summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--38313-8.txt11228
-rw-r--r--38313-8.zipbin0 -> 237695 bytes
-rw-r--r--38313-h.zipbin0 -> 252770 bytes
-rw-r--r--38313-h/38313-h.htm11204
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 22448 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/38313-8.txt b/38313-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..aa683c6
--- /dev/null
+++ b/38313-8.txt
@@ -0,0 +1,11228 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'hérésie des Albigeois, by
+Pierre des Vaux de Cernay
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de l'hérésie des Albigeois
+ et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218
+
+Author: Pierre des Vaux de Cernay
+
+Annotator: François Guizot
+
+Release Date: December 15, 2011 [EBook #38313]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE DES ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ COLLECTION DES MÉMOIRES
+ RELATIFS À L'HISTOIRE DE FRANCE.
+
+
+
+
+ _HISTOIRE DE LA GUERRE DES ALBIGEOIS,_
+
+ _PAR PIERRE DE VAULX-CERNAY._
+
+
+
+
+ PARIS, IMPRIMERIE DE A. BELIN,
+ rue des Mathurins-Saint-Jacques, n. 14.
+
+
+
+
+ COLLECTION DES MÉMOIRES
+ RELATIFS À L'HISTOIRE DE FRANCE.
+
+ DEPUIS LA FONDATION DE LA MONARCHIE FRANÇAISE JUSQU'AU 13e SIÈCLE;
+
+ AVEC UNE INTRODUCTION, DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES
+ ET DES NOTES;
+
+
+ Par M. GUIZOT,
+ PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE À L'ACADÉMIE DE PARIS.
+
+
+
+
+ À PARIS,
+ CHEZ J.-L.-J. BRIÈRE, LIBRAIRE,
+ RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, No. 68.
+
+ 1824.
+
+
+
+
+ HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE DES ALBIGEOIS,
+
+ ET DE LA SAINTE GUERRE ENTREPRISE CONTRE EUX
+ (DE L'AN 1203 À L'AN 1218);
+
+
+ Par PIERRE DE VAULX-CERNAY.
+
+
+
+
+NOTICE
+
+SUR
+
+PIERRE DE VAULX-CERNAY.
+
+
+On ne saurait absolument rien de Pierre, moine de Vaulx-Cernay, s'il ne
+nous apprenait lui-même, dans le cours de son histoire, qu'il était
+neveu de Gui, abbé de Vaulx-Cernay, évêque de Carcassonne après la
+conquête des États du comte de Toulouse par Simon de Montfort, qu'il
+avait accompagné son oncle dans la croisade des Francs contre l'Empire
+grec en 1205, et qu'il le suivit également dans la croisade contre les
+Albigeois, dont l'abbé Gui fut l'un des plus ardens promoteurs. Pierre
+ne nous a du reste transmis, sur sa personne et sa vie, aucun autre
+détail, et aucun de ses contemporains n'a suppléé à son silence. Il
+demeura probablement attaché à la fortune de son oncle, et ne se fit
+remarquer par aucun acte, aucun mérite considérable, car la violence de
+son zèle contre les hérétiques n'était pas alors un trait saillant qui
+pût lui valoir une attention particulière.
+
+Son ouvrage n'en est pas moins un des plus instructifs et des plus
+curieux qui nous soient parvenus sur l'un des plus grands et des plus
+tragiques événemens du treizième siècle. Pierre ne fut pas seulement
+témoin de la guerre des Albigeois; il y fut acteur: tantôt il parcourait
+la France avec son oncle pour recruter de nouveaux Croisés, tantôt il le
+suivait dans les siéges et les batailles, prêchant, confessant,
+assistant, comme il le dit lui-même, avec une allégresse ineffable, aux
+massacres et aux auto-da-fé. Il vécut dans l'intimité des chefs Croisés,
+ecclésiastiques et militaires, partageant toutes leurs passions,
+exclusivement préoccupé du succès de leur entreprise, et tellement
+dévoué à la personne de Simon de Montfort qu'il lui sacrifie aveuglément
+non seulement ses ennemis, mais ses compagnons, et même se permet, bien
+qu'avec réserve, de blâmer le pape, quand le pape n'accorde pas au comte
+du Montfort une complaisance et une faveur illimitées. Aussi les
+infidélités, surtout les réticences, abondent dans son récit; il
+dénature ou omet, non seulement les circonstances favorables au comte
+Raimond de Toulouse et à tous les siens, mais les discordes intestines
+des Croisés, la rivalité de leurs ambitions, les reproches que le pape
+leur adressa plusieurs fois, enfin tout ce qui eût pu ternir la gloire
+ou abaisser un moment la fortune du comte Simon, seul héros, pour lui,
+de cette effroyable épopée. Cette ardeur de parti, la fureur de
+conviction religieuse qui s'y joint et qui étouffe à un degré rare, même
+dans ces temps-là, même dans le camp des Croisés, tout sentiment de
+justice et de pitié, donnent à la narration de l'écrivain une véhémence,
+une verve de passion et de colère qui manquent à la plupart des
+chroniques, quelque terribles qu'en soient les scènes, et animent
+celle-ci d'un intérêt peu commun. Le moine Pierre raconte d'ailleurs
+avec détail ce qu'il a vu; il décrit les lieux, rappelle avec soin les
+petites circonstances, les incidens, les anecdotes, ce qui fait la vie
+et la vérité morale de l'histoire. Il en est peu de plus partiales que
+la sienne et qui doivent être lues avec plus de méfiance; mais aucune
+peut-être n'est plus intéressante, plus vive, et ne fait mieux connaître
+le caractère du temps, des événemens et du parti de l'historien.
+
+L'ouvrage de Pierre de Vaulx-Cernay fut imprimé pour la première fois en
+1615, par Nicolas Camusat, chanoine de Troyes; il en existait déjà une
+traduction française, incomplète et très-fautive, publiée par
+Arnaud-Sorbin, sous ce titre: _Histoire de la ligue sainte sous la
+conduite de Simon de Montfort contre les Albigeois tenant le Béarn, le
+Languedoc, la Gascogne et le Dauphiné, laquelle donna la paix à la
+France sous Philippe-Auguste et Saint-Louis_[1]. Le texte original a été
+réimprimé depuis dans _les Historiens de France_ de Duchesne[2] et dans
+la _Bibliothèque de l'Ordre de Cîteaux_[3]. C'est sur cette dernière
+édition, la plus correcte de toutes, qu'a été faite notre traduction.
+Nous y avons joint quelques _Éclaircissemens et pièces historiques_
+utiles pour expliquer et compléter l'ouvrage qui, du reste, ne doit être
+considéré que comme l'un des monumens de cette grande guerre des
+Albigeois, objet de plusieurs autres chroniques qui prendront place dans
+notre Collection.
+
+ F. G.
+
+[Note 1: Paris, chez Chaudière, en 1569, in-8{o}.]
+
+[Note 2: Tom. 5, pag. 554.]
+
+[Note 3: En 1669, in-fol. tom. 7.]
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA GUERRE DES ALBIGEOIS
+
+
+PROLOGUE
+
+ Adressé par l'Auteur au pape Innocent III.
+
+
+Au très-saint père et très-bienheureux seigneur Innocent[4], par la
+grâce de Dieu, souverain pontife de l'Église universelle, son humble
+bien qu'indigne serviteur frère Pierre, quel qu'il puisse être, moine de
+Vaulx-Cernay. Il baise, non seulement ses pieds, mais encore, et en
+toute humilité, la trace de ses pas.
+
+[Note 4: Innocent III, né à Agnano, de la maison des comtes de Segni,
+appelé Lothaire avant son élection, succéda à Célestin III le 8 janvier
+1198, à l'âge de 37 ans, et mourut à Pérouse le 16 ou le 17 juillet
+1216.]
+
+Béni soit le seigneur des armées, qui, de nos jours et tout récemment,
+a, très-saint père, par la coopération de votre active sollicitude, et
+par les mains de ses ministres, arraché miséricordieusement de la gueule
+des lions son Église déjà près de faire naufrage complet dans les
+régions de la Provence, au milieu des tempêtes que lui suscitaient les
+hérétiques, et l'a délivrée de la griffe des bêtes féroces!
+
+Mais pour qu'un acte si glorieux et si merveilleux ne puisse venir à
+oubli par les successives révolutions des temps, et que les grandes
+choses de notre Dieu deviennent notoires parmi les nations, j'offre,
+très-bienheureux père, à votre majesté, la série des faits rédigée telle
+quelle par écrit; la suppliant humblement de ne pas attribuer à
+présomption qu'un enfant, borné aux premiers rudimens, ait mis la main à
+si forte affaire, et osé prendre un faix au dessus de ses forces: car
+mon dessein dans tel travail et mon motif pour écrire ont été que les
+peuples connussent les oeuvres merveilleuses de Dieu, d'autant plus que
+je ne me suis étudié, ainsi qu'il appert de ma manière de dire, à orner
+ce même livre de paroles superflues, mais bien à exprimer simplement la
+simple vérité.
+
+Que votre dignité et sainteté tiennent donc pour assuré, bon père, que
+si je n'ai eu pouvoir de présenter par ordre tous les faits que j'avais
+à retracer, du moins ceux dont j'ai parlé sont vrais et sincères;
+n'ayant rien dit nulle part que je n'aie vu de mes yeux, ou entendu de
+personnes d'autorité grande et dignes d'une foi très-entière.
+
+Dans la partie première de ce livre, je touche brièvement des sectes des
+hérétiques, et dis comment les Provençaux ont été infectés dans les
+temps passés de la ladrerie d'infidélité.
+
+Après quoi, je raconte de quelle manière les susdits Provençaux
+hérétiques ont été admonestés par les prédicateurs de la parole de Dieu
+et ministres de votre sainteté, et plus que souvent requis pour qu'ils
+eussent à retourner, prévaricateurs qu'ils étaient, au coeur et giron de
+notre sainte mère l'Église.
+
+Puis, autant que je puis, je représente par ordre la venue des Croisés,
+les prises des cités et châteaux, et autres faits et gestes appartenant
+au progrès des affaires de la foi.
+
+Sauront les lecteurs qu'en plusieurs endroits de cette oeuvre, les
+Toulousains, hérétiques des autres cités et châteaux, tout ainsi que
+leurs défenseurs, sont généralement appelés _Albigeois_, vu qu'ainsi les
+autres nations ont nommé les hérétiques de Provence.
+
+Finalement, et pour que le lecteur puisse trouver plus à son aise en ce
+livre ce qu'il y voudrait querir, il est averti que cet ouvrage est
+ordonné en divers chapitres, selon les divers événemens et successions
+des choses de la foi.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ Comment des moines prêchèrent contre les hérésies de Toulouse.
+
+
+En la province de Narbonne, où jadis avait fleuri la religion, l'ennemi
+de la foi se prit à parsemer l'ivraie. Le peuple tourna à folie,
+profanant les sacremens du Christ, qui est de Dieu la vraie saveur et
+sagesse, se donnant au mensonge, déviant de la véritable sapience
+divine, errant et divaguant d'erreurs en erreurs jusqu'en l'abîme,
+marchant dans les voies perdues, et non plus dans le droit chemin.
+
+Deux moines de Cîteaux[5], enflammés du zèle de la foi, à savoir, frère
+Pierre de Castelnau et frère Raoul, par l'autorité du saint pontife
+institués légats contre la peste de l'infidélité, déposant toute
+négligence et remplissant avec ardeur la mission à eux prescrite,
+vinrent en la ville de Toulouse, d'où découlait principalement le venin
+qui infectait les peuples et les entraînait en défection de la science
+du Christ, de la véridique splendeur, de la divine charité.
+
+[Note 5: Ils étaient moines de Font-Froide, abbaye de Bernardins, fondée
+vers 1130, et située à trois lieues de Narbonne.]
+
+Or la racine d'amertume avait germé, ains avait pris force et profondeur
+dans le coeur des hommes, et ne pouvait sans difficulté bien grande en
+être extirpée. Il fut conseillé aux Toulousains, le fut souvent, et bien
+fort, d'abjurer l'hérésie et de chasser les hérétiques. Si leur fut-il
+conseillé par ces hommes apostoliques; mais très-peu furent-ils
+persuadés: tant s'étaient pris à la mort ceux qui avaient détesté la
+vie, affectés et infectés d'une méchante sagesse animale, terrestre,
+diabolique, vides de cette sagesse qui vient d'en haut, docile et
+consentant aux bonnes croyances.
+
+Enfin, ces deux oliviers saints, ces deux candélabres resplendissans
+devant le Seigneur, imprimant aux serfs une crainte servile, les
+menaçant de déprédation, faisant tonner l'indignation des rois et des
+princes, les décidèrent à l'abjuration de l'hérésie et à l'expulsion des
+hérétiques; en telle sorte qu'ils craignirent l'offense et le malfaire,
+plus par peur du châtiment que, selon l'expression du poète[6], par
+amour de la vertu. Et bien l'ont-ils démontré par indices manifestes;
+car, se parjurant aussitôt, et endurant de recheoir en leurs misères,
+ils cachaient des hérétiques prêchant au beau milieu de la nuit, dans
+leurs conventicules.
+
+[Note 6: Horace.]
+
+Hélas! combien il est difficile d'être arraché à l'habitude! Cette
+Toulouse[7], toute pleine de dols, jamais ou bien rarement, ainsi qu'on
+l'assure, et ce depuis sa première fondation, n'a été exempte de cette
+peste ou épidémie détestable, de cette hérétique dépravation dont le
+poison d'infidélité superstitieuse a découlé successivement des pères
+sur les enfans. C'est pourquoi, et en châtiment d'un tel et si grand
+crime, elle est dite avoir jadis souffert le fléau d'une juste
+dépopulation vengeresse; à ce point que le soc aurait passé jusque par
+le coeur de la ville, et y aurait porté le niveau des champs. Voire
+même, un des plus illustres rois qui régnaient alors sur elle, lequel on
+croit avoir eu nom Alaric, fut, pour plus grande ignominie, pendu à un
+gibet au devant des portes de la ville.
+
+[Note 7: L'auteur fait ici un jeu de mots sur le nom latin de Toulouse:
+_hæc tolosa, tota dolosa_. Il le répète même plus loin au sujet du comte
+Raimond, en forgeant exprès une expression latine: _comes tolosanus, imo
+dicamus melius dolosanus_ (ch. 9). En général il se plaît, comme tous
+les écrivains du temps, à opposer entre eux les mots analogues, et
+souvent les mêmes mots.]
+
+Toute gâtée par la lie de cette vieille glu d'hérésie, la génération des
+Toulousains, véritable race de vipères, ne pouvait, même en nos jours,
+être arrachée à sa perversité. Bien plus, ayant toujours souffert qu'en
+elle vinssent derechef cette nature hérétique et souillure d'esclaves,
+bien que chassées par la rigueur et violence de peines méritées, _elle a
+soif d'agir en guise de ses pères, ne voulant entendre à en dégénérer_;
+et ni plus ni moins _que le mal de l'un se gagne aux autres, et que le
+troupeau tout entier périt par la ladrerie d'un seul, de même_, par
+l'exemple de ce voisinage empesté, les hérésiarques venant à prendre
+racine dans les villes et bourgs circonvoisins, ils étaient
+merveilleusement et misérablement infectés des méchantes greffes
+d'infidélité qui pullulaient dans leur sein; même les barons de la terre
+provençale, se portant presque tous champions et receleurs d'hérétiques,
+les aimaient plus vivement qu'à bon droit, et les défendaient contre
+Dieu et l'Église.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+ Des sectes des hérétiques.
+
+
+Or, puisqu'en quelque manière l'occasion s'en présente en cet endroit,
+il m'est avis de traiter brièvement et intelligiblement des hérésies et
+des diverses sectes qui étaient parmi les hérétiques.
+
+Et premièrement, il faut savoir que ces hérétiques établissaient deux
+créateurs, l'un des choses invisibles, qu'ils appelaient le Dieu bénin,
+l'autre des visibles, qu'ils appelaient le Dieu malin, attribuant au
+premier le Nouveau-Testament, et l'Ancien au second; lequel
+Ancien-Testament ils rejetaient en son entier, hormis certains textes
+transportés de celui-ci dans le Nouveau, et que, par révérence pour ce
+dernier, ils trouvaient bon d'admettre.
+
+L'auteur de l'Ancien-Testament, ils le traitaient de menteur, pour
+autant qu'il est dit en la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez de
+l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort;» et,
+ainsi qu'ils disaient, pour ce qu'en ayant mangé ils ne moururent pas,
+tandis pourtant qu'après avoir goûté du fruit défendu, ils ont été
+sujets à la misère de mort. Ce même auteur, ils l'appelaient aussi
+meurtrier, tant pour ce qu'il a brûlé les habitans de Sodome et
+Gomorrhe, et effacé le monde sous les eaux diluviennes, que pour avoir
+submergé Pharaon et les Égyptiens dans les flots de la mer.
+
+Quant aux Pères de l'Ancien-Testament, ils les certifiaient tous dévolus
+à damnation, et disaient que Jean-Baptiste était un des majeurs démons
+et pires diables. Même disaient-ils entre eux que ce Christ qui est né
+dans la Bethléem terrestre et visible, et qui a été crucifié à
+Jérusalem, était homme de mal, que Marie Madelaine fut sa concubine, et
+qu'elle est la femme surprise en adultère dont il est parlé dans
+l'Évangile. Pour ce qui est du bon Christ, selon leur dire, il ne mangea
+oncques, ni ne but, ni se reput de véritable chair, et ne fut jamais en
+ce monde, sinon spirituellement au corps de Paul. Nous avons parlé d'une
+certaine Bethléem terrestre et visible, d'autant que les hérétiques
+feignaient qu'il fût une autre terre nouvelle et invisible, et qu'en
+icelle, suivant aucuns d'entre eux, le bon Christ est né et a été
+crucifié.
+
+En outre ils disaient que le Dieu bon avait eu deux femmes, savoir,
+_Collant_ et _Collibant_, et que d'elles il avait procréé fils et
+filles.
+
+Il se trouvait d'autres hérétiques qui reconnaissaient un seul créateur;
+mais ils allaient de là à soutenir qu'il a eu deux enfans, l'un Christ
+et diable l'autre. Ceux-ci ajoutaient que toutes créatures avaient été
+bonnes dans l'origine; mais qu'elles avaient été corrompues toutes par
+les filles dont il est fait mention dans la Genèse.
+
+Lesquels, tous tant qu'ils étaient, membres de l'Antéchrist, premiers
+nés de Satan, semence de méchanceté, enfans de scélératesse, parlant par
+hypocrisie, et séduisant par mensonges les coeurs des simples, avaient
+infecté la province narbonnaise du venin de leur perfidie.
+
+Ils disaient de l'église romaine presque toute entière qu'elle était une
+caverne de larrons, et la prostituée dont il est parlé dans
+l'Apocalypse. Ils annulaient les sacremens de l'Église à tel point
+qu'ils prêchaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne diffère
+aucunement de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très-saint corps du
+Christ est la même chose que le pain laïque et d'usage commun;
+distillant dans l'oreille des simples ce blasphème que le corps du
+Christ, quand bien même il contiendrait en lui l'immensité des Alpes,
+aurait été consommé depuis long-temps par ceux qui en mangent et
+annihilé. Ils attestaient de plus que la confirmation et la confession
+sont deux choses frivoles et du tout vaines, disant encore que le
+sacrement de mariage est une prostitution, et que nul ne peut être sauvé
+en lui en engendrant fils et filles. Désavouant aussi la résurrection de
+la chair, ils forgeaient sur ce point certaines inventions inouïes;
+prétendant que nos âmes sont ces esprits angéliques qui, précipités du
+ciel comme apostats d'orgueil, ont laissé dans les airs leurs corps
+glorieux; et que ces mêmes âmes, après une successive habitation en
+sept corps quelconques et formes terrestres, doivent retourner aux
+premiers, comme si était enfin parachevée leur pénitence.
+
+Il faut savoir en outre que certains entre les hérétiques étaient dits
+_parfaits_ ou _bons_, et d'autres _croyans_. Les _parfaits_ portaient
+vêtemens noirs, se disaient faussement observateurs de chasteté,
+détestaient l'usage des viandes, oeufs et fromage, et affectaient de
+paraître ne pas mentir, tandis qu'ils mentaient tout d'une suite et de
+toutes leurs forces en discourant de Dieu. Ils disaient encore qu'il
+n'était raison aucune pour laquelle ils dussent jurer. Étaient appelés
+_croyans_ ceux qui, vivant dans le siècle, et bien qu'ils ne
+cherchassent à imiter les _parfaits_, espéraient, ce néanmoins, qu'ils
+seraient sauvés en la foi de ceux-ci.
+
+Différens qu'ils étaient dans la manière de voir, bien étaient-ils unis
+en croyance et infidélité. Les _croyans_ étaient adonnés à usures,
+rapines, homicides, plaisirs de la chair, parjures et toutes façons de
+perversités; et ne péchaient-ils que plus sûrement et sans frein,
+pensant, comme ils faisaient, qu'ils seraient sauvés sans restitution
+des choses ravies, sans confession ni pénitence, pourvu qu'à l'article
+de la mort ils pussent dire une patenôtre et recevoir l'imposition des
+mains de leurs maîtres. Entre les parfaits, ils choisissaient leurs
+magistrats, qu'ils appelaient diacres et évêques, desquels l'imposition
+des mains était nécessaire, à ce qu'ils pensaient, pour le salut de
+quiconque, parmi les croyans, était en point de mourir. Mais ceux-ci
+avaient-ils opéré ladite imposition sur aucun moribond, tant méchant
+fût-il, pourvu qu'il pût dire sa patenôtre, ils l'assuraient sauvé; et,
+selon leur expression vulgaire, _consolé_; à telles enseignes que, sans
+nulle satisfaction ni autre remède, il s'envolait aussitôt devers le
+ciel. Sur quoi nous avons ouï compter le fait ridicule que voici, et bon
+à rapporter.
+
+Un certain croyant, à l'article de la mort, reçut consolation d'un sien
+maître par l'imposition des mains, mais ne put dire sa patenôtre, et
+expira sur ces entrefaites, pour quoi le consolateur ne savait qu'en
+dire. En effet, il semblait sauvé par l'imposition et damné faute
+d'avoir récité l'oraison dominicale. Que dirai-je? les hérétiques
+consultèrent sur tel cas difficile un certain homme d'armes, ayant nom
+Bertrand de Saissac, hérétique lui-même, pour savoir de lui ce qu'ils
+devaient penser à l'occasion du mort; lequel homme d'armes donna son
+sentiment et fit réponse comme il suit: «Pour cettuy-ci, dit-il, nous le
+tiendrons sauvé; mais tous les autres, s'ils ne disent _Pater noster_ à
+leur dernier moment, nous les déclarons en damnation.»
+
+Autre fait pour rire. Un autre _croyant_ légua, près de mourir, trois
+cents sous aux hérétiques, et commanda à son fils qu'il eût à leur
+bailler ladite somme. Mais comme eux, après la mort du père, l'eurent
+requise du fils, il leur répondit: «Je veux que d'abord me disiez en
+quel point est mon père.--Sache de certitude, reprirent-ils, qu'il est
+sauvé et colloqué déjà aux cieux.--Je rends grâce, dit-il lors en
+souriant, à Dieu et à vous. Puis donc que mon père est déjà dans la
+gloire, aumônes ne font plus besoin à son âme; et pour vous je vous
+sais assez benins que de ne l'en vouloir retirer. Par ainsi n'aurez
+aucun denier de moi.»
+
+Je ne crois pas devoir taire qu'aussi certains hérétiques prétendaient
+que nul ne pouvait pécher depuis l'ombilic et plus bas. Ils traitaient
+d'idolâtrie les images qui sont en les églises, assurant, sur le sujet
+des cloches, qu'elles sont trompettes du diable. Bien plus, ils disaient
+qu'on ne pèche davantage en dormant avec sa mère ou sa soeur qu'avec
+toute autre femme quelconque. Finalement, au nombre de leurs plus
+grandes fadaises et sottes crédulités, faut-il bien compter cette
+opinion, que si quelqu'un entre les _parfaits_ venait à commettre péché
+mortel en mangeant chair, oeufs ou fromage, ou autre chose à eux
+interdite, pour peu que ce pût être, tous ceux qu'il avait consolés
+perdaient l'esprit saint, et qu'il fallait les consoler derechef; et
+quant à ceux qui étaient déjà sauvés, que, pour le péché du maître, ils
+tombaient incontinent du ciel.
+
+Il y avait encore d'autres hérétiques appelés _Vaudois_, du nom d'un
+certain _Valdo_, Lyonnais. Ceux-ci étaient mauvais; mais, comparés aux
+autres hérétiques, ils étaient beaucoup moins pervers, car ils
+s'accordaient en beaucoup de choses avec nous, ne différant que sur
+quelques-unes.
+
+Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs erreurs, elles
+consistaient principalement en quatre points, à savoir: porter des
+sandales à la manière des apôtres; dire qu'il n'était permis en aucune
+façon de jurer ou de tuer, et en cela, surtout, qu'ils assuraient que le
+premier venu d'entre eux pouvait, en cas de besoin et pour urgence,
+consacrer le corps du Christ sans avoir reçu les ordres de la main de
+l'évêque, pourvu toutefois qu'il portât sandales.
+
+Qu'il suffise de ce peu que j'ai dit touchant les sectes des hérétiques.
+
+Lorsque quelqu'un se rend à eux, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si
+tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à la foi toute entière,
+telle que la tient l'Église de Rome.» Il répond: «Oui, j'y
+renonce.--Reçois donc l'Esprit saint des bons.» Et lors il lui souffle
+sept fois dans la bouche. «Renonces-tu, lui dit-il encore, à cette croix
+qu'en ton baptême le prêtre t'a faite sur la poitrine, les épaules et la
+tête, avec l'huile et le chrême?» Et il répond: «Oui, j'y
+renonce.--Crois-tu que cette eau baptismale opère pour toi le
+salut?--Non, répond-il, je ne le crois pas.--Renonces-tu à ce voile que
+le prêtre a posé sur ta tête en te donnant le baptême?» Il répond: «Oui,
+j'y renonce.» Et c'est en cette sorte qu'il reçoit le baptême des
+hérétiques, et renie celui de l'Église. Tous alors lui imposent les
+mains sur le chef, le baisent, le revêtent de la robe noire; et dès
+l'heure, il est comme un d'entre eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ Quand et comment les prédicateurs vinrent au pays albigeois.
+
+
+L'an du verbe incarné 1206, l'évêque d'Osma[8], nommé Diégue, homme
+d'excellens mérites et bien digne qu'on l'exalte par magnifiques
+louanges, vint en cour de Rome, poussé d'un désir véhément de résigner
+son évêché, pour pouvoir plus librement se transporter chez les Païens,
+et leur prêcher l'Évangile du Christ. Mais le seigneur pape Innocent III
+ne voulut acquiescer au désir du saint homme; ains il lui commanda de
+retourner dans son siége.
+
+[Note 8: Il se nommait Diégue de Azebez. Osma (_Oxomuma_, _Uxama_),
+ancienne ville d'Espagne, dans la Vieille-Castille. Elle tombe presqu'en
+ruines.]
+
+Or, il advint, comme il revenait de la cour du saint Père, qu'étant aux
+entours de Montpellier, il rencontra le vénérable homme, Arnauld, abbé
+de Cîteaux[9], père Pierre de Castelnau et frère Raoul, moines dudit
+ordre, légats du siége apostolique; lesquels, par dégoût, voulaient
+renoncer à la mission qui leur avait été enjointe, pour ce que leurs
+prédications n'avaient en rien ou que très-peu réussi près des
+hérétiques. Toutes fois, en effet, qu'ils avaient tenté de les prêcher,
+ceux-ci leur avaient objecté la très-méchante conduite des clercs, et
+qu'ainsi, s'ils ne voulaient amender leurs moeurs, ils devaient
+s'abstenir de poursuivre leurs prédications.
+
+[Note 9: Cîteaux (_Cistertium_), fameuse abbaye, chef d'ordre des
+Bernardins, fondée en 1098, et située entre des marais, au diocèse de
+Châlons-sur-Saône, à deux lieues de Nuits. L'église et le monastère
+étaient magnifiques. Elle avait 120,000 livres de rentes. Cet ordre
+comptait en France un grand nombre d'abbayes, toutes richement dotées.]
+
+Dans une telle perplexité, le susdit évêque ouvrit un avis salutaire;
+disant et conseillant aux légats du siége apostolique qu'abandonnant
+tout autre soin, ils n'épargnassant ni sueurs ni peines pour répandre
+avec plus d'ardeur la semence de la parole sainte, et que, pour fermer
+la bouche aux méchans, ils marchassent en toute humilité, faisant et
+enseignant à l'exemple du divin maître, allant à pied sans or ni argent;
+bref, imitant en tout la manière apostolique. Mais eux, refusant de
+prendre sur eux ces choses, en tant qu'elles semblaient une sorte de
+nouveauté, répondirent que si une personne d'autorité suffisante
+consentait à les précéder en telle façon, ils la suivraient
+très-volontiers. Que dirai-je de plus? il s'offrit, cet homme plein de
+Dieu, et renvoyant aussitôt sa suite à Osma, ne gardant avec lui qu'un
+seul compagnon[10], et suivi des deux moines souvent indiqués, savoir
+Pierre et Raoul, il s'en vint à Montpellier. Quant à l'abbé Arnauld, il
+regagna Cîteaux, pour autant que le chapitre de l'ordre devait
+très-prochainement se tenir, et partie pour le dessein qu'il avait, ce
+chapitre terminé, de mener avec lui quelques-uns de ses abbés, qui
+l'aidassent à poursuivre la tâche de prédication qui lui était
+prescrite.
+
+[Note 10: On verra plus loin que ce compagnon était le fameux saint
+Dominique, né à Calahorra, au diocèse d'Osma, l'an 1170, d'une noble et
+ancienne famille, mort à Bologne en 1221, et canonisé par Grégoire IX en
+1234. Il fonda l'ordre des Frères-Prêcheurs, connu sous le nom de
+Dominicains et sous celui de Jacobins, et approuvé en 1216 par Honorius
+III.]
+
+Au sortir de Montpellier, l'évêque d'Osma et les deux moines susdits
+vinrent en un certain château de Carmaing[11], où ils rencontrèrent un
+hérésiarque nommé Baudouin, et un certain Théodore, fils de perdition et
+chaume d'éternel incendie: lequel, originaire de France, était de race
+noble, et même avait eu canonicat à Nevers. Mais ensuite un homme
+d'armes, qui était son oncle et des pires hérétiques, ayant été
+condamné pour sa doctrine dans le concile de Paris[12], en présence
+d'Octave, cardinal et légat du siége apostolique, il vit qu'il ne
+pourrait se cacher lui-même plus long-temps, et gagna le pays de
+Narbonne, où il fut en très-grand amour et très-haute vénération parmi
+les hérétiques, tant pour ce qu'il semblait surpasser quelque peu les
+autres en subtilité, que parce qu'ils se glorifiaient d'avoir pour leur
+frère en iniquité, et défenseur de leur corruption, un homme de
+France[13], qui est la source de la science et religion chrétienne. Et
+il ne faut pas taire qu'il se faisait appeler Théodore, bien
+qu'auparavant il eût nom Guillaume.
+
+[Note 11: Carmaing (_Carmanum_), petite ville dans le haut Languedoc, à
+six lieues de Toulouse.]
+
+[Note 12: Sans doute dans le concile tenu dans cette ville en 1210, où
+furent condamnés au feu tous les partisans des doctrines d'Amaury de
+Chartres, docteur de l'université de Paris.]
+
+[Note 13: Ce nom ne comprenait pas encore les contrées du midi de la
+France. Il ne leur fut appliqué que plus tard et à mesure que la
+domination royale s'étendit directement sur elles.]
+
+Ayant disputé pendant huit jours avec ces deux hommes, à savoir,
+Baudouin et Théodore, nos prédicateurs convertirent tout le peuple du
+susdit château, par leurs salutaires avertissemens, à la haine des
+hérétiques: si bien qu'il eût de lui-même, et très-volontiers, expulsé
+lesdits hérétiques, n'était que le seigneur du lieu, infecté du poison
+de perfidie, les avait faits ses familiers et amis. Il serait trop long
+de rapporter tous les termes de cette dispute; j'ai cru seulement devoir
+en recueillir ceci que, lorsque par la discussion le vénérable évêque
+eut poussé Théodore jusqu'aux dernières conséquences: «Je sais, dit
+celui-ci, je sais de quel esprit tu es; car tu es venu dans l'esprit
+d'Élie.» À cela le saint répondit: «Si je suis venu dans l'esprit
+d'Élie, tu es venu, toi, dans celui de l'Antéchrist.» Ayant donc passé
+là huit jours, ces vénérables hommes furent suivis par le peuple, à leur
+sortie du château, pendant une lieue environ.
+
+Poursuivant droit leur chemin, ils arrivèrent en la cité de Béziers, où,
+prêchant et disputant durant quinze jours, ils affermissaient dans la
+foi le peu de catholiques qui s'y trouvaient, et confondaient les
+hérétiques. C'est alors que le vénérable évêque d'Osma et frère Raoul
+conseillèrent à frère Pierre de Castelnau de s'éloigner d'eux pendant un
+temps: car ils craignaient que Pierre ne fût tué, parce qu'à lui surtout
+s'attaquait la haine des hérétiques; pour un temps donc, frère Pierre
+quitta l'évêque et frère Raoul.
+
+Ceux-ci étant sortis de Béziers arrivèrent heureusement à Carcassonne,
+où ils demeurèrent huit jours, poursuivant leurs disputes et
+prédications. En ce temps-là, il arriva près de Carcassonne un miracle
+que l'on ne doit point passer sous silence. Comme les hérétiques
+faisaient leur moisson, le jour de la nativité de saint Jean-Baptiste
+(lequel ils ne tenaient point pour prophète, mais bien pour un démon
+très-malin), un d'eux, regardant à sa main, vit que la gerbe était toute
+sanglante; ce que voyant, il crut que sa main était blessée: mais la
+trouvant saine et entière, il cria à ses compagnons. Quoi plus! Chacun
+d'eux, regardant la gerbe qu'il tenait la trouva pareillement souillée
+de sang, sans que sa main fût aucunement atteinte. Le vénérable Gui,
+abbé de Vaulx-Cernay, qui était alors en cette terre, vit une de ces
+gerbes sanglantes, et c'est lui-même qui m'a raconté ceci.
+
+Comme il serait trop long de réciter par ordre comment ces hommes
+apostoliques (je veux parler de nos prédicateurs) allaient de çà et de
+là, de château en château, évangélisant et disputant en tous lieux,
+omettons ces choses, et arrivons aux plus notables.
+
+Un jour se réunirent tous les hérésiarques dans un certain château, au
+diocèse de Carcassonne, que l'on nomme Mont-Réal[14], pour disserter
+d'accord contre les susdits personnages. Frère Pierre de Castelnau qui,
+comme nous l'avons dit tout à l'heure, les avait quittés à Béziers,
+revint pour assister à cette dispute, où furent pris pour juges aucuns
+d'entre ceux que les hérétiques nommaient _croyans_. Or, l'argumentation
+dura quinze jours, et fut rédigé par écrit tout ce qui s'y était traité,
+et remis en la main des juges, pour qu'ils prononçassent la sentence
+définitive; mais eux, voyant que les leurs étaient manifestement battus,
+ne voulurent la rendre, non plus que les écrits qu'ils avaient reçus des
+nôtres, de peur qu'ils ne vinssent à publicité, et les livrèrent aux
+hérétiques.
+
+[Note 14: Mont-Réal (_mons Regalis_), ville du Languedoc, à quatre
+lieues de Carcassonne.]
+
+Ces choses faites, frère Pierre de Castelnau, laissant de nouveau ses
+compagnons, s'en alla en Provence, et travailla à réunir les nobles,
+dans le dessein d'extirper les hérétiques du pays de Narbonne, à l'aide
+de ceux qui avaient juré la paix; mais le comte de Toulouse, nommé
+Raimond, ennemi de cette trève, ne voulut y acquiescer, jusqu'à tant
+qu'il fût forcé de la jurer, tant par suite des guerres que lui
+suscitèrent les nobles de la province, par la médiation et industrie de
+l'homme de Dieu, que par l'excommunication qu'il lança contre ledit
+comte[15].
+
+[Note 15: En 1206.]
+
+Mais lui qui avait reçu la foi, et qui était pis qu'un infidèle,
+n'obéissant oncques à son serment, jura souvent, et souvent fut parjure.
+Pour quoi le reprit avec grande vertu d'esprit le très-saint frère
+Pierre, abordant sans peur le tyran, lui résistant en face, pour ce
+qu'il était répréhensible, voire même bien fort damnable; et cet homme
+de grande constance et de conscience sans tache le confondait à ce point
+de lui reprocher qu'il était en tout parjure, comme de vrai il l'était.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur des Albigeois.
+
+
+Puis donc que l'occasion s'en présente, parlons un peu de la crédulité
+de ce comte[16]. Il est à dire d'abord que, quasi dès son berceau, il
+chérit toujours et choya les hérétiques, et les accueillant dans ses
+terres, il les honora par toutes les faveurs qu'il put. Même jusqu'à ce
+jour, ainsi qu'on l'assure, partout où il va, il mène avec lui
+quelques-uns de ces hommes, cachés sous l'habit laïque, afin que, s'il
+venait à mourir, il meure entre leurs mains. Il croyait en effet que,
+sans faire aucunement pénitence, et si grand pécheur qu'il fût, il
+serait sauvé, pourvu qu'à l'article de la mort il pût recevoir d'eux
+l'imposition des mains. Il faisait aussi porter avec soi le
+Nouveau-Testament, pour qu'au besoin il reçût des mains des infidèles
+l'imposition et ledit livre. De vrai, l'Ancien-Testament est détestable
+aux hérétiques: ils disent que ce Dieu, qui a institué la vieille loi,
+est mauvais, l'appelant traître à cause de la spoliation d'Égypte, et
+meurtrier pour le déluge et la submersion des Égyptiens. Ils ajoutent
+que Moïse, Josué et David ont été les ministres de ce mauvais Dieu, et
+routiers[17] à son service.
+
+[Note 16: Raimond VI, arrière petit-fils du célèbre croisé Raimond IV,
+petit-fils du roi Louis-le-Gros par Constance sa mère, et cousin-germain
+de Philippe-Auguste alors régnant.]
+
+[Note 17: On a donné à ce mot plusieurs étymologies. Sa signification la
+plus naturelle paraît être voleur de _route_ ou de grand chemin, et il
+serait exactement traduit par l'expression anglaise _high-way
+gentleman_.]
+
+Un jour le susdit comte dit aux hérétiques, comme le savons
+certainement, qu'il voulait faire nourrir son fils à Toulouse parmi eux,
+à cette fin qu'il s'instruisît davantage en leur foi, ou plutôt dans
+leur infidélité. Il dit encore, une autre fois, qu'il donnerait
+volontiers cent marcs d'argent pour qu'un de ses chevaliers embrassât
+leur croyance, à laquelle il l'avait maintes fois appelé, et qu'il lui
+faisait prêcher souvent. Outre cela, quantes fois les hérétiques lui
+envoyaient des présens ou des provisions, il les recevait avec grande
+reconnaissance, et les faisait conserver très-soigneusement, ne
+souffrant pas que personne en mangeât, sinon lui et certains d'entre ses
+familiers. Très-souvent aussi, comme nous l'avons appris de science
+certaine, s'agenouillant, il adorait les hérétiques, requérait leurs
+bénédictions, et les baisait.
+
+Un jour qu'il était à attendre quelques gens qui devaient venir à lui,
+comme ils ne venaient pas, il s'écria: «Il appert clairement que le
+diable a fait ce monde, puisque rien ne nous succède à souhait.» Il dit,
+en outre, au vénérable évêque de Toulouse, ainsi que nous l'avons ouï
+dudit évêque, que les moines de Cîteaux ne pouvaient être sauvés pour
+autant qu'ils avaient des ouailles adonnées au péché de luxure. Ô
+hérésie inouïe!
+
+Le même comte dit à cet évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son
+palais, et que là il entendrait la prédication des hérétiques; par quoi
+il est patent qu'il les entendoit souvent durant la nuit.
+
+Étant un jour dans une église où étoit célébrée la messe, ce Raimond
+avoit en sa compagnie un certain mime qui suivoit la mode des bouffons
+de cette sorte, railloit les gens par grimaces et autres gestes
+d'histrion: or, comme le prêtre célébrant se retournoit vers le peuple
+en disant _Dominus vobiscum_, le très-scélérat comte commanda à son mime
+de contrefaire l'officiant et le tourner en dérision. Il dit encore une
+autre fois qu'il aimeroit mieux ressembler à un certain hérétique de
+Castres au diocèse d'Alby, auquel on avait tranché les membres, et qui
+vivait dans un état misérable, que d'être empereur ou roi.
+
+Que ledit comte protégea toujours les hérétiques, nous en avons la
+preuve très-convaincante en ce que jamais il ne put être induit par
+aucun légat du siége apostolique à les chasser de son pays; bien que,
+contraint par ces mêmes légats, il ait fait de fréquentes abjurations.
+Il faisait en outre si peu de cas du sacrement de mariage que, toutes
+fois et quantes sa propre épouse lui désagréait, la répudiant, il en
+prenait une autre, si bien qu'il en eut quatre[18], dont trois vivent
+encore. Il eut d'abord la soeur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix;
+laquelle ayant répudiée, il prit la soeur du duc de Chypre[19]. Ayant
+encore quitté celle-ci, il épousa la soeur du roi d'Angleterre[20], qui
+lui était unie par conséquent au troisième degré; et cette dernière
+étant morte, il reçut en mariage la soeur du roi d'Arragon[21], qui
+pareillement était sa cousine au quatrième degré. On ne doit point taire
+que, durant son premier mariage, il conseilla souvent à sa femme de
+prendre l'habit religieux. Celle-ci, comprenant ce qu'il voulait dire,
+exprès lui demanda s'il voulait qu'elle se fît religieuse de l'ordre de
+Cîteaux; à quoi il répondit que non. Lors elle lui demanda s'il
+entendait plutôt qu'elle entrât dans l'ordre de Fontevrault[22]; mais il
+dit encore qu'il ne le voulait ainsi. Finalement elle lui demanda quelle
+était sa volonté, et il lui dit que, si elle consentait à se faire
+ermite, il pourvoierait à tous ses besoins, et il fut fait de la sorte.
+
+[Note 18: Raimond VI eut cinq femmes; l'historien oublie ici la
+première, Ermesinde de Pelet.]
+
+[Note 19: Bourgogne, fille d'Amaury, roi de Chypre.]
+
+[Note 20: Jeanne, soeur de Richard-Coeur-de-Lion.]
+
+[Note 21: Éléonore, soeur de Pierre II. Une autre soeur du même roi,
+nommée Sancie, devint aussi la femme du fils de Raimond VI.]
+
+[Note 22: Célèbre abbaye de filles, chef d'ordre, fondée par Robert
+d'Arbrissel, située dans l'Anjou, à trois lieues de Saumur.]
+
+Il y avait à Toulouse un détestable hérétique nommé Hugues Fabri, qui
+jadis était tombé dans une telle démence qu'il avait profané l'autel
+d'une église de la manière la plus immonde, et qu'au mépris de Dieu, il
+s'était servi salement du poêle qui couvrait ledit autel[23]. Ô forfait
+inouï! le même hérétique avait dit un jour qu'au moment où le prêtre
+reçoit dans la messe le sacrement de l'Eucharistie, c'est le démon qu'il
+fait passer dans son propre corps. Or le vénérable abbé de Cîteaux, qui
+était alors abbé de Granselve[24] dans le territoire de Toulouse, ayant
+rapporté tout ceci au comte, et lui ayant indiqué qui avait commis un si
+grand crime, celui-ci répondit qu'à telle cause il ne punirait
+aucunement un citoyen de ses domaines. Le seigneur abbé de Cîteaux, qui
+était pour lors archevêque de Narbonne, a raconté ces abominations à
+environ vingt évêques, moi présent, au concile de Lavaur.
+
+[Note 23: Voici la phrase textuelle: _Juxta altare cujusdam ecclesiæ
+purgavit ventrem, et in contemptum Dei, cum palla altaris tersit
+posteriora sua._]
+
+[Note 24: Abbaye d'hommes de l'ordre de Cîteaux, fondée en 1144.]
+
+En outre, ledit comte fut à tel point luxurieux et débauché que, comme
+nous l'avons appris avec certitude, il abusait de sa propre soeur, au
+mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance[25], il recherchait
+avec grand empressement les concubines de son père, et couchait avec
+elles dans des transports d'ardeur extrême, à ce point qu'à peine une
+femme pouvait lui plaire s'il ne savait qu'elle fût entrée d'abord au
+lit de son père; d'où suit que celui-ci, tant à cause de son hérésie que
+pour cette énormité, lui annonçait souvent qu'il perdrait son héritage.
+
+[Note 25: Le texte porte _ab infantia_.]
+
+Davantage, ledit Raimond se prit d'une merveilleuse affection pour des
+pillards et routiers, à l'aide desquels il dépouillait les églises,
+détruisait les monastères, et dépossédait tous ceux de ses voisins qu'il
+pouvait.
+
+C'est en cette façon qu'il se comporta toujours comme un membre du
+diable, fils de perdition, premier né de Satan, ennemi de la croix et
+persécuteur de l'Église, champion des hérétiques, oppresseur des
+catholiques, ministre de damnation, apostat de la foi, rempli de crimes,
+et vrai magasin de toute espèce de péchés.
+
+Un jour qu'il jouait aux échecs avec un chapelain, il lui dit tout en
+jouant: «Le Dieu de Moïse en qui vous croyez ne pourra vous aider à ce
+jeu; et quant à moi, ajouta-t-il, que jamais ce Dieu ne me soit en
+aide!»
+
+Une autre fois, comme il devait marcher du pays de Toulouse contre
+quelques ennemis à lui qui étaient en Provence, se levant au beau milieu
+de la nuit, il vint à la maison où les hérétiques toulousains étaient
+assemblés, et il leur dit: «Seigneurs et frères, divers sont les
+événemens de la guerre. Quoi qu'il arrive de moi, je recommande en vos
+mains mon âme et mon corps.» Ce qu'ayant dit, il emmena, pour plus de
+précaution, avec lui, des hérétiques en habit commun, pour que si,
+d'aventure, il venait à mourir, au moins ce pût être entre leurs bras.
+
+Un jour ce maudit comte était malade en Arragon; et, comme son mal
+augmentait, il se fit construire une litière, et, dans cette litière,
+transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait
+porter en si grande hâte à Toulouse, affligé qu'il était d'une si grave
+maladie, il répondit, le misérable: «C'est pour ce qu'il n'y a point en
+cette terre de bons hommes entre les mains desquels je puisse mourir;»
+car étaient les hérétiques nommés _bons hommes_ par leurs fauteurs. Pour
+finir, par bien d'autres signes et paroles il s'avouait hérétique. «Je
+sais bien, disait-il, que je dois être déshérité pour ces gens de bien;
+mais si suis-je prêt à endurer non seulement l'exhérédation, bien plus,
+à perdre la tête pour eux.»
+
+Qu'il suffise de ce que nous avons dit touchant l'incrédulité et malice
+de ce malheureux. Maintenant retournons à notre propos.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ De la venue de douze abbés de Cîteaux et de leurs prédications.
+
+
+La dispute plus haut rappelée ayant eu lieu dans Mont-Réal, tandis que
+nos prédicateurs y étaient encore, et que semant de toutes parts la
+parole de Dieu et les leçons du salut, ils mendiaient partout leur pain;
+survint le vénérable homme abbé de Cîteaux, nommé Arnauld, arrivant de
+France et menant avec lui douze abbés, hommes de religion entière,
+hommes de sainte science et parfaite, hommes de sainteté incomparable,
+lesquels, selon le nombre sacré des douze apôtres, vinrent au nombre de
+douze avec l'abbé, lui treizième, préposés à rendre raison à tout
+disputeur quelconque des choses qui étaient en eux touchant la foi et
+l'espérance; et tous en compagnie de plusieurs moines qu'ils avaient
+amenés avec eux professant complète humilité, suivant le modèle qui leur
+avait été montré à Montpellier, c'est-à-dire selon le précepte de
+l'évêque d'Osma, faisaient route à pied. Soudain ils furent dispersés au
+loin par l'abbé de Cîteaux, et furent à chacun assignées les bornes dans
+lesquelles ils se livreraient au discours de la prédication[26], et
+persévéreraient dans le labeur des disputes contre les hérétiques.
+
+[Note 26: On prêchait depuis long-temps dans la langue vulgaire, et il y
+a des conciles avant le douzième siècle qui ordonnent aux évêques, quand
+ils prêchent des homélies des Pères, de les traduire du latin en langue
+romane.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ Du colloque de Pamiers et de la mort de l'évêque d'Osma.
+
+
+L'évêque d'Osma voulut lors retourner à son évêché, partie pour veiller
+sur ses ouailles, et partie pour fournir de ses revenus aux nécessités
+des prédicateurs de Dieu en la province de Narbonne. Or donc, comme il
+s'en allait devers l'Espagne, il vint à Pamiers au territoire de
+Toulouse, et près de lui se rendirent Foulques, évêque de Toulouse, et
+Navarre, évêque de Conserans[27], avec plusieurs abbés. Là, ils
+disputèrent avec les Vaudois, lesquels furent vaincus à plat et
+confondus; et le peuple du lieu, principalement les pauvres, se
+rangèrent pour la plupart au parti des nôtres; voire même celui qui
+avait été institué juge de la dispute (lequel était favorable aux
+Vaudois et considérable en son endroit) renonça à la perversité
+hérétique, et s'offrit lui et tout son bien aux mains du seigneur évêque
+d'Osma, et dès lors il a combattu virilement les sectateurs de la
+superstition.
+
+[Note 27: _Consoranum_; ville de Gascogne, avec un territoire ayant
+titre de vicomté, borné par les comtés de Foix et de Comminges, et par
+la Catalogne. Elle fut détruite par Bernard de Comminges, et la
+résidence de l'évêque fut transportée à Saint-Lizier.]
+
+Fut présent à cette dispute ce traître et méchant comte de Foix[28], ce
+très-cruel persécuteur de l'Église et ennemi du Christ, lequel avait une
+femme qui faisait manifeste profession de l'hérésie des Vaudois; plus
+deux soeurs dont l'une professait cette même doctrine, et l'autre, ainsi
+que le comte, celle des autres sectes déloyales des hérétiques. La
+dispute susdite ayant eu lieu dans le palais du comte même, celui-ci un
+jour pratiquait les Vaudois, et l'autre jour nos prédicateurs. Ô feinte
+humilité!
+
+[Note 28: Raimond-Roger, comte de Foix de 1188 à 1223.]
+
+Ceci achevé, l'évêque d'Osma s'achemina vers son évêché, résolu de
+revenir le plus tôt possible, afin de poursuivre les affaires de la foi
+dans la province de Narbonne. Mais, après avoir passé peu de jours dans
+son siége, comme il se disposait au retour, il fut prévenu par la mort,
+et s'endormit heureusement dans sa vieillesse. Avant son décès, était
+mort pareillement le frère Raoul, dont nous avons parlé ci-dessus, homme
+de bonne mémoire, lequel rendit l'âme dans une certaine abbaye de
+l'ordre de Cîteaux, dite Franquevaux, près Saint-Gilles.
+
+Ces deux luminaires étant ravis au monde (savoir l'évêque d'Osma et
+frère Raoul), le vénérable Gui, abbé de Vaulx-Cernay, au diocèse de
+Paris, qui était venu avec les autres abbés au pays de Narbonne à cause
+de la prédication, homme de noble lignage, mais plus noble encore de
+beaucoup par science et par vertu, le même qui fut fait ensuite évêque
+de Carcassonne, fut constitué le premier et maître entre les
+prédicateurs; d'autant que l'abbé de Cîteaux se transporta en d'autres
+lieux, empêché qu'il était par les grandes affaires du temps.
+
+Nos saints prêcheurs discourant donc et confondant très-apertement les
+hérétiques, mais ne pouvant, en leur obstination dans la malice, les
+convertir à la vérité, après beaucoup de temps employé à des
+prédications et disputes qui furent de mince ou nulle utilité, ils
+revinrent au pays de France.
+
+Du reste, il n'est à omettre que ledit abbé de Vaulx-Cernay ayant
+disputé plusieurs fois avec Théodore, plus haut nommé, et un certain
+autre hérésiarque très-notable, à savoir Bernard de l'Argentière[29],
+estimé le premier dans le diocèse de Carcassonne, et les ayant maintes
+et maintes fois confondus, ledit Théodore, n'ayant un jour pu répondre
+rien autre, dit à l'abbé: «La paillarde (il entendait par là l'Église
+romaine) m'a long-temps, retenu à elle[30]; mais elle ne me retiendra
+plus.» Il ne faut taire davantage que le même abbé de Vaulx-Cernay ayant
+gagné un castel près de Carcassonne, nommé Laurac[31], afin d'y prêcher
+à son entrée dans ledit lieu, il se signa: ce que voyant un certain
+homme d'armes hérétique qui était dans le château, il dit à l'abbé: «Que
+ce signe ne me soit oncques en aide!»
+
+[Note 29: _Cimorra._ Cette petite ville, nommée aussi _Cimolus_ ou
+_Argenteria_, est située en Languedoc dans le département de l'Ardèche.]
+
+[Note 30: Il avait été catholique et chanoine de Nevers.]
+
+[Note 31: _Lauranum_; anciennement, et avant Castelnaudary, capitale du
+Lauraguais.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ Miracle de la cédule écrite de la main du bienheureux Dominique,
+ laquelle jetée trois fois au feu en ressauta intacte.
+
+
+En ce temps advint un miracle qui nous a semblé digne d'être placé ici.
+Un jour que nos prédicateurs avaient disputé contre les hérétiques, un
+des nôtres nommé Dominique, homme tout en sainteté, lequel avait été
+compagnon de l'évêque d'Osma, rédigea par écrit les argumens qu'il avait
+employés dans le cours de la discussion, et donna la cédule à un
+hérétique, pour qu'il délibérât sur les objections y contenues. Cette
+nuit même, les hérétiques étaient assemblés dans une maison, siégeant
+près du feu. Lors celui à qui l'homme de Dieu avait baillé la cédule, la
+produisit devant tous: sur quoi ses compagnons lui dirent de la jeter au
+milieu du feu, et que si elle brûlait, leur foi (ou plutôt leur
+perfidie) serait véritable; du contraire, si elle demeurait intacte,
+qu'ils avoueraient pour telle la foi que prêchaient les nôtres, et
+qu'ils la confesseraient vraie. Que dirai-je de plus? À ce tous
+consentant, la cédule est jetée au feu: mais comme elle eut demeuré
+quelque peu au milieu des flammes, soudain elle en ressauta sans être du
+tout atteinte. Les spectateurs restant stupéfaits, l'un, plus endurci
+que les autres, leur dit: «Qu'on la remette au feu, et alors vous
+expérimenterez plus pleinement la vérité.» On l'y jeta derechef, et
+derechef elle ressauta intacte. Ce que voyant cet homme dur et lent à
+croire, il dit: «Qu'on la jette pour la troisième fois, et lors nous
+connaîtrons avec certitude l'issue de la chose.» Pour la troisième fois
+donc on la jette au feu; mais elle n'est pas davantage offensée, et
+saute hors du feu entière et sans lésion aucune. Pourtant, et bien que
+les hérétiques eussent vu tant de signes, ils ne voulurent se convertir
+à la foi. Ains, persistant dans leur malice, ils se firent entre eux
+très-expresse inhibition pour que personne, en racontant ce miracle, ne
+le fît parvenir à notre connaissance; mais un homme d'armes qui était
+avec eux, et se rapprochait tant soit peu de notre foi, ne voulut céler
+ce dont il avait été témoin, et en fit récit à plusieurs. Or cela se
+passa à Mont-Réal, ainsi que je l'ai ouï de la bouche même du très-pieux
+personnage qui avait donné à l'hérétique la cédule en question.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+ Mort sanglante de frère Pierre de Castelnau qui succomba sous le
+ glaive des impies.
+
+
+Ayant dit ce peu de mots touchant les prédicateurs de la parole divine,
+arrivons, avec l'aide de Dieu, au martyre de cet homme vénérable, de cet
+athlète très-courageux, frère Pierre de Castelnau; à quelle fin nous
+pensons ne pouvoir mieux faire, ni plus authentiquement, qu'en insérant
+dans notre narration les lettres du seigneur pape, adressées par lui aux
+fidèles du Christ, et contenant plus au long le récit de ce martyre. La
+teneur de ces lettres est ainsi qu'il suit:
+
+«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos chers fils,
+nobles hommes, comtes, barons et tous chevaliers établis dans les
+provinces de Narbonne, d'Arles, d'Embrun, d'Aix et de Vienne: salut et
+bénédiction apostolique.
+
+«Nous avons ouï une chose que nous sommes forcés de croire et déduire
+pour le deuil commun de toute l'Église, à savoir, que comme frère Pierre
+de Castelnau, de sainte mémoire, moine et prêtre, homme vertueux entre
+tous les hommes, illustre par sa vie, sa science et son renom, député
+avec plusieurs autres pour évangéliser la paix et affermir la foi dans
+la province d'Occitanie, travaillait louablement au ministère à lui
+commis, et ne cessait de travailler encore, comme celui qui avait
+pleinement appris en l'école du Christ ce qu'il enseignait; et, doué de
+paroles selon la foi, avait moyen d'exhorter suivant la saine doctrine
+celui qui est selon cette doctrine, et de repousser les contredisans,
+toujours préparé à rendre raison à qui l'en sommait, ainsi que le
+pouvait faire homme catholique, docte en la loi, éloquent en langage;
+contre ledit frère donc fut suscité par le diable son ministre, le comte
+Raimond de Toulouse: lequel, pour beaucoup et de grands excès commis
+envers l'Église et envers Dieu, ayant souvent encouru la censure
+ecclésiastique, et souvent (homme qu'il était de couleur changeante,
+rusé, impossible à saisir et inconstant) s'étant fait absoudre par une
+repentance simulée; ne pouvant enfin contenir la haine qu'il avait
+conçue contre ledit saint personnage, pour autant qu'en sa bouche était
+parole de vérité, pour réprimander et châtier les nations, et lui
+surtout, comte Raimond, qui méritait d'être repris davantage à cause de
+plus grands crimes, convoqua les légats du siége apostolique, savoir,
+frère Pierre et son collègue, dans la ville de Saint-Gilles, leur
+promettant de leur donner satisfaction sur tous les chefs pour lesquels
+il était reproché. Mais comme eux se furent rendus en la susdite ville,
+ledit comte, tantôt comme homme facile et de bonne foi, promettait de se
+soumettre aux salutaires admonitions à lui faites, et tantôt, comme
+homme double et endurci, refusait tout net de ce faire. Nos légats,
+voulant enfin se retirer dudit lieu, Raimond les menaça publiquement de
+mort, disant que par quelque endroit de la terre ou de l'eau qu'ils s'en
+fussent, il observerait avec vigilance leur départ; et aussitôt,
+accommodant les effets aux paroles, il envoya ses complices pour dresser
+les embûches qu'il méditait.
+
+«Comme donc, ni aux prières de notre cher fils l'abbé de Saint-Gilles,
+ni aux instances des consuls et bourgeois, le délire de la rage ne le
+pouvait adoucir, eux, en dépit du comte et à son grand déplaisir,
+conduisirent les saints prédicateurs, à main armée, près des rivages du
+Rhône, où, pressés par la nuit, ils se reposèrent, tandis que certains
+satellites à eux du tout inconnus se venaient loger près d'eux;
+lesquels, comme l'issue l'a fait voir, cherchaient leur sang.
+
+«Le lendemain matin étant survenu, et la messe célébrée comme de
+coutume, au moment où les innocens soldats du Christ se préparaient à
+passer le fleuve, un de ces satellites de Satan, brandissant sa lance,
+blessa entre les côtes inférieures le susdit Pierre de Castelnau (pierre
+en effet fondée sur le Christ par immobile assiette), lequel ne se
+méfiait pas d'une si grande trahison.
+
+«Lors, regardant d'abord l'assassin, et suivant l'exemple de son maître
+Jésus et du bienheureux Étienne, le martyr lui dit: «Que Dieu te
+pardonne, car moi je te pardonne,» répétant à plusieurs fois ce mot de
+piété et patience; ensuite, étant ainsi transpercé, il oublia l'amère
+douleur de sa blessure par l'espérance des choses célestes; et, à
+l'article de sa glorieuse mort, ne cessant d'ordonner, de concert avec
+les compagnons de son ministère, en quelle façon ils répandraient la
+paix et la foi, il s'endormit heureusement dans le Christ après les
+pieuses oraisons dernières. Pierre donc ayant, pour la paix et la foi
+(si justes causes de martyre qu'il n'y en a de plus justes), répandu son
+sang, il aurait déjà brillé, ainsi que nous le croyons, par d'éclatans
+miracles, si l'incrédulité des hérétiques ne l'eût empêché, à l'instar
+de ceux dont il est dit dans l'Évangile que Jésus ne faisait point parmi
+eux beaucoup de miracles à cause de leur incrédulité. C'est pourquoi,
+bien que la parole soit un signe nécessaire, non aux fidèles, mais aux
+infidèles, le Sauveur étant présenté à Hérode qui, au témoignage de Luc,
+se réjouit grandement de le voir, dans l'espoir qu'il ferait quelque
+miracle, il dédaigna d'en faire et de répondre à qui l'interrogeait,
+sachant que l'incrédulité qui demande des miracles n'est pas disposée à
+croire, et qu'Hérode recherchait seulement une vaine surprise.
+
+«Bien donc que cette méchante race perverse de Provençaux ne soit digne
+que si promptement, comme elle le cherche peut-être, lui soit donné un
+signe du martyre de frère Pierre, nous croyons cependant qu'il a fallu
+qu'un seul mourût pour elle, à cette fin qu'elle ne pérît pas tout
+entière, et qu'infectée par la contagion de l'hérésie, elle fût rappelée
+de son erreur par l'intercession du sang du martyr.
+
+«Tel est en effet le durable mérite du sacrifice de Jésus-Christ; tel
+est l'esprit miraculeux du Sauveur, que, lorsqu'on le croit vaincu dans
+les siens, c'est alors même qu'il est plus fortement victorieux en eux;
+et de la même vertu par qui lui-même a détruit la mort en mourant, il
+fait triompher de leurs triomphateurs ses serviteurs parfois abattus. À
+moins que le grain de froment qui tombe en terre ne meure, il reste
+seul; mais s'il meurt, il produit des fruits abondans. Espérant donc
+qu'il doit provenir dans l'Église du Christ un fruit de cette semence
+très-féconde, bien qu'assurément soit durement criminel et
+criminellement dur celui dont l'âme n'a pas été percée par le glaive qui
+a percé Pierre, et ne désespérant jamais entièrement, vu qu'une si
+grande utilité doit être dans l'effusion de son sang, que Dieu accordera
+les succès désirés aux nonces de sa prédication dans ladite province,
+pour laquelle le martyr est tombé en la corruption de la mort, nous
+jugeons devoir avertir plus soigneusement nos vénérables frères les
+évêques et leurs suffragans, et les exhorter par le Saint-Esprit, leur
+ordonnant strictement, en vertu de la sainte obédience, que, faisant
+prendre force à la parole de paix et de foi, semée par ledit Pierre dans
+ceux qui ont été abreuvés de sa prédication, pour combattre la
+perversité hérétique, affermir la foi catholique, extirper les vices et
+implanter les vertus, persistant dans les efforts d'un zèle infatigable,
+ils dénoncent à tous, par leurs diocèses, le meurtrier dudit serviteur
+de Dieu, ensemble tous ceux à l'aide, par l'oeuvre, conseil ou faveur de
+qui il a accompli un si grand crime, plus ses receleurs ou défenseurs,
+au nom du tout-puissant Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, ainsi que par
+l'autorité des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et la nôtre, comme
+excommuniés et frappés d'anathême; et qu'ils fassent obtempérer à
+l'interdit ecclésiastique tous les lieux auxquels le susdit meurtrier ou
+autre précité apparaîtrait, voire même en leur présence, chaque jour de
+dimanche et fête, au son des cloches et à la lueur des cierges, jusqu'à
+ce que, approchant du siége apostolique, ils méritent, par une digne
+satisfaction, d'être absous, et fassent révoquer solennellement la
+présente sentence. Leur mandons en outre que, quant à ceux qui, animés
+du zèle de la foi orthodoxe, et pour venger le sang du juste qui ne
+cesse de crier de la terre vers le ciel, jusqu'à ce que le Dieu des
+vengeances descende du ciel sur la terre pour la confusion des pervertis
+et pervertisseurs, quant à ceux, disons-nous, qui se seraient virilement
+ceints et armés contre ces pestiférés qui s'attaquent tout d'une fois à
+la paix et à la vérité, ils leur promettent en toute sûreté la
+rémission de leurs péchés accordée par Dieu et son vicaire; à cette fin
+que ce labeur leur suffise pour réparation des offenses à cause
+desquelles ils auront offert à Dieu la contrition de leur coeur et une
+confession véridique: le tout attendu que ces empestés Provençaux
+tentent non seulement de ravir ce qui est nôtre, mais de nous renverser
+nous-mêmes, et que, non contens d'aiguiser leurs langues pour la ruine
+des âmes, ils mettent encore la main à la destruction des corps, devenus
+qu'ils sont corrupteurs des unes et meurtriers des autres.
+
+«Bien que le comte dont il est parlé plus haut soit depuis long-temps
+frappé du couteau d'anathême à cause de nombreux et énormes crimes qu'il
+serait trop long de raconter par le menu; vu cependant que, suivant des
+indices assurés, il est présumé coupable de la mort du saint homme, non
+seulement pour ce qu'il l'a menacé publiquement de le faire mourir, et
+lui a dressé des embûches, mais encore en ce qu'il a admis en sa grande
+familiarité le meurtrier dudit frère, voire l'a récompensé par riches
+dons (sans parler des autres présomptions qui sont plus pleinement
+notoires à plusieurs); à cette cause, voulons que les archevêques et
+évêques le déclarent publiquement anathématisé. Et comme, selon les
+sanctions canoniques des saints Pères, la foi ne doit pas être gardée à
+qui ne la garde point envers Dieu, étant ledit comte séparé de la
+communion des fidèles, et, pour ce, à éviter plutôt qu'à soutenir,
+voulons encore qu'ils déclarent déliés, par l'autorité apostolique, tous
+ceux qui sont astreints audit comte par sermens de fidélité, société,
+alliance et autres semblables causes, et libre à tout catholique (sauf
+le droit du seigneur suzerain[32]) non seulement de poursuivre sa
+personne, mais encore d'occuper et de tenir ses terres et domaines,
+afin, par ce moyen, d'arriver surtout à purger d'hérésie, par force et
+savoir faire, le territoire qui, jusqu'à ce jour, a été honteusement
+endommagé et souillé par la méchanceté dudit comte, étant juste en effet
+que les mains de tous se lèvent contre celui dont la main a été contre
+tous. Que si telle vexation ne lui donne enfin meilleur entendement,
+nous aurons soin d'appesantir notre bras sur sa tête. Mais si, par aucun
+moyen, il promet d'exhiber satisfaction, ores faudra-t-il qu'il
+promette, pour signe de sa repentance, qu'il chassera de tout son
+pouvoir les sectateurs de l'hérétique impiété, et qu'il s'empresse de se
+réconcilier à la paix fraternelle, vu que c'est surtout pour la faute
+qu'il est reconnu avoir commise en l'un et l'autre point, que la censure
+ecclésiastique a été proférée contre lui. Bien que si Dieu voulait
+prendre garde à toutes ses iniquités, à peine pourrait-il faire
+satisfaction convenable, non seulement pour lui-même, mais encore pour
+cette multitude qu'il a conduite dans les lacs de damnation. Mais pour
+ce que, selon la sentence de vérité, ceux-là ne sont à craindre qui
+tuent le corps, mais bien ceux qui peuvent envoyer le corps et l'âme en
+la géhenne, nous nous confions et espérons en celui qui, afin d'ôter à
+ses fidèles la crainte de la mort, mourut et ressuscita le troisième
+jour, pour que le meurtre dudit homme de Dieu, frère Pierre de
+Castelnau, non seulement n'imprime pas la crainte à notre vénérable
+frère l'évêque de Conserans ni à notre bien-aimé fils Arnauld, abbé de
+Cîteaux, légat du siége apostolique, ni aux autres orthodoxes sectateurs
+de la vraie foi, mais, du contraire, les enflamme d'amour, afin qu'à
+l'exemple de celui qui a mérité heureusement la vie éternelle au prix
+d'une mort temporelle, ils ne redoutent pas d'employer pour le Christ,
+s'il est nécessaire, leur vie en si glorieux combat. C'est pourquoi nous
+avons jugé bon de conseiller aux archevêques et évêques qu'admonestant
+leurs ouailles, inculquant prières par préceptes et préceptes par
+prières, et s'unissant efficacement aux avis salutaires et commandemens
+de nos légats, ils assistent ceux-ci en toutes choses pour lesquelles
+ils jugeraient devoir leur faire telles injonctions qu'il leur plairait,
+ainsi que de braves compagnons d'armes; leur faisant savoir que la
+sentence que cesdits légats auraient promulguée, non seulement contre
+les rebelles, mais encore contre les paresseux, nous ordonnons qu'elle
+soit tenue pour ratifiée et soit observée inviolablement.
+
+[Note 32: Le roi de France, de qui relevait le comté de Toulouse.]
+
+«Sus donc, soldats du Christ! sus donc, novices intrépides de la milice
+chrétienne! que l'universel gémissement de l'Église vous émeuve, et
+qu'un pieux zèle vous enflamme du désir de venger une si grande injure
+faite à notre Dieu! Souvenez-vous que notre Créateur n'avait pas besoin
+de nous alors qu'il nous fit, et que, bien que notre service ne lui soit
+nécessaire, comme si, par ce concours, il se fatiguait moins dans
+l'opération de ses oeuvres, et que son omnipotence fût moindre quand
+notre assistance vient à lui faillir, il nous a néanmoins accordé en
+telle circonstance l'occasion de le servir et de lui agréer.
+
+«Puis donc qu'après le meurtre du susdit juste, il est dit que l'Église,
+en les pays où vous êtes, siége dans la tristesse et la douleur, sans
+appui ni consolateur, que la foi s'est évanouie, que la paix a péri, que
+l'hérétique peste et la rage de l'ennemi ont plus fort prévalu; puis
+aussi que si, dès l'origine de la tempête, on ne porte un puissant
+secours à la religion, le vaisseau de l'Église sera vu presque
+entièrement perdu en naufrage; nous vous avertissons tous soigneusement
+et promptement exhortons, vous enjoignons, dans une telle urgence et si
+grande nécessité, avec confiance et en vertu du Christ, vous donnant
+rémission de tous péchés, pour que vous ne tardiez à courir au devant de
+maux si énormes, et que vous fassiez en sorte de pacifier ces gens-là en
+celui qui est un Dieu de paix et d'amour; finalement pour que vous vous
+étudiez en vos régions à exterminer l'impiété et l'hérésie par tous les
+moyens quelconques que Dieu vous aura révélés, combattant d'une main
+forte et d'un bras au loin étendu leurs sectateurs plus sévèrement que
+les Sarrasins, en ce qu'ils sont pires.
+
+«D'ailleurs, vous mandons, si ledit comte Raimond (qui, par ainsi que
+s'il eût fait pacte avec la mort, pèche et ne réfléchit sur son crime)
+venait d'aventure à prendre meilleur entendement dans la vexation qui
+lui est infligée, et que, la face couverte d'ignominie, il se prenne à
+rechercher le nom de Dieu, pour nous donner satisfaction et à l'Église,
+ou plutôt à Dieu, que vous ne vous désistiez pour cela de faire peser
+sur lui le fardeau d'oppression qu'il s'est attiré, chassant lui et ses
+fauteurs des châteaux du seigneur, et leur enlevant leurs terres,
+auxquelles, après l'expulsion des hérétiques, aient à être subrogés les
+habitans catholiques, qui, selon la discipline de notre foi orthodoxe,
+servent devant Dieu en sainteté et justice.
+
+«Donné à Latran, le 6 des ides de mars, de notre pontificat l'an
+II[33].»
+
+Ces choses étant rapportées touchant la mort du très-saint homme,
+retournons à suivre notre narration.
+
+[Note 33: Le 10 mars 1208.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+ Comment les évêques de Toulouse et de Conserans furent envoyés à
+ Rome pour exposer au souverain pontife l'état de l'Église dans la
+ province de Narbonne.
+
+
+Les prélats de la province de Narbonne et autres que touchaient les
+affaires de la paix et de la foi dans la province de Narbonne, voyant
+qu'étaient morts les hommes de bien, l'évêque d'Osma, frère Pierre de
+Castelnau et frère Raoul, lesquels avaient été en ladite terre les
+promoteurs principaux et maîtres de la prédication; remarquant, de plus,
+que cette prédication avait déjà accompli son cours pour majeure partie,
+sans avoir beaucoup profité, ains qu'elle avait été du tout frustrée des
+fruits désirés, ils délibérèrent d'en transmettre avis aux pieds du
+souverain pontife.
+
+À cette cause, les vénérables hommes Foulques, évêque de Toulouse, et
+Navarre, évêque de Conserans, se ceignent et s'acheminent vers Rome,
+pour supplier le seigneur pape qu'à la religion grandement périclitante
+en la province de Narbonne, de Béziers et Bordeaux, et faisant dans ces
+contrées presque entièrement naufrage, il tende une main secourable, et
+pourvoie à la paix de l'Église.
+
+Sur quoi, le seigneur pape Innocent, qui s'appliquait de toutes ses
+forces à veiller aux nécessités de la foi catholique, porta remède à si
+grand mal, envoyant en France lettres circulaires et efficaces sur telle
+affaire, comme nous l'expliquerons mieux plus bas.
+
+Ce qu'ayant ouï le comte de Toulouse, ou pour mieux dire ce comte de
+fourberie[34], à savoir, que les susdits évêques s'en étaient allés à
+Rome, craignant d'être châtié selon ses mérites, et voyant que ses bons
+faits et gestes ne pouvaient passer impunis, après avoir député
+plusieurs autres émissaires à Rome, il y envoya finalement deux hommes
+méchans et exécrables, l'archevêque d'Auch et Raimond de Rabastens[35]
+lequel avait été autrefois évêque de Toulouse, et pour ses mérites
+déposé depuis; et par ces truchemens, il se plaignit au seigneur pape de
+l'abbé de Cîteaux, qui à titre de légat traitait des choses de la foi,
+assurant qu'il l'avait aigri contre lui, Raimond, avec trop d'âpreté, et
+plus que de raison; promettant en outre ledit comte, que si le seigneur
+pape lui adressait un légat à _latere_, il se rangerait en tout à ses
+volontés: ce qu'il ne disait par désir qu'il eût de s'amender en aucune
+façon, mais bien dans l'idée que si le seigneur pape lui envoyait
+quelqu'un d'entre ses cardinaux, il pourrait le circonvenir, homme qu'il
+était de couleur changeante et bien fort rusé.
+
+[Note 34: _Comes_ Tolosanus, _imo dicamus melius_, dolosanus.]
+
+[Note 35: Dans le haut Languedoc, à six lieues d'Albi. Il y a une autre
+ville du même nom en Bigorre, à quatre lieues de Tarbes.]
+
+Mais le Tout-Puissant, qui est scrutateur des coeurs, et les connaît
+jusque dans leurs secrets, ne voulut permettre que la pureté apostolique
+pût être induite à erreur, ni davantage que la perversité de ce comte
+fût cachée plus long-temps. Il pourvut donc, en sa justice et
+miséricorde, juge clément et équitable, à ce que ledit seigneur pape
+satisfît à sa requête, comme s'il demandait chose juste, et à ce que sa
+malice ne demeurât plus long-temps celée. En effet, le seigneur pape fit
+passer en Provence un de ses propres clercs, ayant nom Milon, homme de
+vie honnête assurément, illustre en science, disert en paroles, lequel
+(pour en peu de mots figurer sa vertu et probité), ne put être épouvanté
+par terreur, non plus que plier sous les menaces.
+
+Toutefois, apprenant la venue de maître Milon, le comte se réjouit
+grandement, pensant, comme il osait faire, que celui-ci s'accommoderait
+en toutes choses à son bon plaisir; et, courant par ses domaines, il
+commença à se glorifier, et à dire: «Voici qu'à cette heure je suis
+bien, car j'ai un légat selon mon coeur. Voire, je serai moi-même
+légat.»
+
+Mais il advint pourtant au contraire de son souhait, ainsi qu'il sera
+dit ci-après.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+ Comment maître Théodise fut délégué avec maître Milon.
+
+
+En compagnie du susdit maître Milon fut envoyé un certain clerc, nommé
+Théodise[36], chanoine de Gênes, lequel devait l'assister et aider dans
+l'expédition des affaires de la foi. Or, ce Théodise était homme de
+grande science, homme de constance admirable, homme d'exquise bonté, qui
+se comporta très-bien pour les intérêts de Jésus-Christ. Quels dangers
+il eut à courir dans sa mission, et quels travaux à endurer, c'est ce
+que l'issue a fait voir, comme nous aurons soin par la suite de le
+rapporter plus amplement.
+
+[Note 36: Ou, selon d'autres auteurs, _Thédise_.]
+
+Le seigneur pape avait donné commandement à maître Milon de disposer, en
+tout ce qui touchait à la foi, et surtout au fait du comte de Toulouse,
+selon l'avis de l'abbé de Cîteaux, vu que l'abbé connaissait à plein
+l'état des affaires aussi bien que les fourberies de ce comte. Par quoi,
+le seigneur pape avait dit expressément à maître Milon: «L'abbé de
+Cîteaux sera de tout le faiseur, et toi, tu seras son organe; car le
+comte de Toulouse le tient pour suspect, mais toi, tu ne lui seras point
+tel.»
+
+Maître Milon et maître Théodise étant donc venus en France, ils
+trouvèrent l'abbé de Cîteaux à Auxerre. Là, maître Milon le consulta sur
+plusieurs articles concernant les affaires de la foi; au sujet de quoi
+l'abbé l'instruisant avec soin, lui délivra son avis écrit et scellé. Il
+lui conseilla en outre de convoquer les archevêques, évêques et autres
+prélats qu'il jugerait expédiens au bien de la chose, avant que
+d'arriver au comte de Toulouse, de prendre leurs avis et opinions et de
+s'y tenir. Il lui indiqua même spécialement et par leurs noms
+quelques-uns d'entre les prélats aux conseils de qui il devait
+particulièrement adhérer.
+
+Après, l'abbé de Cîteaux et maître Milon, s'acheminèrent vers le roi de
+France, Philippe, qui pour lors tenait une conférence solennelle avec
+plusieurs de ses barons à Villeneuve[37], au territoire de Sens, où se
+trouvaient le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Saint-Pol, et
+beaucoup d'autres nobles et puissans personnages. Or, le seigneur pape
+avait envoyé au roi lettres spéciales, l'avertissant et priant
+d'employer secours opportun par lui-même, ou du moins par son fils
+Louis, pour la défense de l'Église, qui courait grands risques en la
+province de Narbonne. Mais le roi donna pour réponse au nonce du
+seigneur pape, qu'il avait à ses flancs deux grands et terribles lions,
+savoir Othon[38] qui était dit empereur, et le roi Jean
+d'Angleterre[39]; lesquels, d'un et d'autre côté, travaillaient de
+toutes leurs forces à porter le trouble dans le royaume de France; par
+ainsi qu'il ne voulait sortir en aucune façon de France, ni même
+envoyer son fils; mais que lui semblait assez pour le présent s'il
+permettait à ses barons de marcher contre les perturbateurs de la paix
+et de la foi dans la province de Narbonne.
+
+[Note 37: Il y avait trois villes de ce nom auprès de Sens, savoir,
+Villeneuve-la-Guyard, Villeneuve-l'Archevêque et Villeneuve-le-Roi ou
+sur Yonne. C'est de cette dernière qu'il est question.]
+
+[Note 38: Othon IV, surnommé le Superbe.]
+
+[Note 39: Jean-sans-Terre.]
+
+D'autre part, le souverain pontife avait adressé lettres circulaires à
+tous prélats, comtes et barons, et au peuple entier du royaume de
+France, pour rendre les peuples fidèles plus prompts à extirper la peste
+d'hérésie; les admonestant efficacement et les exhortant de faire hâte à
+venger, dans le pays de Narbonne, l'injure du Crucifix; leur faisant
+savoir de plus que quiconque, enflammé du zèle de la foi orthodoxe,
+s'emploirait à cette oeuvre de piété, obtiendrait rémission de tous ses
+péchés devant Dieu et son vicaire, pourvu qu'il fût contrit et confessé.
+
+Que dirai-je? Ladite indulgence est publiée en France, et une grande
+multitude de fidèles s'arment du signe de la croix[40].
+
+[Note 40: En 1209.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+ Comment un concile fut tenu à Montélimar, et comment un jour fut
+ fixé au comte de Toulouse pour comparaître à Valence devant
+ Milon.
+
+
+La susdite conférence tenue à Villeneuve étant terminée, maître Milon,
+avec son collègue maître Théodise, marcha vers la Provence, et, étant
+arrivé dans un certain château nommé Montélimar, il y convoqua un bon
+nombre d'archevêques et d'évêques, auxquels, lorsqu'ils furent venus à
+lui, il demanda en diligence de quelle façon il fallait procéder aux
+affaires de la foi et de la paix, et principalement touchant le fait du
+comte de Toulouse; il voulut même que chaque prélat lui donnât son avis
+écrit et scellé sur certains articles au sujet desquels il avait reçu
+une instruction de l'abbé de Cîteaux. Il fut fait comme il l'ordonnait,
+et, chose admirable! tous les avis, tant celui de l'abbé de Cîteaux que
+ceux des prélats, s'accordèrent sans différence aucune. Ceci a été fait
+par le Seigneur. Après ce, maître Milon députa vers le comte de
+Toulouse, lui mandant qu'au jour qu'il lui prescrivait, il eût à venir à
+lui dans la cité de Valence. Le comte vint au jour dit, et, comme homme
+fallacieux et cruel, parjure et trompeur, il promit au légat, savoir à
+maître Milon, de faire en toutes choses selon sa volonté, ce qu'il
+disait par fraude. Mais le légat, qui était homme avisé et circonspect,
+usant en cela du conseil des prélats, voulut et commanda que le comte de
+Toulouse livrât pour sûreté sept châteaux des domaines qu'il tenait en
+Provence; il voulut encore que les comtes des cités d'Avignon et de
+Nîmes et de la ville de Saint-George[41] lui jurassent que si le comte
+présumait d'aller contre les commandemens de lui légat, ils ne seraient
+astreints, à lui comte, par foi d'hommage ni d'alliance. Quant au comte
+de Toulouse, bien qu'enrageant et malgré lui, contraint par la
+nécessité, il promit d'accomplir tout ce que le légat lui avait ordonné;
+et, par ainsi, il advint que lui qui avait taxé de dureté l'abbé de
+Cîteaux, se plaignit plus encore de la rigueur du légat Milon. L'on
+croit qu'il a été très-justement disposé par la volonté de Dieu qu'en
+l'endroit où le tyran espérait trouver remède, il y trouvât vengeance et
+châtiment. Aussitôt maître Théodise, homme plein d'entière bonté, vint
+au pays de Provence, par l'ordre du légat, pour recevoir les châteaux
+dont nous avons parlé, les occuper de la part de la sainte Église
+romaine, et les munir.
+
+[Note 41: Il faut lire probablement _Sancti Ægidii_, et entendre
+Saint-Gilles au lieu de _Saint-George_. Par les _comtes_ de ces villes
+l'historien entend, à ce qu'il paraît, les _consuls_ ou premiers
+magistrats municipaux.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+ Le comte de Toulouse est réconcilié à l'Église.
+
+
+Ces choses dûment achevées, le légat descendit à la ville de
+Saint-Gilles pour là réconcilier le comte de Toulouse, et en cette
+manière furent conduites sa réconciliation et son absolution. Le comte
+fut amené nu au devant des portes de l'église du bienheureux
+Saint-Gilles, et, en ce lieu, en présence du légat, des archevêques et
+évêques qui s'y trouvaient à telle fin au nombre de vingt et par-dessus,
+il jura sur le corps du Christ et les reliques des Saints qui, par les
+prélats, étaient tenues exposées devant les portes de l'église avec
+grande vénération et en grande quantité, d'obéir en tout aux
+commandemens de la sainte Église romaine. Puis le légat fit placer une
+étole au cou du comte, et, le tirant par cette étole, il l'introduisit
+absous dedans l'église en le fouettant. Il est à dire que, comme le
+comte de Toulouse était introduit, ainsi que nous l'avons expliqué, dans
+l'église de Saint-Gilles, nu et flagellé, il ne put, par la disposition
+de Dieu, et pour la foule qui s'y trouvait, en sortir par où il était
+entré, mais lui fallut descendre dans les bas côtés de l'église, et
+passer nu devant le sépulcre du bienheureux martyr, frère Pierre de
+Castelnau, qu'il avait fait occire. Ô juste jugement de Dieu! celui
+qu'il avait méprisé vivant, il a été forcé de lui payer respect après sa
+mort.
+
+Je pense aussi qu'il convient de noter que, comme le corps dudit martyr,
+qui d'abord avait été mis au tombeau dans le cloître des moines de
+Saint-Gilles, eut été transféré long-temps après dans l'église, il fut
+retrouvé aussi sain et intact que s'il eût été enterré le jour même;
+bien plus, une exhalaison de merveilleuse odeur sortit du corps du Saint
+et de ses accoutremens.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ Comment le comte de Toulouse prit feintement la croix de la
+ sainte milice, laquelle les soldats de l'armée catholique
+ portaient cousue sur la poitrine.
+
+
+Après toutes ces choses, le très-rusé comte de Toulouse, tremblant
+devant la face des Croisés qui, pour chasser les hérétiques et leurs
+fauteurs, devaient prochainement venir de France au pays de Narbonne,
+requit du légat qu'on lui donnât la croix, afin par-là d'empêcher que
+ses terres ne fussent infestées par les nôtres. Le légat lui octroya sa
+demande, et donna la croix au comte et à deux de ses chevaliers
+seulement. Ô menteur et très-perfide Croisé! j'entends parler du comte
+de Toulouse qui prit la croix, non pour venger l'injure du Crucifix,
+mais pour pouvoir quelque temps céler sa perversité, et la cacher aux
+yeux.
+
+Ces choses faites, le légat et maître Théodise retournèrent vers Lyon à
+la rencontre des Croisés qui devaient marcher promptement contre les
+hérétiques Provençaux; car par toute la Provence avait-on publié
+l'indulgence que le seigneur pape accordait à ceux qui partiraient
+contre les susdits hérétiques; si bien que beaucoup de nobles et
+d'ignobles avaient armé leur poitrine du signe de la croix contre les
+ennemis de la croix. Tant de milliers de fidèles s'étant donc croisés en
+France pour venger l'injure de notre Dieu, et devant se croiser plus
+tard, il ne manquait plus rien, sinon que le Dieu des armées, faisant
+marcher sa milice, perdît ces très-cruels homicides; lui qui d'abord,
+avec sa bonté accoutumée et une bénignité extraordinaire, compatissant à
+ses ennemis, c'est-à-dire, aux hérétiques et à leurs fauteurs, leur
+avait envoyé à plusieurs fois plusieurs de ses ministres; mais eux,
+obstinés dans leur impiété, persévérant dans leur corruption, les
+avaient accablés d'outrages ou même égorgés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+ De l'arrivée de l'armée des Croisés dans la Provence.
+
+
+L'an de l'incarnation de Notre-Seigneur 1209, et le onzième du
+pontificat du seigneur pape Innocent, sous le règne de Philippe, roi des
+Français, aux environs de la fête de saint Jean-Baptiste, tous les
+Croisés prenant route des diverses parties de la France, animés d'un
+même esprit, et tout étant disposé avec prévoyance, se rassemblèrent
+auprès de Lyon, ville française. Parmi ceux qui s'y trouvèrent, ceux-ci
+passaient pour les principaux, à savoir: l'archevêque de Sens[42],
+l'évêque d'Autun, celui de Clermont et celui de Nevers, Eudes duc de
+Bourgogne, le comte de Nevers, le comte de Saint-Pol, le comte de
+Montfort[43] et celui de Bar-sur-Seine, Guichard de Beaujeu, Guillaume
+des Roches, sénéchal d'Anjou, Gaucher de Joigny, et beaucoup d'autres
+nobles et puissans hommes qu'il serait trop long de nommer.
+
+[Note 42: L'archevêque de Sens prenait le titre de primat des Gaules et
+de Germanie.]
+
+[Note 43: Simon, surnommé le _Fort_ et le _Macchabée_. Il était fils de
+Simon III, seigneur de Montfort-l'Amaury, petite ville à onze lieues de
+Paris, et à l'époque de la croisade, il était le chef de sa maison,
+illustre et florissante dès le dixième siècle.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+ Le comte de Toulouse va au-devant des Croisés.
+
+
+Le comte Raimond de Toulouse, voyant arriver la foule des Croisés, et
+craignant qu'ils n'envahissent ses terres, d'autant plus que l'aiguillon
+de sa conscience lui faisait sentir de reste tout ce qu'il avait commis
+de crimes et méchancetés, sortit au devant d'eux, et vint jusqu'aux
+entours de la cité de Valence; mais ils avaient déjà passé outre. Ledit
+comte, les trouvant donc avant d'arriver à la susdite ville, se prit à
+simuler un esprit de paix et de concorde, et leur promit faussement
+service, s'engageant très-fermement à se conformer aux ordres de la
+sainte Église romaine, et même à leur arbitrage, voire, pour gage qu'il
+garderait sa foi, leur livrant quelques siens châteaux. Il voulut aussi
+donner son fils en otage ou sa propre personne aux nôtres. Quoi plus?
+cet ennemi du Christ s'associe aux Croisés; ils marchent ensemble, et
+arrivent droit à la cité de Béziers.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+ De la malice des citoyens de la ville de Béziers; siége de leur
+ ville, sa prise et sa destruction.
+
+
+La cité de Béziers comptait entre les plus nobles, mais était toute
+infectée du poison de la perversité hérétique; et ses citoyens n'étaient
+pas hérétiques seulement, mais bien plus; ravisseurs, iniques,
+adultères, larrons des pires, et pleins de toutes sortes de péchés.
+Qu'il ne soit à charge au lecteur si nous discourons plus spécialement
+de leur malice.
+
+Un certain prêtre de cette ville gagnait, par une nuit, aux approches du
+jour, son église, pour y célébrer les divins mystères, portant le calice
+dans ses mains. Quelques habitans de Béziers qui s'étaient embusqués,
+saisissant ce prêtre et le frappant avec violence, le blessèrent
+grièvement, lui rompirent un bras, et, prenant le calice qu'il tenait,
+ils le découvrirent et pissèrent dedans, au mépris du corps et du sang
+de Jésus-Christ. Une autre fois, les susdits gens de Béziers, comme de
+méchans traîtres qu'ils étaient, occirent leur seigneur vicomte, ayant
+nom Trencavel, dans l'église de la bienheureuse Marie Madeleine qui est
+en leurs murs, et ils brisèrent les dents à leur évêque qui s'efforçait
+de défendre ledit vicomte contre leur furie.
+
+Un chanoine de Béziers ayant célébré la messe, sortait un jour de la
+principale église. Oyant le grand bruit que faisaient des travailleurs
+occupés à réparer les fossés de la ville, il demanda ce que c'était, et
+il eut pour réponse de ceux qui se trouvaient là: «Ce bruit vient des
+gens qui travaillent aux fossés, parce que nous fortifions notre ville
+contre les Français qui arrivent déjà.» En effet, l'arrivée des pélerins
+était imminente; et, pendant qu'ils parlaient ainsi, apparut un
+vieillard d'âge vénérable, lequel dit: «Vous fortifiez la ville contre
+les pélerins; mais qui pourra vous protéger d'en haut?» Il indiquait par
+là que le Seigneur les accablerait du haut du ciel. À ces paroles, ils
+furent violemment émus et troublés, et comme ils voulaient fondre sur
+le vieillard il disparut, et ne put oncques être retrouvé. Maintenant
+suivons notre sujet.
+
+Avant que les Croisés parvinssent jusqu'à Béziers, le vicomte de cette
+ville, nommé Raimond-Roger, homme de noble lignage, neveu du comte de
+Toulouse, et grand imitateur de sa perversité, avait très-fermement
+promis aux hérétiques de cette ville, qu'il n'avait jamais gênés en
+aucune façon, de ne les abandonner du tout; et que persévérant jusqu'à
+la mort, il attendrait dans leurs murs la venue des soldats du Christ.
+Mais comme il eut appris que les nôtres approchaient, contempteur de ses
+sermens et rompant la foi promise, il se réfugia à Carcassonne, autre
+sienne ville noble, où il mena avec lui plusieurs des hérétiques de
+Béziers.
+
+Les nôtres donc, arrivant à Béziers, envoyèrent au devant l'évêque de
+cette ville, qui était sorti à leur rencontre, à savoir, maître Renaud
+de Montpellier, homme vénérable pour son âge, sa vie et science. Car
+disaient les nôtres qu'ils étaient venus pour la perte des hérétiques;
+et, à cette cause, ils mandèrent aux citoyens catholiques, s'il s'en
+trouvait aucuns, de livrer en leurs mains les hérétiques, que ce même
+vénérable évêque qui les connaissait bien, et même les avait couchés par
+écrit, leur nommerait, ou que s'ils ne pouvaient faire ainsi, ils
+eussent à sortir de la ville, abandonnant les hérétiques de peur de
+périr avec eux. Lequel avis leur étant rapporté par ledit évêque, ils ne
+voulurent y acquiescer; ains, s'élevant contre Dieu et l'Église, et
+faisant pacte avec la mort, ils choisirent de mourir hérétiques plutôt
+que de vivre chrétiens. Devant, en effet, que les nôtres les eussent
+attaqués le moins du monde, quelques gens de Béziers sortirent de leurs
+murailles, et commencèrent avec flèches et autres armes de jet, à
+harceler vivement les assiégeans; ce que voyant nos servans d'armée,
+lesquels sont dits vulgairement _ribauds_[44], ils abordent pleins
+d'indignation les remparts de Béziers, et donnant l'assaut à l'insu des
+gentilshommes de l'armée, qui n'étaient du tout prévenus, à l'heure
+même, chose admirable, ils s'emparent de la ville. Que dirai-je? sitôt
+entrés, ils égorgèrent presque tout, du plus petit jusqu'au plus grand,
+et livrèrent la ville aux flammes. Et fut ladite ville prise le jour de
+la fête de sainte Marie Madeleine (ô très-juste mesure de la volonté
+divine!), laquelle, ainsi que nous l'avons dit au commencement, les
+hérétiques disaient avoir été la concubine du Christ; outre qu'en son
+église, située dans l'enceinte de leur ville, les citoyens de Béziers
+avaient tué leur seigneur, et brisé les dents à leur évêque, comme nous
+l'avons déjà rapporté. C'est juste donc s'ils furent pris et exterminés
+au jour de la fête de celle dont ils avaient tenu tant de propos
+injurieux, et de qui ces chiens très-impudens avaient souillé l'église
+par le sang de leur seigneur vicomte, et celui de leur évêque. Même dans
+cette église, où, comme il a été dit souvent, ils avaient occis leur
+maître, il fut tué d'entre eux jusqu'à sept mille, le jour même de la
+prise de Béziers.
+
+[Note 44: Cette espèce de soldats figure, pour la première fois, sous le
+règne de Philippe-Auguste. Ils avaient beaucoup de rapport avec ce qu'on
+a appelé depuis _enfans perdus_. On les mettait à la tête des assauts et
+on s'en servait ordinairement dans toutes les entreprises qui exigeaient
+un coup de main hardi. La licence excessive à laquelle ils se livraient
+a, par la suite, rendu leur nom infâme. Il y avait un chef des _ribauds_
+qui portait le titre de _roi_; il avait des priviléges et des fonctions
+qui passèrent au grand prévôt de l'hôtel lorsque cette charge fut créée
+par Charles VI, après la suppression du nom de _roi des ribauds_. Entre
+autres redevances affectées à cet officier, on comptait celle que lui
+payait chaque femme adultère (cinq sous). On doit entendre par ces mots
+_servans d'armée_ à peu près tous ceux qui, dans l'armée, n'étaient pas
+nobles, et ceux même qui étaient a sa suite, sans en faire partie comme
+soldats.]
+
+Il est encore à remarquer grandement que, de même que la ville de
+Jérusalem fut détruite par Tite et Vespasien l'an 42 de la passion de
+Notre-Seigneur, ainsi la cité de Béziers fut dévastée par les Français
+en l'an 42, après le meurtre de leur seigneur. Il ne faut non plus
+omettre que ladite cité a été maintes fois saccagée pour même cause et
+le même jour. C'est toujours en celui de la fête de sainte Madeleine,
+dans l'église de qui un si grand forfait avait été commis, que la ville
+de Béziers a reçu le digne châtiment de son crime.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+ Du siége de la ville de Carcassonne et de sa reddition.
+
+
+Béziers donc étant pris et détruit, nos gens délibérèrent de marcher
+droit sur Carcassonne; car étaient ses habitans de très-méchans
+hérétiques et devant Dieu pécheurs outre mesure. Or, ceux qui se
+tenaient dans les châteaux entre Béziers et Carcassonne, s'étaient
+enfuis par crainte de notre armée, laissant leurs forts déserts; et
+d'autres, qui n'appartenaient à la secte perverse, s'étaient rendus à
+nous.
+
+Le vicomte[45], apprenant que les Croisés s'avançaient pour faire le
+siége de Carcassonne, ramassa tout ce qu'il put de soldats, et se
+renfermant avec eux dans la ville, il se prépara à la défendre contre
+les nôtres. N'oublions pas de dire que les citoyens de Carcassonne,
+infidèles et méchans qu'ils étaient, avaient détruit le réfectoire et le
+cellier des chanoines de leur ville, lesquels étaient chanoines
+réguliers, et, ce qui est encore plus exécrable, les stalles même de
+l'église; le tout pour fortifier leurs murailles. Ô profane dessein! ô
+fortifications sans force, bien dignes d'être renversées, pour ce
+qu'elles étaient construites en violation et destruction de l'immunité
+sainte de la maison de Dieu! Les maisons des paysans demeurent en leur
+entier, et celles des serviteurs de Dieu sont jetées à bas.
+
+[Note 45: Le vicomte de Béziers.]
+
+Les nôtres cependant, étant arrivés sur la ville, établirent leur camp
+tout à l'entour, et en formèrent le siége. Mais les corps des hommes
+d'armes ayant pris poste sur chaque point du circuit, il ne fut question
+de combattre ni ce jour même ni le suivant.
+
+Or, la cité de Carcassonne, placée à l'extrême issue d'une montagne,
+était ceinte d'un double faubourg, et chacun était couvert pareillement
+de remparts et de fossés. Le troisième jour, les nôtres espérant
+emporter d'assaut et sans machines le premier faubourg, qui était tant
+soit peu moins fort que l'autre, l'attaquèrent tous d'accord avec grande
+impétuosité, tandis que les évêques et abbés réunis en choeur avec tout
+le clergé, et chantant bien dévotement _Veni, sancte Spiritus_,
+imploraient un prompt secours de Dieu. Les nôtres aussitôt prirent de
+force le premier faubourg abandonné par les ennemis; et il ne faut
+omettre que le noble comte de Montfort, attaquant ledit faubourg avec le
+reste de l'armée, le premier de tous, voire même tout seul, se lança
+audacieusement dans le fossé. Ce succès obtenu, nos gens comblèrent les
+fossés, et mirent le faubourg au ras de terre.
+
+Ayant vu que si facilement ils avaient pris le premier, les Croisés
+jugèrent qu'ils pourraient également emporter d'assaut le second
+faubourg qui était de beaucoup plus fort et mieux défendu[46]. Le jour
+suivant donc ils s'en approchèrent; mais, durant qu'ils pressaient
+l'attaque, le vicomte et les siens les repoussaient si vaillamment que,
+par la grêle continuelle de pierres dont ils étaient assaillis, force
+fut aux nôtres de ressauter hors du fossé où ils étaient entrés. Et
+comme il advint dans ce conflit qu'un certain chevalier n'en pouvait
+sortir, pour ce qu'il avait une jambe cassée, et que nul n'osait l'en
+retirer à cause des pierres qu'on lançait toujours, un homme de haute
+prouesse, c'était le comte de Montfort, se jeta dans le fossé, et sauva
+le malheureux avec le secours d'un seul écuyer, non sans courir grand
+risque pour sa propre vie.
+
+[Note 46: L'auteur a dit tout à l'heure que le premier faubourg était
+_tant soit peu moins fort, aliquantulum minus forte_. Cette
+contradiction vient sans doute de ce que le premier faubourg fut pris et
+conservé, tandis que dans le second, attaqué d'abord infructueusement,
+les Croisés ne purent se maintenir après un nouvel assaut.]
+
+Ces choses faites, les nôtres ne tardèrent à dresser des machines, de
+celles qu'on nomme perrières, pour battre le faubourg, et quand le mur
+en fut un peu ébranlé vers le faîte par le jet des pierres, y appliquant
+à grand'peine un chariot à quatre roues couvert de peaux de boeuf[47],
+ils placèrent dessous des pionniers pour saper la muraille. Lors, les
+ennemis, dardant sans cesse des pierres, des bois et du feu sur le
+chariot, l'eurent bientôt fracassé; mais les ouvriers s'étant retirés
+sous la brèche déjà ouverte dans le mur, ils ne purent en aucune façon
+les retarder dans leur travail. Quoi plus? le lendemain, au point du
+jour, la muraille ainsi minée s'écroula, et nos gens étant entrés avec
+un terrible fracas, les ennemis se retirèrent au plus haut de la ville;
+puis, s'apercevant que nos soldats étaient sortis du faubourg et
+retournés au camp, quittant la ville et forçant à la fuite tous ceux qui
+y étaient demeurés, ils mirent le feu au faubourg, non sans avoir tué
+plusieurs des assaillans que l'embarras des issues avait empêché de
+s'échapper, et derechef ils se retranchèrent dans la ville haute.
+
+[Note 47: Cette machine peut être comparée à ces galeries couvertes ou
+_vignes_ construites avec des claies et du bois de chêne vert, qu'on
+appelait aussi _chats_, et qui servaient également à mettre les
+travailleurs, mineurs ou pionniers à l'abri des traits des assiégés.]
+
+Il arriva pendant le siége une chose qu'il ne faut passer sous silence,
+et qui peut à bon droit passer pour un notable miracle. On disait que
+l'armée comptait jusqu'à cinquante mille hommes. Or, nos ennemis avaient
+détruit tous les moulins des environs; si bien que les nôtres ne
+pouvaient avoir de pain, fors d'un petit nombre de châteaux voisins, et
+néanmoins le pain était au camp en telle abondance qu'il s'y vendait à
+vil prix. D'où vient ce dire des hérétiques que l'abbé de Cîteaux était
+sorcier, et qu'il avait amené des démons sous figure humaine, parce
+qu'il leur paraissait que les nôtres ne mangeaient point.
+
+Les choses étant à ce point, les Croisés tinrent conseil sur le fait de
+savoir comment ils prendraient la ville. Mais remarquant que, s'ils
+faisaient ici comme ils avaient fait à Béziers, la ville serait
+détruite, et tous les biens qui étaient en icelle consumés, en sorte que
+celui qu'on rendrait maître de ces domaines n'aurait de quoi vivre ni
+entretenir chevaliers et servans pour les garder, pour ce fut-il, au
+conseil des barons, traité de la paix en la façon que voici. Il fut
+arrêté que tous sortiraient nus de la ville, et se sauveraient ainsi;
+quant au vicomte, qu'il serait tenu sous bonne garde, et quant aux
+biens, qu'ils resteraient en totalité à celui qui serait seigneur dudit
+territoire, à cause des besoins plus haut indiqués: et il fut fait de la
+sorte. Tous donc sortirent nus de la ville, n'emportant rien que leurs
+péchés; et ainsi s'accomplirent les paroles du vénérable homme Bérenger,
+qui avait été évêque de Carcassonne. Car, un jour qu'il prêchait dans sa
+ville, et que, à son ordinaire, reprochant aux habitans leur hérésie,
+ils ne voulaient l'écouter: «Vous ne voulez m'écouter, leur dit-il;
+croyez-moi, je pousserai contre vous un si grand mugissement que des
+lointaines parties du monde viendront gens qui détruiront cette ville.
+Et soyez bien assurés que, vos murs fussent-ils de fer et de hauteur
+extrême, vous ne pourrez vous défendre; ains, pour votre incrédulité et
+malice, recevrez du très-équitable juge un digne châtiment.» Aussi,
+pour telles menaces et autres semblables discours que ce saint
+personnage faisait tonner à leurs oreilles, ceux de Carcassonne le
+chassèrent un beau jour de leur ville, défendant très-expressément par
+la voix du héraut, et sous peine d'une vengeance très-sévère, que nul,
+pour acheter ou vendre, se hasardât à communiquer avec lui ou quelqu'un
+des siens.
+
+Maintenant poursuivons ce que nous avons commencé. La ville étant rendue
+et tous ses habitans dehors, on fit choix de chevaliers pour garder
+fidèlement les biens qui s'y trouvaient.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+ Comment le comte de Montfort fut élu prince du territoire et
+ domaine du comte Raimond[48].
+
+[Note 48: Il faut entendre par là Raimond, vicomte de Béziers, et non le
+comte Raimond de Toulouse.]
+
+
+Toutes ces choses achevées, les barons tinrent conseil entre eux pour
+aviser de celui qu'ils devaient faire seigneur dudit domaine; et d'abord
+il fut offert au comte de Nevers, puis au duc de Bourgogne, mais ils le
+refusèrent. Pour lors, furent choisis dans toute l'armée deux évêques et
+quatre chevaliers, ensemble l'abbé de Cîteaux, légat du siége
+apostolique, pour donner un maître à ce territoire, lesquels promirent
+fermement d'élire celui qu'ils jugeraient meilleur selon Dieu et selon
+le siècle. Ces sept personnes donc, par la coopération des sept dons du
+Saint-Esprit et le regard de miséricorde qu'il jette sur la terre,
+choisissent un homme fidèle, catholique, honnête en ses moeurs et fort
+en armes, savoir le comte Simon de Montfort. Aussitôt l'abbé de Cîteaux,
+légat du siége apostolique, père et maître de cette sainte négociation,
+plus le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, viennent audit comte,
+l'avertissant, priant et engageant pour qu'il eût à accepter ce fardeau
+et cet honneur tout ensemble; et, comme le susdit personnage tout plein
+de discrétion s'y refusait très-instamment, se disant insuffisant, voire
+même indigne, soudain l'abbé de Cîteaux et le duc se jettent à ses
+pieds, le suppliant d'accéder à leur prière. Mais le comte persistant
+dans son refus, l'abbé, usant de son autorité de légat, lui enjoignit
+très-étroitement, par vertu d'obéissance, de faire ce qu'ils lui
+demandaient. Le comte donc prit le gouvernement des susdites terres pour
+la gloire de Dieu, l'honneur de l'Église et la ruine de l'hérétique
+méchanceté.
+
+Il faut placer ici un fait bien digne d'être rapporté, lequel advint peu
+auparavant en France au noble comte de Montfort. Un jour que le
+vénérable abbé de Vaulx-Cernay, Gui, dont il est parlé plus haut, qui,
+du mieux qu'il pouvait, avançait les affaires de la foi contre les
+hérétiques, revenait d'auprès le duc de Bourgogne, portant lettres de ce
+duc, par lesquelles il priait le comte de Montfort de se préparer avec
+lui à la guerre pour Jésus-Christ contre les infidèles, et lui offrant
+de grands dons s'il voulait en cela acquiescer à son désir, il arriva
+que ledit abbé rencontra le comte dans une église d'un sien château,
+dit Rochefort[49], occupé à certaines affaires. Or, comme l'abbé l'eut
+pris à part pour lui montrer la missive du duc, le comte, passant par le
+choeur de l'église, saisit le livre du psautier qu'il trouva sur le
+pupitre, et, tenant son doigt sur la première ligne, il dit à l'abbé:
+expliquez-moi ce passage: «Dieu a commandé à ses anges de vous garder
+dans toutes vos voies; ils vous porteront dans leurs mains, de peur que
+vous ne heurtiez votre pied contre la pierre[50];» ce qui, indiqué de la
+sorte par disposition divine, fut très-manifestement prouvé par l'issue
+des choses.
+
+[Note 49: Il est probablement question de la petite ville de ce nom,
+située en Beauce, à deux lieues de Dourdan.]
+
+[Note 50: Psaume 90, v. 11, 12.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+ Illustres qualités de l'âme et du corps qu'on remarquait dans
+ Simon, comte de Montfort.
+
+
+Puisque l'occasion s'en présente, et que l'ordre naturel de notre récit
+le requiert, nous placerons ici ce que nous avons reconnu par nous-même
+dans le noble comte de Montfort. Nous dirons d'abord qu'il était de race
+illustre, d'un courage indomptable, et merveilleusement exercé dans les
+armes; en outre, et pour parler de l'extérieur, il était d'une stature
+très-élevée, remarquable par sa chevelure, d'une figure élégante, d'un
+bel aspect, haut d'épaules, large de poitrine, gracieux de corps, agile
+et ferme en tous ses mouvemens, vif et léger, tel, en un mot, que nul,
+fût-il un de ses ennemis ou envieux, n'aurait rien trouvé à reprendre en
+sa personne pour si peu que ce fût; enfin, et pour parler de choses plus
+relevées, il était disert en paroles, affable et doux, d'un commerce
+aimable, très-pur en chasteté, distingué par sa modestie, doué de
+sapience, ferme en ses desseins, prévoyant dans le conseil, équitable
+dans le jugement, plein de constance dans les affaires guerrières,
+circonspect dans ses actions, ardent pour entreprendre, infatigable pour
+achever, et tout dévoué au service de Dieu. Ô sage élection des princes!
+acclamations sensées des pélerins, qui ont commis un homme si fidèle à
+la défense de la foi orthodoxe, et ont voulu élever au premier rang un
+personnage si bien accommodé aux intérêts de la république universelle,
+à la très-sainte affaire de Jésus-Christ contre les pestiférés
+hérétiques! Il convenait en effet que l'ost du Seigneur des armées fût
+commandé par un homme tel que celui-ci, orné, comme nous l'avons dit, de
+la noblesse du sang, de la pureté des moeurs et des vertus de
+chevalerie, tel, dirons-nous, qu'il fût heureux qu'on le mît au dessus
+de tous pour la défense de l'Église en péril, afin que, sous son
+patronage, s'affermît l'innocence chrétienne, et que la présomptueuse
+témérité de la perverse hérésie ne pût espérer que sa détestable erreur
+demeurerait impunie; et bellement ce Simon de Montfort fut-il envoyé par
+le Christ, vraie montagne de force, au secours de l'Église voisine du
+naufrage, pour la défendre contre ses ennemis acharnés.
+
+Il est digne de remarque que, bien qu'autres pussent se trouver qui
+l'égalassent en quelque partie, nous dirons hardiment qu'à peine ou
+jamais on n'en rencontra en qui affluât une si grande plénitude de
+qualités, soit naturelles, soit acquises, et qu'élevât au dessus du
+commun la magnificence de tant et si riches largesses accordées par la
+divine Providence; voire même il lui fut donné de Dieu l'aiguillon d'une
+continuelle sollicitude et d'une pauvreté très-pressante; car, bien que
+Dieu, par la prise des châteaux et la destruction des ennemis, en ait
+agi avec lui miraculeusement et avec libéralité grande, en même temps il
+le tourmentait par tant de soucis, et l'accablait d'une si grande
+détresse qu'il lui permettait à peine de reposer, afin qu'il ne
+s'adonnât à l'orgueil; et, pour que la vertu d'un homme si illustre
+brille davantage, qu'il ne soit à charge au lecteur si nous disons
+quelques mots des choses qu'il avait faites avant l'époque que nous
+traitons, et dont nous avons été témoin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+ Bienveillance du comte Simon à l'égard des habitans de Zara, et
+ sa révérence singulière envers l'église romaine.
+
+
+Un temps était où ce noble comte, et Gui abbé de Vaulx-Cernay, qui fut
+ensuite évêque de Carcassonne, et dont nous avons souvent fait mention,
+s'en allaient outre-mer avec certains barons de France[51]. Et comme les
+nobles français furent arrivés dans la très-opulente cité de Venise, où
+ils étaient pour monter à frais communs à bord des navires qui devaient
+les transporter, ils durent les louer à fort grand prix. Là étaient
+Baudouin[52] comte de Flandre, et Henri son frère, Louis comte de Blois,
+le noble comte de Montfort, et beaucoup d'autres qu'il n'était aisé de
+compter.
+
+[Note 51: Il s'agit ici de la croisade entreprise en 1205, à
+l'instigation de Foulques de Neuilly.]
+
+[Note 52: Baudouin IX.]
+
+Or, les citoyens de Venise, hommes rusés et pervers, s'apercevant que
+nos pélerins étaient épuisés d'argent et quasi à sec, à cause du prix
+immodéré des navires, bien plus, qu'ils ne pouvaient en grande partie
+payer le dit naulage, saisissant l'occasion de ce que nos pélerins
+étaient à leur merci et dans leur dépendance, ils les conduisirent à la
+destruction d'une certaine ville chrétienne appartenant au roi de
+Hongrie, laquelle était nommée Zara; et comme nos pélerins y furent
+arrivés, selon la coutume des assiégeans, ils assirent leurs tentes près
+des murs de la ville. Mais le comte de Montfort et l'abbé de Vaulx, ne
+voulant suivre la multitude à mal faire, se refusèrent à camper avec les
+autres, et se logèrent loin de la ville. Cependant le seigneur pape
+envoya lettres à tous pélerins, et avec elles menaces très-strictes de
+perdre l'indulgence qu'il leur avoit accordée, leur commandant, sous
+peine de grave excommunication, de n'endommager en aucune façon ladite
+cité de Zara.
+
+Il advint que l'abbé de Vaulx, lisant un jour ces lettres aux nobles
+hommes de l'armée, tous réunis au même lieu, les Vénitiens voulurent le
+tuer. Lors, le noble comte de Montfort se leva au milieu de l'assemblée,
+et s'opposant aux Vénitiens, il les empêcha de le tuer; puis s'adressant
+aux citoyens de Zara qui étaient là présens pour demander la paix, le
+noble comte, devant tous les barons, leur parla de cette sorte: «Ici ne
+suis venu, dit-il, pour détruire les chrétiens, et ne vous ferai aucun
+mal; et quoi que fassent les autres, pour ce qui est de moi et des
+miens, je vous en assure.» Ainsi parla cet homme sans peur, et aussitôt
+lui et les siens sortirent du lieu où se tenait la conférence. Que
+tardons-nous davantage? Les barons de l'armée, ne déférant pas au
+commandement apostolique, prennent et détruisent la ville: derechef, ils
+sont excommuniés par le seigneur pape, misérablement et de façon
+très-grave; et moi, qui étais là, je rends témoignage à la vérité, en ce
+que j'ai vu et lu les lettres contenant l'excommunication apostolique.
+
+Quant au comte, il n'acquiesça à l'avis de plusieurs, pour dévier de la
+vraie route; ains, sortant de la compagnie des pécheurs, avec grand
+ennui et dépens, il gagna, par une terre déserte et non frayée, la
+très-noble ville de Brindes, après beaucoup d'angoisses et de travaux,
+et là, finalement, ayant loué des navires, il s'achemina avec
+promptitude outre-mer, où, durant une année, il fit mainte et mainte
+prouesse dans la guerre contre les païens. Puis, avec honneur, il revint
+sauf et en vie dans ses domaines, tandis que les barons qu'il avait
+quittés près de Zara coururent grands périls, et presque tous moururent.
+Dès ce temps donc il commença les triomphes qu'il a heureusement
+consommés par la suite, et dès lors il mérita la gloire que, depuis, il
+obtint en châtiant la perversité hérétique.
+
+Nous ne pensons pas qu'il faille taire que ce comte étant tel et si
+grand homme, Dieu pourvut à lui donner un aide semblable à lui, à
+savoir, sa femme, qui, pour en dire peu de mots, était religieuse, sage
+et pleine de zèle. Chez elle, en effet, la religion ornait le zèle et la
+sagesse, la sagesse guidait la religion et le zèle, le zèle animait la
+sagesse et la religion. De plus, Dieu avait béni ladite comtesse en
+procréation de lignée; car le comte avait d'elle plusieurs et fort beaux
+enfans. Ces choses déduites à la louange dudit comte, apprêtons-nous à
+poursuivre l'ordre de notre narration.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+ Comment le comte de Nevers abandonna le camp des Croisés à cause
+ de certaines inimitiés.
+
+
+Quand ledit comte eut été élu en la façon et l'ordre que nous avons
+rapportés plus haut, aussitôt l'abbé de Cîteaux et lui-même s'en vinrent
+trouver le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, les priant et
+suppliant qu'ils daignassent rester encore quelque peu au service de
+Jésus-Christ; car il y avait encore à enlever grand nombre de châteaux
+très-forts ès mains des hérétiques; et pour ne parler d'autres
+innombrables, il s'en trouvait trois bien munis autour de Carcassonne,
+où se tenaient en ce moment les principaux ennemis de notre foi. D'un
+côté était Minerve[53], le château de Termes[54] de l'autre, et enfin
+Cabaret[55].
+
+[Note 53: C'était une des plus fortes places du royaume, dans le diocèse
+de Saint-Pons.]
+
+[Note 54: _Castrum Finarum._ Nous avons traduit _Termes_, comme plus
+bas, pour _Termarum_ et _Thermarum_, à quatre lieues de Carcassonne.]
+
+[Note 55: Château qui a donné son nom au pays de Cabardès, dans le
+diocèse de Carcassonne.]
+
+Le duc de Bourgogne, homme très-bénin, acquiesça à leurs prières, et
+promit de rester avec eux encore pour quelque temps. Mais le comte de
+Nevers ne voulut du tout entendre à leurs suppliques, et retourna à
+l'instant dans ses domaines. En effet, le duc et ce comte ne
+s'accordaient pas bien ensemble, et le diable, ennemi de la paix, avait
+aiguisé entre eux de telles inimitiés que les nôtres craignaient tous
+les jours qu'ils ne s'entretuassent. Nos soldats jugeaient aussi que le
+comte de Nevers n'avait pas assez de bonne volonté envers le comte
+Simon, pour autant que celui-ci était l'ami du duc de Bourgogne, et avec
+lui était venu du pays de France. Ô combien est grande la malice du
+vieil ennemi qui, voyant et jalousant le progrès des affaires de
+Jésus-Christ, voulut empêcher ce dont l'accomplissement le mit si fort
+en peine! Or, l'armée des Croisés qui avait été au siége de Carcassonne
+était si grande et si forte que, si elle avait voulu se porter plus
+avant, et poursuivre avec concert les ennemis de la foi catholique, ne
+trouvant aucune résistance, elle aurait pu s'emparer promptement de
+toute la contrée. Mais autant que peut l'humaine raison s'en rendre
+compte, autrement en ordonna la clémence divine, parce que, songeant au
+salut du genre humain, elle a voulu réserver la conquête de ce pays aux
+pécheurs. À donc, le bon maître ne voulut finir tout d'un coup cette
+très-sainte guerre, pourvoyant par là à ce que les pécheurs pussent
+gagner pardon, et au plus grand mérite des justes; ains, il voulut que
+ses ennemis fussent subjugués peu à peu et successivement, afin que peu
+à peu et successivement les pécheurs se prissent à venger l'injure de
+Jésus-Christ, et que la guerre étant prolongée, le temps de grâce se
+prolongeât aussi pour eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+ Prise du château de Fanjaux. Le comte pénètre dans le diocèse
+ d'Albi.
+
+
+Après qu'il eut passé peu de jours à Carcassonne, le noble comte en
+sortit avec le duc et une bonne partie de l'armée, pour passer outre
+avec l'aide du Seigneur, délaissé qu'il était par le plus grand nombre
+des Croisés, qui avaient fait retraite avec le comte de Nevers. Marchant
+donc de Carcassonne, ils campèrent le même jour auprès d'une certaine
+ville nommée Alzonne[56].
+
+[Note 56: Bourg à trois lieues de Carcassonne.]
+
+Au lendemain, le duc donna conseil au comte d'aller vers un château
+nommé Fanjaux[57], où étaient entrés quelques soldats arragonais du
+parti de notre comte, et qu'ils avaient fortifié, ledit château ayant
+été abandonné par les soldats et les habitans, pour la crainte qu'ils
+avaient des nôtres; car plusieurs des plus nobles et plus puissantes
+forteresses aux mains des ennemis avaient été laissées vides et
+désertes, à cause de la terreur qu'inspiraient les Croisés. Le comte
+ayant donc pris quelques hommes d'armes avec lui, et laissant le duc
+avec le gros de l'armée, marcha vers le susdit château, et, l'ayant reçu
+de ses gens, il l'occupa et le munit.
+
+[Note 57: _Fanum jovis_; petite ville à quatre lieues de Mirepoix.]
+
+Il ne faut pas taire que le comte de Toulouse, qui avait assisté au
+siége de Carcassonne, et qui était envieux de nos bons succès, conseilla
+à notre comte de détruire certains châteaux qui étaient voisins de ses
+domaines à lui, comte de Toulouse; le même, sous prétexte de bien faire,
+et suivant la volonté de notre comte, détruisit de fond en comble, et
+brûla quelques castels, de peur, disait-il, qu'ils ne fissent tort aux
+nôtres par la suite. Mais il en usait ainsi, cet homme plein de perfidie
+et d'iniquité, parce qu'il voulait que tout ce pays fût saccagé, et que
+nul ne fut en état de lui opposer résistance.
+
+Comme ces choses se passaient, les bourgeois d'un très-noble château,
+qu'on appelle Castres, au territoire Albigeois, vinrent vers notre
+comte, prêts à le recevoir pour maître et à faire suivant sa volonté. Le
+duc engagea le comte à s'y rendre, et à recevoir ladite forteresse,
+parce qu'elle était comme la clef de tout le territoire Albigeois. Le
+comte y alla donc avec un petit nombre des siens, laissant derrière le
+duc avec l'armée. Or, il advint pendant qu'il était à Castres, et que
+les habitans lui rendaient hommage et lui livraient le château,
+qu'arrivèrent à lui des gens d'armes d'un certain autre château
+très-noble, proche d'Albi, appelé Lombers[58], disposés à faire pour le
+comte comme avaient fait ceux de Castres; mais le noble comte, voulant
+retourner à l'armée, ne voulut les suivre pour l'instant, et seulement
+prit leur ville sous sa protection, jusqu'à ce qu'il pût y aller en
+temps plus opportun.
+
+[Note 58: Bourg à trois lieues d'Albi.]
+
+Nous n'oublierons pas de rapporter un miracle qui advint dans le château
+de Castres en présence du comte. Comme on lui présenta deux hérétiques,
+dont l'un était dit _parfait_ dans sa secte, et l'autre était comme
+néophyte et disciple du premier, le comte, ayant tenu conseil, ordonna
+que tous deux seraient brûlés; mais le second des deux, savoir, celui
+qui était disciple de l'autre, ayant le coeur touché intérieurement
+d'une vive douleur, commença à se convertir, et promit qu'il abjurerait
+volontiers l'hérésie, et obéirait en tout à la sainte Église romaine: ce
+qu'ayant entendu nos gens entrèrent en grande altercation; les uns
+disant que, puisque celui-ci voulait faire selon notre volonté, il ne
+devait être condamné à mort; les autres au contraire soutenant qu'il
+méritait de mourir, tant pour ce qu'il était manifeste qu'il avait été
+hérétique, que parce qu'il était à croire qu'il promettait plutôt par la
+crainte pressante du bûcher, que par le désir de suivre la religion
+chrétienne. Quoi plus? Le comte consentit qu'il fût brûlé, dans l'idée
+que s'il était réellement converti, le feu lui serait en expiation de
+ses péchés, et que s'il avait menti, il souffrirait le talion pour sa
+perfidie. Ils furent donc liés tous les deux étroitement avec des liens
+très-forts et très-durs, par les jambes, le ventre, le col, et leurs
+mains attachées derrière le dos. Cela fait, on demanda au disciple en
+quelle foi il entendait mourir, et il répondit: «J'abjure la méchanceté
+hérétique, et veux mourir dans la foi de la sainte Église romaine,
+priant que cette flamme me serve de purgatoire». Lors un grand feu fut
+allumé autour du pal, et tandis que le parfait en hérésie fut consumé en
+un moment, les liens qui attachaient l'autre s'étant rompus aussitôt,
+tout forts qu'ils étaient, il sortit du feu tellement intact qu'il n'en
+resta sur lui aucune trace, si ce n'est que le bout de ses doigts était
+brûlé un petit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+ Comment le siége de Cabaret fut tenté vainement par le comte.
+
+
+À son retour du château de Castres, le comte rejoignit l'armée qu'il
+avait quittée aux environs de Carcassonne; et pour lors l'avis du duc de
+Bourgogne, des hommes d'armes et de l'armée, fut de marcher sur Cabaret,
+pour voir si, par aventure, ils pourraient inquiéter les gens de ce
+château, et les forcer par assaut à se rendre. Les nôtres donc
+s'ébranlant, vinrent à demi-lieue de Cabaret, et là établirent leur
+camp. Le lendemain les hommes d'armes s'armèrent, ainsi qu'une grande
+partie de l'armée, et s'approchèrent du château pour le prendre. Puis,
+ayant donné l'assaut, voyant qu'ils ne profitaient guère, ils
+retournèrent à leurs tentes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+ Du départ du duc de Bourgogne, et de l'occupation de Pamiers,
+ Saverdun et Mirepoix.
+
+
+Au jour suivant, le duc de Bourgogne se prépara à partir avec toute la
+force de l'armée, et le troisième jour ils quittèrent le comte, chacun
+s'en revenant chez soi. Le comte donc resta seul et quasi désespéré,
+n'ayant que très-peu de chevaliers, au nombre de trente environ,
+lesquels étaient venus de France avec les autres pélerins, et
+chérissaient avant tout le service du Christ et le comte de Montfort.
+
+L'armée s'étant ainsi retirée, le noble comte vint à Fanjaux, où,
+arrivé, il vit venir à lui le vénérable abbé de Saint-Antonin de
+Pamiers[59], dans le territoire de Toulouse, le priant de vouloir
+s'acheminer avec lui, et l'assurant qu'il lui livreroit sur l'heure le
+très-noble château de cette ville. Or, tandis que le comte se portait
+vers ce lieu, il arriva au château dit de Mirepoix[60], et le prit
+aussitôt. Était ce château un réceptacle d'hérétiques et de routiers, et
+appartenait aux domaines du comte de Foix. L'ayant pris, le comte marcha
+droit vers Pamiers, où l'abbé le reçut avec de grands honneurs et lui
+livra le château de cette ville, que le comte reçut de lui et pour
+lequel il lui fit hommage, ainsi qu'il le devait; car ce château était
+proprement en la possession de l'abbé et des chanoines de Saint-Antonin,
+lesquels chanoines étaient réguliers[61], et nul n'y devait rien avoir
+que de la part de l'abbé. Mais le très-méchant comte de Foix, qui devait
+le tenir de lui, voulait malicieusement se l'approprier tout entier,
+ainsi que nous le montrerons ci-après.
+
+[Note 59: À trois lieues de Foix.]
+
+[Note 60: À six lieues de Toulouse.]
+
+[Note 61: Ils furent sécularisés en 1745.]
+
+De là le comte vint à Saverdun[62], dont les bourgeois se rendirent à
+lui sans condition aucune. Or ce château, je veux dire celui de
+Saverdun, était au pouvoir et dans le domaine du comte de Foix.
+
+[Note 62: Petite ville à cinq lieues de Foix.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+ Albi et Lombers tombent en la possession du comte Simon.
+
+
+Comme il revenait de Fanjaux, notre comte délibéra d'aller au château de
+Lombers dont nous avons dit ci-dessus un mot, afin d'en prendre
+possession. Or, il y avait en ce château plus de cinquante chevaliers,
+lesquels, à son arrivée, reçurent le comte avec honneur, et lui dirent
+que le lendemain ils feraient suivant ses ordres. Le lendemain étant
+survenu, les susdits chevaliers se concertèrent pour le trahir
+lâchement; mais leur conciliabule ayant duré jusqu'à la neuvième heure,
+la chose vint aux oreilles du comte, qui, prétextant une affaire, sortit
+sans délai du château. Pour lors ils le suivirent, et, poussés par la
+crainte, ils se soumirent à sa volonté et livrèrent la place, lui
+faisant hommage et jurant fidélité.
+
+Puis vint notre comte à Albi, laquelle cité avait appartenu au vicomte
+de Béziers. L'évêque d'Albi, Guillaume, qui en était le principal
+seigneur, le reçut avec joie pour maître, et lui rendit la ville. Que
+dirai-je? Le comte prit alors possession de tout le diocèse albigeois, à
+l'exception de quelques châteaux que tenait le comte de Toulouse, qui
+les avait enlevés au vicomte de Béziers.
+
+Ces choses dûment achevées, notre comte retourna à Carcassonne, d'où,
+quelques jours après, il partit pour aller à Limoux[63], dans le
+territoire du comté de Razez, et y mettre garnison; car s'était ledit
+château vendu au comte, sitôt la prise de Carcassonne, et tout en y
+allant, il prit plusieurs castels qui résistaient à la sainte Église, et
+pendit à bon droit plusieurs de leurs habitans à des potences que bien
+avaient gagnées.
+
+[Note 63: Ancienne capitale du comté du Razez, à quinze lieues de
+Narbonne.]
+
+À son retour de Limoux, le comte marcha contre un certain fort, voisin
+de Carcassonne, et appartenant au comte de Foix, lequel avait nom
+Preissan[64]. Or, durant qu'il en faisait le siége, ledit comte de Foix
+vint à lui, lui jurant qu'il agirait en tout suivant les ordres de
+l'Église; et, en outre, il donna au comte son propre fils en otage, lui
+abandonnant encore le château qu'il assiégeait. Après quoi, Simon revint
+à Carcassonne.
+
+[Note 64: Dans le diocèse de Narbonne.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+ Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte de Montfort à
+ prestation d'hommage comme il lui était dû à raison de la ville
+ de Carcassonne. Inutiles instances dudit comte à ce sujet.
+
+
+Le roi d'Arragon, Pierre, dans le domaine duquel entrait la cité de
+Carcassonne, ne voulut en aucune façon recevoir l'hommage du comte, mais
+bien voulait avoir la ville même. Or, un jour qu'il voulait aller à
+Montpellier[65], et qu'il n'osait, il envoya vers le comte, et lui manda
+qu'il eût à venir à sa rencontre à Narbonne. La chose faite, le roi et
+notre comte s'en vinrent ensemble à Montpellier, où, comme ils eurent
+demeuré sept jours, le roi ne put être amené à recevoir l'hommage du
+comte. Bien plus, il ordonna secrètement, ainsi qu'on le sut ensuite, à
+tous les nobles des vicomtés de Béziers et de Carcassonne, qui
+résistaient encore à la sainte Église et à notre comte, de ne point
+faire composition avec lui, leur promettant que lui-même l'attaquerait
+de concert avec eux.
+
+[Note 65: Ce prince était aussi seigneur de Montpellier.]
+
+Quant au comte de Montfort, il advint qu'à son retour de Montpellier,
+gens vinrent à lui qui lui dirent qu'un grand nombre des chevaliers des
+diocèses de Béziers, de Carcassonne et d'Albi, avaient rompu la foi
+qu'ils lui avaient promise: et de fait il en était ainsi. En outre,
+certains félons avaient assiégé deux chevaliers du comte dans la tour
+d'un château près de Carcassonne, savoir, Amaury et Guillaume de
+Pissiac. Ce qu'oyant le comte, il fit hâte afin de pouvoir arriver au
+château devant que ses hommes d'armes fussent pris. Mais ne pouvant
+traverser la rivière de l'Aude, vu qu'elle était débordée, force lui fut
+de gagner Carcassonne, parce qu'autrement il n'aurait pu la passer; et
+comme il était en route, il fut informé que lesdits chevaliers étaient
+tombés au pouvoir des traîtres.
+
+Il advint, tandis que le comte était à Montpellier, que Bouchard de
+Marly et Gobert d'Essignac, ensemble quelques autres chevaliers, qui
+étaient en un certain château de Saissac[66], lieu très-fort au diocèse
+de Carcassonne, que le comte avait donné audit Bouchard, poursuivirent
+un jour les ennemis jusqu'à Cabaret. Or, cette forteresse, située près
+de Carcassonne, était presque inexpugnable et garnie d'un grand nombre
+de soldats. Plus que toutes les autres, elle résistait à la chrétienté
+et au comte, et c'est là qu'était la source de l'hérésie, son seigneur,
+Pierre Roger[67], vieux de méchans jours, étant hérétique et ennemi
+reconnu de l'Église. Comme donc ledit Bouchard et ses compagnons se
+furent approchés de Cabaret, les chevaliers de ce château s'étant mis en
+embuscade se levèrent tout à coup, les entourèrent et se saisirent de
+Bouchard. Pour Gobert, lui ne voulant d'autant se rendre, ils le
+tuèrent; et menant Bouchard dans Cabaret, ils le jetèrent dans une tour
+du château où ils le tinrent aux fers pendant seize mois.
+
+[Note 66: À quatre lieues de Carcassonne.]
+
+[Note 67: Il était parent du vicomte de Béziers.]
+
+Au même temps, avant que le comte revînt de Montpellier, vint à mourir
+de maladie Raimond-Roger, vicomte de Béziers, lequel était retenu à
+Carcassonne dans le palais[68]. Retournons maintenant à la suite de
+l'autre récit.
+
+[Note 68: Le 10 novembre 1209; il est à peu près hors de doute qu'il
+mourut de mort violente, et non de maladie.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+ De la trahison et cruauté de Gérard de Pépieux envers le comte
+ Simon et ses chevaliers.
+
+
+Durant que le comte Simon revenait de Montpellier vers Carcassonne,
+Gérard de Pépieux, chevalier du Minervois, que le comte tenait en grande
+affection et familiarité, et auquel il avait remis la garde de ses
+châteaux aux entours de Minerve, ce méchant traître et cruel ennemi de
+la foi, reniant Dieu, abjurant sa croyance, oubliant les bienfaits du
+comte et son amitié, faillit à son attachement et à la foi qu'il lui
+avait jurée. Que s'il n'avait devant les yeux Dieu et la religion, au
+moins les bontés du comte auraient dû le détourner d'une si grande
+cruauté. Ledit Gérard donc, venant avec d'autres chevaliers ennemis de
+la foi, dans un certain château du comte au territoire de Béziers, dit
+Puiserguier[69], prit deux chevaliers de Montfort qui gardaient le
+château, ainsi qu'un grand nombre de servans, promettant avec serment
+qu'il ne les occirait point, mais qu'il les conduirait vies et bagues
+sauves jusqu'à Narbonne. Ce que le comte ayant appris, il vint audit
+château du plus vite qu'il put, comme Gérard et ses compagnons s'y
+trouvaient encore, et voulut assiéger la place; mais Amaury, seigneur de
+Narbonne, qui était avec lui, et ses hommes déclarèrent ne vouloir
+entreprendre le siége avec le comte, et s'en revinrent chez eux. Lors,
+voyant qu'il restait quasi seul, le comte se retira pendant la nuit dans
+un sien château voisin, nommé Capestang[70], avec dessein de revenir le
+lendemain à l'aube du jour.
+
+[Note 69: À deux lieues de Béziers.]
+
+[Note 70: À quatre lieues de Narbonne.]
+
+Or, il arriva à Puiserguier certain miracle que nous ne devons passer
+sous silence. Lorsque Gérard y fut arrivé, et s'en fut rendu maître,
+méprisant les promesses qu'il avait données, savoir qu'il conduirait
+sans leur mal faire les prisonniers jusqu'à Narbonne, il jeta dans une
+tour du château les servans du comte, dont il s'était saisi au nombre de
+cinquante. Puis, comme dans la nuit même où le comte s'était retiré, il
+songea à déguerpir sur l'heure de minuit, dans la crainte qu'il ne
+revînt au lendemain l'assiéger en forme, ne pouvant par trop grande hâte
+emmener ses captifs de la tour, il les précipita dans un fossé de cette
+tour même, fit jeter par-dessus eux de la paille, du feu, des pierres,
+et tout ce qu'il trouva sous la main; et bientôt quittant le château, il
+gagna Minerve, traînant après lui les deux chevaliers qu'il avait en son
+pouvoir. Ô bien cruelle trahison! au point du jour, le comte étant de
+retour au susdit château, et le trouvant vide, le renversa de fond en
+comble; et quant à ces gens gisans dans le fossé, lesquels avaient jeûné
+pendant trois jours, il les en fit retirer, trouvés qu'ils furent, ô
+grand miracle! ô chose du tout nouvelle! sans blessure ni brûlure
+aucune.
+
+Partant dudit lieu, le comte rasa jusqu'au sol plusieurs châteaux dudit
+Gérard, et peu de jours après il rentra dans Carcassonne. Pour ce qui
+est de ce traître et félon Gérard, il avait conduit les chevaliers de
+Montfort à Minerve; et ne tenant cas de sa promesse, faussant son
+serment, il ne les tua point, il est vrai, mais, ce qui est plus cruel
+que la mort, il leur arracha les yeux; et, leur ayant amputé les
+oreilles, le nez et la lèvre supérieure, il leur ordonna de retourner
+tout nus vers le comte. Or, comme il les avait chassés en tel état
+pendant la nuit, le vent et le gel faisant rage, car en ce temps-là
+l'hiver était très-âpre, un d'eux, ce qu'on ne saurait ouïr sans larmes,
+vint mourir en un bourbier; l'autre, ainsi que je l'ai entendu de sa
+propre bouche, fut amené par un pauvre à Carcassonne. Ô scélératesse
+infâme! ô cruauté inouïe! Mais n'était tout ceci que prélude à majeures
+souffrances.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+ Comment vint derechef l'abbé de Vaulx au pays Albigeois pour
+ raffermir les esprits presque abattus des Croisés.
+
+
+Dans le même temps, le vénérable abbé de Vaulx-Cernay, Gui, cet homme
+excellent, qui embrassait d'un merveilleux amour les affaires de
+Jésus-Christ, et, après l'abbé de Cîteaux, était celui qui les poussait
+à bonne issue plus que tous les autres, était venu de France à
+Carcassonne, à telle fin que de réconforter les nôtres qui étaient alors
+dans un grand abattement; et telle était, comme nous l'avons dit, son
+ardeur pour les intérêts du Christ, que, dès l'origine de l'entreprise,
+il avait couru d'un et d'autre côté par la France, allant et prêchant en
+tous lieux.
+
+Or ceux qui étaient en la cité de Carcassonne ressentaient un tel
+trouble et frayeur si grande, que, désespérant, peu s'en fallait,
+entièrement, ils ne songeaient plus qu'à la fuite, étant de toutes parts
+enfermés par d'innombrables et très-puissans ennemis. Mais cet homme de
+vertu, au nom de celui qui donne le succès avec les épreuves, mitigeait
+chaque jour par de salutaires avertissemens leur accablement et leurs
+craintes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+ Robert de Mauvoisin revient de la cour de Rome.
+
+
+Aussi vers ce temps, survint Robert de Mauvoisin qui, par le comte,
+avait été député en cour de Rome[71], lequel était un très-noble soldat
+du Christ, homme de merveilleuse droiture, de science parfaite, de bonté
+incomparable, et depuis longues années avait exposé soi-même et les
+siens pour le service du Christ. Au par-dessus des autres, il soutenait
+la sainte entreprise avec grande ardeur et la plus notable efficacité;
+si fut-il en effet celui à l'aide duquel, après Dieu, mais avant tous,
+la milice du Christ vint à reprendre vigueur, comme nous le montrerons
+dans les chapitres suivans.
+
+[Note 71: Il avait été chargé d'entretenir le pape dans des dispositions
+hostiles contre Raimond, et de l'engager à recruter, par de nouvelles
+indulgences, les rangs des Croisés.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+ Mort amère d'un abbé de l'ordre de Cîteaux et d'un frère convers
+ égorgés près de Carcassonne.
+
+
+Sur ces entrefaites, le comte de Foix avait, pour ses affaires, envoyé
+vers les légats dans la ville de Saint-Gilles un abbé de l'ordre de
+Cîteaux, lequel était d'une maison entre Foix et Toulouse, qu'on appelle
+Caulnes[72]. Celui-ci, à son retour, vint à Carcassonne, menant avec lui
+deux moines et un frère convers; d'où lui et ses compagnons étant
+partis, ils avaient à peine fait un mille quand soudain ce
+très-monstrueux ennemi du Christ, ce très-féroce persécuteur de
+l'Église, à savoir Guillaume de Rochefort, frère de l'évêque de
+Carcassonne (de celui qui l'était alors), se jeta sur eux, armé qu'il
+était contre hommes désarmés, cruel envers gens pleins de douceur,
+barbare à l'égard d'innocens: et pour nulle autre cause fors qu'ils
+étaient de l'ordre de Cîteaux, frappant l'abbé en trente-six endroits de
+son corps, et le frère convers en vingt-quatre, ce plus féroce des
+hommes les tua sur la place. Quant aux deux moines, il laissa l'un plus
+qu'à demi-mort, lui ayant fait seize blessures; et l'autre qui était
+connu, et quelque peu familier de ceux qui se trouvaient avec le susdit
+tyran, ne dut qu'à cela d'échapper la vie sauve. Ô guerre ignoble!
+honteuse victoire! Notre comte qui était alors à Carcassonne, venant à
+savoir ce qui s'était passé, commanda qu'on enlevât les corps des
+malheureuses victimes, et qu'on les ensevelît honorablement dans cette
+ville. Ô homme catholique! ô prince fidèle! De plus, il fit soigner
+promptement par médecins le moine qui avait été laissé à moitié mort,
+et, quand il fut guéri, le renvoya à sa maison. Le comte de Foix, au
+contraire, lui qui avait député l'abbé et ses compagnons pour ses
+propres affaires, reçut leur meurtrier en grande familiarité et
+affection; voire même il retint le bourreau près de sa personne. Pour en
+finir sur ce fait, on retrouva peu après en compagnie du comte de Foix
+les montures de l'abbé que le traître avait ravies. Ô le plus scélérat
+des hommes! (je veux dire le comte de Foix) ô le pire des félons!
+
+[Note 72: Abbaye de l'ordre de Cîteaux, à trois lieues de Toulouse.]
+
+Il ne faut point taire, d'ailleurs, que l'homicide, atteint par la
+céleste vengeance de Dieu, ce juge équitable, porta le prix de sa
+cruauté, le sang de ceux qu'il avait tués criant contre lui de la terre
+vers le ciel. En effet, lui qui avait frappé de tant de coups ces bons
+religieux, recevant bientôt après un nombre infini de blessures, fut tué
+à la porte même de Toulouse par les soldats du Christ, ainsi qu'il
+l'avait bien mérité. Ô juste jugement! ô équitable mesure des
+dispensations divines! car il n'est point de loi plus juste que
+celle-ci: «Que les artisans de mort périssent par leur art.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+ Comment fut perdu le château de Castres.
+
+
+Dans le même temps, les bourgeois de Castres renoncèrent à l'amitié et
+domination du comte, et se saisirent d'un sien chevalier qu'il avait
+laissé pour la garde du château, ensemble de plusieurs servans.
+Toutefois n'osèrent-ils leur mal faire, pour autant que quelques-uns des
+plus puissans de leur ville étaient retenus en otage à Carcassonne.
+Presque en même jour, les chevaliers de Lombers, rompant avec Dieu et
+notre comte, mirent la main sur des servans à lui qui étaient dans le
+château, et les envoyèrent à Castres pour être jetés en prison et
+chargés de fers. À quelle fin les bourgeois de Castres les mirent en
+certaine tour, eux, le chevalier et les servans qu'ils avaient pris,
+comme nous venons de le dire; mais tous, par une belle nuit, s'étant
+fabriqué une manière de corde avec leurs vêtemens, et se laissant aller
+par une fenêtre, s'échappèrent avec l'aide de Dieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+ Le comte de Foix se retire de l'alliance du comte de Montfort.
+
+
+Vers ce temps encore[73], le comte de Foix, qui, comme nous l'avons
+rapporté plus haut, avait juré amitié au comte Simon, reprit par
+trahison le château de Preissan qu'il lui avait livré, et, se retirant
+de son alliance, il commença à le combattre avec acharnement. En effet,
+peu de temps ensuite, le jour de la fête de Saint-Michel, le félon vint
+de nuit à Fanjaux, et, ayant dressé des échelles contre le mur, il fit
+entrer les siens, lesquels escaladèrent les murailles, et vinrent se
+répandre dans la place. Ce qu'apprenant les nôtres qui étaient en
+très-petit nombre dans le château, attaquant les ennemis, ils les
+forcèrent de sortir en grande confusion, et de se précipiter dans le
+fossé, après en avoir tué plusieurs. Ce n'est tout: il y avait auprès de
+Carcassonne un noble château[74], nommé Mont-Réal, dont le seigneur
+était un chevalier, nommé Amaury, lequel, dans tout le pays, ne
+comptait, après les comtes, nul qui fût plus noble ou plus puissant que
+lui. Or, cet Amaury, lors du siége de Carcassonne, avait, par peur des
+nôtres, abandonné Mont-Réal; puis il était venu au comte, et pour un
+temps se tint à sa suite et dans sa familiarité; mais, peu de jours
+après, perfide à Dieu et à Montfort, il se retira. Il faut savoir que le
+comte, voulant occuper Mont-Réal, en avait fié la garde à un certain
+clerc originaire de France. Séduit néanmoins par une diabolique
+suggestion, et pire qu'un infidèle, ledit clerc, par trahison bien
+cruelle, livra presque aussitôt le château à ce même Amaury, et demeura
+quelque temps avec nos ennemis. Mais, par la divine volonté du
+très-juste Juge, le noble comte le prit bientôt après, en compagnie
+d'autres adversaires de la foi, dans un château qu'il assiégeait auprès
+de Mont-Réal, lequel a nom Brom[75], et le fit pendre, après qu'il eut
+d'abord été dégradé par l'évêque de Carcassonne, et traîné par toute
+cette ville à la queue d'un cheval, recevant ainsi le châtiment mérité
+de son méfait.
+
+[Note 73: Il s'agit toujours de la fin de l'an 1209.]
+
+[Note 74: À quatre lieues de Carcassonne.]
+
+[Note 75: Ou Bram.]
+
+Que tardons-nous davantage? Saisis d'une même passion de malice, presque
+tous les gens du pays rompirent pareillement avec le comte; en telle
+façon qu'ayant en très-court espace perdu plus de quarante châteaux, il
+ne lui resta que Carcassonne, Fanjaux, Saissac et le château de Limoux
+(dont même on désespérait), Pamiers, Saverdun et la cité d'Albi avec un
+château voisin nommé Ambialet[76]; et ne faut omettre que plusieurs de
+ceux à qui le comte avait remis la garde de ses châteaux furent tués par
+les traîtres ou mutilés. Le comte du Christ, qu'allait-il faire? Qui
+n'aurait défailli en si grande adversité, et en tel danger perdu toute
+espérance? Mais ce noble personnage, se jetant tout en Dieu, ne put être
+abattu par le malheur, comme il n'avait su s'enorgueillir dans la
+prospérité.
+
+[Note 76: À trois lieues d'Albi.]
+
+Or tout ceci se passait vers la nativité de Notre-Seigneur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+ Comment le comte Raimond partit pour Rome.
+
+
+Les choses étant en tel état, le comte de Toulouse alla vers le roi de
+France[77] pour voir s'il ne pourrait par quelque moyen obtenir de son
+aide et sanction certains péages nouveaux auxquels il avait renoncé de
+l'exprès commandement des légats. En effet, ledit comte avait outre
+mesure accru les péages sur ses terres et domaines; pour quoi il avait
+été très-souvent excommunié. Mais, comme à ce sujet il ne put en rien
+profiter auprès du roi, il partit de la cour de France, et, s'approchant
+du seigneur pape, il essaya s'il ne lui serait possible en quelque
+manière d'avoir restitution du pays à lui appartenant que les légats du
+seigneur pape avaient occupé pour gage de sûreté[78], ainsi qu'il a été
+expliqué plus haut, et aussi de rentrer en grâce auprès du souverain
+pontife. Pour quelle fin ce plus trompeur des hommes faisait grandement
+parade d'entière humilité et soumission, promettant d'accomplir
+soigneusement tout ce qu'il plairait au seigneur pape lui commander.
+Mais ledit seigneur par tant de sanglans reproches le rabroua, et par
+tant d'affronts, que réduit, pour ainsi parler, au désespoir, il ne
+savoit plus que faire, traité qu'il étoit de mécréant, de persécuteur de
+la paix, d'ennemi de la foi; et tel était-il bien réellement.
+
+[Note 77: En 1210.]
+
+[Note 78: Il s'agit ici des sept châteaux dont maître Théodise avait
+pris possession au nom de l'Église romaine. (Voy. le chap. XI.)]
+
+Toutefois, le seigneur pape, pensant que, tourné à désespoir, ledit
+comte attaquerait plus cruellement et plus ouvertement l'Église qui,
+dans la province de Narbonne, étoit à bien dire orpheline et mineure, il
+lui enjoignit d'avoir à se purger de deux crimes dont il était plus
+particulièrement accusé; savoir de la mort du légat, frère Pierre de
+Castelnau, et du crime d'hérésie: et, au sujet de cette double
+justification, le seigneur pape écrivit à l'évêque de Riez en Provence,
+et à maître Théodise, leur mandant que, si le comte de Toulouse pouvoit
+se purger suffisamment des deux crimes susdits, ils le reçussent à
+résipiscence. Cependant maître Milon qui, comme nous l'avons dit plus
+haut, usait de son titre de légat en la terre de Provence pour le bien
+de la paix et de la foi, avait convoqué au pays d'Avignon un concile de
+prélats, où furent excommuniés les citoyens de Toulouse, pour ce qu'ils
+avaient méprisé de remplir leurs promesses faites aux légats et aux
+Croisés touchant l'expulsion des hérétiques; et même le comte de
+Toulouse fut pareillement excommunié dans ce concile, au cas toutefois
+où il tenterait de recouvrer les péages auxquels il avait renoncé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+ Comment le comte Raimond se vit frustré de l'espoir qu'il avait
+ placé dans le roi de France.
+
+
+Le comte de Toulouse, à son retour de la cour de Rome, s'en vint trouver
+Othon[79], lequel était dit empereur, afin de se ménager ses bonnes
+grâces, et d'implorer son secours contre le comte de Montfort; puis il
+revint vers le roi de France, pour que le surprenant par de feintes
+paroles il pût le faire pencher en faveur de sa cause. Mais le roi, qui
+était homme plein de discrétion et de prudence, le reçut avec dédain,
+pour autant qu'il était grandement méprisable.
+
+[Note 79: Raimond était vassal de l'Empire à raison du comtat
+Venaissin.]
+
+Or le comte de Montfort, ayant appris que le comte de Toulouse s'était
+acheminé en France, avait mandé à ses principaux vassaux en ce pays de
+mettre à sa disposition ses terres et tout ce qu'il possédait, vu qu'ils
+n'étaient pas encore ennemis déclarés; même le comte de Toulouse avait
+promis par serment que son fils prendrait en mariage la fille du comte
+de Montfort, ce qu'ensuite il se refusa de faire, au mépris de son
+serment, trompeur et inconstant comme il était.
+
+Voyant qu'il ne gagnait rien près du roi, le comte de Toulouse retourna
+dans ses domaines avec sa courte honte. Pour nous, retournons à ce que
+nous avons abandonné.
+
+Le noble comte de Montfort, étant donc cerné de tous côtés par ses
+rivaux acharnés, se replia sur lui-même, gardant durant cet hiver le peu
+de pays qui lui était resté, et souvent même infestant ses ennemis. Nous
+pouvons ajouter que, bien qu'il eût des adversaires à l'infini et
+très-peu d'auxiliaires, ils n'osèrent jamais l'attaquer en rase
+campagne. Enfin, vers les premiers jours de carême, on vint annoncer à
+Montfort que la comtesse sa femme (il l'avait en effet appelée de
+France) arrivait avec plusieurs chevaliers. À cette nouvelle, le comte
+alla à sa rencontre jusqu'à un certain château dans le territoire
+d'Agde, nommé Pézénas[80], où, l'ayant trouvée, il revint en hâte à
+Carcassonne. Or, comme il s'approchait du château de Campendu[81], on
+lui vint dire que les gens du château de Mont-Laur[82], près le
+monastère de la Grasse[83], l'ayant trahi, étaient en train d'assiéger
+en la tour du château les servans qui s'y trouvaient. Aussitôt le comte
+avec ses chevaliers, renvoyant la comtesse dans un château voisin,
+marche vers ledit lieu; et, trouvant les choses telles qu'on le lui
+avait rapporté, il prit bon nombre de ces traîtres, et les pendit à des
+gibets. Les autres, à la vue des nôtres, avaient décampé prestement.
+
+[Note 80: À trois lieues d'Agde et quatre de Béziers.]
+
+[Note 81: _Canis suspensus_, à trois lieues de Carcassonne.]
+
+[Note 82: Petite ville à cinq lieues de Carcassonne, qu'il ne faut pas
+confondre avec une autre du même nom, également située dans le
+Languedoc, à trois lieues de Toulouse.]
+
+[Note 83: Abbaye de bénédictins, appelée Notre-Dame de la Grasse, située
+près de la petite ville de ce nom, à cinq lieues de Carcassonne.]
+
+Le comte revint ensuite avec ses gens à Carcassonne, d'où, marchant vers
+le bourg d'Alzonne[84], ils le trouvèrent désert; de là, s'avançant vers
+le château de Brom qu'ils trouvèrent préparé à se défendre, ils
+l'assiégèrent, et, au bout de trois jours, ils le prirent d'assaut sans
+le secours de machines. Au demeurant, ils arrachèrent les yeux à plus de
+cent hommes de ce château, et leur coupèrent le nez, laissant un oeil à
+l'un d'eux pour qu'au grand opprobre des ennemis il conduisît les autres
+à Cabaret. Le comte en agit de la sorte, non qu'une telle mutilation lui
+fît plaisir, mais pour autant que ses adversaires avaient fait ainsi les
+premiers, et qu'ils taillaient en pièces tous ceux des nôtres qu'ils
+pouvaient prendre, comme des bourreaux féroces qu'ils étaient; et certes
+il était juste que, tombant dans la fosse qu'ils avaient creusée, ils
+bussent parfois au calice qu'ils avaient présenté aux autres. Le noble
+comte, d'ailleurs, ne se délectait oncques dans aucun acte de cruauté
+ou dans les souffrances de qui que ce fût, étant le plus doux des
+hommes, et tel qu'à lui s'appliquait très-évidemment ce dire du poète:
+
+[Note 84: À trois lieues de Carcassonne.]
+
+«Ce prince, paresseux à punir, prompt à récompenser, qui est marri
+toutes fois qu'il est forcé d'être sévère[85].»
+
+[Note 85: Ovide, _de Ponto_, Eleg. 3.]
+
+Dès ce moment, le Seigneur qui semblait s'être endormi tant soit peu, se
+réveillant au secours de ses serviteurs, montra plus manifestement qu'il
+agissait avec nous. En peu de temps nous nous emparâmes de tout le
+territoire du Minervois, à l'exception de Minerve même et d'un certain
+château nommé Ventalon.
+
+Il advint un jour auprès de Cabaret un miracle que nous croyons devoir
+rapporter. Les pélerins venus de France arrachaient les vignes de
+Cabaret, suivant l'ordre du comte, lorsqu'un des ennemis, lançant d'un
+jet de baliste une flèche contre l'un des nôtres, le frappa violemment à
+la poitrine dans l'endroit où était placé le signe de la croix. Tout le
+monde pensait qu'il était mort, attendu qu'il était entièrement dépourvu
+de ses armes; cependant il resta tellement intact que le trait ne put
+pénétrer même son vêtement pour si peu que ce fût, mais rebondit comme
+s'il eût frappé contre la pierre la plus dure. Ô admirable puissance de
+Dieu! ô vertu immense!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+ Siége d'Alayrac.
+
+
+Aux environs de Pâques, le comte et les siens vinrent assiéger un
+certain château entre Carcassonne et Narbonne, lequel s'appelait
+Alayrac[86]. Ce château était placé sur la montagne, et de toutes parts
+environné de rocs. Ce fut donc avec une grande difficulté, par une
+furieuse intempérie de saison, que les nôtres s'en emparèrent après onze
+jours de siége. Ceux qui le gardaient ayant déguerpi pendant la nuit,
+plusieurs d'entre eux, savoir ceux qui ne purent s'échapper, furent mis
+à mort. De là, les nôtres étant revenus à Carcassonne, en repartirent
+bientôt pour aller à Pamiers. Or, près dudit lieu se réunirent le roi
+d'Arragon, le comte de Toulouse et celui de Foix, pour faire la paix
+entre notre comte et ce dernier; ce que n'ayant pu arranger, le roi
+d'Arragon et le comte de Toulouse s'en retournèrent à Toulouse. Quant au
+comte de Montfort, il mena son armée vers Foix, où il fit preuve
+d'admirable vaillance. En effet, étant arrivé près du château, il
+chargea avec un seul chevalier tous les ennemis postés devant les
+portes, et, chose merveilleuse, il les y fit tous rentrer; voire même
+serait-il entré après eux, s'ils n'eussent, à sa face, levé le pont qui
+en fermait l'abord; et, comme il se retirait, le chevalier qui l'avait
+suivi fut écrasé par les pierres qu'on lançait du haut des murailles,
+la voie pour la retraite étant très-étroite, et toute close de murs;
+puis, ayant ravagé les terres, détruit les vignes et les arbres aux
+environs de Foix, notre comte revint à Carcassonne.
+
+[Note 86: À deux lieues de Carcassonne.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+ Comment les hérétiques désirant que le roi d'Arragon se mît à
+ leur tête en furent refusés, et pourquoi.
+
+
+En ce temps, Pierre de Roger, seigneur de Cabaret, Raimond de Termes et
+Amaury, seigneur de Mont-Réal, ensemble d'autres chevaliers qui
+résistaient à l'Église et au comte, firent dire au roi d'Arragon qui
+était en ces quartiers, de venir à eux, qu'ils l'établiraient leur
+seigneur, et lui bailleraient tout le pays: ce qu'ayant appris notre
+comte, il tint conseil avec ses chevaliers sur ce qu'il devait faire;
+et, après différens avis de divers d'entre eux, le comte et les siens
+tombèrent d'accord d'assiéger une certaine forteresse près de Mont-Réal.
+Or était-ce à Mont-Réal qu'étaient rassemblés les susdits seigneurs,
+attendant la venue du roi; et par là notre comte voulait leur donner à
+connaître qu'il ne les craignait pas plus de près que de loin, bien
+qu'il eût alors un très-petit nombre de soldats. Quoi plus? les nôtres
+s'acheminèrent sur la susdite forteresse, laquelle avait nom
+Bellegarde[87].
+
+[Note 87: Il ne faut pas confondre ce lieu avec la place forte du même
+nom, située sur la frontière de Catalogne.]
+
+Le lendemain, le roi d'Arragon vint près de Mont-Réal, et les
+chevaliers qui l'avaient appelé, et avaient employé plusieurs jours à
+ramasser force vivres, en sortirent et allèrent à lui, le priant d'y
+rentrer avec eux pour qu'ils lui fissent hommage, ainsi qu'ils lui
+avaient mandé; ce qu'ils voulaient faire, afin que par là ils pussent
+chasser le comte de Montfort de ce territoire. Mais le roi, aussitôt
+leur arrivée, exigea qu'ils lui livrassent le fort de Cabaret; il leur
+dit en outre qu'il les recevrait à hommage, moyennant qu'ils lui
+livreraient leurs forteresses toutes les fois qu'il le voudrait. Eux,
+ayant tenu conseil, prièrent itérativement le roi d'entrer à Mont-Réal,
+disant qu'ils feraient comme ils avaient promis. Le roi pourtant n'y
+voulut venir en aucune façon, à moins qu'ils ne fissent d'abord ce qu'il
+demandait; ce qu'ayant refusé, chacun d'eux s'en retourna avec confusion
+du lieu de la conférence. Quant au roi, il députa au comte de Montfort,
+et lui manda, durant qu'il était occupé au siége de Bellegarde, qu'il
+donnât trève au comte de Foix jusqu'à Pâques; ce qui fut fait. Furent
+pris par les ennemis...[88].
+
+[Note 88: Il se trouve ici une phrase qui n'est pas achevée, et dont les
+seuls mots imprimés sont _capta sunt ab hostibus_. Sorbin a traduit sur
+son manuscrit: _Pendant lequel temps la forteresse fut abandonnée des
+ennemis et saisie des nôtres._]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+ Siége de Minerve.
+
+
+L'an 1210 de l'incarnation du Seigneur, aux environs de la fête de saint
+Jean-Baptiste, les citoyens de Narbonne firent dire à notre comte
+d'assiéger Minerve, et qu'eux-mêmes l'aideraient selon leur pouvoir: or,
+ils projetaient de la sorte, parce que ceux de Minerve les désolaient
+outre mesure; et à ce les poussait davantage l'amour de leur propre
+utilité que le zèle de la religion chrétienne. Au demeurant, le comte
+répondit à Amaury, seigneur de Narbonne, et à tous les habitans de cette
+ville, que, s'ils étaient dans l'intention de lui porter aide mieux
+qu'ils n'avaient fait jusqu'alors, et de persévérer avec lui jusqu'à la
+prise de Minerve, lui, comte de Montfort, l'assiégerait. Ce qui lui
+ayant été promis par ceux-ci, aussitôt il se hâta de marcher sur ladite
+forteresse avec ce qu'il avait de soldats; et, lorsqu'ils y furent
+arrivés tous ensemble, le comte assit son camp à l'orient: un sien
+chevalier, nommé Gui de Lecq, avec les Gascons qui se trouvaient là,
+plaça ses tentes à l'occident; au nord se porta Amaury de Narbonne avec
+les siens, et certains autres étrangers au midi; car, dans toute cette
+armée, il n'y avait nul homme prépondérant, hormis le comte et Amaury de
+Narbonne.
+
+Le château de Minerve était d'une force incroyable, entouré par nature
+de vallées très-profondes, en telle sorte que chaque corps n'aurait pu,
+en cas de besoin, venir sans grand risque au secours de l'autre.
+
+Pourtant, tout étant ainsi disposé, on éleva du côté des Gascons une
+machine, de celles qu'on nomme mangonneau[89], dans laquelle ils
+travaillaient nuit et jour avec beaucoup d'ardeur. Pareillement, au
+midi et au nord, on dressa deux machines, savoir, une de chaque côté:
+enfin, du côté du comte, c'est-à-dire à l'orient, était une excellente
+et immense perrière, qui chaque jour coûtait vingt et une livres pour le
+salaire des ouvriers qui y étaient employés. Lorsque les nôtres eurent
+passé quelque temps à battre le susdit château, une nuit de dimanche,
+les ennemis sortant de leurs murailles vinrent au lieu où était la
+perrière, et y appliquèrent des paniers remplis d'étoupes, de menu bois
+sec, et d'appareils enduits de graisse, puis ils y mirent le feu.
+Soudain une grande flamme se répandit dans les airs; car on était en été
+et la chaleur était extrême, vu que c'était, comme on l'a dit, vers la
+fête de saint Jean; mais il arriva, par la volonté de Dieu, qu'un de
+ceux qui travaillaient dans la machine, s'était en ce moment retiré à
+l'écart pour certain besoin[90]; lequel, ayant vu l'incendie, se prit à
+pousser de grands cris, lorsque soudain un des boute-feux lui jetant sa
+lance, le blessa grièvement. Le tumulte gagna notre armée, beaucoup
+accoururent et défendirent si à point l'engin de guerre, et si
+merveilleusement qu'il ne cessa de jouer, si ce n'est pour deux jets.
+Puis, comme après quelques jours les machines eurent en grande partie
+affaibli la place; et, en outre, les vivres venant à y manquer, l'envie
+de se défendre faillit à ceux qui étaient au dedans. Que dirai-je de
+plus? Les ennemis demandent la paix; le seigneur du château ayant nom
+Guillaume de Minerve, en sort pour parler au comte; mais comme ils
+étaient à parlementer, voilà que soudain et sans être attendus,
+survinrent l'abbé de Cîteaux, et maître Théodise, dont nous avons fait
+plus haut fréquente mention. Pour lors, notre comte, homme plein de
+discrétion et faisant tout avec conseil, leur dit qu'il ne déciderait
+rien touchant la reddition et l'occupation du château, sinon ce
+qu'ordonnerait l'abbé de Cîteaux, maître de toutes les affaires du
+Christ. À ces paroles, l'abbé fut grandement marri, pour le désir qu'il
+avait que les ennemis du Christ fussent mis à mort, et n'osant cependant
+les y condamner, vu qu'il était moine et prêtre.
+
+[Note 89: Machine de guerre empruntée des Turcs, qui lançait des grêles
+de cailloux.]
+
+[Note 90: Le texte porte _secessit ad inquisita naturoe_; il faut lire
+sans doute _ad requisita_. Plus loin l'auteur, pour exprimer la même
+idée, se sert des mots _quæsita naturæ_ (chap. 44).]
+
+Songeant donc à la manière dont il pourrait faire revenir, sur le
+compromis qu'ils avaient passé entre eux, le comte ou ledit Guillaume,
+qui s'était pareillement soumis à l'arbitrage de l'abbé touchant la
+reddition du château, il ordonna que l'un et l'autre, savoir le comte et
+Guillaume, rédigeassent la capitulation par écrit; et il faisait ainsi
+afin que les conditions de l'un venant à déplaire à l'autre, chacun
+résiliât l'engagement qu'il avait pris. Au fait, lorsqu'en présence du
+comte fut récité ce qu'avait écrit Guillaume, il n'y acquiesça point;
+mais bien dit au seigneur du château d'y rentrer et de se défendre comme
+il pourrait, ce qu'il ne voulut pas faire, s'abandonnant en tout à la
+volonté du comte.
+
+Néanmoins, celui-ci voulut que tout fût fait suivant le bon plaisir de
+l'abbé de Cîteaux. L'abbé donc ordonna que le seigneur du château, et
+tous ceux qui s'y trouvaient, même les _croyans_ entre les hérétiques,
+sortissent vivans s'ils voulaient se réconcilier avec l'Église et lui
+obéir, la place restant ès mains du comte.
+
+Davantage il permit que les hérétiques _parfaits_, desquels il y avait
+là un grand nombre, s'en allassent aussi sains et saufs, s'ils voulaient
+se convertir à la foi catholique. Ce qu'oyant un noble homme, et tout
+entier à la foi catholique, Robert de Mauvoisin, qui était présent,
+pensa que par là seraient délivrés les hérétiques, pour la ruine
+desquels étaient accourus nos pélerins; et craignant que, poussés
+peut-être par la peur, ils ne promissent, lorsqu'ils étaient déjà entre
+nos mains, de faire tout ce que nous exigerions, résistant en face à
+l'abbé, il lui dit que les nôtres ne souffriraient du tout que la chose
+se terminât de la sorte. L'abbé lui répondit: «Ne crains rien; car je
+crois que très-peu se convertiront.»
+
+Cela fait, précédés de la croix et suivis de la bannière du comte, les
+nôtres entrent dans la ville, et ils arrivent à l'église en chantant _Te
+Deum laudamus_: laquelle ayant purifiée, ils arborent la croix du
+Seigneur sur le sommet de la tour, et la bannière du comte en un autre
+lieu. Le Christ en effet avait pris la ville, et il était juste que son
+enseigne marchât devant en guise de sa bannière à lui, et que placée
+dans le lieu le plus apparent, elle rendît témoignage de cette
+chrétienne victoire. Pour ce qui est du comte, il ne fit alors son
+entrée à Minerve.
+
+Les choses ainsi disposées, le vénérable abbé de Vaulx-Cernay, qui était
+au siége avec le comte, et qui embrassait la cause du Christ avec un
+zèle unique, ayant appris qu'une multitude d'hérétiques étaient
+assemblés dans une certaine maison de la ville, alla vers eux, leur
+portant des paroles de paix et les avertissemens du salut, car il
+désirait les amener à de meilleures voies. Mais eux l'interrompant lui
+répondirent tout d'une voix: «Pourquoi venez-vous nous prêcher de
+paroles? Nous ne voulons de votre foi, nous abjurons l'Église romaine:
+vous travaillez en vain; et même pour vivre, nous ne renoncerons à la
+secte que nous suivons.» À ces mots, le vénérable abbé sortit soudain de
+cette maison, et se rendit à une autre, où les femmes étaient réunies,
+afin de leur offrir le verbe de la sainte prédication: or, s'il avait
+trouvé les hommes endurcis et obstinés, il trouva les femmes plus
+obstinées encore et plus endurcies.
+
+Sur ces entrefaites, notre comte étant entré dans le château, et venant
+au lieu où tous les hérétiques étaient rassemblés, cet homme vraiment
+catholique, voulant tous les sauver et les induire à reconnaître la
+vérité, commença à leur conseiller de se convertir à la foi du Christ.
+Mais comme il n'en obtint absolument rien, il les fit extraire du
+château, et un grand feu ayant été préparé, cent quarante, ou plus[91],
+de ceux des hérétiques _parfaits_ y furent jetés ensemble. Ni fut-il
+besoin, pour bien dire, que les nôtres les y portassent, car, obstinés
+dans leur méchanceté, tous se précipitaient de gaîté de coeur dans les
+flammes. Trois femmes pourtant furent épargnées, lesquelles furent, par
+la noble dame, mère de Bouchard de Marly[92] enlevées du bûcher et
+réconciliées à la sainte Église romaine. Les hérétiques étant donc
+brûlés, tous ceux qui restaient dans la ville furent pareillement
+réconciliés à la sainte Église, après avoir abjuré l'hérésie[93]. Le
+noble comte donna même à Guillaume, qui avait été seigneur de Minerve,
+d'autres revenus près de Béziers. Mais lui bientôt après méprisant la
+fidélité qu'il avait promise à Dieu et au comte, et abandonnant l'un et
+l'autre, s'associa aux ennemis de la religion.
+
+[Note 91: D'autres disent cent quatre-vingts. Le texte même n'explique
+pas bien clairement si les _parfaits_ furent seuls brûlés, et la mention
+qu'il fait plus bas de trois femmes semble supposer que tous les
+hérétiques trouvés à Minerve furent livrés aux flammes.]
+
+[Note 92: Celui dont il est question au chapitre 26.]
+
+[Note 93: D'après ce que nous venons de dire, il faudrait entendre par
+là le reste des habitans de Minerve qui renoncèrent au commerce des
+hérétiques. En effet, l'auteur ne dit pas _combustis perfectis_, mais
+bien _hæreticis_.]
+
+Nous ne croyons pas devoir taire deux miracles qui arrivèrent pendant le
+siége de Minerve. En effet, lorsque l'armée arriva pour assiéger ce
+château, une source coulait près de la ville, laquelle était très-peu
+abondante; mais la miséricorde divine la fit grossir si subitement, à la
+venue des nôtres, qu'elle suffit et au-delà durant tout le siége aux
+hommes et aux bêtes de l'armée: or, il dura sept semaines environ; puis,
+les Croisés s'étant retirés, l'eau se retira de même et redevint
+très-peu abondante, comme auparavant. Ô grandes choses de Dieu! ô bonté
+du Rédempteur!
+
+Item, autre miracle. Lorsque le comte partit de Minerve, les piétons de
+l'armée mirent le feu à des cabanes que les pélerins avaient faites de
+branches et de feuillages, et comme elles étaient très-sèches, elles
+s'enflammèrent aussitôt; si bien qu'il s'éleva par toute la vallée une
+flamme aussi grande que si une vaste cité eût été la proie d'un
+incendie. Or, il y avait là une cabane faite aussi de feuillages, et
+toute entourée des autres, où durant le siége un prêtre avait célébré
+les saints mystères; laquelle fut si miraculeusement préservée du feu
+que l'on ne découvrit en elle aucun vestige de la commune combustion,
+ainsi que je l'ai ouï de la bouche de vénérables personnages qui étaient
+présens. Soudain les nôtres courant à ce spectacle merveilleux
+trouvèrent que les cabanes qui avaient été brûlées joignaient de toutes
+parts, à la distance d'un demi-pied, celle qui était demeurée intacte. Ô
+prodige immense!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+
+ Comment des croix, en forme d'éclairs, apparurent sur les murs du
+ temple de la Vierge mère de Dieu à Toulouse.
+
+
+C'est ici que nous pensons devoir placer mêmement un autre miracle qui
+advint à Toulouse, durant que notre comte était au siége de Minerve. En
+cette cité, et proche le palais du comte de Toulouse, est une église
+fondée en l'honneur de la bienheureuse vierge Marie, dont les murailles
+avaient été nouvellement blanchies en dehors. Un jour, sur le vêpre, un
+nombre infini de croix commencèrent d'apparaître sur les murs de cette
+église et de tous côtés; lesquelles semblaient comme d'argent, et plus
+blanches que les murailles mêmes. De plus, elles étaient en perpétuel
+mouvement, se laissant voir tout à coup, puis tout à coup disparaissant;
+de telle sorte que beaucoup les voyaient, et ne pouvaient les montrer à
+d'autres. Devant en effet qu'aucun pût lever le doigt, la croix qu'il
+pensait indiquer avait disparu; vu qu'elles se montraient tout ainsi que
+des éclairs, tantôt plus grandes, tantôt moyennes ou plus petites.
+
+Cette vision se maintint quasi durant quinze jours, chaque journée et à
+l'heure du soir: aussi le peuple presque entier de Toulouse en fut-il
+témoin. Et pour qu'il ajoute foi à notre récit, saura le lecteur que
+Foulques, évêque de Toulouse, Rainaud, évêque de Béziers, l'abbé de
+Cîteaux, légat du siége apostolique, et maître Théodise, qui se trouvait
+pour lors à Toulouse, ont vu la chose et me l'ont racontée en détail.
+
+D'ailleurs, il arriva par la disposition de Dieu, que le chapelain de
+ladite église ne put d'abord voir les croix en question. Entrant donc
+par une nuit dans l'église, il se mit en prière, suppliant le Seigneur
+qu'il daignât lui montrer ce que presque tous avaient vu: et soudain il
+vit des croix innombrables, non plus sur les murailles, mais bien
+éparses dans l'air, entre lesquelles une était plus grande et plus haute
+que tout le reste. Bientôt celle-ci sortant de l'église, toutes
+sortirent après elle, et se prirent à tendre en droite course vers les
+portes de la ville. Pour ce qui est du prêtre, à tel spectacle bien
+véhémentement stupéfait, il suivit les croix lumineuses; et comme elles
+étaient sur le point de sortir de la ville, il lui sembla qu'un quidam
+d'un air respectable et de bel aspect, entrant dans Toulouse, une épée
+dégainée à la main, tuait, secouru par ces mêmes croix, un homme de
+grande taille, lequel en sortait, et ce à l'issue même de la ville.
+Pour quoi, le susdit prêtre, quasi mort de peur, courut vers le seigneur
+évêque d'Uzès[94], et tombant à ses pieds, il lui conta le tout par
+ordre.
+
+[Note 94: Raimond III, évêque d'Uzès; il ne faut pas le confondre avec
+deux évêques d'Uzès du même nom qui l'avaient précédé; celui-ci succéda,
+en 1208, à l'évêque d'Uzès Éverard.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+
+ Comment le comte Raimond fut séparé de la communion des fidèles
+ par le légat du siége apostolique.
+
+
+Vers le même temps, le comte de Toulouse, lequel, comme il a été dit,
+s'était approché du seigneur pape, était revenu de la cour de Rome. Or,
+ledit seigneur, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, avait mandé à
+l'évêque de Riez et à maître Théodise comme quoi il lui avait été
+enjoint de se purger principalement de deux crimes, savoir, la mort de
+frère Pierre de Castelnau, légat du siége apostolique, et le crime
+d'hérésie. Pour lors maître Théodise vint à Toulouse, où nous avons vu,
+dans le récit du précédent miracle, qu'il se trouvait, tandis que les
+nôtres étaient occupés au siége de Minerve, à telle fin que de consulter
+l'abbé de Cîteaux sur la justification prescrite audit comte, et pour
+absoudre, du commandement du souverain pontife, les citoyens de Toulouse
+selon la forme, c'est-à-dire, moyennant qu'ils s'engageraient par
+serment d'obéir aux ordres de l'Église. Mais l'évêque de Toulouse les
+avait déjà reçus à absolution dans la forme susdite, prenant en outre
+pour otages et sûreté dix des plus considérables de la ville.
+
+À son arrivée à Toulouse, maître Théodise eut un secret colloque avec
+l'abbé de Cîteaux touchant l'admission du comte Raimond à se purger,
+ainsi qu'il a été expliqué ci-dessus. Or, maître Théodise, homme tout
+plein de circonspection, de prévoyance et de sollicitude pour les
+affaires de Dieu, ne désirait rien tant que de pouvoir à bon droit
+repousser le comte de la justification qu'il avait à lui prescrire, et
+en cherchait tous les moyens. Il voyait bien en effet que, s'il
+l'admettait à ce faire, et que l'autre, au moyen de quelques dols et
+faussetés, parvînt à en tirer parti, c'en serait fait de l'Église en ces
+contrées, et que la foi y périrait tout ainsi que la dévotion
+chrétienne. Tandis qu'il se tourmentait de ces appréhensions, et qu'il
+en délibérait en lui-même, le Seigneur lui ouvrit une voie pour sortir
+d'embarras, lui insinuant de quelle manière il pourrait refuser au comte
+de se justifier. Par ainsi, il eut recours aux lettres du seigneur pape,
+où, entre autres choses, le souverain pontife disait: _Nous voulons que
+le comte de Toulouse accomplisse nos commandemens._ Or, était-il que
+beaucoup avaient été faits à ce comte, comme d'expulser les hérétiques
+de ses terres, de délaisser les nouveaux péages dont nous avons parlé,
+et maintes autres injonctions qu'il avait en tout dédaigné d'accomplir.
+Adonc, maître Théodise, d'accord avec son compagnon, savoir l'évêque de
+Riez, et pour qu'ils ne parussent molester le comte ni lui faire tort,
+lui fixèrent un jour pour l'admettre à justification dans la ville de
+Saint-Gilles; et là se rendit ledit comte, ainsi que plusieurs
+archevêques, évêques et autres prélats des églises, qui y avaient été
+convoqués par l'évêque de Riez et maître Théodise; puis, comme Raimond
+s'efforçait tant bien que mal de se purger de la mort du légat et du
+crime d'hérésie, maître Théodise lui dit, de l'avis du prélat, que sa
+justification ne serait reçue, pour autant qu'il n'avait en rien
+accompli ce qui lui avait été enjoint selon les ordres du souverain
+pontife, bien qu'il eût tant de fois juré de s'y conformer. En effet,
+cedit maître avançait, ce qui était vraisemblable, voire même
+très-manifeste, que si le comte n'avait tenu ses sermens pour choses
+plus légères, il ne ferait difficulté de se parjurer pour soi et ses
+complices, afin de se purger de crimes aussi énormes que la mort du
+légat et le crime d'hérésie, ains qu'il s'y donnerait de grand coeur. Ce
+qu'entendant le comte de Toulouse, par malice en lui innée, il se prit à
+verser des larmes. Mais ledit maître, sachant bien que ces pleurs
+n'étaient pleurs de dévotion et repentance, mais plutôt de méchanceté et
+douleur, il lui dit: «Quand les grandes eaux inonderont comme dans un
+déluge, elles n'approcheront point du Seigneur[95]. Et sur-le-champ, du
+commun avis et assentiment des prélats, pour moultes et
+très-raisonnables causes, le très-scélérat comte de Toulouse fut
+derechef excommunié sur la place, ensemble tous ses fauteurs, et qui lui
+baillerait aide.
+
+[Note 95: Psaume 31, v. 8.]
+
+Il ne faut pas oublier de dire qu'avant l'événement de toutes ces
+choses, maître Milon, légat du siége apostolique, était mort à
+Montpellier en l'hiver passé. Retournons maintenant à la suite de notre
+narration.
+
+Le château de Minerve étant donc tombé en son pouvoir aux environs de la
+fête de la bienheureuse Marie Madeleine, notre comte vit venir à lui un
+chevalier, seigneur d'un château qu'on appelle Ventalon, lequel se
+rendit au comte, lui et son fort; et le comte, pour les grands maux que
+les Chrétiens avaient soufferts à l'occasion de ce château, y alla, et
+en renversa la tour de fond en comble. Finalement Amaury, seigneur de
+Mont-Réal, et ceux de ce château, apprenant la perte de Minerve, et
+craignant pour eux-mêmes, députèrent vers le comte, le priant de leur
+accorder la paix dans la forme qui suit: Amaury promettait de lui livrer
+Mont-Réal, pourvu qu'il lui donnât un autre domaine à sa convenance,
+mais ouvert et sans défense: à quoi consentit le comte, et il fit comme
+Amaury avait demandé. Pourtant ledit Amaury, comme un très-méchant
+traître, rompant ensuite le pacte entre eux conclu, et se séparant du
+comte, se joignit aux ennemis de la croix.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL.
+
+ Siége de Termes.
+
+
+Dans le même temps, survinrent de France un certain noble croisé, ayant
+nom Guillaume, et d'autres pélerins, lesquels annoncèrent au comte la
+venue d'une grande multitude de Bretons. Le comte, ayant donc tenu
+conseil avec les siens, et se confiant dans le secours de Dieu,
+conduisit son armée au siége du château de Termes[96]; et, comme il s'y
+acheminait, les chevaliers qui étaient à Carcassonne firent sortir de la
+ville les engins et machines de guerre qui s'y trouvaient renfermés,
+pour les amener au comte qui se portait rapidement sur Termes. Ce
+qu'ayant su ceux de nos ennemis qui étaient dans Cabaret, savoir, que
+nos machines étaient placées hors de Carcassonne, ils vinrent au beau
+milieu de la nuit en force et en armes pour essayer de les détruire à
+coups de cognée. Mais, à leur approche, nos gens sortirent de la ville,
+bien qu'ils fussent en très-petit nombre, et, se ruant sur eux
+vaillamment, ils les mirent en déroute et les menèrent battans un bon
+bout de chemin, fuyant de toutes parts. Pourtant la fureur de nos
+ennemis n'en fut point refroidie, et au point du jour ils revinrent pour
+tenter encore de démantibuler lesdites machines: ce que les nôtres
+apercevant, ils sortirent derechef contre eux, et les poursuivirent plus
+long-temps et plus bravement encore que la première fois; même, à deux
+ou trois reprises, ils eussent pris Pierre de Roger, seigneur de
+Cabaret, si, par peur, il ne se fût mis à crier avec les nôtres:
+«Montfort! Montfort!» comme s'il était l'un d'entre eux; et, en telle
+façon, s'esquivant et se sauvant par les montagnes, il ne rentra à
+Cabaret que deux jours après.
+
+[Note 96: En 1211.]
+
+D'un autre côté, les Bretons dont nous avons fait mention ci-dessus,
+s'avançant pour se joindre au comte, arrivèrent à Castelnaudary, dans le
+territoire de Toulouse, et appartenant encore au comte Raimond. Mais les
+bourgeois de Castelnaudary ne les voulurent recevoir dans le château,
+et les firent demeurer pendant la nuit dans les jardins et champs des
+alentours; et c'était pour autant que le comte de Toulouse mettait aux
+affaires du Christ de secrets empêchemens du plus qu'il pouvait. Les
+Bretons, passant de là à Carcassonne, transportèrent à la suite du comte
+qui allait au siége de Termes les machines dont nous avons parlé plus
+haut. Ce château était au territoire de Narbonne, et distant de cinq
+lieues de Carcassonne; il était d'une force merveilleuse et incroyable,
+si bien qu'au jugement humain il paraissait du tout inexpugnable, étant
+situé au sommet d'une très-haute montagne, sur une grande roche vive
+taillée à pic, entouré dans tout son pourtour d'abîmes très-profonds et
+inaccessibles, d'où coulaient des eaux qui l'entouraient de toutes
+parts. En outre, des rochers si énormes, et pour ainsi dire
+inabordables, ceignaient ces vallées, que, si l'on voulait s'approcher
+du château, il fallait se précipiter dans l'abîme; puis, pour ainsi
+parler, ramper vers le ciel. Enfin, près du château, à un jet de pierre,
+il y avait un roc, à la pointe duquel s'élevait une moindre
+fortification garnie de tours, mais très-bien défendue, que l'on nommait
+vulgairement Tumet. Dans cette position, le château de Termes n'était
+abordable que par un endroit, parce que, de ce côté, les rochers étaient
+moins hauts et moins inaccessibles.
+
+Or, le seigneur de ce château était un chevalier nommé Raimond,
+vieillard qui avait tourné à la réprobation, et notoire hérétique,
+lequel, pour peindre en résumé sa malice, ne craignait ni Dieu ni les
+hommes. En effet, il présumait tant de la force de son château qu'il
+attaquait tantôt le roi d'Arragon, tantôt le comte de Toulouse, ou même
+son propre seigneur, c'est-à-dire, le vicomte de Béziers. Ce tyran,
+apprenant que notre comte se proposait d'assiéger Termes, ramassa le
+plus de soldats qu'il put, et, se pourvoyant de vivres en abondance et
+des autres choses nécessaires à la défense, il se prépara à résister.
+
+Notre comte, arrivé en vue de Termes, l'assiégea; mais, n'ayant que peu
+de monde, il ne put menacer qu'une petite partie du château. Aussi ceux
+qui étaient dedans en grand nombre, et à l'abri de notre armée, ne
+redoutant rien à cause de sa faiblesse, sortaient librement et
+rentraient pour puiser de l'eau à la vue des nôtres qui ne pouvaient
+l'empêcher. Et tandis que ces choses et autres semblables se passaient,
+quelques pélerins français, arrivant de jour en jour au camp, et comme
+goutte à goutte, sitôt qu'ils les voyaient venir, nos ennemis, montant
+sur leurs murailles, pour faire affront aux nôtres qui se présentaient
+en petit nombre et mal armés, s'écriaient par moquerie: «Fuyez de notre
+présence, fuyez.» Mais bientôt commencèrent à venir en grandes troupes
+et multitude des pélerins de France et d'Allemagne; et pour lors ceux de
+Termes, tournant à la peur, se déportèrent de telles dérisions,
+cessèrent de nous narguer, et devinrent moins présomptueux et moins
+audacieux.
+
+Cependant les gens de Cabaret, en ce temps principaux et très-cruels
+ennemis de la religion chrétienne, s'approchant de Termes, battaient
+nuit et jour les grands chemins, et tous ceux des nôtres qu'ils
+pouvaient trouver, ils les condamnaient à la mort la plus honteuse, ou,
+au mépris de Dieu et de nous, ils les renvoyaient à l'armée, après leur
+avoir crevé les yeux et leur avoir coupé le nez et autres membres avec
+une grande barbarie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI.
+
+ De la venue au camp des catholiques des évêques de Chartres et de
+ Beauvais avec les comtes de Dreux et de Ponthieu.
+
+
+Les choses en étaient là, quand de France survinrent les nobles et
+puissans hommes, savoir, l'évêque de Chartres, Philippe, évêque de
+Beauvais, ensemble Robert, comte de Dreux, et celui de Ponthieu, menant
+avec eux une grande multitude de pélerins, dont la venue réjouit bien
+fort le comte et tout son camp. On espérait en effet que ces puissans
+auxiliaires agiraient efficacement, et mépriseraient les ennemis de la
+foi chrétienne, se confiant dans la main de celui qui peut tout, et dans
+le bras qui combat d'en haut. Mais celui qui abaisse les forts et
+octroie la grâce aux humbles ne voulut permettre que rien de grand ni
+d'honorable fût opéré par ces puissances, et cela par un secret jugement
+à lui seul connu. Néanmoins, et pour autant que la raison humaine peut
+l'éclaircir, on croit que le juste Juge en ordonna de la sorte, soit que
+les nouveaux venus ne fussent dignes d'être choisis de Dieu pour
+instrumens de grandes et glorieuses choses, glorieux et grand qu'il est
+lui-même, soit parce que, si l'issue eût été amenée par de nombreuses
+et magnifiques ressources, tout eût été imputé au pouvoir de l'homme, et
+non à celui de Dieu. L'ordonnateur céleste disposa donc toutes choses
+pour le mieux en réservant cette victoire aux pauvres, et en triomphant
+par eux avec gloire, pour en donner une nouvelle à son glorieux nom.
+
+Cependant notre comte avait fait dresser des machines, de celles qu'on
+nomme perrières, qui, lançant des pierres sur le mur avancé du château,
+aidaient chaque jour les nôtres aux progrès du siége. Or, il y avait
+dans l'armée un vénérable personnage, savoir, Guillaume, archidiacre de
+Paris, qui, enflammé d'amour pour la religion chrétienne, se donnait
+tout entier aux travaux les plus pénibles pour le service du Christ. Il
+prêchait à toute heure, faisait des collectes pour les frais des engins
+de guerre, et remplissait avec constance et prévoyance tous les autres
+soins de cette activité si nécessaire. Il allait très-souvent à la
+forêt, menant avec lui une multitude de pélerins, et faisant emporter en
+abondance du bois pour l'usage des perrières. Un jour même que les
+nôtres voulaient dresser une machine près du camp, et qu'une profonde
+vallée les en empêchait, cet homme d'une grande persévérance, cet homme
+de ferveur incomparable, chercha et trouva le remède à un tel obstacle
+dans sa sagesse et son audace. À donc, conduisant les pélerins à la
+forêt, il ordonna qu'on en rapportât une grande quantité de bois, et la
+fit servir à remplir cette vallée, où l'on jeta aussi de la terre et des
+pierres: ce qui étant exécuté, les nôtres placèrent leurs machines sur
+ce terre-plain. Au demeurant, comme nous ne pourrions rapporter tous les
+expédiens et ingénieuses inventions inspirées par le zèle et l'adresse
+dudit archidiacre, ni les travaux qu'il eut à endurer pendant le siége,
+nous nous bornerons à dire que c'est à lui surtout, même à lui seul
+après Dieu, qu'il faut en attribuer la conduite vigilante et diligemment
+soutenue, aussi bien que la victoire et la prise du château. Il était,
+en effet, illustre par sa sainteté, prévoyant dans le conseil, bien
+résolu de coeur; et la divine Providence avait répandu sur lui une telle
+grâce, et si abondante dans le cours de cette entreprise, qu'il était
+regardé comme le plus habile pour toutes les choses qu'on jugeait
+profitables au succès du siége. Il enseignait les ouvriers, instruisait
+les charpentiers, et surpassait chaque artisan dans la direction de tout
+ce qui intéressait le siége. Il faisait combler les vallées, comme nous
+l'avons déjà dit; de même, lorsqu'il le fallait, il faisait abaisser de
+hautes collines au niveau des vallées profondes.
+
+Les machines étant donc placées près du camp, lesquelles jouaient sans
+cesse contre les murs du château, et les nôtres regardant que la
+première muraille était ébranlée par l'effet de leur batterie
+continuelle, ils s'armèrent pour prendre d'assaut le premier faubourg:
+ce que voyant les ennemis, à l'approche des nôtres, ils y mirent le feu,
+et se retirèrent dans le faubourg supérieur; puis, comme les assiégeans
+pénétraient dans le premier, sortant contre eux et les obligeant d'en
+sortir, ils les en chassèrent plus vite qu'ils n'étaient venus.
+
+La chose en était là, quand les nôtres s'apercevant que la tour voisine
+du château (dont nous avons déjà parlé, et qu'on appelle Tumet), toute
+garnie de soldats, portait grandement obstacle à la prise du château,
+ils songèrent au moyen de s'en emparer. Ils placèrent donc au pied de
+cette tour, qui, comme nous l'avons dit, était sise au haut d'une roche,
+un guet, pour le cas où ceux de la tour voudraient venir sur notre camp,
+et où ceux du château chercheraient à donner aide à la garnison de la
+tour, si le besoin les en pressait. Peu de jours après, entre le château
+de Termes et la tour susdite, dans un lieu inaccessible et avec grande
+peine et danger, ils dressèrent une machine, de celles dites
+mangonneaux; mais les assiégés, élevant aussi un mangonneau, jetaient de
+grosses pierres sur le nôtre, sans toutefois qu'ils pussent le détruire;
+et notre machine travaillant continuellement contre la tour, et ceux qui
+s'y trouvaient voyant qu'ils étaient cernés, sans que les gens du
+château pussent en aucune façon les secourir, ils cherchèrent pendant la
+nuit, et craignant la lumière du jour, leur salut dans la fuite,
+déguerpirent, et laissèrent la tour vide. De quoi les servans de
+l'évêque de Chartres, qui faisaient la garde au bas, s'étant aperçus,
+ils y pénétrèrent aussitôt, et plantèrent la bannière dudit évêque au
+plus haut des remparts.
+
+Pendant ce temps, nos perrières battaient sans cesse d'autre part les
+murs du château; mais nos ennemis, vaillans et matois qu'ils étaient, à
+mesure que nos machines avaient abattu quelque endroit de leurs murs,
+construisaient aussitôt derrière avec des pierres et du bois une autre
+barrière: d'où il suivait que toutes fois et quantes les nôtres
+abattaient un pan de muraille, arrêtés par la barrière que l'ennemi
+avait relevée, ils ne pouvaient davantage avancer; et comme nous ne
+pouvons détailler toutes les circonstances de ce siége, nous dirons, en
+quelques mots, que les ennemis ne perdirent jamais une portion de leurs
+murs sans bâtir à l'instant un autre mur intérieur, de la façon que nous
+avons expliquée ci-dessus. Cependant les nôtres dressèrent un mangonneau
+sur une roche, auprès du rempart, dans un lieu inaccessible; et, lorsque
+cette machine était en action, elle ne faisait pas peu de mal à
+l'ennemi. Notre comte avait envoyé pour la garder trois cents servants
+et cinq chevaliers; car on craignait beaucoup pour elle, tant parce
+qu'on pensait que nos ennemis mettraient tous leurs soins à la détruire,
+vu qu'elle leur portait grand dommage, que parce que l'armée n'aurait
+pu, en cas de besoin, secourir les gardiens de ce mangonneau, car il
+était placé dans un lieu inabordable. Or, sortant un jour du château, au
+nombre de quatre-vingts, les assiégés, armés de leurs écus, firent mine
+de se ruer sur la machine: ils étaient suivis d'une infinité d'autres
+portant du bois, du feu, et autres matières inflammables. À cette vue,
+les trois cents servants de garde auprès du mangonneau, saisis de
+terreur panique, prirent tous la fuite; si bien qu'il ne resta pour le
+défendre que les cinq chevaliers. Quoi plus? À l'approche des ennemis
+ceux-là même s'enfuirent à leur tour, hors un seul qui s'appelait
+Guillaume d'Escuret: lequel, en voyant les ennemis s'avancer, se prit à
+grand'peine à gravir par dessus la roche pour les attendre de pied
+ferme; et comme ils se furent tous précipités sur lui, il se défendit
+avec beaucoup d'adresse et de valeur. Les ennemis, s'apercevant qu'ils
+ne pourraient le prendre, le poussèrent avec leurs lances sur notre
+mangonneau, et jetèrent après lui du bois sec et du feu. Mais ce preux
+garçon se relevant aussitôt, aussitôt dispersa les brandons: de telle
+sorte que le mangonneau resta intact; puis, il grimpa de nouveau pour
+les combattre; eux le précipitèrent derechef, comme ils avaient fait
+d'abord, et lancèrent du feu sur lui... Que dirai-je? Il se relève
+encore, et les aborde; ils le poussent une troisième fois sur la
+machine, et ainsi de suite jusqu'à quatre reprises différentes.
+Finalement, les nôtres voyant que ce vaillant homme, au demeurant, ne
+pourrait s'échapper, parce qu'il n'était possible à personne d'aller à
+son aide, ils s'approchèrent du château comme pour l'attaquer par un
+autre endroit; ce qu'apprenant ceux qui molestaient de la sorte le brave
+Guillaume, ils se retirèrent dans la place. Pour lui, bien que
+grandement affaibli, il échappa la vie sauve, et, grâce à son
+incomparable prouesse, notre mangonneau demeura en son entier.
+
+En ce temps-là le noble comte de Montfort était en proie à une telle
+pauvreté et si urgente détresse que, le pain même venant souvent à lui
+manquer, il n'avait rien à mettre sous la dent; si bien que
+très-souvent, ainsi que nous l'avons appris avec toute certitude, quand
+l'instant du repas approchait, ledit comte s'absentait de fait exprès,
+et n'osait, par vergogne, retourner à son pavillon, parce qu'il était
+heure de manger, et qu'il n'avait pas même de pain. Quant au vénérable
+archidiacre Guillaume, il instituait des confréries, faisait, comme nous
+avons dit, de fréquentes collectes, et tout ce qu'il pouvait extorquer,
+exacteur vertueux et pieux ravisseur, il le dépensait curieusement pour
+les engins et autres objets concernant le siége.
+
+Les choses étaient à ce point quand l'eau vint à manquer à nos ennemis.
+En effet, depuis long-temps les nôtres ayant fermé toutes les issues,
+ils ne pouvaient plus sortir pour puiser de l'eau, et, en étant privés,
+ils perdirent aussi courage et l'envie de résister. Quoi plus? Ils
+entrent en pourparler avec les assiégeans et traitent de la paix de la
+manière suivante: Raimond, seigneur du château, promettait de le livrer
+au comte, sous la condition que celui-ci lui abandonnerait un autre
+domaine; de plus, qu'il lui rendrait le château de Termes aussitôt après
+Pâques. Or, pendant qu'on négociait sur ce pied, les évêques de Chartres
+et de Beauvais, le comte Robert et le comte de Ponthieu firent dessein
+de quitter l'armée. Le comte les supplia, tous les prièrent de rester
+encore quelque peu de temps au siége; bien plus, comme ils ne pouvaient
+être fléchis en aucune manière, la noble comtesse de Montfort se jeta à
+leurs pieds, les suppliant affectueusement qu'en telle nécessité ils ne
+tournassent le dos aux affaires du Seigneur, et qu'en un péril si
+pressant ils secourussent le comte de Jésus-Christ qui chaque jour
+s'exposait à la mort pour le bien de l'Église universelle; mais l'évêque
+de Beauvais, le comte Robert et celui de Ponthieu ne voulurent
+acquiescer aux instances de la comtesse, et dirent qu'ils partiraient le
+lendemain sans différer aucunement, même d'un seul jour. Pour ce qui est
+de l'évêque de Chartres, il promit de rester avec le comte encore un peu
+de temps.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII.
+
+ Comment les hérétiques ne voulurent rendre le château de Termes,
+ et comment Dieu, pour leur ruine, leur envoya une grande
+ abondance d'eau.
+
+
+Voyant notre comte que, par le départ des susdits personnages, il allait
+rester quasi seul, contraint qu'il était par une nécessité aussi
+évidente, il consentit, bien que malgré lui, à recevoir les ennemis à
+composition, suivant le mode qu'ils avaient offert. Quoi plus? Les
+nôtres parlementent derechef avec eux, et ladite capitulation est
+ratifiée. Aussitôt le comte manda à Raimond, seigneur du château, qu'il
+eût à en sortir, et à le remettre en ses mains; ce qu'il ne voulut faire
+le même jour, et d'ailleurs promit fermement qu'il le rendrait le
+lendemain de bon matin. Or, ce fut la divine Providence qui voulut et
+arrangea ce délai, ainsi qu'il a été prouvé tout manifestement par
+l'issue des choses. En effet, le très-équitable juge céleste, Dieu, ne
+voulut souffrir que celui qui avait tant de fois et si fort fait pâtir
+sa sainte Église, et l'eût plus encore vexée s'il l'avait pu, s'en allât
+impuni et se retirât franc de toute peine après de si fières oeuvres de
+cruauté: car, pour ne rien dire de ses autres méfaits, trente ans et
+plus s'étaient écoulés déjà, comme nous l'avons su de personnes dignes
+de foi, depuis que, dans l'église du château de Termes, les divins
+sacremens avaient été célébrés pour une dernière fois.
+
+Adonc la nuit suivante, le ciel venant comme à crever et toutes ses
+cataractes à s'ouvrir, une abondance d'eau pluviale fondit si
+soudainement sur la place que nos ennemis qui avaient long-temps
+souffert de la pénurie d'eau, et même, pour cette cause, avaient proposé
+de se rendre, furent très-copieusement ravitaillés et bien refaits par
+ce secours inattendu. Nos chants d'allégresse se changent en deuil; le
+deuil des ennemis se tourne en joie. Par ainsi, s'enflant d'orgueil
+aussitôt, ils reprirent avec leurs forces l'envie de se défendre; et
+d'autant plus cruels devinrent-ils et plus obstinés à nous persécuter,
+qu'ils présumaient que, dans leur besoin, Dieu ne leur avait envoyé
+qu'une plus manifeste assistance. Ô sotte et méchante présomption! faire
+jactance de l'aide de celui dont ils abhorraient le culte, dont même ils
+avaient abdiqué la foi! Ils disaient donc que Dieu ne voulait pas qu'ils
+se rendissent; voire affirmaient-ils que pour eux était fait ce que la
+divine justice avait fait contre eux.
+
+Les choses en étaient là quand l'évêque de Beauvais, ensemble le comte
+Robert et le comte de Ponthieu, laissant l'affaire du Christ imparfaite,
+bien plus, en passe très-étroite et dangereuse, quittèrent l'armée, et
+s'en retournèrent chez eux; et, s'il nous est permis de faire remarquer
+ce qu'il ne leur était permis de faire, ils se retirèrent avant d'avoir
+fini leur quarantaine; car il avait été ordonné par les légats du siége
+apostolique, pour ce qu'un bon nombre de pélerins étaient tièdes et
+toujours soupirant après leurs quartiers, que nul ne gagnerait
+l'indulgence que le seigneur pape avait accordée aux Croisés, s'il ne
+passait au service du Christ au moins quarante jours.
+
+Pour ce qui est de notre comte, à la pointe du jour, il envoya à
+Raimond, seigneur du château, et le somma de se rendre comme il avait
+promis le jour précédent; mais celui-ci, rafraîchi par l'abondance de
+l'eau dont la disette l'avait contraint à capituler, voyant aussi que la
+force était presque entièrement revenue à ses gens, trompeur et glissant
+ès mains, manqua à la parole convenue. Pourtant deux chevaliers qui
+étaient dans la place en sortirent, et même se rendirent au comte, pour
+ce que la veille ils avaient promis fermement de ce faire au maréchal de
+notre comte. Or, comme cet officier fut de retour au camp, car c'était
+lui que le comte avait envoyé pour conférer avec Raimond, et qu'il lui
+eut rapporté ce qu'avait dit celui-ci, l'évêque de Chartres, qui voulait
+partir le lendemain, pria et conseilla que le maréchal fût de nouveau
+député vers lui, et lui offrît quelque composition que ce fût, pourvu
+qu'il livrât le château au comte; et, afin que notre émissaire persuadât
+plus facilement Raimond touchant la garantie et sûreté du traité, ledit
+évêque fut d'avis qu'il menât avec lui l'évêque de Carcassonne présent
+au siége, pour autant qu'il était du pays, connu personnellement du
+bourreau, et qu'en outre sa mère, très-méchante hérétique, était dans le
+château, ainsi que son frère à lui évêque de Carcassonne, savoir, ce
+Guillaume de Rochefort dont nous avons fait mention plus haut, lequel
+était très-cruel homme, et aussi pire ennemi de l'Église qu'il le
+pouvait.
+
+Adonc le susdit prélat et le maréchal allant derechef trouver Raimond,
+ils mettent prières sur paroles et menaces sur prières, travaillant
+avec grandes instances pour que le tyran, acquiesçant à leurs
+ouvertures, se rendît à notre comte, ou plutôt à Dieu, en la façon que
+nous avons expliquée ci-dessus. Mais celui que le maréchal avait trouvé
+endurci et obstiné dans sa malice, l'évêque de Carcassonne et lui le
+trouvèrent plus endurci encore, et même il ne voulut jamais souffrir que
+l'évêque conférât secrètement avec son frère Guillaume. N'avançant donc
+à rien, nos envoyés revinrent pardevers le comte; et si faut-il dire que
+les nôtres ne comprenaient pas encore pleinement que la divine
+Providence avait ordonné ces choses pour le plus grand bien de son
+Église.
+
+L'évêque de Chartres se retira le lendemain de grand matin, et le comte
+sortit avec lui pour l'accompagner un peu; mais, comme il était à
+quelque distance du camp, nos ennemis firent une sortie, en grand nombre
+et bien armés, pour mettre en pièces un de nos mangonneaux. Aux cris de
+notre armée, le comte, rebroussant chemin en toute hâte, arriva sur ceux
+qui ruinaient la machine, les força, à lui seul, de rentrer bon gré mal
+gré dans la place, et, les poursuivant vaillamment, les maintint
+long-temps en pleine course, non sans courir risque de sa propre vie. Ô
+audace bien digne d'un prince! ô virile vertu!
+
+Après le départ des susdits nobles, savoir, des évêques et comtes,
+Montfort, se voyant presque seul, et quasi tout désolé, tomba en grand
+ennui et vive anxiété d'esprit: de vrai, il ne savait que faire. Il ne
+voulait entendre à lever le siége, et si ne pouvait-il davantage y
+rester; car il avait de nombreux ennemis sous les armes, peu
+d'auxiliaires (et dans ce petit nombre la plupart bien mal disposés),
+puisque toute la force de l'armée, comme nous l'avons dit, s'était
+retirée avec les évêques et comtes susdits. D'autre part, le château de
+Termes était encore très-fort, et l'on ne croyait point qu'il pût être
+pris, à moins d'avoir sous la main des forces considérables et troupes
+aguerries. Finalement, on était menacé des approches de l'hiver qui,
+dans ces contrées, est pour l'ordinaire très-âpre, ledit château étant
+situé dans la montagne, ainsi que nous l'avons rapporté; et durant cette
+saison, le lieu n'était pas tenable, ains glacial outre mesure, à cause
+des inondations, des pluies, des ouragans, et de l'abondance des neiges.
+
+Tandis que le comte se perdait dans ces angoisses et tribulations, et ne
+savait quel parti prendre, voilà qu'un beau jour survinrent de Lorraine
+des gens de pied, dont l'arrivée le réjouissant bien fort, il pressa le
+siége de Termes. En même temps, avec l'aide et par l'industrie du
+vénérable archidiacre Guillaume, les nôtres reprenant courage,
+recommencèrent à pousser vivement tout ce qui intéressait l'entreprise,
+et soudain, transportant près des murs du château les machines, qui
+auparavant avaient été d'un mince service, ils y travaillaient
+incessamment; et n'en pâtissaient pas médiocrement les remparts de la
+place; car, par un admirable et incompréhensible jugement de Dieu (chose
+en effet bien merveilleuse), il advint que les machines, qui, pendant la
+présence au camp des nobles souvent plus haut dénommés, n'avaient rendu
+que faible ou nul service, après leur retraite portaient aussi juste que
+si chaque pierre eût été dirigée par le Seigneur. Et ainsi pour sûr
+était la chose; cela était fait par Dieu, et semblait miracle aux yeux
+de nos gens. Comme ils eurent donc travaillé long-temps aux machines, et
+démantelé en grande partie les murs et la tour du château, un jour, en
+la fête de sainte Cécile, le comte fit mener un chemin couvert jusqu'au
+pied de la muraille, pour que les mineurs pussent y arriver et la saper
+à l'abri des assiégés; puis, ayant employé tout ce jour à pousser cette
+tranchée, et l'ayant passé dans le jeûne, aux approches de la nuit,
+savoir, la veille de saint Clément, il revint à sa tente; et ceux du
+château, par la disposition de la miséricorde divine et l'aide de saint
+Clément, frappés de terreur et saisis d'un désespoir total, sortirent
+soudain, et tentèrent de prendre la fuite: ce dont les assiégeans ayant
+eu connaissance, aussitôt donnant l'alarme, ils commencèrent à courir de
+toutes parts pour frapper les fuyards. Que tardons-nous davantage?
+Aucuns furent pris vivans, et un plus grand nombre fut tué; même un
+certain pélerin de Chartres, homme pauvre et de basse extraction, durant
+qu'il était à courir çà et là avec les autres, et qu'il poursuivait les
+ennemis détalant à toutes jambes, tomba par l'effet d'un jugement divin
+sur Raimond, seigneur de Termes, qui s'était caché en quelque endroit,
+et l'amena au comte, lequel le reçut comme un ample présent, et ne le
+fit pas tuer, mais bien clore au fond de la tour de Carcassonne, où,
+pendant plusieurs années, il endura peines et misères selon ses mérites.
+
+Durant le siége de Termes, il arriva une chose que nous ne devons passer
+sous silence. Un jour que le comte faisait conduire pour percer le mur
+du château une certaine petite machine, que l'on nomme vulgairement un
+_chat_, pendant qu'il était auprès, et qu'il conversait avec un sien
+chevalier, tenant son bras appuyé sur l'épaule de celui-ci, à cause de
+sa familiarité avec lui, voilà qu'une grosse pierre lancée par le
+mangonneau des ennemis, venant du haut des airs en grande impétuosité,
+frappa ledit chevalier à la tête, et tandis que, par la merveilleuse
+opération de la vertu divine, le comte qui le tenait comme embrassé
+demeura sain et sauf, le chevalier, recevant le coup de la mort, expira
+dans ses bras. Un autre jour de dimanche, le comte était dans son
+pavillon et entendait la messe, lorsqu'il advint, par la prévoyante
+clémence de Dieu, que, lui étant debout et écoutant l'office, un certain
+servant, par l'ordre du Seigneur, se trouva derrière lui proche son dos,
+lequel reçut une flèche partie d'une baliste du château, et en fut tué
+roide: ce que nul ne peut douter avoir été disposé par la bonté divine;
+savoir, que cedit servant, debout derrière le comte, ayant été frappé,
+Dieu dans sa miséricorde ait conservé à sa sainte Église son plus
+vaillant athlète.
+
+Le château de Termes ayant donc été pris par les nôtres la veille de
+saint Clément, le comte y mit garnison; puis il dirigea son armée sur un
+certain château nommé Coustausa, et, le trouvant désert, il poussa vers
+un autre qu'on appelle Puyvert, lequel lui ouvrit ses portes au bout de
+trois jours. Pour lors il se décida à rentrer dans le diocèse d'Albi
+pour récupérer les châteaux qui s'étaient soustraits à sa domination; et
+en conséquence, marchant sur Castres, dont les bourgeois se rendirent à
+lui, se soumettant pour tout à ses volontés, il passa de là au château
+de Lombers, dont nous avons déjà fait mention, et le trouva dégarni
+d'hommes et bien fourni de vivres. En effet, les chevaliers et bourgeois
+dudit lieu avaient tous pris la fuite par peur du comte, ayant contre
+lui brassé maintes trahisons. Il s'en saisit aussitôt, et jusqu'à ce
+jour il l'a conservé en son pouvoir. Que tardons-nous davantage? Le
+noble comte du Christ recouvra dans le même temps presque tous les
+châteaux du territoire albigeois sur la rive gauche du Tarn.
+
+Ce fut à cette époque que le comte de Toulouse vint en un château voisin
+d'Albi pour conférer avec notre comte, lequel s'y rendit de son côté.
+Or, les ennemis avaient tout disposé pour l'enlever, et Raimond avait
+mené avec lui certains méchans félons ennemis très-avérés de Montfort.
+Pourquoi il dit au comte de Toulouse: «Qu'avez-vous fait? Vous m'avez
+appelé à une conférence, et vous avez conduit avec vous gens qui m'ont
+trahi.» Sur ce, l'autre de répondre qu'il ne les avait pas amenés; ce
+qu'oyant notre comte, il voulut mettre la main dessus: mais Raimond le
+supplia de n'en rien faire, et ne voulut souffrir qu'ils fussent pris.
+Adonc, à compter de ce jour, il commença à exercer quelque peu la haine
+qu'il avait conçue contre l'Église et contre le comte de Montfort.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+ Du colloque solennel tenu à Narbonne sur les affaires des comtes
+ de Toulouse et de Foix, auquel intervinrent le roi d'Arragon, les
+ légats du siége apostolique, et Simon de Montfort; inutilité et
+ dissolution de ladite conférence.
+
+
+Peu de jours après, le roi d'Arragon, le comte de Montfort et celui de
+Toulouse se réunirent à Narbonne pour tenir colloque entre eux. Là se
+trouvèrent aussi l'évêque d'Uzès et le vénérable abbé de Cîteaux,
+lequel, après Dieu, était le principal promoteur des choses de
+Jésus-Christ. Pareillement cet évêque d'Uzès, nommé Raimond, dès
+long-temps s'était pris d'un zèle ardent pour les affaires de la foi, et
+les avançait du plus qu'il pouvait, s'acquittant en ce temps des
+fonctions de légat, de concert avec l'abbé de Cîteaux. Enfin, furent
+ensemble présens à ladite conférence maître Théodise, dont nous avons
+parlé plus haut, et moult autres sages personnages et gens de bien.
+
+On s'y occupa du comte de Toulouse, et grande grâce lui eût été faite et
+copieuse miséricorde, s'il eût voulu acquiescer à de salutaires
+conseils. En effet, l'abbé de Cîteaux, légat du siége apostolique,
+consentait à ce que le comte de Toulouse conservât dans leur entier et
+sans lésion toutes ses seigneuries et possessions, pourvu qu'il expulsât
+les hérétiques de ses domaines; voire il consentait à ce que le quart ou
+même le tiers des droits qu'il avait sur les châteaux des hérétiques,
+comme étant de son fief, lesquels ce comte disait être au nombre de
+cinquante pour le moins, lui échût en toute propriété. Mais le susdit
+comte méprisa une faveur aussi grande, Dieu pourvoyant ainsi à l'avenir
+de son Église; et par là il se rendit indigne de tout bienfait et grâce.
+
+Davantage on traita dans la même conférence du rétablissement de la paix
+entre l'Église et son très-monstrueux persécuteur, savoir, le comte de
+Foix; et même fut-il ordonné, à la prière du roi d'Arragon, que si ledit
+comte jurait d'obéir à l'Église, et, de plus, qu'il ne commettrait nulle
+agression à l'encontre des Croisés, et surtout du comte de Montfort,
+celui-ci lui ferait restitution de la portion de ses domaines qu'il
+avait déjà en son pouvoir, fors un certain château nommé Pamiers. Ce
+château, en effet, ne devait en aucune façon lui être rendu, pour
+beaucoup de raisons qui seront ci-après déduites. Mais le Dieu éternel
+qui connaît les choses cachées, et sait toutes choses avant qu'elles
+soient faites, ne voulant permettre que restassent impunies tant de
+cruautés et si grandes d'un sien ennemi aussi furieux, et connaissant
+combien de maux sortiraient dans l'avenir de cette composition, par son
+profond et incompréhensible jugement, endurcit à tel point le coeur du
+comte de Foix qu'il ne voulut recevoir ces conditions de paix. Ainsi
+Dieu visita miséricordieusement son Église, et fit de telle sorte que
+l'ennemi, en refusant la paix, donnât par avance contre soi-même
+sentence confirmative de sa future confusion.
+
+Il ne faut oublier de dire que le roi d'Arragon, de qui le comte de Foix
+tenait la plus grande partie de ses terres, mit en garnisaires au
+château de Foix des gens d'armes à lui, et, en présence de l'évêque
+d'Uzès et de l'abbé de Cîteaux, promit qu'en toute cette contrée nul
+tort ne serait porté à la chrétienté. D'abondant, cedit roi jura auxdits
+légats que si le comte de Foix voulait jamais s'écarter de la communion
+de la sainte Église, et de la familiarité, amitié et service du comte de
+Montfort, lui roi délivrerait ès mains de ce dernier le château de Foix
+à la première réquisition des légats ou de notre comte; et même il lui
+donna à ce sujet lettres-patentes contenant plus à plein cette
+convention: et moi qui ai vu ces lettres, les ai lues et curieusement
+inspectées, je rends témoignage à la vérité. Mais combien, par la suite,
+le roi garda mal sa promesse, et combien, pour cette cause, il se rendit
+infâme aux nôtres, c'est ce qui deviendra plus clair que le jour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+
+ De la malice et tyrannie du comte de Foix envers l'Église.
+
+
+Et pour autant que le lieu le requiert et que l'occasion s'en présente,
+plaçons ici quelques mots sur la malignité cruelle et la maligne cruauté
+du comte de Foix, bien que nous n'en puissions exprimer la centième
+partie.
+
+Il faut savoir d'abord qu'il retint sur ses terres, favorisa le plus
+qu'il put, et assista les hérétiques et leurs fauteurs. De plus, au
+château de Pamiers appartenant en propre à l'abbé et aux chanoines de
+Saint-Antonin, il avait sa femme et deux soeurs hérétiques, avec une
+grande multitude d'autres gens de sa secte, lesquels, en ce château,
+malgré les susdits chanoines, et en dépit de toute la résistance qu'ils
+pouvaient faire, semant publiquement et en particulier le venin de leur
+perversité, séduisaient le coeur des simples. Voire il avait fait bâtir
+une maison à ses soeurs et à sa femme sur un terrain que les chanoines
+possédaient en franc-aleu, bien qu'il ne tînt le château de Pamiers de
+l'abbé, et sa vie durant, qu'après lui avoir juré sur la sainte
+Eucharistie qu'il ne le molesterait en rien, non plus que la ville, dont
+le monastère des chanoines était éloigné à la distance d'un demi-mille.
+
+Un beau jour deux chevaliers, parens et familiers dudit comte (lesquels
+étaient notoires hérétiques et des pires, et dont il suivait l'avis en
+toutes choses), amenèrent à Pamiers leur mère, hérésiarque très-grande
+et amie de ce seigneur, pour qu'elle y résidât et disséminât le virus de
+l'hérétique superstition; ce que voyant l'abbé et les chanoines, ne
+pouvant supporter une telle injure faite au Christ et à l'Église, ils la
+chassèrent du château. À cette nouvelle le traître, je veux dire le
+comte de Foix, entra en furieuse colère, et l'un de ces deux chevaliers
+hérétiques, fils de ladite hérésiarque, venant à Pamiers, dépeça membre
+à membre, bourreau très-cruel qu'il était, et en haine des chanoines, un
+des leurs qui était prêtre, au moment même où il célébrait les divins
+mystères sur l'autel d'une église voisine de Pamiers; d'où, jusqu'au
+présent jour, cet autel demeure encore tout rouge du sang de cette
+victime. Si pourtant son ire ne fut-elle apaisée, car se saisissant de
+l'un des frères du monastère de Pamiers, il lui arracha les yeux en
+haine de la religion chrétienne et en signe de mépris pour les
+chanoines. Peu ensuite le comte de Foix vint lui-même audit monastère,
+menant avec soi routiers, bouffons et p******; et faisant appeler l'abbé
+(auquel, comme nous l'avons dit ci-dessus, il avait juré sur le corps du
+Seigneur qu'il ne lui porterait aucune nuisance), il lui dit qu'il lui
+baillât sans délai toutes les clefs du cloître, ce que l'abbé ne voulut
+faire: mais craignant que le tyran ne les ravît par violence, il entra
+dans l'église et les plaça sur le corps du saint martyr Antonin, lequel
+était sur l'autel avec beaucoup d'autres saintes reliques, et en
+l'honneur de qui cette église avait été fondée. Pourtant le comte ayant
+suivi l'abbé, sans respect pour le lieu, sans révérence pour les
+reliques des saints, enleva, violateur très-impudent des choses sacrées,
+ces mêmes clefs de dessus le corps du très-saint martyr; puis enfermant
+l'abbé et tous les chanoines dans l'église, il fit clore les portes, et
+là les tint durant trois jours, si bien que pendant ce temps ils ne
+burent ni ne mangèrent, et ne purent même sortir pour satisfaire aux
+nécessités de nature. Et lui, cependant, gaspillant toute la substance
+du monastère, dormait avec ses p******* dans l'infirmerie même des
+chanoines, au mépris de la religion. Enfin, après les trois jours, il
+chassa presque nus de l'église et du monastère l'abbé et les chanoines,
+et, de plus, fit crier par la voix du héraut dans tout Pamiers (qui leur
+appartenait, comme nous l'avons dit) que nul n'eût à être si hardi que
+d'en recevoir aucun en son logis; faisant suivre cette proclamation des
+plus terribles menaces. Ô nouveau genre d'inhumanité! En effet, tandis
+que l'Église est d'ordinaire refuge aux captifs et aux condamnés, cet
+artisan de crimes emprisonne des innocens dans leur église même. Ce
+n'est tout: le tyran démolit en grande partie le temple du bienheureux
+Antonin, détruisit, ainsi que nous nous en sommes assuré par nos yeux,
+le dortoir et le réfectoire des chanoines, et se servit des décombres
+pour faire construire des fortifications dans le château. Mais insérons
+ici un fait bien digne d'être rapporté pour grossir d'autant les
+abominations de ce traître.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV.
+
+ Comment le comte de Foix se comporta arec irrévérence envers les
+ reliques du saint martyr Antonin, lesquelles étaient portées en
+ procession solennelle.
+
+
+Près le monastère dont nous avons parlé précédemment, était une
+église sise sur le sommet d'un mont, aux environs de laquelle vint à
+passer d'aventure ledit comte chevauchant, un jour que les chanoines
+allaient la visiter, comme ils font d'usage une fois chaque année,
+et qu'en solennelle procession ils portaient avec honneur le corps
+de leur vénérable patron Antonin. Mais lui, ne déférant à Dieu ni au
+saint martyr, ni à cette procession pieuse, ne put prendre sur lui
+de s'humilier, au moins par signes extérieurs, et, sans descendre de
+sa bête, dressant son col avec superbe, et haussant la tête
+(attitude qui était très-ordinaire à ceux de sa maison), il passa
+fièrement. Ce que voyant un respectable personnage, savoir, l'abbé
+de Mont-Sainte-Marie[97], de l'ordre de Cîteaux, l'un des douze
+prédicateurs dont nous avons fait mention au commencement de ce
+livre, qui assistait alors à la procession, il lui cria: «Comte, tu
+ne défères à ton seigneur le saint martyr; sache donc que, dans la
+ville où maintenant tu es maître de par le saint, tu seras privé de
+ton droit seigneurial, et que le martyr fera si bien que, de ton
+vivant, tu seras déshérité.» Or ont été trouvées fidèles les paroles
+de l'homme de bien, ainsi que l'issue le prouve très-manifestement.
+
+[Note 97: Abbaye de l'ordre de Cîteaux, au diocèse de Besançon, à quatre
+lieues de Pontarlier.]
+
+Pour moi j'ai ouï ces cruautés et autres qui suivent de la bouche même
+de l'abbé du monastère de Pamiers, personnage digne de foi, personnage
+de grande religion et de notoire bonté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVI.
+
+ Sacriléges et autres crimes du comte de Foix exercés par
+ violence.
+
+
+Une fois ledit comte alla avec une foule de routiers en certain
+monastère qu'on nommait Sainte-Marie, au territoire du comte d'Urgel, et
+qui avait un siége épiscopal; or s'étaient les chanoines de ce
+monastère, par crainte du tyran, retirés dans l'église. Mais ils y
+furent si long-temps claquemurés par lui qu'après avoir été contraints
+de boire de leur urine pour la soif désespérée qu'ils enduraient, force
+leur fut enfin de se rendre; et pour lors ce très-cruel ennemi de
+l'Église, entrant dans le temple, enleva toutes les fournitures, croix
+et vases sacrés, brisa même les cloches et n'y laissa rien que les
+murailles; de plus il la fit rançonner au prix de cinquante mille sols.
+Ce qu'ayant fait, il lui fut dit par un sien chevalier aussi méchant que
+lui: «Voilà que nous avons détruit Saint-Antonin et Sainte-Marie, il ne
+nous reste plus qu'à détruire Dieu lui-même.» Une autre fois que cedit
+comte et ses routiers dépouillaient la même église, ils en vinrent à ce
+point de furieuse démence qu'ils tranchèrent les jambes et les bras aux
+images du crucifix pour, au mépris de la passion du Seigneur, piler le
+poivre et les herbes qu'ils mettaient dans leurs sauces. Ô très-cruels
+bourreaux! ô vaillans scélérats! ô monstres pires que ceux qui ont
+crucifié le Christ, et plus félons que ceux qui lui crachèrent à la
+face! Les ministres de Pilate, ores qu'ils virent Jésus mort, dit
+l'Évangéliste, ils ne lui rompirent les jambes. Ô nouvelle industrie
+d'abomination! ô signe de cruauté inouïe! ô quel homme que ce comte de
+Foix, dis-je, homme le plus misérable entre tous les misérables! ô bête
+plus féroce qu'aucune autre bête!
+
+Dans la même église, les routiers avaient logé leurs chevaux; ils leur
+donnaient pour crèche les saints autels et les faisaient manger dessus.
+Dans une autre où se trouvait un jour le tyran avec une foule de gens
+armés, soudain son écuyer plaça son heaume sur la tête du crucifix, lui
+passa le bouclier et lui chaussa les éperons; puis saisissant sa lance,
+il chargea la sainte image et la cribla de coups, lui disant qu'elle se
+rachetât. Ô perversité non encore expérimentée!
+
+Une autre fois ledit comte appela à une conférence les évêques de
+Toulouse et de Conserans, et leur assigna le temps et le lieu; mais le
+jour où ils s'acheminaient pour s'y rendre, il le passa, lui, tout
+entier, à insulter un certain château appartenant à l'abbé et aux
+chanoines de Saint-Antonin de Pamiers. Ô méchant tour! ô scélératesse!
+Ajoutons ici un trait du tyran qu'il ne faut omettre. Il avait fait
+alliance avec le comte de Montfort, ainsi que nous l'avons dit plus
+haut, et lui avait livré son fils pour otage du traité. Or, à cette
+époque le vénérable abbé de Pamiers avait déjà remis son château
+ès-mains du comte de Montfort. Néanmoins le comte de Foix vint un beau
+jour avec ses routiers aux environs de cette ville, et, les mettant en
+embuscade, il s'approcha du château et manda aux bourgeois de sortir
+pour conférer avec lui, leur promettant en toute assurance, et avec
+serment, qu'ils pouvaient le faire sans crainte et qu'il ne leur ferait
+point de mal. Mais à peine les bourgeois furent-ils venus à lui,
+qu'appelant en secret ses routiers des embuscades où ils étaient cachés,
+ceux-ci survinrent avant que les autres pussent rentrer au château, en
+prirent un grand nombre et les emmenèrent. Ô vilaine trahison!
+
+Ce même comte disait, en outre, que s'il avait tué de sa main les
+Croisés, et ceux qui se porteraient à l'être, ensemble tous ceux qui
+travaillaient aux affaires de la foi ou qui y mettaient intérêt, il
+croirait avoir rendu service à Dieu. Il faut savoir aussi que souvent il
+jura en présence des légats du seigneur pape qu'il expulserait les
+hérétiques; ce que pourtant il ne voulut faire par aucune raison. Pour
+en finir, ce chien très-cruel a commis envers l'Église et envers Dieu
+beaucoup et d'autres maux tels que, si nous voulions les réciter par
+ordre, nous n'y pourrions suffire, et ne serait-il personne qui ajoutât
+facilement foi à nos paroles, car sa malice excéda la mesure. Il a pillé
+les monastères, ruiné les Églises, et plus cruel que pas un autre cruel
+bourreau, tout haletant de la soif du sang des chrétiens, il a toujours
+respiré le massacre, reniant, comme il faisait, sa nature d'homme pour
+imiter la férocité des brutes, non plus homme mais bête farouche.
+
+Ayant dit ce peu de mots de la méchanceté dudit comte, retournons à ce
+que nous avons abandonné.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVII.
+
+ Le comte de Montfort fait hommage au roi d'Arragon pour la cité
+ de Carcassonne.
+
+
+Dans la susdite conférence de Narbonne, l'évêque d'Uzès et l'abbé de
+Cîteaux supplièrent le roi d'Arragon qu'il reçût pour son homme le comte
+de Montfort, la cité de Carcassonne étant du fief dudit roi; et, comme
+il n'en voulait rien faire, au lendemain ils vinrent derechef vers lui,
+et, se jetant à ses pieds, ils le prièrent humblement et avec grandes
+instances de daigner accepter l'hommage du comte, qui ayant lui-même
+fléchi le genou devant le roi, le lui offrait avec humilité. Enfin,
+vaincu par leurs supplications, le roi consentit à le recevoir en
+vassal, pour la cité de Carcassonne, le comte confessant la tenir de
+lui.
+
+Cela fait, le roi et notre comte, celui de Toulouse et l'évêque d'Uzès,
+quittèrent Narbonne et s'en vinrent à Montpellier, où, durant leur
+séjour, on tenta de contracter mariage entre le fils aîné du roi et la
+fille du comte de Montfort. Que dirai-je? Cette alliance était arrêtée
+par les deux parties; de part et d'autre, on avait échangé les promesses
+sous la foi du serment, et même le roi avait remis son fils à la garde
+du comte. Mais peu de temps après, il donna sa soeur au fils du comte de
+Toulouse; pour quoi, parmi les nôtres, il ne se rendit pas médiocrement
+(et si fut-ce à juste titre) infâme et grandement suspect. En effet,
+quand fut conclu ce mariage, Raimond déjà persécutait ouvertement la
+sainte Église de Dieu.
+
+Il ne faut taire que durant que lesdits personnages étaient à
+Montpellier, ensemble beaucoup d'évêques et de prélats, on s'occupa de
+nouveau du fait du comte de Toulouse; et voulaient bien les légats,
+savoir, l'évêque d'Uzès et l'abbé de Cîteaux, lui faire très-notable
+grâce et miséricorde, en la manière que nous avons expliquée plus haut.
+Mais ledit comte, après avoir promis d'accomplir le lendemain tout ce
+que les légats lui avaient ordonné, quitta du grand matin Montpellier,
+sans prendre congé d'eux ni les venir saluer; et fut ce brusque départ
+causé pour ce qu'il avait vu un certain oiseau (que les gens du pays
+nomment oiseau de Saint-Martin) voler à sa gauche: ce dont il entra en
+frayeur extrême, ayant, comme il faisait à l'exemple des Sarrasins,
+toute confiance dans le vol et chant des oiseaux, et autres sortes
+d'augures.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVIII.
+
+ Comment l'évêque de Paris et autres nobles hommes vinrent à
+ l'armée du comte de Montfort.
+
+
+L'an de l'incarnation du Verbe 1211[98], aux environs de la mi-carême,
+arrivèrent de France nobles et puissans Croisés, savoir, l'évêque de
+Paris, Enguerrand de Coucy, Robert de Courtenai, Juël de Mayenne[99], et
+plusieurs autres; lesquels nobles personnages se comportèrent noblement
+aux affaires du Christ.
+
+[Note 98: Il y a dans le texte 1210; mais c'est évidemment une erreur,
+et il suffirait pour s'en convaincre de voir qu'il est question, dans ce
+chapitre, de la délivrance de ce Bouchard de Marly, dont l'auteur, après
+avoir raconté comment il fut pris à la fin de l'an 1209, dit qu'il resta
+seize mois dans les fers. (Voy. chap. XXVI.)]
+
+[Note 99: _Ivellus de Meduana_: la plupart des modernes ont traduit
+_Juël de Mantes_; c'est une erreur. (_Histoire générale de Languedoc_,
+t. 3, p. 205.)]
+
+Or, comme ils furent arrivés à Carcassonne, ayant tenu conseil, tous
+cesdits pélerins tombèrent d'accord de marcher au siége de Cabaret, pour
+autant que les chevaliers du diocèse de Carcassonne, ayant depuis
+long-temps déserté leurs châteaux par peur des nôtres, s'étaient
+réfugiés dans cette place, entre lesquels étaient deux frères selon la
+chair, l'un nommé Pierre Miron, et l'autre Pierre de Saint-Michel, les
+mêmes qui avaient pris Bouchard de Marly, comme nous l'avons rapporté
+plus haut[100]. Mais ensuite ils étaient sortis dudit château avec
+certains autres, et étaient venus se rendre au comte: pour quoi il leur
+donna des terres. Quant au seigneur de Cabaret, Pierre Roger, voyant que
+le comte et les pélerins voulaient l'assiéger, considérant de plus qu'il
+était grandement affaibli par la retraite des susdits chevaliers, il eut
+peur, et composa avec Montfort et les barons en la manière qui suit: il
+lui livra le château de Cabaret, lui rendant en outre ce même Bouchard
+dont nous avons parlé, à la charge que le comte lui donnerait un autre
+domaine convenable, après la reddition du château; ce qui fut fait. Puis
+le comte et les barons conduisirent l'armée au siége d'une certaine
+place nommée Lavaur[101].
+
+[Note 100: Voyez chap. XXVI, pag. 76.]
+
+[Note 101: C'était une des villes les plus considérables aux mains des
+Albigeois. Cependant elle ne possédait pas encore un évêché. Elle est
+située à huit lieues d'Albi et de Toulouse. L'auteur fait à ce sujet une
+légère erreur en moins.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIX.
+
+ Siége de Lavaur.
+
+
+Or était ce château très-noble et très-vaste situé sur l'Agout[102], à
+cinq lieues de Toulouse, et s'y trouvait ce traître Amaury qui avait été
+seigneur de Mont-Réal, et beaucoup d'autres chevaliers ennemis de la
+croix, au nombre de quatre-vingts, lesquels s'y étaient retirés et
+fortifiés contre nous; plus, la dame du château, nommé Guiraude, femme
+veuve, soeur dudit Amaury, et des pires hérétiques.
+
+[Note 102: Rivière qui descend des montagnes près de Castres, et se
+jette dans le Tarn à une lieue de Rabastens.]
+
+À leur arrivée devant la place, les nôtres n'en formèrent le siége que
+d'un côté, car l'armée ne suffisait pas pour l'enfermer toute entière;
+et peu de jours après, ayant dressé des machines, ils commencèrent,
+suivant l'usage, à battre le château, comme les ennemis à le défendre du
+mieux qu'ils pouvaient, sans compter qu'ils étaient en grand nombre et
+parfaitement armés, si bien qu'il y avait quasi plus d'assiégés que
+d'assiégeans. N'oublions pas de dire qu'aux premières approches de nos
+gens, les ennemis firent une sortie, et nous prirent un chevalier qu'ils
+emmenèrent et occirent aussitôt.
+
+Bien que les nôtres n'eussent menacé la place que par un seul endroit,
+ils s'étaient cependant divisés en deux corps, et tellement disposés
+qu'en cas de besoin l'un n'aurait pu, sans danger, venir au secours de
+l'autre. Mais bientôt survinrent de France beaucoup de nobles, savoir,
+l'évêque de Lisieux et l'évêque de Langres, le comte d'Auxerre, ensemble
+moult autres pélerins; et pour lors on serra le château de toutes parts
+au moyen d'un pont de bois qu'on jeta sur l'Agout, et qui nous servit à
+traverser la rivière.
+
+Pour ce qui est du comte de Toulouse, il gênait autant qu'il était en
+son pouvoir l'Église de Dieu et le comte, non pourtant à découvert, car
+les vivres pour notre armée arrivaient encore de Toulouse, et Raimond
+lui-même vint au camp lorsque les choses en étaient à ce point. Là
+fut-il admonesté par le comte d'Auxerre et Robert de Courtenai,
+lesquels étaient ses cousins germains, pour que, revenant de coeur à
+l'Église, il obéît à ses commandemens; mais ils n'en purent rien tirer,
+et il se départit du comte de Montfort avec grande rancune et
+indignation, suivi de ceux de Toulouse qui étaient au siége de Lavaur.
+Davantage il défendit aux Toulousains d'apporter vivres au camp devant
+Lavaur.
+
+C'est ici qu'il nous faut narrer un crime exécrable des comtes de
+Toulouse et de Foix: trahison inouïe!
+
+
+
+
+CHAPITRE L.
+
+ Comme quoi pélerins en grand nombre furent tués traîtreusement
+ par le comte de Foix à l'instigation du Toulousain.
+
+
+Durant qu'on tenait colloque devant Lavaur, ainsi que nous l'avons dit,
+pour rétablir la paix entre le comte de Toulouse et la sainte Église,
+une multitude de pélerins venaient de Carcassonne à l'armée: et voilà
+que ces ministres de dol et artisans de félonie, savoir, le comte de
+Foix, Roger Bernard, son fils, Gérard de Pépieux, et beaucoup d'autres
+hommes au comte de Toulouse, se mettent en embuscade, avec nombre infini
+de routiers, dans un certain château nommé Montjoyre, près de
+Puy-Laurens; puis, au passage des pélerins, ils se lèvent, et, se jetant
+sur les pélerins désarmés et sans défiance, ils en tuent une quantité
+innombrable, et emportent tout l'argent de leurs victimes à Toulouse, où
+ils le partagent entre eux. Ô bienheureuse troupe d'occis! ô mort de
+saints bien précieuse aux yeux du Seigneur! Il ne faut taire que,
+tandis que les bourreaux susdits égorgeaient nos pélerins, un prêtre qui
+était parmi ces derniers se réfugia dans un temple voisin, afin que,
+mourant pour l'Église, il mourût aussi dans une église; mais ce bien
+méchant traître Roger Bernard, fils du comte de Foix, n'ayant garde de
+dégénérer de la perversité paternelle, l'y suivit, et, y entrant avec
+audace, il s'approcha de lui, et lui demanda quelle espèce d'homme il
+était. «Je suis, répondit l'autre, pélerin et prêtre.» À quoi le
+bourreau: «Montre-moi, lui dit-il, que tu es prêtre;» et lors celui-ci,
+baissant son capuchon, car il était vêtu d'une chappe, lui fit voir le
+signe clérical. Mais le cruel, ne déférant en rien ni au lieu saint ni à
+la personne, leva soudain une hache très-aiguisée qu'il tenait à la
+main, et, frappant à toute force le prêtre au beau milieu de sa tonsure,
+il tua dans l'église ce ministre de l'autel. Revenons à notre propos.
+
+Nous ne croyons devoir omettre que le comte de Toulouse, monstrueux
+ennemi du Christ et féroce persécuteur, envoya secrètement au château de
+Lavaur, où était la source et l'origine de toute hérésie, un sien
+sénéchal avec plusieurs chevaliers pour le défendre contre nous, et ce
+par pure haine pour la religion chrétienne, puisque n'était ce château à
+lui comte de Toulouse; ains même il avait depuis nombre d'années fait la
+guerre aux Toulousains; lesdits chevaliers furent trouvés par notre
+comte après la prise de la place, et long-temps tenus aux fers. Ô
+nouveau genre de trahison! Au dedans il jetait ses soldats pour la
+défense du château, et au dehors, faisant comme s'il nous prêtait
+secours, il permettait que de Toulouse on approvisionnât le camp. En
+effet, ainsi que nous l'avons dit plus haut, des vivres, bien qu'en
+menue quantité, arrivaient de Toulouse au camp lors des premiers temps
+du siége; mais, tout en les laissant venir, Raimond avait défendu
+strictement qu'on y portât des machines. Au demeurant, cinq mille
+Toulousains environ s'étaient rendus audit siége pour aider les nôtres,
+à l'instigation de leur vénérable pasteur Foulques, et lui-même y
+arriva, banni pour la foi catholique. Nous n'avons pas cru superflu de
+rapporter ici de quelle manière il sortit de Toulouse.
+
+
+
+
+CHAPITRE LI.
+
+ Foulques, évêque de Toulouse, chassé de son épiscopat, s'exile
+ avec une grande constance d'esprit, prêt même à tendre son col au
+ glaive pour le nom du Christ.
+
+
+Ledit évêque était un jour à Toulouse, savoir le samedi après la
+mi-carême, et voulait, comme il est d'usage dans les églises
+épiscopales, administrer en cette journée la sainte ordination. Mais
+alors était aussi dans la ville le comte Raimond qui, pour excès
+nombreux, avait été excommunié nominativement par les légats du siége
+apostolique: par ainsi, nul ne pouvait célébrer les divins mystères en
+tous lieux où il se trouvait. Adonc l'évêque députa vers ce comte, le
+priant humblement et lui conseillant que, sortant de la ville pour
+s'ébattre à quelque jeu, il allât se promener jusqu'à ce qu'il eût
+seulement conféré l'ordination. Grande fut la rage du tyran, et,
+envoyant à l'évêque un chevalier, il lui fit exprès commandement, et
+sous peine de la vie, de vider au plus vite Toulouse et tout le
+territoire en sa domination. Ce qu'entendant cet homme vénérable, il
+fit, dit-on, audit chevalier la réponse suivante avec ferveur d'âme,
+intrépidité de coeur, le visage gaillard et serein: «Ce n'est, dit-il,
+le comte de Toulouse qui m'a fait évêque, ni est-ce par lui que j'ai été
+colloqué en cette ville ni pour lui; l'humilité ecclésiastique m'a élu,
+et je n'y suis venu comme un intrus par la violence d'un prince; je n'en
+sortirai donc à cause de lui. Qu'il vienne, s'il ose; je suis prêt à
+recevoir le couteau pour gagner la majesté bienheureuse par le calice de
+la passion. Oui, vienne le tyran avec ses soldats et ses armes, il me
+trouvera seul et désarmé: j'attends le prix[103] et ne crains point ce
+que l'homme me peut faire.» Ô grande constance d'esprit! ô merveilleuse
+vigueur de l'âme! Ne bougeant donc, cet intrépide serviteur de Dieu
+attendait de jour en jour les coups du bourreau; mais celui-ci n'osant
+le tuer, pour autant qu'ayant depuis longues années porté tant et de
+tels maux à l'Église, il craignait, comme il se dit vulgairement, pour
+sa peau, l'évêque, après avoir passé quarante jours dans cette attente
+de la mort, se proposa de quitter Toulouse. Un jour donc des octaves de
+la Résurrection du Seigneur, il en sortit, et vint trouver notre comte,
+lequel était occupé au siége de Lavaur que les nôtres travaillaient
+continuellement à forcer, tandis que les ennemis, arrogans et superbes,
+se défendaient avec grande obstination. Ni est-il à taire que, montés
+sur leurs chevaux bardés de fer, ils galopaient sur les murs pour
+narguer les nôtres, et leur montrer en cette sorte combien étaient
+larges et forts leurs remparts.
+
+[Note 103: _Bravium_ ou _brabeium_, prix des jeux publics, du mot grec
+[Grec: brazeion].]
+
+
+
+
+CHAPITRE LII.
+
+ Comment Lavaur fut emporté par les catholiques, et comment
+ beaucoup de nobles hommes y furent tués par pendaison et d'autres
+ livrés aux flammes.
+
+
+Certain jour cependant les nôtres élevèrent près les murailles du
+château des castels en bois, au sommet desquels les soldats du Christ
+fichèrent le signe de la croix. À cette vue, les ennemis faisant jouer
+incessamment leurs machines contre le saint étendard, rompirent un bras
+du crucifix, et soudain ces très-impudens chiens éclatèrent en rires et
+en hurlemens, comme s'ils avaient par ce bris remporté une grande
+victoire. Mais celui auquel est consacré la croix revancha
+miraculeusement tel outrage et très-manifestement; car, peu après, il
+arriva, chose admirable et merveilleusement louable, que ces ennemis de
+la croix, qui s'étaient si fort ébaudis de son échec, furent pris, comme
+nous le dirons plus bas, au jour de la fête de la croix, celle-ci
+vengeant ainsi ses injures.
+
+Tandis que ces choses se passaient, nos gens firent établir une machine,
+de celles qu'on nomme _chats_, et lorsqu'elle fut prête, ils la
+traînèrent jusqu'au fossé du château; puis, à force de bras, ils
+apportèrent bois et ramées, et en faisant des fascines, ils les
+jetaient dans ce fossé pour le remplir. Mais les ennemis, bien madrés
+qu'ils étaient, ouvrirent un chemin sous terre, lequel gagnait jusqu'aux
+approches de notre machine, et sortant constamment par cette tranchée,
+ils tiraient hors du fossé les fagots que les nôtres y avaient poussés,
+et les portaient dans la place: davantage, quelques-uns d'entre eux
+venant près du _chat_ s'efforçaient, à la dérobée et par fraude,
+d'entraîner avec des crocs de fer ceux qui ne cessaient, sous la
+protection de la machine, de travailler à combler le fossé. Une nuit
+même, sortant du château par leur route souterraine, ils y pénétrèrent,
+et lançant sans discontinuer des brandons enflammés, du feu, des
+étoupes, de la graisse, et autres appareils de combustion, ils voulurent
+incendier ladite machine. Or, en cette nuit, deux comtes allemands
+montaient la garde auprès d'elle; et soudain un grand cri d'alarme
+s'élevant dans l'armée, on courut aux armes et au secours de notre
+engin. De plus, voyant lesdits comtes allemands, et les Teutons qui
+étaient avec eux, qu'ils ne pouvaient atteindre les ennemis postés dans
+le fossé, par merveilleuse prouesse et à leur grand péril, ils s'y
+jetèrent, et les abordant vaillamment, ils les ramenèrent battans dans
+le château, après en avoir tué quelques-uns et blessé plusieurs.
+
+Néanmoins, les nôtres en ce temps commencèrent à se troubler fort et à
+désespérer en quelque sorte du succès, pour autant que, quelque chose
+qu'ils jetassent dans le fossé pendant le jour, c'était la nuit enlevé
+par les ennemis et porté dans le château. Mais tandis qu'ils étaient en
+tel souci, certains d'entre eux, d'imagination plus ardente, trouvèrent
+un utile remède aux ruses des assiégés. Adonc, ils firent jeter devant
+l'issue du chemin souterrain par où ceux-ci avaient coutume de sortir,
+du bois vert et des branches, placèrent ensuite du menu bois sec, du
+feu, de la graisse, des étoupes, et autres pièces d'incendie, sur
+l'abord même de ce chemin, et mirent encore par dessus du bois vert, de
+la paille fraîche et une grande quantité de gazon; d'où soudain partit
+une telle fumée que les ennemis ne purent plus sortir par cette voie,
+toute remplie qu'elle fut par la fumée qui ne pouvant s'échapper par en
+haut à cause du bois vert et de la paille entassés au dessus, s'y
+portait, comme nous l'avons dit, toute entière. Pour lors, les nôtres
+comblèrent le fossé plus librement que par le passé, et l'ayant rempli
+tout-à-fait, nos chevaliers et servans armés traînèrent la susdite
+machine jusqu'au mur à grand'peine, et y conduisirent les mineurs. Bref,
+bien que ceux du château ne cessassent de lancer du bois, du feu, de la
+graisse, voire même de très-gros pieux et très-affilés sur notre engin,
+nos gens le défendirent si bravement et de si merveilleuse adresse,
+qu'ils ne purent l'incendier, ni éloigner les pionniers de la muraille.
+
+Cependant les évêques présens au siége, et un certain vénérable abbé de
+Case-Dieu[104], de l'ordre de Cîteaux, lequel du mandat des légats les
+suppléait alors à l'armée, ensemble tout le clergé réuni, chantaient en
+dévotion bien grande _Veni Creator spiritus_, durant que les nôtres
+attaquaient si vigoureusement Lavaur. Ce que voyant et entendant les
+ennemis, ils furent par la disposition de Dieu tant et tant stupéfaits
+que les forces leur manquèrent quasi à plein pour se défendre; car,
+ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, ils craignaient plus les chants des
+prêtres que les attaques des soldats, les psalmodies que les assauts,
+les prières que les coups. La brèche donc étant faite, nos gens entrant
+déjà dans la place, et les assiégés se rendant pour ne pouvoir plus
+résister, le château de Lavaur fut pris, Dieu le voulant et visitant
+miséricordieusement les siens, le jour de l'invention de la sainte
+Croix. Sur l'heure en furent tirés Amaury, dont nous avons parlé
+ci-dessus, lequel avait été seigneur de Mont-Réal, et autres chevaliers
+au nombre de quatre-vingts, que le noble comte arrêta de pendre tous à
+un gibet; mais quand Amaury, le plus considérable d'entre eux, fut
+pendu, les fourches patibulaires, qui par la trop grande hâte n'avaient
+pas été bien plantées en terre, étant venues à tomber, le comte, voyant
+le grand délai qui s'en suivait, ordonna qu'on tuât les autres. Les
+pélerins s'en saisirent donc très-avidement, et les occirent bien vite
+sur la place. De plus, il fit accabler de pierres la dame du château,
+soeur d'Amaury, et très-méchante hérétique, laquelle avait été jetée
+dans un puits. Finalement, nos Croisés avec une allégresse extrême
+brûlèrent hérétiques sans nombre.
+
+[Note 104: À sept lieues d'Auch.]
+
+
+
+
+CHAPITRE LIII.
+
+ Comment Roger de Comminges[105] se joignit au comte de Montfort,
+ puis faillit à la foi qu'il avait donnée.
+
+[Note 105: Il s'appelait Bernard et non Roger.]
+
+
+Il faut savoir que, durant que notre comte était au siége de Lavaur, un
+certain noble de Gascogne, ayant nom Roger de Comminges, parent du comte
+de Foix, vint à lui pour se rendre. Or, tandis qu'il était devant le
+comte, le jour du grand vendredi[106], pour lui faire hommage, Montfort
+en ce moment vint d'aventure à éternuer. Pour lors ledit Roger,
+entendant qu'il n'avait éternué qu'une fois, prit à part ceux qui
+étaient avec lui pour les consulter, et ne voulait accomplir sur l'heure
+ce qu'il avait offert au comte; car, en ce pays, ces bien sottes gens
+croient aux augures, et tiennent pour très-résolu que, s'ils n'éternuent
+qu'une seule fois, rien de bon ne peut de tout le jour arriver à celui
+qui l'a fait, non plus qu'à ceux[107] qui ont affaire à lui. Toutefois,
+remarquant qu'à ce propos les nôtres se gaussaient de lui, et craignant
+que le comte ne le notât pour mauvaise superstition, cedit Roger lui fit
+hommage, bien que malgré lui, en reçut son fief, et demeura nombre de
+jours à son service; mais ensuite il s'écarta, malheureux et misérable,
+de la fidélité qu'il lui avait jurée.
+
+[Note 106: C'est le vendredi saint.]
+
+[Note 107: Il y a en cet endroit, comme en plusieurs autres, une lacune
+où le sens indique qu'il faut suppléer _illi cum eo_.]
+
+Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un certain miracle qui
+advint au siége de Lavaur, ainsi que nous le tenons d'un récit
+véridique. La cape d'un chevalier des Croisés ayant pris feu, par je ne
+sais quel accident, il arriva, par un miraculeux jugement de Dieu, que,
+brûlant toute entière, elle resta intacte et nullement entamée dans la
+seule petite partie où était cousue la croix. Revenons à notre sujet.
+
+Sicard, seigneur de Puy-Laurens[108], lequel avait été autrefois du bord
+de notre comte, mais puis l'avait quitté, apprenant la prise de Lavaur,
+eut peur, et, abandonnant son château, se réfugia en hâte à Toulouse
+avec ses chevaliers. Or était Puy-Laurens un noble castel, à trois
+lieues de Lavaur, dans le diocèse de Toulouse, que notre comte, après
+qu'il l'eut recouvré, donna à Gui de Lucé[109], homme de bon lignage et
+fidèle, lequel y entra aussitôt et le munit. Cependant, Lavaur étant
+tombé en notre pouvoir, l'évêque de Paris, Enguerrand de Coucy, Robert
+de Courtenai, et Juël de Mayenne, se retirèrent et retournèrent en leurs
+quartiers.
+
+[Note 108: À trois lieues de Lavaur.]
+
+[Note 109: Ce Gui de Lucé est probablement le même qui figure dans le
+chapitre XXXVII au siége de Minerve, et plus bas dans le chapitre LVI,
+au siége de Castelnaudary, sous le titre de maréchal. Il est souvent
+désigné dans le texte, et presque toujours sous des noms qui ne sont pas
+exactement les mêmes. Nous avons écrit _de Lucé_ toutes les fois que le
+mot latin a été _Guido de Lucio_, ou à peu près semblable. La même
+observation s'applique à plusieurs autres noms propres rapportés dans le
+texte, et qui variaient aussi, ce semble, dans le manuscrit de Sorbin,
+car il les défigure chaque fois qu'il les cite.]
+
+Quand les nôtres eurent pris possession de cette place, qu'ils y eurent
+trouvé les gens du comte de Toulouse[110], et de plus, considérant qu'il
+s'était départi avec rancune d'auprès notre comte, qu'il avait en outre
+défendu de porter de Toulouse vivres et machines au camp, et surtout
+qu'il avait été excommunié par les légats du seigneur pape, et signalé
+pour beaucoup d'excès; toutes ces choses, dis-je, diligemment examinées,
+ils proposèrent d'attaquer plus à découvert ce comte, déjà presque
+apertement damné; par ainsi, Montfort levant son camp marcha sur un
+château de Mont-Joyre, là où les pélerins avaient été égorgés par le
+comte de Foix. Or, il advint, tandis que l'armée s'y acheminait et en
+était encore éloignée quelque peu, qu'en la place où ces pauvres gens
+avaient été tués par le traître, une colonne de feu apparut aux yeux des
+nôtres, brillant et descendant sur les cadavres des occis; et,
+lorsqu'ils furent arrivés à ce lieu, ils virent tous ces corps gisans
+sur le dos, les bras étendus en forme de croix. Ô chose merveilleuse! et
+j'ai ouï ce miracle de la bouche du vénérable évêque de Toulouse,
+Foulques, lequel était présent.
+
+[Note 110: Nous avons été obligés de rectifier ce passage. Nous l'avons
+fait suivant ce que l'auteur a dit plus haut des soldats de Raimond
+trouvés dans Lavaur.]
+
+À son arrivée à Mont-Joyre, le comte le renversa de fond en comble, car
+les gens du château avaient déguerpi par peur, et passa de là vers un
+autre castel, qu'on nomme Casser, et qui appartenait en propre au comte
+de Toulouse, lequel alors vint à Castelnaudary[111], château noble où
+il mit le feu, de crainte qu'il ne fût pris par les nôtres, et qu'il
+laissa désert. Pour ce qui est de Montfort, poussant sur Casser, il en
+fit le siége; sur quoi les hommes de Raimond qui s'y trouvaient, voyant
+qu'ils ne pourraient tenir long-temps dans cette place, bien que
+très-forte, se rendirent au comte à condition que, nous livrant tous les
+hérétiques qu'elle contenait, eux seraient sauvés; et il fut fait ainsi.
+En effet, il y avait dans Casser beaucoup d'hérétiques parfaits, que les
+évêques présens à l'armée, à leur entrée dans le château, se prirent à
+prêcher et voulurent ramener de leurs erreurs. Mais, n'ayant pu même en
+convertir un seul, ils sortirent dudit lieu, et les pélerins, empoignant
+les infidèles au nombre d'environ soixante, les brûlèrent avec une bien
+grande joie. Au demeurant, il parut à cette occasion, et
+très-clairement, combien le comte de Toulouse chérissait les hérétiques,
+puisque en un sien château fort petit on trouva plus de cinquante de
+leurs parfaits.
+
+[Note 111: Il y a dans le Languedoc dix ou douze villes du nom de
+Castelnau. Il s'agit ici de Castelnaudary, placé sur la route qu'en
+venant du côté de Lavaur sur Castres le comte devait suivre. En effet,
+il fit rétablir plus tard cette ville qu'on verra plus bas avoir été
+brûlée deux fois. Enfin dans l'endroit où c'est bien sûrement de cette
+ville qu'il parle, l'auteur ne l'appelle également que _Castellum
+novum_, Castelnau.]
+
+
+
+
+CHAPITRE LIV.
+
+ Le clergé de Toulouse, emportant religieusement le corps du
+ Christ, sort de cette ville nourricière des hérétiques et frappée
+ d'interdiction.
+
+
+Cela fait, l'évêque de Toulouse qui était à l'armée manda au prévôt de
+son église, ensemble à quelques clercs, qu'ils partissent de ladite
+ville; ce qu'ils firent aussitôt, selon l'ordre du prélat, et en
+sortirent les pieds nus, emportant le corps du Christ.
+
+Après la prise de Casser, notre comte, avançant toujours, vint à un
+autre château de Raimond, appelé Montferrand[112], où se trouvait le
+frère du Toulousain, ayant nom Baudouin, et envoyé par lui pour défendre
+cette place. Arrivé sous ses murs, Montfort en forma le siége; et voilà
+que peu de jours après, au moment où les nôtres donnaient l'assaut, le
+comte Baudouin, car on le nommait ainsi[113], voyant qu'il ne pourrait
+faire longue résistance, rendit le château, moyennant que lui et les
+siens en sortiraient libres. Même, une fois délivré, il fit serment que
+d'ores en avant il ne combattrait en aucune sorte l'Église ni le comte;
+bien plus, que, si celui-ci le voulait, il l'aiderait envers tous et
+pour tout. Puis il s'en alla chez son frère, savoir le comte de
+Toulouse; mais presque aussitôt il revint vers Montfort, et, l'abordant,
+lui fit prière qu'il daignât le recevoir pour son homme, offrant de le
+servir fidèlement en tout et contre tous. Quoi plus? Le comte y
+consentit: Baudouin fut réconcilié à l'Église, et, de ministre du
+diable, devint ministre du Christ. De fait, il garda sa foi, et, dès ce
+jour et par suite, il combattit de toute sa force les ennemis de la foi.
+Ô Providence! ô miséricorde du Rédempteur! Voici deux frères nés du même
+père, toutefois de bien loin dissemblables; et celui qui a dit par la
+bouche du prophète[114]: _J'ai aimé Jacob, mais Ésaü me fut en haine_,
+laissant l'un de ces deux plongé dans la boue de l'incrédulité, en
+arracha miraculeusement l'autre et bénévolement, par un secret dessein
+que lui-même a connu. Ni faut-il taire qu'au moment où le comte Baudouin
+sortait de Montferrand, et avant qu'il fût venu devers notre comte,
+certains routiers ayant détroussé, en haine des Croisés, des pélerins
+qui revenaient du pélerinage de Saint-Jacques, il s'enquêta
+soigneusement, dès qu'il l'eut appris, quels étaient ceux qui les
+avaient pillés, et fit rendre en entier tout ce qu'ils avaient volé:
+présage de sa future loyauté et de sa noble et fidèle conduite.
+
+[Note 112: À cinq lieues de Lombez.]
+
+[Note 113: Cette répétition s'applique ou au titre de comte ou à ce que
+d'autres lui ont donné le nom de Bertrand.]
+
+[Note 114: Malachie.]
+
+Montferrand étant pris et quelques autres places à l'entour,
+Castelnaudary même, où le Toulousain avait mis le feu, comme il est dit
+plus haut, ayant été fortifié par les nôtres, notre comte passa le Tarn,
+et marcha sur un certain château nommé Rabastens[115], au territoire
+albigeois, qui lui fut livré par les bourgeois. Après quoi, poussant
+devant lui, profitant et croissant toujours, il acquit de la même
+manière, sans coup férir et condition aucune, six autres nobles châteaux
+dont voici les noms, savoir: Montaigu[116], Gaillac[117], Cahusac[118],
+Saint-Marcel[119], la Guépie[120] et Saint-Antonin[121], lesquels, tous
+voisins l'un de l'autre, le comte de Toulouse avait ôtés au vicomte de
+Béziers.
+
+[Note 115: À six lieues d'Albi.]
+
+[Note 116: Ou Montagut, celui qui est à huit lieues de Toulouse.]
+
+[Note 117: Celui qui est à cinq lieues d'Albi.]
+
+[Note 118: À quatre lieues d'Albi.]
+
+[Note 119: Celui qui est au diocèse de Narbonne.]
+
+[Note 120: Au diocèse d'Albi, à six lieues de Villefranche.]
+
+[Note 121: À dix lieues de Villefranche.]
+
+
+
+
+CHAPITRE LV.
+
+ Du premier siége de Toulouse par les comtes de Montfort et de
+ Bar.
+
+
+Les choses en étaient à ce point lorsqu'on vint annoncer à notre comte
+que celui de Bar arrivait à marches forcées pour se joindre à l'armée du
+Christ, et qu'il s'approchait de Carcassonne. À cette nouvelle, le comte
+entra en joie bien vive pour les grandes choses qu'on disait de ce
+seigneur, et tous nos gens attendaient beaucoup de son arrivée; mais il
+en fut bien autrement que nous ne l'avions espéré, afin que Dieu,
+donnant gloire à son nom, montrât que c'est en lui, non dans l'homme,
+qu'il faut se fier.
+
+Toutefois Montfort envoya au devant dudit comte des chevaliers pour le
+conduire vers Toulouse par une certaine rivière, où lui-même avec son
+armée devait venir à sa rencontre; et il fut fait de la sorte. Or, le
+comte de Toulouse et le comte de Foix, ensemble une multitude d'ennemis,
+apprenant que l'armée marchait sur Toulouse, vinrent à ladite rivière,
+laquelle n'était éloignée de cette ville que d'une demi-lieue[122]; et
+de cette façon les nôtres s'y rendirent d'un côté, et les ennemis de
+l'autre, outre qu'ils avaient fait ruiner le pont qui joignait les deux
+rives, pour que nos gens ne pussent passer sur leur bord. Davantage les
+Croisés, se boutant çà et là en recherche d'un gué, trouvèrent un autre
+pont que les autres s'occupaient sur l'heure même à détruire. Mais eux,
+par bien grande prouesse, qui sur le pont, qui à la nage, traversèrent
+la rivière, et poussèrent vaillamment les ennemis jusqu'aux portes mêmes
+de Toulouse, d'où, revenant sur leurs pas, ils passèrent la nuit sur la
+rive, et là délibérèrent d'assiéger Toulouse le lendemain. Les nôtres
+donc s'ébranlèrent, et vinrent asseoir leurs tentes aux portes de cette
+ville, ayant parmi eux le comte de Bar et plusieurs nobles hommes
+d'Allemagne. Au demeurant, le siége ne fut établi que d'un côté, vu que
+nous n'étions en assez grand nombre pour le former entièrement.
+
+[Note 122: Sans doute la petite rivière de Lers.]
+
+Étaient enfermés au dedans des murs le comte de Toulouse et son parent,
+le comte de Comminges, qui l'assistait de tout son pouvoir; plus, le
+comte de Foix et autres chevaliers à l'infini, enfin les citoyens de
+Toulouse dont le nombre ne se pouvait compter. Que dirai-je? En
+comparaison des assiégés, nous paraissions bien peu. D'ailleurs, comme
+il serait trop long de raconter tous les événemens de ce siége, nous
+dirons en peu de mots que toutes fois et quantes les ennemis faisaient
+sortie pour attaquer les nôtres, ils étaient ramenés en désordre, et
+forcés de rentrer dans leurs murailles, par la brave résistance de nos
+gens. Un jour même qu'ils les poussaient ainsi hardiment sur la ville,
+ils tuèrent dans l'assaut un cousin du comte de Comminges et ce
+Guillaume de Rochefort, frère de Bernard, évêque de Carcassonne, dont
+nous avons parlé plus haut. Une autre fois, les nôtres faisant, comme il
+est d'usage, la méridienne après leur repas, car on était en été, les
+ennemis sachant qu'ils reposaient, et sortant par un chemin caché, se
+ruèrent sur l'armée; mais les Croisés, se levant aussitôt, les reçurent
+vaillamment, et les forcèrent de rebrousser vers Toulouse. Finalement,
+tandis que cela se passait, Eustache......[123] et Simon, châtelain de
+Melfe, gentilshommes, lesquels étaient sortis du camp pour escorter nos
+vivandiers, venant à rejoindre l'armée avec des vivres, les ennemis leur
+coururent sus, et s'avisèrent de les vouloir prendre, d'où suivit
+qu'ayant fait vigoureuse résistance, Eustache reçut dans le flanc un
+couteau qui lui fut lancé par un d'entre eux, suivant qu'ils usent de
+faire. Pour ce qui est du châtelain, grâce à mille efforts et maints
+traits de courage, il échappa sain et sauf.
+
+[Note 123: C'est Eustache de Quen.]
+
+Cependant, faute de vivres, une grande cherté advint dans l'armée, en
+même temps que de mauvais bruits couraient sur le comte de Bar, et que
+tous ceux du camp en portaient une sinistre opinion. Ô juste jugement de
+Dieu! Hommes, ils avaient espéré que ce comte ferait merveilles, et d'un
+homme avaient présumé plus que de raison; mais Dieu, qui dit par la
+bouche du prophète[124]: _Je ne donnerai ma gloire à un autre_, sachant
+que, si les nôtres obtenaient bonne réussite en ce siége, on
+l'attribuerait à la créature, et non au Créateur, ne voulut permettre
+qu'il s'y fît rien de grand. Voyant donc notre comte que la chose ne
+profitait en rien, que fortes dépenses s'amassaient, et que l'avancement
+des affaires du Christ souffrait détriment notable, levant le siége
+devant Toulouse, il prit route sur un certain château vers le territoire
+du comte de Foix, qu'on nomme Hauterive[125], et, y ayant mis garnison
+de ses servans, il vint à Pamiers. Or, voilà que soudain accoururent
+routiers à Hauterive, et aussitôt les gens du château voulurent prendre
+les servans que le comte y avait laissés, et les livrer aux routiers;
+mais eux, se retirant dans le fort, se mirent en devoir de résister,
+bien qu'il fût d'une médiocre défense. Ô furieuse trahison! ô crime
+horrible! Puis, voyant qu'ils ne pourraient s'y maintenir, ils dirent
+aux routiers qu'ils leur rendraient la place, pourvu qu'ils les
+laissassent sortir la vie sauve et sans dommage; ce qui fut fait.
+Ensuite de la chose, notre comte, bientôt après, passa par ledit
+château, et le réduisit en cendres tout entier. Bref, partant de
+Pamiers, il vint à un autre nommé Vareilles[126], près de Foix, lequel
+trouvant vide et incendié, il y posta de ses gens, pénétra dans le
+territoire du comte de Foix, saccagea plusieurs de ses castels, brûla
+même entièrement le bourg du même nom, et, après avoir passé huit jours
+dans les environs de Foix, détruit les arbres et déraciné les vignes, il
+retourna à Pamiers.
+
+[Note 124: Isaie.]
+
+[Note 125: À quatre lieues de Toulouse.]
+
+[Note 126: Ou Verilhes, à deux lieues de Foix et de Pamiers.]
+
+Or, était venu vers ce comte l'évêque de Cahors, député par la noblesse
+du pays de Quercy, laquelle le suppliait de s'y rendre, disant qu'elle
+l'établirait son seigneur, et tiendrait de lui ses terres, relevant
+jusqu'à ce jour du comte de Toulouse. Pour lors, il pria le comte de Bar
+et les nobles allemands de l'accompagner, ce que tous accordèrent et
+promirent de faire; mais comme ils étaient en route, et près de
+Castelnaudary, le comte, de peur, faillit à sa promesse, et nonchalant
+de son honneur et renom, il dit à Montfort qu'il n'irait du tout avec
+lui. Tous en restèrent ébahis, et se joignant à notre comte, lequel
+était bien violemment troublé, ils lui firent instantes prières, sans
+toutefois en rien obtenir. L'autre, sur l'heure, demanda à ceux
+d'Allemagne s'ils étaient toujours en dessein de le suivre; et, comme
+ils eurent assuré qu'ils chemineraient très-volontiers avec lui, il se
+remit en marche vers Cahors, tandis que le comte de Bar, prenant une
+autre route, tourna bride sur Carcassonne. Disons qu'à son départ il eut
+à endurer tel opprobre qu'il ne serait facile de l'exprimer, pour autant
+que ceux de notre armée le lardaient si publiquement d'injures, et à ce
+point que nous n'osons, par vergogne, dire et écrire ce qu'ils disaient.
+Et il advint ainsi, par le juste jugement de Dieu, que celui qui, en
+venant au pays albigeois, était dans les villes et châteaux craint et
+honoré de tous, fut à son retour honni de tous et avili à tous les yeux.
+
+Quant à notre comte, dans sa marche vers Cahors, il passa par un certain
+château de Caylus[127], au territoire de cette ville, l'assaillit, et
+brûla tout le bourg extérieur; et, arrivant à Cahors, il y fut reçu
+honorablement; puis, y ayant passé quelques jours, il en sortit avec les
+Allemands dont il est parlé ci-dessus, les conduisant jusqu'au lieu dit
+Roquemadour[128], où ils se séparèrent, les uns pour retourner chez eux,
+le comte pour revenir à Cahors. Durant son séjour en cette ville, on lui
+annonça que deux de ses chevaliers, savoir, Lambert de Turey[129], et
+Gautier de Langton, frère de l'évêque de Cantorbéry, avaient été pris
+par ceux du comte de Foix. Rapportons en peu de mots quelque chose de la
+manière dont cela arriva, ainsi que nous l'avons appris de tous les
+deux.
+
+[Note 127: À huit lieues de Montauban.]
+
+[Note 128: À cinq lieues de Sarlat.]
+
+[Note 129: Ici il est nommé _de Terreio_, et plus bas _de Tureyo_.]
+
+Un jour qu'ils chevauchaient près des domaines du comte de Foix en
+compagnie de plusieurs gens du pays, celui-ci, le sachant, les
+poursuivit avec une grande troupe des siens. Or, les indigènes qui,
+selon ce qu'on dit, avaient brassé cette trahison, ayant fui soudain à
+la vue de cette multitude, les nôtres ne se trouvèrent plus que six; si
+bien qu'ils furent enveloppés par un bon nombre d'ennemis (le comte
+allant sur les talons des fuyards), lesquels tuèrent tous leurs chevaux.
+Bien que démontés cependant, et entourés par cette foule d'ennemis, nos
+gens se défendaient vaillamment, quand l'un des agresseurs, plus noble
+que les autres et parent du comte de Foix, dit à Lambert qu'il
+connaissait, qu'ils se rendissent à eux. À quoi ce preux garçon:
+«l'heure, répondit-il, n'en est encore venue.» Mais quand il vit qu'il
+n'y avait moyen d'échapper: «Nous nous rendrons, dit-il, à condition que
+tu nous promettras cinq choses; savoir, que tu ne nous tueras ni
+mutileras, que nous tiendras en honnête garde, que tu ne nous sépareras
+point, que tu nous admettras à rançon convenable, et enfin que tu ne
+nous bailleras en pouvoir d'autrui. Si tu nous promets fermement toutes
+ces choses, nous nous rendrons; sinon, non. Nous sommes prêts à mourir,
+mais aussi nous nous confions dans le Seigneur, espérant que nous ne
+mourrons seuls, et que vendant chèrement notre vie, par l'aide du
+Christ, nous tuerons d'abord bon nombre d'entre vous. Nous n'avons
+encore les mains liées, et sûr ne nous prendrez à votre aise ni à bon
+marché.» À ces paroles de Lambert, ledit chevalier répondit, en
+promettant qu'il ferait volontiers tout ce qu'il demandait. «Viens donc,
+reprit Lambert, et me donne en la main ta foi sur telles conditions.» Ce
+qu'il n'osa faire, ni ne voulut approcher qu'au préalable les nôtres ne
+l'eussent garanti contre toute surprise; puis, Lambert et les cinq
+autres l'ayant fait, il vint à eux, et les emmena prisonniers sous les
+susdites restrictions. Mais bientôt, gardant mal sa promesse, il les
+livra au comte de Foix, qui les fit charger de grosses chaînes, et jeter
+dans un cachot si étroit et si bas qu'ils ne pouvaient se tenir debout
+ni s'étendre de leur long par terre. Même, ils n'avaient point de jour
+non plus que de chandelle, et seulement quand ils mangeaient, il y avait
+dans leur geôle un pertuis très-petit par où on leur tendait leur
+nourriture. Là pourtant les retint le comte de Foix très-long-temps, et
+jusqu'à ce qu'ils se fussent rachetés à grand prix. Revenons maintenant
+à notre histoire.
+
+Le noble comte ayant terminé à Cahors les affaires pour lesquelles il y
+était venu, il eut dessein d'aller au pays albigeois. Partant donc de
+Cahors, passant par ses castels et visitant ses marches, il retourna
+vers Pamiers, et arriva près d'un fort voisin de cette ville qu'il
+trouva disposé à se défendre, ayant dans ses murs six chevaliers et
+beaucoup d'autres. Le comte ne le put prendre le même jour; mais au
+lendemain de bon matin, ayant donné l'assaut, brûlé la porte et sapé le
+mur, il l'enleva de force, et le détruisit après avoir tué trois des
+six chevaliers et ceux qui s'y trouvaient, ne réservant selon l'avis des
+siens que les trois de reste, pour ce qu'ils avaient promis qu'ils
+feraient rendre Lambert de Turey, et l'anglais Gautier de Langton, que
+le comte de Foix retenait, ainsi que nous l'avons dit. De là, il gagna
+Pamiers, où l'on vint lui apprendre que les gens de Puy-Laurens avaient
+par trahison livré la ville à Sicard, anciennement seigneur du château,
+et que tant ledit Sicard avec ses chevaliers, que ces traîtres
+assiégeaient déjà les hommes de Gui de Lucé, qui gardaient le château et
+étaient retranchés dans le fort. À cette nouvelle le comte se troubla,
+et marcha en hâte au secours de cette place, qu'il avait donnée audit
+Gui de Lucé, comme nous l'avons expliqué plus haut; mais comme il
+arrivait à Castelnaudary, un exprès vint à lui, qui lui annonça que les
+gens de Gui avaient rendu aux ennemis la tour de Puy-Laurens, et toutes
+les fortifications du château. De fait, il en était ainsi, vu qu'un
+certain chevalier, auquel surtout la garde en avait été commise par le
+nouveau tenancier, avait livré cette tour aux ennemis à beaux deniers
+comptant, selon qu'il fut dit alors. Pour quoi, quelques jours après,
+fut-il accusé de trahison en la cour du comte, et n'ayant voulu se
+défendre par le moyen du combat singulier, Gui le fit attacher à une
+potence. Pour ce qui est de Montfort, laissant certains chevaliers à lui
+pour la garnison de Castelnaudary, il vint de sa personne à Carcassonne,
+après en avoir envoyé quelques autres avec des arbalétriers pour
+défendre Mont-Ferrand. Déjà, en effet, le comte de Toulouse et les
+autres ennemis de la foi avaient repris force et courage, voyant que
+notre comte était quasi tout seul, et battaient la campagne pour tâcher
+de recouvrer par trahison les châteaux qu'ils avaient perdus. Ce fut
+lorsqu'il était à Carcassonne qu'on lui apprit la marche d'une grande
+troupe d'ennemis contre Castelnaudary: cette nouvelle le mit en grand
+émoi, et soudain il envoya à ses chevaliers en ce château, leur mandant
+qu'ils n'eussent peur, parce que lui-même allait venir et les
+secourrait.
+
+
+
+
+CHAPITRE LVI.
+
+ Le comte de Toulouse assiége Castelnaudary et le comte Simon qui
+ le défendait.
+
+
+Un certain jour de dimanche, durant que le comte était à Carcassonne,
+après qu'il eut entendu la messe et qu'il eut communié, étant sur le
+point de se rendre à Castelnaudary, un frère convers de l'ordre de
+Cîteaux, lequel était présent, se prit à le consoler et à l'encourager
+de son mieux. Sur quoi ce noble personnage présumant tout de Dieu:
+«Pensez-vous, dit-il, que j'aie peur? Il s'agit de l'affaire du Christ;
+L'Église entière prie pour moi; je sais que nous ne saurions être
+vaincus.» Il dit et partit en hâte pour Castelnaudary, s'assurant en
+route que quelques châteaux aux environs de cette ville s'étaient déjà
+soustraits à sa domination, et que plusieurs de ceux qu'il y avait mis
+pour les garder avaient été traîtreusement occis par les ennemis. Tandis
+donc qu'il était dans Castelnaudary, voilà que le Toulousain, le comte
+de Foix et Gaston de Béarn, ensemble certains nobles gascons sortis de
+Toulouse avec une multitude infinie de soldats, se pressaient d'arriver
+sur le susdit château pour en faire le siége. Voire même, venait avec
+eux ce très-méchant apostat, ce prévaricateur, fils du diable en
+iniquité, ministre de l'Antéchrist, savoir, Savary de Mauléon,
+surpassant tous autres hérétiques, pire que pas un infidèle, affronteur
+de l'Église, ennemi de Jésus-Christ. Ô homme, ou, pour mieux dire,
+poison détestable[130]! ce Savary, disais-je, qui, scélérat et tout
+perdu, prudent et imprudent, courant contre Dieu la tête haute, a bien
+osé s'en prendre même à sa sainte Église! Ô prince d'apostasie, artisan
+de cruauté, auteur de perversité! ô complice des méchans! ô consort des
+pervers! homme, opprobre des hommes, ignare en vertu, homme diabolique,
+bien plus, diable tout-à-fait! Quand apprirent les nôtres qu'ils
+arrivaient sur eux en si grand nombre, quelques-uns conseillèrent au
+comte que, laissant des siens à la défense du château, il se retirât à
+Fanjaux ou même à Carcassonne; mais pensant plus sainement, et Dieu
+pourvoyant mieux au bien de la cause, il voulut attendre dans
+Castelnaudary la venue des ennemis. Ni faut-il taire que, durant qu'il
+s'y trouvait et qu'il était presque en la main des ennemis, voici
+qu'envoyé par Dieu survint Gui de Lucé avec environ cinquante
+chevaliers, que le noble comte avait tous envoyés au roi d'Arragon
+contre le Turc, et dont l'arrivée le réjouit bien fort et réconforta
+tous ses esprits. Or ce roi, très-mauvais qu'il était et n'ayant jamais
+aimé le service de la foi non plus que notre comte, s'était montré
+grandement incivil envers ceux qu'il avait expédiés à son aide; voire
+même, ce très-perfide prince avait-il, comme on l'assura, tendu sur la
+route des embûches à nos chevaliers alors qu'ils retournaient près de
+notre comte, selon qu'il le leur avait mandé par écrit. Mais ils eurent
+vent de cette trahison, et s'écartèrent de la voie publique. Ô cruelle
+rétribution d'une oeuvre pieuse! ô dur salaire d'un si grand service!
+Revenons à notre propos.
+
+[Note 130: _O virum, imo virus!_]
+
+Adonc le comte s'étant renfermé dans Castelnaudary et y attendant de
+pied ferme la venue de ses ennemis, voilà qu'un jour ils se présentèrent
+soudain en troupes innombrables, et couvrant la terre comme nuées de
+sauterelles, et se mirent à courir d'un et d'autre côté, serrant de près
+la place. À leur approche, les gens du faubourg se précipitant aussitôt
+par dessus la muraille extérieure, passèrent à eux et leur abandonnèrent
+ce faubourg de prime abord, où sur l'heure ils entrèrent et se mirent à
+se répandre çà et là, tout joyeux et grandement aises. Or notre comte
+était pour lors à table; mais faisant prendre les armes aux siens après
+qu'ils se furent repus, ils sortirent du château; et chassant prestement
+devant eux tout ce qu'ils trouvèrent dans le faubourg, ils jetèrent
+bravement dehors les fuyards transis de peur. Après quoi le comte de
+Toulouse et ses compagnons posèrent leur camp sur une montagne vis-à-vis
+la place, l'entourant à tel point de fossés, de barrières en bois et de
+retranchemens, qu'ils semblaient plutôt assiégés qu'assiégeans, et leurs
+positions plus fortes et d'un accès plus difficile que le château même.
+Toutefois, vers le soir, les ennemis rentrèrent dans le faubourg pour
+autant qu'il était désert, les nôtres n'ayant pu le garnir vu leur
+petit nombre. En effet, ils ne comptaient pas plus de cinq cents hommes,
+tant chevaliers que servans, tandis qu'on estimait à cent mille l'armée
+des attaquans. Au demeurant, ceux des leurs qui étaient revenus dans
+ledit faubourg, craignant d'en être expulsés comme la première fois, le
+fortifièrent de notre côté au moyen de charpentes et de tout ce qu'ils
+purent imaginer, afin que nos gens ne pussent sortir sur eux, et
+percèrent en plusieurs endroits le mur extérieur entre le faubourg et
+leur armée pour pouvoir fuir plus librement s'il en était besoin; ce qui
+n'empêcha pas qu'au lendemain les assiégés faisant une nouvelle sortie,
+et ruinant tout ce que les ennemis avaient remparé, ne les en
+chassassent, ainsi qu'ils avaient déjà fait, et ne les poursuivissent
+fuyant à toutes jambes jusques à leur camp.
+
+Il ne faut taire d'ailleurs en quelle situation critique se trouvait
+alors notre comte. La comtesse était dans Lavaur, son fils aîné, Amaury,
+malade à Fanjaux, la fille qui leur était née en ces quartiers en
+nourrice à Mont-Réal; et nul d'eux ne pouvait voir l'autre ni lui porter
+le moindre secours. N'omettons pas non plus de dire que, bien que les
+nôtres fussent très-peu nombreux, ils faisaient chaque jour des sorties,
+et attaquaient rudement et bien dru le camp du Toulousain; si bien que,
+comme nous l'avons déjà dit, ils avaient plutôt l'air d'assiégeans que
+d'assiégés. Mais ce camp était défendu par tant d'obstacles, ainsi que
+nous l'avons expliqué, qu'ils ne pouvaient y pénétrer malgré leurs
+efforts et l'ardent désir qui les poussait sus. Ajoutons encore que nos
+servans ne faisaient difficulté de mener abreuver, en vue des autres,
+les chevaux de nos gens aussi loin du château qu'une bonne demi-lieue,
+et même que nos fantassins vendangeaient chaque jour, car c'était le
+temps des vendanges, les vignes plantées près de l'armée ennemie, sous
+ses yeux et à son grand regret. Un jour cependant ce très-méchant
+traître comte de Foix, et son égal en malice, Roger Bernard, son fils,
+ensemble une grande partie de leurs troupes, s'avisèrent d'attaquer les
+nôtres postés en armes devant les portes du château. Ce que voyant nos
+gens, et se ruant sur eux à leur approche avec une extrême vigueur, ils
+jetèrent à bas de leurs chevaux le fils même dudit comte, ainsi que
+plusieurs autres, et les forcèrent de regagner en désordre leurs
+pavillons. Finalement, vu que nous ne pourrions rapporter en détail tous
+les engagemens et événemens de ce siége, bornons-nous à certifier en peu
+de mots que toutes fois et quantes les ennemis étaient si osés que
+d'aborder les nôtres pour les attaquer de quelque façon que ce fût, les
+assiégés restaient tout le jour devant les portes du château, appelant
+le combat, au lieu que les autres retournaient à leurs tentes avec
+grande honte et confusion.
+
+Durant que ces choses se passaient, les châteaux environnans se
+séparèrent de notre comte, et se rendirent à celui de Toulouse. Ceux,
+entre autres, de Cabaret députèrent un jour vers Raimond, lui mandant de
+venir ou d'envoyer vers eux, et qu'aussitôt ils lui livreraient cette
+place, laquelle était à cinq lieues de Castelnaudary. Par une belle nuit
+donc, un bon nombre des siens se mirent en marche par son ordre, et
+partirent pour occuper Cabaret. Mais tandis qu'ils étaient en route, il
+arriva que, par une disposition de la divine clémence, ils perdirent le
+chemin qui y conduisait, et qu'après s'être long-temps égarés par voies
+non frayées, ils ne purent parvenir jusque-là; si bien qu'ils en furent
+pour une bonne course à droite et à gauche, et revinrent au camp d'où
+ils étaient sortis.
+
+Sur ces entrefaites, le comte de Toulouse fit dresser une machine dite
+mangonneau, qui commença à battre la place, sans toutefois faire grand
+mal aux nôtres, ou même du tout. Pour quoi cedit comte fit, quelques
+jours après, préparer un autre engin de grandeur monstrueuse pour ruiner
+les murailles du château, lequel lançait des pierres énormes, et
+renversait tout ce qu'il atteignait. Or, quand nos ennemis l'eurent fait
+jouer pendant un bon bout de temps, un certain bouffon[131] au comte de
+Toulouse vint à lui: «Et pourquoi, lui dit-il, dépensez-vous tant pour
+cette machine? qu'avez-vous à faire de vous donner tant de mal pour
+renverser les murs de Castelnaudary? ne voyez-vous pas chaque jour que
+les ennemis arrivent jusqu'à nos tentes, et vous que vous n'osez en
+sortir? Certes vous devriez plutôt désirer que leurs murailles fussent
+de fer pour qu'ils ne pussent venir à nous.» En effet, il arrivait en ce
+siége chose contre l'habitude et fort surprenante, savoir que, tandis
+que d'ordinaire ce sont les assiégeans qui attaquent les assiégés, ici,
+du contraire, c'étaient les assiégés qui étaient sur l'offensive et
+incessamment agresseurs. Les nôtres même se gaussaient des ennemis en
+semblables propos, leur disant: «Pourquoi faites-vous tant de frais pour
+votre machine? Pourquoi prendre tant de peine à détruire nos remparts?
+croyez-nous sur parole, nous vous épargnerons tous ces coûts, nous vous
+soulagerons de si grand travail. Donnez-nous seulement vingt
+marques[132], et nous abattrons jusqu'au pied cent coudées du mur en
+longueur, nous le mettrons au ras de terre, afin que, si le coeur vous
+en dit, vous puissiez passer à nous tout à votre aise et sans obstacle.»
+Ô vertu d'esprit! ô bien grande force d'âme! Un jour notre comte sortant
+du château s'avançait pour avarier la susdite machine; et comme les
+ennemis l'avaient entourée de fossés et de barrières, tellement que nos
+gens ne pouvaient y arriver, ce preux guerrier, si veux-je dire le comte
+de Montfort, voulait, tout à cheval, franchir un très-large fossé et
+très-profond afin d'aborder hardiment cette canaille. Mais voyant
+quelques-uns des nôtres le péril inévitable où il allait se jeter s'il
+faisait ainsi, ils saisirent son cheval à la bride et le retinrent pour
+l'empêcher de s'exposer à une mort imminente; puis tous s'en revinrent
+au château après avoir tué plusieurs des ennemis et sans avoir perdu un
+seul homme.
+
+[Note 131: Le texte porte _jaculator_, la suite indique _joculator_.]
+
+[Note 132: La marque, qu'il ne faut pas confondre avec le marc, valait à
+cette époque environ trois francs, tandis que le marc valait à peu près
+cinquante francs cinquante centimes. Vingt marques font donc près de
+soixante francs.]
+
+Les choses en étaient là quand le comte envoya son maréchal Gui de
+Lévis, homme féal et fort en armes, pour qu'il fît avoir des vivres au
+comte de Fanjaux et de Carcassonne, et ordonnât à ceux de cette ville et
+de Béziers qu'ils se dépêchassent de lui porter secours; lequel Gui de
+Lévis n'ayant pu rien faire de bon, pour ce que tout le pays s'était
+gâté et allait à la male route, revint vers le comte de Montfort.
+Celui-ci, pour lors, le renvoya de nouveau, et avec lui le noble homme
+Matthieu de Marly, frère de Bouchard, qui tous deux arrivant aux gens
+des terres du comte, les prièrent à maintes fois de se rendre près de
+lui, ajoutant menaces à prières. Bref, comme ces vassaux pervers et
+branlant déjà dans le manche ne voulurent les écouter, ils se rendirent
+vers Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de cette cité, les
+priant et les avisant de donner aide à Montfort; ceux-ci répondirent
+bien que, si leur seigneur Amaury voulait aller avec eux, ils le
+suivraient; mais celui-ci, pour cauteleux sans mesure et très-matois
+qu'il était, ne put être induit à ce faire. Sortant donc de Narbonne,
+lesdits chevaliers, sans avoir tiré d'une ville aussi populeuse plus de
+trois cents hommes, vinrent à Carcassonne, et de tout le pays n'en
+purent avoir plus haut que cinq cents; voire quand ils les voulurent
+mener au comte, ceux-ci refusèrent absolument, et soudain s'enfuirent et
+s'enfouirent tous chez eux.
+
+Cependant le très-perfide comte de Foix s'était saisi d'un certain
+château appartenant à Bouchard de Marly, près Castelnaudary, à l'orient
+et vers Carcassonne, qu'on nomme Saint-Martin, ainsi que de quelques
+autres forteresses aux environs, et les avaient munies contre les
+nôtres. Pour ce qui est du comte, il avait mandé audit Bouchard et à
+Martin d'Algues, qui était à Lavaur avec la comtesse, de venir à
+Castelnaudary. Or ce Martin était un chevalier espagnol, d'abord des
+nôtres, mais qui se conduisit bien mal ensuite, comme on verra ci-après.
+
+
+
+
+CHAPITRE LVII.
+
+ Comment les Croisés mirent en déroute le comte de Foix dans un
+ combat très-opiniâtre près la citadelle de Saint-Martin, et de
+ leur éclatante victoire.
+
+
+Il y avait avec notre comte un certain chevalier Carcassonnais, natif de
+Mont-Réal, Guillaume, dit le Chat[133], auquel le seigneur comte avait
+donné des terres, qu'il avait fait chevalier, et gardait en telle
+familiarité que ce Guillaume avait tenu sa fille sur les fonts
+baptismaux. Montfort, la comtesse et tous les nôtres se reposaient sur
+lui du soin de maintenir le pays, et s'y fiaient au point que le
+seigneur Simon lui avait quelque temps baillé en garde son propre fils
+aîné; même il l'avait envoyé de Castelnaudary à Fanjaux pour conduire à
+son secours les hommes des châteaux voisins. Mais lui, pire que tout
+autre de nos ennemis, le plus méchant des traîtres, ingrat malgré tant
+de bienfaits, oubliant tant de marques d'affection, s'associa à aucuns
+des gens de ces quartiers, de même humeur et malice que lui, et ils
+s'accordèrent si bien en méchanceté que de vouloir prendre le susdit
+maréchal et ses compagnons à leur retour de Carcassonne pour les livrer
+au comte de Foix. Ô façon inique de félonie! ô peste infâme! ô artifice
+de cruauté! ô invention diabolique! Mais le maréchal le sut, et, se
+dévoyant du chemin, évita le piége qu'on lui tendait. Ni faut-il passer
+sous silence que plusieurs hommes du pays, voire quelques abbés, qui
+avaient bon nombre de châteaux, rompirent alors avec notre comte, et
+jurèrent fidélité au Toulousain. Ô serment exécrable! ô déloyale
+fidélité!
+
+[Note 133: _Catus._]
+
+Cependant Bouchard de Marly et Martin d'Algues, ensemble quelques autres
+chevaliers de notre comte, venant de Lavaur, et faisant hâte pour aller
+à son aide, arrivèrent à Saissac, château dudit Bouchard, n'osant se
+rendre à Castelnaudary par le droit chemin. Or, le jour d'avant leur
+entrée dans Castelnaudary le comte de Foix, qui savait d'avance leur
+arrivée, était sorti et venu au fort de Saint-Martin, par où devaient
+passer les nôtres, afin de les attaquer: ce qu'apprenant notre noble
+comte, il envoya au secours des siens Gui de Lucé, le châtelain de
+Melfe, le vicomte d'Onges, et autres chevaliers, jusqu'au nombre de
+quarante, et leur manda qu'au lendemain sans faute ils auraient bataille
+contre le susdit comte de Foix; pour lui, il ne s'en réserva pas plus de
+soixante, y compris les écuyers à cheval. Le comte de Foix, instruit du
+renfort que le nôtre avait envoyé à ses gens, quitta Saint-Martin, et
+retourna à l'armée pour y prendre des soldats, et revenir sur le
+maréchal et ceux qui l'accompagnaient. Dans l'intervalle, Montfort parla
+en ces termes à Guillaume le Chat et aux chevaliers du pays qui étaient
+avec lui dans Castelnaudary: «Voici, dit-il, très-chers frères, que les
+comtes de Toulouse et de Foix, gens très-puissans, et suivis d'une
+grande multitude, sont en quête de ma vie, tandis que je suis quasi seul
+au milieu de mes ennemis. Je vous prie de par Dieu que si, poussés par
+crainte ou par amour, vous voulez passer à eux et me laisser là, vous
+ne me le cachiez; de mon côté je vous ferai conduire jusqu'à leur armée
+sains et saufs.» Ô noblesse d'un grand homme! ô excellence bien digne
+d'un prince! À quoi répondit cet autre Judas, savoir Guillaume:
+«N'advienne, mon seigneur, n'advienne que nous vous quittions; oui,
+quand même tous vous abandonneraient, je resterai avec vous jusqu'à la
+mort.» Tous dirent la même chose. Peu de temps après pourtant, ledit
+traître s'éloigna du comte avec certains autres de ses camarades, et, de
+l'un de ses plus familiers, devint son plus cruel persécuteur. Les
+choses en étaient là quand le maréchal Bouchard de Marly, et ceux qui le
+suivaient, ayant de bon matin entendu la messe, après confession faite
+et le corps du Seigneur dévotement reçu, montèrent à cheval, et
+reprirent leur route pour aller rejoindre le comte, tandis que, de son
+côté, le comte de Foix, sachant qu'ils avançaient, et prenant avec lui
+une grande troupe de cavaliers, l'élite de toute l'armée, et plusieurs
+milliers de piétons pareillement bien choisis, se porta rapidement au
+devant des nôtres pour les attaquer, après avoir divisé les siens en
+trois corps. Cependant le comte Simon, qui, ce jour-là, s'était posté
+devant les portes de Castelnaudary, et attendait avec grande inquiétude
+l'arrivée de ses chevaliers, lorsqu'il vit l'autre partir en hâte pour
+tomber sur eux, consulta ceux qui étaient avec lui sur ce qu'il fallait
+faire alors; et, comme plusieurs étaient de divers sentimens, les uns
+disant qu'il devait rester pour la garde du château, les autres
+soutenant, au contraire, qu'il fallait courir au secours de nos gens,
+cet homme d'un courage indomptable, cet homme d'invincible vaillance
+s'exprima en ces termes, suivant ce qu'on rapporte: «Nous ne sommes
+restés ici qu'en bien petit nombre, et la cause du Christ dépend toute
+entière de cette rencontre. À Dieu ne plaise que nos chevaliers meurent
+en glorieux combat, et que moi j'échappe en vie, mais couvert de honte!
+Je veux vaincre avec les miens, ou mourir avec eux. Allons donc nous
+aussi, et, s'il le faut, périssons avec eux.» Quel homme aurait pu,
+durant cette scène, ne pas verser des larmes! Il parle de cette sorte
+tout en pleurant, et aussitôt il vole au secours des siens. Pour ce qui
+est du comte de Foix, au moment où il s'approcha des nôtres, il réunit
+en un seul les trois corps qu'il avait formés à son départ. Ajoutons
+avant tout que l'évêque de Cahors et quelques moines de Cîteaux qui, du
+commandement de leur abbé, géraient les affaires de Jésus-Christ,
+venaient en compagnie du maréchal, lesquels, voyant les ennemis
+s'avancer, et la bataille être désormais imminente, commencèrent
+d'exhorter nos gens à se conduire en hommes de coeur, leur promettant
+très-fermement que, s'ils succombaient en ce glorieux combat pour la foi
+chrétienne, ils obtiendraient la rémission de leurs péchés, et que,
+gagnant sur l'heure la couronne d'honneur et de béatitude, ils
+recevraient la récompense de leurs efforts et de leurs travaux. Adonc
+nos Croisés, certains par avance du prix de leur courage, et conservant
+en même temps l'espoir de gagner la victoire, marchaient gaillards et
+intrépides à la rencontre des ennemis qui venaient sur eux, ramassés en
+une seule troupe, et qui pour lors rangèrent aussi leur armée, plaçant
+au milieu ceux qui montaient les chevaux bardés, à une des ailes le
+reste de leurs cavaliers, et à l'autre leurs fantassins parfaitement
+armés. Durant que les nôtres délibéraient entre eux d'attaquer d'abord
+au centre, ils virent de loin le comte sortant de Castelnaudary, et
+accourant à leur aide; pourquoi, doublant soudain d'audace, et s'animant
+d'une nouvelle ardeur, ils se lancèrent au milieu des ennemis après
+avoir invoqué le Christ, et les enfoncèrent plus vite même qu'on ne
+pourrait le dire. Ceux-ci, vaincus en un moment et mis en désordre,
+cherchèrent leur salut dans la fuite; et nos gens, tournant tout à coup
+sur les piétons qui étaient de l'autre côté, en tuèrent un grand nombre.
+Ni faut-il taire, selon ce que le maréchal a certifié dans une véridique
+relation, que les ennemis étaient plus de trente contre un. Qu'on
+reconnaisse donc qu'en cette occasion Dieu lui-même fit son oeuvre.
+Toutefois notre comte ne put prendre part au combat, bien qu'il accourût
+en toute hâte, vu que le Christ victorieux avait déjà donné la victoire
+à ses soldats. Les nôtres poursuivirent les fuyards, et, tuant tous ceux
+qui restaient en arrière, ils en firent un grand carnage, tandis que
+nous ne perdîmes pas plus de trente hommes. N'oublions de dire que
+Martin d'Algues, dont nous avons parlé plus haut, ayant pris la fuite
+dès la première charge, le vénérable évêque de Cahors qui était près de
+là, le voyant se sauver, et lui ayant demandé ce qui le pressait: «Nous
+sommes tous morts,» répondit-il. Ce que cet homme catholique ne voulant
+croire, et lui faisant de durs reproches, il le força de retourner au
+combat. N'omettons pas non plus de rapporter que les fuyards, pour
+échapper à la mort, criaient de toutes leurs forces «Montfort!
+Montfort!» afin que par là on les crût des nôtres, et que cette
+supercherie retînt le bras de ceux qui les poursuivaient. Mais nos gens
+déjouaient leur ruse par une autre: et, quand l'un d'eux entendait
+quelqu'un des ennemis crier Montfort par peur, il lui disait: «Si tu es
+avec nous, tue celui-là;» et il lui indiquait un des fugitifs. Puis,
+quand, pressé par la crainte, il avait occis son camarade, il était tué
+à son tour, recevant de la main des nôtres la récompense de sa fraude et
+de son crime. Ô chose merveilleuse et du tout inouïe! ceux qui étaient
+venus au combat pour nous exterminer se tuaient entre eux, et, par un
+juste jugement de Dieu, nous servaient, quoi qu'ils en eussent. Après
+que nous fûmes long-temps restés à la poursuite des ennemis, et que nous
+en eûmes jeté bas un nombre infini, le comte s'arrêta en plein champ
+pour rallier les siens dispersés de toutes parts sur leurs traces, et
+pour les rassembler. Pendant ce temps, ce premier entre tous les
+apostats, savoir, Savary de Mauléon, et une grande multitude de gens
+armés étaient sortis du camp des assiégeans, s'étaient approchés des
+portes de Castelnaudary, et, s'y tenant tout bouffis d'orgueil, leurs
+bannières hautes, ils attendaient l'issue de la bataille; plusieurs même
+d'entre eux, pénétrant dans le bourg inférieur, commencèrent à harceler
+vivement ceux qui étaient restés dans le château, c'est-à-dire, cinq
+chevaliers seulement et les servans en petit nombre. Malgré ce néanmoins
+ceux-ci repoussèrent du bourg cette foule d'ennemis bien munis d'armes
+et d'arbalètes, et se défendirent avec le plus grand courage: pourquoi
+ledit traître, je veux dire Savary de Mauléon, voyant que les nôtres
+étaient vainqueurs en rase campagne, et que, dans le château, ils
+repoussaient sa troupe, la rappela, et retourna dans son camp bien
+honteux et confus. Quant à notre comte et ceux qui l'accompagnaient à
+leur retour du combat d'où ils étaient sortis victorieux, ils voulurent
+attaquer les ennemis jusque dans leurs tentes. Ô soldats invincibles! ô
+miliciens du Christ! Or, comme nous l'avons déjà dit, ceux-ci s'étaient
+retranchés derrière tant de fossés et de barrières que les nôtres ne
+pouvaient les aborder sans descendre de cheval; mais, comme le comte
+s'empressait de le faire, quelques-uns lui conseillèrent de différer
+jusqu'au lendemain, pour autant, disaient-ils que les ennemis étaient
+tout frais, et les nôtres fatigués du combat: à quoi le comte consentit;
+car il agissait en tout avec conseil, et s'était fait une loi d'y
+obtempérer en telles circonstances. Retournant donc au château, et
+sachant bien que toute vaillance vient de Dieu, que toute victoire vient
+du ciel, il sauta à bas de sa monture à l'entrée même de Castelnaudary,
+marcha nu-pieds vers l'église pour y rendre grâce au Tout-Puissant de
+ses bienfaits immenses; et là, les nôtres chantèrent avec grande
+dévotion et enthousiasme: _Te Deum laudamus_, bénissant dans leurs
+hymnes le Seigneur miséricordieux, et rendant pieux témoignage à celui
+qui fit de grandes choses pour son peuple, et lui donna le triomphe sur
+ses ennemis.
+
+Nous ne croyons devoir taire un certain miracle qui advint en ce temps
+dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, au territoire de Toulouse, ayant
+nom Grand-Selve. Les moines de cette maison étaient dans une affliction
+bien vive, vu que, si le noble comte venait à être pris dans
+Castelnaudary, ou à succomber dans la guerre, ils étaient grandement
+menacés de périr par le glaive. En effet, le Toulousain et ses complices
+haïssaient plus que tous les autres les religieux de l'ordre de Cîteaux,
+et principalement cette abbaye, pour autant que l'abbé Arnauld, légat du
+siége apostolique, auquel ils imputaient plus qu'à pas un la perte de
+leurs domaines, était, comme on sait, du même ordre, et avait été abbé
+de cette maison. Un jour donc qu'un certain frère de Grand-Selve, homme
+saint et religieux, célébrait les divins mystères, au moment de la
+consécration de l'Eucharistie, il se mit à prier dévotement et du plus
+profond de son coeur pour ledit comte de Montfort qui était alors
+assiégé dans Castelnaudary, et il lui fut répondu par une voix divine:
+«Que sert de prier pour lui? Il y en a tant d'autres qui le font qu'il
+n'est besoin de tes prières.»
+
+
+
+
+CHAPITRE LVIII.
+
+ En quelle manière le siége de Castelnaudary fut levé.
+
+
+Sur ces entrefaites, le comte de Foix inventa un nouvel artifice de
+trahison, imitant en cela son père le diable, qui vaincu d'un côté se
+tourne d'un autre, pour trouver d'autres moyens de faire le mal. Il
+envoya des courriers au loin et de toutes parts, pour assurer que le
+comte de Montfort avait été battu; même quelques-uns dirent qu'il avait
+été écorché et pendu; d'où vint que plusieurs châteaux se rendirent
+vers ce temps à nos ennemis.
+
+Pour ce qui est des assiégés, les chevaliers du comte lui conseillèrent,
+le lendemain de la glorieuse victoire, qu'il sortît de Castelnaudary, y
+laissant quelques-uns des siens, et que, parcourant ses domaines, il y
+recrutât le plus d'hommes qu'il pourrait. Le comte quittant donc cette
+place vint à Narbonne, au moment même où arrivaient de France plusieurs
+pélerins, savoir, Alain de Roucy, homme d'un grand courage, et quelques
+autres, mais en petit nombre. Au demeurant, le comte de Toulouse et ses
+compagnons, voyant que le siége n'avançait en rien, s'en retournèrent
+chez eux quelques jours; ensuite, après avoir brûlé leurs machines, ils
+levèrent leur camp, non sans grande confusion. Ni faut-il taire qu'ils
+n'osèrent sortir de leurs retranchemens, jusqu'à ce qu'ils sussent que
+notre comte n'était plus à Castelnaudary. Ainsi, tandis qu'il se
+trouvait encore à Narbonne, ayant près de lui les susdits pélerins et
+plusieurs gens du pays, qu'il avait réunis pour attaquer à son retour le
+Toulousain et ses alliés, on lui annonça qu'ils avaient renoncé à leur
+entreprise; pour quoi, congédiant ses recrues, et ne menant avec lui que
+les pélerins de France, il revint à Castelnaudary, et décida qu'on
+renverserait de fond en comble toutes les forteresses des entours, qui
+s'étaient soustraites à sa domination. Tandis qu'on exécutait cet ordre,
+on vint lui dire qu'un certain château, nommé Coustausa, près de Termes,
+s'était départi de sa juridiction, et s'était rendu aux ennemis de la
+foi. À cette nouvelle, il partit en toute hâte pour assiéger ce château,
+et après qu'il l'eut attaqué durant quelques jours, ceux qui le
+défendaient, voyant qu'ils ne pouvaient résister plus long-temps, lui
+ouvrirent leurs portes et s'abandonnèrent à lui, pour qu'il fît d'eux
+selon son bon plaisir; puis il revint à Castelnaudary où il apprit que
+les gens d'un autre château, appelé Montagut, au diocèse d'Albi,
+s'étaient rendus au comte de Toulouse, et assiégeaient la forteresse du
+lieu, ensemble ceux à qui notre comte en avait confié la garde. Il
+partit derechef, et marcha rapidement au secours des siens; mais avant
+qu'il y pût arriver, ceux qui étaient dans la citadelle l'avaient déjà
+livrée aux ennemis. Que dirai-je? Tous les castels des environs, lieux
+très-nobles et très-forts, à l'exception d'un très-petit nombre, avaient
+passé aux Toulousains presqu'en un même jour, et voici les noms des
+nobles châteaux qui furent alors perdus; au diocèse d'Albi, Rabastens,
+Montagut, Gaillac, le château de la Grave, Cahusac, Saint-Marcel, la
+Guépie, Saint-Antonin: dans le diocèse de Toulouse, avant et pendant le
+siége de Castelnaudary, Puy-Laurens, Casser, Saint-Félix, Montferrand,
+Avignonnet, Saint-Michel, Cuc et Saverdun; plus d'autres places moins
+considérables que nous ne pouvons désigner toutes par le menu, et qu'on
+fait monter au nombre de plus de cinquante. Nous ne croyons toutefois
+devoir omettre une bien méchante trahison et sans exemple qui eut lieu
+au château de la Grave, dans le diocèse d'Albi; notre comte l'avait
+donné à un certain chevalier français, lequel se fiait aux habitans plus
+qu'il n'aurait fallu, puisqu'ils conspiraient sa mort. Un jour, en
+effet, qu'il faisait réparer ses tonneaux par un charpentier du lieu, et
+que celui-ci avait fini d'en accommoder un, il pria ledit chevalier de
+voir si sa besogne était bien faite; et, comme il eut passé la tête dans
+le tonneau, le charpentier levant sa hache la lui coupa net. Ô cruauté
+inouïe! Aussitôt les gens du château se révoltèrent et tuèrent le peu de
+Français qui s'y trouvaient. Quand le noble comte Baudouin, dont nous
+avons parlé plus haut, ce bon frère du méchant comte de Toulouse, eut
+appris ce qui venait de se passer à la Grave, il s'y présenta un jour de
+grand matin, et comme les habitans en furent sortis à sa rencontre,
+pensant qu'il était Raimond lui-même, parce qu'il portait les mêmes
+armes, et l'eurent introduit dans la place, lui racontant tout joyeux
+leur cruauté et leur forfait, il tomba sur eux, suivi d'une grande
+troupe de soldats, et les tua presque tous, depuis le plus petit
+jusqu'au plus grand.
+
+Notre comte voyant qu'il avait fait tant et de si grandes pertes, vint à
+Pamiers pour en munir le château; et, tandis qu'il y était, le comte de
+Foix lui manda que, s'il voulait attendre seulement quatre jours, il
+arriverait lui-même et se battrait contre lui: à quoi Montfort répondit
+qu'il resterait à Pamiers non seulement quatre jours, mais plus de dix;
+toutefois le comte de Foix n'osa se présenter. En outre, nos chevaliers
+pénétrèrent dans son territoire, même sans leur chef, et détruisirent un
+fort qui appartenait audit comte. Le nôtre vint ensuite à Fanjaux, d'où
+il envoya le châtelain de Melfe et Godefroi son frère, tous deux gens
+intrépides, avec un très-petit nombre d'autres, vers un certain château,
+pour en faire apporter du blé dans celui de Fanjaux, et l'approvisionner
+suffisamment. Or, comme ils revenaient de ce lieu, le fils du comte de
+Foix, égal à son père en malice, se mit en embuscade le long de la route
+que lesdits chevaliers devaient suivre, ayant avec lui un grand nombre
+de gens armés; et, quand les nôtres passèrent, les ennemis se levant
+tout à coup, les attaquèrent et entourèrent ledit Godefroi, le pressant
+de toutes parts; mais lui, vaillant et sans peur, se défendit bravement,
+bien qu'il n'eût que très-peu de soldats. Ayant donc perdu son cheval et
+étant réduit à la dernière extrémité, les ennemis lui criaient de se
+rendre; sur quoi cet homme de merveilleuse prouesse leur répondit, selon
+qu'on l'a raconté: «Je me suis rendu au Christ, et n'advienne que je me
+rende à ses ennemis;» et par ainsi, au milieu des coups et des glaives,
+il tomba mort, pour aller, comme nous le croyons, se reposer dans la
+gloire éternelle. Avec lui succombèrent un jouvencel non moins
+courageux, cousin dudit Godefroi, et quelques autres de nos gens: un
+chevalier, nommé Drogon, se rendit, et fut mis aux fers par le comte de
+Foix. Quant au châtelain de Melfe, s'échappant la vie sauve, il revint
+au château d'où ils étaient partis, tout gémissant de la perte de son
+frère et de son parent. Ensuite les nôtres vinrent sur le lieu du
+combat, et, enlevant les cadavres de ceux qui avaient été tués, ils les
+ensevelirent dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, nommée Bolbonne.
+
+En ce temps, le vénérable Guillaume, archidiacre de Paris, et un certain
+autre maître, Jacques de Vitry, par l'ordre et à la prière de l'évêque
+d'Uzès, que le seigneur pape avait institué légat pour les affaires de
+la foi contre les hérétiques, lequel était animé du plus vif amour pour
+les intérêts du Christ, et s'en occupait efficacement, se chargèrent du
+saint office de la prédication; et embrasés du zèle de la religion,
+parcourant la France et même l'Allemagne, durant tout cet hiver, ils
+donnèrent à une multitude incroyable de fidèles le signe de la croix, et
+les recrutèrent à la milice du Christ. Ces deux personnages furent,
+après Dieu, ceux qui avancèrent le plus la cause de la foi dans les pays
+d'Allemagne et de France.
+
+
+
+
+CHAPITRE LIX.
+
+ Comment Robert de Mauvoisin, suivi de cent chevaliers français,
+ vint au secours de Montfort.
+
+
+Les choses étaient en tel état quand le plus noble des guerriers, ce
+serviteur du Christ, ce promoteur et principal ami de la cause de Jésus,
+savoir, Robert de Mauvoisin, lequel, l'été précédent, s'en était allé en
+France, revint, ayant avec lui plus de cent chevaliers français, tous
+hommes d'élite, qui l'avaient choisi pour leur chef et maître; et tous,
+par les exhortations des vénérables personnages, je veux dire l'évêque
+de Toulouse et l'abbé de Vaulx, s'étaient croisés et avaient pris parti
+dans la milice de Dieu. Au demeurant, consacrant tout cet hiver[134] au
+service de Jésus-Christ, ils relevèrent noblement nos affaires de
+l'abaissement où elles étaient alors. Le comte, apprenant leur arrivée,
+alla au-devant d'eux jusqu'à Carcassonne, où sa présence fit naître une
+joie indicible parmi les nôtres et le plus ardent enthousiasme; puis,
+avec lesdits chevaliers, il vint jusqu'à Fanjaux, dans le même temps que
+le comte de Foix assiégeait un château appartenant à un des chevaliers
+du pays, nommé Guillaume d'Aure, lequel avait pris parti pour Montfort
+et l'aidait de tout son pouvoir. Or le comte de Foix avait attaqué
+pendant quinze jours ce château voisin de ses domaines, et qu'on nommait
+Quier. Les nôtres donc partant de Fanjaux marchèrent en hâte pour le
+forcer à lever le siége; mais lui, apprenant la venue des nôtres,
+s'éloigna brusquement et s'enfuit avec honte, abandonnant ses machines.
+Après quoi, nos gens dévastant sa terre durant plusieurs jours,
+détruisirent quatre de ses castels; puis revenant à Fanjaux, ils en
+sortirent derechef et se portèrent rapidement vers un château du diocèse
+de Toulouse, nommé la Pommarède, qu'ils assiégèrent quelques jours de
+suite, et dont enfin ils comblèrent de force le fossé après un vigoureux
+assaut; mais la nuit qui survint les empêcha de prendre le fort cette
+même fois. Finalement, ceux qui le défendaient voyant qu'ils étaient
+presque au pouvoir des nôtres, trouèrent leur mur à l'heure de minuit et
+décampèrent secrètement. En ce temps, on vint annoncer au comte qu'un
+autre château, nommé Albedun, au diocèse de Narbonne, s'était soustrait
+à sa domination. Pourtant, comme il s'y rendait, le seigneur vint
+au-devant de lui, et s'abandonna lui et son château à sa discrétion.
+
+[Note 134: En 1212.]
+
+
+
+
+CHAPITRE LX.
+
+ Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer vers son frère, le
+ comte Simon, et de la merveilleuse joie que sentit le comte en le
+ voyant.
+
+
+Cela fait, le comte vint à ce noble château du diocèse d'Albi, qu'on
+nomme Castres, où, pendant son séjour et comme on célébrait la fête de
+la Nativité du Seigneur, arriva vers lui son frère germain, Gui, à son
+retour d'outre-mer; cedit Gui avait suivi son frère lors de son
+expédition contre les païens; mais, quand revint le comte, il resta dans
+ces contrées, parce qu'il y avait pris une très-noble épouse du sang
+royal, laquelle était dame de Sidon, et l'accompagnait avec les enfans
+qu'elle avait eus de lui. Justement comme il arrivait, quelques castels
+au territoire albigeois étaient rentrés sous la domination du comte,
+dont nul ne pourrait exprimer la joie en voyant son frère, non plus que
+celle des nôtres. Peu de jours ensuite ils marchèrent rapidement pour
+assiéger un certain château du diocèse d'Albi, nommé Tudelle,
+appartenant au père de ce très-méchant hérétique, Gérard de Pépieux,
+lequel ils prirent après l'avoir attaqué quelques jours, passant tous
+ceux qu'ils y trouvèrent au fil de l'épée, et n'épargnant que le
+seigneur, échangé depuis par le comte contre un sien chevalier que le
+comte de Foix retenait dans les fers, savoir, Drogon de Compans[135],
+cousin de Robert de Mauvoisin. Puis, se portant en hâte sur un autre
+château nommé Cahusac[136], au territoire albigeois, Montfort ne s'en
+empara qu'à grand'peine et au prix de mille efforts, vu qu'il
+l'assiégea, contre la coutume, au milieu de l'hiver, et qu'il n'avait
+avec lui que très-peu de monde. Or les comtes de Toulouse, de Comminges
+et de Foix étaient rassemblés avec un nombre infini de soldats près d'un
+château voisin, appelé Gaillac[137], d'où ils députèrent au nôtre, lui
+mandant qu'ils viendraient l'attaquer, et disant ainsi pour essayer de
+lui faire peur et le décider à lever le siége. Ils envoyèrent une et
+deux fois sans pourtant oser se montrer; ce que voyant le comte il dit
+aux siens: «Puisqu'ils ne viennent point, certainement j'irai, moi, et
+leur rendrai une visite.» Prenant donc quelques-uns de ses chevaliers,
+il courut vers Gaillac suivi d'un petit nombre des nôtres, ne respirant
+et ne souhaitant rien tant que bataille. Mais sachant qu'il arrivait, le
+comte de Toulouse et consorts sortirent de Gaillac et s'enfuirent en un
+autre château des environs, nommé Montagut, où Montfort les suivit, et
+qu'ils abandonnèrent encore, se réfugiant vers Toulouse; pour quoi notre
+comte voyant qu'ils n'osaient l'attendre, revint au lieu d'où il était
+parti. Ces choses dûment achevées, il envoya à l'abbé de Cîteaux, lequel
+était à Albi, pour lui demander ce qu'il fallait faire; et son avis
+ayant été qu'on assiégeât Saint-Marcel, château situé à trois lieues
+d'Albi, et commis par le comte de Toulouse à la garde de ce détestable
+traître, Gérard de Pépieux, les nôtres s'y rendirent et en firent le
+siége, mais d'un côté seulement, vu qu'ils étaient très-peu, et le
+château très-grand et très-fort, se prenant aussitôt à le battre sans
+relâche au moyen d'une certaine machine qu'ils dressèrent contre la
+place. Sur ces entrefaites, arrivèrent bientôt en nombre incroyable les
+comtes de Toulouse et de Comminges, ensemble celui de Foix et leurs
+gens, lesquels firent leur entrée dans le château pour le défendre
+contre nous; et comme, malgré son étendue, il ne put contenir une telle
+multitude, beaucoup d'entre eux assirent leur camp du côté opposé au
+nôtre: sur quoi les Croisés ne discontinuaient leurs attaques, et les
+ennemis les repoussaient du mieux qu'ils pouvaient. Ô chose admirable et
+bien étonnante! au lieu que les assiégeans sont d'ordinaire plus
+nombreux et plus en force que les assiégés, ici les assiégés étaient
+presque dix fois plus forts! Les nôtres en effet ne passaient pas cent
+chevaliers, tandis que les ennemis en avaient plus de cinq cents, sans
+parler d'une multitude innombrable de piétons qui, chez nous, étaient
+nuls ou si peu que rien. Ô bien grand haut fait! ô nouveauté toute
+nouvelle! Ne faut-il taire qu'aussi souvent qu'ils se hasardèrent à
+sortir de leurs murs, soudain furent-ils par les nôtres vigoureusement
+repoussés. Un jour enfin que le comte de Foix, se présentant avec un bon
+nombre des siens, vint pour miner notre machine, nos servans le voyant
+approcher, et lui faisant rebrousser chemin vaillamment par le seul jet
+des pierres, le renfermèrent dans le château avant que nos chevaliers
+eussent pu s'armer. Toutefois une grande disette se fit sentir dans
+l'armée, pour autant que les vivres n'y pouvaient venir que d'Albi; et
+encore les batteurs d'estrade des ennemis, sortant en foule de la
+place, observaient si bien les routes publiques, que ceux d'Albi
+n'osaient venir au camp, à moins que le comte ne leur envoyât pour
+escorte la moitié de ses gens. Adonc, après avoir passé un mois à ce
+siége, le comte sachant bien que s'il divisait sa petite troupe, en
+gardant la moitié avec lui et envoyant l'autre faire des vivres, les
+assiégés, profitant de leur supériorité et de sa faiblesse, auraient bon
+marché des uns ou des autres, rendu tout perplexe par une nécessité si
+évidente et si impérieuse, il leva le siége après que le pain eut manqué
+plusieurs jours à l'armée. N'oublions de dire que, tandis qu'il faisait
+célébrer solennellement dans son pavillon l'office de la passion
+dominicale, le jour du vendredi saint, homme qu'il était tout catholique
+et dévoué au service de Dieu, les ennemis oyant les chants de nos
+clercs, montèrent sur leurs murailles, et pour moquerie et en dérision
+des nôtres, poussèrent de furieux hurlemens. Ô perverse infidélité! ô
+perversité infidèle! Au demeurant, pour qui considérera diligemment les
+choses, notre comte acquit dans ce siége plus d'honneur et de gloire
+qu'en aucune prise de château, pour fort qu'il pût être; et dès ce temps
+et dans la suite, sa grande vaillance éclata davantage et sa constance
+brilla d'une nouvelle splendeur. Finalement, ayons soin de dire que
+lorsque notre comte se départit de devant Saint-Marcel, les ennemis,
+bien qu'en si grand nombre, n'osèrent sortir et l'inquiéter le moins du
+monde dans sa retraite.
+
+[Note 135: Le même sans doute que le Drogon dont il est question dans le
+chapitre LVIII.]
+
+[Note 136: À quatre lieues d'Albi.]
+
+[Note 137: À cinq lieues d'Albi.]
+
+Nous ne voulons non plus passer sous silence un miracle qui advint en
+même temps dans le diocèse de Rhodez. Un jour de dimanche qu'un certain
+abbé de Bonneval[138], de l'ordre de Cîteaux, prêchait en un château
+dont l'église était si petite qu'elle ne pouvait contenir les assistans,
+et qu'ils étaient tous sortis écoutant la prédication devant les portes
+de l'église, vers la fin du sermon, et comme le vénérable abbé voulait
+exhorter le peuple qui se trouvait présent à prendre la croix contre les
+Albigeois, voilà qu'à la vue de tous une croix apparut dans l'air, qui
+semblait se diriger du côté de Toulouse. J'ai recueilli ce miracle de la
+bouche dudit abbé, homme religieux et d'autorité grande.
+
+[Note 138: À trois lieues d'Aubrac.]
+
+Le comte ayant donc levé le siége devant Saint-Marcel, s'en vint à Albi
+le même jour, savoir la veille de Pâques, pour y passer les fêtes de la
+résurrection du Seigneur, et y trouver le vénérable abbé de Vaulx, dont
+nous avons parlé plus haut, lequel revenait de France, ayant été élu à
+l'évêché de Carcassonne, et dont la rencontre réjouit grandement le
+comte et nos chevaliers qui l'avaient tous en principale affection. En
+effet, il était depuis longues années très-familier au comte qui, quasi
+dès son enfance, s'était soumis à ses conseils et s'était conduit
+d'après ses volontés. Dans le même temps, Arnauld, abbé de Cîteaux, dont
+nous avons souvent fait mention, avait été élu à l'archevêché de
+Narbonne. Le jour même de Pâques, le comte de Toulouse et ceux qui
+étaient avec lui, sortant du château de Saint-Marcel, vinrent à Gaillac,
+lequel est à trois lieues d'Albi; pour quoi notre comte, pensant que
+peut-être les ennemis se glorifieraient d'avoir vaincu les nôtres, et
+voulant montrer clairement qu'il ne les craignait guère, quittant Albi
+le lendemain de Pâques avec ses gens, il marcha sur Gaillac, les
+défiant au combat; puis, comme ils n'osèrent en sortir contre lui, il
+retourna à Albi où se trouvait encore l'élu de Carcassonne, et moi-même
+avec lui, car il m'avait amené de France pour l'allégement de son
+pélerinage en la terre étrangère, étant, comme j'étais, moine de son
+abbaye et son propre neveu.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXI.
+
+ Du siége d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite et glorieuse
+ issue.
+
+
+Après avoir passé quelque temps à Albi, le comte vint avec les siens au
+château qu'on nomme Castres, où, après que nous eûmes pareillement
+demeuré peu de jours, il se décida, après conseil tenu, à assiéger une
+certaine place entre Castres et Cabaret, appelée Hautpoul, laquelle,
+vers le temps du siége de Castelnaudary, s'était rendue au Toulousain.
+Partant donc de Castres un dimanche, savoir dans la quinzaine de Pâques,
+nous arrivâmes devant ledit château, dont les faubourgs étaient
+très-étendus, et d'où les ennemis, qui y étaient entrés pour le
+défendre, sortirent à notre rencontre, et se mirent à nous harceler
+vivement; mais les nôtres les forcèrent bientôt à se renfermer dans le
+château, et fixèrent leurs tentes d'un seul côté, pour ce qu'ils étaient
+en petit nombre. Or était le fort d'Hautpoul situé sur le point le plus
+ardu d'une très-haute montagne et très-escarpée, entre d'énormes roches
+et presque inaccessibles, sa force étant telle, ainsi que je l'ai vu de
+mes yeux et connu par expérience, que si les portes du château eussent
+été ouvertes, et qu'on n'eût fait aucune résistance, nul n'aurait pu le
+parcourir sans difficulté extrême, et atteindre jusqu'à la tour. Les
+nôtres donc, préparant une perrière, l'établirent au troisième jour de
+leur arrivée, et la firent jouer contre la citadelle. Le même jour, nos
+chevaliers s'armèrent, et, descendant dans la vallée au pied du château,
+voulurent gravir la position pour voir s'ils ne pourraient l'enlever
+d'assaut. Or il advint, tandis qu'ils pénétraient dans le premier
+faubourg, que les assiégés, montant sur les murs et sur les toits,
+commencèrent à lancer sur les nôtres de grosses pierres, et dru comme
+grêle, pendant que d'autres mirent partout le feu à l'endroit par où les
+nôtres étaient entrés. Sur quoi, voyant les nôtres qu'ils ne faisaient
+rien de bon, pour autant que ce lieu était inaccessible même aux hommes,
+et qu'ils ne pouvaient supporter le jet des pierres qui les accablaient,
+ils sortirent, non sans grande perte, au milieu des flammes. Nous ne
+pensons d'ailleurs devoir taire une bien méchante et cruelle trahison
+qu'un jour avaient brassée ceux du château. Il y avait avec notre comte
+un chevalier du pays, lequel était parent d'un certain traître enfermé
+dans la place, lequel même, en partie, avait été seigneur de Cabaret.
+Les gens d'Hautpoul mandèrent donc à notre comte qu'il leur envoyât
+cedit chevalier pour parlementer avec eux, touchant composition, et
+faire par lui savoir au comte ce qu'ils voulaient; puis, comme celui-ci
+y fut allé avec la permission de Montfort, et était en pourparler avec
+eux à la porte du château, un des ennemis, l'ajustant avec son arbalète,
+le blessa très-grièvement d'un coup de flèche. Ô très-cruelle trahison!
+Mais bientôt après, savoir le même jour ou le lendemain, il arriva, par
+un juste jugement de Dieu, que le traître qui avait invité à la susdite
+conférence notre chevalier son parent, dans l'endroit même où celui-ci
+avait été touché, c'est-à-dire à la jambe, reçut à son tour de l'un des
+nôtres une très-profonde blessure. Ô juste mesure de la vengeance
+divine!
+
+Cependant la perrière battait incessamment la tour, et, le quatrième
+jour après le commencement du siége, un brouillard très-épais s'étant
+élevé après le coucher du soleil, les gens d'Hautpoul, saisis d'une
+terreur envoyée par Dieu, et prenant occasion d'un temps favorable à la
+fuite, délogèrent du château, et commencèrent à jouer des jambes: ce que
+les nôtres apercevant, soudain fut donnée l'alarme, et, se ruant dans la
+place, ils tuèrent tout ce qu'ils trouvèrent, tandis que d'autres,
+poursuivant les fuyards malgré la grande obscurité de la nuit, firent
+quelques prisonniers. Au lendemain, le comte fit ruiner le château et y
+mettre le feu; après quoi les chevaliers qui étaient venus de France
+avec Robert de Mauvoisin, comme nous l'avons dit plus haut, et étaient
+restés avec le comte tout l'hiver précédent, s'en allèrent, et
+retournèrent presque tous en leurs quartiers.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXII.
+
+ Les habitans de Narbonne se livrent à leur mal vouloir contre
+ Amaury, fils du comte Simon.
+
+
+Nous ne croyons devoir omettre un crime que les citoyens de Narbonne
+commirent en ce même temps, car étaient-ils très-méchans, et n'avaient
+jamais aimé les intérêts de Jésus-Christ, bien que, par les affaires de
+la foi, leur eussent profité des biens infinis. Un jour Gui, frère de
+Montfort, et Amaury, fils aîné du comte, vinrent à Narbonne, et, durant
+qu'ils y étaient, l'enfant entra pour aller s'ébattre au palais
+d'Amaury, seigneur de Narbonne, lequel tombait de vétusté, et était
+presque abandonné et désert. Comme donc il eut porté la main à une des
+fenêtres de ce palais, et qu'il voulait l'ouvrir, elle s'écroula
+soudain, minée qu'elle était par le temps, et tombant en ruines; après
+quoi notre Amaury s'en revint au lieu où il logeait alors, savoir en la
+maison des Templiers, pendant qu'à la même heure Gui, frère du comte,
+était chez l'archevêque de Narbonne; et soudain les gens de Narbonne,
+cherchant prétexte à mal faire, accusèrent cet enfant, je veux dire le
+fils de Montfort, d'avoir voulu entrer de force dans le palais d'Amaury.
+Ô bien mince occasion pour commettre un crime, ou bien mieux du tout
+nulle! Et soudain, courant aux armes, ils se précipitèrent vers le lieu
+où il était renfermé, faisant tous leurs efforts pour forcer la maison
+des Templiers: ce que voyant l'enfant, et qu'ils en voulaient à sa vie,
+il s'arma, et, se retirant dans une tour du temple, il s'y cacha loin
+des ennemis. Cependant ceux-ci attaquaient à grands efforts la susdite
+maison, tandis que d'autres, se saisissant des Français qu'ils
+trouvaient par la ville, en tuèrent plusieurs. Ô rage de ces mauvais
+garnemens! Même ils occirent deux écuyers attachés à la personne du
+comte. Quant à Gui son frère, lequel était pour lors dans le logis de
+l'archevêque, il n'osait en sortir, jusqu'à ce qu'enfin les citoyens de
+Narbonne, après avoir long-temps attaqué la maison où se trouvait le
+petit Amaury, s'en désistèrent par le conseil d'un des leurs; et ainsi
+l'enfant, délivré d'un grand péril, échappa sain et sauf par la grâce de
+Dieu. Revenons maintenant à notre propos.
+
+Le noble comte, partant d'Hautpoul, escorté d'un très-petit nombre de
+chevaliers, entra sur les terres du comte de Toulouse, où, peu de jours
+après, il fut joint par plusieurs pélerins d'Allemagne qui, de jour en
+jour, furent suivis par d'autres, lesquels, comme nous l'avons dit plus
+haut, s'étaient croisés par les exhortations du vénérable Guillaume,
+archevêque de Paris, et de maître Jacques de Vitry. Et pour autant que
+nous ne pourrions expliquer en détail toutes choses, savoir comment, à
+partir de ce temps, Dieu, dans sa miséricorde, se prit à avancer
+merveilleusement ses affaires, disons en peu de mots que notre comte, en
+un très-court espace, prit de force plusieurs châteaux, et en trouva un
+grand nombre déserts. Du reste, les noms de ceux qu'il recouvra en trois
+semaines sont ceux-ci: Cuc[139], Montmaur[140], Saint-Félix[141],
+Casser, Montferrand, Avignonnet[142], Saint-Michel, et beaucoup
+d'autres. Or, durant que l'armée était au château qu'on nomme
+Saint-Michel, situé à une lieue de Castelnaudary, survint Gui, évêque de
+Carcassonne, qui avait été abbé de Vaulx, et moi en sa compagnie,
+lequel, n'étant encore qu'élu, avait quitté l'armée après la prise
+d'Hautpoul, et avait gagné Narbonne, afin de recevoir le bénéfice de la
+consécration avec le seigneur abbé de Cîteaux qui était aussi élu de
+l'archevêché de Narbonne.
+
+[Note 139: À six lieues de Castres.]
+
+[Note 140: À deux lieues de Castelnaudary.]
+
+[Note 141: À cinq lieues de Saint-Papoul.]
+
+[Note 142: À trois lieues de Saint-Papoul.]
+
+Le château dit Saint-Michel ayant donc été détruit de fond en comble, le
+comte se décida d'assiéger ce noble château qu'on nomme Puy-Laurens,
+lequel, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, s'était soustrait à
+sa domination. À quelle fin nous prîmes route et marchâmes sur ladite
+place, établissant nos tentes en un lieu proche Puy-Laurens, à la
+distance de deux lieues environ, où le même jour arrivèrent pélerins,
+savoir le prévôt de l'église de Cologne, noble et puissant personnage,
+et avec lui plusieurs nobles hommes d'Allemagne. Cependant le comte de
+Toulouse était à Puy-Laurens avec un nombre infini de routiers; mais,
+apprenant qu'approchaient les nôtres, il n'osa les attendre, et, sortant
+en toute hâte du château, emmenant avec lui tous les habitans, il
+s'enfuit vers Toulouse, et laissa la place vide. Ô poltronnerie de cet
+homme! ô méprisable stupeur de son esprit! Le lendemain, à l'aube du
+jour, nous vînmes à Puy-Laurens, et, le trouvant désert, passâmes outre
+pour aller camper dans une vallée voisine, durant que Gui de Lucé, à
+qui depuis long-temps le comte avait donné ce château, y entrât et y mît
+garnison de ses gens. L'armée étant restée deux jours dans le voisinage,
+en l'endroit susdit, là fut annoncé au comte que nombreux pélerins et
+très-considérables, savoir Robert, archevêque de Rouen, et Robert, l'élu
+de Laon, le vénérable Guillaume, archidiacre de Paris, ensemble
+plusieurs autres nobles et ignobles, venaient de France vers
+Carcassonne. Sur quoi le comte, voyant qu'il avait avec lui forces
+suffisantes, envoya, après avoir tenu conseil, Gui son frère et Gui le
+maréchal en cette ville au devant desdits pélerins, afin que, formant
+une autre armée de leur part, ils se tournassent vers d'autres
+quartiers, et y soutinssent les affaires du Christ. Quant à lui, il se
+remit en marche, et se dirigea sur Rabastens. Au demeurant, afin
+qu'évitant les superfluités, nous arrivions à choses plus utiles, disons
+en peu de mots que ces trois nobles châteaux, à savoir Rabastens,
+Montagut et Gaillac, dont nous avons fait fréquente mention, se
+rendirent à lui quasi en un jour, sans siége ni difficulté aucune. De
+plus, les bourgeois du château qu'on nomme Saint-Marcel, apprenant que
+notre comte, après avoir recouvré plusieurs places, arrivait vitement
+sur eux pour les assiéger, eurent grand'peur, et députèrent vers lui, le
+suppliant qu'il daignât les recevoir à vivre en paix avec lui, qu'ils
+lui livreraient leur château à discrétion. Mais lui, repassant leurs
+scélératesses et perversités inouïes, ne voulut en aucune façon composer
+avec eux, et, leur renvoyant leurs émissaires, leur manda qu'ils ne
+pourraient oncques rentrer en paix auprès de lui, ni en bonne
+intelligence, à quelque prix ou condition que ce pût être. Ce
+qu'entendant lesdits hommes de Saint-Marcel, ils déguerpirent au plus
+vite, et désertèrent leur château, qu'à notre arrivée le comte fit
+brûler, et dont la tour et les murs furent rasés. Partant de là, nous
+marchâmes sur un autre château voisin qu'on nomme la Guépie, et, l'ayant
+trouvé vide pareillement, il en ordonna la destruction, le brûla et
+passa outre, allant au siége de Saint-Antonin.
+
+Le comte de Toulouse avait donné ce lieu à un certain chevalier, homme
+pervers et des plus méchans, lequel enflé d'orgueil et d'insolence, osa
+bien répondre avec grande fureur à l'évêque d'Albi qui, pendant que nous
+venions sur lui, nous avait précédés à Saint-Antonin, pour y porter des
+paroles de paix, et l'engager à se rendre aux nôtres: «Sache le comte de
+Montfort que ses _bourdonniers_ ne pourront jamais prendre mon château.»
+Or il appelait ainsi les pélerins, pour ce qu'ils avaient coutume de
+porter des bâtons appelés _bourdons_ en langue vulgaire. À cette
+nouvelle, le comte s'empressa davantage à aller assiéger Saint-Antonin,
+où nous arrivâmes un jour de dimanche, savoir, dans l'octave de la
+Pentecôte, et où nous assîmes notre camp d'un seul côté, devant les
+portes. Or était ce très-noble château situé dans une vallée, au pied
+d'une montagne, dans une très-agréable position; entre la montagne et la
+ville coulait un ruisseau limpide; et, de l'autre part, il y avait une
+plaine fort belle, où campèrent nos gens. Les ennemis firent tout
+d'abord une sortie, et passèrent tout le jour à nous incommoder de loin
+à coups de flèches; puis, sur le vêpre, sortant encore, et s'avançant
+quelque peu, ils nous attaquèrent, mais toujours de loin, et lançaient
+leurs flèches jusqu'en nos tentes. Ce que voyant les servans d'armée, et
+ne pouvant de bonne honte l'endurer plus long-temps, ils les abordèrent
+et commencèrent à les repousser dans leur fort. Quoi plus? Le bruit
+gagne tout le camp, nos pauvres pélerins sans armes accourent, et à
+l'insu du comte et des chevaliers de l'armée, sans les aviser
+aucunement, ils attaquent le château de si grande prouesse, si
+incroyable et du tout inouïe, qu'envoyant la crainte aux ennemis par une
+continuelle batterie de pierres et les stupéfiant, ils leur enlevèrent
+en une heure de temps trois barbacanes. Ô combat quasi sans usage du
+fer! Ô victoire bien glorieuse! Oui, je prends Dieu à témoin qu'étant
+entré dans la place après qu'elle se fut rendue, j'ai vu les murs des
+maisons comme rongés de l'atteinte des pierres que nos pélerins avaient
+lancées. Par ainsi les assiégés, voyant qu'ils avaient perdu leurs
+barbacanes, sortirent du château par l'autre bout, et se prirent à fuir
+à travers le susdit ruisseau, ce dont nos pélerins s'aperçurent, et le
+franchissant, ils passèrent au fil de l'épée tous ceux qu'ils purent
+happer; puis, après la prise des barbacanes, ils cessèrent l'assaut,
+pour ce que le jour tombait et que la nuit était voisine. Mais, vers
+minuit, le seigneur de Saint-Antonin, sentant qu'après cette perte la
+place était comme en notre pouvoir, envoya vers le comte, prêt à rendre
+le château, pourvu qu'il pût échapper lui-même; et, comme Montfort se
+refusa à cette sorte de composition, il députa derechef vers lui, se
+livrant en tout à sa discrétion. De grand matin donc, le comte ordonna
+qu'on fît sortir tous les habitans; et considérant avec les siens que,
+s'il faisait tuer tous ces hommes, qui étaient gens rustiques et
+endurcis au travail des champs, leur destruction réduirait ce château en
+une véritable solitude, usant à telle cause d'un meilleur avis, il les
+renvoya libres; puis, pour ce qui est du seigneur, lequel avait été
+l'occasion de tout le mal, il donna ordre de l'enfermer au fin fond de
+la prison de Carcassonne, où il fut détenu sous bonne garde, et dans les
+fers durant grand nombre de jours, ainsi que le peu de chevaliers qui
+étaient avec lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXIII.
+
+ Comment le comte, appelé par l'évêque d'Agen, se rendit dans
+ cette ville et la reçut en sa possession.
+
+
+Se trouvaient en ce temps avec les Croisés les évêques d'Uzès et de
+Toulouse, plus, l'évêque de Carcassonne, lequel oncques ne s'éloignait
+de l'armée. Ayant tenu conseil avec eux, le comte et ses chevaliers
+tombèrent d'accord de conduire ses troupes vers le territoire d'Agen,
+pour autant que l'évêque de cette ville avait depuis long-temps mandé au
+comte, que, s'il se dirigeait de ce côté, lui et ses parens, lesquels
+étaient puissans en ce pays, l'aideraient de tout leur pouvoir. Or était
+Agen une noble cité, entre Toulouse et Bordeaux, dans une situation
+très-agréable, et d'ancienne date elle avait fait partie des domaines du
+roi d'Angleterre; mais quand le roi Richard donna sa soeur Jeanne en
+mariage à Raimond, comte de Toulouse, elle lui avait porté en dot cette
+ville avec son territoire. En outre, le seigneur pape ayant donné ordre
+à notre comte d'attaquer, avec l'aide des Croisés, aussi bien tous les
+hérétiques que leurs fauteurs, nous partîmes du château de
+Saint-Antonin, et allâmes droit à un autre, appartenant au Toulousain,
+et qu'on nommait Moncuq[143]. Ni faut-il omettre, en passant, que les
+forteresses que nous trouvions, sur notre route, et qui étaient
+désertées par les habitans pour la crainte qu'ils avaient de nous,
+étaient rasées et brûlées du commandement de Montfort, parce qu'elles
+pouvaient nuire d'une ou d'autre manière à la chrétienté. De plus, un
+certain noble château, proche Saint-Antonin, ayant nom Caylus, et soumis
+à la domination de Raimond, fut en ce temps livré au comte Simon, par
+l'industrie du loyal et fidèle comte Baudouin. Cette place avait déjà
+été au pouvoir de Montfort, mais elle s'y était soustraite l'année
+précédente, et s'était rendue au Toulousain. Pour ce qui est des gens de
+Moncuq, quand ils surent que les nôtres s'avançaient, poussés par la
+crainte, ils prirent tous la fuite et abandonnèrent leur château, lequel
+était noble, situé dans une excellente position et bien forte, et que
+notre comte donna au susdit Baudouin, frère du comte de Toulouse.
+Partant de là, nous arrivâmes à deux lieues d'un certain château, appelé
+Penne[144], au territoire d'Agen, que Raimond avait commis à la garde
+d'un chevalier, son sénéchal, nommé Hugues d'Alvar, Navarrois, auquel
+même il avait fait épouser une sienne fille bâtarde, et qui apprenant la
+venue du comte Simon, rassembla ses routiers les plus forts et les
+mieux en point, au nombre d'environ quatre cents; puis, chassant du
+château tous ceux qui s'y trouvaient depuis le plus petit jusqu'au plus
+grand, se retira avec eux dans la citadelle, et se prépara à la
+défendre, après l'avoir abondamment garnie de vivres et de toutes les
+choses qui paraissaient nécessaires à une longue résistance. Ce qu'ayant
+su notre comte, il voulut d'abord l'assiéger; mais, ayant tenu conseil
+avec les siens, il se décida à se rendre auparavant à Agen, pour
+recevoir cette cité en sa possession; et, prenant ceux des chevaliers de
+l'armée qu'il voulut emmener, il marcha de ce côté, laissant le reste de
+ses troupes à attendre son retour dans le lieu même où elles étaient
+campées. À son arrivée à Agen, il y fut accueilli honorablement, et les
+habitans le constituant leur seigneur, lui livrèrent la ville avec
+serment de lui être fidèles: après quoi, ces choses dûment faites, il
+revint à son armée pour aller au siége de Penne.
+
+[Note 143: À cinq lieues de Cahors.]
+
+[Note 144: À six lieues d'Agen.]
+
+L'an du Seigneur 1212, le 3 juin, jour de dimanche, nous arrivâmes pour
+détruire ce château et l'assiéger avec l'aide de Dieu. À notre approche,
+Hugues d'Alvar qui en était gardien, et dont nous avons parlé plus haut,
+se retrancha lui et ses routiers dans le fort, après avoir mis le feu
+aux quatre coins du bourg inférieur. Or, était Penne un très-noble
+château du territoire d'Agen, assis sur une colline, dans le site le
+plus agréable, de toutes parts environné de très-fertiles plaines et
+très-étendues, embelli d'un côté par la richesse du sol, de l'autre par
+le gracieux développement de beaux prés unis, ici par l'aménité
+délectable des bois, là, par la joyeuse fertilité des vignes; enfin,
+tout à l'entour, lui souriaient cette salubrité d'air qui plaît tant, et
+l'opulente gaîté des eaux qui coulaient en se jouant dans les fraîches
+campagnes. Quant à la citadelle, elle était bâtie sur une roche
+naturelle et très-élevée, et munie de remparts si puissans qu'elle
+semblait quasi inexpugnable: en effet, Richard, roi d'Angleterre, auquel
+avait appartenu Penne, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, l'avait
+fortifié avec le plus grand soin, et y avait fait creuser un puits, pour
+ce que le château était comme le chef et la clef de tout l'Agénois. En
+outre, le susdit comte, savoir, Hugues d'Alvar, à qui le Toulousain
+l'avait donné, l'avait tellement garni de soldats d'élite, des moindres
+vivres, de machines nommées perrières, de bois, de fer, et de tout ce
+qui pouvait servir à la défense, qu'il n'était personne qui dût croire
+que la forteresse pût être prise même après une siége de plusieurs
+années. Finalement, il avait construit dans l'intérieur de la place deux
+ateliers de forgeron, un four et un moulin: pour quoi, tout fourni qu'il
+était en ressources si multipliées, il attendait presque sans crainte
+qu'on vînt l'assiéger. Les nôtres, à leur arrivée, établirent leurs
+pavillons tout autour de Penne, tandis que les gens du château, faisant
+de prime abord une sortie, les harcelaient vivement à coups de flèches,
+et quelques jours ensuite, ils dressèrent des perrières dans le bourg
+incendié pour battre la citadelle: ce que voyant les autres, ils en
+élevèrent aussi de leur côté, pour empêcher et ruiner celles des
+assiégeans, desquelles ils lançaient une grêle de gros cailloux qui
+gênaient fort ceux-ci. Lors, les Croisés dressèrent encore plusieurs de
+ces machines; mais bien que nos engins en continuelle action missent en
+morceaux les maisons en dedans du fort, ils ne faisaient que peu de mal
+ou point du tout à ses murailles mêmes. Or, était-on en été, et au plus
+vif de la chaleur, à savoir, aux environs de la fête du bienheureux
+Jean-Baptiste. Ni pensons-nous devoir taire que notre comte n'avait
+qu'un petit nombre de chevaliers, quoiqu'il fût suivi de beaucoup de
+pélerins à pied; d'où venait que toutes fois et quantes les nôtres
+approchaient de la forteresse pour l'attaquer, les ennemis bien remparés
+qu'ils étaient et accorts en guerre, voire se défendant vaillamment, ne
+leur laissaient faire que peu de chose ou rien. Un jour même que nos
+gens donnaient l'assaut, et qu'ils avaient emporté un ouvrage en bois
+voisin du mur, les assiégés jetant une pluie de pierres du haut des
+murailles, les chassèrent aussitôt du poste où ils s'étaient logés, et
+sortant, comme nous faisions retraite dans l'intérieur du camp, ils
+vinrent dans la plus grande chaleur du jour pour brûler nos machines,
+portant bois, chaume, et autres appareils de combustion: néanmoins, les
+Croisés les reçurent bravement, et les empêchèrent non seulement de
+mettre le feu à nos perrières, mais même d'en approcher. Ni fut-ce la
+seule fois que les ennemis sortirent sur nous; ils nous attaquèrent à
+mainte et mainte reprise, nous incommodant du plus qu'ils pouvaient.
+Devant Penne se trouvait le vénérable évêque de Carcassonne, dont nous
+avons fait souvent mention, et moi avec lui; lequel remplissant à
+l'armée les fonctions de légat par ordre de l'archevêque de Narbonne
+(anciennement abbé de Cîteaux, et légat lui-même, comme nous l'avons
+déjà expliqué), dans une infatigable ferveur d'esprit, avec un
+incroyable travail de corps, s'acquittait du devoir de la prédication et
+des autres soins relatifs au siége avec tant de persévérance, et pour
+tout dire en peu de mots, était accablé, ainsi que moi, du poids si
+lourd et tellement insoutenable d'affaires qui se succédaient tour à
+tour, que nous avions à peine relâche pour manger et reposer un peu.
+N'oublions pas de rapporter que, pendant le siége de Penne, tous les
+nobles du pays vinrent au comte, lui firent hommage et reçurent leurs
+terres.
+
+Les choses en étaient là quand Gui de Montfort, frère de notre comte,
+Robert, archevêque de Rouen, Robert, élu de Laon, Guillaume, archidiacre
+de Paris, et Enguerrand de Boves, à qui Montfort avait depuis long-temps
+cédé en partie les domaines du comte de Foix, ensemble plusieurs autres
+pélerins, sortirent de Carcassonne, marchant vers ces mêmes domaines, et
+arrivèrent à un certain château nommé Ananclet, qu'ils prirent du
+premier assaut, et où ils tuèrent ceux des ennemis qui s'y trouvaient. À
+cette nouvelle, les gens des châteaux voisins s'enfuirent devant nous,
+après avoir brûlé leurs castels, et les nôtres, allant par tous les
+forts, les renversèrent de fond en comble. De là, tournant vers
+Toulouse, ils détruisirent aussi complétement plusieurs places
+très-fortes qui avaient été laissées vides; car, depuis la prise
+d'Ananclet, ils ne rencontrèrent personne qui osât les attendre en
+quelque château, si bien muni qu'il fût, tant était grande la terreur
+qui avait saisi tous les habitans de ces quartiers. Tandis qu'ils
+faisaient telles prouesses, notre comte envoya vers eux, leur mandant
+qu'ils vinssent le rejoindre devant Penne, vu qu'il y avait dans son
+armée des pélerins qui, ayant achevé leur quarantaine, voulaient s'en
+retourner chez eux. Sur quoi les susdits personnages se dirigèrent vers
+lui en toute hâte, et arrivant en route devant un très-fort
+château[145], dit Penne en Albigeois, lequel résistait encore à la
+chrétienté et au comte, et était toujours rempli de routiers; ceux-ci, à
+leur approche, en sortirent, et tuèrent un de nos chevaliers; mais les
+nôtres, ne voulant perdre temps à prendre ce château, pour autant que le
+comte leur recommandait de faire diligence, continuèrent de marcher
+vitement pour le joindre, après avoir détruit les moissons et les
+vignobles des entours. Quant aux gens dudit Penne, ils vinrent, après le
+départ des nôtres qui s'étaient arrêtés quelques jours devant leurs
+forteresses, au lieu où ceux-ci avaient enterré le chevalier occis par
+les routiers, l'exhumèrent, le traînèrent par les carrefours, puis
+l'exposèrent aux bêtes et aux oiseaux de proie. Ô rage scélérate! ô
+cruauté inouïe!
+
+[Note 145: À trois lieues de Saint-Antonin.]
+
+À l'arrivée du renfort qu'il avait demandé, le comte, qui était devant
+Penne, reçut ces pélerins avec une grande joie, et leurs troupes ayant
+été divisées aussitôt d'un et d'autre côté, ils campèrent près de la
+place, de façon que le comte, avec ses chevaliers, l'assiégeait à
+l'occident, où étaient établis nos engins, et Gui, son frère, de l'autre
+sens, c'est-à-dire à l'orient, y faisant aussi dresser une machine, et
+poussant vigoureusement son attaque. Quoi plus? On en élève encore un
+grand nombre, si bien qu'il y en avait neuf autour du château, et les
+nôtres pressent vivement les ennemis. Au demeurant, comme nous ne
+pourrions parvenir à rapporter en détail tous les événemens du siége,
+arrivons de suite à la conclusion. Voyant donc que nos machines ne
+pouvaient renverser le mur du château, le comte en fit construire une
+beaucoup plus grande que les autres; et voilà que, durant qu'on y
+travaillait, l'archevêque de Rouen et l'élu de Laon, plus les autres en
+leur compagnie, ayant accompli leur quarantaine, voulaient quitter
+l'armée, de même que le reste des pélerins qui, après avoir fait leur
+temps, s'en retournaient chez eux; du contraire, il n'en venait plus ou
+qu'en très-petit nombre: pour quoi notre comte, sachant qu'il
+demeurerait quasi seul, en vive angoisse et inquiétude d'esprit, vint
+trouver les principaux de l'armée, les suppliant de ne point abandonner
+les affaires du Christ en si pressante nécessité, et de rester avec lui
+encore quelque peu de temps. Or, disait-on qu'une grande multitude de
+Croisés, venant de France, était à Carcassonne; ce qui était vrai. Et ni
+est-il à omettre que le prévôt de Cologne et tous les nobles allemands
+qui étaient arrivés en foule avec lui ou après lui, s'étaient déjà
+retirés. Pourtant l'élu de Laon ne voulut se rendre aux prières du
+comte, et, prétextant cause de maladie, ne put en aucune sorte être
+davantage arrêté. Pareillement en usèrent presque tous les autres:
+seulement l'archevêque de Rouen, lequel s'était louablement porté au
+service de Dieu, retenant avec lui et à ses propres frais bon nombre de
+chevaliers et une suite très-considérable, acquiesça bénignement à la
+demande du comte, et demeura près de lui jusqu'à ce que de nouveaux
+pélerins étant survenus, il partit avec honneur, du gré et par la
+volonté de Montfort. Comme donc s'en furent retournés l'évêque de Laon
+et la plus grande partie de l'armée, le vénérable archidiacre Guillaume,
+homme de grande constance et merveilleuse probité, se prit à travailler
+de grande ardeur aux choses qui concernaient le siége. Quant à l'évêque
+de Carcassonne, il s'était rendu en cette ville pour vaquer à certaines
+affaires. Cependant la grande machine dont nous avons parlé plus haut
+était en train d'être achevée, et, quand elle le fut, ledit archidiacre
+la fit établir d'un côté près du château, dont elle commença à ébranler
+un peu la muraille, à cause des grosses pierres que sa force la mettait
+en état de lancer. Quelques jours après, survinrent les pélerins dont
+nous avons fait mention ci-dessus, savoir, l'abbé de Saint-Remi de
+Rheims et un certain abbé de Soissons, plus le doyen d'Auxerre qui
+mourut peu après, et son archidiacre de Châlons, tous grands personnages
+et lettrés, outre plusieurs chevaliers et gens de pied. Ce fut après
+leur arrivée que le vénérable archevêque de Rouen, du gré et par la
+volonté du comte, quitta l'armée, et retourna dans sa patrie. Pour lors
+les nouveaux venus se mirent de toutes leurs forces à attaquer la place.
+
+Un jour les ennemis jetèrent hors du château les pauvres et les femmes
+qu'ils avaient avec eux, et les exposèrent à la mort, afin d'épargner
+leurs vivres: toutefois notre comte ne voulut les tuer, et se contenta
+de les rembarrer dans Penne. Ô noblesse digne d'un prince! Il dédaigna
+de faire mourir ceux qu'il avait pris, et ne crut pas qu'il pût
+acquérir de la gloire par la mort de gens dont il ne devait la prise à
+la victoire. Finalement, lorsque nos machines eurent long-temps battu la
+forteresse, et détruit toutes les maisons et refuges qui s'y trouvaient,
+comme aussi la grande machine qu'on avait récemment élevée eut affaibli
+la muraille elle-même, les assiégés, voyant qu'ils ne pouvaient tenir
+long-temps, et que, si le château était emporté de force, ils seraient
+tous passés au fil de l'épée; considérant, de plus, qu'ils ne devaient
+attendre nul secours du comte de Toulouse, traitèrent avec les nôtres,
+et proposèrent de rendre le château à notre comte, pourvu qu'ils pussent
+sortir avec leurs armes. À cette offre, le comte tint conseil avec les
+siens pour savoir s'il l'accepterait ou non; et les nôtres, considérant
+que ceux de Penne pouvaient encore résister nombre de jours, que le
+comte avait encore à faire beaucoup d'autres et importantes choses
+nécessaires au bien de l'entreprise, enfin que l'hiver approchait, et
+qu'en cette saison on ne pourrait continuer le siége; par toutes ces
+raisons, dis-je, ils lui conseillèrent d'accepter la composition que les
+ennemis lui proposaient. Adonc, l'an du Verbe incarné 1212, dans le mois
+de juillet, le jour de la Saint-Jacques, les ennemis furent mis dehors,
+et le noble château de Penne fut rendu à Montfort. Le lendemain, survint
+le vénérable Aubry, archevêque de Rheims, homme de bonté parfaite, qui
+embrassait de la plus dévote affection les affaires de Jésus-Christ, et
+avec lui le chantre de Rheims et quelques autres pélerins. Nous ne
+croyons devoir taire que, durant que le comte était au siége de Penne,
+il pria Robert de Mauvoisin de se rendre à une certaine ville
+très-noble, ayant nom Marmande[146], laquelle avait appartenu au comte
+de Toulouse, d'en prendre possession de sa part, et de la garder. À quoi
+ce généreux personnage, bien qu'il fût tourmenté d'une infirmité
+très-grave, consentit volontiers, loin de se refuser à cette fatigue,
+et, comme tel autre, de s'en défendre sur la maladie qui l'accablait.
+C'était en effet celui à la prévoyance, à la circonspection et aux
+très-salutaires avis duquel était attaché le sort du comte, ou plutôt
+tout le saint négoce de Jésus-Christ. Venant donc à la susdite ville,
+Robert fut reçu honorablement par les bourgeois; mais quelques servans
+du Toulousain qui défendaient la citadelle ne voulurent se rendre, et
+commencèrent à la défendre: ce que voyant cet homme intrépide, je veux
+dire Robert de Mauvoisin, il fit aussitôt dresser contre elle un
+mangonneau qui n'eut pas plutôt lancé quelques pierres que les servans
+la remirent en son pouvoir. Il y passa quelques jours, et revint ensuite
+à Penne auprès du comte. Penne étant pris, et ayant reçu garnison des
+nôtres, Montfort se décida à assiéger un château voisin, nommé
+Biron[147], que le comte de Toulouse avait donné à ce traître, je veux
+dire à Martin d'Algues, qui, comme nous l'avons dit plus haut, avait été
+des nôtres, et s'en était ensuite traîtreusement séparé. Cet homme,
+s'étant arrêté dans le susdit château de Biron, voulut y attendre notre
+arrivée; ce que l'issue prouva être l'effet d'un juste jugement de Dieu.
+Nos gens donc arrivèrent devant cette place, et, l'ayant attaquée, ils
+enlevèrent de force et par escalade le faubourg, après avoir usé d'une
+merveilleuse bravoure, et enduré mille travaux. Aussitôt les ennemis se
+retranchèrent dans la forteresse, et, voyant qu'ils ne pouvaient
+résister plus long-temps, ils demandèrent la paix, prêts à rendre le
+château, pourvu qu'ils en pussent sortir la vie sauve; ce que le comte
+ne voulait en aucune façon leur accorder. Toutefois, craignant que ledit
+traître, savoir Martin d'Algues, dont la prise avait été son principal
+motif pour assiéger Biron, n'échappât furtivement, il leur offrit de les
+tenir quittes des angoisses d'une mort imminente, moyennant qu'ils lui
+livreraient le perfide. Sur ce, ils coururent en hâte le saisir, et le
+remirent en ses mains; et, lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il lui offrit
+de se confesser, ainsi que cet homme catholique avait coutume de le
+faire à l'égard des autres condamnés; puis il le fit traîner dans les
+rangs de l'armée, attaché à la queue d'un cheval, et, démembré qu'il
+fut, il le fit pendre à un gibet, suivant ses mérites. En ce même lieu,
+vint à lui un certain noble, prince de Gascogne, Gaston de Béarn,
+très-méchant homme, qui avait toujours été du parti de Raimond, pour
+entrer avec lui en pourparler; et, comme ils ne purent s'accorder le
+même jour, Montfort lui assigna une autre conférence auprès d'Agen; mais
+cet ennemi de la paix, rompant le traité, ne voulut s'y rendre. Sur ces
+entrefaites, la noble comtesse de Montfort et le vénérable évêque de
+Carcassonne, et moi avec lui, nous revenions en hâte des environs de
+cette ville vers le comte, menant avec nous quelques pauvres et
+pélerins. Ni faut-il taire que, durant la route, beaucoup d'entre
+ceux-ci venant à défaillir à cause de l'extrême chaleur et des
+difficultés du chemin, le vénérable évêque de Carcassonne et la noble
+comtesse compatissant à leurs souffrances, les portaient tout le long du
+jour en croupe derrière eux; quelquefois même l'un et l'autre, je veux
+dire l'évêque et la comtesse, faisaient mettre deux pélerins sur leur
+cheval, et marchaient à pied. Ô pieuse compassion du prélat! ô noble
+humilité de cette dame! Or, quand nous arrivâmes à Cahors dans notre
+marche vers le comte, on nous dit qu'aux entours il y avait des castels
+où séjournaient des routiers et des ennemis de la foi; mais, comme nous
+en approchâmes, bien que nous fussions en petit nombre, il arriva que,
+par la merveilleuse opération de la divine clémence, ces méchans,
+effrayés à notre vue, et fuyant devant nous, décampèrent, et laissèrent
+vides plusieurs châteaux très-forts que nous détruisîmes avant que de
+nous joindre au comte; ce que nous fîmes à Penne.
+
+[Note 146: À six lieues d'Agen.]
+
+[Note 147: À huit lieues d'Agen.]
+
+Ces choses dûment achevées, le noble comte ayant tenu conseil avec les
+siens, arrêta d'assiéger un château nommé Moissac[148], qui était au
+pouvoir du Toulousain: ce qui fut fait la veille de l'Assomption de la
+bienheureuse Marie. Or, était Moissac bâti au pied d'une montagne, dans
+une plaine près du Tarn, en lieu très-fertile et fort agréable, et on
+l'appelait ainsi du mot _moys_, qui veut dire _eau_, parce que cette
+ville abonde en fontaines très-douces qui sont au dedans de ses murs.
+Les gens du fort apprenant notre arrivée avaient appelé à eux des
+routiers et plusieurs hommes de Toulouse, afin d'être mieux en état de
+nous résister; lesquels routiers étaient des pères et des plus pervers.
+En effet, Moissac ayant été long-temps avant frappée d'interdit par le
+légat du seigneur pape, pour la faveur qu'elle accordait aux hérétiques,
+et les attaques qu'elle dirigeait contre l'Église de concert avec le
+comte Raimond, ces routiers, en mépris de Dieu et de nous, faisaient
+tous les jours et à toute heure, sonner comme en jour de fête les
+cloches de l'église qui se trouvait dans le château, et qui était
+très-belle et très-grande, le roi de France, Pepin, ayant fondé à
+Moissac un monastère de mille moines. Peu de jours après, le comte fit
+préparer et dresser près du fort des machines qui affaiblirent quelque
+peu la muraille; mais les ennemis en firent autant et lancèrent des
+pierres sur nos engins. Cependant, les vénérables hommes, directeurs et
+maîtres de l'entreprise, savoir, l'évêque de Carcassonne et Guillaume,
+archidiacre de Paris, ne cessaient de s'occuper de tout ce qui
+intéressait le succès du siége; de même l'archevêque de Rheims présent à
+l'armée, dispensant très-souvent et bien volontiers la parole de la
+prédication aux pélerins, et des exhortations saintes, se livrant
+humblement aux soins nécessaires à l'issue de l'expédition, et dépensant
+libéralement de ses propres deniers, se rendait grandement utile à la
+cause de Jésus-Christ. Un jour, les ennemis sortirent du château et se
+dirigèrent sur nos machines pour les ruiner; mais le comte accourant
+suivi de quelques-uns des nôtres, les força de rentrer dans leur fort.
+Or, ce fut dans ce combat que l'un des assiégés, lançant une flèche à
+notre comte, le blessa au pied, et qu'ayant pris un jeune chevalier
+croisé, neveu de l'archevêque de Rheims, les routiers l'entraînèrent
+après eux, le tuèrent, et nous jetèrent son cadavre honteusement
+dépecé. Toutefois, le vénérable archevêque, son oncle, bien qu'il aimât
+ce jeune homme de la plus tendre affection, supportant magnanimement sa
+mort pour le service du Christ, et dissimulant sa douleur par grande
+force d'âme, donna à tous ceux qui se trouvaient autour de lui l'exemple
+d'une merveilleuse patience et bien admirable. Ajoutons qu'au
+commencement du siége, les Croisés n'ayant pu serrer le château de
+toutes parts à cause de leur petit nombre, les ennemis en sortaient
+chaque jour, et gravissant la montagne qui dominait Moissac, ils
+harcelaient insolemment notre armée: pour lors, nos pélerins montaient
+contre eux, et se battaient tout le long du jour. Au demeurant, toutes
+fois que les assiégés tuaient quelqu'un de nos gens, entourant son corps
+en signe de leur mépris pour nous, chacun d'eux le perçait de sa lance,
+montrant une telle cruauté qu'il ne leur suffisait de voir à leurs pieds
+l'un de nos pélerins mort, si en lui faisant de nouvelles blessures,
+tous tant qu'ils étaient, ils ne poignaient son cadavre à coups d'épée.
+Ô méprisable combat! ô rage scélérate!
+
+[Note 148: À sept lieues de Montauban.]
+
+Nous en étions là quand des pélerins de France commencèrent à nous
+arriver de jour en jour; même l'évêque de Toul, Renauld, survint avec
+d'autres. Comme donc notre nombre s'accroissait ainsi, nous occupâmes la
+susdite montagne, et les Croisés continuant de venir peu à peu, comme
+ils usaient de le faire auparavant, le château fut enfermé presque de
+toutes parts. N'oublions pas de dire que, quand le siége n'était encore
+qu'à moitié formé, les ennemis sortant de leurs murailles et montant sur
+la hauteur, toutes fois qu'ils voyaient l'évêque de Carcassonne
+prêchant et exhortant le peuple, lançaient à coups d'arbalète des
+flèches au milieu de la foule qui l'écoutait; mais, par la grâce de
+Dieu, ils ne purent jamais blesser aucun des assistans. Enfin, vu que
+nous ne pourrions raconter au long tout ce qui fut fait en ce siége,
+arrivons à la conclusion. Après que nos machines eurent long-temps battu
+la place et l'eurent affaiblie, le comte en fit construire une qu'en
+langue vulgaire on appelle _chat_; et, lorsqu'elle fut achevée, il
+ordonna de la traîner proche le fossé du château, lequel était
+très-large et rempli d'eau. Or, les ennemis avaient élevé des barrières
+de bois en dehors de ce fossé, et derrière ces barrières ils en avaient
+creusé un autre, se postant toujours entre les deux, et en sortant
+fréquemment pour incommoder nos gens. Cependant ladite machine était en
+mouvement, laquelle était couverte de peaux de boeuf fraîches, pour que
+les assiégés n'y pussent mettre le feu. D'ailleurs, ils faisaient jouer
+incessamment contre elle une perrière et cherchaient à la ruiner: voire,
+quand elle fut établie au premier fossé, au moment où il ne restait plus
+rien à faire aux nôtres, que de le combler sous la protection du _chat_,
+un beau jour, après le coucher du soleil, ils sortirent du château,
+portant du feu, du bois sec, du chaume, de l'étoupe, des viandes salées,
+de la graisse, de l'huile et autres instrumens d'incendie, qu'ils
+lançaient sans discontinuer pour brûler notre engin. Ils avaient en
+outre des arbalétriers qui faisaient beaucoup de mal à ceux qui le
+défendaient. Que dirai-je? La flamme s'élança dans les airs, et nous
+fûmes tous grandement troublés. Or, le comte et Gui, son frère, étaient
+au nombre de ceux qui cherchaient à sauver la machine. Les ennemis donc
+faisaient, sans se lasser, tout ce qui pouvait alimenter l'incendie; de
+leur côté, les nôtres versaient sans relâche, et à grand'peine, de
+l'eau, du vin, de la terre pour l'éteindre, tandis que d'autres
+retiraient avec des instrumens de fer les morceaux de viande et les
+vases pleins d'huile que les assiégés y lançaient. Ce fut de cette
+manière que nos gens, après d'incroyables souffrances, pour la chaleur
+et le travail qu'ils avaient à endurer, et qu'on ne pouvait guère voir
+sans verser des larmes, arrachèrent la machine aux flammes. Le
+lendemain, les pélerins s'armèrent, abordèrent le château de toutes
+parts, et pénétrant audacieusement dans le premier fossé, ils brisèrent
+les barrières de bois élevées derrière, après de grandes fatigues et
+prouesses soutenues: quant aux ennemis postés entre les barrières et
+dans les barbacanes, ils les défendaient du mieux qu'ils pouvaient.
+Cependant, au milieu de l'assaut, l'évêque de Carcassonne et moi, nous
+parcourions les rangs de l'armée, exhortant les nôtres, tandis que
+l'archevêque de Rheims, les évêques de Toul et d'Albi, Guillaume,
+archidiacre de Paris, et l'abbé de Moissac avec quelques moines, et le
+reste du clergé, se tenaient devant le château sur le penchant de la
+montagne, revêtus de robes blanches, les pieds nus, ayant devant eux la
+croix avec les reliques des Saints, et implorant le divin secours,
+chantaient à très-haute voix et bien dévotement _Veni Creator spiritus_.
+Le consolateur ne fut sourd à leurs prières, et dès qu'ils
+recommencèrent pour la troisième fois le verset de l'hymne où il est
+dit, _Hostem repellas longius_, les ennemis épouvantés par la volonté
+divine, et repoussés dans la place, abandonnèrent les barbacanes,
+s'enfuirent vers le château, et s'enfermèrent dans l'enceinte des
+murailles. Ce fut alors que les bourgeois d'un certain château
+appartenant au Toulousain, voisin de Moissac, et qu'on appelait
+Castel-Sarrasin, vinrent à notre comte et le lui rendirent. Vers le même
+temps, il envoya Gui, son frère, et le comte Baudouin, frère de Raimond,
+avec d'autres gens d'armes, vers une noble forteresse au pouvoir du
+comte de Toulouse, à cinq lieues de cette ville, située sur la Garonne
+et nommée Verdun, dont les habitans se rendirent sans nulle condition.
+Pareillement, tous les châteaux placés aux alentours se rendirent à
+notre comte, à l'exception d'un seul qu'on appelle Montauban. De plus,
+les bourgeois de Moissac, apprenant que les castels des environs
+s'étaient livrés à lui, et voyant qu'ils ne pouvaient résister
+davantage, lui envoyèrent demander la paix. Sur quoi, le comte
+considérant que Moissac était encore assez fort pour ne pouvoir être
+pris sans grande perte des nôtres, et que si elle était enlevée
+d'assaut, cette ville très-riche et la propriété des moines serait
+saccagée et détruite; enfin, que tous ceux qui s'y trouvaient périraient
+indifféremment, il répondit qu'il les recevrait à composition s'ils lui
+abandonnaient les routiers, plus ceux, sans exception, qui étaient venus
+de Toulouse pour renforcer la garnison du château, et s'ils lui juraient
+en outre sur les saints Évangiles qu'à l'avenir ils n'attaqueraient plus
+les chrétiens. Ce qui ayant été dûment accompli, le comte fut mis en
+possession de la place, après que les routiers et gens de Toulouse lui
+eurent été livrés, et la restitua à l'abbé de Moissac, sous la réserve
+de ce qui appartenait de droit dans ce château aux comtes toulousains.
+Pour en finir, nous dirons que nos pélerins s'étant saisis des routiers,
+les tuèrent très-avidement. Ni croyons-nous devoir taire que le château
+de Moissac, dont le siége avait commencé la veille de l'Assomption de la
+bienheureuse vierge Marie, fut pris le jour de la Nativité de cette
+sainte Mère. On reconnaît donc que ce fut par son opération.
+
+Le comte partant de là arrêta d'assiéger un château voisin de Foix,
+nommé Saverdun, au diocèse de Toulouse, qui s'était soustrait à sa
+domination, et au moyen duquel le comte de Foix, qui le retenait en sa
+possession, incommodait beaucoup Pamiers. Dans ces entrefaites, quelques
+nobles pélerins vinrent d'Allemagne à Carcassonne, et furent conduits à
+Pamiers par Enguerrand de Boves, à qui, comme nous l'avons dit plus
+haut, Montfort avait cédé en grande partie les domaines du comte de
+Foix, et par d'autres chevaliers à nous qui gardaient le pays de
+Carcassonne. Or ce comte et celui de Toulouse étaient à Saverdun, d'où
+ils s'enfuirent en apprenant que nos chevaliers avec les Allemands
+s'avançaient en hâte sur eux; si bien que, sans combat ni condition,
+Enguerrand recouvra Saverdun. De son côté, notre comte venait de Moissac
+avec ses troupes; et, comme il fut arrivé près de Saverdun, il alla à
+Pamiers où se trouvaient les Allemands, tandis que l'armée marcha pour
+rejoindre Enguerrand. Quant à lui, suivi desdits pélerins, il alla
+caracoler devant Foix, et revint de là à l'armée, qui s'était acheminée
+de Saverdun vers Hauterive, dont les habitans avaient pris la fuite à
+notre approche, et qu'ils avaient laissé désert. Le comte y mit
+garnison, parce que de cette position il pouvait inquiéter les ennemis,
+Hauterive étant située entre Foix et Toulouse. Après quoi, il forma le
+dessein d'envahir les terres du comte de Comminges, et marcha sur un
+château voisin de Toulouse, nommé Muret, dans une situation
+très-agréable, sur les bords de la Garonne. À notre arrivée, les
+habitans eurent peur et s'enfuirent à Toulouse. Mais auparavant,
+quelques-uns d'entre eux mirent le feu au pont du château, lequel était
+de bois et fort long, joignant les deux rives de la Garonne, et par où
+il nous fallait passer. Comme donc nous fûmes parvenus devant la place,
+et que trouvant ce pont brûlé, nous ne pouvions y entrer, le comte et
+plusieurs des nôtres se jetant dans le fleuve, qui était profond et
+rapide, le traversèrent non sans grand danger: pour ce qui est de
+l'armée, elle campa de l'autre côté de l'eau. Soudain Montfort, avec
+quelques-uns des siens, courut au pont, éteignit le feu avec beaucoup de
+peine, et soudain une pluie si abondante vint à tomber du ciel, et la
+crue du fleuve fut telle que personne ne pouvait le passer sans courir
+grand risque de perdre la vie. Sur le soir, le noble comte, voyant que
+presque tous les chevaliers et les plus forts de l'armée avaient
+traversé l'eau à la nage, et étaient entrés dans le château, mais que
+les piétons et les invalides n'ayant pu en faire autant étaient restés
+sur l'autre bord, il appela son maréchal, et il lui dit: «Je veux
+retourner à l'armée.» À quoi celui-ci répondit: «Que dites-vous? Toute
+la force de l'armée est dans la place, il n'y a au-delà du fleuve que
+les pélerins à pied: de plus, l'eau est si haute et si violente que
+personne ne pourrait la passer, sans compter que les Toulousains
+viendraient peut-être et vous tueraient, vous et tous les autres.» Mais
+le comte: «Loin de moi, dit-il, que je fasse ce que vous me conseillez!
+Les pauvres du Christ sont exposés au couteau de ses ennemis, et moi, je
+resterais dans le fort! Advienne de moi selon la volonté du Seigneur!
+J'irai certainement et resterai avec eux.» Aussitôt, sortant du château,
+il traversa le fleuve, revint à l'armée des gens de pied, et y demeura
+avec un très-petit nombre de chevaliers, savoir quatre ou cinq, durant
+plusieurs jours, jusqu'à ce que le pont fût rétabli et qu'elle pût
+passer toute entière. Ô grande prouesse de ce prince! ô courage
+invincible! Ainsi, il ne voulut rester dans le château avec ses
+chevaliers, durant que les pauvres pélerins étaient en danger au milieu
+des champs.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXIV.
+
+ Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens et inquiète Toulouse.
+ Le comte Raimond sollicite le secours du roi d'Arragon.
+
+
+Durant que notre comte séjournait au château de Muret, il vit venir à
+lui les évêques de Comminges et de Conserans, hommes vénérables et
+remplis de Dieu, qui portaient à la cause de Jésus-Christ une affection
+unique, l'avançaient par leurs oeuvres, et dont le conseil et
+l'industrie avaient conduit Montfort en ses opérations. Ils l'avertirent
+donc de pousser en avant, et qu'il s'emparerait sans coup férir de la
+plus grande partie de la Gascogne: ce qu'il fit promptement, marchant
+d'abord contre un château nommé Saint-Gaudens[149], et appartenant au
+comte de Comminges, dont les habitans l'accueillirent avec joie. Là
+vinrent à lui les nobles du pays qui lui firent hommage, et reçurent de
+lui leurs terres. En outre, pénétrant dans les montagnes auprès de Foix,
+il dévasta en majeure partie les domaines de Roger de Comminges, tandis
+que l'évêque de Carcassonne, qui était resté avec quelques pélerins dans
+le château de Muret, travaillait assidûment à le fortifier. Puis ayant
+terminé les affaires qui l'avaient appelé en Gascogne, le comte revint
+audit château, n'ayant avec lui de pélerins armés que le comte de Toul
+et quelques autres chevaliers en très-petit nombre. Bien néanmoins qu'il
+ne fût suivi que de si peu de monde, il allait souvent faire cavalcade
+jusqu'aux portes de Toulouse, d'où n'osaient sortir les ennemis, tout
+innombrables et bien pourvus qu'ils étaient. Lui, cependant, ravageait
+tout dans les environs et saccageait leurs forteresses sous leurs yeux.
+Or était cette cité pleine de gens outre mesure, vu que les hérétiques
+de Béziers, de Carcassonne et de Toulouse, ensemble leurs fauteurs et
+les routiers, ayant perdu leurs terres par la volonté de Dieu, s'y
+étaient réfugiés et l'avaient remplie à tel point qu'ils avaient changé
+les cloîtres de la ville en étables et en écuries, après en avoir chassé
+moines et chanoines. Ô Toulouse, vrai nid d'hérétiques! ô tabernacle de
+voleurs! Ni faut-il taire combien elle était alors obsédée et vexée de
+toutes parts, le comte étant d'un côté à Muret, de l'autre certains
+chevaliers des nôtres à Verdun, ici le comte Baudouin, et là Gui, frère
+de Montfort, lesquels ensemble l'entourant de tous sens, et courant
+chaque jour jusque près de ses portes, ne l'incommodaient pas
+médiocrement. Pour quoi Raimond qui, déshérité en juste châtiment de ses
+péchés, avait perdu toutes ses possessions, fors Toulouse et Montauban,
+s'était enfui près du roi d'Arragon pour lui demander conseil et
+secours, afin de les recouvrer par son aide. Ô juste jugement du
+très-juste Seigneur! ô véridique sentence du très-miséricordieux frère
+Pierre de Castelnau! En effet, cet homme de bien affirmait, comme je
+l'ai ouï de la bouche de ceux qui le lui avaient souvent entendu dire,
+que les affaires de Jésus-Christ ne parviendraient jamais à une heureuse
+issue jusqu'à ce qu'un des prédicateurs catholiques mourût pour la
+défense de la foi; et plût à Dieu, ajoutait-il, que je fusse le premier
+frappé par son persécuteur!
+
+[Note 149: À huit lieues de Pamiers.]
+
+Voilà donc que ce misérable comte toulousain, après avoir fait tuer ce
+très-saint personnage, parce qu'il lui reprochait en face et
+publiquement ses énormes méfaits, crut avoir échappé au sort qu'il
+méritait, et s'imagina rentrer dans ses domaines; mais Dieu venant à lui
+rétribuer sa vengeance et à revancher le sang de son martyr, le traître
+ne remporta que perte totale et dommage irréparable de ce dont il avait
+compté retirer grand profit. Et si faut-il noter soigneusement que ce
+malheureux avait reçu en amitié sans pareille et bien étroite
+familiarité l'assassin de l'homme de Dieu, tellement que, le menant
+comme en spectacle avec lui par les villes et châteaux, il disait à
+chacun: «Celui-ci seul m'aime et seul s'accorde en tout avec mes voeux;
+c'est lui qui m'a enlevé à la rage de mon ennemi.» Au demeurant, si
+ledit comte rehaussait de la sorte ce très-cruel homicide, celui-ci
+était au contraire abhorré même par les animaux muets; et, comme nous
+l'avons recueilli de la véridique relation de nombre de saints
+personnages, chanoines de l'église de Toulouse, du jour où le susdit
+bourreau tua le serviteur de Dieu, jamais chien ne daigna recevoir un
+morceau de sa main en exécration d'un si grand crime. Ô chose admirable,
+chose inouïe! Ce que j'en ai dit était pour montrer combien justement le
+comte de Toulouse fut enfin dépossédé de ses terres.
+
+Les choses en étaient là quand Roger Bernard, fils du comte de Foix,
+passant avec ses routiers près Carcassonne, un jour qu'il chevauchait
+sur la route de Narbonne pour surprendre de nos pélerins et les conduire
+enchaînés à Foix ou les condamner à la mort la plus cruelle, en
+rencontra quelques-uns qui venaient de France vers notre comte,
+lesquels, à la vue des ennemis, pensant qu'ils étaient nôtres,
+marchèrent sans crainte au-devant d'eux. De fait, lesdits traîtres
+n'oubliaient rien pour assurer le succès de leur méchanceté, allant au
+petit pas et suivant le grand chemin, si bien qu'il n'était aisé de voir
+qu'ils n'étaient pas de nos gens. Bref, quand ils se furent mutuellement
+approchés, soudain les barbares se ruèrent sur les pélerins en faible
+nombre et sans armes, ne soupçonnant d'ailleurs aucune trahison; puis en
+tuant plusieurs et les déchirant membre à membre, ils emmenèrent le
+reste à Foix, où les retenant aux fers et dépeçant leurs corps chétifs
+en d'horribles tourmens, ils imaginaient chaque jour, et avec diligente
+étude, nouveaux supplices et non connus pour endolorir leurs captifs.
+En effet, ils les rouaient par tant de tortures et si affreuses, ainsi
+que me l'a conté un de nos chevaliers prisonnier comme eux et témoin de
+leurs souffrances, que leur férocité pourrait se comparer à celle de
+Dioclétien et de Maximien, ou même être placée au-dessus. Et, pour ne
+rien dire de leurs moindres cruautés, disons qu'ils se divertissaient à
+pendre fréquemment les prêtres même et ministres des divins mystères;
+voire parfois (chose horrible à rapporter) les scélérats les traînaient
+avec des cordes liées aux parties génitales. Ô monstrueuse barbarie! ô
+rage sans exemple!
+
+
+
+
+CHAPITRE LXV.
+
+ Comment le comte Simon réunit à Pamiers les prélats et barons;
+ décrets et lois qui y furent portés et qu'il promit d'accomplir.
+
+
+L'an de l'incarnation du Seigneur 1212, au mois de novembre, le comte de
+Montfort convoqua les évêques et nobles de ses domaines pour tenir un
+colloque général à Pamiers. L'objet de cette conférence solennelle était
+que le comte fît rétablir les bonnes moeurs dans le pays qu'il avait
+acquis et soumis à la sainte Église romaine, qu'il en repoussât bien
+loin l'ordure d'hérésie qui l'avait infecté tout entier, et y implantât
+les saines habitudes, tant celles du culte chrétien que celles mêmes de
+la paix temporelle et de la concorde civile. Aussi bien ces contrées
+avaient été d'ancienne date ouvertes aux déprédations et rapines de
+toute espèce; le fort y opprimait le faible, les grands y vexaient les
+petits. Le noble comte voulut donc instituer coutumes et fixer aux
+seigneurs limites certaines que nul ne pût transgresser, déterminer
+comment les chevaliers vivraient à juste titre de revenus légitimes et
+assurés, et faire en sorte que le menu peuple lui-même pût subsister
+sous l'aile des seigneurs sans être grevé d'exactions outre mesure. À
+telle fin furent élues douze personnes qui jurèrent sur les saints
+Évangiles qu'elles disposeraient, selon leur pouvoir, telles coutumes
+que l'Église pût jouir de sa liberté, et que tout le pays fût mis bien
+fermement en meilleur état. De ces douze, quatre appartenaient au
+clergé, savoir les évêques de Toulouse et de Conserans, un frère
+templier et un frère hospitalier; quatre étaient des chevaliers de
+France, et les quatre autres, natifs du pays, comptaient deux chevaliers
+et deux bourgeois, par lesquels ensemble furent lesdites coutumes
+tracées et arrêtées en suffisante manière. Au demeurant, pour qu'elles
+fussent inviolablement observées, le noble comte et tous ses chevaliers
+firent serment, sur les quatre Évangiles, avant même qu'elles fussent
+produites, de ne les violer oncques, et enfin, pour majeure garantie,
+elles furent rédigées par écrit et munies du sceau du comte et de tous
+les évêques qui étaient là en bon nombre.
+
+Durant que ces choses se passaient à Pamiers, les ennemis de la foi
+sortirent de Toulouse et commencèrent à courir la Gascogne, faisant tout
+le mal qu'ils pouvaient. Sur quoi, le vénérable évêque de Comminges,
+ayant pris avec lui quelques-uns de nos chevaliers, marcha en ces
+quartiers et les défendit bravement contre les hérétiques. Quant au
+noble comte, il vint à Carcassonne et de là à Béziers pour y conférer
+avec l'archevêque de Narbonne sur les divers points qui intéressaient
+les affaires de Jésus-Christ. Or pendant que nous étions à Béziers, le
+siége épiscopal de cette ville étant vacant, les chanoines de cette
+église choisirent d'une commune voix le vénérable archidiacre de Paris,
+Guillaume, pour leur évêque et pasteur; mais il ne put, par aucune
+raison, être induit à accepter cette élection.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXVI.
+
+ Comment le roi d'Arragon vint à Toulouse, et eut une entrevue
+ avec le comte Simon et le légat du siége apostolique.
+
+
+Aux environs de la fête des rois[150], le roi d'Arragon, Pierre, lequel
+voulait grandement mal à la cause de l'Église, vint à Toulouse et y
+recruta chevaliers parmi les excommuniés et les hérétiques. Il manda
+toutefois à l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, et au
+comte de Montfort, qu'il voulait conférer avec eux et traiter de paix et
+composition entre ledit comte et les ennemis de la foi. Il fut donc
+assigné pour cette entrevue, et de mutuel consentement, un jour et un
+endroit entre Toulouse et Lavaur, où, arrivés que nous fûmes au lieu du
+concile, le roi se prit à prier l'archevêque de Narbonne et les prélats
+de restituer leurs domaines aux comtes de Toulouse, de Comminges, de
+Foix et à Gaston de Béarn. Mais ledit archevêque lui répondit qu'il eût
+à rédiger par écrit toutes ses demandes, et à les envoyer écrites et
+scellées aux évêques dans la ville de Lavaur. En outre le roi, après
+avoir grandement amadoué notre comte, son frère et ses fils, le pria
+que, pendant huit jours, il se désistât de mal faire à ses ennemis. À
+quoi ce très-noble personnage et tout plein de courtoisie: «Je ne me
+désisterai, dit-il, de mal faire; mais, par révérence envers vous, je
+cesserai de faire bien durant ces huit jours.» Pareillement, le roi
+promit, au nom des ennemis, que, pendant le temps de la conférence, ils
+n'attaqueraient les nôtres; ce qui n'empêcha pas que ces hommes sans
+foi, quand ils surent que nous étions assemblés, commencèrent à courir
+sur nos terres du côté de Carcassonne (bien qu'ils nous eussent assurés
+du contraire par l'entremise du roi d'Arragon), y portant le ravage et
+tuant beaucoup des nôtres. Ô fraude scélérate!
+
+[Note 150: En 1213.]
+
+Trois jours après que le roi fut parti du lieu de la conférence pour se
+rendre à Toulouse, il écrivit ses demandes aux archevêques et évêques
+dans la teneur qui suit:
+
+«Demandes du roi des Arragonais aux prélats réunis en concile dans la
+ville de Lavaur.»
+
+«Pour autant qu'on enseigne que notre très-sainte mère l'Église a non
+seulement des paroles, mais aussi des châtimens, son dévot fils, Pierre,
+par la miséricorde de Dieu, roi d'Arragon, pour Raimond, comte de
+Toulouse, lequel désire retourner au giron de notredite mère l'Église,
+requiert humblement de votre sainteté et la prie instamment, pour qu'en
+donnant satisfaction personnelle de tous excès quelconques, selon qu'il
+aura paru convenir à l'Église elle-même, ainsi que des dommages et torts
+apportés aux diverses églises et aux prélats, suivant ce que la clémence
+de cette sainte mère jugera devoir enjoindre audit comte, il soit, par
+grâce et miséricordieusement rétabli dans ses possessions et autres
+choses qu'il a perdues; que si, par cas, l'Église, en punition des
+fautes du comte, ne voulait entendre à la demande du roi, il requiert et
+prie pour le fils comme pour le père, en telle sorte cependant que
+celui-ci n'en rende pas moins personnelle satisfaction pour tout excès
+commis, soit en marchant aux frontières des Sarrasins avec chevaliers
+pour secourir les Chrétiens, soit en allant outre-mer, selon ce que
+l'Église décidera être le mieux expédient; quant à l'enfant, qu'il soit
+tenu en sa terre sous garde bien diligente et surveillance très-fidèle,
+en l'honneur de la sainte Église romaine, jusqu'à tant que signes
+manifestes se fassent voir chez lui de bonne nature et généreuse.»
+
+«Et parce que le comte de Comminges ne fut oncques hérétique ni
+défenseur d'iceux, ains plutôt qu'il les a combattus; et d'autant qu'il
+est dit avoir perdu des domaines pour avoir assisté son seigneur et
+cousin le comte de Toulouse, demande encore ledit roi, et prie pour lui
+comme pour un sien vassal, que restitution lui soit octroyée de ses
+domaines, sauf, pareillement, telle satisfaction que lui commandera
+l'Église, s'il semble qu'il ait manqué en quelque point.»
+
+«_Item_, le comte de Foix, vu qu'il n'est ni ne fut hérétique, ledit roi
+demande pour lui, et prie comme pour son parent bien aimé, auquel sans
+honte il ne peut faillir, ni justement en tel besoin, qu'en sa faveur
+et par révérence pour lui il soit réintégré dans ses choses; moyennant
+toutefois qu'il satisfera à l'Église en tout et pour tout ce en quoi la
+clémence de cette bonne mère jugera qu'il s'est rendu coupable.
+
+«_Item_, pour Gaston de Béarn, son vassal, demande le susdit roi et prie
+affectueusement qu'il soit rétabli dans ses terres et féauté des siens
+vassaux, d'autant plus qu'il est prêt à obéir et se soumettre aux ordres
+de l'Église devant juges non suspects, si d'aventure ne nous est
+loisible ouïr sa cause et l'expédier.
+
+«Au demeurant, pour tout ce qui précède, ledit roi a cru qu'il fallait
+invoquer miséricorde plutôt que jugement, adressant à votre clémence ses
+clercs et ses barons, et tenant pour ratifié sur les points ci-contenus
+quoi que ce soit qu'ordonnerez avec eux; suppliant qu'en ce fait
+daigniez user d'une telle circonspection et diligence que le secours des
+susdits barons et du comte de Montfort puisse être bientôt donné aux
+affaires de la chrétienté dans le pays d'Espagne, pour l'honneur de Dieu
+et l'agrandissement de notre sainte mère l'Église.
+
+«Donné à Toulouse, le 17e jour avant les calendes de février.»
+
+
+_Réponse du Concile._
+
+«À l'illustre et très-cher en Jésus-Christ, Pierre, par la grâce de
+Dieu, roi des Arragonais et comte des Barcelonnais, le concile réuni à
+Lavaur, salut et sincère affection dans le Seigneur. Nous avons vu les
+pétitions et pièces que votre royale sérénité nous a adressées pour le
+Comte de Toulouse et son fils, les comtes de Foix, de Comminges, et le
+noble homme Gaston de Béarn, dans lesquelles lettres, entre autres
+choses, vous vous dites un dévot fils de l'Église: pour quoi nous
+rendons actions de grâces au Seigneur Jésus-Christ et à votre grandeur
+royale, et en tout ce que nous pourrons faire selon Dieu nous admettrons
+affectueusement vos prières, à cause de ce mutuel amour que notre sainte
+mère l'Église romaine vous porte, à ce que nous voyons, et vous à elle,
+non moins que par révérence pour votre Excellence royale. Quant à ce que
+vous demandez et priez à l'égard du comte de Toulouse, nous avons cru
+devoir répondre à votre royale sérénité que ce qui touche la cause du
+comte et de son fils, laquelle dépend du fait de son père, n'a, par
+autorité supérieure, été du tout laissé à notre décision, vu que ledit
+comte de Toulouse a fait, sous forme certaine, commettre son affaire par
+le seigneur pape à l'évêque de Riez et à maître Théodise; à quel sujet,
+comme nous croyons, vous gardez en fraîche mémoire combien de grâces et
+pour grandes le seigneur pape accorda audit comte après ses nombreux
+excès; pareillement quelle faveur le vénérable archevêque de Narbonne,
+légat du siége apostolique, et pour lors abbé de Cîteaux, fit il y a
+déjà deux ans, si nous nous en souvenons bien, au même comte, sur votre
+intercession et en considération de vos prières. En effet, le légat
+consentait à ce qu'il conservât intactes et tout entières ses
+seigneuries et propriétés, et que lui demeurassent aussi dans leur
+intégrité les droits qu'il avait sur les châteaux des autres hérétiques
+qui faisaient partie de son fief, sans alberge, quête ni chevauchée; en
+outre, pour ce qui est des châteaux qui appartenaient aux autres
+hérétiques et n'étaient de son fief, lesquels ce comte disait monter à
+cinquante, le légat voulait bien encore que la quatrième partie, voire
+la troisième, tombât en sa possession[151]. Toutefois, méprisant cette
+grande grâce du seigneur pape, du susdit légat et de l'Église de Dieu,
+le comte allant droit contre tous les sermens qu'il avait anciennement
+prêtés aux mains des légats, ajoutant iniquité sur iniquité, crime sur
+crime, mal sur mal, a attaqué l'Église de Dieu et a porté grandement
+dommage à la chrétienté, traitant et s'alliant avec les hérétiques et
+routiers, si bien qu'il s'est rendu indigne de toutes faveurs et de tous
+bienfaits. Quant à ce que vous demandez pour le comte de Comminges, nous
+avons jugé devoir en cette façon vous répondre sur ce point, savoir,
+qu'il nous a été donné à tenir pour certain que, comme il eut, après
+nombre d'excès et violations de serment, contracté alliance avec les
+hérétiques et leurs fauteurs, et, d'accord avec ces pestiférés, combattu
+l'Église, bien qu'il n'eût jamais été lésé en rien, bien qu'ensuite il
+ait été soigneusement admonesté de se déporter de tels actes, et,
+revenant au coeur de l'Église, de se réconcilier à l'unité catholique,
+néanmoins cedit comte a persévéré dans sa méchanceté; en sorte qu'il est
+retenu dans les liens de l'excommunication et de l'anathême. Même,
+dit-on, le comte de Toulouse a certifié maintes et maintes fois que ce
+fut le comte de Comminges qui le poussa à la guerre; d'où il suit que
+cedit comte fut en cela l'auteur des maux qu'elle a causés en si grand
+nombre à l'Église. Cependant s'il se montrait tel qu'il méritât le
+bienfait de l'absolution, après qu'elle lui serait accordée et qu'il
+aurait le droit d'ester en jugement, l'Église ne lui déniera justice au
+cas où il aurait quelque plainte à former.
+
+[Note 151: Ceci ne s'accorde point avec ce que l'auteur a dit sur le
+même objet, chapitre XLIII.]
+
+«En outre, votre Grandeur royale demande pour le comte de Foix. À quoi
+nous répondrons qu'il est constant à son sujet que, depuis long-temps,
+il a été receleur des hérétiques, d'autant qu'il n'est douteux qu'il
+faille nommer ainsi ceux qui s'appellent _croyans_. Le même comte, après
+ses excès multipliés, après tous ses sermens, le rapt des personnes et
+des biens, la capture des clercs et leur détention dans les cachots
+(pour quoi et beaucoup d'autres causes il a été frappé du couteau
+d'anathême), voire après la grâce que le susdit légat lui avait octroyée
+en faveur de votre intercession, a fait un sanglant carnage des Croisés
+qui, dans leur pauvreté et simplicité pieuses, marchaient au service de
+Dieu contre les hérétiques de Lavaur. Pourtant quelle était cette grâce
+et combien grande, c'est ce dont votre royale Grandeur se souvient bien,
+à ce que nous pouvons croire, puisque c'était à sa prière que le légat
+offrit composition à ce comte; et si cette composition ne fut faite,
+c'est qu'il ne l'a voulu. Il existe en effet des lettres adressées au
+comte de Montfort et scellées de votre sceau royal, lesquelles
+contiennent la clause suivante: «Nous vous disons de plus que si le
+comte de Foix ne veut se tenir à cette décision, et que par suite vous
+n'écoutiez point les prières que nous ferions pour lui, nous ne
+cesserons pour cela d'être en paix avec vous.» Toutefois si cedit comte
+fait en sorte d'obtenir le bénéfice de l'absolution, et qu'après en
+avoir mérité la grâce, il se plaigne en quelque point, l'Église ne lui
+déniera justice.
+
+«Vous demandez encore et priez pour Gaston de Béarn qu'il soit rétabli
+dans ses domaines et féauté des siens vassaux. Sur quoi nous vous
+répondrons, pour ne rien dire actuellement d'autres nombreux griefs, ou
+plutôt innombrables, portés contre lui, qu'allié du moins aux hérétiques
+et à leurs fauteurs ou défenseurs contre l'Église et les Croisés, il est
+persécuteur très-notoire des églises et des membres du clergé. Il a été
+au secours des Toulousains au siége de Castelnaudary; il a près de lui
+l'assassin de frère Pierre de Castelnau, légat du siége apostolique; il
+a long-temps retenu en sa compagnie des routiers, et les y tient encore.
+L'an passé, il les a introduits dans l'église cathédrale d'Oléron, où,
+ayant coupé la corde qui soutenait la custode du saint Sacrement, ils
+firent tomber à terre le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel,
+chose horrible même à dire seulement, fut répandu sur le pavé. De plus,
+en infraction de ses sermens, il a usé de violence envers les clercs:
+pour quoi et plusieurs autres raisons que nous taisons présentement, il
+a été enchaîné dans les liens de l'excommunication et de l'anathême.
+Néanmoins, s'il donnait satisfaction à l'Église autant qu'il le doit, et
+s'il obtenait le bénéfice de l'absolution, on ferait droit à ses
+plaintes, au cas qu'il en eût quelqu'une à présenter. En effet, sans
+cette condition, il ne serait convenable à votre royale majesté,
+très-illustre prince, d'intercéder pour les susdits, tous excommuniés;
+et pour nous, n'oserions répondre d'autre sorte sur tels faits et telles
+personnes. À cette cause, admonestons et exhortons en Dieu votre
+sérénité royale qu'elle daigne avoir en mémoire l'honneur que vous fit
+le siége apostolique[152] et celui qu'elle fait actuellement à votre
+illustre beau-frère le roi de Sicile, de même que ce qu'avez promis au
+seigneur pape lors de votre sacre, et les commandemens qu'en avez reçus.
+Nous prions le ciel qu'il vous conserve long-temps pour l'honneur de
+Dieu et de la sainte Église romaine. Que si, par cette réponse de nous,
+n'était votre royale Majesté bien satisfaite, nous aurons soin de
+communiquer le tout au seigneur pape pour la révérence et grâce que nous
+vous portons.
+
+[Note 152: Pierre avait été couronné roi par le pape le 11 novembre
+1204.]
+
+«Donné à Lavaur, le quinzième jour avant les calendes de février.»
+
+Le roi d'Arragon, oyant les réponses de nos prélats, voyant du tout
+refusées les demandes qu'il avait faites, et qu'il ne pouvait conduire
+ses voeux à bonne issue, inventa une autre manière de tromperie. Il
+envoya donc des exprès aux évêques, leur mandant et les priant qu'ils
+engageassent le comte de Montfort à donner trève au Toulousain et autres
+ennemis de la foi chrétienne jusqu'à la Pentecôte prochaine ou du moins
+jusqu'à Pâques: ce dont nos prélats ayant connaissance, ils prirent
+garde que le roi ne demandait cela pour autre chose sinon pour que la
+nouvelle de la suspension d'armes vînt jusqu'en France, et que par là se
+refroidît la dévotion des Croisés. Par ainsi, ils rejetèrent cette
+pétition comme ils avaient fait les premières. Au demeurant, comme il
+serait trop long de rapporter par ordre tout ce que ledit roi écrivit,
+et crurent les nôtres devoir lui répondre, disons en peu de mots que son
+intention était uniquement de travailler à ce que le comte de Toulouse
+et autres ennemis de la religion chrétienne fussent réintégrés dans
+leurs possessions, ou du moins qu'ils obtinssent une trève de nous, pour
+le motif ci-dessus expliqué. Mais les nôtres, gens bien avisés et
+persévérans, ne voulurent rendre les terres, ni donner relâche aux
+traîtres. Sur quoi le roi, voyant qu'il n'avait pu rien gagner, au grand
+détriment de son renom et honneur, déclara qu'il prenait sous sa
+protection les excommuniés et les domaines qu'ils tenaient encore;
+voire, pour pallier un peu sa malice, il appela comme d'abus au siége
+apostolique. Nos prélats toutefois ne déférèrent nullement à cet appel,
+pour autant qu'il était, pour causes sans nombre, frivole et sans vertu.
+Seulement l'archevêque de Narbonne, légat du saint-siége, adressa au roi
+la lettre suivante:
+
+«Au très-illustre seigneur Pierre, par la grâce de Dieu roi d'Arragon,
+frère Arnauld, par la miséricorde divine, archevêque de Narbonne, légat
+du siége apostolique, salut en charité de coeur et par les entrailles de
+Jésus-Christ. Nous avons appris, non sans grande émotion et amertume
+d'esprit, que vous vous disposez à prendre sous votre protection et
+garde, et à défendre contre l'armée du Christ la cité de Toulouse et le
+château de Montauban, ensemble les terres abandonnées à Satan, à cause
+du crime d'hérésie et moult autres forfaits bien horribles, séparées de
+toute communion avec notre mère l'Église, et livrées aux Croisés par
+l'autorité de Dieu, dont le saint nom y est blasphémé en façon si grave:
+comme donc ces choses, si elles sont vraies, ce que Dieu ne permette,
+ne pourraient que nuire non seulement à votre salut, mais à la dignité
+royale qui est en vous, à votre honneur et gloire; jaloux que nous
+sommes de votre salut, gloire et renom, nous prions du fond de nos
+entrailles votre grandeur royale, et charitablement lui conseillons,
+l'avertissons et exhortons dans le Seigneur et par la puissance de la
+vertu divine, de la part de notre Dieu rédempteur Jésus-Christ, et de
+son très-saint vicaire notre seigneur le souverain pontife, dont
+l'autorité nous est déléguée, vous faisons inhibition, et vous conjurons
+par tous les moyens en notre pouvoir, afin que, par vous ni par autres,
+ne receviez ou défendiez les susdites terres, désirant que vous daigniez
+pourvoir à votre intérêt et au leur, si bien que, ne communiquant avec
+les excommuniés, les maudits hérétiques et fauteurs d'iceux, il ne vous
+arrive d'encourir la tache d'anathême. Nous ne voulons, du reste, cacher
+à votre Sérénité que, si vous croyez devoir laisser aucuns des vôtres
+pour la défense desdits lieux, comme ils seront pour semblable cas
+excommuniés de droit, nous vous ferons publiquement déclarer tel, comme
+défenseur des hérétiques.»
+
+Néanmoins le roi d'Arragon, ne venant en rien à résipiscence, finit en
+pis ce qu'il avait mal commencé, et prit sous sa protection tous les
+hérétiques et les comtes excommuniés, savoir ceux de Toulouse, de
+Comminges et de Foix, Gaston de Béarn, et les chevaliers Toulousains et
+du Carcassez, qui, dépossédés pour fait d'hérésie, s'étaient réfugiés à
+Toulouse, plus les habitans de cette cité, recevant le serment de tous,
+et présumant bien de prendre en garde la ville de Toulouse, qui relève
+directement du roi de France, comme tout ce qu'ils avaient encore de
+possessions. Nous ne pensons devoir taire que, tandis que les nôtres
+étaient au susdit colloque de Lavaur, et bien que le comte de Montfort,
+par égard pour le roi, eût donné trève aux ennemis pour le temps qu'il
+durerait, laquelle trève le roi avait pareillement confirmée en leur
+nom, les traîtres n'en vinrent pas moins, pendant la tenue du concile,
+courir maintes fois sur nos terres, profitant de ce que nous n'étions
+sur nos gardes, où, ramassant un ample butin, tuant plusieurs de nos
+gens, et faisant grand nombre de prisonniers, ils portèrent de tous
+côtés bien graves dommages. À ce sujet, les nôtres se plaignirent
+très-souvent au roi, qui ne fit pourtant donner aucune réparation: sur
+quoi, voyant qu'il s'amusait à prolonger le concile par envoi
+d'émissaires et de lettres, voire par appels superflus, tout en
+souffrant que, pendant la trève et la durée de la conférence, les
+excommuniés, dont il favorisait la cause, nous attaquassent à découvert
+et à chaque instant, ils quittèrent Lavaur, après avoir écrit ce qui
+suit au seigneur pape, touchant les affaires générales de l'Église et le
+susdit concile en particulier:
+
+
+_Lettre du concile de Lavaur au seigneur pape Innocent._
+
+«À leur très-saint père en Jésus-Christ et très-bienheureux seigneur
+Innocent, par la grâce de Dieu souverain pontife, ses humbles et dévoués
+serviteurs les archevêques, évêques et autres prélats des églises,
+réunis à Lavaur pour les affaires de la sainte foi, souhaitent de toute
+affection longueur de vie et de santé. Pour autant que la langue ni la
+plume ne nous suffisent pour rendre dignes actions de grâces à la
+sollicitude de votre paternité, nous prions le distributeur de tout bien
+qu'il supplée en cet endroit à notre défaut, et vous octroie abondamment
+toutes les faveurs qu'avez accordées à nous, aux nôtres et autres
+églises de ces contrées. Comme en effet la peste d'hérésie semée sur
+elles des anciens jours se fut, de notre temps, accrue à tel point que
+le culte divin y était tombé en opprobre et dérision, que les hérétiques
+d'un côté et les routiers de l'autre y violentaient le clergé, et
+saccageaient les biens ecclésiastiques, et que le prince comme le
+peuple, donnant en mal sens, y a dévié de la droite ligne de la foi,
+vous avez employé très-sagement vos armées de Croisés à nettoyer les
+souillures de cette peste infâme, de même que leur très-chrétien
+général, le comte de Montfort, athlète de toutes pièces intrépide et
+champion invincible des combats de Dieu; si bien que l'Église, qui, en
+ces quartiers, était si misérablement déchue en ruines, commence à
+relever la tête, et que toute opposition et erreur étant détruites pour
+majeure partie, ce pays, long-temps rempli des sectateurs du dogme
+pervers, s'habitue enfin au culte de la divine religion. Toutefois
+subsistent encore quelques restes de ce fléau empesté, savoir la ville
+de Toulouse avec quelques châteaux, où, comme les ordures qui tombent
+dans un égout, vient s'amasser le résidu de la corruption hérétique, et
+desquels le maître et seigneur, c'est pour dire le comte de Toulouse,
+qui, depuis longue date, comme il vous a été bien souvent rapporté,
+s'est montré fauteur et défenseur de l'hérésie, attaque l'Église de
+toutes les forces qui lui sont demeurées, et s'oppose du plus qu'il peut
+aux adorateurs de la foi en faveur de ses ennemis: car, depuis le jour
+où il est revenu d'auprès votre Sainteté, muni d'ordres dans lesquels
+vous usiez pour lui de miséricorde plus même qu'il n'en avait besoin,
+l'ange de Satan est entré dans son coeur, comme il appert
+très-clairement; et, payant d'ingratitude les bienfaits de votre grâce,
+il n'a rien accompli des choses qu'il avait promises en votre sainte
+présence: ains a-t-il augmenté outre mesure les péages auxquels il avait
+souvent renoncé, et s'est tourné du côté de quiconque il a su notre
+ennemi et celui de l'Église. Espérant sans doute de trouver forces
+contre elle dans l'assistance d'Othon, ce rebelle à l'Église et à Dieu,
+il menaçait ouvertement, ainsi qu'on l'assure, et comptant sur son
+secours, d'extirper de ses possessions l'Église comme le clergé à jamais
+et radicalement, s'étudiant dès lors à soutenir et caresser plus
+chaudement encore que par le passé les hérétiques et routiers dont il
+avait si souvent abjuré le parti. En effet, lorsque l'armée des
+catholiques assiégeait Lavaur, où était le siége de Satan, et comme la
+province de la méchante erreur, ledit comte a envoyé au secours des
+pervers des chevaliers et de ses cliens, outre qu'en un sien château
+appelé Casser, ont été trouvés et brûlés par les Croisés plus de
+cinquante hérétiques, plus une immense multitude de leurs croyans.
+D'abondant, il a appelé contre l'armée de Dieu Savary, ennemi de
+l'Église, sénéchal du roi d'Angleterre, avec lequel il a osé assiéger
+dans Castelnaudary le susdit lutteur pour le Christ, le noble comte de
+Montfort; mais la dextre du Christ le frappant, sa présomption a tourné
+bien vite à sa honte, tellement qu'une poignée de catholiques a mis en
+fuite une foule infinie d'ariens. Au demeurant, frustré de son espoir
+dans Othon et le roi d'Angleterre, comme celui qui s'appuie sur un
+roseau, il a imaginé une abominable iniquité, et député vers le roi de
+Maroc, implorant son assistance non seulement pour la ruine de nos
+contrées, mais pour celle de la chrétienté toute entière: ce qu'a
+empêché la divine miséricorde. Ayant chassé l'évêque d'Agen de son
+siége, il l'a dépouillé de tous ses biens, a pris l'abbé de Moissac, et
+tenu en captivité l'abbé de Montauban presque durant une année. Ses
+routiers et complices ont soumis à toute espèce de tortures des pélerins
+clercs et laïques en quantité innombrable; ils les ont retenus
+long-temps en prison, où quelques-uns sont encore. Et par tous ces faits
+et gestes ne s'est apaisée sa fureur; sa main est toujours étendue
+contre nous; en sorte que chaque jour il devient pire que soi-même, et
+fait à l'Église de Dieu tout le mal qu'il peut par lui, son fils et
+consorts, les comtes de Foix, de Comminges et Gaston de Béarn, les plus
+scélérats des hommes et pervers comme lui. Finalement, aujourd'hui que,
+par suite de la vengeance divine et de la censure ecclésiastique,
+l'athlète de la foi, le comte très-chrétien s'est emparé par justes et
+pieux combats de presque toutes leurs terres, en tant qu'ils sont
+ennemis de Dieu et de l'Église, eux, persistant dans leur malice, et
+dédaignant de s'humilier sous la puissante main de Dieu, ont eu
+dernièrement recours au roi d'Arragon, à l'aide duquel ils entendent
+peut-être circonvenir votre clémence, et faire pièce à l'Église. En
+effet, ils l'ont amené à Toulouse pour avoir une conférence avec nous
+qui, du mandat du légat et de vos délégués, nous étions réunis à Lavaur;
+et ce qu'il a proposé et comment, plus, ce que nous avons cru lui devoir
+répondre, c'est ce que vous connaîtrez plus à plein par les copies que
+nous vous envoyons scellées, communiquant le tout à votre sainteté d'un
+commun avis et d'accord unanime, et par là mettant nos âmes à l'abri du
+cas où, faute de signification, quelque chose serait omise de ce qui
+touche aux affaires de la foi. Sachez aussi pour certain que, si le pays
+enlevé aux susdits tyrans, si justement et avec si grande effusion du
+sang des Chrétiens, leur était restitué ou à leurs héritiers, non
+seulement une nouvelle erreur dominerait pire que la première, mais une
+ruine incalculable deviendrait imminente pour le clergé et pour
+l'Église. Enfin, ne croyant devoir noter une à une sur la présente page
+les énormités abominables et les autres crimes des susdits, pour ne
+paraître composer un volume, nous avons placé dans la bouche des nonces
+certaines choses qu'ils pourront de vive voix porter jusqu'à vos saintes
+oreilles.»
+
+Les nonces qui portèrent cette missive au seigneur pape, furent le
+vénérable évêque de Conserans, l'abbé de Clarac, Guillaume, archidiacre
+de Paris, maître Théodise, et un certain clerc qui avait été long-temps
+correcteur des lettres apostoliques, et se nommait Pierre de Marc. Mais
+avant que lesdits personnages circonspects et discrets fussent arrivés
+en cour de Rome, le roi d'Arragon avait cherché par envoyés à
+circonvenir la simplicité apostolique, et substituant le mensonge à la
+vérité, il avait obtenu des lettres par lesquelles le seigneur pape
+ordonnait au comte de Montfort de rendre les terres des comtes de
+Comminges, de Foix, et de Gaston de Béarn, à chacun d'eux, écrivant de
+plus à l'archevêque de Narbonne en termes qui semblaient révoquer
+l'indulgence accordée à ceux qui marchaient contre les hérétiques
+albigeois. Aussi nos nonces trouvèrent-ils d'abord le seigneur pape dur
+un petit, parce qu'il avait été trop crédule aux fausses suggestions des
+envoyés du roi d'Arragon; mais ayant ensuite reconnu la vérité par les
+soins et le rapport des nôtres, il annula tout ce qu'il avait fait à la
+sollicitation des ambassadeurs du roi, et lui adressa la lettre dont la
+teneur suit.
+
+
+_Lettre du seigneur pape au roi des Arragonais, pour qu'il ne mette
+opposition aux affaires de la foi._
+
+«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à l'illustre
+Pierre, roi des Arragonais. Que celui dans les mains de qui sont les
+coeurs de tous les rois t'inspire, sur notre humble prière, de telle
+sorte qu'écoutant avec prudence ce qu'il nous faut, suivant le mandat
+apostolique, t'adresser de réprimandes, d'instances et de reproches, tu
+reçoives ceux-ci avec une piété filiale, comme nous te les faisons avec
+une paternelle affection; qu'ainsi tu obtempères à nos salutaires avis
+et conseils, et qu'acceptant la correction apostolique, tu prouves avoir
+eu une dévotion sincère aux choses contre lesquelles l'effet montre sans
+aucun doute que tu as failli. Assurément, il est au su de tout le
+monde, et nous ne pensons pas que ta sérénité puisse ignorer; ou même
+désavouer, que nous nous sommes étudiés à t'honorer spécialement entre
+les autres princes chrétiens; par quoi se sont accrus ta puissance et
+bonne renommée; et plût à Dieu qu'en même temps eussent augmenté
+pareillement ta prudence et dévotion! ce qui ne te serait moins utile
+qu'à nous-même agréable. Mais en cela, on te connaît pour n'avoir agi
+dans ton intérêt, non plus que sous la déférence qu'il te convenait
+d'avoir envers nous; ains, lorsque les citoyens de Toulouse ont été
+retranchés du corps de l'Église par le couteau de l'excommunication,
+comme des membres pourris, et que cette même ville a été frappée
+d'interdiction pour autant tant que certains d'entre eux sont
+notoirement hérétiques, d'autres croyans, fauteurs, receleurs et
+défenseurs d'iceux (outre que d'autres encore que l'armée du Christ, ou
+pour mieux dire le Christ lui-même, dont ils avaient sur eux attiré la
+colère par leurs égaremens, a forcés de quitter leur repaire, se sont
+réfugiés dans ladite cité, comme dans un cloaque pour l'erreur); toi, tu
+n'as pas craint au grand scandale du peuple chrétien, et au détriment de
+ta propre gloire, de les recevoir sous ta protection, commettant impiété
+sous ombre de pitié, et t'écartant de la crainte de Dieu, comme si tu
+pouvais prévaloir contre le Seigneur, ou détourner sa main étendue sur
+ceux dont les fautes ont contraint sa colère. C'est pourquoi, ayant tout
+récemment entendu les propositions faites en notre présence par notre
+vénérable frère, l'évêque de Ségovie, et notre cher fils Colomb, envoyés
+de nos légats et du comte de Montfort; ayant pris de plus entière
+connaissance des lettres à nous adressées d'une et d'autre part, et
+ayant tenu avec nos frères un conseil, où les affaires de la religion en
+vos pays ont été soigneusement traitées; voulant d'ailleurs par une
+paternelle sollicitude pourvoir, en faveur de ta Sérénité, à ton
+honneur, quant à la gloire du monde, à ton salut, quant au bien de ton
+âme, à tes intérêts, quant aux choses de la terre, nous t'enjoignons par
+la vertu du Saint-Esprit, et au nom de la divine grâce et apostolique,
+que tu abandonnes les susdits Toulousains, nonobstant promesse ou
+obligation quelconque faite en supercherie de la discipline
+ecclésiastique, et qu'aussi long-temps qu'ils resteront ce qu'ils sont,
+tu ne leur donnes conseil, assistance, ni faveur aucune. Que s'ils
+désirent retourner à l'unité de l'Église, ainsi que l'ont assuré tes
+envoyés en notre présence, nous donnons ordre dans nos lettres à notre
+vénérable frère Foulques, évêque de Toulouse, homme de pensers sincères
+et de vie intègre, lequel obtient bon témoignage, non seulement de ses
+compatriotes, mais encore des étrangers, nous donnons donc ordre que
+s'adjoignant deux autres, il réconcilie à l'unité de l'Église ceux qui
+le voudront de pureté de coeur, de conscience droite et de foi loyale,
+après avoir reçu d'eux suffisante caution et digne garantie; quant à
+ceux qui persisteraient dans les ténèbres de leurs erreurs, que le même
+évêque, pour cause de leur hérétique corruption, les fasse exiler et
+chasser de la susdite ville, et fasse confisquer tous leurs biens, de
+sorte qu'ils n'y rentrent en aucun temps, à moins qu'inspirés par le
+ciel, ils ne prouvent par l'exhibition de bonnes oeuvres qu'ils sont
+vraiment chrétiens selon la foi orthodoxe; et qu'ainsi cette même cité
+étant réconciliée à l'Église et purifiée, demeure sous la protection du
+siége apostolique, pour n'être à l'avenir molestée par le comte de
+Montfort ou autre catholique, mais plutôt défendue et protégée. Mais
+sommes émerveillé, fâché même, que tu aies fait surprendre un mandement
+apostolique par tes envoyés, menteurs et fourbes à notre égard, pour la
+réintégration dans leurs domaines de vos nobles, les comtes de Foix, de
+Comminges et Gaston de Béarn, tandis que, pour nombreux et grands
+méfaits nés de leur prédilection envers les hérétiques qu'ils défendent
+ouvertement, ils sont enlacés dans les liens de l'excommunication:
+lequel mandement obtenu en cette façon pour semblables gens ne doit
+tenir, et le révoquons entièrement comme subreptice. Au demeurant, si
+les susdits désirent, comme ils l'assurent, être réconciliés à l'unité
+de l'Église, nous donnons par nos lettres ordre à notre vénérable frère,
+l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, que d'eux recevant
+non seulement la caution du serment, puisqu'ils ont déjà violé les
+leurs, mais telle autre qu'il jugera convenable, il leur accorde le
+bénéfice de l'absolution; après quoi, les préliminaires dûment remplis,
+comme preuves d'une vénérable dévotion, nous aurons soin d'envoyer en
+ces quartiers un légat à _latere_, homme honnête, circonspect et ferme,
+lequel ne déviant à droite ni à gauche, et marchant toujours dans le
+droit chemin, ait à approuver et confirmer ce qu'il trouvera fait
+justement, à corriger et réformer les erreurs; qui, enfin, fasse rendre
+justice entière, tant aux susdits nobles qu'à tout autre plaignant. En
+attendant, nous voulons et ordonnons qu'une trève solide soit établie et
+gardée entre toi, tes possessions et le comte de Montfort, mandant
+mêmement à ce comte qu'il te rende révérencieusement ce qu'il te doit
+pour les terres qu'il tient de toi. D'ailleurs, nous voulons qu'il soit
+bien entendu de ton Excellence que, si les Toulousains et susdits nobles
+croyaient devoir persister encore dans leur erreur, nous exciterons le
+zèle d'autres Croisés et fidèles serviteurs de l'Église par un
+renouvellement d'indulgences, pour qu'appuyés de l'assistance divine,
+s'élevant contre ceux-ci de même que contre tous autres, leurs receleurs
+et défenseurs plus nuisibles que les hérétiques mêmes, ils marchent au
+nom du Dieu des batailles, afin d'extirper la peste de l'hérétique
+perversité. Nous avertissons donc ta Sérénité, la prions instamment, et
+l'adjurons au nom du Seigneur, pour que tu exécutes promptement ce qui
+précède, dans les points qui te touchent; ayant à tenir pour certain
+que, si tu venais à faire autrement, ce que nous ne pouvons croire, tu
+pourrais encourir un grave et irréparable dommage, plus l'indignation de
+Dieu que tu attirerais indubitablement sur toi par semblable conduite,
+outre encore que nous ne pourrions, bien que nous chérissions ta
+personne, t'épargner ni user de déférence envers toi contre les affaires
+de la foi chrétienne; et quel danger te menacerait si tu t'opposais à
+Dieu et à l'Église, surtout en ce qui concerne la religion, pour vouloir
+empêcher que le saint oeuvre soit consommé, c'est ce que peuvent
+t'apprendre non seulement d'anciens exemples, mais bien aussi des
+exemples récens. Donné à Latran, le douzième jour avant les calendes de
+juin, et de notre pontificat l'an dix-neuvième.»
+
+Le concile des prélats réunis à Lavaur étant terminé, le roi d'Arragon
+étant sorti de Toulouse et y ayant laissé plusieurs de ses chevaliers
+pour la garde de la ville et le secours des ennemis du Christ, manda peu
+de jours après à notre comte qu'il voulait avoir une conférence avec lui
+près de Narbonne; sur quoi le comte voulant montrer sa déférence envers
+le roi, et lui obéir comme à son seigneur, autant qu'il le pourrait
+selon Dieu, répondit qu'il se rendrait volontiers à l'entrevue indiquée.
+Mais le roi n'y vint pas et n'avait jamais eu dessein d'y venir;
+seulement un grand nombre de routiers et d'hérétiques, tant Arragonais
+que Toulousains, s'y présentèrent: ce qui faisait craindre qu'ils ne se
+saisissent par trahison du comte qui devait arriver avec peu de monde.
+Toutefois, il eut connaissance de ce qui se passait, et se détourna du
+lieu de la conférence.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXVII.
+
+ Le roi d'Arragon défie le comte de Montfort par féciaux.
+
+
+Quelques jours ensuite, ledit roi envoya au comte, par ses hérauts, des
+lettres dans lesquelles il était dit qu'il le défiait, et qui
+contenaient toute espèce de menaces. Néanmoins, notre comte, bien que le
+roi lui fît défi avec tant de superbe, ne voulut endommager en rien les
+terres du roi, d'où lui venait pourtant chaque jour beaucoup de mal à
+lui-même et très-notable préjudice, puisque les Catalans pénétraient
+dans nos possessions et les dévastaient autant qu'il leur était
+possible. Peu de jours après, il députa vers le roi Lambert de Turey,
+vaillant chevalier et discret, qu'il chargea de lui demander ce qu'il
+devait croire touchant le défi que ses gens lui avaient apporté, lui
+mandant en outre qu'il n'avait jamais commis forfaiture envers lui, et
+qu'il était prêt à lui rendre tout légitime office de bon vassal. Il lui
+offrait de plus, au cas où il se plaindrait relativement aux domaines
+des hérétiques qu'il avait acquis par le secours des Croisés, et au
+commandement du souverain pontife, de s'en rapporter au jugement du
+seigneur pape, ou à celui du seigneur archevêque de Narbonne, légat du
+siége apostolique; même il remit au susdit chevalier des lettres qu'il
+lui ordonna de présenter au roi, si celui-ci jugeait devoir persévérer
+dans son obstination, et dont voici le contenu. Le comte écrivait au
+roi, sans salutation aucune, lui signifiant que puisqu'il persistait
+dans son obstination et ses défis, après tant d'offres à lui faites de
+paix et de juste satisfaction, il le défiait à son tour, disant que
+dorénavant il ne lui serait tenu par nul droit de service, et qu'avec
+l'aide de Dieu, il se défendrait tant contre lui que contre les autres
+ennemis de l'Église. Lambert venant donc vers le roi, expliqua par
+ordre, avec soin et attention, en sa présence et celle d'un grand nombre
+de barons de ses terres, tout ce que le comte lui avait mis à la bouche;
+et comme le roi, toujours obstiné, rejetait toute espèce de composition,
+et ne voulait revenir sur le défi qu'il avait envoyé au comte, soudain
+notre envoyé présenta les lettres de Montfort à ce sujet, lesquelles
+furent lues en assemblée générale, tant du roi que de ses barons, et
+dont la teneur bien comprise mit en grande fureur le roi et les siens.
+Puis, ayant fait sortir l'envoyé du comte, et le mettant sous bonne
+garde, l'Arragonais demanda conseil aux autres sur ce qu'il devait faire
+de cedit messager: sur quoi, quelques-uns de ses barons furent d'avis
+qu'il envoyât au comte, lui mandant et ordonnant qu'il vînt lui-même en
+sa cour pour lui rendre ce qu'il lui devait comme à son seigneur,
+ajoutant que, s'il s'y refusait, ils jugeaient Lambert digne de mort. Le
+lendemain, celui-ci se présenta de nouveau devant le roi, et répéta
+soigneusement ce qu'il avait dit la veille au nom du comte, s'offrant
+même avec audace à défendre en combat singulier, et dans la cour même du
+roi, la loyauté de son seigneur, au cas où quelques-uns des chevaliers
+d'Arragon voudraient soutenir que notre comte eût injustement offensé le
+roi, ou lui eût jamais manqué en la foi promise. Mais nul n'osant
+l'attaquer, et tous pourtant s'écriant avec emportement contre lui, il
+fut enfin renvoyé par le roi à la prière de quelques-uns de ses
+chevaliers, dont il était un peu connu, et retourna vers le comte, après
+avoir couru maintes fois péril de sa vie. Dès lors, ledit roi, qui par
+le passé avait déjà persécuté le comte du Christ, mais en secret
+seulement, commença de le gêner en tout et de le poursuivre
+ouvertement.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXVIII.
+
+ Comment Louis, fils du roi de France, prit la croix et amena
+ beaucoup d'autres à la prendre avec lui.
+
+
+L'an de l'incarnation du Seigneur 1212[153], au mois de février, Louis,
+fils du roi de France, jeune homme d'une grande douceur et d'un
+excellent caractère, prit la croix contre les hérétiques. Sur quoi un
+nombre infini de chevaliers, animés par son exemple et par leur amour
+pour lui, revêtirent ce signe de la foi vivifiante. Et fut le roi de
+France grandement marri en apprenant que son fils s'était croisé. Mais
+il n'entre pas dans notre propos d'exposer la cause d'une telle douleur.
+Quoi qu'il en puisse être, le roi tint, le 1er jour de carême, une
+assemblée générale dans la ville de Paris, pour ordonner du dessein de
+son fils, et pour savoir ceux qui iraient avec lui, combien et quels ils
+seraient. Or se trouvaient alors à Paris les évêques de Toulouse et de
+Carcassonne, personnages d'entière sainteté, lesquels étaient pour lors
+venus en France afin d'avancer les affaires de la foi contre les
+pestiférés hérétiques. De son côté, le roi d'Arragon, qui portait à ces
+mêmes affaires tout l'empêchement qu'il pouvait, députa au roi Philippe
+l'évêque de Barcelone et quelques chevaliers avec lui, à deux causes,
+savoir, la première, pour que ledit roi lui donnât sa fille en mariage,
+attendu qu'il voulait répudier sa légitime épouse, fille de Guillaume de
+Montpellier, qu'il avait même déjà répudiée autant qu'il était en lui;
+pourquoi celle-ci s'était approchée du seigneur pape, se plaignant que
+son mari la repoussait injustement, et, par suite, le souverain pontife
+ayant pris pleine connaissance de la vérité, rendit sentence contre le
+roi, confirmant son mariage avec cette même reine. L'intention de
+Pierre, en demandant la fille du roi de France, était de se l'attacher
+par cette alliance, et d'éloigner son coeur de l'amour de la foi
+catholique et de l'assistance du comte de Montfort; mais ses envoyés,
+voyant qu'il était déjà manifeste et public à la cour de Philippe que le
+seigneur pape avait confirmé le mariage du roi et de la reine d'Arragon,
+n'osèrent faire mention de celui qu'ils venaient solliciter. Quant au
+second motif de leur mission, le voici: leur maître communiquant
+tout-à-fait et ouvertement avec les hérétiques excommuniés, avait pris
+en sa garde et sous sa protection la ville de Toulouse, qui fut de
+longue date et était encore un réceptacle et la lanterne des hérétiques,
+de même que ces méchans et leurs fauteurs; et commettant impiété sous
+apparence de pitié, il travaillait de tout son pouvoir à ce que la
+dévotion des pélerins prît un terme, et à ce que le zèle des Croisés se
+refroidît, voulant que ladite ville et quelques châteaux circonvoisins
+qui combattaient encore la chrétienté restassent intacts, pour être
+ensuite à même de détruire et anéantir entièrement tout le saint négoce
+de la foi. À cette fin, il avait envoyé au roi de France, à la comtesse
+de Champagne et à beaucoup d'autres personnages, des lettres scellées du
+sceau d'un grand nombre d'évêques de son royaume, dans lesquelles le
+seigneur pape montrait l'intention de révoquer l'indulgence qu'il avait
+accordée contre les Albigeois, et que Pierre faisait publier en France
+pour éloigner tous les esprits du pélerinage au pays de Provence. Ayant
+dit ce peu de mots de sa malice, retournons à notre propos.
+
+[Note 153: En 1213. C'est, selon notre auteur même, à l'époque du
+concile de Lavaur que le roi d'Arragon envoya ses ambassadeurs à Rome,
+puisque les députés de ce concile vers le pape le trouvèrent déjà
+_circonvenu_ par les siens. Or, ceux qu'il envoya à la cour de Philippe
+y notifièrent, dit-il, les lettres qu'il avait _surprises_ à Innocent
+III. Ce fut donc en 1213.]
+
+L'évêque de Barcelone et autres envoyés du roi d'Arragon, lesquels
+étaient venus pour tâcher d'empêcher qu'on ne se croisât contre les
+hérétiques, voyant que Louis, fils du roi de France, et un grand nombre
+de nobles, avaient pris la croix, n'osèrent même sonner mot du motif de
+l'ambassade relativement au pélerinage contre les Albigeois. Si bien
+donc que ne faisant rien des choses qui les avaient amenés, ils
+revinrent vers leur maître, tandis que le roi de France qui, comme nous
+l'avons dit, avait convoqué ses barons à Paris, disposait tout pour le
+départ de son fils et des autres qui s'étaient croisés avec lui, et en
+fixait le jour à l'octave de la résurrection du Seigneur. Que dirai-je?
+la joie et l'enthousiasme furent extrêmes parmi les Chrétiens; la
+douleur des hérétiques et leurs craintes furent d'autant bien grandes.
+Mais, hélas! bientôt après nos chants d'allégresse se changèrent en
+deuil; le deuil des ennemis devint joie, car l'antique ennemi du genre
+humain, le diable, sentant que les affaires du Christ étaient quasi à
+leur terme par les efforts et l'industrie des Croisés, inventa un nouvel
+artifice pour nuire à l'Église, et voulut empêcher que ce qui le fâchait
+n'arrivât à une heureuse issue. Il suscita donc au roi de France tant
+de guerres et de si grandes occupations, qu'il lui fallut retarder
+l'exécution du religieux projet de son fils et des Croisés.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXIX.
+
+ Comment Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume son frère,
+ évêque d'Auxerre, prirent la croix.
+
+
+En ce temps-là, Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume, évêque
+d'Auxerre, hommes louables en toutes choses et bien fermes, deux grandes
+lumières de l'Église gallicane en ce siècle, autant dire les plus
+grandes, et de plus frères germains selon la chair, avaient pris la
+croix contre les hérétiques; lesquels prélats, voyant la foule des
+Croisés s'arrêter en France, et sachant que les affaires de la foi
+étaient d'autant plus en péril que ses ennemis, enhardis par l'inaction
+des pélerins, montraient les cornes plus fièrement encore que par le
+passé, rassemblèrent le plus de chevaliers qu'ils purent, et se mirent
+en route d'une ferveur d'esprit et vertu admirables, prêts à employer
+non seulement leurs biens, mais encore à s'exposer, s'il le fallait,
+eux-mêmes aux dangers et à la mort pour le service de Jésus-Christ.
+Faisant donc diligence, ces hommes remplis de Dieu vinrent droit à
+Carcassonne, et, par leur arrivée, réjouirent bien fort le noble comte
+de Montfort et le petit nombre de ceux qui étaient avec lui. Or lesdits
+évêques trouvèrent les nôtres en un château près de Carcassonne, nommé
+Fanjaux, où ils séjournèrent peu de jours; après quoi ils se rendirent,
+avec le comte, au château de Muret près de Toulouse, dont nous avons
+fait mention ci-dessus. De là ils coururent jusque devant Toulouse pour
+harceler plus vivement leurs ennemis et ceux du Christ; mais un certain
+homme d'armes, nommé Alard d'Estrepi, et quelques autres qui ne
+s'étaient pas assez bien portés aux affaires de la foi, ne voulurent
+aller avec eux. Sur quoi le comte, qui n'avait assez de monde pour
+pouvoir faire le siége de Toulouse ou de toute autre place de même
+force, se décida de faire souvent des courses devant cette ville avec
+les troupes qu'il avait pour détruire les forteresses des environs,
+lesquelles étaient nombreuses et fortes, pour déraciner les arbres,
+extirper les vignes et ruiner les moissons dont le temps approchait; ce
+qu'il fit comme il se l'était proposé, ayant toujours en sa compagnie
+les susdits évêques qui s'exposaient chaque jour aux pénibles travaux de
+la guerre pour le service de Dieu, faisaient en outre à leurs frais
+d'amples largesses aux chevaliers qui combattaient avec eux pour la
+cause, rachetaient les captifs, et remplissaient avec sollicitude, comme
+très-saints personnages qu'ils étaient, les autres offices d'une
+libérale et pieuse vertu. Au demeurant, comme nous ne pourrions
+rapporter en détail tout ce qui fut fait alors, disons en peu de mots
+que les nôtres renversèrent en peu de jours dix-sept citadelles et
+détruisirent la plus grande partie des arbres, des vignes et des
+moissons autour de Toulouse. Ni faut-il taire que, durant que les nôtres
+caracolaient ainsi devant cette ville, les habitans et les routiers qui
+s'y étaient renfermés, en nombre double de nos gens, faisaient
+fréquentes sorties et les attaquaient de loin, mais prenaient la fuite
+chaque fois que les Croisés voulaient les charger. Il y avait près de
+Toulouse une certaine citadelle, assez faible du reste et mal fortifiée,
+que quelques-uns de nos chevaliers, savoir Pierre de Sissy, Simon de
+Lisesnes et Robert de Sartes, lesquels, dès le commencement de la
+guerre, en avaient supporté les fatigues, prièrent le comte de leur
+abandonner, pour que, s'y postant à demeure, ils courussent le pays et
+infestassent sans relâche la cité toulousaine; ce que le comte, bien que
+malgré lui, leur accorda, vaincu par leurs instances.
+
+Aux environs de la fête de la nativité du bienheureux Jean-Baptiste,
+Montfort voulut que son aîné, Amaury, fût fait chevalier, et il ordonna,
+sur l'avis des siens, que la cérémonie fût célébrée le jour de cette
+fête, à Castelnaudary, entre Toulouse et Carcassonne. Tandis qu'il
+disposait ces choses, Gui, son frère germain, était occupé au siége d'un
+certain château, dit Puycelsi[154], au diocèse albigeois, d'où il partit
+et vint rejoindre le comte son frère, lequel se rendait vitement à
+Castelnaudary par la route susdite, attendu que la Saint-Jean
+approchait, avec ses barons et chevaliers. Et nous a semblé bon de
+rapporter en quelle manière le jeune Amaury fut fait soldat du Christ,
+comme étant chose nouvelle et du tout inouïe.
+
+[Note 154: À six lieues de Montauban.]
+
+
+
+
+CHAPITRE LXX.
+
+ Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier.
+
+
+L'an du Verbe incarné 1213, le noble comte de Montfort, ensemble
+plusieurs barons et siens chevaliers, se réunirent à Castelnaudary en la
+fête de la nativité du bienheureux Jean, ayant avec eux les deux prélats
+susdits et quelques chevaliers étrangers. Or voulut le comte
+très-chrétien, et il pria l'évêque d'Orléans qu'il fît son aîné
+chevalier du Christ, et lui baillât la ceinture militaire, ce que le
+vénérable évêque refusa très-long-temps de faire; mais cédant enfin aux
+suppliques du comte et des nôtres, il acquiesça à leurs vives demandes.
+Or, pour ce que Castelnaudary ne pouvait commodément contenir la
+multitude des assistans, ayant déjà été détruit une ou deux fois, et
+d'autant que la chaleur était grande, le comte fit dresser plusieurs
+pavillons dans une belle plaine proche le château. Puis, le jour même de
+la Saint-Jean, le vénérable évêque d'Orléans revêtit les habits
+pontificaux pour célébrer la solennité de la messe dans une de ces
+tentes, en présence des clercs et chevaliers qui devaient s'y réunir;
+et, comme il était devant l'autel récitant le saint office, le comte
+prenant son fils aîné Amaury par la main droite, et la comtesse le
+tenant par la main gauche, ils approchèrent de l'autel et l'offrirent au
+Seigneur, suppliant le prélat de le faire chevalier au service de
+Jésus-Christ. Que dirai-je? aussitôt les évêques d'Orléans et d'Auxerre,
+s'agenouillant devant l'autel, ceignirent l'enfant de la ceinture
+militaire et entonnèrent en toute dévotion _Veni creator spiritus_. Ô
+nouvelle manière de réception et non expérimentée jusqu'à ce jour! Qui
+aurait pu, à ce spectacle, s'empêcher de pleurer? En cette façon et
+suivant cet ordre le susdit enfant fut fait chevalier avec grande
+solennité; après quoi le comte partant de Castelnaudary peu de jours
+ensuite, suivi de son fils et des évêques, vint courir devant Toulouse,
+prit quelques-uns des ennemis, et alla à Muret, où, près de lui, se
+rendirent plusieurs nobles de Gascogne qu'il avait appelés, voulant
+qu'ils fissent hommage à son jeune fils, comme ils firent. Quelques
+jours après il quitta Muret et marcha en Gascogne avec Amaury, pour lui
+en livrer la partie déjà conquise, et, qu'à l'aide de Dieu, il s'emparât
+du reste. Pour ce qui est des évêques, ils restèrent à Muret, se
+préparant à en partir le troisième jour et à s'en retourner chez eux, vu
+qu'avec immense labeur et fortes dépenses, ils avaient louablement
+accompli leur quarantaine en pélerinage, bien dignes en tous points
+d'éloges et d'honneur. Sortant donc le troisième jour de Muret, ils
+tendaient vers Carcassonne lorsque les Toulousains et autres ennemis de
+la foi, voyant que notre comte gagnait, avec son fils, le pays de
+Gascogne, et que les évêques, suivis des pélerins en leur compagnie,
+revenaient en leurs quartiers, saisirent l'occasion d'agir à coup sûr,
+et sortant en grande troupe de Toulouse, vinrent assiéger certains de
+nos chevaliers. Or étaient-ce Pierre de Sissy, Simon de Lisesnes et
+Robert de Sartes, plus quelques autres en petit nombre, lesquels, comme
+nous l'avons dit plus haut, occupaient, près de Toulouse, une citadelle
+assez faible et mal fortifiée, dont les ennemis poussèrent vivement le
+siége, et où nos gens se défendirent de leur mieux. Toutefois, sentant
+bientôt qu'ils n'étaient à même d'être secourus à temps, puisque le
+comte avait tourné vers la Gascogne, et que les évêques et les pélerins
+s'en revenaient en France, après dures extrémités et violentes angoisses
+ils se rendirent, y mettant néanmoins la condition et garantie que les
+Toulousains leur laisseraient la vie et les membres. N'oublions pas de
+dire que les prélats, déjà rendus à Carcassonne, en apprenant la
+position des nôtres, conseillèrent, avertirent et supplièrent les
+pélerins de rebrousser chemin avec eux pour leur donner assistance. Ô
+hommes en tout recommandables! ô gens de pleine vertu! Tous y
+consentirent, et, sortant de Carcassonne, marchaient en hâte pour
+secourir les assiégés; mais, en arrivant près de Castelnaudary, on leur
+dit qu'ils étaient au pouvoir des ennemis, comme cela était réellement.
+Ce qu'ayant ouï, ils revinrent en grande douleur vers Carcassonne,
+tandis que les gens de Toulouse y conduisaient leurs prisonniers, où,
+sur l'heure, ils les firent traîner par les places attelés à leurs
+chevaux; et, pires que tous les infidèles ensemble, ne déférant à leurs
+promesses ni à leurs sermens, ils les firent pendre tout dépecés à une
+potence, bien qu'ils leur eussent donné caution de leurs vies et
+membres. Ô façon horrible de trahison et de cruauté! Quant au noble
+comte de Montfort, lequel, ainsi que nous l'avons rapporté, avait
+conduit son fils en Gascogne, et, par l'aide de Dieu, y avait déjà
+acquis beaucoup de châteaux et très-forts, à la nouvelle que les
+Toulousains assiégeaient ses chevaliers, il laissa son fils en ces
+parties et revint promptement à leur secours; mais avant d'arriver à
+eux, ils étaient déjà pris et conduits à Toulouse.
+
+Le roi, Pierre d'Arragon, avait, l'hiver passé, député à Rome, insinuant
+par très-fausse suggestion au seigneur pape que le comte de Montfort
+avait injustement ravi les terres du comte de Comminges, de Foix et de
+Gaston de Béarn; il allait jusqu'à dire que ces trois hommes n'avaient
+jamais été hérétiques, bien qu'il fût très-manifeste qu'ils avaient été
+fauteurs de l'hérésie et combattu la sainte Église de tous leurs
+efforts. Il enjôla le seigneur pape au point de lui persuader que les
+affaires de la foi étaient consommées contre les hérétiques, eux étant
+au loin mis en fuite et entièrement chassés du pays albigeois, et
+qu'ainsi il était nécessaire qu'il révoquât pleinement l'indulgence
+qu'il avait octroyée aux pélerins, et la transportât aux guerres contre
+les païens d'Espagne ou au secours de la Terre-Sainte. Ô impiété inouïe
+commise sous ombre même de piété! Or disait ainsi ce très-méchant
+prince, non qu'il fût en souci des embarras et besoins de la sainte
+Église, mais, ainsi qu'il l'a démontré par indices bien évidens, pour
+étouffer et détruire en un moment la cause du Christ qui, après nombre
+d'années, grands travaux et large effusion du sang chrétien, avait été
+miraculeusement avancée en ces contrées. Néanmoins, le souverain
+pontife, trop crédule aux perfides suggestions dudit roi, consentit
+facilement à ses demandes, et écrivit au comte de Montfort, lui mandant
+et ordonnant de rendre sans délai, aux comtes de Comminges, de Fois et à
+Gaston de Béarn, gens très-scélérats et perdus, les terres que, par
+juste jugement de Dieu, il avait enfin conquises, et par le secours des
+Croisés. En outre, il révoqua l'indulgence accordée à ceux qui
+marchaient contre les hérétiques, et, par suite, envoya en France son
+légat, maître Robert de Corçon, Anglais de nation, muni de plusieurs
+lettres et indulgences, pour prêcher activement et faire prêcher en
+assistance du pays de Jérusalem; lequel légat, à son arrivée, exécutant
+sa mission avec diligente sollicitude, commença à parcourir la France, à
+tenir des conciles d'archevêques et d'évêques, à instituer des
+prêcheurs, bref, par tous moyens, à travailler pour la Terre-Sainte. De
+leur côté, les prédicateurs qui avaient jusque-là poussé les affaires de
+la foi contre les Albigeois, reçurent de lui l'ordre d'y renoncer et de
+la tourner à la croisade d'outre-mer; si bien qu'au jugement humain, le
+saint négoce de la religion contre les pestiférés hérétiques fut presque
+aboli. En effet, dans toute la France il n'y avait qu'un seul homme,
+savoir, le vénérable évêque de Carcassonne, personnage d'exquise
+sainteté, qui s'occupât de cette pieuse entreprise, courant de toutes
+parts, et faisant tous ses efforts pour qu'elle ne tombât en oubli. Ces
+choses étant dites par avance sur l'état des choses en France, revenons
+à la suite de notre narration.
+
+Des lettres apostoliques étant donc émanées de Rome, par lesquelles le
+seigneur pape ordonnait au comte de Montfort de rendre les domaines des
+trois nobles susdits, notre comte très-chrétien et les évêques du pays
+albigeois lui envoyèrent l'évêque de Comminges, Guillaume, archidiacre
+de Paris, un certain abbé de Clarac, homme non moins prudent que ferme,
+deux clercs que le seigneur pape avait députés au comte de Montfort,
+savoir, maître Théodise qui embrassait d'une merveilleuse affection les
+affaires de la foi, et Pierre de Marc, anciennement notaire apostolique
+et originaire du diocèse de Nîmes, lesquels tous arrivèrent en cour de
+Rome. Ils la trouvèrent dure et très-mal disposée en leur endroit, vu
+que les ambassadeurs du roi d'Arragon, dont quelques-uns y faisaient
+séjour, avaient fait pencher de leur côté, par fausse suggestion, les
+esprits de presque tous ceux qui la composaient. Enfin, après beaucoup
+de peines, le seigneur pape, venant à mieux connaître la vérité, écrivit
+au roi d'Arragon, et par l'entremise des envoyés du comte, des lettres
+où il lui reprochait très-âprement d'avoir pris en sa garde et sous sa
+protection les gens de Toulouse, aussi bien que les autres hérétiques,
+lui enjoignant très-étroitement, en vertu du Saint-Esprit, de rompre
+avec eux sans délai, et de ne leur accorder à l'avenir ni secours ni
+faveur. De plus Sa Sainteté se plaignait par ses lettres de ce que le
+roi d'Arragon, par diverses suppositions fausses, eût obtenu un mandat
+apostolique pour la restitution des terres des comtes de Comminges, de
+Foix et de Gaston de Béarn; à quelles causes il le révoquait comme
+subreptice. Enfin il commandait, dans la même missive, aux susdits
+nobles et aux citoyens de Toulouse, de donner satisfaction à Dieu et de
+revenir à l'unité de l'Église, suivant le conseil et la volonté de
+l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, et de l'évêque
+Foulques; ordonnant que, s'ils s'y refusaient, les peuples fussent
+excités contre eux et leurs fauteurs par de nouvelles indulgences. Tel
+était sommairement le contenu de ces lettres que nos envoyés
+rapportèrent de Rome.
+
+Cependant le noble comte de Montfort et ses compagnons étaient alors en
+grande perplexité, presque seuls et quasi du tout désolés, vu qu'un
+petit nombre seulement de pélerins venait de France à leur secours, si
+même il en venait. En effet, comme nous l'avons déjà dit, les affaires
+de la foi étaient presque entièrement oubliées par l'effet des nouvelles
+prédications du légat que le seigneur pape avait envoyé en France pour
+une croisade en la Terre-Sainte; de sorte que nuls à peu près ne se
+croisaient plus contre les pestiférés hérétiques. En outre, le roi
+Philippe, occupé aux guerres intestines qu'il avait alors à soutenir, ne
+permettait point que les chevaliers qui s'étaient depuis long-temps
+disposés à les combattre accomplissent leur voeu. Enfin, on disait dans
+le pays albigeois, et le bruit commun courait déjà que le roi d'Arragon
+rassemblait ses armées pour entrer fièrement sur nos terres et en
+extirper entièrement les soldats du Christ. Le danger se représentant de
+la sorte, notre comte envoya vers son fils, lequel était en Gascogne au
+siége d'un château nommé Rochefort[155], lui mandant que, levant ce
+siége, il vînt en diligence se joindre à lui; car il craignait que, si
+le roi pénétrait en Gascogne avec ses troupes, il ne lui fût possible de
+se saisir d'Amaury qui n'avait avec lui que très-peu de Français. Or le
+miséricordieux Seigneur Jésus qui, dans les occasions, vient toujours au
+secours des tribulations de ses serviteurs, fit en sorte que le fils
+obéît à l'ordre de son père sans avoir à rougir d'un siége abandonné,
+puisque la nuit même où il reçut les lettres du comte les ennemis
+demandèrent à capituler et offrirent de rendre le château, plus environ
+soixante prisonniers qu'ils y tenaient dans les fers, pourvu qu'on leur
+permît de se retirer la vie sauve; ce qu'Amaury, fils du comte, ayant
+accordé, vu l'urgente nécessité, il se porta en toute hâte vers son
+père, après avoir laissé dans la place un petit nombre de chevaliers. En
+ce temps, tout le peuple albigeois était en grand trouble et
+incertitude, parce que les ennemis de la foi et les chevaliers du roi
+d'Arragon sortirent de Toulouse où ils avaient long-temps séjourné,
+parcoururent le pays et rôdèrent autour de nos châteaux, invitant les
+indigènes à l'apostasie et à la révolte; à quoi passaient plusieurs
+d'entre eux, sous la garantie du roi d'Arragon dont ils attendaient
+impatiemment la venue: si bien que nous perdîmes plusieurs places
+considérables et très-fortes. Vers le même temps, le noble comte de
+Montfort et les évêques de l'Albigeois envoyèrent deux abbés vers le roi
+d'Arragon pour lui remettre les lettres du seigneur pape, le suppliant
+que, suivant le mandat apostolique, il se désistât du secours qu'il
+accordait à l'hérésie et de ses attaques contre la chrétienté. Sur quoi,
+plein de ruses et trompeur, il répondit frauduleusement qu'il
+accomplirait volontiers tous les ordres du souverain pontife; mais, bien
+qu'il promît toujours de s'y conformer de grand coeur, il ne voulut
+pourtant rappeler les chevaliers qu'il avait laissés l'hiver précédent à
+Toulouse pour faire la guerre aux Chrétiens, d'accord avec les gens de
+cette ville et les autres hérétiques. Au rebours, il en fit passer de
+nouveaux, rassemblant en outre dans ses possessions tous ceux qu'il
+pouvait, et engageant même, comme nous l'avons entendu dire, une notable
+partie de ses terres pour avoir de quoi tenir à gages gens qu'il
+enverrait à l'appui des hérétiques contre les Croisés. Ô perfide
+cruauté! ô cruelle perfidie! Car, bien qu'il levât des troupes autant
+qu'il lui était possible dans le dessein de nous attaquer, il promettait
+cependant d'obéir au mandat du seigneur pape touchant l'abandon des
+hérétiques et des excommuniés, et l'injonction de nous laisser
+tranquilles. Toutefois l'issue a démontré qu'il n'y a prudence ni calcul
+qui vaillent contre le Seigneur.
+
+[Note 155: À dix lieues d'Auch.]
+
+Dans le même temps donc, le roi d'Arragon, accouchant enfin des projets
+d'iniquité qu'il avait conçus contre Jésus-Christ et les siens, dépassa
+les frontières suivi d'innombrables chevaliers et entra en Gascogne,
+voulant, s'il se pouvait, rendre aux hérétiques et soumettre mettre à sa
+domination tout le pays que nous avions conquis par la grâce de Dieu et
+les efforts des Croisés; puis il marcha vers Toulouse, s'emparant,
+chemin faisant, de plusieurs châteaux de Gascogne qui se rendirent à lui
+par la peur qu'inspiraient ses armes. Que dirai-je? Il n'était bruit
+dans toute la contrée que de l'arrivée du roi. La plus grande partie des
+gens du pays s'en réjouissaient; un bon nombre apostasiaient et le reste
+se disposait à en faire autant. L'impie, après avoir, à droite et à
+gauche, passé par plusieurs castels, arriva devant Muret[156], château
+noble, mais d'ailleurs assez faible, situé à trois lieues de Toulouse,
+et qui, malgré ses minces fortifications, était pourtant défendu par
+trente chevaliers et quelques gens de pied que le comte de Montfort y
+avait laissés pour le garder, et qui, plus que tous autres, faisaient du
+mal aux Toulousains. De là, étant venu à Toulouse, le roi rassembla les
+habitans et autres hérétiques pour aller assiéger Muret.
+
+[Note 156: À quatre lieues de Toulouse.]
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXI.
+
+ Du siége de Muret.
+
+
+L'an de Notre-Seigneur 1213, le mardi 10 septembre, le roi d'Arragon,
+Pierre, ayant réuni les comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix,
+ensemble une nombreuse armée d'Arragonais et de Toulousains, assiégea
+Muret, château situé sur la Garonne, près de Toulouse, à trois lieues de
+cette ville, du côté de la Gascogne. À leur arrivée, les ennemis
+entrèrent aussitôt dans le premier faubourg que les assiégés n'avaient
+pu garnir, vu leur petit nombre, s'étant retranchés tant bien que mal
+dans l'autre faubourg. Toutefois les ennemis abandonnèrent bientôt le
+premier. Sans perdre temps, les nôtres envoyèrent vers le noble comte de
+Montfort, lui faisant savoir qu'ils étaient assiégés, et le priant de
+leur porter secours, parce qu'ils n'avaient que peu de vivres ou presque
+point, et qu'ils n'osaient sortir de la place pour en faire. Or, était
+le comte dans un château nommé Fanjaux, à huit lieues de Muret, se
+proposant déjà de s'y rendre pour le munir tant d'hommes que de
+provisions, parce qu'il se doutait de la venue du roi d'Arragon et du
+siége de Muret. La nuit même où Montfort comptait sortir de Fanjaux,
+notre comtesse qui s'y trouvait avec lui, eut un songe dont elle fut
+bien fort effrayée; car il lui semblait que le sang lui coulait de
+chaque bras en grande abondance; et, comme elle en eut parlé le matin au
+comte, et lui eut dit qu'elle en était en violent émoi, le comte lui
+répondit: «Vous parlez bien comme une femme; pensez-vous qu'à la mode
+des Espagnols nous nous amusions aux songes ou aux augures? Certes,
+j'aurais beau eu rêver cette même nuit que je serais tué dans
+l'entreprise que je vais suivre à l'instant, je n'en irais que plus
+sûrement et plus volontiers, pour contredire d'autant mieux la sottise
+des Espagnols et des gens de ce pays qui prennent garde aux présages et
+aux rêves.» Après quoi le comte quitta Fanjaux, et marcha promptement
+avec les siens vers Saverdun. Il vit, chemin faisant, venir à lui un
+exprès envoyé par les chevaliers assiégés dans Muret, lequel lui
+apportait des lettres annonçant que le roi d'Arragon serrait de près ce
+château. À cette nouvelle, grande fut la joie des nôtres, comptant déjà
+sur une future victoire, et soudain le comte envoya vers sa femme, qui,
+se retirant de Fanjaux, se rendit à Carcassonne, et réunit le plus de
+chevaliers qu'elle put. En outre, il pria un certain chevalier français,
+savoir le vicomte de Corbeil, lequel, ayant achevé le temps de son
+pélerinage, s'en retournait chez lui, de revenir en hâte à son secours:
+ce à quoi il consentit volontiers, et promit de bon coeur de rebrousser
+chemin. Puis, se mettant en route avec les siens, ledit vicomte vint à
+Fanjaux, où il trouva quelques chevaliers que la comtesse envoyait à son
+mari. Quant à Montfort et à sa troupe, se portant en hâte vers Saverdun,
+ils arrivèrent aux environs d'une abbaye de l'ordre de Cîteaux, nommée
+Bolbonne, où, se détournant de son chemin, il entra dans l'église pour y
+faire sa prière, et se recommander lui et les siens à celles des moines;
+et, après avoir long-temps et longuement prié, il saisit l'épée qui le
+ceignait, et la posa sur l'autel, disant: «Ô bon Seigneur! ô bénin
+Jésus! tu m'as choisi, bien qu'indigne, pour conduire ta guerre. En ce
+jour, je prends mes armes sur ton autel, afin que, combattant pour toi,
+j'en reçoive justice en cette cause.» Cela dit, il sortit avec les
+siens, et vint à Saverdun. Or, il avait avec lui sept évêques et trois
+abbés que l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, avait
+réunis pour traiter de la paix avec le roi d'Arragon; plus, environ
+trente chevaliers arrivés tout récemment de France pour accomplir leur
+voeu de pélerinage, entre lesquels était un jeune homme, frère utérin du
+comte, nommé Guillaume des Barres; et c'est le Seigneur qui l'avait
+ainsi voulu. Étant à Saverdun, le comte assembla les chevaliers en sa
+compagnie, et leur demanda conseil sur ce qu'il fallait faire,
+n'aspirant, pour sa part et bien vivement, comme nous l'avons ensuite
+entendu de sa propre bouche, qu'à se rendre cette nuit même à Muret, et
+à y entrer, pour autant que ce loyal prince était grandement inquiet sur
+le sort des assiégés. Quant aux autres, ils voulurent passer la nuit à
+Saverdun, parce qu'ils étaient à jeûn et très-fatigués, disant qu'il
+leur faudrait peut-être se battre chemin faisant. À ce, le comte, qui
+agissait toujours avec conseil, consentit, bien que malgré lui; puis, le
+lendemain, à l'aube du jour, appelant son chapelain, et se confessant,
+il fit son testament qu'il envoya écrit et scellé au seigneur abbé de
+Bolbonne, mandant et ordonnant que, s'il lui arrivait de périr dans
+cette guerre, on l'envoyât à Rome pour être confirmé par le seigneur
+pape. Lorsqu'il fut jour, les évêques qui étaient à Saverdun, le comte
+et tous les siens se réunirent dans l'église, où l'un des prélats,
+revêtu aussitôt des sacrés habits, célébra la messe en l'honneur de la
+bienheureuse Vierge Marie, en laquelle messe tous les évêques
+excommunièrent le comte de Toulouse et son fils le comte de Comminges,
+tous leurs fauteurs, auxiliaires et défenseurs; et en cette sentence fut
+le roi d'Arragon compris indubitablement, bien que les prélats eussent
+de fait exprès supprimé son nom, puisqu'il était non seulement
+auxiliaire et défenseur desdits comtes, ains le chef et principal auteur
+du siége de Muret; en sorte que l'excommunication fut bien aussi lâchée
+pour lui. Après la messe, le comte et les siens, prenant les armes et
+sortant de Saverdun, rangèrent l'armée dans une plaine proche le
+château, au nom de la sainte et indivisible Trinité, et, passant outre,
+ils vinrent à un certain château dit Hauterive, à moitié route de
+Saverdun et de Muret. Partant de là, ils arrivèrent en un lieu de
+difficile passage, entre Hauterive et Muret, où ils pensaient devoir
+rencontrer les ennemis, vu que le chemin était étroit, inondé et
+fangeux. Or là tout près se trouvait une église où le comte entra, selon
+son habitude, pour faire sa prière, dans le temps même que la pluie
+tombait en abondance, et n'incommodait pas peu nos gens. Mais, durant
+que le soldat du Christ, je veux dire notre comte, priait de grande
+ferveur, la pluie cessa, et la nuée fit place à la clarté des cieux. Ô
+bonté immense du Créateur! Montfort ayant fini son oraison, et étant
+remonté à cheval avec les siens, ils sortirent du susdit défilé sans
+trouver d'ennemis, et, avançant toujours, ils arrivèrent jusqu'auprès de
+Muret, deçà la Garonne, ayant en face, de l'autre côté du fleuve, le roi
+d'Arragon qui assiégeait Muret avec une armée plus nombreuse que les
+sables de la mer. À cette vue, nos chevaliers, tous remplis d'ardeur,
+conseillèrent au comte qu'entrant aussitôt dans la place, il livrât
+bataille le jour même: ce qu'il ne voulut du tout faire, pour autant
+qu'il était heure du soir, et qu'hommes et bêtes étaient harassés,
+tandis que les ennemis étaient frais, voulant d'ailleurs user d'entière
+humilité, offrir au roi d'Arragon des paroles de paix, et le supplier de
+ne pas se joindre contre l'Église aux ennemis du Christ. Par toutes ces
+raisons donc, le comte ne voulut attaquer le même jour, et, traversant
+le pont, entra dans Muret avec ses troupes, d'où, sur l'heure, nos
+évêques députèrent vers le roi maints et maints envoyés, le priant et
+conjurant qu'il daignât prendre en pitié la sainte Église de Dieu; mais
+le roi, toujours plus obstiné, ne voulut acquiescer à aucune de leurs
+demandes, ni leur répondre rien qui donnât espoir de paix, comme on le
+verra plus bas. Finalement survinrent dans la nuit le vicomte de Corbeil
+et quelques chevaliers français, lesquels, comme nous l'avons dit
+ci-dessus, arrivaient de Carcassonne, et entrèrent dans Muret. Ni
+faut-il omettre qu'il ne s'y trouvait assez de vivres pour nourrir les
+nôtres un seul jour, ainsi qu'il fut vérifié cette même nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXII.
+
+ De la savante bataille et très-glorieuse victoire du comte de
+ Montfort et des siens remportée aux champs de Muret sur le roi
+ d'Arragon et les ennemis de la foi.
+
+
+Le lendemain, au point du jour, le comte se rendit à sa chapelle, située
+dans la citadelle, pour y entendre la messe, tandis que pour même fin
+nos évêques et chevaliers allèrent à l'église du bourg; et, après la
+messe, le comte passa dans le bourg suivi des siens, pour tenir conseil
+avec eux; lesquels, durant qu'ils parlaient, se tenaient désarmés,
+d'autant qu'il se traitait en quelque façon de la paix par l'entremise
+des évêques. Soudain, les prélats, du commun avis de nos gens, voulurent
+aller pieds déchaux vers le roi, pour le supplier de ne point s'en
+prendre à l'Église; mais, comme ils eurent envoyé un exprès pour
+annoncer leur arrivée en telle manière, voilà que plusieurs chevaliers
+ennemis entrèrent en armes dans le bourg où se tenaient les nôtres, et
+dont les portes étaient ouvertes, le comte ne permettant point qu'on les
+fermât. Sur-le-champ, il s'adressa aux évêques, disant: «Vous voyez que
+vous ne gagnez rien, et qu'il se fait un plus grand tumulte; assez, ou,
+pour mieux dire, trop d'affronts avons-nous endurés. Il est temps que
+vous nous donniez licence de combattre.» Les évêques voyant si
+pressante nécessité, et si urgente, la leur accordèrent donc, et les
+nôtres sortant du lieu de la conférence, gagnèrent chacun son logis pour
+s'armer, tandis que le comte se rendait pour même cause à la citadelle.
+Or, comme il y entrait, et qu'il passait devant sa chapelle, il y jeta
+un coup-d'oeil et vit l'évêque d'Uzès célébrant la messe, et qui, à
+l'offrande après l'Évangile, disait _Dominus vobiscum_. Sur quoi, le
+très-chrétien comte courut aussitôt mettre les genoux en terre, et
+joignant les mains devant l'évêque, il lui dit: «Je vous donne et vous
+offre mon âme et mon corps.» Ô dévotion de ce grand prince! Puis entrant
+dans le fort, il s'arma, et venant derechef vers l'évêque en la susdite
+chapelle, il s'offrit de nouveau à lui, soi et ses armes. Mais au moment
+qu'il s'agenouillait devant l'autel, le bracelet d'où pendaient ses
+bas-cuissarts de fer se rompit par le milieu; sur quoi, cet homme
+catholique ne sentant nulle peur ni trouble, s'en fit seulement apporter
+un autre, et sortit du saint lieu, à l'issue duquel on lui conduisit son
+cheval; et, comme il le montait, se trouvant sur un lieu élevé, d'où il
+pouvait être vu par les Toulousains en dehors du château, l'animal
+dressant la tête le frappa et le fit un petit peu chanceler. À cette
+vue, les Toulousains, pour se moquer de lui, de pousser un grand
+hurlement, et le comte catholique de dire: «Vous criez et vous gaussez
+de moi maintenant; allez, je me fie au Seigneur pour compter que,
+vainqueur, je crierai sur vous jusqu'aux portes de Toulouse. «À ces
+mots, il monta à cheval, et allant joindre les chevaliers qui étaient
+dans le bourg, il les trouva armés et prêts au combat. En cet instant,
+un d'eux lui conseilla de les faire compter pour en savoir le nombre.
+Auquel le noble Simon: «Il n'en est besoin, dit-il, nous sommes assez
+pour vaincre nos ennemis par l'aide de Dieu.» Or, tous les nôtres, tant
+chevaliers que servans à cheval, n'étaient plus de huit cents, tandis
+qu'on croyait les ennemis monter à cent mille, outre que nous n'avions
+que très-peu de gens de pieds et presque nuls, auxquels même le comte
+avait défendu de sortir pendant la bataille.
+
+Tandis donc qu'il causait avec ses gens et parlait du combat, voici que
+survint l'évêque de Toulouse, ayant mître en tête et aux mains le bois
+de la croix vivifiante, que les nôtres, descendant aussitôt de cheval,
+commencèrent chacun à adorer. Mais, voyant qu'en tel hommage on perdait
+trop de temps, l'évêque de Comminges, homme de merveilleuse sainteté,
+saisissant la croix dans la main de Foulques, et montant en lieu haut,
+leur donna la bénédiction, disant: «Allez au nom de Jésus-Christ, et je
+vous suis témoin, et je reste votre caution au jour du jugement que
+quiconque succombera en cette glorieuse lutte obtiendra, sans nulle
+peine de purgatoire, les récompenses éternelles et la béatitude des
+martyrs, pourvu qu'il soit confessé et contrit, ou du moins ait le ferme
+dessein de se présenter, sitôt après la bataille, à un prêtre, pour les
+péchés dont il n'aurait fait encore confession.» Laquelle promesse, sur
+l'instance de nos chevaliers, ayant été souvent répétée, et à maintes
+reprises confirmée par les évêques, soudain purifiés de leurs péchés par
+contrition de coeur et confession de bouche, se pardonnant les uns aux
+autres tout ce qu'ils pouvaient avoir de mutuels sujets de plainte, ils
+sortirent du château, et rangés en trois troupes, au nom de la Trinité,
+intrépides ils s'avancèrent contre les ennemis. Cependant, les évêques
+et les clercs entrèrent dans l'église, pour prier le Seigneur en faveur
+de ceux qui s'exposaient en son nom à une mort imminente, et, dans leurs
+clameurs vers le ciel, ils poussaient avec angoisse de si grands
+mugissemens qu'ils semblaient hurler plutôt que faire des prières. Les
+soldats du Christ marchaient donc joyeux vers le lieu du combat, prêts à
+souffrir pour la gloire non seulement la honte d'une défaite, mais la
+mort la plus affreuse; et, à leur sortie du château, ils virent les
+ennemis rangés en bataille, tels qu'un monde tout entier, dans une
+plaine voisine de Muret. Soudain, le premier escadron se lança
+audacieusement sur eux, et les enfonça jusqu'au centre. Il fut aussitôt
+suivi du second, qui pénétra pareillement au milieu des Toulousains, et
+ce fut dans cette rencontre que périrent le roi d'Arragon[157] et
+beaucoup des siens avec lui, cet homme orgueilleux s'étant placé dans la
+seconde ligne, tandis que les rois se mettent ordinairement dans la
+dernière. En outre, il avait changé ses armes, et avait pris celles d'un
+autre. Quant à notre comte, voyant que les deux premières troupes des
+siens s'étaient plongées au milieu des ennemis, et y avaient presque
+disparu, il chargea sur la gauche le corps innombrable qui lui était
+opposé, lequel était rangé en bataille le long d'un fossé qui le
+séparait du comte; et, comme il se ruait sur eux, bien que n'apercevant
+aucun chemin pour les atteindre, il trouva enfin dans le fossé un
+sentier très-petit, préparé alors, comme nous le croyons, par la volonté
+divine, et passant par-là il s'abandonna sur les ennemis, et les enfonça
+comme un très-vaillant guerrier du Christ. N'oublions de dire qu'au
+moment où il se jetait contre eux, ils le frappèrent à droite de leurs
+épées avec tant de force que la violence du coup brisa son étrier
+gauche, et, comme il voulait percer de l'éperon du pied gauche la
+couverte de son cheval, l'éperon se rompit aussi et tomba par terre.
+Pourtant ce vigoureux guerrier ne fut ébranlé, et continua de frapper
+les ennemis à tour de bras, portant entre autres un coup de poing à l'un
+d'eux, lequel l'avait touché violemment à la tête, et le faisant cheoir
+à bas de son cheval. À cette vue, les compagnons dudit chevalier,
+quoiqu'en grand nombre, et tous les autres bientôt vaincus et mis en
+désordre, cherchèrent leur salut dans la fuite: sur quoi ceux des
+nôtres, qui composaient le premier et le second escadron, les
+poursuivirent sans relâche en leur tuant beaucoup de monde, et sabrant
+tous ceux qui restaient en arrière, ils en occirent plusieurs milliers.
+Pour ce qui est du comte et des chevaliers qui étaient avec lui, ils
+suivaient exprès au petit pas ceux des nôtres qui poussaient ces
+fuyards, afin que, si les ennemis venaient à se rallier et à reprendre
+courage, nos gens qui marchaient sur leurs talons, séparés les uns des
+autres, pussent avoir recours à lui. Ni devons-nous taire que le
+très-noble Montfort ne daigna frapper un seul des vaincus, du moment
+qu'il les vit en fuite et tournant le dos au vainqueur. Tandis que ceci
+se passait, les habitans de Toulouse qui étaient restés à l'armée en
+nombre infini et prêts à combattre, travaillaient de toutes leurs
+forces à emporter le château: ce que voyant leur évêque Foulques qui se
+trouvait dans Muret, cet homme bon et plein de douceur, compatissant à
+leurs misères, leur envoya un de ses religieux, leur conseillant de se
+convertir enfin à Dieu leur seigneur, et de déposer les armes sur la
+promesse qu'il les arracherait à une mort certaine; en foi de quoi, il
+leur envoya son capuchon, car il était aussi moine. Mais eux, obstinés
+et aveuglés par l'ordre du ciel, répondirent que le roi d'Arragon nous
+avait tous battus, et que l'évêque voulait non les sauver, mais les
+faire périr; puis, enlevant le capuchon à son envoyé, ils le blessèrent
+grièvement de leurs lances. Au même instant, nos chevaliers revenant du
+carnage, après une glorieuse victoire, et arrivant sur lesdits
+Toulousains, en tuèrent plusieurs mille. Après ce, le comte ordonna à
+quelqu'un des siens de le conduire à l'endroit où le roi d'Arragon avait
+été tué, ignorant entièrement le lieu et le moment où il était tombé, et
+y arrivant, il trouva le corps de ce prince gisant tout nu en plein
+champ, parce que nos gens de pied qui étaient sortis du château, en
+voyant nos chevaliers victorieux, avaient égorgé tous ceux qu'ils
+avaient trouvés par terre. Vivant encore, ils l'avaient déjà dépouillé.
+À la vue du cadavre, le très-piteux comte descendit de cheval, comme un
+autre David auprès d'un autre Saül. Après quoi, et pour ce que les
+ennemis de la foi, tant noyés[158] que tués par le glaive, avaient péri
+au nombre d'environ vingt mille, notre général très-chrétien comprenant
+qu'un tel miracle venait de la vertu divine et non des forces humaines,
+marcha nu-pieds vers l'église, de l'endroit même où il était descendu,
+pour rendre grâces au Tout-Puissant de la victoire qu'il lui avait
+accordée, donnant même en aumône aux pauvres ses armes et son cheval. Au
+demeurant, pour que le récit véritable de cette merveilleuse bataille et
+de notre triomphe glorieux s'imprime davantage au coeur des lecteurs,
+nous avons cru devoir insérer dans notre livre les lettres que les
+évêques et abbés qui étaient présens adressèrent à tous les fidèles.
+
+[Note 157: Il fut tué par Alain de Roucy et Florent de Ville, nobles
+français qui s'étaient acharnés sur lui.]
+
+[Note 158: En cherchant à regagner les bateaux qui les avaient amenés
+par la Garonne.]
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXIII.
+
+ Lettres des prélats qui se trouvaient dans l'armée du comte Simon
+ lorsqu'il triompha des ennemis de la foi.
+
+
+«Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes qui aiment
+la sainte Église de bonne volonté! Le Dieu fort et puissant, le Dieu
+puissant dans les batailles a octroyé à la sainte Église, le cinquième
+jour de l'octave de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie, la
+merveilleuse défaite des ennemis de la foi chrétienne, une glorieuse
+victoire, un triomphe éclatant; et voici comme.»
+
+«Après la correction charitable que le souverain pontife, dans sa
+paternelle pitié, avait soigneusement adressée au roi d'Arragon, avec
+l'expresse défense de ne prêter secours, conseil ni faveur, aux ennemis
+de la foi, et l'ordre de s'en éloigner sans délai, et de laisser en paix
+à toujours le comte de Montfort; après la révocation de certaines
+lettres que les envoyés du roi avaient obtenues par fausse suggestion
+contre ledit comte pour la restitution des terres des comtes de Foix, de
+Comminges et de Gaston de Béarn, lesquelles le seigneur pape cassa dès
+qu'il sut la vérité, comme étant de nulle valeur. Ce même roi, loin de
+recevoir avec une piété filiale les réprimandes du très-saint père, se
+révoltant avec superbe contre le mandat apostolique, comme si son coeur
+se fût davantage endurci, voulut accoucher des fléaux qu'il avait depuis
+long-temps conçus, bien que les vénérables pères, l'archevêque de
+Narbonne, légat du siége apostolique, plus l'évêque de Toulouse, lui
+eussent transmis les lettres et commandemens du souverain pontife. C'est
+pourquoi, entrant avec son armée dans le pays que l'on avait conquis sur
+les hérétiques et leurs défenseurs par la vertu de Dieu et le secours
+des Croisés, il tenta, en violation du mandat apostolique, de le
+subjuguer, et de le rendre aux ennemis de l'Église; et, s'étant déjà
+emparé d'une petite partie desdits domaines, tandis que la plus grande
+portion restante était disposée à l'apostasie, et toute prête à la
+commettre, rassurée qu'elle était par sa garantie, il réunit les comtes
+de Toulouse, de Foix et de Comminges, ensemble une nombreuse armée de
+Toulousains, et vint assiéger le château de Muret trois jours après la
+Nativité de Notre-Dame. À cette nouvelle, ayant pris conseil des
+vénérables pères archevêques, évêques et abbés que le vénérable père
+archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, avait convoqués pour
+la sainte affaire, et qui s'étaient rendus en diligence à son appel pour
+en traiter, ainsi que de la paix, tous unanimes et dévoués en
+Jésus-Christ, Simon, comte de Montfort, ayant avec lui quelques nobles
+et puissans Croisés qui étaient venus tout récemment de France à son
+secours, et pour l'assistance du Christ, plus sa famille qui, en sa
+compagnie, avait dès long-temps travaillé pour la cause divine, marcha
+vers ladite place, décidé à la défendre vaillamment; et durant que, le
+jour de mars des susdites octaves, l'armée du Christ arrivait à un
+certain château nommé Saverdun, le vénérable évêque de Toulouse, auquel
+le souverain pontife avait confié la réconciliation de ses ouailles, non
+rebuté de les y avoir engagées trois ou quatre fois, sans qu'elles
+eussent voulu acquiescer à ses avertissemens, bien que salutaires, et
+n'eussent rien répondu sinon qu'elles ne voulaient répondre du tout,
+leur envoya, en même temps qu'au roi, devant Muret, des lettres où il
+leur signifiait que lesdits prélats venaient pour traiter promptement de
+la paix et du rétablissement de la bonne intelligence: pour quoi il
+demandait qu'on lui donnât un sauf-conduit. Mais, comme le lendemain,
+savoir le jour de mercredi, l'armée fut sortie de Saverdun pour, vu
+l'urgente nécessité, aller en toute hâte au secours de Muret, et que les
+évêques se furent décidés à rester dans un château appelé Hauterive, à
+moitié chemin de Saverdun et de Muret, dont il est également éloigné de
+deux lieues, afin d'y attendre le retour de leur envoyé, il revint,
+portant pour réponse, de la part du roi, qu'il ne leur donnerait pas de
+sauf-conduit, puisqu'ils venaient avec l'armée. Or, ne pouvant se rendre
+d'une autre manière près de lui, sans courir un danger manifeste à cause
+de l'état de guerre, ils arrivèrent avec les soldats du Christ dans
+Muret, où se rendit près de l'évêque de Toulouse, et au nom des habitans
+de cette ville, le prieur des frères hospitaliers de Toulouse, lui
+apportant lettres desdits habitans, dans lesquelles il était dit qu'ils
+étaient de toute façon prêts à faire la volonté du seigneur pape et de
+leur évêque; ce dont bien leur eût pris si l'effet avait vérifié leurs
+paroles. Quant au roi, il répondit à ce même prieur qui lui avait été
+aussitôt renvoyé par l'évêque, qu'il ne donnerait au prélat de
+sauf-conduit; pourtant que, s'il voulait venir à Toulouse pour
+parlementer avec les gens de cette cité, il lui accorderait d'y aller;
+mais il le disait par dérision. À quoi l'évêque: «Il ne convient,
+dit-il, que le serviteur entre dans les murs d'où son Seigneur a été
+chassé; ni, certes, ne m'y verra-t-on retourner jusqu'à ce que mon Dieu
+et mon maître y soit revenu.» Cependant, quand les prélats furent
+arrivés le susdit jour de mercredi dans Muret avec l'armée, ils
+envoyèrent, pleins d'une active sollicitude, deux religieux au roi et
+aux Toulousains, lesquels du roi n'eurent d'autre réponse, en moquerie
+et mépris des Croisés, sinon que les évêques lui demandaient une
+conférence en faveur de quatre ribauds qu'ils avaient amenés avec eux.
+Quant aux Toulousains, ils dirent aux envoyés que le lendemain ils leur
+répondraient, et, à cette cause, les retinrent jusqu'à ce jour, savoir
+jeudi, puis pour lors leur répondirent qu'ils étaient alliés du roi
+d'Arragon, et qu'ils ne feraient rien que d'après sa volonté. À cette
+nouvelle transmise le matin dudit jour, les évêques et les abbés
+formèrent le dessein d'aller nu-pieds vers le roi; mais, comme ils
+eurent envoyé un religieux pour lui annoncer leur venue en telle
+manière, les portes étant ouvertes, le comte de Montfort et les Croisés
+désarmés, vu que les susdits prélats parlaient ensemble de la paix, les
+ennemis de Dieu, courant aux armes, tentèrent frauduleusement et avec
+insolence d'entrer de force dans le bourg: ce que ne permit la
+miséricorde divine. Toutefois le comte et les Croisés, voyant qu'ils ne
+pouvaient, sans grand péril et dommage, différer plus long-temps, après
+s'être purifiés de leurs péchés, comme il convient aux adorateurs de la
+foi chrétienne, et avoir fait confession orale, se disposèrent
+vaillamment au combat, et, venant trouver l'évêque de Toulouse qui
+remplissait les fonctions de légat par l'ordre du seigneur archevêque de
+Narbonne, légat du siége apostolique, ils lui demandèrent humblement
+congé de sortir sur les ennemis de Dieu; puis, l'ayant obtenu, parce que
+cette chose était impérieusement commandée par la plus stricte
+nécessité, vu qu'ayant dressé leurs machines et autres engins de guerre,
+les ennemis se pressaient de loin à l'attaque de la maison où se
+trouvaient les évêques, et y lançaient de tous côtés avec leurs
+arbalètes des carreaux, des javelots et des dards, les soldats du
+Christ, bénis par les évêques en habits pontificaux, et tenant le bois
+révéré de la croix du Seigneur, sortirent de Muret, rangés en trois
+corps, au nom de la sainte Trinité. De leur côté, les ennemis, ayant
+nombreuse troupe et bien grande, quittèrent leurs tentes déjà tout
+armés, lesquels, malgré leur multitude et leur foule infinie, furent
+vaillamment attaqués par les cliens de Dieu, confians, malgré leur petit
+nombre, dans le secours céleste, et guidés par le Très-Haut contre
+cette armée immense qu'ils ne redoutaient pas. Soudain la vertu du
+Tout-Puissant brisa ses ennemis par les mains de ses serviteurs, et les
+anéantit en un moment; ils firent volte-face, prirent la fuite comme la
+poussière devant l'ouragan, et l'ange du Seigneur était là qui les
+poursuivait. Les uns, par une course honteuse, échappèrent honteusement
+au péril de la mort; les autres, évitant nos glaives, vinrent périr dans
+les flots; un bon nombre fut dévoré par l'épée. Il faut grandement gémir
+sur l'illustre roi d'Arragon tombé parmi les morts, puisqu'un si noble
+prince et si puissant, qui, s'il l'eût voulu, eût pu et aurait dû être
+bien utile à la sainte Église, uni aux ennemis du Christ, attaquait
+méchamment les amis du Christ et son épouse sacrée. D'ailleurs, durant
+que les vainqueurs revenaient triomphans du carnage et de la poursuite
+des ennemis, l'évêque de Toulouse compatissant charitablement et avec
+miséricorde aux malheurs et à la tuerie de ses ouailles, et désirant en
+piété de coeur sauver ceux qui, ayant échappé à cette boucherie, étaient
+encore dans leurs tentes, afin que, châtiés par une si violente
+correction, ils échappassent du moins au danger qui les pressait, se
+convertissent au Seigneur, et vécussent pour demeurer dans la foi
+catholique, il leur envoya par un religieux le froc dont il était vêtu,
+leur mandant qu'ils déposassent enfin leurs armes et leur férocité,
+qu'ils vinssent à lui désarmés, et qu'il les préserverait de mort.
+Persévérant cependant dans leur malice, et s'imaginant, bien que déjà
+vaincus, qu'ils avaient triomphé du peuple du Christ, non seulement ils
+méprisèrent d'obéir aux avis de leur pasteur, mais encore frappèrent
+durement son envoyé, après lui avoir arraché le froc dont il était
+porteur: sur quoi la milice du Seigneur, courant à eux derechef, les
+tua, fuyant et dispersés autour de leurs pavillons. L'on ne peut en
+aucune façon connaître le nombre exact de ceux des ennemis, nobles ou
+autres, qui ont péri dans la bataille. Pour ce qui est des chevaliers du
+Christ, un seul a été tué, plus un petit nombre de servans. Que le
+peuple chrétien tout entier rende donc grâce au Seigneur Jésus du fond
+du coeur et en esprit de dévotion pour cette grande victoire des
+Chrétiens; à lui qui, par quelques fidèles, a battu une multitude
+innombrable d'infidèles, et a donné à la sainte Église de triompher
+saintement de ses ennemis, honneur et gloire à lui dans les siècles des
+siècles! _Amen._ Nous évêques de Toulouse, de même d'Uzès, de Lodève, de
+Béziers, d'Agde et de Comminges, plus les abbés de Clarac, de
+Villemagne[159] et de Saint-Thibéri, qui, par l'ordre du vénérable père
+archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, nous étions réunis,
+et nous efforcions de suprême étude et diligence à traiter de la paix et
+du bon accord, nous attestons par le verbe de Dieu que tout ce qui est
+écrit ci-dessus est vrai, comme choses par nous vues et entendues; les
+contre-scellons de nos sceaux, d'autant qu'elles sont dignes d'être
+gardées en éternelle mémoire. Donné à Muret, le lendemain de cette
+victoire glorieuse, savoir le sixième jour de l'octave de la Nativité de
+la bienheureuse Vierge Marie, l'an du Seigneur 1213.
+
+[Note 159: Abbaye de Bénédictins, à cinq lieues de Béziers.]
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXIV.
+
+ Comment, après la victoire de Muret, les Toulousains offrirent
+ aux évêques des otages pour obtenir leur réconciliation.
+
+
+Après la glorieuse victoire et sans exemple remportée à Muret, les sept
+évêques susnommés et les trois abbés qui étaient encore dans ce château,
+pensant que les citoyens de Toulouse, épouvantés par un si grand miracle
+ensemble et châtiment de Dieu, pourraient plus vite et plus aisément
+être rappelés de leurs erreurs au giron de notre mère l'Église,
+tentèrent, selon l'injonction, pouvoir et teneur du mandat apostolique,
+de les ramener par prières, avis et terreur, à la sainte unité romaine.
+Sur quoi, les Toulousains ayant promis d'accomplir le mandat du seigneur
+pape, les prélats leur demandèrent de vive voix une suffisante caution
+de leur obéissance, savoir, deux cents otages pris parmi eux, pour
+autant qu'ils ne pouvaient en aucune façon se contenter de la garantie
+du serment, eux ayant à fréquentes reprises transgressé ceux qu'ils
+avaient donnés pour le même objet. Finalement, après maintes et maintes
+contestations, ils s'engagèrent à livrer en otages soixante seulement de
+leurs citoyens; et, bien que leurs évêques, pour plus grande sûreté, en
+eussent exigé, comme nous l'avons dit, deux cents, à cause de l'étendue
+de la ville, aussi bien que de l'humeur indomptable et félonne de sa
+population, d'autant qu'elle avait souffert que faillissent ceux qu'une
+autre fois on avait pris parmi les plus riches de la cité pour la même
+cause, les gens de Toulouse ne voulurent par subterfuge en donner que le
+moindre nombre susdit et pas davantage. Aussitôt les prélats, afin de
+leur ôter tout prétexte et toute occasion de pallier leurs erreurs,
+répondirent qu'ils accepteraient volontiers les soixante otages qu'ils
+offraient, et qu'à cette condition ils les réconcilieraient à l'Église,
+et les maintiendraient en paix dans l'unité de la foi catholique. Mais
+eux, ne pouvant plus long-temps cacher leurs méchans desseins, dirent
+qu'ils n'en bailleraient aucun, dévoilant évidemment par tel refus
+qu'ils n'en avaient d'abord promis soixante qu'en fraude et supercherie.
+Ajoutons ici que les hommes d'un certain château au diocèse d'Albi,
+ayant nom Rabastens, quand ils apprirent notre victoire, déguerpirent
+tous de peur, et laissèrent la place vide, laquelle fut occupée par Gui,
+frère du comte de Montfort, à qui elle appartenait, et qui, y ayant
+envoyé de ses gens, les y mit en garnison. Peu de jours après,
+survinrent des pélerins de France, mais en petit nombre, savoir,
+Rodolphe, évêque d'Arras, suivi de quelques chevaliers, ainsi que
+plusieurs autres pareillement en faible quantité. Quant à notre comte,
+il se prit, avec toute sa suite, à courir sur les terres du comte de
+Foix, brûlant le bas bourg de sa ville, comme tout ce qu'ils purent
+trouver en dehors des forteresses de ses domaines dans les expéditions
+qu'ils poussèrent plus avant.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXV.
+
+ Comment le comte de Montfort envahit les terres du comte de Foix,
+ et de la rébellion de Narbonne et de Montpellier.
+
+
+Ces choses faites, on vint annoncer à Montfort que certains nobles de
+Provence, ayant rompu le pacte d'alliance et de paix, vexaient la sainte
+Église de Dieu, et que faisant en outre le guet sur les voies publiques,
+ils nuisaient de tout leur pouvoir aux Croisés venant de France. Le
+comte ayant donc tenu conseil avec les siens, il se décida à descendre
+en ces quartiers, pour accabler les perturbateurs et purger les routes
+de ces méchans batteurs d'estrade. Or, comme dans ce dessein, il arriva
+à Narbonne avec les pélerins en sa compagnie, ceux de cette ville qui
+avaient toujours porté haine aux affaires du Christ, et s'y étaient
+maintes fois opposés, bien que secrètement, ne purent par aucune raison
+être induits à recevoir le comte avec sa suite, ni même celle-ci sans le
+comte; pour quoi, tous nos gens durent passer la nuit en dehors de
+Narbonne, dans les jardins et broussailles à l'entour; d'où au lendemain
+ils partirent pour Béziers, qu'ils quittèrent deux jours après, venant
+jusqu'à Montpellier, dont les habitans pareils aux Narbonnais en
+mal-vouloir et malice, ne permirent en nulle sorte au comte ni à ceux
+qui étaient avec lui d'entrer dans leur ville, pour y loger pendant la
+nuit, et leur firent en tout comme avaient fait les citoyens de
+Narbonne. Passant donc outre, ils arrivèrent à Nîmes, où d'abord on ne
+voulut non plus les accueillir; mais ensuite les gens de cette ville,
+voyant la grande colère du comte et son indignation, lui ouvrirent leurs
+portes ainsi qu'à toute sa troupe, et leur rendirent libéralement maints
+devoirs d'humanité. De là Montfort vint en un certain château de
+Bagnols, dont le seigneur le reçut honorablement; puis, à la ville de
+l'Argentière[160], parce qu'il y avait dans ces parties un certain
+noble, nommé Pons de Montlaur, qui troublait tant qu'il pouvait les
+évêques du pays, la paix et l'Église; lequel, bien que tous les Croisés
+se fussent départis d'auprès du comte, et qu'il n'eût avec lui qu'un
+petit nombre de stipendiés, et l'archevêque de Narbonne, en apprenant
+son arrivée, eut peur et vint à lui, se livrant soi et ses biens à son
+bon plaisir. Il y avait en outre du même côté un autre noble,
+très-puissant mais adonné au mal, savoir, Adhémar de Poitiers[161], qui
+avait toujours été l'ennemi de la cause chrétienne, et adhérait de coeur
+au comte de Toulouse. Sachant que Montfort s'approchait, il munit ses
+châteaux, et rassembla dans l'un d'entre eux le plus de chevaliers qu'il
+put trouver, afin que, si le comte passait dans les environs, il en
+sortît avec les siens et l'attaquât; ce que toutefois il n'osa faire,
+quand le comte fut en vue du château, quoiqu'il ne fût suivi que de
+très-peu de monde, et que lui, Adhémar, eût beaucoup de chevaliers.
+Tandis que notre comte était en ces quartiers, le duc de Bourgogne
+Othon, homme puissant et bon, qui portait grande affection aux affaires
+de la foi contre les hérétiques, et à Montfort, vint à lui avec le duc
+de Lyon et l'archevêque de Vienne; et, comme ils étaient tous ensemble
+auprès de Valence, ils appelèrent à Romans cet ennemi de l'Église,
+Adhémar, Poitevin, pour y conférer avec eux: lequel s'y rendit, mais ne
+voulut rien accorder au comte ni au duc des choses qui intéressaient la
+paix. Ils le mandèrent une seconde fois, sans pouvoir rien gagner
+encore: ce que voyant le duc de Bourgogne, enflammé de colère contre
+lui, il promit à notre comte que, si Adhémar ne se conformait en tout
+aux ordres de l'Église, et à la volonté de Montfort, et qu'il ne donnât
+bonne garantie de sa soumission, lui, duc, lui déclarerait la guerre de
+concert avec le comte; même aussitôt il fit venir plusieurs de ses
+chevaliers pour marcher avec lui contre Adhémar: ce que celui-ci ayant
+appris, contraint enfin par la nécessité, il se rendit auprès du duc et
+du comte, s'abandonnant en toutes choses à leur discrétion, et leur
+livrant de plus pour sûreté quelques siens châteaux dont Montfort remit
+la garde à Othon. Cependant le vénérable frère, archevêque de Narbonne,
+homme plein de prévoyance et vertueux de tous points, sur l'avis duquel
+le duc de Bourgogne était venu au pays de Vienne, le pria de traiter
+avec lui de l'objet pour lequel il l'avait appelé, savoir, du mariage
+entre l'aîné du comte, nommé Amaury, et la fille du dauphin, puissant
+prince et frère germain de ce duc; en quoi, celui-ci acquiesça au
+conseil et au désir de l'archevêque.
+
+[Note 160: À cinq lieues de Viviers.]
+
+[Note 161: Ou Aymar.]
+
+Sur ces entrefaites, les routiers arragonais, et autres ennemis de la
+foi, commencèrent à courir sur les terres de Montfort, et vinrent
+jusqu'à Béziers, où ils firent tout le mal qu'il purent: bien plus,
+quelques-uns des chevaliers de ses domaines tournant à parjure, et
+retombant dans leur malice innée, rompirent avec Dieu, l'Église et la
+suzeraineté du comte; pour quoi, ayant achevé les affaires qui l'avaient
+appelé en Provence, il retourna dans ses possessions[162], et pénétrant
+aussitôt sur celles de ses ennemis, il poussa jusque devant Toulouse,
+aux environs de laquelle il séjourna quinze jours, ruinant de fond en
+comble un bon nombre de forteresses. Les choses en étaient à ce point,
+quand Robert de Courçon, cardinal et légat du siége apostolique, qui,
+comme nous l'avons dit plus haut, travaillait en France de tout son
+pouvoir pour les intérêts de la Terre-Sainte, et nous avait enlevé les
+prédicateurs qui avaient coutume de prêcher contre les hérétiques
+albigeois, leur ordonnant d'employer leurs paroles au secours des
+contrées d'outre mer, nous en rendit quelques-uns, sur l'avis d'hommes
+sages et bien intentionnés, pour qu'ils reprissent leurs travaux en
+faveur de la foi et des Croisés de Provence; même, il prit le signe de
+la croix vivifiante pour combattre les hérétiques toulousains. Quoi
+plus? La prédication au sujet de la cause chrétienne en France vint
+enfin à revivre. Beaucoup se croisèrent, et notre comte et les siens
+purent de nouveau se livrer à la joie.
+
+[Note 162: En 1214.]
+
+Nous ne pouvons ni ne devons taire une bien cruelle trahison qui fut
+commise en ce temps contre le comte Baudouin. Ce comte Baudouin, frère
+de Raimond et cousin du roi Philippe, bien éloigné de la méchanceté de
+son frère, et consacrant tous ses efforts à la guerre pour le Christ,
+assistait de son mieux Montfort et la chrétienté contre son frère et
+les autres ennemis de la foi. Un jour donc, savoir, le second après le
+premier dimanche de carême, que ledit comte vint en un certain château
+du diocèse de Cahors, nommé Olme, les chevaliers de ce château, lesquels
+étaient ses hommes, envoyèrent aussitôt vers les routiers et quelques
+autres chevaliers du pays, très-méchans traîtres, lesquels garnissaient
+un fort voisin, appelé Mont-Léonard, et leur firent dire que Baudouin
+était dans Olme, leur mandant qu'ils vinssent et qu'ils le leur
+livreraient sans nul obstacle: ils en donnèrent aussi connaissance à un
+non moins méchant traître, mais non déclaré, savoir, Rathier de
+Castelnau, lequel avait de longue date contracté alliance avec le comte
+de Montfort, et lui avait juré fidélité, lequel même était ami de
+Baudouin, et à ce titre possédait sa confiance. Que dirai-je? La nuit
+vint, et ledit comte, plein de sécurité, comme se croyant parmi les
+siens, se livra au sommeil et au repos, ayant avec lui un certain
+chevalier de France, nommé Guillaume de Contres, auquel Montfort avait
+donné Castel-Sarrasin, plus un servant, aussi Français, qui gardait le
+château de Moissac. Comme donc ils reposaient en diverses maisons
+séparées les unes des autres, le seigneur du château enleva la clef de
+la chambre où dormait le comte Baudouin, et fermant la porte, il sortit
+du château, courut à Rathier, et lui montrant la clef, il lui dit: «Que
+tardez-vous? Voici que votre ennemi est dans vos mains; hâtez-vous, et
+je vous le livrerai dormant et désarmé, ni lui seulement, mais plusieurs
+autres de vos ennemis.» Ce qu'oyant, les routiers grandement
+s'éjouirent, et volèrent aux portes d'Olme, dont le seigneur ayant
+convoqué bien secrètement les hommes du château, chef qu'il était de
+ceux qui voulaient se saisir de Baudouin, demanda vite à chacun combien
+il logeait des compagnons du comte; puis, cet autre Judas, après s'en
+être soigneusement informé, fit poster aux portes de chaque maison un
+nombre de routiers tous armés double de celui de nos gens plongés dans
+le sommeil et sans défense. Soudain furent allumés une grande quantité
+de flambeaux, et poussant un grand cri, les traîtres se précipitèrent à
+l'improviste sur les nôtres, tandis que Rathier de Castelnau et le
+susdit seigneur d'Olme couraient à la chambre où reposait le comte; et,
+ouvrant brusquement la porte, le surprenaient dormant, sans armes, voire
+tout nu. D'autre part, quelques-uns des siens, dispersés dans la place,
+furent tués, plusieurs furent pris, un certain nombre échappa par la
+fuite: ni faut-il omettre que l'un d'eux qui était tombé vivant en leurs
+mains, et auquel les bourreaux avaient promis sous serment d'épargner la
+vie et les membres, fut occis dans une église où il avait ensuite été se
+cacher. Quant au comte Baudouin, ils le conduisirent dans un château à
+lui, au diocèse de Cahors, nommé Montèves, dont les habitans, méchans et
+félons qu'ils étaient, reçurent de bon coeur les routiers, qui
+emmenaient leur seigneur prisonnier. Sur l'heure, ceux-ci lui dirent de
+leur faire livrer la tour du château, que quelques Français gardaient
+par son ordre; ce qu'il leur défendit toutefois très-strictement de
+faire pour quelque motif que ce fût, quand même ils le verraient pendre
+à un gibet, leur commandant de se défendre vigoureusement jusqu'à ce
+qu'ils eussent secours du noble comte de Montfort. Ô vertu de prince! ô
+merveilleuse force d'âme! À cet ordre, les routiers entrèrent en grande
+rage, et le firent jeûner pendant deux jours; après quoi, le comte fit
+appeler en diligence un chapelain, auquel il se confessa, et demanda la
+sainte communion; mais, comme le prêtre lui apportait le divin
+Sacrement, survint le plus mauvais de ces coquins, jurant et protestant
+avec violence que Baudouin ne mangerait ni ne boirait, jusqu'à ce qu'il
+rendît un des leurs qu'il avait pris et retenait dans les fers. Auquel
+le comte: «Je n'ai demandé, dit-il, cruel que tu es, ni pain ni vin, ni
+pièce de viande pour nourrir mon corps; je ne veux, pour le salut de mon
+âme, que la communion du divin mystère.» Derechef le bourreau se mit à
+jurer qu'il ne mangerait ni ne boirait, à moins qu'il ne fît ce qu'il
+demandait. «Eh bien, dit alors le noble comte, puisqu'il ne m'est permis
+de recevoir le saint Sacrement, que du moins l'on me montre
+l'Eucharistie, gage de mon salut, pour qu'en cette vue je contemple mon
+Sauveur.» Puis, le chapelain l'ayant levée en l'air et la lui montrant,
+il se mit à genoux et l'adora de dévotion bien ardente. Cependant ceux
+qui étaient dans la tour du château, craignant d'être mis à mort, la
+livrèrent aux routiers, après en avoir toutefois reçu le serment qu'il
+les laisseraient sortir sains et saufs: mais ces bien méchans traîtres,
+méprisant leur promesse, les condamnèrent aussitôt à la mort
+ignominieuse du gibet; après quoi, saisissant le comte Baudouin, ils le
+conduisirent en un certain château du comte de Toulouse, nommé
+Montauban, où ils le retinrent dans les fers, en attendant l'arrivée de
+Raimond, lequel vint peu de jours après, ayant avec lui ces scélérats
+et félons, savoir, le comte de Foix et Roger Bernard son fils, plus, un
+certain chevalier des terres du roi d'Arragon, nommé Bernard de
+Portelles; et, sur l'heure, il ordonna que son très-noble frère fût
+extrait de Montauban. Or ce qui suit, qui pourra jamais le lire ou
+l'entendre sans verser des larmes? Soudain, le comte de Foix et son
+fils, bien digne de la malice de son père, avec Bernard de Portelles,
+attachèrent une corde au cou de l'illustre prince pour le pendre du
+consentement, que dis-je, par l'ordre du comte de Toulouse: ce que
+voyant cet homme très-chrétien, il demanda avec instance et humblement
+la confession et le viatique; mais ces chiens très-cruels les lui
+refusèrent absolument. Lors le soldat du Christ; «puis, dit-il, qu'il ne
+m'est permis de me présenter à un prêtre, Dieu m'est témoin que je veux
+mourir avec la ferme et ardente volonté de défendre toujours la
+chrétienté et monseigneur le comte de Montfort, mourant à son service et
+pour son service.» À peine avait-il achevé que les trois susdits
+traîtres, l'élevant de terre, le pendirent à un noyer. Ô cruauté inouïe!
+ô nouveau Caïn! Et si dirai-je, pire que Caïn, j'entends le comte de
+Toulouse, auquel il ne suffit de faire périr son frère, et quel frère!
+s'il ne le condamnait à l'atrocité sans exemple d'une telle mort!
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXVI.
+
+ Amaury et les citoyens de Narbonne reçoivent dans leurs murs les
+ ennemis du comte de Montfort, et lui, pour cette cause, dévaste
+ leur territoire.
+
+
+Vers ce même temps, Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de
+cette ville, lesquels n'avaient jamais aimé la cause de Jésus-Christ,
+accouchant enfin des iniquités qu'ils avaient long-temps avant conçues,
+s'éloignèrent manifestement de Dieu, et reçurent dans leur ville les
+routiers, les Arragonais et les Catalans, afin de chasser, s'ils le
+pouvaient, par leur aide, le noble comte de Montfort que les Catalans et
+les Arragonais poursuivaient en vengeance de leur roi. Du reste, les
+gens de Narbonne commirent tel forfait, non que le comte les attaquât ou
+les eût lésés en quoi que ce fût, mais parce qu'ils pensaient qu'à
+l'avenir il ne lui viendrait plus de renforts de Croisés. Toutefois
+celui qui attrape les sages dans leurs finesses en avait autrement
+disposé, puisque, durant que tous nos ennemis étaient réunis dans
+Narbonne pour se jeter ensemble sur Montfort et le peu de monde qu'il
+avait avec lui, voilà que soudain des pélerins survinrent de France,
+savoir, Guillaume Des Barres, homme d'un courage éprouvé, et plusieurs
+chevaliers à sa suite, dont la jonction et le secours permirent à notre
+comte d'aller dans le voisinage de Narbonne, et de dévaster les domaines
+d'Amaury, comme de lui enlever presque tous ses châteaux. Or, un jour
+que notre comte avait décidé de se présenter devant Narbonne, et
+qu'ayant armé tous les siens rangés en trois troupes, lui-même en tête
+s'était approché des portes de la ville, nos ennemis en étant sortis et
+s'étant postés à l'entrée de la ville, cet invincible guerrier,
+c'est-à-dire Montfort, voulut se lancer à l'instant sur eux à travers un
+passage ardu et inaccessible; mais ceux-ci, qui étaient placés sur une
+éminence, le frappèrent si violemment de leurs lances que la selle de
+son cheval s'étant rompue, il tomba par terre; et, courant de toutes
+parts pour le prendre ou pour le tuer, ils auraient fait l'un ou
+l'autre, si les nôtres, ayant volé à son secours, ne l'eussent remis sur
+pied par la grâce de Dieu et après beaucoup de vaillans efforts. Puis
+Guillaume, qui se trouvait à l'arrière-garde, se ruant avec tous nos
+gens sur les ennemis, les força de rentrer à toutes jambes dans
+Narbonne; après quoi le comte et les siens retournèrent au lieu d'où ils
+étaient venus le même jour.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXVII.
+
+ Comment Pierre de Bénévent, légat du siége apostolique,
+ réconcilie à l'Église les comtes de Foix et de Comminges[163].
+
+[Note 163: Pierre de Vaulx-Cernay omet ici à dessein le comte de
+Toulouse qui fut également réconcilié à l'Église, à la même époque, par
+le légat Pierre de Bénévent. (Voir les _Éclaircissemens et pièces
+historiques_ à la fin de ce volume, pag. 386 et 387.)]
+
+
+Pendant que ceci se passait, maître Pierre de Bénévent, cardinal, légat
+du siége apostolique au pays de Narbonne, venait pour mettre ordre à ce
+qui intéressait la paix et la foi, lequel, ayant appris la conduite des
+Narbonnais, leur manda et ordonna très-strictement de garder trève à
+l'égard du comte de Montfort jusqu'à son arrivée, mandant également à
+celui-ci de ne faire aucun tort aux gens de Narbonne. Peu de jours
+ensuite, il s'y rendit, après toutefois qu'il eut vu notre comte, et
+qu'il eut conféré soigneusement avec lui. Aussitôt les ennemis de la
+foi, savoir les comtes de Foix et de Comminges, et beaucoup d'autres qui
+avaient été justement dépossédés, vinrent trouver le légat pour le
+supplier de les rétablir dans leurs domaines. Sur quoi, plein de
+prudence et de discrétion, il les réconcilia tous à l'Église, recevant
+d'eux non seulement la garantie sous serment d'obéir aux ordres
+apostoliques, mais aussi certains châteaux très-forts qu'ils avaient
+encore entre les mains. Les choses en étaient là quand les hommes de
+Moissac livrèrent la ville par trahison au comte de Toulouse, et ceux
+qui se trouvaient dans Moissac, au nom de Montfort, se retirèrent dans
+la citadelle qui était faible et mal défendue. Là, ils furent assiégés
+par Raimond, suivi d'une grande multitude de routiers, pendant trois
+semaines de suite; mais les nôtres, bien qu'en petit nombre, firent une
+vigoureuse résistance. Quant au noble comte, en apprenant ce qui se
+passait, il partit à l'instant même, et marcha en toute hâte à leur
+secours: pour quoi le Toulousain et sa troupe, ensemble plusieurs des
+gens dudit lieu, principaux auteurs de cette noire trahison, s'enfuirent
+bien vite dès qu'ils eurent vent de l'arrivée de Montfort, levant le
+siége qu'ils avaient poussé si long-temps. Sachant leur fuite, notre
+comte et sa suite descendirent du côté d'Agen pour prendre d'assaut,
+s'il était possible, un château nommé le Mas, sur les confins du diocèse
+agénois, lequel, dans cette même année, avait fait apostasie. En effet,
+le roi Jean d'Angleterre, qui avait toujours été l'ennemi de la cause de
+Jésus-Christ et du comte de Montfort, s'étant, à cette époque, rendu au
+pays d'Agen, plusieurs nobles de ces quartiers, dans l'espérance qu'il
+leur baillerait bonne aide, s'éloignèrent de Dieu, et secouèrent la
+domination du comte; mais, par la grâce de Dieu, ils furent ensuite
+frustrés de leur espoir. Montfort donc, se portant rapidement sur ledit
+château, vint en un lieu où il lui fallut passer la Garonne, n'ayant que
+quelques barques mal équipées; et, comme les habitans de la Réole,
+château appartenant au roi d'Angleterre, avaient remonté le fleuve sur
+des nefs armées en guerre, pour s'opposer au passage des nôtres, ils
+entrèrent dans l'eau, et la traversèrent librement, malgré les ennemis;
+puis, arrivant au château du Mas, après l'avoir assiégé trois jours, ils
+s'en revinrent à Narbonne, parce qu'ils n'avaient point de machines, et
+que le comte ne pouvait continuer le siége, vu que l'ordre du légat le
+rappelait de ce côté.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXVIII.
+
+ L'évêque de Carcassonne revient de France avec une grands
+ multitude de pélerins.
+
+
+L'an du Verbe incarné 1214, le vénérable évêque de Carcassonne qui avait
+travaillé toute l'année précédente aux affaires de la foi contre les
+hérétiques, en parcourant la France et prêchant la croisade, se mit en
+route vers les pays albigeois aux environs de l'octave de la
+Résurrection du Seigneur. En effet, il avait assigné le jour du départ à
+tous les Croisés, tant à ceux qu'il avait réunis qu'à ceux qui avaient
+pris la croix des mains de maître Jacques de Vitry, homme en toutes
+choses bien louable, et de certains autres pieux personnages, de façon
+qu'étant tous rassemblés dans la quinzaine de Pâques, ils partissent
+avec lui pour venir par la route de Lyon contre les pestiférés
+hérétiques. De son côté, maître Robert de Courçon, légat du siége
+apostolique, et le vénérable archidiacre Guillaume, fixèrent aux Croisés
+un autre jour pour qu'ils arrivassent à Béziers dans la même quinzaine
+de Pâques, en suivant un autre chemin. Venant donc de Nevers, l'évêque
+de Carcassonne et les susdits pélerins arrivèrent heureusement à
+Montpellier, et moi j'étais avec ce prélat. Là, nous trouvâmes
+l'archidiacre de Paris et les Croisés qui venaient avec lui de France.
+Quant au cardinal, savoir maître Robert de Courçon, il était occupé à
+quelques affaires dans le pays du Puy. Partant de Montpellier, nous
+vînmes près de Béziers au château de Saint-Thibéri, où arriva à notre
+rencontre le noble comte de Montfort. Or, nous étions environ cent
+pélerins, tant à pied qu'à cheval, parmi lesquels un d'entre les
+chevaliers était le vicomte de Châteaudun et plusieurs autres chevaliers
+qu'il n'est besoin de compter par le menu. Nous éloignant des environs
+de Béziers, nous vînmes à Carcassonne, où nous restâmes quelques jours.
+Et faut-il notablement remarquer et tenir pour miracles tous les
+événemens de cette année. Comme nous l'avons dit, quand le susdit
+Pierre de Bénévent arriva au pays albigeois, les Arragonais et Catalans
+s'étaient réunis à Narbonne contre la chrétienté et le comte de
+Montfort: pour quelle cause notre comte restait près de cette ville, et
+ne pouvait s'en éloigner souvent, parce qu'aussitôt les ennemis
+dévastaient toute la contrée environnante, bien que les Toulousains, les
+Arragonais et les Quercinois lui suscitassent, en beaucoup d'endroits
+loin de là, guerres grandement fâcheuses. Mais tandis que l'athlète du
+Christ souffrait de telles tribulations, celui qui baille secours dans
+les occasions ne lui manqua dans l'adversité, puisque, dans le même
+espace de temps, le légat vint de Rome et des pélerins de France. Ô
+riche abondance de la miséricorde divine! car, selon l'avis de
+plusieurs, les pélerins n'eussent rien fait de considérable sans le
+légat, ni lui sans eux n'eût fait si bonne besogne. En effet, les
+ennemis de la foi ne lui eussent obéi s'ils ne les avaient craints; et
+réciproquement, si le légat n'était venu, les pélerins n'auraient pu
+gagner que peu de chose sur tant d'ennemis et si puissans. Il arriva
+donc, par l'ordre du Dieu miséricordieux, que, durant que le légat
+alléchait et retenait par une fraude pieuse ceux qui s'étaient
+rassemblés dans Narbonne, le comte de Montfort et les Croisés français
+purent passer vers Cahors et Agen, et librement attaquer leurs ennemis
+ou mieux ceux du Christ. Ô, je le répète, pieuse fraude du légat! ô
+piété frauduleuse!
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXIX.
+
+ Gui de Montfort et les pélerins envahissent et saccagent les
+ terres de Rathier de Castelnau.
+
+
+Après que les susdits pélerins eurent demeuré quelques jours à
+Carcassonne, le noble comte de Montfort les pria de marcher avec
+l'évêque de cette ville et son frère Germain, Gui, du côté du Rouergue
+et du Quercy, pour dévaster totalement tant les terres de Rathier de
+Castelnau, qui avait si cruellement trahi le très-noble et très-chrétien
+comte Baudouin, que celles d'autres ennemis du Christ. Pour lui, il
+descendit avec son fils aîné, Amaury, jusqu'à Valence, où il trouva le
+duc de Bourgogne et le dauphin; et ayant arrêté avec eux l'alliance dont
+nous avons déjà parlé, il emmena la demoiselle à Carcassonne, vu que le
+temps n'était propre à la célébration des noces, et qu'il ne pouvait
+séjourner long-temps en ces quartiers à cause des nombreux embarras de
+la guerre; et là fut célébré le mariage. De leur côté, les pélerins qui
+avaient déjà quitté Carcassonne et pénétré dans le diocèse de Cahors,
+ravagèrent les terres des ennemis de la foi, lesquels de peur avaient
+décampé. Ni faut-il omettre que comme nous passions par l'évêché de
+Rhodez, nous arrivâmes à un certain château, nommé Maurillac, dont les
+habitans voulurent faire résistance, parce qu'il était d'une force
+merveilleuse et presque inaccessible. Or, maître Robert de Courçon,
+légat du siége apostolique, dont il est fait mention plus haut, était
+venu tout récemment de France joindre l'armée, et aussitôt son arrivée,
+les nôtres approchèrent de la place qu'ils pressèrent vivement. Sur
+quoi, les assiégés, voyant qu'ils ne pourraient tenir long-temps, se
+rendirent le même jour au légat, s'abandonnant en tout à sa discrétion;
+et fut le château sur son ordre renversé de fond en comble par les
+Croisés. Ajoutons qu'on y trouva sept hérétiques de la secte dite des
+Vaudois, lesquels, amenés devant maître Robert, confessèrent pleinement
+leur incrédulité, et furent par nos pélerins frappés et brûlés avec
+grande joie. Après cela, on annonça à notre comte que certains
+chevaliers de l'Agénois, qui s'étaient l'an passé soustraits à sa
+suzeraineté, s'étaient retranchés dans un château nommé Montpezat. Quoi
+plus? Nous allâmes pour l'assiéger; mais eux, apprenant l'arrivée des
+Croisés, eurent peur et s'enfuirent, laissant désert leur château, que
+nos gens détruisirent entièrement; puis, partant de Montpezat, le comte
+s'enfonça dans le diocèse d'Agen pour reprendre les places qui, l'année
+précédente, avaient secoué sa domination, et toutes de peur firent leur
+soumission, avant même qu'il se présentât devant elles, à l'exception
+d'un certain château noble, appelé Marmande. Néanmoins, pour plus grande
+sûreté, et dans la crainte qu'elles ne fissent nouvelle apostasie selon
+leur usage, le comte eut soin que presque toutes les murailles et
+citadelles fussent jetées bas, ne conservant qu'un petit nombre des plus
+fortes qu'il garnit de Français, et voulut tenir en état de défense.
+Venant enfin à Marmande, il trouva ce château muni par un chevalier du
+roi d'Angleterre, qui y avait conduit quelques servans, et avait planté
+sa bannière au sommet de la tour, dans l'intention de nous résister.
+Mais à l'approche des nôtres, lesquels de première arrivée insultèrent
+ses remparts, ceux de Marmande après une faible défense prirent la
+fuite, et, montant sur des barques, ils descendirent la Garonne jusqu'à
+un château voisin, appartenant au roi d'Angleterre, et nommé la Réole,
+tandis que les servans de ce prince, venus pour défendre la place, se
+mirent à l'abri dans le fort. Sur ce, les nôtres entrant dans le bourg
+le mirent au pillage, et permirent aux servans qui étaient dans la tour
+de s'en aller sains et saufs. Après quoi, le comte revint à Agen,
+n'ayant pas cette fois détruit tout-à-fait le château, d'après l'avis
+des siens, parce qu'il était très-noble et situé à l'extrémité de ses
+domaines, mais seulement une partie des murailles et les tours, à
+l'exception de la plus grande où il mit garnison.
+
+Il y avait dans le territoire d'Agen un château noble et bien fort,
+appelé Casseneuil, assis au pied d'une montagne, dans une plaine
+très-agréable, entouré de roches et de sources vives, lequel était un
+des principaux refuges des hérétiques, et l'avait été de longue date.
+Davantage étaient ses habitans en grande partie larrons et routiers,
+parjures et gorgés de toutes sortes de péchés et de crimes. En effet,
+ils s'étaient une et deux fois déjà rendus à la chrétienté, et pour la
+troisième fois cherchaient à lui résister ainsi qu'à notre comte, bien
+que leur seigneur suzerain, Hugues de Rovignan, frère de l'évêque
+d'Agen, eût été admis dans l'amitié et familiarité du comte. Ce même
+Hugues ayant cette année trahi ses sermens et rompu l'intime alliance
+qui l'unissait à Montfort, s'était avec les siens traîtreusement
+éloigné de lui comme de Dieu, et avait reçu dans son château un grand
+nombre de méchans tels que lui. Le comte donc arrivant devant
+Casseneuil, la veille de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul,
+en fit le siége d'un côté, et campa sur la hauteur; car son armée
+n'était pas assez considérable pour enfermer entièrement la place. Puis
+ayant fait, peu de jours ensuite, dresser des machines pour battre les
+murs, elles eurent bientôt ruiné beaucoup des maisons du château par
+leur jeu continuel contre les remparts et la ville. Enfin des pélerins
+étant survenus quelques jours après, il descendit la montagne, et vint
+fixer ses tentes dans la plaine, n'ayant avec lui qu'une partie de ses
+gens, et en laissant plusieurs sur la hauteur en compagnie du très-noble
+et vaillant jouvencel, Amaury, son fils, et de Gui, évêque de
+Carcassonne, lequel remplissant à l'armée les fonctions de légat,
+travaillait de grande ardeur et très-efficacement au succès de
+l'entreprise. Mêmement, du côté où il s'était posté, le comte fit
+établir des machines dites perrières, qui, jouant nuit et jour,
+affaiblirent sensiblement les remparts. Une nuit, vers l'aurore, une
+troupe des ennemis sortant du château gravirent la montagne pour se
+jeter ensemble sur les nôtres, et venant au pavillon où reposait Amaury,
+fils de Simon, ils se ruèrent avec violence sur lui, afin de le prendre
+ou de le tuer, s'ils pouvaient; mais les pélerins étant accourus les
+attaquèrent vaillamment et les forcèrent de rentrer dans la place.
+Tandis que ces choses se passaient audit siége, le roi Jean
+d'Angleterre, lequel, mécontent de l'exhérédation de son neveu, fils du
+Toulousain, jalousait nos victoires, s'était porté en ces quartiers,
+savoir, à Périgueux, avec une puissante armée, ayant près de lui
+plusieurs de nos ennemis qui s'étaient réfugiés devers sa personne, et
+qui avaient été dépossédés par le juste jugement de Dieu; lesquels il
+recueillit et garda long-temps en sa compagnie, au scandale des
+chrétiens et détriment de son propre honneur. Sur quoi, les assiégés lui
+envoyaient courriers sur courriers pour lui demander secours, et
+lui-même par exprès les excitait vivement à se défendre. Que dirai-je?
+le bruit courut bien fort parmi nous que le roi Jean voulait nous
+attaquer; et peut-être l'eût-il fait, s'il eût osé. Quant à l'intrépide
+comte de Montfort, il ne s'effraya nullement de ces rumeurs, et se
+décida fermement de ne pas lever le siége, quand même ledit roi
+viendrait contre lui, mais de le combattre pour sa défense et celle des
+siens. Toutefois, usant de meilleur avis, Jean n'essaya rien des projets
+qu'on lui attribuait et qu'il pouvait bien avoir formés. N'oublions
+point de dire que maître Robert de Courçon, cardinal, légat du siége
+apostolique, arriva à l'armée devant Casseneuil, et durant le peu de
+jours qu'il y resta, travailla de tout son pouvoir à la prise du
+château, plein de bonne volonté qu'il était. Cependant, les affaires de
+la mission qui lui était confiée l'ayant rappelé ailleurs, il n'attendit
+pas que la place fût tombée en notre pouvoir. Nos gens donc poussant
+toujours le siége, et ayant endommagé en grande partie les murailles au
+moyen des machines, une nuit, le comte convoqua quelques-uns des
+principaux de l'armée, et faisant venir un artisan charpentier, il lui
+demanda de quelle manière il fallait s'y prendre pour aborder les
+remparts et donner l'assaut: car il y avait un fossé profond et rempli
+d'eau entre le château et le camp, que l'on devait absolument passer
+pour atteindre jusqu'aux murs, et le pont manquait, d'autant que les
+ennemis l'avaient ruiné en dehors avant notre arrivée. Après beaucoup
+d'avis différens, on s'accorda finalement sur celui dudit artisan, à
+construire un pont de bois et de claies, qui, poussé à travers l'eau par
+un admirable artifice, sur de grands tonneaux, transporterait nos
+soldats à l'autre bord. Aussitôt le vénérable évêque de Carcassonne, qui
+travaillait nuit et jour aux choses concernant le siége, afin d'en hâter
+l'issue, rassembla une foule de pélerins, et fit apporter du bois en
+abondance pour faire ce pont. Puis, quand il fut achevé, les nôtres
+ayant pris les armes se préparèrent à l'assaut, et poussant cette
+nouvelle machine jusqu'à l'eau, ils l'y amenèrent; mais à peine
+l'eut-elle touchée, qu'entraînée par son poids, et pour autant que la
+rive d'où elle avait été lancée était très-haute, elle tomba si
+violemment au fond, qu'on ne put en aucune façon l'en retirer ni la
+soulever à la surface; si bien que tout notre travail fut en un moment
+perdu. Peu de jours après, les Croisés construisirent un second pont
+d'une autre sorte, pour essayer de passer le fossé, apprêtant en outre
+quelques nacelles qui devaient transporter une portion de nos gens, bien
+qu'avec grand danger: et quand tous les préparatifs furent terminés, ils
+s'armèrent et traînèrent ce pont jusqu'au bord, tandis que d'autres
+montaient sur les barques, et que les assiégés faisaient jouer sans
+relâche les nombreuses perrières qu'ils avaient. Quoi plus? les nôtres
+réussirent bien à jeter leur pont sur l'eau; mais ils n'y gagnèrent
+rien, pour ce qu'il était trop petit et du tout insuffisant: d'où vint
+qu'ils s'attristaient à force, et qu'au rebours les ennemis étaient tout
+joyeux. Cependant, le comte, plein de constance, et ne se désespérant
+point pour ces contre-temps, rassembla ses ouvriers, les consola, et
+leur ordonna de chercher à préparer d'autres machines pour traverser
+l'eau: sur quoi, leur maître en imagina une vraiment admirable et toute
+nouvelle. En effet, faisant apporter une immense quantité de bois
+énormes, et construire d'abord, sur de grandes pièces de charpente,
+comme une vaste maison pareillement en bois, ayant un toit de claies non
+aigu, mais plat, il éleva ensuite au milieu de ce toit une façon de tour
+très-haute, faite de bois et de claies, au sommet de laquelle il ménagea
+cinq gîtes pour y loger les arbalétriers; puis, autour et sur le toit,
+il dressa une espèce de muraille aussi en claies, afin que pussent se
+placer derrière un bon nombre des nôtres qui défendraient la tour, et
+qui tiendraient de l'eau dans de larges vases pour éteindre le feu si
+les ennemis en jetaient. Enfin, il recouvrit tout le devant de la
+machine avec des cuirs de boeuf, afin d'empêcher par cette autre
+précaution qu'ils ne vinssent à l'incendier. Tous ces apprêts étant
+achevés, nos gens commencèrent à tirer et pousser vers l'eau cette
+monstrueuse bâtisse, et bien que les assiégés lançassent contre elle une
+grêle de grosses pierres, ils ne purent par la grâce de Dieu
+l'endommager que très-peu ou point du tout. Après quoi, l'ayant conduite
+jusqu'au bord du fossé, ils apportèrent dans des paniers force terre et
+morceaux de bois pour jeter dans l'eau, et tandis que ceux qui étaient à
+couvert et libres de leur armure sous le toit inférieur, remplissaient
+le fossé, les arbalétriers et autres postés dans les abris du haut,
+empêchaient les efforts des ennemis pour nuire à notre travail. En
+outre, une nuit que quelques-uns d'entre eux, ayant garni une petite
+barque de sarmens secs, de viande salée, de graisse et d'autres
+appareils d'incendie, voulurent l'envoyer contre notre machine pour y
+mettre le feu, ils manquèrent leur coup, parce que nos servans brûlèrent
+cette barque même. Quoi plus? Les nôtres comblant toujours le fossé,
+ladite machine arriva vers l'autre bord à sec et sans dommage; car ils
+la poussaient en avant à mesure qu'ils remplissaient le fossé. Ni fut-il
+possible aux assiégés de réussir, un jour de dimanche que voyant leur
+perte s'approcher d'autant, ils lancèrent contre elle des brandons
+enflammés pour la réduire en cendres, vu que nos gens les éteignirent à
+force d'eau. Finalement, comme ils étaient déjà assez près des ennemis
+pour qu'ils pussent mutuellement s'attaquer à coups de lance, le comte,
+craignant que ceux-ci ne brûlassent la machine pendant la nuit, fit ce
+même dimanche armer les siens aux approches du soir, et les appela tous
+à l'assaut au son des trompettes, pendant que, de leur côté, l'évêque de
+Carcassonne et les clercs qui étaient dans l'armée avec lui se
+rassemblaient sur la hauteur voisine du château, pour crier vers le
+Seigneur et le prier en faveur des combattans. Sur l'heure donc, nos
+gens étant entrés dans la machine, et ayant rompu les claies qui en
+recouvraient le devant, passèrent bravement le fossé aux chants du
+clergé qui entonnait dévotement _Veni Creator spiritus_. Quant aux
+ennemis, voyant l'élan des nôtres, ils se retirèrent dans l'enceinte de
+leurs murs, et commencèrent à les gêner fort par une continuelle
+batterie de pierres qu'ils leur lançaient par dessus le rempart, outre
+que n'ayant pas d'échelles et la nuit étant tout proche, nous ne pûmes
+l'escalader. Toutefois, logés maintenant dans une certaine petite
+plate-forme entre les murailles et le fossé, nous détruisîmes pendant la
+nuit les barbacanes que les assiégés avaient construites en dehors de la
+place; et, le lendemain, nos ouvriers ayant employé toute la journée à
+faire des échelles et autres machines pour donner l'assaut le troisième
+jour, les gens de guerre routiers qui étaient dans le château, témoins
+de ces préparatifs, eurent peur, sortirent en armes comme pour nous
+attaquer, et prirent tous la fuite, sans pouvoir être atteints par ceux
+des nôtres qui les poursuivirent long-temps. Mais le reste de l'armée
+abordant la place à minuit, et y entrant de force, les nôtres passèrent
+au fil de l'épée ceux qu'ils purent trouver, mettant tout à feu et à
+sang: pour quoi soit en toutes choses béni le Seigneur qui nous livra
+quelques impies, bien que non pas tous. Cela fait, le comte fit raser
+jusqu'au sol le pourtour des murs du château; et ainsi fut pris et ruiné
+Casseneuil, le dix-huitième jour du mois d'août, à la louange de Dieu, à
+qui soient honneur et gloire dans les siècles des siècles.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXX.
+
+ De la destruction du château de Dome, au diocèse de Périgueux,
+ lequel appartient à ce méchant tyran Gérard de Cahusac.
+
+
+Ces choses ainsi menées, on fit savoir à notre comte qu'il y avait au
+diocèse de Périgueux des châteaux habités par des ennemis de la paix et
+de la foi, comme de fait ils l'étaient. Il forma donc le dessein de
+marcher sus et de s'en emparer, afin que, par la grâce de Dieu et le
+secours des pélerins, chassant les routiers et larrons, il rendît le
+repos aux églises, ou, pour mieux dire, à tout le Périgord. D'ailleurs,
+tous les ennemis du Christ et de notre comte, ayant appris que
+Casseneuil était tombé en son pouvoir, furent frappés d'une telle
+terreur qu'ils n'osèrent l'attendre en nulle forteresse, si puissante
+qu'elle fût. L'armée donc, partant de Casseneuil, vint à l'un des
+susdits châteaux appelé Dome[164], qu'elle trouva vide et sans
+défenseurs. Or, c'était une place noble et bien forte, située sur la
+Dordogne, dans un lieu très-agréable. Aussitôt notre comte en fit saper
+et renverser la tour, laquelle était très-élevée, très-belle, et
+fortifiée presque jusqu'à son faîte. À une demi-lieue était un autre
+château quasi inexpugnable, appelé Montfort, dont le seigneur, ayant nom
+Bernard de Casenac, homme très-cruel et plus méchant que tous les
+autres, s'était enfui de peur, et avait abandonné son château. Et si
+nombreuses étaient les cruautés, les rapines, les énormités de ce
+scélérat, et si grandes qu'on pourrait à peine y croire ou même les
+imaginer; outre qu'étant fait de cette sorte, le diable lui avait baillé
+un aide semblable à lui, savoir sa femme, soeur du vicomte de Turenne,
+seconde Jézabel, ou plutôt plus barbare cent fois que celle-ci, laquelle
+dame était la pire entre toutes les méchantes femmes, et l'égale de son
+mari en malice et férocité. Tous les deux donc, aussi pervers l'un que
+l'autre, dépouillaient, voire détruisaient les églises, attaquaient les
+pélerins, et dépeçaient les membres à leurs malheureuses victimes; si
+bien que, dans un seul couvent de moines noirs, nommé Sarlat, les nôtres
+trouvèrent cent cinquante hommes et femmes que le tyran et sa digne
+moitié avaient mutilés, soit en leur coupant les mains ou les pieds,
+soit en leur crevant les yeux ou leur taillant les autres membres. En
+effet, la femme du bourreau, renonçant à toute pitié, faisait trancher
+aux pauvres femmes ou les mamelles ou les pouces pour les empêcher de
+travailler. Ô cruauté inouïe! Mais laissons cela, d'autant que nous ne
+pourrions exprimer que la millième partie des crimes de ce Bernard et de
+son épouse, et retournons à notre propos.
+
+[Note 164: À neuf lieues de Cahors.]
+
+Le château de Dome étant détruit et renversé, notre comte voulut aussi
+ruiner celui de Montfort, lequel appartenait, comme nous l'avons dit, à
+ce tyran: pourquoi l'évêque de Carcassonne, qui se livrait tout entier
+au labeur de la cause du Christ, prenant avec lui une troupe de
+pélerins, partit sur l'heure, et fit raser ce château, dont les murs
+étaient si forts qu'on pouvait à peine les entamer, le ciment étant
+devenu aussi dur que la pierre; en sorte que les nôtres furent obligés
+d'employer bon nombre de jours à les jeter bas. Le matin, les pélerins
+allaient à l'ouvrage, et le soir revenaient au camp; car l'armée ne
+s'était point éloignée de Dome, où elle se trouvait plus commodément et
+en meilleure position. Il y avait en outre près de Montfort un autre
+castel, nommé Castelnau, qui égalait tous les autres en malice, et que
+la crainte des Croisés avait fait abandonner de ses habitans. Le comte
+décida de l'occuper, afin de pouvoir mieux contenir les perturbateurs,
+et il fit comme il le voulait. Il y avait encore un quatrième château,
+nommé Bainac, dont le seigneur était un très-méchant et très-dangereux
+oppresseur de l'Église. Le comte lui donna le choix ou de restituer tout
+ce qu'il avait enlevé injustement dans un terme qu'il lui fixa, ou de
+faire raser ses remparts: pour quoi faire on lui accorda une trève de
+plusieurs jours; mais comme, dans cet intervalle, il ne fit point
+restitution de ses rapines, Montfort ordonna qu'on démolît la forteresse
+de son château; ce qui fut exécuté pour la tour et pour les murailles,
+malgré le tyran et à sa grande douleur, alléguant, comme il faisait,
+qu'on ne devait ruiner sa citadelle, pour autant qu'il était le seul
+dans le pays qui aidât le roi de France contre le roi des Anglais.
+Toutefois, le comte sachant que ces allégations étaient vaines et du
+tout frivoles, il ne voulut se désister de ses volontés premières: même
+déjà le tyran avait exposé semblables prétentions au roi Philippe, dont
+il ne put rien obtenir. De cette façon, furent subjugués ces quatre
+châteaux, savoir, Dome, Montfort, Castelnau et Bainac, où, depuis cent
+ans et plus, Satan avait établi résidence, et desquels était sortie
+l'iniquité qui couvrit ces contrées. Ces places donc étant subjuguées
+par les efforts des pélerins et la valeur experte du comte de Montfort,
+la paix et la tranquillité furent rendues non seulement au Périgord,
+mais encore au Quercy, à l'Agénois et au Limousin en grande partie.
+Puis, ayant achevé leur expédition pour la gloire du nom de
+Jésus-Christ, le comte et l'armée retournèrent du côté d'Agen, où,
+profitant de l'occasion, ils renversèrent les forteresses situées dans
+ce diocèse. C'est alors que vint le comte à Figeac pour juger, au nom du
+roi de France, les procès, et faire droit aux plaintes des gens du pays;
+car le roi lui avait, en ces quartiers, confié ses pouvoirs pour
+beaucoup de choses. Il rendit en mainte occasion bonne et stricte
+justice, et aurait redressé beaucoup d'autres abus s'il eût voulu
+excéder les bornes du mandat royal. Marchant de là vers Rhodez, il
+occupa un château très-fort, nommé Capdenac[165] qui, dès les premiers
+temps, avait servi de nid et de refuge aux routiers, et vint ensuite
+avec son armée à Rhodez, où il fit de grands reproches au comte de cette
+ville, lequel était son homme lige, mais, cherchant un subterfuge, quel
+qu'il fût, disait qu'il tenait la majeure partie de ses domaines du roi
+d'Angleterre. Quoi plus? Après beaucoup d'altercations, il reconnut les
+tenir tout entiers de notre comte, lui fit hommage pour le tout, et
+devint ainsi son ami et son allié. Il y avait près de Rhodez un château
+fort, nommé Séverac[166], où habitaient des routiers qui avaient fait
+tant de mal au pays qu'on ne pourrait aisément l'exprimer, infestant
+non seulement le diocèse de Rhodez, mais toute la contrée environnante
+jusqu'au Puy. Pendant son séjour à Rhodez, le comte manda au seigneur de
+ce château qu'il se rendît; mais lui, se confiant en la force de sa
+citadelle, pensant en outre que le comte ne pourrait tenir le siége dans
+cette saison (on était en hiver, et ce château était situé dans les
+montagnes, exposé au froid le plus vif), ne voulut obéir à cette
+sommation. Une nuit donc, Gui de Montfort, frère germain du comte,
+prenant avec lui chevaliers et servans, sortit de Rhodez, et se porta
+nuitamment sur le susdit château, dont, à l'aube du jour, il envahit
+subitement le bourg inférieur, le prit d'un coup et s'y logea: sur quoi
+les gens de ce bourg qui s'étendait en dehors de la forteresse sur le
+penchant de la montagne au faîte de laquelle elle était située, se
+retirèrent dans la citadelle. Ainsi, Gui occupa ledit bourg, de peur que
+les ennemis ne voulussent y mettre le feu à l'arrivée de l'armée,
+laquelle, étant venue avec le comte à Séverac, trouva ce lieu en son
+entier, et contenant bon nombre de maisons propres à recevoir nos
+soldats qui s'y établirent et formèrent le siége. C'est le Seigneur qui
+disposa les choses de la sorte, lui, ce grand donneur de secours dans le
+besoin, tout plein d'une miséricordieuse providence pour les nécessités
+des siens. Peu de jours après, nos gens dressèrent une machine dite
+perrière, et la firent jouer contre le château, où fut pareillement, par
+les assiégés, élevée une semblable machine dont ils se servaient pour
+nous nuire autant que possible. Ni est-il à omettre que Dieu les avait
+privés de vivres à ce point qu'ils souffraient d'une disette, outre que
+le froid et l'âpreté de l'hiver les affligeaient tellement, presque nus
+qu'ils étaient et mal couverts, qu'ils ne savaient que faire. Au
+demeurant, si quelqu'un s'étonne de leur misère et pauvreté, il saura
+qu'ils furent si à l'improviste attaqués qu'il ne leur avait été
+loisible de se munir d'armes ni de provisions. En effet, ils
+n'imaginaient pas, comme nous l'avons dit, que les nôtres pussent tenir
+le siége au milieu de la rude saison, et dans un lieu où elle était si
+rigoureuse. Finalement, quelques jours après, exténués de faim et de
+soif, mourant de froid et de nudité, ils demandèrent la paix. Que
+dirai-je? après longues et diverses disputes sur le genre de
+composition, les Croisés, comme le seigneur du château, se rangeant à
+l'avis des gens de bien, convinrent qu'il rendrait la place au comte,
+qui, lui-même, la livrerait en garde à l'évêque de Rhodez et à un
+certain chevalier nommé Pierre de Brémont; ce qui fut fait. Aussitôt le
+noble comte, par pure générosité, restitua audit seigneur de Séverac
+tout le reste de sa terre dont Gui de Montfort s'était emparé, l'ayant
+toutefois persuadé d'abord de ne faire aucun mal à ses hommes pour ce
+qu'ils s'étaient rendus à Gui; même ce libéral prince le rétablit
+ensuite dans Séverac, après avoir reçu son hommage et serment de
+fidélité. N'oublions de dire que, par la reddition de ce château, la
+paix et le repos furent ramenés dans tout ce pays; ce dont Dieu doit
+être loué grandement, et son très-fidèle athlète, savoir le
+très-chrétien comte de Montfort.
+
+[Note 165: À deux lieues de Figeac.]
+
+[Note 166: Séverac-le-Châtel, à quatre lieues de Milhau.]
+
+Ces choses dûment achevées, maître Pierre de Bénévent, légat du siége
+apostolique, dont nous avons parlé plus haut, étant revenu des contrées
+arragonaises où, pour graves affaires, il avait long-temps séjourné,
+convoqua un très-célèbre concile et très-général à Montpellier, dans la
+quinzaine de la Nativité du Seigneur.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXXI.
+
+ Du concile tenu à Montpellier, dans lequel Montfort fut déclaré
+ prince du pays conquis.
+
+
+L'an de l'incarnation du Seigneur 1214, dans la quinzaine de Noël, se
+réunirent à Montpellier les archevêques et évêques convoqués en concile
+par maître Pierre de Bénévent, légat du siége apostolique, afin de
+régler en commun tout ce qui intéressait la paix et la foi. Là
+s'assemblèrent les archevêques de Narbonne, d'Auch, d'Embrun, d'Arles et
+d'Aix, plus vingt-huit évêques et plusieurs barons. Quant au noble comte
+de Montfort, il n'entra pas avec les autres à Montpellier, mais resta
+tout le temps du concile en un château voisin appartenant à l'évêque de
+Maguelone, car les gens de Montpellier, pleins de malice et d'arrogance,
+l'avaient toujours détesté, ainsi que tous les Français, si bien qu'ils
+ne lui permettaient de venir dans leur ville. Ainsi donc il demeura,
+comme nous l'avons dit, au susdit château, d'où il venait chaque jour
+jusqu'à Montpellier dans la maison des frères de l'ordre militaire du
+Temple, située _extra muros_, et là les archevêques et évêques allaient
+le trouver toutes fois qu'il en était besoin. Le légat, ces archevêques
+et évêques, les abbés et autres prélats des églises s'étant donc réunis,
+comme il est dit ci-dessus, à Montpellier, maître Pierre de Bénévent
+prononça un sermon dans l'église de Notre-Dame; puis il appela dans la
+maison où il logeait les cinq archevêques, les vingt-huit évêques, les
+abbés et autres prélats des églises en quantité innombrable, auxquels,
+étant rassemblés, il parla en ces termes:
+
+«Je vous somme et requiers, au nom du divin jugement et du devoir
+d'obéissance qui vous lie à l'Église romaine, que déposant toute
+affection, haine ou jalousie, vous me donniez, selon votre science, un
+loyal conseil pour savoir à qui mieux et plus utilement, pour l'honneur
+de Dieu et de notre sainte mère l'Église, pour la paix de ces contrées,
+la ruine et l'expulsion de l'hérétique vilenie, il convient de concéder
+et assigner Toulouse que le comte Raimond a possédée, aussi bien que les
+autres terres dont l'armée des Croisés s'est emparée.» Sur ce, tous les
+archevêques et évêques entrèrent en longue et consciencieuse
+délibération, chacun avec les abbés de son diocèse et ses clercs
+familiers; et parce qu'il avait semblé bon de rédiger les avis par
+écrit, il se trouva que le voeu et l'opinion de tous s'accordèrent pour
+que le noble comte de Montfort fût choisi prince et monarque de tout ce
+pays. Ô chose admirable! s'il s'agit de créer un évêque ou un abbé,
+l'assentiment d'un petit nombre de votans porte à peine sur un seul
+homme; et voilà que, pour élire le maître de si vastes domaines, tant de
+personnages et si considérables réunirent leurs unanimes suffrages sur
+cet athlète du Christ! C'est Dieu, sans aucun doute, qui a fait cela,
+et aussi est-ce miracle à nos yeux. Après donc que les archevêques et
+évêques eurent désigné le noble comte en la manière susdite, ils
+requirent très-instamment du légat qu'il le mît en possession de toute
+la contrée; mais comme on eut recours aux lettres que le seigneur pape
+avait adressées à maître Pierre, on y vit qu'il ne pouvait le faire
+avant d'avoir consulté Sa Sainteté. Pour quoi, du commun avis tant des
+légats que des prélats, Girard, archevêque d'Embrun, homme de grande
+science et d'entière bonté, fut envoyé à Rome et certains clercs avec
+lui, porteurs de lettres du cardinal de Bénévent et des membres du
+concile, par lesquelles tous les prélats suppliaient très-vivement le
+seigneur pape de leur accorder pour monarque et seigneur le noble comte
+de Montfort qu'ils avaient élu unanimement. Nous ne croyons devoir taire
+que, pendant que ledit concile se tenait à Montpellier, un jour que le
+légat avait fait appeler le comte dans la maison des Templiers, sise
+hors des murs, pour se présenter devant lui et les évêques, et que le
+peu de ses chevaliers venus à sa suite s'étaient dispersés dans le
+faubourg pour se promener pendant que le comte, avec ses deux fils,
+étaient auprès des prélats, soudain les gens de ce faubourg, méchans
+traîtres qu'ils étaient, s'armèrent pour la plupart secrètement; et
+entrant dans l'église de Notre-Dame par laquelle il était entré, se
+prirent à guetter tous dans la rue où ils supposaient qu'il passerait à
+son retour, l'attendant pour le tuer s'ils pouvaient. Mais Dieu dans sa
+bonté en ordonna autrement et bien mieux, car le comte eut vent de la
+chose; et sortant par un autre chemin que celui qu'il avait suivi en
+arrivant, il évita le piége qu'on lui tendait.
+
+Tout ce que dessus dûment achevé, et le concile ayant duré plusieurs
+jours, les prélats s'en revinrent chez eux, et le légat avec le comte
+allèrent à Carcassonne. Cependant le premier envoya à Toulouse l'évêque
+Foulques pour qu'il occupât de sa part et munît le château Narbonnais
+(ainsi s'appelaient le fort et le palais du comte Raimond), d'où les
+Toulousains, sur l'ordre du légat, ou plutôt par la peur qu'il leur
+inspirait, firent sortir le fils de ce comte pour livrer ledit lieu à
+leur pasteur, lequel entrant dans la forteresse, la garnit de chevaliers
+et servans aux frais des citoyens de la ville.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXXII.
+
+ Première venue de Louis, fils du roi de France, aux pays
+ albigeois.
+
+
+L'an du Verbe incarné 1215, Louis, fils aîné du roi de France qui, trois
+ans auparavant, avait pris la croix contre les hérétiques, mais avait
+été arrêté par nombreuses et terribles guerres, se mit en route pour les
+pays albigeois, après que furent en grande partie assoupies celles que
+son père avait soutenues contre ses ennemis, afin d'accomplir son voeu
+de pélerinage. Avec lui vinrent une foule de nobles et puissans hommes,
+lesquels se réunirent tous à Lyon au jour qu'il leur avait fixé, savoir
+le jour de la Résurrection du Seigneur, et là se trouvèrent en sa
+compagnie Philippe, évêque de Beauvais, le comte de Saint-Pol, Gauthier,
+comte de Ponthieu, le comte de Séez, Robert d'Alençon, Guichard de
+Beaujeu, Matthieu de Montmorency, le vicomte de Melun et beaucoup
+d'autres vaillans chevaliers de haut lignage et de grand pouvoir; enfin
+le vénérable Gui, évêque de Carcassonne, lequel, sur la prière du noble
+comte de Montfort, s'était rendu en France peu de temps avant et en
+revenait avec Louis qui l'aimait bien tendrement, ainsi que tous les
+autres, et se conformait en tout à sa volonté et à ses conseils. Le
+lendemain de Pâques, l'évêque, partant de Lyon avec les siens, vint à
+Vienne, où était arrivé pareillement à la rencontre de son seigneur,
+c'est-à-dire de Louis, le comte de Montfort, plein de joie et
+d'espérance; et ne serait facile d'exprimer combien furent vifs, à leur
+mutuel abord, les transports qui éclatèrent des deux côtés.
+
+Louis ayant dépassé Vienne avec sa suite pour aller à Valence, y trouva
+le susdit légat, maître Pierre de Bénévent, qui était venu au-devant de
+lui, lequel, comme nous l'avons dit, ayant, par un secret et sage
+dessein connu de lui seul, donné l'absolution aux cités de Toulouse et
+de Narbonne, ennemies de la chrétienté et du comte, et retenant en sa
+garde et protection les autres châteaux des pays albigeois, craignait
+que Louis, en sa qualité de fils aîné du roi de France et de seigneur
+suzerain de tous les fiefs que lui, légat, occupait, ne voulût user de
+suprématie contre son avis et sa disposition, soit en s'emparant des
+villes et castels que lui-même avait dans les mains, soit en les
+détruisant. Par ainsi, comme on le disait, et avec vraisemblance,
+l'arrivée et la présence de Louis ne plaisaient point à maître Pierre;
+ni faut-il s'en étonner, puisque, alors que toute ladite contrée fut
+infectée du venin de l'hérétique dépravation, le roi Philippe, son
+souverain, maintes fois averti et requis de mettre ordre à un si grand
+mal et de s'employer à purger son royaume de l'infidèle impureté,
+n'avait pourtant, comme il le devait, donné conseil ni assistance
+aucune. Il ne semblait donc pas juste au légat que Louis dût ou pût rien
+tenter contre ses arrangemens, maintenant que tout le pays avait été
+conquis par le seigneur pape au moyen des Croisés, d'autant moins qu'il
+venait comme Croisé seulement et comme pélerin. Mais Louis, rempli qu'il
+était de douceur et de bénignité, répondit au cardinal de Bénévent qu'il
+ferait selon son bon plaisir; puis quittant Valence, il arriva à
+Saint-Gilles, et le noble comte de Montfort avec lui, tandis que
+revenaient de la cour de Rome les nonces que les archevêques et évêques
+de la province avaient, ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, envoyés vers
+le seigneur pape, afin de lui demander pour leur maître et monarque, le
+très-illustre et très-chrétien comte Simon. Sur quoi Sa Sainteté adressa
+lettres au légat et aux prélats, ensemble au comte de Montfort, sous
+même forme, contenant qu'elle confiait à la garde de Montfort tout le
+pays qui avait appartenu au comte de Toulouse, plus celui que les
+Croisés avaient acquis et que le légat retenait en otage jusqu'à ce
+qu'elle en ordonnât plus pleinement dans le concile général qu'elle
+avait convoqué pour les calendes de novembre de l'année courante.
+Aussitôt Louis et notre comte firent savoir l'arrivée desdits envoyés à
+maître Pierre, lequel pour lors était avec plusieurs évêques près
+Saint-Gilles dans la cité d'Arles.
+
+
+_Lettre du seigneur pape au comte de Montfort._
+
+«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son aimé fils,
+noble homme, Simon, comte de Montfort, salut et apostolique bénédiction.
+Nous louons dignement dans le Seigneur tes hauts faits et gestes, parce
+qu'en pur amour et sincérité de coeur tu as glorieusement soutenu les
+combats pour la cause de Dieu, infatigable et vrai soldat du Christ,
+ardent et invincible champion de la foi catholique; d'où vient que par
+toute la terre s'est répandu le bruit de ta piété, que sont versées sur
+ta tête mille bénédictions et entassées les prières de l'Église pour que
+tu acquières encore plus de succès, et que ceux qui intercèdent en ta
+faveur s'étant multipliés avec tes chrétiennes actions, on te garde la
+couronne de gloire que te donnera le juste juge dans l'éternité future,
+réservée, comme nous l'espérons pour toi, dans les cieux à cause de tes
+mérites. Courage donc, guerrier de Jésus-Christ; remplis ton ministère,
+parcours la carrière ouverte devant tes pas jusqu'à ce que tu saisisses
+le prix; ne t'affaiblis jamais dans les tribulations, sachant que le
+Dieu Sabaoth, c'est-à-dire le Dieu des armées et prince de la milice
+chrétienne, est à tes côtés qui te baille assistance; ne va pas vouloir
+essuyer la sueur des batailles avant d'avoir emporté la palme de la
+victoire; et, bien plus, puisque tu as tant noblement commencé,
+étudie-toi à consommer, dans une fin plus louablement encore poursuivie
+par la longanimité et la persévérance qui couronnent les grandes
+oeuvres, ce bon début et les suites dont tu as eu soin de l'accompagner
+dignement, te souvenant, selon la parole de l'apôtre, que nul ne doit
+être proclamé vainqueur s'il n'a légitimement combattu. Comme donc nous
+avons jugé convenable de commettre à ta prudence, garde et défense,
+jusqu'au temps du concile où nous pourrons plus sainement en ordonner
+sur l'avis des prélats, tout le pays qu'a tenu le comte de Toulouse,
+plus les autres terres conquises par les Croisés et prises en otage par
+notre cher fils Pierre, cardinal-diacre de Sainte-Marie en Acquire,
+légat du siége apostolique, t'en concédant les revenus et profits,
+ensemble les justices et autres choses appartenant à la juridiction,
+pour, sauf les dépenses employées à l'approvisionnement et garnison des
+châteaux occupés en notre nom, subvenir aux frais de la guerre que tu ne
+peux ni ne dois supporter: nous remontrons en toute diligence à ta
+noblesse qu'elle n'ait à reculer devant cette mission pour le Christ, te
+demandant avec toute affection dans le Seigneur, te priant instamment au
+nom et en vertu de Dieu de ne point la refuser, lorsque lui, acceptant
+pour ton salut celle que lui a donnée son père, a couru comme un géant
+jusqu'au gibet de la croix et à la mort, afin de l'accomplir; nous te
+demandons de ne point faillir de fatigue puisque tu t'es à son service
+dévoué tout entier, ni renoncer à combattre dignement pour sa cause, et
+de ne laisser oncques arriver jusqu'à ton coeur l'envie d'aller contre
+des conseils si doux et si paternels commandemens; mais plutôt de
+t'attacher de suprême désir et sincère amour à faire tout ce que nous
+t'ordonnons, afin que tu sois éternellement caressé dans les
+embrassemens du Christ qui, t'invitant à ces étreintes de gloire et de
+béatitude, étend pour toi ses infatigables bras. Davantage, mets tous
+tes soins et toute ta prudence à empêcher que tu n'aies couru ou
+travaillé en vain; prends bien garde que, par ta négligence, les nuées
+de sauterelles sorties du puits de l'abîme et rejetées, par ton
+ministère, loin du sol qu'elles avaient inondé, ne puissent (ce que
+n'advienne) y revenir pour en chasser le peuple de Dieu. Pour nous,
+espérant de conviction que, soigneux de ton salut, tu ne contreviendras
+jamais aux mandemens apostoliques, nous avons ordonné aux barons,
+consuls et autres fidèles serviteurs du Christ établis dans les susdites
+contrées (de ce leur faisant très-expresses injonctions au nom du
+Saint-Esprit) qu'ils s'appliquent tout entiers à observer inviolablement
+tes ordres touchant les affaires de la paix et de la foi, comme autres
+points ci-dessus rapportés, et te fournissent avis et secours largement
+et en abondance contre les ennemis de la foi et les perturbateurs; de
+sorte que, par leur coopération, tu mènes à bonne issue ces affaires
+confiées à ta loyauté. Pareillement avons mandé au légat et commandé de
+statuer sur tout ce qu'il jugera leur être expédient, de te donner, dans
+l'occasion, assistance et conseil, de faire fermement exécuter ce que tu
+auras décidé, et de contraindre fortement, à ce qui te semblera utile,
+les contradicteurs, s'il s'en trouve, ou les rebelles, sans tenir compte
+de condition quelconque ou d'appel.
+
+«Donné à Latran, le quatrième jour avant les nones d'avril, et de notre
+pontificat l'an dix-huit.»
+
+Louis, en partant de Saint-Gilles, vint à Montpellier et de là à
+Béziers, laquelle n'est éloignée de Narbonne que de quatre lieues
+seulement, et où les gens de cette ville, déterminés par la crainte,
+députèrent vers lui pour lui signifier qu'ils étaient prêts à faire, en
+toute chose, selon sa volonté. Ni est-il à taire qu'Arnaud, archevêque
+de Narbonne, travaillait de tout son pouvoir à ce que les murailles de
+Narbonne ne fussent ruinées, et même il était, pour ce sujet, allé
+jusqu'à Vienne à la rencontre de Louis. Il disait en effet que Narbonne
+était à lui, ce qui était en partie véritable, ayant en outre usurpé et
+retenu pour son compte le duché de Narbonne que le Toulousain avait de
+longue date possédé. Toutefois les Narbonnais ne s'en étaient pas moins
+opposés au comte de Montfort en haine de Dieu et de la chrétienté; voire
+ils avaient combattu le Christ de tous leurs efforts, introduit dans
+leur ville et long-temps gardé ses ennemis, et même, l'année précédente,
+avaient causé, à l'archevêque qui plaidait si vivement pour la
+conservation de leurs murs, de grandes craintes au sujet de sa propre
+vie; d'où vient que ce prélat paraissait aux nôtres y mettre trop
+d'insistance, et agir en cela contre l'intérêt de l'Église et le sien
+même. Pour cette cause donc et certains autres motifs qu'il n'est
+nécessaire de rapporter ici, quelque peu de désaccord s'était glissé
+entre ledit archevêque et le comte de Montfort; mais presque tous
+jugeaient que le premier, quant aux prétentions que nous venons de dire,
+ne pourvoyait pas assez pour l'avenir au bien de la foi chrétienne.
+Finalement, durant que le légat, Louis, le comte de Montfort et tous les
+pélerins se trouvaient à Béziers, il fut arrêté, d'après la volonté du
+légat et sur l'avis des prélats qui se trouvaient là en bon nombre, que
+Louis, selon la décision et par l'autorité du cardinal de Bénévent,
+ferait démolir les murs de Narbonne, de Toulouse et de quelques
+châteaux, pour ce que ces forteresses avaient fait beaucoup de mal à la
+chrétienté, avec défense, toutefois, de troubler les habitans desdits
+lieux, autrement qu'en ce qui était commis par le légat à son exécution.
+Ce qu'afin de mieux observer Louis manda aux citoyens de Narbonne de
+jeter bas eux-mêmes leurs murailles dans l'espace de trois semaines, au
+gré de deux chevaliers qu'il envoya _ad hoc_ en cette ville, et que,
+s'ils ne le faisaient, ils tinssent pour sûr qu'il les châtierait
+lourdement. Ils commencèrent donc à démolir les murs de Jéricho, je veux
+dire de Narbonne; et Louis, sortant de Béziers, vint avec les siens à
+Carcassonne où, quelques jours après, se rendit le légat, lequel y
+convoqua dans la maison de l'évêque les évêques qui étaient présens,
+Louis, le comte de Montfort et les nobles à la suite de Louis; puis,
+devant eux, il remit, selon la teneur du mandat apostolique, tout le
+pays à la garde du comte jusqu'au concile général. Cela fait, Louis,
+partant de Carcassonne, arriva en un certain château voisin qu'on nomme
+Fanjaux, et y resta peu de jours, tandis que le légat et le comte de
+Montfort gagnaient Pamiers. Là vint vers le cardinal ce méchant comte de
+Foix, que Simon ne voulut voir; là aussi fut au comte baillé en garde
+par le légat le château de Foix que celui-ci avait long-temps occupé, et
+où Montfort envoya aussitôt de ses chevaliers pour y tenir garnison.
+Nous ne devons passer sous silence qu'avant son départ de Carcassonne il
+avait député Gui son frère et chevaliers avec lui pour recevoir
+Toulouse et s'y établir en son nom, plus faire prêter serment de
+fidélité aux habitans et leur ordonner d'abattre leurs murailles; ce que
+firent ceux-ci, bien que malgré eux et à leur grande douleur, contraints
+par la crainte plutôt qu'induits par amour à obéir, si bien qu'à compter
+de ce jour, l'orgueil de cette ville superbe fut enfin humilié. Après la
+remise du château de Foix dans les mains du comte, le légat, Louis et
+Montfort, ensemble tous les pélerins, se dirigèrent vers Toulouse et y
+entrèrent; ensuite Louis et les Croisés à sa suite, ayant atteint le
+terme de leur pélerinage, retournèrent en France. Quant au légat,
+partant de Toulouse, il vint à Carcassonne, et y attendit quelques jours
+le comte de Montfort qui vint le retrouver après être resté le même
+temps à Toulouse. Puis, ayant fait un long séjour dans ces contrées et
+s'y étant louablement acquitté de ses fonctions de légat, homme qu'il
+était de circonspection et de prudence, le cardinal, maître Pierre de
+Bénévent, laissant tout le pays à la garde de Montfort, selon l'ordre du
+seigneur pape, descendit en Provence et retourna vers le souverain
+pontife, suivi du noble comte jusqu'à Saint-Antoine près de Vienne, où
+ils se séparèrent, l'un pour aller à Rome et l'autre à Carcassonne.
+Montfort donc revint dans cette ville après être resté quelques jours en
+Provence; puis, peu de jours ensuite, il se transporta dans les
+quartiers de Toulouse et d'Agen pour les visiter et redresser ce qu'il y
+trouverait exiger correction. Ni faut-il taire que les murailles de
+Toulouse étaient déjà démolies en grande partie. Or, quelques jours
+après, Bernard de Casenac, homme méchant et bien cruel, dont nous avons
+fait mention plus haut, recouvra, par trahison, un certain château en
+Périgord qui lui avait appartenu, et qu'on nommait Castelnau. En effet,
+un chevalier de France, auquel le comte en avait confié la garde, ne
+l'avait pas suffisamment garni et l'avait laissé presque vide; ce
+qu'apprenant le susdit Bernard, il vint sus, l'assiégea, le prit sur
+l'heure, et condamna à la mort du gibet les chevaliers qu'il y trouva.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXXIII.
+
+ De la tenue du concile de Latran, dans lequel le comté de
+ Toulouse, commis ès mains du comte Simon, lui est pleinement
+ concédé.
+
+
+L'an du Verbe incarné 1215, dans le mois de novembre, le seigneur pape
+Innocent III ayant convoqué, dans l'église de Latran, les patriarches,
+archevêques, évêques, abbés et autres prélats des églises, célébra, dans
+la ville de Rome, un concile général et solennel. Entre autres points
+arrêtés et décidés en ce concile, on y traita des affaires de la foi
+contre les Albigeois, d'autant que s'y étaient présentés le comte
+Raimond, autrefois comte de Toulouse, son fils et le comte de Foix,
+perturbateurs très-déclarés de la paix et ennemis de la religion, pour
+supplier qu'on leur rendît les domaines qu'ils avaient perdus par la
+disposition de la justice divine, aidée des efforts des Croisés. Mais,
+de son côté, le noble comte de Montfort avait envoyé en cour de Rome son
+frère germain, Gui, et autres émissaires discrets et fidèles. Il est
+bien vrai qu'ils y trouvèrent quelques gens, et, qui pis est, parmi les
+prélats, qui s'opposaient aux affaires de la foi et travaillaient à la
+réintégration desdits comtes; mais le conseil d'Achitophel ne prévalut
+cependant point, et le désir des méchans fut trompé, car le seigneur
+pape, d'accord avec la majeure et plus saine partie du sacré concile,
+ordonna ce qui suit des choses relatives aux suites de la croisade
+contre les Albigeois. Il statua que la cité de Toulouse et autres terres
+conquises par les Croisés seraient concédées au comte de Montfort qui
+s'était porté, plus que tout autre, de toute vaillance et loyauté à la
+sainte entreprise; et quant aux domaines que le comte Raimond possédait
+en Provence, le souverain pontife décida qu'ils lui seraient gardés,
+afin d'en pourvoir, soit en partie, soit même pour le tout, le fils de
+ce comte, pourvu toutefois que, par indices certains de fidélité et de
+bonne conduite, il se montrât digne de miséricorde. Or, nous montrerons
+dans les chapitres suivans combien peu ces prévisions se réalisèrent, et
+comment ledit jeune homme fit changer une telle grâce en sévère
+jugement. Après le retour de ses envoyés, le comte de Montfort, sur
+l'avis des évêques du pays albigeois et de ses barons, se rendit en
+France près du roi son seigneur pour recevoir les terres qui relevaient
+de lui; et il ne nous serait facile de rapporter ni au lecteur de croire
+quels grands honneurs lui furent faits dans ce royaume, accueilli qu'il
+était dans chaque ville, castel ou bourg sur son passage par le clergé
+et le peuple qui sortaient en procession à sa rencontre avec longues
+acclamations et en criant: _Benedictus qui venit in nomine Domini!_
+Même, telle et si vive était la pieuse et religieuse dévotion du
+peuple, que celui-là se disait heureux qui avait pu toucher le bout de
+ses vêtemens. À son arrivée près du roi, le comte en fut aussi reçu avec
+honneur et très-grande bienveillance; et, après les entretiens d'une
+aimable familiarité, Philippe lui donna l'investiture du duché de
+Narbonne et du comté de Toulouse, plus des fiefs relevant de la couronne
+que les Croisés avaient acquis contre les hérétiques ou leurs
+défenseurs, et en assura la possession à ses descendans.
+
+Durant que le noble comte était en France, Raimond, fils encore tout
+jeune de Raimond, jadis comte de Toulouse, contrevenant en tout aux
+mandats apostoliques, non à cause de sa grande jeunesse, mais plutôt par
+colère, méprisant en outre la notable faveur et abondante miséricorde
+que le souverain pontife lui avait accordée, bien qu'il en fût indigne,
+vint aux contrées provençales; et, conjurant contre Dieu, les droits
+civils et canoniques, il occupa, avec le secours des Avignonnais, des
+Tarasconnais et des Marseillais, de l'avis et par l'aide de certains
+nobles de Provence, le pays que le noble comte de Montfort tenait en
+garde par l'ordre du seigneur pape. S'étant donc emparé de la terre
+au-delà du Rhône, il alla vers un très-noble château au royaume de
+France, dans le diocèse d'Arles, et situé sur le bord de ce grand
+fleuve, lequel château avait appartenu au comte de Toulouse, puis avait
+été concédé par l'Église romaine au comte Simon (cession confirmée par
+le roi), et que l'archevêque d'Arles, dans le domaine duquel il se
+trouve, avait donné en fief à ce même comte comme à son vassal. Ledit
+Raimond, venant à Beaucaire, appelé par les hommes de ce château qui
+avaient fait hommage à Montfort, fut reçu dans le bourg; et comme
+aussitôt quelques nobles de Provence, les citoyens d'Avignon et de
+Marseille, ensemble les bourgeois de Tarascon, gens méchans et perfides,
+furent accourus vers lui, il assiégea le sénéchal du comte[167], les
+chevaliers et servans qui gardaient la citadelle, et commença à les
+attaquer vivement. À cette nouvelle, Gui, frère de Montfort, et Amaury
+son fils aîné, plus les autres barons et chevaliers qui étaient du côté
+de Toulouse, marchèrent en diligence sur Beaucaire pour secourir, s'ils
+le pouvaient, leurs compagnons assiégés, ayant avec eux le vénérable
+Gui, évêque de Carcassonne, lequel, comme on l'a dit souvent, était tout
+entier aux affaires de la foi. Cependant le très-noble comte de Montfort
+arrivait en hâte de France, menant avec soi plusieurs chevaliers qu'il y
+avait levés à grands frais. Quant à Gui son frère, et son fils Amaury,
+dans leur marche rapide vers Beaucaire, ils vinrent à Nîmes, qui est à
+quatre lieues de ce château, et y restèrent une nuit; puis, le
+lendemain, ayant entendu la messe de bon matin, s'étant confessés et
+ayant reçu la communion du divin sacrement, ils montèrent à cheval et
+sortirent de Nîmes se portant précipitamment sur Beaucaire. Ils allaient
+tout prêts à se battre, ne désirant rien tant que de livrer un combat
+décisif aux ennemis; et durant que nous étions en route, ayant appris
+que, proche le grand chemin, il y avait un certain château, nommé
+Bellegarde, qui s'était rendu à nos ennemis et pouvait infester
+grandement la voie publique, nous nous détournâmes pour l'assiéger sur
+l'avis des nobles de l'armée; et l'ayant pris aussitôt, nous y passâmes
+la nuit. Le lendemain, à l'aube du jour, après avoir entendu la messe,
+nous en partîmes pour arriver vitement devant Beaucaire. Or étaient les
+nôtres disposés au combat tout en marchant, et rangés en trois troupes
+au nom de la Trinité. Parvenus à ce château, nous y trouvâmes une
+multitude infinie de gens qui tenaient assiégés dans la citadelle nos
+chevaliers et nos servans; toutefois ils n'osèrent sortir des murs
+inférieurs de la place, bien que les nôtres fussent peu de monde en
+comparaison, et qu'ils se tinssent long-temps devant les murailles, les
+invitant à en venir aux mains. Nos gens voyant que les ennemis
+refusaient le combat, après les avoir attendus et défiés, revinrent au
+château de Bellegarde pour retourner le lendemain; et tandis que nous
+étions là, le noble comte de Montfort arriva de France, et courant vers
+Beaucaire, vint à Nîmes; si bien que partant le même jour de bon matin,
+lui de cette ville et nous de Bellegarde, nous vînmes devant Beaucaire
+et assiégeâmes les assiégeans, Montfort d'un côté et nous de l'autre.
+Sur quoi le fils de l'ex-comte de Toulouse rassembla le plus qu'il put
+d'Avignonnais, de Tarasconnais et de Provençaux des bords de la mer,
+ensemble beaucoup d'autres des castels environnans, engeance perfide et
+renégate, lesquels, réunis contre Dieu et l'athlète du Christ, savoir le
+comte de Montfort, vexaient de tout leur pouvoir ceux des nôtres qui
+étaient dans la citadelle. Pour nous, non seulement nous assiégions
+Beaucaire, mais encore les villes et châteaux susdits, enfin la Provence
+presque toute entière. Les ennemis avaient établi autour du fort de
+Beaucaire et en dehors une muraille et un fossé afin de nous en
+défendre l'approche, battant en outre la place au moyen de machines
+dites perrières, et lui donnant fréquens et vigoureux assauts que nos
+gens repoussaient avec une bravoure merveilleuse, et non sans leur tuer
+beaucoup de monde. Les ennemis avaient aussi construit un bélier d'une
+grosseur énorme qu'ils appliquèrent contre la muraille de la citadelle
+et qui la frappait violemment; mais nos gens, à l'aide d'une admirable
+bravoure et industrie, en amortissaient tellement les coups qu'il
+n'ébranla du tout ou que très-peu le rempart; bref, les assiégeans
+firent d'autres et nombreuses machines d'espèces très-diverses que les
+assiégés brûlèrent toutes. Pour ce qui est du noble Montfort, il
+continuait le siége à l'extérieur avec des frais immenses et non sans
+grand péril, car tout le pays avait donné à la male route, si bien que
+nous ne pouvions avoir de vivres pour l'armée que de Saint-Gilles et de
+Nîmes, outre qu'il fallait, quand nous en voulions tirer de ces deux
+villes, y envoyer des chevaliers pour escorter ceux qui les apportaient.
+Il fallait aussi que, sans relâche, tant de nuit que de jour, le tiers
+des chevaliers de l'armée se tînt prêt au combat, parce qu'on craignait
+que les ennemis ne nous attaquassent à l'improviste (ce que pourtant ils
+n'osèrent jamais essayer), et parce qu'il était nécessaire de garder
+continuellement les machines. Le noble comte avait fait dresser une
+perrière qui jouait contre le premier mur du bourg, car il n'avait pu en
+faire élever plusieurs, vu qu'il n'avait pas assez de monde pour les
+faire agir, et que, quant aux chevaliers du pays, ils étaient tièdes
+pour sa cause, poltrons et de mince ou de nul service à l'armée du
+Christ, tandis que ceux des ennemis étaient pleins de courage et
+d'audace. Ni devons-nous taire que quand ceux-ci pouvaient prendre
+quelques-uns des nôtres, soit clercs, soit laïques, ils les condamnaient
+à une mort honteuse, les pendant, égorgeant les uns et démembrant les
+autres. Ô guerre ignoble! ô victoire ignominieuse! Un jour ils prirent
+un de nos chevaliers, le tuèrent, le pendirent et lui coupèrent les
+pieds et les mains. Ô cruauté inouïe! Bien plus, ils jetèrent ces pieds
+mutilés dans la citadelle, au moyen d'un mangonneau, pour terrifier
+ainsi et irriter nos assiégés. Cependant Raimond, jadis comte de
+Toulouse, parcourait la Catalogne et l'Arragon, rassemblant ce qu'il
+pouvait de soldats pour entrer sur nos terres, et s'emparer de Toulouse
+dont les citoyens, race mauvaise et infidèle, étaient, s'il venait,
+disposés à le recevoir. En outre, les vivres manquèrent à ceux des
+nôtres qui étaient enfermés dans Beaucaire (car jamais les ennemis
+n'auraient pu les prendre s'ils en avaient eu seulement assez pour se
+soutenir); ce dont ils donnèrent connaissance à notre comte, lequel fut
+saisi d'une vive anxiété et ne savait que faire, ne pouvant délivrer les
+siens et ne voulant entendre à les abandonner à une mort certaine. Sur
+le tout, la cité de Toulouse et le reste du pays qu'il possédait était
+sur le point d'apostasier. Toutes ces choses soigneusement considérées,
+le noble et loyal comte chercha de quelle manière il pourrait délivrer
+les siens et obtenir qu'ils lui fussent rendus. Que dirai-je? nous
+entrons en pourparler par intermédiaires avec les ennemis, et il est
+convenu que les assiégés du fort de Beaucaire le livreront, moyennant
+qu'il leur serait permis d'en sortir vies et bagues sauves; ce qui fut
+fait. Au demeurant, si l'on examine les circonstances de ce siége, on
+verra que le noble comte, bien qu'il n'ait eu la victoire peur lui, n'en
+remporta pas moins la gloire d'une loyale générosité et d'une loyauté
+généreuse. À son départ de Beaucaire, ce vaillant homme revint à Nîmes,
+et y ayant laissé sa cavalerie pour garder la ville et courir le pays,
+il marcha en hâte vers Toulouse; ce qu'apprenant Raimond, jadis comte de
+cette ville, lequel venait de sa personne pour l'occuper, il s'enfuit
+avec honte. Or, chemin faisant, Montfort avait envoyé devant lui
+quelques-uns de ses chevaliers à Toulouse; et comme les habitans,
+perfides qu'ils étaient et disposés à trahison, les eurent pris et
+renfermés dans une maison, irrité à la fois et bien fort étonné d'une
+telle insolence, le comte, voyant que les Toulousains voulaient lui
+résister, fit mettre le feu dans un endroit de la ville. D'abord ils se
+réfugièrent dans le bourg, voulant encore faire résistance; mais voyant
+que le comte se préparait à leur donner l'assaut, ils eurent peur et
+s'abandonnèrent eux et leur cité à sa discrétion. Sur quoi Montfort fit
+renverser de fond en comble les murailles et les tours de la ville,
+prenant en outre des otages parmi les citoyens, lesquels il mit en garde
+dans ses châteaux. Cependant les gens de Saint-Gilles, apostats et
+infidèles, reçurent dans leurs murs le fils de l'ex-comte de Toulouse
+contre la volonté de leur abbé et des moines qui, pour cette cause,
+enlevèrent de l'église le corps de Christ, sortirent de Saint-Gilles
+nu-pieds et le frappèrent d'interdit et d'anathême. Quant au noble
+comte, après avoir passé quelques jours à Toulouse, il alla en Gascogne
+où fut célébré le mariage entre Gui, son fils cadet[168], et la comtesse
+de Bigorre, puis revint à Toulouse peu de jours ensuite.
+
+[Note 167: Lambert de Limoux.]
+
+[Note 168: Le texte porte _fratrem_; c'est _filium_ qu'il faut lire.
+Cette comtesse ou héritière de Bigorre fut enlevée à son légitime mari
+pour être livrée à ce second fils de Montfort qui, par là, acquérait un
+riche domaine.]
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXXIV.
+
+ Siége de Montgrenier.
+
+
+En ce temps-là, ce vieil ennemi et persécuteur infatigable de la cause
+du Christ, le comte de Foix, contrevenant aux commandemens du souverain
+pontife et du second concile général au sujet de la paix, ou du moins de
+la trève à observer pendant quinze ans, avait construit près de Foix un
+certain fort qu'on nommait Montgrenier, lequel était assis au sommet
+d'une montagne très-haute, et semblait, au jugement humain, non
+seulement inexpugnable, mais presque inaccessible. Là habitaient les
+perturbateurs et destructeurs de la foi; là les ennemis de l'Église
+avaient leur refuge et leur repaire. Le comte de Montfort apprenant que
+cette citadelle était pour eux un moyen de porter à la chrétienté de
+notables dommages, qui, s'ils n'étaient promptement réprimés, pourraient
+préjudicier plus qu'on ne saurait dire aux affaires de Jésus-Christ,
+forma le dessein de l'assiéger; et l'an du Verbe incarné 1216, le
+sixième jour de février, ce vaillant prince arriva devant Montgrenier,
+défendu par Roger Bernard, fils du comte de Foix, l'égal de son père en
+méchanceté, ensemble plusieurs chevaliers et servans. Or le traître ne
+croyait pas que nul parmi les mortels pût non seulement prendre son
+fort, mais osât même l'attaquer dans une telle saison, vu, comme nous
+l'avons dit, qu'il était situé dans des montagnes très-hautes et
+très-froides, et qu'on était dans l'hiver, lequel en cet endroit est
+d'ordinaire très-âpre. Mais le brave Montfort, se confiant dans celui
+qui commande aux eaux et aux vents, et donne le secours avec les
+épreuves, ne redoutant ni les orages ni la rigueur des neiges, ni
+l'abondance des pluies, et formant le siége au milieu des boues et du
+froid, se prit à le pousser vivement, malgré les efforts des chevaliers
+du château; et comme nous pourrions à peine raconter par le menu toutes
+les difficultés et tous les travaux de cette entreprise, disons en peu
+de mots qu'il convient de l'appeler un martyre plutôt qu'une fatigue.
+Bref, après nombre de jours, l'eau étant venue à manquer dans la place
+aussi bien que les vivres, l'envie de résister encore faillit également
+aux assiégés; car les nôtres, bien qu'à grand'peine, fermaient nuit et
+jour toutes les issues si étroitement que les ennemis ne pouvaient
+introduire dans le château aucune provision et n'osaient descendre pour
+puiser de l'eau. Accablés de telles souffrances, ils traitèrent donc de
+la reddition de Montgrenier; et comme les assiégeans ne connaissaient
+pas bien toute leur situation, ils consentirent plus aisément à leurs
+demandes: or elles étaient qu'il leur fût permis de sortir du château
+avec leurs armes, ce qui fut fait. Roger Bernard jura de plus au comte
+qu'il ne lui ferait point la guerre pendant une année; mais nous
+montrerons plus bas combien il observa mal ce serment.
+
+Le château fut rendu la veille de la Résurrection du Seigneur, et après
+que le noble comte y eut aussitôt mis garnison de ses servans, il revint
+à Carcassonne, d'où il marcha sur certains châteaux du diocèse de
+Narbonne voisins de Termes, où habitaient routiers qui, pour leurs
+péchés, avaient été chassés de leurs terres; il prit les uns de force,
+et reçut les autres sans aucune condition. Ces choses dûment faites,
+Montfort gagna les quartiers de Provence, à savoir vers le diocèse de
+Nîmes, pour autant que la ville de Saint-Gilles ayant fait pacte de mort
+avec les gens d'Avignon et de Beaucaire, ensemble plusieurs châteaux
+dudit diocèse qui avaient rompu cette même année avec Dieu et l'Église,
+s'était rendue à Raimond, fils de Raimond, ex-comte de Toulouse. Comme
+donc le noble comte, pour cause de pélerinage et du consentement de
+l'abbé, souverain seigneur de Saint-Gilles, y fut arrivé, les habitans
+ne voulurent l'y admettre; et en appelant au seigneur cardinal Bertrand,
+ils fermèrent leurs portes; sur quoi notre comte, homme qu'il était
+plein d'humilité et de dévotion, s'éloigna de Saint-Gilles par déférence
+pour cet appel. En effet, dans ce temps était venu en Provence maître
+Bertrand, cardinal-prêtre du titre de Saint-Jean et Saint-Paul, légat du
+siége apostolique, personnage de grande science et d'immense vertu,
+envoyé par le souverain pontife pour ordonner des choses qui
+concernaient la paix et la foi dans les provinces de Vienne, d'Arles,
+d'Aix, Embrun et Narbonne, lequel était pour lors au-delà du Rhône dans
+la cité d'Orange, et à qui les citoyens d'Avignon et de Marseille, non
+plus que les gens de Saint-Gilles, de Beaucaire et de Tarascon, ne
+voulaient obéir, ayant tourné à réprobation et apostasie. Cependant le
+noble comte de Montfort attaquait vivement les châteaux qui, comme nous
+l'avons dit, avaient, au diocèse de Nîmes, apostasié cette année même,
+secouru par Gérard, archevêque de Bourges, et Robert, évêque de
+Clermont, homme puissant qui, l'année précédente, avait pris la croix
+contre les perturbateurs et les ennemis de la foi. Soutenu de leur
+assistance et de celle de nombreux chevaliers et servans venus avec eux,
+Montfort assiégea un certain château près Saint-Gilles, nommé
+Posquières, et s'en étant rendu maître, il assiégea un autre château
+appelé Bernis, qu'il prit après de vaillans efforts, et où il fit pendre
+à des potences beaucoup de ceux qu'il y trouva, selon leurs mérites. Or
+ces triomphes frappèrent à tel point de terreur tous les apostats du
+pays, qu'ils laissèrent vides tous les châteaux qu'ils occupaient et
+fuirent à l'approche du comte; si bien que, dans toute la contrée en
+deçà du Rhône, il en resta à peine qui lui résistassent, fors
+Saint-Gilles, Beaucaire et quelques autres citadelles en très-petit
+nombre. Cela fait, le comte descendit vers un bourg sur le Rhône, que
+l'on nomme port Saint-Saturnin, tandis que le cardinal passait ce fleuve
+près de Viviers (voulant voir le comte et avoir avec lui une conférence
+pour les affaires de Jésus-Christ), car le passage du Rhône n'était plus
+libre sur aucun point plus voisin, vu que les Avignonnais et autres
+ennemis de la foi s'opposaient à la sainte entreprise et aux efforts
+des Croisés; de telle sorte que le cardinal se plaignait qu'ils
+l'eussent en quelque façon tenu assiégé dans la cité d'Orange. Il vint
+donc à Saint-Saturnin où, entre autres outrages qu'il y reçut des
+infidèles, le moindre ne fut pas qu'étant assis avec beaucoup de clercs
+et de laïques en vue du Rhône, soudain les ennemis de Dieu qui
+garnissaient le port lancèrent contre lui sept ou huit carreaux dont la
+Providence divine put seule le préserver. Toutefois, le secrétaire du
+pape, lequel était présent, fut blessé. Pour ce qui est du comte, il se
+rendit en ce lieu avec diligence et allégresse bien grandes, auprès du
+légat, auquel cet homme très-chrétien rendit tels honneurs qu'il ne
+serait facile de l'expliquer. Vers le même temps, l'archevêque de
+Bourges et l'évêque de Clermont ayant atteint le terme de leur
+pélerinage, savoir quarante jours, s'en retournèrent chez eux. Quant au
+comte, il assiégea vaillamment, prit et rasa la très-forte citadelle de
+Dragonet, située sur la rive du Rhône, ayant pris tous ceux qui étaient
+dedans et les ayant jetés dans les fers; et avait été cette tour
+construite pour être une caverne de larrons, lesquels dépouillaient les
+pélerins et autres qui venaient tant par terre que par eau. Ceci
+terminé, l'avis et la volonté du cardinal fut que le noble comte passât
+le Rhône et gagnât la Provence pour y réprimer les perturbateurs de la
+paix, entre lesquels étaient Raimond, fils de l'ex-comte de Toulouse, et
+Adhémar de Poitiers, avec leurs complices qui, dans ces quartiers,
+troublaient de tout leur pouvoir les affaires de la foi. Montfort obéit
+au cardinal et se fit apprêter exprès des vivres, des barques pour
+traverser ce fleuve; ce qu'apprenant les ennemis, ils s'assemblèrent
+par terre pour l'empêcher de passer à eux, tandis que les Avignonnais
+venaient par le Rhône avec des navires bien armés pour servir au même
+dessein; mais quand ils eurent vu traverser un très-petit nombre de
+chevaliers du comte, frappés d'effroi par un divin miracle, ils
+cherchèrent leur salut dans la fuite; et pareillement une terreur si
+grande saisit tous ceux qui, dans ce pays, adhéraient aux ennemis de
+Montfort, qu'ils abandonnèrent beaucoup de petits châteaux. Le noble
+comte passa donc avec les siens, et vint à un château qu'on appelle
+Montélimar, suivi du cardinal, à la volonté et de l'ordre duquel il
+faisait toutes choses. Or Guitard d'Adhémar, seigneur de Montélimar pour
+majeure partie, était avec les ennemis du comte, bien qu'il fût homme
+lige du seigneur pape, et ne voulut rendre au cardinal ledit château
+dont il avait fait le réceptacle des hérétiques, malgré la sommation qui
+lui fut adressée; mais les habitans reçurent le comte, d'autant qu'un
+certain chevalier, qui était aussi seigneur de Montélimar et parent
+dudit Guitard, était et avait toujours été du parti de Montfort. Après
+avoir passé quelques jours en ce lieu, notre comte marcha au siége d'un
+château du diocèse de Valence, ayant nom Crest, et appartenant à Adhémar
+de Poitiers, qui, comme nous l'avons dit déjà, était son ennemi, et
+avait violemment persécuté l'évêque de Valence dont la ville adhérait et
+avait toujours adhéré à la cause du soldat de Dieu. À son arrivée devant
+Crest, le comte assiégea ce château très-noble et très-fort, bien garni
+de chevaliers et de servans, et après en avoir formé le siége, commença
+à l'attaquer bravement, de même que les gens de la place à se défendre
+de toutes leurs forces. Là se trouvaient de notre côté plusieurs des
+évêques du pays et des chevaliers français au nombre de cent environ,
+que le roi Philippe avait envoyés au comte pour servir avec lui pendant
+six mois. Durant ce siége, on essaya de rétablir la paix entre lui et
+Adhémar; et, après beaucoup de paroles et de longues négociations, un
+traité fut conclu entre eux deux avec promesse réciproque que le fils
+d'Adhémar épouserait la fille du comte; même Adhémar livra à Montfort,
+pour garantie qu'à l'avenir il ne l'attaquerait en rien, quelques-uns de
+ses châteaux. En outre, un certain noble du pays, nommé Dragonet, se
+rendit à notre comte dont il s'était séparé l'année précédente. Enfin,
+la paix fut également rétablie entre Adhémar et l'évêque de Valence.
+
+Tandis donc que le Seigneur Jésus avançait si miraculeusement les
+affaires en ces contrées, le vieil ennemi voulut empêcher ce qu'il
+s'affligeait de voir en si bon train. En effet, à la même époque, les
+citoyens de Toulouse, ou, pour mieux dire, de la cité de fourberie,
+agités d'un instinct diabolique, apostats de Dieu et de l'Église, et
+s'éloignant du comte de Montfort, reçurent Raimond, leur ancien comte et
+seigneur, qui, pour l'exigeance de ses mérites, avait été déshérité par
+l'autorité du souverain pontife, bien plus[169], du second concile
+général de Latran. Or étaient la noble comtesse épouse de Montfort,
+celle de Gui son frère, et de ses fils Amaury et Gui, ensemble beaucoup
+de fils et filles, tant du comte que de son frère, dans la citadelle de
+Toulouse qu'on nomme château Narbonnais. Aussitôt ledit Raimond, Roger
+Bernard, fils du comte de Foix, et certains autres qui étaient venus
+avec lui, commencèrent à fortifier nuit et jour la ville d'un grand
+nombre de barrières et de fossés, tandis qu'à la nouvelle de cette
+trahison Gui de Montfort et Gui, frère et fils du comte, avec plusieurs
+chevaliers, marchaient en toute hâte vers Toulouse, ayant avec eux ceux
+que le comte avait laissés du côté de Carcassonne pour garder le pays,
+lesquels se jetèrent dans la susdite citadelle où était la comtesse, se
+postant dans les maisons du dehors pour que les ennemis ne pussent
+l'assiéger extérieurement.
+
+[Note 169: _Imo._]
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXXV.
+
+ Second siége de Toulouse.
+
+
+En apprenant l'apostasie de Toulouse, le comte passa le Rhône et revint
+en toute hâte sur ses pas suivi du cardinal, et arrivant ensemble devant
+la ville, ils l'assiégèrent en l'an 1217. Or était cette cité très-vaste
+et très-populeuse, garnie de routiers et autres en grand nombre,
+lesquels étaient auparavant ennemis secrets de Montfort, et s'y étaient
+réunis pour la défendre contre Dieu, le comte et la sainte Église qu'il
+travaillait de toutes ses forces à faire triompher. En effet, beaucoup
+de châteaux et de nobles autour de Toulouse avaient trempé dans la
+trahison, promettant secours en temps et lieu. Comme le noble comte fut
+venu avec les siens jusqu'aux fossés de Toulouse, voulant prendre la
+ville d'assaut, il fut violemment repoussé par les habitans, et vint
+camper près du château Narbonnais; puis, pour autant que Toulouse ne
+pouvait être assiégée efficacement, si, au-delà de la Garonne qui la
+protège du côté de la Gascogne, il n'y avait une armée pour empêcher les
+Toulousains de sortir par les deux ponts jetés sur ce fleuve, le comte
+le passa avec une troupe des siens, laissant en deçà près son fils
+Amaury avec bon nombre de chevaliers, et il demeura de ce côté quelques
+jours; mais comprenant enfin que la troupe d'Amaury ne suffisait pas
+pour résister aux ennemis, il traversa de nouveau la Garonne, afin de
+faire, en réunissant deux corps trop faibles et en péril, une armée
+capable de se défendre. N'oublions point de rapporter un miracle que
+Dieu fit dans ce second passage, afin que gloire lui soit rendue
+toujours et en toutes choses. Comme le comte, tout armé et monté sur son
+cheval bardé, voulait entrer dans le bateau, il tomba dans le fleuve à
+l'endroit le plus profond, et ne reparaissant pas, la crainte, l'effroi
+et une extrême douleur saisissent soudain tous les nôtres. Rachel pleure
+son fils, l'enfer hurle de joie et se réjouit dans ce malheur; il
+appelle les nôtres orphelins quand leur père vit encore. Toutefois celui
+qui, à la prière d'Élisée, voulut qu'une hache surnageât sur l'eau,
+enleva notre prince de l'abîme, lequel en sortit étendant
+très-dévotement ses mains jointes vers le ciel, et aussitôt il fut, avec
+bien grande joie, retiré par les nôtres dans la barque, et conservé sain
+et sauf à la sainte Église, pour laquelle il s'opposait comme une
+barrière à la rage de ses persécuteurs. Ô clémence ineffable du
+Sauveur! Cependant les Toulousains dressèrent un grand nombre de
+perrières et de mangonneaux, afin de ruiner le château Narbonnais,
+d'accabler de pierres le cardinal Bertrand, légat du siége apostolique,
+avec ses compagnons, et de lapider en lui l'Église romaine. Ô combien de
+fois ledit cardinal eut peur là même de mourir, lui qui, plein de
+prudence, ne refusa jamais de vivre pour la cause de Jésus-Christ! Dans
+le même temps, le noble comte reçut des otages des gens de Montauban,
+parce qu'ils étaient soupçonnés de brasser avec les Toulousains quelques
+supercheries contre la paix, portant le miel sur les lèvres et le fiel
+dans le coeur; ce qui fut bien prouvé par la suite, quand le sénéchal
+d'Agen étant venu à Montauban au nom du comte de Montfort, avec l'évêque
+de Lectoure, les habitans envoyèrent à Toulouse durant qu'il dormait
+sans crainte, mandant à l'ex-comte Raimond qu'il vînt avec les
+Toulousains dans leur ville, qu'ils lui livreraient ledit sénéchal et
+tueraient tous ses compagnons; sur quoi, Raimond envoya cinq cents
+hommes armés qui, entrant la nuit même dans le château (car il était
+voisin de Toulouse), barricadèrent les places, de l'avis des habitans
+qui étaient plus de trois mille, placèrent des gardes à la porte des
+maisons où couchaient le sénéchal et les gens de sa suite de peur qu'ils
+n'échappassent, et, pour plus grande précaution, y mirent une grande
+quantité de bois, afin que, s'ils ne pouvaient les prendre autrement, du
+moins ils les brûlassent tous. Cela fait, les Toulousains se mettent à
+pousser de grands cris, les trompettes sonnent, un grand mouvement et un
+grand tumulte éclatent; les Français se lèvent sommeillant et étourdis,
+se confiant non dans leurs forces, mais dans le seul secours de Dieu.
+Soudain ils s'arment; et bien que dispersés dans la place, ils ont tous
+une même volonté, la même foi dans le Seigneur, le même espoir de
+vaincre; ils sortent de leur logis malgré les ennemis sur qui ils se
+ruent impatiens comme des lions; les traîtres prennent la fuite, les uns
+tombent dans les lacs qu'ils avaient préparés, d'autres se précipitent
+en bas des murs, bien que personne ne les poursuive. Bref, les nôtres
+s'emparent de presque tous leurs meubles et brûlent le reste.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXXXVI.
+
+ Comment les Toulousains attaquèrent les assiégeans, et comment le
+ comte de Montfort fut tué le lendemain de la Nativité de saint
+ Jean-Baptiste.
+
+
+Après que le noble comte eut employé déjà environ neuf mois au siége de
+Toulouse, un jour, savoir le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste, les
+assiégés s'armèrent de grand matin afin de nous attaquer brusquement,
+selon leur perfidie accoutumée, pendant que quelques-uns des nôtres
+dormaient encore et que quelques autres étaient occupés à entendre la
+messe; et, pour se jeter sur nous plus à l'improviste, pour faire plus
+de mal à leurs ennemis hors de garde, ils ordonnèrent que l'attaque fût
+faite des deux côtés, afin que nos gens, surpris sans s'y attendre, et
+forcés de combattre en deux endroits, fussent moins prompts à venir à
+leur rencontre et moins capables de soutenir leur charge. On annonça
+donc au comte que les assiégés s'étaient armés et s'étaient cachés en
+dedans de la forteresse le long du fossé; ce qu'apprenant, comme il
+entendait les matines, il ordonna qu'on préparât ses armes, et, s'en
+étant revêtu, cet homme très-chrétien se rendit en hâte à l'église pour
+ouïr la messe. Or il arriva, durant qu'il était dans l'église et qu'il
+priait en grande dévotion, qu'une multitude infinie de Toulousains
+sortirent de leurs fossés par des issues secrètes, se ruèrent, bannières
+hautes, avec grand bruit et fracas de trompettes sur ceux des nôtres qui
+gardaient les machines non loin de la ville, tandis que d'autres, sortis
+d'ailleurs, se dirigeaient sur le gros de l'armée. Aussitôt nos gens
+coururent aux armes; mais avant qu'ils fussent prêts, le petit nombre
+d'entre eux chargé de la garde des machines et du camp fuirent, en
+combattant contre les ennemis, à tel point criblés de coups et de
+blessures, qu'il ne serait facile de s'en faire une idée. Au moment même
+où les ennemis faisaient cette sortie, un exprès vint trouver le comte
+qui, comme nous l'avons dit, entendait la messe, le pressant de venir
+sans délai au secours des siens, auquel ce dévot personnage: «Souffre,
+dit-il, que j'assiste aux divins mystères, et que je voie d'abord le
+sacrement, gage de notre rédemption.» Il parlait encore qu'arriva un
+autre courrier, disant: «Hâtez-vous, le combat s'échauffe, et les nôtres
+ne peuvent plus long-temps en soutenir l'effort.» Sur quoi le
+très-chrétien comte: «Je ne sortirai, répondit-il, avant d'avoir
+contemplé mon Rédempteur.» Puis, comme le prêtre eut élevé, suivant
+l'usage, l'hostie du saint sacrifice, le très-pieux guerrier du Christ,
+fléchissant les genoux en terre et tendant les mains vers le ciel,
+s'écria: _Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum, in
+pace; quia viderunt oculi mei salutare meum_; et il ajouta: «Allons, et,
+s'il le faut, mourons pour celui qui a daigné mourir pour nous.» À ces
+mots, l'invincible athlète courut au combat qui devenait à chaque
+instant plus sérieux, et dans lequel déjà plusieurs, de part et d'autre,
+avaient été blessés ou tués. Mais à l'arrivée du soldat de Dieu, les
+nôtres doublant de force et d'audace, repoussèrent vaillamment les
+ennemis en masse, et les rejetèrent jusqu'aux fossés. Après quoi, le
+comte et le peu de monde qui était avec lui se retirant à cause d'une
+grêle de pierres et de l'insupportable nuée de flèches qui les
+accablaient, s'arrêtèrent devant les machines, derrière des claies, pour
+se mettre à l'abri des unes et des autres; car les ennemis lançaient sur
+les nôtres une énorme quantité de cailloux au moyen de deux trébuchets,
+un mangonneau et plusieurs engins; et qui pourrait écrire ou lire ce qui
+suit? qui pourrait, dis-je, le raconter sans douleur ou l'écouter sans
+longs sanglots? Oui, qui ne fondra en larmes et ne se liquéfiera tout
+entier en oyant que la vie des malheureux fut, on peut dire, broyée dans
+la personne de celui dont la mort fut la mort de toutes choses? car il
+était la consolation des affligés, la force des faibles, le refuge des
+misérables, l'allégement de leurs peines. Accomplissons donc ce récit
+lugubre. Tandis que le très-vaillant comte était, comme nous l'avons
+dit, posté avec les siens devant nos machines, afin d'empêcher que les
+assiégés ne sortissent derechef pour les ruiner, voilà qu'une pierre,
+partie de leur mangonneau, frappa le soldat du Christ à la tête, lequel,
+renversé de la mortelle atteinte, se touchant deux fois la poitrine,
+recommandant son âme à la benoiste Vierge, imitant la mort de saint
+Étienne et lapidé dans sa ville[170], s'endormit avec lui dans le
+Seigneur. Ni faut-il taire que ce très-courageux guerrier de Dieu, et
+pour ne nous tromper, ce très-glorieux martyr du Christ, après avoir
+reçu le coup de la mort, fut percé de cinq flèches, comme le Sauveur
+pour qui il trépassa patiemment, et en compagnie duquel, ainsi que nous
+croyons, il vit heureusement dans la vie éternelle. Son fils aîné Amaury
+lui succéda, jeune homme plein de bonté et de valeur, et imitateur en
+toutes choses de la valeur et bonté paternelle. Tous les chevaliers
+français qui tenaient fiefs de Simon de Montfort firent hommage au
+nouveau comte et lui jurèrent fidélité; mais peu de jours après, voyant
+qu'il ne pourrait plus long-temps assiéger Toulouse, tant parce qu'à la
+nouvelle de la mort de son père un grand nombre de gens du pays, méchans
+apostats, se séparaient de lui et de l'Église, ou même se joignaient aux
+ennemis du Christ, que parce qu'il était épuisé d'argent et que les
+vivres manquaient à l'armée, outre que les pélerins voulaient s'en
+retourner chez eux, il leva le siége, abandonnant le château Narbonnais
+qu'il ne pouvait tenir, et emporta à Carcassonne le corps du feu comte,
+après l'avoir fait embaumer à la mode de France[171].
+
+[Note 170: Allusion à l'église principale de Toulouse consacrée à saint
+Étienne.]
+
+[Note 171: Il fut inhumé dans le monastère de Hautes-Bruyères, de
+l'Ordre de Fontevrault, situé à une lieue de Montfort-l'Amaury.]
+
+Ici finit l'histoire des faits et triomphes mémorables du noble homme,
+le seigneur Simon, comte de Montfort.
+
+
+
+
+ÉCLAIRCISSEMENS
+
+ET PIÈCES HISTORIQUES
+
+SUR L'HISTOIRE DES ALBIGEOIS.
+
+
+
+
+I.
+
+SUR L'ORIGINE DU NOM D'ALBIGEOIS.
+
+(Extrait de l'_Histoire générale du Languedoc_, par Dom Vaissette, tom.
+III, not. 13, pag. 553.)
+
+
+I. «Les modernes sont partagés touchant cette origine; les uns
+prétendent que le nom d'_Albigeois_ fut donné aux hérétiques de la
+province dès le temps de saint Bernard, à cause qu'il y avait alors un
+grand nombre de ces sectaires à Albi ou dans le diocèse; les autres
+soutiennent, au contraire, que les hérétiques de Languedoc furent ainsi
+nommés parce que leurs erreurs furent condamnées dans le concile tenu à
+Lombers en Albigeois; en sorte qu'on leur aurait donné ce nom dès l'an
+1165 que ce concile fut tenu. Basnage, célèbre protestant, réfute
+l'opinion de ces derniers; il prétend «que, comme les hérétiques qui
+furent condamnés en 1179 dans le concile de Latran étaient dans la
+Gascogne et le pays d'_Albi_, c'est là la véritable raison qui les
+faisait appeler Albigeois; au lieu, ajoute-t-il, que Catel et d'autres
+historiens veulent que cette qualité leur ait été donnée à cause que
+leur première condamnation fut prononcée à Albi: ce fait est faux,
+poursuit-il; mais de plus on ne tire jamais le nom d'une secte du lieu
+où elle a été condamnée.» Ainsi, suivant cet auteur, le nom d'Albigeois
+aura été en usage dès l'an 1179 pour signifier les hérétiques qui
+habitaient ce pays et la Gascogne. Mais on ne peut pas tirer cette
+induction du canon du concile de Latran qu'il cite; il y est parlé
+seulement en général des hérétiques nommés _Cathares_, _Patarins_ et
+_Poblicains_, qui avaient fait des progrès _dans la Gascogne_,
+_l'Albigeois_, _le pays de Toulouse et ailleurs_. Or, comme le concile
+ne marque pas qu'ils étaient en plus grand nombre dans l'Albigeois que
+dans la Gascogne et le Toulousain, et qu'on voit au contraire, par les
+actes de la mission que le cardinal de Saint-Chrysogone avait faite
+l'année précédente à Toulouse et aux environs, qu'ils y dominaient
+encore plus que dans l'Albigeois, il s'ensuivrait que, si on leur eût
+donné alors le nom d'un pays, on aurait dû les appeler plutôt _Gascons
+et Toulousains_ qu'Albigeois. D'ailleurs nous ferons voir bientôt que ce
+dernier nom n'a pas été donné aux hérétiques avant le commencement du
+treizième siècle, et qu'ils étaient alors bien plus étendus dans le
+Toulousain, les diocèses de Béziers et de Carcassonne que dans celui
+d'Albi. La difficulté subsiste donc; et si les Albigeois n'ont pas pris
+leur nom de leur condamnation au concile de Lombers (quoiqu'il ne soit
+pas impossible, malgré ce qu'en dit Basnage, qu'on ne puisse tirer le
+nom d'une secte du lieu où elle a été condamnée), il est vrai de dire
+qu'on n'a aucune preuve qu'ils aient été ainsi nommés, parce qu'ils
+étaient en plus grand nombre à Albi et dans les environs que partout
+ailleurs.
+
+«Enfin le célèbre M. de Thou, suivi par le père Percin, donne une autre
+étymologie à ce nom; il le fait dériver d'_Albe_ ou _Alps_, ancienne
+capitale du Vivarais, où il suppose que les Vaudois passèrent du
+Lyonnais, et d'où, ajoute-t-il, ils se répandirent dans le reste de la
+province. On ne trouve cette étymologie que dans l'édition de l'histoire
+de M. de Thou, de l'an 1626, et elle manque dans celles de 1604, 1606 et
+1609. Au reste cette opinion est sans fondement; car il n'y a pas lieu
+de douter que le nom d'Albigeois, donné aux hérétiques du treizième
+siècle, ne vienne du pays de ce nom, dans l'ancienne Aquitaine. Tout
+consiste à savoir s'ils furent ainsi appelés, ou parce qu'ils furent
+condamnés dans le pays, ou parce qu'ils y étaient en plus grand nombre
+que partout ailleurs.»
+
+II. «Pour connaître la véritable origine du nom d'_Albigeois_, il faut
+recourir aux anciens auteurs et aux monumens du temps. Nous n'en
+trouvons aucun avant la fameuse croisade qui fut entreprise en 1208
+contre ces hérétiques qui leur ait donné le nom d'Albigeois. Tels sont,
+entre les contemporains, Pierre, le vénérable abbé de Cluni; saint
+Bernard, abbé de Clairvaux; Roger de Hoveden; Guillaume de Neubrige;
+Bernard, abbé de Fontcaude, au diocèse de Narbonne, qui écrivit, en
+1185, un traité _contre les Vaudois et les Ariens_ de la province; et
+enfin Alain, religieux de Cîteaux et évêque d'Auxerre, mort en 1202,
+dans son traité contre les mêmes hérétiques, qu'il dédia à Guillaume
+VIII, seigneur de Montpellier. Il fallait sans doute que Casimir
+Oudin[172] n'eût pas lu ce dernier ouvrage, car il avance que l'auteur y
+fait mention des hérétiques albigeois: aucun de ces auteurs ne leur
+donne ce nom.»
+
+[Note 172: _De Script. eccles._ tom. 2, p. 1403.]
+
+«Entre ceux qui ont écrit depuis la croisade de 1208, l'un des plus
+célèbres est Pierre, moine de l'abbaye de Vaulx-Cernay, au diocèse de
+Paris, qui dédia son histoire des Albigeois ou d'_Albigeois_, comme il y
+a dans le titre, au pape Innocent III. Son témoignage est d'autant plus
+respectable qu'il était témoin oculaire de cette croisade. Or cet auteur
+marque clairement, dans son épître dédicatoire au pape, l'étymologie du
+nom d'Albigeois par rapport à ces hérétiques: _Unde sciant,_ dit-il,
+_qui lecturi sunt, quia in pluribus hujus operis locis, Tolosani, et
+aliarum civitatum et castrorum hæretici, et defensores eorum,
+generaliter Albigenses vocantur; eo quod aliæ nationes hæreticos
+Provinciales Albigenses consueverint appellare._»
+
+«On voit, par ce que nous venons de dire, qu'avant la croisade de l'an
+1208, le nom d'_Albigeois_, pour désigner les hérétiques de la Provence,
+n'était pas encore connu, et qu'on les appelait _Toulousains_ ou
+_Provençaux_. En effet, Pierre de Vaulx-Cernay lui-même leur donne
+communément ce dernier nom; il les appelle les _hérétiques toulousains_
+dans plusieurs endroits de son histoire. Arnaud, abbé de Cîteaux, leur
+donne le même nom en 1212; et le pape Innocent III, qui en parle souvent
+dans ses épîtres, ne les nomme jamais que les _hérétiques provençaux_ ou
+_de Provence_, excepté dans une lettre qu'il adressa le 2 juillet de
+l'an 1215, à Simon de Montfort, dans laquelle il les appelle _les
+hérétiques albigeois_. Quant à la dénomination _de Provençaux_, elle
+vient, non de ce que la Provence propre fut infectée la première de
+leurs erreurs, comme le croit un historien moderne, mais parce qu'on
+comprenait alors le Languedoc dans la Provence généralement dite. On
+peut remarquer encore que ce sont les étrangers qui se croisèrent en
+1208 qui donnèrent les premiers le nom d'_Albigeois_ aux hérétiques
+qu'on nommait auparavant _Provençaux_, ou qu'on désignait sous divers
+autres titres[173].»
+
+[Note 173: Je ne crois pas que Dom Vaissette ait tiré, des paroles de
+Pierre de Vaulx-Cernay, leur véritable conséquence; elles prouvent
+qu'avant la croisade on donnait, en France, aux hérétiques du Languedoc
+et de la Provence, le nom de _Provençaux_ ou de _Toulousains_; mais que
+les autres nations les appelaient déjà généralement _Albigeois_.]
+
+«On peut confirmer tout ceci par l'autorité de Robert, religieux de
+Saint-Marien d'Auxerre, qui écrivait dans ce temps-là, et qui finit sa
+chronique à l'an 1211. Cet auteur, sous les années 1201, 1206 et 1207,
+donne le nom de _Bulgares_ (_Bulgarorum hæresis_) aux hérétiques de la
+Provence; et, sous l'an 1208, il fait plusieurs mentions des hérétiques
+_albigeois_ à l'occasion de la mort du légat Pierre de Castelnau et de
+la croisade qui fut publiée en conséquence; c'est ainsi que Guillaume de
+Nangis, dans sa chronique, appelle _Bulgares_ en 1207 ceux qu'il nomme
+_Albigeois_ en 1208. _Anno_ 1207, dit cet auteur, _Bulgarorum hæresis
+invaluerat in terra comitis Tolosani et principum vicinorum_, etc.
+_Anno_ 1208, _Guillelmus Bituricensis archiepiscopus parans iter contra
+Albigenses, in Christo dormivit_. Il résulte de ce que nous venons
+d'établir, que le nom d'_Albigeois_, pour signifier les hérétiques de la
+province, n'ayant été en usage que depuis l'an 1208, le sentiment de M.
+l'abbé Fleuri, qui prétend que ce nom leur a été donné au milieu du
+douzième siècle, à cause du grand nombre d'hérétiques que saint Bernard
+trouva à Albi et aux environs, ne saurait se soutenir; on doit en dire
+de même de Basnage, qui leur donne ce nom dès l'an 1179.
+
+«Mais, dira-t-on, il sera du moins vrai que, lorsque le nom d'Albigeois
+fut donné aux hérétiques au commencement du treizième siècle, ce fut la
+ville d'Albi et le reste du diocèse qui y donnèrent occasion, comme il
+est marqué expressément dans Mathieu Paris, auteur anglais qui vivait
+vers le milieu du même siècle. _Circa dies istos_, dit cet auteur sous
+l'an 1213, _hæreticorum pravitas qui Albigenses appellantur, in
+Wasconia, Aquitania et Albigesio, in partibus Tolosanis et Arragonum
+regno adeo, invaluit, ut jam non in occulto, sicut alibi, nequitiam suam
+exercerent; sed errorem suum publice proponentes, ad consensum suum
+simplices attraherent et infirmos. Dicuntur autem Albigenses, ab Alba
+civitate, ubi error ille dicitur sumpsisse exordium._ Il est bien
+certain que les hérétiques albigeois, qui n'étaient pas différent des
+Manichéens, des Henriciens, des Pétrobusiens, des Bons-Hommes, etc., ne
+prirent pas leur origine dans la ville d'Albi, et qu'ils avaient infecté
+diverses provinces du royaume de leurs erreurs avant que de pénétrer
+dans l'Albigeois. En effet, s'ils avaient pris leur origine à Albi, on
+leur aurait donné le nom d'Albigeois dans le douzième siècle, durant
+lequel ils firent tant de ravages en France et dans les pays voisins; il
+faut donc avoir recours à une autre raison pour trouver l'étymologie de
+leur nom.»
+
+III. «En 1208, lorsque ce nom fut mis en usage, les hérétiques, qu'on
+appelait auparavant Manichéens, Bulgares, Ariens, Poblicains, Patarins,
+Cathares, Vaudois, _Sabbattati_ ou _Insabbattati_, avaient, à la vérité,
+fait de grands progrès dans le diocèse d'Albi, mais beaucoup moins que
+dans ceux de Toulouse, Béziers, Carcassonne, Narbonne, etc. Aussi le
+fort de la croisade tomba-t-il sur ces derniers diocèses, où les
+hérétiques firent beaucoup plus de résistance que dans l'Albigeois, pays
+qui se soumit volontairement presque tout entier à Simon de Montfort en
+1209. Nous inférons de là que les étrangers qui, suivant Pierre de
+Vaulx-Cernay, donnèrent alors le nom général d'_Albigeois_ à tous les
+hérétiques de la province, soit Manichéens ou Ariens, soit Vaudois,
+etc., le firent, ou parce que ces sectaires avaient été condamnés
+long-temps auparavant au concile tenu à Lombers en Albigeois, ou à cause
+qu'on comprenait alors sous le nom général de pays d'Albigeois une
+grande partie de la province, entre autres les diocèses de Béziers et de
+Carcassonne, et le Lauraguais qui étaient, avec l'Albigeois, sous la
+domination du vicomte Raymond-Roger, et qui étaient également infectés
+par les hérétiques: cette dernière raison nous paraît la plus
+vraisemblable.
+
+«On peut l'appuyer en effet sur divers monumens qui donnent à tous ces
+pays le nom de _parties d'Albigeois_. 1º. Guillaume-le-Breton, auteur
+contemporain, parlant, sous l'an 1208, de la croisade entreprise cette
+année contre les hérétiques de la province, s'exprime en ces termes:
+_Proceres regni Franciæ terram provincialem et albigensem visitarunt._
+Or l'armée des Croisés fit alors ses principales expéditions dans les
+diocèses de Béziers et de Carcassonne, et elle se sépara après la prise
+de cette dernière ville. 2º. L'Albigeois, proprement dit, ne comprenait
+alors que le seul diocèse d'Albi: or Pierre de Vaulx-Cernay, auteur
+contemporain, parle d'une députation faite en 1213, par Simon de
+Montfort et _les évêques de la terre d'Albigeois_, au roi d'Arragon;
+preuve certaine qu'au commencement du treizième siècle on comprenait
+sous le nom d'_Albigeois_ une grande partie de la province. 3º. Gui,
+comte de Clermont en Auvergne, dans une donation qu'il fit le 26 d'avril
+de l'an 1209, en faveur de Pétronille sa femme, déclara qu'il voulait
+aller dans les pays d'Albigeois: _Volens ire versus partes Albigenses_;
+et dans son testament qu'il fit vers le même temps, il marque en général
+qu'il était sur le point de partir contre les hérétiques: _Cum jam esset
+profuturus contra hæreticos._ Or nous avons déjà remarqué qu'en 1209
+l'armée des Croisés borna ses expéditions aux diocèses de Béziers et de
+Carcassonne, où était le fort de l'hérésie; il faut donc qu'on comprît
+alors ces deux diocèses avec l'Albigeois propre, sous le nom général de
+_parties d'Albigeois_, soit à cause qu'ils étaient sous une même
+domination, soit parce que l'Albigeois propre, qui faisait partie de
+l'Aquitaine, était plus étendu que chacun de ces diocèses, qui
+d'ailleurs n'avaient pas de dénomination particulière de pays, comme
+l'Albigeois. Ainsi ces étrangers auront cru devoir donner ce nom aux
+autres pays voisins où régnait l'hérésie. 4º. Nous voyons que le comté
+de Toulouse même était compris, en 1224, sous le nom général de _pays
+d'Albigeois_, comme il paraît par la cession qu'Amaury de Montfort fit
+au mois de février de cette année, au roi Louis VIII, de ses droits sur
+le comté de Toulouse et les autres pays d'Albigeois: _Super comitatu
+Tolosano et alia terræ Albigesii._ 5º. On trouve une preuve bien claire
+qu'on comprenait alors la plus grande partie de la province et des pays
+voisins sous le nom de pays d'Albigeois, dans les demandes que le roi
+Louis VIII fit la même année au pape Honoré III, car ce prince pria le
+pape d'agir auprès de l'empereur, afin que ses terres voisines _de
+l'Albigeois_ ne fissent aucun obstacle à l'expédition qu'il méditait
+d'entreprendre contre le comte de Toulouse: _Item petit quod D. papa
+procuret erga imperatorem, quod terræ suæ vicinæ Albigesio, non noceant
+regi in hoc negotio._ Or l'empereur n'étendait sa domination que
+jusqu'au bord oriental du Rhône. 6º. Enfin pour omettre un grand nombre
+d'autres preuves, Henri de Virziles, Nicolas de Châlons et Pierre de
+Voisins, que le roi envoya pour ses commissaires, en 1259, dans les deux
+sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne pour restituer les biens
+mal acquis au domaine, sont qualifiés _inquisitores in partibus
+Albigensibus_, dans une requête que Pons, évêque de Béziers, leur
+présenta en 1262, et ils prennent eux-mêmes le titre d'_Inquisitores
+deputati ab illusttrissimo rege Francorum, super injuriis et emendis
+ipsius D. regis in partibus Albigensibus_.»
+
+«Il s'ensuit de là que les différens hérétiques qui, sous divers noms,
+avaient infecté la province de Languedoc et les pays voisins durant tout
+le douzième siècle, furent appelés, à la vérité, au commencement du
+siècle suivant, du nom général d'Albigeois, de la ville d'Albi et du
+pays d'Albigeois proprement dit; mais non pas à cause qu'ils y étaient
+en plus grand nombre que dans les diocèses voisins, ou parce qu'ils
+avaient pris leur origine dans cette ville.»
+
+IV. «On pourrait objecter contre notre système le témoignage de
+Geoffroi, prieur de Vigeois, auteur décédé avant la fin du douzième
+siècle qui, parlant sous l'an 1181 de la mission que Henri,
+cardinal-évêque d'Albano, entreprit alors dans le Toulousain et
+l'Albigeois, dit que ce légat marcha à la tête d'une grande armée contre
+les hérétiques albigeois; _contra hæreticos Albigenses_. On appelait
+donc dès lors _Albigeois_ les hérétiques de la province. Mais, 1º. il
+faudrait vérifier d'abord dans les manuscrits de la chronique de
+Geoffroi, si le nom d'_hérétiques albigeois_ s'y trouve en effet, car on
+sait assez que le père Labbe qui l'a donnée a inséré de lui-même divers
+mots dans le texte sans en avertir, au lieu de les renvoyer à la marge
+ou de les faire imprimer en italiques; en sorte qu'il est très-aisé de
+s'y tromper et de prendre les additions pour le texte même. 2º. Quand
+les mots d'_hérétiques albigeois_ se trouveraient dans les manuscrits de
+cette chronique, cela ne déciderait pas qu'on donnait alors le nom
+général d'_Albigeois_ à tous les hérétiques de la province, comme on fit
+dans la suite; cela prouverait seulement que les hérétiques du diocèse
+d'Albi furent l'objet de la mission ou de l'expédition du cardinal
+Henri, évêque d'Albano, comme ils le furent en effet. C'est ainsi que
+Pierre de Vaulx-Cernay appelle _hérétiques toulousains_ ceux qui étaient
+dans cette ville en 1209 et aux environs, et que Robert, abbé du
+Mont-Saint-Michel, dans sa chronique, donne le nom d'_Agénois_ aux mêmes
+hérétiques qui s'étaient rassemblés en 1178 aux environs de Toulouse:
+_Hæretici quos Agenenses vocant, convenerunt circa Tolosam, male
+sentientes de sacramento altaris,_ etc. Ainsi les hérétiques qu'on
+nommait plus communément Cathares, Poblicains, Ariens, Bulgares,
+Bons-Hommes, etc., dans le douzième siècle, furent nommés quelquefois
+alors, par un nom particulier, Toulousains, Albigeois, Agénois, etc., du
+nom des pays particuliers qu'ils habitaient jusqu'à la fin du même
+siècle, ou au commencement du suivant, qu'on les nomma par une
+dénomination générale, _hérétiques provençaux_ ou de _Provence_, à cause
+que les provinces méridionales du royaume qu'ils avaient infectées de
+leurs erreurs faisaient partie de la Provence prise en général, laquelle
+comprenait tout le pays où on parlait la langue provençale ou romaine;
+de même que la France qui était l'autre partie du royaume renfermait
+toutes les provinces où on parlait français. Les peuples qui se
+croisèrent en 1208 contre les hérétiques leur donnèrent alors le nom
+d'Albigeois, à cause qu'ils combattirent d'abord contre ceux de ces
+sectaires qui étaient établis dans les diocèses de Béziers, Carcassonne
+et Albi, ou dans les domaines de Raimond Roger, vicomte d'Albi, de
+Béziers, de Carcassonne et de Rasez, pays qu'ils comprenaient sous le
+nom général de _parties d'Albigeois_, parce que l'Albigeois proprement
+dit était le plus étendu des pays soumis à là domination de ce vicomte,
+et le plus connu sous une domination générale; en sorte que le nom
+d'Albigeois, qui fut d'abord particulier aux hérétiques qui habitaient
+dans les domaines du même vicomte, fut donné bientôt après généralement,
+par les étrangers, à tous ceux qui étaient dans les États de Raimond VI,
+comte de Toulouse, dans le reste de la province et dans les pays
+voisins.»
+
+
+
+
+II.
+
+SUR L'ÉPOQUE DE LA MISSION DE SAINT-DOMINIQUE EN LANGUEDOC.
+
+(Extrait de l'_Histoire générale de Languedoc_, par Dom Vaissette, tom.
+III, not. 15, pag. 558.)
+
+
+«Le P. Jacques Echard, dans sa bibliothèque des écrivains de l'ordre de
+Saint-Dominique, nous a donné les anciennes vies de ce saint patriarche
+qu'il a enrichies de savantes notes. Il y fixe l'époque des principales
+actions du saint, entre autres de sa mission dans la province contre les
+hérétiques albigeois. Il prétend, dans une table chronologique qu'il en
+a dressée, «que saint Dominique passa à Toulouse en 1203 avec Diègue,
+évêque d'Osma, son supérieur, pour aller négocier _dans les Marches_ le
+mariage du prince Ferdinand, fils d'Alphonse, roi de Castille. Il revint
+en Espagne, ajoute-t-il, avec ce prélat en 1204, et ils retournèrent
+tous les deux la même année dans les Marches. En 1205, saint Dominique,
+après avoir terminé cette négociation s'en alla à Rome, et, à son
+retour, passant par Montpellier au mois de février ou de mars de l'année
+suivante, il y rencontra l'abbé de Cîteaux et les deux autres légats,
+collègues de cet abbé, avec les douze abbés du même Ordre que le pape
+avait envoyés en mission contre les hérétiques et qui s'y étaient
+rassemblés. Il se joignit à eux; et Arnaud, abbé de Cîteaux, étant parti
+au mois de juillet ou d'août suivant pour aller tenir le chapitre
+général de son Ordre, la plupart des abbés le suivirent. L'évêque d'Osma
+et saint Dominique tinrent ensuite la conférence de Fanjaux, et le
+dernier fonda alors le monastère de Prouille, auquel Bérenger,
+archevêque de Narbonne, fit diverses donations au mois d'avril de l'an
+1207. On tint, au mois de mai suivant, la conférence de Mont-Réal, à
+laquelle l'abbé de Cîteaux et les douze abbés de son Ordre, qui étaient
+retournés avec lui dans la province, se trouvèrent. Tous les
+missionnaires se joignirent alors et firent la mission durant trois
+mois. La conférence de Pamiers se tint au mois de novembre ou de
+décembre suivant. L'évêque d'Osma partit ensuite pour l'Espagne, après
+avoir établi saint Dominique pour chef des prédicateurs, parce que la
+plupart des abbés de l'Ordre de Cîteaux étaient alors partis depuis
+trois mois, et il mourut dans son diocèse au mois de février de l'an
+1208.» Tel est le système chronologique de ce savant bibliographe,
+système sur lequel nous ferons quelques observations.
+
+«1º. Il est vrai que la plupart des auteurs de la vie de saint Dominique
+mettent en 1203 son passage à Toulouse pour aller négocier,
+conjointement avec l'évêque d'Osma, le mariage de l'infant Ferdinand;
+mais nous croyons devoir préférer l'autorité de deux anciens historiens
+qui mettent ce passage en 1204. Le premier est Nicolas Trivet, religieux
+de son Ordre, qui a écrit au commencement du quatorzième siècle; l'autre
+est l'auteur anonyme de la chronique intitulée: _Præclara Francorum
+facinora._ Ce dernier met en 1204, _la huitième année du pontificat
+d'Innocent III_, le passage de saint Dominique à Toulouse, à la suite de
+l'évêque d'Osma, pour aller sur les frontières de la Dace: _in Marchias,
+sive in Daciam proficiscens_. Le père Echard remarque fort bien, à cette
+occasion, que c'est des frontières du Danemarck et de la Suède dont il
+s'agit, et non de la Marche du Limousin en France, comme la plupart des
+modernes l'ont cru; mais il n'est pas difficile de concilier les auteurs
+qui mettent le passage de saint Dominique à Toulouse, les uns en 1203 et
+les autres en 1204, en supposant, comme il est très-vraisemblable, que
+ce saint et l'évêque d'Osma passèrent dans cette ville durant les
+premiers mois de l'année, en sorte que les uns comptent 1203 en
+commençant l'année à Pâques, et les autres 1204 en la commençant au
+premier de janvier.
+
+2º. Nicolas Trivet rapporte, sous la même année 1204, que l'évêque
+d'Osma et saint Dominique, après s'être acquittés de leur commission,
+revinrent en Espagne; que le roi de Castille les renvoya dans les
+Marches pour terminer leur négociation; que de là ils allèrent à Rome;
+que, revenant en Espagne, ils rencontrèrent le légat et les douze abbés
+de Cîteaux envoyés par le pape Innocent III _dans la terre des
+Albigeois_ pour y prêcher la foi contre les hérétiques; et qu'enfin
+l'évêque d'Osma ayant retenu saint Dominique, exerça avec eux la
+mission dans le Toulousain pendant près de deux ans, _biennio fere_. On
+voit par là que Trivet place sous la même année divers événemens arrivés
+durant les suivantes. Il est certain en effet, suivant le témoignage de
+Vaulx-Cernay, témoin oculaire, que l'évêque d'Osma et saint Dominique ne
+passèrent dans la province, à leur retour de Rome, que l'an 1206.»
+
+«Le père Echard prétend que ce fut durant le mois de février et de mars
+de cette année; mais cela arriva plus tard. La raison en est que,
+suivant Pierre de Vaulx-Cernay, l'évêque d'Osma et saint Dominique
+rencontrèrent alors à Montpellier l'abbé de Cîteaux avec les autres
+légats ses collègues, et que cet abbé les quitta peu de jours après pour
+aller assister au chapitre général de son Ordre qui se tenait au mois de
+septembre: _Montem ingreditur Pessulanum_ (episcopus Oxoniensis) _abbas
+autem Cisterciensis Cistercium perrexit, tum quia in proximo celebrandum
+erat Cisterciense capitulum, tum quia post celebratum capitulum quosdam
+de abbatibus suis volebat secum adducere, qui eum in exequendo adjuncto
+sibi prædicationis officio adjuvarent._ L'évêque d'Osma et saint
+Dominique arrivèrent par conséquent à Montpellier vers la fin de juillet
+de l'an 1206, et c'est proprement alors que commença leur mission dans
+la province. Il est certain d'ailleurs qu'ils ne passèrent à Montpellier
+qu'après Pâques de l'an 1206; car outre que M. l'abbé Fleuri assure que
+l'évêque d'Osma n'arriva à Rome qu'en 1206, et qu'il fit le voyage de
+Cîteaux avant que de se rendre à Montpellier, s'il eût passé dans cette
+ville à son retour de Rome durant les premiers mois de l'an 1206,
+Pierre de Vaulx-Cernay qui, suivant l'usage alors ordinaire, ne
+commence, dans son ouvrage, l'année qu'à Pâques, aurait marqué qu'il y
+était arrivé en 1205, au lieu qu'il dit expressément que ce fut en
+1206.»
+
+«Mais, dira-t-on, Diègue, évêque d'Osma, n'aura donc pas demeuré _deux
+ans_ en mission dans la province, puisqu'il mourut au mois de février de
+l'an 1208. À cela on peut répondre que, suivant le système même du père
+Echard, ce prélat ne peut avoir passé tout ce temps-là dans le
+Languedoc, puisqu'il en partit selon lui, au mois de décembre de l'an
+1207. Il suffit donc qu'il y ait été une partie de l'an 1206 et une
+autre partie de la suivante pour qu'on puisse dire qu'il demeura près de
+deux ans, _biennio fere_. D'ailleurs les écrivains de l'Ordre de
+Saint-Dominique, qui marquent le tems de ce séjour, ne se piquent pas
+d'une grande exactitude, puisqu'ils comptent _dix ans_ depuis le retour
+de Diègue, évêque d'Osma, en Espagne en 1207, ou même depuis sa mort
+jusqu'au concile de Latran, tenu en 1215.»
+
+«Il y aurait plus de difficulté s'il était certain, comme les
+Bollandistes le supposent, que Diègue, évêque d'Osma, mourut en 1207,
+suivant le nouveau style. Il est vrai que ces critiques avancent
+jusqu'en 1204 l'arrivée de saint Dominique à Montpellier, mais c'est
+sans aucun fondement; et, quelque difficulté qu'on propose, nous avons
+l'autorité irréfragable de Pierre de Vaulx-Cernay, qui ne met l'arrivée
+de Diègue, évêque d'Osma, et de saint Dominique à Montpellier qu'en
+1206, suivant l'ancien style, c'est-à-dire après Pâques de cette année.
+Nous sommes surpris que les Bollandistes n'aient fait aucun usage de
+cette autorité.»
+
+«3º. Le père Echard, trompé par les écrivains de son Ordre, entre autres
+par Bernard Guidonis et par l'auteur de la chronique intitulée:
+_Præclara Francorum facinora_, suppose que l'évêque d'Osma et saint
+Dominique, en venant de Rome, rencontrèrent à Montpellier, avec les
+trois légats, les douze abbés de l'Ordre de Cîteaux, qui entreprirent la
+mission dans la province contre les hérétiques: circonstance dont Pierre
+de Vaulx-Cernay ne dit rien, et qu'il n'aurait pas omise. Il est certain
+d'ailleurs, suivant le témoignage exprès de cet historien qui était à la
+suite de ces douze missionnaires, qu'ils ne vinrent prêcher la foi,
+contre les hérétiques de Languedoc, qu'après le chapitre général de leur
+Ordre tenu au mois de septembre de l'an 1206, et qu'ils ne firent qu'une
+seule mission dans le Toulousain avec l'abbé de Cîteaux qui était à leur
+tête. En effet, tous les anciens auteurs conviennent que ces abbés
+reçurent leur mission d'Innocent III. C'est ce qui paraît encore par une
+lettre de ce pape, adressée au chapitre général de Cîteaux, pour le
+prier de les envoyer: or cette lettre n'est que du mois de juillet de
+l'an 1206, et nous apprenons d'un historien contemporain que les douze
+abbés partirent de Cîteaux en conséquence au mois de mars de l'année
+suivante. Nicolas Trivet, dans sa chronique, a peut-être donné occasion
+à l'erreur de ceux qui assurent que l'évêque d'Osma et saint Dominique
+joignirent les douze abbés de Cîteaux à Montpellier, et que ces derniers
+firent la mission dans la province à deux reprises et pendant deux
+années consécutives, en 1206 et 1207, en marquant que l'évêque d'Osma
+et saint Dominique, à leur arrivée de Rome, rencontrèrent les
+missionnaires qui délibéraient sur la manière d'agir envers les
+hérétiques; mais cet auteur assure que cette entrevue se fit dans le
+haut Languedoc, _in terram Albigensium_, et non pas à Montpellier; et il
+ne parle, non plus que Pierre de Vaulx-Cernay et Robert d'Auxerre,
+historiens du temps, que d'une seule mission entreprise dans le
+Languedoc par les douze abbés de Cîteaux, qu'on doit rapporter au mois
+de mars de l'an 1207 et aux suivans, comme nous venons de le prouver. Du
+reste, l'auteur de la chronique intitulée: _Præclara Francorum
+facinora_, ne parle aussi que d'une seule mission des douze abbés de
+Cîteaux; mais il la met en 1206 au lieu de 1207, ce qui a trompé le père
+Echard. L'auteur de la même chronique avance d'une année divers autres
+faits, comme la prise de Béziers par les Croisés, qu'il met en 1208, la
+mort de Guillaume, archevêque de Bourges, qu'il place en 1207, etc.»
+
+«4º. Quant à la fondation du monastère de Prouille par saint Dominique,
+que le père Echard met à la fin de l'an 1206, nous n'avons aucun
+monument qui prouve que ce monastère ait été établi avant l'an 1207; et
+la charte de Bérenger, archevêque de Narbonne, qu'il cite, et qui
+suppose que ce monastère subsistait auparavant, est de l'an 1208,
+suivant notre manière de commencer l'année, et non de 1207. Cette charte
+est datée en effet du 17 _d'avril de l'an_ 1207. Or en 1207 Pâques était
+le 22 d'avril; ainsi on commença seulement alors à compter 1208, et le
+17 du même mois on devait compter encore 1207. On a d'ailleurs, dans
+les archives de Prouille, une donation faite au mois d'août de l'an
+1207, _au seigneur Dominique d'Osma et à ses frères et soeurs_, où il
+n'est pas parlé de ce monastère, preuve qu'il n'était pas encore fondé;
+ainsi il ne le fut que vers la fin de la même année ou au commencement
+de la suivante.»
+
+«5º. Il y a quelque difficulté touchant l'époque de la conférence de
+Mont-Réal, que le père Echard met après le mois d'avril de l'an 1207,
+conformément à la chronique de Puy-Laurens. Il semble cependant que,
+suivant Pierre de Vaulx-Cernay, elle se tint en 1207, quelques mois
+après que l'évêque d'Osma et saint Dominique eurent joint les trois
+légats à Montpellier; car cet historien parle, peu de lignes auparavant,
+du miracle des moissonneurs arrivé _à la Saint-Jean_, auprès de
+Carcassonne; et, au commencement du chapitre, il fait mention de
+l'arrivée de l'évêque d'Osma et de saint Dominique à Montpellier, en
+1206. Le père Echard aura inféré de là que ces deux missionnaires
+arrivèrent dans la province au mois de février ou de mars de cette
+dernière année. Mais le miracle des moissonneurs de Carcassonne arriva à
+la Saint-Jean de l'an 1207, et non de l'an 1206, comme il l'a cru. En
+effet, Gui, abbé de Vaulx-Cernay, y fut présent; et il fut un des douze
+abbés de l'Ordre de Cîteaux qui vinrent prêcher la foi dans la province.
+Or nous avons déjà prouvé que les douze abbés n'arrivèrent dans le haut
+Languedoc que vers Pâques de l'an 1207.»
+
+«On doit donc rétablir l'ordre des faits de la manière suivante: Diègue,
+évêque d'Osma, et saint Dominique, arrivèrent à Montpellier vers le mois
+de juillet de l'an 1206, et s'y joignirent à l'abbé de Cîteaux, à frère
+Pierre de Castelnau et à frère Raoul, religieux de cet Ordre et légats
+du Saint-Siége, pour prêcher la foi aux hérétiques dans le haut
+Languedoc. Cet abbé étant parti peu de temps après pour le chapitre
+général de son Ordre, les quatre autres allèrent exercer leurs fonctions
+à Caraman, dans le Toulousain et aux environs. Ils se rendirent ensuite
+à Béziers vers la fin de septembre et y demeurèrent quinze jours. Ils
+conseillèrent alors à frère Pierre de Castelnau de se retirer pour
+quelque temps, à cause de la haine qu'on avait conçue contre lui. Nous
+trouvons en effet que frère Pierre était à Montpellier au mois d'octobre
+de l'an 1206. D'un autre côté, l'évêque d'Osma et ses associés
+continuèrent leur mission à Carcassonne et aux environs. Pendant leur
+séjour dans ce pays, le miracle des moissonneurs y arriva à la
+Saint-Jean de l'année suivante. Ils tinrent la conférence de Mont-Réal
+vers le même temps, et frère Pierre de Castelnau les rejoignit alors. Ce
+dernier se sépara d'eux de nouveau après cette conférence pour aller en
+Provence. Arnaud, abbé de Cîteaux, et les douze abbés de son Ordre qu'il
+avait amenés dans la province, joignirent aussi l'évêque d'Osma durant
+la conférence de Mont-Réal, et ils délibérèrent alors tous ensemble sur
+le succès de la mission. La plupart de ces abbés se retirèrent _trois
+mois après_, c'est-à-dire vers le mois d'août de l'an 1207, pour
+assister à leur chapitre général, et saint Dominique ayant entrepris la
+mission du côté de Fanjaux, il y fixa sa demeure et y fonda, vers la fin
+de l'an 1207, le monastère de Prouille. Quant à l'évêque d'Osma, il
+retourna en Espagne vers la fin de la même année, après avoir assisté à
+la conférence de Pamiers.»
+
+«Le père Echard assure que la mort de ce prélat est marquée _au 6
+février de l'an_ 1245 _de l'ère espagnole_, dans son épitaphe qu'on
+voit, dit-il, dans l'église d'Osma, En ce cas-là Diègue sera décédé le 6
+février de l'an 1207 et non en 1206, comme il le prétend, car les années
+de l'ère espagnole commencent au premier janvier: mais il est fort
+vraisemblable que cette épitaphe n'est pas exacte, et qu'elle a été
+dressée long-temps après la mort de ce prélat.»
+
+
+
+
+III.
+
+LETTRE DU PAPE
+
+INNOCENT III,
+
+AU COMTE DE TOULOUSE,
+
+ Écrite à ce dernier pour le réprimander de son refus de conclure
+ la paix avec ses vassaux de Provence d'après les ordres du légat
+ Pierre de Castelnau[174].
+
+[Note 174: Cette lettre est tirée du recueil des lettres d'Innocent III,
+publié par Baluze, en deux vol. in-fol. 1682 (lib. 10, Epist. 69). Nous
+en avons retranché, comme Dom Vaissette, quelques longueurs sans
+intérêt.]
+
+
+ (29 mai 1207.)
+
+«À noble homme Raimond, comte de Toulouse, l'esprit d'un conseil plus
+sage. Si nous pouvions ouvrir votre coeur, nous y trouverions et nous
+vous y ferions voir les abominations détestables que vous avez commises;
+mais parce qu'il paraît plus dur que la pierre, on pourra à la vérité le
+frapper par les paroles du salut; mais difficilement y pourra-t-on
+pénétrer. Ah! quel orgueil s'est emparé de votre coeur, et quelle est
+votre folie, homme pernicieux, de ne vouloir pas conserver la paix avec
+vos voisins, et de vous écarter des lois divines pour vous joindre aux
+ennemis de la foi? Comptez-vous pour peu de chose d'être à charge aux
+hommes? Voulez-vous l'être encore à Dieu, et n'avez-vous pas sujet de
+craindre les châtimens temporels pour tant de crimes, si vous
+n'appréhendez pas les flammes éternelles? Prenez garde, méchant homme,
+et craignez que, par les hostilités que vous exercez contre votre
+prochain, et par l'injure que vous faites à Dieu en favorisant
+l'hérésie, vous ne vous attiriez une double vengeance pour votre double
+prévarication... Vous feriez quelque attention à nos remontrances, et la
+crainte de la peine vous empêcherait du moins de poursuivre vos
+abominables desseins, si votre coeur insensé n'était entièrement
+endurci, et si Dieu, dont vous n'avez aucune connaissance, ne vous avait
+abandonné à un sens réprouvé. Considérez, insensé que vous êtes,
+considérez que Dieu, qui est le maître de la vie et de la mort, peut
+vous faire mourir subitement pour livrer, dans sa colère, à des tourmens
+éternels, celui que sa patience n'a pu porter encore à faire pénitence.
+Mais quand même vos jours seraient prolongés, songez de combien de
+sortes de maladies vous pouvez être attaqué..........
+
+Qui êtes-vous pour refuser tout seul de signer la paix, afin de profiter
+des divisions de la guerre comme les corbeaux qui se nourrissent de
+charognes, tandis que le roi d'Arragon et les plus grands seigneurs du
+pays font serment d'observer la paix entre eux, à la demande des légats
+du siége apostolique? Ne rougissez-vous pas d'avoir violé les sermens
+que vous avez faits de proscrire les hérétiques de vos domaines? Lorsque
+vous étiez à la tête de vos Arragonais et que vous commettiez des
+hostilités dans toute la province d'Arles, l'évêque d'Orange vous ayant
+prié d'épargner les monastères et de vous abstenir du moins, _dans le
+saint temps_ et les jours de fêtes, de ravager le pays, vous avez pris
+sa main droite et vous avez juré par elle que vous n'auriez aucun égard
+ni pour _le saint temps_ ni pour les dimanches, et que vous ne cesseriez
+de causer du dommage aux lieux pieux et aux personnes ecclésiastiques:
+le serment que vous avez fait en cette occasion, qu'on doit appeler
+plutôt un parjure, vous l'avez observé plus exactement que ceux que vous
+avez faits pour une fin honnête et légitime. Impie, cruel et barbare
+tyran, n'êtes-vous pas couvert de confusion de favoriser l'hérésie, et
+d'avoir répondu à celui qui vous reprochait d'accorder votre protection
+aux hérétiques, que vous trouveriez un évêque parmi eux qui prouverait
+que sa croyance est meilleure que celle des catholiques? De plus, ne
+vous êtes-vous pas rendu coupable de perfidie, lorsqu'ayant assiégé un
+certain château, vous avez rejeté ignominieusement la demande des
+religieux de Candeil, qui vous priaient d'épargner leurs vignes, que
+vous avez fait ravager, tandis que vous avez fait conserver
+soigneusement celles des hérétiques? Nous savons que vous avez commis
+plusieurs autres excès contre Dieu; mais nous vous portons
+principalement compassion (si vous en ressentez de la douleur) de vous
+être rendu extrêmement suspect d'hérésie par la protection que vous
+donnez aux hérétiques. Nous vous demandons quelle est votre extravagance
+de prêter l'oreille à des fables, et de favoriser ceux qui les aiment.
+Êtes-vous plus sage que tous ceux qui suivent l'unité ecclésiastique?
+Serait-il possible que tous ceux qui ont gardé la foi catholique fussent
+damnés, et que les sectateurs de la vanité et du mensonge fussent
+sauvés..... C'est donc avec raison que nos légats vous ont excommunié et
+qu'ils ont jeté l'interdit sur tous vos domaines; tant pour ces raisons
+que parce que vous avez ravagé le pays avec un corps d'Arragonais; que
+vous avez profané les jours de carême, les fêtes et les quatre-temps qui
+devaient être des jours de sûreté et de paix; que vous refusez de faire
+justice à vos ennemis qui vous offraient la paix et qui avaient juré de
+l'observer; que vous donnez les charges publiques à des Juifs, à la
+honte de la religion chrétienne; que vous avez envahi les domaines du
+monastère de Saint-Guillem et des autres églises; que vous avez converti
+diverses églises en forteresses dont vous vous servez pour faire la
+guerre; que vous avez augmenté nouvellement les péages; et qu'enfin vous
+avez chassé l'évêque de Carpentras de son siége: nous confirmons leur
+sentence et nous ordonnons qu'elle soit inviolablement observée jusqu'à
+ce que vous ayez fait une satisfaction convenable. Cependant, quoique
+vous ayez péché griévement tant contre Dieu et contre l'Église en
+général que contre vous-même en particulier, suivant l'obligation où
+nous sommes de redresser ceux qui s'égarent, nous vous avertissons et
+nous vous commandons, par le souvenir du jugement de Dieu, de faire une
+prompte pénitence proportionnée à vos fautes, afin que vous méritiez
+d'obtenir le bienfait de l'absolution. Sinon, comme nous ne pouvons
+laisser impunie une si grande injure faite à l'Église universelle, et
+même à Dieu, sachez que nous vous ferons ôter les domaines que vous
+tenez de l'Église romaine; et si cette punition ne vous fait pas rentrer
+en vous-même, nous enjoindrons à tous les princes voisins de s'élever
+contre vous comme un ennemi de Jésus-Christ et un persécuteur de
+l'Église, avec permission à un chacun de retenir toutes les terres dont
+il pourra s'emparer sur vous, afin que le pays ne soit plus infecté
+d'hérésie sous votre domination. La fureur du Seigneur ne s'arrêtera pas
+encore; sa main s'étendra sur vous pour vous écraser; elle vous fera
+sentir qu'il vous sera difficile de vous soustraire à sa colère que vous
+avez provoquée.»
+
+«Donné à Saint-Pierre de Rome, le 29 de mai de la dixième année de notre
+pontificat.»
+
+
+
+
+IV.
+
+LETTRE
+
+DES HABITANS DE TOULOUSE,
+
+À PIERRE, ROI D'ARRAGON,
+
+ Pour réclamer son secours en 1211, après la levée du siége de
+ Toulouse par Simon de Montfort.
+
+
+«Au très-excellent Seigneur Pierre, par la grâce de Dieu, roi d'Arragon
+et comte de Barcelone, les consuls et le conseil, et la totalité de la
+ville et des faubourgs de Toulouse, salut et toutes sortes de
+dilections: Nous voulons exposer à Votre Excellence, depuis l'origine et
+selon que cela se présentera à notre souvenir, les négociations et la
+totalité des choses qui se sont passées jusqu'à présent entre le
+seigneur Arnaud, abbé de Cîteaux et légat du siége apostolique, et nous
+et la totalité de notre ville; nous prosternant jusqu'à terre devant
+Votre Sérénité pour lui demander que la suite des choses que nous avons
+à lui raconter, quelque prolixe qu'elle puisse être, ne fatigue point
+ses veilles.
+
+«Que Votre pieuse Sagacité sache donc que le seigneur abbé de Cîteaux
+nous adressa ses messagers avec des lettres par lesquelles il nous
+ordonnait de livrer sans délai, eux et tous leurs biens, à l'armée des
+barons, ceux que ses messagers nous désigneraient pour sectateurs des
+hérétiques, afin qu'en présence des barons ils se justifiassent, selon
+la jurisprudence et coutume de Brayne, disant que si nous ne le faisions
+pas il nous excommunierait nous et nos conseillers, et mettrait notre
+ville en interdit. Nous, ayant alors interrogé ceux qu'on nous désignait
+comme sectateurs des hérétiques, ceux-ci nous répondirent constamment
+qu'ils n'étaient ni hérétiques ni sectateurs d'hérétiques, et promirent
+de demeurer, sans s'en écarter, sous l'autorité de la sentence de
+l'Église. Nous ne les avions point connus comme hérétiques ni sectateurs
+d'hérétiques, car ils habitaient parmi nous comme attachés à la foi
+chrétienne; et quand, sur la demande et volonté des légats de
+monseigneur le pape, maître Pierre de Castelnau et maître Raoul, toute
+notre ville jura soumission à la sainte foi catholique romaine, ils en
+firent aussi le serment, et les légats reconnurent pour soumis à la foi
+catholique et véritablement chrétiens tous ceux qui, selon leur volonté,
+avaient prêté ce serment; c'est pourquoi nous fûmes grandement surpris
+de l'ordre susdit, sachant que, long-temps auparavant, le seigneur
+comte, père du comte actuel, avait reçu mission d'ordonner au peuple de
+Toulouse, par un acte dressé à cet effet, que si un hérétique était
+trouvé dans la ville ou le faubourg de Toulouse, il fût conduit au
+supplice avec celui qui l'aurait reçu, et les biens de tous deux
+confisqués. D'après quoi nous en avons brûlé beaucoup et ne cessons
+point de le faire toutes les fois que nous en trouvons. Nous répondîmes
+aux lettres et aux messagers que tous ceux qu'ils nous désignaient, et
+d'autres s'ils les voulaient désigner, seraient soumis à la juridiction
+du siége épiscopal de notre ville et à la connaissance des légats de
+monseigneur le pape ou du seigneur Foulques, notre évêque, selon ce
+qu'enseigne le droit canonique suivi par la sainte Église romaine, et
+que, si monseigneur le légat refusait d'admettre cette réponse, nous
+sachant par là condamnés, nous nous mettions nous et les accusés vivant
+sous la protection du seigneur pape, et en appelions au siége
+apostolique, fixant notre appel à l'octave de la fête saint Vincent; et,
+quoiqu'il eût reçu de nous cette réponse, néanmoins il nous excommunia
+nous et nos conseillers, et nous mit en interdit. D'où vous pouvez
+croire que nous fûmes grandement contristés, car les accusés n'avaient
+confessé aucun des crimes qui leur étaient imputés, et n'en avaient
+point été convaincus par témoins. De plus, quelques-uns de ceux dont les
+noms avaient été inscrits sur la liste, et que nous avions été requis de
+livrer entre les autres aux barons avec leurs biens, furent ensuite, en
+leur absence, effacés de cette liste par notre délégué M****, avec le
+consentement dudit abbé, sans avoir fait satisfaction; d'où vous pouvez
+juger, par rapprochement, quelle confiance méritait cet acte
+d'accusation. D'après cela, nous envoyâmes nos messagers, hommes sages,
+pour suivre, avec monseigneur le comte, notre appel et notre affaire
+auprès du siége apostolique; et ceux-ci, après beaucoup de travaux et
+divers périls, étant revenus avec des lettres de monseigneur le pape,
+nous présentâmes audit abbé de Cîteaux les lettres obtenues de
+monseigneur le pape dont nous vous transmettons ici la teneur, voulant
+en tout procéder selon leur contenu.
+
+«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre vénérable
+frère l'évêque de Reggio, et notre cher fils l'abbé de Cîteaux, légats
+du siége apostolique, et à maître Théodise, chanoine de Gênes, salut et
+bénédiction apostolique: Sont venus en notre présence nos chers fils les
+messagers des consuls, du conseil et de la généralité de la ville de
+Toulouse avec des lettres de beaucoup et très-grands personnages qui
+nous demandaient avec eux et en leur faveur que nous daignassions
+admettre avec clémence leurs humbles prières au sujet de la sentence
+d'excommunication publiée contre les consuls et le conseil, et de
+l'interdit auquel a été soumise toute la ville, parce qu'ils n'ont pas
+voulu livrer, sans être entendus, avec leurs biens, pour en être fait à
+la volonté des Croisés, ceux que ces messagers, mon fils l'abbé et
+l'armée des barons, désignaient pour hérétiques ou sectateurs
+d'hérétiques; sur quoi ils nous ont prié de les protéger dans notre
+miséricorde; et quoiqu'ils affirmassent avoir été condamnés après leur
+appel au siége apostolique, ils promirent cependant de satisfaire
+dignement, afin de mériter d'obtenir l'absolution. Nous donc, à
+l'exemple de celui qui ne veut pas détruire l'âme du pécheur, mais son
+péché, disposé à écouter leurs prières, nous y avons pourvu en vous les
+renvoyant, parce que vous connaissez mieux les circonstances des choses;
+mandant à votre discrétion, par cet écrit apostolique, que comme il y
+aurait péril en la demeure si la ville, prête à satisfaire, comme ils le
+disent, demeurait, par le fait de votre absence, plus long-temps sous
+l'interdit, vous vous transportiez promptement sur les lieux en propre
+personne; et ayant reçu d'eux, sur ce point, la caution que vous jugerez
+suffisante en cette affaire, vous leur départiez le bienfait de
+l'absolution et preniez soin de les délier de l'interdit, leur
+enjoignant ce que selon Dieu vous jugerez être avantageux; que si vous
+ne pouviez assister tous à l'exécution de ceci, deux de vous néanmoins
+en soient chargés.»
+
+«Donné à Latran, le 14 avant les calendes de février, et de notre
+pontificat l'an douzième.»
+
+«Mais le seigneur Arnaud, abbé de Cîteaux, ayant voulu, contre la teneur
+du rescrit, procéder seul et de sa propre volonté, nous voyant de
+nouveau condamnés par lui, nous appelâmes une seconde fois. Cependant,
+par la suite du temps, sur l'admonition et les prières dudit abbé, du
+seigneur Foulques, évêque de Toulouse, de l'évêque d'Uzès et autres gens
+de bien, nous renonçâmes au susdit appel et nous soumîmes à son jugement
+nous et notre ville, afin qu'il pût procéder seul, mais selon la teneur
+des lettres du pape, et nous promîmes, d'un commun accord, pour la
+généralité de la ville, de payer mille livres toulousaines destinées à
+la poursuite des pervers hérétiques et au soutien de la sainte Église.
+Ledit abbé consentit bénignement à recevoir le tout et nous reconnut
+nous et la totalité de notre ville de Toulouse, ville et faubourg, pour
+vrais catholiques et fils légitimes de la sainte mère Église; et en
+présence de la ville et du seigneur Foulques, évêque de Toulouse, et des
+autres ecclésiastiques du diocèse et de monseigneur l'évêque d'Uzès,
+son assesseur et conseiller, actuellement légat, il nous donna
+solennellement la bénédiction. Il nous promit aussi de rétablir, par ses
+lettres et ses paroles, notre réputation chez ceux auprès de qui nous
+avait été donnée la tache d'hérétiques. Lorsque nous lui eûmes payé cinq
+cents livres, certaines dissensions s'étant élevées parmi nous, nous ne
+payâmes point les cinq cents livres restantes, parce que nous ne les
+pûmes rassembler avant que la paix fût rétablie. Pour cela seulement, et
+sans nous accuser d'aucune autre faute, il excommunia immédiatement les
+consuls, et, malgré notre obéissance, nous mit en interdit. Après avoir
+supporté pendant quelque temps une si impudente injustice, de peur
+d'avoir l'air, aux yeux des ignorans, d'être rebelles et de regimber
+contre l'aiguillon, sur la demande et volonté des légats de monseigneur
+le pape, et de Foulques, évêque de Toulouse, nous fîmes de nouveau
+serment que nous serions prêts, sur leurs ordres, à nous soumettre à
+leur volonté et jugement, et à celui de monseigneur le pape, sur toutes
+choses ayant rapport à l'Église; et, d'après ce serment et les autres
+que nous fîmes à eux et à l'Église, nous eûmes leur consentement pour
+nous maintenir en notre allégeance envers le seigneur comte et son
+autorité; et pour sûreté de ceci, Foulques, notre évêque, que nous
+croyons être celui qui nous a fait condamner, voulut avoir et prit de
+nous des otages et des meilleurs de notre ville, qu'on garda dans la
+ville de Pamiers, tenue et possédée par Simon de Montfort, et différente
+en coutumes de la ville de Toulouse, depuis la moitié du carême jusqu'à
+la veille de Saint-Laurent, qu'il leur permit de s'en aller, à
+condition qu'ils reviendraient quand il lui plairait. Cela fait, ils
+nous reconnurent pour fils catholiques de l'Église, et firent
+réconcilier à l'Église ceux qu'ils avaient excommuniés. Ensuite l'armée
+des Croisés et l'évêque de Toulouse ayant mis le siége devant le château
+de Lavaur, nous les assistâmes de conseils et de secours, tant de vins
+que d'armes et autres choses nécessaires pour la poursuite et
+destruction des iniquités de l'hérésie. Et, sur l'ordre de l'évêque,
+après que le château de Lavaur fut pris, la plus grande partie des plus
+nobles hommes de Toulouse demeurèrent en armes, et ne revinrent ensuite
+à Toulouse que par le consentement et la volonté de Foulques, notre
+évêque, qui agissait alors dans l'armée avec de pleins-pouvoirs à titre
+de légat. Après la prise du château de Lavaur, ils vinrent dévaster et
+détruire le propre château de monseigneur notre comte; alors monseigneur
+notre comte offrit de se remettre lui-même et sa terre, excepté
+Toulouse, en leur puissance et en leur merci, promettant sur sa foi et
+chrétienté, et sous les peines portées par l'Église, d'exécuter ce
+qu'ils auraient jugé, sa vie sauve et sauf aussi l'exhérédation de lui
+ni de ses fils; ce qu'ils refusèrent, quoique plusieurs des barons de
+l'armée fussent d'avis d'accepter. Dans un autre colloque, auquel le
+seigneur comte était venu lui-même, sur la garantie des légats, se
+rendre à leurs ordres, Simon de Montfort et plusieurs des hommes de
+guerre de l'armée fondirent inopinément sur lui les armes à la main,
+voulant le prendre et le tuer, et le poursuivirent l'espace d'une lieue
+et plus. Cependant, instruits avec certitude, par le rapport de
+plusieurs, qu'ils avaient intention de faire marcher sur nous leur
+armée, nous y envoyâmes des hommes sages faisant partie de notre
+consulat, qui, en présence des légats, de Foulques, notre évêque, et de
+l'armée des barons, exposèrent qu'ils s'étonnaient beaucoup qu'on voulût
+faire marcher l'armée sur nous, puisque nous étions préparés à faire et
+observer ce que nous avions promis à l'Église, et vu surtout que, depuis
+le serment que nous avions fait, depuis que nous avions été réconciliés
+et qu'on avait reçu nos otages, nous n'avions en rien offensé ni les
+barons ni l'Église. À ce discours, le légat et Foulques, notre évêque,
+répondirent que ce n'était pas pour un délit ou une faute qui nous fût
+propre qu'ils voulaient faire marcher l'armée sur nous, mais parce que
+nous conservions pour maître monseigneur notre comte et le recevions
+dans notre ville; mais que si nous voulions chasser de notre ville
+monseigneur le comte et ses fauteurs, le renier et nous soustraire à sa
+domination et allégeance, et jurer fidélité et soumission à ceux qu'eux
+et l'Église nous avaient donnés pour seigneurs, l'armée des Croisés ne
+nous ferait aucun dommage; disant que, si nous faisions autrement, ils
+nous attaqueraient de tout leur pouvoir et nous tiendraient pour
+hérétiques et pour receleurs d'hérétiques. Mais comme nous sommes liés
+par serment de fidélité à monseigneur le comte, et que, comme nous
+l'avons dit plus haut, dans tous les sermens faits à l'Église, du
+consentement des légats et de notre évêque, nous avons maintenu notre
+fidélité et soumission à monseigneur notre comte, et que ledit comte
+s'était offert et s'offrait encore à reconnaître leur juridiction, pour
+ne pas encourir le crime de trahison, nous nous refusâmes tout-à-fait à
+ce qu'on nous demandait; et, à cause de cela, ce qui nous fut
+extrêmement pénible, ils enjoignirent aux clercs, tant de la ville que
+du faubourg, d'en sortir avec le corps du Christ; et alors nous
+pacifiâmes toutes les discordes et dissensions qui avaient existé
+long-temps en notre ville et faubourg; et, par le secours de la grâce
+divine, nous rétablîmes l'union dans toute notre ville aussi bien
+qu'elle y eût jamais été. Cela fait, le légat, l'évêque et les Croisés
+tombèrent violemment sur nous à main armée, tuèrent de tout leur pouvoir
+les hommes, femmes et enfans du commun qui travaillaient dans les
+champs, dévastèrent tant qu'ils le purent les vignes, les arbres, les
+moissons, nos possessions, quelques maisons des champs et autres
+remparts, abattant et brûlant tout; et ils placèrent leurs tentes à une
+certaine distance de la ville entre deux de nos portes. Cependant,
+pleins de confiance en la justice de notre cause et la clémence divine,
+nous sortîmes souvent de l'enceinte de nos fossés pour les attaquer
+vigoureusement, ne tenant jamais nos portes fermées ni de jour ni de
+nuit; de plus, nous en fîmes dans notre enceinte quatre nouvelles, afin
+de pouvoir sortir plus facilement contre eux, et nous eûmes à souffrir,
+en nous défendant contre eux, de grands dommages, tant des hommes de
+guerre et gens de pied que des chevaux; et à la seconde férie avant la
+fête de Saint-Pierre, quelques-uns de nos hommes de guerre et gens de
+pied, à l'insu de la plupart de nous, attaquèrent à main armée les
+tentes des Croisés, tuèrent un grand nombre de gens de guerre et gens de
+pied et chevaux; et, ayant coupé quelques-unes des tentes, prirent et
+emportèrent avec eux des cuirasses et armes de toutes sortes, des
+vêtemens de soie, des chevaux, des vases d'argent, de l'argent monnoyé
+et beaucoup de choses, et tirèrent des tentes, chargés de fers,
+quelques-uns des nôtres que les Croisés avaient pris et y tenaient
+enchaînés, et, avec l'aide de Dieu, revinrent à nous sains et saufs.
+Cependant, à la fête de Saint-Pierre, avant le jour, les Croisés
+quittèrent précipitamment le siége, laissant dans leur camp beaucoup des
+leurs blessés et malades, des armes et beaucoup d'autres choses; mais
+comme, par l'opposition de la puissance divine, ils n'ont pu accomplir
+ce que dans leur orgueil ils s'étaient proposé de faire, de la douleur
+qu'ils ont conçue est née dans leur esprit violent une grande iniquité;
+et, plus indignés que jamais, en partant ils nous menacent de maux plus
+grands que ceux que nous avons soufferts. C'est pourquoi nous
+sollicitons sérieusement Votre Prudence et Bienveillance de ressentir
+avec indignation les dommages et injures que nous avons injustement
+soufferts; et si on vous insinuait faussement des choses contraires à ce
+que nous venons de vous dire, ne les croyez point; et comme nous sommes
+prêts à faire sur ces choses ce qui est dû à l'Église et ce qu'ordonne
+la justice, nous vous prions de vouloir, vous et vos gens, vous abstenir
+de nous inquiéter en aucune manière, sachant, sans en pouvoir douter,
+que ce qu'ils ont fait et ce qu'ils machinent encore contre monseigneur
+notre comte et contre nous, ils le feraient peut-être, et bien pis
+encore si on leur en laissait le pouvoir, contre les autres princes et
+souverains, et tant contre les citoyens que contre les bourgeois; et
+lorsque le mur du voisin brûle, il y va du tout. Il ne faut pas passer
+sous silence la sévérité aussi injuste que particulière des pasteurs à
+notre égard; ils nous abhorrent et excommunient à cause des routiers et
+de la cavalerie dont nous nous servons pour nous défendre de la mort; et
+lorsqu'ils nous les enlèvent à prix d'argent, et que ceux-ci répandent
+notre sang, ils ne craignent pas de les absoudre de tout péché; et il y
+en a qui reçoivent, dans leur tente et à leur table, ceux d'entre eux
+qui ont tué de leur propre main l'abbé d'Eaunes, et ont horriblement
+coupé le nez, les oreilles et arraché les yeux des moines de Bolbone,
+leur laissant à peine figure humaine.»
+
+ * * * * *
+
+Au bas est le sceau de la ville de Toulouse à moitié brisé. On lit
+encore autour de ce qui en reste ces mots: _Nobilium Tolosæ._
+
+
+
+
+V.
+
+LETTRE DE L'ABBÉ DE MOISSAC,
+
+AU
+
+ROI PHILIPPE-AUGUSTE,
+
+EN 1212.
+
+
+«Au très-illustre seigneur, roi des Français, Raimond, humble abbé de
+Moissac, et toute la congrégation du monastère de Moissac, salut: comme
+nous lisons, entre autres choses, que vos prédécesseurs ont fondé le
+très-antique monastère désigné sous le nom de Moissac, et l'ont doté de
+la possession des champs d'alentour, cela est aussi porté dans les
+gestes des rois de France et du bienheureux Ansbert, archevêque de
+Rouen, et abbé de ce monastère; et dans la consécration de notre église
+il se trouve entre autres choses:
+
+«Ceci, Christ notre Dieu, a été fondé pour toi par le roi Clovis, et la
+munificence de Louis a depuis augmenté ce don.»
+
+«Cependant, par une suite de nos péchés, les comtes de Toulouse nous ont
+enlevé la plus grande partie desdites possessions et les ont assignées
+aux gens de guerre qui ont accablé de beaucoup d'exactions notre ville
+de Moissac, tellement qu'ils se sont presque entièrement emparés de
+cette ville et des environs. Cette année, avant que les Croisés
+l'assiégeassent, nous nous mîmes en route munis de nos priviléges pour
+venir trouver Votre Excellence. Le comte ayant vu cela, nous prit et
+nous enleva nos priviléges et tout ce que nous avions. Après cela, les
+Croisés ont ravagé tout ce qui était dedans et dehors; de sorte que nous
+n'avons pas eu moyen de venir devant Votre Sublimité. C'est pourquoi
+nous répandons devant Votre Compassion nos lamentables prières, afin
+que, par l'inspiration de la miséricorde divine, vous daigniez subvenir
+aux détresses de votre maison et de votre ville; car si vous n'y
+subvenez point, nous serons entièrement désolés. Et sache Votre
+Sublimité que nous prions pieusement sans interruption le bienfaiteur de
+tous pour votre salut et la prospérité de votre règne, et qu'en mémoire
+spéciale de vous et des vôtres, deux cierges de cire brûlent nuit et
+jour devant notre grand autel élevé en l'honneur des bienheureux apôtres
+Pierre et Paul, et chaque jour se dit en la même institution une messe
+spéciale, et chaque jour nous donnons la nourriture à trois pauvres,
+dont chacun reçoit autant de pain et de vin qu'un moine; et le jour de
+la cène du Seigneur, toujours en votre intention, deux cents pauvres
+reçoivent dans le cloître du monastère du pain et du vin, des fèves et
+de l'argent. À toutes les heures canoniques, tant du jour que de la
+nuit, se disent pour vous des oraisons spéciales; il se célèbre dans le
+monastère un anniversaire général pour tous nos seigneurs les rois
+défunts; dans toutes les messes et oraisons, dans les jeûnes et aumônes
+et autres bonnes oeuvres qui se font et doivent se faire à l'avenir,
+tant dans le monastère que dans l'abbaye, dans les prieurés et autres
+lieux sujets au monastère, par un mandement général fait en certaines
+années dans le chapitre général de Moissac, monseigneur le roi de
+France, comme notre patron et fondateur, et tous ceux de sa race et de
+ses prédécesseurs, sont recommandés et spécialement désignés; et afin
+que ces bonnes oeuvres et les autres que nous faisons, pour la
+conservation de vous et de votre royaume, ne puissent pas aisément
+tomber en désuétude, nous envoyons à Votre Sublimité notre présent
+député le frère Gérard, afin que fléchissant les genoux devant vous, il
+vous supplie qu'il plaise à Votre Bénignité, en rétablissant nos
+priviléges et l'immunité des possessions qui nous ont été accordées par
+vos prédécesseurs, nous reconstituer et rétablir dans la liberté
+primitive de notre monastère, qui a été réduit, et l'est encore, dans
+une très-grande servitude. Lesquelles choses ledit député exposera plus
+en détail à Votre Majesté, et nous la supplions, au nom de l'amour
+divin, de les recevoir et écouter bénignement. Que Notre-Seigneur
+Jésus-Christ vous ait en sa garde, vous et votre royaume, et vous
+conserve en toute félicité!»
+
+
+
+
+VI.
+
+ACTES DE SOUMISSION
+
+SOUSCRITS PAR RAIMOND VI,
+
+COMTE DE TOULOUSE,
+
+ Au moment de sa réconciliation à l'Église par le cardinal Pierre
+ de Bénévent, à Narbonne, en avril 1214[175].
+
+[Note 175: Pierre de Vaulx-Cernay a passé sous silence cette
+réconciliation du comte de Toulouse avec l'Église, et les actes qui
+s'ensuivirent.]
+
+
+«Moi, Raimond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, comte de Toulouse
+et marquis de Provence, m'offre moi-même à Dieu, à la sainte Église
+romaine, et à vous, seigneur Pierre, par la même grâce, cardinal-diacre,
+légat du saint-siége apostolique; et je vous livre mon corps, dans le
+dessein d'exécuter et d'observer fidèlement de tout mon pouvoir tous les
+ordres, quels qu'ils soient, que le seigneur pape et la miséricorde de
+Votre Sainteté jugeront à propos de me donner. Je travaillerai
+efficacement pour engager mon fils Raimond à se remettre entre vos
+mains, avec toutes les terres qu'il possède, et à vous livrer son corps
+et ses domaines, ou tout ce qu'il vous plaira de ces domaines, pour ce
+sujet, afin qu'il observe fidèlement, suivant son pouvoir, l'ordre du
+seigneur pape et le vôtre.»
+
+L'autre acte est conçu en ces termes:
+
+«Moi, Raimond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, etc., n'étant
+contraint ni par force ni par fraude, vous offre librement, seigneur
+cardinal, mon corps, avec tous les domaines que j'ai eus et possédés
+autrefois, et que je confesse avoir entièrement donnés à mon fils
+Raimond; savoir, la partie des domaines que je tiens, ou que d'autres
+tiennent pour moi et de moi; en sorte que, si vous me l'ordonnez,
+j'abandonnerai tous mes biens, je me retirerai auprès du roi
+d'Angleterre ou dans tout autre endroit, où je demeurerai jusqu'à ce que
+je puisse visiter le siége apostolique pour y demander grâce et
+miséricorde. De plus, je suis prêt à vous remettre et à vos envoyés
+toutes les terres que je possède; en sorte que tous mes domaines soient
+soumis à la miséricorde et au pouvoir absolu du souverain pontife de
+l'Église romaine et de vous; et si quelqu'un de ceux qui en tiennent une
+partie pour moi et de moi refuse d'y consentir, je l'y contraindrai,
+suivant votre ordre et mon pouvoir. Enfin je vous offre mon fils avec
+tous les domaines qu'il possède, et que d'autres tiennent pour lui ou de
+lui, et je l'expose à la miséricorde et aux ordres du seigneur pape et
+aux vôtres, et j'agirai pour l'engager, lui et ses conseillers, à faire
+la même promesse et à l'observer.»
+
+
+
+
+VII.
+
+ABJURATION
+
+DES CONSULS DE TOULOUSE,
+
+DEVANT LE LÉGAT, PIERRE DE BÉNÉVENT, EN 1214.
+
+
+«Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous, Jourdan de Villeneuve,
+Amaury de Châteauneuf, Armand-Bernard Baudur, Armand Barrave, Vitalis de
+Poignac, Perregrin Signaire et Guillaume Bertrand, consuls de la ville
+et faubourg de Toulouse, en qualité de procureurs fondés et constitués
+spécialement et envoyés par la généralité des Toulousains, tant de la
+ville que du faubourg, en présence de vous, cardinal-diacre de
+Sainte-Marie en Acquire, par la grâce de Dieu, légat de monseigneur le
+pape, du siége apostolique, nous déclarons et affirmons par serment,
+pour nous et la totalité de notre ville et faubourg, que nous obéirons
+ponctuellement à l'ordre que par vous ou vos lettres vous avez transmis
+à nous et aux hommes de la cité et faubourg; et tant devant vous,
+monseigneur le cardinal, que devant les autres personnes ici présentes,
+de notre volonté libre et spontanée, au nom de la totalité de notre cité
+et faubourg, et en notre nom, nous détestons, abjurons et repoussons
+toute hérésie et toute secte qui dogmatise, en quelque façon que ce
+soit, contre la sainte Église catholique romaine, et recevons et
+approuvons la doctrine de ladite Église romaine; et, de notre libre
+volonté, par les saintes reliques, l'Eucharistie et le bois de la croix
+du Seigneur placés devant nous, la main sur les saints Évangiles de
+Dieu, nous jurons de notre libre volonté, sans fraude ni mauvais
+dessein, qu'à l'avenir, nous ni nos concitoyens ne serons hérétiques,
+sectateurs, fauteurs, complices, défenseurs ni receleurs d'hérétiques,
+et que nous ne donnerons aux sectateurs, avocats, ou défenseurs des
+hérétiques ou d'aucun des susdits, ni aussi aux faidits, exhérédés ou
+routiers, ni aux autres ennemis de la sainte Église romaine, aide, ni
+conseil, ni faveur pour attaquer ou dommager les terres possédées ou à
+posséder par l'Église romaine ou ses délégués, quels qu'ils soient, ni
+pour attaquer et dommager ceux, quels qu'ils soient, qui les tiennent ou
+les tiendront au nom et par l'autorité de ladite Église romaine. Bien
+plus, lorsque nous serons requis contre quelques-uns des susdits
+sectateurs, fauteurs, complices, défenseurs ou receleurs des hérétiques,
+et aussi des faidits, exhérédés, routiers et autres ennemis de la sainte
+Église romaine, de tout le pouvoir de notre ville et faubourg, nous
+prêterons contre eux, de bonne foi, conseil, secours et faveur à la
+sainte Église romaine, et à vous et autres légats, nonces et ministres
+de l'Église romaine. _Item_, nous jurons de ne point occuper ou
+dommager, sans un ordre spécial du siége apostolique, aucune des terres,
+par nous ou d'autres, acquises sur les Croisés. _Item_, nous obéirons
+aux ordres apostoliques et aux vôtres lorsque vous nous commanderez de
+faire ou de maintenir paix ou trève, en quelque lieu ou avec quelque
+personne que ce soit. De plus, nous jurons d'obéir ponctuellement et
+sans aucune condition à tous les statuts et mandats du siége
+apostolique, et aux vôtres spécialement; d'obtempérer humblement et
+dévotement à ceux qui seront relatifs aux affaires de la foi orthodoxe
+et à ceux qui auront pour objet de purger la cité de Toulouse de toutes
+les immondices de l'hérésie et de ses sectateurs, et se rapporteront aux
+dispositions que vous aurez prises pour corroborer et entretenir la
+pureté de la foi catholique, et aussi pour établir, maintenir et
+conserver la paix et punir ses violateurs; ainsi qu'à ceux qui
+concerneront la défense à nous faite de tenir ou recevoir des routiers,
+et le soin de conserver fermement les statuts publics qui nous ont été
+donnés; et nous y demeurerons sincèrement fidèles de toute la puissance
+de notre ville et faubourg. _Item_, nous jurons que, par nous ou par
+d'autres, publiquement ou secrètement, nous ne prêterons point conseil,
+secours ou faveur au comte de Toulouse ou à son fils contre la sainte
+Église catholique romaine, ni contre ceux qui, par l'autorité de la
+sainte Église romaine ou la vôtre, attaqueraient ledit comte de Toulouse
+et son fils; et cela nonobstant toute fidélité à laquelle nous et notre
+ville et faubourg nous sommes obligés envers ledit comte ou son fils ou
+toute autre personne; et nous promettons la même chose à l'égard de
+toute personne, quelle qu'elle soit, qui sera en guerre avec l'autorité
+de la sainte Église catholique ou la vôtre. _Item_, nous jurons que nous
+et notre ville et faubourg nous ferons et accomplirons de bonne foi,
+nous et nos concitoyens, les satisfactions qui, jusqu'à présent, soit
+de vive voix, soit par lettres, nous ont été enjointes à nous ou à notre
+ville et faubourg, par l'ordre, soit de monseigneur le pape ou le vôtre,
+ou celui de tout autre légat délégué du Siége apostolique, sur toutes
+les choses pour lesquelles ont été excommuniés et interdits les citoyens
+de Toulouse, et sur les autres excès et offenses commis par la ville et
+le faubourg de Toulouse contre la sainte Église catholique romaine, et
+aussi contre les églises de la ville et faubourg de Toulouse et les
+autres églises, ou contre les personnes ecclésiastiques. _Item_, nous
+jurons que tous et tels otages que vous nous demanderez une fois ou
+plusieurs fois, tant de la ville de Toulouse que du faubourg, vous
+seront conduits par nous quand vous les demanderez et aux lieux que vous
+désignerez, si nous y pouvons venir en sûreté, et que nous les
+remettrons en votre pleine puissance ou celle des personnes que vous
+aurez envoyées, pour aussi long-temps qu'il plaira à l'Église romaine
+les tenir, aux frais de la ville et faubourg, en votre garde ou en celle
+des personnes que vous aurez envoyées, Nous voulons, consentons et
+concédons que, si nous manquons à tenir de bonne foi et à perpétuité les
+susdits articles, ou quelques-uns des susdits, et les choses ou
+quelques-unes des choses qui nous ont été enjointes, à nous et à notre
+ville et faubourg, soit de vive voix, soit en des lettres, par
+monseigneur le pape ou par vous, ou par un autre légat ou délégué de la
+sainte Église romaine, lesdits otages en reçoivent le châtiment qu'il
+plaira au souverain pontife et à vous; que de même, en pareil cas, tant
+nous que nos concitoyens, nous soyons réputés excommuniés, païens et
+ennemis de la sainte Église romaine; que nous soyons mortifiés et vexés
+dans toutes les cités, châteaux et villages, et chez tous les puissans
+et nobles hommes, et que nous soient infligés de bonne foi des châtimens
+selon le degré de l'offense, afin que la ville et les faubourgs
+n'encourent pas les châtimens susdits. _Item_, nous promettons et jurons
+qu'à tous et chacun des habitans de la cité et faubourg de Toulouse,
+âgés de quatorze ans et au dessus, nous ferons prêter serment dans la
+forme ci-dessus, les y forçant, selon notre pouvoir, et leur infligeant
+des peines autant qu'il nous sera possible, sauf pour tous l'ordre du
+souverain pontife.»
+
+«Passé publiquement à Narbonne, dans le palais de Narbonne, le sept
+d'avant les calendes de mai, année dix-septième du pontificat de
+monseigneur le pape Innocent III, présens monseigneur ****, évêque de
+Sainte-Marie, et ci-devant évêque de Carcassonne; l'abbé de Saint-Pons,
+l'abbé et sacristain de Saint-Paul; le grand archidiacre sacristain et
+Yves de Conchet, chanoine de Narbonne; frère Gautier, moine de Cîteaux;
+les grands-maîtres des chevaliers du Temple en Arragon et en Provence;
+le grand-prieur de l'Hôpital en Arragon; l'archidiacre d'Auch; les
+nobles hommes le comte de Foix et Roger Bernard son fils; et Adenulphe,
+sous-diacre de monseigneur le pape; Rofrède, écrivain dudit seigneur
+pape; Bernard, chanoine d'Urbin, chapelain de monseigneur le cardinal;
+et plusieurs autres tant de la cité de Narbonne que d'ailleurs.»
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES
+
+DANS CE VOLUME.
+
+
+ Pag.
+ NOTICE sur Pierre de Vaulx-Cernay j
+
+ HISTOIRE de la guerre des Albigeois 1
+
+ Prologue adressé par l'Auteur au pape Innocent III _Ibid._
+
+ CHAP. Ier.--Comment des moines prêchèrent contre les
+ hérésies de Toulouse. 3
+
+ CHAP. II.--Des sectes des hérétiques 6
+
+ CHAP. III.--Quand et comment les prédicateurs vinrent au pays
+ albigeois. 12
+
+ CHAP. IV.--Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur des
+ Albigeois 18
+
+ CHAP. V.--De la venue de douze abbés de Cîteaux et de leurs
+ prédications. 24
+
+ CHAP. VI.--Du colloque de Pamiers et de la mort de l'évêque
+ d'Osma. 25
+
+ CHAP. VII.--Miracle de la cédule écrite de la main du
+ bienheureux Dominique, laquelle jetée trois fois au feu
+ en ressauta intacte. 28
+
+ CHAP. VIII.--Mort sanglante de frère Pierre de Castelnau, qui
+ succomba sous le glaive des impies. 29
+
+ CHAP. IX.--Comment les évêques de Toulouse et de Conserans
+ furent envoyés à Rome pour exposer au souverain pontife
+ l'état de l'église dans la province de Narbonne. 39
+
+ CHAP. X.--Comment maître Théodise fut délégué avec maître
+ Milon. 42
+
+ CHAP. XI.--Comment un concile fut tenu à Montélimar, et comment
+ un jour fut fixé au comte de Toulouse pour comparaître à
+ Valence devant Milon. 44
+
+ CHAP. XII.--Le comte de Toulouse est réconcilié à l'Église. 46
+
+ CHAP. XIII.--Comment le comte de Toulouse prit feintement la
+ croix de la sainte milice, laquelle les soldats de
+ l'armée catholique portaient cousue sur la poitrine. 47
+
+ CHAP. XIV.--De l'arrivée de l'armée des Croisés dans la
+ Provence. 49
+
+ CHAP. XV.--Le comte de Toulouse va au-devant des Croisés. 50
+
+ CHAP. XVI.--De la malice des citoyens de la ville de Béziers;
+ siége de leur ville, sa prise et sa destruction. _Ibid._
+
+ CHAP. XVII.--Du siége de la ville de Carcassonne et de sa
+ reddition. 54
+
+ CHAP. XVIII.--Comment le comte de Montfort fut élu prince du
+ territoire et domaine du comte Raimond. 59
+
+ CHAP. XIX.--Illustres qualités de l'âme et du corps qu'on
+ remarquait dans Simon, comte de Montfort. 61
+
+ CHAP. XX.--Bienveillance du comte Simon à l'égard des habitans
+ de Zara, et sa révérence singulière envers l'Église
+ romaine. 63
+
+ CHAP. XXI.--Comment le comte de Nevers abandonna le camp des
+ Croisés à cause de certaines inimitiés. 66
+
+ CHAP. XXII.--Prise du château de Fanjaux. Le comte pénètre dans
+ le diocèse d'Albi. 68
+
+ CHAP. XXIII.--Comment le siége de Cabaret fut tenté vainement
+ par le comte. 71
+
+ CHAP. XXIV.--Du départ du duc de Bourgogne, et de l'occupation
+ de Pamiers, Saverdun et Mirepoix. 72
+
+ CHAP. XXV.--Albi et Lombers tombent en la possession du comte
+ Simon. 73
+
+ CHAP. XXVI.--Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte de
+ Montfort à prestation d'hommage comme il lui était dû
+ à raison de la ville de Carcassonne. Inutiles instances
+ dudit comte à ce sujet. 75
+
+ CHAP. XXVII.--De la trahison et cruauté de Gérard de Pépieux
+ envers le comte Simon et ses chevaliers. 77
+
+ CHAP. XXVIII.--Comment vint derechef l'abbé de Vaulx au pays
+ Albigeois pour raffermir les esprits presque abattus
+ des Croisés. 79
+
+ CHAP. XXIX.--Robert de Mauvoisin revient de la cour de Rome. 80
+
+ CHAP. XXX.--Mort amère d'un abbé de l'Ordre de Cîteaux et d'un
+ frère convers égorgés près de Carcassonne. 81
+
+ CHAP. XXXI.--Comment fut perdu le château de Castres. 83
+
+ CHAP. XXXII.--Le comte de Foix se retire de l'alliance du comte
+ de Montfort. _Ibid._
+
+ CHAP. XXXIII.--Comment le comte Raimond partit pour Rome. 85
+
+ CHAP. XXXIV.--Comment le comte Raimond se vit frustré de
+ l'espoir qu'il avait placé dans le roi de France. 87
+
+ CHAP. XXXV.--Siége d'Alayrac. 91
+
+ CHAP. XXXVI.--Comment les hérétiques désirant que le roi
+ d'Arragon se mît à leur tête en furent refusés, et
+ pourquoi. 92
+
+ CHAP. XXXVII.--Siége de Minerve. 93
+
+ CHAP. XXXVIII.--Comment des croix, en forme d'éclairs,
+ apparurent sur les murs du temple de la Vierge mère de
+ Dieu à Toulouse. 100
+
+ CHAP. XXXIX.--Comment le comte Raimond fut séparé de la
+ communion des fidèles par le légat du siége
+ apostolique. 102
+
+ CHAP. XL.--Siége de Termes. 105
+
+ CHAP. XLI.--De la venue au camp des catholiques des évêques de
+ Chartres et de Beauvais avec les comtes de Dreux et de
+ Ponthieu. 109
+
+ CHAP. XLII.--Comment les hérétiques ne voulurent rendre le
+ château de Termes, et comment Dieu, pour leur ruine,
+ leur envoya une grande abondance d'eau. 116
+
+ CHAP. XLIII.--Du colloque solennel tenu à Narbonne sur les
+ affaires des comtés de Toulouse et de Foix, auquel
+ intervinrent le roi d'Arragon, les légats du siége
+ apostolique, et Simon de Montfort; inutilité et
+ dissolution de ladite conférence. 124
+
+ CHAP. XLIV.--De la malice et tyrannie du comte de Foix envers
+ l'Église. 126
+
+ CHAP. XLV.--Comment le comte de Foix se comporta avec
+ irrévérence envers les reliques du saint martyr
+ Antonin, lesquelles étaient portées en procession
+ solennelle. 129
+
+ CHAP. XLVI.--Sacriléges et autres crimes du comte de Foix
+ exercés par violence. 130
+
+ CHAP. XLVII.--Le comte de Montfort fait hommage au roi
+ d'Arragon pour la cité de Carcassonne. 133
+
+ CHAP. XLVIII.--Comment l'évêque de Paris et autres nobles
+ hommes vinrent à l'armée du comte de Montfort. 135
+
+ CHAP. XLIX.--Siége de Lavaur. 136
+
+ CHAP. L.--Comme quoi pélerins en grand nombre furent tués
+ traîtreusement par le comte de Foix à l'instigation du
+ Toulousain. 138
+
+ CHAP. LI.--Foulques, évêque de Toulouse, chassé de son épiscopat,
+ s'exile avec une grande constance d'esprit, prêt même à
+ tendre son col au glaive pour le nom du Christ. 140
+
+ CHAP. LII.--Comment Lavaur fut emporté par les catholiques, et
+ comment beaucoup de nobles hommes y furent tués par
+ pendaison et d'autres livrés aux flammes. 142
+
+ CHAP. LIII.--Comment Roger de Comminges se joignit au comte de
+ Montfort, puis faillit à la foi qu'il avait donnée. 146
+
+ CHAP. LIV.--Le clergé de Toulouse, emportant religieusement le
+ corps du Christ, sort de cette ville nourricière des
+ hérétiques et frappée d'interdiction. 149
+
+ CHAP. LV.--Du premier siége de Toulouse par les comtes de
+ Montfort et de Bar. 152
+
+ CHAP. LVI.--Le comte de Toulouse assiège Castelnaudary et le
+ comte Simon qui le défendait. 160
+
+ CHAP. LVII.--Comment les Croisés mirent en déroute le comte de
+ Foix dans un combat très-opiniâtre près la citadelle de
+ Saint-Martin, et de leur éclatante victoire. 168
+
+ CHAP. LVIII.--En quelle manière le siége de Castelnaudary fut
+ levé. 175
+
+ CHAP. LIX.--Comment Robert de Mauvoisin, suivi de cent chevaliers
+ français, vint au secours de Montfort. 180
+
+ CHAP. LX.--Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer vers son
+ frère, le comte Simon, et de la merveilleuse joie que
+ sentit le comte en le voyant. 182
+
+ CHAP. LXI.--Du siége d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite et
+ glorieuse issue. 187
+
+ CHAP. LXII.--Les habitans de Narbonne se livrent à leur mal
+ vouloir contre Amaury, fils du comte Simon. 190
+
+ CHAP. LXIII.--Comment le comte, appelé par l'évêque d'Agen, se
+ rendit dans cette ville et la reçut en sa possession. 196
+
+ CHAP. LXIV.--Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens et
+ inquiète Toulouse. Le comte Raimond sollicite le secours
+ du roi d'Arragon. 216
+
+ CHAP. LXV.--Comment le comte Simon réunit à Pamiers les prélats
+ et barons; décrets et lois qui y furent portés et qu'il
+ promit d'accomplir. 220
+
+ CHAP. LXVI.--Comment le roi d'Arragon vint à Toulouse, et eut
+ une entrevue avec le comte Simon et le légat du siége
+ apostolique. 222
+
+ CHAP. LXVII.--Le roi d'Arragon défie le comte de Montfort fort
+ par féciaux. 243
+
+ CHAP. LXVIII.--Comment Louis, fils du roi de France, prit la
+ croix et amena beaucoup d'autres à la prendre avec lui. 246
+
+ CHAP. LXIX.--Comment Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume
+ son frère, évêque d'Auxerre, prirent la croix. 249
+
+ CHAP. LXX.--Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier. 252
+
+ CHAP. LXXI.--Du siége de Muret. 261
+
+ CHAP. LXXII.--De la savante bataille et très-glorieuse victoire
+ du comte de Montfort et des siens remportée aux champs
+ de Muret sur le roi d'Arragon et les ennemis de la foi. 266
+
+ CHAP. LXXIII.--Lettres des prélats qui se trouvaient dans
+ l'armée du comte Simon lorsqu'il triompha des ennemis
+ de la foi. 272
+
+ CHAP. LXXIV.--Comment, après la victoire de Muret, les
+ Toulousains offrirent aux évêques des otages pour
+ obtenir leur réconciliation. 279
+
+ CHAP. LXXV.--Comment le comte de Montfort envahit les terres du
+ comte de Foix, et de la rébellion de Narbonne et de
+ Montpellier. 281
+
+ CHAP. LXXVI.--Amaury et les citoyens de Narbonne reçoivent dans
+ leurs murs les ennemis du comte de Montfort, et lui,
+ pour cette cause, dévaste leur territoire. 289
+
+ CHAP. LXXVII.--Comment Pierre de Bénévent, légat du siége
+ apostolique, réconcilie à l'Église les comtes de Foix
+ et de Comminges. 290
+
+ CHAP. LXXVIII.--L'évêque de Carcassonne revient de France avec
+ une grande multitude de pélerins. 292
+
+ CHAP. LXXIX.--Gui de Montfort et les pélerins envahissent et
+ saccagent les terres de Rathier de Castelnau. 295
+
+ CHAP. LXXX.--De la destruction du château de Dome, au diocèse
+ de Périgueux, lequel appartient à ce méchant tyran
+ Gérard de Cahusac. 304
+
+ CHAP. LXXXI.--Du concile tenu à Montpellier, dans lequel
+ Montfort fut déclaré prince du pays conquis. 310
+
+ CHAP. LXXXII.--Première venue de Louis, fils du roi de France,
+ aux pays albigeois. 313
+
+ CHAP. LXXXIII.--De la tenue du concile de Latran, dans lequel
+ le comte de Toulouse, commis ès mains du comte Simon,
+ lui est pleinement concédé. 322
+
+ CHAP. LXXXIV.--Siége de Montgrenier. 330
+
+ CHAP. LXXXV.--Second siége de Toulouse. 337
+
+ CHAP. LXXXVI.--Comment les Toulousains attaquèrent les
+ assiégeans, et comment le comte de Montfort fut tué
+ le lendemain de la Nativité de saint Jean-Baptiste. 340
+
+
+ Éclaircissemens et pièces historiques sur l'histoire des
+ Albigeois. 345
+
+ I. Sur l'origine du nom d'Albigeois. _Ibid._
+
+ II. Sur l'époque de la mission de saint Dominique en Languedoc. 357
+
+ III. Lettre du pape Innocent III au comte de Toulouse, écrite à
+ ce dernier, le 29 mai 1207, pour le réprimander de son
+ refus de conclure la paix avec ses vassaux de Provence
+ d'après les ordres du légat Pierre de Castelnau. 367
+
+ IV. Lettre des habitans de Toulouse à Pierre, roi d'Arragon,
+ pour réclamer son secours en 1211, après la levée du
+ siége de Toulouse par Simon de Montfort. 372
+
+ V. Lettre de l'abbé de Moissac au roi Philippe-Auguste,
+ en 1212. 383
+
+ VI. Actes de soumission souscrits par Raimond VI, comte de
+ Toulouse, au moment de sa réconciliation à l'Église
+ par le cardinal de Bénévent, à Narbonne, en avril 1214. 386
+
+ VII. Abjuration des consuls de Toulouse, devant le légat Pierre
+ de Bénévent, en 1214. 388
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'hérésie des Albigeois, by
+Pierre des Vaux de Cernay
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE DES ***
+
+***** This file should be named 38313-8.txt or 38313-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/3/1/38313/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/38313-8.zip b/38313-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..740f6e1
--- /dev/null
+++ b/38313-8.zip
Binary files differ
diff --git a/38313-h.zip b/38313-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..2c23636
--- /dev/null
+++ b/38313-h.zip
Binary files differ
diff --git a/38313-h/38313-h.htm b/38313-h/38313-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..54bf868
--- /dev/null
+++ b/38313-h/38313-h.htm
@@ -0,0 +1,11204 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html lang="fr">
+
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de l'Hérésie des Albigeois; Author: Pierre de Vaulx-Cernay.</title>
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;}
+
+h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;}
+h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;}
+
+a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;}
+a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; }
+
+ul.none {list-style-type: none;}
+li {margin-top: 1em;}
+
+sup {line-height: 0em;}
+
+.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;}
+.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;}
+
+p {text-indent: 1em;}
+p.tn {margin-left: 10%; width: 80%;}
+
+.pagenum {visibility: hidden;
+ position: absolute; right:0; text-align: right;
+ font-size: 10px;
+ font-weight: normal; font-variant: normal;
+ font-style: normal; letter-spacing: normal;
+ color: #C0C0C0; background-color: inherit;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;}
+.smaller {font-size: smaller;}
+.small {font-size: 70%;}
+.ralign {position: absolute; right: 5%; top: auto;}
+.center {text-align: center; text-indent: 0em;}
+
+.index {margin-left: 10%; margin-right: 10%;}
+
+.auteur {margin-right: 10%; text-align: right;}
+.date {margin-right: 10%; text-align: right;}
+.resume {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em; font-size:90%;}
+.footnote {margin-left: 5%; margin-right: 5%;}
+.footnote p {text-indent: 0em;}
+
+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'hérésie des Albigeois, by
+Pierre des Vaux de Cernay
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de l'hérésie des Albigeois
+ et de la sainte guerre entreprise contre eux de l'an 1203 à  l'an 1218
+
+Author: Pierre des Vaux de Cernay
+
+Annotator: François Guizot
+
+Release Date: December 15, 2011 [EBook #38313]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE DES ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p class="p4 center"><span class="smaller">COLLECTION</span><br>
+DES MÉMOIRES<br>
+<span class="small">RELATIFS</span><br>
+<span class="smaller">À L'HISTOIRE DE FRANCE.</span></p>
+
+<p class="p2 center"><i>HISTOIRE DE LA GUERRE DES ALBIGEOIS,<br>
+ PAR PIERRE DE VAULX-CERNAY.</i></p>
+
+<p class="p4 center small">PARIS, IMPRIMERIE DE A. BELIN,<br>
+ rue des Mathurins-Saint-Jacques, n. 14.</p>
+
+<p class="p4 center"><span class="smaller">COLLECTION</span><br>
+DES MÉMOIRES<br>
+<span class="small">RELATIFS</span><br>
+<span class="smaller">À L'HISTOIRE DE FRANCE.</span></p>
+
+<p class="center small">DEPUIS LA FONDATION DE LA MONARCHIE FRANÇAISE JUSQU'AU 13<sup>e</sup> SIÈCLE;</p>
+
+<p class="center small">AVEC UNE INTRODUCTION, DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES
+ ET DES NOTES;</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap">Par</span> M. GUIZOT,<br>
+<span class="smaller">PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE À L'ACADÉMIE DE PARIS.</span></p>
+
+<p class="p4 center">À PARIS,<br>
+ CHEZ J.-L.-J. BRIÈRE, LIBRAIRE,<br>
+<span class="smaller">RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, N<sup>o</sup>. 68.</span></p>
+
+<p class="p2 center">1824.</p>
+
+<h1>HISTOIRE<br>
+<span class="smaller">DE L'HÉRÉSIE</span><br>
+ DES ALBIGEOIS,</h1>
+
+<p class="center smaller">ET DE LA SAINTE GUERRE ENTREPRISE CONTRE EUX<br>
+ (DE L'AN 1203 À L'AN 1218);</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smcap">Par</span> PIERRE DE VAULX-CERNAY.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> NOTICE<br>
+<span class="small">SUR</span><br>
+<span class="smaller">PIERRE DE VAULX-CERNAY.</span></h2>
+
+<p>On ne saurait absolument rien de Pierre, moine de Vaulx-Cernay, s'il ne
+nous apprenait lui-même, dans le cours de son histoire, qu'il était
+neveu de Gui, abbé de Vaulx-Cernay, évêque de Carcassonne après la
+conquête des États du comte de Toulouse par Simon de Montfort, qu'il
+avait accompagné son oncle dans la croisade des Francs contre l'Empire
+grec en 1205, et qu'il le suivit également dans la croisade contre les
+Albigeois, dont l'abbé Gui fut l'un des plus ardens promoteurs. Pierre
+ne nous a du reste transmis, sur sa personne et sa vie, aucun autre
+détail, et aucun de ses contemporains n'a suppléé à son silence. Il
+demeura probablement attaché à la fortune de son oncle, et ne se fit
+remarquer par aucun acte, aucun mérite considérable, car la violence de
+son zèle contre les hérétiques n'était pas alors un trait saillant qui
+pût lui valoir une attention particulière.</p>
+
+<p>Son ouvrage n'en est pas moins un des plus instructifs <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> et des
+plus curieux qui nous soient parvenus sur l'un des plus grands et des
+plus tragiques événemens du treizième siècle. Pierre ne fut pas
+seulement témoin de la guerre des Albigeois; il y fut acteur: tantôt il
+parcourait la France avec son oncle pour recruter de nouveaux Croisés,
+tantôt il le suivait dans les siéges et les batailles, prêchant,
+confessant, assistant, comme il le dit lui-même, avec une allégresse
+ineffable, aux massacres et aux auto-da-fé. Il vécut dans l'intimité des
+chefs Croisés, ecclésiastiques et militaires, partageant toutes leurs
+passions, exclusivement préoccupé du succès de leur entreprise, et
+tellement dévoué à la personne de Simon de Montfort qu'il lui sacrifie
+aveuglément non seulement ses ennemis, mais ses compagnons, et même se
+permet, bien qu'avec réserve, de blâmer le pape, quand le pape n'accorde
+pas au comte du Montfort une complaisance et une faveur illimitées.
+Aussi les infidélités, surtout les réticences, abondent dans son récit;
+il dénature ou omet, non seulement les circonstances favorables au comte
+Raimond de Toulouse et à tous les siens, mais les discordes intestines
+des Croisés, la rivalité de leurs ambitions, les reproches que le pape
+leur adressa plusieurs fois, enfin tout ce qui eût pu ternir la gloire
+ou abaisser un moment <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> la fortune du comte Simon, seul héros,
+pour lui, de cette effroyable épopée. Cette ardeur de parti, la fureur
+de conviction religieuse qui s'y joint et qui étouffe à un degré rare,
+même dans ces temps-là, même dans le camp des Croisés, tout sentiment de
+justice et de pitié, donnent à la narration de l'écrivain une véhémence,
+une verve de passion et de colère qui manquent à la plupart des
+chroniques, quelque terribles qu'en soient les scènes, et animent
+celle-ci d'un intérêt peu commun. Le moine Pierre raconte d'ailleurs
+avec détail ce qu'il a vu; il décrit les lieux, rappelle avec soin les
+petites circonstances, les incidens, les anecdotes, ce qui fait la vie
+et la vérité morale de l'histoire. Il en est peu de plus partiales que
+la sienne et qui doivent être lues avec plus de méfiance; mais aucune
+peut-être n'est plus intéressante, plus vive, et ne fait mieux connaître
+le caractère du temps, des événemens et du parti de l'historien.</p>
+
+<p>L'ouvrage de Pierre de Vaulx-Cernay fut imprimé pour la première fois en
+1615, par Nicolas Camusat, chanoine de Troyes; il en existait déjà une
+traduction française, incomplète et très-fautive, publiée par
+Arnaud-Sorbin, sous ce titre: <i>Histoire de la ligue sainte sous la
+conduite de Simon de Montfort contre les Albigeois tenant le <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span>
+Béarn, le Languedoc, la Gascogne et le Dauphiné, laquelle donna la paix
+à la France sous Philippe-Auguste et Saint-Louis</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Le texte original
+a été réimprimé depuis dans <i>les Historiens de France</i> de Duchesne<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a> et
+dans la <i>Bibliothèque de l'Ordre de Cîteaux</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. C'est sur cette
+dernière édition, la plus correcte de toutes, qu'a été faite notre
+traduction. Nous y avons joint quelques <i>Éclaircissemens et pièces
+historiques</i> utiles pour expliquer et compléter l'ouvrage qui, du reste,
+ne doit être considéré que comme l'un des monumens de cette grande
+guerre des Albigeois, objet de plusieurs autres chroniques qui prendront
+place dans notre Collection.</p>
+
+<p class="auteur">F. G.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br>
+DE LA GUERRE<br>
+DES ALBIGEOIS</h1>
+
+<h2>PROLOGUE</h2>
+
+<p class="resume">Adressé par l'Auteur au pape Innocent <span class="smcap">III</span>.</p>
+
+<p>Au très-saint père et très-bienheureux seigneur Innocent<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, par la
+grâce de Dieu, souverain pontife de l'Église universelle, son humble
+bien qu'indigne serviteur frère Pierre, quel qu'il puisse être, moine de
+Vaulx-Cernay. Il baise, non seulement ses pieds, mais encore, et en
+toute humilité, la trace de ses pas.</p>
+
+<p>Béni soit le seigneur des armées, qui, de nos jours et tout récemment,
+a, très-saint père, par la coopération de votre active sollicitude, et
+par les mains de ses ministres, arraché miséricordieusement de la gueule
+des lions son Église déjà près de faire naufrage complet dans les
+régions de la Provence, au milieu des tempêtes que lui suscitaient les
+hérétiques, et l'a délivrée de la griffe des bêtes féroces!</p>
+
+<p>Mais pour qu'un acte si glorieux et si merveilleux <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> ne puisse
+venir à oubli par les successives révolutions des temps, et que les
+grandes choses de notre Dieu deviennent notoires parmi les nations,
+j'offre, très-bienheureux père, à votre majesté, la série des faits
+rédigée telle quelle par écrit; la suppliant humblement de ne pas
+attribuer à présomption qu'un enfant, borné aux premiers rudimens, ait
+mis la main à si forte affaire, et osé prendre un faix au dessus de ses
+forces: car mon dessein dans tel travail et mon motif pour écrire ont
+été que les peuples connussent les &oelig;uvres merveilleuses de Dieu,
+d'autant plus que je ne me suis étudié, ainsi qu'il appert de ma manière
+de dire, à orner ce même livre de paroles superflues, mais bien à
+exprimer simplement la simple vérité.</p>
+
+<p>Que votre dignité et sainteté tiennent donc pour assuré, bon père, que
+si je n'ai eu pouvoir de présenter par ordre tous les faits que j'avais
+à retracer, du moins ceux dont j'ai parlé sont vrais et sincères;
+n'ayant rien dit nulle part que je n'aie vu de mes yeux, ou entendu de
+personnes d'autorité grande et dignes d'une foi très-entière.</p>
+
+<p>Dans la partie première de ce livre, je touche brièvement des sectes des
+hérétiques, et dis comment les Provençaux ont été infectés dans les
+temps passés de la ladrerie d'infidélité.</p>
+
+<p>Après quoi, je raconte de quelle manière les susdits Provençaux
+hérétiques ont été admonestés par les prédicateurs de la parole de Dieu
+et ministres de votre sainteté, et plus que souvent requis pour qu'ils
+eussent à retourner, prévaricateurs qu'ils étaient, au c&oelig;ur et giron
+de notre sainte mère l'Église.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Puis, autant que je puis, je représente par ordre la venue des
+Croisés, les prises des cités et châteaux, et autres faits et gestes
+appartenant au progrès des affaires de la foi.</p>
+
+<p>Sauront les lecteurs qu'en plusieurs endroits de cette &oelig;uvre, les
+Toulousains, hérétiques des autres cités et châteaux, tout ainsi que
+leurs défenseurs, sont généralement appelés <i>Albigeois</i>, vu qu'ainsi les
+autres nations ont nommé les hérétiques de Provence.</p>
+
+<p>Finalement, et pour que le lecteur puisse trouver plus à son aise en ce
+livre ce qu'il y voudrait querir, il est averti que cet ouvrage est
+ordonné en divers chapitres, selon les divers événemens et successions
+des choses de la foi.</p>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p class="resume">Comment des moines prêchèrent contre les hérésies de Toulouse.</p>
+
+<p>En la province de Narbonne, où jadis avait fleuri la religion, l'ennemi
+de la foi se prit à parsemer l'ivraie. Le peuple tourna à folie,
+profanant les sacremens du Christ, qui est de Dieu la vraie saveur et
+sagesse, se donnant au mensonge, déviant de la véritable sapience
+divine, errant et divaguant d'erreurs en erreurs jusqu'en l'abîme,
+marchant dans les voies perdues, et non plus dans le droit chemin.</p>
+
+<p>Deux moines de Cîteaux<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>, enflammés du zèle de la <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> foi, à
+savoir, frère Pierre de Castelnau et frère Raoul, par l'autorité du
+saint pontife institués légats contre la peste de l'infidélité, déposant
+toute négligence et remplissant avec ardeur la mission à eux prescrite,
+vinrent en la ville de Toulouse, d'où découlait principalement le venin
+qui infectait les peuples et les entraînait en défection de la science
+du Christ, de la véridique splendeur, de la divine charité.</p>
+
+<p>Or la racine d'amertume avait germé, ains avait pris force et profondeur
+dans le c&oelig;ur des hommes, et ne pouvait sans difficulté bien grande en
+être extirpée. Il fut conseillé aux Toulousains, le fut souvent, et bien
+fort, d'abjurer l'hérésie et de chasser les hérétiques. Si leur fut-il
+conseillé par ces hommes apostoliques; mais très-peu furent-ils
+persuadés: tant s'étaient pris à la mort ceux qui avaient détesté la
+vie, affectés et infectés d'une méchante sagesse animale, terrestre,
+diabolique, vides de cette sagesse qui vient d'en haut, docile et
+consentant aux bonnes croyances.</p>
+
+<p>Enfin, ces deux oliviers saints, ces deux candélabres resplendissans
+devant le Seigneur, imprimant aux serfs une crainte servile, les
+menaçant de déprédation, faisant tonner l'indignation des rois et des
+princes, les décidèrent à l'abjuration de l'hérésie et à l'expulsion des
+hérétiques; en telle sorte qu'ils craignirent l'offense et le malfaire,
+plus par peur du châtiment que, selon l'expression du poète<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>, par
+amour de la vertu. Et bien l'ont-ils démontré par indices manifestes;
+car, se parjurant aussitôt, et endurant de recheoir en leurs misères,
+ils cachaient <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> des hérétiques prêchant au beau milieu de la nuit,
+dans leurs conventicules.</p>
+
+<p>Hélas! combien il est difficile d'être arraché à l'habitude! Cette
+Toulouse<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, toute pleine de dols, jamais ou bien rarement, ainsi qu'on
+l'assure, et ce depuis sa première fondation, n'a été exempte de cette
+peste ou épidémie détestable, de cette hérétique dépravation dont le
+poison d'infidélité superstitieuse a découlé successivement des pères
+sur les enfans. C'est pourquoi, et en châtiment d'un tel et si grand
+crime, elle est dite avoir jadis souffert le fléau d'une juste
+dépopulation vengeresse; à ce point que le soc aurait passé jusque par
+le c&oelig;ur de la ville, et y aurait porté le niveau des champs. Voire
+même, un des plus illustres rois qui régnaient alors sur elle, lequel on
+croit avoir eu nom Alaric, fut, pour plus grande ignominie, pendu à un
+gibet au devant des portes de la ville.</p>
+
+<p>Toute gâtée par la lie de cette vieille glu d'hérésie, la génération des
+Toulousains, véritable race de vipères, ne pouvait, même en nos jours,
+être arrachée à sa perversité. Bien plus, ayant toujours souffert qu'en
+elle vinssent derechef cette nature hérétique et souillure d'esclaves,
+bien que chassées par la rigueur et violence de peines méritées, <i>elle a
+soif d'agir en guise de ses pères, ne voulant entendre à en dégénérer</i>;
+et ni plus ni moins <i>que le mal <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> de l'un se gagne aux autres, et
+que le troupeau tout entier périt par la ladrerie d'un seul, de même</i>,
+par l'exemple de ce voisinage empesté, les hérésiarques venant à prendre
+racine dans les villes et bourgs circonvoisins, ils étaient
+merveilleusement et misérablement infectés des méchantes greffes
+d'infidélité qui pullulaient dans leur sein; même les barons de la terre
+provençale, se portant presque tous champions et receleurs d'hérétiques,
+les aimaient plus vivement qu'à bon droit, et les défendaient contre
+Dieu et l'Église.</p>
+
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p class="resume">Des sectes des hérétiques.</p>
+
+<p>Or, puisqu'en quelque manière l'occasion s'en présente en cet endroit,
+il m'est avis de traiter brièvement et intelligiblement des hérésies et
+des diverses sectes qui étaient parmi les hérétiques.</p>
+
+<p>Et premièrement, il faut savoir que ces hérétiques établissaient deux
+créateurs, l'un des choses invisibles, qu'ils appelaient le Dieu bénin,
+l'autre des visibles, qu'ils appelaient le Dieu malin, attribuant au
+premier le Nouveau-Testament, et l'Ancien au second; lequel
+Ancien-Testament ils rejetaient en son entier, hormis certains textes
+transportés de celui-ci dans le Nouveau, et que, par révérence pour ce
+dernier, ils trouvaient bon d'admettre.</p>
+
+<p>L'auteur de l'Ancien-Testament, ils le traitaient de menteur, pour
+autant qu'il est dit en la Genèse: «En <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> quelque jour que vous
+mangiez de l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de
+mort;» et, ainsi qu'ils disaient, pour ce qu'en ayant mangé ils ne
+moururent pas, tandis pourtant qu'après avoir goûté du fruit défendu,
+ils ont été sujets à la misère de mort. Ce même auteur, ils l'appelaient
+aussi meurtrier, tant pour ce qu'il a brûlé les habitans de Sodome et
+Gomorrhe, et effacé le monde sous les eaux diluviennes, que pour avoir
+submergé Pharaon et les Égyptiens dans les flots de la mer.</p>
+
+<p>Quant aux Pères de l'Ancien-Testament, ils les certifiaient tous dévolus
+à damnation, et disaient que Jean-Baptiste était un des majeurs démons
+et pires diables. Même disaient-ils entre eux que ce Christ qui est né
+dans la Bethléem terrestre et visible, et qui a été crucifié à
+Jérusalem, était homme de mal, que Marie Madelaine fut sa concubine, et
+qu'elle est la femme surprise en adultère dont il est parlé dans
+l'Évangile. Pour ce qui est du bon Christ, selon leur dire, il ne mangea
+oncques, ni ne but, ni se reput de véritable chair, et ne fut jamais en
+ce monde, sinon spirituellement au corps de Paul. Nous avons parlé d'une
+certaine Bethléem terrestre et visible, d'autant que les hérétiques
+feignaient qu'il fût une autre terre nouvelle et invisible, et qu'en
+icelle, suivant aucuns d'entre eux, le bon Christ est né et a été
+crucifié.</p>
+
+<p>En outre ils disaient que le Dieu bon avait eu deux femmes, savoir,
+<i>Collant</i> et <i>Collibant</i>, et que d'elles il avait procréé fils et
+filles.</p>
+
+<p>Il se trouvait d'autres hérétiques qui reconnaissaient un seul créateur;
+mais ils allaient de là à soutenir <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> qu'il a eu deux enfans, l'un
+Christ et diable l'autre. Ceux-ci ajoutaient que toutes créatures
+avaient été bonnes dans l'origine; mais qu'elles avaient été corrompues
+toutes par les filles dont il est fait mention dans la Genèse.</p>
+
+<p>Lesquels, tous tant qu'ils étaient, membres de l'Antéchrist, premiers
+nés de Satan, semence de méchanceté, enfans de scélératesse, parlant par
+hypocrisie, et séduisant par mensonges les c&oelig;urs des simples, avaient
+infecté la province narbonnaise du venin de leur perfidie.</p>
+
+<p>Ils disaient de l'église romaine presque toute entière qu'elle était une
+caverne de larrons, et la prostituée dont il est parlé dans
+l'Apocalypse. Ils annulaient les sacremens de l'Église à tel point
+qu'ils prêchaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne diffère
+aucunement de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très-saint corps du
+Christ est la même chose que le pain laïque et d'usage commun;
+distillant dans l'oreille des simples ce blasphème que le corps du
+Christ, quand bien même il contiendrait en lui l'immensité des Alpes,
+aurait été consommé depuis long-temps par ceux qui en mangent et
+annihilé. Ils attestaient de plus que la confirmation et la confession
+sont deux choses frivoles et du tout vaines, disant encore que le
+sacrement de mariage est une prostitution, et que nul ne peut être sauvé
+en lui en engendrant fils et filles. Désavouant aussi la résurrection de
+la chair, ils forgeaient sur ce point certaines inventions inouïes;
+prétendant que nos âmes sont ces esprits angéliques qui, précipités du
+ciel comme apostats d'orgueil, ont laissé dans les airs leurs corps
+<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> glorieux; et que ces mêmes âmes, après une successive habitation
+en sept corps quelconques et formes terrestres, doivent retourner aux
+premiers, comme si était enfin parachevée leur pénitence.</p>
+
+<p>Il faut savoir en outre que certains entre les hérétiques étaient dits
+<i>parfaits</i> ou <i>bons</i>, et d'autres <i>croyans</i>. Les <i>parfaits</i> portaient
+vêtemens noirs, se disaient faussement observateurs de chasteté,
+détestaient l'usage des viandes, &oelig;ufs et fromage, et affectaient de
+paraître ne pas mentir, tandis qu'ils mentaient tout d'une suite et de
+toutes leurs forces en discourant de Dieu. Ils disaient encore qu'il
+n'était raison aucune pour laquelle ils dussent jurer. Étaient appelés
+<i>croyans</i> ceux qui, vivant dans le siècle, et bien qu'ils ne
+cherchassent à imiter les <i>parfaits</i>, espéraient, ce néanmoins, qu'ils
+seraient sauvés en la foi de ceux-ci.</p>
+
+<p>Différens qu'ils étaient dans la manière de voir, bien étaient-ils unis
+en croyance et infidélité. Les <i>croyans</i> étaient adonnés à usures,
+rapines, homicides, plaisirs de la chair, parjures et toutes façons de
+perversités; et ne péchaient-ils que plus sûrement et sans frein,
+pensant, comme ils faisaient, qu'ils seraient sauvés sans restitution
+des choses ravies, sans confession ni pénitence, pourvu qu'à l'article
+de la mort ils pussent dire une patenôtre et recevoir l'imposition des
+mains de leurs maîtres. Entre les parfaits, ils choisissaient leurs
+magistrats, qu'ils appelaient diacres et évêques, desquels l'imposition
+des mains était nécessaire, à ce qu'ils pensaient, pour le salut de
+quiconque, parmi les croyans, était en point de mourir. Mais ceux-ci
+avaient-ils opéré ladite imposition sur aucun <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> moribond, tant
+méchant fût-il, pourvu qu'il pût dire sa patenôtre, ils l'assuraient
+sauvé; et, selon leur expression vulgaire, <i>consolé</i>; à telles enseignes
+que, sans nulle satisfaction ni autre remède, il s'envolait aussitôt
+devers le ciel. Sur quoi nous avons ouï compter le fait ridicule que
+voici, et bon à rapporter.</p>
+
+<p>Un certain croyant, à l'article de la mort, reçut consolation d'un sien
+maître par l'imposition des mains, mais ne put dire sa patenôtre, et
+expira sur ces entrefaites, pour quoi le consolateur ne savait qu'en
+dire. En effet, il semblait sauvé par l'imposition et damné faute
+d'avoir récité l'oraison dominicale. Que dirai-je? les hérétiques
+consultèrent sur tel cas difficile un certain homme d'armes, ayant nom
+Bertrand de Saissac, hérétique lui-même, pour savoir de lui ce qu'ils
+devaient penser à l'occasion du mort; lequel homme d'armes donna son
+sentiment et fit réponse comme il suit: «Pour cettuy-ci, dit-il, nous le
+tiendrons sauvé; mais tous les autres, s'ils ne disent <i>Pater noster</i> à
+leur dernier moment, nous les déclarons en damnation.»</p>
+
+<p>Autre fait pour rire. Un autre <i>croyant</i> légua, près de mourir, trois
+cents sous aux hérétiques, et commanda à son fils qu'il eût à leur
+bailler ladite somme. Mais comme eux, après la mort du père, l'eurent
+requise du fils, il leur répondit: «Je veux que d'abord me disiez en
+quel point est mon père.&mdash;Sache de certitude, reprirent-ils, qu'il est
+sauvé et colloqué déjà aux cieux.&mdash;Je rends grâce, dit-il lors en
+souriant, à Dieu et à vous. Puis donc que mon père est déjà dans la
+gloire, aumônes ne font plus besoin à son <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> âme; et pour vous je
+vous sais assez benins que de ne l'en vouloir retirer. Par ainsi n'aurez
+aucun denier de moi.»</p>
+
+<p>Je ne crois pas devoir taire qu'aussi certains hérétiques prétendaient
+que nul ne pouvait pécher depuis l'ombilic et plus bas. Ils traitaient
+d'idolâtrie les images qui sont en les églises, assurant, sur le sujet
+des cloches, qu'elles sont trompettes du diable. Bien plus, ils disaient
+qu'on ne pèche davantage en dormant avec sa mère ou sa s&oelig;ur qu'avec
+toute autre femme quelconque. Finalement, au nombre de leurs plus
+grandes fadaises et sottes crédulités, faut-il bien compter cette
+opinion, que si quelqu'un entre les <i>parfaits</i> venait à commettre péché
+mortel en mangeant chair, &oelig;ufs ou fromage, ou autre chose à eux
+interdite, pour peu que ce pût être, tous ceux qu'il avait consolés
+perdaient l'esprit saint, et qu'il fallait les consoler derechef; et
+quant à ceux qui étaient déjà sauvés, que, pour le péché du maître, ils
+tombaient incontinent du ciel.</p>
+
+<p>Il y avait encore d'autres hérétiques appelés <i>Vaudois</i>, du nom d'un
+certain <i>Valdo</i>, Lyonnais. Ceux-ci étaient mauvais; mais, comparés aux
+autres hérétiques, ils étaient beaucoup moins pervers, car ils
+s'accordaient en beaucoup de choses avec nous, ne différant que sur
+quelques-unes.</p>
+
+<p>Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs erreurs, elles
+consistaient principalement en quatre points, à savoir: porter des
+sandales à la manière des apôtres; dire qu'il n'était permis en aucune
+façon de jurer ou de tuer, et en cela, surtout, qu'ils assuraient que le
+premier venu d'entre eux pouvait, en <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> cas de besoin et pour
+urgence, consacrer le corps du Christ sans avoir reçu les ordres de la
+main de l'évêque, pourvu toutefois qu'il portât sandales.</p>
+
+<p>Qu'il suffise de ce peu que j'ai dit touchant les sectes des hérétiques.</p>
+
+<p>Lorsque quelqu'un se rend à eux, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si
+tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à la foi toute entière,
+telle que la tient l'Église de Rome.» Il répond: «Oui, j'y
+renonce.&mdash;Reçois donc l'Esprit saint des bons.» Et lors il lui souffle
+sept fois dans la bouche. «Renonces-tu, lui dit-il encore, à cette croix
+qu'en ton baptême le prêtre t'a faite sur la poitrine, les épaules et la
+tête, avec l'huile et le chrême?» Et il répond: «Oui, j'y
+renonce.&mdash;Crois-tu que cette eau baptismale opère pour toi le
+salut?&mdash;Non, répond-il, je ne le crois pas.&mdash;Renonces-tu à ce voile que
+le prêtre a posé sur ta tête en te donnant le baptême?» Il répond: «Oui,
+j'y renonce.» Et c'est en cette sorte qu'il reçoit le baptême des
+hérétiques, et renie celui de l'Église. Tous alors lui imposent les
+mains sur le chef, le baisent, le revêtent de la robe noire; et dès
+l'heure, il est comme un d'entre eux.</p>
+
+<h2>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="resume">Quand et comment les prédicateurs vinrent au pays albigeois.</p>
+
+<p>L'an du verbe incarné 1206, l'évêque d'Osma<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>, nommé Diégue, homme
+d'excellens mérites et bien <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> digne qu'on l'exalte par
+magnifiques louanges, vint en cour de Rome, poussé d'un désir véhément
+de résigner son évêché, pour pouvoir plus librement se transporter chez
+les Païens, et leur prêcher l'Évangile du Christ. Mais le seigneur pape
+Innocent III ne voulut acquiescer au désir du saint homme; ains il lui
+commanda de retourner dans son siége.</p>
+
+<p>Or, il advint, comme il revenait de la cour du saint Père, qu'étant aux
+entours de Montpellier, il rencontra le vénérable homme, Arnauld, abbé
+de Cîteaux<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>, père Pierre de Castelnau et frère Raoul, moines dudit
+ordre, légats du siége apostolique; lesquels, par dégoût, voulaient
+renoncer à la mission qui leur avait été enjointe, pour ce que leurs
+prédications n'avaient en rien ou que très-peu réussi près des
+hérétiques. Toutes fois, en effet, qu'ils avaient tenté de les prêcher,
+ceux-ci leur avaient objecté la très-méchante conduite des clercs, et
+qu'ainsi, s'ils ne voulaient amender leurs m&oelig;urs, ils devaient
+s'abstenir de poursuivre leurs prédications.</p>
+
+<p>Dans une telle perplexité, le susdit évêque ouvrit un avis salutaire;
+disant et conseillant aux légats du siége apostolique qu'abandonnant
+tout autre soin, ils n'épargnassant ni sueurs ni peines pour répandre
+avec plus d'ardeur la semence de la parole sainte, et que, pour fermer
+la bouche aux méchans, ils marchassent <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> en toute humilité,
+faisant et enseignant à l'exemple du divin maître, allant à pied sans or
+ni argent; bref, imitant en tout la manière apostolique. Mais eux,
+refusant de prendre sur eux ces choses, en tant qu'elles semblaient une
+sorte de nouveauté, répondirent que si une personne d'autorité
+suffisante consentait à les précéder en telle façon, ils la suivraient
+très-volontiers. Que dirai-je de plus? il s'offrit, cet homme plein de
+Dieu, et renvoyant aussitôt sa suite à Osma, ne gardant avec lui qu'un
+seul compagnon<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>, et suivi des deux moines souvent indiqués, savoir
+Pierre et Raoul, il s'en vint à Montpellier. Quant à l'abbé Arnauld, il
+regagna Cîteaux, pour autant que le chapitre de l'ordre devait
+très-prochainement se tenir, et partie pour le dessein qu'il avait, ce
+chapitre terminé, de mener avec lui quelques-uns de ses abbés, qui
+l'aidassent à poursuivre la tâche de prédication qui lui était
+prescrite.</p>
+
+<p>Au sortir de Montpellier, l'évêque d'Osma et les deux moines susdits
+vinrent en un certain château de Carmaing<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>, où ils rencontrèrent un
+hérésiarque nommé Baudouin, et un certain Théodore, fils de perdition et
+chaume d'éternel incendie: lequel, originaire de France, était de race
+noble, et même avait eu canonicat à Nevers. Mais ensuite un homme
+d'armes, <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> qui était son oncle et des pires hérétiques, ayant été
+condamné pour sa doctrine dans le concile de Paris<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a>, en présence
+d'Octave, cardinal et légat du siége apostolique, il vit qu'il ne
+pourrait se cacher lui-même plus long-temps, et gagna le pays de
+Narbonne, où il fut en très-grand amour et très-haute vénération parmi
+les hérétiques, tant pour ce qu'il semblait surpasser quelque peu les
+autres en subtilité, que parce qu'ils se glorifiaient d'avoir pour leur
+frère en iniquité, et défenseur de leur corruption, un homme de
+France<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, qui est la source de la science et religion chrétienne. Et
+il ne faut pas taire qu'il se faisait appeler Théodore, bien
+qu'auparavant il eût nom Guillaume.</p>
+
+<p>Ayant disputé pendant huit jours avec ces deux hommes, à savoir,
+Baudouin et Théodore, nos prédicateurs convertirent tout le peuple du
+susdit château, par leurs salutaires avertissemens, à la haine des
+hérétiques: si bien qu'il eût de lui-même, et très-volontiers, expulsé
+lesdits hérétiques, n'était que le seigneur du lieu, infecté du poison
+de perfidie, les avait faits ses familiers et amis. Il serait trop long
+de rapporter tous les termes de cette dispute; j'ai cru seulement devoir
+en recueillir ceci que, lorsque par la discussion le vénérable évêque
+eut poussé Théodore jusqu'aux dernières conséquences: «Je sais, dit
+celui-ci, je sais de quel esprit tu es; car tu es <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> venu dans
+l'esprit d'Élie.» À cela le saint répondit: «Si je suis venu dans
+l'esprit d'Élie, tu es venu, toi, dans celui de l'Antéchrist.» Ayant
+donc passé là huit jours, ces vénérables hommes furent suivis par le
+peuple, à leur sortie du château, pendant une lieue environ.</p>
+
+<p>Poursuivant droit leur chemin, ils arrivèrent en la cité de Béziers, où,
+prêchant et disputant durant quinze jours, ils affermissaient dans la
+foi le peu de catholiques qui s'y trouvaient, et confondaient les
+hérétiques. C'est alors que le vénérable évêque d'Osma et frère Raoul
+conseillèrent à frère Pierre de Castelnau de s'éloigner d'eux pendant un
+temps: car ils craignaient que Pierre ne fût tué, parce qu'à lui surtout
+s'attaquait la haine des hérétiques; pour un temps donc, frère Pierre
+quitta l'évêque et frère Raoul.</p>
+
+<p>Ceux-ci étant sortis de Béziers arrivèrent heureusement à Carcassonne,
+où ils demeurèrent huit jours, poursuivant leurs disputes et
+prédications. En ce temps-là, il arriva près de Carcassonne un miracle
+que l'on ne doit point passer sous silence. Comme les hérétiques
+faisaient leur moisson, le jour de la nativité de saint Jean-Baptiste
+(lequel ils ne tenaient point pour prophète, mais bien pour un démon
+très-malin), un d'eux, regardant à sa main, vit que la gerbe était toute
+sanglante; ce que voyant, il crut que sa main était blessée: mais la
+trouvant saine et entière, il cria à ses compagnons. Quoi plus! Chacun
+d'eux, regardant la gerbe qu'il tenait la trouva pareillement souillée
+de sang, sans que sa main fût aucunement atteinte. Le vénérable Gui,
+abbé de Vaulx-Cernay, qui était alors en cette terre, vit une de ces
+<span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> gerbes sanglantes, et c'est lui-même qui m'a raconté ceci.</p>
+
+<p>Comme il serait trop long de réciter par ordre comment ces hommes
+apostoliques (je veux parler de nos prédicateurs) allaient de çà et de
+là, de château en château, évangélisant et disputant en tous lieux,
+omettons ces choses, et arrivons aux plus notables.</p>
+
+<p>Un jour se réunirent tous les hérésiarques dans un certain château, au
+diocèse de Carcassonne, que l'on nomme Mont-Réal<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>, pour disserter
+d'accord contre les susdits personnages. Frère Pierre de Castelnau qui,
+comme nous l'avons dit tout à l'heure, les avait quittés à Béziers,
+revint pour assister à cette dispute, où furent pris pour juges aucuns
+d'entre ceux que les hérétiques nommaient <i>croyans</i>. Or, l'argumentation
+dura quinze jours, et fut rédigé par écrit tout ce qui s'y était traité,
+et remis en la main des juges, pour qu'ils prononçassent la sentence
+définitive; mais eux, voyant que les leurs étaient manifestement battus,
+ne voulurent la rendre, non plus que les écrits qu'ils avaient reçus des
+nôtres, de peur qu'ils ne vinssent à publicité, et les livrèrent aux
+hérétiques.</p>
+
+<p>Ces choses faites, frère Pierre de Castelnau, laissant de nouveau ses
+compagnons, s'en alla en Provence, et travailla à réunir les nobles,
+dans le dessein d'extirper les hérétiques du pays de Narbonne, à l'aide
+de ceux qui avaient juré la paix; mais le comte de Toulouse, nommé
+Raimond, ennemi de cette <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> trève, ne voulut y acquiescer, jusqu'à
+tant qu'il fût forcé de la jurer, tant par suite des guerres que lui
+suscitèrent les nobles de la province, par la médiation et industrie de
+l'homme de Dieu, que par l'excommunication qu'il lança contre ledit
+comte<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p>
+
+<p>Mais lui qui avait reçu la foi, et qui était pis qu'un infidèle,
+n'obéissant oncques à son serment, jura souvent, et souvent fut parjure.
+Pour quoi le reprit avec grande vertu d'esprit le très-saint frère
+Pierre, abordant sans peur le tyran, lui résistant en face, pour ce
+qu'il était répréhensible, voire même bien fort damnable; et cet homme
+de grande constance et de conscience sans tache le confondait à ce point
+de lui reprocher qu'il était en tout parjure, comme de vrai il l'était.</p>
+
+<h2>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p class="resume">Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur des Albigeois.</p>
+
+<p>Puis donc que l'occasion s'en présente, parlons un peu de la crédulité
+de ce comte<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. Il est à dire d'abord que, quasi dès son berceau, il
+chérit toujours et choya les hérétiques, et les accueillant dans ses
+terres, il les honora par toutes les faveurs qu'il put. Même jusqu'à ce
+jour, ainsi qu'on l'assure, partout où il va, il mène avec lui
+quelques-uns de ces <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> hommes, cachés sous l'habit laïque, afin
+que, s'il venait à mourir, il meure entre leurs mains. Il croyait en
+effet que, sans faire aucunement pénitence, et si grand pécheur qu'il
+fût, il serait sauvé, pourvu qu'à l'article de la mort il pût recevoir
+d'eux l'imposition des mains. Il faisait aussi porter avec soi le
+Nouveau-Testament, pour qu'au besoin il reçût des mains des infidèles
+l'imposition et ledit livre. De vrai, l'Ancien-Testament est détestable
+aux hérétiques: ils disent que ce Dieu, qui a institué la vieille loi,
+est mauvais, l'appelant traître à cause de la spoliation d'Égypte, et
+meurtrier pour le déluge et la submersion des Égyptiens. Ils ajoutent
+que Moïse, Josué et David ont été les ministres de ce mauvais Dieu, et
+routiers<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a> à son service.</p>
+
+<p>Un jour le susdit comte dit aux hérétiques, comme le savons
+certainement, qu'il voulait faire nourrir son fils à Toulouse parmi eux,
+à cette fin qu'il s'instruisît davantage en leur foi, ou plutôt dans
+leur infidélité. Il dit encore, une autre fois, qu'il donnerait
+volontiers cent marcs d'argent pour qu'un de ses chevaliers embrassât
+leur croyance, à laquelle il l'avait maintes fois appelé, et qu'il lui
+faisait prêcher souvent. Outre cela, quantes fois les hérétiques lui
+envoyaient des présens ou des provisions, il les recevait avec grande
+reconnaissance, et les faisait conserver très-soigneusement, ne
+souffrant pas que personne en mangeât, sinon lui et certains d'entre ses
+<span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> familiers. Très-souvent aussi, comme nous l'avons appris de
+science certaine, s'agenouillant, il adorait les hérétiques, requérait
+leurs bénédictions, et les baisait.</p>
+
+<p>Un jour qu'il était à attendre quelques gens qui devaient venir à lui,
+comme ils ne venaient pas, il s'écria: «Il appert clairement que le
+diable a fait ce monde, puisque rien ne nous succède à souhait.» Il dit,
+en outre, au vénérable évêque de Toulouse, ainsi que nous l'avons ouï
+dudit évêque, que les moines de Cîteaux ne pouvaient être sauvés pour
+autant qu'ils avaient des ouailles adonnées au péché de luxure. Ô
+hérésie inouïe!</p>
+
+<p>Le même comte dit à cet évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son
+palais, et que là il entendrait la prédication des hérétiques; par quoi
+il est patent qu'il les entendoit souvent durant la nuit.</p>
+
+<p>Étant un jour dans une église où étoit célébrée la messe, ce Raimond
+avoit en sa compagnie un certain mime qui suivoit la mode des bouffons
+de cette sorte, railloit les gens par grimaces et autres gestes
+d'histrion: or, comme le prêtre célébrant se retournoit vers le peuple
+en disant <i>Dominus vobiscum</i>, le très-scélérat comte commanda à son mime
+de contrefaire l'officiant et le tourner en dérision. Il dit encore une
+autre fois qu'il aimeroit mieux ressembler à un certain hérétique de
+Castres au diocèse d'Alby, auquel on avait tranché les membres, et qui
+vivait dans un état misérable, que d'être empereur ou roi.</p>
+
+<p>Que ledit comte protégea toujours les hérétiques, nous en avons la
+preuve très-convaincante en ce que jamais il ne put être induit par
+aucun légat <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> du siége apostolique à les chasser de son pays;
+bien que, contraint par ces mêmes légats, il ait fait de fréquentes
+abjurations. Il faisait en outre si peu de cas du sacrement de mariage
+que, toutes fois et quantes sa propre épouse lui désagréait, la
+répudiant, il en prenait une autre, si bien qu'il en eut quatre<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>,
+dont trois vivent encore. Il eut d'abord la s&oelig;ur du vicomte de
+Béziers, nommée Béatrix; laquelle ayant répudiée, il prit la s&oelig;ur du
+duc de Chypre<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>. Ayant encore quitté celle-ci, il épousa la s&oelig;ur du
+roi d'Angleterre<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, qui lui était unie par conséquent au troisième
+degré; et cette dernière étant morte, il reçut en mariage la s&oelig;ur du
+roi d'Arragon<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>, qui pareillement était sa cousine au quatrième degré.
+On ne doit point taire que, durant son premier mariage, il conseilla
+souvent à sa femme de prendre l'habit religieux. Celle-ci, comprenant ce
+qu'il voulait dire, exprès lui demanda s'il voulait qu'elle se fît
+religieuse de l'ordre de Cîteaux; à quoi il répondit que non. Lors elle
+lui demanda s'il entendait plutôt qu'elle entrât dans l'ordre de
+Fontevrault<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a>; mais il dit encore qu'il ne le voulait ainsi.
+Finalement elle lui demanda quelle était sa volonté, et il lui dit que,
+si elle consentait à se faire ermite, il pourvoierait à tous ses
+besoins, et il fut fait de la sorte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> Il y avait à Toulouse un détestable hérétique nommé Hugues
+Fabri, qui jadis était tombé dans une telle démence qu'il avait profané
+l'autel d'une église de la manière la plus immonde, et qu'au mépris de
+Dieu, il s'était servi salement du poêle qui couvrait ledit autel<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. Ô
+forfait inouï! le même hérétique avait dit un jour qu'au moment où le
+prêtre reçoit dans la messe le sacrement de l'Eucharistie, c'est le
+démon qu'il fait passer dans son propre corps. Or le vénérable abbé de
+Cîteaux, qui était alors abbé de Granselve<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a> dans le territoire de
+Toulouse, ayant rapporté tout ceci au comte, et lui ayant indiqué qui
+avait commis un si grand crime, celui-ci répondit qu'à telle cause il ne
+punirait aucunement un citoyen de ses domaines. Le seigneur abbé de
+Cîteaux, qui était pour lors archevêque de Narbonne, a raconté ces
+abominations à environ vingt évêques, moi présent, au concile de Lavaur.</p>
+
+<p>En outre, ledit comte fut à tel point luxurieux et débauché que, comme
+nous l'avons appris avec certitude, il abusait de sa propre s&oelig;ur, au
+mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>, il recherchait
+avec grand empressement les concubines de son père, et couchait avec
+elles dans des transports d'ardeur extrême, à ce point qu'à peine une
+femme pouvait lui plaire s'il ne savait qu'elle fût entrée d'abord au
+lit de son père; d'où suit que celui-ci, tant à cause de son hérésie que
+pour cette énormité, lui annonçait souvent qu'il perdrait son héritage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> Davantage, ledit Raimond se prit d'une merveilleuse affection
+pour des pillards et routiers, à l'aide desquels il dépouillait les
+églises, détruisait les monastères, et dépossédait tous ceux de ses
+voisins qu'il pouvait.</p>
+
+<p>C'est en cette façon qu'il se comporta toujours comme un membre du
+diable, fils de perdition, premier né de Satan, ennemi de la croix et
+persécuteur de l'Église, champion des hérétiques, oppresseur des
+catholiques, ministre de damnation, apostat de la foi, rempli de crimes,
+et vrai magasin de toute espèce de péchés.</p>
+
+<p>Un jour qu'il jouait aux échecs avec un chapelain, il lui dit tout en
+jouant: «Le Dieu de Moïse en qui vous croyez ne pourra vous aider à ce
+jeu; et quant à moi, ajouta-t-il, que jamais ce Dieu ne me soit en
+aide!»</p>
+
+<p>Une autre fois, comme il devait marcher du pays de Toulouse contre
+quelques ennemis à lui qui étaient en Provence, se levant au beau milieu
+de la nuit, il vint à la maison où les hérétiques toulousains étaient
+assemblés, et il leur dit: «Seigneurs et frères, divers sont les
+événemens de la guerre. Quoi qu'il arrive de moi, je recommande en vos
+mains mon âme et mon corps.» Ce qu'ayant dit, il emmena, pour plus de
+précaution, avec lui, des hérétiques en habit commun, pour que si,
+d'aventure, il venait à mourir, au moins ce pût être entre leurs bras.</p>
+
+<p>Un jour ce maudit comte était malade en Arragon; et, comme son mal
+augmentait, il se fit construire une litière, et, dans cette litière,
+transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait
+porter <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> en si grande hâte à Toulouse, affligé qu'il était d'une
+si grave maladie, il répondit, le misérable: «C'est pour ce qu'il n'y a
+point en cette terre de bons hommes entre les mains desquels je puisse
+mourir;» car étaient les hérétiques nommés <i>bons hommes</i> par leurs
+fauteurs. Pour finir, par bien d'autres signes et paroles il s'avouait
+hérétique. «Je sais bien, disait-il, que je dois être déshérité pour ces
+gens de bien; mais si suis-je prêt à endurer non seulement
+l'exhérédation, bien plus, à perdre la tête pour eux.»</p>
+
+<p>Qu'il suffise de ce que nous avons dit touchant l'incrédulité et malice
+de ce malheureux. Maintenant retournons à notre propos.</p>
+
+<h2>CHAPITRE V.</h2>
+
+<p class="resume">De la venue de douze abbés de Cîteaux et de leurs prédications.</p>
+
+<p>La dispute plus haut rappelée ayant eu lieu dans Mont-Réal, tandis que
+nos prédicateurs y étaient encore, et que semant de toutes parts la
+parole de Dieu et les leçons du salut, ils mendiaient partout leur pain;
+survint le vénérable homme abbé de Cîteaux, nommé Arnauld, arrivant de
+France et menant avec lui douze abbés, hommes de religion entière,
+hommes de sainte science et parfaite, hommes de sainteté incomparable,
+lesquels, selon le nombre sacré des douze apôtres, vinrent au nombre de
+douze avec l'abbé, lui treizième, préposés à rendre raison à tout
+disputeur quelconque des choses qui étaient en eux <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> touchant la
+foi et l'espérance; et tous en compagnie de plusieurs moines qu'ils
+avaient amenés avec eux professant complète humilité, suivant le modèle
+qui leur avait été montré à Montpellier, c'est-à-dire selon le précepte
+de l'évêque d'Osma, faisaient route à pied. Soudain ils furent dispersés
+au loin par l'abbé de Cîteaux, et furent à chacun assignées les bornes
+dans lesquelles ils se livreraient au discours de la prédication<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, et
+persévéreraient dans le labeur des disputes contre les hérétiques.</p>
+
+<h2>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<p class="resume">Du colloque de Pamiers et de la mort de l'évêque d'Osma.</p>
+
+<p>L'évêque d'Osma voulut lors retourner à son évêché, partie pour veiller
+sur ses ouailles, et partie pour fournir de ses revenus aux nécessités
+des prédicateurs de Dieu en la province de Narbonne. Or donc, comme il
+s'en allait devers l'Espagne, il vint à Pamiers au territoire de
+Toulouse, et près de lui se rendirent Foulques, évêque de Toulouse, et
+Navarre, évêque de Conserans<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, avec plusieurs abbés. Là, ils <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span>
+disputèrent avec les Vaudois, lesquels furent vaincus à plat et
+confondus; et le peuple du lieu, principalement les pauvres, se
+rangèrent pour la plupart au parti des nôtres; voire même celui qui
+avait été institué juge de la dispute (lequel était favorable aux
+Vaudois et considérable en son endroit) renonça à la perversité
+hérétique, et s'offrit lui et tout son bien aux mains du seigneur évêque
+d'Osma, et dès lors il a combattu virilement les sectateurs de la
+superstition.</p>
+
+<p>Fut présent à cette dispute ce traître et méchant comte de Foix<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a>, ce
+très-cruel persécuteur de l'Église et ennemi du Christ, lequel avait une
+femme qui faisait manifeste profession de l'hérésie des Vaudois; plus
+deux s&oelig;urs dont l'une professait cette même doctrine, et l'autre,
+ainsi que le comte, celle des autres sectes déloyales des hérétiques. La
+dispute susdite ayant eu lieu dans le palais du comte même, celui-ci un
+jour pratiquait les Vaudois, et l'autre jour nos prédicateurs. Ô feinte
+humilité!</p>
+
+<p>Ceci achevé, l'évêque d'Osma s'achemina vers son évêché, résolu de
+revenir le plus tôt possible, afin de poursuivre les affaires de la foi
+dans la province de Narbonne. Mais, après avoir passé peu de jours dans
+son siége, comme il se disposait au retour, il fut prévenu par la mort,
+et s'endormit heureusement dans sa vieillesse. Avant son décès, était
+mort pareillement le frère Raoul, dont nous avons parlé ci-dessus, homme
+de bonne mémoire, lequel rendit l'âme dans une certaine abbaye de
+l'ordre de Cîteaux, dite Franquevaux, près Saint-Gilles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> Ces deux luminaires étant ravis au monde (savoir l'évêque d'Osma
+et frère Raoul), le vénérable Gui, abbé de Vaulx-Cernay, au diocèse de
+Paris, qui était venu avec les autres abbés au pays de Narbonne à cause
+de la prédication, homme de noble lignage, mais plus noble encore de
+beaucoup par science et par vertu, le même qui fut fait ensuite évêque
+de Carcassonne, fut constitué le premier et maître entre les
+prédicateurs; d'autant que l'abbé de Cîteaux se transporta en d'autres
+lieux, empêché qu'il était par les grandes affaires du temps.</p>
+
+<p>Nos saints prêcheurs discourant donc et confondant très-apertement les
+hérétiques, mais ne pouvant, en leur obstination dans la malice, les
+convertir à la vérité, après beaucoup de temps employé à des
+prédications et disputes qui furent de mince ou nulle utilité, ils
+revinrent au pays de France.</p>
+
+<p>Du reste, il n'est à omettre que ledit abbé de Vaulx-Cernay ayant
+disputé plusieurs fois avec Théodore, plus haut nommé, et un certain
+autre hérésiarque très-notable, à savoir Bernard de l'Argentière<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="smaller">[29]</span></a>,
+estimé le premier dans le diocèse de Carcassonne, et les ayant maintes
+et maintes fois confondus, ledit Théodore, n'ayant un jour pu répondre
+rien autre, dit à l'abbé: «La paillarde (il entendait par là l'Église
+romaine) m'a long-temps, retenu à elle<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="smaller">[30]</span></a>; mais elle ne me retiendra
+plus.» Il ne faut taire davantage que le même abbé de Vaulx-Cernay ayant
+gagné un castel <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> près de Carcassonne, nommé Laurac<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, afin d'y
+prêcher à son entrée dans ledit lieu, il se signa: ce que voyant un
+certain homme d'armes hérétique qui était dans le château, il dit à
+l'abbé: «Que ce signe ne me soit oncques en aide!»</p>
+
+<h2>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<p class="resume">Miracle de la cédule écrite de la main du bienheureux Dominique,
+ laquelle jetée trois fois au feu en ressauta intacte.</p>
+
+<p>En ce temps advint un miracle qui nous a semblé digne d'être placé ici.
+Un jour que nos prédicateurs avaient disputé contre les hérétiques, un
+des nôtres nommé Dominique, homme tout en sainteté, lequel avait été
+compagnon de l'évêque d'Osma, rédigea par écrit les argumens qu'il avait
+employés dans le cours de la discussion, et donna la cédule à un
+hérétique, pour qu'il délibérât sur les objections y contenues. Cette
+nuit même, les hérétiques étaient assemblés dans une maison, siégeant
+près du feu. Lors celui à qui l'homme de Dieu avait baillé la cédule, la
+produisit devant tous: sur quoi ses compagnons lui dirent de la jeter au
+milieu du feu, et que si elle brûlait, leur foi (ou plutôt leur
+perfidie) serait véritable; du contraire, si elle demeurait intacte,
+qu'ils avoueraient pour telle la foi que prêchaient les nôtres, et
+qu'ils la confesseraient vraie. Que dirai-je de plus? À ce tous
+consentant, la cédule est jetée au feu: <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> mais comme elle eut
+demeuré quelque peu au milieu des flammes, soudain elle en ressauta sans
+être du tout atteinte. Les spectateurs restant stupéfaits, l'un, plus
+endurci que les autres, leur dit: «Qu'on la remette au feu, et alors
+vous expérimenterez plus pleinement la vérité.» On l'y jeta derechef, et
+derechef elle ressauta intacte. Ce que voyant cet homme dur et lent à
+croire, il dit: «Qu'on la jette pour la troisième fois, et lors nous
+connaîtrons avec certitude l'issue de la chose.» Pour la troisième fois
+donc on la jette au feu; mais elle n'est pas davantage offensée, et
+saute hors du feu entière et sans lésion aucune. Pourtant, et bien que
+les hérétiques eussent vu tant de signes, ils ne voulurent se convertir
+à la foi. Ains, persistant dans leur malice, ils se firent entre eux
+très-expresse inhibition pour que personne, en racontant ce miracle, ne
+le fît parvenir à notre connaissance; mais un homme d'armes qui était
+avec eux, et se rapprochait tant soit peu de notre foi, ne voulut céler
+ce dont il avait été témoin, et en fit récit à plusieurs. Or cela se
+passa à Mont-Réal, ainsi que je l'ai ouï de la bouche même du très-pieux
+personnage qui avait donné à l'hérétique la cédule en question.</p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<p class="resume">Mort sanglante de frère Pierre de Castelnau qui succomba sous le
+ glaive des impies.</p>
+
+<p>Ayant dit ce peu de mots touchant les prédicateurs de la parole divine,
+arrivons, avec l'aide de Dieu, au martyre de cet homme vénérable, de cet
+<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> athlète très-courageux, frère Pierre de Castelnau; à quelle fin
+nous pensons ne pouvoir mieux faire, ni plus authentiquement, qu'en
+insérant dans notre narration les lettres du seigneur pape, adressées
+par lui aux fidèles du Christ, et contenant plus au long le récit de ce
+martyre. La teneur de ces lettres est ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos chers fils,
+nobles hommes, comtes, barons et tous chevaliers établis dans les
+provinces de Narbonne, d'Arles, d'Embrun, d'Aix et de Vienne: salut et
+bénédiction apostolique.</p>
+
+<p>«Nous avons ouï une chose que nous sommes forcés de croire et déduire
+pour le deuil commun de toute l'Église, à savoir, que comme frère Pierre
+de Castelnau, de sainte mémoire, moine et prêtre, homme vertueux entre
+tous les hommes, illustre par sa vie, sa science et son renom, député
+avec plusieurs autres pour évangéliser la paix et affermir la foi dans
+la province d'Occitanie, travaillait louablement au ministère à lui
+commis, et ne cessait de travailler encore, comme celui qui avait
+pleinement appris en l'école du Christ ce qu'il enseignait; et, doué de
+paroles selon la foi, avait moyen d'exhorter suivant la saine doctrine
+celui qui est selon cette doctrine, et de repousser les contredisans,
+toujours préparé à rendre raison à qui l'en sommait, ainsi que le
+pouvait faire homme catholique, docte en la loi, éloquent en langage;
+contre ledit frère donc fut suscité par le diable son ministre, le comte
+Raimond de Toulouse: lequel, pour beaucoup et de grands excès commis
+envers l'Église et envers Dieu, ayant souvent <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> encouru la
+censure ecclésiastique, et souvent (homme qu'il était de couleur
+changeante, rusé, impossible à saisir et inconstant) s'étant fait
+absoudre par une repentance simulée; ne pouvant enfin contenir la haine
+qu'il avait conçue contre ledit saint personnage, pour autant qu'en sa
+bouche était parole de vérité, pour réprimander et châtier les nations,
+et lui surtout, comte Raimond, qui méritait d'être repris davantage à
+cause de plus grands crimes, convoqua les légats du siége apostolique,
+savoir, frère Pierre et son collègue, dans la ville de Saint-Gilles,
+leur promettant de leur donner satisfaction sur tous les chefs pour
+lesquels il était reproché. Mais comme eux se furent rendus en la
+susdite ville, ledit comte, tantôt comme homme facile et de bonne foi,
+promettait de se soumettre aux salutaires admonitions à lui faites, et
+tantôt, comme homme double et endurci, refusait tout net de ce faire.
+Nos légats, voulant enfin se retirer dudit lieu, Raimond les menaça
+publiquement de mort, disant que par quelque endroit de la terre ou de
+l'eau qu'ils s'en fussent, il observerait avec vigilance leur départ; et
+aussitôt, accommodant les effets aux paroles, il envoya ses complices
+pour dresser les embûches qu'il méditait.</p>
+
+<p>«Comme donc, ni aux prières de notre cher fils l'abbé de Saint-Gilles,
+ni aux instances des consuls et bourgeois, le délire de la rage ne le
+pouvait adoucir, eux, en dépit du comte et à son grand déplaisir,
+conduisirent les saints prédicateurs, à main armée, près des rivages du
+Rhône, où, pressés par la nuit, ils se reposèrent, tandis que certains
+satellites à eux du tout inconnus se venaient loger près d'eux;
+lesquels, <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> comme l'issue l'a fait voir, cherchaient leur sang.</p>
+
+<p>«Le lendemain matin étant survenu, et la messe célébrée comme de
+coutume, au moment où les innocens soldats du Christ se préparaient à
+passer le fleuve, un de ces satellites de Satan, brandissant sa lance,
+blessa entre les côtes inférieures le susdit Pierre de Castelnau (pierre
+en effet fondée sur le Christ par immobile assiette), lequel ne se
+méfiait pas d'une si grande trahison.</p>
+
+<p>«Lors, regardant d'abord l'assassin, et suivant l'exemple de son maître
+Jésus et du bienheureux Étienne, le martyr lui dit: «Que Dieu te
+pardonne, car moi je te pardonne,» répétant à plusieurs fois ce mot de
+piété et patience; ensuite, étant ainsi transpercé, il oublia l'amère
+douleur de sa blessure par l'espérance des choses célestes; et, à
+l'article de sa glorieuse mort, ne cessant d'ordonner, de concert avec
+les compagnons de son ministère, en quelle façon ils répandraient la
+paix et la foi, il s'endormit heureusement dans le Christ après les
+pieuses oraisons dernières. Pierre donc ayant, pour la paix et la foi
+(si justes causes de martyre qu'il n'y en a de plus justes), répandu son
+sang, il aurait déjà brillé, ainsi que nous le croyons, par d'éclatans
+miracles, si l'incrédulité des hérétiques ne l'eût empêché, à l'instar
+de ceux dont il est dit dans l'Évangile que Jésus ne faisait point parmi
+eux beaucoup de miracles à cause de leur incrédulité. C'est pourquoi,
+bien que la parole soit un signe nécessaire, non aux fidèles, mais aux
+infidèles, le Sauveur étant présenté à Hérode qui, au témoignage de Luc,
+se réjouit grandement de le voir, <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> dans l'espoir qu'il ferait
+quelque miracle, il dédaigna d'en faire et de répondre à qui
+l'interrogeait, sachant que l'incrédulité qui demande des miracles n'est
+pas disposée à croire, et qu'Hérode recherchait seulement une vaine
+surprise.</p>
+
+<p>«Bien donc que cette méchante race perverse de Provençaux ne soit digne
+que si promptement, comme elle le cherche peut-être, lui soit donné un
+signe du martyre de frère Pierre, nous croyons cependant qu'il a fallu
+qu'un seul mourût pour elle, à cette fin qu'elle ne pérît pas tout
+entière, et qu'infectée par la contagion de l'hérésie, elle fût rappelée
+de son erreur par l'intercession du sang du martyr.</p>
+
+<p>«Tel est en effet le durable mérite du sacrifice de Jésus-Christ; tel
+est l'esprit miraculeux du Sauveur, que, lorsqu'on le croit vaincu dans
+les siens, c'est alors même qu'il est plus fortement victorieux en eux;
+et de la même vertu par qui lui-même a détruit la mort en mourant, il
+fait triompher de leurs triomphateurs ses serviteurs parfois abattus. À
+moins que le grain de froment qui tombe en terre ne meure, il reste
+seul; mais s'il meurt, il produit des fruits abondans. Espérant donc
+qu'il doit provenir dans l'Église du Christ un fruit de cette semence
+très-féconde, bien qu'assurément soit durement criminel et
+criminellement dur celui dont l'âme n'a pas été percée par le glaive qui
+a percé Pierre, et ne désespérant jamais entièrement, vu qu'une si
+grande utilité doit être dans l'effusion de son sang, que Dieu accordera
+les succès désirés aux nonces de sa prédication dans ladite province,
+pour laquelle le martyr est tombé en la corruption de la mort, nous
+jugeons devoir avertir <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> plus soigneusement nos vénérables frères
+les évêques et leurs suffragans, et les exhorter par le Saint-Esprit,
+leur ordonnant strictement, en vertu de la sainte obédience, que,
+faisant prendre force à la parole de paix et de foi, semée par ledit
+Pierre dans ceux qui ont été abreuvés de sa prédication, pour combattre
+la perversité hérétique, affermir la foi catholique, extirper les vices
+et implanter les vertus, persistant dans les efforts d'un zèle
+infatigable, ils dénoncent à tous, par leurs diocèses, le meurtrier
+dudit serviteur de Dieu, ensemble tous ceux à l'aide, par l'&oelig;uvre,
+conseil ou faveur de qui il a accompli un si grand crime, plus ses
+receleurs ou défenseurs, au nom du tout-puissant Dieu, Père, Fils et
+Saint-Esprit, ainsi que par l'autorité des bienheureux apôtres Pierre et
+Paul, et la nôtre, comme excommuniés et frappés d'anathême; et qu'ils
+fassent obtempérer à l'interdit ecclésiastique tous les lieux auxquels
+le susdit meurtrier ou autre précité apparaîtrait, voire même en leur
+présence, chaque jour de dimanche et fête, au son des cloches et à la
+lueur des cierges, jusqu'à ce que, approchant du siége apostolique, ils
+méritent, par une digne satisfaction, d'être absous, et fassent révoquer
+solennellement la présente sentence. Leur mandons en outre que, quant à
+ceux qui, animés du zèle de la foi orthodoxe, et pour venger le sang du
+juste qui ne cesse de crier de la terre vers le ciel, jusqu'à ce que le
+Dieu des vengeances descende du ciel sur la terre pour la confusion des
+pervertis et pervertisseurs, quant à ceux, disons-nous, qui se seraient
+virilement ceints et armés contre ces pestiférés qui s'attaquent tout
+d'une fois à la paix et à la vérité, ils leur promettent <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> en
+toute sûreté la rémission de leurs péchés accordée par Dieu et son
+vicaire; à cette fin que ce labeur leur suffise pour réparation des
+offenses à cause desquelles ils auront offert à Dieu la contrition de
+leur c&oelig;ur et une confession véridique: le tout attendu que ces
+empestés Provençaux tentent non seulement de ravir ce qui est nôtre,
+mais de nous renverser nous-mêmes, et que, non contens d'aiguiser leurs
+langues pour la ruine des âmes, ils mettent encore la main à la
+destruction des corps, devenus qu'ils sont corrupteurs des unes et
+meurtriers des autres.</p>
+
+<p>«Bien que le comte dont il est parlé plus haut soit depuis long-temps
+frappé du couteau d'anathême à cause de nombreux et énormes crimes qu'il
+serait trop long de raconter par le menu; vu cependant que, suivant des
+indices assurés, il est présumé coupable de la mort du saint homme, non
+seulement pour ce qu'il l'a menacé publiquement de le faire mourir, et
+lui a dressé des embûches, mais encore en ce qu'il a admis en sa grande
+familiarité le meurtrier dudit frère, voire l'a récompensé par riches
+dons (sans parler des autres présomptions qui sont plus pleinement
+notoires à plusieurs); à cette cause, voulons que les archevêques et
+évêques le déclarent publiquement anathématisé. Et comme, selon les
+sanctions canoniques des saints Pères, la foi ne doit pas être gardée à
+qui ne la garde point envers Dieu, étant ledit comte séparé de la
+communion des fidèles, et, pour ce, à éviter plutôt qu'à soutenir,
+voulons encore qu'ils déclarent déliés, par l'autorité apostolique, tous
+ceux qui sont astreints audit comte <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> par sermens de fidélité,
+société, alliance et autres semblables causes, et libre à tout
+catholique (sauf le droit du seigneur suzerain<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="smaller">[32]</span></a>) non seulement de
+poursuivre sa personne, mais encore d'occuper et de tenir ses terres et
+domaines, afin, par ce moyen, d'arriver surtout à purger d'hérésie, par
+force et savoir faire, le territoire qui, jusqu'à ce jour, a été
+honteusement endommagé et souillé par la méchanceté dudit comte, étant
+juste en effet que les mains de tous se lèvent contre celui dont la main
+a été contre tous. Que si telle vexation ne lui donne enfin meilleur
+entendement, nous aurons soin d'appesantir notre bras sur sa tête. Mais
+si, par aucun moyen, il promet d'exhiber satisfaction, ores faudra-t-il
+qu'il promette, pour signe de sa repentance, qu'il chassera de tout son
+pouvoir les sectateurs de l'hérétique impiété, et qu'il s'empresse de se
+réconcilier à la paix fraternelle, vu que c'est surtout pour la faute
+qu'il est reconnu avoir commise en l'un et l'autre point, que la censure
+ecclésiastique a été proférée contre lui. Bien que si Dieu voulait
+prendre garde à toutes ses iniquités, à peine pourrait-il faire
+satisfaction convenable, non seulement pour lui-même, mais encore pour
+cette multitude qu'il a conduite dans les lacs de damnation. Mais pour
+ce que, selon la sentence de vérité, ceux-là ne sont à craindre qui
+tuent le corps, mais bien ceux qui peuvent envoyer le corps et l'âme en
+la géhenne, nous nous confions et espérons en celui qui, afin d'ôter à
+ses fidèles la crainte de la mort, mourut et ressuscita le troisième
+jour, pour que le meurtre dudit <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> homme de Dieu, frère Pierre de
+Castelnau, non seulement n'imprime pas la crainte à notre vénérable
+frère l'évêque de Conserans ni à notre bien-aimé fils Arnauld, abbé de
+Cîteaux, légat du siége apostolique, ni aux autres orthodoxes sectateurs
+de la vraie foi, mais, du contraire, les enflamme d'amour, afin qu'à
+l'exemple de celui qui a mérité heureusement la vie éternelle au prix
+d'une mort temporelle, ils ne redoutent pas d'employer pour le Christ,
+s'il est nécessaire, leur vie en si glorieux combat. C'est pourquoi nous
+avons jugé bon de conseiller aux archevêques et évêques qu'admonestant
+leurs ouailles, inculquant prières par préceptes et préceptes par
+prières, et s'unissant efficacement aux avis salutaires et commandemens
+de nos légats, ils assistent ceux-ci en toutes choses pour lesquelles
+ils jugeraient devoir leur faire telles injonctions qu'il leur plairait,
+ainsi que de braves compagnons d'armes; leur faisant savoir que la
+sentence que cesdits légats auraient promulguée, non seulement contre
+les rebelles, mais encore contre les paresseux, nous ordonnons qu'elle
+soit tenue pour ratifiée et soit observée inviolablement.</p>
+
+<p>«Sus donc, soldats du Christ! sus donc, novices intrépides de la milice
+chrétienne! que l'universel gémissement de l'Église vous émeuve, et
+qu'un pieux zèle vous enflamme du désir de venger une si grande injure
+faite à notre Dieu! Souvenez-vous que notre Créateur n'avait pas besoin
+de nous alors qu'il nous fit, et que, bien que notre service ne lui soit
+nécessaire, comme si, par ce concours, il se fatiguait moins dans
+l'opération de ses &oelig;uvres, et que son omnipotence fût moindre quand
+notre assistance vient à <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> lui faillir, il nous a néanmoins
+accordé en telle circonstance l'occasion de le servir et de lui agréer.</p>
+
+<p>«Puis donc qu'après le meurtre du susdit juste, il est dit que l'Église,
+en les pays où vous êtes, siége dans la tristesse et la douleur, sans
+appui ni consolateur, que la foi s'est évanouie, que la paix a péri, que
+l'hérétique peste et la rage de l'ennemi ont plus fort prévalu; puis
+aussi que si, dès l'origine de la tempête, on ne porte un puissant
+secours à la religion, le vaisseau de l'Église sera vu presque
+entièrement perdu en naufrage; nous vous avertissons tous soigneusement
+et promptement exhortons, vous enjoignons, dans une telle urgence et si
+grande nécessité, avec confiance et en vertu du Christ, vous donnant
+rémission de tous péchés, pour que vous ne tardiez à courir au devant de
+maux si énormes, et que vous fassiez en sorte de pacifier ces gens-là en
+celui qui est un Dieu de paix et d'amour; finalement pour que vous vous
+étudiez en vos régions à exterminer l'impiété et l'hérésie par tous les
+moyens quelconques que Dieu vous aura révélés, combattant d'une main
+forte et d'un bras au loin étendu leurs sectateurs plus sévèrement que
+les Sarrasins, en ce qu'ils sont pires.</p>
+
+<p>«D'ailleurs, vous mandons, si ledit comte Raimond (qui, par ainsi que
+s'il eût fait pacte avec la mort, pèche et ne réfléchit sur son crime)
+venait d'aventure à prendre meilleur entendement dans la vexation qui
+lui est infligée, et que, la face couverte d'ignominie, il se prenne à
+rechercher le nom de Dieu, pour nous donner satisfaction et à l'Église,
+ou plutôt à Dieu, que vous ne vous désistiez pour cela de faire peser
+sur lui le fardeau d'oppression qu'il s'est attiré, <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> chassant
+lui et ses fauteurs des châteaux du seigneur, et leur enlevant leurs
+terres, auxquelles, après l'expulsion des hérétiques, aient à être
+subrogés les habitans catholiques, qui, selon la discipline de notre foi
+orthodoxe, servent devant Dieu en sainteté et justice.</p>
+
+<p>«Donné à Latran, le 6 des ides de mars, de notre pontificat l'an
+II<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Lien vers la note 33"><span class="smaller">[33]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ces choses étant rapportées touchant la mort du très-saint homme,
+retournons à suivre notre narration.</p>
+
+<h2>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<p class="resume">Comment les évêques de Toulouse et de Conserans furent envoyés à
+ Rome pour exposer au souverain pontife l'état de l'Église dans la
+ province de Narbonne.</p>
+
+<p>Les prélats de la province de Narbonne et autres que touchaient les
+affaires de la paix et de la foi dans la province de Narbonne, voyant
+qu'étaient morts les hommes de bien, l'évêque d'Osma, frère Pierre de
+Castelnau et frère Raoul, lesquels avaient été en ladite terre les
+promoteurs principaux et maîtres de la prédication; remarquant, de plus,
+que cette prédication avait déjà accompli son cours pour majeure partie,
+sans avoir beaucoup profité, ains qu'elle avait été du tout frustrée des
+fruits désirés, ils délibérèrent d'en transmettre avis aux pieds du
+souverain pontife.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> À cette cause, les vénérables hommes Foulques, évêque de
+Toulouse, et Navarre, évêque de Conserans, se ceignent et s'acheminent
+vers Rome, pour supplier le seigneur pape qu'à la religion grandement
+périclitante en la province de Narbonne, de Béziers et Bordeaux, et
+faisant dans ces contrées presque entièrement naufrage, il tende une
+main secourable, et pourvoie à la paix de l'Église.</p>
+
+<p>Sur quoi, le seigneur pape Innocent, qui s'appliquait de toutes ses
+forces à veiller aux nécessités de la foi catholique, porta remède à si
+grand mal, envoyant en France lettres circulaires et efficaces sur telle
+affaire, comme nous l'expliquerons mieux plus bas.</p>
+
+<p>Ce qu'ayant ouï le comte de Toulouse, ou pour mieux dire ce comte de
+fourberie<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Lien vers la note 34"><span class="smaller">[34]</span></a>, à savoir, que les susdits évêques s'en étaient allés à
+Rome, craignant d'être châtié selon ses mérites, et voyant que ses bons
+faits et gestes ne pouvaient passer impunis, après avoir député
+plusieurs autres émissaires à Rome, il y envoya finalement deux hommes
+méchans et exécrables, l'archevêque d'Auch et Raimond de Rabastens<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Lien vers la note 35"><span class="smaller">[35]</span></a>
+lequel avait été autrefois évêque de Toulouse, et pour ses mérites
+déposé depuis; et par ces truchemens, il se plaignit au seigneur pape de
+l'abbé de Cîteaux, qui à titre de légat traitait des choses de la foi,
+assurant qu'il l'avait aigri contre lui, Raimond, avec trop d'âpreté, et
+plus que de raison; promettant en outre ledit comte, que si le seigneur
+pape <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> lui adressait un légat à <i>latere</i>, il se rangerait en tout
+à ses volontés: ce qu'il ne disait par désir qu'il eût de s'amender en
+aucune façon, mais bien dans l'idée que si le seigneur pape lui envoyait
+quelqu'un d'entre ses cardinaux, il pourrait le circonvenir, homme qu'il
+était de couleur changeante et bien fort rusé.</p>
+
+<p>Mais le Tout-Puissant, qui est scrutateur des c&oelig;urs, et les connaît
+jusque dans leurs secrets, ne voulut permettre que la pureté apostolique
+pût être induite à erreur, ni davantage que la perversité de ce comte
+fût cachée plus long-temps. Il pourvut donc, en sa justice et
+miséricorde, juge clément et équitable, à ce que ledit seigneur pape
+satisfît à sa requête, comme s'il demandait chose juste, et à ce que sa
+malice ne demeurât plus long-temps celée. En effet, le seigneur pape fit
+passer en Provence un de ses propres clercs, ayant nom Milon, homme de
+vie honnête assurément, illustre en science, disert en paroles, lequel
+(pour en peu de mots figurer sa vertu et probité), ne put être épouvanté
+par terreur, non plus que plier sous les menaces.</p>
+
+<p>Toutefois, apprenant la venue de maître Milon, le comte se réjouit
+grandement, pensant, comme il osait faire, que celui-ci s'accommoderait
+en toutes choses à son bon plaisir; et, courant par ses domaines, il
+commença à se glorifier, et à dire: «Voici qu'à cette heure je suis
+bien, car j'ai un légat selon mon c&oelig;ur. Voire, je serai moi-même
+légat.»</p>
+
+<p>Mais il advint pourtant au contraire de son souhait, ainsi qu'il sera
+dit ci-après.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> CHAPITRE X.</h2>
+
+<p class="resume">Comment maître Théodise fut délégué avec maître Milon.</p>
+
+<p>En compagnie du susdit maître Milon fut envoyé un certain clerc, nommé
+Théodise<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Lien vers la note 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, chanoine de Gênes, lequel devait l'assister et aider dans
+l'expédition des affaires de la foi. Or, ce Théodise était homme de
+grande science, homme de constance admirable, homme d'exquise bonté, qui
+se comporta très-bien pour les intérêts de Jésus-Christ. Quels dangers
+il eut à courir dans sa mission, et quels travaux à endurer, c'est ce
+que l'issue a fait voir, comme nous aurons soin par la suite de le
+rapporter plus amplement.</p>
+
+<p>Le seigneur pape avait donné commandement à maître Milon de disposer, en
+tout ce qui touchait à la foi, et surtout au fait du comte de Toulouse,
+selon l'avis de l'abbé de Cîteaux, vu que l'abbé connaissait à plein
+l'état des affaires aussi bien que les fourberies de ce comte. Par quoi,
+le seigneur pape avait dit expressément à maître Milon: «L'abbé de
+Cîteaux sera de tout le faiseur, et toi, tu seras son organe; car le
+comte de Toulouse le tient pour suspect, mais toi, tu ne lui seras point
+tel.»</p>
+
+<p>Maître Milon et maître Théodise étant donc venus en France, ils
+trouvèrent l'abbé de Cîteaux à Auxerre. Là, maître Milon le consulta sur
+plusieurs articles <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> concernant les affaires de la foi; au sujet
+de quoi l'abbé l'instruisant avec soin, lui délivra son avis écrit et
+scellé. Il lui conseilla en outre de convoquer les archevêques, évêques
+et autres prélats qu'il jugerait expédiens au bien de la chose, avant
+que d'arriver au comte de Toulouse, de prendre leurs avis et opinions et
+de s'y tenir. Il lui indiqua même spécialement et par leurs noms
+quelques-uns d'entre les prélats aux conseils de qui il devait
+particulièrement adhérer.</p>
+
+<p>Après, l'abbé de Cîteaux et maître Milon, s'acheminèrent vers le roi de
+France, Philippe, qui pour lors tenait une conférence solennelle avec
+plusieurs de ses barons à Villeneuve<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Lien vers la note 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, au territoire de Sens, où se
+trouvaient le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Saint-Pol, et
+beaucoup d'autres nobles et puissans personnages. Or, le seigneur pape
+avait envoyé au roi lettres spéciales, l'avertissant et priant
+d'employer secours opportun par lui-même, ou du moins par son fils
+Louis, pour la défense de l'Église, qui courait grands risques en la
+province de Narbonne. Mais le roi donna pour réponse au nonce du
+seigneur pape, qu'il avait à ses flancs deux grands et terribles lions,
+savoir Othon<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Lien vers la note 38"><span class="smaller">[38]</span></a> qui était dit empereur, et le roi Jean
+d'Angleterre<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Lien vers la note 39"><span class="smaller">[39]</span></a>; lesquels, d'un et d'autre côté, travaillaient de
+toutes leurs forces à porter le trouble dans le royaume de France; par
+ainsi qu'il ne voulait sortir en aucune façon de France, <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> ni
+même envoyer son fils; mais que lui semblait assez pour le présent s'il
+permettait à ses barons de marcher contre les perturbateurs de la paix
+et de la foi dans la province de Narbonne.</p>
+
+<p>D'autre part, le souverain pontife avait adressé lettres circulaires à
+tous prélats, comtes et barons, et au peuple entier du royaume de
+France, pour rendre les peuples fidèles plus prompts à extirper la peste
+d'hérésie; les admonestant efficacement et les exhortant de faire hâte à
+venger, dans le pays de Narbonne, l'injure du Crucifix; leur faisant
+savoir de plus que quiconque, enflammé du zèle de la foi orthodoxe,
+s'emploirait à cette &oelig;uvre de piété, obtiendrait rémission de tous
+ses péchés devant Dieu et son vicaire, pourvu qu'il fût contrit et
+confessé.</p>
+
+<p>Que dirai-je? Ladite indulgence est publiée en France, et une grande
+multitude de fidèles s'arment du signe de la croix<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Lien vers la note 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.</p>
+
+<a id="chap11" name="chap11"></a>
+<h2>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<p class="resume">Comment un concile fut tenu à Montélimar, et comment un jour fut
+ fixé au comte de Toulouse pour comparaître à Valence devant
+ Milon.</p>
+
+<p>La susdite conférence tenue à Villeneuve étant terminée, maître Milon,
+avec son collègue maître Théodise, marcha vers la Provence, et, étant
+arrivé dans un certain château nommé Montélimar, il y convoqua un bon
+nombre d'archevêques et d'évêques, <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> auxquels, lorsqu'ils furent
+venus à lui, il demanda en diligence de quelle façon il fallait procéder
+aux affaires de la foi et de la paix, et principalement touchant le fait
+du comte de Toulouse; il voulut même que chaque prélat lui donnât son
+avis écrit et scellé sur certains articles au sujet desquels il avait
+reçu une instruction de l'abbé de Cîteaux. Il fut fait comme il
+l'ordonnait, et, chose admirable! tous les avis, tant celui de l'abbé de
+Cîteaux que ceux des prélats, s'accordèrent sans différence aucune. Ceci
+a été fait par le Seigneur. Après ce, maître Milon députa vers le comte
+de Toulouse, lui mandant qu'au jour qu'il lui prescrivait, il eût à
+venir à lui dans la cité de Valence. Le comte vint au jour dit, et,
+comme homme fallacieux et cruel, parjure et trompeur, il promit au
+légat, savoir à maître Milon, de faire en toutes choses selon sa
+volonté, ce qu'il disait par fraude. Mais le légat, qui était homme
+avisé et circonspect, usant en cela du conseil des prélats, voulut et
+commanda que le comte de Toulouse livrât pour sûreté sept châteaux des
+domaines qu'il tenait en Provence; il voulut encore que les comtes des
+cités d'Avignon et de Nîmes et de la ville de Saint-George<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Lien vers la note 41"><span class="smaller">[41]</span></a> lui
+jurassent que si le comte présumait d'aller contre les commandemens de
+lui légat, ils ne seraient astreints, à lui comte, par foi d'hommage ni
+d'alliance. Quant au comte de Toulouse, bien qu'enrageant et malgré lui,
+contraint par la nécessité, il promit d'accomplir tout ce que le légat
+lui avait ordonné; et, par ainsi, il advint que lui qui <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> avait
+taxé de dureté l'abbé de Cîteaux, se plaignit plus encore de la rigueur
+du légat Milon. L'on croit qu'il a été très-justement disposé par la
+volonté de Dieu qu'en l'endroit où le tyran espérait trouver remède, il
+y trouvât vengeance et châtiment. Aussitôt maître Théodise, homme plein
+d'entière bonté, vint au pays de Provence, par l'ordre du légat, pour
+recevoir les châteaux dont nous avons parlé, les occuper de la part de
+la sainte Église romaine, et les munir.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<p class="resume">Le comte de Toulouse est réconcilié à l'Église.</p>
+
+<p>Ces choses dûment achevées, le légat descendit à la ville de
+Saint-Gilles pour là réconcilier le comte de Toulouse, et en cette
+manière furent conduites sa réconciliation et son absolution. Le comte
+fut amené nu au devant des portes de l'église du bienheureux
+Saint-Gilles, et, en ce lieu, en présence du légat, des archevêques et
+évêques qui s'y trouvaient à telle fin au nombre de vingt et par-dessus,
+il jura sur le corps du Christ et les reliques des Saints qui, par les
+prélats, étaient tenues exposées devant les portes de l'église avec
+grande vénération et en grande quantité, d'obéir en tout aux
+commandemens de la sainte Église romaine. Puis le légat fit placer une
+étole au cou du comte, et, le tirant par cette étole, il l'introduisit
+absous dedans l'église en le fouettant. <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> Il est à dire que,
+comme le comte de Toulouse était introduit, ainsi que nous l'avons
+expliqué, dans l'église de Saint-Gilles, nu et flagellé, il ne put, par
+la disposition de Dieu, et pour la foule qui s'y trouvait, en sortir par
+où il était entré, mais lui fallut descendre dans les bas côtés de
+l'église, et passer nu devant le sépulcre du bienheureux martyr, frère
+Pierre de Castelnau, qu'il avait fait occire. Ô juste jugement de Dieu!
+celui qu'il avait méprisé vivant, il a été forcé de lui payer respect
+après sa mort.</p>
+
+<p>Je pense aussi qu'il convient de noter que, comme le corps dudit martyr,
+qui d'abord avait été mis au tombeau dans le cloître des moines de
+Saint-Gilles, eut été transféré long-temps après dans l'église, il fut
+retrouvé aussi sain et intact que s'il eût été enterré le jour même;
+bien plus, une exhalaison de merveilleuse odeur sortit du corps du Saint
+et de ses accoutremens.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le comte de Toulouse prit feintement la croix de la
+ sainte milice, laquelle les soldats de l'armée catholique
+ portaient cousue sur la poitrine.</p>
+
+<p>Après toutes ces choses, le très-rusé comte de Toulouse, tremblant
+devant la face des Croisés qui, pour chasser les hérétiques et leurs
+fauteurs, devaient prochainement venir de France au pays de Narbonne,
+requit du légat qu'on lui donnât la croix, afin par-là d'empêcher que
+ses terres ne fussent infestées par les nôtres. Le légat lui octroya sa
+demande, et donna la <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> croix au comte et à deux de ses chevaliers
+seulement. Ô menteur et très-perfide Croisé! j'entends parler du comte
+de Toulouse qui prit la croix, non pour venger l'injure du Crucifix,
+mais pour pouvoir quelque temps céler sa perversité, et la cacher aux
+yeux.</p>
+
+<p>Ces choses faites, le légat et maître Théodise retournèrent vers Lyon à
+la rencontre des Croisés qui devaient marcher promptement contre les
+hérétiques Provençaux; car par toute la Provence avait-on publié
+l'indulgence que le seigneur pape accordait à ceux qui partiraient
+contre les susdits hérétiques; si bien que beaucoup de nobles et
+d'ignobles avaient armé leur poitrine du signe de la croix contre les
+ennemis de la croix. Tant de milliers de fidèles s'étant donc croisés en
+France pour venger l'injure de notre Dieu, et devant se croiser plus
+tard, il ne manquait plus rien, sinon que le Dieu des armées, faisant
+marcher sa milice, perdît ces très-cruels homicides; lui qui d'abord,
+avec sa bonté accoutumée et une bénignité extraordinaire, compatissant à
+ses ennemis, c'est-à-dire, aux hérétiques et à leurs fauteurs, leur
+avait envoyé à plusieurs fois plusieurs de ses ministres; mais eux,
+obstinés dans leur impiété, persévérant dans leur corruption, les
+avaient accablés d'outrages ou même égorgés.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<p class="resume">De l'arrivée de l'armée des Croisés dans la Provence.</p>
+
+<p>L'an de l'incarnation de Notre-Seigneur 1209, et le onzième du
+pontificat du seigneur pape Innocent, sous le règne de Philippe, roi des
+Français, aux environs de la fête de saint Jean-Baptiste, tous les
+Croisés prenant route des diverses parties de la France, animés d'un
+même esprit, et tout étant disposé avec prévoyance, se rassemblèrent
+auprès de Lyon, ville française. Parmi ceux qui s'y trouvèrent, ceux-ci
+passaient pour les principaux, à savoir: l'archevêque de Sens<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Lien vers la note 42"><span class="smaller">[42]</span></a>,
+l'évêque d'Autun, celui de Clermont et celui de Nevers, Eudes duc de
+Bourgogne, le comte de Nevers, le comte de Saint-Pol, le comte de
+Montfort<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Lien vers la note 43"><span class="smaller">[43]</span></a> et celui de Bar-sur-Seine, Guichard de Beaujeu, Guillaume
+des Roches, sénéchal d'Anjou, Gaucher de Joigny, et beaucoup d'autres
+nobles et puissans hommes qu'il serait trop long de nommer.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> CHAPITRE XV.</h2>
+
+<p class="resume">Le comte de Toulouse va au-devant des Croisés.</p>
+
+<p>Le comte Raimond de Toulouse, voyant arriver la foule des Croisés, et
+craignant qu'ils n'envahissent ses terres, d'autant plus que l'aiguillon
+de sa conscience lui faisait sentir de reste tout ce qu'il avait commis
+de crimes et méchancetés, sortit au devant d'eux, et vint jusqu'aux
+entours de la cité de Valence; mais ils avaient déjà passé outre. Ledit
+comte, les trouvant donc avant d'arriver à la susdite ville, se prit à
+simuler un esprit de paix et de concorde, et leur promit faussement
+service, s'engageant très-fermement à se conformer aux ordres de la
+sainte Église romaine, et même à leur arbitrage, voire, pour gage qu'il
+garderait sa foi, leur livrant quelques siens châteaux. Il voulut aussi
+donner son fils en otage ou sa propre personne aux nôtres. Quoi plus?
+cet ennemi du Christ s'associe aux Croisés; ils marchent ensemble, et
+arrivent droit à la cité de Béziers.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI.</h2>
+
+<p class="resume">De la malice des citoyens de la ville de Béziers; siége de leur
+ ville, sa prise et sa destruction.</p>
+
+<p>La cité de Béziers comptait entre les plus nobles, mais était toute
+infectée du poison de la perversité hérétique; et ses citoyens n'étaient
+pas hérétiques <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> seulement, mais bien plus; ravisseurs, iniques,
+adultères, larrons des pires, et pleins de toutes sortes de péchés.
+Qu'il ne soit à charge au lecteur si nous discourons plus spécialement
+de leur malice.</p>
+
+<p>Un certain prêtre de cette ville gagnait, par une nuit, aux approches du
+jour, son église, pour y célébrer les divins mystères, portant le calice
+dans ses mains. Quelques habitans de Béziers qui s'étaient embusqués,
+saisissant ce prêtre et le frappant avec violence, le blessèrent
+grièvement, lui rompirent un bras, et, prenant le calice qu'il tenait,
+ils le découvrirent et pissèrent dedans, au mépris du corps et du sang
+de Jésus-Christ. Une autre fois, les susdits gens de Béziers, comme de
+méchans traîtres qu'ils étaient, occirent leur seigneur vicomte, ayant
+nom Trencavel, dans l'église de la bienheureuse Marie Madeleine qui est
+en leurs murs, et ils brisèrent les dents à leur évêque qui s'efforçait
+de défendre ledit vicomte contre leur furie.</p>
+
+<p>Un chanoine de Béziers ayant célébré la messe, sortait un jour de la
+principale église. Oyant le grand bruit que faisaient des travailleurs
+occupés à réparer les fossés de la ville, il demanda ce que c'était, et
+il eut pour réponse de ceux qui se trouvaient là: «Ce bruit vient des
+gens qui travaillent aux fossés, parce que nous fortifions notre ville
+contre les Français qui arrivent déjà.» En effet, l'arrivée des pélerins
+était imminente; et, pendant qu'ils parlaient ainsi, apparut un
+vieillard d'âge vénérable, lequel dit: «Vous fortifiez la ville contre
+les pélerins; mais qui pourra vous protéger d'en haut?» Il indiquait par
+là que le Seigneur les accablerait du haut du ciel. À ces paroles, ils
+furent <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> violemment émus et troublés, et comme ils voulaient
+fondre sur le vieillard il disparut, et ne put oncques être retrouvé.
+Maintenant suivons notre sujet.</p>
+
+<p>Avant que les Croisés parvinssent jusqu'à Béziers, le vicomte de cette
+ville, nommé Raimond-Roger, homme de noble lignage, neveu du comte de
+Toulouse, et grand imitateur de sa perversité, avait très-fermement
+promis aux hérétiques de cette ville, qu'il n'avait jamais gênés en
+aucune façon, de ne les abandonner du tout; et que persévérant jusqu'à
+la mort, il attendrait dans leurs murs la venue des soldats du Christ.
+Mais comme il eut appris que les nôtres approchaient, contempteur de ses
+sermens et rompant la foi promise, il se réfugia à Carcassonne, autre
+sienne ville noble, où il mena avec lui plusieurs des hérétiques de
+Béziers.</p>
+
+<p>Les nôtres donc, arrivant à Béziers, envoyèrent au devant l'évêque de
+cette ville, qui était sorti à leur rencontre, à savoir, maître Renaud
+de Montpellier, homme vénérable pour son âge, sa vie et science. Car
+disaient les nôtres qu'ils étaient venus pour la perte des hérétiques;
+et, à cette cause, ils mandèrent aux citoyens catholiques, s'il s'en
+trouvait aucuns, de livrer en leurs mains les hérétiques, que ce même
+vénérable évêque qui les connaissait bien, et même les avait couchés par
+écrit, leur nommerait, ou que s'ils ne pouvaient faire ainsi, ils
+eussent à sortir de la ville, abandonnant les hérétiques de peur de
+périr avec eux. Lequel avis leur étant rapporté par ledit évêque, ils ne
+voulurent y acquiescer; ains, s'élevant contre Dieu et l'Église, et
+faisant pacte avec la <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> mort, ils choisirent de mourir hérétiques
+plutôt que de vivre chrétiens. Devant, en effet, que les nôtres les
+eussent attaqués le moins du monde, quelques gens de Béziers sortirent
+de leurs murailles, et commencèrent avec flèches et autres armes de jet,
+à harceler vivement les assiégeans; ce que voyant nos servans d'armée,
+lesquels sont dits vulgairement <i>ribauds</i><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Lien vers la note 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, ils abordent pleins
+d'indignation les remparts de Béziers, et donnant l'assaut à l'insu des
+gentilshommes de l'armée, qui n'étaient du tout prévenus, à l'heure
+même, chose admirable, ils s'emparent de la ville. Que dirai-je? sitôt
+entrés, ils égorgèrent presque tout, du plus petit jusqu'au plus grand,
+et livrèrent la ville aux flammes. Et fut ladite ville prise le jour de
+la fête de sainte Marie Madeleine (ô très-juste mesure de la volonté
+divine!), laquelle, ainsi que nous l'avons dit au commencement, les
+hérétiques disaient avoir été la concubine du Christ; outre qu'en son
+église, située dans l'enceinte de leur ville, les citoyens de Béziers
+avaient tué leur seigneur, et brisé <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> les dents à leur évêque,
+comme nous l'avons déjà rapporté. C'est juste donc s'ils furent pris et
+exterminés au jour de la fête de celle dont ils avaient tenu tant de
+propos injurieux, et de qui ces chiens très-impudens avaient souillé
+l'église par le sang de leur seigneur vicomte, et celui de leur évêque.
+Même dans cette église, où, comme il a été dit souvent, ils avaient
+occis leur maître, il fut tué d'entre eux jusqu'à sept mille, le jour
+même de la prise de Béziers.</p>
+
+<p>Il est encore à remarquer grandement que, de même que la ville de
+Jérusalem fut détruite par Tite et Vespasien l'an 42 de la passion de
+Notre-Seigneur, ainsi la cité de Béziers fut dévastée par les Français
+en l'an 42, après le meurtre de leur seigneur. Il ne faut non plus
+omettre que ladite cité a été maintes fois saccagée pour même cause et
+le même jour. C'est toujours en celui de la fête de sainte Madeleine,
+dans l'église de qui un si grand forfait avait été commis, que la ville
+de Béziers a reçu le digne châtiment de son crime.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XVII.</h2>
+
+<p class="resume">Du siége de la ville de Carcassonne et de sa reddition.</p>
+
+<p>Béziers donc étant pris et détruit, nos gens délibérèrent de marcher
+droit sur Carcassonne; car étaient ses habitans de très-méchans
+hérétiques et devant Dieu pécheurs outre mesure. Or, ceux qui se
+tenaient dans les châteaux entre Béziers et Carcassonne, s'étaient
+enfuis par crainte de notre armée, laissant leurs <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> forts
+déserts; et d'autres, qui n'appartenaient à la secte perverse, s'étaient
+rendus à nous.</p>
+
+<p>Le vicomte<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Lien vers la note 45"><span class="smaller">[45]</span></a>, apprenant que les Croisés s'avançaient pour faire le
+siége de Carcassonne, ramassa tout ce qu'il put de soldats, et se
+renfermant avec eux dans la ville, il se prépara à la défendre contre
+les nôtres. N'oublions pas de dire que les citoyens de Carcassonne,
+infidèles et méchans qu'ils étaient, avaient détruit le réfectoire et le
+cellier des chanoines de leur ville, lesquels étaient chanoines
+réguliers, et, ce qui est encore plus exécrable, les stalles même de
+l'église; le tout pour fortifier leurs murailles. Ô profane dessein! ô
+fortifications sans force, bien dignes d'être renversées, pour ce
+qu'elles étaient construites en violation et destruction de l'immunité
+sainte de la maison de Dieu! Les maisons des paysans demeurent en leur
+entier, et celles des serviteurs de Dieu sont jetées à bas.</p>
+
+<p>Les nôtres cependant, étant arrivés sur la ville, établirent leur camp
+tout à l'entour, et en formèrent le siége. Mais les corps des hommes
+d'armes ayant pris poste sur chaque point du circuit, il ne fut question
+de combattre ni ce jour même ni le suivant.</p>
+
+<p>Or, la cité de Carcassonne, placée à l'extrême issue d'une montagne,
+était ceinte d'un double faubourg, et chacun était couvert pareillement
+de remparts et de fossés. Le troisième jour, les nôtres espérant
+emporter d'assaut et sans machines le premier faubourg, qui était tant
+soit peu moins fort que l'autre, l'attaquèrent tous d'accord avec grande
+impétuosité, tandis <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> que les évêques et abbés réunis en ch&oelig;ur
+avec tout le clergé, et chantant bien dévotement <i>Veni, sancte
+Spiritus</i>, imploraient un prompt secours de Dieu. Les nôtres aussitôt
+prirent de force le premier faubourg abandonné par les ennemis; et il ne
+faut omettre que le noble comte de Montfort, attaquant ledit faubourg
+avec le reste de l'armée, le premier de tous, voire même tout seul, se
+lança audacieusement dans le fossé. Ce succès obtenu, nos gens
+comblèrent les fossés, et mirent le faubourg au ras de terre.</p>
+
+<p>Ayant vu que si facilement ils avaient pris le premier, les Croisés
+jugèrent qu'ils pourraient également emporter d'assaut le second
+faubourg qui était de beaucoup plus fort et mieux défendu<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Lien vers la note 46"><span class="smaller">[46]</span></a>. Le jour
+suivant donc ils s'en approchèrent; mais, durant qu'ils pressaient
+l'attaque, le vicomte et les siens les repoussaient si vaillamment que,
+par la grêle continuelle de pierres dont ils étaient assaillis, force
+fut aux nôtres de ressauter hors du fossé où ils étaient entrés. Et
+comme il advint dans ce conflit qu'un certain chevalier n'en pouvait
+sortir, pour ce qu'il avait une jambe cassée, et que nul n'osait l'en
+retirer à cause des pierres qu'on lançait toujours, un homme de haute
+prouesse, c'était le comte de Montfort, se jeta dans le fossé, et sauva
+le malheureux avec le secours d'un seul écuyer, non sans courir grand
+risque pour sa propre vie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> Ces choses faites, les nôtres ne tardèrent à dresser des
+machines, de celles qu'on nomme perrières, pour battre le faubourg, et
+quand le mur en fut un peu ébranlé vers le faîte par le jet des pierres,
+y appliquant à grand'peine un chariot à quatre roues couvert de peaux de
+b&oelig;uf<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Lien vers la note 47"><span class="smaller">[47]</span></a>, ils placèrent dessous des pionniers pour saper la muraille.
+Lors, les ennemis, dardant sans cesse des pierres, des bois et du feu
+sur le chariot, l'eurent bientôt fracassé; mais les ouvriers s'étant
+retirés sous la brèche déjà ouverte dans le mur, ils ne purent en aucune
+façon les retarder dans leur travail. Quoi plus? le lendemain, au point
+du jour, la muraille ainsi minée s'écroula, et nos gens étant entrés
+avec un terrible fracas, les ennemis se retirèrent au plus haut de la
+ville; puis, s'apercevant que nos soldats étaient sortis du faubourg et
+retournés au camp, quittant la ville et forçant à la fuite tous ceux qui
+y étaient demeurés, ils mirent le feu au faubourg, non sans avoir tué
+plusieurs des assaillans que l'embarras des issues avait empêché de
+s'échapper, et derechef ils se retranchèrent dans la ville haute.</p>
+
+<p>Il arriva pendant le siége une chose qu'il ne faut passer sous silence,
+et qui peut à bon droit passer pour un notable miracle. On disait que
+l'armée comptait jusqu'à cinquante mille hommes. Or, nos ennemis avaient
+détruit tous les moulins des environs; si bien que les nôtres ne
+pouvaient avoir de pain, fors d'un petit nombre de châteaux voisins, et
+néanmoins <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> le pain était au camp en telle abondance qu'il s'y
+vendait à vil prix. D'où vient ce dire des hérétiques que l'abbé de
+Cîteaux était sorcier, et qu'il avait amené des démons sous figure
+humaine, parce qu'il leur paraissait que les nôtres ne mangeaient point.</p>
+
+<p>Les choses étant à ce point, les Croisés tinrent conseil sur le fait de
+savoir comment ils prendraient la ville. Mais remarquant que, s'ils
+faisaient ici comme ils avaient fait à Béziers, la ville serait
+détruite, et tous les biens qui étaient en icelle consumés, en sorte que
+celui qu'on rendrait maître de ces domaines n'aurait de quoi vivre ni
+entretenir chevaliers et servans pour les garder, pour ce fut-il, au
+conseil des barons, traité de la paix en la façon que voici. Il fut
+arrêté que tous sortiraient nus de la ville, et se sauveraient ainsi;
+quant au vicomte, qu'il serait tenu sous bonne garde, et quant aux
+biens, qu'ils resteraient en totalité à celui qui serait seigneur dudit
+territoire, à cause des besoins plus haut indiqués: et il fut fait de la
+sorte. Tous donc sortirent nus de la ville, n'emportant rien que leurs
+péchés; et ainsi s'accomplirent les paroles du vénérable homme Bérenger,
+qui avait été évêque de Carcassonne. Car, un jour qu'il prêchait dans sa
+ville, et que, à son ordinaire, reprochant aux habitans leur hérésie,
+ils ne voulaient l'écouter: «Vous ne voulez m'écouter, leur dit-il;
+croyez-moi, je pousserai contre vous un si grand mugissement que des
+lointaines parties du monde viendront gens qui détruiront cette ville.
+Et soyez bien assurés que, vos murs fussent-ils de fer et de hauteur
+extrême, vous ne pourrez vous défendre; ains, pour votre incrédulité et
+malice, recevrez du <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> très-équitable juge un digne châtiment.»
+Aussi, pour telles menaces et autres semblables discours que ce saint
+personnage faisait tonner à leurs oreilles, ceux de Carcassonne le
+chassèrent un beau jour de leur ville, défendant très-expressément par
+la voix du héraut, et sous peine d'une vengeance très-sévère, que nul,
+pour acheter ou vendre, se hasardât à communiquer avec lui ou quelqu'un
+des siens.</p>
+
+<p>Maintenant poursuivons ce que nous avons commencé. La ville étant rendue
+et tous ses habitans dehors, on fit choix de chevaliers pour garder
+fidèlement les biens qui s'y trouvaient.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XVIII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le comte de Montfort fut élu prince du territoire et
+ domaine du comte Raimond<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Lien vers la note 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.</p>
+
+<p>Toutes ces choses achevées, les barons tinrent conseil entre eux pour
+aviser de celui qu'ils devaient faire seigneur dudit domaine; et d'abord
+il fut offert au comte de Nevers, puis au duc de Bourgogne, mais ils le
+refusèrent. Pour lors, furent choisis dans toute l'armée deux évêques et
+quatre chevaliers, ensemble l'abbé de Cîteaux, légat du siége
+apostolique, pour donner un maître à ce territoire, lesquels promirent
+fermement d'élire celui qu'ils jugeraient meilleur selon Dieu et selon
+le siècle. Ces sept personnes <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> donc, par la coopération des sept
+dons du Saint-Esprit et le regard de miséricorde qu'il jette sur la
+terre, choisissent un homme fidèle, catholique, honnête en ses m&oelig;urs
+et fort en armes, savoir le comte Simon de Montfort. Aussitôt l'abbé de
+Cîteaux, légat du siége apostolique, père et maître de cette sainte
+négociation, plus le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, viennent
+audit comte, l'avertissant, priant et engageant pour qu'il eût à
+accepter ce fardeau et cet honneur tout ensemble; et, comme le susdit
+personnage tout plein de discrétion s'y refusait très-instamment, se
+disant insuffisant, voire même indigne, soudain l'abbé de Cîteaux et le
+duc se jettent à ses pieds, le suppliant d'accéder à leur prière. Mais
+le comte persistant dans son refus, l'abbé, usant de son autorité de
+légat, lui enjoignit très-étroitement, par vertu d'obéissance, de faire
+ce qu'ils lui demandaient. Le comte donc prit le gouvernement des
+susdites terres pour la gloire de Dieu, l'honneur de l'Église et la
+ruine de l'hérétique méchanceté.</p>
+
+<p>Il faut placer ici un fait bien digne d'être rapporté, lequel advint peu
+auparavant en France au noble comte de Montfort. Un jour que le
+vénérable abbé de Vaulx-Cernay, Gui, dont il est parlé plus haut, qui,
+du mieux qu'il pouvait, avançait les affaires de la foi contre les
+hérétiques, revenait d'auprès le duc de Bourgogne, portant lettres de ce
+duc, par lesquelles il priait le comte de Montfort de se préparer avec
+lui à la guerre pour Jésus-Christ contre les infidèles, et lui offrant
+de grands dons s'il voulait en cela acquiescer à son désir, il arriva
+que ledit abbé rencontra le comte dans une église d'un sien château,
+<span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> dit Rochefort<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Lien vers la note 49"><span class="smaller">[49]</span></a>, occupé à certaines affaires. Or, comme
+l'abbé l'eut pris à part pour lui montrer la missive du duc, le comte,
+passant par le ch&oelig;ur de l'église, saisit le livre du psautier qu'il
+trouva sur le pupitre, et, tenant son doigt sur la première ligne, il
+dit à l'abbé: expliquez-moi ce passage: «Dieu a commandé à ses anges de
+vous garder dans toutes vos voies; ils vous porteront dans leurs mains,
+de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Lien vers la note 50"><span class="smaller">[50]</span></a>;» ce qui,
+indiqué de la sorte par disposition divine, fut très-manifestement
+prouvé par l'issue des choses.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XIX.</h2>
+
+<p class="resume">Illustres qualités de l'âme et du corps qu'on remarquait dans
+ Simon, comte de Montfort.</p>
+
+<p>Puisque l'occasion s'en présente, et que l'ordre naturel de notre récit
+le requiert, nous placerons ici ce que nous avons reconnu par nous-même
+dans le noble comte de Montfort. Nous dirons d'abord qu'il était de race
+illustre, d'un courage indomptable, et merveilleusement exercé dans les
+armes; en outre, et pour parler de l'extérieur, il était d'une stature
+très-élevée, remarquable par sa chevelure, d'une figure élégante, d'un
+bel aspect, haut d'épaules, large de poitrine, gracieux de corps, agile
+et ferme en tous ses mouvemens, vif et léger, tel, en un mot, que
+<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> nul, fût-il un de ses ennemis ou envieux, n'aurait rien trouvé
+à reprendre en sa personne pour si peu que ce fût; enfin, et pour parler
+de choses plus relevées, il était disert en paroles, affable et doux,
+d'un commerce aimable, très-pur en chasteté, distingué par sa modestie,
+doué de sapience, ferme en ses desseins, prévoyant dans le conseil,
+équitable dans le jugement, plein de constance dans les affaires
+guerrières, circonspect dans ses actions, ardent pour entreprendre,
+infatigable pour achever, et tout dévoué au service de Dieu. Ô sage
+élection des princes! acclamations sensées des pélerins, qui ont commis
+un homme si fidèle à la défense de la foi orthodoxe, et ont voulu élever
+au premier rang un personnage si bien accommodé aux intérêts de la
+république universelle, à la très-sainte affaire de Jésus-Christ contre
+les pestiférés hérétiques! Il convenait en effet que l'ost du Seigneur
+des armées fût commandé par un homme tel que celui-ci, orné, comme nous
+l'avons dit, de la noblesse du sang, de la pureté des m&oelig;urs et des
+vertus de chevalerie, tel, dirons-nous, qu'il fût heureux qu'on le mît
+au dessus de tous pour la défense de l'Église en péril, afin que, sous
+son patronage, s'affermît l'innocence chrétienne, et que la
+présomptueuse témérité de la perverse hérésie ne pût espérer que sa
+détestable erreur demeurerait impunie; et bellement ce Simon de Montfort
+fut-il envoyé par le Christ, vraie montagne de force, au secours de
+l'Église voisine du naufrage, pour la défendre contre ses ennemis
+acharnés.</p>
+
+<p>Il est digne de remarque que, bien qu'autres pussent se trouver qui
+l'égalassent en quelque partie, nous <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> dirons hardiment qu'à
+peine ou jamais on n'en rencontra en qui affluât une si grande plénitude
+de qualités, soit naturelles, soit acquises, et qu'élevât au dessus du
+commun la magnificence de tant et si riches largesses accordées par la
+divine Providence; voire même il lui fut donné de Dieu l'aiguillon d'une
+continuelle sollicitude et d'une pauvreté très-pressante; car, bien que
+Dieu, par la prise des châteaux et la destruction des ennemis, en ait
+agi avec lui miraculeusement et avec libéralité grande, en même temps il
+le tourmentait par tant de soucis, et l'accablait d'une si grande
+détresse qu'il lui permettait à peine de reposer, afin qu'il ne
+s'adonnât à l'orgueil; et, pour que la vertu d'un homme si illustre
+brille davantage, qu'il ne soit à charge au lecteur si nous disons
+quelques mots des choses qu'il avait faites avant l'époque que nous
+traitons, et dont nous avons été témoin.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XX.</h2>
+
+<p class="resume">Bienveillance du comte Simon à l'égard des habitans de Zara, et
+ sa révérence singulière envers l'église romaine.</p>
+
+<p>Un temps était où ce noble comte, et Gui abbé de Vaulx-Cernay, qui fut
+ensuite évêque de Carcassonne, et dont nous avons souvent fait mention,
+s'en allaient outre-mer avec certains barons de France<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Lien vers la note 51"><span class="smaller">[51]</span></a>. Et comme les
+nobles français furent arrivés dans la très-opulente cité de Venise, où
+ils étaient pour monter à frais <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> communs à bord des navires qui
+devaient les transporter, ils durent les louer à fort grand prix. Là
+étaient Baudouin<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Lien vers la note 52"><span class="smaller">[52]</span></a> comte de Flandre, et Henri son frère, Louis comte
+de Blois, le noble comte de Montfort, et beaucoup d'autres qu'il n'était
+aisé de compter.</p>
+
+<p>Or, les citoyens de Venise, hommes rusés et pervers, s'apercevant que
+nos pélerins étaient épuisés d'argent et quasi à sec, à cause du prix
+immodéré des navires, bien plus, qu'ils ne pouvaient en grande partie
+payer le dit naulage, saisissant l'occasion de ce que nos pélerins
+étaient à leur merci et dans leur dépendance, ils les conduisirent à la
+destruction d'une certaine ville chrétienne appartenant au roi de
+Hongrie, laquelle était nommée Zara; et comme nos pélerins y furent
+arrivés, selon la coutume des assiégeans, ils assirent leurs tentes près
+des murs de la ville. Mais le comte de Montfort et l'abbé de Vaulx, ne
+voulant suivre la multitude à mal faire, se refusèrent à camper avec les
+autres, et se logèrent loin de la ville. Cependant le seigneur pape
+envoya lettres à tous pélerins, et avec elles menaces très-strictes de
+perdre l'indulgence qu'il leur avoit accordée, leur commandant, sous
+peine de grave excommunication, de n'endommager en aucune façon ladite
+cité de Zara.</p>
+
+<p>Il advint que l'abbé de Vaulx, lisant un jour ces lettres aux nobles
+hommes de l'armée, tous réunis au même lieu, les Vénitiens voulurent le
+tuer. Lors, le noble comte de Montfort se leva au milieu de l'assemblée,
+et s'opposant aux Vénitiens, il les empêcha de le tuer; puis s'adressant
+aux citoyens de Zara qui <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> étaient là présens pour demander la
+paix, le noble comte, devant tous les barons, leur parla de cette sorte:
+«Ici ne suis venu, dit-il, pour détruire les chrétiens, et ne vous ferai
+aucun mal; et quoi que fassent les autres, pour ce qui est de moi et des
+miens, je vous en assure.» Ainsi parla cet homme sans peur, et aussitôt
+lui et les siens sortirent du lieu où se tenait la conférence. Que
+tardons-nous davantage? Les barons de l'armée, ne déférant pas au
+commandement apostolique, prennent et détruisent la ville: derechef, ils
+sont excommuniés par le seigneur pape, misérablement et de façon
+très-grave; et moi, qui étais là, je rends témoignage à la vérité, en ce
+que j'ai vu et lu les lettres contenant l'excommunication apostolique.</p>
+
+<p>Quant au comte, il n'acquiesça à l'avis de plusieurs, pour dévier de la
+vraie route; ains, sortant de la compagnie des pécheurs, avec grand
+ennui et dépens, il gagna, par une terre déserte et non frayée, la
+très-noble ville de Brindes, après beaucoup d'angoisses et de travaux,
+et là, finalement, ayant loué des navires, il s'achemina avec
+promptitude outre-mer, où, durant une année, il fit mainte et mainte
+prouesse dans la guerre contre les païens. Puis, avec honneur, il revint
+sauf et en vie dans ses domaines, tandis que les barons qu'il avait
+quittés près de Zara coururent grands périls, et presque tous moururent.
+Dès ce temps donc il commença les triomphes qu'il a heureusement
+consommés par la suite, et dès lors il mérita la gloire que, depuis, il
+obtint en châtiant la perversité hérétique.</p>
+
+<p>Nous ne pensons pas qu'il faille taire que ce comte <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> étant tel
+et si grand homme, Dieu pourvut à lui donner un aide semblable à lui, à
+savoir, sa femme, qui, pour en dire peu de mots, était religieuse, sage
+et pleine de zèle. Chez elle, en effet, la religion ornait le zèle et la
+sagesse, la sagesse guidait la religion et le zèle, le zèle animait la
+sagesse et la religion. De plus, Dieu avait béni ladite comtesse en
+procréation de lignée; car le comte avait d'elle plusieurs et fort beaux
+enfans. Ces choses déduites à la louange dudit comte, apprêtons-nous à
+poursuivre l'ordre de notre narration.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXI.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le comte de Nevers abandonna le camp des Croisés à cause
+ de certaines inimitiés.</p>
+
+<p>Quand ledit comte eut été élu en la façon et l'ordre que nous avons
+rapportés plus haut, aussitôt l'abbé de Cîteaux et lui-même s'en vinrent
+trouver le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, les priant et
+suppliant qu'ils daignassent rester encore quelque peu au service de
+Jésus-Christ; car il y avait encore à enlever grand nombre de châteaux
+très-forts ès mains des hérétiques; et pour ne parler d'autres
+innombrables, il s'en trouvait trois bien munis autour de Carcassonne,
+où se tenaient en ce moment les principaux ennemis de notre foi. D'un
+côté était Minerve<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Lien vers la note 53"><span class="smaller">[53]</span></a>, le <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> château de Termes<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Lien vers la note 54"><span class="smaller">[54]</span></a> de l'autre, et
+enfin Cabaret<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Lien vers la note 55"><span class="smaller">[55]</span></a>.</p>
+
+<p>Le duc de Bourgogne, homme très-bénin, acquiesça à leurs prières, et
+promit de rester avec eux encore pour quelque temps. Mais le comte de
+Nevers ne voulut du tout entendre à leurs suppliques, et retourna à
+l'instant dans ses domaines. En effet, le duc et ce comte ne
+s'accordaient pas bien ensemble, et le diable, ennemi de la paix, avait
+aiguisé entre eux de telles inimitiés que les nôtres craignaient tous
+les jours qu'ils ne s'entretuassent. Nos soldats jugeaient aussi que le
+comte de Nevers n'avait pas assez de bonne volonté envers le comte
+Simon, pour autant que celui-ci était l'ami du duc de Bourgogne, et avec
+lui était venu du pays de France. Ô combien est grande la malice du
+vieil ennemi qui, voyant et jalousant le progrès des affaires de
+Jésus-Christ, voulut empêcher ce dont l'accomplissement le mit si fort
+en peine! Or, l'armée des Croisés qui avait été au siége de Carcassonne
+était si grande et si forte que, si elle avait voulu se porter plus
+avant, et poursuivre avec concert les ennemis de la foi catholique, ne
+trouvant aucune résistance, elle aurait pu s'emparer promptement de
+toute la contrée. Mais autant que peut l'humaine raison s'en rendre
+compte, autrement en ordonna la clémence divine, parce que, songeant au
+salut du genre humain, elle a voulu réserver la conquête de ce pays aux
+pécheurs. À donc, le bon maître ne voulut finir tout d'un coup cette
+très-sainte guerre, <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> pourvoyant par là à ce que les pécheurs
+pussent gagner pardon, et au plus grand mérite des justes; ains, il
+voulut que ses ennemis fussent subjugués peu à peu et successivement,
+afin que peu à peu et successivement les pécheurs se prissent à venger
+l'injure de Jésus-Christ, et que la guerre étant prolongée, le temps de
+grâce se prolongeât aussi pour eux.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXII.</h2>
+
+<p class="resume">Prise du château de Fanjaux. Le comte pénètre dans le diocèse
+ d'Albi.</p>
+
+<p>Après qu'il eut passé peu de jours à Carcassonne, le noble comte en
+sortit avec le duc et une bonne partie de l'armée, pour passer outre
+avec l'aide du Seigneur, délaissé qu'il était par le plus grand nombre
+des Croisés, qui avaient fait retraite avec le comte de Nevers. Marchant
+donc de Carcassonne, ils campèrent le même jour auprès d'une certaine
+ville nommée Alzonne<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Lien vers la note 56"><span class="smaller">[56]</span></a>.</p>
+
+<p>Au lendemain, le duc donna conseil au comte d'aller vers un château
+nommé Fanjaux<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Lien vers la note 57"><span class="smaller">[57]</span></a>, où étaient entrés quelques soldats arragonais du
+parti de notre comte, et qu'ils avaient fortifié, ledit château ayant
+été abandonné par les soldats et les habitans, pour la crainte qu'ils
+avaient des nôtres; car plusieurs des plus nobles et plus puissantes
+forteresses aux mains des ennemis avaient été laissées vides et
+désertes, <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> à cause de la terreur qu'inspiraient les Croisés. Le
+comte ayant donc pris quelques hommes d'armes avec lui, et laissant le
+duc avec le gros de l'armée, marcha vers le susdit château, et, l'ayant
+reçu de ses gens, il l'occupa et le munit.</p>
+
+<p>Il ne faut pas taire que le comte de Toulouse, qui avait assisté au
+siége de Carcassonne, et qui était envieux de nos bons succès, conseilla
+à notre comte de détruire certains châteaux qui étaient voisins de ses
+domaines à lui, comte de Toulouse; le même, sous prétexte de bien faire,
+et suivant la volonté de notre comte, détruisit de fond en comble, et
+brûla quelques castels, de peur, disait-il, qu'ils ne fissent tort aux
+nôtres par la suite. Mais il en usait ainsi, cet homme plein de perfidie
+et d'iniquité, parce qu'il voulait que tout ce pays fût saccagé, et que
+nul ne fut en état de lui opposer résistance.</p>
+
+<p>Comme ces choses se passaient, les bourgeois d'un très-noble château,
+qu'on appelle Castres, au territoire Albigeois, vinrent vers notre
+comte, prêts à le recevoir pour maître et à faire suivant sa volonté. Le
+duc engagea le comte à s'y rendre, et à recevoir ladite forteresse,
+parce qu'elle était comme la clef de tout le territoire Albigeois. Le
+comte y alla donc avec un petit nombre des siens, laissant derrière le
+duc avec l'armée. Or, il advint pendant qu'il était à Castres, et que
+les habitans lui rendaient hommage et lui livraient le château,
+qu'arrivèrent à lui des gens d'armes d'un certain autre château
+très-noble, proche d'Albi, appelé Lombers<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Lien vers la note 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, disposés à faire pour le
+comte comme avaient fait ceux de Castres; mais le <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> noble comte,
+voulant retourner à l'armée, ne voulut les suivre pour l'instant, et
+seulement prit leur ville sous sa protection, jusqu'à ce qu'il pût y
+aller en temps plus opportun.</p>
+
+<p>Nous n'oublierons pas de rapporter un miracle qui advint dans le château
+de Castres en présence du comte. Comme on lui présenta deux hérétiques,
+dont l'un était dit <i>parfait</i> dans sa secte, et l'autre était comme
+néophyte et disciple du premier, le comte, ayant tenu conseil, ordonna
+que tous deux seraient brûlés; mais le second des deux, savoir, celui
+qui était disciple de l'autre, ayant le c&oelig;ur touché intérieurement
+d'une vive douleur, commença à se convertir, et promit qu'il abjurerait
+volontiers l'hérésie, et obéirait en tout à la sainte Église romaine: ce
+qu'ayant entendu nos gens entrèrent en grande altercation; les uns
+disant que, puisque celui-ci voulait faire selon notre volonté, il ne
+devait être condamné à mort; les autres au contraire soutenant qu'il
+méritait de mourir, tant pour ce qu'il était manifeste qu'il avait été
+hérétique, que parce qu'il était à croire qu'il promettait plutôt par la
+crainte pressante du bûcher, que par le désir de suivre la religion
+chrétienne. Quoi plus? Le comte consentit qu'il fût brûlé, dans l'idée
+que s'il était réellement converti, le feu lui serait en expiation de
+ses péchés, et que s'il avait menti, il souffrirait le talion pour sa
+perfidie. Ils furent donc liés tous les deux étroitement avec des liens
+très-forts et très-durs, par les jambes, le ventre, le col, et leurs
+mains attachées derrière le dos. Cela fait, on demanda au disciple en
+quelle foi il entendait mourir, et il répondit: «J'abjure la méchanceté
+hérétique, et <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> veux mourir dans la foi de la sainte Église
+romaine, priant que cette flamme me serve de purgatoire». Lors un grand
+feu fut allumé autour du pal, et tandis que le parfait en hérésie fut
+consumé en un moment, les liens qui attachaient l'autre s'étant rompus
+aussitôt, tout forts qu'ils étaient, il sortit du feu tellement intact
+qu'il n'en resta sur lui aucune trace, si ce n'est que le bout de ses
+doigts était brûlé un petit.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXIII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le siége de Cabaret fut tenté vainement par le comte.</p>
+
+<p>À son retour du château de Castres, le comte rejoignit l'armée qu'il
+avait quittée aux environs de Carcassonne; et pour lors l'avis du duc de
+Bourgogne, des hommes d'armes et de l'armée, fut de marcher sur Cabaret,
+pour voir si, par aventure, ils pourraient inquiéter les gens de ce
+château, et les forcer par assaut à se rendre. Les nôtres donc
+s'ébranlant, vinrent à demi-lieue de Cabaret, et là établirent leur
+camp. Le lendemain les hommes d'armes s'armèrent, ainsi qu'une grande
+partie de l'armée, et s'approchèrent du château pour le prendre. Puis,
+ayant donné l'assaut, voyant qu'ils ne profitaient guère, ils
+retournèrent à leurs tentes.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> CHAPITRE XXIV.</h2>
+
+<p class="resume">Du départ du duc de Bourgogne, et de l'occupation de Pamiers,
+ Saverdun et Mirepoix.</p>
+
+<p>Au jour suivant, le duc de Bourgogne se prépara à partir avec toute la
+force de l'armée, et le troisième jour ils quittèrent le comte, chacun
+s'en revenant chez soi. Le comte donc resta seul et quasi désespéré,
+n'ayant que très-peu de chevaliers, au nombre de trente environ,
+lesquels étaient venus de France avec les autres pélerins, et
+chérissaient avant tout le service du Christ et le comte de Montfort.</p>
+
+<p>L'armée s'étant ainsi retirée, le noble comte vint à Fanjaux, où,
+arrivé, il vit venir à lui le vénérable abbé de Saint-Antonin de
+Pamiers<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Lien vers la note 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, dans le territoire de Toulouse, le priant de vouloir
+s'acheminer avec lui, et l'assurant qu'il lui livreroit sur l'heure le
+très-noble château de cette ville. Or, tandis que le comte se portait
+vers ce lieu, il arriva au château dit de Mirepoix<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Lien vers la note 60"><span class="smaller">[60]</span></a>, et le prit
+aussitôt. Était ce château un réceptacle d'hérétiques et de routiers, et
+appartenait aux domaines du comte de Foix. L'ayant pris, le comte marcha
+droit vers Pamiers, où l'abbé le reçut avec de grands honneurs et lui
+livra le château de cette ville, que le comte reçut de lui et pour
+lequel il lui fit hommage, ainsi qu'il le devait; car ce château était
+proprement en la possession de l'abbé et des chanoines de Saint-Antonin,
+lesquels chanoines étaient <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> réguliers<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Lien vers la note 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, et nul n'y devait
+rien avoir que de la part de l'abbé. Mais le très-méchant comte de Foix,
+qui devait le tenir de lui, voulait malicieusement se l'approprier tout
+entier, ainsi que nous le montrerons ci-après.</p>
+
+<p>De là le comte vint à Saverdun<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Lien vers la note 62"><span class="smaller">[62]</span></a>, dont les bourgeois se rendirent à
+lui sans condition aucune. Or ce château, je veux dire celui de
+Saverdun, était au pouvoir et dans le domaine du comte de Foix.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXV.</h2>
+
+<p class="resume">Albi et Lombers tombent en la possession du comte Simon.</p>
+
+<p>Comme il revenait de Fanjaux, notre comte délibéra d'aller au château de
+Lombers dont nous avons dit ci-dessus un mot, afin d'en prendre
+possession. Or, il y avait en ce château plus de cinquante chevaliers,
+lesquels, à son arrivée, reçurent le comte avec honneur, et lui dirent
+que le lendemain ils feraient suivant ses ordres. Le lendemain étant
+survenu, les susdits chevaliers se concertèrent pour le trahir
+lâchement; mais leur conciliabule ayant duré jusqu'à la neuvième heure,
+la chose vint aux oreilles du comte, qui, prétextant une affaire, sortit
+sans délai du château. Pour lors ils le suivirent, et, poussés par la
+crainte, ils se soumirent à sa volonté et livrèrent la place, lui
+faisant hommage et jurant fidélité.</p>
+
+<p>Puis vint notre comte à Albi, laquelle cité avait <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> appartenu au
+vicomte de Béziers. L'évêque d'Albi, Guillaume, qui en était le
+principal seigneur, le reçut avec joie pour maître, et lui rendit la
+ville. Que dirai-je? Le comte prit alors possession de tout le diocèse
+albigeois, à l'exception de quelques châteaux que tenait le comte de
+Toulouse, qui les avait enlevés au vicomte de Béziers.</p>
+
+<p>Ces choses dûment achevées, notre comte retourna à Carcassonne, d'où,
+quelques jours après, il partit pour aller à Limoux<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Lien vers la note 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, dans le
+territoire du comté de Razez, et y mettre garnison; car s'était ledit
+château vendu au comte, sitôt la prise de Carcassonne, et tout en y
+allant, il prit plusieurs castels qui résistaient à la sainte Église, et
+pendit à bon droit plusieurs de leurs habitans à des potences que bien
+avaient gagnées.</p>
+
+<p>À son retour de Limoux, le comte marcha contre un certain fort, voisin
+de Carcassonne, et appartenant au comte de Foix, lequel avait nom
+Preissan<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Lien vers la note 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Or, durant qu'il en faisait le siége, ledit comte de Foix
+vint à lui, lui jurant qu'il agirait en tout suivant les ordres de
+l'Église; et, en outre, il donna au comte son propre fils en otage, lui
+abandonnant encore le château qu'il assiégeait. Après quoi, Simon revint
+à Carcassonne.</p>
+
+<a id="chap26" name="chap26"></a>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> CHAPITRE XXVI.</h2>
+
+<p class="resume">Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte de Montfort à
+ prestation d'hommage comme il lui était dû à raison de la ville
+ de Carcassonne. Inutiles instances dudit comte à ce sujet.</p>
+
+<p>Le roi d'Arragon, Pierre, dans le domaine duquel entrait la cité de
+Carcassonne, ne voulut en aucune façon recevoir l'hommage du comte, mais
+bien voulait avoir la ville même. Or, un jour qu'il voulait aller à
+Montpellier<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Lien vers la note 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, et qu'il n'osait, il envoya vers le comte, et lui manda
+qu'il eût à venir à sa rencontre à Narbonne. La chose faite, le roi et
+notre comte s'en vinrent ensemble à Montpellier, où, comme ils eurent
+demeuré sept jours, le roi ne put être amené à recevoir l'hommage du
+comte. Bien plus, il ordonna secrètement, ainsi qu'on le sut ensuite, à
+tous les nobles des vicomtés de Béziers et de Carcassonne, qui
+résistaient encore à la sainte Église et à notre comte, de ne point
+faire composition avec lui, leur promettant que lui-même l'attaquerait
+de concert avec eux.</p>
+
+<p>Quant au comte de Montfort, il advint qu'à son retour de Montpellier,
+gens vinrent à lui qui lui dirent qu'un grand nombre des chevaliers des
+diocèses de Béziers, de Carcassonne et d'Albi, avaient rompu la foi
+qu'ils lui avaient promise: et de fait il en était ainsi. En outre,
+certains félons avaient assiégé deux chevaliers du comte dans la tour
+d'un château près de Carcassonne, savoir, Amaury et Guillaume de
+<span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> Pissiac. Ce qu'oyant le comte, il fit hâte afin de pouvoir
+arriver au château devant que ses hommes d'armes fussent pris. Mais ne
+pouvant traverser la rivière de l'Aude, vu qu'elle était débordée, force
+lui fut de gagner Carcassonne, parce qu'autrement il n'aurait pu la
+passer; et comme il était en route, il fut informé que lesdits
+chevaliers étaient tombés au pouvoir des traîtres.</p>
+
+<p>Il advint, tandis que le comte était à Montpellier, que Bouchard de
+Marly et Gobert d'Essignac, ensemble quelques autres chevaliers, qui
+étaient en un certain château de Saissac<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Lien vers la note 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, lieu très-fort au diocèse
+de Carcassonne, que le comte avait donné audit Bouchard, poursuivirent
+un jour les ennemis jusqu'à Cabaret. Or, cette forteresse, située près
+de Carcassonne, était presque inexpugnable et garnie d'un grand nombre
+de soldats. Plus que toutes les autres, elle résistait à la chrétienté
+et au comte, et c'est là qu'était la source de l'hérésie, son seigneur,
+Pierre Roger<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Lien vers la note 67"><span class="smaller">[67]</span></a>, vieux de méchans jours, étant hérétique et ennemi
+reconnu de l'Église. Comme donc ledit Bouchard et ses compagnons se
+furent approchés de Cabaret, les chevaliers de ce château s'étant mis en
+embuscade se levèrent tout à coup, les entourèrent et se saisirent de
+Bouchard. Pour Gobert, lui ne voulant d'autant se rendre, ils le
+tuèrent; et menant Bouchard dans Cabaret, ils le jetèrent dans une tour
+du château où ils le tinrent aux fers pendant seize mois.</p>
+
+<p>Au même temps, avant que le comte revînt de Montpellier, <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> vint à
+mourir de maladie Raimond-Roger, vicomte de Béziers, lequel était retenu
+à Carcassonne dans le palais<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Lien vers la note 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Retournons maintenant à la suite de
+l'autre récit.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXVII.</h2>
+
+<p class="resume">De la trahison et cruauté de Gérard de Pépieux envers le comte
+ Simon et ses chevaliers.</p>
+
+<p>Durant que le comte Simon revenait de Montpellier vers Carcassonne,
+Gérard de Pépieux, chevalier du Minervois, que le comte tenait en grande
+affection et familiarité, et auquel il avait remis la garde de ses
+châteaux aux entours de Minerve, ce méchant traître et cruel ennemi de
+la foi, reniant Dieu, abjurant sa croyance, oubliant les bienfaits du
+comte et son amitié, faillit à son attachement et à la foi qu'il lui
+avait jurée. Que s'il n'avait devant les yeux Dieu et la religion, au
+moins les bontés du comte auraient dû le détourner d'une si grande
+cruauté. Ledit Gérard donc, venant avec d'autres chevaliers ennemis de
+la foi, dans un certain château du comte au territoire de Béziers, dit
+Puiserguier<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Lien vers la note 69"><span class="smaller">[69]</span></a>, prit deux chevaliers de Montfort qui gardaient le
+château, ainsi qu'un grand nombre de servans, promettant avec serment
+qu'il ne les occirait point, mais qu'il les conduirait vies et bagues
+sauves jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Narbonne. Ce que le comte ayant appris, il vint
+audit château du plus vite qu'il put, comme Gérard et ses compagnons s'y
+trouvaient encore, et voulut assiéger la place; mais Amaury, seigneur de
+Narbonne, qui était avec lui, et ses hommes déclarèrent ne vouloir
+entreprendre le siége avec le comte, et s'en revinrent chez eux. Lors,
+voyant qu'il restait quasi seul, le comte se retira pendant la nuit dans
+un sien château voisin, nommé Capestang<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Lien vers la note 70"><span class="smaller">[70]</span></a>, avec dessein de revenir le
+lendemain à l'aube du jour.</p>
+
+<p>Or, il arriva à Puiserguier certain miracle que nous ne devons passer
+sous silence. Lorsque Gérard y fut arrivé, et s'en fut rendu maître,
+méprisant les promesses qu'il avait données, savoir qu'il conduirait
+sans leur mal faire les prisonniers jusqu'à Narbonne, il jeta dans une
+tour du château les servans du comte, dont il s'était saisi au nombre de
+cinquante. Puis, comme dans la nuit même où le comte s'était retiré, il
+songea à déguerpir sur l'heure de minuit, dans la crainte qu'il ne
+revînt au lendemain l'assiéger en forme, ne pouvant par trop grande hâte
+emmener ses captifs de la tour, il les précipita dans un fossé de cette
+tour même, fit jeter par-dessus eux de la paille, du feu, des pierres,
+et tout ce qu'il trouva sous la main; et bientôt quittant le château, il
+gagna Minerve, traînant après lui les deux chevaliers qu'il avait en son
+pouvoir. Ô bien cruelle trahison! au point du jour, le comte étant de
+retour au susdit château, et le trouvant vide, le renversa de fond en
+comble; et quant à ces gens gisans dans le fossé, lesquels avaient jeûné
+pendant trois jours, il les en fit retirer, trouvés <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> qu'ils
+furent, ô grand miracle! ô chose du tout nouvelle! sans blessure ni
+brûlure aucune.</p>
+
+<p>Partant dudit lieu, le comte rasa jusqu'au sol plusieurs châteaux dudit
+Gérard, et peu de jours après il rentra dans Carcassonne. Pour ce qui
+est de ce traître et félon Gérard, il avait conduit les chevaliers de
+Montfort à Minerve; et ne tenant cas de sa promesse, faussant son
+serment, il ne les tua point, il est vrai, mais, ce qui est plus cruel
+que la mort, il leur arracha les yeux; et, leur ayant amputé les
+oreilles, le nez et la lèvre supérieure, il leur ordonna de retourner
+tout nus vers le comte. Or, comme il les avait chassés en tel état
+pendant la nuit, le vent et le gel faisant rage, car en ce temps-là
+l'hiver était très-âpre, un d'eux, ce qu'on ne saurait ouïr sans larmes,
+vint mourir en un bourbier; l'autre, ainsi que je l'ai entendu de sa
+propre bouche, fut amené par un pauvre à Carcassonne. Ô scélératesse
+infâme! ô cruauté inouïe! Mais n'était tout ceci que prélude à majeures
+souffrances.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXVIII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment vint derechef l'abbé de Vaulx au pays Albigeois pour
+ raffermir les esprits presque abattus des Croisés.</p>
+
+<p>Dans le même temps, le vénérable abbé de Vaulx-Cernay, Gui, cet homme
+excellent, qui embrassait d'un merveilleux amour les affaires de
+Jésus-Christ, et, après l'abbé de Cîteaux, était celui qui les poussait
+à bonne issue plus que tous les autres, était venu <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> de France à
+Carcassonne, à telle fin que de réconforter les nôtres qui étaient alors
+dans un grand abattement; et telle était, comme nous l'avons dit, son
+ardeur pour les intérêts du Christ, que, dès l'origine de l'entreprise,
+il avait couru d'un et d'autre côté par la France, allant et prêchant en
+tous lieux.</p>
+
+<p>Or ceux qui étaient en la cité de Carcassonne ressentaient un tel
+trouble et frayeur si grande, que, désespérant, peu s'en fallait,
+entièrement, ils ne songeaient plus qu'à la fuite, étant de toutes parts
+enfermés par d'innombrables et très-puissans ennemis. Mais cet homme de
+vertu, au nom de celui qui donne le succès avec les épreuves, mitigeait
+chaque jour par de salutaires avertissemens leur accablement et leurs
+craintes.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXIX.</h2>
+
+<p class="resume">Robert de Mauvoisin revient de la cour de Rome.</p>
+
+<p>Aussi vers ce temps, survint Robert de Mauvoisin qui, par le comte,
+avait été député en cour de Rome<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Lien vers la note 71"><span class="smaller">[71]</span></a>, lequel était un très-noble soldat
+du Christ, homme de merveilleuse droiture, de science parfaite, de bonté
+incomparable, et depuis longues années avait exposé soi-même et les
+siens pour le service du Christ. Au par-dessus des autres, il soutenait
+la sainte entreprise avec grande ardeur et la plus notable efficacité;
+<span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> si fut-il en effet celui à l'aide duquel, après Dieu, mais
+avant tous, la milice du Christ vint à reprendre vigueur, comme nous le
+montrerons dans les chapitres suivans.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXX.</h2>
+
+<p class="resume">Mort amère d'un abbé de l'ordre de Cîteaux et d'un frère convers
+ égorgés près de Carcassonne.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le comte de Foix avait, pour ses affaires, envoyé
+vers les légats dans la ville de Saint-Gilles un abbé de l'ordre de
+Cîteaux, lequel était d'une maison entre Foix et Toulouse, qu'on appelle
+Caulnes<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Lien vers la note 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Celui-ci, à son retour, vint à Carcassonne, menant avec lui
+deux moines et un frère convers; d'où lui et ses compagnons étant
+partis, ils avaient à peine fait un mille quand soudain ce
+très-monstrueux ennemi du Christ, ce très-féroce persécuteur de
+l'Église, à savoir Guillaume de Rochefort, frère de l'évêque de
+Carcassonne (de celui qui l'était alors), se jeta sur eux, armé qu'il
+était contre hommes désarmés, cruel envers gens pleins de douceur,
+barbare à l'égard d'innocens: et pour nulle autre cause fors qu'ils
+étaient de l'ordre de Cîteaux, frappant l'abbé en trente-six endroits de
+son corps, et le frère convers en vingt-quatre, ce plus féroce des
+hommes les tua sur la place. Quant aux deux moines, il laissa l'un plus
+qu'à demi-mort, lui ayant fait seize blessures; et l'autre qui était
+connu, et quelque peu familier <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> de ceux qui se trouvaient avec
+le susdit tyran, ne dut qu'à cela d'échapper la vie sauve. Ô guerre
+ignoble! honteuse victoire! Notre comte qui était alors à Carcassonne,
+venant à savoir ce qui s'était passé, commanda qu'on enlevât les corps
+des malheureuses victimes, et qu'on les ensevelît honorablement dans
+cette ville. Ô homme catholique! ô prince fidèle! De plus, il fit
+soigner promptement par médecins le moine qui avait été laissé à moitié
+mort, et, quand il fut guéri, le renvoya à sa maison. Le comte de Foix,
+au contraire, lui qui avait député l'abbé et ses compagnons pour ses
+propres affaires, reçut leur meurtrier en grande familiarité et
+affection; voire même il retint le bourreau près de sa personne. Pour en
+finir sur ce fait, on retrouva peu après en compagnie du comte de Foix
+les montures de l'abbé que le traître avait ravies. Ô le plus scélérat
+des hommes! (je veux dire le comte de Foix) ô le pire des félons!</p>
+
+<p>Il ne faut point taire, d'ailleurs, que l'homicide, atteint par la
+céleste vengeance de Dieu, ce juge équitable, porta le prix de sa
+cruauté, le sang de ceux qu'il avait tués criant contre lui de la terre
+vers le ciel. En effet, lui qui avait frappé de tant de coups ces bons
+religieux, recevant bientôt après un nombre infini de blessures, fut tué
+à la porte même de Toulouse par les soldats du Christ, ainsi qu'il
+l'avait bien mérité. Ô juste jugement! ô équitable mesure des
+dispensations divines! car il n'est point de loi plus juste que
+celle-ci: «Que les artisans de mort périssent par leur art.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> CHAPITRE XXXI.</h2>
+
+<p class="resume">Comment fut perdu le château de Castres.</p>
+
+<p>Dans le même temps, les bourgeois de Castres renoncèrent à l'amitié et
+domination du comte, et se saisirent d'un sien chevalier qu'il avait
+laissé pour la garde du château, ensemble de plusieurs servans.
+Toutefois n'osèrent-ils leur mal faire, pour autant que quelques-uns des
+plus puissans de leur ville étaient retenus en otage à Carcassonne.
+Presque en même jour, les chevaliers de Lombers, rompant avec Dieu et
+notre comte, mirent la main sur des servans à lui qui étaient dans le
+château, et les envoyèrent à Castres pour être jetés en prison et
+chargés de fers. À quelle fin les bourgeois de Castres les mirent en
+certaine tour, eux, le chevalier et les servans qu'ils avaient pris,
+comme nous venons de le dire; mais tous, par une belle nuit, s'étant
+fabriqué une manière de corde avec leurs vêtemens, et se laissant aller
+par une fenêtre, s'échappèrent avec l'aide de Dieu.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXII.</h2>
+
+<p class="resume">Le comte de Foix se retire de l'alliance du comte de Montfort.</p>
+
+<p>Vers ce temps encore<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Lien vers la note 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, le comte de Foix, qui, comme nous l'avons
+rapporté plus haut, avait juré <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> amitié au comte Simon, reprit
+par trahison le château de Preissan qu'il lui avait livré, et, se
+retirant de son alliance, il commença à le combattre avec acharnement.
+En effet, peu de temps ensuite, le jour de la fête de Saint-Michel, le
+félon vint de nuit à Fanjaux, et, ayant dressé des échelles contre le
+mur, il fit entrer les siens, lesquels escaladèrent les murailles, et
+vinrent se répandre dans la place. Ce qu'apprenant les nôtres qui
+étaient en très-petit nombre dans le château, attaquant les ennemis, ils
+les forcèrent de sortir en grande confusion, et de se précipiter dans le
+fossé, après en avoir tué plusieurs. Ce n'est tout: il y avait auprès de
+Carcassonne un noble château<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Lien vers la note 74"><span class="smaller">[74]</span></a>, nommé Mont-Réal, dont le seigneur
+était un chevalier, nommé Amaury, lequel, dans tout le pays, ne
+comptait, après les comtes, nul qui fût plus noble ou plus puissant que
+lui. Or, cet Amaury, lors du siége de Carcassonne, avait, par peur des
+nôtres, abandonné Mont-Réal; puis il était venu au comte, et pour un
+temps se tint à sa suite et dans sa familiarité; mais, peu de jours
+après, perfide à Dieu et à Montfort, il se retira. Il faut savoir que le
+comte, voulant occuper Mont-Réal, en avait fié la garde à un certain
+clerc originaire de France. Séduit néanmoins par une diabolique
+suggestion, et pire qu'un infidèle, ledit clerc, par trahison bien
+cruelle, livra presque aussitôt le château à ce même Amaury, et demeura
+quelque temps avec nos ennemis. Mais, par la divine volonté du
+très-juste Juge, le noble comte le prit bientôt après, en compagnie
+d'autres adversaires de la foi, dans un château qu'il assiégeait auprès
+de Mont-Réal, lequel a <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> nom Brom<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Lien vers la note 75"><span class="smaller">[75]</span></a>, et le fit pendre, après
+qu'il eut d'abord été dégradé par l'évêque de Carcassonne, et traîné par
+toute cette ville à la queue d'un cheval, recevant ainsi le châtiment
+mérité de son méfait.</p>
+
+<p>Que tardons-nous davantage? Saisis d'une même passion de malice, presque
+tous les gens du pays rompirent pareillement avec le comte; en telle
+façon qu'ayant en très-court espace perdu plus de quarante châteaux, il
+ne lui resta que Carcassonne, Fanjaux, Saissac et le château de Limoux
+(dont même on désespérait), Pamiers, Saverdun et la cité d'Albi avec un
+château voisin nommé Ambialet<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Lien vers la note 76"><span class="smaller">[76]</span></a>; et ne faut omettre que plusieurs de
+ceux à qui le comte avait remis la garde de ses châteaux furent tués par
+les traîtres ou mutilés. Le comte du Christ, qu'allait-il faire? Qui
+n'aurait défailli en si grande adversité, et en tel danger perdu toute
+espérance? Mais ce noble personnage, se jetant tout en Dieu, ne put être
+abattu par le malheur, comme il n'avait su s'enorgueillir dans la
+prospérité.</p>
+
+<p>Or tout ceci se passait vers la nativité de Notre-Seigneur.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXIII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le comte Raimond partit pour Rome.</p>
+
+<p>Les choses étant en tel état, le comte de Toulouse alla vers le roi de
+France<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Lien vers la note 77"><span class="smaller">[77]</span></a> pour voir s'il ne pourrait <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> par quelque moyen obtenir
+de son aide et sanction certains péages nouveaux auxquels il avait
+renoncé de l'exprès commandement des légats. En effet, ledit comte avait
+outre mesure accru les péages sur ses terres et domaines; pour quoi il
+avait été très-souvent excommunié. Mais, comme à ce sujet il ne put en
+rien profiter auprès du roi, il partit de la cour de France, et,
+s'approchant du seigneur pape, il essaya s'il ne lui serait possible en
+quelque manière d'avoir restitution du pays à lui appartenant que les
+légats du seigneur pape avaient occupé pour gage de sûreté<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Lien vers la note 78"><span class="smaller">[78]</span></a>, ainsi
+qu'il a été expliqué plus haut, et aussi de rentrer en grâce auprès du
+souverain pontife. Pour quelle fin ce plus trompeur des hommes faisait
+grandement parade d'entière humilité et soumission, promettant
+d'accomplir soigneusement tout ce qu'il plairait au seigneur pape lui
+commander. Mais ledit seigneur par tant de sanglans reproches le
+rabroua, et par tant d'affronts, que réduit, pour ainsi parler, au
+désespoir, il ne savoit plus que faire, traité qu'il étoit de mécréant,
+de persécuteur de la paix, d'ennemi de la foi; et tel était-il bien
+réellement.</p>
+
+<p>Toutefois, le seigneur pape, pensant que, tourné à désespoir, ledit
+comte attaquerait plus cruellement et plus ouvertement l'Église qui,
+dans la province de Narbonne, étoit à bien dire orpheline et mineure, il
+lui enjoignit d'avoir à se purger de deux crimes dont il était plus
+particulièrement accusé; savoir de la mort du légat, frère Pierre de
+Castelnau, et du crime d'hérésie: et, au sujet de cette double
+justification, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> le seigneur pape écrivit à l'évêque de Riez en
+Provence, et à maître Théodise, leur mandant que, si le comte de
+Toulouse pouvoit se purger suffisamment des deux crimes susdits, ils le
+reçussent à résipiscence. Cependant maître Milon qui, comme nous l'avons
+dit plus haut, usait de son titre de légat en la terre de Provence pour
+le bien de la paix et de la foi, avait convoqué au pays d'Avignon un
+concile de prélats, où furent excommuniés les citoyens de Toulouse, pour
+ce qu'ils avaient méprisé de remplir leurs promesses faites aux légats
+et aux Croisés touchant l'expulsion des hérétiques; et même le comte de
+Toulouse fut pareillement excommunié dans ce concile, au cas toutefois
+où il tenterait de recouvrer les péages auxquels il avait renoncé.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXIV.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le comte Raimond se vit frustré de l'espoir qu'il avait
+ placé dans le roi de France.</p>
+
+<p>Le comte de Toulouse, à son retour de la cour de Rome, s'en vint trouver
+Othon<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Lien vers la note 79"><span class="smaller">[79]</span></a>, lequel était dit empereur, afin de se ménager ses bonnes
+grâces, et d'implorer son secours contre le comte de Montfort; puis il
+revint vers le roi de France, pour que le surprenant par de feintes
+paroles il pût le faire pencher en faveur de sa cause. Mais le roi, qui
+était homme plein de discrétion et de prudence, le reçut avec <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span>
+dédain, pour autant qu'il était grandement méprisable.</p>
+
+<p>Or le comte de Montfort, ayant appris que le comte de Toulouse s'était
+acheminé en France, avait mandé à ses principaux vassaux en ce pays de
+mettre à sa disposition ses terres et tout ce qu'il possédait, vu qu'ils
+n'étaient pas encore ennemis déclarés; même le comte de Toulouse avait
+promis par serment que son fils prendrait en mariage la fille du comte
+de Montfort, ce qu'ensuite il se refusa de faire, au mépris de son
+serment, trompeur et inconstant comme il était.</p>
+
+<p>Voyant qu'il ne gagnait rien près du roi, le comte de Toulouse retourna
+dans ses domaines avec sa courte honte. Pour nous, retournons à ce que
+nous avons abandonné.</p>
+
+<p>Le noble comte de Montfort, étant donc cerné de tous côtés par ses
+rivaux acharnés, se replia sur lui-même, gardant durant cet hiver le peu
+de pays qui lui était resté, et souvent même infestant ses ennemis. Nous
+pouvons ajouter que, bien qu'il eût des adversaires à l'infini et
+très-peu d'auxiliaires, ils n'osèrent jamais l'attaquer en rase
+campagne. Enfin, vers les premiers jours de carême, on vint annoncer à
+Montfort que la comtesse sa femme (il l'avait en effet appelée de
+France) arrivait avec plusieurs chevaliers. À cette nouvelle, le comte
+alla à sa rencontre jusqu'à un certain château dans le territoire
+d'Agde, nommé Pézénas<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Lien vers la note 80"><span class="smaller">[80]</span></a>, où, l'ayant trouvée, il revint en hâte à
+Carcassonne. Or, comme il s'approchait du château de Campendu<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Lien vers la note 81"><span class="smaller">[81]</span></a>, on
+lui vint dire que les gens du château <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> de Mont-Laur<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Lien vers la note 82"><span class="smaller">[82]</span></a>, près le
+monastère de la Grasse<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Lien vers la note 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, l'ayant trahi, étaient en train d'assiéger
+en la tour du château les servans qui s'y trouvaient. Aussitôt le comte
+avec ses chevaliers, renvoyant la comtesse dans un château voisin,
+marche vers ledit lieu; et, trouvant les choses telles qu'on le lui
+avait rapporté, il prit bon nombre de ces traîtres, et les pendit à des
+gibets. Les autres, à la vue des nôtres, avaient décampé prestement.</p>
+
+<p>Le comte revint ensuite avec ses gens à Carcassonne, d'où, marchant vers
+le bourg d'Alzonne<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Lien vers la note 84"><span class="smaller">[84]</span></a>, ils le trouvèrent désert; de là, s'avançant vers
+le château de Brom qu'ils trouvèrent préparé à se défendre, ils
+l'assiégèrent, et, au bout de trois jours, ils le prirent d'assaut sans
+le secours de machines. Au demeurant, ils arrachèrent les yeux à plus de
+cent hommes de ce château, et leur coupèrent le nez, laissant un &oelig;il
+à l'un d'eux pour qu'au grand opprobre des ennemis il conduisît les
+autres à Cabaret. Le comte en agit de la sorte, non qu'une telle
+mutilation lui fît plaisir, mais pour autant que ses adversaires avaient
+fait ainsi les premiers, et qu'ils taillaient en pièces tous ceux des
+nôtres qu'ils pouvaient prendre, comme des bourreaux féroces qu'ils
+étaient; et certes il était juste que, tombant dans la fosse qu'ils
+avaient creusée, ils bussent parfois au calice qu'ils avaient présenté
+aux autres. Le noble comte, d'ailleurs, ne se délectait oncques <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span>
+dans aucun acte de cruauté ou dans les souffrances de qui que ce fût,
+étant le plus doux des hommes, et tel qu'à lui s'appliquait
+très-évidemment ce dire du poète:</p>
+
+<p>«Ce prince, paresseux à punir, prompt à récompenser, qui est marri
+toutes fois qu'il est forcé d'être sévère<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Lien vers la note 85"><span class="smaller">[85]</span></a>.»</p>
+
+<p>Dès ce moment, le Seigneur qui semblait s'être endormi tant soit peu, se
+réveillant au secours de ses serviteurs, montra plus manifestement qu'il
+agissait avec nous. En peu de temps nous nous emparâmes de tout le
+territoire du Minervois, à l'exception de Minerve même et d'un certain
+château nommé Ventalon.</p>
+
+<p>Il advint un jour auprès de Cabaret un miracle que nous croyons devoir
+rapporter. Les pélerins venus de France arrachaient les vignes de
+Cabaret, suivant l'ordre du comte, lorsqu'un des ennemis, lançant d'un
+jet de baliste une flèche contre l'un des nôtres, le frappa violemment à
+la poitrine dans l'endroit où était placé le signe de la croix. Tout le
+monde pensait qu'il était mort, attendu qu'il était entièrement dépourvu
+de ses armes; cependant il resta tellement intact que le trait ne put
+pénétrer même son vêtement pour si peu que ce fût, mais rebondit comme
+s'il eût frappé contre la pierre la plus dure. Ô admirable puissance de
+Dieu! ô vertu immense!</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> CHAPITRE XXXV.</h2>
+
+<p class="resume">Siége d'Alayrac.</p>
+
+<p>Aux environs de Pâques, le comte et les siens vinrent assiéger un
+certain château entre Carcassonne et Narbonne, lequel s'appelait
+Alayrac<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Lien vers la note 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Ce château était placé sur la montagne, et de toutes parts
+environné de rocs. Ce fut donc avec une grande difficulté, par une
+furieuse intempérie de saison, que les nôtres s'en emparèrent après onze
+jours de siége. Ceux qui le gardaient ayant déguerpi pendant la nuit,
+plusieurs d'entre eux, savoir ceux qui ne purent s'échapper, furent mis
+à mort. De là, les nôtres étant revenus à Carcassonne, en repartirent
+bientôt pour aller à Pamiers. Or, près dudit lieu se réunirent le roi
+d'Arragon, le comte de Toulouse et celui de Foix, pour faire la paix
+entre notre comte et ce dernier; ce que n'ayant pu arranger, le roi
+d'Arragon et le comte de Toulouse s'en retournèrent à Toulouse. Quant au
+comte de Montfort, il mena son armée vers Foix, où il fit preuve
+d'admirable vaillance. En effet, étant arrivé près du château, il
+chargea avec un seul chevalier tous les ennemis postés devant les
+portes, et, chose merveilleuse, il les y fit tous rentrer; voire même
+serait-il entré après eux, s'ils n'eussent, à sa face, levé le pont qui
+en fermait l'abord; et, comme il se retirait, le chevalier qui l'avait
+suivi fut écrasé par les pierres qu'on lançait du haut <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> des
+murailles, la voie pour la retraite étant très-étroite, et toute close
+de murs; puis, ayant ravagé les terres, détruit les vignes et les arbres
+aux environs de Foix, notre comte revint à Carcassonne.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXVI.</h2>
+
+<p class="resume">Comment les hérétiques désirant que le roi d'Arragon se mît à
+ leur tête en furent refusés, et pourquoi.</p>
+
+<p>En ce temps, Pierre de Roger, seigneur de Cabaret, Raimond de Termes et
+Amaury, seigneur de Mont-Réal, ensemble d'autres chevaliers qui
+résistaient à l'Église et au comte, firent dire au roi d'Arragon qui
+était en ces quartiers, de venir à eux, qu'ils l'établiraient leur
+seigneur, et lui bailleraient tout le pays: ce qu'ayant appris notre
+comte, il tint conseil avec ses chevaliers sur ce qu'il devait faire;
+et, après différens avis de divers d'entre eux, le comte et les siens
+tombèrent d'accord d'assiéger une certaine forteresse près de Mont-Réal.
+Or était-ce à Mont-Réal qu'étaient rassemblés les susdits seigneurs,
+attendant la venue du roi; et par là notre comte voulait leur donner à
+connaître qu'il ne les craignait pas plus de près que de loin, bien
+qu'il eût alors un très-petit nombre de soldats. Quoi plus? les nôtres
+s'acheminèrent sur la susdite forteresse, laquelle avait nom
+Bellegarde<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Lien vers la note 87"><span class="smaller">[87]</span></a>.</p>
+
+<p>Le lendemain, le roi d'Arragon vint près de Mont-Réal, <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> et les
+chevaliers qui l'avaient appelé, et avaient employé plusieurs jours à
+ramasser force vivres, en sortirent et allèrent à lui, le priant d'y
+rentrer avec eux pour qu'ils lui fissent hommage, ainsi qu'ils lui
+avaient mandé; ce qu'ils voulaient faire, afin que par là ils pussent
+chasser le comte de Montfort de ce territoire. Mais le roi, aussitôt
+leur arrivée, exigea qu'ils lui livrassent le fort de Cabaret; il leur
+dit en outre qu'il les recevrait à hommage, moyennant qu'ils lui
+livreraient leurs forteresses toutes les fois qu'il le voudrait. Eux,
+ayant tenu conseil, prièrent itérativement le roi d'entrer à Mont-Réal,
+disant qu'ils feraient comme ils avaient promis. Le roi pourtant n'y
+voulut venir en aucune façon, à moins qu'ils ne fissent d'abord ce qu'il
+demandait; ce qu'ayant refusé, chacun d'eux s'en retourna avec confusion
+du lieu de la conférence. Quant au roi, il députa au comte de Montfort,
+et lui manda, durant qu'il était occupé au siége de Bellegarde, qu'il
+donnât trève au comte de Foix jusqu'à Pâques; ce qui fut fait. Furent
+pris par les ennemis...<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Lien vers la note 88"><span class="smaller">[88]</span></a>.</p>
+
+<a id="chap37" name="chap37"></a>
+<h2>CHAPITRE XXXVII.</h2>
+
+<p class="resume">Siége de Minerve.</p>
+
+<p>L'an 1210 de l'incarnation du Seigneur, aux environs de la fête de saint
+Jean-Baptiste, les citoyens de <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> Narbonne firent dire à notre
+comte d'assiéger Minerve, et qu'eux-mêmes l'aideraient selon leur
+pouvoir: or, ils projetaient de la sorte, parce que ceux de Minerve les
+désolaient outre mesure; et à ce les poussait davantage l'amour de leur
+propre utilité que le zèle de la religion chrétienne. Au demeurant, le
+comte répondit à Amaury, seigneur de Narbonne, et à tous les habitans de
+cette ville, que, s'ils étaient dans l'intention de lui porter aide
+mieux qu'ils n'avaient fait jusqu'alors, et de persévérer avec lui
+jusqu'à la prise de Minerve, lui, comte de Montfort, l'assiégerait. Ce
+qui lui ayant été promis par ceux-ci, aussitôt il se hâta de marcher sur
+ladite forteresse avec ce qu'il avait de soldats; et, lorsqu'ils y
+furent arrivés tous ensemble, le comte assit son camp à l'orient: un
+sien chevalier, nommé Gui de Lecq, avec les Gascons qui se trouvaient
+là, plaça ses tentes à l'occident; au nord se porta Amaury de Narbonne
+avec les siens, et certains autres étrangers au midi; car, dans toute
+cette armée, il n'y avait nul homme prépondérant, hormis le comte et
+Amaury de Narbonne.</p>
+
+<p>Le château de Minerve était d'une force incroyable, entouré par nature
+de vallées très-profondes, en telle sorte que chaque corps n'aurait pu,
+en cas de besoin, venir sans grand risque au secours de l'autre.</p>
+
+<p>Pourtant, tout étant ainsi disposé, on éleva du côté des Gascons une
+machine, de celles qu'on nomme mangonneau<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Lien vers la note 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, dans laquelle ils
+travaillaient nuit et jour <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> avec beaucoup d'ardeur.
+Pareillement, au midi et au nord, on dressa deux machines, savoir, une
+de chaque côté: enfin, du côté du comte, c'est-à-dire à l'orient, était
+une excellente et immense perrière, qui chaque jour coûtait vingt et une
+livres pour le salaire des ouvriers qui y étaient employés. Lorsque les
+nôtres eurent passé quelque temps à battre le susdit château, une nuit
+de dimanche, les ennemis sortant de leurs murailles vinrent au lieu où
+était la perrière, et y appliquèrent des paniers remplis d'étoupes, de
+menu bois sec, et d'appareils enduits de graisse, puis ils y mirent le
+feu. Soudain une grande flamme se répandit dans les airs; car on était
+en été et la chaleur était extrême, vu que c'était, comme on l'a dit,
+vers la fête de saint Jean; mais il arriva, par la volonté de Dieu,
+qu'un de ceux qui travaillaient dans la machine, s'était en ce moment
+retiré à l'écart pour certain besoin<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Lien vers la note 90"><span class="smaller">[90]</span></a>; lequel, ayant vu l'incendie,
+se prit à pousser de grands cris, lorsque soudain un des boute-feux lui
+jetant sa lance, le blessa grièvement. Le tumulte gagna notre armée,
+beaucoup accoururent et défendirent si à point l'engin de guerre, et si
+merveilleusement qu'il ne cessa de jouer, si ce n'est pour deux jets.
+Puis, comme après quelques jours les machines eurent en grande partie
+affaibli la place; et, en outre, les vivres venant à y manquer, l'envie
+de se défendre faillit à ceux qui étaient au dedans. Que dirai-je de
+plus? Les ennemis demandent la paix; le seigneur du château ayant nom
+Guillaume <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> de Minerve, en sort pour parler au comte; mais comme
+ils étaient à parlementer, voilà que soudain et sans être attendus,
+survinrent l'abbé de Cîteaux, et maître Théodise, dont nous avons fait
+plus haut fréquente mention. Pour lors, notre comte, homme plein de
+discrétion et faisant tout avec conseil, leur dit qu'il ne déciderait
+rien touchant la reddition et l'occupation du château, sinon ce
+qu'ordonnerait l'abbé de Cîteaux, maître de toutes les affaires du
+Christ. À ces paroles, l'abbé fut grandement marri, pour le désir qu'il
+avait que les ennemis du Christ fussent mis à mort, et n'osant cependant
+les y condamner, vu qu'il était moine et prêtre.</p>
+
+<p>Songeant donc à la manière dont il pourrait faire revenir, sur le
+compromis qu'ils avaient passé entre eux, le comte ou ledit Guillaume,
+qui s'était pareillement soumis à l'arbitrage de l'abbé touchant la
+reddition du château, il ordonna que l'un et l'autre, savoir le comte et
+Guillaume, rédigeassent la capitulation par écrit; et il faisait ainsi
+afin que les conditions de l'un venant à déplaire à l'autre, chacun
+résiliât l'engagement qu'il avait pris. Au fait, lorsqu'en présence du
+comte fut récité ce qu'avait écrit Guillaume, il n'y acquiesça point;
+mais bien dit au seigneur du château d'y rentrer et de se défendre comme
+il pourrait, ce qu'il ne voulut pas faire, s'abandonnant en tout à la
+volonté du comte.</p>
+
+<p>Néanmoins, celui-ci voulut que tout fût fait suivant le bon plaisir de
+l'abbé de Cîteaux. L'abbé donc ordonna que le seigneur du château, et
+tous ceux qui s'y trouvaient, même les <i>croyans</i> entre les hérétiques,
+sortissent vivans s'ils voulaient se réconcilier <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> avec l'Église
+et lui obéir, la place restant ès mains du comte.</p>
+
+<p>Davantage il permit que les hérétiques <i>parfaits</i>, desquels il y avait
+là un grand nombre, s'en allassent aussi sains et saufs, s'ils voulaient
+se convertir à la foi catholique. Ce qu'oyant un noble homme, et tout
+entier à la foi catholique, Robert de Mauvoisin, qui était présent,
+pensa que par là seraient délivrés les hérétiques, pour la ruine
+desquels étaient accourus nos pélerins; et craignant que, poussés
+peut-être par la peur, ils ne promissent, lorsqu'ils étaient déjà entre
+nos mains, de faire tout ce que nous exigerions, résistant en face à
+l'abbé, il lui dit que les nôtres ne souffriraient du tout que la chose
+se terminât de la sorte. L'abbé lui répondit: «Ne crains rien; car je
+crois que très-peu se convertiront.»</p>
+
+<p>Cela fait, précédés de la croix et suivis de la bannière du comte, les
+nôtres entrent dans la ville, et ils arrivent à l'église en chantant <i>Te
+Deum laudamus</i>: laquelle ayant purifiée, ils arborent la croix du
+Seigneur sur le sommet de la tour, et la bannière du comte en un autre
+lieu. Le Christ en effet avait pris la ville, et il était juste que son
+enseigne marchât devant en guise de sa bannière à lui, et que placée
+dans le lieu le plus apparent, elle rendît témoignage de cette
+chrétienne victoire. Pour ce qui est du comte, il ne fit alors son
+entrée à Minerve.</p>
+
+<p>Les choses ainsi disposées, le vénérable abbé de Vaulx-Cernay, qui était
+au siége avec le comte, et qui embrassait la cause du Christ avec un
+zèle unique, ayant appris qu'une multitude d'hérétiques étaient
+assemblés dans une certaine maison de la ville, alla <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> vers eux,
+leur portant des paroles de paix et les avertissemens du salut, car il
+désirait les amener à de meilleures voies. Mais eux l'interrompant lui
+répondirent tout d'une voix: «Pourquoi venez-vous nous prêcher de
+paroles? Nous ne voulons de votre foi, nous abjurons l'Église romaine:
+vous travaillez en vain; et même pour vivre, nous ne renoncerons à la
+secte que nous suivons.» À ces mots, le vénérable abbé sortit soudain de
+cette maison, et se rendit à une autre, où les femmes étaient réunies,
+afin de leur offrir le verbe de la sainte prédication: or, s'il avait
+trouvé les hommes endurcis et obstinés, il trouva les femmes plus
+obstinées encore et plus endurcies.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, notre comte étant entré dans le château, et venant
+au lieu où tous les hérétiques étaient rassemblés, cet homme vraiment
+catholique, voulant tous les sauver et les induire à reconnaître la
+vérité, commença à leur conseiller de se convertir à la foi du Christ.
+Mais comme il n'en obtint absolument rien, il les fit extraire du
+château, et un grand feu ayant été préparé, cent quarante, ou plus<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Lien vers la note 91"><span class="smaller">[91]</span></a>,
+de ceux des hérétiques <i>parfaits</i> y furent jetés ensemble. Ni fut-il
+besoin, pour bien dire, que les nôtres les y portassent, car, obstinés
+dans leur méchanceté, tous se précipitaient de gaîté de c&oelig;ur dans les
+flammes. Trois femmes pourtant furent épargnées, lesquelles furent, par
+la noble dame, mère <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> de Bouchard de Marly<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Lien vers la note 92"><span class="smaller">[92]</span></a> enlevées du bûcher
+et réconciliées à la sainte Église romaine. Les hérétiques étant donc
+brûlés, tous ceux qui restaient dans la ville furent pareillement
+réconciliés à la sainte Église, après avoir abjuré l'hérésie<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Lien vers la note 93"><span class="smaller">[93]</span></a>. Le
+noble comte donna même à Guillaume, qui avait été seigneur de Minerve,
+d'autres revenus près de Béziers. Mais lui bientôt après méprisant la
+fidélité qu'il avait promise à Dieu et au comte, et abandonnant l'un et
+l'autre, s'associa aux ennemis de la religion.</p>
+
+<p>Nous ne croyons pas devoir taire deux miracles qui arrivèrent pendant le
+siége de Minerve. En effet, lorsque l'armée arriva pour assiéger ce
+château, une source coulait près de la ville, laquelle était très-peu
+abondante; mais la miséricorde divine la fit grossir si subitement, à la
+venue des nôtres, qu'elle suffit et au-delà durant tout le siége aux
+hommes et aux bêtes de l'armée: or, il dura sept semaines environ; puis,
+les Croisés s'étant retirés, l'eau se retira de même et redevint
+très-peu abondante, comme auparavant. Ô grandes choses de Dieu! ô bonté
+du Rédempteur!</p>
+
+<p>Item, autre miracle. Lorsque le comte partit de Minerve, les piétons de
+l'armée mirent le feu à des cabanes que les pélerins avaient faites de
+branches et de feuillages, et comme elles étaient très-sèches, elles
+s'enflammèrent aussitôt; si bien qu'il s'éleva par toute la vallée une
+flamme aussi grande que si une vaste <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> cité eût été la proie
+d'un incendie. Or, il y avait là une cabane faite aussi de feuillages,
+et toute entourée des autres, où durant le siége un prêtre avait célébré
+les saints mystères; laquelle fut si miraculeusement préservée du feu
+que l'on ne découvrit en elle aucun vestige de la commune combustion,
+ainsi que je l'ai ouï de la bouche de vénérables personnages qui étaient
+présens. Soudain les nôtres courant à ce spectacle merveilleux
+trouvèrent que les cabanes qui avaient été brûlées joignaient de toutes
+parts, à la distance d'un demi-pied, celle qui était demeurée intacte. Ô
+prodige immense!</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXVIII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment des croix, en forme d'éclairs, apparurent sur les murs du
+ temple de la Vierge mère de Dieu à Toulouse.</p>
+
+<p>C'est ici que nous pensons devoir placer mêmement un autre miracle qui
+advint à Toulouse, durant que notre comte était au siége de Minerve. En
+cette cité, et proche le palais du comte de Toulouse, est une église
+fondée en l'honneur de la bienheureuse vierge Marie, dont les murailles
+avaient été nouvellement blanchies en dehors. Un jour, sur le vêpre, un
+nombre infini de croix commencèrent d'apparaître sur les murs de cette
+église et de tous côtés; lesquelles semblaient comme d'argent, et plus
+blanches que les murailles mêmes. De plus, elles étaient en perpétuel
+mouvement, se laissant voir tout à coup, puis tout à coup disparaissant;
+de telle sorte que <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> beaucoup les voyaient, et ne pouvaient les
+montrer à d'autres. Devant en effet qu'aucun pût lever le doigt, la
+croix qu'il pensait indiquer avait disparu; vu qu'elles se montraient
+tout ainsi que des éclairs, tantôt plus grandes, tantôt moyennes ou plus
+petites.</p>
+
+<p>Cette vision se maintint quasi durant quinze jours, chaque journée et à
+l'heure du soir: aussi le peuple presque entier de Toulouse en fut-il
+témoin. Et pour qu'il ajoute foi à notre récit, saura le lecteur que
+Foulques, évêque de Toulouse, Rainaud, évêque de Béziers, l'abbé de
+Cîteaux, légat du siége apostolique, et maître Théodise, qui se trouvait
+pour lors à Toulouse, ont vu la chose et me l'ont racontée en détail.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il arriva par la disposition de Dieu, que le chapelain de
+ladite église ne put d'abord voir les croix en question. Entrant donc
+par une nuit dans l'église, il se mit en prière, suppliant le Seigneur
+qu'il daignât lui montrer ce que presque tous avaient vu: et soudain il
+vit des croix innombrables, non plus sur les murailles, mais bien
+éparses dans l'air, entre lesquelles une était plus grande et plus haute
+que tout le reste. Bientôt celle-ci sortant de l'église, toutes
+sortirent après elle, et se prirent à tendre en droite course vers les
+portes de la ville. Pour ce qui est du prêtre, à tel spectacle bien
+véhémentement stupéfait, il suivit les croix lumineuses; et comme elles
+étaient sur le point de sortir de la ville, il lui sembla qu'un quidam
+d'un air respectable et de bel aspect, entrant dans Toulouse, une épée
+dégainée à la main, tuait, secouru par ces mêmes croix, un homme de
+grande taille, lequel en sortait, et ce à l'issue même <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> de la
+ville. Pour quoi, le susdit prêtre, quasi mort de peur, courut vers le
+seigneur évêque d'Uzès<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Lien vers la note 94"><span class="smaller">[94]</span></a>, et tombant à ses pieds, il lui conta le tout
+par ordre.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXIX.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le comte Raimond fut séparé de la communion des fidèles
+ par le légat du siége apostolique.</p>
+
+<p>Vers le même temps, le comte de Toulouse, lequel, comme il a été dit,
+s'était approché du seigneur pape, était revenu de la cour de Rome. Or,
+ledit seigneur, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, avait mandé à
+l'évêque de Riez et à maître Théodise comme quoi il lui avait été
+enjoint de se purger principalement de deux crimes, savoir, la mort de
+frère Pierre de Castelnau, légat du siége apostolique, et le crime
+d'hérésie. Pour lors maître Théodise vint à Toulouse, où nous avons vu,
+dans le récit du précédent miracle, qu'il se trouvait, tandis que les
+nôtres étaient occupés au siége de Minerve, à telle fin que de consulter
+l'abbé de Cîteaux sur la justification prescrite audit comte, et pour
+absoudre, du commandement du souverain pontife, les citoyens de Toulouse
+selon la forme, c'est-à-dire, moyennant qu'ils s'engageraient par
+serment d'obéir aux ordres de l'Église. Mais l'évêque <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> de
+Toulouse les avait déjà reçus à absolution dans la forme susdite,
+prenant en outre pour otages et sûreté dix des plus considérables de la
+ville.</p>
+
+<p>À son arrivée à Toulouse, maître Théodise eut un secret colloque avec
+l'abbé de Cîteaux touchant l'admission du comte Raimond à se purger,
+ainsi qu'il a été expliqué ci-dessus. Or, maître Théodise, homme tout
+plein de circonspection, de prévoyance et de sollicitude pour les
+affaires de Dieu, ne désirait rien tant que de pouvoir à bon droit
+repousser le comte de la justification qu'il avait à lui prescrire, et
+en cherchait tous les moyens. Il voyait bien en effet que, s'il
+l'admettait à ce faire, et que l'autre, au moyen de quelques dols et
+faussetés, parvînt à en tirer parti, c'en serait fait de l'Église en ces
+contrées, et que la foi y périrait tout ainsi que la dévotion
+chrétienne. Tandis qu'il se tourmentait de ces appréhensions, et qu'il
+en délibérait en lui-même, le Seigneur lui ouvrit une voie pour sortir
+d'embarras, lui insinuant de quelle manière il pourrait refuser au comte
+de se justifier. Par ainsi, il eut recours aux lettres du seigneur pape,
+où, entre autres choses, le souverain pontife disait: <i>Nous voulons que
+le comte de Toulouse accomplisse nos commandemens.</i> Or, était-il que
+beaucoup avaient été faits à ce comte, comme d'expulser les hérétiques
+de ses terres, de délaisser les nouveaux péages dont nous avons parlé,
+et maintes autres injonctions qu'il avait en tout dédaigné d'accomplir.
+Adonc, maître Théodise, d'accord avec son compagnon, savoir l'évêque de
+Riez, et pour qu'ils ne parussent molester le comte ni lui faire tort,
+lui fixèrent un jour pour l'admettre à justification dans <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> la
+ville de Saint-Gilles; et là se rendit ledit comte, ainsi que plusieurs
+archevêques, évêques et autres prélats des églises, qui y avaient été
+convoqués par l'évêque de Riez et maître Théodise; puis, comme Raimond
+s'efforçait tant bien que mal de se purger de la mort du légat et du
+crime d'hérésie, maître Théodise lui dit, de l'avis du prélat, que sa
+justification ne serait reçue, pour autant qu'il n'avait en rien
+accompli ce qui lui avait été enjoint selon les ordres du souverain
+pontife, bien qu'il eût tant de fois juré de s'y conformer. En effet,
+cedit maître avançait, ce qui était vraisemblable, voire même
+très-manifeste, que si le comte n'avait tenu ses sermens pour choses
+plus légères, il ne ferait difficulté de se parjurer pour soi et ses
+complices, afin de se purger de crimes aussi énormes que la mort du
+légat et le crime d'hérésie, ains qu'il s'y donnerait de grand c&oelig;ur.
+Ce qu'entendant le comte de Toulouse, par malice en lui innée, il se
+prit à verser des larmes. Mais ledit maître, sachant bien que ces pleurs
+n'étaient pleurs de dévotion et repentance, mais plutôt de méchanceté et
+douleur, il lui dit: «Quand les grandes eaux inonderont comme dans un
+déluge, elles n'approcheront point du Seigneur<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Lien vers la note 95"><span class="smaller">[95]</span></a>. Et sur-le-champ, du
+commun avis et assentiment des prélats, pour moultes et
+très-raisonnables causes, le très-scélérat comte de Toulouse fut
+derechef excommunié sur la place, ensemble tous ses fauteurs, et qui lui
+baillerait aide.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier de dire qu'avant l'événement de toutes ces
+choses, maître Milon, légat du siége apostolique, était mort à
+Montpellier en l'hiver passé. <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Retournons maintenant à la suite
+de notre narration.</p>
+
+<p>Le château de Minerve étant donc tombé en son pouvoir aux environs de la
+fête de la bienheureuse Marie Madeleine, notre comte vit venir à lui un
+chevalier, seigneur d'un château qu'on appelle Ventalon, lequel se
+rendit au comte, lui et son fort; et le comte, pour les grands maux que
+les Chrétiens avaient soufferts à l'occasion de ce château, y alla, et
+en renversa la tour de fond en comble. Finalement Amaury, seigneur de
+Mont-Réal, et ceux de ce château, apprenant la perte de Minerve, et
+craignant pour eux-mêmes, députèrent vers le comte, le priant de leur
+accorder la paix dans la forme qui suit: Amaury promettait de lui livrer
+Mont-Réal, pourvu qu'il lui donnât un autre domaine à sa convenance,
+mais ouvert et sans défense: à quoi consentit le comte, et il fit comme
+Amaury avait demandé. Pourtant ledit Amaury, comme un très-méchant
+traître, rompant ensuite le pacte entre eux conclu, et se séparant du
+comte, se joignit aux ennemis de la croix.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XL.</h2>
+
+<p class="resume">Siége de Termes.</p>
+
+<p>Dans le même temps, survinrent de France un certain noble croisé, ayant
+nom Guillaume, et d'autres pélerins, lesquels annoncèrent au comte la
+venue d'une grande multitude de Bretons. Le comte, ayant donc tenu
+conseil avec les siens, et se confiant dans le secours de Dieu,
+conduisit son armée au siége du <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> château de Termes<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Lien vers la note 96"><span class="smaller">[96]</span></a>; et,
+comme il s'y acheminait, les chevaliers qui étaient à Carcassonne firent
+sortir de la ville les engins et machines de guerre qui s'y trouvaient
+renfermés, pour les amener au comte qui se portait rapidement sur
+Termes. Ce qu'ayant su ceux de nos ennemis qui étaient dans Cabaret,
+savoir, que nos machines étaient placées hors de Carcassonne, ils
+vinrent au beau milieu de la nuit en force et en armes pour essayer de
+les détruire à coups de cognée. Mais, à leur approche, nos gens
+sortirent de la ville, bien qu'ils fussent en très-petit nombre, et, se
+ruant sur eux vaillamment, ils les mirent en déroute et les menèrent
+battans un bon bout de chemin, fuyant de toutes parts. Pourtant la
+fureur de nos ennemis n'en fut point refroidie, et au point du jour ils
+revinrent pour tenter encore de démantibuler lesdites machines: ce que
+les nôtres apercevant, ils sortirent derechef contre eux, et les
+poursuivirent plus long-temps et plus bravement encore que la première
+fois; même, à deux ou trois reprises, ils eussent pris Pierre de Roger,
+seigneur de Cabaret, si, par peur, il ne se fût mis à crier avec les
+nôtres: «Montfort! Montfort!» comme s'il était l'un d'entre eux; et, en
+telle façon, s'esquivant et se sauvant par les montagnes, il ne rentra à
+Cabaret que deux jours après.</p>
+
+<p>D'un autre côté, les Bretons dont nous avons fait mention ci-dessus,
+s'avançant pour se joindre au comte, arrivèrent à Castelnaudary, dans le
+territoire de Toulouse, et appartenant encore au comte Raimond. Mais les
+bourgeois de Castelnaudary ne les <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> voulurent recevoir dans le
+château, et les firent demeurer pendant la nuit dans les jardins et
+champs des alentours; et c'était pour autant que le comte de Toulouse
+mettait aux affaires du Christ de secrets empêchemens du plus qu'il
+pouvait. Les Bretons, passant de là à Carcassonne, transportèrent à la
+suite du comte qui allait au siége de Termes les machines dont nous
+avons parlé plus haut. Ce château était au territoire de Narbonne, et
+distant de cinq lieues de Carcassonne; il était d'une force merveilleuse
+et incroyable, si bien qu'au jugement humain il paraissait du tout
+inexpugnable, étant situé au sommet d'une très-haute montagne, sur une
+grande roche vive taillée à pic, entouré dans tout son pourtour d'abîmes
+très-profonds et inaccessibles, d'où coulaient des eaux qui
+l'entouraient de toutes parts. En outre, des rochers si énormes, et pour
+ainsi dire inabordables, ceignaient ces vallées, que, si l'on voulait
+s'approcher du château, il fallait se précipiter dans l'abîme; puis,
+pour ainsi parler, ramper vers le ciel. Enfin, près du château, à un jet
+de pierre, il y avait un roc, à la pointe duquel s'élevait une moindre
+fortification garnie de tours, mais très-bien défendue, que l'on nommait
+vulgairement Tumet. Dans cette position, le château de Termes n'était
+abordable que par un endroit, parce que, de ce côté, les rochers étaient
+moins hauts et moins inaccessibles.</p>
+
+<p>Or, le seigneur de ce château était un chevalier nommé Raimond,
+vieillard qui avait tourné à la réprobation, et notoire hérétique,
+lequel, pour peindre en résumé sa malice, ne craignait ni Dieu ni les
+hommes. En effet, il présumait tant de la force de <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> son château
+qu'il attaquait tantôt le roi d'Arragon, tantôt le comte de Toulouse, ou
+même son propre seigneur, c'est-à-dire, le vicomte de Béziers. Ce tyran,
+apprenant que notre comte se proposait d'assiéger Termes, ramassa le
+plus de soldats qu'il put, et, se pourvoyant de vivres en abondance et
+des autres choses nécessaires à la défense, il se prépara à résister.</p>
+
+<p>Notre comte, arrivé en vue de Termes, l'assiégea; mais, n'ayant que peu
+de monde, il ne put menacer qu'une petite partie du château. Aussi ceux
+qui étaient dedans en grand nombre, et à l'abri de notre armée, ne
+redoutant rien à cause de sa faiblesse, sortaient librement et
+rentraient pour puiser de l'eau à la vue des nôtres qui ne pouvaient
+l'empêcher. Et tandis que ces choses et autres semblables se passaient,
+quelques pélerins français, arrivant de jour en jour au camp, et comme
+goutte à goutte, sitôt qu'ils les voyaient venir, nos ennemis, montant
+sur leurs murailles, pour faire affront aux nôtres qui se présentaient
+en petit nombre et mal armés, s'écriaient par moquerie: «Fuyez de notre
+présence, fuyez.» Mais bientôt commencèrent à venir en grandes troupes
+et multitude des pélerins de France et d'Allemagne; et pour lors ceux de
+Termes, tournant à la peur, se déportèrent de telles dérisions,
+cessèrent de nous narguer, et devinrent moins présomptueux et moins
+audacieux.</p>
+
+<p>Cependant les gens de Cabaret, en ce temps principaux et très-cruels
+ennemis de la religion chrétienne, s'approchant de Termes, battaient
+nuit et jour les grands chemins, et tous ceux des nôtres qu'ils
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> pouvaient trouver, ils les condamnaient à la mort la plus
+honteuse, ou, au mépris de Dieu et de nous, ils les renvoyaient à
+l'armée, après leur avoir crevé les yeux et leur avoir coupé le nez et
+autres membres avec une grande barbarie.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XLI.</h2>
+
+<p class="resume">De la venue au camp des catholiques des évêques de Chartres et de
+ Beauvais avec les comtes de Dreux et de Ponthieu.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là, quand de France survinrent les nobles et
+puissans hommes, savoir, l'évêque de Chartres, Philippe, évêque de
+Beauvais, ensemble Robert, comte de Dreux, et celui de Ponthieu, menant
+avec eux une grande multitude de pélerins, dont la venue réjouit bien
+fort le comte et tout son camp. On espérait en effet que ces puissans
+auxiliaires agiraient efficacement, et mépriseraient les ennemis de la
+foi chrétienne, se confiant dans la main de celui qui peut tout, et dans
+le bras qui combat d'en haut. Mais celui qui abaisse les forts et
+octroie la grâce aux humbles ne voulut permettre que rien de grand ni
+d'honorable fût opéré par ces puissances, et cela par un secret jugement
+à lui seul connu. Néanmoins, et pour autant que la raison humaine peut
+l'éclaircir, on croit que le juste Juge en ordonna de la sorte, soit que
+les nouveaux venus ne fussent dignes d'être choisis de Dieu pour
+instrumens de grandes et glorieuses choses, glorieux et grand qu'il est
+lui-même, soit parce que, si l'issue eût été amenée <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> par de
+nombreuses et magnifiques ressources, tout eût été imputé au pouvoir de
+l'homme, et non à celui de Dieu. L'ordonnateur céleste disposa donc
+toutes choses pour le mieux en réservant cette victoire aux pauvres, et
+en triomphant par eux avec gloire, pour en donner une nouvelle à son
+glorieux nom.</p>
+
+<p>Cependant notre comte avait fait dresser des machines, de celles qu'on
+nomme perrières, qui, lançant des pierres sur le mur avancé du château,
+aidaient chaque jour les nôtres aux progrès du siége. Or, il y avait
+dans l'armée un vénérable personnage, savoir, Guillaume, archidiacre de
+Paris, qui, enflammé d'amour pour la religion chrétienne, se donnait
+tout entier aux travaux les plus pénibles pour le service du Christ. Il
+prêchait à toute heure, faisait des collectes pour les frais des engins
+de guerre, et remplissait avec constance et prévoyance tous les autres
+soins de cette activité si nécessaire. Il allait très-souvent à la
+forêt, menant avec lui une multitude de pélerins, et faisant emporter en
+abondance du bois pour l'usage des perrières. Un jour même que les
+nôtres voulaient dresser une machine près du camp, et qu'une profonde
+vallée les en empêchait, cet homme d'une grande persévérance, cet homme
+de ferveur incomparable, chercha et trouva le remède à un tel obstacle
+dans sa sagesse et son audace. À donc, conduisant les pélerins à la
+forêt, il ordonna qu'on en rapportât une grande quantité de bois, et la
+fit servir à remplir cette vallée, où l'on jeta aussi de la terre et des
+pierres: ce qui étant exécuté, les nôtres placèrent leurs machines sur
+ce terre-plain. Au demeurant, comme nous ne pourrions rapporter tous les
+<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> expédiens et ingénieuses inventions inspirées par le zèle et
+l'adresse dudit archidiacre, ni les travaux qu'il eut à endurer pendant
+le siége, nous nous bornerons à dire que c'est à lui surtout, même à lui
+seul après Dieu, qu'il faut en attribuer la conduite vigilante et
+diligemment soutenue, aussi bien que la victoire et la prise du château.
+Il était, en effet, illustre par sa sainteté, prévoyant dans le conseil,
+bien résolu de c&oelig;ur; et la divine Providence avait répandu sur lui
+une telle grâce, et si abondante dans le cours de cette entreprise,
+qu'il était regardé comme le plus habile pour toutes les choses qu'on
+jugeait profitables au succès du siége. Il enseignait les ouvriers,
+instruisait les charpentiers, et surpassait chaque artisan dans la
+direction de tout ce qui intéressait le siége. Il faisait combler les
+vallées, comme nous l'avons déjà dit; de même, lorsqu'il le fallait, il
+faisait abaisser de hautes collines au niveau des vallées profondes.</p>
+
+<p>Les machines étant donc placées près du camp, lesquelles jouaient sans
+cesse contre les murs du château, et les nôtres regardant que la
+première muraille était ébranlée par l'effet de leur batterie
+continuelle, ils s'armèrent pour prendre d'assaut le premier faubourg:
+ce que voyant les ennemis, à l'approche des nôtres, ils y mirent le feu,
+et se retirèrent dans le faubourg supérieur; puis, comme les assiégeans
+pénétraient dans le premier, sortant contre eux et les obligeant d'en
+sortir, ils les en chassèrent plus vite qu'ils n'étaient venus.</p>
+
+<p>La chose en était là, quand les nôtres s'apercevant que la tour voisine
+du château (dont nous avons déjà parlé, et qu'on appelle Tumet), toute
+garnie de soldats, <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> portait grandement obstacle à la prise du
+château, ils songèrent au moyen de s'en emparer. Ils placèrent donc au
+pied de cette tour, qui, comme nous l'avons dit, était sise au haut
+d'une roche, un guet, pour le cas où ceux de la tour voudraient venir
+sur notre camp, et où ceux du château chercheraient à donner aide à la
+garnison de la tour, si le besoin les en pressait. Peu de jours après,
+entre le château de Termes et la tour susdite, dans un lieu inaccessible
+et avec grande peine et danger, ils dressèrent une machine, de celles
+dites mangonneaux; mais les assiégés, élevant aussi un mangonneau,
+jetaient de grosses pierres sur le nôtre, sans toutefois qu'ils pussent
+le détruire; et notre machine travaillant continuellement contre la
+tour, et ceux qui s'y trouvaient voyant qu'ils étaient cernés, sans que
+les gens du château pussent en aucune façon les secourir, ils
+cherchèrent pendant la nuit, et craignant la lumière du jour, leur salut
+dans la fuite, déguerpirent, et laissèrent la tour vide. De quoi les
+servans de l'évêque de Chartres, qui faisaient la garde au bas, s'étant
+aperçus, ils y pénétrèrent aussitôt, et plantèrent la bannière dudit
+évêque au plus haut des remparts.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, nos perrières battaient sans cesse d'autre part les
+murs du château; mais nos ennemis, vaillans et matois qu'ils étaient, à
+mesure que nos machines avaient abattu quelque endroit de leurs murs,
+construisaient aussitôt derrière avec des pierres et du bois une autre
+barrière: d'où il suivait que toutes fois et quantes les nôtres
+abattaient un pan de muraille, arrêtés par la barrière que l'ennemi
+avait relevée, ils ne pouvaient davantage avancer; et comme nous ne
+<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> pouvons détailler toutes les circonstances de ce siége, nous
+dirons, en quelques mots, que les ennemis ne perdirent jamais une
+portion de leurs murs sans bâtir à l'instant un autre mur intérieur, de
+la façon que nous avons expliquée ci-dessus. Cependant les nôtres
+dressèrent un mangonneau sur une roche, auprès du rempart, dans un lieu
+inaccessible; et, lorsque cette machine était en action, elle ne faisait
+pas peu de mal à l'ennemi. Notre comte avait envoyé pour la garder trois
+cents servants et cinq chevaliers; car on craignait beaucoup pour elle,
+tant parce qu'on pensait que nos ennemis mettraient tous leurs soins à
+la détruire, vu qu'elle leur portait grand dommage, que parce que
+l'armée n'aurait pu, en cas de besoin, secourir les gardiens de ce
+mangonneau, car il était placé dans un lieu inabordable. Or, sortant un
+jour du château, au nombre de quatre-vingts, les assiégés, armés de
+leurs écus, firent mine de se ruer sur la machine: ils étaient suivis
+d'une infinité d'autres portant du bois, du feu, et autres matières
+inflammables. À cette vue, les trois cents servants de garde auprès du
+mangonneau, saisis de terreur panique, prirent tous la fuite; si bien
+qu'il ne resta pour le défendre que les cinq chevaliers. Quoi plus? À
+l'approche des ennemis ceux-là même s'enfuirent à leur tour, hors un
+seul qui s'appelait Guillaume d'Escuret: lequel, en voyant les ennemis
+s'avancer, se prit à grand'peine à gravir par dessus la roche pour les
+attendre de pied ferme; et comme ils se furent tous précipités sur lui,
+il se défendit avec beaucoup d'adresse et de valeur. Les ennemis,
+s'apercevant qu'ils ne pourraient le prendre, le poussèrent avec leurs
+<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> lances sur notre mangonneau, et jetèrent après lui du bois sec
+et du feu. Mais ce preux garçon se relevant aussitôt, aussitôt dispersa
+les brandons: de telle sorte que le mangonneau resta intact; puis, il
+grimpa de nouveau pour les combattre; eux le précipitèrent derechef,
+comme ils avaient fait d'abord, et lancèrent du feu sur lui... Que
+dirai-je? Il se relève encore, et les aborde; ils le poussent une
+troisième fois sur la machine, et ainsi de suite jusqu'à quatre reprises
+différentes. Finalement, les nôtres voyant que ce vaillant homme, au
+demeurant, ne pourrait s'échapper, parce qu'il n'était possible à
+personne d'aller à son aide, ils s'approchèrent du château comme pour
+l'attaquer par un autre endroit; ce qu'apprenant ceux qui molestaient de
+la sorte le brave Guillaume, ils se retirèrent dans la place. Pour lui,
+bien que grandement affaibli, il échappa la vie sauve, et, grâce à son
+incomparable prouesse, notre mangonneau demeura en son entier.</p>
+
+<p>En ce temps-là le noble comte de Montfort était en proie à une telle
+pauvreté et si urgente détresse que, le pain même venant souvent à lui
+manquer, il n'avait rien à mettre sous la dent; si bien que
+très-souvent, ainsi que nous l'avons appris avec toute certitude, quand
+l'instant du repas approchait, ledit comte s'absentait de fait exprès,
+et n'osait, par vergogne, retourner à son pavillon, parce qu'il était
+heure de manger, et qu'il n'avait pas même de pain. Quant au vénérable
+archidiacre Guillaume, il instituait des confréries, faisait, comme nous
+avons dit, de fréquentes collectes, et tout ce qu'il pouvait extorquer,
+exacteur vertueux et pieux ravisseur, il le <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> dépensait
+curieusement pour les engins et autres objets concernant le siége.</p>
+
+<p>Les choses étaient à ce point quand l'eau vint à manquer à nos ennemis.
+En effet, depuis long-temps les nôtres ayant fermé toutes les issues,
+ils ne pouvaient plus sortir pour puiser de l'eau, et, en étant privés,
+ils perdirent aussi courage et l'envie de résister. Quoi plus? Ils
+entrent en pourparler avec les assiégeans et traitent de la paix de la
+manière suivante: Raimond, seigneur du château, promettait de le livrer
+au comte, sous la condition que celui-ci lui abandonnerait un autre
+domaine; de plus, qu'il lui rendrait le château de Termes aussitôt après
+Pâques. Or, pendant qu'on négociait sur ce pied, les évêques de Chartres
+et de Beauvais, le comte Robert et le comte de Ponthieu firent dessein
+de quitter l'armée. Le comte les supplia, tous les prièrent de rester
+encore quelque peu de temps au siége; bien plus, comme ils ne pouvaient
+être fléchis en aucune manière, la noble comtesse de Montfort se jeta à
+leurs pieds, les suppliant affectueusement qu'en telle nécessité ils ne
+tournassent le dos aux affaires du Seigneur, et qu'en un péril si
+pressant ils secourussent le comte de Jésus-Christ qui chaque jour
+s'exposait à la mort pour le bien de l'Église universelle; mais l'évêque
+de Beauvais, le comte Robert et celui de Ponthieu ne voulurent
+acquiescer aux instances de la comtesse, et dirent qu'ils partiraient le
+lendemain sans différer aucunement, même d'un seul jour. Pour ce qui est
+de l'évêque de Chartres, il promit de rester avec le comte encore un peu
+de temps.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> CHAPITRE XLII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment les hérétiques ne voulurent rendre le château de Termes,
+ et comment Dieu, pour leur ruine, leur envoya une grande
+ abondance d'eau.</p>
+
+<p>Voyant notre comte que, par le départ des susdits personnages, il allait
+rester quasi seul, contraint qu'il était par une nécessité aussi
+évidente, il consentit, bien que malgré lui, à recevoir les ennemis à
+composition, suivant le mode qu'ils avaient offert. Quoi plus? Les
+nôtres parlementent derechef avec eux, et ladite capitulation est
+ratifiée. Aussitôt le comte manda à Raimond, seigneur du château, qu'il
+eût à en sortir, et à le remettre en ses mains; ce qu'il ne voulut faire
+le même jour, et d'ailleurs promit fermement qu'il le rendrait le
+lendemain de bon matin. Or, ce fut la divine Providence qui voulut et
+arrangea ce délai, ainsi qu'il a été prouvé tout manifestement par
+l'issue des choses. En effet, le très-équitable juge céleste, Dieu, ne
+voulut souffrir que celui qui avait tant de fois et si fort fait pâtir
+sa sainte Église, et l'eût plus encore vexée s'il l'avait pu, s'en allât
+impuni et se retirât franc de toute peine après de si fières &oelig;uvres
+de cruauté: car, pour ne rien dire de ses autres méfaits, trente ans et
+plus s'étaient écoulés déjà, comme nous l'avons su de personnes dignes
+de foi, depuis que, dans l'église du château de Termes, les divins
+sacremens avaient été célébrés pour une dernière fois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Adonc la nuit suivante, le ciel venant comme à crever et toutes
+ses cataractes à s'ouvrir, une abondance d'eau pluviale fondit si
+soudainement sur la place que nos ennemis qui avaient long-temps
+souffert de la pénurie d'eau, et même, pour cette cause, avaient proposé
+de se rendre, furent très-copieusement ravitaillés et bien refaits par
+ce secours inattendu. Nos chants d'allégresse se changent en deuil; le
+deuil des ennemis se tourne en joie. Par ainsi, s'enflant d'orgueil
+aussitôt, ils reprirent avec leurs forces l'envie de se défendre; et
+d'autant plus cruels devinrent-ils et plus obstinés à nous persécuter,
+qu'ils présumaient que, dans leur besoin, Dieu ne leur avait envoyé
+qu'une plus manifeste assistance. Ô sotte et méchante présomption! faire
+jactance de l'aide de celui dont ils abhorraient le culte, dont même ils
+avaient abdiqué la foi! Ils disaient donc que Dieu ne voulait pas qu'ils
+se rendissent; voire affirmaient-ils que pour eux était fait ce que la
+divine justice avait fait contre eux.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là quand l'évêque de Beauvais, ensemble le comte
+Robert et le comte de Ponthieu, laissant l'affaire du Christ imparfaite,
+bien plus, en passe très-étroite et dangereuse, quittèrent l'armée, et
+s'en retournèrent chez eux; et, s'il nous est permis de faire remarquer
+ce qu'il ne leur était permis de faire, ils se retirèrent avant d'avoir
+fini leur quarantaine; car il avait été ordonné par les légats du siége
+apostolique, pour ce qu'un bon nombre de pélerins étaient tièdes et
+toujours soupirant après leurs quartiers, que nul ne gagnerait
+l'indulgence que le seigneur pape avait accordée aux Croisés, s'il ne
+passait <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> au service du Christ au moins quarante jours.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de notre comte, à la pointe du jour, il envoya à
+Raimond, seigneur du château, et le somma de se rendre comme il avait
+promis le jour précédent; mais celui-ci, rafraîchi par l'abondance de
+l'eau dont la disette l'avait contraint à capituler, voyant aussi que la
+force était presque entièrement revenue à ses gens, trompeur et glissant
+ès mains, manqua à la parole convenue. Pourtant deux chevaliers qui
+étaient dans la place en sortirent, et même se rendirent au comte, pour
+ce que la veille ils avaient promis fermement de ce faire au maréchal de
+notre comte. Or, comme cet officier fut de retour au camp, car c'était
+lui que le comte avait envoyé pour conférer avec Raimond, et qu'il lui
+eut rapporté ce qu'avait dit celui-ci, l'évêque de Chartres, qui voulait
+partir le lendemain, pria et conseilla que le maréchal fût de nouveau
+député vers lui, et lui offrît quelque composition que ce fût, pourvu
+qu'il livrât le château au comte; et, afin que notre émissaire persuadât
+plus facilement Raimond touchant la garantie et sûreté du traité, ledit
+évêque fut d'avis qu'il menât avec lui l'évêque de Carcassonne présent
+au siége, pour autant qu'il était du pays, connu personnellement du
+bourreau, et qu'en outre sa mère, très-méchante hérétique, était dans le
+château, ainsi que son frère à lui évêque de Carcassonne, savoir, ce
+Guillaume de Rochefort dont nous avons fait mention plus haut, lequel
+était très-cruel homme, et aussi pire ennemi de l'Église qu'il le
+pouvait.</p>
+
+<p>Adonc le susdit prélat et le maréchal allant derechef trouver Raimond,
+ils mettent prières sur paroles <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> et menaces sur prières,
+travaillant avec grandes instances pour que le tyran, acquiesçant à
+leurs ouvertures, se rendît à notre comte, ou plutôt à Dieu, en la façon
+que nous avons expliquée ci-dessus. Mais celui que le maréchal avait
+trouvé endurci et obstiné dans sa malice, l'évêque de Carcassonne et lui
+le trouvèrent plus endurci encore, et même il ne voulut jamais souffrir
+que l'évêque conférât secrètement avec son frère Guillaume. N'avançant
+donc à rien, nos envoyés revinrent pardevers le comte; et si faut-il
+dire que les nôtres ne comprenaient pas encore pleinement que la divine
+Providence avait ordonné ces choses pour le plus grand bien de son
+Église.</p>
+
+<p>L'évêque de Chartres se retira le lendemain de grand matin, et le comte
+sortit avec lui pour l'accompagner un peu; mais, comme il était à
+quelque distance du camp, nos ennemis firent une sortie, en grand nombre
+et bien armés, pour mettre en pièces un de nos mangonneaux. Aux cris de
+notre armée, le comte, rebroussant chemin en toute hâte, arriva sur ceux
+qui ruinaient la machine, les força, à lui seul, de rentrer bon gré mal
+gré dans la place, et, les poursuivant vaillamment, les maintint
+long-temps en pleine course, non sans courir risque de sa propre vie. Ô
+audace bien digne d'un prince! ô virile vertu!</p>
+
+<p>Après le départ des susdits nobles, savoir, des évêques et comtes,
+Montfort, se voyant presque seul, et quasi tout désolé, tomba en grand
+ennui et vive anxiété d'esprit: de vrai, il ne savait que faire. Il ne
+voulait entendre à lever le siége, et si ne pouvait-il davantage y
+rester; car il avait de nombreux ennemis sous les armes, peu
+d'auxiliaires (et dans ce petit <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> nombre la plupart bien mal
+disposés), puisque toute la force de l'armée, comme nous l'avons dit,
+s'était retirée avec les évêques et comtes susdits. D'autre part, le
+château de Termes était encore très-fort, et l'on ne croyait point qu'il
+pût être pris, à moins d'avoir sous la main des forces considérables et
+troupes aguerries. Finalement, on était menacé des approches de l'hiver
+qui, dans ces contrées, est pour l'ordinaire très-âpre, ledit château
+étant situé dans la montagne, ainsi que nous l'avons rapporté; et durant
+cette saison, le lieu n'était pas tenable, ains glacial outre mesure, à
+cause des inondations, des pluies, des ouragans, et de l'abondance des
+neiges.</p>
+
+<p>Tandis que le comte se perdait dans ces angoisses et tribulations, et ne
+savait quel parti prendre, voilà qu'un beau jour survinrent de Lorraine
+des gens de pied, dont l'arrivée le réjouissant bien fort, il pressa le
+siége de Termes. En même temps, avec l'aide et par l'industrie du
+vénérable archidiacre Guillaume, les nôtres reprenant courage,
+recommencèrent à pousser vivement tout ce qui intéressait l'entreprise,
+et soudain, transportant près des murs du château les machines, qui
+auparavant avaient été d'un mince service, ils y travaillaient
+incessamment; et n'en pâtissaient pas médiocrement les remparts de la
+place; car, par un admirable et incompréhensible jugement de Dieu (chose
+en effet bien merveilleuse), il advint que les machines, qui, pendant la
+présence au camp des nobles souvent plus haut dénommés, n'avaient rendu
+que faible ou nul service, après leur retraite portaient aussi juste que
+si chaque pierre eût été dirigée par le Seigneur. Et ainsi pour sûr
+était la <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> chose; cela était fait par Dieu, et semblait miracle
+aux yeux de nos gens. Comme ils eurent donc travaillé long-temps aux
+machines, et démantelé en grande partie les murs et la tour du château,
+un jour, en la fête de sainte Cécile, le comte fit mener un chemin
+couvert jusqu'au pied de la muraille, pour que les mineurs pussent y
+arriver et la saper à l'abri des assiégés; puis, ayant employé tout ce
+jour à pousser cette tranchée, et l'ayant passé dans le jeûne, aux
+approches de la nuit, savoir, la veille de saint Clément, il revint à sa
+tente; et ceux du château, par la disposition de la miséricorde divine
+et l'aide de saint Clément, frappés de terreur et saisis d'un désespoir
+total, sortirent soudain, et tentèrent de prendre la fuite: ce dont les
+assiégeans ayant eu connaissance, aussitôt donnant l'alarme, ils
+commencèrent à courir de toutes parts pour frapper les fuyards. Que
+tardons-nous davantage? Aucuns furent pris vivans, et un plus grand
+nombre fut tué; même un certain pélerin de Chartres, homme pauvre et de
+basse extraction, durant qu'il était à courir çà et là avec les autres,
+et qu'il poursuivait les ennemis détalant à toutes jambes, tomba par
+l'effet d'un jugement divin sur Raimond, seigneur de Termes, qui s'était
+caché en quelque endroit, et l'amena au comte, lequel le reçut comme un
+ample présent, et ne le fit pas tuer, mais bien clore au fond de la tour
+de Carcassonne, où, pendant plusieurs années, il endura peines et
+misères selon ses mérites.</p>
+
+<p>Durant le siége de Termes, il arriva une chose que nous ne devons passer
+sous silence. Un jour que le comte faisait conduire pour percer le mur
+du château <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> une certaine petite machine, que l'on nomme
+vulgairement un <i>chat</i>, pendant qu'il était auprès, et qu'il conversait
+avec un sien chevalier, tenant son bras appuyé sur l'épaule de celui-ci,
+à cause de sa familiarité avec lui, voilà qu'une grosse pierre lancée
+par le mangonneau des ennemis, venant du haut des airs en grande
+impétuosité, frappa ledit chevalier à la tête, et tandis que, par la
+merveilleuse opération de la vertu divine, le comte qui le tenait comme
+embrassé demeura sain et sauf, le chevalier, recevant le coup de la
+mort, expira dans ses bras. Un autre jour de dimanche, le comte était
+dans son pavillon et entendait la messe, lorsqu'il advint, par la
+prévoyante clémence de Dieu, que, lui étant debout et écoutant l'office,
+un certain servant, par l'ordre du Seigneur, se trouva derrière lui
+proche son dos, lequel reçut une flèche partie d'une baliste du château,
+et en fut tué roide: ce que nul ne peut douter avoir été disposé par la
+bonté divine; savoir, que cedit servant, debout derrière le comte, ayant
+été frappé, Dieu dans sa miséricorde ait conservé à sa sainte Église son
+plus vaillant athlète.</p>
+
+<p>Le château de Termes ayant donc été pris par les nôtres la veille de
+saint Clément, le comte y mit garnison; puis il dirigea son armée sur un
+certain château nommé Coustausa, et, le trouvant désert, il poussa vers
+un autre qu'on appelle Puyvert, lequel lui ouvrit ses portes au bout de
+trois jours. Pour lors il se décida à rentrer dans le diocèse d'Albi
+pour récupérer les châteaux qui s'étaient soustraits à sa domination; et
+en conséquence, marchant sur Castres, dont les bourgeois se rendirent à
+lui, se soumettant <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> pour tout à ses volontés, il passa de là au
+château de Lombers, dont nous avons déjà fait mention, et le trouva
+dégarni d'hommes et bien fourni de vivres. En effet, les chevaliers et
+bourgeois dudit lieu avaient tous pris la fuite par peur du comte, ayant
+contre lui brassé maintes trahisons. Il s'en saisit aussitôt, et jusqu'à
+ce jour il l'a conservé en son pouvoir. Que tardons-nous davantage? Le
+noble comte du Christ recouvra dans le même temps presque tous les
+châteaux du territoire albigeois sur la rive gauche du Tarn.</p>
+
+<p>Ce fut à cette époque que le comte de Toulouse vint en un château voisin
+d'Albi pour conférer avec notre comte, lequel s'y rendit de son côté.
+Or, les ennemis avaient tout disposé pour l'enlever, et Raimond avait
+mené avec lui certains méchans félons ennemis très-avérés de Montfort.
+Pourquoi il dit au comte de Toulouse: «Qu'avez-vous fait? Vous m'avez
+appelé à une conférence, et vous avez conduit avec vous gens qui m'ont
+trahi.» Sur ce, l'autre de répondre qu'il ne les avait pas amenés; ce
+qu'oyant notre comte, il voulut mettre la main dessus: mais Raimond le
+supplia de n'en rien faire, et ne voulut souffrir qu'ils fussent pris.
+Adonc, à compter de ce jour, il commença à exercer quelque peu la haine
+qu'il avait conçue contre l'Église et contre le comte de Montfort.</p>
+
+<a id="chap43" name="chap43"></a>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> CHAPITRE XLIII.</h2>
+
+<p class="resume">Du colloque solennel tenu à Narbonne sur les affaires des comtes
+ de Toulouse et de Foix, auquel intervinrent le roi d'Arragon, les
+ légats du siége apostolique, et Simon de Montfort; inutilité et
+ dissolution de ladite conférence.</p>
+
+<p>Peu de jours après, le roi d'Arragon, le comte de Montfort et celui de
+Toulouse se réunirent à Narbonne pour tenir colloque entre eux. Là se
+trouvèrent aussi l'évêque d'Uzès et le vénérable abbé de Cîteaux,
+lequel, après Dieu, était le principal promoteur des choses de
+Jésus-Christ. Pareillement cet évêque d'Uzès, nommé Raimond, dès
+long-temps s'était pris d'un zèle ardent pour les affaires de la foi, et
+les avançait du plus qu'il pouvait, s'acquittant en ce temps des
+fonctions de légat, de concert avec l'abbé de Cîteaux. Enfin, furent
+ensemble présens à ladite conférence maître Théodise, dont nous avons
+parlé plus haut, et moult autres sages personnages et gens de bien.</p>
+
+<p>On s'y occupa du comte de Toulouse, et grande grâce lui eût été faite et
+copieuse miséricorde, s'il eût voulu acquiescer à de salutaires
+conseils. En effet, l'abbé de Cîteaux, légat du siége apostolique,
+consentait à ce que le comte de Toulouse conservât dans leur entier et
+sans lésion toutes ses seigneuries et possessions, pourvu qu'il expulsât
+les hérétiques de ses domaines; voire il consentait à ce que le quart ou
+même le tiers des droits qu'il avait sur les châteaux <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> des
+hérétiques, comme étant de son fief, lesquels ce comte disait être au
+nombre de cinquante pour le moins, lui échût en toute propriété. Mais le
+susdit comte méprisa une faveur aussi grande, Dieu pourvoyant ainsi à
+l'avenir de son Église; et par là il se rendit indigne de tout bienfait
+et grâce.</p>
+
+<p>Davantage on traita dans la même conférence du rétablissement de la paix
+entre l'Église et son très-monstrueux persécuteur, savoir, le comte de
+Foix; et même fut-il ordonné, à la prière du roi d'Arragon, que si ledit
+comte jurait d'obéir à l'Église, et, de plus, qu'il ne commettrait nulle
+agression à l'encontre des Croisés, et surtout du comte de Montfort,
+celui-ci lui ferait restitution de la portion de ses domaines qu'il
+avait déjà en son pouvoir, fors un certain château nommé Pamiers. Ce
+château, en effet, ne devait en aucune façon lui être rendu, pour
+beaucoup de raisons qui seront ci-après déduites. Mais le Dieu éternel
+qui connaît les choses cachées, et sait toutes choses avant qu'elles
+soient faites, ne voulant permettre que restassent impunies tant de
+cruautés et si grandes d'un sien ennemi aussi furieux, et connaissant
+combien de maux sortiraient dans l'avenir de cette composition, par son
+profond et incompréhensible jugement, endurcit à tel point le c&oelig;ur du
+comte de Foix qu'il ne voulut recevoir ces conditions de paix. Ainsi
+Dieu visita miséricordieusement son Église, et fit de telle sorte que
+l'ennemi, en refusant la paix, donnât par avance contre soi-même
+sentence confirmative de sa future confusion.</p>
+
+<p>Il ne faut oublier de dire que le roi d'Arragon, de qui le comte de Foix
+tenait la plus grande partie de <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> ses terres, mit en garnisaires
+au château de Foix des gens d'armes à lui, et, en présence de l'évêque
+d'Uzès et de l'abbé de Cîteaux, promit qu'en toute cette contrée nul
+tort ne serait porté à la chrétienté. D'abondant, cedit roi jura auxdits
+légats que si le comte de Foix voulait jamais s'écarter de la communion
+de la sainte Église, et de la familiarité, amitié et service du comte de
+Montfort, lui roi délivrerait ès mains de ce dernier le château de Foix
+à la première réquisition des légats ou de notre comte; et même il lui
+donna à ce sujet lettres-patentes contenant plus à plein cette
+convention: et moi qui ai vu ces lettres, les ai lues et curieusement
+inspectées, je rends témoignage à la vérité. Mais combien, par la suite,
+le roi garda mal sa promesse, et combien, pour cette cause, il se rendit
+infâme aux nôtres, c'est ce qui deviendra plus clair que le jour.</p>
+
+<a id="chap44" name="chap44"></a>
+<h2>CHAPITRE XLIV.</h2>
+
+<p class="resume">De la malice et tyrannie du comte de Foix envers l'Église.</p>
+
+<p>Et pour autant que le lieu le requiert et que l'occasion s'en présente,
+plaçons ici quelques mots sur la malignité cruelle et la maligne cruauté
+du comte de Foix, bien que nous n'en puissions exprimer la centième
+partie.</p>
+
+<p>Il faut savoir d'abord qu'il retint sur ses terres, favorisa le plus
+qu'il put, et assista les hérétiques et leurs fauteurs. De plus, au
+château de Pamiers appartenant <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> en propre à l'abbé et aux
+chanoines de Saint-Antonin, il avait sa femme et deux s&oelig;urs
+hérétiques, avec une grande multitude d'autres gens de sa secte,
+lesquels, en ce château, malgré les susdits chanoines, et en dépit de
+toute la résistance qu'ils pouvaient faire, semant publiquement et en
+particulier le venin de leur perversité, séduisaient le c&oelig;ur des
+simples. Voire il avait fait bâtir une maison à ses s&oelig;urs et à sa
+femme sur un terrain que les chanoines possédaient en franc-aleu, bien
+qu'il ne tînt le château de Pamiers de l'abbé, et sa vie durant,
+qu'après lui avoir juré sur la sainte Eucharistie qu'il ne le
+molesterait en rien, non plus que la ville, dont le monastère des
+chanoines était éloigné à la distance d'un demi-mille.</p>
+
+<p>Un beau jour deux chevaliers, parens et familiers dudit comte (lesquels
+étaient notoires hérétiques et des pires, et dont il suivait l'avis en
+toutes choses), amenèrent à Pamiers leur mère, hérésiarque très-grande
+et amie de ce seigneur, pour qu'elle y résidât et disséminât le virus de
+l'hérétique superstition; ce que voyant l'abbé et les chanoines, ne
+pouvant supporter une telle injure faite au Christ et à l'Église, ils la
+chassèrent du château. À cette nouvelle le traître, je veux dire le
+comte de Foix, entra en furieuse colère, et l'un de ces deux chevaliers
+hérétiques, fils de ladite hérésiarque, venant à Pamiers, dépeça membre
+à membre, bourreau très-cruel qu'il était, et en haine des chanoines, un
+des leurs qui était prêtre, au moment même où il célébrait les divins
+mystères sur l'autel d'une église voisine de Pamiers; d'où, jusqu'au
+présent jour, cet autel demeure encore tout rouge du sang de cette
+victime. Si pourtant son ire ne <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> fut-elle apaisée, car se
+saisissant de l'un des frères du monastère de Pamiers, il lui arracha
+les yeux en haine de la religion chrétienne et en signe de mépris pour
+les chanoines. Peu ensuite le comte de Foix vint lui-même audit
+monastère, menant avec soi routiers, bouffons et p******; et faisant
+appeler l'abbé (auquel, comme nous l'avons dit ci-dessus, il avait juré
+sur le corps du Seigneur qu'il ne lui porterait aucune nuisance), il lui
+dit qu'il lui baillât sans délai toutes les clefs du cloître, ce que
+l'abbé ne voulut faire: mais craignant que le tyran ne les ravît par
+violence, il entra dans l'église et les plaça sur le corps du saint
+martyr Antonin, lequel était sur l'autel avec beaucoup d'autres saintes
+reliques, et en l'honneur de qui cette église avait été fondée. Pourtant
+le comte ayant suivi l'abbé, sans respect pour le lieu, sans révérence
+pour les reliques des saints, enleva, violateur très-impudent des choses
+sacrées, ces mêmes clefs de dessus le corps du très-saint martyr; puis
+enfermant l'abbé et tous les chanoines dans l'église, il fit clore les
+portes, et là les tint durant trois jours, si bien que pendant ce temps
+ils ne burent ni ne mangèrent, et ne purent même sortir pour satisfaire
+aux nécessités de nature. Et lui, cependant, gaspillant toute la
+substance du monastère, dormait avec ses p******* dans l'infirmerie même
+des chanoines, au mépris de la religion. Enfin, après les trois jours,
+il chassa presque nus de l'église et du monastère l'abbé et les
+chanoines, et, de plus, fit crier par la voix du héraut dans tout
+Pamiers (qui leur appartenait, comme nous l'avons dit) que nul n'eût à
+être si hardi que d'en recevoir aucun en son logis; faisant suivre cette
+proclamation des plus terribles <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> menaces. Ô nouveau genre
+d'inhumanité! En effet, tandis que l'Église est d'ordinaire refuge aux
+captifs et aux condamnés, cet artisan de crimes emprisonne des innocens
+dans leur église même. Ce n'est tout: le tyran démolit en grande partie
+le temple du bienheureux Antonin, détruisit, ainsi que nous nous en
+sommes assuré par nos yeux, le dortoir et le réfectoire des chanoines,
+et se servit des décombres pour faire construire des fortifications dans
+le château. Mais insérons ici un fait bien digne d'être rapporté pour
+grossir d'autant les abominations de ce traître.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XLV.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le comte de Foix se comporta arec irrévérence envers les
+ reliques du saint martyr Antonin, lesquelles étaient portées en
+ procession solennelle.</p>
+
+<p>Près le monastère dont nous avons parlé précédemment, était une église
+sise sur le sommet d'un mont, aux environs de laquelle vint à passer
+d'aventure ledit comte chevauchant, un jour que les chanoines allaient
+la visiter, comme ils font d'usage une fois chaque année, et qu'en
+solennelle procession ils portaient avec honneur le corps de leur
+vénérable patron Antonin. Mais lui, ne déférant à Dieu ni au saint
+martyr, ni à cette procession pieuse, ne put prendre sur lui de
+s'humilier, au moins par signes extérieurs, et, sans descendre de sa
+bête, dressant son col avec superbe, et haussant la tête (attitude qui
+<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> était très-ordinaire à ceux de sa maison), il passa fièrement.
+Ce que voyant un respectable personnage, savoir, l'abbé de
+Mont-Sainte-Marie<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Lien vers la note 97"><span class="smaller">[97]</span></a>, de l'ordre de Cîteaux, l'un des douze
+prédicateurs dont nous avons fait mention au commencement de ce livre,
+qui assistait alors à la procession, il lui cria: «Comte, tu ne défères
+à ton seigneur le saint martyr; sache donc que, dans la ville où
+maintenant tu es maître de par le saint, tu seras privé de ton droit
+seigneurial, et que le martyr fera si bien que, de ton vivant, tu seras
+déshérité.» Or ont été trouvées fidèles les paroles de l'homme de bien,
+ainsi que l'issue le prouve très-manifestement.</p>
+
+<p>Pour moi j'ai ouï ces cruautés et autres qui suivent de la bouche même
+de l'abbé du monastère de Pamiers, personnage digne de foi, personnage
+de grande religion et de notoire bonté.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XLVI.</h2>
+
+<p class="resume">Sacriléges et autres crimes du comte de Foix exercés par
+ violence.</p>
+
+<p>Une fois ledit comte alla avec une foule de routiers en certain
+monastère qu'on nommait Sainte-Marie, au territoire du comte d'Urgel, et
+qui avait un siége épiscopal; or s'étaient les chanoines de ce
+monastère, par crainte du tyran, retirés dans l'église. Mais ils y
+furent si long-temps claquemurés par lui qu'après <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> avoir été
+contraints de boire de leur urine pour la soif désespérée qu'ils
+enduraient, force leur fut enfin de se rendre; et pour lors ce
+très-cruel ennemi de l'Église, entrant dans le temple, enleva toutes les
+fournitures, croix et vases sacrés, brisa même les cloches et n'y laissa
+rien que les murailles; de plus il la fit rançonner au prix de cinquante
+mille sols. Ce qu'ayant fait, il lui fut dit par un sien chevalier aussi
+méchant que lui: «Voilà que nous avons détruit Saint-Antonin et
+Sainte-Marie, il ne nous reste plus qu'à détruire Dieu lui-même.» Une
+autre fois que cedit comte et ses routiers dépouillaient la même église,
+ils en vinrent à ce point de furieuse démence qu'ils tranchèrent les
+jambes et les bras aux images du crucifix pour, au mépris de la passion
+du Seigneur, piler le poivre et les herbes qu'ils mettaient dans leurs
+sauces. Ô très-cruels bourreaux! ô vaillans scélérats! ô monstres pires
+que ceux qui ont crucifié le Christ, et plus félons que ceux qui lui
+crachèrent à la face! Les ministres de Pilate, ores qu'ils virent Jésus
+mort, dit l'Évangéliste, ils ne lui rompirent les jambes. Ô nouvelle
+industrie d'abomination! ô signe de cruauté inouïe! ô quel homme que ce
+comte de Foix, dis-je, homme le plus misérable entre tous les
+misérables! ô bête plus féroce qu'aucune autre bête!</p>
+
+<p>Dans la même église, les routiers avaient logé leurs chevaux; ils leur
+donnaient pour crèche les saints autels et les faisaient manger dessus.
+Dans une autre où se trouvait un jour le tyran avec une foule de gens
+armés, soudain son écuyer plaça son heaume sur la tête du crucifix, lui
+passa le bouclier et lui chaussa les éperons; puis saisissant sa lance,
+il chargea la <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> sainte image et la cribla de coups, lui disant
+qu'elle se rachetât. Ô perversité non encore expérimentée!</p>
+
+<p>Une autre fois ledit comte appela à une conférence les évêques de
+Toulouse et de Conserans, et leur assigna le temps et le lieu; mais le
+jour où ils s'acheminaient pour s'y rendre, il le passa, lui, tout
+entier, à insulter un certain château appartenant à l'abbé et aux
+chanoines de Saint-Antonin de Pamiers. Ô méchant tour! ô scélératesse!
+Ajoutons ici un trait du tyran qu'il ne faut omettre. Il avait fait
+alliance avec le comte de Montfort, ainsi que nous l'avons dit plus
+haut, et lui avait livré son fils pour otage du traité. Or, à cette
+époque le vénérable abbé de Pamiers avait déjà remis son château
+ès-mains du comte de Montfort. Néanmoins le comte de Foix vint un beau
+jour avec ses routiers aux environs de cette ville, et, les mettant en
+embuscade, il s'approcha du château et manda aux bourgeois de sortir
+pour conférer avec lui, leur promettant en toute assurance, et avec
+serment, qu'ils pouvaient le faire sans crainte et qu'il ne leur ferait
+point de mal. Mais à peine les bourgeois furent-ils venus à lui,
+qu'appelant en secret ses routiers des embuscades où ils étaient cachés,
+ceux-ci survinrent avant que les autres pussent rentrer au château, en
+prirent un grand nombre et les emmenèrent. Ô vilaine trahison!</p>
+
+<p>Ce même comte disait, en outre, que s'il avait tué de sa main les
+Croisés, et ceux qui se porteraient à l'être, ensemble tous ceux qui
+travaillaient aux affaires de la foi ou qui y mettaient intérêt, il
+croirait avoir rendu service à Dieu. Il faut savoir aussi que souvent il
+jura en présence des légats du seigneur <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> pape qu'il expulserait
+les hérétiques; ce que pourtant il ne voulut faire par aucune raison.
+Pour en finir, ce chien très-cruel a commis envers l'Église et envers
+Dieu beaucoup et d'autres maux tels que, si nous voulions les réciter
+par ordre, nous n'y pourrions suffire, et ne serait-il personne qui
+ajoutât facilement foi à nos paroles, car sa malice excéda la mesure. Il
+a pillé les monastères, ruiné les Églises, et plus cruel que pas un
+autre cruel bourreau, tout haletant de la soif du sang des chrétiens, il
+a toujours respiré le massacre, reniant, comme il faisait, sa nature
+d'homme pour imiter la férocité des brutes, non plus homme mais bête
+farouche.</p>
+
+<p>Ayant dit ce peu de mots de la méchanceté dudit comte, retournons à ce
+que nous avons abandonné.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XLVII.</h2>
+
+<p class="resume">Le comte de Montfort fait hommage au roi d'Arragon pour la cité
+ de Carcassonne.</p>
+
+<p>Dans la susdite conférence de Narbonne, l'évêque d'Uzès et l'abbé de
+Cîteaux supplièrent le roi d'Arragon qu'il reçût pour son homme le comte
+de Montfort, la cité de Carcassonne étant du fief dudit roi; et, comme
+il n'en voulait rien faire, au lendemain ils vinrent derechef vers lui,
+et, se jetant à ses pieds, ils le prièrent humblement et avec grandes
+instances de daigner accepter l'hommage du comte, qui ayant lui-même
+fléchi le genou devant le roi, le lui offrait avec humilité. Enfin,
+vaincu par leurs supplications, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> le roi consentit à le recevoir
+en vassal, pour la cité de Carcassonne, le comte confessant la tenir de
+lui.</p>
+
+<p>Cela fait, le roi et notre comte, celui de Toulouse et l'évêque d'Uzès,
+quittèrent Narbonne et s'en vinrent à Montpellier, où, durant leur
+séjour, on tenta de contracter mariage entre le fils aîné du roi et la
+fille du comte de Montfort. Que dirai-je? Cette alliance était arrêtée
+par les deux parties; de part et d'autre, on avait échangé les promesses
+sous la foi du serment, et même le roi avait remis son fils à la garde
+du comte. Mais peu de temps après, il donna sa s&oelig;ur au fils du comte
+de Toulouse; pour quoi, parmi les nôtres, il ne se rendit pas
+médiocrement (et si fut-ce à juste titre) infâme et grandement suspect.
+En effet, quand fut conclu ce mariage, Raimond déjà persécutait
+ouvertement la sainte Église de Dieu.</p>
+
+<p>Il ne faut taire que durant que lesdits personnages étaient à
+Montpellier, ensemble beaucoup d'évêques et de prélats, on s'occupa de
+nouveau du fait du comte de Toulouse; et voulaient bien les légats,
+savoir, l'évêque d'Uzès et l'abbé de Cîteaux, lui faire très-notable
+grâce et miséricorde, en la manière que nous avons expliquée plus haut.
+Mais ledit comte, après avoir promis d'accomplir le lendemain tout ce
+que les légats lui avaient ordonné, quitta du grand matin Montpellier,
+sans prendre congé d'eux ni les venir saluer; et fut ce brusque départ
+causé pour ce qu'il avait vu un certain oiseau (que les gens du pays
+nomment oiseau de Saint-Martin) voler à sa gauche: ce dont il entra en
+frayeur extrême, ayant, comme il <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> faisait à l'exemple des
+Sarrasins, toute confiance dans le vol et chant des oiseaux, et autres
+sortes d'augures.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XLVIII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment l'évêque de Paris et autres nobles hommes vinrent à
+ l'armée du comte de Montfort.</p>
+
+<p>L'an de l'incarnation du Verbe 1211<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Lien vers la note 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, aux environs de la mi-carême,
+arrivèrent de France nobles et puissans Croisés, savoir, l'évêque de
+Paris, Enguerrand de Coucy, Robert de Courtenai, Juël de Mayenne<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Lien vers la note 99"><span class="smaller">[99]</span></a>, et
+plusieurs autres; lesquels nobles personnages se comportèrent noblement
+aux affaires du Christ.</p>
+
+<p>Or, comme ils furent arrivés à Carcassonne, ayant tenu conseil, tous
+cesdits pélerins tombèrent d'accord de marcher au siége de Cabaret, pour
+autant que les chevaliers du diocèse de Carcassonne, ayant depuis
+long-temps déserté leurs châteaux par peur des nôtres, s'étaient
+réfugiés dans cette place, entre lesquels étaient deux frères selon la
+chair, l'un nommé Pierre Miron, et l'autre Pierre de Saint-Michel, les
+mêmes qui avaient pris Bouchard de Marly, <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> comme nous l'avons
+rapporté plus haut<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Lien vers la note 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. Mais ensuite ils étaient sortis dudit château
+avec certains autres, et étaient venus se rendre au comte: pour quoi il
+leur donna des terres. Quant au seigneur de Cabaret, Pierre Roger,
+voyant que le comte et les pélerins voulaient l'assiéger, considérant de
+plus qu'il était grandement affaibli par la retraite des susdits
+chevaliers, il eut peur, et composa avec Montfort et les barons en la
+manière qui suit: il lui livra le château de Cabaret, lui rendant en
+outre ce même Bouchard dont nous avons parlé, à la charge que le comte
+lui donnerait un autre domaine convenable, après la reddition du
+château; ce qui fut fait. Puis le comte et les barons conduisirent
+l'armée au siége d'une certaine place nommée Lavaur<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Lien vers la note 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.</p>
+
+<h2>CHAPITRE XLIX.</h2>
+
+<p class="resume">Siége de Lavaur.</p>
+
+<p>Or était ce château très-noble et très-vaste situé sur l'Agout<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Lien vers la note 102"><span class="smaller">[102]</span></a>, à
+cinq lieues de Toulouse, et s'y trouvait ce traître Amaury qui avait été
+seigneur de Mont-Réal, et beaucoup d'autres chevaliers ennemis de
+<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> la croix, au nombre de quatre-vingts, lesquels s'y étaient
+retirés et fortifiés contre nous; plus, la dame du château, nommé
+Guiraude, femme veuve, s&oelig;ur dudit Amaury, et des pires hérétiques.</p>
+
+<p>À leur arrivée devant la place, les nôtres n'en formèrent le siége que
+d'un côté, car l'armée ne suffisait pas pour l'enfermer toute entière;
+et peu de jours après, ayant dressé des machines, ils commencèrent,
+suivant l'usage, à battre le château, comme les ennemis à le défendre du
+mieux qu'ils pouvaient, sans compter qu'ils étaient en grand nombre et
+parfaitement armés, si bien qu'il y avait quasi plus d'assiégés que
+d'assiégeans. N'oublions pas de dire qu'aux premières approches de nos
+gens, les ennemis firent une sortie, et nous prirent un chevalier qu'ils
+emmenèrent et occirent aussitôt.</p>
+
+<p>Bien que les nôtres n'eussent menacé la place que par un seul endroit,
+ils s'étaient cependant divisés en deux corps, et tellement disposés
+qu'en cas de besoin l'un n'aurait pu, sans danger, venir au secours de
+l'autre. Mais bientôt survinrent de France beaucoup de nobles, savoir,
+l'évêque de Lisieux et l'évêque de Langres, le comte d'Auxerre, ensemble
+moult autres pélerins; et pour lors on serra le château de toutes parts
+au moyen d'un pont de bois qu'on jeta sur l'Agout, et qui nous servit à
+traverser la rivière.</p>
+
+<p>Pour ce qui est du comte de Toulouse, il gênait autant qu'il était en
+son pouvoir l'Église de Dieu et le comte, non pourtant à découvert, car
+les vivres pour notre armée arrivaient encore de Toulouse, et Raimond
+lui-même vint au camp lorsque les choses en étaient à ce point. Là
+fut-il admonesté par le comte <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> d'Auxerre et Robert de
+Courtenai, lesquels étaient ses cousins germains, pour que, revenant de
+c&oelig;ur à l'Église, il obéît à ses commandemens; mais ils n'en purent
+rien tirer, et il se départit du comte de Montfort avec grande rancune
+et indignation, suivi de ceux de Toulouse qui étaient au siége de
+Lavaur. Davantage il défendit aux Toulousains d'apporter vivres au camp
+devant Lavaur.</p>
+
+<p>C'est ici qu'il nous faut narrer un crime exécrable des comtes de
+Toulouse et de Foix: trahison inouïe!</p>
+
+<h2>CHAPITRE L.</h2>
+
+<p class="resume">Comme quoi pélerins en grand nombre furent tués traîtreusement
+ par le comte de Foix à l'instigation du Toulousain.</p>
+
+<p>Durant qu'on tenait colloque devant Lavaur, ainsi que nous l'avons dit,
+pour rétablir la paix entre le comte de Toulouse et la sainte Église,
+une multitude de pélerins venaient de Carcassonne à l'armée: et voilà
+que ces ministres de dol et artisans de félonie, savoir, le comte de
+Foix, Roger Bernard, son fils, Gérard de Pépieux, et beaucoup d'autres
+hommes au comte de Toulouse, se mettent en embuscade, avec nombre infini
+de routiers, dans un certain château nommé Montjoyre, près de
+Puy-Laurens; puis, au passage des pélerins, ils se lèvent, et, se jetant
+sur les pélerins désarmés et sans défiance, ils en tuent une quantité
+innombrable, et emportent tout l'argent de leurs victimes à Toulouse, où
+ils le partagent entre eux. Ô bienheureuse troupe d'occis! ô mort de
+<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> saints bien précieuse aux yeux du Seigneur! Il ne faut taire
+que, tandis que les bourreaux susdits égorgeaient nos pélerins, un
+prêtre qui était parmi ces derniers se réfugia dans un temple voisin,
+afin que, mourant pour l'Église, il mourût aussi dans une église; mais
+ce bien méchant traître Roger Bernard, fils du comte de Foix, n'ayant
+garde de dégénérer de la perversité paternelle, l'y suivit, et, y
+entrant avec audace, il s'approcha de lui, et lui demanda quelle espèce
+d'homme il était. «Je suis, répondit l'autre, pélerin et prêtre.» À quoi
+le bourreau: «Montre-moi, lui dit-il, que tu es prêtre;» et lors
+celui-ci, baissant son capuchon, car il était vêtu d'une chappe, lui fit
+voir le signe clérical. Mais le cruel, ne déférant en rien ni au lieu
+saint ni à la personne, leva soudain une hache très-aiguisée qu'il
+tenait à la main, et, frappant à toute force le prêtre au beau milieu de
+sa tonsure, il tua dans l'église ce ministre de l'autel. Revenons à
+notre propos.</p>
+
+<p>Nous ne croyons devoir omettre que le comte de Toulouse, monstrueux
+ennemi du Christ et féroce persécuteur, envoya secrètement au château de
+Lavaur, où était la source et l'origine de toute hérésie, un sien
+sénéchal avec plusieurs chevaliers pour le défendre contre nous, et ce
+par pure haine pour la religion chrétienne, puisque n'était ce château à
+lui comte de Toulouse; ains même il avait depuis nombre d'années fait la
+guerre aux Toulousains; lesdits chevaliers furent trouvés par notre
+comte après la prise de la place, et long-temps tenus aux fers. Ô
+nouveau genre de trahison! Au dedans il jetait ses soldats pour la
+défense du château, et au dehors, <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> faisant comme s'il nous
+prêtait secours, il permettait que de Toulouse on approvisionnât le
+camp. En effet, ainsi que nous l'avons dit plus haut, des vivres, bien
+qu'en menue quantité, arrivaient de Toulouse au camp lors des premiers
+temps du siége; mais, tout en les laissant venir, Raimond avait défendu
+strictement qu'on y portât des machines. Au demeurant, cinq mille
+Toulousains environ s'étaient rendus audit siége pour aider les nôtres,
+à l'instigation de leur vénérable pasteur Foulques, et lui-même y
+arriva, banni pour la foi catholique. Nous n'avons pas cru superflu de
+rapporter ici de quelle manière il sortit de Toulouse.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LI.</h2>
+
+<p class="resume">Foulques, évêque de Toulouse, chassé de son épiscopat, s'exile
+ avec une grande constance d'esprit, prêt même à tendre son col au
+ glaive pour le nom du Christ.</p>
+
+<p>Ledit évêque était un jour à Toulouse, savoir le samedi après la
+mi-carême, et voulait, comme il est d'usage dans les églises
+épiscopales, administrer en cette journée la sainte ordination. Mais
+alors était aussi dans la ville le comte Raimond qui, pour excès
+nombreux, avait été excommunié nominativement par les légats du siége
+apostolique: par ainsi, nul ne pouvait célébrer les divins mystères en
+tous lieux où il se trouvait. Adonc l'évêque députa vers ce comte, le
+priant humblement et lui conseillant que, sortant de la ville pour
+s'ébattre à quelque jeu, il allât se promener <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> jusqu'à ce qu'il
+eût seulement conféré l'ordination. Grande fut la rage du tyran, et,
+envoyant à l'évêque un chevalier, il lui fit exprès commandement, et
+sous peine de la vie, de vider au plus vite Toulouse et tout le
+territoire en sa domination. Ce qu'entendant cet homme vénérable, il
+fit, dit-on, audit chevalier la réponse suivante avec ferveur d'âme,
+intrépidité de c&oelig;ur, le visage gaillard et serein: «Ce n'est, dit-il,
+le comte de Toulouse qui m'a fait évêque, ni est-ce par lui que j'ai été
+colloqué en cette ville ni pour lui; l'humilité ecclésiastique m'a élu,
+et je n'y suis venu comme un intrus par la violence d'un prince; je n'en
+sortirai donc à cause de lui. Qu'il vienne, s'il ose; je suis prêt à
+recevoir le couteau pour gagner la majesté bienheureuse par le calice de
+la passion. Oui, vienne le tyran avec ses soldats et ses armes, il me
+trouvera seul et désarmé: j'attends le prix<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Lien vers la note 103"><span class="smaller">[103]</span></a> et ne crains point ce
+que l'homme me peut faire.» Ô grande constance d'esprit! ô merveilleuse
+vigueur de l'âme! Ne bougeant donc, cet intrépide serviteur de Dieu
+attendait de jour en jour les coups du bourreau; mais celui-ci n'osant
+le tuer, pour autant qu'ayant depuis longues années porté tant et de
+tels maux à l'Église, il craignait, comme il se dit vulgairement, pour
+sa peau, l'évêque, après avoir passé quarante jours dans cette attente
+de la mort, se proposa de quitter Toulouse. Un jour donc des octaves de
+la Résurrection du Seigneur, il en sortit, et vint trouver notre comte,
+lequel était occupé au siége de Lavaur que les nôtres travaillaient
+continuellement à forcer, tandis que les <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> ennemis, arrogans et
+superbes, se défendaient avec grande obstination. Ni est-il à taire que,
+montés sur leurs chevaux bardés de fer, ils galopaient sur les murs pour
+narguer les nôtres, et leur montrer en cette sorte combien étaient
+larges et forts leurs remparts.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment Lavaur fut emporté par les catholiques, et comment
+ beaucoup de nobles hommes y furent tués par pendaison et d'autres
+ livrés aux flammes.</p>
+
+<p>Certain jour cependant les nôtres élevèrent près les murailles du
+château des castels en bois, au sommet desquels les soldats du Christ
+fichèrent le signe de la croix. À cette vue, les ennemis faisant jouer
+incessamment leurs machines contre le saint étendard, rompirent un bras
+du crucifix, et soudain ces très-impudens chiens éclatèrent en rires et
+en hurlemens, comme s'ils avaient par ce bris remporté une grande
+victoire. Mais celui auquel est consacré la croix revancha
+miraculeusement tel outrage et très-manifestement; car, peu après, il
+arriva, chose admirable et merveilleusement louable, que ces ennemis de
+la croix, qui s'étaient si fort ébaudis de son échec, furent pris, comme
+nous le dirons plus bas, au jour de la fête de la croix, celle-ci
+vengeant ainsi ses injures.</p>
+
+<p>Tandis que ces choses se passaient, nos gens firent établir une machine,
+de celles qu'on nomme <i>chats</i>, et lorsqu'elle fut prête, ils la
+traînèrent jusqu'au fossé du château; puis, à force de bras, ils
+apportèrent <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> bois et ramées, et en faisant des fascines, ils
+les jetaient dans ce fossé pour le remplir. Mais les ennemis, bien
+madrés qu'ils étaient, ouvrirent un chemin sous terre, lequel gagnait
+jusqu'aux approches de notre machine, et sortant constamment par cette
+tranchée, ils tiraient hors du fossé les fagots que les nôtres y avaient
+poussés, et les portaient dans la place: davantage, quelques-uns d'entre
+eux venant près du <i>chat</i> s'efforçaient, à la dérobée et par fraude,
+d'entraîner avec des crocs de fer ceux qui ne cessaient, sous la
+protection de la machine, de travailler à combler le fossé. Une nuit
+même, sortant du château par leur route souterraine, ils y pénétrèrent,
+et lançant sans discontinuer des brandons enflammés, du feu, des
+étoupes, de la graisse, et autres appareils de combustion, ils voulurent
+incendier ladite machine. Or, en cette nuit, deux comtes allemands
+montaient la garde auprès d'elle; et soudain un grand cri d'alarme
+s'élevant dans l'armée, on courut aux armes et au secours de notre
+engin. De plus, voyant lesdits comtes allemands, et les Teutons qui
+étaient avec eux, qu'ils ne pouvaient atteindre les ennemis postés dans
+le fossé, par merveilleuse prouesse et à leur grand péril, ils s'y
+jetèrent, et les abordant vaillamment, ils les ramenèrent battans dans
+le château, après en avoir tué quelques-uns et blessé plusieurs.</p>
+
+<p>Néanmoins, les nôtres en ce temps commencèrent à se troubler fort et à
+désespérer en quelque sorte du succès, pour autant que, quelque chose
+qu'ils jetassent dans le fossé pendant le jour, c'était la nuit enlevé
+par les ennemis et porté dans le château. Mais tandis qu'ils étaient en
+tel souci, certains d'entre eux, <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> d'imagination plus ardente,
+trouvèrent un utile remède aux ruses des assiégés. Adonc, ils firent
+jeter devant l'issue du chemin souterrain par où ceux-ci avaient coutume
+de sortir, du bois vert et des branches, placèrent ensuite du menu bois
+sec, du feu, de la graisse, des étoupes, et autres pièces d'incendie,
+sur l'abord même de ce chemin, et mirent encore par dessus du bois vert,
+de la paille fraîche et une grande quantité de gazon; d'où soudain
+partit une telle fumée que les ennemis ne purent plus sortir par cette
+voie, toute remplie qu'elle fut par la fumée qui ne pouvant s'échapper
+par en haut à cause du bois vert et de la paille entassés au dessus, s'y
+portait, comme nous l'avons dit, toute entière. Pour lors, les nôtres
+comblèrent le fossé plus librement que par le passé, et l'ayant rempli
+tout-à-fait, nos chevaliers et servans armés traînèrent la susdite
+machine jusqu'au mur à grand'peine, et y conduisirent les mineurs. Bref,
+bien que ceux du château ne cessassent de lancer du bois, du feu, de la
+graisse, voire même de très-gros pieux et très-affilés sur notre engin,
+nos gens le défendirent si bravement et de si merveilleuse adresse,
+qu'ils ne purent l'incendier, ni éloigner les pionniers de la muraille.</p>
+
+<p>Cependant les évêques présens au siége, et un certain vénérable abbé de
+Case-Dieu<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Lien vers la note 104"><span class="smaller">[104]</span></a>, de l'ordre de Cîteaux, lequel du mandat des légats les
+suppléait alors à l'armée, ensemble tout le clergé réuni, chantaient en
+dévotion bien grande <i>Veni Creator spiritus</i>, durant que les nôtres
+attaquaient si vigoureusement Lavaur. Ce que voyant et entendant les
+ennemis, ils <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> furent par la disposition de Dieu tant et tant
+stupéfaits que les forces leur manquèrent quasi à plein pour se
+défendre; car, ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, ils craignaient plus les
+chants des prêtres que les attaques des soldats, les psalmodies que les
+assauts, les prières que les coups. La brèche donc étant faite, nos gens
+entrant déjà dans la place, et les assiégés se rendant pour ne pouvoir
+plus résister, le château de Lavaur fut pris, Dieu le voulant et
+visitant miséricordieusement les siens, le jour de l'invention de la
+sainte Croix. Sur l'heure en furent tirés Amaury, dont nous avons parlé
+ci-dessus, lequel avait été seigneur de Mont-Réal, et autres chevaliers
+au nombre de quatre-vingts, que le noble comte arrêta de pendre tous à
+un gibet; mais quand Amaury, le plus considérable d'entre eux, fut
+pendu, les fourches patibulaires, qui par la trop grande hâte n'avaient
+pas été bien plantées en terre, étant venues à tomber, le comte, voyant
+le grand délai qui s'en suivait, ordonna qu'on tuât les autres. Les
+pélerins s'en saisirent donc très-avidement, et les occirent bien vite
+sur la place. De plus, il fit accabler de pierres la dame du château,
+s&oelig;ur d'Amaury, et très-méchante hérétique, laquelle avait été jetée
+dans un puits. Finalement, nos Croisés avec une allégresse extrême
+brûlèrent hérétiques sans nombre.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> CHAPITRE LIII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment Roger de Comminges<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Lien vers la note 105"><span class="smaller">[105]</span></a> se joignit au comte de Montfort,
+ puis faillit à la foi qu'il avait donnée.</p>
+
+<p>Il faut savoir que, durant que notre comte était au siége de Lavaur, un
+certain noble de Gascogne, ayant nom Roger de Comminges, parent du comte
+de Foix, vint à lui pour se rendre. Or, tandis qu'il était devant le
+comte, le jour du grand vendredi<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Lien vers la note 106"><span class="smaller">[106]</span></a>, pour lui faire hommage, Montfort
+en ce moment vint d'aventure à éternuer. Pour lors ledit Roger,
+entendant qu'il n'avait éternué qu'une fois, prit à part ceux qui
+étaient avec lui pour les consulter, et ne voulait accomplir sur l'heure
+ce qu'il avait offert au comte; car, en ce pays, ces bien sottes gens
+croient aux augures, et tiennent pour très-résolu que, s'ils n'éternuent
+qu'une seule fois, rien de bon ne peut de tout le jour arriver à celui
+qui l'a fait, non plus qu'à ceux<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Lien vers la note 107"><span class="smaller">[107]</span></a> qui ont affaire à lui. Toutefois,
+remarquant qu'à ce propos les nôtres se gaussaient de lui, et craignant
+que le comte ne le notât pour mauvaise superstition, cedit Roger lui fit
+hommage, bien que malgré lui, en reçut son fief, et demeura nombre de
+jours à son service; mais ensuite il s'écarta, malheureux et misérable,
+de la fidélité qu'il lui avait jurée.</p>
+
+<p>Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> certain
+miracle qui advint au siége de Lavaur, ainsi que nous le tenons d'un
+récit véridique. La cape d'un chevalier des Croisés ayant pris feu, par
+je ne sais quel accident, il arriva, par un miraculeux jugement de Dieu,
+que, brûlant toute entière, elle resta intacte et nullement entamée dans
+la seule petite partie où était cousue la croix. Revenons à notre sujet.</p>
+
+<p>Sicard, seigneur de Puy-Laurens<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Lien vers la note 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, lequel avait été autrefois du bord
+de notre comte, mais puis l'avait quitté, apprenant la prise de Lavaur,
+eut peur, et, abandonnant son château, se réfugia en hâte à Toulouse
+avec ses chevaliers. Or était Puy-Laurens un noble castel, à trois
+lieues de Lavaur, dans le diocèse de Toulouse, que notre comte, après
+qu'il l'eut recouvré, donna à Gui de Lucé<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Lien vers la note 109"><span class="smaller">[109]</span></a>, homme de bon lignage et
+fidèle, lequel y entra aussitôt et le munit. Cependant, Lavaur étant
+tombé en notre pouvoir, l'évêque de Paris, Enguerrand de Coucy, Robert
+de Courtenai, et Juël de Mayenne, se retirèrent et retournèrent en leurs
+quartiers.</p>
+
+<p>Quand les nôtres eurent pris possession de cette place, qu'ils y eurent
+trouvé les gens du comte de Toulouse<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Lien vers la note 110"><span class="smaller">[110]</span></a>, et de plus, considérant qu'il
+s'était départi <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> avec rancune d'auprès notre comte, qu'il avait
+en outre défendu de porter de Toulouse vivres et machines au camp, et
+surtout qu'il avait été excommunié par les légats du seigneur pape, et
+signalé pour beaucoup d'excès; toutes ces choses, dis-je, diligemment
+examinées, ils proposèrent d'attaquer plus à découvert ce comte, déjà
+presque apertement damné; par ainsi, Montfort levant son camp marcha sur
+un château de Mont-Joyre, là où les pélerins avaient été égorgés par le
+comte de Foix. Or, il advint, tandis que l'armée s'y acheminait et en
+était encore éloignée quelque peu, qu'en la place où ces pauvres gens
+avaient été tués par le traître, une colonne de feu apparut aux yeux des
+nôtres, brillant et descendant sur les cadavres des occis; et,
+lorsqu'ils furent arrivés à ce lieu, ils virent tous ces corps gisans
+sur le dos, les bras étendus en forme de croix. Ô chose merveilleuse! et
+j'ai ouï ce miracle de la bouche du vénérable évêque de Toulouse,
+Foulques, lequel était présent.</p>
+
+<p>À son arrivée à Mont-Joyre, le comte le renversa de fond en comble, car
+les gens du château avaient déguerpi par peur, et passa de là vers un
+autre castel, qu'on nomme Casser, et qui appartenait en propre au comte
+de Toulouse, lequel alors vint à Castelnaudary<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Lien vers la note 111"><span class="smaller">[111]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> château
+noble où il mit le feu, de crainte qu'il ne fût pris par les nôtres, et
+qu'il laissa désert. Pour ce qui est de Montfort, poussant sur Casser,
+il en fit le siége; sur quoi les hommes de Raimond qui s'y trouvaient,
+voyant qu'ils ne pourraient tenir long-temps dans cette place, bien que
+très-forte, se rendirent au comte à condition que, nous livrant tous les
+hérétiques qu'elle contenait, eux seraient sauvés; et il fut fait ainsi.
+En effet, il y avait dans Casser beaucoup d'hérétiques parfaits, que les
+évêques présens à l'armée, à leur entrée dans le château, se prirent à
+prêcher et voulurent ramener de leurs erreurs. Mais, n'ayant pu même en
+convertir un seul, ils sortirent dudit lieu, et les pélerins, empoignant
+les infidèles au nombre d'environ soixante, les brûlèrent avec une bien
+grande joie. Au demeurant, il parut à cette occasion, et
+très-clairement, combien le comte de Toulouse chérissait les hérétiques,
+puisque en un sien château fort petit on trouva plus de cinquante de
+leurs parfaits.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LIV.</h2>
+
+<p class="resume">Le clergé de Toulouse, emportant religieusement le corps du
+ Christ, sort de cette ville nourricière des hérétiques et frappée
+ d'interdiction.</p>
+
+<p>Cela fait, l'évêque de Toulouse qui était à l'armée manda au prévôt de
+son église, ensemble à quelques clercs, qu'ils partissent de ladite
+ville; ce qu'ils firent aussitôt, selon l'ordre du prélat, et en
+sortirent les pieds nus, emportant le corps du Christ.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> Après la prise de Casser, notre comte, avançant toujours, vint
+à un autre château de Raimond, appelé Montferrand<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Lien vers la note 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, où se trouvait
+le frère du Toulousain, ayant nom Baudouin, et envoyé par lui pour
+défendre cette place. Arrivé sous ses murs, Montfort en forma le siége;
+et voilà que peu de jours après, au moment où les nôtres donnaient
+l'assaut, le comte Baudouin, car on le nommait ainsi<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Lien vers la note 113"><span class="smaller">[113]</span></a>, voyant qu'il
+ne pourrait faire longue résistance, rendit le château, moyennant que
+lui et les siens en sortiraient libres. Même, une fois délivré, il fit
+serment que d'ores en avant il ne combattrait en aucune sorte l'Église
+ni le comte; bien plus, que, si celui-ci le voulait, il l'aiderait
+envers tous et pour tout. Puis il s'en alla chez son frère, savoir le
+comte de Toulouse; mais presque aussitôt il revint vers Montfort, et,
+l'abordant, lui fit prière qu'il daignât le recevoir pour son homme,
+offrant de le servir fidèlement en tout et contre tous. Quoi plus? Le
+comte y consentit: Baudouin fut réconcilié à l'Église, et, de ministre
+du diable, devint ministre du Christ. De fait, il garda sa foi, et, dès
+ce jour et par suite, il combattit de toute sa force les ennemis de la
+foi. Ô Providence! ô miséricorde du Rédempteur! Voici deux frères nés du
+même père, toutefois de bien loin dissemblables; et celui qui a dit par
+la bouche du prophète<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Lien vers la note 114"><span class="smaller">[114]</span></a>: <i>J'ai aimé Jacob, mais Ésaü me fut en
+haine</i>, laissant l'un de ces deux plongé dans la boue de l'incrédulité,
+en arracha miraculeusement <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> l'autre et bénévolement, par un
+secret dessein que lui-même a connu. Ni faut-il taire qu'au moment où le
+comte Baudouin sortait de Montferrand, et avant qu'il fût venu devers
+notre comte, certains routiers ayant détroussé, en haine des Croisés,
+des pélerins qui revenaient du pélerinage de Saint-Jacques, il s'enquêta
+soigneusement, dès qu'il l'eut appris, quels étaient ceux qui les
+avaient pillés, et fit rendre en entier tout ce qu'ils avaient volé:
+présage de sa future loyauté et de sa noble et fidèle conduite.</p>
+
+<p>Montferrand étant pris et quelques autres places à l'entour,
+Castelnaudary même, où le Toulousain avait mis le feu, comme il est dit
+plus haut, ayant été fortifié par les nôtres, notre comte passa le Tarn,
+et marcha sur un certain château nommé Rabastens<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Lien vers la note 115"><span class="smaller">[115]</span></a>, au territoire
+albigeois, qui lui fut livré par les bourgeois. Après quoi, poussant
+devant lui, profitant et croissant toujours, il acquit de la même
+manière, sans coup férir et condition aucune, six autres nobles châteaux
+dont voici les noms, savoir: Montaigu<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Lien vers la note 116"><span class="smaller">[116]</span></a>, Gaillac<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Lien vers la note 117"><span class="smaller">[117]</span></a>, Cahusac<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Lien vers la note 118"><span class="smaller">[118]</span></a>,
+Saint-Marcel<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Lien vers la note 119"><span class="smaller">[119]</span></a>, la Guépie<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Lien vers la note 120"><span class="smaller">[120]</span></a> et Saint-Antonin<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Lien vers la note 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, lesquels, tous
+voisins l'un de l'autre, le comte de Toulouse avait ôtés au vicomte de
+Béziers.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> CHAPITRE LV.</h2>
+
+<p class="resume">Du premier siége de Toulouse par les comtes de Montfort et de
+ Bar.</p>
+
+<p>Les choses en étaient à ce point lorsqu'on vint annoncer à notre comte
+que celui de Bar arrivait à marches forcées pour se joindre à l'armée du
+Christ, et qu'il s'approchait de Carcassonne. À cette nouvelle, le comte
+entra en joie bien vive pour les grandes choses qu'on disait de ce
+seigneur, et tous nos gens attendaient beaucoup de son arrivée; mais il
+en fut bien autrement que nous ne l'avions espéré, afin que Dieu,
+donnant gloire à son nom, montrât que c'est en lui, non dans l'homme,
+qu'il faut se fier.</p>
+
+<p>Toutefois Montfort envoya au devant dudit comte des chevaliers pour le
+conduire vers Toulouse par une certaine rivière, où lui-même avec son
+armée devait venir à sa rencontre; et il fut fait de la sorte. Or, le
+comte de Toulouse et le comte de Foix, ensemble une multitude d'ennemis,
+apprenant que l'armée marchait sur Toulouse, vinrent à ladite rivière,
+laquelle n'était éloignée de cette ville que d'une demi-lieue<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Lien vers la note 122"><span class="smaller">[122]</span></a>; et
+de cette façon les nôtres s'y rendirent d'un côté, et les ennemis de
+l'autre, outre qu'ils avaient fait ruiner le pont qui joignait les deux
+rives, pour que nos gens ne pussent passer sur leur bord. Davantage les
+Croisés, se boutant çà et là en recherche d'un gué, trouvèrent un autre
+pont que les autres s'occupaient <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> sur l'heure même à détruire.
+Mais eux, par bien grande prouesse, qui sur le pont, qui à la nage,
+traversèrent la rivière, et poussèrent vaillamment les ennemis jusqu'aux
+portes mêmes de Toulouse, d'où, revenant sur leurs pas, ils passèrent la
+nuit sur la rive, et là délibérèrent d'assiéger Toulouse le lendemain.
+Les nôtres donc s'ébranlèrent, et vinrent asseoir leurs tentes aux
+portes de cette ville, ayant parmi eux le comte de Bar et plusieurs
+nobles hommes d'Allemagne. Au demeurant, le siége ne fut établi que d'un
+côté, vu que nous n'étions en assez grand nombre pour le former
+entièrement.</p>
+
+<p>Étaient enfermés au dedans des murs le comte de Toulouse et son parent,
+le comte de Comminges, qui l'assistait de tout son pouvoir; plus, le
+comte de Foix et autres chevaliers à l'infini, enfin les citoyens de
+Toulouse dont le nombre ne se pouvait compter. Que dirai-je? En
+comparaison des assiégés, nous paraissions bien peu. D'ailleurs, comme
+il serait trop long de raconter tous les événemens de ce siége, nous
+dirons en peu de mots que toutes fois et quantes les ennemis faisaient
+sortie pour attaquer les nôtres, ils étaient ramenés en désordre, et
+forcés de rentrer dans leurs murailles, par la brave résistance de nos
+gens. Un jour même qu'ils les poussaient ainsi hardiment sur la ville,
+ils tuèrent dans l'assaut un cousin du comte de Comminges et ce
+Guillaume de Rochefort, frère de Bernard, évêque de Carcassonne, dont
+nous avons parlé plus haut. Une autre fois, les nôtres faisant, comme il
+est d'usage, la méridienne après leur repas, car on était en été, les
+ennemis sachant qu'ils reposaient, et sortant par un chemin caché, se
+<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> ruèrent sur l'armée; mais les Croisés, se levant aussitôt, les
+reçurent vaillamment, et les forcèrent de rebrousser vers Toulouse.
+Finalement, tandis que cela se passait, Eustache......<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Lien vers la note 123"><span class="smaller">[123]</span></a> et Simon,
+châtelain de Melfe, gentilshommes, lesquels étaient sortis du camp pour
+escorter nos vivandiers, venant à rejoindre l'armée avec des vivres, les
+ennemis leur coururent sus, et s'avisèrent de les vouloir prendre, d'où
+suivit qu'ayant fait vigoureuse résistance, Eustache reçut dans le flanc
+un couteau qui lui fut lancé par un d'entre eux, suivant qu'ils usent de
+faire. Pour ce qui est du châtelain, grâce à mille efforts et maints
+traits de courage, il échappa sain et sauf.</p>
+
+<p>Cependant, faute de vivres, une grande cherté advint dans l'armée, en
+même temps que de mauvais bruits couraient sur le comte de Bar, et que
+tous ceux du camp en portaient une sinistre opinion. Ô juste jugement de
+Dieu! Hommes, ils avaient espéré que ce comte ferait merveilles, et d'un
+homme avaient présumé plus que de raison; mais Dieu, qui dit par la
+bouche du prophète<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Lien vers la note 124"><span class="smaller">[124]</span></a>: <i>Je ne donnerai ma gloire à un autre</i>, sachant
+que, si les nôtres obtenaient bonne réussite en ce siége, on
+l'attribuerait à la créature, et non au Créateur, ne voulut permettre
+qu'il s'y fît rien de grand. Voyant donc notre comte que la chose ne
+profitait en rien, que fortes dépenses s'amassaient, et que l'avancement
+des affaires du Christ souffrait détriment notable, levant le siége
+devant Toulouse, il prit route sur un certain château vers le territoire
+du comte de Foix, qu'on nomme <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Hauterive<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Lien vers la note 125"><span class="smaller">[125]</span></a>, et, y ayant mis
+garnison de ses servans, il vint à Pamiers. Or, voilà que soudain
+accoururent routiers à Hauterive, et aussitôt les gens du château
+voulurent prendre les servans que le comte y avait laissés, et les
+livrer aux routiers; mais eux, se retirant dans le fort, se mirent en
+devoir de résister, bien qu'il fût d'une médiocre défense. Ô furieuse
+trahison! ô crime horrible! Puis, voyant qu'ils ne pourraient s'y
+maintenir, ils dirent aux routiers qu'ils leur rendraient la place,
+pourvu qu'ils les laissassent sortir la vie sauve et sans dommage; ce
+qui fut fait. Ensuite de la chose, notre comte, bientôt après, passa par
+ledit château, et le réduisit en cendres tout entier. Bref, partant de
+Pamiers, il vint à un autre nommé Vareilles<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Lien vers la note 126"><span class="smaller">[126]</span></a>, près de Foix, lequel
+trouvant vide et incendié, il y posta de ses gens, pénétra dans le
+territoire du comte de Foix, saccagea plusieurs de ses castels, brûla
+même entièrement le bourg du même nom, et, après avoir passé huit jours
+dans les environs de Foix, détruit les arbres et déraciné les vignes, il
+retourna à Pamiers.</p>
+
+<p>Or, était venu vers ce comte l'évêque de Cahors, député par la noblesse
+du pays de Quercy, laquelle le suppliait de s'y rendre, disant qu'elle
+l'établirait son seigneur, et tiendrait de lui ses terres, relevant
+jusqu'à ce jour du comte de Toulouse. Pour lors, il pria le comte de Bar
+et les nobles allemands de l'accompagner, ce que tous accordèrent et
+promirent de faire; mais comme ils étaient en route, et près de
+Castelnaudary, le comte, de peur, faillit à sa promesse, et nonchalant
+de son honneur et renom, il dit à Montfort <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> qu'il n'irait du
+tout avec lui. Tous en restèrent ébahis, et se joignant à notre comte,
+lequel était bien violemment troublé, ils lui firent instantes prières,
+sans toutefois en rien obtenir. L'autre, sur l'heure, demanda à ceux
+d'Allemagne s'ils étaient toujours en dessein de le suivre; et, comme
+ils eurent assuré qu'ils chemineraient très-volontiers avec lui, il se
+remit en marche vers Cahors, tandis que le comte de Bar, prenant une
+autre route, tourna bride sur Carcassonne. Disons qu'à son départ il eut
+à endurer tel opprobre qu'il ne serait facile de l'exprimer, pour autant
+que ceux de notre armée le lardaient si publiquement d'injures, et à ce
+point que nous n'osons, par vergogne, dire et écrire ce qu'ils disaient.
+Et il advint ainsi, par le juste jugement de Dieu, que celui qui, en
+venant au pays albigeois, était dans les villes et châteaux craint et
+honoré de tous, fut à son retour honni de tous et avili à tous les yeux.</p>
+
+<p>Quant à notre comte, dans sa marche vers Cahors, il passa par un certain
+château de Caylus<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Lien vers la note 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, au territoire de cette ville, l'assaillit, et
+brûla tout le bourg extérieur; et, arrivant à Cahors, il y fut reçu
+honorablement; puis, y ayant passé quelques jours, il en sortit avec les
+Allemands dont il est parlé ci-dessus, les conduisant jusqu'au lieu dit
+Roquemadour<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Lien vers la note 128"><span class="smaller">[128]</span></a>, où ils se séparèrent, les uns pour retourner chez eux,
+le comte pour revenir à Cahors. Durant son séjour en cette ville, on lui
+annonça que deux de ses chevaliers, savoir, Lambert de Turey<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Lien vers la note 129"><span class="smaller">[129]</span></a>, et
+Gautier de <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> Langton, frère de l'évêque de Cantorbéry, avaient
+été pris par ceux du comte de Foix. Rapportons en peu de mots quelque
+chose de la manière dont cela arriva, ainsi que nous l'avons appris de
+tous les deux.</p>
+
+<p>Un jour qu'ils chevauchaient près des domaines du comte de Foix en
+compagnie de plusieurs gens du pays, celui-ci, le sachant, les
+poursuivit avec une grande troupe des siens. Or, les indigènes qui,
+selon ce qu'on dit, avaient brassé cette trahison, ayant fui soudain à
+la vue de cette multitude, les nôtres ne se trouvèrent plus que six; si
+bien qu'ils furent enveloppés par un bon nombre d'ennemis (le comte
+allant sur les talons des fuyards), lesquels tuèrent tous leurs chevaux.
+Bien que démontés cependant, et entourés par cette foule d'ennemis, nos
+gens se défendaient vaillamment, quand l'un des agresseurs, plus noble
+que les autres et parent du comte de Foix, dit à Lambert qu'il
+connaissait, qu'ils se rendissent à eux. À quoi ce preux garçon:
+«l'heure, répondit-il, n'en est encore venue.» Mais quand il vit qu'il
+n'y avait moyen d'échapper: «Nous nous rendrons, dit-il, à condition que
+tu nous promettras cinq choses; savoir, que tu ne nous tueras ni
+mutileras, que nous tiendras en honnête garde, que tu ne nous sépareras
+point, que tu nous admettras à rançon convenable, et enfin que tu ne
+nous bailleras en pouvoir d'autrui. Si tu nous promets fermement toutes
+ces choses, nous nous rendrons; sinon, non. Nous sommes prêts à mourir,
+mais aussi nous nous confions dans le Seigneur, espérant que nous ne
+mourrons seuls, et que vendant chèrement notre vie, par l'aide du
+Christ, nous tuerons <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> d'abord bon nombre d'entre vous. Nous
+n'avons encore les mains liées, et sûr ne nous prendrez à votre aise ni
+à bon marché.» À ces paroles de Lambert, ledit chevalier répondit, en
+promettant qu'il ferait volontiers tout ce qu'il demandait. «Viens donc,
+reprit Lambert, et me donne en la main ta foi sur telles conditions.» Ce
+qu'il n'osa faire, ni ne voulut approcher qu'au préalable les nôtres ne
+l'eussent garanti contre toute surprise; puis, Lambert et les cinq
+autres l'ayant fait, il vint à eux, et les emmena prisonniers sous les
+susdites restrictions. Mais bientôt, gardant mal sa promesse, il les
+livra au comte de Foix, qui les fit charger de grosses chaînes, et jeter
+dans un cachot si étroit et si bas qu'ils ne pouvaient se tenir debout
+ni s'étendre de leur long par terre. Même, ils n'avaient point de jour
+non plus que de chandelle, et seulement quand ils mangeaient, il y avait
+dans leur geôle un pertuis très-petit par où on leur tendait leur
+nourriture. Là pourtant les retint le comte de Foix très-long-temps, et
+jusqu'à ce qu'ils se fussent rachetés à grand prix. Revenons maintenant
+à notre histoire.</p>
+
+<p>Le noble comte ayant terminé à Cahors les affaires pour lesquelles il y
+était venu, il eut dessein d'aller au pays albigeois. Partant donc de
+Cahors, passant par ses castels et visitant ses marches, il retourna
+vers Pamiers, et arriva près d'un fort voisin de cette ville qu'il
+trouva disposé à se défendre, ayant dans ses murs six chevaliers et
+beaucoup d'autres. Le comte ne le put prendre le même jour; mais au
+lendemain de bon matin, ayant donné l'assaut, brûlé la porte et sapé le
+mur, il l'enleva de force, et le détruisit <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> après avoir tué
+trois des six chevaliers et ceux qui s'y trouvaient, ne réservant selon
+l'avis des siens que les trois de reste, pour ce qu'ils avaient promis
+qu'ils feraient rendre Lambert de Turey, et l'anglais Gautier de
+Langton, que le comte de Foix retenait, ainsi que nous l'avons dit. De
+là, il gagna Pamiers, où l'on vint lui apprendre que les gens de
+Puy-Laurens avaient par trahison livré la ville à Sicard, anciennement
+seigneur du château, et que tant ledit Sicard avec ses chevaliers, que
+ces traîtres assiégeaient déjà les hommes de Gui de Lucé, qui gardaient
+le château et étaient retranchés dans le fort. À cette nouvelle le comte
+se troubla, et marcha en hâte au secours de cette place, qu'il avait
+donnée audit Gui de Lucé, comme nous l'avons expliqué plus haut; mais
+comme il arrivait à Castelnaudary, un exprès vint à lui, qui lui annonça
+que les gens de Gui avaient rendu aux ennemis la tour de Puy-Laurens, et
+toutes les fortifications du château. De fait, il en était ainsi, vu
+qu'un certain chevalier, auquel surtout la garde en avait été commise
+par le nouveau tenancier, avait livré cette tour aux ennemis à beaux
+deniers comptant, selon qu'il fut dit alors. Pour quoi, quelques jours
+après, fut-il accusé de trahison en la cour du comte, et n'ayant voulu
+se défendre par le moyen du combat singulier, Gui le fit attacher à une
+potence. Pour ce qui est de Montfort, laissant certains chevaliers à lui
+pour la garnison de Castelnaudary, il vint de sa personne à Carcassonne,
+après en avoir envoyé quelques autres avec des arbalétriers pour
+défendre Mont-Ferrand. Déjà, en effet, le comte de Toulouse et les
+autres ennemis de la foi avaient repris force et courage, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>
+voyant que notre comte était quasi tout seul, et battaient la campagne
+pour tâcher de recouvrer par trahison les châteaux qu'ils avaient
+perdus. Ce fut lorsqu'il était à Carcassonne qu'on lui apprit la marche
+d'une grande troupe d'ennemis contre Castelnaudary: cette nouvelle le
+mit en grand émoi, et soudain il envoya à ses chevaliers en ce château,
+leur mandant qu'ils n'eussent peur, parce que lui-même allait venir et
+les secourrait.</p>
+
+<a id="chap56" name="chap56"></a>
+<h2>CHAPITRE LVI.</h2>
+
+<p class="resume">Le comte de Toulouse assiége Castelnaudary et le comte Simon qui
+ le défendait.</p>
+
+<p>Un certain jour de dimanche, durant que le comte était à Carcassonne,
+après qu'il eut entendu la messe et qu'il eut communié, étant sur le
+point de se rendre à Castelnaudary, un frère convers de l'ordre de
+Cîteaux, lequel était présent, se prit à le consoler et à l'encourager
+de son mieux. Sur quoi ce noble personnage présumant tout de Dieu:
+«Pensez-vous, dit-il, que j'aie peur? Il s'agit de l'affaire du Christ;
+L'Église entière prie pour moi; je sais que nous ne saurions être
+vaincus.» Il dit et partit en hâte pour Castelnaudary, s'assurant en
+route que quelques châteaux aux environs de cette ville s'étaient déjà
+soustraits à sa domination, et que plusieurs de ceux qu'il y avait mis
+pour les garder avaient été traîtreusement occis par les ennemis. Tandis
+donc qu'il était dans Castelnaudary, voilà que le Toulousain, le comte
+de Foix et Gaston de Béarn, <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> ensemble certains nobles gascons
+sortis de Toulouse avec une multitude infinie de soldats, se pressaient
+d'arriver sur le susdit château pour en faire le siége. Voire même,
+venait avec eux ce très-méchant apostat, ce prévaricateur, fils du
+diable en iniquité, ministre de l'Antéchrist, savoir, Savary de Mauléon,
+surpassant tous autres hérétiques, pire que pas un infidèle, affronteur
+de l'Église, ennemi de Jésus-Christ. Ô homme, ou, pour mieux dire,
+poison détestable<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Lien vers la note 130"><span class="smaller">[130]</span></a>! ce Savary, disais-je, qui, scélérat et tout
+perdu, prudent et imprudent, courant contre Dieu la tête haute, a bien
+osé s'en prendre même à sa sainte Église! Ô prince d'apostasie, artisan
+de cruauté, auteur de perversité! ô complice des méchans! ô consort des
+pervers! homme, opprobre des hommes, ignare en vertu, homme diabolique,
+bien plus, diable tout-à-fait! Quand apprirent les nôtres qu'ils
+arrivaient sur eux en si grand nombre, quelques-uns conseillèrent au
+comte que, laissant des siens à la défense du château, il se retirât à
+Fanjaux ou même à Carcassonne; mais pensant plus sainement, et Dieu
+pourvoyant mieux au bien de la cause, il voulut attendre dans
+Castelnaudary la venue des ennemis. Ni faut-il taire que, durant qu'il
+s'y trouvait et qu'il était presque en la main des ennemis, voici
+qu'envoyé par Dieu survint Gui de Lucé avec environ cinquante
+chevaliers, que le noble comte avait tous envoyés au roi d'Arragon
+contre le Turc, et dont l'arrivée le réjouit bien fort et réconforta
+tous ses esprits. Or ce roi, très-mauvais qu'il était et n'ayant jamais
+aimé le service de la foi non plus que notre comte, s'était montré
+grandement incivil envers <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> ceux qu'il avait expédiés à son
+aide; voire même, ce très-perfide prince avait-il, comme on l'assura,
+tendu sur la route des embûches à nos chevaliers alors qu'ils
+retournaient près de notre comte, selon qu'il le leur avait mandé par
+écrit. Mais ils eurent vent de cette trahison, et s'écartèrent de la
+voie publique. Ô cruelle rétribution d'une &oelig;uvre pieuse! ô dur
+salaire d'un si grand service! Revenons à notre propos.</p>
+
+<p>Adonc le comte s'étant renfermé dans Castelnaudary et y attendant de
+pied ferme la venue de ses ennemis, voilà qu'un jour ils se présentèrent
+soudain en troupes innombrables, et couvrant la terre comme nuées de
+sauterelles, et se mirent à courir d'un et d'autre côté, serrant de près
+la place. À leur approche, les gens du faubourg se précipitant aussitôt
+par dessus la muraille extérieure, passèrent à eux et leur abandonnèrent
+ce faubourg de prime abord, où sur l'heure ils entrèrent et se mirent à
+se répandre çà et là, tout joyeux et grandement aises. Or notre comte
+était pour lors à table; mais faisant prendre les armes aux siens après
+qu'ils se furent repus, ils sortirent du château; et chassant prestement
+devant eux tout ce qu'ils trouvèrent dans le faubourg, ils jetèrent
+bravement dehors les fuyards transis de peur. Après quoi le comte de
+Toulouse et ses compagnons posèrent leur camp sur une montagne vis-à-vis
+la place, l'entourant à tel point de fossés, de barrières en bois et de
+retranchemens, qu'ils semblaient plutôt assiégés qu'assiégeans, et leurs
+positions plus fortes et d'un accès plus difficile que le château même.
+Toutefois, vers le soir, les ennemis rentrèrent dans le faubourg pour
+autant qu'il était <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> désert, les nôtres n'ayant pu le garnir vu
+leur petit nombre. En effet, ils ne comptaient pas plus de cinq cents
+hommes, tant chevaliers que servans, tandis qu'on estimait à cent mille
+l'armée des attaquans. Au demeurant, ceux des leurs qui étaient revenus
+dans ledit faubourg, craignant d'en être expulsés comme la première
+fois, le fortifièrent de notre côté au moyen de charpentes et de tout ce
+qu'ils purent imaginer, afin que nos gens ne pussent sortir sur eux, et
+percèrent en plusieurs endroits le mur extérieur entre le faubourg et
+leur armée pour pouvoir fuir plus librement s'il en était besoin; ce qui
+n'empêcha pas qu'au lendemain les assiégés faisant une nouvelle sortie,
+et ruinant tout ce que les ennemis avaient remparé, ne les en
+chassassent, ainsi qu'ils avaient déjà fait, et ne les poursuivissent
+fuyant à toutes jambes jusques à leur camp.</p>
+
+<p>Il ne faut taire d'ailleurs en quelle situation critique se trouvait
+alors notre comte. La comtesse était dans Lavaur, son fils aîné, Amaury,
+malade à Fanjaux, la fille qui leur était née en ces quartiers en
+nourrice à Mont-Réal; et nul d'eux ne pouvait voir l'autre ni lui porter
+le moindre secours. N'omettons pas non plus de dire que, bien que les
+nôtres fussent très-peu nombreux, ils faisaient chaque jour des sorties,
+et attaquaient rudement et bien dru le camp du Toulousain; si bien que,
+comme nous l'avons déjà dit, ils avaient plutôt l'air d'assiégeans que
+d'assiégés. Mais ce camp était défendu par tant d'obstacles, ainsi que
+nous l'avons expliqué, qu'ils ne pouvaient y pénétrer malgré leurs
+efforts et l'ardent désir qui les poussait sus. Ajoutons encore que nos
+servans ne <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> faisaient difficulté de mener abreuver, en vue des
+autres, les chevaux de nos gens aussi loin du château qu'une bonne
+demi-lieue, et même que nos fantassins vendangeaient chaque jour, car
+c'était le temps des vendanges, les vignes plantées près de l'armée
+ennemie, sous ses yeux et à son grand regret. Un jour cependant ce
+très-méchant traître comte de Foix, et son égal en malice, Roger
+Bernard, son fils, ensemble une grande partie de leurs troupes,
+s'avisèrent d'attaquer les nôtres postés en armes devant les portes du
+château. Ce que voyant nos gens, et se ruant sur eux à leur approche
+avec une extrême vigueur, ils jetèrent à bas de leurs chevaux le fils
+même dudit comte, ainsi que plusieurs autres, et les forcèrent de
+regagner en désordre leurs pavillons. Finalement, vu que nous ne
+pourrions rapporter en détail tous les engagemens et événemens de ce
+siége, bornons-nous à certifier en peu de mots que toutes fois et
+quantes les ennemis étaient si osés que d'aborder les nôtres pour les
+attaquer de quelque façon que ce fût, les assiégés restaient tout le
+jour devant les portes du château, appelant le combat, au lieu que les
+autres retournaient à leurs tentes avec grande honte et confusion.</p>
+
+<p>Durant que ces choses se passaient, les châteaux environnans se
+séparèrent de notre comte, et se rendirent à celui de Toulouse. Ceux,
+entre autres, de Cabaret députèrent un jour vers Raimond, lui mandant de
+venir ou d'envoyer vers eux, et qu'aussitôt ils lui livreraient cette
+place, laquelle était à cinq lieues de Castelnaudary. Par une belle nuit
+donc, un bon nombre des siens se mirent en marche par son ordre, et
+partirent pour occuper Cabaret. Mais tandis qu'ils <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> étaient en
+route, il arriva que, par une disposition de la divine clémence, ils
+perdirent le chemin qui y conduisait, et qu'après s'être long-temps
+égarés par voies non frayées, ils ne purent parvenir jusque-là; si bien
+qu'ils en furent pour une bonne course à droite et à gauche, et
+revinrent au camp d'où ils étaient sortis.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le comte de Toulouse fit dresser une machine dite
+mangonneau, qui commença à battre la place, sans toutefois faire grand
+mal aux nôtres, ou même du tout. Pour quoi cedit comte fit, quelques
+jours après, préparer un autre engin de grandeur monstrueuse pour ruiner
+les murailles du château, lequel lançait des pierres énormes, et
+renversait tout ce qu'il atteignait. Or, quand nos ennemis l'eurent fait
+jouer pendant un bon bout de temps, un certain bouffon<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Lien vers la note 131"><span class="smaller">[131]</span></a> au comte de
+Toulouse vint à lui: «Et pourquoi, lui dit-il, dépensez-vous tant pour
+cette machine? qu'avez-vous à faire de vous donner tant de mal pour
+renverser les murs de Castelnaudary? ne voyez-vous pas chaque jour que
+les ennemis arrivent jusqu'à nos tentes, et vous que vous n'osez en
+sortir? Certes vous devriez plutôt désirer que leurs murailles fussent
+de fer pour qu'ils ne pussent venir à nous.» En effet, il arrivait en ce
+siége chose contre l'habitude et fort surprenante, savoir que, tandis
+que d'ordinaire ce sont les assiégeans qui attaquent les assiégés, ici,
+du contraire, c'étaient les assiégés qui étaient sur l'offensive et
+incessamment agresseurs. Les nôtres même se gaussaient des ennemis en
+semblables propos, leur disant: «Pourquoi faites-vous tant de frais pour
+votre machine? Pourquoi <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> prendre tant de peine à détruire nos
+remparts? croyez-nous sur parole, nous vous épargnerons tous ces coûts,
+nous vous soulagerons de si grand travail. Donnez-nous seulement vingt
+marques<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Lien vers la note 132"><span class="smaller">[132]</span></a>, et nous abattrons jusqu'au pied cent coudées du mur en
+longueur, nous le mettrons au ras de terre, afin que, si le c&oelig;ur vous
+en dit, vous puissiez passer à nous tout à votre aise et sans obstacle.»
+Ô vertu d'esprit! ô bien grande force d'âme! Un jour notre comte sortant
+du château s'avançait pour avarier la susdite machine; et comme les
+ennemis l'avaient entourée de fossés et de barrières, tellement que nos
+gens ne pouvaient y arriver, ce preux guerrier, si veux-je dire le comte
+de Montfort, voulait, tout à cheval, franchir un très-large fossé et
+très-profond afin d'aborder hardiment cette canaille. Mais voyant
+quelques-uns des nôtres le péril inévitable où il allait se jeter s'il
+faisait ainsi, ils saisirent son cheval à la bride et le retinrent pour
+l'empêcher de s'exposer à une mort imminente; puis tous s'en revinrent
+au château après avoir tué plusieurs des ennemis et sans avoir perdu un
+seul homme.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là quand le comte envoya son maréchal Gui de
+Lévis, homme féal et fort en armes, pour qu'il fît avoir des vivres au
+comte de Fanjaux et de Carcassonne, et ordonnât à ceux de cette ville et
+de Béziers qu'ils se dépêchassent de lui porter secours; lequel Gui de
+Lévis n'ayant pu rien faire de bon, pour ce que tout le pays s'était
+gâté et allait à la male route, revint vers le comte de Montfort.
+Celui-ci, pour lors, <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> le renvoya de nouveau, et avec lui le
+noble homme Matthieu de Marly, frère de Bouchard, qui tous deux arrivant
+aux gens des terres du comte, les prièrent à maintes fois de se rendre
+près de lui, ajoutant menaces à prières. Bref, comme ces vassaux pervers
+et branlant déjà dans le manche ne voulurent les écouter, ils se
+rendirent vers Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de cette
+cité, les priant et les avisant de donner aide à Montfort; ceux-ci
+répondirent bien que, si leur seigneur Amaury voulait aller avec eux,
+ils le suivraient; mais celui-ci, pour cauteleux sans mesure et
+très-matois qu'il était, ne put être induit à ce faire. Sortant donc de
+Narbonne, lesdits chevaliers, sans avoir tiré d'une ville aussi
+populeuse plus de trois cents hommes, vinrent à Carcassonne, et de tout
+le pays n'en purent avoir plus haut que cinq cents; voire quand ils les
+voulurent mener au comte, ceux-ci refusèrent absolument, et soudain
+s'enfuirent et s'enfouirent tous chez eux.</p>
+
+<p>Cependant le très-perfide comte de Foix s'était saisi d'un certain
+château appartenant à Bouchard de Marly, près Castelnaudary, à l'orient
+et vers Carcassonne, qu'on nomme Saint-Martin, ainsi que de quelques
+autres forteresses aux environs, et les avaient munies contre les
+nôtres. Pour ce qui est du comte, il avait mandé audit Bouchard et à
+Martin d'Algues, qui était à Lavaur avec la comtesse, de venir à
+Castelnaudary. Or ce Martin était un chevalier espagnol, d'abord des
+nôtres, mais qui se conduisit bien mal ensuite, comme on verra ci-après.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> CHAPITRE LVII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment les Croisés mirent en déroute le comte de Foix dans un
+ combat très-opiniâtre près la citadelle de Saint-Martin, et de
+ leur éclatante victoire.</p>
+
+<p>Il y avait avec notre comte un certain chevalier Carcassonnais, natif de
+Mont-Réal, Guillaume, dit le Chat<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Lien vers la note 133"><span class="smaller">[133]</span></a>, auquel le seigneur comte avait
+donné des terres, qu'il avait fait chevalier, et gardait en telle
+familiarité que ce Guillaume avait tenu sa fille sur les fonts
+baptismaux. Montfort, la comtesse et tous les nôtres se reposaient sur
+lui du soin de maintenir le pays, et s'y fiaient au point que le
+seigneur Simon lui avait quelque temps baillé en garde son propre fils
+aîné; même il l'avait envoyé de Castelnaudary à Fanjaux pour conduire à
+son secours les hommes des châteaux voisins. Mais lui, pire que tout
+autre de nos ennemis, le plus méchant des traîtres, ingrat malgré tant
+de bienfaits, oubliant tant de marques d'affection, s'associa à aucuns
+des gens de ces quartiers, de même humeur et malice que lui, et ils
+s'accordèrent si bien en méchanceté que de vouloir prendre le susdit
+maréchal et ses compagnons à leur retour de Carcassonne pour les livrer
+au comte de Foix. Ô façon inique de félonie! ô peste infâme! ô artifice
+de cruauté! ô invention diabolique! Mais le maréchal le sut, et, se
+dévoyant du chemin, évita le piége qu'on lui tendait. Ni faut-il passer
+sous silence que plusieurs hommes du <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> pays, voire quelques
+abbés, qui avaient bon nombre de châteaux, rompirent alors avec notre
+comte, et jurèrent fidélité au Toulousain. Ô serment exécrable! ô
+déloyale fidélité!</p>
+
+<p>Cependant Bouchard de Marly et Martin d'Algues, ensemble quelques autres
+chevaliers de notre comte, venant de Lavaur, et faisant hâte pour aller
+à son aide, arrivèrent à Saissac, château dudit Bouchard, n'osant se
+rendre à Castelnaudary par le droit chemin. Or, le jour d'avant leur
+entrée dans Castelnaudary le comte de Foix, qui savait d'avance leur
+arrivée, était sorti et venu au fort de Saint-Martin, par où devaient
+passer les nôtres, afin de les attaquer: ce qu'apprenant notre noble
+comte, il envoya au secours des siens Gui de Lucé, le châtelain de
+Melfe, le vicomte d'Onges, et autres chevaliers, jusqu'au nombre de
+quarante, et leur manda qu'au lendemain sans faute ils auraient bataille
+contre le susdit comte de Foix; pour lui, il ne s'en réserva pas plus de
+soixante, y compris les écuyers à cheval. Le comte de Foix, instruit du
+renfort que le nôtre avait envoyé à ses gens, quitta Saint-Martin, et
+retourna à l'armée pour y prendre des soldats, et revenir sur le
+maréchal et ceux qui l'accompagnaient. Dans l'intervalle, Montfort parla
+en ces termes à Guillaume le Chat et aux chevaliers du pays qui étaient
+avec lui dans Castelnaudary: «Voici, dit-il, très-chers frères, que les
+comtes de Toulouse et de Foix, gens très-puissans, et suivis d'une
+grande multitude, sont en quête de ma vie, tandis que je suis quasi seul
+au milieu de mes ennemis. Je vous prie de par Dieu que si, poussés par
+crainte ou par amour, vous voulez passer à eux et <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> me laisser
+là, vous ne me le cachiez; de mon côté je vous ferai conduire jusqu'à
+leur armée sains et saufs.» Ô noblesse d'un grand homme! ô excellence
+bien digne d'un prince! À quoi répondit cet autre Judas, savoir
+Guillaume: «N'advienne, mon seigneur, n'advienne que nous vous
+quittions; oui, quand même tous vous abandonneraient, je resterai avec
+vous jusqu'à la mort.» Tous dirent la même chose. Peu de temps après
+pourtant, ledit traître s'éloigna du comte avec certains autres de ses
+camarades, et, de l'un de ses plus familiers, devint son plus cruel
+persécuteur. Les choses en étaient là quand le maréchal Bouchard de
+Marly, et ceux qui le suivaient, ayant de bon matin entendu la messe,
+après confession faite et le corps du Seigneur dévotement reçu,
+montèrent à cheval, et reprirent leur route pour aller rejoindre le
+comte, tandis que, de son côté, le comte de Foix, sachant qu'ils
+avançaient, et prenant avec lui une grande troupe de cavaliers, l'élite
+de toute l'armée, et plusieurs milliers de piétons pareillement bien
+choisis, se porta rapidement au devant des nôtres pour les attaquer,
+après avoir divisé les siens en trois corps. Cependant le comte Simon,
+qui, ce jour-là, s'était posté devant les portes de Castelnaudary, et
+attendait avec grande inquiétude l'arrivée de ses chevaliers, lorsqu'il
+vit l'autre partir en hâte pour tomber sur eux, consulta ceux qui
+étaient avec lui sur ce qu'il fallait faire alors; et, comme plusieurs
+étaient de divers sentimens, les uns disant qu'il devait rester pour la
+garde du château, les autres soutenant, au contraire, qu'il fallait
+courir au secours de nos gens, cet homme d'un courage indomptable, cet
+homme d'invincible <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> vaillance s'exprima en ces termes, suivant
+ce qu'on rapporte: «Nous ne sommes restés ici qu'en bien petit nombre,
+et la cause du Christ dépend toute entière de cette rencontre. À Dieu ne
+plaise que nos chevaliers meurent en glorieux combat, et que moi
+j'échappe en vie, mais couvert de honte! Je veux vaincre avec les miens,
+ou mourir avec eux. Allons donc nous aussi, et, s'il le faut, périssons
+avec eux.» Quel homme aurait pu, durant cette scène, ne pas verser des
+larmes! Il parle de cette sorte tout en pleurant, et aussitôt il vole au
+secours des siens. Pour ce qui est du comte de Foix, au moment où il
+s'approcha des nôtres, il réunit en un seul les trois corps qu'il avait
+formés à son départ. Ajoutons avant tout que l'évêque de Cahors et
+quelques moines de Cîteaux qui, du commandement de leur abbé, géraient
+les affaires de Jésus-Christ, venaient en compagnie du maréchal,
+lesquels, voyant les ennemis s'avancer, et la bataille être désormais
+imminente, commencèrent d'exhorter nos gens à se conduire en hommes de
+c&oelig;ur, leur promettant très-fermement que, s'ils succombaient en ce
+glorieux combat pour la foi chrétienne, ils obtiendraient la rémission
+de leurs péchés, et que, gagnant sur l'heure la couronne d'honneur et de
+béatitude, ils recevraient la récompense de leurs efforts et de leurs
+travaux. Adonc nos Croisés, certains par avance du prix de leur courage,
+et conservant en même temps l'espoir de gagner la victoire, marchaient
+gaillards et intrépides à la rencontre des ennemis qui venaient sur eux,
+ramassés en une seule troupe, et qui pour lors rangèrent aussi leur
+armée, plaçant au milieu ceux qui montaient les <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> chevaux
+bardés, à une des ailes le reste de leurs cavaliers, et à l'autre leurs
+fantassins parfaitement armés. Durant que les nôtres délibéraient entre
+eux d'attaquer d'abord au centre, ils virent de loin le comte sortant de
+Castelnaudary, et accourant à leur aide; pourquoi, doublant soudain
+d'audace, et s'animant d'une nouvelle ardeur, ils se lancèrent au milieu
+des ennemis après avoir invoqué le Christ, et les enfoncèrent plus vite
+même qu'on ne pourrait le dire. Ceux-ci, vaincus en un moment et mis en
+désordre, cherchèrent leur salut dans la fuite; et nos gens, tournant
+tout à coup sur les piétons qui étaient de l'autre côté, en tuèrent un
+grand nombre. Ni faut-il taire, selon ce que le maréchal a certifié dans
+une véridique relation, que les ennemis étaient plus de trente contre
+un. Qu'on reconnaisse donc qu'en cette occasion Dieu lui-même fit son
+&oelig;uvre. Toutefois notre comte ne put prendre part au combat, bien
+qu'il accourût en toute hâte, vu que le Christ victorieux avait déjà
+donné la victoire à ses soldats. Les nôtres poursuivirent les fuyards,
+et, tuant tous ceux qui restaient en arrière, ils en firent un grand
+carnage, tandis que nous ne perdîmes pas plus de trente hommes.
+N'oublions de dire que Martin d'Algues, dont nous avons parlé plus haut,
+ayant pris la fuite dès la première charge, le vénérable évêque de
+Cahors qui était près de là, le voyant se sauver, et lui ayant demandé
+ce qui le pressait: «Nous sommes tous morts,» répondit-il. Ce que cet
+homme catholique ne voulant croire, et lui faisant de durs reproches, il
+le força de retourner au combat. N'omettons pas non plus de rapporter
+que les fuyards, pour échapper à la mort, criaient de toutes leurs
+forces <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> «Montfort! Montfort!» afin que par là on les crût des
+nôtres, et que cette supercherie retînt le bras de ceux qui les
+poursuivaient. Mais nos gens déjouaient leur ruse par une autre: et,
+quand l'un d'eux entendait quelqu'un des ennemis crier Montfort par
+peur, il lui disait: «Si tu es avec nous, tue celui-là;» et il lui
+indiquait un des fugitifs. Puis, quand, pressé par la crainte, il avait
+occis son camarade, il était tué à son tour, recevant de la main des
+nôtres la récompense de sa fraude et de son crime. Ô chose merveilleuse
+et du tout inouïe! ceux qui étaient venus au combat pour nous exterminer
+se tuaient entre eux, et, par un juste jugement de Dieu, nous servaient,
+quoi qu'ils en eussent. Après que nous fûmes long-temps restés à la
+poursuite des ennemis, et que nous en eûmes jeté bas un nombre infini,
+le comte s'arrêta en plein champ pour rallier les siens dispersés de
+toutes parts sur leurs traces, et pour les rassembler. Pendant ce temps,
+ce premier entre tous les apostats, savoir, Savary de Mauléon, et une
+grande multitude de gens armés étaient sortis du camp des assiégeans,
+s'étaient approchés des portes de Castelnaudary, et, s'y tenant tout
+bouffis d'orgueil, leurs bannières hautes, ils attendaient l'issue de la
+bataille; plusieurs même d'entre eux, pénétrant dans le bourg inférieur,
+commencèrent à harceler vivement ceux qui étaient restés dans le
+château, c'est-à-dire, cinq chevaliers seulement et les servans en petit
+nombre. Malgré ce néanmoins ceux-ci repoussèrent du bourg cette foule
+d'ennemis bien munis d'armes et d'arbalètes, et se défendirent avec le
+plus grand courage: pourquoi ledit traître, je veux dire Savary de
+Mauléon, voyant que <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> les nôtres étaient vainqueurs en rase
+campagne, et que, dans le château, ils repoussaient sa troupe, la
+rappela, et retourna dans son camp bien honteux et confus. Quant à notre
+comte et ceux qui l'accompagnaient à leur retour du combat d'où ils
+étaient sortis victorieux, ils voulurent attaquer les ennemis jusque
+dans leurs tentes. Ô soldats invincibles! ô miliciens du Christ! Or,
+comme nous l'avons déjà dit, ceux-ci s'étaient retranchés derrière tant
+de fossés et de barrières que les nôtres ne pouvaient les aborder sans
+descendre de cheval; mais, comme le comte s'empressait de le faire,
+quelques-uns lui conseillèrent de différer jusqu'au lendemain, pour
+autant, disaient-ils que les ennemis étaient tout frais, et les nôtres
+fatigués du combat: à quoi le comte consentit; car il agissait en tout
+avec conseil, et s'était fait une loi d'y obtempérer en telles
+circonstances. Retournant donc au château, et sachant bien que toute
+vaillance vient de Dieu, que toute victoire vient du ciel, il sauta à
+bas de sa monture à l'entrée même de Castelnaudary, marcha nu-pieds vers
+l'église pour y rendre grâce au Tout-Puissant de ses bienfaits immenses;
+et là, les nôtres chantèrent avec grande dévotion et enthousiasme: <i>Te
+Deum laudamus</i>, bénissant dans leurs hymnes le Seigneur miséricordieux,
+et rendant pieux témoignage à celui qui fit de grandes choses pour son
+peuple, et lui donna le triomphe sur ses ennemis.</p>
+
+<p>Nous ne croyons devoir taire un certain miracle qui advint en ce temps
+dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, au territoire de Toulouse, ayant
+nom Grand-Selve. Les moines de cette maison étaient dans une <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span>
+affliction bien vive, vu que, si le noble comte venait à être pris dans
+Castelnaudary, ou à succomber dans la guerre, ils étaient grandement
+menacés de périr par le glaive. En effet, le Toulousain et ses complices
+haïssaient plus que tous les autres les religieux de l'ordre de Cîteaux,
+et principalement cette abbaye, pour autant que l'abbé Arnauld, légat du
+siége apostolique, auquel ils imputaient plus qu'à pas un la perte de
+leurs domaines, était, comme on sait, du même ordre, et avait été abbé
+de cette maison. Un jour donc qu'un certain frère de Grand-Selve, homme
+saint et religieux, célébrait les divins mystères, au moment de la
+consécration de l'Eucharistie, il se mit à prier dévotement et du plus
+profond de son c&oelig;ur pour ledit comte de Montfort qui était alors
+assiégé dans Castelnaudary, et il lui fut répondu par une voix divine:
+«Que sert de prier pour lui? Il y en a tant d'autres qui le font qu'il
+n'est besoin de tes prières.»</p>
+
+<a id="chap58" name="chap58"></a>
+<h2>CHAPITRE LVIII.</h2>
+
+<p class="resume">En quelle manière le siége de Castelnaudary fut levé.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le comte de Foix inventa un nouvel artifice de
+trahison, imitant en cela son père le diable, qui vaincu d'un côté se
+tourne d'un autre, pour trouver d'autres moyens de faire le mal. Il
+envoya des courriers au loin et de toutes parts, pour assurer que le
+comte de Montfort avait été battu; même quelques-uns dirent qu'il avait
+été écorché et <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> pendu; d'où vint que plusieurs châteaux se
+rendirent vers ce temps à nos ennemis.</p>
+
+<p>Pour ce qui est des assiégés, les chevaliers du comte lui conseillèrent,
+le lendemain de la glorieuse victoire, qu'il sortît de Castelnaudary, y
+laissant quelques-uns des siens, et que, parcourant ses domaines, il y
+recrutât le plus d'hommes qu'il pourrait. Le comte quittant donc cette
+place vint à Narbonne, au moment même où arrivaient de France plusieurs
+pélerins, savoir, Alain de Roucy, homme d'un grand courage, et quelques
+autres, mais en petit nombre. Au demeurant, le comte de Toulouse et ses
+compagnons, voyant que le siége n'avançait en rien, s'en retournèrent
+chez eux quelques jours; ensuite, après avoir brûlé leurs machines, ils
+levèrent leur camp, non sans grande confusion. Ni faut-il taire qu'ils
+n'osèrent sortir de leurs retranchemens, jusqu'à ce qu'ils sussent que
+notre comte n'était plus à Castelnaudary. Ainsi, tandis qu'il se
+trouvait encore à Narbonne, ayant près de lui les susdits pélerins et
+plusieurs gens du pays, qu'il avait réunis pour attaquer à son retour le
+Toulousain et ses alliés, on lui annonça qu'ils avaient renoncé à leur
+entreprise; pour quoi, congédiant ses recrues, et ne menant avec lui que
+les pélerins de France, il revint à Castelnaudary, et décida qu'on
+renverserait de fond en comble toutes les forteresses des entours, qui
+s'étaient soustraites à sa domination. Tandis qu'on exécutait cet ordre,
+on vint lui dire qu'un certain château, nommé Coustausa, près de Termes,
+s'était départi de sa juridiction, et s'était rendu aux ennemis de la
+foi. À cette nouvelle, il partit en toute hâte pour assiéger ce château,
+et après qu'il l'eut attaqué durant <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> quelques jours, ceux qui
+le défendaient, voyant qu'ils ne pouvaient résister plus long-temps, lui
+ouvrirent leurs portes et s'abandonnèrent à lui, pour qu'il fît d'eux
+selon son bon plaisir; puis il revint à Castelnaudary où il apprit que
+les gens d'un autre château, appelé Montagut, au diocèse d'Albi,
+s'étaient rendus au comte de Toulouse, et assiégeaient la forteresse du
+lieu, ensemble ceux à qui notre comte en avait confié la garde. Il
+partit derechef, et marcha rapidement au secours des siens; mais avant
+qu'il y pût arriver, ceux qui étaient dans la citadelle l'avaient déjà
+livrée aux ennemis. Que dirai-je? Tous les castels des environs, lieux
+très-nobles et très-forts, à l'exception d'un très-petit nombre, avaient
+passé aux Toulousains presqu'en un même jour, et voici les noms des
+nobles châteaux qui furent alors perdus; au diocèse d'Albi, Rabastens,
+Montagut, Gaillac, le château de la Grave, Cahusac, Saint-Marcel, la
+Guépie, Saint-Antonin: dans le diocèse de Toulouse, avant et pendant le
+siége de Castelnaudary, Puy-Laurens, Casser, Saint-Félix, Montferrand,
+Avignonnet, Saint-Michel, Cuc et Saverdun; plus d'autres places moins
+considérables que nous ne pouvons désigner toutes par le menu, et qu'on
+fait monter au nombre de plus de cinquante. Nous ne croyons toutefois
+devoir omettre une bien méchante trahison et sans exemple qui eut lieu
+au château de la Grave, dans le diocèse d'Albi; notre comte l'avait
+donné à un certain chevalier français, lequel se fiait aux habitans plus
+qu'il n'aurait fallu, puisqu'ils conspiraient sa mort. Un jour, en
+effet, qu'il faisait réparer ses tonneaux par un charpentier du lieu, et
+que celui-ci avait fini d'en accommoder un, il pria ledit <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>
+chevalier de voir si sa besogne était bien faite; et, comme il eut passé
+la tête dans le tonneau, le charpentier levant sa hache la lui coupa
+net. Ô cruauté inouïe! Aussitôt les gens du château se révoltèrent et
+tuèrent le peu de Français qui s'y trouvaient. Quand le noble comte
+Baudouin, dont nous avons parlé plus haut, ce bon frère du méchant comte
+de Toulouse, eut appris ce qui venait de se passer à la Grave, il s'y
+présenta un jour de grand matin, et comme les habitans en furent sortis
+à sa rencontre, pensant qu'il était Raimond lui-même, parce qu'il
+portait les mêmes armes, et l'eurent introduit dans la place, lui
+racontant tout joyeux leur cruauté et leur forfait, il tomba sur eux,
+suivi d'une grande troupe de soldats, et les tua presque tous, depuis le
+plus petit jusqu'au plus grand.</p>
+
+<p>Notre comte voyant qu'il avait fait tant et de si grandes pertes, vint à
+Pamiers pour en munir le château; et, tandis qu'il y était, le comte de
+Foix lui manda que, s'il voulait attendre seulement quatre jours, il
+arriverait lui-même et se battrait contre lui: à quoi Montfort répondit
+qu'il resterait à Pamiers non seulement quatre jours, mais plus de dix;
+toutefois le comte de Foix n'osa se présenter. En outre, nos chevaliers
+pénétrèrent dans son territoire, même sans leur chef, et détruisirent un
+fort qui appartenait audit comte. Le nôtre vint ensuite à Fanjaux, d'où
+il envoya le châtelain de Melfe et Godefroi son frère, tous deux gens
+intrépides, avec un très-petit nombre d'autres, vers un certain château,
+pour en faire apporter du blé dans celui de Fanjaux, et l'approvisionner
+suffisamment. Or, comme ils revenaient de ce <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> lieu, le fils du
+comte de Foix, égal à son père en malice, se mit en embuscade le long de
+la route que lesdits chevaliers devaient suivre, ayant avec lui un grand
+nombre de gens armés; et, quand les nôtres passèrent, les ennemis se
+levant tout à coup, les attaquèrent et entourèrent ledit Godefroi, le
+pressant de toutes parts; mais lui, vaillant et sans peur, se défendit
+bravement, bien qu'il n'eût que très-peu de soldats. Ayant donc perdu
+son cheval et étant réduit à la dernière extrémité, les ennemis lui
+criaient de se rendre; sur quoi cet homme de merveilleuse prouesse leur
+répondit, selon qu'on l'a raconté: «Je me suis rendu au Christ, et
+n'advienne que je me rende à ses ennemis;» et par ainsi, au milieu des
+coups et des glaives, il tomba mort, pour aller, comme nous le croyons,
+se reposer dans la gloire éternelle. Avec lui succombèrent un jouvencel
+non moins courageux, cousin dudit Godefroi, et quelques autres de nos
+gens: un chevalier, nommé Drogon, se rendit, et fut mis aux fers par le
+comte de Foix. Quant au châtelain de Melfe, s'échappant la vie sauve, il
+revint au château d'où ils étaient partis, tout gémissant de la perte de
+son frère et de son parent. Ensuite les nôtres vinrent sur le lieu du
+combat, et, enlevant les cadavres de ceux qui avaient été tués, ils les
+ensevelirent dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, nommée Bolbonne.</p>
+
+<p>En ce temps, le vénérable Guillaume, archidiacre de Paris, et un certain
+autre maître, Jacques de Vitry, par l'ordre et à la prière de l'évêque
+d'Uzès, que le seigneur pape avait institué légat pour les affaires de
+la foi contre les hérétiques, lequel était <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> animé du plus vif
+amour pour les intérêts du Christ, et s'en occupait efficacement, se
+chargèrent du saint office de la prédication; et embrasés du zèle de la
+religion, parcourant la France et même l'Allemagne, durant tout cet
+hiver, ils donnèrent à une multitude incroyable de fidèles le signe de
+la croix, et les recrutèrent à la milice du Christ. Ces deux personnages
+furent, après Dieu, ceux qui avancèrent le plus la cause de la foi dans
+les pays d'Allemagne et de France.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LIX.</h2>
+
+<p class="resume">Comment Robert de Mauvoisin, suivi de cent chevaliers français,
+ vint au secours de Montfort.</p>
+
+<p>Les choses étaient en tel état quand le plus noble des guerriers, ce
+serviteur du Christ, ce promoteur et principal ami de la cause de Jésus,
+savoir, Robert de Mauvoisin, lequel, l'été précédent, s'en était allé en
+France, revint, ayant avec lui plus de cent chevaliers français, tous
+hommes d'élite, qui l'avaient choisi pour leur chef et maître; et tous,
+par les exhortations des vénérables personnages, je veux dire l'évêque
+de Toulouse et l'abbé de Vaulx, s'étaient croisés et avaient pris parti
+dans la milice de Dieu. Au demeurant, consacrant tout cet hiver<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Lien vers la note 134"><span class="smaller">[134]</span></a> au
+service de Jésus-Christ, ils relevèrent noblement nos affaires de
+l'abaissement où elles étaient alors. Le comte, apprenant leur arrivée,
+alla au-devant d'eux jusqu'à Carcassonne, où sa présence fit naître une
+joie indicible <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> parmi les nôtres et le plus ardent
+enthousiasme; puis, avec lesdits chevaliers, il vint jusqu'à Fanjaux,
+dans le même temps que le comte de Foix assiégeait un château
+appartenant à un des chevaliers du pays, nommé Guillaume d'Aure, lequel
+avait pris parti pour Montfort et l'aidait de tout son pouvoir. Or le
+comte de Foix avait attaqué pendant quinze jours ce château voisin de
+ses domaines, et qu'on nommait Quier. Les nôtres donc partant de Fanjaux
+marchèrent en hâte pour le forcer à lever le siége; mais lui, apprenant
+la venue des nôtres, s'éloigna brusquement et s'enfuit avec honte,
+abandonnant ses machines. Après quoi, nos gens dévastant sa terre durant
+plusieurs jours, détruisirent quatre de ses castels; puis revenant à
+Fanjaux, ils en sortirent derechef et se portèrent rapidement vers un
+château du diocèse de Toulouse, nommé la Pommarède, qu'ils assiégèrent
+quelques jours de suite, et dont enfin ils comblèrent de force le fossé
+après un vigoureux assaut; mais la nuit qui survint les empêcha de
+prendre le fort cette même fois. Finalement, ceux qui le défendaient
+voyant qu'ils étaient presque au pouvoir des nôtres, trouèrent leur mur
+à l'heure de minuit et décampèrent secrètement. En ce temps, on vint
+annoncer au comte qu'un autre château, nommé Albedun, au diocèse de
+Narbonne, s'était soustrait à sa domination. Pourtant, comme il s'y
+rendait, le seigneur vint au-devant de lui, et s'abandonna lui et son
+château à sa discrétion.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> CHAPITRE LX.</h2>
+
+<p class="resume">Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer vers son frère, le
+ comte Simon, et de la merveilleuse joie que sentit le comte en le
+ voyant.</p>
+
+<p>Cela fait, le comte vint à ce noble château du diocèse d'Albi, qu'on
+nomme Castres, où, pendant son séjour et comme on célébrait la fête de
+la Nativité du Seigneur, arriva vers lui son frère germain, Gui, à son
+retour d'outre-mer; cedit Gui avait suivi son frère lors de son
+expédition contre les païens; mais, quand revint le comte, il resta dans
+ces contrées, parce qu'il y avait pris une très-noble épouse du sang
+royal, laquelle était dame de Sidon, et l'accompagnait avec les enfans
+qu'elle avait eus de lui. Justement comme il arrivait, quelques castels
+au territoire albigeois étaient rentrés sous la domination du comte,
+dont nul ne pourrait exprimer la joie en voyant son frère, non plus que
+celle des nôtres. Peu de jours ensuite ils marchèrent rapidement pour
+assiéger un certain château du diocèse d'Albi, nommé Tudelle,
+appartenant au père de ce très-méchant hérétique, Gérard de Pépieux,
+lequel ils prirent après l'avoir attaqué quelques jours, passant tous
+ceux qu'ils y trouvèrent au fil de l'épée, et n'épargnant que le
+seigneur, échangé depuis par le comte contre un sien chevalier que le
+comte de Foix retenait dans les fers, savoir, Drogon de Compans<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Lien vers la note 135"><span class="smaller">[135]</span></a>,
+cousin de Robert de Mauvoisin. <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Puis, se portant en hâte sur un
+autre château nommé Cahusac<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Lien vers la note 136"><span class="smaller">[136]</span></a>, au territoire albigeois, Montfort ne
+s'en empara qu'à grand'peine et au prix de mille efforts, vu qu'il
+l'assiégea, contre la coutume, au milieu de l'hiver, et qu'il n'avait
+avec lui que très-peu de monde. Or les comtes de Toulouse, de Comminges
+et de Foix étaient rassemblés avec un nombre infini de soldats près d'un
+château voisin, appelé Gaillac<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Lien vers la note 137"><span class="smaller">[137]</span></a>, d'où ils députèrent au nôtre, lui
+mandant qu'ils viendraient l'attaquer, et disant ainsi pour essayer de
+lui faire peur et le décider à lever le siége. Ils envoyèrent une et
+deux fois sans pourtant oser se montrer; ce que voyant le comte il dit
+aux siens: «Puisqu'ils ne viennent point, certainement j'irai, moi, et
+leur rendrai une visite.» Prenant donc quelques-uns de ses chevaliers,
+il courut vers Gaillac suivi d'un petit nombre des nôtres, ne respirant
+et ne souhaitant rien tant que bataille. Mais sachant qu'il arrivait, le
+comte de Toulouse et consorts sortirent de Gaillac et s'enfuirent en un
+autre château des environs, nommé Montagut, où Montfort les suivit, et
+qu'ils abandonnèrent encore, se réfugiant vers Toulouse; pour quoi notre
+comte voyant qu'ils n'osaient l'attendre, revint au lieu d'où il était
+parti. Ces choses dûment achevées, il envoya à l'abbé de Cîteaux, lequel
+était à Albi, pour lui demander ce qu'il fallait faire; et son avis
+ayant été qu'on assiégeât Saint-Marcel, château situé à trois lieues
+d'Albi, et commis par le comte de Toulouse à la garde de ce détestable
+traître, Gérard de Pépieux, les nôtres s'y rendirent et en firent le
+siége, mais d'un côté seulement, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> vu qu'ils étaient très-peu,
+et le château très-grand et très-fort, se prenant aussitôt à le battre
+sans relâche au moyen d'une certaine machine qu'ils dressèrent contre la
+place. Sur ces entrefaites, arrivèrent bientôt en nombre incroyable les
+comtes de Toulouse et de Comminges, ensemble celui de Foix et leurs
+gens, lesquels firent leur entrée dans le château pour le défendre
+contre nous; et comme, malgré son étendue, il ne put contenir une telle
+multitude, beaucoup d'entre eux assirent leur camp du côté opposé au
+nôtre: sur quoi les Croisés ne discontinuaient leurs attaques, et les
+ennemis les repoussaient du mieux qu'ils pouvaient. Ô chose admirable et
+bien étonnante! au lieu que les assiégeans sont d'ordinaire plus
+nombreux et plus en force que les assiégés, ici les assiégés étaient
+presque dix fois plus forts! Les nôtres en effet ne passaient pas cent
+chevaliers, tandis que les ennemis en avaient plus de cinq cents, sans
+parler d'une multitude innombrable de piétons qui, chez nous, étaient
+nuls ou si peu que rien. Ô bien grand haut fait! ô nouveauté toute
+nouvelle! Ne faut-il taire qu'aussi souvent qu'ils se hasardèrent à
+sortir de leurs murs, soudain furent-ils par les nôtres vigoureusement
+repoussés. Un jour enfin que le comte de Foix, se présentant avec un bon
+nombre des siens, vint pour miner notre machine, nos servans le voyant
+approcher, et lui faisant rebrousser chemin vaillamment par le seul jet
+des pierres, le renfermèrent dans le château avant que nos chevaliers
+eussent pu s'armer. Toutefois une grande disette se fit sentir dans
+l'armée, pour autant que les vivres n'y pouvaient venir que d'Albi; et
+encore les batteurs d'estrade des ennemis, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> sortant en foule de
+la place, observaient si bien les routes publiques, que ceux d'Albi
+n'osaient venir au camp, à moins que le comte ne leur envoyât pour
+escorte la moitié de ses gens. Adonc, après avoir passé un mois à ce
+siége, le comte sachant bien que s'il divisait sa petite troupe, en
+gardant la moitié avec lui et envoyant l'autre faire des vivres, les
+assiégés, profitant de leur supériorité et de sa faiblesse, auraient bon
+marché des uns ou des autres, rendu tout perplexe par une nécessité si
+évidente et si impérieuse, il leva le siége après que le pain eut manqué
+plusieurs jours à l'armée. N'oublions de dire que, tandis qu'il faisait
+célébrer solennellement dans son pavillon l'office de la passion
+dominicale, le jour du vendredi saint, homme qu'il était tout catholique
+et dévoué au service de Dieu, les ennemis oyant les chants de nos
+clercs, montèrent sur leurs murailles, et pour moquerie et en dérision
+des nôtres, poussèrent de furieux hurlemens. Ô perverse infidélité! ô
+perversité infidèle! Au demeurant, pour qui considérera diligemment les
+choses, notre comte acquit dans ce siége plus d'honneur et de gloire
+qu'en aucune prise de château, pour fort qu'il pût être; et dès ce temps
+et dans la suite, sa grande vaillance éclata davantage et sa constance
+brilla d'une nouvelle splendeur. Finalement, ayons soin de dire que
+lorsque notre comte se départit de devant Saint-Marcel, les ennemis,
+bien qu'en si grand nombre, n'osèrent sortir et l'inquiéter le moins du
+monde dans sa retraite.</p>
+
+<p>Nous ne voulons non plus passer sous silence un miracle qui advint en
+même temps dans le diocèse de Rhodez. Un jour de dimanche qu'un certain
+abbé de <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> Bonneval<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Lien vers la note 138"><span class="smaller">[138]</span></a>, de l'ordre de Cîteaux, prêchait en un
+château dont l'église était si petite qu'elle ne pouvait contenir les
+assistans, et qu'ils étaient tous sortis écoutant la prédication devant
+les portes de l'église, vers la fin du sermon, et comme le vénérable
+abbé voulait exhorter le peuple qui se trouvait présent à prendre la
+croix contre les Albigeois, voilà qu'à la vue de tous une croix apparut
+dans l'air, qui semblait se diriger du côté de Toulouse. J'ai recueilli
+ce miracle de la bouche dudit abbé, homme religieux et d'autorité
+grande.</p>
+
+<p>Le comte ayant donc levé le siége devant Saint-Marcel, s'en vint à Albi
+le même jour, savoir la veille de Pâques, pour y passer les fêtes de la
+résurrection du Seigneur, et y trouver le vénérable abbé de Vaulx, dont
+nous avons parlé plus haut, lequel revenait de France, ayant été élu à
+l'évêché de Carcassonne, et dont la rencontre réjouit grandement le
+comte et nos chevaliers qui l'avaient tous en principale affection. En
+effet, il était depuis longues années très-familier au comte qui, quasi
+dès son enfance, s'était soumis à ses conseils et s'était conduit
+d'après ses volontés. Dans le même temps, Arnauld, abbé de Cîteaux, dont
+nous avons souvent fait mention, avait été élu à l'archevêché de
+Narbonne. Le jour même de Pâques, le comte de Toulouse et ceux qui
+étaient avec lui, sortant du château de Saint-Marcel, vinrent à Gaillac,
+lequel est à trois lieues d'Albi; pour quoi notre comte, pensant que
+peut-être les ennemis se glorifieraient d'avoir vaincu les nôtres, et
+voulant montrer clairement qu'il ne les craignait guère, quittant Albi
+le lendemain <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> de Pâques avec ses gens, il marcha sur Gaillac,
+les défiant au combat; puis, comme ils n'osèrent en sortir contre lui,
+il retourna à Albi où se trouvait encore l'élu de Carcassonne, et
+moi-même avec lui, car il m'avait amené de France pour l'allégement de
+son pélerinage en la terre étrangère, étant, comme j'étais, moine de son
+abbaye et son propre neveu.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXI.</h2>
+
+<p class="resume">Du siége d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite et glorieuse
+ issue.</p>
+
+<p>Après avoir passé quelque temps à Albi, le comte vint avec les siens au
+château qu'on nomme Castres, où, après que nous eûmes pareillement
+demeuré peu de jours, il se décida, après conseil tenu, à assiéger une
+certaine place entre Castres et Cabaret, appelée Hautpoul, laquelle,
+vers le temps du siége de Castelnaudary, s'était rendue au Toulousain.
+Partant donc de Castres un dimanche, savoir dans la quinzaine de Pâques,
+nous arrivâmes devant ledit château, dont les faubourgs étaient
+très-étendus, et d'où les ennemis, qui y étaient entrés pour le
+défendre, sortirent à notre rencontre, et se mirent à nous harceler
+vivement; mais les nôtres les forcèrent bientôt à se renfermer dans le
+château, et fixèrent leurs tentes d'un seul côté, pour ce qu'ils étaient
+en petit nombre. Or était le fort d'Hautpoul situé sur le point le plus
+ardu d'une très-haute montagne et très-escarpée, entre d'énormes roches
+et presque inaccessibles, sa force étant telle, ainsi que je l'ai vu de
+mes yeux et connu <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> par expérience, que si les portes du château
+eussent été ouvertes, et qu'on n'eût fait aucune résistance, nul
+n'aurait pu le parcourir sans difficulté extrême, et atteindre jusqu'à
+la tour. Les nôtres donc, préparant une perrière, l'établirent au
+troisième jour de leur arrivée, et la firent jouer contre la citadelle.
+Le même jour, nos chevaliers s'armèrent, et, descendant dans la vallée
+au pied du château, voulurent gravir la position pour voir s'ils ne
+pourraient l'enlever d'assaut. Or il advint, tandis qu'ils pénétraient
+dans le premier faubourg, que les assiégés, montant sur les murs et sur
+les toits, commencèrent à lancer sur les nôtres de grosses pierres, et
+dru comme grêle, pendant que d'autres mirent partout le feu à l'endroit
+par où les nôtres étaient entrés. Sur quoi, voyant les nôtres qu'ils ne
+faisaient rien de bon, pour autant que ce lieu était inaccessible même
+aux hommes, et qu'ils ne pouvaient supporter le jet des pierres qui les
+accablaient, ils sortirent, non sans grande perte, au milieu des
+flammes. Nous ne pensons d'ailleurs devoir taire une bien méchante et
+cruelle trahison qu'un jour avaient brassée ceux du château. Il y avait
+avec notre comte un chevalier du pays, lequel était parent d'un certain
+traître enfermé dans la place, lequel même, en partie, avait été
+seigneur de Cabaret. Les gens d'Hautpoul mandèrent donc à notre comte
+qu'il leur envoyât cedit chevalier pour parlementer avec eux, touchant
+composition, et faire par lui savoir au comte ce qu'ils voulaient; puis,
+comme celui-ci y fut allé avec la permission de Montfort, et était en
+pourparler avec eux à la porte du château, un des ennemis, l'ajustant
+avec son arbalète, le blessa très-grièvement <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> d'un coup de
+flèche. Ô très-cruelle trahison! Mais bientôt après, savoir le même jour
+ou le lendemain, il arriva, par un juste jugement de Dieu, que le
+traître qui avait invité à la susdite conférence notre chevalier son
+parent, dans l'endroit même où celui-ci avait été touché, c'est-à-dire à
+la jambe, reçut à son tour de l'un des nôtres une très-profonde
+blessure. Ô juste mesure de la vengeance divine!</p>
+
+<p>Cependant la perrière battait incessamment la tour, et, le quatrième
+jour après le commencement du siége, un brouillard très-épais s'étant
+élevé après le coucher du soleil, les gens d'Hautpoul, saisis d'une
+terreur envoyée par Dieu, et prenant occasion d'un temps favorable à la
+fuite, délogèrent du château, et commencèrent à jouer des jambes: ce que
+les nôtres apercevant, soudain fut donnée l'alarme, et, se ruant dans la
+place, ils tuèrent tout ce qu'ils trouvèrent, tandis que d'autres,
+poursuivant les fuyards malgré la grande obscurité de la nuit, firent
+quelques prisonniers. Au lendemain, le comte fit ruiner le château et y
+mettre le feu; après quoi les chevaliers qui étaient venus de France
+avec Robert de Mauvoisin, comme nous l'avons dit plus haut, et étaient
+restés avec le comte tout l'hiver précédent, s'en allèrent, et
+retournèrent presque tous en leurs quartiers.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> CHAPITRE LXII.</h2>
+
+<p class="resume">Les habitans de Narbonne se livrent à leur mal vouloir contre
+ Amaury, fils du comte Simon.</p>
+
+<p>Nous ne croyons devoir omettre un crime que les citoyens de Narbonne
+commirent en ce même temps, car étaient-ils très-méchans, et n'avaient
+jamais aimé les intérêts de Jésus-Christ, bien que, par les affaires de
+la foi, leur eussent profité des biens infinis. Un jour Gui, frère de
+Montfort, et Amaury, fils aîné du comte, vinrent à Narbonne, et, durant
+qu'ils y étaient, l'enfant entra pour aller s'ébattre au palais
+d'Amaury, seigneur de Narbonne, lequel tombait de vétusté, et était
+presque abandonné et désert. Comme donc il eut porté la main à une des
+fenêtres de ce palais, et qu'il voulait l'ouvrir, elle s'écroula
+soudain, minée qu'elle était par le temps, et tombant en ruines; après
+quoi notre Amaury s'en revint au lieu où il logeait alors, savoir en la
+maison des Templiers, pendant qu'à la même heure Gui, frère du comte,
+était chez l'archevêque de Narbonne; et soudain les gens de Narbonne,
+cherchant prétexte à mal faire, accusèrent cet enfant, je veux dire le
+fils de Montfort, d'avoir voulu entrer de force dans le palais d'Amaury.
+Ô bien mince occasion pour commettre un crime, ou bien mieux du tout
+nulle! Et soudain, courant aux armes, ils se précipitèrent vers le lieu
+où il était renfermé, faisant tous leurs efforts pour forcer la maison
+des <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Templiers: ce que voyant l'enfant, et qu'ils en voulaient
+à sa vie, il s'arma, et, se retirant dans une tour du temple, il s'y
+cacha loin des ennemis. Cependant ceux-ci attaquaient à grands efforts
+la susdite maison, tandis que d'autres, se saisissant des Français
+qu'ils trouvaient par la ville, en tuèrent plusieurs. Ô rage de ces
+mauvais garnemens! Même ils occirent deux écuyers attachés à la personne
+du comte. Quant à Gui son frère, lequel était pour lors dans le logis de
+l'archevêque, il n'osait en sortir, jusqu'à ce qu'enfin les citoyens de
+Narbonne, après avoir long-temps attaqué la maison où se trouvait le
+petit Amaury, s'en désistèrent par le conseil d'un des leurs; et ainsi
+l'enfant, délivré d'un grand péril, échappa sain et sauf par la grâce de
+Dieu. Revenons maintenant à notre propos.</p>
+
+<p>Le noble comte, partant d'Hautpoul, escorté d'un très-petit nombre de
+chevaliers, entra sur les terres du comte de Toulouse, où, peu de jours
+après, il fut joint par plusieurs pélerins d'Allemagne qui, de jour en
+jour, furent suivis par d'autres, lesquels, comme nous l'avons dit plus
+haut, s'étaient croisés par les exhortations du vénérable Guillaume,
+archevêque de Paris, et de maître Jacques de Vitry. Et pour autant que
+nous ne pourrions expliquer en détail toutes choses, savoir comment, à
+partir de ce temps, Dieu, dans sa miséricorde, se prit à avancer
+merveilleusement ses affaires, disons en peu de mots que notre comte, en
+un très-court espace, prit de force plusieurs châteaux, et en trouva un
+grand nombre déserts. Du reste, les noms de ceux qu'il recouvra en trois
+semaines sont ceux-ci: Cuc<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Lien vers la note 139"><span class="smaller">[139]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> Montmaur<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Lien vers la note 140"><span class="smaller">[140]</span></a>,
+Saint-Félix<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Lien vers la note 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, Casser, Montferrand, Avignonnet<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Lien vers la note 142"><span class="smaller">[142]</span></a>, Saint-Michel, et
+beaucoup d'autres. Or, durant que l'armée était au château qu'on nomme
+Saint-Michel, situé à une lieue de Castelnaudary, survint Gui, évêque de
+Carcassonne, qui avait été abbé de Vaulx, et moi en sa compagnie,
+lequel, n'étant encore qu'élu, avait quitté l'armée après la prise
+d'Hautpoul, et avait gagné Narbonne, afin de recevoir le bénéfice de la
+consécration avec le seigneur abbé de Cîteaux qui était aussi élu de
+l'archevêché de Narbonne.</p>
+
+<p>Le château dit Saint-Michel ayant donc été détruit de fond en comble, le
+comte se décida d'assiéger ce noble château qu'on nomme Puy-Laurens,
+lequel, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, s'était soustrait à
+sa domination. À quelle fin nous prîmes route et marchâmes sur ladite
+place, établissant nos tentes en un lieu proche Puy-Laurens, à la
+distance de deux lieues environ, où le même jour arrivèrent pélerins,
+savoir le prévôt de l'église de Cologne, noble et puissant personnage,
+et avec lui plusieurs nobles hommes d'Allemagne. Cependant le comte de
+Toulouse était à Puy-Laurens avec un nombre infini de routiers; mais,
+apprenant qu'approchaient les nôtres, il n'osa les attendre, et, sortant
+en toute hâte du château, emmenant avec lui tous les habitans, il
+s'enfuit vers Toulouse, et laissa la place vide. Ô poltronnerie de cet
+homme! ô méprisable stupeur de son esprit! Le lendemain, à l'aube du
+jour, nous vînmes à Puy-Laurens, et, le trouvant désert, passâmes outre
+pour <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> aller camper dans une vallée voisine, durant que Gui de
+Lucé, à qui depuis long-temps le comte avait donné ce château, y entrât
+et y mît garnison de ses gens. L'armée étant restée deux jours dans le
+voisinage, en l'endroit susdit, là fut annoncé au comte que nombreux
+pélerins et très-considérables, savoir Robert, archevêque de Rouen, et
+Robert, l'élu de Laon, le vénérable Guillaume, archidiacre de Paris,
+ensemble plusieurs autres nobles et ignobles, venaient de France vers
+Carcassonne. Sur quoi le comte, voyant qu'il avait avec lui forces
+suffisantes, envoya, après avoir tenu conseil, Gui son frère et Gui le
+maréchal en cette ville au devant desdits pélerins, afin que, formant
+une autre armée de leur part, ils se tournassent vers d'autres
+quartiers, et y soutinssent les affaires du Christ. Quant à lui, il se
+remit en marche, et se dirigea sur Rabastens. Au demeurant, afin
+qu'évitant les superfluités, nous arrivions à choses plus utiles, disons
+en peu de mots que ces trois nobles châteaux, à savoir Rabastens,
+Montagut et Gaillac, dont nous avons fait fréquente mention, se
+rendirent à lui quasi en un jour, sans siége ni difficulté aucune. De
+plus, les bourgeois du château qu'on nomme Saint-Marcel, apprenant que
+notre comte, après avoir recouvré plusieurs places, arrivait vitement
+sur eux pour les assiéger, eurent grand'peur, et députèrent vers lui, le
+suppliant qu'il daignât les recevoir à vivre en paix avec lui, qu'ils
+lui livreraient leur château à discrétion. Mais lui, repassant leurs
+scélératesses et perversités inouïes, ne voulut en aucune façon composer
+avec eux, et, leur renvoyant leurs émissaires, leur manda qu'ils ne
+pourraient <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> oncques rentrer en paix auprès de lui, ni en bonne
+intelligence, à quelque prix ou condition que ce pût être. Ce
+qu'entendant lesdits hommes de Saint-Marcel, ils déguerpirent au plus
+vite, et désertèrent leur château, qu'à notre arrivée le comte fit
+brûler, et dont la tour et les murs furent rasés. Partant de là, nous
+marchâmes sur un autre château voisin qu'on nomme la Guépie, et, l'ayant
+trouvé vide pareillement, il en ordonna la destruction, le brûla et
+passa outre, allant au siége de Saint-Antonin.</p>
+
+<p>Le comte de Toulouse avait donné ce lieu à un certain chevalier, homme
+pervers et des plus méchans, lequel enflé d'orgueil et d'insolence, osa
+bien répondre avec grande fureur à l'évêque d'Albi qui, pendant que nous
+venions sur lui, nous avait précédés à Saint-Antonin, pour y porter des
+paroles de paix, et l'engager à se rendre aux nôtres: «Sache le comte de
+Montfort que ses <i>bourdonniers</i> ne pourront jamais prendre mon château.»
+Or il appelait ainsi les pélerins, pour ce qu'ils avaient coutume de
+porter des bâtons appelés <i>bourdons</i> en langue vulgaire. À cette
+nouvelle, le comte s'empressa davantage à aller assiéger Saint-Antonin,
+où nous arrivâmes un jour de dimanche, savoir, dans l'octave de la
+Pentecôte, et où nous assîmes notre camp d'un seul côté, devant les
+portes. Or était ce très-noble château situé dans une vallée, au pied
+d'une montagne, dans une très-agréable position; entre la montagne et la
+ville coulait un ruisseau limpide; et, de l'autre part, il y avait une
+plaine fort belle, où campèrent nos gens. Les ennemis firent tout
+d'abord une sortie, et passèrent tout le jour à nous incommoder de loin
+à coups de flèches; <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> puis, sur le vêpre, sortant encore, et
+s'avançant quelque peu, ils nous attaquèrent, mais toujours de loin, et
+lançaient leurs flèches jusqu'en nos tentes. Ce que voyant les servans
+d'armée, et ne pouvant de bonne honte l'endurer plus long-temps, ils les
+abordèrent et commencèrent à les repousser dans leur fort. Quoi plus? Le
+bruit gagne tout le camp, nos pauvres pélerins sans armes accourent, et
+à l'insu du comte et des chevaliers de l'armée, sans les aviser
+aucunement, ils attaquent le château de si grande prouesse, si
+incroyable et du tout inouïe, qu'envoyant la crainte aux ennemis par une
+continuelle batterie de pierres et les stupéfiant, ils leur enlevèrent
+en une heure de temps trois barbacanes. Ô combat quasi sans usage du
+fer! Ô victoire bien glorieuse! Oui, je prends Dieu à témoin qu'étant
+entré dans la place après qu'elle se fut rendue, j'ai vu les murs des
+maisons comme rongés de l'atteinte des pierres que nos pélerins avaient
+lancées. Par ainsi les assiégés, voyant qu'ils avaient perdu leurs
+barbacanes, sortirent du château par l'autre bout, et se prirent à fuir
+à travers le susdit ruisseau, ce dont nos pélerins s'aperçurent, et le
+franchissant, ils passèrent au fil de l'épée tous ceux qu'ils purent
+happer; puis, après la prise des barbacanes, ils cessèrent l'assaut,
+pour ce que le jour tombait et que la nuit était voisine. Mais, vers
+minuit, le seigneur de Saint-Antonin, sentant qu'après cette perte la
+place était comme en notre pouvoir, envoya vers le comte, prêt à rendre
+le château, pourvu qu'il pût échapper lui-même; et, comme Montfort se
+refusa à cette sorte de composition, il députa derechef vers lui, se
+livrant en tout à sa discrétion. De grand matin donc, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> le comte
+ordonna qu'on fît sortir tous les habitans; et considérant avec les
+siens que, s'il faisait tuer tous ces hommes, qui étaient gens rustiques
+et endurcis au travail des champs, leur destruction réduirait ce château
+en une véritable solitude, usant à telle cause d'un meilleur avis, il
+les renvoya libres; puis, pour ce qui est du seigneur, lequel avait été
+l'occasion de tout le mal, il donna ordre de l'enfermer au fin fond de
+la prison de Carcassonne, où il fut détenu sous bonne garde, et dans les
+fers durant grand nombre de jours, ainsi que le peu de chevaliers qui
+étaient avec lui.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXIII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le comte, appelé par l'évêque d'Agen, se rendit dans
+ cette ville et la reçut en sa possession.</p>
+
+<p>Se trouvaient en ce temps avec les Croisés les évêques d'Uzès et de
+Toulouse, plus, l'évêque de Carcassonne, lequel oncques ne s'éloignait
+de l'armée. Ayant tenu conseil avec eux, le comte et ses chevaliers
+tombèrent d'accord de conduire ses troupes vers le territoire d'Agen,
+pour autant que l'évêque de cette ville avait depuis long-temps mandé au
+comte, que, s'il se dirigeait de ce côté, lui et ses parens, lesquels
+étaient puissans en ce pays, l'aideraient de tout leur pouvoir. Or était
+Agen une noble cité, entre Toulouse et Bordeaux, dans une situation
+très-agréable, et d'ancienne date elle avait fait partie des domaines du
+roi d'Angleterre; mais quand le roi Richard donna sa s&oelig;ur Jeanne en
+mariage à Raimond, comte <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> de Toulouse, elle lui avait porté en
+dot cette ville avec son territoire. En outre, le seigneur pape ayant
+donné ordre à notre comte d'attaquer, avec l'aide des Croisés, aussi
+bien tous les hérétiques que leurs fauteurs, nous partîmes du château de
+Saint-Antonin, et allâmes droit à un autre, appartenant au Toulousain,
+et qu'on nommait Moncuq<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Lien vers la note 143"><span class="smaller">[143]</span></a>. Ni faut-il omettre, en passant, que les
+forteresses que nous trouvions, sur notre route, et qui étaient
+désertées par les habitans pour la crainte qu'ils avaient de nous,
+étaient rasées et brûlées du commandement de Montfort, parce qu'elles
+pouvaient nuire d'une ou d'autre manière à la chrétienté. De plus, un
+certain noble château, proche Saint-Antonin, ayant nom Caylus, et soumis
+à la domination de Raimond, fut en ce temps livré au comte Simon, par
+l'industrie du loyal et fidèle comte Baudouin. Cette place avait déjà
+été au pouvoir de Montfort, mais elle s'y était soustraite l'année
+précédente, et s'était rendue au Toulousain. Pour ce qui est des gens de
+Moncuq, quand ils surent que les nôtres s'avançaient, poussés par la
+crainte, ils prirent tous la fuite et abandonnèrent leur château, lequel
+était noble, situé dans une excellente position et bien forte, et que
+notre comte donna au susdit Baudouin, frère du comte de Toulouse.
+Partant de là, nous arrivâmes à deux lieues d'un certain château, appelé
+Penne<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Lien vers la note 144"><span class="smaller">[144]</span></a>, au territoire d'Agen, que Raimond avait commis à la garde
+d'un chevalier, son sénéchal, nommé Hugues d'Alvar, Navarrois, auquel
+même il avait fait épouser une sienne fille bâtarde, et qui apprenant la
+<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> venue du comte Simon, rassembla ses routiers les plus forts et
+les mieux en point, au nombre d'environ quatre cents; puis, chassant du
+château tous ceux qui s'y trouvaient depuis le plus petit jusqu'au plus
+grand, se retira avec eux dans la citadelle, et se prépara à la
+défendre, après l'avoir abondamment garnie de vivres et de toutes les
+choses qui paraissaient nécessaires à une longue résistance. Ce qu'ayant
+su notre comte, il voulut d'abord l'assiéger; mais, ayant tenu conseil
+avec les siens, il se décida à se rendre auparavant à Agen, pour
+recevoir cette cité en sa possession; et, prenant ceux des chevaliers de
+l'armée qu'il voulut emmener, il marcha de ce côté, laissant le reste de
+ses troupes à attendre son retour dans le lieu même où elles étaient
+campées. À son arrivée à Agen, il y fut accueilli honorablement, et les
+habitans le constituant leur seigneur, lui livrèrent la ville avec
+serment de lui être fidèles: après quoi, ces choses dûment faites, il
+revint à son armée pour aller au siége de Penne.</p>
+
+<p>L'an du Seigneur 1212, le 3 juin, jour de dimanche, nous arrivâmes pour
+détruire ce château et l'assiéger avec l'aide de Dieu. À notre approche,
+Hugues d'Alvar qui en était gardien, et dont nous avons parlé plus haut,
+se retrancha lui et ses routiers dans le fort, après avoir mis le feu
+aux quatre coins du bourg inférieur. Or, était Penne un très-noble
+château du territoire d'Agen, assis sur une colline, dans le site le
+plus agréable, de toutes parts environné de très-fertiles plaines et
+très-étendues, embelli d'un côté par la richesse du sol, de l'autre par
+le gracieux développement de beaux prés unis, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> ici par
+l'aménité délectable des bois, là, par la joyeuse fertilité des vignes;
+enfin, tout à l'entour, lui souriaient cette salubrité d'air qui plaît
+tant, et l'opulente gaîté des eaux qui coulaient en se jouant dans les
+fraîches campagnes. Quant à la citadelle, elle était bâtie sur une roche
+naturelle et très-élevée, et munie de remparts si puissans qu'elle
+semblait quasi inexpugnable: en effet, Richard, roi d'Angleterre, auquel
+avait appartenu Penne, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, l'avait
+fortifié avec le plus grand soin, et y avait fait creuser un puits, pour
+ce que le château était comme le chef et la clef de tout l'Agénois. En
+outre, le susdit comte, savoir, Hugues d'Alvar, à qui le Toulousain
+l'avait donné, l'avait tellement garni de soldats d'élite, des moindres
+vivres, de machines nommées perrières, de bois, de fer, et de tout ce
+qui pouvait servir à la défense, qu'il n'était personne qui dût croire
+que la forteresse pût être prise même après une siége de plusieurs
+années. Finalement, il avait construit dans l'intérieur de la place deux
+ateliers de forgeron, un four et un moulin: pour quoi, tout fourni qu'il
+était en ressources si multipliées, il attendait presque sans crainte
+qu'on vînt l'assiéger. Les nôtres, à leur arrivée, établirent leurs
+pavillons tout autour de Penne, tandis que les gens du château, faisant
+de prime abord une sortie, les harcelaient vivement à coups de flèches,
+et quelques jours ensuite, ils dressèrent des perrières dans le bourg
+incendié pour battre la citadelle: ce que voyant les autres, ils en
+élevèrent aussi de leur côté, pour empêcher et ruiner celles des
+assiégeans, desquelles ils lançaient une grêle de gros cailloux qui
+gênaient fort ceux-ci. <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Lors, les Croisés dressèrent encore
+plusieurs de ces machines; mais bien que nos engins en continuelle
+action missent en morceaux les maisons en dedans du fort, ils ne
+faisaient que peu de mal ou point du tout à ses murailles mêmes. Or,
+était-on en été, et au plus vif de la chaleur, à savoir, aux environs de
+la fête du bienheureux Jean-Baptiste. Ni pensons-nous devoir taire que
+notre comte n'avait qu'un petit nombre de chevaliers, quoiqu'il fût
+suivi de beaucoup de pélerins à pied; d'où venait que toutes fois et
+quantes les nôtres approchaient de la forteresse pour l'attaquer, les
+ennemis bien remparés qu'ils étaient et accorts en guerre, voire se
+défendant vaillamment, ne leur laissaient faire que peu de chose ou
+rien. Un jour même que nos gens donnaient l'assaut, et qu'ils avaient
+emporté un ouvrage en bois voisin du mur, les assiégés jetant une pluie
+de pierres du haut des murailles, les chassèrent aussitôt du poste où
+ils s'étaient logés, et sortant, comme nous faisions retraite dans
+l'intérieur du camp, ils vinrent dans la plus grande chaleur du jour
+pour brûler nos machines, portant bois, chaume, et autres appareils de
+combustion: néanmoins, les Croisés les reçurent bravement, et les
+empêchèrent non seulement de mettre le feu à nos perrières, mais même
+d'en approcher. Ni fut-ce la seule fois que les ennemis sortirent sur
+nous; ils nous attaquèrent à mainte et mainte reprise, nous incommodant
+du plus qu'ils pouvaient. Devant Penne se trouvait le vénérable évêque
+de Carcassonne, dont nous avons fait souvent mention, et moi avec lui;
+lequel remplissant à l'armée les fonctions de légat par ordre de
+l'archevêque de Narbonne (anciennement <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> abbé de Cîteaux, et
+légat lui-même, comme nous l'avons déjà expliqué), dans une infatigable
+ferveur d'esprit, avec un incroyable travail de corps, s'acquittait du
+devoir de la prédication et des autres soins relatifs au siége avec tant
+de persévérance, et pour tout dire en peu de mots, était accablé, ainsi
+que moi, du poids si lourd et tellement insoutenable d'affaires qui se
+succédaient tour à tour, que nous avions à peine relâche pour manger et
+reposer un peu. N'oublions pas de rapporter que, pendant le siége de
+Penne, tous les nobles du pays vinrent au comte, lui firent hommage et
+reçurent leurs terres.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là quand Gui de Montfort, frère de notre comte,
+Robert, archevêque de Rouen, Robert, élu de Laon, Guillaume, archidiacre
+de Paris, et Enguerrand de Boves, à qui Montfort avait depuis long-temps
+cédé en partie les domaines du comte de Foix, ensemble plusieurs autres
+pélerins, sortirent de Carcassonne, marchant vers ces mêmes domaines, et
+arrivèrent à un certain château nommé Ananclet, qu'ils prirent du
+premier assaut, et où ils tuèrent ceux des ennemis qui s'y trouvaient. À
+cette nouvelle, les gens des châteaux voisins s'enfuirent devant nous,
+après avoir brûlé leurs castels, et les nôtres, allant par tous les
+forts, les renversèrent de fond en comble. De là, tournant vers
+Toulouse, ils détruisirent aussi complétement plusieurs places
+très-fortes qui avaient été laissées vides; car, depuis la prise
+d'Ananclet, ils ne rencontrèrent personne qui osât les attendre en
+quelque château, si bien muni qu'il fût, tant était grande la terreur
+qui avait saisi tous les habitans de ces quartiers. Tandis qu'ils
+faisaient telles <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> prouesses, notre comte envoya vers eux, leur
+mandant qu'ils vinssent le rejoindre devant Penne, vu qu'il y avait dans
+son armée des pélerins qui, ayant achevé leur quarantaine, voulaient
+s'en retourner chez eux. Sur quoi les susdits personnages se dirigèrent
+vers lui en toute hâte, et arrivant en route devant un très-fort
+château<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Lien vers la note 145"><span class="smaller">[145]</span></a>, dit Penne en Albigeois, lequel résistait encore à la
+chrétienté et au comte, et était toujours rempli de routiers; ceux-ci, à
+leur approche, en sortirent, et tuèrent un de nos chevaliers; mais les
+nôtres, ne voulant perdre temps à prendre ce château, pour autant que le
+comte leur recommandait de faire diligence, continuèrent de marcher
+vitement pour le joindre, après avoir détruit les moissons et les
+vignobles des entours. Quant aux gens dudit Penne, ils vinrent, après le
+départ des nôtres qui s'étaient arrêtés quelques jours devant leurs
+forteresses, au lieu où ceux-ci avaient enterré le chevalier occis par
+les routiers, l'exhumèrent, le traînèrent par les carrefours, puis
+l'exposèrent aux bêtes et aux oiseaux de proie. Ô rage scélérate! ô
+cruauté inouïe!</p>
+
+<p>À l'arrivée du renfort qu'il avait demandé, le comte, qui était devant
+Penne, reçut ces pélerins avec une grande joie, et leurs troupes ayant
+été divisées aussitôt d'un et d'autre côté, ils campèrent près de la
+place, de façon que le comte, avec ses chevaliers, l'assiégeait à
+l'occident, où étaient établis nos engins, et Gui, son frère, de l'autre
+sens, c'est-à-dire à l'orient, y faisant aussi dresser une machine, et
+poussant vigoureusement son attaque. Quoi plus? On en élève encore
+<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> un grand nombre, si bien qu'il y en avait neuf autour du
+château, et les nôtres pressent vivement les ennemis. Au demeurant,
+comme nous ne pourrions parvenir à rapporter en détail tous les
+événemens du siége, arrivons de suite à la conclusion. Voyant donc que
+nos machines ne pouvaient renverser le mur du château, le comte en fit
+construire une beaucoup plus grande que les autres; et voilà que, durant
+qu'on y travaillait, l'archevêque de Rouen et l'élu de Laon, plus les
+autres en leur compagnie, ayant accompli leur quarantaine, voulaient
+quitter l'armée, de même que le reste des pélerins qui, après avoir fait
+leur temps, s'en retournaient chez eux; du contraire, il n'en venait
+plus ou qu'en très-petit nombre: pour quoi notre comte, sachant qu'il
+demeurerait quasi seul, en vive angoisse et inquiétude d'esprit, vint
+trouver les principaux de l'armée, les suppliant de ne point abandonner
+les affaires du Christ en si pressante nécessité, et de rester avec lui
+encore quelque peu de temps. Or, disait-on qu'une grande multitude de
+Croisés, venant de France, était à Carcassonne; ce qui était vrai. Et ni
+est-il à omettre que le prévôt de Cologne et tous les nobles allemands
+qui étaient arrivés en foule avec lui ou après lui, s'étaient déjà
+retirés. Pourtant l'élu de Laon ne voulut se rendre aux prières du
+comte, et, prétextant cause de maladie, ne put en aucune sorte être
+davantage arrêté. Pareillement en usèrent presque tous les autres:
+seulement l'archevêque de Rouen, lequel s'était louablement porté au
+service de Dieu, retenant avec lui et à ses propres frais bon nombre de
+chevaliers et une suite très-considérable, acquiesça bénignement
+<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> à la demande du comte, et demeura près de lui jusqu'à ce que
+de nouveaux pélerins étant survenus, il partit avec honneur, du gré et
+par la volonté de Montfort. Comme donc s'en furent retournés l'évêque de
+Laon et la plus grande partie de l'armée, le vénérable archidiacre
+Guillaume, homme de grande constance et merveilleuse probité, se prit à
+travailler de grande ardeur aux choses qui concernaient le siége. Quant
+à l'évêque de Carcassonne, il s'était rendu en cette ville pour vaquer à
+certaines affaires. Cependant la grande machine dont nous avons parlé
+plus haut était en train d'être achevée, et, quand elle le fut, ledit
+archidiacre la fit établir d'un côté près du château, dont elle commença
+à ébranler un peu la muraille, à cause des grosses pierres que sa force
+la mettait en état de lancer. Quelques jours après, survinrent les
+pélerins dont nous avons fait mention ci-dessus, savoir, l'abbé de
+Saint-Remi de Rheims et un certain abbé de Soissons, plus le doyen
+d'Auxerre qui mourut peu après, et son archidiacre de Châlons, tous
+grands personnages et lettrés, outre plusieurs chevaliers et gens de
+pied. Ce fut après leur arrivée que le vénérable archevêque de Rouen, du
+gré et par la volonté du comte, quitta l'armée, et retourna dans sa
+patrie. Pour lors les nouveaux venus se mirent de toutes leurs forces à
+attaquer la place.</p>
+
+<p>Un jour les ennemis jetèrent hors du château les pauvres et les femmes
+qu'ils avaient avec eux, et les exposèrent à la mort, afin d'épargner
+leurs vivres: toutefois notre comte ne voulut les tuer, et se contenta
+de les rembarrer dans Penne. Ô noblesse digne d'un prince! Il dédaigna
+de faire mourir ceux qu'il <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> avait pris, et ne crut pas qu'il
+pût acquérir de la gloire par la mort de gens dont il ne devait la prise
+à la victoire. Finalement, lorsque nos machines eurent long-temps battu
+la forteresse, et détruit toutes les maisons et refuges qui s'y
+trouvaient, comme aussi la grande machine qu'on avait récemment élevée
+eut affaibli la muraille elle-même, les assiégés, voyant qu'ils ne
+pouvaient tenir long-temps, et que, si le château était emporté de
+force, ils seraient tous passés au fil de l'épée; considérant, de plus,
+qu'ils ne devaient attendre nul secours du comte de Toulouse, traitèrent
+avec les nôtres, et proposèrent de rendre le château à notre comte,
+pourvu qu'ils pussent sortir avec leurs armes. À cette offre, le comte
+tint conseil avec les siens pour savoir s'il l'accepterait ou non; et
+les nôtres, considérant que ceux de Penne pouvaient encore résister
+nombre de jours, que le comte avait encore à faire beaucoup d'autres et
+importantes choses nécessaires au bien de l'entreprise, enfin que
+l'hiver approchait, et qu'en cette saison on ne pourrait continuer le
+siége; par toutes ces raisons, dis-je, ils lui conseillèrent d'accepter
+la composition que les ennemis lui proposaient. Adonc, l'an du Verbe
+incarné 1212, dans le mois de juillet, le jour de la Saint-Jacques, les
+ennemis furent mis dehors, et le noble château de Penne fut rendu à
+Montfort. Le lendemain, survint le vénérable Aubry, archevêque de
+Rheims, homme de bonté parfaite, qui embrassait de la plus dévote
+affection les affaires de Jésus-Christ, et avec lui le chantre de Rheims
+et quelques autres pélerins. Nous ne croyons devoir taire que, durant
+que le comte était au siége de Penne, il pria Robert de Mauvoisin de
+<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> se rendre à une certaine ville très-noble, ayant nom
+Marmande<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Lien vers la note 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, laquelle avait appartenu au comte de Toulouse, d'en
+prendre possession de sa part, et de la garder. À quoi ce généreux
+personnage, bien qu'il fût tourmenté d'une infirmité très-grave,
+consentit volontiers, loin de se refuser à cette fatigue, et, comme tel
+autre, de s'en défendre sur la maladie qui l'accablait. C'était en effet
+celui à la prévoyance, à la circonspection et aux très-salutaires avis
+duquel était attaché le sort du comte, ou plutôt tout le saint négoce de
+Jésus-Christ. Venant donc à la susdite ville, Robert fut reçu
+honorablement par les bourgeois; mais quelques servans du Toulousain qui
+défendaient la citadelle ne voulurent se rendre, et commencèrent à la
+défendre: ce que voyant cet homme intrépide, je veux dire Robert de
+Mauvoisin, il fit aussitôt dresser contre elle un mangonneau qui n'eut
+pas plutôt lancé quelques pierres que les servans la remirent en son
+pouvoir. Il y passa quelques jours, et revint ensuite à Penne auprès du
+comte. Penne étant pris, et ayant reçu garnison des nôtres, Montfort se
+décida à assiéger un château voisin, nommé Biron<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Lien vers la note 147"><span class="smaller">[147]</span></a>, que le comte de
+Toulouse avait donné à ce traître, je veux dire à Martin d'Algues, qui,
+comme nous l'avons dit plus haut, avait été des nôtres, et s'en était
+ensuite traîtreusement séparé. Cet homme, s'étant arrêté dans le susdit
+château de Biron, voulut y attendre notre arrivée; ce que l'issue prouva
+être l'effet d'un juste jugement de Dieu. Nos gens donc arrivèrent
+devant cette place, et, l'ayant attaquée, ils enlevèrent <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> de
+force et par escalade le faubourg, après avoir usé d'une merveilleuse
+bravoure, et enduré mille travaux. Aussitôt les ennemis se retranchèrent
+dans la forteresse, et, voyant qu'ils ne pouvaient résister plus
+long-temps, ils demandèrent la paix, prêts à rendre le château, pourvu
+qu'ils en pussent sortir la vie sauve; ce que le comte ne voulait en
+aucune façon leur accorder. Toutefois, craignant que ledit traître,
+savoir Martin d'Algues, dont la prise avait été son principal motif pour
+assiéger Biron, n'échappât furtivement, il leur offrit de les tenir
+quittes des angoisses d'une mort imminente, moyennant qu'ils lui
+livreraient le perfide. Sur ce, ils coururent en hâte le saisir, et le
+remirent en ses mains; et, lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il lui offrit
+de se confesser, ainsi que cet homme catholique avait coutume de le
+faire à l'égard des autres condamnés; puis il le fit traîner dans les
+rangs de l'armée, attaché à la queue d'un cheval, et, démembré qu'il
+fut, il le fit pendre à un gibet, suivant ses mérites. En ce même lieu,
+vint à lui un certain noble, prince de Gascogne, Gaston de Béarn,
+très-méchant homme, qui avait toujours été du parti de Raimond, pour
+entrer avec lui en pourparler; et, comme ils ne purent s'accorder le
+même jour, Montfort lui assigna une autre conférence auprès d'Agen; mais
+cet ennemi de la paix, rompant le traité, ne voulut s'y rendre. Sur ces
+entrefaites, la noble comtesse de Montfort et le vénérable évêque de
+Carcassonne, et moi avec lui, nous revenions en hâte des environs de
+cette ville vers le comte, menant avec nous quelques pauvres et
+pélerins. Ni faut-il taire que, durant la route, beaucoup d'entre
+ceux-ci venant à défaillir à cause de <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> l'extrême chaleur et des
+difficultés du chemin, le vénérable évêque de Carcassonne et la noble
+comtesse compatissant à leurs souffrances, les portaient tout le long du
+jour en croupe derrière eux; quelquefois même l'un et l'autre, je veux
+dire l'évêque et la comtesse, faisaient mettre deux pélerins sur leur
+cheval, et marchaient à pied. Ô pieuse compassion du prélat! ô noble
+humilité de cette dame! Or, quand nous arrivâmes à Cahors dans notre
+marche vers le comte, on nous dit qu'aux entours il y avait des castels
+où séjournaient des routiers et des ennemis de la foi; mais, comme nous
+en approchâmes, bien que nous fussions en petit nombre, il arriva que,
+par la merveilleuse opération de la divine clémence, ces méchans,
+effrayés à notre vue, et fuyant devant nous, décampèrent, et laissèrent
+vides plusieurs châteaux très-forts que nous détruisîmes avant que de
+nous joindre au comte; ce que nous fîmes à Penne.</p>
+
+<p>Ces choses dûment achevées, le noble comte ayant tenu conseil avec les
+siens, arrêta d'assiéger un château nommé Moissac<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Lien vers la note 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, qui était au
+pouvoir du Toulousain: ce qui fut fait la veille de l'Assomption de la
+bienheureuse Marie. Or, était Moissac bâti au pied d'une montagne, dans
+une plaine près du Tarn, en lieu très-fertile et fort agréable, et on
+l'appelait ainsi du mot <i>moys</i>, qui veut dire <i>eau</i>, parce que cette
+ville abonde en fontaines très-douces qui sont au dedans de ses murs.
+Les gens du fort apprenant notre arrivée avaient appelé à eux des
+routiers et plusieurs hommes de Toulouse, afin d'être mieux en état de
+nous résister; lesquels routiers étaient des pères et <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> des plus
+pervers. En effet, Moissac ayant été long-temps avant frappée d'interdit
+par le légat du seigneur pape, pour la faveur qu'elle accordait aux
+hérétiques, et les attaques qu'elle dirigeait contre l'Église de concert
+avec le comte Raimond, ces routiers, en mépris de Dieu et de nous,
+faisaient tous les jours et à toute heure, sonner comme en jour de fête
+les cloches de l'église qui se trouvait dans le château, et qui était
+très-belle et très-grande, le roi de France, Pepin, ayant fondé à
+Moissac un monastère de mille moines. Peu de jours après, le comte fit
+préparer et dresser près du fort des machines qui affaiblirent quelque
+peu la muraille; mais les ennemis en firent autant et lancèrent des
+pierres sur nos engins. Cependant, les vénérables hommes, directeurs et
+maîtres de l'entreprise, savoir, l'évêque de Carcassonne et Guillaume,
+archidiacre de Paris, ne cessaient de s'occuper de tout ce qui
+intéressait le succès du siége; de même l'archevêque de Rheims présent à
+l'armée, dispensant très-souvent et bien volontiers la parole de la
+prédication aux pélerins, et des exhortations saintes, se livrant
+humblement aux soins nécessaires à l'issue de l'expédition, et dépensant
+libéralement de ses propres deniers, se rendait grandement utile à la
+cause de Jésus-Christ. Un jour, les ennemis sortirent du château et se
+dirigèrent sur nos machines pour les ruiner; mais le comte accourant
+suivi de quelques-uns des nôtres, les força de rentrer dans leur fort.
+Or, ce fut dans ce combat que l'un des assiégés, lançant une flèche à
+notre comte, le blessa au pied, et qu'ayant pris un jeune chevalier
+croisé, neveu de l'archevêque de Rheims, les routiers l'entraînèrent
+après <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> eux, le tuèrent, et nous jetèrent son cadavre
+honteusement dépecé. Toutefois, le vénérable archevêque, son oncle, bien
+qu'il aimât ce jeune homme de la plus tendre affection, supportant
+magnanimement sa mort pour le service du Christ, et dissimulant sa
+douleur par grande force d'âme, donna à tous ceux qui se trouvaient
+autour de lui l'exemple d'une merveilleuse patience et bien admirable.
+Ajoutons qu'au commencement du siége, les Croisés n'ayant pu serrer le
+château de toutes parts à cause de leur petit nombre, les ennemis en
+sortaient chaque jour, et gravissant la montagne qui dominait Moissac,
+ils harcelaient insolemment notre armée: pour lors, nos pélerins
+montaient contre eux, et se battaient tout le long du jour. Au
+demeurant, toutes fois que les assiégés tuaient quelqu'un de nos gens,
+entourant son corps en signe de leur mépris pour nous, chacun d'eux le
+perçait de sa lance, montrant une telle cruauté qu'il ne leur suffisait
+de voir à leurs pieds l'un de nos pélerins mort, si en lui faisant de
+nouvelles blessures, tous tant qu'ils étaient, ils ne poignaient son
+cadavre à coups d'épée. Ô méprisable combat! ô rage scélérate!</p>
+
+<p>Nous en étions là quand des pélerins de France commencèrent à nous
+arriver de jour en jour; même l'évêque de Toul, Renauld, survint avec
+d'autres. Comme donc notre nombre s'accroissait ainsi, nous occupâmes la
+susdite montagne, et les Croisés continuant de venir peu à peu, comme
+ils usaient de le faire auparavant, le château fut enfermé presque de
+toutes parts. N'oublions pas de dire que, quand le siége n'était encore
+qu'à moitié formé, les ennemis sortant de leurs murailles et montant sur
+la hauteur, <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> toutes fois qu'ils voyaient l'évêque de
+Carcassonne prêchant et exhortant le peuple, lançaient à coups
+d'arbalète des flèches au milieu de la foule qui l'écoutait; mais, par
+la grâce de Dieu, ils ne purent jamais blesser aucun des assistans.
+Enfin, vu que nous ne pourrions raconter au long tout ce qui fut fait en
+ce siége, arrivons à la conclusion. Après que nos machines eurent
+long-temps battu la place et l'eurent affaiblie, le comte en fit
+construire une qu'en langue vulgaire on appelle <i>chat</i>; et, lorsqu'elle
+fut achevée, il ordonna de la traîner proche le fossé du château, lequel
+était très-large et rempli d'eau. Or, les ennemis avaient élevé des
+barrières de bois en dehors de ce fossé, et derrière ces barrières ils
+en avaient creusé un autre, se postant toujours entre les deux, et en
+sortant fréquemment pour incommoder nos gens. Cependant ladite machine
+était en mouvement, laquelle était couverte de peaux de b&oelig;uf
+fraîches, pour que les assiégés n'y pussent mettre le feu. D'ailleurs,
+ils faisaient jouer incessamment contre elle une perrière et cherchaient
+à la ruiner: voire, quand elle fut établie au premier fossé, au moment
+où il ne restait plus rien à faire aux nôtres, que de le combler sous la
+protection du <i>chat</i>, un beau jour, après le coucher du soleil, ils
+sortirent du château, portant du feu, du bois sec, du chaume, de
+l'étoupe, des viandes salées, de la graisse, de l'huile et autres
+instrumens d'incendie, qu'ils lançaient sans discontinuer pour brûler
+notre engin. Ils avaient en outre des arbalétriers qui faisaient
+beaucoup de mal à ceux qui le défendaient. Que dirai-je? La flamme
+s'élança dans les airs, et nous fûmes tous grandement troublés. Or, le
+<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> comte et Gui, son frère, étaient au nombre de ceux qui
+cherchaient à sauver la machine. Les ennemis donc faisaient, sans se
+lasser, tout ce qui pouvait alimenter l'incendie; de leur côté, les
+nôtres versaient sans relâche, et à grand'peine, de l'eau, du vin, de la
+terre pour l'éteindre, tandis que d'autres retiraient avec des
+instrumens de fer les morceaux de viande et les vases pleins d'huile que
+les assiégés y lançaient. Ce fut de cette manière que nos gens, après
+d'incroyables souffrances, pour la chaleur et le travail qu'ils avaient
+à endurer, et qu'on ne pouvait guère voir sans verser des larmes,
+arrachèrent la machine aux flammes. Le lendemain, les pélerins
+s'armèrent, abordèrent le château de toutes parts, et pénétrant
+audacieusement dans le premier fossé, ils brisèrent les barrières de
+bois élevées derrière, après de grandes fatigues et prouesses soutenues:
+quant aux ennemis postés entre les barrières et dans les barbacanes, ils
+les défendaient du mieux qu'ils pouvaient. Cependant, au milieu de
+l'assaut, l'évêque de Carcassonne et moi, nous parcourions les rangs de
+l'armée, exhortant les nôtres, tandis que l'archevêque de Rheims, les
+évêques de Toul et d'Albi, Guillaume, archidiacre de Paris, et l'abbé de
+Moissac avec quelques moines, et le reste du clergé, se tenaient devant
+le château sur le penchant de la montagne, revêtus de robes blanches,
+les pieds nus, ayant devant eux la croix avec les reliques des Saints,
+et implorant le divin secours, chantaient à très-haute voix et bien
+dévotement <i>Veni Creator spiritus</i>. Le consolateur ne fut sourd à leurs
+prières, et dès qu'ils recommencèrent pour la troisième fois le verset
+de l'hymne où il est dit, <i>Hostem repellas longius</i>, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> les
+ennemis épouvantés par la volonté divine, et repoussés dans la place,
+abandonnèrent les barbacanes, s'enfuirent vers le château, et
+s'enfermèrent dans l'enceinte des murailles. Ce fut alors que les
+bourgeois d'un certain château appartenant au Toulousain, voisin de
+Moissac, et qu'on appelait Castel-Sarrasin, vinrent à notre comte et le
+lui rendirent. Vers le même temps, il envoya Gui, son frère, et le comte
+Baudouin, frère de Raimond, avec d'autres gens d'armes, vers une noble
+forteresse au pouvoir du comte de Toulouse, à cinq lieues de cette
+ville, située sur la Garonne et nommée Verdun, dont les habitans se
+rendirent sans nulle condition. Pareillement, tous les châteaux placés
+aux alentours se rendirent à notre comte, à l'exception d'un seul qu'on
+appelle Montauban. De plus, les bourgeois de Moissac, apprenant que les
+castels des environs s'étaient livrés à lui, et voyant qu'ils ne
+pouvaient résister davantage, lui envoyèrent demander la paix. Sur quoi,
+le comte considérant que Moissac était encore assez fort pour ne pouvoir
+être pris sans grande perte des nôtres, et que si elle était enlevée
+d'assaut, cette ville très-riche et la propriété des moines serait
+saccagée et détruite; enfin, que tous ceux qui s'y trouvaient périraient
+indifféremment, il répondit qu'il les recevrait à composition s'ils lui
+abandonnaient les routiers, plus ceux, sans exception, qui étaient venus
+de Toulouse pour renforcer la garnison du château, et s'ils lui juraient
+en outre sur les saints Évangiles qu'à l'avenir ils n'attaqueraient plus
+les chrétiens. Ce qui ayant été dûment accompli, le comte fut mis en
+possession de la place, après que les routiers et gens de Toulouse lui
+eurent été livrés, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> et la restitua à l'abbé de Moissac, sous la
+réserve de ce qui appartenait de droit dans ce château aux comtes
+toulousains. Pour en finir, nous dirons que nos pélerins s'étant saisis
+des routiers, les tuèrent très-avidement. Ni croyons-nous devoir taire
+que le château de Moissac, dont le siége avait commencé la veille de
+l'Assomption de la bienheureuse vierge Marie, fut pris le jour de la
+Nativité de cette sainte Mère. On reconnaît donc que ce fut par son
+opération.</p>
+
+<p>Le comte partant de là arrêta d'assiéger un château voisin de Foix,
+nommé Saverdun, au diocèse de Toulouse, qui s'était soustrait à sa
+domination, et au moyen duquel le comte de Foix, qui le retenait en sa
+possession, incommodait beaucoup Pamiers. Dans ces entrefaites, quelques
+nobles pélerins vinrent d'Allemagne à Carcassonne, et furent conduits à
+Pamiers par Enguerrand de Boves, à qui, comme nous l'avons dit plus
+haut, Montfort avait cédé en grande partie les domaines du comte de
+Foix, et par d'autres chevaliers à nous qui gardaient le pays de
+Carcassonne. Or ce comte et celui de Toulouse étaient à Saverdun, d'où
+ils s'enfuirent en apprenant que nos chevaliers avec les Allemands
+s'avançaient en hâte sur eux; si bien que, sans combat ni condition,
+Enguerrand recouvra Saverdun. De son côté, notre comte venait de Moissac
+avec ses troupes; et, comme il fut arrivé près de Saverdun, il alla à
+Pamiers où se trouvaient les Allemands, tandis que l'armée marcha pour
+rejoindre Enguerrand. Quant à lui, suivi desdits pélerins, il alla
+caracoler devant Foix, et revint de là à l'armée, qui s'était acheminée
+de Saverdun vers Hauterive, dont les habitans avaient pris la fuite à
+notre approche, et <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> qu'ils avaient laissé désert. Le comte y
+mit garnison, parce que de cette position il pouvait inquiéter les
+ennemis, Hauterive étant située entre Foix et Toulouse. Après quoi, il
+forma le dessein d'envahir les terres du comte de Comminges, et marcha
+sur un château voisin de Toulouse, nommé Muret, dans une situation
+très-agréable, sur les bords de la Garonne. À notre arrivée, les
+habitans eurent peur et s'enfuirent à Toulouse. Mais auparavant,
+quelques-uns d'entre eux mirent le feu au pont du château, lequel était
+de bois et fort long, joignant les deux rives de la Garonne, et par où
+il nous fallait passer. Comme donc nous fûmes parvenus devant la place,
+et que trouvant ce pont brûlé, nous ne pouvions y entrer, le comte et
+plusieurs des nôtres se jetant dans le fleuve, qui était profond et
+rapide, le traversèrent non sans grand danger: pour ce qui est de
+l'armée, elle campa de l'autre côté de l'eau. Soudain Montfort, avec
+quelques-uns des siens, courut au pont, éteignit le feu avec beaucoup de
+peine, et soudain une pluie si abondante vint à tomber du ciel, et la
+crue du fleuve fut telle que personne ne pouvait le passer sans courir
+grand risque de perdre la vie. Sur le soir, le noble comte, voyant que
+presque tous les chevaliers et les plus forts de l'armée avaient
+traversé l'eau à la nage, et étaient entrés dans le château, mais que
+les piétons et les invalides n'ayant pu en faire autant étaient restés
+sur l'autre bord, il appela son maréchal, et il lui dit: «Je veux
+retourner à l'armée.» À quoi celui-ci répondit: «Que dites-vous? Toute
+la force de l'armée est dans la place, il n'y a au-delà du fleuve que
+les pélerins à pied: de plus, l'eau est si haute et si violente
+<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> que personne ne pourrait la passer, sans compter que les
+Toulousains viendraient peut-être et vous tueraient, vous et tous les
+autres.» Mais le comte: «Loin de moi, dit-il, que je fasse ce que vous
+me conseillez! Les pauvres du Christ sont exposés au couteau de ses
+ennemis, et moi, je resterais dans le fort! Advienne de moi selon la
+volonté du Seigneur! J'irai certainement et resterai avec eux.»
+Aussitôt, sortant du château, il traversa le fleuve, revint à l'armée
+des gens de pied, et y demeura avec un très-petit nombre de chevaliers,
+savoir quatre ou cinq, durant plusieurs jours, jusqu'à ce que le pont
+fût rétabli et qu'elle pût passer toute entière. Ô grande prouesse de ce
+prince! ô courage invincible! Ainsi, il ne voulut rester dans le château
+avec ses chevaliers, durant que les pauvres pélerins étaient en danger
+au milieu des champs.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXIV.</h2>
+
+<p class="resume">Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens et inquiète Toulouse.
+ Le comte Raimond sollicite le secours du roi d'Arragon.</p>
+
+<p>Durant que notre comte séjournait au château de Muret, il vit venir à
+lui les évêques de Comminges et de Conserans, hommes vénérables et
+remplis de Dieu, qui portaient à la cause de Jésus-Christ une affection
+unique, l'avançaient par leurs &oelig;uvres, et dont le conseil et
+l'industrie avaient conduit Montfort en ses opérations. Ils l'avertirent
+donc de pousser en avant, et qu'il s'emparerait sans coup férir de la
+plus grande partie de la Gascogne: ce qu'il fit promptement, marchant
+<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> d'abord contre un château nommé Saint-Gaudens<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Lien vers la note 149"><span class="smaller">[149]</span></a>, et
+appartenant au comte de Comminges, dont les habitans l'accueillirent
+avec joie. Là vinrent à lui les nobles du pays qui lui firent hommage,
+et reçurent de lui leurs terres. En outre, pénétrant dans les montagnes
+auprès de Foix, il dévasta en majeure partie les domaines de Roger de
+Comminges, tandis que l'évêque de Carcassonne, qui était resté avec
+quelques pélerins dans le château de Muret, travaillait assidûment à le
+fortifier. Puis ayant terminé les affaires qui l'avaient appelé en
+Gascogne, le comte revint audit château, n'ayant avec lui de pélerins
+armés que le comte de Toul et quelques autres chevaliers en très-petit
+nombre. Bien néanmoins qu'il ne fût suivi que de si peu de monde, il
+allait souvent faire cavalcade jusqu'aux portes de Toulouse, d'où
+n'osaient sortir les ennemis, tout innombrables et bien pourvus qu'ils
+étaient. Lui, cependant, ravageait tout dans les environs et saccageait
+leurs forteresses sous leurs yeux. Or était cette cité pleine de gens
+outre mesure, vu que les hérétiques de Béziers, de Carcassonne et de
+Toulouse, ensemble leurs fauteurs et les routiers, ayant perdu leurs
+terres par la volonté de Dieu, s'y étaient réfugiés et l'avaient remplie
+à tel point qu'ils avaient changé les cloîtres de la ville en étables et
+en écuries, après en avoir chassé moines et chanoines. Ô Toulouse, vrai
+nid d'hérétiques! ô tabernacle de voleurs! Ni faut-il taire combien elle
+était alors obsédée et vexée de toutes parts, le comte étant d'un côté à
+Muret, de l'autre certains chevaliers des nôtres à Verdun, ici le comte
+Baudouin, et là Gui, frère de <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Montfort, lesquels ensemble
+l'entourant de tous sens, et courant chaque jour jusque près de ses
+portes, ne l'incommodaient pas médiocrement. Pour quoi Raimond qui,
+déshérité en juste châtiment de ses péchés, avait perdu toutes ses
+possessions, fors Toulouse et Montauban, s'était enfui près du roi
+d'Arragon pour lui demander conseil et secours, afin de les recouvrer
+par son aide. Ô juste jugement du très-juste Seigneur! ô véridique
+sentence du très-miséricordieux frère Pierre de Castelnau! En effet, cet
+homme de bien affirmait, comme je l'ai ouï de la bouche de ceux qui le
+lui avaient souvent entendu dire, que les affaires de Jésus-Christ ne
+parviendraient jamais à une heureuse issue jusqu'à ce qu'un des
+prédicateurs catholiques mourût pour la défense de la foi; et plût à
+Dieu, ajoutait-il, que je fusse le premier frappé par son persécuteur!</p>
+
+<p>Voilà donc que ce misérable comte toulousain, après avoir fait tuer ce
+très-saint personnage, parce qu'il lui reprochait en face et
+publiquement ses énormes méfaits, crut avoir échappé au sort qu'il
+méritait, et s'imagina rentrer dans ses domaines; mais Dieu venant à lui
+rétribuer sa vengeance et à revancher le sang de son martyr, le traître
+ne remporta que perte totale et dommage irréparable de ce dont il avait
+compté retirer grand profit. Et si faut-il noter soigneusement que ce
+malheureux avait reçu en amitié sans pareille et bien étroite
+familiarité l'assassin de l'homme de Dieu, tellement que, le menant
+comme en spectacle avec lui par les villes et châteaux, il disait à
+chacun: «Celui-ci seul m'aime et seul s'accorde en tout avec mes
+v&oelig;ux; c'est lui qui m'a enlevé à la rage de mon <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> ennemi.» Au
+demeurant, si ledit comte rehaussait de la sorte ce très-cruel homicide,
+celui-ci était au contraire abhorré même par les animaux muets; et,
+comme nous l'avons recueilli de la véridique relation de nombre de
+saints personnages, chanoines de l'église de Toulouse, du jour où le
+susdit bourreau tua le serviteur de Dieu, jamais chien ne daigna
+recevoir un morceau de sa main en exécration d'un si grand crime. Ô
+chose admirable, chose inouïe! Ce que j'en ai dit était pour montrer
+combien justement le comte de Toulouse fut enfin dépossédé de ses
+terres.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là quand Roger Bernard, fils du comte de Foix,
+passant avec ses routiers près Carcassonne, un jour qu'il chevauchait
+sur la route de Narbonne pour surprendre de nos pélerins et les conduire
+enchaînés à Foix ou les condamner à la mort la plus cruelle, en
+rencontra quelques-uns qui venaient de France vers notre comte,
+lesquels, à la vue des ennemis, pensant qu'ils étaient nôtres,
+marchèrent sans crainte au-devant d'eux. De fait, lesdits traîtres
+n'oubliaient rien pour assurer le succès de leur méchanceté, allant au
+petit pas et suivant le grand chemin, si bien qu'il n'était aisé de voir
+qu'ils n'étaient pas de nos gens. Bref, quand ils se furent mutuellement
+approchés, soudain les barbares se ruèrent sur les pélerins en faible
+nombre et sans armes, ne soupçonnant d'ailleurs aucune trahison; puis en
+tuant plusieurs et les déchirant membre à membre, ils emmenèrent le
+reste à Foix, où les retenant aux fers et dépeçant leurs corps chétifs
+en d'horribles tourmens, ils imaginaient chaque jour, et avec diligente
+étude, nouveaux supplices et non connus pour endolorir leurs <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>
+captifs. En effet, ils les rouaient par tant de tortures et si
+affreuses, ainsi que me l'a conté un de nos chevaliers prisonnier comme
+eux et témoin de leurs souffrances, que leur férocité pourrait se
+comparer à celle de Dioclétien et de Maximien, ou même être placée
+au-dessus. Et, pour ne rien dire de leurs moindres cruautés, disons
+qu'ils se divertissaient à pendre fréquemment les prêtres même et
+ministres des divins mystères; voire parfois (chose horrible à
+rapporter) les scélérats les traînaient avec des cordes liées aux
+parties génitales. Ô monstrueuse barbarie! ô rage sans exemple!</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXV.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le comte Simon réunit à Pamiers les prélats et barons;
+ décrets et lois qui y furent portés et qu'il promit d'accomplir.</p>
+
+<p>L'an de l'incarnation du Seigneur 1212, au mois de novembre, le comte de
+Montfort convoqua les évêques et nobles de ses domaines pour tenir un
+colloque général à Pamiers. L'objet de cette conférence solennelle était
+que le comte fît rétablir les bonnes m&oelig;urs dans le pays qu'il avait
+acquis et soumis à la sainte Église romaine, qu'il en repoussât bien
+loin l'ordure d'hérésie qui l'avait infecté tout entier, et y implantât
+les saines habitudes, tant celles du culte chrétien que celles mêmes de
+la paix temporelle et de la concorde civile. Aussi bien ces contrées
+avaient été d'ancienne date ouvertes aux déprédations et rapines de
+toute espèce; le fort y opprimait le faible, les grands y <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>
+vexaient les petits. Le noble comte voulut donc instituer coutumes et
+fixer aux seigneurs limites certaines que nul ne pût transgresser,
+déterminer comment les chevaliers vivraient à juste titre de revenus
+légitimes et assurés, et faire en sorte que le menu peuple lui-même pût
+subsister sous l'aile des seigneurs sans être grevé d'exactions outre
+mesure. À telle fin furent élues douze personnes qui jurèrent sur les
+saints Évangiles qu'elles disposeraient, selon leur pouvoir, telles
+coutumes que l'Église pût jouir de sa liberté, et que tout le pays fût
+mis bien fermement en meilleur état. De ces douze, quatre appartenaient
+au clergé, savoir les évêques de Toulouse et de Conserans, un frère
+templier et un frère hospitalier; quatre étaient des chevaliers de
+France, et les quatre autres, natifs du pays, comptaient deux chevaliers
+et deux bourgeois, par lesquels ensemble furent lesdites coutumes
+tracées et arrêtées en suffisante manière. Au demeurant, pour qu'elles
+fussent inviolablement observées, le noble comte et tous ses chevaliers
+firent serment, sur les quatre Évangiles, avant même qu'elles fussent
+produites, de ne les violer oncques, et enfin, pour majeure garantie,
+elles furent rédigées par écrit et munies du sceau du comte et de tous
+les évêques qui étaient là en bon nombre.</p>
+
+<p>Durant que ces choses se passaient à Pamiers, les ennemis de la foi
+sortirent de Toulouse et commencèrent à courir la Gascogne, faisant tout
+le mal qu'ils pouvaient. Sur quoi, le vénérable évêque de Comminges,
+ayant pris avec lui quelques-uns de nos chevaliers, marcha en ces
+quartiers et les défendit bravement contre les hérétiques. Quant au
+noble comte, <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> il vint à Carcassonne et de là à Béziers pour y
+conférer avec l'archevêque de Narbonne sur les divers points qui
+intéressaient les affaires de Jésus-Christ. Or pendant que nous étions à
+Béziers, le siége épiscopal de cette ville étant vacant, les chanoines
+de cette église choisirent d'une commune voix le vénérable archidiacre
+de Paris, Guillaume, pour leur évêque et pasteur; mais il ne put, par
+aucune raison, être induit à accepter cette élection.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXVI.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le roi d'Arragon vint à Toulouse, et eut une entrevue
+ avec le comte Simon et le légat du siége apostolique.</p>
+
+<p>Aux environs de la fête des rois<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Lien vers la note 150"><span class="smaller">[150]</span></a>, le roi d'Arragon, Pierre, lequel
+voulait grandement mal à la cause de l'Église, vint à Toulouse et y
+recruta chevaliers parmi les excommuniés et les hérétiques. Il manda
+toutefois à l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, et au
+comte de Montfort, qu'il voulait conférer avec eux et traiter de paix et
+composition entre ledit comte et les ennemis de la foi. Il fut donc
+assigné pour cette entrevue, et de mutuel consentement, un jour et un
+endroit entre Toulouse et Lavaur, où, arrivés que nous fûmes au lieu du
+concile, le roi se prit à prier l'archevêque de Narbonne et les prélats
+de restituer leurs domaines aux comtes de Toulouse, de Comminges, de
+Foix et à Gaston de Béarn. Mais ledit <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> archevêque lui répondit
+qu'il eût à rédiger par écrit toutes ses demandes, et à les envoyer
+écrites et scellées aux évêques dans la ville de Lavaur. En outre le
+roi, après avoir grandement amadoué notre comte, son frère et ses fils,
+le pria que, pendant huit jours, il se désistât de mal faire à ses
+ennemis. À quoi ce très-noble personnage et tout plein de courtoisie:
+«Je ne me désisterai, dit-il, de mal faire; mais, par révérence envers
+vous, je cesserai de faire bien durant ces huit jours.» Pareillement, le
+roi promit, au nom des ennemis, que, pendant le temps de la conférence,
+ils n'attaqueraient les nôtres; ce qui n'empêcha pas que ces hommes sans
+foi, quand ils surent que nous étions assemblés, commencèrent à courir
+sur nos terres du côté de Carcassonne (bien qu'ils nous eussent assurés
+du contraire par l'entremise du roi d'Arragon), y portant le ravage et
+tuant beaucoup des nôtres. Ô fraude scélérate!</p>
+
+<p>Trois jours après que le roi fut parti du lieu de la conférence pour se
+rendre à Toulouse, il écrivit ses demandes aux archevêques et évêques
+dans la teneur qui suit:</p>
+
+<p>«Demandes du roi des Arragonais aux prélats réunis en concile dans la
+ville de Lavaur.»</p>
+
+<p>«Pour autant qu'on enseigne que notre très-sainte mère l'Église a non
+seulement des paroles, mais aussi des châtimens, son dévot fils, Pierre,
+par la miséricorde de Dieu, roi d'Arragon, pour Raimond, comte de
+Toulouse, lequel désire retourner au giron de notredite mère l'Église,
+requiert humblement de votre sainteté et la prie instamment, pour qu'en
+donnant satisfaction personnelle de tous excès quelconques, <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>
+selon qu'il aura paru convenir à l'Église elle-même, ainsi que des
+dommages et torts apportés aux diverses églises et aux prélats, suivant
+ce que la clémence de cette sainte mère jugera devoir enjoindre audit
+comte, il soit, par grâce et miséricordieusement rétabli dans ses
+possessions et autres choses qu'il a perdues; que si, par cas, l'Église,
+en punition des fautes du comte, ne voulait entendre à la demande du
+roi, il requiert et prie pour le fils comme pour le père, en telle sorte
+cependant que celui-ci n'en rende pas moins personnelle satisfaction
+pour tout excès commis, soit en marchant aux frontières des Sarrasins
+avec chevaliers pour secourir les Chrétiens, soit en allant outre-mer,
+selon ce que l'Église décidera être le mieux expédient; quant à
+l'enfant, qu'il soit tenu en sa terre sous garde bien diligente et
+surveillance très-fidèle, en l'honneur de la sainte Église romaine,
+jusqu'à tant que signes manifestes se fassent voir chez lui de bonne
+nature et généreuse.»</p>
+
+<p>«Et parce que le comte de Comminges ne fut oncques hérétique ni
+défenseur d'iceux, ains plutôt qu'il les a combattus; et d'autant qu'il
+est dit avoir perdu des domaines pour avoir assisté son seigneur et
+cousin le comte de Toulouse, demande encore ledit roi, et prie pour lui
+comme pour un sien vassal, que restitution lui soit octroyée de ses
+domaines, sauf, pareillement, telle satisfaction que lui commandera
+l'Église, s'il semble qu'il ait manqué en quelque point.»</p>
+
+<p>«<i>Item</i>, le comte de Foix, vu qu'il n'est ni ne fut hérétique, ledit roi
+demande pour lui, et prie comme pour son parent bien aimé, auquel sans
+honte il ne peut faillir, ni justement en tel besoin, qu'en sa faveur
+<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> et par révérence pour lui il soit réintégré dans ses choses;
+moyennant toutefois qu'il satisfera à l'Église en tout et pour tout ce
+en quoi la clémence de cette bonne mère jugera qu'il s'est rendu
+coupable.</p>
+
+<p>«<i>Item</i>, pour Gaston de Béarn, son vassal, demande le susdit roi et prie
+affectueusement qu'il soit rétabli dans ses terres et féauté des siens
+vassaux, d'autant plus qu'il est prêt à obéir et se soumettre aux ordres
+de l'Église devant juges non suspects, si d'aventure ne nous est
+loisible ouïr sa cause et l'expédier.</p>
+
+<p>«Au demeurant, pour tout ce qui précède, ledit roi a cru qu'il fallait
+invoquer miséricorde plutôt que jugement, adressant à votre clémence ses
+clercs et ses barons, et tenant pour ratifié sur les points ci-contenus
+quoi que ce soit qu'ordonnerez avec eux; suppliant qu'en ce fait
+daigniez user d'une telle circonspection et diligence que le secours des
+susdits barons et du comte de Montfort puisse être bientôt donné aux
+affaires de la chrétienté dans le pays d'Espagne, pour l'honneur de Dieu
+et l'agrandissement de notre sainte mère l'Église.</p>
+
+<p>«Donné à Toulouse, le 17<sup>e</sup> jour avant les calendes de février.»</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Réponse du Concile.</i></p>
+
+<p>«À l'illustre et très-cher en Jésus-Christ, Pierre, par la grâce de
+Dieu, roi des Arragonais et comte des Barcelonnais, le concile réuni à
+Lavaur, salut et sincère affection dans le Seigneur. Nous avons vu les
+pétitions et pièces que votre royale sérénité nous a adressées pour le
+Comte de Toulouse et son fils, les comtes de Foix, de Comminges, et le
+noble homme <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Gaston de Béarn, dans lesquelles lettres, entre
+autres choses, vous vous dites un dévot fils de l'Église: pour quoi nous
+rendons actions de grâces au Seigneur Jésus-Christ et à votre grandeur
+royale, et en tout ce que nous pourrons faire selon Dieu nous admettrons
+affectueusement vos prières, à cause de ce mutuel amour que notre sainte
+mère l'Église romaine vous porte, à ce que nous voyons, et vous à elle,
+non moins que par révérence pour votre Excellence royale. Quant à ce que
+vous demandez et priez à l'égard du comte de Toulouse, nous avons cru
+devoir répondre à votre royale sérénité que ce qui touche la cause du
+comte et de son fils, laquelle dépend du fait de son père, n'a, par
+autorité supérieure, été du tout laissé à notre décision, vu que ledit
+comte de Toulouse a fait, sous forme certaine, commettre son affaire par
+le seigneur pape à l'évêque de Riez et à maître Théodise; à quel sujet,
+comme nous croyons, vous gardez en fraîche mémoire combien de grâces et
+pour grandes le seigneur pape accorda audit comte après ses nombreux
+excès; pareillement quelle faveur le vénérable archevêque de Narbonne,
+légat du siége apostolique, et pour lors abbé de Cîteaux, fit il y a
+déjà deux ans, si nous nous en souvenons bien, au même comte, sur votre
+intercession et en considération de vos prières. En effet, le légat
+consentait à ce qu'il conservât intactes et tout entières ses
+seigneuries et propriétés, et que lui demeurassent aussi dans leur
+intégrité les droits qu'il avait sur les châteaux des autres hérétiques
+qui faisaient partie de son fief, sans alberge, quête ni chevauchée; en
+outre, pour ce qui est des châteaux qui appartenaient aux autres
+hérétiques et <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> n'étaient de son fief, lesquels ce comte disait
+monter à cinquante, le légat voulait bien encore que la quatrième
+partie, voire la troisième, tombât en sa possession<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Lien vers la note 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Toutefois,
+méprisant cette grande grâce du seigneur pape, du susdit légat et de
+l'Église de Dieu, le comte allant droit contre tous les sermens qu'il
+avait anciennement prêtés aux mains des légats, ajoutant iniquité sur
+iniquité, crime sur crime, mal sur mal, a attaqué l'Église de Dieu et a
+porté grandement dommage à la chrétienté, traitant et s'alliant avec les
+hérétiques et routiers, si bien qu'il s'est rendu indigne de toutes
+faveurs et de tous bienfaits. Quant à ce que vous demandez pour le comte
+de Comminges, nous avons jugé devoir en cette façon vous répondre sur ce
+point, savoir, qu'il nous a été donné à tenir pour certain que, comme il
+eut, après nombre d'excès et violations de serment, contracté alliance
+avec les hérétiques et leurs fauteurs, et, d'accord avec ces pestiférés,
+combattu l'Église, bien qu'il n'eût jamais été lésé en rien, bien
+qu'ensuite il ait été soigneusement admonesté de se déporter de tels
+actes, et, revenant au c&oelig;ur de l'Église, de se réconcilier à l'unité
+catholique, néanmoins cedit comte a persévéré dans sa méchanceté; en
+sorte qu'il est retenu dans les liens de l'excommunication et de
+l'anathême. Même, dit-on, le comte de Toulouse a certifié maintes et
+maintes fois que ce fut le comte de Comminges qui le poussa à la guerre;
+d'où il suit que cedit comte fut en cela l'auteur des maux qu'elle a
+causés en si grand nombre à l'Église. Cependant s'il se montrait tel
+qu'il méritât <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> le bienfait de l'absolution, après qu'elle lui
+serait accordée et qu'il aurait le droit d'ester en jugement, l'Église
+ne lui déniera justice au cas où il aurait quelque plainte à former.</p>
+
+<p>«En outre, votre Grandeur royale demande pour le comte de Foix. À quoi
+nous répondrons qu'il est constant à son sujet que, depuis long-temps,
+il a été receleur des hérétiques, d'autant qu'il n'est douteux qu'il
+faille nommer ainsi ceux qui s'appellent <i>croyans</i>. Le même comte, après
+ses excès multipliés, après tous ses sermens, le rapt des personnes et
+des biens, la capture des clercs et leur détention dans les cachots
+(pour quoi et beaucoup d'autres causes il a été frappé du couteau
+d'anathême), voire après la grâce que le susdit légat lui avait octroyée
+en faveur de votre intercession, a fait un sanglant carnage des Croisés
+qui, dans leur pauvreté et simplicité pieuses, marchaient au service de
+Dieu contre les hérétiques de Lavaur. Pourtant quelle était cette grâce
+et combien grande, c'est ce dont votre royale Grandeur se souvient bien,
+à ce que nous pouvons croire, puisque c'était à sa prière que le légat
+offrit composition à ce comte; et si cette composition ne fut faite,
+c'est qu'il ne l'a voulu. Il existe en effet des lettres adressées au
+comte de Montfort et scellées de votre sceau royal, lesquelles
+contiennent la clause suivante: «Nous vous disons de plus que si le
+comte de Foix ne veut se tenir à cette décision, et que par suite vous
+n'écoutiez point les prières que nous ferions pour lui, nous ne
+cesserons pour cela d'être en paix avec vous.» Toutefois si cedit comte
+fait en sorte d'obtenir le bénéfice de l'absolution, et qu'après en
+avoir mérité la grâce, il se <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> plaigne en quelque point,
+l'Église ne lui déniera justice.</p>
+
+<p>«Vous demandez encore et priez pour Gaston de Béarn qu'il soit rétabli
+dans ses domaines et féauté des siens vassaux. Sur quoi nous vous
+répondrons, pour ne rien dire actuellement d'autres nombreux griefs, ou
+plutôt innombrables, portés contre lui, qu'allié du moins aux hérétiques
+et à leurs fauteurs ou défenseurs contre l'Église et les Croisés, il est
+persécuteur très-notoire des églises et des membres du clergé. Il a été
+au secours des Toulousains au siége de Castelnaudary; il a près de lui
+l'assassin de frère Pierre de Castelnau, légat du siége apostolique; il
+a long-temps retenu en sa compagnie des routiers, et les y tient encore.
+L'an passé, il les a introduits dans l'église cathédrale d'Oléron, où,
+ayant coupé la corde qui soutenait la custode du saint Sacrement, ils
+firent tomber à terre le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel,
+chose horrible même à dire seulement, fut répandu sur le pavé. De plus,
+en infraction de ses sermens, il a usé de violence envers les clercs:
+pour quoi et plusieurs autres raisons que nous taisons présentement, il
+a été enchaîné dans les liens de l'excommunication et de l'anathême.
+Néanmoins, s'il donnait satisfaction à l'Église autant qu'il le doit, et
+s'il obtenait le bénéfice de l'absolution, on ferait droit à ses
+plaintes, au cas qu'il en eût quelqu'une à présenter. En effet, sans
+cette condition, il ne serait convenable à votre royale majesté,
+très-illustre prince, d'intercéder pour les susdits, tous excommuniés;
+et pour nous, n'oserions répondre d'autre sorte sur tels faits et telles
+personnes. À cette cause, admonestons <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> et exhortons en Dieu
+votre sérénité royale qu'elle daigne avoir en mémoire l'honneur que vous
+fit le siége apostolique<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Lien vers la note 152"><span class="smaller">[152]</span></a> et celui qu'elle fait actuellement à votre
+illustre beau-frère le roi de Sicile, de même que ce qu'avez promis au
+seigneur pape lors de votre sacre, et les commandemens qu'en avez reçus.
+Nous prions le ciel qu'il vous conserve long-temps pour l'honneur de
+Dieu et de la sainte Église romaine. Que si, par cette réponse de nous,
+n'était votre royale Majesté bien satisfaite, nous aurons soin de
+communiquer le tout au seigneur pape pour la révérence et grâce que nous
+vous portons.</p>
+
+<p>«Donné à Lavaur, le quinzième jour avant les calendes de février.»</p>
+
+<p>Le roi d'Arragon, oyant les réponses de nos prélats, voyant du tout
+refusées les demandes qu'il avait faites, et qu'il ne pouvait conduire
+ses v&oelig;ux à bonne issue, inventa une autre manière de tromperie. Il
+envoya donc des exprès aux évêques, leur mandant et les priant qu'ils
+engageassent le comte de Montfort à donner trève au Toulousain et autres
+ennemis de la foi chrétienne jusqu'à la Pentecôte prochaine ou du moins
+jusqu'à Pâques: ce dont nos prélats ayant connaissance, ils prirent
+garde que le roi ne demandait cela pour autre chose sinon pour que la
+nouvelle de la suspension d'armes vînt jusqu'en France, et que par là se
+refroidît la dévotion des Croisés. Par ainsi, ils rejetèrent cette
+pétition comme ils avaient fait les premières. Au demeurant, comme il
+serait trop long de rapporter par ordre tout ce que ledit roi <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>
+écrivit, et crurent les nôtres devoir lui répondre, disons en peu de
+mots que son intention était uniquement de travailler à ce que le comte
+de Toulouse et autres ennemis de la religion chrétienne fussent
+réintégrés dans leurs possessions, ou du moins qu'ils obtinssent une
+trève de nous, pour le motif ci-dessus expliqué. Mais les nôtres, gens
+bien avisés et persévérans, ne voulurent rendre les terres, ni donner
+relâche aux traîtres. Sur quoi le roi, voyant qu'il n'avait pu rien
+gagner, au grand détriment de son renom et honneur, déclara qu'il
+prenait sous sa protection les excommuniés et les domaines qu'ils
+tenaient encore; voire, pour pallier un peu sa malice, il appela comme
+d'abus au siége apostolique. Nos prélats toutefois ne déférèrent
+nullement à cet appel, pour autant qu'il était, pour causes sans nombre,
+frivole et sans vertu. Seulement l'archevêque de Narbonne, légat du
+saint-siége, adressa au roi la lettre suivante:</p>
+
+<p>«Au très-illustre seigneur Pierre, par la grâce de Dieu roi d'Arragon,
+frère Arnauld, par la miséricorde divine, archevêque de Narbonne, légat
+du siége apostolique, salut en charité de c&oelig;ur et par les entrailles
+de Jésus-Christ. Nous avons appris, non sans grande émotion et amertume
+d'esprit, que vous vous disposez à prendre sous votre protection et
+garde, et à défendre contre l'armée du Christ la cité de Toulouse et le
+château de Montauban, ensemble les terres abandonnées à Satan, à cause
+du crime d'hérésie et moult autres forfaits bien horribles, séparées de
+toute communion avec notre mère l'Église, et livrées aux Croisés par
+l'autorité de Dieu, dont le saint nom y est blasphémé en façon si grave:
+comme donc ces choses, <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> si elles sont vraies, ce que Dieu ne
+permette, ne pourraient que nuire non seulement à votre salut, mais à la
+dignité royale qui est en vous, à votre honneur et gloire; jaloux que
+nous sommes de votre salut, gloire et renom, nous prions du fond de nos
+entrailles votre grandeur royale, et charitablement lui conseillons,
+l'avertissons et exhortons dans le Seigneur et par la puissance de la
+vertu divine, de la part de notre Dieu rédempteur Jésus-Christ, et de
+son très-saint vicaire notre seigneur le souverain pontife, dont
+l'autorité nous est déléguée, vous faisons inhibition, et vous conjurons
+par tous les moyens en notre pouvoir, afin que, par vous ni par autres,
+ne receviez ou défendiez les susdites terres, désirant que vous daigniez
+pourvoir à votre intérêt et au leur, si bien que, ne communiquant avec
+les excommuniés, les maudits hérétiques et fauteurs d'iceux, il ne vous
+arrive d'encourir la tache d'anathême. Nous ne voulons, du reste, cacher
+à votre Sérénité que, si vous croyez devoir laisser aucuns des vôtres
+pour la défense desdits lieux, comme ils seront pour semblable cas
+excommuniés de droit, nous vous ferons publiquement déclarer tel, comme
+défenseur des hérétiques.»</p>
+
+<p>Néanmoins le roi d'Arragon, ne venant en rien à résipiscence, finit en
+pis ce qu'il avait mal commencé, et prit sous sa protection tous les
+hérétiques et les comtes excommuniés, savoir ceux de Toulouse, de
+Comminges et de Foix, Gaston de Béarn, et les chevaliers Toulousains et
+du Carcassez, qui, dépossédés pour fait d'hérésie, s'étaient réfugiés à
+Toulouse, plus les habitans de cette cité, recevant le serment de tous,
+et présumant bien de prendre en garde la ville de <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Toulouse,
+qui relève directement du roi de France, comme tout ce qu'ils avaient
+encore de possessions. Nous ne pensons devoir taire que, tandis que les
+nôtres étaient au susdit colloque de Lavaur, et bien que le comte de
+Montfort, par égard pour le roi, eût donné trève aux ennemis pour le
+temps qu'il durerait, laquelle trève le roi avait pareillement confirmée
+en leur nom, les traîtres n'en vinrent pas moins, pendant la tenue du
+concile, courir maintes fois sur nos terres, profitant de ce que nous
+n'étions sur nos gardes, où, ramassant un ample butin, tuant plusieurs
+de nos gens, et faisant grand nombre de prisonniers, ils portèrent de
+tous côtés bien graves dommages. À ce sujet, les nôtres se plaignirent
+très-souvent au roi, qui ne fit pourtant donner aucune réparation: sur
+quoi, voyant qu'il s'amusait à prolonger le concile par envoi
+d'émissaires et de lettres, voire par appels superflus, tout en
+souffrant que, pendant la trève et la durée de la conférence, les
+excommuniés, dont il favorisait la cause, nous attaquassent à découvert
+et à chaque instant, ils quittèrent Lavaur, après avoir écrit ce qui
+suit au seigneur pape, touchant les affaires générales de l'Église et le
+susdit concile en particulier:</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Lettre du concile de Lavaur au seigneur pape Innocent.</i></p>
+
+<p>«À leur très-saint père en Jésus-Christ et très-bienheureux seigneur
+Innocent, par la grâce de Dieu souverain pontife, ses humbles et dévoués
+serviteurs les archevêques, évêques et autres prélats des églises,
+<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> réunis à Lavaur pour les affaires de la sainte foi, souhaitent
+de toute affection longueur de vie et de santé. Pour autant que la
+langue ni la plume ne nous suffisent pour rendre dignes actions de
+grâces à la sollicitude de votre paternité, nous prions le distributeur
+de tout bien qu'il supplée en cet endroit à notre défaut, et vous
+octroie abondamment toutes les faveurs qu'avez accordées à nous, aux
+nôtres et autres églises de ces contrées. Comme en effet la peste
+d'hérésie semée sur elles des anciens jours se fut, de notre temps,
+accrue à tel point que le culte divin y était tombé en opprobre et
+dérision, que les hérétiques d'un côté et les routiers de l'autre y
+violentaient le clergé, et saccageaient les biens ecclésiastiques, et
+que le prince comme le peuple, donnant en mal sens, y a dévié de la
+droite ligne de la foi, vous avez employé très-sagement vos armées de
+Croisés à nettoyer les souillures de cette peste infâme, de même que
+leur très-chrétien général, le comte de Montfort, athlète de toutes
+pièces intrépide et champion invincible des combats de Dieu; si bien que
+l'Église, qui, en ces quartiers, était si misérablement déchue en
+ruines, commence à relever la tête, et que toute opposition et erreur
+étant détruites pour majeure partie, ce pays, long-temps rempli des
+sectateurs du dogme pervers, s'habitue enfin au culte de la divine
+religion. Toutefois subsistent encore quelques restes de ce fléau
+empesté, savoir la ville de Toulouse avec quelques châteaux, où, comme
+les ordures qui tombent dans un égout, vient s'amasser le résidu de la
+corruption hérétique, et desquels le maître et seigneur, c'est pour dire
+le comte de Toulouse, qui, depuis longue <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> date, comme il vous a
+été bien souvent rapporté, s'est montré fauteur et défenseur de
+l'hérésie, attaque l'Église de toutes les forces qui lui sont demeurées,
+et s'oppose du plus qu'il peut aux adorateurs de la foi en faveur de ses
+ennemis: car, depuis le jour où il est revenu d'auprès votre Sainteté,
+muni d'ordres dans lesquels vous usiez pour lui de miséricorde plus même
+qu'il n'en avait besoin, l'ange de Satan est entré dans son c&oelig;ur,
+comme il appert très-clairement; et, payant d'ingratitude les bienfaits
+de votre grâce, il n'a rien accompli des choses qu'il avait promises en
+votre sainte présence: ains a-t-il augmenté outre mesure les péages
+auxquels il avait souvent renoncé, et s'est tourné du côté de quiconque
+il a su notre ennemi et celui de l'Église. Espérant sans doute de
+trouver forces contre elle dans l'assistance d'Othon, ce rebelle à
+l'Église et à Dieu, il menaçait ouvertement, ainsi qu'on l'assure, et
+comptant sur son secours, d'extirper de ses possessions l'Église comme
+le clergé à jamais et radicalement, s'étudiant dès lors à soutenir et
+caresser plus chaudement encore que par le passé les hérétiques et
+routiers dont il avait si souvent abjuré le parti. En effet, lorsque
+l'armée des catholiques assiégeait Lavaur, où était le siége de Satan,
+et comme la province de la méchante erreur, ledit comte a envoyé au
+secours des pervers des chevaliers et de ses cliens, outre qu'en un sien
+château appelé Casser, ont été trouvés et brûlés par les Croisés plus de
+cinquante hérétiques, plus une immense multitude de leurs croyans.
+D'abondant, il a appelé contre l'armée de Dieu Savary, ennemi de
+l'Église, sénéchal du roi d'Angleterre, avec lequel il a osé assiéger
+dans <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> Castelnaudary le susdit lutteur pour le Christ, le noble
+comte de Montfort; mais la dextre du Christ le frappant, sa présomption
+a tourné bien vite à sa honte, tellement qu'une poignée de catholiques a
+mis en fuite une foule infinie d'ariens. Au demeurant, frustré de son
+espoir dans Othon et le roi d'Angleterre, comme celui qui s'appuie sur
+un roseau, il a imaginé une abominable iniquité, et député vers le roi
+de Maroc, implorant son assistance non seulement pour la ruine de nos
+contrées, mais pour celle de la chrétienté toute entière: ce qu'a
+empêché la divine miséricorde. Ayant chassé l'évêque d'Agen de son
+siége, il l'a dépouillé de tous ses biens, a pris l'abbé de Moissac, et
+tenu en captivité l'abbé de Montauban presque durant une année. Ses
+routiers et complices ont soumis à toute espèce de tortures des pélerins
+clercs et laïques en quantité innombrable; ils les ont retenus
+long-temps en prison, où quelques-uns sont encore. Et par tous ces faits
+et gestes ne s'est apaisée sa fureur; sa main est toujours étendue
+contre nous; en sorte que chaque jour il devient pire que soi-même, et
+fait à l'Église de Dieu tout le mal qu'il peut par lui, son fils et
+consorts, les comtes de Foix, de Comminges et Gaston de Béarn, les plus
+scélérats des hommes et pervers comme lui. Finalement, aujourd'hui que,
+par suite de la vengeance divine et de la censure ecclésiastique,
+l'athlète de la foi, le comte très-chrétien s'est emparé par justes et
+pieux combats de presque toutes leurs terres, en tant qu'ils sont
+ennemis de Dieu et de l'Église, eux, persistant dans leur malice, et
+dédaignant de s'humilier sous la puissante main de Dieu, ont eu
+dernièrement recours au roi d'Arragon, à l'aide <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> duquel ils
+entendent peut-être circonvenir votre clémence, et faire pièce à
+l'Église. En effet, ils l'ont amené à Toulouse pour avoir une conférence
+avec nous qui, du mandat du légat et de vos délégués, nous étions réunis
+à Lavaur; et ce qu'il a proposé et comment, plus, ce que nous avons cru
+lui devoir répondre, c'est ce que vous connaîtrez plus à plein par les
+copies que nous vous envoyons scellées, communiquant le tout à votre
+sainteté d'un commun avis et d'accord unanime, et par là mettant nos
+âmes à l'abri du cas où, faute de signification, quelque chose serait
+omise de ce qui touche aux affaires de la foi. Sachez aussi pour certain
+que, si le pays enlevé aux susdits tyrans, si justement et avec si
+grande effusion du sang des Chrétiens, leur était restitué ou à leurs
+héritiers, non seulement une nouvelle erreur dominerait pire que la
+première, mais une ruine incalculable deviendrait imminente pour le
+clergé et pour l'Église. Enfin, ne croyant devoir noter une à une sur la
+présente page les énormités abominables et les autres crimes des
+susdits, pour ne paraître composer un volume, nous avons placé dans la
+bouche des nonces certaines choses qu'ils pourront de vive voix porter
+jusqu'à vos saintes oreilles.»</p>
+
+<p>Les nonces qui portèrent cette missive au seigneur pape, furent le
+vénérable évêque de Conserans, l'abbé de Clarac, Guillaume, archidiacre
+de Paris, maître Théodise, et un certain clerc qui avait été long-temps
+correcteur des lettres apostoliques, et se nommait Pierre de Marc. Mais
+avant que lesdits personnages circonspects et discrets fussent arrivés
+en cour de Rome, le roi d'Arragon avait cherché par envoyés à <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>
+circonvenir la simplicité apostolique, et substituant le mensonge à la
+vérité, il avait obtenu des lettres par lesquelles le seigneur pape
+ordonnait au comte de Montfort de rendre les terres des comtes de
+Comminges, de Foix, et de Gaston de Béarn, à chacun d'eux, écrivant de
+plus à l'archevêque de Narbonne en termes qui semblaient révoquer
+l'indulgence accordée à ceux qui marchaient contre les hérétiques
+albigeois. Aussi nos nonces trouvèrent-ils d'abord le seigneur pape dur
+un petit, parce qu'il avait été trop crédule aux fausses suggestions des
+envoyés du roi d'Arragon; mais ayant ensuite reconnu la vérité par les
+soins et le rapport des nôtres, il annula tout ce qu'il avait fait à la
+sollicitation des ambassadeurs du roi, et lui adressa la lettre dont la
+teneur suit.</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Lettre du seigneur pape au roi des Arragonais, pour qu'il ne mette
+opposition aux affaires de la foi.</i></p>
+
+<p>«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à l'illustre
+Pierre, roi des Arragonais. Que celui dans les mains de qui sont les
+c&oelig;urs de tous les rois t'inspire, sur notre humble prière, de telle
+sorte qu'écoutant avec prudence ce qu'il nous faut, suivant le mandat
+apostolique, t'adresser de réprimandes, d'instances et de reproches, tu
+reçoives ceux-ci avec une piété filiale, comme nous te les faisons avec
+une paternelle affection; qu'ainsi tu obtempères à nos salutaires avis
+et conseils, et qu'acceptant la correction apostolique, tu prouves avoir
+eu une dévotion sincère aux choses contre lesquelles l'effet montre sans
+<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> aucun doute que tu as failli. Assurément, il est au su de tout
+le monde, et nous ne pensons pas que ta sérénité puisse ignorer; ou même
+désavouer, que nous nous sommes étudiés à t'honorer spécialement entre
+les autres princes chrétiens; par quoi se sont accrus ta puissance et
+bonne renommée; et plût à Dieu qu'en même temps eussent augmenté
+pareillement ta prudence et dévotion! ce qui ne te serait moins utile
+qu'à nous-même agréable. Mais en cela, on te connaît pour n'avoir agi
+dans ton intérêt, non plus que sous la déférence qu'il te convenait
+d'avoir envers nous; ains, lorsque les citoyens de Toulouse ont été
+retranchés du corps de l'Église par le couteau de l'excommunication,
+comme des membres pourris, et que cette même ville a été frappée
+d'interdiction pour autant tant que certains d'entre eux sont
+notoirement hérétiques, d'autres croyans, fauteurs, receleurs et
+défenseurs d'iceux (outre que d'autres encore que l'armée du Christ, ou
+pour mieux dire le Christ lui-même, dont ils avaient sur eux attiré la
+colère par leurs égaremens, a forcés de quitter leur repaire, se sont
+réfugiés dans ladite cité, comme dans un cloaque pour l'erreur); toi, tu
+n'as pas craint au grand scandale du peuple chrétien, et au détriment de
+ta propre gloire, de les recevoir sous ta protection, commettant impiété
+sous ombre de pitié, et t'écartant de la crainte de Dieu, comme si tu
+pouvais prévaloir contre le Seigneur, ou détourner sa main étendue sur
+ceux dont les fautes ont contraint sa colère. C'est pourquoi, ayant tout
+récemment entendu les propositions faites en notre présence par notre
+vénérable frère, l'évêque de Ségovie, et notre cher fils Colomb, envoyés
+de nos <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> légats et du comte de Montfort; ayant pris de plus
+entière connaissance des lettres à nous adressées d'une et d'autre part,
+et ayant tenu avec nos frères un conseil, où les affaires de la religion
+en vos pays ont été soigneusement traitées; voulant d'ailleurs par une
+paternelle sollicitude pourvoir, en faveur de ta Sérénité, à ton
+honneur, quant à la gloire du monde, à ton salut, quant au bien de ton
+âme, à tes intérêts, quant aux choses de la terre, nous t'enjoignons par
+la vertu du Saint-Esprit, et au nom de la divine grâce et apostolique,
+que tu abandonnes les susdits Toulousains, nonobstant promesse ou
+obligation quelconque faite en supercherie de la discipline
+ecclésiastique, et qu'aussi long-temps qu'ils resteront ce qu'ils sont,
+tu ne leur donnes conseil, assistance, ni faveur aucune. Que s'ils
+désirent retourner à l'unité de l'Église, ainsi que l'ont assuré tes
+envoyés en notre présence, nous donnons ordre dans nos lettres à notre
+vénérable frère Foulques, évêque de Toulouse, homme de pensers sincères
+et de vie intègre, lequel obtient bon témoignage, non seulement de ses
+compatriotes, mais encore des étrangers, nous donnons donc ordre que
+s'adjoignant deux autres, il réconcilie à l'unité de l'Église ceux qui
+le voudront de pureté de c&oelig;ur, de conscience droite et de foi loyale,
+après avoir reçu d'eux suffisante caution et digne garantie; quant à
+ceux qui persisteraient dans les ténèbres de leurs erreurs, que le même
+évêque, pour cause de leur hérétique corruption, les fasse exiler et
+chasser de la susdite ville, et fasse confisquer tous leurs biens, de
+sorte qu'ils n'y rentrent en aucun temps, à moins qu'inspirés par le
+ciel, ils ne prouvent par l'exhibition <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> de bonnes &oelig;uvres
+qu'ils sont vraiment chrétiens selon la foi orthodoxe; et qu'ainsi cette
+même cité étant réconciliée à l'Église et purifiée, demeure sous la
+protection du siége apostolique, pour n'être à l'avenir molestée par le
+comte de Montfort ou autre catholique, mais plutôt défendue et protégée.
+Mais sommes émerveillé, fâché même, que tu aies fait surprendre un
+mandement apostolique par tes envoyés, menteurs et fourbes à notre
+égard, pour la réintégration dans leurs domaines de vos nobles, les
+comtes de Foix, de Comminges et Gaston de Béarn, tandis que, pour
+nombreux et grands méfaits nés de leur prédilection envers les
+hérétiques qu'ils défendent ouvertement, ils sont enlacés dans les liens
+de l'excommunication: lequel mandement obtenu en cette façon pour
+semblables gens ne doit tenir, et le révoquons entièrement comme
+subreptice. Au demeurant, si les susdits désirent, comme ils l'assurent,
+être réconciliés à l'unité de l'Église, nous donnons par nos lettres
+ordre à notre vénérable frère, l'archevêque de Narbonne, légat du siége
+apostolique, que d'eux recevant non seulement la caution du serment,
+puisqu'ils ont déjà violé les leurs, mais telle autre qu'il jugera
+convenable, il leur accorde le bénéfice de l'absolution; après quoi, les
+préliminaires dûment remplis, comme preuves d'une vénérable dévotion,
+nous aurons soin d'envoyer en ces quartiers un légat à <i>latere</i>, homme
+honnête, circonspect et ferme, lequel ne déviant à droite ni à gauche,
+et marchant toujours dans le droit chemin, ait à approuver et confirmer
+ce qu'il trouvera fait justement, à corriger et réformer les erreurs;
+qui, enfin, fasse rendre justice entière, tant aux <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> susdits
+nobles qu'à tout autre plaignant. En attendant, nous voulons et
+ordonnons qu'une trève solide soit établie et gardée entre toi, tes
+possessions et le comte de Montfort, mandant mêmement à ce comte qu'il
+te rende révérencieusement ce qu'il te doit pour les terres qu'il tient
+de toi. D'ailleurs, nous voulons qu'il soit bien entendu de ton
+Excellence que, si les Toulousains et susdits nobles croyaient devoir
+persister encore dans leur erreur, nous exciterons le zèle d'autres
+Croisés et fidèles serviteurs de l'Église par un renouvellement
+d'indulgences, pour qu'appuyés de l'assistance divine, s'élevant contre
+ceux-ci de même que contre tous autres, leurs receleurs et défenseurs
+plus nuisibles que les hérétiques mêmes, ils marchent au nom du Dieu des
+batailles, afin d'extirper la peste de l'hérétique perversité. Nous
+avertissons donc ta Sérénité, la prions instamment, et l'adjurons au nom
+du Seigneur, pour que tu exécutes promptement ce qui précède, dans les
+points qui te touchent; ayant à tenir pour certain que, si tu venais à
+faire autrement, ce que nous ne pouvons croire, tu pourrais encourir un
+grave et irréparable dommage, plus l'indignation de Dieu que tu
+attirerais indubitablement sur toi par semblable conduite, outre encore
+que nous ne pourrions, bien que nous chérissions ta personne, t'épargner
+ni user de déférence envers toi contre les affaires de la foi
+chrétienne; et quel danger te menacerait si tu t'opposais à Dieu et à
+l'Église, surtout en ce qui concerne la religion, pour vouloir empêcher
+que le saint &oelig;uvre soit consommé, c'est ce que peuvent t'apprendre
+non seulement d'anciens exemples, mais bien aussi des exemples récens.
+Donné à Latran, le douzième <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> jour avant les calendes de juin,
+et de notre pontificat l'an dix-neuvième.»</p>
+
+<p>Le concile des prélats réunis à Lavaur étant terminé, le roi d'Arragon
+étant sorti de Toulouse et y ayant laissé plusieurs de ses chevaliers
+pour la garde de la ville et le secours des ennemis du Christ, manda peu
+de jours après à notre comte qu'il voulait avoir une conférence avec lui
+près de Narbonne; sur quoi le comte voulant montrer sa déférence envers
+le roi, et lui obéir comme à son seigneur, autant qu'il le pourrait
+selon Dieu, répondit qu'il se rendrait volontiers à l'entrevue indiquée.
+Mais le roi n'y vint pas et n'avait jamais eu dessein d'y venir;
+seulement un grand nombre de routiers et d'hérétiques, tant Arragonais
+que Toulousains, s'y présentèrent: ce qui faisait craindre qu'ils ne se
+saisissent par trahison du comte qui devait arriver avec peu de monde.
+Toutefois, il eut connaissance de ce qui se passait, et se détourna du
+lieu de la conférence.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXVII.</h2>
+
+<p class="resume">Le roi d'Arragon défie le comte de Montfort par féciaux.</p>
+
+<p>Quelques jours ensuite, ledit roi envoya au comte, par ses hérauts, des
+lettres dans lesquelles il était dit qu'il le défiait, et qui
+contenaient toute espèce de menaces. Néanmoins, notre comte, bien que le
+roi lui fît défi avec tant de superbe, ne voulut endommager en rien les
+terres du roi, d'où lui venait pourtant chaque jour beaucoup de mal à
+lui-même et très-notable <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> préjudice, puisque les Catalans
+pénétraient dans nos possessions et les dévastaient autant qu'il leur
+était possible. Peu de jours après, il députa vers le roi Lambert de
+Turey, vaillant chevalier et discret, qu'il chargea de lui demander ce
+qu'il devait croire touchant le défi que ses gens lui avaient apporté,
+lui mandant en outre qu'il n'avait jamais commis forfaiture envers lui,
+et qu'il était prêt à lui rendre tout légitime office de bon vassal. Il
+lui offrait de plus, au cas où il se plaindrait relativement aux
+domaines des hérétiques qu'il avait acquis par le secours des Croisés,
+et au commandement du souverain pontife, de s'en rapporter au jugement
+du seigneur pape, ou à celui du seigneur archevêque de Narbonne, légat
+du siége apostolique; même il remit au susdit chevalier des lettres
+qu'il lui ordonna de présenter au roi, si celui-ci jugeait devoir
+persévérer dans son obstination, et dont voici le contenu. Le comte
+écrivait au roi, sans salutation aucune, lui signifiant que puisqu'il
+persistait dans son obstination et ses défis, après tant d'offres à lui
+faites de paix et de juste satisfaction, il le défiait à son tour,
+disant que dorénavant il ne lui serait tenu par nul droit de service, et
+qu'avec l'aide de Dieu, il se défendrait tant contre lui que contre les
+autres ennemis de l'Église. Lambert venant donc vers le roi, expliqua
+par ordre, avec soin et attention, en sa présence et celle d'un grand
+nombre de barons de ses terres, tout ce que le comte lui avait mis à la
+bouche; et comme le roi, toujours obstiné, rejetait toute espèce de
+composition, et ne voulait revenir sur le défi qu'il avait envoyé au
+comte, soudain notre envoyé présenta les lettres de Montfort <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> à
+ce sujet, lesquelles furent lues en assemblée générale, tant du roi que
+de ses barons, et dont la teneur bien comprise mit en grande fureur le
+roi et les siens. Puis, ayant fait sortir l'envoyé du comte, et le
+mettant sous bonne garde, l'Arragonais demanda conseil aux autres sur ce
+qu'il devait faire de cedit messager: sur quoi, quelques-uns de ses
+barons furent d'avis qu'il envoyât au comte, lui mandant et ordonnant
+qu'il vînt lui-même en sa cour pour lui rendre ce qu'il lui devait comme
+à son seigneur, ajoutant que, s'il s'y refusait, ils jugeaient Lambert
+digne de mort. Le lendemain, celui-ci se présenta de nouveau devant le
+roi, et répéta soigneusement ce qu'il avait dit la veille au nom du
+comte, s'offrant même avec audace à défendre en combat singulier, et
+dans la cour même du roi, la loyauté de son seigneur, au cas où
+quelques-uns des chevaliers d'Arragon voudraient soutenir que notre
+comte eût injustement offensé le roi, ou lui eût jamais manqué en la foi
+promise. Mais nul n'osant l'attaquer, et tous pourtant s'écriant avec
+emportement contre lui, il fut enfin renvoyé par le roi à la prière de
+quelques-uns de ses chevaliers, dont il était un peu connu, et retourna
+vers le comte, après avoir couru maintes fois péril de sa vie. Dès lors,
+ledit roi, qui par le passé avait déjà persécuté le comte du Christ,
+mais en secret seulement, commença de le gêner en tout et de le
+poursuivre ouvertement.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> CHAPITRE LXVIII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment Louis, fils du roi de France, prit la croix et amena
+ beaucoup d'autres à la prendre avec lui.</p>
+
+<p>L'an de l'incarnation du Seigneur 1212<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Lien vers la note 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, au mois de février, Louis,
+fils du roi de France, jeune homme d'une grande douceur et d'un
+excellent caractère, prit la croix contre les hérétiques. Sur quoi un
+nombre infini de chevaliers, animés par son exemple et par leur amour
+pour lui, revêtirent ce signe de la foi vivifiante. Et fut le roi de
+France grandement marri en apprenant que son fils s'était croisé. Mais
+il n'entre pas dans notre propos d'exposer la cause d'une telle douleur.
+Quoi qu'il en puisse être, le roi tint, le 1<sup>er</sup> jour de carême, une
+assemblée générale dans la ville de Paris, pour ordonner du dessein de
+son fils, et pour savoir ceux qui iraient avec lui, combien et quels ils
+seraient. Or se trouvaient alors à Paris les évêques de Toulouse et de
+Carcassonne, personnages d'entière sainteté, lesquels étaient pour lors
+venus en France afin d'avancer les affaires de la foi contre les
+pestiférés hérétiques. De son côté, le roi d'Arragon, qui portait à ces
+mêmes affaires tout l'empêchement qu'il pouvait, députa au roi Philippe
+l'évêque de <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> Barcelone et quelques chevaliers avec lui, à deux
+causes, savoir, la première, pour que ledit roi lui donnât sa fille en
+mariage, attendu qu'il voulait répudier sa légitime épouse, fille de
+Guillaume de Montpellier, qu'il avait même déjà répudiée autant qu'il
+était en lui; pourquoi celle-ci s'était approchée du seigneur pape, se
+plaignant que son mari la repoussait injustement, et, par suite, le
+souverain pontife ayant pris pleine connaissance de la vérité, rendit
+sentence contre le roi, confirmant son mariage avec cette même reine.
+L'intention de Pierre, en demandant la fille du roi de France, était de
+se l'attacher par cette alliance, et d'éloigner son c&oelig;ur de l'amour
+de la foi catholique et de l'assistance du comte de Montfort; mais ses
+envoyés, voyant qu'il était déjà manifeste et public à la cour de
+Philippe que le seigneur pape avait confirmé le mariage du roi et de la
+reine d'Arragon, n'osèrent faire mention de celui qu'ils venaient
+solliciter. Quant au second motif de leur mission, le voici: leur maître
+communiquant tout-à-fait et ouvertement avec les hérétiques excommuniés,
+avait pris en sa garde et sous sa protection la ville de Toulouse, qui
+fut de longue date et était encore un réceptacle et la lanterne des
+hérétiques, de même que ces méchans et leurs fauteurs; et commettant
+impiété sous apparence de pitié, il travaillait de tout son pouvoir à ce
+que la dévotion des pélerins prît un terme, et à ce que le zèle des
+Croisés se refroidît, voulant que ladite ville et quelques châteaux
+circonvoisins qui combattaient encore la chrétienté restassent intacts,
+pour être ensuite à même de détruire et anéantir entièrement tout le
+saint négoce de la foi. À cette fin, il avait <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> envoyé au roi de
+France, à la comtesse de Champagne et à beaucoup d'autres personnages,
+des lettres scellées du sceau d'un grand nombre d'évêques de son
+royaume, dans lesquelles le seigneur pape montrait l'intention de
+révoquer l'indulgence qu'il avait accordée contre les Albigeois, et que
+Pierre faisait publier en France pour éloigner tous les esprits du
+pélerinage au pays de Provence. Ayant dit ce peu de mots de sa malice,
+retournons à notre propos.</p>
+
+<p>L'évêque de Barcelone et autres envoyés du roi d'Arragon, lesquels
+étaient venus pour tâcher d'empêcher qu'on ne se croisât contre les
+hérétiques, voyant que Louis, fils du roi de France, et un grand nombre
+de nobles, avaient pris la croix, n'osèrent même sonner mot du motif de
+l'ambassade relativement au pélerinage contre les Albigeois. Si bien
+donc que ne faisant rien des choses qui les avaient amenés, ils
+revinrent vers leur maître, tandis que le roi de France qui, comme nous
+l'avons dit, avait convoqué ses barons à Paris, disposait tout pour le
+départ de son fils et des autres qui s'étaient croisés avec lui, et en
+fixait le jour à l'octave de la résurrection du Seigneur. Que dirai-je?
+la joie et l'enthousiasme furent extrêmes parmi les Chrétiens; la
+douleur des hérétiques et leurs craintes furent d'autant bien grandes.
+Mais, hélas! bientôt après nos chants d'allégresse se changèrent en
+deuil; le deuil des ennemis devint joie, car l'antique ennemi du genre
+humain, le diable, sentant que les affaires du Christ étaient quasi à
+leur terme par les efforts et l'industrie des Croisés, inventa un nouvel
+artifice pour nuire à l'Église, et voulut empêcher que ce qui le fâchait
+n'arrivât à une heureuse <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> issue. Il suscita donc au roi de
+France tant de guerres et de si grandes occupations, qu'il lui fallut
+retarder l'exécution du religieux projet de son fils et des Croisés.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXIX.</h2>
+
+<p class="resume">Comment Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume son frère,
+ évêque d'Auxerre, prirent la croix.</p>
+
+<p>En ce temps-là, Manassès, évêque d'Orléans, et Guillaume, évêque
+d'Auxerre, hommes louables en toutes choses et bien fermes, deux grandes
+lumières de l'Église gallicane en ce siècle, autant dire les plus
+grandes, et de plus frères germains selon la chair, avaient pris la
+croix contre les hérétiques; lesquels prélats, voyant la foule des
+Croisés s'arrêter en France, et sachant que les affaires de la foi
+étaient d'autant plus en péril que ses ennemis, enhardis par l'inaction
+des pélerins, montraient les cornes plus fièrement encore que par le
+passé, rassemblèrent le plus de chevaliers qu'ils purent, et se mirent
+en route d'une ferveur d'esprit et vertu admirables, prêts à employer
+non seulement leurs biens, mais encore à s'exposer, s'il le fallait,
+eux-mêmes aux dangers et à la mort pour le service de Jésus-Christ.
+Faisant donc diligence, ces hommes remplis de Dieu vinrent droit à
+Carcassonne, et, par leur arrivée, réjouirent bien fort le noble comte
+de Montfort et le petit nombre de ceux qui étaient avec lui. Or lesdits
+évêques trouvèrent les nôtres en un château près de Carcassonne, nommé
+<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> Fanjaux, où ils séjournèrent peu de jours; après quoi ils se
+rendirent, avec le comte, au château de Muret près de Toulouse, dont
+nous avons fait mention ci-dessus. De là ils coururent jusque devant
+Toulouse pour harceler plus vivement leurs ennemis et ceux du Christ;
+mais un certain homme d'armes, nommé Alard d'Estrepi, et quelques autres
+qui ne s'étaient pas assez bien portés aux affaires de la foi, ne
+voulurent aller avec eux. Sur quoi le comte, qui n'avait assez de monde
+pour pouvoir faire le siége de Toulouse ou de toute autre place de même
+force, se décida de faire souvent des courses devant cette ville avec
+les troupes qu'il avait pour détruire les forteresses des environs,
+lesquelles étaient nombreuses et fortes, pour déraciner les arbres,
+extirper les vignes et ruiner les moissons dont le temps approchait; ce
+qu'il fit comme il se l'était proposé, ayant toujours en sa compagnie
+les susdits évêques qui s'exposaient chaque jour aux pénibles travaux de
+la guerre pour le service de Dieu, faisaient en outre à leurs frais
+d'amples largesses aux chevaliers qui combattaient avec eux pour la
+cause, rachetaient les captifs, et remplissaient avec sollicitude, comme
+très-saints personnages qu'ils étaient, les autres offices d'une
+libérale et pieuse vertu. Au demeurant, comme nous ne pourrions
+rapporter en détail tout ce qui fut fait alors, disons en peu de mots
+que les nôtres renversèrent en peu de jours dix-sept citadelles et
+détruisirent la plus grande partie des arbres, des vignes et des
+moissons autour de Toulouse. Ni faut-il taire que, durant que les nôtres
+caracolaient ainsi devant cette ville, les habitans et les routiers qui
+s'y étaient renfermés, en nombre double de nos <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> gens, faisaient
+fréquentes sorties et les attaquaient de loin, mais prenaient la fuite
+chaque fois que les Croisés voulaient les charger. Il y avait près de
+Toulouse une certaine citadelle, assez faible du reste et mal fortifiée,
+que quelques-uns de nos chevaliers, savoir Pierre de Sissy, Simon de
+Lisesnes et Robert de Sartes, lesquels, dès le commencement de la
+guerre, en avaient supporté les fatigues, prièrent le comte de leur
+abandonner, pour que, s'y postant à demeure, ils courussent le pays et
+infestassent sans relâche la cité toulousaine; ce que le comte, bien que
+malgré lui, leur accorda, vaincu par leurs instances.</p>
+
+<p>Aux environs de la fête de la nativité du bienheureux Jean-Baptiste,
+Montfort voulut que son aîné, Amaury, fût fait chevalier, et il ordonna,
+sur l'avis des siens, que la cérémonie fût célébrée le jour de cette
+fête, à Castelnaudary, entre Toulouse et Carcassonne. Tandis qu'il
+disposait ces choses, Gui, son frère germain, était occupé au siége d'un
+certain château, dit Puycelsi<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Lien vers la note 154"><span class="smaller">[154]</span></a>, au diocèse albigeois, d'où il partit
+et vint rejoindre le comte son frère, lequel se rendait vitement à
+Castelnaudary par la route susdite, attendu que la Saint-Jean
+approchait, avec ses barons et chevaliers. Et nous a semblé bon de
+rapporter en quelle manière le jeune Amaury fut fait soldat du Christ,
+comme étant chose nouvelle et du tout inouïe.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> CHAPITRE LXX.</h2>
+
+<p class="resume">Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier.</p>
+
+<p>L'an du Verbe incarné 1213, le noble comte de Montfort, ensemble
+plusieurs barons et siens chevaliers, se réunirent à Castelnaudary en la
+fête de la nativité du bienheureux Jean, ayant avec eux les deux prélats
+susdits et quelques chevaliers étrangers. Or voulut le comte
+très-chrétien, et il pria l'évêque d'Orléans qu'il fît son aîné
+chevalier du Christ, et lui baillât la ceinture militaire, ce que le
+vénérable évêque refusa très-long-temps de faire; mais cédant enfin aux
+suppliques du comte et des nôtres, il acquiesça à leurs vives demandes.
+Or, pour ce que Castelnaudary ne pouvait commodément contenir la
+multitude des assistans, ayant déjà été détruit une ou deux fois, et
+d'autant que la chaleur était grande, le comte fit dresser plusieurs
+pavillons dans une belle plaine proche le château. Puis, le jour même de
+la Saint-Jean, le vénérable évêque d'Orléans revêtit les habits
+pontificaux pour célébrer la solennité de la messe dans une de ces
+tentes, en présence des clercs et chevaliers qui devaient s'y réunir;
+et, comme il était devant l'autel récitant le saint office, le comte
+prenant son fils aîné Amaury par la main droite, et la comtesse le
+tenant par la main gauche, ils approchèrent de l'autel et l'offrirent au
+Seigneur, suppliant le prélat de le faire chevalier au service de
+Jésus-Christ. Que dirai-je? aussitôt les évêques d'Orléans et d'Auxerre,
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> s'agenouillant devant l'autel, ceignirent l'enfant de la
+ceinture militaire et entonnèrent en toute dévotion <i>Veni creator
+spiritus</i>. Ô nouvelle manière de réception et non expérimentée jusqu'à
+ce jour! Qui aurait pu, à ce spectacle, s'empêcher de pleurer? En cette
+façon et suivant cet ordre le susdit enfant fut fait chevalier avec
+grande solennité; après quoi le comte partant de Castelnaudary peu de
+jours ensuite, suivi de son fils et des évêques, vint courir devant
+Toulouse, prit quelques-uns des ennemis, et alla à Muret, où, près de
+lui, se rendirent plusieurs nobles de Gascogne qu'il avait appelés,
+voulant qu'ils fissent hommage à son jeune fils, comme ils firent.
+Quelques jours après il quitta Muret et marcha en Gascogne avec Amaury,
+pour lui en livrer la partie déjà conquise, et, qu'à l'aide de Dieu, il
+s'emparât du reste. Pour ce qui est des évêques, ils restèrent à Muret,
+se préparant à en partir le troisième jour et à s'en retourner chez eux,
+vu qu'avec immense labeur et fortes dépenses, ils avaient louablement
+accompli leur quarantaine en pélerinage, bien dignes en tous points
+d'éloges et d'honneur. Sortant donc le troisième jour de Muret, ils
+tendaient vers Carcassonne lorsque les Toulousains et autres ennemis de
+la foi, voyant que notre comte gagnait, avec son fils, le pays de
+Gascogne, et que les évêques, suivis des pélerins en leur compagnie,
+revenaient en leurs quartiers, saisirent l'occasion d'agir à coup sûr,
+et sortant en grande troupe de Toulouse, vinrent assiéger certains de
+nos chevaliers. Or étaient-ce Pierre de Sissy, Simon de Lisesnes et
+Robert de Sartes, plus quelques autres en petit nombre, lesquels, comme
+nous l'avons dit plus haut, occupaient, près de Toulouse, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> une
+citadelle assez faible et mal fortifiée, dont les ennemis poussèrent
+vivement le siége, et où nos gens se défendirent de leur mieux.
+Toutefois, sentant bientôt qu'ils n'étaient à même d'être secourus à
+temps, puisque le comte avait tourné vers la Gascogne, et que les
+évêques et les pélerins s'en revenaient en France, après dures
+extrémités et violentes angoisses ils se rendirent, y mettant néanmoins
+la condition et garantie que les Toulousains leur laisseraient la vie et
+les membres. N'oublions pas de dire que les prélats, déjà rendus à
+Carcassonne, en apprenant la position des nôtres, conseillèrent,
+avertirent et supplièrent les pélerins de rebrousser chemin avec eux
+pour leur donner assistance. Ô hommes en tout recommandables! ô gens de
+pleine vertu! Tous y consentirent, et, sortant de Carcassonne,
+marchaient en hâte pour secourir les assiégés; mais, en arrivant près de
+Castelnaudary, on leur dit qu'ils étaient au pouvoir des ennemis, comme
+cela était réellement. Ce qu'ayant ouï, ils revinrent en grande douleur
+vers Carcassonne, tandis que les gens de Toulouse y conduisaient leurs
+prisonniers, où, sur l'heure, ils les firent traîner par les places
+attelés à leurs chevaux; et, pires que tous les infidèles ensemble, ne
+déférant à leurs promesses ni à leurs sermens, ils les firent pendre
+tout dépecés à une potence, bien qu'ils leur eussent donné caution de
+leurs vies et membres. Ô façon horrible de trahison et de cruauté! Quant
+au noble comte de Montfort, lequel, ainsi que nous l'avons rapporté,
+avait conduit son fils en Gascogne, et, par l'aide de Dieu, y avait déjà
+acquis beaucoup de châteaux et très-forts, à la nouvelle que les
+Toulousains assiégeaient ses chevaliers, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> il laissa son fils en
+ces parties et revint promptement à leur secours; mais avant d'arriver à
+eux, ils étaient déjà pris et conduits à Toulouse.</p>
+
+<p>Le roi, Pierre d'Arragon, avait, l'hiver passé, député à Rome, insinuant
+par très-fausse suggestion au seigneur pape que le comte de Montfort
+avait injustement ravi les terres du comte de Comminges, de Foix et de
+Gaston de Béarn; il allait jusqu'à dire que ces trois hommes n'avaient
+jamais été hérétiques, bien qu'il fût très-manifeste qu'ils avaient été
+fauteurs de l'hérésie et combattu la sainte Église de tous leurs
+efforts. Il enjôla le seigneur pape au point de lui persuader que les
+affaires de la foi étaient consommées contre les hérétiques, eux étant
+au loin mis en fuite et entièrement chassés du pays albigeois, et
+qu'ainsi il était nécessaire qu'il révoquât pleinement l'indulgence
+qu'il avait octroyée aux pélerins, et la transportât aux guerres contre
+les païens d'Espagne ou au secours de la Terre-Sainte. Ô impiété inouïe
+commise sous ombre même de piété! Or disait ainsi ce très-méchant
+prince, non qu'il fût en souci des embarras et besoins de la sainte
+Église, mais, ainsi qu'il l'a démontré par indices bien évidens, pour
+étouffer et détruire en un moment la cause du Christ qui, après nombre
+d'années, grands travaux et large effusion du sang chrétien, avait été
+miraculeusement avancée en ces contrées. Néanmoins, le souverain
+pontife, trop crédule aux perfides suggestions dudit roi, consentit
+facilement à ses demandes, et écrivit au comte de Montfort, lui mandant
+et ordonnant de rendre sans délai, aux comtes de Comminges, de Fois et à
+Gaston de Béarn, gens très-scélérats et perdus, les <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> terres que,
+par juste jugement de Dieu, il avait enfin conquises, et par le secours
+des Croisés. En outre, il révoqua l'indulgence accordée à ceux qui
+marchaient contre les hérétiques, et, par suite, envoya en France son
+légat, maître Robert de Corçon, Anglais de nation, muni de plusieurs
+lettres et indulgences, pour prêcher activement et faire prêcher en
+assistance du pays de Jérusalem; lequel légat, à son arrivée, exécutant
+sa mission avec diligente sollicitude, commença à parcourir la France, à
+tenir des conciles d'archevêques et d'évêques, à instituer des
+prêcheurs, bref, par tous moyens, à travailler pour la Terre-Sainte. De
+leur côté, les prédicateurs qui avaient jusque-là poussé les affaires de
+la foi contre les Albigeois, reçurent de lui l'ordre d'y renoncer et de
+la tourner à la croisade d'outre-mer; si bien qu'au jugement humain, le
+saint négoce de la religion contre les pestiférés hérétiques fut presque
+aboli. En effet, dans toute la France il n'y avait qu'un seul homme,
+savoir, le vénérable évêque de Carcassonne, personnage d'exquise
+sainteté, qui s'occupât de cette pieuse entreprise, courant de toutes
+parts, et faisant tous ses efforts pour qu'elle ne tombât en oubli. Ces
+choses étant dites par avance sur l'état des choses en France, revenons
+à la suite de notre narration.</p>
+
+<p>Des lettres apostoliques étant donc émanées de Rome, par lesquelles le
+seigneur pape ordonnait au comte de Montfort de rendre les domaines des
+trois nobles susdits, notre comte très-chrétien et les évêques du pays
+albigeois lui envoyèrent l'évêque de Comminges, Guillaume, archidiacre
+de Paris, un certain abbé de Clarac, homme non moins prudent que
+<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> ferme, deux clercs que le seigneur pape avait députés au comte
+de Montfort, savoir, maître Théodise qui embrassait d'une merveilleuse
+affection les affaires de la foi, et Pierre de Marc, anciennement
+notaire apostolique et originaire du diocèse de Nîmes, lesquels tous
+arrivèrent en cour de Rome. Ils la trouvèrent dure et très-mal disposée
+en leur endroit, vu que les ambassadeurs du roi d'Arragon, dont
+quelques-uns y faisaient séjour, avaient fait pencher de leur côté, par
+fausse suggestion, les esprits de presque tous ceux qui la composaient.
+Enfin, après beaucoup de peines, le seigneur pape, venant à mieux
+connaître la vérité, écrivit au roi d'Arragon, et par l'entremise des
+envoyés du comte, des lettres où il lui reprochait très-âprement d'avoir
+pris en sa garde et sous sa protection les gens de Toulouse, aussi bien
+que les autres hérétiques, lui enjoignant très-étroitement, en vertu du
+Saint-Esprit, de rompre avec eux sans délai, et de ne leur accorder à
+l'avenir ni secours ni faveur. De plus Sa Sainteté se plaignait par ses
+lettres de ce que le roi d'Arragon, par diverses suppositions fausses,
+eût obtenu un mandat apostolique pour la restitution des terres des
+comtes de Comminges, de Foix et de Gaston de Béarn; à quelles causes il
+le révoquait comme subreptice. Enfin il commandait, dans la même
+missive, aux susdits nobles et aux citoyens de Toulouse, de donner
+satisfaction à Dieu et de revenir à l'unité de l'Église, suivant le
+conseil et la volonté de l'archevêque de Narbonne, légat du siége
+apostolique, et de l'évêque Foulques; ordonnant que, s'ils s'y
+refusaient, les peuples fussent excités contre eux et leurs fauteurs par
+de nouvelles indulgences. Tel était sommairement <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> le contenu de
+ces lettres que nos envoyés rapportèrent de Rome.</p>
+
+<p>Cependant le noble comte de Montfort et ses compagnons étaient alors en
+grande perplexité, presque seuls et quasi du tout désolés, vu qu'un
+petit nombre seulement de pélerins venait de France à leur secours, si
+même il en venait. En effet, comme nous l'avons déjà dit, les affaires
+de la foi étaient presque entièrement oubliées par l'effet des nouvelles
+prédications du légat que le seigneur pape avait envoyé en France pour
+une croisade en la Terre-Sainte; de sorte que nuls à peu près ne se
+croisaient plus contre les pestiférés hérétiques. En outre, le roi
+Philippe, occupé aux guerres intestines qu'il avait alors à soutenir, ne
+permettait point que les chevaliers qui s'étaient depuis long-temps
+disposés à les combattre accomplissent leur v&oelig;u. Enfin, on disait
+dans le pays albigeois, et le bruit commun courait déjà que le roi
+d'Arragon rassemblait ses armées pour entrer fièrement sur nos terres et
+en extirper entièrement les soldats du Christ. Le danger se représentant
+de la sorte, notre comte envoya vers son fils, lequel était en Gascogne
+au siége d'un château nommé Rochefort<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Lien vers la note 155"><span class="smaller">[155]</span></a>, lui mandant que, levant ce
+siége, il vînt en diligence se joindre à lui; car il craignait que, si
+le roi pénétrait en Gascogne avec ses troupes, il ne lui fût possible de
+se saisir d'Amaury qui n'avait avec lui que très-peu de Français. Or le
+miséricordieux Seigneur Jésus qui, dans les occasions, vient toujours au
+secours des tribulations de ses serviteurs, fit en sorte que le fils
+obéît à l'ordre de son père sans avoir à rougir <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> d'un siége
+abandonné, puisque la nuit même où il reçut les lettres du comte les
+ennemis demandèrent à capituler et offrirent de rendre le château, plus
+environ soixante prisonniers qu'ils y tenaient dans les fers, pourvu
+qu'on leur permît de se retirer la vie sauve; ce qu'Amaury, fils du
+comte, ayant accordé, vu l'urgente nécessité, il se porta en toute hâte
+vers son père, après avoir laissé dans la place un petit nombre de
+chevaliers. En ce temps, tout le peuple albigeois était en grand trouble
+et incertitude, parce que les ennemis de la foi et les chevaliers du roi
+d'Arragon sortirent de Toulouse où ils avaient long-temps séjourné,
+parcoururent le pays et rôdèrent autour de nos châteaux, invitant les
+indigènes à l'apostasie et à la révolte; à quoi passaient plusieurs
+d'entre eux, sous la garantie du roi d'Arragon dont ils attendaient
+impatiemment la venue: si bien que nous perdîmes plusieurs places
+considérables et très-fortes. Vers le même temps, le noble comte de
+Montfort et les évêques de l'Albigeois envoyèrent deux abbés vers le roi
+d'Arragon pour lui remettre les lettres du seigneur pape, le suppliant
+que, suivant le mandat apostolique, il se désistât du secours qu'il
+accordait à l'hérésie et de ses attaques contre la chrétienté. Sur quoi,
+plein de ruses et trompeur, il répondit frauduleusement qu'il
+accomplirait volontiers tous les ordres du souverain pontife; mais, bien
+qu'il promît toujours de s'y conformer de grand c&oelig;ur, il ne voulut
+pourtant rappeler les chevaliers qu'il avait laissés l'hiver précédent à
+Toulouse pour faire la guerre aux Chrétiens, d'accord avec les gens de
+cette ville et les autres hérétiques. Au rebours, il en fit passer de
+nouveaux, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> rassemblant en outre dans ses possessions tous ceux
+qu'il pouvait, et engageant même, comme nous l'avons entendu dire, une
+notable partie de ses terres pour avoir de quoi tenir à gages gens qu'il
+enverrait à l'appui des hérétiques contre les Croisés. Ô perfide
+cruauté! ô cruelle perfidie! Car, bien qu'il levât des troupes autant
+qu'il lui était possible dans le dessein de nous attaquer, il promettait
+cependant d'obéir au mandat du seigneur pape touchant l'abandon des
+hérétiques et des excommuniés, et l'injonction de nous laisser
+tranquilles. Toutefois l'issue a démontré qu'il n'y a prudence ni calcul
+qui vaillent contre le Seigneur.</p>
+
+<p>Dans le même temps donc, le roi d'Arragon, accouchant enfin des projets
+d'iniquité qu'il avait conçus contre Jésus-Christ et les siens, dépassa
+les frontières suivi d'innombrables chevaliers et entra en Gascogne,
+voulant, s'il se pouvait, rendre aux hérétiques et soumettre mettre à sa
+domination tout le pays que nous avions conquis par la grâce de Dieu et
+les efforts des Croisés; puis il marcha vers Toulouse, s'emparant,
+chemin faisant, de plusieurs châteaux de Gascogne qui se rendirent à lui
+par la peur qu'inspiraient ses armes. Que dirai-je? Il n'était bruit
+dans toute la contrée que de l'arrivée du roi. La plus grande partie des
+gens du pays s'en réjouissaient; un bon nombre apostasiaient et le reste
+se disposait à en faire autant. L'impie, après avoir, à droite et à
+gauche, passé par plusieurs castels, arriva devant Muret<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Lien vers la note 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, château
+noble, mais d'ailleurs assez faible, situé à trois lieues de Toulouse,
+<span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> et qui, malgré ses minces fortifications, était pourtant
+défendu par trente chevaliers et quelques gens de pied que le comte de
+Montfort y avait laissés pour le garder, et qui, plus que tous autres,
+faisaient du mal aux Toulousains. De là, étant venu à Toulouse, le roi
+rassembla les habitans et autres hérétiques pour aller assiéger Muret.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXI.</h2>
+
+<p class="resume">Du siége de Muret.</p>
+
+<p>L'an de Notre-Seigneur 1213, le mardi 10 septembre, le roi d'Arragon,
+Pierre, ayant réuni les comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix,
+ensemble une nombreuse armée d'Arragonais et de Toulousains, assiégea
+Muret, château situé sur la Garonne, près de Toulouse, à trois lieues de
+cette ville, du côté de la Gascogne. À leur arrivée, les ennemis
+entrèrent aussitôt dans le premier faubourg que les assiégés n'avaient
+pu garnir, vu leur petit nombre, s'étant retranchés tant bien que mal
+dans l'autre faubourg. Toutefois les ennemis abandonnèrent bientôt le
+premier. Sans perdre temps, les nôtres envoyèrent vers le noble comte de
+Montfort, lui faisant savoir qu'ils étaient assiégés, et le priant de
+leur porter secours, parce qu'ils n'avaient que peu de vivres ou presque
+point, et qu'ils n'osaient sortir de la place pour en faire. Or, était
+le comte dans un château nommé Fanjaux, à huit lieues de Muret, se
+proposant déjà de s'y rendre <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> pour le munir tant d'hommes que
+de provisions, parce qu'il se doutait de la venue du roi d'Arragon et du
+siége de Muret. La nuit même où Montfort comptait sortir de Fanjaux,
+notre comtesse qui s'y trouvait avec lui, eut un songe dont elle fut
+bien fort effrayée; car il lui semblait que le sang lui coulait de
+chaque bras en grande abondance; et, comme elle en eut parlé le matin au
+comte, et lui eut dit qu'elle en était en violent émoi, le comte lui
+répondit: «Vous parlez bien comme une femme; pensez-vous qu'à la mode
+des Espagnols nous nous amusions aux songes ou aux augures? Certes,
+j'aurais beau eu rêver cette même nuit que je serais tué dans
+l'entreprise que je vais suivre à l'instant, je n'en irais que plus
+sûrement et plus volontiers, pour contredire d'autant mieux la sottise
+des Espagnols et des gens de ce pays qui prennent garde aux présages et
+aux rêves.» Après quoi le comte quitta Fanjaux, et marcha promptement
+avec les siens vers Saverdun. Il vit, chemin faisant, venir à lui un
+exprès envoyé par les chevaliers assiégés dans Muret, lequel lui
+apportait des lettres annonçant que le roi d'Arragon serrait de près ce
+château. À cette nouvelle, grande fut la joie des nôtres, comptant déjà
+sur une future victoire, et soudain le comte envoya vers sa femme, qui,
+se retirant de Fanjaux, se rendit à Carcassonne, et réunit le plus de
+chevaliers qu'elle put. En outre, il pria un certain chevalier français,
+savoir le vicomte de Corbeil, lequel, ayant achevé le temps de son
+pélerinage, s'en retournait chez lui, de revenir en hâte à son secours:
+ce à quoi il consentit volontiers, et promit de bon c&oelig;ur de
+rebrousser chemin. Puis, se mettant en route avec <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> les siens,
+ledit vicomte vint à Fanjaux, où il trouva quelques chevaliers que la
+comtesse envoyait à son mari. Quant à Montfort et à sa troupe, se
+portant en hâte vers Saverdun, ils arrivèrent aux environs d'une abbaye
+de l'ordre de Cîteaux, nommée Bolbonne, où, se détournant de son chemin,
+il entra dans l'église pour y faire sa prière, et se recommander lui et
+les siens à celles des moines; et, après avoir long-temps et longuement
+prié, il saisit l'épée qui le ceignait, et la posa sur l'autel, disant:
+«Ô bon Seigneur! ô bénin Jésus! tu m'as choisi, bien qu'indigne, pour
+conduire ta guerre. En ce jour, je prends mes armes sur ton autel, afin
+que, combattant pour toi, j'en reçoive justice en cette cause.» Cela
+dit, il sortit avec les siens, et vint à Saverdun. Or, il avait avec lui
+sept évêques et trois abbés que l'archevêque de Narbonne, légat du siége
+apostolique, avait réunis pour traiter de la paix avec le roi d'Arragon;
+plus, environ trente chevaliers arrivés tout récemment de France pour
+accomplir leur v&oelig;u de pélerinage, entre lesquels était un jeune
+homme, frère utérin du comte, nommé Guillaume des Barres; et c'est le
+Seigneur qui l'avait ainsi voulu. Étant à Saverdun, le comte assembla
+les chevaliers en sa compagnie, et leur demanda conseil sur ce qu'il
+fallait faire, n'aspirant, pour sa part et bien vivement, comme nous
+l'avons ensuite entendu de sa propre bouche, qu'à se rendre cette nuit
+même à Muret, et à y entrer, pour autant que ce loyal prince était
+grandement inquiet sur le sort des assiégés. Quant aux autres, ils
+voulurent passer la nuit à Saverdun, parce qu'ils étaient à jeûn et
+très-fatigués, disant qu'il leur faudrait peut-être se battre chemin
+<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> faisant. À ce, le comte, qui agissait toujours avec conseil,
+consentit, bien que malgré lui; puis, le lendemain, à l'aube du jour,
+appelant son chapelain, et se confessant, il fit son testament qu'il
+envoya écrit et scellé au seigneur abbé de Bolbonne, mandant et
+ordonnant que, s'il lui arrivait de périr dans cette guerre, on
+l'envoyât à Rome pour être confirmé par le seigneur pape. Lorsqu'il fut
+jour, les évêques qui étaient à Saverdun, le comte et tous les siens se
+réunirent dans l'église, où l'un des prélats, revêtu aussitôt des sacrés
+habits, célébra la messe en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie,
+en laquelle messe tous les évêques excommunièrent le comte de Toulouse
+et son fils le comte de Comminges, tous leurs fauteurs, auxiliaires et
+défenseurs; et en cette sentence fut le roi d'Arragon compris
+indubitablement, bien que les prélats eussent de fait exprès supprimé
+son nom, puisqu'il était non seulement auxiliaire et défenseur desdits
+comtes, ains le chef et principal auteur du siége de Muret; en sorte que
+l'excommunication fut bien aussi lâchée pour lui. Après la messe, le
+comte et les siens, prenant les armes et sortant de Saverdun, rangèrent
+l'armée dans une plaine proche le château, au nom de la sainte et
+indivisible Trinité, et, passant outre, ils vinrent à un certain château
+dit Hauterive, à moitié route de Saverdun et de Muret. Partant de là,
+ils arrivèrent en un lieu de difficile passage, entre Hauterive et
+Muret, où ils pensaient devoir rencontrer les ennemis, vu que le chemin
+était étroit, inondé et fangeux. Or là tout près se trouvait une église
+où le comte entra, selon son habitude, pour faire sa prière, dans le
+temps même que la pluie tombait <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> en abondance, et n'incommodait
+pas peu nos gens. Mais, durant que le soldat du Christ, je veux dire
+notre comte, priait de grande ferveur, la pluie cessa, et la nuée fit
+place à la clarté des cieux. Ô bonté immense du Créateur! Montfort ayant
+fini son oraison, et étant remonté à cheval avec les siens, ils
+sortirent du susdit défilé sans trouver d'ennemis, et, avançant
+toujours, ils arrivèrent jusqu'auprès de Muret, deçà la Garonne, ayant
+en face, de l'autre côté du fleuve, le roi d'Arragon qui assiégeait
+Muret avec une armée plus nombreuse que les sables de la mer. À cette
+vue, nos chevaliers, tous remplis d'ardeur, conseillèrent au comte
+qu'entrant aussitôt dans la place, il livrât bataille le jour même: ce
+qu'il ne voulut du tout faire, pour autant qu'il était heure du soir, et
+qu'hommes et bêtes étaient harassés, tandis que les ennemis étaient
+frais, voulant d'ailleurs user d'entière humilité, offrir au roi
+d'Arragon des paroles de paix, et le supplier de ne pas se joindre
+contre l'Église aux ennemis du Christ. Par toutes ces raisons donc, le
+comte ne voulut attaquer le même jour, et, traversant le pont, entra
+dans Muret avec ses troupes, d'où, sur l'heure, nos évêques députèrent
+vers le roi maints et maints envoyés, le priant et conjurant qu'il
+daignât prendre en pitié la sainte Église de Dieu; mais le roi, toujours
+plus obstiné, ne voulut acquiescer à aucune de leurs demandes, ni leur
+répondre rien qui donnât espoir de paix, comme on le verra plus bas.
+Finalement survinrent dans la nuit le vicomte de Corbeil et quelques
+chevaliers français, lesquels, comme nous l'avons dit ci-dessus,
+arrivaient de Carcassonne, et entrèrent dans Muret. Ni faut-il omettre
+<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> qu'il ne s'y trouvait assez de vivres pour nourrir les nôtres
+un seul jour, ainsi qu'il fut vérifié cette même nuit.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXII.</h2>
+
+<p class="resume">De la savante bataille et très-glorieuse victoire du comte de
+ Montfort et des siens remportée aux champs de Muret sur le roi
+ d'Arragon et les ennemis de la foi.</p>
+
+<p>Le lendemain, au point du jour, le comte se rendit à sa chapelle, située
+dans la citadelle, pour y entendre la messe, tandis que pour même fin
+nos évêques et chevaliers allèrent à l'église du bourg; et, après la
+messe, le comte passa dans le bourg suivi des siens, pour tenir conseil
+avec eux; lesquels, durant qu'ils parlaient, se tenaient désarmés,
+d'autant qu'il se traitait en quelque façon de la paix par l'entremise
+des évêques. Soudain, les prélats, du commun avis de nos gens, voulurent
+aller pieds déchaux vers le roi, pour le supplier de ne point s'en
+prendre à l'Église; mais, comme ils eurent envoyé un exprès pour
+annoncer leur arrivée en telle manière, voilà que plusieurs chevaliers
+ennemis entrèrent en armes dans le bourg où se tenaient les nôtres, et
+dont les portes étaient ouvertes, le comte ne permettant point qu'on les
+fermât. Sur-le-champ, il s'adressa aux évêques, disant: «Vous voyez que
+vous ne gagnez rien, et qu'il se fait un plus grand tumulte; assez, ou,
+pour mieux dire, trop d'affronts avons-nous endurés. Il est temps que
+vous nous donniez licence de combattre.» Les évêques <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> voyant si
+pressante nécessité, et si urgente, la leur accordèrent donc, et les
+nôtres sortant du lieu de la conférence, gagnèrent chacun son logis pour
+s'armer, tandis que le comte se rendait pour même cause à la citadelle.
+Or, comme il y entrait, et qu'il passait devant sa chapelle, il y jeta
+un coup-d'&oelig;il et vit l'évêque d'Uzès célébrant la messe, et qui, à
+l'offrande après l'Évangile, disait <i>Dominus vobiscum</i>. Sur quoi, le
+très-chrétien comte courut aussitôt mettre les genoux en terre, et
+joignant les mains devant l'évêque, il lui dit: «Je vous donne et vous
+offre mon âme et mon corps.» Ô dévotion de ce grand prince! Puis entrant
+dans le fort, il s'arma, et venant derechef vers l'évêque en la susdite
+chapelle, il s'offrit de nouveau à lui, soi et ses armes. Mais au moment
+qu'il s'agenouillait devant l'autel, le bracelet d'où pendaient ses
+bas-cuissarts de fer se rompit par le milieu; sur quoi, cet homme
+catholique ne sentant nulle peur ni trouble, s'en fit seulement apporter
+un autre, et sortit du saint lieu, à l'issue duquel on lui conduisit son
+cheval; et, comme il le montait, se trouvant sur un lieu élevé, d'où il
+pouvait être vu par les Toulousains en dehors du château, l'animal
+dressant la tête le frappa et le fit un petit peu chanceler. À cette
+vue, les Toulousains, pour se moquer de lui, de pousser un grand
+hurlement, et le comte catholique de dire: «Vous criez et vous gaussez
+de moi maintenant; allez, je me fie au Seigneur pour compter que,
+vainqueur, je crierai sur vous jusqu'aux portes de Toulouse. «À ces
+mots, il monta à cheval, et allant joindre les chevaliers qui étaient
+dans le bourg, il les trouva armés et prêts au combat. En cet instant,
+<span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> un d'eux lui conseilla de les faire compter pour en savoir le
+nombre. Auquel le noble Simon: «Il n'en est besoin, dit-il, nous sommes
+assez pour vaincre nos ennemis par l'aide de Dieu.» Or, tous les nôtres,
+tant chevaliers que servans à cheval, n'étaient plus de huit cents,
+tandis qu'on croyait les ennemis monter à cent mille, outre que nous
+n'avions que très-peu de gens de pieds et presque nuls, auxquels même le
+comte avait défendu de sortir pendant la bataille.</p>
+
+<p>Tandis donc qu'il causait avec ses gens et parlait du combat, voici que
+survint l'évêque de Toulouse, ayant mître en tête et aux mains le bois
+de la croix vivifiante, que les nôtres, descendant aussitôt de cheval,
+commencèrent chacun à adorer. Mais, voyant qu'en tel hommage on perdait
+trop de temps, l'évêque de Comminges, homme de merveilleuse sainteté,
+saisissant la croix dans la main de Foulques, et montant en lieu haut,
+leur donna la bénédiction, disant: «Allez au nom de Jésus-Christ, et je
+vous suis témoin, et je reste votre caution au jour du jugement que
+quiconque succombera en cette glorieuse lutte obtiendra, sans nulle
+peine de purgatoire, les récompenses éternelles et la béatitude des
+martyrs, pourvu qu'il soit confessé et contrit, ou du moins ait le ferme
+dessein de se présenter, sitôt après la bataille, à un prêtre, pour les
+péchés dont il n'aurait fait encore confession.» Laquelle promesse, sur
+l'instance de nos chevaliers, ayant été souvent répétée, et à maintes
+reprises confirmée par les évêques, soudain purifiés de leurs péchés par
+contrition de c&oelig;ur et confession de bouche, se pardonnant les uns aux
+autres tout ce qu'ils pouvaient avoir de mutuels sujets de plainte,
+<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> ils sortirent du château, et rangés en trois troupes, au nom
+de la Trinité, intrépides ils s'avancèrent contre les ennemis.
+Cependant, les évêques et les clercs entrèrent dans l'église, pour prier
+le Seigneur en faveur de ceux qui s'exposaient en son nom à une mort
+imminente, et, dans leurs clameurs vers le ciel, ils poussaient avec
+angoisse de si grands mugissemens qu'ils semblaient hurler plutôt que
+faire des prières. Les soldats du Christ marchaient donc joyeux vers le
+lieu du combat, prêts à souffrir pour la gloire non seulement la honte
+d'une défaite, mais la mort la plus affreuse; et, à leur sortie du
+château, ils virent les ennemis rangés en bataille, tels qu'un monde
+tout entier, dans une plaine voisine de Muret. Soudain, le premier
+escadron se lança audacieusement sur eux, et les enfonça jusqu'au
+centre. Il fut aussitôt suivi du second, qui pénétra pareillement au
+milieu des Toulousains, et ce fut dans cette rencontre que périrent le
+roi d'Arragon<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Lien vers la note 157"><span class="smaller">[157]</span></a> et beaucoup des siens avec lui, cet homme orgueilleux
+s'étant placé dans la seconde ligne, tandis que les rois se mettent
+ordinairement dans la dernière. En outre, il avait changé ses armes, et
+avait pris celles d'un autre. Quant à notre comte, voyant que les deux
+premières troupes des siens s'étaient plongées au milieu des ennemis, et
+y avaient presque disparu, il chargea sur la gauche le corps innombrable
+qui lui était opposé, lequel était rangé en bataille le long d'un fossé
+qui le séparait du comte; et, comme il se ruait sur eux, bien que
+n'apercevant aucun chemin pour les atteindre, il trouva enfin dans le
+fossé <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> un sentier très-petit, préparé alors, comme nous le
+croyons, par la volonté divine, et passant par-là il s'abandonna sur les
+ennemis, et les enfonça comme un très-vaillant guerrier du Christ.
+N'oublions de dire qu'au moment où il se jetait contre eux, ils le
+frappèrent à droite de leurs épées avec tant de force que la violence du
+coup brisa son étrier gauche, et, comme il voulait percer de l'éperon du
+pied gauche la couverte de son cheval, l'éperon se rompit aussi et tomba
+par terre. Pourtant ce vigoureux guerrier ne fut ébranlé, et continua de
+frapper les ennemis à tour de bras, portant entre autres un coup de
+poing à l'un d'eux, lequel l'avait touché violemment à la tête, et le
+faisant cheoir à bas de son cheval. À cette vue, les compagnons dudit
+chevalier, quoiqu'en grand nombre, et tous les autres bientôt vaincus et
+mis en désordre, cherchèrent leur salut dans la fuite: sur quoi ceux des
+nôtres, qui composaient le premier et le second escadron, les
+poursuivirent sans relâche en leur tuant beaucoup de monde, et sabrant
+tous ceux qui restaient en arrière, ils en occirent plusieurs milliers.
+Pour ce qui est du comte et des chevaliers qui étaient avec lui, ils
+suivaient exprès au petit pas ceux des nôtres qui poussaient ces
+fuyards, afin que, si les ennemis venaient à se rallier et à reprendre
+courage, nos gens qui marchaient sur leurs talons, séparés les uns des
+autres, pussent avoir recours à lui. Ni devons-nous taire que le
+très-noble Montfort ne daigna frapper un seul des vaincus, du moment
+qu'il les vit en fuite et tournant le dos au vainqueur. Tandis que ceci
+se passait, les habitans de Toulouse qui étaient restés à l'armée en
+nombre infini et prêts à <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> combattre, travaillaient de toutes
+leurs forces à emporter le château: ce que voyant leur évêque Foulques
+qui se trouvait dans Muret, cet homme bon et plein de douceur,
+compatissant à leurs misères, leur envoya un de ses religieux, leur
+conseillant de se convertir enfin à Dieu leur seigneur, et de déposer
+les armes sur la promesse qu'il les arracherait à une mort certaine; en
+foi de quoi, il leur envoya son capuchon, car il était aussi moine. Mais
+eux, obstinés et aveuglés par l'ordre du ciel, répondirent que le roi
+d'Arragon nous avait tous battus, et que l'évêque voulait non les
+sauver, mais les faire périr; puis, enlevant le capuchon à son envoyé,
+ils le blessèrent grièvement de leurs lances. Au même instant, nos
+chevaliers revenant du carnage, après une glorieuse victoire, et
+arrivant sur lesdits Toulousains, en tuèrent plusieurs mille. Après ce,
+le comte ordonna à quelqu'un des siens de le conduire à l'endroit où le
+roi d'Arragon avait été tué, ignorant entièrement le lieu et le moment
+où il était tombé, et y arrivant, il trouva le corps de ce prince gisant
+tout nu en plein champ, parce que nos gens de pied qui étaient sortis du
+château, en voyant nos chevaliers victorieux, avaient égorgé tous ceux
+qu'ils avaient trouvés par terre. Vivant encore, ils l'avaient déjà
+dépouillé. À la vue du cadavre, le très-piteux comte descendit de
+cheval, comme un autre David auprès d'un autre Saül. Après quoi, et pour
+ce que les ennemis de la foi, tant noyés<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Lien vers la note 158"><span class="smaller">[158]</span></a> que tués par le glaive,
+avaient péri au nombre d'environ vingt mille, notre général
+très-chrétien comprenant <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> qu'un tel miracle venait de la vertu
+divine et non des forces humaines, marcha nu-pieds vers l'église, de
+l'endroit même où il était descendu, pour rendre grâces au Tout-Puissant
+de la victoire qu'il lui avait accordée, donnant même en aumône aux
+pauvres ses armes et son cheval. Au demeurant, pour que le récit
+véritable de cette merveilleuse bataille et de notre triomphe glorieux
+s'imprime davantage au c&oelig;ur des lecteurs, nous avons cru devoir
+insérer dans notre livre les lettres que les évêques et abbés qui
+étaient présens adressèrent à tous les fidèles.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXIII.</h2>
+
+<p class="resume">Lettres des prélats qui se trouvaient dans l'armée du comte Simon
+ lorsqu'il triompha des ennemis de la foi.</p>
+
+<p>«Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes qui aiment
+la sainte Église de bonne volonté! Le Dieu fort et puissant, le Dieu
+puissant dans les batailles a octroyé à la sainte Église, le cinquième
+jour de l'octave de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie, la
+merveilleuse défaite des ennemis de la foi chrétienne, une glorieuse
+victoire, un triomphe éclatant; et voici comme.»</p>
+
+<p>«Après la correction charitable que le souverain pontife, dans sa
+paternelle pitié, avait soigneusement adressée au roi d'Arragon, avec
+l'expresse défense de ne prêter secours, conseil ni faveur, aux ennemis
+de la foi, et l'ordre de s'en éloigner sans délai, et de laisser en paix
+à toujours le comte de Montfort; après <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> la révocation de
+certaines lettres que les envoyés du roi avaient obtenues par fausse
+suggestion contre ledit comte pour la restitution des terres des comtes
+de Foix, de Comminges et de Gaston de Béarn, lesquelles le seigneur pape
+cassa dès qu'il sut la vérité, comme étant de nulle valeur. Ce même roi,
+loin de recevoir avec une piété filiale les réprimandes du très-saint
+père, se révoltant avec superbe contre le mandat apostolique, comme si
+son c&oelig;ur se fût davantage endurci, voulut accoucher des fléaux qu'il
+avait depuis long-temps conçus, bien que les vénérables pères,
+l'archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, plus l'évêque de
+Toulouse, lui eussent transmis les lettres et commandemens du souverain
+pontife. C'est pourquoi, entrant avec son armée dans le pays que l'on
+avait conquis sur les hérétiques et leurs défenseurs par la vertu de
+Dieu et le secours des Croisés, il tenta, en violation du mandat
+apostolique, de le subjuguer, et de le rendre aux ennemis de l'Église;
+et, s'étant déjà emparé d'une petite partie desdits domaines, tandis que
+la plus grande portion restante était disposée à l'apostasie, et toute
+prête à la commettre, rassurée qu'elle était par sa garantie, il réunit
+les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges, ensemble une nombreuse
+armée de Toulousains, et vint assiéger le château de Muret trois jours
+après la Nativité de Notre-Dame. À cette nouvelle, ayant pris conseil
+des vénérables pères archevêques, évêques et abbés que le vénérable père
+archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, avait convoqués pour
+la sainte affaire, et qui s'étaient rendus en diligence à son appel pour
+en traiter, ainsi que de la paix, <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> tous unanimes et dévoués en
+Jésus-Christ, Simon, comte de Montfort, ayant avec lui quelques nobles
+et puissans Croisés qui étaient venus tout récemment de France à son
+secours, et pour l'assistance du Christ, plus sa famille qui, en sa
+compagnie, avait dès long-temps travaillé pour la cause divine, marcha
+vers ladite place, décidé à la défendre vaillamment; et durant que, le
+jour de mars des susdites octaves, l'armée du Christ arrivait à un
+certain château nommé Saverdun, le vénérable évêque de Toulouse, auquel
+le souverain pontife avait confié la réconciliation de ses ouailles, non
+rebuté de les y avoir engagées trois ou quatre fois, sans qu'elles
+eussent voulu acquiescer à ses avertissemens, bien que salutaires, et
+n'eussent rien répondu sinon qu'elles ne voulaient répondre du tout,
+leur envoya, en même temps qu'au roi, devant Muret, des lettres où il
+leur signifiait que lesdits prélats venaient pour traiter promptement de
+la paix et du rétablissement de la bonne intelligence: pour quoi il
+demandait qu'on lui donnât un sauf-conduit. Mais, comme le lendemain,
+savoir le jour de mercredi, l'armée fut sortie de Saverdun pour, vu
+l'urgente nécessité, aller en toute hâte au secours de Muret, et que les
+évêques se furent décidés à rester dans un château appelé Hauterive, à
+moitié chemin de Saverdun et de Muret, dont il est également éloigné de
+deux lieues, afin d'y attendre le retour de leur envoyé, il revint,
+portant pour réponse, de la part du roi, qu'il ne leur donnerait pas de
+sauf-conduit, puisqu'ils venaient avec l'armée. Or, ne pouvant se rendre
+d'une autre manière près de lui, sans courir un danger manifeste à cause
+de l'état de guerre, ils arrivèrent <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> avec les soldats du Christ
+dans Muret, où se rendit près de l'évêque de Toulouse, et au nom des
+habitans de cette ville, le prieur des frères hospitaliers de Toulouse,
+lui apportant lettres desdits habitans, dans lesquelles il était dit
+qu'ils étaient de toute façon prêts à faire la volonté du seigneur pape
+et de leur évêque; ce dont bien leur eût pris si l'effet avait vérifié
+leurs paroles. Quant au roi, il répondit à ce même prieur qui lui avait
+été aussitôt renvoyé par l'évêque, qu'il ne donnerait au prélat de
+sauf-conduit; pourtant que, s'il voulait venir à Toulouse pour
+parlementer avec les gens de cette cité, il lui accorderait d'y aller;
+mais il le disait par dérision. À quoi l'évêque: «Il ne convient,
+dit-il, que le serviteur entre dans les murs d'où son Seigneur a été
+chassé; ni, certes, ne m'y verra-t-on retourner jusqu'à ce que mon Dieu
+et mon maître y soit revenu.» Cependant, quand les prélats furent
+arrivés le susdit jour de mercredi dans Muret avec l'armée, ils
+envoyèrent, pleins d'une active sollicitude, deux religieux au roi et
+aux Toulousains, lesquels du roi n'eurent d'autre réponse, en moquerie
+et mépris des Croisés, sinon que les évêques lui demandaient une
+conférence en faveur de quatre ribauds qu'ils avaient amenés avec eux.
+Quant aux Toulousains, ils dirent aux envoyés que le lendemain ils leur
+répondraient, et, à cette cause, les retinrent jusqu'à ce jour, savoir
+jeudi, puis pour lors leur répondirent qu'ils étaient alliés du roi
+d'Arragon, et qu'ils ne feraient rien que d'après sa volonté. À cette
+nouvelle transmise le matin dudit jour, les évêques et les abbés
+formèrent le dessein d'aller nu-pieds vers le roi; mais, comme ils
+eurent envoyé un religieux <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> pour lui annoncer leur venue en
+telle manière, les portes étant ouvertes, le comte de Montfort et les
+Croisés désarmés, vu que les susdits prélats parlaient ensemble de la
+paix, les ennemis de Dieu, courant aux armes, tentèrent frauduleusement
+et avec insolence d'entrer de force dans le bourg: ce que ne permit la
+miséricorde divine. Toutefois le comte et les Croisés, voyant qu'ils ne
+pouvaient, sans grand péril et dommage, différer plus long-temps, après
+s'être purifiés de leurs péchés, comme il convient aux adorateurs de la
+foi chrétienne, et avoir fait confession orale, se disposèrent
+vaillamment au combat, et, venant trouver l'évêque de Toulouse qui
+remplissait les fonctions de légat par l'ordre du seigneur archevêque de
+Narbonne, légat du siége apostolique, ils lui demandèrent humblement
+congé de sortir sur les ennemis de Dieu; puis, l'ayant obtenu, parce que
+cette chose était impérieusement commandée par la plus stricte
+nécessité, vu qu'ayant dressé leurs machines et autres engins de guerre,
+les ennemis se pressaient de loin à l'attaque de la maison où se
+trouvaient les évêques, et y lançaient de tous côtés avec leurs
+arbalètes des carreaux, des javelots et des dards, les soldats du
+Christ, bénis par les évêques en habits pontificaux, et tenant le bois
+révéré de la croix du Seigneur, sortirent de Muret, rangés en trois
+corps, au nom de la sainte Trinité. De leur côté, les ennemis, ayant
+nombreuse troupe et bien grande, quittèrent leurs tentes déjà tout
+armés, lesquels, malgré leur multitude et leur foule infinie, furent
+vaillamment attaqués par les cliens de Dieu, confians, malgré leur petit
+nombre, dans le secours céleste, et <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> guidés par le Très-Haut
+contre cette armée immense qu'ils ne redoutaient pas. Soudain la vertu
+du Tout-Puissant brisa ses ennemis par les mains de ses serviteurs, et
+les anéantit en un moment; ils firent volte-face, prirent la fuite comme
+la poussière devant l'ouragan, et l'ange du Seigneur était là qui les
+poursuivait. Les uns, par une course honteuse, échappèrent honteusement
+au péril de la mort; les autres, évitant nos glaives, vinrent périr dans
+les flots; un bon nombre fut dévoré par l'épée. Il faut grandement gémir
+sur l'illustre roi d'Arragon tombé parmi les morts, puisqu'un si noble
+prince et si puissant, qui, s'il l'eût voulu, eût pu et aurait dû être
+bien utile à la sainte Église, uni aux ennemis du Christ, attaquait
+méchamment les amis du Christ et son épouse sacrée. D'ailleurs, durant
+que les vainqueurs revenaient triomphans du carnage et de la poursuite
+des ennemis, l'évêque de Toulouse compatissant charitablement et avec
+miséricorde aux malheurs et à la tuerie de ses ouailles, et désirant en
+piété de c&oelig;ur sauver ceux qui, ayant échappé à cette boucherie,
+étaient encore dans leurs tentes, afin que, châtiés par une si violente
+correction, ils échappassent du moins au danger qui les pressait, se
+convertissent au Seigneur, et vécussent pour demeurer dans la foi
+catholique, il leur envoya par un religieux le froc dont il était vêtu,
+leur mandant qu'ils déposassent enfin leurs armes et leur férocité,
+qu'ils vinssent à lui désarmés, et qu'il les préserverait de mort.
+Persévérant cependant dans leur malice, et s'imaginant, bien que déjà
+vaincus, qu'ils avaient triomphé du peuple du Christ, non seulement ils
+méprisèrent d'obéir aux avis de leur pasteur, mais <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> encore
+frappèrent durement son envoyé, après lui avoir arraché le froc dont il
+était porteur: sur quoi la milice du Seigneur, courant à eux derechef,
+les tua, fuyant et dispersés autour de leurs pavillons. L'on ne peut en
+aucune façon connaître le nombre exact de ceux des ennemis, nobles ou
+autres, qui ont péri dans la bataille. Pour ce qui est des chevaliers du
+Christ, un seul a été tué, plus un petit nombre de servans. Que le
+peuple chrétien tout entier rende donc grâce au Seigneur Jésus du fond
+du c&oelig;ur et en esprit de dévotion pour cette grande victoire des
+Chrétiens; à lui qui, par quelques fidèles, a battu une multitude
+innombrable d'infidèles, et a donné à la sainte Église de triompher
+saintement de ses ennemis, honneur et gloire à lui dans les siècles des
+siècles! <i>Amen.</i> Nous évêques de Toulouse, de même d'Uzès, de Lodève, de
+Béziers, d'Agde et de Comminges, plus les abbés de Clarac, de
+Villemagne<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Lien vers la note 159"><span class="smaller">[159]</span></a> et de Saint-Thibéri, qui, par l'ordre du vénérable père
+archevêque de Narbonne, légat du siége apostolique, nous étions réunis,
+et nous efforcions de suprême étude et diligence à traiter de la paix et
+du bon accord, nous attestons par le verbe de Dieu que tout ce qui est
+écrit ci-dessus est vrai, comme choses par nous vues et entendues; les
+contre-scellons de nos sceaux, d'autant qu'elles sont dignes d'être
+gardées en éternelle mémoire. Donné à Muret, le lendemain de cette
+victoire glorieuse, savoir le sixième jour de l'octave de la Nativité de
+la bienheureuse Vierge Marie, l'an du Seigneur 1213.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> CHAPITRE LXXIV.</h2>
+
+<p class="resume">Comment, après la victoire de Muret, les Toulousains offrirent
+ aux évêques des otages pour obtenir leur réconciliation.</p>
+
+<p>Après la glorieuse victoire et sans exemple remportée à Muret, les sept
+évêques susnommés et les trois abbés qui étaient encore dans ce château,
+pensant que les citoyens de Toulouse, épouvantés par un si grand miracle
+ensemble et châtiment de Dieu, pourraient plus vite et plus aisément
+être rappelés de leurs erreurs au giron de notre mère l'Église,
+tentèrent, selon l'injonction, pouvoir et teneur du mandat apostolique,
+de les ramener par prières, avis et terreur, à la sainte unité romaine.
+Sur quoi, les Toulousains ayant promis d'accomplir le mandat du seigneur
+pape, les prélats leur demandèrent de vive voix une suffisante caution
+de leur obéissance, savoir, deux cents otages pris parmi eux, pour
+autant qu'ils ne pouvaient en aucune façon se contenter de la garantie
+du serment, eux ayant à fréquentes reprises transgressé ceux qu'ils
+avaient donnés pour le même objet. Finalement, après maintes et maintes
+contestations, ils s'engagèrent à livrer en otages soixante seulement de
+leurs citoyens; et, bien que leurs évêques, pour plus grande sûreté, en
+eussent exigé, comme nous l'avons dit, deux cents, à cause de l'étendue
+de la ville, aussi bien que de l'humeur indomptable et félonne de sa
+population, d'autant qu'elle avait souffert que faillissent ceux qu'une
+autre fois on avait pris parmi les plus <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> riches de la cité pour
+la même cause, les gens de Toulouse ne voulurent par subterfuge en
+donner que le moindre nombre susdit et pas davantage. Aussitôt les
+prélats, afin de leur ôter tout prétexte et toute occasion de pallier
+leurs erreurs, répondirent qu'ils accepteraient volontiers les soixante
+otages qu'ils offraient, et qu'à cette condition ils les
+réconcilieraient à l'Église, et les maintiendraient en paix dans l'unité
+de la foi catholique. Mais eux, ne pouvant plus long-temps cacher leurs
+méchans desseins, dirent qu'ils n'en bailleraient aucun, dévoilant
+évidemment par tel refus qu'ils n'en avaient d'abord promis soixante
+qu'en fraude et supercherie. Ajoutons ici que les hommes d'un certain
+château au diocèse d'Albi, ayant nom Rabastens, quand ils apprirent
+notre victoire, déguerpirent tous de peur, et laissèrent la place vide,
+laquelle fut occupée par Gui, frère du comte de Montfort, à qui elle
+appartenait, et qui, y ayant envoyé de ses gens, les y mit en garnison.
+Peu de jours après, survinrent des pélerins de France, mais en petit
+nombre, savoir, Rodolphe, évêque d'Arras, suivi de quelques chevaliers,
+ainsi que plusieurs autres pareillement en faible quantité. Quant à
+notre comte, il se prit, avec toute sa suite, à courir sur les terres du
+comte de Foix, brûlant le bas bourg de sa ville, comme tout ce qu'ils
+purent trouver en dehors des forteresses de ses domaines dans les
+expéditions qu'ils poussèrent plus avant.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> CHAPITRE LXXV.</h2>
+
+<p class="resume">Comment le comte de Montfort envahit les terres du comte de Foix,
+ et de la rébellion de Narbonne et de Montpellier.</p>
+
+<p>Ces choses faites, on vint annoncer à Montfort que certains nobles de
+Provence, ayant rompu le pacte d'alliance et de paix, vexaient la sainte
+Église de Dieu, et que faisant en outre le guet sur les voies publiques,
+ils nuisaient de tout leur pouvoir aux Croisés venant de France. Le
+comte ayant donc tenu conseil avec les siens, il se décida à descendre
+en ces quartiers, pour accabler les perturbateurs et purger les routes
+de ces méchans batteurs d'estrade. Or, comme dans ce dessein, il arriva
+à Narbonne avec les pélerins en sa compagnie, ceux de cette ville qui
+avaient toujours porté haine aux affaires du Christ, et s'y étaient
+maintes fois opposés, bien que secrètement, ne purent par aucune raison
+être induits à recevoir le comte avec sa suite, ni même celle-ci sans le
+comte; pour quoi, tous nos gens durent passer la nuit en dehors de
+Narbonne, dans les jardins et broussailles à l'entour; d'où au lendemain
+ils partirent pour Béziers, qu'ils quittèrent deux jours après, venant
+jusqu'à Montpellier, dont les habitans pareils aux Narbonnais en
+mal-vouloir et malice, ne permirent en nulle sorte au comte ni à ceux
+qui étaient avec lui d'entrer dans leur ville, pour y loger pendant la
+nuit, et leur firent en tout comme avaient fait les citoyens de
+Narbonne. <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Passant donc outre, ils arrivèrent à Nîmes, où
+d'abord on ne voulut non plus les accueillir; mais ensuite les gens de
+cette ville, voyant la grande colère du comte et son indignation, lui
+ouvrirent leurs portes ainsi qu'à toute sa troupe, et leur rendirent
+libéralement maints devoirs d'humanité. De là Montfort vint en un
+certain château de Bagnols, dont le seigneur le reçut honorablement;
+puis, à la ville de l'Argentière<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Lien vers la note 160"><span class="smaller">[160]</span></a>, parce qu'il y avait dans ces
+parties un certain noble, nommé Pons de Montlaur, qui troublait tant
+qu'il pouvait les évêques du pays, la paix et l'Église; lequel, bien que
+tous les Croisés se fussent départis d'auprès du comte, et qu'il n'eût
+avec lui qu'un petit nombre de stipendiés, et l'archevêque de Narbonne,
+en apprenant son arrivée, eut peur et vint à lui, se livrant soi et ses
+biens à son bon plaisir. Il y avait en outre du même côté un autre
+noble, très-puissant mais adonné au mal, savoir, Adhémar de
+Poitiers<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Lien vers la note 161"><span class="smaller">[161]</span></a>, qui avait toujours été l'ennemi de la cause chrétienne,
+et adhérait de c&oelig;ur au comte de Toulouse. Sachant que Montfort
+s'approchait, il munit ses châteaux, et rassembla dans l'un d'entre eux
+le plus de chevaliers qu'il put trouver, afin que, si le comte passait
+dans les environs, il en sortît avec les siens et l'attaquât; ce que
+toutefois il n'osa faire, quand le comte fut en vue du château,
+quoiqu'il ne fût suivi que de très-peu de monde, et que lui, Adhémar,
+eût beaucoup de chevaliers. Tandis que notre comte était en ces
+quartiers, le duc de Bourgogne Othon, homme puissant et bon, qui portait
+grande affection aux affaires de la <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> foi contre les hérétiques,
+et à Montfort, vint à lui avec le duc de Lyon et l'archevêque de Vienne;
+et, comme ils étaient tous ensemble auprès de Valence, ils appelèrent à
+Romans cet ennemi de l'Église, Adhémar, Poitevin, pour y conférer avec
+eux: lequel s'y rendit, mais ne voulut rien accorder au comte ni au duc
+des choses qui intéressaient la paix. Ils le mandèrent une seconde fois,
+sans pouvoir rien gagner encore: ce que voyant le duc de Bourgogne,
+enflammé de colère contre lui, il promit à notre comte que, si Adhémar
+ne se conformait en tout aux ordres de l'Église, et à la volonté de
+Montfort, et qu'il ne donnât bonne garantie de sa soumission, lui, duc,
+lui déclarerait la guerre de concert avec le comte; même aussitôt il fit
+venir plusieurs de ses chevaliers pour marcher avec lui contre Adhémar:
+ce que celui-ci ayant appris, contraint enfin par la nécessité, il se
+rendit auprès du duc et du comte, s'abandonnant en toutes choses à leur
+discrétion, et leur livrant de plus pour sûreté quelques siens châteaux
+dont Montfort remit la garde à Othon. Cependant le vénérable frère,
+archevêque de Narbonne, homme plein de prévoyance et vertueux de tous
+points, sur l'avis duquel le duc de Bourgogne était venu au pays de
+Vienne, le pria de traiter avec lui de l'objet pour lequel il l'avait
+appelé, savoir, du mariage entre l'aîné du comte, nommé Amaury, et la
+fille du dauphin, puissant prince et frère germain de ce duc; en quoi,
+celui-ci acquiesça au conseil et au désir de l'archevêque.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, les routiers arragonais, et autres ennemis de la
+foi, commencèrent à courir sur les terres de Montfort, et vinrent
+jusqu'à Béziers, où ils firent <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> tout le mal qu'il purent: bien
+plus, quelques-uns des chevaliers de ses domaines tournant à parjure, et
+retombant dans leur malice innée, rompirent avec Dieu, l'Église et la
+suzeraineté du comte; pour quoi, ayant achevé les affaires qui l'avaient
+appelé en Provence, il retourna dans ses possessions<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Lien vers la note 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, et pénétrant
+aussitôt sur celles de ses ennemis, il poussa jusque devant Toulouse,
+aux environs de laquelle il séjourna quinze jours, ruinant de fond en
+comble un bon nombre de forteresses. Les choses en étaient à ce point,
+quand Robert de Courçon, cardinal et légat du siége apostolique, qui,
+comme nous l'avons dit plus haut, travaillait en France de tout son
+pouvoir pour les intérêts de la Terre-Sainte, et nous avait enlevé les
+prédicateurs qui avaient coutume de prêcher contre les hérétiques
+albigeois, leur ordonnant d'employer leurs paroles au secours des
+contrées d'outre mer, nous en rendit quelques-uns, sur l'avis d'hommes
+sages et bien intentionnés, pour qu'ils reprissent leurs travaux en
+faveur de la foi et des Croisés de Provence; même, il prit le signe de
+la croix vivifiante pour combattre les hérétiques toulousains. Quoi
+plus? La prédication au sujet de la cause chrétienne en France vint
+enfin à revivre. Beaucoup se croisèrent, et notre comte et les siens
+purent de nouveau se livrer à la joie.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons ni ne devons taire une bien cruelle trahison qui fut
+commise en ce temps contre le comte Baudouin. Ce comte Baudouin, frère
+de Raimond et cousin du roi Philippe, bien éloigné de la méchanceté de
+son frère, et consacrant tous ses efforts à la guerre pour le Christ,
+assistait de son mieux Montfort <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> et la chrétienté contre son
+frère et les autres ennemis de la foi. Un jour donc, savoir, le second
+après le premier dimanche de carême, que ledit comte vint en un certain
+château du diocèse de Cahors, nommé Olme, les chevaliers de ce château,
+lesquels étaient ses hommes, envoyèrent aussitôt vers les routiers et
+quelques autres chevaliers du pays, très-méchans traîtres, lesquels
+garnissaient un fort voisin, appelé Mont-Léonard, et leur firent dire
+que Baudouin était dans Olme, leur mandant qu'ils vinssent et qu'ils le
+leur livreraient sans nul obstacle: ils en donnèrent aussi connaissance
+à un non moins méchant traître, mais non déclaré, savoir, Rathier de
+Castelnau, lequel avait de longue date contracté alliance avec le comte
+de Montfort, et lui avait juré fidélité, lequel même était ami de
+Baudouin, et à ce titre possédait sa confiance. Que dirai-je? La nuit
+vint, et ledit comte, plein de sécurité, comme se croyant parmi les
+siens, se livra au sommeil et au repos, ayant avec lui un certain
+chevalier de France, nommé Guillaume de Contres, auquel Montfort avait
+donné Castel-Sarrasin, plus un servant, aussi Français, qui gardait le
+château de Moissac. Comme donc ils reposaient en diverses maisons
+séparées les unes des autres, le seigneur du château enleva la clef de
+la chambre où dormait le comte Baudouin, et fermant la porte, il sortit
+du château, courut à Rathier, et lui montrant la clef, il lui dit: «Que
+tardez-vous? Voici que votre ennemi est dans vos mains; hâtez-vous, et
+je vous le livrerai dormant et désarmé, ni lui seulement, mais plusieurs
+autres de vos ennemis.» Ce qu'oyant, les routiers grandement
+s'éjouirent, et volèrent aux <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> portes d'Olme, dont le seigneur
+ayant convoqué bien secrètement les hommes du château, chef qu'il était
+de ceux qui voulaient se saisir de Baudouin, demanda vite à chacun
+combien il logeait des compagnons du comte; puis, cet autre Judas, après
+s'en être soigneusement informé, fit poster aux portes de chaque maison
+un nombre de routiers tous armés double de celui de nos gens plongés
+dans le sommeil et sans défense. Soudain furent allumés une grande
+quantité de flambeaux, et poussant un grand cri, les traîtres se
+précipitèrent à l'improviste sur les nôtres, tandis que Rathier de
+Castelnau et le susdit seigneur d'Olme couraient à la chambre où
+reposait le comte; et, ouvrant brusquement la porte, le surprenaient
+dormant, sans armes, voire tout nu. D'autre part, quelques-uns des
+siens, dispersés dans la place, furent tués, plusieurs furent pris, un
+certain nombre échappa par la fuite: ni faut-il omettre que l'un d'eux
+qui était tombé vivant en leurs mains, et auquel les bourreaux avaient
+promis sous serment d'épargner la vie et les membres, fut occis dans une
+église où il avait ensuite été se cacher. Quant au comte Baudouin, ils
+le conduisirent dans un château à lui, au diocèse de Cahors, nommé
+Montèves, dont les habitans, méchans et félons qu'ils étaient, reçurent
+de bon c&oelig;ur les routiers, qui emmenaient leur seigneur prisonnier.
+Sur l'heure, ceux-ci lui dirent de leur faire livrer la tour du château,
+que quelques Français gardaient par son ordre; ce qu'il leur défendit
+toutefois très-strictement de faire pour quelque motif que ce fût, quand
+même ils le verraient pendre à un gibet, leur commandant de se défendre
+vigoureusement jusqu'à ce qu'ils eussent <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> secours du noble
+comte de Montfort. Ô vertu de prince! ô merveilleuse force d'âme! À cet
+ordre, les routiers entrèrent en grande rage, et le firent jeûner
+pendant deux jours; après quoi, le comte fit appeler en diligence un
+chapelain, auquel il se confessa, et demanda la sainte communion; mais,
+comme le prêtre lui apportait le divin Sacrement, survint le plus
+mauvais de ces coquins, jurant et protestant avec violence que Baudouin
+ne mangerait ni ne boirait, jusqu'à ce qu'il rendît un des leurs qu'il
+avait pris et retenait dans les fers. Auquel le comte: «Je n'ai demandé,
+dit-il, cruel que tu es, ni pain ni vin, ni pièce de viande pour nourrir
+mon corps; je ne veux, pour le salut de mon âme, que la communion du
+divin mystère.» Derechef le bourreau se mit à jurer qu'il ne mangerait
+ni ne boirait, à moins qu'il ne fît ce qu'il demandait. «Eh bien, dit
+alors le noble comte, puisqu'il ne m'est permis de recevoir le saint
+Sacrement, que du moins l'on me montre l'Eucharistie, gage de mon salut,
+pour qu'en cette vue je contemple mon Sauveur.» Puis, le chapelain
+l'ayant levée en l'air et la lui montrant, il se mit à genoux et l'adora
+de dévotion bien ardente. Cependant ceux qui étaient dans la tour du
+château, craignant d'être mis à mort, la livrèrent aux routiers, après
+en avoir toutefois reçu le serment qu'il les laisseraient sortir sains
+et saufs: mais ces bien méchans traîtres, méprisant leur promesse, les
+condamnèrent aussitôt à la mort ignominieuse du gibet; après quoi,
+saisissant le comte Baudouin, ils le conduisirent en un certain château
+du comte de Toulouse, nommé Montauban, où ils le retinrent dans les
+fers, en attendant l'arrivée de Raimond, lequel vint peu de <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span>
+jours après, ayant avec lui ces scélérats et félons, savoir, le comte de
+Foix et Roger Bernard son fils, plus, un certain chevalier des terres du
+roi d'Arragon, nommé Bernard de Portelles; et, sur l'heure, il ordonna
+que son très-noble frère fût extrait de Montauban. Or ce qui suit, qui
+pourra jamais le lire ou l'entendre sans verser des larmes? Soudain, le
+comte de Foix et son fils, bien digne de la malice de son père, avec
+Bernard de Portelles, attachèrent une corde au cou de l'illustre prince
+pour le pendre du consentement, que dis-je, par l'ordre du comte de
+Toulouse: ce que voyant cet homme très-chrétien, il demanda avec
+instance et humblement la confession et le viatique; mais ces chiens
+très-cruels les lui refusèrent absolument. Lors le soldat du Christ;
+«puis, dit-il, qu'il ne m'est permis de me présenter à un prêtre, Dieu
+m'est témoin que je veux mourir avec la ferme et ardente volonté de
+défendre toujours la chrétienté et monseigneur le comte de Montfort,
+mourant à son service et pour son service.» À peine avait-il achevé que
+les trois susdits traîtres, l'élevant de terre, le pendirent à un noyer.
+Ô cruauté inouïe! ô nouveau Caïn! Et si dirai-je, pire que Caïn,
+j'entends le comte de Toulouse, auquel il ne suffit de faire périr son
+frère, et quel frère! s'il ne le condamnait à l'atrocité sans exemple
+d'une telle mort!</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> CHAPITRE LXXVI.</h2>
+
+<p class="resume">Amaury et les citoyens de Narbonne reçoivent dans leurs murs les
+ ennemis du comte de Montfort, et lui, pour cette cause, dévaste
+ leur territoire.</p>
+
+<p>Vers ce même temps, Amaury, seigneur de Narbonne, et les citoyens de
+cette ville, lesquels n'avaient jamais aimé la cause de Jésus-Christ,
+accouchant enfin des iniquités qu'ils avaient long-temps avant conçues,
+s'éloignèrent manifestement de Dieu, et reçurent dans leur ville les
+routiers, les Arragonais et les Catalans, afin de chasser, s'ils le
+pouvaient, par leur aide, le noble comte de Montfort que les Catalans et
+les Arragonais poursuivaient en vengeance de leur roi. Du reste, les
+gens de Narbonne commirent tel forfait, non que le comte les attaquât ou
+les eût lésés en quoi que ce fût, mais parce qu'ils pensaient qu'à
+l'avenir il ne lui viendrait plus de renforts de Croisés. Toutefois
+celui qui attrape les sages dans leurs finesses en avait autrement
+disposé, puisque, durant que tous nos ennemis étaient réunis dans
+Narbonne pour se jeter ensemble sur Montfort et le peu de monde qu'il
+avait avec lui, voilà que soudain des pélerins survinrent de France,
+savoir, Guillaume Des Barres, homme d'un courage éprouvé, et plusieurs
+chevaliers à sa suite, dont la jonction et le secours permirent à notre
+comte d'aller dans le voisinage de Narbonne, et de dévaster les domaines
+d'Amaury, comme de lui enlever presque tous ses châteaux. Or, un jour
+que <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> notre comte avait décidé de se présenter devant Narbonne,
+et qu'ayant armé tous les siens rangés en trois troupes, lui-même en
+tête s'était approché des portes de la ville, nos ennemis en étant
+sortis et s'étant postés à l'entrée de la ville, cet invincible
+guerrier, c'est-à-dire Montfort, voulut se lancer à l'instant sur eux à
+travers un passage ardu et inaccessible; mais ceux-ci, qui étaient
+placés sur une éminence, le frappèrent si violemment de leurs lances que
+la selle de son cheval s'étant rompue, il tomba par terre; et, courant
+de toutes parts pour le prendre ou pour le tuer, ils auraient fait l'un
+ou l'autre, si les nôtres, ayant volé à son secours, ne l'eussent remis
+sur pied par la grâce de Dieu et après beaucoup de vaillans efforts.
+Puis Guillaume, qui se trouvait à l'arrière-garde, se ruant avec tous
+nos gens sur les ennemis, les força de rentrer à toutes jambes dans
+Narbonne; après quoi le comte et les siens retournèrent au lieu d'où ils
+étaient venus le même jour.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXVII.</h2>
+
+<p class="resume">Comment Pierre de Bénévent, légat du siége apostolique,
+ réconcilie à l'Église les comtes de Foix et de Comminges<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Lien vers la note 163"><span class="smaller">[163]</span></a>.</p>
+
+<p>Pendant que ceci se passait, maître Pierre de Bénévent, cardinal, légat
+du siége apostolique au pays de Narbonne, venait pour mettre ordre à ce
+qui intéressait <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> la paix et la foi, lequel, ayant appris la
+conduite des Narbonnais, leur manda et ordonna très-strictement de
+garder trève à l'égard du comte de Montfort jusqu'à son arrivée, mandant
+également à celui-ci de ne faire aucun tort aux gens de Narbonne. Peu de
+jours ensuite, il s'y rendit, après toutefois qu'il eut vu notre comte,
+et qu'il eut conféré soigneusement avec lui. Aussitôt les ennemis de la
+foi, savoir les comtes de Foix et de Comminges, et beaucoup d'autres qui
+avaient été justement dépossédés, vinrent trouver le légat pour le
+supplier de les rétablir dans leurs domaines. Sur quoi, plein de
+prudence et de discrétion, il les réconcilia tous à l'Église, recevant
+d'eux non seulement la garantie sous serment d'obéir aux ordres
+apostoliques, mais aussi certains châteaux très-forts qu'ils avaient
+encore entre les mains. Les choses en étaient là quand les hommes de
+Moissac livrèrent la ville par trahison au comte de Toulouse, et ceux
+qui se trouvaient dans Moissac, au nom de Montfort, se retirèrent dans
+la citadelle qui était faible et mal défendue. Là, ils furent assiégés
+par Raimond, suivi d'une grande multitude de routiers, pendant trois
+semaines de suite; mais les nôtres, bien qu'en petit nombre, firent une
+vigoureuse résistance. Quant au noble comte, en apprenant ce qui se
+passait, il partit à l'instant même, et marcha en toute hâte à leur
+secours: pour quoi le Toulousain et sa troupe, ensemble plusieurs des
+gens dudit lieu, principaux auteurs de cette noire trahison, s'enfuirent
+bien vite dès qu'ils eurent vent de l'arrivée de Montfort, levant le
+siége qu'ils avaient poussé si long-temps. Sachant leur fuite, notre
+comte et sa suite descendirent du <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> côté d'Agen pour prendre
+d'assaut, s'il était possible, un château nommé le Mas, sur les confins
+du diocèse agénois, lequel, dans cette même année, avait fait apostasie.
+En effet, le roi Jean d'Angleterre, qui avait toujours été l'ennemi de
+la cause de Jésus-Christ et du comte de Montfort, s'étant, à cette
+époque, rendu au pays d'Agen, plusieurs nobles de ces quartiers, dans
+l'espérance qu'il leur baillerait bonne aide, s'éloignèrent de Dieu, et
+secouèrent la domination du comte; mais, par la grâce de Dieu, ils
+furent ensuite frustrés de leur espoir. Montfort donc, se portant
+rapidement sur ledit château, vint en un lieu où il lui fallut passer la
+Garonne, n'ayant que quelques barques mal équipées; et, comme les
+habitans de la Réole, château appartenant au roi d'Angleterre, avaient
+remonté le fleuve sur des nefs armées en guerre, pour s'opposer au
+passage des nôtres, ils entrèrent dans l'eau, et la traversèrent
+librement, malgré les ennemis; puis, arrivant au château du Mas, après
+l'avoir assiégé trois jours, ils s'en revinrent à Narbonne, parce qu'ils
+n'avaient point de machines, et que le comte ne pouvait continuer le
+siége, vu que l'ordre du légat le rappelait de ce côté.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXVIII.</h2>
+
+<p class="resume">L'évêque de Carcassonne revient de France avec une grands
+ multitude de pélerins.</p>
+
+<p>L'an du Verbe incarné 1214, le vénérable évêque de Carcassonne qui avait
+travaillé toute l'année précédente <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> aux affaires de la foi
+contre les hérétiques, en parcourant la France et prêchant la croisade,
+se mit en route vers les pays albigeois aux environs de l'octave de la
+Résurrection du Seigneur. En effet, il avait assigné le jour du départ à
+tous les Croisés, tant à ceux qu'il avait réunis qu'à ceux qui avaient
+pris la croix des mains de maître Jacques de Vitry, homme en toutes
+choses bien louable, et de certains autres pieux personnages, de façon
+qu'étant tous rassemblés dans la quinzaine de Pâques, ils partissent
+avec lui pour venir par la route de Lyon contre les pestiférés
+hérétiques. De son côté, maître Robert de Courçon, légat du siége
+apostolique, et le vénérable archidiacre Guillaume, fixèrent aux Croisés
+un autre jour pour qu'ils arrivassent à Béziers dans la même quinzaine
+de Pâques, en suivant un autre chemin. Venant donc de Nevers, l'évêque
+de Carcassonne et les susdits pélerins arrivèrent heureusement à
+Montpellier, et moi j'étais avec ce prélat. Là, nous trouvâmes
+l'archidiacre de Paris et les Croisés qui venaient avec lui de France.
+Quant au cardinal, savoir maître Robert de Courçon, il était occupé à
+quelques affaires dans le pays du Puy. Partant de Montpellier, nous
+vînmes près de Béziers au château de Saint-Thibéri, où arriva à notre
+rencontre le noble comte de Montfort. Or, nous étions environ cent
+pélerins, tant à pied qu'à cheval, parmi lesquels un d'entre les
+chevaliers était le vicomte de Châteaudun et plusieurs autres chevaliers
+qu'il n'est besoin de compter par le menu. Nous éloignant des environs
+de Béziers, nous vînmes à Carcassonne, où nous restâmes quelques jours.
+Et faut-il notablement remarquer et tenir pour miracles tous les
+événemens <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> de cette année. Comme nous l'avons dit, quand le
+susdit Pierre de Bénévent arriva au pays albigeois, les Arragonais et
+Catalans s'étaient réunis à Narbonne contre la chrétienté et le comte de
+Montfort: pour quelle cause notre comte restait près de cette ville, et
+ne pouvait s'en éloigner souvent, parce qu'aussitôt les ennemis
+dévastaient toute la contrée environnante, bien que les Toulousains, les
+Arragonais et les Quercinois lui suscitassent, en beaucoup d'endroits
+loin de là, guerres grandement fâcheuses. Mais tandis que l'athlète du
+Christ souffrait de telles tribulations, celui qui baille secours dans
+les occasions ne lui manqua dans l'adversité, puisque, dans le même
+espace de temps, le légat vint de Rome et des pélerins de France. Ô
+riche abondance de la miséricorde divine! car, selon l'avis de
+plusieurs, les pélerins n'eussent rien fait de considérable sans le
+légat, ni lui sans eux n'eût fait si bonne besogne. En effet, les
+ennemis de la foi ne lui eussent obéi s'ils ne les avaient craints; et
+réciproquement, si le légat n'était venu, les pélerins n'auraient pu
+gagner que peu de chose sur tant d'ennemis et si puissans. Il arriva
+donc, par l'ordre du Dieu miséricordieux, que, durant que le légat
+alléchait et retenait par une fraude pieuse ceux qui s'étaient
+rassemblés dans Narbonne, le comte de Montfort et les Croisés français
+purent passer vers Cahors et Agen, et librement attaquer leurs ennemis
+ou mieux ceux du Christ. Ô, je le répète, pieuse fraude du légat! ô
+piété frauduleuse!</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> CHAPITRE LXXIX.</h2>
+
+<p class="resume">Gui de Montfort et les pélerins envahissent et saccagent les
+ terres de Rathier de Castelnau.</p>
+
+<p>Après que les susdits pélerins eurent demeuré quelques jours à
+Carcassonne, le noble comte de Montfort les pria de marcher avec
+l'évêque de cette ville et son frère Germain, Gui, du côté du Rouergue
+et du Quercy, pour dévaster totalement tant les terres de Rathier de
+Castelnau, qui avait si cruellement trahi le très-noble et très-chrétien
+comte Baudouin, que celles d'autres ennemis du Christ. Pour lui, il
+descendit avec son fils aîné, Amaury, jusqu'à Valence, où il trouva le
+duc de Bourgogne et le dauphin; et ayant arrêté avec eux l'alliance dont
+nous avons déjà parlé, il emmena la demoiselle à Carcassonne, vu que le
+temps n'était propre à la célébration des noces, et qu'il ne pouvait
+séjourner long-temps en ces quartiers à cause des nombreux embarras de
+la guerre; et là fut célébré le mariage. De leur côté, les pélerins qui
+avaient déjà quitté Carcassonne et pénétré dans le diocèse de Cahors,
+ravagèrent les terres des ennemis de la foi, lesquels de peur avaient
+décampé. Ni faut-il omettre que comme nous passions par l'évêché de
+Rhodez, nous arrivâmes à un certain château, nommé Maurillac, dont les
+habitans voulurent faire résistance, parce qu'il était d'une force
+merveilleuse et presque inaccessible. Or, maître Robert de Courçon,
+légat du siége apostolique, dont il est fait mention plus haut,
+<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> était venu tout récemment de France joindre l'armée, et
+aussitôt son arrivée, les nôtres approchèrent de la place qu'ils
+pressèrent vivement. Sur quoi, les assiégés, voyant qu'ils ne pourraient
+tenir long-temps, se rendirent le même jour au légat, s'abandonnant en
+tout à sa discrétion; et fut le château sur son ordre renversé de fond
+en comble par les Croisés. Ajoutons qu'on y trouva sept hérétiques de la
+secte dite des Vaudois, lesquels, amenés devant maître Robert,
+confessèrent pleinement leur incrédulité, et furent par nos pélerins
+frappés et brûlés avec grande joie. Après cela, on annonça à notre comte
+que certains chevaliers de l'Agénois, qui s'étaient l'an passé
+soustraits à sa suzeraineté, s'étaient retranchés dans un château nommé
+Montpezat. Quoi plus? Nous allâmes pour l'assiéger; mais eux, apprenant
+l'arrivée des Croisés, eurent peur et s'enfuirent, laissant désert leur
+château, que nos gens détruisirent entièrement; puis, partant de
+Montpezat, le comte s'enfonça dans le diocèse d'Agen pour reprendre les
+places qui, l'année précédente, avaient secoué sa domination, et toutes
+de peur firent leur soumission, avant même qu'il se présentât devant
+elles, à l'exception d'un certain château noble, appelé Marmande.
+Néanmoins, pour plus grande sûreté, et dans la crainte qu'elles ne
+fissent nouvelle apostasie selon leur usage, le comte eut soin que
+presque toutes les murailles et citadelles fussent jetées bas, ne
+conservant qu'un petit nombre des plus fortes qu'il garnit de Français,
+et voulut tenir en état de défense. Venant enfin à Marmande, il trouva
+ce château muni par un chevalier du roi d'Angleterre, qui y avait
+conduit quelques servans, et avait planté <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> sa bannière au
+sommet de la tour, dans l'intention de nous résister. Mais à l'approche
+des nôtres, lesquels de première arrivée insultèrent ses remparts, ceux
+de Marmande après une faible défense prirent la fuite, et, montant sur
+des barques, ils descendirent la Garonne jusqu'à un château voisin,
+appartenant au roi d'Angleterre, et nommé la Réole, tandis que les
+servans de ce prince, venus pour défendre la place, se mirent à l'abri
+dans le fort. Sur ce, les nôtres entrant dans le bourg le mirent au
+pillage, et permirent aux servans qui étaient dans la tour de s'en aller
+sains et saufs. Après quoi, le comte revint à Agen, n'ayant pas cette
+fois détruit tout-à-fait le château, d'après l'avis des siens, parce
+qu'il était très-noble et situé à l'extrémité de ses domaines, mais
+seulement une partie des murailles et les tours, à l'exception de la
+plus grande où il mit garnison.</p>
+
+<p>Il y avait dans le territoire d'Agen un château noble et bien fort,
+appelé Casseneuil, assis au pied d'une montagne, dans une plaine
+très-agréable, entouré de roches et de sources vives, lequel était un
+des principaux refuges des hérétiques, et l'avait été de longue date.
+Davantage étaient ses habitans en grande partie larrons et routiers,
+parjures et gorgés de toutes sortes de péchés et de crimes. En effet,
+ils s'étaient une et deux fois déjà rendus à la chrétienté, et pour la
+troisième fois cherchaient à lui résister ainsi qu'à notre comte, bien
+que leur seigneur suzerain, Hugues de Rovignan, frère de l'évêque
+d'Agen, eût été admis dans l'amitié et familiarité du comte. Ce même
+Hugues ayant cette année trahi ses sermens et rompu l'intime alliance
+qui l'unissait à Montfort, s'était avec les siens <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>
+traîtreusement éloigné de lui comme de Dieu, et avait reçu dans son
+château un grand nombre de méchans tels que lui. Le comte donc arrivant
+devant Casseneuil, la veille de la fête des apôtres saint Pierre et
+saint Paul, en fit le siége d'un côté, et campa sur la hauteur; car son
+armée n'était pas assez considérable pour enfermer entièrement la place.
+Puis ayant fait, peu de jours ensuite, dresser des machines pour battre
+les murs, elles eurent bientôt ruiné beaucoup des maisons du château par
+leur jeu continuel contre les remparts et la ville. Enfin des pélerins
+étant survenus quelques jours après, il descendit la montagne, et vint
+fixer ses tentes dans la plaine, n'ayant avec lui qu'une partie de ses
+gens, et en laissant plusieurs sur la hauteur en compagnie du très-noble
+et vaillant jouvencel, Amaury, son fils, et de Gui, évêque de
+Carcassonne, lequel remplissant à l'armée les fonctions de légat,
+travaillait de grande ardeur et très-efficacement au succès de
+l'entreprise. Mêmement, du côté où il s'était posté, le comte fit
+établir des machines dites perrières, qui, jouant nuit et jour,
+affaiblirent sensiblement les remparts. Une nuit, vers l'aurore, une
+troupe des ennemis sortant du château gravirent la montagne pour se
+jeter ensemble sur les nôtres, et venant au pavillon où reposait Amaury,
+fils de Simon, ils se ruèrent avec violence sur lui, afin de le prendre
+ou de le tuer, s'ils pouvaient; mais les pélerins étant accourus les
+attaquèrent vaillamment et les forcèrent de rentrer dans la place.
+Tandis que ces choses se passaient audit siége, le roi Jean
+d'Angleterre, lequel, mécontent de l'exhérédation de son neveu, fils du
+Toulousain, jalousait nos victoires, s'était <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> porté en ces
+quartiers, savoir, à Périgueux, avec une puissante armée, ayant près de
+lui plusieurs de nos ennemis qui s'étaient réfugiés devers sa personne,
+et qui avaient été dépossédés par le juste jugement de Dieu; lesquels il
+recueillit et garda long-temps en sa compagnie, au scandale des
+chrétiens et détriment de son propre honneur. Sur quoi, les assiégés lui
+envoyaient courriers sur courriers pour lui demander secours, et
+lui-même par exprès les excitait vivement à se défendre. Que dirai-je?
+le bruit courut bien fort parmi nous que le roi Jean voulait nous
+attaquer; et peut-être l'eût-il fait, s'il eût osé. Quant à l'intrépide
+comte de Montfort, il ne s'effraya nullement de ces rumeurs, et se
+décida fermement de ne pas lever le siége, quand même ledit roi
+viendrait contre lui, mais de le combattre pour sa défense et celle des
+siens. Toutefois, usant de meilleur avis, Jean n'essaya rien des projets
+qu'on lui attribuait et qu'il pouvait bien avoir formés. N'oublions
+point de dire que maître Robert de Courçon, cardinal, légat du siége
+apostolique, arriva à l'armée devant Casseneuil, et durant le peu de
+jours qu'il y resta, travailla de tout son pouvoir à la prise du
+château, plein de bonne volonté qu'il était. Cependant, les affaires de
+la mission qui lui était confiée l'ayant rappelé ailleurs, il n'attendit
+pas que la place fût tombée en notre pouvoir. Nos gens donc poussant
+toujours le siége, et ayant endommagé en grande partie les murailles au
+moyen des machines, une nuit, le comte convoqua quelques-uns des
+principaux de l'armée, et faisant venir un artisan charpentier, il lui
+demanda de quelle manière il fallait s'y prendre pour aborder les
+remparts et donner l'assaut: <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> car il y avait un fossé profond
+et rempli d'eau entre le château et le camp, que l'on devait absolument
+passer pour atteindre jusqu'aux murs, et le pont manquait, d'autant que
+les ennemis l'avaient ruiné en dehors avant notre arrivée. Après
+beaucoup d'avis différens, on s'accorda finalement sur celui dudit
+artisan, à construire un pont de bois et de claies, qui, poussé à
+travers l'eau par un admirable artifice, sur de grands tonneaux,
+transporterait nos soldats à l'autre bord. Aussitôt le vénérable évêque
+de Carcassonne, qui travaillait nuit et jour aux choses concernant le
+siége, afin d'en hâter l'issue, rassembla une foule de pélerins, et fit
+apporter du bois en abondance pour faire ce pont. Puis, quand il fut
+achevé, les nôtres ayant pris les armes se préparèrent à l'assaut, et
+poussant cette nouvelle machine jusqu'à l'eau, ils l'y amenèrent; mais à
+peine l'eut-elle touchée, qu'entraînée par son poids, et pour autant que
+la rive d'où elle avait été lancée était très-haute, elle tomba si
+violemment au fond, qu'on ne put en aucune façon l'en retirer ni la
+soulever à la surface; si bien que tout notre travail fut en un moment
+perdu. Peu de jours après, les Croisés construisirent un second pont
+d'une autre sorte, pour essayer de passer le fossé, apprêtant en outre
+quelques nacelles qui devaient transporter une portion de nos gens, bien
+qu'avec grand danger: et quand tous les préparatifs furent terminés, ils
+s'armèrent et traînèrent ce pont jusqu'au bord, tandis que d'autres
+montaient sur les barques, et que les assiégés faisaient jouer sans
+relâche les nombreuses perrières qu'ils avaient. Quoi plus? les nôtres
+réussirent bien à jeter leur pont sur l'eau; mais ils n'y gagnèrent
+rien, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> pour ce qu'il était trop petit et du tout insuffisant:
+d'où vint qu'ils s'attristaient à force, et qu'au rebours les ennemis
+étaient tout joyeux. Cependant, le comte, plein de constance, et ne se
+désespérant point pour ces contre-temps, rassembla ses ouvriers, les
+consola, et leur ordonna de chercher à préparer d'autres machines pour
+traverser l'eau: sur quoi, leur maître en imagina une vraiment admirable
+et toute nouvelle. En effet, faisant apporter une immense quantité de
+bois énormes, et construire d'abord, sur de grandes pièces de charpente,
+comme une vaste maison pareillement en bois, ayant un toit de claies non
+aigu, mais plat, il éleva ensuite au milieu de ce toit une façon de tour
+très-haute, faite de bois et de claies, au sommet de laquelle il ménagea
+cinq gîtes pour y loger les arbalétriers; puis, autour et sur le toit,
+il dressa une espèce de muraille aussi en claies, afin que pussent se
+placer derrière un bon nombre des nôtres qui défendraient la tour, et
+qui tiendraient de l'eau dans de larges vases pour éteindre le feu si
+les ennemis en jetaient. Enfin, il recouvrit tout le devant de la
+machine avec des cuirs de b&oelig;uf, afin d'empêcher par cette autre
+précaution qu'ils ne vinssent à l'incendier. Tous ces apprêts étant
+achevés, nos gens commencèrent à tirer et pousser vers l'eau cette
+monstrueuse bâtisse, et bien que les assiégés lançassent contre elle une
+grêle de grosses pierres, ils ne purent par la grâce de Dieu
+l'endommager que très-peu ou point du tout. Après quoi, l'ayant conduite
+jusqu'au bord du fossé, ils apportèrent dans des paniers force terre et
+morceaux de bois pour jeter dans l'eau, et tandis que ceux qui étaient à
+couvert et libres de leur armure <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> sous le toit inférieur,
+remplissaient le fossé, les arbalétriers et autres postés dans les abris
+du haut, empêchaient les efforts des ennemis pour nuire à notre travail.
+En outre, une nuit que quelques-uns d'entre eux, ayant garni une petite
+barque de sarmens secs, de viande salée, de graisse et d'autres
+appareils d'incendie, voulurent l'envoyer contre notre machine pour y
+mettre le feu, ils manquèrent leur coup, parce que nos servans brûlèrent
+cette barque même. Quoi plus? Les nôtres comblant toujours le fossé,
+ladite machine arriva vers l'autre bord à sec et sans dommage; car ils
+la poussaient en avant à mesure qu'ils remplissaient le fossé. Ni fut-il
+possible aux assiégés de réussir, un jour de dimanche que voyant leur
+perte s'approcher d'autant, ils lancèrent contre elle des brandons
+enflammés pour la réduire en cendres, vu que nos gens les éteignirent à
+force d'eau. Finalement, comme ils étaient déjà assez près des ennemis
+pour qu'ils pussent mutuellement s'attaquer à coups de lance, le comte,
+craignant que ceux-ci ne brûlassent la machine pendant la nuit, fit ce
+même dimanche armer les siens aux approches du soir, et les appela tous
+à l'assaut au son des trompettes, pendant que, de leur côté, l'évêque de
+Carcassonne et les clercs qui étaient dans l'armée avec lui se
+rassemblaient sur la hauteur voisine du château, pour crier vers le
+Seigneur et le prier en faveur des combattans. Sur l'heure donc, nos
+gens étant entrés dans la machine, et ayant rompu les claies qui en
+recouvraient le devant, passèrent bravement le fossé aux chants du
+clergé qui entonnait dévotement <i>Veni Creator spiritus</i>. Quant aux
+ennemis, voyant l'élan des nôtres, <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> ils se retirèrent dans
+l'enceinte de leurs murs, et commencèrent à les gêner fort par une
+continuelle batterie de pierres qu'ils leur lançaient par dessus le
+rempart, outre que n'ayant pas d'échelles et la nuit étant tout proche,
+nous ne pûmes l'escalader. Toutefois, logés maintenant dans une certaine
+petite plate-forme entre les murailles et le fossé, nous détruisîmes
+pendant la nuit les barbacanes que les assiégés avaient construites en
+dehors de la place; et, le lendemain, nos ouvriers ayant employé toute
+la journée à faire des échelles et autres machines pour donner l'assaut
+le troisième jour, les gens de guerre routiers qui étaient dans le
+château, témoins de ces préparatifs, eurent peur, sortirent en armes
+comme pour nous attaquer, et prirent tous la fuite, sans pouvoir être
+atteints par ceux des nôtres qui les poursuivirent long-temps. Mais le
+reste de l'armée abordant la place à minuit, et y entrant de force, les
+nôtres passèrent au fil de l'épée ceux qu'ils purent trouver, mettant
+tout à feu et à sang: pour quoi soit en toutes choses béni le Seigneur
+qui nous livra quelques impies, bien que non pas tous. Cela fait, le
+comte fit raser jusqu'au sol le pourtour des murs du château; et ainsi
+fut pris et ruiné Casseneuil, le dix-huitième jour du mois d'août, à la
+louange de Dieu, à qui soient honneur et gloire dans les siècles des
+siècles.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> CHAPITRE LXXX.</h2>
+
+<p class="resume">De la destruction du château de Dome, au diocèse de Périgueux,
+ lequel appartient à ce méchant tyran Gérard de Cahusac.</p>
+
+<p>Ces choses ainsi menées, on fit savoir à notre comte qu'il y avait au
+diocèse de Périgueux des châteaux habités par des ennemis de la paix et
+de la foi, comme de fait ils l'étaient. Il forma donc le dessein de
+marcher sus et de s'en emparer, afin que, par la grâce de Dieu et le
+secours des pélerins, chassant les routiers et larrons, il rendît le
+repos aux églises, ou, pour mieux dire, à tout le Périgord. D'ailleurs,
+tous les ennemis du Christ et de notre comte, ayant appris que
+Casseneuil était tombé en son pouvoir, furent frappés d'une telle
+terreur qu'ils n'osèrent l'attendre en nulle forteresse, si puissante
+qu'elle fût. L'armée donc, partant de Casseneuil, vint à l'un des
+susdits châteaux appelé Dome<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Lien vers la note 164"><span class="smaller">[164]</span></a>, qu'elle trouva vide et sans
+défenseurs. Or, c'était une place noble et bien forte, située sur la
+Dordogne, dans un lieu très-agréable. Aussitôt notre comte en fit saper
+et renverser la tour, laquelle était très-élevée, très-belle, et
+fortifiée presque jusqu'à son faîte. À une demi-lieue était un autre
+château quasi inexpugnable, appelé Montfort, dont le seigneur, ayant nom
+Bernard de Casenac, homme très-cruel et plus méchant que tous les
+autres, s'était enfui de peur, et avait abandonné son château. Et si
+<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> nombreuses étaient les cruautés, les rapines, les énormités de
+ce scélérat, et si grandes qu'on pourrait à peine y croire ou même les
+imaginer; outre qu'étant fait de cette sorte, le diable lui avait baillé
+un aide semblable à lui, savoir sa femme, s&oelig;ur du vicomte de Turenne,
+seconde Jézabel, ou plutôt plus barbare cent fois que celle-ci, laquelle
+dame était la pire entre toutes les méchantes femmes, et l'égale de son
+mari en malice et férocité. Tous les deux donc, aussi pervers l'un que
+l'autre, dépouillaient, voire détruisaient les églises, attaquaient les
+pélerins, et dépeçaient les membres à leurs malheureuses victimes; si
+bien que, dans un seul couvent de moines noirs, nommé Sarlat, les nôtres
+trouvèrent cent cinquante hommes et femmes que le tyran et sa digne
+moitié avaient mutilés, soit en leur coupant les mains ou les pieds,
+soit en leur crevant les yeux ou leur taillant les autres membres. En
+effet, la femme du bourreau, renonçant à toute pitié, faisait trancher
+aux pauvres femmes ou les mamelles ou les pouces pour les empêcher de
+travailler. Ô cruauté inouïe! Mais laissons cela, d'autant que nous ne
+pourrions exprimer que la millième partie des crimes de ce Bernard et de
+son épouse, et retournons à notre propos.</p>
+
+<p>Le château de Dome étant détruit et renversé, notre comte voulut aussi
+ruiner celui de Montfort, lequel appartenait, comme nous l'avons dit, à
+ce tyran: pourquoi l'évêque de Carcassonne, qui se livrait tout entier
+au labeur de la cause du Christ, prenant avec lui une troupe de
+pélerins, partit sur l'heure, et fit raser ce château, dont les murs
+étaient si forts qu'on pouvait à peine les entamer, le ciment étant
+devenu <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> aussi dur que la pierre; en sorte que les nôtres furent
+obligés d'employer bon nombre de jours à les jeter bas. Le matin, les
+pélerins allaient à l'ouvrage, et le soir revenaient au camp; car
+l'armée ne s'était point éloignée de Dome, où elle se trouvait plus
+commodément et en meilleure position. Il y avait en outre près de
+Montfort un autre castel, nommé Castelnau, qui égalait tous les autres
+en malice, et que la crainte des Croisés avait fait abandonner de ses
+habitans. Le comte décida de l'occuper, afin de pouvoir mieux contenir
+les perturbateurs, et il fit comme il le voulait. Il y avait encore un
+quatrième château, nommé Bainac, dont le seigneur était un très-méchant
+et très-dangereux oppresseur de l'Église. Le comte lui donna le choix ou
+de restituer tout ce qu'il avait enlevé injustement dans un terme qu'il
+lui fixa, ou de faire raser ses remparts: pour quoi faire on lui accorda
+une trève de plusieurs jours; mais comme, dans cet intervalle, il ne fit
+point restitution de ses rapines, Montfort ordonna qu'on démolît la
+forteresse de son château; ce qui fut exécuté pour la tour et pour les
+murailles, malgré le tyran et à sa grande douleur, alléguant, comme il
+faisait, qu'on ne devait ruiner sa citadelle, pour autant qu'il était le
+seul dans le pays qui aidât le roi de France contre le roi des Anglais.
+Toutefois, le comte sachant que ces allégations étaient vaines et du
+tout frivoles, il ne voulut se désister de ses volontés premières: même
+déjà le tyran avait exposé semblables prétentions au roi Philippe, dont
+il ne put rien obtenir. De cette façon, furent subjugués ces quatre
+châteaux, savoir, Dome, Montfort, Castelnau et Bainac, où, depuis cent
+ans et plus, Satan <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> avait établi résidence, et desquels était
+sortie l'iniquité qui couvrit ces contrées. Ces places donc étant
+subjuguées par les efforts des pélerins et la valeur experte du comte de
+Montfort, la paix et la tranquillité furent rendues non seulement au
+Périgord, mais encore au Quercy, à l'Agénois et au Limousin en grande
+partie. Puis, ayant achevé leur expédition pour la gloire du nom de
+Jésus-Christ, le comte et l'armée retournèrent du côté d'Agen, où,
+profitant de l'occasion, ils renversèrent les forteresses situées dans
+ce diocèse. C'est alors que vint le comte à Figeac pour juger, au nom du
+roi de France, les procès, et faire droit aux plaintes des gens du pays;
+car le roi lui avait, en ces quartiers, confié ses pouvoirs pour
+beaucoup de choses. Il rendit en mainte occasion bonne et stricte
+justice, et aurait redressé beaucoup d'autres abus s'il eût voulu
+excéder les bornes du mandat royal. Marchant de là vers Rhodez, il
+occupa un château très-fort, nommé Capdenac<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Lien vers la note 165"><span class="smaller">[165]</span></a> qui, dès les premiers
+temps, avait servi de nid et de refuge aux routiers, et vint ensuite
+avec son armée à Rhodez, où il fit de grands reproches au comte de cette
+ville, lequel était son homme lige, mais, cherchant un subterfuge, quel
+qu'il fût, disait qu'il tenait la majeure partie de ses domaines du roi
+d'Angleterre. Quoi plus? Après beaucoup d'altercations, il reconnut les
+tenir tout entiers de notre comte, lui fit hommage pour le tout, et
+devint ainsi son ami et son allié. Il y avait près de Rhodez un château
+fort, nommé Séverac<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Lien vers la note 166"><span class="smaller">[166]</span></a>, où habitaient des routiers qui avaient fait
+tant <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> de mal au pays qu'on ne pourrait aisément l'exprimer,
+infestant non seulement le diocèse de Rhodez, mais toute la contrée
+environnante jusqu'au Puy. Pendant son séjour à Rhodez, le comte manda
+au seigneur de ce château qu'il se rendît; mais lui, se confiant en la
+force de sa citadelle, pensant en outre que le comte ne pourrait tenir
+le siége dans cette saison (on était en hiver, et ce château était situé
+dans les montagnes, exposé au froid le plus vif), ne voulut obéir à
+cette sommation. Une nuit donc, Gui de Montfort, frère germain du comte,
+prenant avec lui chevaliers et servans, sortit de Rhodez, et se porta
+nuitamment sur le susdit château, dont, à l'aube du jour, il envahit
+subitement le bourg inférieur, le prit d'un coup et s'y logea: sur quoi
+les gens de ce bourg qui s'étendait en dehors de la forteresse sur le
+penchant de la montagne au faîte de laquelle elle était située, se
+retirèrent dans la citadelle. Ainsi, Gui occupa ledit bourg, de peur que
+les ennemis ne voulussent y mettre le feu à l'arrivée de l'armée,
+laquelle, étant venue avec le comte à Séverac, trouva ce lieu en son
+entier, et contenant bon nombre de maisons propres à recevoir nos
+soldats qui s'y établirent et formèrent le siége. C'est le Seigneur qui
+disposa les choses de la sorte, lui, ce grand donneur de secours dans le
+besoin, tout plein d'une miséricordieuse providence pour les nécessités
+des siens. Peu de jours après, nos gens dressèrent une machine dite
+perrière, et la firent jouer contre le château, où fut pareillement, par
+les assiégés, élevée une semblable machine dont ils se servaient pour
+nous nuire autant que possible. Ni est-il à omettre que Dieu les
+<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> avait privés de vivres à ce point qu'ils souffraient d'une
+disette, outre que le froid et l'âpreté de l'hiver les affligeaient
+tellement, presque nus qu'ils étaient et mal couverts, qu'ils ne
+savaient que faire. Au demeurant, si quelqu'un s'étonne de leur misère
+et pauvreté, il saura qu'ils furent si à l'improviste attaqués qu'il ne
+leur avait été loisible de se munir d'armes ni de provisions. En effet,
+ils n'imaginaient pas, comme nous l'avons dit, que les nôtres pussent
+tenir le siége au milieu de la rude saison, et dans un lieu où elle
+était si rigoureuse. Finalement, quelques jours après, exténués de faim
+et de soif, mourant de froid et de nudité, ils demandèrent la paix. Que
+dirai-je? après longues et diverses disputes sur le genre de
+composition, les Croisés, comme le seigneur du château, se rangeant à
+l'avis des gens de bien, convinrent qu'il rendrait la place au comte,
+qui, lui-même, la livrerait en garde à l'évêque de Rhodez et à un
+certain chevalier nommé Pierre de Brémont; ce qui fut fait. Aussitôt le
+noble comte, par pure générosité, restitua audit seigneur de Séverac
+tout le reste de sa terre dont Gui de Montfort s'était emparé, l'ayant
+toutefois persuadé d'abord de ne faire aucun mal à ses hommes pour ce
+qu'ils s'étaient rendus à Gui; même ce libéral prince le rétablit
+ensuite dans Séverac, après avoir reçu son hommage et serment de
+fidélité. N'oublions de dire que, par la reddition de ce château, la
+paix et le repos furent ramenés dans tout ce pays; ce dont Dieu doit
+être loué grandement, et son très-fidèle athlète, savoir le
+très-chrétien comte de Montfort.</p>
+
+<p>Ces choses dûment achevées, maître Pierre de Bénévent, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> légat
+du siége apostolique, dont nous avons parlé plus haut, étant revenu des
+contrées arragonaises où, pour graves affaires, il avait long-temps
+séjourné, convoqua un très-célèbre concile et très-général à
+Montpellier, dans la quinzaine de la Nativité du Seigneur.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXXI.</h2>
+
+<p class="resume">Du concile tenu à Montpellier, dans lequel Montfort fut déclaré
+ prince du pays conquis.</p>
+
+<p>L'an de l'incarnation du Seigneur 1214, dans la quinzaine de Noël, se
+réunirent à Montpellier les archevêques et évêques convoqués en concile
+par maître Pierre de Bénévent, légat du siége apostolique, afin de
+régler en commun tout ce qui intéressait la paix et la foi. Là
+s'assemblèrent les archevêques de Narbonne, d'Auch, d'Embrun, d'Arles et
+d'Aix, plus vingt-huit évêques et plusieurs barons. Quant au noble comte
+de Montfort, il n'entra pas avec les autres à Montpellier, mais resta
+tout le temps du concile en un château voisin appartenant à l'évêque de
+Maguelone, car les gens de Montpellier, pleins de malice et d'arrogance,
+l'avaient toujours détesté, ainsi que tous les Français, si bien qu'ils
+ne lui permettaient de venir dans leur ville. Ainsi donc il demeura,
+comme nous l'avons dit, au susdit château, d'où il venait chaque jour
+jusqu'à Montpellier dans la maison des frères de l'ordre militaire du
+Temple, située <i>extra muros</i>, et là les archevêques et évêques allaient
+le <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> trouver toutes fois qu'il en était besoin. Le légat, ces
+archevêques et évêques, les abbés et autres prélats des églises s'étant
+donc réunis, comme il est dit ci-dessus, à Montpellier, maître Pierre de
+Bénévent prononça un sermon dans l'église de Notre-Dame; puis il appela
+dans la maison où il logeait les cinq archevêques, les vingt-huit
+évêques, les abbés et autres prélats des églises en quantité
+innombrable, auxquels, étant rassemblés, il parla en ces termes:</p>
+
+<p>«Je vous somme et requiers, au nom du divin jugement et du devoir
+d'obéissance qui vous lie à l'Église romaine, que déposant toute
+affection, haine ou jalousie, vous me donniez, selon votre science, un
+loyal conseil pour savoir à qui mieux et plus utilement, pour l'honneur
+de Dieu et de notre sainte mère l'Église, pour la paix de ces contrées,
+la ruine et l'expulsion de l'hérétique vilenie, il convient de concéder
+et assigner Toulouse que le comte Raimond a possédée, aussi bien que les
+autres terres dont l'armée des Croisés s'est emparée.» Sur ce, tous les
+archevêques et évêques entrèrent en longue et consciencieuse
+délibération, chacun avec les abbés de son diocèse et ses clercs
+familiers; et parce qu'il avait semblé bon de rédiger les avis par
+écrit, il se trouva que le v&oelig;u et l'opinion de tous s'accordèrent
+pour que le noble comte de Montfort fût choisi prince et monarque de
+tout ce pays. Ô chose admirable! s'il s'agit de créer un évêque ou un
+abbé, l'assentiment d'un petit nombre de votans porte à peine sur un
+seul homme; et voilà que, pour élire le maître de si vastes domaines,
+tant de personnages et si considérables réunirent leurs unanimes
+suffrages sur cet athlète du <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Christ! C'est Dieu, sans aucun
+doute, qui a fait cela, et aussi est-ce miracle à nos yeux. Après donc
+que les archevêques et évêques eurent désigné le noble comte en la
+manière susdite, ils requirent très-instamment du légat qu'il le mît en
+possession de toute la contrée; mais comme on eut recours aux lettres
+que le seigneur pape avait adressées à maître Pierre, on y vit qu'il ne
+pouvait le faire avant d'avoir consulté Sa Sainteté. Pour quoi, du
+commun avis tant des légats que des prélats, Girard, archevêque
+d'Embrun, homme de grande science et d'entière bonté, fut envoyé à Rome
+et certains clercs avec lui, porteurs de lettres du cardinal de Bénévent
+et des membres du concile, par lesquelles tous les prélats suppliaient
+très-vivement le seigneur pape de leur accorder pour monarque et
+seigneur le noble comte de Montfort qu'ils avaient élu unanimement. Nous
+ne croyons devoir taire que, pendant que ledit concile se tenait à
+Montpellier, un jour que le légat avait fait appeler le comte dans la
+maison des Templiers, sise hors des murs, pour se présenter devant lui
+et les évêques, et que le peu de ses chevaliers venus à sa suite
+s'étaient dispersés dans le faubourg pour se promener pendant que le
+comte, avec ses deux fils, étaient auprès des prélats, soudain les gens
+de ce faubourg, méchans traîtres qu'ils étaient, s'armèrent pour la
+plupart secrètement; et entrant dans l'église de Notre-Dame par laquelle
+il était entré, se prirent à guetter tous dans la rue où ils supposaient
+qu'il passerait à son retour, l'attendant pour le tuer s'ils pouvaient.
+Mais Dieu dans sa bonté en ordonna autrement et bien mieux, car le comte
+eut vent de la chose; et sortant par un autre chemin que <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> celui
+qu'il avait suivi en arrivant, il évita le piége qu'on lui tendait.</p>
+
+<p>Tout ce que dessus dûment achevé, et le concile ayant duré plusieurs
+jours, les prélats s'en revinrent chez eux, et le légat avec le comte
+allèrent à Carcassonne. Cependant le premier envoya à Toulouse l'évêque
+Foulques pour qu'il occupât de sa part et munît le château Narbonnais
+(ainsi s'appelaient le fort et le palais du comte Raimond), d'où les
+Toulousains, sur l'ordre du légat, ou plutôt par la peur qu'il leur
+inspirait, firent sortir le fils de ce comte pour livrer ledit lieu à
+leur pasteur, lequel entrant dans la forteresse, la garnit de chevaliers
+et servans aux frais des citoyens de la ville.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXXII.</h2>
+
+<p class="resume">Première venue de Louis, fils du roi de France, aux pays
+ albigeois.</p>
+
+<p>L'an du Verbe incarné 1215, Louis, fils aîné du roi de France qui, trois
+ans auparavant, avait pris la croix contre les hérétiques, mais avait
+été arrêté par nombreuses et terribles guerres, se mit en route pour les
+pays albigeois, après que furent en grande partie assoupies celles que
+son père avait soutenues contre ses ennemis, afin d'accomplir son v&oelig;u
+de pélerinage. Avec lui vinrent une foule de nobles et puissans hommes,
+lesquels se réunirent tous à Lyon au jour qu'il leur avait fixé, savoir
+le jour de la Résurrection du <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Seigneur, et là se trouvèrent en
+sa compagnie Philippe, évêque de Beauvais, le comte de Saint-Pol,
+Gauthier, comte de Ponthieu, le comte de Séez, Robert d'Alençon,
+Guichard de Beaujeu, Matthieu de Montmorency, le vicomte de Melun et
+beaucoup d'autres vaillans chevaliers de haut lignage et de grand
+pouvoir; enfin le vénérable Gui, évêque de Carcassonne, lequel, sur la
+prière du noble comte de Montfort, s'était rendu en France peu de temps
+avant et en revenait avec Louis qui l'aimait bien tendrement, ainsi que
+tous les autres, et se conformait en tout à sa volonté et à ses
+conseils. Le lendemain de Pâques, l'évêque, partant de Lyon avec les
+siens, vint à Vienne, où était arrivé pareillement à la rencontre de son
+seigneur, c'est-à-dire de Louis, le comte de Montfort, plein de joie et
+d'espérance; et ne serait facile d'exprimer combien furent vifs, à leur
+mutuel abord, les transports qui éclatèrent des deux côtés.</p>
+
+<p>Louis ayant dépassé Vienne avec sa suite pour aller à Valence, y trouva
+le susdit légat, maître Pierre de Bénévent, qui était venu au-devant de
+lui, lequel, comme nous l'avons dit, ayant, par un secret et sage
+dessein connu de lui seul, donné l'absolution aux cités de Toulouse et
+de Narbonne, ennemies de la chrétienté et du comte, et retenant en sa
+garde et protection les autres châteaux des pays albigeois, craignait
+que Louis, en sa qualité de fils aîné du roi de France et de seigneur
+suzerain de tous les fiefs que lui, légat, occupait, ne voulût user de
+suprématie contre son avis et sa disposition, soit en s'emparant des
+villes et castels que lui-même avait dans les mains, soit en les
+détruisant. Par ainsi, comme on le disait, et avec vraisemblance,
+<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> l'arrivée et la présence de Louis ne plaisaient point à maître
+Pierre; ni faut-il s'en étonner, puisque, alors que toute ladite contrée
+fut infectée du venin de l'hérétique dépravation, le roi Philippe, son
+souverain, maintes fois averti et requis de mettre ordre à un si grand
+mal et de s'employer à purger son royaume de l'infidèle impureté,
+n'avait pourtant, comme il le devait, donné conseil ni assistance
+aucune. Il ne semblait donc pas juste au légat que Louis dût ou pût rien
+tenter contre ses arrangemens, maintenant que tout le pays avait été
+conquis par le seigneur pape au moyen des Croisés, d'autant moins qu'il
+venait comme Croisé seulement et comme pélerin. Mais Louis, rempli qu'il
+était de douceur et de bénignité, répondit au cardinal de Bénévent qu'il
+ferait selon son bon plaisir; puis quittant Valence, il arriva à
+Saint-Gilles, et le noble comte de Montfort avec lui, tandis que
+revenaient de la cour de Rome les nonces que les archevêques et évêques
+de la province avaient, ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, envoyés vers
+le seigneur pape, afin de lui demander pour leur maître et monarque, le
+très-illustre et très-chrétien comte Simon. Sur quoi Sa Sainteté adressa
+lettres au légat et aux prélats, ensemble au comte de Montfort, sous
+même forme, contenant qu'elle confiait à la garde de Montfort tout le
+pays qui avait appartenu au comte de Toulouse, plus celui que les
+Croisés avaient acquis et que le légat retenait en otage jusqu'à ce
+qu'elle en ordonnât plus pleinement dans le concile général qu'elle
+avait convoqué pour les calendes de novembre de l'année courante.
+Aussitôt Louis et notre comte firent savoir l'arrivée desdits envoyés à
+maître Pierre, lequel pour <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> lors était avec plusieurs évêques
+près Saint-Gilles dans la cité d'Arles.</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Lettre du seigneur pape au comte de Montfort.</i></p>
+
+<p>«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son aimé fils,
+noble homme, Simon, comte de Montfort, salut et apostolique bénédiction.
+Nous louons dignement dans le Seigneur tes hauts faits et gestes, parce
+qu'en pur amour et sincérité de c&oelig;ur tu as glorieusement soutenu les
+combats pour la cause de Dieu, infatigable et vrai soldat du Christ,
+ardent et invincible champion de la foi catholique; d'où vient que par
+toute la terre s'est répandu le bruit de ta piété, que sont versées sur
+ta tête mille bénédictions et entassées les prières de l'Église pour que
+tu acquières encore plus de succès, et que ceux qui intercèdent en ta
+faveur s'étant multipliés avec tes chrétiennes actions, on te garde la
+couronne de gloire que te donnera le juste juge dans l'éternité future,
+réservée, comme nous l'espérons pour toi, dans les cieux à cause de tes
+mérites. Courage donc, guerrier de Jésus-Christ; remplis ton ministère,
+parcours la carrière ouverte devant tes pas jusqu'à ce que tu saisisses
+le prix; ne t'affaiblis jamais dans les tribulations, sachant que le
+Dieu Sabaoth, c'est-à-dire le Dieu des armées et prince de la milice
+chrétienne, est à tes côtés qui te baille assistance; ne va pas vouloir
+essuyer la sueur des batailles avant d'avoir emporté la palme de la
+victoire; et, bien plus, puisque tu as tant noblement commencé,
+étudie-toi à consommer, dans une fin plus louablement encore poursuivie
+par la longanimité <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> et la persévérance qui couronnent les
+grandes &oelig;uvres, ce bon début et les suites dont tu as eu soin de
+l'accompagner dignement, te souvenant, selon la parole de l'apôtre, que
+nul ne doit être proclamé vainqueur s'il n'a légitimement combattu.
+Comme donc nous avons jugé convenable de commettre à ta prudence, garde
+et défense, jusqu'au temps du concile où nous pourrons plus sainement en
+ordonner sur l'avis des prélats, tout le pays qu'a tenu le comte de
+Toulouse, plus les autres terres conquises par les Croisés et prises en
+otage par notre cher fils Pierre, cardinal-diacre de Sainte-Marie en
+Acquire, légat du siége apostolique, t'en concédant les revenus et
+profits, ensemble les justices et autres choses appartenant à la
+juridiction, pour, sauf les dépenses employées à l'approvisionnement et
+garnison des châteaux occupés en notre nom, subvenir aux frais de la
+guerre que tu ne peux ni ne dois supporter: nous remontrons en toute
+diligence à ta noblesse qu'elle n'ait à reculer devant cette mission
+pour le Christ, te demandant avec toute affection dans le Seigneur, te
+priant instamment au nom et en vertu de Dieu de ne point la refuser,
+lorsque lui, acceptant pour ton salut celle que lui a donnée son père, a
+couru comme un géant jusqu'au gibet de la croix et à la mort, afin de
+l'accomplir; nous te demandons de ne point faillir de fatigue puisque tu
+t'es à son service dévoué tout entier, ni renoncer à combattre dignement
+pour sa cause, et de ne laisser oncques arriver jusqu'à ton c&oelig;ur
+l'envie d'aller contre des conseils si doux et si paternels
+commandemens; mais plutôt de t'attacher de suprême désir et sincère
+amour à faire tout ce que nous t'ordonnons, afin que tu sois <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>
+éternellement caressé dans les embrassemens du Christ qui, t'invitant à
+ces étreintes de gloire et de béatitude, étend pour toi ses infatigables
+bras. Davantage, mets tous tes soins et toute ta prudence à empêcher que
+tu n'aies couru ou travaillé en vain; prends bien garde que, par ta
+négligence, les nuées de sauterelles sorties du puits de l'abîme et
+rejetées, par ton ministère, loin du sol qu'elles avaient inondé, ne
+puissent (ce que n'advienne) y revenir pour en chasser le peuple de
+Dieu. Pour nous, espérant de conviction que, soigneux de ton salut, tu
+ne contreviendras jamais aux mandemens apostoliques, nous avons ordonné
+aux barons, consuls et autres fidèles serviteurs du Christ établis dans
+les susdites contrées (de ce leur faisant très-expresses injonctions au
+nom du Saint-Esprit) qu'ils s'appliquent tout entiers à observer
+inviolablement tes ordres touchant les affaires de la paix et de la foi,
+comme autres points ci-dessus rapportés, et te fournissent avis et
+secours largement et en abondance contre les ennemis de la foi et les
+perturbateurs; de sorte que, par leur coopération, tu mènes à bonne
+issue ces affaires confiées à ta loyauté. Pareillement avons mandé au
+légat et commandé de statuer sur tout ce qu'il jugera leur être
+expédient, de te donner, dans l'occasion, assistance et conseil, de
+faire fermement exécuter ce que tu auras décidé, et de contraindre
+fortement, à ce qui te semblera utile, les contradicteurs, s'il s'en
+trouve, ou les rebelles, sans tenir compte de condition quelconque ou
+d'appel.</p>
+
+<p>«Donné à Latran, le quatrième jour avant les nones d'avril, et de notre
+pontificat l'an dix-huit.»</p>
+
+<p>Louis, en partant de Saint-Gilles, vint à Montpellier <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> et de là
+à Béziers, laquelle n'est éloignée de Narbonne que de quatre lieues
+seulement, et où les gens de cette ville, déterminés par la crainte,
+députèrent vers lui pour lui signifier qu'ils étaient prêts à faire, en
+toute chose, selon sa volonté. Ni est-il à taire qu'Arnaud, archevêque
+de Narbonne, travaillait de tout son pouvoir à ce que les murailles de
+Narbonne ne fussent ruinées, et même il était, pour ce sujet, allé
+jusqu'à Vienne à la rencontre de Louis. Il disait en effet que Narbonne
+était à lui, ce qui était en partie véritable, ayant en outre usurpé et
+retenu pour son compte le duché de Narbonne que le Toulousain avait de
+longue date possédé. Toutefois les Narbonnais ne s'en étaient pas moins
+opposés au comte de Montfort en haine de Dieu et de la chrétienté; voire
+ils avaient combattu le Christ de tous leurs efforts, introduit dans
+leur ville et long-temps gardé ses ennemis, et même, l'année précédente,
+avaient causé, à l'archevêque qui plaidait si vivement pour la
+conservation de leurs murs, de grandes craintes au sujet de sa propre
+vie; d'où vient que ce prélat paraissait aux nôtres y mettre trop
+d'insistance, et agir en cela contre l'intérêt de l'Église et le sien
+même. Pour cette cause donc et certains autres motifs qu'il n'est
+nécessaire de rapporter ici, quelque peu de désaccord s'était glissé
+entre ledit archevêque et le comte de Montfort; mais presque tous
+jugeaient que le premier, quant aux prétentions que nous venons de dire,
+ne pourvoyait pas assez pour l'avenir au bien de la foi chrétienne.
+Finalement, durant que le légat, Louis, le comte de Montfort et tous les
+pélerins se trouvaient à Béziers, il fut arrêté, d'après la volonté du
+légat et sur l'avis des <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> prélats qui se trouvaient là en bon
+nombre, que Louis, selon la décision et par l'autorité du cardinal de
+Bénévent, ferait démolir les murs de Narbonne, de Toulouse et de
+quelques châteaux, pour ce que ces forteresses avaient fait beaucoup de
+mal à la chrétienté, avec défense, toutefois, de troubler les habitans
+desdits lieux, autrement qu'en ce qui était commis par le légat à son
+exécution. Ce qu'afin de mieux observer Louis manda aux citoyens de
+Narbonne de jeter bas eux-mêmes leurs murailles dans l'espace de trois
+semaines, au gré de deux chevaliers qu'il envoya <i>ad hoc</i> en cette
+ville, et que, s'ils ne le faisaient, ils tinssent pour sûr qu'il les
+châtierait lourdement. Ils commencèrent donc à démolir les murs de
+Jéricho, je veux dire de Narbonne; et Louis, sortant de Béziers, vint
+avec les siens à Carcassonne où, quelques jours après, se rendit le
+légat, lequel y convoqua dans la maison de l'évêque les évêques qui
+étaient présens, Louis, le comte de Montfort et les nobles à la suite de
+Louis; puis, devant eux, il remit, selon la teneur du mandat
+apostolique, tout le pays à la garde du comte jusqu'au concile général.
+Cela fait, Louis, partant de Carcassonne, arriva en un certain château
+voisin qu'on nomme Fanjaux, et y resta peu de jours, tandis que le légat
+et le comte de Montfort gagnaient Pamiers. Là vint vers le cardinal ce
+méchant comte de Foix, que Simon ne voulut voir; là aussi fut au comte
+baillé en garde par le légat le château de Foix que celui-ci avait
+long-temps occupé, et où Montfort envoya aussitôt de ses chevaliers pour
+y tenir garnison. Nous ne devons passer sous silence qu'avant son départ
+de Carcassonne il avait député Gui son frère et chevaliers <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span>
+avec lui pour recevoir Toulouse et s'y établir en son nom, plus faire
+prêter serment de fidélité aux habitans et leur ordonner d'abattre leurs
+murailles; ce que firent ceux-ci, bien que malgré eux et à leur grande
+douleur, contraints par la crainte plutôt qu'induits par amour à obéir,
+si bien qu'à compter de ce jour, l'orgueil de cette ville superbe fut
+enfin humilié. Après la remise du château de Foix dans les mains du
+comte, le légat, Louis et Montfort, ensemble tous les pélerins, se
+dirigèrent vers Toulouse et y entrèrent; ensuite Louis et les Croisés à
+sa suite, ayant atteint le terme de leur pélerinage, retournèrent en
+France. Quant au légat, partant de Toulouse, il vint à Carcassonne, et y
+attendit quelques jours le comte de Montfort qui vint le retrouver après
+être resté le même temps à Toulouse. Puis, ayant fait un long séjour
+dans ces contrées et s'y étant louablement acquitté de ses fonctions de
+légat, homme qu'il était de circonspection et de prudence, le cardinal,
+maître Pierre de Bénévent, laissant tout le pays à la garde de Montfort,
+selon l'ordre du seigneur pape, descendit en Provence et retourna vers
+le souverain pontife, suivi du noble comte jusqu'à Saint-Antoine près de
+Vienne, où ils se séparèrent, l'un pour aller à Rome et l'autre à
+Carcassonne. Montfort donc revint dans cette ville après être resté
+quelques jours en Provence; puis, peu de jours ensuite, il se transporta
+dans les quartiers de Toulouse et d'Agen pour les visiter et redresser
+ce qu'il y trouverait exiger correction. Ni faut-il taire que les
+murailles de Toulouse étaient déjà démolies en grande partie. Or,
+quelques jours après, Bernard de Casenac, homme méchant et bien
+<span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> cruel, dont nous avons fait mention plus haut, recouvra, par
+trahison, un certain château en Périgord qui lui avait appartenu, et
+qu'on nommait Castelnau. En effet, un chevalier de France, auquel le
+comte en avait confié la garde, ne l'avait pas suffisamment garni et
+l'avait laissé presque vide; ce qu'apprenant le susdit Bernard, il vint
+sus, l'assiégea, le prit sur l'heure, et condamna à la mort du gibet les
+chevaliers qu'il y trouva.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXXIII.</h2>
+
+<p class="resume">De la tenue du concile de Latran, dans lequel le comté de
+ Toulouse, commis ès mains du comte Simon, lui est pleinement
+ concédé.</p>
+
+<p>L'an du Verbe incarné 1215, dans le mois de novembre, le seigneur pape
+Innocent III ayant convoqué, dans l'église de Latran, les patriarches,
+archevêques, évêques, abbés et autres prélats des églises, célébra, dans
+la ville de Rome, un concile général et solennel. Entre autres points
+arrêtés et décidés en ce concile, on y traita des affaires de la foi
+contre les Albigeois, d'autant que s'y étaient présentés le comte
+Raimond, autrefois comte de Toulouse, son fils et le comte de Foix,
+perturbateurs très-déclarés de la paix et ennemis de la religion, pour
+supplier qu'on leur rendît les domaines qu'ils avaient perdus par la
+disposition de la justice divine, aidée des efforts des Croisés. Mais,
+de son côté, le noble comte de Montfort avait envoyé en cour de Rome son
+frère germain, Gui, et autres <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> émissaires discrets et fidèles.
+Il est bien vrai qu'ils y trouvèrent quelques gens, et, qui pis est,
+parmi les prélats, qui s'opposaient aux affaires de la foi et
+travaillaient à la réintégration desdits comtes; mais le conseil
+d'Achitophel ne prévalut cependant point, et le désir des méchans fut
+trompé, car le seigneur pape, d'accord avec la majeure et plus saine
+partie du sacré concile, ordonna ce qui suit des choses relatives aux
+suites de la croisade contre les Albigeois. Il statua que la cité de
+Toulouse et autres terres conquises par les Croisés seraient concédées
+au comte de Montfort qui s'était porté, plus que tout autre, de toute
+vaillance et loyauté à la sainte entreprise; et quant aux domaines que
+le comte Raimond possédait en Provence, le souverain pontife décida
+qu'ils lui seraient gardés, afin d'en pourvoir, soit en partie, soit
+même pour le tout, le fils de ce comte, pourvu toutefois que, par
+indices certains de fidélité et de bonne conduite, il se montrât digne
+de miséricorde. Or, nous montrerons dans les chapitres suivans combien
+peu ces prévisions se réalisèrent, et comment ledit jeune homme fit
+changer une telle grâce en sévère jugement. Après le retour de ses
+envoyés, le comte de Montfort, sur l'avis des évêques du pays albigeois
+et de ses barons, se rendit en France près du roi son seigneur pour
+recevoir les terres qui relevaient de lui; et il ne nous serait facile
+de rapporter ni au lecteur de croire quels grands honneurs lui furent
+faits dans ce royaume, accueilli qu'il était dans chaque ville, castel
+ou bourg sur son passage par le clergé et le peuple qui sortaient en
+procession à sa rencontre avec longues acclamations et en criant:
+<i>Benedictus qui venit in nomine Domini!</i> Même, telle et si vive
+<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> était la pieuse et religieuse dévotion du peuple, que celui-là
+se disait heureux qui avait pu toucher le bout de ses vêtemens. À son
+arrivée près du roi, le comte en fut aussi reçu avec honneur et
+très-grande bienveillance; et, après les entretiens d'une aimable
+familiarité, Philippe lui donna l'investiture du duché de Narbonne et du
+comté de Toulouse, plus des fiefs relevant de la couronne que les
+Croisés avaient acquis contre les hérétiques ou leurs défenseurs, et en
+assura la possession à ses descendans.</p>
+
+<p>Durant que le noble comte était en France, Raimond, fils encore tout
+jeune de Raimond, jadis comte de Toulouse, contrevenant en tout aux
+mandats apostoliques, non à cause de sa grande jeunesse, mais plutôt par
+colère, méprisant en outre la notable faveur et abondante miséricorde
+que le souverain pontife lui avait accordée, bien qu'il en fût indigne,
+vint aux contrées provençales; et, conjurant contre Dieu, les droits
+civils et canoniques, il occupa, avec le secours des Avignonnais, des
+Tarasconnais et des Marseillais, de l'avis et par l'aide de certains
+nobles de Provence, le pays que le noble comte de Montfort tenait en
+garde par l'ordre du seigneur pape. S'étant donc emparé de la terre
+au-delà du Rhône, il alla vers un très-noble château au royaume de
+France, dans le diocèse d'Arles, et situé sur le bord de ce grand
+fleuve, lequel château avait appartenu au comte de Toulouse, puis avait
+été concédé par l'Église romaine au comte Simon (cession confirmée par
+le roi), et que l'archevêque d'Arles, dans le domaine duquel il se
+trouve, avait donné en fief à ce même comte comme à son vassal. Ledit
+Raimond, venant à Beaucaire, appelé <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> par les hommes de ce
+château qui avaient fait hommage à Montfort, fut reçu dans le bourg; et
+comme aussitôt quelques nobles de Provence, les citoyens d'Avignon et de
+Marseille, ensemble les bourgeois de Tarascon, gens méchans et perfides,
+furent accourus vers lui, il assiégea le sénéchal du comte<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Lien vers la note 167"><span class="smaller">[167]</span></a>, les
+chevaliers et servans qui gardaient la citadelle, et commença à les
+attaquer vivement. À cette nouvelle, Gui, frère de Montfort, et Amaury
+son fils aîné, plus les autres barons et chevaliers qui étaient du côté
+de Toulouse, marchèrent en diligence sur Beaucaire pour secourir, s'ils
+le pouvaient, leurs compagnons assiégés, ayant avec eux le vénérable
+Gui, évêque de Carcassonne, lequel, comme on l'a dit souvent, était tout
+entier aux affaires de la foi. Cependant le très-noble comte de Montfort
+arrivait en hâte de France, menant avec soi plusieurs chevaliers qu'il y
+avait levés à grands frais. Quant à Gui son frère, et son fils Amaury,
+dans leur marche rapide vers Beaucaire, ils vinrent à Nîmes, qui est à
+quatre lieues de ce château, et y restèrent une nuit; puis, le
+lendemain, ayant entendu la messe de bon matin, s'étant confessés et
+ayant reçu la communion du divin sacrement, ils montèrent à cheval et
+sortirent de Nîmes se portant précipitamment sur Beaucaire. Ils allaient
+tout prêts à se battre, ne désirant rien tant que de livrer un combat
+décisif aux ennemis; et durant que nous étions en route, ayant appris
+que, proche le grand chemin, il y avait un certain château, nommé
+Bellegarde, qui s'était rendu à nos ennemis et pouvait infester
+grandement la voie publique, nous nous détournâmes pour l'assiéger sur
+<span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> l'avis des nobles de l'armée; et l'ayant pris aussitôt, nous y
+passâmes la nuit. Le lendemain, à l'aube du jour, après avoir entendu la
+messe, nous en partîmes pour arriver vitement devant Beaucaire. Or
+étaient les nôtres disposés au combat tout en marchant, et rangés en
+trois troupes au nom de la Trinité. Parvenus à ce château, nous y
+trouvâmes une multitude infinie de gens qui tenaient assiégés dans la
+citadelle nos chevaliers et nos servans; toutefois ils n'osèrent sortir
+des murs inférieurs de la place, bien que les nôtres fussent peu de
+monde en comparaison, et qu'ils se tinssent long-temps devant les
+murailles, les invitant à en venir aux mains. Nos gens voyant que les
+ennemis refusaient le combat, après les avoir attendus et défiés,
+revinrent au château de Bellegarde pour retourner le lendemain; et
+tandis que nous étions là, le noble comte de Montfort arriva de France,
+et courant vers Beaucaire, vint à Nîmes; si bien que partant le même
+jour de bon matin, lui de cette ville et nous de Bellegarde, nous vînmes
+devant Beaucaire et assiégeâmes les assiégeans, Montfort d'un côté et
+nous de l'autre. Sur quoi le fils de l'ex-comte de Toulouse rassembla le
+plus qu'il put d'Avignonnais, de Tarasconnais et de Provençaux des bords
+de la mer, ensemble beaucoup d'autres des castels environnans, engeance
+perfide et renégate, lesquels, réunis contre Dieu et l'athlète du
+Christ, savoir le comte de Montfort, vexaient de tout leur pouvoir ceux
+des nôtres qui étaient dans la citadelle. Pour nous, non seulement nous
+assiégions Beaucaire, mais encore les villes et châteaux susdits, enfin
+la Provence presque toute entière. Les ennemis avaient établi autour du
+fort de Beaucaire et <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> en dehors une muraille et un fossé afin
+de nous en défendre l'approche, battant en outre la place au moyen de
+machines dites perrières, et lui donnant fréquens et vigoureux assauts
+que nos gens repoussaient avec une bravoure merveilleuse, et non sans
+leur tuer beaucoup de monde. Les ennemis avaient aussi construit un
+bélier d'une grosseur énorme qu'ils appliquèrent contre la muraille de
+la citadelle et qui la frappait violemment; mais nos gens, à l'aide
+d'une admirable bravoure et industrie, en amortissaient tellement les
+coups qu'il n'ébranla du tout ou que très-peu le rempart; bref, les
+assiégeans firent d'autres et nombreuses machines d'espèces
+très-diverses que les assiégés brûlèrent toutes. Pour ce qui est du
+noble Montfort, il continuait le siége à l'extérieur avec des frais
+immenses et non sans grand péril, car tout le pays avait donné à la male
+route, si bien que nous ne pouvions avoir de vivres pour l'armée que de
+Saint-Gilles et de Nîmes, outre qu'il fallait, quand nous en voulions
+tirer de ces deux villes, y envoyer des chevaliers pour escorter ceux
+qui les apportaient. Il fallait aussi que, sans relâche, tant de nuit
+que de jour, le tiers des chevaliers de l'armée se tînt prêt au combat,
+parce qu'on craignait que les ennemis ne nous attaquassent à
+l'improviste (ce que pourtant ils n'osèrent jamais essayer), et parce
+qu'il était nécessaire de garder continuellement les machines. Le noble
+comte avait fait dresser une perrière qui jouait contre le premier mur
+du bourg, car il n'avait pu en faire élever plusieurs, vu qu'il n'avait
+pas assez de monde pour les faire agir, et que, quant aux chevaliers du
+pays, ils étaient tièdes pour sa cause, poltrons et de <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> mince
+ou de nul service à l'armée du Christ, tandis que ceux des ennemis
+étaient pleins de courage et d'audace. Ni devons-nous taire que quand
+ceux-ci pouvaient prendre quelques-uns des nôtres, soit clercs, soit
+laïques, ils les condamnaient à une mort honteuse, les pendant,
+égorgeant les uns et démembrant les autres. Ô guerre ignoble! ô victoire
+ignominieuse! Un jour ils prirent un de nos chevaliers, le tuèrent, le
+pendirent et lui coupèrent les pieds et les mains. Ô cruauté inouïe!
+Bien plus, ils jetèrent ces pieds mutilés dans la citadelle, au moyen
+d'un mangonneau, pour terrifier ainsi et irriter nos assiégés. Cependant
+Raimond, jadis comte de Toulouse, parcourait la Catalogne et l'Arragon,
+rassemblant ce qu'il pouvait de soldats pour entrer sur nos terres, et
+s'emparer de Toulouse dont les citoyens, race mauvaise et infidèle,
+étaient, s'il venait, disposés à le recevoir. En outre, les vivres
+manquèrent à ceux des nôtres qui étaient enfermés dans Beaucaire (car
+jamais les ennemis n'auraient pu les prendre s'ils en avaient eu
+seulement assez pour se soutenir); ce dont ils donnèrent connaissance à
+notre comte, lequel fut saisi d'une vive anxiété et ne savait que faire,
+ne pouvant délivrer les siens et ne voulant entendre à les abandonner à
+une mort certaine. Sur le tout, la cité de Toulouse et le reste du pays
+qu'il possédait était sur le point d'apostasier. Toutes ces choses
+soigneusement considérées, le noble et loyal comte chercha de quelle
+manière il pourrait délivrer les siens et obtenir qu'ils lui fussent
+rendus. Que dirai-je? nous entrons en pourparler par intermédiaires avec
+les ennemis, et il est convenu que les assiégés du fort de Beaucaire le
+livreront, moyennant <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> qu'il leur serait permis d'en sortir vies
+et bagues sauves; ce qui fut fait. Au demeurant, si l'on examine les
+circonstances de ce siége, on verra que le noble comte, bien qu'il n'ait
+eu la victoire peur lui, n'en remporta pas moins la gloire d'une loyale
+générosité et d'une loyauté généreuse. À son départ de Beaucaire, ce
+vaillant homme revint à Nîmes, et y ayant laissé sa cavalerie pour
+garder la ville et courir le pays, il marcha en hâte vers Toulouse; ce
+qu'apprenant Raimond, jadis comte de cette ville, lequel venait de sa
+personne pour l'occuper, il s'enfuit avec honte. Or, chemin faisant,
+Montfort avait envoyé devant lui quelques-uns de ses chevaliers à
+Toulouse; et comme les habitans, perfides qu'ils étaient et disposés à
+trahison, les eurent pris et renfermés dans une maison, irrité à la fois
+et bien fort étonné d'une telle insolence, le comte, voyant que les
+Toulousains voulaient lui résister, fit mettre le feu dans un endroit de
+la ville. D'abord ils se réfugièrent dans le bourg, voulant encore faire
+résistance; mais voyant que le comte se préparait à leur donner
+l'assaut, ils eurent peur et s'abandonnèrent eux et leur cité à sa
+discrétion. Sur quoi Montfort fit renverser de fond en comble les
+murailles et les tours de la ville, prenant en outre des otages parmi
+les citoyens, lesquels il mit en garde dans ses châteaux. Cependant les
+gens de Saint-Gilles, apostats et infidèles, reçurent dans leurs murs le
+fils de l'ex-comte de Toulouse contre la volonté de leur abbé et des
+moines qui, pour cette cause, enlevèrent de l'église le corps de Christ,
+sortirent de Saint-Gilles nu-pieds et le frappèrent d'interdit et
+d'anathême. Quant au noble comte, après <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> avoir passé quelques
+jours à Toulouse, il alla en Gascogne où fut célébré le mariage entre
+Gui, son fils cadet<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Lien vers la note 168"><span class="smaller">[168]</span></a>, et la comtesse de Bigorre, puis revint à
+Toulouse peu de jours ensuite.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXXIV.</h2>
+
+<p class="resume">Siége de Montgrenier.</p>
+
+<p>En ce temps-là, ce vieil ennemi et persécuteur infatigable de la cause
+du Christ, le comte de Foix, contrevenant aux commandemens du souverain
+pontife et du second concile général au sujet de la paix, ou du moins de
+la trève à observer pendant quinze ans, avait construit près de Foix un
+certain fort qu'on nommait Montgrenier, lequel était assis au sommet
+d'une montagne très-haute, et semblait, au jugement humain, non
+seulement inexpugnable, mais presque inaccessible. Là habitaient les
+perturbateurs et destructeurs de la foi; là les ennemis de l'Église
+avaient leur refuge et leur repaire. Le comte de Montfort apprenant que
+cette citadelle était pour eux un moyen de porter à la chrétienté de
+notables dommages, qui, s'ils n'étaient promptement réprimés, pourraient
+préjudicier plus qu'on ne saurait dire aux affaires de Jésus-Christ,
+forma le dessein de l'assiéger; et l'an <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> du Verbe incarné 1216,
+le sixième jour de février, ce vaillant prince arriva devant
+Montgrenier, défendu par Roger Bernard, fils du comte de Foix, l'égal de
+son père en méchanceté, ensemble plusieurs chevaliers et servans. Or le
+traître ne croyait pas que nul parmi les mortels pût non seulement
+prendre son fort, mais osât même l'attaquer dans une telle saison, vu,
+comme nous l'avons dit, qu'il était situé dans des montagnes très-hautes
+et très-froides, et qu'on était dans l'hiver, lequel en cet endroit est
+d'ordinaire très-âpre. Mais le brave Montfort, se confiant dans celui
+qui commande aux eaux et aux vents, et donne le secours avec les
+épreuves, ne redoutant ni les orages ni la rigueur des neiges, ni
+l'abondance des pluies, et formant le siége au milieu des boues et du
+froid, se prit à le pousser vivement, malgré les efforts des chevaliers
+du château; et comme nous pourrions à peine raconter par le menu toutes
+les difficultés et tous les travaux de cette entreprise, disons en peu
+de mots qu'il convient de l'appeler un martyre plutôt qu'une fatigue.
+Bref, après nombre de jours, l'eau étant venue à manquer dans la place
+aussi bien que les vivres, l'envie de résister encore faillit également
+aux assiégés; car les nôtres, bien qu'à grand'peine, fermaient nuit et
+jour toutes les issues si étroitement que les ennemis ne pouvaient
+introduire dans le château aucune provision et n'osaient descendre pour
+puiser de l'eau. Accablés de telles souffrances, ils traitèrent donc de
+la reddition de Montgrenier; et comme les assiégeans ne connaissaient
+pas bien toute leur situation, ils consentirent plus aisément à leurs
+demandes: or elles étaient qu'il leur fût permis de sortir <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> du
+château avec leurs armes, ce qui fut fait. Roger Bernard jura de plus au
+comte qu'il ne lui ferait point la guerre pendant une année; mais nous
+montrerons plus bas combien il observa mal ce serment.</p>
+
+<p>Le château fut rendu la veille de la Résurrection du Seigneur, et après
+que le noble comte y eut aussitôt mis garnison de ses servans, il revint
+à Carcassonne, d'où il marcha sur certains châteaux du diocèse de
+Narbonne voisins de Termes, où habitaient routiers qui, pour leurs
+péchés, avaient été chassés de leurs terres; il prit les uns de force,
+et reçut les autres sans aucune condition. Ces choses dûment faites,
+Montfort gagna les quartiers de Provence, à savoir vers le diocèse de
+Nîmes, pour autant que la ville de Saint-Gilles ayant fait pacte de mort
+avec les gens d'Avignon et de Beaucaire, ensemble plusieurs châteaux
+dudit diocèse qui avaient rompu cette même année avec Dieu et l'Église,
+s'était rendue à Raimond, fils de Raimond, ex-comte de Toulouse. Comme
+donc le noble comte, pour cause de pélerinage et du consentement de
+l'abbé, souverain seigneur de Saint-Gilles, y fut arrivé, les habitans
+ne voulurent l'y admettre; et en appelant au seigneur cardinal Bertrand,
+ils fermèrent leurs portes; sur quoi notre comte, homme qu'il était
+plein d'humilité et de dévotion, s'éloigna de Saint-Gilles par déférence
+pour cet appel. En effet, dans ce temps était venu en Provence maître
+Bertrand, cardinal-prêtre du titre de Saint-Jean et Saint-Paul, légat du
+siége apostolique, personnage de grande science et d'immense vertu,
+envoyé par le souverain pontife pour ordonner des choses qui
+concernaient la paix et la foi dans les provinces de Vienne, d'Arles,
+<span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> d'Aix, Embrun et Narbonne, lequel était pour lors au-delà du
+Rhône dans la cité d'Orange, et à qui les citoyens d'Avignon et de
+Marseille, non plus que les gens de Saint-Gilles, de Beaucaire et de
+Tarascon, ne voulaient obéir, ayant tourné à réprobation et apostasie.
+Cependant le noble comte de Montfort attaquait vivement les châteaux
+qui, comme nous l'avons dit, avaient, au diocèse de Nîmes, apostasié
+cette année même, secouru par Gérard, archevêque de Bourges, et Robert,
+évêque de Clermont, homme puissant qui, l'année précédente, avait pris
+la croix contre les perturbateurs et les ennemis de la foi. Soutenu de
+leur assistance et de celle de nombreux chevaliers et servans venus avec
+eux, Montfort assiégea un certain château près Saint-Gilles, nommé
+Posquières, et s'en étant rendu maître, il assiégea un autre château
+appelé Bernis, qu'il prit après de vaillans efforts, et où il fit pendre
+à des potences beaucoup de ceux qu'il y trouva, selon leurs mérites. Or
+ces triomphes frappèrent à tel point de terreur tous les apostats du
+pays, qu'ils laissèrent vides tous les châteaux qu'ils occupaient et
+fuirent à l'approche du comte; si bien que, dans toute la contrée en
+deçà du Rhône, il en resta à peine qui lui résistassent, fors
+Saint-Gilles, Beaucaire et quelques autres citadelles en très-petit
+nombre. Cela fait, le comte descendit vers un bourg sur le Rhône, que
+l'on nomme port Saint-Saturnin, tandis que le cardinal passait ce fleuve
+près de Viviers (voulant voir le comte et avoir avec lui une conférence
+pour les affaires de Jésus-Christ), car le passage du Rhône n'était plus
+libre sur aucun point plus voisin, vu que les Avignonnais et autres
+ennemis de la foi <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> s'opposaient à la sainte entreprise et aux
+efforts des Croisés; de telle sorte que le cardinal se plaignait qu'ils
+l'eussent en quelque façon tenu assiégé dans la cité d'Orange. Il vint
+donc à Saint-Saturnin où, entre autres outrages qu'il y reçut des
+infidèles, le moindre ne fut pas qu'étant assis avec beaucoup de clercs
+et de laïques en vue du Rhône, soudain les ennemis de Dieu qui
+garnissaient le port lancèrent contre lui sept ou huit carreaux dont la
+Providence divine put seule le préserver. Toutefois, le secrétaire du
+pape, lequel était présent, fut blessé. Pour ce qui est du comte, il se
+rendit en ce lieu avec diligence et allégresse bien grandes, auprès du
+légat, auquel cet homme très-chrétien rendit tels honneurs qu'il ne
+serait facile de l'expliquer. Vers le même temps, l'archevêque de
+Bourges et l'évêque de Clermont ayant atteint le terme de leur
+pélerinage, savoir quarante jours, s'en retournèrent chez eux. Quant au
+comte, il assiégea vaillamment, prit et rasa la très-forte citadelle de
+Dragonet, située sur la rive du Rhône, ayant pris tous ceux qui étaient
+dedans et les ayant jetés dans les fers; et avait été cette tour
+construite pour être une caverne de larrons, lesquels dépouillaient les
+pélerins et autres qui venaient tant par terre que par eau. Ceci
+terminé, l'avis et la volonté du cardinal fut que le noble comte passât
+le Rhône et gagnât la Provence pour y réprimer les perturbateurs de la
+paix, entre lesquels étaient Raimond, fils de l'ex-comte de Toulouse, et
+Adhémar de Poitiers, avec leurs complices qui, dans ces quartiers,
+troublaient de tout leur pouvoir les affaires de la foi. Montfort obéit
+au cardinal et se fit apprêter exprès des vivres, des barques pour
+traverser ce <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> fleuve; ce qu'apprenant les ennemis, ils
+s'assemblèrent par terre pour l'empêcher de passer à eux, tandis que les
+Avignonnais venaient par le Rhône avec des navires bien armés pour
+servir au même dessein; mais quand ils eurent vu traverser un très-petit
+nombre de chevaliers du comte, frappés d'effroi par un divin miracle,
+ils cherchèrent leur salut dans la fuite; et pareillement une terreur si
+grande saisit tous ceux qui, dans ce pays, adhéraient aux ennemis de
+Montfort, qu'ils abandonnèrent beaucoup de petits châteaux. Le noble
+comte passa donc avec les siens, et vint à un château qu'on appelle
+Montélimar, suivi du cardinal, à la volonté et de l'ordre duquel il
+faisait toutes choses. Or Guitard d'Adhémar, seigneur de Montélimar pour
+majeure partie, était avec les ennemis du comte, bien qu'il fût homme
+lige du seigneur pape, et ne voulut rendre au cardinal ledit château
+dont il avait fait le réceptacle des hérétiques, malgré la sommation qui
+lui fut adressée; mais les habitans reçurent le comte, d'autant qu'un
+certain chevalier, qui était aussi seigneur de Montélimar et parent
+dudit Guitard, était et avait toujours été du parti de Montfort. Après
+avoir passé quelques jours en ce lieu, notre comte marcha au siége d'un
+château du diocèse de Valence, ayant nom Crest, et appartenant à Adhémar
+de Poitiers, qui, comme nous l'avons dit déjà, était son ennemi, et
+avait violemment persécuté l'évêque de Valence dont la ville adhérait et
+avait toujours adhéré à la cause du soldat de Dieu. À son arrivée devant
+Crest, le comte assiégea ce château très-noble et très-fort, bien garni
+de chevaliers et de servans, et après en avoir formé le siége, commença
+à l'attaquer bravement, de même <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> que les gens de la place à se
+défendre de toutes leurs forces. Là se trouvaient de notre côté
+plusieurs des évêques du pays et des chevaliers français au nombre de
+cent environ, que le roi Philippe avait envoyés au comte pour servir
+avec lui pendant six mois. Durant ce siége, on essaya de rétablir la
+paix entre lui et Adhémar; et, après beaucoup de paroles et de longues
+négociations, un traité fut conclu entre eux deux avec promesse
+réciproque que le fils d'Adhémar épouserait la fille du comte; même
+Adhémar livra à Montfort, pour garantie qu'à l'avenir il ne
+l'attaquerait en rien, quelques-uns de ses châteaux. En outre, un
+certain noble du pays, nommé Dragonet, se rendit à notre comte dont il
+s'était séparé l'année précédente. Enfin, la paix fut également rétablie
+entre Adhémar et l'évêque de Valence.</p>
+
+<p>Tandis donc que le Seigneur Jésus avançait si miraculeusement les
+affaires en ces contrées, le vieil ennemi voulut empêcher ce qu'il
+s'affligeait de voir en si bon train. En effet, à la même époque, les
+citoyens de Toulouse, ou, pour mieux dire, de la cité de fourberie,
+agités d'un instinct diabolique, apostats de Dieu et de l'Église, et
+s'éloignant du comte de Montfort, reçurent Raimond, leur ancien comte et
+seigneur, qui, pour l'exigeance de ses mérites, avait été déshérité par
+l'autorité du souverain pontife, bien plus<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Lien vers la note 169"><span class="smaller">[169]</span></a>, du second concile
+général de Latran. Or étaient la noble comtesse épouse de Montfort,
+celle de Gui son frère, et de ses fils Amaury et Gui, ensemble beaucoup
+de fils et filles, tant du comte que de son frère, dans la citadelle de
+Toulouse qu'on nomme <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> château Narbonnais. Aussitôt ledit
+Raimond, Roger Bernard, fils du comte de Foix, et certains autres qui
+étaient venus avec lui, commencèrent à fortifier nuit et jour la ville
+d'un grand nombre de barrières et de fossés, tandis qu'à la nouvelle de
+cette trahison Gui de Montfort et Gui, frère et fils du comte, avec
+plusieurs chevaliers, marchaient en toute hâte vers Toulouse, ayant avec
+eux ceux que le comte avait laissés du côté de Carcassonne pour garder
+le pays, lesquels se jetèrent dans la susdite citadelle où était la
+comtesse, se postant dans les maisons du dehors pour que les ennemis ne
+pussent l'assiéger extérieurement.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXXV.</h2>
+
+<p class="resume">Second siége de Toulouse.</p>
+
+<p>En apprenant l'apostasie de Toulouse, le comte passa le Rhône et revint
+en toute hâte sur ses pas suivi du cardinal, et arrivant ensemble devant
+la ville, ils l'assiégèrent en l'an 1217. Or était cette cité très-vaste
+et très-populeuse, garnie de routiers et autres en grand nombre,
+lesquels étaient auparavant ennemis secrets de Montfort, et s'y étaient
+réunis pour la défendre contre Dieu, le comte et la sainte Église qu'il
+travaillait de toutes ses forces à faire triompher. En effet, beaucoup
+de châteaux et de nobles autour de Toulouse avaient trempé dans la
+trahison, promettant secours en temps et lieu. Comme le noble comte
+<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> fut venu avec les siens jusqu'aux fossés de Toulouse, voulant
+prendre la ville d'assaut, il fut violemment repoussé par les habitans,
+et vint camper près du château Narbonnais; puis, pour autant que
+Toulouse ne pouvait être assiégée efficacement, si, au-delà de la
+Garonne qui la protège du côté de la Gascogne, il n'y avait une armée
+pour empêcher les Toulousains de sortir par les deux ponts jetés sur ce
+fleuve, le comte le passa avec une troupe des siens, laissant en deçà
+près son fils Amaury avec bon nombre de chevaliers, et il demeura de ce
+côté quelques jours; mais comprenant enfin que la troupe d'Amaury ne
+suffisait pas pour résister aux ennemis, il traversa de nouveau la
+Garonne, afin de faire, en réunissant deux corps trop faibles et en
+péril, une armée capable de se défendre. N'oublions point de rapporter
+un miracle que Dieu fit dans ce second passage, afin que gloire lui soit
+rendue toujours et en toutes choses. Comme le comte, tout armé et monté
+sur son cheval bardé, voulait entrer dans le bateau, il tomba dans le
+fleuve à l'endroit le plus profond, et ne reparaissant pas, la crainte,
+l'effroi et une extrême douleur saisissent soudain tous les nôtres.
+Rachel pleure son fils, l'enfer hurle de joie et se réjouit dans ce
+malheur; il appelle les nôtres orphelins quand leur père vit encore.
+Toutefois celui qui, à la prière d'Élisée, voulut qu'une hache surnageât
+sur l'eau, enleva notre prince de l'abîme, lequel en sortit étendant
+très-dévotement ses mains jointes vers le ciel, et aussitôt il fut, avec
+bien grande joie, retiré par les nôtres dans la barque, et conservé sain
+et sauf à la sainte Église, pour laquelle il s'opposait comme une
+barrière à la rage de ses persécuteurs. <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Ô clémence ineffable
+du Sauveur! Cependant les Toulousains dressèrent un grand nombre de
+perrières et de mangonneaux, afin de ruiner le château Narbonnais,
+d'accabler de pierres le cardinal Bertrand, légat du siége apostolique,
+avec ses compagnons, et de lapider en lui l'Église romaine. Ô combien de
+fois ledit cardinal eut peur là même de mourir, lui qui, plein de
+prudence, ne refusa jamais de vivre pour la cause de Jésus-Christ! Dans
+le même temps, le noble comte reçut des otages des gens de Montauban,
+parce qu'ils étaient soupçonnés de brasser avec les Toulousains quelques
+supercheries contre la paix, portant le miel sur les lèvres et le fiel
+dans le c&oelig;ur; ce qui fut bien prouvé par la suite, quand le sénéchal
+d'Agen étant venu à Montauban au nom du comte de Montfort, avec l'évêque
+de Lectoure, les habitans envoyèrent à Toulouse durant qu'il dormait
+sans crainte, mandant à l'ex-comte Raimond qu'il vînt avec les
+Toulousains dans leur ville, qu'ils lui livreraient ledit sénéchal et
+tueraient tous ses compagnons; sur quoi, Raimond envoya cinq cents
+hommes armés qui, entrant la nuit même dans le château (car il était
+voisin de Toulouse), barricadèrent les places, de l'avis des habitans
+qui étaient plus de trois mille, placèrent des gardes à la porte des
+maisons où couchaient le sénéchal et les gens de sa suite de peur qu'ils
+n'échappassent, et, pour plus grande précaution, y mirent une grande
+quantité de bois, afin que, s'ils ne pouvaient les prendre autrement, du
+moins ils les brûlassent tous. Cela fait, les Toulousains se mettent à
+pousser de grands cris, les trompettes sonnent, un grand mouvement et un
+grand tumulte éclatent; les <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> Français se lèvent sommeillant et
+étourdis, se confiant non dans leurs forces, mais dans le seul secours
+de Dieu. Soudain ils s'arment; et bien que dispersés dans la place, ils
+ont tous une même volonté, la même foi dans le Seigneur, le même espoir
+de vaincre; ils sortent de leur logis malgré les ennemis sur qui ils se
+ruent impatiens comme des lions; les traîtres prennent la fuite, les uns
+tombent dans les lacs qu'ils avaient préparés, d'autres se précipitent
+en bas des murs, bien que personne ne les poursuive. Bref, les nôtres
+s'emparent de presque tous leurs meubles et brûlent le reste.</p>
+
+<h2>CHAPITRE LXXXVI.</h2>
+
+<p class="resume">Comment les Toulousains attaquèrent les assiégeans, et comment le
+ comte de Montfort fut tué le lendemain de la Nativité de saint
+ Jean-Baptiste.</p>
+
+<p>Après que le noble comte eut employé déjà environ neuf mois au siége de
+Toulouse, un jour, savoir le lendemain de la Saint-Jean-Baptiste, les
+assiégés s'armèrent de grand matin afin de nous attaquer brusquement,
+selon leur perfidie accoutumée, pendant que quelques-uns des nôtres
+dormaient encore et que quelques autres étaient occupés à entendre la
+messe; et, pour se jeter sur nous plus à l'improviste, pour faire plus
+de mal à leurs ennemis hors de garde, ils ordonnèrent que l'attaque fût
+faite des deux côtés, afin que nos gens, surpris sans s'y attendre, et
+forcés <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> de combattre en deux endroits, fussent moins prompts à
+venir à leur rencontre et moins capables de soutenir leur charge. On
+annonça donc au comte que les assiégés s'étaient armés et s'étaient
+cachés en dedans de la forteresse le long du fossé; ce qu'apprenant,
+comme il entendait les matines, il ordonna qu'on préparât ses armes, et,
+s'en étant revêtu, cet homme très-chrétien se rendit en hâte à l'église
+pour ouïr la messe. Or il arriva, durant qu'il était dans l'église et
+qu'il priait en grande dévotion, qu'une multitude infinie de Toulousains
+sortirent de leurs fossés par des issues secrètes, se ruèrent, bannières
+hautes, avec grand bruit et fracas de trompettes sur ceux des nôtres qui
+gardaient les machines non loin de la ville, tandis que d'autres, sortis
+d'ailleurs, se dirigeaient sur le gros de l'armée. Aussitôt nos gens
+coururent aux armes; mais avant qu'ils fussent prêts, le petit nombre
+d'entre eux chargé de la garde des machines et du camp fuirent, en
+combattant contre les ennemis, à tel point criblés de coups et de
+blessures, qu'il ne serait facile de s'en faire une idée. Au moment même
+où les ennemis faisaient cette sortie, un exprès vint trouver le comte
+qui, comme nous l'avons dit, entendait la messe, le pressant de venir
+sans délai au secours des siens, auquel ce dévot personnage: «Souffre,
+dit-il, que j'assiste aux divins mystères, et que je voie d'abord le
+sacrement, gage de notre rédemption.» Il parlait encore qu'arriva un
+autre courrier, disant: «Hâtez-vous, le combat s'échauffe, et les nôtres
+ne peuvent plus long-temps en soutenir l'effort.» Sur quoi le
+très-chrétien comte: «Je ne sortirai, répondit-il, avant d'avoir
+<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> contemplé mon Rédempteur.» Puis, comme le prêtre eut élevé,
+suivant l'usage, l'hostie du saint sacrifice, le très-pieux guerrier du
+Christ, fléchissant les genoux en terre et tendant les mains vers le
+ciel, s'écria: <i>Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum,
+in pace; quia viderunt oculi mei salutare meum</i>; et il ajouta: «Allons,
+et, s'il le faut, mourons pour celui qui a daigné mourir pour nous.» À
+ces mots, l'invincible athlète courut au combat qui devenait à chaque
+instant plus sérieux, et dans lequel déjà plusieurs, de part et d'autre,
+avaient été blessés ou tués. Mais à l'arrivée du soldat de Dieu, les
+nôtres doublant de force et d'audace, repoussèrent vaillamment les
+ennemis en masse, et les rejetèrent jusqu'aux fossés. Après quoi, le
+comte et le peu de monde qui était avec lui se retirant à cause d'une
+grêle de pierres et de l'insupportable nuée de flèches qui les
+accablaient, s'arrêtèrent devant les machines, derrière des claies, pour
+se mettre à l'abri des unes et des autres; car les ennemis lançaient sur
+les nôtres une énorme quantité de cailloux au moyen de deux trébuchets,
+un mangonneau et plusieurs engins; et qui pourrait écrire ou lire ce qui
+suit? qui pourrait, dis-je, le raconter sans douleur ou l'écouter sans
+longs sanglots? Oui, qui ne fondra en larmes et ne se liquéfiera tout
+entier en oyant que la vie des malheureux fut, on peut dire, broyée dans
+la personne de celui dont la mort fut la mort de toutes choses? car il
+était la consolation des affligés, la force des faibles, le refuge des
+misérables, l'allégement de leurs peines. Accomplissons donc ce récit
+lugubre. <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> Tandis que le très-vaillant comte était, comme nous
+l'avons dit, posté avec les siens devant nos machines, afin d'empêcher
+que les assiégés ne sortissent derechef pour les ruiner, voilà qu'une
+pierre, partie de leur mangonneau, frappa le soldat du Christ à la tête,
+lequel, renversé de la mortelle atteinte, se touchant deux fois la
+poitrine, recommandant son âme à la benoiste Vierge, imitant la mort de
+saint Étienne et lapidé dans sa ville<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Lien vers la note 170"><span class="smaller">[170]</span></a>, s'endormit avec lui dans le
+Seigneur. Ni faut-il taire que ce très-courageux guerrier de Dieu, et
+pour ne nous tromper, ce très-glorieux martyr du Christ, après avoir
+reçu le coup de la mort, fut percé de cinq flèches, comme le Sauveur
+pour qui il trépassa patiemment, et en compagnie duquel, ainsi que nous
+croyons, il vit heureusement dans la vie éternelle. Son fils aîné Amaury
+lui succéda, jeune homme plein de bonté et de valeur, et imitateur en
+toutes choses de la valeur et bonté paternelle. Tous les chevaliers
+français qui tenaient fiefs de Simon de Montfort firent hommage au
+nouveau comte et lui jurèrent fidélité; mais peu de jours après, voyant
+qu'il ne pourrait plus long-temps assiéger Toulouse, tant parce qu'à la
+nouvelle de la mort de son père un grand nombre de gens du pays, méchans
+apostats, se séparaient de lui et de l'Église, ou même se joignaient aux
+ennemis du Christ, que parce qu'il était épuisé d'argent et que les
+vivres manquaient à l'armée, outre que les pélerins voulaient s'en
+retourner chez eux, il leva le siége, abandonnant le château Narbonnais
+<span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> qu'il ne pouvait tenir, et emporta à Carcassonne le corps du
+feu comte, après l'avoir fait embaumer à la mode de France<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Lien vers la note 171"><span class="smaller">[171]</span></a>.</p>
+
+<p>Ici finit l'histoire des faits et triomphes mémorables du noble homme,
+le seigneur Simon, comte de Montfort.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> ÉCLAIRCISSEMENS<br>
+<span class="smcap">ET PIÈCES HISTORIQUES</span><br>
+SUR L'HISTOIRE DES ALBIGEOIS.</h1>
+
+<h2>I.<br>
+SUR L'ORIGINE DU NOM D'ALBIGEOIS.</h2>
+
+<p class="resume">(Extrait de l'<i>Histoire générale du Languedoc</i>, par Dom Vaissette, tom.
+III, not. 13, pag. 553.)</p>
+
+<p>I. «Les modernes sont partagés touchant cette origine; les uns
+prétendent que le nom d'<i>Albigeois</i> fut donné aux hérétiques de la
+province dès le temps de saint Bernard, à cause qu'il y avait alors un
+grand nombre de ces sectaires à Albi ou dans le diocèse; les autres
+soutiennent, au contraire, que les hérétiques de Languedoc furent ainsi
+nommés parce que leurs erreurs furent condamnées dans le concile tenu à
+Lombers en Albigeois; en sorte qu'on leur aurait donné ce nom dès l'an
+1165 que ce concile fut tenu. Basnage, célèbre protestant, réfute
+l'opinion de ces derniers; il prétend «que, comme les hérétiques qui
+furent condamnés en 1179 dans le concile de Latran étaient dans la
+Gascogne et le pays d'<i>Albi</i>, c'est là la véritable raison qui les
+faisait appeler Albigeois; au lieu, ajoute-t-il, que Catel et d'autres
+historiens <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> veulent que cette qualité leur ait été donnée à
+cause que leur première condamnation fut prononcée à Albi: ce fait est
+faux, poursuit-il; mais de plus on ne tire jamais le nom d'une secte du
+lieu où elle a été condamnée.» Ainsi, suivant cet auteur, le nom
+d'Albigeois aura été en usage dès l'an 1179 pour signifier les
+hérétiques qui habitaient ce pays et la Gascogne. Mais on ne peut pas
+tirer cette induction du canon du concile de Latran qu'il cite; il y est
+parlé seulement en général des hérétiques nommés <i>Cathares</i>, <i>Patarins</i>
+et <i>Poblicains</i>, qui avaient fait des progrès <i>dans la Gascogne</i>,
+<i>l'Albigeois</i>, <i>le pays de Toulouse et ailleurs</i>. Or, comme le concile
+ne marque pas qu'ils étaient en plus grand nombre dans l'Albigeois que
+dans la Gascogne et le Toulousain, et qu'on voit au contraire, par les
+actes de la mission que le cardinal de Saint-Chrysogone avait faite
+l'année précédente à Toulouse et aux environs, qu'ils y dominaient
+encore plus que dans l'Albigeois, il s'ensuivrait que, si on leur eût
+donné alors le nom d'un pays, on aurait dû les appeler plutôt <i>Gascons
+et Toulousains</i> qu'Albigeois. D'ailleurs nous ferons voir bientôt que ce
+dernier nom n'a pas été donné aux hérétiques avant le commencement du
+treizième siècle, et qu'ils étaient alors bien plus étendus dans le
+Toulousain, les diocèses de Béziers et de Carcassonne que dans celui
+d'Albi. La difficulté subsiste donc; et si les Albigeois n'ont pas pris
+leur nom de leur condamnation au concile de Lombers (quoiqu'il ne soit
+pas impossible, malgré ce qu'en dit Basnage, qu'on ne puisse tirer le
+nom d'une secte du lieu où elle a été condamnée), il est vrai de dire
+qu'on n'a aucune <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> preuve qu'ils aient été ainsi nommés, parce
+qu'ils étaient en plus grand nombre à Albi et dans les environs que
+partout ailleurs.</p>
+
+<p>«Enfin le célèbre M. de Thou, suivi par le père Percin, donne une autre
+étymologie à ce nom; il le fait dériver d'<i>Albe</i> ou <i>Alps</i>, ancienne
+capitale du Vivarais, où il suppose que les Vaudois passèrent du
+Lyonnais, et d'où, ajoute-t-il, ils se répandirent dans le reste de la
+province. On ne trouve cette étymologie que dans l'édition de l'histoire
+de M. de Thou, de l'an 1626, et elle manque dans celles de 1604, 1606 et
+1609. Au reste cette opinion est sans fondement; car il n'y a pas lieu
+de douter que le nom d'Albigeois, donné aux hérétiques du treizième
+siècle, ne vienne du pays de ce nom, dans l'ancienne Aquitaine. Tout
+consiste à savoir s'ils furent ainsi appelés, ou parce qu'ils furent
+condamnés dans le pays, ou parce qu'ils y étaient en plus grand nombre
+que partout ailleurs.»</p>
+
+<p>II. «Pour connaître la véritable origine du nom d'<i>Albigeois</i>, il faut
+recourir aux anciens auteurs et aux monumens du temps. Nous n'en
+trouvons aucun avant la fameuse croisade qui fut entreprise en 1208
+contre ces hérétiques qui leur ait donné le nom d'Albigeois. Tels sont,
+entre les contemporains, Pierre, le vénérable abbé de Cluni; saint
+Bernard, abbé de Clairvaux; Roger de Hoveden; Guillaume de Neubrige;
+Bernard, abbé de Fontcaude, au diocèse de Narbonne, qui écrivit, en
+1185, un traité <i>contre les Vaudois et les Ariens</i> de la province; et
+enfin Alain, religieux de Cîteaux et évêque d'Auxerre, mort en 1202,
+dans son traité contre les mêmes hérétiques, qu'il dédia à Guillaume
+VIII, seigneur de Montpellier. <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> Il fallait sans doute que
+Casimir Oudin<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Lien vers la note 172"><span class="smaller">[172]</span></a> n'eût pas lu ce dernier ouvrage, car il avance que
+l'auteur y fait mention des hérétiques albigeois: aucun de ces auteurs
+ne leur donne ce nom.»</p>
+
+<p>«Entre ceux qui ont écrit depuis la croisade de 1208, l'un des plus
+célèbres est Pierre, moine de l'abbaye de Vaulx-Cernay, au diocèse de
+Paris, qui dédia son histoire des Albigeois ou d'<i>Albigeois</i>, comme il y
+a dans le titre, au pape Innocent III. Son témoignage est d'autant plus
+respectable qu'il était témoin oculaire de cette croisade. Or cet auteur
+marque clairement, dans son épître dédicatoire au pape, l'étymologie du
+nom d'Albigeois par rapport à ces hérétiques: <i>Unde sciant,</i> dit-il,
+<i>qui lecturi sunt, quia in pluribus hujus operis locis, Tolosani, et
+aliarum civitatum et castrorum hæretici, et defensores eorum,
+generaliter Albigenses vocantur; eo quod aliæ nationes hæreticos
+Provinciales Albigenses consueverint appellare.</i>»</p>
+
+<p>«On voit, par ce que nous venons de dire, qu'avant la croisade de l'an
+1208, le nom d'<i>Albigeois</i>, pour désigner les hérétiques de la Provence,
+n'était pas encore connu, et qu'on les appelait <i>Toulousains</i> ou
+<i>Provençaux</i>. En effet, Pierre de Vaulx-Cernay lui-même leur donne
+communément ce dernier nom; il les appelle les <i>hérétiques toulousains</i>
+dans plusieurs endroits de son histoire. Arnaud, abbé de Cîteaux, leur
+donne le même nom en 1212; et le pape Innocent III, qui en parle souvent
+dans ses épîtres, ne les nomme jamais que les <i>hérétiques provençaux</i> ou
+<i>de Provence</i>, excepté dans une lettre qu'il adressa <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> le 2
+juillet de l'an 1215, à Simon de Montfort, dans laquelle il les appelle
+<i>les hérétiques albigeois</i>. Quant à la dénomination <i>de Provençaux</i>,
+elle vient, non de ce que la Provence propre fut infectée la première de
+leurs erreurs, comme le croit un historien moderne, mais parce qu'on
+comprenait alors le Languedoc dans la Provence généralement dite. On
+peut remarquer encore que ce sont les étrangers qui se croisèrent en
+1208 qui donnèrent les premiers le nom d'<i>Albigeois</i> aux hérétiques
+qu'on nommait auparavant <i>Provençaux</i>, ou qu'on désignait sous divers
+autres titres<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Lien vers la note 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.»</p>
+
+<p>«On peut confirmer tout ceci par l'autorité de Robert, religieux de
+Saint-Marien d'Auxerre, qui écrivait dans ce temps-là, et qui finit sa
+chronique à l'an 1211. Cet auteur, sous les années 1201, 1206 et 1207,
+donne le nom de <i>Bulgares</i> (<i>Bulgarorum hæresis</i>) aux hérétiques de la
+Provence; et, sous l'an 1208, il fait plusieurs mentions des hérétiques
+<i>albigeois</i> à l'occasion de la mort du légat Pierre de Castelnau et de
+la croisade qui fut publiée en conséquence; c'est ainsi que Guillaume de
+Nangis, dans sa chronique, appelle <i>Bulgares</i> en 1207 ceux qu'il nomme
+<i>Albigeois</i> en 1208. <i>Anno</i> 1207, dit cet auteur, <i>Bulgarorum hæresis
+invaluerat in terra comitis Tolosani et principum vicinorum</i>, etc.
+<i>Anno</i> 1208, <i>Guillelmus Bituricensis archiepiscopus parans iter contra
+<span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Albigenses, in Christo dormivit</i>. Il résulte de ce que nous
+venons d'établir, que le nom d'<i>Albigeois</i>, pour signifier les
+hérétiques de la province, n'ayant été en usage que depuis l'an 1208, le
+sentiment de M. l'abbé Fleuri, qui prétend que ce nom leur a été donné
+au milieu du douzième siècle, à cause du grand nombre d'hérétiques que
+saint Bernard trouva à Albi et aux environs, ne saurait se soutenir; on
+doit en dire de même de Basnage, qui leur donne ce nom dès l'an 1179.</p>
+
+<p>«Mais, dira-t-on, il sera du moins vrai que, lorsque le nom d'Albigeois
+fut donné aux hérétiques au commencement du treizième siècle, ce fut la
+ville d'Albi et le reste du diocèse qui y donnèrent occasion, comme il
+est marqué expressément dans Mathieu Paris, auteur anglais qui vivait
+vers le milieu du même siècle. <i>Circa dies istos</i>, dit cet auteur sous
+l'an 1213, <i>hæreticorum pravitas qui Albigenses appellantur, in
+Wasconia, Aquitania et Albigesio, in partibus Tolosanis et Arragonum
+regno adeo, invaluit, ut jam non in occulto, sicut alibi, nequitiam suam
+exercerent; sed errorem suum publice proponentes, ad consensum suum
+simplices attraherent et infirmos. Dicuntur autem Albigenses, ab Alba
+civitate, ubi error ille dicitur sumpsisse exordium.</i> Il est bien
+certain que les hérétiques albigeois, qui n'étaient pas différent des
+Manichéens, des Henriciens, des Pétrobusiens, des Bons-Hommes, etc., ne
+prirent pas leur origine dans la ville d'Albi, et qu'ils avaient infecté
+diverses provinces du royaume de leurs erreurs avant que de pénétrer
+dans l'Albigeois. En effet, s'ils avaient pris leur origine à Albi, on
+leur aurait donné le nom <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> d'Albigeois dans le douzième siècle,
+durant lequel ils firent tant de ravages en France et dans les pays
+voisins; il faut donc avoir recours à une autre raison pour trouver
+l'étymologie de leur nom.»</p>
+
+<p>III. «En 1208, lorsque ce nom fut mis en usage, les hérétiques, qu'on
+appelait auparavant Manichéens, Bulgares, Ariens, Poblicains, Patarins,
+Cathares, Vaudois, <i>Sabbattati</i> ou <i>Insabbattati</i>, avaient, à la vérité,
+fait de grands progrès dans le diocèse d'Albi, mais beaucoup moins que
+dans ceux de Toulouse, Béziers, Carcassonne, Narbonne, etc. Aussi le
+fort de la croisade tomba-t-il sur ces derniers diocèses, où les
+hérétiques firent beaucoup plus de résistance que dans l'Albigeois, pays
+qui se soumit volontairement presque tout entier à Simon de Montfort en
+1209. Nous inférons de là que les étrangers qui, suivant Pierre de
+Vaulx-Cernay, donnèrent alors le nom général d'<i>Albigeois</i> à tous les
+hérétiques de la province, soit Manichéens ou Ariens, soit Vaudois,
+etc., le firent, ou parce que ces sectaires avaient été condamnés
+long-temps auparavant au concile tenu à Lombers en Albigeois, ou à cause
+qu'on comprenait alors sous le nom général de pays d'Albigeois une
+grande partie de la province, entre autres les diocèses de Béziers et de
+Carcassonne, et le Lauraguais qui étaient, avec l'Albigeois, sous la
+domination du vicomte Raymond-Roger, et qui étaient également infectés
+par les hérétiques: cette dernière raison nous paraît la plus
+vraisemblable.</p>
+
+<p>«On peut l'appuyer en effet sur divers monumens qui donnent à tous ces
+pays le nom de <i>parties d'Albigeois</i>. 1<sup>o</sup>. Guillaume-le-Breton, auteur
+contemporain, <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> parlant, sous l'an 1208, de la croisade
+entreprise cette année contre les hérétiques de la province, s'exprime
+en ces termes: <i>Proceres regni Franciæ terram provincialem et albigensem
+visitarunt.</i> Or l'armée des Croisés fit alors ses principales
+expéditions dans les diocèses de Béziers et de Carcassonne, et elle se
+sépara après la prise de cette dernière ville. 2<sup>o</sup>. L'Albigeois,
+proprement dit, ne comprenait alors que le seul diocèse d'Albi: or
+Pierre de Vaulx-Cernay, auteur contemporain, parle d'une députation
+faite en 1213, par Simon de Montfort et <i>les évêques de la terre
+d'Albigeois</i>, au roi d'Arragon; preuve certaine qu'au commencement du
+treizième siècle on comprenait sous le nom d'<i>Albigeois</i> une grande
+partie de la province. 3<sup>o</sup>. Gui, comte de Clermont en Auvergne, dans une
+donation qu'il fit le 26 d'avril de l'an 1209, en faveur de Pétronille
+sa femme, déclara qu'il voulait aller dans les pays d'Albigeois: <i>Volens
+ire versus partes Albigenses</i>; et dans son testament qu'il fit vers le
+même temps, il marque en général qu'il était sur le point de partir
+contre les hérétiques: <i>Cum jam esset profuturus contra hæreticos.</i> Or
+nous avons déjà remarqué qu'en 1209 l'armée des Croisés borna ses
+expéditions aux diocèses de Béziers et de Carcassonne, où était le fort
+de l'hérésie; il faut donc qu'on comprît alors ces deux diocèses avec
+l'Albigeois propre, sous le nom général de <i>parties d'Albigeois</i>, soit à
+cause qu'ils étaient sous une même domination, soit parce que
+l'Albigeois propre, qui faisait partie de l'Aquitaine, était plus étendu
+que chacun de ces diocèses, qui d'ailleurs n'avaient pas de dénomination
+particulière de pays, comme l'Albigeois. Ainsi ces <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> étrangers
+auront cru devoir donner ce nom aux autres pays voisins où régnait
+l'hérésie. 4<sup>o</sup>. Nous voyons que le comté de Toulouse même était compris,
+en 1224, sous le nom général de <i>pays d'Albigeois</i>, comme il paraît par
+la cession qu'Amaury de Montfort fit au mois de février de cette année,
+au roi Louis VIII, de ses droits sur le comté de Toulouse et les autres
+pays d'Albigeois: <i>Super comitatu Tolosano et alia terræ Albigesii.</i>
+5<sup>o</sup>. On trouve une preuve bien claire qu'on comprenait alors la plus
+grande partie de la province et des pays voisins sous le nom de pays
+d'Albigeois, dans les demandes que le roi Louis <span class="smcap">VIII</span> fit la même année
+au pape Honoré <span class="smcap">III</span>, car ce prince pria le pape d'agir auprès de
+l'empereur, afin que ses terres voisines <i>de l'Albigeois</i> ne fissent
+aucun obstacle à l'expédition qu'il méditait d'entreprendre contre le
+comte de Toulouse: <i>Item petit quod D. papa procuret erga imperatorem,
+quod terræ suæ vicinæ Albigesio, non noceant regi in hoc negotio.</i> Or
+l'empereur n'étendait sa domination que jusqu'au bord oriental du Rhône.
+6<sup>o</sup>. Enfin pour omettre un grand nombre d'autres preuves, Henri de
+Virziles, Nicolas de Châlons et Pierre de Voisins, que le roi envoya
+pour ses commissaires, en 1259, dans les deux sénéchaussées de Beaucaire
+et de Carcassonne pour restituer les biens mal acquis au domaine, sont
+qualifiés <i>inquisitores in partibus Albigensibus</i>, dans une requête que
+Pons, évêque de Béziers, leur présenta en 1262, et ils prennent
+eux-mêmes le titre d'<i>Inquisitores deputati ab illusttrissimo rege
+Francorum, super injuriis et emendis ipsius D. regis in partibus
+Albigensibus</i>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> «Il s'ensuit de là que les différens hérétiques qui, sous
+divers noms, avaient infecté la province de Languedoc et les pays
+voisins durant tout le douzième siècle, furent appelés, à la vérité, au
+commencement du siècle suivant, du nom général d'Albigeois, de la ville
+d'Albi et du pays d'Albigeois proprement dit; mais non pas à cause
+qu'ils y étaient en plus grand nombre que dans les diocèses voisins, ou
+parce qu'ils avaient pris leur origine dans cette ville.»</p>
+
+<p>IV. «On pourrait objecter contre notre système le témoignage de
+Geoffroi, prieur de Vigeois, auteur décédé avant la fin du douzième
+siècle qui, parlant sous l'an 1181 de la mission que Henri,
+cardinal-évêque d'Albano, entreprit alors dans le Toulousain et
+l'Albigeois, dit que ce légat marcha à la tête d'une grande armée contre
+les hérétiques albigeois; <i>contra hæreticos Albigenses</i>. On appelait
+donc dès lors <i>Albigeois</i> les hérétiques de la province. Mais, 1<sup>o</sup>. il
+faudrait vérifier d'abord dans les manuscrits de la chronique de
+Geoffroi, si le nom d'<i>hérétiques albigeois</i> s'y trouve en effet, car on
+sait assez que le père Labbe qui l'a donnée a inséré de lui-même divers
+mots dans le texte sans en avertir, au lieu de les renvoyer à la marge
+ou de les faire imprimer en italiques; en sorte qu'il est très-aisé de
+s'y tromper et de prendre les additions pour le texte même. 2<sup>o</sup>. Quand
+les mots d'<i>hérétiques albigeois</i> se trouveraient dans les manuscrits de
+cette chronique, cela ne déciderait pas qu'on donnait alors le nom
+général d'<i>Albigeois</i> à tous les hérétiques de la province, comme on fit
+dans la suite; cela prouverait seulement que les hérétiques du diocèse
+d'Albi furent l'objet de la mission ou de <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> l'expédition du
+cardinal Henri, évêque d'Albano, comme ils le furent en effet. C'est
+ainsi que Pierre de Vaulx-Cernay appelle <i>hérétiques toulousains</i> ceux
+qui étaient dans cette ville en 1209 et aux environs, et que Robert,
+abbé du Mont-Saint-Michel, dans sa chronique, donne le nom d'<i>Agénois</i>
+aux mêmes hérétiques qui s'étaient rassemblés en 1178 aux environs de
+Toulouse: <i>Hæretici quos Agenenses vocant, convenerunt circa Tolosam,
+male sentientes de sacramento altaris,</i> etc. Ainsi les hérétiques qu'on
+nommait plus communément Cathares, Poblicains, Ariens, Bulgares,
+Bons-Hommes, etc., dans le douzième siècle, furent nommés quelquefois
+alors, par un nom particulier, Toulousains, Albigeois, Agénois, etc., du
+nom des pays particuliers qu'ils habitaient jusqu'à la fin du même
+siècle, ou au commencement du suivant, qu'on les nomma par une
+dénomination générale, <i>hérétiques provençaux</i> ou de <i>Provence</i>, à cause
+que les provinces méridionales du royaume qu'ils avaient infectées de
+leurs erreurs faisaient partie de la Provence prise en général, laquelle
+comprenait tout le pays où on parlait la langue provençale ou romaine;
+de même que la France qui était l'autre partie du royaume renfermait
+toutes les provinces où on parlait français. Les peuples qui se
+croisèrent en 1208 contre les hérétiques leur donnèrent alors le nom
+d'Albigeois, à cause qu'ils combattirent d'abord contre ceux de ces
+sectaires qui étaient établis dans les diocèses de Béziers, Carcassonne
+et Albi, ou dans les domaines de Raimond Roger, vicomte d'Albi, de
+Béziers, de Carcassonne et de Rasez, pays qu'ils comprenaient sous le
+nom général de <i>parties d'Albigeois</i>, <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> parce que l'Albigeois
+proprement dit était le plus étendu des pays soumis à là domination de
+ce vicomte, et le plus connu sous une domination générale; en sorte que
+le nom d'Albigeois, qui fut d'abord particulier aux hérétiques qui
+habitaient dans les domaines du même vicomte, fut donné bientôt après
+généralement, par les étrangers, à tous ceux qui étaient dans les États
+de Raimond VI, comte de Toulouse, dans le reste de la province et dans
+les pays voisins.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> II.<br>
+SUR L'ÉPOQUE DE LA MISSION DE SAINT-DOMINIQUE EN LANGUEDOC.</h2>
+
+<p class="resume">(Extrait de l'<i>Histoire générale de Languedoc</i>, par Dom Vaissette, tom.
+<span class="smcap">III</span>, not. 15, pag. 558.)</p>
+
+<p>«Le P. Jacques Echard, dans sa bibliothèque des écrivains de l'ordre de
+Saint-Dominique, nous a donné les anciennes vies de ce saint patriarche
+qu'il a enrichies de savantes notes. Il y fixe l'époque des principales
+actions du saint, entre autres de sa mission dans la province contre les
+hérétiques albigeois. Il prétend, dans une table chronologique qu'il en
+a dressée, «que saint Dominique passa à Toulouse en 1203 avec Diègue,
+évêque d'Osma, son supérieur, pour aller négocier <i>dans les Marches</i> le
+mariage du prince Ferdinand, fils d'Alphonse, roi de Castille. Il revint
+en Espagne, ajoute-t-il, avec ce prélat en 1204, et ils retournèrent
+tous les deux la même année dans les Marches. En 1205, saint Dominique,
+après avoir terminé cette négociation s'en alla à Rome, et, à son
+retour, passant par Montpellier au mois de février ou de mars de l'année
+suivante, il y rencontra <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> l'abbé de Cîteaux et les deux autres
+légats, collègues de cet abbé, avec les douze abbés du même Ordre que le
+pape avait envoyés en mission contre les hérétiques et qui s'y étaient
+rassemblés. Il se joignit à eux; et Arnaud, abbé de Cîteaux, étant parti
+au mois de juillet ou d'août suivant pour aller tenir le chapitre
+général de son Ordre, la plupart des abbés le suivirent. L'évêque d'Osma
+et saint Dominique tinrent ensuite la conférence de Fanjaux, et le
+dernier fonda alors le monastère de Prouille, auquel Bérenger,
+archevêque de Narbonne, fit diverses donations au mois d'avril de l'an
+1207. On tint, au mois de mai suivant, la conférence de Mont-Réal, à
+laquelle l'abbé de Cîteaux et les douze abbés de son Ordre, qui étaient
+retournés avec lui dans la province, se trouvèrent. Tous les
+missionnaires se joignirent alors et firent la mission durant trois
+mois. La conférence de Pamiers se tint au mois de novembre ou de
+décembre suivant. L'évêque d'Osma partit ensuite pour l'Espagne, après
+avoir établi saint Dominique pour chef des prédicateurs, parce que la
+plupart des abbés de l'Ordre de Cîteaux étaient alors partis depuis
+trois mois, et il mourut dans son diocèse au mois de février de l'an
+1208.» Tel est le système chronologique de ce savant bibliographe,
+système sur lequel nous ferons quelques observations.</p>
+
+<p>«1<sup>o</sup>. Il est vrai que la plupart des auteurs de la vie de saint
+Dominique mettent en 1203 son passage à Toulouse pour aller négocier,
+conjointement avec l'évêque d'Osma, le mariage de l'infant Ferdinand;
+mais nous croyons devoir préférer l'autorité de deux anciens <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>
+historiens qui mettent ce passage en 1204. Le premier est Nicolas
+Trivet, religieux de son Ordre, qui a écrit au commencement du
+quatorzième siècle; l'autre est l'auteur anonyme de la chronique
+intitulée: <i>Præclara Francorum facinora.</i> Ce dernier met en 1204, <i>la
+huitième année du pontificat d'Innocent III</i>, le passage de saint
+Dominique à Toulouse, à la suite de l'évêque d'Osma, pour aller sur les
+frontières de la Dace: <i>in Marchias, sive in Daciam proficiscens</i>. Le
+père Echard remarque fort bien, à cette occasion, que c'est des
+frontières du Danemarck et de la Suède dont il s'agit, et non de la
+Marche du Limousin en France, comme la plupart des modernes l'ont cru;
+mais il n'est pas difficile de concilier les auteurs qui mettent le
+passage de saint Dominique à Toulouse, les uns en 1203 et les autres en
+1204, en supposant, comme il est très-vraisemblable, que ce saint et
+l'évêque d'Osma passèrent dans cette ville durant les premiers mois de
+l'année, en sorte que les uns comptent 1203 en commençant l'année à
+Pâques, et les autres 1204 en la commençant au premier de janvier.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. Nicolas Trivet rapporte, sous la même année 1204, que l'évêque
+d'Osma et saint Dominique, après s'être acquittés de leur commission,
+revinrent en Espagne; que le roi de Castille les renvoya dans les
+Marches pour terminer leur négociation; que de là ils allèrent à Rome;
+que, revenant en Espagne, ils rencontrèrent le légat et les douze abbés
+de Cîteaux envoyés par le pape Innocent III <i>dans la terre des
+Albigeois</i> pour y prêcher la foi contre les hérétiques; et qu'enfin
+l'évêque d'Osma ayant retenu saint Dominique, <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> exerça avec eux
+la mission dans le Toulousain pendant près de deux ans, <i>biennio fere</i>.
+On voit par là que Trivet place sous la même année divers événemens
+arrivés durant les suivantes. Il est certain en effet, suivant le
+témoignage de Vaulx-Cernay, témoin oculaire, que l'évêque d'Osma et
+saint Dominique ne passèrent dans la province, à leur retour de Rome,
+que l'an 1206.»</p>
+
+<p>«Le père Echard prétend que ce fut durant le mois de février et de mars
+de cette année; mais cela arriva plus tard. La raison en est que,
+suivant Pierre de Vaulx-Cernay, l'évêque d'Osma et saint Dominique
+rencontrèrent alors à Montpellier l'abbé de Cîteaux avec les autres
+légats ses collègues, et que cet abbé les quitta peu de jours après pour
+aller assister au chapitre général de son Ordre qui se tenait au mois de
+septembre: <i>Montem ingreditur Pessulanum</i> (episcopus Oxoniensis) <i>abbas
+autem Cisterciensis Cistercium perrexit, tum quia in proximo celebrandum
+erat Cisterciense capitulum, tum quia post celebratum capitulum quosdam
+de abbatibus suis volebat secum adducere, qui eum in exequendo adjuncto
+sibi prædicationis officio adjuvarent.</i> L'évêque d'Osma et saint
+Dominique arrivèrent par conséquent à Montpellier vers la fin de juillet
+de l'an 1206, et c'est proprement alors que commença leur mission dans
+la province. Il est certain d'ailleurs qu'ils ne passèrent à Montpellier
+qu'après Pâques de l'an 1206; car outre que M. l'abbé Fleuri assure que
+l'évêque d'Osma n'arriva à Rome qu'en 1206, et qu'il fit le voyage de
+Cîteaux avant que de se rendre à Montpellier, s'il eût passé dans cette
+ville à son retour de <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Rome durant les premiers mois de l'an
+1206, Pierre de Vaulx-Cernay qui, suivant l'usage alors ordinaire, ne
+commence, dans son ouvrage, l'année qu'à Pâques, aurait marqué qu'il y
+était arrivé en 1205, au lieu qu'il dit expressément que ce fut en
+1206.»</p>
+
+<p>«Mais, dira-t-on, Diègue, évêque d'Osma, n'aura donc pas demeuré <i>deux
+ans</i> en mission dans la province, puisqu'il mourut au mois de février de
+l'an 1208. À cela on peut répondre que, suivant le système même du père
+Echard, ce prélat ne peut avoir passé tout ce temps-là dans le
+Languedoc, puisqu'il en partit selon lui, au mois de décembre de l'an
+1207. Il suffit donc qu'il y ait été une partie de l'an 1206 et une
+autre partie de la suivante pour qu'on puisse dire qu'il demeura près de
+deux ans, <i>biennio fere</i>. D'ailleurs les écrivains de l'Ordre de
+Saint-Dominique, qui marquent le tems de ce séjour, ne se piquent pas
+d'une grande exactitude, puisqu'ils comptent <i>dix ans</i> depuis le retour
+de Diègue, évêque d'Osma, en Espagne en 1207, ou même depuis sa mort
+jusqu'au concile de Latran, tenu en 1215.»</p>
+
+<p>«Il y aurait plus de difficulté s'il était certain, comme les
+Bollandistes le supposent, que Diègue, évêque d'Osma, mourut en 1207,
+suivant le nouveau style. Il est vrai que ces critiques avancent
+jusqu'en 1204 l'arrivée de saint Dominique à Montpellier, mais c'est
+sans aucun fondement; et, quelque difficulté qu'on propose, nous avons
+l'autorité irréfragable de Pierre de Vaulx-Cernay, qui ne met l'arrivée
+de Diègue, évêque d'Osma, et de saint Dominique à Montpellier qu'en
+1206, suivant l'ancien style, c'est-à-dire après Pâques de cette année.
+Nous sommes <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> surpris que les Bollandistes n'aient fait aucun
+usage de cette autorité.»</p>
+
+<p>«3<sup>o</sup>. Le père Echard, trompé par les écrivains de son Ordre, entre
+autres par Bernard Guidonis et par l'auteur de la chronique intitulée:
+<i>Præclara Francorum facinora</i>, suppose que l'évêque d'Osma et saint
+Dominique, en venant de Rome, rencontrèrent à Montpellier, avec les
+trois légats, les douze abbés de l'Ordre de Cîteaux, qui entreprirent la
+mission dans la province contre les hérétiques: circonstance dont Pierre
+de Vaulx-Cernay ne dit rien, et qu'il n'aurait pas omise. Il est certain
+d'ailleurs, suivant le témoignage exprès de cet historien qui était à la
+suite de ces douze missionnaires, qu'ils ne vinrent prêcher la foi,
+contre les hérétiques de Languedoc, qu'après le chapitre général de leur
+Ordre tenu au mois de septembre de l'an 1206, et qu'ils ne firent qu'une
+seule mission dans le Toulousain avec l'abbé de Cîteaux qui était à leur
+tête. En effet, tous les anciens auteurs conviennent que ces abbés
+reçurent leur mission d'Innocent III. C'est ce qui paraît encore par une
+lettre de ce pape, adressée au chapitre général de Cîteaux, pour le
+prier de les envoyer: or cette lettre n'est que du mois de juillet de
+l'an 1206, et nous apprenons d'un historien contemporain que les douze
+abbés partirent de Cîteaux en conséquence au mois de mars de l'année
+suivante. Nicolas Trivet, dans sa chronique, a peut-être donné occasion
+à l'erreur de ceux qui assurent que l'évêque d'Osma et saint Dominique
+joignirent les douze abbés de Cîteaux à Montpellier, et que ces derniers
+firent la mission dans la province à deux reprises et pendant deux
+années consécutives, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> en 1206 et 1207, en marquant que l'évêque
+d'Osma et saint Dominique, à leur arrivée de Rome, rencontrèrent les
+missionnaires qui délibéraient sur la manière d'agir envers les
+hérétiques; mais cet auteur assure que cette entrevue se fit dans le
+haut Languedoc, <i>in terram Albigensium</i>, et non pas à Montpellier; et il
+ne parle, non plus que Pierre de Vaulx-Cernay et Robert d'Auxerre,
+historiens du temps, que d'une seule mission entreprise dans le
+Languedoc par les douze abbés de Cîteaux, qu'on doit rapporter au mois
+de mars de l'an 1207 et aux suivans, comme nous venons de le prouver. Du
+reste, l'auteur de la chronique intitulée: <i>Præclara Francorum
+facinora</i>, ne parle aussi que d'une seule mission des douze abbés de
+Cîteaux; mais il la met en 1206 au lieu de 1207, ce qui a trompé le père
+Echard. L'auteur de la même chronique avance d'une année divers autres
+faits, comme la prise de Béziers par les Croisés, qu'il met en 1208, la
+mort de Guillaume, archevêque de Bourges, qu'il place en 1207, etc.»</p>
+
+<p>«4<sup>o</sup>. Quant à la fondation du monastère de Prouille par saint Dominique,
+que le père Echard met à la fin de l'an 1206, nous n'avons aucun
+monument qui prouve que ce monastère ait été établi avant l'an 1207; et
+la charte de Bérenger, archevêque de Narbonne, qu'il cite, et qui
+suppose que ce monastère subsistait auparavant, est de l'an 1208,
+suivant notre manière de commencer l'année, et non de 1207. Cette charte
+est datée en effet du 17 <i>d'avril de l'an</i> 1207. Or en 1207 Pâques était
+le 22 d'avril; ainsi on commença seulement alors à compter 1208, et le
+17 du même mois on devait compter encore 1207. On a d'ailleurs,
+<span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> dans les archives de Prouille, une donation faite au mois
+d'août de l'an 1207, <i>au seigneur Dominique d'Osma et à ses frères et
+s&oelig;urs</i>, où il n'est pas parlé de ce monastère, preuve qu'il n'était
+pas encore fondé; ainsi il ne le fut que vers la fin de la même année ou
+au commencement de la suivante.»</p>
+
+<p>«5<sup>o</sup>. Il y a quelque difficulté touchant l'époque de la conférence de
+Mont-Réal, que le père Echard met après le mois d'avril de l'an 1207,
+conformément à la chronique de Puy-Laurens. Il semble cependant que,
+suivant Pierre de Vaulx-Cernay, elle se tint en 1207, quelques mois
+après que l'évêque d'Osma et saint Dominique eurent joint les trois
+légats à Montpellier; car cet historien parle, peu de lignes auparavant,
+du miracle des moissonneurs arrivé <i>à la Saint-Jean</i>, auprès de
+Carcassonne; et, au commencement du chapitre, il fait mention de
+l'arrivée de l'évêque d'Osma et de saint Dominique à Montpellier, en
+1206. Le père Echard aura inféré de là que ces deux missionnaires
+arrivèrent dans la province au mois de février ou de mars de cette
+dernière année. Mais le miracle des moissonneurs de Carcassonne arriva à
+la Saint-Jean de l'an 1207, et non de l'an 1206, comme il l'a cru. En
+effet, Gui, abbé de Vaulx-Cernay, y fut présent; et il fut un des douze
+abbés de l'Ordre de Cîteaux qui vinrent prêcher la foi dans la province.
+Or nous avons déjà prouvé que les douze abbés n'arrivèrent dans le haut
+Languedoc que vers Pâques de l'an 1207.»</p>
+
+<p>«On doit donc rétablir l'ordre des faits de la manière suivante: Diègue,
+évêque d'Osma, et saint Dominique, arrivèrent à Montpellier vers le mois
+de juillet de l'an <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> 1206, et s'y joignirent à l'abbé de
+Cîteaux, à frère Pierre de Castelnau et à frère Raoul, religieux de cet
+Ordre et légats du Saint-Siége, pour prêcher la foi aux hérétiques dans
+le haut Languedoc. Cet abbé étant parti peu de temps après pour le
+chapitre général de son Ordre, les quatre autres allèrent exercer leurs
+fonctions à Caraman, dans le Toulousain et aux environs. Ils se
+rendirent ensuite à Béziers vers la fin de septembre et y demeurèrent
+quinze jours. Ils conseillèrent alors à frère Pierre de Castelnau de se
+retirer pour quelque temps, à cause de la haine qu'on avait conçue
+contre lui. Nous trouvons en effet que frère Pierre était à Montpellier
+au mois d'octobre de l'an 1206. D'un autre côté, l'évêque d'Osma et ses
+associés continuèrent leur mission à Carcassonne et aux environs.
+Pendant leur séjour dans ce pays, le miracle des moissonneurs y arriva à
+la Saint-Jean de l'année suivante. Ils tinrent la conférence de
+Mont-Réal vers le même temps, et frère Pierre de Castelnau les rejoignit
+alors. Ce dernier se sépara d'eux de nouveau après cette conférence pour
+aller en Provence. Arnaud, abbé de Cîteaux, et les douze abbés de son
+Ordre qu'il avait amenés dans la province, joignirent aussi l'évêque
+d'Osma durant la conférence de Mont-Réal, et ils délibérèrent alors tous
+ensemble sur le succès de la mission. La plupart de ces abbés se
+retirèrent <i>trois mois après</i>, c'est-à-dire vers le mois d'août de l'an
+1207, pour assister à leur chapitre général, et saint Dominique ayant
+entrepris la mission du côté de Fanjaux, il y fixa sa demeure et y
+fonda, vers la fin de l'an 1207, le monastère de Prouille. Quant à
+l'évêque d'Osma, il retourna en Espagne vers la fin de la <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> même
+année, après avoir assisté à la conférence de Pamiers.»</p>
+
+<p>«Le père Echard assure que la mort de ce prélat est marquée <i>au 6
+février de l'an</i> 1245 <i>de l'ère espagnole</i>, dans son épitaphe qu'on
+voit, dit-il, dans l'église d'Osma, En ce cas-là Diègue sera décédé le 6
+février de l'an 1207 et non en 1206, comme il le prétend, car les années
+de l'ère espagnole commencent au premier janvier: mais il est fort
+vraisemblable que cette épitaphe n'est pas exacte, et qu'elle a été
+dressée long-temps après la mort de ce prélat.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> III.<br>
+LETTRE DU PAPE<br>
+<span class="smcap">INNOCENT III</span>,<br>
+AU COMTE DE TOULOUSE,</h2>
+
+<p class="resume">Écrite à ce dernier pour le réprimander de son refus de conclure
+ la paix avec ses vassaux de Provence d'après les ordres du légat
+ Pierre de Castelnau<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Lien vers la note 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.</p>
+
+<p class="date">(29 mai 1207.)</p>
+
+<p>«À noble homme Raimond, comte de Toulouse, l'esprit d'un conseil plus
+sage. Si nous pouvions ouvrir votre c&oelig;ur, nous y trouverions et nous
+vous y ferions voir les abominations détestables que vous avez commises;
+mais parce qu'il paraît plus dur que la pierre, on pourra à la vérité le
+frapper par les paroles du salut; mais difficilement y pourra-t-on
+pénétrer. Ah! quel orgueil s'est emparé de votre c&oelig;ur, et quelle est
+votre folie, homme pernicieux, de ne vouloir pas conserver la paix avec
+vos voisins, et de vous écarter des lois divines pour vous joindre aux
+ennemis de la foi? Comptez-vous pour peu de <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> chose d'être à
+charge aux hommes? Voulez-vous l'être encore à Dieu, et n'avez-vous pas
+sujet de craindre les châtimens temporels pour tant de crimes, si vous
+n'appréhendez pas les flammes éternelles? Prenez garde, méchant homme,
+et craignez que, par les hostilités que vous exercez contre votre
+prochain, et par l'injure que vous faites à Dieu en favorisant
+l'hérésie, vous ne vous attiriez une double vengeance pour votre double
+prévarication... Vous feriez quelque attention à nos remontrances, et la
+crainte de la peine vous empêcherait du moins de poursuivre vos
+abominables desseins, si votre c&oelig;ur insensé n'était entièrement
+endurci, et si Dieu, dont vous n'avez aucune connaissance, ne vous avait
+abandonné à un sens réprouvé. Considérez, insensé que vous êtes,
+considérez que Dieu, qui est le maître de la vie et de la mort, peut
+vous faire mourir subitement pour livrer, dans sa colère, à des tourmens
+éternels, celui que sa patience n'a pu porter encore à faire pénitence.
+Mais quand même vos jours seraient prolongés, songez de combien de
+sortes de maladies vous pouvez être attaqué..........</p>
+
+<p>Qui êtes-vous pour refuser tout seul de signer la paix, afin de profiter
+des divisions de la guerre comme les corbeaux qui se nourrissent de
+charognes, tandis que le roi d'Arragon et les plus grands seigneurs du
+pays font serment d'observer la paix entre eux, à la demande des légats
+du siége apostolique? Ne rougissez-vous pas d'avoir violé les sermens
+que vous avez faits de proscrire les hérétiques de vos domaines? Lorsque
+vous étiez à la tête de vos Arragonais et que vous commettiez des
+hostilités <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> dans toute la province d'Arles, l'évêque d'Orange
+vous ayant prié d'épargner les monastères et de vous abstenir du moins,
+<i>dans le saint temps</i> et les jours de fêtes, de ravager le pays, vous
+avez pris sa main droite et vous avez juré par elle que vous n'auriez
+aucun égard ni pour <i>le saint temps</i> ni pour les dimanches, et que vous
+ne cesseriez de causer du dommage aux lieux pieux et aux personnes
+ecclésiastiques: le serment que vous avez fait en cette occasion, qu'on
+doit appeler plutôt un parjure, vous l'avez observé plus exactement que
+ceux que vous avez faits pour une fin honnête et légitime. Impie, cruel
+et barbare tyran, n'êtes-vous pas couvert de confusion de favoriser
+l'hérésie, et d'avoir répondu à celui qui vous reprochait d'accorder
+votre protection aux hérétiques, que vous trouveriez un évêque parmi eux
+qui prouverait que sa croyance est meilleure que celle des catholiques?
+De plus, ne vous êtes-vous pas rendu coupable de perfidie, lorsqu'ayant
+assiégé un certain château, vous avez rejeté ignominieusement la demande
+des religieux de Candeil, qui vous priaient d'épargner leurs vignes, que
+vous avez fait ravager, tandis que vous avez fait conserver
+soigneusement celles des hérétiques? Nous savons que vous avez commis
+plusieurs autres excès contre Dieu; mais nous vous portons
+principalement compassion (si vous en ressentez de la douleur) de vous
+être rendu extrêmement suspect d'hérésie par la protection que vous
+donnez aux hérétiques. Nous vous demandons quelle est votre extravagance
+de prêter l'oreille à des fables, et de favoriser ceux qui les aiment.
+Êtes-vous plus sage que tous ceux qui <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> suivent l'unité
+ecclésiastique? Serait-il possible que tous ceux qui ont gardé la foi
+catholique fussent damnés, et que les sectateurs de la vanité et du
+mensonge fussent sauvés..... C'est donc avec raison que nos légats vous
+ont excommunié et qu'ils ont jeté l'interdit sur tous vos domaines; tant
+pour ces raisons que parce que vous avez ravagé le pays avec un corps
+d'Arragonais; que vous avez profané les jours de carême, les fêtes et
+les quatre-temps qui devaient être des jours de sûreté et de paix; que
+vous refusez de faire justice à vos ennemis qui vous offraient la paix
+et qui avaient juré de l'observer; que vous donnez les charges publiques
+à des Juifs, à la honte de la religion chrétienne; que vous avez envahi
+les domaines du monastère de Saint-Guillem et des autres églises; que
+vous avez converti diverses églises en forteresses dont vous vous servez
+pour faire la guerre; que vous avez augmenté nouvellement les péages; et
+qu'enfin vous avez chassé l'évêque de Carpentras de son siége: nous
+confirmons leur sentence et nous ordonnons qu'elle soit inviolablement
+observée jusqu'à ce que vous ayez fait une satisfaction convenable.
+Cependant, quoique vous ayez péché griévement tant contre Dieu et contre
+l'Église en général que contre vous-même en particulier, suivant
+l'obligation où nous sommes de redresser ceux qui s'égarent, nous vous
+avertissons et nous vous commandons, par le souvenir du jugement de
+Dieu, de faire une prompte pénitence proportionnée à vos fautes, afin
+que vous méritiez d'obtenir le bienfait de l'absolution. Sinon, comme
+nous ne pouvons laisser impunie une si <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> grande injure faite à
+l'Église universelle, et même à Dieu, sachez que nous vous ferons ôter
+les domaines que vous tenez de l'Église romaine; et si cette punition ne
+vous fait pas rentrer en vous-même, nous enjoindrons à tous les princes
+voisins de s'élever contre vous comme un ennemi de Jésus-Christ et un
+persécuteur de l'Église, avec permission à un chacun de retenir toutes
+les terres dont il pourra s'emparer sur vous, afin que le pays ne soit
+plus infecté d'hérésie sous votre domination. La fureur du Seigneur ne
+s'arrêtera pas encore; sa main s'étendra sur vous pour vous écraser;
+elle vous fera sentir qu'il vous sera difficile de vous soustraire à sa
+colère que vous avez provoquée.»</p>
+
+<p>«Donné à Saint-Pierre de Rome, le 29 de mai de la dixième année de notre
+pontificat.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> IV.<br>
+LETTRE<br>
+DES HABITANS DE TOULOUSE,<br>
+À PIERRE, <span class="smcap">Roi d'Arragon</span>,</h2>
+
+<p class="resume">Pour réclamer son secours en 1211, après la levée du siége de
+ Toulouse par Simon de Montfort.</p>
+
+<p>«Au très-excellent Seigneur Pierre, par la grâce de Dieu, roi d'Arragon
+et comte de Barcelone, les consuls et le conseil, et la totalité de la
+ville et des faubourgs de Toulouse, salut et toutes sortes de
+dilections: Nous voulons exposer à Votre Excellence, depuis l'origine et
+selon que cela se présentera à notre souvenir, les négociations et la
+totalité des choses qui se sont passées jusqu'à présent entre le
+seigneur Arnaud, abbé de Cîteaux et légat du siége apostolique, et nous
+et la totalité de notre ville; nous prosternant jusqu'à terre devant
+Votre Sérénité pour lui demander que la suite des choses que nous avons
+à lui raconter, quelque prolixe qu'elle puisse être, ne fatigue point
+ses veilles.</p>
+
+<p>«Que Votre pieuse Sagacité sache donc que le seigneur abbé de Cîteaux
+nous adressa ses messagers <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> avec des lettres par lesquelles il
+nous ordonnait de livrer sans délai, eux et tous leurs biens, à l'armée
+des barons, ceux que ses messagers nous désigneraient pour sectateurs
+des hérétiques, afin qu'en présence des barons ils se justifiassent,
+selon la jurisprudence et coutume de Brayne, disant que si nous ne le
+faisions pas il nous excommunierait nous et nos conseillers, et mettrait
+notre ville en interdit. Nous, ayant alors interrogé ceux qu'on nous
+désignait comme sectateurs des hérétiques, ceux-ci nous répondirent
+constamment qu'ils n'étaient ni hérétiques ni sectateurs d'hérétiques,
+et promirent de demeurer, sans s'en écarter, sous l'autorité de la
+sentence de l'Église. Nous ne les avions point connus comme hérétiques
+ni sectateurs d'hérétiques, car ils habitaient parmi nous comme attachés
+à la foi chrétienne; et quand, sur la demande et volonté des légats de
+monseigneur le pape, maître Pierre de Castelnau et maître Raoul, toute
+notre ville jura soumission à la sainte foi catholique romaine, ils en
+firent aussi le serment, et les légats reconnurent pour soumis à la foi
+catholique et véritablement chrétiens tous ceux qui, selon leur volonté,
+avaient prêté ce serment; c'est pourquoi nous fûmes grandement surpris
+de l'ordre susdit, sachant que, long-temps auparavant, le seigneur
+comte, père du comte actuel, avait reçu mission d'ordonner au peuple de
+Toulouse, par un acte dressé à cet effet, que si un hérétique était
+trouvé dans la ville ou le faubourg de Toulouse, il fût conduit au
+supplice avec celui qui l'aurait reçu, et les biens de tous deux
+confisqués. D'après quoi nous en avons brûlé beaucoup et ne cessons
+point de le faire toutes les fois que nous en trouvons. Nous répondîmes
+<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> aux lettres et aux messagers que tous ceux qu'ils nous
+désignaient, et d'autres s'ils les voulaient désigner, seraient soumis à
+la juridiction du siége épiscopal de notre ville et à la connaissance
+des légats de monseigneur le pape ou du seigneur Foulques, notre évêque,
+selon ce qu'enseigne le droit canonique suivi par la sainte Église
+romaine, et que, si monseigneur le légat refusait d'admettre cette
+réponse, nous sachant par là condamnés, nous nous mettions nous et les
+accusés vivant sous la protection du seigneur pape, et en appelions au
+siége apostolique, fixant notre appel à l'octave de la fête saint
+Vincent; et, quoiqu'il eût reçu de nous cette réponse, néanmoins il nous
+excommunia nous et nos conseillers, et nous mit en interdit. D'où vous
+pouvez croire que nous fûmes grandement contristés, car les accusés
+n'avaient confessé aucun des crimes qui leur étaient imputés, et n'en
+avaient point été convaincus par témoins. De plus, quelques-uns de ceux
+dont les noms avaient été inscrits sur la liste, et que nous avions été
+requis de livrer entre les autres aux barons avec leurs biens, furent
+ensuite, en leur absence, effacés de cette liste par notre délégué
+M****, avec le consentement dudit abbé, sans avoir fait satisfaction;
+d'où vous pouvez juger, par rapprochement, quelle confiance méritait cet
+acte d'accusation. D'après cela, nous envoyâmes nos messagers, hommes
+sages, pour suivre, avec monseigneur le comte, notre appel et notre
+affaire auprès du siége apostolique; et ceux-ci, après beaucoup de
+travaux et divers périls, étant revenus avec des lettres de monseigneur
+le pape, nous présentâmes audit abbé de Cîteaux les lettres obtenues de
+monseigneur le <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> pape dont nous vous transmettons ici la teneur,
+voulant en tout procéder selon leur contenu.</p>
+
+<p>«Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre vénérable
+frère l'évêque de Reggio, et notre cher fils l'abbé de Cîteaux, légats
+du siége apostolique, et à maître Théodise, chanoine de Gênes, salut et
+bénédiction apostolique: Sont venus en notre présence nos chers fils les
+messagers des consuls, du conseil et de la généralité de la ville de
+Toulouse avec des lettres de beaucoup et très-grands personnages qui
+nous demandaient avec eux et en leur faveur que nous daignassions
+admettre avec clémence leurs humbles prières au sujet de la sentence
+d'excommunication publiée contre les consuls et le conseil, et de
+l'interdit auquel a été soumise toute la ville, parce qu'ils n'ont pas
+voulu livrer, sans être entendus, avec leurs biens, pour en être fait à
+la volonté des Croisés, ceux que ces messagers, mon fils l'abbé et
+l'armée des barons, désignaient pour hérétiques ou sectateurs
+d'hérétiques; sur quoi ils nous ont prié de les protéger dans notre
+miséricorde; et quoiqu'ils affirmassent avoir été condamnés après leur
+appel au siége apostolique, ils promirent cependant de satisfaire
+dignement, afin de mériter d'obtenir l'absolution. Nous donc, à
+l'exemple de celui qui ne veut pas détruire l'âme du pécheur, mais son
+péché, disposé à écouter leurs prières, nous y avons pourvu en vous les
+renvoyant, parce que vous connaissez mieux les circonstances des choses;
+mandant à votre discrétion, par cet écrit apostolique, que comme il y
+aurait péril en la demeure si la ville, prête à satisfaire, comme ils le
+<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> disent, demeurait, par le fait de votre absence, plus
+long-temps sous l'interdit, vous vous transportiez promptement sur les
+lieux en propre personne; et ayant reçu d'eux, sur ce point, la caution
+que vous jugerez suffisante en cette affaire, vous leur départiez le
+bienfait de l'absolution et preniez soin de les délier de l'interdit,
+leur enjoignant ce que selon Dieu vous jugerez être avantageux; que si
+vous ne pouviez assister tous à l'exécution de ceci, deux de vous
+néanmoins en soient chargés.»</p>
+
+<p>«Donné à Latran, le 14 avant les calendes de février, et de notre
+pontificat l'an douzième.»</p>
+
+<p>«Mais le seigneur Arnaud, abbé de Cîteaux, ayant voulu, contre la teneur
+du rescrit, procéder seul et de sa propre volonté, nous voyant de
+nouveau condamnés par lui, nous appelâmes une seconde fois. Cependant,
+par la suite du temps, sur l'admonition et les prières dudit abbé, du
+seigneur Foulques, évêque de Toulouse, de l'évêque d'Uzès et autres gens
+de bien, nous renonçâmes au susdit appel et nous soumîmes à son jugement
+nous et notre ville, afin qu'il pût procéder seul, mais selon la teneur
+des lettres du pape, et nous promîmes, d'un commun accord, pour la
+généralité de la ville, de payer mille livres toulousaines destinées à
+la poursuite des pervers hérétiques et au soutien de la sainte Église.
+Ledit abbé consentit bénignement à recevoir le tout et nous reconnut
+nous et la totalité de notre ville de Toulouse, ville et faubourg, pour
+vrais catholiques et fils légitimes de la sainte mère Église; et en
+présence de la ville et du seigneur Foulques, évêque de Toulouse, et des
+autres ecclésiastiques du diocèse et de monseigneur <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> l'évêque
+d'Uzès, son assesseur et conseiller, actuellement légat, il nous donna
+solennellement la bénédiction. Il nous promit aussi de rétablir, par ses
+lettres et ses paroles, notre réputation chez ceux auprès de qui nous
+avait été donnée la tache d'hérétiques. Lorsque nous lui eûmes payé cinq
+cents livres, certaines dissensions s'étant élevées parmi nous, nous ne
+payâmes point les cinq cents livres restantes, parce que nous ne les
+pûmes rassembler avant que la paix fût rétablie. Pour cela seulement, et
+sans nous accuser d'aucune autre faute, il excommunia immédiatement les
+consuls, et, malgré notre obéissance, nous mit en interdit. Après avoir
+supporté pendant quelque temps une si impudente injustice, de peur
+d'avoir l'air, aux yeux des ignorans, d'être rebelles et de regimber
+contre l'aiguillon, sur la demande et volonté des légats de monseigneur
+le pape, et de Foulques, évêque de Toulouse, nous fîmes de nouveau
+serment que nous serions prêts, sur leurs ordres, à nous soumettre à
+leur volonté et jugement, et à celui de monseigneur le pape, sur toutes
+choses ayant rapport à l'Église; et, d'après ce serment et les autres
+que nous fîmes à eux et à l'Église, nous eûmes leur consentement pour
+nous maintenir en notre allégeance envers le seigneur comte et son
+autorité; et pour sûreté de ceci, Foulques, notre évêque, que nous
+croyons être celui qui nous a fait condamner, voulut avoir et prit de
+nous des otages et des meilleurs de notre ville, qu'on garda dans la
+ville de Pamiers, tenue et possédée par Simon de Montfort, et différente
+en coutumes de la ville de Toulouse, depuis la moitié du carême jusqu'à
+la veille de Saint-Laurent, qu'il leur permit de s'en aller, à <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span>
+condition qu'ils reviendraient quand il lui plairait. Cela fait, ils
+nous reconnurent pour fils catholiques de l'Église, et firent
+réconcilier à l'Église ceux qu'ils avaient excommuniés. Ensuite l'armée
+des Croisés et l'évêque de Toulouse ayant mis le siége devant le château
+de Lavaur, nous les assistâmes de conseils et de secours, tant de vins
+que d'armes et autres choses nécessaires pour la poursuite et
+destruction des iniquités de l'hérésie. Et, sur l'ordre de l'évêque,
+après que le château de Lavaur fut pris, la plus grande partie des plus
+nobles hommes de Toulouse demeurèrent en armes, et ne revinrent ensuite
+à Toulouse que par le consentement et la volonté de Foulques, notre
+évêque, qui agissait alors dans l'armée avec de pleins-pouvoirs à titre
+de légat. Après la prise du château de Lavaur, ils vinrent dévaster et
+détruire le propre château de monseigneur notre comte; alors monseigneur
+notre comte offrit de se remettre lui-même et sa terre, excepté
+Toulouse, en leur puissance et en leur merci, promettant sur sa foi et
+chrétienté, et sous les peines portées par l'Église, d'exécuter ce
+qu'ils auraient jugé, sa vie sauve et sauf aussi l'exhérédation de lui
+ni de ses fils; ce qu'ils refusèrent, quoique plusieurs des barons de
+l'armée fussent d'avis d'accepter. Dans un autre colloque, auquel le
+seigneur comte était venu lui-même, sur la garantie des légats, se
+rendre à leurs ordres, Simon de Montfort et plusieurs des hommes de
+guerre de l'armée fondirent inopinément sur lui les armes à la main,
+voulant le prendre et le tuer, et le poursuivirent l'espace d'une lieue
+et plus. Cependant, instruits avec certitude, par le rapport de
+plusieurs, qu'ils avaient intention de <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> faire marcher sur nous
+leur armée, nous y envoyâmes des hommes sages faisant partie de notre
+consulat, qui, en présence des légats, de Foulques, notre évêque, et de
+l'armée des barons, exposèrent qu'ils s'étonnaient beaucoup qu'on voulût
+faire marcher l'armée sur nous, puisque nous étions préparés à faire et
+observer ce que nous avions promis à l'Église, et vu surtout que, depuis
+le serment que nous avions fait, depuis que nous avions été réconciliés
+et qu'on avait reçu nos otages, nous n'avions en rien offensé ni les
+barons ni l'Église. À ce discours, le légat et Foulques, notre évêque,
+répondirent que ce n'était pas pour un délit ou une faute qui nous fût
+propre qu'ils voulaient faire marcher l'armée sur nous, mais parce que
+nous conservions pour maître monseigneur notre comte et le recevions
+dans notre ville; mais que si nous voulions chasser de notre ville
+monseigneur le comte et ses fauteurs, le renier et nous soustraire à sa
+domination et allégeance, et jurer fidélité et soumission à ceux qu'eux
+et l'Église nous avaient donnés pour seigneurs, l'armée des Croisés ne
+nous ferait aucun dommage; disant que, si nous faisions autrement, ils
+nous attaqueraient de tout leur pouvoir et nous tiendraient pour
+hérétiques et pour receleurs d'hérétiques. Mais comme nous sommes liés
+par serment de fidélité à monseigneur le comte, et que, comme nous
+l'avons dit plus haut, dans tous les sermens faits à l'Église, du
+consentement des légats et de notre évêque, nous avons maintenu notre
+fidélité et soumission à monseigneur notre comte, et que ledit comte
+s'était offert et s'offrait encore à reconnaître leur juridiction, pour
+ne pas encourir le crime de trahison, nous nous refusâmes <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span>
+tout-à-fait à ce qu'on nous demandait; et, à cause de cela, ce qui nous
+fut extrêmement pénible, ils enjoignirent aux clercs, tant de la ville
+que du faubourg, d'en sortir avec le corps du Christ; et alors nous
+pacifiâmes toutes les discordes et dissensions qui avaient existé
+long-temps en notre ville et faubourg; et, par le secours de la grâce
+divine, nous rétablîmes l'union dans toute notre ville aussi bien
+qu'elle y eût jamais été. Cela fait, le légat, l'évêque et les Croisés
+tombèrent violemment sur nous à main armée, tuèrent de tout leur pouvoir
+les hommes, femmes et enfans du commun qui travaillaient dans les
+champs, dévastèrent tant qu'ils le purent les vignes, les arbres, les
+moissons, nos possessions, quelques maisons des champs et autres
+remparts, abattant et brûlant tout; et ils placèrent leurs tentes à une
+certaine distance de la ville entre deux de nos portes. Cependant,
+pleins de confiance en la justice de notre cause et la clémence divine,
+nous sortîmes souvent de l'enceinte de nos fossés pour les attaquer
+vigoureusement, ne tenant jamais nos portes fermées ni de jour ni de
+nuit; de plus, nous en fîmes dans notre enceinte quatre nouvelles, afin
+de pouvoir sortir plus facilement contre eux, et nous eûmes à souffrir,
+en nous défendant contre eux, de grands dommages, tant des hommes de
+guerre et gens de pied que des chevaux; et à la seconde férie avant la
+fête de Saint-Pierre, quelques-uns de nos hommes de guerre et gens de
+pied, à l'insu de la plupart de nous, attaquèrent à main armée les
+tentes des Croisés, tuèrent un grand nombre de gens de guerre et gens de
+pied et chevaux; et, ayant coupé quelques-unes des tentes, prirent et
+emportèrent avec <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> eux des cuirasses et armes de toutes sortes,
+des vêtemens de soie, des chevaux, des vases d'argent, de l'argent
+monnoyé et beaucoup de choses, et tirèrent des tentes, chargés de fers,
+quelques-uns des nôtres que les Croisés avaient pris et y tenaient
+enchaînés, et, avec l'aide de Dieu, revinrent à nous sains et saufs.
+Cependant, à la fête de Saint-Pierre, avant le jour, les Croisés
+quittèrent précipitamment le siége, laissant dans leur camp beaucoup des
+leurs blessés et malades, des armes et beaucoup d'autres choses; mais
+comme, par l'opposition de la puissance divine, ils n'ont pu accomplir
+ce que dans leur orgueil ils s'étaient proposé de faire, de la douleur
+qu'ils ont conçue est née dans leur esprit violent une grande iniquité;
+et, plus indignés que jamais, en partant ils nous menacent de maux plus
+grands que ceux que nous avons soufferts. C'est pourquoi nous
+sollicitons sérieusement Votre Prudence et Bienveillance de ressentir
+avec indignation les dommages et injures que nous avons injustement
+soufferts; et si on vous insinuait faussement des choses contraires à ce
+que nous venons de vous dire, ne les croyez point; et comme nous sommes
+prêts à faire sur ces choses ce qui est dû à l'Église et ce qu'ordonne
+la justice, nous vous prions de vouloir, vous et vos gens, vous abstenir
+de nous inquiéter en aucune manière, sachant, sans en pouvoir douter,
+que ce qu'ils ont fait et ce qu'ils machinent encore contre monseigneur
+notre comte et contre nous, ils le feraient peut-être, et bien pis
+encore si on leur en laissait le pouvoir, contre les autres princes et
+souverains, et tant contre les citoyens que contre les bourgeois; et
+lorsque le mur du voisin brûle, il y va du tout. Il <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> ne faut
+pas passer sous silence la sévérité aussi injuste que particulière des
+pasteurs à notre égard; ils nous abhorrent et excommunient à cause des
+routiers et de la cavalerie dont nous nous servons pour nous défendre de
+la mort; et lorsqu'ils nous les enlèvent à prix d'argent, et que ceux-ci
+répandent notre sang, ils ne craignent pas de les absoudre de tout
+péché; et il y en a qui reçoivent, dans leur tente et à leur table, ceux
+d'entre eux qui ont tué de leur propre main l'abbé d'Eaunes, et ont
+horriblement coupé le nez, les oreilles et arraché les yeux des moines
+de Bolbone, leur laissant à peine figure humaine.»</p>
+
+<p class="p2">Au bas est le sceau de la ville de Toulouse à moitié brisé. On lit
+encore autour de ce qui en reste ces mots: <i>Nobilium Tolosæ.</i></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> V.<br>
+LETTRE DE L'ABBÉ DE MOISSAC,<br>
+AU<br>
+ROI PHILIPPE-AUGUSTE,<br>
+EN 1212.</h2>
+
+<p>«Au très-illustre seigneur, roi des Français, Raimond, humble abbé de
+Moissac, et toute la congrégation du monastère de Moissac, salut: comme
+nous lisons, entre autres choses, que vos prédécesseurs ont fondé le
+très-antique monastère désigné sous le nom de Moissac, et l'ont doté de
+la possession des champs d'alentour, cela est aussi porté dans les
+gestes des rois de France et du bienheureux Ansbert, archevêque de
+Rouen, et abbé de ce monastère; et dans la consécration de notre église
+il se trouve entre autres choses:</p>
+
+<p>«Ceci, Christ notre Dieu, a été fondé pour toi par le roi Clovis, et la
+munificence de Louis a depuis augmenté ce don.»</p>
+
+<p>«Cependant, par une suite de nos péchés, les comtes de Toulouse nous ont
+enlevé la plus grande partie desdites possessions et les ont assignées
+aux gens de guerre qui ont accablé de beaucoup d'exactions notre ville
+de Moissac, tellement qu'ils se sont presque entièrement emparés de
+cette ville et des environs. <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> Cette année, avant que les
+Croisés l'assiégeassent, nous nous mîmes en route munis de nos
+priviléges pour venir trouver Votre Excellence. Le comte ayant vu cela,
+nous prit et nous enleva nos priviléges et tout ce que nous avions.
+Après cela, les Croisés ont ravagé tout ce qui était dedans et dehors;
+de sorte que nous n'avons pas eu moyen de venir devant Votre Sublimité.
+C'est pourquoi nous répandons devant Votre Compassion nos lamentables
+prières, afin que, par l'inspiration de la miséricorde divine, vous
+daigniez subvenir aux détresses de votre maison et de votre ville; car
+si vous n'y subvenez point, nous serons entièrement désolés. Et sache
+Votre Sublimité que nous prions pieusement sans interruption le
+bienfaiteur de tous pour votre salut et la prospérité de votre règne, et
+qu'en mémoire spéciale de vous et des vôtres, deux cierges de cire
+brûlent nuit et jour devant notre grand autel élevé en l'honneur des
+bienheureux apôtres Pierre et Paul, et chaque jour se dit en la même
+institution une messe spéciale, et chaque jour nous donnons la
+nourriture à trois pauvres, dont chacun reçoit autant de pain et de vin
+qu'un moine; et le jour de la cène du Seigneur, toujours en votre
+intention, deux cents pauvres reçoivent dans le cloître du monastère du
+pain et du vin, des fèves et de l'argent. À toutes les heures
+canoniques, tant du jour que de la nuit, se disent pour vous des
+oraisons spéciales; il se célèbre dans le monastère un anniversaire
+général pour tous nos seigneurs les rois défunts; dans toutes les messes
+et oraisons, dans les jeûnes et aumônes et autres bonnes &oelig;uvres qui
+se font et doivent se faire à l'avenir, tant dans le monastère que
+<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> dans l'abbaye, dans les prieurés et autres lieux sujets au
+monastère, par un mandement général fait en certaines années dans le
+chapitre général de Moissac, monseigneur le roi de France, comme notre
+patron et fondateur, et tous ceux de sa race et de ses prédécesseurs,
+sont recommandés et spécialement désignés; et afin que ces bonnes
+&oelig;uvres et les autres que nous faisons, pour la conservation de vous
+et de votre royaume, ne puissent pas aisément tomber en désuétude, nous
+envoyons à Votre Sublimité notre présent député le frère Gérard, afin
+que fléchissant les genoux devant vous, il vous supplie qu'il plaise à
+Votre Bénignité, en rétablissant nos priviléges et l'immunité des
+possessions qui nous ont été accordées par vos prédécesseurs, nous
+reconstituer et rétablir dans la liberté primitive de notre monastère,
+qui a été réduit, et l'est encore, dans une très-grande servitude.
+Lesquelles choses ledit député exposera plus en détail à Votre Majesté,
+et nous la supplions, au nom de l'amour divin, de les recevoir et
+écouter bénignement. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ vous ait en sa
+garde, vous et votre royaume, et vous conserve en toute félicité!»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> VI.<br>
+ACTES DE SOUMISSION<br>
+SOUSCRITS PAR RAIMOND VI,<br>
+COMTE DE TOULOUSE,</h2>
+
+<p class="resume">Au moment de sa réconciliation à l'Église par le cardinal Pierre
+ de Bénévent, à Narbonne, en avril 1214<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Lien vers la note 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.</p>
+
+<p>«Moi, Raimond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, comte de Toulouse
+et marquis de Provence, m'offre moi-même à Dieu, à la sainte Église
+romaine, et à vous, seigneur Pierre, par la même grâce, cardinal-diacre,
+légat du saint-siége apostolique; et je vous livre mon corps, dans le
+dessein d'exécuter et d'observer fidèlement de tout mon pouvoir tous les
+ordres, quels qu'ils soient, que le seigneur pape et la miséricorde de
+Votre Sainteté jugeront à propos de me donner. Je travaillerai
+efficacement pour engager mon fils Raimond à se remettre entre vos
+mains, avec toutes les terres qu'il possède, et à vous livrer son corps
+et ses domaines, ou tout ce qu'il vous plaira de ces domaines, pour ce
+sujet, afin qu'il observe fidèlement, suivant son pouvoir, l'ordre du
+seigneur pape et le vôtre.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> L'autre acte est conçu en ces termes:</p>
+
+<p>«Moi, Raimond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, etc., n'étant
+contraint ni par force ni par fraude, vous offre librement, seigneur
+cardinal, mon corps, avec tous les domaines que j'ai eus et possédés
+autrefois, et que je confesse avoir entièrement donnés à mon fils
+Raimond; savoir, la partie des domaines que je tiens, ou que d'autres
+tiennent pour moi et de moi; en sorte que, si vous me l'ordonnez,
+j'abandonnerai tous mes biens, je me retirerai auprès du roi
+d'Angleterre ou dans tout autre endroit, où je demeurerai jusqu'à ce que
+je puisse visiter le siége apostolique pour y demander grâce et
+miséricorde. De plus, je suis prêt à vous remettre et à vos envoyés
+toutes les terres que je possède; en sorte que tous mes domaines soient
+soumis à la miséricorde et au pouvoir absolu du souverain pontife de
+l'Église romaine et de vous; et si quelqu'un de ceux qui en tiennent une
+partie pour moi et de moi refuse d'y consentir, je l'y contraindrai,
+suivant votre ordre et mon pouvoir. Enfin je vous offre mon fils avec
+tous les domaines qu'il possède, et que d'autres tiennent pour lui ou de
+lui, et je l'expose à la miséricorde et aux ordres du seigneur pape et
+aux vôtres, et j'agirai pour l'engager, lui et ses conseillers, à faire
+la même promesse et à l'observer.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> VII.<br>
+ABJURATION<br>
+DES CONSULS DE TOULOUSE,<br>
+DEVANT LE LÉGAT, PIERRE DE BÉNÉVENT, EN 1214.</h2>
+
+<p>«Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous, Jourdan de Villeneuve,
+Amaury de Châteauneuf, Armand-Bernard Baudur, Armand Barrave, Vitalis de
+Poignac, Perregrin Signaire et Guillaume Bertrand, consuls de la ville
+et faubourg de Toulouse, en qualité de procureurs fondés et constitués
+spécialement et envoyés par la généralité des Toulousains, tant de la
+ville que du faubourg, en présence de vous, cardinal-diacre de
+Sainte-Marie en Acquire, par la grâce de Dieu, légat de monseigneur le
+pape, du siége apostolique, nous déclarons et affirmons par serment,
+pour nous et la totalité de notre ville et faubourg, que nous obéirons
+ponctuellement à l'ordre que par vous ou vos lettres vous avez transmis
+à nous et aux hommes de la cité et faubourg; et tant devant vous,
+monseigneur le cardinal, que devant les autres personnes ici présentes,
+de notre volonté libre et spontanée, au nom de la totalité de notre cité
+et faubourg, et en notre nom, nous détestons, abjurons et repoussons
+toute hérésie et toute secte qui dogmatise, en quelque <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> façon
+que ce soit, contre la sainte Église catholique romaine, et recevons et
+approuvons la doctrine de ladite Église romaine; et, de notre libre
+volonté, par les saintes reliques, l'Eucharistie et le bois de la croix
+du Seigneur placés devant nous, la main sur les saints Évangiles de
+Dieu, nous jurons de notre libre volonté, sans fraude ni mauvais
+dessein, qu'à l'avenir, nous ni nos concitoyens ne serons hérétiques,
+sectateurs, fauteurs, complices, défenseurs ni receleurs d'hérétiques,
+et que nous ne donnerons aux sectateurs, avocats, ou défenseurs des
+hérétiques ou d'aucun des susdits, ni aussi aux faidits, exhérédés ou
+routiers, ni aux autres ennemis de la sainte Église romaine, aide, ni
+conseil, ni faveur pour attaquer ou dommager les terres possédées ou à
+posséder par l'Église romaine ou ses délégués, quels qu'ils soient, ni
+pour attaquer et dommager ceux, quels qu'ils soient, qui les tiennent ou
+les tiendront au nom et par l'autorité de ladite Église romaine. Bien
+plus, lorsque nous serons requis contre quelques-uns des susdits
+sectateurs, fauteurs, complices, défenseurs ou receleurs des hérétiques,
+et aussi des faidits, exhérédés, routiers et autres ennemis de la sainte
+Église romaine, de tout le pouvoir de notre ville et faubourg, nous
+prêterons contre eux, de bonne foi, conseil, secours et faveur à la
+sainte Église romaine, et à vous et autres légats, nonces et ministres
+de l'Église romaine. <i>Item</i>, nous jurons de ne point occuper ou
+dommager, sans un ordre spécial du siége apostolique, aucune des terres,
+par nous ou d'autres, acquises sur les Croisés. <i>Item</i>, nous obéirons
+aux ordres apostoliques et aux vôtres lorsque vous nous commanderez de
+faire ou de maintenir <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> paix ou trève, en quelque lieu ou avec
+quelque personne que ce soit. De plus, nous jurons d'obéir
+ponctuellement et sans aucune condition à tous les statuts et mandats du
+siége apostolique, et aux vôtres spécialement; d'obtempérer humblement
+et dévotement à ceux qui seront relatifs aux affaires de la foi
+orthodoxe et à ceux qui auront pour objet de purger la cité de Toulouse
+de toutes les immondices de l'hérésie et de ses sectateurs, et se
+rapporteront aux dispositions que vous aurez prises pour corroborer et
+entretenir la pureté de la foi catholique, et aussi pour établir,
+maintenir et conserver la paix et punir ses violateurs; ainsi qu'à ceux
+qui concerneront la défense à nous faite de tenir ou recevoir des
+routiers, et le soin de conserver fermement les statuts publics qui nous
+ont été donnés; et nous y demeurerons sincèrement fidèles de toute la
+puissance de notre ville et faubourg. <i>Item</i>, nous jurons que, par nous
+ou par d'autres, publiquement ou secrètement, nous ne prêterons point
+conseil, secours ou faveur au comte de Toulouse ou à son fils contre la
+sainte Église catholique romaine, ni contre ceux qui, par l'autorité de
+la sainte Église romaine ou la vôtre, attaqueraient ledit comte de
+Toulouse et son fils; et cela nonobstant toute fidélité à laquelle nous
+et notre ville et faubourg nous sommes obligés envers ledit comte ou son
+fils ou toute autre personne; et nous promettons la même chose à l'égard
+de toute personne, quelle qu'elle soit, qui sera en guerre avec
+l'autorité de la sainte Église catholique ou la vôtre. <i>Item</i>, nous
+jurons que nous et notre ville et faubourg nous ferons et accomplirons
+de bonne foi, nous et nos concitoyens, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> les satisfactions qui,
+jusqu'à présent, soit de vive voix, soit par lettres, nous ont été
+enjointes à nous ou à notre ville et faubourg, par l'ordre, soit de
+monseigneur le pape ou le vôtre, ou celui de tout autre légat délégué du
+Siége apostolique, sur toutes les choses pour lesquelles ont été
+excommuniés et interdits les citoyens de Toulouse, et sur les autres
+excès et offenses commis par la ville et le faubourg de Toulouse contre
+la sainte Église catholique romaine, et aussi contre les églises de la
+ville et faubourg de Toulouse et les autres églises, ou contre les
+personnes ecclésiastiques. <i>Item</i>, nous jurons que tous et tels otages
+que vous nous demanderez une fois ou plusieurs fois, tant de la ville de
+Toulouse que du faubourg, vous seront conduits par nous quand vous les
+demanderez et aux lieux que vous désignerez, si nous y pouvons venir en
+sûreté, et que nous les remettrons en votre pleine puissance ou celle
+des personnes que vous aurez envoyées, pour aussi long-temps qu'il
+plaira à l'Église romaine les tenir, aux frais de la ville et faubourg,
+en votre garde ou en celle des personnes que vous aurez envoyées, Nous
+voulons, consentons et concédons que, si nous manquons à tenir de bonne
+foi et à perpétuité les susdits articles, ou quelques-uns des susdits,
+et les choses ou quelques-unes des choses qui nous ont été enjointes, à
+nous et à notre ville et faubourg, soit de vive voix, soit en des
+lettres, par monseigneur le pape ou par vous, ou par un autre légat ou
+délégué de la sainte Église romaine, lesdits otages en reçoivent le
+châtiment qu'il plaira au souverain pontife et à vous; que de même, en
+pareil cas, tant nous que nos concitoyens, nous soyons réputés
+excommuniés, <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> païens et ennemis de la sainte Église romaine;
+que nous soyons mortifiés et vexés dans toutes les cités, châteaux et
+villages, et chez tous les puissans et nobles hommes, et que nous soient
+infligés de bonne foi des châtimens selon le degré de l'offense, afin
+que la ville et les faubourgs n'encourent pas les châtimens susdits.
+<i>Item</i>, nous promettons et jurons qu'à tous et chacun des habitans de la
+cité et faubourg de Toulouse, âgés de quatorze ans et au dessus, nous
+ferons prêter serment dans la forme ci-dessus, les y forçant, selon
+notre pouvoir, et leur infligeant des peines autant qu'il nous sera
+possible, sauf pour tous l'ordre du souverain pontife.»</p>
+
+<p>«Passé publiquement à Narbonne, dans le palais de Narbonne, le sept
+d'avant les calendes de mai, année dix-septième du pontificat de
+monseigneur le pape Innocent <span class="smcap">III</span>, présens monseigneur ****, évêque de
+Sainte-Marie, et ci-devant évêque de Carcassonne; l'abbé de Saint-Pons,
+l'abbé et sacristain de Saint-Paul; le grand archidiacre sacristain et
+Yves de Conchet, chanoine de Narbonne; frère Gautier, moine de Cîteaux;
+les grands-maîtres des chevaliers du Temple en Arragon et en Provence;
+le grand-prieur de l'Hôpital en Arragon; l'archidiacre d'Auch; les
+nobles hommes le comte de Foix et Roger Bernard son fils; et Adenulphe,
+sous-diacre de monseigneur le pape; Rofrède, écrivain dudit seigneur
+pape; Bernard, chanoine d'Urbin, chapelain de monseigneur le cardinal;
+et plusieurs autres tant de la cité de Narbonne que d'ailleurs.»</p>
+
+<p class="p2 center">FIN.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
+CONTENUES<br>
+DANS CE VOLUME.</h2>
+
+<div class="index">
+<ul class="none">
+<li>&nbsp;<span class="ralign">Pag.</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Notice</span> sur Pierre de Vaulx-Cernay
+<span class="ralign"><a href="#pagevii">j</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Histoire</span> de la guerre des Albigeois
+<span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li>
+
+<li>Prologue adressé par l'Auteur au pape Innocent III
+<span class="ralign"><a href="#page1"><i>Ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. I<sup>er</sup>.</span>&mdash;Comment des moines prêchèrent contre les hérésies
+ de Toulouse.
+<span class="ralign"><a href="#page3">3</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. II.</span>&mdash;Des sectes des hérétiques
+<span class="ralign"><a href="#page6">6</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. III.</span>&mdash;Quand et comment les prédicateurs vinrent au
+ pays albigeois.
+<span class="ralign"><a href="#page12">12</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. IV.</span>&mdash;Malice du comte Raimond de Toulouse, fauteur
+ des Albigeois
+<span class="ralign"><a href="#page18">18</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. V.</span>&mdash;De la venue de douze abbés de Cîteaux et de
+ leurs prédications.
+<span class="ralign"><a href="#page24">24</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. VI.</span>&mdash;Du colloque de Pamiers et de la mort de l'évêque
+ d'Osma.
+<span class="ralign"><a href="#page25">25</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. VII.</span>&mdash;Miracle de la cédule écrite de la main du bienheureux
+ Dominique, laquelle jetée trois fois au feu en
+ ressauta intacte.
+<span class="ralign"><a href="#page28">28</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. VIII.</span>&mdash;Mort sanglante de frère Pierre de Castelnau,
+ qui succomba sous le glaive des impies.
+<span class="ralign"><a href="#page29">29</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. IX.</span>&mdash;Comment les évêques de Toulouse et de Conserans
+ furent envoyés à Rome pour exposer au souverain
+ pontife l'état de l'église dans la province de Narbonne.
+<span class="ralign"><a href="#page39">39</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. X.</span>&mdash;Comment maître Théodise fut délégué avec
+ maître Milon.
+<span class="ralign"><a href="#page42">42</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XI.</span>&mdash;Comment un concile fut tenu à Montélimar, et
+ comment un jour fut fixé au comte de Toulouse pour comparaître
+ à Valence devant Milon.
+<span class="ralign"><a href="#page44">44</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XII.</span>&mdash;Le comte de Toulouse est réconcilié à l'Église.
+<span class="ralign"><a href="#page46">46</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XIII.</span>&mdash;Comment le comte de Toulouse prit feintement
+ la croix de la sainte milice, laquelle les soldats de
+ l'armée catholique portaient cousue sur la poitrine.
+<span class="ralign"><a href="#page47">47</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XIV.</span>&mdash;De l'arrivée de l'armée des Croisés dans la
+ Provence.
+<span class="ralign"><a href="#page49">49</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XV.</span>&mdash;Le comte de Toulouse va au-devant des Croisés.
+<span class="ralign"><a href="#page50">50</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XVI.</span>&mdash;De la malice des citoyens de la ville de Béziers;
+ siége de leur ville, sa prise et sa destruction.
+<span class="ralign"><a href="#page50"><i>Ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XVII.</span>&mdash;Du siége de la ville de Carcassonne et de sa
+ reddition.
+<span class="ralign"><a href="#page54">54</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XVIII.</span>&mdash;Comment le comte de Montfort fut élu prince
+ du territoire et domaine du comte Raimond.
+<span class="ralign"><a href="#page59">59</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XIX.</span>&mdash;Illustres qualités de l'âme et du corps qu'on
+ remarquait dans Simon, comte de Montfort.
+<span class="ralign"><a href="#page61">61</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XX.</span>&mdash;Bienveillance du comte Simon à l'égard des
+ habitans de Zara, et sa révérence singulière envers l'Église
+ romaine.
+<span class="ralign"><a href="#page63">63</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXI.</span>&mdash;Comment le comte de Nevers abandonna le
+ camp des Croisés à cause de certaines inimitiés.
+<span class="ralign"><a href="#page66">66</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXII.</span>&mdash;Prise du château de Fanjaux. Le comte pénètre
+ dans le diocèse d'Albi.
+<span class="ralign"><a href="#page68">68</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXIII.</span>&mdash;Comment le siége de Cabaret fut tenté vainement
+ par le comte.
+<span class="ralign"><a href="#page71">71</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXIV.</span>&mdash;Du départ du duc de Bourgogne, et de l'occupation
+ de Pamiers, Saverdun et Mirepoix.
+<span class="ralign"><a href="#page72">72</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXV.</span>&mdash;Albi et Lombers tombent en la possession du
+ comte Simon.
+<span class="ralign"><a href="#page73">73</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXVI.</span>&mdash;Le roi d'Arragon refuse d'admettre le comte
+ de Montfort à prestation d'hommage comme il lui était
+ dû à raison de la ville de Carcassonne. Inutiles instances
+ dudit comte à ce sujet.
+<span class="ralign"><a href="#page75">75</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXVII.</span>&mdash;De la trahison et cruauté de Gérard de Pépieux
+ envers le comte Simon et ses chevaliers.
+<span class="ralign"><a href="#page77">77</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXVIII.</span>&mdash;Comment vint derechef l'abbé de Vaulx
+ au pays Albigeois pour raffermir les esprits presque abattus
+ des Croisés.
+<span class="ralign"><a href="#page79">79</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXIX.</span>&mdash;Robert de Mauvoisin revient de la cour de
+ Rome.
+<span class="ralign"><a href="#page80">80</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXX.</span>&mdash;Mort amère d'un abbé de l'Ordre de Cîteaux
+ et d'un frère convers égorgés près de Carcassonne.
+<span class="ralign"><a href="#page81">81</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXXI.</span>&mdash;Comment fut perdu le château de Castres.
+<span class="ralign"><a href="#page83">83</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXXII.</span>&mdash;Le comte de Foix se retire de l'alliance du
+ comte de Montfort.
+<span class="ralign"><a href="#page83"><i>Ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXXIII.</span>&mdash;Comment le comte Raimond partit pour
+ Rome.
+<span class="ralign"><a href="#page85">85</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXXIV.</span>&mdash;Comment le comte Raimond se vit frustré de
+ l'espoir qu'il avait placé dans le roi de France.
+<span class="ralign"><a href="#page87">87</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXXV.</span>&mdash;Siége d'Alayrac.
+<span class="ralign"><a href="#page91">91</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXXVI.</span>&mdash;Comment les hérétiques désirant que le roi
+ d'Arragon se mît à leur tête en furent refusés, et pourquoi.
+<span class="ralign"><a href="#page92">92</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXXVII.</span>&mdash;Siége de Minerve.
+<span class="ralign"><a href="#page93">93</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXXVIII.</span>&mdash;Comment des croix, en forme d'éclairs,
+ apparurent sur les murs du temple de la Vierge mère de
+ Dieu à Toulouse.
+<span class="ralign"><a href="#page100">100</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XXXIX.</span>&mdash;Comment le comte Raimond fut séparé de
+ la communion des fidèles par le légat du siége apostolique.
+<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XL.</span>&mdash;Siége de Termes.
+<span class="ralign"><a href="#page105">105</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XLI.</span>&mdash;De la venue au camp des catholiques des évêques
+ de Chartres et de Beauvais avec les comtes de Dreux
+ et de Ponthieu.
+<span class="ralign"><a href="#page109">109</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XLII.</span>&mdash;Comment les hérétiques ne voulurent rendre
+ le château de Termes, et comment Dieu, pour leur ruine,
+ leur envoya une grande abondance d'eau.
+<span class="ralign"><a href="#page116">116</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XLIII.</span>&mdash;Du colloque solennel tenu à Narbonne sur les
+ affaires des comtés de Toulouse et de Foix, auquel intervinrent
+ le roi d'Arragon, les légats du siége apostolique,
+ et Simon de Montfort; inutilité et dissolution de ladite
+ conférence.
+<span class="ralign"><a href="#page124">124</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XLIV.</span>&mdash;De la malice et tyrannie du comte de Foix
+ envers l'Église.
+<span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XLV.</span>&mdash;Comment le comte de Foix se comporta avec
+ irrévérence envers les reliques du saint martyr Antonin,
+ lesquelles étaient portées en procession solennelle.
+<span class="ralign"><a href="#page129">129</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XLVI.</span>&mdash;Sacriléges et autres crimes du comte de Foix
+ exercés par violence.
+<span class="ralign"><a href="#page130">130</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XLVII.</span>&mdash;Le comte de Montfort fait hommage au roi
+ d'Arragon pour la cité de Carcassonne.
+<span class="ralign"><a href="#page133">133</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XLVIII.</span>&mdash;Comment l'évêque de Paris et autres nobles
+ hommes vinrent à l'armée du comte de Montfort.
+<span class="ralign"><a href="#page135">135</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. XLIX.</span>&mdash;Siége de Lavaur.
+<span class="ralign"><a href="#page136">136</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. L.</span>&mdash;Comme quoi pélerins en grand nombre furent
+ tués traîtreusement par le comte de Foix à l'instigation
+ du Toulousain.
+<span class="ralign"><a href="#page138">138</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LI.</span>&mdash;Foulques, évêque de Toulouse, chassé de son
+ épiscopat, s'exile avec une grande constance d'esprit, prêt
+ même à tendre son col au glaive pour le nom du Christ.
+<span class="ralign"><a href="#page140">140</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LII.</span>&mdash;Comment Lavaur fut emporté par les catholiques,
+ et comment beaucoup de nobles hommes y furent
+ tués par pendaison et d'autres livrés aux flammes.
+<span class="ralign"><a href="#page142">142</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LIII.</span>&mdash;Comment Roger de Comminges se joignit au
+ comte de Montfort, puis faillit à la foi qu'il avait donnée.
+<span class="ralign"><a href="#page146">146</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LIV.</span>&mdash;Le clergé de Toulouse, emportant religieusement
+ le corps du Christ, sort de cette ville nourricière des
+ hérétiques et frappée d'interdiction.
+<span class="ralign"><a href="#page149">149</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LV.</span>&mdash;Du premier siége de Toulouse par les comtes
+ de Montfort et de Bar.
+<span class="ralign"><a href="#page152">152</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LVI.</span>&mdash;Le comte de Toulouse assiège Castelnaudary
+ et le comte Simon qui le défendait.
+<span class="ralign"><a href="#page160">160</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LVII.</span>&mdash;Comment les Croisés mirent en déroute le
+ comte de Foix dans un combat très-opiniâtre près la citadelle
+ de Saint-Martin, et de leur éclatante victoire.
+<span class="ralign"><a href="#page168">168</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LVIII.</span>&mdash;En quelle manière le siége de Castelnaudary
+ fut levé.
+<span class="ralign"><a href="#page175">175</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LIX.</span>&mdash;Comment Robert de Mauvoisin, suivi de cent
+ chevaliers français, vint au secours de Montfort.
+<span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LX.</span>&mdash;Comment Gui de Montfort arriva d'outre-mer
+ vers son frère, le comte Simon, et de la merveilleuse joie
+ que sentit le comte en le voyant.
+<span class="ralign"><a href="#page182">182</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXI.</span>&mdash;Du siége d'Hautpoul, de sa vigoureuse conduite
+ et glorieuse issue.
+<span class="ralign"><a href="#page187">187</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXII.</span>&mdash;Les habitans de Narbonne se livrent à leur
+ mal vouloir contre Amaury, fils du comte Simon.
+<span class="ralign"><a href="#page190">190</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXIII.</span>&mdash;Comment le comte, appelé par l'évêque
+ d'Agen, se rendit dans cette ville et la reçut en sa possession.
+<span class="ralign"><a href="#page196">196</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXIV.</span>&mdash;Le comte de Montfort occupe Saint-Gaudens
+ et inquiète Toulouse. Le comte Raimond sollicite le secours
+ du roi d'Arragon.
+<span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXV.</span>&mdash;Comment le comte Simon réunit à Pamiers
+ les prélats et barons; décrets et lois qui y furent portés
+ et qu'il promit d'accomplir.
+<span class="ralign"><a href="#page220">220</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXVI.</span>&mdash;Comment le roi d'Arragon vint à Toulouse,
+ et eut une entrevue avec le comte Simon et le légat du siége
+ apostolique.
+<span class="ralign"><a href="#page222">222</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXVII.</span>&mdash;Le roi d'Arragon défie le comte de Montfort
+ fort par féciaux.
+<span class="ralign"><a href="#page243">243</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXVIII.</span>&mdash;Comment Louis, fils du roi de France,
+ prit la croix et amena beaucoup d'autres à la prendre
+ avec lui.
+<span class="ralign"><a href="#page246">246</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXIX.</span>&mdash;Comment Manassès, évêque d'Orléans, et
+ Guillaume son frère, évêque d'Auxerre, prirent la croix.
+<span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXX.</span>&mdash;Amaury, fils du comte Simon, est fait chevalier.
+<span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXI.</span>&mdash;Du siége de Muret.
+<span class="ralign"><a href="#page261">261</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXII.</span>&mdash;De la savante bataille et très-glorieuse victoire
+ du comte de Montfort et des siens remportée aux
+ champs de Muret sur le roi d'Arragon et les ennemis de
+ la foi.
+<span class="ralign"><a href="#page266">266</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXIII.</span>&mdash;Lettres des prélats qui se trouvaient dans
+ l'armée du comte Simon lorsqu'il triompha des ennemis
+ de la foi.
+<span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXIV.</span>&mdash;Comment, après la victoire de Muret, les
+ Toulousains offrirent aux évêques des otages pour obtenir
+ leur réconciliation.
+<span class="ralign"><a href="#page279">279</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXV.</span>&mdash;Comment le comte de Montfort envahit les
+ terres du comte de Foix, et de la rébellion de Narbonne
+ et de Montpellier.
+<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXVI.</span>&mdash;Amaury et les citoyens de Narbonne reçoivent
+ dans leurs murs les ennemis du comte de Montfort,
+ et lui, pour cette cause, dévaste leur territoire.
+<span class="ralign"><a href="#page289">289</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXVII.</span>&mdash;Comment Pierre de Bénévent, légat du
+ siége apostolique, réconcilie à l'Église les comtes de Foix
+ et de Comminges.
+<span class="ralign"><a href="#page290">290</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXVIII.</span>&mdash;L'évêque de Carcassonne revient de France
+ avec une grande multitude de pélerins.
+<span class="ralign"><a href="#page292">292</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXIX.</span>&mdash;Gui de Montfort et les pélerins envahissent
+ et saccagent les terres de Rathier de Castelnau.
+<span class="ralign"><a href="#page295">295</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXX.</span>&mdash;De la destruction du château de Dome, au
+ diocèse de Périgueux, lequel appartient à ce méchant tyran
+ Gérard de Cahusac.
+<span class="ralign"><a href="#page304">304</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXXI.</span>&mdash;Du concile tenu à Montpellier, dans lequel
+ Montfort fut déclaré prince du pays conquis.
+<span class="ralign"><a href="#page310">310</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXXII.</span>&mdash;Première venue de Louis, fils du roi de
+ France, aux pays albigeois.
+<span class="ralign"><a href="#page313">313</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXXIII.</span>&mdash;De la tenue du concile de Latran, dans
+ lequel le comte de Toulouse, commis ès mains du comte
+ Simon, lui est pleinement concédé.
+<span class="ralign"><a href="#page322">322</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXXIV.</span>&mdash;Siége de Montgrenier.
+<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXXV.</span>&mdash;Second siége de Toulouse.
+<span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. LXXXVI.</span>&mdash;Comment les Toulousains attaquèrent les
+ assiégeans, et comment le comte de Montfort fut tué le
+ lendemain de la Nativité de saint Jean-Baptiste.
+<span class="ralign"><a href="#page340">340</a></span></li>
+</ul>
+
+<ul class="none">
+<li>Éclaircissemens et pièces historiques sur l'histoire des Albigeois.
+<span class="ralign"><a href="#page345">345</a></span></li>
+
+<li>I. Sur l'origine du nom d'Albigeois.
+<span class="ralign"><a href="#page345"><i>Ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>II. Sur l'époque de la mission de saint Dominique en Languedoc.
+<span class="ralign"><a href="#page357">357</a></span></li>
+
+<li>III. Lettre du pape Innocent III au comte de Toulouse, écrite
+ à ce dernier, le 29 mai 1207, pour le réprimander de son
+ refus de conclure la paix avec ses vassaux de Provence
+ d'après les ordres du légat Pierre de Castelnau.
+<span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li>
+
+<li>IV. Lettre des habitans de Toulouse à Pierre, roi d'Arragon,
+ pour réclamer son secours en 1211, après la levée du
+ siége de Toulouse par Simon de Montfort.
+<span class="ralign"><a href="#page372">372</a></span></li>
+
+<li>V. Lettre de l'abbé de Moissac au roi Philippe-Auguste,
+ en 1212.
+<span class="ralign"><a href="#page383">383</a></span></li>
+
+<li>VI. Actes de soumission souscrits par Raimond VI, comte
+ de Toulouse, au moment de sa réconciliation à l'Église par
+ le cardinal de Bénévent, à Narbonne, en avril 1214.
+<span class="ralign"><a href="#page386">386</a></span></li>
+
+<li>VII. Abjuration des consuls de Toulouse, devant le légat
+ Pierre de Bénévent, en 1214.
+<span class="ralign"><a href="#page388">388</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE.</p>
+
+<h2>Notes</h2>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Paris, chez Chaudière, en 1569, in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Tom. 5, pag. 554.</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: En 1669, in-fol. tom. 7.</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Innocent <span class="smcap">III</span>, né à Agnano, de la maison des comtes de
+Segni, appelé Lothaire avant son élection, succéda à Célestin III le 8
+janvier 1198, à l'âge de 37 ans, et mourut à Pérouse le 16 ou le 17
+juillet 1216.</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Ils étaient moines de Font-Froide, abbaye de Bernardins,
+fondée vers 1130, et située à trois lieues de Narbonne.</p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Horace.</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: L'auteur fait ici un jeu de mots sur le nom latin de
+Toulouse: <i>hæc tolosa, tota dolosa</i>. Il le répète même plus loin au
+sujet du comte Raimond, en forgeant exprès une expression latine: <i>comes
+tolosanus, imo dicamus melius dolosanus</i> (ch. 9). En général il se
+plaît, comme tous les écrivains du temps, à opposer entre eux les mots
+analogues, et souvent les mêmes mots.</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Il se nommait Diégue de Azebez. Osma (<i>Oxomuma</i>, <i>Uxama</i>),
+ancienne ville d'Espagne, dans la Vieille-Castille. Elle tombe presqu'en
+ruines.</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Cîteaux (<i>Cistertium</i>), fameuse abbaye, chef d'ordre des
+Bernardins, fondée en 1098, et située entre des marais, au diocèse de
+Châlons-sur-Saône, à deux lieues de Nuits. L'église et le monastère
+étaient magnifiques. Elle avait 120,000 livres de rentes. Cet ordre
+comptait en France un grand nombre d'abbayes, toutes richement dotées.</p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: On verra plus loin que ce compagnon était le fameux saint
+Dominique, né à Calahorra, au diocèse d'Osma, l'an 1170, d'une noble et
+ancienne famille, mort à Bologne en 1221, et canonisé par Grégoire IX en
+1234. Il fonda l'ordre des Frères-Prêcheurs, connu sous le nom de
+Dominicains et sous celui de Jacobins, et approuvé en 1216 par Honorius
+III.</p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Carmaing (<i>Carmanum</i>), petite ville dans le haut
+Languedoc, à six lieues de Toulouse.</p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Sans doute dans le concile tenu dans cette ville en 1210,
+où furent condamnés au feu tous les partisans des doctrines d'Amaury de
+Chartres, docteur de l'université de Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Ce nom ne comprenait pas encore les contrées du midi de la
+France. Il ne leur fut appliqué que plus tard et à mesure que la
+domination royale s'étendit directement sur elles.</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Mont-Réal (<i>mons Regalis</i>), ville du Languedoc, à quatre
+lieues de Carcassonne.</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: En 1206.</p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Raimond <span class="smcap">VI</span>, arrière petit-fils du célèbre croisé Raimond
+<span class="smcap">IV</span>, petit-fils du roi Louis-le-Gros par Constance sa mère, et
+cousin-germain de Philippe-Auguste alors régnant.</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: On a donné à ce mot plusieurs étymologies. Sa
+signification la plus naturelle paraît être voleur de <i>route</i> ou de
+grand chemin, et il serait exactement traduit par l'expression anglaise
+<i>high-way gentleman</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Raimond <span class="smcap">VI</span> eut cinq femmes; l'historien oublie ici la
+première, Ermesinde de Pelet.</p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Bourgogne, fille d'Amaury, roi de Chypre.</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Jeanne, s&oelig;ur de Richard-C&oelig;ur-de-Lion.</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Éléonore, s&oelig;ur de Pierre <span class="smcap">II</span>. Une autre s&oelig;ur du même
+roi, nommée Sancie, devint aussi la femme du fils de Raimond <span class="smcap">VI</span>.</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Célèbre abbaye de filles, chef d'ordre, fondée par Robert
+d'Arbrissel, située dans l'Anjou, à trois lieues de Saumur.</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Voici la phrase textuelle: <i>Juxta altare cujusdam ecclesiæ
+purgavit ventrem, et in contemptum Dei, cum palla altaris tersit
+posteriora sua.</i></p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Abbaye d'hommes de l'ordre de Cîteaux, fondée en 1144.</p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Le texte porte <i>ab infantia</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: On prêchait depuis long-temps dans la langue vulgaire, et
+il y a des conciles avant le douzième siècle qui ordonnent aux évêques,
+quand ils prêchent des homélies des Pères, de les traduire du latin en
+langue romane.</p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: <i>Consoranum</i>; ville de Gascogne, avec un territoire ayant
+titre de vicomté, borné par les comtés de Foix et de Comminges, et par
+la Catalogne. Elle fut détruite par Bernard de Comminges, et la
+résidence de l'évêque fut transportée à Saint-Lizier.</p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Raimond-Roger, comte de Foix de 1188 à 1223.</p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: <i>Cimorra.</i> Cette petite ville, nommée aussi <i>Cimolus</i> ou
+<i>Argenteria</i>, est située en Languedoc dans le département de l'Ardèche.</p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Il avait été catholique et chanoine de Nevers.</p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: <i>Lauranum</i>; anciennement, et avant Castelnaudary, capitale
+du Lauraguais.</p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Le roi de France, de qui relevait le comté de Toulouse.</p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Le 10 mars 1208.</p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: <i>Comes</i> Tolosanus, <i>imo dicamus melius</i>, dolosanus.</p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Dans le haut Languedoc, à six lieues d'Albi. Il y a une
+autre ville du même nom en Bigorre, à quatre lieues de Tarbes.</p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
+<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Ou, selon d'autres auteurs, <i>Thédise</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Il y avait trois villes de ce nom auprès de Sens, savoir,
+Villeneuve-la-Guyard, Villeneuve-l'Archevêque et Villeneuve-le-Roi ou
+sur Yonne. C'est de cette dernière qu'il est question.</p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
+<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Othon <span class="smcap">IV</span>, surnommé le Superbe.</p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
+<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Jean-sans-Terre.</p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
+<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: En 1209.</p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
+<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Il faut lire probablement <i>Sancti Ægidii</i>, et entendre
+Saint-Gilles au lieu de <i>Saint-George</i>. Par les <i>comtes</i> de ces villes
+l'historien entend, à ce qu'il paraît, les <i>consuls</i> ou premiers
+magistrats municipaux.</p>
+
+<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
+<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: L'archevêque de Sens prenait le titre de primat des Gaules
+et de Germanie.</p>
+
+<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Simon, surnommé le <i>Fort</i> et le <i>Macchabée</i>. Il était fils
+de Simon <span class="smcap">III</span>, seigneur de Montfort-l'Amaury, petite ville à onze lieues
+de Paris, et à l'époque de la croisade, il était le chef de sa maison,
+illustre et florissante dès le dixième siècle.</p>
+
+<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
+<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Cette espèce de soldats figure, pour la première fois,
+sous le règne de Philippe-Auguste. Ils avaient beaucoup de rapport avec
+ce qu'on a appelé depuis <i>enfans perdus</i>. On les mettait à la tête des
+assauts et on s'en servait ordinairement dans toutes les entreprises qui
+exigeaient un coup de main hardi. La licence excessive à laquelle ils se
+livraient a, par la suite, rendu leur nom infâme. Il y avait un chef des
+<i>ribauds</i> qui portait le titre de <i>roi</i>; il avait des priviléges et des
+fonctions qui passèrent au grand prévôt de l'hôtel lorsque cette charge
+fut créée par Charles <span class="smcap">VI</span>, après la suppression du nom de <i>roi des
+ribauds</i>. Entre autres redevances affectées à cet officier, on comptait
+celle que lui payait chaque femme adultère (cinq sous). On doit entendre
+par ces mots <i>servans d'armée</i> à peu près tous ceux qui, dans l'armée,
+n'étaient pas nobles, et ceux même qui étaient a sa suite, sans en faire
+partie comme soldats.</p>
+
+<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
+<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Le vicomte de Béziers.</p>
+
+<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
+<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: L'auteur a dit tout à l'heure que le premier faubourg
+était <i>tant soit peu moins fort, aliquantulum minus forte</i>. Cette
+contradiction vient sans doute de ce que le premier faubourg fut pris et
+conservé, tandis que dans le second, attaqué d'abord infructueusement,
+les Croisés ne purent se maintenir après un nouvel assaut.</p>
+
+<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Cette machine peut être comparée à ces galeries couvertes
+ou <i>vignes</i> construites avec des claies et du bois de chêne vert, qu'on
+appelait aussi <i>chats</i>, et qui servaient également à mettre les
+travailleurs, mineurs ou pionniers à l'abri des traits des assiégés.</p>
+
+<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Il faut entendre par là Raimond, vicomte de Béziers, et
+non le comte Raimond de Toulouse.</p>
+
+<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
+<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Il est probablement question de la petite ville de ce nom,
+située en Beauce, à deux lieues de Dourdan.</p>
+
+<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
+<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Psaume 90, v. 11, 12.</p>
+
+<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
+<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Il s'agit ici de la croisade entreprise en 1205, à
+l'instigation de Foulques de Neuilly.</p>
+
+<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
+<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Baudouin <span class="smcap">IX</span>.</p>
+
+<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: C'était une des plus fortes places du royaume, dans le
+diocèse de Saint-Pons.</p>
+
+<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: <i>Castrum Finarum.</i> Nous avons traduit <i>Termes</i>, comme plus
+bas, pour <i>Termarum</i> et <i>Thermarum</i>, à quatre lieues de Carcassonne.</p>
+
+<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
+<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Château qui a donné son nom au pays de Cabardès, dans le
+diocèse de Carcassonne.</p>
+
+<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
+<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Bourg à trois lieues de Carcassonne.</p>
+
+<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
+<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: <i>Fanum jovis</i>; petite ville à quatre lieues de Mirepoix.</p>
+
+<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
+<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Bourg à trois lieues d'Albi.</p>
+
+<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
+<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: À trois lieues de Foix.</p>
+
+<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
+<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: À six lieues de Toulouse.</p>
+
+<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
+<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Ils furent sécularisés en 1745.</p>
+
+<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
+<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Petite ville à cinq lieues de Foix.</p>
+
+<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Ancienne capitale du comté du Razez, à quinze lieues de
+Narbonne.</p>
+
+<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Dans le diocèse de Narbonne.</p>
+
+<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
+<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Ce prince était aussi seigneur de Montpellier.</p>
+
+<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
+<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: À quatre lieues de Carcassonne.</p>
+
+<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
+<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Il était parent du vicomte de Béziers.</p>
+
+<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
+<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Le 10 novembre 1209; il est à peu près hors de doute qu'il
+mourut de mort violente, et non de maladie.</p>
+
+<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
+<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: À deux lieues de Béziers.</p>
+
+<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
+<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: À quatre lieues de Narbonne.</p>
+
+<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
+<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Il avait été chargé d'entretenir le pape dans des
+dispositions hostiles contre Raimond, et de l'engager à recruter, par de
+nouvelles indulgences, les rangs des Croisés.</p>
+
+<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
+<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Abbaye de l'ordre de Cîteaux, à trois lieues de Toulouse.</p>
+
+<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
+<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Il s'agit toujours de la fin de l'an 1209.</p>
+
+<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
+<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: À quatre lieues de Carcassonne.</p>
+
+<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
+<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Ou Bram.</p>
+
+<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
+<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: À trois lieues d'Albi.</p>
+
+<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
+<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: En 1210.</p>
+
+<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
+<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Il s'agit ici des sept châteaux dont maître Théodise avait
+pris possession au nom de l'Église romaine. (Voy. le chap. <a href="#chap11"><span class="smcap">XI</span></a>.)</p>
+
+<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Raimond était vassal de l'Empire à raison du comtat
+Venaissin.</p>
+
+<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
+<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: À trois lieues d'Agde et quatre de Béziers.</p>
+
+<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
+<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: <i>Canis suspensus</i>, à trois lieues de Carcassonne.</p>
+
+<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
+<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Petite ville à cinq lieues de Carcassonne, qu'il ne faut
+pas confondre avec une autre du même nom, également située dans le
+Languedoc, à trois lieues de Toulouse.</p>
+
+<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
+<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Abbaye de bénédictins, appelée Notre-Dame de la Grasse,
+située près de la petite ville de ce nom, à cinq lieues de Carcassonne.</p>
+
+<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
+<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: À trois lieues de Carcassonne.</p>
+
+<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
+<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Ovide, <i>de Ponto</i>, Eleg. 3.</p>
+
+<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
+<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: À deux lieues de Carcassonne.</p>
+
+<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
+<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Il ne faut pas confondre ce lieu avec la place forte du
+même nom, située sur la frontière de Catalogne.</p>
+
+<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
+<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Il se trouve ici une phrase qui n'est pas achevée, et dont
+les seuls mots imprimés sont <i>capta sunt ab hostibus</i>. Sorbin a traduit
+sur son manuscrit: <i>Pendant lequel temps la forteresse fut abandonnée
+des ennemis et saisie des nôtres.</i></p>
+
+<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
+<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Machine de guerre empruntée des Turcs, qui lançait des
+grêles de cailloux.</p>
+
+<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
+<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Le texte porte <i>secessit ad inquisita natur&oelig;</i>; il faut
+lire sans doute <i>ad requisita</i>. Plus loin l'auteur, pour exprimer la
+même idée, se sert des mots <i>quæsita naturæ</i> <a href="#chap44">(chap. 44)</a>.</p>
+
+<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
+<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: D'autres disent cent quatre-vingts. Le texte même
+n'explique pas bien clairement si les <i>parfaits</i> furent seuls brûlés, et
+la mention qu'il fait plus bas de trois femmes semble supposer que tous
+les hérétiques trouvés à Minerve furent livrés aux flammes.</p>
+
+<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
+<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Celui dont il est question au chapitre <a href="#chap26">26</a>.</p>
+
+<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: D'après ce que nous venons de dire, il faudrait entendre
+par là le reste des habitans de Minerve qui renoncèrent au commerce des
+hérétiques. En effet, l'auteur ne dit pas <i>combustis perfectis</i>, mais
+bien <i>hæreticis</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
+<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Raimond <span class="smcap">III</span>, évêque d'Uzès; il ne faut pas le confondre
+avec deux évêques d'Uzès du même nom qui l'avaient précédé; celui-ci
+succéda, en 1208, à l'évêque d'Uzès Éverard.</p>
+
+<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
+<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Psaume 31, v. 8.</p>
+
+<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: En 1211.</p>
+
+<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
+<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Abbaye de l'ordre de Cîteaux, au diocèse de Besançon, à
+quatre lieues de Pontarlier.</p>
+
+<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
+<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Il y a dans le texte 1210; mais c'est évidemment une
+erreur, et il suffirait pour s'en convaincre de voir qu'il est question,
+dans ce chapitre, de la délivrance de ce Bouchard de Marly, dont
+l'auteur, après avoir raconté comment il fut pris à la fin de l'an 1209,
+dit qu'il resta seize mois dans les fers. (Voy. chap. <a href="#chap26"><span class="smcap">XXVI</span></a>.)</p>
+
+<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
+<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: <i>Ivellus de Meduana</i>: la plupart des modernes ont traduit
+<i>Juël de Mantes</i>; c'est une erreur. (<i>Histoire générale de Languedoc</i>,
+t. 3, p. 205.)</p>
+
+<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a>
+<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Voyez chap. <span class="smcap">XXVI</span>, pag. <a href="#page76">76</a>.</p>
+
+<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a>
+<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: C'était une des villes les plus considérables aux mains
+des Albigeois. Cependant elle ne possédait pas encore un évêché. Elle
+est située à huit lieues d'Albi et de Toulouse. L'auteur fait à ce sujet
+une légère erreur en moins.</p>
+
+<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a>
+<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Rivière qui descend des montagnes près de Castres, et se
+jette dans le Tarn à une lieue de Rabastens.</p>
+
+<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a>
+<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: <i>Bravium</i> ou <i>brabeium</i>, prix des jeux publics, du mot
+grec &#946;&#961;&#945;&#950;&#949;&#953;&#959;&#957;.</p>
+
+<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a>
+<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: À sept lieues d'Auch.</p>
+
+<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a>
+<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Il s'appelait Bernard et non Roger.</p>
+
+<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a>
+<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: C'est le vendredi saint.</p>
+
+<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a>
+<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Il y a en cet endroit, comme en plusieurs autres, une
+lacune où le sens indique qu'il faut suppléer <i>illi cum eo</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a>
+<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: À trois lieues de Lavaur.</p>
+
+<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a>
+<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: Ce Gui de Lucé est probablement le même qui figure dans
+le chapitre <a href="#chap37"><span class="smcap">XXXVII</span></a> au siége de Minerve, et plus bas dans le chapitre
+<a href="#chap56"><span class="smcap">LVI</span></a>, au siége de Castelnaudary, sous le titre de maréchal. Il est
+souvent désigné dans le texte, et presque toujours sous des noms qui ne
+sont pas exactement les mêmes. Nous avons écrit <i>de Lucé</i> toutes les
+fois que le mot latin a été <i>Guido de Lucio</i>, ou à peu près semblable.
+La même observation s'applique à plusieurs autres noms propres rapportés
+dans le texte, et qui variaient aussi, ce semble, dans le manuscrit de
+Sorbin, car il les défigure chaque fois qu'il les cite.</p>
+
+<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a>
+<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Nous avons été obligés de rectifier ce passage. Nous
+l'avons fait suivant ce que l'auteur a dit plus haut des soldats de
+Raimond trouvés dans Lavaur.</p>
+
+<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a>
+<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Il y a dans le Languedoc dix ou douze villes du nom de
+Castelnau. Il s'agit ici de Castelnaudary, placé sur la route qu'en
+venant du côté de Lavaur sur Castres le comte devait suivre. En effet,
+il fit rétablir plus tard cette ville qu'on verra plus bas avoir été
+brûlée deux fois. Enfin dans l'endroit où c'est bien sûrement de cette
+ville qu'il parle, l'auteur ne l'appelle également que <i>Castellum
+novum</i>, Castelnau.</p>
+
+<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a>
+<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: À cinq lieues de Lombez.</p>
+
+<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a>
+<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Cette répétition s'applique ou au titre de comte ou à ce
+que d'autres lui ont donné le nom de Bertrand.</p>
+
+<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a>
+<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Malachie.</p>
+
+<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a>
+<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: À six lieues d'Albi.</p>
+
+<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a>
+<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Ou Montagut, celui qui est à huit lieues de Toulouse.</p>
+
+<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a>
+<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Celui qui est à cinq lieues d'Albi.</p>
+
+<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a>
+<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: À quatre lieues d'Albi.</p>
+
+<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a>
+<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: Celui qui est au diocèse de Narbonne.</p>
+
+<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a>
+<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Au diocèse d'Albi, à six lieues de Villefranche.</p>
+
+<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a>
+<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: À dix lieues de Villefranche.</p>
+
+<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a>
+<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Sans doute la petite rivière de Lers.</p>
+
+<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a>
+<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: C'est Eustache de Quen.</p>
+
+<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a>
+<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Isaie.</p>
+
+<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a>
+<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: À quatre lieues de Toulouse.</p>
+
+<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a>
+<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Ou Verilhes, à deux lieues de Foix et de Pamiers.</p>
+
+<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a>
+<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: À huit lieues de Montauban.</p>
+
+<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a>
+<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: À cinq lieues de Sarlat.</p>
+
+<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a>
+<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Ici il est nommé <i>de Terreio</i>, et plus bas <i>de Tureyo</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a>
+<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: <i>O virum, imo virus!</i></p>
+
+<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a>
+<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Le texte porte <i>jaculator</i>, la suite indique
+<i>joculator</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a>
+<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: La marque, qu'il ne faut pas confondre avec le marc,
+valait à cette époque environ trois francs, tandis que le marc valait à
+peu près cinquante francs cinquante centimes. Vingt marques font donc
+près de soixante francs.</p>
+
+<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a>
+<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: <i>Catus.</i></p>
+
+<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a>
+<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: En 1212.</p>
+
+<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a>
+<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: Le même sans doute que le Drogon dont il est question
+dans le chapitre <a href="#chap58"><span class="smcap">LVIII</span></a>.</p>
+
+<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a>
+<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: À quatre lieues d'Albi.</p>
+
+<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a>
+<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: À cinq lieues d'Albi.</p>
+
+<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a>
+<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: À trois lieues d'Aubrac.</p>
+
+<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a>
+<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: À six lieues de Castres.</p>
+
+<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a>
+<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: À deux lieues de Castelnaudary.</p>
+
+<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a>
+<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: À cinq lieues de Saint-Papoul.</p>
+
+<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a>
+<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: À trois lieues de Saint-Papoul.</p>
+
+<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a>
+<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: À cinq lieues de Cahors.</p>
+
+<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a>
+<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: À six lieues d'Agen.</p>
+
+<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a>
+<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: À trois lieues de Saint-Antonin.</p>
+
+<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a>
+<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: À six lieues d'Agen.</p>
+
+<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a>
+<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: À huit lieues d'Agen.</p>
+
+<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a>
+<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: À sept lieues de Montauban.</p>
+
+<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a>
+<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: À huit lieues de Pamiers.</p>
+
+<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a>
+<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: En 1213.</p>
+
+<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a>
+<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Ceci ne s'accorde point avec ce que l'auteur a dit sur le
+même objet, chapitre <a href="#chap43"><span class="smcap">XLIII</span></a>.</p>
+
+<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a>
+<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Pierre avait été couronné roi par le pape le 11 novembre
+1204.</p>
+
+<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a>
+<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: En 1213. C'est, selon notre auteur même, à l'époque du
+concile de Lavaur que le roi d'Arragon envoya ses ambassadeurs à Rome,
+puisque les députés de ce concile vers le pape le trouvèrent déjà
+<i>circonvenu</i> par les siens. Or, ceux qu'il envoya à la cour de Philippe
+y notifièrent, dit-il, les lettres qu'il avait <i>surprises</i> à Innocent
+<span class="smcap">III</span>. Ce fut donc en 1213.</p>
+
+<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a>
+<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: À six lieues de Montauban.</p>
+
+<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a>
+<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: À dix lieues d'Auch.</p>
+
+<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a>
+<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: À quatre lieues de Toulouse.</p>
+
+<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a>
+<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Il fut tué par Alain de Roucy et Florent de Ville, nobles
+français qui s'étaient acharnés sur lui.</p>
+
+<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a>
+<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: En cherchant à regagner les bateaux qui les avaient
+amenés par la Garonne.</p>
+
+<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a>
+<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Abbaye de Bénédictins, à cinq lieues de Béziers.</p>
+
+<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a>
+<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: À cinq lieues de Viviers.</p>
+
+<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
+<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Ou Aymar.</p>
+
+<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a>
+<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: En 1214.</p>
+
+<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a>
+<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Pierre de Vaulx-Cernay omet ici à dessein le comte de
+Toulouse qui fut également réconcilié à l'Église, à la même époque, par
+le légat Pierre de Bénévent. (Voir les <i>Éclaircissemens et pièces
+historiques</i> à la fin de ce volume, pag. 386 et 387.)</p>
+
+<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a>
+<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: À neuf lieues de Cahors.</p>
+
+<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a>
+<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: À deux lieues de Figeac.</p>
+
+<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a>
+<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Séverac-le-Châtel, à quatre lieues de Milhau.</p>
+
+<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a>
+<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Lambert de Limoux.</p>
+
+<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a>
+<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Le texte porte <i>fratrem</i>; c'est <i>filium</i> qu'il faut lire.
+Cette comtesse ou héritière de Bigorre fut enlevée à son légitime mari
+pour être livrée à ce second fils de Montfort qui, par là, acquérait un
+riche domaine.</p>
+
+<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a>
+<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: <i>Imo.</i></p>
+
+<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a>
+<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Allusion à l'église principale de Toulouse consacrée à
+saint Étienne.</p>
+
+<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a>
+<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Il fut inhumé dans le monastère de Hautes-Bruyères, de
+l'Ordre de Fontevrault, situé à une lieue de Montfort-l'Amaury.</p>
+
+<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a>
+<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: <i>De Script. eccles.</i> tom. 2, p. 1403.</p>
+
+<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a>
+<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Je ne crois pas que Dom Vaissette ait tiré, des paroles
+de Pierre de Vaulx-Cernay, leur véritable conséquence; elles prouvent
+qu'avant la croisade on donnait, en France, aux hérétiques du Languedoc
+et de la Provence, le nom de <i>Provençaux</i> ou de <i>Toulousains</i>; mais que
+les autres nations les appelaient déjà généralement <i>Albigeois</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a>
+<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: Cette lettre est tirée du recueil des lettres d'Innocent
+III, publié par Baluze, en deux vol. in-fol. 1682 (lib. 10, Epist. 69).
+Nous en avons retranché, comme Dom Vaissette, quelques longueurs sans
+intérêt.</p>
+
+<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a>
+<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Pierre de Vaulx-Cernay a passé sous silence cette
+réconciliation du comte de Toulouse avec l'Église, et les actes qui
+s'ensuivirent.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'hérésie des Albigeois, by
+Pierre des Vaux de Cernay
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE DES ***
+
+***** This file should be named 38313-h.htm or 38313-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/3/1/38313/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..876cbde
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #38313 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38313)