigneur pape, touchant les affaires générales de l'Église et le +susdit concile en particulier: + + +_Lettre du concile de Lavaur au seigneur pape Innocent._ + +«À leur très-saint père en Jésus-Christ et très-bienheureux seigneur +Innocent, par la grâce de Dieu souverain pontife, ses humbles et dévoués +serviteurs les archevêques, évêques et autres prélats des églises, +réunis à Lavaur pour les affaires de la sainte foi, souhaitent de toute +affection longueur de vie et de santé. Pour autant que la langue ni la +plume ne nous suffisent pour rendre dignes actions de grâces à la +sollicitude de votre paternité, nous prions le distributeur de tout bien +qu'il supplée en cet endroit à notre défaut, et vous octroie abondamment +toutes les faveurs qu'avez accordées à nous, aux nôtres et autres +églises de ces contrées. Comme en effet la peste d'hérésie semée sur +elles des anciens jours se fut, de notre temps, accrue à tel point que +le culte divin y était tombé en opprobre et dérision, que les hérétiques +d'un côté et les routiers de l'autre y violentaient le clergé, et +saccageaient les biens ecclésiastiques, et que le prince comme le +peuple, donnant en mal sens, y a dévié de la droite ligne de la foi, +vous avez employé très-sagement vos armées de Croisés à nettoyer les +souillures de cette peste infâme, de même que leur très-chrétien +général, le comte de Montfort, athlète de toutes pièces intrépide et +champion invincible des combats de Dieu; si bien que l'Église, qui, en +ces quartiers, était si misérablement déchue en ruines, commence à +relever la tête, et que toute opposition et erreur étant détruites pour +majeure partie, ce pays, long-temps rempli des sectateurs du dogme +pervers, s'habitue enfin au culte de la divine religion. Toutefois +subsistent encore quelques restes de ce fléau empesté, savoir la ville +de Toulouse avec quelques châteaux, où, comme les ordures qui tombent +dans un égout, vient s'amasser le résidu de la corruption hérétique, et +desquels le maître et seigneur, c'est pour dire le comte de Toulouse, +qui, depuis longue date, comme il vous a été bien souvent rapporté, +s'est montré fauteur et défenseur de l'hérésie, attaque l'Église de +toutes les forces qui lui sont demeurées, et s'oppose du plus qu'il peut +aux adorateurs de la foi en faveur de ses ennemis: car, depuis le jour +où il est revenu d'auprès votre Sainteté, muni d'ordres dans lesquels +vous usiez pour lui de miséricorde plus même qu'il n'en avait besoin, +l'ange de Satan est entré dans son coeur, comme il appert +très-clairement; et, payant d'ingratitude les bienfaits de votre grâce, +il n'a rien accompli des choses qu'il avait promises en votre sainte +présence: ains a-t-il augmenté outre mesure les péages auxquels il avait +souvent renoncé, et s'est tourné du côté de quiconque il a su notre +ennemi et celui de l'Église. Espérant sans doute de trouver forces +contre elle dans l'assistance d'Othon, ce rebelle à l'Église et à Dieu, +il menaçait ouvertement, ainsi qu'on l'assure, et comptant sur son +secours, d'extirper de ses possessions l'Église comme le clergé à jamais +et radicalement, s'étudiant dès lors à soutenir et caresser plus +chaudement encore que par le passé les hérétiques et routiers dont il +avait si souvent abjuré le parti. En effet, lorsque l'armée des +catholiques assiégeait Lavaur, où était le siége de Satan, et comme la +province de la méchante erreur, ledit comte a envoyé au secours des +pervers des chevaliers et de ses cliens, outre qu'en un sien château +appelé Casser, ont été trouvés et brûlés par les Croisés plus de +cinquante hérétiques, plus une immense multitude de leurs croyans. +D'abondant, il a appelé contre l'armée de Dieu Savary, ennemi de +l'Église, sénéchal du roi d'Angleterre, avec lequel il a osé assiéger +dans Castelnaudary le susdit lutteur pour le Christ, le noble comte de +Montfort; mais la dextre du Christ le frappant, sa présomption a tourné +bien vite à sa honte, tellement qu'une poignée de catholiques a mis en +fuite une foule infinie d'ariens. Au demeurant, frustré de son espoir +dans Othon et le roi d'Angleterre, comme celui qui s'appuie sur un +roseau, il a imaginé une abominable iniquité, et député vers le roi de +Maroc, implorant son assistance non seulement pour la ruine de nos +contrées, mais pour celle de la chrétienté toute entière: ce qu'a +empêché la divine miséricorde. Ayant chassé l'évêque d'Agen de son +siége, il l'a dépouillé de tous ses biens, a pris l'abbé de Moissac, et +tenu en captivité l'abbé de Montauban presque durant une année. Ses +routiers et complices ont soumis à toute espèce de tortures des pélerins +clercs et laïques en quantité innombrable; ils les ont retenus +long-temps en prison, où quelques-uns sont encore. Et par tous ces faits +et gestes ne s'est apaisée sa fureur; sa main est toujours étendue +contre nous; en sorte que chaque jour il devient pire que soi-même, et +fait à l'Église de Dieu tout le mal qu'il peut par lui, son fils et +consorts, les comtes de Foix, de Comminges et Gaston de Béarn, les plus +scélérats des hommes et pervers comme lui. Finalement, aujourd'hui que, +par suite de la vengeance divine et de la censure ecclésiastique, +l'athlète de la foi, le comte très-chrétien s'est emparé par justes et +pieux combats de presque toutes leurs terres, en tant qu'ils sont +ennemis de Dieu et de l'Église, eux, persistant dans leur malice, et +dédaignant de s'humilier sous la puissante main de Dieu, ont eu +dernièrement recours au roi d'Arragon, à l'aide duquel ils entendent +peut-être circonvenir votre clémence, et faire pièce à l'Église. En +effet, ils l'ont amené à Toulouse pour avoir une conférence avec nous +qui, du mandat du légat et de vos délégués, nous étions réunis à Lavaur; +et ce qu'il a proposé et comment, plus, ce que nous avons cru lui devoir +répondre, c'est ce que vous connaîtrez plus à plein par les copies que +nous vous envoyons scellées, communiquant le tout à votre sainteté d'un +commun avis et d'accord unanime, et par là mettant nos âmes à l'abri du +cas où, faute de signification, quelque chose serait omise de ce qui +touche aux affaires de la foi. Sachez aussi pour certain que, si le pays +enlevé aux susdits tyrans, si justement et avec si grande effusion du +sang des Chrétiens, leur était restitué ou à leurs héritiers, non +seulement une nouvelle erreur dominerait pire que la première, mais une +ruine incalculable deviendrait imminente pour le clergé et pour +l'Église. Enfin, ne croyant devoir noter une à une sur la présente page +les énormités abominables et les autres crimes des susdits, pour ne +paraître composer un volume, nous avons placé dans la bouche des nonces +certaines choses qu'ils pourront de vive voix porter jusqu'à vos saintes +oreilles.» + +Les nonces qui portèrent cette missive au seigneur pape, furent le +vénérable évêque de Conserans, l'abbé de Clarac, Guillaume, archidiacre +de Paris, maître Théodise, et un certain clerc qui avait été long-temps +correcteur des lettres apostoliques, et se nommait Pierre de Marc. Mais +avant que lesdits personnages circonspects et discrets fussent arrivés +en cour de Rome, le roi d'Arragon avait cherché par envoyés à +circonvenir la simplicité apostolique, et substituant le mensonge à la +vérité, il avait obtenu des lettres par lesquelles le seigneur pape +ordonnait au comte de Montfort de rendre les terres des comtes de +Comminges, de Foix, et de Gaston de Béarn, à chacun d'eux, écrivant de +plus à l'archevêque de Narbonne en termes qui semblaient révoquer +l'indulgence accordée à ceux qui marchaient contre les hérétiques +albigeois. Aussi nos nonces trouvèrent-ils d'abord le seigneur pape dur +un petit, parce qu'il avait été trop crédule aux fausses suggestions des +envoyés du roi d'Arragon; mais ayant ensuite reconnu la vérité par les +soins et le rapport des nôtres, il annula tout ce qu'il avait fait à la +sollicitation des ambassadeurs du roi, et lui adressa la lettre dont la +teneur suit. + + +_Lettre du seigneur pape au roi des Arragonais, pour qu'il ne mette +opposition aux affaires de la foi._ + +«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à l'illustre +Pierre, roi des Arragonais. Que celui dans les mains de qui sont les +coeurs de tous les rois t'inspire, sur notre humble prière, de telle +sorte qu'écoutant avec prudence ce qu'il nous faut, suivant le mandat +apostolique, t'adresser de réprimandes, d'instances et de reproches, tu +reçoives ceux-ci avec une piété filiale, comme nous te les faisons avec +une paternelle affection; qu'ainsi tu obtempères à nos salutaires avis +et conseils, et qu'acceptant la correction apostolique, tu prouves avoir +eu une dévotion sincère aux choses contre lesquelles l'effet montre sans +aucun doute que tu as failli. Assurément, il est au su de tout le +monde, et nous ne pensons pas que ta sérénité puisse ignorer; ou même +désavouer, que nous nous sommes étudiés à t'honorer spécialement entre +les autres princes chrétiens; par quoi se sont accrus ta puissance et +bonne renommée; et plût à Dieu qu'en même temps eussent augmenté +pareillement ta prudence et dévotion! ce qui ne te serait moins utile +qu'à nous-même agréable. Mais en cela, on te connaît pour n'avoir agi +dans ton intérêt, non plus que sous la déférence qu'il te convenait +d'avoir envers nous; ains, lorsque les citoyens de Toulouse ont été +retranchés du corps de l'Église par le couteau de l'excommunication, +comme des membres pourris, et que cette même ville a été frappée +d'interdiction pour autant tant que certains d'entre eux sont +notoirement hérétiques, d'autres croyans, fauteurs, receleurs et +défenseurs d'iceux (outre que d'autres encore que l'armée du Christ, ou +pour mieux dire le Christ lui-même, dont ils avaient sur eux attiré la +colère par leurs égaremens, a forcés de quitter leur repaire, se sont +réfugiés dans ladite cité, comme dans un cloaque pour l'erreur); toi, tu +n'as pas craint au grand scandale du peuple chrétien, et au détriment de +ta propre gloire, de les recevoir sous ta protection, commettant impiété +sous ombre de pitié, et t'écartant de la crainte de Dieu, comme si tu +pouvais prévaloir contre le Seigneur, ou détourner sa main étendue sur +ceux dont les fautes ont contraint sa colère. C'est pourquoi, ayant tout +récemment entendu les propositions faites en notre présence par notre +vénérable frère, l'évêque de Ségovie, et notre cher fils Colomb, envoyés +de nos légats et du comte de Montfort; ayant pris de plus entière +connaissance des lettres à nous adressées d'une et d'autre part, et +ayant tenu avec nos frères un conseil, où les affaires de la religion en +vos pays ont été soigneusement traitées; voulant d'ailleurs par une +paternelle sollicitude pourvoir, en faveur de ta Sérénité, à ton +honneur, quant à la gloire du monde, à ton salut, quant au bien de ton +âme, à tes intérêts, quant aux choses de la terre, nous t'enjoignons par +la vertu du Saint-Esprit, et au nom de la divine grâce et apostolique, +que tu abandonnes les susdits Toulousains, nonobstant promesse ou +obligation quelconque faite en supercherie de la discipline +ecclésiastique, et qu'aussi long-temps qu'ils resteront ce qu'ils sont, +tu ne leur donnes conseil, assistance, ni faveur aucune. Que s'ils +désirent retourner à l'unité de l'Église, ainsi que l'ont assuré tes +envoyés en notre présence, nous donnons ordre dans nos lettres à notre +vénérable frère Foulques, évêque de Toulouse, homme de pensers sincères +et de vie intègre, lequel obtient bon témoignage, non seulement de ses +compatriotes, mais encore des étrangers, nous donnons donc ordre que +s'adjoignant deux autres, il réconcilie à l'unité de l'Église ceux qui +le voudront de pureté de coeur, de conscience droite et de foi loyale, +après avoir reçu d'eux suffisante caution et digne garantie; quant à +ceux qui persisteraient dans les ténèbres de leurs erreurs, que le même +évêque, pour cause de leur hérétique corruption, les fasse exiler et +chasser de la susdite ville, et fasse confisquer tous leurs biens, de +sorte qu'ils n'y rentrent en aucun temps, à moins qu'inspirés par le +ciel, ils ne prouvent par l'exhibition de bonnes oeuvres qu'ils sont +vraiment chrétiens selon la foi orthodoxe; et qu'ainsi cette même cité +étant réconciliée à l'Église et purifiée, demeure sous la protection du +siége apostolique, pour n'être à l'avenir molestée par le comte de +Montfort ou autre catholique, mais plutôt défendue et protégée. Mais +sommes émerveillé, fâché même, que tu aies fait surprendre un mandement +apostolique par tes envoyés, menteurs et fourbes à notre égard, pour la +réintégration dans leurs domaines de vos nobles, les comtes de Foix, de +Comminges et Gaston de Béarn, tandis que, pour nombreux et grands +méfaits nés de leur prédilection envers les hérétiques qu'ils défendent +ouvertement, ils sont enlacés dans les liens de l'excommunication: +lequel mandement obtenu en cette façon pour semblables gens ne doit +tenir, et le révoquons entièrement comme subreptice. Au demeurant, si +les susdits désirent, comme ils l'assurent, être réconciliés à l'unité +de l'Église, nous donnons par nos lettres ordre à notre vénérable frère, +l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, que d'eux recevant +non seulement la caution du serment, puisqu'ils ont déjà violé les +leurs, mais telle autre qu'il jugera convenable, il leur accorde le +bénéfice de l'absolution; après quoi, les préliminaires dûment remplis, +comme preuves d'une vénérable dévotion, nous aurons soin d'envoyer en +ces quartiers un légat à _latere_, homme honnête, circonspect et ferme, +lequel ne déviant à droite ni à gauche, et marchant toujours dans le +droit chemin, ait à approuver et confirmer ce qu'il trouvera fait +justement, à corriger et réformer les erreurs; qui, enfin, fasse rendre +justice entière, tant aux susdits nobles qu'à tout autre plaignant. En +attendant, nous voulons et ordonnons qu'une trève solide soit établie et +gardée entre toi, tes possessions et le comte de Montfort, mandant +mêmement à ce comte qu'il te rende révérencieusement ce qu'il te doit +pour les terres qu'il tient de toi. D'ailleurs, nous voulons qu'il soit +bien entendu de ton Excellence que, si les Toulousains et susdits nobles +croyaient devoir persister encore dans leur erreur, nous exciterons le +zèle d'autres Croisés et fidèles serviteurs de l'Église par un +renouvellement d'indulgences, pour qu'appuyés de l'assistance divine, +s'élevant contre ceux-ci de même que contre tous autres, leurs receleurs +et défenseurs plus nuisibles que les hérétiques mêmes, ils marchent au +nom du Dieu des batailles, afin d'extirper la peste de l'hérétique +perversité. Nous avertissons donc ta Sérénité, la prions instamment, et +l'adjurons au nom du Seigneur, pour que tu exécutes promptement ce qui +précède, dans les points qui te touchent; ayant à tenir pour certain +que, si tu venais à faire autrement, ce que nous ne pouvons croire, tu +pourrais encourir un grave et irréparable dommage, plus l'indignation de +Dieu que tu attirerais indubitablement sur toi par semblable conduite, +outre encore que nous ne pourrions, bien que nous chérissions ta +personne, t'épargner ni user de déférence envers toi contre les affaires +de la foi chrétienne; et quel danger te menacerait si tu t'opposais à +Dieu et à l'Église, surtout en ce qui concerne la religion, pour vouloir +empêcher que le saint oeuvre soit consommé, c'est ce que peuvent +t'apprendre non seulement d'anciens exemples, mais bien aussi des +exemples récens. Donné à Latran, le douzième jour avant les calendes de +juin, et de notre pontificat l'an dix-neuvième.» + +Le concile des prélats réunis à Lavaur étant terminé, le roi d'Arragon +étant sorti de Toulouse et y ayant laissé plusieurs de ses chevaliers +pour la garde de la ville et le secours des ennemis du Christ, manda peu +de jours après à notre comte qu'il voulait avoir une conférence avec lui +près de Narbonne; sur quoi le comte voulant montrer sa déférence envers +le roi, et lui obéir comme à son seigneur, autant qu'il le pourrait +selon Dieu, répondit qu'il se rendrait volontiers à l'entrevue indiquée. +Mais le roi n'y vint pas et n'avait jamais eu dessein d'y venir; +seulement un grand nombre de routiers et d'hérétiques, tant Arragonais +que Toulousains, s'y présentèrent: ce qui faisait craindre qu'ils ne se +saisissent par trahison du comte qui devait arriver avec peu de monde. +Toutefois, il eut connaissance de ce qui se passait, et se détourna du +lieu de la conférence. + + + + +CHAPITRE LXVII. + + Le roi d'Arragon défie le comte de Montfort par féciaux. + + +Quelques jours ensuite, ledit roi envoya au comte, par ses hérauts, des +lettres dans lesquelles il était dit qu'il le défiait, et qui +contenaient toute espèce de menaces. Néanmoins, notre comte, bien que le +roi lui fît défi avec tant de superbe, ne voulut endommager en rien les +terres du roi, d'où lui venait pourtant chaque jour beaucoup de mal à +lui-même et très-notable préjudice, puisque les Catalans pénétraient +dans nos possessions et les dévastaient autant qu'il leur était +possible. Peu de jours après, il députa vers le roi Lambert de Turey, +vaillant chevalier et discret, qu'il chargea de lui demander ce qu'il +devait croire touchant le défi que ses gens lui avaient apporté, lui +mandant en outre qu'il n'avait jamais commis forfaiture envers lui, et +qu'il était prêt à lui rendre tout légitime office de bon vassal. Il lui +offrait de plus, au cas où il se plaindrait relativement aux domaines +des hérétiques qu'il avait acquis par le secours des Croisés, et au +commandement du souverain pontife, de s'en rapporter au jugement du +seigneur pape, ou à celui du seigneur archevêque de Narbonne, légat du +siége apostolique; même il remit au susdit chevalier des lettres qu'il +lui ordonna de présenter au roi, si celui-ci jugeait devoir persévérer +dans son obstination, et dont voici le contenu. Le comte écrivait au +roi, sans salutation aucune, lui signifiant que puisqu'il persistait +dans son obstination et ses défis, après tant d'offres à lui faites de +paix et de juste satisfaction, il le défiait à son tour, disant que +dorénavant il ne lui serait tenu par nul droit de service, et qu'avec +l'aide de Dieu, il se défendrait tant contre lui que contre les autres +ennemis de l'Église. Lambert venant donc vers le roi, expliqua par +ordre, avec soin et attention, en sa présence et celle d'un grand nombre +de barons de ses terres, tout ce que le comte lui avait mis à la bouche; +et comme le roi, toujours obstiné, rejetait toute espèce de composition, +et ne voulait revenir sur le défi qu'il avait envoyé au comte, soudain +notre envoyé présenta les lettres de Montfort à ce sujet, lesquelles +furent lues en assemblée générale, tant du roi que de ses barons, et +dont la teneur bien comprise mit en grande fureur le roi et les siens. +Puis, ayant fait sortir l'envoyé du comte, et le mettant sous bonne +garde, l'Arragonais demanda conseil aux autres sur ce qu'il devait faire +de cedit messager: sur quoi, quelques-uns de ses barons furent d'avis +qu'il envoyât au comte, lui mandant et ordonnant qu'il vînt lui-même en +sa cour pour lui rendre ce qu'il lui devait comme à son seigneur, +ajoutant que, s'il s'y refusait, ils jugeaient Lambert digne de mort. Le +lendemain, celui-ci se présenta de nouveau devant le roi, et répéta +soigneusement ce qu'il avait dit la veille au nom du comte, s'offrant +même avec audace à défendre en combat singulier, et dans la cour même du +roi, la loyauté de son seigneur, au cas où quelques-uns des chevaliers +d'Arragon voudraient soutenir que notre comte eût injustement offensé le +roi, ou lui eût jamais manqué en la foi promise. Mais nul n'osant +l'attaquer, et tous pourtant s'écriant avec emportement contre lui, il +fut enfin renvoyé par le roi à la prière de quelques-uns de ses +chevaliers, dont il était un peu connu, et retourna vers le comte, après +avoir couru maintes fois péril de sa vie. Dès lors, ledit roi, qui par +le passé avait déjà persécuté le comte du Christ, mais en secret +seulement, commença de le gêner en tout et de le poursuivre +ouvertement. + + + + +CHAPITRE LXVIII. + + Comment Louis, fils du roi de France, prit la croix et amena + beaucoup d'autres à la prendre avec lui. + + +L'an de l'incarnation du Seigneur 1212[153], au mois de février, Louis, +fils du roi de France, jeune homme d'une grande douceur et d'un +excellent caractère, prit la croix contre les hérétiques. Sur quoi un +nombre infini de chevaliers, animés par son exemple et par leur amour +pour lui, revêtirent ce signe de la foi vivifiante. Et fut le roi de +France grandement marri en apprenant que son fils s'était croisé. Mais +il n'entre pas dans notre propos d'exposer la cause d'une telle douleur. +Quoi qu'il en puisse être, le roi tint, le 1er jour de carême, une +assemblée générale dans la ville de Paris, pour ordonner du dessein de +son fils, et pour savoir ceux qui iraient avec lui, combien et quels ils +seraient. Or se trouvaient alors à Paris les évêques de Toulouse et de +Carcassonne, personnages d'entière sainteté, lesquels étaient pour lors +venus en France afin d'avancer les affaires de la foi contre les +pestiférés hérétiques. De son côté, le roi d'Arragon, qui portait à ces +mêmes affaires tout l'empêchement qu'il pouvait, députa au roi Philippe +l'évêque de Barcelone et quelques chevaliers avec lui, à deux causes, +savoir, la première, pour que ledit roi lui donnât sa fille en mariage, +attendu qu'il voulait répudier sa légitime épouse, fille de Guillaume de +Montpellier, qu'il avait même déjà répudiée autant qu'il était en lui; +pourquoi celle-ci s'était approchée du seigneur pape, se plaignant que +son mari la repoussait injustement, et, par suite, le souverain pontife +ayant pris pleine connaissance de la vérité, rendit sentence contre le +roi, confirmant son mariage avec cette même reine. L'intention de +Pierre, en demandant la fille du roi de France, était de se l'attacher +par cette alliance, et d'éloigner son coeur de l'amour de la foi +catholique et de l'assistance du comte de Montfort; mais ses envoyés, +voyant qu'il était déjà manifeste et public à la cour de Philippe que le +seigneur pape avait confirmé le mariage du roi et de la reine d'Arragon, +n'osèrent faire mention de celui qu'ils venaient solliciter. Quant au +second motif de leur mission, le voici: leur maître communiquant +tout-à-fait et ouvertement avec les hérétiques excommuniés, avait pris +en sa garde et sous sa protection la ville de Toulouse, qui fut de +longue date et était encore un réceptacle et la lanterne des hérétiques, +de même que ces méchans et leurs fauteurs; et commettant impiété sous +apparence de pitié, il travaillait de tout son pouvoir à ce que la +dévotion des pélerins prît un terme, et à ce que le zèle des Croisés se +refroidît, voulant que ladite ville et quelques châteaux circonvoisins +qui combattaient encore la chrétienté restassent intacts, pour être +ensuite à même de détruire et anéantir entièrement tout le saint négoce +de la foi. À cette fin, il avait envoyé au roi de France, à la comtesse +de Champagne et à beaucoup d'autres personnages, des lettres scellées du +sceau d'un grand nombre d'évêques de son royaume, dans lesquelles le +seigneur pape montrait l'intention de révoquer l'indulgence qu'il avait +accordée contre les Albigeois, et que Pierre faisait publier en France +pour éloigner tous les esprits du pélerinage au pays de Provence. Ayant +dit ce peu de mots de sa malice, retournons à notre propos. + +[Note 153: En 1213. C'est, selon notre auteur même, à l'époque du +concile de Lavaur que le roi d'Arragon envoya ses ambassadeurs à Rome, +puisque les députés de ce concile vers le pape le trouvèrent déjà +_circonvenu_ par les siens. Or, ceux qu'il envoya à la cour de Philippe +y notifièrent, dit-il, les lettres qu'il avait _surprises_ à Innocent +III. Ce fut donc en 1213.] + +L'évêque de Barcelone et autres envoyés du roi d'Arragon, lesquels +étaient venus pour tâcher d'empêcher qu'on ne se croisât contre les +hérétiques, voyant que Louis, fils du roi de France, et un grand nombre +de nobles, avaient pris la croix, n'osèrent même sonner mot du motif de +l'ambassade relativement au pélerinage contre les Albigeois. Si bien +donc que ne faisant rien des choses qui les avaient amenés, ils +revinrent vers leur maître, tandis que le roi de France qui, comme nous +l'avons dit, avait convoqué ses barons à Paris, disposait tout pour le +départ de son fils et des autres qui s'étaient croisés avec lui, et en +fixait le jour à l'octave de la résurrection du Seigneur. Que dirai-je? +la joie et l'enthousiasme furent extrêmes parmi les Chrétiens; la +douleur des hérétiques et leurs craintes furent d'autant bien grandes. +Mais, hélas! bientôt après nos chants d'allégresse se changèrent en +deuil; le deuil des ennemis devint joie, car l'antique ennemi du genre +humain, le diable, sentant que les affaires du Christ étaient quasi à +leur terme par les efforts et l'industrie des Croisés, inventa un nouvel +artifice pour nuire à l'Église, et voulut empêcher que ce qui le fâchait +n'arrivât à une heureuse issue. Il suscita donc au roi de France tant +de guerres et de si grandes occupations, qu'il lui fallut retarder +l'exécution du religieux projet de son fils et des Croisés. + + + + +CHAPITRE LXIX. + + Comment Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume son frère, + évêque d'Auxerre, prirent la croix. + + +En ce temps-là, Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume, évêque +d'Auxerre, hommes louables en toutes choses et bien fermes, deux grandes +lumières de l'Église gallicane en ce siècle, autant dire les plus +grandes, et de plus frères germains selon la chair, avaient pris la +croix contre les hérétiques; lesquels prélats, voyant la foule des +Croisés s'arrêter en France, et sachant que les affaires de la foi +étaient d'autant plus en péril que ses ennemis, enhardis par l'inaction +des pélerins, montraient les cornes plus fièrement encore que par le +passé, rassemblèrent le plus de chevaliers qu'ils purent, et se mirent +en route d'une ferveur d'esprit et vertu admirables, prêts à employer +non seulement leurs biens, mais encore à s'exposer, s'il le fallait, +eux-mêmes aux dangers et à la mort pour le service de Jésus-Christ. +Faisant donc diligence, ces hommes remplis de Dieu vinrent droit à +Carcassonne, et, par leur arrivée, réjouirent bien fort le noble comte +de Montfort et le petit nombre de ceux qui étaient avec lui. Or lesdits +évêques trouvèrent les nôtres en un château près de Carcassonne, nommé +Fanjaux, où ils séjournèrent peu de jours; après quoi ils se rendirent, +avec le comte, au château de Muret près de Toulouse, dont nous avons +fait mention ci-dessus. De là ils coururent jusque devant Toulouse pour +harceler plus vivement leurs ennemis et ceux du Christ; mais un certain +homme d'armes, nommé Alard d'Estrepi, et quelques autres qui ne +s'étaient pas assez bien portés aux affaires de la foi, ne voulurent +aller avec eux. Sur quoi le comte, qui n'avait assez de monde pour +pouvoir faire le siége de Toulouse ou de toute autre place de même +force, se décida de faire souvent des courses devant cette ville avec +les troupes qu'il avait pour détruire les forteresses des environs, +lesquelles étaient nombreuses et fortes, pour déraciner les arbres, +extirper les vignes et ruiner les moissons dont le temps approchait; ce +qu'il fit comme il se l'était proposé, ayant toujours en sa compagnie +les susdits évêques qui s'exposaient chaque jour aux pénibles travaux de +la guerre pour le service de Dieu, faisaient en outre à leurs frais +d'amples largesses aux chevaliers qui combattaient avec eux pour la +cause, rachetaient les captifs, et remplissaient avec sollicitude, comme +très-saints personnages qu'ils étaient, les autres offices d'une +libérale et pieuse vertu. Au demeurant, comme nous ne pourrions +rapporter en détail tout ce qui fut fait alors, disons en peu de mots +que les nôtres renversèrent en peu de jours dix-sept citadelles et +détruisirent la plus grande partie des arbres, des vignes et des +moissons autour de Toulouse. Ni faut-il taire que, durant que les nôtres +caracolaient ainsi devant cette ville, les habitans et les routiers qui +s'y étaient renfermés, en nombre double de nos gens, faisaient +fréquentes sorties et les attaquaient de loin, mais prenaient la fuite +chaque fois que les Croisés voulaient les charger. Il y avait près de +Toulouse une certaine citadelle, assez faible du reste et mal fortifiée, +que quelques-uns de nos chevaliers, savoir Pierre de Sissy, Simon de +Lisesnes et Robert de Sartes, lesquels, dès le commencement de la +guerre, en avaient supporté les fatigues, prièrent le comte de leur +abandonner, pour que, s'y postant à demeure, ils courussent le pays et +infestassent sans relâche la cité toulousaine; ce que le comte, bien que +malgré lui, leur accorda, vaincu par leurs instances. + +Aux environs de la fête de la nativité du bienheureux Jean-Baptiste, +Montfort voulut que son aîné, Amaury, fût fait chevalier, et il ordonna, +sur l'avis des siens, que la cérémonie fût célébrée le jour de cette +fête, à Castelnaudary, entre Toulouse et Carcassonne. Tandis qu'il +disposait ces choses, Gui, son frère germain, était occupé au siége d'un +certain château, dit Puycelsi[154], au diocèse albigeois, d'où il partit +et vint rejoindre le comte son frère, lequel se rendait vitement à +Castelnaudary par la route susdite, attendu que la Saint-Jean +approchait, avec ses barons et chevaliers. Et nous a semblé bon de +rapporter en quelle manière le jeune Amaury fut fait soldat du Christ, +comme étant chose nouvelle et du tout inouïe. + +[Note 154: À six lieues de Montauban.] + + + + +CHAPITRE LXX. + + Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier. + + +L'an du Verbe incarné 1213, le noble comte de Montfort, ensemble +plusieurs barons et siens chevaliers, se réunirent à Castelnaudary en la +fête de la nativité du bienheureux Jean, ayant avec eux les deux prélats +susdits et quelques chevaliers étrangers. Or voulut le comte +très-chrétien, et il pria l'évêque d'Orléans qu'il fît son aîné +chevalier du Christ, et lui baillât la ceinture militaire, ce que le +vénérable évêque refusa très-long-temps de faire; mais cédant enfin aux +suppliques du comte et des nôtres, il acquiesça à leurs vives demandes. +Or, pour ce que Castelnaudary ne pouvait commodément contenir la +multitude des assistans, ayant déjà été détruit une ou deux fois, et +d'autant que la chaleur était grande, le comte fit dresser plusieurs +pavillons dans une belle plaine proche le château. Puis, le jour même de +la Saint-Jean, le vénérable évêque d'Orléans revêtit les habits +pontificaux pour célébrer la solennité de la messe dans une de ces +tentes, en présence des clercs et chevaliers qui devaient s'y réunir; +et, comme il était devant l'autel récitant le saint office, le comte +prenant son fils aîné Amaury par la main droite, et la comtesse le +tenant par la main gauche, ils approchèrent de l'autel et l'offrirent au +Seigneur, suppliant le prélat de le faire chevalier au service de +Jésus-Christ. Que dirai-je? aussitôt les évêques d'Orléans et d'Auxerre, +s'agenouillant devant l'autel, ceignirent l'enfant de la ceinture +militaire et entonnèrent en toute dévotion _Veni creator spiritus_. Ô +nouvelle manière de réception et non expérimentée jusqu'à ce jour! Qui +aurait pu, à ce spectacle, s'empêcher de pleurer? En cette façon et +suivant cet ordre le susdit enfant fut fait chevalier avec grande +solennité; après quoi le comte partant de Castelnaudary peu de jours +ensuite, suivi de son fils et des évêques, vint courir devant Toulouse, +prit quelques-uns des ennemis, et alla à Muret, où, près de lui, se +rendirent plusieurs nobles de Gascogne qu'il avait appelés, voulant +qu'ils fissent hommage à son jeune fils, comme ils firent. Quelques +jours après il quitta Muret et marcha en Gascogne avec Amaury, pour lui +en livrer la partie déjà conquise, et, qu'à l'aide de Dieu, il s'emparât +du reste. Pour ce qui est des évêques, ils restèrent à Muret, se +préparant à en partir le troisième jour et à s'en retourner chez eux, vu +qu'avec immense labeur et fortes dépenses, ils avaient louablement +accompli leur quarantaine en pélerinage, bien dignes en tous points +d'éloges et d'honneur. Sortant donc le troisième jour de Muret, ils +tendaient vers Carcassonne lorsque les Toulousains et autres ennemis de +la foi, voyant que notre comte gagnait, avec son fils, le pays de +Gascogne, et que les évêques, suivis des pélerins en leur compagnie, +revenaient en leurs quartiers, saisirent l'occasion d'agir à coup sûr, +et sortant en grande troupe de Toulouse, vinrent assiéger certains de +nos chevaliers. Or étaient-ce Pierre de Sissy, Simon de Lisesnes et +Robert de Sartes, plus quelques autres en petit nombre, lesquels, comme +nous l'avons dit plus haut, occupaient, près de Toulouse, une citadelle +assez faible et mal fortifiée, dont les ennemis poussèrent vivement le +siége, et où nos gens se défendirent de leur mieux. Toutefois, sentant +bientôt qu'ils n'étaient à même d'être secourus à temps, puisque le +comte avait tourné vers la Gascogne, et que les évêques et les pélerins +s'en revenaient en France, après dures extrémités et violentes angoisses +ils se rendirent, y mettant néanmoins la condition et garantie que les +Toulousains leur laisseraient la vie et les membres. N'oublions pas de +dire que les prélats, déjà rendus à Carcassonne, en apprenant la +position des nôtres, conseillèrent, avertirent et supplièrent les +pélerins de rebrousser chemin avec eux pour leur donner assistance. Ô +hommes en tout recommandables! ô gens de pleine vertu! Tous y +consentirent, et, sortant de Carcassonne, marchaient en hâte pour +secourir les assiégés; mais, en arrivant près de Castelnaudary, on leur +dit qu'ils étaient au pouvoir des ennemis, comme cela était réellement. +Ce qu'ayant ouï, ils revinrent en grande douleur vers Carcassonne, +tandis que les gens de Toulouse y conduisaient leurs prisonniers, où, +sur l'heure, ils les firent traîner par les places attelés à leurs +chevaux; et, pires que tous les infidèles ensemble, ne déférant à leurs +promesses ni à leurs sermens, ils les firent pendre tout dépecés à une +potence, bien qu'ils leur eussent donné caution de leurs vies et +membres. Ô façon horrible de trahison et de cruauté! Quant au noble +comte de Montfort, lequel, ainsi que nous l'avons rapporté, avait +conduit son fils en Gascogne, et, par l'aide de Dieu, y avait déjà +acquis beaucoup de châteaux et très-forts, à la nouvelle que les +Toulousains assiégeaient ses chevaliers, il laissa son fils en ces +parties et revint promptement à leur secours; mais avant d'arriver à +eux, ils étaient déjà pris et conduits à Toulouse. + +Le roi, Pierre d'Arragon, avait, l'hiver passé, député à Rome, insinuant +par très-fausse suggestion au seigneur pape que le comte de Montfort +avait injustement ravi les terres du comte de Comminges, de Foix et de +Gaston de Béarn; il allait jusqu'à dire que ces trois hommes n'avaient +jamais été hérétiques, bien qu'il fût très-manifeste qu'ils avaient été +fauteurs de l'hérésie et combattu la sainte Église de tous leurs +efforts. Il enjôla le seigneur pape au point de lui persuader que les +affaires de la foi étaient consommées contre les hérétiques, eux étant +au loin mis en fuite et entièrement chassés du pays albigeois, et +qu'ainsi il était nécessaire qu'il révoquât pleinement l'indulgence +qu'il avait octroyée aux pélerins, et la transportât aux guerres contre +les païens d'Espagne ou au secours de la Terre-Sainte. Ô impiété inouïe +commise sous ombre même de piété! Or disait ainsi ce très-méchant +prince, non qu'il fût en souci des embarras et besoins de la sainte +Église, mais, ainsi qu'il l'a démontré par indices bien évidens, pour +étouffer et détruire en un moment la cause du Christ qui, après nombre +d'années, grands travaux et large effusion du sang chrétien, avait été +miraculeusement avancée en ces contrées. Néanmoins, le souverain +pontife, trop crédule aux perfides suggestions dudit roi, consentit +facilement à ses demandes, et écrivit au comte de Montfort, lui mandant +et ordonnant de rendre sans délai, aux comtes de Comminges, de Fois et à +Gaston de Béarn, gens très-scélérats et perdus, les terres que, par +juste jugement de Dieu, il avait enfin conquises, et par le secours des +Croisés. En outre, il révoqua l'indulgence accordée à ceux qui +marchaient contre les hérétiques, et, par suite, envoya en France son +légat, maître Robert de Corçon, Anglais de nation, muni de plusieurs +lettres et indulgences, pour prêcher activement et faire prêcher en +assistance du pays de Jérusalem; lequel légat, à son arrivée, exécutant +sa mission avec diligente sollicitude, commença à parcourir la France, à +tenir des conciles d'archevêques et d'évêques, à instituer des +prêcheurs, bref, par tous moyens, à travailler pour la Terre-Sainte. De +leur côté, les prédicateurs qui avaient jusque-là poussé les affaires de +la foi contre les Albigeois, reçurent de lui l'ordre d'y renoncer et de +la tourner à la croisade d'outre-mer; si bien qu'au jugement humain, le +saint négoce de la religion contre les pestiférés hérétiques fut presque +aboli. En effet, dans toute la France il n'y avait qu'un seul homme, +savoir, le vénérable évêque de Carcassonne, personnage d'exquise +sainteté, qui s'occupât de cette pieuse entreprise, courant de toutes +parts, et faisant tous ses efforts pour qu'elle ne tombât en oubli. Ces +choses étant dites par avance sur l'état des choses en France, revenons +à la suite de notre narration. + +Des lettres apostoliques étant donc émanées de Rome, par lesquelles le +seigneur pape ordonnait au comte de Montfort de rendre les domaines des +trois nobles susdits, notre comte très-chrétien et les évêques du pays +albigeois lui envoyèrent l'évêque de Comminges, Guillaume, archidiacre +de Paris, un certain abbé de Clarac, homme non moins prudent que ferme, +deux clercs que le seigneur pape avait députés au comte de Montfort, +savoir, maître Théodise qui embrassait d'une merveilleuse affection les +affaires de la foi, et Pierre de Marc, anciennement notaire apostolique +et originaire du diocèse de Nîmes, lesquels tous arrivèrent en cour de +Rome. Ils la trouvèrent dure et très-mal disposée en leur endroit, vu +que les ambassadeurs du roi d'Arragon, dont quelques-uns y faisaient +séjour, avaient fait pencher de leur côté, par fausse suggestion, les +esprits de presque tous ceux qui la composaient. Enfin, après beaucoup +de peines, le seigneur pape, venant à mieux connaître la vérité, écrivit +au roi d'Arragon, et par l'entremise des envoyés du comte, des lettres +où il lui reprochait très-âprement d'avoir pris en sa garde et sous sa +protection les gens de Toulouse, aussi bien que les autres hérétiques, +lui enjoignant très-étroitement, en vertu du Saint-Esprit, de rompre +avec eux sans délai, et de ne leur accorder à l'avenir ni secours ni +faveur. De plus Sa Sainteté se plaignait par ses lettres de ce que le +roi d'Arragon, par diverses suppositions fausses, eût obtenu un mandat +apostolique pour la restitution des terres des comtes de Comminges, de +Foix et de Gaston de Béarn; à quelles causes il le révoquait comme +subreptice. Enfin il commandait, dans la même missive, aux susdits +nobles et aux citoyens de Toulouse, de donner satisfaction à Dieu et de +revenir à l'unité de l'Église, suivant le conseil et la volonté de +l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, et de l'évêque +Foulques; ordonnant que, s'ils s'y refusaient, les peuples fussent +excités contre eux et leurs fauteurs par de nouvelles indulgences. Tel +était sommairement le contenu de ces lettres que nos envoyés +rapportèrent de Rome. + +Cependant le noble comte de Montfort et ses compagnons étaient alors en +grande perplexité, presque seuls et quasi du tout désolés, vu qu'un +petit nombre seulement de pélerins venait de France à leur secours, si +même il en venait. En effet, comme nous l'avons déjà dit, les affaires +de la foi étaient presque entièrement oubliées par l'effet des nouvelles +prédications du légat que le seigneur pape avait envoyé en France pour +une croisade en la Terre-Sainte; de sorte que nuls à peu près ne se +croisaient plus contre les pestiférés hérétiques. En outre, le roi +Philippe, occupé aux guerres intestines qu'il avait alors à soutenir, ne +permettait point que les chevaliers qui s'étaient depuis long-temps +disposés à les combattre accomplissent leur voeu. Enfin, on disait dans +le pays albigeois, et le bruit commun courait déjà que le roi d'Arragon +rassemblait ses armées pour entrer fièrement sur nos terres et en +extirper entièrement les soldats du Christ. Le danger se représentant de +la sorte, notre comte envoya vers son fils, lequel était en Gascogne au +siége d'un château nommé Rochefort[155], lui mandant que, levant ce +siége, il vînt en diligence se joindre à lui; car il craignait que, si +le roi pénétrait en Gascogne avec ses troupes, il ne lui fût possible de +se saisir d'Amaury qui n'avait avec lui que très-peu de Français. Or le +miséricordieux Seigneur Jésus qui, dans les occasions, vient toujours au +secours des tribulations de ses serviteurs, fit en sorte que le fils +obéît à l'ordre de son père sans avoir à rougir d'un siége abandonné, +puisque la nuit même où il reçut les lettres du comte les ennemis +demandèrent à capituler et offrirent de rendre le château, plus environ +soixante prisonniers qu'ils y tenaient dans les fers, pourvu qu'on leur +permît de se retirer la vie sauve; ce qu'Amaury, fils du comte, ayant +accordé, vu l'urgente nécessité, il se porta en toute hâte vers son +père, après avoir laissé dans la place un petit nombre de chevaliers. En +ce temps, tout le peuple albigeois était en grand trouble et +incertitude, parce que les ennemis de la foi et les chevaliers du roi +d'Arragon sortirent de Toulouse où ils avaient long-temps séjourné, +parcoururent le pays et rôdèrent autour de nos châteaux, invitant les +indigènes à l'apostasie et à la révolte; à quoi passaient plusieurs +d'entre eux, sous la garantie du roi d'Arragon dont ils attendaient +impatiemment la venue: si bien que nous perdîmes plusieurs places +considérables et très-fortes. Vers le même temps, le noble comte de +Montfort et les évêques de l'Albigeois envoyèrent deux abbés vers le roi +d'Arragon pour lui remettre les lettres du seigneur pape, le suppliant +que, suivant le mandat apostolique, il se désistât du secours qu'il +accordait à l'hérésie et de ses attaques contre la chrétienté. Sur quoi, +plein de ruses et trompeur, il répondit frauduleusement qu'il +accomplirait volontiers tous les ordres du souverain pontife; mais, bien +qu'il promît toujours de s'y conformer de grand coeur, il ne voulut +pourtant rappeler les chevaliers qu'il avait laissés l'hiver précédent à +Toulouse pour faire la guerre aux Chrétiens, d'accord avec les gens de +cette ville et les autres hérétiques. Au rebours, il en fit passer de +nouveaux, rassemblant en outre dans ses possessions tous ceux qu'il +pouvait, et engageant même, comme nous l'avons entendu dire, une notable +partie de ses terres pour avoir de quoi tenir à gages gens qu'il +enverrait à l'appui des hérétiques contre les Croisés. Ô perfide +cruauté! ô cruelle perfidie! Car, bien qu'il levât des troupes autant +qu'il lui était possible dans le dessein de nous attaquer, il promettait +cependant d'obéir au mandat du seigneur pape touchant l'abandon des +hérétiques et des excommuniés, et l'injonction de nous laisser +tranquilles. Toutefois l'issue a démontré qu'il n'y a prudence ni calcul +qui vaillent contre le Seigneur. + +[Note 155: À dix lieues d'Auch.] + +Dans le même temps donc, le roi d'Arragon, accouchant enfin des projets +d'iniquité qu'il avait conçus contre Jésus-Christ et les siens, dépassa +les frontières suivi d'innombrables chevaliers et entra en Gascogne, +voulant, s'il se pouvait, rendre aux hérétiques et soumettre mettre à sa +domination tout le pays que nous avions conquis par la grâce de Dieu et +les efforts des Croisés; puis il marcha vers Toulouse, s'emparant, +chemin faisant, de plusieurs châteaux de Gascogne qui se rendirent à lui +par la peur qu'inspiraient ses armes. Que dirai-je? Il n'était bruit +dans toute la contrée que de l'arrivée du roi. La plus grande partie des +gens du pays s'en réjouissaient; un bon nombre apostasiaient et le reste +se disposait à en faire autant. L'impie, après avoir, à droite et à +gauche, passé par plusieurs castels, arriva devant Muret[156], château +noble, mais d'ailleurs assez faible, situé à trois lieues de Toulouse, +et qui, malgré ses minces fortifications, était pourtant défendu par +trente chevaliers et quelques gens de pied que le comte de Montfort y +avait laissés pour le garder, et qui, plus que tous autres, faisaient du +mal aux Toulousains. De là, étant venu à Toulouse, le roi rassembla les +habitans et autres hérétiques pour aller assiéger Muret. + +[Note 156: À quatre lieues de Toulouse.] + + + + +CHAPITRE LXXI. + + Du siége de Muret. + + +L'an de Notre-Seigneur 1213, le mardi 10 septembre, le roi d'Arragon, +Pierre, ayant réuni les comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix, +ensemble une nombreuse armée d'Arragonais et de Toulousains, assiégea +Muret, château situé sur la Garonne, près de Toulouse, à trois lieues de +cette ville, du côté de la Gascogne. À leur arrivée, les ennemis +entrèrent aussitôt dans le premier faubourg que les assiégés n'avaient +pu garnir, vu leur petit nombre, s'étant retranchés tant bien que mal +dans l'autre faubourg. Toutefois les ennemis abandonnèrent bientôt le +premier. Sans perdre temps, les nôtres envoyèrent vers le noble comte de +Montfort, lui faisant savoir qu'ils étaient assiégés, et le priant de +leur porter secours, parce qu'ils n'avaient que peu de vivres ou presque +point, et qu'ils n'osaient sortir de la place pour en faire. Or, était +le comte dans un château nommé Fanjaux, à huit lieues de Muret, se +proposant déjà de s'y rendre pour le munir tant d'hommes que de +provisions, parce qu'il se doutait de la venue du roi d'Arragon et du +siége de Muret. La nuit même où Montfort comptait sortir de Fanjaux, +notre comtesse qui s'y trouvait avec lui, eut un songe dont elle fut +bien fort effrayée; car il lui semblait que le sang lui coulait de +chaque bras en grande abondance; et, comme elle en eut parlé le matin au +comte, et lui eut dit qu'elle en était en violent émoi, le comte lui +répondit: «Vous parlez bien comme une femme; pensez-vous qu'à la mode +des Espagnols nous nous amusions aux songes ou aux augures? Certes, +j'aurais beau eu rêver cette même nuit que je serais tué dans +l'entreprise que je vais suivre à l'instant, je n'en irais que plus +sûrement et plus volontiers, pour contredire d'autant mieux la sottise +des Espagnols et des gens de ce pays qui prennent garde aux présages et +aux rêves.» Après quoi le comte quitta Fanjaux, et marcha promptement +avec les siens vers Saverdun. Il vit, chemin faisant, venir à lui un +exprès envoyé par les chevaliers assiégés dans Muret, lequel lui +apportait des lettres annonçant que le roi d'Arragon serrait de près ce +château. À cette nouvelle, grande fut la joie des nôtres, comptant déjà +sur une future victoire, et soudain le comte envoya vers sa femme, qui, +se retirant de Fanjaux, se rendit à Carcassonne, et réunit le plus de +chevaliers qu'elle put. En outre, il pria un certain chevalier français, +savoir le vicomte de Corbeil, lequel, ayant achevé le temps de son +pélerinage, s'en retournait chez lui, de revenir en hâte à son secours: +ce à quoi il consentit volontiers, et promit de bon coeur de rebrousser +chemin. Puis, se mettant en route avec les siens, ledit vicomte vint à +Fanjaux, où il trouva quelques chevaliers que la comtesse envoyait à son +mari. Quant à Montfort et à sa troupe, se portant en hâte vers Saverdun, +ils arrivèrent aux environs d'une abbaye de l'ordre de Cîteaux, nommée +Bolbonne, où, se détournant de son chemin, il entra dans l'église pour y +faire sa prière, et se recommander lui et les siens à celles des moines; +et, après avoir long-temps et longuement prié, il saisit l'épée qui le +ceignait, et la posa sur l'autel, disant: «Ô bon Seigneur! ô bénin +Jésus! tu m'as choisi, bien qu'indigne, pour conduire ta guerre. En ce +jour, je prends mes armes sur ton autel, afin que, combattant pour toi, +j'en reçoive justice en cette cause.» Cela dit, il sortit avec les +siens, et vint à Saverdun. Or, il avait avec lui sept évêques et trois +abbés que l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, avait +réunis pour traiter de la paix avec le roi d'Arragon; plus, environ +trente chevaliers arrivés tout récemment de France pour accomplir leur +voeu de pélerinage, entre lesquels était un jeune homme, frère utérin du +comte, nommé Guillaume des Barres; et c'est le Seigneur qui l'avait +ainsi voulu. Étant à Saverdun, le comte assembla les chevaliers en sa +compagnie, et leur demanda conseil sur ce qu'il fallait faire, +n'aspirant, pour sa part et bien vivement, comme nous l'avons ensuite +entendu de sa propre bouche, qu'à se rendre cette nuit même à Muret, et +à y entrer, pour autant que ce loyal prince était grandement inquiet sur +le sort des assiégés. Quant aux autres, ils voulurent passer la nuit à +Saverdun, parce qu'ils étaient à jeûn et très-fatigués, disant qu'il +leur faudrait peut-être se battre chemin faisant. À ce, le comte, qui +agissait toujours avec conseil, consentit, bien que malgré lui; puis, le +lendemain, à l'aube du jour, appelant son chapelain, et se confessant, +il fit son testament qu'il envoya écrit et scellé au seigneur abbé de +Bolbonne, mandant et ordonnant que, s'il lui arrivait de périr dans +cette guerre, on l'envoyât à Rome pour être confirmé par le seigneur +pape. Lorsqu'il fut jour, les évêques qui étaient à Saverdun, le comte +et tous les siens se réunirent dans l'église, où l'un des prélats, +revêtu aussitôt des sacrés habits, célébra la messe en l'honneur de la +bienheureuse Vierge Marie, en laquelle messe tous les évêques +excommunièrent le comte de Toulouse et son fils le comte de Comminges, +tous leurs fauteurs, auxiliaires et défenseurs; et en cette sentence fut +le roi d'Arragon compris indubitablement, bien que les prélats eussent +de fait exprès supprimé son nom, puisqu'il était non seulement +auxiliaire et défenseur desdits comtes, ains le chef et principal auteur +du siége de Muret; en sorte que l'excommunication fut bien aussi lâchée +pour lui. Après la messe, le comte et les siens, prenant les armes et +sortant de Saverdun, rangèrent l'armée dans une plaine proche le +château, au nom de la sainte et indivisible Trinité, et, passant outre, +ils vinrent à un certain château dit Hauterive, à moitié route de +Saverdun et de Muret. Partant de là, ils arrivèrent en un lieu de +difficile passage, entre Hauterive et Muret, où ils pensaient devoir +rencontrer les ennemis, vu que le chemin était étroit, inondé et +fangeux. Or là tout près se trouvait une église où le comte entra, selon +son habitude, pour faire sa prière, dans le temps même que la pluie +tombait en abondance, et n'incommodait pas peu nos gens. Mais, durant +que le soldat du Christ, je veux dire notre comte, priait de grande +ferveur, la pluie cessa, et la nuée fit place à la clarté des cieux. Ô +bonté immense du Créateur! Montfort ayant fini son oraison, et étant +remonté à cheval avec les siens, ils sortirent du susdit défilé sans +trouver d'ennemis, et, avançant toujours, ils arrivèrent jusqu'auprès de +Muret, deçà la Garonne, ayant en face, de l'autre côté du fleuve, le roi +d'Arragon qui assiégeait Muret avec une armée plus nombreuse que les +sables de la mer. À cette vue, nos chevaliers, tous remplis d'ardeur, +conseillèrent au comte qu'entrant aussitôt dans la place, il livrât +bataille le jour même: ce qu'il ne voulut du tout faire, pour autant +qu'il était heure du soir, et qu'hommes et bêtes étaient harassés, +tandis que les ennemis étaient frais, voulant d'ailleurs user d'entière +humilité, offrir au roi d'Arragon des paroles de paix, et le supplier de +ne pas se joindre contre l'Église aux ennemis du Christ. Par toutes ces +raisons donc, le comte ne voulut attaquer le même jour, et, traversant +le pont, entra dans Muret avec ses troupes, d'où, sur l'heure, nos +évêques députèrent vers le roi maints et maints envoyés, le priant et +conjurant qu'il daignât prendre en pitié la sainte Église de Dieu; mais +le roi, toujours plus obstiné, ne voulut acquiescer à aucune de leurs +demandes, ni leur répondre rien qui donnât espoir de paix, comme on le +verra plus bas. Finalement survinrent dans la nuit le vicomte de Corbeil +et quelques chevaliers français, lesquels, comme nous l'avons dit +ci-dessus, arrivaient de Carcassonne, et entrèrent dans Muret. Ni +faut-il omettre qu'il ne s'y trouvait assez de vivres pour nourrir les +nôtres un seul jour, ainsi qu'il fut vérifié cette même nuit. + + + + +CHAPITRE LXXII. + + De la savante bataille et très-glorieuse victoire du comte de + Montfort et des siens remportée aux champs de Muret sur le roi + d'Arragon et les ennemis de la foi. + + +Le lendemain, au point du jour, le comte se rendit à sa chapelle, située +dans la citadelle, pour y entendre la messe, tandis que pour même fin +nos évêques et chevaliers allèrent à l'église du bourg; et, après la +messe, le comte passa dans le bourg suivi des siens, pour tenir conseil +avec eux; lesquels, durant qu'ils parlaient, se tenaient désarmés, +d'autant qu'il se traitait en quelque façon de la paix par l'entremise +des évêques. Soudain, les prélats, du commun avis de nos gens, voulurent +aller pieds déchaux vers le roi, pour le supplier de ne point s'en +prendre à l'Église; mais, comme ils eurent envoyé un exprès pour +annoncer leur arrivée en telle manière, voilà que plusieurs chevaliers +ennemis entrèrent en armes dans le bourg où se tenaient les nôtres, et +dont les portes étaient ouvertes, le comte ne permettant point qu'on les +fermât. Sur-le-champ, il s'adressa aux évêques, disant: «Vous voyez que +vous ne gagnez rien, et qu'il se fait un plus grand tumulte; assez, ou, +pour mieux dire, trop d'affronts avons-nous endurés. Il est temps que +vous nous donniez licence de combattre.» Les évêques voyant si +pressante nécessité, et si urgente, la leur accordèrent donc, et les +nôtres sortant du lieu de la conférence, gagnèrent chacun son logis pour +s'armer, tandis que le comte se rendait pour même cause à la citadelle. +Or, comme il y entrait, et qu'il passait devant sa chapelle, il y jeta +un coup-d'oeil et vit l'évêque d'Uzès célébrant la messe, et qui, à +l'offrande après l'Évangile, disait _Dominus vobiscum_. Sur quoi, le +très-chrétien comte courut aussitôt mettre les genoux en terre, et +joignant les mains devant l'évêque, il lui dit: «Je vous donne et vous +offre mon âme et mon corps.» Ô dévotion de ce grand prince! Puis entrant +dans le fort, il s'arma, et venant derechef vers l'évêque en la susdite +chapelle, il s'offrit de nouveau à lui, soi et ses armes. Mais au moment +qu'il s'agenouillait devant l'autel, le bracelet d'où pendaient ses +bas-cuissarts de fer se rompit par le milieu; sur quoi, cet homme +catholique ne sentant nulle peur ni trouble, s'en fit seulement apporter +un autre, et sortit du saint lieu, à l'issue duquel on lui conduisit son +cheval; et, comme il le montait, se trouvant sur un lieu élevé, d'où il +pouvait être vu par les Toulousains en dehors du château, l'animal +dressant la tête le frappa et le fit un petit peu chanceler. À cette +vue, les Toulousains, pour se moquer de lui, de pousser un grand +hurlement, et le comte catholique de dire: «Vous criez et vous gaussez +de moi maintenant; allez, je me fie au Seigneur pour compter que, +vainqueur, je crierai sur vous jusqu'aux portes de Toulouse. «À ces +mots, il monta à cheval, et allant joindre les chevaliers qui étaient +dans le bourg, il les trouva armés et prêts au combat. En cet instant, +un d'eux lui conseilla de les faire compter pour en savoir le nombre. +Auquel le noble Simon: «Il n'en est besoin, dit-il, nous sommes assez +pour vaincre nos ennemis par l'aide de Dieu.» Or, tous les nôtres, tant +chevaliers que servans à cheval, n'étaient plus de huit cents, tandis +qu'on croyait les ennemis monter à cent mille, outre que nous n'avions +que très-peu de gens de pieds et presque nuls, auxquels même le comte +avait défendu de sortir pendant la bataille. + +Tandis donc qu'il causait avec ses gens et parlait du combat, voici que +survint l'évêque de Toulouse, ayant mître en tête et aux mains le bois +de la croix vivifiante, que les nôtres, descendant aussitôt de cheval, +commencèrent chacun à adorer. Mais, voyant qu'en tel hommage on perdait +trop de temps, l'évêque de Comminges, homme de merveilleuse sainteté, +saisissant la croix dans la main de Foulques, et montant en lieu haut, +leur donna la bénédiction, disant: «Allez au nom de Jésus-Christ, et je +vous suis témoin, et je reste votre caution au jour du jugement que +quiconque succombera en cette glorieuse lutte obtiendra, sans nulle +peine de purgatoire, les récompenses éternelles et la béatitude des +martyrs, pourvu qu'il soit confessé et contrit, ou du moins ait le ferme +dessein de se présenter, sitôt après la bataille, à un prêtre, pour les +péchés dont il n'aurait fait encore confession.» Laquelle promesse, sur +l'instance de nos chevaliers, ayant été souvent répétée, et à maintes +reprises confirmée par les évêques, soudain purifiés de leurs péchés par +contrition de coeur et confession de bouche, se pardonnant les uns aux +autres tout ce qu'ils pouvaient avoir de mutuels sujets de plainte, ils +sortirent du château, et rangés en trois troupes, au nom de la Trinité, +intrépides ils s'avancèrent contre les ennemis. Cependant, les évêques +et les clercs entrèrent dans l'église, pour prier le Seigneur en faveur +de ceux qui s'exposaient en son nom à une mort imminente, et, dans leurs +clameurs vers le ciel, ils poussaient avec angoisse de si grands +mugissemens qu'ils semblaient hurler plutôt que faire des prières. Les +soldats du Christ marchaient donc joyeux vers le lieu du combat, prêts à +souffrir pour la gloire non seulement la honte d'une défaite, mais la +mort la plus affreuse; et, à leur sortie du château, ils virent les +ennemis rangés en bataille, tels qu'un monde tout entier, dans une +plaine voisine de Muret. Soudain, le premier escadron se lança +audacieusement sur eux, et les enfonça jusqu'au centre. Il fut aussitôt +suivi du second, qui pénétra pareillement au milieu des Toulousains, et +ce fut dans cette rencontre que périrent le roi d'Arragon[157] et +beaucoup des siens avec lui, cet homme orgueilleux s'étant placé dans la +seconde ligne, tandis que les rois se mettent ordinairement dans la +dernière. En outre, il avait changé ses armes, et avait pris celles d'un +autre. Quant à notre comte, voyant que les deux premières troupes des +siens s'étaient plongées au milieu des ennemis, et y avaient presque +disparu, il chargea sur la gauche le corps innombrable qui lui était +opposé, lequel était rangé en bataille le long d'un fossé qui le +séparait du comte; et, comme il se ruait sur eux, bien que n'apercevant +aucun chemin pour les atteindre, il trouva enfin dans le fossé un +sentier très-petit, préparé alors, comme nous le croyons, par la volonté +divine, et passant par-là il s'abandonna sur les ennemis, et les enfonça +comme un très-vaillant guerrier du Christ. N'oublions de dire qu'au +moment où il se jetait contre eux, ils le frappèrent à droite de leurs +épées avec tant de force que la violence du coup brisa son étrier +gauche, et, comme il voulait percer de l'éperon du pied gauche la +couverte de son cheval, l'éperon se rompit aussi et tomba par terre. +Pourtant ce vigoureux guerrier ne fut ébranlé, et continua de frapper +les ennemis à tour de bras, portant entre autres un coup de poing à l'un +d'eux, lequel l'avait touché violemment à la tête, et le faisant cheoir +à bas de son cheval. À cette vue, les compagnons dudit chevalier, +quoiqu'en grand nombre, et tous les autres bientôt vaincus et mis en +désordre, cherchèrent leur salut dans la fuite: sur quoi ceux des +nôtres, qui composaient le premier et le second escadron, les +poursuivirent sans relâche en leur tuant beaucoup de monde, et sabrant +tous ceux qui restaient en arrière, ils en occirent plusieurs milliers. +Pour ce qui est du comte et des chevaliers qui étaient avec lui, ils +suivaient exprès au petit pas ceux des nôtres qui poussaient ces +fuyards, afin que, si les ennemis venaient à se rallier et à reprendre +courage, nos gens qui marchaient sur leurs talons, séparés les uns des +autres, pussent avoir recours à lui. Ni devons-nous taire que le +très-noble Montfort ne daigna frapper un seul des vaincus, du moment +qu'il les vit en fuite et tournant le dos au vainqueur. Tandis que ceci +se passait, les habitans de Toulouse qui étaient restés à l'armée en +nombre infini et prêts à combattre, travaillaient de toutes leurs +forces à emporter le château: ce que voyant leur évêque Foulques qui se +trouvait dans Muret, cet homme bon et plein de douceur, compatissant à +leurs misères, leur envoya un de ses religieux, leur conseillant de se +convertir enfin à Dieu leur seigneur, et de déposer les armes sur la +promesse qu'il les arracherait à une mort certaine; en foi de quoi, il +leur envoya son capuchon, car il était aussi moine. Mais eux, obstinés +et aveuglés par l'ordre du ciel, répondirent que le roi d'Arragon nous +avait tous battus, et que l'évêque voulait non les sauver, mais les +faire périr; puis, enlevant le capuchon à son envoyé, ils le blessèrent +grièvement de leurs lances. Au même instant, nos chevaliers revenant du +carnage, après une glorieuse victoire, et arrivant sur lesdits +Toulousains, en tuèrent plusieurs mille. Après ce, le comte ordonna à +quelqu'un des siens de le conduire à l'endroit où le roi d'Arragon avait +été tué, ignorant entièrement le lieu et le moment où il était tombé, et +y arrivant, il trouva le corps de ce prince gisant tout nu en plein +champ, parce que nos gens de pied qui étaient sortis du château, en +voyant nos chevaliers victorieux, avaient égorgé tous ceux qu'ils +avaient trouvés par terre. Vivant encore, ils l'avaient déjà dépouillé. +À la vue du cadavre, le très-piteux comte descendit de cheval, comme un +autre David auprès d'un autre Saül. Après quoi, et pour ce que les +ennemis de la foi, tant noyés[158] que tués par le glaive, avaient péri +au nombre d'environ vingt mille, notre général très-chrétien comprenant +qu'un tel miracle venait de la vertu divine et non des forces humaines, +marcha nu-pieds vers l'église, de l'endroit même où il était descendu, +pour rendre grâces au Tout-Puissant de la victoire qu'il lui avait +accordée, donnant même en aumône aux pauvres ses armes et son cheval. Au +demeurant, pour que le récit véritable de cette merveilleuse bataille et +de notre triomphe glorieux s'imprime davantage au coeur des lecteurs, +nous avons cru devoir insérer dans notre livre les lettres que les +évêques et abbés qui étaient présens adressèrent à tous les fidèles. + +[Note 157: Il fut tué par Alain de Roucy et Florent de Ville, nobles +français qui s'étaient acharnés sur lui.] + +[Note 158: En cherchant à regagner les bateaux qui les avaient amenés +par la Garonne.] + + + + +CHAPITRE LXXIII. + + Lettres des prélats qui se trouvaient dans l'armée du comte Simon + lorsqu'il triompha des ennemis de la foi. + + +«Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes qui aiment +la sainte Église de bonne volonté! Le Dieu fort et puissant, le Dieu +puissant dans les batailles a octroyé à la sainte Église, le cinquième +jour de l'octave de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie, la +merveilleuse défaite des ennemis de la foi chrétienne, une glorieuse +victoire, un triomphe éclatant; et voici comme.» + +«Après la correction charitable que le souverain pontife, dans sa +paternelle pitié, avait soigneusement adressée au roi d'Arragon, avec +l'expresse défense de ne prêter secours, conseil ni faveur, aux ennemis +de la foi, et l'ordre de s'en éloigner sans délai, et de laisser en paix +à toujours le comte de Montfort; après la révocation de certaines +lettres que les envoyés du roi avaient obtenues par fausse suggestion +contre ledit comte pour la restitution des terres des comtes de Foix, de +Comminges et de Gaston de Béarn, lesquelles le seigneur pape cassa dès +qu'il sut la vérité, comme étant de nulle valeur. Ce même roi, loin de +recevoir avec une piété filiale les réprimandes du très-saint père, se +révoltant avec superbe contre le mandat apostolique, comme si son coeur +se fût davantage endurci, voulut accoucher des fléaux qu'il avait depuis +long-temps conçus, bien que les vénérables pères, l'archevêque de +Narbonne, légat du siége apostolique, plus l'évêque de Toulouse, lui +eussent transmis les lettres et commandemens du souverain pontife. C'est +pourquoi, entrant avec son armée dans le pays que l'on avait conquis sur +les hérétiques et leurs défenseurs par la vertu de Dieu et le secours +des Croisés, il tenta, en violation du mandat apostolique, de le +subjuguer, et de le rendre aux ennemis de l'Église; et, s'étant déjà +emparé d'une petite partie desdits domaines, tandis que la plus grande +portion restante était disposée à l'apostasie, et toute prête à la +commettre, rassurée qu'elle était par sa garantie, il réunit les comtes +de Toulouse, de Foix et de Comminges, ensemble une nombreuse armée de +Toulousains, et vint assiéger le château de Muret trois jours après la +Nativité de Notre-Dame. À cette nouvelle, ayant pris conseil des +vénérables pères archevêques, évêques et abbés que le vénérable père +archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, avait convoqués pour +la sainte affaire, et qui s'étaient rendus en diligence à son appel pour +en traiter, ainsi que de la paix, tous unanimes et dévoués en +Jésus-Christ, Simon, comte de Montfort, ayant avec lui quelques nobles +et puissans Croisés qui étaient venus tout récemment de France à son +secours, et pour l'assistance du Christ, plus sa famille qui, en sa +compagnie, avait dès long-temps travaillé pour la cause divine, marcha +vers ladite place, décidé à la défendre vaillamment; et durant que, le +jour de mars des susdites octaves, l'armée du Christ arrivait à un +certain château nommé Saverdun, le vénérable évêque de Toulouse, auquel +le souverain pontife avait confié la réconciliation de ses ouailles, non +rebuté de les y avoir engagées trois ou quatre fois, sans qu'elles +eussent voulu acquiescer à ses avertissemens, bien que salutaires, et +n'eussent rien répondu sinon qu'elles ne voulaient répondre du tout, +leur envoya, en même temps qu'au roi, devant Muret, des lettres où il +leur signifiait que lesdits prélats venaient pour traiter promptement de +la paix et du rétablissement de la bonne intelligence: pour quoi il +demandait qu'on lui donnât un sauf-conduit. Mais, comme le lendemain, +savoir le jour de mercredi, l'armée fut sortie de Saverdun pour, vu +l'urgente nécessité, aller en toute hâte au secours de Muret, et que les +évêques se furent décidés à rester dans un château appelé Hauterive, à +moitié chemin de Saverdun et de Muret, dont il est également éloigné de +deux lieues, afin d'y attendre le retour de leur envoyé, il revint, +portant pour réponse, de la part du roi, qu'il ne leur donnerait pas de +sauf-conduit, puisqu'ils venaient avec l'armée. Or, ne pouvant se rendre +d'une autre manière près de lui, sans courir un danger manifeste à cause +de l'état de guerre, ils arrivèrent avec les soldats du Christ dans +Muret, où se rendit près de l'évêque de Toulouse, et au nom des habitans +de cette ville, le prieur des frères hospitaliers de Toulouse, lui +apportant lettres desdits habitans, dans lesquelles il était dit qu'ils +étaient de toute façon prêts à faire la volonté du seigneur pape et de +leur évêque; ce dont bien leur eût pris si l'effet avait vérifié leurs +paroles. Quant au roi, il répondit à ce même prieur qui lui avait été +aussitôt renvoyé par l'évêque, qu'il ne donnerait au prélat de +sauf-conduit; pourtant que, s'il voulait venir à Toulouse pour +parlementer avec les gens de cette cité, il lui accorderait d'y aller; +mais il le disait par dérision. À quoi l'évêque: «Il ne convient, +dit-il, que le serviteur entre dans les murs d'où son Seigneur a été +chassé; ni, certes, ne m'y verra-t-on retourner jusqu'à ce que mon Dieu +et mon maître y soit revenu.» Cependant, quand les prélats furent +arrivés le susdit jour de mercredi dans Muret avec l'armée, ils +envoyèrent, pleins d'une active sollicitude, deux religieux au roi et +aux Toulousains, lesquels du roi n'eurent d'autre réponse, en moquerie +et mépris des Croisés, sinon que les évêques lui demandaient une +conférence en faveur de quatre ribauds qu'ils avaient amenés avec eux. +Quant aux Toulousains, ils dirent aux envoyés que le lendemain ils leur +répondraient, et, à cette cause, les retinrent jusqu'à ce jour, savoir +jeudi, puis pour lors leur répondirent qu'ils étaient alliés du roi +d'Arragon, et qu'ils ne feraient rien que d'après sa volonté. À cette +nouvelle transmise le matin dudit jour, les évêques et les abbés +formèrent le dessein d'aller nu-pieds vers le roi; mais, comme ils +eurent envoyé un religieux pour lui annoncer leur venue en telle +manière, les portes étant ouvertes, le comte de Montfort et les Croisés +désarmés, vu que les susdits prélats parlaient ensemble de la paix, les +ennemis de Dieu, courant aux armes, tentèrent frauduleusement et avec +insolence d'entrer de force dans le bourg: ce que ne permit la +miséricorde divine. Toutefois le comte et les Croisés, voyant qu'ils ne +pouvaient, sans grand péril et dommage, différer plus long-temps, après +s'être purifiés de leurs péchés, comme il convient aux adorateurs de la +foi chrétienne, et avoir fait confession orale, se disposèrent +vaillamment au combat, et, venant trouver l'évêque de Toulouse qui +remplissait les fonctions de légat par l'ordre du seigneur archevêque de +Narbonne, légat du siége apostolique, ils lui demandèrent humblement +congé de sortir sur les ennemis de Dieu; puis, l'ayant obtenu, parce que +cette chose était impérieusement commandée par la plus stricte +nécessité, vu qu'ayant dressé leurs machines et autres engins de guerre, +les ennemis se pressaient de loin à l'attaque de la maison où se +trouvaient les évêques, et y lançaient de tous côtés avec leurs +arbalètes des carreaux, des javelots et des dards, les soldats du +Christ, bénis par les évêques en habits pontificaux, et tenant le bois +révéré de la croix du Seigneur, sortirent de Muret, rangés en trois +corps, au nom de la sainte Trinité. De leur côté, les ennemis, ayant +nombreuse troupe et bien grande, quittèrent leurs tentes déjà tout +armés, lesquels, malgré leur multitude et leur foule infinie, furent +vaillamment attaqués par les cliens de Dieu, confians, malgré leur petit +nombre, dans le secours céleste, et guidés par le Très-Haut contre +cette armée immense qu'ils ne redoutaient pas. Soudain la vertu du +Tout-Puissant brisa ses ennemis par les mains de ses serviteurs, et les +anéantit en un moment; ils firent volte-face, prirent la fuite comme la +poussière devant l'ouragan, et l'ange du Seigneur était là qui les +poursuivait. Les uns, par une course honteuse, échappèrent honteusement +au péril de la mort; les autres, évitant nos glaives, vinrent périr dans +les flots; un bon nombre fut dévoré par l'épée. Il faut grandement gémir +sur l'illustre roi d'Arragon tombé parmi les morts, puisqu'un si noble +prince et si puissant, qui, s'il l'eût voulu, eût pu et aurait dû être +bien utile à la sainte Église, uni aux ennemis du Christ, attaquait +méchamment les amis du Christ et son épouse sacrée. D'ailleurs, durant +que les vainqueurs revenaient triomphans du carnage et de la poursuite +des ennemis, l'évêque de Toulouse compatissant charitablement et avec +miséricorde aux malheurs et à la tuerie de ses ouailles, et désirant en +piété de coeur sauver ceux qui, ayant échappé à cette boucherie, étaient +encore dans leurs tentes, afin que, châtiés par une si violente +correction, ils échappassent du moins au danger qui les pressait, se +convertissent au Seigneur, et vécussent pour demeurer dans la foi +catholique, il leur envoya par un religieux le froc dont il était vêtu, +leur mandant qu'ils déposassent enfin leurs armes et leur férocité, +qu'ils vinssent à lui désarmés, et qu'il les préserverait de mort. +Persévérant cependant dans leur malice, et s'imaginant, bien que déjà +vaincus, qu'ils avaient triomphé du peuple du Christ, non seulement ils +méprisèrent d'obéir aux avis de leur pasteur, mais encore frappèrent +durement son envoyé, après lui avoir arraché le froc dont il était +porteur: sur quoi la milice du Seigneur, courant à eux derechef, les +tua, fuyant et dispersés autour de leurs pavillons. L'on ne peut en +aucune façon connaître le nombre exact de ceux des ennemis, nobles ou +autres, qui ont péri dans la bataille. Pour ce qui est des chevaliers du +Christ, un seul a été tué, plus un petit nombre de servans. Que le +peuple chrétien tout entier rende donc grâce au Seigneur Jésus du fond +du coeur et en esprit de dévotion pour cette grande victoire des +Chrétiens; à lui qui, par quelques fidèles, a battu une multitude +innombrable d'infidèles, et a donné à la sainte Église de triompher +saintement de ses ennemis, honneur et gloire à lui dans les siècles des +siècles! _Amen._ Nous évêques de Toulouse, de même d'Uzès, de Lodève, de +Béziers, d'Agde et de Comminges, plus les abbés de Clarac, de +Villemagne[159] et de Saint-Thibéri, qui, par l'ordre du vénérable père +archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, nous étions réunis, +et nous efforcions de suprême étude et diligence à traiter de la paix et +du bon accord, nous attestons par le verbe de Dieu que tout ce qui est +écrit ci-dessus est vrai, comme choses par nous vues et entendues; les +contre-scellons de nos sceaux, d'autant qu'elles sont dignes d'être +gardées en éternelle mémoire. Donné à Muret, le lendemain de cette +victoire glorieuse, savoir le sixième jour de l'octave de la Nativité de +la bienheureuse Vierge Marie, l'an du Seigneur 1213. + +[Note 159: Abbaye de Bénédictins, à cinq lieues de Béziers.] + + + + +CHAPITRE LXXIV. + + Comment, après la victoire de Muret, les Toulousains offrirent + aux évêques des otages pour obtenir leur réconciliation. + + +Après la glorieuse victoire et sans exemple remportée à Muret, les sept +évêques susnommés et les trois abbés qui étaient encore dans ce château, +pensant que les citoyens de Toulouse, épouvantés par un si grand miracle +ensemble et châtiment de Dieu, pourraient plus vite et plus aisément +être rappelés de leurs erreurs au giron de notre mère l'Église, +tentèrent, selon l'injonction, pouvoir et teneur du mandat apostolique, +de les ramener par prières, avis et terreur, à la sainte unité romaine. +Sur quoi, les Toulousains ayant promis d'accomplir le mandat du seigneur +pape, les prélats leur demandèrent de vive voix une suffisante caution +de leur obéissance, savoir, deux cents otages pris parmi eux, pour +autant qu'ils ne pouvaient en aucune façon se contenter de la garantie +du serment, eux ayant à fréquentes reprises transgressé ceux qu'ils +avaient donnés pour le même objet. Finalement, après maintes et maintes +contestations, ils s'engagèrent à livrer en otages soixante seulement de +leurs citoyens; et, bien que leurs évêques, pour plus grande sûreté, en +eussent exigé, comme nous l'avons dit, deux cents, à cause de l'étendue +de la ville, aussi bien que de l'humeur indomptable et félonne de sa +population, d'autant qu'elle avait souffert que faillissent ceux qu'une +autre fois on avait pris parmi les plus riches de la cité pour la même +cause, les gens de Toulouse ne voulurent par subterfuge en donner que le +moindre nombre susdit et pas davantage. Aussitôt les prélats, afin de +leur ôter tout prétexte et toute occasion de pallier leurs erreurs, +répondirent qu'ils accepteraient volontiers les soixante otages qu'ils +offraient, et qu'à cette condition ils les réconcilieraient à l'Église, +et les maintiendraient en paix dans l'unité de la foi catholique. Mais +eux, ne pouvant plus long-temps cacher leurs méchans desseins, dirent +qu'ils n'en bailleraient aucun, dévoilant évidemment par tel refus +qu'ils n'en avaient d'abord promis soixante qu'en fraude et supercherie. +Ajoutons ici que les hommes d'un certain château au diocèse d'Albi, +ayant nom Rabastens, quand ils apprirent notre victoire, déguerpirent +tous de peur, et laissèrent la place vide, laquelle fut occupée par Gui, +frère du comte de Montfort, à qui elle appartenait, et qui, y ayant +envoyé de ses gens, les y mit en garnison. Peu de jours après, +survinrent des pélerins de France, mais en petit nombre, savoir, +Rodolphe, évêque d'Arras, suivi de quelques chevaliers, ainsi que +plusieurs autres pareillement en faible quantité. Quant à notre comte, +il se prit, avec toute sa suite, à courir sur les terres du comte de +Foix, brûlant le bas bourg de sa ville, comme tout ce qu'ils purent +trouver en dehors des forteresses de ses domaines dans les expéditions +qu'ils poussèrent plus avant. + + + + +CHAPITRE LXXV. + + Comment le comte de Montfort envahit les terres du comte de Foix, + et de la rébellion de Narbonne et de Montpellier. + + +Ces choses faites, on vint annoncer à Montfort que certains nobles de +Provence, ayant rompu le pacte d'alliance et de paix, vexaient la sainte +Église de Dieu, et que faisant en outre le guet sur les voies publiques, +ils nuisaient de tout leur pouvoir aux Croisés venant de France. Le +comte ayant donc tenu conseil avec les siens, il se décida à descendre +en ces quartiers, pour accabler les perturbateurs et purger les routes +de ces méchans batteurs d'estrade. Or, comme dans ce dessein, il arriva +à Narbonne avec les pélerins en sa compagnie, ceux de cette ville qui +avaient toujours porté haine aux affaires du Christ, et s'y étaient +maintes fois opposés, bien que secrètement, ne purent par aucune raison +être induits à recevoir le comte avec sa suite, ni même celle-ci sans le +comte; pour quoi, tous nos gens durent passer la nuit en dehors de +Narbonne, dans les jardins et broussailles à l'entour; d'où au lendemain +ils partirent pour Béziers, qu'ils quittèrent deux jours après, venant +jusqu'à Montpellier, dont les habitans pareils aux Narbonnais en +mal-vouloir et malice, ne permirent en nulle sorte au comte ni à ceux +qui étaient avec lui d'entrer dans leur ville, pour y loger pendant la +nuit, et leur firent en tout comme avaient fait les citoyens de +Narbonne. Passant donc outre, ils arrivèrent à Nîmes, où d'abord on ne +voulut non plus les accueillir; mais ensuite les gens de cette ville, +voyant la grande colère du comte et son indignation, lui ouvrirent leurs +portes ainsi qu'à toute sa troupe, et leur rendirent libéralement maints +devoirs d'humanité. De là Montfort vint en un certain château de +Bagnols, dont le seigneur le reçut honorablement; puis, à la ville de +l'Argentière[160], parce qu'il y avait dans ces parties un certain +noble, nommé Pons de Montlaur, qui troublait tant qu'il pouvait les +évêques du pays, la paix et l'Église; lequel, bien que tous les Croisés +se fussent départis d'auprès du comte, et qu'il n'eût avec lui qu'un +petit nombre de stipendiés, et l'archevêque de Narbonne, en apprenant +son arrivée, eut peur et vint à lui, se livrant soi et ses biens à son +bon plaisir. Il y avait en outre du même côté un autre noble, +très-puissant mais adonné au mal, savoir, Adhémar de Poitiers[161], qui +avait toujours été l'ennemi de la cause chrétienne, et adhérait de coeur +au comte de Toulouse. Sachant que Montfort s'approchait, il munit ses +châteaux, et rassembla dans l'un d'entre eux le plus de chevaliers qu'il +put trouver, afin que, si le comte passait dans les environs, il en +sortît avec les siens et l'attaquât; ce que toutefois il n'osa faire, +quand le comte fut en vue du château, quoiqu'il ne fût suivi que de +très-peu de monde, et que lui, Adhémar, eût beaucoup de chevaliers. +Tandis que notre comte était en ces quartiers, le duc de Bourgogne +Othon, homme puissant et bon, qui portait grande affection aux affaires +de la foi contre les hérétiques, et à Montfort, vint à lui avec le duc +de Lyon et l'archevêque de Vienne; et, comme ils étaient tous ensemble +auprès de Valence, ils appelèrent à Romans cet ennemi de l'Église, +Adhémar, Poitevin, pour y conférer avec eux: lequel s'y rendit, mais ne +voulut rien accorder au comte ni au duc des choses qui intéressaient la +paix. Ils le mandèrent une seconde fois, sans pouvoir rien gagner +encore: ce que voyant le duc de Bourgogne, enflammé de colère contre +lui, il promit à notre comte que, si Adhémar ne se conformait en tout +aux ordres de l'Église, et à la volonté de Montfort, et qu'il ne donnât +bonne garantie de sa soumission, lui, duc, lui déclarerait la guerre de +concert avec le comte; même aussitôt il fit venir plusieurs de ses +chevaliers pour marcher avec lui contre Adhémar: ce que celui-ci ayant +appris, contraint enfin par la nécessité, il se rendit auprès du duc et +du comte, s'abandonnant en toutes choses à leur discrétion, et leur +livrant de plus pour sûreté quelques siens châteaux dont Montfort remit +la garde à Othon. Cependant le vénérable frère, archevêque de Narbonne, +homme plein de prévoyance et vertueux de tous points, sur l'avis duquel +le duc de Bourgogne était venu au pays de Vienne, le pria de traiter +avec lui de l'objet pour lequel il l'avait appelé, savoir, du mariage +entre l'aîné du comte, nommé Amaury, et la fille du dauphin, puissant +prince et frère germain de ce duc; en quoi, celui-ci acquiesça au +conseil et au désir de l'archevêque. + +[Note 160: À cinq lieues de Viviers.] + +[Note 161: Ou Aymar.] + +Sur ces entrefaites, les routiers arragonais, et autres ennemis de la +foi, commencèrent à courir sur les terres de Montfort, et vinrent +jusqu'à Béziers, où ils firent tout le mal qu'il purent: bien plus, +quelques-uns des chevaliers de ses domaines tournant à parjure, et +retombant dans leur malice innée, rompirent avec Dieu, l'Église et la +suzeraineté du comte; pour quoi, ayant achevé les affaires qui l'avaient +appelé en Provence, il retourna dans ses possessions[162], et pénétrant +aussitôt sur celles de ses ennemis, il poussa jusque devant Toulouse, +aux environs de laquelle il séjourna quinze jours, ruinant de fond en +comble un bon nombre de forteresses. Les choses en étaient à ce point, +quand Robert de Courçon, cardinal et légat du siége apostolique, qui, +comme nous l'avons dit plus haut, travaillait en France de tout son +pouvoir pour les intérêts de la Terre-Sainte, et nous avait enlevé les +prédicateurs qui avaient coutume de prêcher contre les hérétiques +albigeois, leur ordonnant d'employer leurs paroles au secours des +contrées d'outre mer, nous en rendit quelques-uns, sur l'avis d'hommes +sages et bien intentionnés, pour qu'ils reprissent leurs travaux en +faveur de la foi et des Croisés de Provence; même, il prit le signe de +la croix vivifiante pour combattre les hérétiques toulousains. Quoi +plus? La prédication au sujet de la cause chrétienne en France vint +enfin à revivre. Beaucoup se croisèrent, et notre comte et les siens +purent de nouveau se livrer à la joie. + +[Note 162: En 1214.] + +Nous ne pouvons ni ne devons taire une bien cruelle trahison qui fut +commise en ce temps contre le comte Baudouin. Ce comte Baudouin, frère +de Raimond et cousin du roi Philippe, bien éloigné de la méchanceté de +son frère, et consacrant tous ses efforts à la guerre pour le Christ, +assistait de son mieux Montfort et la chrétienté contre son frère et +les autres ennemis de la foi. Un jour donc, savoir, le second après le +premier dimanche de carême, que ledit comte vint en un certain château +du diocèse de Cahors, nommé Olme, les chevaliers de ce château, lesquels +étaient ses hommes, envoyèrent aussitôt vers les routiers et quelques +autres chevaliers du pays, très-méchans traîtres, lesquels garnissaient +un fort voisin, appelé Mont-Léonard, et leur firent dire que Baudouin +était dans Olme, leur mandant qu'ils vinssent et qu'ils le leur +livreraient sans nul obstacle: ils en donnèrent aussi connaissance à un +non moins méchant traître, mais non déclaré, savoir, Rathier de +Castelnau, lequel avait de longue date contracté alliance avec le comte +de Montfort, et lui avait juré fidélité, lequel même était ami de +Baudouin, et à ce titre possédait sa confiance. Que dirai-je? La nuit +vint, et ledit comte, plein de sécurité, comme se croyant parmi les +siens, se livra au sommeil et au repos, ayant avec lui un certain +chevalier de France, nommé Guillaume de Contres, auquel Montfort avait +donné Castel-Sarrasin, plus un servant, aussi Français, qui gardait le +château de Moissac. Comme donc ils reposaient en diverses maisons +séparées les unes des autres, le seigneur du château enleva la clef de +la chambre où dormait le comte Baudouin, et fermant la porte, il sortit +du château, courut à Rathier, et lui montrant la clef, il lui dit: «Que +tardez-vous? Voici que votre ennemi est dans vos mains; hâtez-vous, et +je vous le livrerai dormant et désarmé, ni lui seulement, mais plusieurs +autres de vos ennemis.» Ce qu'oyant, les routiers grandement +s'éjouirent, et volèrent aux portes d'Olme, dont le seigneur ayant +convoqué bien secrètement les hommes du château, chef qu'il était de +ceux qui voulaient se saisir de Baudouin, demanda vite à chacun combien +il logeait des compagnons du comte; puis, cet autre Judas, après s'en +être soigneusement informé, fit poster aux portes de chaque maison un +nombre de routiers tous armés double de celui de nos gens plongés dans +le sommeil et sans défense. Soudain furent allumés une grande quantité +de flambeaux, et poussant un grand cri, les traîtres se précipitèrent à +l'improviste sur les nôtres, tandis que Rathier de Castelnau et le +susdit seigneur d'Olme couraient à la chambre où reposait le comte; et, +ouvrant brusquement la porte, le surprenaient dormant, sans armes, voire +tout nu. D'autre part, quelques-uns des siens, dispersés dans la place, +furent tués, plusieurs furent pris, un certain nombre échappa par la +fuite: ni faut-il omettre que l'un d'eux qui était tombé vivant en leurs +mains, et auquel les bourreaux avaient promis sous serment d'épargner la +vie et les membres, fut occis dans une église où il avait ensuite été se +cacher. Quant au comte Baudouin, ils le conduisirent dans un château à +lui, au diocèse de Cahors, nommé Montèves, dont les habitans, méchans et +félons qu'ils étaient, reçurent de bon coeur les routiers, qui +emmenaient leur seigneur prisonnier. Sur l'heure, ceux-ci lui dirent de +leur faire livrer la tour du château, que quelques Français gardaient +par son ordre; ce qu'il leur défendit toutefois très-strictement de +faire pour quelque motif que ce fût, quand même ils le verraient pendre +à un gibet, leur commandant de se défendre vigoureusement jusqu'à ce +qu'ils eussent secours du noble comte de Montfort. Ô vertu de prince! ô +merveilleuse force d'âme! À cet ordre, les routiers entrèrent en grande +rage, et le firent jeûner pendant deux jours; après quoi, le comte fit +appeler en diligence un chapelain, auquel il se confessa, et demanda la +sainte communion; mais, comme le prêtre lui apportait le divin +Sacrement, survint le plus mauvais de ces coquins, jurant et protestant +avec violence que Baudouin ne mangerait ni ne boirait, jusqu'à ce qu'il +rendît un des leurs qu'il avait pris et retenait dans les fers. Auquel +le comte: «Je n'ai demandé, dit-il, cruel que tu es, ni pain ni vin, ni +pièce de viande pour nourrir mon corps; je ne veux, pour le salut de mon +âme, que la communion du divin mystère.» Derechef le bourreau se mit à +jurer qu'il ne mangerait ni ne boirait, à moins qu'il ne fît ce qu'il +demandait. «Eh bien, dit alors le noble comte, puisqu'il ne m'est permis +de recevoir le saint Sacrement, que du moins l'on me montre +l'Eucharistie, gage de mon salut, pour qu'en cette vue je contemple mon +Sauveur.» Puis, le chapelain l'ayant levée en l'air et la lui montrant, +il se mit à genoux et l'adora de dévotion bien ardente. Cependant ceux +qui étaient dans la tour du château, craignant d'être mis à mort, la +livrèrent aux routiers, après en avoir toutefois reçu le serment qu'il +les laisseraient sortir sains et saufs: mais ces bien méchans traîtres, +méprisant leur promesse, les condamnèrent aussitôt à la mort +ignominieuse du gibet; après quoi, saisissant le comte Baudouin, ils le +conduisirent en un certain château du comte de Toulouse, nommé +Montauban, où ils le retinrent dans les fers, en attendant l'arrivée de +Raimond, lequel vint peu de jours après, ayant avec lui ces scélérats +et félons, savoir, le comte de Foix et Roger Bernard son fils, plus, un +certain chevalier des terres du roi d'Arragon, nommé Bernard de +Portelles; et, sur l'heure, il ordonna que son très-noble frère fût +extrait de Montauban. Or ce qui suit, qui pourra jamais le lire ou +l'entendre sans verser des larmes? Soudain, le comte de Foix et son +fils, bien digne de la malice de son père, avec Bernard de Portelles, +attachèrent une corde au cou de l'illustre prince pour le pendre du +consentement, que dis-je, par l'ordre du comte de Toulouse: ce que +voyant cet homme très-chrétien, il demanda avec instance et humblement +la confession et le viatique; mais ces chiens très-cruels les lui +refusèrent absolument. Lors le soldat du Christ; «puis, dit-il, qu'il ne +m'est permis de me présenter à un prêtre, Dieu m'est témoin que je veux +mourir avec la ferme et ardente volonté de défendre toujours la +chrétienté et monseigneur le comte de Montfort, mourant à son service et +pour son service.» À peine avait-il achevé que les trois susdits +traîtres, l'élevant de terre, le pendirent à un noyer. Ô cruauté inouïe! +ô nouveau Caïn! Et si dirai-je, pire que Caïn, j'entends le comte de +Toulouse, auquel il ne suffit de faire périr son frère, et quel frère! +s'il ne le condamnait à l'atrocité sans exemple d'une telle mort! + + + + +CHAPITRE LXXVI. + + Amaury et les citoyens de Narbonne reçoivent dans leurs murs les + ennemis du comte de Montfort, et lui, pour cette cause, dévaste + leur territoire. + + +Vers ce même temps, Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de +cette ville, lesquels n'avaient jamais aimé la cause de Jésus-Christ, +accouchant enfin des iniquités qu'ils avaient long-temps avant conçues, +s'éloignèrent manifestement de Dieu, et reçurent dans leur ville les +routiers, les Arragonais et les Catalans, afin de chasser, s'ils le +pouvaient, par leur aide, le noble comte de Montfort que les Catalans et +les Arragonais poursuivaient en vengeance de leur roi. Du reste, les +gens de Narbonne commirent tel forfait, non que le comte les attaquât ou +les eût lésés en quoi que ce fût, mais parce qu'ils pensaient qu'à +l'avenir il ne lui viendrait plus de renforts de Croisés. Toutefois +celui qui attrape les sages dans leurs finesses en avait autrement +disposé, puisque, durant que tous nos ennemis étaient réunis dans +Narbonne pour se jeter ensemble sur Montfort et le peu de monde qu'il +avait avec lui, voilà que soudain des pélerins survinrent de France, +savoir, Guillaume Des Barres, homme d'un courage éprouvé, et plusieurs +chevaliers à sa suite, dont la jonction et le secours permirent à notre +comte d'aller dans le voisinage de Narbonne, et de dévaster les domaines +d'Amaury, comme de lui enlever presque tous ses châteaux. Or, un jour +que notre comte avait décidé de se présenter devant Narbonne, et +qu'ayant armé tous les siens rangés en trois troupes, lui-même en tête +s'était approché des portes de la ville, nos ennemis en étant sortis et +s'étant postés à l'entrée de la ville, cet invincible guerrier, +c'est-à-dire Montfort, voulut se lancer à l'instant sur eux à travers un +passage ardu et inaccessible; mais ceux-ci, qui étaient placés sur une +éminence, le frappèrent si violemment de leurs lances que la selle de +son cheval s'étant rompue, il tomba par terre; et, courant de toutes +parts pour le prendre ou pour le tuer, ils auraient fait l'un ou +l'autre, si les nôtres, ayant volé à son secours, ne l'eussent remis sur +pied par la grâce de Dieu et après beaucoup de vaillans efforts. Puis +Guillaume, qui se trouvait à l'arrière-garde, se ruant avec tous nos +gens sur les ennemis, les força de rentrer à toutes jambes dans +Narbonne; après quoi le comte et les siens retournèrent au lieu d'où ils +étaient venus le même jour. + + + + +CHAPITRE LXXVII. + + Comment Pierre de Bénévent, légat du siége apostolique, + réconcilie à l'Église les comtes de Foix et de Comminges[163]. + +[Note 163: Pierre de Vaulx-Cernay omet ici à dessein le comte de +Toulouse qui fut également réconcilié à l'Église, à la même époque, par +le légat Pierre de Bénévent. (Voir les _Éclaircissemens et pièces +historiques_ à la fin de ce volume, pag. 386 et 387.)] + + +Pendant que ceci se passait, maître Pierre de Bénévent, cardinal, légat +du siége apostolique au pays de Narbonne, venait pour mettre ordre à ce +qui intéressait la paix et la foi, lequel, ayant appris la conduite des +Narbonnais, leur manda et ordonna très-strictement de garder trève à +l'égard du comte de Montfort jusqu'à son arrivée, mandant également à +celui-ci de ne faire aucun tort aux gens de Narbonne. Peu de jours +ensuite, il s'y rendit, après toutefois qu'il eut vu notre comte, et +qu'il eut conféré soigneusement avec lui. Aussitôt les ennemis de la +foi, savoir les comtes de Foix et de Comminges, et beaucoup d'autres qui +avaient été justement dépossédés, vinrent trouver le légat pour le +supplier de les rétablir dans leurs domaines. Sur quoi, plein de +prudence et de discrétion, il les réconcilia tous à l'Église, recevant +d'eux non seulement la garantie sous serment d'obéir aux ordres +apostoliques, mais aussi certains châteaux très-forts qu'ils avaient +encore entre les mains. Les choses en étaient là quand les hommes de +Moissac livrèrent la ville par trahison au comte de Toulouse, et ceux +qui se trouvaient dans Moissac, au nom de Montfort, se retirèrent dans +la citadelle qui était faible et mal défendue. Là, ils furent assiégés +par Raimond, suivi d'une grande multitude de routiers, pendant trois +semaines de suite; mais les nôtres, bien qu'en petit nombre, firent une +vigoureuse résistance. Quant au noble comte, en apprenant ce qui se +passait, il partit à l'instant même, et marcha en toute hâte à leur +secours: pour quoi le Toulousain et sa troupe, ensemble plusieurs des +gens dudit lieu, principaux auteurs de cette noire trahison, s'enfuirent +bien vite dès qu'ils eurent vent de l'arrivée de Montfort, levant le +siége qu'ils avaient poussé si long-temps. Sachant leur fuite, notre +comte et sa suite descendirent du côté d'Agen pour prendre d'assaut, +s'il était possible, un château nommé le Mas, sur les confins du diocèse +agénois, lequel, dans cette même année, avait fait apostasie. En effet, +le roi Jean d'Angleterre, qui avait toujours été l'ennemi de la cause de +Jésus-Christ et du comte de Montfort, s'étant, à cette époque, rendu au +pays d'Agen, plusieurs nobles de ces quartiers, dans l'espérance qu'il +leur baillerait bonne aide, s'éloignèrent de Dieu, et secouèrent la +domination du comte; mais, par la grâce de Dieu, ils furent ensuite +frustrés de leur espoir. Montfort donc, se portant rapidement sur ledit +château, vint en un lieu où il lui fallut passer la Garonne, n'ayant que +quelques barques mal équipées; et, comme les habitans de la Réole, +château appartenant au roi d'Angleterre, avaient remonté le fleuve sur +des nefs armées en guerre, pour s'opposer au passage des nôtres, ils +entrèrent dans l'eau, et la traversèrent librement, malgré les ennemis; +puis, arrivant au château du Mas, après l'avoir assiégé trois jours, ils +s'en revinrent à Narbonne, parce qu'ils n'avaient point de machines, et +que le comte ne pouvait continuer le siége, vu que l'ordre du légat le +rappelait de ce côté. + + + + +CHAPITRE LXXVIII. + + L'évêque de Carcassonne revient de France avec une grands + multitude de pélerins. + + +L'an du Verbe incarné 1214, le vénérable évêque de Carcassonne qui avait +travaillé toute l'année précédente aux affaires de la foi contre les +hérétiques, en parcourant la France et prêchant la croisade, se mit en +route vers les pays albigeois aux environs de l'octave de la +Résurrection du Seigneur. En effet, il avait assigné le jour du départ à +tous les Croisés, tant à ceux qu'il avait réunis qu'à ceux qui avaient +pris la croix des mains de maître Jacques de Vitry, homme en toutes +choses bien louable, et de certains autres pieux personnages, de façon +qu'étant tous rassemblés dans la quinzaine de Pâques, ils partissent +avec lui pour venir par la route de Lyon contre les pestiférés +hérétiques. De son côté, maître Robert de Courçon, légat du siége +apostolique, et le vénérable archidiacre Guillaume, fixèrent aux Croisés +un autre jour pour qu'ils arrivassent à Béziers dans la même quinzaine +de Pâques, en suivant un autre chemin. Venant donc de Nevers, l'évêque +de Carcassonne et les susdits pélerins arrivèrent heureusement à +Montpellier, et moi j'étais avec ce prélat. Là, nous trouvâmes +l'archidiacre de Paris et les Croisés qui venaient avec lui de France. +Quant au cardinal, savoir maître Robert de Courçon, il était occupé à +quelques affaires dans le pays du Puy. Partant de Montpellier, nous +vînmes près de Béziers au château de Saint-Thibéri, où arriva à notre +rencontre le noble comte de Montfort. Or, nous étions environ cent +pélerins, tant à pied qu'à cheval, parmi lesquels un d'entre les +chevaliers était le vicomte de Châteaudun et plusieurs autres chevaliers +qu'il n'est besoin de compter par le menu. Nous éloignant des environs +de Béziers, nous vînmes à Carcassonne, où nous restâmes quelques jours. +Et faut-il notablement remarquer et tenir pour miracles tous les +événemens de cette année. Comme nous l'avons dit, quand le susdit +Pierre de Bénévent arriva au pays albigeois, les Arragonais et Catalans +s'étaient réunis à Narbonne contre la chrétienté et le comte de +Montfort: pour quelle cause notre comte restait près de cette ville, et +ne pouvait s'en éloigner souvent, parce qu'aussitôt les ennemis +dévastaient toute la contrée environnante, bien que les Toulousains, les +Arragonais et les Quercinois lui suscitassent, en beaucoup d'endroits +loin de là, guerres grandement fâcheuses. Mais tandis que l'athlète du +Christ souffrait de telles tribulations, celui qui baille secours dans +les occasions ne lui manqua dans l'adversité, puisque, dans le même +espace de temps, le légat vint de Rome et des pélerins de France. Ô +riche abondance de la miséricorde divine! car, selon l'avis de +plusieurs, les pélerins n'eussent rien fait de considérable sans le +légat, ni lui sans eux n'eût fait si bonne besogne. En effet, les +ennemis de la foi ne lui eussent obéi s'ils ne les avaient craints; et +réciproquement, si le légat n'était venu, les pélerins n'auraient pu +gagner que peu de chose sur tant d'ennemis et si puissans. Il arriva +donc, par l'ordre du Dieu miséricordieux, que, durant que le légat +alléchait et retenait par une fraude pieuse ceux qui s'étaient +rassemblés dans Narbonne, le comte de Montfort et les Croisés français +purent passer vers Cahors et Agen, et librement attaquer leurs ennemis +ou mieux ceux du Christ. Ô, je le répète, pieuse fraude du légat! ô +piété frauduleuse! + + + + +CHAPITRE LXXIX. + + Gui de Montfort et les pélerins envahissent et saccagent les + terres de Rathier de Castelnau. + + +Après que les susdits pélerins eurent demeuré quelques jours à +Carcassonne, le noble comte de Montfort les pria de marcher avec +l'évêque de cette ville et son frère Germain, Gui, du côté du Rouergue +et du Quercy, pour dévaster totalement tant les terres de Rathier de +Castelnau, qui avait si cruellement trahi le très-noble et très-chrétien +comte Baudouin, que celles d'autres ennemis du Christ. Pour lui, il +descendit avec son fils aîné, Amaury, jusqu'à Valence, où il trouva le +duc de Bourgogne et le dauphin; et ayant arrêté avec eux l'alliance dont +nous avons déjà parlé, il emmena la demoiselle à Carcassonne, vu que le +temps n'était propre à la célébration des noces, et qu'il ne pouvait +séjourner long-temps en ces quartiers à cause des nombreux embarras de +la guerre; et là fut célébré le mariage. De leur côté, les pélerins qui +avaient déjà quitté Carcassonne et pénétré dans le diocèse de Cahors, +ravagèrent les terres des ennemis de la foi, lesquels de peur avaient +décampé. Ni faut-il omettre que comme nous passions par l'évêché de +Rhodez, nous arrivâmes à un certain château, nommé Maurillac, dont les +habitans voulurent faire résistance, parce qu'il était d'une force +merveilleuse et presque inaccessible. Or, maître Robert de Courçon, +légat du siége apostolique, dont il est fait mention plus haut, était +venu tout récemment de France joindre l'armée, et aussitôt son arrivée, +les nôtres approchèrent de la place qu'ils pressèrent vivement. Sur +quoi, les assiégés, voyant qu'ils ne pourraient tenir long-temps, se +rendirent le même jour au légat, s'abandonnant en tout à sa discrétion; +et fut le château sur son ordre renversé de fond en comble par les +Croisés. Ajoutons qu'on y trouva sept hérétiques de la secte dite des +Vaudois, lesquels, amenés devant maître Robert, confessèrent pleinement +leur incrédulité, et furent par nos pélerins frappés et brûlés avec +grande joie. Après cela, on annonça à notre comte que certains +chevaliers de l'Agénois, qui s'étaient l'an passé soustraits à sa +suzeraineté, s'étaient retranchés dans un château nommé Montpezat. Quoi +plus? Nous allâmes pour l'assiéger; mais eux, apprenant l'arrivée des +Croisés, eurent peur et s'enfuirent, laissant désert leur château, que +nos gens détruisirent entièrement; puis, partant de Montpezat, le comte +s'enfonça dans le diocèse d'Agen pour reprendre les places qui, l'année +précédente, avaient secoué sa domination, et toutes de peur firent leur +soumission, avant même qu'il se présentât devant elles, à l'exception +d'un certain château noble, appelé Marmande. Néanmoins, pour plus grande +sûreté, et dans la crainte qu'elles ne fissent nouvelle apostasie selon +leur usage, le comte eut soin que presque toutes les murailles et +citadelles fussent jetées bas, ne conservant qu'un petit nombre des plus +fortes qu'il garnit de Français, et voulut tenir en état de défense. +Venant enfin à Marmande, il trouva ce château muni par un chevalier du +roi d'Angleterre, qui y avait conduit quelques servans, et avait planté +sa bannière au sommet de la tour, dans l'intention de nous résister. +Mais à l'approche des nôtres, lesquels de première arrivée insultèrent +ses remparts, ceux de Marmande après une faible défense prirent la +fuite, et, montant sur des barques, ils descendirent la Garonne jusqu'à +un château voisin, appartenant au roi d'Angleterre, et nommé la Réole, +tandis que les servans de ce prince, venus pour défendre la place, se +mirent à l'abri dans le fort. Sur ce, les nôtres entrant dans le bourg +le mirent au pillage, et permirent aux servans qui étaient dans la tour +de s'en aller sains et saufs. Après quoi, le comte revint à Agen, +n'ayant pas cette fois détruit tout-à-fait le château, d'après l'avis +des siens, parce qu'il était très-noble et situé à l'extrémité de ses +domaines, mais seulement une partie des murailles et les tours, à +l'exception de la plus grande où il mit garnison. + +Il y avait dans le territoire d'Agen un château noble et bien fort, +appelé Casseneuil, assis au pied d'une montagne, dans une plaine +très-agréable, entouré de roches et de sources vives, lequel était un +des principaux refuges des hérétiques, et l'avait été de longue date. +Davantage étaient ses habitans en grande partie larrons et routiers, +parjures et gorgés de toutes sortes de péchés et de crimes. En effet, +ils s'étaient une et deux fois déjà rendus à la chrétienté, et pour la +troisième fois cherchaient à lui résister ainsi qu'à notre comte, bien +que leur seigneur suzerain, Hugues de Rovignan, frère de l'évêque +d'Agen, eût été admis dans l'amitié et familiarité du comte. Ce même +Hugues ayant cette année trahi ses sermens et rompu l'intime alliance +qui l'unissait à Montfort, s'était avec les siens traîtreusement +éloigné de lui comme de Dieu, et avait reçu dans son château un grand +nombre de méchans tels que lui. Le comte donc arrivant devant +Casseneuil, la veille de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul, +en fit le siége d'un côté, et campa sur la hauteur; car son armée +n'était pas assez considérable pour enfermer entièrement la place. Puis +ayant fait, peu de jours ensuite, dresser des machines pour battre les +murs, elles eurent bientôt ruiné beaucoup des maisons du château par +leur jeu continuel contre les remparts et la ville. Enfin des pélerins +étant survenus quelques jours après, il descendit la montagne, et vint +fixer ses tentes dans la plaine, n'ayant avec lui qu'une partie de ses +gens, et en laissant plusieurs sur la hauteur en compagnie du très-noble +et vaillant jouvencel, Amaury, son fils, et de Gui, évêque de +Carcassonne, lequel remplissant à l'armée les fonctions de légat, +travaillait de grande ardeur et très-efficacement au succès de +l'entreprise. Mêmement, du côté où il s'était posté, le comte fit +établir des machines dites perrières, qui, jouant nuit et jour, +affaiblirent sensiblement les remparts. Une nuit, vers l'aurore, une +troupe des ennemis sortant du château gravirent la montagne pour se +jeter ensemble sur les nôtres, et venant au pavillon où reposait Amaury, +fils de Simon, ils se ruèrent avec violence sur lui, afin de le prendre +ou de le tuer, s'ils pouvaient; mais les pélerins étant accourus les +attaquèrent vaillamment et les forcèrent de rentrer dans la place. +Tandis que ces choses se passaient audit siége, le roi Jean +d'Angleterre, lequel, mécontent de l'exhérédation de son neveu, fils du +Toulousain, jalousait nos victoires, s'était porté en ces quartiers, +savoir, à Périgueux, avec une puissante armée, ayant près de lui +plusieurs de nos ennemis qui s'étaient réfugiés devers sa personne, et +qui avaient été dépossédés par le juste jugement de Dieu; lesquels il +recueillit et garda long-temps en sa compagnie, au scandale des +chrétiens et détriment de son propre honneur. Sur quoi, les assiégés lui +envoyaient courriers sur courriers pour lui demander secours, et +lui-même par exprès les excitait vivement à se défendre. Que dirai-je? +le bruit courut bien fort parmi nous que le roi Jean voulait nous +attaquer; et peut-être l'eût-il fait, s'il eût osé. Quant à l'intrépide +comte de Montfort, il ne s'effraya nullement de ces rumeurs, et se +décida fermement de ne pas lever le siége, quand même ledit roi +viendrait contre lui, mais de le combattre pour sa défense et celle des +siens. Toutefois, usant de meilleur avis, Jean n'essaya rien des projets +qu'on lui attribuait et qu'il pouvait bien avoir formés. N'oublions +point de dire que maître Robert de Courçon, cardinal, légat du siége +apostolique, arriva à l'armée devant Casseneuil, et durant le peu de +jours qu'il y resta, travailla de tout son pouvoir à la prise du +château, plein de bonne volonté qu'il était. Cependant, les affaires de +la mission qui lui était confiée l'ayant rappelé ailleurs, il n'attendit +pas que la place fût tombée en notre pouvoir. Nos gens donc poussant +toujours le siége, et ayant endommagé en grande partie les murailles au +moyen des machines, une nuit, le comte convoqua quelques-uns des +principaux de l'armée, et faisant venir un artisan charpentier, il lui +demanda de quelle manière il fallait s'y prendre pour aborder les +remparts et donner l'assaut: car il y avait un fossé profond et rempli +d'eau entre le château et le camp, que l'on devait absolument passer +pour atteindre jusqu'aux murs, et le pont manquait, d'autant que les +ennemis l'avaient ruiné en dehors avant notre arrivée. Après beaucoup +d'avis différens, on s'accorda finalement sur celui dudit artisan, à +construire un pont de bois et de claies, qui, poussé à travers l'eau par +un admirable artifice, sur de grands tonneaux, transporterait nos +soldats à l'autre bord. Aussitôt le vénérable évêque de Carcassonne, qui +travaillait nuit et jour aux choses concernant le siége, afin d'en hâter +l'issue, rassembla une foule de pélerins, et fit apporter du bois en +abondance pour faire ce pont. Puis, quand il fut achevé, les nôtres +ayant pris les armes se préparèrent à l'assaut, et poussant cette +nouvelle machine jusqu'à l'eau, ils l'y amenèrent; mais à peine +l'eut-elle touchée, qu'entraînée par son poids, et pour autant que la +rive d'où elle avait été lancée était très-haute, elle tomba si +violemment au fond, qu'on ne put en aucune façon l'en retirer ni la +soulever à la surface; si bien que tout notre travail fut en un moment +perdu. Peu de jours après, les Croisés construisirent un second pont +d'une autre sorte, pour essayer de passer le fossé, apprêtant en outre +quelques nacelles qui devaient transporter une portion de nos gens, bien +qu'avec grand danger: et quand tous les préparatifs furent terminés, ils +s'armèrent et traînèrent ce pont jusqu'au bord, tandis que d'autres +montaient sur les barques, et que les assiégés faisaient jouer sans +relâche les nombreuses perrières qu'ils avaient. Quoi plus? les nôtres +réussirent bien à jeter leur pont sur l'eau; mais ils n'y gagnèrent +rien, pour ce qu'il était trop petit et du tout insuffisant: d'où vint +qu'ils s'attristaient à force, et qu'au rebours les ennemis étaient tout +joyeux. Cependant, le comte, plein de constance, et ne se désespérant +point pour ces contre-temps, rassembla ses ouvriers, les consola, et +leur ordonna de chercher à préparer d'autres machines pour traverser +l'eau: sur quoi, leur maître en imagina une vraiment admirable et toute +nouvelle. En effet, faisant apporter une immense quantité de bois +énormes, et construire d'abord, sur de grandes pièces de charpente, +comme une vaste maison pareillement en bois, ayant un toit de claies non +aigu, mais plat, il éleva ensuite au milieu de ce toit une façon de tour +très-haute, faite de bois et de claies, au sommet de laquelle il ménagea +cinq gîtes pour y loger les arbalétriers; puis, autour et sur le toit, +il dressa une espèce de muraille aussi en claies, afin que pussent se +placer derrière un bon nombre des nôtres qui défendraient la tour, et +qui tiendraient de l'eau dans de larges vases pour éteindre le feu si +les ennemis en jetaient. Enfin, il recouvrit tout le devant de la +machine avec des cuirs de boeuf, afin d'empêcher par cette autre +précaution qu'ils ne vinssent à l'incendier. Tous ces apprêts étant +achevés, nos gens commencèrent à tirer et pousser vers l'eau cette +monstrueuse bâtisse, et bien que les assiégés lançassent contre elle une +grêle de grosses pierres, ils ne purent par la grâce de Dieu +l'endommager que très-peu ou point du tout. Après quoi, l'ayant conduite +jusqu'au bord du fossé, ils apportèrent dans des paniers force terre et +morceaux de bois pour jeter dans l'eau, et tandis que ceux qui étaient à +couvert et libres de leur armure sous le toit inférieur, remplissaient +le fossé, les arbalétriers et autres postés dans les abris du haut, +empêchaient les efforts des ennemis pour nuire à notre travail. En +outre, une nuit que quelques-uns d'entre eux, ayant garni une petite +barque de sarmens secs, de viande salée, de graisse et d'autres +appareils d'incendie, voulurent l'envoyer contre notre machine pour y +mettre le feu, ils manquèrent leur coup, parce que nos servans brûlèrent +cette barque même. Quoi plus? Les nôtres comblant toujours le fossé, +ladite machine arriva vers l'autre bord à sec et sans dommage; car ils +la poussaient en avant à mesure qu'ils remplissaient le fossé. Ni fut-il +possible aux assiégés de réussir, un jour de dimanche que voyant leur +perte s'approcher d'autant, ils lancèrent contre elle des brandons +enflammés pour la réduire en cendres, vu que nos gens les éteignirent à +force d'eau. Finalement, comme ils étaient déjà assez près des ennemis +pour qu'ils pussent mutuellement s'attaquer à coups de lance, le comte, +craignant que ceux-ci ne brûlassent la machine pendant la nuit, fit ce +même dimanche armer les siens aux approches du soir, et les appela tous +à l'assaut au son des trompettes, pendant que, de leur côté, l'évêque de +Carcassonne et les clercs qui étaient dans l'armée avec lui se +rassemblaient sur la hauteur voisine du château, pour crier vers le +Seigneur et le prier en faveur des combattans. Sur l'heure donc, nos +gens étant entrés dans la machine, et ayant rompu les claies qui en +recouvraient le devant, passèrent bravement le fossé aux chants du +clergé qui entonnait dévotement _Veni Creator spiritus_. Quant aux +ennemis, voyant l'élan des nôtres, ils se retirèrent dans l'enceinte de +leurs murs, et commencèrent à les gêner fort par une continuelle +batterie de pierres qu'ils leur lançaient par dessus le rempart, outre +que n'ayant pas d'échelles et la nuit étant tout proche, nous ne pûmes +l'escalader. Toutefois, logés maintenant dans une certaine petite +plate-forme entre les murailles et le fossé, nous détruisîmes pendant la +nuit les barbacanes que les assiégés avaient construites en dehors de la +place; et, le lendemain, nos ouvriers ayant employé toute la journée à +faire des échelles et autres machines pour donner l'assaut le troisième +jour, les gens de guerre routiers qui étaient dans le château, témoins +de ces préparatifs, eurent peur, sortirent en armes comme pour nous +attaquer, et prirent tous la fuite, sans pouvoir être atteints par ceux +des nôtres qui les poursuivirent long-temps. Mais le reste de l'armée +abordant la place à minuit, et y entrant de force, les nôtres passèrent +au fil de l'épée ceux qu'ils purent trouver, mettant tout à feu et à +sang: pour quoi soit en toutes choses béni le Seigneur qui nous livra +quelques impies, bien que non pas tous. Cela fait, le comte fit raser +jusqu'au sol le pourtour des murs du château; et ainsi fut pris et ruiné +Casseneuil, le dix-huitième jour du mois d'août, à la louange de Dieu, à +qui soient honneur et gloire dans les siècles des siècles. + + + + +CHAPITRE LXXX. + + De la destruction du château de Dome, au diocèse de Périgueux, + lequel appartient à ce méchant tyran Gérard de Cahusac. + + +Ces choses ainsi menées, on fit savoir à notre comte qu'il y avait au +diocèse de Périgueux des châteaux habités par des ennemis de la paix et +de la foi, comme de fait ils l'étaient. Il forma donc le dessein de +marcher sus et de s'en emparer, afin que, par la grâce de Dieu et le +secours des pélerins, chassant les routiers et larrons, il rendît le +repos aux églises, ou, pour mieux dire, à tout le Périgord. D'ailleurs, +tous les ennemis du Christ et de notre comte, ayant appris que +Casseneuil était tombé en son pouvoir, furent frappés d'une telle +terreur qu'ils n'osèrent l'attendre en nulle forteresse, si puissante +qu'elle fût. L'armée donc, partant de Casseneuil, vint à l'un des +susdits châteaux appelé Dome[164], qu'elle trouva vide et sans +défenseurs. Or, c'était une place noble et bien forte, située sur la +Dordogne, dans un lieu très-agréable. Aussitôt notre comte en fit saper +et renverser la tour, laquelle était très-élevée, très-belle, et +fortifiée presque jusqu'à son faîte. À une demi-lieue était un autre +château quasi inexpugnable, appelé Montfort, dont le seigneur, ayant nom +Bernard de Casenac, homme très-cruel et plus méchant que tous les +autres, s'était enfui de peur, et avait abandonné son château. Et si +nombreuses étaient les cruautés, les rapines, les énormités de ce +scélérat, et si grandes qu'on pourrait à peine y croire ou même les +imaginer; outre qu'étant fait de cette sorte, le diable lui avait baillé +un aide semblable à lui, savoir sa femme, soeur du vicomte de Turenne, +seconde Jézabel, ou plutôt plus barbare cent fois que celle-ci, laquelle +dame était la pire entre toutes les méchantes femmes, et l'égale de son +mari en malice et férocité. Tous les deux donc, aussi pervers l'un que +l'autre, dépouillaient, voire détruisaient les églises, attaquaient les +pélerins, et dépeçaient les membres à leurs malheureuses victimes; si +bien que, dans un seul couvent de moines noirs, nommé Sarlat, les nôtres +trouvèrent cent cinquante hommes et femmes que le tyran et sa digne +moitié avaient mutilés, soit en leur coupant les mains ou les pieds, +soit en leur crevant les yeux ou leur taillant les autres membres. En +effet, la femme du bourreau, renonçant à toute pitié, faisait trancher +aux pauvres femmes ou les mamelles ou les pouces pour les empêcher de +travailler. Ô cruauté inouïe! Mais laissons cela, d'autant que nous ne +pourrions exprimer que la millième partie des crimes de ce Bernard et de +son épouse, et retournons à notre propos. + +[Note 164: À neuf lieues de Cahors.] + +Le château de Dome étant détruit et renversé, notre comte voulut aussi +ruiner celui de Montfort, lequel appartenait, comme nous l'avons dit, à +ce tyran: pourquoi l'évêque de Carcassonne, qui se livrait tout entier +au labeur de la cause du Christ, prenant avec lui une troupe de +pélerins, partit sur l'heure, et fit raser ce château, dont les murs +étaient si forts qu'on pouvait à peine les entamer, le ciment étant +devenu aussi dur que la pierre; en sorte que les nôtres furent obligés +d'employer bon nombre de jours à les jeter bas. Le matin, les pélerins +allaient à l'ouvrage, et le soir revenaient au camp; car l'armée ne +s'était point éloignée de Dome, où elle se trouvait plus commodément et +en meilleure position. Il y avait en outre près de Montfort un autre +castel, nommé Castelnau, qui égalait tous les autres en malice, et que +la crainte des Croisés avait fait abandonner de ses habitans. Le comte +décida de l'occuper, afin de pouvoir mieux contenir les perturbateurs, +et il fit comme il le voulait. Il y avait encore un quatrième château, +nommé Bainac, dont le seigneur était un très-méchant et très-dangereux +oppresseur de l'Église. Le comte lui donna le choix ou de restituer tout +ce qu'il avait enlevé injustement dans un terme qu'il lui fixa, ou de +faire raser ses remparts: pour quoi faire on lui accorda une trève de +plusieurs jours; mais comme, dans cet intervalle, il ne fit point +restitution de ses rapines, Montfort ordonna qu'on démolît la forteresse +de son château; ce qui fut exécuté pour la tour et pour les murailles, +malgré le tyran et à sa grande douleur, alléguant, comme il faisait, +qu'on ne devait ruiner sa citadelle, pour autant qu'il était le seul +dans le pays qui aidât le roi de France contre le roi des Anglais. +Toutefois, le comte sachant que ces allégations étaient vaines et du +tout frivoles, il ne voulut se désister de ses volontés premières: même +déjà le tyran avait exposé semblables prétentions au roi Philippe, dont +il ne put rien obtenir. De cette façon, furent subjugués ces quatre +châteaux, savoir, Dome, Montfort, Castelnau et Bainac, où, depuis cent +ans et plus, Satan avait établi résidence, et desquels était sortie +l'iniquité qui couvrit ces contrées. Ces places donc étant subjuguées +par les efforts des pélerins et la valeur experte du comte de Montfort, +la paix et la tranquillité furent rendues non seulement au Périgord, +mais encore au Quercy, à l'Agénois et au Limousin en grande partie. +Puis, ayant achevé leur expédition pour la gloire du nom de +Jésus-Christ, le comte et l'armée retournèrent du côté d'Agen, où, +profitant de l'occasion, ils renversèrent les forteresses situées dans +ce diocèse. C'est alors que vint le comte à Figeac pour juger, au nom du +roi de France, les procès, et faire droit aux plaintes des gens du pays; +car le roi lui avait, en ces quartiers, confié ses pouvoirs pour +beaucoup de choses. Il rendit en mainte occasion bonne et stricte +justice, et aurait redressé beaucoup d'autres abus s'il eût voulu +excéder les bornes du mandat royal. Marchant de là vers Rhodez, il +occupa un château très-fort, nommé Capdenac[165] qui, dès les premiers +temps, avait servi de nid et de refuge aux routiers, et vint ensuite +avec son armée à Rhodez, où il fit de grands reproches au comte de cette +ville, lequel était son homme lige, mais, cherchant un subterfuge, quel +qu'il fût, disait qu'il tenait la majeure partie de ses domaines du roi +d'Angleterre. Quoi plus? Après beaucoup d'altercations, il reconnut les +tenir tout entiers de notre comte, lui fit hommage pour le tout, et +devint ainsi son ami et son allié. Il y avait près de Rhodez un château +fort, nommé Séverac[166], où habitaient des routiers qui avaient fait +tant de mal au pays qu'on ne pourrait aisément l'exprimer, infestant +non seulement le diocèse de Rhodez, mais toute la contrée environnante +jusqu'au Puy. Pendant son séjour à Rhodez, le comte manda au seigneur de +ce château qu'il se rendît; mais lui, se confiant en la force de sa +citadelle, pensant en outre que le comte ne pourrait tenir le siége dans +cette saison (on était en hiver, et ce château était situé dans les +montagnes, exposé au froid le plus vif), ne voulut obéir à cette +sommation. Une nuit donc, Gui de Montfort, frère germain du comte, +prenant avec lui chevaliers et servans, sortit de Rhodez, et se porta +nuitamment sur le susdit château, dont, à l'aube du jour, il envahit +subitement le bourg inférieur, le prit d'un coup et s'y logea: sur quoi +les gens de ce bourg qui s'étendait en dehors de la forteresse sur le +penchant de la montagne au faîte de laquelle elle était située, se +retirèrent dans la citadelle. Ainsi, Gui occupa ledit bourg, de peur que +les ennemis ne voulussent y mettre le feu à l'arrivée de l'armée, +laquelle, étant venue avec le comte à Séverac, trouva ce lieu en son +entier, et contenant bon nombre de maisons propres à recevoir nos +soldats qui s'y établirent et formèrent le siége. C'est le Seigneur qui +disposa les choses de la sorte, lui, ce grand donneur de secours dans le +besoin, tout plein d'une miséricordieuse providence pour les nécessités +des siens. Peu de jours après, nos gens dressèrent une machine dite +perrière, et la firent jouer contre le château, où fut pareillement, par +les assiégés, élevée une semblable machine dont ils se servaient pour +nous nuire autant que possible. Ni est-il à omettre que Dieu les avait +privés de vivres à ce point qu'ils souffraient d'une disette, outre que +le froid et l'âpreté de l'hiver les affligeaient tellement, presque nus +qu'ils étaient et mal couverts, qu'ils ne savaient que faire. Au +demeurant, si quelqu'un s'étonne de leur misère et pauvreté, il saura +qu'ils furent si à l'improviste attaqués qu'il ne leur avait été +loisible de se munir d'armes ni de provisions. En effet, ils +n'imaginaient pas, comme nous l'avons dit, que les nôtres pussent tenir +le siége au milieu de la rude saison, et dans un lieu où elle était si +rigoureuse. Finalement, quelques jours après, exténués de faim et de +soif, mourant de froid et de nudité, ils demandèrent la paix. Que +dirai-je? après longues et diverses disputes sur le genre de +composition, les Croisés, comme le seigneur du château, se rangeant à +l'avis des gens de bien, convinrent qu'il rendrait la place au comte, +qui, lui-même, la livrerait en garde à l'évêque de Rhodez et à un +certain chevalier nommé Pierre de Brémont; ce qui fut fait. Aussitôt le +noble comte, par pure générosité, restitua audit seigneur de Séverac +tout le reste de sa terre dont Gui de Montfort s'était emparé, l'ayant +toutefois persuadé d'abord de ne faire aucun mal à ses hommes pour ce +qu'ils s'étaient rendus à Gui; même ce libéral prince le rétablit +ensuite dans Séverac, après avoir reçu son hommage et serment de +fidélité. N'oublions de dire que, par la reddition de ce château, la +paix et le repos furent ramenés dans tout ce pays; ce dont Dieu doit +être loué grandement, et son très-fidèle athlète, savoir le +très-chrétien comte de Montfort. + +[Note 165: À deux lieues de Figeac.] + +[Note 166: Séverac-le-Châtel, à quatre lieues de Milhau.] + +Ces choses dûment achevées, maître Pierre de Bénévent, légat du siége +apostolique, dont nous avons parlé plus haut, étant revenu des contrées +arragonaises où, pour graves affaires, il avait long-temps séjourné, +convoqua un très-célèbre concile et très-général à Montpellier, dans la +quinzaine de la Nativité du Seigneur. + + + + +CHAPITRE LXXXI. + + Du concile tenu à Montpellier, dans lequel Montfort fut déclaré + prince du pays conquis. + + +L'an de l'incarnation du Seigneur 1214, dans la quinzaine de Noël, se +réunirent à Montpellier les archevêques et évêques convoqués en concile +par maître Pierre de Bénévent, légat du siége apostolique, afin de +régler en commun tout ce qui intéressait la paix et la foi. Là +s'assemblèrent les archevêques de Narbonne, d'Auch, d'Embrun, d'Arles et +d'Aix, plus vingt-huit évêques et plusieurs barons. Quant au noble comte +de Montfort, il n'entra pas avec les autres à Montpellier, mais resta +tout le temps du concile en un château voisin appartenant à l'évêque de +Maguelone, car les gens de Montpellier, pleins de malice et d'arrogance, +l'avaient toujours détesté, ainsi que tous les Français, si bien qu'ils +ne lui permettaient de venir dans leur ville. Ainsi donc il demeura, +comme nous l'avons dit, au susdit château, d'où il venait chaque jour +jusqu'à Montpellier dans la maison des frères de l'ordre militaire du +Temple, située _extra muros_, et là les archevêques et évêques allaient +le trouver toutes fois qu'il en était besoin. Le légat, ces archevêques +et évêques, les abbés et autres prélats des églises s'étant donc réunis, +comme il est dit ci-dessus, à Montpellier, maître Pierre de Bénévent +prononça un sermon dans l'église de Notre-Dame; puis il appela dans la +maison où il logeait les cinq archevêques, les vingt-huit évêques, les +abbés et autres prélats des églises en quantité innombrable, auxquels, +étant rassemblés, il parla en ces termes: + +«Je vous somme et requiers, au nom du divin jugement et du devoir +d'obéissance qui vous lie à l'Église romaine, que déposant toute +affection, haine ou jalousie, vous me donniez, selon votre science, un +loyal conseil pour savoir à qui mieux et plus utilement, pour l'honneur +de Dieu et de notre sainte mère l'Église, pour la paix de ces contrées, +la ruine et l'expulsion de l'hérétique vilenie, il convient de concéder +et assigner Toulouse que le comte Raimond a possédée, aussi bien que les +autres terres dont l'armée des Croisés s'est emparée.» Sur ce, tous les +archevêques et évêques entrèrent en longue et consciencieuse +délibération, chacun avec les abbés de son diocèse et ses clercs +familiers; et parce qu'il avait semblé bon de rédiger les avis par +écrit, il se trouva que le voeu et l'opinion de tous s'accordèrent pour +que le noble comte de Montfort fût choisi prince et monarque de tout ce +pays. Ô chose admirable! s'il s'agit de créer un évêque ou un abbé, +l'assentiment d'un petit nombre de votans porte à peine sur un seul +homme; et voilà que, pour élire le maître de si vastes domaines, tant de +personnages et si considérables réunirent leurs unanimes suffrages sur +cet athlète du Christ! C'est Dieu, sans aucun doute, qui a fait cela, +et aussi est-ce miracle à nos yeux. Après donc que les archevêques et +évêques eurent désigné le noble comte en la manière susdite, ils +requirent très-instamment du légat qu'il le mît en possession de toute +la contrée; mais comme on eut recours aux lettres que le seigneur pape +avait adressées à maître Pierre, on y vit qu'il ne pouvait le faire +avant d'avoir consulté Sa Sainteté. Pour quoi, du commun avis tant des +légats que des prélats, Girard, archevêque d'Embrun, homme de grande +science et d'entière bonté, fut envoyé à Rome et certains clercs avec +lui, porteurs de lettres du cardinal de Bénévent et des membres du +concile, par lesquelles tous les prélats suppliaient très-vivement le +seigneur pape de leur accorder pour monarque et seigneur le noble comte +de Montfort qu'ils avaient élu unanimement. Nous ne croyons devoir taire +que, pendant que ledit concile se tenait à Montpellier, un jour que le +légat avait fait appeler le comte dans la maison des Templiers, sise +hors des murs, pour se présenter devant lui et les évêques, et que le +peu de ses chevaliers venus à sa suite s'étaient dispersés dans le +faubourg pour se promener pendant que le comte, avec ses deux fils, +étaient auprès des prélats, soudain les gens de ce faubourg, méchans +traîtres qu'ils étaient, s'armèrent pour la plupart secrètement; et +entrant dans l'église de Notre-Dame par laquelle il était entré, se +prirent à guetter tous dans la rue où ils supposaient qu'il passerait à +son retour, l'attendant pour le tuer s'ils pouvaient. Mais Dieu dans sa +bonté en ordonna autrement et bien mieux, car le comte eut vent de la +chose; et sortant par un autre chemin que celui qu'il avait suivi en +arrivant, il évita le piége qu'on lui tendait. + +Tout ce que dessus dûment achevé, et le concile ayant duré plusieurs +jours, les prélats s'en revinrent chez eux, et le légat avec le comte +allèrent à Carcassonne. Cependant le premier envoya à Toulouse l'évêque +Foulques pour qu'il occupât de sa part et munît le château Narbonnais +(ainsi s'appelaient le fort et le palais du comte Raimond), d'où les +Toulousains, sur l'ordre du légat, ou plutôt par la peur qu'il leur +inspirait, firent sortir le fils de ce comte pour livrer ledit lieu à +leur pasteur, lequel entrant dans la forteresse, la garnit de chevaliers +et servans aux frais des citoyens de la ville. + + + + +CHAPITRE LXXXII. + + Première venue de Louis, fils du roi de France, aux pays + albigeois. + + +L'an du Verbe incarné 1215, Louis, fils aîné du roi de France qui, trois +ans auparavant, avait pris la croix contre les hérétiques, mais avait +été arrêté par nombreuses et terribles guerres, se mit en route pour les +pays albigeois, après que furent en grande partie assoupies celles que +son père avait soutenues contre ses ennemis, afin d'accomplir son voeu +de pélerinage. Avec lui vinrent une foule de nobles et puissans hommes, +lesquels se réunirent tous à Lyon au jour qu'il leur avait fixé, savoir +le jour de la Résurrection du Seigneur, et là se trouvèrent en sa +compagnie Philippe, évêque de Beauvais, le comte de Saint-Pol, Gauthier, +comte de Ponthieu, le comte de Séez, Robert d'Alençon, Guichard de +Beaujeu, Matthieu de Montmorency, le vicomte de Melun et beaucoup +d'autres vaillans chevaliers de haut lignage et de grand pouvoir; enfin +le vénérable Gui, évêque de Carcassonne, lequel, sur la prière du noble +comte de Montfort, s'était rendu en France peu de temps avant et en +revenait avec Louis qui l'aimait bien tendrement, ainsi que tous les +autres, et se conformait en tout à sa volonté et à ses conseils. Le +lendemain de Pâques, l'évêque, partant de Lyon avec les siens, vint à +Vienne, où était arrivé pareillement à la rencontre de son seigneur, +c'est-à-dire de Louis, le comte de Montfort, plein de joie et +d'espérance; et ne serait facile d'exprimer combien furent vifs, à leur +mutuel abord, les transports qui éclatèrent des deux côtés. + +Louis ayant dépassé Vienne avec sa suite pour aller à Valence, y trouva +le susdit légat, maître Pierre de Bénévent, qui était venu au-devant de +lui, lequel, comme nous l'avons dit, ayant, par un secret et sage +dessein connu de lui seul, donné l'absolution aux cités de Toulouse et +de Narbonne, ennemies de la chrétienté et du comte, et retenant en sa +garde et protection les autres châteaux des pays albigeois, craignait +que Louis, en sa qualité de fils aîné du roi de France et de seigneur +suzerain de tous les fiefs que lui, légat, occupait, ne voulût user de +suprématie contre son avis et sa disposition, soit en s'emparant des +villes et castels que lui-même avait dans les mains, soit en les +détruisant. Par ainsi, comme on le disait, et avec vraisemblance, +l'arrivée et la présence de Louis ne plaisaient point à maître Pierre; +ni faut-il s'en étonner, puisque, alors que toute ladite contrée fut +infectée du venin de l'hérétique dépravation, le roi Philippe, son +souverain, maintes fois averti et requis de mettre ordre à un si grand +mal et de s'employer à purger son royaume de l'infidèle impureté, +n'avait pourtant, comme il le devait, donné conseil ni assistance +aucune. Il ne semblait donc pas juste au légat que Louis dût ou pût rien +tenter contre ses arrangemens, maintenant que tout le pays avait été +conquis par le seigneur pape au moyen des Croisés, d'autant moins qu'il +venait comme Croisé seulement et comme pélerin. Mais Louis, rempli qu'il +était de douceur et de bénignité, répondit au cardinal de Bénévent qu'il +ferait selon son bon plaisir; puis quittant Valence, il arriva à +Saint-Gilles, et le noble comte de Montfort avec lui, tandis que +revenaient de la cour de Rome les nonces que les archevêques et évêques +de la province avaient, ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, envoyés vers +le seigneur pape, afin de lui demander pour leur maître et monarque, le +très-illustre et très-chrétien comte Simon. Sur quoi Sa Sainteté adressa +lettres au légat et aux prélats, ensemble au comte de Montfort, sous +même forme, contenant qu'elle confiait à la garde de Montfort tout le +pays qui avait appartenu au comte de Toulouse, plus celui que les +Croisés avaient acquis et que le légat retenait en otage jusqu'à ce +qu'elle en ordonnât plus pleinement dans le concile général qu'elle +avait convoqué pour les calendes de novembre de l'année courante. +Aussitôt Louis et notre comte firent savoir l'arrivée desdits envoyés à +maître Pierre, lequel pour lors était avec plusieurs évêques près +Saint-Gilles dans la cité d'Arles. + + +_Lettre du seigneur pape au comte de Montfort._ + +«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son aimé fils, +noble homme, Simon, comte de Montfort, salut et apostolique bénédiction. +Nous louons dignement dans le Seigneur tes hauts faits et gestes, parce +qu'en pur amour et sincérité de coeur tu as glorieusement soutenu les +combats pour la cause de Dieu, infatigable et vrai soldat du Christ, +ardent et invincible champion de la foi catholique; d'où vient que par +toute la terre s'est répandu le bruit de ta piété, que sont versées sur +ta tête mille bénédictions et entassées les prières de l'Église pour que +tu acquières encore plus de succès, et que ceux qui intercèdent en ta +faveur s'étant multipliés avec tes chrétiennes actions, on te garde la +couronne de gloire que te donnera le juste juge dans l'éternité future, +réservée, comme nous l'espérons pour toi, dans les cieux à cause de tes +mérites. Courage donc, guerrier de Jésus-Christ; remplis ton ministère, +parcours la carrière ouverte devant tes pas jusqu'à ce que tu saisisses +le prix; ne t'affaiblis jamais dans les tribulations, sachant que le +Dieu Sabaoth, c'est-à-dire le Dieu des armées et prince de la milice +chrétienne, est à tes côtés qui te baille assistance; ne va pas vouloir +essuyer la sueur des batailles avant d'avoir emporté la palme de la +victoire; et, bien plus, puisque tu as tant noblement commencé, +étudie-toi à consommer, dans une fin plus louablement encore poursuivie +par la longanimité et la persévérance qui couronnent les grandes +oeuvres, ce bon début et les suites dont tu as eu soin de l'accompagner +dignement, te souvenant, selon la parole de l'apôtre, que nul ne doit +être proclamé vainqueur s'il n'a légitimement combattu. Comme donc nous +avons jugé convenable de commettre à ta prudence, garde et défense, +jusqu'au temps du concile où nous pourrons plus sainement en ordonner +sur l'avis des prélats, tout le pays qu'a tenu le comte de Toulouse, +plus les autres terres conquises par les Croisés et prises en otage par +notre cher fils Pierre, cardinal-diacre de Sainte-Marie en Acquire, +légat du siége apostolique, t'en concédant les revenus et profits, +ensemble les justices et autres choses appartenant à la juridiction, +pour, sauf les dépenses employées à l'approvisionnement et garnison des +châteaux occupés en notre nom, subvenir aux frais de la guerre que tu ne +peux ni ne dois supporter: nous remontrons en toute diligence à ta +noblesse qu'elle n'ait à reculer devant cette mission pour le Christ, te +demandant avec toute affection dans le Seigneur, te priant instamment au +nom et en vertu de Dieu de ne point la refuser, lorsque lui, acceptant +pour ton salut celle que lui a donnée son père, a couru comme un géant +jusqu'au gibet de la croix et à la mort, afin de l'accomplir; nous te +demandons de ne point faillir de fatigue puisque tu t'es à son service +dévoué tout entier, ni renoncer à combattre dignement pour sa cause, et +de ne laisser oncques arriver jusqu'à ton coeur l'envie d'aller contre +des conseils si doux et si paternels commandemens; mais plutôt de +t'attacher de suprême désir et sincère amour à faire tout ce que nous +t'ordonnons, afin que tu sois éternellement caressé dans les +embrassemens du Christ qui, t'invitant à ces étreintes de gloire et de +béatitude, étend pour toi ses infatigables bras. Davantage, mets tous +tes soins et toute ta prudence à empêcher que tu n'aies couru ou +travaillé en vain; prends bien garde que, par ta négligence, les nuées +de sauterelles sorties du puits de l'abîme et rejetées, par ton +ministère, loin du sol qu'elles avaient inondé, ne puissent (ce que +n'advienne) y revenir pour en chasser le peuple de Dieu. Pour nous, +espérant de conviction que, soigneux de ton salut, tu ne contreviendras +jamais aux mandemens apostoliques, nous avons ordonné aux barons, +consuls et autres fidèles serviteurs du Christ établis dans les susdites +contrées (de ce leur faisant très-expresses injonctions au nom du +Saint-Esprit) qu'ils s'appliquent tout entiers à observer inviolablement +tes ordres touchant les affaires de la paix et de la foi, comme autres +points ci-dessus rapportés, et te fournissent avis et secours largement +et en abondance contre les ennemis de la foi et les perturbateurs; de +sorte que, par leur coopération, tu mènes à bonne issue ces affaires +confiées à ta loyauté. Pareillement avons mandé au légat et commandé de +statuer sur tout ce qu'il jugera leur être expédient, de te donner, dans +l'occasion, assistance et conseil, de faire fermement exécuter ce que tu +auras décidé, et de contraindre fortement, à ce qui te semblera utile, +les contradicteurs, s'il s'en trouve, ou les rebelles, sans tenir compte +de condition quelconque ou d'appel. + +«Donné à Latran, le quatrième jour avant les nones d'avril, et de notre +pontificat l'an dix-huit.» + +Louis, en partant de Saint-Gilles, vint à Montpellier et de là à +Béziers, laquelle n'est éloignée de Narbonne que de quatre lieues +seulement, et où les gens de cette ville, déterminés par la crainte, +députèrent vers lui pour lui signifier qu'ils étaient prêts à faire, en +toute chose, selon sa volonté. Ni est-il à taire qu'Arnaud, archevêque +de Narbonne, travaillait de tout son pouvoir à ce que les murailles de +Narbonne ne fussent ruinées, et même il était, pour ce sujet, allé +jusqu'à Vienne à la rencontre de Louis. Il disait en effet que Narbonne +était à lui, ce qui était en partie véritable, ayant en outre usurpé et +retenu pour son compte le duché de Narbonne que le Toulousain avait de +longue date possédé. Toutefois les Narbonnais ne s'en étaient pas moins +opposés au comte de Montfort en haine de Dieu et de la chrétienté; voire +ils avaient combattu le Christ de tous leurs efforts, introduit dans +leur ville et long-temps gardé ses ennemis, et même, l'année précédente, +avaient causé, à l'archevêque qui plaidait si vivement pour la +conservation de leurs murs, de grandes craintes au sujet de sa propre +vie; d'où vient que ce prélat paraissait aux nôtres y mettre trop +d'insistance, et agir en cela contre l'intérêt de l'Église et le sien +même. Pour cette cause donc et certains autres motifs qu'il n'est +nécessaire de rapporter ici, quelque peu de désaccord s'était glissé +entre ledit archevêque et le comte de Montfort; mais presque tous +jugeaient que le premier, quant aux prétentions que nous venons de dire, +ne pourvoyait pas assez pour l'avenir au bien de la foi chrétienne. +Finalement, durant que le légat, Louis, le comte de Montfort et tous les +pélerins se trouvaient à Béziers, il fut arrêté, d'après la volonté du +légat et sur l'avis des prélats qui se trouvaient là en bon nombre, que +Louis, selon la décision et par l'autorité du cardinal de Bénévent, +ferait démolir les murs de Narbonne, de Toulouse et de quelques +châteaux, pour ce que ces forteresses avaient fait beaucoup de mal à la +chrétienté, avec défense, toutefois, de troubler les habitans desdits +lieux, autrement qu'en ce qui était commis par le légat à son exécution. +Ce qu'afin de mieux observer Louis manda aux citoyens de Narbonne de +jeter bas eux-mêmes leurs murailles dans l'espace de trois semaines, au +gré de deux chevaliers qu'il envoya _ad hoc_ en cette ville, et que, +s'ils ne le faisaient, ils tinssent pour sûr qu'il les châtierait +lourdement. Ils commencèrent donc à démolir les murs de Jéricho, je veux +dire de Narbonne; et Louis, sortant de Béziers, vint avec les siens à +Carcassonne où, quelques jours après, se rendit le légat, lequel y +convoqua dans la maison de l'évêque les évêques qui étaient présens, +Louis, le comte de Montfort et les nobles à la suite de Louis; puis, +devant eux, il remit, selon la teneur du mandat apostolique, tout le +pays à la garde du comte jusqu'au concile général. Cela fait, Louis, +partant de Carcassonne, arriva en un certain château voisin qu'on nomme +Fanjaux, et y resta peu de jours, tandis que le légat et le comte de +Montfort gagnaient Pamiers. Là vint vers le cardinal ce méchant comte de +Foix, que Simon ne voulut voir; là aussi fut au comte baillé en garde +par le légat le château de Foix que celui-ci avait long-temps occupé, et +où Montfort envoya aussitôt de ses chevaliers pour y tenir garnison. +Nous ne devons passer sous silence qu'avant son départ de Carcassonne il +avait député Gui son frère et chevaliers avec lui pour recevoir +Toulouse et s'y établir en son nom, plus faire prêter serment de +fidélité aux habitans et leur ordonner d'abattre leurs murailles; ce que +firent ceux-ci, bien que malgré eux et à leur grande douleur, contraints +par la crainte plutôt qu'induits par amour à obéir, si bien qu'à compter +de ce jour, l'orgueil de cette ville superbe fut enfin humilié. Après la +remise du château de Foix dans les mains du comte, le légat, Louis et +Montfort, ensemble tous les pélerins, se dirigèrent vers Toulouse et y +entrèrent; ensuite Louis et les Croisés à sa suite, ayant atteint le +terme de leur pélerinage, retournèrent en France. Quant au légat, +partant de Toulouse, il vint à Carcassonne, et y attendit quelques jours +le comte de Montfort qui vint le retrouver après être resté le même +temps à Toulouse. Puis, ayant fait un long séjour dans ces contrées et +s'y étant louablement acquitté de ses fonctions de légat, homme qu'il +était de circonspection et de prudence, le cardinal, maître Pierre de +Bénévent, laissant tout le pays à la garde de Montfort, selon l'ordre du +seigneur pape, descendit en Provence et retourna vers le souverain +pontife, suivi du noble comte jusqu'à Saint-Antoine près de Vienne, où +ils se séparèrent, l'un pour aller à Rome et l'autre à Carcassonne. +Montfort donc revint dans cette ville après être resté quelques jours en +Provence; puis, peu de jours ensuite, il se transporta dans les +quartiers de Toulouse et d'Agen pour les visiter et redresser ce qu'il y +trouverait exiger correction. Ni faut-il taire que les murailles de +Toulouse étaient déjà démolies en grande partie. Or, quelques jours +après, Bernard de Casenac, homme méchant et bien cruel, dont nous avons +fait mention plus haut, recouvra, par trahison, un certain château en +Périgord qui lui avait appartenu, et qu'on nommait Castelnau. En effet, +un chevalier de France, auquel le comte en avait confié la garde, ne +l'avait pas suffisamment garni et l'avait laissé presque vide; ce +qu'apprenant le susdit Bernard, il vint sus, l'assiégea, le prit sur +l'heure, et condamna à la mort du gibet les chevaliers qu'il y trouva. + + + + +CHAPITRE LXXXIII. + + De la tenue du concile de Latran, dans lequel le comté de + Toulouse, commis ès mains du comte Simon, lui est pleinement + concédé. + + +L'an du Verbe incarné 1215, dans le mois de novembre, le seigneur pape +Innocent III ayant convoqué, dans l'église de Latran, les patriarches, +archevêques, évêques, abbés et autres prélats des églises, célébra, dans +la ville de Rome, un concile général et solennel. Entre autres points +arrêtés et décidés en ce concile, on y traita des affaires de la foi +contre les Albigeois, d'autant que s'y étaient présentés le comte +Raimond, autrefois comte de Toulouse, son fils et le comte de Foix, +perturbateurs très-déclarés de la paix et ennemis de la religion, pour +supplier qu'on leur rendît les domaines qu'ils avaient perdus par la +disposition de la justice divine, aidée des efforts des Croisés. Mais, +de son côté, le noble comte de Montfort avait envoyé en cour de Rome son +frère germain, Gui, et autres émissaires discrets et fidèles. Il est +bien vrai qu'ils y trouvèrent quelques gens, et, qui pis est, parmi les +prélats, qui s'opposaient aux affaires de la foi et travaillaient à la +réintégration desdits comtes; mais le conseil d'Achitophel ne prévalut +cependant point, et le désir des méchans fut trompé, car le seigneur +pape, d'accord avec la majeure et plus saine partie du sacré concile, +ordonna ce qui suit des choses relatives aux suites de la croisade +contre les Albigeois. Il statua que la cité de Toulouse et autres terres +conquises par les Croisés seraient concédées au comte de Montfort qui +s'était porté, plus que tout autre, de toute vaillance et loyauté à la +sainte entreprise; et quant aux domaines que le comte Raimond possédait +en Provence, le souverain pontife décida qu'ils lui seraient gardés, +afin d'en pourvoir, soit en partie, soit même pour le tout, le fils de +ce comte, pourvu toutefois que, par indices certains de fidélité et de +bonne conduite, il se montrât digne de miséricorde. Or, nous montrerons +dans les chapitres suivans combien peu ces prévisions se réalisèrent, et +comment ledit jeune homme fit changer une telle grâce en sévère +jugement. Après le retour de ses envoyés, le comte de Montfort, sur +l'avis des évêques du pays albigeois et de ses barons, se rendit en +France près du roi son seigneur pour recevoir les terres qui relevaient +de lui; et il ne nous serait facile de rapporter ni au lecteur de croire +quels grands honneurs lui furent faits dans ce royaume, accueilli qu'il +était dans chaque ville, castel ou bourg sur son passage par le clergé +et le peuple qui sortaient en procession à sa rencontre avec longues +acclamations et en criant: _Benedictus qui venit in nomine Domini!_ +Même, telle et si vive était la pieuse et religieuse dévotion du +peuple, que celui-là se disait heureux qui avait pu toucher le bout de +ses vêtemens. À son arrivée près du roi, le comte en fut aussi reçu avec +honneur et très-grande bienveillance; et, après les entretiens d'une +aimable familiarité, Philippe lui donna l'investiture du duché de +Narbonne et du comté de Toulouse, plus des fiefs relevant de la couronne +que les Croisés avaient acquis contre les hérétiques ou leurs +défenseurs, et en assura la possession à ses descendans. + +Durant que le noble comte était en France, Raimond, fils encore tout +jeune de Raimond, jadis comte de Toulouse, contrevenant en tout aux +mandats apostoliques, non à cause de sa grande jeunesse, mais plutôt par +colère, méprisant en outre la notable faveur et abondante miséricorde +que le souverain pontife lui avait accordée, bien qu'il en fût indigne, +vint aux contrées provençales; et, conjurant contre Dieu, les droits +civils et canoniques, il occupa, avec le secours des Avignonnais, des +Tarasconnais et des Marseillais, de l'avis et par l'aide de certains +nobles de Provence, le pays que le noble comte de Montfort tenait en +garde par l'ordre du seigneur pape. S'étant donc emparé de la terre +au-delà du Rhône, il alla vers un très-noble château au royaume de +France, dans le diocèse d'Arles, et situé sur le bord de ce grand +fleuve, lequel château avait appartenu au comte de Toulouse, puis avait +été concédé par l'Église romaine au comte Simon (cession confirmée par +le roi), et que l'archevêque d'Arles, dans le domaine duquel il se +trouve, avait donné en fief à ce même comte comme à son vassal. Ledit +Raimond, venant à Beaucaire, appelé par les hommes de ce château qui +avaient fait hommage à Montfort, fut reçu dans le bourg; et comme +aussitôt quelques nobles de Provence, les citoyens d'Avignon et de +Marseille, ensemble les bourgeois de Tarascon, gens méchans et perfides, +furent accourus vers lui, il assiégea le sénéchal du comte[167], les +chevaliers et servans qui gardaient la citadelle, et commença à les +attaquer vivement. À cette nouvelle, Gui, frère de Montfort, et Amaury +son fils aîné, plus les autres barons et chevaliers qui étaient du côté +de Toulouse, marchèrent en diligence sur Beaucaire pour secourir, s'ils +le pouvaient, leurs compagnons assiégés, ayant avec eux le vénérable +Gui, évêque de Carcassonne, lequel, comme on l'a dit souvent, était tout +entier aux affaires de la foi. Cependant le très-noble comte de Montfort +arrivait en hâte de France, menant avec soi plusieurs chevaliers qu'il y +avait levés à grands frais. Quant à Gui son frère, et son fils Amaury, +dans leur marche rapide vers Beaucaire, ils vinrent à Nîmes, qui est à +quatre lieues de ce château, et y restèrent une nuit; puis, le +lendemain, ayant entendu la messe de bon matin, s'étant confessés et +ayant reçu la communion du divin sacrement, ils montèrent à cheval et +sortirent de Nîmes se portant précipitamment sur Beaucaire. Ils allaient +tout prêts à se battre, ne désirant rien tant que de livrer un combat +décisif aux ennemis; et durant que nous étions en route, ayant appris +que, proche le grand chemin, il y avait un certain château, nommé +Bellegarde, qui s'était rendu à nos ennemis et pouvait infester +grandement la voie publique, nous nous détournâmes pour l'assiéger sur +l'avis des nobles de l'armée; et l'ayant pris aussitôt, nous y passâmes +la nuit. Le lendemain, à l'aube du jour, après avoir entendu la messe, +nous en partîmes pour arriver vitement devant Beaucaire. Or étaient les +nôtres disposés au combat tout en marchant, et rangés en trois troupes +au nom de la Trinité. Parvenus à ce château, nous y trouvâmes une +multitude infinie de gens qui tenaient assiégés dans la citadelle nos +chevaliers et nos servans; toutefois ils n'osèrent sortir des murs +inférieurs de la place, bien que les nôtres fussent peu de monde en +comparaison, et qu'ils se tinssent long-temps devant les murailles, les +invitant à en venir aux mains. Nos gens voyant que les ennemis +refusaient le combat, après les avoir attendus et défiés, revinrent au +château de Bellegarde pour retourner le lendemain; et tandis que nous +étions là, le noble comte de Montfort arriva de France, et courant vers +Beaucaire, vint à Nîmes; si bien que partant le même jour de bon matin, +lui de cette ville et nous de Bellegarde, nous vînmes devant Beaucaire +et assiégeâmes les assiégeans, Montfort d'un côté et nous de l'autre. +Sur quoi le fils de l'ex-comte de Toulouse rassembla le plus qu'il put +d'Avignonnais, de Tarasconnais et de Provençaux des bords de la mer, +ensemble beaucoup d'autres des castels environnans, engeance perfide et +renégate, lesquels, réunis contre Dieu et l'athlète du Christ, savoir le +comte de Montfort, vexaient de tout leur pouvoir ceux des nôtres qui +étaient dans la citadelle. Pour nous, non seulement nous assiégions +Beaucaire, mais encore les villes et châteaux susdits, enfin la Provence +presque toute entière. Les ennemis avaient établi autour du fort de +Beaucaire et en dehors une muraille et un fossé afin de nous en +défendre l'approche, battant en outre la place au moyen de machines +dites perrières, et lui donnant fréquens et vigoureux assauts que nos +gens repoussaient avec une bravoure merveilleuse, et non sans leur tuer +beaucoup de monde. Les ennemis avaient aussi construit un bélier d'une +grosseur énorme qu'ils appliquèrent contre la muraille de la citadelle +et qui la frappait violemment; mais nos gens, à l'aide d'une admirable +bravoure et industrie, en amortissaient tellement les coups qu'il +n'ébranla du tout ou que très-peu le rempart; bref, les assiégeans +firent d'autres et nombreuses machines d'espèces très-diverses que les +assiégés brûlèrent toutes. Pour ce qui est du noble Montfort, il +continuait le siége à l'extérieur avec des frais immenses et non sans +grand péril, car tout le pays avait donné à la male route, si bien que +nous ne pouvions avoir de vivres pour l'armée que de Saint-Gilles et de +Nîmes, outre qu'il fallait, quand nous en voulions tirer de ces deux +villes, y envoyer des chevaliers pour escorter ceux qui les apportaient. +Il fallait aussi que, sans relâche, tant de nuit que de jour, le tiers +des chevaliers de l'armée se tînt prêt au combat, parce qu'on craignait +que les ennemis ne nous attaquassent à l'improviste (ce que pourtant ils +n'osèrent jamais essayer), et parce qu'il était nécessaire de garder +continuellement les machines. Le noble comte avait fait dresser une +perrière qui jouait contre le premier mur du bourg, car il n'avait pu en +faire élever plusieurs, vu qu'il n'avait pas assez de monde pour les +faire agir, et que, quant aux chevaliers du pays, ils étaient tièdes +pour sa cause, poltrons et de mince ou de nul service à l'armée du +Christ, tandis que ceux des ennemis étaient pleins de courage et +d'audace. Ni devons-nous taire que quand ceux-ci pouvaient prendre +quelques-uns des nôtres, soit clercs, soit laïques, ils les condamnaient +à une mort honteuse, les pendant, égorgeant les uns et démembrant les +autres. Ô guerre ignoble! ô victoire ignominieuse! Un jour ils prirent +un de nos chevaliers, le tuèrent, le pendirent et lui coupèrent les +pieds et les mains. Ô cruauté inouïe! Bien plus, ils jetèrent ces pieds +mutilés dans la citadelle, au moyen d'un mangonneau, pour terrifier +ainsi et irriter nos assiégés. Cependant Raimond, jadis comte de +Toulouse, parcourait la Catalogne et l'Arragon, rassemblant ce qu'il +pouvait de soldats pour entrer sur nos terres, et s'emparer de Toulouse +dont les citoyens, race mauvaise et infidèle, étaient, s'il venait, +disposés à le recevoir. En outre, les vivres manquèrent à ceux des +nôtres qui étaient enfermés dans Beaucaire (car jamais les ennemis +n'auraient pu les prendre s'ils en avaient eu seulement assez pour se +soutenir); ce dont ils donnèrent connaissance à notre comte, lequel fut +saisi d'une vive anxiété et ne savait que faire, ne pouvant délivrer les +siens et ne voulant entendre à les abandonner à une mort certaine. Sur +le tout, la cité de Toulouse et le reste du pays qu'il possédait était +sur le point d'apostasier. Toutes ces choses soigneusement considérées, +le noble et loyal comte chercha de quelle manière il pourrait délivrer +les siens et obtenir qu'ils lui fussent rendus. Que dirai-je? nous +entrons en pourparler par intermédiaires avec les ennemis, et il est +convenu que les assiégés du fort de Beaucaire le livreront, moyennant +qu'il leur serait permis d'en sortir vies et bagues sauves; ce qui fut +fait. Au demeurant, si l'on examine les circonstances de ce siége, on +verra que le noble comte, bien qu'il n'ait eu la victoire peur lui, n'en +remporta pas moins la gloire d'une loyale générosité et d'une loyauté +généreuse. À son départ de Beaucaire, ce vaillant homme revint à Nîmes, +et y ayant laissé sa cavalerie pour garder la ville et courir le pays, +il marcha en hâte vers Toulouse; ce qu'apprenant Raimond, jadis comte de +cette ville, lequel venait de sa personne pour l'occuper, il s'enfuit +avec honte. Or, chemin faisant, Montfort avait envoyé devant lui +quelques-uns de ses chevaliers à Toulouse; et comme les habitans, +perfides qu'ils étaient et disposés à trahison, les eurent pris et +renfermés dans une maison, irrité à la fois et bien fort étonné d'une +telle insolence, le comte, voyant que les Toulousains voulaient lui +résister, fit mettre le feu dans un endroit de la ville. D'abord ils se +réfugièrent dans le bourg, voulant encore faire résistance; mais voyant +que le comte se préparait à leur donner l'assaut, ils eurent peur et +s'abandonnèrent eux et leur cité à sa discrétion. Sur quoi Montfort fit +renverser de fond en comble les murailles et les tours de la ville, +prenant en outre des otages parmi les citoyens, lesquels il mit en garde +dans ses châteaux. Cependant les gens de Saint-Gilles, apostats et +infidèles, reçurent dans leurs murs le fils de l'ex-comte de Toulouse +contre la volonté de leur abbé et des moines qui, pour cette cause, +enlevèrent de l'église le corps de Christ, sortirent de Saint-Gilles +nu-pieds et le frappèrent d'interdit et d'anathême. Quant au noble +comte, après avoir passé quelques jours à Toulouse, il alla en Gascogne +où fut célébré le mariage entre Gui, son fils cadet[168], et la comtesse +de Bigorre, puis revint à Toulouse peu de jours ensuite. + +[Note 167: Lambert de Limoux.] + +[Note 168: Le texte porte _fratrem_; c'est _filium_ qu'il faut lire. +Cette comtesse ou héritière de Bigorre fut enlevée à son légitime mari +pour être livrée à ce second fils de Montfort qui, par là, acquérait un +riche domaine.] + + + + +CHAPITRE LXXXIV. + + Siége de Montgrenier. + + +En ce temps-là, ce vieil ennemi et persécuteur infatigable de la cause +du Christ, le comte de Foix, contrevenant aux commandemens du souverain +pontife et du second concile général au sujet de la paix, ou du moins de +la trève à observer pendant quinze ans, avait construit près de Foix un +certain fort qu'on nommait Montgrenier, lequel était assis au sommet +d'une montagne très-haute, et semblait, au jugement humain, non +seulement inexpugnable, mais presque inaccessible. Là habitaient les +perturbateurs et destructeurs de la foi; là les ennemis de l'Église +avaient leur refuge et leur repaire. Le comte de Montfort apprenant que +cette citadelle était pour eux un moyen de porter à la chrétienté de +notables dommages, qui, s'ils n'étaient promptement réprimés, pourraient +préjudicier plus qu'on ne saurait dire aux affaires de Jésus-Christ, +forma le dessein de l'assiéger; et l'an du Verbe incarné 1216, le +sixième jour de février, ce vaillant prince arriva devant Montgrenier, +défendu par Roger Bernard, fils du comte de Foix, l'égal de son père en +méchanceté, ensemble plusieurs chevaliers et servans. Or le traître ne +croyait pas que nul parmi les mortels pût non seulement prendre son +fort, mais osât même l'attaquer dans une telle saison, vu, comme nous +l'avons dit, qu'il était situé dans des montagnes très-hautes et +très-froides, et qu'on était dans l'hiver, lequel en cet endroit est +d'ordinaire très-âpre. Mais le brave Montfort, se confiant dans celui +qui commande aux eaux et aux vents, et donne le secours avec les +épreuves, ne redoutant ni les orages ni la rigueur des neiges, ni +l'abondance des pluies, et formant le siége au milieu des boues et du +froid, se prit à le pousser vivement, malgré les efforts des chevaliers +du château; et comme nous pourrions à peine raconter par le menu toutes +les difficultés et tous les travaux de cette entreprise, disons en peu +de mots qu'il convient de l'appeler un martyre plutôt qu'une fatigue. +Bref, après nombre de jours, l'eau étant venue à manquer dans la place +aussi bien que les vivres, l'envie de résister encore faillit également +aux assiégés; car les nôtres, bien qu'à grand'peine, fermaient nuit et +jour toutes les issues si étroitement que les ennemis ne pouvaient +introduire dans le château aucune provision et n'osaient descendre pour +puiser de l'eau. Accablés de telles souffrances, ils traitèrent donc de +la reddition de Montgrenier; et comme les assiégeans ne connaissaient +pas bien toute leur situation, ils consentirent plus aisément à leurs +demandes: or elles étaient qu'il leur fût permis de sortir du château +avec leurs armes, ce qui fut fait. Roger Bernard jura de plus au comte +qu'il ne lui ferait point la guerre pendant une année; mais nous +montrerons plus bas combien il observa mal ce serment. + +Le château fut rendu la veille de la Résurrection du Seigneur, et après +que le noble comte y eut aussitôt mis garnison de ses servans, il revint +à Carcassonne, d'où il marcha sur certains châteaux du diocèse de +Narbonne voisins de Termes, où habitaient routiers qui, pour leurs +péchés, avaient été chassés de leurs terres; il prit les uns de force, +et reçut les autres sans aucune condition. Ces choses dûment faites, +Montfort gagna les quartiers de Provence, à savoir vers le diocèse de +Nîmes, pour autant que la ville de Saint-Gilles ayant fait pacte de mort +avec les gens d'Avignon et de Beaucaire, ensemble plusieurs châteaux +dudit diocèse qui avaient rompu cette même année avec Dieu et l'Église, +s'était rendue à Raimond, fils de Raimond, ex-comte de Toulouse. Comme +donc le noble comte, pour cause de pélerinage et du consentement de +l'abbé, souverain seigneur de Saint-Gilles, y fut arrivé, les habitans +ne voulurent l'y admettre; et en appelant au seigneur cardinal Bertrand, +ils fermèrent leurs portes; sur quoi notre comte, homme qu'il était +plein d'humilité et de dévotion, s'éloigna de Saint-Gilles par déférence +pour cet appel. En effet, dans ce temps était venu en Provence maître +Bertrand, cardinal-prêtre du titre de Saint-Jean et Saint-Paul, légat du +siége apostolique, personnage de grande science et d'immense vertu, +envoyé par le souverain pontife pour ordonner des choses qui +concernaient la paix et la foi dans les provinces de Vienne, d'Arles, +d'Aix, Embrun et Narbonne, lequel était pour lors au-delà du Rhône dans +la cité d'Orange, et à qui les citoyens d'Avignon et de Marseille, non +plus que les gens de Saint-Gilles, de Beaucaire et de Tarascon, ne +voulaient obéir, ayant tourné à réprobation et apostasie. Cependant le +noble comte de Montfort attaquait vivement les châteaux qui, comme nous +l'avons dit, avaient, au diocèse de Nîmes, apostasié cette année même, +secouru par Gérard, archevêque de Bourges, et Robert, évêque de +Clermont, homme puissant qui, l'année précédente, avait pris la croix +contre les perturbateurs et les ennemis de la foi. Soutenu de leur +assistance et de celle de nombreux chevaliers et servans venus avec eux, +Montfort assiégea un certain château près Saint-Gilles, nommé +Posquières, et s'en étant rendu maître, il assiégea un autre château +appelé Bernis, qu'il prit après de vaillans efforts, et où il fit pendre +à des potences beaucoup de ceux qu'il y trouva, selon leurs mérites. Or +ces triomphes frappèrent à tel point de terreur tous les apostats du +pays, qu'ils laissèrent vides tous les châteaux qu'ils occupaient et +fuirent à l'approche du comte; si bien que, dans toute la contrée en +deçà du Rhône, il en resta à peine qui lui résistassent, fors +Saint-Gilles, Beaucaire et quelques autres citadelles en très-petit +nombre. Cela fait, le comte descendit vers un bourg sur le Rhône, que +l'on nomme port Saint-Saturnin, tandis que le cardinal passait ce fleuve +près de Viviers (voulant voir le comte et avoir avec lui une conférence +pour les affaires de Jésus-Christ), car le passage du Rhône n'était plus +libre sur aucun point plus voisin, vu que les Avignonnais et autres +ennemis de la foi s'opposaient à la sainte entreprise et aux efforts +des Croisés; de telle sorte que le cardinal se plaignait qu'ils +l'eussent en quelque façon tenu assiégé dans la cité d'Orange. Il vint +donc à Saint-Saturnin où, entre autres outrages qu'il y reçut des +infidèles, le moindre ne fut pas qu'étant assis avec beaucoup de clercs +et de laïques en vue du Rhône, soudain les ennemis de Dieu qui +garnissaient le port lancèrent contre lui sept ou huit carreaux dont la +Providence divine put seule le préserver. Toutefois, le secrétaire du +pape, lequel était présent, fut blessé. Pour ce qui est du comte, il se +rendit en ce lieu avec diligence et allégresse bien grandes, auprès du +légat, auquel cet homme très-chrétien rendit tels honneurs qu'il ne +serait facile de l'expliquer. Vers le même temps, l'archevêque de +Bourges et l'évêque de Clermont ayant atteint le terme de leur +pélerinage, savoir quarante jours, s'en retournèrent chez eux. Quant au +comte, il assiégea vaillamment, prit et rasa la très-forte citadelle de +Dragonet, située sur la rive du Rhône, ayant pris tous ceux qui étaient +dedans et les ayant jetés dans les fers; et avait été cette tour +construite pour être une caverne de larrons, lesquels dépouillaient les +pélerins et autres qui venaient tant par terre que par eau. Ceci +terminé, l'avis et la volonté du cardinal fut que le noble comte passât +le Rhône et gagnât la Provence pour y réprimer les perturbateurs de la +paix, entre lesquels étaient Raimond, fils de l'ex-comte de Toulouse, et +Adhémar de Poitiers, avec leurs complices qui, dans ces quartiers, +troublaient de tout leur pouvoir les affaires de la foi. Montfort obéit +au cardinal et se fit apprêter exprès des vivres, des barques pour +traverser ce fleuve; ce qu'apprenant les ennemis, ils s'assemblèrent +par terre pour l'empêcher de passer à eux, tandis que les Avignonnais +venaient par le Rhône avec des navires bien armés pour servir au même +dessein; mais quand ils eurent vu traverser un très-petit nombre de +chevaliers du comte, frappés d'effroi par un divin miracle, ils +cherchèrent leur salut dans la fuite; et pareillement une terreur si +grande saisit tous ceux qui, dans ce pays, adhéraient aux ennemis de +Montfort, qu'ils abandonnèrent beaucoup de petits châteaux. Le noble +comte passa donc avec les siens, et vint à un château qu'on appelle +Montélimar, suivi du cardinal, à la volonté et de l'ordre duquel il +faisait toutes choses. Or Guitard d'Adhémar, seigneur de Montélimar pour +majeure partie, était avec les ennemis du comte, bien qu'il fût homme +lige du seigneur pape, et ne voulut rendre au cardinal ledit château +dont il avait fait le réceptacle des hérétiques, malgré la sommation qui +lui fut adressée; mais les habitans reçurent le comte, d'autant qu'un +certain chevalier, qui était aussi seigneur de Montélimar et parent +dudit Guitard, était et avait toujours été du parti de Montfort. Après +avoir passé quelques jours en ce lieu, notre comte marcha au siége d'un +château du diocèse de Valence, ayant nom Crest, et appartenant à Adhémar +de Poitiers, qui, comme nous l'avons dit déjà, était son ennemi, et +avait violemment persécuté l'évêque de Valence dont la ville adhérait et +avait toujours adhéré à la cause du soldat de Dieu. À son arrivée devant +Crest, le comte assiégea ce château très-noble et très-fort, bien garni +de chevaliers et de servans, et après en avoir formé le siége, commença +à l'attaquer bravement, de même que les gens de la place à se défendre +de toutes leurs forces. Là se trouvaient de notre côté plusieurs des +évêques du pays et des chevaliers français au nombre de cent environ, +que le roi Philippe avait envoyés au comte pour servir avec lui pendant +six mois. Durant ce siége, on essaya de rétablir la paix entre lui et +Adhémar; et, après beaucoup de paroles et de longues négociations, un +traité fut conclu entre eux deux avec promesse réciproque que le fils +d'Adhémar épouserait la fille du comte; même Adhémar livra à Montfort, +pour garantie qu'à l'avenir il ne l'attaquerait en rien, quelques-uns de +ses châteaux. En outre, un certain noble du pays, nommé Dragonet, se +rendit à notre comte dont il s'était séparé l'année précédente. Enfin, +la paix fut également rétablie entre Adhémar et l'évêque de Valence. + +Tandis donc que le Seigneur Jésus avançait si miraculeusement les +affaires en ces contrées, le vieil ennemi voulut empêcher ce qu'il +s'affligeait de voir en si bon train. En effet, à la même époque, les +citoyens de Toulouse, ou, pour mieux dire, de la cité de fourberie, +agités d'un instinct diabolique, apostats de Dieu et de l'Église, et +s'éloignant du comte de Montfort, reçurent Raimond, leur ancien comte et +seigneur, qui, pour l'exigeance de ses mérites, avait été déshérité par +l'autorité du souverain pontife, bien plus[169], du second concile +général de Latran. Or étaient la noble comtesse épouse de Montfort, +celle de Gui son frère, et de ses fils Amaury et Gui, ensemble beaucoup +de fils et filles, tant du comte que de son frère, dans la citadelle de +Toulouse qu'on nomme château Narbonnais. Aussitôt ledit Raimond, Roger +Bernard, fils du comte de Foix, et certains autres qui étaient venus +avec lui, commencèrent à fortifier nuit et jour la ville d'un grand +nombre de barrières et de fossés, tandis qu'à la nouvelle de cette +trahison Gui de Montfort et Gui, frère et fils du comte, avec plusieurs +chevaliers, marchaient en toute hâte vers Toulouse, ayant avec eux ceux +que le comte avait laissés du côté de Carcassonne pour garder le pays, +lesquels se jetèrent dans la susdite citadelle où était la comtesse, se +postant dans les maisons du dehors pour que les ennemis ne pussent +l'assiéger extérieurement. + +[Note 169: _Imo._] + + + + +CHAPITRE LXXXV. + + Second siége de Toulouse. + + +En apprenant l'apostasie de Toulouse, le comte passa le Rhône et revint +en toute hâte sur ses pas suivi du cardinal, et arrivant ensemble devant +la ville, ils l'assiégèrent en l'an 1217. Or était cette cité très-vaste +et très-populeuse, garnie de routiers et autres en grand nombre, +lesquels étaient auparavant ennemis secrets de Montfort, et s'y étaient +réunis pour la défendre contre Dieu, le comte et la sainte Église qu'il +travaillait de toutes ses forces à faire triompher. En effet, beaucoup +de châteaux et de nobles autour de Toulouse avaient trempé dans la +trahison, promettant secours en temps et lieu. Comme le noble comte fut +venu avec les siens jusqu'aux fossés de Toulouse, voulant prendre la +ville d'assaut, il fut violemment repoussé par les habitans, et vint +camper près du château Narbonnais; puis, pour autant que Toulouse ne +pouvait être assiégée efficacement, si, au-delà de la Garonne qui la +protège du côté de la Gascogne, il n'y avait une armée pour empêcher les +Toulousains de sortir par les deux ponts jetés sur ce fleuve, le comte +le passa avec une troupe des siens, laissant en deçà près son fils +Amaury avec bon nombre de chevaliers, et il demeura de ce côté quelques +jours; mais comprenant enfin que la troupe d'Amaury ne suffisait pas +pour résister aux ennemis, il traversa de nouveau la Garonne, afin de +faire, en réunissant deux corps trop faibles et en péril, une armée +capable de se défendre. N'oublions point de rapporter un miracle que +Dieu fit dans ce second passage, afin que gloire lui soit rendue +toujours et en toutes choses. Comme le comte, tout armé et monté sur son +cheval bardé, voulait entrer dans le bateau, il tomba dans le fleuve à +l'endroit le plus profond, et ne reparaissant pas, la crainte, l'effroi +et une extrême douleur saisissent soudain tous les nôtres. Rachel pleure +son fils, l'enfer hurle de joie et se réjouit dans ce malheur; il +appelle les nôtres orphelins quand leur père vit encore. Toutefois celui +qui, à la prière d'Élisée, voulut qu'une hache surnageât sur l'eau, +enleva notre prince de l'abîme, lequel en sortit étendant +très-dévotement ses mains jointes vers le ciel, et aussitôt il fut, avec +bien grande joie, retiré par les nôtres dans la barque, et conservé sain +et sauf à la sainte Église, pour laquelle il s'opposait comme une +barrière à la rage de ses persécuteurs. Ô clémence ineffable du +Sauveur! Cependant les Toulousains dressèrent un grand nombre de +perrières et de mangonneaux, afin de ruiner le château Narbonnais, +d'accabler de pierres le cardinal Bertrand, légat du siége apostolique, +avec ses compagnons, et de lapider en lui l'Église romaine. Ô combien de +fois ledit cardinal eut peur là même de mourir, lui qui, plein de +prudence, ne refusa jamais de vivre pour la cause de Jésus-Christ! Dans +le même temps, le noble comte reçut des otages des gens de Montauban, +parce qu'ils étaient soupçonnés de brasser avec les Toulousains quelques +supercheries contre la paix, portant le miel sur les lèvres et le fiel +dans le coeur; ce qui fut bien prouvé par la suite, quand le sénéchal +d'Agen étant venu à Montauban au nom du comte de Montfort, avec l'évêque +de Lectoure, les habitans envoyèrent à Toulouse durant qu'il dormait +sans crainte, mandant à l'ex-comte Raimond qu'il vînt avec les +Toulousains dans leur ville, qu'ils lui livreraient ledit sénéchal et +tueraient tous ses compagnons; sur quoi, Raimond envoya cinq cents +hommes armés qui, entrant la nuit même dans le château (car il était +voisin de Toulouse), barricadèrent les places, de l'avis des habitans +qui étaient plus de trois mille, placèrent des gardes à la porte des +maisons où couchaient le sénéchal et les gens de sa suite de peur qu'ils +n'échappassent, et, pour plus grande précaution, y mirent une grande +quantité de bois, afin que, s'ils ne pouvaient les prendre autrement, du +moins ils les brûlassent tous. Cela fait, les Toulousains se mettent à +pousser de grands cris, les trompettes sonnent, un grand mouvement et un +grand tumulte éclatent; les Français se lèvent sommeillant et étourdis, +se confiant non dans leurs forces, mais dans le seul secours de Dieu. +Soudain ils s'arment; et bien que dispersés dans la place, ils ont tous +une même volonté, la même foi dans le Seigneur, le même espoir de +vaincre; ils sortent de leur logis malgré les ennemis sur qui ils se +ruent impatiens comme des lions; les traîtres prennent la fuite, les uns +tombent dans les lacs qu'ils avaient préparés, d'autres se précipitent +en bas des murs, bien que personne ne les poursuive. Bref, les nôtres +s'emparent de presque tous leurs meubles et brûlent le reste. + + + + +CHAPITRE LXXXVI. + + Comment les Toulousains attaquèrent les assiégeans, et comment le + comte de Montfort fut tué le lendemain de la Nativité de saint + Jean-Baptiste. + + +Après que le noble comte eut employé déjà environ neuf mois au siége de +Toulouse, un jour, savoir le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste, les +assiégés s'armèrent de grand matin afin de nous attaquer brusquement, +selon leur perfidie accoutumée, pendant que quelques-uns des nôtres +dormaient encore et que quelques autres étaient occupés à entendre la +messe; et, pour se jeter sur nous plus à l'improviste, pour faire plus +de mal à leurs ennemis hors de garde, ils ordonnèrent que l'attaque fût +faite des deux côtés, afin que nos gens, surpris sans s'y attendre, et +forcés de combattre en deux endroits, fussent moins prompts à venir à +leur rencontre et moins capables de soutenir leur charge. On annonça +donc au comte que les assiégés s'étaient armés et s'étaient cachés en +dedans de la forteresse le long du fossé; ce qu'apprenant, comme il +entendait les matines, il ordonna qu'on préparât ses armes, et, s'en +étant revêtu, cet homme très-chrétien se rendit en hâte à l'église pour +ouïr la messe. Or il arriva, durant qu'il était dans l'église et qu'il +priait en grande dévotion, qu'une multitude infinie de Toulousains +sortirent de leurs fossés par des issues secrètes, se ruèrent, bannières +hautes, avec grand bruit et fracas de trompettes sur ceux des nôtres qui +gardaient les machines non loin de la ville, tandis que d'autres, sortis +d'ailleurs, se dirigeaient sur le gros de l'armée. Aussitôt nos gens +coururent aux armes; mais avant qu'ils fussent prêts, le petit nombre +d'entre eux chargé de la garde des machines et du camp fuirent, en +combattant contre les ennemis, à tel point criblés de coups et de +blessures, qu'il ne serait facile de s'en faire une idée. Au moment même +où les ennemis faisaient cette sortie, un exprès vint trouver le comte +qui, comme nous l'avons dit, entendait la messe, le pressant de venir +sans délai au secours des siens, auquel ce dévot personnage: «Souffre, +dit-il, que j'assiste aux divins mystères, et que je voie d'abord le +sacrement, gage de notre rédemption.» Il parlait encore qu'arriva un +autre courrier, disant: «Hâtez-vous, le combat s'échauffe, et les nôtres +ne peuvent plus long-temps en soutenir l'effort.» Sur quoi le +très-chrétien comte: «Je ne sortirai, répondit-il, avant d'avoir +contemplé mon Rédempteur.» Puis, comme le prêtre eut élevé, suivant +l'usage, l'hostie du saint sacrifice, le très-pieux guerrier du Christ, +fléchissant les genoux en terre et tendant les mains vers le ciel, +s'écria: _Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in +pace; quia viderunt oculi mei salutare meum_; et il ajouta: «Allons, et, +s'il le faut, mourons pour celui qui a daigné mourir pour nous.» À ces +mots, l'invincible athlète courut au combat qui devenait à chaque +instant plus sérieux, et dans lequel déjà plusieurs, de part et d'autre, +avaient été blessés ou tués. Mais à l'arrivée du soldat de Dieu, les +nôtres doublant de force et d'audace, repoussèrent vaillamment les +ennemis en masse, et les rejetèrent jusqu'aux fossés. Après quoi, le +comte et le peu de monde qui était avec lui se retirant à cause d'une +grêle de pierres et de l'insupportable nuée de flèches qui les +accablaient, s'arrêtèrent devant les machines, derrière des claies, pour +se mettre à l'abri des unes et des autres; car les ennemis lançaient sur +les nôtres une énorme quantité de cailloux au moyen de deux trébuchets, +un mangonneau et plusieurs engins; et qui pourrait écrire ou lire ce qui +suit? qui pourrait, dis-je, le raconter sans douleur ou l'écouter sans +longs sanglots? Oui, qui ne fondra en larmes et ne se liquéfiera tout +entier en oyant que la vie des malheureux fut, on peut dire, broyée dans +la personne de celui dont la mort fut la mort de toutes choses? car il +était la consolation des affligés, la force des faibles, le refuge des +misérables, l'allégement de leurs peines. Accomplissons donc ce récit +lugubre. Tandis que le très-vaillant comte était, comme nous l'avons +dit, posté avec les siens devant nos machines, afin d'empêcher que les +assiégés ne sortissent derechef pour les ruiner, voilà qu'une pierre, +partie de leur mangonneau, frappa le soldat du Christ à la tête, lequel, +renversé de la mortelle atteinte, se touchant deux fois la poitrine, +recommandant son âme à la benoiste Vierge, imitant la mort de saint +Étienne et lapidé dans sa ville[170], s'endormit avec lui dans le +Seigneur. Ni faut-il taire que ce très-courageux guerrier de Dieu, et +pour ne nous tromper, ce très-glorieux martyr du Christ, après avoir +reçu le coup de la mort, fut percé de cinq flèches, comme le Sauveur +pour qui il trépassa patiemment, et en compagnie duquel, ainsi que nous +croyons, il vit heureusement dans la vie éternelle. Son fils aîné Amaury +lui succéda, jeune homme plein de bonté et de valeur, et imitateur en +toutes choses de la valeur et bonté paternelle. Tous les chevaliers +français qui tenaient fiefs de Simon de Montfort firent hommage au +nouveau comte et lui jurèrent fidélité; mais peu de jours après, voyant +qu'il ne pourrait plus long-temps assiéger Toulouse, tant parce qu'à la +nouvelle de la mort de son père un grand nombre de gens du pays, méchans +apostats, se séparaient de lui et de l'Église, ou même se joignaient aux +ennemis du Christ, que parce qu'il était épuisé d'argent et que les +vivres manquaient à l'armée, outre que les pélerins voulaient s'en +retourner chez eux, il leva le siége, abandonnant le château Narbonnais +qu'il ne pouvait tenir, et emporta à Carcassonne le corps du feu comte, +après l'avoir fait embaumer à la mode de France[171]. + +[Note 170: Allusion à l'église principale de Toulouse consacrée à saint +Étienne.] + +[Note 171: Il fut inhumé dans le monastère de Hautes-Bruyères, de +l'Ordre de Fontevrault, situé à une lieue de Montfort-l'Amaury.] + +Ici finit l'histoire des faits et triomphes mémorables du noble homme, +le seigneur Simon, comte de Montfort. + + + + +ÉCLAIRCISSEMENS + +ET PIÈCES HISTORIQUES + +SUR L'HISTOIRE DES ALBIGEOIS. + + + + +I. + +SUR L'ORIGINE DU NOM D'ALBIGEOIS. + +(Extrait de l'_Histoire générale du Languedoc_, par Dom Vaissette, tom. +III, not. 13, pag. 553.) + + +I. «Les modernes sont partagés touchant cette origine; les uns +prétendent que le nom d'_Albigeois_ fut donné aux hérétiques de la +province dès le temps de saint Bernard, à cause qu'il y avait alors un +grand nombre de ces sectaires à Albi ou dans le diocèse; les autres +soutiennent, au contraire, que les hérétiques de Languedoc furent ainsi +nommés parce que leurs erreurs furent condamnées dans le concile tenu à +Lombers en Albigeois; en sorte qu'on leur aurait donné ce nom dès l'an +1165 que ce concile fut tenu. Basnage, célèbre protestant, réfute +l'opinion de ces derniers; il prétend «que, comme les hérétiques qui +furent condamnés en 1179 dans le concile de Latran étaient dans la +Gascogne et le pays d'_Albi_, c'est là la véritable raison qui les +faisait appeler Albigeois; au lieu, ajoute-t-il, que Catel et d'autres +historiens veulent que cette qualité leur ait été donnée à cause que +leur première condamnation fut prononcée à Albi: ce fait est faux, +poursuit-il; mais de plus on ne tire jamais le nom d'une secte du lieu +où elle a été condamnée.» Ainsi, suivant cet auteur, le nom d'Albigeois +aura été en usage dès l'an 1179 pour signifier les hérétiques qui +habitaient ce pays et la Gascogne. Mais on ne peut pas tirer cette +induction du canon du concile de Latran qu'il cite; il y est parlé +seulement en général des hérétiques nommés _Cathares_, _Patarins_ et +_Poblicains_, qui avaient fait des progrès _dans la Gascogne_, +_l'Albigeois_, _le pays de Toulouse et ailleurs_. Or, comme le concile +ne marque pas qu'ils étaient en plus grand nombre dans l'Albigeois que +dans la Gascogne et le Toulousain, et qu'on voit au contraire, par les +actes de la mission que le cardinal de Saint-Chrysogone avait faite +l'année précédente à Toulouse et aux environs, qu'ils y dominaient +encore plus que dans l'Albigeois, il s'ensuivrait que, si on leur eût +donné alors le nom d'un pays, on aurait dû les appeler plutôt _Gascons +et Toulousains_ qu'Albigeois. D'ailleurs nous ferons voir bientôt que ce +dernier nom n'a pas été donné aux hérétiques avant le commencement du +treizième siècle, et qu'ils étaient alors bien plus étendus dans le +Toulousain, les diocèses de Béziers et de Carcassonne que dans celui +d'Albi. La difficulté subsiste donc; et si les Albigeois n'ont pas pris +leur nom de leur condamnation au concile de Lombers (quoiqu'il ne soit +pas impossible, malgré ce qu'en dit Basnage, qu'on ne puisse tirer le +nom d'une secte du lieu où elle a été condamnée), il est vrai de dire +qu'on n'a aucune preuve qu'ils aient été ainsi nommés, parce qu'ils +étaient en plus grand nombre à Albi et dans les environs que partout +ailleurs. + +«Enfin le célèbre M. de Thou, suivi par le père Percin, donne une autre +étymologie à ce nom; il le fait dériver d'_Albe_ ou _Alps_, ancienne +capitale du Vivarais, où il suppose que les Vaudois passèrent du +Lyonnais, et d'où, ajoute-t-il, ils se répandirent dans le reste de la +province. On ne trouve cette étymologie que dans l'édition de l'histoire +de M. de Thou, de l'an 1626, et elle manque dans celles de 1604, 1606 et +1609. Au reste cette opinion est sans fondement; car il n'y a pas lieu +de douter que le nom d'Albigeois, donné aux hérétiques du treizième +siècle, ne vienne du pays de ce nom, dans l'ancienne Aquitaine. Tout +consiste à savoir s'ils furent ainsi appelés, ou parce qu'ils furent +condamnés dans le pays, ou parce qu'ils y étaient en plus grand nombre +que partout ailleurs.» + +II. «Pour connaître la véritable origine du nom d'_Albigeois_, il faut +recourir aux anciens auteurs et aux monumens du temps. Nous n'en +trouvons aucun avant la fameuse croisade qui fut entreprise en 1208 +contre ces hérétiques qui leur ait donné le nom d'Albigeois. Tels sont, +entre les contemporains, Pierre, le vénérable abbé de Cluni; saint +Bernard, abbé de Clairvaux; Roger de Hoveden; Guillaume de Neubrige; +Bernard, abbé de Fontcaude, au diocèse de Narbonne, qui écrivit, en +1185, un traité _contre les Vaudois et les Ariens_ de la province; et +enfin Alain, religieux de Cîteaux et évêque d'Auxerre, mort en 1202, +dans son traité contre les mêmes hérétiques, qu'il dédia à Guillaume +VIII, seigneur de Montpellier. Il fallait sans doute que Casimir +Oudin[172] n'eût pas lu ce dernier ouvrage, car il avance que l'auteur y +fait mention des hérétiques albigeois: aucun de ces auteurs ne leur +donne ce nom.» + +[Note 172: _De Script. eccles._ tom. 2, p. 1403.] + +«Entre ceux qui ont écrit depuis la croisade de 1208, l'un des plus +célèbres est Pierre, moine de l'abbaye de Vaulx-Cernay, au diocèse de +Paris, qui dédia son histoire des Albigeois ou d'_Albigeois_, comme il y +a dans le titre, au pape Innocent III. Son témoignage est d'autant plus +respectable qu'il était témoin oculaire de cette croisade. Or cet auteur +marque clairement, dans son épître dédicatoire au pape, l'étymologie du +nom d'Albigeois par rapport à ces hérétiques: _Unde sciant,_ dit-il, +_qui lecturi sunt, quia in pluribus hujus operis locis, Tolosani, et +aliarum civitatum et castrorum hæretici, et defensores eorum, +generaliter Albigenses vocantur; eo quod aliæ nationes hæreticos +Provinciales Albigenses consueverint appellare._» + +«On voit, par ce que nous venons de dire, qu'avant la croisade de l'an +1208, le nom d'_Albigeois_, pour désigner les hérétiques de la Provence, +n'était pas encore connu, et qu'on les appelait _Toulousains_ ou +_Provençaux_. En effet, Pierre de Vaulx-Cernay lui-même leur donne +communément ce dernier nom; il les appelle les _hérétiques toulousains_ +dans plusieurs endroits de son histoire. Arnaud, abbé de Cîteaux, leur +donne le même nom en 1212; et le pape Innocent III, qui en parle souvent +dans ses épîtres, ne les nomme jamais que les _hérétiques provençaux_ ou +_de Provence_, excepté dans une lettre qu'il adressa le 2 juillet de +l'an 1215, à Simon de Montfort, dans laquelle il les appelle _les +hérétiques albigeois_. Quant à la dénomination _de Provençaux_, elle +vient, non de ce que la Provence propre fut infectée la première de +leurs erreurs, comme le croit un historien moderne, mais parce qu'on +comprenait alors le Languedoc dans la Provence généralement dite. On +peut remarquer encore que ce sont les étrangers qui se croisèrent en +1208 qui donnèrent les premiers le nom d'_Albigeois_ aux hérétiques +qu'on nommait auparavant _Provençaux_, ou qu'on désignait sous divers +autres titres[173].» + +[Note 173: Je ne crois pas que Dom Vaissette ait tiré, des paroles de +Pierre de Vaulx-Cernay, leur véritable conséquence; elles prouvent +qu'avant la croisade on donnait, en France, aux hérétiques du Languedoc +et de la Provence, le nom de _Provençaux_ ou de _Toulousains_; mais que +les autres nations les appelaient déjà généralement _Albigeois_.] + +«On peut confirmer tout ceci par l'autorité de Robert, religieux de +Saint-Marien d'Auxerre, qui écrivait dans ce temps-là, et qui finit sa +chronique à l'an 1211. Cet auteur, sous les années 1201, 1206 et 1207, +donne le nom de _Bulgares_ (_Bulgarorum hæresis_) aux hérétiques de la +Provence; et, sous l'an 1208, il fait plusieurs mentions des hérétiques +_albigeois_ à l'occasion de la mort du légat Pierre de Castelnau et de +la croisade qui fut publiée en conséquence; c'est ainsi que Guillaume de +Nangis, dans sa chronique, appelle _Bulgares_ en 1207 ceux qu'il nomme +_Albigeois_ en 1208. _Anno_ 1207, dit cet auteur, _Bulgarorum hæresis +invaluerat in terra comitis Tolosani et principum vicinorum_, etc. +_Anno_ 1208, _Guillelmus Bituricensis archiepiscopus parans iter contra +Albigenses, in Christo dormivit_. Il résulte de ce que nous venons +d'établir, que le nom d'_Albigeois_, pour signifier les hérétiques de la +province, n'ayant été en usage que depuis l'an 1208, le sentiment de M. +l'abbé Fleuri, qui prétend que ce nom leur a été donné au milieu du +douzième siècle, à cause du grand nombre d'hérétiques que saint Bernard +trouva à Albi et aux environs, ne saurait se soutenir; on doit en dire +de même de Basnage, qui leur donne ce nom dès l'an 1179. + +«Mais, dira-t-on, il sera du moins vrai que, lorsque le nom d'Albigeois +fut donné aux hérétiques au commencement du treizième siècle, ce fut la +ville d'Albi et le reste du diocèse qui y donnèrent occasion, comme il +est marqué expressément dans Mathieu Paris, auteur anglais qui vivait +vers le milieu du même siècle. _Circa dies istos_, dit cet auteur sous +l'an 1213, _hæreticorum pravitas qui Albigenses appellantur, in +Wasconia, Aquitania et Albigesio, in partibus Tolosanis et Arragonum +regno adeo, invaluit, ut jam non in occulto, sicut alibi, nequitiam suam +exercerent; sed errorem suum publice proponentes, ad consensum suum +simplices attraherent et infirmos. Dicuntur autem Albigenses, ab Alba +civitate, ubi error ille dicitur sumpsisse exordium._ Il est bien +certain que les hérétiques albigeois, qui n'étaient pas différent des +Manichéens, des Henriciens, des Pétrobusiens, des Bons-Hommes, etc., ne +prirent pas leur origine dans la ville d'Albi, et qu'ils avaient infecté +diverses provinces du royaume de leurs erreurs avant que de pénétrer +dans l'Albigeois. En effet, s'ils avaient pris leur origine à Albi, on +leur aurait donné le nom d'Albigeois dans le douzième siècle, durant +lequel ils firent tant de ravages en France et dans les pays voisins; il +faut donc avoir recours à une autre raison pour trouver l'étymologie de +leur nom.» + +III. «En 1208, lorsque ce nom fut mis en usage, les hérétiques, qu'on +appelait auparavant Manichéens, Bulgares, Ariens, Poblicains, Patarins, +Cathares, Vaudois, _Sabbattati_ ou _Insabbattati_, avaient, à la vérité, +fait de grands progrès dans le diocèse d'Albi, mais beaucoup moins que +dans ceux de Toulouse, Béziers, Carcassonne, Narbonne, etc. Aussi le +fort de la croisade tomba-t-il sur ces derniers diocèses, où les +hérétiques firent beaucoup plus de résistance que dans l'Albigeois, pays +qui se soumit volontairement presque tout entier à Simon de Montfort en +1209. Nous inférons de là que les étrangers qui, suivant Pierre de +Vaulx-Cernay, donnèrent alors le nom général d'_Albigeois_ à tous les +hérétiques de la province, soit Manichéens ou Ariens, soit Vaudois, +etc., le firent, ou parce que ces sectaires avaient été condamnés +long-temps auparavant au concile tenu à Lombers en Albigeois, ou à cause +qu'on comprenait alors sous le nom général de pays d'Albigeois une +grande partie de la province, entre autres les diocèses de Béziers et de +Carcassonne, et le Lauraguais qui étaient, avec l'Albigeois, sous la +domination du vicomte Raymond-Roger, et qui étaient également infectés +par les hérétiques: cette dernière raison nous paraît la plus +vraisemblable. + +«On peut l'appuyer en effet sur divers monumens qui donnent à tous ces +pays le nom de _parties d'Albigeois_. 1º. Guillaume-le-Breton, auteur +contemporain, parlant, sous l'an 1208, de la croisade entreprise cette +année contre les hérétiques de la province, s'exprime en ces termes: +_Proceres regni Franciæ terram provincialem et albigensem visitarunt._ +Or l'armée des Croisés fit alors ses principales expéditions dans les +diocèses de Béziers et de Carcassonne, et elle se sépara après la prise +de cette dernière ville. 2º. L'Albigeois, proprement dit, ne comprenait +alors que le seul diocèse d'Albi: or Pierre de Vaulx-Cernay, auteur +contemporain, parle d'une députation faite en 1213, par Simon de +Montfort et _les évêques de la terre d'Albigeois_, au roi d'Arragon; +preuve certaine qu'au commencement du treizième siècle on comprenait +sous le nom d'_Albigeois_ une grande partie de la province. 3º. Gui, +comte de Clermont en Auvergne, dans une donation qu'il fit le 26 d'avril +de l'an 1209, en faveur de Pétronille sa femme, déclara qu'il voulait +aller dans les pays d'Albigeois: _Volens ire versus partes Albigenses_; +et dans son testament qu'il fit vers le même temps, il marque en général +qu'il était sur le point de partir contre les hérétiques: _Cum jam esset +profuturus contra hæreticos._ Or nous avons déjà remarqué qu'en 1209 +l'armée des Croisés borna ses expéditions aux diocèses de Béziers et de +Carcassonne, où était le fort de l'hérésie; il faut donc qu'on comprît +alors ces deux diocèses avec l'Albigeois propre, sous le nom général de +_parties d'Albigeois_, soit à cause qu'ils étaient sous une même +domination, soit parce que l'Albigeois propre, qui faisait partie de +l'Aquitaine, était plus étendu que chacun de ces diocèses, qui +d'ailleurs n'avaient pas de dénomination particulière de pays, comme +l'Albigeois. Ainsi ces étrangers auront cru devoir donner ce nom aux +autres pays voisins où régnait l'hérésie. 4º. Nous voyons que le comté +de Toulouse même était compris, en 1224, sous le nom général de _pays +d'Albigeois_, comme il paraît par la cession qu'Amaury de Montfort fit +au mois de février de cette année, au roi Louis VIII, de ses droits sur +le comté de Toulouse et les autres pays d'Albigeois: _Super comitatu +Tolosano et alia terræ Albigesii._ 5º. On trouve une preuve bien claire +qu'on comprenait alors la plus grande partie de la province et des pays +voisins sous le nom de pays d'Albigeois, dans les demandes que le roi +Louis VIII fit la même année au pape Honoré III, car ce prince pria le +pape d'agir auprès de l'empereur, afin que ses terres voisines _de +l'Albigeois_ ne fissent aucun obstacle à l'expédition qu'il méditait +d'entreprendre contre le comte de Toulouse: _Item petit quod D. papa +procuret erga imperatorem, quod terræ suæ vicinæ Albigesio, non noceant +regi in hoc negotio._ Or l'empereur n'étendait sa domination que +jusqu'au bord oriental du Rhône. 6º. Enfin pour omettre un grand nombre +d'autres preuves, Henri de Virziles, Nicolas de Châlons et Pierre de +Voisins, que le roi envoya pour ses commissaires, en 1259, dans les deux +sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne pour restituer les biens +mal acquis au domaine, sont qualifiés _inquisitores in partibus +Albigensibus_, dans une requête que Pons, évêque de Béziers, leur +présenta en 1262, et ils prennent eux-mêmes le titre d'_Inquisitores +deputati ab illusttrissimo rege Francorum, super injuriis et emendis +ipsius D. regis in partibus Albigensibus_.» + +«Il s'ensuit de là que les différens hérétiques qui, sous divers noms, +avaient infecté la province de Languedoc et les pays voisins durant tout +le douzième siècle, furent appelés, à la vérité, au commencement du +siècle suivant, du nom général d'Albigeois, de la ville d'Albi et du +pays d'Albigeois proprement dit; mais non pas à cause qu'ils y étaient +en plus grand nombre que dans les diocèses voisins, ou parce qu'ils +avaient pris leur origine dans cette ville.» + +IV. «On pourrait objecter contre notre système le témoignage de +Geoffroi, prieur de Vigeois, auteur décédé avant la fin du douzième +siècle qui, parlant sous l'an 1181 de la mission que Henri, +cardinal-évêque d'Albano, entreprit alors dans le Toulousain et +l'Albigeois, dit que ce légat marcha à la tête d'une grande armée contre +les hérétiques albigeois; _contra hæreticos Albigenses_. On appelait +donc dès lors _Albigeois_ les hérétiques de la province. Mais, 1º. il +faudrait vérifier d'abord dans les manuscrits de la chronique de +Geoffroi, si le nom d'_hérétiques albigeois_ s'y trouve en effet, car on +sait assez que le père Labbe qui l'a donnée a inséré de lui-même divers +mots dans le texte sans en avertir, au lieu de les renvoyer à la marge +ou de les faire imprimer en italiques; en sorte qu'il est très-aisé de +s'y tromper et de prendre les additions pour le texte même. 2º. Quand +les mots d'_hérétiques albigeois_ se trouveraient dans les manuscrits de +cette chronique, cela ne déciderait pas qu'on donnait alors le nom +général d'_Albigeois_ à tous les hérétiques de la province, comme on fit +dans la suite; cela prouverait seulement que les hérétiques du diocèse +d'Albi furent l'objet de la mission ou de l'expédition du cardinal +Henri, évêque d'Albano, comme ils le furent en effet. C'est ainsi que +Pierre de Vaulx-Cernay appelle _hérétiques toulousains_ ceux qui étaient +dans cette ville en 1209 et aux environs, et que Robert, abbé du +Mont-Saint-Michel, dans sa chronique, donne le nom d'_Agénois_ aux mêmes +hérétiques qui s'étaient rassemblés en 1178 aux environs de Toulouse: +_Hæretici quos Agenenses vocant, convenerunt circa Tolosam, male +sentientes de sacramento altaris,_ etc. Ainsi les hérétiques qu'on +nommait plus communément Cathares, Poblicains, Ariens, Bulgares, +Bons-Hommes, etc., dans le douzième siècle, furent nommés quelquefois +alors, par un nom particulier, Toulousains, Albigeois, Agénois, etc., du +nom des pays particuliers qu'ils habitaient jusqu'à la fin du même +siècle, ou au commencement du suivant, qu'on les nomma par une +dénomination générale, _hérétiques provençaux_ ou de _Provence_, à cause +que les provinces méridionales du royaume qu'ils avaient infectées de +leurs erreurs faisaient partie de la Provence prise en général, laquelle +comprenait tout le pays où on parlait la langue provençale ou romaine; +de même que la France qui était l'autre partie du royaume renfermait +toutes les provinces où on parlait français. Les peuples qui se +croisèrent en 1208 contre les hérétiques leur donnèrent alors le nom +d'Albigeois, à cause qu'ils combattirent d'abord contre ceux de ces +sectaires qui étaient établis dans les diocèses de Béziers, Carcassonne +et Albi, ou dans les domaines de Raimond Roger, vicomte d'Albi, de +Béziers, de Carcassonne et de Rasez, pays qu'ils comprenaient sous le +nom général de _parties d'Albigeois_, parce que l'Albigeois proprement +dit était le plus étendu des pays soumis à là domination de ce vicomte, +et le plus connu sous une domination générale; en sorte que le nom +d'Albigeois, qui fut d'abord particulier aux hérétiques qui habitaient +dans les domaines du même vicomte, fut donné bientôt après généralement, +par les étrangers, à tous ceux qui étaient dans les États de Raimond VI, +comte de Toulouse, dans le reste de la province et dans les pays +voisins.» + + + + +II. + +SUR L'ÉPOQUE DE LA MISSION DE SAINT-DOMINIQUE EN LANGUEDOC. + +(Extrait de l'_Histoire générale de Languedoc_, par Dom Vaissette, tom. +III, not. 15, pag. 558.) + + +«Le P. Jacques Echard, dans sa bibliothèque des écrivains de l'ordre de +Saint-Dominique, nous a donné les anciennes vies de ce saint patriarche +qu'il a enrichies de savantes notes. Il y fixe l'époque des principales +actions du saint, entre autres de sa mission dans la province contre les +hérétiques albigeois. Il prétend, dans une table chronologique qu'il en +a dressée, «que saint Dominique passa à Toulouse en 1203 avec Diègue, +évêque d'Osma, son supérieur, pour aller négocier _dans les Marches_ le +mariage du prince Ferdinand, fils d'Alphonse, roi de Castille. Il revint +en Espagne, ajoute-t-il, avec ce prélat en 1204, et ils retournèrent +tous les deux la même année dans les Marches. En 1205, saint Dominique, +après avoir terminé cette négociation s'en alla à Rome, et, à son +retour, passant par Montpellier au mois de février ou de mars de l'année +suivante, il y rencontra l'abbé de Cîteaux et les deux autres légats, +collègues de cet abbé, avec les douze abbés du même Ordre que le pape +avait envoyés en mission contre les hérétiques et qui s'y étaient +rassemblés. Il se joignit à eux; et Arnaud, abbé de Cîteaux, étant parti +au mois de juillet ou d'août suivant pour aller tenir le chapitre +général de son Ordre, la plupart des abbés le suivirent. L'évêque d'Osma +et saint Dominique tinrent ensuite la conférence de Fanjaux, et le +dernier fonda alors le monastère de Prouille, auquel Bérenger, +archevêque de Narbonne, fit diverses donations au mois d'avril de l'an +1207. On tint, au mois de mai suivant, la conférence de Mont-Réal, à +laquelle l'abbé de Cîteaux et les douze abbés de son Ordre, qui étaient +retournés avec lui dans la province, se trouvèrent. Tous les +missionnaires se joignirent alors et firent la mission durant trois +mois. La conférence de Pamiers se tint au mois de novembre ou de +décembre suivant. L'évêque d'Osma partit ensuite pour l'Espagne, après +avoir établi saint Dominique pour chef des prédicateurs, parce que la +plupart des abbés de l'Ordre de Cîteaux étaient alors partis depuis +trois mois, et il mourut dans son diocèse au mois de février de l'an +1208.» Tel est le système chronologique de ce savant bibliographe, +système sur lequel nous ferons quelques observations. + +«1º. Il est vrai que la plupart des auteurs de la vie de saint Dominique +mettent en 1203 son passage à Toulouse pour aller négocier, +conjointement avec l'évêque d'Osma, le mariage de l'infant Ferdinand; +mais nous croyons devoir préférer l'autorité de deux anciens historiens +qui mettent ce passage en 1204. Le premier est Nicolas Trivet, religieux +de son Ordre, qui a écrit au commencement du quatorzième siècle; l'autre +est l'auteur anonyme de la chronique intitulée: _Præclara Francorum +facinora._ Ce dernier met en 1204, _la huitième année du pontificat +d'Innocent III_, le passage de saint Dominique à Toulouse, à la suite de +l'évêque d'Osma, pour aller sur les frontières de la Dace: _in Marchias, +sive in Daciam proficiscens_. Le père Echard remarque fort bien, à cette +occasion, que c'est des frontières du Danemarck et de la Suède dont il +s'agit, et non de la Marche du Limousin en France, comme la plupart des +modernes l'ont cru; mais il n'est pas difficile de concilier les auteurs +qui mettent le passage de saint Dominique à Toulouse, les uns en 1203 et +les autres en 1204, en supposant, comme il est très-vraisemblable, que +ce saint et l'évêque d'Osma passèrent dans cette ville durant les +premiers mois de l'année, en sorte que les uns comptent 1203 en +commençant l'année à Pâques, et les autres 1204 en la commençant au +premier de janvier. + +2º. Nicolas Trivet rapporte, sous la même année 1204, que l'évêque +d'Osma et saint Dominique, après s'être acquittés de leur commission, +revinrent en Espagne; que le roi de Castille les renvoya dans les +Marches pour terminer leur négociation; que de là ils allèrent à Rome; +que, revenant en Espagne, ils rencontrèrent le légat et les douze abbés +de Cîteaux envoyés par le pape Innocent III _dans la terre des +Albigeois_ pour y prêcher la foi contre les hérétiques; et qu'enfin +l'évêque d'Osma ayant retenu saint Dominique, exerça avec eux la +mission dans le Toulousain pendant près de deux ans, _biennio fere_. On +voit par là que Trivet place sous la même année divers événemens arrivés +durant les suivantes. Il est certain en effet, suivant le témoignage de +Vaulx-Cernay, témoin oculaire, que l'évêque d'Osma et saint Dominique ne +passèrent dans la province, à leur retour de Rome, que l'an 1206.» + +«Le père Echard prétend que ce fut durant le mois de février et de mars +de cette année; mais cela arriva plus tard. La raison en est que, +suivant Pierre de Vaulx-Cernay, l'évêque d'Osma et saint Dominique +rencontrèrent alors à Montpellier l'abbé de Cîteaux avec les autres +légats ses collègues, et que cet abbé les quitta peu de jours après pour +aller assister au chapitre général de son Ordre qui se tenait au mois de +septembre: _Montem ingreditur Pessulanum_ (episcopus Oxoniensis) _abbas +autem Cisterciensis Cistercium perrexit, tum quia in proximo celebrandum +erat Cisterciense capitulum, tum quia post celebratum capitulum quosdam +de abbatibus suis volebat secum adducere, qui eum in exequendo adjuncto +sibi prædicationis officio adjuvarent._ L'évêque d'Osma et saint +Dominique arrivèrent par conséquent à Montpellier vers la fin de juillet +de l'an 1206, et c'est proprement alors que commença leur mission dans +la province. Il est certain d'ailleurs qu'ils ne passèrent à Montpellier +qu'après Pâques de l'an 1206; car outre que M. l'abbé Fleuri assure que +l'évêque d'Osma n'arriva à Rome qu'en 1206, et qu'il fit le voyage de +Cîteaux avant que de se rendre à Montpellier, s'il eût passé dans cette +ville à son retour de Rome durant les premiers mois de l'an 1206, +Pierre de Vaulx-Cernay qui, suivant l'usage alors ordinaire, ne +commence, dans son ouvrage, l'année qu'à Pâques, aurait marqué qu'il y +était arrivé en 1205, au lieu qu'il dit expressément que ce fut en +1206.» + +«Mais, dira-t-on, Diègue, évêque d'Osma, n'aura donc pas demeuré _deux +ans_ en mission dans la province, puisqu'il mourut au mois de février de +l'an 1208. À cela on peut répondre que, suivant le système même du père +Echard, ce prélat ne peut avoir passé tout ce temps-là dans le +Languedoc, puisqu'il en partit selon lui, au mois de décembre de l'an +1207. Il suffit donc qu'il y ait été une partie de l'an 1206 et une +autre partie de la suivante pour qu'on puisse dire qu'il demeura près de +deux ans, _biennio fere_. D'ailleurs les écrivains de l'Ordre de +Saint-Dominique, qui marquent le tems de ce séjour, ne se piquent pas +d'une grande exactitude, puisqu'ils comptent _dix ans_ depuis le retour +de Diègue, évêque d'Osma, en Espagne en 1207, ou même depuis sa mort +jusqu'au concile de Latran, tenu en 1215.» + +«Il y aurait plus de difficulté s'il était certain, comme les +Bollandistes le supposent, que Diègue, évêque d'Osma, mourut en 1207, +suivant le nouveau style. Il est vrai que ces critiques avancent +jusqu'en 1204 l'arrivée de saint Dominique à Montpellier, mais c'est +sans aucun fondement; et, quelque difficulté qu'on propose, nous avons +l'autorité irréfragable de Pierre de Vaulx-Cernay, qui ne met l'arrivée +de Diègue, évêque d'Osma, et de saint Dominique à Montpellier qu'en +1206, suivant l'ancien style, c'est-à-dire après Pâques de cette année. +Nous sommes surpris que les Bollandistes n'aient fait aucun usage de +cette autorité.» + +«3º. Le père Echard, trompé par les écrivains de son Ordre, entre autres +par Bernard Guidonis et par l'auteur de la chronique intitulée: +_Præclara Francorum facinora_, suppose que l'évêque d'Osma et saint +Dominique, en venant de Rome, rencontrèrent à Montpellier, avec les +trois légats, les douze abbés de l'Ordre de Cîteaux, qui entreprirent la +mission dans la province contre les hérétiques: circonstance dont Pierre +de Vaulx-Cernay ne dit rien, et qu'il n'aurait pas omise. Il est certain +d'ailleurs, suivant le témoignage exprès de cet historien qui était à la +suite de ces douze missionnaires, qu'ils ne vinrent prêcher la foi, +contre les hérétiques de Languedoc, qu'après le chapitre général de leur +Ordre tenu au mois de septembre de l'an 1206, et qu'ils ne firent qu'une +seule mission dans le Toulousain avec l'abbé de Cîteaux qui était à leur +tête. En effet, tous les anciens auteurs conviennent que ces abbés +reçurent leur mission d'Innocent III. C'est ce qui paraît encore par une +lettre de ce pape, adressée au chapitre général de Cîteaux, pour le +prier de les envoyer: or cette lettre n'est que du mois de juillet de +l'an 1206, et nous apprenons d'un historien contemporain que les douze +abbés partirent de Cîteaux en conséquence au mois de mars de l'année +suivante. Nicolas Trivet, dans sa chronique, a peut-être donné occasion +à l'erreur de ceux qui assurent que l'évêque d'Osma et saint Dominique +joignirent les douze abbés de Cîteaux à Montpellier, et que ces derniers +firent la mission dans la province à deux reprises et pendant deux +années consécutives, en 1206 et 1207, en marquant que l'évêque d'Osma +et saint Dominique, à leur arrivée de Rome, rencontrèrent les +missionnaires qui délibéraient sur la manière d'agir envers les +hérétiques; mais cet auteur assure que cette entrevue se fit dans le +haut Languedoc, _in terram Albigensium_, et non pas à Montpellier; et il +ne parle, non plus que Pierre de Vaulx-Cernay et Robert d'Auxerre, +historiens du temps, que d'une seule mission entreprise dans le +Languedoc par les douze abbés de Cîteaux, qu'on doit rapporter au mois +de mars de l'an 1207 et aux suivans, comme nous venons de le prouver. Du +reste, l'auteur de la chronique intitulée: _Præclara Francorum +facinora_, ne parle aussi que d'une seule mission des douze abbés de +Cîteaux; mais il la met en 1206 au lieu de 1207, ce qui a trompé le père +Echard. L'auteur de la même chronique avance d'une année divers autres +faits, comme la prise de Béziers par les Croisés, qu'il met en 1208, la +mort de Guillaume, archevêque de Bourges, qu'il place en 1207, etc.» + +«4º. Quant à la fondation du monastère de Prouille par saint Dominique, +que le père Echard met à la fin de l'an 1206, nous n'avons aucun +monument qui prouve que ce monastère ait été établi avant l'an 1207; et +la charte de Bérenger, archevêque de Narbonne, qu'il cite, et qui +suppose que ce monastère subsistait auparavant, est de l'an 1208, +suivant notre manière de commencer l'année, et non de 1207. Cette charte +est datée en effet du 17 _d'avril de l'an_ 1207. Or en 1207 Pâques était +le 22 d'avril; ainsi on commença seulement alors à compter 1208, et le +17 du même mois on devait compter encore 1207. On a d'ailleurs, dans +les archives de Prouille, une donation faite au mois d'août de l'an +1207, _au seigneur Dominique d'Osma et à ses frères et soeurs_, où il +n'est pas parlé de ce monastère, preuve qu'il n'était pas encore fondé; +ainsi il ne le fut que vers la fin de la même année ou au commencement +de la suivante.» + +«5º. Il y a quelque difficulté touchant l'époque de la conférence de +Mont-Réal, que le père Echard met après le mois d'avril de l'an 1207, +conformément à la chronique de Puy-Laurens. Il semble cependant que, +suivant Pierre de Vaulx-Cernay, elle se tint en 1207, quelques mois +après que l'évêque d'Osma et saint Dominique eurent joint les trois +légats à Montpellier; car cet historien parle, peu de lignes auparavant, +du miracle des moissonneurs arrivé _à la Saint-Jean_, auprès de +Carcassonne; et, au commencement du chapitre, il fait mention de +l'arrivée de l'évêque d'Osma et de saint Dominique à Montpellier, en +1206. Le père Echard aura inféré de là que ces deux missionnaires +arrivèrent dans la province au mois de février ou de mars de cette +dernière année. Mais le miracle des moissonneurs de Carcassonne arriva à +la Saint-Jean de l'an 1207, et non de l'an 1206, comme il l'a cru. En +effet, Gui, abbé de Vaulx-Cernay, y fut présent; et il fut un des douze +abbés de l'Ordre de Cîteaux qui vinrent prêcher la foi dans la province. +Or nous avons déjà prouvé que les douze abbés n'arrivèrent dans le haut +Languedoc que vers Pâques de l'an 1207.» + +«On doit donc rétablir l'ordre des faits de la manière suivante: Diègue, +évêque d'Osma, et saint Dominique, arrivèrent à Montpellier vers le mois +de juillet de l'an 1206, et s'y joignirent à l'abbé de Cîteaux, à frère +Pierre de Castelnau et à frère Raoul, religieux de cet Ordre et légats +du Saint-Siége, pour prêcher la foi aux hérétiques dans le haut +Languedoc. Cet abbé étant parti peu de temps après pour le chapitre +général de son Ordre, les quatre autres allèrent exercer leurs fonctions +à Caraman, dans le Toulousain et aux environs. Ils se rendirent ensuite +à Béziers vers la fin de septembre et y demeurèrent quinze jours. Ils +conseillèrent alors à frère Pierre de Castelnau de se retirer pour +quelque temps, à cause de la haine qu'on avait conçue contre lui. Nous +trouvons en effet que frère Pierre était à Montpellier au mois d'octobre +de l'an 1206. D'un autre côté, l'évêque d'Osma et ses associés +continuèrent leur mission à Carcassonne et aux environs. Pendant leur +séjour dans ce pays, le miracle des moissonneurs y arriva à la +Saint-Jean de l'année suivante. Ils tinrent la conférence de Mont-Réal +vers le même temps, et frère Pierre de Castelnau les rejoignit alors. Ce +dernier se sépara d'eux de nouveau après cette conférence pour aller en +Provence. Arnaud, abbé de Cîteaux, et les douze abbés de son Ordre qu'il +avait amenés dans la province, joignirent aussi l'évêque d'Osma durant +la conférence de Mont-Réal, et ils délibérèrent alors tous ensemble sur +le succès de la mission. La plupart de ces abbés se retirèrent _trois +mois après_, c'est-à-dire vers le mois d'août de l'an 1207, pour +assister à leur chapitre général, et saint Dominique ayant entrepris la +mission du côté de Fanjaux, il y fixa sa demeure et y fonda, vers la fin +de l'an 1207, le monastère de Prouille. Quant à l'évêque d'Osma, il +retourna en Espagne vers la fin de la même année, après avoir assisté à +la conférence de Pamiers.» + +«Le père Echard assure que la mort de ce prélat est marquée _au 6 +février de l'an_ 1245 _de l'ère espagnole_, dans son épitaphe qu'on +voit, dit-il, dans l'église d'Osma, En ce cas-là Diègue sera décédé le 6 +février de l'an 1207 et non en 1206, comme il le prétend, car les années +de l'ère espagnole commencent au premier janvier: mais il est fort +vraisemblable que cette épitaphe n'est pas exacte, et qu'elle a été +dressée long-temps après la mort de ce prélat.» + + + + +III. + +LETTRE DU PAPE + +INNOCENT III, + +AU COMTE DE TOULOUSE, + + Écrite à ce dernier pour le réprimander de son refus de conclure + la paix avec ses vassaux de Provence d'après les ordres du légat + Pierre de Castelnau[174]. + +[Note 174: Cette lettre est tirée du recueil des lettres d'Innocent III, +publié par Baluze, en deux vol. in-fol. 1682 (lib. 10, Epist. 69). Nous +en avons retranché, comme Dom Vaissette, quelques longueurs sans +intérêt.] + + + (29 mai 1207.) + +«À noble homme Raimond, comte de Toulouse, l'esprit d'un conseil plus +sage. Si nous pouvions ouvrir votre coeur, nous y trouverions et nous +vous y ferions voir les abominations détestables que vous avez commises; +mais parce qu'il paraît plus dur que la pierre, on pourra à la vérité le +frapper par les paroles du salut; mais difficilement y pourra-t-on +pénétrer. Ah! quel orgueil s'est emparé de votre coeur, et quelle est +votre folie, homme pernicieux, de ne vouloir pas conserver la paix avec +vos voisins, et de vous écarter des lois divines pour vous joindre aux +ennemis de la foi? Comptez-vous pour peu de chose d'être à charge aux +hommes? Voulez-vous l'être encore à Dieu, et n'avez-vous pas sujet de +craindre les châtimens temporels pour tant de crimes, si vous +n'appréhendez pas les flammes éternelles? Prenez garde, méchant homme, +et craignez que, par les hostilités que vous exercez contre votre +prochain, et par l'injure que vous faites à Dieu en favorisant +l'hérésie, vous ne vous attiriez une double vengeance pour votre double +prévarication... Vous feriez quelque attention à nos remontrances, et la +crainte de la peine vous empêcherait du moins de poursuivre vos +abominables desseins, si votre coeur insensé n'était entièrement +endurci, et si Dieu, dont vous n'avez aucune connaissance, ne vous avait +abandonné à un sens réprouvé. Considérez, insensé que vous êtes, +considérez que Dieu, qui est le maître de la vie et de la mort, peut +vous faire mourir subitement pour livrer, dans sa colère, à des tourmens +éternels, celui que sa patience n'a pu porter encore à faire pénitence. +Mais quand même vos jours seraient prolongés, songez de combien de +sortes de maladies vous pouvez être attaqué.......... + +Qui êtes-vous pour refuser tout seul de signer la paix, afin de profiter +des divisions de la guerre comme les corbeaux qui se nourrissent de +charognes, tandis que le roi d'Arragon et les plus grands seigneurs du +pays font serment d'observer la paix entre eux, à la demande des légats +du siége apostolique? Ne rougissez-vous pas d'avoir violé les sermens +que vous avez faits de proscrire les hérétiques de vos domaines? Lorsque +vous étiez à la tête de vos Arragonais et que vous commettiez des +hostilités dans toute la province d'Arles, l'évêque d'Orange vous ayant +prié d'épargner les monastères et de vous abstenir du moins, _dans le +saint temps_ et les jours de fêtes, de ravager le pays, vous avez pris +sa main droite et vous avez juré par elle que vous n'auriez aucun égard +ni pour _le saint temps_ ni pour les dimanches, et que vous ne cesseriez +de causer du dommage aux lieux pieux et aux personnes ecclésiastiques: +le serment que vous avez fait en cette occasion, qu'on doit appeler +plutôt un parjure, vous l'avez observé plus exactement que ceux que vous +avez faits pour une fin honnête et légitime. Impie, cruel et barbare +tyran, n'êtes-vous pas couvert de confusion de favoriser l'hérésie, et +d'avoir répondu à celui qui vous reprochait d'accorder votre protection +aux hérétiques, que vous trouveriez un évêque parmi eux qui prouverait +que sa croyance est meilleure que celle des catholiques? De plus, ne +vous êtes-vous pas rendu coupable de perfidie, lorsqu'ayant assiégé un +certain château, vous avez rejeté ignominieusement la demande des +religieux de Candeil, qui vous priaient d'épargner leurs vignes, que +vous avez fait ravager, tandis que vous avez fait conserver +soigneusement celles des hérétiques? Nous savons que vous avez commis +plusieurs autres excès contre Dieu; mais nous vous portons +principalement compassion (si vous en ressentez de la douleur) de vous +être rendu extrêmement suspect d'hérésie par la protection que vous +donnez aux hérétiques. Nous vous demandons quelle est votre extravagance +de prêter l'oreille à des fables, et de favoriser ceux qui les aiment. +Êtes-vous plus sage que tous ceux qui suivent l'unité ecclésiastique? +Serait-il possible que tous ceux qui ont gardé la foi catholique fussent +damnés, et que les sectateurs de la vanité et du mensonge fussent +sauvés..... C'est donc avec raison que nos légats vous ont excommunié et +qu'ils ont jeté l'interdit sur tous vos domaines; tant pour ces raisons +que parce que vous avez ravagé le pays avec un corps d'Arragonais; que +vous avez profané les jours de carême, les fêtes et les quatre-temps qui +devaient être des jours de sûreté et de paix; que vous refusez de faire +justice à vos ennemis qui vous offraient la paix et qui avaient juré de +l'observer; que vous donnez les charges publiques à des Juifs, à la +honte de la religion chrétienne; que vous avez envahi les domaines du +monastère de Saint-Guillem et des autres églises; que vous avez converti +diverses églises en forteresses dont vous vous servez pour faire la +guerre; que vous avez augmenté nouvellement les péages; et qu'enfin vous +avez chassé l'évêque de Carpentras de son siége: nous confirmons leur +sentence et nous ordonnons qu'elle soit inviolablement observée jusqu'à +ce que vous ayez fait une satisfaction convenable. Cependant, quoique +vous ayez péché griévement tant contre Dieu et contre l'Église en +général que contre vous-même en particulier, suivant l'obligation où +nous sommes de redresser ceux qui s'égarent, nous vous avertissons et +nous vous commandons, par le souvenir du jugement de Dieu, de faire une +prompte pénitence proportionnée à vos fautes, afin que vous méritiez +d'obtenir le bienfait de l'absolution. Sinon, comme nous ne pouvons +laisser impunie une si grande injure faite à l'Église universelle, et +même à Dieu, sachez que nous vous ferons ôter les domaines que vous +tenez de l'Église romaine; et si cette punition ne vous fait pas rentrer +en vous-même, nous enjoindrons à tous les princes voisins de s'élever +contre vous comme un ennemi de Jésus-Christ et un persécuteur de +l'Église, avec permission à un chacun de retenir toutes les terres dont +il pourra s'emparer sur vous, afin que le pays ne soit plus infecté +d'hérésie sous votre domination. La fureur du Seigneur ne s'arrêtera pas +encore; sa main s'étendra sur vous pour vous écraser; elle vous fera +sentir qu'il vous sera difficile de vous soustraire à sa colère que vous +avez provoquée.» + +«Donné à Saint-Pierre de Rome, le 29 de mai de la dixième année de notre +pontificat.» + + + + +IV. + +LETTRE + +DES HABITANS DE TOULOUSE, + +À PIERRE, ROI D'ARRAGON, + + Pour réclamer son secours en 1211, après la levée du siége de + Toulouse par Simon de Montfort. + + +«Au très-excellent Seigneur Pierre, par la grâce de Dieu, roi d'Arragon +et comte de Barcelone, les consuls et le conseil, et la totalité de la +ville et des faubourgs de Toulouse, salut et toutes sortes de +dilections: Nous voulons exposer à Votre Excellence, depuis l'origine et +selon que cela se présentera à notre souvenir, les négociations et la +totalité des choses qui se sont passées jusqu'à présent entre le +seigneur Arnaud, abbé de Cîteaux et légat du siége apostolique, et nous +et la totalité de notre ville; nous prosternant jusqu'à terre devant +Votre Sérénité pour lui demander que la suite des choses que nous avons +à lui raconter, quelque prolixe qu'elle puisse être, ne fatigue point +ses veilles. + +«Que Votre pieuse Sagacité sache donc que le seigneur abbé de Cîteaux +nous adressa ses messagers avec des lettres par lesquelles il nous +ordonnait de livrer sans délai, eux et tous leurs biens, à l'armée des +barons, ceux que ses messagers nous désigneraient pour sectateurs des +hérétiques, afin qu'en présence des barons ils se justifiassent, selon +la jurisprudence et coutume de Brayne, disant que si nous ne le faisions +pas il nous excommunierait nous et nos conseillers, et mettrait notre +ville en interdit. Nous, ayant alors interrogé ceux qu'on nous désignait +comme sectateurs des hérétiques, ceux-ci nous répondirent constamment +qu'ils n'étaient ni hérétiques ni sectateurs d'hérétiques, et promirent +de demeurer, sans s'en écarter, sous l'autorité de la sentence de +l'Église. Nous ne les avions point connus comme hérétiques ni sectateurs +d'hérétiques, car ils habitaient parmi nous comme attachés à la foi +chrétienne; et quand, sur la demande et volonté des légats de +monseigneur le pape, maître Pierre de Castelnau et maître Raoul, toute +notre ville jura soumission à la sainte foi catholique romaine, ils en +firent aussi le serment, et les légats reconnurent pour soumis à la foi +catholique et véritablement chrétiens tous ceux qui, selon leur volonté, +avaient prêté ce serment; c'est pourquoi nous fûmes grandement surpris +de l'ordre susdit, sachant que, long-temps auparavant, le seigneur +comte, père du comte actuel, avait reçu mission d'ordonner au peuple de +Toulouse, par un acte dressé à cet effet, que si un hérétique était +trouvé dans la ville ou le faubourg de Toulouse, il fût conduit au +supplice avec celui qui l'aurait reçu, et les biens de tous deux +confisqués. D'après quoi nous en avons brûlé beaucoup et ne cessons +point de le faire toutes les fois que nous en trouvons. Nous répondîmes +aux lettres et aux messagers que tous ceux qu'ils nous désignaient, et +d'autres s'ils les voulaient désigner, seraient soumis à la juridiction +du siége épiscopal de notre ville et à la connaissance des légats de +monseigneur le pape ou du seigneur Foulques, notre évêque, selon ce +qu'enseigne le droit canonique suivi par la sainte Église romaine, et +que, si monseigneur le légat refusait d'admettre cette réponse, nous +sachant par là condamnés, nous nous mettions nous et les accusés vivant +sous la protection du seigneur pape, et en appelions au siége +apostolique, fixant notre appel à l'octave de la fête saint Vincent; et, +quoiqu'il eût reçu de nous cette réponse, néanmoins il nous excommunia +nous et nos conseillers, et nous mit en interdit. D'où vous pouvez +croire que nous fûmes grandement contristés, car les accusés n'avaient +confessé aucun des crimes qui leur étaient imputés, et n'en avaient +point été convaincus par témoins. De plus, quelques-uns de ceux dont les +noms avaient été inscrits sur la liste, et que nous avions été requis de +livrer entre les autres aux barons avec leurs biens, furent ensuite, en +leur absence, effacés de cette liste par notre délégué M****, avec le +consentement dudit abbé, sans avoir fait satisfaction; d'où vous pouvez +juger, par rapprochement, quelle confiance méritait cet acte +d'accusation. D'après cela, nous envoyâmes nos messagers, hommes sages, +pour suivre, avec monseigneur le comte, notre appel et notre affaire +auprès du siége apostolique; et ceux-ci, après beaucoup de travaux et +divers périls, étant revenus avec des lettres de monseigneur le pape, +nous présentâmes audit abbé de Cîteaux les lettres obtenues de +monseigneur le pape dont nous vous transmettons ici la teneur, voulant +en tout procéder selon leur contenu. + +«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre vénérable +frère l'évêque de Reggio, et notre cher fils l'abbé de Cîteaux, légats +du siége apostolique, et à maître Théodise, chanoine de Gênes, salut et +bénédiction apostolique: Sont venus en notre présence nos chers fils les +messagers des consuls, du conseil et de la généralité de la ville de +Toulouse avec des lettres de beaucoup et très-grands personnages qui +nous demandaient avec eux et en leur faveur que nous daignassions +admettre avec clémence leurs humbles prières au sujet de la sentence +d'excommunication publiée contre les consuls et le conseil, et de +l'interdit auquel a été soumise toute la ville, parce qu'ils n'ont pas +voulu livrer, sans être entendus, avec leurs biens, pour en être fait à +la volonté des Croisés, ceux que ces messagers, mon fils l'abbé et +l'armée des barons, désignaient pour hérétiques ou sectateurs +d'hérétiques; sur quoi ils nous ont prié de les protéger dans notre +miséricorde; et quoiqu'ils affirmassent avoir été condamnés après leur +appel au siége apostolique, ils promirent cependant de satisfaire +dignement, afin de mériter d'obtenir l'absolution. Nous donc, à +l'exemple de celui qui ne veut pas détruire l'âme du pécheur, mais son +péché, disposé à écouter leurs prières, nous y avons pourvu en vous les +renvoyant, parce que vous connaissez mieux les circonstances des choses; +mandant à votre discrétion, par cet écrit apostolique, que comme il y +aurait péril en la demeure si la ville, prête à satisfaire, comme ils le +disent, demeurait, par le fait de votre absence, plus long-temps sous +l'interdit, vous vous transportiez promptement sur les lieux en propre +personne; et ayant reçu d'eux, sur ce point, la caution que vous jugerez +suffisante en cette affaire, vous leur départiez le bienfait de +l'absolution et preniez soin de les délier de l'interdit, leur +enjoignant ce que selon Dieu vous jugerez être avantageux; que si vous +ne pouviez assister tous à l'exécution de ceci, deux de vous néanmoins +en soient chargés.» + +«Donné à Latran, le 14 avant les calendes de février, et de notre +pontificat l'an douzième.» + +«Mais le seigneur Arnaud, abbé de Cîteaux, ayant voulu, contre la teneur +du rescrit, procéder seul et de sa propre volonté, nous voyant de +nouveau condamnés par lui, nous appelâmes une seconde fois. Cependant, +par la suite du temps, sur l'admonition et les prières dudit abbé, du +seigneur Foulques, évêque de Toulouse, de l'évêque d'Uzès et autres gens +de bien, nous renonçâmes au susdit appel et nous soumîmes à son jugement +nous et notre ville, afin qu'il pût procéder seul, mais selon la teneur +des lettres du pape, et nous promîmes, d'un commun accord, pour la +généralité de la ville, de payer mille livres toulousaines destinées à +la poursuite des pervers hérétiques et au soutien de la sainte Église. +Ledit abbé consentit bénignement à recevoir le tout et nous reconnut +nous et la totalité de notre ville de Toulouse, ville et faubourg, pour +vrais catholiques et fils légitimes de la sainte mère Église; et en +présence de la ville et du seigneur Foulques, évêque de Toulouse, et des +autres ecclésiastiques du diocèse et de monseigneur l'évêque d'Uzès, +son assesseur et conseiller, actuellement légat, il nous donna +solennellement la bénédiction. Il nous promit aussi de rétablir, par ses +lettres et ses paroles, notre réputation chez ceux auprès de qui nous +avait été donnée la tache d'hérétiques. Lorsque nous lui eûmes payé cinq +cents livres, certaines dissensions s'étant élevées parmi nous, nous ne +payâmes point les cinq cents livres restantes, parce que nous ne les +pûmes rassembler avant que la paix fût rétablie. Pour cela seulement, et +sans nous accuser d'aucune autre faute, il excommunia immédiatement les +consuls, et, malgré notre obéissance, nous mit en interdit. Après avoir +supporté pendant quelque temps une si impudente injustice, de peur +d'avoir l'air, aux yeux des ignorans, d'être rebelles et de regimber +contre l'aiguillon, sur la demande et volonté des légats de monseigneur +le pape, et de Foulques, évêque de Toulouse, nous fîmes de nouveau +serment que nous serions prêts, sur leurs ordres, à nous soumettre à +leur volonté et jugement, et à celui de monseigneur le pape, sur toutes +choses ayant rapport à l'Église; et, d'après ce serment et les autres +que nous fîmes à eux et à l'Église, nous eûmes leur consentement pour +nous maintenir en notre allégeance envers le seigneur comte et son +autorité; et pour sûreté de ceci, Foulques, notre évêque, que nous +croyons être celui qui nous a fait condamner, voulut avoir et prit de +nous des otages et des meilleurs de notre ville, qu'on garda dans la +ville de Pamiers, tenue et possédée par Simon de Montfort, et différente +en coutumes de la ville de Toulouse, depuis la moitié du carême jusqu'à +la veille de Saint-Laurent, qu'il leur permit de s'en aller, à +condition qu'ils reviendraient quand il lui plairait. Cela fait, ils +nous reconnurent pour fils catholiques de l'Église, et firent +réconcilier à l'Église ceux qu'ils avaient excommuniés. Ensuite l'armée +des Croisés et l'évêque de Toulouse ayant mis le siége devant le château +de Lavaur, nous les assistâmes de conseils et de secours, tant de vins +que d'armes et autres choses nécessaires pour la poursuite et +destruction des iniquités de l'hérésie. Et, sur l'ordre de l'évêque, +après que le château de Lavaur fut pris, la plus grande partie des plus +nobles hommes de Toulouse demeurèrent en armes, et ne revinrent ensuite +à Toulouse que par le consentement et la volonté de Foulques, notre +évêque, qui agissait alors dans l'armée avec de pleins-pouvoirs à titre +de légat. Après la prise du château de Lavaur, ils vinrent dévaster et +détruire le propre château de monseigneur notre comte; alors monseigneur +notre comte offrit de se remettre lui-même et sa terre, excepté +Toulouse, en leur puissance et en leur merci, promettant sur sa foi et +chrétienté, et sous les peines portées par l'Église, d'exécuter ce +qu'ils auraient jugé, sa vie sauve et sauf aussi l'exhérédation de lui +ni de ses fils; ce qu'ils refusèrent, quoique plusieurs des barons de +l'armée fussent d'avis d'accepter. Dans un autre colloque, auquel le +seigneur comte était venu lui-même, sur la garantie des légats, se +rendre à leurs ordres, Simon de Montfort et plusieurs des hommes de +guerre de l'armée fondirent inopinément sur lui les armes à la main, +voulant le prendre et le tuer, et le poursuivirent l'espace d'une lieue +et plus. Cependant, instruits avec certitude, par le rapport de +plusieurs, qu'ils avaient intention de faire marcher sur nous leur +armée, nous y envoyâmes des hommes sages faisant partie de notre +consulat, qui, en présence des légats, de Foulques, notre évêque, et de +l'armée des barons, exposèrent qu'ils s'étonnaient beaucoup qu'on voulût +faire marcher l'armée sur nous, puisque nous étions préparés à faire et +observer ce que nous avions promis à l'Église, et vu surtout que, depuis +le serment que nous avions fait, depuis que nous avions été réconciliés +et qu'on avait reçu nos otages, nous n'avions en rien offensé ni les +barons ni l'Église. À ce discours, le légat et Foulques, notre évêque, +répondirent que ce n'était pas pour un délit ou une faute qui nous fût +propre qu'ils voulaient faire marcher l'armée sur nous, mais parce que +nous conservions pour maître monseigneur notre comte et le recevions +dans notre ville; mais que si nous voulions chasser de notre ville +monseigneur le comte et ses fauteurs, le renier et nous soustraire à sa +domination et allégeance, et jurer fidélité et soumission à ceux qu'eux +et l'Église nous avaient donnés pour seigneurs, l'armée des Croisés ne +nous ferait aucun dommage; disant que, si nous faisions autrement, ils +nous attaqueraient de tout leur pouvoir et nous tiendraient pour +hérétiques et pour receleurs d'hérétiques. Mais comme nous sommes liés +par serment de fidélité à monseigneur le comte, et que, comme nous +l'avons dit plus haut, dans tous les sermens faits à l'Église, du +consentement des légats et de notre évêque, nous avons maintenu notre +fidélité et soumission à monseigneur notre comte, et que ledit comte +s'était offert et s'offrait encore à reconnaître leur juridiction, pour +ne pas encourir le crime de trahison, nous nous refusâmes tout-à-fait à +ce qu'on nous demandait; et, à cause de cela, ce qui nous fut +extrêmement pénible, ils enjoignirent aux clercs, tant de la ville que +du faubourg, d'en sortir avec le corps du Christ; et alors nous +pacifiâmes toutes les discordes et dissensions qui avaient existé +long-temps en notre ville et faubourg; et, par le secours de la grâce +divine, nous rétablîmes l'union dans toute notre ville aussi bien +qu'elle y eût jamais été. Cela fait, le légat, l'évêque et les Croisés +tombèrent violemment sur nous à main armée, tuèrent de tout leur pouvoir +les hommes, femmes et enfans du commun qui travaillaient dans les +champs, dévastèrent tant qu'ils le purent les vignes, les arbres, les +moissons, nos possessions, quelques maisons des champs et autres +remparts, abattant et brûlant tout; et ils placèrent leurs tentes à une +certaine distance de la ville entre deux de nos portes. Cependant, +pleins de confiance en la justice de notre cause et la clémence divine, +nous sortîmes souvent de l'enceinte de nos fossés pour les attaquer +vigoureusement, ne tenant jamais nos portes fermées ni de jour ni de +nuit; de plus, nous en fîmes dans notre enceinte quatre nouvelles, afin +de pouvoir sortir plus facilement contre eux, et nous eûmes à souffrir, +en nous défendant contre eux, de grands dommages, tant des hommes de +guerre et gens de pied que des chevaux; et à la seconde férie avant la +fête de Saint-Pierre, quelques-uns de nos hommes de guerre et gens de +pied, à l'insu de la plupart de nous, attaquèrent à main armée les +tentes des Croisés, tuèrent un grand nombre de gens de guerre et gens de +pied et chevaux; et, ayant coupé quelques-unes des tentes, prirent et +emportèrent avec eux des cuirasses et armes de toutes sortes, des +vêtemens de soie, des chevaux, des vases d'argent, de l'argent monnoyé +et beaucoup de choses, et tirèrent des tentes, chargés de fers, +quelques-uns des nôtres que les Croisés avaient pris et y tenaient +enchaînés, et, avec l'aide de Dieu, revinrent à nous sains et saufs. +Cependant, à la fête de Saint-Pierre, avant le jour, les Croisés +quittèrent précipitamment le siége, laissant dans leur camp beaucoup des +leurs blessés et malades, des armes et beaucoup d'autres choses; mais +comme, par l'opposition de la puissance divine, ils n'ont pu accomplir +ce que dans leur orgueil ils s'étaient proposé de faire, de la douleur +qu'ils ont conçue est née dans leur esprit violent une grande iniquité; +et, plus indignés que jamais, en partant ils nous menacent de maux plus +grands que ceux que nous avons soufferts. C'est pourquoi nous +sollicitons sérieusement Votre Prudence et Bienveillance de ressentir +avec indignation les dommages et injures que nous avons injustement +soufferts; et si on vous insinuait faussement des choses contraires à ce +que nous venons de vous dire, ne les croyez point; et comme nous sommes +prêts à faire sur ces choses ce qui est dû à l'Église et ce qu'ordonne +la justice, nous vous prions de vouloir, vous et vos gens, vous abstenir +de nous inquiéter en aucune manière, sachant, sans en pouvoir douter, +que ce qu'ils ont fait et ce qu'ils machinent encore contre monseigneur +notre comte et contre nous, ils le feraient peut-être, et bien pis +encore si on leur en laissait le pouvoir, contre les autres princes et +souverains, et tant contre les citoyens que contre les bourgeois; et +lorsque le mur du voisin brûle, il y va du tout. Il ne faut pas passer +sous silence la sévérité aussi injuste que particulière des pasteurs à +notre égard; ils nous abhorrent et excommunient à cause des routiers et +de la cavalerie dont nous nous servons pour nous défendre de la mort; et +lorsqu'ils nous les enlèvent à prix d'argent, et que ceux-ci répandent +notre sang, ils ne craignent pas de les absoudre de tout péché; et il y +en a qui reçoivent, dans leur tente et à leur table, ceux d'entre eux +qui ont tué de leur propre main l'abbé d'Eaunes, et ont horriblement +coupé le nez, les oreilles et arraché les yeux des moines de Bolbone, +leur laissant à peine figure humaine.» + + * * * * * + +Au bas est le sceau de la ville de Toulouse à moitié brisé. On lit +encore autour de ce qui en reste ces mots: _Nobilium Tolosæ._ + + + + +V. + +LETTRE DE L'ABBÉ DE MOISSAC, + +AU + +ROI PHILIPPE-AUGUSTE, + +EN 1212. + + +«Au très-illustre seigneur, roi des Français, Raimond, humble abbé de +Moissac, et toute la congrégation du monastère de Moissac, salut: comme +nous lisons, entre autres choses, que vos prédécesseurs ont fondé le +très-antique monastère désigné sous le nom de Moissac, et l'ont doté de +la possession des champs d'alentour, cela est aussi porté dans les +gestes des rois de France et du bienheureux Ansbert, archevêque de +Rouen, et abbé de ce monastère; et dans la consécration de notre église +il se trouve entre autres choses: + +«Ceci, Christ notre Dieu, a été fondé pour toi par le roi Clovis, et la +munificence de Louis a depuis augmenté ce don.» + +«Cependant, par une suite de nos péchés, les comtes de Toulouse nous ont +enlevé la plus grande partie desdites possessions et les ont assignées +aux gens de guerre qui ont accablé de beaucoup d'exactions notre ville +de Moissac, tellement qu'ils se sont presque entièrement emparés de +cette ville et des environs. Cette année, avant que les Croisés +l'assiégeassent, nous nous mîmes en route munis de nos priviléges pour +venir trouver Votre Excellence. Le comte ayant vu cela, nous prit et +nous enleva nos priviléges et tout ce que nous avions. Après cela, les +Croisés ont ravagé tout ce qui était dedans et dehors; de sorte que nous +n'avons pas eu moyen de venir devant Votre Sublimité. C'est pourquoi +nous répandons devant Votre Compassion nos lamentables prières, afin +que, par l'inspiration de la miséricorde divine, vous daigniez subvenir +aux détresses de votre maison et de votre ville; car si vous n'y +subvenez point, nous serons entièrement désolés. Et sache Votre +Sublimité que nous prions pieusement sans interruption le bienfaiteur de +tous pour votre salut et la prospérité de votre règne, et qu'en mémoire +spéciale de vous et des vôtres, deux cierges de cire brûlent nuit et +jour devant notre grand autel élevé en l'honneur des bienheureux apôtres +Pierre et Paul, et chaque jour se dit en la même institution une messe +spéciale, et chaque jour nous donnons la nourriture à trois pauvres, +dont chacun reçoit autant de pain et de vin qu'un moine; et le jour de +la cène du Seigneur, toujours en votre intention, deux cents pauvres +reçoivent dans le cloître du monastère du pain et du vin, des fèves et +de l'argent. À toutes les heures canoniques, tant du jour que de la +nuit, se disent pour vous des oraisons spéciales; il se célèbre dans le +monastère un anniversaire général pour tous nos seigneurs les rois +défunts; dans toutes les messes et oraisons, dans les jeûnes et aumônes +et autres bonnes oeuvres qui se font et doivent se faire à l'avenir, +tant dans le monastère que dans l'abbaye, dans les prieurés et autres +lieux sujets au monastère, par un mandement général fait en certaines +années dans le chapitre général de Moissac, monseigneur le roi de +France, comme notre patron et fondateur, et tous ceux de sa race et de +ses prédécesseurs, sont recommandés et spécialement désignés; et afin +que ces bonnes oeuvres et les autres que nous faisons, pour la +conservation de vous et de votre royaume, ne puissent pas aisément +tomber en désuétude, nous envoyons à Votre Sublimité notre présent +député le frère Gérard, afin que fléchissant les genoux devant vous, il +vous supplie qu'il plaise à Votre Bénignité, en rétablissant nos +priviléges et l'immunité des possessions qui nous ont été accordées par +vos prédécesseurs, nous reconstituer et rétablir dans la liberté +primitive de notre monastère, qui a été réduit, et l'est encore, dans +une très-grande servitude. Lesquelles choses ledit député exposera plus +en détail à Votre Majesté, et nous la supplions, au nom de l'amour +divin, de les recevoir et écouter bénignement. Que Notre-Seigneur +Jésus-Christ vous ait en sa garde, vous et votre royaume, et vous +conserve en toute félicité!» + + + + +VI. + +ACTES DE SOUMISSION + +SOUSCRITS PAR RAIMOND VI, + +COMTE DE TOULOUSE, + + Au moment de sa réconciliation à l'Église par le cardinal Pierre + de Bénévent, à Narbonne, en avril 1214[175]. + +[Note 175: Pierre de Vaulx-Cernay a passé sous silence cette +réconciliation du comte de Toulouse avec l'Église, et les actes qui +s'ensuivirent.] + + +«Moi, Raimond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, comte de Toulouse +et marquis de Provence, m'offre moi-même à Dieu, à la sainte Église +romaine, et à vous, seigneur Pierre, par la même grâce, cardinal-diacre, +légat du saint-siége apostolique; et je vous livre mon corps, dans le +dessein d'exécuter et d'observer fidèlement de tout mon pouvoir tous les +ordres, quels qu'ils soient, que le seigneur pape et la miséricorde de +Votre Sainteté jugeront à propos de me donner. Je travaillerai +efficacement pour engager mon fils Raimond à se remettre entre vos +mains, avec toutes les terres qu'il possède, et à vous livrer son corps +et ses domaines, ou tout ce qu'il vous plaira de ces domaines, pour ce +sujet, afin qu'il observe fidèlement, suivant son pouvoir, l'ordre du +seigneur pape et le vôtre.» + +L'autre acte est conçu en ces termes: + +«Moi, Raimond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, etc., n'étant +contraint ni par force ni par fraude, vous offre librement, seigneur +cardinal, mon corps, avec tous les domaines que j'ai eus et possédés +autrefois, et que je confesse avoir entièrement donnés à mon fils +Raimond; savoir, la partie des domaines que je tiens, ou que d'autres +tiennent pour moi et de moi; en sorte que, si vous me l'ordonnez, +j'abandonnerai tous mes biens, je me retirerai auprès du roi +d'Angleterre ou dans tout autre endroit, où je demeurerai jusqu'à ce que +je puisse visiter le siége apostolique pour y demander grâce et +miséricorde. De plus, je suis prêt à vous remettre et à vos envoyés +toutes les terres que je possède; en sorte que tous mes domaines soient +soumis à la miséricorde et au pouvoir absolu du souverain pontife de +l'Église romaine et de vous; et si quelqu'un de ceux qui en tiennent une +partie pour moi et de moi refuse d'y consentir, je l'y contraindrai, +suivant votre ordre et mon pouvoir. Enfin je vous offre mon fils avec +tous les domaines qu'il possède, et que d'autres tiennent pour lui ou de +lui, et je l'expose à la miséricorde et aux ordres du seigneur pape et +aux vôtres, et j'agirai pour l'engager, lui et ses conseillers, à faire +la même promesse et à l'observer.» + + + + +VII. + +ABJURATION + +DES CONSULS DE TOULOUSE, + +DEVANT LE LÉGAT, PIERRE DE BÉNÉVENT, EN 1214. + + +«Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous, Jourdan de Villeneuve, +Amaury de Châteauneuf, Armand-Bernard Baudur, Armand Barrave, Vitalis de +Poignac, Perregrin Signaire et Guillaume Bertrand, consuls de la ville +et faubourg de Toulouse, en qualité de procureurs fondés et constitués +spécialement et envoyés par la généralité des Toulousains, tant de la +ville que du faubourg, en présence de vous, cardinal-diacre de +Sainte-Marie en Acquire, par la grâce de Dieu, légat de monseigneur le +pape, du siége apostolique, nous déclarons et affirmons par serment, +pour nous et la totalité de notre ville et faubourg, que nous obéirons +ponctuellement à l'ordre que par vous ou vos lettres vous avez transmis +à nous et aux hommes de la cité et faubourg; et tant devant vous, +monseigneur le cardinal, que devant les autres personnes ici présentes, +de notre volonté libre et spontanée, au nom de la totalité de notre cité +et faubourg, et en notre nom, nous détestons, abjurons et repoussons +toute hérésie et toute secte qui dogmatise, en quelque façon que ce +soit, contre la sainte Église catholique romaine, et recevons et +approuvons la doctrine de ladite Église romaine; et, de notre libre +volonté, par les saintes reliques, l'Eucharistie et le bois de la croix +du Seigneur placés devant nous, la main sur les saints Évangiles de +Dieu, nous jurons de notre libre volonté, sans fraude ni mauvais +dessein, qu'à l'avenir, nous ni nos concitoyens ne serons hérétiques, +sectateurs, fauteurs, complices, défenseurs ni receleurs d'hérétiques, +et que nous ne donnerons aux sectateurs, avocats, ou défenseurs des +hérétiques ou d'aucun des susdits, ni aussi aux faidits, exhérédés ou +routiers, ni aux autres ennemis de la sainte Église romaine, aide, ni +conseil, ni faveur pour attaquer ou dommager les terres possédées ou à +posséder par l'Église romaine ou ses délégués, quels qu'ils soient, ni +pour attaquer et dommager ceux, quels qu'ils soient, qui les tiennent ou +les tiendront au nom et par l'autorité de ladite Église romaine. Bien +plus, lorsque nous serons requis contre quelques-uns des susdits +sectateurs, fauteurs, complices, défenseurs ou receleurs des hérétiques, +et aussi des faidits, exhérédés, routiers et autres ennemis de la sainte +Église romaine, de tout le pouvoir de notre ville et faubourg, nous +prêterons contre eux, de bonne foi, conseil, secours et faveur à la +sainte Église romaine, et à vous et autres légats, nonces et ministres +de l'Église romaine. _Item_, nous jurons de ne point occuper ou +dommager, sans un ordre spécial du siége apostolique, aucune des terres, +par nous ou d'autres, acquises sur les Croisés. _Item_, nous obéirons +aux ordres apostoliques et aux vôtres lorsque vous nous commanderez de +faire ou de maintenir paix ou trève, en quelque lieu ou avec quelque +personne que ce soit. De plus, nous jurons d'obéir ponctuellement et +sans aucune condition à tous les statuts et mandats du siége +apostolique, et aux vôtres spécialement; d'obtempérer humblement et +dévotement à ceux qui seront relatifs aux affaires de la foi orthodoxe +et à ceux qui auront pour objet de purger la cité de Toulouse de toutes +les immondices de l'hérésie et de ses sectateurs, et se rapporteront aux +dispositions que vous aurez prises pour corroborer et entretenir la +pureté de la foi catholique, et aussi pour établir, maintenir et +conserver la paix et punir ses violateurs; ainsi qu'à ceux qui +concerneront la défense à nous faite de tenir ou recevoir des routiers, +et le soin de conserver fermement les statuts publics qui nous ont été +donnés; et nous y demeurerons sincèrement fidèles de toute la puissance +de notre ville et faubourg. _Item_, nous jurons que, par nous ou par +d'autres, publiquement ou secrètement, nous ne prêterons point conseil, +secours ou faveur au comte de Toulouse ou à son fils contre la sainte +Église catholique romaine, ni contre ceux qui, par l'autorité de la +sainte Église romaine ou la vôtre, attaqueraient ledit comte de Toulouse +et son fils; et cela nonobstant toute fidélité à laquelle nous et notre +ville et faubourg nous sommes obligés envers ledit comte ou son fils ou +toute autre personne; et nous promettons la même chose à l'égard de +toute personne, quelle qu'elle soit, qui sera en guerre avec l'autorité +de la sainte Église catholique ou la vôtre. _Item_, nous jurons que nous +et notre ville et faubourg nous ferons et accomplirons de bonne foi, +nous et nos concitoyens, les satisfactions qui, jusqu'à présent, soit +de vive voix, soit par lettres, nous ont été enjointes à nous ou à notre +ville et faubourg, par l'ordre, soit de monseigneur le pape ou le vôtre, +ou celui de tout autre légat délégué du Siége apostolique, sur toutes +les choses pour lesquelles ont été excommuniés et interdits les citoyens +de Toulouse, et sur les autres excès et offenses commis par la ville et +le faubourg de Toulouse contre la sainte Église catholique romaine, et +aussi contre les églises de la ville et faubourg de Toulouse et les +autres églises, ou contre les personnes ecclésiastiques. _Item_, nous +jurons que tous et tels otages que vous nous demanderez une fois ou +plusieurs fois, tant de la ville de Toulouse que du faubourg, vous +seront conduits par nous quand vous les demanderez et aux lieux que vous +désignerez, si nous y pouvons venir en sûreté, et que nous les +remettrons en votre pleine puissance ou celle des personnes que vous +aurez envoyées, pour aussi long-temps qu'il plaira à l'Église romaine +les tenir, aux frais de la ville et faubourg, en votre garde ou en celle +des personnes que vous aurez envoyées, Nous voulons, consentons et +concédons que, si nous manquons à tenir de bonne foi et à perpétuité les +susdits articles, ou quelques-uns des susdits, et les choses ou +quelques-unes des choses qui nous ont été enjointes, à nous et à notre +ville et faubourg, soit de vive voix, soit en des lettres, par +monseigneur le pape ou par vous, ou par un autre légat ou délégué de la +sainte Église romaine, lesdits otages en reçoivent le châtiment qu'il +plaira au souverain pontife et à vous; que de même, en pareil cas, tant +nous que nos concitoyens, nous soyons réputés excommuniés, païens et +ennemis de la sainte Église romaine; que nous soyons mortifiés et vexés +dans toutes les cités, châteaux et villages, et chez tous les puissans +et nobles hommes, et que nous soient infligés de bonne foi des châtimens +selon le degré de l'offense, afin que la ville et les faubourgs +n'encourent pas les châtimens susdits. _Item_, nous promettons et jurons +qu'à tous et chacun des habitans de la cité et faubourg de Toulouse, +âgés de quatorze ans et au dessus, nous ferons prêter serment dans la +forme ci-dessus, les y forçant, selon notre pouvoir, et leur infligeant +des peines autant qu'il nous sera possible, sauf pour tous l'ordre du +souverain pontife.» + +«Passé publiquement à Narbonne, dans le palais de Narbonne, le sept +d'avant les calendes de mai, année dix-septième du pontificat de +monseigneur le pape Innocent III, présens monseigneur ****, évêque de +Sainte-Marie, et ci-devant évêque de Carcassonne; l'abbé de Saint-Pons, +l'abbé et sacristain de Saint-Paul; le grand archidiacre sacristain et +Yves de Conchet, chanoine de Narbonne; frère Gautier, moine de Cîteaux; +les grands-maîtres des chevaliers du Temple en Arragon et en Provence; +le grand-prieur de l'Hôpital en Arragon; l'archidiacre d'Auch; les +nobles hommes le comte de Foix et Roger Bernard son fils; et Adenulphe, +sous-diacre de monseigneur le pape; Rofrède, écrivain dudit seigneur +pape; Bernard, chanoine d'Urbin, chapelain de monseigneur le cardinal; +et plusieurs autres tant de la cité de Narbonne que d'ailleurs.» + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES + +DANS CE VOLUME. + + + Pag. + NOTICE sur Pierre de Vaulx-Cernay j + + HISTOIRE de la guerre des Albigeois 1 + + Prologue adressé par l'Auteur au pape Innocent III _Ibid._ + + CHAP. Ier.--Comment des moines prêchèrent contre les + hérésies de Toulouse. 3 + + CHAP. II.--Des sectes des hérétiques 6 + + CHAP. III.--Quand et comment les prédicateurs vinrent au pays + albigeois. 12 + + CHAP. IV.--Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur des + Albigeois 18 + + CHAP. V.--De la venue de douze abbés de Cîteaux et de leurs + prédications. 24 + + CHAP. VI.--Du colloque de Pamiers et de la mort de l'évêque + d'Osma. 25 + + CHAP. VII.--Miracle de la cédule écrite de la main du + bienheureux Dominique, laquelle jetée trois fois au feu + en ressauta intacte. 28 + + CHAP. VIII.--Mort sanglante de frère Pierre de Castelnau, qui + succomba sous le glaive des impies. 29 + + CHAP. IX.--Comment les évêques de Toulouse et de Conserans + furent envoyés à Rome pour exposer au souverain pontife + l'état de l'église dans la province de Narbonne. 39 + + CHAP. X.--Comment maître Théodise fut délégué avec maître + Milon. 42 + + CHAP. XI.--Comment un concile fut tenu à Montélimar, et comment + un jour fut fixé au comte de Toulouse pour comparaître à + Valence devant Milon. 44 + + CHAP. XII.--Le comte de Toulouse est réconcilié à l'Église. 46 + + CHAP. XIII.--Comment le comte de Toulouse prit feintement la + croix de la sainte milice, laquelle les soldats de + l'armée catholique portaient cousue sur la poitrine. 47 + + CHAP. XIV.--De l'arrivée de l'armée des Croisés dans la + Provence. 49 + + CHAP. XV.--Le comte de Toulouse va au-devant des Croisés. 50 + + CHAP. XVI.--De la malice des citoyens de la ville de Béziers; + siége de leur ville, sa prise et sa destruction. _Ibid._ + + CHAP. XVII.--Du siége de la ville de Carcassonne et de sa + reddition. 54 + + CHAP. XVIII.--Comment le comte de Montfort fut élu prince du + territoire et domaine du comte Raimond. 59 + + CHAP. XIX.--Illustres qualités de l'âme et du corps qu'on + remarquait dans Simon, comte de Montfort. 61 + + CHAP. XX.--Bienveillance du comte Simon à l'égard des habitans + de Zara, et sa révérence singulière envers l'Église + romaine. 63 + + CHAP. XXI.--Comment le comte de Nevers abandonna le camp des + Croisés à cause de certaines inimitiés. 66 + + CHAP. XXII.--Prise du château de Fanjaux. Le comte pénètre dans + le diocèse d'Albi. 68 + + CHAP. XXIII.--Comment le siége de Cabaret fut tenté vainement + par le comte. 71 + + CHAP. XXIV.--Du départ du duc de Bourgogne, et de l'occupation + de Pamiers, Saverdun et Mirepoix. 72 + + CHAP. XXV.--Albi et Lombers tombent en la possession du comte + Simon. 73 + + CHAP. XXVI.--Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte de + Montfort à prestation d'hommage comme il lui était dû + à raison de la ville de Carcassonne. Inutiles instances + dudit comte à ce sujet. 75 + + CHAP. XXVII.--De la trahison et cruauté de Gérard de Pépieux + envers le comte Simon et ses chevaliers. 77 + + CHAP. XXVIII.--Comment vint derechef l'abbé de Vaulx au pays + Albigeois pour raffermir les esprits presque abattus + des Croisés. 79 + + CHAP. XXIX.--Robert de Mauvoisin revient de la cour de Rome. 80 + + CHAP. XXX.--Mort amère d'un abbé de l'Ordre de Cîteaux et d'un + frère convers égorgés près de Carcassonne. 81 + + CHAP. XXXI.--Comment fut perdu le château de Castres. 83 + + CHAP. XXXII.--Le comte de Foix se retire de l'alliance du comte + de Montfort. _Ibid._ + + CHAP. XXXIII.--Comment le comte Raimond partit pour Rome. 85 + + CHAP. XXXIV.--Comment le comte Raimond se vit frustré de + l'espoir qu'il avait placé dans le roi de France. 87 + + CHAP. XXXV.--Siége d'Alayrac. 91 + + CHAP. XXXVI.--Comment les hérétiques désirant que le roi + d'Arragon se mît à leur tête en furent refusés, et + pourquoi. 92 + + CHAP. XXXVII.--Siége de Minerve. 93 + + CHAP. XXXVIII.--Comment des croix, en forme d'éclairs, + apparurent sur les murs du temple de la Vierge mère de + Dieu à Toulouse. 100 + + CHAP. XXXIX.--Comment le comte Raimond fut séparé de la + communion des fidèles par le légat du siége + apostolique. 102 + + CHAP. XL.--Siége de Termes. 105 + + CHAP. XLI.--De la venue au camp des catholiques des évêques de + Chartres et de Beauvais avec les comtes de Dreux et de + Ponthieu. 109 + + CHAP. XLII.--Comment les hérétiques ne voulurent rendre le + château de Termes, et comment Dieu, pour leur ruine, + leur envoya une grande abondance d'eau. 116 + + CHAP. XLIII.--Du colloque solennel tenu à Narbonne sur les + affaires des comtés de Toulouse et de Foix, auquel + intervinrent le roi d'Arragon, les légats du siége + apostolique, et Simon de Montfort; inutilité et + dissolution de ladite conférence. 124 + + CHAP. XLIV.--De la malice et tyrannie du comte de Foix envers + l'Église. 126 + + CHAP. XLV.--Comment le comte de Foix se comporta avec + irrévérence envers les reliques du saint martyr + Antonin, lesquelles étaient portées en procession + solennelle. 129 + + CHAP. XLVI.--Sacriléges et autres crimes du comte de Foix + exercés par violence. 130 + + CHAP. XLVII.--Le comte de Montfort fait hommage au roi + d'Arragon pour la cité de Carcassonne. 133 + + CHAP. XLVIII.--Comment l'évêque de Paris et autres nobles + hommes vinrent à l'armée du comte de Montfort. 135 + + CHAP. XLIX.--Siége de Lavaur. 136 + + CHAP. L.--Comme quoi pélerins en grand nombre furent tués + traîtreusement par le comte de Foix à l'instigation du + Toulousain. 138 + + CHAP. LI.--Foulques, évêque de Toulouse, chassé de son épiscopat, + s'exile avec une grande constance d'esprit, prêt même à + tendre son col au glaive pour le nom du Christ. 140 + + CHAP. LII.--Comment Lavaur fut emporté par les catholiques, et + comment beaucoup de nobles hommes y furent tués par + pendaison et d'autres livrés aux flammes. 142 + + CHAP. LIII.--Comment Roger de Comminges se joignit au comte de + Montfort, puis faillit à la foi qu'il avait donnée. 146 + + CHAP. LIV.--Le clergé de Toulouse, emportant religieusement le + corps du Christ, sort de cette ville nourricière des + hérétiques et frappée d'interdiction. 149 + + CHAP. LV.--Du premier siége de Toulouse par les comtes de + Montfort et de Bar. 152 + + CHAP. LVI.--Le comte de Toulouse assiège Castelnaudary et le + comte Simon qui le défendait. 160 + + CHAP. LVII.--Comment les Croisés mirent en déroute le comte de + Foix dans un combat très-opiniâtre près la citadelle de + Saint-Martin, et de leur éclatante victoire. 168 + + CHAP. LVIII.--En quelle manière le siége de Castelnaudary fut + levé. 175 + + CHAP. LIX.--Comment Robert de Mauvoisin, suivi de cent chevaliers + français, vint au secours de Montfort. 180 + + CHAP. LX.--Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer vers son + frère, le comte Simon, et de la merveilleuse joie que + sentit le comte en le voyant. 182 + + CHAP. LXI.--Du siége d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite et + glorieuse issue. 187 + + CHAP. LXII.--Les habitans de Narbonne se livrent à leur mal + vouloir contre Amaury, fils du comte Simon. 190 + + CHAP. LXIII.--Comment le comte, appelé par l'évêque d'Agen, se + rendit dans cette ville et la reçut en sa possession. 196 + + CHAP. LXIV.--Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens et + inquiète Toulouse. Le comte Raimond sollicite le secours + du roi d'Arragon. 216 + + CHAP. LXV.--Comment le comte Simon réunit à Pamiers les prélats + et barons; décrets et lois qui y furent portés et qu'il + promit d'accomplir. 220 + + CHAP. LXVI.--Comment le roi d'Arragon vint à Toulouse, et eut + une entrevue avec le comte Simon et le légat du siége + apostolique. 222 + + CHAP. LXVII.--Le roi d'Arragon défie le comte de Montfort fort + par féciaux. 243 + + CHAP. LXVIII.--Comment Louis, fils du roi de France, prit la + croix et amena beaucoup d'autres à la prendre avec lui. 246 + + CHAP. LXIX.--Comment Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume + son frère, évêque d'Auxerre, prirent la croix. 249 + + CHAP. LXX.--Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier. 252 + + CHAP. LXXI.--Du siége de Muret. 261 + + CHAP. LXXII.--De la savante bataille et très-glorieuse victoire + du comte de Montfort et des siens remportée aux champs + de Muret sur le roi d'Arragon et les ennemis de la foi. 266 + + CHAP. LXXIII.--Lettres des prélats qui se trouvaient dans + l'armée du comte Simon lorsqu'il triompha des ennemis + de la foi. 272 + + CHAP. LXXIV.--Comment, après la victoire de Muret, les + Toulousains offrirent aux évêques des otages pour + obtenir leur réconciliation. 279 + + CHAP. LXXV.--Comment le comte de Montfort envahit les terres du + comte de Foix, et de la rébellion de Narbonne et de + Montpellier. 281 + + CHAP. LXXVI.--Amaury et les citoyens de Narbonne reçoivent dans + leurs murs les ennemis du comte de Montfort, et lui, + pour cette cause, dévaste leur territoire. 289 + + CHAP. LXXVII.--Comment Pierre de Bénévent, légat du siége + apostolique, réconcilie à l'Église les comtes de Foix + et de Comminges. 290 + + CHAP. LXXVIII.--L'évêque de Carcassonne revient de France avec + une grande multitude de pélerins. 292 + + CHAP. LXXIX.--Gui de Montfort et les pélerins envahissent et + saccagent les terres de Rathier de Castelnau. 295 + + CHAP. LXXX.--De la destruction du château de Dome, au diocèse + de Périgueux, lequel appartient à ce méchant tyran + Gérard de Cahusac. 304 + + CHAP. LXXXI.--Du concile tenu à Montpellier, dans lequel + Montfort fut déclaré prince du pays conquis. 310 + + CHAP. LXXXII.--Première venue de Louis, fils du roi de France, + aux pays albigeois. 313 + + CHAP. LXXXIII.--De la tenue du concile de Latran, dans lequel + le comte de Toulouse, commis ès mains du comte Simon, + lui est pleinement concédé. 322 + + CHAP. LXXXIV.--Siége de Montgrenier. 330 + + CHAP. LXXXV.--Second siége de Toulouse. 337 + + CHAP. LXXXVI.--Comment les Toulousains attaquèrent les + assiégeans, et comment le comte de Montfort fut tué + le lendemain de la Nativité de saint Jean-Baptiste. 340 + + + Éclaircissemens et pièces historiques sur l'histoire des + Albigeois. 345 + + I. Sur l'origine du nom d'Albigeois. _Ibid._ + + II. Sur l'époque de la mission de saint Dominique en Languedoc. 357 + + III. Lettre du pape Innocent III au comte de Toulouse, écrite à + ce dernier, le 29 mai 1207, pour le réprimander de son + refus de conclure la paix avec ses vassaux de Provence + d'après les ordres du légat Pierre de Castelnau. 367 + + IV. Lettre des habitans de Toulouse à Pierre, roi d'Arragon, + pour réclamer son secours en 1211, après la levée du + siége de Toulouse par Simon de Montfort. 372 + + V. Lettre de l'abbé de Moissac au roi Philippe-Auguste, + en 1212. 383 + + VI. Actes de soumission souscrits par Raimond VI, comte de + Toulouse, au moment de sa réconciliation à l'Église + par le cardinal de Bénévent, à Narbonne, en avril 1214. 386 + + VII. Abjuration des consuls de Toulouse, devant le légat Pierre + de Bénévent, en 1214. 388 + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'hérésie des Albigeois, by +Pierre des Vaux de Cernay + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE DES *** + +***** This file should be named 38313-8.txt or 38313-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/3/1/38313/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38313-8.zip b/38313-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..740f6e1 --- /dev/null +++ b/38313-8.zip diff --git a/38313-h.zip b/38313-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2c23636 --- /dev/null +++ b/38313-h.zip diff --git a/38313-h/38313-h.htm b/38313-h/38313-h.htm new file mode 100644 index 0000000..54bf868 --- /dev/null +++ b/38313-h/38313-h.htm @@ -0,0 +1,11204 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de l'Hérésie des Albigeois; Author: Pierre de Vaulx-Cernay.</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +ul.none {list-style-type: none;} +li {margin-top: 1em;} + +sup {line-height: 0em;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +p {text-indent: 1em;} +p.tn {margin-left: 10%; width: 80%;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.smaller {font-size: smaller;} +.small {font-size: 70%;} +.ralign {position: absolute; right: 5%; top: auto;} +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} + +.index {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + +.auteur {margin-right: 10%; text-align: right;} +.date {margin-right: 10%; text-align: right;} +.resume {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em; font-size:90%;} +.footnote {margin-left: 5%; margin-right: 5%;} +.footnote p {text-indent: 0em;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'hérésie des Albigeois, by +Pierre des Vaux de Cernay + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. 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Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p class="p4 center"><span class="smaller">COLLECTION</span><br> +DES MÉMOIRES<br> +<span class="small">RELATIFS</span><br> +<span class="smaller">À L'HISTOIRE DE FRANCE.</span></p> + +<p class="p2 center"><i>HISTOIRE DE LA GUERRE DES ALBIGEOIS,<br> + PAR PIERRE DE VAULX-CERNAY.</i></p> + +<p class="p4 center small">PARIS, IMPRIMERIE DE A. BELIN,<br> + rue des Mathurins-Saint-Jacques, n. 14.</p> + +<p class="p4 center"><span class="smaller">COLLECTION</span><br> +DES MÉMOIRES<br> +<span class="small">RELATIFS</span><br> +<span class="smaller">À L'HISTOIRE DE FRANCE.</span></p> + +<p class="center small">DEPUIS LA FONDATION DE LA MONARCHIE FRANÇAISE JUSQU'AU 13<sup>e</sup> SIÈCLE;</p> + +<p class="center small">AVEC UNE INTRODUCTION, DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES + ET DES NOTES;</p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap">Par</span> M. GUIZOT,<br> +<span class="smaller">PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE À L'ACADÉMIE DE PARIS.</span></p> + +<p class="p4 center">À PARIS,<br> + CHEZ J.-L.-J. BRIÈRE, LIBRAIRE,<br> +<span class="smaller">RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, N<sup>o</sup>. 68.</span></p> + +<p class="p2 center">1824.</p> + +<h1>HISTOIRE<br> +<span class="smaller">DE L'HÉRÉSIE</span><br> + DES ALBIGEOIS,</h1> + +<p class="center smaller">ET DE LA SAINTE GUERRE ENTREPRISE CONTRE EUX<br> + (DE L'AN 1203 À L'AN 1218);</p> + +<p class="p2 center"><span class="smcap">Par</span> PIERRE DE VAULX-CERNAY.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> NOTICE<br> +<span class="small">SUR</span><br> +<span class="smaller">PIERRE DE VAULX-CERNAY.</span></h2> + +<p>On ne saurait absolument rien de Pierre, moine de Vaulx-Cernay, s'il ne +nous apprenait lui-même, dans le cours de son histoire, qu'il était +neveu de Gui, abbé de Vaulx-Cernay, évêque de Carcassonne après la +conquête des États du comte de Toulouse par Simon de Montfort, qu'il +avait accompagné son oncle dans la croisade des Francs contre l'Empire +grec en 1205, et qu'il le suivit également dans la croisade contre les +Albigeois, dont l'abbé Gui fut l'un des plus ardens promoteurs. Pierre +ne nous a du reste transmis, sur sa personne et sa vie, aucun autre +détail, et aucun de ses contemporains n'a suppléé à son silence. Il +demeura probablement attaché à la fortune de son oncle, et ne se fit +remarquer par aucun acte, aucun mérite considérable, car la violence de +son zèle contre les hérétiques n'était pas alors un trait saillant qui +pût lui valoir une attention particulière.</p> + +<p>Son ouvrage n'en est pas moins un des plus instructifs <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> et des +plus curieux qui nous soient parvenus sur l'un des plus grands et des +plus tragiques événemens du treizième siècle. Pierre ne fut pas +seulement témoin de la guerre des Albigeois; il y fut acteur: tantôt il +parcourait la France avec son oncle pour recruter de nouveaux Croisés, +tantôt il le suivait dans les siéges et les batailles, prêchant, +confessant, assistant, comme il le dit lui-même, avec une allégresse +ineffable, aux massacres et aux auto-da-fé. Il vécut dans l'intimité des +chefs Croisés, ecclésiastiques et militaires, partageant toutes leurs +passions, exclusivement préoccupé du succès de leur entreprise, et +tellement dévoué à la personne de Simon de Montfort qu'il lui sacrifie +aveuglément non seulement ses ennemis, mais ses compagnons, et même se +permet, bien qu'avec réserve, de blâmer le pape, quand le pape n'accorde +pas au comte du Montfort une complaisance et une faveur illimitées. +Aussi les infidélités, surtout les réticences, abondent dans son récit; +il dénature ou omet, non seulement les circonstances favorables au comte +Raimond de Toulouse et à tous les siens, mais les discordes intestines +des Croisés, la rivalité de leurs ambitions, les reproches que le pape +leur adressa plusieurs fois, enfin tout ce qui eût pu ternir la gloire +ou abaisser un moment <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> la fortune du comte Simon, seul héros, +pour lui, de cette effroyable épopée. Cette ardeur de parti, la fureur +de conviction religieuse qui s'y joint et qui étouffe à un degré rare, +même dans ces temps-là, même dans le camp des Croisés, tout sentiment de +justice et de pitié, donnent à la narration de l'écrivain une véhémence, +une verve de passion et de colère qui manquent à la plupart des +chroniques, quelque terribles qu'en soient les scènes, et animent +celle-ci d'un intérêt peu commun. Le moine Pierre raconte d'ailleurs +avec détail ce qu'il a vu; il décrit les lieux, rappelle avec soin les +petites circonstances, les incidens, les anecdotes, ce qui fait la vie +et la vérité morale de l'histoire. Il en est peu de plus partiales que +la sienne et qui doivent être lues avec plus de méfiance; mais aucune +peut-être n'est plus intéressante, plus vive, et ne fait mieux connaître +le caractère du temps, des événemens et du parti de l'historien.</p> + +<p>L'ouvrage de Pierre de Vaulx-Cernay fut imprimé pour la première fois en +1615, par Nicolas Camusat, chanoine de Troyes; il en existait déjà une +traduction française, incomplète et très-fautive, publiée par +Arnaud-Sorbin, sous ce titre: <i>Histoire de la ligue sainte sous la +conduite de Simon de Montfort contre les Albigeois tenant le <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> +Béarn, le Languedoc, la Gascogne et le Dauphiné, laquelle donna la paix +à la France sous Philippe-Auguste et Saint-Louis</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Le texte original +a été réimprimé depuis dans <i>les Historiens de France</i> de Duchesne<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a> et +dans la <i>Bibliothèque de l'Ordre de Cîteaux</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. C'est sur cette +dernière édition, la plus correcte de toutes, qu'a été faite notre +traduction. Nous y avons joint quelques <i>Éclaircissemens et pièces +historiques</i> utiles pour expliquer et compléter l'ouvrage qui, du reste, +ne doit être considéré que comme l'un des monumens de cette grande +guerre des Albigeois, objet de plusieurs autres chroniques qui prendront +place dans notre Collection.</p> + +<p class="auteur">F. G.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br> +DE LA GUERRE<br> +DES ALBIGEOIS</h1> + +<h2>PROLOGUE</h2> + +<p class="resume">Adressé par l'Auteur au pape Innocent <span class="smcap">III</span>.</p> + +<p>Au très-saint père et très-bienheureux seigneur Innocent<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, par la +grâce de Dieu, souverain pontife de l'Église universelle, son humble +bien qu'indigne serviteur frère Pierre, quel qu'il puisse être, moine de +Vaulx-Cernay. Il baise, non seulement ses pieds, mais encore, et en +toute humilité, la trace de ses pas.</p> + +<p>Béni soit le seigneur des armées, qui, de nos jours et tout récemment, +a, très-saint père, par la coopération de votre active sollicitude, et +par les mains de ses ministres, arraché miséricordieusement de la gueule +des lions son Église déjà près de faire naufrage complet dans les +régions de la Provence, au milieu des tempêtes que lui suscitaient les +hérétiques, et l'a délivrée de la griffe des bêtes féroces!</p> + +<p>Mais pour qu'un acte si glorieux et si merveilleux <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> ne puisse +venir à oubli par les successives révolutions des temps, et que les +grandes choses de notre Dieu deviennent notoires parmi les nations, +j'offre, très-bienheureux père, à votre majesté, la série des faits +rédigée telle quelle par écrit; la suppliant humblement de ne pas +attribuer à présomption qu'un enfant, borné aux premiers rudimens, ait +mis la main à si forte affaire, et osé prendre un faix au dessus de ses +forces: car mon dessein dans tel travail et mon motif pour écrire ont +été que les peuples connussent les œuvres merveilleuses de Dieu, +d'autant plus que je ne me suis étudié, ainsi qu'il appert de ma manière +de dire, à orner ce même livre de paroles superflues, mais bien à +exprimer simplement la simple vérité.</p> + +<p>Que votre dignité et sainteté tiennent donc pour assuré, bon père, que +si je n'ai eu pouvoir de présenter par ordre tous les faits que j'avais +à retracer, du moins ceux dont j'ai parlé sont vrais et sincères; +n'ayant rien dit nulle part que je n'aie vu de mes yeux, ou entendu de +personnes d'autorité grande et dignes d'une foi très-entière.</p> + +<p>Dans la partie première de ce livre, je touche brièvement des sectes des +hérétiques, et dis comment les Provençaux ont été infectés dans les +temps passés de la ladrerie d'infidélité.</p> + +<p>Après quoi, je raconte de quelle manière les susdits Provençaux +hérétiques ont été admonestés par les prédicateurs de la parole de Dieu +et ministres de votre sainteté, et plus que souvent requis pour qu'ils +eussent à retourner, prévaricateurs qu'ils étaient, au cœur et giron +de notre sainte mère l'Église.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Puis, autant que je puis, je représente par ordre la venue des +Croisés, les prises des cités et châteaux, et autres faits et gestes +appartenant au progrès des affaires de la foi.</p> + +<p>Sauront les lecteurs qu'en plusieurs endroits de cette œuvre, les +Toulousains, hérétiques des autres cités et châteaux, tout ainsi que +leurs défenseurs, sont généralement appelés <i>Albigeois</i>, vu qu'ainsi les +autres nations ont nommé les hérétiques de Provence.</p> + +<p>Finalement, et pour que le lecteur puisse trouver plus à son aise en ce +livre ce qu'il y voudrait querir, il est averti que cet ouvrage est +ordonné en divers chapitres, selon les divers événemens et successions +des choses de la foi.</p> + +<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p class="resume">Comment des moines prêchèrent contre les hérésies de Toulouse.</p> + +<p>En la province de Narbonne, où jadis avait fleuri la religion, l'ennemi +de la foi se prit à parsemer l'ivraie. Le peuple tourna à folie, +profanant les sacremens du Christ, qui est de Dieu la vraie saveur et +sagesse, se donnant au mensonge, déviant de la véritable sapience +divine, errant et divaguant d'erreurs en erreurs jusqu'en l'abîme, +marchant dans les voies perdues, et non plus dans le droit chemin.</p> + +<p>Deux moines de Cîteaux<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>, enflammés du zèle de la <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> foi, à +savoir, frère Pierre de Castelnau et frère Raoul, par l'autorité du +saint pontife institués légats contre la peste de l'infidélité, déposant +toute négligence et remplissant avec ardeur la mission à eux prescrite, +vinrent en la ville de Toulouse, d'où découlait principalement le venin +qui infectait les peuples et les entraînait en défection de la science +du Christ, de la véridique splendeur, de la divine charité.</p> + +<p>Or la racine d'amertume avait germé, ains avait pris force et profondeur +dans le cœur des hommes, et ne pouvait sans difficulté bien grande en +être extirpée. Il fut conseillé aux Toulousains, le fut souvent, et bien +fort, d'abjurer l'hérésie et de chasser les hérétiques. Si leur fut-il +conseillé par ces hommes apostoliques; mais très-peu furent-ils +persuadés: tant s'étaient pris à la mort ceux qui avaient détesté la +vie, affectés et infectés d'une méchante sagesse animale, terrestre, +diabolique, vides de cette sagesse qui vient d'en haut, docile et +consentant aux bonnes croyances.</p> + +<p>Enfin, ces deux oliviers saints, ces deux candélabres resplendissans +devant le Seigneur, imprimant aux serfs une crainte servile, les +menaçant de déprédation, faisant tonner l'indignation des rois et des +princes, les décidèrent à l'abjuration de l'hérésie et à l'expulsion des +hérétiques; en telle sorte qu'ils craignirent l'offense et le malfaire, +plus par peur du châtiment que, selon l'expression du poète<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>, par +amour de la vertu. Et bien l'ont-ils démontré par indices manifestes; +car, se parjurant aussitôt, et endurant de recheoir en leurs misères, +ils cachaient <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> des hérétiques prêchant au beau milieu de la nuit, +dans leurs conventicules.</p> + +<p>Hélas! combien il est difficile d'être arraché à l'habitude! Cette +Toulouse<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, toute pleine de dols, jamais ou bien rarement, ainsi qu'on +l'assure, et ce depuis sa première fondation, n'a été exempte de cette +peste ou épidémie détestable, de cette hérétique dépravation dont le +poison d'infidélité superstitieuse a découlé successivement des pères +sur les enfans. C'est pourquoi, et en châtiment d'un tel et si grand +crime, elle est dite avoir jadis souffert le fléau d'une juste +dépopulation vengeresse; à ce point que le soc aurait passé jusque par +le cœur de la ville, et y aurait porté le niveau des champs. Voire +même, un des plus illustres rois qui régnaient alors sur elle, lequel on +croit avoir eu nom Alaric, fut, pour plus grande ignominie, pendu à un +gibet au devant des portes de la ville.</p> + +<p>Toute gâtée par la lie de cette vieille glu d'hérésie, la génération des +Toulousains, véritable race de vipères, ne pouvait, même en nos jours, +être arrachée à sa perversité. Bien plus, ayant toujours souffert qu'en +elle vinssent derechef cette nature hérétique et souillure d'esclaves, +bien que chassées par la rigueur et violence de peines méritées, <i>elle a +soif d'agir en guise de ses pères, ne voulant entendre à en dégénérer</i>; +et ni plus ni moins <i>que le mal <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> de l'un se gagne aux autres, et +que le troupeau tout entier périt par la ladrerie d'un seul, de même</i>, +par l'exemple de ce voisinage empesté, les hérésiarques venant à prendre +racine dans les villes et bourgs circonvoisins, ils étaient +merveilleusement et misérablement infectés des méchantes greffes +d'infidélité qui pullulaient dans leur sein; même les barons de la terre +provençale, se portant presque tous champions et receleurs d'hérétiques, +les aimaient plus vivement qu'à bon droit, et les défendaient contre +Dieu et l'Église.</p> + +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<p class="resume">Des sectes des hérétiques.</p> + +<p>Or, puisqu'en quelque manière l'occasion s'en présente en cet endroit, +il m'est avis de traiter brièvement et intelligiblement des hérésies et +des diverses sectes qui étaient parmi les hérétiques.</p> + +<p>Et premièrement, il faut savoir que ces hérétiques établissaient deux +créateurs, l'un des choses invisibles, qu'ils appelaient le Dieu bénin, +l'autre des visibles, qu'ils appelaient le Dieu malin, attribuant au +premier le Nouveau-Testament, et l'Ancien au second; lequel +Ancien-Testament ils rejetaient en son entier, hormis certains textes +transportés de celui-ci dans le Nouveau, et que, par révérence pour ce +dernier, ils trouvaient bon d'admettre.</p> + +<p>L'auteur de l'Ancien-Testament, ils le traitaient de menteur, pour +autant qu'il est dit en la Genèse: «En <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> quelque jour que vous +mangiez de l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de +mort;» et, ainsi qu'ils disaient, pour ce qu'en ayant mangé ils ne +moururent pas, tandis pourtant qu'après avoir goûté du fruit défendu, +ils ont été sujets à la misère de mort. Ce même auteur, ils l'appelaient +aussi meurtrier, tant pour ce qu'il a brûlé les habitans de Sodome et +Gomorrhe, et effacé le monde sous les eaux diluviennes, que pour avoir +submergé Pharaon et les Égyptiens dans les flots de la mer.</p> + +<p>Quant aux Pères de l'Ancien-Testament, ils les certifiaient tous dévolus +à damnation, et disaient que Jean-Baptiste était un des majeurs démons +et pires diables. Même disaient-ils entre eux que ce Christ qui est né +dans la Bethléem terrestre et visible, et qui a été crucifié à +Jérusalem, était homme de mal, que Marie Madelaine fut sa concubine, et +qu'elle est la femme surprise en adultère dont il est parlé dans +l'Évangile. Pour ce qui est du bon Christ, selon leur dire, il ne mangea +oncques, ni ne but, ni se reput de véritable chair, et ne fut jamais en +ce monde, sinon spirituellement au corps de Paul. Nous avons parlé d'une +certaine Bethléem terrestre et visible, d'autant que les hérétiques +feignaient qu'il fût une autre terre nouvelle et invisible, et qu'en +icelle, suivant aucuns d'entre eux, le bon Christ est né et a été +crucifié.</p> + +<p>En outre ils disaient que le Dieu bon avait eu deux femmes, savoir, +<i>Collant</i> et <i>Collibant</i>, et que d'elles il avait procréé fils et +filles.</p> + +<p>Il se trouvait d'autres hérétiques qui reconnaissaient un seul créateur; +mais ils allaient de là à soutenir <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> qu'il a eu deux enfans, l'un +Christ et diable l'autre. Ceux-ci ajoutaient que toutes créatures +avaient été bonnes dans l'origine; mais qu'elles avaient été corrompues +toutes par les filles dont il est fait mention dans la Genèse.</p> + +<p>Lesquels, tous tant qu'ils étaient, membres de l'Antéchrist, premiers +nés de Satan, semence de méchanceté, enfans de scélératesse, parlant par +hypocrisie, et séduisant par mensonges les cœurs des simples, avaient +infecté la province narbonnaise du venin de leur perfidie.</p> + +<p>Ils disaient de l'église romaine presque toute entière qu'elle était une +caverne de larrons, et la prostituée dont il est parlé dans +l'Apocalypse. Ils annulaient les sacremens de l'Église à tel point +qu'ils prêchaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne diffère +aucunement de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très-saint corps du +Christ est la même chose que le pain laïque et d'usage commun; +distillant dans l'oreille des simples ce blasphème que le corps du +Christ, quand bien même il contiendrait en lui l'immensité des Alpes, +aurait été consommé depuis long-temps par ceux qui en mangent et +annihilé. Ils attestaient de plus que la confirmation et la confession +sont deux choses frivoles et du tout vaines, disant encore que le +sacrement de mariage est une prostitution, et que nul ne peut être sauvé +en lui en engendrant fils et filles. Désavouant aussi la résurrection de +la chair, ils forgeaient sur ce point certaines inventions inouïes; +prétendant que nos âmes sont ces esprits angéliques qui, précipités du +ciel comme apostats d'orgueil, ont laissé dans les airs leurs corps +<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> glorieux; et que ces mêmes âmes, après une successive habitation +en sept corps quelconques et formes terrestres, doivent retourner aux +premiers, comme si était enfin parachevée leur pénitence.</p> + +<p>Il faut savoir en outre que certains entre les hérétiques étaient dits +<i>parfaits</i> ou <i>bons</i>, et d'autres <i>croyans</i>. Les <i>parfaits</i> portaient +vêtemens noirs, se disaient faussement observateurs de chasteté, +détestaient l'usage des viandes, œufs et fromage, et affectaient de +paraître ne pas mentir, tandis qu'ils mentaient tout d'une suite et de +toutes leurs forces en discourant de Dieu. Ils disaient encore qu'il +n'était raison aucune pour laquelle ils dussent jurer. Étaient appelés +<i>croyans</i> ceux qui, vivant dans le siècle, et bien qu'ils ne +cherchassent à imiter les <i>parfaits</i>, espéraient, ce néanmoins, qu'ils +seraient sauvés en la foi de ceux-ci.</p> + +<p>Différens qu'ils étaient dans la manière de voir, bien étaient-ils unis +en croyance et infidélité. Les <i>croyans</i> étaient adonnés à usures, +rapines, homicides, plaisirs de la chair, parjures et toutes façons de +perversités; et ne péchaient-ils que plus sûrement et sans frein, +pensant, comme ils faisaient, qu'ils seraient sauvés sans restitution +des choses ravies, sans confession ni pénitence, pourvu qu'à l'article +de la mort ils pussent dire une patenôtre et recevoir l'imposition des +mains de leurs maîtres. Entre les parfaits, ils choisissaient leurs +magistrats, qu'ils appelaient diacres et évêques, desquels l'imposition +des mains était nécessaire, à ce qu'ils pensaient, pour le salut de +quiconque, parmi les croyans, était en point de mourir. Mais ceux-ci +avaient-ils opéré ladite imposition sur aucun <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> moribond, tant +méchant fût-il, pourvu qu'il pût dire sa patenôtre, ils l'assuraient +sauvé; et, selon leur expression vulgaire, <i>consolé</i>; à telles enseignes +que, sans nulle satisfaction ni autre remède, il s'envolait aussitôt +devers le ciel. Sur quoi nous avons ouï compter le fait ridicule que +voici, et bon à rapporter.</p> + +<p>Un certain croyant, à l'article de la mort, reçut consolation d'un sien +maître par l'imposition des mains, mais ne put dire sa patenôtre, et +expira sur ces entrefaites, pour quoi le consolateur ne savait qu'en +dire. En effet, il semblait sauvé par l'imposition et damné faute +d'avoir récité l'oraison dominicale. Que dirai-je? les hérétiques +consultèrent sur tel cas difficile un certain homme d'armes, ayant nom +Bertrand de Saissac, hérétique lui-même, pour savoir de lui ce qu'ils +devaient penser à l'occasion du mort; lequel homme d'armes donna son +sentiment et fit réponse comme il suit: «Pour cettuy-ci, dit-il, nous le +tiendrons sauvé; mais tous les autres, s'ils ne disent <i>Pater noster</i> à +leur dernier moment, nous les déclarons en damnation.»</p> + +<p>Autre fait pour rire. Un autre <i>croyant</i> légua, près de mourir, trois +cents sous aux hérétiques, et commanda à son fils qu'il eût à leur +bailler ladite somme. Mais comme eux, après la mort du père, l'eurent +requise du fils, il leur répondit: «Je veux que d'abord me disiez en +quel point est mon père.—Sache de certitude, reprirent-ils, qu'il est +sauvé et colloqué déjà aux cieux.—Je rends grâce, dit-il lors en +souriant, à Dieu et à vous. Puis donc que mon père est déjà dans la +gloire, aumônes ne font plus besoin à son <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> âme; et pour vous je +vous sais assez benins que de ne l'en vouloir retirer. Par ainsi n'aurez +aucun denier de moi.»</p> + +<p>Je ne crois pas devoir taire qu'aussi certains hérétiques prétendaient +que nul ne pouvait pécher depuis l'ombilic et plus bas. Ils traitaient +d'idolâtrie les images qui sont en les églises, assurant, sur le sujet +des cloches, qu'elles sont trompettes du diable. Bien plus, ils disaient +qu'on ne pèche davantage en dormant avec sa mère ou sa sœur qu'avec +toute autre femme quelconque. Finalement, au nombre de leurs plus +grandes fadaises et sottes crédulités, faut-il bien compter cette +opinion, que si quelqu'un entre les <i>parfaits</i> venait à commettre péché +mortel en mangeant chair, œufs ou fromage, ou autre chose à eux +interdite, pour peu que ce pût être, tous ceux qu'il avait consolés +perdaient l'esprit saint, et qu'il fallait les consoler derechef; et +quant à ceux qui étaient déjà sauvés, que, pour le péché du maître, ils +tombaient incontinent du ciel.</p> + +<p>Il y avait encore d'autres hérétiques appelés <i>Vaudois</i>, du nom d'un +certain <i>Valdo</i>, Lyonnais. Ceux-ci étaient mauvais; mais, comparés aux +autres hérétiques, ils étaient beaucoup moins pervers, car ils +s'accordaient en beaucoup de choses avec nous, ne différant que sur +quelques-unes.</p> + +<p>Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs erreurs, elles +consistaient principalement en quatre points, à savoir: porter des +sandales à la manière des apôtres; dire qu'il n'était permis en aucune +façon de jurer ou de tuer, et en cela, surtout, qu'ils assuraient que le +premier venu d'entre eux pouvait, en <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> cas de besoin et pour +urgence, consacrer le corps du Christ sans avoir reçu les ordres de la +main de l'évêque, pourvu toutefois qu'il portât sandales.</p> + +<p>Qu'il suffise de ce peu que j'ai dit touchant les sectes des hérétiques.</p> + +<p>Lorsque quelqu'un se rend à eux, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si +tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à la foi toute entière, +telle que la tient l'Église de Rome.» Il répond: «Oui, j'y +renonce.—Reçois donc l'Esprit saint des bons.» Et lors il lui souffle +sept fois dans la bouche. «Renonces-tu, lui dit-il encore, à cette croix +qu'en ton baptême le prêtre t'a faite sur la poitrine, les épaules et la +tête, avec l'huile et le chrême?» Et il répond: «Oui, j'y +renonce.—Crois-tu que cette eau baptismale opère pour toi le +salut?—Non, répond-il, je ne le crois pas.—Renonces-tu à ce voile que +le prêtre a posé sur ta tête en te donnant le baptême?» Il répond: «Oui, +j'y renonce.» Et c'est en cette sorte qu'il reçoit le baptême des +hérétiques, et renie celui de l'Église. Tous alors lui imposent les +mains sur le chef, le baisent, le revêtent de la robe noire; et dès +l'heure, il est comme un d'entre eux.</p> + +<h2>CHAPITRE III.</h2> + +<p class="resume">Quand et comment les prédicateurs vinrent au pays albigeois.</p> + +<p>L'an du verbe incarné 1206, l'évêque d'Osma<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>, nommé Diégue, homme +d'excellens mérites et bien <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> digne qu'on l'exalte par +magnifiques louanges, vint en cour de Rome, poussé d'un désir véhément +de résigner son évêché, pour pouvoir plus librement se transporter chez +les Païens, et leur prêcher l'Évangile du Christ. Mais le seigneur pape +Innocent III ne voulut acquiescer au désir du saint homme; ains il lui +commanda de retourner dans son siége.</p> + +<p>Or, il advint, comme il revenait de la cour du saint Père, qu'étant aux +entours de Montpellier, il rencontra le vénérable homme, Arnauld, abbé +de Cîteaux<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>, père Pierre de Castelnau et frère Raoul, moines dudit +ordre, légats du siége apostolique; lesquels, par dégoût, voulaient +renoncer à la mission qui leur avait été enjointe, pour ce que leurs +prédications n'avaient en rien ou que très-peu réussi près des +hérétiques. Toutes fois, en effet, qu'ils avaient tenté de les prêcher, +ceux-ci leur avaient objecté la très-méchante conduite des clercs, et +qu'ainsi, s'ils ne voulaient amender leurs mœurs, ils devaient +s'abstenir de poursuivre leurs prédications.</p> + +<p>Dans une telle perplexité, le susdit évêque ouvrit un avis salutaire; +disant et conseillant aux légats du siége apostolique qu'abandonnant +tout autre soin, ils n'épargnassant ni sueurs ni peines pour répandre +avec plus d'ardeur la semence de la parole sainte, et que, pour fermer +la bouche aux méchans, ils marchassent <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> en toute humilité, +faisant et enseignant à l'exemple du divin maître, allant à pied sans or +ni argent; bref, imitant en tout la manière apostolique. Mais eux, +refusant de prendre sur eux ces choses, en tant qu'elles semblaient une +sorte de nouveauté, répondirent que si une personne d'autorité +suffisante consentait à les précéder en telle façon, ils la suivraient +très-volontiers. Que dirai-je de plus? il s'offrit, cet homme plein de +Dieu, et renvoyant aussitôt sa suite à Osma, ne gardant avec lui qu'un +seul compagnon<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>, et suivi des deux moines souvent indiqués, savoir +Pierre et Raoul, il s'en vint à Montpellier. Quant à l'abbé Arnauld, il +regagna Cîteaux, pour autant que le chapitre de l'ordre devait +très-prochainement se tenir, et partie pour le dessein qu'il avait, ce +chapitre terminé, de mener avec lui quelques-uns de ses abbés, qui +l'aidassent à poursuivre la tâche de prédication qui lui était +prescrite.</p> + +<p>Au sortir de Montpellier, l'évêque d'Osma et les deux moines susdits +vinrent en un certain château de Carmaing<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>, où ils rencontrèrent un +hérésiarque nommé Baudouin, et un certain Théodore, fils de perdition et +chaume d'éternel incendie: lequel, originaire de France, était de race +noble, et même avait eu canonicat à Nevers. Mais ensuite un homme +d'armes, <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> qui était son oncle et des pires hérétiques, ayant été +condamné pour sa doctrine dans le concile de Paris<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a>, en présence +d'Octave, cardinal et légat du siége apostolique, il vit qu'il ne +pourrait se cacher lui-même plus long-temps, et gagna le pays de +Narbonne, où il fut en très-grand amour et très-haute vénération parmi +les hérétiques, tant pour ce qu'il semblait surpasser quelque peu les +autres en subtilité, que parce qu'ils se glorifiaient d'avoir pour leur +frère en iniquité, et défenseur de leur corruption, un homme de +France<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, qui est la source de la science et religion chrétienne. Et +il ne faut pas taire qu'il se faisait appeler Théodore, bien +qu'auparavant il eût nom Guillaume.</p> + +<p>Ayant disputé pendant huit jours avec ces deux hommes, à savoir, +Baudouin et Théodore, nos prédicateurs convertirent tout le peuple du +susdit château, par leurs salutaires avertissemens, à la haine des +hérétiques: si bien qu'il eût de lui-même, et très-volontiers, expulsé +lesdits hérétiques, n'était que le seigneur du lieu, infecté du poison +de perfidie, les avait faits ses familiers et amis. Il serait trop long +de rapporter tous les termes de cette dispute; j'ai cru seulement devoir +en recueillir ceci que, lorsque par la discussion le vénérable évêque +eut poussé Théodore jusqu'aux dernières conséquences: «Je sais, dit +celui-ci, je sais de quel esprit tu es; car tu es <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> venu dans +l'esprit d'Élie.» À cela le saint répondit: «Si je suis venu dans +l'esprit d'Élie, tu es venu, toi, dans celui de l'Antéchrist.» Ayant +donc passé là huit jours, ces vénérables hommes furent suivis par le +peuple, à leur sortie du château, pendant une lieue environ.</p> + +<p>Poursuivant droit leur chemin, ils arrivèrent en la cité de Béziers, où, +prêchant et disputant durant quinze jours, ils affermissaient dans la +foi le peu de catholiques qui s'y trouvaient, et confondaient les +hérétiques. C'est alors que le vénérable évêque d'Osma et frère Raoul +conseillèrent à frère Pierre de Castelnau de s'éloigner d'eux pendant un +temps: car ils craignaient que Pierre ne fût tué, parce qu'à lui surtout +s'attaquait la haine des hérétiques; pour un temps donc, frère Pierre +quitta l'évêque et frère Raoul.</p> + +<p>Ceux-ci étant sortis de Béziers arrivèrent heureusement à Carcassonne, +où ils demeurèrent huit jours, poursuivant leurs disputes et +prédications. En ce temps-là, il arriva près de Carcassonne un miracle +que l'on ne doit point passer sous silence. Comme les hérétiques +faisaient leur moisson, le jour de la nativité de saint Jean-Baptiste +(lequel ils ne tenaient point pour prophète, mais bien pour un démon +très-malin), un d'eux, regardant à sa main, vit que la gerbe était toute +sanglante; ce que voyant, il crut que sa main était blessée: mais la +trouvant saine et entière, il cria à ses compagnons. Quoi plus! Chacun +d'eux, regardant la gerbe qu'il tenait la trouva pareillement souillée +de sang, sans que sa main fût aucunement atteinte. Le vénérable Gui, +abbé de Vaulx-Cernay, qui était alors en cette terre, vit une de ces +<span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> gerbes sanglantes, et c'est lui-même qui m'a raconté ceci.</p> + +<p>Comme il serait trop long de réciter par ordre comment ces hommes +apostoliques (je veux parler de nos prédicateurs) allaient de çà et de +là, de château en château, évangélisant et disputant en tous lieux, +omettons ces choses, et arrivons aux plus notables.</p> + +<p>Un jour se réunirent tous les hérésiarques dans un certain château, au +diocèse de Carcassonne, que l'on nomme Mont-Réal<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>, pour disserter +d'accord contre les susdits personnages. Frère Pierre de Castelnau qui, +comme nous l'avons dit tout à l'heure, les avait quittés à Béziers, +revint pour assister à cette dispute, où furent pris pour juges aucuns +d'entre ceux que les hérétiques nommaient <i>croyans</i>. Or, l'argumentation +dura quinze jours, et fut rédigé par écrit tout ce qui s'y était traité, +et remis en la main des juges, pour qu'ils prononçassent la sentence +définitive; mais eux, voyant que les leurs étaient manifestement battus, +ne voulurent la rendre, non plus que les écrits qu'ils avaient reçus des +nôtres, de peur qu'ils ne vinssent à publicité, et les livrèrent aux +hérétiques.</p> + +<p>Ces choses faites, frère Pierre de Castelnau, laissant de nouveau ses +compagnons, s'en alla en Provence, et travailla à réunir les nobles, +dans le dessein d'extirper les hérétiques du pays de Narbonne, à l'aide +de ceux qui avaient juré la paix; mais le comte de Toulouse, nommé +Raimond, ennemi de cette <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> trève, ne voulut y acquiescer, jusqu'à +tant qu'il fût forcé de la jurer, tant par suite des guerres que lui +suscitèrent les nobles de la province, par la médiation et industrie de +l'homme de Dieu, que par l'excommunication qu'il lança contre ledit +comte<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p> + +<p>Mais lui qui avait reçu la foi, et qui était pis qu'un infidèle, +n'obéissant oncques à son serment, jura souvent, et souvent fut parjure. +Pour quoi le reprit avec grande vertu d'esprit le très-saint frère +Pierre, abordant sans peur le tyran, lui résistant en face, pour ce +qu'il était répréhensible, voire même bien fort damnable; et cet homme +de grande constance et de conscience sans tache le confondait à ce point +de lui reprocher qu'il était en tout parjure, comme de vrai il l'était.</p> + +<h2>CHAPITRE IV.</h2> + +<p class="resume">Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur des Albigeois.</p> + +<p>Puis donc que l'occasion s'en présente, parlons un peu de la crédulité +de ce comte<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. Il est à dire d'abord que, quasi dès son berceau, il +chérit toujours et choya les hérétiques, et les accueillant dans ses +terres, il les honora par toutes les faveurs qu'il put. Même jusqu'à ce +jour, ainsi qu'on l'assure, partout où il va, il mène avec lui +quelques-uns de ces <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> hommes, cachés sous l'habit laïque, afin +que, s'il venait à mourir, il meure entre leurs mains. Il croyait en +effet que, sans faire aucunement pénitence, et si grand pécheur qu'il +fût, il serait sauvé, pourvu qu'à l'article de la mort il pût recevoir +d'eux l'imposition des mains. Il faisait aussi porter avec soi le +Nouveau-Testament, pour qu'au besoin il reçût des mains des infidèles +l'imposition et ledit livre. De vrai, l'Ancien-Testament est détestable +aux hérétiques: ils disent que ce Dieu, qui a institué la vieille loi, +est mauvais, l'appelant traître à cause de la spoliation d'Égypte, et +meurtrier pour le déluge et la submersion des Égyptiens. Ils ajoutent +que Moïse, Josué et David ont été les ministres de ce mauvais Dieu, et +routiers<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a> à son service.</p> + +<p>Un jour le susdit comte dit aux hérétiques, comme le savons +certainement, qu'il voulait faire nourrir son fils à Toulouse parmi eux, +à cette fin qu'il s'instruisît davantage en leur foi, ou plutôt dans +leur infidélité. Il dit encore, une autre fois, qu'il donnerait +volontiers cent marcs d'argent pour qu'un de ses chevaliers embrassât +leur croyance, à laquelle il l'avait maintes fois appelé, et qu'il lui +faisait prêcher souvent. Outre cela, quantes fois les hérétiques lui +envoyaient des présens ou des provisions, il les recevait avec grande +reconnaissance, et les faisait conserver très-soigneusement, ne +souffrant pas que personne en mangeât, sinon lui et certains d'entre ses +<span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> familiers. Très-souvent aussi, comme nous l'avons appris de +science certaine, s'agenouillant, il adorait les hérétiques, requérait +leurs bénédictions, et les baisait.</p> + +<p>Un jour qu'il était à attendre quelques gens qui devaient venir à lui, +comme ils ne venaient pas, il s'écria: «Il appert clairement que le +diable a fait ce monde, puisque rien ne nous succède à souhait.» Il dit, +en outre, au vénérable évêque de Toulouse, ainsi que nous l'avons ouï +dudit évêque, que les moines de Cîteaux ne pouvaient être sauvés pour +autant qu'ils avaient des ouailles adonnées au péché de luxure. Ô +hérésie inouïe!</p> + +<p>Le même comte dit à cet évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son +palais, et que là il entendrait la prédication des hérétiques; par quoi +il est patent qu'il les entendoit souvent durant la nuit.</p> + +<p>Étant un jour dans une église où étoit célébrée la messe, ce Raimond +avoit en sa compagnie un certain mime qui suivoit la mode des bouffons +de cette sorte, railloit les gens par grimaces et autres gestes +d'histrion: or, comme le prêtre célébrant se retournoit vers le peuple +en disant <i>Dominus vobiscum</i>, le très-scélérat comte commanda à son mime +de contrefaire l'officiant et le tourner en dérision. Il dit encore une +autre fois qu'il aimeroit mieux ressembler à un certain hérétique de +Castres au diocèse d'Alby, auquel on avait tranché les membres, et qui +vivait dans un état misérable, que d'être empereur ou roi.</p> + +<p>Que ledit comte protégea toujours les hérétiques, nous en avons la +preuve très-convaincante en ce que jamais il ne put être induit par +aucun légat <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> du siége apostolique à les chasser de son pays; +bien que, contraint par ces mêmes légats, il ait fait de fréquentes +abjurations. Il faisait en outre si peu de cas du sacrement de mariage +que, toutes fois et quantes sa propre épouse lui désagréait, la +répudiant, il en prenait une autre, si bien qu'il en eut quatre<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, +dont trois vivent encore. Il eut d'abord la sœur du vicomte de +Béziers, nommée Béatrix; laquelle ayant répudiée, il prit la sœur du +duc de Chypre<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>. Ayant encore quitté celle-ci, il épousa la sœur du +roi d'Angleterre<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, qui lui était unie par conséquent au troisième +degré; et cette dernière étant morte, il reçut en mariage la sœur du +roi d'Arragon<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>, qui pareillement était sa cousine au quatrième degré. +On ne doit point taire que, durant son premier mariage, il conseilla +souvent à sa femme de prendre l'habit religieux. Celle-ci, comprenant ce +qu'il voulait dire, exprès lui demanda s'il voulait qu'elle se fît +religieuse de l'ordre de Cîteaux; à quoi il répondit que non. Lors elle +lui demanda s'il entendait plutôt qu'elle entrât dans l'ordre de +Fontevrault<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a>; mais il dit encore qu'il ne le voulait ainsi. +Finalement elle lui demanda quelle était sa volonté, et il lui dit que, +si elle consentait à se faire ermite, il pourvoierait à tous ses +besoins, et il fut fait de la sorte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> Il y avait à Toulouse un détestable hérétique nommé Hugues +Fabri, qui jadis était tombé dans une telle démence qu'il avait profané +l'autel d'une église de la manière la plus immonde, et qu'au mépris de +Dieu, il s'était servi salement du poêle qui couvrait ledit autel<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. Ô +forfait inouï! le même hérétique avait dit un jour qu'au moment où le +prêtre reçoit dans la messe le sacrement de l'Eucharistie, c'est le +démon qu'il fait passer dans son propre corps. Or le vénérable abbé de +Cîteaux, qui était alors abbé de Granselve<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a> dans le territoire de +Toulouse, ayant rapporté tout ceci au comte, et lui ayant indiqué qui +avait commis un si grand crime, celui-ci répondit qu'à telle cause il ne +punirait aucunement un citoyen de ses domaines. Le seigneur abbé de +Cîteaux, qui était pour lors archevêque de Narbonne, a raconté ces +abominations à environ vingt évêques, moi présent, au concile de Lavaur.</p> + +<p>En outre, ledit comte fut à tel point luxurieux et débauché que, comme +nous l'avons appris avec certitude, il abusait de sa propre sœur, au +mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>, il recherchait +avec grand empressement les concubines de son père, et couchait avec +elles dans des transports d'ardeur extrême, à ce point qu'à peine une +femme pouvait lui plaire s'il ne savait qu'elle fût entrée d'abord au +lit de son père; d'où suit que celui-ci, tant à cause de son hérésie que +pour cette énormité, lui annonçait souvent qu'il perdrait son héritage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> Davantage, ledit Raimond se prit d'une merveilleuse affection +pour des pillards et routiers, à l'aide desquels il dépouillait les +églises, détruisait les monastères, et dépossédait tous ceux de ses +voisins qu'il pouvait.</p> + +<p>C'est en cette façon qu'il se comporta toujours comme un membre du +diable, fils de perdition, premier né de Satan, ennemi de la croix et +persécuteur de l'Église, champion des hérétiques, oppresseur des +catholiques, ministre de damnation, apostat de la foi, rempli de crimes, +et vrai magasin de toute espèce de péchés.</p> + +<p>Un jour qu'il jouait aux échecs avec un chapelain, il lui dit tout en +jouant: «Le Dieu de Moïse en qui vous croyez ne pourra vous aider à ce +jeu; et quant à moi, ajouta-t-il, que jamais ce Dieu ne me soit en +aide!»</p> + +<p>Une autre fois, comme il devait marcher du pays de Toulouse contre +quelques ennemis à lui qui étaient en Provence, se levant au beau milieu +de la nuit, il vint à la maison où les hérétiques toulousains étaient +assemblés, et il leur dit: «Seigneurs et frères, divers sont les +événemens de la guerre. Quoi qu'il arrive de moi, je recommande en vos +mains mon âme et mon corps.» Ce qu'ayant dit, il emmena, pour plus de +précaution, avec lui, des hérétiques en habit commun, pour que si, +d'aventure, il venait à mourir, au moins ce pût être entre leurs bras.</p> + +<p>Un jour ce maudit comte était malade en Arragon; et, comme son mal +augmentait, il se fit construire une litière, et, dans cette litière, +transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait +porter <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> en si grande hâte à Toulouse, affligé qu'il était d'une +si grave maladie, il répondit, le misérable: «C'est pour ce qu'il n'y a +point en cette terre de bons hommes entre les mains desquels je puisse +mourir;» car étaient les hérétiques nommés <i>bons hommes</i> par leurs +fauteurs. Pour finir, par bien d'autres signes et paroles il s'avouait +hérétique. «Je sais bien, disait-il, que je dois être déshérité pour ces +gens de bien; mais si suis-je prêt à endurer non seulement +l'exhérédation, bien plus, à perdre la tête pour eux.»</p> + +<p>Qu'il suffise de ce que nous avons dit touchant l'incrédulité et malice +de ce malheureux. Maintenant retournons à notre propos.</p> + +<h2>CHAPITRE V.</h2> + +<p class="resume">De la venue de douze abbés de Cîteaux et de leurs prédications.</p> + +<p>La dispute plus haut rappelée ayant eu lieu dans Mont-Réal, tandis que +nos prédicateurs y étaient encore, et que semant de toutes parts la +parole de Dieu et les leçons du salut, ils mendiaient partout leur pain; +survint le vénérable homme abbé de Cîteaux, nommé Arnauld, arrivant de +France et menant avec lui douze abbés, hommes de religion entière, +hommes de sainte science et parfaite, hommes de sainteté incomparable, +lesquels, selon le nombre sacré des douze apôtres, vinrent au nombre de +douze avec l'abbé, lui treizième, préposés à rendre raison à tout +disputeur quelconque des choses qui étaient en eux <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> touchant la +foi et l'espérance; et tous en compagnie de plusieurs moines qu'ils +avaient amenés avec eux professant complète humilité, suivant le modèle +qui leur avait été montré à Montpellier, c'est-à-dire selon le précepte +de l'évêque d'Osma, faisaient route à pied. Soudain ils furent dispersés +au loin par l'abbé de Cîteaux, et furent à chacun assignées les bornes +dans lesquelles ils se livreraient au discours de la prédication<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, et +persévéreraient dans le labeur des disputes contre les hérétiques.</p> + +<h2>CHAPITRE VI.</h2> + +<p class="resume">Du colloque de Pamiers et de la mort de l'évêque d'Osma.</p> + +<p>L'évêque d'Osma voulut lors retourner à son évêché, partie pour veiller +sur ses ouailles, et partie pour fournir de ses revenus aux nécessités +des prédicateurs de Dieu en la province de Narbonne. Or donc, comme il +s'en allait devers l'Espagne, il vint à Pamiers au territoire de +Toulouse, et près de lui se rendirent Foulques, évêque de Toulouse, et +Navarre, évêque de Conserans<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, avec plusieurs abbés. Là, ils <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> +disputèrent avec les Vaudois, lesquels furent vaincus à plat et +confondus; et le peuple du lieu, principalement les pauvres, se +rangèrent pour la plupart au parti des nôtres; voire même celui qui +avait été institué juge de la dispute (lequel était favorable aux +Vaudois et considérable en son endroit) renonça à la perversité +hérétique, et s'offrit lui et tout son bien aux mains du seigneur évêque +d'Osma, et dès lors il a combattu virilement les sectateurs de la +superstition.</p> + +<p>Fut présent à cette dispute ce traître et méchant comte de Foix<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a>, ce +très-cruel persécuteur de l'Église et ennemi du Christ, lequel avait une +femme qui faisait manifeste profession de l'hérésie des Vaudois; plus +deux sœurs dont l'une professait cette même doctrine, et l'autre, +ainsi que le comte, celle des autres sectes déloyales des hérétiques. La +dispute susdite ayant eu lieu dans le palais du comte même, celui-ci un +jour pratiquait les Vaudois, et l'autre jour nos prédicateurs. Ô feinte +humilité!</p> + +<p>Ceci achevé, l'évêque d'Osma s'achemina vers son évêché, résolu de +revenir le plus tôt possible, afin de poursuivre les affaires de la foi +dans la province de Narbonne. Mais, après avoir passé peu de jours dans +son siége, comme il se disposait au retour, il fut prévenu par la mort, +et s'endormit heureusement dans sa vieillesse. Avant son décès, était +mort pareillement le frère Raoul, dont nous avons parlé ci-dessus, homme +de bonne mémoire, lequel rendit l'âme dans une certaine abbaye de +l'ordre de Cîteaux, dite Franquevaux, près Saint-Gilles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> Ces deux luminaires étant ravis au monde (savoir l'évêque d'Osma +et frère Raoul), le vénérable Gui, abbé de Vaulx-Cernay, au diocèse de +Paris, qui était venu avec les autres abbés au pays de Narbonne à cause +de la prédication, homme de noble lignage, mais plus noble encore de +beaucoup par science et par vertu, le même qui fut fait ensuite évêque +de Carcassonne, fut constitué le premier et maître entre les +prédicateurs; d'autant que l'abbé de Cîteaux se transporta en d'autres +lieux, empêché qu'il était par les grandes affaires du temps.</p> + +<p>Nos saints prêcheurs discourant donc et confondant très-apertement les +hérétiques, mais ne pouvant, en leur obstination dans la malice, les +convertir à la vérité, après beaucoup de temps employé à des +prédications et disputes qui furent de mince ou nulle utilité, ils +revinrent au pays de France.</p> + +<p>Du reste, il n'est à omettre que ledit abbé de Vaulx-Cernay ayant +disputé plusieurs fois avec Théodore, plus haut nommé, et un certain +autre hérésiarque très-notable, à savoir Bernard de l'Argentière<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="smaller">[29]</span></a>, +estimé le premier dans le diocèse de Carcassonne, et les ayant maintes +et maintes fois confondus, ledit Théodore, n'ayant un jour pu répondre +rien autre, dit à l'abbé: «La paillarde (il entendait par là l'Église +romaine) m'a long-temps, retenu à elle<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="smaller">[30]</span></a>; mais elle ne me retiendra +plus.» Il ne faut taire davantage que le même abbé de Vaulx-Cernay ayant +gagné un castel <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> près de Carcassonne, nommé Laurac<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, afin d'y +prêcher à son entrée dans ledit lieu, il se signa: ce que voyant un +certain homme d'armes hérétique qui était dans le château, il dit à +l'abbé: «Que ce signe ne me soit oncques en aide!»</p> + +<h2>CHAPITRE VII.</h2> + +<p class="resume">Miracle de la cédule écrite de la main du bienheureux Dominique, + laquelle jetée trois fois au feu en ressauta intacte.</p> + +<p>En ce temps advint un miracle qui nous a semblé digne d'être placé ici. +Un jour que nos prédicateurs avaient disputé contre les hérétiques, un +des nôtres nommé Dominique, homme tout en sainteté, lequel avait été +compagnon de l'évêque d'Osma, rédigea par écrit les argumens qu'il avait +employés dans le cours de la discussion, et donna la cédule à un +hérétique, pour qu'il délibérât sur les objections y contenues. Cette +nuit même, les hérétiques étaient assemblés dans une maison, siégeant +près du feu. Lors celui à qui l'homme de Dieu avait baillé la cédule, la +produisit devant tous: sur quoi ses compagnons lui dirent de la jeter au +milieu du feu, et que si elle brûlait, leur foi (ou plutôt leur +perfidie) serait véritable; du contraire, si elle demeurait intacte, +qu'ils avoueraient pour telle la foi que prêchaient les nôtres, et +qu'ils la confesseraient vraie. Que dirai-je de plus? À ce tous +consentant, la cédule est jetée au feu: <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> mais comme elle eut +demeuré quelque peu au milieu des flammes, soudain elle en ressauta sans +être du tout atteinte. Les spectateurs restant stupéfaits, l'un, plus +endurci que les autres, leur dit: «Qu'on la remette au feu, et alors +vous expérimenterez plus pleinement la vérité.» On l'y jeta derechef, et +derechef elle ressauta intacte. Ce que voyant cet homme dur et lent à +croire, il dit: «Qu'on la jette pour la troisième fois, et lors nous +connaîtrons avec certitude l'issue de la chose.» Pour la troisième fois +donc on la jette au feu; mais elle n'est pas davantage offensée, et +saute hors du feu entière et sans lésion aucune. Pourtant, et bien que +les hérétiques eussent vu tant de signes, ils ne voulurent se convertir +à la foi. Ains, persistant dans leur malice, ils se firent entre eux +très-expresse inhibition pour que personne, en racontant ce miracle, ne +le fît parvenir à notre connaissance; mais un homme d'armes qui était +avec eux, et se rapprochait tant soit peu de notre foi, ne voulut céler +ce dont il avait été témoin, et en fit récit à plusieurs. Or cela se +passa à Mont-Réal, ainsi que je l'ai ouï de la bouche même du très-pieux +personnage qui avait donné à l'hérétique la cédule en question.</p> + +<h2>CHAPITRE VIII.</h2> + +<p class="resume">Mort sanglante de frère Pierre de Castelnau qui succomba sous le + glaive des impies.</p> + +<p>Ayant dit ce peu de mots touchant les prédicateurs de la parole divine, +arrivons, avec l'aide de Dieu, au martyre de cet homme vénérable, de cet +<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> athlète très-courageux, frère Pierre de Castelnau; à quelle fin +nous pensons ne pouvoir mieux faire, ni plus authentiquement, qu'en +insérant dans notre narration les lettres du seigneur pape, adressées +par lui aux fidèles du Christ, et contenant plus au long le récit de ce +martyre. La teneur de ces lettres est ainsi qu'il suit:</p> + +<p>«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos chers fils, +nobles hommes, comtes, barons et tous chevaliers établis dans les +provinces de Narbonne, d'Arles, d'Embrun, d'Aix et de Vienne: salut et +bénédiction apostolique.</p> + +<p>«Nous avons ouï une chose que nous sommes forcés de croire et déduire +pour le deuil commun de toute l'Église, à savoir, que comme frère Pierre +de Castelnau, de sainte mémoire, moine et prêtre, homme vertueux entre +tous les hommes, illustre par sa vie, sa science et son renom, député +avec plusieurs autres pour évangéliser la paix et affermir la foi dans +la province d'Occitanie, travaillait louablement au ministère à lui +commis, et ne cessait de travailler encore, comme celui qui avait +pleinement appris en l'école du Christ ce qu'il enseignait; et, doué de +paroles selon la foi, avait moyen d'exhorter suivant la saine doctrine +celui qui est selon cette doctrine, et de repousser les contredisans, +toujours préparé à rendre raison à qui l'en sommait, ainsi que le +pouvait faire homme catholique, docte en la loi, éloquent en langage; +contre ledit frère donc fut suscité par le diable son ministre, le comte +Raimond de Toulouse: lequel, pour beaucoup et de grands excès commis +envers l'Église et envers Dieu, ayant souvent <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> encouru la +censure ecclésiastique, et souvent (homme qu'il était de couleur +changeante, rusé, impossible à saisir et inconstant) s'étant fait +absoudre par une repentance simulée; ne pouvant enfin contenir la haine +qu'il avait conçue contre ledit saint personnage, pour autant qu'en sa +bouche était parole de vérité, pour réprimander et châtier les nations, +et lui surtout, comte Raimond, qui méritait d'être repris davantage à +cause de plus grands crimes, convoqua les légats du siége apostolique, +savoir, frère Pierre et son collègue, dans la ville de Saint-Gilles, +leur promettant de leur donner satisfaction sur tous les chefs pour +lesquels il était reproché. Mais comme eux se furent rendus en la +susdite ville, ledit comte, tantôt comme homme facile et de bonne foi, +promettait de se soumettre aux salutaires admonitions à lui faites, et +tantôt, comme homme double et endurci, refusait tout net de ce faire. +Nos légats, voulant enfin se retirer dudit lieu, Raimond les menaça +publiquement de mort, disant que par quelque endroit de la terre ou de +l'eau qu'ils s'en fussent, il observerait avec vigilance leur départ; et +aussitôt, accommodant les effets aux paroles, il envoya ses complices +pour dresser les embûches qu'il méditait.</p> + +<p>«Comme donc, ni aux prières de notre cher fils l'abbé de Saint-Gilles, +ni aux instances des consuls et bourgeois, le délire de la rage ne le +pouvait adoucir, eux, en dépit du comte et à son grand déplaisir, +conduisirent les saints prédicateurs, à main armée, près des rivages du +Rhône, où, pressés par la nuit, ils se reposèrent, tandis que certains +satellites à eux du tout inconnus se venaient loger près d'eux; +lesquels, <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> comme l'issue l'a fait voir, cherchaient leur sang.</p> + +<p>«Le lendemain matin étant survenu, et la messe célébrée comme de +coutume, au moment où les innocens soldats du Christ se préparaient à +passer le fleuve, un de ces satellites de Satan, brandissant sa lance, +blessa entre les côtes inférieures le susdit Pierre de Castelnau (pierre +en effet fondée sur le Christ par immobile assiette), lequel ne se +méfiait pas d'une si grande trahison.</p> + +<p>«Lors, regardant d'abord l'assassin, et suivant l'exemple de son maître +Jésus et du bienheureux Étienne, le martyr lui dit: «Que Dieu te +pardonne, car moi je te pardonne,» répétant à plusieurs fois ce mot de +piété et patience; ensuite, étant ainsi transpercé, il oublia l'amère +douleur de sa blessure par l'espérance des choses célestes; et, à +l'article de sa glorieuse mort, ne cessant d'ordonner, de concert avec +les compagnons de son ministère, en quelle façon ils répandraient la +paix et la foi, il s'endormit heureusement dans le Christ après les +pieuses oraisons dernières. Pierre donc ayant, pour la paix et la foi +(si justes causes de martyre qu'il n'y en a de plus justes), répandu son +sang, il aurait déjà brillé, ainsi que nous le croyons, par d'éclatans +miracles, si l'incrédulité des hérétiques ne l'eût empêché, à l'instar +de ceux dont il est dit dans l'Évangile que Jésus ne faisait point parmi +eux beaucoup de miracles à cause de leur incrédulité. C'est pourquoi, +bien que la parole soit un signe nécessaire, non aux fidèles, mais aux +infidèles, le Sauveur étant présenté à Hérode qui, au témoignage de Luc, +se réjouit grandement de le voir, <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> dans l'espoir qu'il ferait +quelque miracle, il dédaigna d'en faire et de répondre à qui +l'interrogeait, sachant que l'incrédulité qui demande des miracles n'est +pas disposée à croire, et qu'Hérode recherchait seulement une vaine +surprise.</p> + +<p>«Bien donc que cette méchante race perverse de Provençaux ne soit digne +que si promptement, comme elle le cherche peut-être, lui soit donné un +signe du martyre de frère Pierre, nous croyons cependant qu'il a fallu +qu'un seul mourût pour elle, à cette fin qu'elle ne pérît pas tout +entière, et qu'infectée par la contagion de l'hérésie, elle fût rappelée +de son erreur par l'intercession du sang du martyr.</p> + +<p>«Tel est en effet le durable mérite du sacrifice de Jésus-Christ; tel +est l'esprit miraculeux du Sauveur, que, lorsqu'on le croit vaincu dans +les siens, c'est alors même qu'il est plus fortement victorieux en eux; +et de la même vertu par qui lui-même a détruit la mort en mourant, il +fait triompher de leurs triomphateurs ses serviteurs parfois abattus. À +moins que le grain de froment qui tombe en terre ne meure, il reste +seul; mais s'il meurt, il produit des fruits abondans. Espérant donc +qu'il doit provenir dans l'Église du Christ un fruit de cette semence +très-féconde, bien qu'assurément soit durement criminel et +criminellement dur celui dont l'âme n'a pas été percée par le glaive qui +a percé Pierre, et ne désespérant jamais entièrement, vu qu'une si +grande utilité doit être dans l'effusion de son sang, que Dieu accordera +les succès désirés aux nonces de sa prédication dans ladite province, +pour laquelle le martyr est tombé en la corruption de la mort, nous +jugeons devoir avertir <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> plus soigneusement nos vénérables frères +les évêques et leurs suffragans, et les exhorter par le Saint-Esprit, +leur ordonnant strictement, en vertu de la sainte obédience, que, +faisant prendre force à la parole de paix et de foi, semée par ledit +Pierre dans ceux qui ont été abreuvés de sa prédication, pour combattre +la perversité hérétique, affermir la foi catholique, extirper les vices +et implanter les vertus, persistant dans les efforts d'un zèle +infatigable, ils dénoncent à tous, par leurs diocèses, le meurtrier +dudit serviteur de Dieu, ensemble tous ceux à l'aide, par l'œuvre, +conseil ou faveur de qui il a accompli un si grand crime, plus ses +receleurs ou défenseurs, au nom du tout-puissant Dieu, Père, Fils et +Saint-Esprit, ainsi que par l'autorité des bienheureux apôtres Pierre et +Paul, et la nôtre, comme excommuniés et frappés d'anathême; et qu'ils +fassent obtempérer à l'interdit ecclésiastique tous les lieux auxquels +le susdit meurtrier ou autre précité apparaîtrait, voire même en leur +présence, chaque jour de dimanche et fête, au son des cloches et à la +lueur des cierges, jusqu'à ce que, approchant du siége apostolique, ils +méritent, par une digne satisfaction, d'être absous, et fassent révoquer +solennellement la présente sentence. Leur mandons en outre que, quant à +ceux qui, animés du zèle de la foi orthodoxe, et pour venger le sang du +juste qui ne cesse de crier de la terre vers le ciel, jusqu'à ce que le +Dieu des vengeances descende du ciel sur la terre pour la confusion des +pervertis et pervertisseurs, quant à ceux, disons-nous, qui se seraient +virilement ceints et armés contre ces pestiférés qui s'attaquent tout +d'une fois à la paix et à la vérité, ils leur promettent <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> en +toute sûreté la rémission de leurs péchés accordée par Dieu et son +vicaire; à cette fin que ce labeur leur suffise pour réparation des +offenses à cause desquelles ils auront offert à Dieu la contrition de +leur cœur et une confession véridique: le tout attendu que ces +empestés Provençaux tentent non seulement de ravir ce qui est nôtre, +mais de nous renverser nous-mêmes, et que, non contens d'aiguiser leurs +langues pour la ruine des âmes, ils mettent encore la main à la +destruction des corps, devenus qu'ils sont corrupteurs des unes et +meurtriers des autres.</p> + +<p>«Bien que le comte dont il est parlé plus haut soit depuis long-temps +frappé du couteau d'anathême à cause de nombreux et énormes crimes qu'il +serait trop long de raconter par le menu; vu cependant que, suivant des +indices assurés, il est présumé coupable de la mort du saint homme, non +seulement pour ce qu'il l'a menacé publiquement de le faire mourir, et +lui a dressé des embûches, mais encore en ce qu'il a admis en sa grande +familiarité le meurtrier dudit frère, voire l'a récompensé par riches +dons (sans parler des autres présomptions qui sont plus pleinement +notoires à plusieurs); à cette cause, voulons que les archevêques et +évêques le déclarent publiquement anathématisé. Et comme, selon les +sanctions canoniques des saints Pères, la foi ne doit pas être gardée à +qui ne la garde point envers Dieu, étant ledit comte séparé de la +communion des fidèles, et, pour ce, à éviter plutôt qu'à soutenir, +voulons encore qu'ils déclarent déliés, par l'autorité apostolique, tous +ceux qui sont astreints audit comte <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> par sermens de fidélité, +société, alliance et autres semblables causes, et libre à tout +catholique (sauf le droit du seigneur suzerain<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="smaller">[32]</span></a>) non seulement de +poursuivre sa personne, mais encore d'occuper et de tenir ses terres et +domaines, afin, par ce moyen, d'arriver surtout à purger d'hérésie, par +force et savoir faire, le territoire qui, jusqu'à ce jour, a été +honteusement endommagé et souillé par la méchanceté dudit comte, étant +juste en effet que les mains de tous se lèvent contre celui dont la main +a été contre tous. Que si telle vexation ne lui donne enfin meilleur +entendement, nous aurons soin d'appesantir notre bras sur sa tête. Mais +si, par aucun moyen, il promet d'exhiber satisfaction, ores faudra-t-il +qu'il promette, pour signe de sa repentance, qu'il chassera de tout son +pouvoir les sectateurs de l'hérétique impiété, et qu'il s'empresse de se +réconcilier à la paix fraternelle, vu que c'est surtout pour la faute +qu'il est reconnu avoir commise en l'un et l'autre point, que la censure +ecclésiastique a été proférée contre lui. Bien que si Dieu voulait +prendre garde à toutes ses iniquités, à peine pourrait-il faire +satisfaction convenable, non seulement pour lui-même, mais encore pour +cette multitude qu'il a conduite dans les lacs de damnation. Mais pour +ce que, selon la sentence de vérité, ceux-là ne sont à craindre qui +tuent le corps, mais bien ceux qui peuvent envoyer le corps et l'âme en +la géhenne, nous nous confions et espérons en celui qui, afin d'ôter à +ses fidèles la crainte de la mort, mourut et ressuscita le troisième +jour, pour que le meurtre dudit <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> homme de Dieu, frère Pierre de +Castelnau, non seulement n'imprime pas la crainte à notre vénérable +frère l'évêque de Conserans ni à notre bien-aimé fils Arnauld, abbé de +Cîteaux, légat du siége apostolique, ni aux autres orthodoxes sectateurs +de la vraie foi, mais, du contraire, les enflamme d'amour, afin qu'à +l'exemple de celui qui a mérité heureusement la vie éternelle au prix +d'une mort temporelle, ils ne redoutent pas d'employer pour le Christ, +s'il est nécessaire, leur vie en si glorieux combat. C'est pourquoi nous +avons jugé bon de conseiller aux archevêques et évêques qu'admonestant +leurs ouailles, inculquant prières par préceptes et préceptes par +prières, et s'unissant efficacement aux avis salutaires et commandemens +de nos légats, ils assistent ceux-ci en toutes choses pour lesquelles +ils jugeraient devoir leur faire telles injonctions qu'il leur plairait, +ainsi que de braves compagnons d'armes; leur faisant savoir que la +sentence que cesdits légats auraient promulguée, non seulement contre +les rebelles, mais encore contre les paresseux, nous ordonnons qu'elle +soit tenue pour ratifiée et soit observée inviolablement.</p> + +<p>«Sus donc, soldats du Christ! sus donc, novices intrépides de la milice +chrétienne! que l'universel gémissement de l'Église vous émeuve, et +qu'un pieux zèle vous enflamme du désir de venger une si grande injure +faite à notre Dieu! Souvenez-vous que notre Créateur n'avait pas besoin +de nous alors qu'il nous fit, et que, bien que notre service ne lui soit +nécessaire, comme si, par ce concours, il se fatiguait moins dans +l'opération de ses œuvres, et que son omnipotence fût moindre quand +notre assistance vient à <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> lui faillir, il nous a néanmoins +accordé en telle circonstance l'occasion de le servir et de lui agréer.</p> + +<p>«Puis donc qu'après le meurtre du susdit juste, il est dit que l'Église, +en les pays où vous êtes, siége dans la tristesse et la douleur, sans +appui ni consolateur, que la foi s'est évanouie, que la paix a péri, que +l'hérétique peste et la rage de l'ennemi ont plus fort prévalu; puis +aussi que si, dès l'origine de la tempête, on ne porte un puissant +secours à la religion, le vaisseau de l'Église sera vu presque +entièrement perdu en naufrage; nous vous avertissons tous soigneusement +et promptement exhortons, vous enjoignons, dans une telle urgence et si +grande nécessité, avec confiance et en vertu du Christ, vous donnant +rémission de tous péchés, pour que vous ne tardiez à courir au devant de +maux si énormes, et que vous fassiez en sorte de pacifier ces gens-là en +celui qui est un Dieu de paix et d'amour; finalement pour que vous vous +étudiez en vos régions à exterminer l'impiété et l'hérésie par tous les +moyens quelconques que Dieu vous aura révélés, combattant d'une main +forte et d'un bras au loin étendu leurs sectateurs plus sévèrement que +les Sarrasins, en ce qu'ils sont pires.</p> + +<p>«D'ailleurs, vous mandons, si ledit comte Raimond (qui, par ainsi que +s'il eût fait pacte avec la mort, pèche et ne réfléchit sur son crime) +venait d'aventure à prendre meilleur entendement dans la vexation qui +lui est infligée, et que, la face couverte d'ignominie, il se prenne à +rechercher le nom de Dieu, pour nous donner satisfaction et à l'Église, +ou plutôt à Dieu, que vous ne vous désistiez pour cela de faire peser +sur lui le fardeau d'oppression qu'il s'est attiré, <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> chassant +lui et ses fauteurs des châteaux du seigneur, et leur enlevant leurs +terres, auxquelles, après l'expulsion des hérétiques, aient à être +subrogés les habitans catholiques, qui, selon la discipline de notre foi +orthodoxe, servent devant Dieu en sainteté et justice.</p> + +<p>«Donné à Latran, le 6 des ides de mars, de notre pontificat l'an +II<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Lien vers la note 33"><span class="smaller">[33]</span></a>.»</p> + +<p>Ces choses étant rapportées touchant la mort du très-saint homme, +retournons à suivre notre narration.</p> + +<h2>CHAPITRE IX.</h2> + +<p class="resume">Comment les évêques de Toulouse et de Conserans furent envoyés à + Rome pour exposer au souverain pontife l'état de l'Église dans la + province de Narbonne.</p> + +<p>Les prélats de la province de Narbonne et autres que touchaient les +affaires de la paix et de la foi dans la province de Narbonne, voyant +qu'étaient morts les hommes de bien, l'évêque d'Osma, frère Pierre de +Castelnau et frère Raoul, lesquels avaient été en ladite terre les +promoteurs principaux et maîtres de la prédication; remarquant, de plus, +que cette prédication avait déjà accompli son cours pour majeure partie, +sans avoir beaucoup profité, ains qu'elle avait été du tout frustrée des +fruits désirés, ils délibérèrent d'en transmettre avis aux pieds du +souverain pontife.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> À cette cause, les vénérables hommes Foulques, évêque de +Toulouse, et Navarre, évêque de Conserans, se ceignent et s'acheminent +vers Rome, pour supplier le seigneur pape qu'à la religion grandement +périclitante en la province de Narbonne, de Béziers et Bordeaux, et +faisant dans ces contrées presque entièrement naufrage, il tende une +main secourable, et pourvoie à la paix de l'Église.</p> + +<p>Sur quoi, le seigneur pape Innocent, qui s'appliquait de toutes ses +forces à veiller aux nécessités de la foi catholique, porta remède à si +grand mal, envoyant en France lettres circulaires et efficaces sur telle +affaire, comme nous l'expliquerons mieux plus bas.</p> + +<p>Ce qu'ayant ouï le comte de Toulouse, ou pour mieux dire ce comte de +fourberie<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Lien vers la note 34"><span class="smaller">[34]</span></a>, à savoir, que les susdits évêques s'en étaient allés à +Rome, craignant d'être châtié selon ses mérites, et voyant que ses bons +faits et gestes ne pouvaient passer impunis, après avoir député +plusieurs autres émissaires à Rome, il y envoya finalement deux hommes +méchans et exécrables, l'archevêque d'Auch et Raimond de Rabastens<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Lien vers la note 35"><span class="smaller">[35]</span></a> +lequel avait été autrefois évêque de Toulouse, et pour ses mérites +déposé depuis; et par ces truchemens, il se plaignit au seigneur pape de +l'abbé de Cîteaux, qui à titre de légat traitait des choses de la foi, +assurant qu'il l'avait aigri contre lui, Raimond, avec trop d'âpreté, et +plus que de raison; promettant en outre ledit comte, que si le seigneur +pape <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> lui adressait un légat à <i>latere</i>, il se rangerait en tout +à ses volontés: ce qu'il ne disait par désir qu'il eût de s'amender en +aucune façon, mais bien dans l'idée que si le seigneur pape lui envoyait +quelqu'un d'entre ses cardinaux, il pourrait le circonvenir, homme qu'il +était de couleur changeante et bien fort rusé.</p> + +<p>Mais le Tout-Puissant, qui est scrutateur des cœurs, et les connaît +jusque dans leurs secrets, ne voulut permettre que la pureté apostolique +pût être induite à erreur, ni davantage que la perversité de ce comte +fût cachée plus long-temps. Il pourvut donc, en sa justice et +miséricorde, juge clément et équitable, à ce que ledit seigneur pape +satisfît à sa requête, comme s'il demandait chose juste, et à ce que sa +malice ne demeurât plus long-temps celée. En effet, le seigneur pape fit +passer en Provence un de ses propres clercs, ayant nom Milon, homme de +vie honnête assurément, illustre en science, disert en paroles, lequel +(pour en peu de mots figurer sa vertu et probité), ne put être épouvanté +par terreur, non plus que plier sous les menaces.</p> + +<p>Toutefois, apprenant la venue de maître Milon, le comte se réjouit +grandement, pensant, comme il osait faire, que celui-ci s'accommoderait +en toutes choses à son bon plaisir; et, courant par ses domaines, il +commença à se glorifier, et à dire: «Voici qu'à cette heure je suis +bien, car j'ai un légat selon mon cœur. Voire, je serai moi-même +légat.»</p> + +<p>Mais il advint pourtant au contraire de son souhait, ainsi qu'il sera +dit ci-après.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> CHAPITRE X.</h2> + +<p class="resume">Comment maître Théodise fut délégué avec maître Milon.</p> + +<p>En compagnie du susdit maître Milon fut envoyé un certain clerc, nommé +Théodise<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Lien vers la note 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, chanoine de Gênes, lequel devait l'assister et aider dans +l'expédition des affaires de la foi. Or, ce Théodise était homme de +grande science, homme de constance admirable, homme d'exquise bonté, qui +se comporta très-bien pour les intérêts de Jésus-Christ. Quels dangers +il eut à courir dans sa mission, et quels travaux à endurer, c'est ce +que l'issue a fait voir, comme nous aurons soin par la suite de le +rapporter plus amplement.</p> + +<p>Le seigneur pape avait donné commandement à maître Milon de disposer, en +tout ce qui touchait à la foi, et surtout au fait du comte de Toulouse, +selon l'avis de l'abbé de Cîteaux, vu que l'abbé connaissait à plein +l'état des affaires aussi bien que les fourberies de ce comte. Par quoi, +le seigneur pape avait dit expressément à maître Milon: «L'abbé de +Cîteaux sera de tout le faiseur, et toi, tu seras son organe; car le +comte de Toulouse le tient pour suspect, mais toi, tu ne lui seras point +tel.»</p> + +<p>Maître Milon et maître Théodise étant donc venus en France, ils +trouvèrent l'abbé de Cîteaux à Auxerre. Là, maître Milon le consulta sur +plusieurs articles <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> concernant les affaires de la foi; au sujet +de quoi l'abbé l'instruisant avec soin, lui délivra son avis écrit et +scellé. Il lui conseilla en outre de convoquer les archevêques, évêques +et autres prélats qu'il jugerait expédiens au bien de la chose, avant +que d'arriver au comte de Toulouse, de prendre leurs avis et opinions et +de s'y tenir. Il lui indiqua même spécialement et par leurs noms +quelques-uns d'entre les prélats aux conseils de qui il devait +particulièrement adhérer.</p> + +<p>Après, l'abbé de Cîteaux et maître Milon, s'acheminèrent vers le roi de +France, Philippe, qui pour lors tenait une conférence solennelle avec +plusieurs de ses barons à Villeneuve<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Lien vers la note 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, au territoire de Sens, où se +trouvaient le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Saint-Pol, et +beaucoup d'autres nobles et puissans personnages. Or, le seigneur pape +avait envoyé au roi lettres spéciales, l'avertissant et priant +d'employer secours opportun par lui-même, ou du moins par son fils +Louis, pour la défense de l'Église, qui courait grands risques en la +province de Narbonne. Mais le roi donna pour réponse au nonce du +seigneur pape, qu'il avait à ses flancs deux grands et terribles lions, +savoir Othon<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Lien vers la note 38"><span class="smaller">[38]</span></a> qui était dit empereur, et le roi Jean +d'Angleterre<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Lien vers la note 39"><span class="smaller">[39]</span></a>; lesquels, d'un et d'autre côté, travaillaient de +toutes leurs forces à porter le trouble dans le royaume de France; par +ainsi qu'il ne voulait sortir en aucune façon de France, <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> ni +même envoyer son fils; mais que lui semblait assez pour le présent s'il +permettait à ses barons de marcher contre les perturbateurs de la paix +et de la foi dans la province de Narbonne.</p> + +<p>D'autre part, le souverain pontife avait adressé lettres circulaires à +tous prélats, comtes et barons, et au peuple entier du royaume de +France, pour rendre les peuples fidèles plus prompts à extirper la peste +d'hérésie; les admonestant efficacement et les exhortant de faire hâte à +venger, dans le pays de Narbonne, l'injure du Crucifix; leur faisant +savoir de plus que quiconque, enflammé du zèle de la foi orthodoxe, +s'emploirait à cette œuvre de piété, obtiendrait rémission de tous +ses péchés devant Dieu et son vicaire, pourvu qu'il fût contrit et +confessé.</p> + +<p>Que dirai-je? Ladite indulgence est publiée en France, et une grande +multitude de fidèles s'arment du signe de la croix<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Lien vers la note 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.</p> + +<a id="chap11" name="chap11"></a> +<h2>CHAPITRE XI.</h2> + +<p class="resume">Comment un concile fut tenu à Montélimar, et comment un jour fut + fixé au comte de Toulouse pour comparaître à Valence devant + Milon.</p> + +<p>La susdite conférence tenue à Villeneuve étant terminée, maître Milon, +avec son collègue maître Théodise, marcha vers la Provence, et, étant +arrivé dans un certain château nommé Montélimar, il y convoqua un bon +nombre d'archevêques et d'évêques, <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> auxquels, lorsqu'ils furent +venus à lui, il demanda en diligence de quelle façon il fallait procéder +aux affaires de la foi et de la paix, et principalement touchant le fait +du comte de Toulouse; il voulut même que chaque prélat lui donnât son +avis écrit et scellé sur certains articles au sujet desquels il avait +reçu une instruction de l'abbé de Cîteaux. Il fut fait comme il +l'ordonnait, et, chose admirable! tous les avis, tant celui de l'abbé de +Cîteaux que ceux des prélats, s'accordèrent sans différence aucune. Ceci +a été fait par le Seigneur. Après ce, maître Milon députa vers le comte +de Toulouse, lui mandant qu'au jour qu'il lui prescrivait, il eût à +venir à lui dans la cité de Valence. Le comte vint au jour dit, et, +comme homme fallacieux et cruel, parjure et trompeur, il promit au +légat, savoir à maître Milon, de faire en toutes choses selon sa +volonté, ce qu'il disait par fraude. Mais le légat, qui était homme +avisé et circonspect, usant en cela du conseil des prélats, voulut et +commanda que le comte de Toulouse livrât pour sûreté sept châteaux des +domaines qu'il tenait en Provence; il voulut encore que les comtes des +cités d'Avignon et de Nîmes et de la ville de Saint-George<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Lien vers la note 41"><span class="smaller">[41]</span></a> lui +jurassent que si le comte présumait d'aller contre les commandemens de +lui légat, ils ne seraient astreints, à lui comte, par foi d'hommage ni +d'alliance. Quant au comte de Toulouse, bien qu'enrageant et malgré lui, +contraint par la nécessité, il promit d'accomplir tout ce que le légat +lui avait ordonné; et, par ainsi, il advint que lui qui <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> avait +taxé de dureté l'abbé de Cîteaux, se plaignit plus encore de la rigueur +du légat Milon. L'on croit qu'il a été très-justement disposé par la +volonté de Dieu qu'en l'endroit où le tyran espérait trouver remède, il +y trouvât vengeance et châtiment. Aussitôt maître Théodise, homme plein +d'entière bonté, vint au pays de Provence, par l'ordre du légat, pour +recevoir les châteaux dont nous avons parlé, les occuper de la part de +la sainte Église romaine, et les munir.</p> + +<h2>CHAPITRE XII.</h2> + +<p class="resume">Le comte de Toulouse est réconcilié à l'Église.</p> + +<p>Ces choses dûment achevées, le légat descendit à la ville de +Saint-Gilles pour là réconcilier le comte de Toulouse, et en cette +manière furent conduites sa réconciliation et son absolution. Le comte +fut amené nu au devant des portes de l'église du bienheureux +Saint-Gilles, et, en ce lieu, en présence du légat, des archevêques et +évêques qui s'y trouvaient à telle fin au nombre de vingt et par-dessus, +il jura sur le corps du Christ et les reliques des Saints qui, par les +prélats, étaient tenues exposées devant les portes de l'église avec +grande vénération et en grande quantité, d'obéir en tout aux +commandemens de la sainte Église romaine. Puis le légat fit placer une +étole au cou du comte, et, le tirant par cette étole, il l'introduisit +absous dedans l'église en le fouettant. <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> Il est à dire que, +comme le comte de Toulouse était introduit, ainsi que nous l'avons +expliqué, dans l'église de Saint-Gilles, nu et flagellé, il ne put, par +la disposition de Dieu, et pour la foule qui s'y trouvait, en sortir par +où il était entré, mais lui fallut descendre dans les bas côtés de +l'église, et passer nu devant le sépulcre du bienheureux martyr, frère +Pierre de Castelnau, qu'il avait fait occire. Ô juste jugement de Dieu! +celui qu'il avait méprisé vivant, il a été forcé de lui payer respect +après sa mort.</p> + +<p>Je pense aussi qu'il convient de noter que, comme le corps dudit martyr, +qui d'abord avait été mis au tombeau dans le cloître des moines de +Saint-Gilles, eut été transféré long-temps après dans l'église, il fut +retrouvé aussi sain et intact que s'il eût été enterré le jour même; +bien plus, une exhalaison de merveilleuse odeur sortit du corps du Saint +et de ses accoutremens.</p> + +<h2>CHAPITRE XIII.</h2> + +<p class="resume">Comment le comte de Toulouse prit feintement la croix de la + sainte milice, laquelle les soldats de l'armée catholique + portaient cousue sur la poitrine.</p> + +<p>Après toutes ces choses, le très-rusé comte de Toulouse, tremblant +devant la face des Croisés qui, pour chasser les hérétiques et leurs +fauteurs, devaient prochainement venir de France au pays de Narbonne, +requit du légat qu'on lui donnât la croix, afin par-là d'empêcher que +ses terres ne fussent infestées par les nôtres. Le légat lui octroya sa +demande, et donna la <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> croix au comte et à deux de ses chevaliers +seulement. Ô menteur et très-perfide Croisé! j'entends parler du comte +de Toulouse qui prit la croix, non pour venger l'injure du Crucifix, +mais pour pouvoir quelque temps céler sa perversité, et la cacher aux +yeux.</p> + +<p>Ces choses faites, le légat et maître Théodise retournèrent vers Lyon à +la rencontre des Croisés qui devaient marcher promptement contre les +hérétiques Provençaux; car par toute la Provence avait-on publié +l'indulgence que le seigneur pape accordait à ceux qui partiraient +contre les susdits hérétiques; si bien que beaucoup de nobles et +d'ignobles avaient armé leur poitrine du signe de la croix contre les +ennemis de la croix. Tant de milliers de fidèles s'étant donc croisés en +France pour venger l'injure de notre Dieu, et devant se croiser plus +tard, il ne manquait plus rien, sinon que le Dieu des armées, faisant +marcher sa milice, perdît ces très-cruels homicides; lui qui d'abord, +avec sa bonté accoutumée et une bénignité extraordinaire, compatissant à +ses ennemis, c'est-à-dire, aux hérétiques et à leurs fauteurs, leur +avait envoyé à plusieurs fois plusieurs de ses ministres; mais eux, +obstinés dans leur impiété, persévérant dans leur corruption, les +avaient accablés d'outrages ou même égorgés.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> CHAPITRE XIV.</h2> + +<p class="resume">De l'arrivée de l'armée des Croisés dans la Provence.</p> + +<p>L'an de l'incarnation de Notre-Seigneur 1209, et le onzième du +pontificat du seigneur pape Innocent, sous le règne de Philippe, roi des +Français, aux environs de la fête de saint Jean-Baptiste, tous les +Croisés prenant route des diverses parties de la France, animés d'un +même esprit, et tout étant disposé avec prévoyance, se rassemblèrent +auprès de Lyon, ville française. Parmi ceux qui s'y trouvèrent, ceux-ci +passaient pour les principaux, à savoir: l'archevêque de Sens<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Lien vers la note 42"><span class="smaller">[42]</span></a>, +l'évêque d'Autun, celui de Clermont et celui de Nevers, Eudes duc de +Bourgogne, le comte de Nevers, le comte de Saint-Pol, le comte de +Montfort<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Lien vers la note 43"><span class="smaller">[43]</span></a> et celui de Bar-sur-Seine, Guichard de Beaujeu, Guillaume +des Roches, sénéchal d'Anjou, Gaucher de Joigny, et beaucoup d'autres +nobles et puissans hommes qu'il serait trop long de nommer.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> CHAPITRE XV.</h2> + +<p class="resume">Le comte de Toulouse va au-devant des Croisés.</p> + +<p>Le comte Raimond de Toulouse, voyant arriver la foule des Croisés, et +craignant qu'ils n'envahissent ses terres, d'autant plus que l'aiguillon +de sa conscience lui faisait sentir de reste tout ce qu'il avait commis +de crimes et méchancetés, sortit au devant d'eux, et vint jusqu'aux +entours de la cité de Valence; mais ils avaient déjà passé outre. Ledit +comte, les trouvant donc avant d'arriver à la susdite ville, se prit à +simuler un esprit de paix et de concorde, et leur promit faussement +service, s'engageant très-fermement à se conformer aux ordres de la +sainte Église romaine, et même à leur arbitrage, voire, pour gage qu'il +garderait sa foi, leur livrant quelques siens châteaux. Il voulut aussi +donner son fils en otage ou sa propre personne aux nôtres. Quoi plus? +cet ennemi du Christ s'associe aux Croisés; ils marchent ensemble, et +arrivent droit à la cité de Béziers.</p> + +<h2>CHAPITRE XVI.</h2> + +<p class="resume">De la malice des citoyens de la ville de Béziers; siége de leur + ville, sa prise et sa destruction.</p> + +<p>La cité de Béziers comptait entre les plus nobles, mais était toute +infectée du poison de la perversité hérétique; et ses citoyens n'étaient +pas hérétiques <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> seulement, mais bien plus; ravisseurs, iniques, +adultères, larrons des pires, et pleins de toutes sortes de péchés. +Qu'il ne soit à charge au lecteur si nous discourons plus spécialement +de leur malice.</p> + +<p>Un certain prêtre de cette ville gagnait, par une nuit, aux approches du +jour, son église, pour y célébrer les divins mystères, portant le calice +dans ses mains. Quelques habitans de Béziers qui s'étaient embusqués, +saisissant ce prêtre et le frappant avec violence, le blessèrent +grièvement, lui rompirent un bras, et, prenant le calice qu'il tenait, +ils le découvrirent et pissèrent dedans, au mépris du corps et du sang +de Jésus-Christ. Une autre fois, les susdits gens de Béziers, comme de +méchans traîtres qu'ils étaient, occirent leur seigneur vicomte, ayant +nom Trencavel, dans l'église de la bienheureuse Marie Madeleine qui est +en leurs murs, et ils brisèrent les dents à leur évêque qui s'efforçait +de défendre ledit vicomte contre leur furie.</p> + +<p>Un chanoine de Béziers ayant célébré la messe, sortait un jour de la +principale église. Oyant le grand bruit que faisaient des travailleurs +occupés à réparer les fossés de la ville, il demanda ce que c'était, et +il eut pour réponse de ceux qui se trouvaient là: «Ce bruit vient des +gens qui travaillent aux fossés, parce que nous fortifions notre ville +contre les Français qui arrivent déjà.» En effet, l'arrivée des pélerins +était imminente; et, pendant qu'ils parlaient ainsi, apparut un +vieillard d'âge vénérable, lequel dit: «Vous fortifiez la ville contre +les pélerins; mais qui pourra vous protéger d'en haut?» Il indiquait par +là que le Seigneur les accablerait du haut du ciel. À ces paroles, ils +furent <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> violemment émus et troublés, et comme ils voulaient +fondre sur le vieillard il disparut, et ne put oncques être retrouvé. +Maintenant suivons notre sujet.</p> + +<p>Avant que les Croisés parvinssent jusqu'à Béziers, le vicomte de cette +ville, nommé Raimond-Roger, homme de noble lignage, neveu du comte de +Toulouse, et grand imitateur de sa perversité, avait très-fermement +promis aux hérétiques de cette ville, qu'il n'avait jamais gênés en +aucune façon, de ne les abandonner du tout; et que persévérant jusqu'à +la mort, il attendrait dans leurs murs la venue des soldats du Christ. +Mais comme il eut appris que les nôtres approchaient, contempteur de ses +sermens et rompant la foi promise, il se réfugia à Carcassonne, autre +sienne ville noble, où il mena avec lui plusieurs des hérétiques de +Béziers.</p> + +<p>Les nôtres donc, arrivant à Béziers, envoyèrent au devant l'évêque de +cette ville, qui était sorti à leur rencontre, à savoir, maître Renaud +de Montpellier, homme vénérable pour son âge, sa vie et science. Car +disaient les nôtres qu'ils étaient venus pour la perte des hérétiques; +et, à cette cause, ils mandèrent aux citoyens catholiques, s'il s'en +trouvait aucuns, de livrer en leurs mains les hérétiques, que ce même +vénérable évêque qui les connaissait bien, et même les avait couchés par +écrit, leur nommerait, ou que s'ils ne pouvaient faire ainsi, ils +eussent à sortir de la ville, abandonnant les hérétiques de peur de +périr avec eux. Lequel avis leur étant rapporté par ledit évêque, ils ne +voulurent y acquiescer; ains, s'élevant contre Dieu et l'Église, et +faisant pacte avec la <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> mort, ils choisirent de mourir hérétiques +plutôt que de vivre chrétiens. Devant, en effet, que les nôtres les +eussent attaqués le moins du monde, quelques gens de Béziers sortirent +de leurs murailles, et commencèrent avec flèches et autres armes de jet, +à harceler vivement les assiégeans; ce que voyant nos servans d'armée, +lesquels sont dits vulgairement <i>ribauds</i><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Lien vers la note 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, ils abordent pleins +d'indignation les remparts de Béziers, et donnant l'assaut à l'insu des +gentilshommes de l'armée, qui n'étaient du tout prévenus, à l'heure +même, chose admirable, ils s'emparent de la ville. Que dirai-je? sitôt +entrés, ils égorgèrent presque tout, du plus petit jusqu'au plus grand, +et livrèrent la ville aux flammes. Et fut ladite ville prise le jour de +la fête de sainte Marie Madeleine (ô très-juste mesure de la volonté +divine!), laquelle, ainsi que nous l'avons dit au commencement, les +hérétiques disaient avoir été la concubine du Christ; outre qu'en son +église, située dans l'enceinte de leur ville, les citoyens de Béziers +avaient tué leur seigneur, et brisé <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> les dents à leur évêque, +comme nous l'avons déjà rapporté. C'est juste donc s'ils furent pris et +exterminés au jour de la fête de celle dont ils avaient tenu tant de +propos injurieux, et de qui ces chiens très-impudens avaient souillé +l'église par le sang de leur seigneur vicomte, et celui de leur évêque. +Même dans cette église, où, comme il a été dit souvent, ils avaient +occis leur maître, il fut tué d'entre eux jusqu'à sept mille, le jour +même de la prise de Béziers.</p> + +<p>Il est encore à remarquer grandement que, de même que la ville de +Jérusalem fut détruite par Tite et Vespasien l'an 42 de la passion de +Notre-Seigneur, ainsi la cité de Béziers fut dévastée par les Français +en l'an 42, après le meurtre de leur seigneur. Il ne faut non plus +omettre que ladite cité a été maintes fois saccagée pour même cause et +le même jour. C'est toujours en celui de la fête de sainte Madeleine, +dans l'église de qui un si grand forfait avait été commis, que la ville +de Béziers a reçu le digne châtiment de son crime.</p> + +<h2>CHAPITRE XVII.</h2> + +<p class="resume">Du siége de la ville de Carcassonne et de sa reddition.</p> + +<p>Béziers donc étant pris et détruit, nos gens délibérèrent de marcher +droit sur Carcassonne; car étaient ses habitans de très-méchans +hérétiques et devant Dieu pécheurs outre mesure. Or, ceux qui se +tenaient dans les châteaux entre Béziers et Carcassonne, s'étaient +enfuis par crainte de notre armée, laissant leurs <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> forts +déserts; et d'autres, qui n'appartenaient à la secte perverse, s'étaient +rendus à nous.</p> + +<p>Le vicomte<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Lien vers la note 45"><span class="smaller">[45]</span></a>, apprenant que les Croisés s'avançaient pour faire le +siége de Carcassonne, ramassa tout ce qu'il put de soldats, et se +renfermant avec eux dans la ville, il se prépara à la défendre contre +les nôtres. N'oublions pas de dire que les citoyens de Carcassonne, +infidèles et méchans qu'ils étaient, avaient détruit le réfectoire et le +cellier des chanoines de leur ville, lesquels étaient chanoines +réguliers, et, ce qui est encore plus exécrable, les stalles même de +l'église; le tout pour fortifier leurs murailles. Ô profane dessein! ô +fortifications sans force, bien dignes d'être renversées, pour ce +qu'elles étaient construites en violation et destruction de l'immunité +sainte de la maison de Dieu! Les maisons des paysans demeurent en leur +entier, et celles des serviteurs de Dieu sont jetées à bas.</p> + +<p>Les nôtres cependant, étant arrivés sur la ville, établirent leur camp +tout à l'entour, et en formèrent le siége. Mais les corps des hommes +d'armes ayant pris poste sur chaque point du circuit, il ne fut question +de combattre ni ce jour même ni le suivant.</p> + +<p>Or, la cité de Carcassonne, placée à l'extrême issue d'une montagne, +était ceinte d'un double faubourg, et chacun était couvert pareillement +de remparts et de fossés. Le troisième jour, les nôtres espérant +emporter d'assaut et sans machines le premier faubourg, qui était tant +soit peu moins fort que l'autre, l'attaquèrent tous d'accord avec grande +impétuosité, tandis <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> que les évêques et abbés réunis en chœur +avec tout le clergé, et chantant bien dévotement <i>Veni, sancte +Spiritus</i>, imploraient un prompt secours de Dieu. Les nôtres aussitôt +prirent de force le premier faubourg abandonné par les ennemis; et il ne +faut omettre que le noble comte de Montfort, attaquant ledit faubourg +avec le reste de l'armée, le premier de tous, voire même tout seul, se +lança audacieusement dans le fossé. Ce succès obtenu, nos gens +comblèrent les fossés, et mirent le faubourg au ras de terre.</p> + +<p>Ayant vu que si facilement ils avaient pris le premier, les Croisés +jugèrent qu'ils pourraient également emporter d'assaut le second +faubourg qui était de beaucoup plus fort et mieux défendu<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Lien vers la note 46"><span class="smaller">[46]</span></a>. Le jour +suivant donc ils s'en approchèrent; mais, durant qu'ils pressaient +l'attaque, le vicomte et les siens les repoussaient si vaillamment que, +par la grêle continuelle de pierres dont ils étaient assaillis, force +fut aux nôtres de ressauter hors du fossé où ils étaient entrés. Et +comme il advint dans ce conflit qu'un certain chevalier n'en pouvait +sortir, pour ce qu'il avait une jambe cassée, et que nul n'osait l'en +retirer à cause des pierres qu'on lançait toujours, un homme de haute +prouesse, c'était le comte de Montfort, se jeta dans le fossé, et sauva +le malheureux avec le secours d'un seul écuyer, non sans courir grand +risque pour sa propre vie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> Ces choses faites, les nôtres ne tardèrent à dresser des +machines, de celles qu'on nomme perrières, pour battre le faubourg, et +quand le mur en fut un peu ébranlé vers le faîte par le jet des pierres, +y appliquant à grand'peine un chariot à quatre roues couvert de peaux de +bœuf<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Lien vers la note 47"><span class="smaller">[47]</span></a>, ils placèrent dessous des pionniers pour saper la muraille. +Lors, les ennemis, dardant sans cesse des pierres, des bois et du feu +sur le chariot, l'eurent bientôt fracassé; mais les ouvriers s'étant +retirés sous la brèche déjà ouverte dans le mur, ils ne purent en aucune +façon les retarder dans leur travail. Quoi plus? le lendemain, au point +du jour, la muraille ainsi minée s'écroula, et nos gens étant entrés +avec un terrible fracas, les ennemis se retirèrent au plus haut de la +ville; puis, s'apercevant que nos soldats étaient sortis du faubourg et +retournés au camp, quittant la ville et forçant à la fuite tous ceux qui +y étaient demeurés, ils mirent le feu au faubourg, non sans avoir tué +plusieurs des assaillans que l'embarras des issues avait empêché de +s'échapper, et derechef ils se retranchèrent dans la ville haute.</p> + +<p>Il arriva pendant le siége une chose qu'il ne faut passer sous silence, +et qui peut à bon droit passer pour un notable miracle. On disait que +l'armée comptait jusqu'à cinquante mille hommes. Or, nos ennemis avaient +détruit tous les moulins des environs; si bien que les nôtres ne +pouvaient avoir de pain, fors d'un petit nombre de châteaux voisins, et +néanmoins <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> le pain était au camp en telle abondance qu'il s'y +vendait à vil prix. D'où vient ce dire des hérétiques que l'abbé de +Cîteaux était sorcier, et qu'il avait amené des démons sous figure +humaine, parce qu'il leur paraissait que les nôtres ne mangeaient point.</p> + +<p>Les choses étant à ce point, les Croisés tinrent conseil sur le fait de +savoir comment ils prendraient la ville. Mais remarquant que, s'ils +faisaient ici comme ils avaient fait à Béziers, la ville serait +détruite, et tous les biens qui étaient en icelle consumés, en sorte que +celui qu'on rendrait maître de ces domaines n'aurait de quoi vivre ni +entretenir chevaliers et servans pour les garder, pour ce fut-il, au +conseil des barons, traité de la paix en la façon que voici. Il fut +arrêté que tous sortiraient nus de la ville, et se sauveraient ainsi; +quant au vicomte, qu'il serait tenu sous bonne garde, et quant aux +biens, qu'ils resteraient en totalité à celui qui serait seigneur dudit +territoire, à cause des besoins plus haut indiqués: et il fut fait de la +sorte. Tous donc sortirent nus de la ville, n'emportant rien que leurs +péchés; et ainsi s'accomplirent les paroles du vénérable homme Bérenger, +qui avait été évêque de Carcassonne. Car, un jour qu'il prêchait dans sa +ville, et que, à son ordinaire, reprochant aux habitans leur hérésie, +ils ne voulaient l'écouter: «Vous ne voulez m'écouter, leur dit-il; +croyez-moi, je pousserai contre vous un si grand mugissement que des +lointaines parties du monde viendront gens qui détruiront cette ville. +Et soyez bien assurés que, vos murs fussent-ils de fer et de hauteur +extrême, vous ne pourrez vous défendre; ains, pour votre incrédulité et +malice, recevrez du <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> très-équitable juge un digne châtiment.» +Aussi, pour telles menaces et autres semblables discours que ce saint +personnage faisait tonner à leurs oreilles, ceux de Carcassonne le +chassèrent un beau jour de leur ville, défendant très-expressément par +la voix du héraut, et sous peine d'une vengeance très-sévère, que nul, +pour acheter ou vendre, se hasardât à communiquer avec lui ou quelqu'un +des siens.</p> + +<p>Maintenant poursuivons ce que nous avons commencé. La ville étant rendue +et tous ses habitans dehors, on fit choix de chevaliers pour garder +fidèlement les biens qui s'y trouvaient.</p> + +<h2>CHAPITRE XVIII.</h2> + +<p class="resume">Comment le comte de Montfort fut élu prince du territoire et + domaine du comte Raimond<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Lien vers la note 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.</p> + +<p>Toutes ces choses achevées, les barons tinrent conseil entre eux pour +aviser de celui qu'ils devaient faire seigneur dudit domaine; et d'abord +il fut offert au comte de Nevers, puis au duc de Bourgogne, mais ils le +refusèrent. Pour lors, furent choisis dans toute l'armée deux évêques et +quatre chevaliers, ensemble l'abbé de Cîteaux, légat du siége +apostolique, pour donner un maître à ce territoire, lesquels promirent +fermement d'élire celui qu'ils jugeraient meilleur selon Dieu et selon +le siècle. Ces sept personnes <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> donc, par la coopération des sept +dons du Saint-Esprit et le regard de miséricorde qu'il jette sur la +terre, choisissent un homme fidèle, catholique, honnête en ses mœurs +et fort en armes, savoir le comte Simon de Montfort. Aussitôt l'abbé de +Cîteaux, légat du siége apostolique, père et maître de cette sainte +négociation, plus le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, viennent +audit comte, l'avertissant, priant et engageant pour qu'il eût à +accepter ce fardeau et cet honneur tout ensemble; et, comme le susdit +personnage tout plein de discrétion s'y refusait très-instamment, se +disant insuffisant, voire même indigne, soudain l'abbé de Cîteaux et le +duc se jettent à ses pieds, le suppliant d'accéder à leur prière. Mais +le comte persistant dans son refus, l'abbé, usant de son autorité de +légat, lui enjoignit très-étroitement, par vertu d'obéissance, de faire +ce qu'ils lui demandaient. Le comte donc prit le gouvernement des +susdites terres pour la gloire de Dieu, l'honneur de l'Église et la +ruine de l'hérétique méchanceté.</p> + +<p>Il faut placer ici un fait bien digne d'être rapporté, lequel advint peu +auparavant en France au noble comte de Montfort. Un jour que le +vénérable abbé de Vaulx-Cernay, Gui, dont il est parlé plus haut, qui, +du mieux qu'il pouvait, avançait les affaires de la foi contre les +hérétiques, revenait d'auprès le duc de Bourgogne, portant lettres de ce +duc, par lesquelles il priait le comte de Montfort de se préparer avec +lui à la guerre pour Jésus-Christ contre les infidèles, et lui offrant +de grands dons s'il voulait en cela acquiescer à son désir, il arriva +que ledit abbé rencontra le comte dans une église d'un sien château, +<span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> dit Rochefort<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Lien vers la note 49"><span class="smaller">[49]</span></a>, occupé à certaines affaires. Or, comme +l'abbé l'eut pris à part pour lui montrer la missive du duc, le comte, +passant par le chœur de l'église, saisit le livre du psautier qu'il +trouva sur le pupitre, et, tenant son doigt sur la première ligne, il +dit à l'abbé: expliquez-moi ce passage: «Dieu a commandé à ses anges de +vous garder dans toutes vos voies; ils vous porteront dans leurs mains, +de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Lien vers la note 50"><span class="smaller">[50]</span></a>;» ce qui, +indiqué de la sorte par disposition divine, fut très-manifestement +prouvé par l'issue des choses.</p> + +<h2>CHAPITRE XIX.</h2> + +<p class="resume">Illustres qualités de l'âme et du corps qu'on remarquait dans + Simon, comte de Montfort.</p> + +<p>Puisque l'occasion s'en présente, et que l'ordre naturel de notre récit +le requiert, nous placerons ici ce que nous avons reconnu par nous-même +dans le noble comte de Montfort. Nous dirons d'abord qu'il était de race +illustre, d'un courage indomptable, et merveilleusement exercé dans les +armes; en outre, et pour parler de l'extérieur, il était d'une stature +très-élevée, remarquable par sa chevelure, d'une figure élégante, d'un +bel aspect, haut d'épaules, large de poitrine, gracieux de corps, agile +et ferme en tous ses mouvemens, vif et léger, tel, en un mot, que +<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> nul, fût-il un de ses ennemis ou envieux, n'aurait rien trouvé +à reprendre en sa personne pour si peu que ce fût; enfin, et pour parler +de choses plus relevées, il était disert en paroles, affable et doux, +d'un commerce aimable, très-pur en chasteté, distingué par sa modestie, +doué de sapience, ferme en ses desseins, prévoyant dans le conseil, +équitable dans le jugement, plein de constance dans les affaires +guerrières, circonspect dans ses actions, ardent pour entreprendre, +infatigable pour achever, et tout dévoué au service de Dieu. Ô sage +élection des princes! acclamations sensées des pélerins, qui ont commis +un homme si fidèle à la défense de la foi orthodoxe, et ont voulu élever +au premier rang un personnage si bien accommodé aux intérêts de la +république universelle, à la très-sainte affaire de Jésus-Christ contre +les pestiférés hérétiques! Il convenait en effet que l'ost du Seigneur +des armées fût commandé par un homme tel que celui-ci, orné, comme nous +l'avons dit, de la noblesse du sang, de la pureté des mœurs et des +vertus de chevalerie, tel, dirons-nous, qu'il fût heureux qu'on le mît +au dessus de tous pour la défense de l'Église en péril, afin que, sous +son patronage, s'affermît l'innocence chrétienne, et que la +présomptueuse témérité de la perverse hérésie ne pût espérer que sa +détestable erreur demeurerait impunie; et bellement ce Simon de Montfort +fut-il envoyé par le Christ, vraie montagne de force, au secours de +l'Église voisine du naufrage, pour la défendre contre ses ennemis +acharnés.</p> + +<p>Il est digne de remarque que, bien qu'autres pussent se trouver qui +l'égalassent en quelque partie, nous <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> dirons hardiment qu'à +peine ou jamais on n'en rencontra en qui affluât une si grande plénitude +de qualités, soit naturelles, soit acquises, et qu'élevât au dessus du +commun la magnificence de tant et si riches largesses accordées par la +divine Providence; voire même il lui fut donné de Dieu l'aiguillon d'une +continuelle sollicitude et d'une pauvreté très-pressante; car, bien que +Dieu, par la prise des châteaux et la destruction des ennemis, en ait +agi avec lui miraculeusement et avec libéralité grande, en même temps il +le tourmentait par tant de soucis, et l'accablait d'une si grande +détresse qu'il lui permettait à peine de reposer, afin qu'il ne +s'adonnât à l'orgueil; et, pour que la vertu d'un homme si illustre +brille davantage, qu'il ne soit à charge au lecteur si nous disons +quelques mots des choses qu'il avait faites avant l'époque que nous +traitons, et dont nous avons été témoin.</p> + +<h2>CHAPITRE XX.</h2> + +<p class="resume">Bienveillance du comte Simon à l'égard des habitans de Zara, et + sa révérence singulière envers l'église romaine.</p> + +<p>Un temps était où ce noble comte, et Gui abbé de Vaulx-Cernay, qui fut +ensuite évêque de Carcassonne, et dont nous avons souvent fait mention, +s'en allaient outre-mer avec certains barons de France<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Lien vers la note 51"><span class="smaller">[51]</span></a>. Et comme les +nobles français furent arrivés dans la très-opulente cité de Venise, où +ils étaient pour monter à frais <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> communs à bord des navires qui +devaient les transporter, ils durent les louer à fort grand prix. Là +étaient Baudouin<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Lien vers la note 52"><span class="smaller">[52]</span></a> comte de Flandre, et Henri son frère, Louis comte +de Blois, le noble comte de Montfort, et beaucoup d'autres qu'il n'était +aisé de compter.</p> + +<p>Or, les citoyens de Venise, hommes rusés et pervers, s'apercevant que +nos pélerins étaient épuisés d'argent et quasi à sec, à cause du prix +immodéré des navires, bien plus, qu'ils ne pouvaient en grande partie +payer le dit naulage, saisissant l'occasion de ce que nos pélerins +étaient à leur merci et dans leur dépendance, ils les conduisirent à la +destruction d'une certaine ville chrétienne appartenant au roi de +Hongrie, laquelle était nommée Zara; et comme nos pélerins y furent +arrivés, selon la coutume des assiégeans, ils assirent leurs tentes près +des murs de la ville. Mais le comte de Montfort et l'abbé de Vaulx, ne +voulant suivre la multitude à mal faire, se refusèrent à camper avec les +autres, et se logèrent loin de la ville. Cependant le seigneur pape +envoya lettres à tous pélerins, et avec elles menaces très-strictes de +perdre l'indulgence qu'il leur avoit accordée, leur commandant, sous +peine de grave excommunication, de n'endommager en aucune façon ladite +cité de Zara.</p> + +<p>Il advint que l'abbé de Vaulx, lisant un jour ces lettres aux nobles +hommes de l'armée, tous réunis au même lieu, les Vénitiens voulurent le +tuer. Lors, le noble comte de Montfort se leva au milieu de l'assemblée, +et s'opposant aux Vénitiens, il les empêcha de le tuer; puis s'adressant +aux citoyens de Zara qui <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> étaient là présens pour demander la +paix, le noble comte, devant tous les barons, leur parla de cette sorte: +«Ici ne suis venu, dit-il, pour détruire les chrétiens, et ne vous ferai +aucun mal; et quoi que fassent les autres, pour ce qui est de moi et des +miens, je vous en assure.» Ainsi parla cet homme sans peur, et aussitôt +lui et les siens sortirent du lieu où se tenait la conférence. Que +tardons-nous davantage? Les barons de l'armée, ne déférant pas au +commandement apostolique, prennent et détruisent la ville: derechef, ils +sont excommuniés par le seigneur pape, misérablement et de façon +très-grave; et moi, qui étais là, je rends témoignage à la vérité, en ce +que j'ai vu et lu les lettres contenant l'excommunication apostolique.</p> + +<p>Quant au comte, il n'acquiesça à l'avis de plusieurs, pour dévier de la +vraie route; ains, sortant de la compagnie des pécheurs, avec grand +ennui et dépens, il gagna, par une terre déserte et non frayée, la +très-noble ville de Brindes, après beaucoup d'angoisses et de travaux, +et là, finalement, ayant loué des navires, il s'achemina avec +promptitude outre-mer, où, durant une année, il fit mainte et mainte +prouesse dans la guerre contre les païens. Puis, avec honneur, il revint +sauf et en vie dans ses domaines, tandis que les barons qu'il avait +quittés près de Zara coururent grands périls, et presque tous moururent. +Dès ce temps donc il commença les triomphes qu'il a heureusement +consommés par la suite, et dès lors il mérita la gloire que, depuis, il +obtint en châtiant la perversité hérétique.</p> + +<p>Nous ne pensons pas qu'il faille taire que ce comte <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> étant tel +et si grand homme, Dieu pourvut à lui donner un aide semblable à lui, à +savoir, sa femme, qui, pour en dire peu de mots, était religieuse, sage +et pleine de zèle. Chez elle, en effet, la religion ornait le zèle et la +sagesse, la sagesse guidait la religion et le zèle, le zèle animait la +sagesse et la religion. De plus, Dieu avait béni ladite comtesse en +procréation de lignée; car le comte avait d'elle plusieurs et fort beaux +enfans. Ces choses déduites à la louange dudit comte, apprêtons-nous à +poursuivre l'ordre de notre narration.</p> + +<h2>CHAPITRE XXI.</h2> + +<p class="resume">Comment le comte de Nevers abandonna le camp des Croisés à cause + de certaines inimitiés.</p> + +<p>Quand ledit comte eut été élu en la façon et l'ordre que nous avons +rapportés plus haut, aussitôt l'abbé de Cîteaux et lui-même s'en vinrent +trouver le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, les priant et +suppliant qu'ils daignassent rester encore quelque peu au service de +Jésus-Christ; car il y avait encore à enlever grand nombre de châteaux +très-forts ès mains des hérétiques; et pour ne parler d'autres +innombrables, il s'en trouvait trois bien munis autour de Carcassonne, +où se tenaient en ce moment les principaux ennemis de notre foi. D'un +côté était Minerve<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Lien vers la note 53"><span class="smaller">[53]</span></a>, le <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> château de Termes<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Lien vers la note 54"><span class="smaller">[54]</span></a> de l'autre, et +enfin Cabaret<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Lien vers la note 55"><span class="smaller">[55]</span></a>.</p> + +<p>Le duc de Bourgogne, homme très-bénin, acquiesça à leurs prières, et +promit de rester avec eux encore pour quelque temps. Mais le comte de +Nevers ne voulut du tout entendre à leurs suppliques, et retourna à +l'instant dans ses domaines. En effet, le duc et ce comte ne +s'accordaient pas bien ensemble, et le diable, ennemi de la paix, avait +aiguisé entre eux de telles inimitiés que les nôtres craignaient tous +les jours qu'ils ne s'entretuassent. Nos soldats jugeaient aussi que le +comte de Nevers n'avait pas assez de bonne volonté envers le comte +Simon, pour autant que celui-ci était l'ami du duc de Bourgogne, et avec +lui était venu du pays de France. Ô combien est grande la malice du +vieil ennemi qui, voyant et jalousant le progrès des affaires de +Jésus-Christ, voulut empêcher ce dont l'accomplissement le mit si fort +en peine! Or, l'armée des Croisés qui avait été au siége de Carcassonne +était si grande et si forte que, si elle avait voulu se porter plus +avant, et poursuivre avec concert les ennemis de la foi catholique, ne +trouvant aucune résistance, elle aurait pu s'emparer promptement de +toute la contrée. Mais autant que peut l'humaine raison s'en rendre +compte, autrement en ordonna la clémence divine, parce que, songeant au +salut du genre humain, elle a voulu réserver la conquête de ce pays aux +pécheurs. À donc, le bon maître ne voulut finir tout d'un coup cette +très-sainte guerre, <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> pourvoyant par là à ce que les pécheurs +pussent gagner pardon, et au plus grand mérite des justes; ains, il +voulut que ses ennemis fussent subjugués peu à peu et successivement, +afin que peu à peu et successivement les pécheurs se prissent à venger +l'injure de Jésus-Christ, et que la guerre étant prolongée, le temps de +grâce se prolongeât aussi pour eux.</p> + +<h2>CHAPITRE XXII.</h2> + +<p class="resume">Prise du château de Fanjaux. Le comte pénètre dans le diocèse + d'Albi.</p> + +<p>Après qu'il eut passé peu de jours à Carcassonne, le noble comte en +sortit avec le duc et une bonne partie de l'armée, pour passer outre +avec l'aide du Seigneur, délaissé qu'il était par le plus grand nombre +des Croisés, qui avaient fait retraite avec le comte de Nevers. Marchant +donc de Carcassonne, ils campèrent le même jour auprès d'une certaine +ville nommée Alzonne<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Lien vers la note 56"><span class="smaller">[56]</span></a>.</p> + +<p>Au lendemain, le duc donna conseil au comte d'aller vers un château +nommé Fanjaux<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Lien vers la note 57"><span class="smaller">[57]</span></a>, où étaient entrés quelques soldats arragonais du +parti de notre comte, et qu'ils avaient fortifié, ledit château ayant +été abandonné par les soldats et les habitans, pour la crainte qu'ils +avaient des nôtres; car plusieurs des plus nobles et plus puissantes +forteresses aux mains des ennemis avaient été laissées vides et +désertes, <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> à cause de la terreur qu'inspiraient les Croisés. Le +comte ayant donc pris quelques hommes d'armes avec lui, et laissant le +duc avec le gros de l'armée, marcha vers le susdit château, et, l'ayant +reçu de ses gens, il l'occupa et le munit.</p> + +<p>Il ne faut pas taire que le comte de Toulouse, qui avait assisté au +siége de Carcassonne, et qui était envieux de nos bons succès, conseilla +à notre comte de détruire certains châteaux qui étaient voisins de ses +domaines à lui, comte de Toulouse; le même, sous prétexte de bien faire, +et suivant la volonté de notre comte, détruisit de fond en comble, et +brûla quelques castels, de peur, disait-il, qu'ils ne fissent tort aux +nôtres par la suite. Mais il en usait ainsi, cet homme plein de perfidie +et d'iniquité, parce qu'il voulait que tout ce pays fût saccagé, et que +nul ne fut en état de lui opposer résistance.</p> + +<p>Comme ces choses se passaient, les bourgeois d'un très-noble château, +qu'on appelle Castres, au territoire Albigeois, vinrent vers notre +comte, prêts à le recevoir pour maître et à faire suivant sa volonté. Le +duc engagea le comte à s'y rendre, et à recevoir ladite forteresse, +parce qu'elle était comme la clef de tout le territoire Albigeois. Le +comte y alla donc avec un petit nombre des siens, laissant derrière le +duc avec l'armée. Or, il advint pendant qu'il était à Castres, et que +les habitans lui rendaient hommage et lui livraient le château, +qu'arrivèrent à lui des gens d'armes d'un certain autre château +très-noble, proche d'Albi, appelé Lombers<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Lien vers la note 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, disposés à faire pour le +comte comme avaient fait ceux de Castres; mais le <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> noble comte, +voulant retourner à l'armée, ne voulut les suivre pour l'instant, et +seulement prit leur ville sous sa protection, jusqu'à ce qu'il pût y +aller en temps plus opportun.</p> + +<p>Nous n'oublierons pas de rapporter un miracle qui advint dans le château +de Castres en présence du comte. Comme on lui présenta deux hérétiques, +dont l'un était dit <i>parfait</i> dans sa secte, et l'autre était comme +néophyte et disciple du premier, le comte, ayant tenu conseil, ordonna +que tous deux seraient brûlés; mais le second des deux, savoir, celui +qui était disciple de l'autre, ayant le cœur touché intérieurement +d'une vive douleur, commença à se convertir, et promit qu'il abjurerait +volontiers l'hérésie, et obéirait en tout à la sainte Église romaine: ce +qu'ayant entendu nos gens entrèrent en grande altercation; les uns +disant que, puisque celui-ci voulait faire selon notre volonté, il ne +devait être condamné à mort; les autres au contraire soutenant qu'il +méritait de mourir, tant pour ce qu'il était manifeste qu'il avait été +hérétique, que parce qu'il était à croire qu'il promettait plutôt par la +crainte pressante du bûcher, que par le désir de suivre la religion +chrétienne. Quoi plus? Le comte consentit qu'il fût brûlé, dans l'idée +que s'il était réellement converti, le feu lui serait en expiation de +ses péchés, et que s'il avait menti, il souffrirait le talion pour sa +perfidie. Ils furent donc liés tous les deux étroitement avec des liens +très-forts et très-durs, par les jambes, le ventre, le col, et leurs +mains attachées derrière le dos. Cela fait, on demanda au disciple en +quelle foi il entendait mourir, et il répondit: «J'abjure la méchanceté +hérétique, et <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> veux mourir dans la foi de la sainte Église +romaine, priant que cette flamme me serve de purgatoire». Lors un grand +feu fut allumé autour du pal, et tandis que le parfait en hérésie fut +consumé en un moment, les liens qui attachaient l'autre s'étant rompus +aussitôt, tout forts qu'ils étaient, il sortit du feu tellement intact +qu'il n'en resta sur lui aucune trace, si ce n'est que le bout de ses +doigts était brûlé un petit.</p> + +<h2>CHAPITRE XXIII.</h2> + +<p class="resume">Comment le siége de Cabaret fut tenté vainement par le comte.</p> + +<p>À son retour du château de Castres, le comte rejoignit l'armée qu'il +avait quittée aux environs de Carcassonne; et pour lors l'avis du duc de +Bourgogne, des hommes d'armes et de l'armée, fut de marcher sur Cabaret, +pour voir si, par aventure, ils pourraient inquiéter les gens de ce +château, et les forcer par assaut à se rendre. Les nôtres donc +s'ébranlant, vinrent à demi-lieue de Cabaret, et là établirent leur +camp. Le lendemain les hommes d'armes s'armèrent, ainsi qu'une grande +partie de l'armée, et s'approchèrent du château pour le prendre. Puis, +ayant donné l'assaut, voyant qu'ils ne profitaient guère, ils +retournèrent à leurs tentes.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> CHAPITRE XXIV.</h2> + +<p class="resume">Du départ du duc de Bourgogne, et de l'occupation de Pamiers, + Saverdun et Mirepoix.</p> + +<p>Au jour suivant, le duc de Bourgogne se prépara à partir avec toute la +force de l'armée, et le troisième jour ils quittèrent le comte, chacun +s'en revenant chez soi. Le comte donc resta seul et quasi désespéré, +n'ayant que très-peu de chevaliers, au nombre de trente environ, +lesquels étaient venus de France avec les autres pélerins, et +chérissaient avant tout le service du Christ et le comte de Montfort.</p> + +<p>L'armée s'étant ainsi retirée, le noble comte vint à Fanjaux, où, +arrivé, il vit venir à lui le vénérable abbé de Saint-Antonin de +Pamiers<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Lien vers la note 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, dans le territoire de Toulouse, le priant de vouloir +s'acheminer avec lui, et l'assurant qu'il lui livreroit sur l'heure le +très-noble château de cette ville. Or, tandis que le comte se portait +vers ce lieu, il arriva au château dit de Mirepoix<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Lien vers la note 60"><span class="smaller">[60]</span></a>, et le prit +aussitôt. Était ce château un réceptacle d'hérétiques et de routiers, et +appartenait aux domaines du comte de Foix. L'ayant pris, le comte marcha +droit vers Pamiers, où l'abbé le reçut avec de grands honneurs et lui +livra le château de cette ville, que le comte reçut de lui et pour +lequel il lui fit hommage, ainsi qu'il le devait; car ce château était +proprement en la possession de l'abbé et des chanoines de Saint-Antonin, +lesquels chanoines étaient <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> réguliers<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Lien vers la note 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, et nul n'y devait +rien avoir que de la part de l'abbé. Mais le très-méchant comte de Foix, +qui devait le tenir de lui, voulait malicieusement se l'approprier tout +entier, ainsi que nous le montrerons ci-après.</p> + +<p>De là le comte vint à Saverdun<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Lien vers la note 62"><span class="smaller">[62]</span></a>, dont les bourgeois se rendirent à +lui sans condition aucune. Or ce château, je veux dire celui de +Saverdun, était au pouvoir et dans le domaine du comte de Foix.</p> + +<h2>CHAPITRE XXV.</h2> + +<p class="resume">Albi et Lombers tombent en la possession du comte Simon.</p> + +<p>Comme il revenait de Fanjaux, notre comte délibéra d'aller au château de +Lombers dont nous avons dit ci-dessus un mot, afin d'en prendre +possession. Or, il y avait en ce château plus de cinquante chevaliers, +lesquels, à son arrivée, reçurent le comte avec honneur, et lui dirent +que le lendemain ils feraient suivant ses ordres. Le lendemain étant +survenu, les susdits chevaliers se concertèrent pour le trahir +lâchement; mais leur conciliabule ayant duré jusqu'à la neuvième heure, +la chose vint aux oreilles du comte, qui, prétextant une affaire, sortit +sans délai du château. Pour lors ils le suivirent, et, poussés par la +crainte, ils se soumirent à sa volonté et livrèrent la place, lui +faisant hommage et jurant fidélité.</p> + +<p>Puis vint notre comte à Albi, laquelle cité avait <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> appartenu au +vicomte de Béziers. L'évêque d'Albi, Guillaume, qui en était le +principal seigneur, le reçut avec joie pour maître, et lui rendit la +ville. Que dirai-je? Le comte prit alors possession de tout le diocèse +albigeois, à l'exception de quelques châteaux que tenait le comte de +Toulouse, qui les avait enlevés au vicomte de Béziers.</p> + +<p>Ces choses dûment achevées, notre comte retourna à Carcassonne, d'où, +quelques jours après, il partit pour aller à Limoux<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Lien vers la note 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, dans le +territoire du comté de Razez, et y mettre garnison; car s'était ledit +château vendu au comte, sitôt la prise de Carcassonne, et tout en y +allant, il prit plusieurs castels qui résistaient à la sainte Église, et +pendit à bon droit plusieurs de leurs habitans à des potences que bien +avaient gagnées.</p> + +<p>À son retour de Limoux, le comte marcha contre un certain fort, voisin +de Carcassonne, et appartenant au comte de Foix, lequel avait nom +Preissan<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Lien vers la note 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Or, durant qu'il en faisait le siége, ledit comte de Foix +vint à lui, lui jurant qu'il agirait en tout suivant les ordres de +l'Église; et, en outre, il donna au comte son propre fils en otage, lui +abandonnant encore le château qu'il assiégeait. Après quoi, Simon revint +à Carcassonne.</p> + +<a id="chap26" name="chap26"></a> +<h2><span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> CHAPITRE XXVI.</h2> + +<p class="resume">Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte de Montfort à + prestation d'hommage comme il lui était dû à raison de la ville + de Carcassonne. Inutiles instances dudit comte à ce sujet.</p> + +<p>Le roi d'Arragon, Pierre, dans le domaine duquel entrait la cité de +Carcassonne, ne voulut en aucune façon recevoir l'hommage du comte, mais +bien voulait avoir la ville même. Or, un jour qu'il voulait aller à +Montpellier<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Lien vers la note 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, et qu'il n'osait, il envoya vers le comte, et lui manda +qu'il eût à venir à sa rencontre à Narbonne. La chose faite, le roi et +notre comte s'en vinrent ensemble à Montpellier, où, comme ils eurent +demeuré sept jours, le roi ne put être amené à recevoir l'hommage du +comte. Bien plus, il ordonna secrètement, ainsi qu'on le sut ensuite, à +tous les nobles des vicomtés de Béziers et de Carcassonne, qui +résistaient encore à la sainte Église et à notre comte, de ne point +faire composition avec lui, leur promettant que lui-même l'attaquerait +de concert avec eux.</p> + +<p>Quant au comte de Montfort, il advint qu'à son retour de Montpellier, +gens vinrent à lui qui lui dirent qu'un grand nombre des chevaliers des +diocèses de Béziers, de Carcassonne et d'Albi, avaient rompu la foi +qu'ils lui avaient promise: et de fait il en était ainsi. En outre, +certains félons avaient assiégé deux chevaliers du comte dans la tour +d'un château près de Carcassonne, savoir, Amaury et Guillaume de +<span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> Pissiac. Ce qu'oyant le comte, il fit hâte afin de pouvoir +arriver au château devant que ses hommes d'armes fussent pris. Mais ne +pouvant traverser la rivière de l'Aude, vu qu'elle était débordée, force +lui fut de gagner Carcassonne, parce qu'autrement il n'aurait pu la +passer; et comme il était en route, il fut informé que lesdits +chevaliers étaient tombés au pouvoir des traîtres.</p> + +<p>Il advint, tandis que le comte était à Montpellier, que Bouchard de +Marly et Gobert d'Essignac, ensemble quelques autres chevaliers, qui +étaient en un certain château de Saissac<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Lien vers la note 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, lieu très-fort au diocèse +de Carcassonne, que le comte avait donné audit Bouchard, poursuivirent +un jour les ennemis jusqu'à Cabaret. Or, cette forteresse, située près +de Carcassonne, était presque inexpugnable et garnie d'un grand nombre +de soldats. Plus que toutes les autres, elle résistait à la chrétienté +et au comte, et c'est là qu'était la source de l'hérésie, son seigneur, +Pierre Roger<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Lien vers la note 67"><span class="smaller">[67]</span></a>, vieux de méchans jours, étant hérétique et ennemi +reconnu de l'Église. Comme donc ledit Bouchard et ses compagnons se +furent approchés de Cabaret, les chevaliers de ce château s'étant mis en +embuscade se levèrent tout à coup, les entourèrent et se saisirent de +Bouchard. Pour Gobert, lui ne voulant d'autant se rendre, ils le +tuèrent; et menant Bouchard dans Cabaret, ils le jetèrent dans une tour +du château où ils le tinrent aux fers pendant seize mois.</p> + +<p>Au même temps, avant que le comte revînt de Montpellier, <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> vint à +mourir de maladie Raimond-Roger, vicomte de Béziers, lequel était retenu +à Carcassonne dans le palais<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Lien vers la note 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Retournons maintenant à la suite de +l'autre récit.</p> + +<h2>CHAPITRE XXVII.</h2> + +<p class="resume">De la trahison et cruauté de Gérard de Pépieux envers le comte + Simon et ses chevaliers.</p> + +<p>Durant que le comte Simon revenait de Montpellier vers Carcassonne, +Gérard de Pépieux, chevalier du Minervois, que le comte tenait en grande +affection et familiarité, et auquel il avait remis la garde de ses +châteaux aux entours de Minerve, ce méchant traître et cruel ennemi de +la foi, reniant Dieu, abjurant sa croyance, oubliant les bienfaits du +comte et son amitié, faillit à son attachement et à la foi qu'il lui +avait jurée. Que s'il n'avait devant les yeux Dieu et la religion, au +moins les bontés du comte auraient dû le détourner d'une si grande +cruauté. Ledit Gérard donc, venant avec d'autres chevaliers ennemis de +la foi, dans un certain château du comte au territoire de Béziers, dit +Puiserguier<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Lien vers la note 69"><span class="smaller">[69]</span></a>, prit deux chevaliers de Montfort qui gardaient le +château, ainsi qu'un grand nombre de servans, promettant avec serment +qu'il ne les occirait point, mais qu'il les conduirait vies et bagues +sauves jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Narbonne. Ce que le comte ayant appris, il vint +audit château du plus vite qu'il put, comme Gérard et ses compagnons s'y +trouvaient encore, et voulut assiéger la place; mais Amaury, seigneur de +Narbonne, qui était avec lui, et ses hommes déclarèrent ne vouloir +entreprendre le siége avec le comte, et s'en revinrent chez eux. Lors, +voyant qu'il restait quasi seul, le comte se retira pendant la nuit dans +un sien château voisin, nommé Capestang<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Lien vers la note 70"><span class="smaller">[70]</span></a>, avec dessein de revenir le +lendemain à l'aube du jour.</p> + +<p>Or, il arriva à Puiserguier certain miracle que nous ne devons passer +sous silence. Lorsque Gérard y fut arrivé, et s'en fut rendu maître, +méprisant les promesses qu'il avait données, savoir qu'il conduirait +sans leur mal faire les prisonniers jusqu'à Narbonne, il jeta dans une +tour du château les servans du comte, dont il s'était saisi au nombre de +cinquante. Puis, comme dans la nuit même où le comte s'était retiré, il +songea à déguerpir sur l'heure de minuit, dans la crainte qu'il ne +revînt au lendemain l'assiéger en forme, ne pouvant par trop grande hâte +emmener ses captifs de la tour, il les précipita dans un fossé de cette +tour même, fit jeter par-dessus eux de la paille, du feu, des pierres, +et tout ce qu'il trouva sous la main; et bientôt quittant le château, il +gagna Minerve, traînant après lui les deux chevaliers qu'il avait en son +pouvoir. Ô bien cruelle trahison! au point du jour, le comte étant de +retour au susdit château, et le trouvant vide, le renversa de fond en +comble; et quant à ces gens gisans dans le fossé, lesquels avaient jeûné +pendant trois jours, il les en fit retirer, trouvés <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> qu'ils +furent, ô grand miracle! ô chose du tout nouvelle! sans blessure ni +brûlure aucune.</p> + +<p>Partant dudit lieu, le comte rasa jusqu'au sol plusieurs châteaux dudit +Gérard, et peu de jours après il rentra dans Carcassonne. Pour ce qui +est de ce traître et félon Gérard, il avait conduit les chevaliers de +Montfort à Minerve; et ne tenant cas de sa promesse, faussant son +serment, il ne les tua point, il est vrai, mais, ce qui est plus cruel +que la mort, il leur arracha les yeux; et, leur ayant amputé les +oreilles, le nez et la lèvre supérieure, il leur ordonna de retourner +tout nus vers le comte. Or, comme il les avait chassés en tel état +pendant la nuit, le vent et le gel faisant rage, car en ce temps-là +l'hiver était très-âpre, un d'eux, ce qu'on ne saurait ouïr sans larmes, +vint mourir en un bourbier; l'autre, ainsi que je l'ai entendu de sa +propre bouche, fut amené par un pauvre à Carcassonne. Ô scélératesse +infâme! ô cruauté inouïe! Mais n'était tout ceci que prélude à majeures +souffrances.</p> + +<h2>CHAPITRE XXVIII.</h2> + +<p class="resume">Comment vint derechef l'abbé de Vaulx au pays Albigeois pour + raffermir les esprits presque abattus des Croisés.</p> + +<p>Dans le même temps, le vénérable abbé de Vaulx-Cernay, Gui, cet homme +excellent, qui embrassait d'un merveilleux amour les affaires de +Jésus-Christ, et, après l'abbé de Cîteaux, était celui qui les poussait +à bonne issue plus que tous les autres, était venu <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> de France à +Carcassonne, à telle fin que de réconforter les nôtres qui étaient alors +dans un grand abattement; et telle était, comme nous l'avons dit, son +ardeur pour les intérêts du Christ, que, dès l'origine de l'entreprise, +il avait couru d'un et d'autre côté par la France, allant et prêchant en +tous lieux.</p> + +<p>Or ceux qui étaient en la cité de Carcassonne ressentaient un tel +trouble et frayeur si grande, que, désespérant, peu s'en fallait, +entièrement, ils ne songeaient plus qu'à la fuite, étant de toutes parts +enfermés par d'innombrables et très-puissans ennemis. Mais cet homme de +vertu, au nom de celui qui donne le succès avec les épreuves, mitigeait +chaque jour par de salutaires avertissemens leur accablement et leurs +craintes.</p> + +<h2>CHAPITRE XXIX.</h2> + +<p class="resume">Robert de Mauvoisin revient de la cour de Rome.</p> + +<p>Aussi vers ce temps, survint Robert de Mauvoisin qui, par le comte, +avait été député en cour de Rome<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Lien vers la note 71"><span class="smaller">[71]</span></a>, lequel était un très-noble soldat +du Christ, homme de merveilleuse droiture, de science parfaite, de bonté +incomparable, et depuis longues années avait exposé soi-même et les +siens pour le service du Christ. Au par-dessus des autres, il soutenait +la sainte entreprise avec grande ardeur et la plus notable efficacité; +<span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> si fut-il en effet celui à l'aide duquel, après Dieu, mais +avant tous, la milice du Christ vint à reprendre vigueur, comme nous le +montrerons dans les chapitres suivans.</p> + +<h2>CHAPITRE XXX.</h2> + +<p class="resume">Mort amère d'un abbé de l'ordre de Cîteaux et d'un frère convers + égorgés près de Carcassonne.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, le comte de Foix avait, pour ses affaires, envoyé +vers les légats dans la ville de Saint-Gilles un abbé de l'ordre de +Cîteaux, lequel était d'une maison entre Foix et Toulouse, qu'on appelle +Caulnes<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Lien vers la note 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Celui-ci, à son retour, vint à Carcassonne, menant avec lui +deux moines et un frère convers; d'où lui et ses compagnons étant +partis, ils avaient à peine fait un mille quand soudain ce +très-monstrueux ennemi du Christ, ce très-féroce persécuteur de +l'Église, à savoir Guillaume de Rochefort, frère de l'évêque de +Carcassonne (de celui qui l'était alors), se jeta sur eux, armé qu'il +était contre hommes désarmés, cruel envers gens pleins de douceur, +barbare à l'égard d'innocens: et pour nulle autre cause fors qu'ils +étaient de l'ordre de Cîteaux, frappant l'abbé en trente-six endroits de +son corps, et le frère convers en vingt-quatre, ce plus féroce des +hommes les tua sur la place. Quant aux deux moines, il laissa l'un plus +qu'à demi-mort, lui ayant fait seize blessures; et l'autre qui était +connu, et quelque peu familier <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> de ceux qui se trouvaient avec +le susdit tyran, ne dut qu'à cela d'échapper la vie sauve. Ô guerre +ignoble! honteuse victoire! Notre comte qui était alors à Carcassonne, +venant à savoir ce qui s'était passé, commanda qu'on enlevât les corps +des malheureuses victimes, et qu'on les ensevelît honorablement dans +cette ville. Ô homme catholique! ô prince fidèle! De plus, il fit +soigner promptement par médecins le moine qui avait été laissé à moitié +mort, et, quand il fut guéri, le renvoya à sa maison. Le comte de Foix, +au contraire, lui qui avait député l'abbé et ses compagnons pour ses +propres affaires, reçut leur meurtrier en grande familiarité et +affection; voire même il retint le bourreau près de sa personne. Pour en +finir sur ce fait, on retrouva peu après en compagnie du comte de Foix +les montures de l'abbé que le traître avait ravies. Ô le plus scélérat +des hommes! (je veux dire le comte de Foix) ô le pire des félons!</p> + +<p>Il ne faut point taire, d'ailleurs, que l'homicide, atteint par la +céleste vengeance de Dieu, ce juge équitable, porta le prix de sa +cruauté, le sang de ceux qu'il avait tués criant contre lui de la terre +vers le ciel. En effet, lui qui avait frappé de tant de coups ces bons +religieux, recevant bientôt après un nombre infini de blessures, fut tué +à la porte même de Toulouse par les soldats du Christ, ainsi qu'il +l'avait bien mérité. Ô juste jugement! ô équitable mesure des +dispensations divines! car il n'est point de loi plus juste que +celle-ci: «Que les artisans de mort périssent par leur art.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> CHAPITRE XXXI.</h2> + +<p class="resume">Comment fut perdu le château de Castres.</p> + +<p>Dans le même temps, les bourgeois de Castres renoncèrent à l'amitié et +domination du comte, et se saisirent d'un sien chevalier qu'il avait +laissé pour la garde du château, ensemble de plusieurs servans. +Toutefois n'osèrent-ils leur mal faire, pour autant que quelques-uns des +plus puissans de leur ville étaient retenus en otage à Carcassonne. +Presque en même jour, les chevaliers de Lombers, rompant avec Dieu et +notre comte, mirent la main sur des servans à lui qui étaient dans le +château, et les envoyèrent à Castres pour être jetés en prison et +chargés de fers. À quelle fin les bourgeois de Castres les mirent en +certaine tour, eux, le chevalier et les servans qu'ils avaient pris, +comme nous venons de le dire; mais tous, par une belle nuit, s'étant +fabriqué une manière de corde avec leurs vêtemens, et se laissant aller +par une fenêtre, s'échappèrent avec l'aide de Dieu.</p> + +<h2>CHAPITRE XXXII.</h2> + +<p class="resume">Le comte de Foix se retire de l'alliance du comte de Montfort.</p> + +<p>Vers ce temps encore<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Lien vers la note 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, le comte de Foix, qui, comme nous l'avons +rapporté plus haut, avait juré <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> amitié au comte Simon, reprit +par trahison le château de Preissan qu'il lui avait livré, et, se +retirant de son alliance, il commença à le combattre avec acharnement. +En effet, peu de temps ensuite, le jour de la fête de Saint-Michel, le +félon vint de nuit à Fanjaux, et, ayant dressé des échelles contre le +mur, il fit entrer les siens, lesquels escaladèrent les murailles, et +vinrent se répandre dans la place. Ce qu'apprenant les nôtres qui +étaient en très-petit nombre dans le château, attaquant les ennemis, ils +les forcèrent de sortir en grande confusion, et de se précipiter dans le +fossé, après en avoir tué plusieurs. Ce n'est tout: il y avait auprès de +Carcassonne un noble château<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Lien vers la note 74"><span class="smaller">[74]</span></a>, nommé Mont-Réal, dont le seigneur +était un chevalier, nommé Amaury, lequel, dans tout le pays, ne +comptait, après les comtes, nul qui fût plus noble ou plus puissant que +lui. Or, cet Amaury, lors du siége de Carcassonne, avait, par peur des +nôtres, abandonné Mont-Réal; puis il était venu au comte, et pour un +temps se tint à sa suite et dans sa familiarité; mais, peu de jours +après, perfide à Dieu et à Montfort, il se retira. Il faut savoir que le +comte, voulant occuper Mont-Réal, en avait fié la garde à un certain +clerc originaire de France. Séduit néanmoins par une diabolique +suggestion, et pire qu'un infidèle, ledit clerc, par trahison bien +cruelle, livra presque aussitôt le château à ce même Amaury, et demeura +quelque temps avec nos ennemis. Mais, par la divine volonté du +très-juste Juge, le noble comte le prit bientôt après, en compagnie +d'autres adversaires de la foi, dans un château qu'il assiégeait auprès +de Mont-Réal, lequel a <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> nom Brom<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Lien vers la note 75"><span class="smaller">[75]</span></a>, et le fit pendre, après +qu'il eut d'abord été dégradé par l'évêque de Carcassonne, et traîné par +toute cette ville à la queue d'un cheval, recevant ainsi le châtiment +mérité de son méfait.</p> + +<p>Que tardons-nous davantage? Saisis d'une même passion de malice, presque +tous les gens du pays rompirent pareillement avec le comte; en telle +façon qu'ayant en très-court espace perdu plus de quarante châteaux, il +ne lui resta que Carcassonne, Fanjaux, Saissac et le château de Limoux +(dont même on désespérait), Pamiers, Saverdun et la cité d'Albi avec un +château voisin nommé Ambialet<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Lien vers la note 76"><span class="smaller">[76]</span></a>; et ne faut omettre que plusieurs de +ceux à qui le comte avait remis la garde de ses châteaux furent tués par +les traîtres ou mutilés. Le comte du Christ, qu'allait-il faire? Qui +n'aurait défailli en si grande adversité, et en tel danger perdu toute +espérance? Mais ce noble personnage, se jetant tout en Dieu, ne put être +abattu par le malheur, comme il n'avait su s'enorgueillir dans la +prospérité.</p> + +<p>Or tout ceci se passait vers la nativité de Notre-Seigneur.</p> + +<h2>CHAPITRE XXXIII.</h2> + +<p class="resume">Comment le comte Raimond partit pour Rome.</p> + +<p>Les choses étant en tel état, le comte de Toulouse alla vers le roi de +France<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Lien vers la note 77"><span class="smaller">[77]</span></a> pour voir s'il ne pourrait <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> par quelque moyen obtenir +de son aide et sanction certains péages nouveaux auxquels il avait +renoncé de l'exprès commandement des légats. En effet, ledit comte avait +outre mesure accru les péages sur ses terres et domaines; pour quoi il +avait été très-souvent excommunié. Mais, comme à ce sujet il ne put en +rien profiter auprès du roi, il partit de la cour de France, et, +s'approchant du seigneur pape, il essaya s'il ne lui serait possible en +quelque manière d'avoir restitution du pays à lui appartenant que les +légats du seigneur pape avaient occupé pour gage de sûreté<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Lien vers la note 78"><span class="smaller">[78]</span></a>, ainsi +qu'il a été expliqué plus haut, et aussi de rentrer en grâce auprès du +souverain pontife. Pour quelle fin ce plus trompeur des hommes faisait +grandement parade d'entière humilité et soumission, promettant +d'accomplir soigneusement tout ce qu'il plairait au seigneur pape lui +commander. Mais ledit seigneur par tant de sanglans reproches le +rabroua, et par tant d'affronts, que réduit, pour ainsi parler, au +désespoir, il ne savoit plus que faire, traité qu'il étoit de mécréant, +de persécuteur de la paix, d'ennemi de la foi; et tel était-il bien +réellement.</p> + +<p>Toutefois, le seigneur pape, pensant que, tourné à désespoir, ledit +comte attaquerait plus cruellement et plus ouvertement l'Église qui, +dans la province de Narbonne, étoit à bien dire orpheline et mineure, il +lui enjoignit d'avoir à se purger de deux crimes dont il était plus +particulièrement accusé; savoir de la mort du légat, frère Pierre de +Castelnau, et du crime d'hérésie: et, au sujet de cette double +justification, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> le seigneur pape écrivit à l'évêque de Riez en +Provence, et à maître Théodise, leur mandant que, si le comte de +Toulouse pouvoit se purger suffisamment des deux crimes susdits, ils le +reçussent à résipiscence. Cependant maître Milon qui, comme nous l'avons +dit plus haut, usait de son titre de légat en la terre de Provence pour +le bien de la paix et de la foi, avait convoqué au pays d'Avignon un +concile de prélats, où furent excommuniés les citoyens de Toulouse, pour +ce qu'ils avaient méprisé de remplir leurs promesses faites aux légats +et aux Croisés touchant l'expulsion des hérétiques; et même le comte de +Toulouse fut pareillement excommunié dans ce concile, au cas toutefois +où il tenterait de recouvrer les péages auxquels il avait renoncé.</p> + +<h2>CHAPITRE XXXIV.</h2> + +<p class="resume">Comment le comte Raimond se vit frustré de l'espoir qu'il avait + placé dans le roi de France.</p> + +<p>Le comte de Toulouse, à son retour de la cour de Rome, s'en vint trouver +Othon<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Lien vers la note 79"><span class="smaller">[79]</span></a>, lequel était dit empereur, afin de se ménager ses bonnes +grâces, et d'implorer son secours contre le comte de Montfort; puis il +revint vers le roi de France, pour que le surprenant par de feintes +paroles il pût le faire pencher en faveur de sa cause. Mais le roi, qui +était homme plein de discrétion et de prudence, le reçut avec <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> +dédain, pour autant qu'il était grandement méprisable.</p> + +<p>Or le comte de Montfort, ayant appris que le comte de Toulouse s'était +acheminé en France, avait mandé à ses principaux vassaux en ce pays de +mettre à sa disposition ses terres et tout ce qu'il possédait, vu qu'ils +n'étaient pas encore ennemis déclarés; même le comte de Toulouse avait +promis par serment que son fils prendrait en mariage la fille du comte +de Montfort, ce qu'ensuite il se refusa de faire, au mépris de son +serment, trompeur et inconstant comme il était.</p> + +<p>Voyant qu'il ne gagnait rien près du roi, le comte de Toulouse retourna +dans ses domaines avec sa courte honte. Pour nous, retournons à ce que +nous avons abandonné.</p> + +<p>Le noble comte de Montfort, étant donc cerné de tous côtés par ses +rivaux acharnés, se replia sur lui-même, gardant durant cet hiver le peu +de pays qui lui était resté, et souvent même infestant ses ennemis. Nous +pouvons ajouter que, bien qu'il eût des adversaires à l'infini et +très-peu d'auxiliaires, ils n'osèrent jamais l'attaquer en rase +campagne. Enfin, vers les premiers jours de carême, on vint annoncer à +Montfort que la comtesse sa femme (il l'avait en effet appelée de +France) arrivait avec plusieurs chevaliers. À cette nouvelle, le comte +alla à sa rencontre jusqu'à un certain château dans le territoire +d'Agde, nommé Pézénas<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Lien vers la note 80"><span class="smaller">[80]</span></a>, où, l'ayant trouvée, il revint en hâte à +Carcassonne. Or, comme il s'approchait du château de Campendu<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Lien vers la note 81"><span class="smaller">[81]</span></a>, on +lui vint dire que les gens du château <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> de Mont-Laur<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Lien vers la note 82"><span class="smaller">[82]</span></a>, près le +monastère de la Grasse<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Lien vers la note 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, l'ayant trahi, étaient en train d'assiéger +en la tour du château les servans qui s'y trouvaient. Aussitôt le comte +avec ses chevaliers, renvoyant la comtesse dans un château voisin, +marche vers ledit lieu; et, trouvant les choses telles qu'on le lui +avait rapporté, il prit bon nombre de ces traîtres, et les pendit à des +gibets. Les autres, à la vue des nôtres, avaient décampé prestement.</p> + +<p>Le comte revint ensuite avec ses gens à Carcassonne, d'où, marchant vers +le bourg d'Alzonne<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Lien vers la note 84"><span class="smaller">[84]</span></a>, ils le trouvèrent désert; de là, s'avançant vers +le château de Brom qu'ils trouvèrent préparé à se défendre, ils +l'assiégèrent, et, au bout de trois jours, ils le prirent d'assaut sans +le secours de machines. Au demeurant, ils arrachèrent les yeux à plus de +cent hommes de ce château, et leur coupèrent le nez, laissant un œil +à l'un d'eux pour qu'au grand opprobre des ennemis il conduisît les +autres à Cabaret. Le comte en agit de la sorte, non qu'une telle +mutilation lui fît plaisir, mais pour autant que ses adversaires avaient +fait ainsi les premiers, et qu'ils taillaient en pièces tous ceux des +nôtres qu'ils pouvaient prendre, comme des bourreaux féroces qu'ils +étaient; et certes il était juste que, tombant dans la fosse qu'ils +avaient creusée, ils bussent parfois au calice qu'ils avaient présenté +aux autres. Le noble comte, d'ailleurs, ne se délectait oncques <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> +dans aucun acte de cruauté ou dans les souffrances de qui que ce fût, +étant le plus doux des hommes, et tel qu'à lui s'appliquait +très-évidemment ce dire du poète:</p> + +<p>«Ce prince, paresseux à punir, prompt à récompenser, qui est marri +toutes fois qu'il est forcé d'être sévère<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Lien vers la note 85"><span class="smaller">[85]</span></a>.»</p> + +<p>Dès ce moment, le Seigneur qui semblait s'être endormi tant soit peu, se +réveillant au secours de ses serviteurs, montra plus manifestement qu'il +agissait avec nous. En peu de temps nous nous emparâmes de tout le +territoire du Minervois, à l'exception de Minerve même et d'un certain +château nommé Ventalon.</p> + +<p>Il advint un jour auprès de Cabaret un miracle que nous croyons devoir +rapporter. Les pélerins venus de France arrachaient les vignes de +Cabaret, suivant l'ordre du comte, lorsqu'un des ennemis, lançant d'un +jet de baliste une flèche contre l'un des nôtres, le frappa violemment à +la poitrine dans l'endroit où était placé le signe de la croix. Tout le +monde pensait qu'il était mort, attendu qu'il était entièrement dépourvu +de ses armes; cependant il resta tellement intact que le trait ne put +pénétrer même son vêtement pour si peu que ce fût, mais rebondit comme +s'il eût frappé contre la pierre la plus dure. Ô admirable puissance de +Dieu! ô vertu immense!</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> CHAPITRE XXXV.</h2> + +<p class="resume">Siége d'Alayrac.</p> + +<p>Aux environs de Pâques, le comte et les siens vinrent assiéger un +certain château entre Carcassonne et Narbonne, lequel s'appelait +Alayrac<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Lien vers la note 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Ce château était placé sur la montagne, et de toutes parts +environné de rocs. Ce fut donc avec une grande difficulté, par une +furieuse intempérie de saison, que les nôtres s'en emparèrent après onze +jours de siége. Ceux qui le gardaient ayant déguerpi pendant la nuit, +plusieurs d'entre eux, savoir ceux qui ne purent s'échapper, furent mis +à mort. De là, les nôtres étant revenus à Carcassonne, en repartirent +bientôt pour aller à Pamiers. Or, près dudit lieu se réunirent le roi +d'Arragon, le comte de Toulouse et celui de Foix, pour faire la paix +entre notre comte et ce dernier; ce que n'ayant pu arranger, le roi +d'Arragon et le comte de Toulouse s'en retournèrent à Toulouse. Quant au +comte de Montfort, il mena son armée vers Foix, où il fit preuve +d'admirable vaillance. En effet, étant arrivé près du château, il +chargea avec un seul chevalier tous les ennemis postés devant les +portes, et, chose merveilleuse, il les y fit tous rentrer; voire même +serait-il entré après eux, s'ils n'eussent, à sa face, levé le pont qui +en fermait l'abord; et, comme il se retirait, le chevalier qui l'avait +suivi fut écrasé par les pierres qu'on lançait du haut <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> des +murailles, la voie pour la retraite étant très-étroite, et toute close +de murs; puis, ayant ravagé les terres, détruit les vignes et les arbres +aux environs de Foix, notre comte revint à Carcassonne.</p> + +<h2>CHAPITRE XXXVI.</h2> + +<p class="resume">Comment les hérétiques désirant que le roi d'Arragon se mît à + leur tête en furent refusés, et pourquoi.</p> + +<p>En ce temps, Pierre de Roger, seigneur de Cabaret, Raimond de Termes et +Amaury, seigneur de Mont-Réal, ensemble d'autres chevaliers qui +résistaient à l'Église et au comte, firent dire au roi d'Arragon qui +était en ces quartiers, de venir à eux, qu'ils l'établiraient leur +seigneur, et lui bailleraient tout le pays: ce qu'ayant appris notre +comte, il tint conseil avec ses chevaliers sur ce qu'il devait faire; +et, après différens avis de divers d'entre eux, le comte et les siens +tombèrent d'accord d'assiéger une certaine forteresse près de Mont-Réal. +Or était-ce à Mont-Réal qu'étaient rassemblés les susdits seigneurs, +attendant la venue du roi; et par là notre comte voulait leur donner à +connaître qu'il ne les craignait pas plus de près que de loin, bien +qu'il eût alors un très-petit nombre de soldats. Quoi plus? les nôtres +s'acheminèrent sur la susdite forteresse, laquelle avait nom +Bellegarde<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Lien vers la note 87"><span class="smaller">[87]</span></a>.</p> + +<p>Le lendemain, le roi d'Arragon vint près de Mont-Réal, <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> et les +chevaliers qui l'avaient appelé, et avaient employé plusieurs jours à +ramasser force vivres, en sortirent et allèrent à lui, le priant d'y +rentrer avec eux pour qu'ils lui fissent hommage, ainsi qu'ils lui +avaient mandé; ce qu'ils voulaient faire, afin que par là ils pussent +chasser le comte de Montfort de ce territoire. Mais le roi, aussitôt +leur arrivée, exigea qu'ils lui livrassent le fort de Cabaret; il leur +dit en outre qu'il les recevrait à hommage, moyennant qu'ils lui +livreraient leurs forteresses toutes les fois qu'il le voudrait. Eux, +ayant tenu conseil, prièrent itérativement le roi d'entrer à Mont-Réal, +disant qu'ils feraient comme ils avaient promis. Le roi pourtant n'y +voulut venir en aucune façon, à moins qu'ils ne fissent d'abord ce qu'il +demandait; ce qu'ayant refusé, chacun d'eux s'en retourna avec confusion +du lieu de la conférence. Quant au roi, il députa au comte de Montfort, +et lui manda, durant qu'il était occupé au siége de Bellegarde, qu'il +donnât trève au comte de Foix jusqu'à Pâques; ce qui fut fait. Furent +pris par les ennemis...<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Lien vers la note 88"><span class="smaller">[88]</span></a>.</p> + +<a id="chap37" name="chap37"></a> +<h2>CHAPITRE XXXVII.</h2> + +<p class="resume">Siége de Minerve.</p> + +<p>L'an 1210 de l'incarnation du Seigneur, aux environs de la fête de saint +Jean-Baptiste, les citoyens de <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> Narbonne firent dire à notre +comte d'assiéger Minerve, et qu'eux-mêmes l'aideraient selon leur +pouvoir: or, ils projetaient de la sorte, parce que ceux de Minerve les +désolaient outre mesure; et à ce les poussait davantage l'amour de leur +propre utilité que le zèle de la religion chrétienne. Au demeurant, le +comte répondit à Amaury, seigneur de Narbonne, et à tous les habitans de +cette ville, que, s'ils étaient dans l'intention de lui porter aide +mieux qu'ils n'avaient fait jusqu'alors, et de persévérer avec lui +jusqu'à la prise de Minerve, lui, comte de Montfort, l'assiégerait. Ce +qui lui ayant été promis par ceux-ci, aussitôt il se hâta de marcher sur +ladite forteresse avec ce qu'il avait de soldats; et, lorsqu'ils y +furent arrivés tous ensemble, le comte assit son camp à l'orient: un +sien chevalier, nommé Gui de Lecq, avec les Gascons qui se trouvaient +là, plaça ses tentes à l'occident; au nord se porta Amaury de Narbonne +avec les siens, et certains autres étrangers au midi; car, dans toute +cette armée, il n'y avait nul homme prépondérant, hormis le comte et +Amaury de Narbonne.</p> + +<p>Le château de Minerve était d'une force incroyable, entouré par nature +de vallées très-profondes, en telle sorte que chaque corps n'aurait pu, +en cas de besoin, venir sans grand risque au secours de l'autre.</p> + +<p>Pourtant, tout étant ainsi disposé, on éleva du côté des Gascons une +machine, de celles qu'on nomme mangonneau<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Lien vers la note 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, dans laquelle ils +travaillaient nuit et jour <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> avec beaucoup d'ardeur. +Pareillement, au midi et au nord, on dressa deux machines, savoir, une +de chaque côté: enfin, du côté du comte, c'est-à-dire à l'orient, était +une excellente et immense perrière, qui chaque jour coûtait vingt et une +livres pour le salaire des ouvriers qui y étaient employés. Lorsque les +nôtres eurent passé quelque temps à battre le susdit château, une nuit +de dimanche, les ennemis sortant de leurs murailles vinrent au lieu où +était la perrière, et y appliquèrent des paniers remplis d'étoupes, de +menu bois sec, et d'appareils enduits de graisse, puis ils y mirent le +feu. Soudain une grande flamme se répandit dans les airs; car on était +en été et la chaleur était extrême, vu que c'était, comme on l'a dit, +vers la fête de saint Jean; mais il arriva, par la volonté de Dieu, +qu'un de ceux qui travaillaient dans la machine, s'était en ce moment +retiré à l'écart pour certain besoin<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Lien vers la note 90"><span class="smaller">[90]</span></a>; lequel, ayant vu l'incendie, +se prit à pousser de grands cris, lorsque soudain un des boute-feux lui +jetant sa lance, le blessa grièvement. Le tumulte gagna notre armée, +beaucoup accoururent et défendirent si à point l'engin de guerre, et si +merveilleusement qu'il ne cessa de jouer, si ce n'est pour deux jets. +Puis, comme après quelques jours les machines eurent en grande partie +affaibli la place; et, en outre, les vivres venant à y manquer, l'envie +de se défendre faillit à ceux qui étaient au dedans. Que dirai-je de +plus? Les ennemis demandent la paix; le seigneur du château ayant nom +Guillaume <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> de Minerve, en sort pour parler au comte; mais comme +ils étaient à parlementer, voilà que soudain et sans être attendus, +survinrent l'abbé de Cîteaux, et maître Théodise, dont nous avons fait +plus haut fréquente mention. Pour lors, notre comte, homme plein de +discrétion et faisant tout avec conseil, leur dit qu'il ne déciderait +rien touchant la reddition et l'occupation du château, sinon ce +qu'ordonnerait l'abbé de Cîteaux, maître de toutes les affaires du +Christ. À ces paroles, l'abbé fut grandement marri, pour le désir qu'il +avait que les ennemis du Christ fussent mis à mort, et n'osant cependant +les y condamner, vu qu'il était moine et prêtre.</p> + +<p>Songeant donc à la manière dont il pourrait faire revenir, sur le +compromis qu'ils avaient passé entre eux, le comte ou ledit Guillaume, +qui s'était pareillement soumis à l'arbitrage de l'abbé touchant la +reddition du château, il ordonna que l'un et l'autre, savoir le comte et +Guillaume, rédigeassent la capitulation par écrit; et il faisait ainsi +afin que les conditions de l'un venant à déplaire à l'autre, chacun +résiliât l'engagement qu'il avait pris. Au fait, lorsqu'en présence du +comte fut récité ce qu'avait écrit Guillaume, il n'y acquiesça point; +mais bien dit au seigneur du château d'y rentrer et de se défendre comme +il pourrait, ce qu'il ne voulut pas faire, s'abandonnant en tout à la +volonté du comte.</p> + +<p>Néanmoins, celui-ci voulut que tout fût fait suivant le bon plaisir de +l'abbé de Cîteaux. L'abbé donc ordonna que le seigneur du château, et +tous ceux qui s'y trouvaient, même les <i>croyans</i> entre les hérétiques, +sortissent vivans s'ils voulaient se réconcilier <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> avec l'Église +et lui obéir, la place restant ès mains du comte.</p> + +<p>Davantage il permit que les hérétiques <i>parfaits</i>, desquels il y avait +là un grand nombre, s'en allassent aussi sains et saufs, s'ils voulaient +se convertir à la foi catholique. Ce qu'oyant un noble homme, et tout +entier à la foi catholique, Robert de Mauvoisin, qui était présent, +pensa que par là seraient délivrés les hérétiques, pour la ruine +desquels étaient accourus nos pélerins; et craignant que, poussés +peut-être par la peur, ils ne promissent, lorsqu'ils étaient déjà entre +nos mains, de faire tout ce que nous exigerions, résistant en face à +l'abbé, il lui dit que les nôtres ne souffriraient du tout que la chose +se terminât de la sorte. L'abbé lui répondit: «Ne crains rien; car je +crois que très-peu se convertiront.»</p> + +<p>Cela fait, précédés de la croix et suivis de la bannière du comte, les +nôtres entrent dans la ville, et ils arrivent à l'église en chantant <i>Te +Deum laudamus</i>: laquelle ayant purifiée, ils arborent la croix du +Seigneur sur le sommet de la tour, et la bannière du comte en un autre +lieu. Le Christ en effet avait pris la ville, et il était juste que son +enseigne marchât devant en guise de sa bannière à lui, et que placée +dans le lieu le plus apparent, elle rendît témoignage de cette +chrétienne victoire. Pour ce qui est du comte, il ne fit alors son +entrée à Minerve.</p> + +<p>Les choses ainsi disposées, le vénérable abbé de Vaulx-Cernay, qui était +au siége avec le comte, et qui embrassait la cause du Christ avec un +zèle unique, ayant appris qu'une multitude d'hérétiques étaient +assemblés dans une certaine maison de la ville, alla <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> vers eux, +leur portant des paroles de paix et les avertissemens du salut, car il +désirait les amener à de meilleures voies. Mais eux l'interrompant lui +répondirent tout d'une voix: «Pourquoi venez-vous nous prêcher de +paroles? Nous ne voulons de votre foi, nous abjurons l'Église romaine: +vous travaillez en vain; et même pour vivre, nous ne renoncerons à la +secte que nous suivons.» À ces mots, le vénérable abbé sortit soudain de +cette maison, et se rendit à une autre, où les femmes étaient réunies, +afin de leur offrir le verbe de la sainte prédication: or, s'il avait +trouvé les hommes endurcis et obstinés, il trouva les femmes plus +obstinées encore et plus endurcies.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, notre comte étant entré dans le château, et venant +au lieu où tous les hérétiques étaient rassemblés, cet homme vraiment +catholique, voulant tous les sauver et les induire à reconnaître la +vérité, commença à leur conseiller de se convertir à la foi du Christ. +Mais comme il n'en obtint absolument rien, il les fit extraire du +château, et un grand feu ayant été préparé, cent quarante, ou plus<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Lien vers la note 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, +de ceux des hérétiques <i>parfaits</i> y furent jetés ensemble. Ni fut-il +besoin, pour bien dire, que les nôtres les y portassent, car, obstinés +dans leur méchanceté, tous se précipitaient de gaîté de cœur dans les +flammes. Trois femmes pourtant furent épargnées, lesquelles furent, par +la noble dame, mère <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> de Bouchard de Marly<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Lien vers la note 92"><span class="smaller">[92]</span></a> enlevées du bûcher +et réconciliées à la sainte Église romaine. Les hérétiques étant donc +brûlés, tous ceux qui restaient dans la ville furent pareillement +réconciliés à la sainte Église, après avoir abjuré l'hérésie<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Lien vers la note 93"><span class="smaller">[93]</span></a>. Le +noble comte donna même à Guillaume, qui avait été seigneur de Minerve, +d'autres revenus près de Béziers. Mais lui bientôt après méprisant la +fidélité qu'il avait promise à Dieu et au comte, et abandonnant l'un et +l'autre, s'associa aux ennemis de la religion.</p> + +<p>Nous ne croyons pas devoir taire deux miracles qui arrivèrent pendant le +siége de Minerve. En effet, lorsque l'armée arriva pour assiéger ce +château, une source coulait près de la ville, laquelle était très-peu +abondante; mais la miséricorde divine la fit grossir si subitement, à la +venue des nôtres, qu'elle suffit et au-delà durant tout le siége aux +hommes et aux bêtes de l'armée: or, il dura sept semaines environ; puis, +les Croisés s'étant retirés, l'eau se retira de même et redevint +très-peu abondante, comme auparavant. Ô grandes choses de Dieu! ô bonté +du Rédempteur!</p> + +<p>Item, autre miracle. Lorsque le comte partit de Minerve, les piétons de +l'armée mirent le feu à des cabanes que les pélerins avaient faites de +branches et de feuillages, et comme elles étaient très-sèches, elles +s'enflammèrent aussitôt; si bien qu'il s'éleva par toute la vallée une +flamme aussi grande que si une vaste <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> cité eût été la proie +d'un incendie. Or, il y avait là une cabane faite aussi de feuillages, +et toute entourée des autres, où durant le siége un prêtre avait célébré +les saints mystères; laquelle fut si miraculeusement préservée du feu +que l'on ne découvrit en elle aucun vestige de la commune combustion, +ainsi que je l'ai ouï de la bouche de vénérables personnages qui étaient +présens. Soudain les nôtres courant à ce spectacle merveilleux +trouvèrent que les cabanes qui avaient été brûlées joignaient de toutes +parts, à la distance d'un demi-pied, celle qui était demeurée intacte. Ô +prodige immense!</p> + +<h2>CHAPITRE XXXVIII.</h2> + +<p class="resume">Comment des croix, en forme d'éclairs, apparurent sur les murs du + temple de la Vierge mère de Dieu à Toulouse.</p> + +<p>C'est ici que nous pensons devoir placer mêmement un autre miracle qui +advint à Toulouse, durant que notre comte était au siége de Minerve. En +cette cité, et proche le palais du comte de Toulouse, est une église +fondée en l'honneur de la bienheureuse vierge Marie, dont les murailles +avaient été nouvellement blanchies en dehors. Un jour, sur le vêpre, un +nombre infini de croix commencèrent d'apparaître sur les murs de cette +église et de tous côtés; lesquelles semblaient comme d'argent, et plus +blanches que les murailles mêmes. De plus, elles étaient en perpétuel +mouvement, se laissant voir tout à coup, puis tout à coup disparaissant; +de telle sorte que <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> beaucoup les voyaient, et ne pouvaient les +montrer à d'autres. Devant en effet qu'aucun pût lever le doigt, la +croix qu'il pensait indiquer avait disparu; vu qu'elles se montraient +tout ainsi que des éclairs, tantôt plus grandes, tantôt moyennes ou plus +petites.</p> + +<p>Cette vision se maintint quasi durant quinze jours, chaque journée et à +l'heure du soir: aussi le peuple presque entier de Toulouse en fut-il +témoin. Et pour qu'il ajoute foi à notre récit, saura le lecteur que +Foulques, évêque de Toulouse, Rainaud, évêque de Béziers, l'abbé de +Cîteaux, légat du siége apostolique, et maître Théodise, qui se trouvait +pour lors à Toulouse, ont vu la chose et me l'ont racontée en détail.</p> + +<p>D'ailleurs, il arriva par la disposition de Dieu, que le chapelain de +ladite église ne put d'abord voir les croix en question. Entrant donc +par une nuit dans l'église, il se mit en prière, suppliant le Seigneur +qu'il daignât lui montrer ce que presque tous avaient vu: et soudain il +vit des croix innombrables, non plus sur les murailles, mais bien +éparses dans l'air, entre lesquelles une était plus grande et plus haute +que tout le reste. Bientôt celle-ci sortant de l'église, toutes +sortirent après elle, et se prirent à tendre en droite course vers les +portes de la ville. Pour ce qui est du prêtre, à tel spectacle bien +véhémentement stupéfait, il suivit les croix lumineuses; et comme elles +étaient sur le point de sortir de la ville, il lui sembla qu'un quidam +d'un air respectable et de bel aspect, entrant dans Toulouse, une épée +dégainée à la main, tuait, secouru par ces mêmes croix, un homme de +grande taille, lequel en sortait, et ce à l'issue même <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> de la +ville. Pour quoi, le susdit prêtre, quasi mort de peur, courut vers le +seigneur évêque d'Uzès<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Lien vers la note 94"><span class="smaller">[94]</span></a>, et tombant à ses pieds, il lui conta le tout +par ordre.</p> + +<h2>CHAPITRE XXXIX.</h2> + +<p class="resume">Comment le comte Raimond fut séparé de la communion des fidèles + par le légat du siége apostolique.</p> + +<p>Vers le même temps, le comte de Toulouse, lequel, comme il a été dit, +s'était approché du seigneur pape, était revenu de la cour de Rome. Or, +ledit seigneur, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, avait mandé à +l'évêque de Riez et à maître Théodise comme quoi il lui avait été +enjoint de se purger principalement de deux crimes, savoir, la mort de +frère Pierre de Castelnau, légat du siége apostolique, et le crime +d'hérésie. Pour lors maître Théodise vint à Toulouse, où nous avons vu, +dans le récit du précédent miracle, qu'il se trouvait, tandis que les +nôtres étaient occupés au siége de Minerve, à telle fin que de consulter +l'abbé de Cîteaux sur la justification prescrite audit comte, et pour +absoudre, du commandement du souverain pontife, les citoyens de Toulouse +selon la forme, c'est-à-dire, moyennant qu'ils s'engageraient par +serment d'obéir aux ordres de l'Église. Mais l'évêque <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> de +Toulouse les avait déjà reçus à absolution dans la forme susdite, +prenant en outre pour otages et sûreté dix des plus considérables de la +ville.</p> + +<p>À son arrivée à Toulouse, maître Théodise eut un secret colloque avec +l'abbé de Cîteaux touchant l'admission du comte Raimond à se purger, +ainsi qu'il a été expliqué ci-dessus. Or, maître Théodise, homme tout +plein de circonspection, de prévoyance et de sollicitude pour les +affaires de Dieu, ne désirait rien tant que de pouvoir à bon droit +repousser le comte de la justification qu'il avait à lui prescrire, et +en cherchait tous les moyens. Il voyait bien en effet que, s'il +l'admettait à ce faire, et que l'autre, au moyen de quelques dols et +faussetés, parvînt à en tirer parti, c'en serait fait de l'Église en ces +contrées, et que la foi y périrait tout ainsi que la dévotion +chrétienne. Tandis qu'il se tourmentait de ces appréhensions, et qu'il +en délibérait en lui-même, le Seigneur lui ouvrit une voie pour sortir +d'embarras, lui insinuant de quelle manière il pourrait refuser au comte +de se justifier. Par ainsi, il eut recours aux lettres du seigneur pape, +où, entre autres choses, le souverain pontife disait: <i>Nous voulons que +le comte de Toulouse accomplisse nos commandemens.</i> Or, était-il que +beaucoup avaient été faits à ce comte, comme d'expulser les hérétiques +de ses terres, de délaisser les nouveaux péages dont nous avons parlé, +et maintes autres injonctions qu'il avait en tout dédaigné d'accomplir. +Adonc, maître Théodise, d'accord avec son compagnon, savoir l'évêque de +Riez, et pour qu'ils ne parussent molester le comte ni lui faire tort, +lui fixèrent un jour pour l'admettre à justification dans <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> la +ville de Saint-Gilles; et là se rendit ledit comte, ainsi que plusieurs +archevêques, évêques et autres prélats des églises, qui y avaient été +convoqués par l'évêque de Riez et maître Théodise; puis, comme Raimond +s'efforçait tant bien que mal de se purger de la mort du légat et du +crime d'hérésie, maître Théodise lui dit, de l'avis du prélat, que sa +justification ne serait reçue, pour autant qu'il n'avait en rien +accompli ce qui lui avait été enjoint selon les ordres du souverain +pontife, bien qu'il eût tant de fois juré de s'y conformer. En effet, +cedit maître avançait, ce qui était vraisemblable, voire même +très-manifeste, que si le comte n'avait tenu ses sermens pour choses +plus légères, il ne ferait difficulté de se parjurer pour soi et ses +complices, afin de se purger de crimes aussi énormes que la mort du +légat et le crime d'hérésie, ains qu'il s'y donnerait de grand cœur. +Ce qu'entendant le comte de Toulouse, par malice en lui innée, il se +prit à verser des larmes. Mais ledit maître, sachant bien que ces pleurs +n'étaient pleurs de dévotion et repentance, mais plutôt de méchanceté et +douleur, il lui dit: «Quand les grandes eaux inonderont comme dans un +déluge, elles n'approcheront point du Seigneur<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Lien vers la note 95"><span class="smaller">[95]</span></a>. Et sur-le-champ, du +commun avis et assentiment des prélats, pour moultes et +très-raisonnables causes, le très-scélérat comte de Toulouse fut +derechef excommunié sur la place, ensemble tous ses fauteurs, et qui lui +baillerait aide.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier de dire qu'avant l'événement de toutes ces +choses, maître Milon, légat du siége apostolique, était mort à +Montpellier en l'hiver passé. <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Retournons maintenant à la suite +de notre narration.</p> + +<p>Le château de Minerve étant donc tombé en son pouvoir aux environs de la +fête de la bienheureuse Marie Madeleine, notre comte vit venir à lui un +chevalier, seigneur d'un château qu'on appelle Ventalon, lequel se +rendit au comte, lui et son fort; et le comte, pour les grands maux que +les Chrétiens avaient soufferts à l'occasion de ce château, y alla, et +en renversa la tour de fond en comble. Finalement Amaury, seigneur de +Mont-Réal, et ceux de ce château, apprenant la perte de Minerve, et +craignant pour eux-mêmes, députèrent vers le comte, le priant de leur +accorder la paix dans la forme qui suit: Amaury promettait de lui livrer +Mont-Réal, pourvu qu'il lui donnât un autre domaine à sa convenance, +mais ouvert et sans défense: à quoi consentit le comte, et il fit comme +Amaury avait demandé. Pourtant ledit Amaury, comme un très-méchant +traître, rompant ensuite le pacte entre eux conclu, et se séparant du +comte, se joignit aux ennemis de la croix.</p> + +<h2>CHAPITRE XL.</h2> + +<p class="resume">Siége de Termes.</p> + +<p>Dans le même temps, survinrent de France un certain noble croisé, ayant +nom Guillaume, et d'autres pélerins, lesquels annoncèrent au comte la +venue d'une grande multitude de Bretons. Le comte, ayant donc tenu +conseil avec les siens, et se confiant dans le secours de Dieu, +conduisit son armée au siége du <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> château de Termes<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Lien vers la note 96"><span class="smaller">[96]</span></a>; et, +comme il s'y acheminait, les chevaliers qui étaient à Carcassonne firent +sortir de la ville les engins et machines de guerre qui s'y trouvaient +renfermés, pour les amener au comte qui se portait rapidement sur +Termes. Ce qu'ayant su ceux de nos ennemis qui étaient dans Cabaret, +savoir, que nos machines étaient placées hors de Carcassonne, ils +vinrent au beau milieu de la nuit en force et en armes pour essayer de +les détruire à coups de cognée. Mais, à leur approche, nos gens +sortirent de la ville, bien qu'ils fussent en très-petit nombre, et, se +ruant sur eux vaillamment, ils les mirent en déroute et les menèrent +battans un bon bout de chemin, fuyant de toutes parts. Pourtant la +fureur de nos ennemis n'en fut point refroidie, et au point du jour ils +revinrent pour tenter encore de démantibuler lesdites machines: ce que +les nôtres apercevant, ils sortirent derechef contre eux, et les +poursuivirent plus long-temps et plus bravement encore que la première +fois; même, à deux ou trois reprises, ils eussent pris Pierre de Roger, +seigneur de Cabaret, si, par peur, il ne se fût mis à crier avec les +nôtres: «Montfort! Montfort!» comme s'il était l'un d'entre eux; et, en +telle façon, s'esquivant et se sauvant par les montagnes, il ne rentra à +Cabaret que deux jours après.</p> + +<p>D'un autre côté, les Bretons dont nous avons fait mention ci-dessus, +s'avançant pour se joindre au comte, arrivèrent à Castelnaudary, dans le +territoire de Toulouse, et appartenant encore au comte Raimond. Mais les +bourgeois de Castelnaudary ne les <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> voulurent recevoir dans le +château, et les firent demeurer pendant la nuit dans les jardins et +champs des alentours; et c'était pour autant que le comte de Toulouse +mettait aux affaires du Christ de secrets empêchemens du plus qu'il +pouvait. Les Bretons, passant de là à Carcassonne, transportèrent à la +suite du comte qui allait au siége de Termes les machines dont nous +avons parlé plus haut. Ce château était au territoire de Narbonne, et +distant de cinq lieues de Carcassonne; il était d'une force merveilleuse +et incroyable, si bien qu'au jugement humain il paraissait du tout +inexpugnable, étant situé au sommet d'une très-haute montagne, sur une +grande roche vive taillée à pic, entouré dans tout son pourtour d'abîmes +très-profonds et inaccessibles, d'où coulaient des eaux qui +l'entouraient de toutes parts. En outre, des rochers si énormes, et pour +ainsi dire inabordables, ceignaient ces vallées, que, si l'on voulait +s'approcher du château, il fallait se précipiter dans l'abîme; puis, +pour ainsi parler, ramper vers le ciel. Enfin, près du château, à un jet +de pierre, il y avait un roc, à la pointe duquel s'élevait une moindre +fortification garnie de tours, mais très-bien défendue, que l'on nommait +vulgairement Tumet. Dans cette position, le château de Termes n'était +abordable que par un endroit, parce que, de ce côté, les rochers étaient +moins hauts et moins inaccessibles.</p> + +<p>Or, le seigneur de ce château était un chevalier nommé Raimond, +vieillard qui avait tourné à la réprobation, et notoire hérétique, +lequel, pour peindre en résumé sa malice, ne craignait ni Dieu ni les +hommes. En effet, il présumait tant de la force de <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> son château +qu'il attaquait tantôt le roi d'Arragon, tantôt le comte de Toulouse, ou +même son propre seigneur, c'est-à-dire, le vicomte de Béziers. Ce tyran, +apprenant que notre comte se proposait d'assiéger Termes, ramassa le +plus de soldats qu'il put, et, se pourvoyant de vivres en abondance et +des autres choses nécessaires à la défense, il se prépara à résister.</p> + +<p>Notre comte, arrivé en vue de Termes, l'assiégea; mais, n'ayant que peu +de monde, il ne put menacer qu'une petite partie du château. Aussi ceux +qui étaient dedans en grand nombre, et à l'abri de notre armée, ne +redoutant rien à cause de sa faiblesse, sortaient librement et +rentraient pour puiser de l'eau à la vue des nôtres qui ne pouvaient +l'empêcher. Et tandis que ces choses et autres semblables se passaient, +quelques pélerins français, arrivant de jour en jour au camp, et comme +goutte à goutte, sitôt qu'ils les voyaient venir, nos ennemis, montant +sur leurs murailles, pour faire affront aux nôtres qui se présentaient +en petit nombre et mal armés, s'écriaient par moquerie: «Fuyez de notre +présence, fuyez.» Mais bientôt commencèrent à venir en grandes troupes +et multitude des pélerins de France et d'Allemagne; et pour lors ceux de +Termes, tournant à la peur, se déportèrent de telles dérisions, +cessèrent de nous narguer, et devinrent moins présomptueux et moins +audacieux.</p> + +<p>Cependant les gens de Cabaret, en ce temps principaux et très-cruels +ennemis de la religion chrétienne, s'approchant de Termes, battaient +nuit et jour les grands chemins, et tous ceux des nôtres qu'ils +<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> pouvaient trouver, ils les condamnaient à la mort la plus +honteuse, ou, au mépris de Dieu et de nous, ils les renvoyaient à +l'armée, après leur avoir crevé les yeux et leur avoir coupé le nez et +autres membres avec une grande barbarie.</p> + +<h2>CHAPITRE XLI.</h2> + +<p class="resume">De la venue au camp des catholiques des évêques de Chartres et de + Beauvais avec les comtes de Dreux et de Ponthieu.</p> + +<p>Les choses en étaient là, quand de France survinrent les nobles et +puissans hommes, savoir, l'évêque de Chartres, Philippe, évêque de +Beauvais, ensemble Robert, comte de Dreux, et celui de Ponthieu, menant +avec eux une grande multitude de pélerins, dont la venue réjouit bien +fort le comte et tout son camp. On espérait en effet que ces puissans +auxiliaires agiraient efficacement, et mépriseraient les ennemis de la +foi chrétienne, se confiant dans la main de celui qui peut tout, et dans +le bras qui combat d'en haut. Mais celui qui abaisse les forts et +octroie la grâce aux humbles ne voulut permettre que rien de grand ni +d'honorable fût opéré par ces puissances, et cela par un secret jugement +à lui seul connu. Néanmoins, et pour autant que la raison humaine peut +l'éclaircir, on croit que le juste Juge en ordonna de la sorte, soit que +les nouveaux venus ne fussent dignes d'être choisis de Dieu pour +instrumens de grandes et glorieuses choses, glorieux et grand qu'il est +lui-même, soit parce que, si l'issue eût été amenée <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> par de +nombreuses et magnifiques ressources, tout eût été imputé au pouvoir de +l'homme, et non à celui de Dieu. L'ordonnateur céleste disposa donc +toutes choses pour le mieux en réservant cette victoire aux pauvres, et +en triomphant par eux avec gloire, pour en donner une nouvelle à son +glorieux nom.</p> + +<p>Cependant notre comte avait fait dresser des machines, de celles qu'on +nomme perrières, qui, lançant des pierres sur le mur avancé du château, +aidaient chaque jour les nôtres aux progrès du siége. Or, il y avait +dans l'armée un vénérable personnage, savoir, Guillaume, archidiacre de +Paris, qui, enflammé d'amour pour la religion chrétienne, se donnait +tout entier aux travaux les plus pénibles pour le service du Christ. Il +prêchait à toute heure, faisait des collectes pour les frais des engins +de guerre, et remplissait avec constance et prévoyance tous les autres +soins de cette activité si nécessaire. Il allait très-souvent à la +forêt, menant avec lui une multitude de pélerins, et faisant emporter en +abondance du bois pour l'usage des perrières. Un jour même que les +nôtres voulaient dresser une machine près du camp, et qu'une profonde +vallée les en empêchait, cet homme d'une grande persévérance, cet homme +de ferveur incomparable, chercha et trouva le remède à un tel obstacle +dans sa sagesse et son audace. À donc, conduisant les pélerins à la +forêt, il ordonna qu'on en rapportât une grande quantité de bois, et la +fit servir à remplir cette vallée, où l'on jeta aussi de la terre et des +pierres: ce qui étant exécuté, les nôtres placèrent leurs machines sur +ce terre-plain. Au demeurant, comme nous ne pourrions rapporter tous les +<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> expédiens et ingénieuses inventions inspirées par le zèle et +l'adresse dudit archidiacre, ni les travaux qu'il eut à endurer pendant +le siége, nous nous bornerons à dire que c'est à lui surtout, même à lui +seul après Dieu, qu'il faut en attribuer la conduite vigilante et +diligemment soutenue, aussi bien que la victoire et la prise du château. +Il était, en effet, illustre par sa sainteté, prévoyant dans le conseil, +bien résolu de cœur; et la divine Providence avait répandu sur lui +une telle grâce, et si abondante dans le cours de cette entreprise, +qu'il était regardé comme le plus habile pour toutes les choses qu'on +jugeait profitables au succès du siége. Il enseignait les ouvriers, +instruisait les charpentiers, et surpassait chaque artisan dans la +direction de tout ce qui intéressait le siége. Il faisait combler les +vallées, comme nous l'avons déjà dit; de même, lorsqu'il le fallait, il +faisait abaisser de hautes collines au niveau des vallées profondes.</p> + +<p>Les machines étant donc placées près du camp, lesquelles jouaient sans +cesse contre les murs du château, et les nôtres regardant que la +première muraille était ébranlée par l'effet de leur batterie +continuelle, ils s'armèrent pour prendre d'assaut le premier faubourg: +ce que voyant les ennemis, à l'approche des nôtres, ils y mirent le feu, +et se retirèrent dans le faubourg supérieur; puis, comme les assiégeans +pénétraient dans le premier, sortant contre eux et les obligeant d'en +sortir, ils les en chassèrent plus vite qu'ils n'étaient venus.</p> + +<p>La chose en était là, quand les nôtres s'apercevant que la tour voisine +du château (dont nous avons déjà parlé, et qu'on appelle Tumet), toute +garnie de soldats, <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> portait grandement obstacle à la prise du +château, ils songèrent au moyen de s'en emparer. Ils placèrent donc au +pied de cette tour, qui, comme nous l'avons dit, était sise au haut +d'une roche, un guet, pour le cas où ceux de la tour voudraient venir +sur notre camp, et où ceux du château chercheraient à donner aide à la +garnison de la tour, si le besoin les en pressait. Peu de jours après, +entre le château de Termes et la tour susdite, dans un lieu inaccessible +et avec grande peine et danger, ils dressèrent une machine, de celles +dites mangonneaux; mais les assiégés, élevant aussi un mangonneau, +jetaient de grosses pierres sur le nôtre, sans toutefois qu'ils pussent +le détruire; et notre machine travaillant continuellement contre la +tour, et ceux qui s'y trouvaient voyant qu'ils étaient cernés, sans que +les gens du château pussent en aucune façon les secourir, ils +cherchèrent pendant la nuit, et craignant la lumière du jour, leur salut +dans la fuite, déguerpirent, et laissèrent la tour vide. De quoi les +servans de l'évêque de Chartres, qui faisaient la garde au bas, s'étant +aperçus, ils y pénétrèrent aussitôt, et plantèrent la bannière dudit +évêque au plus haut des remparts.</p> + +<p>Pendant ce temps, nos perrières battaient sans cesse d'autre part les +murs du château; mais nos ennemis, vaillans et matois qu'ils étaient, à +mesure que nos machines avaient abattu quelque endroit de leurs murs, +construisaient aussitôt derrière avec des pierres et du bois une autre +barrière: d'où il suivait que toutes fois et quantes les nôtres +abattaient un pan de muraille, arrêtés par la barrière que l'ennemi +avait relevée, ils ne pouvaient davantage avancer; et comme nous ne +<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> pouvons détailler toutes les circonstances de ce siége, nous +dirons, en quelques mots, que les ennemis ne perdirent jamais une +portion de leurs murs sans bâtir à l'instant un autre mur intérieur, de +la façon que nous avons expliquée ci-dessus. Cependant les nôtres +dressèrent un mangonneau sur une roche, auprès du rempart, dans un lieu +inaccessible; et, lorsque cette machine était en action, elle ne faisait +pas peu de mal à l'ennemi. Notre comte avait envoyé pour la garder trois +cents servants et cinq chevaliers; car on craignait beaucoup pour elle, +tant parce qu'on pensait que nos ennemis mettraient tous leurs soins à +la détruire, vu qu'elle leur portait grand dommage, que parce que +l'armée n'aurait pu, en cas de besoin, secourir les gardiens de ce +mangonneau, car il était placé dans un lieu inabordable. Or, sortant un +jour du château, au nombre de quatre-vingts, les assiégés, armés de +leurs écus, firent mine de se ruer sur la machine: ils étaient suivis +d'une infinité d'autres portant du bois, du feu, et autres matières +inflammables. À cette vue, les trois cents servants de garde auprès du +mangonneau, saisis de terreur panique, prirent tous la fuite; si bien +qu'il ne resta pour le défendre que les cinq chevaliers. Quoi plus? À +l'approche des ennemis ceux-là même s'enfuirent à leur tour, hors un +seul qui s'appelait Guillaume d'Escuret: lequel, en voyant les ennemis +s'avancer, se prit à grand'peine à gravir par dessus la roche pour les +attendre de pied ferme; et comme ils se furent tous précipités sur lui, +il se défendit avec beaucoup d'adresse et de valeur. Les ennemis, +s'apercevant qu'ils ne pourraient le prendre, le poussèrent avec leurs +<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> lances sur notre mangonneau, et jetèrent après lui du bois sec +et du feu. Mais ce preux garçon se relevant aussitôt, aussitôt dispersa +les brandons: de telle sorte que le mangonneau resta intact; puis, il +grimpa de nouveau pour les combattre; eux le précipitèrent derechef, +comme ils avaient fait d'abord, et lancèrent du feu sur lui... Que +dirai-je? Il se relève encore, et les aborde; ils le poussent une +troisième fois sur la machine, et ainsi de suite jusqu'à quatre reprises +différentes. Finalement, les nôtres voyant que ce vaillant homme, au +demeurant, ne pourrait s'échapper, parce qu'il n'était possible à +personne d'aller à son aide, ils s'approchèrent du château comme pour +l'attaquer par un autre endroit; ce qu'apprenant ceux qui molestaient de +la sorte le brave Guillaume, ils se retirèrent dans la place. Pour lui, +bien que grandement affaibli, il échappa la vie sauve, et, grâce à son +incomparable prouesse, notre mangonneau demeura en son entier.</p> + +<p>En ce temps-là le noble comte de Montfort était en proie à une telle +pauvreté et si urgente détresse que, le pain même venant souvent à lui +manquer, il n'avait rien à mettre sous la dent; si bien que +très-souvent, ainsi que nous l'avons appris avec toute certitude, quand +l'instant du repas approchait, ledit comte s'absentait de fait exprès, +et n'osait, par vergogne, retourner à son pavillon, parce qu'il était +heure de manger, et qu'il n'avait pas même de pain. Quant au vénérable +archidiacre Guillaume, il instituait des confréries, faisait, comme nous +avons dit, de fréquentes collectes, et tout ce qu'il pouvait extorquer, +exacteur vertueux et pieux ravisseur, il le <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> dépensait +curieusement pour les engins et autres objets concernant le siége.</p> + +<p>Les choses étaient à ce point quand l'eau vint à manquer à nos ennemis. +En effet, depuis long-temps les nôtres ayant fermé toutes les issues, +ils ne pouvaient plus sortir pour puiser de l'eau, et, en étant privés, +ils perdirent aussi courage et l'envie de résister. Quoi plus? Ils +entrent en pourparler avec les assiégeans et traitent de la paix de la +manière suivante: Raimond, seigneur du château, promettait de le livrer +au comte, sous la condition que celui-ci lui abandonnerait un autre +domaine; de plus, qu'il lui rendrait le château de Termes aussitôt après +Pâques. Or, pendant qu'on négociait sur ce pied, les évêques de Chartres +et de Beauvais, le comte Robert et le comte de Ponthieu firent dessein +de quitter l'armée. Le comte les supplia, tous les prièrent de rester +encore quelque peu de temps au siége; bien plus, comme ils ne pouvaient +être fléchis en aucune manière, la noble comtesse de Montfort se jeta à +leurs pieds, les suppliant affectueusement qu'en telle nécessité ils ne +tournassent le dos aux affaires du Seigneur, et qu'en un péril si +pressant ils secourussent le comte de Jésus-Christ qui chaque jour +s'exposait à la mort pour le bien de l'Église universelle; mais l'évêque +de Beauvais, le comte Robert et celui de Ponthieu ne voulurent +acquiescer aux instances de la comtesse, et dirent qu'ils partiraient le +lendemain sans différer aucunement, même d'un seul jour. Pour ce qui est +de l'évêque de Chartres, il promit de rester avec le comte encore un peu +de temps.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> CHAPITRE XLII.</h2> + +<p class="resume">Comment les hérétiques ne voulurent rendre le château de Termes, + et comment Dieu, pour leur ruine, leur envoya une grande + abondance d'eau.</p> + +<p>Voyant notre comte que, par le départ des susdits personnages, il allait +rester quasi seul, contraint qu'il était par une nécessité aussi +évidente, il consentit, bien que malgré lui, à recevoir les ennemis à +composition, suivant le mode qu'ils avaient offert. Quoi plus? Les +nôtres parlementent derechef avec eux, et ladite capitulation est +ratifiée. Aussitôt le comte manda à Raimond, seigneur du château, qu'il +eût à en sortir, et à le remettre en ses mains; ce qu'il ne voulut faire +le même jour, et d'ailleurs promit fermement qu'il le rendrait le +lendemain de bon matin. Or, ce fut la divine Providence qui voulut et +arrangea ce délai, ainsi qu'il a été prouvé tout manifestement par +l'issue des choses. En effet, le très-équitable juge céleste, Dieu, ne +voulut souffrir que celui qui avait tant de fois et si fort fait pâtir +sa sainte Église, et l'eût plus encore vexée s'il l'avait pu, s'en allât +impuni et se retirât franc de toute peine après de si fières œuvres +de cruauté: car, pour ne rien dire de ses autres méfaits, trente ans et +plus s'étaient écoulés déjà, comme nous l'avons su de personnes dignes +de foi, depuis que, dans l'église du château de Termes, les divins +sacremens avaient été célébrés pour une dernière fois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Adonc la nuit suivante, le ciel venant comme à crever et toutes +ses cataractes à s'ouvrir, une abondance d'eau pluviale fondit si +soudainement sur la place que nos ennemis qui avaient long-temps +souffert de la pénurie d'eau, et même, pour cette cause, avaient proposé +de se rendre, furent très-copieusement ravitaillés et bien refaits par +ce secours inattendu. Nos chants d'allégresse se changent en deuil; le +deuil des ennemis se tourne en joie. Par ainsi, s'enflant d'orgueil +aussitôt, ils reprirent avec leurs forces l'envie de se défendre; et +d'autant plus cruels devinrent-ils et plus obstinés à nous persécuter, +qu'ils présumaient que, dans leur besoin, Dieu ne leur avait envoyé +qu'une plus manifeste assistance. Ô sotte et méchante présomption! faire +jactance de l'aide de celui dont ils abhorraient le culte, dont même ils +avaient abdiqué la foi! Ils disaient donc que Dieu ne voulait pas qu'ils +se rendissent; voire affirmaient-ils que pour eux était fait ce que la +divine justice avait fait contre eux.</p> + +<p>Les choses en étaient là quand l'évêque de Beauvais, ensemble le comte +Robert et le comte de Ponthieu, laissant l'affaire du Christ imparfaite, +bien plus, en passe très-étroite et dangereuse, quittèrent l'armée, et +s'en retournèrent chez eux; et, s'il nous est permis de faire remarquer +ce qu'il ne leur était permis de faire, ils se retirèrent avant d'avoir +fini leur quarantaine; car il avait été ordonné par les légats du siége +apostolique, pour ce qu'un bon nombre de pélerins étaient tièdes et +toujours soupirant après leurs quartiers, que nul ne gagnerait +l'indulgence que le seigneur pape avait accordée aux Croisés, s'il ne +passait <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> au service du Christ au moins quarante jours.</p> + +<p>Pour ce qui est de notre comte, à la pointe du jour, il envoya à +Raimond, seigneur du château, et le somma de se rendre comme il avait +promis le jour précédent; mais celui-ci, rafraîchi par l'abondance de +l'eau dont la disette l'avait contraint à capituler, voyant aussi que la +force était presque entièrement revenue à ses gens, trompeur et glissant +ès mains, manqua à la parole convenue. Pourtant deux chevaliers qui +étaient dans la place en sortirent, et même se rendirent au comte, pour +ce que la veille ils avaient promis fermement de ce faire au maréchal de +notre comte. Or, comme cet officier fut de retour au camp, car c'était +lui que le comte avait envoyé pour conférer avec Raimond, et qu'il lui +eut rapporté ce qu'avait dit celui-ci, l'évêque de Chartres, qui voulait +partir le lendemain, pria et conseilla que le maréchal fût de nouveau +député vers lui, et lui offrît quelque composition que ce fût, pourvu +qu'il livrât le château au comte; et, afin que notre émissaire persuadât +plus facilement Raimond touchant la garantie et sûreté du traité, ledit +évêque fut d'avis qu'il menât avec lui l'évêque de Carcassonne présent +au siége, pour autant qu'il était du pays, connu personnellement du +bourreau, et qu'en outre sa mère, très-méchante hérétique, était dans le +château, ainsi que son frère à lui évêque de Carcassonne, savoir, ce +Guillaume de Rochefort dont nous avons fait mention plus haut, lequel +était très-cruel homme, et aussi pire ennemi de l'Église qu'il le +pouvait.</p> + +<p>Adonc le susdit prélat et le maréchal allant derechef trouver Raimond, +ils mettent prières sur paroles <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> et menaces sur prières, +travaillant avec grandes instances pour que le tyran, acquiesçant à +leurs ouvertures, se rendît à notre comte, ou plutôt à Dieu, en la façon +que nous avons expliquée ci-dessus. Mais celui que le maréchal avait +trouvé endurci et obstiné dans sa malice, l'évêque de Carcassonne et lui +le trouvèrent plus endurci encore, et même il ne voulut jamais souffrir +que l'évêque conférât secrètement avec son frère Guillaume. N'avançant +donc à rien, nos envoyés revinrent pardevers le comte; et si faut-il +dire que les nôtres ne comprenaient pas encore pleinement que la divine +Providence avait ordonné ces choses pour le plus grand bien de son +Église.</p> + +<p>L'évêque de Chartres se retira le lendemain de grand matin, et le comte +sortit avec lui pour l'accompagner un peu; mais, comme il était à +quelque distance du camp, nos ennemis firent une sortie, en grand nombre +et bien armés, pour mettre en pièces un de nos mangonneaux. Aux cris de +notre armée, le comte, rebroussant chemin en toute hâte, arriva sur ceux +qui ruinaient la machine, les força, à lui seul, de rentrer bon gré mal +gré dans la place, et, les poursuivant vaillamment, les maintint +long-temps en pleine course, non sans courir risque de sa propre vie. Ô +audace bien digne d'un prince! ô virile vertu!</p> + +<p>Après le départ des susdits nobles, savoir, des évêques et comtes, +Montfort, se voyant presque seul, et quasi tout désolé, tomba en grand +ennui et vive anxiété d'esprit: de vrai, il ne savait que faire. Il ne +voulait entendre à lever le siége, et si ne pouvait-il davantage y +rester; car il avait de nombreux ennemis sous les armes, peu +d'auxiliaires (et dans ce petit <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> nombre la plupart bien mal +disposés), puisque toute la force de l'armée, comme nous l'avons dit, +s'était retirée avec les évêques et comtes susdits. D'autre part, le +château de Termes était encore très-fort, et l'on ne croyait point qu'il +pût être pris, à moins d'avoir sous la main des forces considérables et +troupes aguerries. Finalement, on était menacé des approches de l'hiver +qui, dans ces contrées, est pour l'ordinaire très-âpre, ledit château +étant situé dans la montagne, ainsi que nous l'avons rapporté; et durant +cette saison, le lieu n'était pas tenable, ains glacial outre mesure, à +cause des inondations, des pluies, des ouragans, et de l'abondance des +neiges.</p> + +<p>Tandis que le comte se perdait dans ces angoisses et tribulations, et ne +savait quel parti prendre, voilà qu'un beau jour survinrent de Lorraine +des gens de pied, dont l'arrivée le réjouissant bien fort, il pressa le +siége de Termes. En même temps, avec l'aide et par l'industrie du +vénérable archidiacre Guillaume, les nôtres reprenant courage, +recommencèrent à pousser vivement tout ce qui intéressait l'entreprise, +et soudain, transportant près des murs du château les machines, qui +auparavant avaient été d'un mince service, ils y travaillaient +incessamment; et n'en pâtissaient pas médiocrement les remparts de la +place; car, par un admirable et incompréhensible jugement de Dieu (chose +en effet bien merveilleuse), il advint que les machines, qui, pendant la +présence au camp des nobles souvent plus haut dénommés, n'avaient rendu +que faible ou nul service, après leur retraite portaient aussi juste que +si chaque pierre eût été dirigée par le Seigneur. Et ainsi pour sûr +était la <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> chose; cela était fait par Dieu, et semblait miracle +aux yeux de nos gens. Comme ils eurent donc travaillé long-temps aux +machines, et démantelé en grande partie les murs et la tour du château, +un jour, en la fête de sainte Cécile, le comte fit mener un chemin +couvert jusqu'au pied de la muraille, pour que les mineurs pussent y +arriver et la saper à l'abri des assiégés; puis, ayant employé tout ce +jour à pousser cette tranchée, et l'ayant passé dans le jeûne, aux +approches de la nuit, savoir, la veille de saint Clément, il revint à sa +tente; et ceux du château, par la disposition de la miséricorde divine +et l'aide de saint Clément, frappés de terreur et saisis d'un désespoir +total, sortirent soudain, et tentèrent de prendre la fuite: ce dont les +assiégeans ayant eu connaissance, aussitôt donnant l'alarme, ils +commencèrent à courir de toutes parts pour frapper les fuyards. Que +tardons-nous davantage? Aucuns furent pris vivans, et un plus grand +nombre fut tué; même un certain pélerin de Chartres, homme pauvre et de +basse extraction, durant qu'il était à courir çà et là avec les autres, +et qu'il poursuivait les ennemis détalant à toutes jambes, tomba par +l'effet d'un jugement divin sur Raimond, seigneur de Termes, qui s'était +caché en quelque endroit, et l'amena au comte, lequel le reçut comme un +ample présent, et ne le fit pas tuer, mais bien clore au fond de la tour +de Carcassonne, où, pendant plusieurs années, il endura peines et +misères selon ses mérites.</p> + +<p>Durant le siége de Termes, il arriva une chose que nous ne devons passer +sous silence. Un jour que le comte faisait conduire pour percer le mur +du château <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> une certaine petite machine, que l'on nomme +vulgairement un <i>chat</i>, pendant qu'il était auprès, et qu'il conversait +avec un sien chevalier, tenant son bras appuyé sur l'épaule de celui-ci, +à cause de sa familiarité avec lui, voilà qu'une grosse pierre lancée +par le mangonneau des ennemis, venant du haut des airs en grande +impétuosité, frappa ledit chevalier à la tête, et tandis que, par la +merveilleuse opération de la vertu divine, le comte qui le tenait comme +embrassé demeura sain et sauf, le chevalier, recevant le coup de la +mort, expira dans ses bras. Un autre jour de dimanche, le comte était +dans son pavillon et entendait la messe, lorsqu'il advint, par la +prévoyante clémence de Dieu, que, lui étant debout et écoutant l'office, +un certain servant, par l'ordre du Seigneur, se trouva derrière lui +proche son dos, lequel reçut une flèche partie d'une baliste du château, +et en fut tué roide: ce que nul ne peut douter avoir été disposé par la +bonté divine; savoir, que cedit servant, debout derrière le comte, ayant +été frappé, Dieu dans sa miséricorde ait conservé à sa sainte Église son +plus vaillant athlète.</p> + +<p>Le château de Termes ayant donc été pris par les nôtres la veille de +saint Clément, le comte y mit garnison; puis il dirigea son armée sur un +certain château nommé Coustausa, et, le trouvant désert, il poussa vers +un autre qu'on appelle Puyvert, lequel lui ouvrit ses portes au bout de +trois jours. Pour lors il se décida à rentrer dans le diocèse d'Albi +pour récupérer les châteaux qui s'étaient soustraits à sa domination; et +en conséquence, marchant sur Castres, dont les bourgeois se rendirent à +lui, se soumettant <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> pour tout à ses volontés, il passa de là au +château de Lombers, dont nous avons déjà fait mention, et le trouva +dégarni d'hommes et bien fourni de vivres. En effet, les chevaliers et +bourgeois dudit lieu avaient tous pris la fuite par peur du comte, ayant +contre lui brassé maintes trahisons. Il s'en saisit aussitôt, et jusqu'à +ce jour il l'a conservé en son pouvoir. Que tardons-nous davantage? Le +noble comte du Christ recouvra dans le même temps presque tous les +châteaux du territoire albigeois sur la rive gauche du Tarn.</p> + +<p>Ce fut à cette époque que le comte de Toulouse vint en un château voisin +d'Albi pour conférer avec notre comte, lequel s'y rendit de son côté. +Or, les ennemis avaient tout disposé pour l'enlever, et Raimond avait +mené avec lui certains méchans félons ennemis très-avérés de Montfort. +Pourquoi il dit au comte de Toulouse: «Qu'avez-vous fait? Vous m'avez +appelé à une conférence, et vous avez conduit avec vous gens qui m'ont +trahi.» Sur ce, l'autre de répondre qu'il ne les avait pas amenés; ce +qu'oyant notre comte, il voulut mettre la main dessus: mais Raimond le +supplia de n'en rien faire, et ne voulut souffrir qu'ils fussent pris. +Adonc, à compter de ce jour, il commença à exercer quelque peu la haine +qu'il avait conçue contre l'Église et contre le comte de Montfort.</p> + +<a id="chap43" name="chap43"></a> +<h2><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> CHAPITRE XLIII.</h2> + +<p class="resume">Du colloque solennel tenu à Narbonne sur les affaires des comtes + de Toulouse et de Foix, auquel intervinrent le roi d'Arragon, les + légats du siége apostolique, et Simon de Montfort; inutilité et + dissolution de ladite conférence.</p> + +<p>Peu de jours après, le roi d'Arragon, le comte de Montfort et celui de +Toulouse se réunirent à Narbonne pour tenir colloque entre eux. Là se +trouvèrent aussi l'évêque d'Uzès et le vénérable abbé de Cîteaux, +lequel, après Dieu, était le principal promoteur des choses de +Jésus-Christ. Pareillement cet évêque d'Uzès, nommé Raimond, dès +long-temps s'était pris d'un zèle ardent pour les affaires de la foi, et +les avançait du plus qu'il pouvait, s'acquittant en ce temps des +fonctions de légat, de concert avec l'abbé de Cîteaux. Enfin, furent +ensemble présens à ladite conférence maître Théodise, dont nous avons +parlé plus haut, et moult autres sages personnages et gens de bien.</p> + +<p>On s'y occupa du comte de Toulouse, et grande grâce lui eût été faite et +copieuse miséricorde, s'il eût voulu acquiescer à de salutaires +conseils. En effet, l'abbé de Cîteaux, légat du siége apostolique, +consentait à ce que le comte de Toulouse conservât dans leur entier et +sans lésion toutes ses seigneuries et possessions, pourvu qu'il expulsât +les hérétiques de ses domaines; voire il consentait à ce que le quart ou +même le tiers des droits qu'il avait sur les châteaux <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> des +hérétiques, comme étant de son fief, lesquels ce comte disait être au +nombre de cinquante pour le moins, lui échût en toute propriété. Mais le +susdit comte méprisa une faveur aussi grande, Dieu pourvoyant ainsi à +l'avenir de son Église; et par là il se rendit indigne de tout bienfait +et grâce.</p> + +<p>Davantage on traita dans la même conférence du rétablissement de la paix +entre l'Église et son très-monstrueux persécuteur, savoir, le comte de +Foix; et même fut-il ordonné, à la prière du roi d'Arragon, que si ledit +comte jurait d'obéir à l'Église, et, de plus, qu'il ne commettrait nulle +agression à l'encontre des Croisés, et surtout du comte de Montfort, +celui-ci lui ferait restitution de la portion de ses domaines qu'il +avait déjà en son pouvoir, fors un certain château nommé Pamiers. Ce +château, en effet, ne devait en aucune façon lui être rendu, pour +beaucoup de raisons qui seront ci-après déduites. Mais le Dieu éternel +qui connaît les choses cachées, et sait toutes choses avant qu'elles +soient faites, ne voulant permettre que restassent impunies tant de +cruautés et si grandes d'un sien ennemi aussi furieux, et connaissant +combien de maux sortiraient dans l'avenir de cette composition, par son +profond et incompréhensible jugement, endurcit à tel point le cœur du +comte de Foix qu'il ne voulut recevoir ces conditions de paix. Ainsi +Dieu visita miséricordieusement son Église, et fit de telle sorte que +l'ennemi, en refusant la paix, donnât par avance contre soi-même +sentence confirmative de sa future confusion.</p> + +<p>Il ne faut oublier de dire que le roi d'Arragon, de qui le comte de Foix +tenait la plus grande partie de <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> ses terres, mit en garnisaires +au château de Foix des gens d'armes à lui, et, en présence de l'évêque +d'Uzès et de l'abbé de Cîteaux, promit qu'en toute cette contrée nul +tort ne serait porté à la chrétienté. D'abondant, cedit roi jura auxdits +légats que si le comte de Foix voulait jamais s'écarter de la communion +de la sainte Église, et de la familiarité, amitié et service du comte de +Montfort, lui roi délivrerait ès mains de ce dernier le château de Foix +à la première réquisition des légats ou de notre comte; et même il lui +donna à ce sujet lettres-patentes contenant plus à plein cette +convention: et moi qui ai vu ces lettres, les ai lues et curieusement +inspectées, je rends témoignage à la vérité. Mais combien, par la suite, +le roi garda mal sa promesse, et combien, pour cette cause, il se rendit +infâme aux nôtres, c'est ce qui deviendra plus clair que le jour.</p> + +<a id="chap44" name="chap44"></a> +<h2>CHAPITRE XLIV.</h2> + +<p class="resume">De la malice et tyrannie du comte de Foix envers l'Église.</p> + +<p>Et pour autant que le lieu le requiert et que l'occasion s'en présente, +plaçons ici quelques mots sur la malignité cruelle et la maligne cruauté +du comte de Foix, bien que nous n'en puissions exprimer la centième +partie.</p> + +<p>Il faut savoir d'abord qu'il retint sur ses terres, favorisa le plus +qu'il put, et assista les hérétiques et leurs fauteurs. De plus, au +château de Pamiers appartenant <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> en propre à l'abbé et aux +chanoines de Saint-Antonin, il avait sa femme et deux sœurs +hérétiques, avec une grande multitude d'autres gens de sa secte, +lesquels, en ce château, malgré les susdits chanoines, et en dépit de +toute la résistance qu'ils pouvaient faire, semant publiquement et en +particulier le venin de leur perversité, séduisaient le cœur des +simples. Voire il avait fait bâtir une maison à ses sœurs et à sa +femme sur un terrain que les chanoines possédaient en franc-aleu, bien +qu'il ne tînt le château de Pamiers de l'abbé, et sa vie durant, +qu'après lui avoir juré sur la sainte Eucharistie qu'il ne le +molesterait en rien, non plus que la ville, dont le monastère des +chanoines était éloigné à la distance d'un demi-mille.</p> + +<p>Un beau jour deux chevaliers, parens et familiers dudit comte (lesquels +étaient notoires hérétiques et des pires, et dont il suivait l'avis en +toutes choses), amenèrent à Pamiers leur mère, hérésiarque très-grande +et amie de ce seigneur, pour qu'elle y résidât et disséminât le virus de +l'hérétique superstition; ce que voyant l'abbé et les chanoines, ne +pouvant supporter une telle injure faite au Christ et à l'Église, ils la +chassèrent du château. À cette nouvelle le traître, je veux dire le +comte de Foix, entra en furieuse colère, et l'un de ces deux chevaliers +hérétiques, fils de ladite hérésiarque, venant à Pamiers, dépeça membre +à membre, bourreau très-cruel qu'il était, et en haine des chanoines, un +des leurs qui était prêtre, au moment même où il célébrait les divins +mystères sur l'autel d'une église voisine de Pamiers; d'où, jusqu'au +présent jour, cet autel demeure encore tout rouge du sang de cette +victime. Si pourtant son ire ne <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> fut-elle apaisée, car se +saisissant de l'un des frères du monastère de Pamiers, il lui arracha +les yeux en haine de la religion chrétienne et en signe de mépris pour +les chanoines. Peu ensuite le comte de Foix vint lui-même audit +monastère, menant avec soi routiers, bouffons et p******; et faisant +appeler l'abbé (auquel, comme nous l'avons dit ci-dessus, il avait juré +sur le corps du Seigneur qu'il ne lui porterait aucune nuisance), il lui +dit qu'il lui baillât sans délai toutes les clefs du cloître, ce que +l'abbé ne voulut faire: mais craignant que le tyran ne les ravît par +violence, il entra dans l'église et les plaça sur le corps du saint +martyr Antonin, lequel était sur l'autel avec beaucoup d'autres saintes +reliques, et en l'honneur de qui cette église avait été fondée. Pourtant +le comte ayant suivi l'abbé, sans respect pour le lieu, sans révérence +pour les reliques des saints, enleva, violateur très-impudent des choses +sacrées, ces mêmes clefs de dessus le corps du très-saint martyr; puis +enfermant l'abbé et tous les chanoines dans l'église, il fit clore les +portes, et là les tint durant trois jours, si bien que pendant ce temps +ils ne burent ni ne mangèrent, et ne purent même sortir pour satisfaire +aux nécessités de nature. Et lui, cependant, gaspillant toute la +substance du monastère, dormait avec ses p******* dans l'infirmerie même +des chanoines, au mépris de la religion. Enfin, après les trois jours, +il chassa presque nus de l'église et du monastère l'abbé et les +chanoines, et, de plus, fit crier par la voix du héraut dans tout +Pamiers (qui leur appartenait, comme nous l'avons dit) que nul n'eût à +être si hardi que d'en recevoir aucun en son logis; faisant suivre cette +proclamation des plus terribles <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> menaces. Ô nouveau genre +d'inhumanité! En effet, tandis que l'Église est d'ordinaire refuge aux +captifs et aux condamnés, cet artisan de crimes emprisonne des innocens +dans leur église même. Ce n'est tout: le tyran démolit en grande partie +le temple du bienheureux Antonin, détruisit, ainsi que nous nous en +sommes assuré par nos yeux, le dortoir et le réfectoire des chanoines, +et se servit des décombres pour faire construire des fortifications dans +le château. Mais insérons ici un fait bien digne d'être rapporté pour +grossir d'autant les abominations de ce traître.</p> + +<h2>CHAPITRE XLV.</h2> + +<p class="resume">Comment le comte de Foix se comporta arec irrévérence envers les + reliques du saint martyr Antonin, lesquelles étaient portées en + procession solennelle.</p> + +<p>Près le monastère dont nous avons parlé précédemment, était une église +sise sur le sommet d'un mont, aux environs de laquelle vint à passer +d'aventure ledit comte chevauchant, un jour que les chanoines allaient +la visiter, comme ils font d'usage une fois chaque année, et qu'en +solennelle procession ils portaient avec honneur le corps de leur +vénérable patron Antonin. Mais lui, ne déférant à Dieu ni au saint +martyr, ni à cette procession pieuse, ne put prendre sur lui de +s'humilier, au moins par signes extérieurs, et, sans descendre de sa +bête, dressant son col avec superbe, et haussant la tête (attitude qui +<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> était très-ordinaire à ceux de sa maison), il passa fièrement. +Ce que voyant un respectable personnage, savoir, l'abbé de +Mont-Sainte-Marie<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Lien vers la note 97"><span class="smaller">[97]</span></a>, de l'ordre de Cîteaux, l'un des douze +prédicateurs dont nous avons fait mention au commencement de ce livre, +qui assistait alors à la procession, il lui cria: «Comte, tu ne défères +à ton seigneur le saint martyr; sache donc que, dans la ville où +maintenant tu es maître de par le saint, tu seras privé de ton droit +seigneurial, et que le martyr fera si bien que, de ton vivant, tu seras +déshérité.» Or ont été trouvées fidèles les paroles de l'homme de bien, +ainsi que l'issue le prouve très-manifestement.</p> + +<p>Pour moi j'ai ouï ces cruautés et autres qui suivent de la bouche même +de l'abbé du monastère de Pamiers, personnage digne de foi, personnage +de grande religion et de notoire bonté.</p> + +<h2>CHAPITRE XLVI.</h2> + +<p class="resume">Sacriléges et autres crimes du comte de Foix exercés par + violence.</p> + +<p>Une fois ledit comte alla avec une foule de routiers en certain +monastère qu'on nommait Sainte-Marie, au territoire du comte d'Urgel, et +qui avait un siége épiscopal; or s'étaient les chanoines de ce +monastère, par crainte du tyran, retirés dans l'église. Mais ils y +furent si long-temps claquemurés par lui qu'après <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> avoir été +contraints de boire de leur urine pour la soif désespérée qu'ils +enduraient, force leur fut enfin de se rendre; et pour lors ce +très-cruel ennemi de l'Église, entrant dans le temple, enleva toutes les +fournitures, croix et vases sacrés, brisa même les cloches et n'y laissa +rien que les murailles; de plus il la fit rançonner au prix de cinquante +mille sols. Ce qu'ayant fait, il lui fut dit par un sien chevalier aussi +méchant que lui: «Voilà que nous avons détruit Saint-Antonin et +Sainte-Marie, il ne nous reste plus qu'à détruire Dieu lui-même.» Une +autre fois que cedit comte et ses routiers dépouillaient la même église, +ils en vinrent à ce point de furieuse démence qu'ils tranchèrent les +jambes et les bras aux images du crucifix pour, au mépris de la passion +du Seigneur, piler le poivre et les herbes qu'ils mettaient dans leurs +sauces. Ô très-cruels bourreaux! ô vaillans scélérats! ô monstres pires +que ceux qui ont crucifié le Christ, et plus félons que ceux qui lui +crachèrent à la face! Les ministres de Pilate, ores qu'ils virent Jésus +mort, dit l'Évangéliste, ils ne lui rompirent les jambes. Ô nouvelle +industrie d'abomination! ô signe de cruauté inouïe! ô quel homme que ce +comte de Foix, dis-je, homme le plus misérable entre tous les +misérables! ô bête plus féroce qu'aucune autre bête!</p> + +<p>Dans la même église, les routiers avaient logé leurs chevaux; ils leur +donnaient pour crèche les saints autels et les faisaient manger dessus. +Dans une autre où se trouvait un jour le tyran avec une foule de gens +armés, soudain son écuyer plaça son heaume sur la tête du crucifix, lui +passa le bouclier et lui chaussa les éperons; puis saisissant sa lance, +il chargea la <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> sainte image et la cribla de coups, lui disant +qu'elle se rachetât. Ô perversité non encore expérimentée!</p> + +<p>Une autre fois ledit comte appela à une conférence les évêques de +Toulouse et de Conserans, et leur assigna le temps et le lieu; mais le +jour où ils s'acheminaient pour s'y rendre, il le passa, lui, tout +entier, à insulter un certain château appartenant à l'abbé et aux +chanoines de Saint-Antonin de Pamiers. Ô méchant tour! ô scélératesse! +Ajoutons ici un trait du tyran qu'il ne faut omettre. Il avait fait +alliance avec le comte de Montfort, ainsi que nous l'avons dit plus +haut, et lui avait livré son fils pour otage du traité. Or, à cette +époque le vénérable abbé de Pamiers avait déjà remis son château +ès-mains du comte de Montfort. Néanmoins le comte de Foix vint un beau +jour avec ses routiers aux environs de cette ville, et, les mettant en +embuscade, il s'approcha du château et manda aux bourgeois de sortir +pour conférer avec lui, leur promettant en toute assurance, et avec +serment, qu'ils pouvaient le faire sans crainte et qu'il ne leur ferait +point de mal. Mais à peine les bourgeois furent-ils venus à lui, +qu'appelant en secret ses routiers des embuscades où ils étaient cachés, +ceux-ci survinrent avant que les autres pussent rentrer au château, en +prirent un grand nombre et les emmenèrent. Ô vilaine trahison!</p> + +<p>Ce même comte disait, en outre, que s'il avait tué de sa main les +Croisés, et ceux qui se porteraient à l'être, ensemble tous ceux qui +travaillaient aux affaires de la foi ou qui y mettaient intérêt, il +croirait avoir rendu service à Dieu. Il faut savoir aussi que souvent il +jura en présence des légats du seigneur <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> pape qu'il expulserait +les hérétiques; ce que pourtant il ne voulut faire par aucune raison. +Pour en finir, ce chien très-cruel a commis envers l'Église et envers +Dieu beaucoup et d'autres maux tels que, si nous voulions les réciter +par ordre, nous n'y pourrions suffire, et ne serait-il personne qui +ajoutât facilement foi à nos paroles, car sa malice excéda la mesure. Il +a pillé les monastères, ruiné les Églises, et plus cruel que pas un +autre cruel bourreau, tout haletant de la soif du sang des chrétiens, il +a toujours respiré le massacre, reniant, comme il faisait, sa nature +d'homme pour imiter la férocité des brutes, non plus homme mais bête +farouche.</p> + +<p>Ayant dit ce peu de mots de la méchanceté dudit comte, retournons à ce +que nous avons abandonné.</p> + +<h2>CHAPITRE XLVII.</h2> + +<p class="resume">Le comte de Montfort fait hommage au roi d'Arragon pour la cité + de Carcassonne.</p> + +<p>Dans la susdite conférence de Narbonne, l'évêque d'Uzès et l'abbé de +Cîteaux supplièrent le roi d'Arragon qu'il reçût pour son homme le comte +de Montfort, la cité de Carcassonne étant du fief dudit roi; et, comme +il n'en voulait rien faire, au lendemain ils vinrent derechef vers lui, +et, se jetant à ses pieds, ils le prièrent humblement et avec grandes +instances de daigner accepter l'hommage du comte, qui ayant lui-même +fléchi le genou devant le roi, le lui offrait avec humilité. Enfin, +vaincu par leurs supplications, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> le roi consentit à le recevoir +en vassal, pour la cité de Carcassonne, le comte confessant la tenir de +lui.</p> + +<p>Cela fait, le roi et notre comte, celui de Toulouse et l'évêque d'Uzès, +quittèrent Narbonne et s'en vinrent à Montpellier, où, durant leur +séjour, on tenta de contracter mariage entre le fils aîné du roi et la +fille du comte de Montfort. Que dirai-je? Cette alliance était arrêtée +par les deux parties; de part et d'autre, on avait échangé les promesses +sous la foi du serment, et même le roi avait remis son fils à la garde +du comte. Mais peu de temps après, il donna sa sœur au fils du comte +de Toulouse; pour quoi, parmi les nôtres, il ne se rendit pas +médiocrement (et si fut-ce à juste titre) infâme et grandement suspect. +En effet, quand fut conclu ce mariage, Raimond déjà persécutait +ouvertement la sainte Église de Dieu.</p> + +<p>Il ne faut taire que durant que lesdits personnages étaient à +Montpellier, ensemble beaucoup d'évêques et de prélats, on s'occupa de +nouveau du fait du comte de Toulouse; et voulaient bien les légats, +savoir, l'évêque d'Uzès et l'abbé de Cîteaux, lui faire très-notable +grâce et miséricorde, en la manière que nous avons expliquée plus haut. +Mais ledit comte, après avoir promis d'accomplir le lendemain tout ce +que les légats lui avaient ordonné, quitta du grand matin Montpellier, +sans prendre congé d'eux ni les venir saluer; et fut ce brusque départ +causé pour ce qu'il avait vu un certain oiseau (que les gens du pays +nomment oiseau de Saint-Martin) voler à sa gauche: ce dont il entra en +frayeur extrême, ayant, comme il <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> faisait à l'exemple des +Sarrasins, toute confiance dans le vol et chant des oiseaux, et autres +sortes d'augures.</p> + +<h2>CHAPITRE XLVIII.</h2> + +<p class="resume">Comment l'évêque de Paris et autres nobles hommes vinrent à + l'armée du comte de Montfort.</p> + +<p>L'an de l'incarnation du Verbe 1211<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Lien vers la note 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, aux environs de la mi-carême, +arrivèrent de France nobles et puissans Croisés, savoir, l'évêque de +Paris, Enguerrand de Coucy, Robert de Courtenai, Juël de Mayenne<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Lien vers la note 99"><span class="smaller">[99]</span></a>, et +plusieurs autres; lesquels nobles personnages se comportèrent noblement +aux affaires du Christ.</p> + +<p>Or, comme ils furent arrivés à Carcassonne, ayant tenu conseil, tous +cesdits pélerins tombèrent d'accord de marcher au siége de Cabaret, pour +autant que les chevaliers du diocèse de Carcassonne, ayant depuis +long-temps déserté leurs châteaux par peur des nôtres, s'étaient +réfugiés dans cette place, entre lesquels étaient deux frères selon la +chair, l'un nommé Pierre Miron, et l'autre Pierre de Saint-Michel, les +mêmes qui avaient pris Bouchard de Marly, <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> comme nous l'avons +rapporté plus haut<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Lien vers la note 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. Mais ensuite ils étaient sortis dudit château +avec certains autres, et étaient venus se rendre au comte: pour quoi il +leur donna des terres. Quant au seigneur de Cabaret, Pierre Roger, +voyant que le comte et les pélerins voulaient l'assiéger, considérant de +plus qu'il était grandement affaibli par la retraite des susdits +chevaliers, il eut peur, et composa avec Montfort et les barons en la +manière qui suit: il lui livra le château de Cabaret, lui rendant en +outre ce même Bouchard dont nous avons parlé, à la charge que le comte +lui donnerait un autre domaine convenable, après la reddition du +château; ce qui fut fait. Puis le comte et les barons conduisirent +l'armée au siége d'une certaine place nommée Lavaur<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Lien vers la note 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.</p> + +<h2>CHAPITRE XLIX.</h2> + +<p class="resume">Siége de Lavaur.</p> + +<p>Or était ce château très-noble et très-vaste situé sur l'Agout<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Lien vers la note 102"><span class="smaller">[102]</span></a>, à +cinq lieues de Toulouse, et s'y trouvait ce traître Amaury qui avait été +seigneur de Mont-Réal, et beaucoup d'autres chevaliers ennemis de +<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> la croix, au nombre de quatre-vingts, lesquels s'y étaient +retirés et fortifiés contre nous; plus, la dame du château, nommé +Guiraude, femme veuve, sœur dudit Amaury, et des pires hérétiques.</p> + +<p>À leur arrivée devant la place, les nôtres n'en formèrent le siége que +d'un côté, car l'armée ne suffisait pas pour l'enfermer toute entière; +et peu de jours après, ayant dressé des machines, ils commencèrent, +suivant l'usage, à battre le château, comme les ennemis à le défendre du +mieux qu'ils pouvaient, sans compter qu'ils étaient en grand nombre et +parfaitement armés, si bien qu'il y avait quasi plus d'assiégés que +d'assiégeans. N'oublions pas de dire qu'aux premières approches de nos +gens, les ennemis firent une sortie, et nous prirent un chevalier qu'ils +emmenèrent et occirent aussitôt.</p> + +<p>Bien que les nôtres n'eussent menacé la place que par un seul endroit, +ils s'étaient cependant divisés en deux corps, et tellement disposés +qu'en cas de besoin l'un n'aurait pu, sans danger, venir au secours de +l'autre. Mais bientôt survinrent de France beaucoup de nobles, savoir, +l'évêque de Lisieux et l'évêque de Langres, le comte d'Auxerre, ensemble +moult autres pélerins; et pour lors on serra le château de toutes parts +au moyen d'un pont de bois qu'on jeta sur l'Agout, et qui nous servit à +traverser la rivière.</p> + +<p>Pour ce qui est du comte de Toulouse, il gênait autant qu'il était en +son pouvoir l'Église de Dieu et le comte, non pourtant à découvert, car +les vivres pour notre armée arrivaient encore de Toulouse, et Raimond +lui-même vint au camp lorsque les choses en étaient à ce point. Là +fut-il admonesté par le comte <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> d'Auxerre et Robert de +Courtenai, lesquels étaient ses cousins germains, pour que, revenant de +cœur à l'Église, il obéît à ses commandemens; mais ils n'en purent +rien tirer, et il se départit du comte de Montfort avec grande rancune +et indignation, suivi de ceux de Toulouse qui étaient au siége de +Lavaur. Davantage il défendit aux Toulousains d'apporter vivres au camp +devant Lavaur.</p> + +<p>C'est ici qu'il nous faut narrer un crime exécrable des comtes de +Toulouse et de Foix: trahison inouïe!</p> + +<h2>CHAPITRE L.</h2> + +<p class="resume">Comme quoi pélerins en grand nombre furent tués traîtreusement + par le comte de Foix à l'instigation du Toulousain.</p> + +<p>Durant qu'on tenait colloque devant Lavaur, ainsi que nous l'avons dit, +pour rétablir la paix entre le comte de Toulouse et la sainte Église, +une multitude de pélerins venaient de Carcassonne à l'armée: et voilà +que ces ministres de dol et artisans de félonie, savoir, le comte de +Foix, Roger Bernard, son fils, Gérard de Pépieux, et beaucoup d'autres +hommes au comte de Toulouse, se mettent en embuscade, avec nombre infini +de routiers, dans un certain château nommé Montjoyre, près de +Puy-Laurens; puis, au passage des pélerins, ils se lèvent, et, se jetant +sur les pélerins désarmés et sans défiance, ils en tuent une quantité +innombrable, et emportent tout l'argent de leurs victimes à Toulouse, où +ils le partagent entre eux. Ô bienheureuse troupe d'occis! ô mort de +<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> saints bien précieuse aux yeux du Seigneur! Il ne faut taire +que, tandis que les bourreaux susdits égorgeaient nos pélerins, un +prêtre qui était parmi ces derniers se réfugia dans un temple voisin, +afin que, mourant pour l'Église, il mourût aussi dans une église; mais +ce bien méchant traître Roger Bernard, fils du comte de Foix, n'ayant +garde de dégénérer de la perversité paternelle, l'y suivit, et, y +entrant avec audace, il s'approcha de lui, et lui demanda quelle espèce +d'homme il était. «Je suis, répondit l'autre, pélerin et prêtre.» À quoi +le bourreau: «Montre-moi, lui dit-il, que tu es prêtre;» et lors +celui-ci, baissant son capuchon, car il était vêtu d'une chappe, lui fit +voir le signe clérical. Mais le cruel, ne déférant en rien ni au lieu +saint ni à la personne, leva soudain une hache très-aiguisée qu'il +tenait à la main, et, frappant à toute force le prêtre au beau milieu de +sa tonsure, il tua dans l'église ce ministre de l'autel. Revenons à +notre propos.</p> + +<p>Nous ne croyons devoir omettre que le comte de Toulouse, monstrueux +ennemi du Christ et féroce persécuteur, envoya secrètement au château de +Lavaur, où était la source et l'origine de toute hérésie, un sien +sénéchal avec plusieurs chevaliers pour le défendre contre nous, et ce +par pure haine pour la religion chrétienne, puisque n'était ce château à +lui comte de Toulouse; ains même il avait depuis nombre d'années fait la +guerre aux Toulousains; lesdits chevaliers furent trouvés par notre +comte après la prise de la place, et long-temps tenus aux fers. Ô +nouveau genre de trahison! Au dedans il jetait ses soldats pour la +défense du château, et au dehors, <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> faisant comme s'il nous +prêtait secours, il permettait que de Toulouse on approvisionnât le +camp. En effet, ainsi que nous l'avons dit plus haut, des vivres, bien +qu'en menue quantité, arrivaient de Toulouse au camp lors des premiers +temps du siége; mais, tout en les laissant venir, Raimond avait défendu +strictement qu'on y portât des machines. Au demeurant, cinq mille +Toulousains environ s'étaient rendus audit siége pour aider les nôtres, +à l'instigation de leur vénérable pasteur Foulques, et lui-même y +arriva, banni pour la foi catholique. Nous n'avons pas cru superflu de +rapporter ici de quelle manière il sortit de Toulouse.</p> + +<h2>CHAPITRE LI.</h2> + +<p class="resume">Foulques, évêque de Toulouse, chassé de son épiscopat, s'exile + avec une grande constance d'esprit, prêt même à tendre son col au + glaive pour le nom du Christ.</p> + +<p>Ledit évêque était un jour à Toulouse, savoir le samedi après la +mi-carême, et voulait, comme il est d'usage dans les églises +épiscopales, administrer en cette journée la sainte ordination. Mais +alors était aussi dans la ville le comte Raimond qui, pour excès +nombreux, avait été excommunié nominativement par les légats du siége +apostolique: par ainsi, nul ne pouvait célébrer les divins mystères en +tous lieux où il se trouvait. Adonc l'évêque députa vers ce comte, le +priant humblement et lui conseillant que, sortant de la ville pour +s'ébattre à quelque jeu, il allât se promener <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> jusqu'à ce qu'il +eût seulement conféré l'ordination. Grande fut la rage du tyran, et, +envoyant à l'évêque un chevalier, il lui fit exprès commandement, et +sous peine de la vie, de vider au plus vite Toulouse et tout le +territoire en sa domination. Ce qu'entendant cet homme vénérable, il +fit, dit-on, audit chevalier la réponse suivante avec ferveur d'âme, +intrépidité de cœur, le visage gaillard et serein: «Ce n'est, dit-il, +le comte de Toulouse qui m'a fait évêque, ni est-ce par lui que j'ai été +colloqué en cette ville ni pour lui; l'humilité ecclésiastique m'a élu, +et je n'y suis venu comme un intrus par la violence d'un prince; je n'en +sortirai donc à cause de lui. Qu'il vienne, s'il ose; je suis prêt à +recevoir le couteau pour gagner la majesté bienheureuse par le calice de +la passion. Oui, vienne le tyran avec ses soldats et ses armes, il me +trouvera seul et désarmé: j'attends le prix<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Lien vers la note 103"><span class="smaller">[103]</span></a> et ne crains point ce +que l'homme me peut faire.» Ô grande constance d'esprit! ô merveilleuse +vigueur de l'âme! Ne bougeant donc, cet intrépide serviteur de Dieu +attendait de jour en jour les coups du bourreau; mais celui-ci n'osant +le tuer, pour autant qu'ayant depuis longues années porté tant et de +tels maux à l'Église, il craignait, comme il se dit vulgairement, pour +sa peau, l'évêque, après avoir passé quarante jours dans cette attente +de la mort, se proposa de quitter Toulouse. Un jour donc des octaves de +la Résurrection du Seigneur, il en sortit, et vint trouver notre comte, +lequel était occupé au siége de Lavaur que les nôtres travaillaient +continuellement à forcer, tandis que les <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> ennemis, arrogans et +superbes, se défendaient avec grande obstination. Ni est-il à taire que, +montés sur leurs chevaux bardés de fer, ils galopaient sur les murs pour +narguer les nôtres, et leur montrer en cette sorte combien étaient +larges et forts leurs remparts.</p> + +<h2>CHAPITRE LII.</h2> + +<p class="resume">Comment Lavaur fut emporté par les catholiques, et comment + beaucoup de nobles hommes y furent tués par pendaison et d'autres + livrés aux flammes.</p> + +<p>Certain jour cependant les nôtres élevèrent près les murailles du +château des castels en bois, au sommet desquels les soldats du Christ +fichèrent le signe de la croix. À cette vue, les ennemis faisant jouer +incessamment leurs machines contre le saint étendard, rompirent un bras +du crucifix, et soudain ces très-impudens chiens éclatèrent en rires et +en hurlemens, comme s'ils avaient par ce bris remporté une grande +victoire. Mais celui auquel est consacré la croix revancha +miraculeusement tel outrage et très-manifestement; car, peu après, il +arriva, chose admirable et merveilleusement louable, que ces ennemis de +la croix, qui s'étaient si fort ébaudis de son échec, furent pris, comme +nous le dirons plus bas, au jour de la fête de la croix, celle-ci +vengeant ainsi ses injures.</p> + +<p>Tandis que ces choses se passaient, nos gens firent établir une machine, +de celles qu'on nomme <i>chats</i>, et lorsqu'elle fut prête, ils la +traînèrent jusqu'au fossé du château; puis, à force de bras, ils +apportèrent <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> bois et ramées, et en faisant des fascines, ils +les jetaient dans ce fossé pour le remplir. Mais les ennemis, bien +madrés qu'ils étaient, ouvrirent un chemin sous terre, lequel gagnait +jusqu'aux approches de notre machine, et sortant constamment par cette +tranchée, ils tiraient hors du fossé les fagots que les nôtres y avaient +poussés, et les portaient dans la place: davantage, quelques-uns d'entre +eux venant près du <i>chat</i> s'efforçaient, à la dérobée et par fraude, +d'entraîner avec des crocs de fer ceux qui ne cessaient, sous la +protection de la machine, de travailler à combler le fossé. Une nuit +même, sortant du château par leur route souterraine, ils y pénétrèrent, +et lançant sans discontinuer des brandons enflammés, du feu, des +étoupes, de la graisse, et autres appareils de combustion, ils voulurent +incendier ladite machine. Or, en cette nuit, deux comtes allemands +montaient la garde auprès d'elle; et soudain un grand cri d'alarme +s'élevant dans l'armée, on courut aux armes et au secours de notre +engin. De plus, voyant lesdits comtes allemands, et les Teutons qui +étaient avec eux, qu'ils ne pouvaient atteindre les ennemis postés dans +le fossé, par merveilleuse prouesse et à leur grand péril, ils s'y +jetèrent, et les abordant vaillamment, ils les ramenèrent battans dans +le château, après en avoir tué quelques-uns et blessé plusieurs.</p> + +<p>Néanmoins, les nôtres en ce temps commencèrent à se troubler fort et à +désespérer en quelque sorte du succès, pour autant que, quelque chose +qu'ils jetassent dans le fossé pendant le jour, c'était la nuit enlevé +par les ennemis et porté dans le château. Mais tandis qu'ils étaient en +tel souci, certains d'entre eux, <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> d'imagination plus ardente, +trouvèrent un utile remède aux ruses des assiégés. Adonc, ils firent +jeter devant l'issue du chemin souterrain par où ceux-ci avaient coutume +de sortir, du bois vert et des branches, placèrent ensuite du menu bois +sec, du feu, de la graisse, des étoupes, et autres pièces d'incendie, +sur l'abord même de ce chemin, et mirent encore par dessus du bois vert, +de la paille fraîche et une grande quantité de gazon; d'où soudain +partit une telle fumée que les ennemis ne purent plus sortir par cette +voie, toute remplie qu'elle fut par la fumée qui ne pouvant s'échapper +par en haut à cause du bois vert et de la paille entassés au dessus, s'y +portait, comme nous l'avons dit, toute entière. Pour lors, les nôtres +comblèrent le fossé plus librement que par le passé, et l'ayant rempli +tout-à-fait, nos chevaliers et servans armés traînèrent la susdite +machine jusqu'au mur à grand'peine, et y conduisirent les mineurs. Bref, +bien que ceux du château ne cessassent de lancer du bois, du feu, de la +graisse, voire même de très-gros pieux et très-affilés sur notre engin, +nos gens le défendirent si bravement et de si merveilleuse adresse, +qu'ils ne purent l'incendier, ni éloigner les pionniers de la muraille.</p> + +<p>Cependant les évêques présens au siége, et un certain vénérable abbé de +Case-Dieu<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Lien vers la note 104"><span class="smaller">[104]</span></a>, de l'ordre de Cîteaux, lequel du mandat des légats les +suppléait alors à l'armée, ensemble tout le clergé réuni, chantaient en +dévotion bien grande <i>Veni Creator spiritus</i>, durant que les nôtres +attaquaient si vigoureusement Lavaur. Ce que voyant et entendant les +ennemis, ils <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> furent par la disposition de Dieu tant et tant +stupéfaits que les forces leur manquèrent quasi à plein pour se +défendre; car, ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, ils craignaient plus les +chants des prêtres que les attaques des soldats, les psalmodies que les +assauts, les prières que les coups. La brèche donc étant faite, nos gens +entrant déjà dans la place, et les assiégés se rendant pour ne pouvoir +plus résister, le château de Lavaur fut pris, Dieu le voulant et +visitant miséricordieusement les siens, le jour de l'invention de la +sainte Croix. Sur l'heure en furent tirés Amaury, dont nous avons parlé +ci-dessus, lequel avait été seigneur de Mont-Réal, et autres chevaliers +au nombre de quatre-vingts, que le noble comte arrêta de pendre tous à +un gibet; mais quand Amaury, le plus considérable d'entre eux, fut +pendu, les fourches patibulaires, qui par la trop grande hâte n'avaient +pas été bien plantées en terre, étant venues à tomber, le comte, voyant +le grand délai qui s'en suivait, ordonna qu'on tuât les autres. Les +pélerins s'en saisirent donc très-avidement, et les occirent bien vite +sur la place. De plus, il fit accabler de pierres la dame du château, +sœur d'Amaury, et très-méchante hérétique, laquelle avait été jetée +dans un puits. Finalement, nos Croisés avec une allégresse extrême +brûlèrent hérétiques sans nombre.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> CHAPITRE LIII.</h2> + +<p class="resume">Comment Roger de Comminges<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Lien vers la note 105"><span class="smaller">[105]</span></a> se joignit au comte de Montfort, + puis faillit à la foi qu'il avait donnée.</p> + +<p>Il faut savoir que, durant que notre comte était au siége de Lavaur, un +certain noble de Gascogne, ayant nom Roger de Comminges, parent du comte +de Foix, vint à lui pour se rendre. Or, tandis qu'il était devant le +comte, le jour du grand vendredi<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Lien vers la note 106"><span class="smaller">[106]</span></a>, pour lui faire hommage, Montfort +en ce moment vint d'aventure à éternuer. Pour lors ledit Roger, +entendant qu'il n'avait éternué qu'une fois, prit à part ceux qui +étaient avec lui pour les consulter, et ne voulait accomplir sur l'heure +ce qu'il avait offert au comte; car, en ce pays, ces bien sottes gens +croient aux augures, et tiennent pour très-résolu que, s'ils n'éternuent +qu'une seule fois, rien de bon ne peut de tout le jour arriver à celui +qui l'a fait, non plus qu'à ceux<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Lien vers la note 107"><span class="smaller">[107]</span></a> qui ont affaire à lui. Toutefois, +remarquant qu'à ce propos les nôtres se gaussaient de lui, et craignant +que le comte ne le notât pour mauvaise superstition, cedit Roger lui fit +hommage, bien que malgré lui, en reçut son fief, et demeura nombre de +jours à son service; mais ensuite il s'écarta, malheureux et misérable, +de la fidélité qu'il lui avait jurée.</p> + +<p>Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> certain +miracle qui advint au siége de Lavaur, ainsi que nous le tenons d'un +récit véridique. La cape d'un chevalier des Croisés ayant pris feu, par +je ne sais quel accident, il arriva, par un miraculeux jugement de Dieu, +que, brûlant toute entière, elle resta intacte et nullement entamée dans +la seule petite partie où était cousue la croix. Revenons à notre sujet.</p> + +<p>Sicard, seigneur de Puy-Laurens<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Lien vers la note 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, lequel avait été autrefois du bord +de notre comte, mais puis l'avait quitté, apprenant la prise de Lavaur, +eut peur, et, abandonnant son château, se réfugia en hâte à Toulouse +avec ses chevaliers. Or était Puy-Laurens un noble castel, à trois +lieues de Lavaur, dans le diocèse de Toulouse, que notre comte, après +qu'il l'eut recouvré, donna à Gui de Lucé<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Lien vers la note 109"><span class="smaller">[109]</span></a>, homme de bon lignage et +fidèle, lequel y entra aussitôt et le munit. Cependant, Lavaur étant +tombé en notre pouvoir, l'évêque de Paris, Enguerrand de Coucy, Robert +de Courtenai, et Juël de Mayenne, se retirèrent et retournèrent en leurs +quartiers.</p> + +<p>Quand les nôtres eurent pris possession de cette place, qu'ils y eurent +trouvé les gens du comte de Toulouse<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Lien vers la note 110"><span class="smaller">[110]</span></a>, et de plus, considérant qu'il +s'était départi <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> avec rancune d'auprès notre comte, qu'il avait +en outre défendu de porter de Toulouse vivres et machines au camp, et +surtout qu'il avait été excommunié par les légats du seigneur pape, et +signalé pour beaucoup d'excès; toutes ces choses, dis-je, diligemment +examinées, ils proposèrent d'attaquer plus à découvert ce comte, déjà +presque apertement damné; par ainsi, Montfort levant son camp marcha sur +un château de Mont-Joyre, là où les pélerins avaient été égorgés par le +comte de Foix. Or, il advint, tandis que l'armée s'y acheminait et en +était encore éloignée quelque peu, qu'en la place où ces pauvres gens +avaient été tués par le traître, une colonne de feu apparut aux yeux des +nôtres, brillant et descendant sur les cadavres des occis; et, +lorsqu'ils furent arrivés à ce lieu, ils virent tous ces corps gisans +sur le dos, les bras étendus en forme de croix. Ô chose merveilleuse! et +j'ai ouï ce miracle de la bouche du vénérable évêque de Toulouse, +Foulques, lequel était présent.</p> + +<p>À son arrivée à Mont-Joyre, le comte le renversa de fond en comble, car +les gens du château avaient déguerpi par peur, et passa de là vers un +autre castel, qu'on nomme Casser, et qui appartenait en propre au comte +de Toulouse, lequel alors vint à Castelnaudary<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Lien vers la note 111"><span class="smaller">[111]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> château +noble où il mit le feu, de crainte qu'il ne fût pris par les nôtres, et +qu'il laissa désert. Pour ce qui est de Montfort, poussant sur Casser, +il en fit le siége; sur quoi les hommes de Raimond qui s'y trouvaient, +voyant qu'ils ne pourraient tenir long-temps dans cette place, bien que +très-forte, se rendirent au comte à condition que, nous livrant tous les +hérétiques qu'elle contenait, eux seraient sauvés; et il fut fait ainsi. +En effet, il y avait dans Casser beaucoup d'hérétiques parfaits, que les +évêques présens à l'armée, à leur entrée dans le château, se prirent à +prêcher et voulurent ramener de leurs erreurs. Mais, n'ayant pu même en +convertir un seul, ils sortirent dudit lieu, et les pélerins, empoignant +les infidèles au nombre d'environ soixante, les brûlèrent avec une bien +grande joie. Au demeurant, il parut à cette occasion, et +très-clairement, combien le comte de Toulouse chérissait les hérétiques, +puisque en un sien château fort petit on trouva plus de cinquante de +leurs parfaits.</p> + +<h2>CHAPITRE LIV.</h2> + +<p class="resume">Le clergé de Toulouse, emportant religieusement le corps du + Christ, sort de cette ville nourricière des hérétiques et frappée + d'interdiction.</p> + +<p>Cela fait, l'évêque de Toulouse qui était à l'armée manda au prévôt de +son église, ensemble à quelques clercs, qu'ils partissent de ladite +ville; ce qu'ils firent aussitôt, selon l'ordre du prélat, et en +sortirent les pieds nus, emportant le corps du Christ.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> Après la prise de Casser, notre comte, avançant toujours, vint +à un autre château de Raimond, appelé Montferrand<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Lien vers la note 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, où se trouvait +le frère du Toulousain, ayant nom Baudouin, et envoyé par lui pour +défendre cette place. Arrivé sous ses murs, Montfort en forma le siége; +et voilà que peu de jours après, au moment où les nôtres donnaient +l'assaut, le comte Baudouin, car on le nommait ainsi<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Lien vers la note 113"><span class="smaller">[113]</span></a>, voyant qu'il +ne pourrait faire longue résistance, rendit le château, moyennant que +lui et les siens en sortiraient libres. Même, une fois délivré, il fit +serment que d'ores en avant il ne combattrait en aucune sorte l'Église +ni le comte; bien plus, que, si celui-ci le voulait, il l'aiderait +envers tous et pour tout. Puis il s'en alla chez son frère, savoir le +comte de Toulouse; mais presque aussitôt il revint vers Montfort, et, +l'abordant, lui fit prière qu'il daignât le recevoir pour son homme, +offrant de le servir fidèlement en tout et contre tous. Quoi plus? Le +comte y consentit: Baudouin fut réconcilié à l'Église, et, de ministre +du diable, devint ministre du Christ. De fait, il garda sa foi, et, dès +ce jour et par suite, il combattit de toute sa force les ennemis de la +foi. Ô Providence! ô miséricorde du Rédempteur! Voici deux frères nés du +même père, toutefois de bien loin dissemblables; et celui qui a dit par +la bouche du prophète<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Lien vers la note 114"><span class="smaller">[114]</span></a>: <i>J'ai aimé Jacob, mais Ésaü me fut en +haine</i>, laissant l'un de ces deux plongé dans la boue de l'incrédulité, +en arracha miraculeusement <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> l'autre et bénévolement, par un +secret dessein que lui-même a connu. Ni faut-il taire qu'au moment où le +comte Baudouin sortait de Montferrand, et avant qu'il fût venu devers +notre comte, certains routiers ayant détroussé, en haine des Croisés, +des pélerins qui revenaient du pélerinage de Saint-Jacques, il s'enquêta +soigneusement, dès qu'il l'eut appris, quels étaient ceux qui les +avaient pillés, et fit rendre en entier tout ce qu'ils avaient volé: +présage de sa future loyauté et de sa noble et fidèle conduite.</p> + +<p>Montferrand étant pris et quelques autres places à l'entour, +Castelnaudary même, où le Toulousain avait mis le feu, comme il est dit +plus haut, ayant été fortifié par les nôtres, notre comte passa le Tarn, +et marcha sur un certain château nommé Rabastens<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Lien vers la note 115"><span class="smaller">[115]</span></a>, au territoire +albigeois, qui lui fut livré par les bourgeois. Après quoi, poussant +devant lui, profitant et croissant toujours, il acquit de la même +manière, sans coup férir et condition aucune, six autres nobles châteaux +dont voici les noms, savoir: Montaigu<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Lien vers la note 116"><span class="smaller">[116]</span></a>, Gaillac<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Lien vers la note 117"><span class="smaller">[117]</span></a>, Cahusac<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Lien vers la note 118"><span class="smaller">[118]</span></a>, +Saint-Marcel<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Lien vers la note 119"><span class="smaller">[119]</span></a>, la Guépie<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Lien vers la note 120"><span class="smaller">[120]</span></a> et Saint-Antonin<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Lien vers la note 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, lesquels, tous +voisins l'un de l'autre, le comte de Toulouse avait ôtés au vicomte de +Béziers.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> CHAPITRE LV.</h2> + +<p class="resume">Du premier siége de Toulouse par les comtes de Montfort et de + Bar.</p> + +<p>Les choses en étaient à ce point lorsqu'on vint annoncer à notre comte +que celui de Bar arrivait à marches forcées pour se joindre à l'armée du +Christ, et qu'il s'approchait de Carcassonne. À cette nouvelle, le comte +entra en joie bien vive pour les grandes choses qu'on disait de ce +seigneur, et tous nos gens attendaient beaucoup de son arrivée; mais il +en fut bien autrement que nous ne l'avions espéré, afin que Dieu, +donnant gloire à son nom, montrât que c'est en lui, non dans l'homme, +qu'il faut se fier.</p> + +<p>Toutefois Montfort envoya au devant dudit comte des chevaliers pour le +conduire vers Toulouse par une certaine rivière, où lui-même avec son +armée devait venir à sa rencontre; et il fut fait de la sorte. Or, le +comte de Toulouse et le comte de Foix, ensemble une multitude d'ennemis, +apprenant que l'armée marchait sur Toulouse, vinrent à ladite rivière, +laquelle n'était éloignée de cette ville que d'une demi-lieue<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Lien vers la note 122"><span class="smaller">[122]</span></a>; et +de cette façon les nôtres s'y rendirent d'un côté, et les ennemis de +l'autre, outre qu'ils avaient fait ruiner le pont qui joignait les deux +rives, pour que nos gens ne pussent passer sur leur bord. Davantage les +Croisés, se boutant çà et là en recherche d'un gué, trouvèrent un autre +pont que les autres s'occupaient <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> sur l'heure même à détruire. +Mais eux, par bien grande prouesse, qui sur le pont, qui à la nage, +traversèrent la rivière, et poussèrent vaillamment les ennemis jusqu'aux +portes mêmes de Toulouse, d'où, revenant sur leurs pas, ils passèrent la +nuit sur la rive, et là délibérèrent d'assiéger Toulouse le lendemain. +Les nôtres donc s'ébranlèrent, et vinrent asseoir leurs tentes aux +portes de cette ville, ayant parmi eux le comte de Bar et plusieurs +nobles hommes d'Allemagne. Au demeurant, le siége ne fut établi que d'un +côté, vu que nous n'étions en assez grand nombre pour le former +entièrement.</p> + +<p>Étaient enfermés au dedans des murs le comte de Toulouse et son parent, +le comte de Comminges, qui l'assistait de tout son pouvoir; plus, le +comte de Foix et autres chevaliers à l'infini, enfin les citoyens de +Toulouse dont le nombre ne se pouvait compter. Que dirai-je? En +comparaison des assiégés, nous paraissions bien peu. D'ailleurs, comme +il serait trop long de raconter tous les événemens de ce siége, nous +dirons en peu de mots que toutes fois et quantes les ennemis faisaient +sortie pour attaquer les nôtres, ils étaient ramenés en désordre, et +forcés de rentrer dans leurs murailles, par la brave résistance de nos +gens. Un jour même qu'ils les poussaient ainsi hardiment sur la ville, +ils tuèrent dans l'assaut un cousin du comte de Comminges et ce +Guillaume de Rochefort, frère de Bernard, évêque de Carcassonne, dont +nous avons parlé plus haut. Une autre fois, les nôtres faisant, comme il +est d'usage, la méridienne après leur repas, car on était en été, les +ennemis sachant qu'ils reposaient, et sortant par un chemin caché, se +<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> ruèrent sur l'armée; mais les Croisés, se levant aussitôt, les +reçurent vaillamment, et les forcèrent de rebrousser vers Toulouse. +Finalement, tandis que cela se passait, Eustache......<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Lien vers la note 123"><span class="smaller">[123]</span></a> et Simon, +châtelain de Melfe, gentilshommes, lesquels étaient sortis du camp pour +escorter nos vivandiers, venant à rejoindre l'armée avec des vivres, les +ennemis leur coururent sus, et s'avisèrent de les vouloir prendre, d'où +suivit qu'ayant fait vigoureuse résistance, Eustache reçut dans le flanc +un couteau qui lui fut lancé par un d'entre eux, suivant qu'ils usent de +faire. Pour ce qui est du châtelain, grâce à mille efforts et maints +traits de courage, il échappa sain et sauf.</p> + +<p>Cependant, faute de vivres, une grande cherté advint dans l'armée, en +même temps que de mauvais bruits couraient sur le comte de Bar, et que +tous ceux du camp en portaient une sinistre opinion. Ô juste jugement de +Dieu! Hommes, ils avaient espéré que ce comte ferait merveilles, et d'un +homme avaient présumé plus que de raison; mais Dieu, qui dit par la +bouche du prophète<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Lien vers la note 124"><span class="smaller">[124]</span></a>: <i>Je ne donnerai ma gloire à un autre</i>, sachant +que, si les nôtres obtenaient bonne réussite en ce siége, on +l'attribuerait à la créature, et non au Créateur, ne voulut permettre +qu'il s'y fît rien de grand. Voyant donc notre comte que la chose ne +profitait en rien, que fortes dépenses s'amassaient, et que l'avancement +des affaires du Christ souffrait détriment notable, levant le siége +devant Toulouse, il prit route sur un certain château vers le territoire +du comte de Foix, qu'on nomme <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Hauterive<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Lien vers la note 125"><span class="smaller">[125]</span></a>, et, y ayant mis +garnison de ses servans, il vint à Pamiers. Or, voilà que soudain +accoururent routiers à Hauterive, et aussitôt les gens du château +voulurent prendre les servans que le comte y avait laissés, et les +livrer aux routiers; mais eux, se retirant dans le fort, se mirent en +devoir de résister, bien qu'il fût d'une médiocre défense. Ô furieuse +trahison! ô crime horrible! Puis, voyant qu'ils ne pourraient s'y +maintenir, ils dirent aux routiers qu'ils leur rendraient la place, +pourvu qu'ils les laissassent sortir la vie sauve et sans dommage; ce +qui fut fait. Ensuite de la chose, notre comte, bientôt après, passa par +ledit château, et le réduisit en cendres tout entier. Bref, partant de +Pamiers, il vint à un autre nommé Vareilles<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Lien vers la note 126"><span class="smaller">[126]</span></a>, près de Foix, lequel +trouvant vide et incendié, il y posta de ses gens, pénétra dans le +territoire du comte de Foix, saccagea plusieurs de ses castels, brûla +même entièrement le bourg du même nom, et, après avoir passé huit jours +dans les environs de Foix, détruit les arbres et déraciné les vignes, il +retourna à Pamiers.</p> + +<p>Or, était venu vers ce comte l'évêque de Cahors, député par la noblesse +du pays de Quercy, laquelle le suppliait de s'y rendre, disant qu'elle +l'établirait son seigneur, et tiendrait de lui ses terres, relevant +jusqu'à ce jour du comte de Toulouse. Pour lors, il pria le comte de Bar +et les nobles allemands de l'accompagner, ce que tous accordèrent et +promirent de faire; mais comme ils étaient en route, et près de +Castelnaudary, le comte, de peur, faillit à sa promesse, et nonchalant +de son honneur et renom, il dit à Montfort <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> qu'il n'irait du +tout avec lui. Tous en restèrent ébahis, et se joignant à notre comte, +lequel était bien violemment troublé, ils lui firent instantes prières, +sans toutefois en rien obtenir. L'autre, sur l'heure, demanda à ceux +d'Allemagne s'ils étaient toujours en dessein de le suivre; et, comme +ils eurent assuré qu'ils chemineraient très-volontiers avec lui, il se +remit en marche vers Cahors, tandis que le comte de Bar, prenant une +autre route, tourna bride sur Carcassonne. Disons qu'à son départ il eut +à endurer tel opprobre qu'il ne serait facile de l'exprimer, pour autant +que ceux de notre armée le lardaient si publiquement d'injures, et à ce +point que nous n'osons, par vergogne, dire et écrire ce qu'ils disaient. +Et il advint ainsi, par le juste jugement de Dieu, que celui qui, en +venant au pays albigeois, était dans les villes et châteaux craint et +honoré de tous, fut à son retour honni de tous et avili à tous les yeux.</p> + +<p>Quant à notre comte, dans sa marche vers Cahors, il passa par un certain +château de Caylus<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Lien vers la note 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, au territoire de cette ville, l'assaillit, et +brûla tout le bourg extérieur; et, arrivant à Cahors, il y fut reçu +honorablement; puis, y ayant passé quelques jours, il en sortit avec les +Allemands dont il est parlé ci-dessus, les conduisant jusqu'au lieu dit +Roquemadour<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Lien vers la note 128"><span class="smaller">[128]</span></a>, où ils se séparèrent, les uns pour retourner chez eux, +le comte pour revenir à Cahors. Durant son séjour en cette ville, on lui +annonça que deux de ses chevaliers, savoir, Lambert de Turey<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Lien vers la note 129"><span class="smaller">[129]</span></a>, et +Gautier de <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> Langton, frère de l'évêque de Cantorbéry, avaient +été pris par ceux du comte de Foix. Rapportons en peu de mots quelque +chose de la manière dont cela arriva, ainsi que nous l'avons appris de +tous les deux.</p> + +<p>Un jour qu'ils chevauchaient près des domaines du comte de Foix en +compagnie de plusieurs gens du pays, celui-ci, le sachant, les +poursuivit avec une grande troupe des siens. Or, les indigènes qui, +selon ce qu'on dit, avaient brassé cette trahison, ayant fui soudain à +la vue de cette multitude, les nôtres ne se trouvèrent plus que six; si +bien qu'ils furent enveloppés par un bon nombre d'ennemis (le comte +allant sur les talons des fuyards), lesquels tuèrent tous leurs chevaux. +Bien que démontés cependant, et entourés par cette foule d'ennemis, nos +gens se défendaient vaillamment, quand l'un des agresseurs, plus noble +que les autres et parent du comte de Foix, dit à Lambert qu'il +connaissait, qu'ils se rendissent à eux. À quoi ce preux garçon: +«l'heure, répondit-il, n'en est encore venue.» Mais quand il vit qu'il +n'y avait moyen d'échapper: «Nous nous rendrons, dit-il, à condition que +tu nous promettras cinq choses; savoir, que tu ne nous tueras ni +mutileras, que nous tiendras en honnête garde, que tu ne nous sépareras +point, que tu nous admettras à rançon convenable, et enfin que tu ne +nous bailleras en pouvoir d'autrui. Si tu nous promets fermement toutes +ces choses, nous nous rendrons; sinon, non. Nous sommes prêts à mourir, +mais aussi nous nous confions dans le Seigneur, espérant que nous ne +mourrons seuls, et que vendant chèrement notre vie, par l'aide du +Christ, nous tuerons <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> d'abord bon nombre d'entre vous. Nous +n'avons encore les mains liées, et sûr ne nous prendrez à votre aise ni +à bon marché.» À ces paroles de Lambert, ledit chevalier répondit, en +promettant qu'il ferait volontiers tout ce qu'il demandait. «Viens donc, +reprit Lambert, et me donne en la main ta foi sur telles conditions.» Ce +qu'il n'osa faire, ni ne voulut approcher qu'au préalable les nôtres ne +l'eussent garanti contre toute surprise; puis, Lambert et les cinq +autres l'ayant fait, il vint à eux, et les emmena prisonniers sous les +susdites restrictions. Mais bientôt, gardant mal sa promesse, il les +livra au comte de Foix, qui les fit charger de grosses chaînes, et jeter +dans un cachot si étroit et si bas qu'ils ne pouvaient se tenir debout +ni s'étendre de leur long par terre. Même, ils n'avaient point de jour +non plus que de chandelle, et seulement quand ils mangeaient, il y avait +dans leur geôle un pertuis très-petit par où on leur tendait leur +nourriture. Là pourtant les retint le comte de Foix très-long-temps, et +jusqu'à ce qu'ils se fussent rachetés à grand prix. Revenons maintenant +à notre histoire.</p> + +<p>Le noble comte ayant terminé à Cahors les affaires pour lesquelles il y +était venu, il eut dessein d'aller au pays albigeois. Partant donc de +Cahors, passant par ses castels et visitant ses marches, il retourna +vers Pamiers, et arriva près d'un fort voisin de cette ville qu'il +trouva disposé à se défendre, ayant dans ses murs six chevaliers et +beaucoup d'autres. Le comte ne le put prendre le même jour; mais au +lendemain de bon matin, ayant donné l'assaut, brûlé la porte et sapé le +mur, il l'enleva de force, et le détruisit <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> après avoir tué +trois des six chevaliers et ceux qui s'y trouvaient, ne réservant selon +l'avis des siens que les trois de reste, pour ce qu'ils avaient promis +qu'ils feraient rendre Lambert de Turey, et l'anglais Gautier de +Langton, que le comte de Foix retenait, ainsi que nous l'avons dit. De +là, il gagna Pamiers, où l'on vint lui apprendre que les gens de +Puy-Laurens avaient par trahison livré la ville à Sicard, anciennement +seigneur du château, et que tant ledit Sicard avec ses chevaliers, que +ces traîtres assiégeaient déjà les hommes de Gui de Lucé, qui gardaient +le château et étaient retranchés dans le fort. À cette nouvelle le comte +se troubla, et marcha en hâte au secours de cette place, qu'il avait +donnée audit Gui de Lucé, comme nous l'avons expliqué plus haut; mais +comme il arrivait à Castelnaudary, un exprès vint à lui, qui lui annonça +que les gens de Gui avaient rendu aux ennemis la tour de Puy-Laurens, et +toutes les fortifications du château. De fait, il en était ainsi, vu +qu'un certain chevalier, auquel surtout la garde en avait été commise +par le nouveau tenancier, avait livré cette tour aux ennemis à beaux +deniers comptant, selon qu'il fut dit alors. Pour quoi, quelques jours +après, fut-il accusé de trahison en la cour du comte, et n'ayant voulu +se défendre par le moyen du combat singulier, Gui le fit attacher à une +potence. Pour ce qui est de Montfort, laissant certains chevaliers à lui +pour la garnison de Castelnaudary, il vint de sa personne à Carcassonne, +après en avoir envoyé quelques autres avec des arbalétriers pour +défendre Mont-Ferrand. Déjà, en effet, le comte de Toulouse et les +autres ennemis de la foi avaient repris force et courage, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> +voyant que notre comte était quasi tout seul, et battaient la campagne +pour tâcher de recouvrer par trahison les châteaux qu'ils avaient +perdus. Ce fut lorsqu'il était à Carcassonne qu'on lui apprit la marche +d'une grande troupe d'ennemis contre Castelnaudary: cette nouvelle le +mit en grand émoi, et soudain il envoya à ses chevaliers en ce château, +leur mandant qu'ils n'eussent peur, parce que lui-même allait venir et +les secourrait.</p> + +<a id="chap56" name="chap56"></a> +<h2>CHAPITRE LVI.</h2> + +<p class="resume">Le comte de Toulouse assiége Castelnaudary et le comte Simon qui + le défendait.</p> + +<p>Un certain jour de dimanche, durant que le comte était à Carcassonne, +après qu'il eut entendu la messe et qu'il eut communié, étant sur le +point de se rendre à Castelnaudary, un frère convers de l'ordre de +Cîteaux, lequel était présent, se prit à le consoler et à l'encourager +de son mieux. Sur quoi ce noble personnage présumant tout de Dieu: +«Pensez-vous, dit-il, que j'aie peur? Il s'agit de l'affaire du Christ; +L'Église entière prie pour moi; je sais que nous ne saurions être +vaincus.» Il dit et partit en hâte pour Castelnaudary, s'assurant en +route que quelques châteaux aux environs de cette ville s'étaient déjà +soustraits à sa domination, et que plusieurs de ceux qu'il y avait mis +pour les garder avaient été traîtreusement occis par les ennemis. Tandis +donc qu'il était dans Castelnaudary, voilà que le Toulousain, le comte +de Foix et Gaston de Béarn, <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> ensemble certains nobles gascons +sortis de Toulouse avec une multitude infinie de soldats, se pressaient +d'arriver sur le susdit château pour en faire le siége. Voire même, +venait avec eux ce très-méchant apostat, ce prévaricateur, fils du +diable en iniquité, ministre de l'Antéchrist, savoir, Savary de Mauléon, +surpassant tous autres hérétiques, pire que pas un infidèle, affronteur +de l'Église, ennemi de Jésus-Christ. Ô homme, ou, pour mieux dire, +poison détestable<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Lien vers la note 130"><span class="smaller">[130]</span></a>! ce Savary, disais-je, qui, scélérat et tout +perdu, prudent et imprudent, courant contre Dieu la tête haute, a bien +osé s'en prendre même à sa sainte Église! Ô prince d'apostasie, artisan +de cruauté, auteur de perversité! ô complice des méchans! ô consort des +pervers! homme, opprobre des hommes, ignare en vertu, homme diabolique, +bien plus, diable tout-à-fait! Quand apprirent les nôtres qu'ils +arrivaient sur eux en si grand nombre, quelques-uns conseillèrent au +comte que, laissant des siens à la défense du château, il se retirât à +Fanjaux ou même à Carcassonne; mais pensant plus sainement, et Dieu +pourvoyant mieux au bien de la cause, il voulut attendre dans +Castelnaudary la venue des ennemis. Ni faut-il taire que, durant qu'il +s'y trouvait et qu'il était presque en la main des ennemis, voici +qu'envoyé par Dieu survint Gui de Lucé avec environ cinquante +chevaliers, que le noble comte avait tous envoyés au roi d'Arragon +contre le Turc, et dont l'arrivée le réjouit bien fort et réconforta +tous ses esprits. Or ce roi, très-mauvais qu'il était et n'ayant jamais +aimé le service de la foi non plus que notre comte, s'était montré +grandement incivil envers <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> ceux qu'il avait expédiés à son +aide; voire même, ce très-perfide prince avait-il, comme on l'assura, +tendu sur la route des embûches à nos chevaliers alors qu'ils +retournaient près de notre comte, selon qu'il le leur avait mandé par +écrit. Mais ils eurent vent de cette trahison, et s'écartèrent de la +voie publique. Ô cruelle rétribution d'une œuvre pieuse! ô dur +salaire d'un si grand service! Revenons à notre propos.</p> + +<p>Adonc le comte s'étant renfermé dans Castelnaudary et y attendant de +pied ferme la venue de ses ennemis, voilà qu'un jour ils se présentèrent +soudain en troupes innombrables, et couvrant la terre comme nuées de +sauterelles, et se mirent à courir d'un et d'autre côté, serrant de près +la place. À leur approche, les gens du faubourg se précipitant aussitôt +par dessus la muraille extérieure, passèrent à eux et leur abandonnèrent +ce faubourg de prime abord, où sur l'heure ils entrèrent et se mirent à +se répandre çà et là, tout joyeux et grandement aises. Or notre comte +était pour lors à table; mais faisant prendre les armes aux siens après +qu'ils se furent repus, ils sortirent du château; et chassant prestement +devant eux tout ce qu'ils trouvèrent dans le faubourg, ils jetèrent +bravement dehors les fuyards transis de peur. Après quoi le comte de +Toulouse et ses compagnons posèrent leur camp sur une montagne vis-à-vis +la place, l'entourant à tel point de fossés, de barrières en bois et de +retranchemens, qu'ils semblaient plutôt assiégés qu'assiégeans, et leurs +positions plus fortes et d'un accès plus difficile que le château même. +Toutefois, vers le soir, les ennemis rentrèrent dans le faubourg pour +autant qu'il était <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> désert, les nôtres n'ayant pu le garnir vu +leur petit nombre. En effet, ils ne comptaient pas plus de cinq cents +hommes, tant chevaliers que servans, tandis qu'on estimait à cent mille +l'armée des attaquans. Au demeurant, ceux des leurs qui étaient revenus +dans ledit faubourg, craignant d'en être expulsés comme la première +fois, le fortifièrent de notre côté au moyen de charpentes et de tout ce +qu'ils purent imaginer, afin que nos gens ne pussent sortir sur eux, et +percèrent en plusieurs endroits le mur extérieur entre le faubourg et +leur armée pour pouvoir fuir plus librement s'il en était besoin; ce qui +n'empêcha pas qu'au lendemain les assiégés faisant une nouvelle sortie, +et ruinant tout ce que les ennemis avaient remparé, ne les en +chassassent, ainsi qu'ils avaient déjà fait, et ne les poursuivissent +fuyant à toutes jambes jusques à leur camp.</p> + +<p>Il ne faut taire d'ailleurs en quelle situation critique se trouvait +alors notre comte. La comtesse était dans Lavaur, son fils aîné, Amaury, +malade à Fanjaux, la fille qui leur était née en ces quartiers en +nourrice à Mont-Réal; et nul d'eux ne pouvait voir l'autre ni lui porter +le moindre secours. N'omettons pas non plus de dire que, bien que les +nôtres fussent très-peu nombreux, ils faisaient chaque jour des sorties, +et attaquaient rudement et bien dru le camp du Toulousain; si bien que, +comme nous l'avons déjà dit, ils avaient plutôt l'air d'assiégeans que +d'assiégés. Mais ce camp était défendu par tant d'obstacles, ainsi que +nous l'avons expliqué, qu'ils ne pouvaient y pénétrer malgré leurs +efforts et l'ardent désir qui les poussait sus. Ajoutons encore que nos +servans ne <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> faisaient difficulté de mener abreuver, en vue des +autres, les chevaux de nos gens aussi loin du château qu'une bonne +demi-lieue, et même que nos fantassins vendangeaient chaque jour, car +c'était le temps des vendanges, les vignes plantées près de l'armée +ennemie, sous ses yeux et à son grand regret. Un jour cependant ce +très-méchant traître comte de Foix, et son égal en malice, Roger +Bernard, son fils, ensemble une grande partie de leurs troupes, +s'avisèrent d'attaquer les nôtres postés en armes devant les portes du +château. Ce que voyant nos gens, et se ruant sur eux à leur approche +avec une extrême vigueur, ils jetèrent à bas de leurs chevaux le fils +même dudit comte, ainsi que plusieurs autres, et les forcèrent de +regagner en désordre leurs pavillons. Finalement, vu que nous ne +pourrions rapporter en détail tous les engagemens et événemens de ce +siége, bornons-nous à certifier en peu de mots que toutes fois et +quantes les ennemis étaient si osés que d'aborder les nôtres pour les +attaquer de quelque façon que ce fût, les assiégés restaient tout le +jour devant les portes du château, appelant le combat, au lieu que les +autres retournaient à leurs tentes avec grande honte et confusion.</p> + +<p>Durant que ces choses se passaient, les châteaux environnans se +séparèrent de notre comte, et se rendirent à celui de Toulouse. Ceux, +entre autres, de Cabaret députèrent un jour vers Raimond, lui mandant de +venir ou d'envoyer vers eux, et qu'aussitôt ils lui livreraient cette +place, laquelle était à cinq lieues de Castelnaudary. Par une belle nuit +donc, un bon nombre des siens se mirent en marche par son ordre, et +partirent pour occuper Cabaret. Mais tandis qu'ils <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> étaient en +route, il arriva que, par une disposition de la divine clémence, ils +perdirent le chemin qui y conduisait, et qu'après s'être long-temps +égarés par voies non frayées, ils ne purent parvenir jusque-là; si bien +qu'ils en furent pour une bonne course à droite et à gauche, et +revinrent au camp d'où ils étaient sortis.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, le comte de Toulouse fit dresser une machine dite +mangonneau, qui commença à battre la place, sans toutefois faire grand +mal aux nôtres, ou même du tout. Pour quoi cedit comte fit, quelques +jours après, préparer un autre engin de grandeur monstrueuse pour ruiner +les murailles du château, lequel lançait des pierres énormes, et +renversait tout ce qu'il atteignait. Or, quand nos ennemis l'eurent fait +jouer pendant un bon bout de temps, un certain bouffon<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Lien vers la note 131"><span class="smaller">[131]</span></a> au comte de +Toulouse vint à lui: «Et pourquoi, lui dit-il, dépensez-vous tant pour +cette machine? qu'avez-vous à faire de vous donner tant de mal pour +renverser les murs de Castelnaudary? ne voyez-vous pas chaque jour que +les ennemis arrivent jusqu'à nos tentes, et vous que vous n'osez en +sortir? Certes vous devriez plutôt désirer que leurs murailles fussent +de fer pour qu'ils ne pussent venir à nous.» En effet, il arrivait en ce +siége chose contre l'habitude et fort surprenante, savoir que, tandis +que d'ordinaire ce sont les assiégeans qui attaquent les assiégés, ici, +du contraire, c'étaient les assiégés qui étaient sur l'offensive et +incessamment agresseurs. Les nôtres même se gaussaient des ennemis en +semblables propos, leur disant: «Pourquoi faites-vous tant de frais pour +votre machine? Pourquoi <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> prendre tant de peine à détruire nos +remparts? croyez-nous sur parole, nous vous épargnerons tous ces coûts, +nous vous soulagerons de si grand travail. Donnez-nous seulement vingt +marques<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Lien vers la note 132"><span class="smaller">[132]</span></a>, et nous abattrons jusqu'au pied cent coudées du mur en +longueur, nous le mettrons au ras de terre, afin que, si le cœur vous +en dit, vous puissiez passer à nous tout à votre aise et sans obstacle.» +Ô vertu d'esprit! ô bien grande force d'âme! Un jour notre comte sortant +du château s'avançait pour avarier la susdite machine; et comme les +ennemis l'avaient entourée de fossés et de barrières, tellement que nos +gens ne pouvaient y arriver, ce preux guerrier, si veux-je dire le comte +de Montfort, voulait, tout à cheval, franchir un très-large fossé et +très-profond afin d'aborder hardiment cette canaille. Mais voyant +quelques-uns des nôtres le péril inévitable où il allait se jeter s'il +faisait ainsi, ils saisirent son cheval à la bride et le retinrent pour +l'empêcher de s'exposer à une mort imminente; puis tous s'en revinrent +au château après avoir tué plusieurs des ennemis et sans avoir perdu un +seul homme.</p> + +<p>Les choses en étaient là quand le comte envoya son maréchal Gui de +Lévis, homme féal et fort en armes, pour qu'il fît avoir des vivres au +comte de Fanjaux et de Carcassonne, et ordonnât à ceux de cette ville et +de Béziers qu'ils se dépêchassent de lui porter secours; lequel Gui de +Lévis n'ayant pu rien faire de bon, pour ce que tout le pays s'était +gâté et allait à la male route, revint vers le comte de Montfort. +Celui-ci, pour lors, <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> le renvoya de nouveau, et avec lui le +noble homme Matthieu de Marly, frère de Bouchard, qui tous deux arrivant +aux gens des terres du comte, les prièrent à maintes fois de se rendre +près de lui, ajoutant menaces à prières. Bref, comme ces vassaux pervers +et branlant déjà dans le manche ne voulurent les écouter, ils se +rendirent vers Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de cette +cité, les priant et les avisant de donner aide à Montfort; ceux-ci +répondirent bien que, si leur seigneur Amaury voulait aller avec eux, +ils le suivraient; mais celui-ci, pour cauteleux sans mesure et +très-matois qu'il était, ne put être induit à ce faire. Sortant donc de +Narbonne, lesdits chevaliers, sans avoir tiré d'une ville aussi +populeuse plus de trois cents hommes, vinrent à Carcassonne, et de tout +le pays n'en purent avoir plus haut que cinq cents; voire quand ils les +voulurent mener au comte, ceux-ci refusèrent absolument, et soudain +s'enfuirent et s'enfouirent tous chez eux.</p> + +<p>Cependant le très-perfide comte de Foix s'était saisi d'un certain +château appartenant à Bouchard de Marly, près Castelnaudary, à l'orient +et vers Carcassonne, qu'on nomme Saint-Martin, ainsi que de quelques +autres forteresses aux environs, et les avaient munies contre les +nôtres. Pour ce qui est du comte, il avait mandé audit Bouchard et à +Martin d'Algues, qui était à Lavaur avec la comtesse, de venir à +Castelnaudary. Or ce Martin était un chevalier espagnol, d'abord des +nôtres, mais qui se conduisit bien mal ensuite, comme on verra ci-après.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> CHAPITRE LVII.</h2> + +<p class="resume">Comment les Croisés mirent en déroute le comte de Foix dans un + combat très-opiniâtre près la citadelle de Saint-Martin, et de + leur éclatante victoire.</p> + +<p>Il y avait avec notre comte un certain chevalier Carcassonnais, natif de +Mont-Réal, Guillaume, dit le Chat<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Lien vers la note 133"><span class="smaller">[133]</span></a>, auquel le seigneur comte avait +donné des terres, qu'il avait fait chevalier, et gardait en telle +familiarité que ce Guillaume avait tenu sa fille sur les fonts +baptismaux. Montfort, la comtesse et tous les nôtres se reposaient sur +lui du soin de maintenir le pays, et s'y fiaient au point que le +seigneur Simon lui avait quelque temps baillé en garde son propre fils +aîné; même il l'avait envoyé de Castelnaudary à Fanjaux pour conduire à +son secours les hommes des châteaux voisins. Mais lui, pire que tout +autre de nos ennemis, le plus méchant des traîtres, ingrat malgré tant +de bienfaits, oubliant tant de marques d'affection, s'associa à aucuns +des gens de ces quartiers, de même humeur et malice que lui, et ils +s'accordèrent si bien en méchanceté que de vouloir prendre le susdit +maréchal et ses compagnons à leur retour de Carcassonne pour les livrer +au comte de Foix. Ô façon inique de félonie! ô peste infâme! ô artifice +de cruauté! ô invention diabolique! Mais le maréchal le sut, et, se +dévoyant du chemin, évita le piége qu'on lui tendait. Ni faut-il passer +sous silence que plusieurs hommes du <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> pays, voire quelques +abbés, qui avaient bon nombre de châteaux, rompirent alors avec notre +comte, et jurèrent fidélité au Toulousain. Ô serment exécrable! ô +déloyale fidélité!</p> + +<p>Cependant Bouchard de Marly et Martin d'Algues, ensemble quelques autres +chevaliers de notre comte, venant de Lavaur, et faisant hâte pour aller +à son aide, arrivèrent à Saissac, château dudit Bouchard, n'osant se +rendre à Castelnaudary par le droit chemin. Or, le jour d'avant leur +entrée dans Castelnaudary le comte de Foix, qui savait d'avance leur +arrivée, était sorti et venu au fort de Saint-Martin, par où devaient +passer les nôtres, afin de les attaquer: ce qu'apprenant notre noble +comte, il envoya au secours des siens Gui de Lucé, le châtelain de +Melfe, le vicomte d'Onges, et autres chevaliers, jusqu'au nombre de +quarante, et leur manda qu'au lendemain sans faute ils auraient bataille +contre le susdit comte de Foix; pour lui, il ne s'en réserva pas plus de +soixante, y compris les écuyers à cheval. Le comte de Foix, instruit du +renfort que le nôtre avait envoyé à ses gens, quitta Saint-Martin, et +retourna à l'armée pour y prendre des soldats, et revenir sur le +maréchal et ceux qui l'accompagnaient. Dans l'intervalle, Montfort parla +en ces termes à Guillaume le Chat et aux chevaliers du pays qui étaient +avec lui dans Castelnaudary: «Voici, dit-il, très-chers frères, que les +comtes de Toulouse et de Foix, gens très-puissans, et suivis d'une +grande multitude, sont en quête de ma vie, tandis que je suis quasi seul +au milieu de mes ennemis. Je vous prie de par Dieu que si, poussés par +crainte ou par amour, vous voulez passer à eux et <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> me laisser +là, vous ne me le cachiez; de mon côté je vous ferai conduire jusqu'à +leur armée sains et saufs.» Ô noblesse d'un grand homme! ô excellence +bien digne d'un prince! À quoi répondit cet autre Judas, savoir +Guillaume: «N'advienne, mon seigneur, n'advienne que nous vous +quittions; oui, quand même tous vous abandonneraient, je resterai avec +vous jusqu'à la mort.» Tous dirent la même chose. Peu de temps après +pourtant, ledit traître s'éloigna du comte avec certains autres de ses +camarades, et, de l'un de ses plus familiers, devint son plus cruel +persécuteur. Les choses en étaient là quand le maréchal Bouchard de +Marly, et ceux qui le suivaient, ayant de bon matin entendu la messe, +après confession faite et le corps du Seigneur dévotement reçu, +montèrent à cheval, et reprirent leur route pour aller rejoindre le +comte, tandis que, de son côté, le comte de Foix, sachant qu'ils +avançaient, et prenant avec lui une grande troupe de cavaliers, l'élite +de toute l'armée, et plusieurs milliers de piétons pareillement bien +choisis, se porta rapidement au devant des nôtres pour les attaquer, +après avoir divisé les siens en trois corps. Cependant le comte Simon, +qui, ce jour-là, s'était posté devant les portes de Castelnaudary, et +attendait avec grande inquiétude l'arrivée de ses chevaliers, lorsqu'il +vit l'autre partir en hâte pour tomber sur eux, consulta ceux qui +étaient avec lui sur ce qu'il fallait faire alors; et, comme plusieurs +étaient de divers sentimens, les uns disant qu'il devait rester pour la +garde du château, les autres soutenant, au contraire, qu'il fallait +courir au secours de nos gens, cet homme d'un courage indomptable, cet +homme d'invincible <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> vaillance s'exprima en ces termes, suivant +ce qu'on rapporte: «Nous ne sommes restés ici qu'en bien petit nombre, +et la cause du Christ dépend toute entière de cette rencontre. À Dieu ne +plaise que nos chevaliers meurent en glorieux combat, et que moi +j'échappe en vie, mais couvert de honte! Je veux vaincre avec les miens, +ou mourir avec eux. Allons donc nous aussi, et, s'il le faut, périssons +avec eux.» Quel homme aurait pu, durant cette scène, ne pas verser des +larmes! Il parle de cette sorte tout en pleurant, et aussitôt il vole au +secours des siens. Pour ce qui est du comte de Foix, au moment où il +s'approcha des nôtres, il réunit en un seul les trois corps qu'il avait +formés à son départ. Ajoutons avant tout que l'évêque de Cahors et +quelques moines de Cîteaux qui, du commandement de leur abbé, géraient +les affaires de Jésus-Christ, venaient en compagnie du maréchal, +lesquels, voyant les ennemis s'avancer, et la bataille être désormais +imminente, commencèrent d'exhorter nos gens à se conduire en hommes de +cœur, leur promettant très-fermement que, s'ils succombaient en ce +glorieux combat pour la foi chrétienne, ils obtiendraient la rémission +de leurs péchés, et que, gagnant sur l'heure la couronne d'honneur et de +béatitude, ils recevraient la récompense de leurs efforts et de leurs +travaux. Adonc nos Croisés, certains par avance du prix de leur courage, +et conservant en même temps l'espoir de gagner la victoire, marchaient +gaillards et intrépides à la rencontre des ennemis qui venaient sur eux, +ramassés en une seule troupe, et qui pour lors rangèrent aussi leur +armée, plaçant au milieu ceux qui montaient les <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> chevaux +bardés, à une des ailes le reste de leurs cavaliers, et à l'autre leurs +fantassins parfaitement armés. Durant que les nôtres délibéraient entre +eux d'attaquer d'abord au centre, ils virent de loin le comte sortant de +Castelnaudary, et accourant à leur aide; pourquoi, doublant soudain +d'audace, et s'animant d'une nouvelle ardeur, ils se lancèrent au milieu +des ennemis après avoir invoqué le Christ, et les enfoncèrent plus vite +même qu'on ne pourrait le dire. Ceux-ci, vaincus en un moment et mis en +désordre, cherchèrent leur salut dans la fuite; et nos gens, tournant +tout à coup sur les piétons qui étaient de l'autre côté, en tuèrent un +grand nombre. Ni faut-il taire, selon ce que le maréchal a certifié dans +une véridique relation, que les ennemis étaient plus de trente contre +un. Qu'on reconnaisse donc qu'en cette occasion Dieu lui-même fit son +œuvre. Toutefois notre comte ne put prendre part au combat, bien +qu'il accourût en toute hâte, vu que le Christ victorieux avait déjà +donné la victoire à ses soldats. Les nôtres poursuivirent les fuyards, +et, tuant tous ceux qui restaient en arrière, ils en firent un grand +carnage, tandis que nous ne perdîmes pas plus de trente hommes. +N'oublions de dire que Martin d'Algues, dont nous avons parlé plus haut, +ayant pris la fuite dès la première charge, le vénérable évêque de +Cahors qui était près de là, le voyant se sauver, et lui ayant demandé +ce qui le pressait: «Nous sommes tous morts,» répondit-il. Ce que cet +homme catholique ne voulant croire, et lui faisant de durs reproches, il +le força de retourner au combat. N'omettons pas non plus de rapporter +que les fuyards, pour échapper à la mort, criaient de toutes leurs +forces <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> «Montfort! Montfort!» afin que par là on les crût des +nôtres, et que cette supercherie retînt le bras de ceux qui les +poursuivaient. Mais nos gens déjouaient leur ruse par une autre: et, +quand l'un d'eux entendait quelqu'un des ennemis crier Montfort par +peur, il lui disait: «Si tu es avec nous, tue celui-là;» et il lui +indiquait un des fugitifs. Puis, quand, pressé par la crainte, il avait +occis son camarade, il était tué à son tour, recevant de la main des +nôtres la récompense de sa fraude et de son crime. Ô chose merveilleuse +et du tout inouïe! ceux qui étaient venus au combat pour nous exterminer +se tuaient entre eux, et, par un juste jugement de Dieu, nous servaient, +quoi qu'ils en eussent. Après que nous fûmes long-temps restés à la +poursuite des ennemis, et que nous en eûmes jeté bas un nombre infini, +le comte s'arrêta en plein champ pour rallier les siens dispersés de +toutes parts sur leurs traces, et pour les rassembler. Pendant ce temps, +ce premier entre tous les apostats, savoir, Savary de Mauléon, et une +grande multitude de gens armés étaient sortis du camp des assiégeans, +s'étaient approchés des portes de Castelnaudary, et, s'y tenant tout +bouffis d'orgueil, leurs bannières hautes, ils attendaient l'issue de la +bataille; plusieurs même d'entre eux, pénétrant dans le bourg inférieur, +commencèrent à harceler vivement ceux qui étaient restés dans le +château, c'est-à-dire, cinq chevaliers seulement et les servans en petit +nombre. Malgré ce néanmoins ceux-ci repoussèrent du bourg cette foule +d'ennemis bien munis d'armes et d'arbalètes, et se défendirent avec le +plus grand courage: pourquoi ledit traître, je veux dire Savary de +Mauléon, voyant que <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> les nôtres étaient vainqueurs en rase +campagne, et que, dans le château, ils repoussaient sa troupe, la +rappela, et retourna dans son camp bien honteux et confus. Quant à notre +comte et ceux qui l'accompagnaient à leur retour du combat d'où ils +étaient sortis victorieux, ils voulurent attaquer les ennemis jusque +dans leurs tentes. Ô soldats invincibles! ô miliciens du Christ! Or, +comme nous l'avons déjà dit, ceux-ci s'étaient retranchés derrière tant +de fossés et de barrières que les nôtres ne pouvaient les aborder sans +descendre de cheval; mais, comme le comte s'empressait de le faire, +quelques-uns lui conseillèrent de différer jusqu'au lendemain, pour +autant, disaient-ils que les ennemis étaient tout frais, et les nôtres +fatigués du combat: à quoi le comte consentit; car il agissait en tout +avec conseil, et s'était fait une loi d'y obtempérer en telles +circonstances. Retournant donc au château, et sachant bien que toute +vaillance vient de Dieu, que toute victoire vient du ciel, il sauta à +bas de sa monture à l'entrée même de Castelnaudary, marcha nu-pieds vers +l'église pour y rendre grâce au Tout-Puissant de ses bienfaits immenses; +et là, les nôtres chantèrent avec grande dévotion et enthousiasme: <i>Te +Deum laudamus</i>, bénissant dans leurs hymnes le Seigneur miséricordieux, +et rendant pieux témoignage à celui qui fit de grandes choses pour son +peuple, et lui donna le triomphe sur ses ennemis.</p> + +<p>Nous ne croyons devoir taire un certain miracle qui advint en ce temps +dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, au territoire de Toulouse, ayant +nom Grand-Selve. Les moines de cette maison étaient dans une <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> +affliction bien vive, vu que, si le noble comte venait à être pris dans +Castelnaudary, ou à succomber dans la guerre, ils étaient grandement +menacés de périr par le glaive. En effet, le Toulousain et ses complices +haïssaient plus que tous les autres les religieux de l'ordre de Cîteaux, +et principalement cette abbaye, pour autant que l'abbé Arnauld, légat du +siége apostolique, auquel ils imputaient plus qu'à pas un la perte de +leurs domaines, était, comme on sait, du même ordre, et avait été abbé +de cette maison. Un jour donc qu'un certain frère de Grand-Selve, homme +saint et religieux, célébrait les divins mystères, au moment de la +consécration de l'Eucharistie, il se mit à prier dévotement et du plus +profond de son cœur pour ledit comte de Montfort qui était alors +assiégé dans Castelnaudary, et il lui fut répondu par une voix divine: +«Que sert de prier pour lui? Il y en a tant d'autres qui le font qu'il +n'est besoin de tes prières.»</p> + +<a id="chap58" name="chap58"></a> +<h2>CHAPITRE LVIII.</h2> + +<p class="resume">En quelle manière le siége de Castelnaudary fut levé.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, le comte de Foix inventa un nouvel artifice de +trahison, imitant en cela son père le diable, qui vaincu d'un côté se +tourne d'un autre, pour trouver d'autres moyens de faire le mal. Il +envoya des courriers au loin et de toutes parts, pour assurer que le +comte de Montfort avait été battu; même quelques-uns dirent qu'il avait +été écorché et <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> pendu; d'où vint que plusieurs châteaux se +rendirent vers ce temps à nos ennemis.</p> + +<p>Pour ce qui est des assiégés, les chevaliers du comte lui conseillèrent, +le lendemain de la glorieuse victoire, qu'il sortît de Castelnaudary, y +laissant quelques-uns des siens, et que, parcourant ses domaines, il y +recrutât le plus d'hommes qu'il pourrait. Le comte quittant donc cette +place vint à Narbonne, au moment même où arrivaient de France plusieurs +pélerins, savoir, Alain de Roucy, homme d'un grand courage, et quelques +autres, mais en petit nombre. Au demeurant, le comte de Toulouse et ses +compagnons, voyant que le siége n'avançait en rien, s'en retournèrent +chez eux quelques jours; ensuite, après avoir brûlé leurs machines, ils +levèrent leur camp, non sans grande confusion. Ni faut-il taire qu'ils +n'osèrent sortir de leurs retranchemens, jusqu'à ce qu'ils sussent que +notre comte n'était plus à Castelnaudary. Ainsi, tandis qu'il se +trouvait encore à Narbonne, ayant près de lui les susdits pélerins et +plusieurs gens du pays, qu'il avait réunis pour attaquer à son retour le +Toulousain et ses alliés, on lui annonça qu'ils avaient renoncé à leur +entreprise; pour quoi, congédiant ses recrues, et ne menant avec lui que +les pélerins de France, il revint à Castelnaudary, et décida qu'on +renverserait de fond en comble toutes les forteresses des entours, qui +s'étaient soustraites à sa domination. Tandis qu'on exécutait cet ordre, +on vint lui dire qu'un certain château, nommé Coustausa, près de Termes, +s'était départi de sa juridiction, et s'était rendu aux ennemis de la +foi. À cette nouvelle, il partit en toute hâte pour assiéger ce château, +et après qu'il l'eut attaqué durant <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> quelques jours, ceux qui +le défendaient, voyant qu'ils ne pouvaient résister plus long-temps, lui +ouvrirent leurs portes et s'abandonnèrent à lui, pour qu'il fît d'eux +selon son bon plaisir; puis il revint à Castelnaudary où il apprit que +les gens d'un autre château, appelé Montagut, au diocèse d'Albi, +s'étaient rendus au comte de Toulouse, et assiégeaient la forteresse du +lieu, ensemble ceux à qui notre comte en avait confié la garde. Il +partit derechef, et marcha rapidement au secours des siens; mais avant +qu'il y pût arriver, ceux qui étaient dans la citadelle l'avaient déjà +livrée aux ennemis. Que dirai-je? Tous les castels des environs, lieux +très-nobles et très-forts, à l'exception d'un très-petit nombre, avaient +passé aux Toulousains presqu'en un même jour, et voici les noms des +nobles châteaux qui furent alors perdus; au diocèse d'Albi, Rabastens, +Montagut, Gaillac, le château de la Grave, Cahusac, Saint-Marcel, la +Guépie, Saint-Antonin: dans le diocèse de Toulouse, avant et pendant le +siége de Castelnaudary, Puy-Laurens, Casser, Saint-Félix, Montferrand, +Avignonnet, Saint-Michel, Cuc et Saverdun; plus d'autres places moins +considérables que nous ne pouvons désigner toutes par le menu, et qu'on +fait monter au nombre de plus de cinquante. Nous ne croyons toutefois +devoir omettre une bien méchante trahison et sans exemple qui eut lieu +au château de la Grave, dans le diocèse d'Albi; notre comte l'avait +donné à un certain chevalier français, lequel se fiait aux habitans plus +qu'il n'aurait fallu, puisqu'ils conspiraient sa mort. Un jour, en +effet, qu'il faisait réparer ses tonneaux par un charpentier du lieu, et +que celui-ci avait fini d'en accommoder un, il pria ledit <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> +chevalier de voir si sa besogne était bien faite; et, comme il eut passé +la tête dans le tonneau, le charpentier levant sa hache la lui coupa +net. Ô cruauté inouïe! Aussitôt les gens du château se révoltèrent et +tuèrent le peu de Français qui s'y trouvaient. Quand le noble comte +Baudouin, dont nous avons parlé plus haut, ce bon frère du méchant comte +de Toulouse, eut appris ce qui venait de se passer à la Grave, il s'y +présenta un jour de grand matin, et comme les habitans en furent sortis +à sa rencontre, pensant qu'il était Raimond lui-même, parce qu'il +portait les mêmes armes, et l'eurent introduit dans la place, lui +racontant tout joyeux leur cruauté et leur forfait, il tomba sur eux, +suivi d'une grande troupe de soldats, et les tua presque tous, depuis le +plus petit jusqu'au plus grand.</p> + +<p>Notre comte voyant qu'il avait fait tant et de si grandes pertes, vint à +Pamiers pour en munir le château; et, tandis qu'il y était, le comte de +Foix lui manda que, s'il voulait attendre seulement quatre jours, il +arriverait lui-même et se battrait contre lui: à quoi Montfort répondit +qu'il resterait à Pamiers non seulement quatre jours, mais plus de dix; +toutefois le comte de Foix n'osa se présenter. En outre, nos chevaliers +pénétrèrent dans son territoire, même sans leur chef, et détruisirent un +fort qui appartenait audit comte. Le nôtre vint ensuite à Fanjaux, d'où +il envoya le châtelain de Melfe et Godefroi son frère, tous deux gens +intrépides, avec un très-petit nombre d'autres, vers un certain château, +pour en faire apporter du blé dans celui de Fanjaux, et l'approvisionner +suffisamment. Or, comme ils revenaient de ce <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> lieu, le fils du +comte de Foix, égal à son père en malice, se mit en embuscade le long de +la route que lesdits chevaliers devaient suivre, ayant avec lui un grand +nombre de gens armés; et, quand les nôtres passèrent, les ennemis se +levant tout à coup, les attaquèrent et entourèrent ledit Godefroi, le +pressant de toutes parts; mais lui, vaillant et sans peur, se défendit +bravement, bien qu'il n'eût que très-peu de soldats. Ayant donc perdu +son cheval et étant réduit à la dernière extrémité, les ennemis lui +criaient de se rendre; sur quoi cet homme de merveilleuse prouesse leur +répondit, selon qu'on l'a raconté: «Je me suis rendu au Christ, et +n'advienne que je me rende à ses ennemis;» et par ainsi, au milieu des +coups et des glaives, il tomba mort, pour aller, comme nous le croyons, +se reposer dans la gloire éternelle. Avec lui succombèrent un jouvencel +non moins courageux, cousin dudit Godefroi, et quelques autres de nos +gens: un chevalier, nommé Drogon, se rendit, et fut mis aux fers par le +comte de Foix. Quant au châtelain de Melfe, s'échappant la vie sauve, il +revint au château d'où ils étaient partis, tout gémissant de la perte de +son frère et de son parent. Ensuite les nôtres vinrent sur le lieu du +combat, et, enlevant les cadavres de ceux qui avaient été tués, ils les +ensevelirent dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, nommée Bolbonne.</p> + +<p>En ce temps, le vénérable Guillaume, archidiacre de Paris, et un certain +autre maître, Jacques de Vitry, par l'ordre et à la prière de l'évêque +d'Uzès, que le seigneur pape avait institué légat pour les affaires de +la foi contre les hérétiques, lequel était <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> animé du plus vif +amour pour les intérêts du Christ, et s'en occupait efficacement, se +chargèrent du saint office de la prédication; et embrasés du zèle de la +religion, parcourant la France et même l'Allemagne, durant tout cet +hiver, ils donnèrent à une multitude incroyable de fidèles le signe de +la croix, et les recrutèrent à la milice du Christ. Ces deux personnages +furent, après Dieu, ceux qui avancèrent le plus la cause de la foi dans +les pays d'Allemagne et de France.</p> + +<h2>CHAPITRE LIX.</h2> + +<p class="resume">Comment Robert de Mauvoisin, suivi de cent chevaliers français, + vint au secours de Montfort.</p> + +<p>Les choses étaient en tel état quand le plus noble des guerriers, ce +serviteur du Christ, ce promoteur et principal ami de la cause de Jésus, +savoir, Robert de Mauvoisin, lequel, l'été précédent, s'en était allé en +France, revint, ayant avec lui plus de cent chevaliers français, tous +hommes d'élite, qui l'avaient choisi pour leur chef et maître; et tous, +par les exhortations des vénérables personnages, je veux dire l'évêque +de Toulouse et l'abbé de Vaulx, s'étaient croisés et avaient pris parti +dans la milice de Dieu. Au demeurant, consacrant tout cet hiver<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Lien vers la note 134"><span class="smaller">[134]</span></a> au +service de Jésus-Christ, ils relevèrent noblement nos affaires de +l'abaissement où elles étaient alors. Le comte, apprenant leur arrivée, +alla au-devant d'eux jusqu'à Carcassonne, où sa présence fit naître une +joie indicible <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> parmi les nôtres et le plus ardent +enthousiasme; puis, avec lesdits chevaliers, il vint jusqu'à Fanjaux, +dans le même temps que le comte de Foix assiégeait un château +appartenant à un des chevaliers du pays, nommé Guillaume d'Aure, lequel +avait pris parti pour Montfort et l'aidait de tout son pouvoir. Or le +comte de Foix avait attaqué pendant quinze jours ce château voisin de +ses domaines, et qu'on nommait Quier. Les nôtres donc partant de Fanjaux +marchèrent en hâte pour le forcer à lever le siége; mais lui, apprenant +la venue des nôtres, s'éloigna brusquement et s'enfuit avec honte, +abandonnant ses machines. Après quoi, nos gens dévastant sa terre durant +plusieurs jours, détruisirent quatre de ses castels; puis revenant à +Fanjaux, ils en sortirent derechef et se portèrent rapidement vers un +château du diocèse de Toulouse, nommé la Pommarède, qu'ils assiégèrent +quelques jours de suite, et dont enfin ils comblèrent de force le fossé +après un vigoureux assaut; mais la nuit qui survint les empêcha de +prendre le fort cette même fois. Finalement, ceux qui le défendaient +voyant qu'ils étaient presque au pouvoir des nôtres, trouèrent leur mur +à l'heure de minuit et décampèrent secrètement. En ce temps, on vint +annoncer au comte qu'un autre château, nommé Albedun, au diocèse de +Narbonne, s'était soustrait à sa domination. Pourtant, comme il s'y +rendait, le seigneur vint au-devant de lui, et s'abandonna lui et son +château à sa discrétion.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> CHAPITRE LX.</h2> + +<p class="resume">Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer vers son frère, le + comte Simon, et de la merveilleuse joie que sentit le comte en le + voyant.</p> + +<p>Cela fait, le comte vint à ce noble château du diocèse d'Albi, qu'on +nomme Castres, où, pendant son séjour et comme on célébrait la fête de +la Nativité du Seigneur, arriva vers lui son frère germain, Gui, à son +retour d'outre-mer; cedit Gui avait suivi son frère lors de son +expédition contre les païens; mais, quand revint le comte, il resta dans +ces contrées, parce qu'il y avait pris une très-noble épouse du sang +royal, laquelle était dame de Sidon, et l'accompagnait avec les enfans +qu'elle avait eus de lui. Justement comme il arrivait, quelques castels +au territoire albigeois étaient rentrés sous la domination du comte, +dont nul ne pourrait exprimer la joie en voyant son frère, non plus que +celle des nôtres. Peu de jours ensuite ils marchèrent rapidement pour +assiéger un certain château du diocèse d'Albi, nommé Tudelle, +appartenant au père de ce très-méchant hérétique, Gérard de Pépieux, +lequel ils prirent après l'avoir attaqué quelques jours, passant tous +ceux qu'ils y trouvèrent au fil de l'épée, et n'épargnant que le +seigneur, échangé depuis par le comte contre un sien chevalier que le +comte de Foix retenait dans les fers, savoir, Drogon de Compans<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Lien vers la note 135"><span class="smaller">[135]</span></a>, +cousin de Robert de Mauvoisin. <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Puis, se portant en hâte sur un +autre château nommé Cahusac<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Lien vers la note 136"><span class="smaller">[136]</span></a>, au territoire albigeois, Montfort ne +s'en empara qu'à grand'peine et au prix de mille efforts, vu qu'il +l'assiégea, contre la coutume, au milieu de l'hiver, et qu'il n'avait +avec lui que très-peu de monde. Or les comtes de Toulouse, de Comminges +et de Foix étaient rassemblés avec un nombre infini de soldats près d'un +château voisin, appelé Gaillac<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Lien vers la note 137"><span class="smaller">[137]</span></a>, d'où ils députèrent au nôtre, lui +mandant qu'ils viendraient l'attaquer, et disant ainsi pour essayer de +lui faire peur et le décider à lever le siége. Ils envoyèrent une et +deux fois sans pourtant oser se montrer; ce que voyant le comte il dit +aux siens: «Puisqu'ils ne viennent point, certainement j'irai, moi, et +leur rendrai une visite.» Prenant donc quelques-uns de ses chevaliers, +il courut vers Gaillac suivi d'un petit nombre des nôtres, ne respirant +et ne souhaitant rien tant que bataille. Mais sachant qu'il arrivait, le +comte de Toulouse et consorts sortirent de Gaillac et s'enfuirent en un +autre château des environs, nommé Montagut, où Montfort les suivit, et +qu'ils abandonnèrent encore, se réfugiant vers Toulouse; pour quoi notre +comte voyant qu'ils n'osaient l'attendre, revint au lieu d'où il était +parti. Ces choses dûment achevées, il envoya à l'abbé de Cîteaux, lequel +était à Albi, pour lui demander ce qu'il fallait faire; et son avis +ayant été qu'on assiégeât Saint-Marcel, château situé à trois lieues +d'Albi, et commis par le comte de Toulouse à la garde de ce détestable +traître, Gérard de Pépieux, les nôtres s'y rendirent et en firent le +siége, mais d'un côté seulement, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> vu qu'ils étaient très-peu, +et le château très-grand et très-fort, se prenant aussitôt à le battre +sans relâche au moyen d'une certaine machine qu'ils dressèrent contre la +place. Sur ces entrefaites, arrivèrent bientôt en nombre incroyable les +comtes de Toulouse et de Comminges, ensemble celui de Foix et leurs +gens, lesquels firent leur entrée dans le château pour le défendre +contre nous; et comme, malgré son étendue, il ne put contenir une telle +multitude, beaucoup d'entre eux assirent leur camp du côté opposé au +nôtre: sur quoi les Croisés ne discontinuaient leurs attaques, et les +ennemis les repoussaient du mieux qu'ils pouvaient. Ô chose admirable et +bien étonnante! au lieu que les assiégeans sont d'ordinaire plus +nombreux et plus en force que les assiégés, ici les assiégés étaient +presque dix fois plus forts! Les nôtres en effet ne passaient pas cent +chevaliers, tandis que les ennemis en avaient plus de cinq cents, sans +parler d'une multitude innombrable de piétons qui, chez nous, étaient +nuls ou si peu que rien. Ô bien grand haut fait! ô nouveauté toute +nouvelle! Ne faut-il taire qu'aussi souvent qu'ils se hasardèrent à +sortir de leurs murs, soudain furent-ils par les nôtres vigoureusement +repoussés. Un jour enfin que le comte de Foix, se présentant avec un bon +nombre des siens, vint pour miner notre machine, nos servans le voyant +approcher, et lui faisant rebrousser chemin vaillamment par le seul jet +des pierres, le renfermèrent dans le château avant que nos chevaliers +eussent pu s'armer. Toutefois une grande disette se fit sentir dans +l'armée, pour autant que les vivres n'y pouvaient venir que d'Albi; et +encore les batteurs d'estrade des ennemis, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> sortant en foule de +la place, observaient si bien les routes publiques, que ceux d'Albi +n'osaient venir au camp, à moins que le comte ne leur envoyât pour +escorte la moitié de ses gens. Adonc, après avoir passé un mois à ce +siége, le comte sachant bien que s'il divisait sa petite troupe, en +gardant la moitié avec lui et envoyant l'autre faire des vivres, les +assiégés, profitant de leur supériorité et de sa faiblesse, auraient bon +marché des uns ou des autres, rendu tout perplexe par une nécessité si +évidente et si impérieuse, il leva le siége après que le pain eut manqué +plusieurs jours à l'armée. N'oublions de dire que, tandis qu'il faisait +célébrer solennellement dans son pavillon l'office de la passion +dominicale, le jour du vendredi saint, homme qu'il était tout catholique +et dévoué au service de Dieu, les ennemis oyant les chants de nos +clercs, montèrent sur leurs murailles, et pour moquerie et en dérision +des nôtres, poussèrent de furieux hurlemens. Ô perverse infidélité! ô +perversité infidèle! Au demeurant, pour qui considérera diligemment les +choses, notre comte acquit dans ce siége plus d'honneur et de gloire +qu'en aucune prise de château, pour fort qu'il pût être; et dès ce temps +et dans la suite, sa grande vaillance éclata davantage et sa constance +brilla d'une nouvelle splendeur. Finalement, ayons soin de dire que +lorsque notre comte se départit de devant Saint-Marcel, les ennemis, +bien qu'en si grand nombre, n'osèrent sortir et l'inquiéter le moins du +monde dans sa retraite.</p> + +<p>Nous ne voulons non plus passer sous silence un miracle qui advint en +même temps dans le diocèse de Rhodez. Un jour de dimanche qu'un certain +abbé de <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> Bonneval<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Lien vers la note 138"><span class="smaller">[138]</span></a>, de l'ordre de Cîteaux, prêchait en un +château dont l'église était si petite qu'elle ne pouvait contenir les +assistans, et qu'ils étaient tous sortis écoutant la prédication devant +les portes de l'église, vers la fin du sermon, et comme le vénérable +abbé voulait exhorter le peuple qui se trouvait présent à prendre la +croix contre les Albigeois, voilà qu'à la vue de tous une croix apparut +dans l'air, qui semblait se diriger du côté de Toulouse. J'ai recueilli +ce miracle de la bouche dudit abbé, homme religieux et d'autorité +grande.</p> + +<p>Le comte ayant donc levé le siége devant Saint-Marcel, s'en vint à Albi +le même jour, savoir la veille de Pâques, pour y passer les fêtes de la +résurrection du Seigneur, et y trouver le vénérable abbé de Vaulx, dont +nous avons parlé plus haut, lequel revenait de France, ayant été élu à +l'évêché de Carcassonne, et dont la rencontre réjouit grandement le +comte et nos chevaliers qui l'avaient tous en principale affection. En +effet, il était depuis longues années très-familier au comte qui, quasi +dès son enfance, s'était soumis à ses conseils et s'était conduit +d'après ses volontés. Dans le même temps, Arnauld, abbé de Cîteaux, dont +nous avons souvent fait mention, avait été élu à l'archevêché de +Narbonne. Le jour même de Pâques, le comte de Toulouse et ceux qui +étaient avec lui, sortant du château de Saint-Marcel, vinrent à Gaillac, +lequel est à trois lieues d'Albi; pour quoi notre comte, pensant que +peut-être les ennemis se glorifieraient d'avoir vaincu les nôtres, et +voulant montrer clairement qu'il ne les craignait guère, quittant Albi +le lendemain <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> de Pâques avec ses gens, il marcha sur Gaillac, +les défiant au combat; puis, comme ils n'osèrent en sortir contre lui, +il retourna à Albi où se trouvait encore l'élu de Carcassonne, et +moi-même avec lui, car il m'avait amené de France pour l'allégement de +son pélerinage en la terre étrangère, étant, comme j'étais, moine de son +abbaye et son propre neveu.</p> + +<h2>CHAPITRE LXI.</h2> + +<p class="resume">Du siége d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite et glorieuse + issue.</p> + +<p>Après avoir passé quelque temps à Albi, le comte vint avec les siens au +château qu'on nomme Castres, où, après que nous eûmes pareillement +demeuré peu de jours, il se décida, après conseil tenu, à assiéger une +certaine place entre Castres et Cabaret, appelée Hautpoul, laquelle, +vers le temps du siége de Castelnaudary, s'était rendue au Toulousain. +Partant donc de Castres un dimanche, savoir dans la quinzaine de Pâques, +nous arrivâmes devant ledit château, dont les faubourgs étaient +très-étendus, et d'où les ennemis, qui y étaient entrés pour le +défendre, sortirent à notre rencontre, et se mirent à nous harceler +vivement; mais les nôtres les forcèrent bientôt à se renfermer dans le +château, et fixèrent leurs tentes d'un seul côté, pour ce qu'ils étaient +en petit nombre. Or était le fort d'Hautpoul situé sur le point le plus +ardu d'une très-haute montagne et très-escarpée, entre d'énormes roches +et presque inaccessibles, sa force étant telle, ainsi que je l'ai vu de +mes yeux et connu <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> par expérience, que si les portes du château +eussent été ouvertes, et qu'on n'eût fait aucune résistance, nul +n'aurait pu le parcourir sans difficulté extrême, et atteindre jusqu'à +la tour. Les nôtres donc, préparant une perrière, l'établirent au +troisième jour de leur arrivée, et la firent jouer contre la citadelle. +Le même jour, nos chevaliers s'armèrent, et, descendant dans la vallée +au pied du château, voulurent gravir la position pour voir s'ils ne +pourraient l'enlever d'assaut. Or il advint, tandis qu'ils pénétraient +dans le premier faubourg, que les assiégés, montant sur les murs et sur +les toits, commencèrent à lancer sur les nôtres de grosses pierres, et +dru comme grêle, pendant que d'autres mirent partout le feu à l'endroit +par où les nôtres étaient entrés. Sur quoi, voyant les nôtres qu'ils ne +faisaient rien de bon, pour autant que ce lieu était inaccessible même +aux hommes, et qu'ils ne pouvaient supporter le jet des pierres qui les +accablaient, ils sortirent, non sans grande perte, au milieu des +flammes. Nous ne pensons d'ailleurs devoir taire une bien méchante et +cruelle trahison qu'un jour avaient brassée ceux du château. Il y avait +avec notre comte un chevalier du pays, lequel était parent d'un certain +traître enfermé dans la place, lequel même, en partie, avait été +seigneur de Cabaret. Les gens d'Hautpoul mandèrent donc à notre comte +qu'il leur envoyât cedit chevalier pour parlementer avec eux, touchant +composition, et faire par lui savoir au comte ce qu'ils voulaient; puis, +comme celui-ci y fut allé avec la permission de Montfort, et était en +pourparler avec eux à la porte du château, un des ennemis, l'ajustant +avec son arbalète, le blessa très-grièvement <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> d'un coup de +flèche. Ô très-cruelle trahison! Mais bientôt après, savoir le même jour +ou le lendemain, il arriva, par un juste jugement de Dieu, que le +traître qui avait invité à la susdite conférence notre chevalier son +parent, dans l'endroit même où celui-ci avait été touché, c'est-à-dire à +la jambe, reçut à son tour de l'un des nôtres une très-profonde +blessure. Ô juste mesure de la vengeance divine!</p> + +<p>Cependant la perrière battait incessamment la tour, et, le quatrième +jour après le commencement du siége, un brouillard très-épais s'étant +élevé après le coucher du soleil, les gens d'Hautpoul, saisis d'une +terreur envoyée par Dieu, et prenant occasion d'un temps favorable à la +fuite, délogèrent du château, et commencèrent à jouer des jambes: ce que +les nôtres apercevant, soudain fut donnée l'alarme, et, se ruant dans la +place, ils tuèrent tout ce qu'ils trouvèrent, tandis que d'autres, +poursuivant les fuyards malgré la grande obscurité de la nuit, firent +quelques prisonniers. Au lendemain, le comte fit ruiner le château et y +mettre le feu; après quoi les chevaliers qui étaient venus de France +avec Robert de Mauvoisin, comme nous l'avons dit plus haut, et étaient +restés avec le comte tout l'hiver précédent, s'en allèrent, et +retournèrent presque tous en leurs quartiers.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> CHAPITRE LXII.</h2> + +<p class="resume">Les habitans de Narbonne se livrent à leur mal vouloir contre + Amaury, fils du comte Simon.</p> + +<p>Nous ne croyons devoir omettre un crime que les citoyens de Narbonne +commirent en ce même temps, car étaient-ils très-méchans, et n'avaient +jamais aimé les intérêts de Jésus-Christ, bien que, par les affaires de +la foi, leur eussent profité des biens infinis. Un jour Gui, frère de +Montfort, et Amaury, fils aîné du comte, vinrent à Narbonne, et, durant +qu'ils y étaient, l'enfant entra pour aller s'ébattre au palais +d'Amaury, seigneur de Narbonne, lequel tombait de vétusté, et était +presque abandonné et désert. Comme donc il eut porté la main à une des +fenêtres de ce palais, et qu'il voulait l'ouvrir, elle s'écroula +soudain, minée qu'elle était par le temps, et tombant en ruines; après +quoi notre Amaury s'en revint au lieu où il logeait alors, savoir en la +maison des Templiers, pendant qu'à la même heure Gui, frère du comte, +était chez l'archevêque de Narbonne; et soudain les gens de Narbonne, +cherchant prétexte à mal faire, accusèrent cet enfant, je veux dire le +fils de Montfort, d'avoir voulu entrer de force dans le palais d'Amaury. +Ô bien mince occasion pour commettre un crime, ou bien mieux du tout +nulle! Et soudain, courant aux armes, ils se précipitèrent vers le lieu +où il était renfermé, faisant tous leurs efforts pour forcer la maison +des <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Templiers: ce que voyant l'enfant, et qu'ils en voulaient +à sa vie, il s'arma, et, se retirant dans une tour du temple, il s'y +cacha loin des ennemis. Cependant ceux-ci attaquaient à grands efforts +la susdite maison, tandis que d'autres, se saisissant des Français +qu'ils trouvaient par la ville, en tuèrent plusieurs. Ô rage de ces +mauvais garnemens! Même ils occirent deux écuyers attachés à la personne +du comte. Quant à Gui son frère, lequel était pour lors dans le logis de +l'archevêque, il n'osait en sortir, jusqu'à ce qu'enfin les citoyens de +Narbonne, après avoir long-temps attaqué la maison où se trouvait le +petit Amaury, s'en désistèrent par le conseil d'un des leurs; et ainsi +l'enfant, délivré d'un grand péril, échappa sain et sauf par la grâce de +Dieu. Revenons maintenant à notre propos.</p> + +<p>Le noble comte, partant d'Hautpoul, escorté d'un très-petit nombre de +chevaliers, entra sur les terres du comte de Toulouse, où, peu de jours +après, il fut joint par plusieurs pélerins d'Allemagne qui, de jour en +jour, furent suivis par d'autres, lesquels, comme nous l'avons dit plus +haut, s'étaient croisés par les exhortations du vénérable Guillaume, +archevêque de Paris, et de maître Jacques de Vitry. Et pour autant que +nous ne pourrions expliquer en détail toutes choses, savoir comment, à +partir de ce temps, Dieu, dans sa miséricorde, se prit à avancer +merveilleusement ses affaires, disons en peu de mots que notre comte, en +un très-court espace, prit de force plusieurs châteaux, et en trouva un +grand nombre déserts. Du reste, les noms de ceux qu'il recouvra en trois +semaines sont ceux-ci: Cuc<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Lien vers la note 139"><span class="smaller">[139]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> Montmaur<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Lien vers la note 140"><span class="smaller">[140]</span></a>, +Saint-Félix<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Lien vers la note 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, Casser, Montferrand, Avignonnet<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Lien vers la note 142"><span class="smaller">[142]</span></a>, Saint-Michel, et +beaucoup d'autres. Or, durant que l'armée était au château qu'on nomme +Saint-Michel, situé à une lieue de Castelnaudary, survint Gui, évêque de +Carcassonne, qui avait été abbé de Vaulx, et moi en sa compagnie, +lequel, n'étant encore qu'élu, avait quitté l'armée après la prise +d'Hautpoul, et avait gagné Narbonne, afin de recevoir le bénéfice de la +consécration avec le seigneur abbé de Cîteaux qui était aussi élu de +l'archevêché de Narbonne.</p> + +<p>Le château dit Saint-Michel ayant donc été détruit de fond en comble, le +comte se décida d'assiéger ce noble château qu'on nomme Puy-Laurens, +lequel, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, s'était soustrait à +sa domination. À quelle fin nous prîmes route et marchâmes sur ladite +place, établissant nos tentes en un lieu proche Puy-Laurens, à la +distance de deux lieues environ, où le même jour arrivèrent pélerins, +savoir le prévôt de l'église de Cologne, noble et puissant personnage, +et avec lui plusieurs nobles hommes d'Allemagne. Cependant le comte de +Toulouse était à Puy-Laurens avec un nombre infini de routiers; mais, +apprenant qu'approchaient les nôtres, il n'osa les attendre, et, sortant +en toute hâte du château, emmenant avec lui tous les habitans, il +s'enfuit vers Toulouse, et laissa la place vide. Ô poltronnerie de cet +homme! ô méprisable stupeur de son esprit! Le lendemain, à l'aube du +jour, nous vînmes à Puy-Laurens, et, le trouvant désert, passâmes outre +pour <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> aller camper dans une vallée voisine, durant que Gui de +Lucé, à qui depuis long-temps le comte avait donné ce château, y entrât +et y mît garnison de ses gens. L'armée étant restée deux jours dans le +voisinage, en l'endroit susdit, là fut annoncé au comte que nombreux +pélerins et très-considérables, savoir Robert, archevêque de Rouen, et +Robert, l'élu de Laon, le vénérable Guillaume, archidiacre de Paris, +ensemble plusieurs autres nobles et ignobles, venaient de France vers +Carcassonne. Sur quoi le comte, voyant qu'il avait avec lui forces +suffisantes, envoya, après avoir tenu conseil, Gui son frère et Gui le +maréchal en cette ville au devant desdits pélerins, afin que, formant +une autre armée de leur part, ils se tournassent vers d'autres +quartiers, et y soutinssent les affaires du Christ. Quant à lui, il se +remit en marche, et se dirigea sur Rabastens. Au demeurant, afin +qu'évitant les superfluités, nous arrivions à choses plus utiles, disons +en peu de mots que ces trois nobles châteaux, à savoir Rabastens, +Montagut et Gaillac, dont nous avons fait fréquente mention, se +rendirent à lui quasi en un jour, sans siége ni difficulté aucune. De +plus, les bourgeois du château qu'on nomme Saint-Marcel, apprenant que +notre comte, après avoir recouvré plusieurs places, arrivait vitement +sur eux pour les assiéger, eurent grand'peur, et députèrent vers lui, le +suppliant qu'il daignât les recevoir à vivre en paix avec lui, qu'ils +lui livreraient leur château à discrétion. Mais lui, repassant leurs +scélératesses et perversités inouïes, ne voulut en aucune façon composer +avec eux, et, leur renvoyant leurs émissaires, leur manda qu'ils ne +pourraient <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> oncques rentrer en paix auprès de lui, ni en bonne +intelligence, à quelque prix ou condition que ce pût être. Ce +qu'entendant lesdits hommes de Saint-Marcel, ils déguerpirent au plus +vite, et désertèrent leur château, qu'à notre arrivée le comte fit +brûler, et dont la tour et les murs furent rasés. Partant de là, nous +marchâmes sur un autre château voisin qu'on nomme la Guépie, et, l'ayant +trouvé vide pareillement, il en ordonna la destruction, le brûla et +passa outre, allant au siége de Saint-Antonin.</p> + +<p>Le comte de Toulouse avait donné ce lieu à un certain chevalier, homme +pervers et des plus méchans, lequel enflé d'orgueil et d'insolence, osa +bien répondre avec grande fureur à l'évêque d'Albi qui, pendant que nous +venions sur lui, nous avait précédés à Saint-Antonin, pour y porter des +paroles de paix, et l'engager à se rendre aux nôtres: «Sache le comte de +Montfort que ses <i>bourdonniers</i> ne pourront jamais prendre mon château.» +Or il appelait ainsi les pélerins, pour ce qu'ils avaient coutume de +porter des bâtons appelés <i>bourdons</i> en langue vulgaire. À cette +nouvelle, le comte s'empressa davantage à aller assiéger Saint-Antonin, +où nous arrivâmes un jour de dimanche, savoir, dans l'octave de la +Pentecôte, et où nous assîmes notre camp d'un seul côté, devant les +portes. Or était ce très-noble château situé dans une vallée, au pied +d'une montagne, dans une très-agréable position; entre la montagne et la +ville coulait un ruisseau limpide; et, de l'autre part, il y avait une +plaine fort belle, où campèrent nos gens. Les ennemis firent tout +d'abord une sortie, et passèrent tout le jour à nous incommoder de loin +à coups de flèches; <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> puis, sur le vêpre, sortant encore, et +s'avançant quelque peu, ils nous attaquèrent, mais toujours de loin, et +lançaient leurs flèches jusqu'en nos tentes. Ce que voyant les servans +d'armée, et ne pouvant de bonne honte l'endurer plus long-temps, ils les +abordèrent et commencèrent à les repousser dans leur fort. Quoi plus? Le +bruit gagne tout le camp, nos pauvres pélerins sans armes accourent, et +à l'insu du comte et des chevaliers de l'armée, sans les aviser +aucunement, ils attaquent le château de si grande prouesse, si +incroyable et du tout inouïe, qu'envoyant la crainte aux ennemis par une +continuelle batterie de pierres et les stupéfiant, ils leur enlevèrent +en une heure de temps trois barbacanes. Ô combat quasi sans usage du +fer! Ô victoire bien glorieuse! Oui, je prends Dieu à témoin qu'étant +entré dans la place après qu'elle se fut rendue, j'ai vu les murs des +maisons comme rongés de l'atteinte des pierres que nos pélerins avaient +lancées. Par ainsi les assiégés, voyant qu'ils avaient perdu leurs +barbacanes, sortirent du château par l'autre bout, et se prirent à fuir +à travers le susdit ruisseau, ce dont nos pélerins s'aperçurent, et le +franchissant, ils passèrent au fil de l'épée tous ceux qu'ils purent +happer; puis, après la prise des barbacanes, ils cessèrent l'assaut, +pour ce que le jour tombait et que la nuit était voisine. Mais, vers +minuit, le seigneur de Saint-Antonin, sentant qu'après cette perte la +place était comme en notre pouvoir, envoya vers le comte, prêt à rendre +le château, pourvu qu'il pût échapper lui-même; et, comme Montfort se +refusa à cette sorte de composition, il députa derechef vers lui, se +livrant en tout à sa discrétion. De grand matin donc, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> le comte +ordonna qu'on fît sortir tous les habitans; et considérant avec les +siens que, s'il faisait tuer tous ces hommes, qui étaient gens rustiques +et endurcis au travail des champs, leur destruction réduirait ce château +en une véritable solitude, usant à telle cause d'un meilleur avis, il +les renvoya libres; puis, pour ce qui est du seigneur, lequel avait été +l'occasion de tout le mal, il donna ordre de l'enfermer au fin fond de +la prison de Carcassonne, où il fut détenu sous bonne garde, et dans les +fers durant grand nombre de jours, ainsi que le peu de chevaliers qui +étaient avec lui.</p> + +<h2>CHAPITRE LXIII.</h2> + +<p class="resume">Comment le comte, appelé par l'évêque d'Agen, se rendit dans + cette ville et la reçut en sa possession.</p> + +<p>Se trouvaient en ce temps avec les Croisés les évêques d'Uzès et de +Toulouse, plus, l'évêque de Carcassonne, lequel oncques ne s'éloignait +de l'armée. Ayant tenu conseil avec eux, le comte et ses chevaliers +tombèrent d'accord de conduire ses troupes vers le territoire d'Agen, +pour autant que l'évêque de cette ville avait depuis long-temps mandé au +comte, que, s'il se dirigeait de ce côté, lui et ses parens, lesquels +étaient puissans en ce pays, l'aideraient de tout leur pouvoir. Or était +Agen une noble cité, entre Toulouse et Bordeaux, dans une situation +très-agréable, et d'ancienne date elle avait fait partie des domaines du +roi d'Angleterre; mais quand le roi Richard donna sa sœur Jeanne en +mariage à Raimond, comte <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> de Toulouse, elle lui avait porté en +dot cette ville avec son territoire. En outre, le seigneur pape ayant +donné ordre à notre comte d'attaquer, avec l'aide des Croisés, aussi +bien tous les hérétiques que leurs fauteurs, nous partîmes du château de +Saint-Antonin, et allâmes droit à un autre, appartenant au Toulousain, +et qu'on nommait Moncuq<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Lien vers la note 143"><span class="smaller">[143]</span></a>. Ni faut-il omettre, en passant, que les +forteresses que nous trouvions, sur notre route, et qui étaient +désertées par les habitans pour la crainte qu'ils avaient de nous, +étaient rasées et brûlées du commandement de Montfort, parce qu'elles +pouvaient nuire d'une ou d'autre manière à la chrétienté. De plus, un +certain noble château, proche Saint-Antonin, ayant nom Caylus, et soumis +à la domination de Raimond, fut en ce temps livré au comte Simon, par +l'industrie du loyal et fidèle comte Baudouin. Cette place avait déjà +été au pouvoir de Montfort, mais elle s'y était soustraite l'année +précédente, et s'était rendue au Toulousain. Pour ce qui est des gens de +Moncuq, quand ils surent que les nôtres s'avançaient, poussés par la +crainte, ils prirent tous la fuite et abandonnèrent leur château, lequel +était noble, situé dans une excellente position et bien forte, et que +notre comte donna au susdit Baudouin, frère du comte de Toulouse. +Partant de là, nous arrivâmes à deux lieues d'un certain château, appelé +Penne<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Lien vers la note 144"><span class="smaller">[144]</span></a>, au territoire d'Agen, que Raimond avait commis à la garde +d'un chevalier, son sénéchal, nommé Hugues d'Alvar, Navarrois, auquel +même il avait fait épouser une sienne fille bâtarde, et qui apprenant la +<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> venue du comte Simon, rassembla ses routiers les plus forts et +les mieux en point, au nombre d'environ quatre cents; puis, chassant du +château tous ceux qui s'y trouvaient depuis le plus petit jusqu'au plus +grand, se retira avec eux dans la citadelle, et se prépara à la +défendre, après l'avoir abondamment garnie de vivres et de toutes les +choses qui paraissaient nécessaires à une longue résistance. Ce qu'ayant +su notre comte, il voulut d'abord l'assiéger; mais, ayant tenu conseil +avec les siens, il se décida à se rendre auparavant à Agen, pour +recevoir cette cité en sa possession; et, prenant ceux des chevaliers de +l'armée qu'il voulut emmener, il marcha de ce côté, laissant le reste de +ses troupes à attendre son retour dans le lieu même où elles étaient +campées. À son arrivée à Agen, il y fut accueilli honorablement, et les +habitans le constituant leur seigneur, lui livrèrent la ville avec +serment de lui être fidèles: après quoi, ces choses dûment faites, il +revint à son armée pour aller au siége de Penne.</p> + +<p>L'an du Seigneur 1212, le 3 juin, jour de dimanche, nous arrivâmes pour +détruire ce château et l'assiéger avec l'aide de Dieu. À notre approche, +Hugues d'Alvar qui en était gardien, et dont nous avons parlé plus haut, +se retrancha lui et ses routiers dans le fort, après avoir mis le feu +aux quatre coins du bourg inférieur. Or, était Penne un très-noble +château du territoire d'Agen, assis sur une colline, dans le site le +plus agréable, de toutes parts environné de très-fertiles plaines et +très-étendues, embelli d'un côté par la richesse du sol, de l'autre par +le gracieux développement de beaux prés unis, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> ici par +l'aménité délectable des bois, là, par la joyeuse fertilité des vignes; +enfin, tout à l'entour, lui souriaient cette salubrité d'air qui plaît +tant, et l'opulente gaîté des eaux qui coulaient en se jouant dans les +fraîches campagnes. Quant à la citadelle, elle était bâtie sur une roche +naturelle et très-élevée, et munie de remparts si puissans qu'elle +semblait quasi inexpugnable: en effet, Richard, roi d'Angleterre, auquel +avait appartenu Penne, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, l'avait +fortifié avec le plus grand soin, et y avait fait creuser un puits, pour +ce que le château était comme le chef et la clef de tout l'Agénois. En +outre, le susdit comte, savoir, Hugues d'Alvar, à qui le Toulousain +l'avait donné, l'avait tellement garni de soldats d'élite, des moindres +vivres, de machines nommées perrières, de bois, de fer, et de tout ce +qui pouvait servir à la défense, qu'il n'était personne qui dût croire +que la forteresse pût être prise même après une siége de plusieurs +années. Finalement, il avait construit dans l'intérieur de la place deux +ateliers de forgeron, un four et un moulin: pour quoi, tout fourni qu'il +était en ressources si multipliées, il attendait presque sans crainte +qu'on vînt l'assiéger. Les nôtres, à leur arrivée, établirent leurs +pavillons tout autour de Penne, tandis que les gens du château, faisant +de prime abord une sortie, les harcelaient vivement à coups de flèches, +et quelques jours ensuite, ils dressèrent des perrières dans le bourg +incendié pour battre la citadelle: ce que voyant les autres, ils en +élevèrent aussi de leur côté, pour empêcher et ruiner celles des +assiégeans, desquelles ils lançaient une grêle de gros cailloux qui +gênaient fort ceux-ci. <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Lors, les Croisés dressèrent encore +plusieurs de ces machines; mais bien que nos engins en continuelle +action missent en morceaux les maisons en dedans du fort, ils ne +faisaient que peu de mal ou point du tout à ses murailles mêmes. Or, +était-on en été, et au plus vif de la chaleur, à savoir, aux environs de +la fête du bienheureux Jean-Baptiste. Ni pensons-nous devoir taire que +notre comte n'avait qu'un petit nombre de chevaliers, quoiqu'il fût +suivi de beaucoup de pélerins à pied; d'où venait que toutes fois et +quantes les nôtres approchaient de la forteresse pour l'attaquer, les +ennemis bien remparés qu'ils étaient et accorts en guerre, voire se +défendant vaillamment, ne leur laissaient faire que peu de chose ou +rien. Un jour même que nos gens donnaient l'assaut, et qu'ils avaient +emporté un ouvrage en bois voisin du mur, les assiégés jetant une pluie +de pierres du haut des murailles, les chassèrent aussitôt du poste où +ils s'étaient logés, et sortant, comme nous faisions retraite dans +l'intérieur du camp, ils vinrent dans la plus grande chaleur du jour +pour brûler nos machines, portant bois, chaume, et autres appareils de +combustion: néanmoins, les Croisés les reçurent bravement, et les +empêchèrent non seulement de mettre le feu à nos perrières, mais même +d'en approcher. Ni fut-ce la seule fois que les ennemis sortirent sur +nous; ils nous attaquèrent à mainte et mainte reprise, nous incommodant +du plus qu'ils pouvaient. Devant Penne se trouvait le vénérable évêque +de Carcassonne, dont nous avons fait souvent mention, et moi avec lui; +lequel remplissant à l'armée les fonctions de légat par ordre de +l'archevêque de Narbonne (anciennement <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> abbé de Cîteaux, et +légat lui-même, comme nous l'avons déjà expliqué), dans une infatigable +ferveur d'esprit, avec un incroyable travail de corps, s'acquittait du +devoir de la prédication et des autres soins relatifs au siége avec tant +de persévérance, et pour tout dire en peu de mots, était accablé, ainsi +que moi, du poids si lourd et tellement insoutenable d'affaires qui se +succédaient tour à tour, que nous avions à peine relâche pour manger et +reposer un peu. N'oublions pas de rapporter que, pendant le siége de +Penne, tous les nobles du pays vinrent au comte, lui firent hommage et +reçurent leurs terres.</p> + +<p>Les choses en étaient là quand Gui de Montfort, frère de notre comte, +Robert, archevêque de Rouen, Robert, élu de Laon, Guillaume, archidiacre +de Paris, et Enguerrand de Boves, à qui Montfort avait depuis long-temps +cédé en partie les domaines du comte de Foix, ensemble plusieurs autres +pélerins, sortirent de Carcassonne, marchant vers ces mêmes domaines, et +arrivèrent à un certain château nommé Ananclet, qu'ils prirent du +premier assaut, et où ils tuèrent ceux des ennemis qui s'y trouvaient. À +cette nouvelle, les gens des châteaux voisins s'enfuirent devant nous, +après avoir brûlé leurs castels, et les nôtres, allant par tous les +forts, les renversèrent de fond en comble. De là, tournant vers +Toulouse, ils détruisirent aussi complétement plusieurs places +très-fortes qui avaient été laissées vides; car, depuis la prise +d'Ananclet, ils ne rencontrèrent personne qui osât les attendre en +quelque château, si bien muni qu'il fût, tant était grande la terreur +qui avait saisi tous les habitans de ces quartiers. Tandis qu'ils +faisaient telles <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> prouesses, notre comte envoya vers eux, leur +mandant qu'ils vinssent le rejoindre devant Penne, vu qu'il y avait dans +son armée des pélerins qui, ayant achevé leur quarantaine, voulaient +s'en retourner chez eux. Sur quoi les susdits personnages se dirigèrent +vers lui en toute hâte, et arrivant en route devant un très-fort +château<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Lien vers la note 145"><span class="smaller">[145]</span></a>, dit Penne en Albigeois, lequel résistait encore à la +chrétienté et au comte, et était toujours rempli de routiers; ceux-ci, à +leur approche, en sortirent, et tuèrent un de nos chevaliers; mais les +nôtres, ne voulant perdre temps à prendre ce château, pour autant que le +comte leur recommandait de faire diligence, continuèrent de marcher +vitement pour le joindre, après avoir détruit les moissons et les +vignobles des entours. Quant aux gens dudit Penne, ils vinrent, après le +départ des nôtres qui s'étaient arrêtés quelques jours devant leurs +forteresses, au lieu où ceux-ci avaient enterré le chevalier occis par +les routiers, l'exhumèrent, le traînèrent par les carrefours, puis +l'exposèrent aux bêtes et aux oiseaux de proie. Ô rage scélérate! ô +cruauté inouïe!</p> + +<p>À l'arrivée du renfort qu'il avait demandé, le comte, qui était devant +Penne, reçut ces pélerins avec une grande joie, et leurs troupes ayant +été divisées aussitôt d'un et d'autre côté, ils campèrent près de la +place, de façon que le comte, avec ses chevaliers, l'assiégeait à +l'occident, où étaient établis nos engins, et Gui, son frère, de l'autre +sens, c'est-à-dire à l'orient, y faisant aussi dresser une machine, et +poussant vigoureusement son attaque. Quoi plus? On en élève encore +<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> un grand nombre, si bien qu'il y en avait neuf autour du +château, et les nôtres pressent vivement les ennemis. Au demeurant, +comme nous ne pourrions parvenir à rapporter en détail tous les +événemens du siége, arrivons de suite à la conclusion. Voyant donc que +nos machines ne pouvaient renverser le mur du château, le comte en fit +construire une beaucoup plus grande que les autres; et voilà que, durant +qu'on y travaillait, l'archevêque de Rouen et l'élu de Laon, plus les +autres en leur compagnie, ayant accompli leur quarantaine, voulaient +quitter l'armée, de même que le reste des pélerins qui, après avoir fait +leur temps, s'en retournaient chez eux; du contraire, il n'en venait +plus ou qu'en très-petit nombre: pour quoi notre comte, sachant qu'il +demeurerait quasi seul, en vive angoisse et inquiétude d'esprit, vint +trouver les principaux de l'armée, les suppliant de ne point abandonner +les affaires du Christ en si pressante nécessité, et de rester avec lui +encore quelque peu de temps. Or, disait-on qu'une grande multitude de +Croisés, venant de France, était à Carcassonne; ce qui était vrai. Et ni +est-il à omettre que le prévôt de Cologne et tous les nobles allemands +qui étaient arrivés en foule avec lui ou après lui, s'étaient déjà +retirés. Pourtant l'élu de Laon ne voulut se rendre aux prières du +comte, et, prétextant cause de maladie, ne put en aucune sorte être +davantage arrêté. Pareillement en usèrent presque tous les autres: +seulement l'archevêque de Rouen, lequel s'était louablement porté au +service de Dieu, retenant avec lui et à ses propres frais bon nombre de +chevaliers et une suite très-considérable, acquiesça bénignement +<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> à la demande du comte, et demeura près de lui jusqu'à ce que +de nouveaux pélerins étant survenus, il partit avec honneur, du gré et +par la volonté de Montfort. Comme donc s'en furent retournés l'évêque de +Laon et la plus grande partie de l'armée, le vénérable archidiacre +Guillaume, homme de grande constance et merveilleuse probité, se prit à +travailler de grande ardeur aux choses qui concernaient le siége. Quant +à l'évêque de Carcassonne, il s'était rendu en cette ville pour vaquer à +certaines affaires. Cependant la grande machine dont nous avons parlé +plus haut était en train d'être achevée, et, quand elle le fut, ledit +archidiacre la fit établir d'un côté près du château, dont elle commença +à ébranler un peu la muraille, à cause des grosses pierres que sa force +la mettait en état de lancer. Quelques jours après, survinrent les +pélerins dont nous avons fait mention ci-dessus, savoir, l'abbé de +Saint-Remi de Rheims et un certain abbé de Soissons, plus le doyen +d'Auxerre qui mourut peu après, et son archidiacre de Châlons, tous +grands personnages et lettrés, outre plusieurs chevaliers et gens de +pied. Ce fut après leur arrivée que le vénérable archevêque de Rouen, du +gré et par la volonté du comte, quitta l'armée, et retourna dans sa +patrie. Pour lors les nouveaux venus se mirent de toutes leurs forces à +attaquer la place.</p> + +<p>Un jour les ennemis jetèrent hors du château les pauvres et les femmes +qu'ils avaient avec eux, et les exposèrent à la mort, afin d'épargner +leurs vivres: toutefois notre comte ne voulut les tuer, et se contenta +de les rembarrer dans Penne. Ô noblesse digne d'un prince! Il dédaigna +de faire mourir ceux qu'il <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> avait pris, et ne crut pas qu'il +pût acquérir de la gloire par la mort de gens dont il ne devait la prise +à la victoire. Finalement, lorsque nos machines eurent long-temps battu +la forteresse, et détruit toutes les maisons et refuges qui s'y +trouvaient, comme aussi la grande machine qu'on avait récemment élevée +eut affaibli la muraille elle-même, les assiégés, voyant qu'ils ne +pouvaient tenir long-temps, et que, si le château était emporté de +force, ils seraient tous passés au fil de l'épée; considérant, de plus, +qu'ils ne devaient attendre nul secours du comte de Toulouse, traitèrent +avec les nôtres, et proposèrent de rendre le château à notre comte, +pourvu qu'ils pussent sortir avec leurs armes. À cette offre, le comte +tint conseil avec les siens pour savoir s'il l'accepterait ou non; et +les nôtres, considérant que ceux de Penne pouvaient encore résister +nombre de jours, que le comte avait encore à faire beaucoup d'autres et +importantes choses nécessaires au bien de l'entreprise, enfin que +l'hiver approchait, et qu'en cette saison on ne pourrait continuer le +siége; par toutes ces raisons, dis-je, ils lui conseillèrent d'accepter +la composition que les ennemis lui proposaient. Adonc, l'an du Verbe +incarné 1212, dans le mois de juillet, le jour de la Saint-Jacques, les +ennemis furent mis dehors, et le noble château de Penne fut rendu à +Montfort. Le lendemain, survint le vénérable Aubry, archevêque de +Rheims, homme de bonté parfaite, qui embrassait de la plus dévote +affection les affaires de Jésus-Christ, et avec lui le chantre de Rheims +et quelques autres pélerins. Nous ne croyons devoir taire que, durant +que le comte était au siége de Penne, il pria Robert de Mauvoisin de +<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> se rendre à une certaine ville très-noble, ayant nom +Marmande<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Lien vers la note 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, laquelle avait appartenu au comte de Toulouse, d'en +prendre possession de sa part, et de la garder. À quoi ce généreux +personnage, bien qu'il fût tourmenté d'une infirmité très-grave, +consentit volontiers, loin de se refuser à cette fatigue, et, comme tel +autre, de s'en défendre sur la maladie qui l'accablait. C'était en effet +celui à la prévoyance, à la circonspection et aux très-salutaires avis +duquel était attaché le sort du comte, ou plutôt tout le saint négoce de +Jésus-Christ. Venant donc à la susdite ville, Robert fut reçu +honorablement par les bourgeois; mais quelques servans du Toulousain qui +défendaient la citadelle ne voulurent se rendre, et commencèrent à la +défendre: ce que voyant cet homme intrépide, je veux dire Robert de +Mauvoisin, il fit aussitôt dresser contre elle un mangonneau qui n'eut +pas plutôt lancé quelques pierres que les servans la remirent en son +pouvoir. Il y passa quelques jours, et revint ensuite à Penne auprès du +comte. Penne étant pris, et ayant reçu garnison des nôtres, Montfort se +décida à assiéger un château voisin, nommé Biron<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Lien vers la note 147"><span class="smaller">[147]</span></a>, que le comte de +Toulouse avait donné à ce traître, je veux dire à Martin d'Algues, qui, +comme nous l'avons dit plus haut, avait été des nôtres, et s'en était +ensuite traîtreusement séparé. Cet homme, s'étant arrêté dans le susdit +château de Biron, voulut y attendre notre arrivée; ce que l'issue prouva +être l'effet d'un juste jugement de Dieu. Nos gens donc arrivèrent +devant cette place, et, l'ayant attaquée, ils enlevèrent <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> de +force et par escalade le faubourg, après avoir usé d'une merveilleuse +bravoure, et enduré mille travaux. Aussitôt les ennemis se retranchèrent +dans la forteresse, et, voyant qu'ils ne pouvaient résister plus +long-temps, ils demandèrent la paix, prêts à rendre le château, pourvu +qu'ils en pussent sortir la vie sauve; ce que le comte ne voulait en +aucune façon leur accorder. Toutefois, craignant que ledit traître, +savoir Martin d'Algues, dont la prise avait été son principal motif pour +assiéger Biron, n'échappât furtivement, il leur offrit de les tenir +quittes des angoisses d'une mort imminente, moyennant qu'ils lui +livreraient le perfide. Sur ce, ils coururent en hâte le saisir, et le +remirent en ses mains; et, lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il lui offrit +de se confesser, ainsi que cet homme catholique avait coutume de le +faire à l'égard des autres condamnés; puis il le fit traîner dans les +rangs de l'armée, attaché à la queue d'un cheval, et, démembré qu'il +fut, il le fit pendre à un gibet, suivant ses mérites. En ce même lieu, +vint à lui un certain noble, prince de Gascogne, Gaston de Béarn, +très-méchant homme, qui avait toujours été du parti de Raimond, pour +entrer avec lui en pourparler; et, comme ils ne purent s'accorder le +même jour, Montfort lui assigna une autre conférence auprès d'Agen; mais +cet ennemi de la paix, rompant le traité, ne voulut s'y rendre. Sur ces +entrefaites, la noble comtesse de Montfort et le vénérable évêque de +Carcassonne, et moi avec lui, nous revenions en hâte des environs de +cette ville vers le comte, menant avec nous quelques pauvres et +pélerins. Ni faut-il taire que, durant la route, beaucoup d'entre +ceux-ci venant à défaillir à cause de <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> l'extrême chaleur et des +difficultés du chemin, le vénérable évêque de Carcassonne et la noble +comtesse compatissant à leurs souffrances, les portaient tout le long du +jour en croupe derrière eux; quelquefois même l'un et l'autre, je veux +dire l'évêque et la comtesse, faisaient mettre deux pélerins sur leur +cheval, et marchaient à pied. Ô pieuse compassion du prélat! ô noble +humilité de cette dame! Or, quand nous arrivâmes à Cahors dans notre +marche vers le comte, on nous dit qu'aux entours il y avait des castels +où séjournaient des routiers et des ennemis de la foi; mais, comme nous +en approchâmes, bien que nous fussions en petit nombre, il arriva que, +par la merveilleuse opération de la divine clémence, ces méchans, +effrayés à notre vue, et fuyant devant nous, décampèrent, et laissèrent +vides plusieurs châteaux très-forts que nous détruisîmes avant que de +nous joindre au comte; ce que nous fîmes à Penne.</p> + +<p>Ces choses dûment achevées, le noble comte ayant tenu conseil avec les +siens, arrêta d'assiéger un château nommé Moissac<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Lien vers la note 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, qui était au +pouvoir du Toulousain: ce qui fut fait la veille de l'Assomption de la +bienheureuse Marie. Or, était Moissac bâti au pied d'une montagne, dans +une plaine près du Tarn, en lieu très-fertile et fort agréable, et on +l'appelait ainsi du mot <i>moys</i>, qui veut dire <i>eau</i>, parce que cette +ville abonde en fontaines très-douces qui sont au dedans de ses murs. +Les gens du fort apprenant notre arrivée avaient appelé à eux des +routiers et plusieurs hommes de Toulouse, afin d'être mieux en état de +nous résister; lesquels routiers étaient des pères et <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> des plus +pervers. En effet, Moissac ayant été long-temps avant frappée d'interdit +par le légat du seigneur pape, pour la faveur qu'elle accordait aux +hérétiques, et les attaques qu'elle dirigeait contre l'Église de concert +avec le comte Raimond, ces routiers, en mépris de Dieu et de nous, +faisaient tous les jours et à toute heure, sonner comme en jour de fête +les cloches de l'église qui se trouvait dans le château, et qui était +très-belle et très-grande, le roi de France, Pepin, ayant fondé à +Moissac un monastère de mille moines. Peu de jours après, le comte fit +préparer et dresser près du fort des machines qui affaiblirent quelque +peu la muraille; mais les ennemis en firent autant et lancèrent des +pierres sur nos engins. Cependant, les vénérables hommes, directeurs et +maîtres de l'entreprise, savoir, l'évêque de Carcassonne et Guillaume, +archidiacre de Paris, ne cessaient de s'occuper de tout ce qui +intéressait le succès du siége; de même l'archevêque de Rheims présent à +l'armée, dispensant très-souvent et bien volontiers la parole de la +prédication aux pélerins, et des exhortations saintes, se livrant +humblement aux soins nécessaires à l'issue de l'expédition, et dépensant +libéralement de ses propres deniers, se rendait grandement utile à la +cause de Jésus-Christ. Un jour, les ennemis sortirent du château et se +dirigèrent sur nos machines pour les ruiner; mais le comte accourant +suivi de quelques-uns des nôtres, les força de rentrer dans leur fort. +Or, ce fut dans ce combat que l'un des assiégés, lançant une flèche à +notre comte, le blessa au pied, et qu'ayant pris un jeune chevalier +croisé, neveu de l'archevêque de Rheims, les routiers l'entraînèrent +après <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> eux, le tuèrent, et nous jetèrent son cadavre +honteusement dépecé. Toutefois, le vénérable archevêque, son oncle, bien +qu'il aimât ce jeune homme de la plus tendre affection, supportant +magnanimement sa mort pour le service du Christ, et dissimulant sa +douleur par grande force d'âme, donna à tous ceux qui se trouvaient +autour de lui l'exemple d'une merveilleuse patience et bien admirable. +Ajoutons qu'au commencement du siége, les Croisés n'ayant pu serrer le +château de toutes parts à cause de leur petit nombre, les ennemis en +sortaient chaque jour, et gravissant la montagne qui dominait Moissac, +ils harcelaient insolemment notre armée: pour lors, nos pélerins +montaient contre eux, et se battaient tout le long du jour. Au +demeurant, toutes fois que les assiégés tuaient quelqu'un de nos gens, +entourant son corps en signe de leur mépris pour nous, chacun d'eux le +perçait de sa lance, montrant une telle cruauté qu'il ne leur suffisait +de voir à leurs pieds l'un de nos pélerins mort, si en lui faisant de +nouvelles blessures, tous tant qu'ils étaient, ils ne poignaient son +cadavre à coups d'épée. Ô méprisable combat! ô rage scélérate!</p> + +<p>Nous en étions là quand des pélerins de France commencèrent à nous +arriver de jour en jour; même l'évêque de Toul, Renauld, survint avec +d'autres. Comme donc notre nombre s'accroissait ainsi, nous occupâmes la +susdite montagne, et les Croisés continuant de venir peu à peu, comme +ils usaient de le faire auparavant, le château fut enfermé presque de +toutes parts. N'oublions pas de dire que, quand le siége n'était encore +qu'à moitié formé, les ennemis sortant de leurs murailles et montant sur +la hauteur, <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> toutes fois qu'ils voyaient l'évêque de +Carcassonne prêchant et exhortant le peuple, lançaient à coups +d'arbalète des flèches au milieu de la foule qui l'écoutait; mais, par +la grâce de Dieu, ils ne purent jamais blesser aucun des assistans. +Enfin, vu que nous ne pourrions raconter au long tout ce qui fut fait en +ce siége, arrivons à la conclusion. Après que nos machines eurent +long-temps battu la place et l'eurent affaiblie, le comte en fit +construire une qu'en langue vulgaire on appelle <i>chat</i>; et, lorsqu'elle +fut achevée, il ordonna de la traîner proche le fossé du château, lequel +était très-large et rempli d'eau. Or, les ennemis avaient élevé des +barrières de bois en dehors de ce fossé, et derrière ces barrières ils +en avaient creusé un autre, se postant toujours entre les deux, et en +sortant fréquemment pour incommoder nos gens. Cependant ladite machine +était en mouvement, laquelle était couverte de peaux de bœuf +fraîches, pour que les assiégés n'y pussent mettre le feu. D'ailleurs, +ils faisaient jouer incessamment contre elle une perrière et cherchaient +à la ruiner: voire, quand elle fut établie au premier fossé, au moment +où il ne restait plus rien à faire aux nôtres, que de le combler sous la +protection du <i>chat</i>, un beau jour, après le coucher du soleil, ils +sortirent du château, portant du feu, du bois sec, du chaume, de +l'étoupe, des viandes salées, de la graisse, de l'huile et autres +instrumens d'incendie, qu'ils lançaient sans discontinuer pour brûler +notre engin. Ils avaient en outre des arbalétriers qui faisaient +beaucoup de mal à ceux qui le défendaient. Que dirai-je? La flamme +s'élança dans les airs, et nous fûmes tous grandement troublés. Or, le +<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> comte et Gui, son frère, étaient au nombre de ceux qui +cherchaient à sauver la machine. Les ennemis donc faisaient, sans se +lasser, tout ce qui pouvait alimenter l'incendie; de leur côté, les +nôtres versaient sans relâche, et à grand'peine, de l'eau, du vin, de la +terre pour l'éteindre, tandis que d'autres retiraient avec des +instrumens de fer les morceaux de viande et les vases pleins d'huile que +les assiégés y lançaient. Ce fut de cette manière que nos gens, après +d'incroyables souffrances, pour la chaleur et le travail qu'ils avaient +à endurer, et qu'on ne pouvait guère voir sans verser des larmes, +arrachèrent la machine aux flammes. Le lendemain, les pélerins +s'armèrent, abordèrent le château de toutes parts, et pénétrant +audacieusement dans le premier fossé, ils brisèrent les barrières de +bois élevées derrière, après de grandes fatigues et prouesses soutenues: +quant aux ennemis postés entre les barrières et dans les barbacanes, ils +les défendaient du mieux qu'ils pouvaient. Cependant, au milieu de +l'assaut, l'évêque de Carcassonne et moi, nous parcourions les rangs de +l'armée, exhortant les nôtres, tandis que l'archevêque de Rheims, les +évêques de Toul et d'Albi, Guillaume, archidiacre de Paris, et l'abbé de +Moissac avec quelques moines, et le reste du clergé, se tenaient devant +le château sur le penchant de la montagne, revêtus de robes blanches, +les pieds nus, ayant devant eux la croix avec les reliques des Saints, +et implorant le divin secours, chantaient à très-haute voix et bien +dévotement <i>Veni Creator spiritus</i>. Le consolateur ne fut sourd à leurs +prières, et dès qu'ils recommencèrent pour la troisième fois le verset +de l'hymne où il est dit, <i>Hostem repellas longius</i>, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> les +ennemis épouvantés par la volonté divine, et repoussés dans la place, +abandonnèrent les barbacanes, s'enfuirent vers le château, et +s'enfermèrent dans l'enceinte des murailles. Ce fut alors que les +bourgeois d'un certain château appartenant au Toulousain, voisin de +Moissac, et qu'on appelait Castel-Sarrasin, vinrent à notre comte et le +lui rendirent. Vers le même temps, il envoya Gui, son frère, et le comte +Baudouin, frère de Raimond, avec d'autres gens d'armes, vers une noble +forteresse au pouvoir du comte de Toulouse, à cinq lieues de cette +ville, située sur la Garonne et nommée Verdun, dont les habitans se +rendirent sans nulle condition. Pareillement, tous les châteaux placés +aux alentours se rendirent à notre comte, à l'exception d'un seul qu'on +appelle Montauban. De plus, les bourgeois de Moissac, apprenant que les +castels des environs s'étaient livrés à lui, et voyant qu'ils ne +pouvaient résister davantage, lui envoyèrent demander la paix. Sur quoi, +le comte considérant que Moissac était encore assez fort pour ne pouvoir +être pris sans grande perte des nôtres, et que si elle était enlevée +d'assaut, cette ville très-riche et la propriété des moines serait +saccagée et détruite; enfin, que tous ceux qui s'y trouvaient périraient +indifféremment, il répondit qu'il les recevrait à composition s'ils lui +abandonnaient les routiers, plus ceux, sans exception, qui étaient venus +de Toulouse pour renforcer la garnison du château, et s'ils lui juraient +en outre sur les saints Évangiles qu'à l'avenir ils n'attaqueraient plus +les chrétiens. Ce qui ayant été dûment accompli, le comte fut mis en +possession de la place, après que les routiers et gens de Toulouse lui +eurent été livrés, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> et la restitua à l'abbé de Moissac, sous la +réserve de ce qui appartenait de droit dans ce château aux comtes +toulousains. Pour en finir, nous dirons que nos pélerins s'étant saisis +des routiers, les tuèrent très-avidement. Ni croyons-nous devoir taire +que le château de Moissac, dont le siége avait commencé la veille de +l'Assomption de la bienheureuse vierge Marie, fut pris le jour de la +Nativité de cette sainte Mère. On reconnaît donc que ce fut par son +opération.</p> + +<p>Le comte partant de là arrêta d'assiéger un château voisin de Foix, +nommé Saverdun, au diocèse de Toulouse, qui s'était soustrait à sa +domination, et au moyen duquel le comte de Foix, qui le retenait en sa +possession, incommodait beaucoup Pamiers. Dans ces entrefaites, quelques +nobles pélerins vinrent d'Allemagne à Carcassonne, et furent conduits à +Pamiers par Enguerrand de Boves, à qui, comme nous l'avons dit plus +haut, Montfort avait cédé en grande partie les domaines du comte de +Foix, et par d'autres chevaliers à nous qui gardaient le pays de +Carcassonne. Or ce comte et celui de Toulouse étaient à Saverdun, d'où +ils s'enfuirent en apprenant que nos chevaliers avec les Allemands +s'avançaient en hâte sur eux; si bien que, sans combat ni condition, +Enguerrand recouvra Saverdun. De son côté, notre comte venait de Moissac +avec ses troupes; et, comme il fut arrivé près de Saverdun, il alla à +Pamiers où se trouvaient les Allemands, tandis que l'armée marcha pour +rejoindre Enguerrand. Quant à lui, suivi desdits pélerins, il alla +caracoler devant Foix, et revint de là à l'armée, qui s'était acheminée +de Saverdun vers Hauterive, dont les habitans avaient pris la fuite à +notre approche, et <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> qu'ils avaient laissé désert. Le comte y +mit garnison, parce que de cette position il pouvait inquiéter les +ennemis, Hauterive étant située entre Foix et Toulouse. Après quoi, il +forma le dessein d'envahir les terres du comte de Comminges, et marcha +sur un château voisin de Toulouse, nommé Muret, dans une situation +très-agréable, sur les bords de la Garonne. À notre arrivée, les +habitans eurent peur et s'enfuirent à Toulouse. Mais auparavant, +quelques-uns d'entre eux mirent le feu au pont du château, lequel était +de bois et fort long, joignant les deux rives de la Garonne, et par où +il nous fallait passer. Comme donc nous fûmes parvenus devant la place, +et que trouvant ce pont brûlé, nous ne pouvions y entrer, le comte et +plusieurs des nôtres se jetant dans le fleuve, qui était profond et +rapide, le traversèrent non sans grand danger: pour ce qui est de +l'armée, elle campa de l'autre côté de l'eau. Soudain Montfort, avec +quelques-uns des siens, courut au pont, éteignit le feu avec beaucoup de +peine, et soudain une pluie si abondante vint à tomber du ciel, et la +crue du fleuve fut telle que personne ne pouvait le passer sans courir +grand risque de perdre la vie. Sur le soir, le noble comte, voyant que +presque tous les chevaliers et les plus forts de l'armée avaient +traversé l'eau à la nage, et étaient entrés dans le château, mais que +les piétons et les invalides n'ayant pu en faire autant étaient restés +sur l'autre bord, il appela son maréchal, et il lui dit: «Je veux +retourner à l'armée.» À quoi celui-ci répondit: «Que dites-vous? Toute +la force de l'armée est dans la place, il n'y a au-delà du fleuve que +les pélerins à pied: de plus, l'eau est si haute et si violente +<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> que personne ne pourrait la passer, sans compter que les +Toulousains viendraient peut-être et vous tueraient, vous et tous les +autres.» Mais le comte: «Loin de moi, dit-il, que je fasse ce que vous +me conseillez! Les pauvres du Christ sont exposés au couteau de ses +ennemis, et moi, je resterais dans le fort! Advienne de moi selon la +volonté du Seigneur! J'irai certainement et resterai avec eux.» +Aussitôt, sortant du château, il traversa le fleuve, revint à l'armée +des gens de pied, et y demeura avec un très-petit nombre de chevaliers, +savoir quatre ou cinq, durant plusieurs jours, jusqu'à ce que le pont +fût rétabli et qu'elle pût passer toute entière. Ô grande prouesse de ce +prince! ô courage invincible! Ainsi, il ne voulut rester dans le château +avec ses chevaliers, durant que les pauvres pélerins étaient en danger +au milieu des champs.</p> + +<h2>CHAPITRE LXIV.</h2> + +<p class="resume">Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens et inquiète Toulouse. + Le comte Raimond sollicite le secours du roi d'Arragon.</p> + +<p>Durant que notre comte séjournait au château de Muret, il vit venir à +lui les évêques de Comminges et de Conserans, hommes vénérables et +remplis de Dieu, qui portaient à la cause de Jésus-Christ une affection +unique, l'avançaient par leurs œuvres, et dont le conseil et +l'industrie avaient conduit Montfort en ses opérations. Ils l'avertirent +donc de pousser en avant, et qu'il s'emparerait sans coup férir de la +plus grande partie de la Gascogne: ce qu'il fit promptement, marchant +<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> d'abord contre un château nommé Saint-Gaudens<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Lien vers la note 149"><span class="smaller">[149]</span></a>, et +appartenant au comte de Comminges, dont les habitans l'accueillirent +avec joie. Là vinrent à lui les nobles du pays qui lui firent hommage, +et reçurent de lui leurs terres. En outre, pénétrant dans les montagnes +auprès de Foix, il dévasta en majeure partie les domaines de Roger de +Comminges, tandis que l'évêque de Carcassonne, qui était resté avec +quelques pélerins dans le château de Muret, travaillait assidûment à le +fortifier. Puis ayant terminé les affaires qui l'avaient appelé en +Gascogne, le comte revint audit château, n'ayant avec lui de pélerins +armés que le comte de Toul et quelques autres chevaliers en très-petit +nombre. Bien néanmoins qu'il ne fût suivi que de si peu de monde, il +allait souvent faire cavalcade jusqu'aux portes de Toulouse, d'où +n'osaient sortir les ennemis, tout innombrables et bien pourvus qu'ils +étaient. Lui, cependant, ravageait tout dans les environs et saccageait +leurs forteresses sous leurs yeux. Or était cette cité pleine de gens +outre mesure, vu que les hérétiques de Béziers, de Carcassonne et de +Toulouse, ensemble leurs fauteurs et les routiers, ayant perdu leurs +terres par la volonté de Dieu, s'y étaient réfugiés et l'avaient remplie +à tel point qu'ils avaient changé les cloîtres de la ville en étables et +en écuries, après en avoir chassé moines et chanoines. Ô Toulouse, vrai +nid d'hérétiques! ô tabernacle de voleurs! Ni faut-il taire combien elle +était alors obsédée et vexée de toutes parts, le comte étant d'un côté à +Muret, de l'autre certains chevaliers des nôtres à Verdun, ici le comte +Baudouin, et là Gui, frère de <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Montfort, lesquels ensemble +l'entourant de tous sens, et courant chaque jour jusque près de ses +portes, ne l'incommodaient pas médiocrement. Pour quoi Raimond qui, +déshérité en juste châtiment de ses péchés, avait perdu toutes ses +possessions, fors Toulouse et Montauban, s'était enfui près du roi +d'Arragon pour lui demander conseil et secours, afin de les recouvrer +par son aide. Ô juste jugement du très-juste Seigneur! ô véridique +sentence du très-miséricordieux frère Pierre de Castelnau! En effet, cet +homme de bien affirmait, comme je l'ai ouï de la bouche de ceux qui le +lui avaient souvent entendu dire, que les affaires de Jésus-Christ ne +parviendraient jamais à une heureuse issue jusqu'à ce qu'un des +prédicateurs catholiques mourût pour la défense de la foi; et plût à +Dieu, ajoutait-il, que je fusse le premier frappé par son persécuteur!</p> + +<p>Voilà donc que ce misérable comte toulousain, après avoir fait tuer ce +très-saint personnage, parce qu'il lui reprochait en face et +publiquement ses énormes méfaits, crut avoir échappé au sort qu'il +méritait, et s'imagina rentrer dans ses domaines; mais Dieu venant à lui +rétribuer sa vengeance et à revancher le sang de son martyr, le traître +ne remporta que perte totale et dommage irréparable de ce dont il avait +compté retirer grand profit. Et si faut-il noter soigneusement que ce +malheureux avait reçu en amitié sans pareille et bien étroite +familiarité l'assassin de l'homme de Dieu, tellement que, le menant +comme en spectacle avec lui par les villes et châteaux, il disait à +chacun: «Celui-ci seul m'aime et seul s'accorde en tout avec mes +vœux; c'est lui qui m'a enlevé à la rage de mon <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> ennemi.» Au +demeurant, si ledit comte rehaussait de la sorte ce très-cruel homicide, +celui-ci était au contraire abhorré même par les animaux muets; et, +comme nous l'avons recueilli de la véridique relation de nombre de +saints personnages, chanoines de l'église de Toulouse, du jour où le +susdit bourreau tua le serviteur de Dieu, jamais chien ne daigna +recevoir un morceau de sa main en exécration d'un si grand crime. Ô +chose admirable, chose inouïe! Ce que j'en ai dit était pour montrer +combien justement le comte de Toulouse fut enfin dépossédé de ses +terres.</p> + +<p>Les choses en étaient là quand Roger Bernard, fils du comte de Foix, +passant avec ses routiers près Carcassonne, un jour qu'il chevauchait +sur la route de Narbonne pour surprendre de nos pélerins et les conduire +enchaînés à Foix ou les condamner à la mort la plus cruelle, en +rencontra quelques-uns qui venaient de France vers notre comte, +lesquels, à la vue des ennemis, pensant qu'ils étaient nôtres, +marchèrent sans crainte au-devant d'eux. De fait, lesdits traîtres +n'oubliaient rien pour assurer le succès de leur méchanceté, allant au +petit pas et suivant le grand chemin, si bien qu'il n'était aisé de voir +qu'ils n'étaient pas de nos gens. Bref, quand ils se furent mutuellement +approchés, soudain les barbares se ruèrent sur les pélerins en faible +nombre et sans armes, ne soupçonnant d'ailleurs aucune trahison; puis en +tuant plusieurs et les déchirant membre à membre, ils emmenèrent le +reste à Foix, où les retenant aux fers et dépeçant leurs corps chétifs +en d'horribles tourmens, ils imaginaient chaque jour, et avec diligente +étude, nouveaux supplices et non connus pour endolorir leurs <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> +captifs. En effet, ils les rouaient par tant de tortures et si +affreuses, ainsi que me l'a conté un de nos chevaliers prisonnier comme +eux et témoin de leurs souffrances, que leur férocité pourrait se +comparer à celle de Dioclétien et de Maximien, ou même être placée +au-dessus. Et, pour ne rien dire de leurs moindres cruautés, disons +qu'ils se divertissaient à pendre fréquemment les prêtres même et +ministres des divins mystères; voire parfois (chose horrible à +rapporter) les scélérats les traînaient avec des cordes liées aux +parties génitales. Ô monstrueuse barbarie! ô rage sans exemple!</p> + +<h2>CHAPITRE LXV.</h2> + +<p class="resume">Comment le comte Simon réunit à Pamiers les prélats et barons; + décrets et lois qui y furent portés et qu'il promit d'accomplir.</p> + +<p>L'an de l'incarnation du Seigneur 1212, au mois de novembre, le comte de +Montfort convoqua les évêques et nobles de ses domaines pour tenir un +colloque général à Pamiers. L'objet de cette conférence solennelle était +que le comte fît rétablir les bonnes mœurs dans le pays qu'il avait +acquis et soumis à la sainte Église romaine, qu'il en repoussât bien +loin l'ordure d'hérésie qui l'avait infecté tout entier, et y implantât +les saines habitudes, tant celles du culte chrétien que celles mêmes de +la paix temporelle et de la concorde civile. Aussi bien ces contrées +avaient été d'ancienne date ouvertes aux déprédations et rapines de +toute espèce; le fort y opprimait le faible, les grands y <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> +vexaient les petits. Le noble comte voulut donc instituer coutumes et +fixer aux seigneurs limites certaines que nul ne pût transgresser, +déterminer comment les chevaliers vivraient à juste titre de revenus +légitimes et assurés, et faire en sorte que le menu peuple lui-même pût +subsister sous l'aile des seigneurs sans être grevé d'exactions outre +mesure. À telle fin furent élues douze personnes qui jurèrent sur les +saints Évangiles qu'elles disposeraient, selon leur pouvoir, telles +coutumes que l'Église pût jouir de sa liberté, et que tout le pays fût +mis bien fermement en meilleur état. De ces douze, quatre appartenaient +au clergé, savoir les évêques de Toulouse et de Conserans, un frère +templier et un frère hospitalier; quatre étaient des chevaliers de +France, et les quatre autres, natifs du pays, comptaient deux chevaliers +et deux bourgeois, par lesquels ensemble furent lesdites coutumes +tracées et arrêtées en suffisante manière. Au demeurant, pour qu'elles +fussent inviolablement observées, le noble comte et tous ses chevaliers +firent serment, sur les quatre Évangiles, avant même qu'elles fussent +produites, de ne les violer oncques, et enfin, pour majeure garantie, +elles furent rédigées par écrit et munies du sceau du comte et de tous +les évêques qui étaient là en bon nombre.</p> + +<p>Durant que ces choses se passaient à Pamiers, les ennemis de la foi +sortirent de Toulouse et commencèrent à courir la Gascogne, faisant tout +le mal qu'ils pouvaient. Sur quoi, le vénérable évêque de Comminges, +ayant pris avec lui quelques-uns de nos chevaliers, marcha en ces +quartiers et les défendit bravement contre les hérétiques. Quant au +noble comte, <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> il vint à Carcassonne et de là à Béziers pour y +conférer avec l'archevêque de Narbonne sur les divers points qui +intéressaient les affaires de Jésus-Christ. Or pendant que nous étions à +Béziers, le siége épiscopal de cette ville étant vacant, les chanoines +de cette église choisirent d'une commune voix le vénérable archidiacre +de Paris, Guillaume, pour leur évêque et pasteur; mais il ne put, par +aucune raison, être induit à accepter cette élection.</p> + +<h2>CHAPITRE LXVI.</h2> + +<p class="resume">Comment le roi d'Arragon vint à Toulouse, et eut une entrevue + avec le comte Simon et le légat du siége apostolique.</p> + +<p>Aux environs de la fête des rois<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Lien vers la note 150"><span class="smaller">[150]</span></a>, le roi d'Arragon, Pierre, lequel +voulait grandement mal à la cause de l'Église, vint à Toulouse et y +recruta chevaliers parmi les excommuniés et les hérétiques. Il manda +toutefois à l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, et au +comte de Montfort, qu'il voulait conférer avec eux et traiter de paix et +composition entre ledit comte et les ennemis de la foi. Il fut donc +assigné pour cette entrevue, et de mutuel consentement, un jour et un +endroit entre Toulouse et Lavaur, où, arrivés que nous fûmes au lieu du +concile, le roi se prit à prier l'archevêque de Narbonne et les prélats +de restituer leurs domaines aux comtes de Toulouse, de Comminges, de +Foix et à Gaston de Béarn. Mais ledit <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> archevêque lui répondit +qu'il eût à rédiger par écrit toutes ses demandes, et à les envoyer +écrites et scellées aux évêques dans la ville de Lavaur. En outre le +roi, après avoir grandement amadoué notre comte, son frère et ses fils, +le pria que, pendant huit jours, il se désistât de mal faire à ses +ennemis. À quoi ce très-noble personnage et tout plein de courtoisie: +«Je ne me désisterai, dit-il, de mal faire; mais, par révérence envers +vous, je cesserai de faire bien durant ces huit jours.» Pareillement, le +roi promit, au nom des ennemis, que, pendant le temps de la conférence, +ils n'attaqueraient les nôtres; ce qui n'empêcha pas que ces hommes sans +foi, quand ils surent que nous étions assemblés, commencèrent à courir +sur nos terres du côté de Carcassonne (bien qu'ils nous eussent assurés +du contraire par l'entremise du roi d'Arragon), y portant le ravage et +tuant beaucoup des nôtres. Ô fraude scélérate!</p> + +<p>Trois jours après que le roi fut parti du lieu de la conférence pour se +rendre à Toulouse, il écrivit ses demandes aux archevêques et évêques +dans la teneur qui suit:</p> + +<p>«Demandes du roi des Arragonais aux prélats réunis en concile dans la +ville de Lavaur.»</p> + +<p>«Pour autant qu'on enseigne que notre très-sainte mère l'Église a non +seulement des paroles, mais aussi des châtimens, son dévot fils, Pierre, +par la miséricorde de Dieu, roi d'Arragon, pour Raimond, comte de +Toulouse, lequel désire retourner au giron de notredite mère l'Église, +requiert humblement de votre sainteté et la prie instamment, pour qu'en +donnant satisfaction personnelle de tous excès quelconques, <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> +selon qu'il aura paru convenir à l'Église elle-même, ainsi que des +dommages et torts apportés aux diverses églises et aux prélats, suivant +ce que la clémence de cette sainte mère jugera devoir enjoindre audit +comte, il soit, par grâce et miséricordieusement rétabli dans ses +possessions et autres choses qu'il a perdues; que si, par cas, l'Église, +en punition des fautes du comte, ne voulait entendre à la demande du +roi, il requiert et prie pour le fils comme pour le père, en telle sorte +cependant que celui-ci n'en rende pas moins personnelle satisfaction +pour tout excès commis, soit en marchant aux frontières des Sarrasins +avec chevaliers pour secourir les Chrétiens, soit en allant outre-mer, +selon ce que l'Église décidera être le mieux expédient; quant à +l'enfant, qu'il soit tenu en sa terre sous garde bien diligente et +surveillance très-fidèle, en l'honneur de la sainte Église romaine, +jusqu'à tant que signes manifestes se fassent voir chez lui de bonne +nature et généreuse.»</p> + +<p>«Et parce que le comte de Comminges ne fut oncques hérétique ni +défenseur d'iceux, ains plutôt qu'il les a combattus; et d'autant qu'il +est dit avoir perdu des domaines pour avoir assisté son seigneur et +cousin le comte de Toulouse, demande encore ledit roi, et prie pour lui +comme pour un sien vassal, que restitution lui soit octroyée de ses +domaines, sauf, pareillement, telle satisfaction que lui commandera +l'Église, s'il semble qu'il ait manqué en quelque point.»</p> + +<p>«<i>Item</i>, le comte de Foix, vu qu'il n'est ni ne fut hérétique, ledit roi +demande pour lui, et prie comme pour son parent bien aimé, auquel sans +honte il ne peut faillir, ni justement en tel besoin, qu'en sa faveur +<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> et par révérence pour lui il soit réintégré dans ses choses; +moyennant toutefois qu'il satisfera à l'Église en tout et pour tout ce +en quoi la clémence de cette bonne mère jugera qu'il s'est rendu +coupable.</p> + +<p>«<i>Item</i>, pour Gaston de Béarn, son vassal, demande le susdit roi et prie +affectueusement qu'il soit rétabli dans ses terres et féauté des siens +vassaux, d'autant plus qu'il est prêt à obéir et se soumettre aux ordres +de l'Église devant juges non suspects, si d'aventure ne nous est +loisible ouïr sa cause et l'expédier.</p> + +<p>«Au demeurant, pour tout ce qui précède, ledit roi a cru qu'il fallait +invoquer miséricorde plutôt que jugement, adressant à votre clémence ses +clercs et ses barons, et tenant pour ratifié sur les points ci-contenus +quoi que ce soit qu'ordonnerez avec eux; suppliant qu'en ce fait +daigniez user d'une telle circonspection et diligence que le secours des +susdits barons et du comte de Montfort puisse être bientôt donné aux +affaires de la chrétienté dans le pays d'Espagne, pour l'honneur de Dieu +et l'agrandissement de notre sainte mère l'Église.</p> + +<p>«Donné à Toulouse, le 17<sup>e</sup> jour avant les calendes de février.»</p> + +<p class="p2 center"><i>Réponse du Concile.</i></p> + +<p>«À l'illustre et très-cher en Jésus-Christ, Pierre, par la grâce de +Dieu, roi des Arragonais et comte des Barcelonnais, le concile réuni à +Lavaur, salut et sincère affection dans le Seigneur. Nous avons vu les +pétitions et pièces que votre royale sérénité nous a adressées pour le +Comte de Toulouse et son fils, les comtes de Foix, de Comminges, et le +noble homme <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Gaston de Béarn, dans lesquelles lettres, entre +autres choses, vous vous dites un dévot fils de l'Église: pour quoi nous +rendons actions de grâces au Seigneur Jésus-Christ et à votre grandeur +royale, et en tout ce que nous pourrons faire selon Dieu nous admettrons +affectueusement vos prières, à cause de ce mutuel amour que notre sainte +mère l'Église romaine vous porte, à ce que nous voyons, et vous à elle, +non moins que par révérence pour votre Excellence royale. Quant à ce que +vous demandez et priez à l'égard du comte de Toulouse, nous avons cru +devoir répondre à votre royale sérénité que ce qui touche la cause du +comte et de son fils, laquelle dépend du fait de son père, n'a, par +autorité supérieure, été du tout laissé à notre décision, vu que ledit +comte de Toulouse a fait, sous forme certaine, commettre son affaire par +le seigneur pape à l'évêque de Riez et à maître Théodise; à quel sujet, +comme nous croyons, vous gardez en fraîche mémoire combien de grâces et +pour grandes le seigneur pape accorda audit comte après ses nombreux +excès; pareillement quelle faveur le vénérable archevêque de Narbonne, +légat du siége apostolique, et pour lors abbé de Cîteaux, fit il y a +déjà deux ans, si nous nous en souvenons bien, au même comte, sur votre +intercession et en considération de vos prières. En effet, le légat +consentait à ce qu'il conservât intactes et tout entières ses +seigneuries et propriétés, et que lui demeurassent aussi dans leur +intégrité les droits qu'il avait sur les châteaux des autres hérétiques +qui faisaient partie de son fief, sans alberge, quête ni chevauchée; en +outre, pour ce qui est des châteaux qui appartenaient aux autres +hérétiques et <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> n'étaient de son fief, lesquels ce comte disait +monter à cinquante, le légat voulait bien encore que la quatrième +partie, voire la troisième, tombât en sa possession<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Lien vers la note 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Toutefois, +méprisant cette grande grâce du seigneur pape, du susdit légat et de +l'Église de Dieu, le comte allant droit contre tous les sermens qu'il +avait anciennement prêtés aux mains des légats, ajoutant iniquité sur +iniquité, crime sur crime, mal sur mal, a attaqué l'Église de Dieu et a +porté grandement dommage à la chrétienté, traitant et s'alliant avec les +hérétiques et routiers, si bien qu'il s'est rendu indigne de toutes +faveurs et de tous bienfaits. Quant à ce que vous demandez pour le comte +de Comminges, nous avons jugé devoir en cette façon vous répondre sur ce +point, savoir, qu'il nous a été donné à tenir pour certain que, comme il +eut, après nombre d'excès et violations de serment, contracté alliance +avec les hérétiques et leurs fauteurs, et, d'accord avec ces pestiférés, +combattu l'Église, bien qu'il n'eût jamais été lésé en rien, bien +qu'ensuite il ait été soigneusement admonesté de se déporter de tels +actes, et, revenant au cœur de l'Église, de se réconcilier à l'unité +catholique, néanmoins cedit comte a persévéré dans sa méchanceté; en +sorte qu'il est retenu dans les liens de l'excommunication et de +l'anathême. Même, dit-on, le comte de Toulouse a certifié maintes et +maintes fois que ce fut le comte de Comminges qui le poussa à la guerre; +d'où il suit que cedit comte fut en cela l'auteur des maux qu'elle a +causés en si grand nombre à l'Église. Cependant s'il se montrait tel +qu'il méritât <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> le bienfait de l'absolution, après qu'elle lui +serait accordée et qu'il aurait le droit d'ester en jugement, l'Église +ne lui déniera justice au cas où il aurait quelque plainte à former.</p> + +<p>«En outre, votre Grandeur royale demande pour le comte de Foix. À quoi +nous répondrons qu'il est constant à son sujet que, depuis long-temps, +il a été receleur des hérétiques, d'autant qu'il n'est douteux qu'il +faille nommer ainsi ceux qui s'appellent <i>croyans</i>. Le même comte, après +ses excès multipliés, après tous ses sermens, le rapt des personnes et +des biens, la capture des clercs et leur détention dans les cachots +(pour quoi et beaucoup d'autres causes il a été frappé du couteau +d'anathême), voire après la grâce que le susdit légat lui avait octroyée +en faveur de votre intercession, a fait un sanglant carnage des Croisés +qui, dans leur pauvreté et simplicité pieuses, marchaient au service de +Dieu contre les hérétiques de Lavaur. Pourtant quelle était cette grâce +et combien grande, c'est ce dont votre royale Grandeur se souvient bien, +à ce que nous pouvons croire, puisque c'était à sa prière que le légat +offrit composition à ce comte; et si cette composition ne fut faite, +c'est qu'il ne l'a voulu. Il existe en effet des lettres adressées au +comte de Montfort et scellées de votre sceau royal, lesquelles +contiennent la clause suivante: «Nous vous disons de plus que si le +comte de Foix ne veut se tenir à cette décision, et que par suite vous +n'écoutiez point les prières que nous ferions pour lui, nous ne +cesserons pour cela d'être en paix avec vous.» Toutefois si cedit comte +fait en sorte d'obtenir le bénéfice de l'absolution, et qu'après en +avoir mérité la grâce, il se <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> plaigne en quelque point, +l'Église ne lui déniera justice.</p> + +<p>«Vous demandez encore et priez pour Gaston de Béarn qu'il soit rétabli +dans ses domaines et féauté des siens vassaux. Sur quoi nous vous +répondrons, pour ne rien dire actuellement d'autres nombreux griefs, ou +plutôt innombrables, portés contre lui, qu'allié du moins aux hérétiques +et à leurs fauteurs ou défenseurs contre l'Église et les Croisés, il est +persécuteur très-notoire des églises et des membres du clergé. Il a été +au secours des Toulousains au siége de Castelnaudary; il a près de lui +l'assassin de frère Pierre de Castelnau, légat du siége apostolique; il +a long-temps retenu en sa compagnie des routiers, et les y tient encore. +L'an passé, il les a introduits dans l'église cathédrale d'Oléron, où, +ayant coupé la corde qui soutenait la custode du saint Sacrement, ils +firent tomber à terre le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel, +chose horrible même à dire seulement, fut répandu sur le pavé. De plus, +en infraction de ses sermens, il a usé de violence envers les clercs: +pour quoi et plusieurs autres raisons que nous taisons présentement, il +a été enchaîné dans les liens de l'excommunication et de l'anathême. +Néanmoins, s'il donnait satisfaction à l'Église autant qu'il le doit, et +s'il obtenait le bénéfice de l'absolution, on ferait droit à ses +plaintes, au cas qu'il en eût quelqu'une à présenter. En effet, sans +cette condition, il ne serait convenable à votre royale majesté, +très-illustre prince, d'intercéder pour les susdits, tous excommuniés; +et pour nous, n'oserions répondre d'autre sorte sur tels faits et telles +personnes. À cette cause, admonestons <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> et exhortons en Dieu +votre sérénité royale qu'elle daigne avoir en mémoire l'honneur que vous +fit le siége apostolique<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Lien vers la note 152"><span class="smaller">[152]</span></a> et celui qu'elle fait actuellement à votre +illustre beau-frère le roi de Sicile, de même que ce qu'avez promis au +seigneur pape lors de votre sacre, et les commandemens qu'en avez reçus. +Nous prions le ciel qu'il vous conserve long-temps pour l'honneur de +Dieu et de la sainte Église romaine. Que si, par cette réponse de nous, +n'était votre royale Majesté bien satisfaite, nous aurons soin de +communiquer le tout au seigneur pape pour la révérence et grâce que nous +vous portons.</p> + +<p>«Donné à Lavaur, le quinzième jour avant les calendes de février.»</p> + +<p>Le roi d'Arragon, oyant les réponses de nos prélats, voyant du tout +refusées les demandes qu'il avait faites, et qu'il ne pouvait conduire +ses vœux à bonne issue, inventa une autre manière de tromperie. Il +envoya donc des exprès aux évêques, leur mandant et les priant qu'ils +engageassent le comte de Montfort à donner trève au Toulousain et autres +ennemis de la foi chrétienne jusqu'à la Pentecôte prochaine ou du moins +jusqu'à Pâques: ce dont nos prélats ayant connaissance, ils prirent +garde que le roi ne demandait cela pour autre chose sinon pour que la +nouvelle de la suspension d'armes vînt jusqu'en France, et que par là se +refroidît la dévotion des Croisés. Par ainsi, ils rejetèrent cette +pétition comme ils avaient fait les premières. Au demeurant, comme il +serait trop long de rapporter par ordre tout ce que ledit roi <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> +écrivit, et crurent les nôtres devoir lui répondre, disons en peu de +mots que son intention était uniquement de travailler à ce que le comte +de Toulouse et autres ennemis de la religion chrétienne fussent +réintégrés dans leurs possessions, ou du moins qu'ils obtinssent une +trève de nous, pour le motif ci-dessus expliqué. Mais les nôtres, gens +bien avisés et persévérans, ne voulurent rendre les terres, ni donner +relâche aux traîtres. Sur quoi le roi, voyant qu'il n'avait pu rien +gagner, au grand détriment de son renom et honneur, déclara qu'il +prenait sous sa protection les excommuniés et les domaines qu'ils +tenaient encore; voire, pour pallier un peu sa malice, il appela comme +d'abus au siége apostolique. Nos prélats toutefois ne déférèrent +nullement à cet appel, pour autant qu'il était, pour causes sans nombre, +frivole et sans vertu. Seulement l'archevêque de Narbonne, légat du +saint-siége, adressa au roi la lettre suivante:</p> + +<p>«Au très-illustre seigneur Pierre, par la grâce de Dieu roi d'Arragon, +frère Arnauld, par la miséricorde divine, archevêque de Narbonne, légat +du siége apostolique, salut en charité de cœur et par les entrailles +de Jésus-Christ. Nous avons appris, non sans grande émotion et amertume +d'esprit, que vous vous disposez à prendre sous votre protection et +garde, et à défendre contre l'armée du Christ la cité de Toulouse et le +château de Montauban, ensemble les terres abandonnées à Satan, à cause +du crime d'hérésie et moult autres forfaits bien horribles, séparées de +toute communion avec notre mère l'Église, et livrées aux Croisés par +l'autorité de Dieu, dont le saint nom y est blasphémé en façon si grave: +comme donc ces choses, <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> si elles sont vraies, ce que Dieu ne +permette, ne pourraient que nuire non seulement à votre salut, mais à la +dignité royale qui est en vous, à votre honneur et gloire; jaloux que +nous sommes de votre salut, gloire et renom, nous prions du fond de nos +entrailles votre grandeur royale, et charitablement lui conseillons, +l'avertissons et exhortons dans le Seigneur et par la puissance de la +vertu divine, de la part de notre Dieu rédempteur Jésus-Christ, et de +son très-saint vicaire notre seigneur le souverain pontife, dont +l'autorité nous est déléguée, vous faisons inhibition, et vous conjurons +par tous les moyens en notre pouvoir, afin que, par vous ni par autres, +ne receviez ou défendiez les susdites terres, désirant que vous daigniez +pourvoir à votre intérêt et au leur, si bien que, ne communiquant avec +les excommuniés, les maudits hérétiques et fauteurs d'iceux, il ne vous +arrive d'encourir la tache d'anathême. Nous ne voulons, du reste, cacher +à votre Sérénité que, si vous croyez devoir laisser aucuns des vôtres +pour la défense desdits lieux, comme ils seront pour semblable cas +excommuniés de droit, nous vous ferons publiquement déclarer tel, comme +défenseur des hérétiques.»</p> + +<p>Néanmoins le roi d'Arragon, ne venant en rien à résipiscence, finit en +pis ce qu'il avait mal commencé, et prit sous sa protection tous les +hérétiques et les comtes excommuniés, savoir ceux de Toulouse, de +Comminges et de Foix, Gaston de Béarn, et les chevaliers Toulousains et +du Carcassez, qui, dépossédés pour fait d'hérésie, s'étaient réfugiés à +Toulouse, plus les habitans de cette cité, recevant le serment de tous, +et présumant bien de prendre en garde la ville de <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Toulouse, +qui relève directement du roi de France, comme tout ce qu'ils avaient +encore de possessions. Nous ne pensons devoir taire que, tandis que les +nôtres étaient au susdit colloque de Lavaur, et bien que le comte de +Montfort, par égard pour le roi, eût donné trève aux ennemis pour le +temps qu'il durerait, laquelle trève le roi avait pareillement confirmée +en leur nom, les traîtres n'en vinrent pas moins, pendant la tenue du +concile, courir maintes fois sur nos terres, profitant de ce que nous +n'étions sur nos gardes, où, ramassant un ample butin, tuant plusieurs +de nos gens, et faisant grand nombre de prisonniers, ils portèrent de +tous côtés bien graves dommages. À ce sujet, les nôtres se plaignirent +très-souvent au roi, qui ne fit pourtant donner aucune réparation: sur +quoi, voyant qu'il s'amusait à prolonger le concile par envoi +d'émissaires et de lettres, voire par appels superflus, tout en +souffrant que, pendant la trève et la durée de la conférence, les +excommuniés, dont il favorisait la cause, nous attaquassent à découvert +et à chaque instant, ils quittèrent Lavaur, après avoir écrit ce qui +suit au seigneur pape, touchant les affaires générales de l'Église et le +susdit concile en particulier:</p> + +<p class="p2 center"><i>Lettre du concile de Lavaur au seigneur pape Innocent.</i></p> + +<p>«À leur très-saint père en Jésus-Christ et très-bienheureux seigneur +Innocent, par la grâce de Dieu souverain pontife, ses humbles et dévoués +serviteurs les archevêques, évêques et autres prélats des églises, +<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> réunis à Lavaur pour les affaires de la sainte foi, souhaitent +de toute affection longueur de vie et de santé. Pour autant que la +langue ni la plume ne nous suffisent pour rendre dignes actions de +grâces à la sollicitude de votre paternité, nous prions le distributeur +de tout bien qu'il supplée en cet endroit à notre défaut, et vous +octroie abondamment toutes les faveurs qu'avez accordées à nous, aux +nôtres et autres églises de ces contrées. Comme en effet la peste +d'hérésie semée sur elles des anciens jours se fut, de notre temps, +accrue à tel point que le culte divin y était tombé en opprobre et +dérision, que les hérétiques d'un côté et les routiers de l'autre y +violentaient le clergé, et saccageaient les biens ecclésiastiques, et +que le prince comme le peuple, donnant en mal sens, y a dévié de la +droite ligne de la foi, vous avez employé très-sagement vos armées de +Croisés à nettoyer les souillures de cette peste infâme, de même que +leur très-chrétien général, le comte de Montfort, athlète de toutes +pièces intrépide et champion invincible des combats de Dieu; si bien que +l'Église, qui, en ces quartiers, était si misérablement déchue en +ruines, commence à relever la tête, et que toute opposition et erreur +étant détruites pour majeure partie, ce pays, long-temps rempli des +sectateurs du dogme pervers, s'habitue enfin au culte de la divine +religion. Toutefois subsistent encore quelques restes de ce fléau +empesté, savoir la ville de Toulouse avec quelques châteaux, où, comme +les ordures qui tombent dans un égout, vient s'amasser le résidu de la +corruption hérétique, et desquels le maître et seigneur, c'est pour dire +le comte de Toulouse, qui, depuis longue <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> date, comme il vous a +été bien souvent rapporté, s'est montré fauteur et défenseur de +l'hérésie, attaque l'Église de toutes les forces qui lui sont demeurées, +et s'oppose du plus qu'il peut aux adorateurs de la foi en faveur de ses +ennemis: car, depuis le jour où il est revenu d'auprès votre Sainteté, +muni d'ordres dans lesquels vous usiez pour lui de miséricorde plus même +qu'il n'en avait besoin, l'ange de Satan est entré dans son cœur, +comme il appert très-clairement; et, payant d'ingratitude les bienfaits +de votre grâce, il n'a rien accompli des choses qu'il avait promises en +votre sainte présence: ains a-t-il augmenté outre mesure les péages +auxquels il avait souvent renoncé, et s'est tourné du côté de quiconque +il a su notre ennemi et celui de l'Église. Espérant sans doute de +trouver forces contre elle dans l'assistance d'Othon, ce rebelle à +l'Église et à Dieu, il menaçait ouvertement, ainsi qu'on l'assure, et +comptant sur son secours, d'extirper de ses possessions l'Église comme +le clergé à jamais et radicalement, s'étudiant dès lors à soutenir et +caresser plus chaudement encore que par le passé les hérétiques et +routiers dont il avait si souvent abjuré le parti. En effet, lorsque +l'armée des catholiques assiégeait Lavaur, où était le siége de Satan, +et comme la province de la méchante erreur, ledit comte a envoyé au +secours des pervers des chevaliers et de ses cliens, outre qu'en un sien +château appelé Casser, ont été trouvés et brûlés par les Croisés plus de +cinquante hérétiques, plus une immense multitude de leurs croyans. +D'abondant, il a appelé contre l'armée de Dieu Savary, ennemi de +l'Église, sénéchal du roi d'Angleterre, avec lequel il a osé assiéger +dans <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> Castelnaudary le susdit lutteur pour le Christ, le noble +comte de Montfort; mais la dextre du Christ le frappant, sa présomption +a tourné bien vite à sa honte, tellement qu'une poignée de catholiques a +mis en fuite une foule infinie d'ariens. Au demeurant, frustré de son +espoir dans Othon et le roi d'Angleterre, comme celui qui s'appuie sur +un roseau, il a imaginé une abominable iniquité, et député vers le roi +de Maroc, implorant son assistance non seulement pour la ruine de nos +contrées, mais pour celle de la chrétienté toute entière: ce qu'a +empêché la divine miséricorde. Ayant chassé l'évêque d'Agen de son +siége, il l'a dépouillé de tous ses biens, a pris l'abbé de Moissac, et +tenu en captivité l'abbé de Montauban presque durant une année. Ses +routiers et complices ont soumis à toute espèce de tortures des pélerins +clercs et laïques en quantité innombrable; ils les ont retenus +long-temps en prison, où quelques-uns sont encore. Et par tous ces faits +et gestes ne s'est apaisée sa fureur; sa main est toujours étendue +contre nous; en sorte que chaque jour il devient pire que soi-même, et +fait à l'Église de Dieu tout le mal qu'il peut par lui, son fils et +consorts, les comtes de Foix, de Comminges et Gaston de Béarn, les plus +scélérats des hommes et pervers comme lui. Finalement, aujourd'hui que, +par suite de la vengeance divine et de la censure ecclésiastique, +l'athlète de la foi, le comte très-chrétien s'est emparé par justes et +pieux combats de presque toutes leurs terres, en tant qu'ils sont +ennemis de Dieu et de l'Église, eux, persistant dans leur malice, et +dédaignant de s'humilier sous la puissante main de Dieu, ont eu +dernièrement recours au roi d'Arragon, à l'aide <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> duquel ils +entendent peut-être circonvenir votre clémence, et faire pièce à +l'Église. En effet, ils l'ont amené à Toulouse pour avoir une conférence +avec nous qui, du mandat du légat et de vos délégués, nous étions réunis +à Lavaur; et ce qu'il a proposé et comment, plus, ce que nous avons cru +lui devoir répondre, c'est ce que vous connaîtrez plus à plein par les +copies que nous vous envoyons scellées, communiquant le tout à votre +sainteté d'un commun avis et d'accord unanime, et par là mettant nos +âmes à l'abri du cas où, faute de signification, quelque chose serait +omise de ce qui touche aux affaires de la foi. Sachez aussi pour certain +que, si le pays enlevé aux susdits tyrans, si justement et avec si +grande effusion du sang des Chrétiens, leur était restitué ou à leurs +héritiers, non seulement une nouvelle erreur dominerait pire que la +première, mais une ruine incalculable deviendrait imminente pour le +clergé et pour l'Église. Enfin, ne croyant devoir noter une à une sur la +présente page les énormités abominables et les autres crimes des +susdits, pour ne paraître composer un volume, nous avons placé dans la +bouche des nonces certaines choses qu'ils pourront de vive voix porter +jusqu'à vos saintes oreilles.»</p> + +<p>Les nonces qui portèrent cette missive au seigneur pape, furent le +vénérable évêque de Conserans, l'abbé de Clarac, Guillaume, archidiacre +de Paris, maître Théodise, et un certain clerc qui avait été long-temps +correcteur des lettres apostoliques, et se nommait Pierre de Marc. Mais +avant que lesdits personnages circonspects et discrets fussent arrivés +en cour de Rome, le roi d'Arragon avait cherché par envoyés à <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> +circonvenir la simplicité apostolique, et substituant le mensonge à la +vérité, il avait obtenu des lettres par lesquelles le seigneur pape +ordonnait au comte de Montfort de rendre les terres des comtes de +Comminges, de Foix, et de Gaston de Béarn, à chacun d'eux, écrivant de +plus à l'archevêque de Narbonne en termes qui semblaient révoquer +l'indulgence accordée à ceux qui marchaient contre les hérétiques +albigeois. Aussi nos nonces trouvèrent-ils d'abord le seigneur pape dur +un petit, parce qu'il avait été trop crédule aux fausses suggestions des +envoyés du roi d'Arragon; mais ayant ensuite reconnu la vérité par les +soins et le rapport des nôtres, il annula tout ce qu'il avait fait à la +sollicitation des ambassadeurs du roi, et lui adressa la lettre dont la +teneur suit.</p> + +<p class="p2 center"><i>Lettre du seigneur pape au roi des Arragonais, pour qu'il ne mette +opposition aux affaires de la foi.</i></p> + +<p>«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à l'illustre +Pierre, roi des Arragonais. Que celui dans les mains de qui sont les +cœurs de tous les rois t'inspire, sur notre humble prière, de telle +sorte qu'écoutant avec prudence ce qu'il nous faut, suivant le mandat +apostolique, t'adresser de réprimandes, d'instances et de reproches, tu +reçoives ceux-ci avec une piété filiale, comme nous te les faisons avec +une paternelle affection; qu'ainsi tu obtempères à nos salutaires avis +et conseils, et qu'acceptant la correction apostolique, tu prouves avoir +eu une dévotion sincère aux choses contre lesquelles l'effet montre sans +<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> aucun doute que tu as failli. Assurément, il est au su de tout +le monde, et nous ne pensons pas que ta sérénité puisse ignorer; ou même +désavouer, que nous nous sommes étudiés à t'honorer spécialement entre +les autres princes chrétiens; par quoi se sont accrus ta puissance et +bonne renommée; et plût à Dieu qu'en même temps eussent augmenté +pareillement ta prudence et dévotion! ce qui ne te serait moins utile +qu'à nous-même agréable. Mais en cela, on te connaît pour n'avoir agi +dans ton intérêt, non plus que sous la déférence qu'il te convenait +d'avoir envers nous; ains, lorsque les citoyens de Toulouse ont été +retranchés du corps de l'Église par le couteau de l'excommunication, +comme des membres pourris, et que cette même ville a été frappée +d'interdiction pour autant tant que certains d'entre eux sont +notoirement hérétiques, d'autres croyans, fauteurs, receleurs et +défenseurs d'iceux (outre que d'autres encore que l'armée du Christ, ou +pour mieux dire le Christ lui-même, dont ils avaient sur eux attiré la +colère par leurs égaremens, a forcés de quitter leur repaire, se sont +réfugiés dans ladite cité, comme dans un cloaque pour l'erreur); toi, tu +n'as pas craint au grand scandale du peuple chrétien, et au détriment de +ta propre gloire, de les recevoir sous ta protection, commettant impiété +sous ombre de pitié, et t'écartant de la crainte de Dieu, comme si tu +pouvais prévaloir contre le Seigneur, ou détourner sa main étendue sur +ceux dont les fautes ont contraint sa colère. C'est pourquoi, ayant tout +récemment entendu les propositions faites en notre présence par notre +vénérable frère, l'évêque de Ségovie, et notre cher fils Colomb, envoyés +de nos <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> légats et du comte de Montfort; ayant pris de plus +entière connaissance des lettres à nous adressées d'une et d'autre part, +et ayant tenu avec nos frères un conseil, où les affaires de la religion +en vos pays ont été soigneusement traitées; voulant d'ailleurs par une +paternelle sollicitude pourvoir, en faveur de ta Sérénité, à ton +honneur, quant à la gloire du monde, à ton salut, quant au bien de ton +âme, à tes intérêts, quant aux choses de la terre, nous t'enjoignons par +la vertu du Saint-Esprit, et au nom de la divine grâce et apostolique, +que tu abandonnes les susdits Toulousains, nonobstant promesse ou +obligation quelconque faite en supercherie de la discipline +ecclésiastique, et qu'aussi long-temps qu'ils resteront ce qu'ils sont, +tu ne leur donnes conseil, assistance, ni faveur aucune. Que s'ils +désirent retourner à l'unité de l'Église, ainsi que l'ont assuré tes +envoyés en notre présence, nous donnons ordre dans nos lettres à notre +vénérable frère Foulques, évêque de Toulouse, homme de pensers sincères +et de vie intègre, lequel obtient bon témoignage, non seulement de ses +compatriotes, mais encore des étrangers, nous donnons donc ordre que +s'adjoignant deux autres, il réconcilie à l'unité de l'Église ceux qui +le voudront de pureté de cœur, de conscience droite et de foi loyale, +après avoir reçu d'eux suffisante caution et digne garantie; quant à +ceux qui persisteraient dans les ténèbres de leurs erreurs, que le même +évêque, pour cause de leur hérétique corruption, les fasse exiler et +chasser de la susdite ville, et fasse confisquer tous leurs biens, de +sorte qu'ils n'y rentrent en aucun temps, à moins qu'inspirés par le +ciel, ils ne prouvent par l'exhibition <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> de bonnes œuvres +qu'ils sont vraiment chrétiens selon la foi orthodoxe; et qu'ainsi cette +même cité étant réconciliée à l'Église et purifiée, demeure sous la +protection du siége apostolique, pour n'être à l'avenir molestée par le +comte de Montfort ou autre catholique, mais plutôt défendue et protégée. +Mais sommes émerveillé, fâché même, que tu aies fait surprendre un +mandement apostolique par tes envoyés, menteurs et fourbes à notre +égard, pour la réintégration dans leurs domaines de vos nobles, les +comtes de Foix, de Comminges et Gaston de Béarn, tandis que, pour +nombreux et grands méfaits nés de leur prédilection envers les +hérétiques qu'ils défendent ouvertement, ils sont enlacés dans les liens +de l'excommunication: lequel mandement obtenu en cette façon pour +semblables gens ne doit tenir, et le révoquons entièrement comme +subreptice. Au demeurant, si les susdits désirent, comme ils l'assurent, +être réconciliés à l'unité de l'Église, nous donnons par nos lettres +ordre à notre vénérable frère, l'archevêque de Narbonne, légat du siége +apostolique, que d'eux recevant non seulement la caution du serment, +puisqu'ils ont déjà violé les leurs, mais telle autre qu'il jugera +convenable, il leur accorde le bénéfice de l'absolution; après quoi, les +préliminaires dûment remplis, comme preuves d'une vénérable dévotion, +nous aurons soin d'envoyer en ces quartiers un légat à <i>latere</i>, homme +honnête, circonspect et ferme, lequel ne déviant à droite ni à gauche, +et marchant toujours dans le droit chemin, ait à approuver et confirmer +ce qu'il trouvera fait justement, à corriger et réformer les erreurs; +qui, enfin, fasse rendre justice entière, tant aux <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> susdits +nobles qu'à tout autre plaignant. En attendant, nous voulons et +ordonnons qu'une trève solide soit établie et gardée entre toi, tes +possessions et le comte de Montfort, mandant mêmement à ce comte qu'il +te rende révérencieusement ce qu'il te doit pour les terres qu'il tient +de toi. D'ailleurs, nous voulons qu'il soit bien entendu de ton +Excellence que, si les Toulousains et susdits nobles croyaient devoir +persister encore dans leur erreur, nous exciterons le zèle d'autres +Croisés et fidèles serviteurs de l'Église par un renouvellement +d'indulgences, pour qu'appuyés de l'assistance divine, s'élevant contre +ceux-ci de même que contre tous autres, leurs receleurs et défenseurs +plus nuisibles que les hérétiques mêmes, ils marchent au nom du Dieu des +batailles, afin d'extirper la peste de l'hérétique perversité. Nous +avertissons donc ta Sérénité, la prions instamment, et l'adjurons au nom +du Seigneur, pour que tu exécutes promptement ce qui précède, dans les +points qui te touchent; ayant à tenir pour certain que, si tu venais à +faire autrement, ce que nous ne pouvons croire, tu pourrais encourir un +grave et irréparable dommage, plus l'indignation de Dieu que tu +attirerais indubitablement sur toi par semblable conduite, outre encore +que nous ne pourrions, bien que nous chérissions ta personne, t'épargner +ni user de déférence envers toi contre les affaires de la foi +chrétienne; et quel danger te menacerait si tu t'opposais à Dieu et à +l'Église, surtout en ce qui concerne la religion, pour vouloir empêcher +que le saint œuvre soit consommé, c'est ce que peuvent t'apprendre +non seulement d'anciens exemples, mais bien aussi des exemples récens. +Donné à Latran, le douzième <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> jour avant les calendes de juin, +et de notre pontificat l'an dix-neuvième.»</p> + +<p>Le concile des prélats réunis à Lavaur étant terminé, le roi d'Arragon +étant sorti de Toulouse et y ayant laissé plusieurs de ses chevaliers +pour la garde de la ville et le secours des ennemis du Christ, manda peu +de jours après à notre comte qu'il voulait avoir une conférence avec lui +près de Narbonne; sur quoi le comte voulant montrer sa déférence envers +le roi, et lui obéir comme à son seigneur, autant qu'il le pourrait +selon Dieu, répondit qu'il se rendrait volontiers à l'entrevue indiquée. +Mais le roi n'y vint pas et n'avait jamais eu dessein d'y venir; +seulement un grand nombre de routiers et d'hérétiques, tant Arragonais +que Toulousains, s'y présentèrent: ce qui faisait craindre qu'ils ne se +saisissent par trahison du comte qui devait arriver avec peu de monde. +Toutefois, il eut connaissance de ce qui se passait, et se détourna du +lieu de la conférence.</p> + +<h2>CHAPITRE LXVII.</h2> + +<p class="resume">Le roi d'Arragon défie le comte de Montfort par féciaux.</p> + +<p>Quelques jours ensuite, ledit roi envoya au comte, par ses hérauts, des +lettres dans lesquelles il était dit qu'il le défiait, et qui +contenaient toute espèce de menaces. Néanmoins, notre comte, bien que le +roi lui fît défi avec tant de superbe, ne voulut endommager en rien les +terres du roi, d'où lui venait pourtant chaque jour beaucoup de mal à +lui-même et très-notable <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> préjudice, puisque les Catalans +pénétraient dans nos possessions et les dévastaient autant qu'il leur +était possible. Peu de jours après, il députa vers le roi Lambert de +Turey, vaillant chevalier et discret, qu'il chargea de lui demander ce +qu'il devait croire touchant le défi que ses gens lui avaient apporté, +lui mandant en outre qu'il n'avait jamais commis forfaiture envers lui, +et qu'il était prêt à lui rendre tout légitime office de bon vassal. Il +lui offrait de plus, au cas où il se plaindrait relativement aux +domaines des hérétiques qu'il avait acquis par le secours des Croisés, +et au commandement du souverain pontife, de s'en rapporter au jugement +du seigneur pape, ou à celui du seigneur archevêque de Narbonne, légat +du siége apostolique; même il remit au susdit chevalier des lettres +qu'il lui ordonna de présenter au roi, si celui-ci jugeait devoir +persévérer dans son obstination, et dont voici le contenu. Le comte +écrivait au roi, sans salutation aucune, lui signifiant que puisqu'il +persistait dans son obstination et ses défis, après tant d'offres à lui +faites de paix et de juste satisfaction, il le défiait à son tour, +disant que dorénavant il ne lui serait tenu par nul droit de service, et +qu'avec l'aide de Dieu, il se défendrait tant contre lui que contre les +autres ennemis de l'Église. Lambert venant donc vers le roi, expliqua +par ordre, avec soin et attention, en sa présence et celle d'un grand +nombre de barons de ses terres, tout ce que le comte lui avait mis à la +bouche; et comme le roi, toujours obstiné, rejetait toute espèce de +composition, et ne voulait revenir sur le défi qu'il avait envoyé au +comte, soudain notre envoyé présenta les lettres de Montfort <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> à +ce sujet, lesquelles furent lues en assemblée générale, tant du roi que +de ses barons, et dont la teneur bien comprise mit en grande fureur le +roi et les siens. Puis, ayant fait sortir l'envoyé du comte, et le +mettant sous bonne garde, l'Arragonais demanda conseil aux autres sur ce +qu'il devait faire de cedit messager: sur quoi, quelques-uns de ses +barons furent d'avis qu'il envoyât au comte, lui mandant et ordonnant +qu'il vînt lui-même en sa cour pour lui rendre ce qu'il lui devait comme +à son seigneur, ajoutant que, s'il s'y refusait, ils jugeaient Lambert +digne de mort. Le lendemain, celui-ci se présenta de nouveau devant le +roi, et répéta soigneusement ce qu'il avait dit la veille au nom du +comte, s'offrant même avec audace à défendre en combat singulier, et +dans la cour même du roi, la loyauté de son seigneur, au cas où +quelques-uns des chevaliers d'Arragon voudraient soutenir que notre +comte eût injustement offensé le roi, ou lui eût jamais manqué en la foi +promise. Mais nul n'osant l'attaquer, et tous pourtant s'écriant avec +emportement contre lui, il fut enfin renvoyé par le roi à la prière de +quelques-uns de ses chevaliers, dont il était un peu connu, et retourna +vers le comte, après avoir couru maintes fois péril de sa vie. Dès lors, +ledit roi, qui par le passé avait déjà persécuté le comte du Christ, +mais en secret seulement, commença de le gêner en tout et de le +poursuivre ouvertement.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> CHAPITRE LXVIII.</h2> + +<p class="resume">Comment Louis, fils du roi de France, prit la croix et amena + beaucoup d'autres à la prendre avec lui.</p> + +<p>L'an de l'incarnation du Seigneur 1212<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Lien vers la note 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, au mois de février, Louis, +fils du roi de France, jeune homme d'une grande douceur et d'un +excellent caractère, prit la croix contre les hérétiques. Sur quoi un +nombre infini de chevaliers, animés par son exemple et par leur amour +pour lui, revêtirent ce signe de la foi vivifiante. Et fut le roi de +France grandement marri en apprenant que son fils s'était croisé. Mais +il n'entre pas dans notre propos d'exposer la cause d'une telle douleur. +Quoi qu'il en puisse être, le roi tint, le 1<sup>er</sup> jour de carême, une +assemblée générale dans la ville de Paris, pour ordonner du dessein de +son fils, et pour savoir ceux qui iraient avec lui, combien et quels ils +seraient. Or se trouvaient alors à Paris les évêques de Toulouse et de +Carcassonne, personnages d'entière sainteté, lesquels étaient pour lors +venus en France afin d'avancer les affaires de la foi contre les +pestiférés hérétiques. De son côté, le roi d'Arragon, qui portait à ces +mêmes affaires tout l'empêchement qu'il pouvait, députa au roi Philippe +l'évêque de <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> Barcelone et quelques chevaliers avec lui, à deux +causes, savoir, la première, pour que ledit roi lui donnât sa fille en +mariage, attendu qu'il voulait répudier sa légitime épouse, fille de +Guillaume de Montpellier, qu'il avait même déjà répudiée autant qu'il +était en lui; pourquoi celle-ci s'était approchée du seigneur pape, se +plaignant que son mari la repoussait injustement, et, par suite, le +souverain pontife ayant pris pleine connaissance de la vérité, rendit +sentence contre le roi, confirmant son mariage avec cette même reine. +L'intention de Pierre, en demandant la fille du roi de France, était de +se l'attacher par cette alliance, et d'éloigner son cœur de l'amour +de la foi catholique et de l'assistance du comte de Montfort; mais ses +envoyés, voyant qu'il était déjà manifeste et public à la cour de +Philippe que le seigneur pape avait confirmé le mariage du roi et de la +reine d'Arragon, n'osèrent faire mention de celui qu'ils venaient +solliciter. Quant au second motif de leur mission, le voici: leur maître +communiquant tout-à-fait et ouvertement avec les hérétiques excommuniés, +avait pris en sa garde et sous sa protection la ville de Toulouse, qui +fut de longue date et était encore un réceptacle et la lanterne des +hérétiques, de même que ces méchans et leurs fauteurs; et commettant +impiété sous apparence de pitié, il travaillait de tout son pouvoir à ce +que la dévotion des pélerins prît un terme, et à ce que le zèle des +Croisés se refroidît, voulant que ladite ville et quelques châteaux +circonvoisins qui combattaient encore la chrétienté restassent intacts, +pour être ensuite à même de détruire et anéantir entièrement tout le +saint négoce de la foi. À cette fin, il avait <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> envoyé au roi de +France, à la comtesse de Champagne et à beaucoup d'autres personnages, +des lettres scellées du sceau d'un grand nombre d'évêques de son +royaume, dans lesquelles le seigneur pape montrait l'intention de +révoquer l'indulgence qu'il avait accordée contre les Albigeois, et que +Pierre faisait publier en France pour éloigner tous les esprits du +pélerinage au pays de Provence. Ayant dit ce peu de mots de sa malice, +retournons à notre propos.</p> + +<p>L'évêque de Barcelone et autres envoyés du roi d'Arragon, lesquels +étaient venus pour tâcher d'empêcher qu'on ne se croisât contre les +hérétiques, voyant que Louis, fils du roi de France, et un grand nombre +de nobles, avaient pris la croix, n'osèrent même sonner mot du motif de +l'ambassade relativement au pélerinage contre les Albigeois. Si bien +donc que ne faisant rien des choses qui les avaient amenés, ils +revinrent vers leur maître, tandis que le roi de France qui, comme nous +l'avons dit, avait convoqué ses barons à Paris, disposait tout pour le +départ de son fils et des autres qui s'étaient croisés avec lui, et en +fixait le jour à l'octave de la résurrection du Seigneur. Que dirai-je? +la joie et l'enthousiasme furent extrêmes parmi les Chrétiens; la +douleur des hérétiques et leurs craintes furent d'autant bien grandes. +Mais, hélas! bientôt après nos chants d'allégresse se changèrent en +deuil; le deuil des ennemis devint joie, car l'antique ennemi du genre +humain, le diable, sentant que les affaires du Christ étaient quasi à +leur terme par les efforts et l'industrie des Croisés, inventa un nouvel +artifice pour nuire à l'Église, et voulut empêcher que ce qui le fâchait +n'arrivât à une heureuse <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> issue. Il suscita donc au roi de +France tant de guerres et de si grandes occupations, qu'il lui fallut +retarder l'exécution du religieux projet de son fils et des Croisés.</p> + +<h2>CHAPITRE LXIX.</h2> + +<p class="resume">Comment Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume son frère, + évêque d'Auxerre, prirent la croix.</p> + +<p>En ce temps-là, Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume, évêque +d'Auxerre, hommes louables en toutes choses et bien fermes, deux grandes +lumières de l'Église gallicane en ce siècle, autant dire les plus +grandes, et de plus frères germains selon la chair, avaient pris la +croix contre les hérétiques; lesquels prélats, voyant la foule des +Croisés s'arrêter en France, et sachant que les affaires de la foi +étaient d'autant plus en péril que ses ennemis, enhardis par l'inaction +des pélerins, montraient les cornes plus fièrement encore que par le +passé, rassemblèrent le plus de chevaliers qu'ils purent, et se mirent +en route d'une ferveur d'esprit et vertu admirables, prêts à employer +non seulement leurs biens, mais encore à s'exposer, s'il le fallait, +eux-mêmes aux dangers et à la mort pour le service de Jésus-Christ. +Faisant donc diligence, ces hommes remplis de Dieu vinrent droit à +Carcassonne, et, par leur arrivée, réjouirent bien fort le noble comte +de Montfort et le petit nombre de ceux qui étaient avec lui. Or lesdits +évêques trouvèrent les nôtres en un château près de Carcassonne, nommé +<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> Fanjaux, où ils séjournèrent peu de jours; après quoi ils se +rendirent, avec le comte, au château de Muret près de Toulouse, dont +nous avons fait mention ci-dessus. De là ils coururent jusque devant +Toulouse pour harceler plus vivement leurs ennemis et ceux du Christ; +mais un certain homme d'armes, nommé Alard d'Estrepi, et quelques autres +qui ne s'étaient pas assez bien portés aux affaires de la foi, ne +voulurent aller avec eux. Sur quoi le comte, qui n'avait assez de monde +pour pouvoir faire le siége de Toulouse ou de toute autre place de même +force, se décida de faire souvent des courses devant cette ville avec +les troupes qu'il avait pour détruire les forteresses des environs, +lesquelles étaient nombreuses et fortes, pour déraciner les arbres, +extirper les vignes et ruiner les moissons dont le temps approchait; ce +qu'il fit comme il se l'était proposé, ayant toujours en sa compagnie +les susdits évêques qui s'exposaient chaque jour aux pénibles travaux de +la guerre pour le service de Dieu, faisaient en outre à leurs frais +d'amples largesses aux chevaliers qui combattaient avec eux pour la +cause, rachetaient les captifs, et remplissaient avec sollicitude, comme +très-saints personnages qu'ils étaient, les autres offices d'une +libérale et pieuse vertu. Au demeurant, comme nous ne pourrions +rapporter en détail tout ce qui fut fait alors, disons en peu de mots +que les nôtres renversèrent en peu de jours dix-sept citadelles et +détruisirent la plus grande partie des arbres, des vignes et des +moissons autour de Toulouse. Ni faut-il taire que, durant que les nôtres +caracolaient ainsi devant cette ville, les habitans et les routiers qui +s'y étaient renfermés, en nombre double de nos <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> gens, faisaient +fréquentes sorties et les attaquaient de loin, mais prenaient la fuite +chaque fois que les Croisés voulaient les charger. Il y avait près de +Toulouse une certaine citadelle, assez faible du reste et mal fortifiée, +que quelques-uns de nos chevaliers, savoir Pierre de Sissy, Simon de +Lisesnes et Robert de Sartes, lesquels, dès le commencement de la +guerre, en avaient supporté les fatigues, prièrent le comte de leur +abandonner, pour que, s'y postant à demeure, ils courussent le pays et +infestassent sans relâche la cité toulousaine; ce que le comte, bien que +malgré lui, leur accorda, vaincu par leurs instances.</p> + +<p>Aux environs de la fête de la nativité du bienheureux Jean-Baptiste, +Montfort voulut que son aîné, Amaury, fût fait chevalier, et il ordonna, +sur l'avis des siens, que la cérémonie fût célébrée le jour de cette +fête, à Castelnaudary, entre Toulouse et Carcassonne. Tandis qu'il +disposait ces choses, Gui, son frère germain, était occupé au siége d'un +certain château, dit Puycelsi<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Lien vers la note 154"><span class="smaller">[154]</span></a>, au diocèse albigeois, d'où il partit +et vint rejoindre le comte son frère, lequel se rendait vitement à +Castelnaudary par la route susdite, attendu que la Saint-Jean +approchait, avec ses barons et chevaliers. Et nous a semblé bon de +rapporter en quelle manière le jeune Amaury fut fait soldat du Christ, +comme étant chose nouvelle et du tout inouïe.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> CHAPITRE LXX.</h2> + +<p class="resume">Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier.</p> + +<p>L'an du Verbe incarné 1213, le noble comte de Montfort, ensemble +plusieurs barons et siens chevaliers, se réunirent à Castelnaudary en la +fête de la nativité du bienheureux Jean, ayant avec eux les deux prélats +susdits et quelques chevaliers étrangers. Or voulut le comte +très-chrétien, et il pria l'évêque d'Orléans qu'il fît son aîné +chevalier du Christ, et lui baillât la ceinture militaire, ce que le +vénérable évêque refusa très-long-temps de faire; mais cédant enfin aux +suppliques du comte et des nôtres, il acquiesça à leurs vives demandes. +Or, pour ce que Castelnaudary ne pouvait commodément contenir la +multitude des assistans, ayant déjà été détruit une ou deux fois, et +d'autant que la chaleur était grande, le comte fit dresser plusieurs +pavillons dans une belle plaine proche le château. Puis, le jour même de +la Saint-Jean, le vénérable évêque d'Orléans revêtit les habits +pontificaux pour célébrer la solennité de la messe dans une de ces +tentes, en présence des clercs et chevaliers qui devaient s'y réunir; +et, comme il était devant l'autel récitant le saint office, le comte +prenant son fils aîné Amaury par la main droite, et la comtesse le +tenant par la main gauche, ils approchèrent de l'autel et l'offrirent au +Seigneur, suppliant le prélat de le faire chevalier au service de +Jésus-Christ. Que dirai-je? aussitôt les évêques d'Orléans et d'Auxerre, +<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> s'agenouillant devant l'autel, ceignirent l'enfant de la +ceinture militaire et entonnèrent en toute dévotion <i>Veni creator +spiritus</i>. Ô nouvelle manière de réception et non expérimentée jusqu'à +ce jour! Qui aurait pu, à ce spectacle, s'empêcher de pleurer? En cette +façon et suivant cet ordre le susdit enfant fut fait chevalier avec +grande solennité; après quoi le comte partant de Castelnaudary peu de +jours ensuite, suivi de son fils et des évêques, vint courir devant +Toulouse, prit quelques-uns des ennemis, et alla à Muret, où, près de +lui, se rendirent plusieurs nobles de Gascogne qu'il avait appelés, +voulant qu'ils fissent hommage à son jeune fils, comme ils firent. +Quelques jours après il quitta Muret et marcha en Gascogne avec Amaury, +pour lui en livrer la partie déjà conquise, et, qu'à l'aide de Dieu, il +s'emparât du reste. Pour ce qui est des évêques, ils restèrent à Muret, +se préparant à en partir le troisième jour et à s'en retourner chez eux, +vu qu'avec immense labeur et fortes dépenses, ils avaient louablement +accompli leur quarantaine en pélerinage, bien dignes en tous points +d'éloges et d'honneur. Sortant donc le troisième jour de Muret, ils +tendaient vers Carcassonne lorsque les Toulousains et autres ennemis de +la foi, voyant que notre comte gagnait, avec son fils, le pays de +Gascogne, et que les évêques, suivis des pélerins en leur compagnie, +revenaient en leurs quartiers, saisirent l'occasion d'agir à coup sûr, +et sortant en grande troupe de Toulouse, vinrent assiéger certains de +nos chevaliers. Or étaient-ce Pierre de Sissy, Simon de Lisesnes et +Robert de Sartes, plus quelques autres en petit nombre, lesquels, comme +nous l'avons dit plus haut, occupaient, près de Toulouse, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> une +citadelle assez faible et mal fortifiée, dont les ennemis poussèrent +vivement le siége, et où nos gens se défendirent de leur mieux. +Toutefois, sentant bientôt qu'ils n'étaient à même d'être secourus à +temps, puisque le comte avait tourné vers la Gascogne, et que les +évêques et les pélerins s'en revenaient en France, après dures +extrémités et violentes angoisses ils se rendirent, y mettant néanmoins +la condition et garantie que les Toulousains leur laisseraient la vie et +les membres. N'oublions pas de dire que les prélats, déjà rendus à +Carcassonne, en apprenant la position des nôtres, conseillèrent, +avertirent et supplièrent les pélerins de rebrousser chemin avec eux +pour leur donner assistance. Ô hommes en tout recommandables! ô gens de +pleine vertu! Tous y consentirent, et, sortant de Carcassonne, +marchaient en hâte pour secourir les assiégés; mais, en arrivant près de +Castelnaudary, on leur dit qu'ils étaient au pouvoir des ennemis, comme +cela était réellement. Ce qu'ayant ouï, ils revinrent en grande douleur +vers Carcassonne, tandis que les gens de Toulouse y conduisaient leurs +prisonniers, où, sur l'heure, ils les firent traîner par les places +attelés à leurs chevaux; et, pires que tous les infidèles ensemble, ne +déférant à leurs promesses ni à leurs sermens, ils les firent pendre +tout dépecés à une potence, bien qu'ils leur eussent donné caution de +leurs vies et membres. Ô façon horrible de trahison et de cruauté! Quant +au noble comte de Montfort, lequel, ainsi que nous l'avons rapporté, +avait conduit son fils en Gascogne, et, par l'aide de Dieu, y avait déjà +acquis beaucoup de châteaux et très-forts, à la nouvelle que les +Toulousains assiégeaient ses chevaliers, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> il laissa son fils en +ces parties et revint promptement à leur secours; mais avant d'arriver à +eux, ils étaient déjà pris et conduits à Toulouse.</p> + +<p>Le roi, Pierre d'Arragon, avait, l'hiver passé, député à Rome, insinuant +par très-fausse suggestion au seigneur pape que le comte de Montfort +avait injustement ravi les terres du comte de Comminges, de Foix et de +Gaston de Béarn; il allait jusqu'à dire que ces trois hommes n'avaient +jamais été hérétiques, bien qu'il fût très-manifeste qu'ils avaient été +fauteurs de l'hérésie et combattu la sainte Église de tous leurs +efforts. Il enjôla le seigneur pape au point de lui persuader que les +affaires de la foi étaient consommées contre les hérétiques, eux étant +au loin mis en fuite et entièrement chassés du pays albigeois, et +qu'ainsi il était nécessaire qu'il révoquât pleinement l'indulgence +qu'il avait octroyée aux pélerins, et la transportât aux guerres contre +les païens d'Espagne ou au secours de la Terre-Sainte. Ô impiété inouïe +commise sous ombre même de piété! Or disait ainsi ce très-méchant +prince, non qu'il fût en souci des embarras et besoins de la sainte +Église, mais, ainsi qu'il l'a démontré par indices bien évidens, pour +étouffer et détruire en un moment la cause du Christ qui, après nombre +d'années, grands travaux et large effusion du sang chrétien, avait été +miraculeusement avancée en ces contrées. Néanmoins, le souverain +pontife, trop crédule aux perfides suggestions dudit roi, consentit +facilement à ses demandes, et écrivit au comte de Montfort, lui mandant +et ordonnant de rendre sans délai, aux comtes de Comminges, de Fois et à +Gaston de Béarn, gens très-scélérats et perdus, les <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> terres que, +par juste jugement de Dieu, il avait enfin conquises, et par le secours +des Croisés. En outre, il révoqua l'indulgence accordée à ceux qui +marchaient contre les hérétiques, et, par suite, envoya en France son +légat, maître Robert de Corçon, Anglais de nation, muni de plusieurs +lettres et indulgences, pour prêcher activement et faire prêcher en +assistance du pays de Jérusalem; lequel légat, à son arrivée, exécutant +sa mission avec diligente sollicitude, commença à parcourir la France, à +tenir des conciles d'archevêques et d'évêques, à instituer des +prêcheurs, bref, par tous moyens, à travailler pour la Terre-Sainte. De +leur côté, les prédicateurs qui avaient jusque-là poussé les affaires de +la foi contre les Albigeois, reçurent de lui l'ordre d'y renoncer et de +la tourner à la croisade d'outre-mer; si bien qu'au jugement humain, le +saint négoce de la religion contre les pestiférés hérétiques fut presque +aboli. En effet, dans toute la France il n'y avait qu'un seul homme, +savoir, le vénérable évêque de Carcassonne, personnage d'exquise +sainteté, qui s'occupât de cette pieuse entreprise, courant de toutes +parts, et faisant tous ses efforts pour qu'elle ne tombât en oubli. Ces +choses étant dites par avance sur l'état des choses en France, revenons +à la suite de notre narration.</p> + +<p>Des lettres apostoliques étant donc émanées de Rome, par lesquelles le +seigneur pape ordonnait au comte de Montfort de rendre les domaines des +trois nobles susdits, notre comte très-chrétien et les évêques du pays +albigeois lui envoyèrent l'évêque de Comminges, Guillaume, archidiacre +de Paris, un certain abbé de Clarac, homme non moins prudent que +<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> ferme, deux clercs que le seigneur pape avait députés au comte +de Montfort, savoir, maître Théodise qui embrassait d'une merveilleuse +affection les affaires de la foi, et Pierre de Marc, anciennement +notaire apostolique et originaire du diocèse de Nîmes, lesquels tous +arrivèrent en cour de Rome. Ils la trouvèrent dure et très-mal disposée +en leur endroit, vu que les ambassadeurs du roi d'Arragon, dont +quelques-uns y faisaient séjour, avaient fait pencher de leur côté, par +fausse suggestion, les esprits de presque tous ceux qui la composaient. +Enfin, après beaucoup de peines, le seigneur pape, venant à mieux +connaître la vérité, écrivit au roi d'Arragon, et par l'entremise des +envoyés du comte, des lettres où il lui reprochait très-âprement d'avoir +pris en sa garde et sous sa protection les gens de Toulouse, aussi bien +que les autres hérétiques, lui enjoignant très-étroitement, en vertu du +Saint-Esprit, de rompre avec eux sans délai, et de ne leur accorder à +l'avenir ni secours ni faveur. De plus Sa Sainteté se plaignait par ses +lettres de ce que le roi d'Arragon, par diverses suppositions fausses, +eût obtenu un mandat apostolique pour la restitution des terres des +comtes de Comminges, de Foix et de Gaston de Béarn; à quelles causes il +le révoquait comme subreptice. Enfin il commandait, dans la même +missive, aux susdits nobles et aux citoyens de Toulouse, de donner +satisfaction à Dieu et de revenir à l'unité de l'Église, suivant le +conseil et la volonté de l'archevêque de Narbonne, légat du siége +apostolique, et de l'évêque Foulques; ordonnant que, s'ils s'y +refusaient, les peuples fussent excités contre eux et leurs fauteurs par +de nouvelles indulgences. Tel était sommairement <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> le contenu de +ces lettres que nos envoyés rapportèrent de Rome.</p> + +<p>Cependant le noble comte de Montfort et ses compagnons étaient alors en +grande perplexité, presque seuls et quasi du tout désolés, vu qu'un +petit nombre seulement de pélerins venait de France à leur secours, si +même il en venait. En effet, comme nous l'avons déjà dit, les affaires +de la foi étaient presque entièrement oubliées par l'effet des nouvelles +prédications du légat que le seigneur pape avait envoyé en France pour +une croisade en la Terre-Sainte; de sorte que nuls à peu près ne se +croisaient plus contre les pestiférés hérétiques. En outre, le roi +Philippe, occupé aux guerres intestines qu'il avait alors à soutenir, ne +permettait point que les chevaliers qui s'étaient depuis long-temps +disposés à les combattre accomplissent leur vœu. Enfin, on disait +dans le pays albigeois, et le bruit commun courait déjà que le roi +d'Arragon rassemblait ses armées pour entrer fièrement sur nos terres et +en extirper entièrement les soldats du Christ. Le danger se représentant +de la sorte, notre comte envoya vers son fils, lequel était en Gascogne +au siége d'un château nommé Rochefort<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Lien vers la note 155"><span class="smaller">[155]</span></a>, lui mandant que, levant ce +siége, il vînt en diligence se joindre à lui; car il craignait que, si +le roi pénétrait en Gascogne avec ses troupes, il ne lui fût possible de +se saisir d'Amaury qui n'avait avec lui que très-peu de Français. Or le +miséricordieux Seigneur Jésus qui, dans les occasions, vient toujours au +secours des tribulations de ses serviteurs, fit en sorte que le fils +obéît à l'ordre de son père sans avoir à rougir <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> d'un siége +abandonné, puisque la nuit même où il reçut les lettres du comte les +ennemis demandèrent à capituler et offrirent de rendre le château, plus +environ soixante prisonniers qu'ils y tenaient dans les fers, pourvu +qu'on leur permît de se retirer la vie sauve; ce qu'Amaury, fils du +comte, ayant accordé, vu l'urgente nécessité, il se porta en toute hâte +vers son père, après avoir laissé dans la place un petit nombre de +chevaliers. En ce temps, tout le peuple albigeois était en grand trouble +et incertitude, parce que les ennemis de la foi et les chevaliers du roi +d'Arragon sortirent de Toulouse où ils avaient long-temps séjourné, +parcoururent le pays et rôdèrent autour de nos châteaux, invitant les +indigènes à l'apostasie et à la révolte; à quoi passaient plusieurs +d'entre eux, sous la garantie du roi d'Arragon dont ils attendaient +impatiemment la venue: si bien que nous perdîmes plusieurs places +considérables et très-fortes. Vers le même temps, le noble comte de +Montfort et les évêques de l'Albigeois envoyèrent deux abbés vers le roi +d'Arragon pour lui remettre les lettres du seigneur pape, le suppliant +que, suivant le mandat apostolique, il se désistât du secours qu'il +accordait à l'hérésie et de ses attaques contre la chrétienté. Sur quoi, +plein de ruses et trompeur, il répondit frauduleusement qu'il +accomplirait volontiers tous les ordres du souverain pontife; mais, bien +qu'il promît toujours de s'y conformer de grand cœur, il ne voulut +pourtant rappeler les chevaliers qu'il avait laissés l'hiver précédent à +Toulouse pour faire la guerre aux Chrétiens, d'accord avec les gens de +cette ville et les autres hérétiques. Au rebours, il en fit passer de +nouveaux, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> rassemblant en outre dans ses possessions tous ceux +qu'il pouvait, et engageant même, comme nous l'avons entendu dire, une +notable partie de ses terres pour avoir de quoi tenir à gages gens qu'il +enverrait à l'appui des hérétiques contre les Croisés. Ô perfide +cruauté! ô cruelle perfidie! Car, bien qu'il levât des troupes autant +qu'il lui était possible dans le dessein de nous attaquer, il promettait +cependant d'obéir au mandat du seigneur pape touchant l'abandon des +hérétiques et des excommuniés, et l'injonction de nous laisser +tranquilles. Toutefois l'issue a démontré qu'il n'y a prudence ni calcul +qui vaillent contre le Seigneur.</p> + +<p>Dans le même temps donc, le roi d'Arragon, accouchant enfin des projets +d'iniquité qu'il avait conçus contre Jésus-Christ et les siens, dépassa +les frontières suivi d'innombrables chevaliers et entra en Gascogne, +voulant, s'il se pouvait, rendre aux hérétiques et soumettre mettre à sa +domination tout le pays que nous avions conquis par la grâce de Dieu et +les efforts des Croisés; puis il marcha vers Toulouse, s'emparant, +chemin faisant, de plusieurs châteaux de Gascogne qui se rendirent à lui +par la peur qu'inspiraient ses armes. Que dirai-je? Il n'était bruit +dans toute la contrée que de l'arrivée du roi. La plus grande partie des +gens du pays s'en réjouissaient; un bon nombre apostasiaient et le reste +se disposait à en faire autant. L'impie, après avoir, à droite et à +gauche, passé par plusieurs castels, arriva devant Muret<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Lien vers la note 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, château +noble, mais d'ailleurs assez faible, situé à trois lieues de Toulouse, +<span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> et qui, malgré ses minces fortifications, était pourtant +défendu par trente chevaliers et quelques gens de pied que le comte de +Montfort y avait laissés pour le garder, et qui, plus que tous autres, +faisaient du mal aux Toulousains. De là, étant venu à Toulouse, le roi +rassembla les habitans et autres hérétiques pour aller assiéger Muret.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXI.</h2> + +<p class="resume">Du siége de Muret.</p> + +<p>L'an de Notre-Seigneur 1213, le mardi 10 septembre, le roi d'Arragon, +Pierre, ayant réuni les comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix, +ensemble une nombreuse armée d'Arragonais et de Toulousains, assiégea +Muret, château situé sur la Garonne, près de Toulouse, à trois lieues de +cette ville, du côté de la Gascogne. À leur arrivée, les ennemis +entrèrent aussitôt dans le premier faubourg que les assiégés n'avaient +pu garnir, vu leur petit nombre, s'étant retranchés tant bien que mal +dans l'autre faubourg. Toutefois les ennemis abandonnèrent bientôt le +premier. Sans perdre temps, les nôtres envoyèrent vers le noble comte de +Montfort, lui faisant savoir qu'ils étaient assiégés, et le priant de +leur porter secours, parce qu'ils n'avaient que peu de vivres ou presque +point, et qu'ils n'osaient sortir de la place pour en faire. Or, était +le comte dans un château nommé Fanjaux, à huit lieues de Muret, se +proposant déjà de s'y rendre <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> pour le munir tant d'hommes que +de provisions, parce qu'il se doutait de la venue du roi d'Arragon et du +siége de Muret. La nuit même où Montfort comptait sortir de Fanjaux, +notre comtesse qui s'y trouvait avec lui, eut un songe dont elle fut +bien fort effrayée; car il lui semblait que le sang lui coulait de +chaque bras en grande abondance; et, comme elle en eut parlé le matin au +comte, et lui eut dit qu'elle en était en violent émoi, le comte lui +répondit: «Vous parlez bien comme une femme; pensez-vous qu'à la mode +des Espagnols nous nous amusions aux songes ou aux augures? Certes, +j'aurais beau eu rêver cette même nuit que je serais tué dans +l'entreprise que je vais suivre à l'instant, je n'en irais que plus +sûrement et plus volontiers, pour contredire d'autant mieux la sottise +des Espagnols et des gens de ce pays qui prennent garde aux présages et +aux rêves.» Après quoi le comte quitta Fanjaux, et marcha promptement +avec les siens vers Saverdun. Il vit, chemin faisant, venir à lui un +exprès envoyé par les chevaliers assiégés dans Muret, lequel lui +apportait des lettres annonçant que le roi d'Arragon serrait de près ce +château. À cette nouvelle, grande fut la joie des nôtres, comptant déjà +sur une future victoire, et soudain le comte envoya vers sa femme, qui, +se retirant de Fanjaux, se rendit à Carcassonne, et réunit le plus de +chevaliers qu'elle put. En outre, il pria un certain chevalier français, +savoir le vicomte de Corbeil, lequel, ayant achevé le temps de son +pélerinage, s'en retournait chez lui, de revenir en hâte à son secours: +ce à quoi il consentit volontiers, et promit de bon cœur de +rebrousser chemin. Puis, se mettant en route avec <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> les siens, +ledit vicomte vint à Fanjaux, où il trouva quelques chevaliers que la +comtesse envoyait à son mari. Quant à Montfort et à sa troupe, se +portant en hâte vers Saverdun, ils arrivèrent aux environs d'une abbaye +de l'ordre de Cîteaux, nommée Bolbonne, où, se détournant de son chemin, +il entra dans l'église pour y faire sa prière, et se recommander lui et +les siens à celles des moines; et, après avoir long-temps et longuement +prié, il saisit l'épée qui le ceignait, et la posa sur l'autel, disant: +«Ô bon Seigneur! ô bénin Jésus! tu m'as choisi, bien qu'indigne, pour +conduire ta guerre. En ce jour, je prends mes armes sur ton autel, afin +que, combattant pour toi, j'en reçoive justice en cette cause.» Cela +dit, il sortit avec les siens, et vint à Saverdun. Or, il avait avec lui +sept évêques et trois abbés que l'archevêque de Narbonne, légat du siége +apostolique, avait réunis pour traiter de la paix avec le roi d'Arragon; +plus, environ trente chevaliers arrivés tout récemment de France pour +accomplir leur vœu de pélerinage, entre lesquels était un jeune +homme, frère utérin du comte, nommé Guillaume des Barres; et c'est le +Seigneur qui l'avait ainsi voulu. Étant à Saverdun, le comte assembla +les chevaliers en sa compagnie, et leur demanda conseil sur ce qu'il +fallait faire, n'aspirant, pour sa part et bien vivement, comme nous +l'avons ensuite entendu de sa propre bouche, qu'à se rendre cette nuit +même à Muret, et à y entrer, pour autant que ce loyal prince était +grandement inquiet sur le sort des assiégés. Quant aux autres, ils +voulurent passer la nuit à Saverdun, parce qu'ils étaient à jeûn et +très-fatigués, disant qu'il leur faudrait peut-être se battre chemin +<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> faisant. À ce, le comte, qui agissait toujours avec conseil, +consentit, bien que malgré lui; puis, le lendemain, à l'aube du jour, +appelant son chapelain, et se confessant, il fit son testament qu'il +envoya écrit et scellé au seigneur abbé de Bolbonne, mandant et +ordonnant que, s'il lui arrivait de périr dans cette guerre, on +l'envoyât à Rome pour être confirmé par le seigneur pape. Lorsqu'il fut +jour, les évêques qui étaient à Saverdun, le comte et tous les siens se +réunirent dans l'église, où l'un des prélats, revêtu aussitôt des sacrés +habits, célébra la messe en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie, +en laquelle messe tous les évêques excommunièrent le comte de Toulouse +et son fils le comte de Comminges, tous leurs fauteurs, auxiliaires et +défenseurs; et en cette sentence fut le roi d'Arragon compris +indubitablement, bien que les prélats eussent de fait exprès supprimé +son nom, puisqu'il était non seulement auxiliaire et défenseur desdits +comtes, ains le chef et principal auteur du siége de Muret; en sorte que +l'excommunication fut bien aussi lâchée pour lui. Après la messe, le +comte et les siens, prenant les armes et sortant de Saverdun, rangèrent +l'armée dans une plaine proche le château, au nom de la sainte et +indivisible Trinité, et, passant outre, ils vinrent à un certain château +dit Hauterive, à moitié route de Saverdun et de Muret. Partant de là, +ils arrivèrent en un lieu de difficile passage, entre Hauterive et +Muret, où ils pensaient devoir rencontrer les ennemis, vu que le chemin +était étroit, inondé et fangeux. Or là tout près se trouvait une église +où le comte entra, selon son habitude, pour faire sa prière, dans le +temps même que la pluie tombait <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> en abondance, et n'incommodait +pas peu nos gens. Mais, durant que le soldat du Christ, je veux dire +notre comte, priait de grande ferveur, la pluie cessa, et la nuée fit +place à la clarté des cieux. Ô bonté immense du Créateur! Montfort ayant +fini son oraison, et étant remonté à cheval avec les siens, ils +sortirent du susdit défilé sans trouver d'ennemis, et, avançant +toujours, ils arrivèrent jusqu'auprès de Muret, deçà la Garonne, ayant +en face, de l'autre côté du fleuve, le roi d'Arragon qui assiégeait +Muret avec une armée plus nombreuse que les sables de la mer. À cette +vue, nos chevaliers, tous remplis d'ardeur, conseillèrent au comte +qu'entrant aussitôt dans la place, il livrât bataille le jour même: ce +qu'il ne voulut du tout faire, pour autant qu'il était heure du soir, et +qu'hommes et bêtes étaient harassés, tandis que les ennemis étaient +frais, voulant d'ailleurs user d'entière humilité, offrir au roi +d'Arragon des paroles de paix, et le supplier de ne pas se joindre +contre l'Église aux ennemis du Christ. Par toutes ces raisons donc, le +comte ne voulut attaquer le même jour, et, traversant le pont, entra +dans Muret avec ses troupes, d'où, sur l'heure, nos évêques députèrent +vers le roi maints et maints envoyés, le priant et conjurant qu'il +daignât prendre en pitié la sainte Église de Dieu; mais le roi, toujours +plus obstiné, ne voulut acquiescer à aucune de leurs demandes, ni leur +répondre rien qui donnât espoir de paix, comme on le verra plus bas. +Finalement survinrent dans la nuit le vicomte de Corbeil et quelques +chevaliers français, lesquels, comme nous l'avons dit ci-dessus, +arrivaient de Carcassonne, et entrèrent dans Muret. Ni faut-il omettre +<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> qu'il ne s'y trouvait assez de vivres pour nourrir les nôtres +un seul jour, ainsi qu'il fut vérifié cette même nuit.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXII.</h2> + +<p class="resume">De la savante bataille et très-glorieuse victoire du comte de + Montfort et des siens remportée aux champs de Muret sur le roi + d'Arragon et les ennemis de la foi.</p> + +<p>Le lendemain, au point du jour, le comte se rendit à sa chapelle, située +dans la citadelle, pour y entendre la messe, tandis que pour même fin +nos évêques et chevaliers allèrent à l'église du bourg; et, après la +messe, le comte passa dans le bourg suivi des siens, pour tenir conseil +avec eux; lesquels, durant qu'ils parlaient, se tenaient désarmés, +d'autant qu'il se traitait en quelque façon de la paix par l'entremise +des évêques. Soudain, les prélats, du commun avis de nos gens, voulurent +aller pieds déchaux vers le roi, pour le supplier de ne point s'en +prendre à l'Église; mais, comme ils eurent envoyé un exprès pour +annoncer leur arrivée en telle manière, voilà que plusieurs chevaliers +ennemis entrèrent en armes dans le bourg où se tenaient les nôtres, et +dont les portes étaient ouvertes, le comte ne permettant point qu'on les +fermât. Sur-le-champ, il s'adressa aux évêques, disant: «Vous voyez que +vous ne gagnez rien, et qu'il se fait un plus grand tumulte; assez, ou, +pour mieux dire, trop d'affronts avons-nous endurés. Il est temps que +vous nous donniez licence de combattre.» Les évêques <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> voyant si +pressante nécessité, et si urgente, la leur accordèrent donc, et les +nôtres sortant du lieu de la conférence, gagnèrent chacun son logis pour +s'armer, tandis que le comte se rendait pour même cause à la citadelle. +Or, comme il y entrait, et qu'il passait devant sa chapelle, il y jeta +un coup-d'œil et vit l'évêque d'Uzès célébrant la messe, et qui, à +l'offrande après l'Évangile, disait <i>Dominus vobiscum</i>. Sur quoi, le +très-chrétien comte courut aussitôt mettre les genoux en terre, et +joignant les mains devant l'évêque, il lui dit: «Je vous donne et vous +offre mon âme et mon corps.» Ô dévotion de ce grand prince! Puis entrant +dans le fort, il s'arma, et venant derechef vers l'évêque en la susdite +chapelle, il s'offrit de nouveau à lui, soi et ses armes. Mais au moment +qu'il s'agenouillait devant l'autel, le bracelet d'où pendaient ses +bas-cuissarts de fer se rompit par le milieu; sur quoi, cet homme +catholique ne sentant nulle peur ni trouble, s'en fit seulement apporter +un autre, et sortit du saint lieu, à l'issue duquel on lui conduisit son +cheval; et, comme il le montait, se trouvant sur un lieu élevé, d'où il +pouvait être vu par les Toulousains en dehors du château, l'animal +dressant la tête le frappa et le fit un petit peu chanceler. À cette +vue, les Toulousains, pour se moquer de lui, de pousser un grand +hurlement, et le comte catholique de dire: «Vous criez et vous gaussez +de moi maintenant; allez, je me fie au Seigneur pour compter que, +vainqueur, je crierai sur vous jusqu'aux portes de Toulouse. «À ces +mots, il monta à cheval, et allant joindre les chevaliers qui étaient +dans le bourg, il les trouva armés et prêts au combat. En cet instant, +<span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> un d'eux lui conseilla de les faire compter pour en savoir le +nombre. Auquel le noble Simon: «Il n'en est besoin, dit-il, nous sommes +assez pour vaincre nos ennemis par l'aide de Dieu.» Or, tous les nôtres, +tant chevaliers que servans à cheval, n'étaient plus de huit cents, +tandis qu'on croyait les ennemis monter à cent mille, outre que nous +n'avions que très-peu de gens de pieds et presque nuls, auxquels même le +comte avait défendu de sortir pendant la bataille.</p> + +<p>Tandis donc qu'il causait avec ses gens et parlait du combat, voici que +survint l'évêque de Toulouse, ayant mître en tête et aux mains le bois +de la croix vivifiante, que les nôtres, descendant aussitôt de cheval, +commencèrent chacun à adorer. Mais, voyant qu'en tel hommage on perdait +trop de temps, l'évêque de Comminges, homme de merveilleuse sainteté, +saisissant la croix dans la main de Foulques, et montant en lieu haut, +leur donna la bénédiction, disant: «Allez au nom de Jésus-Christ, et je +vous suis témoin, et je reste votre caution au jour du jugement que +quiconque succombera en cette glorieuse lutte obtiendra, sans nulle +peine de purgatoire, les récompenses éternelles et la béatitude des +martyrs, pourvu qu'il soit confessé et contrit, ou du moins ait le ferme +dessein de se présenter, sitôt après la bataille, à un prêtre, pour les +péchés dont il n'aurait fait encore confession.» Laquelle promesse, sur +l'instance de nos chevaliers, ayant été souvent répétée, et à maintes +reprises confirmée par les évêques, soudain purifiés de leurs péchés par +contrition de cœur et confession de bouche, se pardonnant les uns aux +autres tout ce qu'ils pouvaient avoir de mutuels sujets de plainte, +<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> ils sortirent du château, et rangés en trois troupes, au nom +de la Trinité, intrépides ils s'avancèrent contre les ennemis. +Cependant, les évêques et les clercs entrèrent dans l'église, pour prier +le Seigneur en faveur de ceux qui s'exposaient en son nom à une mort +imminente, et, dans leurs clameurs vers le ciel, ils poussaient avec +angoisse de si grands mugissemens qu'ils semblaient hurler plutôt que +faire des prières. Les soldats du Christ marchaient donc joyeux vers le +lieu du combat, prêts à souffrir pour la gloire non seulement la honte +d'une défaite, mais la mort la plus affreuse; et, à leur sortie du +château, ils virent les ennemis rangés en bataille, tels qu'un monde +tout entier, dans une plaine voisine de Muret. Soudain, le premier +escadron se lança audacieusement sur eux, et les enfonça jusqu'au +centre. Il fut aussitôt suivi du second, qui pénétra pareillement au +milieu des Toulousains, et ce fut dans cette rencontre que périrent le +roi d'Arragon<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Lien vers la note 157"><span class="smaller">[157]</span></a> et beaucoup des siens avec lui, cet homme orgueilleux +s'étant placé dans la seconde ligne, tandis que les rois se mettent +ordinairement dans la dernière. En outre, il avait changé ses armes, et +avait pris celles d'un autre. Quant à notre comte, voyant que les deux +premières troupes des siens s'étaient plongées au milieu des ennemis, et +y avaient presque disparu, il chargea sur la gauche le corps innombrable +qui lui était opposé, lequel était rangé en bataille le long d'un fossé +qui le séparait du comte; et, comme il se ruait sur eux, bien que +n'apercevant aucun chemin pour les atteindre, il trouva enfin dans le +fossé <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> un sentier très-petit, préparé alors, comme nous le +croyons, par la volonté divine, et passant par-là il s'abandonna sur les +ennemis, et les enfonça comme un très-vaillant guerrier du Christ. +N'oublions de dire qu'au moment où il se jetait contre eux, ils le +frappèrent à droite de leurs épées avec tant de force que la violence du +coup brisa son étrier gauche, et, comme il voulait percer de l'éperon du +pied gauche la couverte de son cheval, l'éperon se rompit aussi et tomba +par terre. Pourtant ce vigoureux guerrier ne fut ébranlé, et continua de +frapper les ennemis à tour de bras, portant entre autres un coup de +poing à l'un d'eux, lequel l'avait touché violemment à la tête, et le +faisant cheoir à bas de son cheval. À cette vue, les compagnons dudit +chevalier, quoiqu'en grand nombre, et tous les autres bientôt vaincus et +mis en désordre, cherchèrent leur salut dans la fuite: sur quoi ceux des +nôtres, qui composaient le premier et le second escadron, les +poursuivirent sans relâche en leur tuant beaucoup de monde, et sabrant +tous ceux qui restaient en arrière, ils en occirent plusieurs milliers. +Pour ce qui est du comte et des chevaliers qui étaient avec lui, ils +suivaient exprès au petit pas ceux des nôtres qui poussaient ces +fuyards, afin que, si les ennemis venaient à se rallier et à reprendre +courage, nos gens qui marchaient sur leurs talons, séparés les uns des +autres, pussent avoir recours à lui. Ni devons-nous taire que le +très-noble Montfort ne daigna frapper un seul des vaincus, du moment +qu'il les vit en fuite et tournant le dos au vainqueur. Tandis que ceci +se passait, les habitans de Toulouse qui étaient restés à l'armée en +nombre infini et prêts à <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> combattre, travaillaient de toutes +leurs forces à emporter le château: ce que voyant leur évêque Foulques +qui se trouvait dans Muret, cet homme bon et plein de douceur, +compatissant à leurs misères, leur envoya un de ses religieux, leur +conseillant de se convertir enfin à Dieu leur seigneur, et de déposer +les armes sur la promesse qu'il les arracherait à une mort certaine; en +foi de quoi, il leur envoya son capuchon, car il était aussi moine. Mais +eux, obstinés et aveuglés par l'ordre du ciel, répondirent que le roi +d'Arragon nous avait tous battus, et que l'évêque voulait non les +sauver, mais les faire périr; puis, enlevant le capuchon à son envoyé, +ils le blessèrent grièvement de leurs lances. Au même instant, nos +chevaliers revenant du carnage, après une glorieuse victoire, et +arrivant sur lesdits Toulousains, en tuèrent plusieurs mille. Après ce, +le comte ordonna à quelqu'un des siens de le conduire à l'endroit où le +roi d'Arragon avait été tué, ignorant entièrement le lieu et le moment +où il était tombé, et y arrivant, il trouva le corps de ce prince gisant +tout nu en plein champ, parce que nos gens de pied qui étaient sortis du +château, en voyant nos chevaliers victorieux, avaient égorgé tous ceux +qu'ils avaient trouvés par terre. Vivant encore, ils l'avaient déjà +dépouillé. À la vue du cadavre, le très-piteux comte descendit de +cheval, comme un autre David auprès d'un autre Saül. Après quoi, et pour +ce que les ennemis de la foi, tant noyés<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Lien vers la note 158"><span class="smaller">[158]</span></a> que tués par le glaive, +avaient péri au nombre d'environ vingt mille, notre général +très-chrétien comprenant <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> qu'un tel miracle venait de la vertu +divine et non des forces humaines, marcha nu-pieds vers l'église, de +l'endroit même où il était descendu, pour rendre grâces au Tout-Puissant +de la victoire qu'il lui avait accordée, donnant même en aumône aux +pauvres ses armes et son cheval. Au demeurant, pour que le récit +véritable de cette merveilleuse bataille et de notre triomphe glorieux +s'imprime davantage au cœur des lecteurs, nous avons cru devoir +insérer dans notre livre les lettres que les évêques et abbés qui +étaient présens adressèrent à tous les fidèles.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXIII.</h2> + +<p class="resume">Lettres des prélats qui se trouvaient dans l'armée du comte Simon + lorsqu'il triompha des ennemis de la foi.</p> + +<p>«Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes qui aiment +la sainte Église de bonne volonté! Le Dieu fort et puissant, le Dieu +puissant dans les batailles a octroyé à la sainte Église, le cinquième +jour de l'octave de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie, la +merveilleuse défaite des ennemis de la foi chrétienne, une glorieuse +victoire, un triomphe éclatant; et voici comme.»</p> + +<p>«Après la correction charitable que le souverain pontife, dans sa +paternelle pitié, avait soigneusement adressée au roi d'Arragon, avec +l'expresse défense de ne prêter secours, conseil ni faveur, aux ennemis +de la foi, et l'ordre de s'en éloigner sans délai, et de laisser en paix +à toujours le comte de Montfort; après <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> la révocation de +certaines lettres que les envoyés du roi avaient obtenues par fausse +suggestion contre ledit comte pour la restitution des terres des comtes +de Foix, de Comminges et de Gaston de Béarn, lesquelles le seigneur pape +cassa dès qu'il sut la vérité, comme étant de nulle valeur. Ce même roi, +loin de recevoir avec une piété filiale les réprimandes du très-saint +père, se révoltant avec superbe contre le mandat apostolique, comme si +son cœur se fût davantage endurci, voulut accoucher des fléaux qu'il +avait depuis long-temps conçus, bien que les vénérables pères, +l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, plus l'évêque de +Toulouse, lui eussent transmis les lettres et commandemens du souverain +pontife. C'est pourquoi, entrant avec son armée dans le pays que l'on +avait conquis sur les hérétiques et leurs défenseurs par la vertu de +Dieu et le secours des Croisés, il tenta, en violation du mandat +apostolique, de le subjuguer, et de le rendre aux ennemis de l'Église; +et, s'étant déjà emparé d'une petite partie desdits domaines, tandis que +la plus grande portion restante était disposée à l'apostasie, et toute +prête à la commettre, rassurée qu'elle était par sa garantie, il réunit +les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges, ensemble une nombreuse +armée de Toulousains, et vint assiéger le château de Muret trois jours +après la Nativité de Notre-Dame. À cette nouvelle, ayant pris conseil +des vénérables pères archevêques, évêques et abbés que le vénérable père +archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, avait convoqués pour +la sainte affaire, et qui s'étaient rendus en diligence à son appel pour +en traiter, ainsi que de la paix, <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> tous unanimes et dévoués en +Jésus-Christ, Simon, comte de Montfort, ayant avec lui quelques nobles +et puissans Croisés qui étaient venus tout récemment de France à son +secours, et pour l'assistance du Christ, plus sa famille qui, en sa +compagnie, avait dès long-temps travaillé pour la cause divine, marcha +vers ladite place, décidé à la défendre vaillamment; et durant que, le +jour de mars des susdites octaves, l'armée du Christ arrivait à un +certain château nommé Saverdun, le vénérable évêque de Toulouse, auquel +le souverain pontife avait confié la réconciliation de ses ouailles, non +rebuté de les y avoir engagées trois ou quatre fois, sans qu'elles +eussent voulu acquiescer à ses avertissemens, bien que salutaires, et +n'eussent rien répondu sinon qu'elles ne voulaient répondre du tout, +leur envoya, en même temps qu'au roi, devant Muret, des lettres où il +leur signifiait que lesdits prélats venaient pour traiter promptement de +la paix et du rétablissement de la bonne intelligence: pour quoi il +demandait qu'on lui donnât un sauf-conduit. Mais, comme le lendemain, +savoir le jour de mercredi, l'armée fut sortie de Saverdun pour, vu +l'urgente nécessité, aller en toute hâte au secours de Muret, et que les +évêques se furent décidés à rester dans un château appelé Hauterive, à +moitié chemin de Saverdun et de Muret, dont il est également éloigné de +deux lieues, afin d'y attendre le retour de leur envoyé, il revint, +portant pour réponse, de la part du roi, qu'il ne leur donnerait pas de +sauf-conduit, puisqu'ils venaient avec l'armée. Or, ne pouvant se rendre +d'une autre manière près de lui, sans courir un danger manifeste à cause +de l'état de guerre, ils arrivèrent <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> avec les soldats du Christ +dans Muret, où se rendit près de l'évêque de Toulouse, et au nom des +habitans de cette ville, le prieur des frères hospitaliers de Toulouse, +lui apportant lettres desdits habitans, dans lesquelles il était dit +qu'ils étaient de toute façon prêts à faire la volonté du seigneur pape +et de leur évêque; ce dont bien leur eût pris si l'effet avait vérifié +leurs paroles. Quant au roi, il répondit à ce même prieur qui lui avait +été aussitôt renvoyé par l'évêque, qu'il ne donnerait au prélat de +sauf-conduit; pourtant que, s'il voulait venir à Toulouse pour +parlementer avec les gens de cette cité, il lui accorderait d'y aller; +mais il le disait par dérision. À quoi l'évêque: «Il ne convient, +dit-il, que le serviteur entre dans les murs d'où son Seigneur a été +chassé; ni, certes, ne m'y verra-t-on retourner jusqu'à ce que mon Dieu +et mon maître y soit revenu.» Cependant, quand les prélats furent +arrivés le susdit jour de mercredi dans Muret avec l'armée, ils +envoyèrent, pleins d'une active sollicitude, deux religieux au roi et +aux Toulousains, lesquels du roi n'eurent d'autre réponse, en moquerie +et mépris des Croisés, sinon que les évêques lui demandaient une +conférence en faveur de quatre ribauds qu'ils avaient amenés avec eux. +Quant aux Toulousains, ils dirent aux envoyés que le lendemain ils leur +répondraient, et, à cette cause, les retinrent jusqu'à ce jour, savoir +jeudi, puis pour lors leur répondirent qu'ils étaient alliés du roi +d'Arragon, et qu'ils ne feraient rien que d'après sa volonté. À cette +nouvelle transmise le matin dudit jour, les évêques et les abbés +formèrent le dessein d'aller nu-pieds vers le roi; mais, comme ils +eurent envoyé un religieux <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> pour lui annoncer leur venue en +telle manière, les portes étant ouvertes, le comte de Montfort et les +Croisés désarmés, vu que les susdits prélats parlaient ensemble de la +paix, les ennemis de Dieu, courant aux armes, tentèrent frauduleusement +et avec insolence d'entrer de force dans le bourg: ce que ne permit la +miséricorde divine. Toutefois le comte et les Croisés, voyant qu'ils ne +pouvaient, sans grand péril et dommage, différer plus long-temps, après +s'être purifiés de leurs péchés, comme il convient aux adorateurs de la +foi chrétienne, et avoir fait confession orale, se disposèrent +vaillamment au combat, et, venant trouver l'évêque de Toulouse qui +remplissait les fonctions de légat par l'ordre du seigneur archevêque de +Narbonne, légat du siége apostolique, ils lui demandèrent humblement +congé de sortir sur les ennemis de Dieu; puis, l'ayant obtenu, parce que +cette chose était impérieusement commandée par la plus stricte +nécessité, vu qu'ayant dressé leurs machines et autres engins de guerre, +les ennemis se pressaient de loin à l'attaque de la maison où se +trouvaient les évêques, et y lançaient de tous côtés avec leurs +arbalètes des carreaux, des javelots et des dards, les soldats du +Christ, bénis par les évêques en habits pontificaux, et tenant le bois +révéré de la croix du Seigneur, sortirent de Muret, rangés en trois +corps, au nom de la sainte Trinité. De leur côté, les ennemis, ayant +nombreuse troupe et bien grande, quittèrent leurs tentes déjà tout +armés, lesquels, malgré leur multitude et leur foule infinie, furent +vaillamment attaqués par les cliens de Dieu, confians, malgré leur petit +nombre, dans le secours céleste, et <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> guidés par le Très-Haut +contre cette armée immense qu'ils ne redoutaient pas. Soudain la vertu +du Tout-Puissant brisa ses ennemis par les mains de ses serviteurs, et +les anéantit en un moment; ils firent volte-face, prirent la fuite comme +la poussière devant l'ouragan, et l'ange du Seigneur était là qui les +poursuivait. Les uns, par une course honteuse, échappèrent honteusement +au péril de la mort; les autres, évitant nos glaives, vinrent périr dans +les flots; un bon nombre fut dévoré par l'épée. Il faut grandement gémir +sur l'illustre roi d'Arragon tombé parmi les morts, puisqu'un si noble +prince et si puissant, qui, s'il l'eût voulu, eût pu et aurait dû être +bien utile à la sainte Église, uni aux ennemis du Christ, attaquait +méchamment les amis du Christ et son épouse sacrée. D'ailleurs, durant +que les vainqueurs revenaient triomphans du carnage et de la poursuite +des ennemis, l'évêque de Toulouse compatissant charitablement et avec +miséricorde aux malheurs et à la tuerie de ses ouailles, et désirant en +piété de cœur sauver ceux qui, ayant échappé à cette boucherie, +étaient encore dans leurs tentes, afin que, châtiés par une si violente +correction, ils échappassent du moins au danger qui les pressait, se +convertissent au Seigneur, et vécussent pour demeurer dans la foi +catholique, il leur envoya par un religieux le froc dont il était vêtu, +leur mandant qu'ils déposassent enfin leurs armes et leur férocité, +qu'ils vinssent à lui désarmés, et qu'il les préserverait de mort. +Persévérant cependant dans leur malice, et s'imaginant, bien que déjà +vaincus, qu'ils avaient triomphé du peuple du Christ, non seulement ils +méprisèrent d'obéir aux avis de leur pasteur, mais <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> encore +frappèrent durement son envoyé, après lui avoir arraché le froc dont il +était porteur: sur quoi la milice du Seigneur, courant à eux derechef, +les tua, fuyant et dispersés autour de leurs pavillons. L'on ne peut en +aucune façon connaître le nombre exact de ceux des ennemis, nobles ou +autres, qui ont péri dans la bataille. Pour ce qui est des chevaliers du +Christ, un seul a été tué, plus un petit nombre de servans. Que le +peuple chrétien tout entier rende donc grâce au Seigneur Jésus du fond +du cœur et en esprit de dévotion pour cette grande victoire des +Chrétiens; à lui qui, par quelques fidèles, a battu une multitude +innombrable d'infidèles, et a donné à la sainte Église de triompher +saintement de ses ennemis, honneur et gloire à lui dans les siècles des +siècles! <i>Amen.</i> Nous évêques de Toulouse, de même d'Uzès, de Lodève, de +Béziers, d'Agde et de Comminges, plus les abbés de Clarac, de +Villemagne<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Lien vers la note 159"><span class="smaller">[159]</span></a> et de Saint-Thibéri, qui, par l'ordre du vénérable père +archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, nous étions réunis, +et nous efforcions de suprême étude et diligence à traiter de la paix et +du bon accord, nous attestons par le verbe de Dieu que tout ce qui est +écrit ci-dessus est vrai, comme choses par nous vues et entendues; les +contre-scellons de nos sceaux, d'autant qu'elles sont dignes d'être +gardées en éternelle mémoire. Donné à Muret, le lendemain de cette +victoire glorieuse, savoir le sixième jour de l'octave de la Nativité de +la bienheureuse Vierge Marie, l'an du Seigneur 1213.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> CHAPITRE LXXIV.</h2> + +<p class="resume">Comment, après la victoire de Muret, les Toulousains offrirent + aux évêques des otages pour obtenir leur réconciliation.</p> + +<p>Après la glorieuse victoire et sans exemple remportée à Muret, les sept +évêques susnommés et les trois abbés qui étaient encore dans ce château, +pensant que les citoyens de Toulouse, épouvantés par un si grand miracle +ensemble et châtiment de Dieu, pourraient plus vite et plus aisément +être rappelés de leurs erreurs au giron de notre mère l'Église, +tentèrent, selon l'injonction, pouvoir et teneur du mandat apostolique, +de les ramener par prières, avis et terreur, à la sainte unité romaine. +Sur quoi, les Toulousains ayant promis d'accomplir le mandat du seigneur +pape, les prélats leur demandèrent de vive voix une suffisante caution +de leur obéissance, savoir, deux cents otages pris parmi eux, pour +autant qu'ils ne pouvaient en aucune façon se contenter de la garantie +du serment, eux ayant à fréquentes reprises transgressé ceux qu'ils +avaient donnés pour le même objet. Finalement, après maintes et maintes +contestations, ils s'engagèrent à livrer en otages soixante seulement de +leurs citoyens; et, bien que leurs évêques, pour plus grande sûreté, en +eussent exigé, comme nous l'avons dit, deux cents, à cause de l'étendue +de la ville, aussi bien que de l'humeur indomptable et félonne de sa +population, d'autant qu'elle avait souffert que faillissent ceux qu'une +autre fois on avait pris parmi les plus <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> riches de la cité pour +la même cause, les gens de Toulouse ne voulurent par subterfuge en +donner que le moindre nombre susdit et pas davantage. Aussitôt les +prélats, afin de leur ôter tout prétexte et toute occasion de pallier +leurs erreurs, répondirent qu'ils accepteraient volontiers les soixante +otages qu'ils offraient, et qu'à cette condition ils les +réconcilieraient à l'Église, et les maintiendraient en paix dans l'unité +de la foi catholique. Mais eux, ne pouvant plus long-temps cacher leurs +méchans desseins, dirent qu'ils n'en bailleraient aucun, dévoilant +évidemment par tel refus qu'ils n'en avaient d'abord promis soixante +qu'en fraude et supercherie. Ajoutons ici que les hommes d'un certain +château au diocèse d'Albi, ayant nom Rabastens, quand ils apprirent +notre victoire, déguerpirent tous de peur, et laissèrent la place vide, +laquelle fut occupée par Gui, frère du comte de Montfort, à qui elle +appartenait, et qui, y ayant envoyé de ses gens, les y mit en garnison. +Peu de jours après, survinrent des pélerins de France, mais en petit +nombre, savoir, Rodolphe, évêque d'Arras, suivi de quelques chevaliers, +ainsi que plusieurs autres pareillement en faible quantité. Quant à +notre comte, il se prit, avec toute sa suite, à courir sur les terres du +comte de Foix, brûlant le bas bourg de sa ville, comme tout ce qu'ils +purent trouver en dehors des forteresses de ses domaines dans les +expéditions qu'ils poussèrent plus avant.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> CHAPITRE LXXV.</h2> + +<p class="resume">Comment le comte de Montfort envahit les terres du comte de Foix, + et de la rébellion de Narbonne et de Montpellier.</p> + +<p>Ces choses faites, on vint annoncer à Montfort que certains nobles de +Provence, ayant rompu le pacte d'alliance et de paix, vexaient la sainte +Église de Dieu, et que faisant en outre le guet sur les voies publiques, +ils nuisaient de tout leur pouvoir aux Croisés venant de France. Le +comte ayant donc tenu conseil avec les siens, il se décida à descendre +en ces quartiers, pour accabler les perturbateurs et purger les routes +de ces méchans batteurs d'estrade. Or, comme dans ce dessein, il arriva +à Narbonne avec les pélerins en sa compagnie, ceux de cette ville qui +avaient toujours porté haine aux affaires du Christ, et s'y étaient +maintes fois opposés, bien que secrètement, ne purent par aucune raison +être induits à recevoir le comte avec sa suite, ni même celle-ci sans le +comte; pour quoi, tous nos gens durent passer la nuit en dehors de +Narbonne, dans les jardins et broussailles à l'entour; d'où au lendemain +ils partirent pour Béziers, qu'ils quittèrent deux jours après, venant +jusqu'à Montpellier, dont les habitans pareils aux Narbonnais en +mal-vouloir et malice, ne permirent en nulle sorte au comte ni à ceux +qui étaient avec lui d'entrer dans leur ville, pour y loger pendant la +nuit, et leur firent en tout comme avaient fait les citoyens de +Narbonne. <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Passant donc outre, ils arrivèrent à Nîmes, où +d'abord on ne voulut non plus les accueillir; mais ensuite les gens de +cette ville, voyant la grande colère du comte et son indignation, lui +ouvrirent leurs portes ainsi qu'à toute sa troupe, et leur rendirent +libéralement maints devoirs d'humanité. De là Montfort vint en un +certain château de Bagnols, dont le seigneur le reçut honorablement; +puis, à la ville de l'Argentière<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Lien vers la note 160"><span class="smaller">[160]</span></a>, parce qu'il y avait dans ces +parties un certain noble, nommé Pons de Montlaur, qui troublait tant +qu'il pouvait les évêques du pays, la paix et l'Église; lequel, bien que +tous les Croisés se fussent départis d'auprès du comte, et qu'il n'eût +avec lui qu'un petit nombre de stipendiés, et l'archevêque de Narbonne, +en apprenant son arrivée, eut peur et vint à lui, se livrant soi et ses +biens à son bon plaisir. Il y avait en outre du même côté un autre +noble, très-puissant mais adonné au mal, savoir, Adhémar de +Poitiers<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Lien vers la note 161"><span class="smaller">[161]</span></a>, qui avait toujours été l'ennemi de la cause chrétienne, +et adhérait de cœur au comte de Toulouse. Sachant que Montfort +s'approchait, il munit ses châteaux, et rassembla dans l'un d'entre eux +le plus de chevaliers qu'il put trouver, afin que, si le comte passait +dans les environs, il en sortît avec les siens et l'attaquât; ce que +toutefois il n'osa faire, quand le comte fut en vue du château, +quoiqu'il ne fût suivi que de très-peu de monde, et que lui, Adhémar, +eût beaucoup de chevaliers. Tandis que notre comte était en ces +quartiers, le duc de Bourgogne Othon, homme puissant et bon, qui portait +grande affection aux affaires de la <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> foi contre les hérétiques, +et à Montfort, vint à lui avec le duc de Lyon et l'archevêque de Vienne; +et, comme ils étaient tous ensemble auprès de Valence, ils appelèrent à +Romans cet ennemi de l'Église, Adhémar, Poitevin, pour y conférer avec +eux: lequel s'y rendit, mais ne voulut rien accorder au comte ni au duc +des choses qui intéressaient la paix. Ils le mandèrent une seconde fois, +sans pouvoir rien gagner encore: ce que voyant le duc de Bourgogne, +enflammé de colère contre lui, il promit à notre comte que, si Adhémar +ne se conformait en tout aux ordres de l'Église, et à la volonté de +Montfort, et qu'il ne donnât bonne garantie de sa soumission, lui, duc, +lui déclarerait la guerre de concert avec le comte; même aussitôt il fit +venir plusieurs de ses chevaliers pour marcher avec lui contre Adhémar: +ce que celui-ci ayant appris, contraint enfin par la nécessité, il se +rendit auprès du duc et du comte, s'abandonnant en toutes choses à leur +discrétion, et leur livrant de plus pour sûreté quelques siens châteaux +dont Montfort remit la garde à Othon. Cependant le vénérable frère, +archevêque de Narbonne, homme plein de prévoyance et vertueux de tous +points, sur l'avis duquel le duc de Bourgogne était venu au pays de +Vienne, le pria de traiter avec lui de l'objet pour lequel il l'avait +appelé, savoir, du mariage entre l'aîné du comte, nommé Amaury, et la +fille du dauphin, puissant prince et frère germain de ce duc; en quoi, +celui-ci acquiesça au conseil et au désir de l'archevêque.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, les routiers arragonais, et autres ennemis de la +foi, commencèrent à courir sur les terres de Montfort, et vinrent +jusqu'à Béziers, où ils firent <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> tout le mal qu'il purent: bien +plus, quelques-uns des chevaliers de ses domaines tournant à parjure, et +retombant dans leur malice innée, rompirent avec Dieu, l'Église et la +suzeraineté du comte; pour quoi, ayant achevé les affaires qui l'avaient +appelé en Provence, il retourna dans ses possessions<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Lien vers la note 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, et pénétrant +aussitôt sur celles de ses ennemis, il poussa jusque devant Toulouse, +aux environs de laquelle il séjourna quinze jours, ruinant de fond en +comble un bon nombre de forteresses. Les choses en étaient à ce point, +quand Robert de Courçon, cardinal et légat du siége apostolique, qui, +comme nous l'avons dit plus haut, travaillait en France de tout son +pouvoir pour les intérêts de la Terre-Sainte, et nous avait enlevé les +prédicateurs qui avaient coutume de prêcher contre les hérétiques +albigeois, leur ordonnant d'employer leurs paroles au secours des +contrées d'outre mer, nous en rendit quelques-uns, sur l'avis d'hommes +sages et bien intentionnés, pour qu'ils reprissent leurs travaux en +faveur de la foi et des Croisés de Provence; même, il prit le signe de +la croix vivifiante pour combattre les hérétiques toulousains. Quoi +plus? La prédication au sujet de la cause chrétienne en France vint +enfin à revivre. Beaucoup se croisèrent, et notre comte et les siens +purent de nouveau se livrer à la joie.</p> + +<p>Nous ne pouvons ni ne devons taire une bien cruelle trahison qui fut +commise en ce temps contre le comte Baudouin. Ce comte Baudouin, frère +de Raimond et cousin du roi Philippe, bien éloigné de la méchanceté de +son frère, et consacrant tous ses efforts à la guerre pour le Christ, +assistait de son mieux Montfort <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> et la chrétienté contre son +frère et les autres ennemis de la foi. Un jour donc, savoir, le second +après le premier dimanche de carême, que ledit comte vint en un certain +château du diocèse de Cahors, nommé Olme, les chevaliers de ce château, +lesquels étaient ses hommes, envoyèrent aussitôt vers les routiers et +quelques autres chevaliers du pays, très-méchans traîtres, lesquels +garnissaient un fort voisin, appelé Mont-Léonard, et leur firent dire +que Baudouin était dans Olme, leur mandant qu'ils vinssent et qu'ils le +leur livreraient sans nul obstacle: ils en donnèrent aussi connaissance +à un non moins méchant traître, mais non déclaré, savoir, Rathier de +Castelnau, lequel avait de longue date contracté alliance avec le comte +de Montfort, et lui avait juré fidélité, lequel même était ami de +Baudouin, et à ce titre possédait sa confiance. Que dirai-je? La nuit +vint, et ledit comte, plein de sécurité, comme se croyant parmi les +siens, se livra au sommeil et au repos, ayant avec lui un certain +chevalier de France, nommé Guillaume de Contres, auquel Montfort avait +donné Castel-Sarrasin, plus un servant, aussi Français, qui gardait le +château de Moissac. Comme donc ils reposaient en diverses maisons +séparées les unes des autres, le seigneur du château enleva la clef de +la chambre où dormait le comte Baudouin, et fermant la porte, il sortit +du château, courut à Rathier, et lui montrant la clef, il lui dit: «Que +tardez-vous? Voici que votre ennemi est dans vos mains; hâtez-vous, et +je vous le livrerai dormant et désarmé, ni lui seulement, mais plusieurs +autres de vos ennemis.» Ce qu'oyant, les routiers grandement +s'éjouirent, et volèrent aux <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> portes d'Olme, dont le seigneur +ayant convoqué bien secrètement les hommes du château, chef qu'il était +de ceux qui voulaient se saisir de Baudouin, demanda vite à chacun +combien il logeait des compagnons du comte; puis, cet autre Judas, après +s'en être soigneusement informé, fit poster aux portes de chaque maison +un nombre de routiers tous armés double de celui de nos gens plongés +dans le sommeil et sans défense. Soudain furent allumés une grande +quantité de flambeaux, et poussant un grand cri, les traîtres se +précipitèrent à l'improviste sur les nôtres, tandis que Rathier de +Castelnau et le susdit seigneur d'Olme couraient à la chambre où +reposait le comte; et, ouvrant brusquement la porte, le surprenaient +dormant, sans armes, voire tout nu. D'autre part, quelques-uns des +siens, dispersés dans la place, furent tués, plusieurs furent pris, un +certain nombre échappa par la fuite: ni faut-il omettre que l'un d'eux +qui était tombé vivant en leurs mains, et auquel les bourreaux avaient +promis sous serment d'épargner la vie et les membres, fut occis dans une +église où il avait ensuite été se cacher. Quant au comte Baudouin, ils +le conduisirent dans un château à lui, au diocèse de Cahors, nommé +Montèves, dont les habitans, méchans et félons qu'ils étaient, reçurent +de bon cœur les routiers, qui emmenaient leur seigneur prisonnier. +Sur l'heure, ceux-ci lui dirent de leur faire livrer la tour du château, +que quelques Français gardaient par son ordre; ce qu'il leur défendit +toutefois très-strictement de faire pour quelque motif que ce fût, quand +même ils le verraient pendre à un gibet, leur commandant de se défendre +vigoureusement jusqu'à ce qu'ils eussent <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> secours du noble +comte de Montfort. Ô vertu de prince! ô merveilleuse force d'âme! À cet +ordre, les routiers entrèrent en grande rage, et le firent jeûner +pendant deux jours; après quoi, le comte fit appeler en diligence un +chapelain, auquel il se confessa, et demanda la sainte communion; mais, +comme le prêtre lui apportait le divin Sacrement, survint le plus +mauvais de ces coquins, jurant et protestant avec violence que Baudouin +ne mangerait ni ne boirait, jusqu'à ce qu'il rendît un des leurs qu'il +avait pris et retenait dans les fers. Auquel le comte: «Je n'ai demandé, +dit-il, cruel que tu es, ni pain ni vin, ni pièce de viande pour nourrir +mon corps; je ne veux, pour le salut de mon âme, que la communion du +divin mystère.» Derechef le bourreau se mit à jurer qu'il ne mangerait +ni ne boirait, à moins qu'il ne fît ce qu'il demandait. «Eh bien, dit +alors le noble comte, puisqu'il ne m'est permis de recevoir le saint +Sacrement, que du moins l'on me montre l'Eucharistie, gage de mon salut, +pour qu'en cette vue je contemple mon Sauveur.» Puis, le chapelain +l'ayant levée en l'air et la lui montrant, il se mit à genoux et l'adora +de dévotion bien ardente. Cependant ceux qui étaient dans la tour du +château, craignant d'être mis à mort, la livrèrent aux routiers, après +en avoir toutefois reçu le serment qu'il les laisseraient sortir sains +et saufs: mais ces bien méchans traîtres, méprisant leur promesse, les +condamnèrent aussitôt à la mort ignominieuse du gibet; après quoi, +saisissant le comte Baudouin, ils le conduisirent en un certain château +du comte de Toulouse, nommé Montauban, où ils le retinrent dans les +fers, en attendant l'arrivée de Raimond, lequel vint peu de <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> +jours après, ayant avec lui ces scélérats et félons, savoir, le comte de +Foix et Roger Bernard son fils, plus, un certain chevalier des terres du +roi d'Arragon, nommé Bernard de Portelles; et, sur l'heure, il ordonna +que son très-noble frère fût extrait de Montauban. Or ce qui suit, qui +pourra jamais le lire ou l'entendre sans verser des larmes? Soudain, le +comte de Foix et son fils, bien digne de la malice de son père, avec +Bernard de Portelles, attachèrent une corde au cou de l'illustre prince +pour le pendre du consentement, que dis-je, par l'ordre du comte de +Toulouse: ce que voyant cet homme très-chrétien, il demanda avec +instance et humblement la confession et le viatique; mais ces chiens +très-cruels les lui refusèrent absolument. Lors le soldat du Christ; +«puis, dit-il, qu'il ne m'est permis de me présenter à un prêtre, Dieu +m'est témoin que je veux mourir avec la ferme et ardente volonté de +défendre toujours la chrétienté et monseigneur le comte de Montfort, +mourant à son service et pour son service.» À peine avait-il achevé que +les trois susdits traîtres, l'élevant de terre, le pendirent à un noyer. +Ô cruauté inouïe! ô nouveau Caïn! Et si dirai-je, pire que Caïn, +j'entends le comte de Toulouse, auquel il ne suffit de faire périr son +frère, et quel frère! s'il ne le condamnait à l'atrocité sans exemple +d'une telle mort!</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> CHAPITRE LXXVI.</h2> + +<p class="resume">Amaury et les citoyens de Narbonne reçoivent dans leurs murs les + ennemis du comte de Montfort, et lui, pour cette cause, dévaste + leur territoire.</p> + +<p>Vers ce même temps, Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de +cette ville, lesquels n'avaient jamais aimé la cause de Jésus-Christ, +accouchant enfin des iniquités qu'ils avaient long-temps avant conçues, +s'éloignèrent manifestement de Dieu, et reçurent dans leur ville les +routiers, les Arragonais et les Catalans, afin de chasser, s'ils le +pouvaient, par leur aide, le noble comte de Montfort que les Catalans et +les Arragonais poursuivaient en vengeance de leur roi. Du reste, les +gens de Narbonne commirent tel forfait, non que le comte les attaquât ou +les eût lésés en quoi que ce fût, mais parce qu'ils pensaient qu'à +l'avenir il ne lui viendrait plus de renforts de Croisés. Toutefois +celui qui attrape les sages dans leurs finesses en avait autrement +disposé, puisque, durant que tous nos ennemis étaient réunis dans +Narbonne pour se jeter ensemble sur Montfort et le peu de monde qu'il +avait avec lui, voilà que soudain des pélerins survinrent de France, +savoir, Guillaume Des Barres, homme d'un courage éprouvé, et plusieurs +chevaliers à sa suite, dont la jonction et le secours permirent à notre +comte d'aller dans le voisinage de Narbonne, et de dévaster les domaines +d'Amaury, comme de lui enlever presque tous ses châteaux. Or, un jour +que <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> notre comte avait décidé de se présenter devant Narbonne, +et qu'ayant armé tous les siens rangés en trois troupes, lui-même en +tête s'était approché des portes de la ville, nos ennemis en étant +sortis et s'étant postés à l'entrée de la ville, cet invincible +guerrier, c'est-à-dire Montfort, voulut se lancer à l'instant sur eux à +travers un passage ardu et inaccessible; mais ceux-ci, qui étaient +placés sur une éminence, le frappèrent si violemment de leurs lances que +la selle de son cheval s'étant rompue, il tomba par terre; et, courant +de toutes parts pour le prendre ou pour le tuer, ils auraient fait l'un +ou l'autre, si les nôtres, ayant volé à son secours, ne l'eussent remis +sur pied par la grâce de Dieu et après beaucoup de vaillans efforts. +Puis Guillaume, qui se trouvait à l'arrière-garde, se ruant avec tous +nos gens sur les ennemis, les força de rentrer à toutes jambes dans +Narbonne; après quoi le comte et les siens retournèrent au lieu d'où ils +étaient venus le même jour.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXVII.</h2> + +<p class="resume">Comment Pierre de Bénévent, légat du siége apostolique, + réconcilie à l'Église les comtes de Foix et de Comminges<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Lien vers la note 163"><span class="smaller">[163]</span></a>.</p> + +<p>Pendant que ceci se passait, maître Pierre de Bénévent, cardinal, légat +du siége apostolique au pays de Narbonne, venait pour mettre ordre à ce +qui intéressait <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> la paix et la foi, lequel, ayant appris la +conduite des Narbonnais, leur manda et ordonna très-strictement de +garder trève à l'égard du comte de Montfort jusqu'à son arrivée, mandant +également à celui-ci de ne faire aucun tort aux gens de Narbonne. Peu de +jours ensuite, il s'y rendit, après toutefois qu'il eut vu notre comte, +et qu'il eut conféré soigneusement avec lui. Aussitôt les ennemis de la +foi, savoir les comtes de Foix et de Comminges, et beaucoup d'autres qui +avaient été justement dépossédés, vinrent trouver le légat pour le +supplier de les rétablir dans leurs domaines. Sur quoi, plein de +prudence et de discrétion, il les réconcilia tous à l'Église, recevant +d'eux non seulement la garantie sous serment d'obéir aux ordres +apostoliques, mais aussi certains châteaux très-forts qu'ils avaient +encore entre les mains. Les choses en étaient là quand les hommes de +Moissac livrèrent la ville par trahison au comte de Toulouse, et ceux +qui se trouvaient dans Moissac, au nom de Montfort, se retirèrent dans +la citadelle qui était faible et mal défendue. Là, ils furent assiégés +par Raimond, suivi d'une grande multitude de routiers, pendant trois +semaines de suite; mais les nôtres, bien qu'en petit nombre, firent une +vigoureuse résistance. Quant au noble comte, en apprenant ce qui se +passait, il partit à l'instant même, et marcha en toute hâte à leur +secours: pour quoi le Toulousain et sa troupe, ensemble plusieurs des +gens dudit lieu, principaux auteurs de cette noire trahison, s'enfuirent +bien vite dès qu'ils eurent vent de l'arrivée de Montfort, levant le +siége qu'ils avaient poussé si long-temps. Sachant leur fuite, notre +comte et sa suite descendirent du <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> côté d'Agen pour prendre +d'assaut, s'il était possible, un château nommé le Mas, sur les confins +du diocèse agénois, lequel, dans cette même année, avait fait apostasie. +En effet, le roi Jean d'Angleterre, qui avait toujours été l'ennemi de +la cause de Jésus-Christ et du comte de Montfort, s'étant, à cette +époque, rendu au pays d'Agen, plusieurs nobles de ces quartiers, dans +l'espérance qu'il leur baillerait bonne aide, s'éloignèrent de Dieu, et +secouèrent la domination du comte; mais, par la grâce de Dieu, ils +furent ensuite frustrés de leur espoir. Montfort donc, se portant +rapidement sur ledit château, vint en un lieu où il lui fallut passer la +Garonne, n'ayant que quelques barques mal équipées; et, comme les +habitans de la Réole, château appartenant au roi d'Angleterre, avaient +remonté le fleuve sur des nefs armées en guerre, pour s'opposer au +passage des nôtres, ils entrèrent dans l'eau, et la traversèrent +librement, malgré les ennemis; puis, arrivant au château du Mas, après +l'avoir assiégé trois jours, ils s'en revinrent à Narbonne, parce qu'ils +n'avaient point de machines, et que le comte ne pouvait continuer le +siége, vu que l'ordre du légat le rappelait de ce côté.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXVIII.</h2> + +<p class="resume">L'évêque de Carcassonne revient de France avec une grands + multitude de pélerins.</p> + +<p>L'an du Verbe incarné 1214, le vénérable évêque de Carcassonne qui avait +travaillé toute l'année précédente <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> aux affaires de la foi +contre les hérétiques, en parcourant la France et prêchant la croisade, +se mit en route vers les pays albigeois aux environs de l'octave de la +Résurrection du Seigneur. En effet, il avait assigné le jour du départ à +tous les Croisés, tant à ceux qu'il avait réunis qu'à ceux qui avaient +pris la croix des mains de maître Jacques de Vitry, homme en toutes +choses bien louable, et de certains autres pieux personnages, de façon +qu'étant tous rassemblés dans la quinzaine de Pâques, ils partissent +avec lui pour venir par la route de Lyon contre les pestiférés +hérétiques. De son côté, maître Robert de Courçon, légat du siége +apostolique, et le vénérable archidiacre Guillaume, fixèrent aux Croisés +un autre jour pour qu'ils arrivassent à Béziers dans la même quinzaine +de Pâques, en suivant un autre chemin. Venant donc de Nevers, l'évêque +de Carcassonne et les susdits pélerins arrivèrent heureusement à +Montpellier, et moi j'étais avec ce prélat. Là, nous trouvâmes +l'archidiacre de Paris et les Croisés qui venaient avec lui de France. +Quant au cardinal, savoir maître Robert de Courçon, il était occupé à +quelques affaires dans le pays du Puy. Partant de Montpellier, nous +vînmes près de Béziers au château de Saint-Thibéri, où arriva à notre +rencontre le noble comte de Montfort. Or, nous étions environ cent +pélerins, tant à pied qu'à cheval, parmi lesquels un d'entre les +chevaliers était le vicomte de Châteaudun et plusieurs autres chevaliers +qu'il n'est besoin de compter par le menu. Nous éloignant des environs +de Béziers, nous vînmes à Carcassonne, où nous restâmes quelques jours. +Et faut-il notablement remarquer et tenir pour miracles tous les +événemens <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> de cette année. Comme nous l'avons dit, quand le +susdit Pierre de Bénévent arriva au pays albigeois, les Arragonais et +Catalans s'étaient réunis à Narbonne contre la chrétienté et le comte de +Montfort: pour quelle cause notre comte restait près de cette ville, et +ne pouvait s'en éloigner souvent, parce qu'aussitôt les ennemis +dévastaient toute la contrée environnante, bien que les Toulousains, les +Arragonais et les Quercinois lui suscitassent, en beaucoup d'endroits +loin de là, guerres grandement fâcheuses. Mais tandis que l'athlète du +Christ souffrait de telles tribulations, celui qui baille secours dans +les occasions ne lui manqua dans l'adversité, puisque, dans le même +espace de temps, le légat vint de Rome et des pélerins de France. Ô +riche abondance de la miséricorde divine! car, selon l'avis de +plusieurs, les pélerins n'eussent rien fait de considérable sans le +légat, ni lui sans eux n'eût fait si bonne besogne. En effet, les +ennemis de la foi ne lui eussent obéi s'ils ne les avaient craints; et +réciproquement, si le légat n'était venu, les pélerins n'auraient pu +gagner que peu de chose sur tant d'ennemis et si puissans. Il arriva +donc, par l'ordre du Dieu miséricordieux, que, durant que le légat +alléchait et retenait par une fraude pieuse ceux qui s'étaient +rassemblés dans Narbonne, le comte de Montfort et les Croisés français +purent passer vers Cahors et Agen, et librement attaquer leurs ennemis +ou mieux ceux du Christ. Ô, je le répète, pieuse fraude du légat! ô +piété frauduleuse!</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> CHAPITRE LXXIX.</h2> + +<p class="resume">Gui de Montfort et les pélerins envahissent et saccagent les + terres de Rathier de Castelnau.</p> + +<p>Après que les susdits pélerins eurent demeuré quelques jours à +Carcassonne, le noble comte de Montfort les pria de marcher avec +l'évêque de cette ville et son frère Germain, Gui, du côté du Rouergue +et du Quercy, pour dévaster totalement tant les terres de Rathier de +Castelnau, qui avait si cruellement trahi le très-noble et très-chrétien +comte Baudouin, que celles d'autres ennemis du Christ. Pour lui, il +descendit avec son fils aîné, Amaury, jusqu'à Valence, où il trouva le +duc de Bourgogne et le dauphin; et ayant arrêté avec eux l'alliance dont +nous avons déjà parlé, il emmena la demoiselle à Carcassonne, vu que le +temps n'était propre à la célébration des noces, et qu'il ne pouvait +séjourner long-temps en ces quartiers à cause des nombreux embarras de +la guerre; et là fut célébré le mariage. De leur côté, les pélerins qui +avaient déjà quitté Carcassonne et pénétré dans le diocèse de Cahors, +ravagèrent les terres des ennemis de la foi, lesquels de peur avaient +décampé. Ni faut-il omettre que comme nous passions par l'évêché de +Rhodez, nous arrivâmes à un certain château, nommé Maurillac, dont les +habitans voulurent faire résistance, parce qu'il était d'une force +merveilleuse et presque inaccessible. Or, maître Robert de Courçon, +légat du siége apostolique, dont il est fait mention plus haut, +<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> était venu tout récemment de France joindre l'armée, et +aussitôt son arrivée, les nôtres approchèrent de la place qu'ils +pressèrent vivement. Sur quoi, les assiégés, voyant qu'ils ne pourraient +tenir long-temps, se rendirent le même jour au légat, s'abandonnant en +tout à sa discrétion; et fut le château sur son ordre renversé de fond +en comble par les Croisés. Ajoutons qu'on y trouva sept hérétiques de la +secte dite des Vaudois, lesquels, amenés devant maître Robert, +confessèrent pleinement leur incrédulité, et furent par nos pélerins +frappés et brûlés avec grande joie. Après cela, on annonça à notre comte +que certains chevaliers de l'Agénois, qui s'étaient l'an passé +soustraits à sa suzeraineté, s'étaient retranchés dans un château nommé +Montpezat. Quoi plus? Nous allâmes pour l'assiéger; mais eux, apprenant +l'arrivée des Croisés, eurent peur et s'enfuirent, laissant désert leur +château, que nos gens détruisirent entièrement; puis, partant de +Montpezat, le comte s'enfonça dans le diocèse d'Agen pour reprendre les +places qui, l'année précédente, avaient secoué sa domination, et toutes +de peur firent leur soumission, avant même qu'il se présentât devant +elles, à l'exception d'un certain château noble, appelé Marmande. +Néanmoins, pour plus grande sûreté, et dans la crainte qu'elles ne +fissent nouvelle apostasie selon leur usage, le comte eut soin que +presque toutes les murailles et citadelles fussent jetées bas, ne +conservant qu'un petit nombre des plus fortes qu'il garnit de Français, +et voulut tenir en état de défense. Venant enfin à Marmande, il trouva +ce château muni par un chevalier du roi d'Angleterre, qui y avait +conduit quelques servans, et avait planté <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> sa bannière au +sommet de la tour, dans l'intention de nous résister. Mais à l'approche +des nôtres, lesquels de première arrivée insultèrent ses remparts, ceux +de Marmande après une faible défense prirent la fuite, et, montant sur +des barques, ils descendirent la Garonne jusqu'à un château voisin, +appartenant au roi d'Angleterre, et nommé la Réole, tandis que les +servans de ce prince, venus pour défendre la place, se mirent à l'abri +dans le fort. Sur ce, les nôtres entrant dans le bourg le mirent au +pillage, et permirent aux servans qui étaient dans la tour de s'en aller +sains et saufs. Après quoi, le comte revint à Agen, n'ayant pas cette +fois détruit tout-à-fait le château, d'après l'avis des siens, parce +qu'il était très-noble et situé à l'extrémité de ses domaines, mais +seulement une partie des murailles et les tours, à l'exception de la +plus grande où il mit garnison.</p> + +<p>Il y avait dans le territoire d'Agen un château noble et bien fort, +appelé Casseneuil, assis au pied d'une montagne, dans une plaine +très-agréable, entouré de roches et de sources vives, lequel était un +des principaux refuges des hérétiques, et l'avait été de longue date. +Davantage étaient ses habitans en grande partie larrons et routiers, +parjures et gorgés de toutes sortes de péchés et de crimes. En effet, +ils s'étaient une et deux fois déjà rendus à la chrétienté, et pour la +troisième fois cherchaient à lui résister ainsi qu'à notre comte, bien +que leur seigneur suzerain, Hugues de Rovignan, frère de l'évêque +d'Agen, eût été admis dans l'amitié et familiarité du comte. Ce même +Hugues ayant cette année trahi ses sermens et rompu l'intime alliance +qui l'unissait à Montfort, s'était avec les siens <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> +traîtreusement éloigné de lui comme de Dieu, et avait reçu dans son +château un grand nombre de méchans tels que lui. Le comte donc arrivant +devant Casseneuil, la veille de la fête des apôtres saint Pierre et +saint Paul, en fit le siége d'un côté, et campa sur la hauteur; car son +armée n'était pas assez considérable pour enfermer entièrement la place. +Puis ayant fait, peu de jours ensuite, dresser des machines pour battre +les murs, elles eurent bientôt ruiné beaucoup des maisons du château par +leur jeu continuel contre les remparts et la ville. Enfin des pélerins +étant survenus quelques jours après, il descendit la montagne, et vint +fixer ses tentes dans la plaine, n'ayant avec lui qu'une partie de ses +gens, et en laissant plusieurs sur la hauteur en compagnie du très-noble +et vaillant jouvencel, Amaury, son fils, et de Gui, évêque de +Carcassonne, lequel remplissant à l'armée les fonctions de légat, +travaillait de grande ardeur et très-efficacement au succès de +l'entreprise. Mêmement, du côté où il s'était posté, le comte fit +établir des machines dites perrières, qui, jouant nuit et jour, +affaiblirent sensiblement les remparts. Une nuit, vers l'aurore, une +troupe des ennemis sortant du château gravirent la montagne pour se +jeter ensemble sur les nôtres, et venant au pavillon où reposait Amaury, +fils de Simon, ils se ruèrent avec violence sur lui, afin de le prendre +ou de le tuer, s'ils pouvaient; mais les pélerins étant accourus les +attaquèrent vaillamment et les forcèrent de rentrer dans la place. +Tandis que ces choses se passaient audit siége, le roi Jean +d'Angleterre, lequel, mécontent de l'exhérédation de son neveu, fils du +Toulousain, jalousait nos victoires, s'était <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> porté en ces +quartiers, savoir, à Périgueux, avec une puissante armée, ayant près de +lui plusieurs de nos ennemis qui s'étaient réfugiés devers sa personne, +et qui avaient été dépossédés par le juste jugement de Dieu; lesquels il +recueillit et garda long-temps en sa compagnie, au scandale des +chrétiens et détriment de son propre honneur. Sur quoi, les assiégés lui +envoyaient courriers sur courriers pour lui demander secours, et +lui-même par exprès les excitait vivement à se défendre. Que dirai-je? +le bruit courut bien fort parmi nous que le roi Jean voulait nous +attaquer; et peut-être l'eût-il fait, s'il eût osé. Quant à l'intrépide +comte de Montfort, il ne s'effraya nullement de ces rumeurs, et se +décida fermement de ne pas lever le siége, quand même ledit roi +viendrait contre lui, mais de le combattre pour sa défense et celle des +siens. Toutefois, usant de meilleur avis, Jean n'essaya rien des projets +qu'on lui attribuait et qu'il pouvait bien avoir formés. N'oublions +point de dire que maître Robert de Courçon, cardinal, légat du siége +apostolique, arriva à l'armée devant Casseneuil, et durant le peu de +jours qu'il y resta, travailla de tout son pouvoir à la prise du +château, plein de bonne volonté qu'il était. Cependant, les affaires de +la mission qui lui était confiée l'ayant rappelé ailleurs, il n'attendit +pas que la place fût tombée en notre pouvoir. Nos gens donc poussant +toujours le siége, et ayant endommagé en grande partie les murailles au +moyen des machines, une nuit, le comte convoqua quelques-uns des +principaux de l'armée, et faisant venir un artisan charpentier, il lui +demanda de quelle manière il fallait s'y prendre pour aborder les +remparts et donner l'assaut: <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> car il y avait un fossé profond +et rempli d'eau entre le château et le camp, que l'on devait absolument +passer pour atteindre jusqu'aux murs, et le pont manquait, d'autant que +les ennemis l'avaient ruiné en dehors avant notre arrivée. Après +beaucoup d'avis différens, on s'accorda finalement sur celui dudit +artisan, à construire un pont de bois et de claies, qui, poussé à +travers l'eau par un admirable artifice, sur de grands tonneaux, +transporterait nos soldats à l'autre bord. Aussitôt le vénérable évêque +de Carcassonne, qui travaillait nuit et jour aux choses concernant le +siége, afin d'en hâter l'issue, rassembla une foule de pélerins, et fit +apporter du bois en abondance pour faire ce pont. Puis, quand il fut +achevé, les nôtres ayant pris les armes se préparèrent à l'assaut, et +poussant cette nouvelle machine jusqu'à l'eau, ils l'y amenèrent; mais à +peine l'eut-elle touchée, qu'entraînée par son poids, et pour autant que +la rive d'où elle avait été lancée était très-haute, elle tomba si +violemment au fond, qu'on ne put en aucune façon l'en retirer ni la +soulever à la surface; si bien que tout notre travail fut en un moment +perdu. Peu de jours après, les Croisés construisirent un second pont +d'une autre sorte, pour essayer de passer le fossé, apprêtant en outre +quelques nacelles qui devaient transporter une portion de nos gens, bien +qu'avec grand danger: et quand tous les préparatifs furent terminés, ils +s'armèrent et traînèrent ce pont jusqu'au bord, tandis que d'autres +montaient sur les barques, et que les assiégés faisaient jouer sans +relâche les nombreuses perrières qu'ils avaient. Quoi plus? les nôtres +réussirent bien à jeter leur pont sur l'eau; mais ils n'y gagnèrent +rien, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> pour ce qu'il était trop petit et du tout insuffisant: +d'où vint qu'ils s'attristaient à force, et qu'au rebours les ennemis +étaient tout joyeux. Cependant, le comte, plein de constance, et ne se +désespérant point pour ces contre-temps, rassembla ses ouvriers, les +consola, et leur ordonna de chercher à préparer d'autres machines pour +traverser l'eau: sur quoi, leur maître en imagina une vraiment admirable +et toute nouvelle. En effet, faisant apporter une immense quantité de +bois énormes, et construire d'abord, sur de grandes pièces de charpente, +comme une vaste maison pareillement en bois, ayant un toit de claies non +aigu, mais plat, il éleva ensuite au milieu de ce toit une façon de tour +très-haute, faite de bois et de claies, au sommet de laquelle il ménagea +cinq gîtes pour y loger les arbalétriers; puis, autour et sur le toit, +il dressa une espèce de muraille aussi en claies, afin que pussent se +placer derrière un bon nombre des nôtres qui défendraient la tour, et +qui tiendraient de l'eau dans de larges vases pour éteindre le feu si +les ennemis en jetaient. Enfin, il recouvrit tout le devant de la +machine avec des cuirs de bœuf, afin d'empêcher par cette autre +précaution qu'ils ne vinssent à l'incendier. Tous ces apprêts étant +achevés, nos gens commencèrent à tirer et pousser vers l'eau cette +monstrueuse bâtisse, et bien que les assiégés lançassent contre elle une +grêle de grosses pierres, ils ne purent par la grâce de Dieu +l'endommager que très-peu ou point du tout. Après quoi, l'ayant conduite +jusqu'au bord du fossé, ils apportèrent dans des paniers force terre et +morceaux de bois pour jeter dans l'eau, et tandis que ceux qui étaient à +couvert et libres de leur armure <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> sous le toit inférieur, +remplissaient le fossé, les arbalétriers et autres postés dans les abris +du haut, empêchaient les efforts des ennemis pour nuire à notre travail. +En outre, une nuit que quelques-uns d'entre eux, ayant garni une petite +barque de sarmens secs, de viande salée, de graisse et d'autres +appareils d'incendie, voulurent l'envoyer contre notre machine pour y +mettre le feu, ils manquèrent leur coup, parce que nos servans brûlèrent +cette barque même. Quoi plus? Les nôtres comblant toujours le fossé, +ladite machine arriva vers l'autre bord à sec et sans dommage; car ils +la poussaient en avant à mesure qu'ils remplissaient le fossé. Ni fut-il +possible aux assiégés de réussir, un jour de dimanche que voyant leur +perte s'approcher d'autant, ils lancèrent contre elle des brandons +enflammés pour la réduire en cendres, vu que nos gens les éteignirent à +force d'eau. Finalement, comme ils étaient déjà assez près des ennemis +pour qu'ils pussent mutuellement s'attaquer à coups de lance, le comte, +craignant que ceux-ci ne brûlassent la machine pendant la nuit, fit ce +même dimanche armer les siens aux approches du soir, et les appela tous +à l'assaut au son des trompettes, pendant que, de leur côté, l'évêque de +Carcassonne et les clercs qui étaient dans l'armée avec lui se +rassemblaient sur la hauteur voisine du château, pour crier vers le +Seigneur et le prier en faveur des combattans. Sur l'heure donc, nos +gens étant entrés dans la machine, et ayant rompu les claies qui en +recouvraient le devant, passèrent bravement le fossé aux chants du +clergé qui entonnait dévotement <i>Veni Creator spiritus</i>. Quant aux +ennemis, voyant l'élan des nôtres, <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> ils se retirèrent dans +l'enceinte de leurs murs, et commencèrent à les gêner fort par une +continuelle batterie de pierres qu'ils leur lançaient par dessus le +rempart, outre que n'ayant pas d'échelles et la nuit étant tout proche, +nous ne pûmes l'escalader. Toutefois, logés maintenant dans une certaine +petite plate-forme entre les murailles et le fossé, nous détruisîmes +pendant la nuit les barbacanes que les assiégés avaient construites en +dehors de la place; et, le lendemain, nos ouvriers ayant employé toute +la journée à faire des échelles et autres machines pour donner l'assaut +le troisième jour, les gens de guerre routiers qui étaient dans le +château, témoins de ces préparatifs, eurent peur, sortirent en armes +comme pour nous attaquer, et prirent tous la fuite, sans pouvoir être +atteints par ceux des nôtres qui les poursuivirent long-temps. Mais le +reste de l'armée abordant la place à minuit, et y entrant de force, les +nôtres passèrent au fil de l'épée ceux qu'ils purent trouver, mettant +tout à feu et à sang: pour quoi soit en toutes choses béni le Seigneur +qui nous livra quelques impies, bien que non pas tous. Cela fait, le +comte fit raser jusqu'au sol le pourtour des murs du château; et ainsi +fut pris et ruiné Casseneuil, le dix-huitième jour du mois d'août, à la +louange de Dieu, à qui soient honneur et gloire dans les siècles des +siècles.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> CHAPITRE LXXX.</h2> + +<p class="resume">De la destruction du château de Dome, au diocèse de Périgueux, + lequel appartient à ce méchant tyran Gérard de Cahusac.</p> + +<p>Ces choses ainsi menées, on fit savoir à notre comte qu'il y avait au +diocèse de Périgueux des châteaux habités par des ennemis de la paix et +de la foi, comme de fait ils l'étaient. Il forma donc le dessein de +marcher sus et de s'en emparer, afin que, par la grâce de Dieu et le +secours des pélerins, chassant les routiers et larrons, il rendît le +repos aux églises, ou, pour mieux dire, à tout le Périgord. D'ailleurs, +tous les ennemis du Christ et de notre comte, ayant appris que +Casseneuil était tombé en son pouvoir, furent frappés d'une telle +terreur qu'ils n'osèrent l'attendre en nulle forteresse, si puissante +qu'elle fût. L'armée donc, partant de Casseneuil, vint à l'un des +susdits châteaux appelé Dome<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Lien vers la note 164"><span class="smaller">[164]</span></a>, qu'elle trouva vide et sans +défenseurs. Or, c'était une place noble et bien forte, située sur la +Dordogne, dans un lieu très-agréable. Aussitôt notre comte en fit saper +et renverser la tour, laquelle était très-élevée, très-belle, et +fortifiée presque jusqu'à son faîte. À une demi-lieue était un autre +château quasi inexpugnable, appelé Montfort, dont le seigneur, ayant nom +Bernard de Casenac, homme très-cruel et plus méchant que tous les +autres, s'était enfui de peur, et avait abandonné son château. Et si +<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> nombreuses étaient les cruautés, les rapines, les énormités de +ce scélérat, et si grandes qu'on pourrait à peine y croire ou même les +imaginer; outre qu'étant fait de cette sorte, le diable lui avait baillé +un aide semblable à lui, savoir sa femme, sœur du vicomte de Turenne, +seconde Jézabel, ou plutôt plus barbare cent fois que celle-ci, laquelle +dame était la pire entre toutes les méchantes femmes, et l'égale de son +mari en malice et férocité. Tous les deux donc, aussi pervers l'un que +l'autre, dépouillaient, voire détruisaient les églises, attaquaient les +pélerins, et dépeçaient les membres à leurs malheureuses victimes; si +bien que, dans un seul couvent de moines noirs, nommé Sarlat, les nôtres +trouvèrent cent cinquante hommes et femmes que le tyran et sa digne +moitié avaient mutilés, soit en leur coupant les mains ou les pieds, +soit en leur crevant les yeux ou leur taillant les autres membres. En +effet, la femme du bourreau, renonçant à toute pitié, faisait trancher +aux pauvres femmes ou les mamelles ou les pouces pour les empêcher de +travailler. Ô cruauté inouïe! Mais laissons cela, d'autant que nous ne +pourrions exprimer que la millième partie des crimes de ce Bernard et de +son épouse, et retournons à notre propos.</p> + +<p>Le château de Dome étant détruit et renversé, notre comte voulut aussi +ruiner celui de Montfort, lequel appartenait, comme nous l'avons dit, à +ce tyran: pourquoi l'évêque de Carcassonne, qui se livrait tout entier +au labeur de la cause du Christ, prenant avec lui une troupe de +pélerins, partit sur l'heure, et fit raser ce château, dont les murs +étaient si forts qu'on pouvait à peine les entamer, le ciment étant +devenu <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> aussi dur que la pierre; en sorte que les nôtres furent +obligés d'employer bon nombre de jours à les jeter bas. Le matin, les +pélerins allaient à l'ouvrage, et le soir revenaient au camp; car +l'armée ne s'était point éloignée de Dome, où elle se trouvait plus +commodément et en meilleure position. Il y avait en outre près de +Montfort un autre castel, nommé Castelnau, qui égalait tous les autres +en malice, et que la crainte des Croisés avait fait abandonner de ses +habitans. Le comte décida de l'occuper, afin de pouvoir mieux contenir +les perturbateurs, et il fit comme il le voulait. Il y avait encore un +quatrième château, nommé Bainac, dont le seigneur était un très-méchant +et très-dangereux oppresseur de l'Église. Le comte lui donna le choix ou +de restituer tout ce qu'il avait enlevé injustement dans un terme qu'il +lui fixa, ou de faire raser ses remparts: pour quoi faire on lui accorda +une trève de plusieurs jours; mais comme, dans cet intervalle, il ne fit +point restitution de ses rapines, Montfort ordonna qu'on démolît la +forteresse de son château; ce qui fut exécuté pour la tour et pour les +murailles, malgré le tyran et à sa grande douleur, alléguant, comme il +faisait, qu'on ne devait ruiner sa citadelle, pour autant qu'il était le +seul dans le pays qui aidât le roi de France contre le roi des Anglais. +Toutefois, le comte sachant que ces allégations étaient vaines et du +tout frivoles, il ne voulut se désister de ses volontés premières: même +déjà le tyran avait exposé semblables prétentions au roi Philippe, dont +il ne put rien obtenir. De cette façon, furent subjugués ces quatre +châteaux, savoir, Dome, Montfort, Castelnau et Bainac, où, depuis cent +ans et plus, Satan <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> avait établi résidence, et desquels était +sortie l'iniquité qui couvrit ces contrées. Ces places donc étant +subjuguées par les efforts des pélerins et la valeur experte du comte de +Montfort, la paix et la tranquillité furent rendues non seulement au +Périgord, mais encore au Quercy, à l'Agénois et au Limousin en grande +partie. Puis, ayant achevé leur expédition pour la gloire du nom de +Jésus-Christ, le comte et l'armée retournèrent du côté d'Agen, où, +profitant de l'occasion, ils renversèrent les forteresses situées dans +ce diocèse. C'est alors que vint le comte à Figeac pour juger, au nom du +roi de France, les procès, et faire droit aux plaintes des gens du pays; +car le roi lui avait, en ces quartiers, confié ses pouvoirs pour +beaucoup de choses. Il rendit en mainte occasion bonne et stricte +justice, et aurait redressé beaucoup d'autres abus s'il eût voulu +excéder les bornes du mandat royal. Marchant de là vers Rhodez, il +occupa un château très-fort, nommé Capdenac<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Lien vers la note 165"><span class="smaller">[165]</span></a> qui, dès les premiers +temps, avait servi de nid et de refuge aux routiers, et vint ensuite +avec son armée à Rhodez, où il fit de grands reproches au comte de cette +ville, lequel était son homme lige, mais, cherchant un subterfuge, quel +qu'il fût, disait qu'il tenait la majeure partie de ses domaines du roi +d'Angleterre. Quoi plus? Après beaucoup d'altercations, il reconnut les +tenir tout entiers de notre comte, lui fit hommage pour le tout, et +devint ainsi son ami et son allié. Il y avait près de Rhodez un château +fort, nommé Séverac<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Lien vers la note 166"><span class="smaller">[166]</span></a>, où habitaient des routiers qui avaient fait +tant <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> de mal au pays qu'on ne pourrait aisément l'exprimer, +infestant non seulement le diocèse de Rhodez, mais toute la contrée +environnante jusqu'au Puy. Pendant son séjour à Rhodez, le comte manda +au seigneur de ce château qu'il se rendît; mais lui, se confiant en la +force de sa citadelle, pensant en outre que le comte ne pourrait tenir +le siége dans cette saison (on était en hiver, et ce château était situé +dans les montagnes, exposé au froid le plus vif), ne voulut obéir à +cette sommation. Une nuit donc, Gui de Montfort, frère germain du comte, +prenant avec lui chevaliers et servans, sortit de Rhodez, et se porta +nuitamment sur le susdit château, dont, à l'aube du jour, il envahit +subitement le bourg inférieur, le prit d'un coup et s'y logea: sur quoi +les gens de ce bourg qui s'étendait en dehors de la forteresse sur le +penchant de la montagne au faîte de laquelle elle était située, se +retirèrent dans la citadelle. Ainsi, Gui occupa ledit bourg, de peur que +les ennemis ne voulussent y mettre le feu à l'arrivée de l'armée, +laquelle, étant venue avec le comte à Séverac, trouva ce lieu en son +entier, et contenant bon nombre de maisons propres à recevoir nos +soldats qui s'y établirent et formèrent le siége. C'est le Seigneur qui +disposa les choses de la sorte, lui, ce grand donneur de secours dans le +besoin, tout plein d'une miséricordieuse providence pour les nécessités +des siens. Peu de jours après, nos gens dressèrent une machine dite +perrière, et la firent jouer contre le château, où fut pareillement, par +les assiégés, élevée une semblable machine dont ils se servaient pour +nous nuire autant que possible. Ni est-il à omettre que Dieu les +<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> avait privés de vivres à ce point qu'ils souffraient d'une +disette, outre que le froid et l'âpreté de l'hiver les affligeaient +tellement, presque nus qu'ils étaient et mal couverts, qu'ils ne +savaient que faire. Au demeurant, si quelqu'un s'étonne de leur misère +et pauvreté, il saura qu'ils furent si à l'improviste attaqués qu'il ne +leur avait été loisible de se munir d'armes ni de provisions. En effet, +ils n'imaginaient pas, comme nous l'avons dit, que les nôtres pussent +tenir le siége au milieu de la rude saison, et dans un lieu où elle +était si rigoureuse. Finalement, quelques jours après, exténués de faim +et de soif, mourant de froid et de nudité, ils demandèrent la paix. Que +dirai-je? après longues et diverses disputes sur le genre de +composition, les Croisés, comme le seigneur du château, se rangeant à +l'avis des gens de bien, convinrent qu'il rendrait la place au comte, +qui, lui-même, la livrerait en garde à l'évêque de Rhodez et à un +certain chevalier nommé Pierre de Brémont; ce qui fut fait. Aussitôt le +noble comte, par pure générosité, restitua audit seigneur de Séverac +tout le reste de sa terre dont Gui de Montfort s'était emparé, l'ayant +toutefois persuadé d'abord de ne faire aucun mal à ses hommes pour ce +qu'ils s'étaient rendus à Gui; même ce libéral prince le rétablit +ensuite dans Séverac, après avoir reçu son hommage et serment de +fidélité. N'oublions de dire que, par la reddition de ce château, la +paix et le repos furent ramenés dans tout ce pays; ce dont Dieu doit +être loué grandement, et son très-fidèle athlète, savoir le +très-chrétien comte de Montfort.</p> + +<p>Ces choses dûment achevées, maître Pierre de Bénévent, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> légat +du siége apostolique, dont nous avons parlé plus haut, étant revenu des +contrées arragonaises où, pour graves affaires, il avait long-temps +séjourné, convoqua un très-célèbre concile et très-général à +Montpellier, dans la quinzaine de la Nativité du Seigneur.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXXI.</h2> + +<p class="resume">Du concile tenu à Montpellier, dans lequel Montfort fut déclaré + prince du pays conquis.</p> + +<p>L'an de l'incarnation du Seigneur 1214, dans la quinzaine de Noël, se +réunirent à Montpellier les archevêques et évêques convoqués en concile +par maître Pierre de Bénévent, légat du siége apostolique, afin de +régler en commun tout ce qui intéressait la paix et la foi. Là +s'assemblèrent les archevêques de Narbonne, d'Auch, d'Embrun, d'Arles et +d'Aix, plus vingt-huit évêques et plusieurs barons. Quant au noble comte +de Montfort, il n'entra pas avec les autres à Montpellier, mais resta +tout le temps du concile en un château voisin appartenant à l'évêque de +Maguelone, car les gens de Montpellier, pleins de malice et d'arrogance, +l'avaient toujours détesté, ainsi que tous les Français, si bien qu'ils +ne lui permettaient de venir dans leur ville. Ainsi donc il demeura, +comme nous l'avons dit, au susdit château, d'où il venait chaque jour +jusqu'à Montpellier dans la maison des frères de l'ordre militaire du +Temple, située <i>extra muros</i>, et là les archevêques et évêques allaient +le <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> trouver toutes fois qu'il en était besoin. Le légat, ces +archevêques et évêques, les abbés et autres prélats des églises s'étant +donc réunis, comme il est dit ci-dessus, à Montpellier, maître Pierre de +Bénévent prononça un sermon dans l'église de Notre-Dame; puis il appela +dans la maison où il logeait les cinq archevêques, les vingt-huit +évêques, les abbés et autres prélats des églises en quantité +innombrable, auxquels, étant rassemblés, il parla en ces termes:</p> + +<p>«Je vous somme et requiers, au nom du divin jugement et du devoir +d'obéissance qui vous lie à l'Église romaine, que déposant toute +affection, haine ou jalousie, vous me donniez, selon votre science, un +loyal conseil pour savoir à qui mieux et plus utilement, pour l'honneur +de Dieu et de notre sainte mère l'Église, pour la paix de ces contrées, +la ruine et l'expulsion de l'hérétique vilenie, il convient de concéder +et assigner Toulouse que le comte Raimond a possédée, aussi bien que les +autres terres dont l'armée des Croisés s'est emparée.» Sur ce, tous les +archevêques et évêques entrèrent en longue et consciencieuse +délibération, chacun avec les abbés de son diocèse et ses clercs +familiers; et parce qu'il avait semblé bon de rédiger les avis par +écrit, il se trouva que le vœu et l'opinion de tous s'accordèrent +pour que le noble comte de Montfort fût choisi prince et monarque de +tout ce pays. Ô chose admirable! s'il s'agit de créer un évêque ou un +abbé, l'assentiment d'un petit nombre de votans porte à peine sur un +seul homme; et voilà que, pour élire le maître de si vastes domaines, +tant de personnages et si considérables réunirent leurs unanimes +suffrages sur cet athlète du <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Christ! C'est Dieu, sans aucun +doute, qui a fait cela, et aussi est-ce miracle à nos yeux. Après donc +que les archevêques et évêques eurent désigné le noble comte en la +manière susdite, ils requirent très-instamment du légat qu'il le mît en +possession de toute la contrée; mais comme on eut recours aux lettres +que le seigneur pape avait adressées à maître Pierre, on y vit qu'il ne +pouvait le faire avant d'avoir consulté Sa Sainteté. Pour quoi, du +commun avis tant des légats que des prélats, Girard, archevêque +d'Embrun, homme de grande science et d'entière bonté, fut envoyé à Rome +et certains clercs avec lui, porteurs de lettres du cardinal de Bénévent +et des membres du concile, par lesquelles tous les prélats suppliaient +très-vivement le seigneur pape de leur accorder pour monarque et +seigneur le noble comte de Montfort qu'ils avaient élu unanimement. Nous +ne croyons devoir taire que, pendant que ledit concile se tenait à +Montpellier, un jour que le légat avait fait appeler le comte dans la +maison des Templiers, sise hors des murs, pour se présenter devant lui +et les évêques, et que le peu de ses chevaliers venus à sa suite +s'étaient dispersés dans le faubourg pour se promener pendant que le +comte, avec ses deux fils, étaient auprès des prélats, soudain les gens +de ce faubourg, méchans traîtres qu'ils étaient, s'armèrent pour la +plupart secrètement; et entrant dans l'église de Notre-Dame par laquelle +il était entré, se prirent à guetter tous dans la rue où ils supposaient +qu'il passerait à son retour, l'attendant pour le tuer s'ils pouvaient. +Mais Dieu dans sa bonté en ordonna autrement et bien mieux, car le comte +eut vent de la chose; et sortant par un autre chemin que <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> celui +qu'il avait suivi en arrivant, il évita le piége qu'on lui tendait.</p> + +<p>Tout ce que dessus dûment achevé, et le concile ayant duré plusieurs +jours, les prélats s'en revinrent chez eux, et le légat avec le comte +allèrent à Carcassonne. Cependant le premier envoya à Toulouse l'évêque +Foulques pour qu'il occupât de sa part et munît le château Narbonnais +(ainsi s'appelaient le fort et le palais du comte Raimond), d'où les +Toulousains, sur l'ordre du légat, ou plutôt par la peur qu'il leur +inspirait, firent sortir le fils de ce comte pour livrer ledit lieu à +leur pasteur, lequel entrant dans la forteresse, la garnit de chevaliers +et servans aux frais des citoyens de la ville.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXXII.</h2> + +<p class="resume">Première venue de Louis, fils du roi de France, aux pays + albigeois.</p> + +<p>L'an du Verbe incarné 1215, Louis, fils aîné du roi de France qui, trois +ans auparavant, avait pris la croix contre les hérétiques, mais avait +été arrêté par nombreuses et terribles guerres, se mit en route pour les +pays albigeois, après que furent en grande partie assoupies celles que +son père avait soutenues contre ses ennemis, afin d'accomplir son vœu +de pélerinage. Avec lui vinrent une foule de nobles et puissans hommes, +lesquels se réunirent tous à Lyon au jour qu'il leur avait fixé, savoir +le jour de la Résurrection du <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Seigneur, et là se trouvèrent en +sa compagnie Philippe, évêque de Beauvais, le comte de Saint-Pol, +Gauthier, comte de Ponthieu, le comte de Séez, Robert d'Alençon, +Guichard de Beaujeu, Matthieu de Montmorency, le vicomte de Melun et +beaucoup d'autres vaillans chevaliers de haut lignage et de grand +pouvoir; enfin le vénérable Gui, évêque de Carcassonne, lequel, sur la +prière du noble comte de Montfort, s'était rendu en France peu de temps +avant et en revenait avec Louis qui l'aimait bien tendrement, ainsi que +tous les autres, et se conformait en tout à sa volonté et à ses +conseils. Le lendemain de Pâques, l'évêque, partant de Lyon avec les +siens, vint à Vienne, où était arrivé pareillement à la rencontre de son +seigneur, c'est-à-dire de Louis, le comte de Montfort, plein de joie et +d'espérance; et ne serait facile d'exprimer combien furent vifs, à leur +mutuel abord, les transports qui éclatèrent des deux côtés.</p> + +<p>Louis ayant dépassé Vienne avec sa suite pour aller à Valence, y trouva +le susdit légat, maître Pierre de Bénévent, qui était venu au-devant de +lui, lequel, comme nous l'avons dit, ayant, par un secret et sage +dessein connu de lui seul, donné l'absolution aux cités de Toulouse et +de Narbonne, ennemies de la chrétienté et du comte, et retenant en sa +garde et protection les autres châteaux des pays albigeois, craignait +que Louis, en sa qualité de fils aîné du roi de France et de seigneur +suzerain de tous les fiefs que lui, légat, occupait, ne voulût user de +suprématie contre son avis et sa disposition, soit en s'emparant des +villes et castels que lui-même avait dans les mains, soit en les +détruisant. Par ainsi, comme on le disait, et avec vraisemblance, +<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> l'arrivée et la présence de Louis ne plaisaient point à maître +Pierre; ni faut-il s'en étonner, puisque, alors que toute ladite contrée +fut infectée du venin de l'hérétique dépravation, le roi Philippe, son +souverain, maintes fois averti et requis de mettre ordre à un si grand +mal et de s'employer à purger son royaume de l'infidèle impureté, +n'avait pourtant, comme il le devait, donné conseil ni assistance +aucune. Il ne semblait donc pas juste au légat que Louis dût ou pût rien +tenter contre ses arrangemens, maintenant que tout le pays avait été +conquis par le seigneur pape au moyen des Croisés, d'autant moins qu'il +venait comme Croisé seulement et comme pélerin. Mais Louis, rempli qu'il +était de douceur et de bénignité, répondit au cardinal de Bénévent qu'il +ferait selon son bon plaisir; puis quittant Valence, il arriva à +Saint-Gilles, et le noble comte de Montfort avec lui, tandis que +revenaient de la cour de Rome les nonces que les archevêques et évêques +de la province avaient, ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, envoyés vers +le seigneur pape, afin de lui demander pour leur maître et monarque, le +très-illustre et très-chrétien comte Simon. Sur quoi Sa Sainteté adressa +lettres au légat et aux prélats, ensemble au comte de Montfort, sous +même forme, contenant qu'elle confiait à la garde de Montfort tout le +pays qui avait appartenu au comte de Toulouse, plus celui que les +Croisés avaient acquis et que le légat retenait en otage jusqu'à ce +qu'elle en ordonnât plus pleinement dans le concile général qu'elle +avait convoqué pour les calendes de novembre de l'année courante. +Aussitôt Louis et notre comte firent savoir l'arrivée desdits envoyés à +maître Pierre, lequel pour <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> lors était avec plusieurs évêques +près Saint-Gilles dans la cité d'Arles.</p> + +<p class="p2 center"><i>Lettre du seigneur pape au comte de Montfort.</i></p> + +<p>«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son aimé fils, +noble homme, Simon, comte de Montfort, salut et apostolique bénédiction. +Nous louons dignement dans le Seigneur tes hauts faits et gestes, parce +qu'en pur amour et sincérité de cœur tu as glorieusement soutenu les +combats pour la cause de Dieu, infatigable et vrai soldat du Christ, +ardent et invincible champion de la foi catholique; d'où vient que par +toute la terre s'est répandu le bruit de ta piété, que sont versées sur +ta tête mille bénédictions et entassées les prières de l'Église pour que +tu acquières encore plus de succès, et que ceux qui intercèdent en ta +faveur s'étant multipliés avec tes chrétiennes actions, on te garde la +couronne de gloire que te donnera le juste juge dans l'éternité future, +réservée, comme nous l'espérons pour toi, dans les cieux à cause de tes +mérites. Courage donc, guerrier de Jésus-Christ; remplis ton ministère, +parcours la carrière ouverte devant tes pas jusqu'à ce que tu saisisses +le prix; ne t'affaiblis jamais dans les tribulations, sachant que le +Dieu Sabaoth, c'est-à-dire le Dieu des armées et prince de la milice +chrétienne, est à tes côtés qui te baille assistance; ne va pas vouloir +essuyer la sueur des batailles avant d'avoir emporté la palme de la +victoire; et, bien plus, puisque tu as tant noblement commencé, +étudie-toi à consommer, dans une fin plus louablement encore poursuivie +par la longanimité <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> et la persévérance qui couronnent les +grandes œuvres, ce bon début et les suites dont tu as eu soin de +l'accompagner dignement, te souvenant, selon la parole de l'apôtre, que +nul ne doit être proclamé vainqueur s'il n'a légitimement combattu. +Comme donc nous avons jugé convenable de commettre à ta prudence, garde +et défense, jusqu'au temps du concile où nous pourrons plus sainement en +ordonner sur l'avis des prélats, tout le pays qu'a tenu le comte de +Toulouse, plus les autres terres conquises par les Croisés et prises en +otage par notre cher fils Pierre, cardinal-diacre de Sainte-Marie en +Acquire, légat du siége apostolique, t'en concédant les revenus et +profits, ensemble les justices et autres choses appartenant à la +juridiction, pour, sauf les dépenses employées à l'approvisionnement et +garnison des châteaux occupés en notre nom, subvenir aux frais de la +guerre que tu ne peux ni ne dois supporter: nous remontrons en toute +diligence à ta noblesse qu'elle n'ait à reculer devant cette mission +pour le Christ, te demandant avec toute affection dans le Seigneur, te +priant instamment au nom et en vertu de Dieu de ne point la refuser, +lorsque lui, acceptant pour ton salut celle que lui a donnée son père, a +couru comme un géant jusqu'au gibet de la croix et à la mort, afin de +l'accomplir; nous te demandons de ne point faillir de fatigue puisque tu +t'es à son service dévoué tout entier, ni renoncer à combattre dignement +pour sa cause, et de ne laisser oncques arriver jusqu'à ton cœur +l'envie d'aller contre des conseils si doux et si paternels +commandemens; mais plutôt de t'attacher de suprême désir et sincère +amour à faire tout ce que nous t'ordonnons, afin que tu sois <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> +éternellement caressé dans les embrassemens du Christ qui, t'invitant à +ces étreintes de gloire et de béatitude, étend pour toi ses infatigables +bras. Davantage, mets tous tes soins et toute ta prudence à empêcher que +tu n'aies couru ou travaillé en vain; prends bien garde que, par ta +négligence, les nuées de sauterelles sorties du puits de l'abîme et +rejetées, par ton ministère, loin du sol qu'elles avaient inondé, ne +puissent (ce que n'advienne) y revenir pour en chasser le peuple de +Dieu. Pour nous, espérant de conviction que, soigneux de ton salut, tu +ne contreviendras jamais aux mandemens apostoliques, nous avons ordonné +aux barons, consuls et autres fidèles serviteurs du Christ établis dans +les susdites contrées (de ce leur faisant très-expresses injonctions au +nom du Saint-Esprit) qu'ils s'appliquent tout entiers à observer +inviolablement tes ordres touchant les affaires de la paix et de la foi, +comme autres points ci-dessus rapportés, et te fournissent avis et +secours largement et en abondance contre les ennemis de la foi et les +perturbateurs; de sorte que, par leur coopération, tu mènes à bonne +issue ces affaires confiées à ta loyauté. Pareillement avons mandé au +légat et commandé de statuer sur tout ce qu'il jugera leur être +expédient, de te donner, dans l'occasion, assistance et conseil, de +faire fermement exécuter ce que tu auras décidé, et de contraindre +fortement, à ce qui te semblera utile, les contradicteurs, s'il s'en +trouve, ou les rebelles, sans tenir compte de condition quelconque ou +d'appel.</p> + +<p>«Donné à Latran, le quatrième jour avant les nones d'avril, et de notre +pontificat l'an dix-huit.»</p> + +<p>Louis, en partant de Saint-Gilles, vint à Montpellier <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> et de là +à Béziers, laquelle n'est éloignée de Narbonne que de quatre lieues +seulement, et où les gens de cette ville, déterminés par la crainte, +députèrent vers lui pour lui signifier qu'ils étaient prêts à faire, en +toute chose, selon sa volonté. Ni est-il à taire qu'Arnaud, archevêque +de Narbonne, travaillait de tout son pouvoir à ce que les murailles de +Narbonne ne fussent ruinées, et même il était, pour ce sujet, allé +jusqu'à Vienne à la rencontre de Louis. Il disait en effet que Narbonne +était à lui, ce qui était en partie véritable, ayant en outre usurpé et +retenu pour son compte le duché de Narbonne que le Toulousain avait de +longue date possédé. Toutefois les Narbonnais ne s'en étaient pas moins +opposés au comte de Montfort en haine de Dieu et de la chrétienté; voire +ils avaient combattu le Christ de tous leurs efforts, introduit dans +leur ville et long-temps gardé ses ennemis, et même, l'année précédente, +avaient causé, à l'archevêque qui plaidait si vivement pour la +conservation de leurs murs, de grandes craintes au sujet de sa propre +vie; d'où vient que ce prélat paraissait aux nôtres y mettre trop +d'insistance, et agir en cela contre l'intérêt de l'Église et le sien +même. Pour cette cause donc et certains autres motifs qu'il n'est +nécessaire de rapporter ici, quelque peu de désaccord s'était glissé +entre ledit archevêque et le comte de Montfort; mais presque tous +jugeaient que le premier, quant aux prétentions que nous venons de dire, +ne pourvoyait pas assez pour l'avenir au bien de la foi chrétienne. +Finalement, durant que le légat, Louis, le comte de Montfort et tous les +pélerins se trouvaient à Béziers, il fut arrêté, d'après la volonté du +légat et sur l'avis des <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> prélats qui se trouvaient là en bon +nombre, que Louis, selon la décision et par l'autorité du cardinal de +Bénévent, ferait démolir les murs de Narbonne, de Toulouse et de +quelques châteaux, pour ce que ces forteresses avaient fait beaucoup de +mal à la chrétienté, avec défense, toutefois, de troubler les habitans +desdits lieux, autrement qu'en ce qui était commis par le légat à son +exécution. Ce qu'afin de mieux observer Louis manda aux citoyens de +Narbonne de jeter bas eux-mêmes leurs murailles dans l'espace de trois +semaines, au gré de deux chevaliers qu'il envoya <i>ad hoc</i> en cette +ville, et que, s'ils ne le faisaient, ils tinssent pour sûr qu'il les +châtierait lourdement. Ils commencèrent donc à démolir les murs de +Jéricho, je veux dire de Narbonne; et Louis, sortant de Béziers, vint +avec les siens à Carcassonne où, quelques jours après, se rendit le +légat, lequel y convoqua dans la maison de l'évêque les évêques qui +étaient présens, Louis, le comte de Montfort et les nobles à la suite de +Louis; puis, devant eux, il remit, selon la teneur du mandat +apostolique, tout le pays à la garde du comte jusqu'au concile général. +Cela fait, Louis, partant de Carcassonne, arriva en un certain château +voisin qu'on nomme Fanjaux, et y resta peu de jours, tandis que le légat +et le comte de Montfort gagnaient Pamiers. Là vint vers le cardinal ce +méchant comte de Foix, que Simon ne voulut voir; là aussi fut au comte +baillé en garde par le légat le château de Foix que celui-ci avait +long-temps occupé, et où Montfort envoya aussitôt de ses chevaliers pour +y tenir garnison. Nous ne devons passer sous silence qu'avant son départ +de Carcassonne il avait député Gui son frère et chevaliers <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> +avec lui pour recevoir Toulouse et s'y établir en son nom, plus faire +prêter serment de fidélité aux habitans et leur ordonner d'abattre leurs +murailles; ce que firent ceux-ci, bien que malgré eux et à leur grande +douleur, contraints par la crainte plutôt qu'induits par amour à obéir, +si bien qu'à compter de ce jour, l'orgueil de cette ville superbe fut +enfin humilié. Après la remise du château de Foix dans les mains du +comte, le légat, Louis et Montfort, ensemble tous les pélerins, se +dirigèrent vers Toulouse et y entrèrent; ensuite Louis et les Croisés à +sa suite, ayant atteint le terme de leur pélerinage, retournèrent en +France. Quant au légat, partant de Toulouse, il vint à Carcassonne, et y +attendit quelques jours le comte de Montfort qui vint le retrouver après +être resté le même temps à Toulouse. Puis, ayant fait un long séjour +dans ces contrées et s'y étant louablement acquitté de ses fonctions de +légat, homme qu'il était de circonspection et de prudence, le cardinal, +maître Pierre de Bénévent, laissant tout le pays à la garde de Montfort, +selon l'ordre du seigneur pape, descendit en Provence et retourna vers +le souverain pontife, suivi du noble comte jusqu'à Saint-Antoine près de +Vienne, où ils se séparèrent, l'un pour aller à Rome et l'autre à +Carcassonne. Montfort donc revint dans cette ville après être resté +quelques jours en Provence; puis, peu de jours ensuite, il se transporta +dans les quartiers de Toulouse et d'Agen pour les visiter et redresser +ce qu'il y trouverait exiger correction. Ni faut-il taire que les +murailles de Toulouse étaient déjà démolies en grande partie. Or, +quelques jours après, Bernard de Casenac, homme méchant et bien +<span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> cruel, dont nous avons fait mention plus haut, recouvra, par +trahison, un certain château en Périgord qui lui avait appartenu, et +qu'on nommait Castelnau. En effet, un chevalier de France, auquel le +comte en avait confié la garde, ne l'avait pas suffisamment garni et +l'avait laissé presque vide; ce qu'apprenant le susdit Bernard, il vint +sus, l'assiégea, le prit sur l'heure, et condamna à la mort du gibet les +chevaliers qu'il y trouva.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXXIII.</h2> + +<p class="resume">De la tenue du concile de Latran, dans lequel le comté de + Toulouse, commis ès mains du comte Simon, lui est pleinement + concédé.</p> + +<p>L'an du Verbe incarné 1215, dans le mois de novembre, le seigneur pape +Innocent III ayant convoqué, dans l'église de Latran, les patriarches, +archevêques, évêques, abbés et autres prélats des églises, célébra, dans +la ville de Rome, un concile général et solennel. Entre autres points +arrêtés et décidés en ce concile, on y traita des affaires de la foi +contre les Albigeois, d'autant que s'y étaient présentés le comte +Raimond, autrefois comte de Toulouse, son fils et le comte de Foix, +perturbateurs très-déclarés de la paix et ennemis de la religion, pour +supplier qu'on leur rendît les domaines qu'ils avaient perdus par la +disposition de la justice divine, aidée des efforts des Croisés. Mais, +de son côté, le noble comte de Montfort avait envoyé en cour de Rome son +frère germain, Gui, et autres <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> émissaires discrets et fidèles. +Il est bien vrai qu'ils y trouvèrent quelques gens, et, qui pis est, +parmi les prélats, qui s'opposaient aux affaires de la foi et +travaillaient à la réintégration desdits comtes; mais le conseil +d'Achitophel ne prévalut cependant point, et le désir des méchans fut +trompé, car le seigneur pape, d'accord avec la majeure et plus saine +partie du sacré concile, ordonna ce qui suit des choses relatives aux +suites de la croisade contre les Albigeois. Il statua que la cité de +Toulouse et autres terres conquises par les Croisés seraient concédées +au comte de Montfort qui s'était porté, plus que tout autre, de toute +vaillance et loyauté à la sainte entreprise; et quant aux domaines que +le comte Raimond possédait en Provence, le souverain pontife décida +qu'ils lui seraient gardés, afin d'en pourvoir, soit en partie, soit +même pour le tout, le fils de ce comte, pourvu toutefois que, par +indices certains de fidélité et de bonne conduite, il se montrât digne +de miséricorde. Or, nous montrerons dans les chapitres suivans combien +peu ces prévisions se réalisèrent, et comment ledit jeune homme fit +changer une telle grâce en sévère jugement. Après le retour de ses +envoyés, le comte de Montfort, sur l'avis des évêques du pays albigeois +et de ses barons, se rendit en France près du roi son seigneur pour +recevoir les terres qui relevaient de lui; et il ne nous serait facile +de rapporter ni au lecteur de croire quels grands honneurs lui furent +faits dans ce royaume, accueilli qu'il était dans chaque ville, castel +ou bourg sur son passage par le clergé et le peuple qui sortaient en +procession à sa rencontre avec longues acclamations et en criant: +<i>Benedictus qui venit in nomine Domini!</i> Même, telle et si vive +<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> était la pieuse et religieuse dévotion du peuple, que celui-là +se disait heureux qui avait pu toucher le bout de ses vêtemens. À son +arrivée près du roi, le comte en fut aussi reçu avec honneur et +très-grande bienveillance; et, après les entretiens d'une aimable +familiarité, Philippe lui donna l'investiture du duché de Narbonne et du +comté de Toulouse, plus des fiefs relevant de la couronne que les +Croisés avaient acquis contre les hérétiques ou leurs défenseurs, et en +assura la possession à ses descendans.</p> + +<p>Durant que le noble comte était en France, Raimond, fils encore tout +jeune de Raimond, jadis comte de Toulouse, contrevenant en tout aux +mandats apostoliques, non à cause de sa grande jeunesse, mais plutôt par +colère, méprisant en outre la notable faveur et abondante miséricorde +que le souverain pontife lui avait accordée, bien qu'il en fût indigne, +vint aux contrées provençales; et, conjurant contre Dieu, les droits +civils et canoniques, il occupa, avec le secours des Avignonnais, des +Tarasconnais et des Marseillais, de l'avis et par l'aide de certains +nobles de Provence, le pays que le noble comte de Montfort tenait en +garde par l'ordre du seigneur pape. S'étant donc emparé de la terre +au-delà du Rhône, il alla vers un très-noble château au royaume de +France, dans le diocèse d'Arles, et situé sur le bord de ce grand +fleuve, lequel château avait appartenu au comte de Toulouse, puis avait +été concédé par l'Église romaine au comte Simon (cession confirmée par +le roi), et que l'archevêque d'Arles, dans le domaine duquel il se +trouve, avait donné en fief à ce même comte comme à son vassal. Ledit +Raimond, venant à Beaucaire, appelé <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> par les hommes de ce +château qui avaient fait hommage à Montfort, fut reçu dans le bourg; et +comme aussitôt quelques nobles de Provence, les citoyens d'Avignon et de +Marseille, ensemble les bourgeois de Tarascon, gens méchans et perfides, +furent accourus vers lui, il assiégea le sénéchal du comte<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Lien vers la note 167"><span class="smaller">[167]</span></a>, les +chevaliers et servans qui gardaient la citadelle, et commença à les +attaquer vivement. À cette nouvelle, Gui, frère de Montfort, et Amaury +son fils aîné, plus les autres barons et chevaliers qui étaient du côté +de Toulouse, marchèrent en diligence sur Beaucaire pour secourir, s'ils +le pouvaient, leurs compagnons assiégés, ayant avec eux le vénérable +Gui, évêque de Carcassonne, lequel, comme on l'a dit souvent, était tout +entier aux affaires de la foi. Cependant le très-noble comte de Montfort +arrivait en hâte de France, menant avec soi plusieurs chevaliers qu'il y +avait levés à grands frais. Quant à Gui son frère, et son fils Amaury, +dans leur marche rapide vers Beaucaire, ils vinrent à Nîmes, qui est à +quatre lieues de ce château, et y restèrent une nuit; puis, le +lendemain, ayant entendu la messe de bon matin, s'étant confessés et +ayant reçu la communion du divin sacrement, ils montèrent à cheval et +sortirent de Nîmes se portant précipitamment sur Beaucaire. Ils allaient +tout prêts à se battre, ne désirant rien tant que de livrer un combat +décisif aux ennemis; et durant que nous étions en route, ayant appris +que, proche le grand chemin, il y avait un certain château, nommé +Bellegarde, qui s'était rendu à nos ennemis et pouvait infester +grandement la voie publique, nous nous détournâmes pour l'assiéger sur +<span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> l'avis des nobles de l'armée; et l'ayant pris aussitôt, nous y +passâmes la nuit. Le lendemain, à l'aube du jour, après avoir entendu la +messe, nous en partîmes pour arriver vitement devant Beaucaire. Or +étaient les nôtres disposés au combat tout en marchant, et rangés en +trois troupes au nom de la Trinité. Parvenus à ce château, nous y +trouvâmes une multitude infinie de gens qui tenaient assiégés dans la +citadelle nos chevaliers et nos servans; toutefois ils n'osèrent sortir +des murs inférieurs de la place, bien que les nôtres fussent peu de +monde en comparaison, et qu'ils se tinssent long-temps devant les +murailles, les invitant à en venir aux mains. Nos gens voyant que les +ennemis refusaient le combat, après les avoir attendus et défiés, +revinrent au château de Bellegarde pour retourner le lendemain; et +tandis que nous étions là, le noble comte de Montfort arriva de France, +et courant vers Beaucaire, vint à Nîmes; si bien que partant le même +jour de bon matin, lui de cette ville et nous de Bellegarde, nous vînmes +devant Beaucaire et assiégeâmes les assiégeans, Montfort d'un côté et +nous de l'autre. Sur quoi le fils de l'ex-comte de Toulouse rassembla le +plus qu'il put d'Avignonnais, de Tarasconnais et de Provençaux des bords +de la mer, ensemble beaucoup d'autres des castels environnans, engeance +perfide et renégate, lesquels, réunis contre Dieu et l'athlète du +Christ, savoir le comte de Montfort, vexaient de tout leur pouvoir ceux +des nôtres qui étaient dans la citadelle. Pour nous, non seulement nous +assiégions Beaucaire, mais encore les villes et châteaux susdits, enfin +la Provence presque toute entière. Les ennemis avaient établi autour du +fort de Beaucaire et <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> en dehors une muraille et un fossé afin +de nous en défendre l'approche, battant en outre la place au moyen de +machines dites perrières, et lui donnant fréquens et vigoureux assauts +que nos gens repoussaient avec une bravoure merveilleuse, et non sans +leur tuer beaucoup de monde. Les ennemis avaient aussi construit un +bélier d'une grosseur énorme qu'ils appliquèrent contre la muraille de +la citadelle et qui la frappait violemment; mais nos gens, à l'aide +d'une admirable bravoure et industrie, en amortissaient tellement les +coups qu'il n'ébranla du tout ou que très-peu le rempart; bref, les +assiégeans firent d'autres et nombreuses machines d'espèces +très-diverses que les assiégés brûlèrent toutes. Pour ce qui est du +noble Montfort, il continuait le siége à l'extérieur avec des frais +immenses et non sans grand péril, car tout le pays avait donné à la male +route, si bien que nous ne pouvions avoir de vivres pour l'armée que de +Saint-Gilles et de Nîmes, outre qu'il fallait, quand nous en voulions +tirer de ces deux villes, y envoyer des chevaliers pour escorter ceux +qui les apportaient. Il fallait aussi que, sans relâche, tant de nuit +que de jour, le tiers des chevaliers de l'armée se tînt prêt au combat, +parce qu'on craignait que les ennemis ne nous attaquassent à +l'improviste (ce que pourtant ils n'osèrent jamais essayer), et parce +qu'il était nécessaire de garder continuellement les machines. Le noble +comte avait fait dresser une perrière qui jouait contre le premier mur +du bourg, car il n'avait pu en faire élever plusieurs, vu qu'il n'avait +pas assez de monde pour les faire agir, et que, quant aux chevaliers du +pays, ils étaient tièdes pour sa cause, poltrons et de <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> mince +ou de nul service à l'armée du Christ, tandis que ceux des ennemis +étaient pleins de courage et d'audace. Ni devons-nous taire que quand +ceux-ci pouvaient prendre quelques-uns des nôtres, soit clercs, soit +laïques, ils les condamnaient à une mort honteuse, les pendant, +égorgeant les uns et démembrant les autres. Ô guerre ignoble! ô victoire +ignominieuse! Un jour ils prirent un de nos chevaliers, le tuèrent, le +pendirent et lui coupèrent les pieds et les mains. Ô cruauté inouïe! +Bien plus, ils jetèrent ces pieds mutilés dans la citadelle, au moyen +d'un mangonneau, pour terrifier ainsi et irriter nos assiégés. Cependant +Raimond, jadis comte de Toulouse, parcourait la Catalogne et l'Arragon, +rassemblant ce qu'il pouvait de soldats pour entrer sur nos terres, et +s'emparer de Toulouse dont les citoyens, race mauvaise et infidèle, +étaient, s'il venait, disposés à le recevoir. En outre, les vivres +manquèrent à ceux des nôtres qui étaient enfermés dans Beaucaire (car +jamais les ennemis n'auraient pu les prendre s'ils en avaient eu +seulement assez pour se soutenir); ce dont ils donnèrent connaissance à +notre comte, lequel fut saisi d'une vive anxiété et ne savait que faire, +ne pouvant délivrer les siens et ne voulant entendre à les abandonner à +une mort certaine. Sur le tout, la cité de Toulouse et le reste du pays +qu'il possédait était sur le point d'apostasier. Toutes ces choses +soigneusement considérées, le noble et loyal comte chercha de quelle +manière il pourrait délivrer les siens et obtenir qu'ils lui fussent +rendus. Que dirai-je? nous entrons en pourparler par intermédiaires avec +les ennemis, et il est convenu que les assiégés du fort de Beaucaire le +livreront, moyennant <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> qu'il leur serait permis d'en sortir vies +et bagues sauves; ce qui fut fait. Au demeurant, si l'on examine les +circonstances de ce siége, on verra que le noble comte, bien qu'il n'ait +eu la victoire peur lui, n'en remporta pas moins la gloire d'une loyale +générosité et d'une loyauté généreuse. À son départ de Beaucaire, ce +vaillant homme revint à Nîmes, et y ayant laissé sa cavalerie pour +garder la ville et courir le pays, il marcha en hâte vers Toulouse; ce +qu'apprenant Raimond, jadis comte de cette ville, lequel venait de sa +personne pour l'occuper, il s'enfuit avec honte. Or, chemin faisant, +Montfort avait envoyé devant lui quelques-uns de ses chevaliers à +Toulouse; et comme les habitans, perfides qu'ils étaient et disposés à +trahison, les eurent pris et renfermés dans une maison, irrité à la fois +et bien fort étonné d'une telle insolence, le comte, voyant que les +Toulousains voulaient lui résister, fit mettre le feu dans un endroit de +la ville. D'abord ils se réfugièrent dans le bourg, voulant encore faire +résistance; mais voyant que le comte se préparait à leur donner +l'assaut, ils eurent peur et s'abandonnèrent eux et leur cité à sa +discrétion. Sur quoi Montfort fit renverser de fond en comble les +murailles et les tours de la ville, prenant en outre des otages parmi +les citoyens, lesquels il mit en garde dans ses châteaux. Cependant les +gens de Saint-Gilles, apostats et infidèles, reçurent dans leurs murs le +fils de l'ex-comte de Toulouse contre la volonté de leur abbé et des +moines qui, pour cette cause, enlevèrent de l'église le corps de Christ, +sortirent de Saint-Gilles nu-pieds et le frappèrent d'interdit et +d'anathême. Quant au noble comte, après <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> avoir passé quelques +jours à Toulouse, il alla en Gascogne où fut célébré le mariage entre +Gui, son fils cadet<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Lien vers la note 168"><span class="smaller">[168]</span></a>, et la comtesse de Bigorre, puis revint à +Toulouse peu de jours ensuite.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXXIV.</h2> + +<p class="resume">Siége de Montgrenier.</p> + +<p>En ce temps-là, ce vieil ennemi et persécuteur infatigable de la cause +du Christ, le comte de Foix, contrevenant aux commandemens du souverain +pontife et du second concile général au sujet de la paix, ou du moins de +la trève à observer pendant quinze ans, avait construit près de Foix un +certain fort qu'on nommait Montgrenier, lequel était assis au sommet +d'une montagne très-haute, et semblait, au jugement humain, non +seulement inexpugnable, mais presque inaccessible. Là habitaient les +perturbateurs et destructeurs de la foi; là les ennemis de l'Église +avaient leur refuge et leur repaire. Le comte de Montfort apprenant que +cette citadelle était pour eux un moyen de porter à la chrétienté de +notables dommages, qui, s'ils n'étaient promptement réprimés, pourraient +préjudicier plus qu'on ne saurait dire aux affaires de Jésus-Christ, +forma le dessein de l'assiéger; et l'an <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> du Verbe incarné 1216, +le sixième jour de février, ce vaillant prince arriva devant +Montgrenier, défendu par Roger Bernard, fils du comte de Foix, l'égal de +son père en méchanceté, ensemble plusieurs chevaliers et servans. Or le +traître ne croyait pas que nul parmi les mortels pût non seulement +prendre son fort, mais osât même l'attaquer dans une telle saison, vu, +comme nous l'avons dit, qu'il était situé dans des montagnes très-hautes +et très-froides, et qu'on était dans l'hiver, lequel en cet endroit est +d'ordinaire très-âpre. Mais le brave Montfort, se confiant dans celui +qui commande aux eaux et aux vents, et donne le secours avec les +épreuves, ne redoutant ni les orages ni la rigueur des neiges, ni +l'abondance des pluies, et formant le siége au milieu des boues et du +froid, se prit à le pousser vivement, malgré les efforts des chevaliers +du château; et comme nous pourrions à peine raconter par le menu toutes +les difficultés et tous les travaux de cette entreprise, disons en peu +de mots qu'il convient de l'appeler un martyre plutôt qu'une fatigue. +Bref, après nombre de jours, l'eau étant venue à manquer dans la place +aussi bien que les vivres, l'envie de résister encore faillit également +aux assiégés; car les nôtres, bien qu'à grand'peine, fermaient nuit et +jour toutes les issues si étroitement que les ennemis ne pouvaient +introduire dans le château aucune provision et n'osaient descendre pour +puiser de l'eau. Accablés de telles souffrances, ils traitèrent donc de +la reddition de Montgrenier; et comme les assiégeans ne connaissaient +pas bien toute leur situation, ils consentirent plus aisément à leurs +demandes: or elles étaient qu'il leur fût permis de sortir <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> du +château avec leurs armes, ce qui fut fait. Roger Bernard jura de plus au +comte qu'il ne lui ferait point la guerre pendant une année; mais nous +montrerons plus bas combien il observa mal ce serment.</p> + +<p>Le château fut rendu la veille de la Résurrection du Seigneur, et après +que le noble comte y eut aussitôt mis garnison de ses servans, il revint +à Carcassonne, d'où il marcha sur certains châteaux du diocèse de +Narbonne voisins de Termes, où habitaient routiers qui, pour leurs +péchés, avaient été chassés de leurs terres; il prit les uns de force, +et reçut les autres sans aucune condition. Ces choses dûment faites, +Montfort gagna les quartiers de Provence, à savoir vers le diocèse de +Nîmes, pour autant que la ville de Saint-Gilles ayant fait pacte de mort +avec les gens d'Avignon et de Beaucaire, ensemble plusieurs châteaux +dudit diocèse qui avaient rompu cette même année avec Dieu et l'Église, +s'était rendue à Raimond, fils de Raimond, ex-comte de Toulouse. Comme +donc le noble comte, pour cause de pélerinage et du consentement de +l'abbé, souverain seigneur de Saint-Gilles, y fut arrivé, les habitans +ne voulurent l'y admettre; et en appelant au seigneur cardinal Bertrand, +ils fermèrent leurs portes; sur quoi notre comte, homme qu'il était +plein d'humilité et de dévotion, s'éloigna de Saint-Gilles par déférence +pour cet appel. En effet, dans ce temps était venu en Provence maître +Bertrand, cardinal-prêtre du titre de Saint-Jean et Saint-Paul, légat du +siége apostolique, personnage de grande science et d'immense vertu, +envoyé par le souverain pontife pour ordonner des choses qui +concernaient la paix et la foi dans les provinces de Vienne, d'Arles, +<span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> d'Aix, Embrun et Narbonne, lequel était pour lors au-delà du +Rhône dans la cité d'Orange, et à qui les citoyens d'Avignon et de +Marseille, non plus que les gens de Saint-Gilles, de Beaucaire et de +Tarascon, ne voulaient obéir, ayant tourné à réprobation et apostasie. +Cependant le noble comte de Montfort attaquait vivement les châteaux +qui, comme nous l'avons dit, avaient, au diocèse de Nîmes, apostasié +cette année même, secouru par Gérard, archevêque de Bourges, et Robert, +évêque de Clermont, homme puissant qui, l'année précédente, avait pris +la croix contre les perturbateurs et les ennemis de la foi. Soutenu de +leur assistance et de celle de nombreux chevaliers et servans venus avec +eux, Montfort assiégea un certain château près Saint-Gilles, nommé +Posquières, et s'en étant rendu maître, il assiégea un autre château +appelé Bernis, qu'il prit après de vaillans efforts, et où il fit pendre +à des potences beaucoup de ceux qu'il y trouva, selon leurs mérites. Or +ces triomphes frappèrent à tel point de terreur tous les apostats du +pays, qu'ils laissèrent vides tous les châteaux qu'ils occupaient et +fuirent à l'approche du comte; si bien que, dans toute la contrée en +deçà du Rhône, il en resta à peine qui lui résistassent, fors +Saint-Gilles, Beaucaire et quelques autres citadelles en très-petit +nombre. Cela fait, le comte descendit vers un bourg sur le Rhône, que +l'on nomme port Saint-Saturnin, tandis que le cardinal passait ce fleuve +près de Viviers (voulant voir le comte et avoir avec lui une conférence +pour les affaires de Jésus-Christ), car le passage du Rhône n'était plus +libre sur aucun point plus voisin, vu que les Avignonnais et autres +ennemis de la foi <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> s'opposaient à la sainte entreprise et aux +efforts des Croisés; de telle sorte que le cardinal se plaignait qu'ils +l'eussent en quelque façon tenu assiégé dans la cité d'Orange. Il vint +donc à Saint-Saturnin où, entre autres outrages qu'il y reçut des +infidèles, le moindre ne fut pas qu'étant assis avec beaucoup de clercs +et de laïques en vue du Rhône, soudain les ennemis de Dieu qui +garnissaient le port lancèrent contre lui sept ou huit carreaux dont la +Providence divine put seule le préserver. Toutefois, le secrétaire du +pape, lequel était présent, fut blessé. Pour ce qui est du comte, il se +rendit en ce lieu avec diligence et allégresse bien grandes, auprès du +légat, auquel cet homme très-chrétien rendit tels honneurs qu'il ne +serait facile de l'expliquer. Vers le même temps, l'archevêque de +Bourges et l'évêque de Clermont ayant atteint le terme de leur +pélerinage, savoir quarante jours, s'en retournèrent chez eux. Quant au +comte, il assiégea vaillamment, prit et rasa la très-forte citadelle de +Dragonet, située sur la rive du Rhône, ayant pris tous ceux qui étaient +dedans et les ayant jetés dans les fers; et avait été cette tour +construite pour être une caverne de larrons, lesquels dépouillaient les +pélerins et autres qui venaient tant par terre que par eau. Ceci +terminé, l'avis et la volonté du cardinal fut que le noble comte passât +le Rhône et gagnât la Provence pour y réprimer les perturbateurs de la +paix, entre lesquels étaient Raimond, fils de l'ex-comte de Toulouse, et +Adhémar de Poitiers, avec leurs complices qui, dans ces quartiers, +troublaient de tout leur pouvoir les affaires de la foi. Montfort obéit +au cardinal et se fit apprêter exprès des vivres, des barques pour +traverser ce <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> fleuve; ce qu'apprenant les ennemis, ils +s'assemblèrent par terre pour l'empêcher de passer à eux, tandis que les +Avignonnais venaient par le Rhône avec des navires bien armés pour +servir au même dessein; mais quand ils eurent vu traverser un très-petit +nombre de chevaliers du comte, frappés d'effroi par un divin miracle, +ils cherchèrent leur salut dans la fuite; et pareillement une terreur si +grande saisit tous ceux qui, dans ce pays, adhéraient aux ennemis de +Montfort, qu'ils abandonnèrent beaucoup de petits châteaux. Le noble +comte passa donc avec les siens, et vint à un château qu'on appelle +Montélimar, suivi du cardinal, à la volonté et de l'ordre duquel il +faisait toutes choses. Or Guitard d'Adhémar, seigneur de Montélimar pour +majeure partie, était avec les ennemis du comte, bien qu'il fût homme +lige du seigneur pape, et ne voulut rendre au cardinal ledit château +dont il avait fait le réceptacle des hérétiques, malgré la sommation qui +lui fut adressée; mais les habitans reçurent le comte, d'autant qu'un +certain chevalier, qui était aussi seigneur de Montélimar et parent +dudit Guitard, était et avait toujours été du parti de Montfort. Après +avoir passé quelques jours en ce lieu, notre comte marcha au siége d'un +château du diocèse de Valence, ayant nom Crest, et appartenant à Adhémar +de Poitiers, qui, comme nous l'avons dit déjà, était son ennemi, et +avait violemment persécuté l'évêque de Valence dont la ville adhérait et +avait toujours adhéré à la cause du soldat de Dieu. À son arrivée devant +Crest, le comte assiégea ce château très-noble et très-fort, bien garni +de chevaliers et de servans, et après en avoir formé le siége, commença +à l'attaquer bravement, de même <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> que les gens de la place à se +défendre de toutes leurs forces. Là se trouvaient de notre côté +plusieurs des évêques du pays et des chevaliers français au nombre de +cent environ, que le roi Philippe avait envoyés au comte pour servir +avec lui pendant six mois. Durant ce siége, on essaya de rétablir la +paix entre lui et Adhémar; et, après beaucoup de paroles et de longues +négociations, un traité fut conclu entre eux deux avec promesse +réciproque que le fils d'Adhémar épouserait la fille du comte; même +Adhémar livra à Montfort, pour garantie qu'à l'avenir il ne +l'attaquerait en rien, quelques-uns de ses châteaux. En outre, un +certain noble du pays, nommé Dragonet, se rendit à notre comte dont il +s'était séparé l'année précédente. Enfin, la paix fut également rétablie +entre Adhémar et l'évêque de Valence.</p> + +<p>Tandis donc que le Seigneur Jésus avançait si miraculeusement les +affaires en ces contrées, le vieil ennemi voulut empêcher ce qu'il +s'affligeait de voir en si bon train. En effet, à la même époque, les +citoyens de Toulouse, ou, pour mieux dire, de la cité de fourberie, +agités d'un instinct diabolique, apostats de Dieu et de l'Église, et +s'éloignant du comte de Montfort, reçurent Raimond, leur ancien comte et +seigneur, qui, pour l'exigeance de ses mérites, avait été déshérité par +l'autorité du souverain pontife, bien plus<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Lien vers la note 169"><span class="smaller">[169]</span></a>, du second concile +général de Latran. Or étaient la noble comtesse épouse de Montfort, +celle de Gui son frère, et de ses fils Amaury et Gui, ensemble beaucoup +de fils et filles, tant du comte que de son frère, dans la citadelle de +Toulouse qu'on nomme <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> château Narbonnais. Aussitôt ledit +Raimond, Roger Bernard, fils du comte de Foix, et certains autres qui +étaient venus avec lui, commencèrent à fortifier nuit et jour la ville +d'un grand nombre de barrières et de fossés, tandis qu'à la nouvelle de +cette trahison Gui de Montfort et Gui, frère et fils du comte, avec +plusieurs chevaliers, marchaient en toute hâte vers Toulouse, ayant avec +eux ceux que le comte avait laissés du côté de Carcassonne pour garder +le pays, lesquels se jetèrent dans la susdite citadelle où était la +comtesse, se postant dans les maisons du dehors pour que les ennemis ne +pussent l'assiéger extérieurement.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXXV.</h2> + +<p class="resume">Second siége de Toulouse.</p> + +<p>En apprenant l'apostasie de Toulouse, le comte passa le Rhône et revint +en toute hâte sur ses pas suivi du cardinal, et arrivant ensemble devant +la ville, ils l'assiégèrent en l'an 1217. Or était cette cité très-vaste +et très-populeuse, garnie de routiers et autres en grand nombre, +lesquels étaient auparavant ennemis secrets de Montfort, et s'y étaient +réunis pour la défendre contre Dieu, le comte et la sainte Église qu'il +travaillait de toutes ses forces à faire triompher. En effet, beaucoup +de châteaux et de nobles autour de Toulouse avaient trempé dans la +trahison, promettant secours en temps et lieu. Comme le noble comte +<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> fut venu avec les siens jusqu'aux fossés de Toulouse, voulant +prendre la ville d'assaut, il fut violemment repoussé par les habitans, +et vint camper près du château Narbonnais; puis, pour autant que +Toulouse ne pouvait être assiégée efficacement, si, au-delà de la +Garonne qui la protège du côté de la Gascogne, il n'y avait une armée +pour empêcher les Toulousains de sortir par les deux ponts jetés sur ce +fleuve, le comte le passa avec une troupe des siens, laissant en deçà +près son fils Amaury avec bon nombre de chevaliers, et il demeura de ce +côté quelques jours; mais comprenant enfin que la troupe d'Amaury ne +suffisait pas pour résister aux ennemis, il traversa de nouveau la +Garonne, afin de faire, en réunissant deux corps trop faibles et en +péril, une armée capable de se défendre. N'oublions point de rapporter +un miracle que Dieu fit dans ce second passage, afin que gloire lui soit +rendue toujours et en toutes choses. Comme le comte, tout armé et monté +sur son cheval bardé, voulait entrer dans le bateau, il tomba dans le +fleuve à l'endroit le plus profond, et ne reparaissant pas, la crainte, +l'effroi et une extrême douleur saisissent soudain tous les nôtres. +Rachel pleure son fils, l'enfer hurle de joie et se réjouit dans ce +malheur; il appelle les nôtres orphelins quand leur père vit encore. +Toutefois celui qui, à la prière d'Élisée, voulut qu'une hache surnageât +sur l'eau, enleva notre prince de l'abîme, lequel en sortit étendant +très-dévotement ses mains jointes vers le ciel, et aussitôt il fut, avec +bien grande joie, retiré par les nôtres dans la barque, et conservé sain +et sauf à la sainte Église, pour laquelle il s'opposait comme une +barrière à la rage de ses persécuteurs. <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Ô clémence ineffable +du Sauveur! Cependant les Toulousains dressèrent un grand nombre de +perrières et de mangonneaux, afin de ruiner le château Narbonnais, +d'accabler de pierres le cardinal Bertrand, légat du siége apostolique, +avec ses compagnons, et de lapider en lui l'Église romaine. Ô combien de +fois ledit cardinal eut peur là même de mourir, lui qui, plein de +prudence, ne refusa jamais de vivre pour la cause de Jésus-Christ! Dans +le même temps, le noble comte reçut des otages des gens de Montauban, +parce qu'ils étaient soupçonnés de brasser avec les Toulousains quelques +supercheries contre la paix, portant le miel sur les lèvres et le fiel +dans le cœur; ce qui fut bien prouvé par la suite, quand le sénéchal +d'Agen étant venu à Montauban au nom du comte de Montfort, avec l'évêque +de Lectoure, les habitans envoyèrent à Toulouse durant qu'il dormait +sans crainte, mandant à l'ex-comte Raimond qu'il vînt avec les +Toulousains dans leur ville, qu'ils lui livreraient ledit sénéchal et +tueraient tous ses compagnons; sur quoi, Raimond envoya cinq cents +hommes armés qui, entrant la nuit même dans le château (car il était +voisin de Toulouse), barricadèrent les places, de l'avis des habitans +qui étaient plus de trois mille, placèrent des gardes à la porte des +maisons où couchaient le sénéchal et les gens de sa suite de peur qu'ils +n'échappassent, et, pour plus grande précaution, y mirent une grande +quantité de bois, afin que, s'ils ne pouvaient les prendre autrement, du +moins ils les brûlassent tous. Cela fait, les Toulousains se mettent à +pousser de grands cris, les trompettes sonnent, un grand mouvement et un +grand tumulte éclatent; les <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> Français se lèvent sommeillant et +étourdis, se confiant non dans leurs forces, mais dans le seul secours +de Dieu. Soudain ils s'arment; et bien que dispersés dans la place, ils +ont tous une même volonté, la même foi dans le Seigneur, le même espoir +de vaincre; ils sortent de leur logis malgré les ennemis sur qui ils se +ruent impatiens comme des lions; les traîtres prennent la fuite, les uns +tombent dans les lacs qu'ils avaient préparés, d'autres se précipitent +en bas des murs, bien que personne ne les poursuive. Bref, les nôtres +s'emparent de presque tous leurs meubles et brûlent le reste.</p> + +<h2>CHAPITRE LXXXVI.</h2> + +<p class="resume">Comment les Toulousains attaquèrent les assiégeans, et comment le + comte de Montfort fut tué le lendemain de la Nativité de saint + Jean-Baptiste.</p> + +<p>Après que le noble comte eut employé déjà environ neuf mois au siége de +Toulouse, un jour, savoir le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste, les +assiégés s'armèrent de grand matin afin de nous attaquer brusquement, +selon leur perfidie accoutumée, pendant que quelques-uns des nôtres +dormaient encore et que quelques autres étaient occupés à entendre la +messe; et, pour se jeter sur nous plus à l'improviste, pour faire plus +de mal à leurs ennemis hors de garde, ils ordonnèrent que l'attaque fût +faite des deux côtés, afin que nos gens, surpris sans s'y attendre, et +forcés <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> de combattre en deux endroits, fussent moins prompts à +venir à leur rencontre et moins capables de soutenir leur charge. On +annonça donc au comte que les assiégés s'étaient armés et s'étaient +cachés en dedans de la forteresse le long du fossé; ce qu'apprenant, +comme il entendait les matines, il ordonna qu'on préparât ses armes, et, +s'en étant revêtu, cet homme très-chrétien se rendit en hâte à l'église +pour ouïr la messe. Or il arriva, durant qu'il était dans l'église et +qu'il priait en grande dévotion, qu'une multitude infinie de Toulousains +sortirent de leurs fossés par des issues secrètes, se ruèrent, bannières +hautes, avec grand bruit et fracas de trompettes sur ceux des nôtres qui +gardaient les machines non loin de la ville, tandis que d'autres, sortis +d'ailleurs, se dirigeaient sur le gros de l'armée. Aussitôt nos gens +coururent aux armes; mais avant qu'ils fussent prêts, le petit nombre +d'entre eux chargé de la garde des machines et du camp fuirent, en +combattant contre les ennemis, à tel point criblés de coups et de +blessures, qu'il ne serait facile de s'en faire une idée. Au moment même +où les ennemis faisaient cette sortie, un exprès vint trouver le comte +qui, comme nous l'avons dit, entendait la messe, le pressant de venir +sans délai au secours des siens, auquel ce dévot personnage: «Souffre, +dit-il, que j'assiste aux divins mystères, et que je voie d'abord le +sacrement, gage de notre rédemption.» Il parlait encore qu'arriva un +autre courrier, disant: «Hâtez-vous, le combat s'échauffe, et les nôtres +ne peuvent plus long-temps en soutenir l'effort.» Sur quoi le +très-chrétien comte: «Je ne sortirai, répondit-il, avant d'avoir +<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> contemplé mon Rédempteur.» Puis, comme le prêtre eut élevé, +suivant l'usage, l'hostie du saint sacrifice, le très-pieux guerrier du +Christ, fléchissant les genoux en terre et tendant les mains vers le +ciel, s'écria: <i>Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, +in pace; quia viderunt oculi mei salutare meum</i>; et il ajouta: «Allons, +et, s'il le faut, mourons pour celui qui a daigné mourir pour nous.» À +ces mots, l'invincible athlète courut au combat qui devenait à chaque +instant plus sérieux, et dans lequel déjà plusieurs, de part et d'autre, +avaient été blessés ou tués. Mais à l'arrivée du soldat de Dieu, les +nôtres doublant de force et d'audace, repoussèrent vaillamment les +ennemis en masse, et les rejetèrent jusqu'aux fossés. Après quoi, le +comte et le peu de monde qui était avec lui se retirant à cause d'une +grêle de pierres et de l'insupportable nuée de flèches qui les +accablaient, s'arrêtèrent devant les machines, derrière des claies, pour +se mettre à l'abri des unes et des autres; car les ennemis lançaient sur +les nôtres une énorme quantité de cailloux au moyen de deux trébuchets, +un mangonneau et plusieurs engins; et qui pourrait écrire ou lire ce qui +suit? qui pourrait, dis-je, le raconter sans douleur ou l'écouter sans +longs sanglots? Oui, qui ne fondra en larmes et ne se liquéfiera tout +entier en oyant que la vie des malheureux fut, on peut dire, broyée dans +la personne de celui dont la mort fut la mort de toutes choses? car il +était la consolation des affligés, la force des faibles, le refuge des +misérables, l'allégement de leurs peines. Accomplissons donc ce récit +lugubre. <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> Tandis que le très-vaillant comte était, comme nous +l'avons dit, posté avec les siens devant nos machines, afin d'empêcher +que les assiégés ne sortissent derechef pour les ruiner, voilà qu'une +pierre, partie de leur mangonneau, frappa le soldat du Christ à la tête, +lequel, renversé de la mortelle atteinte, se touchant deux fois la +poitrine, recommandant son âme à la benoiste Vierge, imitant la mort de +saint Étienne et lapidé dans sa ville<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Lien vers la note 170"><span class="smaller">[170]</span></a>, s'endormit avec lui dans le +Seigneur. Ni faut-il taire que ce très-courageux guerrier de Dieu, et +pour ne nous tromper, ce très-glorieux martyr du Christ, après avoir +reçu le coup de la mort, fut percé de cinq flèches, comme le Sauveur +pour qui il trépassa patiemment, et en compagnie duquel, ainsi que nous +croyons, il vit heureusement dans la vie éternelle. Son fils aîné Amaury +lui succéda, jeune homme plein de bonté et de valeur, et imitateur en +toutes choses de la valeur et bonté paternelle. Tous les chevaliers +français qui tenaient fiefs de Simon de Montfort firent hommage au +nouveau comte et lui jurèrent fidélité; mais peu de jours après, voyant +qu'il ne pourrait plus long-temps assiéger Toulouse, tant parce qu'à la +nouvelle de la mort de son père un grand nombre de gens du pays, méchans +apostats, se séparaient de lui et de l'Église, ou même se joignaient aux +ennemis du Christ, que parce qu'il était épuisé d'argent et que les +vivres manquaient à l'armée, outre que les pélerins voulaient s'en +retourner chez eux, il leva le siége, abandonnant le château Narbonnais +<span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> qu'il ne pouvait tenir, et emporta à Carcassonne le corps du +feu comte, après l'avoir fait embaumer à la mode de France<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Lien vers la note 171"><span class="smaller">[171]</span></a>.</p> + +<p>Ici finit l'histoire des faits et triomphes mémorables du noble homme, +le seigneur Simon, comte de Montfort.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> ÉCLAIRCISSEMENS<br> +<span class="smcap">ET PIÈCES HISTORIQUES</span><br> +SUR L'HISTOIRE DES ALBIGEOIS.</h1> + +<h2>I.<br> +SUR L'ORIGINE DU NOM D'ALBIGEOIS.</h2> + +<p class="resume">(Extrait de l'<i>Histoire générale du Languedoc</i>, par Dom Vaissette, tom. +III, not. 13, pag. 553.)</p> + +<p>I. «Les modernes sont partagés touchant cette origine; les uns +prétendent que le nom d'<i>Albigeois</i> fut donné aux hérétiques de la +province dès le temps de saint Bernard, à cause qu'il y avait alors un +grand nombre de ces sectaires à Albi ou dans le diocèse; les autres +soutiennent, au contraire, que les hérétiques de Languedoc furent ainsi +nommés parce que leurs erreurs furent condamnées dans le concile tenu à +Lombers en Albigeois; en sorte qu'on leur aurait donné ce nom dès l'an +1165 que ce concile fut tenu. Basnage, célèbre protestant, réfute +l'opinion de ces derniers; il prétend «que, comme les hérétiques qui +furent condamnés en 1179 dans le concile de Latran étaient dans la +Gascogne et le pays d'<i>Albi</i>, c'est là la véritable raison qui les +faisait appeler Albigeois; au lieu, ajoute-t-il, que Catel et d'autres +historiens <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> veulent que cette qualité leur ait été donnée à +cause que leur première condamnation fut prononcée à Albi: ce fait est +faux, poursuit-il; mais de plus on ne tire jamais le nom d'une secte du +lieu où elle a été condamnée.» Ainsi, suivant cet auteur, le nom +d'Albigeois aura été en usage dès l'an 1179 pour signifier les +hérétiques qui habitaient ce pays et la Gascogne. Mais on ne peut pas +tirer cette induction du canon du concile de Latran qu'il cite; il y est +parlé seulement en général des hérétiques nommés <i>Cathares</i>, <i>Patarins</i> +et <i>Poblicains</i>, qui avaient fait des progrès <i>dans la Gascogne</i>, +<i>l'Albigeois</i>, <i>le pays de Toulouse et ailleurs</i>. Or, comme le concile +ne marque pas qu'ils étaient en plus grand nombre dans l'Albigeois que +dans la Gascogne et le Toulousain, et qu'on voit au contraire, par les +actes de la mission que le cardinal de Saint-Chrysogone avait faite +l'année précédente à Toulouse et aux environs, qu'ils y dominaient +encore plus que dans l'Albigeois, il s'ensuivrait que, si on leur eût +donné alors le nom d'un pays, on aurait dû les appeler plutôt <i>Gascons +et Toulousains</i> qu'Albigeois. D'ailleurs nous ferons voir bientôt que ce +dernier nom n'a pas été donné aux hérétiques avant le commencement du +treizième siècle, et qu'ils étaient alors bien plus étendus dans le +Toulousain, les diocèses de Béziers et de Carcassonne que dans celui +d'Albi. La difficulté subsiste donc; et si les Albigeois n'ont pas pris +leur nom de leur condamnation au concile de Lombers (quoiqu'il ne soit +pas impossible, malgré ce qu'en dit Basnage, qu'on ne puisse tirer le +nom d'une secte du lieu où elle a été condamnée), il est vrai de dire +qu'on n'a aucune <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> preuve qu'ils aient été ainsi nommés, parce +qu'ils étaient en plus grand nombre à Albi et dans les environs que +partout ailleurs.</p> + +<p>«Enfin le célèbre M. de Thou, suivi par le père Percin, donne une autre +étymologie à ce nom; il le fait dériver d'<i>Albe</i> ou <i>Alps</i>, ancienne +capitale du Vivarais, où il suppose que les Vaudois passèrent du +Lyonnais, et d'où, ajoute-t-il, ils se répandirent dans le reste de la +province. On ne trouve cette étymologie que dans l'édition de l'histoire +de M. de Thou, de l'an 1626, et elle manque dans celles de 1604, 1606 et +1609. Au reste cette opinion est sans fondement; car il n'y a pas lieu +de douter que le nom d'Albigeois, donné aux hérétiques du treizième +siècle, ne vienne du pays de ce nom, dans l'ancienne Aquitaine. Tout +consiste à savoir s'ils furent ainsi appelés, ou parce qu'ils furent +condamnés dans le pays, ou parce qu'ils y étaient en plus grand nombre +que partout ailleurs.»</p> + +<p>II. «Pour connaître la véritable origine du nom d'<i>Albigeois</i>, il faut +recourir aux anciens auteurs et aux monumens du temps. Nous n'en +trouvons aucun avant la fameuse croisade qui fut entreprise en 1208 +contre ces hérétiques qui leur ait donné le nom d'Albigeois. Tels sont, +entre les contemporains, Pierre, le vénérable abbé de Cluni; saint +Bernard, abbé de Clairvaux; Roger de Hoveden; Guillaume de Neubrige; +Bernard, abbé de Fontcaude, au diocèse de Narbonne, qui écrivit, en +1185, un traité <i>contre les Vaudois et les Ariens</i> de la province; et +enfin Alain, religieux de Cîteaux et évêque d'Auxerre, mort en 1202, +dans son traité contre les mêmes hérétiques, qu'il dédia à Guillaume +VIII, seigneur de Montpellier. <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> Il fallait sans doute que +Casimir Oudin<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Lien vers la note 172"><span class="smaller">[172]</span></a> n'eût pas lu ce dernier ouvrage, car il avance que +l'auteur y fait mention des hérétiques albigeois: aucun de ces auteurs +ne leur donne ce nom.»</p> + +<p>«Entre ceux qui ont écrit depuis la croisade de 1208, l'un des plus +célèbres est Pierre, moine de l'abbaye de Vaulx-Cernay, au diocèse de +Paris, qui dédia son histoire des Albigeois ou d'<i>Albigeois</i>, comme il y +a dans le titre, au pape Innocent III. Son témoignage est d'autant plus +respectable qu'il était témoin oculaire de cette croisade. Or cet auteur +marque clairement, dans son épître dédicatoire au pape, l'étymologie du +nom d'Albigeois par rapport à ces hérétiques: <i>Unde sciant,</i> dit-il, +<i>qui lecturi sunt, quia in pluribus hujus operis locis, Tolosani, et +aliarum civitatum et castrorum hæretici, et defensores eorum, +generaliter Albigenses vocantur; eo quod aliæ nationes hæreticos +Provinciales Albigenses consueverint appellare.</i>»</p> + +<p>«On voit, par ce que nous venons de dire, qu'avant la croisade de l'an +1208, le nom d'<i>Albigeois</i>, pour désigner les hérétiques de la Provence, +n'était pas encore connu, et qu'on les appelait <i>Toulousains</i> ou +<i>Provençaux</i>. En effet, Pierre de Vaulx-Cernay lui-même leur donne +communément ce dernier nom; il les appelle les <i>hérétiques toulousains</i> +dans plusieurs endroits de son histoire. Arnaud, abbé de Cîteaux, leur +donne le même nom en 1212; et le pape Innocent III, qui en parle souvent +dans ses épîtres, ne les nomme jamais que les <i>hérétiques provençaux</i> ou +<i>de Provence</i>, excepté dans une lettre qu'il adressa <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> le 2 +juillet de l'an 1215, à Simon de Montfort, dans laquelle il les appelle +<i>les hérétiques albigeois</i>. Quant à la dénomination <i>de Provençaux</i>, +elle vient, non de ce que la Provence propre fut infectée la première de +leurs erreurs, comme le croit un historien moderne, mais parce qu'on +comprenait alors le Languedoc dans la Provence généralement dite. On +peut remarquer encore que ce sont les étrangers qui se croisèrent en +1208 qui donnèrent les premiers le nom d'<i>Albigeois</i> aux hérétiques +qu'on nommait auparavant <i>Provençaux</i>, ou qu'on désignait sous divers +autres titres<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Lien vers la note 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.»</p> + +<p>«On peut confirmer tout ceci par l'autorité de Robert, religieux de +Saint-Marien d'Auxerre, qui écrivait dans ce temps-là, et qui finit sa +chronique à l'an 1211. Cet auteur, sous les années 1201, 1206 et 1207, +donne le nom de <i>Bulgares</i> (<i>Bulgarorum hæresis</i>) aux hérétiques de la +Provence; et, sous l'an 1208, il fait plusieurs mentions des hérétiques +<i>albigeois</i> à l'occasion de la mort du légat Pierre de Castelnau et de +la croisade qui fut publiée en conséquence; c'est ainsi que Guillaume de +Nangis, dans sa chronique, appelle <i>Bulgares</i> en 1207 ceux qu'il nomme +<i>Albigeois</i> en 1208. <i>Anno</i> 1207, dit cet auteur, <i>Bulgarorum hæresis +invaluerat in terra comitis Tolosani et principum vicinorum</i>, etc. +<i>Anno</i> 1208, <i>Guillelmus Bituricensis archiepiscopus parans iter contra +<span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Albigenses, in Christo dormivit</i>. Il résulte de ce que nous +venons d'établir, que le nom d'<i>Albigeois</i>, pour signifier les +hérétiques de la province, n'ayant été en usage que depuis l'an 1208, le +sentiment de M. l'abbé Fleuri, qui prétend que ce nom leur a été donné +au milieu du douzième siècle, à cause du grand nombre d'hérétiques que +saint Bernard trouva à Albi et aux environs, ne saurait se soutenir; on +doit en dire de même de Basnage, qui leur donne ce nom dès l'an 1179.</p> + +<p>«Mais, dira-t-on, il sera du moins vrai que, lorsque le nom d'Albigeois +fut donné aux hérétiques au commencement du treizième siècle, ce fut la +ville d'Albi et le reste du diocèse qui y donnèrent occasion, comme il +est marqué expressément dans Mathieu Paris, auteur anglais qui vivait +vers le milieu du même siècle. <i>Circa dies istos</i>, dit cet auteur sous +l'an 1213, <i>hæreticorum pravitas qui Albigenses appellantur, in +Wasconia, Aquitania et Albigesio, in partibus Tolosanis et Arragonum +regno adeo, invaluit, ut jam non in occulto, sicut alibi, nequitiam suam +exercerent; sed errorem suum publice proponentes, ad consensum suum +simplices attraherent et infirmos. Dicuntur autem Albigenses, ab Alba +civitate, ubi error ille dicitur sumpsisse exordium.</i> Il est bien +certain que les hérétiques albigeois, qui n'étaient pas différent des +Manichéens, des Henriciens, des Pétrobusiens, des Bons-Hommes, etc., ne +prirent pas leur origine dans la ville d'Albi, et qu'ils avaient infecté +diverses provinces du royaume de leurs erreurs avant que de pénétrer +dans l'Albigeois. En effet, s'ils avaient pris leur origine à Albi, on +leur aurait donné le nom <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> d'Albigeois dans le douzième siècle, +durant lequel ils firent tant de ravages en France et dans les pays +voisins; il faut donc avoir recours à une autre raison pour trouver +l'étymologie de leur nom.»</p> + +<p>III. «En 1208, lorsque ce nom fut mis en usage, les hérétiques, qu'on +appelait auparavant Manichéens, Bulgares, Ariens, Poblicains, Patarins, +Cathares, Vaudois, <i>Sabbattati</i> ou <i>Insabbattati</i>, avaient, à la vérité, +fait de grands progrès dans le diocèse d'Albi, mais beaucoup moins que +dans ceux de Toulouse, Béziers, Carcassonne, Narbonne, etc. Aussi le +fort de la croisade tomba-t-il sur ces derniers diocèses, où les +hérétiques firent beaucoup plus de résistance que dans l'Albigeois, pays +qui se soumit volontairement presque tout entier à Simon de Montfort en +1209. Nous inférons de là que les étrangers qui, suivant Pierre de +Vaulx-Cernay, donnèrent alors le nom général d'<i>Albigeois</i> à tous les +hérétiques de la province, soit Manichéens ou Ariens, soit Vaudois, +etc., le firent, ou parce que ces sectaires avaient été condamnés +long-temps auparavant au concile tenu à Lombers en Albigeois, ou à cause +qu'on comprenait alors sous le nom général de pays d'Albigeois une +grande partie de la province, entre autres les diocèses de Béziers et de +Carcassonne, et le Lauraguais qui étaient, avec l'Albigeois, sous la +domination du vicomte Raymond-Roger, et qui étaient également infectés +par les hérétiques: cette dernière raison nous paraît la plus +vraisemblable.</p> + +<p>«On peut l'appuyer en effet sur divers monumens qui donnent à tous ces +pays le nom de <i>parties d'Albigeois</i>. 1<sup>o</sup>. Guillaume-le-Breton, auteur +contemporain, <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> parlant, sous l'an 1208, de la croisade +entreprise cette année contre les hérétiques de la province, s'exprime +en ces termes: <i>Proceres regni Franciæ terram provincialem et albigensem +visitarunt.</i> Or l'armée des Croisés fit alors ses principales +expéditions dans les diocèses de Béziers et de Carcassonne, et elle se +sépara après la prise de cette dernière ville. 2<sup>o</sup>. L'Albigeois, +proprement dit, ne comprenait alors que le seul diocèse d'Albi: or +Pierre de Vaulx-Cernay, auteur contemporain, parle d'une députation +faite en 1213, par Simon de Montfort et <i>les évêques de la terre +d'Albigeois</i>, au roi d'Arragon; preuve certaine qu'au commencement du +treizième siècle on comprenait sous le nom d'<i>Albigeois</i> une grande +partie de la province. 3<sup>o</sup>. Gui, comte de Clermont en Auvergne, dans une +donation qu'il fit le 26 d'avril de l'an 1209, en faveur de Pétronille +sa femme, déclara qu'il voulait aller dans les pays d'Albigeois: <i>Volens +ire versus partes Albigenses</i>; et dans son testament qu'il fit vers le +même temps, il marque en général qu'il était sur le point de partir +contre les hérétiques: <i>Cum jam esset profuturus contra hæreticos.</i> Or +nous avons déjà remarqué qu'en 1209 l'armée des Croisés borna ses +expéditions aux diocèses de Béziers et de Carcassonne, où était le fort +de l'hérésie; il faut donc qu'on comprît alors ces deux diocèses avec +l'Albigeois propre, sous le nom général de <i>parties d'Albigeois</i>, soit à +cause qu'ils étaient sous une même domination, soit parce que +l'Albigeois propre, qui faisait partie de l'Aquitaine, était plus étendu +que chacun de ces diocèses, qui d'ailleurs n'avaient pas de dénomination +particulière de pays, comme l'Albigeois. Ainsi ces <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> étrangers +auront cru devoir donner ce nom aux autres pays voisins où régnait +l'hérésie. 4<sup>o</sup>. Nous voyons que le comté de Toulouse même était compris, +en 1224, sous le nom général de <i>pays d'Albigeois</i>, comme il paraît par +la cession qu'Amaury de Montfort fit au mois de février de cette année, +au roi Louis VIII, de ses droits sur le comté de Toulouse et les autres +pays d'Albigeois: <i>Super comitatu Tolosano et alia terræ Albigesii.</i> +5<sup>o</sup>. On trouve une preuve bien claire qu'on comprenait alors la plus +grande partie de la province et des pays voisins sous le nom de pays +d'Albigeois, dans les demandes que le roi Louis <span class="smcap">VIII</span> fit la même année +au pape Honoré <span class="smcap">III</span>, car ce prince pria le pape d'agir auprès de +l'empereur, afin que ses terres voisines <i>de l'Albigeois</i> ne fissent +aucun obstacle à l'expédition qu'il méditait d'entreprendre contre le +comte de Toulouse: <i>Item petit quod D. papa procuret erga imperatorem, +quod terræ suæ vicinæ Albigesio, non noceant regi in hoc negotio.</i> Or +l'empereur n'étendait sa domination que jusqu'au bord oriental du Rhône. +6<sup>o</sup>. Enfin pour omettre un grand nombre d'autres preuves, Henri de +Virziles, Nicolas de Châlons et Pierre de Voisins, que le roi envoya +pour ses commissaires, en 1259, dans les deux sénéchaussées de Beaucaire +et de Carcassonne pour restituer les biens mal acquis au domaine, sont +qualifiés <i>inquisitores in partibus Albigensibus</i>, dans une requête que +Pons, évêque de Béziers, leur présenta en 1262, et ils prennent +eux-mêmes le titre d'<i>Inquisitores deputati ab illusttrissimo rege +Francorum, super injuriis et emendis ipsius D. regis in partibus +Albigensibus</i>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> «Il s'ensuit de là que les différens hérétiques qui, sous +divers noms, avaient infecté la province de Languedoc et les pays +voisins durant tout le douzième siècle, furent appelés, à la vérité, au +commencement du siècle suivant, du nom général d'Albigeois, de la ville +d'Albi et du pays d'Albigeois proprement dit; mais non pas à cause +qu'ils y étaient en plus grand nombre que dans les diocèses voisins, ou +parce qu'ils avaient pris leur origine dans cette ville.»</p> + +<p>IV. «On pourrait objecter contre notre système le témoignage de +Geoffroi, prieur de Vigeois, auteur décédé avant la fin du douzième +siècle qui, parlant sous l'an 1181 de la mission que Henri, +cardinal-évêque d'Albano, entreprit alors dans le Toulousain et +l'Albigeois, dit que ce légat marcha à la tête d'une grande armée contre +les hérétiques albigeois; <i>contra hæreticos Albigenses</i>. On appelait +donc dès lors <i>Albigeois</i> les hérétiques de la province. Mais, 1<sup>o</sup>. il +faudrait vérifier d'abord dans les manuscrits de la chronique de +Geoffroi, si le nom d'<i>hérétiques albigeois</i> s'y trouve en effet, car on +sait assez que le père Labbe qui l'a donnée a inséré de lui-même divers +mots dans le texte sans en avertir, au lieu de les renvoyer à la marge +ou de les faire imprimer en italiques; en sorte qu'il est très-aisé de +s'y tromper et de prendre les additions pour le texte même. 2<sup>o</sup>. Quand +les mots d'<i>hérétiques albigeois</i> se trouveraient dans les manuscrits de +cette chronique, cela ne déciderait pas qu'on donnait alors le nom +général d'<i>Albigeois</i> à tous les hérétiques de la province, comme on fit +dans la suite; cela prouverait seulement que les hérétiques du diocèse +d'Albi furent l'objet de la mission ou de <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> l'expédition du +cardinal Henri, évêque d'Albano, comme ils le furent en effet. C'est +ainsi que Pierre de Vaulx-Cernay appelle <i>hérétiques toulousains</i> ceux +qui étaient dans cette ville en 1209 et aux environs, et que Robert, +abbé du Mont-Saint-Michel, dans sa chronique, donne le nom d'<i>Agénois</i> +aux mêmes hérétiques qui s'étaient rassemblés en 1178 aux environs de +Toulouse: <i>Hæretici quos Agenenses vocant, convenerunt circa Tolosam, +male sentientes de sacramento altaris,</i> etc. Ainsi les hérétiques qu'on +nommait plus communément Cathares, Poblicains, Ariens, Bulgares, +Bons-Hommes, etc., dans le douzième siècle, furent nommés quelquefois +alors, par un nom particulier, Toulousains, Albigeois, Agénois, etc., du +nom des pays particuliers qu'ils habitaient jusqu'à la fin du même +siècle, ou au commencement du suivant, qu'on les nomma par une +dénomination générale, <i>hérétiques provençaux</i> ou de <i>Provence</i>, à cause +que les provinces méridionales du royaume qu'ils avaient infectées de +leurs erreurs faisaient partie de la Provence prise en général, laquelle +comprenait tout le pays où on parlait la langue provençale ou romaine; +de même que la France qui était l'autre partie du royaume renfermait +toutes les provinces où on parlait français. Les peuples qui se +croisèrent en 1208 contre les hérétiques leur donnèrent alors le nom +d'Albigeois, à cause qu'ils combattirent d'abord contre ceux de ces +sectaires qui étaient établis dans les diocèses de Béziers, Carcassonne +et Albi, ou dans les domaines de Raimond Roger, vicomte d'Albi, de +Béziers, de Carcassonne et de Rasez, pays qu'ils comprenaient sous le +nom général de <i>parties d'Albigeois</i>, <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> parce que l'Albigeois +proprement dit était le plus étendu des pays soumis à là domination de +ce vicomte, et le plus connu sous une domination générale; en sorte que +le nom d'Albigeois, qui fut d'abord particulier aux hérétiques qui +habitaient dans les domaines du même vicomte, fut donné bientôt après +généralement, par les étrangers, à tous ceux qui étaient dans les États +de Raimond VI, comte de Toulouse, dans le reste de la province et dans +les pays voisins.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> II.<br> +SUR L'ÉPOQUE DE LA MISSION DE SAINT-DOMINIQUE EN LANGUEDOC.</h2> + +<p class="resume">(Extrait de l'<i>Histoire générale de Languedoc</i>, par Dom Vaissette, tom. +<span class="smcap">III</span>, not. 15, pag. 558.)</p> + +<p>«Le P. Jacques Echard, dans sa bibliothèque des écrivains de l'ordre de +Saint-Dominique, nous a donné les anciennes vies de ce saint patriarche +qu'il a enrichies de savantes notes. Il y fixe l'époque des principales +actions du saint, entre autres de sa mission dans la province contre les +hérétiques albigeois. Il prétend, dans une table chronologique qu'il en +a dressée, «que saint Dominique passa à Toulouse en 1203 avec Diègue, +évêque d'Osma, son supérieur, pour aller négocier <i>dans les Marches</i> le +mariage du prince Ferdinand, fils d'Alphonse, roi de Castille. Il revint +en Espagne, ajoute-t-il, avec ce prélat en 1204, et ils retournèrent +tous les deux la même année dans les Marches. En 1205, saint Dominique, +après avoir terminé cette négociation s'en alla à Rome, et, à son +retour, passant par Montpellier au mois de février ou de mars de l'année +suivante, il y rencontra <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> l'abbé de Cîteaux et les deux autres +légats, collègues de cet abbé, avec les douze abbés du même Ordre que le +pape avait envoyés en mission contre les hérétiques et qui s'y étaient +rassemblés. Il se joignit à eux; et Arnaud, abbé de Cîteaux, étant parti +au mois de juillet ou d'août suivant pour aller tenir le chapitre +général de son Ordre, la plupart des abbés le suivirent. L'évêque d'Osma +et saint Dominique tinrent ensuite la conférence de Fanjaux, et le +dernier fonda alors le monastère de Prouille, auquel Bérenger, +archevêque de Narbonne, fit diverses donations au mois d'avril de l'an +1207. On tint, au mois de mai suivant, la conférence de Mont-Réal, à +laquelle l'abbé de Cîteaux et les douze abbés de son Ordre, qui étaient +retournés avec lui dans la province, se trouvèrent. Tous les +missionnaires se joignirent alors et firent la mission durant trois +mois. La conférence de Pamiers se tint au mois de novembre ou de +décembre suivant. L'évêque d'Osma partit ensuite pour l'Espagne, après +avoir établi saint Dominique pour chef des prédicateurs, parce que la +plupart des abbés de l'Ordre de Cîteaux étaient alors partis depuis +trois mois, et il mourut dans son diocèse au mois de février de l'an +1208.» Tel est le système chronologique de ce savant bibliographe, +système sur lequel nous ferons quelques observations.</p> + +<p>«1<sup>o</sup>. Il est vrai que la plupart des auteurs de la vie de saint +Dominique mettent en 1203 son passage à Toulouse pour aller négocier, +conjointement avec l'évêque d'Osma, le mariage de l'infant Ferdinand; +mais nous croyons devoir préférer l'autorité de deux anciens <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> +historiens qui mettent ce passage en 1204. Le premier est Nicolas +Trivet, religieux de son Ordre, qui a écrit au commencement du +quatorzième siècle; l'autre est l'auteur anonyme de la chronique +intitulée: <i>Præclara Francorum facinora.</i> Ce dernier met en 1204, <i>la +huitième année du pontificat d'Innocent III</i>, le passage de saint +Dominique à Toulouse, à la suite de l'évêque d'Osma, pour aller sur les +frontières de la Dace: <i>in Marchias, sive in Daciam proficiscens</i>. Le +père Echard remarque fort bien, à cette occasion, que c'est des +frontières du Danemarck et de la Suède dont il s'agit, et non de la +Marche du Limousin en France, comme la plupart des modernes l'ont cru; +mais il n'est pas difficile de concilier les auteurs qui mettent le +passage de saint Dominique à Toulouse, les uns en 1203 et les autres en +1204, en supposant, comme il est très-vraisemblable, que ce saint et +l'évêque d'Osma passèrent dans cette ville durant les premiers mois de +l'année, en sorte que les uns comptent 1203 en commençant l'année à +Pâques, et les autres 1204 en la commençant au premier de janvier.</p> + +<p>2<sup>o</sup>. Nicolas Trivet rapporte, sous la même année 1204, que l'évêque +d'Osma et saint Dominique, après s'être acquittés de leur commission, +revinrent en Espagne; que le roi de Castille les renvoya dans les +Marches pour terminer leur négociation; que de là ils allèrent à Rome; +que, revenant en Espagne, ils rencontrèrent le légat et les douze abbés +de Cîteaux envoyés par le pape Innocent III <i>dans la terre des +Albigeois</i> pour y prêcher la foi contre les hérétiques; et qu'enfin +l'évêque d'Osma ayant retenu saint Dominique, <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> exerça avec eux +la mission dans le Toulousain pendant près de deux ans, <i>biennio fere</i>. +On voit par là que Trivet place sous la même année divers événemens +arrivés durant les suivantes. Il est certain en effet, suivant le +témoignage de Vaulx-Cernay, témoin oculaire, que l'évêque d'Osma et +saint Dominique ne passèrent dans la province, à leur retour de Rome, +que l'an 1206.»</p> + +<p>«Le père Echard prétend que ce fut durant le mois de février et de mars +de cette année; mais cela arriva plus tard. La raison en est que, +suivant Pierre de Vaulx-Cernay, l'évêque d'Osma et saint Dominique +rencontrèrent alors à Montpellier l'abbé de Cîteaux avec les autres +légats ses collègues, et que cet abbé les quitta peu de jours après pour +aller assister au chapitre général de son Ordre qui se tenait au mois de +septembre: <i>Montem ingreditur Pessulanum</i> (episcopus Oxoniensis) <i>abbas +autem Cisterciensis Cistercium perrexit, tum quia in proximo celebrandum +erat Cisterciense capitulum, tum quia post celebratum capitulum quosdam +de abbatibus suis volebat secum adducere, qui eum in exequendo adjuncto +sibi prædicationis officio adjuvarent.</i> L'évêque d'Osma et saint +Dominique arrivèrent par conséquent à Montpellier vers la fin de juillet +de l'an 1206, et c'est proprement alors que commença leur mission dans +la province. Il est certain d'ailleurs qu'ils ne passèrent à Montpellier +qu'après Pâques de l'an 1206; car outre que M. l'abbé Fleuri assure que +l'évêque d'Osma n'arriva à Rome qu'en 1206, et qu'il fit le voyage de +Cîteaux avant que de se rendre à Montpellier, s'il eût passé dans cette +ville à son retour de <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Rome durant les premiers mois de l'an +1206, Pierre de Vaulx-Cernay qui, suivant l'usage alors ordinaire, ne +commence, dans son ouvrage, l'année qu'à Pâques, aurait marqué qu'il y +était arrivé en 1205, au lieu qu'il dit expressément que ce fut en +1206.»</p> + +<p>«Mais, dira-t-on, Diègue, évêque d'Osma, n'aura donc pas demeuré <i>deux +ans</i> en mission dans la province, puisqu'il mourut au mois de février de +l'an 1208. À cela on peut répondre que, suivant le système même du père +Echard, ce prélat ne peut avoir passé tout ce temps-là dans le +Languedoc, puisqu'il en partit selon lui, au mois de décembre de l'an +1207. Il suffit donc qu'il y ait été une partie de l'an 1206 et une +autre partie de la suivante pour qu'on puisse dire qu'il demeura près de +deux ans, <i>biennio fere</i>. D'ailleurs les écrivains de l'Ordre de +Saint-Dominique, qui marquent le tems de ce séjour, ne se piquent pas +d'une grande exactitude, puisqu'ils comptent <i>dix ans</i> depuis le retour +de Diègue, évêque d'Osma, en Espagne en 1207, ou même depuis sa mort +jusqu'au concile de Latran, tenu en 1215.»</p> + +<p>«Il y aurait plus de difficulté s'il était certain, comme les +Bollandistes le supposent, que Diègue, évêque d'Osma, mourut en 1207, +suivant le nouveau style. Il est vrai que ces critiques avancent +jusqu'en 1204 l'arrivée de saint Dominique à Montpellier, mais c'est +sans aucun fondement; et, quelque difficulté qu'on propose, nous avons +l'autorité irréfragable de Pierre de Vaulx-Cernay, qui ne met l'arrivée +de Diègue, évêque d'Osma, et de saint Dominique à Montpellier qu'en +1206, suivant l'ancien style, c'est-à-dire après Pâques de cette année. +Nous sommes <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> surpris que les Bollandistes n'aient fait aucun +usage de cette autorité.»</p> + +<p>«3<sup>o</sup>. Le père Echard, trompé par les écrivains de son Ordre, entre +autres par Bernard Guidonis et par l'auteur de la chronique intitulée: +<i>Præclara Francorum facinora</i>, suppose que l'évêque d'Osma et saint +Dominique, en venant de Rome, rencontrèrent à Montpellier, avec les +trois légats, les douze abbés de l'Ordre de Cîteaux, qui entreprirent la +mission dans la province contre les hérétiques: circonstance dont Pierre +de Vaulx-Cernay ne dit rien, et qu'il n'aurait pas omise. Il est certain +d'ailleurs, suivant le témoignage exprès de cet historien qui était à la +suite de ces douze missionnaires, qu'ils ne vinrent prêcher la foi, +contre les hérétiques de Languedoc, qu'après le chapitre général de leur +Ordre tenu au mois de septembre de l'an 1206, et qu'ils ne firent qu'une +seule mission dans le Toulousain avec l'abbé de Cîteaux qui était à leur +tête. En effet, tous les anciens auteurs conviennent que ces abbés +reçurent leur mission d'Innocent III. C'est ce qui paraît encore par une +lettre de ce pape, adressée au chapitre général de Cîteaux, pour le +prier de les envoyer: or cette lettre n'est que du mois de juillet de +l'an 1206, et nous apprenons d'un historien contemporain que les douze +abbés partirent de Cîteaux en conséquence au mois de mars de l'année +suivante. Nicolas Trivet, dans sa chronique, a peut-être donné occasion +à l'erreur de ceux qui assurent que l'évêque d'Osma et saint Dominique +joignirent les douze abbés de Cîteaux à Montpellier, et que ces derniers +firent la mission dans la province à deux reprises et pendant deux +années consécutives, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> en 1206 et 1207, en marquant que l'évêque +d'Osma et saint Dominique, à leur arrivée de Rome, rencontrèrent les +missionnaires qui délibéraient sur la manière d'agir envers les +hérétiques; mais cet auteur assure que cette entrevue se fit dans le +haut Languedoc, <i>in terram Albigensium</i>, et non pas à Montpellier; et il +ne parle, non plus que Pierre de Vaulx-Cernay et Robert d'Auxerre, +historiens du temps, que d'une seule mission entreprise dans le +Languedoc par les douze abbés de Cîteaux, qu'on doit rapporter au mois +de mars de l'an 1207 et aux suivans, comme nous venons de le prouver. Du +reste, l'auteur de la chronique intitulée: <i>Præclara Francorum +facinora</i>, ne parle aussi que d'une seule mission des douze abbés de +Cîteaux; mais il la met en 1206 au lieu de 1207, ce qui a trompé le père +Echard. L'auteur de la même chronique avance d'une année divers autres +faits, comme la prise de Béziers par les Croisés, qu'il met en 1208, la +mort de Guillaume, archevêque de Bourges, qu'il place en 1207, etc.»</p> + +<p>«4<sup>o</sup>. Quant à la fondation du monastère de Prouille par saint Dominique, +que le père Echard met à la fin de l'an 1206, nous n'avons aucun +monument qui prouve que ce monastère ait été établi avant l'an 1207; et +la charte de Bérenger, archevêque de Narbonne, qu'il cite, et qui +suppose que ce monastère subsistait auparavant, est de l'an 1208, +suivant notre manière de commencer l'année, et non de 1207. Cette charte +est datée en effet du 17 <i>d'avril de l'an</i> 1207. Or en 1207 Pâques était +le 22 d'avril; ainsi on commença seulement alors à compter 1208, et le +17 du même mois on devait compter encore 1207. On a d'ailleurs, +<span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> dans les archives de Prouille, une donation faite au mois +d'août de l'an 1207, <i>au seigneur Dominique d'Osma et à ses frères et +sœurs</i>, où il n'est pas parlé de ce monastère, preuve qu'il n'était +pas encore fondé; ainsi il ne le fut que vers la fin de la même année ou +au commencement de la suivante.»</p> + +<p>«5<sup>o</sup>. Il y a quelque difficulté touchant l'époque de la conférence de +Mont-Réal, que le père Echard met après le mois d'avril de l'an 1207, +conformément à la chronique de Puy-Laurens. Il semble cependant que, +suivant Pierre de Vaulx-Cernay, elle se tint en 1207, quelques mois +après que l'évêque d'Osma et saint Dominique eurent joint les trois +légats à Montpellier; car cet historien parle, peu de lignes auparavant, +du miracle des moissonneurs arrivé <i>à la Saint-Jean</i>, auprès de +Carcassonne; et, au commencement du chapitre, il fait mention de +l'arrivée de l'évêque d'Osma et de saint Dominique à Montpellier, en +1206. Le père Echard aura inféré de là que ces deux missionnaires +arrivèrent dans la province au mois de février ou de mars de cette +dernière année. Mais le miracle des moissonneurs de Carcassonne arriva à +la Saint-Jean de l'an 1207, et non de l'an 1206, comme il l'a cru. En +effet, Gui, abbé de Vaulx-Cernay, y fut présent; et il fut un des douze +abbés de l'Ordre de Cîteaux qui vinrent prêcher la foi dans la province. +Or nous avons déjà prouvé que les douze abbés n'arrivèrent dans le haut +Languedoc que vers Pâques de l'an 1207.»</p> + +<p>«On doit donc rétablir l'ordre des faits de la manière suivante: Diègue, +évêque d'Osma, et saint Dominique, arrivèrent à Montpellier vers le mois +de juillet de l'an <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> 1206, et s'y joignirent à l'abbé de +Cîteaux, à frère Pierre de Castelnau et à frère Raoul, religieux de cet +Ordre et légats du Saint-Siége, pour prêcher la foi aux hérétiques dans +le haut Languedoc. Cet abbé étant parti peu de temps après pour le +chapitre général de son Ordre, les quatre autres allèrent exercer leurs +fonctions à Caraman, dans le Toulousain et aux environs. Ils se +rendirent ensuite à Béziers vers la fin de septembre et y demeurèrent +quinze jours. Ils conseillèrent alors à frère Pierre de Castelnau de se +retirer pour quelque temps, à cause de la haine qu'on avait conçue +contre lui. Nous trouvons en effet que frère Pierre était à Montpellier +au mois d'octobre de l'an 1206. D'un autre côté, l'évêque d'Osma et ses +associés continuèrent leur mission à Carcassonne et aux environs. +Pendant leur séjour dans ce pays, le miracle des moissonneurs y arriva à +la Saint-Jean de l'année suivante. Ils tinrent la conférence de +Mont-Réal vers le même temps, et frère Pierre de Castelnau les rejoignit +alors. Ce dernier se sépara d'eux de nouveau après cette conférence pour +aller en Provence. Arnaud, abbé de Cîteaux, et les douze abbés de son +Ordre qu'il avait amenés dans la province, joignirent aussi l'évêque +d'Osma durant la conférence de Mont-Réal, et ils délibérèrent alors tous +ensemble sur le succès de la mission. La plupart de ces abbés se +retirèrent <i>trois mois après</i>, c'est-à-dire vers le mois d'août de l'an +1207, pour assister à leur chapitre général, et saint Dominique ayant +entrepris la mission du côté de Fanjaux, il y fixa sa demeure et y +fonda, vers la fin de l'an 1207, le monastère de Prouille. Quant à +l'évêque d'Osma, il retourna en Espagne vers la fin de la <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> même +année, après avoir assisté à la conférence de Pamiers.»</p> + +<p>«Le père Echard assure que la mort de ce prélat est marquée <i>au 6 +février de l'an</i> 1245 <i>de l'ère espagnole</i>, dans son épitaphe qu'on +voit, dit-il, dans l'église d'Osma, En ce cas-là Diègue sera décédé le 6 +février de l'an 1207 et non en 1206, comme il le prétend, car les années +de l'ère espagnole commencent au premier janvier: mais il est fort +vraisemblable que cette épitaphe n'est pas exacte, et qu'elle a été +dressée long-temps après la mort de ce prélat.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> III.<br> +LETTRE DU PAPE<br> +<span class="smcap">INNOCENT III</span>,<br> +AU COMTE DE TOULOUSE,</h2> + +<p class="resume">Écrite à ce dernier pour le réprimander de son refus de conclure + la paix avec ses vassaux de Provence d'après les ordres du légat + Pierre de Castelnau<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Lien vers la note 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.</p> + +<p class="date">(29 mai 1207.)</p> + +<p>«À noble homme Raimond, comte de Toulouse, l'esprit d'un conseil plus +sage. Si nous pouvions ouvrir votre cœur, nous y trouverions et nous +vous y ferions voir les abominations détestables que vous avez commises; +mais parce qu'il paraît plus dur que la pierre, on pourra à la vérité le +frapper par les paroles du salut; mais difficilement y pourra-t-on +pénétrer. Ah! quel orgueil s'est emparé de votre cœur, et quelle est +votre folie, homme pernicieux, de ne vouloir pas conserver la paix avec +vos voisins, et de vous écarter des lois divines pour vous joindre aux +ennemis de la foi? Comptez-vous pour peu de <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> chose d'être à +charge aux hommes? Voulez-vous l'être encore à Dieu, et n'avez-vous pas +sujet de craindre les châtimens temporels pour tant de crimes, si vous +n'appréhendez pas les flammes éternelles? Prenez garde, méchant homme, +et craignez que, par les hostilités que vous exercez contre votre +prochain, et par l'injure que vous faites à Dieu en favorisant +l'hérésie, vous ne vous attiriez une double vengeance pour votre double +prévarication... Vous feriez quelque attention à nos remontrances, et la +crainte de la peine vous empêcherait du moins de poursuivre vos +abominables desseins, si votre cœur insensé n'était entièrement +endurci, et si Dieu, dont vous n'avez aucune connaissance, ne vous avait +abandonné à un sens réprouvé. Considérez, insensé que vous êtes, +considérez que Dieu, qui est le maître de la vie et de la mort, peut +vous faire mourir subitement pour livrer, dans sa colère, à des tourmens +éternels, celui que sa patience n'a pu porter encore à faire pénitence. +Mais quand même vos jours seraient prolongés, songez de combien de +sortes de maladies vous pouvez être attaqué..........</p> + +<p>Qui êtes-vous pour refuser tout seul de signer la paix, afin de profiter +des divisions de la guerre comme les corbeaux qui se nourrissent de +charognes, tandis que le roi d'Arragon et les plus grands seigneurs du +pays font serment d'observer la paix entre eux, à la demande des légats +du siége apostolique? Ne rougissez-vous pas d'avoir violé les sermens +que vous avez faits de proscrire les hérétiques de vos domaines? Lorsque +vous étiez à la tête de vos Arragonais et que vous commettiez des +hostilités <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> dans toute la province d'Arles, l'évêque d'Orange +vous ayant prié d'épargner les monastères et de vous abstenir du moins, +<i>dans le saint temps</i> et les jours de fêtes, de ravager le pays, vous +avez pris sa main droite et vous avez juré par elle que vous n'auriez +aucun égard ni pour <i>le saint temps</i> ni pour les dimanches, et que vous +ne cesseriez de causer du dommage aux lieux pieux et aux personnes +ecclésiastiques: le serment que vous avez fait en cette occasion, qu'on +doit appeler plutôt un parjure, vous l'avez observé plus exactement que +ceux que vous avez faits pour une fin honnête et légitime. Impie, cruel +et barbare tyran, n'êtes-vous pas couvert de confusion de favoriser +l'hérésie, et d'avoir répondu à celui qui vous reprochait d'accorder +votre protection aux hérétiques, que vous trouveriez un évêque parmi eux +qui prouverait que sa croyance est meilleure que celle des catholiques? +De plus, ne vous êtes-vous pas rendu coupable de perfidie, lorsqu'ayant +assiégé un certain château, vous avez rejeté ignominieusement la demande +des religieux de Candeil, qui vous priaient d'épargner leurs vignes, que +vous avez fait ravager, tandis que vous avez fait conserver +soigneusement celles des hérétiques? Nous savons que vous avez commis +plusieurs autres excès contre Dieu; mais nous vous portons +principalement compassion (si vous en ressentez de la douleur) de vous +être rendu extrêmement suspect d'hérésie par la protection que vous +donnez aux hérétiques. Nous vous demandons quelle est votre extravagance +de prêter l'oreille à des fables, et de favoriser ceux qui les aiment. +Êtes-vous plus sage que tous ceux qui <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> suivent l'unité +ecclésiastique? Serait-il possible que tous ceux qui ont gardé la foi +catholique fussent damnés, et que les sectateurs de la vanité et du +mensonge fussent sauvés..... C'est donc avec raison que nos légats vous +ont excommunié et qu'ils ont jeté l'interdit sur tous vos domaines; tant +pour ces raisons que parce que vous avez ravagé le pays avec un corps +d'Arragonais; que vous avez profané les jours de carême, les fêtes et +les quatre-temps qui devaient être des jours de sûreté et de paix; que +vous refusez de faire justice à vos ennemis qui vous offraient la paix +et qui avaient juré de l'observer; que vous donnez les charges publiques +à des Juifs, à la honte de la religion chrétienne; que vous avez envahi +les domaines du monastère de Saint-Guillem et des autres églises; que +vous avez converti diverses églises en forteresses dont vous vous servez +pour faire la guerre; que vous avez augmenté nouvellement les péages; et +qu'enfin vous avez chassé l'évêque de Carpentras de son siége: nous +confirmons leur sentence et nous ordonnons qu'elle soit inviolablement +observée jusqu'à ce que vous ayez fait une satisfaction convenable. +Cependant, quoique vous ayez péché griévement tant contre Dieu et contre +l'Église en général que contre vous-même en particulier, suivant +l'obligation où nous sommes de redresser ceux qui s'égarent, nous vous +avertissons et nous vous commandons, par le souvenir du jugement de +Dieu, de faire une prompte pénitence proportionnée à vos fautes, afin +que vous méritiez d'obtenir le bienfait de l'absolution. Sinon, comme +nous ne pouvons laisser impunie une si <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> grande injure faite à +l'Église universelle, et même à Dieu, sachez que nous vous ferons ôter +les domaines que vous tenez de l'Église romaine; et si cette punition ne +vous fait pas rentrer en vous-même, nous enjoindrons à tous les princes +voisins de s'élever contre vous comme un ennemi de Jésus-Christ et un +persécuteur de l'Église, avec permission à un chacun de retenir toutes +les terres dont il pourra s'emparer sur vous, afin que le pays ne soit +plus infecté d'hérésie sous votre domination. La fureur du Seigneur ne +s'arrêtera pas encore; sa main s'étendra sur vous pour vous écraser; +elle vous fera sentir qu'il vous sera difficile de vous soustraire à sa +colère que vous avez provoquée.»</p> + +<p>«Donné à Saint-Pierre de Rome, le 29 de mai de la dixième année de notre +pontificat.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> IV.<br> +LETTRE<br> +DES HABITANS DE TOULOUSE,<br> +À PIERRE, <span class="smcap">Roi d'Arragon</span>,</h2> + +<p class="resume">Pour réclamer son secours en 1211, après la levée du siége de + Toulouse par Simon de Montfort.</p> + +<p>«Au très-excellent Seigneur Pierre, par la grâce de Dieu, roi d'Arragon +et comte de Barcelone, les consuls et le conseil, et la totalité de la +ville et des faubourgs de Toulouse, salut et toutes sortes de +dilections: Nous voulons exposer à Votre Excellence, depuis l'origine et +selon que cela se présentera à notre souvenir, les négociations et la +totalité des choses qui se sont passées jusqu'à présent entre le +seigneur Arnaud, abbé de Cîteaux et légat du siége apostolique, et nous +et la totalité de notre ville; nous prosternant jusqu'à terre devant +Votre Sérénité pour lui demander que la suite des choses que nous avons +à lui raconter, quelque prolixe qu'elle puisse être, ne fatigue point +ses veilles.</p> + +<p>«Que Votre pieuse Sagacité sache donc que le seigneur abbé de Cîteaux +nous adressa ses messagers <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> avec des lettres par lesquelles il +nous ordonnait de livrer sans délai, eux et tous leurs biens, à l'armée +des barons, ceux que ses messagers nous désigneraient pour sectateurs +des hérétiques, afin qu'en présence des barons ils se justifiassent, +selon la jurisprudence et coutume de Brayne, disant que si nous ne le +faisions pas il nous excommunierait nous et nos conseillers, et mettrait +notre ville en interdit. Nous, ayant alors interrogé ceux qu'on nous +désignait comme sectateurs des hérétiques, ceux-ci nous répondirent +constamment qu'ils n'étaient ni hérétiques ni sectateurs d'hérétiques, +et promirent de demeurer, sans s'en écarter, sous l'autorité de la +sentence de l'Église. Nous ne les avions point connus comme hérétiques +ni sectateurs d'hérétiques, car ils habitaient parmi nous comme attachés +à la foi chrétienne; et quand, sur la demande et volonté des légats de +monseigneur le pape, maître Pierre de Castelnau et maître Raoul, toute +notre ville jura soumission à la sainte foi catholique romaine, ils en +firent aussi le serment, et les légats reconnurent pour soumis à la foi +catholique et véritablement chrétiens tous ceux qui, selon leur volonté, +avaient prêté ce serment; c'est pourquoi nous fûmes grandement surpris +de l'ordre susdit, sachant que, long-temps auparavant, le seigneur +comte, père du comte actuel, avait reçu mission d'ordonner au peuple de +Toulouse, par un acte dressé à cet effet, que si un hérétique était +trouvé dans la ville ou le faubourg de Toulouse, il fût conduit au +supplice avec celui qui l'aurait reçu, et les biens de tous deux +confisqués. D'après quoi nous en avons brûlé beaucoup et ne cessons +point de le faire toutes les fois que nous en trouvons. Nous répondîmes +<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> aux lettres et aux messagers que tous ceux qu'ils nous +désignaient, et d'autres s'ils les voulaient désigner, seraient soumis à +la juridiction du siége épiscopal de notre ville et à la connaissance +des légats de monseigneur le pape ou du seigneur Foulques, notre évêque, +selon ce qu'enseigne le droit canonique suivi par la sainte Église +romaine, et que, si monseigneur le légat refusait d'admettre cette +réponse, nous sachant par là condamnés, nous nous mettions nous et les +accusés vivant sous la protection du seigneur pape, et en appelions au +siége apostolique, fixant notre appel à l'octave de la fête saint +Vincent; et, quoiqu'il eût reçu de nous cette réponse, néanmoins il nous +excommunia nous et nos conseillers, et nous mit en interdit. D'où vous +pouvez croire que nous fûmes grandement contristés, car les accusés +n'avaient confessé aucun des crimes qui leur étaient imputés, et n'en +avaient point été convaincus par témoins. De plus, quelques-uns de ceux +dont les noms avaient été inscrits sur la liste, et que nous avions été +requis de livrer entre les autres aux barons avec leurs biens, furent +ensuite, en leur absence, effacés de cette liste par notre délégué +M****, avec le consentement dudit abbé, sans avoir fait satisfaction; +d'où vous pouvez juger, par rapprochement, quelle confiance méritait cet +acte d'accusation. D'après cela, nous envoyâmes nos messagers, hommes +sages, pour suivre, avec monseigneur le comte, notre appel et notre +affaire auprès du siége apostolique; et ceux-ci, après beaucoup de +travaux et divers périls, étant revenus avec des lettres de monseigneur +le pape, nous présentâmes audit abbé de Cîteaux les lettres obtenues de +monseigneur le <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> pape dont nous vous transmettons ici la teneur, +voulant en tout procéder selon leur contenu.</p> + +<p>«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre vénérable +frère l'évêque de Reggio, et notre cher fils l'abbé de Cîteaux, légats +du siége apostolique, et à maître Théodise, chanoine de Gênes, salut et +bénédiction apostolique: Sont venus en notre présence nos chers fils les +messagers des consuls, du conseil et de la généralité de la ville de +Toulouse avec des lettres de beaucoup et très-grands personnages qui +nous demandaient avec eux et en leur faveur que nous daignassions +admettre avec clémence leurs humbles prières au sujet de la sentence +d'excommunication publiée contre les consuls et le conseil, et de +l'interdit auquel a été soumise toute la ville, parce qu'ils n'ont pas +voulu livrer, sans être entendus, avec leurs biens, pour en être fait à +la volonté des Croisés, ceux que ces messagers, mon fils l'abbé et +l'armée des barons, désignaient pour hérétiques ou sectateurs +d'hérétiques; sur quoi ils nous ont prié de les protéger dans notre +miséricorde; et quoiqu'ils affirmassent avoir été condamnés après leur +appel au siége apostolique, ils promirent cependant de satisfaire +dignement, afin de mériter d'obtenir l'absolution. Nous donc, à +l'exemple de celui qui ne veut pas détruire l'âme du pécheur, mais son +péché, disposé à écouter leurs prières, nous y avons pourvu en vous les +renvoyant, parce que vous connaissez mieux les circonstances des choses; +mandant à votre discrétion, par cet écrit apostolique, que comme il y +aurait péril en la demeure si la ville, prête à satisfaire, comme ils le +<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> disent, demeurait, par le fait de votre absence, plus +long-temps sous l'interdit, vous vous transportiez promptement sur les +lieux en propre personne; et ayant reçu d'eux, sur ce point, la caution +que vous jugerez suffisante en cette affaire, vous leur départiez le +bienfait de l'absolution et preniez soin de les délier de l'interdit, +leur enjoignant ce que selon Dieu vous jugerez être avantageux; que si +vous ne pouviez assister tous à l'exécution de ceci, deux de vous +néanmoins en soient chargés.»</p> + +<p>«Donné à Latran, le 14 avant les calendes de février, et de notre +pontificat l'an douzième.»</p> + +<p>«Mais le seigneur Arnaud, abbé de Cîteaux, ayant voulu, contre la teneur +du rescrit, procéder seul et de sa propre volonté, nous voyant de +nouveau condamnés par lui, nous appelâmes une seconde fois. Cependant, +par la suite du temps, sur l'admonition et les prières dudit abbé, du +seigneur Foulques, évêque de Toulouse, de l'évêque d'Uzès et autres gens +de bien, nous renonçâmes au susdit appel et nous soumîmes à son jugement +nous et notre ville, afin qu'il pût procéder seul, mais selon la teneur +des lettres du pape, et nous promîmes, d'un commun accord, pour la +généralité de la ville, de payer mille livres toulousaines destinées à +la poursuite des pervers hérétiques et au soutien de la sainte Église. +Ledit abbé consentit bénignement à recevoir le tout et nous reconnut +nous et la totalité de notre ville de Toulouse, ville et faubourg, pour +vrais catholiques et fils légitimes de la sainte mère Église; et en +présence de la ville et du seigneur Foulques, évêque de Toulouse, et des +autres ecclésiastiques du diocèse et de monseigneur <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> l'évêque +d'Uzès, son assesseur et conseiller, actuellement légat, il nous donna +solennellement la bénédiction. Il nous promit aussi de rétablir, par ses +lettres et ses paroles, notre réputation chez ceux auprès de qui nous +avait été donnée la tache d'hérétiques. Lorsque nous lui eûmes payé cinq +cents livres, certaines dissensions s'étant élevées parmi nous, nous ne +payâmes point les cinq cents livres restantes, parce que nous ne les +pûmes rassembler avant que la paix fût rétablie. Pour cela seulement, et +sans nous accuser d'aucune autre faute, il excommunia immédiatement les +consuls, et, malgré notre obéissance, nous mit en interdit. Après avoir +supporté pendant quelque temps une si impudente injustice, de peur +d'avoir l'air, aux yeux des ignorans, d'être rebelles et de regimber +contre l'aiguillon, sur la demande et volonté des légats de monseigneur +le pape, et de Foulques, évêque de Toulouse, nous fîmes de nouveau +serment que nous serions prêts, sur leurs ordres, à nous soumettre à +leur volonté et jugement, et à celui de monseigneur le pape, sur toutes +choses ayant rapport à l'Église; et, d'après ce serment et les autres +que nous fîmes à eux et à l'Église, nous eûmes leur consentement pour +nous maintenir en notre allégeance envers le seigneur comte et son +autorité; et pour sûreté de ceci, Foulques, notre évêque, que nous +croyons être celui qui nous a fait condamner, voulut avoir et prit de +nous des otages et des meilleurs de notre ville, qu'on garda dans la +ville de Pamiers, tenue et possédée par Simon de Montfort, et différente +en coutumes de la ville de Toulouse, depuis la moitié du carême jusqu'à +la veille de Saint-Laurent, qu'il leur permit de s'en aller, à <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> +condition qu'ils reviendraient quand il lui plairait. Cela fait, ils +nous reconnurent pour fils catholiques de l'Église, et firent +réconcilier à l'Église ceux qu'ils avaient excommuniés. Ensuite l'armée +des Croisés et l'évêque de Toulouse ayant mis le siége devant le château +de Lavaur, nous les assistâmes de conseils et de secours, tant de vins +que d'armes et autres choses nécessaires pour la poursuite et +destruction des iniquités de l'hérésie. Et, sur l'ordre de l'évêque, +après que le château de Lavaur fut pris, la plus grande partie des plus +nobles hommes de Toulouse demeurèrent en armes, et ne revinrent ensuite +à Toulouse que par le consentement et la volonté de Foulques, notre +évêque, qui agissait alors dans l'armée avec de pleins-pouvoirs à titre +de légat. Après la prise du château de Lavaur, ils vinrent dévaster et +détruire le propre château de monseigneur notre comte; alors monseigneur +notre comte offrit de se remettre lui-même et sa terre, excepté +Toulouse, en leur puissance et en leur merci, promettant sur sa foi et +chrétienté, et sous les peines portées par l'Église, d'exécuter ce +qu'ils auraient jugé, sa vie sauve et sauf aussi l'exhérédation de lui +ni de ses fils; ce qu'ils refusèrent, quoique plusieurs des barons de +l'armée fussent d'avis d'accepter. Dans un autre colloque, auquel le +seigneur comte était venu lui-même, sur la garantie des légats, se +rendre à leurs ordres, Simon de Montfort et plusieurs des hommes de +guerre de l'armée fondirent inopinément sur lui les armes à la main, +voulant le prendre et le tuer, et le poursuivirent l'espace d'une lieue +et plus. Cependant, instruits avec certitude, par le rapport de +plusieurs, qu'ils avaient intention de <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> faire marcher sur nous +leur armée, nous y envoyâmes des hommes sages faisant partie de notre +consulat, qui, en présence des légats, de Foulques, notre évêque, et de +l'armée des barons, exposèrent qu'ils s'étonnaient beaucoup qu'on voulût +faire marcher l'armée sur nous, puisque nous étions préparés à faire et +observer ce que nous avions promis à l'Église, et vu surtout que, depuis +le serment que nous avions fait, depuis que nous avions été réconciliés +et qu'on avait reçu nos otages, nous n'avions en rien offensé ni les +barons ni l'Église. À ce discours, le légat et Foulques, notre évêque, +répondirent que ce n'était pas pour un délit ou une faute qui nous fût +propre qu'ils voulaient faire marcher l'armée sur nous, mais parce que +nous conservions pour maître monseigneur notre comte et le recevions +dans notre ville; mais que si nous voulions chasser de notre ville +monseigneur le comte et ses fauteurs, le renier et nous soustraire à sa +domination et allégeance, et jurer fidélité et soumission à ceux qu'eux +et l'Église nous avaient donnés pour seigneurs, l'armée des Croisés ne +nous ferait aucun dommage; disant que, si nous faisions autrement, ils +nous attaqueraient de tout leur pouvoir et nous tiendraient pour +hérétiques et pour receleurs d'hérétiques. Mais comme nous sommes liés +par serment de fidélité à monseigneur le comte, et que, comme nous +l'avons dit plus haut, dans tous les sermens faits à l'Église, du +consentement des légats et de notre évêque, nous avons maintenu notre +fidélité et soumission à monseigneur notre comte, et que ledit comte +s'était offert et s'offrait encore à reconnaître leur juridiction, pour +ne pas encourir le crime de trahison, nous nous refusâmes <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> +tout-à-fait à ce qu'on nous demandait; et, à cause de cela, ce qui nous +fut extrêmement pénible, ils enjoignirent aux clercs, tant de la ville +que du faubourg, d'en sortir avec le corps du Christ; et alors nous +pacifiâmes toutes les discordes et dissensions qui avaient existé +long-temps en notre ville et faubourg; et, par le secours de la grâce +divine, nous rétablîmes l'union dans toute notre ville aussi bien +qu'elle y eût jamais été. Cela fait, le légat, l'évêque et les Croisés +tombèrent violemment sur nous à main armée, tuèrent de tout leur pouvoir +les hommes, femmes et enfans du commun qui travaillaient dans les +champs, dévastèrent tant qu'ils le purent les vignes, les arbres, les +moissons, nos possessions, quelques maisons des champs et autres +remparts, abattant et brûlant tout; et ils placèrent leurs tentes à une +certaine distance de la ville entre deux de nos portes. Cependant, +pleins de confiance en la justice de notre cause et la clémence divine, +nous sortîmes souvent de l'enceinte de nos fossés pour les attaquer +vigoureusement, ne tenant jamais nos portes fermées ni de jour ni de +nuit; de plus, nous en fîmes dans notre enceinte quatre nouvelles, afin +de pouvoir sortir plus facilement contre eux, et nous eûmes à souffrir, +en nous défendant contre eux, de grands dommages, tant des hommes de +guerre et gens de pied que des chevaux; et à la seconde férie avant la +fête de Saint-Pierre, quelques-uns de nos hommes de guerre et gens de +pied, à l'insu de la plupart de nous, attaquèrent à main armée les +tentes des Croisés, tuèrent un grand nombre de gens de guerre et gens de +pied et chevaux; et, ayant coupé quelques-unes des tentes, prirent et +emportèrent avec <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> eux des cuirasses et armes de toutes sortes, +des vêtemens de soie, des chevaux, des vases d'argent, de l'argent +monnoyé et beaucoup de choses, et tirèrent des tentes, chargés de fers, +quelques-uns des nôtres que les Croisés avaient pris et y tenaient +enchaînés, et, avec l'aide de Dieu, revinrent à nous sains et saufs. +Cependant, à la fête de Saint-Pierre, avant le jour, les Croisés +quittèrent précipitamment le siége, laissant dans leur camp beaucoup des +leurs blessés et malades, des armes et beaucoup d'autres choses; mais +comme, par l'opposition de la puissance divine, ils n'ont pu accomplir +ce que dans leur orgueil ils s'étaient proposé de faire, de la douleur +qu'ils ont conçue est née dans leur esprit violent une grande iniquité; +et, plus indignés que jamais, en partant ils nous menacent de maux plus +grands que ceux que nous avons soufferts. C'est pourquoi nous +sollicitons sérieusement Votre Prudence et Bienveillance de ressentir +avec indignation les dommages et injures que nous avons injustement +soufferts; et si on vous insinuait faussement des choses contraires à ce +que nous venons de vous dire, ne les croyez point; et comme nous sommes +prêts à faire sur ces choses ce qui est dû à l'Église et ce qu'ordonne +la justice, nous vous prions de vouloir, vous et vos gens, vous abstenir +de nous inquiéter en aucune manière, sachant, sans en pouvoir douter, +que ce qu'ils ont fait et ce qu'ils machinent encore contre monseigneur +notre comte et contre nous, ils le feraient peut-être, et bien pis +encore si on leur en laissait le pouvoir, contre les autres princes et +souverains, et tant contre les citoyens que contre les bourgeois; et +lorsque le mur du voisin brûle, il y va du tout. Il <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> ne faut +pas passer sous silence la sévérité aussi injuste que particulière des +pasteurs à notre égard; ils nous abhorrent et excommunient à cause des +routiers et de la cavalerie dont nous nous servons pour nous défendre de +la mort; et lorsqu'ils nous les enlèvent à prix d'argent, et que ceux-ci +répandent notre sang, ils ne craignent pas de les absoudre de tout +péché; et il y en a qui reçoivent, dans leur tente et à leur table, ceux +d'entre eux qui ont tué de leur propre main l'abbé d'Eaunes, et ont +horriblement coupé le nez, les oreilles et arraché les yeux des moines +de Bolbone, leur laissant à peine figure humaine.»</p> + +<p class="p2">Au bas est le sceau de la ville de Toulouse à moitié brisé. On lit +encore autour de ce qui en reste ces mots: <i>Nobilium Tolosæ.</i></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> V.<br> +LETTRE DE L'ABBÉ DE MOISSAC,<br> +AU<br> +ROI PHILIPPE-AUGUSTE,<br> +EN 1212.</h2> + +<p>«Au très-illustre seigneur, roi des Français, Raimond, humble abbé de +Moissac, et toute la congrégation du monastère de Moissac, salut: comme +nous lisons, entre autres choses, que vos prédécesseurs ont fondé le +très-antique monastère désigné sous le nom de Moissac, et l'ont doté de +la possession des champs d'alentour, cela est aussi porté dans les +gestes des rois de France et du bienheureux Ansbert, archevêque de +Rouen, et abbé de ce monastère; et dans la consécration de notre église +il se trouve entre autres choses:</p> + +<p>«Ceci, Christ notre Dieu, a été fondé pour toi par le roi Clovis, et la +munificence de Louis a depuis augmenté ce don.»</p> + +<p>«Cependant, par une suite de nos péchés, les comtes de Toulouse nous ont +enlevé la plus grande partie desdites possessions et les ont assignées +aux gens de guerre qui ont accablé de beaucoup d'exactions notre ville +de Moissac, tellement qu'ils se sont presque entièrement emparés de +cette ville et des environs. <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> Cette année, avant que les +Croisés l'assiégeassent, nous nous mîmes en route munis de nos +priviléges pour venir trouver Votre Excellence. Le comte ayant vu cela, +nous prit et nous enleva nos priviléges et tout ce que nous avions. +Après cela, les Croisés ont ravagé tout ce qui était dedans et dehors; +de sorte que nous n'avons pas eu moyen de venir devant Votre Sublimité. +C'est pourquoi nous répandons devant Votre Compassion nos lamentables +prières, afin que, par l'inspiration de la miséricorde divine, vous +daigniez subvenir aux détresses de votre maison et de votre ville; car +si vous n'y subvenez point, nous serons entièrement désolés. Et sache +Votre Sublimité que nous prions pieusement sans interruption le +bienfaiteur de tous pour votre salut et la prospérité de votre règne, et +qu'en mémoire spéciale de vous et des vôtres, deux cierges de cire +brûlent nuit et jour devant notre grand autel élevé en l'honneur des +bienheureux apôtres Pierre et Paul, et chaque jour se dit en la même +institution une messe spéciale, et chaque jour nous donnons la +nourriture à trois pauvres, dont chacun reçoit autant de pain et de vin +qu'un moine; et le jour de la cène du Seigneur, toujours en votre +intention, deux cents pauvres reçoivent dans le cloître du monastère du +pain et du vin, des fèves et de l'argent. À toutes les heures +canoniques, tant du jour que de la nuit, se disent pour vous des +oraisons spéciales; il se célèbre dans le monastère un anniversaire +général pour tous nos seigneurs les rois défunts; dans toutes les messes +et oraisons, dans les jeûnes et aumônes et autres bonnes œuvres qui +se font et doivent se faire à l'avenir, tant dans le monastère que +<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> dans l'abbaye, dans les prieurés et autres lieux sujets au +monastère, par un mandement général fait en certaines années dans le +chapitre général de Moissac, monseigneur le roi de France, comme notre +patron et fondateur, et tous ceux de sa race et de ses prédécesseurs, +sont recommandés et spécialement désignés; et afin que ces bonnes +œuvres et les autres que nous faisons, pour la conservation de vous +et de votre royaume, ne puissent pas aisément tomber en désuétude, nous +envoyons à Votre Sublimité notre présent député le frère Gérard, afin +que fléchissant les genoux devant vous, il vous supplie qu'il plaise à +Votre Bénignité, en rétablissant nos priviléges et l'immunité des +possessions qui nous ont été accordées par vos prédécesseurs, nous +reconstituer et rétablir dans la liberté primitive de notre monastère, +qui a été réduit, et l'est encore, dans une très-grande servitude. +Lesquelles choses ledit député exposera plus en détail à Votre Majesté, +et nous la supplions, au nom de l'amour divin, de les recevoir et +écouter bénignement. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ vous ait en sa +garde, vous et votre royaume, et vous conserve en toute félicité!»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> VI.<br> +ACTES DE SOUMISSION<br> +SOUSCRITS PAR RAIMOND VI,<br> +COMTE DE TOULOUSE,</h2> + +<p class="resume">Au moment de sa réconciliation à l'Église par le cardinal Pierre + de Bénévent, à Narbonne, en avril 1214<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Lien vers la note 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.</p> + +<p>«Moi, Raimond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, comte de Toulouse +et marquis de Provence, m'offre moi-même à Dieu, à la sainte Église +romaine, et à vous, seigneur Pierre, par la même grâce, cardinal-diacre, +légat du saint-siége apostolique; et je vous livre mon corps, dans le +dessein d'exécuter et d'observer fidèlement de tout mon pouvoir tous les +ordres, quels qu'ils soient, que le seigneur pape et la miséricorde de +Votre Sainteté jugeront à propos de me donner. Je travaillerai +efficacement pour engager mon fils Raimond à se remettre entre vos +mains, avec toutes les terres qu'il possède, et à vous livrer son corps +et ses domaines, ou tout ce qu'il vous plaira de ces domaines, pour ce +sujet, afin qu'il observe fidèlement, suivant son pouvoir, l'ordre du +seigneur pape et le vôtre.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> L'autre acte est conçu en ces termes:</p> + +<p>«Moi, Raimond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, etc., n'étant +contraint ni par force ni par fraude, vous offre librement, seigneur +cardinal, mon corps, avec tous les domaines que j'ai eus et possédés +autrefois, et que je confesse avoir entièrement donnés à mon fils +Raimond; savoir, la partie des domaines que je tiens, ou que d'autres +tiennent pour moi et de moi; en sorte que, si vous me l'ordonnez, +j'abandonnerai tous mes biens, je me retirerai auprès du roi +d'Angleterre ou dans tout autre endroit, où je demeurerai jusqu'à ce que +je puisse visiter le siége apostolique pour y demander grâce et +miséricorde. De plus, je suis prêt à vous remettre et à vos envoyés +toutes les terres que je possède; en sorte que tous mes domaines soient +soumis à la miséricorde et au pouvoir absolu du souverain pontife de +l'Église romaine et de vous; et si quelqu'un de ceux qui en tiennent une +partie pour moi et de moi refuse d'y consentir, je l'y contraindrai, +suivant votre ordre et mon pouvoir. Enfin je vous offre mon fils avec +tous les domaines qu'il possède, et que d'autres tiennent pour lui ou de +lui, et je l'expose à la miséricorde et aux ordres du seigneur pape et +aux vôtres, et j'agirai pour l'engager, lui et ses conseillers, à faire +la même promesse et à l'observer.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> VII.<br> +ABJURATION<br> +DES CONSULS DE TOULOUSE,<br> +DEVANT LE LÉGAT, PIERRE DE BÉNÉVENT, EN 1214.</h2> + +<p>«Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous, Jourdan de Villeneuve, +Amaury de Châteauneuf, Armand-Bernard Baudur, Armand Barrave, Vitalis de +Poignac, Perregrin Signaire et Guillaume Bertrand, consuls de la ville +et faubourg de Toulouse, en qualité de procureurs fondés et constitués +spécialement et envoyés par la généralité des Toulousains, tant de la +ville que du faubourg, en présence de vous, cardinal-diacre de +Sainte-Marie en Acquire, par la grâce de Dieu, légat de monseigneur le +pape, du siége apostolique, nous déclarons et affirmons par serment, +pour nous et la totalité de notre ville et faubourg, que nous obéirons +ponctuellement à l'ordre que par vous ou vos lettres vous avez transmis +à nous et aux hommes de la cité et faubourg; et tant devant vous, +monseigneur le cardinal, que devant les autres personnes ici présentes, +de notre volonté libre et spontanée, au nom de la totalité de notre cité +et faubourg, et en notre nom, nous détestons, abjurons et repoussons +toute hérésie et toute secte qui dogmatise, en quelque <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> façon +que ce soit, contre la sainte Église catholique romaine, et recevons et +approuvons la doctrine de ladite Église romaine; et, de notre libre +volonté, par les saintes reliques, l'Eucharistie et le bois de la croix +du Seigneur placés devant nous, la main sur les saints Évangiles de +Dieu, nous jurons de notre libre volonté, sans fraude ni mauvais +dessein, qu'à l'avenir, nous ni nos concitoyens ne serons hérétiques, +sectateurs, fauteurs, complices, défenseurs ni receleurs d'hérétiques, +et que nous ne donnerons aux sectateurs, avocats, ou défenseurs des +hérétiques ou d'aucun des susdits, ni aussi aux faidits, exhérédés ou +routiers, ni aux autres ennemis de la sainte Église romaine, aide, ni +conseil, ni faveur pour attaquer ou dommager les terres possédées ou à +posséder par l'Église romaine ou ses délégués, quels qu'ils soient, ni +pour attaquer et dommager ceux, quels qu'ils soient, qui les tiennent ou +les tiendront au nom et par l'autorité de ladite Église romaine. Bien +plus, lorsque nous serons requis contre quelques-uns des susdits +sectateurs, fauteurs, complices, défenseurs ou receleurs des hérétiques, +et aussi des faidits, exhérédés, routiers et autres ennemis de la sainte +Église romaine, de tout le pouvoir de notre ville et faubourg, nous +prêterons contre eux, de bonne foi, conseil, secours et faveur à la +sainte Église romaine, et à vous et autres légats, nonces et ministres +de l'Église romaine. <i>Item</i>, nous jurons de ne point occuper ou +dommager, sans un ordre spécial du siége apostolique, aucune des terres, +par nous ou d'autres, acquises sur les Croisés. <i>Item</i>, nous obéirons +aux ordres apostoliques et aux vôtres lorsque vous nous commanderez de +faire ou de maintenir <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> paix ou trève, en quelque lieu ou avec +quelque personne que ce soit. De plus, nous jurons d'obéir +ponctuellement et sans aucune condition à tous les statuts et mandats du +siége apostolique, et aux vôtres spécialement; d'obtempérer humblement +et dévotement à ceux qui seront relatifs aux affaires de la foi +orthodoxe et à ceux qui auront pour objet de purger la cité de Toulouse +de toutes les immondices de l'hérésie et de ses sectateurs, et se +rapporteront aux dispositions que vous aurez prises pour corroborer et +entretenir la pureté de la foi catholique, et aussi pour établir, +maintenir et conserver la paix et punir ses violateurs; ainsi qu'à ceux +qui concerneront la défense à nous faite de tenir ou recevoir des +routiers, et le soin de conserver fermement les statuts publics qui nous +ont été donnés; et nous y demeurerons sincèrement fidèles de toute la +puissance de notre ville et faubourg. <i>Item</i>, nous jurons que, par nous +ou par d'autres, publiquement ou secrètement, nous ne prêterons point +conseil, secours ou faveur au comte de Toulouse ou à son fils contre la +sainte Église catholique romaine, ni contre ceux qui, par l'autorité de +la sainte Église romaine ou la vôtre, attaqueraient ledit comte de +Toulouse et son fils; et cela nonobstant toute fidélité à laquelle nous +et notre ville et faubourg nous sommes obligés envers ledit comte ou son +fils ou toute autre personne; et nous promettons la même chose à l'égard +de toute personne, quelle qu'elle soit, qui sera en guerre avec +l'autorité de la sainte Église catholique ou la vôtre. <i>Item</i>, nous +jurons que nous et notre ville et faubourg nous ferons et accomplirons +de bonne foi, nous et nos concitoyens, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> les satisfactions qui, +jusqu'à présent, soit de vive voix, soit par lettres, nous ont été +enjointes à nous ou à notre ville et faubourg, par l'ordre, soit de +monseigneur le pape ou le vôtre, ou celui de tout autre légat délégué du +Siége apostolique, sur toutes les choses pour lesquelles ont été +excommuniés et interdits les citoyens de Toulouse, et sur les autres +excès et offenses commis par la ville et le faubourg de Toulouse contre +la sainte Église catholique romaine, et aussi contre les églises de la +ville et faubourg de Toulouse et les autres églises, ou contre les +personnes ecclésiastiques. <i>Item</i>, nous jurons que tous et tels otages +que vous nous demanderez une fois ou plusieurs fois, tant de la ville de +Toulouse que du faubourg, vous seront conduits par nous quand vous les +demanderez et aux lieux que vous désignerez, si nous y pouvons venir en +sûreté, et que nous les remettrons en votre pleine puissance ou celle +des personnes que vous aurez envoyées, pour aussi long-temps qu'il +plaira à l'Église romaine les tenir, aux frais de la ville et faubourg, +en votre garde ou en celle des personnes que vous aurez envoyées, Nous +voulons, consentons et concédons que, si nous manquons à tenir de bonne +foi et à perpétuité les susdits articles, ou quelques-uns des susdits, +et les choses ou quelques-unes des choses qui nous ont été enjointes, à +nous et à notre ville et faubourg, soit de vive voix, soit en des +lettres, par monseigneur le pape ou par vous, ou par un autre légat ou +délégué de la sainte Église romaine, lesdits otages en reçoivent le +châtiment qu'il plaira au souverain pontife et à vous; que de même, en +pareil cas, tant nous que nos concitoyens, nous soyons réputés +excommuniés, <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> païens et ennemis de la sainte Église romaine; +que nous soyons mortifiés et vexés dans toutes les cités, châteaux et +villages, et chez tous les puissans et nobles hommes, et que nous soient +infligés de bonne foi des châtimens selon le degré de l'offense, afin +que la ville et les faubourgs n'encourent pas les châtimens susdits. +<i>Item</i>, nous promettons et jurons qu'à tous et chacun des habitans de la +cité et faubourg de Toulouse, âgés de quatorze ans et au dessus, nous +ferons prêter serment dans la forme ci-dessus, les y forçant, selon +notre pouvoir, et leur infligeant des peines autant qu'il nous sera +possible, sauf pour tous l'ordre du souverain pontife.»</p> + +<p>«Passé publiquement à Narbonne, dans le palais de Narbonne, le sept +d'avant les calendes de mai, année dix-septième du pontificat de +monseigneur le pape Innocent <span class="smcap">III</span>, présens monseigneur ****, évêque de +Sainte-Marie, et ci-devant évêque de Carcassonne; l'abbé de Saint-Pons, +l'abbé et sacristain de Saint-Paul; le grand archidiacre sacristain et +Yves de Conchet, chanoine de Narbonne; frère Gautier, moine de Cîteaux; +les grands-maîtres des chevaliers du Temple en Arragon et en Provence; +le grand-prieur de l'Hôpital en Arragon; l'archidiacre d'Auch; les +nobles hommes le comte de Foix et Roger Bernard son fils; et Adenulphe, +sous-diacre de monseigneur le pape; Rofrède, écrivain dudit seigneur +pape; Bernard, chanoine d'Urbin, chapelain de monseigneur le cardinal; +et plusieurs autres tant de la cité de Narbonne que d'ailleurs.»</p> + +<p class="p2 center">FIN.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> TABLE DES MATIÈRES<br> +CONTENUES<br> +DANS CE VOLUME.</h2> + +<div class="index"> +<ul class="none"> +<li> <span class="ralign">Pag.</span></li> + +<li><span class="smcap">Notice</span> sur Pierre de Vaulx-Cernay +<span class="ralign"><a href="#pagevii">j</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Histoire</span> de la guerre des Albigeois +<span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li> + +<li>Prologue adressé par l'Auteur au pape Innocent III +<span class="ralign"><a href="#page1"><i>Ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. I<sup>er</sup>.</span>—Comment des moines prêchèrent contre les hérésies + de Toulouse. +<span class="ralign"><a href="#page3">3</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. II.</span>—Des sectes des hérétiques +<span class="ralign"><a href="#page6">6</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. III.</span>—Quand et comment les prédicateurs vinrent au + pays albigeois. +<span class="ralign"><a href="#page12">12</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. IV.</span>—Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur + des Albigeois +<span class="ralign"><a href="#page18">18</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. V.</span>—De la venue de douze abbés de Cîteaux et de + leurs prédications. +<span class="ralign"><a href="#page24">24</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. VI.</span>—Du colloque de Pamiers et de la mort de l'évêque + d'Osma. +<span class="ralign"><a href="#page25">25</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. VII.</span>—Miracle de la cédule écrite de la main du bienheureux + Dominique, laquelle jetée trois fois au feu en + ressauta intacte. +<span class="ralign"><a href="#page28">28</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. VIII.</span>—Mort sanglante de frère Pierre de Castelnau, + qui succomba sous le glaive des impies. +<span class="ralign"><a href="#page29">29</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. IX.</span>—Comment les évêques de Toulouse et de Conserans + furent envoyés à Rome pour exposer au souverain + pontife l'état de l'église dans la province de Narbonne. +<span class="ralign"><a href="#page39">39</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. X.</span>—Comment maître Théodise fut délégué avec + maître Milon. +<span class="ralign"><a href="#page42">42</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XI.</span>—Comment un concile fut tenu à Montélimar, et + comment un jour fut fixé au comte de Toulouse pour comparaître + à Valence devant Milon. +<span class="ralign"><a href="#page44">44</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XII.</span>—Le comte de Toulouse est réconcilié à l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page46">46</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XIII.</span>—Comment le comte de Toulouse prit feintement + la croix de la sainte milice, laquelle les soldats de + l'armée catholique portaient cousue sur la poitrine. +<span class="ralign"><a href="#page47">47</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XIV.</span>—De l'arrivée de l'armée des Croisés dans la + Provence. +<span class="ralign"><a href="#page49">49</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XV.</span>—Le comte de Toulouse va au-devant des Croisés. +<span class="ralign"><a href="#page50">50</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XVI.</span>—De la malice des citoyens de la ville de Béziers; + siége de leur ville, sa prise et sa destruction. +<span class="ralign"><a href="#page50"><i>Ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XVII.</span>—Du siége de la ville de Carcassonne et de sa + reddition. +<span class="ralign"><a href="#page54">54</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XVIII.</span>—Comment le comte de Montfort fut élu prince + du territoire et domaine du comte Raimond. +<span class="ralign"><a href="#page59">59</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XIX.</span>—Illustres qualités de l'âme et du corps qu'on + remarquait dans Simon, comte de Montfort. +<span class="ralign"><a href="#page61">61</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XX.</span>—Bienveillance du comte Simon à l'égard des + habitans de Zara, et sa révérence singulière envers l'Église + romaine. +<span class="ralign"><a href="#page63">63</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXI.</span>—Comment le comte de Nevers abandonna le + camp des Croisés à cause de certaines inimitiés. +<span class="ralign"><a href="#page66">66</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXII.</span>—Prise du château de Fanjaux. Le comte pénètre + dans le diocèse d'Albi. +<span class="ralign"><a href="#page68">68</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXIII.</span>—Comment le siége de Cabaret fut tenté vainement + par le comte. +<span class="ralign"><a href="#page71">71</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXIV.</span>—Du départ du duc de Bourgogne, et de l'occupation + de Pamiers, Saverdun et Mirepoix. +<span class="ralign"><a href="#page72">72</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXV.</span>—Albi et Lombers tombent en la possession du + comte Simon. +<span class="ralign"><a href="#page73">73</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXVI.</span>—Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte + de Montfort à prestation d'hommage comme il lui était + dû à raison de la ville de Carcassonne. Inutiles instances + dudit comte à ce sujet. +<span class="ralign"><a href="#page75">75</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXVII.</span>—De la trahison et cruauté de Gérard de Pépieux + envers le comte Simon et ses chevaliers. +<span class="ralign"><a href="#page77">77</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXVIII.</span>—Comment vint derechef l'abbé de Vaulx + au pays Albigeois pour raffermir les esprits presque abattus + des Croisés. +<span class="ralign"><a href="#page79">79</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXIX.</span>—Robert de Mauvoisin revient de la cour de + Rome. +<span class="ralign"><a href="#page80">80</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXX.</span>—Mort amère d'un abbé de l'Ordre de Cîteaux + et d'un frère convers égorgés près de Carcassonne. +<span class="ralign"><a href="#page81">81</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXXI.</span>—Comment fut perdu le château de Castres. +<span class="ralign"><a href="#page83">83</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXXII.</span>—Le comte de Foix se retire de l'alliance du + comte de Montfort. +<span class="ralign"><a href="#page83"><i>Ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXXIII.</span>—Comment le comte Raimond partit pour + Rome. +<span class="ralign"><a href="#page85">85</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXXIV.</span>—Comment le comte Raimond se vit frustré de + l'espoir qu'il avait placé dans le roi de France. +<span class="ralign"><a href="#page87">87</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXXV.</span>—Siége d'Alayrac. +<span class="ralign"><a href="#page91">91</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXXVI.</span>—Comment les hérétiques désirant que le roi + d'Arragon se mît à leur tête en furent refusés, et pourquoi. +<span class="ralign"><a href="#page92">92</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXXVII.</span>—Siége de Minerve. +<span class="ralign"><a href="#page93">93</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXXVIII.</span>—Comment des croix, en forme d'éclairs, + apparurent sur les murs du temple de la Vierge mère de + Dieu à Toulouse. +<span class="ralign"><a href="#page100">100</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XXXIX.</span>—Comment le comte Raimond fut séparé de + la communion des fidèles par le légat du siége apostolique. +<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XL.</span>—Siége de Termes. +<span class="ralign"><a href="#page105">105</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XLI.</span>—De la venue au camp des catholiques des évêques + de Chartres et de Beauvais avec les comtes de Dreux + et de Ponthieu. +<span class="ralign"><a href="#page109">109</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XLII.</span>—Comment les hérétiques ne voulurent rendre + le château de Termes, et comment Dieu, pour leur ruine, + leur envoya une grande abondance d'eau. +<span class="ralign"><a href="#page116">116</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XLIII.</span>—Du colloque solennel tenu à Narbonne sur les + affaires des comtés de Toulouse et de Foix, auquel intervinrent + le roi d'Arragon, les légats du siége apostolique, + et Simon de Montfort; inutilité et dissolution de ladite + conférence. +<span class="ralign"><a href="#page124">124</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XLIV.</span>—De la malice et tyrannie du comte de Foix + envers l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XLV.</span>—Comment le comte de Foix se comporta avec + irrévérence envers les reliques du saint martyr Antonin, + lesquelles étaient portées en procession solennelle. +<span class="ralign"><a href="#page129">129</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XLVI.</span>—Sacriléges et autres crimes du comte de Foix + exercés par violence. +<span class="ralign"><a href="#page130">130</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XLVII.</span>—Le comte de Montfort fait hommage au roi + d'Arragon pour la cité de Carcassonne. +<span class="ralign"><a href="#page133">133</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XLVIII.</span>—Comment l'évêque de Paris et autres nobles + hommes vinrent à l'armée du comte de Montfort. +<span class="ralign"><a href="#page135">135</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. XLIX.</span>—Siége de Lavaur. +<span class="ralign"><a href="#page136">136</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. L.</span>—Comme quoi pélerins en grand nombre furent + tués traîtreusement par le comte de Foix à l'instigation + du Toulousain. +<span class="ralign"><a href="#page138">138</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LI.</span>—Foulques, évêque de Toulouse, chassé de son + épiscopat, s'exile avec une grande constance d'esprit, prêt + même à tendre son col au glaive pour le nom du Christ. +<span class="ralign"><a href="#page140">140</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LII.</span>—Comment Lavaur fut emporté par les catholiques, + et comment beaucoup de nobles hommes y furent + tués par pendaison et d'autres livrés aux flammes. +<span class="ralign"><a href="#page142">142</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LIII.</span>—Comment Roger de Comminges se joignit au + comte de Montfort, puis faillit à la foi qu'il avait donnée. +<span class="ralign"><a href="#page146">146</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LIV.</span>—Le clergé de Toulouse, emportant religieusement + le corps du Christ, sort de cette ville nourricière des + hérétiques et frappée d'interdiction. +<span class="ralign"><a href="#page149">149</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LV.</span>—Du premier siége de Toulouse par les comtes + de Montfort et de Bar. +<span class="ralign"><a href="#page152">152</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LVI.</span>—Le comte de Toulouse assiège Castelnaudary + et le comte Simon qui le défendait. +<span class="ralign"><a href="#page160">160</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LVII.</span>—Comment les Croisés mirent en déroute le + comte de Foix dans un combat très-opiniâtre près la citadelle + de Saint-Martin, et de leur éclatante victoire. +<span class="ralign"><a href="#page168">168</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LVIII.</span>—En quelle manière le siége de Castelnaudary + fut levé. +<span class="ralign"><a href="#page175">175</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LIX.</span>—Comment Robert de Mauvoisin, suivi de cent + chevaliers français, vint au secours de Montfort. +<span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LX.</span>—Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer + vers son frère, le comte Simon, et de la merveilleuse joie + que sentit le comte en le voyant. +<span class="ralign"><a href="#page182">182</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXI.</span>—Du siége d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite + et glorieuse issue. +<span class="ralign"><a href="#page187">187</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXII.</span>—Les habitans de Narbonne se livrent à leur + mal vouloir contre Amaury, fils du comte Simon. +<span class="ralign"><a href="#page190">190</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXIII.</span>—Comment le comte, appelé par l'évêque + d'Agen, se rendit dans cette ville et la reçut en sa possession. +<span class="ralign"><a href="#page196">196</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXIV.</span>—Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens + et inquiète Toulouse. Le comte Raimond sollicite le secours + du roi d'Arragon. +<span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXV.</span>—Comment le comte Simon réunit à Pamiers + les prélats et barons; décrets et lois qui y furent portés + et qu'il promit d'accomplir. +<span class="ralign"><a href="#page220">220</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXVI.</span>—Comment le roi d'Arragon vint à Toulouse, + et eut une entrevue avec le comte Simon et le légat du siége + apostolique. +<span class="ralign"><a href="#page222">222</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXVII.</span>—Le roi d'Arragon défie le comte de Montfort + fort par féciaux. +<span class="ralign"><a href="#page243">243</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXVIII.</span>—Comment Louis, fils du roi de France, + prit la croix et amena beaucoup d'autres à la prendre + avec lui. +<span class="ralign"><a href="#page246">246</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXIX.</span>—Comment Manassès, évêque d'Orléans, et + Guillaume son frère, évêque d'Auxerre, prirent la croix. +<span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXX.</span>—Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier. +<span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXI.</span>—Du siége de Muret. +<span class="ralign"><a href="#page261">261</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXII.</span>—De la savante bataille et très-glorieuse victoire + du comte de Montfort et des siens remportée aux + champs de Muret sur le roi d'Arragon et les ennemis de + la foi. +<span class="ralign"><a href="#page266">266</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXIII.</span>—Lettres des prélats qui se trouvaient dans + l'armée du comte Simon lorsqu'il triompha des ennemis + de la foi. +<span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXIV.</span>—Comment, après la victoire de Muret, les + Toulousains offrirent aux évêques des otages pour obtenir + leur réconciliation. +<span class="ralign"><a href="#page279">279</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXV.</span>—Comment le comte de Montfort envahit les + terres du comte de Foix, et de la rébellion de Narbonne + et de Montpellier. +<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXVI.</span>—Amaury et les citoyens de Narbonne reçoivent + dans leurs murs les ennemis du comte de Montfort, + et lui, pour cette cause, dévaste leur territoire. +<span class="ralign"><a href="#page289">289</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXVII.</span>—Comment Pierre de Bénévent, légat du + siége apostolique, réconcilie à l'Église les comtes de Foix + et de Comminges. +<span class="ralign"><a href="#page290">290</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXVIII.</span>—L'évêque de Carcassonne revient de France + avec une grande multitude de pélerins. +<span class="ralign"><a href="#page292">292</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXIX.</span>—Gui de Montfort et les pélerins envahissent + et saccagent les terres de Rathier de Castelnau. +<span class="ralign"><a href="#page295">295</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXX.</span>—De la destruction du château de Dome, au + diocèse de Périgueux, lequel appartient à ce méchant tyran + Gérard de Cahusac. +<span class="ralign"><a href="#page304">304</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXXI.</span>—Du concile tenu à Montpellier, dans lequel + Montfort fut déclaré prince du pays conquis. +<span class="ralign"><a href="#page310">310</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXXII.</span>—Première venue de Louis, fils du roi de + France, aux pays albigeois. +<span class="ralign"><a href="#page313">313</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXXIII.</span>—De la tenue du concile de Latran, dans + lequel le comte de Toulouse, commis ès mains du comte + Simon, lui est pleinement concédé. +<span class="ralign"><a href="#page322">322</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXXIV.</span>—Siége de Montgrenier. +<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXXV.</span>—Second siége de Toulouse. +<span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. LXXXVI.</span>—Comment les Toulousains attaquèrent les + assiégeans, et comment le comte de Montfort fut tué le + lendemain de la Nativité de saint Jean-Baptiste. +<span class="ralign"><a href="#page340">340</a></span></li> +</ul> + +<ul class="none"> +<li>Éclaircissemens et pièces historiques sur l'histoire des Albigeois. +<span class="ralign"><a href="#page345">345</a></span></li> + +<li>I. Sur l'origine du nom d'Albigeois. +<span class="ralign"><a href="#page345"><i>Ibid.</i></a></span></li> + +<li>II. Sur l'époque de la mission de saint Dominique en Languedoc. +<span class="ralign"><a href="#page357">357</a></span></li> + +<li>III. Lettre du pape Innocent III au comte de Toulouse, écrite + à ce dernier, le 29 mai 1207, pour le réprimander de son + refus de conclure la paix avec ses vassaux de Provence + d'après les ordres du légat Pierre de Castelnau. +<span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li> + +<li>IV. Lettre des habitans de Toulouse à Pierre, roi d'Arragon, + pour réclamer son secours en 1211, après la levée du + siége de Toulouse par Simon de Montfort. +<span class="ralign"><a href="#page372">372</a></span></li> + +<li>V. Lettre de l'abbé de Moissac au roi Philippe-Auguste, + en 1212. +<span class="ralign"><a href="#page383">383</a></span></li> + +<li>VI. Actes de soumission souscrits par Raimond VI, comte + de Toulouse, au moment de sa réconciliation à l'Église par + le cardinal de Bénévent, à Narbonne, en avril 1214. +<span class="ralign"><a href="#page386">386</a></span></li> + +<li>VII. Abjuration des consuls de Toulouse, devant le légat + Pierre de Bénévent, en 1214. +<span class="ralign"><a href="#page388">388</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE.</p> + +<h2>Notes</h2> + +<div class="footnote"> + +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Paris, chez Chaudière, en 1569, in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Tom. 5, pag. 554.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: En 1669, in-fol. tom. 7.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Innocent <span class="smcap">III</span>, né à Agnano, de la maison des comtes de +Segni, appelé Lothaire avant son élection, succéda à Célestin III le 8 +janvier 1198, à l'âge de 37 ans, et mourut à Pérouse le 16 ou le 17 +juillet 1216.</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Ils étaient moines de Font-Froide, abbaye de Bernardins, +fondée vers 1130, et située à trois lieues de Narbonne.</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Horace.</p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: L'auteur fait ici un jeu de mots sur le nom latin de +Toulouse: <i>hæc tolosa, tota dolosa</i>. Il le répète même plus loin au +sujet du comte Raimond, en forgeant exprès une expression latine: <i>comes +tolosanus, imo dicamus melius dolosanus</i> (ch. 9). En général il se +plaît, comme tous les écrivains du temps, à opposer entre eux les mots +analogues, et souvent les mêmes mots.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Il se nommait Diégue de Azebez. Osma (<i>Oxomuma</i>, <i>Uxama</i>), +ancienne ville d'Espagne, dans la Vieille-Castille. Elle tombe presqu'en +ruines.</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Cîteaux (<i>Cistertium</i>), fameuse abbaye, chef d'ordre des +Bernardins, fondée en 1098, et située entre des marais, au diocèse de +Châlons-sur-Saône, à deux lieues de Nuits. L'église et le monastère +étaient magnifiques. Elle avait 120,000 livres de rentes. Cet ordre +comptait en France un grand nombre d'abbayes, toutes richement dotées.</p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: On verra plus loin que ce compagnon était le fameux saint +Dominique, né à Calahorra, au diocèse d'Osma, l'an 1170, d'une noble et +ancienne famille, mort à Bologne en 1221, et canonisé par Grégoire IX en +1234. Il fonda l'ordre des Frères-Prêcheurs, connu sous le nom de +Dominicains et sous celui de Jacobins, et approuvé en 1216 par Honorius +III.</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Carmaing (<i>Carmanum</i>), petite ville dans le haut +Languedoc, à six lieues de Toulouse.</p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Sans doute dans le concile tenu dans cette ville en 1210, +où furent condamnés au feu tous les partisans des doctrines d'Amaury de +Chartres, docteur de l'université de Paris.</p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Ce nom ne comprenait pas encore les contrées du midi de la +France. Il ne leur fut appliqué que plus tard et à mesure que la +domination royale s'étendit directement sur elles.</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Mont-Réal (<i>mons Regalis</i>), ville du Languedoc, à quatre +lieues de Carcassonne.</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: En 1206.</p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Raimond <span class="smcap">VI</span>, arrière petit-fils du célèbre croisé Raimond +<span class="smcap">IV</span>, petit-fils du roi Louis-le-Gros par Constance sa mère, et +cousin-germain de Philippe-Auguste alors régnant.</p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: On a donné à ce mot plusieurs étymologies. Sa +signification la plus naturelle paraît être voleur de <i>route</i> ou de +grand chemin, et il serait exactement traduit par l'expression anglaise +<i>high-way gentleman</i>.</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Raimond <span class="smcap">VI</span> eut cinq femmes; l'historien oublie ici la +première, Ermesinde de Pelet.</p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Bourgogne, fille d'Amaury, roi de Chypre.</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Jeanne, sœur de Richard-Cœur-de-Lion.</p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Éléonore, sœur de Pierre <span class="smcap">II</span>. Une autre sœur du même +roi, nommée Sancie, devint aussi la femme du fils de Raimond <span class="smcap">VI</span>.</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Célèbre abbaye de filles, chef d'ordre, fondée par Robert +d'Arbrissel, située dans l'Anjou, à trois lieues de Saumur.</p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Voici la phrase textuelle: <i>Juxta altare cujusdam ecclesiæ +purgavit ventrem, et in contemptum Dei, cum palla altaris tersit +posteriora sua.</i></p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Abbaye d'hommes de l'ordre de Cîteaux, fondée en 1144.</p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Le texte porte <i>ab infantia</i>.</p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: On prêchait depuis long-temps dans la langue vulgaire, et +il y a des conciles avant le douzième siècle qui ordonnent aux évêques, +quand ils prêchent des homélies des Pères, de les traduire du latin en +langue romane.</p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: <i>Consoranum</i>; ville de Gascogne, avec un territoire ayant +titre de vicomté, borné par les comtés de Foix et de Comminges, et par +la Catalogne. Elle fut détruite par Bernard de Comminges, et la +résidence de l'évêque fut transportée à Saint-Lizier.</p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Raimond-Roger, comte de Foix de 1188 à 1223.</p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: <i>Cimorra.</i> Cette petite ville, nommée aussi <i>Cimolus</i> ou +<i>Argenteria</i>, est située en Languedoc dans le département de l'Ardèche.</p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Il avait été catholique et chanoine de Nevers.</p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: <i>Lauranum</i>; anciennement, et avant Castelnaudary, capitale +du Lauraguais.</p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Le roi de France, de qui relevait le comté de Toulouse.</p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Le 10 mars 1208.</p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: <i>Comes</i> Tolosanus, <i>imo dicamus melius</i>, dolosanus.</p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Dans le haut Languedoc, à six lieues d'Albi. Il y a une +autre ville du même nom en Bigorre, à quatre lieues de Tarbes.</p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Ou, selon d'autres auteurs, <i>Thédise</i>.</p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Il y avait trois villes de ce nom auprès de Sens, savoir, +Villeneuve-la-Guyard, Villeneuve-l'Archevêque et Villeneuve-le-Roi ou +sur Yonne. C'est de cette dernière qu'il est question.</p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Othon <span class="smcap">IV</span>, surnommé le Superbe.</p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Jean-sans-Terre.</p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: En 1209.</p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Il faut lire probablement <i>Sancti Ægidii</i>, et entendre +Saint-Gilles au lieu de <i>Saint-George</i>. Par les <i>comtes</i> de ces villes +l'historien entend, à ce qu'il paraît, les <i>consuls</i> ou premiers +magistrats municipaux.</p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: L'archevêque de Sens prenait le titre de primat des Gaules +et de Germanie.</p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Simon, surnommé le <i>Fort</i> et le <i>Macchabée</i>. Il était fils +de Simon <span class="smcap">III</span>, seigneur de Montfort-l'Amaury, petite ville à onze lieues +de Paris, et à l'époque de la croisade, il était le chef de sa maison, +illustre et florissante dès le dixième siècle.</p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Cette espèce de soldats figure, pour la première fois, +sous le règne de Philippe-Auguste. Ils avaient beaucoup de rapport avec +ce qu'on a appelé depuis <i>enfans perdus</i>. On les mettait à la tête des +assauts et on s'en servait ordinairement dans toutes les entreprises qui +exigeaient un coup de main hardi. La licence excessive à laquelle ils se +livraient a, par la suite, rendu leur nom infâme. Il y avait un chef des +<i>ribauds</i> qui portait le titre de <i>roi</i>; il avait des priviléges et des +fonctions qui passèrent au grand prévôt de l'hôtel lorsque cette charge +fut créée par Charles <span class="smcap">VI</span>, après la suppression du nom de <i>roi des +ribauds</i>. Entre autres redevances affectées à cet officier, on comptait +celle que lui payait chaque femme adultère (cinq sous). On doit entendre +par ces mots <i>servans d'armée</i> à peu près tous ceux qui, dans l'armée, +n'étaient pas nobles, et ceux même qui étaient a sa suite, sans en faire +partie comme soldats.</p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Le vicomte de Béziers.</p> + +<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: L'auteur a dit tout à l'heure que le premier faubourg +était <i>tant soit peu moins fort, aliquantulum minus forte</i>. Cette +contradiction vient sans doute de ce que le premier faubourg fut pris et +conservé, tandis que dans le second, attaqué d'abord infructueusement, +les Croisés ne purent se maintenir après un nouvel assaut.</p> + +<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Cette machine peut être comparée à ces galeries couvertes +ou <i>vignes</i> construites avec des claies et du bois de chêne vert, qu'on +appelait aussi <i>chats</i>, et qui servaient également à mettre les +travailleurs, mineurs ou pionniers à l'abri des traits des assiégés.</p> + +<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Il faut entendre par là Raimond, vicomte de Béziers, et +non le comte Raimond de Toulouse.</p> + +<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Il est probablement question de la petite ville de ce nom, +située en Beauce, à deux lieues de Dourdan.</p> + +<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Psaume 90, v. 11, 12.</p> + +<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Il s'agit ici de la croisade entreprise en 1205, à +l'instigation de Foulques de Neuilly.</p> + +<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Baudouin <span class="smcap">IX</span>.</p> + +<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: C'était une des plus fortes places du royaume, dans le +diocèse de Saint-Pons.</p> + +<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: <i>Castrum Finarum.</i> Nous avons traduit <i>Termes</i>, comme plus +bas, pour <i>Termarum</i> et <i>Thermarum</i>, à quatre lieues de Carcassonne.</p> + +<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Château qui a donné son nom au pays de Cabardès, dans le +diocèse de Carcassonne.</p> + +<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Bourg à trois lieues de Carcassonne.</p> + +<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: <i>Fanum jovis</i>; petite ville à quatre lieues de Mirepoix.</p> + +<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Bourg à trois lieues d'Albi.</p> + +<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: À trois lieues de Foix.</p> + +<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: À six lieues de Toulouse.</p> + +<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Ils furent sécularisés en 1745.</p> + +<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Petite ville à cinq lieues de Foix.</p> + +<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Ancienne capitale du comté du Razez, à quinze lieues de +Narbonne.</p> + +<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Dans le diocèse de Narbonne.</p> + +<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Ce prince était aussi seigneur de Montpellier.</p> + +<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: À quatre lieues de Carcassonne.</p> + +<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Il était parent du vicomte de Béziers.</p> + +<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Le 10 novembre 1209; il est à peu près hors de doute qu'il +mourut de mort violente, et non de maladie.</p> + +<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: À deux lieues de Béziers.</p> + +<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: À quatre lieues de Narbonne.</p> + +<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Il avait été chargé d'entretenir le pape dans des +dispositions hostiles contre Raimond, et de l'engager à recruter, par de +nouvelles indulgences, les rangs des Croisés.</p> + +<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Abbaye de l'ordre de Cîteaux, à trois lieues de Toulouse.</p> + +<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Il s'agit toujours de la fin de l'an 1209.</p> + +<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: À quatre lieues de Carcassonne.</p> + +<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Ou Bram.</p> + +<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: À trois lieues d'Albi.</p> + +<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: En 1210.</p> + +<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Il s'agit ici des sept châteaux dont maître Théodise avait +pris possession au nom de l'Église romaine. (Voy. le chap. <a href="#chap11"><span class="smcap">XI</span></a>.)</p> + +<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Raimond était vassal de l'Empire à raison du comtat +Venaissin.</p> + +<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: À trois lieues d'Agde et quatre de Béziers.</p> + +<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: <i>Canis suspensus</i>, à trois lieues de Carcassonne.</p> + +<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Petite ville à cinq lieues de Carcassonne, qu'il ne faut +pas confondre avec une autre du même nom, également située dans le +Languedoc, à trois lieues de Toulouse.</p> + +<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Abbaye de bénédictins, appelée Notre-Dame de la Grasse, +située près de la petite ville de ce nom, à cinq lieues de Carcassonne.</p> + +<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: À trois lieues de Carcassonne.</p> + +<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Ovide, <i>de Ponto</i>, Eleg. 3.</p> + +<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: À deux lieues de Carcassonne.</p> + +<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Il ne faut pas confondre ce lieu avec la place forte du +même nom, située sur la frontière de Catalogne.</p> + +<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Il se trouve ici une phrase qui n'est pas achevée, et dont +les seuls mots imprimés sont <i>capta sunt ab hostibus</i>. Sorbin a traduit +sur son manuscrit: <i>Pendant lequel temps la forteresse fut abandonnée +des ennemis et saisie des nôtres.</i></p> + +<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Machine de guerre empruntée des Turcs, qui lançait des +grêles de cailloux.</p> + +<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Le texte porte <i>secessit ad inquisita naturœ</i>; il faut +lire sans doute <i>ad requisita</i>. Plus loin l'auteur, pour exprimer la +même idée, se sert des mots <i>quæsita naturæ</i> <a href="#chap44">(chap. 44)</a>.</p> + +<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: D'autres disent cent quatre-vingts. Le texte même +n'explique pas bien clairement si les <i>parfaits</i> furent seuls brûlés, et +la mention qu'il fait plus bas de trois femmes semble supposer que tous +les hérétiques trouvés à Minerve furent livrés aux flammes.</p> + +<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Celui dont il est question au chapitre <a href="#chap26">26</a>.</p> + +<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: D'après ce que nous venons de dire, il faudrait entendre +par là le reste des habitans de Minerve qui renoncèrent au commerce des +hérétiques. En effet, l'auteur ne dit pas <i>combustis perfectis</i>, mais +bien <i>hæreticis</i>.</p> + +<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Raimond <span class="smcap">III</span>, évêque d'Uzès; il ne faut pas le confondre +avec deux évêques d'Uzès du même nom qui l'avaient précédé; celui-ci +succéda, en 1208, à l'évêque d'Uzès Éverard.</p> + +<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Psaume 31, v. 8.</p> + +<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: En 1211.</p> + +<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> +<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Abbaye de l'ordre de Cîteaux, au diocèse de Besançon, à +quatre lieues de Pontarlier.</p> + +<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> +<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Il y a dans le texte 1210; mais c'est évidemment une +erreur, et il suffirait pour s'en convaincre de voir qu'il est question, +dans ce chapitre, de la délivrance de ce Bouchard de Marly, dont +l'auteur, après avoir raconté comment il fut pris à la fin de l'an 1209, +dit qu'il resta seize mois dans les fers. (Voy. chap. <a href="#chap26"><span class="smcap">XXVI</span></a>.)</p> + +<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> +<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: <i>Ivellus de Meduana</i>: la plupart des modernes ont traduit +<i>Juël de Mantes</i>; c'est une erreur. (<i>Histoire générale de Languedoc</i>, +t. 3, p. 205.)</p> + +<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> +<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Voyez chap. <span class="smcap">XXVI</span>, pag. <a href="#page76">76</a>.</p> + +<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> +<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: C'était une des villes les plus considérables aux mains +des Albigeois. Cependant elle ne possédait pas encore un évêché. Elle +est située à huit lieues d'Albi et de Toulouse. L'auteur fait à ce sujet +une légère erreur en moins.</p> + +<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> +<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Rivière qui descend des montagnes près de Castres, et se +jette dans le Tarn à une lieue de Rabastens.</p> + +<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> +<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: <i>Bravium</i> ou <i>brabeium</i>, prix des jeux publics, du mot +grec βραζειον.</p> + +<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> +<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: À sept lieues d'Auch.</p> + +<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> +<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Il s'appelait Bernard et non Roger.</p> + +<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> +<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: C'est le vendredi saint.</p> + +<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> +<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Il y a en cet endroit, comme en plusieurs autres, une +lacune où le sens indique qu'il faut suppléer <i>illi cum eo</i>.</p> + +<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> +<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: À trois lieues de Lavaur.</p> + +<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> +<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: Ce Gui de Lucé est probablement le même qui figure dans +le chapitre <a href="#chap37"><span class="smcap">XXXVII</span></a> au siége de Minerve, et plus bas dans le chapitre +<a href="#chap56"><span class="smcap">LVI</span></a>, au siége de Castelnaudary, sous le titre de maréchal. Il est +souvent désigné dans le texte, et presque toujours sous des noms qui ne +sont pas exactement les mêmes. Nous avons écrit <i>de Lucé</i> toutes les +fois que le mot latin a été <i>Guido de Lucio</i>, ou à peu près semblable. +La même observation s'applique à plusieurs autres noms propres rapportés +dans le texte, et qui variaient aussi, ce semble, dans le manuscrit de +Sorbin, car il les défigure chaque fois qu'il les cite.</p> + +<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> +<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Nous avons été obligés de rectifier ce passage. Nous +l'avons fait suivant ce que l'auteur a dit plus haut des soldats de +Raimond trouvés dans Lavaur.</p> + +<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> +<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Il y a dans le Languedoc dix ou douze villes du nom de +Castelnau. Il s'agit ici de Castelnaudary, placé sur la route qu'en +venant du côté de Lavaur sur Castres le comte devait suivre. En effet, +il fit rétablir plus tard cette ville qu'on verra plus bas avoir été +brûlée deux fois. Enfin dans l'endroit où c'est bien sûrement de cette +ville qu'il parle, l'auteur ne l'appelle également que <i>Castellum +novum</i>, Castelnau.</p> + +<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> +<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: À cinq lieues de Lombez.</p> + +<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> +<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Cette répétition s'applique ou au titre de comte ou à ce +que d'autres lui ont donné le nom de Bertrand.</p> + +<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> +<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Malachie.</p> + +<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> +<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: À six lieues d'Albi.</p> + +<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> +<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Ou Montagut, celui qui est à huit lieues de Toulouse.</p> + +<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> +<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Celui qui est à cinq lieues d'Albi.</p> + +<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> +<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: À quatre lieues d'Albi.</p> + +<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> +<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: Celui qui est au diocèse de Narbonne.</p> + +<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> +<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Au diocèse d'Albi, à six lieues de Villefranche.</p> + +<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> +<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: À dix lieues de Villefranche.</p> + +<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> +<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Sans doute la petite rivière de Lers.</p> + +<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> +<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: C'est Eustache de Quen.</p> + +<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> +<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Isaie.</p> + +<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> +<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: À quatre lieues de Toulouse.</p> + +<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> +<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Ou Verilhes, à deux lieues de Foix et de Pamiers.</p> + +<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> +<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: À huit lieues de Montauban.</p> + +<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> +<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: À cinq lieues de Sarlat.</p> + +<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> +<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Ici il est nommé <i>de Terreio</i>, et plus bas <i>de Tureyo</i>.</p> + +<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> +<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: <i>O virum, imo virus!</i></p> + +<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> +<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Le texte porte <i>jaculator</i>, la suite indique +<i>joculator</i>.</p> + +<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> +<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: La marque, qu'il ne faut pas confondre avec le marc, +valait à cette époque environ trois francs, tandis que le marc valait à +peu près cinquante francs cinquante centimes. Vingt marques font donc +près de soixante francs.</p> + +<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> +<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: <i>Catus.</i></p> + +<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> +<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: En 1212.</p> + +<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> +<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: Le même sans doute que le Drogon dont il est question +dans le chapitre <a href="#chap58"><span class="smcap">LVIII</span></a>.</p> + +<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> +<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: À quatre lieues d'Albi.</p> + +<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> +<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: À cinq lieues d'Albi.</p> + +<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> +<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: À trois lieues d'Aubrac.</p> + +<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> +<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: À six lieues de Castres.</p> + +<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> +<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: À deux lieues de Castelnaudary.</p> + +<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> +<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: À cinq lieues de Saint-Papoul.</p> + +<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> +<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: À trois lieues de Saint-Papoul.</p> + +<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> +<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: À cinq lieues de Cahors.</p> + +<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> +<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: À six lieues d'Agen.</p> + +<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> +<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: À trois lieues de Saint-Antonin.</p> + +<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> +<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: À six lieues d'Agen.</p> + +<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> +<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: À huit lieues d'Agen.</p> + +<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> +<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: À sept lieues de Montauban.</p> + +<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> +<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: À huit lieues de Pamiers.</p> + +<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> +<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: En 1213.</p> + +<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> +<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Ceci ne s'accorde point avec ce que l'auteur a dit sur le +même objet, chapitre <a href="#chap43"><span class="smcap">XLIII</span></a>.</p> + +<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> +<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Pierre avait été couronné roi par le pape le 11 novembre +1204.</p> + +<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> +<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: En 1213. C'est, selon notre auteur même, à l'époque du +concile de Lavaur que le roi d'Arragon envoya ses ambassadeurs à Rome, +puisque les députés de ce concile vers le pape le trouvèrent déjà +<i>circonvenu</i> par les siens. Or, ceux qu'il envoya à la cour de Philippe +y notifièrent, dit-il, les lettres qu'il avait <i>surprises</i> à Innocent +<span class="smcap">III</span>. Ce fut donc en 1213.</p> + +<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> +<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: À six lieues de Montauban.</p> + +<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> +<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: À dix lieues d'Auch.</p> + +<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> +<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: À quatre lieues de Toulouse.</p> + +<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> +<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Il fut tué par Alain de Roucy et Florent de Ville, nobles +français qui s'étaient acharnés sur lui.</p> + +<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> +<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: En cherchant à regagner les bateaux qui les avaient +amenés par la Garonne.</p> + +<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> +<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Abbaye de Bénédictins, à cinq lieues de Béziers.</p> + +<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> +<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: À cinq lieues de Viviers.</p> + +<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> +<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Ou Aymar.</p> + +<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> +<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: En 1214.</p> + +<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> +<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Pierre de Vaulx-Cernay omet ici à dessein le comte de +Toulouse qui fut également réconcilié à l'Église, à la même époque, par +le légat Pierre de Bénévent. (Voir les <i>Éclaircissemens et pièces +historiques</i> à la fin de ce volume, pag. 386 et 387.)</p> + +<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> +<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: À neuf lieues de Cahors.</p> + +<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> +<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: À deux lieues de Figeac.</p> + +<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> +<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Séverac-le-Châtel, à quatre lieues de Milhau.</p> + +<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> +<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Lambert de Limoux.</p> + +<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> +<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Le texte porte <i>fratrem</i>; c'est <i>filium</i> qu'il faut lire. +Cette comtesse ou héritière de Bigorre fut enlevée à son légitime mari +pour être livrée à ce second fils de Montfort qui, par là, acquérait un +riche domaine.</p> + +<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> +<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: <i>Imo.</i></p> + +<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> +<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Allusion à l'église principale de Toulouse consacrée à +saint Étienne.</p> + +<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> +<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Il fut inhumé dans le monastère de Hautes-Bruyères, de +l'Ordre de Fontevrault, situé à une lieue de Montfort-l'Amaury.</p> + +<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> +<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: <i>De Script. eccles.</i> tom. 2, p. 1403.</p> + +<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> +<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Je ne crois pas que Dom Vaissette ait tiré, des paroles +de Pierre de Vaulx-Cernay, leur véritable conséquence; elles prouvent +qu'avant la croisade on donnait, en France, aux hérétiques du Languedoc +et de la Provence, le nom de <i>Provençaux</i> ou de <i>Toulousains</i>; mais que +les autres nations les appelaient déjà généralement <i>Albigeois</i>.</p> + +<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> +<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: Cette lettre est tirée du recueil des lettres d'Innocent +III, publié par Baluze, en deux vol. in-fol. 1682 (lib. 10, Epist. 69). +Nous en avons retranché, comme Dom Vaissette, quelques longueurs sans +intérêt.</p> + +<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> +<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Pierre de Vaulx-Cernay a passé sous silence cette +réconciliation du comte de Toulouse avec l'Église, et les actes qui +s'ensuivirent.</p> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'hérésie des Albigeois, by +Pierre des Vaux de Cernay + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE DES *** + +***** This file should be named 38313-h.htm or 38313-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/3/1/38313/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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