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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres intimes + +Author: Hector Berlioz + +Release Date: November 27, 2011 [EBook #38150] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES INTIMES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +LETTRES INTIMES + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +OUVRAGES + +DE + +HECTOR BERLIOZ + +FORMAT GRAND IN-18 + +A TRAVERS CHANTS 1 vol. + +CORRESPONDANCE INÉDITE 1 vol. + +LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 vol. + +LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 vol. + +MÉMOIRES, comprenant ses voyages en +Italie, en Allemagne, en Russie et en +Angleterre, 1803-1865 2 vol. + +COULOMMIERS.--Typ. PAUL BRODARD. + + + + +HECTOR BERLIOZ + +LETTRES INTIMES + +AVEC UNE PRÉFACE + +PAR + +CHARLES GOUNOD + +[Illustration] + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + +3, RUE AUBER, 3 + +1882 + +Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + +PREFACE + + +Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité +particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que +les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les +particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son +tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui +mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui payent +de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de +l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route +qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier +d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche +du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la +révolution: + + J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine! + +Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce +douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde +responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et, +fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que +la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration) +se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse de +personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti aux +habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas dit +(lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que +tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre +temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La +voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?... + +En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre, +fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire +nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de +l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du +savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux +planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que +trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que +trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la +foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les +Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à +_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et +ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction +flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature +infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie, +_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui +n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine, +mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie +que pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge +définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités +successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je +ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans +le mécanisme général des choses; elles retiennent le char, mais enfin +elles ne le font pas avancer; elles sont des freins,--quand elles ne +sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent, +qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son +temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu +de s'en montrer si fier. + +Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni +transactions: il appartenait à la race des «Alceste»; naturellement, il +eut contre lui la race des «Oronte;»--et Dieu sait si les Oronte sont +nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je? +Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à +l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des +épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et +incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours +est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient, +jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la +jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble, +généreuse et loyale nature. + +Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand +prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de +celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il +concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de +vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles +de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le +prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une oeuvre qui +montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le +rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie +fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable +événement musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la +violente opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque +discutée cependant que puisse être une semblable composition, elle +révèle, dans le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention +absolument supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve +dans toutes ses oeuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une +foule considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus +jusqu'à lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens: +il a révolutionné le domaine de l'instrumentation et, sous ce rapport du +moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des +triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été +contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction +personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie +ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il +n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua «le +public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la +_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les +Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source +de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui, +comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de +Troie. + +Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à +l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire; +comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité +nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et +les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des +souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des +défauts. + +Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à +plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et, +s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie +ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut. + +Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait +quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à +l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au +Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de +l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et +ses oeuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des +concerts du Conservatoire. A peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma +leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de +la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange, +passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si +colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la +symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire +exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement +frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus +et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma +mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste +symbole!» + +A quelques jours de là, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, +je lui fis entendre ladite phrase entière. + +Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement: + +--Où diable avez-vous pris cela? dit-il. + +--A l'une de vos répétitions, lui répondis-je. + +Il n'en pouvait croire ses oreilles. + +L'oeuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative +de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard +Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes +conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la +symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du +Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout +cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de +véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de +Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses +pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une +conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra, +_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le +mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de +revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances +de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait +intelligent d'en profiter. + +Les lettres qu'on va lire ont un double attrait: elles sont toutes +inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui +est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y +rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur +talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications +irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz +eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la +désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une +intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne +que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et +auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne +honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe +solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses +observations. + +Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est +seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y +montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il +éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son +existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme +tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse, +d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de +l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font +penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_. + +Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de +pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui +existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le +charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie +écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la +_correspondance_. + +Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes +lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure +de toutes les choses ici-bas. + +CH. GOUNOD. + + + + +AVANT-PROPOS + + +La vie de Berlioz ne nous est guère connue que par les _Mémoires_ qu'il +a publiés de son vivant, non pour le vain plaisir d'écrire des +confessions, mais pour laisser une notice biographique exacte qui, par +le récit de ses luttes et de ses déboires, pût servir d'enseignement aux +jeunes compositeurs. Aussi, tout en parlant avec détails de sa carrière +d'artiste, a-t-il été sobre de confidences sur sa vie privée. Il en a +omis les particularités les plus intéressantes, et, quand il en a +rapporté certains épisodes, il l'a fait avec toutes les restrictions +possibles, ou les a présentés sous un jour dramatique qui leur enlève +leur plus grand charme, la sincérité de l'expression. A bien des égards, +il lui était difficile d'agir autrement. S'il est permis à un écrivain +de dissimuler des faits personnels sous la fiction du roman, il y a +quelque chose de pénible à voir un homme de talent abuser de sa +célébrité pour dévoiler au public l'intimité de sa vie et éparpiller +devant lui le tiroir aux souvenirs. Berlioz n'a donc raconté que ce +qu'il pouvait dire sans nuire à sa dignité. Mais la postérité est tenue +à moins de réserve, surtout quand une existence se présente comme +celle-là, toute pleine des agitations d'un caractère exceptionnel et des +tourments d'un génie incompris et opprimé. + +Une partie de la _Correspondance_ de Berlioz, recueillie et publiée +récemment avec un grand soin par M. Daniel Bernard, a commencé de mettre +au jour nombre de points laissés dans l'ombre par les _Mémoires_. Mais +ces lettres ne nous entretiennent encore que de ses travaux, de ses +voyages. Elles ne nous révèlent pas le Berlioz entrevu dans les +_Mémoires_: la nature fougueuse, ardente à la polémique de l'artiste, +s'y répand en acerbes revendications; son coeur reste fermé, ne livre +aucun des secrets qui l'agitent; son esprit ne nous fait pas assister à +l'éclosion et au développement des conceptions qui le hantent. + +Berlioz n'a vraiment et sincèrement ouvert son âme qu'à une seule +personne, à Humbert Ferrand. Parmi tous les amis qui l'ont entouré de +leur sollicitude, il ne semble pas qu'il en ait rencontré de plus +dévoué; à coup sûr, c'est celui qu'il a le plus aimé. Depuis leur +première rencontre, en 1823, jusqu'à sa mort, en 1869, rien n'a pu +altérer la profonde affection qu'il lui portait. Eloignés l'un de +l'autre par les tracas d'une carrière à faire ou par les soucis +d'intérêts à soigner, ne trouvant l'occasion de se voir qu'à de rares +intervalles, Berlioz et Ferrand ont dû recourir à une correspondance +active et très détaillée pour se tenir mutuellement au courant des +moindres incidents de leur vie. Pour Berlioz surtout, très expansif, +prompt à l'enthousiasme, s'exaspérant contre les difficultés de sa +position, dominé par une imagination d'une mobilité excessive, c'était +là un besoin absolu. Sa correspondance avec Humbert Ferrand, embrassant +presque toute sa vie, devient de la sorte une autobiographie d'autant +plus intéressante qu'elle a été écrite au jour le jour, en dehors de +toute préoccupation du public. + + + + +LETTRES INTIMES + + +A M. HUMBERT FERRAND, A PARIS + + + + +I + +La Côte-Saint-André (Isère), 10 juin 1825[1]. + + Mon cher Ferrand, + +Je ne suis pas plus tôt hors de la capitale, que je ne puis résister au +besoin de converser avec vous. Je vous avais moi-même engagé à ne +m'écrire que quinze jours après mon départ, afin de ne pas demeurer trop +longtemps ensuite sans avoir de vos nouvelles; mais je viens vous +engager aujourd'hui à le faire le plus tôt possible, parce que j'espère +que vous ne serez pas assez paresseux pour vous contenter de m'écrire +une fois et pour me laisser languir pendant deux mois, comme l'homme de +la douleur éloigné du rocher de l'Espérance et qui voudrait bien aller +prendre une glace à la vanille chez Tortoni (Poitier, _in. lib._ +Blousac, page 32). + +J'ai fait un voyage assez ennuyeux jusqu'à _Tarare_; là, étant +_descendu_ pour _monter_ à pied, je me suis trouvé, comme malgré moi, +engagé dans la conversation de deux jeunes gens qui m'avaient l'air +_dilettanti_ et dont, comme tels, je ne m'approchais guère. Ils ont +commencé à m'apprendre qu'ils allaient au mont Saint-Bernard faire des +paysages et qu'ils étaient élèves de peinture de MM. Guérin et Gros; sur +quoi, je leur ai appris à mon tour que j'étais élève de Lesueur; ils +m'ont fait beaucoup de compliments sur le talent et le caractère de mon +maître; tout en causant, l'un des deux s'est mis à fredonner un choeur +des _Danaïdes_. + +--_Les Danaïdes!_ me suis-je écrié; mais vous n'êtes donc pas +dilettante?... + +--Moi, dilettante? m'a-t-il répliqué; j'ai vu trente-quatre fois Dérivis +et madame Branchu dans les rôles de Danaüs et d'Hypermnestre. + +--Oh!... + +Et nous nous sommes sautés au col sans autre préambule. + +--Ah! monsieur, madame Branchu!... ah! M. Dérivis!... Quel talent!... +quel foudre! + +--Je le connais beaucoup Dérivis, a dit l'autre. + +--Et moi donc! j'ai l'avantage de connaître également la sublime +tragédienne lyrique. + +--Ah! monsieur, que vous êtes heureux! On dit que, indépendamment de son +prodigieux talent, elle est, en outre, fort recommandable par son esprit +et ses qualités morales. + +--Certainement, rien n'est plus vrai. + +--Mais, messieurs, leur ai-je dit, comment se fait-il que, n'étant pas +musiciens, vous n'ayez point été infectés du virus dilettantique, et que +Rossini ne vous ait pas fait tourner le dos au naturel et au sens +commun? + +--C'est, m'ont-ils répondu, qu'étant habitués à rechercher en peinture +le grand, le beau et surtout le naturel, nous n'avons pu le méconnaître +dans les sublimes tableaux de Glück et de Saliéri, non plus que dans les +accents à la fois tendres, déchirants et terribles de madame Branchu et +de son digne émule. Conséquemment, le genre de musique à la mode ne +nous entraîne pas plus que ne le feraient des arabesques ou des croquis +de l'école flamande. + +A la bonne heure, mon cher Ferrand, à la bonne heure! voilà des gens qui +sentent, voilà des connaisseurs dignes d'aller à l'Opéra, dignes +d'entendre et de comprendre _Iphigénie en Tauride_. Nous nous sommes +donné mutuellement nos adresses, et nous nous reverrons à Paris au +retour. + +Avez-vous revu _Orphée_, avec M. Nivière, et l'avez-vous saisi +passablement?... + +Adieu; tout va bien pour moi: mon père est tout à fait dans mon parti, +et maman parle déjà avec sang-froid de mon retour à Paris. + +Votre ami. + + + + +II + +Paris, 29 novembre (1827). + + +Mon cher Ferrand, + +Vous avez gardé un silence inexplicable à mon égard, ainsi qu'à l'égard +de Berlioz[2] et de Gounet. Je sais que vous avez fait une seconde +maladie, plusieurs personnes nous l'ont appris; mais n'aviez-vous pas à +votre disposition la plume de votre frère pour nous faire part de votre +convalescence? Pourquoi nous laisser ainsi dans l'inquiétude? Nous avons +cru pendant longtemps que vous étiez allé en Suisse. + +--Mais, disais-je toujours, quand cela serait, je n'y vois pas une +raison pour ne pas nous écrire: il y a des postes en Suisse comme +ailleurs. + +Je crois donc qu'il faut attribuer votre silence, non pas à l'oubli, +mais à l'insouciance mêlée de paresse dont vous êtes abondamment pourvu. +J'espère cependant que vous retrouverez assez d'activité pour me +répondre. + +Ma _Messe_ a été exécutée le jour de la Sainte-Cécile avec un succès +double de la première fois; les petites corrections que j'y avais faites +l'ont sensiblement améliorée; le morceau + + _Et iterum venturus_ + +[Illustration: notation musicale] + +surtout, qui avait été manqué la première fois, a été exécuté, celle-ci, +d'une manière foudroyante, par six trompettes, quatre cors, trois +trombones et deux ophicléides. Le chant du choeur qui suit, que j'ai +fait exécuter par toutes les voix à l'octave, avec un éclat de cuivre +au milieu, a produit sur tout le monde une impression terrible; pour mon +compte, j'avais assez bien conservé mon sang-froid jusque-là, et il +était important de ne pas me troubler. Je conduisais l'orchestre; mais, +quand j'ai vu ce tableau du Jugement dernier, cette annonce chantée par +six basses-tailles à l'unisson, ce terrible _clangor tubarum_, ces cris +d'effroi de la multitude représentée par le choeur, tout enfin rendu +exactement comme je l'avais conçu, j'ai été saisi d'un tremblement +convulsif que j'ai eu la force de maîtriser jusqu'à la fin du morceau, +mais qui m'a contraint de m'asseoir et de laisser reposer mon orchestre +pendant quelques minutes; je ne pouvais plus me tenir debout, et je +craignais que le bâton ne m'échappât des mains. Ah! que n'étiez-vous là! +J'avais un orchestre magnifique, j'avais invité quarante-cinq violons, +il en est venu trente-deux, huit altos, dix violoncelles, onze +contre-basses; malheureusement, je n'avais pas assez de voix, surtout +pour une immense église comme Saint-Eustache. _Le Corsaire_ et _la +Pandore_ m'ont donné des éloges, mais sans détails: de ces choses +banales, comme on en dit, pour tout le monde. J'attends le jugement de +Castil-Blaze, qui m'avait promis d'y assister, de Fétis et de +_l'Observateur_; voilà les seuls journaux que j'avais invités, les +autres étant trop occupés de politique. + +J'ai été entendu dans un très mauvais moment; beaucoup de personnes que +j'avais invitées, entre autres les dames Lefranc, ne sont pas venues à +cause des troubles affreux dont le quartier Saint-Denis était le théâtre +depuis quelques jours. Quoi qu'il en soit, j'ai réussi au delà de mon +espérance; j'ai vraiment un parti à l'Odéon, aux Bouffes, au +Conservatoire et au Gymnase. J'ai reçu des félicitations de toutes +parts; j'ai reçu, le soir même de l'exécution, une lettre de compliments +d'un monsieur que je ne connais pas et qui m'a écrit des choses +charmantes. J'avais envoyé des lettres d'invitation à tous les membres +de l'Institut, j'étais bien aise qu'ils entendissent exécuter ce qu'ils +appellent de la musique inexécutable; car ma _Messe_ est trente fois +plus difficile que ma cantate du concours, et vous savez que j'ai été +obligé de me retirer parce que M. Rifaut n'a pas pu m'exécuter sur le +piano, et que M. Berton s'est empressé de me déclarer inexécutable, +même à l'orchestre. + +Mon grand crime, aux yeux de ce vieil et froid classique (à présent du +moins), est de chercher à faire du neuf. + +C'est une chimère, mon cher, me disait-il il y a un mois; il n'y a point +de neuf en musique; les grands maîtres se sont soumis à certaines formes +musicales que vous ne voulez pas adopter. Pourquoi chercher à faire +mieux que les grands maîtres? Et puis je sais que vous avez une grande +admiration pour un homme qui, sans doute, n'est pas sans talent... sans +génie... C'est Spontini. + +--Oh! oui, monsieur, j'ai une grande admiration pour lui, et je l'aurai +toujours. + +--Eh bien, mon cher, Spontini..., aux yeux des véritables connaisseurs, +ne jouit pas... d'une grande _considération_. + +Là-dessus, vous pensez bien, je lui ai tiré ma révérence. Ah! vieux +podagre, si c'est là mon crime, il faut avouer qu'il est grand, car +jamais admiration ne fut plus profonde ni plus motivée; rien ne peut +l'égaler, si ce n'est le mépris que m'inspire la petite jalousie de +l'académicien. + +Faut-il m'avilir jusqu'à concourir encore une fois?... Il le faut +pourtant, mon père le veut; il attache à ce prix une grande importance. +A cause de lui, je me représenterai; je leur écrirai un petit orchestre +bourgeois à deux ou trois parties, qui fera autant d'effet sur le piano +que l'orchestre le plus riche; je prodiguerai les redondances, puisque +_ce sont là les formes auxquelles les grands maîtres se sont soumis, et +qu'il ne faut pas faire mieux que les grands maîtres_, et, si j'obtiens +le prix, je vous jure que je déchire ma _Scène_ aux yeux de ces +messieurs, aussitôt que le prix sera donné. + +Je vous parle de tout cela avec feu, mon cher ami; mais vous ne savez +pas combien peu j'y attache d'importance: je suis depuis trois mois en +proie à un chagrin dont rien ne peut me distraire, et le dégoût de la +vie est poussé chez moi aussi loin que possible; le succès même que je +viens d'obtenir n'a pu qu'un instant soulever le poids douloureux qui +m'oppresse, et il est retombé plus lourd qu'auparavant. Je ne puis ici +vous donner la clef de l'énigme; ce serait trop long, et, d'ailleurs, je +crois que je ne saurais former des lettres en vous parlant de ce sujet; +quand je vous reverrai, vous saurez tout; je finis par cette phrase que +l'ombre du roi de Danemark adresse à son fils Hamlet: + + _Farewell, farewell, remember me!_ + + + + +III + +Paris, vendredi, 6 juin 1828. + + + Mon cher ami, + +Vous séchez sans doute d'impatience de connaître le résultat de mon +concert; si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais le +jugement des journaux; tous ceux qui ont parlé de moi, à l'exception de +la _Revue musicale_ et de _la Quotidienne_, que je n'ai pas encore pu me +procurer, doivent vous parvenir en même temps que ma lettre. + +Grand, grand succès! Succès d'étonnement dans le public, et +d'enthousiasme parmi les artistes. + +On m'avait déjà tant applaudi aux répétitions générales de vendredi et +de samedi, que je n'avais pas la moindre inquiétude sur l'effet que +produirait ma musique sur les auditeurs payants. L'ouverture de +_Waverley_, que vous ne connaissez pas, a ouvert la séance de la manière +la plus avantageuse possible, puisqu'elle a obtenu trois salves +d'applaudissements. Après quoi est venue notre chère _Mélodie +pastorale_. Elle a été indignement chantée par les solos, et le choeur +de la fin ne l'a pas été du tout; les choristes, au lieu de compter +leurs pauses, attendaient un signe que le chef d'orchestre ne leur a pas +fait, et ils se sont aperçus qu'ils n'étaient pas entrés quand le +morceau était sur le point de finir. Ce morceau n'a pas produit le quart +de l'effet qu'il renferme. + +La _Marche religieuse des mages_, que vous ne connaissez pas non plus, a +été fort applaudie. Mais, quand est venu le _Resurrexit_ de ma Messe, +que vous n'avez jamais entendu depuis que je l'ai retouché et qui était +chanté pour la première fois par quatorze voix de femmes et trente +hommes, la salle de l'École royale de musique a vu pour la première fois +les artistes de l'orchestre quitter leurs instruments aussitôt après le +dernier accord et applaudir plus fort que le public. Les coups d'archet +retentissaient comme la grêle sur les basses et contre-basses: les +femmes, les hommes des choeurs, tout applaudissait; quand une salve +était finie, une autre recommençait; c'étaient des cris, des +trépignements!... + +Enfin, ne pouvant plus y tenir dans mon coin de l'orchestre, je me suis +étendu sur les timbales, et je me suis mis à pleurer. + +Ah! que n'étiez-vous là, cher ami! Vous auriez vu triompher la cause que +vous défendiez avec tant de chaleur contre les gens à idées étroites et +à petites vues; en vérité, dans le moment de ma plus violente émotion, +je pensais à vous et je ne pouvais m'empêcher de gémir de votre absence. + +La seconde partie s'ouvrait par l'ouverture des _Francs Juges_. Il faut +que je vous raconte ce qui était arrivé à la première répétition de ce +morceau. A peine l'orchestre a-t-il entendu cet épouvantable solo de +trombone et d'ophicléide sur lequel vous avez mis des paroles pour +Olmerick, au troisième acte, + +[Illustration: notation musicale _Adagio._] + +que l'un des violons s'arrête et s'écrie: + +--Ah! ah! l'arc-en-ciel est l'archet de votre violon, les vents jouent +de l'orgue, le temps bat la mesure. + +Là-dessus, tout l'orchestre est parti et a salué par ses +applaudissements une idée dont il ne connaissait pas même l'étendue; ils +ont interrompu l'exécution pour applaudir. Le jour du concert, cette +introduction a produit un effet de stupeur et d'épouvante qui est +difficile à décrire; je me trouvais à côté du timbalier, qui, me tenant +un bras qu'il serrait de toutes ses forces, ne pouvait s'empêcher de +s'écrier convulsivement, à divers intervalles: + +--C'est superbe!... C'est sublime, mon cher!... C'est effrayant! il y a +de quoi en perdre la tête!... + +De mon autre bras, je me tenais une touffe de cheveux que je tirais avec +rage; j'aurais voulu pouvoir m'écrier, oubliant que c'était de moi: + +--Que c'est _monstrueux_, colossal, horrible! + +Enfin, vous connaissez notre Scène héroïque grecque, le vers: _Le monde +entier_... n'a pas pu produire la moitié de l'effet de cet épouvantable +passage. A la vérité, il a été fort mal exécuté; Bloc, qui conduisait, +s'est trompé de mouvement en commençant: _Des sommets de l'Olympe_... +Et, pour ramener l'orchestre au mouvement véritable, il a causé un +désordre momentané dans les violons qui a failli tout gâter. Malgré +cela, l'effet est aussi grand et peut-être plus grand que vous ne vous +imaginez. Cette marche précipitée des auxiliaires grecs, et cette +exclamation: _Ils s'avancent!_ sont d'un dramatique étonnant. Je ne me +gêne pas avec vous, comme vous voyez, et je dis franchement ce que je +pense de ma musique. + +Un artiste de l'Opéra disait, le soir de ma répétition à un de ses +camarades, que cet effet des _Francs Juges_ était la chose la plus +extraordinaire qu'il eût entendue de sa vie. + +--Oh! après Beethoven, toutefois? disait l'autre. + +--Après rien, a-t-il répondu; je défie qui que ce soit de trouver une +idée plus terrible que celle-là. + +Tout l'Opéra assistait à mon concert; après, c'étaient des embrassades à +n'en plus finir. Ceux qui ont été les plus contents sont: Habeneck, +Dérivis, Adolphe Nourrit, Dabadie, Prévost, mademoiselle Mori, Alexis +Dupont, Schneitzoeffer, Hérold, Rigel, etc. Il n'a rien manqué à mon +succès, pas même les critiques de MM. Panseron et Brugnières, qui +trouvaient que mon genre est nouveau, mais mauvais, et qu'on a tort +d'encourager cette manière d'écrire. + +Ah! mon cher ami, envoyez-moi donc un opéra! _Robin Hood!_... Que +voulez-vous que je fasse si je n'ai pas de poème? Je vous en supplie, +achevez quelque chose. + +Adieu, mon cher Ferrand. Je vous envoie des armes pour combattre les +détracteurs; Castil Blaze, ne se trouvant pas à Paris, n'a pu assister à +mon concert; je l'ai vu depuis; il m'a cependant promis d'en parler. Il +ne se presse guère; heureusement je puis m'en passer, et largement. + +J'ai appris hier seulement que l'article du journal _le Voleur_, qui +m'est le plus favorable, est de Despréaux, qui a concouru avec moi à +l'Institut; ce suffrage d'un rival m'a beaucoup flatté. + + + + +IV + +28 juin 1828. + + +O mon ami, que votre lettre s'est fait attendre! Je craignais que la +mienne ne fût égarée. + +L'écho a bien répondu... + +Oui, nous nous comprenons pleinement, nous sentons de même; ce n'est pas +tout à fait sans charme que nous vivons. Quoique, depuis neuf mois, je +traîne une existence empoisonnée, désillusionnée, et que la musique +seule me fait supporter, votre amitié est aussi un lien qui m'enchaîne +et dont les noeuds se resserrent de jour en jour pendant que les autres +se rompent (ne faites pas de conjectures, vous vous tromperiez). Je +ferai tous mes efforts pour aller passer quelque temps à la Côte dans un +mois et demi; aussitôt que mon départ sera fixé, je vous en avertirai et +vous donnerai rendez-vous chez mon père. + +J'attends avec la plus vive impatience le premier et le troisième acte +des _Francs Juges_, et je vous jure sur l'honneur que je vais vous +envoyer une copie du _Resurrexit_ en grande partition et une de la +Mélodie. Je vais les faire copier le plus tôt possible, et je vous les +expédierai dès que je pourrai les avoir. + +[Illustration: notation musicale _Tout le cuivre.--Largo._] + +_Oboe soli._ + +_Tromb._ + +(_Cimbales et timbales. Coup de poignard._) + +_Orchestre à cordes._ + +_Uniss._] + +L'allocution dont vous me parlez est d'un artiste de votre connaissance +et qui justifie le jugement que vous en portez: c'est Turbri. Puisque +vous devez voir Duboys, il faut que je vous rapporte la conversation que +j'ai eue avant-hier avec Pastou, son ancien maître de musique. Je le +rencontre dans la rue Richelieu, et, sans me donner le temps de lui dire +bonjour: + +--Ah! je suis aise de vous voir! me dit-il; je suis allé vous entendre. +Savez-vous une chose? c'est que vous êtes le Byron de la musique. Votre +ouverture des _Francs Juges_ est un _Childe Harold_, et puis, vous êtes +harmoniste!... Ah! diable! L'autre jour, dans un dîner, on parlait de +vous, et un jeune homme a dit qu'il vous connaissait et que vous étiez +un bon garçon. «Eh! je me f.... bien que ce soit un bon garçon, lui +ai-je dit; quand on fait de la musique comme ça, qu'on soit le diable, +ça m'est bien égal!» Je ne me doutais pas, quand nous avons applaudi +ensemble Beethoven, avec cris et trépignements, qu'un mois plus tard, +sur la même banquette, dans la même salle, ce serait vous qui me feriez +éprouver de pareilles sensations. Adieu, mon cher, je suis heureux de +vous connaître. + +Concevez-vous un pareil fou? + +Je me suis trouvé à dîner, il y a quelque temps, avec le jeune +Tolbecque, le fashionable des trois. Lorsqu'il entendit parler de mon +projet de concert dans le temps, il trouvait que c'était le _comble de +l'amour-propre_, et que ce serait sans doute _endormant_. Eh bien, il +est venu exécuter à mon orchestre malgré cela, et, dès la première +ouverture, il s'est fait en lui une telle révolution, que, «devenu pâle +comme la mort, m'a-t-il dit, je n'avais pas la force d'applaudir des +_effets qui m'arrachaient les entrailles_; vraiment, cela emporte la +pièce!» + +Cela soulage singulièrement, de courber sous le joug ces petits +farceurs. + +J'ai beaucoup de choses en train dans ce moment-ci et rien de positif; +deux opéras se préparent pour Feydeau, un pour l'Opéra, et je vais +sortir tout à l'heure pour aller voir M. Laurent, directeur des théâtres +anglais et italien: il s'agit de me faire mettre en opéra italien la +tragédie anglaise de _Virginius_. Aussitôt que j'aurai quelque chose de +positif, je vous l'écrirai. + +Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon coeur. + +Votre ami pour la vie. + + + + +V + +28 juin, huit heures plus tard. + + +Je viens, non pas de chez M. Laurent, mais de Villeneuve-Saint-Georges, +à quatre lieues de Paris, où je suis allé depuis chez moi à la +course... Je n'en suis pas mort... La preuve, c'est que je vous +l'écris... Que je suis seul!... Tous mes muscles tremblent comme ceux +d'un mourant!... O mon ami, envoyez-moi un ouvrage; jetez-moi un os à +ronger... Que la campagne est belle!... quelle lumière abondante!... +Tous les vivants que j'ai vus en revenant avaient l'air heureux... Les +arbres frémissaient doucement, et j'étais tout seul dans cette immense +plaine... L'espace... l'éloignement... l'oubli... la douleur... la rage +m'environnaient. Malgré tous mes efforts, la vie m'échappe, je n'en +retiens que des lambeaux. + +A mon âge, avec mon organisation, n'avoir que des sensations +déchirantes; avec cela les persécutions de ma famille recommencent: mon +père ne m'envoie plus rien, ma soeur m'a écrit aujourd'hui qu'il +persistait dans cette résolution. L'argent... toujours l'argent!... Oui, +l'argent rend heureux. Si j'en avais beaucoup, je pourrais l'être, et la +mort n'est pas le bonheur, il s'en faut de beaucoup. + +Ni pendant... ni après... + +Ni avant la vie? + +Quand donc? + +Jamais. + +Inflexible nécessité!... + +Et cependant le sang circule; mon coeur bat comme s'il bondissait de +joie. + +Au fait, je suis furieusement en train; de la joie, morbleu, de la joie! + + + + +VI + +Dimanche matin. + + +Mon cher ami, ne vous inquiétez pas de ces malheureuses aberrations de +mon coeur; la crise est passée; je ne veux pas vous en expliquer la +cause par écrit, une lettre peut s'égarer. Je vous recommande instamment +de ne pas dire un mot de mon état à qui que ce soit; une parole est si +facilement répétée, qu'elle pourrait venir jusqu'à mon père, qui en +perdrait totalement le repos: il ne dépend de personne de me le rendre; +tout ce que je puis faire, c'est de souffrir avec patience, en attendant +que le temps, qui change tant de choses, change aussi ma destinée. + +Soyez prudent, je vous en prie; gardez-vous d'en rien dire à Duboys; car +il pourrait le répéter à Casimir Faure, et, de là, mon père le saurait. + +Cette effroyable course d'hier m'a abîmé: je ne puis plus me remuer, +toutes les articulations me font mal, et cependant il faut que je +marche encore toute la journée. + +Adieu, mon cher ami. + +Je vous embrasse. + + + + +VII + +Paris, 29 août 1828. + + + Mon cher Ferrand, + +Je pars demain pour la Côte; je vais enfin revoir mes parents après +trois ans de séparation; je pense que rien ne vous empêchera d'accomplir +votre promesse, et que j'aurai le plaisir de vous voir dans le courant +du mois prochain. Je repartirai le 26 septembre sans remise; ainsi +arrangez-vous pour venir à la Côte le plus tôt que vous pourrez. Mais +écrivez-moi pour m'en prévenir huit jours d'avance, parce que je +pourrais me trouver à Grenoble si vous ne m'avertissiez pas. + +Auguste, qui est à Blois dans ce moment-ci, m'a engagé sa parole de +venir me retrouver à la Côte. Je vais lui écrire de s'entendre avec vous +pour que vous fassiez le voyage ensemble depuis Belley ou Lyon; j'espère +qu'il y aura moyen d'arranger cela et que vous m'arriverez tous les deux +à la fois. Je vous apporte les deux morceaux que vous attendez, et que +je n'ai pas pu remettre au jeune Daudert, parce qu'ils n'étaient pas +finis de copier. Ainsi, adieu; je compte recevoir une lettre de vous le +8 ou le 10 septembre; n'y manquez pas. + +Votre ami. + + + + +VIII + + Grenoble, lundi 16 septembre 1828. + + + Mon cher ami, + +Je pars demain matin pour la Côte, d'où je suis absent depuis le jour de +l'arrivée de votre lettre. Il m'est impossible d'aller vous voir; +partant le 27 de ce mois, je ne puis absolument pas parler à mes parents +d'une absence. J'avais déjà causé de vous avec ma famille; on +s'attendait à vous voir, et votre lettre a redoublé l'impatience avec +laquelle on vous désirait. Ce désir, de la part de mes soeurs et de nos +demoiselles, est peut-être un peu intéressé; il est question de bals, de +goûters à la campagne; on cherche des cavaliers aimables, ils ne sont +pas communs ici, et, quoique ce soit peut-être un peu pour moi que ce +remue-ménage se prépare, je ne suis pas le moins du monde fait pour y +répandre de l'entrain ni de la gaieté. J'ai vu Casimir Faure +dernièrement chez mon père; il est à la campagne chez le sien, et nous +ne sommes séparés que par une distance qu'on franchit en deux heures. +Robert est venu avec moi, il est le ménestrel adoré de ces dames. +Arrivez au plus tôt, je vous en prie; votre musique vous attend. + +Nous lirons _Hamlet_ et _Faust_ ensemble. Shakspeare et Goethe! les +muets confidents de mes tourments, les explicateurs de ma vie. Venez, +oh! venez! personne ici ne comprend cette rage de génie. Le soleil les +aveugle. On ne trouve cela que bizarre. J'ai fait avant-hier, en +voiture, la ballade du _Roi de Thulé_ en style gothique; je vous la +donnerai pour la mettre dans votre _Faust_, si vous en avez un. Adieu; +le temps et l'espace nous séparent; réunissons-nous avant que la +séparation soit plus longue. + +Mais laissons cela. + +«Horatio, tu es bien l'homme dont la société m'a le plus convenu.» Je +souffre beaucoup. Si vous ne veniez pas, ce serait cruel. + +Allons! vous viendrez. + +Adieu. + +Demain je suis à la Côte. Après-demain mercredi, j'aurai à aider ma +famille pour la réception de M. de Ranville, procureur général, qui +vient avec mon oncle passer deux jours à la maison. Le 27, je pars; la +semaine prochaine, il y a grande réunion chez la cousine d'Hippolyte +Rocher, la belle mademoiselle Veyron. + +Voyez! + + + + +IX + +Paris, 11 novembre 1828. + + + Mon cher ami, + +Je vous remercie de votre obligeance; je suis seulement honteux de ne +l'avoir pas fait plus tôt; mais, quand je vous ai adressé les ouvrages +que vous me demandiez, j'étais si malade, si incapable, que j'ai préféré +attendre quelques jours pour vous écrire. + +La Fontaine a bien eu raison de dire: «L'absence est le plus grand des +maux.» Elle est partie! elle est à Bordeaux depuis quinze jours; je ne +vis plus, ou plutôt je ne vis que trop; mais je souffre l'impossible; +j'ai à peine le courage de remplir mes nouvelles fonctions. Vous savez +qu'ils m'ont nommé premier commissaire de la Société du Gymnase-Lyrique. +C'est moi qui suis chargé du choix et du remplacement des musiciens, de +la location des instruments et de la garde des partitions et parties +d'orchestre. Je m'occupe dans ce moment-ci de tout cela. Les +souscripteurs commencent à venir; nous avons déjà deux mille deux cents +francs en caisse. Les envieux écrivent des lettres anonymes; Chérubini +est en méditation pour savoir _s'il nous servira_ ou _s'il nous nuira_; +tout le monde clabaude à l'Opéra, et nous allons toujours notre train. +Je ne fais encore rien copier; j'attends pour cela votre lettre. + +Vous me demandez combien coûterait la gravure de notre Scène grecque. Il +y a bien longtemps que je me suis informé du prix de la lithographie; +mais elle coûte en France un tiers de plus que la gravure. Les planches +gravées de notre ouvrage reviendraient à sept cent cinquante francs, +avec l'impression d'une cinquantaine d'exemplaires. + +Je n'ai pas encore revu l'auteur d'_Atala_, il est à la campagne; je lui +parlerai de votre Scène aussitôt que je le verrai. + +Si vous voyez Auguste, excusez-moi auprès de lui de ce que je ne lui +écris pas; dites-lui que je suis étonné de n'avoir pas encore appris son +voyage à la Côte; il m'avait bien dit, en partant, qu'il irait voir mon +père. + +J'ai rencontré avant-hier Flayol au cours d'anglais; il vous dit mille +choses. + +Adieu, mon cher ami; je vous embrasse. + + + + +X + +(Fin de 1828) + + + Mon cher ami, + +Je vous réponds sur-le-champ; il s'en faut de beaucoup que je renonce à +notre opéra, et, si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je ne voulais +pas vous en rompre la tête davantage, pensant que vous ne doutiez pas de +l'impatience avec laquelle je l'attends; ainsi achevez-le le plus tôt +possible. + +Je travaille dans ce moment-ci pour les concerts de M. Choron; celui-ci +m'a demandé un oratorio pour des voix seules avec accompagnement +d'orgue; j'en ai déjà fait la moitié, et je pense qu'il sera exécuté +d'ici à un mois et demi; cela me fera un peu connaître dans le faubourg +Saint-Germain. + +Connaissez-vous assez M. d'Eckstein pour me donner une lettre de +recommandation près de lui? J'ai appris qu'il était collaborateur d'un +grand journal mensuel[3], à la tête duquel se trouve M. Beuchon, l'un +des rédacteurs du _Constitutionnel_; ce journal va paraître dans quelque +temps; il est conçu sur un plan très vaste, et les arts y occuperont une +place distinguée. Si je pouvais inspirer assez de confiance pour cela, +je voudrais être chargé de la rédaction des articles de musique; voyez +si vous pouvez me servir là dedans. Si M. d'Eckstein me présente, il est +présumable qu'on m'acceptera; d'ailleurs, on peut me mettre à l'épreuve. + +Souffrez-vous toujours de vos dents? Je vous envoie pour vos étrennes un +air sublime de _la Vestale_, que vous ne connaissez pas, parce qu'il a +été supprimé depuis plus de dix ans. Vous me paraissez triste, vous avez +besoin de pleurer, je vous le donne comme un spécifique. Plus, un autre +air de _Fernand Cortez_, que vous ne connaissez pas non plus par la même +raison, et qui est peut-être le plus beau de la pièce. + +Adieu. + +Votre ami pour la vie. + + + + +XI + +Paris, 2 février 1829. + + +J'attendais toujours, mon cher et excellent ami, que ma partition de +_Faust_ fût entièrement terminée pour vous écrire en vous l'adressant; +mais, l'ouvrage ayant pris une dimension plus grande que je ne croyais, +la gravure n'est pas encore finie, et je ne puis me passer plus +longtemps de vous écrire. + +J'ai, il y a trois jours, été, pendant douze heures, dans le délire de +la joie: Ophélie n'est pas si éloignée de moi que je le pensais; il +existe quelque raison qu'on ne veut absolument pas me dire avant quelque +temps, pour laquelle il lui est impossible dans ce moment de se +prononcer ouvertement. + +--Mais, a-t-elle dit, _s'il m'aime véritablement_, si son amour n'est +pas de la nature de ceux qu'il est de mon devoir de mépriser, ce ne sera +pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance. + +Oh! Dieu! si je l'aime véritablement! Turner sait beaucoup d'autres +choses sans doute, mais il s'obstine à me jurer qu'il ne sait rien; je +n'aurais pas même su cela, si je n'avais pas arraché une partie de mon +secret à sa femme. Je m'apercevais seulement, depuis quelque temps, +qu'il me parlait de mes affaires avec plus de confiance et avec un air +riant; un jour, il n'a pu s'empêcher de sortir de son flegme britannique +en me disant: + +--Je réussirai, je vous dis, j'en suis sûr; si je pars avec elle pour la +Hollande, je suis sûr de vous écrire dans peu d'excellentes nouvelles. + +Eh bien, mon cher ami, il part dans quatre jours avec elle et sa mère; +il est chargé de leur correspondance française et de l'administration de +leurs intérêts pécuniaires à Amsterdam. + +Et c'est elle, c'est Ophélie qui a arrangé tout cela, qui l'a voulu +fortement. Donc, elle veut lui parler beaucoup et souvent de moi; ce +qu'elle n'a pas encore pu faire, à cause de la présence continue de sa +mère, devant laquelle elle tremble comme un enfant. + +Écoutez-moi bien, Ferrand; si jamais je réussis, je sens, à n'en pouvoir +douter, que je deviendrais un colosse en musique; j'ai dans la tête +depuis longtemps une _symphonie descriptive_ de _Faust_ qui fermente; +quand je lui donnerai la liberté, je veux qu'elle épouvante le monde +musical. + +L'amour d'Ophélie a centuplé mes moyens. Envoyez-moi _les Francs Juges_ +au plus tôt; que je profite d'un moment de soleil et de calme pour les +faire recevoir; la nuit et la tempête sont trop souvent là pour +m'empêcher de marcher; il faut absolument que j'agisse maintenant. Je +compte sur votre exactitude, et j'espère que vous m'enverrez votre poème +avant dix jours. J'ai reçu, il y a peu de temps, une lettre de ma soeur +aînée, en réponse à une immense épître de moi, dans laquelle je m'étais +expliqué ouvertement sur mes projets pour le mariage, sans dire, bien +entendu, que je fusse fixé dans mon choix. Nancy m'a répondu que mes +parents avaient lu ma lettre (c'était ce que je voulais); et, d'après ce +qu'elle me dit, il paraît qu'ils s'attendaient tellement à cela, qu'ils +n'en ont pas été surpris; et, lorsque j'en viendrai à leur demander leur +consentement, j'espère que la commotion sera très légère. Je vais lui +envoyer ma partition à Amsterdam. Je n'ai mis que les initiales de son +nom. Comment! je parviendrais à être aimé d'Ophélie, ou du moins mon +amour la flatterait, lui plairait?... Mon coeur se gonfle et mon +imagination fait des efforts terribles pour comprendre cette immensité +de bonheur sans y réussir. Comment! je vivrais donc? j'écrirais donc? +j'ouvrirais mes ailes? _O dear friend! o my heart! o life! Love! All! +all!_ + +Ne soyez pas épouvanté de ma joie; elle n'est pas si aveugle que vous +pouvez le craindre; le malheur m'a rendu méfiant; je regarde en avant, +je n'ai rien d'assuré; je frémis autant de crainte que d'espérance. + +Attendons le temps, rien ne l'arrête; ainsi nous pouvons compter sur +lui. + +Adieu; envoyez-moi _les Francs Juges_, vite, je vous supplie. + + * * * * * + +Avez-vous lu _les Orientales_ de Victor Hugo? Il y a des milliers de +sublimités. J'ai fait sa _Chanson des pirates_ avec accompagnement de +tempête; si je la mets au net et que j'aie le temps de la recopier, je +vous l'enverrai avec _Faust_. C'est de la musique d'écumeur de mer, de +forban, de brigand, de flibustier à voix rauque et sauvage; mais je n'ai +pas besoin de vous mettre au fait, vous comprenez la musique poétique +aussi bien que moi. + + + + +XII + +18 février 1829. + + + Mon cher ami, + +J'ai écrit à M. Bailly aussitôt après la réception de votre lettre; il +ne m'a pas encore répondu. Duboys, qui est ici depuis quelques jours, a +vu Carné avant-hier, ils ont parlé du journal ensemble[4]; Carné lui a +dit qu'on comptait sur moi. + +J'allai voir Carné, il y a à peu près vingt jours; il me promit de +m'écrire aussitôt qu'il y aurait quelque chose de décidé; je n'ai point +eu de ses nouvelles. Je n'y comprends rien. + +Quant à l'affaire du _Stabat_, voici: Marescot vient de revenir à +Paris, je lui en ai parlé; il a consenti à le graver, pourvu qu'on lui +assure la vente de quinze exemplaires au moins. L'ouvrage sera marqué +quatre francs cinquante, et les quinze exemplaires seront livrés à deux +francs. + +D'après ce que vous m'aviez dit du nombre des personnes qui +s'intéressent à M. Dupart, je n'ai pas hésité à répondre pour le +placement des quinze exemplaires, et Marescot est venu aujourd'hui +chercher le manuscrit. Il sera gravé avant la semaine sainte; ainsi on +pourra le chanter sur les exemplaires que je vous enverrai. + +Du reste, son atmosphère d'espérance ne s'est pas rembrunie, au +contraire... _Elle_ n'est pas encore partie, elle quittera Paris +vraisemblablement vendredi prochain. + +Singulière destinée que celle d'un amant dont le voeu le plus ardent est +l'éloignement de celle qu'il aime! + +Tant qu'elle restera ici, je ne pourrai point obtenir de réponse +positive; on m'assure que j'aurai quelques lignes de sa main en réponse +à ma lettre, qui lui sera remise à Amsterdam. Oh! Dieu! que va-t-elle me +dire?... + + _Farewell, my dear, farewell, love ever your friend._ + + + + +XIII + +Paris, 9 avril 1829. + + +--Ah! pauvre cher ami! je ne vous ai pas écrit, parce que j'en étais +incapable. Toutes mes espérances étaient d'affreuses illusions. Elle est +partie, et, en partant, sans pitié pour mes angoisses dont elle a été +témoin deux jours de suite, elle ne m'a laissé que cette réponse que +quelqu'un m'a rapportée: «Il n'y a rien de plus impossible.» + +N'exigez pas, mon cher ami, que je vous donne le détail de tout ce qui +m'est arrivé pendant ces deux fatales semaines; il m'est survenu, +avant-hier, un accident qui me met aujourd'hui dans l'impossibilité de +parler de cela; je ne suis pas encore assez remis. Je tâcherai de +trouver un moment où j'aurai assez de force pour retourner le fer qui +est demeuré dans la plaie. + + * * * * * + +Je vous envoie _Faust_, dédié à M. de la Rochefoucault; ce n'était pas +pour lui!... Si vous pouvez, sans vous gêner, me prêter encore cent +francs pour payer l'imprimeur, vous m'obligerez. J'aime mieux vous les +devoir qu'à ces gens-là. Si vous ne me l'aviez offert, j'avoue que je +n'aurais pu me décider à vous les demander. + +Je vous remercie mille fois de votre opéra; Gounet le copie en ce +moment-ci; nous allons mettre en jeu tous les ressorts pour le faire +recevoir sûrement. Il est superbe; il y a des choses sublimes. Oh! mon +cher, que vous êtes poète! Le finale des Bohémiens, au premier acte, est +un coup de maître; jamais, je crois, on n'aura présenté de poème d'opéra +aussi original et aussi bien écrit; je vous le répète, il est +magnifique. + +Ne soyez pas fâché si je vous laisse si vite. Je vais à la poste porter +la musique, il est déjà deux heures; je suis si souffrant, que je vais +me recoucher en rentrant. + +Il y a trente-six jours qu'elle est partie, ils ont toujours +vingt-quatre heures chacun; et _il n'y a rien de plus impossible_. + +Adieu. + + * * * * * + +J'ai demandé à Schott et à Schlesinger, qui ont de la musique d'église, +s'ils avaient ce que vous me demandez; mais ils n'ont rien que de très +grand. + +J'ai fait un _Salutaris_ à trois voix avec accompagnement d'orgue au +piano; je l'ai cherché toute la journée pour vous l'envoyer, je n'ai pas +pu le retrouver; comme il ne valait pas grand'chose, je l'aurai +vraisemblablement brûlé cet hiver. + + + + +XIV + +Paris, ce 3 juin 1829. + + + Mon cher ami, + +Voilà bientôt trois mois que je n'ai pas reçu de vos nouvelles; j'ai +voulu attendre toujours, pensant que peut-être vous étiez en voyage; +mais il paraît que vous n'avez pas quitté Belley, car ma soeur m'écrit, +il y a peu de jours, que vous lui avez envoyé des airs suisses dont elle +me charge de vous remercier. Il y a donc nécessairement quelque chose +d'extraordinaire. + +Je vous ai envoyé _Faust_ avec les exemplaires sans titre du _Stabat_; +vous ne m'avez pas accusé réception, je n'y conçois absolument rien. +Peut-être y a-t-il quelque nouvelle lutte anonyme. Votre père intercepte +peut-être notre correspondance. Peut-être ajoutez-vous foi vous-même aux +absurdes calomnies qu'on a répandues sur mon compte auprès de votre +famille. + +Je ne vous ai pas envoyé les titres du _Stabat_; Marescot est reparti +pour la province, et je ne sais où le prendre. _Faust_ a le plus grand +succès parmi les artistes; Onslow est venu chez moi un matin me +déconcerter par les éloges les plus passionnés; Meyerbeer vient d'écrire +de Baden à Schlesinger pour lui en demander un exemplaire. Urhan, +Chélard, beaucoup des artistes les plus marquants de l'Opéra se sont +procuré des exemplaires, et, chaque soir, ce sont de nouvelles +félicitations. Dans tout cela, rien ne m'a frappé comme l'enthousiasme +de M. Onslow. Vous savez que, depuis la mort de Beethoven, il tient le +sceptre de la musique instrumentale. Spontini vient de monter à Berlin +son opéra du _Colporteur_, qui a obtenu un immense succès; il est +extrêmement difficile sur l'originalité, et il m'a assuré qu'il ne +connaissait rien de plus original que _Faust_. + +--J'aime bien ma musique, ajoutait-il; mais, en conscience, je me crois +incapable d'en faire autant. + +A tout cela, je ne répondais guère que des bêtises, tellement j'étais +troublé de cette visite inattendue. + +Le surlendemain, Onslow m'a envoyé un exemplaire de la partition de ses +deux grands quintetti. + +C'est jusqu'à présent le suffrage qui m'a le plus touché. + +J'ai payé ce que je devais à l'imprimeur, une élève m'étant survenue. + +Je suis toujours très heureux, ma vie est toujours charmante; point de +douleurs, jamais de désespoir, beaucoup d'illusions; pour achever de +m'enchanter, _les Francs Juges_ viennent d'être refusés par le jury de +l'Opéra. M. Alexandre Duval, qui a lu le poème au comité, m'a dit qu'on +l'avait trouvé long et obscur; il n'y a que la scène des Bohémiens qui a +plu à tout le monde; du reste, il trouve, lui, que le style est très +remarquable et qu'il y a _un avenir poétique là dedans_. + +Je vais me le faire traduire en allemand. J'achèverai la musique; j'en +ferai un opéra comme le _Freyschütz_, moitié parlé, moitié mélodrame, et +le reste musique; j'ajouterai quatre ou cinq morceaux, tels que le +finale du premier acte, les quintetti, l'air de Lénor, etc., etc. On +m'assure que Spohr n'est point jaloux et cherche, au contraire, à aider +les jeunes gens; alors, si j'ai le prix à l'Institut, je partirai dans +quelques jours pour Cassel; il y dirige le théâtre, et je pourrai faire +entendre là _les Francs Juges_. Quel que soit le résultat final de tout +cela, je ne suis pas moins extrêmement sensible aux peines que cet +ouvrage vous a coûtées, et je vous en remercie mille fois. Il me plaît, +à moi, beaucoup. Je prépare un grand concert pour le commencement de +décembre, où je ferai entendre _Faust_ avec deux grandes ouvertures et +quelques mélodies irlandaises qui ne sont pas gravées. Je n'en ai +encore terminé qu'une; Gounet me fait beaucoup attendre les autres. + +La _Revue musicale_ a publié un article fort bon sur _Faust_; je ne l'ai +pas fait annoncer encore dans les autres journaux. + +Je ne puis pas me livrer à la moindre composition importante; quand j'ai +la force de travailler, je copie des parties pour le concert futur, et +je n'ai pas beaucoup de temps à y consacrer; on me tourmente pour des +articles de journaux. Je suis chargé de la correspondance, à peu près +gratuite, de la _Gazette musicale de Berlin_. On me traduit en allemand; +le propriétaire est à Paris dans ce moment, et il m'ennuie. Pour _le +Correspondant_, un seul article a paru; comme dans le second, +j'attaquais l'école italienne. M. de Carné m'a écrit avant-hier pour me +prier d'en faire un autre sur un sujet différent. On a trouvé que +j'étais un _peu dur_ pour l'école italienne. La _Prostituée_ trouve donc +des amants même parmi les gens religieux. + +Je prépare une notice bibliographique sur Beethoven. + +J'ai mes entrées au théâtre allemand; le _Freyschütz_ et _Fidelio_ m'ont +donné des sensations nouvelles, malgré le détestable orchestre des +Italiens, dont la voix publique fait enfin justice; les journaux +d'aujourd'hui surtout le tuent. + +On m'a offert de me présenter à Rossini; je n'ai pas voulu, comme vous +pensez bien; je n'aime pas ce Figaro, ou plutôt je le hais tous les +jours davantage; ses plaisanteries absurdes sur Weber, au foyer du +théâtre allemand, m'ont exaspéré; je regrettais bien de ne pas être de +la conversation pour lui lâcher ma bordée. + +Mon pauvre Ferrand, je vous écris de bien longues digressions qui ne +vous intéressent guère; je suis porté à craindre que mes lettres n'aient +plus pour vous l'intérêt d'autrefois. S'il ne s'était pas fait en vous +quelque étrange changement, seriez-vous resté depuis si longtemps sans +répondre à ma lettre qui accompagnait le paquet de musique? C'est +pendant la semaine sainte que vous avez dû la recevoir. Vous ne m'avez +même pas écrit un mot d'amitié après que je vous ai annoncé que je +perdais toutes les espérances dont j'avais été bercé. Je ne suis pas +plus avancé que le premier jour; cette passion me tuera; on a répété si +souvent que l'espérance seule pouvait entretenir l'amour! Je suis bien +la preuve du contraire. Le feu ordinaire a besoin d'air, mais le feu +électrique brûle dans le vide. Tous les journaux anglais retentissent de +cris d'admiration pour son génie. Je reste obscur. Quand j'aurai écrit +une composition instrumentale, immense, que je médite, je veux pourtant +aller à Londres la faire exécuter; que j'obtienne sous ses yeux un +brillant succès! + +O mon cher ami, je ne puis plus écrire: la faiblesse m'ôte la plume des +doigts. + +Adieu. + + + + +XV + +15 juin 1829. + + +Oui, mon cher ami, il est entièrement vrai que je n'ai pas reçu de vos +nouvelles jusqu'à ce 11 juin; et il m'est impossible de concevoir ce que +sont devenues vos lettres; peut-être le découvrirez-vous; j'en doute. + +Je serais enchanté d'être annoncé dans le _Journal de Genève_, si vous +pouvez l'obtenir. Je vous prie de ne pas vous laisser entraîner par +votre amitié en parlant de mon ouvrage (_Faust_): rien ne paraît plus +étrange aux lecteurs froids que cet enthousiasme qu'ils ne conçoivent +pas. Je ne sais que vous dire pour le sommaire d'articles que vous me +demandez; voyez celui de la _Revue musicale_, et parlez de chaque +morceau en particulier; ou, si cela ne convient pas au cadre du journal, +appuyez davantage sur le _Premier choeur_, le _Concert des Sylphes_, le +_Roi de Thulé_ et la _Sérénade_, et surtout sur le double orchestre du +_concert_, dont la _Revue_ n'a pas fait mention, puis quelques +considérations sur le style mélodique et les innovations que vous aurez +le mieux senties. + +Je ne fais rien annoncer dans les autres journaux, parce que j'attends +tous les jours la réponse de Goethe, qui m'a fait prévenir qu'il allait +m'écrire et qui ne m'écrit pas. Dieu! quelle impatience j'éprouve de +recevoir cette lettre. Je suis un peu mieux depuis deux jours. La +semaine dernière, j'ai été pris d'un affaissement nerveux tel, que je ne +pouvais presque plus marcher ni m'habiller le matin; on m'a conseillé +des bains qui n'ont rien fait; je suis resté tranquille, et la jeunesse +a repris le dessus. Je ne puis me faire à l'impossible. C'est +précisément parce que c'est impossible que je suis si peu vivant. + +Cependant il faut sans cesse m'occuper: j'écris une vie de Beethoven +pour _le Correspondant_. Je ne puis trouver un instant pour composer; le +reste du temps, il faut que je copie des parties. + +Quelle vie! + +Adieu. + + + + +XVI + +15 juillet 1829. + + + Mon cher ami, + +Je vous réponds courrier par courrier, comme vous me le demandez. J'ai +reçu vos deux actes sans encombre. Je trouve le dernier magnifique; +l'interrogatoire surtout est de la plus grande beauté; le dénouement +vaut mille fois mieux que celui dont nous étions convenus. Les +observations que j'ai à vous faire portent uniquement sur la coupe des +morceaux de musique et le rapprochement trop fréquent de sensations +semblables, qui amèneraient une monotonie désagréable au premier acte; +mais nous reparlerons de cela. + +Vous auriez déjà reçu depuis longtemps la musique que je dois vous +envoyer; mais il faut bien finir par vous avouer le motif de ce retard. +Depuis mon concert, mon père a pris une nouvelle boutade et ne veut plus +m'envoyer ma pension, de sorte que je me trouve tellement à court +d'argent, que les trente ou quarante francs que coûterait la copie de +mes deux morceaux m'ont arrêté jusqu'à présent; je n'ai pas voulu +demander à Auguste de me les prêter, parce que je lui dois déjà +cinquante francs. Je ne puis pas copier moi-même, puisque, depuis quinze +jours, je suis enfermé à l'Institut; cet abominable concours est pour +moi de la dernière nécessité, puisqu'il donne de l'argent et qu'on ne +peut rien faire sans ce vil métal. + + _Auri sacra fames quid non mortalia pectora cogis!_ + +Mon père n'a pas même voulu fournir à la dépense de mon séjour à +l'Institut; c'est M. Lesueur qui y a pourvu. Je vous écrirai dès que +j'aurai des nouvelles à vous apprendre. Le jeune Daudert, qui part le 12 +du mois d'août, se chargera de vous porter la musique, si je puis +l'avoir à cette époque. Je suis trop abattu pour vous écrire plus +longuement. J'oubliais de vous dire que Gounet a fini son deuxième acte. + +Adieu. Je suis bien aise que vous ayez fait la connaissance de Casimir +Faure. + +On donne _la Vestale_ ce soir pour la première fois depuis sept mois, et +je ne puis y aller; j'aurais eu des billets de madame Dabadie. C'est +elle qui me chantera ma scène, elle me l'a promis. + + + + +XVII + +21 août 1829. + + + Mon cher ami, + +Je vous envoie enfin la musique que vous attendez depuis si longtemps; +il y a de ma faute et de celle de mon imprimeur. Pour moi, le concours +de l'Institut m'excuse un peu, et toutes les nouvelles agitations, _the +new pangs of my despised love_, me justifient malheureusement trop de ne +penser à rien. Oui, mon pauvre et cher ami, mon coeur est le foyer d'un +horrible incendie; c'est une forêt vierge que la foudre a embrasée; de +temps en temps, le feu semble assoupi, puis un coup de vent... un éclat +nouveau... le cri des arbres s'abîmant dans la flamme, révèlent +l'épouvantable puissance du fléau dévastateur. + +Il est inutile d'entrer dans les détails des nouvelles secousses que +j'ai reçues dernièrement; mais tout se réunit. Cet absurde et honteux +concours de l'Institut vient de me faire le plus grand tort à cause de +mes parents. Ces messieurs les juges, qui ne sont pas _les Francs +Juges_, ne veulent pas, disent-ils, m'encourager dans une fausse route. +Boïeldieu m'a dit: + +--Mon cher ami, vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jeté à +terre. J'étais venu avec la ferme conviction que vous l'auriez; mais +quand j'ai entendu votre ouvrage!... Comment voulez-vous que je donne un +prix à une chose dont _je n'ai pas d'idée_. Je _ne comprends pas_ la +moitié de Beethoven, et vous voulez aller plus loin que Beethoven! +Comment voulez-vous que je comprenne? Vous vous jouez des difficultés +de l'harmonie en prodiguant les modulations; et moi qui _n'ai pas fait +d'études harmoniques_, qui _n'ai aucune expérience de cette partie de +l'art_! C'est peut-être ma faute! je n'aime que la musique qui me berce. + +--Mais, monsieur, si vous voulez que j'écrive de la musique douce, il ne +faut pas nous donner un sujet comme Cléopâtre: une reine désespérée qui +se fait mordre par un aspic et meurt dans les convulsions! + +--Oh! mon ami, on peut toujours mettre de la grâce dans tout; mais je +suis bien loin de dire que votre ouvrage soit mauvais; je dis seulement +que je ne le comprends pas encore, il faudrait que je l'entendisse +plusieurs fois avec l'orchestre. + +--M'y suis-je refusé? + +--D'ailleurs, en voyant toutes ces formes bizarres, cette haine pour +tout ce qui est connu, je ne pouvais m'empêcher de dire à mes collègues +de l'Institut qu'un jeune homme qui a de pareilles idées, et qui écrit +ainsi, doit _nous mépriser du fond de son coeur_. Vous êtes un être +volcanisé, mon cher ami, et il ne faut pas écrire pour soi; toutes les +organisations ne sont pas de cette trempe. Mais venez chez moi, +faites-moi ce plaisir, nous causerons, _je veux vous étudier_. + +D'un autre côté, Auber me prend à part à l'Opéra, et, après m'avoir dit +à peu près la même chose, sinon qu'il fallait faire ces cantates _comme +on fait une symphonie_, sans égard pour l'expression des paroles; il a +ajouté: + +--Vous fuyez les lieux communs; mais vous n'avez pas à redouter de faire +jamais de platitudes; ainsi le meilleur conseil que je puisse vous +donner, c'est de chercher à écrire platement, et, quand vous aurez fait +quelque chose qui vous paraîtra horriblement plat, _ce sera justement ce +qu'il faut_. Et songez bien que, si vous faisiez de la musique comme +vous la concevez, le public ne vous comprendrait pas et les marchands de +musique ne vous achèteraient pas. + +Mais, encore une fois, quand j'écrirai pour les boulangers et les +couturières, je n'irai pas choisir pour texte les passions de la reine +d'Égypte et ses méditations sur la mort. O mon cher Ferrand, je voudrais +pouvoir vous faire entendre la scène où Cléopâtre réfléchit _sur +l'accueil que feront à son ombre celles des Pharaons ensevelis dans les +pyramides_. C'est terrible, affreux! c'est la scène où Juliette médite +sur son ensevelissement dans les caveaux des Capulets, environnée +vivante des ossements de ses aïeux, du cadavre de Tybalt; cet effroi +qui va en augmentant!... ces réflexions qui se terminent par des cris +d'épouvante accompagnés par un orchestre de basses pinçant ce rythme: + +[Illustration: notation musicale + +Oh! Shakspeare! +Shakspeare! +] + +Au milieu de tout cela, mon père se lasse de me faire une pension dont +je ne puis me passer; je vais retourner à la Côte, où je prévois bien de +nouvelles tracasseries, et pourtant je ne vis que pour la musique, elle +seule me soutient sur cet abîme de maux de toute espèce. N'importe, il +faut que j'y aille, et _il faut_ que vous veniez me voir; songez donc +que nous nous voyons si rarement, que ma vie est si fragile, et que nous +sommes si près! Je vous écrirai aussitôt après mon arrivée. + +_Guillaume Tell?..._ Je crois que tous les journalistes sont décidément +devenus fous; c'est un ouvrage qui a quelques beaux morceaux, qui n'est +pas absurdement écrit, où il n'y a pas de _crescendo_ et un peu moins de +grosse caisse, voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment, +toujours de l'art, de l'habitude, du savoir-faire, du maniement du +public. Ça ne finit pas; tout le monde bâille, l'administration donne +force billets. Adolphe Nourrit, dans le jeune Melchtal, est sublime; +mademoiselle Taglioni n'est pas une danseuse, c'est un esprit de l'air, +c'est Ariel en personne, une fille des cieux. Et on ose porter cela plus +haut que Spontini! J'en parlais avant-hier avec M. de Jouy, à +l'orchestre. On donnait _Fernand Cortez_, et, quoique l'auteur du poème +de _Guillaume Tell_, il ne parlait de Spontini que comme nous, avec +adoration. Il (Spontini) revient incessamment à Paris; il s'est brouillé +avec le roi de Prusse, son ambition l'a perdu. Il vient de donner un +opéra allemand qui est tombé à plat; les succès de Rossini le font +devenir fou: cela se conçoit; mais il devrait se mettre au-dessus des +engouements du public. L'auteur de _la Vestale_ et de _Cortez_ écrire +pour le public!... Des gens qui applaudissent _le Siège de Corinthe_, +venir me dire _qu'ils aiment Spontini_, et celui-ci rechercher de +pareils suffrages!... Il est très malheureux; le non-succès de son +dernier ouvrage le tue. + +Je fais des mélodies irlandaises de Moore, que Gounet me traduit; j'en +ai fait une, il y a quelques jours, dont je suis ravi. Ces jours-ci, on +va présenter un opéra pour moi à Feydeau, j'en suis fort content; +puisse-t-il être reçu! + +Vous me promettez toujours quelque chose et vous ne faites rien; +cependant nous touchons à une révolution théâtrale qui nous serait +favorable, songez-y! La Porte-Saint-Martin est ruinée, les Nouveautés de +même; et les directeurs de ces deux théâtres tendent les bras à la +musique; il est vraisemblable que le ministère va donner l'autorisation +d'un théâtre d'opéra nouveau; je vous le dis parce que je le sais. + +Adieu. + + + + +XVIII + +3 octobre 1829. + + + Mon cher Ferrand, + +Je vous écris deux mots à la hâte. Les hostilités ont recommencé. Je +donne un concert le 1er novembre prochain, jour de la Toussaint. + +J'ai déjà obtenu la salle des Menus-Plaisirs; Chérubini, au lieu de me +contrarier cette fois-ci, est indisposé. Je donnerai _deux grandes +ouvertures: le Concert des Sylphes_, _le Grand Air de Conrad_ (auquel +j'ai ajouté un récitatif obligé et dont j'ai retouché l'instrumentation). + +C'est madame J. Dabadie qui m'a promis hier de me le chanter. + +Hiller me joue un concerto de piano de Beethoven, qui n'a jamais été +exécuté à Paris; sublime! immense! + +Mademoiselle Heinefetter, dont les journaux ont dû vous apprendre le +succès au théâtre Italien, me chantera la scène du _Freyschütz_ en +allemand; du moins, elle ne demande pas mieux; il ne manque plus que +l'autorisation de M. Laurent, le directeur. + +Habeneck conduit mon orchestre, lequel, vous pouvez le croire, sera +fulminant. + +Sera-t-il dit que vous ne m'entendrez jamais? Venez donc à Paris, ne +fût-ce que pour huit jours. + +Je n'ai pas pu aller à la Côte. J'ai tant à courir, à copier, que je +vous quitte déjà; mais écrivez-moi le plus tôt possible, je vous en +prie. Apprenez-moi surtout que vous trouverez quelque prétexte auprès de +votre père pour venir passer la Toussaint ici. + +Adieu. + + * * * * * + +Meyerbeer vient d'arriver de Vienne; le lendemain de son retour, il m'a +fait complimenter par Schlesinger, sur _Faust_. + +Un journal musical m'a fait un article de trois colonnes. Si je puis +m'en procurer encore un exemplaire, je vous l'enverrai. + +_Farewell, we may meet again, I trust, come, come then; 'tis not so +long._ + + + + +XIX + +Vendredi soir, 30 octobre 1829. + + +Ferrand, Ferrand, ô mon ami! où êtes-vous? Nous avons fait la première +répétition ce matin. Quarante-deux violons, total cent dix musiciens! Je +vous écris chez le restaurateur Lemardelay en attendant mon dessert. +Rien, je vous jure, rien n'est si terriblement affreux que mon ouverture +des _Francs Juges_. O Ferrand, mon cher ami, vous me comprendriez; où +êtes-vous? C'est un hymne au désespoir, mais le désespoir le plus +désespérant qu'on puisse imaginer, horrible et tendre. Habeneck, qui +conduit mon immense orchestre, en est tout effrayé. Ils n'ont jamais +rien vu de si difficile; mais aussi il paraît qu'ils trouvent que ce +n'est pas mal, car ils me sont tombés dessus après la fin de +l'ouverture, non seulement avec des applaudissements forcenés, mais avec +des cris presque aussi effrayants que ceux de mon orchestre. O Ferrand, +Ferrand, pourquoi n'êtes-vous pas ici? + +Je vais à l'Opéra tout à l'heure chercher l'harmonica; on m'en a apporté +un ce matin qui est trop bas, et nous n'avons pu nous en servir. Le +sextuor de _Faust_ va à ravir, mes sylphes sont enchantés. L'ouverture +de _Waverley_ ne va pas encore bien; demain, nous la répéterons encore, +et définitivement elle ira. Et le _Jugement dernier_, comme vous le +connaissez, plus un récitatif accompagné par quatre paires de timbales +en harmonie. O Ferrand! Ferrand! cent vingt lieues! + +...Hier, j'étais malade à ne pouvoir marcher; aujourd'hui, le feu de +l'enfer qui a dicté _les Francs Juges_ m'a rendu une force incroyable; +il faut que je coure encore ce soir tout Paris. Le concerto de Beethoven +est une conception prodigieuse, étonnante, sublime! Je ne sais comment +exprimer mon admiration. + +_Oh! les sylphes!..._ + +Je me suis fait un solo de grosse caisse pianissimo dans _les Francs +Juges_. + +_Intonuere cavæ gemitumque dedere cavernæ._ + +Enfin, c'est affreux! tout ce que mon coeur peut contenir de rage et de +tendresse est dans cette ouverture. + +O Ferrand! + + + + +XX + +Paris, 6 novembre 1829. + + + Mon cher Ferrand, + +J'aurais dû plus tôt vous rendre compte de mon concert; d'après ma +dernière lettre, vous êtes sans doute bouillant d'impatience d'avoir des +détails. Mais d'abord êtes-vous bien rétabli? Votre maladie a-t-elle +tout à fait disparu? Gounet a reçu une lettre d'Auguste, qui lui +apprenait le mauvais état de votre santé, et ce que vous m'en avez dit +vous-même me fait craindre qu'elle ne soit pas encore très bonne. + +Quoi qu'il en soit, puisque vous vous intéressez si vivement à ce qui me +touche et que votre amitié vous fait prendre tant de part à toutes mes +agitations, je vous dirai que j'ai obtenu un succès immense; l'ouverture +des _Francs Juges_ surtout a bouleversé la salle; elle a obtenu quatre +salves d'applaudissements. Mademoiselle Marinoni venait d'entrer en +scène pour chanter une pasquinade italienne; profitant de ce moment de +calme, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre une liasse +de musique sur une banquette; le public m'a aperçu; alors les cris, les +bravos ont recommencé, les artistes s'y sont mis, la grêle d'archets est +tombée sur les violons, les basses, les pupitres; j'ai failli me trouver +mal. Et des embrassades à n'en plus finir; mais vous n'étiez pas là!... +En sortant, après que la foule a été écoulée, les artistes m'ont attendu +dans la cour du Conservatoire, et, dès que j'ai paru, les +applaudissements en plein air ont recommencé. Le soir, à l'Opéra, même +effet; c'était une fermentation à l'orchestre, au foyer. O mon ami, que +n'êtes-vous ici! Depuis dimanche, je suis d'une tristesse mortelle; +cette foudroyante émotion m'a abîmé; j'ai sans cesse les yeux pleins de +larmes, je voudrais mourir. + +Quant à la recette, elle a totalement couvert les frais, et même j'y +gagne cent cinquante francs. Je vais en donner les deux tiers à Gounet, +qui a eu la bonté de me prêter de l'argent et qui en est, je crois, plus +pressé que vous. Aussitôt que j'aurai pu réaliser une somme un peu +présentable, je m'empresserai de vous la faire parvenir; car je suis +tourmenté de vous devoir si longtemps. + +Il n'y a encore que _le Figaro_ et les _Débats_ qui aient parlé de mon +concert. Castil-Blaze n'entre dans aucun détail; ces animaux ne savent +parler que quand il n'y a rien à dire; je vous enverrai tous les +journaux littéraires qui auront fait mention de moi. + +Adieu; rétablissez-vous vite et écrivez-moi. + +Votre ami. + + + + +XXI + +Paris, 4 décembre 1829. + + + Mon cher Ferrand, + +Je ne reçois point de réponse à deux lettres que je vous ai adressées et +à l'envoi des journaux relatifs à mon concert. Vous êtes malade; c'est +sûr; n'auriez-vous point de moyens de me faire donner de vos nouvelles +et de me tirer de l'inquiétude mortelle où je suis depuis si +longtemps?... + +Une lettre d'Auguste à Gounet ne disait rien de bon sur votre santé. + +Je vous en prie, écrivez-moi seulement un mot ou faites-moi écrire. + +Je vous enverrai dans peu quelques nouvelles compositions que je viens +de faire graver. + +Adieu. J'attends. + + + + +XXII + +Paris, 27 décembre 1829. + + + Mon cher Ferrand, + +_D'abord les affaires sérieuses._ + +J'ai vu M. Rocher le soir même du jour où j'ai reçu votre lettre. Il m'a +répondu, au sujet de Germain, qu'une seule place de juge auditeur était +vacante à Lyon et qu'elle venait d'être donnée. Ainsi il n'y a pas +d'espoir. + +_Puis les félicitations._ + +Je vous complimente mille fois, à mon tour, sur le beau succès que vous +venez d'obtenir. Je ne suis pas en peine sur l'impression que vous avez +dû produire, animé comme vous l'étiez par l'indignation et l'intérêt que +vous inspire votre client.--Encore! Embrassez bien pour moi cet +excellentissime Auguste; je suis heureux pour lui de cette bonne chance. +Gounet lui adresse beaucoup de félicitations là-dessus. Dites-lui que si +je ne lui ai pas écrit, c'est que... c'est que... je suis un paresseux +qui pense cependant toujours à lui avec la plus vive affection. + +_Ensuite les reproches._ + +Vous n'êtes pas pardonnable de m'avoir laissé aussi longtemps dans +l'inquiétude. Je vous ai écrit trois fois, et vous me répondez un mois +et demi après la troisième lettre. Je vous croyais toujours malade. Je +pensais que, peut-être, on avait intercepté nos lettres. Je vous ai +envoyé les journaux; ils se sont perdus. Si vous y tenez beaucoup, je +vous adresserai les exemplaires que j'ai, à condition que vous me les +renverrez après les avoir lus. Je puis en avoir besoin. + +_Puis les promesses._ + +Vous recevrez, d'ici à une vingtaine de jours, notre collection de +_Mélodies irlandaises_, avec le ballet des _Ombres_, que Dubois m'a prié +de faire et qui est déjà gravé. J'ai essayé une musique pour un des +couplets de votre satanique chanson. Elle est passable pour cette +strophe; mais elle ne peut aller avec les autres. C'est horriblement +difficile à faire. Vous êtes trop poète pour le musicien. Je ne sais si +je réussirai. Dans tous les cas, votre morceau est admirable de vérité +horrible, d'expressions hardies et de nouveauté. + +_Ensuite les aveux._ + +Je m'ennuie, je m'ennuie!... Toujours la même chose!... + +Mais je m'ennuie à présent avec une rapidité étonnante, je consomme plus +d'ennuis en une heure qu'autrefois en un jour. Je bois le temps comme +les canards mâchent l'eau pour y trouver à vivre, et, comme eux, je n'y +trouve que quelques insectes malotrus. Que faire? que faire? + +Adieu; au moins, répondez-moi toutes les deux lettres. + +Votre ami. + + + + +XXIII + +Paris, 2 janvier 1830. + + + Mon cher ami, + +Je vous ai écrit il y a huit jours; votre lettre que je reçois à +l'instant ne fait pas mention de la mienne; il est possible que les +mauvais chemins, en retardant le courrier, aient fait croiser notre +correspondance. Dieu veuille qu'elle ne soit pas encore perdue! + +Non, je n'ai jamais eu de nouvelle des trente-cinq francs que vous +m'avez expédiés de Lyon. Je vous l'avais fait savoir dans l'une des +trois lettres que je vous ai adressées depuis mon concert; comme vous ne +m'en avez manifesté ni inquiétude ni étonnement dans votre tardive +réponse, je pense que la lettre où je vous en parlais ne vous est pas +non plus parvenue. J'aurais depuis longtemps remis à Marescot les +trente-cinq francs que M. Dupart lui doit; mais le fait est que, depuis +que je me suis mis à faire graver ma musique, je n'ai jamais eu la +moindre avance disponible. Quand ensuite vous m'écrivîtes, il y a un +mois et demi, que vous m'aviez adressé de Lyon un mandat de trente-cinq +francs, je vous écrivis que je ne l'avais pas reçu, et j'attendais pour +savoir ce qu'il était devenu. Jamais je ne fus plus surpris qu'en voyant +le silence que vous gardiez à cet égard dans votre avant-dernière +lettre. + +Ainsi donc, vous m'avez envoyé une fois le manuscrit des _Francs +Juges_.... PERDU!. */ + +Une autre fois, un mandat de trente-cinq francs.... PERDU!. + +Je vous ai envoyé un paquet de journaux affranchis par moi et mis à la +poste par moi.... PERDU!. Vous m'écrivîtes de ne pas vous répondre +quatre jours avant votre dernier voyage à Paris; si vous ne me l'aviez +pas dit, je n'en saurais rien.... PERDU!. + +Je vous avais écrit cette fameuse lettre dont le sort nous a si fort +inquiété.... PERDU!. + +Je vous écrit trois fois depuis mon concert et vous ai appris dans la +seconde lettre, je crois, que je n'avais pas reçu l'argent de Marescot; +ce n'est qu'aujourd'hui que vous me dites que vous le savez; encore +n'est-ce pas moi qui vous en informe; donc, cette lettre a encore été... +PERDUE! + +Mon cher ami, il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela qu'il +faut absolument éclaircir. + +Marescot est parti ces jours-ci pour la province; je le rencontrai chez +mon imprimeur dernièrement, et il m'apprit qu'il allait écrire à M. +Dupart pour son argent. Dans le cas même où il serait ici, je serais +absolument incapable de le lui donner; car je suis dans ce moment avec +ma pension payée et vingt francs. Je dois recevoir deux cents francs de +Troupenas dans quelques jours, pour les corrections de _Guillaume Tell_ +que je fais pour lui. Je suis toujours ainsi, mille fois plus gueux +qu'un peintre; je n'ai en tout que deux élèves qui me rapportent +quarante-quatre francs par mois. Mon père m'envoie de l'argent de temps +en temps; puis, quand j'ai pris mes mesures pour être un peu à l'aise, +viennent ses commissions, qu'il faut presque toujours payer, qui +dérangent toute mon économie. Je vous dois, je dois encore plus de cent +francs à Gounet; cette gêne perpétuelle, ces idées de dettes, +quoiqu'elles soient contractées envers des amis éprouvés, me tourmentent +continuellement. D'un autre côté, votre père couve toujours l'absurde +idée que je suis un joueur, moi qui n'ai jamais touché une carte ni mis +le pied dans une maison de jeu. Cette pensée qu'aux yeux de vos parents +notre liaison n'est pas des plus avantageuses pour vous me met hors de +moi. + +Ne m'envoyez pas votre _Dernière Nuit de Faust_. Si je l'avais entre les +mains, je ne pourrais résister; cependant mon plan de travail est tracé +pour longtemps. J'ai à faire une immense composition instrumentale pour +mon concert de l'année prochaine, auquel il faudra bien que vous +assistiez. Si je réussis dans votre chanson de _Brigands_ que je trouve +sublime, vous ne l'attendrez pas longtemps. On grave nos mélodies; dès +qu'elles paraîtront, nous vous les expédierons: ce qui ne veut pas dire +que vous les recevrez. Plusieurs vous plairont, je l'espère. Nous les +faisons graver à nos frais, Gounet et moi, et nous comptons y gagner au +bout de quelque temps. Avez-vous les _Contes fantastiques_ d'Hoffman? +C'est fort curieux! + +Quand vous verrons-nous ici? Écrivez-moi donc plus souvent, je vous en +prie en grâce. + +Adieu; je vous embrasse. + + + + +XXIV + +Paris, 6 février 1830. + + + Mon cher ami, + +Votre lettre et les trente-cinq francs qu'elle contenait me sont +parvenus cette fois. Marescot n'est pas à Paris; dès qu'il sera revenu, +je les lui remettrai. Je frémis en songeant à ce que vous devez souffrir +de vos dents; si cela peut vous consoler, je vous dirai que je suis à +peu près dans le même cas; toutes mes dents se carient peu à peu, et, le +mois dernier, je souffrais comme un damné! J'ai essayé de plusieurs eaux +spiritueuses; le _paraguay-roux_, dont j'avais beaucoup entendu parler, +a calmé en deux jours une douleur terrible, causée par une dent creuse; +je remplissais le creux avec du coton imbibé, et je me gargarisais la +bouche avec de l'eau dans laquelle j'avais versé quelques gouttes du +spécifique; essayez-en, ne négligez rien; mais j'ai un autre mal dont +rien, à ce qu'il paraît, ne pourra me guérir, qu'un spécifique contre la +vie. + +Après quelque temps d'un calme troublé violemment par la composition de +l'_Élégie en prose_ qui termine mes Mélodies, je viens d'être replongé +dans toutes les angoisses d'une interminable et inextinguible passion, +sans motif, sans sujet. Elle est toujours à Londres, et cependant je +crois la sentir autour de moi; tous mes souvenirs se réveillent et se +réunissent pour me déchirer; j'écoute mon coeur battre, et ses +pulsations m'ébranlent comme les coups de piston d'une machine à vapeur. +Chaque muscle de mon corps frémit de douleur... Inutile!... Affreux!... + +Oh! malheureuse! si elle pouvait un instant concevoir toute la poésie, +tout l'infini d'un pareil amour, elle volerait dans mes bras, dût-elle +mourir de mon embrassement. + +J'étais sur le point de commencer ma grande symphonie (_Épisode de la +vie d'un artiste_), où le développement de mon infernale passion doit +être peint; je l'ai toute dans la tête, mais je ne puis rien écrire... +Attendons. + +Vous recevrez, en même temps que ma lettre, deux exemplaires de mes +chères Mélodies; un artiste du Théâtre-Italien de Londres vient d'en +emporter pour Moore, qu'il connaît et à qui nous les avons dédiées. +Adolphe Nourrit vient de les adopter pour les chanter aux soirées où il +va habituellement. + +Il s'agit maintenant de les faire annoncer; mais je n'ai plus +d'activité... + +Mon cher ami, écrivez-moi souvent et longuement, je vous en supplie; je +suis séparé de vous; que vos pensées me parviennent du moins. Il m'est +insupportable de ne pas vous voir; faut-il qu'à travers les nuages +chargés de foudre qui grondent sur ma tête un seul rayon de l'astre +paisible ne puisse venir me consoler!... + +Adieu donc; j'attends une lettre de vous dans neuf jours, si votre état +maladif vous permet d'écrire. + +Votre fidèle ami. + + + + +XXV + +Paris, 16 avril 1830. + + + Mon cher ami, + +J'ai demeuré bien longtemps sans vous écrire, mais j'ai aussi vainement +attendu la lettre que vous deviez m'adresser par Auguste à son passage à +Paris; depuis ma dernière, j'ai essuyé de terribles rafales, mon +vaisseau a craqué horriblement, mais s'est enfin relevé; il vogue à +présent passablement. D'affreuses vérités, découvertes à n'en pouvoir +douter, m'ont mis en train de guérison; et je crois qu'elle sera aussi +complète que ma nature tenace peut le comporter. Je viens de sanctionner +ma résolution par un ouvrage qui me satisfait complètement et dont +voici le sujet, qui sera exposé dans un programme et distribué dans la +salle le jour du concert. + + _Épisode de la vie d'un artiste_ (grande symphonie fantastique en + cinq parties). + + PREMIER MORCEAU: double, composé d'un court adagio, suivi + immédiatement d'un allégro développé (vague des passions; rêveries + sans but; passion délirante avec tous ses accès de tendresse, + jalousie, fureur, craintes, etc., etc.). + + DEUXIÈME MORCEAU: _Scène aux champs_ (adagio, pensées d'amour et + espérance troublées par de noirs pressentiments). + + TROISIÈME MORCEAU: _Un bal_ (musique brillante et entraînante). + + QUATRIÈME MORCEAU: _Marche au supplice_ (musique farouche, + pompeuse). + + CINQUIÈME MORCEAU: _Songe d'une nuit du sabbat_. + +A présent, mon ami, voici comment j'ai tissé mon roman, ou plutôt mon +histoire, dont il ne vous est pas difficile de reconnaître le héros. + +Je suppose qu'un artiste doué d'une imagination vive, se trouvant dans +cet état de l'âme que Chateaubriand a si admirablement peint dans +_René_, voit pour la première fois une femme qui réalise l'idéal de +beauté et de charmes que son coeur appelle depuis longtemps, et en +devient éperdument épris. Par une singulière bizarrerie, l'image de +celle qu'il aime ne se présente jamais à son esprit que accompagnée +d'une pensée musicale dans laquelle il trouve un caractère de grâce et +de noblesse semblable à celui qu'il prête à l'objet aimé. Cette double +idée fixe le poursuit sans cesse: telle est la raison de l'apparition +constante, dans tous les morceaux de la symphonie, de la mélodie +principale du premier allégro (nº 1). + +Après mille agitations, il conçoit quelques espérances; il se croit +aimé. Se trouvant un jour à la campagne, il entend au loin deux pâtres +qui dialoguent un ranz de vaches; ce duo pastoral le plonge dans une +rêverie délicieuse (nº 2). La mélodie reparaît un instant au travers des +motifs de l'adagio. + +Il assiste à un bal, le tumulte de la fête ne peut le distraire; son +idée fixe vient encore le troubler, et la mélodie chérie fait battre son +coeur pendant une valse brillante (nº 3). + +Dans un accès de désespoir, il s'empoisonne avec de l'opium; mais, au +lieu de le tuer, le narcotique lui donne une horrible vision, pendant +laquelle il croit avoir tué celle qu'il aime, être condamné à mort et +assister à sa propre exécution. Marche au supplice; cortège immense de +bourreaux, de soldats, de peuple. A la fin, la _mélodie_ reparaît +encore, comme une dernière pensée d'amour, interrompue par le coup fatal +(nº 4). + +Il se voit ensuite environné d'une foule dégoûtante de sorciers, de +diables, réunis pour fêter la nuit du sabbat. Ils appellent au loin. +Enfin arrive la _mélodie_, qui n'a encore paru que gracieuse, mais qui +alors est devenue un air de guinguette trivial, ignoble; c'est l'objet +aimé qui vient au sabbat, pour assister au convoi funèbre de sa victime. +Elle n'est plus qu'une courtisane digne de figurer dans une telle orgie. +Alors commence la cérémonie. Les cloches sonnent, tout l'élément +infernal se prosterne, un choeur chante la prose des morts, le +plain-chant (_Dies iræ_), deux autres choeurs le répètent en le +parodiant d'une manière burlesque; puis enfin la ronde du sabbat +tourbillonne, et, dans son plus violent éclat, elle se mêle avec le +_Dies iræ_, et la vision finit (nº 5). + +Voilà, mon cher, le plan exécuté de cette immense symphonie. Je viens +d'en écrire la dernière note. Si je puis être prêt le jour de la +Pentecôte, 30 mai, je donnerai un concert aux Nouveautés, avec un +orchestre de deux cent vingt musiciens. J'ai peur de ne pouvoir pas +avoir la copie des parties. A présent, je suis un stupide; l'effroyable +effort de pensée qui a produit mon ouvrage a fatigué mon imagination, et +je voudrais pouvoir dormir et me reposer continuellement. Mais, si le +cerveau sommeille, le coeur veille, et je sens bien vivement que vous me +manquez. O mon ami, ne vous reverrai-je donc pas? + + + + +XXVI + +Paris, 13 mai 1830. + + + Mon cher ami, + +Vous avez dû recevoir par votre cousin Eugène Daudert une lettre de moi, +à peu près le même jour que je reçus la vôtre. Je ne laisse pas partir +Auguste sans le charger d'une autre. Il me dit qu'il vous verra peu +après son arrivée. Votre lettre m'a excessivement touché; cette +sollicitude inquiète pour le danger que vous supposiez que je courais à +l'égard d'Henriette Smithson, vos effusions de coeur, vos conseils!... +Oh! mon cher Humbert, il est si rare de trouver un homme complet, qui +ait une âme, un coeur et une imagination, si rare pour des caractères +ardents et impatients comme les nôtres de se rencontrer, de s'assortir, +que je ne sais comment vous exprimer mes idées sur le bonheur que j'ai +de vous connaître. + +Je pense que vous aurez été satisfait du plan de ma _Symphonie +fantastique_, que je vous ai envoyé dans ma lettre. La vengeance n'est +pas trop forte. D'ailleurs, ce n'est pas dans cet esprit que j'ai écrit +le _Songe d'une nuit de sabbat_. Je ne veux pas me venger. Je la plains +et la méprise. C'est une femme ordinaire, douée d'un génie instinctif +pour exprimer les déchirements de l'âme humaine qu'elle n'a jamais +ressentis, et incapable de concevoir un sentiment immense et noble comme +celui dont je l'honorais. + +Je termine aujourd'hui mes derniers arrangements avec les directeurs des +Nouveautés pour mon concert du 30 de ce mois. Ce sont de fort honnêtes +gens et très accommodants; nous commençons à répéter la _Symphonie +gigantesque_ dans trois jours; toutes les parties sont copiées avec le +plus grand soin; il y a deux mille trois cents pages de musique; près de +quatre cents francs de copie. Il faut espérer que nous ferons une +recette présentable, le jour de la Pentecôte, tous les théâtres étant +fermés. + +L'incroyable chanteur Haitzinger doit chanter; j'espère avoir madame +Schroeder-Devrient, qui, avec son émule, bouleverse tous les deux soirs +la salle Favart dans les opéras du _Freyschütz_ et de _Fidelio_. + +A propos, Haitzinger m'a demandé dernièrement s'il y avait un grand rôle +de ténor pour lui dans notre opéra des _Francs Juges_; sur ma réponse, +et sur ce que lui ont dit de moi tous les Allemands de sa connaissance, +il voudrait emporter le poème, avec les morceaux de chant sans +orchestre, pour le faire traduire, et il donnerait la partition nouvelle +à son bénéfice, qui doit avoir lieu cette année à Carlsruhe. Ce serait +charmant; il faut seulement que je termine tout cela, pour le finale des +_Bohémiens_ et deux ou trois airs de ténor et de soprano, avec +quintette. Je partirais pour Carlsruhe dans quelques mois, précédé d'une +espèce de réputation faite par Haitzinger et autres. + +Je vous dirai que vous vous êtes à peu près rencontré avec Onslow, dans +votre jugement sur mes Mélodies; il préfère les quatre suivantes: +d'abord la _Chanson à boire_, l'_Élégie_, la _Rêverie_ et le _Chant +sacré_. Mon cher, ce n'est pas si difficile que vous croyez; mais il +faut des pianistes. Quand j'écris un piano, c'est pour quelqu'un qui +sait jouer du piano et non pour des amateurs qui ne savent seulement pas +lire la musique. Les demoiselles Lesueur, qui certes ne sont pas des +virtuoses, accompagnent fort bien l'_Élégie en prose_, qui est avec le +_Chant guerrier_ ce qu'il y a de moins aisé. Cette pauvre mademoiselle +Eugénie, qui a une passion malheureuse pour un aimable garçon, froid et +peu sensible, a d'abord été désorientée par ce morceau. Elle m'a avoué +qu'elle n'y avait absolument rien compris dans le commencement; puis, en +l'étudiant, elle a découvert une pensée, elle s'est reconnue dans ce +douloureux tableau des angoisses d'un mourant d'amour; à présent, c'est +chez elle une fureur, elle joue continuellement la neuvième Mélodie. Je +ne l'ai encore jamais entendu chanter; il n'y a que Nourrit pour cela, +et je doute qu'il consente à se mettre dans l'état d'exaltation affreuse +où il faut être, pour bien rendre ces accents d'un coeur qui se brise. + +Il a mes Mélodies, je lui demanderai cependant un jour de me chanter +celle-là. Hiller l'accompagnera, nous serons tous les trois seuls. Je +redonnerai à mon concert l'ouverture des _Francs Juges_ pour saccager un +peu le parterre et faire crier les dames; d'ailleurs, c'est un moyen +d'attirer du monde; elle a une telle réputation à présent, que bien des +gens ne viendront que pour elle. + +Il n'y a que vous qui ne viendrez pas! Mon père même voulait venir, il +me l'écrivait avant-hier. Oh! mais la symphonie!... J'espère que la +malheureuse y sera ce jour-là; du moins, bien des gens conspirent à +Feydeau pour l'y faire venir. Je ne crois pas cependant; il est +impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental, elle +ne se reconnaisse pas, et, dès lors, elle se gardera bien de paraître. +Enfin Dieu sait tout ce qu'on va dire, tant de gens savent mon histoire! + +Adieu! + + + + +XXVII + +Paris, 24 juillet 1830. + + + Mon cher ami, + +Je suis toutefois rassuré sur votre compte... Songez donc, trois lettres +sans réponse... Vous m'écrivez quelques lignes en m'annonçant des pages +pour le lendemain; si vous saviez combien de fois je suis rentré de très +loin chez moi pour voir si cette lettre attendue avec tant d'impatience +était enfin arrivée, vous seriez vraiment fâché de ne m'avoir pas tenu +parole. Que vous êtes paresseux! car j'espère que vous n'êtes pas +malade; j'attends toujours votre lettre. Heureusement, mon cher ami, +tout va bien... + +Tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus délicat, je l'ai. Ma +ravissante sylphide, mon Ariel, ma vie, paraît m'aimer plus que jamais; +pour moi, sa mère répète sans cesse que, si elle lisait dans un roman la +peinture d'un amour comme le mien, elle ne la croirait pas vraie. Nous +sommes séparés depuis plusieurs jours, je suis enfermé à l'Institut, +_pour la dernière fois_; il faut que j'aie ce prix, d'où dépend en +grande partie notre bonheur; je dis comme don Carlos dans _Hernani_: «Je +l'aurai.» Elle se tourmente en y songeant; pour me rassurer dans ma +prison, madame Moke m'envoie tous les deux jours sa femme de chambre me +donner de leurs nouvelles et savoir des miennes. Dieu! quel vertige +quand je la reverrai dans dix ou douze jours! Nous aurons peut-être +encore bien des obstacles à vaincre, mais nous les vaincrons. Que +pensez-vous de tout cela?... Cela se conçoit-il? un ange pareil, _le +plus beau talent de l'Europe_! J'ai su que dernièrement M. de Noailles, +en qui la mère a une grande confiance, avait tout à fait plaidé ma cause +et qu'il était fortement d'avis que, puisque sa fille m'aimait, il +fallait me la donner sans regarder tant à l'argent. Oh! mon cher, si +vous lui entendiez _penser tout haut_ les sublimes conceptions de Weber +et de Beethoven, vous en perdriez la tête. Je lui ai tant recommandé de +ne pas jouer d'adagio, que j'espère qu'elle ne le fera pas souvent. +Cette musique dévorante la tue. Dernièrement, elle était si souffrante, +qu'elle croyait mourir; elle voulut absolument qu'on m'envoyât chercher; +sa mère s'y refusa; je la vis le lendemain, pâle, étendue sur un canapé; +que nous pleurâmes!... Elle se croyait attaquée de la poitrine; je +pensais que je mourrais avec elle, je le lui dis, elle ne répondit pas; +cette idée me ravissait. Depuis qu'elle est guérie, elle m'a grondé +beaucoup là-dessus. + +--Croyez-vous que Dieu vous ait donné une telle organisation musicale +sans dessein? Vous ne devez pas abandonner la tâche qui vous est +confiée; je vous défends de me suivre si je meurs. + +Mais elle ne mourra pas. Non, ces yeux si pleins de génie, cette taille +élancée, tout cet être délicieux paraît plutôt prêt à prendre son vol +vers les cieux qu'à tomber flétri sous la terre humide. + +Adieu; il faut que je travaille. Je vais instrumenter le dernier air de +ma scène. C'est _Sardanapale_. + +Adieu encore; si vous ne m'écrivez pas, vous en serez quitte pour +recevoir une cinquième lettre de moi. + +Votre fidèle Achate. + +Spontini est ici, j'irai le voir à ma sortie de l'Institut. + + + + +XXVIII + +Paris, 23 août 1830. + + + Cher et excellent ami, + +Vous m'avez laissé bien longtemps sans me donner de vos nouvelles; il a +fallu des circonstances aussi extraordinaires pour vous déterminer à +mettre ma main à la plume!... mais point de reproche. + +J'ai obtenu le grand prix à l'unanimité, ce qui ne s'est encore jamais +vu. Ainsi voilà l'Institut vaincu. Le bruit du canon et de la fusillade +a été favorable à mon dernier morceau, que j'achevais alors. + +O mon ami, quel bonheur d'avoir un succès qui enchante un être adoré! +Mon idolâtrée Camille[5] se mourait d'inquiétude quand je lui ai +apporté, jeudi dernier, la nouvelle si ardemment désirée. O mon _délicat +Ariel_, mon bel ange, tes ailes étaient toutes froissées, la joie les a +relustrées; sa mère même, qui ne voit notre amour qu'avec une certaine +contrariété, n'a pu retenir quelques larmes d'attendrissement. + +Je ne m'en doutais pas; pour ne pas m'effrayer, elle m'avait toujours +caché l'importance immense qu'elle attachait à ce prix; mais je viens de +voir ce qu'il en était au fond. + +--Le monde, le monde, me dit-elle, croit que c'est une grande preuve de +talent; il faut lui fermer la bouche. + +C'est le 2 octobre que ma _Scène_ sera exécutée publiquement à grand +orchestre; ma belle Camille y sera avec sa mère; elle en parle sans +cesse. Cette cérémonie, qui ne m'eût paru sans cela qu'un enfantillage, +devient une fête enivrante; vous n'y serez pas, mon cher, bien cher ami; +vous n'avez jamais vu que mes larmes amères, quand donc verrez-vous dans +mes yeux briller celles de la joie? + +Le 1er novembre, il y aura un concert au Théâtre Italien. Le nouveau +chef d'orchestre, que je connais particulièrement, m'a demandé de lui +écrire une ouverture pour ce jour-là. Je vais lui faire l'ouverture de +_la Tempête_ de Shakspeare, pour piano, choeur et orchestre. Ce sera un +morceau d'un genre nouveau. + +Le 14 novembre, je donnerai mon immense concert pour faire entendre la +_Symphonie fantastique_, dont je vous ai envoyé le programme. + +Dans le courant de l'hiver, la société des concerts exécutera mon +ouverture des _Francs Juges_; j'en ai la promesse positive. Mais il +faut un succès au théâtre, mon bonheur en dépend. Les parents de Camille +ne peuvent consentir à notre mariage que lorsque ce pas sera franchi. +Les circonstances me favoriseront, je l'espère. Je ne veux pas aller en +Italie; j'irai demander au roi de me dispenser de cet absurde voyage et +de m'accorder la pension à Paris. Aussitôt que j'aurai touché une somme +un peu passable, je vous adresserai ce que vous avez eu la bonté de me +prêter si obligeamment. Adieu, mon cher ami; écrivez-moi donc, et ne +parlez plus de politique; je n'ai pas eu besoin de faire d'effort pour +garder avec vous le silence là-dessus. Adieu, adieu. Je sors de chez +madame Moke; je quitte la main de mon adorée Camille, voilà pourquoi la +mienne tremble tant et que j'écris si mal. Elle ne m'a pourtant pas joué +de Weber ni de Beethoven aujourd'hui. + +Adieu. + + * * * * * + +Cette malheureuse FILLE Smithson est toujours ici. Je ne l'ai jamais vue +depuis son retour. + + + + +XXIX + +Octobre 1830. + + + Oh! mon cher, inexprimablement cher ami, + +Je vous écris des Champs-Élysées, dans le coin d'une guinguette exposée +au soleil couchant; je vois ses rayons dorés se jouer à travers les +feuilles mortes ou mourantes des jeunes arbres qui entourent mon réduit. +J'ai parlé de vous toute la journée avec quelqu'un qui comprend ou +plutôt qui devine votre âme. Je vous écris irrésistiblement. Que +faites-vous cher, bien cher? Vous vous rongez le coeur, je gage, pour +des malheurs qui ne vous touchent qu'en imagination; il y en a tant qui +nous déchirent de près, que je me désole de vous voir succomber sous le +poids de douleurs étrangères ou très éloignées. Pourquoi? pourquoi?... +Ah! pourquoi!... Je le comprends mieux que vous ne pensez: c'est votre +existence, votre poésie, votre _chateaubrianisme_. + +Je souffre étrangement de ne pas vous voir; enchaîné comme je le suis, +je ne puis franchir l'espace qui nous sépare. J'aurais pourtant tant de +choses à vous dire... Si ce qui m'arrive d'heureux peut vous distraire +de vos sombres pensées, je vous apprends que je vais être exécuté à +l'Opéra, dans le courant de ce mois. C'est encore à mon adorée Camille +que je dois ce bonheur. + +Voici comment: + +A sa taille élancée, à son vol capricieux, à sa grâce enivrante, à son +génie musical, j'ai reconnu l'_Ariel_ de Shakspeare. Mes idées +poétiques, tournées vers le drame de _la Tempête_, m'ont inspiré une +ouverture gigantesque d'un genre entièrement neuf, pour _orchestre_, +_choeur_, _deux pianos à quatre mains_ et HARMONICA. Je l'ai proposée au +directeur de l'Opéra, qui a consenti à la faire entendre dans une +_grande représentation extraordinaire_. Oh! _mon cher_, c'est bien plus +grand que l'ouverture des _Francs Juges_. _C'est entièrement neuf._ Avec +quelle profonde adoration je remerciais mon idolâtrée Camille de m'avoir +inspiré cette composition! Je lui appris dernièrement que mon ouvrage +allait être exécuté; elle en a frémi de joie. Je lui ai dit +_confidentiellement_, dans l'_oreille_, après deux baisers dévorants, un +embrassement furieux, l'_amour grand et poétique_ comme NOUS le +concevons. Je vais la voir ce soir. Sa mère ne sait pas que je dois être +incessamment entendu à l'Opéra. Nous lui en ferons un mystère jusqu'au +dernier moment. Vous êtes un homme dominé par l'imagination, donc vous +êtes un homme infiniment malheureux; + +Et moi aussi. Nous nous convenons à merveille: Mon ami, écrivez moi au +moins, puisque nous ne nous voyons pas. + +C'est le 30 de ce mois qu'aura lieu le couronnement à l'Institut. +_Ariel_ est fier, comme un _classique paon_, de ma vieille couronne; il +ou elle n'y attache pourtant d'autre prix que celui de l'opinion +publique; Camille est trop musicale pour s'y tromper. Mais l'_Ouverture +de la Tempête_, _Faust_, les _Mélodies_, _les Francs Juges_, c'est +différent: il y a du feu et des larmes là dedans. + +Mon cher Ferrand, si je meurs, ne vous faites pas chartreux (comme vous +m'en avez menacé), je vous en prie; vivez aussi prosaïquement que vous +pourrez; c'est le moyen d'être... prosaïque. J'ai vu Germain +dernièrement, nous avons encore beaucoup parlé de vous. Que faire, que +dire, qu'écrire de si loin? Quand pourrai-je communiquer mes pensées aux +vôtres? J'entends chanter l'ignoble _Parisienne_. Des gardes nationaux à +demi ivres la beuglent dans toute sa platitude. + +Adieu; le marbre sur lequel je vous écris me glace le bras. Je pense à +la malheureuse Ophélia: _glace_; _froid_; _terre humide_; _Polonius +mort_; HAMLET VIVANT... Oh! elle est bien malheureuse! Par la faillite +de l'Opéra-Comique, elle a perdu plus de six mille francs. Elle est +encore ici; je l'ai rencontrée dernièrement. Elle m'a reconnu avec le +plus grand sang-froid. J'ai souffert toute la soirée, puis je suis allé +en faire confidence au _gracieux Ariel_, qui m'a dit en souriant: + +--Eh bien, vous ne vous êtes pas trouvé mal? TU n'es pas tombé à la +renverse?... + +Non, non, non, mon ange, mon génie, mon art, ma pensée, mon coeur, ma +vie poétique! j'ai souffert sans gémir, j'ai pensé à toi; j'ai adoré ta +puissance; j'ai béni ma guérison; j'ai bravé, de mon île délicieuse, les +flots amers qui venaient s'y briser; j'ai vu mon navire fracassé, et, +jetant un regard sur ma cabane de feuillage, j'ai béni le lit de roses +sur lequel je devais me reposer. Ariel, Ariel, Camille, je t'adore, je +te bénis, _je t'aime en un mot_, plus que la pauvre langue française ne +peut le dire; donnez-moi un orchestre de cent musiciens et un choeur de +cent cinquante voix, et je vous le dirai. + +Ferrand, mon ami, adieu; le soleil est couché, je n'y vois plus, adieu; +plus d'idées, adieu; beaucoup trop de sentiment, adieu. Il est six +heures, il me faut une heure pour aller chez Camille, adieu! + + + + +XXX + +19 novembre 1830. + + + Mon cher ami, + +Je vous écris quelques lignes à la hâte. J'ai passé chez Denain, je lui +ai donné cent francs à-compte dont il m'a fait un reçu, et je lui ai +laissé un billet de cent autres francs, payable le 15 janvier prochain. + +Je cours toute la soirée pour une répétition de ma symphonie que je veux +faire après-demain. Je donne le 5 décembre, à deux heures, au +Conservatoire, un immense concert dans lequel on exécutera l'ouverture +des _Francs Juges_, le _Chant sacré_ et le _Chant guerrier_ des +_Mélodies_, la scène de _Sardanapale_ avec cent musiciens pour +l'INCENDIE, et enfin la _Symphonie fantastique_. + +Venez, venez, ce sera terrible! Habeneck conduira le géant orchestre. Je +compte sur vous. + +L'ouverture de _la Tempête_ sera donnée, une seconde fois, la semaine +prochaine à l'Opéra. Oh! mon cher, neuf, jeune, étrange, grand, doux, +tendre, éclatant... Voilà ce que c'est. L'orage, ou plutôt _la Tempête +marine_, a eu un succès extraordinaire. Fétis, dans la _Revue musicale_, +m'a fait deux articles superbes. + +Il disait dernièrement à quelqu'un qui observait que j'ai le diable au +corps: + +--Ma foi, s'il a le diable au corps, il a un dieu dans la tête. + +Venez, venez! + +Le 5 décembre... un dimanche... orchestre de cent dix musiciens... +_Francs Juges_... Incendie... _Symphonie fantastique_... Venez, venez! + + + + +XXXI + +7 décembre 1830. + + + Mon cher ami, + +Cette fois, il faut absolument que vous veniez; j'ai eu un succès +furieux. La _Symphonie fantastique_ a été accueillie avec cris et +trépignements; on a redemandé la _Marche au supplice_; le _Sabbat_ a +tout abîmé d'effet satanique. On m'a tant engagé à le faire, que je +redonne le concert le 25 de ce mois, le lendemain de Noël.--Ainsi, vous +y serez, n'est-ce pas?--Je vous attends. + +Adieu; je suis tout bouleversé. + +Adieu. + + * * * * * + +Spontini a lu votre poème des _Francs Juges_; il m'a dit ce matin qu'il +voudrait bien vous voir; il part dans dix jours. + + + + +XXXII + +Le 12 décembre 1830. + + + Mon cher Ferrand, + +Je ne puis donner mon second concert, plusieurs raisons s'y opposent. Je +partirai de Paris au commencement de janvier. Mon mariage est arrêté +pour l'époque de Pâques 1832, à la condition que je ne perdrai pas ma +pension et que j'irai en Italie pendant un an. C'est ma musique qui a +arraché le consentement de la mère de Camille! Oh! ma chère _Symphonie_, +c'est donc à elle que je la devrai. + +Je serai à la Côte vers le 15 janvier. Il faut absolument vous voir; +arrangez tout pour que nous ne nous manquions pas. Vous viendrez à la +Côte; vous m'accompagnerez au mont Cenis, ou du moins jusqu'à Grenoble; +n'est-ce pas, n'est-ce pas?... + +Spontini m'a envoyé hier un superbe cadeau; c'est sa partition +d'_Olympie_ du prix de cent vingt francs, et il a écrit de sa main sur +le titre: «Mon cher Berlioz, en parcourant cette partition, +souvenez-vous quelquefois de votre affectionné Spontini.» + +Oh! je suis dans une ivresse! Camille, depuis qu'elle a entendu mon +_Sabbat_, ne m'appelle plus que «son cher Lucifer, son beau Satan». + +Adieu, mon cher; écrivez-moi tout de suite une longue lettre, je vous en +conjure. + +Votre ami dévoué à tout jamais. + + + + +XXXIII + +La Côte-Saint-André, 6 janvier 1831. + + + Mon cher ami, + +Je suis chez mon père depuis lundi; je commence mon fatal voyage +d'Italie. Je ne puis me remettre de la déchirante séparation qu'il m'a +fallu subir; la tendresse de mes parents, les caresses de mes soeurs +peuvent à peine me distraire. Il faut que je vous voie pourtant avant +mon départ. Nous irons passer une huitaine de jours à Grenoble à la fin +de la semaine prochaine; de là, je retournerai à Lyon m'embarquer sur le +Rhône pour aller prendre à Marseille le paquebot à vapeur qui me +conduira à Civita-Vecchia, à six lieues de Rome. Venez me voir ici, ou à +Grenoble, ou à Lyon; répondez-moi promptement et positivement là-dessus +pour que nous ne nous manquions pas. + +J'aurai tant à vous dire, _de vous_ et de moi; tant d'orages ébranlent +notre existence à l'un et à l'autre, qu'il me semble que nous avons +besoin de nous rapprocher pour leur résister. Nous nous comprenons. +C'est si rare. + +J'ai quitté Spontini avec la plus vive émotion; il m'a embrassé en me +faisant promettre de lui écrire de Rome. Il m'a donné une lettre de +recommandation pour son frère, qui est Père dans le couvent de +Saint-Sébastien. + +Je vous montrerai tout ce que j'ai de lui. + +Je suis si triste aujourd'hui, que je ne puis continuer ma lettre. + +Vous m'écrirez tout de suite, n'est-ce pas? + +O ma pauvre Camille, mon ange protecteur, mon bon Ariel, ne plus te voir +de huit ou dix mois! Oh! que ne puis-je, bercé avec elle par le vent du +nord sur quelque bruyère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras, du +dernier sommeil! + +Adieu, mon cher; venez, je vous en supplie. + + + + +XXXIV + +Grenoble, 17 janvier 1831. + + + Mon cher Ferrand, + +Je suis ici depuis deux jours avec mes soeurs et ma mère. Nous repartons +pour la Côte samedi prochain; ainsi je compte sur votre arrivée lundi ou +mardi, au plus tard. Je n'ai pas besoin de vous dire combien mes parents +seront charmés de vous revoir; ils vous attendent, non pas pour quelques +heures, comme vous m'en avez menacé, mais pour autant de temps que vous +pourrez me donner. Je partirai à la fin du mois pour Lyon; enfin nous +causerons de tout cela. A lundi. + +J'ai mille choses à vous dire de la part de Casimir Faure. + +Adieu. + + + + +XXXV + +Lyon, jeudi 9 février 1831. + + + Mon cher Ferrand, + +Vous deviez me recevoir, _moi_, au lieu de ma lettre; je suis arrivé ici +hier avec l'intention d'aller à Belley; j'ai retenu aussitôt ma place à +la diligence, je l'ai payée en entier; puis, après mille indécisions, je +me suis décidé à ne pas aller vous voir. Malgré la torture où je suis, +malgré le désir dévorant que j'ai d'arriver en Italie pour en être plus +tôt revenu; malgré le temps et l'espace, je serais allé à Belley; mais +quelques mots que j'ai surpris au vol aujourd'hui, m'ayant fait craindre +de n'être pas bien vu de vos parents, et que votre mère surtout ne fût +pas enchantée de mon arrivée, je me suis décidé à y renoncer. + +Je ne sais absolument rien sur la raison qui vous a empêché de venir à +la Côte; ainsi je ne puis vous en parler. Je me suis rongé les poings à +vous attendre; tout le monde vous a beaucoup regretté; mais enfin tout +n'est-il pas tourné pour le pis?... + +Je pars dans quatre heures pour Marseille. Je reviendrai en frémissant +comme un boulet rouge. Tâchez donc de vous trouver alors à Lyon; je ne +ferai que passer à la Côte. + +Mon adresse à Rome est: _Hector Berlioz, pensionnaire de l'Académie de +Rome, villa Medici, Roma_. + +Adieu; mille malédictions sur vous et sur moi et sur toute la nature! + +La douleur me rendrait fou. + + + + +XXXVI + +Florence, 12 avril 1831. + + +O mon sublime ami! vous êtes le premier des Français qui m'ait donné +signe de vie depuis que je suis dans ce jardin, peuplé de singes, qu'on +appelle la _belle Italie_! Je reçois votre lettre à l'instant; elle m'a +été renvoyée de Rome, et elle a demeuré sept jours, au lieu de deux, +pour venir ici; oh! tout est bien! Malédiction!... Oui, tout est bien, +puisque tout est mal! Que voulez-vous que je vous dise?... Je suis +parti de Rome pour retourner en France, abandonnant ma pension tout +entière, parce que je ne recevais point de lettres de Camille. Un +infernal mal de gorge m'a retenu ici cloué; j'ai écrit à Rome qu'on m'y +adresse mes lettres; sans quoi, la vôtre aurait été perdue, et c'eût été +dommage; qui sait si j'en recevrai d'autres? + +Ne m'écrivez plus, je ne saurais vous dire où adresser vos lettres; je +suis comme un ballon perdu, qui doit crever en l'air, s'abîmer dans la +mer ou s'arrêter comme l'arche de Noé; si je parviens sain et sauf sur +le mont Ararat, je vous écrirai aussitôt. + +Croyez bien que j'avais au moins autant que vous le désir de nous +réunir; il m'en a coûté une journée entière de combats et d'hésitations +pour y résister. + +Je conçois parfaitement tout ce que vous éprouvez de fureur à la vue de +ce qui se passe en Europe. Moi-même, qui ne m'y intéresse pas le moins +du monde, je me surprends quelquefois à me laisser aller à quelque +imprécation!... Ah bien, oui, la liberté!... où est-elle?... où +fut-elle?... où peut-elle être?... Dans ce monde de _vers_. Non, mon +cher, l'espèce humaine est trop basse et trop stupide pour que la belle +déesse laisse tomber sur elle un divin rayon de ses yeux. Vous me +parlez de musique!... d'amour!... Que voulez-vous dire?... Je ne +comprends pas... Y a-t-il quelque chose sur la terre qu'on appelle +musique et amour; je croyais avoir entendu en songe ces deux noms de +sinistre augure. Malheureux que vous êtes si vous y croyez; MOI, JE NE +CROIS PLUS A RIEN. + +Je voulais aller en Calabre ou en Sicile, m'engager sous les ordres de +quelque chef de bravi, dussé-je n'être que simple brigand. Alors au +moins j'aurais vu des crimes magnifiques, des vols, des assassinats, des +rapts et des incendies, au lieu de tous ces petits crimes honteux, de +ces lâches perfidies qui font mal au coeur. Oui, oui, voilà le monde qui +me convient: un volcan, des rochers, de riches dépouilles amoncelées +dans les cavernes, un concert de cris d'horreur accompagné d'un +orchestre de pistolets et de carabines, du sang et du lacryma-christi, +un lit de lave bercé par des tremblements de terre; allons donc, voilà +la vie! Mais il n'y a même plus de brigands. O Napoléon, Napoléon, +génie, puissance, force, volonté!... Que n'as-tu dans ta main de fer +écrasé une poignée de plus de cette vermine humaine!... Colosse aux +pieds d'airain, comme tu renverserais du moindre de tes mouvements tous +leurs beaux édifices patriotiques, philanthropiques, philosophiques! +Absurde racaille! + +Et ça parle d'art, de pensée, d'imagination, de désintéressement, de +_poésie enfin_! comme si tout cela existait pour elle! + +Des pygmées pareils parler Shakspeare, Beethoven, Weber! Mais sot animal +que je suis, pourquoi m'en inquiéter? Que me fait le monde entier, à +trois ou quatre exceptions d'individus près?... Ils peuvent bien se +vautrer tant qu'il leur plaira: ce n'est pas à moi de les tirer de la +fange. D'ailleurs, tout cela n'est peut-être qu'un tissu d'illusions. Il +n'y a rien de vrai que la vie et la mort. Je l'ai rencontrée en mer, +cette vieille sorcière. Notre vaisseau, après deux jours d'une tempête +sublime, a sombré dans le golfe de Gênes; un coup de vent nous a couchés +sur le côté. Déjà je m'étais enveloppé, bras et jambes, dans mon manteau +pour m'empêcher de nager; tout craquait, tout croulait, dedans et +dehors; je riais en voyant ces belles vallées blanches qui allaient me +bercer pour mon dernier sommeil; _la camarde_ s'avançait en ricanant, +croyant me faire peur, et, comme je m'apprêtais à lui cracher à la face, +le vaisseau s'est relevé; elle a disparu. + +Que voulez-vous que je vous dise encore?... de Rome?... Eh bien, il n'y +a personne de mort; seulement ces braves Transteverini voulaient nous +égorger tous et mettre le feu à l'Académie, sous prétexte que nous nous +entendions avec les révolutionnaires pour chasser le pape. Personne n'y +songeait. Nous nous occupions bien du pape! Il a l'air trop bon pour +qu'on cherche à l'inquiéter. Cependant Horace Vernet nous avait tous +armés, et, si les Transteverini étaient venus, ils auraient été bien +reçus. Ils n'ont pas seulement essayé de mettre le feu à la vieille +baraque académique! Imbéciles! Qui sait, je les aurais peut-être +aidés?... + +Quoi encore?... + +Ah! oui, ici, à Florence, à mon premier passage, j'ai vu un opéra de +_Romeo et Giuletta_, d'un petit polisson nommé Bellini; je _l'ai vu_, ce +qui s'appelle _vu_..., et l'ombre de Shakspeare n'est pas venue +exterminer ce myrmidon!... Oh! les morts ne reviennent pas! + +Puis un misérable eunuque, nommé Paccini, a fait une _Vestale_... +Licinius était joué par une femme... J'ai encore eu assez de force, +après le premier acte, pour me sauver; je me tâtais, en sortant, pour +voir si c'était bien moi... et c'était moi... O Spontini! + +J'ai voulu à Rome acheter un morceau de Weber; j'entre chez un marchand +de musique, je le demande... + +--Weber, _che cosa è?... Non conosco?... Maestro italiano, francese, +ossia tedesco?..._ + +Je réponds gravement: + +--_Tedesco._ + +Mon homme a cherché longtemps; puis, d'un air satisfait: + +--_Niente di Weber, niente di questa musica, caro signore_, eh! eh! eh! + +--Crapaud! + +--_Ma ecco_ EL PIRATA, LA STRANIERA, I MONTECCHI, CAPULETI, _dal +celeberrimo maestro signor Vincenzo Bellini_; _ecco_ LA VESTALE, I +ARABI, _del maestro Paccini_. + +--_Basta, Basta, non avete dunque vergogna, Corpo di Dio?..._ + +Que faire? soupirer?... c'est enfant; grincer des dents? c'est devenu +trivial; prendre patience? c'est encore pis. Il faut concentrer le +poison, en laisser évaporer une partie, pour que le reste ait plus de +force, et le renfermer dans son coeur jusqu'à ce qu'il le fasse éclater. + +Personne ne m'écrit, ni amis ni amie. Je suis seul ici; je n'y connais +personne. Je suis allé ce matin à l'enterrement du jeune Napoléon +Bonaparte, fils de Louis, qui est mort à vingt-cinq ans pendant que son +autre frère fuit en Amérique avec sa mère, la pauvre Hortense. Elle vint +jadis des Antilles, fille de Joséphine Beauharnais, joyeuse créole, +dansant sur le pont du vaisseau des danses de nègres pour amuser les +matelots. Elle y retourne aujourd'hui orpheline, mère sans fils, femme +sans époux et reine sans États, désolée, oubliée, abandonnée, arrachant +à peine son plus jeune fils à la hache contre-révolutionnaire. Jeunes +fous qui croyaient à la liberté ou qui rêvaient la puissance! Il y avait +des chants et un orgue; deux manoeuvres tourmentaient le colossal +instrument, l'un qui remplissait d'air les soufflets, et l'autre qui le +faisait passer dans les tuyaux en mettant les doigts sur les touches. Ce +dernier, inspiré sans doute par la circonstance, avait tiré le registre +des petites flûtes et jouait de _petits airs gais_ qui ressemblaient au +gazouillement des roitelets. Vous voulez de la musique; eh bien, en +voilà que je vous envoie. Elle n'est guère semblable au chant des +oiseaux, quoique je sois gai comme un pinson. + +[Illustration: notation musicale: Serpent. Allegro. + +Di- es i- ræ di- es +il- la +dies i-ræ +dies il- la + +Serpent. + +Petite flûte. + +Presto. A-men. + +] + + Mêler le grave au doux, le plaisant au sévère. + +O monsieur Despréaux! + +Adieu, tenez, je vois tout rouge. + +J'attends encore quelques jours une lettre qui devrait m'arriver, et +puis je pars. + + + + +XXXVII + +Nice, 10 ou 11 mai 1831. + + +Eh bien, Ferrand, nous commençons à aller; plus de rage, plus de +vengeance, plus de tremblements, plus de grincements de dents, plus +d'enfer enfin. + +Vous ne m'avez pas répondu; c'est égal, je vous écris encore. Vous +m'avez habitué à vous écrire toujours trois ou quatre fois pour une. +Celle-ci est la troisième depuis votre lettre adressée à Rome, que je +reçus il y a un mois à Florence. Néanmoins, j'ai peine à concevoir +comment il se peut que vous ne m'ayez pas répondu; j'avais tant besoin +du coeur d'un ami; je croyais presque que vous auriez pu venir me +trouver. Mes soeurs m'écrivaient tous les deux jours. J'ai reçu +dernièrement cinq lettres à la fois, mais il n'y en avait point de vous. +Je m'y perds. Écoutez, si c'est par pure indolence, par paresse ou +négligence, c'est mal, c'est très mal. Je vous avais bien donné mon +adresse: _Maison Clerici, aux Ponchettes, Nice_. Si vous saviez, quand +on rentre dans la vie ou plutôt quand on y retombe, combien on désire +trouver ouverts les bras de l'amitié! Quand le coeur déchiré et flétri +recommence à battre, avec quelle ardeur il cherche un autre coeur, +noble et fort, qui puisse l'aider à se réconcilier avec l'existence. Je +vous avais tant prié de me répondre courrier par courrier! Je ne doutais +pas de votre empressement à joindre vos conseils consolants à ceux que +je recevais de toute part; et pourtant ils m'ont manqué. Oui, Camille +est mariée avec Pleyel... J'en suis bien aise aujourd'hui. J'apprends +par là à connaître le danger auquel je viens d'échapper. Quelle +bassesse, quelle insensibilité, quelle vilenie!... Oh! c'est immense, +c'est presque sublime de scélératesse, si le sublime pouvait se +concilier avec l'_ignoblerie_ (mot nouveau, parfait, que je vous vole). + +Je repars dans cinq ou six jours pour Rome; ma pension n'est pas perdue. +Je ne vous prie plus de me répondre, puisque c'est inutile; mais, si +vous voulez m'écrire, adressez votre lettre comme la dernière: _Académie +de France, villa Medici, Roma_. Dites-moi aussi si vous avez eu des +nouvelles de votre libraire Denain, auquel je n'ai encore donné que cent +francs sur ce que vous lui deviez. Combien vous dois-je encore? +Écrivez-le-moi, je vous prie. + +Adieu; malgré votre indolence, je n'en suis pas moins votre sincère, +_dévoué_ et fidèle ami. + + * * * * * + +_P.-S._--Mon répertoire vient d'être augmenté d'une nouvelle ouverture. +J'ai achevé hier celle du _Roi Lear_ de Shakspeare. + + + + +XXXVIII + +Rome, 3 juillet 1831. + + +Enfin, j'ai donc de vos nouvelles!... Je pensais bien qu'il y avait +quelque chose d'extraordinaire! La Suisse est à votre porte, et ses +glaciers sont bien séduisants; je conçois à merveille que vous alliez +souvent les admirer. J'ai fait de Nice à Rome le voyage le plus +pittoresque, pendant deux jours et demi, sur la route de la _Corniche_, +taillée contre le roc, à six cents pieds au-dessus de la mer, qui se +brise immédiatement au-dessous, mais dont on n'entend plus les +rugissements, à cause de l'immense élévation. Rien n'est beau et +effrayant comme cette vue. C'est avec un bien-être inexprimable que je +me suis retrouvé à Florence, où j'avais passé de si tristes moments. On +m'a mis dans la même chambre; j'y ai retrouvé ma malle, mes effets, mes +partitions, que je ne croyais plus revoir. De Florence à Rome, je suis +venu avec de bons moines qui parlaient fort bien français et étaient +d'une extrême politesse. A San-Lorenzo, j'ai quitté la voiture deux +heures avant son départ, laissant mon habit et tout ce qui pouvait +tenter les brigands, dont c'est le pays. J'ai ainsi cheminé toute la +journée le long du beau lac de Bolzena et dans les montagnes de Viterbo, +en composant un ouvrage que je viens d'écrire. C'est un mélologue +faisant suite et fin à la _Symphonie fantastique_. J'ai fait pour la +première fois les paroles et la musique. Combien je regrette de ne +pouvoir pas vous montrer cela! Il y a six monologues et six morceaux de +MUSIQUE (_dont la présence est motivée_). + +1º D'abord, _une ballade avec piano_; + +2º _Une méditation en choeur et orchestre_; + +3º _Une scène de la vie de brigand pour choeur, voix seule et +orchestre_; + +4º _Le Chant de bonheur_, pour une voix, orchestre au commencement et à +la fin, et, au milieu, la main droite d'une harpe accompagnant le chant; + +5º _Les Derniers Soupirs de la harpe_ pour orchestre seul; + +Et enfin 6º l'_ouverture de la Tempête_, déjà exécutée à l'Opéra de +Paris, comme vous savez. + +J'ai employé pour _le Chant de bonheur_ une phrase de _la Mort +d'Orphée_, que vous avez chez vous, et, pour _les Derniers Soupirs de la +harpe_, le petit morceau d'orchestre qui termine cette scène +immédiatement après la _Bacchanale_. En conséquence, je vous prie de +m'envoyer _cette page_, seulement l'adagio qui succède à la +_Bacchanale_, au moment où les violons prennent les sourdines et font +des trémolandi accompagnant un chant de clarinette lointain et quelques +fragments d'accords de harpe; je ne me le rappelle pas assez pour +l'écrire de tête, et je ne veux rien y changer. Comme vous voyez, _la +Mort d'Orphée_ est sacrifiée; j'en ai tiré ce qui me plaisait, et je ne +pourrais jamais faire exécuter la _Bacchanale_; ainsi, à mon retour à +Paris, j'en brûlerai la partition, et celle que vous avez sera l'unique +et dernière, si toutefois vous la conservez; il vaudrait bien mieux la +détruire, quand je vous aurai envoyé un exemplaire de la symphonie et du +mélologue; mais c'est une affaire au moins de six cents francs de copie! +n'importe, à mon retour à Paris, d'une manière ou d'autre, il faudra que +vous l'ayez. + +Ainsi, c'est convenu, vous allez me copier très fin ce petit morceau, et +je l'attends dans les montagnes de Subiaco, où je vais passer quelque +temps; adressez-le toujours à Rome. Je vais chercher, en _franchissant +rocs et torrents_, à secouer cette lèpre de trivialité qui me couvre +dans notre maudite caserne. L'air que je partage avec les _industriels_ +de l'Académie ne plaît pas à mes poumons; je vais en respirer un plus +pur. J'emporte une mauvaise guitare, un fusil, des albums de papier +réglé, quelques livres et le germe d'un grand ouvrage que je tâcherai de +faire éclore dans mes bois. + +J'avais un grand projet que j'aurais voulu accomplir avec vous; il +s'agissait d'un oratorio colossal pour être exécuté à une _fête +musicale_ donnée à Paris, à l'Opéra ou au Panthéon, dans la cour du +Louvre. Il serait intitulé _le Dernier Jour du monde_. J'en avais écrit +le plan à Florence et une partie des paroles il y a trois mois. Il +faudrait trois ou quatre acteurs _solos_, des choeurs, un orchestre de +soixante musiciens devant le théâtre, et un autre de trois cents ou deux +cents instruments au fond de la scène étages en amphithéâtre. + +Les hommes, parvenus au dernier degré de corruption, se livreraient à +toutes les infamies; une espèce d'Antéchrist les gouvernerait +despotiquement... Un petit nombre de justes, dirigés par un prophète, +trancherait au beau milieu de cette dépravation générale. Le despote les +tourmenterait, enlèverait leurs vierges, insulterait à leurs croyances, +ferait déchirer leurs livres saints au milieu d'une orgie. Le prophète +viendrait lui reprocher ses crimes, annoncerait la fin du monde et le +dernier jugement. Le despote irrité le ferait jeter en prison, et, se +livrant de nouveau aux voluptés impies, serait surpris au milieu d'une +fête par les trompettes terribles de la résurrection; les morts sortant +du tombeau, les vivants éperdus poussant des cris d'épouvante, les +mondes fracassés, les anges tonnant dans les nuées, formeraient le final +de ce drame musical. Il faut, comme vous pensez bien, employer des +moyens entièrement nouveaux. Outre les deux orchestres, il y aurait +quatre groupes d'instruments de cuivre placés aux quatre points +cardinaux du lieu de l'exécution. Les combinaisons seraient toutes +nouvelles, et mille propositions impraticables avec les moyens +ordinaires surgiraient étincelantes de cette masse d'harmonie. + +Voyez si vous avez le temps de faire ce poème, qui vous va parfaitement, +et dans lequel je suis sûr que vous serez magnifique. Très peu de +récitatifs... peu d'airs _seuls_... Évitez les scènes à grand fracas et +celles qui nécessiteraient du cuivre; je ne veux en faire entendre qu'à +la fin. Des oppositions... des choeurs religieux mêlés à des choeurs de +danse; des scènes pastorales, nuptiales, bachiques, mais détournées de +la voie commune; enfin vous comprenez... + +Nous ne pouvons nous flatter d'entendre cet ouvrage quand nous voudrons, +en France surtout; mais enfin, tôt ou tard, il y aura moyen. D'un autre +côté, ce sera un sujet de dépenses terribles et une perte de temps +extraordinaire. Réfléchissez si vous voulez vous exposer à faire ce +poème et à ne jamais peut-être l'entendre... Et écrivez-moi au plus tôt. + +A la fin de ce mois, je vous enverrai cent francs, et ainsi de suite, +peu à peu, le reste. + +Adieu; mille millions d'amitiés. + + + + +XXXIX + +Académie de France.--Rome, 8 décembre 1831. + + +Celle-ci est la troisième!...--Les deux précédentes sont restées sans +réponse. Vous ne m'avez pas même fait part de votre mariage...--Mais +n'importe; dans une circonstance pareille, je ne puis moins faire que de +passer sur votre inconcevable silence. Au nom de Dieu, donnez-moi de vos +nouvelles. Comment vous êtes-vous trouvé et dans quels rapports vous +êtes-vous trouvé avec cet infernal gâchis?... J'espère qu'il ne vous est +rien arrivé. J'avais écrit à Auguste, de Naples; il ne m'avait pas +répondu; je viens de réitérer, pour me tirer d'inquiétude sur son +compte. Cependant donnez-moi néanmoins de ses nouvelles. + +Adieu! adieu! + +J'attends avec anxiété votre réponse. Pour en assurer l'arrivée, +n'oubliez pas d'affranchir jusqu'à la frontière. + +Votre ami, toujours et malgré tout. + + + + +XL + +Rome, 1832, neuf heures du soir, 8 janvier. + + +Voilà donc à la fin que vous m'écrivez, après sept mois et demi de +silence; oui, sept mois! depuis le 24 mai 1831, je n'ai pas reçu une +ligne de vous. Que vous ai-je fait? Pourquoi me laisser ainsi? Infidèle +écho, pourquoi laisser tant de cris sans réponse? Je me suis plaint de +vous à Carné, à Casimir Faure, à Auguste, à Gounet; j'ai demandé à toute +notre terre des nouvelles de l'oublieux ami; ce n'est qu'aujourd'hui que +j'apprends qu'il est encore au nombre des vivants. Vous venez d'éprouver +par vous-même, dites-vous, _tout_ ce qu'un coeur d'homme _peut contenir_ +de joie et d'ivresse: oh! je crois fermement que vous avez, en effet, +éprouvé _tout_ ce qu'il peut contenir, mais rien _de plus_; sans quoi, +il eût débordé jusqu'à moi. Comment! ne pas même me faire part de votre +mariage? Mes parents n'en revenaient pas. Je crois bien, puisque vous me +l'assurez, que mes lettres ne vous sont pas parvenues; mais, dans le +cas même où je ne vous eusse point écrit, pouviez-vous, en pareil cas, +garder le silence?... Je viens d'écrire à Germain pour savoir ce que +vous étiez devenu; _deux lettres_ à Auguste, une de Naples et l'autre de +Rome, sont, comme les vôtres, restées sans réponse. Je ne voulais savoir +de lui qu'une petite chose, assez insignifiante, s'il était mort ou +blessé. + +J'ai relu ce matin les deux uniques lettres que j'ai reçues de vous +depuis que je suis en Italie, je n'y ai rien trouvé qui puisse justifier +les craintes horrido-fantastiques de mon imagination; je m'étais déjà +figuré quelque lettre anonyme, quelque défense conjugale, quelque +absurdité enfin qui vous faisait brusquement quitter le temple de +l'amitié, sans détourner la tête ni dire adieu à celui qui vous y a +suivi. + +A présent, vous vous époumonnez à me prouver des choses claires; +certainement, il n'y a ni bien ni mal absolu en politique; certainement, +les héros du jour sont des traîtres le lendemain. Il y a longtemps que +je sais que deux et deux font quatre; je regrette toute la part que Lyon +m'a volé dans votre lettre; il suffisait de me dire qu'Auguste était +sain et sauf, ainsi que Germain. Quand nous sommes enfin dans le +sanctuaire, que nous font les cris tumultueux du dehors? Je ne puis +comprendre votre fanatisme là-dessus. Vous demandez quelle différence il +y a entre les barricades de Paris et celles de Lyon? Celle qui sépare +une grande force d'une force moindre, la tête des pieds; Lyon ne peut +pas résister à Paris; donc, il a tort de mécontenter Paris; Paris +entraîne après lui la France; donc il peut aller où il lui plaît. + +Assez! + +Votre _Noce des Fées_ est ravissante de grâce, de fraîcheur et de +lumière; je la garde pour plus tard, ce n'est pas le moment de faire +là-dessus de la musique; l'instrumentation n'est pas assez avancée; il +faut attendre que je l'aie un peu dématérialisée, alors nous ferons +parler les suivants d'Obéron; à présent, je lutterais sans succès avec +Weber. + +Puisque vous n'avez pas reçu ma première lettre, où je vous parlais d'un +certain plan d'oratorio, je vous renvoie le même plan pour un opéra en +trois actes. Vous le musclerez; en voici la carcasse: + + + LE DERNIER JOUR DU MONDE + +Un tyran tout-puissant sur la terre; la civilisation et la corruption au +dernier degré; une cour impie; un atome de peuple religieux, auquel le +mépris du souverain conserve l'existence et laisse la liberté. Guerre et +victoire, combats d'esclaves dans un cirque; femmes esclaves qui +résistent aux désirs du vainqueur; atrocités. + +Le chef du petit peuple religieux, espèce de Daniel gourmandant +Balthazar, reproche ses crimes au despote, annonce que les prophéties +vont s'accomplir et que la fin du monde est proche. Le tyran, à peine +courroucé par la hardiesse du prophète, le fait assister de force, dans +son palais, à une orgie épouvantable, à la suite de laquelle il s'écrie +ironiquement qu'on va voir la fin du monde. A l'aide de ses femmes et de +ses eunuques, il représente la vallée de Josaphat; une troupe d'enfants +ailés sonne de petites trompettes, de faux morts sortent du tombeau; le +tyran représente Jésus-Christ et s'apprête à juger les hommes, _quand la +terre tremble_; de véritables et terribles anges font entendre les +trompettes foudroyantes; le vrai Christ approche, et _le vrai jugement +dernier commence_. + +La pièce ne doit ni ne peut aller plus loin. + +Réfléchissez-y beaucoup avant de vous lancer, et dites-moi si le sujet +vous va. C'est assez de trois actes; cherchez l'inconnu tant que vous +pourrez, il n'y a plus de succès aujourd'hui sans lui. Évitez les +effets de détail, ils sont perdus à l'Opéra. Et, si vous le pouvez, +méprisez comme elles le méritent les règles absurdes de la rime; +laissez-la même tout à fait, quand elle devient inutile, _ce qui arrive +souvent_. Toutes ces idées poudrées doivent retomber à l'enfance de +l'art musical, qui se serait cru noyé si des rimes et une versification +bien compassée ne l'eussent soutenu. + +Je partirai d'ici au commencement de mai, je passerai les Alpes; +j'espère pouvoir toucher à Milan la totalité de ma pension de cette +année; sinon je ferai un _tour_ au règlement et je m'arrangerai pour +entrer en France néanmoins, et revenir chercher mon argent à Chambéry à +la fin de l'année. + +Je passerai chez vous, je vous remettrai ce que je vous dois encore; de +là, chez mes parents quelque temps; chez ma soeur, à Grenoble (elle +épouse un juge, M. Pal); de là, à Paris... Deux concerts pour faire +entendre mon _mélologue_ avec la _Symphonie fantastique_, puis je pars +pour Berlin avec toute ma musique... puis... l'avenir. + +J'achève en ce moment un grand article sur l'état de la musique en +Italie, pour la _Revue européenne_ (nouveau titre du _Correspondant_, +comme vous savez). C'est Carné qui me l'a demandé en m'apprenant son +mariage en Bretagne; il doit y être maintenant, et ses nuits sont +éclairées des rayons de la lune de miel. Auguste aussi!... Bon! + +Adieu. + + + + +XLI + +Rome, 17 février 1832. + + +Ma dernière lettre se serait-elle encore égarée, mon cher ami? J'ai +répondu à celle que je reçus de vous il y a un mois, le lendemain même +de son arrivée; comme je vous y parlais de beaucoup de choses, je +pensais que vous eussiez riposté sur-le-champ, et pourtant j'attends +encore; vous n'écrivez pas. Quel tourment que l'exil! chaque courrier, +depuis plus de quinze jours, est un nouveau sujet d'humeur. Si ma lettre +s'est encore perdue, ma foi, je ne sais plus comment il faudra nous y +prendre pour notre correspondance. Je partirai d'ici le 1er mai, je +vous verrai alors au commencement de juin. Allons donc, écrivez donc! + +Germain m'a donné des nouvelles d'Auguste et de son mariage. + +Eh bien, il est marié! eh bien, c'est bien: mais c'est fort mal de ne +pas me répondre. + +Que le diable l'emporte! + +Tenez, je comptais remplir ces trois petites pages, mais je n'ai pas +d'autre idée que celle de vous reprocher votre paresse, et je n'en ai +pas le courage. + +Adieu quand même! + +Votre ami. + + + + +XLII + +Rome, 26 mars 1832. + + +J'ai reçu votre lettre, mon cher Humbert, et l'aveu de votre paresse +sublime; vous ne vous en corrigerez donc jamais?... Si vous saviez +pourtant quel supplice c'est que l'exil et comme _sad hours seem long_ +dans ma sotte caserne, je doute que vous me fissiez tant attendre vos +réponses. + +Vous m'avez fait une belle homélie; mais je vous assure qu'elle porte à +faux et qu'il n'y a rien à craindre pour moi à l'égard de la direction +_callotienne_ que vous me supposez prêt à prendre. + +Jamais je ne serai un amant du laid, soyez tranquille. Ce que je vous +disais de la rime n'était que pour vous mettre à votre aise; il me +coûte de vous voir employer du temps et du talent à vaincre des +difficultés inutiles et sans résultat. Vous savez aussi bien que moi +qu'il y a mille cas où des vers mis en musique sont arrangés de manière +que la rime, et même l'hémistiche, disparaissent complètement; alors à +quoi bon cette versification? Les vers bien cadencés et rimés sont à +leur place dans des morceaux de musique qui ne comportent pas ou presque +pas de répétition de paroles; c'est là seulement que la versification +est apparente et sensible; partout ailleurs elle n'existe pas. + +Il y a loin des vers _parlés_ aux vers _chantés_. Quant à la question +littéraire de la rime, il ne m'appartient pas de l'aborder avec vous. +Seulement, je crois fermement que c'est à l'éducation et à l'habitude +que vous devez l'horreur des vers blancs; songez que les trois quarts de +Shakspeare sont en vers blancs, que Byron en a fait et que _la Messiade_ +de Klopstock, le chef-d'oeuvre épique de la langue allemande, est en +vers blancs; j'ai lu, ces jours-ci, une traduction française en vers +blancs du _Jules César_ de Shakspeare qui ne m'a pas choqué le moins du +monde, quoique, d'après ce que vous m'en aviez dit, je m'attendisse à en +être révolté. Tout cela est tellement l'effet de l'habitude, que les +_vers latins rimés_ du moyen âge paraissent une barbarie aux mêmes +personnes qui sont choquées des _vers français non rimés_. Mais assez +là-dessus. + +Vous acceptez donc mon sujet. Voilà un champ incroyable de grandeur et +de richesse ouvert à votre imagination. Tout est vierge là dedans, +puisque _la scène est dans l'avenir_. Vous pouvez supposer tout ce que +vous voudrez en fait de moeurs, usages, état de civilisation, arts, +coutumes et même (ce qui n'est pas à dédaigner) costumes; il est donc +vrai que vous pouvez, que vous devez même chercher l'_inconnu_; car, +vous avez beau dire, il y en a, de l'_inconnu_: tout n'est pas +découvert. Pour la musique, je vais défricher une forêt brésilienne, où +je me promets d'immenses richesses; nous marcherons, hardis pionniers, +tant que les moyens matériels nous le permettront. + +Je vous verrai dans le courant de mai; aurez-vous déjà esquissé quelque +chose?... + +Je viens encore de courir à Albano, Frascati, Castel-Gandolfo, etc., +etc.: des lacs, des plaines, des montagnes, de vieux tombeaux, des +chapelles, des couvents, de riants villages, des grappes de maisons +pendues aux rochers, la mer à l'horizon, le silence, le soleil, une +brise parfumée, l'enfance du printemps; c'est un rêve, une féerie!... + +Il y a un mois que je fis une autre grande course dans les hautes +montagnes des frontières; un soir, au coin du feu, j'écrivis au crayon +le petit air que je vous envoie; à mon retour à Rome, il a eu un tel +bonheur, que de tous côtés on le chante, depuis les salons de +l'ambassade jusque dans les ateliers de sculpteurs. Je souhaite qu'il +vous plaise; cette fois au moins, l'accompagnement ne vous paraîtra pas +difficile. + +Adieu, mon cher ami; j'espère avoir encore une fois de vos nouvelles +avant le 1er mai, époque de mon départ. Pour être plus sûr, en +supposant des retards de la poste, que votre lettre me parvienne, +adressez-la à _Florence, posta firma_. + +Je vous embrasse. + + Tout à vous. + + + + +XLIII + +Turin, 25 mai 1832. + + + Mon cher Humbert, + +Me voilà bien près de vous; jeudi prochain, je serai à Grenoble. +J'espère que nous ne tarderons pas à nous voir; pour mon compte, je ne +négligerai rien pour avancer le moment de notre réunion; écrivez-moi à +la Côte-Saint-André quelques mots là-dessus. J'ai été bien fâché, mais +peu surpris, de ne point trouver à Florence de lettres de vous; pourquoi +être aussi incorrigiblement paresseux? Je vous avais pourtant bien prié +de n'y pas manquer. + +N'importe, je vois les Alpes... + +Votre tête a bien des sujets de fermentation dans ce moment-ci; +travaille-t-elle beaucoup?... plus que je ne voudrais, bien +certainement. Cependant pourquoi désirer l'uniformité morale des êtres; +pourquoi effacer des individualités?... J'ai tort, c'est vrai. Suivons +notre destinée; d'autant plus que nous ne pouvons pas faire autrement. +Avez-vous des nouvelles de Gounet? Je n'en ai point reçu depuis les +débuts du choléra. J'espère cependant qu'il n'a rien eu à démêler avec +lui. + +Et le silencieux Auguste?... Si je lui écris dorénavant, que mes deux +mains se paralysent! Je n'aurais jamais cru rien de pareil de sa part. + +Quelles superbes et riches plaines que celles de la Lombardie! Elles ont +réveillé en moi des souvenirs poignants de nos jours de gloire, «comme +un vain songe enfui». + +A Milan, j'ai entendu, pour la première fois, un vigoureux orchestre; +cela commence à être de la musique, pour l'exécution au moins. La +partition de mon ami Donizetti peut aller trouver celles de mon ami +Paccini ou de mon ami Vaccaï. Le public est digne de pareilles +productions. On cause tout haut comme à la Bourse, et les cannes font +sur le plancher du parterre un accompagnement presque aussi bruyant que +celui de la grosse caisse. Si jamais j'écris pour ces butors, je +mériterai mon sort; il n'en est pas de plus bas pour un artiste. Quelle +humiliation! + +En sortant, ces vers divins de Lamartine me sont venus en tête (il parle +de sa muse poétique): + + Non, non, je l'ai conduite au fond des solitudes, + Comme un amant jaloux d'une chaste beauté; + J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes + Dont la terre eût blessé leur tendre nudité. + J'ai couronné son front d'étoiles immortelles, + J'ai parfumé mon coeur pour lui faire un séjour, + Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes + Que la prière et que l'amour. + +Celui-là comprend toutes les poésies; il est digne d'elles. + +Adieu, mon cher et excellent ami. + +Au revoir bientôt. + + * * * * * + +Voulez-vous saluer votre femme, de ma part? Je désire bien vivement lui +être présenté. + +Adieu. + + + + +XLIV + +La Côte, samedi, juin 1832. + + +Mon cher et très cher ami, je suis ici depuis huit jours; j'ai reçu +votre lettre; j'irai vous voir, je ne sais pas quand; vraisemblablement +dans huit jours. Ne m'attendez pas plus tôt que le lundi de l'autre +semaine; je ne sais comment j'irai à Belley; je crois que ce sera à +pied, par les Abbrets. + +Saluez pour moi toute votre famille; nous avons à caqueter, ferme... + +Aussi je me tais pour le présent. + + Adieu. + + + + +XLV + +La Côte, vendredi 22 juin 1832. + + + Mon cher ami, + +Ne m'en veuillez pas, ce n'est pas ma faute. Comme je me disposais à +partir, ma soeur est venue de Grenoble passer quelques jours chez mon +père, à cause de moi; vous pensez bien que je ne pouvais faire manquer +la réunion de famille; puis un mal de dent très violent, et qui m'a +empêché de dormir toute cette nuit, est venu me clouer dans ma chambre +pour je ne sais combien de temps; j'ai la joue comme une boule. + +Il n'y a qu'une chose à faire: écrivez-moi votre retour de Lyon, et je +vous réponds de partir aussitôt, si je suis capable de sortir. + +Duboys aussi m'a renouvelé une invitation, déjà faite à Rome, d'aller à +sa campagne de la Combe, mais ce ne sera qu'après vous. + +Je viens de recevoir une lettre de Gounet, dont j'étais un peu en peine +depuis le choléra et la dernière émeute. Il va bien. + +Adieu; je vous embrasse. + + Tout à vous. + + + + +XLVI + +Grenoble, 13 juillet 1832. + + +Eh bien, mon cher ami, nous ne pourrons donc pas parvenir à nous +joindre? Quel diable de charme nous a donc été jeté?... J'attends ici, +depuis plusieurs jours, l'annonce de votre retour de Lyon, et voilà que +madame Faure m'apprend que vous n'y êtes pas encore allé! Écrivez-moi au +moins, je vous en prie; donnez-moi de vos nouvelles. Je m'ennuie à +périr! je suis allé passer une journée à la campagne de Duboys, où nous +avons moult parlé de vous. Sa femme est fort bien, mais rien de plus. Je +vis depuis mon retour d'Italie au milieu du monde le plus prosaïque, le +plus desséchant! Malgré mes supplications de n'en rien faire, on se +plaît, on s'obstine à me parler sans cesse musique, art, haute poésie; +ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on +dirait qu'ils parlent vin, femmes, émeute ou autres cochonneries. Mon +beau-frère surtout, qui est d'une loquacité effrayante, me tue. Je sens +que je suis isolé de tout ce monde, par mes pensées, par mes passions, +par mes amours, par mes haines, par mes mépris, par ma tête, par mon +coeur, par tout. Je vous cherche, je vous attends; trouvons-nous donc. +Si vous devez rester plusieurs jours à Lyon, j'irai vous y rejoindre; +cela vaudra encore mieux que d'aller à Belley à pied, comme j'en avais +le projet; la chaleur en rend l'exécution presque impossible. + +J'ai tant à vous dire! et sur le présent et sur l'avenir; il faut +absolument que nous nous entendions au plus tôt. Le temps ne m'attend +pas, et j'ai peur que vous ne vous endormiez. + +J'ai deux cent cinquante francs à vous remettre; depuis longtemps, je +vous les aurais envoyés si j'avais su comme, et si je n'avais d'un jour +à l'autre pensé vous revoir. Parlez-moi de tout cela. Casimir Faure se +marie avec une charmante petite brune de Vienne, qui se nomme +mademoiselle Delphine Fornier et qui a deux cent cinquante mille +qualités. Il ira habiter Vienne. + +Je vais retourner à la Côte dans peu; ainsi répondez-moi là, et +n'oubliez pas sur l'adresse de mettre mes deux noms pour que la lettre +ne paraisse pas adressée à mon père. + +Dieu, comme la chaleur hébète! + +Adieu; tout à vous. + + + + +XLVII + +La Côte, 10 octobre 1832. + + +En deux mots, mon cher Humbert, il faut que vous veniez plus tôt que +nous n'étions convenus. J'ai réfléchi que, ne partant pour Paris qu'au +milieu de novembre, je m'exposais à manquer mon concert; en conséquence, +je partirai à la fin de ce mois. Venez donc sans faute dans la dernière +huitaine d'octobre, nous aurons tout le temps de monter nos batteries et +de bien digérer nos projets pour l'avenir. Puis je vous accompagnerai +jusqu'à Lyon, où nous nous séparerons bien saturés l'un de l'autre. +Écrivez-moi aussitôt après la réception de ce billet, et indiquez-moi +le jour fixe de votre arrivée. Mes parents ont conservé de vous un trop +agréable souvenir pour ne pas être charmés de votre visite; ils me +chargent de vous témoigner l'impatience qu'ils ont de vous revoir. Ma +soeur aînée seulement ne sera plus ici, à son grand regret, car elle +vous apprécie bien. En revanche, je compte sur votre frère, ne manquez +pas de l'amener. Apportez avec vous le volume d'_Hamlet_, celui +d'_Othello_ et du _Roi Lear_, et la partition de _la Vestale_; tout cela +nous sera utile. + +Je n'ose espérer que vous ayez quelque chose de notre grande machine +dramatique à me montrer; pourtant vous me l'aviez bien promis. + +Enfin n'importe, venez, et d'abord écrivez-moi. + +Présentez mes salutations respectueuses à vos parents, et en particulier +à votre charmante femme. + +Adieu, mon ami. + + Tout à vous. + +Mes amitiés à votre frère. + + + + +XLVIII + +Lyon, 3 novembre 1832. + + + Cher ami, + +Nous n'avons donc pas pu nous revoir! Je pars ce soir pour Paris... +Depuis hier que j'erre dans les boues de Lyon, je n'ai pas une idée qui +ne me fût oppressante et douloureuse; pourquoi ne sommes-nous pas +ensemble aujourd'hui! Cela aurait peut-être été possible. Mais je ne +pouvais vous prévenir du jour de mon passage ici, ne le sachant pas +moi-même vingt-quatre heures d'avance. + +Je suis allé hier soir au Grand-Théâtre, où j'ai ressenti une commotion +profonde et pénible en entendant, dans un ignoble ballet, cet ignoble +orchestre jouer un fragment de la _Symphonie pastorale_ de Beethoven +(_le Retour du beau temps_). Il m'a semblé retrouver dans un mauvais +lieu le portrait de quelque ange adoré que jadis avaient poursuivi mes +rêves d'amour et d'enthousiasme. Oh! deux ans d'absence! + +Je crois que je vais devenir fou en entendant de nouveau de la vraie +musique. Je vous enverrai le mélologue dès qu'il sera imprimé. Vous +m'aviez parlé de journaux qu'il faut avoir et dont vous connaissez les +rédacteurs; écrivez-moi un mot là-dessus le plus tôt possible, à +l'adresse de Gounet, rue Sainte-Anne, nº 34 ou 32; mettez sous enveloppe +la lettre avec mon nom. + +Je souffre aujourd'hui cruellement. Je suis tout seul dans la grande +ville. Auguste a perdu avant-hier le jeune frère de sa femme, mort de la +poitrine; il est fort tristement occupé. + +Oh! que je suis seul!! comme je souffre au dedans!!! Que je suis +malheureusement organisé! un vrai baromètre, tantôt haut, tantôt bas, +soumis aux variations de l'atmosphère, ou brillante ou sombre, de mes +dévorantes pensées. + +Je suis sûr que vous ne faites rien de notre grand ouvrage; et pourtant +ma vie s'écoule à flots, et je n'aurai rien fait de grand avant la fin. +Je vais voir Véron, le directeur de l'Opéra. Je tâcherai de me faire +comprendre de lui, de l'arracher aux idées mercantiles et +administratives; y réussirai-je? Je ne m'en flatte guère. Mon concert +aura lieu dans les premiers jours de décembre. + + Adieu, adieu; _remember me_. + + + + +XLIX + +Paris, 2 mars 1833. + + +Je vous remercie, mon cher ami, de votre lettre affectueuse. Je ne vous +ai pas écrit, par la raison que vous avez devinée; je suis entièrement +absorbé par les inquiétudes et les chagrins dévorants de ma position. +Mon père a refusé son consentement et m'oblige à faire des sommations. + +Henriette, dans tout cela, montre une dignité et un caractère +irréprochables; sa famille et ses amis la persécutent plus encore que +les miens pour la détacher de moi. + +Quand j'ai vu à quel point cela était porté et les scènes journalières +dont j'étais la cause, j'ai voulu me dévouer: je lui ai fait dire que je +me sentais capable de renoncer à elle (ce qui n'était pas vrai, car j'en +serais mort), plutôt que de la brouiller avec ses parents. Bien loin +d'accepter ma proposition, elle n'en a éprouvé qu'un chagrin cruel, et +un redoublement de tendresse pour moi en a été le résultat. Depuis lors, +sa soeur nous laisse tranquilles, et, quand je viens, elle s'en va. + +Ces tête-à-tête sont quelquefois bien pénibles; comme vous pensez bien, +je suis obligé de me consumer en efforts pour me contenir. Un rien +l'effarouche, elle a peur de mon exaspération; mes caresses, si +réservées qu'elles soient, lui paraissent trop ardentes; elle me brûle +le coeur; moi, je l'épouvante; nous nous tourmentons mutuellement. Mais +mes propres inquiétudes, mes craintes de ne pas l'obtenir me rendent le +plus malheureux des hommes. Il ne manquait plus que son malheur à elle +pour compléter le mien? + +Ses affaires ont très mal tourné; elle allait avoir une représentation à +son bénéfice, qui pouvait les remonter un peu; je lui avais arrangé un +concert assez beau dans un entr'acte; tout allait assez bien, quand, +hier, à quatre heures, en revenant du ministère du commerce en +cabriolet, elle a voulu descendre sans que sa femme de chambre lui +donnât la main; sa robe s'est accrochée; son pied a tourné dans le +marchepied, et elle s'est cassé la jambe au-dessus de la cheville. + +Elle a souffert horriblement cette nuit; ce matin encore, quand Dubois +fils a revu l'appareil, elle n'a pu retenir ses cris; je les entends +encore. Je suis désolé. Vous dire mon chagrin est impossible. La voir +souffrante et si malheureuse et ne pouvoir rien pour elle est affreux! + +Quelle destinée sera donc la nôtre?... Le sort nous a évidemment faits +pour être unis, je ne la quitterai pas vivant. Plus son malheur +deviendra grand, plus je m'y attacherai. Si elle perdait, avec son +talent et sa fortune, sa beauté, je sens que je l'aimerais également. +C'est un sentiment inexplicable; quand elle serait abandonnée du ciel et +de la terre, je lui resterais encore, aussi aimant, aussi prosterné +d'amour qu'aux jours de sa gloire et de son éclat. O mon ami, ne me +dites jamais rien contre cet amour, il est trop grand et trop poétique +pour n'être pas respectable à vos yeux. + +Adieu; écrivez-moi et donnez-moi des nouvelles de vos nouveaux embarras; +ne nous parlons présentement que de ce qui nous touche le plus près. La +musique n'est pas toute gravée, je vous l'enverrai aussitôt qu'elle le +sera. + +Adieu. + + + + +L + +Paris, 12 juin 1833. + + +Merci encore, mon cher Humbert, de toute votre inquiète et constante +amitié! J'ai appris dernièrement par Gounet qu'il avait reçu de vous une +lettre pour moi, mais que, par une de ces fatalités inconcevables, il +l'avait égarée _dans sa chambre_, où il n'a pas été possible de la +retrouver. Votre billet, qu'il vient de me montrer, m'a fait voir +combien vous étiez inquiet sur mon compte. Je suis vraiment coupable +d'avoir demeuré si longtemps sans vous écrire. Vous savez comme je suis +absorbé, comme ma vie ondule. Un jour, bien, calme, poétisant, rêvant; +un autre jour, maux de nerfs, ennuyé, chien galeux, hargneux, méchant +comme mille diables, vomissant la vie et prêt à y mettre fin pour rien, +si je n'avais pas un délirant bonheur en perspective toujours plus +prochaine, une bizarre destinée à accomplir, des amis sûrs, la musique +et puis la _curiosité_. Ma vie est un roman qui m'intéresse beaucoup. + +Vous voulez savoir ce que je fais? Le jour, si je suis bien portant, je +lis ou je dors sur mon canapé (car je suis bien logé à présent), ou je +barbouille quelques pages pour _l'Europe littéraire_, qui me les paye +très bien. Le soir, dès six heures, je suis chez Henriette; elle est +encore malade et souffrante, ce qui me désespère. Je vous parlerai +d'elle très au long une autre fois. Seulement, vous saurez que toute +l'opinion que vous pouvez vous être formée d'elle est aussi fausse que +possible. C'est tout un autre roman que sa vie; et sa manière de voir, +de sentir et de penser, n'en est pas la partie la moins intéressante. Sa +conduite, dans la position où elle a été placée dès l'enfance, est tout +à fait incroyable, et j'ai été longtemps sans y croire. Assez là-dessus. + +Je m'occupe avec entrain de mon projet d'opéra dont je vous avais parlé +dans une lettre de Rome, il y a un an et demi; et, comme il ne vous a +pas été possible de vaincre votre paresse pour vous y mettre depuis ce +temps, j'ai désespéré de vous et je me suis adressé à Émile Deschamps et +à Saint-Félix, qui travaillent activement. Vous ne m'en voudrez pas, +j'espère, car j'ai été bien patient. + +On vient me chercher justement pour cela. Je vous récrirai dans quelque +temps. + +Adieu. Votre sincère ami. + + + + +LI + +Paris, 1er août 1833. + + + Cher, bon et fidèle ami, + +Je réponds immédiatement à votre lettre. Je connais effectivement +beaucoup _Jules_ et non pas _Louis_ Bénédict, élève de Weber. Il est +vraisemblablement encore à Naples, où il s'est fixé. Je ne lui ai +_jamais_ fait de propositions pour les _Francs Juges_; je ne lui ai +_jamais_ dit que vous en fussiez l'auteur; il ignore complètement qu'il +y ait un morceau intitulé _Mélodie pastorale_. Je suis à Paris, sans +aucune _intention_ de partir pour Francfort. Tâchez de confondre cet +impudent voleur. L'ouverture est gravée depuis peu; je vous en enverrai +un exemplaire, mais ce ne sont que les parties séparées. Il vous sera +facile de la faire mettre en partition. Je suis occupé à terminer la +scène des _Bohémiens_; j'ai un projet sur notre ouvrage réduit en un +acte; je le ferai traduire en italien, peut-être _tout entier_ en trois +actes, et essayer cet hiver, si _Severini_ veut tenter l'aventure. Je +vais monter une grande affaire de concerts pour cet hiver. Si je pouvais +avoir l'esprit entièrement libre, tout irait bien; je défierais la meute +de l'Opéra et celle du Conservatoire, qui sont aujourd'hui plus +acharnées que jamais à cause de mes articles de _l'Europe littéraire_ +sur l'_illustre vieillard_ (Chérubini), et surtout parce que je me suis +permis, à la première représentation d'_Ali-Baba_, d'offrir _dix francs +pour une idée_ au premier acte, vingt francs au second, trente francs au +troisième, quarante francs au quatrième, en ajoutant: + +--Mes moyens ne me permettent pas de pousser plus haut; je renonce. + +Cette charge a été sue de tout le monde, même de Véron et de Chérubini, +qui m'aiment, comme vous pouvez penser. + +Je suis toujours dans la même vie déchirée et bouleversée; je verrai +peut-être Henriette ce soir pour la _dernière fois_; elle est si +malheureuse, que le coeur m'en saigne: et son caractère irrésolu et +timide l'empêche de savoir prendre la moindre détermination. Il faut +pourtant que cela finisse; je ne puis vivre ainsi. Toute cette histoire +est triste et baignée de larmes; mais j'espère qu'il n'y aura que des +larmes. J'ai fait tout ce que le coeur le plus dévoué pouvait faire; si +elle n'est pas plus heureuse et dans une situation fixée, c'est sa +faute. + +Adieu, mon ami; ne doutez jamais de mon amitié, vous vous tromperiez +horriblement. + +C'est effectivement votre _Choeur héroïque_ qu'il a été question +d'exécuter aux Tuileries; mais il ne l'a pas été, _les bougies ayant +manqué_; les musiciens n'y voyaient plus quand est venu le tour de mon +morceau, et on a fini le concert en rechantant _la Marseillaise_ et +l'ignoble _Parisienne_, qu'on pouvait exécuter sans voir. + +La première répétition de cet immense orchestre a été faite dans un +endroit fermé, les ateliers de peinture de Cicéri aux Menus-Plaisirs, et +l'effet du _Monde entier_ a été immense, quoique la moitié des chanteurs +_non musiciens_ ne sussent lire ni chanter. J'ai été un instant obligé +de sortir, tellement la poitrine me vibrait. Au choeur de _Guillaume +Tell_ (_Si parmi nous il est des traîtres_), j'ai failli me trouver mal. +En plein air... _rien_... aucun effet. La musique n'est décidément pas +faite pour la rue, en aucune façon. + +Adieu; écrivez-moi le dénouement de cette insolente intrigue avec le +faux Bénédict. + +Ne m'oubliez pas auprès de votre frère et de vos parents, je vous en +prie. + +Votre inaltérable. + + + + +LII + +Paris, 30 août 1833. + + +Vous avez raison, ami, de ne pas désespérer de mon avenir! Ils ne savent +pas, tous ces peureux, que, _malgré tout_, j'observe et j'acquiers; que +je grandis en fléchissant sous les efforts de la tempête; le vent ne +m'arrache que des feuilles; les fruits verts que je porte tiennent trop +fortement aux branches pour tomber. Votre confiance m'encourage et me +soutient. + +Je ne sais ce que je vous avais écrit de ma séparation d'avec cette +pauvre Henriette, mais elle n'a pas encore eu lieu, elle ne l'a pas +voulu. Depuis lors, les scènes sont devenues plus violentes; il y a eu +un commencement de mariage, un acte civil que son exécrable soeur a +déchiré; il y a eu des désespoirs de sa part; il y a eu un reproche de +ne pas _l'aimer_; là-dessus, je lui ai répondu de guerre lasse en +m'empoisonnant à ses yeux. Cris affreux d'Henriette!... désespoir +sublime!... rires atroces de ma part!... désir de revivre en voyant ses +terribles protestations d'amour!... émétique!... ipécacuana! +vomissements de deux heures!... il n'est resté que deux grains d'opium; +j'ai été malade trois jours et j'ai survécu. Henriette, désespérée, a +voulu réparer tout le mal qu'elle venait de me faire, m'a demandé +quelles actions je voulais lui dicter, quelle marche elle devait suivre +pour fixer enfin notre sort; je le lui ai indiqué. Elle a bien commencé, +et, à présent, depuis trois jours, elle hésite encore, ébranlée par les +instigations de sa soeur et par la crainte que lui cause notre +misérable situation de fortune. Elle n'a rien et je l'aime, et elle +n'ose me confier son sort... Elle veut attendre quelques mois... des +mois! Damnation! je ne veux plus attendre, j'ai trop souffert. Je lui ai +écrit hier que, si elle ne voulait pas que j'aille la chercher demain +samedi pour la conduire à la mairie, je partais _jeudi prochain_ pour +Berlin. Elle ne croit pas à ma résolution et m'a fait dire qu'elle me +répondrait aujourd'hui. Ce seront encore des phrases, des prières +d'aller la voir, qu'elle est malade, etc. Mais je tiendrai bon, et elle +verra que, si j'ai été faible et mourant à ses pieds si longtemps, je +puis encore me lever, la fuir, et vivre pour ceux qui m'aiment et me +comprennent. J'ai tout fait pour elle, je ne puis rien de plus. Je lui +sacrifie tout, et elle n'ose rien risquer pour moi. C'est trop de +faiblesses et de _raison_. Je partirai donc. + +Pour m'aider à supporter cette horrible séparation, un hasard inouï me +jette entre les bras une pauvre jeune fille de dix-huit ans, charmante +et exaltée, qui s'est enfuie, il y a quatre jours, de chez un misérable +qui l'avait achetée enfant et la tenait enfermée depuis quatre ans comme +une esclave; elle meurt de peur de retomber entre les mains de ce +monstre et déclare qu'elle se jettera à l'eau plutôt que de redevenir +sa propriété. On m'a parlé de cela avant-hier; elle veut absolument +quitter la France; une idée m'est venue de l'emmener; on lui a parlé de +moi, elle a voulu me voir, je l'ai vue, je l'ai un peu rassurée et +consolée; je lui ai proposé de m'accompagner à Berlin et de la placer +quelque part dans les choeurs, par l'entremise de Spontini; elle y +consent. Elle est belle, seule au monde, désespérée et confiante, je la +protégerai, je ferai tous mes efforts pour m'y attacher. Si elle m'aime, +je tordrai mon coeur pour en exprimer un reste d'amour. Enfin je me +figurerai que je l'aime. Je viens de la voir, elle est fort bien élevée, +touche assez bien du piano, chante un peu, cause bien et sait mettre de +la dignité dans son étrange position. Quel absurde roman! + +Mon passeport est prêt, j'ai encore quelques affaires à terminer et je +pars. Il faut en finir. Je laisse cette pauvre Henriette bien +malheureuse, sa position est épouvantable; mais je n'ai rien à me +reprocher et je ne puis rien de plus pour elle. Je donnerais encore à +l'instant ma vie, pour un _mois_ passé près d'elle, aimé comme je dois +l'être. Elle pleurera, se désespérera; il sera trop tard. Elle subira la +conséquence de son malheureux caractère, faible et incapable d'un grand +sentiment et d'une forte résolution... Puis elle se consolera et me +trouvera des torts. C'est toujours ainsi. Pour moi, il faut que j'aille +en avant, sans écouter les cris de ma conscience, qui me dit toujours +que je suis trop malheureux et que la vie est une atrocité. Je serai +sourd. Je vous promets bien, cher ami, de ne pas faire mentir votre +oracle. + +Je vous envoie ce que vous me demandez; la _Chanson de Lutzow_ est +gravée, arrangée par Weber pour le piano. Vous y ferez des paroles. Je +n'ai pas pu vous envoyer mon manuscrit, que j'ai donné à Gounet. +D'ailleurs, il n'y a presque pas de changements. + +Vous enverrez à M. Schlesinger, rue Richelieu, 97, un bon de _seize +francs_ pour votre envoi et celui de M. Rolland réunis. + +Adieu. Pour la vie, votre ami sincère et fidèle. + + * * * * * + +Véron a refusé _le Dernier Jour du monde_. _Il n'ose pas_. Je vais vous +faire envoyer l'ouverture des _Francs Juges_. + +Liszt vient d'arranger ma symphonie pour le piano; c'est étonnant. + +Je vous écrirai de Berlin. + + + + +LIII + +Mardi, 3 septembre 1833. + + +Henriette est venue, je reste. Nous sommes annoncés. Dans quinze jours, +tout sera fini, si les lois humaines veulent bien le permettre. Je ne +crains que leurs lenteurs. Enfin!!! Oh! il le fallait, voyez-vous. + +Nous avons, à plusieurs, fait un petit sort à la pauvre fugitive. Jules +Janin s'en est chargé spécialement pour la faire partir. + + + + +LIV + +Vincennes, 11 octobre 1833. + + + Mon cher ami, + +Je suis marié! enfin! Après mille et mille peines, oppositions terribles +des deux parts, je suis venu à bout de ce chef-d'oeuvre d'amour et de +persévérance. Henriette m'a expliqué, depuis, les mille et une calomnies +ridicules qu'on avait employées pour la détourner de moi et qui avaient +causé ses fréquentes indécisions. Une, entre autres, lui avait fait +concevoir d'horribles craintes: on lui avait assuré que j'avais des +attaques d'épilepsie. Puis on lui a écrit de Londres que j'étais fou, +que tout Paris le savait, qu'elle était perdue si elle m'épousait, etc. + +Malgré tout, nous avons, l'un et l'autre, écouté la voix de notre coeur, +qui parlait plus haut que ces voix discordantes, et nous nous en +applaudissons aujourd'hui. + +Pour moi, je puis, comme à mon meilleur ami, vous dire et vous affirmer +sur l'honneur que j'ai trouvé ma femme aussi pure et aussi vierge qu'il +soit possible de l'être. Et, certes, dans la position sociale où elle a +vécu jusqu'à ce jour, elle n'est pas sans mérite d'avoir su résister aux +mauvais exemples et aux séductions de l'or et de l'amour-propre dont +elle était sans cesse environnée. Vous devez penser quelle sécurité cela +me donne pour l'avenir. Il n'y a pas beaucoup d'exemples d'un mariage +aussi original que le nôtre, et il déconcertera bien des prévisions +sinistres. Cet hiver, nous partirons ensemble pour Berlin, où +m'appellent mes affaires musicales et où l'on va établir un théâtre +anglais pour lequel on vient de faire des propositions à Henriette. + +Spontini voudra-t-il nous aider, ou, du moins, ne pas nous entraver? Je +l'espère. Avant de partir, je donnerai quelque horrible concert dont +vous serez informé avec détails. Oh! ma pauvre Ophélie, je l'aime +terriblement! Je crois que, quand nous aurons pu renvoyer sa soeur, qui +nous trouble toujours plus ou moins, nous aurons enfin une existence +laborieuse, il est vrai, mais heureuse, que nous aurons bien achetée. + +Ecrivez-moi, mon ami, à la même adresse; je suis actuellement à +Vincennes, où ma femme profite du beau temps pour achever de se rétablir +par de grandes promenades dans le parc. Je vais tous les jours à Paris, +où notre mariage fait un remue-ménage d'enfer, on ne parle que de cela. + +Adieu, adieu. + +Votre inaltérable ami. + + + + +LV + +Paris, 25 octobre 1833. + + +Mon ami! mon bon et digne et noble ami! Merci, merci de votre lettre si +franche, si touchante, si tendre. Je suis pressé, horriblement pressé +par des occupations urgentes qui me forcent de courir Paris toute la +journée; mais je ne puis résister au besoin que j'éprouve de vous +remercier tout de suite de votre bon élan de coeur. + +Oui, mon cher Humbert, j'ai _cru_ malgré vous tous, et ma foi m'a sauvé. +Henriette est un être délicieux. C'est Ophélie elle-même; non pas +Juliette, elle n'en a pas la fougue passionnée; elle est tendre, douce +et _timide_. Quelquefois seuls, silencieux, appuyée sur mon épaule, sa +main sur mon front, ou bien dans une de ces poses gracieuses que jamais +peintre n'a rêvées, elle pleure en souriant. + +--Qu'as-tu, pauvre belle? + +--Rien. Mon coeur est si plein! je pense que tu m'achètes si cher, que +tu as tout souffert pour moi... Laisse moi pleurer, ou j'étouffe. + +Et je l'écoute pleurer tranquillement, jusqu'à ce qu'elle me dise: + +--Chante, Hector, chante! + +[Illustration: notation musicale] + +Moi, alors de commencer la _Scène du bal_, qu'elle aime tant; la _Scène +aux champs_ la rend tellement triste, qu'elle ne veut pas l'entendre. +C'est une _sensitive_. En vérité, jamais je n'ai imaginé une pareille +impressionnabilité; mais elle n'a aucune éducation musicale, et, le +croiriez-vous? elle se plaît à entendre certains ponts-neufs d'Auber. +Elle trouve cela _pas beau, mais gentil_. + +Ce qui me charme le plus dans votre lettre, c'est que vous me demandez +son portrait; je vous l'enverrai certainement. Le mien va se graver; dès +qu'il paraîtra, vous l'aurez. Je suis seul aujourd'hui à Paris; j'arrive +de Vincennes, où j'ai laissé ma femme jusqu'à ce soir. Je serai +transporté de joie de lui montrer votre lettre, et je suis sûr qu'elle +la sentira, surtout le passage relatif au théâtre, son voeu le plus cher +ayant _toujours_ été de pouvoir le quitter. + +Je vais m'informer de ce que coûterait la copie de la _Fantaisie +dramatique_ sur _la Tempête_. J'aime mieux que vous ayez cela que des +_fragments_ de la _Symphonie_, car c'est un oeuvre complet. En outre, +Liszt vient de réduire pour le piano seul la _Symphonie_ entière. On va +la graver, et cela suffira pour vous en rafraîchir la mémoire. + +Adieu. Écrivez-moi souvent. Il me sera si doux de vous répondre et de +vous parler du ciel que j'habite; il n'y manque que vous. Oh! si... mais +plus tard. S'il y a quelque chose sur la terre de beau et de sublime, +c'est l'amour et l'amitié comme nous les comprenons. + +J'ai toujours sur ma table _les Francs Juges_, et je n'ai pas besoin de +vous dire le serrement de coeur que j'éprouve à voir vos vers si +cadencés, si musicaux, rester enfouis et inutiles. J'ai écrit la scène +des _Bohémiens_, en y mêlant le choeur qui commence le second acte: +_L'ombre descend_. Cela fait un choeur immense et d'un rythme curieux. +Je suis à peu près sûr de l'effet. Je le ferai entendre à mon prochain +concert. + +Adieu, AMI! + +Je n'ai pas besoin de voir Henriette pour vous répondre, de sa part, +qu'elle est sensible autant qu'on peut l'être à ce que vous m'avez écrit +pour elle et pour moi. + +Adieu; _farewell dearest Horatio, remember me, I'll not forget thee_. + + + + +LVI + +Mercredi, 19 mars 1834. + + +Ce n'est pas par paresse, mon ami, que je ne vous écris plus depuis que +votre dernière lettre s'est croisée en route avec la mienne; un excès de +travail, au contraire, en a été la cause. Avant-hier encore, j'ai écrit +pendant treize heures sans quitter la plume. Je suis à terminer la +_Symphonie_, avec alto principal, que m'a demandée Paganini. Je comptais +ne la faire qu'en _deux_ parties; mais il m'en est venu une _troisième_, +puis une _quatrième_; j'espère pourtant que je m'en tiendrai là. J'ai +encore pour un bon mois de travail continu. Je reçois chaque jour _le +Réparateur_, de M. le vicomte A. de Gouves. Vous me demandez de vous +donner le moyen de tenir votre pari; mais je ne vous donnerai guère +d'autres nouvelles musicales que celles que vous pouvez trouver dans un +feuilleton du _Rénovateur_ tous les dimanches. Écrivez quelque chose +sur la mise en scène à l'Opéra de _Don Juan_; mais dites, ce que ma +position ne m'a pas permis d'avouer, que tous les artistes sans +exception, et Nourrit surtout, sont à mille lieues au-dessous de leurs +rôles; Levasseur trop lourd et trop sérieux, mademoiselle Falcon trop +froide, madame Damoreau froide et nulle comme actrice et insupportable +par ses sottes broderies; en général, excepté les choeurs, qui sont +inimitablement beaux, tout manque de _chaleur_ et de _mouvement_. Le duo +final entre don Juan et la statue du Commandeur est seul d'une exécution +admirable. Dérivis fils est très bien dans le rôle du Commandeur. +Touchez sur les ballets; ajoutez qu'ils sont d'une musique infâme +(composés par Castil Blaze père!); vous ne pouvez en nommer l'auteur, +son nom étant resté à peu près secret. + +Dites quelque chose sur l'absurdité de la direction, qui s'amuse à +dépenser son argent à remonter des ouvrages connus de tout le monde et +ne sait pas nous donner un ouvrage _nouveau_ digne d'intéresser les amis +de l'art. La reprise de _la Vestale_ par mademoiselle Falcon va avoir +lieu dans quinze jours. Cela fera un autre effet que _Don Juan_, parce +que c'est véritablement un grand opéra, écrit et instrumenté en +conséquence, et, en outre, parce que c'est _la Vestale_. + +Parlez de l'incroyable _quatuor_ des quatre frères Muller, qui jouent +Beethoven d'une façon qui nous était jusqu'à présent demeurée inconnue. + +La _Symphonie_, arrangée par Liszt, n'a pas encore paru. Je vous +l'enverrai, avec _le Paysan breton_, dès qu'elle sera imprimée.--Vous +n'avez pas une idée pour un grand opéra? Rien?... + +Adieu, tout à vous du fond du coeur. + + * * * * * + +_P.-S._--Je viens d'écrire une grande biographie de Glück pour _le +Publiciste_, journal nouveau sous la forme de l'ancien _Globe_, qui +paraîtra le mois prochain. Je vous en enverrai un exemplaire. + + + + +LVII + +Montmartre, 15 ou 16 mai 1834. + + +Je vous réponds en achevant de lire votre lettre, mon cher ami, pour me +justifier. Vous êtes fâché, et vous auriez raison de l'être si j'avais +réellement mérité les reproches que vous m'adressez. + +Peu après le gâchis de Lyon[6], un peintre de ma connaissance, qui se +rendait à Rome, se chargea d'une lettre pour Auguste, dans laquelle je +demandais à celui-ci de ses nouvelles, et conséquemment des vôtres. Je +suis bien désagréablement surpris d'apprendre que cette lettre ne lui +est pas parvenue. Dites-le lui si vous le voyez. + +J'allais vous écrire directement, ne recevant point de réponse +d'Auguste, et vous m'avez à peine prévenu de quelques jours. Je suis tué +de travail et d'ennui, obligé par ma position momentanée de gribouiller +à tant la colonne pour ces gredins de journaux, qui me payent le moins +qu'ils peuvent; je vous enverrai dans peu une _Vie de Glück_, avec notre +fameux morceau de _Telemaco_, qui y est annexé. + +Pour ce qui est de la _Chasse de Lutzow_, la voici telle que j'ai fait +chanter au Théâtre-Italien par ces animaux de choristes, qui en ont +détruit l'effet. + +[Illustration: notation musicale: Voix seule. + +Quels feux lointains brillent aux pieds des monts? quels cris se mêlent +à l'o-ra-ge? L'E-cho plaintif attris-te nos vallons, qui meurt là-bas? +pour qui ces fiers clairons sonnent-ils l'heure du car-na-ge? Le noir +chas-seur ré-pond en ces mots: + +Tout le choeur. + +«Hourrah! hourrah! c'est la chasse c'est la chasse de Lut-zow.»] + +La prosodie de vos vers n'est pas la même à chaque couplet et ne va pas +sur la musique; mais, plutôt que d'altérer le rythme musical, il vaut +mieux gêner un peu la marche de la poésie. Au reste, vous verrez +vous-même ce que vous aimerez le mieux. J'espère que vous ne chanterez +jamais cette féroce mélodie sur la scène que vos vers décrivent si bien. +Je redoute pour vous le sort du _Fergus_ de Walter Scott, et je conçois +aussi bien, que vous tout ce qui se passe dans votre coeur, beaucoup +trop accessible à certaines idées. Si le marchand de musique de Lyon +grave le morceau avec vos paroles, faites bien attention que pour rien +au monde je ne voudrais avoir l'air de corriger ou retoucher Weber, et +qu'en ce cas il doit graver la musique _entièrement conforme_ à +l'exemplaire que je vous ai fait adresser par Schlesinger, dans lequel +il n'y a d'harmonie qu'à l'entrée du choeur, + +[Illustration: notation musicale] + +tout le reste étant pour une voix seule. Mon nom ne doit y figurer en +aucune façon, je vous le recommande. Le _Hourrah_ même n'est pas de +Weber. Vous savez qu'il y a, à la place de ces deux mesures, les deux +suivantes: + +[Illustration: notation musicale + +Das icht +(C'est) +] + +Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, je suis horriblement triste, incapable +de répondre à votre lettre comme je le voudrais. Je vous remercie bien +sincèrement de vos affectueuses questions sur Henriette. Elle est +souvent fort souffrante, une grossesse avancée en est la cause; +pourtant, depuis quelques jours, elle va mieux. + +Mes affaires, à l'Opéra, sont entre les mains de la famille Berlin, qui +en a pris la direction. Il s'agit de me donner l'_Hamlet_ de Shakspeare +supérieurement arrangé en opéra. Nous espérons que l'influence du +_Journal des Débats_ sera assez grande pour lever les dernières +difficultés que Véron pourrait apporter. Il est dans ce moment-ci à +Londres; à son retour, cela se terminera d'une manière ou d'autre. En +attendant, j'ai fait choix, pour un opéra comique en deux actes, de +_Benvenuto Cellini_, dont vous avez lu sans doute les curieux Mémoires +et dont le caractère me fournit un texte excellent sous plusieurs +rapports. Ne parlez pas de cela avant que tout soit arrangé. + +La _Symphonie_ est gravée; nous corrigeons les épreuves, mais elle ne +paraîtra pas avant le retour de Liszt, qui vient de partir pour la +Normandie, où il passera quatre ou cinq semaines. Je vous l'enverrai +aussitôt, avec _le Paysan breton_, que je n'ai point oublié, ainsi que +vous le supposez, et que vous recevrez en même temps. Je ne veux pas le +faire graver; sans quoi, vous l'auriez déjà; je le mettrai dans quelque +opéra; en conséquence, je vous prie de ne pas en laisser prendre de +copie. + +J'ai achevé les _trois premières parties_ de ma nouvelle symphonie avec +alto principal; je vais me mettre à terminer la quatrième. Je crois que +ce sera bien et surtout d'un pittoresque fort curieux. J'ai l'intention +de la dédier à un de mes amis que vous connaissez, M. Humbert Ferrand, +s'il veut bien me le permettre. Il y a une _Marche de pèlerins chantant +la prière du soir_, qui, je l'espère, aura, au mois de décembre, une +réputation. Je ne sais quand cet énorme ouvrage sera gravé; en tout cas, +chargez-vous d'obtenir de M. Ferrand son autorisation. A mon premier +opéra représenté, tout cela se gravera. Adieu, pensez à _Fergus_... +sinon pour vous, du moins pour votre femme et vos amis. Mille choses à +elle et à vos parents. + +Tout à vous du fond du coeur. + + + + +LVIII + +Montmartre, 31 août 1834. + + + Mon cher Humbert, + +Je ne vous oublie pas le moins du monde; mais vous ne savez pas jusqu'à +quel point je suis esclave d'un travail indispensable; je vous eusse +écrit vingt fois sans ces damnés articles de journaux, que je suis forcé +d'écrire pour quelques misérables pièces de cent sous que j'en retire. +Je venais d'apprendre par un journal le triste événement qui vient de +mettre votre courage à l'épreuve, et je me disposais à vous écrire quand +votre lettre est arrivée. Je ne vous offrirai pas de ces banales +consolations impuissantes et inutiles en pareil cas; mais, si quelque +chose pouvait adoucir le coup que vous venez de recevoir, ce serait de +songer que la fin de votre père a été aussi douce et aussi calme qu'il +fût possible de la désirer. Vous me parlez du mien, il m'a écrit +dernièrement en réponse à une lettre où je lui apprenais la délivrance +d'Henriette et la naissance de mon fils. Sa réponse a été aussi bonne +que je l'espérais et ne s'est pas fait attendre. Les couches d'Henriette +ont été extrêmement pénibles; j'ai même éprouvé quelques instants d'une +inquiétude mortelle. Tout cependant s'est heureusement terminé après +quarante heures d'horribles souffrances. Elle vous remercie bien +sincèrement des lignes que vous mettez pour elle dans chacune de vos +lettres; il y a longtemps qu'elle a reconnu avec moi que votre amitié +était d'une nature aussi rare qu'élevée. Pourquoi sommes-nous si loin +l'un de l'autre?... + +Je n'ai pas reçu des nouvelles de Bloc, ni des _Francs Juges_. Depuis +que les concerts des Champs-Élysées et du Jardin Turc se sont emparés de +cette malheureuse ouverture, elle me paraît si encanaillée, que je n'ose +plus m'intéresser a son sort. + +Je ne suis pour rien dans le ballet de _la Tempête_ dont Adolphe Nourrit +a fait le programme et Schneitzoëffer la musique. + +Il y a deux mois, et je crois vous l'avoir écrit, que ma symphonie avec +alto principal, intitulée _Harold_, est terminée. Paganini, je le crois, +trouvera que l'alto n'est pas traité assez en concerto; c'est une +symphonie sur un plan nouveau et point une composition écrite dans le +but de faire briller un talent individuel comme le sien. Je lui dois +toujours de me l'avoir fait entreprendre; on la copie en ce moment; elle +sera exécutée au mois de novembre prochain au premier concert que je +donnerai au Conservatoire. Je compte en donner trois de suite. Je viens +de terminer pour cela plusieurs morceaux pour des voix et orchestre qui +figureront bien, je l'espère, dans le programme. La première symphonie +arrangée par Litz est _gravée_; mais elle ne sera _imprimée_ et publiée +qu'au mois d'octobre; alors seulement je pourrai vous l'envoyer. _Le +Paysan breton_, je vais le faire graver, vous l'aurez aussitôt. Je +donnerai demain l'ordre, chez M. Schlesinger, de vous envoyer mes +articles de la _Gazette musicale_ sur Glük et _la Vestale_. + +Parbleu! si je connais Barbier! A telles enseignes, qu'il vient +d'éprouver à mon sujet un désappointement assez désagréable. J'avais +proposé à Léon de Wailly, jeune poète d'un grand talent et son ami +intime, de me faire un opéra en deux actes sur les Mémoires de +_Benvenuto Cellini_; il a choisi Auguste Barbier pour l'aider; ils m'ont +fait à eux deux le plus délicieux opéra-comique qu'on puisse trouver. +Nous nous sommes présentés tous les trois comme des niais à M. Crosnier; +l'opéra a été lu devant nous et _refusé_. Nous pensons, malgré les +protestations de Crosnier, que je suis la cause du refus. On me regarde +à l'Opéra-Comique comme un _sapeur_, un _bouleverseur du genre +national_, et on ne veut pas de moi. En conséquence, on a refusé les +paroles pour ne pas avoir à admettre la musique d'un fou. + +J'ai écrit cependant la premiers scène, _le Chant des ciseleurs de +Florence_, dont ils sont engoués tous au dernier point. On l'entendra +dans mes concerts. J'ai lu ce matin à Léon de Wailly le passage de votre +lettre qui concerne Barbier; pour lui, il voyage en Belgique et en +Allemagne dans ce moment. Comme il venait de partir, Brizeux nous est +arrivé d'Italie, toujours plus épris de sa chère Florence. Il en apporte +de nouveaux vers; je les lui souhaite aussi ravissants que ceux de +_Marie_. Avez-vous lu _Marie_? Avez-vous lu le dernier ouvrage de +Barbier sur l'Italie, + + Divine Juliette au cercueil étendue, + +comme il l'appelle? Il est intitulé _il Pianto_. Il contient aussi de +belles choses. Je vous avoue que j'avais été extrêmement étonné de ne +pas vous voir partager mon enthousiasme pour les _Iambes_, lorsque je +vous en récitai des fragments. Ah! oui, c'est furieusement beau. +Envoyez-moi votre _Grutli_. Je ne manquerai pas de le lui faire +connaître, ainsi qu'à Brizeux, à Wailly, Antony Deschamps et Alfred de +Vigny, que je vois le plus habituellement. Hugo, je le vois rarement, il +_trône_ trop. Dumas, c'est un braque écervelé. Il part avec le baron +Taylor pour une exploration des bords de la Méditerranée. Le ministre +leur a donné un vaisseau pour cette expédition. L'Adultère va donc se +reposer pendant un an au moins sur nos théâtres. Léon de Wailly ne se +décourage pas; il vient, avec le _jeune_ Castil Blaze (qui ne ressemble +pas à son père), de me finir le plan d'un grand opéra en trois actes sur +un sujet historique, non encore traité, ainsi que nous l'avait demandé +Véron; nous verrons dans peu si le sort de celui-ci sera plus heureux. +Oh! il faudra bien que cela vienne, allez! Je n'ai pas d'inquiétude; si +seulement j'avais de quoi vivre... j'entreprendrais bien d'autres choses +encore que des opéras. La musique a de grandes ailes que les murs d'un +théâtre ne lui permettent pas d'étendre entièrement. + + Patience et longueur de temps + Font plus que force ni que rage. + +Je vous écrirais toute la nuit; mais, comme j'ai à ramer sur ma galère +demain tout le jour, il faut que j'aille dormir. + +Henriette vous dit mille choses pour vous remercier de votre _good +friendship_. En revanche, ne m'oubliez pas auprès de votre femme et de +votre famille. + +Adieu; mon affection est aussi sûrement à vous que la vôtre est à moi. + + + + +LIX + +Dimanche, 30 novembre 1834. + + + Cher et excellent ami, + +Je m'attendais presque à recevoir une lettre de vous. Je profite d'une +demi-heure qui me reste ce soir pour y répondre. Je suis abîmé de +fatigue, et il me reste encore beaucoup à faire. Mon second concert a eu +lieu, et votre _Harold_ a reçu l'accueil que j'espérais, malgré une +exécution encore chancelante. La _Marche des pélerins_ a été bissée; +elle a aujourd'hui la prétention de faire le pendant (religieux et doux) +de la _Marche au supplice_. Dimanche prochain, à mon troisième concert, +_Harold_ reparaîtra dans toute sa force, je l'espère, et paré d'une +parfaite exécution. L'orgie de brigands qui termine la symphonie est +quelque chose d'un peu violent; que ne puis-je vous la faire entendre! +Il y a beaucoup de votre poésie là dedans; je suis sûr que je vous dois +plus d'une idée. + +Auguste Barbier vous remercie beaucoup de vos vers et vous écrit à ce +sujet. + +La _Symphonie fantastique_ a paru; mais, comme ce pauvre Liszt a dépensé +horriblement d'argent pour cette publication, nous sommes convenus avec +Schlesinger de ne pas consentir à ce qu'il donne un seul exemplaire; à +telles enseignes que, moi, je n'en ai pas un. Ils coûtent vingt francs; +voulez-vous que je vous en achète un? Je voudrais bien pouvoir vous +l'envoyer sans tout ce préambule; mais vous savez que, pendant quelque +temps encore, notre position sera assez gênée. Pourtant, d'après la +recette du dernier concert, qui a été de deux mille quatre cents francs +(double de celle du premier), j'ai lieu d'espérer que je gagnerai +quelque chose au troisième. A présent, toute la copie est payée; et +c'était énorme. Si vous voulez, je vous ferai copier en partition la +romance que mademoiselle Falcon a chantée au dernier concert. C'est +celle que vous connaissez sous le nom du _Paysan breton_ avec de +nouvelles paroles d'Auguste Barbier faites sur la musique. Ce petit +morceau fait partie d'un opéra que nous avons un instant cru voir +représenter à l'Opéra cet hiver; mais les intrigues d'Habeneck et +consorts, et la stupide obstination de Véron après quelques hésitations, +nous ont ajournés indéfiniment. + +Vous me parlez de la _Gazette_; mais M. Laforest, qui fait les +feuilletons, est un de mes plus chauds ennemis; je suis très content +qu'il ne dise rien. Vous avez lu l'article du _Temps_, celui du +_Messager_, etc.? + +Henriette vous remercie beaucoup d'avoir parlé d'elle et surtout de son +petit Louis, qui est bien le plus doux et le plus joli enfant que j'aie +vu. Ma femme et moi sommes aussi unis, aussi heureux qu'il soit possible +de l'être, malgré nos ennuis matériels. Il semble que nous nous en +aimons davantage. L'autre jour, à l'exécution de la «Scène aux champs» +de la _Symphonie fantastique_, elle a failli se trouver mal d'émotion; +elle en pleurait encore de souvenir le lendemain. + +Adieu, adieu; mille amitiés, et rappelez-moi au souvenir de votre femme +et de votre famille. + + + + +LX + +Paris, 10 janvier 1835. + + +Vous m'engagez, mon cher ami, à ne jamais manquer de franchise avec +vous; mais j'en ai toujours eu, bien certainement. C'est que vous croyez +peut-être que les raisons d'argent sont la cause du retard que vous avez +éprouvé dans la réception de la _Symphonie_. En ce cas, vous vous +trompez; car, lorsque je vous ai écrit que l'ouvrage n'était pas encore +publié, cela était vrai. Je ne vous connais pas d'hier, et je savais +bien que je ne devais pas me gêner à ce point avec vous. Quoi qu'il en +soit, vous aurez l'ouvrage de Liszt aujourd'hui; dans peu, vous recevrez +un exemplaire du _Jeune Pâtre breton_, gravé avec piano; je le publie +moi-même, ainsi je n'ai pas besoin de vos vingt-cinq francs. + +Je voudrais bien pouvoir vous envoyer _Harold_, qui porte votre nom et +que vous n'avez pas. Cette symphonie a eu une recrudescence de succès à +sa troisième exécution; je suis sûr que vous en seriez fou. Je la +retoucherai encore dans quelques menus détails, et, l'année, prochaine, +elle produira, je l'espère, encore plus de sensation. + +Votre histoire d'Onslow m'a fait monter le rouge au visage; mais c'était +d'indignation et de honte pour lui; Henriette a eu la faiblesse d'en +pleurer. Figurez-vous que Onslow, ne venant à Paris qu'au mois de +février ou de mars pour y passer seulement la moitié de l'année, ne +s'est jamais trouvé dans la capitale à l'époque de nos concerts et n'a, +en conséquence, jamais entendu ma _Symphonie fantastique_. Il ne peut +l'avoir lue, puisque je ne lui ai jamais prêté le manuscrit et que +l'arrangement de piano par Liszt vient de paraître. Tout cela est +dégoûtant de mauvaise foi et de prévention pédantesque. Je commence à +furieusement mépriser et l'opposition et les gens qui la font; quand je +dis qu'un ouvrage est mauvais, c'est que je le pense, et, quand je le +pense, c'est que je le connais. Ces messieurs ont d'autres motifs que +ceux qui guident les _artistes_; j'aime mieux mon lot que le leur. Mais +laissons cela. + +Vous avez vu sans doute le dernier article du _Temps_, il est de +d'Ortigue; je le trouve faux de point de vue, quoique juste dans +beaucoup de critiques de détail. Par exemple, il prétend qu'il n'y a pas +l'ombre d'une prière dans la _Marche des pèlerins_; il signale +seulement, au milieu, des _harmonies plaquées à la manière de +Palestrina_. Eh! c'est cela, la prière; car c'est ainsi qu'on chante +toute musique religieuse dans les églises d'Italie. Du reste, ce passage +a impressionné, comme je l'espérais, tout le monde, et d'Ortigue est le +seul de son avis. Ah! si vous étiez ici, vous! Barbier et Léon de Wailly +se sont presque chargés de vous remplacer dans un certain sens, car je +ne connais personne qui sympathise plus qu'eux avec ma manière +d'envisager l'art. + +Vous ne me parlez en aucune façon de ce que vous devenez, ni de ce que +vous faites. Ne viendrez-vous point à Paris? N'écrivez-vous rien? Quand +je verrai d'Ortigue, je lui dirai de vous écrire la lettre que vous me +demandez. A défaut de celle-là, je pourrais vous adresser un grand +article que M. J. David a fait pour la _Revue du progrès social_; il me +l'a annoncé, et, _si j'en suis content_, je vous l'enverrai. + +Si j'avais le temps, j'aurais déjà entrepris un autre ouvrage que je +rumine pour l'année prochaine; mais je suis forcé de gribouiller de +misérables feuilletons qu'on me paye fort mal... Ah! si les arts étaient +comptés pour quelque chose par notre gouvernement, peut-être n'en +serais-je pas réduit là. C'est égal, il faudra trouver le temps pour +tout. + +Adieu; mille choses à votre frère, et présentez mes hommages respectueux +à votre femme. + + Tout à vous. + + + + +LXI + +Avril ou mai 1835. + + + Mon cher Humbert, + +J'ai reçu hier votre lettre. Je vous avais écrit, il y a un mois +environ, pour vous recommander un jeune artiste nommé Allard (violon +fort distingué), qui se rendait à Genève en passant par Belley. +Probablement il se sera présenté chez vous en votre absence et n'aura +pas laissé la lettre, ou bien est-il encore à Lyon. + +Vous venez de Milan! Je n'aime pas cette grande ville; mais c'est le +seuil de la grande Italie, et je ne saurais vous dire quel regret +profond me prend, quand il fait beau, pour ma vieille plaine de Rome et +les sauvages montagnes que j'ai tant de fois visitées. Votre lettre m'a +rappelé tout cela. Pourquoi ne faites-vous pas une petite excursion à +Paris? J'aurais tant de plaisir à vous présenter à ma femme, et elle est +si empressée de vous connaître. + +Vous me demandez des détails sur notre intérieur; les voici en peu de +mots: + +Notre petit Louis vient d'être sevré; il s'est bien tiré de cette +épreuve, malgré les alarmes délirantes de sa mère. Il marche presque +seul. Henriette en est toujours plus folle. Mais il n'y a que moi dans +la maison qui possède toutes ses bonnes grâces; je ne puis sortir sans +le faire crier pendant une heure. Je travaille comme un nègre pour +quatre journaux qui me donnent mon pain quotidien. Ce sont: _le +Rénovateur_, qui paye mal; _le Monde dramatique_ et la _Gazette +musicale_, qui payent peu, les _Débats_, qui payent bien. Avec tout +cela, j'ai à combattre l'horreur de ma position musicale; je ne puis +trouver le temps de composer. J'ai commencé un immense ouvrage intitulé: +_Fête musicale funèbre à la mémoire des hommes illustres de la France_; +j'ai déjà fait deux morceaux, il y en aura sept. Tout serait fini depuis +longtemps si j'avais eu seulement un mois pour y travailler +exclusivement; mais je ne puis disposer d'un seul jour en ce moment sous +peine de manquer du nécessaire peu de temps après. Et il y a des +polissons qui se sont amusés dernièrement, à la barrière du Combat, à +dépenser quinze cents francs pour faire dévorer vivants, en leur +présence, un taureau et un âne par des chiens! Ce sont des élégants +du _Café de Paris_; ce sont _ces messieurs_ qui se +divertissent!--Voilà!--Si vous n'étiez pas celui que je connais, je +douterais qu'il fût possible de vous faire comprendre ce que mon volcan +me dit à ce sujet... + +Véron n'est plus à l'Opéra. Le nouveau directeur, Duponchel, n'est guère +plus musical que lui; cependant il est engagé avec moi sur sa parole +pour un opéra en deux actes; il demande des changements importants dans +le poème; quand ils seront adoptés, nous en viendrons _au fait_, +c'est-à-dire à lui faire signer un _bon contrat_ avec un _dédit solide_; +car je fais cas d'une parole de directeur comme de celle d'un Grec ou +d'un Bédouin. Je vous dirai quand tout cela sera terminé. + +Mon père m'a écrit il n'y a pas longtemps, ma soeur Adèle également, +des lettres pleines d'affection. + +Je ne sais de quel concert vous me demandez des nouvelles, j'en ai donné +sept cette année. Je recommencerai au mois de novembre, mais je n'aurai +rien de nouveau à donner; ma _Fête musicale_ ne sera pas terminée, et, +d'ailleurs, elle est pour sept cents musiciens. Je crois que le plan et +le sujet vous plairont. Je redonnerai encore notre _Harold_. Vous vous +étonnez du jugement des Italiens en musique. Ils sont presque aussi +bêtes que des Français. A Paris, nous assistons en ce moment au triomphe +de Musard, qui se croit, d'après ses succès et l'assurance que lui en +donnent les habitués de son bastringue, bien supérieur à Mozart. Je le +crois bien! Mozart a-t-il jamais fait un quadrille _tapé_ comme celui de +_la Brise du matin_, ou celui du _Coup de pistolet_, ou celui de _la +Chaise cassée_?... Mozart est mort de misère, c'était trop juste! Musard +gagne, à l'heure qu'il est, vingt mille francs par an au moins, c'est +encore plus juste. Dernièrement, Ballanche,--l'immortel auteur +d'_Orphée_ et d'_Antigone_, deux sublimes poèmes en prose, grands et +simples et beaux comme l'antique,--ce pauvre Ballanche a failli être +emprisonné pour un billet de deux cents francs qu'il ne pouvait payer! +Songez donc à ça, Ferrand! De bonne foi, n'y a-t-il pas de quoi devenir +fou? Si j'étais garçon et que mes témérités ne dussent avoir de +conséquence que pour moi, je sais bien ce que je ferais. Mais ne parlons +pas de cela. Adieu; aimez-moi toujours comme je vous aime. Écrivez-moi +le plus souvent que vous pourrez; je trouverai, malgré mon esclavage de +tous les instants, le temps de vous répondre. Ma femme, qui m'est +toujours de plus en plus chère, vous remercie de vos quelques mots pour +elle; ne m'oubliez pas auprès de la vôtre. + +Adieu! Adieu! + +Faites-moi le plaisir de lire le _Chatterton_ d'Alfred de Vigny. + + + + +LXII + +Montmartre, 2 octobre 1835. + + + Mon cher Ferrand, + +Je profite d'un instant de loisir pour vous demander pardon de mon long +silence; je crois que vous êtes fâché, votre envoi littéraire _sans +lettre_ m'en est la preuve. Avez-vous eu l'intention de riposter à celui +que je vous ai fait de la partition des _Francs Juges_, sans vous +écrire? Je le crains. Pourtant la pure vérité est qu'entre mes maudits +articles de journaux, mes cent fois maudites répétitions de _Notre-Dame +de Paris_ et la composition de mon opéra, je n'ai réellement pas le +temps de fumer un cigare. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit. Quoi +qu'il en soit de ce que vous pensez de mes torts, j'espère que vous +aurez l'air de ne pas les croire bien graves. + +J'ai lu avec un vif plaisir tout ce que vous m'avez envoyé; vos vers sur +le _Grutli_ surtout me plaisent au delà de ce que je pourrais vous dire, +et, entre nous, Barbier doit être fier de la dédicace. Il va publier +bientôt une nouvelle édition de ses oeuvres contenant ses _Iambes_, +_Pianto_ et ses nouvelles poésies sur l'Angleterre, encore inconnues. Je +pense que vous en serez content. + +Il y a aussi des choses charmantes de lui dans notre opéra. Je touche à +la fin de ma partition, je n'ai plus qu'une partie, assez longue il est +vrai, de l'instrumentation à écrire. J'ai, à l'heure qu'il est, +l'assurance _écrite_ du directeur de l'Opéra d'être représenté, un peu +plus tôt, un peu plus tard; il ne s'agit que de prendre patience jusqu'à +l'écoulement des ouvrages qui doivent passer avant le mien; il y en a +trois malheureusement! Le directeur Duponchel est toujours plus engoué +de la pièce et se méfie tous les jours davantage de ma musique (qu'il ne +connaît pas, comme de juste!), il en tremble de peur. Il faut espérer +que je lui donnerai un bon démenti et que mes collaborateurs en +consoleront son amour-propre. Il est de fait que le libretto est +ravissant. Alfred de Vigny, le protecteur de l'association, est venu +hier passer la journée chez moi; il a emporté le manuscrit pour revoir +attentivement les vers; c'est une rare intelligence et un esprit +supérieur, que j'admire et que j'aime de toute mon âme. Il publiera +aussi dans peu la suite de _Stello_; n'admirez-vous pas le style de son +dernier ouvrage (_Servitude et grandeur militaires_)? Comme c'est senti! +comme c'est vrai! + +Mon fils grandit et devient beau de jour en jour, ma femme en perd la +tête; pardonnez-moi de vous dire cela; je sens que j'ai tort. + +Le libraire Coste a commencé sa publication des _Hommes illustres de +l'Italie_. Il était convenu qu'il vous écrirait pour vous demander d'y +travailler; je ne sais s'il l'a fait. Depuis longtemps, je ne l'ai pas +vu. Je lui en parlerai ces jours-ci. Votre grand tort est d'être absent. +Les livraisons qui ont paru contiennent, entre autres vies remarquables, +celle de Benvenuto Cellini. Lisez cela, si vous n'avez pas lu les +Mémoires autographes de ce bandit de génie. + +Présentez mes hommages respectueux à madame Ferrand et à madame votre +mère. Il paraît que vous spéculez, ou tout au moins que vous prenez +quelque intérêt aux spéculations industrielles de votre voisinage; c'est +bien, si vous réussissez. + +Adieu; écrivez-moi vite; il y a un temps affreux que je désire de vos +nouvelles. + +Votre ami sincère et toujours le même, quoi que vous puissiez croire. + + + + +LXIII + +Montmartre, 16 décembre 1835. + + + Mon cher Ferrand, + +Je ne suis pas coupable en demeurant si longtemps sans vous écrire: vous +ne sauriez vous faire une idée exacte de tout ce que j'ai à faire +journellement et du peu de loisir que j'ai, _quand j'en ai_. Mais il est +inutile de m'appesantir là-dessus: vous ne doutez pas du plaisir que je +trouve à vous écrire, j'en suis sûr. + +J'ai vu hier A. Coste, l'éditeur de l'_Italie pittoresque_; il m'a +répondu qu'il était trop tard pour accepter de nouvelles livraisons pour +cet ouvrage, qui touche à sa fin; mais que, si vous vouliez lui envoyer +quelques biographies des hommes ou femmes illustres pour la publication +intitulée: _Galerie des hommes illustres de l'Italie_, qui va faire +suite à l'_Italie pittoresque_, il en serait enchanté. Ainsi écrivez-moi +les noms que vous choisissez, afin qu'il n'y ait pas de double emploi et +qu'on ne les donne pas à biographier à d'autres. Personne n'a songé aux +femmes, Coste désirerait que vous vous en occupassiez spécialement. Vos +livraisons vous seront payées cent francs au moins et cent vingt-cinq +francs au plus; je tâcherai d'obtenir les cent vingt-cinq francs. + +Je vous remercie de vos vers; si j'ai un moment, j'essayerai de trouver +une musique qui puisse aller à leur taille. + +Je voudrais bien vous envoyer ma partition de _Harold_, qui vous est +dédiée. Elle a obtenu, cette année, un succès double de celui de l'année +dernière, et décidément cette symphonie enfonce la _Symphonie +fantastique_. Je suis bien heureux de vous l'avoir offerte avant de vous +la faire connaître; ce sera un nouveau plaisir pour moi quand cette +occasion se présentera. Franchement, je n'ai rien fait qui puisse mieux +vous convenir. + +J'ai un opéra reçu à l'_Opéra_; Duponchel est en bonnes dispositions; le +_libretto_, qui, cette fois, sera un _poème_, est d'Alfred de Vigny[7] +et Auguste Barbier. C'est délicieux de vivacité et de coloris. Je ne +puis pas encore travailler à la musique, _le métal me manque_ comme à +mon héros (vous savez peut-être déjà que c'est Benvenuto Cellini). Je +tâcherai de trouver, dans quelques jours, le temps de vous envoyer des +notes pour l'article que vous voulez faire, et spécialement sur +_Harold_. + +J'ai un grand succès en Allemagne, dû à l'arrangement de piano de ma +_Symphonie fantastique_, par Liszt. On m'a envoyé une liasse de journaux +de Leipzig et de Berlin, dans lesquels Fétis a été, à mon sujet, roulé +d'importance. Liszt n'est pas ici. D'ailleurs, nous sommes trop liés +pour que son nom ne fit pas tort à l'article au lieu de lui être utile. + +Je vous remercie bien de tout ce que vous me dites sur ma femme et mon +fils; il est vrai que je les aime tous les jours davantage. Henriette +est bien touchée de tout l'intérêt qu'elle vous inspire; mais ce qui la +ravit bien davantage, c'est ce que vous m'écrivez sur notre petit +Louis... + +Adieu, adieu. + +Tout à vous. + + * * * * * + +_P.-S._--Les deux morceaux de _Harold_ ne peuvent pas se séparer du +reste sans devenir des non-sens. C'est comme si je vous envoyais le +second acte d'un opéra. + + + + +LXIV + +23 janvier 1836. + + + Mon cher Humbert, + +Excusez-moi de ne vous écrire que quelques mots; je suis horriblement +pressé. + +Je vous remercie mille fois de vos nouveaux témoignages d'amitié; vous +êtes, comme je vous ai toujours connu, un homme excellent au plus +généreux coeur. Que voulez-vous! il n'y a qu'heur et malheur. + +Cet aimable petit M. Thiers vient de me faire perdre la place de +directeur du gymnase musical, qui, d'après mon engagement, m'aurait +rapporté douze mille francs par an, et tout cela en refusant d'y laisser +chanter des oratorios, des choeurs et des cantates; ce qui aurait fait +tort à l'Opéra-Comique! + +Vous me demandez ce qu'est mon morceau du _Napoléon_. Ce sont bien les +mauvais vers de Béranger que j'ai pris, parce que le _sentiment_ de +cette quasi-poésie m'avait semblé musical. Je crois que la musique vous +ferait plaisir, malgré les vers; c'est extrêmement grand et triste, +surtout la fin: + + Autour de moi pleurent ses ennemis... + Loin de ce roc nous fuyons en silence. + L'astre du jour abandonne les cieux. + Pauvre soldat, je reverrai la France, + La main d'un fils me fermera les yeux. + +Je voudrais bien avoir le temps de faire la musique de vos vers +énergiques; il faudrait quelque chose de SABRANT; malheureusement, je +n'ai pas une heure à moi pour composer. + +Adieu, mon cher ami. + +Tout à vous, comme toujours. + + + + +LXV + +15 avril 1836. + + +C'est très vrai, mon cher Humbert, je vous dois depuis longtemps une +réponse; mais il est très vrai aussi, dans la plus rigoureuse acception +du mot, que je n'ai pas eu à ma disposition un instant de liberté pour +vous écrire. Encore aujourd'hui, je crains de ne pouvoir vous dire la +moitié de ce que j'ai sur le coeur. Je suis dans la même position avec +ma soeur, à qui, depuis trois mois, je n'ai pu adresser une ligne. + +Je suis obligé de travailler horriblement à tous ces journaux qui me +payent ma prose. Vous savez que je fais à présent les feuilletons de +musique (_des concerts seulement_) dans les _Débats_; ils sont signés +H***. C'est une affaire importante pour moi; l'effet qu'ils produisent +dans le monde musical est vraiment singulier; c'est presque un événement +pour les artistes de Paris. Je n'ai pas voulu, malgré l'invitation de M. +Bertin, rendre compte des _Puritani_, ni de cette misérable _Juive_: +j'avais trop de mal à en dire; on aurait crié à la jalousie. Je conserve +toujours _le Rénovateur_, où je ne contrains qu'à demi ma mauvaise +humeur sur toutes ces gentillesses. Puis il y a _l'Italie pittoresque_, +qui vient encore de m'arracher une livraison. En outre, la _Gazette +musicale_, tous les dimanches, me harcèle pour quelque colonne de +concert ou le compte rendu de quelque misérable niaiserie nouvellement +publiée. Ajoutez que j'ai fait mille tentatives, depuis deux mois, pour +donner encore un concert; j'ai essayé de toutes les salles de Paris, +celle du Conservatoire m'étant fermée, grâce au monopole qu'on en +accorde aux membres de la Société des concerts. J'ai reconnu, à n'en +pouvoir douter, que cette salle était la seule dans Paris où je pusse me +faire entendre convenablement. Je crois que je donnerai une dernière +séance le 3 mai, le Conservatoire ayant fini ses concerts à cette +époque. Je viens de refaire ou plutôt de faire la musique de votre scène +des _Francs Juges_: «Noble amitié...» Je l'ai écrite de manière qu'elle +pût être chantée par un ténor ou un soprano, et, quoique ce soit un rôle +d'homme, j'ai eu en vue mademoiselle Falcon en écrivant; elle peut y +produire beaucoup d'effet; je lui porterai la partition ces jours-ci. + +Pardonnez-moi de ne vous avoir pas encore envoyé les exemplaires du +_Pâtre breton_; je vais les faire mettre à la poste tout à l'heure. La +vérité est que je l'oubliais chaque jour en sortant. Je vais faire cet +été une troisième symphonie sur un plan vaste et nouveau; je voudrais +bien pouvoir y travailler librement. + +Votre _Harold_ est toujours en grande faveur. Liszt en a fait exécuter, +à son concert de l'hôtel de ville, un fragment qui a obtenu les honneurs +de la soirée. Je suis bien désolé que vous n'ayez pas à vous cette +partition qui vous est dédiée. + +Je ne vous ai pas envoyé l'article de J. David, parce que je n'ai pu me +le procurer. Il a paru dans la _Revue du progrès social_. Je n'ai +vraiment pas le temps d'écrire ce que vous me demandez pour une notice +biographique. Du reste, il paraît que les gazettes musicales de Leipzig +et de Berlin sont pleines de mes biographies; plusieurs Allemands qui +sont ici m'en ont parlé. Ce sont des traductions plus ou moins étendues +de celle de d'Ortigue. + +A propos de d'Ortigue, il est marié, vous le saviez sans doute. Votre +femme a bien de la bonté d'aimer ma petite chanson; remerciez-la, de ma +part, d'avoir si bien accueilli _le Petit Paysan_. Henriette et notre +petit Louis vont très bien; mille remerciements pour votre bon souvenir. + +Nous parlons souvent de vous avec Barbier. C'est un des hommes du monde +avec lesquels vous aimeriez le plus à vous trouver. Personne ne comprend +mieux que lui tout ce qu'il y a de sérieux et de noble dans la mission +de l'_artiste_. + +On m'a demandé, de Vienne, un exemplaire de la partition de la +_Symphonie fantastique_ à quelque prix que ce fût; j'ai répondu que, +devant tôt ou tard faire un voyage en Allemagne, je ne pouvais, _à +aucune condition_, l'envoyer. + +Tous les poètes de Paris, depuis Scribe jusqu'à Victor Hugo, m'ont +_offert_ des poèmes d'opéra; il n'y a plus que ces canailles stupides de +directeurs qui m'empêchent d'arriver. Mais j'ai de la patience, et je +saurai bien un jour leur mettre le pied sur la nuque; alors... nous +verrons. + +Vous ne me dites pas ce que vous faites... Plaidez-vous?... +Voyagez-vous?... Êtes-vous allé à Genève?... en Suisse?... Et votre +frère, que devient-il? C'est votre seconde édition; je n'a jamais vu +une ressemblance plus complète que celle qu'il a avec vous. + +Avez-vous lu l'_Orphée_ et l'_Antigone_ de Ballanche? Savez-vous que +cette imitation de l'antique est d'une beauté et d'une magnificence sans +égales? J'en suis tout préoccupé depuis plusieurs mois. + +Je vous quitte pour aller aux _Débats_ porter mon article sur la +symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, où se trouve la phrase que vous +me signalez. Meyerbeer va arriver pour commencer les répétitions de son +grand ouvrage, _la Saint-Barthélemy_. Je suis fort curieux de connaître +cette nouvelle partition. Meyerbeer est le seul musicien parvenu qui +m'ait réellement témoigné un vif intérêt. Onslow, qui assistait +dernièrement au concert de Liszt, m'a accablé de ses compliments +ampoulés sur la _Marche des pèlerins_. J'aime à croire qu'il n'en +pensait pas un mot. J'aime mieux la haine bien franche de tout ce +monde-là. + +Liszt a écrit une admirable fantaisie à grand orchestre sur la _Ballade +du pêcheur_ et la chanson des _Brigands_. + +Adieu. Mille amitiés. + +Tout à vous de coeur et d'âme. + + + + +LXVI + +11 avril 1837. + + +Que le diable m'emporte, mon cher ami, si, depuis votre dernière lettre, +je n'ai pas cherché inutilement dix minutes pour vous répondre vingt +lignes! Vous n'avez pas d'idée de cette existence de travaux forcés! +Enfin, je suis libre un instant!... + +Vous êtes bien toujours le même, excellent ami, et je vous en remercie; +écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, sans trop m'en vouloir et +en me plaignant, au contraire, d'avoir moins de liberté que vous. Votre +grande et précieuse lettre m'a charmé; elle contenait une foule de +détails qui m'ont, je vous jure, fait un plaisir extrême. + +Vos questions sur _Esmeralda_, j'y réponds d'abord. Je ne suis pour +rien, absolument rien que des conseils et des indications de forme +musicale, dans la composition de mademoiselle Bertin; cependant on +persiste dans le public à me croira l'auteur de l'air de Quasimodo. Les +jugements de la foule sont d'une témérité effrayante. + +Mon opéra est fini. Il attend que MM. Halévy et Auber veuillent bien se +dépêcher de donner chacun un opéra en cinq actes, dont la mise en scène +(d'après mon engagement) doit précéder l'exécution du mien. + +En attendant, je fais dans ce moment un _Requiem_ pour l'anniversaire +funèbre des victimes de Fieschi. C'est le ministre de l'intérieur qui me +l'a demandé. Il m'a offert pour cet immense travail _quatre mille +francs_. J'ai accepté sans observation, en ajoutant seulement qu'il me +fallait cinq cents exécutants. Après quelque effroi du ministre, +l'article a été accordé en réduisant d'une cinquantaine mon armée de +musiciens. J'en aurai donc quatre cent cinquante au moins. Je finis +aujourd'hui la _Prose des morts_, commençant par le _Dies iræ_ et +finissant au _Lacrymosa_; c'est une poésie d'un sublime gigantesque. +J'en ai été enivré d'abord; puis j'ai pris le dessus, j'ai dominé mon +sujet, et je crois à présent que ma partition sera passablement +_grande_. Vous comprenez tout ce que ce mot ambitieux exige pour que +j'en justifie l'usage; pourtant, si vous veniez m'entendre au mois de +juillet, j'ai la prétention de croire que vous me le pardonneriez. + +On m'a écrit d'Allemagne pour m'acheter mes symphonies, et j'ai refusé +de les laisser graver _à aucun prix_ avant que je puisse aller les +monter moi-même. + +_Les Francs Juges_ (ouverture) viennent d'être exécutés à Leipzig avec +un énorme succès; puis, en France, ils ont été aussi heureux, à Lille, à +Douai et à Dijon; les artistes de Londres et ceux de Marseille n'ont pu, +au contraire, en venir à bout après plusieurs répétitions et les ont +abandonnés. Mes deux concerts de cette année ont été magnifiques, et le +succès de notre _Harold_ vraiment extraordinaire. Voilà toutes mes +nouvelles; j'ai sur les bras _feuilletons_ aux _Débats_, _revue_ dans la +_Chronique de Paris_ et _critiques_ dans la _Gazette musicale_, que je +dirige depuis quelques semaines, en l'absence de Schlesinger, qui est à +Berlin. Vous voyez que le travail ne me manque pas. Je ne réponds à +personne. + +Vos vers et votre nouvelle en prose m'ont bien vivement intéressé; il y +a des choses magnifiques. + +Gounet vient nous voir souvent. Il a éprouvé dernièrement un cruel +chagrin: son jeune frère, âgé de vingt et un ans, est mort à l'école de +Saint-Cyr, après des souffrances atroces, des suites d'une luxation à la +cuisse. Écrivez-lui, si vous pouvez, quelques mots de condoléance. + +J'ai perdu aussi mon grand-père, qui s'est éteint paisiblement, à l'âge +de quatre-vingt-neuf ans, auprès de ma mère et de ma soeur. Mon oncle +est ici; il vient d'être nommé colonel de dragons, il commande le 11e +régiment. Nous le voyons fréquemment. Quelle fluctuation d'événements +tristes, mélangés d'un petit nombre de sujets de joie ou d'espérance! + +Barbier a bien raison de comparer Paris à une infernale cuve où tout +fermente et bouillonne constamment. A propos, son nouveau poème, +_Lazare_, vient de paraître dans la _Revue des Deux Mondes_; l'avez-vous +lu? Il y a des morceaux d'une grande élévation et tout à fait dignes des +_Iambes_ + +Il vous remercie de toute son âme de votre dédicace. + +Adieu, mon bien cher ami; écrivez-moi, je vous le répète, le plus +possible, et croyez toujours à mon inaltérable amitié. + + + + +LXVII + +17 décembre 1837. + + + Mon cher Ferrand, + +Flayol vous a écrit il y a huit ou dix jours; c'est ce qui m'a fait +prendre patience, et ma lettre vous fût parvenue sans cela beaucoup plus +tôt. Voici le fait. Le _Requiem_ a été bien exécuté; l'effet en a été +terrible sur la grande majorité des auditeurs; la minorité, qui n'a rien +senti ni compris, ne sait trop que dire; les journaux en masse ont été +excellents, à part _le Constitutionnel_, _le National_ et _la France_, +où j'ai des ennemis intimes. Vous me manquiez, mon cher Ferrand, vous +auriez été bien content, je crois; c'est tout à fait ce que vous rêviez +en musique sacrée. C'est un succès qui me popularise, c'était le grand +point; l'impression a été foudroyante sur les êtres de sentiments et +d'habitudes les plus opposés; le curé des Invalides a pleuré à l'autel +un quart d'heure après la cérémonie, il m'embrassait à la sacristie en +fondant en larmes; au moment du _Jugement dernier_, l'épouvante produite +par les cinq orchestres et les huit paires de timbales accompagnant le +_Tuba mirum_ ne peut se peindre; une des choristes a pris une attaque de +nerfs. Vraiment, c'était d'une horrible grandeur. Vous avez vu la lettre +du ministre de la guerre; j'en ai reçu je ne sais combien d'autres dans +le genre de celles que vous m'écrivez quelquefois, moins l'amitié et la +poésie. Une entre autres de Rubini, une du marquis de Custine, une de +Legouvé, une de madame Victor Hugo et une de d'Ortigue (celle-là est +folle); puis tant et tant d'autres de divers artistes, peintres, +musiciens, sculpteurs, architectes, prosateurs. Ah! Ferrand, c'eût été +un beau jour pour moi si je vous avais eu à mon côté pendant +l'exécution. Le duc d'Orléans, à ce que disent ses aides de camp, a été +aussi très vivement ému. On parle, au ministère de l'intérieur, +d'acheter mon ouvrage, qui deviendrait ainsi propriété nationale. M. de +Montalivet n'a pas voulu me donner les quatre mille francs tout secs; il +y ajoute, m'a-t-on dit aujourd'hui dans ses bureaux, une assez bonne +somme; à présent, combien m'achètera-t-il la propriété de la partition? +Nous verrons bien. + +Le tour de l'Opéra arrivera peut-être bientôt; ce succès a joliment +arrangé mes affaires; tout le peuple des chanteurs et choristes est pour +moi plus encore que l'orchestre. Habeneck lui-même est tout à fait +revenu. Dès que la partition sera gravée, vous l'aurez. Je crois que je +pourrai faire entendre une seconde fois la plupart des morceaux qu'elle +contient au concert spirituel de l'Opéra. Il faudra quatre cents +personnes, et cela coûtera dix mille francs, mais la recette est sûre. + +A présent, dites-moi au plus vite ce que vous faites, où vous êtes, ce +que vous devenez, si vous ne m'en voulez pas trop de mon long silence, +comment va votre femme et votre famille en général, si vous m'avez pas +de projet de voyage à Paris, etc. + +Adieu, adieu; mille amitiés; je vous embrasse cordialement. + + Votre tout dévoué et sincère ami. + + + + +LXVIII + +Paris, 20 septembre 1838. + + + Mon cher Humbert, + +Je vous remercie de m'avoir écrit; je suis si heureux de vous savoir +toujours le même et de penser à votre amitié qui veille au loin, malgré +la rareté de vos lettres et vos occupations! + +Eh bien, oui, nous avons eu tort de croire qu'un livret d'opéra, roulant +sur un intérêt d'art, sur une passion artiste, pourrait plaire à un +public parisien. Cette erreur a produit un effet très fâcheux; mais la +musique, malgré toutes les clameurs habilement mises en choeur de mes +ennemis intimes, a gardé le terrain. La seconde et la troisième +représentation ont marché à souhait. Ce que les feuilletonistes +appellent mon système n'est autre que celui de Weber, de Glück et de +Beethoven; je vous laisse à juger s'il y a lieu à tant d'injures; ils ne +l'attaquent de la sorte que parce que j'ai publié dans les _Débats_ des +articles sur le _rythme_, et qu'ils sont enchantés de faire, à ce +sujet, des pages de théorie contenant presque autant d'absurdités que de +notes. Les journaux _pour_ sont _la Presse_, l'_Artiste_, _la France +musicale_, _la Gazette musicale_, _la Quotidienne_, les _Débats_. + +Mes deux cantatrices ont eu vingt fois plus de succès que Duprez, ce +dont ce dernier a été offusqué au point d'abandonner le rôle à la +troisième soirée. C'est Alexis Dupont qui va le remplacer, mais il lui +faudra encore à peu près dix jours pour bien apprendre toute cette +musique, ce qui cause dans mes représentations une interruption assez +désagréable. Après quoi, le répertoire de l'Opéra est combiné de telle +sorte, que je serai joué beaucoup plus souvent avec Dupont que je ne +l'eusse été avec Duprez. + +C'est là l'important; il ne s'agit que d'être entendu très souvent. Ma +partition se défend d'elle-même. Vous l'entendrez, je pense, au mois de +décembre, et vous jugerez si j'ai raison de vous dire aujourd'hui que +_c'est bien_. L'ouverture ne fait pas honte, je crois, à celles des +_Francs Juges_ et du _Roi Lear_. Elle a toujours été chaudement +applaudie. C'est la question du _Freyschütz_ à l'Odéon qui se +représente; je ne puis vous donner de comparaison plus exacte, bien +qu'elle soit ambitieuse musicalement. C'est pourtant _moins +excentrique_ et _plus large_ que Weber. + +J'ai fait une ouverture de _Rob-Roy_ qui m'a paru mauvaise après +l'exécution; je l'ai brûlée. J'ai fait une messe solennelle dont +l'ensemble était, selon moi, également mauvais; je l'ai brûlée aussi. Il +y avait trois ou quatre morceaux dans notre opéra des _Francs Juges_ que +j'ai détruits pour le même motif. Mais, quand je vous dirai: «Cette +partition est douée de toutes les qualités qui donnent la vie aux +oeuvres d'art,» vous pouvez me croire, et je suis sûr que vous me +croyez. La partition de _Benvenuto_ est dans ce cas. + +Adieu; mille amitiés bien vives. + +Mes hommages respectueux à votre femme. + + + + +LXIX + +Septembre 1838. + + +Ah! ah! voilà une joie! vous arrivez enfin! + +Je vous envoie le seul billet qui me reste. + +Venez ce soir après l'opéra à la loge des troisièmes nº 35; c'est celle +de ma femme; j'irai vous y retrouver: le plus tôt possible avant ou +pendant le ballet. + +Massol est malade et il se voit obligé de passer son air du maître +d'armes! + + + + +LXX + +22 août 1839. + + + Mon cher Humbert, + +Grand merci de votre longue et charmante lettre! c'est toujours une fête +pour moi, quand je reconnais votre écriture sur une enveloppe; mais, +cette fois, la fête a été d'autant plus joyeuse, qu'elle s'était +attendue plus longtemps. Je ne savais plus ce que vous étiez devenu. +Étiez-vous en Sardaigne, à Turin ou à Belley? Je conçois tout le charme +que vous devez trouver dans votre immense métairie, et je me dis bien +souvent aussi: _O rus, quandò te aspiciam!_ mais rien de plus impossible +pour le moment qu'un pareil voyage! C'est trop loin de ma route; il faut +que je passe le Rhin et non la Méditerranée. + +Pardonnez-moi de vous écrire un peu à la hâte. Depuis huit jours, je +cherche en vain le temps de causer à loisir avec vous, et je suis obligé +d'y renoncer. Voilà donc quelques lignes sur les choses auxquelles vous +voulez bien vous intéresser. + +J'ai fini ma grande symphonie avec choeurs; cela équivaut à un opéra en +deux actes et remplira tout le concert; il y a quatorze morceaux! + +Vous avez dû recevoir trois partitions: le _Requiem_, l'ouverture de +_Waverley_ et celle de _Benvenuto_. Je viens de copier pour votre frère, +que je remercie de son bon souvenir, toute la scène des ouvriers: +_Bienheureux les matelots!_ avec le petit duo d'Ascanio et Benvenuto qui +s'y joint. Comme la partition est très simple et que l'accompagnement +est tout dans les guitares, il m'a été facile de le réduire, et vous +aurez tout de la sorte; mais ça va vous coûter, par la poste, un prix +ridicule! + +Voici la phrase du serment des ciseleurs: + +[Illustration: notation musicale] + +Ruolz vient de donner son opéra de _la Vendetta_, que Duprez a soutenu +avec frénésie, mais dont le succès est une négation complète. Le public +en masse a senti lui-même toute la nullité d'une pareille composition; +mais on l'a laissé passer sans rien dire. J'étais cruellement embarrassé +pour en rendre compte; mais M. Bertin n'entendait pas raillerie, et il +m'a fallu dire à peu près la vérité. + +Je n'ai pas revu Ruolz depuis lors. + +A propos d'article, lisez donc les _Débats_ d'aujourd'hui dimanche: vous +verrez, à la fin, une homélie à l'adresse de Duprez, sous le nom d'_un +Débutant_. Cela vous fera rire. + +L'_Ode à Paganini_ a paru, il y a huit jours, dans la _Gazette +musicale_, avec une faute d'impression atroce, qui rend une strophe +inintelligible! + +Mille remerciements à votre frère pour la peine qu'il a prise de me +traduire Romani. C'est merveilleusement beau, et j'ai trouvé, ainsi que +ma femme, une singulière ressemblance entre la couleur de cette poésie +et celle des poèmes de Moore. Dites bien à M. Romani, quand vous le +verrez, que je l'admire de toute mon âme. + +Spontini est toujours plus absurde et plus sottement envieux. Il a écrit +à Émile Deschamps avant-hier une lettre incommensurablement ridicule. Le +voilà reparti pour Berlin, après avoir désenchanté ici ses plus vrais +admirateurs. Où diable le génie a-t-il pu aller se nicher! Il est vrai +qu'il a délogé depuis longtemps. Mais enfin _la Vestale_ et _Cortez_ +sont toujours là. + +Adieu, mon cher ami. Je vous tiendrai au courant des répétitions de +_Roméo et Juliette_. Je suis occupé à corriger les copies en ce moment, +et je vais de ce pas chez un littérateur allemand qui se charge de la +traduction de mon livret. Émile Deschamps m'a fait là de bien beaux +vers, à quelques exceptions près. Je vous enverrai cela. + +Adieu! adieu! + +Votre tout dévoué. + + + + +LXXI + +Londres, vendredi 31 janvier 1840. + + + Mon cher Humbert, + +Me voilà un peu libre aujourd'hui et moins tourmenté par le vent que +ces dix jours derniers; je vais donc vous répondre sans trop d'idées +noires. Vos félicitations, si pleines de chaleur et d'amitié vraie, me +manquaient; je les attendais sans cesse. Me voilà content, le succès est +complet. _Roméo et Juliette_ ont fait encore cette fois verser des +larmes (car on a beaucoup pleuré, je vous assure). Il serait trop long +de vous raconter ici toutes les péripéties de ces trois concerts. Il +vous suffit de savoir que la nouvelle partition a excité des passions +inconcevables, et même des conversions éclatantes. Bien entendu que le +noyau d'_ennemis quand même_ reste toujours plus dur. Un Anglais a +acheté cent vingt francs, du domestique de Schlesinger, le petit bâton +de sapin qui m'a servi à conduire l'orchestre. La presse de Londres, en +outre, m'a traité splendidement. + +Ces trois séances coûtaient pour les exécutants douze mille cent francs, +et la recette s'est élevée à treize mille deux cents francs; sur ces +treize mille deux cents francs, il ne m'en reste donc qu'onze cents de +bénéfice! N'est-ce pas triste d'avouer qu'un résultat si beau, si l'on +tient compte de l'exiguïté de la salle et des habitudes du public, est +misérable quand j'y veux chercher des moyens d'existence? Décidément +l'art sérieux ne peut pas nourrir son homme, et il en sera toujours +ainsi, jusqu'à ce qu'un gouvernement comprenne que cela est injuste et +horrible. + +Je vous envoie le livret d'Émile Deschamps et les couplets du prologue, +le seul morceau que j'aie voulu publier; vous vous chanterez ça à +vous-même. C'est, du reste, très aisé d'accompagnement. Paganini est à +Nice; il m'a écrit il y a peu de jours; il est enchanté de son +_ouvrage_. Il est bien _à lui_, celui-là, il lui doit l'existence. + +Alizard a eu un véritable succès dans son rôle du bon moine (le Père +Laurence, dont le nom lui est resté). Il a merveilleusement compris et +fait comprendre la beauté de ce caractère shakspearien. Les choeurs ont +eu de superbes moments; mais l'orchestre a confondu l'auditoire +d'étonnement par les miracles de verve, d'aplomb, de délicatesse, +d'éclat, de majesté, de passion, qu'il a opérés. + +Je vous enverrai aussi dans peu l'ouverture du _Roi Lear_, qui va +paraître en partition. + +On a voulu à l'Opéra me faire écrire la musique d'un livret en trois +actes de Scribe. J'ai pris le manuscrit; puis, me ravisant, je l'ai +rendu dix minutes après, sans l'avoir lu. Il serait trop long de vous +dire pourquoi. L'Opéra est une école de diplomatie, je me forme. Eh +bien, tenez, Ferrand, tout ça m'ennuie, me dégoûte, m'indigne, me +révolte. Heureusement, nous allons peut-être voir du changement; +l'administration se ruine. Aguado ne veut plus de ses _deux théâtres_, +et il ne sait comment s'en débarrasser. Les Italiens sont aux abois. En +attendant, vous vivez dans votre île, vous voyez le soleil et les +orangers et la mer... Venez donc un peu à Paris. Si vous saviez comme je +suis triste en dedans! Ça passera peut-être. + +Remerciez votre frère de son bon souvenir. Tâchez de l'amener avec vous. +Mes hommages respectueux à madame Ferrand. + +Henriette est un peu inquiète: Louis est malade, le médecin ne peut pas +deviner ce qu'il a. J'espère pourtant le voir sur pied ces jours-ci. + +La _Gazette musicale_ donne, jeudi prochain, un concert à grand +orchestre pour ses abonnés; c'est moi qui le conduis. Votre _Symphonie +d'Harold_ et l'ouverture de _Benvenuto_ y figureront. + +C'est égal, je suis horriblement triste; que va-t-il m'arriver? +Probablement rien. + +Adieu, nous verrons bien. Dans tous les cas, je vous aime sincèrement, +n'en doutez jamais. + + * * * * * + +_P.-S._--Gounet est assez rare, et en général fort mélancolique; il +devient réellement _vieux_, plus que vous ne pourriez croire. Barbier +vient de publier un nouveau volume de satires que je n'ai pas encore +lues. Nous avons _dansé_ tous les deux dernièrement chez Alfred de +Vigny. Que tout ça est ennuyeux! Il me semble que j'ai cent dix ans. + + + + +LXXII + +3 octobre 1841. + + + Mon cher Humbert, + +Me croirez-vous si je vous dis que, depuis la réception de votre lettre, +qui m'a causé tant de véritable joie, je n'ai pas trouvé une heure de +loisir complet pour vous répondre? C'est pourtant la vérité. + +Je ne menai jamais une vie plus active, plus préoccupée même dans +l'inaction. J'écris, comme vous le savez peut-être, une grande partition +en quatre actes sur un livret de Scribe intitulé _la Nonne sanglante_. +Il s'agit de l'épisode du _Moine_ de Lewis que vous connaissez; je crois +que, cette fois, on ne se plaindra pas du défaut d'intérêt de la pièce. +Scribe a tiré, ce me semble, un très grand parti de la fameuse légende; +il a, en outre, terminé le drame par un terrible dénouement, emprunté à +un ouvrage de M. de Kératry, et du plus grand effet scénique. + +On compte sur moi à l'Opéra pour l'année prochaine à cette époque; mais +Duprez est dans un tel état de délabrement vocal, que, si je n'ai pas un +autre premier ténor, rien ne serait plus fou de ma part que de donner +mon ouvrage. J'en ai un en perspective, dont je surveille l'éducation et +qui débutera au mois de décembre prochain dans le rôle de Robert le +Diable; j'y compte beaucoup; mais il faudra le voir en scène avec +l'orchestre et le public. Il s'appelle Delahaye; c'est un grand jeune +homme que j'ai enlevé aux études médicales après avoir entendu sa belle +voix: il avait tout à apprendre alors, mais ses progrès sont rapides... +J'espère donc. Attendons. + +J'avais lu dans le _Journal des Débats_, avant votre lettre, les détails +de vos succès agricoles. Vous avez fondé un magnifique établissement, je +n'en doute pas; et il a fallu, malgré les avantages naturels de votre +domaine, de bien longs travaux et une persévérance bien intelligente +pour arriver à de tels résultats. Vous êtes une espèce de Robinson, dans +votre île, moins la solitude et les sauvages. Quand le soleil brille, +j'ai des désirs violents d'aller vous y rendre visite, de respirer vos +brises parfumées, de vous suivre dans vos champs, d'écouter avec vous le +silence de vos solitudes; nous nous comprenons si bien, j'ai pour vous +une affection si vive, si confiante, si entière!... Mais, quand les +jours brumeux reviennent, la fièvre de Paris me reprend et je sens que +vivre ailleurs m'est à peu près impossible. Et cependant, le +croiriez-vous? à l'emportement de mes passions musicales a succédé une +sorte de sang-froid, de résignation, ou de mépris si vous voulez, en +face de ce qui me choque dans la pratique et dans l'histoire +contemporaine de l'art, dont je suis loin de m'alarmer. Au contraire, +plus je vais, plus je vois que cette indifférence extérieure me conserve +pour la lutte des forces que la passion ne me laisserait pas. C'est +encore de l'amour; ayez l'air de fuir, on s'attache à vous poursuivre. + +Vous savez sans doute le succès _spaventoso_ de mon _Requiem_ à +Saint-Pétersbourg. Il a été exécuté en entier dans un concert donné _ad +hoc_ par tous les théâtres lyriques réunis à la chapelle du czar et aux +choristes de deux régiments de la garde impériale. L'exécution, dirigée +par Henri Bomberg, a été, à ce que disent des témoins auriculaires, +d'une incroyable majesté. Malgré les dangers pécuniaires de +l'entreprise, ce brave Bomberg, grâce à la générosité de la noblesse +russe, a encore eu, en sus des frais, un bénéfice de cinq mille francs. +Parlez-moi des gouvernements despotiques pour les arts!... Ici, à Paris, +je ne pourrais sans folie songer à monter en entier cet ouvrage, ou je +devrais me résigner à perdre ce que Bomberg a gagné. + +Spontini vient de revenir; je lui avais écrit à Berlin une lettre sur la +dernière représentation de _Cortez_, qui m'avait agité jusqu'aux spasmes +nerveux; elle s'est croisée avec lui. Je ne l'ai pas encore vu depuis +son retour, faute d'une demi-heure pour aller rue du Mail; je ne sais +pas même s'il a reçu ma lettre. Il a été, pour ainsi dire, chassé de la +Prusse; c'est pourquoi j'ai cru devoir lui écrire. Il ne faut pas, en +pareil cas, négliger la moindre protestation capable de rendre un peu de +calme au coeur ulcéré de l'homme de génie, quels que soient les défauts +de son esprit et même son égoïsme. Le temple peut être indigne du dieu +qui l'habite, mais le dieu est dieu. + +Notre ami Gounet est bien triste; il a perdu, dans la faillite du +notaire Lehon, presque tout l'avoir de sa mère et le sien; il m'a appris +ce malheur trois mois après la catastrophe. Je ne vois pas Barbier; il y +a plus de six mois que je ne l'ai rencontré. + +J'ai fait cette année, entre autres choses, des récitatifs pour le +_Freyschütz_ de Weber, que je suis parvenu à monter à l'Opéra sans la +moindre mutilation, ni correction, ni castilblazade d'aucune espèce +dans la pièce ni dans la musique. C'est un merveilleux chef-d'oeuvre. + +Si vous venez cet hiver, nous aurons d'immenses causeries sur mille +choses qu'on explique mal en écrivant. Je voudrais bien vous voir! Il me +semble que je descends la montagne avec une terrible rapidité; la vie +est si courte! je m'aperçois que l'idée de sa fin me vient bien souvent +depuis quelque temps! aussi est-ce avec une avidité farouche que +j'arrache plutôt que je ne cueille les fleurs que ma main peut atteindre +en glissant le long de l'âpre sentier. + +Il a été et il est encore question de me donner la place d'Habeneck à +l'Opéra; ce serait une dictature musicale dont je tirerais parti, je +l'espère, dans l'intérêt de l'art; mais il faut pour cela qu'Habeneck +arrive au Conservatoire, où le vieux Chérubini s'obstine à dormir. Si je +deviens vieux et incapable, la direction du Conservatoire ne peut que +m'être dévolue... Je suis encore jeune, il n'y a donc pas à y songer. + + + + +LXXIII + +La Côte-Saint André, jeudi 10 septembre 1847. + + + Mon cher Humbert, + +Je n'ai que huit jours à donner à mon père; vous voyez qu'il m'est +impossible d'aller vous voir. Je pars dimanche prochain, je serai à Lyon +lundi matin; si par hasard vous y étiez encore, ou si vous pouviez y +venir, je serai _à midi_ devant le bureau de poste, place Bellecour. Je +suis bien contrarié de ne vous avoir pas vu. Si je ne vous vois pas à +Lyon, je vous écrirai de Paris une lettre moins laconique que celle-ci. +Je n'ai jamais douté de l'intérêt que vous prenez à ce que je fais et de +votre chaleureuse affection, que je vous rends bien, vous le savez +aussi. J'ai lu, ou plutôt bu, votre brochure sur la Sardaigne et sur +l'ouvrage de M. de la Marmora; c'est admirablement écrit et d'une +rectitude de jugement, d'une finesse d'aperçus bien rares. Je vous en +fais mille compliments. + +Mes hommages respectueux à madame Ferrand et mes amitiés a votre frère. + + Tout à vous. + + + + +LXXIV + +1er novembre 1847. + + + Mon cher ami, + +Je pars pour Londres après-demain; j'y suis appelé, avec un fort bel +engagement, pour diriger l'orchestre du Grand-Opéra anglais et donner +quatre concerts. Dieu sait maintenant quand nous nous reverrons, mon +engagement étant de six ans, et pour les quatre mois de l'année pendant +lesquels j'avais la chance de vous rencontrer de temps en temps à Paris. + +Vous avez su l'excellent résultat de mon voyage en Russie; on m'y a fait +un accueil impérial. Grands succès, grandes recettes, grandes +exécutions, etc., etc. + +Voyons maintenant l'Angleterre. La France devient de plus en plus +profondément bête à l'endroit de la musique; et _plus je vois +l'étranger, moins j'aime ma patrie_. Pardon du blasphème!... + +Mais l'art, en France, est mort; il se putréfie... Il faut donc aller +aux lieux où il existe encore. Il paraît qu'il s'est fait en Angleterre +une singulière révolution depuis dix ans, dans le sens musical de la +nation. + +Nous verrons bien. + + + + +LXXV + +8 juillet, 1850. + + + Mon cher Humbert, + +J'allais partir pour la rue des Petits-Augustins quand m'est parvenue +votre lettre. J'avais à vous dire que décidément vos strophes ne sont +pas des couplets, qu'elles expriment trois sentiments distincts et trop +grands pour une _chanson_ dont la musique, pour n'être pas exécrable, +devrait prendre des allures de juste milieu qui me paraissent bien peu +dignes. La magnifique apostrophe à la mort, surtout, a trop de caractère +pour la jeter dans le sac aux couplets. Vous m'avez donné un poème, une +ode, qui exige une musique pindarique. J'ai senti, en vous quittant, +cette musique s'agiter et clamer en moi. Mais, en raison de son +importance, je ne puis me laisser aller à l'accueillir en ce moment. Il +s'agit d'un grand morceau, pour un choeur d'hommes et un orchestre +puissant. Je l'écrirai au moment où, vous et moi, nous y attendrons le +moins. Jamais plus qu'à présent je ne fus malade d'ennui; je ne songe +qu'à dormir, j'ai toujours la tête lourde, un malaise inexplicable me +stupéfie. J'ai besoin de voyages lointains, très lointains, et je ne +puis me mouvoir que de la rive droite à la rive gauche de la Seine. + +Autre chose, confidentielle. J'ai relu hier plusieurs fois le passage +sur la musique contenu dans le livre de M. Mollière; et franchement +j'aurais à contrecarrer les trois cinquièmes de ses propositions. + +Malgré les explications qu'il vous a envoyées pour me les transmettre, +et qui feraient au moins peser sur son style le reproche de manque de +précision et de clarté, j'ai trouvé qu'il disait très catégoriquement: + +«La musique, qu'on peut définir: _la parole_ rythmée et modulée de +l'homme.» + +Non, on ne peut pas la définir ainsi. + +D'autres et nombreux passages soulèveraient des controverses sans fin. +Ensuite, il dit en terminant: + +«L'exécution, elle aussi, se réalise par trois modes, _majeur_, _mineur_ +et NATUREL.» + +Qu'est-ce que des _modes_ majeur ou mineur d'_exécution_?... et +qu'est-ce qu'un mode _naturel_ quelconque?... Je n'y comprends +absolument rien. + +Cet ouvrage n'est pas de ceux dont on puisse faire mention en trois +lignes, comme nous faisons d'une romance de Panseron; et je me vois dans +l'impossibilité de parler comme je le voudrais de la partie consacrée à +la musique. Croyez bien que j'en suis désolé et que j'eusse été heureux +de faire et de faire _bien_ un article auquel l'auteur et vous attachez +une importance que malheureusement il ne pourrait avoir en aucun cas. On +sait trop que tout ce que je dirai jamais sur des questions semblables +n'a aucune valeur; ce n'est pas mon affaire. Autant vaudrait me faire +apprécier un poème sanscrit. + +Voulez-vous, mon cher ami, aller voir Gounet de ma part et me donner de +ses nouvelles. Son état de santé m'inquiète et m'afflige beaucoup. + +Mille amitiés à Auguste. + +Tout à vous. + + + + +LXXVI + +28 août 1850. + + + Mon cher Humbert, + +Rien de nouveau ici; la noble Assemblée est en vacances, nous n'avons +presque plus de représentants, et le soleil n'en continue pas moins à se +lever chaque jour, comme si tout était en ordre dans le monde. Les +journaux s'obstinent à s'envoyer des démentis au sujet de l'accueil que +les provinces font au Président. Ce qui est vrai pour l'un est faux pour +l'autre. «Vous êtes fou!--Vous en êtes un autre!» etc. Et le lecteur +répète le mot de Beaumarchais: «De qui se moque-t-on ici?» Ces farces-là +ne vous paraissent-elles pas un peu bien stupides et infiniment +prolongées? + +Voyez-vous, mon cher, on n'a pas su trouver l'homme qu'il nous fallait +pour présider la République. Cet honnête homme est pourtant bien connu, +aimé, respecté; administrateur intègre et habile, il le prouve chaque +jour par la manière remarquable dont il remplit les fonctions +municipales à lui confiées depuis trois ans; il a déjà (il peut s'en +vanter) fait le bonheur de bien des milliers d'ingrats qui l'oublient; +il a exercé même une puissante influence sur le mouvement littéraire de +notre époque; il est d'un âge mûr, peu ambitieux, blasé sur la gloire, +revenu des séductions de la popularité. C'est un sage enfin, un vrai +philosophe. C'est le maire de Courbevoie, c'est Odry! + +On avait bien parlé, dans le temps, de l'illustre maire d'Auteuil, de M. +Musard; mais celui-ci a trop de superbe. Il eût involontairement méprisé +tout ce qui n'a que de l'esprit et du bon sens; c'est un homme de génie. +On a bien fait, je pense, de renoncer à lui. Mais Odry, le brave et bon +Bilboquet! + +Il le fallait! + +Adieu. + +Votre bien dévoué. + + + + +LXXVII + +Hanovre, 13 novembre 1853. + + + Mon cher Humbert, + +Je vous écris un peu au hasard, ne sachant si vous êtes à Belley, à +Lyon, en Sardaigne ou _en Europe_. Mais j'espère que ma lettre vous +trouvera. + +A mon retour de Londres, au mois d'août, je suis allé à Bade, où j'étais +engagé par M. Bénazet, le directeur des jeux. J'y ai organisé et dirigé +un beau festival où l'on a entendu deux actes de _Faust_, etc. De là, je +suis allé à Francfort, où j'ai donné deux autres concerts au théâtre, +avec _Faust_ toujours. + +Il n'y avait pas la foule immense de Bade; mais on m'a fêté d'une façon +tout à fait inusitée dans les _villes libres_, c'est-à-dire dans les +villes esclaves des idées mercantiles, des _affaires_, comme l'est +Francfort. De là, je suis revenu à Paris. A peine réinstallé, une double +proposition m'est arrivée de Brunswick et de Hanovre, et je suis +reparti. Vous dire tous les délires du public et des artistes de +Brunswick après l'audition de _Faust_ serait trop long: + +Bâton d'or et argent offert par l'orchestre; souper de cent couverts où +assistaient toutes les _capacités_ (jugez de ce qu'on a mangé) de la +ville, les ministres du duc, les musiciens de la chapelle; institution +de bienfaisance fondée sous mon nom (_sub invocatione sancti_, etc.); +ovation décernée par le peuple un dimanche qu'on exécutait le _Carnaval +romain_ dans un jardin-concert... Dames qui me baisaient la main en +sortant du théâtre, en pleine rue; couronnes anonymes envoyées chez moi, +le soir, etc., etc. + +Ici, autre histoire. En arrivant à ma première répétition, l'orchestre +m'accueille par des fanfares de trompettes, des applaudissements, et je +trouve mes partitions couvertes de lauriers comme de respectables +jambons. A la dernière répétition, le roi et la reine viennent à neuf +heures du matin et restent jusqu'à la fin de nos exercices, c'est-à-dire +jusqu'à une heure après-midi. Au concert, grandissimes hourras et bis, +etc. Le lendemain, le roi m'envoie chercher et me demande un second +concert, qui aura lieu après-demain. + +--Je ne croyais pas, me dit-il, qu'on pût encore trouver du nouveau beau +en musique, vous m'avez détrompé. Et comme vous dirigez! je ne _vous +vois pas_ (le roi est aveugle), mais je le sens. + +Et, comme je me récriais sur mon bonheur d'avoir un pareil auditeur +_musicien_: + +--Oui, a-t-il ajouté, je dois beaucoup à la Providence, qui m'a accordé +le sentiment de la musique en compensation de ce que j'ai perdu! + +Ces simples mots, cette allusion au double malheur dont ce jeune roi a +été la victime il y a quinze ans, m'ont vivement touché. + +J'ai bien pensé à vous, il y a trois semaines, dans un voyage pédestre +que j'ai fait dans les montagnes du Hartz (lieu de la scène du sabbat de +_Faust_). Je ne vis jamais rien de si beau; quelles forêts! quels +torrents! quels rochers! Ce sont les ruines d'un monde... Je vous +cherchais, vous me manquiez sur ces cimes poétiques. J'avoue que +l'émotion m'étranglait. + +Adieu; écrivez-moi _poste restante à Leipzig_ jusqu'au 11. + +Mille ferventes amitiés. + + * * * * * + +Ce matin, j'ai reçu la visite de madame d'Arnim, la Bettina de Goethe, +qui venait non pas _me voir_, disait-elle, mais _me regarder_. Elle a +soixante-douze ans et bien de l'esprit. + + + + +LXXVIII + +Samedi matin, octobre 1854. + + + Mon cher, très cher ami, + +Je suis vraiment effrayé de tous les sourires que me prodigue la fortune +depuis quinze jours; vous manquiez à mon auditoire, et vous voilà! + +C'est demain à deux heures précises, chez Herz, rue de la Victoire. Je +vous envoie deux places de pourtour où vous pourrez vous faire +accompagner; car je crains que vous ne puissiez encore vous passer d'un +bras. Je n'ai plus de stalles numérotées; mais vous serez bien en +arrivant de bonne heure. + +Je voulais vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui; mais ma femme +est si malade, qu'il n'y aura pas moyen (vous ne savez peut-être pas +encore que je suis remarié depuis deux mois). + +Je crève de joie de vous faire entendre mon nouvel ouvrage[8]. Il a un +succès énorme; toutes les presses françaises, anglaises, allemandes, +belges, chantent _hosanna_ sur tous les tons, et il y a ici deux +individus qui se gangrènent de rage. Rien ne manquait que votre +présence. + +Il faut absolument que je vous voie demain après le concert. + + + + +LXXIX + +2 janvier 1855. + + + Mon cher, très cher ami, + +Votre poème est admirable, superbe, _magnificent_ (comme disent les +Anglais); il m'a d'autant plus violemment ému, que j'ai mon fils en +Crimée... Pauvre garçon! il a assisté à la prise de Bomarsund et n'a +fait que passer ici pour entrer dans la flotte de la mer Noire... J'ai +eu peur d'abord d'une satire à la manière des _Châtiments_ d'Hugo!... +Hugo fou furieux de n'être pas empereur! _Nil aliud!_ + +Mais vous m'avez bien vite rassuré; moi, je suis tout à fait +impérialiste; je n'oublierai jamais que notre empereur nous a délivrés +de la sale et stupide république! Tous les hommes civilisés doivent s'en +souvenir. Il a le malheur d'être un barbare en fait d'art; mais quoi! +c'est un barbare sauveur,--et Néron était un artiste.--Il y a des +esprits de toutes les couleurs. + +Je suis chaque jour sur le point de partir pour Bruxelles. Je m'occupe à +grand'peine des préparatifs du concert du Théâtre-Italien pour la fin du +mois. + +Je suis engagé pour trois concerts à Londres pour y faire entendre +_Roméo_ et _Harold_. Je ne sais où donner de la tête. Mais je veux vous +voir; donnez-moi un rendez-vous absolument. + + + + +LXXX + +Paris, 3 novembre 1858. + + +O mon pauvre cher ami, que votre lettre m'a fait de mal! Et moi qui +vous accusais d'indifférence à mon égard! Je me disais souvent: «Dès que +Ferrand a quitté Paris, il ne pense plus à moi, il ne daigne pas +seulement me faire savoir s'il est à Lyon, ou à Belley, ou en +Sardaigne.» + +Que je vous plains, cher ami! et pourtant, d'après votre aveu, il faut +se réjouir de la légère amélioration de votre santé. Vous pouvez penser, +vous pouvez écrire, marcher. Dieu veuille que le rude hiver qui nous +menace, et dont les morsures se font déjà sentir, ne vienne pas retarder +les progrès de votre guérison. + +Quant à moi, je suis la proie d'une névralgie qui s'est fixée depuis +deux ans sur les intestins, et je souffre presque constamment, excepté +la nuit. Dernièrement, à Bade, je pouvais à peine me traîner à +l'orchestre à certains jours, pour faire mes répétitions. Au bout de +quelques minutes, il est vrai, la fièvre musicale arrivait et me rendait +les forces. Il s'agissait d'organiser une grande exécution des quatre +premières parties de ma symphonie de _Roméo et Juliette_. J'ai fait +_onze_ répétitions acharnées. Mais quelle exécution ensuite! C'était +merveilleux. Le succès a été grandissime. La _Scène d'amour_ (l'adagio) +a fait couler beaucoup de larmes, et j'avoue que rien ne m'enchante +autant que de produire par la musique seule ce genre d'émotion. Pauvre +Paganini, qui n'a jamais entendu cet ouvrage, composé pour lui plaire. + +Nous nous écrivons si rarement, qu'il faut bien vous rendre compte de ma +vie depuis deux ans. Ce long temps a été employé à faire un long +ouvrage, _les Troyens_, opéra en cinq actes, dont j'ai écrit (comme pour +_l'Enfance du Christ_) les paroles et la musique. Cela fait grand bruit +un peu partout; les journaux anglais, allemands et français en ont même +beaucoup trop parlé. Je ne sais ce que deviendra cet immense ouvrage, +qui n'a pas en ce moment la moindre chance de représentation. Le théâtre +de l'Opéra est en désarroi. C'est, en outre, une espèce de théâtre privé +de l'empereur où l'on n'exécute en fait d'ouvrages nouveaux que ceux des +gens _adroits_ à se faufiler de façon ou d'autre. Enfin, c'est fait; +j'ai écrit cela avec une passion que vous concevrez parfaitement, vous +qui admirez aussi la grande inspiration virgilienne. + +Personne ne connaît rien de ma musique; mais le poème, que j'ai lu +souvent devant de nombreuses assemblées d'artistes et d'amateurs +lettrés, passe déjà à Paris pour _quelque chose_. Je regrette bien de ne +pas pouvoir vous le faire connaître; je le pourrai plus tard, j'espère. + +Cet ouvrage me donnera sans doute beaucoup de chagrins; je m'y suis +toujours attendu; je supporterai donc tout sans me plaindre. + +_Le Monde illustré_ publie des fragments de mes Mémoires, où il est +souvent question de vous. Cela vous est-il tombé sous les yeux? + +Madame Ferrand m'a sans doute oublié depuis longtemps; voulez-vous, cher +ami, me rappeler à son souvenir et lui présenter mes hommages +respectueux? + +Adieu, adieu; je vous embrasse de tout mon coeur. + + * * * * * + +Vous me demandez des nouvelles de mon fils; ce cher enfant est +lieutenant à bord d'un grand navire français dans l'Inde. Il va revenir. + + + + +LXXXI + +Paris, 8 novembre 1858. + + + Mon très cher ami, + +Quand je lis vos lettres si riches d'expressions affectueuses et dictées +par un coeur si chaud et si expansif, je trouve les miennes bien froides +et bien prosaïques. Mais, croyez-moi, c'est une sorte de timidité qui me +fait écrire ainsi; je n'ose me livrer et j'exprime seulement à demi ce +que je sens si complètement. Au reste, je suis persuadé que vous le +savez, et je n'insiste pas là-dessus. + +J'ai reçu votre ardente poésie du _Brigand_; c'est bien beau! cela sent +la poudre et le plomb fraîchement fondu. Mais l'article, le feuilleton +dont vous me parlez ne m'est pas parvenu. La gaieté de cet écrit, que +vous comparez aux fleurettes qui croissent sur les tombes, est, à ce +qu'il paraît, un contraste naturel entre le sujet traité par certains +esprits et les dispositions intimes de ces esprits eux-mêmes. Je suis +souvent, comme vous avez été en composant cela, d'une tristesse profonde +en allumant les _soleils_ et les serpenteaux de la plus folle joie. + +Je vais aller au bureau du _Monde illustré_ vous faire envoyer les +numéros du journal qui contiennent les premiers fragments de mes +Mémoires; vous recevrez ensuite les autres au fur et à mesure qu'ils +paraîtront. Bien que j'aie supprimé les plus douloureux épisodes (on ne +les connaîtra que si mon fils veut plus tard publier le tout en volume), +ce récit, je le crains, vous attristera. Mais peut-être aimerez-vous +être ainsi attristé... + +Je vous enverrai aussi dans peu une partition complète de _l'Enfance du +Christ_; elle a paru depuis près de trois ans. Je n'ose vous adresser +le manuscrit du poème des _Troyens_, je me méfie trop des moyens de +transport. Mais, quand j'aurai quelque argent disponible, je le ferai +copier et je courrai alors les risques du chemin de fer. + +Votre frère est donc auprès de vous? Je le croyais éloigné de Belley, je +ne sais pourquoi. Je lui serre la main en le remerciant de son bon +souvenir. Et notre ami Auguste Berlioz, que devient-il? + +J'ai reçu ce matin de Parme une lettre d'Achille Paganini au sujet de +mes Mémoires; vous la lirez dans _le Monde illustré_ prochainement. + +J'en reçois une autre ce soir de Pise d'un homme de lettres qui m'a +envoyé deux poèmes d'opéra. Hélas! je suis ainsi fait, qu'il suffit de +m'offrir un texte à musique pour m'ôter l'envie et souvent la +possibilité de le traiter. + +Oh! que je voudrais vous lire et vous chanter mes _Troyens_! Il y a là +des choses bien curieuses, ce me semble. + + _Heu! fuge nate dea, teque his, ait, eripe flammis; + Hostis habet muros, ruit alto à culmine Troja!_ + + Ah! fuis, fils de Vénus! l'ennemi tient nos murs! + De son faîte élevé Troie entière s'écroule!... + La mer de flamme roule, + Des temples au palais, ses tourbillons impurs... + Nous eussions fait assez pour sauver la patrie + Sans l'arrêt du Destin. Pergame te confie + Ses enfants et ses dieux. Va!... cherche l'Italie, + Où, pour ton peuple renaissant, + Après avoir longtemps erré sur l'onde, + Tu dois fonder un empire puissant, + Dans l'avenir dominateur du monde, + Où la mort des héros t'attend. + +Ce récitatif d'Hector, ranimé un instant par la volonté des dieux, et +qui redevient mort peu à peu en accomplissant sa mission auprès d'Énée, +est, je crois, une idée musicale étrangement solennelle et lugubre. Je +vous cite cela parce que c'est justement à de pareilles idées que le +public ne prend pas garde. + +Adieu, adieu. + + + + +LXXXII + +Paris, 19 novembre 1858. + + + Mon cher Humbert, + +Il n'y a point eu dans ma pensée de méprise au sujet de l'anecdote de la +rue des Petits-Augustins et de la belle personne qui voulut bien ouvrir +sa fenêtre pour entendre mon pauvre trio. J'aime et j'admire la +délicatesse de votre scrupule, et je vous embrasserais de bon coeur pour +l'avoir exprimé... Oh! comme nous sentons certaines choses... _ensemble_ +(pour parler en musicien chef d'orchestre). Il est évident que j'étais +digne d'être votre ami. + +Je n'ai rien oublié de ce temps que vous me rappelez; mais je n'écris +plus mes souvenirs, tout cela a été rédigé de 1848 à 1850, et je n'en +publie des _fragments_ qu'afin d'avoir un peu d'argent pour les +prochaines études que mon fils devra faire dans un port de mer, à son +retour des Indes. _Auri pia fames!_ + +Vous verrez très prochainement l'histoire des _Francs Juges_ dans _le +Monde illustré_; je ne pouvais oublier cela. Quant au critique sagace +qui prétend que l'ouverture de cet opéra porte un titre de fantaisie, je +n'ai pas cru qu'il valût la peine d'une réponse; j'ai lu bien d'autres +sottises aussi bien fondées que celle-là et auxquelles je ne répondrai +jamais. + +Hier, je suis allé au ministère d'État; l'huissier du ministre m'a +introduit sans lettre d'audience, en voyant sur ma carte: _Membre de +l'Institut_. Et, si je n'eusse pas exhibé ce beau titre, on m'eût +éconduit comme un paltoquet. J'avais à parler au ministre au sujet des +_Troyens_ et de l'hostilité de parti pris du directeur de l'Opéra contre +cet ouvrage, dont il ne connaît pas une ligne ni une note. Son +Excellence m'a dit une foule de demi-choses et de demi-mots: + +--Certainement... votre grande réputation... vous donne des droits... et +justifie bien les prétentions... Mais un grand opéra en cinq actes... +c'est une terrible responsabilité pour un directeur!... Je verrai... +J'avais déjà entendu parler de votre ouvrage... + +--Mais, monsieur le ministre, il ne s'agit pas de monter _les Troyens_ +cette année, ni l'année prochaine: le théâtre de l'Opéra est hors d'état +de mener à bien une telle entreprise; vous n'avez pas les sujets +nécessaires, l'Opéra actuel est incapable d'un pareil effort... + +--Pourtant, en général, il faut écrire pour les moyens que l'on a... +Enfin, je réfléchirai à ce qu'on pourra faire... + +Et l'empereur s'y intéresse! il me l'a dit, et j'ai eu la preuve, ces +jours-ci, qu'il m'avait dit vrai. Et le président du conseil d'État et +le comte de Morny, tous les deux de la commission de l'Opéra, ont lu et +entendu lire mon poème et le trouvent beau, et ils ont parlé en ma +faveur à la dernière assemblée!... Et parce que l'Opéra est dirigé par +un demi-homme de lettres _qui ne croit pas à l'expression musicale_ et +trouve que les paroles de _la Marseillaise_ vont aussi bien sur l'air de +_la Grâce de Dieu_ que sur celui de Rouget de Lisle, je serai tenu en +échec, pendant sept ou huit ans peut-être!... + +L'empereur aime trop peu la musique pour intervenir directement et +énergiquement. Il me faudra subir l'ostracisme que cet insolent théâtre +infligea de tout temps à certains maîtres, sans savoir pourquoi. Tels +furent Mozart, Haydn, Mendelssohn, Weber, Beethoven, etc., qui tous +eussent voulu écrire pour l'Opéra de Paris et n'ont jamais pu être admis +à cet honneur. + +Cher ami, pardon de laisser voir ma colère... Ne vous inquiétez pas des +moyens à prendre pour la copie du poème des _Troyens_; je trouverai cela +un jour ou l'autre. En attendant, je vous envoie la grande partition de +_l'Enfance du Christ_; vous aimerez mieux _lire_ cela sans doute que de +vous faire _écorcher sur le piano_ la petite partition; et vos souvenirs +s'éveilleront ainsi plus aisément. + +Je vous laisse. On vient m'interrompre. Au reste, cela vaut mieux. Je +sortirai, et mon tremblement nerveux se dissipera. + +Adieu, adieu; à vous et aux vôtres. + + + + +LXXXIII + +26 novembre 1858. + + + Cher ami, + +Je n'ai rien à vous dire que ceci: j'éprouve le besoin de vous écrire, +pourquoi n'y céderais-je pas? vous me pardonnerez bien, n'est-ce pas? +je suis malade, triste (voyez combien de _je_ en si peu de lignes!), +quelle pitié! toujours _je_! toujours _moi_! on n'a des amis que pour +_soi_! et l'on devrait n'être que pour ses amis. + +Que voulez-vous? _je_ suis une brute, un léopard, un chat si vous +voulez; il y a des chats qui aiment réellement leurs amis, je ne dis pas +leurs maîtres, les chats ne reconnaissent pas de maîtres... + +En vous écrivant, l'oppression de mon coeur diminue; ne restons plus, +comme nous l'avons fait, des années sans nous écrire, je vous en prie. + +Nous mourons avec une rapidité effrayante, songez-y... Vos lettres me +font tant de bien! Vous avez reçu la partition de _l'Enfance du Christ_, +n'est-ce pas? Il n'y a pas moyen de faire de la musique ici, ou il +faudrait être riche comme votre ami Mirès. J'en ai rêvé cette nuit (de +la musique, non de Mirès). Ce matin, mon songe m'est revenu; je me suis +mentalement exécuté, comme nous l'exécutâmes à Bade, il y a trois ans, +l'adagio de la symphonie en si bémol de Beethoven: + +[Illustration: notation musicale] + +et peu à peu, tout éveillé, je suis tombé dans une de ces extases +d'outre-terre... et j'ai pleuré toutes les larmes de mon âme, en +écoutant ces sourires sonores comme les anges seuls en doivent laisser +rayonner. Croyez-moi, cher ami, l'être qui écrivit une telle merveille +d'inspiration céleste n'était pas un homme. L'archange Michel chante +ainsi, quand il rêve en contemplant les mondes debout au seuil de +l'empyrée... Oh! ne pouvoir tenir là sous ma main un orchestre et me +chanter ce poème archangélique!... + +Redescendons... Ah! on vient me déranger.... banalité, vulgarismes, la +vie bête! + +Plus d'orchestre inspiré! je voudrais avoir là cent pièces de canon pour +les tirer toutes à la fois. + +Adieu; me voilà un peu soulagé. Pardonnez-moi, pardonnez-moi! + + + + +LXXXIV + +Paris, 28 avril 1859. + + + Mon très cher ami, + +Tout malade que je suis, j'ai encore la force de ressentir une grande +joie quand je reçois de vos nouvelles. Votre lettre m'a ranimé. Elle m'a +surpris pourtant au milieu des tracas d'un concert spirituel que j'ai +donné samedi dernier (23) au théâtre de l'Opéra-Comique. _L'Enfance du +Christ_ y a été mieux exécutée qu'elle n'avait encore pu l'être. Le +choix des chanteurs et des musiciens était excellent. Vous me manquiez +dans l'auditoire. La troisième partie (l'arrivée à Saïf) surtout a +produit un très grand effet d'attendrissement. Le solo du père de +famille: «Entrez, pauvres Hébreux,» le trio des Jeunes Israélites, la +conversation: «Comment vous nomme-t-on?--Elle a pour nom Marie, etc.,» +tout cela a paru toucher beaucoup l'auditoire. On ne finissait pas +d'applaudir. Mais, entre nous, ce qui m'a touché bien davantage, c'est +le choeur mystique de la fin: «O mon âme!» qui pour la première fois a +été exécuté avec les nuances et l'accent voulus. C'est dans cette +péroraison vocale que se résume l'oeuvre entière. Il me semble qu'il y a +là un sentiment de l'infini, de l'amour divin... Je pensais à vous en +l'écoutant. Mon très cher ami, je ne sais pas, comme vous, exprimer dans +mes lettres certains sentiments qui nous sont communs; mais je les +éprouve, croyez-moi bien. En outre, je n'ose pas me livrer trop; il y a +tant de choses flatteuses pour moi dans ce que vous m'écrivez!... J'ai +peur de me laisser influencer par vos sympathiques paroles. Avouez-le, +ce serait bien misérable de ma part. + +J'avais totalement oublié, pardonnez-le-moi, que vous ne deviez plus +recevoir _le Monde illustré_ depuis plusieurs mois. Vous avez donc pris +un abonnement, puisque vous le lisez encore?... Sinon, faites-le-moi +savoir, et je vous ferai envoyer les numéros qui vous manquent et +régulariser les envois. C'est une misère, ne vous en préoccupez pas. Les +derniers numéros contiennent (très affaibli) le récit du crime tenté sur +moi par Cavé et Habeneck, lors de la première exécution de mon +_Requiem_. Cela fait du bruit. Je reçois fréquemment des lettres en +prose et en vers de mes amis inconnus. Cela me console. + +Pour répondre à vos questions sur les trois nouvelles oeuvres +dramatiques du moment, je vous dirai que le _Faust_ de Gounod contient +de fort belles parties et de fort médiocres, et qu'on a détruit dans le +livret des situations admirablement musicales qu'il eût fallu trouver, +si Goethe ne les eût pas trouvées lui-même. + +Que la musique d'_Herculanum_ est d'une faiblesse et d'un _incoloris_ +(pardon du néologisme) désespérants! que celle du _Pardon de Ploërmel_ +est écrite, au contraire, d'une façon magistrale, ingénieuse, fine, +piquante et souvent poétique! + +Il y a un abîme entre Meyerbeer et ces jeunes gens. On voit qu'il n'est +pas Parisien. On voit le contraire pour David et Gounod. + +Non, je n'ai fait aucune démarche en faveur des _Troyens_. Pourtant on +en parle de plus en plus. Véron, l'ancien directeur, à qui j'ai lu le +livret, s'est épris de passion pour cet ouvrage, et s'en va prônant +partout ce qu'il veut bien appeler «le poème». Je laisse dire, je laisse +faire, et demeure immobile comme la montagne, en attendant que Mahomet +marche à sa rencontre. + +Il y a quinze jours, j'étais aux Tuileries; l'empereur m'a vu et m'a +serré la main en passant. Il est très bien disposé; mais il a tant +d'autres bataillons à commander!... les Grecs, les Troyens, les +Carthaginois, les Numides, cela se conçoit, ne doivent guère l'occuper. + +En outre, mon sang-froid s'explique mieux par le découragement où je +suis de trouver des interprètes capables. Les chanteurs-acteurs de +l'Opéra sont tellement loin de posséder les qualités nécessaires pour +représenter certains rôles! Il n'y a pas une _Priameïa virgo_, une +Cassandre. La Didon serait bien insuffisante, et j'aimerais mieux +recevoir dans la poitrine dix coups d'un ignoble couteau de cuisine que +d'entendre massacrer le dernier monologue de la reine de Carthage. + + Je vais mourir..... + Dans ma douleur immense submergée... + Et mourir non vengée? etc. + +Shakspeare l'a dit: «Rien n'est plus affreux que de voir déchirer de la +passion comme des lambeaux de vieille étoffe...» + +Et la passion surabonde dans la partition des _Troyens_; les morts +eux-mêmes ont un accent triste qui semble appartenir encore un peu à la +vie; le jeune matelot phrygien qui, bercé au haut du mât d'un navire, +dans le port de Carthage, pleure le + + Vallon sonore + Où, dès l'aurore, + Il s'en allait chantant... + +est en proie à la nostalgie la plus prononcée; il regrette avec passion +les grands bois du mont Didyme... Il aime. + +Autre réponse: + +Je vais à Bordeaux passer la première semaine de juin pour un concert de +bienfaisance où je suis invité à diriger deux scènes de _Roméo et +Juliette_, _la Fuite en Égypte_ et l'ouverture du _Carnaval Romain_. + +Au mois d'août, je retournerai à Bade, y remonter la presque totalité de +_Roméo et Juliette_. + +Il s'agit, pour en exécuter le finale, de trouver un chanteur capable de +bien rendre le rôle du père Laurent. + +Quant à l'orchestre et aux choeurs, je n'aurai rien à désirer, bien +certainement. Si vous aviez entendu, l'an dernier, comme ils ont chanté +l'adagio, la scène d'amour, la scène du balcon de Juliette, la scène +immortelle qui suffirait à faire de Shakspeare un demi-dieu!... Ah! cher +ami, vous eussiez peut-être dit, comme la comtesse Kablergi, le +lendemain du concert: «J'en pleure encore!» + +Suis-je naïf!... + +Vous êtes trop mal portant pour songer à un déplacement; sans quoi, le +voyage de Bade, au mois d'août, n'est pas une grande affaire. Nous nous +verrions au moins! C'est, en outre, un ravissant pays; il y a de belles +forêts, des châteaux de burgraves, du monde intelligent, et des +solitudes, sans compter les eaux et le soleil. Mais quoi, nous sommes +deux impotents; et je n'ai pas le droit de me plaindre, si je songe +combien plus que moi vous êtes maltraité. + +Adieu, _most noble brother_, + + _Let us be patient_ + _Your for ever._ + + + + +LXXXV + +29 novembre 1860. + + + Mon cher Ferrand, + +Merci de votre envoi. Je viens de lire _Traître ou Héros?_ C'est +vigoureusement écrit, d'un grand intérêt, plein de coloris et de +chaleur. Quant à moi, je n'hésite pas à répondre à votre question: Ulloa +fut un traître, son action fut infâme; sa victoire, due au mensonge et à +la ruse, soulève le coeur; s'il repoussa l'argent, il accepta les +distinctions, qui, pour lui, avaient plus de valeur. C'est toujours le +même mobile; l'intérêt d'une façon ou l'intérêt d'une autre. +Croiriez-vous que, en songeant au poignard de ce brave Ephisio, une +larme a jailli de mes yeux, et que j'ai poussé une sorte de rauquement +comme un sauvage. Pauvre homme! il a tué le lâche qui avait abandonné +sa soeur pour de l'argent; il a bien fait. Par suite, il a tué le juge +qui le poursuivait, il a encore bien fait; mais il n'a pas tué son hôte, +celui qui lui avait tendu la main, livré son pain, son toit, sa +couche... Non, non, s'il y a un héros là dedans, c'est Ephisio. + +Cher ami, que devenez-vous? J'ai eu de vos nouvelles par Pennet; il m'a +parlé de vos chagrins, de vos tourments de toute espèce. Si je ne vous +ai pas écrit alors, vous ne croyez pas que ce soit par indifférence, +j'en suis bien sûr. J'étais embarrassé pour vous parler de choses si +tristes que vous ne m'avez pas confiées. Maintenant que vous me savez +instruit, dites-moi donc si les plus graves difficultés ont été aplanies +et comment va votre douloureuse santé. Quant à moi, je monte et je +descends dans le plateau de la triste balance; mais je vais toujours. Je +viens d'être repris d'une ardeur de travail d'où est résulté un +opéra-comique en un acte, dont j'ai fait les paroles et dont j'achève la +musique. C'est gai et souriant. Il y aura dans la partition une douzaine +de morceaux de musique; cela me repose des _Troyens_. A propos de ce +grand canot que Robinson ne peut mettre à flot, je vous dirai que le +théâtre où mon ouvrage doit être représenté s'achève; mais trouverai-je +le personnel chantant dont j'ai besoin? voilà la question. Un de mes +amis est allé dire au directeur du théâtre Lyrique (que l'on suppose +devoir être encore l'an prochain à la tête de cette administration) +qu'il tiendrait cinquante mille francs à sa disposition pour l'aider à +monter convenablement _les Troyens_. C'est beaucoup, mais ce n'est pas +tout. Il faut tant de choses pour une pareille épopée musicale! + +Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie. Comme c'est bien à vous +d'avoir songé à m'envoyer votre brochure! Rappelez-moi au souvenir de +votre frère. + +Mille amitiés sincères. + + + + +LXXXVI + +Dimanche, 6 juillet 1861. + + +Vous avez raison, mon cher ami, j'aurais dû vous écrire malgré votre +long silence; car je savais par Pennet combien la moindre lettre à +rédiger vous coûtait de peine; mais il faut que vous sachiez que, moi +aussi, je suis rudement éprouvé par une névralgie intestinale obstinée. +A certains jours, je me trouve hors d'état d'écrire dix lignes de suite. +Je mets maintenant parfois quatre jours pour achever un feuilleton. + +Je suis moins torturé aujourd'hui, et j'en profiterai pour répondre à +vos questions. + +Oui, _les Troyens_ sont reçus à l'Opéra _par le directeur_; mais leur +mise en scène dépend maintenant du ministre d'État. Or le comte +Walewski, tout bienveillant et gracieux qu'il a été pour moi, est, à +cette heure, fort mécontent, parce que j'ai refusé de diriger les +répétitions d'_Alceste_ à l'Opéra. J'ai décliné cet honneur à cause des +transpositions et des remaniements qu'on a été obligé de faire pour +accommoder le rôle à la voix de madame Viardot. Ces choses-là sont +inconciliables avec les opinions que j'ai professées toute ma vie. Mais +les ministres, et surtout les ministres de ce temps-ci, comprennent mal +de tels scrupules d'artiste et n'admettent pas du tout qu'on résiste à +un de leurs désirs. Je suis donc, pour le quart d'heure, mal en cour. Ce +qui n'empêche pas tout le monde musical d'Allemagne et de Paris de me +donner raison. J'assisterai seulement à quelques répétitions, et je +donnerai les instructions au metteur en scène, pour prouver au ministre +que je ne fais pas d'opposition. Le directeur pense que cette +complaisance suffira pour calmer la mauvaise humeur du comte Walewski. + +On doit monter d'abord un opéra en cinq actes de Gounod (qui n'est pas +fini), puis un autre de Gevaert (compositeur belge peu connu); après +quoi, on se mettra probablement à l'oeuvre pour _les Troyens_. L'opinion +publique et toute la presse me portent tellement, qu'il n'y a pas trop +moyen de résister. J'ai, d'ailleurs, fait un changement important au +premier acte, pour céder à la volonté de Royer (le directeur). L'ouvrage +est maintenant de la dimension à laquelle il voulait le réduire; je n'ai +mis aucune raideur dans les conditions auxquelles cet incident a donné +lieu. Je n'ai donc plus qu'à me croiser les bras et à attendre que mes +deux rivaux aient achevé leur affaire. + +Je suis bien résolu à ne plus me tourmenter, je ne cours plus après la +fortune, je l'attends dans mon lit. + +Pourtant je n'ai pu m'empêcher de répondre avec un peu trop de franchise +à l'impératrice, qui me demandait, il y a quelques semaines, aux +Tuileries, quand elle pourrait entendre _les Troyens_: + +--Je ne sais trop, madame, mais je commence à croire qu'il faut vivre +cent ans pour pouvoir être joué à l'Opéra. + +L'ennui et l'inconvénient de ces lenteurs, c'est qu'on fait à l'ouvrage +une réputation anticipée qui pourra nuire à son succès. J'ai lu un peu +partout le poème; on a entendu, il y a deux mois, des fragments de la +partition chez M. Édouard Bertin; on en a beaucoup parlé. Cela +m'inquiète. + +En attendant, je fais graver la partition de chant et piano, non pour la +publier, mais pour qu'elle soit prête à l'époque de la représentation. +Savez-vous à qui je l'ai dédiée? On m'a envoyé le titre hier. Il porte +en tête ces deux mots: _Divo Virgilio_. + +Je vous assure, cher ami, que c'est écrit en bon style, grandement +simple. Je parle du style musical. Ce serait pour moi une joie sans +égale de pouvoir vous faire entendre au moins quelques scènes. + +Mais le moyen? + +A présent, c'est à qui, parmi ces dames de l'Olympe chantant, obtiendra +le rôle de Cassandre ou celui de Didon; et celui d'Énée et celui de +Chorèbe me font circonvenir par les ténors et les barytons. + +J'achève peu à peu un opéra-comique en un acte pour le nouveau théâtre +de Bade, dont on termine en ce moment la construction. Je me suis taillé +cet acte dans la tragi-comédie de Shakspeare intitulée _Beaucoup de +bruit pour rien_. + +Cela s'appelle prudemment _Béatrice et Bénédict_. En tout cas, je +réponds qu'il n'y a pas _beaucoup de bruit_.--Bénazet (le roi de Bade) +fera jouer cela l'an prochain! (si je trouve le moment opportun, ce qui +n'est pas sûr). Nous aurons des artistes de Paris et de Strasbourg. Il +faut une femme de tant d'esprit pour jouer Béatrice! la trouverons-nous +à Paris?... + +Je pars pour Bade dans un mois pour y organiser et y diriger le festival +annuel. Cette fois, je leur lâche deux morceaux du _Requiem_, le _Tuba +mirum_ et l'_Offertoire_. Je veux me donner cette joie; et puis il n'y a +pas grand mal à faire tous ces riches oisifs un peu songer à la mort. + + + + +LXXXVII + +14 juillet 1861. + + +Hélas! cher ami, aller vous faire une visite, nous rafraîchir ensemble +le coeur et l'esprit, est un luxe auquel il ne m'est pas permis de +songer. Je suis esclave, comme vous l'êtes dans votre cercle d'affaires, +de travaux, d'obligations de cent espèces, _siam servi_, sinon, _agnor +frementi_, comme dit Alfieri, au moins tristes et résignés. + +J'ai reçu le nouvel exemplaire de _Traître ou Héros?_ je le ferai lire à +Philarète Chasles, qui pourra en parler dans le _Journal des Débats_; +s'il n'écrit rien, je m'adresserai à Cuvillier-Fleury, dont c'est aussi +la spécialité. Quant à moi, à la prochaine occasion, j'essayerai d'en +parler dans un de mes feuilletons. + +Vous ne m'avez pas envoyé la _Puissance des nombres_. Michel Lévy est +l'éditeur qui conviendrait le mieux à la publication de votre recueil. +Quand vous voudrez que je lui en parle, donnez-moi de plus amples +détails sur l'ouvrage, et dites-moi s'il se composera seulement de +nouvelles déjà publiées dans les journaux. C'est la première chose dont +il s'informera. + +Du 6 août au 28 du même mois, je serai à Bade, où vous pourrez m'écrire +en adressant simplement la lettre sans désignation de rue. Mon fils, +dont vous avez la bonté de me demander des nouvelles, est en ce moment +dans les environs de Naples. Il fait partie du corps d'officiers d'un +navire des Messageries impériales. Il a été reçu capitaine au long +cours, après de fort sévères examens. Il espère partir prochainement +pour la Chine. + +Un entrepreneur américain a voulu m'engager pour les États-_Désunis_ +cette année; mais ses offres ont échoué contre des antipathies que je +ne puis vaincre et le peu d'âpreté de ma passion pour l'argent. Je ne +sais pas si votre amour pour ce grand peuple et pour ses moeurs +_utilitaires_ est beaucoup plus vif que le mien.... J'en doute. + +Je ne pourrais, d'ailleurs, sans une haute imprudence m'absenter pour un +an de Paris. On peut me demander _les Troyens_ d'un moment à l'autre. Si +quelque grave accident arrivait à l'Opéra, on devrait nécessairement +recourir à moi. Absent, j'aurais tort. + + Adieu, cher ami; je vous serre les mains. + + + + +LXXXVIII + +27 juillet 1861. + + + Cher ami, + +Je vous écris aujourd'hui parce que j'ai un instant de liberté que je ne +retrouverai peut-être pas demain ni après-demain. + +Michel Lévy est absent de Paris. Alors, pour ne pas perdre de temps, je +suis allé trouver le directeur de la _Librairie nouvelle_ (M. +Bourdilliat), et je lui ai proposé la chose en lui remettant la note +manuscrite que vous m'avez envoyée et un exemplaire de _Traître ou +Héros?_ que je l'ai prié de lire. Il paraît disposé à accepter votre +proposition; il me rendra réponse et me fera ses offres lundi prochain. +J'ai publié chez lui mes _Grotesques de la musique_. J'espère réussir +pour vous. + +Adieu; je vous écrirai plus au long la semaine prochaine avant de partir +pour Bade. + + + + +LXXXIX + +Vendredi, août 1861. + + + Mon cher Ferrand, + +Après trois rendez-vous manqués (non par moi), M. Bourdilliat a fini par +me donner une réponse évasive, qui équivaut à un refus. Michel Lévy +n'est pas de retour; il sera sans doute à Paris quand je reviendrai de +Bade; alors j'essayerai auprès de lui. + +Je suis si malade aujourd'hui, que la force me manque pour vous en +écrire davantage. Tout cela m'irrite comme doivent irriter les choses +absurdes. + +Je pars lundi prochain. + + + + +XC + +8 février 1862. + + + Mon cher Humbert, + +Je vous réponds à la hâte pour vous remercier d'abord de votre amical +souvenir et pour vous donner, en quelques lignes, les nouvelles que vous +me demandez. + +Comment! je ne vous ai pas écrit depuis mon retour de Bade? voilà qui me +confond. Oui, oui, le concert a été superbe, et j'ai entendu là _notre +symphonie_ d'_Harold_ exécutée pour la première fois comme je veux +qu'elle le soit.--Les fragments du _Requiem_ ont produit un effet +terrible; mais nous avions fait huit répétitions. + +Oui, j'ai reçu votre petit livre _Jacques Valperga_, et je l'ai lu avec +un vif intérêt, malgré le peu de sympathie que m'inspirent ces +personnages si tristement historiques. + +Je suis un peu moins mal portant que de coutume, grâce à un régime +sévère que j'ai adopté. + +Le ministre d'État est en très bonnes dispositions pour moi; il m'a +écrit une lettre de remerciements à propos de la mise en scène +d'_Alceste_, dont j'ai dirigé à l'Opéra les répétitions. Enfin il a +donné l'ordre à Royer de mettre à l'étude _les Troyens_ après l'opéra +du Belge Gevaert, qui sera joué au mois de septembre prochain. Je +pourrai donc voir le mien représenté en mars 1863. En attendant, je fais +répéter chez moi, toutes les semaines, l'opéra en deux actes que je +viens de terminer pour le nouveau théâtre de Bade. _Béatrice et +Bénédict_ paraîtra à Bade le 6 août prochain. J'ai fait aussi la pièce, +comme pour _les Troyens_, et j'éprouve un tourment que je ne connaissais +pas, celui d'entendre _dire_ le dialogue au rebours du bon sens; mais, à +force de seriner mes acteurs, je crois que je viendrai à bout de les +faire parler comme des hommes. + +Adieu, cher ami; voilà toutes mes nouvelles. Je vous serre la main. + +Mille amitiés dévouées. + + + + +XCI + +Paris, 30 juin 1862. + + + Mon cher Ferrand, + +Je ne vous écris que peu de lignes dans ma désolation. Ma femme vient de +mourir en une demi-minute, foudroyée par une atrophie du coeur. +L'isolement affreux où je suis, après cette brusque et si violente +séparation, ne peut se décrire. + +Pardonnez-moi de ne pas vous en dire davantage. Adieu, je vous serre la +main. + + + + +XCII + +Paris, 21 août 1862. + + + Mon cher Humbert, + +J'arrive de Bade, où mon opéra de _Béatrice et Bénédict_ vient d'obtenir +un grand succès. La presse française, la presse belge et la presse +allemande sont unanimes à le proclamer. Heur ou malheur, j'ai toujours +hâte de vous l'apprendre, assuré que je suis de l'affectueux intérêt +avec lequel vous en recevrez la nouvelle. Malheureusement vous n'étiez +pas là; cette soirée vous eût rappelé celle de _l'Enfance du Christ_. +Les cabaleurs, les insulteurs étaient restés à Paris. Un grand nombre +d'écrivains et d'artistes, au contraire, avaient fait le voyage. +L'exécution, que je dirigeais, a été excellente, et madame +Charton-Demeur surtout (la Béatrice) a eu d'admirables moments comme +cantatrice et comme comédienne. Eh bien, le croirez-vous, je souffrais +tant de ma névralgie ce jour-là, que je ne m'intéressais à rien, et que +je suis monté au pupitre, devant ce public russe, allemand et français, +pour diriger la première représentation d'un opéra dont j'avais fait +les paroles et la musique, sans ressentir la moindre émotion. De ce +sang-froid bizarre est résulté que j'ai conduit mieux que de coutume. +J'étais bien plus troublé à la seconde représentation. + +Bénazet, qui fait toujours les choses grandement, a dépensé un argent +fou en costumes, en décors, en acteurs et choristes pour cet opéra. Il +tenait à inaugurer splendidement le nouveau théâtre. Cela fait ici un +bruit du diable. On voudrait monter _Béatrice_ à l'Opéra-Comique, mais +la Béatrice manque. Il n'y a pas dans nos théâtres une femme capable de +chanter et de jouer ce rôle; et madame Charton part pour l'Amérique. + +Vous ririez si vous pouviez lire les sots éloges que la critique me +donne. On découvre que j'ai de la mélodie, que je puis être joyeux et +même comique. L'histoire des étonnements causés par _l'Enfance du +Christ_ recommence. Ils se sont aperçus que je ne faisais pas de +_bruit_, en _voyant_ que les instruments brutaux n'étaient pas dans +l'orchestre. Quelle patience il faudrait avoir si je n'étais pas aussi +indifférent! + +Cher ami, je souffre le martyre _tous les jours_ maintenant, de quatre +heures du matin à quatre heures du soir. Que devenir? Ce que je vous +dis n'est pas pour vous faire prendre vos propres douleurs en patience; +je sais bien que les miennes ne vous seront pas une compensation. Je +crie vers vous comme on est toujours tenté de crier vers les êtres aimés +et qui nous aiment. + +Adieu, adieu. + + + + +XCIII + +Paris, 26 août 1862. + + +Mon Dieu, cher ami, que votre lettre, qui vient d'arriver, m'a fait de +bien! Remerciez madame Ferrand de sa charitable insistance à me faire +venir près de vous. J'ai un tel besoin de vous voir, que je fusse parti +tout à l'heure, sans une foule de petits liens qui m'attachent ici en ce +moment. Mon fils a donné sa démission de la place qu'il occupait sur un +navire des Messageries impériales, et il paraît, d'après ce que +m'écrivent mes amis de Marseille, qu'il a eu raison de la donner. Le +voilà sur le pavé, il faut lui chercher un nouvel emploi. J'ai d'autres +affaires à terminer, conséquence de la mort de ma femme. En outre, j'ai +à m'occuper de la publication de ma partition de _Béatrice_, dont je +développe un peu la partie musicale au second acte. Je suis en train +d'écrire un trio et un choeur, et je ne puis laisser ce travail en +suspens. Je me hâte de dénouer ou de couper tous les liens qui +m'attachent à l'art, pour pouvoir dire à toute heure à la mort: «Quand +tu voudras!» Je n'ose plus me plaindre quand je songe à vos intolérables +souffrances, et c'est ici le cas d'appliquer l'aphorisme d'Hippocrate: +_Ex duobus doloribus simul abortis vehementior obscurat alterum_. Des +douleurs pareilles sont-elles donc les conséquences forcées de nos +organisations? Faut-il que nous soyons punis d'avoir adoré le beau toute +notre vie? C'est probable. Nous avons trop bu à la coupe enivrante; nous +avons trop couru vers l'idéal. + +Oh! que vos vers sur le cygne sont beaux! Je les ai pris pour une +citation de Lamartine! + +Vous avez, vous, cher ami, pour vous aider à porter votre croix, une +femme attentive et dévouée!... Vous ne connaissez pas cet affreux duo +chanté à votre oreille, pendant l'activité des jours et au milieu du +silence des nuits, par l'isolement et l'ennui! Dieu vous en garde; c'est +une triste musique! + +Adieu; les larmes qui me montent aux yeux me feraient vous écrire des +choses qui vous attristeraient encore. Mais je vais tâcher de me +libérer, et je ne manquerai pas d'aller vous faire une visite, si +courte qu'elle soit, fût-ce en hiver. Je n'ai pas besoin du soleil: il +fait toujours soleil là où je vous vois. + +Adieu encore. + + + + +XCIV + +Dimanche, midi, 22 février 1863. + + + Mon cher Humbert, + +Je me hâte de répondre à votre lettre, qui vient de me faire un instant +de joie inespérée ce matin. Je vais tout à l'heure diriger un concert où +l'on exécute, pour la seconde fois depuis quinze jours, _la Fuite en +Égypte_ et autres morceaux de ma composition. A la première exécution, +le petit oratorio a excité des transports de larmes, etc., et le +directeur de ces concerts m'a redemandé le tout pour aujourd'hui. Vous +allez bien me manquer au milieu de cet auditoire. + +Je vais répondre en peu de mots à vos questions. J'ai décidément rompu +avec l'Opéra pour _les Troyens_, et j'ai accepté les propositions du +directeur du Théâtre-Lyrique. Il s'occupe, en ce moment, à faire des +engagements pour composer ma troupe, mon orchestre et mes choeurs. On +commencera les répétitions au mois de mai prochain, pour pouvoir donner +l'ouvrage en décembre. + +_Béatrice_ est gravée, et je vais vous l'envoyer. Je pars le 1er +avril pour aller monter cet opéra à Weimar, où la grande-duchesse l'a +demandé pour le jour de sa fête. En août, nous le remonterons à Bade. + +En juin, j'irai à Strasbourg diriger le festival du Bas-Rhin, pour +lequel on étudie _l'Enfance du Christ_ (en entier). + +Je suis toujours malade; ma névralgie a été augmentée, à un point que je +ne saurais dire, par un affreux chagrin que je viens d'avoir encore à +subir. Il y a huit jours, j'eusse été incapable de vous écrire. Je +commence à prendre des forces, et je résisterai encore à cette épreuve. +J'ai eu le coeur arraché par lambeaux. + +Mes amis et mes amies semblent heureusement s'être donné le mot pour +m'entourer de soins et de tendres attentions (sans rien savoir), et la +Providence m'a envoyé de la musique à faire... + +Dans quinze jours, on chantera, au concert du Conservatoire, le duo de +_Béatrice_: _Nuit paisible et sereine_. Tout à l'heure, je vais +retrouver ce public enthousiaste de l'autre jour. J'ai un délicieux +ténor qui dit à merveille: + + Les pèlerins étant venus. + +J'ai reçu votre envoi, et j'ai lu avec une grande avidité les détails +sur l'isthme de Suez. Quelle fête sera celle de l'ouverture du canal! + +Adieu, cher ami, je n'ai que le temps de m'habiller. L'orchestre a bien +répété hier; je crois qu'il sera superbe. + +Je vous embrasse de tout ce qui me reste de coeur. + + + + +XCV + +3 mars 1863. + + +Cher ami, vous avez bien fait de m'envoyer votre manuscrit; je ferai ce +que vous me demandez, et de tout mon coeur, je vous jure. + +Vos suppositions, au sujet de la cause de mon chagrin, sont heureusement +fausses. Hélas! oui, mon pauvre Louis m'a cruellement tourmenté; mais je +lui ai si complètement pardonné! Nous avons l'un et l'autre réalisé +votre programme. Depuis trois mois, ces tourments-là sont finis. Louis +est remonté sur un vaisseau, il espère être bientôt capitaine. Il est +maintenant au Mexique, prêt à repartir pour la France, où il sera dans +un mois. + +C'est encore d'un amour qu'il s'agit. Un amour qui est venu à moi +souriant, que je n'ai pas cherché, auquel j'ai résisté même pendant +quelque temps. Mais l'isolement où je vis, et cet inexorable besoin de +tendresse qui me tue, m'ont vaincu; je me suis laissé aimer, puis j'ai +aimé bien davantage, et une séparation volontaire des deux parts est +devenue nécessaire, forcée; séparation complète, sans compensation, +absolue comme la mort...--Voilà tout. Et je guéris peu à peu; mais la +santé est si triste. + +N'en parlons plus... + +Je suis bien heureux que ma _Béatrice_ vous plaise. Je vais partir pour +Weimar, où on l'étudie en ce moment. J'y dirigerai quelques +représentations de cet opéra dans les premiers jours d'avril, et je +reviendrai dans ce désert de Paris. On devait chanter au Conservatoire, +dimanche prochain, le duo _Nuit paisible_; mais voilà que mes deux +chanteuses m'écrivent pour me prier de remettre cela au concert du 28, +et j'ai dû y consentir. + +Je serais fort anxieux en ce moment, si je pouvais l'être encore, au +sujet de l'arrivée de ma Didon. Madame Charton-Demeur est en mer, +revenant de la Havane, et j'ignore si elle accepte les propositions que +lui a faites le directeur du Théâtre-Lyrique; et, sans elle, l'exécution +des _Troyens_ est impossible. Enfin, qui vivra verra. Mais la Cassandre? +On dit qu'elle a de la voix et un sentiment assez dramatique. Elle est +encore à Milan; c'est une dame Colson, que je ne connais pas. Comment +dira-t-elle cet air que madame Charton dit si bien: + + Malheureux roi! dans l'éternelle nuit, + C'en est donc fait, tu vas descendre. + Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux rien comprendre + Malheureux peuple, à l'horreur qui me suit. + +Mais madame Charton ne peut pas jouer deux rôles, et celui de Didon est +encore le plus grand et le plus difficile. + +Faites des voeux, cher ami, pour que mon indifférence pour tout devienne +complète, car, pendant les huit ou neuf mois de préparatifs que _les +Troyens_ vont nécessiter, j'aurais cruellement à souffrir si je me +passionnais encore. + +Adieu; quand j'aperçois sur ma table, en me levant, votre chère +écriture, je suis rasséréné pour le reste du jour. Ne l'oubliez pas. + + + + +XCVI + +30 mars 1863. + + + Mon cher Humbert, + +Je n'ai que le temps de vous remercier de votre lettre, que je viens de +recevoir. Je pars tout à l'heure pour Weimar, et, en outre, je suis +dans une crise de douleurs si violentes, que je ne puis presque pas +écrire. J'espère que je pourrai vous donner de bonnes nouvelles de la +_Béatrice_ allemande. L'intendant m'a écrit, il y a trois jours, que +tout va bien. + +Dimanche dernier, au sixième concert du Conservatoire, madame Viardot et +madame Van Denheuvel ont chanté le duo _Nuit paisible_, devant ce public +ennemi des vivants et si plein de préventions. Le succès a été +foudroyant; on a redemandé le morceau; la salle entière applaudissait. A +la seconde fois, il y a eu une interruption par les dames émues à +l'endroit: + + Tu sentiras couler les tiennes à ton tour + Le jour où tu verras couronner ton amour. + +Cela fait un tapage incroyable. + +Je laisse le directeur du Théâtre-Lyrique occupé à faire les engagements +pour _les Troyens_. C'est la Didon qui demande une somme folle qui nous +arrête. Cassandre est engagée. + +Adieu, cher bon ami. + +Mon Dieu, que je souffre donc! Et je n'ai pas le temps pourtant. + +Adieu encore. + + + + +XCVII + +Weimar, 11 avril 1863. + + + Cher ami, + +_Béatrice_ vient d'obtenir ici un grand succès. Après la première +représentation, j'ai été complimenté par le grand-duc et la grande +duchesse, et surtout par la reine de Prusse, qui ne savait quelles +expressions employer pour dire son ravissement. + +Hier, j'ai été rappelé deux fois sur la scène par le public après le +premier acte et après le deuxième. Après le spectacle, je suis allé +souper avec le grand-duc, qui m'a comblé de gracieusetés de toute +espèce. C'est vraiment un Mécène incomparable. Pour demain, il a +organisé une soirée intime où je lirai le poème des _Troyens_. Les +artistes de Weimar et ceux qui étaient accourus des villes voisines, et +même de Dresde et de Berlin, m'ont donné un immense bouquet. + +Demain, je pars pour Löwenberg, où le prince de Hohenzollern m'a invité +à venir diriger un concert dont il a fait le programme et qui est +composé de mes symphonies et ouvertures. + +Puis je retournerai à Paris, où je vous prie de me donner de vos +nouvelles. + +Trouverai-je _les Troyens_ en répétition?... j'en doute. Quand je suis +loin, rien ne va. + +Je serai bien content de recevoir un joli petit volume, celui de +_Traître ou Héros_? Sera-t-il bientôt prêt? + +Hier au soir, j'ai pris, dans ma joie, la liberté d'embrasser ma +Béatrice, qui est ravissante. Elle a paru un peu surprise d'abord; puis, +me regardant bien en face: «Oh! a-t-elle dit, il faut que je vous +embrasse aussi, moi!» + +Si vous saviez comme elle a bien dit son + +[Illustration: notation musicale: Il m'en souvient!] + +On me fait beaucoup d'éloges du travail du traducteur. Quant à moi, je +l'ai surpris, malgré mon ignorance de la langue allemande, en flagrant +délit d'infidélité en maint endroit. Il s'excuse mal, et cela m'irrite. +C'est le même qui traduit mon livre _A travers chants_. Or figurez-vous +que, dans cette phrase: «Cet adagio semble avoir été soupiré par +l'archange Michel, un soir où, saisi d'un accès de mélancolie, il +contemplait les mondes, debout au seuil de l'empyrée;» il a pris +l'archange Michel pour _Michel-Ange_, le grand artiste florentin. Voyez +le galimatias insensé qu'une telle substitution de personne doit faire +dans la phrase allemande. N'y a-t-il pas de quoi pendre un tel +traducteur?... Mais quoi! il m'est si dévoué, c'est un si excellent +garçon! + +Dieu vous garde de voir traduire votre _Héros_: on en ferait un traître! +ou votre _Traître_: on en ferait un héros! + +Mille amitiés dévouées. + + * * * * * + +Tâchez, cher ami, que je trouve sur ma table, à mon retour, une lettre +de vous. + + + + +XCVIII + +Paris, 9 mai 1863. + + + Cher ami, + +Je suis ici depuis dix jours. J'ai reçu votre lettre ce matin; j'allais +vous répondre longuement (j'ai tant de choses à vous dire!), quand il +m'a fallu aller à l'Institut. J'en reviens très fatigué et très +souffrant; je ne prends que le temps de vous envoyer dix lignes, puis je +vais me coucher jusqu'à six heures. Vous ai-je raconté mon pèlerinage à +Lowenberg, l'exécution de mes symphonies par l'orchestre du prince de +Hohenzollern? Je ne sais. + +Le matin de mon départ, ce brave prince m'a dit en m'embrassant: «Vous +retournez en France, vous y trouverez des gens qui vous aiment..., +dites-leur que je les aime.» + +Ah! j'ai eu une furieuse émotion le jour du concert, quand, après +l'adagio (la scène d'amour) de _Roméo et Juliette_, le maître de +chapelle, tout lacrymant, s'est écrié en français: «Non, non, non, il +n'y a rien de plus beau!» Alors tout l'orchestre de se lever debout, et +les fanfares de retentir, et un immense applaudissement... Il me +semblait voir luire dans l'air le sourire serein de Shakspeare, et +j'avais envie de dire: _Father, are you content?_ + +Je croîs vous avoir raconté le succès de _Béatrice_ à Weimar. + +Rien encore de commencé pour _les Troyens_; une question d'argent arrête +tout. Puisque vous désirez connaître cette grosse partition, je ne puis +résister au désir de vous l'envoyer. J'ai donc donné à relier ce matin +une bonne épreuve, et vous l'aurez d'ici à huit à dix jours. Non, tout +ne se passe pas à Troie. C'est écrit dans le système des _Histoires_ de +Shakspeare, et vous y retrouverez même, au dénouement, le sublime: +_Oculisque errantibus alto, quæsivit coelo lucem ingemuitque repertâ_. +Seulement je vous prie, cher ami, de ne pas laisser sortir de vos mains +cet exemplaire, l'ouvrage n'étant pas publié. + +Je pars le 15 juin pour Strasbourg, où je vais diriger _l'Enfance du +Christ_ au festival du Bas-Rhin, le 22. + +Le 1er août, je repartirai pour Bade, où nous allons remonter +_Béatrice_. + +Le prince de Hohenzollern m'a donné sa croix. La grand-duc de Weimar a +voulu absolument écrire à sa cousine la duchesse de Hamilton (à mon +sujet) une lettre destinée à être mise sous les yeux de l'empereur. La +lettre a été lue, et l'on m'a fait venir au ministère, et j'ai dit tout +ce que j'avais sur le coeur, sans gazer, sans ménager mes expressions, +et l'on a été forcé de convenir que j'avais raison, et... il n'en sera +que cela. Pauvre grand-duc! il croit impossible qu'un souverain ne +s'intéresse pas aux arts... Il m'a bien grondé de ne plus vouloir rien +faire. + +--Le bon Dieu, m'a-t-il dit, ne vous a pas donné de telles facultés pour +les laisser inactives. + +Il m'a fait lire _les Troyens_, un soir à la cour, devant une vingtaine +de personnes comprenant bien le français. Cela a produit beaucoup +d'effet. + +Adieu, cher ami; rappelez-moi au souvenir de madame Ferrand et de votre +frère. + +Je suis malade et avide de sommeil. + + + + +XCIX + +Paris, 4 juin 1863. + + + Cher bon ami, + +Je suis fâché de vous avoir causé une fatigue; je vois bien, à la +physionomie tremblée de vos lettres, que votre main était mal assurée en +m'écrivant. Je vous en prie donc, gardez-vous de m'envoyer de longues +appréciations de mes tentatives musicales. Cela ressemblerait à des +feuilletons, et je sais trop ce que ces horribles choses coûtent à +écrire, même quand on est joyeux et bien portant; _miseris succurrere +disco_. Il me suffit de vous avoir un instant distrait de vos +souffrances. + +Nous voilà enfin, Carvalho et moi, attelés à cette énorme machine des +_Troyens_. J'ai lu la pièce, il y a trois jours, au personnel assemblé +du Théâtre-Lyrique, et les répétitions des choeurs vont commencer. Les +négociations entamées avec madame Charton-Demeur ont abouti; elle est +engagée pour jouer le rôle de Didon. Cela fait un grand remue-ménage +dans le monde musical de Paris. Nous espérons pouvoir être prêts au +commencement de décembre. Mais j'ai dû consentir à laisser représenter +les trois derniers actes seulement, qui seront divisés en cinq et +précédés d'un prologue que je viens de faire, le théâtre n'étant ni +assez riche ni assez grand pour mettre en scène _la Prise de Troie_. La +partition paraîtra néanmoins telle que vous l'avez, avec un prologue en +plus. Plus tard, nous verrons si l'Opéra s'avisera pas de donner _la +Prise de Troie_. + +Adieu, cher ami. Portez-vous bien. + + + + +C + +Paris, 27 juin 1863. + + + Cher ami, + +J'arrive de Strasbourg moulu, ému... _L'Enfance du Christ_, exécutée +devant un vrai _peuple_, a produit un effet immense. La salle, +construite _ad hoc_ sur la place Kléber, contenait huit mille cinq cents +personnes, et néanmoins on entendait de partout. On a pleuré, on a +acclamé, interrompu involontairement plusieurs morceaux. Vous ne sauriez +vous imaginer l'impression produite par le choeur mystique de la fin: «O +mon âme!» C'était bien là l'extase religieuse que j'avais rêvée et +ressentie en écrivant. Un choeur sans accompagnement de deux cents +hommes et de deux cents cinquante jeunes femmes, exercés pendant trois +mois! On n'a pas baissé d'un demi-quart de ton. On ne connaît pas ces +choses-là à Paris. Au dernier _Amen_, à ce pianissimo, qui semble se +perdre dans un lointain mystérieux, une acclamation a éclaté à nulle +autre comparable; seize mille mains applaudissaient. Puis une pluie de +fleurs... et des manifestations de toute espèce. Je vous cherchais de +l'oeil dans cette foule. + +J'étais bien malade, bien exténué par mes douleurs névralgiques... il +faut tout payer... Comment vont les vôtres (douleurs)? Vous paraissez +bien souffrant dans votre dernière lettre. Donnez-moi de vos nouvelles +_en trois lignes_. + +Me voilà replongé dans la double étude de _Béatrice_ et des _Troyens_. +Madame Charton-Demeur s'est passionnée pour son rôle de Didon à en +perdre le sommeil. Que les dieux la soutiennent et l'inspirent: _Di +morientis Elyssæ!_ Mais je ne cesse de lui répéter: + +--N'ayez peur d'aucune de mes audaces, et ne pleurez pas! + +Malgré l'avis de Boileau, _pour me tirer des pleurs, il ne faut pas +pleurer_. + + * * * * * + +_P.-S._--Je serai à Bade pour remonter _Béatrice_ du 1er août au 10, +et _bien seul_. Si vous en aviez la force, vous feriez oeuvre pie de +m'envoyer là quelques lignes, poste restante. + +_Mon directeur_, Carvalho, vient enfin d'obtenir pour le Théâtre-Lyrique +une subvention de cent mille francs. Il va marcher sans peur maintenant; +ses peintres, ses décorateurs, ses choristes sont à l'oeuvre; son +enthousiasme pour _les Troyens_ grandit. L'année a été brillante dès le +commencement; sera-t-elle de même à sa fin? Faites des voeux! + + + + +CI + +8 juillet 1863. + + + Cher ami, + +Ce n'est pas ma faute, j'ai la conscience bien nette au sujet de la +peine que vous avez prise de m'écrire une si longue et si éloquente +lettre. Je vous avais même prié de n'en rien faire. Écrire des +_feuilletons_ sans y être forcé!... et malade et souffrant comme vous +êtes!... Mais, heureusement, je n'ai plus rien à vous envoyer. J'ai reçu +le petit volume (trop petit) d'_Ephisio_. Je l'emporterai avec moi à +Bade, afin de le donner à Théodore Anne, si je le trouve. Il peut en +effet écrire quelque chose de bien senti là-dessus. Vous m'enverriez un +autre exemplaire. C'est par Cuvillier-Fleury que je voudrais voir +apprécier _Traître ou Héros_ dans le _Journal des Débats_. Mais tout ce +monde-là est insaisissable. Il y a près d'un an que je n'ai vu Fleury; +il n'est que rarement à Paris. Le _Journal des Débats_ est très +dédaigneux à mon endroit; on n'y parle presque jamais de ce qui +m'intéresse le plus... + +Je ne vous écris que ces quelques mots pour vous gronder de m'avoir +envoyé tant de si belles choses. Je vous quitte pour aller faire répéter +mon _Anna soror_, qui me donne des inquiétudes[9]. Cette jeune femme est +belle, sa voix de contralto est magnifique; mais elle est l'antimusique +incarnée; je ne savais pas qu'il existât un si singulier genre de +monstres. Il faut lui apprendre tout, note par note, en recommençant +cent fois. Et il faut que je la style un peu pour une répétition qui +aura lieu chez moi dans quelques jours avec madame Charton-Demeurs. +Didon se fâcherait si la _soror_ ne savait pas son duo _Reine d'un jeune +empire_, qu'elle chante, elle, si admirablement. Après quoi, nous irons, +Carvalho et moi, chez Flaubert, l'auteur de _Salammbô_, le consulter +pour les costumes carthaginois. + +Ne me donnez plus de regrets... J'ai dû me résigner. Il n'y a plus de +Cassandre. On ne donnera pas _la Prise de Troie_; les deux premiers +actes sont supprimés pour le moment. J'ai dû les remplacer par un +prologue, et nous commençons seulement à Carthage. Le Théâtre-Lyrique +n'est pas assez grand ni assez riche, et cela durait trop longtemps. En +outre, je ne pouvais trouver une Cassandre. + +Tel qu'il est, ainsi mutilé, l'ouvrage avec son prologue, et divisé +néanmoins en cinq actes, durera de huit heures à minuit, à cause des +décors compliqués de la forêt vierge et du tableau final, le bûcher et +l'apothéose du Capitole romain. + + + + +CII + +Paris, 24 juillet 1863. + + + Cher ami, + +J'ai vu, il y a quelques jours, M. Théodore Anne; je lui ai parlé de +votre livre, et il m'a promis d'en faire le sujet d'un article dans +_l'Union_. En conséquence, je lui ai porté le volume. Il s'agit +maintenant de voir quand il tiendra parole. + +Lisez-vous régulièrement _l'Union_? + +Je parlerai aussi à Cuvillier-Fleury aussitôt que je pourrai le joindre. +On m'a rendu l'autre exemplaire de _Traître ou Héros_, je le lui +donnerai. + +Adieu; je vais tout à l'heure avoir une répétition de mes trois +cantatrices, chez moi; je n'ai que le temps de vous serrer la main. Je +ne partirai pour Bade que le 1er août. + +Tout à vous. + + + + +CIII + +Mardi, 28 juillet 1863. + + +Quelle belle chose que la poste! nous causons ensemble à distance, pour +quatre sous. Y a-t-il rien de plus charmant? + +Mon fils est arrivé hier du Mexique, et, comme il a obtenu un congé de +trois semaines, je l'emmène avec moi à Bade. Ce pauvre garçon n'est +jamais à Paris quand on exécute quelque chose de mes ouvrages. Il n'a +entendu en tout qu'une exécution du _Requiem_, quand il avait douze ans. +Figurez-vous sa joie d'assister aux deux représentations de _Béatrice_. +Il va repartir pour la Vera-Cruz en quittant Bade; mais il sera de +retour au mois de novembre, pour la première des _Troyens_. + +Non, il ne s'agissait pas de répéter le trio «Je vais d'un coeur +aimant...», qui est parfaitement su; il s'agissait de travailler _les +Troyens_, et j'avais ce jour-là Didon--Anna--et Ascagne. Ces dames +savent maintenant leur rôle; mais c'est dans un mois seulement que tout +le monde répétera _chaque jour_. J'ai vendu la partition à l'éditeur +Choudens quinze mille francs. C'est bon signe quand on achète d'avance. + +Madame Charton sera une superbe Didon. Elle dit admirablement tout le +dernier acte; à certains passages, comme celui-ci: + + Esclave, elle l'emporte en l'éternelle nuit! + +elle arrache le coeur. + +Seulement, quand elle veut faire des nuances de pianissimo, elle a +quelques notes qui baissent, et je me fâche pour l'empêcher de chercher +de pareils effets, trop dangereux pour sa voix. + +Je me suis fait deux ennemies de deux amies (madame Viardot et madame +Stoltz), qui, toutes les deux, prétendaient au trône de Carthage. _Fuit +Troja..._ Les chanteurs ne veulent pas reconnaître du temps +l'irréparable outrage. + +Adieu, cher ami; je pars dimanche. + + + + +CIV + +Dimanche matin, octobre 1863. + + +Je reçois votre lettre, et j'ai le temps de vous dire que les +répétitions des _Troyens_ ont un succès foudroyant. Hier, je suis sorti +du théâtre si bouleversé, que j'avais peine à parler et à marcher. + +Je suis fort capable de ne pas vous écrire le soir de la représentation; +je n'aurai pas ma tête. + +Adieu. + + + + +CV + +Jeudi, 5 novembre 1863. + + + Mon cher Humbert, + +Succès magnifique; émotion profonde du public, larmes, applaudissements +interminables, et _un sifflet_ quand on a proclamé mon nom à la fin. Le +_septuor_ et le _duo d'amour_ ont bouleversé la salle; on a fait répéter +le _septuor_. Madame Charton a été superbe; c'est une vraie reine; elle +était transformée; personne ne lui connaissait ce talent dramatique. Je +suis tout étourdi de tant d'embrassades. Il me manquait votre main. + +Adieu. + +Mille amitiés. + + + + +CVI + +10 novembre 1863. + + + Mon cher Humbert, + +Je vous enverrai plus tard une liasse de journaux qui parlent des +_Troyens_; je les étudie. L'immense majorité donne à l'auteur +d'enivrants éloges. + +La troisième représentation a eu lieu hier, avec plus d'ensemble et +d'effet que les précédentes. On a redemandé encore le septuor, et une +partie de l'auditoire a redemandé le duo d'amour, trop développé pour +qu'on puisse le redire. Le dernier acte, l'air de Didon, _Adieu, fière +cité_, et le choeur des prêtres de Pluton, qu'un de mes critiques +appelle le _De profundis du Tartare_, ont produit une immense sensation. +Madame Charton a été d'un pathétique admirable. Je commence seulement +aujourd'hui à reprendre, comme la reine de Carthage, le _calme_ et la +_sérénité_. Toutes ces inquiétudes, ces craintes, m'avaient brisé. Je +n'ai plus de voix; je puis à peine faire entendre quelques mots. + +Adieu, cher ami; ma joie redouble en songeant qu'elle devient vôtre. + +Mille amitiés dévouées. + + + + +CVII + +Jeudi 26 novembre 1863. + + + Mon cher Humbert, + +Je suis toujours au lit. La bronchite est obstinée, et je ne puis voir +représenter mon ouvrage. Mon fils y va tous les deux jours et me rend +compte en rentrant des événements de la soirée. Je n'ose vous envoyer +cette montagne, toujours croissante, de journaux. Vous avez dû lire le +superbe article de Kreutzer dans _l'Union_. Je suis, en ce moment, en +négociation avec le directeur du Théâtre de la reine, à Londres. Il est +venu entendre _les Troyens_, et il a la loyauté de s'en montrer +enthousiaste. La partition est déjà vendue à un éditeur anglais. Cela +paraîtra en italien. Voilà toutes mes nouvelles; donnez-moi des vôtres. + +Adieu. + +Mille amitiés. + + * * * * * + +Le grand-duc de Weimar vient de me faire écrire, par son secrétaire +intime, pour me féliciter sur le succès des _Troyens_. Sa lettre a paru +partout. N'est-ce pas une attention charmante? + +On n'est pas plus gracieux, on n'est pas plus prince, on n'est pas plus +intelligent Mécène. + +Vous seriez ainsi, si vous étiez prince. + +Adieu. + + + + +CVIII + +14 décembre 1863. + + +Merci, cher ami, de votre sollicitude. Je tousse toujours jusqu'aux +spasmes et aux vomissements; mais je sors pourtant, et j'ai assisté aux +trois dernières représentations de notre opéra. Je ne vous ai pas écrit +parce que j'avais trop de choses à vous dire. Je ne vous envoie pas de +journaux; mon fils s'est amusé à recueillir les articles admiratifs ou +favorables; il en a maintenant soixante-quatre. J'ai reçu hier une +lettre admirable d'une dame (grecque, je crois), la comtesse Callimachi; +j'en ai pleuré. + +La représentation d'hier soir a été superbe. Madame Charton et Monjanze +se perfectionnent réellement de jour en jour. Quel malheur que nous +n'ayons plus que cinq représentations! madame Charton nous quitte à la +fin du mois; elle avait fait un sacrifice considérable en acceptant +l'engagement du Théâtre-Lyrique pour monter _les Troyens_, et pourtant +elle reçoit six mille francs par mois... Il n'y a pas d'autre Didon en +France; il faut se résigner; mais l'oeuvre est connue, c'était là +l'important. + +On va exécuter à Weimar, au concert de la cour, le 1er janvier, la +scène entre Chorèbe et Cassandre, au premier acte de la _Prise de +Troie_. + +J'écris comme un chat; je suis tout hébété. Le sommeil me gagne, il est +midi. + +Adieu, cher ami. + + + + +CIX + +8 janvier 1864. + + + Mon cher Humbert, + +Je suis de nouveau cloué dans mon lit depuis neuf jours. Je profite d'un +moment où je souffre un peu moins pour vous remercier de votre lettre. +Je vous renverrais aussi votre hymne à quatre parties si j'avais la +partition d'_Alceste_; mais il faudra que je me la fasse prêter. Vos +vers vont à peu près sur la musique; mais il y a quelques syllables de +trop qui vous ont obligé d'altérer la divine mélodie. Je crains aussi +que, pour la facilité du chant, qui ne doit jamais être forcé, vous ne +soyez obligé de baisser le morceau d'une tierce mineure (en _mi_ +naturel), surtout si vous avez des voix de soprano sans lesquelles la +moitié de l'effet sera perdu. + +Mon fils est reparti avant-hier. + +Le prétendu poème dont vous me parlez a été écrit par un monsieur qui +s'est prononcé énergiquement en ma faveur. + +Mais, par malheur, ses vers sont si méchants, qu'il devrait se garder de +les montrer aux gens. + +Je n'ai pas la force de vous écrire plus au long; ma tête est comme une +vieille noix creuse. + +Remerciez madame Ferrand de son bon souvenir. + +Adieu, cher ami. + + + + +CX + +12 janvier 1864. + + + Mon cher Humbert, + +Ne vous impatientez pas, je n'ai pu encore me procurer la grande +partition d'_Alceste_. On m'a apporté l'autre jour la partition de +piano, que l'arrangeur (le misérable!) s'est permis de modifier +précisément dans la marche. Mais, d'ici à quelques jours vous aurez vos +quatre parties de chant. + +Je vous répète que vos vers ne vont qu'à peu près. Il ne faut pas tenir +compte des préjugés français pour adapter à cette sublime musique des +vers qui aillent tout à fait bien; le premier vers doit être de _neuf_ +pieds à terminaison féminine, le second de _dix_ pieds à terminaison +masculine, le troisième semblable au premier, le quatrième semblable au +second. + +[Illustration: notation musicale + +1er - v v - - - v^{v1} clémence +2e == vv - vv - vv jour +3e puissance +4e amour +] + +Mais je vous désignerai cela plus clairement en vous envoyant le petit +manuscrit. Sur cette musique, si parfaitement belle, il faut que la +parole puisse aller comme une draperie de Phidias sur le nu de la +statue. Cherchez avec un peu de patience, et vous trouverez. Ils ont +fait des paroles en Angleterre sur ce même chant pour les cérémonies +protestantes; j'aime mieux ne pas les connaître. + +Le monsieur dont vous me parliez l'autre jour m'a encore adressé des +vers ce matin. Je vous les envoie. + +Je suis toujours dans mon lit, et j'écris comme un chat.... malade. + +Adieu, cher ami. + +Mille amitiés. + + + + +CXI + +Jeudi matin, 12 janvier 1864. + + + Cher ami, + +Je connaissais l'article du _Contemporain_; l'auteur me l'avait envoyé +avec une très aimable lettre. + +Gaspérini va faire ces jours-ci une conférence publique sur _les +Troyens_. + +Je viens de corriger la première épreuve de votre hymne; vous recevrez +vos exemplaires dans quelques jours. + +Adieu; mes douleurs sont si fortes ce matin que je ne puis écrire sans +un horrible effort. + +A vous. + + + + +CXII + +17 janvier 1864. + + + Cher ami, + +Voilà la chose. C'est mille fois sublime, c'est à faire pleurer les +pierres des temples... Vous n'avez pas besoin de faire un second +couplet, chaque reprise devant se dire deux fois. Ce serait trop long, +et l'effet en souffrirait beaucoup. Vous verrez deux ou trois +changements de syllabes que vous arrangerez comme vous le jugerez +convenable. Les parties n'étant pas toutes parallèles, il a fallu, pour +les ténors et les basses, faire ce changement. Il faut vous dire qu'en +certains endroits, la partie d'alto ténor est fort mal écrite par Glück; +il n'y a pas un élève qui osât montrer à son maître une leçon d'harmonie +aussi maladroitement disposée sous certains rapports. Mais la basse, +l'harmonie et la mélodie sublimisent tout. Je crois, si vous avez des +femmes ou des enfants, que vous pourrez laisser le morceau en sol; mais +il ne faut pas crier; il faut que tout cela s'exhale comme un soupir +d'amour céleste. Sinon, mettez le tout en mi-dièze. + +Adieu. + + + + +CXIII + +12 avril 1864. + + + Mon cher Humbert, + +Merci de votre lettre et des nouvelles à peu près satisfaisantes que +vous me donnez de votre santé. Voilà, je crois, enfin le soleil qui +semble vouloir nous sourire. Nous avons bien besoin de chaleur tous les +deux. Je suis, moi, presque aussi éprouvé que vous par mon infernale +névrose. Je passe dix-huit heures sur vingt-quatre dans mon lit. Je ne +fais plus rien que souffrir; j'ai donné ma démission au journal des +_Débats_. Je suis aussi d'avis que vous fassiez graver votre hymne avec +la musique de Glück; mais choisissez le meilleur graveur de Lyon, et, +quand vous aurez fait corriger les épreuves, revoyez-les vous-même mot à +mot et note à note. Cela ne coûtera pas grand'chose, et, si les églises +s'en emparent, cela peut rapporter de l'argent. Vous avez tout intérêt à +ne pas le marquer plus de deux francs l'exemplaire. Les frais seront +peut-être d'une trentaine de francs, tout au plus. + +Adieu; me voilà déjà à bout de forces, et je dois terminer ma lettre. + +Mille amitiés dévouées + + + + +CXIV + +Paris, 4 mai 1864. + + +Comment vous trouvez-vous, cher ami? comment la nuit? comment le jour? +Je profite de quelques heures de répit que me laissent aujourd'hui mes +douleurs pour m'informer des vôtres. + +Il fait froid, il pleut; je ne sais quoi de tristement prosaïque plane +dans l'air. Une partie de notre petit monde musical (je suis de +celle-là) est triste; l'autre partie est gaie, parce que Meyerbeer vient +de mourir. Nous devions dîner ensemble la semaine dernière; ce +rendez-vous a été manqué. + +Dites-moi si je vous ai envoyé une partition intitulée _Tristia_, avec +cette épigraphe d'Ovide: + + _Qui viderit illas + De lacrymis factas sentiet esse meis._ + +Si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai, puisque vous aimez à lire des +choses gaies. Je n'ai jamais entendu cet ouvrage. Je crois que le +premier choeur en prose: «Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive,» +est une chose. Je l'ai fait à Rome en 1831. + +Si nous pouvions causer, il me semble que tout près de votre fauteuil je +vous ferais oublier vos souffrances. La voix, le regard ont une +certaine puissance que le papier n'a pas. Avez-vous au moins devant vos +fenêtres des fleurs et des frondaisons nouvelles? Je n'ai rien que des +murs devant les miennes. Du côté de la rue, un roquet aboie depuis une +grande heure, un perroquet glapit, une perruche contrefait le cri des +moineaux; du côté de la cour chantent des blanchisseuses, et un autre +perroquet crie sans relâche: «Portez... arrm!» Que faire? la journée est +bien longue. Mon fils est retourné à son bord, il repartira de +Saint-Nazaire pour le Mexique dans huit jours. Il lisait l'autre semaine +quelques-unes de vos lettres et me félicitait d'être votre ami. C'est un +brave garçon, dont le coeur et l'esprit se développent tard, mais +richement. Heureusement pour moi, j'ai des voisins, presque à ma porte +(musiciens lettrés), qui sont pleins de bonté; je vais souvent chez eux +le soir; on me permet de rester étendu sur un canapé et d'écouter les +conversations sans y prendre trop de part. Il n'y vient jamais +d'imbéciles; mais, quand cela arrive, il est convenu que je puis m'en +aller sans rien dire. Je n'ai pas eu de rage de musique depuis +longtemps; d'ailleurs, Th. Ritter joue en ce moment les cinq concertos +de Beethoven avec un délicieux orchestre tous les quinze jours, et je +vais écouter ces merveilles. Notre _Harold_ vient d'être encore donné +avec grand succès à New-York... Qu'est-ce qui passe par la tête de ces +Américains? + +Adieu; ne m'écrivez que six lignes pour ne pas vous fatiguer. + + + + +CXV + +Paris, 18 août 1864. + + + Mon cher Humbert, + +Je n'ai pas quitté Paris; mon fils est venu y passer quinze jours près +de moi. J'étais absolument seul, ma belle-mère étant aux eaux de +Luxeuil, et mes amis étant tous partis, qui pour la Suisse, qui pour +l'Italie, etc., etc. + +J'allais vous écrire, quand votre lettre est arrivée. Ce qui a donné du +prix à cette croix d'officier, c'est la lettre charmante par laquelle, +contrairement à l'usage, le maréchal Vaillant me l'a annoncée. Deux +jours après, il y a eu un grand dîner au ministère, où tout ce monde +officiel, et le ministre surtout, m'ont fait mille prévenances. Ils +avaient l'air de me dire: «Excusez-nous de vous avoir oublié.» Il y a, +en effet, vingt-neuf ans que je fus nommé chevalier. Aussi Mérimée, en +me serrant la main, m'a-t-il dit: «Voilà la preuve que je n'ai jamais +été ministre.» + +Les félicitations me pleuvent, parce qu'on sait bien que je n'ai jamais +rien demandé en ce genre. Mais c'est un miracle qu'on ait songé à un +sauvage qui ne demandait rien. + +Je suis toujours malade, au moins de deux jours l'un. Pourtant il me +semble souffrir moins depuis quelques jours. Oui, on m'a parlé +dernièrement de reprendre _les Troyens_; mais cela est fort loin de me +sourire, et je me suis hâté d'en prévenir madame Charton-Demeurs, afin +qu'elle n'accepte pas les offres qu'on va lui faire. Ce Théâtre-Lyrique +est impossible, et son directeur, qui se pose toujours en collaborateur, +plus impossible encore. + +Vous ne me dites pas comment vous traitez votre névrose. Souffrez-vous +raisonnablement ou déraisonnablement? avez-vous du luxe dans vos +douleurs, ou seulement le nécessaire? Pauvre ami, nous pouvons bien dire +tous les deux en parlant l'un de l'autre: + + _Misero succurrere disco._ + +Louis va repartir dans quelques heures; je retomberai dans mon isolement +complet. J'ai un mal de tête fou. Rappelez-moi au souvenir de madame +Ferrand et à celui de votre frère. Adieu, très cher ami; je vous +embrasse de tout mon coeur. + + * * * * * + +_P.-S._--Un coup, très facile à prévoir, de la Providence: Scudo, mon +ennemi enragé de la _Revue des Deux Mondes_, est devenu _fou_. + + + + +CXVI + +Paris, 28 octobre 1864. + + + Mon cher Humbert, + +En revenant d'un voyage en Dauphiné, j'ai trouvé votre billet, qui m'a +attristé. Vous avez eu de la peine à l'écrire. Pourtant votre jeune ami, +M. Bernard, m'a dit que vous sortiez souvent, appuyé sur le bras de +quelqu'un. Je ne sais que penser... Êtes-vous moins bien depuis peu? +Quant à moi, qui m'étais trouvé mieux d'un séjour à la campagne chez mes +nièces, j'ai été repris par mes douleurs névralgiques, qui me +tourmentent régulièrement de huit heures du matin à trois heures de +l'après-midi, et par un mal de gorge obstiné. Et puis l'ennui et les +chagrins... J'en aurais long à vous écrire. Pourtant, d'autre part, il +y a des satisfactions réelles; mon fils est maintenant capitaine; il +commande le vaisseau _la Louisiane_, en ce moment en route pour le +Mexique; ce pauvre garçon se résigne difficilement à ne me voir que +pendant quelques jours, tous les quatre ou cinq mois; nous avons l'un +pour l'autre une affection inexprimable. + +Quant au monde musical, il est arrivé maintenant à Paris à un degré de +corruption dont vous ne pouvez guère vous faire une idée. Je m'en isole +de plus en plus. On monte en ce moment _Béatrice et Bénédict_ à +Stuttgard; peut-être irai-je en diriger les premières représentations. +On veut aussi me faire aller à Saint-Pétersbourg au mois de mars; mais +je ne m'y déciderai que si la somme offerte par les Russes vaut que +j'affronte encore une fois leur terrible climat. Ce sera alors pour +Louis que je m'y rendrai; car, pour moi, quelques mille francs de plus +ne peuvent changer d'une façon sensible mon existence. Pourtant les +voyages que j'aimerais tant à faire me seraient plus faciles; il en est +un surtout que _vous connaissez_, que je ferais souvent; car il me +semble bien dur de ne pas nous voir. J'ai été sur le point d'aller vous +trouver à Couzieux pendant que j'étais près de Vienne à la campagne; +puis des affaires m'ont obligé de me rendre à Grenoble, et, le moment +de la réouverture du Conservatoire étant venu, j'ai dû rentrer à Paris, +n'ayant point de congé. Auguste Berlioz, que j'ai rencontré à Grenoble, +a dû vous donner de mes nouvelles. + +Je ne sais à quoi attribuer les flatteries dont m'entourent beaucoup de +gens maintenant; on me fait des compliments à trouer des murailles, et +j'ai toujours envie de dire aux flagorneurs: «Mais, monsieur (ou +madame), vous oubliez donc que je ne suis plus critique et que je +n'écris plus de feuilletons?....» + +La monotonie de mon existence a été un peu animée il y a trois jours. +Madame Érard, madame Spontini et leur nièce m'avaient prié de leur lire, +un matin où je serais libre, l'_Othello_ de Shakspeare. Nous avons pris +rendez-vous; on a sévèrement interdit la porte du château de la Muette, +qu'habitent ces dames; tous les bourgeois et crétins qui auraient pu +nous troubler ont été consignés, et j'ai lu le chef-d'oeuvre d'un bout à +l'autre, en me livrant comme si j'eusse été seul. Il n'y avait que six +personnes pour auditoire, et toutes ont pleuré splendidement. + +Mon Dieu, quelle foudroyante révélation des abîmes du coeur humain! quel +ange sublime que cette Désdemona! quel noble et malheureux homme que cet +Othello! et quel affreux démon que cet Iago! Et dire que c'est une +créature de notre espèce qui a écrit cela! + +Comme nous nous électriserions tous les deux, si nous pouvions lire +ensemble ces sublimités de temps en temps! + +Il faut une longue étude pour se bien mettre au point de vue de +l'auteur, pour bien comprendre et suivre les grands coups d'aile de son +génie. Et les traducteurs sont de tels ânes! J'ai corrigé sur mon +exemplaire je ne sais combien de bévues de M. Benjamin Laroche, et c'est +encore celui-ci qui est resté le plus fidèle et le moins ignorant. + +Liszt est venu passer huit jours à Paris; nous avons dîné ensemble deux +fois, et, toute conversation musicale ayant été prudemment écartée, nous +avons passé quelques heures charmantes. Il est reparti pour Rome, où il +joue de la _musique de l'avenir_ devant le pape, qui se demande ce que +cela veut dire. + +Le succès de _Roland à Roncevaux_, à l'Opéra, dépasse (comme recette) +tout ce qu'on a jamais vu. C'est une oeuvre de mauvais amateur, d'une +platitude incroyable; l'auteur ne sait rien; aussi est-il épouvanté de +sa chance. Mais la légende est admirable, et il a su en tirer parti. +L'Empereur est allé l'entendre deux fois dans la même semaine; il a +fait venir l'auteur[10] dans sa loge, il a donné le ton à la critique, +le chauvinisme lui a fait l'application du nom de Charlemagne, et allez +donc! + +_Commedianti!_ Shakspeare a bien raison: _The world is a theater_. Quel +bonheur de n'avoir pas été obligé de rendre compte de cette chose! + +Vous savez que notre bon Scudo, mon insulteur de la _Revue des Deux +Mondes_, est mort, mort fou furieux. Sa folie, à mon avis, était +manifeste depuis plus de quinze ans. + +La mort a du bon, beaucoup de bon; il ne faut pas médire d'elle. + +Adieu, cher, très cher ami; puisque nous vivons encore, ne restons +jamais bien longtemps sans nous dire ce que nous devenons. + + + + +CXVII + +Paris, 10 novembre 1864. + + + Mon cher Humbert, + +Puisque mes lettres vous font plaisir, je ne vois pas pourquoi je me +refuserais le bonheur de vous écrire. Que puis-je faire de mieux? +Certainement rien. Je me sens toujours moins malheureux quand j'ai +causé avec vous ou quand vous m'avez parlé. J'admire de plus en plus +notre civilisation, avec ses postes, ses télégraphes, sa vapeur, son +électricité, esclaves de la volonté humaine, qui permettent à la pensée +d'être transmise si rapidement. + +On devrait bien découvrir aussi quelque moyen d'empêcher que cette +pensée fût si triste en général. Le seul que nous connaissions jusqu'à +présent, c'est d'être jeune, aimé, libre et amant des beautés de la +nature et du grand art. Nous ne sommes plus, vous et moi, ni jeunes, ni +aimés, ni libres, ni même bien portants; contentons-nous donc et +réjouissons-nous de ce qui nous reste. Hippocrate a dit: «ars longa,» +nous devons dire: «ars æterna,» et nous prosterner devant son éternité. + +Il est vrai que cette adoration de l'art nous rend cruellement exigeants +et double pour nous le poids de la vie vulgaire, qui est, hélas! la vie +réelle. Que faire? espérer? désespérer? se résigner? dormir? mourir? +_Non so._ Que sais-je? Il n'y a que la foi qui sauve. Il n'y a que la +foi qui perd. Le monde est un théâtre. Quel monde? La terre? le beau +monde? Et les autres mondes, y a-t-il aussi là des comédiens? Les drames +y sont-ils aussi douloureux ou aussi visibles que chez nous? Ces +théâtres sont-ils aussi tard éclairés, et les spectateurs y ont-ils le +temps de vieillir avant d'y voir clair?... + +Inévitables idées, roulis, tangage du coeur! misérable navire qui sait +que la boussole elle-même l'égare pendant les tempêtes! _Sunt lacrymæ +rerum._ + +Croiriez-vous, mon cher Humbert, que j'ai la faiblesse de ne pouvoir +prendre mon parti du passé? Je ne puis comprendre pourquoi je n'ai pas +connu Virgile; il me semble que je le vois rêvant dans sa villa de +Sicile; il dut être doux, accueillant, affable. Et Shakspeare, le grand +indifférent, impassible comme le miroir qui réflète les objets. Il a dû +pourtant avoir pour tout une pitié immense. Et Beethoven, méprisant et +brutal, et néanmoins doué d'une sensibilité si profonde. Il me semble +que je lui eusse tout pardonné, ses mépris et sa brutalité. Et Glück le +superbe!... + +Envoyez-moi la marche d'_Alceste_ avec vos paroles; je trouverai le +moyen de la faire graver, sans que cela vous coûte rien. On ne vous +payera pas vos vers, mais on ne vous battra pas non plus pour les avoir +faits. + +La semaine dernière, M. Blanche, le médecin de la maison de fous de +Passy, avait réuni un nombreux auditoire de savants et d'artistes, pour +fêter l'anniversaire de la première représentation des _Troyens_. J'ai +été invité sans me douter de ce qu'on tramait. Gounod s'y trouvait, +_Doli fabricator Epeus_; il a chanté avec sa faible voix, mais son +profond sentiment, le duo «O nuit d'ivresse». Madame Barthe Banderali +chantait Didon; puis Gounod a chanté seul la chanson d'Hylas. Une jeune +dame a joué les airs de danse, et l'on m'a fait _dire_, sans musique, la +scène de Didon: «Va, ma soeur, l'implorer,» et je vous assure que le +passage virgilien a produit un grand effet: + + Terque quaterque manu pectus percussa decorum + Flaventesque abscissa comas. + +Tout ce monde savait ma partition à peu près par coeur. Vous nous +manquiez. + +Adieu, très cher ami. + + + + +CXVIII + +12 décembre 1864. + + + Mon cher Ferrand, + +Je commençais à être un peu inquiet de vous; ce n'est rien: il ne s'agit +que de douleurs nouvelles. Je vais faire graver votre hymne. Il y aura +peut-être un peu de retard; les ouvriers graveurs et imprimeurs se sont +mis en grève, et il faut que cette crise se passe. J'ai arrangé les +paroles dans une mesure où vous les aviez laissées en blanc; mais il +faut que vous changiez encore quelques mots; le premier, par exemple, +est impossible; la syllabe muette _Je_ est choquante sur une aussi +grosse note. Cela gâte tout à fait le début. + +Le premier vers du second couplet, au contraire, va très bien. Il +faudrait l'imiter. Une autre invocation _ô_ ferait merveille. Et puis, +tâchez de corriger _en ce jour_ et _dès ce jour_ dans le même couplet. + +Il y a encore une faute de prosodie aux deux parties qui disent: + + Inef-fable ivresse. + +L'inverse irait mieux: + + Ivres-se ineffable. + +Mais cela détruit le vers. Revoyez cela; il faut que vos paroles, dont +le sentiment est si beau, se collent à la musique d'une façon +irréprochable. + +Je viens de recevoir de Vienne une dépêche télégraphique du directeur de +l'Académie de chant. Il m'apprend que, _hier_, pour fêter mon jour de +naissance, 11 décembre, on a exécuté, au concert de sa société, le +double choeur de _la Damnation de Faust_: «Villes entourées de murs et +remparts.--_Jam nox stellata velamina pandit._» Le choeur a été bissé +avec des acclamations immenses. + +N'est-ce pas une cordiale attention allemande? + +Adieu; renvoyez-moi vos corrections quand vous les aurez bien faites. Il +faut que cela soit pur comme un diamant. + +A vous. + + * * * * * + +P.-S.--On ne peut pas dire non plus _ve_-nez, (ni _de ne_) _pou_-voir, +c'est énorme. + +Pourquoi ne mettez-vous pas votre nom sur le titre? Il faut l'y mettre. + +Je crois aussi qu'il est nécessaire de transposer le morceau _en fa_; il +y a des mesures qui montent trop pour les soproni et les ténors; et cela +doit se chanter sans le moindre effort. + +Que vous fait Jouvin? A-t-il écrit quelques nouvelles injures? C'est un +parent des Gauthier de Grenoble, qui _fait_ dans _le Figaro_. + +Louis n'est pas encore revenu du Mexique. Il m'a écrit de la Martinique. +Il a sauvé son navire au milieu d'une tempête qui a duré quatre jours et +a tout brisé à son bord. En arrivant aux Antilles, il a été félicité +par les autorités et nommé capitaine définitif. + +Adieu à vous et aux vôtres. Si cela vous fatigue trop d'écrire, priez +votre frère de vous remplacer. + + + + +CXIX + +Paris, 23 décembre 1864. + + + Cher ami, + +Vos paroles sont parfaites, et tout va fort bien. Je viens de parler à +Brandus, qui consent volontiers à graver l'hymne et qui vous en donnera +vingt exemplaires. Son imprimeur ne fait pas partie de la grève, et l'on +pourra se mettre tout de suite à cette petite publication. Mon copiste +transpose le morceau en _fa_, et je mettrai les paroles demain sous sa +copie; après quoi, je talonnerai le graveur pour qu'il se hâte. Brandus, +au moyen de sa _Gazette musicale_, pourra faire connaître et pousser la +chose. Le titre sera comme vous le voulez. + +Je viens de vous envoyer un numéro de _la Nation_, où Gasperini a écrit +deux colonnes sur l'affaire des _Troyens_ au Conservatoire. + +Je ne connaissais pas la lettre de Glück. Où diable l'avez-vous trouvée? + +Il en fut toujours ainsi partout. Beethoven a été bien plus insulté +encore que Glück. Weber et Spontini ont eu le même honneur. M. de +Flotow, auteur de _Martha_, n'a eu que des panégyristes. Ce plat opéra +est joué dans toutes les langues, sur tous les théâtres du monde. Je +suis allé l'autre jour entendre la ravissante petite Patti, qui jouait +_Martha_; en sortant de là, il me semblait être couvert de puces comme +quand on sort d'un pigeonnier; et j'ai fait dire à la merveilleuse +enfant que je lui pardonnais de m'avoir fait entendre une telle +platitude, mais que je ne pouvais faire davantage. + +Heureusement, il y a là dedans le délicieux air irlandais _The last rose +of summer_, qu'elle chante avec une simplicité poétique qui suffirait +presque, par son doux parfum, à désinfecter le reste de la partition. + +Je vais transmettre à Louis vos félicitations, et il y sera bien +sensible; car il a lu de vos lettres, et il m'a, lui aussi, félicité +d'avoir un ami tel que vous. + +Adieu. + + + + +CXX + +25 janvier 1865. + + + Mon cher Humbert, + +On vient de m'apporter la dernière épreuve de votre hymne. Il n'y a +enfin plus de fautes. On va imprimer, et vous recevrez prochainement vos +exemplaires. + +Dimanche dernier, notre ouverture des _Francs Juges_, exécutée au cirque +Napoléon par le grand orchestre des concerts populaires, devant quatre +mille personnes, a produit un effet gigantesque. Mes _deux siffleurs_ +ordinaires n'ont pas manqué de venir et de lancer leurs coups de sifflet +après la troisième salve d'applaudissements, ce qui en a excité trois +autres plus violentes que les premières, et un immense cri de _bis_. En +sortant, on m'arrêtait sur le bouvleard, des dames se faisaient +présenter à moi, des jeunes gens inconnus venaient me serrer la main. +C'était curieux. C'est vous, mon cher ami, qui m'avez fait écrire cette +ouverture, _il y a trente-sept ans_! + +C'est mon premier morceau de musique instrumentale. + +On vient de m'envoyer un journal américain contenant un très bel +article sur l'exécution à New-York de l'ouverture du _Roi Lear_, soeur +de la précédente. Quel malheur de ne pas vivre cent cinquante ans! comme +on finirait par avoir raison de ces gredins de crétins! + +Que devenez-vous, cher ami, par ce temps infâme de brouillards, de +neige, de pluie, de boue, de vent, de froidure, d'engelures? + +Mes amis, ou connaissances, tombent comme grêle. Nous avons trois +mourants dans notre section à l'Institut. Mon ami Wallace se meurt; +Félicien David de même; Scudo est mort; ce digne fou de Proudhon est +mort. Qu'allons-nous devenir? Heureusement, Azevedo, Jouvin et Scholl +nous restent! + +Adieu; je vous serre la main. + + + + +CXXI + +8 février 1865. + + + Cher ami, + +On vous a envoyé, il y a huit jours, vingt-quatre exemplaires de votre +hymne; je pense que vous les avez reçus. + +Je me lève; il est six heures de l'après-midi; j'ai pris hier des +gouttes de laudanum; je suis tout abruti. Quelle vie! Je parie que vous +êtes plus malade, vous aussi. + +Cependant je sortirai ce soir pour entendre le septuor de Beethoven. Je +compte sur ce chef-d'oeuvre pour me réchauffer le sang. Ce sont mes +virtuoses favoris qui l'exécuteront. + +Après-demain, devant un auditoire de cinq personnes, chez Massart, je +lirai _Hamlet_. En aurai-je la force? Cela dure cinq heures. Il n'y a, +sur les cinq auditeurs, que madame Massart qui ait une vague idée du +chef-d'oeuvre. Les autres (qui m'ont prié avec instance de leur faire +cette lecture) ne savent rien de rien. + +Cela me fait presque peur de voir des natures d'artistes subitement +mises en présence de ce grand phénomène de génie. Cela me fait penser à +des aveugles-nés à qui l'on donnerait subitement la vue. Je crois qu'ils +comprendront, je les connais. Mais arriver à quarante-cinq et à +cinquante ans sans connaître _Hamlet_! avoir vécu jusque-là dans une +mine de houille! Shakspeare l'a dit: «La gloire est comme un cercle dans +l'onde qui va toujours s'élargissant jusqu'à ce qu'il disparaisse tout à +fait.» + +Bonjour, cher ami; je vous serre la main. La poste a la bonté de vous +porter ce billet; je ne doute pas qu'elle n'ait aussi celle de me +rapporter de vos nouvelles prochainement. + + A vous. + + + + +CXXII + +26 avril 1865. + + + Mon cher ami, + +Pardonnez-moi de vous avoir inquiété par mon silence; je suis si exténué +et si abruti par mes douleurs, que, ayant écrit dernièrement à mon fils +une lettre dans laquelle je lui parlais beaucoup _de_ vous, je me suis +imaginé que j'avais parlé _à_ vous. Je croyais réellement vous avoir +écrit. J'ai fait votre commission pour de Carné: j'ai porté moi-même le +diplôme qui lui était destiné. Maintenant dites-moi s'il faut remercier +quelqu'un, et qui il faut remercier, pour cette nomination à l'Institut +d'Égypte; je ne sais rien. + +J'ai fait, il y a trois semaines, un petit voyage à Saint-Nazaire pour y +voir mon fils, qui arrivait du Mexique et qui allait repartir. J'y ai +passé trois jours au lit. Ce cher Louis est maintenant bien posé; c'est +un officier de marine devant qui tremblent tous ses inférieurs et +qu'estiment et louent hautement ses supérieurs. Notre affection +mutuelle ne fait qu'augmenter. + +Il paraît que votre frère a été pour vous le sujet d'un chagrin bien +vif; j'espère qu'il y a moins de peines pour vous maintenant dans cette +affaire, qui m'est inconnue. + +Que puis-je vous dire de ce qui se cuit dans la taverne musicale de +Paris? J'en suis sorti et n'y rentre presque jamais. J'ai entendu une +répétition générale de _l'Africaine_ de Meyerbeer, de sept heures et +demie à une heure et demie. Je ne crois pas y retourner jamais. + +Le célèbre violoniste allemand Joachim est venu passer ici dix jours; on +l'a fait jouer presque tous les soirs dans divers salons. J'ai entendu +ainsi, par lui et quelques autres dignes artistes, le trio de piano en +_si b_, la sonate en _la_ et le quatuor en _mi_ mineur de Beethoven... +c'est la musique des sphères étoilées... Vous pensez bien, et vous +comprenez, qu'il est impossible, après avoir connu de tels miracles +d'inspiration, d'endurer la musique commune, les productions patentées, +les oeuvres recommandées par monsieur le maire ou le ministre de +l'instruction publique. + +Si je puis, cet été, faire une petite excursion hors Paris, je passerai +chez vous pour vous serrer la main. Je dois aller à Genève, à Vienne, à +Grenoble; tout cela n'est pas bien loin de Couzieux. Je ferai mon +possible, n'en doutez pas. Nous vivons encore tous les deux, il faut +pourtant en profiter; c'est assez extraordinaire. + +Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur. + + + + +CXXIII + +8 mai 1865. + + + Mon cher Humbert, + +J'ai vu M. Vervoite, et il m'a dit ce que je soupçonnais. La société +qu'il dirige ne fait quelques recettes que grâce aux soins de quatre +cents dames patronnesses qui placent les billets _quand le bénificiaire +les intéresse_. Une institution de province qu'elles ne connaissent pas +les laisserait indifférentes; on ne ferait pas un sou, et il y a huit +cents francs de frais que vous seriez tenu d'assurer. C'est donc un +rêve. + +Je vais écrire, un peu au hasard, au secrétaire de l'Institut d'Égypte, +dont le nom est, selon l'usage, illisible. Quant à mon _Traité +d'instrumentation_, il ne pourrait être d'aucun usage pour aider à la +réorganisation des musiques militaires du sultan. Cet ouvrage a pour +objet d'apprendre aux compositeurs à se servir des instruments, mais +point aux exécutants à jouer de ces mêmes instruments. Autant vaudrait +envoyer une partition ou un livre quelconque; d'ailleurs, j'aurais l'air +de solliciter ainsi quelque cadeau. + +J'ai bien pris part, mon très cher ami, au malheur de votre frère, et je +n'ose vous offrir de banales consolations. + +Mon fils doit être en ce moment au Mexique; il sera bien charmé, à son +retour, de vos bonnes paroles pour lui. Adieu; je suis si malade que je +puis à peine écrire. + +A vous toujours. + + + + +CXXIV + +23 décembre 1865. + + + Mon cher Humbert, + +Je vous écris quelques lignes seulement pour vous remercier de votre +cordiale lettre. L'écho qui me répond des profondeurs de votre âme me +rendrait bien heureux, si je pouvais encore l'être; mais je ne puis plus +que souffrir de toutes façons. J'ai voulu ces jours-ci vous répondre, je +ne l'ai pas pu, je souffrais trop. J'ai passé cinq jours couché, sans +avoir une idée et appelant le sommeil qui ne venait pas. Aujourd'hui, je +me sens un peu mieux. Je viens de me lever, et, avant d'aller à notre +séance de l'Institut, je vous écris. Bonjour et merci de votre amitié et +de votre indulgence, et de tout ce qui vous fait si intelligent, si +sensible et si bon. + +En vérité, je ne puis plus écrire. + +Adieu, adieu. + + + + +CXXV + +17 janvier 1866. + + + Mon cher Humbert, + +Je vous écris ce soir; je suis seul là au coin de mon feu. Louis m'a +averti ce matin de son arrivée en France et m'a parlé de vous. Il a lu +quelques-unes de vos lettres, et il apprécie votre haute amitié pour son +père. Mais, de plus, c'est que j'ai été violemment agité ce matin. On +remonte _Armide_ au Théâtre-Lyrique, et le directeur m'a prié de +présider à ces études, si peu faites pour son monde d'épiciers. + +Madame Charton-Demeurs, qui joue ce rôle écrasant d'Armide, vient +maintenant, chaque jour, répéter avec M. Saint-Saëns, un grand pianiste, +un grand musicien qui connaît son Glück presque comme moi. C'est quelque +chose de curieux de voir cette pauvre femme patauger dans le sublime, +et son intelligence s'éclairer peu à peu. Ce matin, à l'acte de la +Haine, Saint-Saëns et moi, nous nous sommes serré la main... Nous +étouffions. Jamais homme n'a trouvé des _accents_ pareils. Et dire que +l'on blasphème ce chef-d'oeuvre partout en l'admirant autant qu'en +l'attaquant; on l'éventre, on l'embourbe, on le vilipende, on l'insulte +partout, les grands, les petits, les chanteurs, les directeurs, les +_chefs d'orchestre_, les éditeurs... tous! + + Oh! les misérables! + O ciel! quelle horrible menace! + Je frémis, tout mon sang se glace! + Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi, + Et prends pitié d'un coeur qui s'abandonne à toi. + +Ceci est d'un autre monde. Que j'aurais voulu vous voir là! +Croiriez-vous que, depuis qu'on m'a ainsi replongé dans la musique, mes +douleurs ont peu à peu disparu? Je me lève maintenant chaque jour, comme +tout le monde. Mais je vais en avoir de cruelles à endurer avec les +autres acteurs, et surtout avec le chef d'orchestre. Ce sera pour le +mois d'avril. + +Madame Fournier m'écrivait dernièrement qu'un monsieur qu'elle avait +rencontré à Genève lui avait parlé avec une grande chaleur de nos +_Troyens_...--Tant mieux. Mais il vaudrait mieux pour moi avoir fait +une vilenie d'Offenbach.--Que vont dire d'_Armide_ ces crapauds de +Parisiens?... + +Adieu. + +Pourquoi vous ai-je écrit cela? C'est une expansion que je n'ai pu +contenir. Pardonnez-moi. + + + + +CXXVI + +8 mars 1866. + + + Mon cher Humbert, + +Je vous réponds ce matin seulement, parce que je voulais vous parler de +ce qui s'est passé hier à un grand concert extraordinaire, donné avec +les prix triplés, au cirque Napoléon, au bénéfice d'une société de +bienfaisance, sous la direction de Pasdeloup. + +On y jouait pour la première fois le septuor des _Troyens_. Madame +Charton chantait; il y avait cent cinquante choristes et le grand bel +orchestre ordinaire. A l'exception de la marche de _Lohengrin_ de +Wagner, tout le programme a été terriblement mal accueilli par le +public.--L'ouverture du _Prophète_ de Meyerbeer a été sifflée à +outrance; les sergents de ville sont intervenus pour expulser les +siffleurs... + +Enfin est venu le septuor. Immenses applaudissements; cris de _bis_. +Meilleure exécution la seconde fois. On m'aperçoit sur mon banc, où je +m'étais hissé pour mes trois francs (on ne m'avait pas envoyé un seul +billet); alors nouveaux cris, rappels; les chapeaux, les mouchoirs +s'agitent: «Vive Berlioz! levez-vous, on veut vous voir!» Et moi de me +cacher de mon mieux! A la sortie, on m'entoure sur le boulevard. Ce +matin, je reçois des visites, et une charmante lettre de la fille de +Legouvé. + +Liszt y était, je l'ai aperçu du haut de mon estrade; il arrive de Rome +et ne connaissait rien des _Troyens_. Pourquoi n'étiez-vous pas là? Il y +avait au moins trois mille personnes. Autrefois, cela m'eût donné une +grande joie... + +C'était d'un effet grandiose, surtout le passage, avec ces bruits de la +mer, que le piano ne peut pas rendre: + + Et la mer endormie + Murmure en sommeillant les accords les plus doux. + +J'en ai été remué profondément. Mes voisins de l'amphithéâtre, qui ne me +connaissaient pas, en apprenant que j'étais l'auteur de la chose, me +serraient les mains et me disaient toute sorte de remerciements... +curieux. Que n'étiez-vous là?... C'est triste, mais c'est beau! + + _Regina gravi jamdudum saucia curâ._ + +Après avoir répété dix fois _Armide_ avec madame Charton. + + + + +CXXVII + +9 mars 1866. + + + Cher ami, + +J'ajoute quelques lignes à ce que je vous ai écrit hier. + +Une petite société d'amateurs vient de m'écrire une lettre collective, +portant leurs diverses signatures, sur le succès d'avant-hier. Or cette +lettre est une copie un peu modifiée de celle que j'écrivis à Spontini +il y a vingt-deux ans, à propos d'une représentation de _Fernand +Cortez_. Vous la trouverez dans mon volume des _Soirées de l'orchestre_. +Ils ont seulement mis: «On a joué hier le _septuor des Troyens_ au +Cirque,» au lieu de ce que je disais à Spontini. + +N'est-ce pas une idée charmante de m'appliquer, à vingt-deux ans de +distance, ce que j'ai dit moi-même à Spontini? Cela m'a beaucoup +touché. + +Adieu. A vous. + + * * * * * + +_P.-S._--Vous trouverez ma lettre à Spontini à la page 185 des +_Soirées_. + + + + +CXXVIII + +16 mars 1866. + + + Mon cher Humbert, + +On va vous envoyer aujourd'hui _les Soirées de l'orchestre_, que je me +croyais sûr de vous avoir données. Dites-moi si vous avez les deux +autres volumes: _les Grotesques de la musique_ et _A travers chants_. + +L'exécution du _septuor_ fait de plus en plus de bruit. Hier, on a donné +à Saint-Eustache la messe de Liszt. Il y avait une foule immense. Mais, +hélas! quelle négation de l'art! + +Adieu, mille amitiés. Je ne suis pas couché comme vous; pourtant je n'en +vaux guère mieux. + + + + +CXXIX + +22 mars 1866. + + + Mon cher Humbert, + +Je suis bien aise que le volume des _Soirées_ n'ait pas mis quinze +jours à vous parvenir, comme celui des _Mémoires_. Je vais vous envoyer +_les Grotesques de la musique_ et _A travers chants_. Mais je ne puis +rien écrire sur ces volumes, on ne les prendrait pas à la poste. + +La scène de la révolte de _Cortez_ n'est pas gravée isolément, pas plus +que le choeur des _Danaïdes_. Quant au septuor, n'essayez pas, je vous +en prie, de le faire chanter par vos jeunes gens. Ce serait affreux, un +charivari complet, rien n'est plus certain. On ne peut, d'ailleurs, pas +plus se passer du choeur que le choeur ne peut se passer du septuor. + +On va jouer au Conservatoire, le dimanche de Pâques, les trois morceaux +de _la Fuite en Égypte_. En attendant, voilà mon nigaud de Pasdeloup qui +annonce pour Dimanche prochain l'_ouverture_ de _la Fuite en Égypte_, +c'est-à-dire la petite symphonie sur laquelle les Bergers sont censés +arriver auprès de l'étable de Bethléem. Je viens de lui écrire pour le +prier de n'en rien faire; mais je parie qu'il s'obstinera. Cela est +absurde, le morceau ne peut se séparer du choeur suivant. + +J'ai vu du Boys; il se présente à l'Institut pour remplacer M. Béranger +dans l'Académie des sciences morales. + +Nous avons enterré hier notre confrère Clapisson. On croit que c'est +Gounod qui obtiendra sa succession. + +La longueur de votre lettre me fait espérer que vous allez un peu mieux. + +Adieu, mon cher ami; je vous serre la main. + + Tout à vous. + + + + +CXXX + +10 novembre 1866. + + + Mon cher Humbert, + +Je devrais être à Vienne; mais une dépêche m'a prévenu l'autre jour que +le concert que je dois diriger était forcément remis au 16 décembre; je +ne partirai donc que le 5 du mois prochain. Je suppose que _la Damnation +de Faust_ n'est pas assez étudiée à leur gré, et qu'ils ne veulent me la +présenter qu'à peu près sue. C'est pour moi une vraie joie d'aller +entendre cette partition, que je n'ai plus entendue en entier depuis +Dresde, il y a douze ans. + +Votre petite lettre, ce matin, est tombée au milieu d'une de mes crises +de douleurs que rien ne peut conjurer. Je vous écris donc de mon lit, en +m'interrompant pour me frotter la poitrine et le ventre. Je vous +remercie pourtant; vos lignes me font toujours tant de bien, que le +remède eût été bon en tout autre moment. + +Les études d'_Alceste_ m'avaient un peu remonté. Jamais le chef-d'oeuvre +ne m'avait paru si grandement beau, et jamais, sans doute, Glück ne +s'est entendu aussi dignement exécuté. Il y a toute une génération qui +entend cette merveille pour la première fois et qui se prosterne avec +amour devant l'inspiration du maître. J'avais, l'autre jour, auprès de +moi dans la salle, une dame qui pleurait avec explosion et attirait sur +elle l'attention du public. J'ai reçu une foule de lettres de +remerciements pour mes soins donnés à la partition de Glück. Perrin veut +maintenant remonter _Armide_. Ingres n'est pas le seul de nos confrères +de l'Institut qui viennent habituellement aux représentations +d'_Alceste_; la plupart des peintres et des statuaires ont le sentiment +de l'antique, le sentiment du beau que la douleur ne déforme pas. + +La reine de Thessalie est encore une Niobé. Et pourtant, dans son air +final du second acte: + + Ah! malgré moi mon faible coeur partage, + +l'expression est portée à un tel degré, que cela donne une sorte de +vertige. + +Je vais vous envoyer la petite partition (nouvelle); vous pourrez +aisément la lire, et cela vous fera passer quelques bons moments. + + Adieu; je n'en puis plus! + + + + +CXXXI + +30 décembre 1866. + + + Cher ami, + +Me voilà de retour de Vienne, et je vous écris trois lignes pour vous en +informer. Je ne sais si _l'Union_ vous a parlé du succès furieux de _la +Damnation de Faust_ en Autriche. En tout cas, sachez que c'est le plus +grand que j'aie obtenu de ma vie. Il y avait trois mille auditeurs dans +cette immense salle des Redoutes, quatre cents exécutants. +L'enthousiasme a dépassé ce que je connaissais en ce genre. Le +lendemain, ma chambre a été remplie de fleurs, de couronnes, de +visiteurs, d'embrasseurs. Le soir, on m'a donné une fête, avec force +discours en français et en allemand. Celui du prince Czartoriski surtout +a fait sensation. J'ai été bien malade néanmoins; mais j'avais un +incomparable chef d'orchestre, qui conduisait certaines répétitions +quand je n'en pouvais plus. + +Je vous envoie un fragment de journal français qui me tombe sous la +main. + +Adieu; si je vous savais plus content et mieux portant, je serais très +heureux pour le quart d'heure. + +Je vous embrasse de tout mon coeur. + + + + +CXXXII + +Paris, 11 janvier 1867. + + + Cher ami, + +Il est minuit; je vous écris de mon lit, comme toujours, et ma lettre +vous arrivera dans votre lit, comme à l'ordinaire. Votre dernier billet +m'a fait mal; j'ai vu vos souffrances dans son laconisme...--Je voulais +vous répondre tout de suite, et d'intolérables douleurs, des sommeils de +vingt heures, des bêtises médicales, des frictions de chloroforme, des +boissons au laudanum, inutiles, fécondes en rêves fatigants, m'en ont +empêché. Je vois bien maintenant quelle peine nous aurons à nous serrer +la main. Vous ne pouvez pas bouger, et le moindre déplacement, du moins +pendant les trois quarts et demi de l'année, me tue. Je n'ai pas d'idée +de votre pays de Couzieux, de votre _home_ (comme disent les Anglais), +de votre existence, de votre entourage; je ne _vous vois_ pas. Cela +redouble ma tristesse à votre sujet...--Que faire?...--Ce voyage de +Vienne m'a exterminé; le succès, la joie de tous ces enthousiasmes, +cette immense exécution, etc., n'ont pu me garantir. Le froid de nos +affreux climats m'est fatal. Mon cher Louis m'écrivait avant-hier et me +parlait de ses promenades matinales à cheval dans les forêts de la +Martinique, me décrivant cette végétation tropicale, le soleil, ce vrai +soleil.... Voilà probablement ce qu'il nous faudrait à tous les deux, à +vous et à moi. Qu'importe à la grande nature que nous mourions loin +d'elle et sans connaître ses sublimes beautés!... Cher ami!--quel sot +bruit de voitures secoue le silence de la nuit!--Paris humide, froid et +boueux! Paris parisien!--voilà que tout se tait...--il dort du sommeil +de l'injuste!...--Allons! l'insomnie _sans phrases_, comme disait un +brigands de la première révolution. + +Je vous enverrai _Alceste_ dès que je pourrai sortir. Je n'ai pas +compris votre question au sujet de la petite partition de _la Damnation +de Faust_. Que voulez-vous dire en me demandant s'_il y en a une autre +que la première_? quelle première? Le titre est celui-ci: _Légende +dramatique_, en quatre actes. L'avez-vous? + +Dites-moi aussi si vous avez la grande partition de ma _Messe des +morts_. Si j'étais menacé de voir brûler mon oeuvre entière, moins une +partition, c'est pour la _Messe des morts_ que je demanderais grâce. On +en fait en ce moment une nouvelle édition à Milan; si vous ne l'avez +pas, je pourrai, je pense, dans six ou sept semaines vous l'envoyer. + +N'oubliez aucune de mes questions, et répondez-moi dès que vous aurez un +peu de force; hélas! ce n'est pas le loisir qui vous manque. + +Adieu, cher ami; je vais veiller en songeant à vous, car _non suadent +cadentia sidera somnos_. + + + + +CXXXIII + +Paris, 2 février 1867. + + + Mon cher Humbert, + +Vous m'avez écrit deux charmantes pages; une demi-page suffisait pour +m'annoncer que vous aviez reçu les deux partitions. Vous avez bien plus +de courage que moi. Tant mieux! cela me prouve que vous n'êtes pas aussi +malade; du moins, j'ai la vanité de croire cela. Je souffre toujours +beaucoup. Je veux vous écrire, et je ne puis pas. + +Adieu; je vous ai au moins dit bonjour. + + + + +CXXXIV + +11 juin 1867. + + + Cher ami, + +Je vous remercie de votre lettre; elle m'a fait grand bien. Oui, je suis +à Paris, mais toujours si malade que j'ai à peine en ce moment la force +de vous écrire. Je suis malade de toutes manières; l'inquiétude me +tourmente. Louis est toujours dans les parages du Mexique, et je n'ai +pas de ses nouvelles depuis longtemps; et je crains tout de ces brigands +de Mexicains. + +L'Exposition a fait de Paris un enfer. Je ne l'ai pas encore visitée. Je +puis à peine marcher, et maintenant il est très difficile d'avoir des +voitures. Hier, il y avait grande fête à la cour; j'étais invité; mais, +au moment de m'y rendre, je ne me suis pas senti la force de m'habiller. + +Je vois bien que vous n'êtes pas plus vaillant que moi, et je vous +remercie mille fois d'avoir la bonté de me donner de temps en temps de +vos nouvelles... + +Je vous écrivais ces quelques lignes au Conservatoire, où devait se +réunir le jury dont je fais partie pour le concours de composition +musicale de l'Exposition. On m'a interrompu pour entrer en séance et +donner le prix. On avait entendu les jours précédents cent quatre +cantates, et j'ai eu le plaisir de voir couronner (à l'unanimité) celle +de mon jeune ami _Camille Saint-Saëns_, l'un des plus grands musiciens +de notre époque. Vous n'avez pas lu les nombreux journaux qui ont parlé +de ma partition de _Roméo et Juliette_ à propos de l'opéra de Gounod, et +cela d'une façon peu agréable pour lui. C'est un succès dont je ne me +suis pas mêlé et qui ne m'a pas peu étonné. + +J'ai été sollicité vivement, il y a quelques jours, par des Américains +d'aller à New-York, où je suis, disent-ils, populaire. On y a joué cinq +fois, l'an dernier, notre symphonie d'_Harold en Italie_ avec un succès +qui est allé croissant et des applaudissements _viennois_. + +Je suis tout ému de notre séance du jury! Comme Saint-Saëns va être +heureux! j'ai couru chez lui lui annoncer la chose, il était sorti avec +sa mère. C'est un maître pianiste foudroyant. Enfin! voilà donc une +chose de bon sens faite dans notre monde musical. Cela m'a donné de la +force; je ne vous aurais pas écrit si longuement, sans cette joie. + + Adieu, cher ami. Je vous serre la main. + + + + +CXXXV + +30 juin 1867. + + + Mon cher Humbert, + +Une douleur terrible vient de me frapper; mon pauvre fils, capitaine +d'un grand navire à trente-trois ans, vient de mourir à la Havane. + + + + +CXXXVI + +Lundi, 15 juillet 1867. + + + Cher incomparable ami, + +Je vous écris quelques mots comme vous le désirez; mais c'est bien mal à +moi de vous attrister. Je souffre tant de la recrudescence de ma +névralgie intestinale, qu'il n'y a presque plus moyen de rester vivant. +Je n'ai qu'à peine l'intelligence nécessaire pour m'occuper des affaires +de mon pauvre Louis, dont les agents de la Compagnie Transatlantique +m'entretiennent. Un de ses amis, heureusement, m'aide dans tout cela. +Merci de votre lettre, qui m'a fait du bien ce matin. Les douleurs +absorbent tout; vous me pardonnerez; je sens bien que je suis stupide. +Je ne songe qu'à dormir. + +Adieu, adieu. + + + + +CXXXVII + +Paris, dimanche 28 juillet 1867. + + + Mon cher Humbert, + +Aussitôt votre lettre reçue, je me suis levé et j'ai couru chez le +célèbre avocat Nogent Saint-Laurent, pour qui l'empereur a autant +d'affection que d'estime et sur l'amitié duquel je puis compter. +Heureusement, il n'est pas encore parti pour Orange, ainsi que je le +craignais. Si quelqu'un peut faire réussir votre affaire, c'est lui. Je +ne doute pas de sa bonne volonté. S'il lui faut un aide encore, je lui +enverrai M. Domergue, qu'il connaît autant qu'il me connaît moi-même et +qui, en sa qualité de secrétaire du ministre de l'intérieur, se mettra +en quatre pour obtenir la chose. Nogent m'écrira demain. Adieu; je vous +tiendrai au courant. + +Votre tout dévoué. + + + + +CXXXVIII + +Vendredi, 1 août 1867. + + + Mon cher Ferrand, + +Je reçois votre lettre, qui ne me parle pas de celle que je vous ai +écrite, _contenant_ la lettre de Nogent. Cela m'inquiète; vous ne +l'avez donc pas reçue? Il demandait tout de suite l'indication _du lieu_ +où votre jeune homme allait fixer sa résidence, pour lui épargner la +police. Dites-moi vite si vous avez envoyé cette indication à Nogent, +dont je vous donnais l'adresse. + + A vous. Je suis obligé de me coucher. + + * * * * * + +Je dînerai lundi avec Nogent et avec Domergue. + + + + +CXXXIX + +Dimanche, deux heures, 4 août 1867. + + +Je ne comprends rien à votre silence. Je vous ai écrit deux fois, mardi +et jeudi, pour vous renvoyer votre lettre à l'empereur, vous adresser +celle de Nogent, et vous demander ce qu'il demandait, la _désignation du +lieu_ où votre protégé allait fixer sa résidence; cela est nécessaire, +dit Nogent, pour pouvoir le soustraire à la surveillance de la police. +Ne recevant point de réponse à cette triple lettre, je vous en ai écrit +une seconde; vous n'avez pas non plus répondu à celle-là. Maintenant il +n'y a pas un instant à perdre; envoyez votre indication à M. Nogent +Saint-Laurent, député, 6, rue de Verneuil. Si vous ne pouvez pas écrire, +madame Ferrand le peut. + +Je verrai demain Nogent et Domergue. Je devais partir le soir pour +Néris, où l'on m'envoie impérieusementprendre les eaux; mais j'attendrai +encore votre réponse jusqu'à mercredi. + +Adieu; je suis d'une extrême inquiétude, et je reste au lit. + + Tout à vous. + + + + +CXL + +8 octobre 1867. + + + Mon cher Humbert, + +Quand je souffre trop (et on souffre toujours trop), j'ai des +distractions incroyables; vous êtes comme moi. Vous m'avez écrit le 27 +septembre; je viens seulement, ce matin, de recevoir votre lettre, parce +que vous l'avez adressée _rue des Colonnes, à Lyon_. Où diable +aviez-vous la tête? Heureusement, l'administration de la poste n'est pas +dépourvue d'intelligence; elle a su me trouver rue de Calais, à Paris. +J'étais très inquiet de ne pas recevoir une ligne de vous, j'allais vous +écrire aujourd'hui. Vous avez mal lu la lettre de M. Domergue; il ne dit +pas _ce maudit garçon_ mais bien _ce malheureux jeune homme_; c'est très +différent. Enfin, l'affaire est finie, et il faut espérer qu'il ne sera +plus question maintenant de scie, ni de pipe ni de soufflets. + +Je suis sur le point de faire un vrai coup de tête. Madame la +grande-duchesse Hélène de Russie était dernièrement à Paris; elle m'a +tant enguirlandé elle-même et par ses officiers, que j'ai fini par +accepter ses propositions. Elle m'a demandé de venir à Saint-Pétersbourg +le mois prochain pour y diriger six concerts du Conservatoire, dont l'un +serait composé exclusivement de ma musique. Après avoir consulté +plusieurs de mes amis, j'ai accepté, et j'ai signé un engagement. La +gracieuse Altesse me paye mon voyage, aller et retour, me loge chez elle +au palais Michel, me donne une de ses voitures et quinze mille francs. +Je ne gagne rien à Paris. J'ai de la peine à joindre les deux bouts de +ma dépense annuelle, et je me suis laissé aller à acquérir un peu +d'aisance momentanée, malgré mes douleurs continuelles. Peut-être ces +occupations musicales me feront-elles du bien au lieu de m'achever. + +J'ai refusé, en revanche, et avec obstination, les instances d'un +entrepreneur américain qui est venu m'offrir cent mille francs pour +aller passer six mois à New-York. Alors ce brave homme, de colère, a +fait faire ici mon buste en bronze et plus grand que nature, pour le +placer dans une salle qu'il vient de faire construire en Amérique. Vous +voyez que tout vient quand on a pu attendre et qu'on n'est à peu près +plus bon à rien. + +Adieu, cher excellent ami; je vous écrirai encore avant mon départ. +Saluez pour moi madame Ferrand. + +Votre tout dévoué. + + + + +CXLI + +22 octobre 1867. + + + Mon cher Humbert, + +Voici la lettre que vous me redemandez; je ne vous écris qu'un mot; j'ai +pris du laudanum cette nuit, et je n'ai pas eu le temps de dormir à mon +aise; il m'a fallu me lever ce matin pour des courses forcées. + +Donc je vais me recoucher. + +Adieu, mille amitiés. + + +FIN + + + + +TABLE + + + Pages. + +PRÉFACE I + +AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR XV + + +1825 + +I. 10 juin La Côte-Saint-André 1 + + +1827 + +II. 29 novembre Paris 4 + + +1828 + +III. Vendredi, 6 juin Paris 10 + +IV. 28 juin 15 + +V. 28 juin 19 + +VI. Dimanche mat. 21 + +VII. 29 août Paris 22 + +VIII. Lundi, 16 sept. Grenoble 23 + +IX. 11 novembre Paris 25 + +X. Fin de 1828 27 + + +1829 + +XI. 2 février Paris 28 + +XII. 18 février 32 + +XIII. 9 avril Paris 34 + +XIV. 3 juin Paris 36 + +XV. 15 juin 41 + +XVI. 15 juillet 43 + +XVII. 21 août 44 + +XVIII. 3 octobre 50 + +XIX. Vendr. soir, 30 52 + +XX. 6 novembre Paris 54 + +XXI. 4 décembre Paris 56 + +XXII. 27 décembre Paris 57 + + +1830 + +XXIII. 2 janvier Paris 59 + +XXIV. 6 février Paris 63 + +XXV. 16 avril Paris 65 + +XXVI. 13 mai Paris 69 + +XXVII. 24 juillet Paris 73 + +XXVIII. 23 août Paris 76 + +XXIX. Octobre 78 + +XXX. 19 novembre 82 + +XXXI. 7 décembre 84 + +XXXII. 12 décembre 84 + + +1831 + +XXXIII. 6 janvier La Côte-Saint-André 86 + +XXXIV. 17 janvier Grenoble 87 + +XXXV. Jeudi, 9 février Lyon 88 + +XXXVI. 12 avril Florence 89 + +XXXVII. 10 ou 11 mai Nice 98 + +XXXVIII. 3 juillet Rome 100 + +XXXIX. 8 décembre Académie de France. Rome 105 + + +1832 + +XL. 9 h. soir, 8 janv. Rome 106 + +XLI. 17 février Rome 111 + +XLII. 26 mars Rome 112 + +XLIII. 25 mai Turin 115 + +XLIV. Samedi, juin La Côte 118 + +XLV. Vendr., 22 juin La Côte 118 + +XLVI. 13 juillet Grenoble 119 + +XLVII. 10 octobre La Côte 121 + +XLVIII. 3 novembre Lyon 122 + + +1833 + +XLIX. 2 mars Paris 124 + +L. 12 juin Paris 127 + +LI. 1er août Paris 129 + +LII. 30 août Paris 132 + +LIII. Mardi, 3 sept. 135 + +LIV. 11 octobre Vincennes 136 + +LV. 25 octobre Paris 138 + + +1834 + +LVI. 19 mars 141 + +LVII. 15 ou 16 mai Montmartre 143 + +LVIII. 31 août Montmartre 148 + +LIX. Dim., 30 nov. 154 + + +1835 + +LX. 10 janvier Paris 156 + +LXI. Avril ou mai 159 + +LXII. 2 octobre Montmartre 163 + +LXIII. 16 décembre Montmartre 166 + + +1836 + +LXIV. 23 janvier 169 + +LXV. 15 avril 170 + +1837 + +LXVI. 11 avril 175 + +LXVII. 17 décembre 178 + + +1838 + +LXVIII. 20 septembre Paris 181 + +LXIX. Septembre 183 + + +1839 + +LXX. 22 août 184 + + +1840 + +LXXI. Vendr., 31 janv. Londres 187 + + +1841 + +LXXII. 3 octobre 191 + + +1847 + +LXXIII. Jeudi, 10 sept. La Côte-Saint-André 195 + +LXXIV. 1er novembre 196 + + +1850 + +LXXV. 8 juillet 197 + +LXXVI. 28 août 200 + + +1853 + +LXXVII. 13 novembre Hanovre 201 + + +1854 + +LXXVIII. Samedi, octobre 204 + +1855 + +LXXIX. 2 janvier 205 + + +1858 + +LXXX. 3 novembre Paris 206 + +LXXXI. 8 novembre Paris 209 + +LXXXII. 19 novembre Paris 212 + +LXXXIII. 26 novembre 215 + + +1859 + +LXXXIV. 28 avril Paris 218 + + +1860 + +LXXXV. 29 novembre 223 + + +1861 + +LXXXVI. Dim., 6 juillet 225 + +LXXXVII. 14 juillet 229 + +LXXXVIII. 27 juillet 231 + +LXXXIX. Vendredi, août 232 + + +1862 + +XC. 8 février 233 + +XCI. 30 juin Paris 234 + +XCII. 21 août Paris 235 + +XCIII. 26 août Paris 237 + + +1863 + +XCIV. Dimanche, 22 fév. 239 + +XCV. 3 mars 241 + +XCVI. 30 mars 243 + +XCVII. 11 avril Weimar 245 + +XCVIII. 9 mai Paris 247 + +XCIX. 4 juin Paris 250 + +C. 27 juin Paris 251 + +CI. 8 juillet 253 + +CII. 24 juillet Paris 255 + +CIII. Mardi, 28 juillet 256 + +CIV. Dimanche, oct. 258 + +CV. Jeudi, 5 nov. 258 + +CVI. 10 novembre 259 + +CVII. Jeudi, 26 nov. 260 + +CVIII. 14 décembre 261 + + +1864 + +CIX. 8 janvier 262 + +CX. 12 janvier 263 + +CXI. Jeudi, 12 janv. 265 + +CXII. 17 janvier 266 + +CXIII. 12 avril 267 + +CXIV. 4 mai Paris 268 + +CXV. 18 août Paris 270 + +CXVI. 18 octobre Paris 272 + +CXVII. 10 novembre Paris 276 + +CXVIII. 12 décembre 279 + +CXIX. 23 décembre Paris 282 + + +1865 + +CXX. 25 janvier 284 + +CXXI. 8 février 285 + +CXXII. 26 avril 287 + +CXXIII. 8 mai 289 + +CXXIV. 23 décembre 290 + + +1866 + +CXXV. 17 janvier 291 + +CXXVI. 8 mars 293 + +CXXVII. 9 mars 295 + +CXXVIII. 16 mars 296 + +CXXIX. 22 mars 296 + +CXXX. 10 novembre 298 + +CXXXI. 30 décembre 300 + + +1867 + +CXXXII. 11 janvier Paris 301 + +CXXXIII. 2 février Paris 303 + +CXXXIV. 11 juin 304 + +CXXXV. 30 juin 306 + +CXXXVI. Lundi, 15 juillet 306 + +CXXXVII. 28 juillet Paris 307 + +CXXXVIII. Vendr., 1er août 307 + +CXXXIX. Dimanche, 4 août 308 + +CXL. 8 octobre 309 + +CXLI. 22 octobre 311 + + +FIN DE LA TABLE + + +Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD. + + +NOTES: + +[1] Berlioz avait alors vingt-deux ans. Il se trouvait à cette époque +critique de la vie de l'artiste et de l'écrivain où, la vocation +l'emportant sur des aspirations mal définies, l'avenir se décide sans +retour. Il venait de faire exécuter à Saint-Roch une messe à grand +orchestre, qui ne lui rapportait rien, mais qui redoublait sa résolution +de se consacrer uniquement à la musique. Par contre, il échouait au +concours pour le prix de Rome, ce qui déterminait sa famille à lui +supprimer sa modique pension d'étudiant en médecine. Avec la joie +d'affirmer son talent et l'orgueil d'attirer pour la première fois sur +son nom l'attention du public et de la presse, commençaient les embarras +qui, jusqu'à son dernier jour, ont pesé sur sa vie. Il s'était rendu en +toute hâte à la Côte-Saint-André, sa ville natale, pour conjurer l'orage +qui le menaçait après son échec de l'Institut. + +[2] Auguste Berlioz. + +[3] _Le Correspondant._ + +[4] _Le Correspondant._ + +[5] Célèbre, depuis, comme pianiste, sous le nom de Marie Pleyel. + +[6] Allusion à l'insurrection de Lyon du mois d'avril 1834. + +[7] C'est Léon de Wailly qui est désigné dans la collaboration avec +Auguste Barbier. + +[8] _L'Enfance du Christ._ + +[9] Mademoiselle Dubois. + +[10] M. Mermet est fils d'un général du premier empire. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres intimes, by Hector Berlioz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES INTIMES *** + +***** This file should be named 38150-8.txt or 38150-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/1/5/38150/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38150-8.zip b/38150-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7d337af --- /dev/null +++ b/38150-8.zip diff --git a/38150-h.zip b/38150-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ffeee77 --- /dev/null +++ b/38150-h.zip diff --git a/38150-h/38150-h.htm b/38150-h/38150-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2c8d6ab --- /dev/null +++ b/38150-h/38150-h.htm @@ -0,0 +1,9168 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Lettres Intimes, par Hector Berlioz. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:2%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%; +margin:2% auto 2% auto;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.nind {text-indent:0%;} + +.r {text-align:right;margin-right: 5%;} + +small {font-size: 70%;} + + h1 {text-align:center;clear:both;} + + h2 {margin:8% auto 2% auto;text-align:center;clear:both; +font-size:120%;} + + hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin:5% auto 5% auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;} + + img {border:none;} + +.blockquot {margin:3% auto 3% auto;} + + sup {font-size:75%;} + +.caption {font-weight:bold;} + +.figcenter {margin:auto;text-align:center;text-indent:0%;} + +.figleft {float:left;clear:left;margin-left:0;margin-bottom:1em;margin-top:1em;margin-right:1em;padding:0;text-align:center;} + +.figright {float:right;clear:right;margin-left:1em;margin-bottom:1em;margin-top:1em;margin-right:0;padding:0;text-align:center;} + +.footnotes {border:dotted 2px gray;margin-top:15%;clear:both;} + +.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} + +.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} + +.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Lettres intimes, by Hector Berlioz + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres intimes + +Author: Hector Berlioz + +Release Date: November 27, 2011 [EBook #38150] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES INTIMES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="c">LETTRES INTIMES</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="2" align="center">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</td></tr> +<tr><td colspan="2"align="center">OUVRAGES</td></tr> +<tr><td colspan="2"align="center">DE</td></tr> +<tr><td colspan="2"align="center">HECTOR BERLIOZ</td></tr> +<tr><td colspan="2"align="center">FORMAT GRAND IN-18</td></tr> +<tr><td align="left"><span class="smcap">A travers chants</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left"><span class="smcap">Correspondance inédite</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left"><span class="smcap">Les Grotesques de la musique</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left"><span class="smcap">Les Soirées de l'orchestre</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left"><span class="smcap">Mémoires</span>, comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne,<br /> +en Russie et en Angleterre, 1803-1865</td><td valign="bottom" align="left">2 vol.</td></tr> +<tr><td colspan="2"align="center"><span class="smcap">Coulommiers</span>.—Typ. <span class="smcap">Paul</span> BRODARD.</td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">HECTOR BERLIOZ</p> + +<p class="cb">————</p> + +<h1>LETTRES INTIMES</h1> + +<p class="c">AVEC UNE PRÉFACE<br /> +<br /> +PAR<br /> +<br /> +CHARLES GOUNOD<br /> +<br /><br /> +<img src="images/colophon.png" width="150" height="98" alt="" title="" /> +<br /><br /><br /> +PARIS<br /> +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br /> +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br /> +3, RUE AUBER, 3<br /> +—<br /> +1882<br /> +<small>Droits de reproduction et de traduction réservés</small></p> + +<table border="2" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="" +style="margin-top:5%;"> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr> +</table> + +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PREFACE</h2> + +<p>Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité +particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que +les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les +particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son +tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui +mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui payent +de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de +l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route +qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier +d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche +du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la +révolution:</p> + +<p class="c">J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine!</p> + +<p>Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce +douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde +responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et, +fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que +la foule (ce <i>profanum vulgus</i> que le poète Horace avait en exécration) +se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse de +personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti aux +habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas dit +(lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que +tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre +temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La +voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...</p> + +<p>En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre, +fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire +nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de +l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du +savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux +planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que +trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que +trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la +foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les +Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à +<i>juger</i> et à <i>se déjuger</i>, à condamner tour à tour ses engouements et +ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction +flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature +infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie, +<i>d'abord</i>, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui +n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine, +mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie +que pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge +définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités +successives: les majorités sont des «conservatoires de <i>statu quo</i>»; je +ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans +le mécanisme général des choses; elles retiennent le char, mais enfin +elles ne le font pas avancer; elles sont des freins,—quand elles ne +sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent, +qu'une question de mode; il prouve que l'œuvre est au niveau de son +temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu +de s'en montrer si fier.</p> + +<p>Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni +transactions: il appartenait à la race des «Alceste»; naturellement, il +eut contre lui la race des «Oronte;»—et Dieu sait si les Oronte sont +nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je? +Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à +l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des +épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et +incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours +est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient, +jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la +jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble, +généreuse et loyale nature.</p> + +<p>Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand +prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de +celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il +concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de +vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles +de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le +prix avec sa cantate de <i>Sardanapale</i>, il fit exécuter une œuvre qui +montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le +rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa <i>Symphonie +fantastique</i> (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable +événement musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la +violente opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque +discutée cependant que puisse être une semblable composition, elle +révèle, dans le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention +absolument supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve +dans toutes ses œuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une +foule considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus +jusqu'à lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens: +il a révolutionné le domaine de l'instrumentation et, sous ce rapport du +moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des +triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été +contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction +personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie +ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il +n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua «le +public», ce <i>tout le monde</i> qui donne au succès le caractère de la +<i>popularité</i>: Berlioz est mort des retards de la popularité. <i>Les +Troyens</i>, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source +de tant de chagrins, <i>les Troyens</i> l'ont achevé: on peut dire de lui, +comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de +Troie.</p> + +<p>Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à +l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire; +comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité +nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et +les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des +souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des +défauts.</p> + +<p>Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à +plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et, +s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie +ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.</p> + +<p>Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait +quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à +l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au +Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de +l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et +ses œuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des +concerts du Conservatoire. A peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma +leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de +la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange, +passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si +colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la +symphonie <i>Roméo et Juliette</i>, alors inédite et que Berlioz allait faire +exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement +frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus +et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma +mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste +symbole!»</p> + +<p>A quelques jours de là, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, +je lui fis entendre ladite phrase entière.</p> + +<p>Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:</p> + +<p>—Où diable avez-vous pris cela? dit-il.</p> + +<p>—A l'une de vos répétitions, lui répondis-je.</p> + +<p>Il n'en pouvait croire ses oreilles.</p> + +<p>L'œuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative +de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard +Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes +conceptions de ce grand artiste: la <i>Symphonie fantastique</i>, la +symphonie <i>Roméo et Juliette</i>, la symphonie <i>Harold, l'Enfance du +Christ</i>, trois ou quatre grandes ouvertures, le <i>Requiem</i>, et surtout +cette magnifique <i>Damnation de Faust</i> qui a excité depuis deux ans de +véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de +Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses +pourtant restent encore à explorer! Le <i>Te Deum</i>, par exemple, d'une +conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra, +<i>Beatrix et Bénédict</i>, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le +mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de +revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances +de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait +intelligent d'en profiter.</p> + +<p>Les lettres qu'on va lire ont un double attrait: elles sont toutes +inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui +est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y +rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur +talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications +irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz +eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la +désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une +intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne +que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et +auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne +honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa <i>Messe +solennelle</i>, œuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses +observations.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est +seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y +montre pour ainsi dire <i>à nu</i>; il se laisse aller à tout ce qu'il +éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son +existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme +tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse, +d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de +l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font +penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: <i>les deux Amis</i>.</p> + +<p>Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de +pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui +existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le +charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette <i>vie +écrite</i>, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la +<i>correspondance</i>.</p> + +<p>Si les œuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes +lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure +de toutes les choses ici-bas.</p> + +<p class="r"> +CH. GOUNOD.<br /> +</p> + +<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2> + +<p>La vie de Berlioz ne nous est guère connue que par les <i>Mémoires</i> qu'il +a publiés de son vivant, non pour le vain plaisir d'écrire des +confessions, mais pour laisser une notice biographique exacte qui, par +le récit de ses luttes et de ses déboires, pût servir d'enseignement aux +jeunes compositeurs. Aussi, tout en parlant avec détails de sa carrière +d'artiste, a-t-il été sobre de confidences sur sa vie privée. Il en a +omis les particularités les plus intéressantes, et, quand il en a +rapporté certains épisodes, il l'a fait avec toutes les restrictions +possibles, ou les a présentés sous un jour dramatique qui leur enlève +leur plus grand charme, la sincérité de l'expression. A bien des égards, +il lui était difficile d'agir autrement. S'il est permis à un écrivain +de dissimuler des faits personnels sous la fiction du roman, il y a +quelque chose de pénible à voir un homme de talent abuser de sa +célébrité pour dévoiler au public l'intimité de sa vie et éparpiller +devant lui le tiroir aux souvenirs. Berlioz n'a donc raconté que ce +qu'il pouvait dire sans nuire à sa dignité. Mais la postérité est tenue +à moins de réserve, surtout quand une existence se présente comme +celle-là, toute pleine des agitations d'un caractère exceptionnel et des +tourments d'un génie incompris et opprimé.</p> + +<p>Une partie de la <i>Correspondance</i> de Berlioz, recueillie et publiée +récemment avec un grand soin par M. Daniel Bernard, a commencé de mettre +au jour nombre de points laissés dans l'ombre par les <i>Mémoires</i>. Mais +ces lettres ne nous entretiennent encore que de ses travaux, de ses +voyages. Elles ne nous révèlent pas le Berlioz entrevu dans les +<i>Mémoires</i>: la nature fougueuse, ardente à la polémique de l'artiste, +s'y répand en acerbes revendications; son cœur reste fermé, ne livre +aucun des secrets qui l'agitent; son esprit ne nous fait pas assister à +l'éclosion et au développement des conceptions qui le hantent.</p> + +<p>Berlioz n'a vraiment et sincèrement ouvert son âme qu'à une seule +personne, à Humbert Ferrand. Parmi tous les amis qui l'ont entouré de +leur sollicitude, il ne semble pas qu'il en ait rencontré de plus +dévoué; à coup sûr, c'est celui qu'il a le plus aimé. Depuis leur +première rencontre, en 1823, jusqu'à sa mort, en 1869, rien n'a pu +altérer la profonde affection qu'il lui portait. Eloignés l'un de +l'autre par les tracas d'une carrière à faire ou par les soucis +d'intérêts à soigner, ne trouvant l'occasion de se voir qu'à de rares +intervalles, Berlioz et Ferrand ont dû recourir à une correspondance +active et très détaillée pour se tenir mutuellement au courant des +moindres incidents de leur vie. Pour Berlioz surtout, très expansif, +prompt à l'enthousiasme, s'exaspérant contre les difficultés de sa +position, dominé par une imagination d'une mobilité excessive, c'était +là un besoin absolu. Sa correspondance avec Humbert Ferrand, embrassant +presque toute sa vie, devient de la sorte une autobiographie d'autant +plus intéressante qu'elle a été écrite au jour le jour, en dehors de +toute préoccupation du public.<a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h1><a name="LETTRES_INTIMES" id="LETTRES_INTIMES"></a>LETTRES INTIMES</h1> + +<hr /> + +<p class="c"><small>A M. HUMBERT FERRAND, A PARIS</small></p> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<p class="r"> +La Côte-Saint-André (Isère), 10 juin 1825<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je ne suis pas plus tôt hors de la capitale, que je ne puis résister au +besoin de converser avec vous. Je vous avais moi-même engagé à ne<a name="page_002" id="page_002"></a> +m'écrire que quinze jours après mon départ, afin de ne pas demeurer trop +longtemps ensuite sans avoir de vos nouvelles; mais je viens vous +engager aujourd'hui à le faire le plus tôt possible, parce que j'espère +que vous ne serez pas assez paresseux pour vous contenter de m'écrire +une fois et pour me laisser languir pendant deux mois, comme l'homme de +la douleur éloigné du rocher de l'Espérance et qui voudrait bien aller +prendre une glace à la vanille chez Tortoni (Poitier, <i>in. lib.</i> +Blousac, page 32).</p> + +<p>J'ai fait un voyage assez ennuyeux jusqu'à <i>Tarare</i>; là, étant +<i>descendu</i> pour <i>monter</i> à pied, je me suis trouvé, comme malgré moi, +engagé dans la conversation de deux jeunes gens qui m'avaient l'air +<i>dilettanti</i> et dont, comme tels, je ne m'approchais guère. Ils ont +commencé à m'apprendre qu'ils allaient au mont Saint-Bernard faire des +paysages et qu'ils étaient élèves de peinture de MM. Guérin et Gros; sur +quoi, je leur ai appris à mon tour que j'étais élève de Lesueur; ils +m'ont fait beaucoup de compliments sur le talent et le caractère de mon +maître; tout en causant, l'un des deux s'est mis à fredonner un chœur +des <i>Danaïdes</i>.</p> + +<p>—<i>Les Danaïdes!</i> me suis-je écrié; mais vous n'êtes donc pas +dilettante?...<a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<p>—Moi, dilettante? m'a-t-il répliqué; j'ai vu trente-quatre fois Dérivis +et madame Branchu dans les rôles de Danaüs et d'Hypermnestre.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>Et nous nous sommes sautés au col sans autre préambule.</p> + +<p>—Ah! monsieur, madame Branchu!... ah! M. Dérivis!... Quel talent!... +quel foudre!</p> + +<p>—Je le connais beaucoup Dérivis, a dit l'autre.</p> + +<p>—Et moi donc! j'ai l'avantage de connaître également la sublime +tragédienne lyrique.</p> + +<p>—Ah! monsieur, que vous êtes heureux! On dit que, indépendamment de son +prodigieux talent, elle est, en outre, fort recommandable par son esprit +et ses qualités morales.</p> + +<p>—Certainement, rien n'est plus vrai.</p> + +<p>—Mais, messieurs, leur ai-je dit, comment se fait-il que, n'étant pas +musiciens, vous n'ayez point été infectés du virus dilettantique, et que +Rossini ne vous ait pas fait tourner le dos au naturel et au sens +commun?</p> + +<p>—C'est, m'ont-ils répondu, qu'étant habitués à rechercher en peinture +le grand, le beau et surtout le naturel, nous n'avons pu le méconnaître +dans les sublimes tableaux de Glück et de Saliéri, non plus que dans les +accents à la fois tendres, déchirants et terribles de madame Branchu et +de<a name="page_004" id="page_004"></a> son digne émule. Conséquemment, le genre de musique à la mode ne +nous entraîne pas plus que ne le feraient des arabesques ou des croquis +de l'école flamande.</p> + +<p>A la bonne heure, mon cher Ferrand, à la bonne heure! voilà des gens qui +sentent, voilà des connaisseurs dignes d'aller à l'Opéra, dignes +d'entendre et de comprendre <i>Iphigénie en Tauride</i>. Nous nous sommes +donné mutuellement nos adresses, et nous nous reverrons à Paris au +retour.</p> + +<p>Avez-vous revu <i>Orphée</i>, avec M. Nivière, et l'avez-vous saisi +passablement?...</p> + +<p>Adieu; tout va bien pour moi: mon père est tout à fait dans mon parti, +et maman parle déjà avec sang-froid de mon retour à Paris.</p> + +<p class="r"> +Votre ami.<br /> +</p> + +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<p class="r"> +Paris, 29 novembre (1827).<br /> +</p> + +<p>Mon cher Ferrand,</p> + +<p>Vous avez gardé un silence inexplicable à mon égard, ainsi qu'à l'égard +de Berlioz<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> et de Gounet. Je sais que vous avez fait une seconde +maladie, plusieurs personnes nous l'ont appris; mais<a name="page_005" id="page_005"></a> n'aviez-vous pas à +votre disposition la plume de votre frère pour nous faire part de votre +convalescence? Pourquoi nous laisser ainsi dans l'inquiétude? Nous avons +cru pendant longtemps que vous étiez allé en Suisse.</p> + +<p>—Mais, disais-je toujours, quand cela serait, je n'y vois pas une +raison pour ne pas nous écrire: il y a des postes en Suisse comme +ailleurs.</p> + +<p>Je crois donc qu'il faut attribuer votre silence, non pas à l'oubli, +mais à l'insouciance mêlée de paresse dont vous êtes abondamment pourvu. +J'espère cependant que vous retrouverez assez d'activité pour me +répondre.</p> + +<p>Ma <i>Messe</i> a été exécutée le jour de la Sainte-Cécile avec un succès +double de la première fois; les petites corrections que j'y avais faites +l'ont sensiblement améliorée; le morceau</p> + +<p class="c"><i>Et iterum venturus</i></p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_005.png" width="441" height="80" alt="notation musicale" title="" /> +<br /> +<img src="images/ill_pg_006.png" width="480" height="173" alt="notation musicale" title="" /></p> + +<p class="nind">surtout, qui avait été manqué la première fois, a été exécuté, celle-ci, +d'une manière foudroyante, par six trompettes, quatre cors, trois +trombones et deux ophicléides. Le chant du chœur qui suit, que j'ai +fait exécuter par toutes les voix à l'octave,<a name="page_006" id="page_006"></a> avec un éclat de cuivre +au milieu, a produit sur tout le monde une impression terrible; pour mon +compte, j'avais assez bien conservé mon sang-froid jusque-là, et il +était important de ne pas me troubler. Je conduisais l'orchestre; mais, +quand j'ai vu ce tableau du Jugement dernier, cette annonce chantée par +six basses-tailles à l'unisson, ce terrible <i>clangor tubarum</i>, ces cris +d'effroi de la multitude représentée par le chœur, tout enfin rendu +exactement comme je l'avais conçu, j'ai été saisi d'un tremblement +convulsif que j'ai eu la force de maîtriser jusqu'à la fin du morceau, +mais qui m'a contraint de m'asseoir et de laisser reposer mon orchestre +pendant quelques minutes; je ne pouvais plus me tenir debout, et je +craignais que le bâton ne m'échappât des mains. Ah! que n'étiez-vous là! +J'avais un orchestre magnifique, j'avais invité quarante-cinq violons, +il en est venu trente-deux, huit altos, dix violoncelles, onze +contre-basses; malheureusement, je n'avais pas assez de voix, surtout +pour une immense église comme<a name="page_007" id="page_007"></a> Saint-Eustache. <i>Le Corsaire</i> et <i>la +Pandore</i> m'ont donné des éloges, mais sans détails: de ces choses +banales, comme on en dit, pour tout le monde. J'attends le jugement de +Castil-Blaze, qui m'avait promis d'y assister, de Fétis et de +<i>l'Observateur</i>; voilà les seuls journaux que j'avais invités, les +autres étant trop occupés de politique.</p> + +<p>J'ai été entendu dans un très mauvais moment; beaucoup de personnes que +j'avais invitées, entre autres les dames Lefranc, ne sont pas venues à +cause des troubles affreux dont le quartier Saint-Denis était le théâtre +depuis quelques jours. Quoi qu'il en soit, j'ai réussi au delà de mon +espérance; j'ai vraiment un parti à l'Odéon, aux Bouffes, au +Conservatoire et au Gymnase. J'ai reçu des félicitations de toutes +parts; j'ai reçu, le soir même de l'exécution, une lettre de compliments +d'un monsieur que je ne connais pas et qui m'a écrit des choses +charmantes. J'avais envoyé des lettres d'invitation à tous les membres +de l'Institut, j'étais bien aise qu'ils entendissent exécuter ce qu'ils +appellent de la musique inexécutable; car ma <i>Messe</i> est trente fois +plus difficile que ma cantate du concours, et vous savez que j'ai été +obligé de me retirer parce que M. Rifaut n'a pas pu m'exécuter sur le +piano, et que<a name="page_008" id="page_008"></a> M. Berton s'est empressé de me déclarer inexécutable, +même à l'orchestre.</p> + +<p>Mon grand crime, aux yeux de ce vieil et froid classique (à présent du +moins), est de chercher à faire du neuf.</p> + +<p>C'est une chimère, mon cher, me disait-il il y a un mois; il n'y a point +de neuf en musique; les grands maîtres se sont soumis à certaines formes +musicales que vous ne voulez pas adopter. Pourquoi chercher à faire +mieux que les grands maîtres? Et puis je sais que vous avez une grande +admiration pour un homme qui, sans doute, n'est pas sans talent... sans +génie... C'est Spontini.</p> + +<p>—Oh! oui, monsieur, j'ai une grande admiration pour lui, et je l'aurai +toujours.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher, Spontini..., aux yeux des véritables connaisseurs, +ne jouit pas... d'une grande <i>considération</i>.</p> + +<p>Là-dessus, vous pensez bien, je lui ai tiré ma révérence. Ah! vieux +podagre, si c'est là mon crime, il faut avouer qu'il est grand, car +jamais admiration ne fut plus profonde ni plus motivée; rien ne peut +l'égaler, si ce n'est le mépris que m'inspire la petite jalousie de +l'académicien.</p> + +<p>Faut-il m'avilir jusqu'à concourir encore une fois?... Il le faut +pourtant, mon père le veut; il attache à ce prix une grande importance. +A cause<a name="page_009" id="page_009"></a> de lui, je me représenterai; je leur écrirai un petit orchestre +bourgeois à deux ou trois parties, qui fera autant d'effet sur le piano +que l'orchestre le plus riche; je prodiguerai les redondances, puisque +<i>ce sont là les formes auxquelles les grands maîtres se sont soumis, et +qu'il ne faut pas faire mieux que les grands maîtres</i>, et, si j'obtiens +le prix, je vous jure que je déchire ma <i>Scène</i> aux yeux de ces +messieurs, aussitôt que le prix sera donné.</p> + +<p>Je vous parle de tout cela avec feu, mon cher ami; mais vous ne savez +pas combien peu j'y attache d'importance: je suis depuis trois mois en +proie à un chagrin dont rien ne peut me distraire, et le dégoût de la +vie est poussé chez moi aussi loin que possible; le succès même que je +viens d'obtenir n'a pu qu'un instant soulever le poids douloureux qui +m'oppresse, et il est retombé plus lourd qu'auparavant. Je ne puis ici +vous donner la clef de l'énigme; ce serait trop long, et, d'ailleurs, je +crois que je ne saurais former des lettres en vous parlant de ce sujet; +quand je vous reverrai, vous saurez tout; je finis par cette phrase que +l'ombre du roi de Danemark adresse à son fils Hamlet:</p> + +<p class="c"><i>Farewell, farewell, remember me!</i></p> + +<p><a name="page_010" id="page_010"></a></p> + +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<p class="r"> +Paris, vendredi, 6 juin 1828.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Vous séchez sans doute d'impatience de connaître le résultat de mon +concert; si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais le +jugement des journaux; tous ceux qui ont parlé de moi, à l'exception de +la <i>Revue musicale</i> et de <i>la Quotidienne</i>, que je n'ai pas encore pu me +procurer, doivent vous parvenir en même temps que ma lettre.</p> + +<p>Grand, grand succès! Succès d'étonnement dans le public, et +d'enthousiasme parmi les artistes.</p> + +<p>On m'avait déjà tant applaudi aux répétitions générales de vendredi et +de samedi, que je n'avais pas la moindre inquiétude sur l'effet que +produirait ma musique sur les auditeurs payants. L'ouverture de +<i>Waverley</i>, que vous ne connaissez pas, a ouvert la séance de la manière +la plus avantageuse possible, puisqu'elle a obtenu trois salves +d'applaudissements. Après quoi est venue notre chère <i>Mélodie +pastorale</i>. Elle a été indignement chantée par les solos, et le chœur +de la fin<a name="page_011" id="page_011"></a> ne l'a pas été du tout; les choristes, au lieu de compter +leurs pauses, attendaient un signe que le chef d'orchestre ne leur a pas +fait, et ils se sont aperçus qu'ils n'étaient pas entrés quand le +morceau était sur le point de finir. Ce morceau n'a pas produit le quart +de l'effet qu'il renferme.</p> + +<p>La <i>Marche religieuse des mages</i>, que vous ne connaissez pas non plus, a +été fort applaudie. Mais, quand est venu le <i>Resurrexit</i> de ma Messe, +que vous n'avez jamais entendu depuis que je l'ai retouché et qui était +chanté pour la première fois par quatorze voix de femmes et trente +hommes, la salle de l'École royale de musique a vu pour la première fois +les artistes de l'orchestre quitter leurs instruments aussitôt après le +dernier accord et applaudir plus fort que le public. Les coups d'archet +retentissaient comme la grêle sur les basses et contre-basses: les +femmes, les hommes des chœurs, tout applaudissait; quand une salve +était finie, une autre recommençait; c'étaient des cris, des +trépignements!...</p> + +<p>Enfin, ne pouvant plus y tenir dans mon coin de l'orchestre, je me suis +étendu sur les timbales, et je me suis mis à pleurer.</p> + +<p>Ah! que n'étiez-vous là, cher ami! Vous auriez vu triompher la cause que +vous défendiez avec tant de chaleur contre les gens à idées étroites et<a name="page_012" id="page_012"></a> +à petites vues; en vérité, dans le moment de ma plus violente émotion, +je pensais à vous et je ne pouvais m'empêcher de gémir de votre absence.</p> + +<p>La seconde partie s'ouvrait par l'ouverture des <i>Francs Juges</i>. Il faut +que je vous raconte ce qui était arrivé à la première répétition de ce +morceau. A peine l'orchestre a-t-il entendu cet épouvantable solo de +trombone et d'ophicléide sur lequel vous avez mis des paroles pour +Olmerick, au troisième acte,</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_012.png" width="437" height="183" alt="notation musicale Adagio." title="" /> +</p> + +<p class="nind">que l'un des violons s'arrête et s'écrie:</p> + +<p>—Ah! ah! l'arc-en-ciel est l'archet de votre violon, les vents jouent +de l'orgue, le temps bat la mesure.</p> + +<p>Là-dessus, tout l'orchestre est parti et a salué par ses +applaudissements une idée dont il ne connaissait pas même l'étendue; ils +ont interrompu l'exécution pour applaudir. Le jour du concert, cette +introduction a produit un effet de stupeur et d'épouvante qui est +difficile à décrire;<a name="page_013" id="page_013"></a> je me trouvais à côté du timbalier, qui, me tenant +un bras qu'il serrait de toutes ses forces, ne pouvait s'empêcher de +s'écrier convulsivement, à divers intervalles:</p> + +<p>—C'est superbe!... C'est sublime, mon cher!... C'est effrayant! il y a +de quoi en perdre la tête!...</p> + +<p>De mon autre bras, je me tenais une touffe de cheveux que je tirais avec +rage; j'aurais voulu pouvoir m'écrier, oubliant que c'était de moi:</p> + +<p>—Que c'est <i>monstrueux</i>, colossal, horrible!</p> + +<p>Enfin, vous connaissez notre Scène héroïque grecque, le vers: <i>Le monde +entier</i>... n'a pas pu produire la moitié de l'effet de cet épouvantable +passage. A la vérité, il a été fort mal exécuté; Bloc, qui conduisait, +s'est trompé de mouvement en commençant: <i>Des sommets de l'Olympe</i>... +Et, pour ramener l'orchestre au mouvement véritable, il a causé un +désordre momentané dans les violons qui a failli tout gâter. Malgré +cela, l'effet est aussi grand et peut-être plus grand que vous ne vous +imaginez. Cette marche précipitée des auxiliaires grecs, et cette +exclamation: <i>Ils s'avancent!</i> sont d'un dramatique étonnant. Je ne me +gêne pas avec vous, comme vous voyez, et je dis franchement ce que je +pense de ma musique.</p> + +<p>Un artiste de l'Opéra disait, le soir de ma répétition à un de ses +camarades, que cet effet des<a name="page_014" id="page_014"></a> <i>Francs Juges</i> était la chose la plus +extraordinaire qu'il eût entendue de sa vie.</p> + +<p>—Oh! après Beethoven, toutefois? disait l'autre.</p> + +<p>—Après rien, a-t-il répondu; je défie qui que ce soit de trouver une +idée plus terrible que celle-là.</p> + +<p>Tout l'Opéra assistait à mon concert; après, c'étaient des embrassades à +n'en plus finir. Ceux qui ont été les plus contents sont: Habeneck, +Dérivis, Adolphe Nourrit, Dabadie, Prévost, mademoiselle Mori, Alexis +Dupont, Schneitzoeffer, Hérold, Rigel, etc. Il n'a rien manqué à mon +succès, pas même les critiques de MM. Panseron et Brugnières, qui +trouvaient que mon genre est nouveau, mais mauvais, et qu'on a tort +d'encourager cette manière d'écrire.</p> + +<p>Ah! mon cher ami, envoyez-moi donc un opéra! <i>Robin Hood!</i>... Que +voulez-vous que je fasse si je n'ai pas de poème? Je vous en supplie, +achevez quelque chose.</p> + +<p>Adieu, mon cher Ferrand. Je vous envoie des armes pour combattre les +détracteurs; Castil Blaze, ne se trouvant pas à Paris, n'a pu assister à +mon concert; je l'ai vu depuis; il m'a cependant promis d'en parler. Il +ne se presse guère; heureusement je puis m'en passer, et largement.</p> + +<p>J'ai appris hier seulement que l'article du journal<a name="page_015" id="page_015"></a> <i>le Voleur</i>, qui +m'est le plus favorable, est de Despréaux, qui a concouru avec moi à +l'Institut; ce suffrage d'un rival m'a beaucoup flatté.</p> + +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + +<p class="r"> +28 juin 1828.<br /> +</p> + +<p>O mon ami, que votre lettre s'est fait attendre! Je craignais que la +mienne ne fût égarée.</p> + +<p>L'écho a bien répondu...</p> + +<p>Oui, nous nous comprenons pleinement, nous sentons de même; ce n'est pas +tout à fait sans charme que nous vivons. Quoique, depuis neuf mois, je +traîne une existence empoisonnée, désillusionnée, et que la musique +seule me fait supporter, votre amitié est aussi un lien qui m'enchaîne +et dont les nœuds se resserrent de jour en jour pendant que les autres +se rompent (ne faites pas de conjectures, vous vous tromperiez). Je +ferai tous mes efforts pour aller passer quelque temps à la Côte dans un +mois et demi; aussitôt que mon départ sera fixé, je vous en avertirai et +vous donnerai rendez-vous chez mon père.</p> + +<p>J'attends avec la plus vive impatience le premier et le troisième acte +des <i>Francs Juges</i>, et je<a name="page_016" id="page_016"></a> vous jure sur l'honneur que je vais vous +envoyer une copie du <i>Resurrexit</i> en grande partition et une de la +Mélodie. Je vais les faire copier le plus tôt possible, et je vous les +expédierai dès que je pourrai les avoir.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_016.png" width="434" height="638" alt="notation musicale Tout le cuivre.—Largo." title="" /> +</p> +<hr /> +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_017.png" width="476" height="704" alt="notation musicale Tout le cuivre.—Largo." title="" /> +</p> + + +<p><a name="page_017" id="page_017"></a></p> + + +<p>L'allocution dont vous me parlez est d'un artiste de votre connaissance +et qui justifie le jugement<a name="page_018" id="page_018"></a> que vous en portez: c'est Turbri. Puisque +vous devez voir Duboys, il faut que je vous rapporte la conversation que +j'ai eue avant-hier avec Pastou, son ancien maître de musique. Je le +rencontre dans la rue Richelieu, et, sans me donner le temps de lui dire +bonjour:</p> + +<p>—Ah! je suis aise de vous voir! me dit-il; je suis allé vous entendre. +Savez-vous une chose? c'est que vous êtes le Byron de la musique. Votre +ouverture des <i>Francs Juges</i> est un <i>Childe Harold</i>, et puis, vous êtes +harmoniste!... Ah! diable! L'autre jour, dans un dîner, on parlait de +vous, et un jeune homme a dit qu'il vous connaissait et que vous étiez +un bon garçon. «Eh! je me f.... bien que ce soit un bon garçon, lui +ai-je dit; quand on fait de la musique comme ça, qu'on soit le diable, +ça m'est bien égal!» Je ne me doutais pas, quand nous avons applaudi +ensemble Beethoven, avec cris et trépignements, qu'un mois plus tard, +sur la même banquette, dans la même salle, ce serait vous qui me feriez +éprouver de pareilles sensations. Adieu, mon cher, je suis heureux de +vous connaître.</p> + +<p>Concevez-vous un pareil fou?</p> + +<p>Je me suis trouvé à dîner, il y a quelque temps, avec le jeune +Tolbecque, le fashionable des trois. Lorsqu'il entendit parler de mon +projet de concert<a name="page_019" id="page_019"></a> dans le temps, il trouvait que c'était le <i>comble de +l'amour-propre</i>, et que ce serait sans doute <i>endormant</i>. Eh bien, il +est venu exécuter à mon orchestre malgré cela, et, dès la première +ouverture, il s'est fait en lui une telle révolution, que, «devenu pâle +comme la mort, m'a-t-il dit, je n'avais pas la force d'applaudir des +<i>effets qui m'arrachaient les entrailles</i>; vraiment, cela emporte la +pièce!»</p> + +<p>Cela soulage singulièrement, de courber sous le joug ces petits +farceurs.</p> + +<p>J'ai beaucoup de choses en train dans ce moment-ci et rien de positif; +deux opéras se préparent pour Feydeau, un pour l'Opéra, et je vais +sortir tout à l'heure pour aller voir M. Laurent, directeur des théâtres +anglais et italien: il s'agit de me faire mettre en opéra italien la +tragédie anglaise de <i>Virginius</i>. Aussitôt que j'aurai quelque chose de +positif, je vous l'écrirai.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur.</p> + +<p class="r"> +Votre ami pour la vie.<br /> +</p> + +<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + +<p class="r"> +28 juin, huit heures plus tard.<br /> +</p> + +<p>Je viens, non pas de chez M. Laurent, mais de Villeneuve-Saint-Georges, +à quatre lieues de<a name="page_020" id="page_020"></a> Paris, où je suis allé depuis chez moi à la +course... Je n'en suis pas mort... La preuve, c'est que je vous +l'écris... Que je suis seul!... Tous mes muscles tremblent comme ceux +d'un mourant!... O mon ami, envoyez-moi un ouvrage; jetez-moi un os à +ronger... Que la campagne est belle!... quelle lumière abondante!... +Tous les vivants que j'ai vus en revenant avaient l'air heureux... Les +arbres frémissaient doucement, et j'étais tout seul dans cette immense +plaine... L'espace... l'éloignement... l'oubli... la douleur... la rage +m'environnaient. Malgré tous mes efforts, la vie m'échappe, je n'en +retiens que des lambeaux.</p> + +<p>A mon âge, avec mon organisation, n'avoir que des sensations +déchirantes; avec cela les persécutions de ma famille recommencent: mon +père ne m'envoie plus rien, ma sœur m'a écrit aujourd'hui qu'il +persistait dans cette résolution. L'argent... toujours l'argent!... Oui, +l'argent rend heureux. Si j'en avais beaucoup, je pourrais l'être, et la +mort n'est pas le bonheur, il s'en faut de beaucoup.</p> + +<p>Ni pendant... ni après...</p> + +<p>Ni avant la vie?</p> + +<p>Quand donc?</p> + +<p>Jamais.</p> + +<p>Inflexible nécessité!...<a name="page_021" id="page_021"></a></p> + +<p>Et cependant le sang circule; mon cœur bat comme s'il bondissait de +joie.</p> + +<p>Au fait, je suis furieusement en train; de la joie, morbleu, de la joie!</p> + +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + +<p class="r"> +Dimanche matin.<br /> +</p> + +<p>Mon cher ami, ne vous inquiétez pas de ces malheureuses aberrations de +mon cœur; la crise est passée; je ne veux pas vous en expliquer la +cause par écrit, une lettre peut s'égarer. Je vous recommande instamment +de ne pas dire un mot de mon état à qui que ce soit; une parole est si +facilement répétée, qu'elle pourrait venir jusqu'à mon père, qui en +perdrait totalement le repos: il ne dépend de personne de me le rendre; +tout ce que je puis faire, c'est de souffrir avec patience, en attendant +que le temps, qui change tant de choses, change aussi ma destinée.</p> + +<p>Soyez prudent, je vous en prie; gardez-vous d'en rien dire à Duboys; car +il pourrait le répéter à Casimir Faure, et, de là, mon père le saurait.</p> + +<p>Cette effroyable course d'hier m'a abîmé: je ne puis plus me remuer, +toutes les articulations<a name="page_022" id="page_022"></a> me font mal, et cependant il faut que je +marche encore toute la journée.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami.</p> + +<p>Je vous embrasse.</p> + +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 29 août 1828.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je pars demain pour la Côte; je vais enfin revoir mes parents après +trois ans de séparation; je pense que rien ne vous empêchera d'accomplir +votre promesse, et que j'aurai le plaisir de vous voir dans le courant +du mois prochain. Je repartirai le 26 septembre sans remise; ainsi +arrangez-vous pour venir à la Côte le plus tôt que vous pourrez. Mais +écrivez-moi pour m'en prévenir huit jours d'avance, parce que je +pourrais me trouver à Grenoble si vous ne m'avertissiez pas.</p> + +<p>Auguste, qui est à Blois dans ce moment-ci, m'a engagé sa parole de +venir me retrouver à la Côte. Je vais lui écrire de s'entendre avec vous +pour que vous fassiez le voyage ensemble depuis Belley ou Lyon; j'espère +qu'il y aura moyen d'arranger cela et que vous m'arriverez tous les deux +à la fois. Je vous apporte les deux morceaux que<a name="page_023" id="page_023"></a> vous attendez, et que +je n'ai pas pu remettre au jeune Daudert, parce qu'ils n'étaient pas +finis de copier. Ainsi, adieu; je compte recevoir une lettre de vous le +8 ou le 10 septembre; n'y manquez pas.</p> + +<p class="r"> +Votre ami.<br /> +</p> + +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + +<p class="r">Grenoble, lundi 16 septembre 1828.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je pars demain matin pour la Côte, d'où je suis absent depuis le jour de +l'arrivée de votre lettre. Il m'est impossible d'aller vous voir; +partant le 27 de ce mois, je ne puis absolument pas parler à mes parents +d'une absence. J'avais déjà causé de vous avec ma famille; on +s'attendait à vous voir, et votre lettre a redoublé l'impatience avec +laquelle on vous désirait. Ce désir, de la part de mes sœurs et de nos +demoiselles, est peut-être un peu intéressé; il est question de bals, de +goûters à la campagne; on cherche des cavaliers aimables, ils ne sont +pas communs ici, et, quoique ce soit peut-être un peu pour moi que ce +remue-ménage se prépare, je ne suis pas le moins du monde fait pour y +répandre de l'entrain ni de<a name="page_024" id="page_024"></a> la gaieté. J'ai vu Casimir Faure +dernièrement chez mon père; il est à la campagne chez le sien, et nous +ne sommes séparés que par une distance qu'on franchit en deux heures. +Robert est venu avec moi, il est le ménestrel adoré de ces dames. +Arrivez au plus tôt, je vous en prie; votre musique vous attend.</p> + +<p>Nous lirons <i>Hamlet</i> et <i>Faust</i> ensemble. Shakspeare et Goethe! les +muets confidents de mes tourments, les explicateurs de ma vie. Venez, +oh! venez! personne ici ne comprend cette rage de génie. Le soleil les +aveugle. On ne trouve cela que bizarre. J'ai fait avant-hier, en +voiture, la ballade du <i>Roi de Thulé</i> en style gothique; je vous la +donnerai pour la mettre dans votre <i>Faust</i>, si vous en avez un. Adieu; +le temps et l'espace nous séparent; réunissons-nous avant que la +séparation soit plus longue.</p> + +<p>Mais laissons cela.</p> + +<p>«Horatio, tu es bien l'homme dont la société m'a le plus convenu.» Je +souffre beaucoup. Si vous ne veniez pas, ce serait cruel.</p> + +<p>Allons! vous viendrez.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p>Demain je suis à la Côte. Après-demain mercredi, j'aurai à aider ma +famille pour la réception de M. de Ranville, procureur général, qui +vient<a name="page_025" id="page_025"></a> avec mon oncle passer deux jours à la maison. Le 27, je pars; la +semaine prochaine, il y a grande réunion chez la cousine d'Hippolyte +Rocher, la belle mademoiselle Veyron.</p> + +<p>Voyez!</p> + +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + +<p class="r"> +Paris, 11 novembre 1828.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous remercie de votre obligeance; je suis seulement honteux de ne +l'avoir pas fait plus tôt; mais, quand je vous ai adressé les ouvrages +que vous me demandiez, j'étais si malade, si incapable, que j'ai préféré +attendre quelques jours pour vous écrire.</p> + +<p>La Fontaine a bien eu raison de dire: «L'absence est le plus grand des +maux.» Elle est partie! elle est à Bordeaux depuis quinze jours; je ne +vis plus, ou plutôt je ne vis que trop; mais je souffre l'impossible; +j'ai à peine le courage de remplir mes nouvelles fonctions. Vous savez +qu'ils m'ont nommé premier commissaire de la Société du Gymnase-Lyrique. +C'est moi qui suis chargé du choix et du remplacement des musiciens, de +la location des instruments et de la garde des partitions et parties +d'orchestre. Je m'occupe dans ce<a name="page_026" id="page_026"></a> moment-ci de tout cela. Les +souscripteurs commencent à venir; nous avons déjà deux mille deux cents +francs en caisse. Les envieux écrivent des lettres anonymes; Chérubini +est en méditation pour savoir <i>s'il nous servira</i> ou <i>s'il nous nuira</i>; +tout le monde clabaude à l'Opéra, et nous allons toujours notre train. +Je ne fais encore rien copier; j'attends pour cela votre lettre.</p> + +<p>Vous me demandez combien coûterait la gravure de notre Scène grecque. Il +y a bien longtemps que je me suis informé du prix de la lithographie; +mais elle coûte en France un tiers de plus que la gravure. Les planches +gravées de notre ouvrage reviendraient à sept cent cinquante francs, +avec l'impression d'une cinquantaine d'exemplaires.</p> + +<p>Je n'ai pas encore revu l'auteur d'<i>Atala</i>, il est à la campagne; je lui +parlerai de votre Scène aussitôt que je le verrai.</p> + +<p>Si vous voyez Auguste, excusez-moi auprès de lui de ce que je ne lui +écris pas; dites-lui que je suis étonné de n'avoir pas encore appris son +voyage à la Côte; il m'avait bien dit, en partant, qu'il irait voir mon +père.</p> + +<p>J'ai rencontré avant-hier Flayol au cours d'anglais; il vous dit mille +choses.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami; je vous embrasse.<a name="page_027" id="page_027"></a></p> + +<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> + +<p class="r"> +(Fin de 1828)<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous réponds sur-le-champ; il s'en faut de beaucoup que je renonce à +notre opéra, et, si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je ne voulais +pas vous en rompre la tête davantage, pensant que vous ne doutiez pas de +l'impatience avec laquelle je l'attends; ainsi achevez-le le plus tôt +possible.</p> + +<p>Je travaille dans ce moment-ci pour les concerts de M. Choron; celui-ci +m'a demandé un oratorio pour des voix seules avec accompagnement +d'orgue; j'en ai déjà fait la moitié, et je pense qu'il sera exécuté +d'ici à un mois et demi; cela me fera un peu connaître dans le faubourg +Saint-Germain.</p> + +<p>Connaissez-vous assez M. d'Eckstein pour me donner une lettre de +recommandation près de lui? J'ai appris qu'il était collaborateur d'un +grand journal mensuel<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, à la tête duquel se trouve M. Beuchon, l'un +des rédacteurs du <i>Constitutionnel</i>; ce journal va paraître dans quelque +temps; il est conçu sur un plan très vaste, et les arts y occuperont une +place distinguée. Si je<a name="page_028" id="page_028"></a> pouvais inspirer assez de confiance pour cela, +je voudrais être chargé de la rédaction des articles de musique; voyez +si vous pouvez me servir là dedans. Si M. d'Eckstein me présente, il est +présumable qu'on m'acceptera; d'ailleurs, on peut me mettre à l'épreuve.</p> + +<p>Souffrez-vous toujours de vos dents? Je vous envoie pour vos étrennes un +air sublime de <i>la Vestale</i>, que vous ne connaissez pas, parce qu'il a +été supprimé depuis plus de dix ans. Vous me paraissez triste, vous avez +besoin de pleurer, je vous le donne comme un spécifique. Plus, un autre +air de <i>Fernand Cortez</i>, que vous ne connaissez pas non plus par la même +raison, et qui est peut-être le plus beau de la pièce.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p class="r"> +Votre ami pour la vie.<br /> +</p> + +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> + +<p class="r"> +Paris, 2 février 1829.<br /> +</p> + +<p>J'attendais toujours, mon cher et excellent ami, que ma partition de +<i>Faust</i> fût entièrement terminée pour vous écrire en vous l'adressant; +mais, l'ouvrage ayant pris une dimension plus grande que je ne croyais, +la gravure n'est pas encore<a name="page_029" id="page_029"></a> finie, et je ne puis me passer plus +longtemps de vous écrire.</p> + +<p>J'ai, il y a trois jours, été, pendant douze heures, dans le délire de +la joie: Ophélie n'est pas si éloignée de moi que je le pensais; il +existe quelque raison qu'on ne veut absolument pas me dire avant quelque +temps, pour laquelle il lui est impossible dans ce moment de se +prononcer ouvertement.</p> + +<p>—Mais, a-t-elle dit, <i>s'il m'aime véritablement</i>, si son amour n'est +pas de la nature de ceux qu'il est de mon devoir de mépriser, ce ne sera +pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance.</p> + +<p>Oh! Dieu! si je l'aime véritablement! Turner sait beaucoup d'autres +choses sans doute, mais il s'obstine à me jurer qu'il ne sait rien; je +n'aurais pas même su cela, si je n'avais pas arraché une partie de mon +secret à sa femme. Je m'apercevais seulement, depuis quelque temps, +qu'il me parlait de mes affaires avec plus de confiance et avec un air +riant; un jour, il n'a pu s'empêcher de sortir de son flegme britannique +en me disant:</p> + +<p>—Je réussirai, je vous dis, j'en suis sûr; si je pars avec elle pour la +Hollande, je suis sûr de vous écrire dans peu d'excellentes nouvelles.</p> + +<p>Eh bien, mon cher ami, il part dans quatre<a name="page_030" id="page_030"></a> jours avec elle et sa mère; +il est chargé de leur correspondance française et de l'administration de +leurs intérêts pécuniaires à Amsterdam.</p> + +<p>Et c'est elle, c'est Ophélie qui a arrangé tout cela, qui l'a voulu +fortement. Donc, elle veut lui parler beaucoup et souvent de moi; ce +qu'elle n'a pas encore pu faire, à cause de la présence continue de sa +mère, devant laquelle elle tremble comme un enfant.</p> + +<p>Écoutez-moi bien, Ferrand; si jamais je réussis, je sens, à n'en pouvoir +douter, que je deviendrais un colosse en musique; j'ai dans la tête +depuis longtemps une <i>symphonie descriptive</i> de <i>Faust</i> qui fermente; +quand je lui donnerai la liberté, je veux qu'elle épouvante le monde +musical.</p> + +<p>L'amour d'Ophélie a centuplé mes moyens. Envoyez-moi <i>les Francs Juges</i> +au plus tôt; que je profite d'un moment de soleil et de calme pour les +faire recevoir; la nuit et la tempête sont trop souvent là pour +m'empêcher de marcher; il faut absolument que j'agisse maintenant. Je +compte sur votre exactitude, et j'espère que vous m'enverrez votre poème +avant dix jours. J'ai reçu, il y a peu de temps, une lettre de ma sœur +aînée, en réponse à une immense épître de moi, dans laquelle je m'étais +expliqué ouvertement sur mes projets pour le mariage, sans dire, bien +entendu,<a name="page_031" id="page_031"></a> que je fusse fixé dans mon choix. Nancy m'a répondu que mes +parents avaient lu ma lettre (c'était ce que je voulais); et, d'après ce +qu'elle me dit, il paraît qu'ils s'attendaient tellement à cela, qu'ils +n'en ont pas été surpris; et, lorsque j'en viendrai à leur demander leur +consentement, j'espère que la commotion sera très légère. Je vais lui +envoyer ma partition à Amsterdam. Je n'ai mis que les initiales de son +nom. Comment! je parviendrais à être aimé d'Ophélie, ou du moins mon +amour la flatterait, lui plairait?... Mon cœur se gonfle et mon +imagination fait des efforts terribles pour comprendre cette immensité +de bonheur sans y réussir. Comment! je vivrais donc? j'écrirais donc? +j'ouvrirais mes ailes? <i>O dear friend! o my heart! o life! Love! All! +all!</i></p> + +<p>Ne soyez pas épouvanté de ma joie; elle n'est pas si aveugle que vous +pouvez le craindre; le malheur m'a rendu méfiant; je regarde en avant, +je n'ai rien d'assuré; je frémis autant de crainte que d'espérance.</p> + +<p>Attendons le temps, rien ne l'arrête; ainsi nous pouvons compter sur +lui.</p> + +<p>Adieu; envoyez-moi <i>les Francs Juges</i>, vite, je vous supplie.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Avez-vous lu <i>les Orientales</i> de Victor Hugo?<a name="page_032" id="page_032"></a> Il y a des milliers de +sublimités. J'ai fait sa <i>Chanson des pirates</i> avec accompagnement de +tempête; si je la mets au net et que j'aie le temps de la recopier, je +vous l'enverrai avec <i>Faust</i>. C'est de la musique d'écumeur de mer, de +forban, de brigand, de flibustier à voix rauque et sauvage; mais je n'ai +pas besoin de vous mettre au fait, vous comprenez la musique poétique +aussi bien que moi.</p> + +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> + +<p class="r"> +18 février 1829.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>J'ai écrit à M. Bailly aussitôt après la réception de votre lettre; il +ne m'a pas encore répondu. Duboys, qui est ici depuis quelques jours, a +vu Carné avant-hier, ils ont parlé du journal ensemble<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>; Carné lui a +dit qu'on comptait sur moi.</p> + +<p>J'allai voir Carné, il y a à peu près vingt jours; il me promit de +m'écrire aussitôt qu'il y aurait quelque chose de décidé; je n'ai point +eu de ses nouvelles. Je n'y comprends rien.</p> + +<p>Quant à l'affaire du <i>Stabat</i>, voici: Marescot vient<a name="page_033" id="page_033"></a> de revenir à +Paris, je lui en ai parlé; il a consenti à le graver, pourvu qu'on lui +assure la vente de quinze exemplaires au moins. L'ouvrage sera marqué +quatre francs cinquante, et les quinze exemplaires seront livrés à deux +francs.</p> + +<p>D'après ce que vous m'aviez dit du nombre des personnes qui +s'intéressent à M. Dupart, je n'ai pas hésité à répondre pour le +placement des quinze exemplaires, et Marescot est venu aujourd'hui +chercher le manuscrit. Il sera gravé avant la semaine sainte; ainsi on +pourra le chanter sur les exemplaires que je vous enverrai.</p> + +<p>Du reste, son atmosphère d'espérance ne s'est pas rembrunie, au +contraire... <i>Elle</i> n'est pas encore partie, elle quittera Paris +vraisemblablement vendredi prochain.</p> + +<p>Singulière destinée que celle d'un amant dont le vœu le plus ardent est +l'éloignement de celle qu'il aime!</p> + +<p>Tant qu'elle restera ici, je ne pourrai point obtenir de réponse +positive; on m'assure que j'aurai quelques lignes de sa main en réponse +à ma lettre, qui lui sera remise à Amsterdam. Oh! Dieu! que va-t-elle me +dire?...</p> + +<p class="c"><i>Farewell, my dear, farewell, love ever your friend.</i></p> + +<p><a name="page_034" id="page_034"></a></p> + +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 9 avril 1829.<br /> +</p> + +<p>—Ah! pauvre cher ami! je ne vous ai pas écrit, parce que j'en étais +incapable. Toutes mes espérances étaient d'affreuses illusions. Elle est +partie, et, en partant, sans pitié pour mes angoisses dont elle a été +témoin deux jours de suite, elle ne m'a laissé que cette réponse que +quelqu'un m'a rapportée: «Il n'y a rien de plus impossible.»</p> + +<p>N'exigez pas, mon cher ami, que je vous donne le détail de tout ce qui +m'est arrivé pendant ces deux fatales semaines; il m'est survenu, +avant-hier, un accident qui me met aujourd'hui dans l'impossibilité de +parler de cela; je ne suis pas encore assez remis. Je tâcherai de +trouver un moment où j'aurai assez de force pour retourner le fer qui +est demeuré dans la plaie.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Je vous envoie <i>Faust</i>, dédié à M. de la Rochefoucault; ce n'était pas +pour lui!... Si vous pouvez, sans vous gêner, me prêter encore cent +francs pour payer l'imprimeur, vous m'obligerez. J'aime mieux vous les +devoir qu'à ces gens-là. Si vous ne me l'aviez offert, j'avoue que je +n'aurais pu me décider à vous les demander.<a name="page_035" id="page_035"></a></p> + +<p>Je vous remercie mille fois de votre opéra; Gounet le copie en ce +moment-ci; nous allons mettre en jeu tous les ressorts pour le faire +recevoir sûrement. Il est superbe; il y a des choses sublimes. Oh! mon +cher, que vous êtes poète! Le finale des Bohémiens, au premier acte, est +un coup de maître; jamais, je crois, on n'aura présenté de poème d'opéra +aussi original et aussi bien écrit; je vous le répète, il est +magnifique.</p> + +<p>Ne soyez pas fâché si je vous laisse si vite. Je vais à la poste porter +la musique, il est déjà deux heures; je suis si souffrant, que je vais +me recoucher en rentrant.</p> + +<p>Il y a trente-six jours qu'elle est partie, ils ont toujours +vingt-quatre heures chacun; et <i>il n'y a rien de plus impossible</i>.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>J'ai demandé à Schott et à Schlesinger, qui ont de la musique d'église, +s'ils avaient ce que vous me demandez; mais ils n'ont rien que de très +grand.</p> + +<p>J'ai fait un <i>Salutaris</i> à trois voix avec accompagnement d'orgue au +piano; je l'ai cherché toute la journée pour vous l'envoyer, je n'ai pas +pu le retrouver; comme il ne valait pas grand'chose, je l'aurai +vraisemblablement brûlé cet hiver.<a name="page_036" id="page_036"></a></p> + +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2> + +<p class="r"> +Paris, ce 3 juin 1829.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Voilà bientôt trois mois que je n'ai pas reçu de vos nouvelles; j'ai +voulu attendre toujours, pensant que peut-être vous étiez en voyage; +mais il paraît que vous n'avez pas quitté Belley, car ma sœur m'écrit, +il y a peu de jours, que vous lui avez envoyé des airs suisses dont elle +me charge de vous remercier. Il y a donc nécessairement quelque chose +d'extraordinaire.</p> + +<p>Je vous ai envoyé <i>Faust</i> avec les exemplaires sans titre du <i>Stabat</i>; +vous ne m'avez pas accusé réception, je n'y conçois absolument rien. +Peut-être y a-t-il quelque nouvelle lutte anonyme. Votre père intercepte +peut-être notre correspondance. Peut-être ajoutez-vous foi vous-même aux +absurdes calomnies qu'on a répandues sur mon compte auprès de votre +famille.</p> + +<p>Je ne vous ai pas envoyé les titres du <i>Stabat</i>; Marescot est reparti +pour la province, et je ne sais où le prendre. <i>Faust</i> a le plus grand +succès parmi les artistes; Onslow est venu chez moi un matin me +déconcerter par les éloges les plus passionnés; Meyerbeer vient d'écrire +de Baden à<a name="page_037" id="page_037"></a> Schlesinger pour lui en demander un exemplaire. Urhan, +Chélard, beaucoup des artistes les plus marquants de l'Opéra se sont +procuré des exemplaires, et, chaque soir, ce sont de nouvelles +félicitations. Dans tout cela, rien ne m'a frappé comme l'enthousiasme +de M. Onslow. Vous savez que, depuis la mort de Beethoven, il tient le +sceptre de la musique instrumentale. Spontini vient de monter à Berlin +son opéra du <i>Colporteur</i>, qui a obtenu un immense succès; il est +extrêmement difficile sur l'originalité, et il m'a assuré qu'il ne +connaissait rien de plus original que <i>Faust</i>.</p> + +<p>—J'aime bien ma musique, ajoutait-il; mais, en conscience, je me crois +incapable d'en faire autant.</p> + +<p>A tout cela, je ne répondais guère que des bêtises, tellement j'étais +troublé de cette visite inattendue.</p> + +<p>Le surlendemain, Onslow m'a envoyé un exemplaire de la partition de ses +deux grands quintetti.</p> + +<p>C'est jusqu'à présent le suffrage qui m'a le plus touché.</p> + +<p>J'ai payé ce que je devais à l'imprimeur, une élève m'étant survenue.</p> + +<p>Je suis toujours très heureux, ma vie est toujours charmante; point de +douleurs, jamais de<a name="page_038" id="page_038"></a> désespoir, beaucoup d'illusions; pour achever de +m'enchanter, <i>les Francs Juges</i> viennent d'être refusés par le jury de +l'Opéra. M. Alexandre Duval, qui a lu le poème au comité, m'a dit qu'on +l'avait trouvé long et obscur; il n'y a que la scène des Bohémiens qui a +plu à tout le monde; du reste, il trouve, lui, que le style est très +remarquable et qu'il y a <i>un avenir poétique là dedans</i>.</p> + +<p>Je vais me le faire traduire en allemand. J'achèverai la musique; j'en +ferai un opéra comme le <i>Freyschütz</i>, moitié parlé, moitié mélodrame, et +le reste musique; j'ajouterai quatre ou cinq morceaux, tels que le +finale du premier acte, les quintetti, l'air de Lénor, etc., etc. On +m'assure que Spohr n'est point jaloux et cherche, au contraire, à aider +les jeunes gens; alors, si j'ai le prix à l'Institut, je partirai dans +quelques jours pour Cassel; il y dirige le théâtre, et je pourrai faire +entendre là <i>les Francs Juges</i>. Quel que soit le résultat final de tout +cela, je ne suis pas moins extrêmement sensible aux peines que cet +ouvrage vous a coûtées, et je vous en remercie mille fois. Il me plaît, +à moi, beaucoup. Je prépare un grand concert pour le commencement de +décembre, où je ferai entendre <i>Faust</i> avec deux grandes ouvertures et +quelques mélodies irlandaises qui ne sont<a name="page_039" id="page_039"></a> pas gravées. Je n'en ai +encore terminé qu'une; Gounet me fait beaucoup attendre les autres.</p> + +<p>La <i>Revue musicale</i> a publié un article fort bon sur <i>Faust</i>; je ne l'ai +pas fait annoncer encore dans les autres journaux.</p> + +<p>Je ne puis pas me livrer à la moindre composition importante; quand j'ai +la force de travailler, je copie des parties pour le concert futur, et +je n'ai pas beaucoup de temps à y consacrer; on me tourmente pour des +articles de journaux. Je suis chargé de la correspondance, à peu près +gratuite, de la <i>Gazette musicale de Berlin</i>. On me traduit en allemand; +le propriétaire est à Paris dans ce moment, et il m'ennuie. Pour <i>le +Correspondant</i>, un seul article a paru; comme dans le second, +j'attaquais l'école italienne. M. de Carné m'a écrit avant-hier pour me +prier d'en faire un autre sur un sujet différent. On a trouvé que +j'étais un <i>peu dur</i> pour l'école italienne. La <i>Prostituée</i> trouve donc +des amants même parmi les gens religieux.</p> + +<p>Je prépare une notice bibliographique sur Beethoven.</p> + +<p>J'ai mes entrées au théâtre allemand; le <i>Freyschütz</i> et <i>Fidelio</i> m'ont +donné des sensations nouvelles, malgré le détestable orchestre des +Italiens, dont la voix publique fait enfin justice; les journaux +d'aujourd'hui surtout le tuent.<a name="page_040" id="page_040"></a></p> + +<p>On m'a offert de me présenter à Rossini; je n'ai pas voulu, comme vous +pensez bien; je n'aime pas ce Figaro, ou plutôt je le hais tous les +jours davantage; ses plaisanteries absurdes sur Weber, au foyer du +théâtre allemand, m'ont exaspéré; je regrettais bien de ne pas être de +la conversation pour lui lâcher ma bordée.</p> + +<p>Mon pauvre Ferrand, je vous écris de bien longues digressions qui ne +vous intéressent guère; je suis porté à craindre que mes lettres n'aient +plus pour vous l'intérêt d'autrefois. S'il ne s'était pas fait en vous +quelque étrange changement, seriez-vous resté depuis si longtemps sans +répondre à ma lettre qui accompagnait le paquet de musique? C'est +pendant la semaine sainte que vous avez dû la recevoir. Vous ne m'avez +même pas écrit un mot d'amitié après que je vous ai annoncé que je +perdais toutes les espérances dont j'avais été bercé. Je ne suis pas +plus avancé que le premier jour; cette passion me tuera; on a répété si +souvent que l'espérance seule pouvait entretenir l'amour! Je suis bien +la preuve du contraire. Le feu ordinaire a besoin d'air, mais le feu +électrique brûle dans le vide. Tous les journaux anglais retentissent de +cris d'admiration pour son génie. Je reste obscur. Quand j'aurai écrit +une composition instrumentale, immense, que je médite, je veux<a name="page_041" id="page_041"></a> pourtant +aller à Londres la faire exécuter; que j'obtienne sous ses yeux un +brillant succès!</p> + +<p>O mon cher ami, je ne puis plus écrire: la faiblesse m'ôte la plume des +doigts.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> + +<p class="r"> +15 juin 1829.<br /> +</p> + +<p>Oui, mon cher ami, il est entièrement vrai que je n'ai pas reçu de vos +nouvelles jusqu'à ce 11 juin; et il m'est impossible de concevoir ce que +sont devenues vos lettres; peut-être le découvrirez-vous; j'en doute.</p> + +<p>Je serais enchanté d'être annoncé dans le <i>Journal de Genève</i>, si vous +pouvez l'obtenir. Je vous prie de ne pas vous laisser entraîner par +votre amitié en parlant de mon ouvrage (<i>Faust</i>): rien ne paraît plus +étrange aux lecteurs froids que cet enthousiasme qu'ils ne conçoivent +pas. Je ne sais que vous dire pour le sommaire d'articles que vous me +demandez; voyez celui de la <i>Revue musicale</i>, et parlez de chaque +morceau en particulier; ou, si cela ne convient pas au cadre du journal, +appuyez davantage sur le <i>Premier chœur</i>, le <i>Concert des Sylphes</i>, le +<i>Roi de Thulé</i><a name="page_042" id="page_042"></a> et la <i>Sérénade</i>, et surtout sur le double orchestre du +<i>concert</i>, dont la <i>Revue</i> n'a pas fait mention, puis quelques +considérations sur le style mélodique et les innovations que vous aurez +le mieux senties.</p> + +<p>Je ne fais rien annoncer dans les autres journaux, parce que j'attends +tous les jours la réponse de Goethe, qui m'a fait prévenir qu'il allait +m'écrire et qui ne m'écrit pas. Dieu! quelle impatience j'éprouve de +recevoir cette lettre. Je suis un peu mieux depuis deux jours. La +semaine dernière, j'ai été pris d'un affaissement nerveux tel, que je ne +pouvais presque plus marcher ni m'habiller le matin; on m'a conseillé +des bains qui n'ont rien fait; je suis resté tranquille, et la jeunesse +a repris le dessus. Je ne puis me faire à l'impossible. C'est +précisément parce que c'est impossible que je suis si peu vivant.</p> + +<p>Cependant il faut sans cesse m'occuper: j'écris une vie de Beethoven +pour <i>le Correspondant</i>. Je ne puis trouver un instant pour composer; le +reste du temps, il faut que je copie des parties.</p> + +<p>Quelle vie!</p> + +<p>Adieu.<a name="page_043" id="page_043"></a></p> + +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> + +<p class="r"> +15 juillet 1829.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous réponds courrier par courrier, comme vous me le demandez. J'ai +reçu vos deux actes sans encombre. Je trouve le dernier magnifique; +l'interrogatoire surtout est de la plus grande beauté; le dénouement +vaut mille fois mieux que celui dont nous étions convenus. Les +observations que j'ai à vous faire portent uniquement sur la coupe des +morceaux de musique et le rapprochement trop fréquent de sensations +semblables, qui amèneraient une monotonie désagréable au premier acte; +mais nous reparlerons de cela.</p> + +<p>Vous auriez déjà reçu depuis longtemps la musique que je dois vous +envoyer; mais il faut bien finir par vous avouer le motif de ce retard. +Depuis mon concert, mon père a pris une nouvelle boutade et ne veut plus +m'envoyer ma pension, de sorte que je me trouve tellement à court +d'argent, que les trente ou quarante francs que coûterait la copie de +mes deux morceaux m'ont arrêté jusqu'à présent; je n'ai pas voulu +demander à Auguste de me les prêter, parce que je lui dois déjà +cinquante francs. Je ne puis pas copier moi-même, puisque, depuis quinze +jours,<a name="page_044" id="page_044"></a> je suis enfermé à l'Institut; cet abominable concours est pour +moi de la dernière nécessité, puisqu'il donne de l'argent et qu'on ne +peut rien faire sans ce vil métal.</p> + +<p class="c"><i>Auri sacra fames quid non mortalia pectora cogis!</i></p> + +<p>Mon père n'a pas même voulu fournir à la dépense de mon séjour à +l'Institut; c'est M. Lesueur qui y a pourvu. Je vous écrirai dès que +j'aurai des nouvelles à vous apprendre. Le jeune Daudert, qui part le 12 +du mois d'août, se chargera de vous porter la musique, si je puis +l'avoir à cette époque. Je suis trop abattu pour vous écrire plus +longuement. J'oubliais de vous dire que Gounet a fini son deuxième acte.</p> + +<p>Adieu. Je suis bien aise que vous ayez fait la connaissance de Casimir +Faure.</p> + +<p>On donne <i>la Vestale</i> ce soir pour la première fois depuis sept mois, et +je ne puis y aller; j'aurais eu des billets de madame Dabadie. C'est +elle qui me chantera ma scène, elle me l'a promis.</p> + +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2> + +<p class="r"> +21 août 1829.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous envoie enfin la musique que vous attendez depuis si longtemps; +il y a de ma faute et de<a name="page_045" id="page_045"></a> celle de mon imprimeur. Pour moi, le concours +de l'Institut m'excuse un peu, et toutes les nouvelles agitations, <i>the +new pangs of my despised love</i>, me justifient malheureusement trop de ne +penser à rien. Oui, mon pauvre et cher ami, mon cœur est le foyer d'un +horrible incendie; c'est une forêt vierge que la foudre a embrasée; de +temps en temps, le feu semble assoupi, puis un coup de vent... un éclat +nouveau... le cri des arbres s'abîmant dans la flamme, révèlent +l'épouvantable puissance du fléau dévastateur.</p> + +<p>Il est inutile d'entrer dans les détails des nouvelles secousses que +j'ai reçues dernièrement; mais tout se réunit. Cet absurde et honteux +concours de l'Institut vient de me faire le plus grand tort à cause de +mes parents. Ces messieurs les juges, qui ne sont pas <i>les Francs +Juges</i>, ne veulent pas, disent-ils, m'encourager dans une fausse route. +Boïeldieu m'a dit:</p> + +<p>—Mon cher ami, vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jeté à +terre. J'étais venu avec la ferme conviction que vous l'auriez; mais +quand j'ai entendu votre ouvrage!... Comment voulez-vous que je donne un +prix à une chose dont <i>je n'ai pas d'idée</i>. Je <i>ne comprends pas</i> la +moitié de Beethoven, et vous voulez aller plus loin que Beethoven! +Comment voulez-vous que je comprenne?<a name="page_046" id="page_046"></a> Vous vous jouez des difficultés +de l'harmonie en prodiguant les modulations; et moi qui <i>n'ai pas fait +d'études harmoniques</i>, qui <i>n'ai aucune expérience de cette partie de +l'art</i>! C'est peut-être ma faute! je n'aime que la musique qui me berce.</p> + +<p>—Mais, monsieur, si vous voulez que j'écrive de la musique douce, il ne +faut pas nous donner un sujet comme Cléopâtre: une reine désespérée qui +se fait mordre par un aspic et meurt dans les convulsions!</p> + +<p>—Oh! mon ami, on peut toujours mettre de la grâce dans tout; mais je +suis bien loin de dire que votre ouvrage soit mauvais; je dis seulement +que je ne le comprends pas encore, il faudrait que je l'entendisse +plusieurs fois avec l'orchestre.</p> + +<p>—M'y suis-je refusé?</p> + +<p>—D'ailleurs, en voyant toutes ces formes bizarres, cette haine pour +tout ce qui est connu, je ne pouvais m'empêcher de dire à mes collègues +de l'Institut qu'un jeune homme qui a de pareilles idées, et qui écrit +ainsi, doit <i>nous mépriser du fond de son cœur</i>. Vous êtes un être +volcanisé, mon cher ami, et il ne faut pas écrire pour soi; toutes les +organisations ne sont pas de cette trempe. Mais venez chez moi, +faites-moi<a name="page_047" id="page_047"></a> ce plaisir, nous causerons, <i>je veux vous étudier</i>.</p> + +<p>D'un autre côté, Auber me prend à part à l'Opéra, et, après m'avoir dit +à peu près la même chose, sinon qu'il fallait faire ces cantates <i>comme +on fait une symphonie</i>, sans égard pour l'expression des paroles; il a +ajouté:</p> + +<p>—Vous fuyez les lieux communs; mais vous n'avez pas à redouter de faire +jamais de platitudes; ainsi le meilleur conseil que je puisse vous +donner, c'est de chercher à écrire platement, et, quand vous aurez fait +quelque chose qui vous paraîtra horriblement plat, <i>ce sera justement ce +qu'il faut</i>. Et songez bien que, si vous faisiez de la musique comme +vous la concevez, le public ne vous comprendrait pas et les marchands de +musique ne vous achèteraient pas.</p> + +<p>Mais, encore une fois, quand j'écrirai pour les boulangers et les +couturières, je n'irai pas choisir pour texte les passions de la reine +d'Égypte et ses méditations sur la mort. O mon cher Ferrand, je voudrais +pouvoir vous faire entendre la scène où Cléopâtre réfléchit <i>sur +l'accueil que feront à son ombre celles des Pharaons ensevelis dans les +pyramides</i>. C'est terrible, affreux! c'est la scène où Juliette médite +sur son ensevelissement dans les caveaux des Capulets, environnée +vivante des<a name="page_048" id="page_048"></a> ossements de ses aïeux, du cadavre de Tybalt; cet effroi +qui va en augmentant!... ces réflexions qui se terminent par des cris +d'épouvante accompagnés par un orchestre de basses pinçant ce rythme:</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_048.png" width="449" height="339" alt="notation musicale +Oh! Shakspeare! +Shakspeare!" title="" /> +</p> + +<p>Au milieu de tout cela, mon père se lasse de me faire une pension dont +je ne puis me passer; je vais retourner à la Côte, où je prévois bien de +nouvelles tracasseries, et pourtant je ne vis que pour la musique, elle +seule me soutient sur cet abîme de maux de toute espèce. N'importe, il +faut que j'y aille, et <i>il faut</i> que vous veniez me voir; songez donc +que nous nous voyons si rarement, que ma vie est si fragile, et que nous +sommes si près! Je vous écrirai aussitôt après mon arrivée.<a name="page_049" id="page_049"></a></p> + +<p><i>Guillaume Tell?...</i> Je crois que tous les journalistes sont décidément +devenus fous; c'est un ouvrage qui a quelques beaux morceaux, qui n'est +pas absurdement écrit, où il n'y a pas de <i>crescendo</i> et un peu moins de +grosse caisse, voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment, +toujours de l'art, de l'habitude, du savoir-faire, du maniement du +public. Ça ne finit pas; tout le monde bâille, l'administration donne +force billets. Adolphe Nourrit, dans le jeune Melchtal, est sublime; +mademoiselle Taglioni n'est pas une danseuse, c'est un esprit de l'air, +c'est Ariel en personne, une fille des cieux. Et on ose porter cela plus +haut que Spontini! J'en parlais avant-hier avec M. de Jouy, à +l'orchestre. On donnait <i>Fernand Cortez</i>, et, quoique l'auteur du poème +de <i>Guillaume Tell</i>, il ne parlait de Spontini que comme nous, avec +adoration. Il (Spontini) revient incessamment à Paris; il s'est brouillé +avec le roi de Prusse, son ambition l'a perdu. Il vient de donner un +opéra allemand qui est tombé à plat; les succès de Rossini le font +devenir fou: cela se conçoit; mais il devrait se mettre au-dessus des +engouements du public. L'auteur de <i>la Vestale</i> et de <i>Cortez</i> écrire +pour le public!... Des gens qui applaudissent <i>le Siège de Corinthe</i>, +venir me dire <i>qu'ils aiment Spontini</i>, et celui-ci rechercher de<a name="page_050" id="page_050"></a> +pareils suffrages!... Il est très malheureux; le non-succès de son +dernier ouvrage le tue.</p> + +<p>Je fais des mélodies irlandaises de Moore, que Gounet me traduit; j'en +ai fait une, il y a quelques jours, dont je suis ravi. Ces jours-ci, on +va présenter un opéra pour moi à Feydeau, j'en suis fort content; +puisse-t-il être reçu!</p> + +<p>Vous me promettez toujours quelque chose et vous ne faites rien; +cependant nous touchons à une révolution théâtrale qui nous serait +favorable, songez-y! La Porte-Saint-Martin est ruinée, les Nouveautés de +même; et les directeurs de ces deux théâtres tendent les bras à la +musique; il est vraisemblable que le ministère va donner l'autorisation +d'un théâtre d'opéra nouveau; je vous le dis parce que je le sais.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2> + +<p class="r"> +3 octobre 1829.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous écris deux mots à la hâte. Les hostilités ont recommencé. Je +donne un concert le 1<sup>er</sup> novembre prochain, jour de la Toussaint.</p> + +<p>J'ai déjà obtenu la salle des Menus-Plaisirs;<a name="page_051" id="page_051"></a> Chérubini, au lieu de me +contrarier cette fois-ci, est indisposé. Je donnerai <i>deux grandes +ouvertures: le Concert des Sylphes</i>, <i>le Grand Air de Conrad</i> (auquel +j'ai ajouté un récitatif obligé et dont j'ai retouché +l'instrumentation).</p> + +<p>C'est madame J. Dabadie qui m'a promis hier de me le chanter.</p> + +<p>Hiller me joue un concerto de piano de Beethoven, qui n'a jamais été +exécuté à Paris; sublime! immense!</p> + +<p>Mademoiselle Heinefetter, dont les journaux ont dû vous apprendre le +succès au théâtre Italien, me chantera la scène du <i>Freyschütz</i> en +allemand; du moins, elle ne demande pas mieux; il ne manque plus que +l'autorisation de M. Laurent, le directeur.</p> + +<p>Habeneck conduit mon orchestre, lequel, vous pouvez le croire, sera +fulminant.</p> + +<p>Sera-t-il dit que vous ne m'entendrez jamais? Venez donc à Paris, ne +fût-ce que pour huit jours.</p> + +<p>Je n'ai pas pu aller à la Côte. J'ai tant à courir, à copier, que je +vous quitte déjà; mais écrivez-moi le plus tôt possible, je vous en +prie. Apprenez-moi surtout que vous trouverez quelque prétexte auprès de +votre père pour venir passer la Toussaint ici.</p> + +<p>Adieu.<a name="page_052" id="page_052"></a></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Meyerbeer vient d'arriver de Vienne; le lendemain de son retour, il m'a +fait complimenter par Schlesinger, sur <i>Faust</i>.</p> + +<p>Un journal musical m'a fait un article de trois colonnes. Si je puis +m'en procurer encore un exemplaire, je vous l'enverrai.</p> + +<p><i>Farewell, we may meet again, I trust, come, come then; 'tis not so +long.</i></p> + +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2> + +<p class="r"> +Vendredi soir, 30 octobre 1829.<br /> +</p> + +<p>Ferrand, Ferrand, ô mon ami! où êtes-vous? Nous avons fait la première +répétition ce matin. Quarante-deux violons, total cent dix musiciens! Je +vous écris chez le restaurateur Lemardelay en attendant mon dessert. +Rien, je vous jure, rien n'est si terriblement affreux que mon ouverture +des <i>Francs Juges</i>. O Ferrand, mon cher ami, vous me comprendriez; où +êtes-vous? C'est un hymne au désespoir, mais le désespoir le plus +désespérant qu'on puisse imaginer, horrible et tendre. Habeneck, qui +conduit mon immense orchestre, en est tout effrayé. Ils n'ont jamais +rien vu de si difficile; mais aussi il paraît qu'ils trouvent que ce +n'est pas mal, car ils<a name="page_053" id="page_053"></a> me sont tombés dessus après la fin de +l'ouverture, non seulement avec des applaudissements forcenés, mais avec +des cris presque aussi effrayants que ceux de mon orchestre. O Ferrand, +Ferrand, pourquoi n'êtes-vous pas ici?</p> + +<p>Je vais à l'Opéra tout à l'heure chercher l'harmonica; on m'en a apporté +un ce matin qui est trop bas, et nous n'avons pu nous en servir. Le +sextuor de <i>Faust</i> va à ravir, mes sylphes sont enchantés. L'ouverture +de <i>Waverley</i> ne va pas encore bien; demain, nous la répéterons encore, +et définitivement elle ira. Et le <i>Jugement dernier</i>, comme vous le +connaissez, plus un récitatif accompagné par quatre paires de timbales +en harmonie. O Ferrand! Ferrand! cent vingt lieues!</p> + +<p>...Hier, j'étais malade à ne pouvoir marcher; aujourd'hui, le feu de +l'enfer qui a dicté <i>les Francs Juges</i> m'a rendu une force incroyable; +il faut que je coure encore ce soir tout Paris. Le concerto de Beethoven +est une conception prodigieuse, étonnante, sublime! Je ne sais comment +exprimer mon admiration.</p> + +<p><i>Oh! les sylphes!...</i></p> + +<p>Je me suis fait un solo de grosse caisse pianissimo dans <i>les Francs +Juges</i>.</p> + +<p><i>Intonuere cavæ gemitumque dedere cavernæ.</i></p> + +<p>Enfin, c'est affreux! tout ce que mon cœur<a name="page_054" id="page_054"></a> peut contenir de rage et de +tendresse est dans cette ouverture.</p> + +<p>O Ferrand!</p> + +<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2> + +<p class="r"> +Paris, 6 novembre 1829.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>J'aurais dû plus tôt vous rendre compte de mon concert; d'après ma +dernière lettre, vous êtes sans doute bouillant d'impatience d'avoir des +détails. Mais d'abord êtes-vous bien rétabli? Votre maladie a-t-elle +tout à fait disparu? Gounet a reçu une lettre d'Auguste, qui lui +apprenait le mauvais état de votre santé, et ce que vous m'en avez dit +vous-même me fait craindre qu'elle ne soit pas encore très bonne.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, puisque vous vous intéressez si vivement à ce qui me +touche et que votre amitié vous fait prendre tant de part à toutes mes +agitations, je vous dirai que j'ai obtenu un succès immense; l'ouverture +des <i>Francs Juges</i> surtout a bouleversé la salle; elle a obtenu quatre +salves d'applaudissements. Mademoiselle Marinoni venait d'entrer en +scène pour chanter une pasquinade italienne; profitant de ce moment de<a name="page_055" id="page_055"></a> +calme, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre une liasse +de musique sur une banquette; le public m'a aperçu; alors les cris, les +bravos ont recommencé, les artistes s'y sont mis, la grêle d'archets est +tombée sur les violons, les basses, les pupitres; j'ai failli me trouver +mal. Et des embrassades à n'en plus finir; mais vous n'étiez pas là!... +En sortant, après que la foule a été écoulée, les artistes m'ont attendu +dans la cour du Conservatoire, et, dès que j'ai paru, les +applaudissements en plein air ont recommencé. Le soir, à l'Opéra, même +effet; c'était une fermentation à l'orchestre, au foyer. O mon ami, que +n'êtes-vous ici! Depuis dimanche, je suis d'une tristesse mortelle; +cette foudroyante émotion m'a abîmé; j'ai sans cesse les yeux pleins de +larmes, je voudrais mourir.</p> + +<p>Quant à la recette, elle a totalement couvert les frais, et même j'y +gagne cent cinquante francs. Je vais en donner les deux tiers à Gounet, +qui a eu la bonté de me prêter de l'argent et qui en est, je crois, plus +pressé que vous. Aussitôt que j'aurai pu réaliser une somme un peu +présentable, je m'empresserai de vous la faire parvenir; car je suis +tourmenté de vous devoir si longtemps.</p> + +<p>Il n'y a encore que <i>le Figaro</i> et les <i>Débats</i> qui<a name="page_056" id="page_056"></a> aient parlé de mon +concert. Castil-Blaze n'entre dans aucun détail; ces animaux ne savent +parler que quand il n'y a rien à dire; je vous enverrai tous les +journaux littéraires qui auront fait mention de moi.</p> + +<p>Adieu; rétablissez-vous vite et écrivez-moi.</p> + +<p class="r"> +Votre ami.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h2> + +<p class="r"> +Paris, 4 décembre 1829.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je ne reçois point de réponse à deux lettres que je vous ai adressées et +à l'envoi des journaux relatifs à mon concert. Vous êtes malade; c'est +sûr; n'auriez-vous point de moyens de me faire donner de vos nouvelles +et de me tirer de l'inquiétude mortelle où je suis depuis si +longtemps?...</p> + +<p>Une lettre d'Auguste à Gounet ne disait rien de bon sur votre santé.</p> + +<p>Je vous en prie, écrivez-moi seulement un mot ou faites-moi écrire.</p> + +<p>Je vous enverrai dans peu quelques nouvelles compositions que je viens +de faire graver.</p> + +<p>Adieu. J'attends.<a name="page_057" id="page_057"></a></p> + +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 27 décembre 1829.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p><i>D'abord les affaires sérieuses.</i></p> + +<p>J'ai vu M. Rocher le soir même du jour où j'ai reçu votre lettre. Il m'a +répondu, au sujet de Germain, qu'une seule place de juge auditeur était +vacante à Lyon et qu'elle venait d'être donnée. Ainsi il n'y a pas +d'espoir.</p> + +<p><i>Puis les félicitations.</i></p> + +<p>Je vous complimente mille fois, à mon tour, sur le beau succès que vous +venez d'obtenir. Je ne suis pas en peine sur l'impression que vous avez +dû produire, animé comme vous l'étiez par l'indignation et l'intérêt que +vous inspire votre client.—Encore! Embrassez bien pour moi cet +excellentissime Auguste; je suis heureux pour lui de cette bonne chance. +Gounet lui adresse beaucoup de félicitations là-dessus. Dites-lui que si +je ne lui ai pas écrit, c'est que... c'est que... je suis un paresseux +qui pense cependant toujours à lui avec la plus vive affection.</p> + +<p><i>Ensuite les reproches.</i></p> + +<p>Vous n'êtes pas pardonnable de m'avoir laissé aussi longtemps dans +l'inquiétude. Je vous ai<a name="page_058" id="page_058"></a> écrit trois fois, et vous me répondez un mois +et demi après la troisième lettre. Je vous croyais toujours malade. Je +pensais que, peut-être, on avait intercepté nos lettres. Je vous ai +envoyé les journaux; ils se sont perdus. Si vous y tenez beaucoup, je +vous adresserai les exemplaires que j'ai, à condition que vous me les +renverrez après les avoir lus. Je puis en avoir besoin.</p> + +<p><i>Puis les promesses.</i></p> + +<p>Vous recevrez, d'ici à une vingtaine de jours, notre collection de +<i>Mélodies irlandaises</i>, avec le ballet des <i>Ombres</i>, que Dubois m'a prié +de faire et qui est déjà gravé. J'ai essayé une musique pour un des +couplets de votre satanique chanson. Elle est passable pour cette +strophe; mais elle ne peut aller avec les autres. C'est horriblement +difficile à faire. Vous êtes trop poète pour le musicien. Je ne sais si +je réussirai. Dans tous les cas, votre morceau est admirable de vérité +horrible, d'expressions hardies et de nouveauté.</p> + +<p><i>Ensuite les aveux.</i></p> + +<p>Je m'ennuie, je m'ennuie!... Toujours la même chose!...</p> + +<p>Mais je m'ennuie à présent avec une rapidité étonnante, je consomme plus +d'ennuis en une heure qu'autrefois en un jour. Je bois le temps comme +les canards mâchent l'eau pour y trouver<a name="page_059" id="page_059"></a> à vivre, et, comme eux, je n'y +trouve que quelques insectes malotrus. Que faire? que faire?</p> + +<p>Adieu; au moins, répondez-moi toutes les deux lettres.</p> + +<p class="r"> +Votre ami.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 2 janvier 1830.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous ai écrit il y a huit jours; votre lettre que je reçois à +l'instant ne fait pas mention de la mienne; il est possible que les +mauvais chemins, en retardant le courrier, aient fait croiser notre +correspondance. Dieu veuille qu'elle ne soit pas encore perdue!</p> + +<p>Non, je n'ai jamais eu de nouvelle des trente-cinq francs que vous +m'avez expédiés de Lyon. Je vous l'avais fait savoir dans l'une des +trois lettres que je vous ai adressées depuis mon concert; comme vous ne +m'en avez manifesté ni inquiétude ni étonnement dans votre tardive +réponse, je pense que la lettre où je vous en parlais ne vous est pas +non plus parvenue. J'aurais depuis longtemps remis à Marescot les +trente-cinq francs que M. Dupart lui doit; mais<a name="page_060" id="page_060"></a> le fait est que, depuis +que je me suis mis à faire graver ma musique, je n'ai jamais eu la +moindre avance disponible. Quand ensuite vous m'écrivîtes, il y a un +mois et demi, que vous m'aviez adressé de Lyon un mandat de trente-cinq +francs, je vous écrivis que je ne l'avais pas reçu, et j'attendais pour +savoir ce qu'il était devenu. Jamais je ne fus plus surpris qu'en voyant +le silence que vous gardiez à cet égard dans votre avant-dernière +lettre.</p> + +<p>Ainsi donc, vous m'avez envoyé une fois le manuscrit des <i>Francs +Juges</i>......... P<small>ERDU</small>!.</p> + +<p>Une autre fois, un mandat de trente-cinq francs......... <span class="smcap">Perdu!</span>.</p> + +<p>Je vous ai envoyé un paquet de journaux affranchis par moi et mis à la +poste par moi.</p> + +<p class="r"><span class="smcap">Perdu!</span>.</p> + +<p>Vous m'écrivîtes de ne pas vous répondre +quatre jours avant votre dernier voyage à Paris; si vous ne me l'aviez +pas dit, je n'en saurais rien.</p> + +<p class="r">P<small>ERDU</small>!.</p> + +<p>Je vous avais écrit cette fameuse lettre dont le sort nous a si fort +inquiété......... P<small>ERDU</small>!.</p> + +<p>Je vous écrit trois fois depuis mon concert et vous ai appris dans la +seconde lettre, je crois, que je n'avais pas reçu l'argent de Marescot; +ce n'est qu'aujourd'hui que vous me dites que vous<a name="page_061" id="page_061"></a> le savez; encore +n'est-ce pas moi qui vous en informe; donc, cette lettre a encore été...</p> + +<p class="r">P<small>ERDU</small>!</p> + +<p>Mon cher ami, il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela qu'il +faut absolument éclaircir.</p> + +<p>Marescot est parti ces jours-ci pour la province; je le rencontrai chez +mon imprimeur dernièrement, et il m'apprit qu'il allait écrire à M. +Dupart pour son argent. Dans le cas même où il serait ici, je serais +absolument incapable de le lui donner; car je suis dans ce moment avec +ma pension payée et vingt francs. Je dois recevoir deux cents francs de +Troupenas dans quelques jours, pour les corrections de <i>Guillaume Tell</i> +que je fais pour lui. Je suis toujours ainsi, mille fois plus gueux +qu'un peintre; je n'ai en tout que deux élèves qui me rapportent +quarante-quatre francs par mois. Mon père m'envoie de l'argent de temps +en temps; puis, quand j'ai pris mes mesures pour être un peu à l'aise, +viennent ses commissions, qu'il faut presque toujours payer, qui +dérangent toute mon économie. Je vous dois, je dois encore plus de cent +francs à Gounet; cette gêne perpétuelle, ces idées de dettes, +quoiqu'elles soient contractées envers des amis éprouvés, me tourmentent +continuellement. D'un autre côté, votre<a name="page_062" id="page_062"></a> père couve toujours l'absurde +idée que je suis un joueur, moi qui n'ai jamais touché une carte ni mis +le pied dans une maison de jeu. Cette pensée qu'aux yeux de vos parents +notre liaison n'est pas des plus avantageuses pour vous me met hors de +moi.</p> + +<p>Ne m'envoyez pas votre <i>Dernière Nuit de Faust</i>. Si je l'avais entre les +mains, je ne pourrais résister; cependant mon plan de travail est tracé +pour longtemps. J'ai à faire une immense composition instrumentale pour +mon concert de l'année prochaine, auquel il faudra bien que vous +assistiez. Si je réussis dans votre chanson de <i>Brigands</i> que je trouve +sublime, vous ne l'attendrez pas longtemps. On grave nos mélodies; dès +qu'elles paraîtront, nous vous les expédierons: ce qui ne veut pas dire +que vous les recevrez. Plusieurs vous plairont, je l'espère. Nous les +faisons graver à nos frais, Gounet et moi, et nous comptons y gagner au +bout de quelque temps. Avez-vous les <i>Contes fantastiques</i> d'Hoffman? +C'est fort curieux!</p> + +<p>Quand vous verrons-nous ici? Écrivez-moi donc plus souvent, je vous en +prie en grâce.</p> + +<p>Adieu; je vous embrasse.<a name="page_063" id="page_063"></a></p> + +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2> + +<p class="r"> +Paris, 6 février 1830.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Votre lettre et les trente-cinq francs qu'elle contenait me sont +parvenus cette fois. Marescot n'est pas à Paris; dès qu'il sera revenu, +je les lui remettrai. Je frémis en songeant à ce que vous devez souffrir +de vos dents; si cela peut vous consoler, je vous dirai que je suis à +peu près dans le même cas; toutes mes dents se carient peu à peu, et, le +mois dernier, je souffrais comme un damné! J'ai essayé de plusieurs eaux +spiritueuses; le <i>paraguay-roux</i>, dont j'avais beaucoup entendu parler, +a calmé en deux jours une douleur terrible, causée par une dent creuse; +je remplissais le creux avec du coton imbibé, et je me gargarisais la +bouche avec de l'eau dans laquelle j'avais versé quelques gouttes du +spécifique; essayez-en, ne négligez rien; mais j'ai un autre mal dont +rien, à ce qu'il paraît, ne pourra me guérir, qu'un spécifique contre la +vie.</p> + +<p>Après quelque temps d'un calme troublé violemment par la composition de +l'<i>Élégie en prose</i> qui termine mes Mélodies, je viens d'être replongé +dans toutes les angoisses d'une interminable<a name="page_064" id="page_064"></a> et inextinguible passion, +sans motif, sans sujet. Elle est toujours à Londres, et cependant je +crois la sentir autour de moi; tous mes souvenirs se réveillent et se +réunissent pour me déchirer; j'écoute mon cœur battre, et ses +pulsations m'ébranlent comme les coups de piston d'une machine à vapeur. +Chaque muscle de mon corps frémit de douleur... Inutile!... Affreux!...</p> + +<p>Oh! malheureuse! si elle pouvait un instant concevoir toute la poésie, +tout l'infini d'un pareil amour, elle volerait dans mes bras, dût-elle +mourir de mon embrassement.</p> + +<p>J'étais sur le point de commencer ma grande symphonie (<i>Épisode de la +vie d'un artiste</i>), où le développement de mon infernale passion doit +être peint; je l'ai toute dans la tête, mais je ne puis rien écrire... +Attendons.</p> + +<p>Vous recevrez, en même temps que ma lettre, deux exemplaires de mes +chères Mélodies; un artiste du Théâtre-Italien de Londres vient d'en +emporter pour Moore, qu'il connaît et à qui nous les avons dédiées. +Adolphe Nourrit vient de les adopter pour les chanter aux soirées où il +va habituellement.</p> + +<p>Il s'agit maintenant de les faire annoncer; mais je n'ai plus +d'activité...</p> + +<p>Mon cher ami, écrivez-moi souvent et longuement,<a name="page_065" id="page_065"></a> je vous en supplie; je +suis séparé de vous; que vos pensées me parviennent du moins. Il m'est +insupportable de ne pas vous voir; faut-il qu'à travers les nuages +chargés de foudre qui grondent sur ma tête un seul rayon de l'astre +paisible ne puisse venir me consoler!...</p> + +<p>Adieu donc; j'attends une lettre de vous dans neuf jours, si votre état +maladif vous permet d'écrire.</p> + +<p class="r"> +Votre fidèle ami.<br /> +</p> + +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h2> + +<p class="r"> +Paris, 16 avril 1830.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>J'ai demeuré bien longtemps sans vous écrire, mais j'ai aussi vainement +attendu la lettre que vous deviez m'adresser par Auguste à son passage à +Paris; depuis ma dernière, j'ai essuyé de terribles rafales, mon +vaisseau a craqué horriblement, mais s'est enfin relevé; il vogue à +présent passablement. D'affreuses vérités, découvertes à n'en pouvoir +douter, m'ont mis en train de guérison; et je crois qu'elle sera aussi +complète que ma nature tenace peut le comporter. Je viens de sanctionner +ma résolution par un ouvrage qui<a name="page_066" id="page_066"></a> me satisfait complètement et dont +voici le sujet, qui sera exposé dans un programme et distribué dans la +salle le jour du concert.</p> + +<div class="blockquot"><p><i>Épisode de la vie d'un artiste</i> (grande symphonie fantastique en +cinq parties).</p> + +<p><span class="smcap">Premier morceau</span>: double, composé d'un court adagio, suivi +immédiatement d'un allégro développé (vague des passions; rêveries +sans but; passion délirante avec tous ses accès de tendresse, +jalousie, fureur, craintes, etc., etc.).</p> + +<p><span class="smcap">Deuxième morceau</span>: <i>Scène aux champs</i> (adagio, pensées d'amour et +espérance troublées par de noirs pressentiments).</p> + +<p><span class="smcap">Troisième morceau</span>: <i>Un bal</i> (musique brillante et entraînante).</p> + +<p><span class="smcap">Quatrième morceau</span>: <i>Marche au supplice</i> (musique farouche, +pompeuse).</p> + +<p><span class="smcap">Cinquième morceau</span>: <i>Songe d'une nuit du sabbat</i>.</p></div> + +<p>A présent, mon ami, voici comment j'ai tissé mon roman, ou plutôt mon +histoire, dont il ne vous est pas difficile de reconnaître le héros.</p> + +<p>Je suppose qu'un artiste doué d'une imagination vive, se trouvant dans +cet état de l'âme que Chateaubriand a si admirablement peint dans +<i>René</i>, voit pour la première fois une femme qui<a name="page_067" id="page_067"></a> réalise l'idéal de +beauté et de charmes que son cœur appelle depuis longtemps, et en +devient éperdument épris. Par une singulière bizarrerie, l'image de +celle qu'il aime ne se présente jamais à son esprit que accompagnée +d'une pensée musicale dans laquelle il trouve un caractère de grâce et +de noblesse semblable à celui qu'il prête à l'objet aimé. Cette double +idée fixe le poursuit sans cesse: telle est la raison de l'apparition +constante, dans tous les morceaux de la symphonie, de la mélodie +principale du premier allégro (nº 1).</p> + +<p>Après mille agitations, il conçoit quelques espérances; il se croit +aimé. Se trouvant un jour à la campagne, il entend au loin deux pâtres +qui dialoguent un ranz de vaches; ce duo pastoral le plonge dans une +rêverie délicieuse (nº 2). La mélodie reparaît un instant au travers des +motifs de l'adagio.</p> + +<p>Il assiste à un bal, le tumulte de la fête ne peut le distraire; son +idée fixe vient encore le troubler, et la mélodie chérie fait battre son +cœur pendant une valse brillante (nº 3).</p> + +<p>Dans un accès de désespoir, il s'empoisonne avec de l'opium; mais, au +lieu de le tuer, le narcotique lui donne une horrible vision, pendant +laquelle il croit avoir tué celle qu'il aime, être<a name="page_068" id="page_068"></a> condamné à mort et +assister à sa propre exécution. Marche au supplice; cortège immense de +bourreaux, de soldats, de peuple. A la fin, la <i>mélodie</i> reparaît +encore, comme une dernière pensée d'amour, interrompue par le coup fatal +(nº 4).</p> + +<p>Il se voit ensuite environné d'une foule dégoûtante de sorciers, de +diables, réunis pour fêter la nuit du sabbat. Ils appellent au loin. +Enfin arrive la <i>mélodie</i>, qui n'a encore paru que gracieuse, mais qui +alors est devenue un air de guinguette trivial, ignoble; c'est l'objet +aimé qui vient au sabbat, pour assister au convoi funèbre de sa victime. +Elle n'est plus qu'une courtisane digne de figurer dans une telle orgie. +Alors commence la cérémonie. Les cloches sonnent, tout l'élément +infernal se prosterne, un chœur chante la prose des morts, le +plain-chant (<i>Dies iræ</i>), deux autres chœurs le répètent en le +parodiant d'une manière burlesque; puis enfin la ronde du sabbat +tourbillonne, et, dans son plus violent éclat, elle se mêle avec le +<i>Dies iræ</i>, et la vision finit (nº 5).</p> + +<p>Voilà, mon cher, le plan exécuté de cette immense symphonie. Je viens +d'en écrire la dernière note. Si je puis être prêt le jour de la +Pentecôte, 30 mai, je donnerai un concert aux Nouveautés, avec un +orchestre de deux cent vingt musiciens. J'ai peur de ne pouvoir pas +avoir la<a name="page_069" id="page_069"></a> copie des parties. A présent, je suis un stupide; l'effroyable +effort de pensée qui a produit mon ouvrage a fatigué mon imagination, et +je voudrais pouvoir dormir et me reposer continuellement. Mais, si le +cerveau sommeille, le cœur veille, et je sens bien vivement que vous me +manquez. O mon ami, ne vous reverrai-je donc pas?</p> + +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h2> + +<p class="r"> +Paris, 13 mai 1830.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Vous avez dû recevoir par votre cousin Eugène Daudert une lettre de moi, +à peu près le même jour que je reçus la vôtre. Je ne laisse pas partir +Auguste sans le charger d'une autre. Il me dit qu'il vous verra peu +après son arrivée. Votre lettre m'a excessivement touché; cette +sollicitude inquiète pour le danger que vous supposiez que je courais à +l'égard d'Henriette Smithson, vos effusions de cœur, vos conseils!... +Oh! mon cher Humbert, il est si rare de trouver un homme complet, qui +ait une âme, un cœur et une imagination, si rare pour des caractères +ardents et impatients comme les nôtres de se rencontrer, de s'assortir, +que je ne sais comment vous exprimer mes idées sur le bonheur que j'ai +de vous connaître.<a name="page_070" id="page_070"></a></p> + +<p>Je pense que vous aurez été satisfait du plan de ma <i>Symphonie +fantastique</i>, que je vous ai envoyé dans ma lettre. La vengeance n'est +pas trop forte. D'ailleurs, ce n'est pas dans cet esprit que j'ai écrit +le <i>Songe d'une nuit de sabbat</i>. Je ne veux pas me venger. Je la plains +et la méprise. C'est une femme ordinaire, douée d'un génie instinctif +pour exprimer les déchirements de l'âme humaine qu'elle n'a jamais +ressentis, et incapable de concevoir un sentiment immense et noble comme +celui dont je l'honorais.</p> + +<p>Je termine aujourd'hui mes derniers arrangements avec les directeurs des +Nouveautés pour mon concert du 30 de ce mois. Ce sont de fort honnêtes +gens et très accommodants; nous commençons à répéter la <i>Symphonie +gigantesque</i> dans trois jours; toutes les parties sont copiées avec le +plus grand soin; il y a deux mille trois cents pages de musique; près de +quatre cents francs de copie. Il faut espérer que nous ferons une +recette présentable, le jour de la Pentecôte, tous les théâtres étant +fermés.</p> + +<p>L'incroyable chanteur Haitzinger doit chanter; j'espère avoir madame +Schroeder-Devrient, qui, avec son émule, bouleverse tous les deux soirs +la salle Favart dans les opéras du <i>Freyschütz</i> et de <i>Fidelio</i>.<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<p>A propos, Haitzinger m'a demandé dernièrement s'il y avait un grand rôle +de ténor pour lui dans notre opéra des <i>Francs Juges</i>; sur ma réponse, +et sur ce que lui ont dit de moi tous les Allemands de sa connaissance, +il voudrait emporter le poème, avec les morceaux de chant sans +orchestre, pour le faire traduire, et il donnerait la partition nouvelle +à son bénéfice, qui doit avoir lieu cette année à Carlsruhe. Ce serait +charmant; il faut seulement que je termine tout cela, pour le finale des +<i>Bohémiens</i> et deux ou trois airs de ténor et de soprano, avec +quintette. Je partirais pour Carlsruhe dans quelques mois, précédé d'une +espèce de réputation faite par Haitzinger et autres.</p> + +<p>Je vous dirai que vous vous êtes à peu près rencontré avec Onslow, dans +votre jugement sur mes Mélodies; il préfère les quatre suivantes: +d'abord la <i>Chanson à boire</i>, l'<i>Élégie</i>, la <i>Rêverie</i> et le <i>Chant +sacré</i>. Mon cher, ce n'est pas si difficile que vous croyez; mais il +faut des pianistes. Quand j'écris un piano, c'est pour quelqu'un qui +sait jouer du piano et non pour des amateurs qui ne savent seulement pas +lire la musique. Les demoiselles Lesueur, qui certes ne sont pas des +virtuoses, accompagnent fort bien l'<i>Élégie en prose</i>, qui est avec le +<i>Chant guerrier</i> ce qu'il<a name="page_072" id="page_072"></a> y a de moins aisé. Cette pauvre mademoiselle +Eugénie, qui a une passion malheureuse pour un aimable garçon, froid et +peu sensible, a d'abord été désorientée par ce morceau. Elle m'a avoué +qu'elle n'y avait absolument rien compris dans le commencement; puis, en +l'étudiant, elle a découvert une pensée, elle s'est reconnue dans ce +douloureux tableau des angoisses d'un mourant d'amour; à présent, c'est +chez elle une fureur, elle joue continuellement la neuvième Mélodie. Je +ne l'ai encore jamais entendu chanter; il n'y a que Nourrit pour cela, +et je doute qu'il consente à se mettre dans l'état d'exaltation affreuse +où il faut être, pour bien rendre ces accents d'un cœur qui se brise.</p> + +<p>Il a mes Mélodies, je lui demanderai cependant un jour de me chanter +celle-là. Hiller l'accompagnera, nous serons tous les trois seuls. Je +redonnerai à mon concert l'ouverture des <i>Francs Juges</i> pour saccager un +peu le parterre et faire crier les dames; d'ailleurs, c'est un moyen +d'attirer du monde; elle a une telle réputation à présent, que bien des +gens ne viendront que pour elle.</p> + +<p>Il n'y a que vous qui ne viendrez pas! Mon père même voulait venir, il +me l'écrivait avant-hier. Oh! mais la symphonie!... J'espère que la +malheureuse y sera ce jour-là; du moins, bien<a name="page_073" id="page_073"></a> des gens conspirent à +Feydeau pour l'y faire venir. Je ne crois pas cependant; il est +impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental, elle +ne se reconnaisse pas, et, dès lors, elle se gardera bien de paraître. +Enfin Dieu sait tout ce qu'on va dire, tant de gens savent mon histoire!</p> + +<p>Adieu!</p> + +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 24 juillet 1830.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis toutefois rassuré sur votre compte... Songez donc, trois lettres +sans réponse... Vous m'écrivez quelques lignes en m'annonçant des pages +pour le lendemain; si vous saviez combien de fois je suis rentré de très +loin chez moi pour voir si cette lettre attendue avec tant d'impatience +était enfin arrivée, vous seriez vraiment fâché de ne m'avoir pas tenu +parole. Que vous êtes paresseux! car j'espère que vous n'êtes pas +malade; j'attends toujours votre lettre. Heureusement, mon cher ami, +tout va bien...</p> + +<p>Tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus délicat, je l'ai. Ma +ravissante sylphide, mon<a name="page_074" id="page_074"></a> Ariel, ma vie, paraît m'aimer plus que jamais; +pour moi, sa mère répète sans cesse que, si elle lisait dans un roman la +peinture d'un amour comme le mien, elle ne la croirait pas vraie. Nous +sommes séparés depuis plusieurs jours, je suis enfermé à l'Institut, +<i>pour la dernière fois</i>; il faut que j'aie ce prix, d'où dépend en +grande partie notre bonheur; je dis comme don Carlos dans <i>Hernani</i>: «Je +l'aurai.» Elle se tourmente en y songeant; pour me rassurer dans ma +prison, madame Moke m'envoie tous les deux jours sa femme de chambre me +donner de leurs nouvelles et savoir des miennes. Dieu! quel vertige +quand je la reverrai dans dix ou douze jours! Nous aurons peut-être +encore bien des obstacles à vaincre, mais nous les vaincrons. Que +pensez-vous de tout cela?... Cela se conçoit-il? un ange pareil, <i>le +plus beau talent de l'Europe</i>! J'ai su que dernièrement M. de Noailles, +en qui la mère a une grande confiance, avait tout à fait plaidé ma cause +et qu'il était fortement d'avis que, puisque sa fille m'aimait, il +fallait me la donner sans regarder tant à l'argent. Oh! mon cher, si +vous lui entendiez <i>penser tout haut</i> les sublimes conceptions de Weber +et de Beethoven, vous en perdriez la tête. Je lui ai tant recommandé de +ne pas jouer d'adagio, que j'espère qu'elle ne le fera<a name="page_075" id="page_075"></a> pas souvent. +Cette musique dévorante la tue. Dernièrement, elle était si souffrante, +qu'elle croyait mourir; elle voulut absolument qu'on m'envoyât chercher; +sa mère s'y refusa; je la vis le lendemain, pâle, étendue sur un canapé; +que nous pleurâmes!... Elle se croyait attaquée de la poitrine; je +pensais que je mourrais avec elle, je le lui dis, elle ne répondit pas; +cette idée me ravissait. Depuis qu'elle est guérie, elle m'a grondé +beaucoup là-dessus.</p> + +<p>—Croyez-vous que Dieu vous ait donné une telle organisation musicale +sans dessein? Vous ne devez pas abandonner la tâche qui vous est +confiée; je vous défends de me suivre si je meurs.</p> + +<p>Mais elle ne mourra pas. Non, ces yeux si pleins de génie, cette taille +élancée, tout cet être délicieux paraît plutôt prêt à prendre son vol +vers les cieux qu'à tomber flétri sous la terre humide.</p> + +<p>Adieu; il faut que je travaille. Je vais instrumenter le dernier air de +ma scène. C'est <i>Sardanapale</i>.</p> + +<p>Adieu encore; si vous ne m'écrivez pas, vous en serez quitte pour +recevoir une cinquième lettre de moi.</p> + +<p class="r"> +Votre fidèle Achate.<br /> +</p> + +<p>Spontini est ici, j'irai le voir à ma sortie de l'Institut.<a name="page_076" id="page_076"></a></p> + +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 23 août 1830.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher et excellent ami,</span><br /> +</p> + +<p>Vous m'avez laissé bien longtemps sans me donner de vos nouvelles; il a +fallu des circonstances aussi extraordinaires pour vous déterminer à +mettre ma main à la plume!... mais point de reproche.</p> + +<p>J'ai obtenu le grand prix à l'unanimité, ce qui ne s'est encore jamais +vu. Ainsi voilà l'Institut vaincu. Le bruit du canon et de la fusillade +a été favorable à mon dernier morceau, que j'achevais alors.</p> + +<p>O mon ami, quel bonheur d'avoir un succès qui enchante un être adoré! +Mon idolâtrée Camille<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> se mourait d'inquiétude quand je lui ai +apporté, jeudi dernier, la nouvelle si ardemment désirée. O mon <i>délicat +Ariel</i>, mon bel ange, tes ailes étaient toutes froissées, la joie les a +relustrées; sa mère même, qui ne voit notre amour qu'avec une certaine +contrariété, n'a pu retenir quelques larmes d'attendrissement.</p> + +<p>Je ne m'en doutais pas; pour ne pas m'effrayer,<a name="page_077" id="page_077"></a> elle m'avait toujours +caché l'importance immense qu'elle attachait à ce prix; mais je viens de +voir ce qu'il en était au fond.</p> + +<p>—Le monde, le monde, me dit-elle, croit que c'est une grande preuve de +talent; il faut lui fermer la bouche.</p> + +<p>C'est le 2 octobre que ma <i>Scène</i> sera exécutée publiquement à grand +orchestre; ma belle Camille y sera avec sa mère; elle en parle sans +cesse. Cette cérémonie, qui ne m'eût paru sans cela qu'un enfantillage, +devient une fête enivrante; vous n'y serez pas, mon cher, bien cher ami; +vous n'avez jamais vu que mes larmes amères, quand donc verrez-vous dans +mes yeux briller celles de la joie?</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> novembre, il y aura un concert au Théâtre Italien. Le nouveau +chef d'orchestre, que je connais particulièrement, m'a demandé de lui +écrire une ouverture pour ce jour-là. Je vais lui faire l'ouverture de +<i>la Tempête</i> de Shakspeare, pour piano, chœur et orchestre. Ce sera un +morceau d'un genre nouveau.</p> + +<p>Le 14 novembre, je donnerai mon immense concert pour faire entendre la +<i>Symphonie fantastique</i>, dont je vous ai envoyé le programme.</p> + +<p>Dans le courant de l'hiver, la société des concerts exécutera mon +ouverture des <i>Francs Juges</i>;<a name="page_078" id="page_078"></a> j'en ai la promesse positive. Mais il +faut un succès au théâtre, mon bonheur en dépend. Les parents de Camille +ne peuvent consentir à notre mariage que lorsque ce pas sera franchi. +Les circonstances me favoriseront, je l'espère. Je ne veux pas aller en +Italie; j'irai demander au roi de me dispenser de cet absurde voyage et +de m'accorder la pension à Paris. Aussitôt que j'aurai touché une somme +un peu passable, je vous adresserai ce que vous avez eu la bonté de me +prêter si obligeamment. Adieu, mon cher ami; écrivez-moi donc, et ne +parlez plus de politique; je n'ai pas eu besoin de faire d'effort pour +garder avec vous le silence là-dessus. Adieu, adieu. Je sors de chez +madame Moke; je quitte la main de mon adorée Camille, voilà pourquoi la +mienne tremble tant et que j'écris si mal. Elle ne m'a pourtant pas joué +de Weber ni de Beethoven aujourd'hui.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Cette malheureuse <span class="smcap">FILLE</span> Smithson est toujours ici. Je ne l'ai jamais vue +depuis son retour.</p> + +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h2> + +<p class="r"> +Octobre 1830.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Oh! mon cher, inexprimablement cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous écris des Champs-Élysées, dans le coin<a name="page_079" id="page_079"></a> d'une guinguette exposée +au soleil couchant; je vois ses rayons dorés se jouer à travers les +feuilles mortes ou mourantes des jeunes arbres qui entourent mon réduit. +J'ai parlé de vous toute la journée avec quelqu'un qui comprend ou +plutôt qui devine votre âme. Je vous écris irrésistiblement. Que +faites-vous cher, bien cher? Vous vous rongez le cœur, je gage, pour +des malheurs qui ne vous touchent qu'en imagination; il y en a tant qui +nous déchirent de près, que je me désole de vous voir succomber sous le +poids de douleurs étrangères ou très éloignées. Pourquoi? pourquoi?... +Ah! pourquoi!... Je le comprends mieux que vous ne pensez: c'est votre +existence, votre poésie, votre <i>chateaubrianisme</i>.</p> + +<p>Je souffre étrangement de ne pas vous voir; enchaîné comme je le suis, +je ne puis franchir l'espace qui nous sépare. J'aurais pourtant tant de +choses à vous dire... Si ce qui m'arrive d'heureux peut vous distraire +de vos sombres pensées, je vous apprends que je vais être exécuté à +l'Opéra, dans le courant de ce mois. C'est encore à mon adorée Camille +que je dois ce bonheur.</p> + +<p>Voici comment:</p> + +<p>A sa taille élancée, à son vol capricieux, à sa grâce enivrante, à son +génie musical, j'ai reconnu l'<i>Ariel</i> de Shakspeare. Mes idées +poétiques,<a name="page_080" id="page_080"></a> tournées vers le drame de <i>la Tempête</i>, m'ont inspiré une +ouverture gigantesque d'un genre entièrement neuf, pour <i>orchestre</i>, +<i>chœur</i>, <i>deux pianos à quatre mains</i> et <span class="smcap">HARMONICA</span>. Je l'ai proposée au +directeur de l'Opéra, qui a consenti à la faire entendre dans une +<i>grande représentation extraordinaire</i>. Oh! <i>mon cher</i>, c'est bien plus +grand que l'ouverture des <i>Francs Juges</i>. <i>C'est entièrement neuf.</i> Avec +quelle profonde adoration je remerciais mon idolâtrée Camille de m'avoir +inspiré cette composition! Je lui appris dernièrement que mon ouvrage +allait être exécuté; elle en a frémi de joie. Je lui ai dit +<i>confidentiellement</i>, dans l'<i>oreille</i>, après deux baisers dévorants, un +embrassement furieux, l'<i>amour grand et poétique</i> comme NOUS le +concevons. Je vais la voir ce soir. Sa mère ne sait pas que je dois être +incessamment entendu à l'Opéra. Nous lui en ferons un mystère jusqu'au +dernier moment. Vous êtes un homme dominé par l'imagination, donc vous +êtes un homme infiniment malheureux;</p> + +<p>Et moi aussi. Nous nous convenons à merveille: Mon ami, écrivez moi au +moins, puisque nous ne nous voyons pas.</p> + +<p>C'est le 30 de ce mois qu'aura lieu le couronnement à l'Institut. +<i>Ariel</i> est fier, comme un <i>classique paon</i>, de ma vieille couronne; il +ou elle n'y<a name="page_081" id="page_081"></a> attache pourtant d'autre prix que celui de l'opinion +publique; Camille est trop musicale pour s'y tromper. Mais l'<i>Ouverture +de la Tempête</i>, <i>Faust</i>, les <i>Mélodies</i>, <i>les Francs Juges</i>, c'est +différent: il y a du feu et des larmes là dedans.</p> + +<p>Mon cher Ferrand, si je meurs, ne vous faites pas chartreux (comme vous +m'en avez menacé), je vous en prie; vivez aussi prosaïquement que vous +pourrez; c'est le moyen d'être... prosaïque. J'ai vu Germain +dernièrement, nous avons encore beaucoup parlé de vous. Que faire, que +dire, qu'écrire de si loin? Quand pourrai-je communiquer mes pensées aux +vôtres? J'entends chanter l'ignoble <i>Parisienne</i>. Des gardes nationaux à +demi ivres la beuglent dans toute sa platitude.</p> + +<p>Adieu; le marbre sur lequel je vous écris me glace le bras. Je pense à +la malheureuse Ophélia: <i>glace</i>; <i>froid</i>; <i>terre humide</i>; <i>Polonius +mort</i>; HAMLET VIVANT... Oh! elle est bien malheureuse! Par la faillite +de l'Opéra-Comique, elle a perdu plus de six mille francs. Elle est +encore ici; je l'ai rencontrée dernièrement. Elle m'a reconnu avec le +plus grand sang-froid. J'ai souffert toute la soirée, puis je suis allé +en faire confidence au <i>gracieux Ariel</i>, qui m'a dit en souriant:</p> + +<p>—Eh bien, vous ne vous êtes pas trouvé mal? <span class="smcap">TU</span> n'es pas tombé à la +renverse?...<a name="page_082" id="page_082"></a></p> + +<p>Non, non, non, mon ange, mon génie, mon art, ma pensée, mon cœur, ma +vie poétique! j'ai souffert sans gémir, j'ai pensé à toi; j'ai adoré ta +puissance; j'ai béni ma guérison; j'ai bravé, de mon île délicieuse, les +flots amers qui venaient s'y briser; j'ai vu mon navire fracassé, et, +jetant un regard sur ma cabane de feuillage, j'ai béni le lit de roses +sur lequel je devais me reposer. Ariel, Ariel, Camille, je t'adore, je +te bénis, <i>je t'aime en un mot</i>, plus que la pauvre langue française ne +peut le dire; donnez-moi un orchestre de cent musiciens et un chœur de +cent cinquante voix, et je vous le dirai.</p> + +<p>Ferrand, mon ami, adieu; le soleil est couché, je n'y vois plus, adieu; +plus d'idées, adieu; beaucoup trop de sentiment, adieu. Il est six +heures, il me faut une heure pour aller chez Camille, adieu!</p> + +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h2> + +<p class="r"> +19 novembre 1830.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous écris quelques lignes à la hâte. J'ai passé chez Denain, je lui +ai donné cent francs à-compte dont il m'a fait un reçu, et je lui ai<a name="page_083" id="page_083"></a> +laissé un billet de cent autres francs, payable le 15 janvier prochain.</p> + +<p>Je cours toute la soirée pour une répétition de ma symphonie que je veux +faire après-demain. Je donne le 5 décembre, à deux heures, au +Conservatoire, un immense concert dans lequel on exécutera l'ouverture +des <i>Francs Juges</i>, le <i>Chant sacré</i> et le <i>Chant guerrier</i> des +<i>Mélodies</i>, la scène de <i>Sardanapale</i> avec cent musiciens pour +l'INCENDIE, et enfin la <i>Symphonie fantastique</i>.</p> + +<p>Venez, venez, ce sera terrible! Habeneck conduira le géant orchestre. Je +compte sur vous.</p> + +<p>L'ouverture de <i>la Tempête</i> sera donnée, une seconde fois, la semaine +prochaine à l'Opéra. Oh! mon cher, neuf, jeune, étrange, grand, doux, +tendre, éclatant... Voilà ce que c'est. L'orage, ou plutôt <i>la Tempête +marine</i>, a eu un succès extraordinaire. Fétis, dans la <i>Revue musicale</i>, +m'a fait deux articles superbes.</p> + +<p>Il disait dernièrement à quelqu'un qui observait que j'ai le diable au +corps:</p> + +<p>—Ma foi, s'il a le diable au corps, il a un dieu dans la tête.</p> + +<p>Venez, venez!</p> + +<p>Le 5 décembre... un dimanche... orchestre de cent dix musiciens... +<i>Francs Juges</i>... Incendie... <i>Symphonie fantastique</i>... Venez, venez!<a name="page_084" id="page_084"></a></p> + +<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h2> + +<p class="r"> +7 décembre 1830.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Cette fois, il faut absolument que vous veniez; j'ai eu un succès +furieux. La <i>Symphonie fantastique</i> a été accueillie avec cris et +trépignements; on a redemandé la <i>Marche au supplice</i>; le <i>Sabbat</i> a +tout abîmé d'effet satanique. On m'a tant engagé à le faire, que je +redonne le concert le 25 de ce mois, le lendemain de Noël.—Ainsi, vous +y serez, n'est-ce pas?—Je vous attends.</p> + +<p>Adieu; je suis tout bouleversé.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Spontini a lu votre poème des <i>Francs Juges</i>; il m'a dit ce matin qu'il +voudrait bien vous voir; il part dans dix jours.</p> + +<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h2> + +<p class="r"> +Le 12 décembre 1830.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je ne puis donner mon second concert, plusieurs raisons s'y opposent. Je +partirai de Paris au commencement de janvier. Mon mariage est<a name="page_085" id="page_085"></a> arrêté +pour l'époque de Pâques 1832, à la condition que je ne perdrai pas ma +pension et que j'irai en Italie pendant un an. C'est ma musique qui a +arraché le consentement de la mère de Camille! Oh! ma chère <i>Symphonie</i>, +c'est donc à elle que je la devrai.</p> + +<p>Je serai à la Côte vers le 15 janvier. Il faut absolument vous voir; +arrangez tout pour que nous ne nous manquions pas. Vous viendrez à la +Côte; vous m'accompagnerez au mont Cenis, ou du moins jusqu'à Grenoble; +n'est-ce pas, n'est-ce pas?...</p> + +<p>Spontini m'a envoyé hier un superbe cadeau; c'est sa partition +d'<i>Olympie</i> du prix de cent vingt francs, et il a écrit de sa main sur +le titre: «Mon cher Berlioz, en parcourant cette partition, +souvenez-vous quelquefois de votre affectionné Spontini.»</p> + +<p>Oh! je suis dans une ivresse! Camille, depuis qu'elle a entendu mon +<i>Sabbat</i>, ne m'appelle plus que «son cher Lucifer, son beau Satan».</p> + +<p>Adieu, mon cher; écrivez-moi tout de suite une longue lettre, je vous en +conjure.</p> + +<p>Votre ami dévoué à tout jamais.<a name="page_086" id="page_086"></a></p> + +<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h2> + +<p class="r"> +La Côte-Saint-André, 6 janvier 1831.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis chez mon père depuis lundi; je commence mon fatal voyage +d'Italie. Je ne puis me remettre de la déchirante séparation qu'il m'a +fallu subir; la tendresse de mes parents, les caresses de mes sœurs +peuvent à peine me distraire. Il faut que je vous voie pourtant avant +mon départ. Nous irons passer une huitaine de jours à Grenoble à la fin +de la semaine prochaine; de là, je retournerai à Lyon m'embarquer sur le +Rhône pour aller prendre à Marseille le paquebot à vapeur qui me +conduira à Civita-Vecchia, à six lieues de Rome. Venez me voir ici, ou à +Grenoble, ou à Lyon; répondez-moi promptement et positivement là-dessus +pour que nous ne nous manquions pas.</p> + +<p>J'aurai tant à vous dire, <i>de vous</i> et de moi; tant d'orages ébranlent +notre existence à l'un et à l'autre, qu'il me semble que nous avons +besoin de nous rapprocher pour leur résister. Nous nous comprenons. +C'est si rare.</p> + +<p>J'ai quitté Spontini avec la plus vive émotion; il m'a embrassé en me +faisant promettre de lui<a name="page_087" id="page_087"></a> écrire de Rome. Il m'a donné une lettre de +recommandation pour son frère, qui est Père dans le couvent de +Saint-Sébastien.</p> + +<p>Je vous montrerai tout ce que j'ai de lui.</p> + +<p>Je suis si triste aujourd'hui, que je ne puis continuer ma lettre.</p> + +<p>Vous m'écrirez tout de suite, n'est-ce pas?</p> + +<p>O ma pauvre Camille, mon ange protecteur, mon bon Ariel, ne plus te voir +de huit ou dix mois! Oh! que ne puis-je, bercé avec elle par le vent du +nord sur quelque bruyère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras, du +dernier sommeil!</p> + +<p>Adieu, mon cher; venez, je vous en supplie.</p> + +<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h2> + +<p class="r"> +Grenoble, 17 janvier 1831.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis ici depuis deux jours avec mes sœurs et ma mère. Nous repartons +pour la Côte samedi prochain; ainsi je compte sur votre arrivée lundi ou +mardi, au plus tard. Je n'ai pas besoin de vous dire combien mes parents +seront charmés de vous revoir; ils vous attendent, non pas pour quelques +heures, comme vous m'en avez menacé,<a name="page_088" id="page_088"></a> mais pour autant de temps que vous +pourrez me donner. Je partirai à la fin du mois pour Lyon; enfin nous +causerons de tout cela. A lundi.</p> + +<p>J'ai mille choses à vous dire de la part de Casimir Faure.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h2> + +<p class="r"> +Lyon, jeudi 9 février 1831.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Vous deviez me recevoir, <i>moi</i>, au lieu de ma lettre; je suis arrivé ici +hier avec l'intention d'aller à Belley; j'ai retenu aussitôt ma place à +la diligence, je l'ai payée en entier; puis, après mille indécisions, je +me suis décidé à ne pas aller vous voir. Malgré la torture où je suis, +malgré le désir dévorant que j'ai d'arriver en Italie pour en être plus +tôt revenu; malgré le temps et l'espace, je serais allé à Belley; mais +quelques mots que j'ai surpris au vol aujourd'hui, m'ayant fait craindre +de n'être pas bien vu de vos parents, et que votre mère surtout ne fût +pas enchantée de mon arrivée, je me suis décidé à y renoncer.</p> + +<p>Je ne sais absolument rien sur la raison qui vous a empêché de venir à +la Côte; ainsi je ne<a name="page_089" id="page_089"></a> puis vous en parler. Je me suis rongé les poings à +vous attendre; tout le monde vous a beaucoup regretté; mais enfin tout +n'est-il pas tourné pour le pis?...</p> + +<p>Je pars dans quatre heures pour Marseille. Je reviendrai en frémissant +comme un boulet rouge. Tâchez donc de vous trouver alors à Lyon; je ne +ferai que passer à la Côte.</p> + +<p>Mon adresse à Rome est: <i>Hector Berlioz, pensionnaire de l'Académie de +Rome, villa Medici, Roma</i>.</p> + +<p>Adieu; mille malédictions sur vous et sur moi et sur toute la nature!</p> + +<p>La douleur me rendrait fou.</p> + +<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h2> + +<p class="r"> +Florence, 12 avril 1831.<br /> +</p> + +<p>O mon sublime ami! vous êtes le premier des Français qui m'ait donné +signe de vie depuis que je suis dans ce jardin, peuplé de singes, qu'on +appelle la <i>belle Italie</i>! Je reçois votre lettre à l'instant; elle m'a +été renvoyée de Rome, et elle a demeuré sept jours, au lieu de deux, +pour venir ici; oh! tout est bien! Malédiction!... Oui, tout est bien, +puisque tout est mal! Que voulez-vous<a name="page_090" id="page_090"></a> que je vous dise?... Je suis +parti de Rome pour retourner en France, abandonnant ma pension tout +entière, parce que je ne recevais point de lettres de Camille. Un +infernal mal de gorge m'a retenu ici cloué; j'ai écrit à Rome qu'on m'y +adresse mes lettres; sans quoi, la vôtre aurait été perdue, et c'eût été +dommage; qui sait si j'en recevrai d'autres?</p> + +<p>Ne m'écrivez plus, je ne saurais vous dire où adresser vos lettres; je +suis comme un ballon perdu, qui doit crever en l'air, s'abîmer dans la +mer ou s'arrêter comme l'arche de Noé; si je parviens sain et sauf sur +le mont Ararat, je vous écrirai aussitôt.</p> + +<p>Croyez bien que j'avais au moins autant que vous le désir de nous +réunir; il m'en a coûté une journée entière de combats et d'hésitations +pour y résister.</p> + +<p>Je conçois parfaitement tout ce que vous éprouvez de fureur à la vue de +ce qui se passe en Europe. Moi-même, qui ne m'y intéresse pas le moins +du monde, je me surprends quelquefois à me laisser aller à quelque +imprécation!... Ah bien, oui, la liberté!... où est-elle?... où +fut-elle?... où peut-elle être?... Dans ce monde de <i>vers</i>. Non, mon +cher, l'espèce humaine est trop basse et trop stupide pour que la belle +déesse<a name="page_091" id="page_091"></a> laisse tomber sur elle un divin rayon de ses yeux. Vous me +parlez de musique!... d'amour!... Que voulez-vous dire?... Je ne +comprends pas... Y a-t-il quelque chose sur la terre qu'on appelle +musique et amour; je croyais avoir entendu en songe ces deux noms de +sinistre augure. Malheureux que vous êtes si vous y croyez; <small>MOI, JE NE +CROIS PLUS A</small> RIEN.</p> + +<p>Je voulais aller en Calabre ou en Sicile, m'engager sous les ordres de +quelque chef de bravi, dussé-je n'être que simple brigand. Alors au +moins j'aurais vu des crimes magnifiques, des vols, des assassinats, des +rapts et des incendies, au lieu de tous ces petits crimes honteux, de +ces lâches perfidies qui font mal au cœur. Oui, oui, voilà le monde qui +me convient: un volcan, des rochers, de riches dépouilles amoncelées +dans les cavernes, un concert de cris d'horreur accompagné d'un +orchestre de pistolets et de carabines, du sang et du lacryma-christi, +un lit de lave bercé par des tremblements de terre; allons donc, voilà +la vie! Mais il n'y a même plus de brigands. O Napoléon, Napoléon, +génie, puissance, force, volonté!... Que n'as-tu dans ta main de fer +écrasé une poignée de plus de cette vermine humaine!... Colosse aux +pieds d'airain, comme tu renverserais du moindre de tes mouvements<a name="page_092" id="page_092"></a> tous +leurs beaux édifices patriotiques, philanthropiques, philosophiques! +Absurde racaille!</p> + +<p>Et ça parle d'art, de pensée, d'imagination, de désintéressement, de +<i>poésie enfin</i>! comme si tout cela existait pour elle!</p> + +<p>Des pygmées pareils parler Shakspeare, Beethoven, Weber! Mais sot animal +que je suis, pourquoi m'en inquiéter? Que me fait le monde entier, à +trois ou quatre exceptions d'individus près?... Ils peuvent bien se +vautrer tant qu'il leur plaira: ce n'est pas à moi de les tirer de la +fange. D'ailleurs, tout cela n'est peut-être qu'un tissu d'illusions. Il +n'y a rien de vrai que la vie et la mort. Je l'ai rencontrée en mer, +cette vieille sorcière. Notre vaisseau, après deux jours d'une tempête +sublime, a sombré dans le golfe de Gênes; un coup de vent nous a couchés +sur le côté. Déjà je m'étais enveloppé, bras et jambes, dans mon manteau +pour m'empêcher de nager; tout craquait, tout croulait, dedans et +dehors; je riais en voyant ces belles vallées blanches qui allaient me +bercer pour mon dernier sommeil; <i>la camarde</i> s'avançait en ricanant, +croyant me faire peur, et, comme je m'apprêtais à lui cracher à la face, +le vaisseau s'est relevé; elle a disparu.</p> + +<p>Que voulez-vous que je vous dise encore?... de Rome?... Eh bien, il n'y +a personne de mort;<a name="page_093" id="page_093"></a> seulement ces braves Transteverini voulaient nous +égorger tous et mettre le feu à l'Académie, sous prétexte que nous nous +entendions avec les révolutionnaires pour chasser le pape. Personne n'y +songeait. Nous nous occupions bien du pape! Il a l'air trop bon pour +qu'on cherche à l'inquiéter. Cependant Horace Vernet nous avait tous +armés, et, si les Transteverini étaient venus, ils auraient été bien +reçus. Ils n'ont pas seulement essayé de mettre le feu à la vieille +baraque académique! Imbéciles! Qui sait, je les aurais peut-être +aidés?...</p> + +<p>Quoi encore?...</p> + +<p>Ah! oui, ici, à Florence, à mon premier passage, j'ai vu un opéra de +<i>Romeo et Giuletta</i>, d'un petit polisson nommé Bellini; je <i>l'ai vu</i>, ce +qui s'appelle <i>vu</i>..., et l'ombre de Shakspeare n'est pas venue +exterminer ce myrmidon!... Oh! les morts ne reviennent pas!</p> + +<p>Puis un misérable eunuque, nommé Paccini, a fait une <i>Vestale</i>... +Licinius était joué par une femme... J'ai encore eu assez de force, +après le premier acte, pour me sauver; je me tâtais, en sortant, pour +voir si c'était bien moi... et c'était moi... O Spontini!</p> + +<p>J'ai voulu à Rome acheter un morceau de Weber; j'entre chez un marchand +de musique, je le demande...<a name="page_094" id="page_094"></a></p> + +<p>—Weber, <i>che cosa è?... Non conosco?... Maestro italiano, francese, +ossia tedesco?...</i></p> + +<p>Je réponds gravement:</p> + +<p>—<i>Tedesco.</i></p> + +<p>Mon homme a cherché longtemps; puis, d'un air satisfait:</p> + +<p>—<i>Niente di Weber, niente di questa musica, caro signore</i>, eh! eh! eh!</p> + +<p>—Crapaud!</p> + +<p>—<i>Ma ecco</i> <span class="smcap">EL PIRATA</span>, <span class="smcap">LA STRANIERA</span>, <span class="smcap">I MONTECCHI</span>, <span class="smcap">CAPULETI</span>, <i>dal +celeberrimo maestro signor Vincenzo Bellini</i>; <i>ecco</i> <span class="smcap">LA VESTALE</span>, <span class="smcap">I +ARABI</span>, <i>del maestro Paccini</i>.</p> + +<p>—<i>Basta, Basta, non avete dunque vergogna, Corpo di Dio?...</i></p> + +<p>Que faire? soupirer?... c'est enfant; grincer des dents? c'est devenu +trivial; prendre patience? c'est encore pis. Il faut concentrer le +poison, en laisser évaporer une partie, pour que le reste ait plus de +force, et le renfermer dans son cœur jusqu'à ce qu'il le fasse éclater.</p> + +<p>Personne ne m'écrit, ni amis ni amie. Je suis seul ici; je n'y connais +personne. Je suis allé ce matin à l'enterrement du jeune Napoléon +Bonaparte, fils de Louis, qui est mort à vingt-cinq ans pendant que son +autre frère fuit en Amérique avec sa mère, la pauvre Hortense. Elle vint +jadis des<a name="page_095" id="page_095"></a> Antilles, fille de Joséphine Beauharnais, joyeuse créole, +dansant sur le pont du vaisseau des danses de nègres pour amuser les +matelots. Elle y retourne aujourd'hui orpheline, mère sans fils, femme +sans époux et reine sans États, désolée, oubliée, abandonnée, arrachant +à peine son plus jeune fils à la hache contre-révolutionnaire. Jeunes +fous qui croyaient à la liberté ou qui rêvaient la puissance! Il y avait +des chants et un orgue; deux manœuvres tourmentaient le colossal +instrument, l'un qui remplissait d'air les soufflets, et l'autre qui le +faisait passer dans les tuyaux en mettant les doigts sur les touches. Ce +dernier, inspiré sans doute par la circonstance, avait tiré le registre +des petites flûtes et jouait de <i>petits airs gais</i> qui ressemblaient au +gazouillement des roitelets. Vous voulez de la musique; eh bien, en +voilà que je vous envoie. Elle n'est guère semblable au chant des +oiseaux, quoique je sois gai comme un pinson.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_095.png" width="427" height="196" alt="notation musicale: Serpent. Allegro." title="" /> +</p> +<hr /> +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_096.png" width="449" height="774" alt="notation musicale: Serpent. Allegro." title="" /> +</p> +<hr /> +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_097.png" width="450" height="610" alt="notation musicale: Serpent. Allegro." title="" /> +</p> + +<p class="c">Mêler le grave au doux, le plaisant au sévère.</p> + +<p>O monsieur Despréaux!</p> + +<p>Adieu, tenez, je vois tout rouge.</p> + +<p>J'attends encore quelques jours une lettre qui devrait m'arriver, et +puis je pars.<a name="page_098" id="page_098"></a></p> + +<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h2> + +<p class="r"> +Nice, 10 ou 11 mai 1831.<br /> +</p> + +<p>Eh bien, Ferrand, nous commençons à aller; plus de rage, plus de +vengeance, plus de tremblements, plus de grincements de dents, plus +d'enfer enfin.</p> + +<p>Vous ne m'avez pas répondu; c'est égal, je vous écris encore. Vous +m'avez habitué à vous écrire toujours trois ou quatre fois pour une. +Celle-ci est la troisième depuis votre lettre adressée à Rome, que je +reçus il y a un mois à Florence. Néanmoins, j'ai peine à concevoir +comment il se peut que vous ne m'ayez pas répondu; j'avais tant besoin +du cœur d'un ami; je croyais presque que vous auriez pu venir me +trouver. Mes sœurs m'écrivaient tous les deux jours. J'ai reçu +dernièrement cinq lettres à la fois, mais il n'y en avait point de vous. +Je m'y perds. Écoutez, si c'est par pure indolence, par paresse ou +négligence, c'est mal, c'est très mal. Je vous avais bien donné mon +adresse: <i>Maison Clerici, aux Ponchettes, Nice</i>. Si vous saviez, quand +on rentre dans la vie ou plutôt quand on y retombe, combien on désire +trouver ouverts les bras de l'amitié! Quand le cœur déchiré et flétri +recommence<a name="page_099" id="page_099"></a> à battre, avec quelle ardeur il cherche un autre cœur, +noble et fort, qui puisse l'aider à se réconcilier avec l'existence. Je +vous avais tant prié de me répondre courrier par courrier! Je ne doutais +pas de votre empressement à joindre vos conseils consolants à ceux que +je recevais de toute part; et pourtant ils m'ont manqué. Oui, Camille +est mariée avec Pleyel... J'en suis bien aise aujourd'hui. J'apprends +par là à connaître le danger auquel je viens d'échapper. Quelle +bassesse, quelle insensibilité, quelle vilenie!... Oh! c'est immense, +c'est presque sublime de scélératesse, si le sublime pouvait se +concilier avec l'<i>ignoblerie</i> (mot nouveau, parfait, que je vous vole).</p> + +<p>Je repars dans cinq ou six jours pour Rome; ma pension n'est pas perdue. +Je ne vous prie plus de me répondre, puisque c'est inutile; mais, si +vous voulez m'écrire, adressez votre lettre comme la dernière: <i>Académie +de France, villa Medici, Roma</i>. Dites-moi aussi si vous avez eu des +nouvelles de votre libraire Denain, auquel je n'ai encore donné que cent +francs sur ce que vous lui deviez. Combien vous dois-je encore? +Écrivez-le-moi, je vous prie.</p> + +<p>Adieu; malgré votre indolence, je n'en suis pas moins votre sincère, +<i>dévoué</i> et fidèle ami.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Mon répertoire vient d'être augmenté<a name="page_100" id="page_100"></a> d'une nouvelle ouverture. +J'ai achevé hier celle du <i>Roi Lear</i> de Shakspeare.</p> + +<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2> + +<p class="r"> +Rome, 3 juillet 1831.<br /> +</p> + +<p>Enfin, j'ai donc de vos nouvelles!... Je pensais bien qu'il y avait +quelque chose d'extraordinaire! La Suisse est à votre porte, et ses +glaciers sont bien séduisants; je conçois à merveille que vous alliez +souvent les admirer. J'ai fait de Nice à Rome le voyage le plus +pittoresque, pendant deux jours et demi, sur la route de la <i>Corniche</i>, +taillée contre le roc, à six cents pieds au-dessus de la mer, qui se +brise immédiatement au-dessous, mais dont on n'entend plus les +rugissements, à cause de l'immense élévation. Rien n'est beau et +effrayant comme cette vue. C'est avec un bien-être inexprimable que je +me suis retrouvé à Florence, où j'avais passé de si tristes moments. On +m'a mis dans la même chambre; j'y ai retrouvé ma malle, mes effets, mes +partitions, que je ne croyais plus revoir. De Florence à Rome, je suis +venu avec de bons moines qui parlaient fort bien français et étaient +d'une extrême politesse. A San-Lorenzo, j'ai quitté la voiture deux +heures avant son départ,<a name="page_101" id="page_101"></a> laissant mon habit et tout ce qui pouvait +tenter les brigands, dont c'est le pays. J'ai ainsi cheminé toute la +journée le long du beau lac de Bolzena et dans les montagnes de Viterbo, +en composant un ouvrage que je viens d'écrire. C'est un mélologue +faisant suite et fin à la <i>Symphonie fantastique</i>. J'ai fait pour la +première fois les paroles et la musique. Combien je regrette de ne +pouvoir pas vous montrer cela! Il y a six monologues et six morceaux de +<span class="smcap">MUSIQUE</span> (<i>dont la présence est motivée</i>).</p> + +<p>1º D'abord, <i>une ballade avec piano</i>;</p> + +<p>2º <i>Une méditation en chœur et orchestre</i>;</p> + +<p>3º <i>Une scène de la vie de brigand pour chœur, voix seule et +orchestre</i>;</p> + +<p>4º <i>Le Chant de bonheur</i>, pour une voix, orchestre au commencement et à +la fin, et, au milieu, la main droite d'une harpe accompagnant le chant;</p> + +<p>5º <i>Les Derniers Soupirs de la harpe</i> pour orchestre seul;</p> + +<p>Et enfin 6º l'<i>ouverture de la Tempête</i>, déjà exécutée à l'Opéra de +Paris, comme vous savez.</p> + +<p>J'ai employé pour <i>le Chant de bonheur</i> une phrase de <i>la Mort +d'Orphée</i>, que vous avez chez vous, et, pour <i>les Derniers Soupirs de la +harpe</i>, le petit morceau d'orchestre qui termine cette scène +immédiatement après la <i>Bacchanale</i>. En<a name="page_102" id="page_102"></a> conséquence, je vous prie de +m'envoyer <i>cette page</i>, seulement l'adagio qui succède à la +<i>Bacchanale</i>, au moment où les violons prennent les sourdines et font +des trémolandi accompagnant un chant de clarinette lointain et quelques +fragments d'accords de harpe; je ne me le rappelle pas assez pour +l'écrire de tête, et je ne veux rien y changer. Comme vous voyez, <i>la +Mort d'Orphée</i> est sacrifiée; j'en ai tiré ce qui me plaisait, et je ne +pourrais jamais faire exécuter la <i>Bacchanale</i>; ainsi, à mon retour à +Paris, j'en brûlerai la partition, et celle que vous avez sera l'unique +et dernière, si toutefois vous la conservez; il vaudrait bien mieux la +détruire, quand je vous aurai envoyé un exemplaire de la symphonie et du +mélologue; mais c'est une affaire au moins de six cents francs de copie! +n'importe, à mon retour à Paris, d'une manière ou d'autre, il faudra que +vous l'ayez.</p> + +<p>Ainsi, c'est convenu, vous allez me copier très fin ce petit morceau, et +je l'attends dans les montagnes de Subiaco, où je vais passer quelque +temps; adressez-le toujours à Rome. Je vais chercher, en <i>franchissant +rocs et torrents</i>, à secouer cette lèpre de trivialité qui me couvre +dans notre maudite caserne. L'air que je partage avec les <i>industriels</i> +de l'Académie ne plaît pas à mes poumons; je vais en respirer un plus +pur. J'emporte<a name="page_103" id="page_103"></a> une mauvaise guitare, un fusil, des albums de papier +réglé, quelques livres et le germe d'un grand ouvrage que je tâcherai de +faire éclore dans mes bois.</p> + +<p>J'avais un grand projet que j'aurais voulu accomplir avec vous; il +s'agissait d'un oratorio colossal pour être exécuté à une <i>fête +musicale</i> donnée à Paris, à l'Opéra ou au Panthéon, dans la cour du +Louvre. Il serait intitulé <i>le Dernier Jour du monde</i>. J'en avais écrit +le plan à Florence et une partie des paroles il y a trois mois. Il +faudrait trois ou quatre acteurs <i>solos</i>, des chœurs, un orchestre de +soixante musiciens devant le théâtre, et un autre de trois cents ou deux +cents instruments au fond de la scène étages en amphithéâtre.</p> + +<p>Les hommes, parvenus au dernier degré de corruption, se livreraient à +toutes les infamies; une espèce d'Antéchrist les gouvernerait +despotiquement... Un petit nombre de justes, dirigés par un prophète, +trancherait au beau milieu de cette dépravation générale. Le despote les +tourmenterait, enlèverait leurs vierges, insulterait à leurs croyances, +ferait déchirer leurs livres saints au milieu d'une orgie. Le prophète +viendrait lui reprocher ses crimes, annoncerait la fin du monde et le +dernier jugement. Le despote irrité le ferait<a name="page_104" id="page_104"></a> jeter en prison, et, se +livrant de nouveau aux voluptés impies, serait surpris au milieu d'une +fête par les trompettes terribles de la résurrection; les morts sortant +du tombeau, les vivants éperdus poussant des cris d'épouvante, les +mondes fracassés, les anges tonnant dans les nuées, formeraient le final +de ce drame musical. Il faut, comme vous pensez bien, employer des +moyens entièrement nouveaux. Outre les deux orchestres, il y aurait +quatre groupes d'instruments de cuivre placés aux quatre points +cardinaux du lieu de l'exécution. Les combinaisons seraient toutes +nouvelles, et mille propositions impraticables avec les moyens +ordinaires surgiraient étincelantes de cette masse d'harmonie.</p> + +<p>Voyez si vous avez le temps de faire ce poème, qui vous va parfaitement, +et dans lequel je suis sûr que vous serez magnifique. Très peu de +récitatifs... peu d'airs <i>seuls</i>... Évitez les scènes à grand fracas et +celles qui nécessiteraient du cuivre; je ne veux en faire entendre qu'à +la fin. Des oppositions... des chœurs religieux mêlés à des chœurs de +danse; des scènes pastorales, nuptiales, bachiques, mais détournées de +la voie commune; enfin vous comprenez...</p> + +<p>Nous ne pouvons nous flatter d'entendre cet ouvrage quand nous voudrons, +en France surtout;<a name="page_105" id="page_105"></a> mais enfin, tôt ou tard, il y aura moyen. D'un autre +côté, ce sera un sujet de dépenses terribles et une perte de temps +extraordinaire. Réfléchissez si vous voulez vous exposer à faire ce +poème et à ne jamais peut-être l'entendre... Et écrivez-moi au plus tôt.</p> + +<p>A la fin de ce mois, je vous enverrai cent francs, et ainsi de suite, +peu à peu, le reste.</p> + +<p>Adieu; mille millions d'amitiés.</p> + +<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h2> + +<p class="r"> +Académie de France.—Rome, 8 décembre 1831.<br /> +</p> + +<p>Celle-ci est la troisième!...—Les deux précédentes sont restées sans +réponse. Vous ne m'avez pas même fait part de votre mariage...—Mais +n'importe; dans une circonstance pareille, je ne puis moins faire que de +passer sur votre inconcevable silence. Au nom de Dieu, donnez-moi de vos +nouvelles. Comment vous êtes-vous trouvé et dans quels rapports vous +êtes-vous trouvé avec cet infernal gâchis?... J'espère qu'il ne vous est +rien arrivé. J'avais écrit à Auguste, de Naples; il ne m'avait pas +répondu; je viens de réitérer, pour me tirer d'inquiétude sur son +compte. Cependant donnez-moi néanmoins de ses nouvelles.</p> + +<p>Adieu! adieu!<a name="page_106" id="page_106"></a></p> + +<p>J'attends avec anxiété votre réponse. Pour en assurer l'arrivée, +n'oubliez pas d'affranchir jusqu'à la frontière.</p> + +<p>Votre ami, toujours et malgré tout.</p> + +<h2><a name="XL" id="XL"></a>XL</h2> + +<p class="r"> +Rome, 1832, neuf heures du soir, 8 janvier.<br /> +</p> + +<p>Voilà donc à la fin que vous m'écrivez, après sept mois et demi de +silence; oui, sept mois! depuis le 24 mai 1831, je n'ai pas reçu une +ligne de vous. Que vous ai-je fait? Pourquoi me laisser ainsi? Infidèle +écho, pourquoi laisser tant de cris sans réponse? Je me suis plaint de +vous à Carné, à Casimir Faure, à Auguste, à Gounet; j'ai demandé à toute +notre terre des nouvelles de l'oublieux ami; ce n'est qu'aujourd'hui que +j'apprends qu'il est encore au nombre des vivants. Vous venez d'éprouver +par vous-même, dites-vous, <i>tout</i> ce qu'un cœur d'homme <i>peut contenir</i> +de joie et d'ivresse: oh! je crois fermement que vous avez, en effet, +éprouvé <i>tout</i> ce qu'il peut contenir, mais rien <i>de plus</i>; sans quoi, +il eût débordé jusqu'à moi. Comment! ne pas même me faire part de votre +mariage? Mes parents n'en revenaient pas. Je crois bien, puisque vous me +l'assurez,<a name="page_107" id="page_107"></a> que mes lettres ne vous sont pas parvenues; mais, dans le +cas même où je ne vous eusse point écrit, pouviez-vous, en pareil cas, +garder le silence?... Je viens d'écrire à Germain pour savoir ce que +vous étiez devenu; <i>deux lettres</i> à Auguste, une de Naples et l'autre de +Rome, sont, comme les vôtres, restées sans réponse. Je ne voulais savoir +de lui qu'une petite chose, assez insignifiante, s'il était mort ou +blessé.</p> + +<p>J'ai relu ce matin les deux uniques lettres que j'ai reçues de vous +depuis que je suis en Italie, je n'y ai rien trouvé qui puisse justifier +les craintes horrido-fantastiques de mon imagination; je m'étais déjà +figuré quelque lettre anonyme, quelque défense conjugale, quelque +absurdité enfin qui vous faisait brusquement quitter le temple de +l'amitié, sans détourner la tête ni dire adieu à celui qui vous y a +suivi.</p> + +<p>A présent, vous vous époumonnez à me prouver des choses claires; +certainement, il n'y a ni bien ni mal absolu en politique; certainement, +les héros du jour sont des traîtres le lendemain. Il y a longtemps que +je sais que deux et deux font quatre; je regrette toute la part que Lyon +m'a volé dans votre lettre; il suffisait de me dire qu'Auguste était +sain et sauf, ainsi que Germain. Quand nous sommes enfin dans le +sanctuaire,<a name="page_108" id="page_108"></a> que nous font les cris tumultueux du dehors? Je ne puis +comprendre votre fanatisme là-dessus. Vous demandez quelle différence il +y a entre les barricades de Paris et celles de Lyon? Celle qui sépare +une grande force d'une force moindre, la tête des pieds; Lyon ne peut +pas résister à Paris; donc, il a tort de mécontenter Paris; Paris +entraîne après lui la France; donc il peut aller où il lui plaît.</p> + +<p>Assez!</p> + +<p>Votre <i>Noce des Fées</i> est ravissante de grâce, de fraîcheur et de +lumière; je la garde pour plus tard, ce n'est pas le moment de faire +là-dessus de la musique; l'instrumentation n'est pas assez avancée; il +faut attendre que je l'aie un peu dématérialisée, alors nous ferons +parler les suivants d'Obéron; à présent, je lutterais sans succès avec +Weber.</p> + +<p>Puisque vous n'avez pas reçu ma première lettre, où je vous parlais d'un +certain plan d'oratorio, je vous renvoie le même plan pour un opéra en +trois actes. Vous le musclerez; en voici la carcasse:</p> + +<p class="c"><small>LE DERNIER JOUR DU MONDE</small></p> + +<p>Un tyran tout-puissant sur la terre; la civilisation et la corruption au +dernier degré; une cour<a name="page_109" id="page_109"></a> impie; un atome de peuple religieux, auquel le +mépris du souverain conserve l'existence et laisse la liberté. Guerre et +victoire, combats d'esclaves dans un cirque; femmes esclaves qui +résistent aux désirs du vainqueur; atrocités.</p> + +<p>Le chef du petit peuple religieux, espèce de Daniel gourmandant +Balthazar, reproche ses crimes au despote, annonce que les prophéties +vont s'accomplir et que la fin du monde est proche. Le tyran, à peine +courroucé par la hardiesse du prophète, le fait assister de force, dans +son palais, à une orgie épouvantable, à la suite de laquelle il s'écrie +ironiquement qu'on va voir la fin du monde. A l'aide de ses femmes et de +ses eunuques, il représente la vallée de Josaphat; une troupe d'enfants +ailés sonne de petites trompettes, de faux morts sortent du tombeau; le +tyran représente Jésus-Christ et s'apprête à juger les hommes, <i>quand la +terre tremble</i>; de véritables et terribles anges font entendre les +trompettes foudroyantes; le vrai Christ approche, et <i>le vrai jugement +dernier commence</i>.</p> + +<p>La pièce ne doit ni ne peut aller plus loin.</p> + +<p>Réfléchissez-y beaucoup avant de vous lancer, et dites-moi si le sujet +vous va. C'est assez de trois actes; cherchez l'inconnu tant que vous +pourrez, il n'y a plus de succès aujourd'hui sans<a name="page_110" id="page_110"></a> lui. Évitez les +effets de détail, ils sont perdus à l'Opéra. Et, si vous le pouvez, +méprisez comme elles le méritent les règles absurdes de la rime; +laissez-la même tout à fait, quand elle devient inutile, <i>ce qui arrive +souvent</i>. Toutes ces idées poudrées doivent retomber à l'enfance de +l'art musical, qui se serait cru noyé si des rimes et une versification +bien compassée ne l'eussent soutenu.</p> + +<p>Je partirai d'ici au commencement de mai, je passerai les Alpes; +j'espère pouvoir toucher à Milan la totalité de ma pension de cette +année; sinon je ferai un <i>tour</i> au règlement et je m'arrangerai pour +entrer en France néanmoins, et revenir chercher mon argent à Chambéry à +la fin de l'année.</p> + +<p>Je passerai chez vous, je vous remettrai ce que je vous dois encore; de +là, chez mes parents quelque temps; chez ma sœur, à Grenoble (elle +épouse un juge, M. Pal); de là, à Paris... Deux concerts pour faire +entendre mon <i>mélologue</i> avec la <i>Symphonie fantastique</i>, puis je pars +pour Berlin avec toute ma musique... puis... l'avenir.</p> + +<p>J'achève en ce moment un grand article sur l'état de la musique en +Italie, pour la <i>Revue européenne</i> (nouveau titre du <i>Correspondant</i>, +comme vous savez). C'est Carné qui me l'a<a name="page_111" id="page_111"></a> demandé en m'apprenant son +mariage en Bretagne; il doit y être maintenant, et ses nuits sont +éclairées des rayons de la lune de miel. Auguste aussi!... Bon!</p> + +<p>Adieu.</p> + +<h2><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h2> + +<p class="r"> +Rome, 17 février 1832.<br /> +</p> + +<p>Ma dernière lettre se serait-elle encore égarée, mon cher ami? J'ai +répondu à celle que je reçus de vous il y a un mois, le lendemain même +de son arrivée; comme je vous y parlais de beaucoup de choses, je +pensais que vous eussiez riposté sur-le-champ, et pourtant j'attends +encore; vous n'écrivez pas. Quel tourment que l'exil! chaque courrier, +depuis plus de quinze jours, est un nouveau sujet d'humeur. Si ma lettre +s'est encore perdue, ma foi, je ne sais plus comment il faudra nous y +prendre pour notre correspondance. Je partirai d'ici le 1<sup>er</sup> mai, je +vous verrai alors au commencement de juin. Allons donc, écrivez donc!</p> + +<p>Germain m'a donné des nouvelles d'Auguste et de son mariage.<a name="page_112" id="page_112"></a></p> + +<p>Eh bien, il est marié! eh bien, c'est bien: mais c'est fort mal de ne +pas me répondre.</p> + +<p>Que le diable l'emporte!</p> + +<p>Tenez, je comptais remplir ces trois petites pages, mais je n'ai pas +d'autre idée que celle de vous reprocher votre paresse, et je n'en ai +pas le courage.</p> + +<p>Adieu quand même!</p> + +<p class="r"> +Votre ami.<br /> +</p> + +<h2><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h2> + +<p class="r"> +Rome, 26 mars 1832.<br /> +</p> + +<p>J'ai reçu votre lettre, mon cher Humbert, et l'aveu de votre paresse +sublime; vous ne vous en corrigerez donc jamais?... Si vous saviez +pourtant quel supplice c'est que l'exil et comme <i>sad hours seem long</i> +dans ma sotte caserne, je doute que vous me fissiez tant attendre vos +réponses.</p> + +<p>Vous m'avez fait une belle homélie; mais je vous assure qu'elle porte à +faux et qu'il n'y a rien à craindre pour moi à l'égard de la direction +<i>callotienne</i> que vous me supposez prêt à prendre.</p> + +<p>Jamais je ne serai un amant du laid, soyez tranquille. Ce que je vous +disais de la rime n'était que pour vous mettre à votre aise; il me +coûte<a name="page_113" id="page_113"></a> de vous voir employer du temps et du talent à vaincre des +difficultés inutiles et sans résultat. Vous savez aussi bien que moi +qu'il y a mille cas où des vers mis en musique sont arrangés de manière +que la rime, et même l'hémistiche, disparaissent complètement; alors à +quoi bon cette versification? Les vers bien cadencés et rimés sont à +leur place dans des morceaux de musique qui ne comportent pas ou presque +pas de répétition de paroles; c'est là seulement que la versification +est apparente et sensible; partout ailleurs elle n'existe pas.</p> + +<p>Il y a loin des vers <i>parlés</i> aux vers <i>chantés</i>. Quant à la question +littéraire de la rime, il ne m'appartient pas de l'aborder avec vous. +Seulement, je crois fermement que c'est à l'éducation et à l'habitude +que vous devez l'horreur des vers blancs; songez que les trois quarts de +Shakspeare sont en vers blancs, que Byron en a fait et que <i>la Messiade</i> +de Klopstock, le chef-d'œuvre épique de la langue allemande, est en +vers blancs; j'ai lu, ces jours-ci, une traduction française en vers +blancs du <i>Jules César</i> de Shakspeare qui ne m'a pas choqué le moins du +monde, quoique, d'après ce que vous m'en aviez dit, je m'attendisse à en +être révolté. Tout cela est tellement l'effet de l'habitude, que les +<i>vers latins<a name="page_114" id="page_114"></a> rimés</i> du moyen âge paraissent une barbarie aux mêmes +personnes qui sont choquées des <i>vers français non rimés</i>. Mais assez +là-dessus.</p> + +<p>Vous acceptez donc mon sujet. Voilà un champ incroyable de grandeur et +de richesse ouvert à votre imagination. Tout est vierge là dedans, +puisque <i>la scène est dans l'avenir</i>. Vous pouvez supposer tout ce que +vous voudrez en fait de mœurs, usages, état de civilisation, arts, +coutumes et même (ce qui n'est pas à dédaigner) costumes; il est donc +vrai que vous pouvez, que vous devez même chercher l'<i>inconnu</i>; car, +vous avez beau dire, il y en a, de l'<i>inconnu</i>: tout n'est pas +découvert. Pour la musique, je vais défricher une forêt brésilienne, où +je me promets d'immenses richesses; nous marcherons, hardis pionniers, +tant que les moyens matériels nous le permettront.</p> + +<p>Je vous verrai dans le courant de mai; aurez-vous déjà esquissé quelque +chose?...</p> + +<p>Je viens encore de courir à Albano, Frascati, Castel-Gandolfo, etc., +etc.: des lacs, des plaines, des montagnes, de vieux tombeaux, des +chapelles, des couvents, de riants villages, des grappes de maisons +pendues aux rochers, la mer à l'horizon, le silence, le soleil, une +brise parfumée, l'enfance du printemps; c'est un rêve, une féerie!...<a name="page_115" id="page_115"></a></p> + +<p>Il y a un mois que je fis une autre grande course dans les hautes +montagnes des frontières; un soir, au coin du feu, j'écrivis au crayon +le petit air que je vous envoie; à mon retour à Rome, il a eu un tel +bonheur, que de tous côtés on le chante, depuis les salons de +l'ambassade jusque dans les ateliers de sculpteurs. Je souhaite qu'il +vous plaise; cette fois au moins, l'accompagnement ne vous paraîtra pas +difficile.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami; j'espère avoir encore une fois de vos nouvelles +avant le 1<sup>er</sup> mai, époque de mon départ. Pour être plus sûr, en +supposant des retards de la poste, que votre lettre me parvienne, +adressez-la à <i>Florence, posta firma</i>.</p> + +<p>Je vous embrasse.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h2> + +<p class="r"> +Turin, 25 mai 1832.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Me voilà bien près de vous; jeudi prochain, je serai à Grenoble. +J'espère que nous ne tarderons pas à nous voir; pour mon compte, je ne +négligerai rien pour avancer le moment de notre réunion; écrivez-moi à +la Côte-Saint-André quelques<a name="page_116" id="page_116"></a> mots là-dessus. J'ai été bien fâché, mais +peu surpris, de ne point trouver à Florence de lettres de vous; pourquoi +être aussi incorrigiblement paresseux? Je vous avais pourtant bien prié +de n'y pas manquer.</p> + +<p>N'importe, je vois les Alpes...</p> + +<p>Votre tête a bien des sujets de fermentation dans ce moment-ci; +travaille-t-elle beaucoup?... plus que je ne voudrais, bien +certainement. Cependant pourquoi désirer l'uniformité morale des êtres; +pourquoi effacer des individualités?... J'ai tort, c'est vrai. Suivons +notre destinée; d'autant plus que nous ne pouvons pas faire autrement. +Avez-vous des nouvelles de Gounet? Je n'en ai point reçu depuis les +débuts du choléra. J'espère cependant qu'il n'a rien eu à démêler avec +lui.</p> + +<p>Et le silencieux Auguste?... Si je lui écris dorénavant, que mes deux +mains se paralysent! Je n'aurais jamais cru rien de pareil de sa part.</p> + +<p>Quelles superbes et riches plaines que celles de la Lombardie! Elles ont +réveillé en moi des souvenirs poignants de nos jours de gloire, «comme +un vain songe enfui».</p> + +<p>A Milan, j'ai entendu, pour la première fois, un vigoureux orchestre; +cela commence à être de la musique, pour l'exécution au moins. La +partition<a name="page_117" id="page_117"></a> de mon ami Donizetti peut aller trouver celles de mon ami +Paccini ou de mon ami Vaccaï. Le public est digne de pareilles +productions. On cause tout haut comme à la Bourse, et les cannes font +sur le plancher du parterre un accompagnement presque aussi bruyant que +celui de la grosse caisse. Si jamais j'écris pour ces butors, je +mériterai mon sort; il n'en est pas de plus bas pour un artiste. Quelle +humiliation!</p> + +<p>En sortant, ces vers divins de Lamartine me sont venus en tête (il parle +de sa muse poétique):</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Non, non, je l'ai conduite au fond des solitudes,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Comme un amant jaloux d'une chaste beauté;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dont la terre eût blessé leur tendre nudité.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai couronné son front d'étoiles immortelles,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Que la prière et que l'amour.</span></td></tr> +</table> +<p>Celui-là comprend toutes les poésies; il est digne d'elles.</p> + +<p>Adieu, mon cher et excellent ami.</p> + +<p>Au revoir bientôt.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Voulez-vous saluer votre femme, de ma part? Je désire bien vivement lui +être présenté.</p> + +<p>Adieu.<a name="page_118" id="page_118"></a></p> + +<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h2> + +<p class="r"> +La Côte, samedi, juin 1832.<br /> +</p> + +<p>Mon cher et très cher ami, je suis ici depuis huit jours; j'ai reçu +votre lettre; j'irai vous voir, je ne sais pas quand; vraisemblablement +dans huit jours. Ne m'attendez pas plus tôt que le lundi de l'autre +semaine; je ne sais comment j'irai à Belley; je crois que ce sera à +pied, par les Abbrets.</p> + +<p>Saluez pour moi toute votre famille; nous avons à caqueter, ferme...</p> + +<p>Aussi je me tais pour le présent.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Adieu.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h2> + +<p class="r"> +La Côte, vendredi 22 juin 1832.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Ne m'en veuillez pas, ce n'est pas ma faute. Comme je me disposais à +partir, ma sœur est venue de Grenoble passer quelques jours chez mon +père, à cause de moi; vous pensez bien que je ne pouvais faire manquer +la réunion de famille; puis un mal de dent très violent, et qui m'a<a name="page_119" id="page_119"></a> +empêché de dormir toute cette nuit, est venu me clouer dans ma chambre +pour je ne sais combien de temps; j'ai la joue comme une boule.</p> + +<p>Il n'y a qu'une chose à faire: écrivez-moi votre retour de Lyon, et je +vous réponds de partir aussitôt, si je suis capable de sortir.</p> + +<p>Duboys aussi m'a renouvelé une invitation, déjà faite à Rome, d'aller à +sa campagne de la Combe, mais ce ne sera qu'après vous.</p> + +<p>Je viens de recevoir une lettre de Gounet, dont j'étais un peu en peine +depuis le choléra et la dernière émeute. Il va bien.</p> + +<p class="r"> +Adieu; je vous embrasse.<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 1em;">Tout à vous.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h2> + +<p class="r"> +Grenoble, 13 juillet 1832.<br /> +</p> + +<p>Eh bien, mon cher ami, nous ne pourrons donc pas parvenir à nous +joindre? Quel diable de charme nous a donc été jeté?... J'attends ici, +depuis plusieurs jours, l'annonce de votre retour de Lyon, et voilà que +madame Faure m'apprend que vous n'y êtes pas encore allé! Écrivez-moi au +moins, je vous en prie; donnez-moi de vos nouvelles. Je m'ennuie à +périr! je suis allé passer<a name="page_120" id="page_120"></a> une journée à la campagne de Duboys, où nous +avons moult parlé de vous. Sa femme est fort bien, mais rien de plus. Je +vis depuis mon retour d'Italie au milieu du monde le plus prosaïque, le +plus desséchant! Malgré mes supplications de n'en rien faire, on se +plaît, on s'obstine à me parler sans cesse musique, art, haute poésie; +ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on +dirait qu'ils parlent vin, femmes, émeute ou autres cochonneries. Mon +beau-frère surtout, qui est d'une loquacité effrayante, me tue. Je sens +que je suis isolé de tout ce monde, par mes pensées, par mes passions, +par mes amours, par mes haines, par mes mépris, par ma tête, par mon +cœur, par tout. Je vous cherche, je vous attends; trouvons-nous donc. +Si vous devez rester plusieurs jours à Lyon, j'irai vous y rejoindre; +cela vaudra encore mieux que d'aller à Belley à pied, comme j'en avais +le projet; la chaleur en rend l'exécution presque impossible.</p> + +<p>J'ai tant à vous dire! et sur le présent et sur l'avenir; il faut +absolument que nous nous entendions au plus tôt. Le temps ne m'attend +pas, et j'ai peur que vous ne vous endormiez.</p> + +<p>J'ai deux cent cinquante francs à vous remettre; depuis longtemps, je +vous les aurais envoyés si j'avais su comme, et si je n'avais d'un jour +à l'autre<a name="page_121" id="page_121"></a> pensé vous revoir. Parlez-moi de tout cela. Casimir Faure se +marie avec une charmante petite brune de Vienne, qui se nomme +mademoiselle Delphine Fornier et qui a deux cent cinquante mille +qualités. Il ira habiter Vienne.</p> + +<p>Je vais retourner à la Côte dans peu; ainsi répondez-moi là, et +n'oubliez pas sur l'adresse de mettre mes deux noms pour que la lettre +ne paraisse pas adressée à mon père.</p> + +<p>Dieu, comme la chaleur hébète!</p> + +<p>Adieu; tout à vous.</p> + +<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h2> + +<p class="r"> +La Côte, 10 octobre 1832.<br /> +</p> + +<p>En deux mots, mon cher Humbert, il faut que vous veniez plus tôt que +nous n'étions convenus. J'ai réfléchi que, ne partant pour Paris qu'au +milieu de novembre, je m'exposais à manquer mon concert; en conséquence, +je partirai à la fin de ce mois. Venez donc sans faute dans la dernière +huitaine d'octobre, nous aurons tout le temps de monter nos batteries et +de bien digérer nos projets pour l'avenir. Puis je vous accompagnerai +jusqu'à Lyon, où nous nous séparerons bien saturés l'un de l'autre. +Écrivez-moi aussitôt après<a name="page_122" id="page_122"></a> la réception de ce billet, et indiquez-moi +le jour fixe de votre arrivée. Mes parents ont conservé de vous un trop +agréable souvenir pour ne pas être charmés de votre visite; ils me +chargent de vous témoigner l'impatience qu'ils ont de vous revoir. Ma +sœur aînée seulement ne sera plus ici, à son grand regret, car elle +vous apprécie bien. En revanche, je compte sur votre frère, ne manquez +pas de l'amener. Apportez avec vous le volume d'<i>Hamlet</i>, celui +d'<i>Othello</i> et du <i>Roi Lear</i>, et la partition de <i>la Vestale</i>; tout cela +nous sera utile.</p> + +<p>Je n'ose espérer que vous ayez quelque chose de notre grande machine +dramatique à me montrer; pourtant vous me l'aviez bien promis.</p> + +<p>Enfin n'importe, venez, et d'abord écrivez-moi.</p> + +<p>Présentez mes salutations respectueuses à vos parents, et en particulier +à votre charmante femme.</p> + +<p>Adieu, mon ami.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br /> +</p> + +<p>Mes amitiés à votre frère.</p> + +<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h2> + +<p class="r"> +Lyon, 3 novembre 1832.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Nous n'avons donc pas pu nous revoir! Je pars ce soir pour Paris... +Depuis hier que j'erre dans les<a name="page_123" id="page_123"></a> boues de Lyon, je n'ai pas une idée qui +ne me fût oppressante et douloureuse; pourquoi ne sommes-nous pas +ensemble aujourd'hui! Cela aurait peut-être été possible. Mais je ne +pouvais vous prévenir du jour de mon passage ici, ne le sachant pas +moi-même vingt-quatre heures d'avance.</p> + +<p>Je suis allé hier soir au Grand-Théâtre, où j'ai ressenti une commotion +profonde et pénible en entendant, dans un ignoble ballet, cet ignoble +orchestre jouer un fragment de la <i>Symphonie pastorale</i> de Beethoven +(<i>le Retour du beau temps</i>). Il m'a semblé retrouver dans un mauvais +lieu le portrait de quelque ange adoré que jadis avaient poursuivi mes +rêves d'amour et d'enthousiasme. Oh! deux ans d'absence!</p> + +<p>Je crois que je vais devenir fou en entendant de nouveau de la vraie +musique. Je vous enverrai le mélologue dès qu'il sera imprimé. Vous +m'aviez parlé de journaux qu'il faut avoir et dont vous connaissez les +rédacteurs; écrivez-moi un mot là-dessus le plus tôt possible, à +l'adresse de Gounet, rue Sainte-Anne, nº 34 ou 32; mettez sous enveloppe +la lettre avec mon nom.</p> + +<p>Je souffre aujourd'hui cruellement. Je suis tout seul dans la grande +ville. Auguste a perdu avant-hier le jeune frère de sa femme, mort de la +poitrine; il est fort tristement occupé.<a name="page_124" id="page_124"></a></p> + +<p>Oh! que je suis seul!! comme je souffre au dedans!!! Que je suis +malheureusement organisé! un vrai baromètre, tantôt haut, tantôt bas, +soumis aux variations de l'atmosphère, ou brillante ou sombre, de mes +dévorantes pensées.</p> + +<p>Je suis sûr que vous ne faites rien de notre grand ouvrage; et pourtant +ma vie s'écoule à flots, et je n'aurai rien fait de grand avant la fin. +Je vais voir Véron, le directeur de l'Opéra. Je tâcherai de me faire +comprendre de lui, de l'arracher aux idées mercantiles et +administratives; y réussirai-je? Je ne m'en flatte guère. Mon concert +aura lieu dans les premiers jours de décembre.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Adieu, adieu; <i>remember me</i>.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h2> + +<p class="r"> +Paris, 2 mars 1833.<br /> +</p> + +<p>Je vous remercie, mon cher ami, de votre lettre affectueuse. Je ne vous +ai pas écrit, par la raison que vous avez devinée; je suis entièrement +absorbé par les inquiétudes et les chagrins dévorants de ma position. +Mon père a refusé son consentement et m'oblige à faire des sommations.</p> + +<p>Henriette, dans tout cela, montre une dignité et un caractère +irréprochables; sa famille et ses<a name="page_125" id="page_125"></a> amis la persécutent plus encore que +les miens pour la détacher de moi.</p> + +<p>Quand j'ai vu à quel point cela était porté et les scènes journalières +dont j'étais la cause, j'ai voulu me dévouer: je lui ai fait dire que je +me sentais capable de renoncer à elle (ce qui n'était pas vrai, car j'en +serais mort), plutôt que de la brouiller avec ses parents. Bien loin +d'accepter ma proposition, elle n'en a éprouvé qu'un chagrin cruel, et +un redoublement de tendresse pour moi en a été le résultat. Depuis lors, +sa sœur nous laisse tranquilles, et, quand je viens, elle s'en va.</p> + +<p>Ces tête-à-tête sont quelquefois bien pénibles; comme vous pensez bien, +je suis obligé de me consumer en efforts pour me contenir. Un rien +l'effarouche, elle a peur de mon exaspération; mes caresses, si +réservées qu'elles soient, lui paraissent trop ardentes; elle me brûle +le cœur; moi, je l'épouvante; nous nous tourmentons mutuellement. Mais +mes propres inquiétudes, mes craintes de ne pas l'obtenir me rendent le +plus malheureux des hommes. Il ne manquait plus que son malheur à elle +pour compléter le mien?</p> + +<p>Ses affaires ont très mal tourné; elle allait avoir une représentation à +son bénéfice, qui pouvait les remonter un peu; je lui avais arrangé un +concert assez beau dans un entr'acte; tout allait assez<a name="page_126" id="page_126"></a> bien, quand, +hier, à quatre heures, en revenant du ministère du commerce en +cabriolet, elle a voulu descendre sans que sa femme de chambre lui +donnât la main; sa robe s'est accrochée; son pied a tourné dans le +marchepied, et elle s'est cassé la jambe au-dessus de la cheville.</p> + +<p>Elle a souffert horriblement cette nuit; ce matin encore, quand Dubois +fils a revu l'appareil, elle n'a pu retenir ses cris; je les entends +encore. Je suis désolé. Vous dire mon chagrin est impossible. La voir +souffrante et si malheureuse et ne pouvoir rien pour elle est affreux!</p> + +<p>Quelle destinée sera donc la nôtre?... Le sort nous a évidemment faits +pour être unis, je ne la quitterai pas vivant. Plus son malheur +deviendra grand, plus je m'y attacherai. Si elle perdait, avec son +talent et sa fortune, sa beauté, je sens que je l'aimerais également. +C'est un sentiment inexplicable; quand elle serait abandonnée du ciel et +de la terre, je lui resterais encore, aussi aimant, aussi prosterné +d'amour qu'aux jours de sa gloire et de son éclat. O mon ami, ne me +dites jamais rien contre cet amour, il est trop grand et trop poétique +pour n'être pas respectable à vos yeux.</p> + +<p>Adieu; écrivez-moi et donnez-moi des nouvelles de vos nouveaux embarras; +ne nous parlons présentement que de ce qui nous touche le<a name="page_127" id="page_127"></a> plus près. La +musique n'est pas toute gravée, je vous l'enverrai aussitôt qu'elle le +sera.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<h2><a name="L" id="L"></a>L</h2> + +<p class="r"> +Paris, 12 juin 1833.<br /> +</p> + +<p>Merci encore, mon cher Humbert, de toute votre inquiète et constante +amitié! J'ai appris dernièrement par Gounet qu'il avait reçu de vous une +lettre pour moi, mais que, par une de ces fatalités inconcevables, il +l'avait égarée <i>dans sa chambre</i>, où il n'a pas été possible de la +retrouver. Votre billet, qu'il vient de me montrer, m'a fait voir +combien vous étiez inquiet sur mon compte. Je suis vraiment coupable +d'avoir demeuré si longtemps sans vous écrire. Vous savez comme je suis +absorbé, comme ma vie ondule. Un jour, bien, calme, poétisant, rêvant; +un autre jour, maux de nerfs, ennuyé, chien galeux, hargneux, méchant +comme mille diables, vomissant la vie et prêt à y mettre fin pour rien, +si je n'avais pas un délirant bonheur en perspective toujours plus +prochaine, une bizarre destinée à accomplir, des amis sûrs, la musique +et puis la <i>curiosité</i>. Ma vie est un roman qui m'intéresse beaucoup.<a name="page_128" id="page_128"></a></p> + +<p>Vous voulez savoir ce que je fais? Le jour, si je suis bien portant, je +lis ou je dors sur mon canapé (car je suis bien logé à présent), ou je +barbouille quelques pages pour <i>l'Europe littéraire</i>, qui me les paye +très bien. Le soir, dès six heures, je suis chez Henriette; elle est +encore malade et souffrante, ce qui me désespère. Je vous parlerai +d'elle très au long une autre fois. Seulement, vous saurez que toute +l'opinion que vous pouvez vous être formée d'elle est aussi fausse que +possible. C'est tout un autre roman que sa vie; et sa manière de voir, +de sentir et de penser, n'en est pas la partie la moins intéressante. Sa +conduite, dans la position où elle a été placée dès l'enfance, est tout +à fait incroyable, et j'ai été longtemps sans y croire. Assez là-dessus.</p> + +<p>Je m'occupe avec entrain de mon projet d'opéra dont je vous avais parlé +dans une lettre de Rome, il y a un an et demi; et, comme il ne vous a +pas été possible de vaincre votre paresse pour vous y mettre depuis ce +temps, j'ai désespéré de vous et je me suis adressé à Émile Deschamps et +à Saint-Félix, qui travaillent activement. Vous ne m'en voudrez pas, +j'espère, car j'ai été bien patient.</p> + +<p>On vient me chercher justement pour cela. Je vous récrirai dans quelque +temps.</p> + +<p>Adieu. Votre sincère ami.<a name="page_129" id="page_129"></a></p> + +<h2><a name="LI" id="LI"></a>LI</h2> + +<p class="r"> +Paris, 1<sup>er</sup> août 1833.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher, bon et fidèle ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je réponds immédiatement à votre lettre. Je connais effectivement +beaucoup <i>Jules</i> et non pas <i>Louis</i> Bénédict, élève de Weber. Il est +vraisemblablement encore à Naples, où il s'est fixé. Je ne lui ai +<i>jamais</i> fait de propositions pour les <i>Francs Juges</i>; je ne lui ai +<i>jamais</i> dit que vous en fussiez l'auteur; il ignore complètement qu'il +y ait un morceau intitulé <i>Mélodie pastorale</i>. Je suis à Paris, sans +aucune <i>intention</i> de partir pour Francfort. Tâchez de confondre cet +impudent voleur. L'ouverture est gravée depuis peu; je vous en enverrai +un exemplaire, mais ce ne sont que les parties séparées. Il vous sera +facile de la faire mettre en partition. Je suis occupé à terminer la +scène des <i>Bohémiens</i>; j'ai un projet sur notre ouvrage réduit en un +acte; je le ferai traduire en italien, peut-être <i>tout entier</i> en trois +actes, et essayer cet hiver, si <i>Severini</i> veut tenter l'aventure. Je +vais monter une grande affaire de concerts pour cet hiver. Si je pouvais +avoir l'esprit entièrement libre, tout irait bien; je défierais la meute +de l'Opéra et celle du Conservatoire, qui sont aujourd'hui plus +acharnées<a name="page_130" id="page_130"></a> que jamais à cause de mes articles de <i>l'Europe littéraire</i> +sur l'<i>illustre vieillard</i> (Chérubini), et surtout parce que je me suis +permis, à la première représentation d'<i>Ali-Baba</i>, d'offrir <i>dix francs +pour une idée</i> au premier acte, vingt francs au second, trente francs au +troisième, quarante francs au quatrième, en ajoutant:</p> + +<p>—Mes moyens ne me permettent pas de pousser plus haut; je renonce.</p> + +<p>Cette charge a été sue de tout le monde, même de Véron et de Chérubini, +qui m'aiment, comme vous pouvez penser.</p> + +<p>Je suis toujours dans la même vie déchirée et bouleversée; je verrai +peut-être Henriette ce soir pour la <i>dernière fois</i>; elle est si +malheureuse, que le cœur m'en saigne: et son caractère irrésolu et +timide l'empêche de savoir prendre la moindre détermination. Il faut +pourtant que cela finisse; je ne puis vivre ainsi. Toute cette histoire +est triste et baignée de larmes; mais j'espère qu'il n'y aura que des +larmes. J'ai fait tout ce que le cœur le plus dévoué pouvait faire; si +elle n'est pas plus heureuse et dans une situation fixée, c'est sa +faute.</p> + +<p>Adieu, mon ami; ne doutez jamais de mon amitié, vous vous tromperiez +horriblement.</p> + +<p>C'est effectivement votre <i>Chœur héroïque</i> qu'il<a name="page_131" id="page_131"></a> a été question +d'exécuter aux Tuileries; mais il ne l'a pas été, <i>les bougies ayant +manqué</i>; les musiciens n'y voyaient plus quand est venu le tour de mon +morceau, et on a fini le concert en rechantant <i>la Marseillaise</i> et +l'ignoble <i>Parisienne</i>, qu'on pouvait exécuter sans voir.</p> + +<p>La première répétition de cet immense orchestre a été faite dans un +endroit fermé, les ateliers de peinture de Cicéri aux Menus-Plaisirs, et +l'effet du <i>Monde entier</i> a été immense, quoique la moitié des chanteurs +<i>non musiciens</i> ne sussent lire ni chanter. J'ai été un instant obligé +de sortir, tellement la poitrine me vibrait. Au chœur de <i>Guillaume +Tell</i> (<i>Si parmi nous il est des traîtres</i>), j'ai failli me trouver mal. +En plein air... <i>rien</i>... aucun effet. La musique n'est décidément pas +faite pour la rue, en aucune façon.</p> + +<p>Adieu; écrivez-moi le dénouement de cette insolente intrigue avec le +faux Bénédict.</p> + +<p>Ne m'oubliez pas auprès de votre frère et de vos parents, je vous en +prie.</p> + +<p class="r"> +Votre inaltérable.<br /> +</p> + +<h2><a name="LII" id="LII"></a>LII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 30 août 1833.<br /> +</p> + +<p>Vous avez raison, ami, de ne pas désespérer de mon avenir! Ils ne savent +pas, tous ces peureux,<a name="page_132" id="page_132"></a> que, <i>malgré tout</i>, j'observe et j'acquiers; que +je grandis en fléchissant sous les efforts de la tempête; le vent ne +m'arrache que des feuilles; les fruits verts que je porte tiennent trop +fortement aux branches pour tomber. Votre confiance m'encourage et me +soutient.</p> + +<p>Je ne sais ce que je vous avais écrit de ma séparation d'avec cette +pauvre Henriette, mais elle n'a pas encore eu lieu, elle ne l'a pas +voulu. Depuis lors, les scènes sont devenues plus violentes; il y a eu +un commencement de mariage, un acte civil que son exécrable sœur a +déchiré; il y a eu des désespoirs de sa part; il y a eu un reproche de +ne pas <i>l'aimer</i>; là-dessus, je lui ai répondu de guerre lasse en +m'empoisonnant à ses yeux. Cris affreux d'Henriette!... désespoir +sublime!... rires atroces de ma part!... désir de revivre en voyant ses +terribles protestations d'amour!... émétique!... ipécacuana! +vomissements de deux heures!... il n'est resté que deux grains d'opium; +j'ai été malade trois jours et j'ai survécu. Henriette, désespérée, a +voulu réparer tout le mal qu'elle venait de me faire, m'a demandé +quelles actions je voulais lui dicter, quelle marche elle devait suivre +pour fixer enfin notre sort; je le lui ai indiqué. Elle a bien commencé, +et, à présent, depuis trois jours, elle hésite encore, ébranlée par les +instigations<a name="page_133" id="page_133"></a> de sa sœur et par la crainte que lui cause notre +misérable situation de fortune. Elle n'a rien et je l'aime, et elle +n'ose me confier son sort... Elle veut attendre quelques mois... des +mois! Damnation! je ne veux plus attendre, j'ai trop souffert. Je lui ai +écrit hier que, si elle ne voulait pas que j'aille la chercher demain +samedi pour la conduire à la mairie, je partais <i>jeudi prochain</i> pour +Berlin. Elle ne croit pas à ma résolution et m'a fait dire qu'elle me +répondrait aujourd'hui. Ce seront encore des phrases, des prières +d'aller la voir, qu'elle est malade, etc. Mais je tiendrai bon, et elle +verra que, si j'ai été faible et mourant à ses pieds si longtemps, je +puis encore me lever, la fuir, et vivre pour ceux qui m'aiment et me +comprennent. J'ai tout fait pour elle, je ne puis rien de plus. Je lui +sacrifie tout, et elle n'ose rien risquer pour moi. C'est trop de +faiblesses et de <i>raison</i>. Je partirai donc.</p> + +<p>Pour m'aider à supporter cette horrible séparation, un hasard inouï me +jette entre les bras une pauvre jeune fille de dix-huit ans, charmante +et exaltée, qui s'est enfuie, il y a quatre jours, de chez un misérable +qui l'avait achetée enfant et la tenait enfermée depuis quatre ans comme +une esclave; elle meurt de peur de retomber entre les mains de ce +monstre et déclare qu'elle se jettera à l'eau<a name="page_134" id="page_134"></a> plutôt que de redevenir +sa propriété. On m'a parlé de cela avant-hier; elle veut absolument +quitter la France; une idée m'est venue de l'emmener; on lui a parlé de +moi, elle a voulu me voir, je l'ai vue, je l'ai un peu rassurée et +consolée; je lui ai proposé de m'accompagner à Berlin et de la placer +quelque part dans les chœurs, par l'entremise de Spontini; elle y +consent. Elle est belle, seule au monde, désespérée et confiante, je la +protégerai, je ferai tous mes efforts pour m'y attacher. Si elle m'aime, +je tordrai mon cœur pour en exprimer un reste d'amour. Enfin je me +figurerai que je l'aime. Je viens de la voir, elle est fort bien élevée, +touche assez bien du piano, chante un peu, cause bien et sait mettre de +la dignité dans son étrange position. Quel absurde roman!</p> + +<p>Mon passeport est prêt, j'ai encore quelques affaires à terminer et je +pars. Il faut en finir. Je laisse cette pauvre Henriette bien +malheureuse, sa position est épouvantable; mais je n'ai rien à me +reprocher et je ne puis rien de plus pour elle. Je donnerais encore à +l'instant ma vie, pour un <i>mois</i> passé près d'elle, aimé comme je dois +l'être. Elle pleurera, se désespérera; il sera trop tard. Elle subira la +conséquence de son malheureux caractère, faible et incapable d'un grand +sentiment et d'une forte résolution... Puis elle se consolera<a name="page_135" id="page_135"></a> et me +trouvera des torts. C'est toujours ainsi. Pour moi, il faut que j'aille +en avant, sans écouter les cris de ma conscience, qui me dit toujours +que je suis trop malheureux et que la vie est une atrocité. Je serai +sourd. Je vous promets bien, cher ami, de ne pas faire mentir votre +oracle.</p> + +<p>Je vous envoie ce que vous me demandez; la <i>Chanson de Lutzow</i> est +gravée, arrangée par Weber pour le piano. Vous y ferez des paroles. Je +n'ai pas pu vous envoyer mon manuscrit, que j'ai donné à Gounet. +D'ailleurs, il n'y a presque pas de changements.</p> + +<p>Vous enverrez à M. Schlesinger, rue Richelieu, 97, un bon de <i>seize +francs</i> pour votre envoi et celui de M. Rolland réunis.</p> + +<p>Adieu. Pour la vie, votre ami sincère et fidèle.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Véron a refusé <i>le Dernier Jour du monde</i>. <i>Il n'ose pas</i>. Je vais vous +faire envoyer l'ouverture des <i>Francs Juges</i>.</p> + +<p>Liszt vient d'arranger ma symphonie pour le piano; c'est étonnant.</p> + +<p>Je vous écrirai de Berlin.</p> + +<h2><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII</h2> + +<p class="r"> +Mardi, 3 septembre 1833.<br /> +</p> + +<p>Henriette est venue, je reste. Nous sommes<a name="page_136" id="page_136"></a> annoncés. Dans quinze jours, +tout sera fini, si les lois humaines veulent bien le permettre. Je ne +crains que leurs lenteurs. Enfin!!! Oh! il le fallait, voyez-vous.</p> + +<p>Nous avons, à plusieurs, fait un petit sort à la pauvre fugitive. Jules +Janin s'en est chargé spécialement pour la faire partir.</p> + +<h2><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV</h2> + +<p class="r"> +Vincennes, 11 octobre 1833.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis marié! enfin! Après mille et mille peines, oppositions terribles +des deux parts, je suis venu à bout de ce chef-d'œuvre d'amour et de +persévérance. Henriette m'a expliqué, depuis, les mille et une calomnies +ridicules qu'on avait employées pour la détourner de moi et qui avaient +causé ses fréquentes indécisions. Une, entre autres, lui avait fait +concevoir d'horribles craintes: on lui avait assuré que j'avais des +attaques d'épilepsie. Puis on lui a écrit de Londres que j'étais fou, +que tout Paris le savait, qu'elle était perdue si elle m'épousait, etc.</p> + +<p>Malgré tout, nous avons, l'un et l'autre, écouté la voix de notre cœur, +qui parlait plus haut que<a name="page_137" id="page_137"></a> ces voix discordantes, et nous nous en +applaudissons aujourd'hui.</p> + +<p>Pour moi, je puis, comme à mon meilleur ami, vous dire et vous affirmer +sur l'honneur que j'ai trouvé ma femme aussi pure et aussi vierge qu'il +soit possible de l'être. Et, certes, dans la position sociale où elle a +vécu jusqu'à ce jour, elle n'est pas sans mérite d'avoir su résister aux +mauvais exemples et aux séductions de l'or et de l'amour-propre dont +elle était sans cesse environnée. Vous devez penser quelle sécurité cela +me donne pour l'avenir. Il n'y a pas beaucoup d'exemples d'un mariage +aussi original que le nôtre, et il déconcertera bien des prévisions +sinistres. Cet hiver, nous partirons ensemble pour Berlin, où +m'appellent mes affaires musicales et où l'on va établir un théâtre +anglais pour lequel on vient de faire des propositions à Henriette.</p> + +<p>Spontini voudra-t-il nous aider, ou, du moins, ne pas nous entraver? Je +l'espère. Avant de partir, je donnerai quelque horrible concert dont +vous serez informé avec détails. Oh! ma pauvre Ophélie, je l'aime +terriblement! Je crois que, quand nous aurons pu renvoyer sa sœur, qui +nous trouble toujours plus ou moins, nous aurons enfin une existence +laborieuse, il est vrai, mais heureuse, que nous aurons bien achetée.<a name="page_138" id="page_138"></a></p> + +<p>Ecrivez-moi, mon ami, à la même adresse; je suis actuellement à +Vincennes, où ma femme profite du beau temps pour achever de se rétablir +par de grandes promenades dans le parc. Je vais tous les jours à Paris, +où notre mariage fait un remue-ménage d'enfer, on ne parle que de cela.</p> + +<p>Adieu, adieu.</p> + +<p class="r"> +Votre inaltérable ami.<br /> +</p> + +<h2><a name="LV" id="LV"></a>LV</h2> + +<p class="r"> +Paris, 25 octobre 1833.<br /> +</p> + +<p>Mon ami! mon bon et digne et noble ami! Merci, merci de votre lettre si +franche, si touchante, si tendre. Je suis pressé, horriblement pressé +par des occupations urgentes qui me forcent de courir Paris toute la +journée; mais je ne puis résister au besoin que j'éprouve de vous +remercier tout de suite de votre bon élan de cœur.</p> + +<p>Oui, mon cher Humbert, j'ai <i>cru</i> malgré vous tous, et ma foi m'a sauvé. +Henriette est un être délicieux. C'est Ophélie elle-même; non pas +Juliette, elle n'en a pas la fougue passionnée; elle est tendre, douce +et <i>timide</i>. Quelquefois seuls, silencieux, appuyée sur mon épaule, sa +main sur mon front, ou bien dans une de ces poses gracieuses que<a name="page_139" id="page_139"></a> jamais +peintre n'a rêvées, elle pleure en souriant.</p> + +<p>—Qu'as-tu, pauvre belle?</p> + +<p>—Rien. Mon cœur est si plein! je pense que tu m'achètes si cher, que +tu as tout souffert pour moi... Laisse moi pleurer, ou j'étouffe.</p> + +<p>Et je l'écoute pleurer tranquillement, jusqu'à ce qu'elle me dise:</p> + +<p>—Chante, Hector, chante!</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_139.png" width="428" height="159" alt="notation musicale" title="" /> +</p> + +<p>Moi, alors de commencer la <i>Scène du bal</i>, qu'elle aime tant; la <i>Scène +aux champs</i> la rend tellement triste, qu'elle ne veut pas l'entendre. +C'est une <i>sensitive</i>. En vérité, jamais je n'ai imaginé une pareille +impressionnabilité; mais elle n'a aucune éducation musicale, et, le +croiriez-vous? elle se plaît à entendre certains ponts-neufs d'Auber. +Elle trouve cela <i>pas beau, mais gentil</i>.</p> + +<p>Ce qui me charme le plus dans votre lettre, c'est que vous me demandez +son portrait; je vous l'enverrai certainement. Le mien va se graver; dès +qu'il paraîtra, vous l'aurez. Je suis seul aujourd'hui à Paris; j'arrive +de Vincennes, où j'ai laissé ma femme<a name="page_140" id="page_140"></a> jusqu'à ce soir. Je serai +transporté de joie de lui montrer votre lettre, et je suis sûr qu'elle +la sentira, surtout le passage relatif au théâtre, son vœu le plus cher +ayant <i>toujours</i> été de pouvoir le quitter.</p> + +<p>Je vais m'informer de ce que coûterait la copie de la <i>Fantaisie +dramatique</i> sur <i>la Tempête</i>. J'aime mieux que vous ayez cela que des +<i>fragments</i> de la <i>Symphonie</i>, car c'est un œuvre complet. En outre, +Liszt vient de réduire pour le piano seul la <i>Symphonie</i> entière. On va +la graver, et cela suffira pour vous en rafraîchir la mémoire.</p> + +<p>Adieu. Écrivez-moi souvent. Il me sera si doux de vous répondre et de +vous parler du ciel que j'habite; il n'y manque que vous. Oh! si... mais +plus tard. S'il y a quelque chose sur la terre de beau et de sublime, +c'est l'amour et l'amitié comme nous les comprenons.</p> + +<p>J'ai toujours sur ma table <i>les Francs Juges</i>, et je n'ai pas besoin de +vous dire le serrement de cœur que j'éprouve à voir vos vers si +cadencés, si musicaux, rester enfouis et inutiles. J'ai écrit la scène +des <i>Bohémiens</i>, en y mêlant le chœur qui commence le second acte: +<i>L'ombre descend</i>. Cela fait un chœur immense et d'un rythme curieux. +Je suis à peu près sûr de l'effet. Je le ferai entendre à mon prochain +concert.</p> + +<p>Adieu, AMI!<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<p>Je n'ai pas besoin de voir Henriette pour vous répondre, de sa part, +qu'elle est sensible autant qu'on peut l'être à ce que vous m'avez écrit +pour elle et pour moi.</p> + +<p>Adieu; <i>farewell dearest Horatio, remember me, I'll not forget thee</i>.</p> + +<h2><a name="LVI" id="LVI"></a>LVI</h2> + +<p class="r"> +Mercredi, 19 mars 1834.<br /> +</p> + +<p>Ce n'est pas par paresse, mon ami, que je ne vous écris plus depuis que +votre dernière lettre s'est croisée en route avec la mienne; un excès de +travail, au contraire, en a été la cause. Avant-hier encore, j'ai écrit +pendant treize heures sans quitter la plume. Je suis à terminer la +<i>Symphonie</i>, avec alto principal, que m'a demandée Paganini. Je comptais +ne la faire qu'en <i>deux</i> parties; mais il m'en est venu une <i>troisième</i>, +puis une <i>quatrième</i>; j'espère pourtant que je m'en tiendrai là. J'ai +encore pour un bon mois de travail continu. Je reçois chaque jour <i>le +Réparateur</i>, de M. le vicomte A. de Gouves. Vous me demandez de vous +donner le moyen de tenir votre pari; mais je ne vous donnerai guère +d'autres nouvelles musicales que celles que vous pouvez trouver dans un +feuilleton du <i>Rénovateur</i> tous les<a name="page_142" id="page_142"></a> dimanches. Écrivez quelque chose +sur la mise en scène à l'Opéra de <i>Don Juan</i>; mais dites, ce que ma +position ne m'a pas permis d'avouer, que tous les artistes sans +exception, et Nourrit surtout, sont à mille lieues au-dessous de leurs +rôles; Levasseur trop lourd et trop sérieux, mademoiselle Falcon trop +froide, madame Damoreau froide et nulle comme actrice et insupportable +par ses sottes broderies; en général, excepté les chœurs, qui sont +inimitablement beaux, tout manque de <i>chaleur</i> et de <i>mouvement</i>. Le duo +final entre don Juan et la statue du Commandeur est seul d'une exécution +admirable. Dérivis fils est très bien dans le rôle du Commandeur. +Touchez sur les ballets; ajoutez qu'ils sont d'une musique infâme +(composés par Castil Blaze père!); vous ne pouvez en nommer l'auteur, +son nom étant resté à peu près secret.</p> + +<p>Dites quelque chose sur l'absurdité de la direction, qui s'amuse à +dépenser son argent à remonter des ouvrages connus de tout le monde et +ne sait pas nous donner un ouvrage <i>nouveau</i> digne d'intéresser les amis +de l'art. La reprise de <i>la Vestale</i> par mademoiselle Falcon va avoir +lieu dans quinze jours. Cela fera un autre effet que <i>Don Juan</i>, parce +que c'est véritablement un grand opéra, écrit et instrumenté en +conséquence, et, en outre, parce que c'est <i>la Vestale</i>.<a name="page_143" id="page_143"></a></p> + +<p>Parlez de l'incroyable <i>quatuor</i> des quatre frères Muller, qui jouent +Beethoven d'une façon qui nous était jusqu'à présent demeurée inconnue.</p> + +<p>La <i>Symphonie</i>, arrangée par Liszt, n'a pas encore paru. Je vous +l'enverrai, avec <i>le Paysan breton</i>, dès qu'elle sera imprimée.—Vous +n'avez pas une idée pour un grand opéra? Rien?...</p> + +<p>Adieu, tout à vous du fond du cœur.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Je viens d'écrire une grande biographie de Glück pour <i>le +Publiciste</i>, journal nouveau sous la forme de l'ancien <i>Globe</i>, qui +paraîtra le mois prochain. Je vous en enverrai un exemplaire.</p> + +<h2><a name="LVII" id="LVII"></a>LVII</h2> + +<p class="r"> +Montmartre, 15 ou 16 mai 1834.<br /> +</p> + +<p>Je vous réponds en achevant de lire votre lettre, mon cher ami, pour me +justifier. Vous êtes fâché, et vous auriez raison de l'être si j'avais +réellement mérité les reproches que vous m'adressez.</p> + +<p>Peu après le gâchis de Lyon<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, un peintre de ma connaissance, qui se +rendait à Rome, se chargea d'une lettre pour Auguste, dans laquelle je +demandais à celui-ci de ses nouvelles, et conséquemment<a name="page_144" id="page_144"></a> des vôtres. Je +suis bien désagréablement surpris d'apprendre que cette lettre ne lui +est pas parvenue. Dites-le lui si vous le voyez.</p> + +<p>J'allais vous écrire directement, ne recevant point de réponse +d'Auguste, et vous m'avez à peine prévenu de quelques jours. Je suis tué +de travail et d'ennui, obligé par ma position momentanée de gribouiller +à tant la colonne pour ces gredins de journaux, qui me payent le moins +qu'ils peuvent; je vous enverrai dans peu une <i>Vie de Glück</i>, avec notre +fameux morceau de <i>Telemaco</i>, qui y est annexé.</p> + +<p>Pour ce qui est de la <i>Chasse de Lutzow</i>, la voici telle que j'ai fait +chanter au Théâtre-Italien par ces animaux de choristes, qui en ont +détruit l'effet.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_144.png" width="454" height="361" alt="notation musicale: Voix seule." title="" /> +</p> +<hr /> +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_145.png" width="454" height="693" alt="notation musicale: Voix seule." title="" /> +</p> + +<p>La prosodie de vos vers n'est pas la même à chaque couplet et ne va pas +sur la musique;<a name="page_146" id="page_146"></a> mais, plutôt que d'altérer le rythme musical, il vaut +mieux gêner un peu la marche de la poésie. Au reste, vous verrez +vous-même ce que vous aimerez le mieux. J'espère que vous ne chanterez +jamais cette féroce mélodie sur la scène que vos vers décrivent si bien. +Je redoute pour vous le sort du <i>Fergus</i> de Walter Scott, et je conçois +aussi bien, que vous tout ce qui se passe dans votre cœur, beaucoup +trop accessible à certaines idées. Si le marchand de musique de Lyon +grave le morceau avec vos paroles, faites bien attention que pour rien +au monde je ne voudrais avoir l'air de corriger ou retoucher Weber, et +qu'en ce cas il doit graver la musique <i>entièrement conforme</i> à +l'exemplaire que je vous ai fait adresser par Schlesinger, dans lequel +il n'y a d'harmonie qu'à l'entrée du chœur,</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_146-a.png" width="232" height="69" alt="notation musicale" title="" /> +<br /> +<span class="caption">notation musicale</span> +</p> + +<p class="nind">tout le reste étant pour une voix seule. Mon nom ne doit y figurer en +aucune façon, je vous le recommande. Le <i>Hourrah</i> même n'est pas de +Weber. Vous savez qu'il y a, à la place de ces deux mesures, les deux +suivantes:</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_146-b.png" width="152" height="96" alt="notation musicale +Das icht +(C'est)" title="" /> +<br /> +</p> + +<p><a name="page_147" id="page_147"></a></p> + +<p>Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, je suis horriblement triste, incapable +de répondre à votre lettre comme je le voudrais. Je vous remercie bien +sincèrement de vos affectueuses questions sur Henriette. Elle est +souvent fort souffrante, une grossesse avancée en est la cause; +pourtant, depuis quelques jours, elle va mieux.</p> + +<p>Mes affaires, à l'Opéra, sont entre les mains de la famille Berlin, qui +en a pris la direction. Il s'agit de me donner l'<i>Hamlet</i> de Shakspeare +supérieurement arrangé en opéra. Nous espérons que l'influence du +<i>Journal des Débats</i> sera assez grande pour lever les dernières +difficultés que Véron pourrait apporter. Il est dans ce moment-ci à +Londres; à son retour, cela se terminera d'une manière ou d'autre. En +attendant, j'ai fait choix, pour un opéra comique en deux actes, de +<i>Benvenuto Cellini</i>, dont vous avez lu sans doute les curieux Mémoires +et dont le caractère me fournit un texte excellent sous plusieurs +rapports. Ne parlez pas de cela avant que tout soit arrangé.</p> + +<p>La <i>Symphonie</i> est gravée; nous corrigeons les épreuves, mais elle ne +paraîtra pas avant le retour de Liszt, qui vient de partir pour la +Normandie, où il passera quatre ou cinq semaines. Je vous l'enverrai +aussitôt, avec <i>le Paysan breton</i>, que je n'ai point oublié, ainsi que +vous le supposez,<a name="page_148" id="page_148"></a> et que vous recevrez en même temps. Je ne veux pas le +faire graver; sans quoi, vous l'auriez déjà; je le mettrai dans quelque +opéra; en conséquence, je vous prie de ne pas en laisser prendre de +copie.</p> + +<p>J'ai achevé les <i>trois premières parties</i> de ma nouvelle symphonie avec +alto principal; je vais me mettre à terminer la quatrième. Je crois que +ce sera bien et surtout d'un pittoresque fort curieux. J'ai l'intention +de la dédier à un de mes amis que vous connaissez, M. Humbert Ferrand, +s'il veut bien me le permettre. Il y a une <i>Marche de pèlerins chantant +la prière du soir</i>, qui, je l'espère, aura, au mois de décembre, une +réputation. Je ne sais quand cet énorme ouvrage sera gravé; en tout cas, +chargez-vous d'obtenir de M. Ferrand son autorisation. A mon premier +opéra représenté, tout cela se gravera. Adieu, pensez à <i>Fergus</i>... +sinon pour vous, du moins pour votre femme et vos amis. Mille choses à +elle et à vos parents.</p> + +<p>Tout à vous du fond du cœur.</p> + +<h2><a name="LVIII" id="LVIII"></a>LVIII</h2> + +<p class="r"> +Montmartre, 31 août 1834.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je ne vous oublie pas le moins du monde; mais<a name="page_149" id="page_149"></a> vous ne savez pas jusqu'à +quel point je suis esclave d'un travail indispensable; je vous eusse +écrit vingt fois sans ces damnés articles de journaux, que je suis forcé +d'écrire pour quelques misérables pièces de cent sous que j'en retire. +Je venais d'apprendre par un journal le triste événement qui vient de +mettre votre courage à l'épreuve, et je me disposais à vous écrire quand +votre lettre est arrivée. Je ne vous offrirai pas de ces banales +consolations impuissantes et inutiles en pareil cas; mais, si quelque +chose pouvait adoucir le coup que vous venez de recevoir, ce serait de +songer que la fin de votre père a été aussi douce et aussi calme qu'il +fût possible de la désirer. Vous me parlez du mien, il m'a écrit +dernièrement en réponse à une lettre où je lui apprenais la délivrance +d'Henriette et la naissance de mon fils. Sa réponse a été aussi bonne +que je l'espérais et ne s'est pas fait attendre. Les couches d'Henriette +ont été extrêmement pénibles; j'ai même éprouvé quelques instants d'une +inquiétude mortelle. Tout cependant s'est heureusement terminé après +quarante heures d'horribles souffrances. Elle vous remercie bien +sincèrement des lignes que vous mettez pour elle dans chacune de vos +lettres; il y a longtemps qu'elle a reconnu avec moi que votre amitié +était d'une<a name="page_150" id="page_150"></a> nature aussi rare qu'élevée. Pourquoi sommes-nous si loin +l'un de l'autre?...</p> + +<p>Je n'ai pas reçu des nouvelles de Bloc, ni des <i>Francs Juges</i>. Depuis +que les concerts des Champs-Élysées et du Jardin Turc se sont emparés de +cette malheureuse ouverture, elle me paraît si encanaillée, que je n'ose +plus m'intéresser a son sort.</p> + +<p>Je ne suis pour rien dans le ballet de <i>la Tempête</i> dont Adolphe Nourrit +a fait le programme et Schneitzoëffer la musique.</p> + +<p>Il y a deux mois, et je crois vous l'avoir écrit, que ma symphonie avec +alto principal, intitulée <i>Harold</i>, est terminée. Paganini, je le crois, +trouvera que l'alto n'est pas traité assez en concerto; c'est une +symphonie sur un plan nouveau et point une composition écrite dans le +but de faire briller un talent individuel comme le sien. Je lui dois +toujours de me l'avoir fait entreprendre; on la copie en ce moment; elle +sera exécutée au mois de novembre prochain au premier concert que je +donnerai au Conservatoire. Je compte en donner trois de suite. Je viens +de terminer pour cela plusieurs morceaux pour des voix et orchestre qui +figureront bien, je l'espère, dans le programme. La première symphonie +arrangée par Litz est <i>gravée</i>; mais elle ne sera <i>imprimée</i><a name="page_151" id="page_151"></a> et publiée +qu'au mois d'octobre; alors seulement je pourrai vous l'envoyer. <i>Le +Paysan breton</i>, je vais le faire graver, vous l'aurez aussitôt. Je +donnerai demain l'ordre, chez M. Schlesinger, de vous envoyer mes +articles de la <i>Gazette musicale</i> sur Glük et <i>la Vestale</i>.</p> + +<p>Parbleu! si je connais Barbier! A telles enseignes, qu'il vient +d'éprouver à mon sujet un désappointement assez désagréable. J'avais +proposé à Léon de Wailly, jeune poète d'un grand talent et son ami +intime, de me faire un opéra en deux actes sur les Mémoires de +<i>Benvenuto Cellini</i>; il a choisi Auguste Barbier pour l'aider; ils m'ont +fait à eux deux le plus délicieux opéra-comique qu'on puisse trouver. +Nous nous sommes présentés tous les trois comme des niais à M. Crosnier; +l'opéra a été lu devant nous et <i>refusé</i>. Nous pensons, malgré les +protestations de Crosnier, que je suis la cause du refus. On me regarde +à l'Opéra-Comique comme un <i>sapeur</i>, un <i>bouleverseur du genre +national</i>, et on ne veut pas de moi. En conséquence, on a refusé les +paroles pour ne pas avoir à admettre la musique d'un fou.</p> + +<p>J'ai écrit cependant la premiers scène, <i>le Chant des ciseleurs de +Florence</i>, dont ils sont engoués tous au dernier point. On l'entendra<a name="page_152" id="page_152"></a> +dans mes concerts. J'ai lu ce matin à Léon de Wailly le passage de votre +lettre qui concerne Barbier; pour lui, il voyage en Belgique et en +Allemagne dans ce moment. Comme il venait de partir, Brizeux nous est +arrivé d'Italie, toujours plus épris de sa chère Florence. Il en apporte +de nouveaux vers; je les lui souhaite aussi ravissants que ceux de +<i>Marie</i>. Avez-vous lu <i>Marie</i>? Avez-vous lu le dernier ouvrage de +Barbier sur l'Italie,</p> + +<p class="c">Divine Juliette au cercueil étendue,</p> + +<p class="nind">comme il l'appelle? Il est intitulé <i>il Pianto</i>. Il contient aussi de +belles choses. Je vous avoue que j'avais été extrêmement étonné de ne +pas vous voir partager mon enthousiasme pour les <i>Iambes</i>, lorsque je +vous en récitai des fragments. Ah! oui, c'est furieusement beau. +Envoyez-moi votre <i>Grutli</i>. Je ne manquerai pas de le lui faire +connaître, ainsi qu'à Brizeux, à Wailly, Antony Deschamps et Alfred de +Vigny, que je vois le plus habituellement. Hugo, je le vois rarement, il +<i>trône</i> trop. Dumas, c'est un braque écervelé. Il part avec le baron +Taylor pour une exploration des bords de la Méditerranée. Le ministre +leur a donné un vaisseau pour cette expédition. L'Adultère va donc se +reposer pendant un an au moins<a name="page_153" id="page_153"></a> sur nos théâtres. Léon de Wailly ne se +décourage pas; il vient, avec le <i>jeune</i> Castil Blaze (qui ne ressemble +pas à son père), de me finir le plan d'un grand opéra en trois actes sur +un sujet historique, non encore traité, ainsi que nous l'avait demandé +Véron; nous verrons dans peu si le sort de celui-ci sera plus heureux. +Oh! il faudra bien que cela vienne, allez! Je n'ai pas d'inquiétude; si +seulement j'avais de quoi vivre... j'entreprendrais bien d'autres choses +encore que des opéras. La musique a de grandes ailes que les murs d'un +théâtre ne lui permettent pas d'étendre entièrement.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Patience et longueur de temps</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Font plus que force ni que rage.</span></td></tr> +</table> + +<p>Je vous écrirais toute la nuit; mais, comme j'ai à ramer sur ma galère +demain tout le jour, il faut que j'aille dormir.</p> + +<p>Henriette vous dit mille choses pour vous remercier de votre <i>good +friendship</i>. En revanche, ne m'oubliez pas auprès de votre femme et de +votre famille.</p> + +<p>Adieu; mon affection est aussi sûrement à vous que la vôtre est à moi.<a name="page_154" id="page_154"></a></p> + +<h2><a name="LIX" id="LIX"></a>LIX</h2> + +<p class="r"> +Dimanche, 30 novembre 1834.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher et excellent ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je m'attendais presque à recevoir une lettre de vous. Je profite d'une +demi-heure qui me reste ce soir pour y répondre. Je suis abîmé de +fatigue, et il me reste encore beaucoup à faire. Mon second concert a eu +lieu, et votre <i>Harold</i> a reçu l'accueil que j'espérais, malgré une +exécution encore chancelante. La <i>Marche des pélerins</i> a été bissée; +elle a aujourd'hui la prétention de faire le pendant (religieux et doux) +de la <i>Marche au supplice</i>. Dimanche prochain, à mon troisième concert, +<i>Harold</i> reparaîtra dans toute sa force, je l'espère, et paré d'une +parfaite exécution. L'orgie de brigands qui termine la symphonie est +quelque chose d'un peu violent; que ne puis-je vous la faire entendre! +Il y a beaucoup de votre poésie là dedans; je suis sûr que je vous dois +plus d'une idée.</p> + +<p>Auguste Barbier vous remercie beaucoup de vos vers et vous écrit à ce +sujet.</p> + +<p>La <i>Symphonie fantastique</i> a paru; mais, comme ce pauvre Liszt a dépensé +horriblement<a name="page_155" id="page_155"></a> d'argent pour cette publication, nous sommes convenus avec +Schlesinger de ne pas consentir à ce qu'il donne un seul exemplaire; à +telles enseignes que, moi, je n'en ai pas un. Ils coûtent vingt francs; +voulez-vous que je vous en achète un? Je voudrais bien pouvoir vous +l'envoyer sans tout ce préambule; mais vous savez que, pendant quelque +temps encore, notre position sera assez gênée. Pourtant, d'après la +recette du dernier concert, qui a été de deux mille quatre cents francs +(double de celle du premier), j'ai lieu d'espérer que je gagnerai +quelque chose au troisième. A présent, toute la copie est payée; et +c'était énorme. Si vous voulez, je vous ferai copier en partition la +romance que mademoiselle Falcon a chantée au dernier concert. C'est +celle que vous connaissez sous le nom du <i>Paysan breton</i> avec de +nouvelles paroles d'Auguste Barbier faites sur la musique. Ce petit +morceau fait partie d'un opéra que nous avons un instant cru voir +représenter à l'Opéra cet hiver; mais les intrigues d'Habeneck et +consorts, et la stupide obstination de Véron après quelques hésitations, +nous ont ajournés indéfiniment.</p> + +<p>Vous me parlez de la <i>Gazette</i>; mais M. Laforest, qui fait les +feuilletons, est un de mes plus chauds ennemis; je suis très content +qu'il ne<a name="page_156" id="page_156"></a> dise rien. Vous avez lu l'article du <i>Temps</i>, celui du +<i>Messager</i>, etc.?</p> + +<p>Henriette vous remercie beaucoup d'avoir parlé d'elle et surtout de son +petit Louis, qui est bien le plus doux et le plus joli enfant que j'aie +vu. Ma femme et moi sommes aussi unis, aussi heureux qu'il soit possible +de l'être, malgré nos ennuis matériels. Il semble que nous nous en +aimons davantage. L'autre jour, à l'exécution de la «Scène aux champs» +de la <i>Symphonie fantastique</i>, elle a failli se trouver mal d'émotion; +elle en pleurait encore de souvenir le lendemain.</p> + +<p>Adieu, adieu; mille amitiés, et rappelez-moi au souvenir de votre femme +et de votre famille.</p> + +<h2><a name="LX" id="LX"></a>LX</h2> + +<p class="r"> +Paris, 10 janvier 1835.<br /> +</p> + +<p>Vous m'engagez, mon cher ami, à ne jamais manquer de franchise avec +vous; mais j'en ai toujours eu, bien certainement. C'est que vous croyez +peut-être que les raisons d'argent sont la cause du retard que vous avez +éprouvé dans la réception de la <i>Symphonie</i>. En ce cas, vous vous +trompez; car, lorsque je vous ai écrit que l'ouvrage n'était pas encore +publié, cela était vrai. Je ne vous connais pas d'hier, et je savais +bien que<a name="page_157" id="page_157"></a> je ne devais pas me gêner à ce point avec vous. Quoi qu'il en +soit, vous aurez l'ouvrage de Liszt aujourd'hui; dans peu, vous recevrez +un exemplaire du <i>Jeune Pâtre breton</i>, gravé avec piano; je le publie +moi-même, ainsi je n'ai pas besoin de vos vingt-cinq francs.</p> + +<p>Je voudrais bien pouvoir vous envoyer <i>Harold</i>, qui porte votre nom et +que vous n'avez pas. Cette symphonie a eu une recrudescence de succès à +sa troisième exécution; je suis sûr que vous en seriez fou. Je la +retoucherai encore dans quelques menus détails, et, l'année, prochaine, +elle produira, je l'espère, encore plus de sensation.</p> + +<p>Votre histoire d'Onslow m'a fait monter le rouge au visage; mais c'était +d'indignation et de honte pour lui; Henriette a eu la faiblesse d'en +pleurer. Figurez-vous que Onslow, ne venant à Paris qu'au mois de +février ou de mars pour y passer seulement la moitié de l'année, ne +s'est jamais trouvé dans la capitale à l'époque de nos concerts et n'a, +en conséquence, jamais entendu ma <i>Symphonie fantastique</i>. Il ne peut +l'avoir lue, puisque je ne lui ai jamais prêté le manuscrit et que +l'arrangement de piano par Liszt vient de paraître. Tout cela est +dégoûtant de mauvaise foi et de prévention pédantesque. Je commence à +furieusement mépriser et l'opposition et les gens<a name="page_158" id="page_158"></a> qui la font; quand je +dis qu'un ouvrage est mauvais, c'est que je le pense, et, quand je le +pense, c'est que je le connais. Ces messieurs ont d'autres motifs que +ceux qui guident les <i>artistes</i>; j'aime mieux mon lot que le leur. Mais +laissons cela.</p> + +<p>Vous avez vu sans doute le dernier article du <i>Temps</i>, il est de +d'Ortigue; je le trouve faux de point de vue, quoique juste dans +beaucoup de critiques de détail. Par exemple, il prétend qu'il n'y a pas +l'ombre d'une prière dans la <i>Marche des pèlerins</i>; il signale +seulement, au milieu, des <i>harmonies plaquées à la manière de +Palestrina</i>. Eh! c'est cela, la prière; car c'est ainsi qu'on chante +toute musique religieuse dans les églises d'Italie. Du reste, ce passage +a impressionné, comme je l'espérais, tout le monde, et d'Ortigue est le +seul de son avis. Ah! si vous étiez ici, vous! Barbier et Léon de Wailly +se sont presque chargés de vous remplacer dans un certain sens, car je +ne connais personne qui sympathise plus qu'eux avec ma manière +d'envisager l'art.</p> + +<p>Vous ne me parlez en aucune façon de ce que vous devenez, ni de ce que +vous faites. Ne viendrez-vous point à Paris? N'écrivez-vous rien? Quand +je verrai d'Ortigue, je lui dirai de vous écrire la lettre que vous me +demandez. A défaut de celle-là, je pourrais vous adresser un grand<a name="page_159" id="page_159"></a> +article que M. J. David a fait pour la <i>Revue du progrès social</i>; il me +l'a annoncé, et, <i>si j'en suis content</i>, je vous l'enverrai.</p> + +<p>Si j'avais le temps, j'aurais déjà entrepris un autre ouvrage que je +rumine pour l'année prochaine; mais je suis forcé de gribouiller de +misérables feuilletons qu'on me paye fort mal... Ah! si les arts étaient +comptés pour quelque chose par notre gouvernement, peut-être n'en +serais-je pas réduit là. C'est égal, il faudra trouver le temps pour +tout.</p> + +<p>Adieu; mille choses à votre frère, et présentez mes hommages respectueux +à votre femme.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="LXI" id="LXI"></a>LXI</h2> + +<p class="r"> +Avril ou mai 1835.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>J'ai reçu hier votre lettre. Je vous avais écrit, il y a un mois +environ, pour vous recommander un jeune artiste nommé Allard (violon +fort distingué), qui se rendait à Genève en passant par Belley. +Probablement il se sera présenté chez vous en votre absence et n'aura +pas laissé la lettre, ou bien est-il encore à Lyon.<a name="page_160" id="page_160"></a></p> + +<p>Vous venez de Milan! Je n'aime pas cette grande ville; mais c'est le +seuil de la grande Italie, et je ne saurais vous dire quel regret +profond me prend, quand il fait beau, pour ma vieille plaine de Rome et +les sauvages montagnes que j'ai tant de fois visitées. Votre lettre m'a +rappelé tout cela. Pourquoi ne faites-vous pas une petite excursion à +Paris? J'aurais tant de plaisir à vous présenter à ma femme, et elle est +si empressée de vous connaître.</p> + +<p>Vous me demandez des détails sur notre intérieur; les voici en peu de +mots:</p> + +<p>Notre petit Louis vient d'être sevré; il s'est bien tiré de cette +épreuve, malgré les alarmes délirantes de sa mère. Il marche presque +seul. Henriette en est toujours plus folle. Mais il n'y a que moi dans +la maison qui possède toutes ses bonnes grâces; je ne puis sortir sans +le faire crier pendant une heure. Je travaille comme un nègre pour +quatre journaux qui me donnent mon pain quotidien. Ce sont: <i>le +Rénovateur</i>, qui paye mal; <i>le Monde dramatique</i> et la <i>Gazette +musicale</i>, qui payent peu, les <i>Débats</i>, qui payent bien. Avec tout +cela, j'ai à combattre l'horreur de ma position musicale; je ne puis +trouver le temps de composer. J'ai commencé un immense ouvrage intitulé: +<i>Fête musicale funèbre à la mémoire des<a name="page_161" id="page_161"></a> hommes illustres de la France</i>; +j'ai déjà fait deux morceaux, il y en aura sept. Tout serait fini depuis +longtemps si j'avais eu seulement un mois pour y travailler +exclusivement; mais je ne puis disposer d'un seul jour en ce moment sous +peine de manquer du nécessaire peu de temps après. Et il y a des +polissons qui se sont amusés dernièrement, à la barrière du Combat, à +dépenser quinze cents francs pour faire dévorer vivants, en leur +présence, un taureau et un âne par des chiens! Ce sont des élégants du +<i>Café de Paris</i>; ce sont <i>ces messieurs</i> qui se +divertissent!—Voilà!—Si vous n'étiez pas celui que je connais, je +douterais qu'il fût possible de vous faire comprendre ce que mon volcan +me dit à ce sujet...</p> + +<p>Véron n'est plus à l'Opéra. Le nouveau directeur, Duponchel, n'est guère +plus musical que lui; cependant il est engagé avec moi sur sa parole +pour un opéra en deux actes; il demande des changements importants dans +le poème; quand ils seront adoptés, nous en viendrons <i>au fait</i>, +c'est-à-dire à lui faire signer un <i>bon contrat</i> avec un <i>dédit solide</i>; +car je fais cas d'une parole de directeur comme de celle d'un Grec ou +d'un Bédouin. Je vous dirai quand tout cela sera terminé.</p> + +<p>Mon père m'a écrit il n'y a pas longtemps, ma<a name="page_162" id="page_162"></a> sœur Adèle également, +des lettres pleines d'affection.</p> + +<p>Je ne sais de quel concert vous me demandez des nouvelles, j'en ai donné +sept cette année. Je recommencerai au mois de novembre, mais je n'aurai +rien de nouveau à donner; ma <i>Fête musicale</i> ne sera pas terminée, et, +d'ailleurs, elle est pour sept cents musiciens. Je crois que le plan et +le sujet vous plairont. Je redonnerai encore notre <i>Harold</i>. Vous vous +étonnez du jugement des Italiens en musique. Ils sont presque aussi +bêtes que des Français. A Paris, nous assistons en ce moment au triomphe +de Musard, qui se croit, d'après ses succès et l'assurance que lui en +donnent les habitués de son bastringue, bien supérieur à Mozart. Je le +crois bien! Mozart a-t-il jamais fait un quadrille <i>tapé</i> comme celui de +<i>la Brise du matin</i>, ou celui du <i>Coup de pistolet</i>, ou celui de <i>la +Chaise cassée</i>?... Mozart est mort de misère, c'était trop juste! Musard +gagne, à l'heure qu'il est, vingt mille francs par an au moins, c'est +encore plus juste. Dernièrement, Ballanche,—l'immortel auteur +d'<i>Orphée</i> et d'<i>Antigone</i>, deux sublimes poèmes en prose, grands et +simples et beaux comme l'antique,—ce pauvre Ballanche a failli être +emprisonné pour un billet de deux cents francs qu'il<a name="page_163" id="page_163"></a> ne pouvait payer! +Songez donc à ça, Ferrand! De bonne foi, n'y a-t-il pas de quoi devenir +fou? Si j'étais garçon et que mes témérités ne dussent avoir de +conséquence que pour moi, je sais bien ce que je ferais. Mais ne parlons +pas de cela. Adieu; aimez-moi toujours comme je vous aime. Écrivez-moi +le plus souvent que vous pourrez; je trouverai, malgré mon esclavage de +tous les instants, le temps de vous répondre. Ma femme, qui m'est +toujours de plus en plus chère, vous remercie de vos quelques mots pour +elle; ne m'oubliez pas auprès de la vôtre.</p> + +<p>Adieu! Adieu!</p> + +<p>Faites-moi le plaisir de lire le <i>Chatterton</i> d'Alfred de Vigny.</p> + +<h2><a name="LXII" id="LXII"></a>LXII</h2> + +<p class="r"> +Montmartre, 2 octobre 1835.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je profite d'un instant de loisir pour vous demander pardon de mon long +silence; je crois que vous êtes fâché, votre envoi littéraire <i>sans +lettre</i> m'en est la preuve. Avez-vous eu l'intention de riposter à celui +que je vous ai fait de la partition des <i>Francs Juges</i>, sans vous +écrire? Je le crains. Pourtant la pure vérité est qu'entre mes maudits<a name="page_164" id="page_164"></a> +articles de journaux, mes cent fois maudites répétitions de <i>Notre-Dame +de Paris</i> et la composition de mon opéra, je n'ai réellement pas le +temps de fumer un cigare. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit. Quoi +qu'il en soit de ce que vous pensez de mes torts, j'espère que vous +aurez l'air de ne pas les croire bien graves.</p> + +<p>J'ai lu avec un vif plaisir tout ce que vous m'avez envoyé; vos vers sur +le <i>Grutli</i> surtout me plaisent au delà de ce que je pourrais vous dire, +et, entre nous, Barbier doit être fier de la dédicace. Il va publier +bientôt une nouvelle édition de ses œuvres contenant ses <i>Iambes</i>, +<i>Pianto</i> et ses nouvelles poésies sur l'Angleterre, encore inconnues. Je +pense que vous en serez content.</p> + +<p>Il y a aussi des choses charmantes de lui dans notre opéra. Je touche à +la fin de ma partition, je n'ai plus qu'une partie, assez longue il est +vrai, de l'instrumentation à écrire. J'ai, à l'heure qu'il est, +l'assurance <i>écrite</i> du directeur de l'Opéra d'être représenté, un peu +plus tôt, un peu plus tard; il ne s'agit que de prendre patience jusqu'à +l'écoulement des ouvrages qui doivent passer avant le mien; il y en a +trois malheureusement! Le directeur Duponchel est toujours plus engoué +de la pièce et se méfie tous les jours davantage de ma musique (qu'il ne +connaît pas, comme de<a name="page_165" id="page_165"></a> juste!), il en tremble de peur. Il faut espérer +que je lui donnerai un bon démenti et que mes collaborateurs en +consoleront son amour-propre. Il est de fait que le libretto est +ravissant. Alfred de Vigny, le protecteur de l'association, est venu +hier passer la journée chez moi; il a emporté le manuscrit pour revoir +attentivement les vers; c'est une rare intelligence et un esprit +supérieur, que j'admire et que j'aime de toute mon âme. Il publiera +aussi dans peu la suite de <i>Stello</i>; n'admirez-vous pas le style de son +dernier ouvrage (<i>Servitude et grandeur militaires</i>)? Comme c'est senti! +comme c'est vrai!</p> + +<p>Mon fils grandit et devient beau de jour en jour, ma femme en perd la +tête; pardonnez-moi de vous dire cela; je sens que j'ai tort.</p> + +<p>Le libraire Coste a commencé sa publication des <i>Hommes illustres de +l'Italie</i>. Il était convenu qu'il vous écrirait pour vous demander d'y +travailler; je ne sais s'il l'a fait. Depuis longtemps, je ne l'ai pas +vu. Je lui en parlerai ces jours-ci. Votre grand tort est d'être absent. +Les livraisons qui ont paru contiennent, entre autres vies remarquables, +celle de Benvenuto Cellini. Lisez cela, si vous n'avez pas lu les +Mémoires autographes de ce bandit de génie.</p> + +<p>Présentez mes hommages respectueux à madame<a name="page_166" id="page_166"></a> Ferrand et à madame votre +mère. Il paraît que vous spéculez, ou tout au moins que vous prenez +quelque intérêt aux spéculations industrielles de votre voisinage; c'est +bien, si vous réussissez.</p> + +<p>Adieu; écrivez-moi vite; il y a un temps affreux que je désire de vos +nouvelles.</p> + +<p>Votre ami sincère et toujours le même, quoi que vous puissiez croire.</p> + +<h2><a name="LXIII" id="LXIII"></a>LXIII</h2> + +<p class="r"> +Montmartre, 16 décembre 1835.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je ne suis pas coupable en demeurant si longtemps sans vous écrire: vous +ne sauriez vous faire une idée exacte de tout ce que j'ai à faire +journellement et du peu de loisir que j'ai, <i>quand j'en ai</i>. Mais il est +inutile de m'appesantir là-dessus: vous ne doutez pas du plaisir que je +trouve à vous écrire, j'en suis sûr.</p> + +<p>J'ai vu hier A. Coste, l'éditeur de l'<i>Italie pittoresque</i>; il m'a +répondu qu'il était trop tard pour accepter de nouvelles livraisons pour +cet ouvrage, qui touche à sa fin; mais que, si vous vouliez lui envoyer +quelques biographies des hommes ou femmes illustres pour la publication<a name="page_167" id="page_167"></a> +intitulée: <i>Galerie des hommes illustres de l'Italie</i>, qui va faire +suite à l'<i>Italie pittoresque</i>, il en serait enchanté. Ainsi écrivez-moi +les noms que vous choisissez, afin qu'il n'y ait pas de double emploi et +qu'on ne les donne pas à biographier à d'autres. Personne n'a songé aux +femmes, Coste désirerait que vous vous en occupassiez spécialement. Vos +livraisons vous seront payées cent francs au moins et cent vingt-cinq +francs au plus; je tâcherai d'obtenir les cent vingt-cinq francs.</p> + +<p>Je vous remercie de vos vers; si j'ai un moment, j'essayerai de trouver +une musique qui puisse aller à leur taille.</p> + +<p>Je voudrais bien vous envoyer ma partition de <i>Harold</i>, qui vous est +dédiée. Elle a obtenu, cette année, un succès double de celui de l'année +dernière, et décidément cette symphonie enfonce la <i>Symphonie +fantastique</i>. Je suis bien heureux de vous l'avoir offerte avant de vous +la faire connaître; ce sera un nouveau plaisir pour moi quand cette +occasion se présentera. Franchement, je n'ai rien fait qui puisse mieux +vous convenir.</p> + +<p>J'ai un opéra reçu à l'<i>Opéra</i>; Duponchel est en bonnes dispositions; le +<i>libretto</i>, qui, cette fois, sera un <i>poème</i>, est d'Alfred de Vigny<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> +et Auguste<a name="page_168" id="page_168"></a> Barbier. C'est délicieux de vivacité et de coloris. Je ne +puis pas encore travailler à la musique, <i>le métal me manque</i> comme à +mon héros (vous savez peut-être déjà que c'est Benvenuto Cellini). Je +tâcherai de trouver, dans quelques jours, le temps de vous envoyer des +notes pour l'article que vous voulez faire, et spécialement sur +<i>Harold</i>.</p> + +<p>J'ai un grand succès en Allemagne, dû à l'arrangement de piano de ma +<i>Symphonie fantastique</i>, par Liszt. On m'a envoyé une liasse de journaux +de Leipzig et de Berlin, dans lesquels Fétis a été, à mon sujet, roulé +d'importance. Liszt n'est pas ici. D'ailleurs, nous sommes trop liés +pour que son nom ne fit pas tort à l'article au lieu de lui être utile.</p> + +<p>Je vous remercie bien de tout ce que vous me dites sur ma femme et mon +fils; il est vrai que je les aime tous les jours davantage. Henriette +est bien touchée de tout l'intérêt qu'elle vous inspire; mais ce qui la +ravit bien davantage, c'est ce que vous m'écrivez sur notre petit +Louis...</p> + +<p>Adieu, adieu.</p> + +<p>Tout à vous.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Les deux morceaux de <i>Harold</i> ne peuvent pas se séparer du +reste sans devenir des non-sens. C'est comme si je vous envoyais le +second acte d'un opéra.<a name="page_169" id="page_169"></a></p> + +<h2><a name="LXIV" id="LXIV"></a>LXIV</h2> + +<p class="r"> +23 janvier 1836.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Excusez-moi de ne vous écrire que quelques mots; je suis horriblement +pressé.</p> + +<p>Je vous remercie mille fois de vos nouveaux témoignages d'amitié; vous +êtes, comme je vous ai toujours connu, un homme excellent au plus +généreux cœur. Que voulez-vous! il n'y a qu'heur et malheur.</p> + +<p>Cet aimable petit M. Thiers vient de me faire perdre la place de +directeur du gymnase musical, qui, d'après mon engagement, m'aurait +rapporté douze mille francs par an, et tout cela en refusant d'y laisser +chanter des oratorios, des chœurs et des cantates; ce qui aurait fait +tort à l'Opéra-Comique!</p> + +<p>Vous me demandez ce qu'est mon morceau du <i>Napoléon</i>. Ce sont bien les +mauvais vers de Béranger que j'ai pris, parce que le <i>sentiment</i> de +cette quasi-poésie m'avait semblé musical. Je crois que la musique vous +ferait plaisir, malgré les vers; c'est extrêmement grand et triste, +surtout la fin:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Autour de moi pleurent ses ennemis...</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Loin de ce roc nous fuyons en silence.<a name="page_170" id="page_170"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">L'astre du jour abandonne les cieux.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pauvre soldat, je reverrai la France,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La main d'un fils me fermera les yeux.</span></td></tr> +</table> + +<p>Je voudrais bien avoir le temps de faire la musique de vos vers +énergiques; il faudrait quelque chose de <small>SABRANT</small>; malheureusement, je +n'ai pas une heure à moi pour composer.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami.</p> + +<p>Tout à vous, comme toujours.</p> + +<h2><a name="LXV" id="LXV"></a>LXV</h2> + +<p class="r"> +15 avril 1836.<br /> +</p> + +<p>C'est très vrai, mon cher Humbert, je vous dois depuis longtemps une +réponse; mais il est très vrai aussi, dans la plus rigoureuse acception +du mot, que je n'ai pas eu à ma disposition un instant de liberté pour +vous écrire. Encore aujourd'hui, je crains de ne pouvoir vous dire la +moitié de ce que j'ai sur le cœur. Je suis dans la même position avec +ma sœur, à qui, depuis trois mois, je n'ai pu adresser une ligne.</p> + +<p>Je suis obligé de travailler horriblement à tous ces journaux qui me +payent ma prose. Vous savez que je fais à présent les feuilletons de +musique (<i>des concerts seulement</i>) dans les <i>Débats</i>; ils<a name="page_171" id="page_171"></a> sont signés +H***. C'est une affaire importante pour moi; l'effet qu'ils produisent +dans le monde musical est vraiment singulier; c'est presque un événement +pour les artistes de Paris. Je n'ai pas voulu, malgré l'invitation de M. +Bertin, rendre compte des <i>Puritani</i>, ni de cette misérable <i>Juive</i>: +j'avais trop de mal à en dire; on aurait crié à la jalousie. Je conserve +toujours <i>le Rénovateur</i>, où je ne contrains qu'à demi ma mauvaise +humeur sur toutes ces gentillesses. Puis il y a <i>l'Italie pittoresque</i>, +qui vient encore de m'arracher une livraison. En outre, la <i>Gazette +musicale</i>, tous les dimanches, me harcèle pour quelque colonne de +concert ou le compte rendu de quelque misérable niaiserie nouvellement +publiée. Ajoutez que j'ai fait mille tentatives, depuis deux mois, pour +donner encore un concert; j'ai essayé de toutes les salles de Paris, +celle du Conservatoire m'étant fermée, grâce au monopole qu'on en +accorde aux membres de la Société des concerts. J'ai reconnu, à n'en +pouvoir douter, que cette salle était la seule dans Paris où je pusse me +faire entendre convenablement. Je crois que je donnerai une dernière +séance le 3 mai, le Conservatoire ayant fini ses concerts à cette +époque. Je viens de refaire ou plutôt de faire la musique de votre scène +des <i>Francs Juges</i>: «Noble amitié...»<a name="page_172" id="page_172"></a> Je l'ai écrite de manière qu'elle +pût être chantée par un ténor ou un soprano, et, quoique ce soit un rôle +d'homme, j'ai eu en vue mademoiselle Falcon en écrivant; elle peut y +produire beaucoup d'effet; je lui porterai la partition ces jours-ci.</p> + +<p>Pardonnez-moi de ne vous avoir pas encore envoyé les exemplaires du +<i>Pâtre breton</i>; je vais les faire mettre à la poste tout à l'heure. La +vérité est que je l'oubliais chaque jour en sortant. Je vais faire cet +été une troisième symphonie sur un plan vaste et nouveau; je voudrais +bien pouvoir y travailler librement.</p> + +<p>Votre <i>Harold</i> est toujours en grande faveur. Liszt en a fait exécuter, +à son concert de l'hôtel de ville, un fragment qui a obtenu les honneurs +de la soirée. Je suis bien désolé que vous n'ayez pas à vous cette +partition qui vous est dédiée.</p> + +<p>Je ne vous ai pas envoyé l'article de J. David, parce que je n'ai pu me +le procurer. Il a paru dans la <i>Revue du progrès social</i>. Je n'ai +vraiment pas le temps d'écrire ce que vous me demandez pour une notice +biographique. Du reste, il paraît que les gazettes musicales de Leipzig +et de Berlin sont pleines de mes biographies; plusieurs Allemands qui +sont ici m'en ont parlé. Ce sont des traductions plus ou moins étendues +de celle de d'Ortigue.<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>A propos de d'Ortigue, il est marié, vous le saviez sans doute. Votre +femme a bien de la bonté d'aimer ma petite chanson; remerciez-la, de ma +part, d'avoir si bien accueilli <i>le Petit Paysan</i>. Henriette et notre +petit Louis vont très bien; mille remerciements pour votre bon souvenir.</p> + +<p>Nous parlons souvent de vous avec Barbier. C'est un des hommes du monde +avec lesquels vous aimeriez le plus à vous trouver. Personne ne comprend +mieux que lui tout ce qu'il y a de sérieux et de noble dans la mission +de l'<i>artiste</i>.</p> + +<p>On m'a demandé, de Vienne, un exemplaire de la partition de la +<i>Symphonie fantastique</i> à quelque prix que ce fût; j'ai répondu que, +devant tôt ou tard faire un voyage en Allemagne, je ne pouvais, <i>à +aucune condition</i>, l'envoyer.</p> + +<p>Tous les poètes de Paris, depuis Scribe jusqu'à Victor Hugo, m'ont +<i>offert</i> des poèmes d'opéra; il n'y a plus que ces canailles stupides de +directeurs qui m'empêchent d'arriver. Mais j'ai de la patience, et je +saurai bien un jour leur mettre le pied sur la nuque; alors... nous +verrons.</p> + +<p>Vous ne me dites pas ce que vous faites... Plaidez-vous?... +Voyagez-vous?... Êtes-vous allé à Genève?... en Suisse?... Et votre +frère, que devient-il? C'est votre seconde édition; je n'a<a name="page_174" id="page_174"></a> jamais vu +une ressemblance plus complète que celle qu'il a avec vous.</p> + +<p>Avez-vous lu l'<i>Orphée</i> et l'<i>Antigone</i> de Ballanche? Savez-vous que +cette imitation de l'antique est d'une beauté et d'une magnificence sans +égales? J'en suis tout préoccupé depuis plusieurs mois.</p> + +<p>Je vous quitte pour aller aux <i>Débats</i> porter mon article sur la +symphonie en <i>ut mineur</i> de Beethoven, où se trouve la phrase que vous +me signalez. Meyerbeer va arriver pour commencer les répétitions de son +grand ouvrage, <i>la Saint-Barthélemy</i>. Je suis fort curieux de connaître +cette nouvelle partition. Meyerbeer est le seul musicien parvenu qui +m'ait réellement témoigné un vif intérêt. Onslow, qui assistait +dernièrement au concert de Liszt, m'a accablé de ses compliments +ampoulés sur la <i>Marche des pèlerins</i>. J'aime à croire qu'il n'en +pensait pas un mot. J'aime mieux la haine bien franche de tout ce +monde-là.</p> + +<p>Liszt a écrit une admirable fantaisie à grand orchestre sur la <i>Ballade +du pêcheur</i> et la chanson des <i>Brigands</i>.</p> + +<p>Adieu. Mille amitiés.</p> + +<p>Tout à vous de cœur et d'âme.<a name="page_175" id="page_175"></a></p> + +<h2><a name="LXVI" id="LXVI"></a>LXVI</h2> + +<p class="r"> +11 avril 1837.<br /> +</p> + +<p>Que le diable m'emporte, mon cher ami, si, depuis votre dernière lettre, +je n'ai pas cherché inutilement dix minutes pour vous répondre vingt +lignes! Vous n'avez pas d'idée de cette existence de travaux forcés! +Enfin, je suis libre un instant!...</p> + +<p>Vous êtes bien toujours le même, excellent ami, et je vous en remercie; +écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, sans trop m'en vouloir et +en me plaignant, au contraire, d'avoir moins de liberté que vous. Votre +grande et précieuse lettre m'a charmé; elle contenait une foule de +détails qui m'ont, je vous jure, fait un plaisir extrême.</p> + +<p>Vos questions sur <i>Esmeralda</i>, j'y réponds d'abord. Je ne suis pour +rien, absolument rien que des conseils et des indications de forme +musicale, dans la composition de mademoiselle Bertin; cependant on +persiste dans le public à me croira l'auteur de l'air de Quasimodo. Les +jugements de la foule sont d'une témérité effrayante.</p> + +<p>Mon opéra est fini. Il attend que MM. Halévy et Auber veuillent bien se +dépêcher de donner<a name="page_176" id="page_176"></a> chacun un opéra en cinq actes, dont la mise en scène +(d'après mon engagement) doit précéder l'exécution du mien.</p> + +<p>En attendant, je fais dans ce moment un <i>Requiem</i> pour l'anniversaire +funèbre des victimes de Fieschi. C'est le ministre de l'intérieur qui me +l'a demandé. Il m'a offert pour cet immense travail <i>quatre mille +francs</i>. J'ai accepté sans observation, en ajoutant seulement qu'il me +fallait cinq cents exécutants. Après quelque effroi du ministre, +l'article a été accordé en réduisant d'une cinquantaine mon armée de +musiciens. J'en aurai donc quatre cent cinquante au moins. Je finis +aujourd'hui la <i>Prose des morts</i>, commençant par le <i>Dies iræ</i> et +finissant au <i>Lacrymosa</i>; c'est une poésie d'un sublime gigantesque. +J'en ai été enivré d'abord; puis j'ai pris le dessus, j'ai dominé mon +sujet, et je crois à présent que ma partition sera passablement +<i>grande</i>. Vous comprenez tout ce que ce mot ambitieux exige pour que +j'en justifie l'usage; pourtant, si vous veniez m'entendre au mois de +juillet, j'ai la prétention de croire que vous me le pardonneriez.</p> + +<p>On m'a écrit d'Allemagne pour m'acheter mes symphonies, et j'ai refusé +de les laisser graver <i>à aucun prix</i> avant que je puisse aller les +monter moi-même.<a name="page_177" id="page_177"></a></p> + +<p><i>Les Francs Juges</i> (ouverture) viennent d'être exécutés à Leipzig avec +un énorme succès; puis, en France, ils ont été aussi heureux, à Lille, à +Douai et à Dijon; les artistes de Londres et ceux de Marseille n'ont pu, +au contraire, en venir à bout après plusieurs répétitions et les ont +abandonnés. Mes deux concerts de cette année ont été magnifiques, et le +succès de notre <i>Harold</i> vraiment extraordinaire. Voilà toutes mes +nouvelles; j'ai sur les bras <i>feuilletons</i> aux <i>Débats</i>, <i>revue</i> dans la +<i>Chronique de Paris</i> et <i>critiques</i> dans la <i>Gazette musicale</i>, que je +dirige depuis quelques semaines, en l'absence de Schlesinger, qui est à +Berlin. Vous voyez que le travail ne me manque pas. Je ne réponds à +personne.</p> + +<p>Vos vers et votre nouvelle en prose m'ont bien vivement intéressé; il y +a des choses magnifiques.</p> + +<p>Gounet vient nous voir souvent. Il a éprouvé dernièrement un cruel +chagrin: son jeune frère, âgé de vingt et un ans, est mort à l'école de +Saint-Cyr, après des souffrances atroces, des suites d'une luxation à la +cuisse. Écrivez-lui, si vous pouvez, quelques mots de condoléance.</p> + +<p>J'ai perdu aussi mon grand-père, qui s'est éteint paisiblement, à l'âge +de quatre-vingt-neuf ans, auprès de ma mère et de ma sœur. Mon<a name="page_178" id="page_178"></a> oncle +est ici; il vient d'être nommé colonel de dragons, il commande le 11<sup>e</sup> +régiment. Nous le voyons fréquemment. Quelle fluctuation d'événements +tristes, mélangés d'un petit nombre de sujets de joie ou d'espérance!</p> + +<p>Barbier a bien raison de comparer Paris à une infernale cuve où tout +fermente et bouillonne constamment. A propos, son nouveau poème, +<i>Lazare</i>, vient de paraître dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>; l'avez-vous +lu? Il y a des morceaux d'une grande élévation et tout à fait dignes des +<i>Iambes</i></p> + +<p>Il vous remercie de toute son âme de votre dédicace.</p> + +<p>Adieu, mon bien cher ami; écrivez-moi, je vous le répète, le plus +possible, et croyez toujours à mon inaltérable amitié.</p> + +<h2><a name="LXVII" id="LXVII"></a>LXVII</h2> + +<p class="r"> +17 décembre 1837.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Flayol vous a écrit il y a huit ou dix jours; c'est ce qui m'a fait +prendre patience, et ma lettre vous fût parvenue sans cela beaucoup plus +tôt. Voici le fait. Le <i>Requiem</i> a été bien exécuté;<a name="page_179" id="page_179"></a> l'effet en a été +terrible sur la grande majorité des auditeurs; la minorité, qui n'a rien +senti ni compris, ne sait trop que dire; les journaux en masse ont été +excellents, à part <i>le Constitutionnel</i>, <i>le National</i> et <i>la France</i>, +où j'ai des ennemis intimes. Vous me manquiez, mon cher Ferrand, vous +auriez été bien content, je crois; c'est tout à fait ce que vous rêviez +en musique sacrée. C'est un succès qui me popularise, c'était le grand +point; l'impression a été foudroyante sur les êtres de sentiments et +d'habitudes les plus opposés; le curé des Invalides a pleuré à l'autel +un quart d'heure après la cérémonie, il m'embrassait à la sacristie en +fondant en larmes; au moment du <i>Jugement dernier</i>, l'épouvante produite +par les cinq orchestres et les huit paires de timbales accompagnant le +<i>Tuba mirum</i> ne peut se peindre; une des choristes a pris une attaque de +nerfs. Vraiment, c'était d'une horrible grandeur. Vous avez vu la lettre +du ministre de la guerre; j'en ai reçu je ne sais combien d'autres dans +le genre de celles que vous m'écrivez quelquefois, moins l'amitié et la +poésie. Une entre autres de Rubini, une du marquis de Custine, une de +Legouvé, une de madame Victor Hugo et une de d'Ortigue (celle-là est +folle); puis tant et tant d'autres de divers artistes, peintres, +musiciens, sculpteurs, architectes, prosateurs.<a name="page_180" id="page_180"></a> Ah! Ferrand, c'eût été +un beau jour pour moi si je vous avais eu à mon côté pendant +l'exécution. Le duc d'Orléans, à ce que disent ses aides de camp, a été +aussi très vivement ému. On parle, au ministère de l'intérieur, +d'acheter mon ouvrage, qui deviendrait ainsi propriété nationale. M. de +Montalivet n'a pas voulu me donner les quatre mille francs tout secs; il +y ajoute, m'a-t-on dit aujourd'hui dans ses bureaux, une assez bonne +somme; à présent, combien m'achètera-t-il la propriété de la partition? +Nous verrons bien.</p> + +<p>Le tour de l'Opéra arrivera peut-être bientôt; ce succès a joliment +arrangé mes affaires; tout le peuple des chanteurs et choristes est pour +moi plus encore que l'orchestre. Habeneck lui-même est tout à fait +revenu. Dès que la partition sera gravée, vous l'aurez. Je crois que je +pourrai faire entendre une seconde fois la plupart des morceaux qu'elle +contient au concert spirituel de l'Opéra. Il faudra quatre cents +personnes, et cela coûtera dix mille francs, mais la recette est sûre.</p> + +<p>A présent, dites-moi au plus vite ce que vous faites, où vous êtes, ce +que vous devenez, si vous ne m'en voulez pas trop de mon long silence, +comment va votre femme et votre famille en général, si vous m'avez pas +de projet de voyage à Paris, etc.<a name="page_181" id="page_181"></a></p> + +<p>Adieu, adieu; mille amitiés; je vous embrasse cordialement.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Votre tout dévoué et sincère ami.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a>LXVIII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 20 septembre 1838.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous remercie de m'avoir écrit; je suis si heureux de vous savoir +toujours le même et de penser à votre amitié qui veille au loin, malgré +la rareté de vos lettres et vos occupations!</p> + +<p>Eh bien, oui, nous avons eu tort de croire qu'un livret d'opéra, roulant +sur un intérêt d'art, sur une passion artiste, pourrait plaire à un +public parisien. Cette erreur a produit un effet très fâcheux; mais la +musique, malgré toutes les clameurs habilement mises en chœur de mes +ennemis intimes, a gardé le terrain. La seconde et la troisième +représentation ont marché à souhait. Ce que les feuilletonistes +appellent mon système n'est autre que celui de Weber, de Glück et de +Beethoven; je vous laisse à juger s'il y a lieu à tant d'injures; ils ne +l'attaquent de la sorte que parce que j'ai publié dans les <i>Débats</i> des +articles sur le <i>rythme</i>, et qu'ils sont enchantés<a name="page_182" id="page_182"></a> de faire, à ce +sujet, des pages de théorie contenant presque autant d'absurdités que de +notes. Les journaux <i>pour</i> sont <i>la Presse</i>, l'<i>Artiste</i>, <i>la France +musicale</i>, <i>la Gazette musicale</i>, <i>la Quotidienne</i>, les <i>Débats</i>.</p> + +<p>Mes deux cantatrices ont eu vingt fois plus de succès que Duprez, ce +dont ce dernier a été offusqué au point d'abandonner le rôle à la +troisième soirée. C'est Alexis Dupont qui va le remplacer, mais il lui +faudra encore à peu près dix jours pour bien apprendre toute cette +musique, ce qui cause dans mes représentations une interruption assez +désagréable. Après quoi, le répertoire de l'Opéra est combiné de telle +sorte, que je serai joué beaucoup plus souvent avec Dupont que je ne +l'eusse été avec Duprez.</p> + +<p>C'est là l'important; il ne s'agit que d'être entendu très souvent. Ma +partition se défend d'elle-même. Vous l'entendrez, je pense, au mois de +décembre, et vous jugerez si j'ai raison de vous dire aujourd'hui que +<i>c'est bien</i>. L'ouverture ne fait pas honte, je crois, à celles des +<i>Francs Juges</i> et du <i>Roi Lear</i>. Elle a toujours été chaudement +applaudie. C'est la question du <i>Freyschütz</i> à l'Odéon qui se +représente; je ne puis vous donner de comparaison plus exacte, bien +qu'elle soit ambitieuse musicalement. C'est pourtant<a name="page_183" id="page_183"></a> <i>moins +excentrique</i> et <i>plus large</i> que Weber.</p> + +<p>J'ai fait une ouverture de <i>Rob-Roy</i> qui m'a paru mauvaise après +l'exécution; je l'ai brûlée. J'ai fait une messe solennelle dont +l'ensemble était, selon moi, également mauvais; je l'ai brûlée aussi. Il +y avait trois ou quatre morceaux dans notre opéra des <i>Francs Juges</i> que +j'ai détruits pour le même motif. Mais, quand je vous dirai: «Cette +partition est douée de toutes les qualités qui donnent la vie aux +œuvres d'art,» vous pouvez me croire, et je suis sûr que vous me +croyez. La partition de <i>Benvenuto</i> est dans ce cas.</p> + +<p>Adieu; mille amitiés bien vives.</p> + +<p>Mes hommages respectueux à votre femme.</p> + +<h2><a name="LXIX" id="LXIX"></a>LXIX</h2> + +<p class="r"> +Septembre 1838.<br /> +</p> + +<p>Ah! ah! voilà une joie! vous arrivez enfin!</p> + +<p>Je vous envoie le seul billet qui me reste.</p> + +<p>Venez ce soir après l'opéra à la loge des troisièmes nº 35; c'est celle +de ma femme; j'irai vous y retrouver: le plus tôt possible avant ou +pendant le ballet.</p> + +<p>Massol est malade et il se voit obligé de passer son air du maître +d'armes!<a name="page_184" id="page_184"></a></p> + +<h2><a name="LXX" id="LXX"></a>LXX</h2> + +<p class="r"> +22 août 1839.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Grand merci de votre longue et charmante lettre! c'est toujours une fête +pour moi, quand je reconnais votre écriture sur une enveloppe; mais, +cette fois, la fête a été d'autant plus joyeuse, qu'elle s'était +attendue plus longtemps. Je ne savais plus ce que vous étiez devenu. +Étiez-vous en Sardaigne, à Turin ou à Belley? Je conçois tout le charme +que vous devez trouver dans votre immense métairie, et je me dis bien +souvent aussi: <i>O rus, quandò te aspiciam!</i> mais rien de plus impossible +pour le moment qu'un pareil voyage! C'est trop loin de ma route; il faut +que je passe le Rhin et non la Méditerranée.</p> + +<p>Pardonnez-moi de vous écrire un peu à la hâte. Depuis huit jours, je +cherche en vain le temps de causer à loisir avec vous, et je suis obligé +d'y renoncer. Voilà donc quelques lignes sur les choses auxquelles vous +voulez bien vous intéresser.</p> + +<p>J'ai fini ma grande symphonie avec chœurs; cela équivaut à un opéra en +deux actes et remplira tout le concert; il y a quatorze morceaux!</p> + +<p>Vous avez dû recevoir trois partitions: le <i>Requiem<a name="page_185" id="page_185"></a></i>, l'ouverture de +<i>Waverley</i> et celle de <i>Benvenuto</i>. Je viens de copier pour votre frère, +que je remercie de son bon souvenir, toute la scène des ouvriers: +<i>Bienheureux les matelots!</i> avec le petit duo d'Ascanio et Benvenuto qui +s'y joint. Comme la partition est très simple et que l'accompagnement +est tout dans les guitares, il m'a été facile de le réduire, et vous +aurez tout de la sorte; mais ça va vous coûter, par la poste, un prix +ridicule!</p> + +<p>Voici la phrase du serment des ciseleurs:</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_185.png" width="419" height="468" alt="notation musicale" title="" /> +<br /> +<img src="images/ill_pg_186.png" width="409" height="218" alt="notation musicale" title="" /> +</p> + +<p><a name="page_186" id="page_186"></a></p> + +<p>Ruolz vient de donner son opéra de <i>la Vendetta</i>, que Duprez a soutenu +avec frénésie, mais dont le succès est une négation complète. Le public +en masse a senti lui-même toute la nullité d'une pareille composition; +mais on l'a laissé passer sans rien dire. J'étais cruellement embarrassé +pour en rendre compte; mais M. Bertin n'entendait pas raillerie, et il +m'a fallu dire à peu près la vérité.</p> + +<p>Je n'ai pas revu Ruolz depuis lors.</p> + +<p>A propos d'article, lisez donc les <i>Débats</i> d'aujourd'hui dimanche: vous +verrez, à la fin, une homélie à l'adresse de Duprez, sous le nom d'<i>un +Débutant</i>. Cela vous fera rire.</p> + +<p>L'<i>Ode à Paganini</i> a paru, il y a huit jours, dans la <i>Gazette +musicale</i>, avec une faute d'impression atroce, qui rend une strophe +inintelligible!</p> + +<p>Mille remerciements à votre frère pour la peine qu'il a prise de me +traduire Romani. C'est merveilleusement beau, et j'ai trouvé, ainsi que +ma<a name="page_187" id="page_187"></a> femme, une singulière ressemblance entre la couleur de cette poésie +et celle des poèmes de Moore. Dites bien à M. Romani, quand vous le +verrez, que je l'admire de toute mon âme.</p> + +<p>Spontini est toujours plus absurde et plus sottement envieux. Il a écrit +à Émile Deschamps avant-hier une lettre incommensurablement ridicule. Le +voilà reparti pour Berlin, après avoir désenchanté ici ses plus vrais +admirateurs. Où diable le génie a-t-il pu aller se nicher! Il est vrai +qu'il a délogé depuis longtemps. Mais enfin <i>la Vestale</i> et <i>Cortez</i> +sont toujours là.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami. Je vous tiendrai au courant des répétitions de +<i>Roméo et Juliette</i>. Je suis occupé à corriger les copies en ce moment, +et je vais de ce pas chez un littérateur allemand qui se charge de la +traduction de mon livret. Émile Deschamps m'a fait là de bien beaux +vers, à quelques exceptions près. Je vous enverrai cela.</p> + +<p>Adieu! adieu!</p> + +<p class="r"> +Votre tout dévoué.<br /> +</p> + +<h2><a name="LXXI" id="LXXI"></a>LXXI</h2> + +<p class="r"> +Londres, vendredi 31 janvier 1840.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Me voilà un peu libre aujourd'hui et moins<a name="page_188" id="page_188"></a> tourmenté par le vent que +ces dix jours derniers; je vais donc vous répondre sans trop d'idées +noires. Vos félicitations, si pleines de chaleur et d'amitié vraie, me +manquaient; je les attendais sans cesse. Me voilà content, le succès est +complet. <i>Roméo et Juliette</i> ont fait encore cette fois verser des +larmes (car on a beaucoup pleuré, je vous assure). Il serait trop long +de vous raconter ici toutes les péripéties de ces trois concerts. Il +vous suffit de savoir que la nouvelle partition a excité des passions +inconcevables, et même des conversions éclatantes. Bien entendu que le +noyau d'<i>ennemis quand même</i> reste toujours plus dur. Un Anglais a +acheté cent vingt francs, du domestique de Schlesinger, le petit bâton +de sapin qui m'a servi à conduire l'orchestre. La presse de Londres, en +outre, m'a traité splendidement.</p> + +<p>Ces trois séances coûtaient pour les exécutants douze mille cent francs, +et la recette s'est élevée à treize mille deux cents francs; sur ces +treize mille deux cents francs, il ne m'en reste donc qu'onze cents de +bénéfice! N'est-ce pas triste d'avouer qu'un résultat si beau, si l'on +tient compte de l'exiguïté de la salle et des habitudes du public, est +misérable quand j'y veux chercher des moyens d'existence? Décidément +l'art sérieux ne<a name="page_189" id="page_189"></a> peut pas nourrir son homme, et il en sera toujours +ainsi, jusqu'à ce qu'un gouvernement comprenne que cela est injuste et +horrible.</p> + +<p>Je vous envoie le livret d'Émile Deschamps et les couplets du prologue, +le seul morceau que j'aie voulu publier; vous vous chanterez ça à +vous-même. C'est, du reste, très aisé d'accompagnement. Paganini est à +Nice; il m'a écrit il y a peu de jours; il est enchanté de son +<i>ouvrage</i>. Il est bien <i>à lui</i>, celui-là, il lui doit l'existence.</p> + +<p>Alizard a eu un véritable succès dans son rôle du bon moine (le Père +Laurence, dont le nom lui est resté). Il a merveilleusement compris et +fait comprendre la beauté de ce caractère shakspearien. Les chœurs ont +eu de superbes moments; mais l'orchestre a confondu l'auditoire +d'étonnement par les miracles de verve, d'aplomb, de délicatesse, +d'éclat, de majesté, de passion, qu'il a opérés.</p> + +<p>Je vous enverrai aussi dans peu l'ouverture du <i>Roi Lear</i>, qui va +paraître en partition.</p> + +<p>On a voulu à l'Opéra me faire écrire la musique d'un livret en trois +actes de Scribe. J'ai pris le manuscrit; puis, me ravisant, je l'ai +rendu dix minutes après, sans l'avoir lu. Il serait trop long de vous +dire pourquoi. L'Opéra est une école de diplomatie, je me forme. Eh +bien, tenez, Ferrand,<a name="page_190" id="page_190"></a> tout ça m'ennuie, me dégoûte, m'indigne, me +révolte. Heureusement, nous allons peut-être voir du changement; +l'administration se ruine. Aguado ne veut plus de ses <i>deux théâtres</i>, +et il ne sait comment s'en débarrasser. Les Italiens sont aux abois. En +attendant, vous vivez dans votre île, vous voyez le soleil et les +orangers et la mer... Venez donc un peu à Paris. Si vous saviez comme je +suis triste en dedans! Ça passera peut-être.</p> + +<p>Remerciez votre frère de son bon souvenir. Tâchez de l'amener avec vous. +Mes hommages respectueux à madame Ferrand.</p> + +<p>Henriette est un peu inquiète: Louis est malade, le médecin ne peut pas +deviner ce qu'il a. J'espère pourtant le voir sur pied ces jours-ci.</p> + +<p>La <i>Gazette musicale</i> donne, jeudi prochain, un concert à grand +orchestre pour ses abonnés; c'est moi qui le conduis. Votre <i>Symphonie +d'Harold</i> et l'ouverture de <i>Benvenuto</i> y figureront.</p> + +<p>C'est égal, je suis horriblement triste; que va-t-il m'arriver? +Probablement rien.</p> + +<p>Adieu, nous verrons bien. Dans tous les cas, je vous aime sincèrement, +n'en doutez jamais.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Gounet est assez rare, et en général fort mélancolique; il +devient réellement <i>vieux</i>, plus que vous ne pourriez croire. Barbier +vient de publier<a name="page_191" id="page_191"></a> un nouveau volume de satires que je n'ai pas encore +lues. Nous avons <i>dansé</i> tous les deux dernièrement chez Alfred de +Vigny. Que tout ça est ennuyeux! Il me semble que j'ai cent dix ans.</p> + +<h2><a name="LXXII" id="LXXII"></a>LXXII</h2> + +<p class="r"> +3 octobre 1841.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Me croirez-vous si je vous dis que, depuis la réception de votre lettre, +qui m'a causé tant de véritable joie, je n'ai pas trouvé une heure de +loisir complet pour vous répondre? C'est pourtant la vérité.</p> + +<p>Je ne menai jamais une vie plus active, plus préoccupée même dans +l'inaction. J'écris, comme vous le savez peut-être, une grande partition +en quatre actes sur un livret de Scribe intitulé <i>la Nonne sanglante</i>. +Il s'agit de l'épisode du <i>Moine</i> de Lewis que vous connaissez; je crois +que, cette fois, on ne se plaindra pas du défaut d'intérêt de la pièce. +Scribe a tiré, ce me semble, un très grand parti de la fameuse légende; +il a, en outre, terminé le drame par un terrible dénouement, emprunté à +un ouvrage de M. de Kératry, et du plus grand effet scénique.<a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<p>On compte sur moi à l'Opéra pour l'année prochaine à cette époque; mais +Duprez est dans un tel état de délabrement vocal, que, si je n'ai pas un +autre premier ténor, rien ne serait plus fou de ma part que de donner +mon ouvrage. J'en ai un en perspective, dont je surveille l'éducation et +qui débutera au mois de décembre prochain dans le rôle de Robert le +Diable; j'y compte beaucoup; mais il faudra le voir en scène avec +l'orchestre et le public. Il s'appelle Delahaye; c'est un grand jeune +homme que j'ai enlevé aux études médicales après avoir entendu sa belle +voix: il avait tout à apprendre alors, mais ses progrès sont rapides... +J'espère donc. Attendons.</p> + +<p>J'avais lu dans le <i>Journal des Débats</i>, avant votre lettre, les détails +de vos succès agricoles. Vous avez fondé un magnifique établissement, je +n'en doute pas; et il a fallu, malgré les avantages naturels de votre +domaine, de bien longs travaux et une persévérance bien intelligente +pour arriver à de tels résultats. Vous êtes une espèce de Robinson, dans +votre île, moins la solitude et les sauvages. Quand le soleil brille, +j'ai des désirs violents d'aller vous y rendre visite, de respirer vos +brises parfumées, de vous suivre dans vos champs, d'écouter avec vous le +silence de vos solitudes; nous nous comprenons si bien, j'ai pour<a name="page_193" id="page_193"></a> vous +une affection si vive, si confiante, si entière!... Mais, quand les +jours brumeux reviennent, la fièvre de Paris me reprend et je sens que +vivre ailleurs m'est à peu près impossible. Et cependant, le +croiriez-vous? à l'emportement de mes passions musicales a succédé une +sorte de sang-froid, de résignation, ou de mépris si vous voulez, en +face de ce qui me choque dans la pratique et dans l'histoire +contemporaine de l'art, dont je suis loin de m'alarmer. Au contraire, +plus je vais, plus je vois que cette indifférence extérieure me conserve +pour la lutte des forces que la passion ne me laisserait pas. C'est +encore de l'amour; ayez l'air de fuir, on s'attache à vous poursuivre.</p> + +<p>Vous savez sans doute le succès <i>spaventoso</i> de mon <i>Requiem</i> à +Saint-Pétersbourg. Il a été exécuté en entier dans un concert donné <i>ad +hoc</i> par tous les théâtres lyriques réunis à la chapelle du czar et aux +choristes de deux régiments de la garde impériale. L'exécution, dirigée +par Henri Bomberg, a été, à ce que disent des témoins auriculaires, +d'une incroyable majesté. Malgré les dangers pécuniaires de +l'entreprise, ce brave Bomberg, grâce à la générosité de la noblesse +russe, a encore eu, en sus des frais, un bénéfice de cinq mille francs. +Parlez-moi des gouvernements despotiques pour les arts!... Ici, à Paris, +je ne pourrais<a name="page_194" id="page_194"></a> sans folie songer à monter en entier cet ouvrage, ou je +devrais me résigner à perdre ce que Bomberg a gagné.</p> + +<p>Spontini vient de revenir; je lui avais écrit à Berlin une lettre sur la +dernière représentation de <i>Cortez</i>, qui m'avait agité jusqu'aux spasmes +nerveux; elle s'est croisée avec lui. Je ne l'ai pas encore vu depuis +son retour, faute d'une demi-heure pour aller rue du Mail; je ne sais +pas même s'il a reçu ma lettre. Il a été, pour ainsi dire, chassé de la +Prusse; c'est pourquoi j'ai cru devoir lui écrire. Il ne faut pas, en +pareil cas, négliger la moindre protestation capable de rendre un peu de +calme au cœur ulcéré de l'homme de génie, quels que soient les défauts +de son esprit et même son égoïsme. Le temple peut être indigne du dieu +qui l'habite, mais le dieu est dieu.</p> + +<p>Notre ami Gounet est bien triste; il a perdu, dans la faillite du +notaire Lehon, presque tout l'avoir de sa mère et le sien; il m'a appris +ce malheur trois mois après la catastrophe. Je ne vois pas Barbier; il y +a plus de six mois que je ne l'ai rencontré.</p> + +<p>J'ai fait cette année, entre autres choses, des récitatifs pour le +<i>Freyschütz</i> de Weber, que je suis parvenu à monter à l'Opéra sans la +moindre mutilation, ni correction, ni castilblazade d'aucune<a name="page_195" id="page_195"></a> espèce +dans la pièce ni dans la musique. C'est un merveilleux chef-d'œuvre.</p> + +<p>Si vous venez cet hiver, nous aurons d'immenses causeries sur mille +choses qu'on explique mal en écrivant. Je voudrais bien vous voir! Il me +semble que je descends la montagne avec une terrible rapidité; la vie +est si courte! je m'aperçois que l'idée de sa fin me vient bien souvent +depuis quelque temps! aussi est-ce avec une avidité farouche que +j'arrache plutôt que je ne cueille les fleurs que ma main peut atteindre +en glissant le long de l'âpre sentier.</p> + +<p>Il a été et il est encore question de me donner la place d'Habeneck à +l'Opéra; ce serait une dictature musicale dont je tirerais parti, je +l'espère, dans l'intérêt de l'art; mais il faut pour cela qu'Habeneck +arrive au Conservatoire, où le vieux Chérubini s'obstine à dormir. Si je +deviens vieux et incapable, la direction du Conservatoire ne peut que +m'être dévolue... Je suis encore jeune, il n'y a donc pas à y songer.</p> + +<h2><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a>LXXIII</h2> + +<p class="r"> +La Côte-Saint André, jeudi 10 septembre 1847.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je n'ai que huit jours à donner à mon père;<a name="page_196" id="page_196"></a> vous voyez qu'il m'est +impossible d'aller vous voir. Je pars dimanche prochain, je serai à Lyon +lundi matin; si par hasard vous y étiez encore, ou si vous pouviez y +venir, je serai <i>à midi</i> devant le bureau de poste, place Bellecour. Je +suis bien contrarié de ne vous avoir pas vu. Si je ne vous vois pas à +Lyon, je vous écrirai de Paris une lettre moins laconique que celle-ci. +Je n'ai jamais douté de l'intérêt que vous prenez à ce que je fais et de +votre chaleureuse affection, que je vous rends bien, vous le savez +aussi. J'ai lu, ou plutôt bu, votre brochure sur la Sardaigne et sur +l'ouvrage de M. de la Marmora; c'est admirablement écrit et d'une +rectitude de jugement, d'une finesse d'aperçus bien rares. Je vous en +fais mille compliments.</p> + +<p>Mes hommages respectueux à madame Ferrand et mes amitiés a votre frère.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a>LXXIV</h2> + +<p class="r"> +1<sup>er</sup> novembre 1847.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je pars pour Londres après-demain; j'y suis appelé, avec un fort bel +engagement, pour diriger<a name="page_197" id="page_197"></a> l'orchestre du Grand-Opéra anglais et donner +quatre concerts. Dieu sait maintenant quand nous nous reverrons, mon +engagement étant de six ans, et pour les quatre mois de l'année pendant +lesquels j'avais la chance de vous rencontrer de temps en temps à Paris.</p> + +<p>Vous avez su l'excellent résultat de mon voyage en Russie; on m'y a fait +un accueil impérial. Grands succès, grandes recettes, grandes +exécutions, etc., etc.</p> + +<p>Voyons maintenant l'Angleterre. La France devient de plus en plus +profondément bête à l'endroit de la musique; et <i>plus je vois +l'étranger, moins j'aime ma patrie</i>. Pardon du blasphème!...</p> + +<p>Mais l'art, en France, est mort; il se putréfie... Il faut donc aller +aux lieux où il existe encore. Il paraît qu'il s'est fait en Angleterre +une singulière révolution depuis dix ans, dans le sens musical de la +nation.</p> + +<p>Nous verrons bien.</p> + +<h2><a name="LXXV" id="LXXV"></a>LXXV</h2> + +<p class="r"> +8 juillet, 1850.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>J'allais partir pour la rue des Petits-Augustins<a name="page_198" id="page_198"></a> quand m'est parvenue +votre lettre. J'avais à vous dire que décidément vos strophes ne sont +pas des couplets, qu'elles expriment trois sentiments distincts et trop +grands pour une <i>chanson</i> dont la musique, pour n'être pas exécrable, +devrait prendre des allures de juste milieu qui me paraissent bien peu +dignes. La magnifique apostrophe à la mort, surtout, a trop de caractère +pour la jeter dans le sac aux couplets. Vous m'avez donné un poème, une +ode, qui exige une musique pindarique. J'ai senti, en vous quittant, +cette musique s'agiter et clamer en moi. Mais, en raison de son +importance, je ne puis me laisser aller à l'accueillir en ce moment. Il +s'agit d'un grand morceau, pour un chœur d'hommes et un orchestre +puissant. Je l'écrirai au moment où, vous et moi, nous y attendrons le +moins. Jamais plus qu'à présent je ne fus malade d'ennui; je ne songe +qu'à dormir, j'ai toujours la tête lourde, un malaise inexplicable me +stupéfie. J'ai besoin de voyages lointains, très lointains, et je ne +puis me mouvoir que de la rive droite à la rive gauche de la Seine.</p> + +<p>Autre chose, confidentielle. J'ai relu hier plusieurs fois le passage +sur la musique contenu dans le livre de M. Mollière; et franchement +j'aurais à contrecarrer les trois cinquièmes de ses propositions.<a name="page_199" id="page_199"></a></p> + +<p>Malgré les explications qu'il vous a envoyées pour me les transmettre, +et qui feraient au moins peser sur son style le reproche de manque de +précision et de clarté, j'ai trouvé qu'il disait très catégoriquement:</p> + +<p>«La musique, qu'on peut définir: <i>la parole</i> rythmée et modulée de +l'homme.»</p> + +<p>Non, on ne peut pas la définir ainsi.</p> + +<p>D'autres et nombreux passages soulèveraient des controverses sans fin. +Ensuite, il dit en terminant:</p> + +<p>«L'exécution, elle aussi, se réalise par trois modes, <i>majeur</i>, <i>mineur</i> +et <span class="smcap">NATUREL</span>.»</p> + +<p>Qu'est-ce que des <i>modes</i> majeur ou mineur d'<i>exécution</i>?... et +qu'est-ce qu'un mode <i>naturel</i> quelconque?... Je n'y comprends +absolument rien.</p> + +<p>Cet ouvrage n'est pas de ceux dont on puisse faire mention en trois +lignes, comme nous faisons d'une romance de Panseron; et je me vois dans +l'impossibilité de parler comme je le voudrais de la partie consacrée à +la musique. Croyez bien que j'en suis désolé et que j'eusse été heureux +de faire et de faire <i>bien</i> un article auquel l'auteur et vous attachez +une importance que malheureusement il ne pourrait avoir en aucun cas. On +sait trop que tout ce que je dirai jamais sur des questions semblables +n'a aucune valeur; ce n'est pas<a name="page_200" id="page_200"></a> mon affaire. Autant vaudrait me faire +apprécier un poème sanscrit.</p> + +<p>Voulez-vous, mon cher ami, aller voir Gounet de ma part et me donner de +ses nouvelles. Son état de santé m'inquiète et m'afflige beaucoup.</p> + +<p>Mille amitiés à Auguste.</p> + +<p class="r"> +Tout à vous.<br /> +</p> + +<h2><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a>LXXVI</h2> + +<p class="r"> +28 août 1850.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Rien de nouveau ici; la noble Assemblée est en vacances, nous n'avons +presque plus de représentants, et le soleil n'en continue pas moins à se +lever chaque jour, comme si tout était en ordre dans le monde. Les +journaux s'obstinent à s'envoyer des démentis au sujet de l'accueil que +les provinces font au Président. Ce qui est vrai pour l'un est faux pour +l'autre. «Vous êtes fou!—Vous en êtes un autre!» etc. Et le lecteur +répète le mot de Beaumarchais: «De qui se moque-t-on ici?» Ces farces-là +ne vous paraissent-elles pas un peu bien stupides et infiniment +prolongées?</p> + +<p>Voyez-vous, mon cher, on n'a pas su trouver l'homme qu'il nous fallait +pour présider la République. Cet honnête homme est pourtant bien<a name="page_201" id="page_201"></a> connu, +aimé, respecté; administrateur intègre et habile, il le prouve chaque +jour par la manière remarquable dont il remplit les fonctions +municipales à lui confiées depuis trois ans; il a déjà (il peut s'en +vanter) fait le bonheur de bien des milliers d'ingrats qui l'oublient; +il a exercé même une puissante influence sur le mouvement littéraire de +notre époque; il est d'un âge mûr, peu ambitieux, blasé sur la gloire, +revenu des séductions de la popularité. C'est un sage enfin, un vrai +philosophe. C'est le maire de Courbevoie, c'est Odry!</p> + +<p>On avait bien parlé, dans le temps, de l'illustre maire d'Auteuil, de M. +Musard; mais celui-ci a trop de superbe. Il eût involontairement méprisé +tout ce qui n'a que de l'esprit et du bon sens; c'est un homme de génie. +On a bien fait, je pense, de renoncer à lui. Mais Odry, le brave et bon +Bilboquet!</p> + +<p>Il le fallait!</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p class="r"> +Votre bien dévoué.<br /> +</p> + +<h2><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a>LXXVII</h2> + +<p class="r"> +Hanovre, 13 novembre 1853.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous écris un peu au hasard, ne sachant si<a name="page_202" id="page_202"></a> vous êtes à Belley, à +Lyon, en Sardaigne ou <i>en Europe</i>. Mais j'espère que ma lettre vous +trouvera.</p> + +<p>A mon retour de Londres, au mois d'août, je suis allé à Bade, où j'étais +engagé par M. Bénazet, le directeur des jeux. J'y ai organisé et dirigé +un beau festival où l'on a entendu deux actes de <i>Faust</i>, etc. De là, je +suis allé à Francfort, où j'ai donné deux autres concerts au théâtre, +avec <i>Faust</i> toujours.</p> + +<p>Il n'y avait pas la foule immense de Bade; mais on m'a fêté d'une façon +tout à fait inusitée dans les <i>villes libres</i>, c'est-à-dire dans les +villes esclaves des idées mercantiles, des <i>affaires</i>, comme l'est +Francfort. De là, je suis revenu à Paris. A peine réinstallé, une double +proposition m'est arrivée de Brunswick et de Hanovre, et je suis +reparti. Vous dire tous les délires du public et des artistes de +Brunswick après l'audition de <i>Faust</i> serait trop long:</p> + +<p>Bâton d'or et argent offert par l'orchestre; souper de cent couverts où +assistaient toutes les <i>capacités</i> (jugez de ce qu'on a mangé) de la +ville, les ministres du duc, les musiciens de la chapelle; institution +de bienfaisance fondée sous mon nom (<i>sub invocatione sancti</i>, etc.); +ovation décernée par le peuple un dimanche qu'on exécutait<a name="page_203" id="page_203"></a> le <i>Carnaval +romain</i> dans un jardin-concert... Dames qui me baisaient la main en +sortant du théâtre, en pleine rue; couronnes anonymes envoyées chez moi, +le soir, etc., etc.</p> + +<p>Ici, autre histoire. En arrivant à ma première répétition, l'orchestre +m'accueille par des fanfares de trompettes, des applaudissements, et je +trouve mes partitions couvertes de lauriers comme de respectables +jambons. A la dernière répétition, le roi et la reine viennent à neuf +heures du matin et restent jusqu'à la fin de nos exercices, c'est-à-dire +jusqu'à une heure après-midi. Au concert, grandissimes hourras et bis, +etc. Le lendemain, le roi m'envoie chercher et me demande un second +concert, qui aura lieu après-demain.</p> + +<p>—Je ne croyais pas, me dit-il, qu'on pût encore trouver du nouveau beau +en musique, vous m'avez détrompé. Et comme vous dirigez! je ne <i>vous +vois pas</i> (le roi est aveugle), mais je le sens.</p> + +<p>Et, comme je me récriais sur mon bonheur d'avoir un pareil auditeur +<i>musicien</i>:</p> + +<p>—Oui, a-t-il ajouté, je dois beaucoup à la Providence, qui m'a accordé +le sentiment de la musique en compensation de ce que j'ai perdu!</p> + +<p>Ces simples mots, cette allusion au double<a name="page_204" id="page_204"></a> malheur dont ce jeune roi a +été la victime il y a quinze ans, m'ont vivement touché.</p> + +<p>J'ai bien pensé à vous, il y a trois semaines, dans un voyage pédestre +que j'ai fait dans les montagnes du Hartz (lieu de la scène du sabbat de +<i>Faust</i>). Je ne vis jamais rien de si beau; quelles forêts! quels +torrents! quels rochers! Ce sont les ruines d'un monde... Je vous +cherchais, vous me manquiez sur ces cimes poétiques. J'avoue que +l'émotion m'étranglait.</p> + +<p>Adieu; écrivez-moi <i>poste restante à Leipzig</i> jusqu'au 11.</p> + +<p>Mille ferventes amitiés.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Ce matin, j'ai reçu la visite de madame d'Arnim, la Bettina de Goethe, +qui venait non pas <i>me voir</i>, disait-elle, mais <i>me regarder</i>. Elle a +soixante-douze ans et bien de l'esprit.</p> + +<h2><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a>LXXVIII</h2> + +<p class="r"> +Samedi matin, octobre 1854.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher, très cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis vraiment effrayé de tous les sourires que me prodigue la fortune +depuis quinze jours; vous manquiez à mon auditoire, et vous voilà!</p> + +<p>C'est demain à deux heures précises, chez<a name="page_205" id="page_205"></a> Herz, rue de la Victoire. Je +vous envoie deux places de pourtour où vous pourrez vous faire +accompagner; car je crains que vous ne puissiez encore vous passer d'un +bras. Je n'ai plus de stalles numérotées; mais vous serez bien en +arrivant de bonne heure.</p> + +<p>Je voulais vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui; mais ma femme +est si malade, qu'il n'y aura pas moyen (vous ne savez peut-être pas +encore que je suis remarié depuis deux mois).</p> + +<p>Je crève de joie de vous faire entendre mon nouvel ouvrage<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Il a un +succès énorme; toutes les presses françaises, anglaises, allemandes, +belges, chantent <i>hosanna</i> sur tous les tons, et il y a ici deux +individus qui se gangrènent de rage. Rien ne manquait que votre +présence.</p> + +<p>Il faut absolument que je vous voie demain après le concert.</p> + +<h2><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a>LXXIX</h2> + +<p class="r"> +2 janvier 1855.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher, très cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Votre poème est admirable, superbe, <i>magnificent</i> (comme disent les +Anglais); il m'a d'autant<a name="page_206" id="page_206"></a> plus violemment ému, que j'ai mon fils en +Crimée... Pauvre garçon! il a assisté à la prise de Bomarsund et n'a +fait que passer ici pour entrer dans la flotte de la mer Noire... J'ai +eu peur d'abord d'une satire à la manière des <i>Châtiments</i> d'Hugo!... +Hugo fou furieux de n'être pas empereur! <i>Nil aliud!</i></p> + +<p>Mais vous m'avez bien vite rassuré; moi, je suis tout à fait +impérialiste; je n'oublierai jamais que notre empereur nous a délivrés +de la sale et stupide république! Tous les hommes civilisés doivent s'en +souvenir. Il a le malheur d'être un barbare en fait d'art; mais quoi! +c'est un barbare sauveur,—et Néron était un artiste.—Il y a des +esprits de toutes les couleurs.</p> + +<p>Je suis chaque jour sur le point de partir pour Bruxelles. Je m'occupe à +grand'peine des préparatifs du concert du Théâtre-Italien pour la fin du +mois.</p> + +<p>Je suis engagé pour trois concerts à Londres pour y faire entendre +<i>Roméo</i> et <i>Harold</i>. Je ne sais où donner de la tête. Mais je veux vous +voir; donnez-moi un rendez-vous absolument.</p> + +<h2><a name="LXXX" id="LXXX"></a>LXXX</h2> + +<p class="r"> +Paris, 3 novembre 1858.<br /> +</p> + +<p>O mon pauvre cher ami, que votre lettre m'a<a name="page_207" id="page_207"></a> fait de mal! Et moi qui +vous accusais d'indifférence à mon égard! Je me disais souvent: «Dès que +Ferrand a quitté Paris, il ne pense plus à moi, il ne daigne pas +seulement me faire savoir s'il est à Lyon, ou à Belley, ou en +Sardaigne.»</p> + +<p>Que je vous plains, cher ami! et pourtant, d'après votre aveu, il faut +se réjouir de la légère amélioration de votre santé. Vous pouvez penser, +vous pouvez écrire, marcher. Dieu veuille que le rude hiver qui nous +menace, et dont les morsures se font déjà sentir, ne vienne pas retarder +les progrès de votre guérison.</p> + +<p>Quant à moi, je suis la proie d'une névralgie qui s'est fixée depuis +deux ans sur les intestins, et je souffre presque constamment, excepté +la nuit. Dernièrement, à Bade, je pouvais à peine me traîner à +l'orchestre à certains jours, pour faire mes répétitions. Au bout de +quelques minutes, il est vrai, la fièvre musicale arrivait et me rendait +les forces. Il s'agissait d'organiser une grande exécution des quatre +premières parties de ma symphonie de <i>Roméo et Juliette</i>. J'ai fait +<i>onze</i> répétitions acharnées. Mais quelle exécution ensuite! C'était +merveilleux. Le succès a été grandissime. La <i>Scène d'amour</i> (l'adagio) +a fait couler beaucoup de larmes, et j'avoue que rien ne m'enchante +autant que de produire par la<a name="page_208" id="page_208"></a> musique seule ce genre d'émotion. Pauvre +Paganini, qui n'a jamais entendu cet ouvrage, composé pour lui plaire.</p> + +<p>Nous nous écrivons si rarement, qu'il faut bien vous rendre compte de ma +vie depuis deux ans. Ce long temps a été employé à faire un long +ouvrage, <i>les Troyens</i>, opéra en cinq actes, dont j'ai écrit (comme pour +<i>l'Enfance du Christ</i>) les paroles et la musique. Cela fait grand bruit +un peu partout; les journaux anglais, allemands et français en ont même +beaucoup trop parlé. Je ne sais ce que deviendra cet immense ouvrage, +qui n'a pas en ce moment la moindre chance de représentation. Le théâtre +de l'Opéra est en désarroi. C'est, en outre, une espèce de théâtre privé +de l'empereur où l'on n'exécute en fait d'ouvrages nouveaux que ceux des +gens <i>adroits</i> à se faufiler de façon ou d'autre. Enfin, c'est fait; +j'ai écrit cela avec une passion que vous concevrez parfaitement, vous +qui admirez aussi la grande inspiration virgilienne.</p> + +<p>Personne ne connaît rien de ma musique; mais le poème, que j'ai lu +souvent devant de nombreuses assemblées d'artistes et d'amateurs +lettrés, passe déjà à Paris pour <i>quelque chose</i>. Je regrette bien de ne +pas pouvoir vous le faire connaître; je le pourrai plus tard, j'espère.<a name="page_209" id="page_209"></a></p> + +<p>Cet ouvrage me donnera sans doute beaucoup de chagrins; je m'y suis +toujours attendu; je supporterai donc tout sans me plaindre.</p> + +<p><i>Le Monde illustré</i> publie des fragments de mes Mémoires, où il est +souvent question de vous. Cela vous est-il tombé sous les yeux?</p> + +<p>Madame Ferrand m'a sans doute oublié depuis longtemps; voulez-vous, cher +ami, me rappeler à son souvenir et lui présenter mes hommages +respectueux?</p> + +<p>Adieu, adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Vous me demandez des nouvelles de mon fils; ce cher enfant est +lieutenant à bord d'un grand navire français dans l'Inde. Il va revenir.</p> + +<h2><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a>LXXXI</h2> + +<p class="r"> +Paris, 8 novembre 1858.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon très cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Quand je lis vos lettres si riches d'expressions affectueuses et dictées +par un cœur si chaud et si expansif, je trouve les miennes bien froides +et bien prosaïques. Mais, croyez-moi, c'est une sorte de timidité qui me +fait écrire ainsi; je n'ose me livrer et j'exprime seulement à demi ce +que je<a name="page_210" id="page_210"></a> sens si complètement. Au reste, je suis persuadé que vous le +savez, et je n'insiste pas là-dessus.</p> + +<p>J'ai reçu votre ardente poésie du <i>Brigand</i>; c'est bien beau! cela sent +la poudre et le plomb fraîchement fondu. Mais l'article, le feuilleton +dont vous me parlez ne m'est pas parvenu. La gaieté de cet écrit, que +vous comparez aux fleurettes qui croissent sur les tombes, est, à ce +qu'il paraît, un contraste naturel entre le sujet traité par certains +esprits et les dispositions intimes de ces esprits eux-mêmes. Je suis +souvent, comme vous avez été en composant cela, d'une tristesse profonde +en allumant les <i>soleils</i> et les serpenteaux de la plus folle joie.</p> + +<p>Je vais aller au bureau du <i>Monde illustré</i> vous faire envoyer les +numéros du journal qui contiennent les premiers fragments de mes +Mémoires; vous recevrez ensuite les autres au fur et à mesure qu'ils +paraîtront. Bien que j'aie supprimé les plus douloureux épisodes (on ne +les connaîtra que si mon fils veut plus tard publier le tout en volume), +ce récit, je le crains, vous attristera. Mais peut-être aimerez-vous +être ainsi attristé...</p> + +<p>Je vous enverrai aussi dans peu une partition complète de <i>l'Enfance du +Christ</i>; elle a paru depuis près de trois ans. Je n'ose vous adresser<a name="page_211" id="page_211"></a> +le manuscrit du poème des <i>Troyens</i>, je me méfie trop des moyens de +transport. Mais, quand j'aurai quelque argent disponible, je le ferai +copier et je courrai alors les risques du chemin de fer.</p> + +<p>Votre frère est donc auprès de vous? Je le croyais éloigné de Belley, je +ne sais pourquoi. Je lui serre la main en le remerciant de son bon +souvenir. Et notre ami Auguste Berlioz, que devient-il?</p> + +<p>J'ai reçu ce matin de Parme une lettre d'Achille Paganini au sujet de +mes Mémoires; vous la lirez dans <i>le Monde illustré</i> prochainement.</p> + +<p>J'en reçois une autre ce soir de Pise d'un homme de lettres qui m'a +envoyé deux poèmes d'opéra. Hélas! je suis ainsi fait, qu'il suffit de +m'offrir un texte à musique pour m'ôter l'envie et souvent la +possibilité de le traiter.</p> + +<p>Oh! que je voudrais vous lire et vous chanter mes <i>Troyens</i>! Il y a là +des choses bien curieuses, ce me semble.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Heu! fuge nate dea, teque his, ait, eripe flammis;</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Hostis habet muros, ruit alto à culmine Troja!</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ah! fuis, fils de Vénus! l'ennemi tient nos murs!</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">De son faîte élevé Troie entière s'écroule!...</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">La mer de flamme roule,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Des temples au palais, ses tourbillons impurs...</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Nous eussions fait assez pour sauver la patrie</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sans l'arrêt du Destin. Pergame te confie</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ses enfants et ses dieux. Va!... cherche l'Italie,<a name="page_212" id="page_212"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Où, pour ton peuple renaissant,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Après avoir longtemps erré sur l'onde,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tu dois fonder un empire puissant,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans l'avenir dominateur du monde,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Où la mort des héros t'attend.</span></td></tr> +</table> + +<p>Ce récitatif d'Hector, ranimé un instant par la volonté des dieux, et +qui redevient mort peu à peu en accomplissant sa mission auprès d'Énée, +est, je crois, une idée musicale étrangement solennelle et lugubre. Je +vous cite cela parce que c'est justement à de pareilles idées que le +public ne prend pas garde.</p> + +<p>Adieu, adieu.</p> + +<h2><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a>LXXXII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 19 novembre 1858.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Il n'y a point eu dans ma pensée de méprise au sujet de l'anecdote de la +rue des Petits-Augustins et de la belle personne qui voulut bien ouvrir +sa fenêtre pour entendre mon pauvre trio. J'aime et j'admire la +délicatesse de votre scrupule, et je vous embrasserais de bon cœur pour +l'avoir exprimé... Oh! comme nous sentons certaines choses... <i>ensemble</i> +(pour parler en musicien chef d'orchestre). Il est évident que j'étais +digne d'être votre ami.<a name="page_213" id="page_213"></a></p> + +<p>Je n'ai rien oublié de ce temps que vous me rappelez; mais je n'écris +plus mes souvenirs, tout cela a été rédigé de 1848 à 1850, et je n'en +publie des <i>fragments</i> qu'afin d'avoir un peu d'argent pour les +prochaines études que mon fils devra faire dans un port de mer, à son +retour des Indes. <i>Auri pia fames!</i></p> + +<p>Vous verrez très prochainement l'histoire des <i>Francs Juges</i> dans <i>le +Monde illustré</i>; je ne pouvais oublier cela. Quant au critique sagace +qui prétend que l'ouverture de cet opéra porte un titre de fantaisie, je +n'ai pas cru qu'il valût la peine d'une réponse; j'ai lu bien d'autres +sottises aussi bien fondées que celle-là et auxquelles je ne répondrai +jamais.</p> + +<p>Hier, je suis allé au ministère d'État; l'huissier du ministre m'a +introduit sans lettre d'audience, en voyant sur ma carte: <i>Membre de +l'Institut</i>. Et, si je n'eusse pas exhibé ce beau titre, on m'eût +éconduit comme un paltoquet. J'avais à parler au ministre au sujet des +<i>Troyens</i> et de l'hostilité de parti pris du directeur de l'Opéra contre +cet ouvrage, dont il ne connaît pas une ligne ni une note. Son +Excellence m'a dit une foule de demi-choses et de demi-mots:</p> + +<p>—Certainement... votre grande réputation... vous donne des droits... et +justifie bien les prétentions...<a name="page_214" id="page_214"></a> Mais un grand opéra en cinq actes... +c'est une terrible responsabilité pour un directeur!... Je verrai... +J'avais déjà entendu parler de votre ouvrage...</p> + +<p>—Mais, monsieur le ministre, il ne s'agit pas de monter <i>les Troyens</i> +cette année, ni l'année prochaine: le théâtre de l'Opéra est hors d'état +de mener à bien une telle entreprise; vous n'avez pas les sujets +nécessaires, l'Opéra actuel est incapable d'un pareil effort...</p> + +<p>—Pourtant, en général, il faut écrire pour les moyens que l'on a... +Enfin, je réfléchirai à ce qu'on pourra faire...</p> + +<p>Et l'empereur s'y intéresse! il me l'a dit, et j'ai eu la preuve, ces +jours-ci, qu'il m'avait dit vrai. Et le président du conseil d'État et +le comte de Morny, tous les deux de la commission de l'Opéra, ont lu et +entendu lire mon poème et le trouvent beau, et ils ont parlé en ma +faveur à la dernière assemblée!... Et parce que l'Opéra est dirigé par +un demi-homme de lettres <i>qui ne croit pas à l'expression musicale</i> et +trouve que les paroles de <i>la Marseillaise</i> vont aussi bien sur l'air de +<i>la Grâce de Dieu</i> que sur celui de Rouget de Lisle, je serai tenu en +échec, pendant sept ou huit ans peut-être!...</p> + +<p>L'empereur aime trop peu la musique pour<a name="page_215" id="page_215"></a> intervenir directement et +énergiquement. Il me faudra subir l'ostracisme que cet insolent théâtre +infligea de tout temps à certains maîtres, sans savoir pourquoi. Tels +furent Mozart, Haydn, Mendelssohn, Weber, Beethoven, etc., qui tous +eussent voulu écrire pour l'Opéra de Paris et n'ont jamais pu être admis +à cet honneur.</p> + +<p>Cher ami, pardon de laisser voir ma colère... Ne vous inquiétez pas des +moyens à prendre pour la copie du poème des <i>Troyens</i>; je trouverai cela +un jour ou l'autre. En attendant, je vous envoie la grande partition de +<i>l'Enfance du Christ</i>; vous aimerez mieux <i>lire</i> cela sans doute que de +vous faire <i>écorcher sur le piano</i> la petite partition; et vos souvenirs +s'éveilleront ainsi plus aisément.</p> + +<p>Je vous laisse. On vient m'interrompre. Au reste, cela vaut mieux. Je +sortirai, et mon tremblement nerveux se dissipera.</p> + +<p>Adieu, adieu; à vous et aux vôtres.</p> + +<h2><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a>LXXXIII</h2> + +<p class="r"> +26 novembre 1858.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je n'ai rien à vous dire que ceci: j'éprouve le besoin de vous écrire, +pourquoi n'y céderais-je<a name="page_216" id="page_216"></a> pas? vous me pardonnerez bien, n'est-ce pas? +je suis malade, triste (voyez combien de <i>je</i> en si peu de lignes!), +quelle pitié! toujours <i>je</i>! toujours <i>moi</i>! on n'a des amis que pour +<i>soi</i>! et l'on devrait n'être que pour ses amis.</p> + +<p>Que voulez-vous? <i>je</i> suis une brute, un léopard, un chat si vous +voulez; il y a des chats qui aiment réellement leurs amis, je ne dis pas +leurs maîtres, les chats ne reconnaissent pas de maîtres...</p> + +<p>En vous écrivant, l'oppression de mon cœur diminue; ne restons plus, +comme nous l'avons fait, des années sans nous écrire, je vous en prie.</p> + +<p>Nous mourons avec une rapidité effrayante, songez-y... Vos lettres me +font tant de bien! Vous avez reçu la partition de <i>l'Enfance du Christ</i>, +n'est-ce pas? Il n'y a pas moyen de faire de la musique ici, ou il +faudrait être riche comme votre ami Mirès. J'en ai rêvé cette nuit (de +la musique, non de Mirès). Ce matin, mon songe m'est revenu; je me suis +mentalement exécuté, comme nous l'exécutâmes à Bade, il y a trois ans, +l'adagio de la symphonie en si bémol de Beethoven:</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_216.png" width="422" height="77" alt="notation musicale" title="" /> +<br /> +</p> + +<p><a name="page_217" id="page_217"></a></p> + +<p class="nind">et peu à peu, tout éveillé, je suis tombé dans une de ces extases +d'outre-terre... et j'ai pleuré toutes les larmes de mon âme, en +écoutant ces sourires sonores comme les anges seuls en doivent laisser +rayonner. Croyez-moi, cher ami, l'être qui écrivit une telle merveille +d'inspiration céleste n'était pas un homme. L'archange Michel chante +ainsi, quand il rêve en contemplant les mondes debout au seuil de +l'empyrée... Oh! ne pouvoir tenir là sous ma main un orchestre et me +chanter ce poème archangélique!...</p> + +<p>Redescendons... Ah! on vient me déranger.... banalité, vulgarismes, la +vie bête!</p> + +<p>Plus d'orchestre inspiré! je voudrais avoir là cent pièces de canon pour +les tirer toutes à la fois.</p> + +<p>Adieu; me voilà un peu soulagé. Pardonnez-moi, pardonnez-moi!<a name="page_218" id="page_218"></a></p> + +<h2><a name="LXXXIV" id="LXXXIV"></a>LXXXIV</h2> + +<p class="r"> +Paris, 28 avril 1859.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon très cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Tout malade que je suis, j'ai encore la force de ressentir une grande +joie quand je reçois de vos nouvelles. Votre lettre m'a ranimé. Elle m'a +surpris pourtant au milieu des tracas d'un concert spirituel que j'ai +donné samedi dernier (23) au théâtre de l'Opéra-Comique. <i>L'Enfance du +Christ</i> y a été mieux exécutée qu'elle n'avait encore pu l'être. Le +choix des chanteurs et des musiciens était excellent. Vous me manquiez +dans l'auditoire. La troisième partie (l'arrivée à Saïf) surtout a +produit un très grand effet d'attendrissement. Le solo du père de +famille: «Entrez, pauvres Hébreux,» le trio des Jeunes Israélites, la +conversation: «Comment vous nomme-t-on?—Elle a pour nom Marie, etc.,» +tout cela a paru toucher beaucoup l'auditoire. On ne finissait pas +d'applaudir. Mais, entre nous, ce qui m'a touché bien davantage, c'est +le chœur mystique de la fin: «O mon âme!» qui pour la première fois a +été exécuté avec les nuances et l'accent voulus. C'est dans cette +péroraison vocale que se résume l'œuvre entière. Il me semble qu'il y a +là un sentiment<a name="page_219" id="page_219"></a> de l'infini, de l'amour divin... Je pensais à vous en +l'écoutant. Mon très cher ami, je ne sais pas, comme vous, exprimer dans +mes lettres certains sentiments qui nous sont communs; mais je les +éprouve, croyez-moi bien. En outre, je n'ose pas me livrer trop; il y a +tant de choses flatteuses pour moi dans ce que vous m'écrivez!... J'ai +peur de me laisser influencer par vos sympathiques paroles. Avouez-le, +ce serait bien misérable de ma part.</p> + +<p>J'avais totalement oublié, pardonnez-le-moi, que vous ne deviez plus +recevoir <i>le Monde illustré</i> depuis plusieurs mois. Vous avez donc pris +un abonnement, puisque vous le lisez encore?... Sinon, faites-le-moi +savoir, et je vous ferai envoyer les numéros qui vous manquent et +régulariser les envois. C'est une misère, ne vous en préoccupez pas. Les +derniers numéros contiennent (très affaibli) le récit du crime tenté sur +moi par Cavé et Habeneck, lors de la première exécution de mon +<i>Requiem</i>. Cela fait du bruit. Je reçois fréquemment des lettres en +prose et en vers de mes amis inconnus. Cela me console.</p> + +<p>Pour répondre à vos questions sur les trois nouvelles œuvres +dramatiques du moment, je vous dirai que le <i>Faust</i> de Gounod contient +de<a name="page_220" id="page_220"></a> fort belles parties et de fort médiocres, et qu'on a détruit dans le +livret des situations admirablement musicales qu'il eût fallu trouver, +si Goethe ne les eût pas trouvées lui-même.</p> + +<p>Que la musique d'<i>Herculanum</i> est d'une faiblesse et d'un <i>incoloris</i> +(pardon du néologisme) désespérants! que celle du <i>Pardon de Ploërmel</i> +est écrite, au contraire, d'une façon magistrale, ingénieuse, fine, +piquante et souvent poétique!</p> + +<p>Il y a un abîme entre Meyerbeer et ces jeunes gens. On voit qu'il n'est +pas Parisien. On voit le contraire pour David et Gounod.</p> + +<p>Non, je n'ai fait aucune démarche en faveur des <i>Troyens</i>. Pourtant on +en parle de plus en plus. Véron, l'ancien directeur, à qui j'ai lu le +livret, s'est épris de passion pour cet ouvrage, et s'en va prônant +partout ce qu'il veut bien appeler «le poème». Je laisse dire, je laisse +faire, et demeure immobile comme la montagne, en attendant que Mahomet +marche à sa rencontre.</p> + +<p>Il y a quinze jours, j'étais aux Tuileries; l'empereur m'a vu et m'a +serré la main en passant. Il est très bien disposé; mais il a tant +d'autres bataillons à commander!... les Grecs, les Troyens, les +Carthaginois, les Numides, cela se conçoit, ne doivent guère l'occuper.</p> + +<p>En outre, mon sang-froid s'explique mieux par<a name="page_221" id="page_221"></a> le découragement où je +suis de trouver des interprètes capables. Les chanteurs-acteurs de +l'Opéra sont tellement loin de posséder les qualités nécessaires pour +représenter certains rôles! Il n'y a pas une <i>Priameïa virgo</i>, une +Cassandre. La Didon serait bien insuffisante, et j'aimerais mieux +recevoir dans la poitrine dix coups d'un ignoble couteau de cuisine que +d'entendre massacrer le dernier monologue de la reine de Carthage.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Je vais mourir.....</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans ma douleur immense submergée...</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Et mourir non vengée? etc.</span></td></tr> +</table> + +<p>Shakspeare l'a dit: «Rien n'est plus affreux que de voir déchirer de la +passion comme des lambeaux de vieille étoffe...»</p> + +<p>Et la passion surabonde dans la partition des <i>Troyens</i>; les morts +eux-mêmes ont un accent triste qui semble appartenir encore un peu à la +vie; le jeune matelot phrygien qui, bercé au haut du mât d'un navire, +dans le port de Carthage, pleure le</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Vallon sonore</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Où, dès l'aurore,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il s'en allait chantant...</span></td></tr> +</table> + +<p class="nind">est en proie à la nostalgie la plus prononcée; il regrette avec passion +les grands bois du mont Didyme... Il aime.<a name="page_222" id="page_222"></a></p> + +<p>Autre réponse:</p> + +<p>Je vais à Bordeaux passer la première semaine de juin pour un concert de +bienfaisance où je suis invité à diriger deux scènes de <i>Roméo et +Juliette</i>, <i>la Fuite en Égypte</i> et l'ouverture du <i>Carnaval Romain</i>.</p> + +<p>Au mois d'août, je retournerai à Bade, y remonter la presque totalité de +<i>Roméo et Juliette</i>.</p> + +<p>Il s'agit, pour en exécuter le finale, de trouver un chanteur capable de +bien rendre le rôle du père Laurent.</p> + +<p>Quant à l'orchestre et aux chœurs, je n'aurai rien à désirer, bien +certainement. Si vous aviez entendu, l'an dernier, comme ils ont chanté +l'adagio, la scène d'amour, la scène du balcon de Juliette, la scène +immortelle qui suffirait à faire de Shakspeare un demi-dieu!... Ah! cher +ami, vous eussiez peut-être dit, comme la comtesse Kablergi, le +lendemain du concert: «J'en pleure encore!»</p> + +<p>Suis-je naïf!...</p> + +<p>Vous êtes trop mal portant pour songer à un déplacement; sans quoi, le +voyage de Bade, au mois d'août, n'est pas une grande affaire. Nous nous +verrions au moins! C'est, en outre, un ravissant pays; il y a de belles +forêts, des châteaux<a name="page_223" id="page_223"></a> de burgraves, du monde intelligent, et des +solitudes, sans compter les eaux et le soleil. Mais quoi, nous sommes +deux impotents; et je n'ai pas le droit de me plaindre, si je songe +combien plus que moi vous êtes maltraité.</p> + +<p>Adieu, <i>most noble brother</i>,</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Let us be patient</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Your for ever.</i></span></td></tr> +</table> + +<h2><a name="LXXXV" id="LXXXV"></a>LXXXV</h2> + +<p class="r"> +29 novembre 1860.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Merci de votre envoi. Je viens de lire <i>Traître ou Héros?</i> C'est +vigoureusement écrit, d'un grand intérêt, plein de coloris et de +chaleur. Quant à moi, je n'hésite pas à répondre à votre question: Ulloa +fut un traître, son action fut infâme; sa victoire, due au mensonge et à +la ruse, soulève le cœur; s'il repoussa l'argent, il accepta les +distinctions, qui, pour lui, avaient plus de valeur. C'est toujours le +même mobile; l'intérêt d'une façon ou l'intérêt d'une autre. +Croiriez-vous que, en songeant au poignard de ce brave Ephisio, une +larme a jailli de mes yeux, et que j'ai poussé une sorte de rauquement +comme un sauvage. Pauvre homme! il a tué le lâche qui avait abandonné +sa<a name="page_224" id="page_224"></a> sœur pour de l'argent; il a bien fait. Par suite, il a tué le juge +qui le poursuivait, il a encore bien fait; mais il n'a pas tué son hôte, +celui qui lui avait tendu la main, livré son pain, son toit, sa +couche... Non, non, s'il y a un héros là dedans, c'est Ephisio.</p> + +<p>Cher ami, que devenez-vous? J'ai eu de vos nouvelles par Pennet; il m'a +parlé de vos chagrins, de vos tourments de toute espèce. Si je ne vous +ai pas écrit alors, vous ne croyez pas que ce soit par indifférence, +j'en suis bien sûr. J'étais embarrassé pour vous parler de choses si +tristes que vous ne m'avez pas confiées. Maintenant que vous me savez +instruit, dites-moi donc si les plus graves difficultés ont été aplanies +et comment va votre douloureuse santé. Quant à moi, je monte et je +descends dans le plateau de la triste balance; mais je vais toujours. Je +viens d'être repris d'une ardeur de travail d'où est résulté un +opéra-comique en un acte, dont j'ai fait les paroles et dont j'achève la +musique. C'est gai et souriant. Il y aura dans la partition une douzaine +de morceaux de musique; cela me repose des <i>Troyens</i>. A propos de ce +grand canot que Robinson ne peut mettre à flot, je vous dirai que le +théâtre où mon ouvrage doit être représenté s'achève; mais trouverai-je +le personnel<a name="page_225" id="page_225"></a> chantant dont j'ai besoin? voilà la question. Un de mes +amis est allé dire au directeur du théâtre Lyrique (que l'on suppose +devoir être encore l'an prochain à la tête de cette administration) +qu'il tiendrait cinquante mille francs à sa disposition pour l'aider à +monter convenablement <i>les Troyens</i>. C'est beaucoup, mais ce n'est pas +tout. Il faut tant de choses pour une pareille épopée musicale!</p> + +<p>Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie. Comme c'est bien à vous +d'avoir songé à m'envoyer votre brochure! Rappelez-moi au souvenir de +votre frère.</p> + +<p>Mille amitiés sincères.</p> + +<h2><a name="LXXXVI" id="LXXXVI"></a>LXXXVI</h2> + +<p class="r"> +Dimanche, 6 juillet 1861.<br /> +</p> + +<p>Vous avez raison, mon cher ami, j'aurais dû vous écrire malgré votre +long silence; car je savais par Pennet combien la moindre lettre à +rédiger vous coûtait de peine; mais il faut que vous sachiez que, moi +aussi, je suis rudement éprouvé par une névralgie intestinale obstinée. +A certains jours, je me trouve hors d'état d'écrire dix lignes de suite. +Je mets maintenant parfois quatre jours pour achever un feuilleton.<a name="page_226" id="page_226"></a></p> + +<p>Je suis moins torturé aujourd'hui, et j'en profiterai pour répondre à +vos questions.</p> + +<p>Oui, <i>les Troyens</i> sont reçus à l'Opéra <i>par le directeur</i>; mais leur +mise en scène dépend maintenant du ministre d'État. Or le comte +Walewski, tout bienveillant et gracieux qu'il a été pour moi, est, à +cette heure, fort mécontent, parce que j'ai refusé de diriger les +répétitions d'<i>Alceste</i> à l'Opéra. J'ai décliné cet honneur à cause des +transpositions et des remaniements qu'on a été obligé de faire pour +accommoder le rôle à la voix de madame Viardot. Ces choses-là sont +inconciliables avec les opinions que j'ai professées toute ma vie. Mais +les ministres, et surtout les ministres de ce temps-ci, comprennent mal +de tels scrupules d'artiste et n'admettent pas du tout qu'on résiste à +un de leurs désirs. Je suis donc, pour le quart d'heure, mal en cour. Ce +qui n'empêche pas tout le monde musical d'Allemagne et de Paris de me +donner raison. J'assisterai seulement à quelques répétitions, et je +donnerai les instructions au metteur en scène, pour prouver au ministre +que je ne fais pas d'opposition. Le directeur pense que cette +complaisance suffira pour calmer la mauvaise humeur du comte Walewski.</p> + +<p>On doit monter d'abord un opéra en cinq actes<a name="page_227" id="page_227"></a> de Gounod (qui n'est pas +fini), puis un autre de Gevaert (compositeur belge peu connu); après +quoi, on se mettra probablement à l'œuvre pour <i>les Troyens</i>. L'opinion +publique et toute la presse me portent tellement, qu'il n'y a pas trop +moyen de résister. J'ai, d'ailleurs, fait un changement important au +premier acte, pour céder à la volonté de Royer (le directeur). L'ouvrage +est maintenant de la dimension à laquelle il voulait le réduire; je n'ai +mis aucune raideur dans les conditions auxquelles cet incident a donné +lieu. Je n'ai donc plus qu'à me croiser les bras et à attendre que mes +deux rivaux aient achevé leur affaire.</p> + +<p>Je suis bien résolu à ne plus me tourmenter, je ne cours plus après la +fortune, je l'attends dans mon lit.</p> + +<p>Pourtant je n'ai pu m'empêcher de répondre avec un peu trop de franchise +à l'impératrice, qui me demandait, il y a quelques semaines, aux +Tuileries, quand elle pourrait entendre <i>les Troyens</i>:</p> + +<p>—Je ne sais trop, madame, mais je commence à croire qu'il faut vivre +cent ans pour pouvoir être joué à l'Opéra.</p> + +<p>L'ennui et l'inconvénient de ces lenteurs, c'est qu'on fait à l'ouvrage +une réputation anticipée<a name="page_228" id="page_228"></a> qui pourra nuire à son succès. J'ai lu un peu +partout le poème; on a entendu, il y a deux mois, des fragments de la +partition chez M. Édouard Bertin; on en a beaucoup parlé. Cela +m'inquiète.</p> + +<p>En attendant, je fais graver la partition de chant et piano, non pour la +publier, mais pour qu'elle soit prête à l'époque de la représentation. +Savez-vous à qui je l'ai dédiée? On m'a envoyé le titre hier. Il porte +en tête ces deux mots: <i>Divo Virgilio</i>.</p> + +<p>Je vous assure, cher ami, que c'est écrit en bon style, grandement +simple. Je parle du style musical. Ce serait pour moi une joie sans +égale de pouvoir vous faire entendre au moins quelques scènes.</p> + +<p>Mais le moyen?</p> + +<p>A présent, c'est à qui, parmi ces dames de l'Olympe chantant, obtiendra +le rôle de Cassandre ou celui de Didon; et celui d'Énée et celui de +Chorèbe me font circonvenir par les ténors et les barytons.</p> + +<p>J'achève peu à peu un opéra-comique en un acte pour le nouveau théâtre +de Bade, dont on termine en ce moment la construction. Je me suis taillé +cet acte dans la tragi-comédie de Shakspeare intitulée <i>Beaucoup de +bruit pour rien</i>.<a name="page_229" id="page_229"></a></p> + +<p>Cela s'appelle prudemment <i>Béatrice et Bénédict</i>. En tout cas, je +réponds qu'il n'y a pas <i>beaucoup de bruit</i>.—Bénazet (le roi de Bade) +fera jouer cela l'an prochain! (si je trouve le moment opportun, ce qui +n'est pas sûr). Nous aurons des artistes de Paris et de Strasbourg. Il +faut une femme de tant d'esprit pour jouer Béatrice! la trouverons-nous +à Paris?...</p> + +<p>Je pars pour Bade dans un mois pour y organiser et y diriger le festival +annuel. Cette fois, je leur lâche deux morceaux du <i>Requiem</i>, le <i>Tuba +mirum</i> et l'<i>Offertoire</i>. Je veux me donner cette joie; et puis il n'y a +pas grand mal à faire tous ces riches oisifs un peu songer à la mort.</p> + +<h2><a name="LXXXVII" id="LXXXVII"></a>LXXXVII</h2> + +<p class="r"> +14 juillet 1861.<br /> +</p> + +<p>Hélas! cher ami, aller vous faire une visite, nous rafraîchir ensemble +le cœur et l'esprit, est un luxe auquel il ne m'est pas permis de +songer. Je suis esclave, comme vous l'êtes dans votre cercle d'affaires, +de travaux, d'obligations de cent espèces, <i>siam servi</i>, sinon, <i>agnor +frementi</i>, comme dit Alfieri, au moins tristes et résignés.<a name="page_230" id="page_230"></a></p> + +<p>J'ai reçu le nouvel exemplaire de <i>Traître ou Héros?</i> je le ferai lire à +Philarète Chasles, qui pourra en parler dans le <i>Journal des Débats</i>; +s'il n'écrit rien, je m'adresserai à Cuvillier-Fleury, dont c'est aussi +la spécialité. Quant à moi, à la prochaine occasion, j'essayerai d'en +parler dans un de mes feuilletons.</p> + +<p>Vous ne m'avez pas envoyé la <i>Puissance des nombres</i>. Michel Lévy est +l'éditeur qui conviendrait le mieux à la publication de votre recueil. +Quand vous voudrez que je lui en parle, donnez-moi de plus amples +détails sur l'ouvrage, et dites-moi s'il se composera seulement de +nouvelles déjà publiées dans les journaux. C'est la première chose dont +il s'informera.</p> + +<p>Du 6 août au 28 du même mois, je serai à Bade, où vous pourrez m'écrire +en adressant simplement la lettre sans désignation de rue. Mon fils, +dont vous avez la bonté de me demander des nouvelles, est en ce moment +dans les environs de Naples. Il fait partie du corps d'officiers d'un +navire des Messageries impériales. Il a été reçu capitaine au long +cours, après de fort sévères examens. Il espère partir prochainement +pour la Chine.</p> + +<p>Un entrepreneur américain a voulu m'engager pour les États-<i>Désunis</i> +cette année; mais ses offres<a name="page_231" id="page_231"></a> ont échoué contre des antipathies que je +ne puis vaincre et le peu d'âpreté de ma passion pour l'argent. Je ne +sais pas si votre amour pour ce grand peuple et pour ses mœurs +<i>utilitaires</i> est beaucoup plus vif que le mien.... J'en doute.</p> + +<p>Je ne pourrais, d'ailleurs, sans une haute imprudence m'absenter pour un +an de Paris. On peut me demander <i>les Troyens</i> d'un moment à l'autre. Si +quelque grave accident arrivait à l'Opéra, on devrait nécessairement +recourir à moi. Absent, j'aurais tort.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Adieu, cher ami; je vous serre les mains.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII"></a>LXXXVIII</h2> + +<p class="r"> +27 juillet 1861.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous écris aujourd'hui parce que j'ai un instant de liberté que je ne +retrouverai peut-être pas demain ni après-demain.</p> + +<p>Michel Lévy est absent de Paris. Alors, pour ne pas perdre de temps, je +suis allé trouver le directeur de la <i>Librairie nouvelle</i> (M. +Bourdilliat), et je lui ai proposé la chose en lui remettant la note +manuscrite que vous m'avez envoyée et un exemplaire de <i>Traître ou +Héros?</i> que je l'ai prié de lire. Il paraît disposé à accepter votre<a name="page_232" id="page_232"></a> +proposition; il me rendra réponse et me fera ses offres lundi prochain. +J'ai publié chez lui mes <i>Grotesques de la musique</i>. J'espère réussir +pour vous.</p> + +<p>Adieu; je vous écrirai plus au long la semaine prochaine avant de partir +pour Bade.</p> + +<h2><a name="LXXXIX" id="LXXXIX"></a>LXXXIX</h2> + +<p class="r"> +Vendredi, août 1861.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Après trois rendez-vous manqués (non par moi), M. Bourdilliat a fini par +me donner une réponse évasive, qui équivaut à un refus. Michel Lévy +n'est pas de retour; il sera sans doute à Paris quand je reviendrai de +Bade; alors j'essayerai auprès de lui.</p> + +<p>Je suis si malade aujourd'hui, que la force me manque pour vous en +écrire davantage. Tout cela m'irrite comme doivent irriter les choses +absurdes.</p> + +<p>Je pars lundi prochain.<a name="page_233" id="page_233"></a></p> + +<h2><a name="XC" id="XC"></a>XC</h2> + +<p class="r"> +8 février 1862.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous réponds à la hâte pour vous remercier d'abord de votre amical +souvenir et pour vous donner, en quelques lignes, les nouvelles que vous +me demandez.</p> + +<p>Comment! je ne vous ai pas écrit depuis mon retour de Bade? voilà qui me +confond. Oui, oui, le concert a été superbe, et j'ai entendu là <i>notre +symphonie</i> d'<i>Harold</i> exécutée pour la première fois comme je veux +qu'elle le soit.—Les fragments du <i>Requiem</i> ont produit un effet +terrible; mais nous avions fait huit répétitions.</p> + +<p>Oui, j'ai reçu votre petit livre <i>Jacques Valperga</i>, et je l'ai lu avec +un vif intérêt, malgré le peu de sympathie que m'inspirent ces +personnages si tristement historiques.</p> + +<p>Je suis un peu moins mal portant que de coutume, grâce à un régime +sévère que j'ai adopté.</p> + +<p>Le ministre d'État est en très bonnes dispositions pour moi; il m'a +écrit une lettre de remerciements à propos de la mise en scène +d'<i>Alceste</i>, dont j'ai dirigé à l'Opéra les répétitions. Enfin il a +donné l'ordre à Royer de mettre à l'étude <i>les Troyens</i><a name="page_234" id="page_234"></a> après l'opéra +du Belge Gevaert, qui sera joué au mois de septembre prochain. Je +pourrai donc voir le mien représenté en mars 1863. En attendant, je fais +répéter chez moi, toutes les semaines, l'opéra en deux actes que je +viens de terminer pour le nouveau théâtre de Bade. <i>Béatrice et +Bénédict</i> paraîtra à Bade le 6 août prochain. J'ai fait aussi la pièce, +comme pour <i>les Troyens</i>, et j'éprouve un tourment que je ne connaissais +pas, celui d'entendre <i>dire</i> le dialogue au rebours du bon sens; mais, à +force de seriner mes acteurs, je crois que je viendrai à bout de les +faire parler comme des hommes.</p> + +<p>Adieu, cher ami; voilà toutes mes nouvelles. Je vous serre la main.</p> + +<p>Mille amitiés dévouées.</p> + +<h2><a name="XCI" id="XCI"></a>XCI</h2> + +<p class="r"> +Paris, 30 juin 1862.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je ne vous écris que peu de lignes dans ma désolation. Ma femme vient de +mourir en une demi-minute, foudroyée par une atrophie du cœur. +L'isolement affreux où je suis, après cette brusque et si violente +séparation, ne peut se décrire.<a name="page_235" id="page_235"></a></p> + +<p>Pardonnez-moi de ne pas vous en dire davantage. Adieu, je vous serre la +main.</p> + +<h2><a name="XCII" id="XCII"></a>XCII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 21 août 1862.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>J'arrive de Bade, où mon opéra de <i>Béatrice et Bénédict</i> vient d'obtenir +un grand succès. La presse française, la presse belge et la presse +allemande sont unanimes à le proclamer. Heur ou malheur, j'ai toujours +hâte de vous l'apprendre, assuré que je suis de l'affectueux intérêt +avec lequel vous en recevrez la nouvelle. Malheureusement vous n'étiez +pas là; cette soirée vous eût rappelé celle de <i>l'Enfance du Christ</i>. +Les cabaleurs, les insulteurs étaient restés à Paris. Un grand nombre +d'écrivains et d'artistes, au contraire, avaient fait le voyage. +L'exécution, que je dirigeais, a été excellente, et madame +Charton-Demeur surtout (la Béatrice) a eu d'admirables moments comme +cantatrice et comme comédienne. Eh bien, le croirez-vous, je souffrais +tant de ma névralgie ce jour-là, que je ne m'intéressais à rien, et que +je suis monté au pupitre, devant ce public russe, allemand et français, +pour<a name="page_236" id="page_236"></a> diriger la première représentation d'un opéra dont j'avais fait +les paroles et la musique, sans ressentir la moindre émotion. De ce +sang-froid bizarre est résulté que j'ai conduit mieux que de coutume. +J'étais bien plus troublé à la seconde représentation.</p> + +<p>Bénazet, qui fait toujours les choses grandement, a dépensé un argent +fou en costumes, en décors, en acteurs et choristes pour cet opéra. Il +tenait à inaugurer splendidement le nouveau théâtre. Cela fait ici un +bruit du diable. On voudrait monter <i>Béatrice</i> à l'Opéra-Comique, mais +la Béatrice manque. Il n'y a pas dans nos théâtres une femme capable de +chanter et de jouer ce rôle; et madame Charton part pour l'Amérique.</p> + +<p>Vous ririez si vous pouviez lire les sots éloges que la critique me +donne. On découvre que j'ai de la mélodie, que je puis être joyeux et +même comique. L'histoire des étonnements causés par <i>l'Enfance du +Christ</i> recommence. Ils se sont aperçus que je ne faisais pas de +<i>bruit</i>, en <i>voyant</i> que les instruments brutaux n'étaient pas dans +l'orchestre. Quelle patience il faudrait avoir si je n'étais pas aussi +indifférent!</p> + +<p>Cher ami, je souffre le martyre <i>tous les jours</i> maintenant, de quatre +heures du matin à quatre<a name="page_237" id="page_237"></a> heures du soir. Que devenir? Ce que je vous +dis n'est pas pour vous faire prendre vos propres douleurs en patience; +je sais bien que les miennes ne vous seront pas une compensation. Je +crie vers vous comme on est toujours tenté de crier vers les êtres aimés +et qui nous aiment.</p> + +<p>Adieu, adieu.</p> + +<h2><a name="XCIII" id="XCIII"></a>XCIII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 26 août 1862.<br /> +</p> + +<p>Mon Dieu, cher ami, que votre lettre, qui vient d'arriver, m'a fait de +bien! Remerciez madame Ferrand de sa charitable insistance à me faire +venir près de vous. J'ai un tel besoin de vous voir, que je fusse parti +tout à l'heure, sans une foule de petits liens qui m'attachent ici en ce +moment. Mon fils a donné sa démission de la place qu'il occupait sur un +navire des Messageries impériales, et il paraît, d'après ce que +m'écrivent mes amis de Marseille, qu'il a eu raison de la donner. Le +voilà sur le pavé, il faut lui chercher un nouvel emploi. J'ai d'autres +affaires à terminer, conséquence de la mort de ma femme. En outre, j'ai +à m'occuper de la publication de ma partition de <i>Béatrice</i>, dont je +développe un peu la partie musicale au second acte. Je suis en train<a name="page_238" id="page_238"></a> +d'écrire un trio et un chœur, et je ne puis laisser ce travail en +suspens. Je me hâte de dénouer ou de couper tous les liens qui +m'attachent à l'art, pour pouvoir dire à toute heure à la mort: «Quand +tu voudras!» Je n'ose plus me plaindre quand je songe à vos intolérables +souffrances, et c'est ici le cas d'appliquer l'aphorisme d'Hippocrate: +<i>Ex duobus doloribus simul abortis vehementior obscurat alterum</i>. Des +douleurs pareilles sont-elles donc les conséquences forcées de nos +organisations? Faut-il que nous soyons punis d'avoir adoré le beau toute +notre vie? C'est probable. Nous avons trop bu à la coupe enivrante; nous +avons trop couru vers l'idéal.</p> + +<p>Oh! que vos vers sur le cygne sont beaux! Je les ai pris pour une +citation de Lamartine!</p> + +<p>Vous avez, vous, cher ami, pour vous aider à porter votre croix, une +femme attentive et dévouée!... Vous ne connaissez pas cet affreux duo +chanté à votre oreille, pendant l'activité des jours et au milieu du +silence des nuits, par l'isolement et l'ennui! Dieu vous en garde; c'est +une triste musique!</p> + +<p>Adieu; les larmes qui me montent aux yeux me feraient vous écrire des +choses qui vous attristeraient encore. Mais je vais tâcher de me +libérer, et je ne manquerai pas d'aller vous faire une<a name="page_239" id="page_239"></a> visite, si +courte qu'elle soit, fût-ce en hiver. Je n'ai pas besoin du soleil: il +fait toujours soleil là où je vous vois.</p> + +<p>Adieu encore.</p> + +<h2><a name="XCIV" id="XCIV"></a>XCIV</h2> + +<p class="r"> +Dimanche, midi, 22 février 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je me hâte de répondre à votre lettre, qui vient de me faire un instant +de joie inespérée ce matin. Je vais tout à l'heure diriger un concert où +l'on exécute, pour la seconde fois depuis quinze jours, <i>la Fuite en +Égypte</i> et autres morceaux de ma composition. A la première exécution, +le petit oratorio a excité des transports de larmes, etc., et le +directeur de ces concerts m'a redemandé le tout pour aujourd'hui. Vous +allez bien me manquer au milieu de cet auditoire.</p> + +<p>Je vais répondre en peu de mots à vos questions. J'ai décidément rompu +avec l'Opéra pour <i>les Troyens</i>, et j'ai accepté les propositions du +directeur du Théâtre-Lyrique. Il s'occupe, en ce moment, à faire des +engagements pour composer ma troupe, mon orchestre et mes chœurs. On +commencera les répétitions au mois de mai prochain, pour pouvoir donner +l'ouvrage en décembre.<a name="page_240" id="page_240"></a></p> + +<p><i>Béatrice</i> est gravée, et je vais vous l'envoyer. Je pars le 1<sup>er</sup> +avril pour aller monter cet opéra à Weimar, où la grande-duchesse l'a +demandé pour le jour de sa fête. En août, nous le remonterons à Bade.</p> + +<p>En juin, j'irai à Strasbourg diriger le festival du Bas-Rhin, pour +lequel on étudie <i>l'Enfance du Christ</i> (en entier).</p> + +<p>Je suis toujours malade; ma névralgie a été augmentée, à un point que je +ne saurais dire, par un affreux chagrin que je viens d'avoir encore à +subir. Il y a huit jours, j'eusse été incapable de vous écrire. Je +commence à prendre des forces, et je résisterai encore à cette épreuve. +J'ai eu le cœur arraché par lambeaux.</p> + +<p>Mes amis et mes amies semblent heureusement s'être donné le mot pour +m'entourer de soins et de tendres attentions (sans rien savoir), et la +Providence m'a envoyé de la musique à faire...</p> + +<p>Dans quinze jours, on chantera, au concert du Conservatoire, le duo de +<i>Béatrice</i>: <i>Nuit paisible et sereine</i>. Tout à l'heure, je vais +retrouver ce public enthousiaste de l'autre jour. J'ai un délicieux +ténor qui dit à merveille:</p> + +<p class="c">Les pèlerins étant venus.</p> + +<p>J'ai reçu votre envoi, et j'ai lu avec une grande<a name="page_241" id="page_241"></a> avidité les détails +sur l'isthme de Suez. Quelle fête sera celle de l'ouverture du canal!</p> + +<p>Adieu, cher ami, je n'ai que le temps de m'habiller. L'orchestre a bien +répété hier; je crois qu'il sera superbe.</p> + +<p>Je vous embrasse de tout ce qui me reste de cœur.</p> + +<h2><a name="XCV" id="XCV"></a>XCV</h2> + +<p class="r"> +3 mars 1863.<br /> +</p> + +<p>Cher ami, vous avez bien fait de m'envoyer votre manuscrit; je ferai ce +que vous me demandez, et de tout mon cœur, je vous jure.</p> + +<p>Vos suppositions, au sujet de la cause de mon chagrin, sont heureusement +fausses. Hélas! oui, mon pauvre Louis m'a cruellement tourmenté; mais je +lui ai si complètement pardonné! Nous avons l'un et l'autre réalisé +votre programme. Depuis trois mois, ces tourments-là sont finis. Louis +est remonté sur un vaisseau, il espère être bientôt capitaine. Il est +maintenant au Mexique, prêt à repartir pour la France, où il sera dans +un mois.</p> + +<p>C'est encore d'un amour qu'il s'agit. Un amour qui est venu à moi +souriant, que je n'ai pas cherché,<a name="page_242" id="page_242"></a> auquel j'ai résisté même pendant +quelque temps. Mais l'isolement où je vis, et cet inexorable besoin de +tendresse qui me tue, m'ont vaincu; je me suis laissé aimer, puis j'ai +aimé bien davantage, et une séparation volontaire des deux parts est +devenue nécessaire, forcée; séparation complète, sans compensation, +absolue comme la mort...—Voilà tout. Et je guéris peu à peu; mais la +santé est si triste.</p> + +<p>N'en parlons plus...</p> + +<p>Je suis bien heureux que ma <i>Béatrice</i> vous plaise. Je vais partir pour +Weimar, où on l'étudie en ce moment. J'y dirigerai quelques +représentations de cet opéra dans les premiers jours d'avril, et je +reviendrai dans ce désert de Paris. On devait chanter au Conservatoire, +dimanche prochain, le duo <i>Nuit paisible</i>; mais voilà que mes deux +chanteuses m'écrivent pour me prier de remettre cela au concert du 28, +et j'ai dû y consentir.</p> + +<p>Je serais fort anxieux en ce moment, si je pouvais l'être encore, au +sujet de l'arrivée de ma Didon. Madame Charton-Demeur est en mer, +revenant de la Havane, et j'ignore si elle accepte les propositions que +lui a faites le directeur du Théâtre-Lyrique; et, sans elle, l'exécution +des <i>Troyens</i> est impossible. Enfin, qui vivra verra. Mais la Cassandre? +On dit qu'elle a de la voix et<a name="page_243" id="page_243"></a> un sentiment assez dramatique. Elle est +encore à Milan; c'est une dame Colson, que je ne connais pas. Comment +dira-t-elle cet air que madame Charton dit si bien:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Malheureux roi! dans l'éternelle nuit,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">C'en est donc fait, tu vas descendre.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux rien comprendre</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Malheureux peuple, à l'horreur qui me suit.</span></td></tr> +</table> + +<p>Mais madame Charton ne peut pas jouer deux rôles, et celui de Didon est +encore le plus grand et le plus difficile.</p> + +<p>Faites des vœux, cher ami, pour que mon indifférence pour tout devienne +complète, car, pendant les huit ou neuf mois de préparatifs que <i>les +Troyens</i> vont nécessiter, j'aurais cruellement à souffrir si je me +passionnais encore.</p> + +<p>Adieu; quand j'aperçois sur ma table, en me levant, votre chère +écriture, je suis rasséréné pour le reste du jour. Ne l'oubliez pas.</p> + +<h2><a name="XCVI" id="XCVI"></a>XCVI</h2> + +<p class="r"> +30 mars 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je n'ai que le temps de vous remercier de votre lettre, que je viens de +recevoir. Je pars tout à l'heure pour Weimar, et, en outre, je suis +dans<a name="page_244" id="page_244"></a> une crise de douleurs si violentes, que je ne puis presque pas +écrire. J'espère que je pourrai vous donner de bonnes nouvelles de la +<i>Béatrice</i> allemande. L'intendant m'a écrit, il y a trois jours, que +tout va bien.</p> + +<p>Dimanche dernier, au sixième concert du Conservatoire, madame Viardot et +madame Van Denheuvel ont chanté le duo <i>Nuit paisible</i>, devant ce public +ennemi des vivants et si plein de préventions. Le succès a été +foudroyant; on a redemandé le morceau; la salle entière applaudissait. A +la seconde fois, il y a eu une interruption par les dames émues à +l'endroit:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tu sentiras couler les tiennes à ton tour</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le jour où tu verras couronner ton amour.</span></td></tr> +</table> + +<p>Cela fait un tapage incroyable.</p> + +<p>Je laisse le directeur du Théâtre-Lyrique occupé à faire les engagements +pour <i>les Troyens</i>. C'est la Didon qui demande une somme folle qui nous +arrête. Cassandre est engagée.</p> + +<p>Adieu, cher bon ami.</p> + +<p>Mon Dieu, que je souffre donc! Et je n'ai pas le temps pourtant.</p> + +<p>Adieu encore.<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<h2><a name="XCVII" id="XCVII"></a>XCVII</h2> + +<p class="r"> +Weimar, 11 avril 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p><i>Béatrice</i> vient d'obtenir ici un grand succès. Après la première +représentation, j'ai été complimenté par le grand-duc et la grande +duchesse, et surtout par la reine de Prusse, qui ne savait quelles +expressions employer pour dire son ravissement.</p> + +<p>Hier, j'ai été rappelé deux fois sur la scène par le public après le +premier acte et après le deuxième. Après le spectacle, je suis allé +souper avec le grand-duc, qui m'a comblé de gracieusetés de toute +espèce. C'est vraiment un Mécène incomparable. Pour demain, il a +organisé une soirée intime où je lirai le poème des <i>Troyens</i>. Les +artistes de Weimar et ceux qui étaient accourus des villes voisines, et +même de Dresde et de Berlin, m'ont donné un immense bouquet.</p> + +<p>Demain, je pars pour Löwenberg, où le prince de Hohenzollern m'a invité +à venir diriger un concert dont il a fait le programme et qui est +composé de mes symphonies et ouvertures.<a name="page_246" id="page_246"></a></p> + +<p>Puis je retournerai à Paris, où je vous prie de me donner de vos +nouvelles.</p> + +<p>Trouverai-je <i>les Troyens</i> en répétition?... j'en doute. Quand je suis +loin, rien ne va.</p> + +<p>Je serai bien content de recevoir un joli petit volume, celui de +<i>Traître ou Héros</i>? Sera-t-il bientôt prêt?</p> + +<p>Hier au soir, j'ai pris, dans ma joie, la liberté d'embrasser ma +Béatrice, qui est ravissante. Elle a paru un peu surprise d'abord; puis, +me regardant bien en face: «Oh! a-t-elle dit, il faut que je vous +embrasse aussi, moi!»</p> + +<p>Si vous saviez comme elle a bien dit son</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_246.png" width="282" height="90" alt="notation musicale: Il m'en souvient!" title="" /> +</p> + +<p>On me fait beaucoup d'éloges du travail du traducteur. Quant à moi, je +l'ai surpris, malgré mon ignorance de la langue allemande, en flagrant +délit d'infidélité en maint endroit. Il s'excuse mal, et cela m'irrite. +C'est le même qui traduit mon livre <i>A travers chants</i>. Or figurez-vous +que, dans cette phrase: «Cet adagio semble avoir été soupiré par +l'archange Michel, un soir où, saisi d'un accès de mélancolie, il +contemplait les mondes, debout au seuil de l'empyrée;» il a pris +l'archange Michel pour <i>Michel-Ange</i>, le<a name="page_247" id="page_247"></a> grand artiste florentin. Voyez +le galimatias insensé qu'une telle substitution de personne doit faire +dans la phrase allemande. N'y a-t-il pas de quoi pendre un tel +traducteur?... Mais quoi! il m'est si dévoué, c'est un si excellent +garçon!</p> + +<p>Dieu vous garde de voir traduire votre <i>Héros</i>: on en ferait un traître! +ou votre <i>Traître</i>: on en ferait un héros!</p> + +<p>Mille amitiés dévouées.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Tâchez, cher ami, que je trouve sur ma table, à mon retour, une lettre +de vous.</p> + +<h2><a name="XCVIII" id="XCVIII"></a>XCVIII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 9 mai 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis ici depuis dix jours. J'ai reçu votre lettre ce matin; j'allais +vous répondre longuement (j'ai tant de choses à vous dire!), quand il +m'a fallu aller à l'Institut. J'en reviens très fatigué et très +souffrant; je ne prends que le temps de vous envoyer dix lignes, puis je +vais me coucher jusqu'à six heures. Vous ai-je raconté mon pèlerinage à +Lowenberg, l'exécution de mes symphonies par l'orchestre du prince de +Hohenzollern? Je ne sais.</p> + +<p>Le matin de mon départ, ce brave prince m'a<a name="page_248" id="page_248"></a> dit en m'embrassant: «Vous +retournez en France, vous y trouverez des gens qui vous aiment..., +dites-leur que je les aime.»</p> + +<p>Ah! j'ai eu une furieuse émotion le jour du concert, quand, après +l'adagio (la scène d'amour) de <i>Roméo et Juliette</i>, le maître de +chapelle, tout lacrymant, s'est écrié en français: «Non, non, non, il +n'y a rien de plus beau!» Alors tout l'orchestre de se lever debout, et +les fanfares de retentir, et un immense applaudissement... Il me +semblait voir luire dans l'air le sourire serein de Shakspeare, et +j'avais envie de dire: <i>Father, are you content?</i></p> + +<p>Je croîs vous avoir raconté le succès de <i>Béatrice</i> à Weimar.</p> + +<p>Rien encore de commencé pour <i>les Troyens</i>; une question d'argent arrête +tout. Puisque vous désirez connaître cette grosse partition, je ne puis +résister au désir de vous l'envoyer. J'ai donc donné à relier ce matin +une bonne épreuve, et vous l'aurez d'ici à huit à dix jours. Non, tout +ne se passe pas à Troie. C'est écrit dans le système des <i>Histoires</i> de +Shakspeare, et vous y retrouverez même, au dénouement, le sublime: +<i>Oculisque errantibus alto, quæsivit cœlo lucem ingemuitque repertâ</i>. +Seulement je vous prie, cher ami, de ne pas laisser sortir de vos mains<a name="page_249" id="page_249"></a> +cet exemplaire, l'ouvrage n'étant pas publié.</p> + +<p>Je pars le 15 juin pour Strasbourg, où je vais diriger <i>l'Enfance du +Christ</i> au festival du Bas-Rhin, le 22.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> août, je repartirai pour Bade, où nous allons remonter +<i>Béatrice</i>.</p> + +<p>Le prince de Hohenzollern m'a donné sa croix. La grand-duc de Weimar a +voulu absolument écrire à sa cousine la duchesse de Hamilton (à mon +sujet) une lettre destinée à être mise sous les yeux de l'empereur. La +lettre a été lue, et l'on m'a fait venir au ministère, et j'ai dit tout +ce que j'avais sur le cœur, sans gazer, sans ménager mes expressions, +et l'on a été forcé de convenir que j'avais raison, et... il n'en sera +que cela. Pauvre grand-duc! il croit impossible qu'un souverain ne +s'intéresse pas aux arts... Il m'a bien grondé de ne plus vouloir rien +faire.</p> + +<p>—Le bon Dieu, m'a-t-il dit, ne vous a pas donné de telles facultés pour +les laisser inactives.</p> + +<p>Il m'a fait lire <i>les Troyens</i>, un soir à la cour, devant une vingtaine +de personnes comprenant bien le français. Cela a produit beaucoup +d'effet.</p> + +<p>Adieu, cher ami; rappelez-moi au souvenir de madame Ferrand et de votre +frère.</p> + +<p>Je suis malade et avide de sommeil.<a name="page_250" id="page_250"></a></p> + +<h2><a name="XCIX" id="XCIX"></a>XCIX</h2> + +<p class="r"> +Paris, 4 juin 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher bon ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis fâché de vous avoir causé une fatigue; je vois bien, à la +physionomie tremblée de vos lettres, que votre main était mal assurée en +m'écrivant. Je vous en prie donc, gardez-vous de m'envoyer de longues +appréciations de mes tentatives musicales. Cela ressemblerait à des +feuilletons, et je sais trop ce que ces horribles choses coûtent à +écrire, même quand on est joyeux et bien portant; <i>miseris succurrere +disco</i>. Il me suffit de vous avoir un instant distrait de vos +souffrances.</p> + +<p>Nous voilà enfin, Carvalho et moi, attelés à cette énorme machine des +<i>Troyens</i>. J'ai lu la pièce, il y a trois jours, au personnel assemblé +du Théâtre-Lyrique, et les répétitions des chœurs vont commencer. Les +négociations entamées avec madame Charton-Demeur ont abouti; elle est +engagée pour jouer le rôle de Didon. Cela fait un grand remue-ménage +dans le monde musical de Paris. Nous espérons pouvoir être prêts au +commencement de décembre. Mais j'ai dû consentir<a name="page_251" id="page_251"></a> à laisser représenter +les trois derniers actes seulement, qui seront divisés en cinq et +précédés d'un prologue que je viens de faire, le théâtre n'étant ni +assez riche ni assez grand pour mettre en scène <i>la Prise de Troie</i>. La +partition paraîtra néanmoins telle que vous l'avez, avec un prologue en +plus. Plus tard, nous verrons si l'Opéra s'avisera pas de donner <i>la +Prise de Troie</i>.</p> + +<p>Adieu, cher ami. Portez-vous bien.</p> + +<h2><a name="C" id="C"></a>C</h2> + +<p class="r"> +Paris, 27 juin 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>J'arrive de Strasbourg moulu, ému... <i>L'Enfance du Christ</i>, exécutée +devant un vrai <i>peuple</i>, a produit un effet immense. La salle, +construite <i>ad hoc</i> sur la place Kléber, contenait huit mille cinq cents +personnes, et néanmoins on entendait de partout. On a pleuré, on a +acclamé, interrompu involontairement plusieurs morceaux. Vous ne sauriez +vous imaginer l'impression produite par le chœur mystique de la fin: «O +mon âme!» C'était bien là l'extase religieuse que j'avais rêvée et +ressentie en écrivant. Un chœur<a name="page_252" id="page_252"></a> sans accompagnement de deux cents +hommes et de deux cents cinquante jeunes femmes, exercés pendant trois +mois! On n'a pas baissé d'un demi-quart de ton. On ne connaît pas ces +choses-là à Paris. Au dernier <i>Amen</i>, à ce pianissimo, qui semble se +perdre dans un lointain mystérieux, une acclamation a éclaté à nulle +autre comparable; seize mille mains applaudissaient. Puis une pluie de +fleurs... et des manifestations de toute espèce. Je vous cherchais de +l'œil dans cette foule.</p> + +<p>J'étais bien malade, bien exténué par mes douleurs névralgiques... il +faut tout payer... Comment vont les vôtres (douleurs)? Vous paraissez +bien souffrant dans votre dernière lettre. Donnez-moi de vos nouvelles +<i>en trois lignes</i>.</p> + +<p>Me voilà replongé dans la double étude de <i>Béatrice</i> et des <i>Troyens</i>. +Madame Charton-Demeur s'est passionnée pour son rôle de Didon à en +perdre le sommeil. Que les dieux la soutiennent et l'inspirent: <i>Di +morientis Elyssæ!</i> Mais je ne cesse de lui répéter:</p> + +<p>—N'ayez peur d'aucune de mes audaces, et ne pleurez pas!</p> + +<p>Malgré l'avis de Boileau, <i>pour me tirer des pleurs, il ne faut pas +pleurer</i>.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Je serai à Bade pour remonter <a name="page_253" id="page_253"></a><i>Béatrice</i> du 1<sup>er</sup> août au 10, +et <i>bien seul</i>. Si vous en aviez la force, vous feriez œuvre pie de +m'envoyer là quelques lignes, poste restante.</p> + +<p><i>Mon directeur</i>, Carvalho, vient enfin d'obtenir pour le Théâtre-Lyrique +une subvention de cent mille francs. Il va marcher sans peur maintenant; +ses peintres, ses décorateurs, ses choristes sont à l'œuvre; son +enthousiasme pour <i>les Troyens</i> grandit. L'année a été brillante dès le +commencement; sera-t-elle de même à sa fin? Faites des vœux!</p> + +<h2><a name="CI" id="CI"></a>CI</h2> + +<p class="r"> +8 juillet 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Ce n'est pas ma faute, j'ai la conscience bien nette au sujet de la +peine que vous avez prise de m'écrire une si longue et si éloquente +lettre. Je vous avais même prié de n'en rien faire. Écrire des +<i>feuilletons</i> sans y être forcé!... et malade et souffrant comme vous +êtes!... Mais, heureusement, je n'ai plus rien à vous envoyer. J'ai reçu +le petit volume (trop petit) d'<i>Ephisio</i>. Je l'emporterai avec moi à +Bade, afin de le donner à Théodore Anne, si je le trouve. Il peut en +effet<a name="page_254" id="page_254"></a> écrire quelque chose de bien senti là-dessus. Vous m'enverriez un +autre exemplaire. C'est par Cuvillier-Fleury que je voudrais voir +apprécier <i>Traître ou Héros</i> dans le <i>Journal des Débats</i>. Mais tout ce +monde-là est insaisissable. Il y a près d'un an que je n'ai vu Fleury; +il n'est que rarement à Paris. Le <i>Journal des Débats</i> est très +dédaigneux à mon endroit; on n'y parle presque jamais de ce qui +m'intéresse le plus...</p> + +<p>Je ne vous écris que ces quelques mots pour vous gronder de m'avoir +envoyé tant de si belles choses. Je vous quitte pour aller faire répéter +mon <i>Anna soror</i>, qui me donne des inquiétudes<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. Cette jeune femme est +belle, sa voix de contralto est magnifique; mais elle est l'antimusique +incarnée; je ne savais pas qu'il existât un si singulier genre de +monstres. Il faut lui apprendre tout, note par note, en recommençant +cent fois. Et il faut que je la style un peu pour une répétition qui +aura lieu chez moi dans quelques jours avec madame Charton-Demeurs. +Didon se fâcherait si la <i>soror</i> ne savait pas son duo <i>Reine d'un jeune +empire</i>, qu'elle chante, elle, si admirablement. Après quoi, nous irons, +Carvalho et moi, chez Flaubert, l'auteur de <i>Salammbô</i>, le consulter +pour les costumes carthaginois.<a name="page_255" id="page_255"></a></p> + +<p>Ne me donnez plus de regrets... J'ai dû me résigner. Il n'y a plus de +Cassandre. On ne donnera pas <i>la Prise de Troie</i>; les deux premiers +actes sont supprimés pour le moment. J'ai dû les remplacer par un +prologue, et nous commençons seulement à Carthage. Le Théâtre-Lyrique +n'est pas assez grand ni assez riche, et cela durait trop longtemps. En +outre, je ne pouvais trouver une Cassandre.</p> + +<p>Tel qu'il est, ainsi mutilé, l'ouvrage avec son prologue, et divisé +néanmoins en cinq actes, durera de huit heures à minuit, à cause des +décors compliqués de la forêt vierge et du tableau final, le bûcher et +l'apothéose du Capitole romain.</p> + +<h2><a name="CII" id="CII"></a>CII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 24 juillet 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>J'ai vu, il y a quelques jours, M. Théodore Anne; je lui ai parlé de +votre livre, et il m'a promis d'en faire le sujet d'un article dans +<i>l'Union</i>. En conséquence, je lui ai porté le volume. Il s'agit +maintenant de voir quand il tiendra parole.</p> + +<p>Lisez-vous régulièrement <i>l'Union</i>?<a name="page_256" id="page_256"></a></p> + +<p>Je parlerai aussi à Cuvillier-Fleury aussitôt que je pourrai le joindre. +On m'a rendu l'autre exemplaire de <i>Traître ou Héros</i>, je le lui +donnerai.</p> + +<p>Adieu; je vais tout à l'heure avoir une répétition de mes trois +cantatrices, chez moi; je n'ai que le temps de vous serrer la main. Je +ne partirai pour Bade que le 1<sup>er</sup> août.</p> + +<p>Tout à vous.</p> + +<h2><a name="CIII" id="CIII"></a>CIII</h2> + +<p class="r"> +Mardi, 28 juillet 1863.<br /> +</p> + +<p>Quelle belle chose que la poste! nous causons ensemble à distance, pour +quatre sous. Y a-t-il rien de plus charmant?</p> + +<p>Mon fils est arrivé hier du Mexique, et, comme il a obtenu un congé de +trois semaines, je l'emmène avec moi à Bade. Ce pauvre garçon n'est +jamais à Paris quand on exécute quelque chose de mes ouvrages. Il n'a +entendu en tout qu'une exécution du <i>Requiem</i>, quand il avait douze ans. +Figurez-vous sa joie d'assister aux deux représentations de <i>Béatrice</i>. +Il va repartir pour la Vera-Cruz en quittant Bade; mais il sera de +retour au mois de novembre, pour la première des <i>Troyens</i>.</p> + +<p>Non, il ne s'agissait pas de répéter le trio «Je<a name="page_257" id="page_257"></a> vais d'un cœur +aimant...», qui est parfaitement su; il s'agissait de travailler <i>les +Troyens</i>, et j'avais ce jour-là Didon—Anna—et Ascagne. Ces dames +savent maintenant leur rôle; mais c'est dans un mois seulement que tout +le monde répétera <i>chaque jour</i>. J'ai vendu la partition à l'éditeur +Choudens quinze mille francs. C'est bon signe quand on achète d'avance.</p> + +<p>Madame Charton sera une superbe Didon. Elle dit admirablement tout le +dernier acte; à certains passages, comme celui-ci:</p> + +<p class="c">Esclave, elle l'emporte en l'éternelle nuit!</p> + +<p class="nind">elle arrache le cœur.</p> + +<p>Seulement, quand elle veut faire des nuances de pianissimo, elle a +quelques notes qui baissent, et je me fâche pour l'empêcher de chercher +de pareils effets, trop dangereux pour sa voix.</p> + +<p>Je me suis fait deux ennemies de deux amies (madame Viardot et madame +Stoltz), qui, toutes les deux, prétendaient au trône de Carthage. <i>Fuit +Troja...</i> Les chanteurs ne veulent pas reconnaître du temps +l'irréparable outrage.</p> + +<p>Adieu, cher ami; je pars dimanche.<a name="page_258" id="page_258"></a></p> + +<h2><a name="CIV" id="CIV"></a>CIV</h2> + +<p class="r"> +Dimanche matin, octobre 1863.<br /> +</p> + +<p>Je reçois votre lettre, et j'ai le temps de vous dire que les +répétitions des <i>Troyens</i> ont un succès foudroyant. Hier, je suis sorti +du théâtre si bouleversé, que j'avais peine à parler et à marcher.</p> + +<p>Je suis fort capable de ne pas vous écrire le soir de la représentation; +je n'aurai pas ma tête.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<h2><a name="CV" id="CV"></a>CV</h2> + +<p class="r"> +Jeudi, 5 novembre 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Succès magnifique; émotion profonde du public, larmes, applaudissements +interminables, et <i>un sifflet</i> quand on a proclamé mon nom à la fin. Le +<i>septuor</i> et le <i>duo d'amour</i> ont bouleversé la salle; on a fait répéter +le <i>septuor</i>. Madame Charton a été superbe; c'est une vraie reine; elle +était transformée; personne ne lui connaissait ce talent dramatique. Je +suis tout étourdi de tant d'embrassades. Il me manquait votre main.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p>Mille amitiés.<a name="page_259" id="page_259"></a></p> + +<h2><a name="CVI" id="CVI"></a>CVI</h2> + +<p class="r"> +10 novembre 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous enverrai plus tard une liasse de journaux qui parlent des +<i>Troyens</i>; je les étudie. L'immense majorité donne à l'auteur +d'enivrants éloges.</p> + +<p>La troisième représentation a eu lieu hier, avec plus d'ensemble et +d'effet que les précédentes. On a redemandé encore le septuor, et une +partie de l'auditoire a redemandé le duo d'amour, trop développé pour +qu'on puisse le redire. Le dernier acte, l'air de Didon, <i>Adieu, fière +cité</i>, et le chœur des prêtres de Pluton, qu'un de mes critiques +appelle le <i>De profundis du Tartare</i>, ont produit une immense sensation. +Madame Charton a été d'un pathétique admirable. Je commence seulement +aujourd'hui à reprendre, comme la reine de Carthage, le <i>calme</i> et la +<i>sérénité</i>. Toutes ces inquiétudes, ces craintes, m'avaient brisé. Je +n'ai plus de voix; je puis à peine faire entendre quelques mots.</p> + +<p>Adieu, cher ami; ma joie redouble en songeant qu'elle devient vôtre.</p> + +<p>Mille amitiés dévouées.<a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<h2><a name="CVII" id="CVII"></a>CVII</h2> + +<p class="r"> +Jeudi 26 novembre 1863.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis toujours au lit. La bronchite est obstinée, et je ne puis voir +représenter mon ouvrage. Mon fils y va tous les deux jours et me rend +compte en rentrant des événements de la soirée. Je n'ose vous envoyer +cette montagne, toujours croissante, de journaux. Vous avez dû lire le +superbe article de Kreutzer dans <i>l'Union</i>. Je suis, en ce moment, en +négociation avec le directeur du Théâtre de la reine, à Londres. Il est +venu entendre <i>les Troyens</i>, et il a la loyauté de s'en montrer +enthousiaste. La partition est déjà vendue à un éditeur anglais. Cela +paraîtra en italien. Voilà toutes mes nouvelles; donnez-moi des vôtres.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p>Mille amitiés.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Le grand-duc de Weimar vient de me faire écrire, par son secrétaire +intime, pour me féliciter sur le succès des <i>Troyens</i>. Sa lettre a paru +partout. N'est-ce pas une attention charmante?<a name="page_261" id="page_261"></a></p> + +<p>On n'est pas plus gracieux, on n'est pas plus prince, on n'est pas plus +intelligent Mécène.</p> + +<p>Vous seriez ainsi, si vous étiez prince.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<h2><a name="CVIII" id="CVIII"></a>CVIII</h2> + +<p class="r"> +14 décembre 1863.<br /> +</p> + +<p>Merci, cher ami, de votre sollicitude. Je tousse toujours jusqu'aux +spasmes et aux vomissements; mais je sors pourtant, et j'ai assisté aux +trois dernières représentations de notre opéra. Je ne vous ai pas écrit +parce que j'avais trop de choses à vous dire. Je ne vous envoie pas de +journaux; mon fils s'est amusé à recueillir les articles admiratifs ou +favorables; il en a maintenant soixante-quatre. J'ai reçu hier une +lettre admirable d'une dame (grecque, je crois), la comtesse Callimachi; +j'en ai pleuré.</p> + +<p>La représentation d'hier soir a été superbe. Madame Charton et Monjanze +se perfectionnent réellement de jour en jour. Quel malheur que nous +n'ayons plus que cinq représentations! madame Charton nous quitte à la +fin du mois; elle avait fait un sacrifice considérable en acceptant +l'engagement du Théâtre-Lyrique pour monter <i>les<a name="page_262" id="page_262"></a> Troyens</i>, et pourtant +elle reçoit six mille francs par mois... Il n'y a pas d'autre Didon en +France; il faut se résigner; mais l'œuvre est connue, c'était là +l'important.</p> + +<p>On va exécuter à Weimar, au concert de la cour, le 1<sup>er</sup> janvier, la +scène entre Chorèbe et Cassandre, au premier acte de la <i>Prise de +Troie</i>.</p> + +<p>J'écris comme un chat; je suis tout hébété. Le sommeil me gagne, il est +midi.</p> + +<p>Adieu, cher ami.</p> + +<h2><a name="CIX" id="CIX"></a>CIX</h2> + +<p class="r"> +8 janvier 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis de nouveau cloué dans mon lit depuis neuf jours. Je profite d'un +moment où je souffre un peu moins pour vous remercier de votre lettre. +Je vous renverrais aussi votre hymne à quatre parties si j'avais la +partition d'<i>Alceste</i>; mais il faudra que je me la fasse prêter. Vos +vers vont à peu près sur la musique; mais il y a quelques syllables de +trop qui vous ont obligé d'altérer la divine mélodie. Je crains aussi +que, pour la facilité du chant, qui ne doit jamais être forcé, vous ne +soyez obligé de baisser le morceau d'une<a name="page_263" id="page_263"></a> tierce mineure (en <i>mi</i> +naturel), surtout si vous avez des voix de soprano sans lesquelles la +moitié de l'effet sera perdu.</p> + +<p>Mon fils est reparti avant-hier.</p> + +<p>Le prétendu poème dont vous me parlez a été écrit par un monsieur qui +s'est prononcé énergiquement en ma faveur.</p> + +<p>Mais, par malheur, ses vers sont si méchants, qu'il devrait se garder de +les montrer aux gens.</p> + +<p>Je n'ai pas la force de vous écrire plus au long; ma tête est comme une +vieille noix creuse.</p> + +<p>Remerciez madame Ferrand de son bon souvenir.</p> + +<p>Adieu, cher ami.</p> + +<h2><a name="CX" id="CX"></a>CX</h2> + +<p class="r"> +12 janvier 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Ne vous impatientez pas, je n'ai pu encore me procurer la grande +partition d'<i>Alceste</i>. On m'a apporté l'autre jour la partition de +piano, que l'arrangeur (le misérable!) s'est permis de modifier +précisément dans la marche. Mais, d'ici à quelques jours vous aurez vos +quatre parties de chant.<a name="page_264" id="page_264"></a></p> + +<p>Je vous répète que vos vers ne vont qu'à peu près. Il ne faut pas tenir +compte des préjugés français pour adapter à cette sublime musique des +vers qui aillent tout à fait bien; le premier vers doit être de <i>neuf</i> +pieds à terminaison féminine, le second de <i>dix</i> pieds à terminaison +masculine, le troisième semblable au premier, le quatrième semblable au +second.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/ill_pg_264.png" width="457" height="261" alt="notation musicale" title="" /> +</p> + +<p>Mais je vous désignerai cela plus clairement en vous envoyant le petit +manuscrit. Sur cette musique, si parfaitement belle, il faut que la +parole puisse aller comme une draperie de Phidias sur le nu de la +statue. Cherchez avec un peu de patience, et vous trouverez. Ils ont +fait des paroles en Angleterre sur ce même chant pour les cérémonies +protestantes; j'aime mieux ne pas les connaître.<a name="page_265" id="page_265"></a></p> + +<p>Le monsieur dont vous me parliez l'autre jour m'a encore adressé des +vers ce matin. Je vous les envoie.</p> + +<p>Je suis toujours dans mon lit, et j'écris comme un chat.... malade.</p> + +<p>Adieu, cher ami.</p> + +<p>Mille amitiés.</p> + +<h2><a name="CXI" id="CXI"></a>CXI</h2> + +<p class="r"> +Jeudi matin, 12 janvier 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je connaissais l'article du <i>Contemporain</i>; l'auteur me l'avait envoyé +avec une très aimable lettre.</p> + +<p>Gaspérini va faire ces jours-ci une conférence publique sur <i>les +Troyens</i>.</p> + +<p>Je viens de corriger la première épreuve de votre hymne; vous recevrez +vos exemplaires dans quelques jours.</p> + +<p>Adieu; mes douleurs sont si fortes ce matin que je ne puis écrire sans +un horrible effort.</p> + +<p>A vous.<a name="page_266" id="page_266"></a></p> + +<h2><a name="CXII" id="CXII"></a>CXII</h2> + +<p class="r"> +17 janvier 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Voilà la chose. C'est mille fois sublime, c'est à faire pleurer les +pierres des temples... Vous n'avez pas besoin de faire un second +couplet, chaque reprise devant se dire deux fois. Ce serait trop long, +et l'effet en souffrirait beaucoup. Vous verrez deux ou trois +changements de syllabes que vous arrangerez comme vous le jugerez +convenable. Les parties n'étant pas toutes parallèles, il a fallu, pour +les ténors et les basses, faire ce changement. Il faut vous dire qu'en +certains endroits, la partie d'alto ténor est fort mal écrite par Glück; +il n'y a pas un élève qui osât montrer à son maître une leçon d'harmonie +aussi maladroitement disposée sous certains rapports. Mais la basse, +l'harmonie et la mélodie sublimisent tout. Je crois, si vous avez des +femmes ou des enfants, que vous pourrez laisser le morceau en sol; mais +il ne faut pas crier; il faut que tout cela s'exhale comme un soupir +d'amour céleste. Sinon, mettez le tout en mi-dièze.</p> + +<p>Adieu.<a name="page_267" id="page_267"></a></p> + +<h2><a name="CXIII" id="CXIII"></a>CXIII</h2> + +<p class="r"> +12 avril 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Merci de votre lettre et des nouvelles à peu près satisfaisantes que +vous me donnez de votre santé. Voilà, je crois, enfin le soleil qui +semble vouloir nous sourire. Nous avons bien besoin de chaleur tous les +deux. Je suis, moi, presque aussi éprouvé que vous par mon infernale +névrose. Je passe dix-huit heures sur vingt-quatre dans mon lit. Je ne +fais plus rien que souffrir; j'ai donné ma démission au journal des +<i>Débats</i>. Je suis aussi d'avis que vous fassiez graver votre hymne avec +la musique de Glück; mais choisissez le meilleur graveur de Lyon, et, +quand vous aurez fait corriger les épreuves, revoyez-les vous-même mot à +mot et note à note. Cela ne coûtera pas grand'chose, et, si les églises +s'en emparent, cela peut rapporter de l'argent. Vous avez tout intérêt à +ne pas le marquer plus de deux francs l'exemplaire. Les frais seront +peut-être d'une trentaine de francs, tout au plus.</p> + +<p>Adieu; me voilà déjà à bout de forces, et je dois terminer ma lettre.</p> + +<p>Mille amitiés dévouées<a name="page_268" id="page_268"></a></p> + +<h2><a name="CXIV" id="CXIV"></a>CXIV</h2> + +<p class="r"> +Paris, 4 mai 1864.<br /> +</p> + +<p>Comment vous trouvez-vous, cher ami? comment la nuit? comment le jour? +Je profite de quelques heures de répit que me laissent aujourd'hui mes +douleurs pour m'informer des vôtres.</p> + +<p>Il fait froid, il pleut; je ne sais quoi de tristement prosaïque plane +dans l'air. Une partie de notre petit monde musical (je suis de +celle-là) est triste; l'autre partie est gaie, parce que Meyerbeer vient +de mourir. Nous devions dîner ensemble la semaine dernière; ce +rendez-vous a été manqué.</p> + +<p>Dites-moi si je vous ai envoyé une partition intitulée <i>Tristia</i>, avec +cette épigraphe d'Ovide:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center"><span style="margin-left: 5em;"><i>Qui viderit illas</i></span></td></tr> +<tr><td align="center"><span style="margin-left: 0em;"><i>De lacrymis factas sentiet esse meis.</i></span></td></tr> +</table> + +<p>Si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai, puisque vous aimez à lire des +choses gaies. Je n'ai jamais entendu cet ouvrage. Je crois que le +premier chœur en prose: «Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive,» +est une chose. Je l'ai fait à Rome en 1831.</p> + +<p>Si nous pouvions causer, il me semble que tout près de votre fauteuil je +vous ferais oublier<a name="page_269" id="page_269"></a> vos souffrances. La voix, le regard ont une +certaine puissance que le papier n'a pas. Avez-vous au moins devant vos +fenêtres des fleurs et des frondaisons nouvelles? Je n'ai rien que des +murs devant les miennes. Du côté de la rue, un roquet aboie depuis une +grande heure, un perroquet glapit, une perruche contrefait le cri des +moineaux; du côté de la cour chantent des blanchisseuses, et un autre +perroquet crie sans relâche: «Portez... arrm!» Que faire? la journée est +bien longue. Mon fils est retourné à son bord, il repartira de +Saint-Nazaire pour le Mexique dans huit jours. Il lisait l'autre semaine +quelques-unes de vos lettres et me félicitait d'être votre ami. C'est un +brave garçon, dont le cœur et l'esprit se développent tard, mais +richement. Heureusement pour moi, j'ai des voisins, presque à ma porte +(musiciens lettrés), qui sont pleins de bonté; je vais souvent chez eux +le soir; on me permet de rester étendu sur un canapé et d'écouter les +conversations sans y prendre trop de part. Il n'y vient jamais +d'imbéciles; mais, quand cela arrive, il est convenu que je puis m'en +aller sans rien dire. Je n'ai pas eu de rage de musique depuis +longtemps; d'ailleurs, Th. Ritter joue en ce moment les cinq concertos +de Beethoven avec un délicieux orchestre tous<a name="page_270" id="page_270"></a> les quinze jours, et je +vais écouter ces merveilles. Notre <i>Harold</i> vient d'être encore donné +avec grand succès à New-York... Qu'est-ce qui passe par la tête de ces +Américains?</p> + +<p>Adieu; ne m'écrivez que six lignes pour ne pas vous fatiguer.</p> + +<h2><a name="CXV" id="CXV"></a>CXV</h2> + +<p class="r"> +Paris, 18 août 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je n'ai pas quitté Paris; mon fils est venu y passer quinze jours près +de moi. J'étais absolument seul, ma belle-mère étant aux eaux de +Luxeuil, et mes amis étant tous partis, qui pour la Suisse, qui pour +l'Italie, etc., etc.</p> + +<p>J'allais vous écrire, quand votre lettre est arrivée. Ce qui a donné du +prix à cette croix d'officier, c'est la lettre charmante par laquelle, +contrairement à l'usage, le maréchal Vaillant me l'a annoncée. Deux +jours après, il y a eu un grand dîner au ministère, où tout ce monde +officiel, et le ministre surtout, m'ont fait mille prévenances. Ils +avaient l'air de me dire: «Excusez-nous de vous avoir oublié.» Il y a, +en effet, vingt-neuf ans que je fus nommé chevalier. Aussi Mérimée,<a name="page_271" id="page_271"></a> en +me serrant la main, m'a-t-il dit: «Voilà la preuve que je n'ai jamais +été ministre.»</p> + +<p>Les félicitations me pleuvent, parce qu'on sait bien que je n'ai jamais +rien demandé en ce genre. Mais c'est un miracle qu'on ait songé à un +sauvage qui ne demandait rien.</p> + +<p>Je suis toujours malade, au moins de deux jours l'un. Pourtant il me +semble souffrir moins depuis quelques jours. Oui, on m'a parlé +dernièrement de reprendre <i>les Troyens</i>; mais cela est fort loin de me +sourire, et je me suis hâté d'en prévenir madame Charton-Demeurs, afin +qu'elle n'accepte pas les offres qu'on va lui faire. Ce Théâtre-Lyrique +est impossible, et son directeur, qui se pose toujours en collaborateur, +plus impossible encore.</p> + +<p>Vous ne me dites pas comment vous traitez votre névrose. Souffrez-vous +raisonnablement ou déraisonnablement? avez-vous du luxe dans vos +douleurs, ou seulement le nécessaire? Pauvre ami, nous pouvons bien dire +tous les deux en parlant l'un de l'autre:</p> + +<p class="c"><i>Misero succurrere disco.</i></p> + +<p>Louis va repartir dans quelques heures; je retomberai dans mon isolement +complet. J'ai<a name="page_272" id="page_272"></a> un mal de tête fou. Rappelez-moi au souvenir de madame +Ferrand et à celui de votre frère. Adieu, très cher ami; je vous +embrasse de tout mon cœur.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Un coup, très facile à prévoir, de la Providence: Scudo, mon +ennemi enragé de la <i>Revue des Deux Mondes</i>, est devenu <i>fou</i>.</p> + +<h2><a name="CXVI" id="CXVI"></a>CXVI</h2> + +<p class="r"> +Paris, 28 octobre 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>En revenant d'un voyage en Dauphiné, j'ai trouvé votre billet, qui m'a +attristé. Vous avez eu de la peine à l'écrire. Pourtant votre jeune ami, +M. Bernard, m'a dit que vous sortiez souvent, appuyé sur le bras de +quelqu'un. Je ne sais que penser... Êtes-vous moins bien depuis peu? +Quant à moi, qui m'étais trouvé mieux d'un séjour à la campagne chez mes +nièces, j'ai été repris par mes douleurs névralgiques, qui me +tourmentent régulièrement de huit heures du matin à trois heures de +l'après-midi, et par un mal de gorge obstiné. Et puis l'ennui et les +chagrins... J'en aurais long à vous écrire. Pourtant,<a name="page_273" id="page_273"></a> d'autre part, il +y a des satisfactions réelles; mon fils est maintenant capitaine; il +commande le vaisseau <i>la Louisiane</i>, en ce moment en route pour le +Mexique; ce pauvre garçon se résigne difficilement à ne me voir que +pendant quelques jours, tous les quatre ou cinq mois; nous avons l'un +pour l'autre une affection inexprimable.</p> + +<p>Quant au monde musical, il est arrivé maintenant à Paris à un degré de +corruption dont vous ne pouvez guère vous faire une idée. Je m'en isole +de plus en plus. On monte en ce moment <i>Béatrice et Bénédict</i> à +Stuttgard; peut-être irai-je en diriger les premières représentations. +On veut aussi me faire aller à Saint-Pétersbourg au mois de mars; mais +je ne m'y déciderai que si la somme offerte par les Russes vaut que +j'affronte encore une fois leur terrible climat. Ce sera alors pour +Louis que je m'y rendrai; car, pour moi, quelques mille francs de plus +ne peuvent changer d'une façon sensible mon existence. Pourtant les +voyages que j'aimerais tant à faire me seraient plus faciles; il en est +un surtout que <i>vous connaissez</i>, que je ferais souvent; car il me +semble bien dur de ne pas nous voir. J'ai été sur le point d'aller vous +trouver à Couzieux pendant que j'étais près de Vienne à la campagne; +puis des affaires m'ont obligé de me rendre à Grenoble, et, le moment<a name="page_274" id="page_274"></a> +de la réouverture du Conservatoire étant venu, j'ai dû rentrer à Paris, +n'ayant point de congé. Auguste Berlioz, que j'ai rencontré à Grenoble, +a dû vous donner de mes nouvelles.</p> + +<p>Je ne sais à quoi attribuer les flatteries dont m'entourent beaucoup de +gens maintenant; on me fait des compliments à trouer des murailles, et +j'ai toujours envie de dire aux flagorneurs: «Mais, monsieur (ou +madame), vous oubliez donc que je ne suis plus critique et que je +n'écris plus de feuilletons?....»</p> + +<p>La monotonie de mon existence a été un peu animée il y a trois jours. +Madame Érard, madame Spontini et leur nièce m'avaient prié de leur lire, +un matin où je serais libre, l'<i>Othello</i> de Shakspeare. Nous avons pris +rendez-vous; on a sévèrement interdit la porte du château de la Muette, +qu'habitent ces dames; tous les bourgeois et crétins qui auraient pu +nous troubler ont été consignés, et j'ai lu le chef-d'œuvre d'un bout à +l'autre, en me livrant comme si j'eusse été seul. Il n'y avait que six +personnes pour auditoire, et toutes ont pleuré splendidement.</p> + +<p>Mon Dieu, quelle foudroyante révélation des abîmes du cœur humain! quel +ange sublime que cette Désdemona! quel noble et malheureux homme que cet +Othello! et quel affreux démon<a name="page_275" id="page_275"></a> que cet Iago! Et dire que c'est une +créature de notre espèce qui a écrit cela!</p> + +<p>Comme nous nous électriserions tous les deux, si nous pouvions lire +ensemble ces sublimités de temps en temps!</p> + +<p>Il faut une longue étude pour se bien mettre au point de vue de +l'auteur, pour bien comprendre et suivre les grands coups d'aile de son +génie. Et les traducteurs sont de tels ânes! J'ai corrigé sur mon +exemplaire je ne sais combien de bévues de M. Benjamin Laroche, et c'est +encore celui-ci qui est resté le plus fidèle et le moins ignorant.</p> + +<p>Liszt est venu passer huit jours à Paris; nous avons dîné ensemble deux +fois, et, toute conversation musicale ayant été prudemment écartée, nous +avons passé quelques heures charmantes. Il est reparti pour Rome, où il +joue de la <i>musique de l'avenir</i> devant le pape, qui se demande ce que +cela veut dire.</p> + +<p>Le succès de <i>Roland à Roncevaux</i>, à l'Opéra, dépasse (comme recette) +tout ce qu'on a jamais vu. C'est une œuvre de mauvais amateur, d'une +platitude incroyable; l'auteur ne sait rien; aussi est-il épouvanté de +sa chance. Mais la légende est admirable, et il a su en tirer parti. +L'Empereur est allé l'entendre deux fois dans la même<a name="page_276" id="page_276"></a> semaine; il a +fait venir l'auteur<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> dans sa loge, il a donné le ton à la critique, +le chauvinisme lui a fait l'application du nom de Charlemagne, et allez +donc!</p> + +<p><i>Commedianti!</i> Shakspeare a bien raison: <i>The world is a theater</i>. Quel +bonheur de n'avoir pas été obligé de rendre compte de cette chose!</p> + +<p>Vous savez que notre bon Scudo, mon insulteur de la <i>Revue des Deux +Mondes</i>, est mort, mort fou furieux. Sa folie, à mon avis, était +manifeste depuis plus de quinze ans.</p> + +<p>La mort a du bon, beaucoup de bon; il ne faut pas médire d'elle.</p> + +<p>Adieu, cher, très cher ami; puisque nous vivons encore, ne restons +jamais bien longtemps sans nous dire ce que nous devenons.</p> + +<h2><a name="CXVII" id="CXVII"></a>CXVII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 10 novembre 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Puisque mes lettres vous font plaisir, je ne vois pas pourquoi je me +refuserais le bonheur de vous écrire. Que puis-je faire de mieux? +Certainement rien. Je me sens toujours moins malheureux<a name="page_277" id="page_277"></a> quand j'ai +causé avec vous ou quand vous m'avez parlé. J'admire de plus en plus +notre civilisation, avec ses postes, ses télégraphes, sa vapeur, son +électricité, esclaves de la volonté humaine, qui permettent à la pensée +d'être transmise si rapidement.</p> + +<p>On devrait bien découvrir aussi quelque moyen d'empêcher que cette +pensée fût si triste en général. Le seul que nous connaissions jusqu'à +présent, c'est d'être jeune, aimé, libre et amant des beautés de la +nature et du grand art. Nous ne sommes plus, vous et moi, ni jeunes, ni +aimés, ni libres, ni même bien portants; contentons-nous donc et +réjouissons-nous de ce qui nous reste. Hippocrate a dit: «ars longa,» +nous devons dire: «ars æterna,» et nous prosterner devant son éternité.</p> + +<p>Il est vrai que cette adoration de l'art nous rend cruellement exigeants +et double pour nous le poids de la vie vulgaire, qui est, hélas! la vie +réelle. Que faire? espérer? désespérer? se résigner? dormir? mourir? +<i>Non so.</i> Que sais-je? Il n'y a que la foi qui sauve. Il n'y a que la +foi qui perd. Le monde est un théâtre. Quel monde? La terre? le beau +monde? Et les autres mondes, y a-t-il aussi là des comédiens? Les drames +y sont-ils aussi douloureux ou aussi visibles que chez<a name="page_278" id="page_278"></a> nous? Ces +théâtres sont-ils aussi tard éclairés, et les spectateurs y ont-ils le +temps de vieillir avant d'y voir clair?...</p> + +<p>Inévitables idées, roulis, tangage du cœur! misérable navire qui sait +que la boussole elle-même l'égare pendant les tempêtes! <i>Sunt lacrymæ +rerum.</i></p> + +<p>Croiriez-vous, mon cher Humbert, que j'ai la faiblesse de ne pouvoir +prendre mon parti du passé? Je ne puis comprendre pourquoi je n'ai pas +connu Virgile; il me semble que je le vois rêvant dans sa villa de +Sicile; il dut être doux, accueillant, affable. Et Shakspeare, le grand +indifférent, impassible comme le miroir qui réflète les objets. Il a dû +pourtant avoir pour tout une pitié immense. Et Beethoven, méprisant et +brutal, et néanmoins doué d'une sensibilité si profonde. Il me semble +que je lui eusse tout pardonné, ses mépris et sa brutalité. Et Glück le +superbe!...</p> + +<p>Envoyez-moi la marche d'<i>Alceste</i> avec vos paroles; je trouverai le +moyen de la faire graver, sans que cela vous coûte rien. On ne vous +payera pas vos vers, mais on ne vous battra pas non plus pour les avoir +faits.</p> + +<p>La semaine dernière, M. Blanche, le médecin de la maison de fous de +Passy, avait réuni un<a name="page_279" id="page_279"></a> nombreux auditoire de savants et d'artistes, pour +fêter l'anniversaire de la première représentation des <i>Troyens</i>. J'ai +été invité sans me douter de ce qu'on tramait. Gounod s'y trouvait, +<i>Doli fabricator Epeus</i>; il a chanté avec sa faible voix, mais son +profond sentiment, le duo «O nuit d'ivresse». Madame Barthe Banderali +chantait Didon; puis Gounod a chanté seul la chanson d'Hylas. Une jeune +dame a joué les airs de danse, et l'on m'a fait <i>dire</i>, sans musique, la +scène de Didon: «Va, ma sœur, l'implorer,» et je vous assure que le +passage virgilien a produit un grand effet:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Terque quaterque manu pectus percussa decorum</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Flaventesque abscissa comas.</span></td></tr> +</table> + +<p>Tout ce monde savait ma partition à peu près par cœur. Vous nous +manquiez.</p> + +<p>Adieu, très cher ami.</p> + +<h2><a name="CXVIII" id="CXVIII"></a>CXVIII</h2> + +<p class="r"> +12 décembre 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je commençais à être un peu inquiet de vous; ce n'est rien: il ne s'agit +que de douleurs nouvelles. Je vais faire graver votre hymne. Il y<a name="page_280" id="page_280"></a> aura +peut-être un peu de retard; les ouvriers graveurs et imprimeurs se sont +mis en grève, et il faut que cette crise se passe. J'ai arrangé les +paroles dans une mesure où vous les aviez laissées en blanc; mais il +faut que vous changiez encore quelques mots; le premier, par exemple, +est impossible; la syllabe muette <i>Je</i> est choquante sur une aussi +grosse note. Cela gâte tout à fait le début.</p> + +<p>Le premier vers du second couplet, au contraire, va très bien. Il +faudrait l'imiter. Une autre invocation <i>ô</i> ferait merveille. Et puis, +tâchez de corriger <i>en ce jour</i> et <i>dès ce jour</i> dans le même couplet.</p> + +<p>Il y a encore une faute de prosodie aux deux parties qui disent:</p> + +<p class="c">Inef-fable ivresse.</p> + +<p>L'inverse irait mieux:</p> + +<p class="c">Ivres-se ineffable.</p> + +<p>Mais cela détruit le vers. Revoyez cela; il faut que vos paroles, dont +le sentiment est si beau, se collent à la musique d'une façon +irréprochable.</p> + +<p>Je viens de recevoir de Vienne une dépêche télégraphique du directeur de +l'Académie de chant. Il m'apprend que, <i>hier</i>, pour fêter mon<a name="page_281" id="page_281"></a> jour de +naissance, 11 décembre, on a exécuté, au concert de sa société, le +double chœur de <i>la Damnation de Faust</i>: «Villes entourées de murs et +remparts.—<i>Jam nox stellata velamina pandit.</i>» Le chœur a été bissé +avec des acclamations immenses.</p> + +<p>N'est-ce pas une cordiale attention allemande?</p> + +<p>Adieu; renvoyez-moi vos corrections quand vous les aurez bien faites. Il +faut que cela soit pur comme un diamant.</p> + +<p>A vous.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>P.-S.—On ne peut pas dire non plus <i>ve</i>-nez, (ni <i>de ne</i>) <i>pou</i>-voir, +c'est énorme.</p> + +<p>Pourquoi ne mettez-vous pas votre nom sur le titre? Il faut l'y mettre.</p> + +<p>Je crois aussi qu'il est nécessaire de transposer le morceau <i>en fa</i>; il +y a des mesures qui montent trop pour les soproni et les ténors; et cela +doit se chanter sans le moindre effort.</p> + +<p>Que vous fait Jouvin? A-t-il écrit quelques nouvelles injures? C'est un +parent des Gauthier de Grenoble, qui <i>fait</i> dans <i>le Figaro</i>.</p> + +<p>Louis n'est pas encore revenu du Mexique. Il m'a écrit de la Martinique. +Il a sauvé son navire au milieu d'une tempête qui a duré quatre jours et +a tout brisé à son bord. En arrivant aux<a name="page_282" id="page_282"></a> Antilles, il a été félicité +par les autorités et nommé capitaine définitif.</p> + +<p>Adieu à vous et aux vôtres. Si cela vous fatigue trop d'écrire, priez +votre frère de vous remplacer.</p> + +<h2><a name="CXIX" id="CXIX"></a>CXIX</h2> + +<p class="r"> +Paris, 23 décembre 1864.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Vos paroles sont parfaites, et tout va fort bien. Je viens de parler à +Brandus, qui consent volontiers à graver l'hymne et qui vous en donnera +vingt exemplaires. Son imprimeur ne fait pas partie de la grève, et l'on +pourra se mettre tout de suite à cette petite publication. Mon copiste +transpose le morceau en <i>fa</i>, et je mettrai les paroles demain sous sa +copie; après quoi, je talonnerai le graveur pour qu'il se hâte. Brandus, +au moyen de sa <i>Gazette musicale</i>, pourra faire connaître et pousser la +chose. Le titre sera comme vous le voulez.</p> + +<p>Je viens de vous envoyer un numéro de <i>la Nation</i>, où Gasperini a écrit +deux colonnes sur l'affaire des <i>Troyens</i> au Conservatoire.<a name="page_283" id="page_283"></a></p> + +<p>Je ne connaissais pas la lettre de Glück. Où diable l'avez-vous trouvée?</p> + +<p>Il en fut toujours ainsi partout. Beethoven a été bien plus insulté +encore que Glück. Weber et Spontini ont eu le même honneur. M. de +Flotow, auteur de <i>Martha</i>, n'a eu que des panégyristes. Ce plat opéra +est joué dans toutes les langues, sur tous les théâtres du monde. Je +suis allé l'autre jour entendre la ravissante petite Patti, qui jouait +<i>Martha</i>; en sortant de là, il me semblait être couvert de puces comme +quand on sort d'un pigeonnier; et j'ai fait dire à la merveilleuse +enfant que je lui pardonnais de m'avoir fait entendre une telle +platitude, mais que je ne pouvais faire davantage.</p> + +<p>Heureusement, il y a là dedans le délicieux air irlandais <i>The last rose +of summer</i>, qu'elle chante avec une simplicité poétique qui suffirait +presque, par son doux parfum, à désinfecter le reste de la partition.</p> + +<p>Je vais transmettre à Louis vos félicitations, et il y sera bien +sensible; car il a lu de vos lettres, et il m'a, lui aussi, félicité +d'avoir un ami tel que vous.</p> + +<p>Adieu.<a name="page_284" id="page_284"></a></p> + +<h2><a name="CXX" id="CXX"></a>CXX</h2> + +<p class="r"> +25 janvier 1865.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>On vient de m'apporter la dernière épreuve de votre hymne. Il n'y a +enfin plus de fautes. On va imprimer, et vous recevrez prochainement vos +exemplaires.</p> + +<p>Dimanche dernier, notre ouverture des <i>Francs Juges</i>, exécutée au cirque +Napoléon par le grand orchestre des concerts populaires, devant quatre +mille personnes, a produit un effet gigantesque. Mes <i>deux siffleurs</i> +ordinaires n'ont pas manqué de venir et de lancer leurs coups de sifflet +après la troisième salve d'applaudissements, ce qui en a excité trois +autres plus violentes que les premières, et un immense cri de <i>bis</i>. En +sortant, on m'arrêtait sur le bouvleard, des dames se faisaient +présenter à moi, des jeunes gens inconnus venaient me serrer la main. +C'était curieux. C'est vous, mon cher ami, qui m'avez fait écrire cette +ouverture, <i>il y a trente-sept ans</i>!</p> + +<p>C'est mon premier morceau de musique instrumentale.</p> + +<p>On vient de m'envoyer un journal américain<a name="page_285" id="page_285"></a> contenant un très bel +article sur l'exécution à New-York de l'ouverture du <i>Roi Lear</i>, sœur +de la précédente. Quel malheur de ne pas vivre cent cinquante ans! comme +on finirait par avoir raison de ces gredins de crétins!</p> + +<p>Que devenez-vous, cher ami, par ce temps infâme de brouillards, de +neige, de pluie, de boue, de vent, de froidure, d'engelures?</p> + +<p>Mes amis, ou connaissances, tombent comme grêle. Nous avons trois +mourants dans notre section à l'Institut. Mon ami Wallace se meurt; +Félicien David de même; Scudo est mort; ce digne fou de Proudhon est +mort. Qu'allons-nous devenir? Heureusement, Azevedo, Jouvin et Scholl +nous restent!</p> + +<p>Adieu; je vous serre la main.</p> + +<h2><a name="CXXI" id="CXXI"></a>CXXI</h2> + +<p class="r"> +8 février 1865.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>On vous a envoyé, il y a huit jours, vingt-quatre exemplaires de votre +hymne; je pense que vous les avez reçus.</p> + +<p>Je me lève; il est six heures de l'après-midi;<a name="page_286" id="page_286"></a> j'ai pris hier des +gouttes de laudanum; je suis tout abruti. Quelle vie! Je parie que vous +êtes plus malade, vous aussi.</p> + +<p>Cependant je sortirai ce soir pour entendre le septuor de Beethoven. Je +compte sur ce chef-d'œuvre pour me réchauffer le sang. Ce sont mes +virtuoses favoris qui l'exécuteront.</p> + +<p>Après-demain, devant un auditoire de cinq personnes, chez Massart, je +lirai <i>Hamlet</i>. En aurai-je la force? Cela dure cinq heures. Il n'y a, +sur les cinq auditeurs, que madame Massart qui ait une vague idée du +chef-d'œuvre. Les autres (qui m'ont prié avec instance de leur faire +cette lecture) ne savent rien de rien.</p> + +<p>Cela me fait presque peur de voir des natures d'artistes subitement +mises en présence de ce grand phénomène de génie. Cela me fait penser à +des aveugles-nés à qui l'on donnerait subitement la vue. Je crois qu'ils +comprendront, je les connais. Mais arriver à quarante-cinq et à +cinquante ans sans connaître <i>Hamlet</i>! avoir vécu jusque-là dans une +mine de houille! Shakspeare l'a dit: «La gloire est comme un cercle dans +l'onde qui va toujours s'élargissant jusqu'à ce qu'il disparaisse tout à +fait.»</p> + +<p>Bonjour, cher ami; je vous serre la main. La poste a la bonté de vous +porter ce billet; je ne<a name="page_287" id="page_287"></a> doute pas qu'elle n'ait aussi celle de me +rapporter de vos nouvelles prochainement.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">A vous.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="CXXII" id="CXXII"></a>CXXII</h2> + +<p class="r"> +26 avril 1865.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Pardonnez-moi de vous avoir inquiété par mon silence; je suis si exténué +et si abruti par mes douleurs, que, ayant écrit dernièrement à mon fils +une lettre dans laquelle je lui parlais beaucoup <i>de</i> vous, je me suis +imaginé que j'avais parlé <i>à</i> vous. Je croyais réellement vous avoir +écrit. J'ai fait votre commission pour de Carné: j'ai porté moi-même le +diplôme qui lui était destiné. Maintenant dites-moi s'il faut remercier +quelqu'un, et qui il faut remercier, pour cette nomination à l'Institut +d'Égypte; je ne sais rien.</p> + +<p>J'ai fait, il y a trois semaines, un petit voyage à Saint-Nazaire pour y +voir mon fils, qui arrivait du Mexique et qui allait repartir. J'y ai +passé trois jours au lit. Ce cher Louis est maintenant bien posé; c'est +un officier de marine devant qui tremblent tous ses inférieurs et +qu'estiment et louent<a name="page_288" id="page_288"></a> hautement ses supérieurs. Notre affection +mutuelle ne fait qu'augmenter.</p> + +<p>Il paraît que votre frère a été pour vous le sujet d'un chagrin bien +vif; j'espère qu'il y a moins de peines pour vous maintenant dans cette +affaire, qui m'est inconnue.</p> + +<p>Que puis-je vous dire de ce qui se cuit dans la taverne musicale de +Paris? J'en suis sorti et n'y rentre presque jamais. J'ai entendu une +répétition générale de <i>l'Africaine</i> de Meyerbeer, de sept heures et +demie à une heure et demie. Je ne crois pas y retourner jamais.</p> + +<p>Le célèbre violoniste allemand Joachim est venu passer ici dix jours; on +l'a fait jouer presque tous les soirs dans divers salons. J'ai entendu +ainsi, par lui et quelques autres dignes artistes, le trio de piano en +<i>si b</i>, la sonate en <i>la</i> et le quatuor en <i>mi</i> mineur de Beethoven... +c'est la musique des sphères étoilées... Vous pensez bien, et vous +comprenez, qu'il est impossible, après avoir connu de tels miracles +d'inspiration, d'endurer la musique commune, les productions patentées, +les œuvres recommandées par monsieur le maire ou le ministre de +l'instruction publique.</p> + +<p>Si je puis, cet été, faire une petite excursion hors Paris, je passerai +chez vous pour vous serrer la main. Je dois aller à Genève, à Vienne, à<a name="page_289" id="page_289"></a> +Grenoble; tout cela n'est pas bien loin de Couzieux. Je ferai mon +possible, n'en doutez pas. Nous vivons encore tous les deux, il faut +pourtant en profiter; c'est assez extraordinaire.</p> + +<p>Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.</p> + +<h2><a name="CXXIII" id="CXXIII"></a>CXXIII</h2> + +<p class="r"> +8 mai 1865.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>J'ai vu M. Vervoite, et il m'a dit ce que je soupçonnais. La société +qu'il dirige ne fait quelques recettes que grâce aux soins de quatre +cents dames patronnesses qui placent les billets <i>quand le bénificiaire +les intéresse</i>. Une institution de province qu'elles ne connaissent pas +les laisserait indifférentes; on ne ferait pas un sou, et il y a huit +cents francs de frais que vous seriez tenu d'assurer. C'est donc un +rêve.</p> + +<p>Je vais écrire, un peu au hasard, au secrétaire de l'Institut d'Égypte, +dont le nom est, selon l'usage, illisible. Quant à mon <i>Traité +d'instrumentation</i>, il ne pourrait être d'aucun usage pour aider à la +réorganisation des musiques militaires du sultan. Cet ouvrage a pour +objet d'apprendre aux compositeurs à se servir des instruments,<a name="page_290" id="page_290"></a> mais +point aux exécutants à jouer de ces mêmes instruments. Autant vaudrait +envoyer une partition ou un livre quelconque; d'ailleurs, j'aurais l'air +de solliciter ainsi quelque cadeau.</p> + +<p>J'ai bien pris part, mon très cher ami, au malheur de votre frère, et je +n'ose vous offrir de banales consolations.</p> + +<p>Mon fils doit être en ce moment au Mexique; il sera bien charmé, à son +retour, de vos bonnes paroles pour lui. Adieu; je suis si malade que je +puis à peine écrire.</p> + +<p>A vous toujours.</p> + +<h2><a name="CXXIV" id="CXXIV"></a>CXXIV</h2> + +<p class="r"> +23 décembre 1865.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous écris quelques lignes seulement pour vous remercier de votre +cordiale lettre. L'écho qui me répond des profondeurs de votre âme me +rendrait bien heureux, si je pouvais encore l'être; mais je ne puis plus +que souffrir de toutes façons. J'ai voulu ces jours-ci vous répondre, je +ne l'ai pas pu, je souffrais trop. J'ai passé cinq jours couché, sans +avoir une idée et appelant le sommeil qui ne venait pas. Aujourd'hui, je +me sens<a name="page_291" id="page_291"></a> un peu mieux. Je viens de me lever, et, avant d'aller à notre +séance de l'Institut, je vous écris. Bonjour et merci de votre amitié et +de votre indulgence, et de tout ce qui vous fait si intelligent, si +sensible et si bon.</p> + +<p>En vérité, je ne puis plus écrire.</p> + +<p>Adieu, adieu.</p> + +<h2><a name="CXXV" id="CXXV"></a>CXXV</h2> + +<p class="r"> +17 janvier 1866.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous écris ce soir; je suis seul là au coin de mon feu. Louis m'a +averti ce matin de son arrivée en France et m'a parlé de vous. Il a lu +quelques-unes de vos lettres, et il apprécie votre haute amitié pour son +père. Mais, de plus, c'est que j'ai été violemment agité ce matin. On +remonte <i>Armide</i> au Théâtre-Lyrique, et le directeur m'a prié de +présider à ces études, si peu faites pour son monde d'épiciers.</p> + +<p>Madame Charton-Demeurs, qui joue ce rôle écrasant d'Armide, vient +maintenant, chaque jour, répéter avec M. Saint-Saëns, un grand pianiste, +un grand musicien qui connaît son Glück presque comme moi. C'est quelque +chose de curieux de<a name="page_292" id="page_292"></a> voir cette pauvre femme patauger dans le sublime, +et son intelligence s'éclairer peu à peu. Ce matin, à l'acte de la +Haine, Saint-Saëns et moi, nous nous sommes serré la main... Nous +étouffions. Jamais homme n'a trouvé des <i>accents</i> pareils. Et dire que +l'on blasphème ce chef-d'œuvre partout en l'admirant autant qu'en +l'attaquant; on l'éventre, on l'embourbe, on le vilipende, on l'insulte +partout, les grands, les petits, les chanteurs, les directeurs, les +<i>chefs d'orchestre</i>, les éditeurs... tous!</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Oh! les misérables!</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">O ciel! quelle horrible menace!</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Je frémis, tout mon sang se glace!</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et prends pitié d'un cœur qui s'abandonne à toi.</span></td></tr> +</table> + +<p>Ceci est d'un autre monde. Que j'aurais voulu vous voir là! +Croiriez-vous que, depuis qu'on m'a ainsi replongé dans la musique, mes +douleurs ont peu à peu disparu? Je me lève maintenant chaque jour, comme +tout le monde. Mais je vais en avoir de cruelles à endurer avec les +autres acteurs, et surtout avec le chef d'orchestre. Ce sera pour le +mois d'avril.</p> + +<p>Madame Fournier m'écrivait dernièrement qu'un monsieur qu'elle avait +rencontré à Genève lui avait parlé avec une grande chaleur de nos +<i>Troyens</i>...—Tant mieux. Mais il vaudrait mieux<a name="page_293" id="page_293"></a> pour moi avoir fait +une vilenie d'Offenbach.—Que vont dire d'<i>Armide</i> ces crapauds de +Parisiens?...</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p>Pourquoi vous ai-je écrit cela? C'est une expansion que je n'ai pu +contenir. Pardonnez-moi.</p> + +<h2><a name="CXXVI" id="CXXVI"></a>CXXVI</h2> + +<p class="r"> +8 mars 1866.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous réponds ce matin seulement, parce que je voulais vous parler de +ce qui s'est passé hier à un grand concert extraordinaire, donné avec +les prix triplés, au cirque Napoléon, au bénéfice d'une société de +bienfaisance, sous la direction de Pasdeloup.</p> + +<p>On y jouait pour la première fois le septuor des <i>Troyens</i>. Madame +Charton chantait; il y avait cent cinquante choristes et le grand bel +orchestre ordinaire. A l'exception de la marche de <i>Lohengrin</i> de +Wagner, tout le programme a été terriblement mal accueilli par le +public.—L'ouverture du <i>Prophète</i> de Meyerbeer a été sifflée à +outrance; les sergents de ville sont intervenus pour expulser les +siffleurs...<a name="page_294" id="page_294"></a></p> + +<p>Enfin est venu le septuor. Immenses applaudissements; cris de <i>bis</i>. +Meilleure exécution la seconde fois. On m'aperçoit sur mon banc, où je +m'étais hissé pour mes trois francs (on ne m'avait pas envoyé un seul +billet); alors nouveaux cris, rappels; les chapeaux, les mouchoirs +s'agitent: «Vive Berlioz! levez-vous, on veut vous voir!» Et moi de me +cacher de mon mieux! A la sortie, on m'entoure sur le boulevard. Ce +matin, je reçois des visites, et une charmante lettre de la fille de +Legouvé.</p> + +<p>Liszt y était, je l'ai aperçu du haut de mon estrade; il arrive de Rome +et ne connaissait rien des <i>Troyens</i>. Pourquoi n'étiez-vous pas là? Il y +avait au moins trois mille personnes. Autrefois, cela m'eût donné une +grande joie...</p> + +<p>C'était d'un effet grandiose, surtout le passage, avec ces bruits de la +mer, que le piano ne peut pas rendre:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Et la mer endormie</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Murmure en sommeillant les accords les plus doux.</span></td></tr> +</table> + +<p>J'en ai été remué profondément. Mes voisins de l'amphithéâtre, qui ne me +connaissaient pas, en apprenant que j'étais l'auteur de la chose, me +serraient les mains et me disaient toute sorte<a name="page_295" id="page_295"></a> de remerciements... +curieux. Que n'étiez-vous là?... C'est triste, mais c'est beau!</p> + +<p class="c"><i>Regina gravi jamdudum saucia curâ.</i></p> + +<p>Après avoir répété dix fois <i>Armide</i> avec madame Charton.</p> + +<h2><a name="CXXVII" id="CXXVII"></a>CXXVII</h2> + +<p class="r"> +9 mars 1866.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>J'ajoute quelques lignes à ce que je vous ai écrit hier.</p> + +<p>Une petite société d'amateurs vient de m'écrire une lettre collective, +portant leurs diverses signatures, sur le succès d'avant-hier. Or cette +lettre est une copie un peu modifiée de celle que j'écrivis à Spontini +il y a vingt-deux ans, à propos d'une représentation de <i>Fernand +Cortez</i>. Vous la trouverez dans mon volume des <i>Soirées de l'orchestre</i>. +Ils ont seulement mis: «On a joué hier le <i>septuor des Troyens</i> au +Cirque,» au lieu de ce que je disais à Spontini.</p> + +<p>N'est-ce pas une idée charmante de m'appliquer, à vingt-deux ans de +distance, ce que j'ai<a name="page_296" id="page_296"></a> dit moi-même à Spontini? Cela m'a beaucoup +touché.</p> + +<p>Adieu. A vous.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Vous trouverez ma lettre à Spontini à la page 185 des +<i>Soirées</i>.</p> + +<h2><a name="CXXVIII" id="CXXVIII"></a>CXXVIII</h2> + +<p class="r"> +16 mars 1866.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>On va vous envoyer aujourd'hui <i>les Soirées de l'orchestre</i>, que je me +croyais sûr de vous avoir données. Dites-moi si vous avez les deux +autres volumes: <i>les Grotesques de la musique</i> et <i>A travers chants</i>.</p> + +<p>L'exécution du <i>septuor</i> fait de plus en plus de bruit. Hier, on a donné +à Saint-Eustache la messe de Liszt. Il y avait une foule immense. Mais, +hélas! quelle négation de l'art!</p> + +<p>Adieu, mille amitiés. Je ne suis pas couché comme vous; pourtant je n'en +vaux guère mieux.</p> + +<h2><a name="CXXIX" id="CXXIX"></a>CXXIX</h2> + +<p class="r"> +22 mars 1866.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis bien aise que le volume des <i>Soirées</i> n'ait<a name="page_297" id="page_297"></a> pas mis quinze +jours à vous parvenir, comme celui des <i>Mémoires</i>. Je vais vous envoyer +<i>les Grotesques de la musique</i> et <i>A travers chants</i>. Mais je ne puis +rien écrire sur ces volumes, on ne les prendrait pas à la poste.</p> + +<p>La scène de la révolte de <i>Cortez</i> n'est pas gravée isolément, pas plus +que le chœur des <i>Danaïdes</i>. Quant au septuor, n'essayez pas, je vous +en prie, de le faire chanter par vos jeunes gens. Ce serait affreux, un +charivari complet, rien n'est plus certain. On ne peut, d'ailleurs, pas +plus se passer du chœur que le chœur ne peut se passer du septuor.</p> + +<p>On va jouer au Conservatoire, le dimanche de Pâques, les trois morceaux +de <i>la Fuite en Égypte</i>. En attendant, voilà mon nigaud de Pasdeloup qui +annonce pour Dimanche prochain l'<i>ouverture</i> de <i>la Fuite en Égypte</i>, +c'est-à-dire la petite symphonie sur laquelle les Bergers sont censés +arriver auprès de l'étable de Bethléem. Je viens de lui écrire pour le +prier de n'en rien faire; mais je parie qu'il s'obstinera. Cela est +absurde, le morceau ne peut se séparer du chœur suivant.</p> + +<p>J'ai vu du Boys; il se présente à l'Institut pour remplacer M. Béranger +dans l'Académie des sciences morales.</p> + +<p>Nous avons enterré hier notre confrère Clapisson.<a name="page_298" id="page_298"></a> On croit que c'est +Gounod qui obtiendra sa succession.</p> + +<p>La longueur de votre lettre me fait espérer que vous allez un peu mieux.</p> + +<p>Adieu, mon cher ami; je vous serre la main.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="CXXX" id="CXXX"></a>CXXX</h2> + +<p class="r"> +10 novembre 1866.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Je devrais être à Vienne; mais une dépêche m'a prévenu l'autre jour que +le concert que je dois diriger était forcément remis au 16 décembre; je +ne partirai donc que le 5 du mois prochain. Je suppose que <i>la Damnation +de Faust</i> n'est pas assez étudiée à leur gré, et qu'ils ne veulent me la +présenter qu'à peu près sue. C'est pour moi une vraie joie d'aller +entendre cette partition, que je n'ai plus entendue en entier depuis +Dresde, il y a douze ans.</p> + +<p>Votre petite lettre, ce matin, est tombée au milieu d'une de mes crises +de douleurs que rien ne peut conjurer. Je vous écris donc de mon lit, en +m'interrompant pour me frotter la poitrine et le ventre. Je vous +remercie pourtant; vos lignes me<a name="page_299" id="page_299"></a> font toujours tant de bien, que le +remède eût été bon en tout autre moment.</p> + +<p>Les études d'<i>Alceste</i> m'avaient un peu remonté. Jamais le chef-d'œuvre +ne m'avait paru si grandement beau, et jamais, sans doute, Glück ne +s'est entendu aussi dignement exécuté. Il y a toute une génération qui +entend cette merveille pour la première fois et qui se prosterne avec +amour devant l'inspiration du maître. J'avais, l'autre jour, auprès de +moi dans la salle, une dame qui pleurait avec explosion et attirait sur +elle l'attention du public. J'ai reçu une foule de lettres de +remerciements pour mes soins donnés à la partition de Glück. Perrin veut +maintenant remonter <i>Armide</i>. Ingres n'est pas le seul de nos confrères +de l'Institut qui viennent habituellement aux représentations +d'<i>Alceste</i>; la plupart des peintres et des statuaires ont le sentiment +de l'antique, le sentiment du beau que la douleur ne déforme pas.</p> + +<p>La reine de Thessalie est encore une Niobé. Et pourtant, dans son air +final du second acte:</p> + +<p class="c">Ah! malgré moi mon faible cœur partage,</p> + +<p class="nind">l'expression est portée à un tel degré, que cela donne une sorte de +vertige.</p> + +<p>Je vais vous envoyer la petite partition (nouvelle<a name="page_300" id="page_300"></a>); vous pourrez +aisément la lire, et cela vous fera passer quelques bons moments.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Adieu; je n'en puis plus!</span><br /> +</p> + +<h2><a name="CXXXI" id="CXXXI"></a>CXXXI</h2> + +<p class="r"> +30 décembre 1866.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Me voilà de retour de Vienne, et je vous écris trois lignes pour vous en +informer. Je ne sais si <i>l'Union</i> vous a parlé du succès furieux de <i>la +Damnation de Faust</i> en Autriche. En tout cas, sachez que c'est le plus +grand que j'aie obtenu de ma vie. Il y avait trois mille auditeurs dans +cette immense salle des Redoutes, quatre cents exécutants. +L'enthousiasme a dépassé ce que je connaissais en ce genre. Le +lendemain, ma chambre a été remplie de fleurs, de couronnes, de +visiteurs, d'embrasseurs. Le soir, on m'a donné une fête, avec force +discours en français et en allemand. Celui du prince Czartoriski surtout +a fait sensation. J'ai été bien malade néanmoins; mais j'avais un +incomparable chef d'orchestre, qui conduisait certaines répétitions +quand je n'en pouvais plus.</p> + +<p>Je vous envoie un fragment de journal français qui me tombe sous la +main.<a name="page_301" id="page_301"></a></p> + +<p>Adieu; si je vous savais plus content et mieux portant, je serais très +heureux pour le quart d'heure.</p> + +<p>Je vous embrasse de tout mon cœur.</p> + +<h2><a name="CXXXII" id="CXXXII"></a>CXXXII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 11 janvier 1867.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Il est minuit; je vous écris de mon lit, comme toujours, et ma lettre +vous arrivera dans votre lit, comme à l'ordinaire. Votre dernier billet +m'a fait mal; j'ai vu vos souffrances dans son laconisme...—Je voulais +vous répondre tout de suite, et d'intolérables douleurs, des sommeils de +vingt heures, des bêtises médicales, des frictions de chloroforme, des +boissons au laudanum, inutiles, fécondes en rêves fatigants, m'en ont +empêché. Je vois bien maintenant quelle peine nous aurons à nous serrer +la main. Vous ne pouvez pas bouger, et le moindre déplacement, du moins +pendant les trois quarts et demi de l'année, me tue. Je n'ai pas d'idée +de votre pays de Couzieux, de votre <i>home</i> (comme disent les Anglais), +de votre existence, de votre entourage; je ne <i>vous vois</i> pas. Cela +redouble ma tristesse à votre<a name="page_302" id="page_302"></a> sujet...—Que faire?...—Ce voyage de +Vienne m'a exterminé; le succès, la joie de tous ces enthousiasmes, +cette immense exécution, etc., n'ont pu me garantir. Le froid de nos +affreux climats m'est fatal. Mon cher Louis m'écrivait avant-hier et me +parlait de ses promenades matinales à cheval dans les forêts de la +Martinique, me décrivant cette végétation tropicale, le soleil, ce vrai +soleil.... Voilà probablement ce qu'il nous faudrait à tous les deux, à +vous et à moi. Qu'importe à la grande nature que nous mourions loin +d'elle et sans connaître ses sublimes beautés!... Cher ami!—quel sot +bruit de voitures secoue le silence de la nuit!—Paris humide, froid et +boueux! Paris parisien!—voilà que tout se tait...—il dort du sommeil +de l'injuste!...—Allons! l'insomnie <i>sans phrases</i>, comme disait un +brigands de la première révolution.</p> + +<p>Je vous enverrai <i>Alceste</i> dès que je pourrai sortir. Je n'ai pas +compris votre question au sujet de la petite partition de <i>la Damnation +de Faust</i>. Que voulez-vous dire en me demandant s'<i>il y en a une autre +que la première</i>? quelle première? Le titre est celui-ci: <i>Légende +dramatique</i>, en quatre actes. L'avez-vous?</p> + +<p>Dites-moi aussi si vous avez la grande partition de ma <i>Messe des +morts</i>. Si j'étais menacé de<a name="page_303" id="page_303"></a> voir brûler mon œuvre entière, moins une +partition, c'est pour la <i>Messe des morts</i> que je demanderais grâce. On +en fait en ce moment une nouvelle édition à Milan; si vous ne l'avez +pas, je pourrai, je pense, dans six ou sept semaines vous l'envoyer.</p> + +<p>N'oubliez aucune de mes questions, et répondez-moi dès que vous aurez un +peu de force; hélas! ce n'est pas le loisir qui vous manque.</p> + +<p>Adieu, cher ami; je vais veiller en songeant à vous, car <i>non suadent +cadentia sidera somnos</i>.</p> + +<h2><a name="CXXXIII" id="CXXXIII"></a>CXXXIII</h2> + +<p class="r"> +Paris, 2 février 1867.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Vous m'avez écrit deux charmantes pages; une demi-page suffisait pour +m'annoncer que vous aviez reçu les deux partitions. Vous avez bien plus +de courage que moi. Tant mieux! cela me prouve que vous n'êtes pas aussi +malade; du moins, j'ai la vanité de croire cela. Je souffre toujours +beaucoup. Je veux vous écrire, et je ne puis pas.</p> + +<p>Adieu; je vous ai au moins dit bonjour.<a name="page_304" id="page_304"></a></p> + +<h2><a name="CXXXIV" id="CXXXIV"></a>CXXXIV</h2> + +<p class="r"> +11 juin 1867.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous remercie de votre lettre; elle m'a fait grand bien. Oui, je suis +à Paris, mais toujours si malade que j'ai à peine en ce moment la force +de vous écrire. Je suis malade de toutes manières; l'inquiétude me +tourmente. Louis est toujours dans les parages du Mexique, et je n'ai +pas de ses nouvelles depuis longtemps; et je crains tout de ces brigands +de Mexicains.</p> + +<p>L'Exposition a fait de Paris un enfer. Je ne l'ai pas encore visitée. Je +puis à peine marcher, et maintenant il est très difficile d'avoir des +voitures. Hier, il y avait grande fête à la cour; j'étais invité; mais, +au moment de m'y rendre, je ne me suis pas senti la force de m'habiller.</p> + +<p>Je vois bien que vous n'êtes pas plus vaillant que moi, et je vous +remercie mille fois d'avoir la bonté de me donner de temps en temps de +vos nouvelles...</p> + +<p>Je vous écrivais ces quelques lignes au Conservatoire, où devait se +réunir le jury dont je fais partie pour le concours de composition +musicale de l'Exposition. On m'a interrompu pour entrer<a name="page_305" id="page_305"></a> en séance et +donner le prix. On avait entendu les jours précédents cent quatre +cantates, et j'ai eu le plaisir de voir couronner (à l'unanimité) celle +de mon jeune ami <i>Camille Saint-Saëns</i>, l'un des plus grands musiciens +de notre époque. Vous n'avez pas lu les nombreux journaux qui ont parlé +de ma partition de <i>Roméo et Juliette</i> à propos de l'opéra de Gounod, et +cela d'une façon peu agréable pour lui. C'est un succès dont je ne me +suis pas mêlé et qui ne m'a pas peu étonné.</p> + +<p>J'ai été sollicité vivement, il y a quelques jours, par des Américains +d'aller à New-York, où je suis, disent-ils, populaire. On y a joué cinq +fois, l'an dernier, notre symphonie d'<i>Harold en Italie</i> avec un succès +qui est allé croissant et des applaudissements <i>viennois</i>.</p> + +<p>Je suis tout ému de notre séance du jury! Comme Saint-Saëns va être +heureux! j'ai couru chez lui lui annoncer la chose, il était sorti avec +sa mère. C'est un maître pianiste foudroyant. Enfin! voilà donc une +chose de bon sens faite dans notre monde musical. Cela m'a donné de la +force; je ne vous aurais pas écrit si longuement, sans cette joie.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Adieu, cher ami. Je vous serre la main.</span><br /> +</p> + +<p><a name="page_306" id="page_306"></a></p> + +<h2><a name="CXXXV" id="CXXXV"></a>CXXXV</h2> + +<p class="r"> +30 juin 1867.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Une douleur terrible vient de me frapper; mon pauvre fils, capitaine +d'un grand navire à trente-trois ans, vient de mourir à la Havane.</p> + +<h2><a name="CXXXVI" id="CXXXVI"></a>CXXXVI</h2> + +<p class="r"> +Lundi, 15 juillet 1867.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher incomparable ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous écris quelques mots comme vous le désirez; mais c'est bien mal à +moi de vous attrister. Je souffre tant de la recrudescence de ma +névralgie intestinale, qu'il n'y a presque plus moyen de rester vivant. +Je n'ai qu'à peine l'intelligence nécessaire pour m'occuper des affaires +de mon pauvre Louis, dont les agents de la Compagnie Transatlantique +m'entretiennent. Un de ses amis, heureusement, m'aide dans tout cela. +Merci de votre lettre, qui m'a fait du bien ce matin. Les douleurs +absorbent tout; vous me pardonnerez; je sens bien que je suis stupide. +Je ne songe qu'à dormir.</p> + +<p>Adieu, adieu.<a name="page_307" id="page_307"></a></p> + +<h2><a name="CXXXVII" id="CXXXVII"></a>CXXXVII</h2> + +<p class="r"> +Paris, dimanche 28 juillet 1867.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Aussitôt votre lettre reçue, je me suis levé et j'ai couru chez le +célèbre avocat Nogent Saint-Laurent, pour qui l'empereur a autant +d'affection que d'estime et sur l'amitié duquel je puis compter. +Heureusement, il n'est pas encore parti pour Orange, ainsi que je le +craignais. Si quelqu'un peut faire réussir votre affaire, c'est lui. Je +ne doute pas de sa bonne volonté. S'il lui faut un aide encore, je lui +enverrai M. Domergue, qu'il connaît autant qu'il me connaît moi-même et +qui, en sa qualité de secrétaire du ministre de l'intérieur, se mettra +en quatre pour obtenir la chose. Nogent m'écrira demain. Adieu; je vous +tiendrai au courant.</p> + +<p class="r"> +Votre tout dévoué.<br /> +</p> + +<h2><a name="CXXXVIII" id="CXXXVIII"></a>CXXXVIII</h2> + +<p class="r"> +Vendredi, 1 août 1867.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br /> +</p> + +<p>Je reçois votre lettre, qui ne me parle pas de celle que je vous ai +écrite, <i>contenant</i> la lettre de<a name="page_308" id="page_308"></a> Nogent. Cela m'inquiète; vous ne +l'avez donc pas reçue? Il demandait tout de suite l'indication <i>du lieu</i> +où votre jeune homme allait fixer sa résidence, pour lui épargner la +police. Dites-moi vite si vous avez envoyé cette indication à Nogent, +dont je vous donnais l'adresse.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">A vous. Je suis obligé de me coucher.</span><br /> +</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Je dînerai lundi avec Nogent et avec Domergue.</p> + +<h2><a name="CXXXIX" id="CXXXIX"></a>CXXXIX</h2> + +<p class="r"> +Dimanche, deux heures, 4 août 1867.<br /> +</p> + +<p>Je ne comprends rien à votre silence. Je vous ai écrit deux fois, mardi +et jeudi, pour vous renvoyer votre lettre à l'empereur, vous adresser +celle de Nogent, et vous demander ce qu'il demandait, la <i>désignation du +lieu</i> où votre protégé allait fixer sa résidence; cela est nécessaire, +dit Nogent, pour pouvoir le soustraire à la surveillance de la police. +Ne recevant point de réponse à cette triple lettre, je vous en ai écrit +une seconde; vous n'avez pas non plus répondu à celle-là. Maintenant il +n'y a pas un instant à perdre; envoyez votre indication à M. Nogent +Saint-Laurent, député, 6, rue de Verneuil. Si vous ne pouvez pas écrire, +madame Ferrand le peut.<a name="page_309" id="page_309"></a></p> + +<p>Je verrai demain Nogent et Domergue. Je devais partir le soir pour +Néris, où l'on m'envoie impérieusementprendre les eaux; mais j'attendrai +encore votre réponse jusqu'à mercredi.</p> + +<p>Adieu; je suis d'une extrême inquiétude, et je reste au lit.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br /> +</p> + +<h2><a name="CXL" id="CXL"></a>CXL</h2> + +<p class="r"> +8 octobre 1867.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Quand je souffre trop (et on souffre toujours trop), j'ai des +distractions incroyables; vous êtes comme moi. Vous m'avez écrit le 27 +septembre; je viens seulement, ce matin, de recevoir votre lettre, parce +que vous l'avez adressée <i>rue des Colonnes, à Lyon</i>. Où diable +aviez-vous la tête? Heureusement, l'administration de la poste n'est pas +dépourvue d'intelligence; elle a su me trouver rue de Calais, à Paris. +J'étais très inquiet de ne pas recevoir une ligne de vous, j'allais vous +écrire aujourd'hui. Vous avez mal lu la lettre de M. Domergue; il ne dit +pas <i>ce maudit garçon</i> mais bien <i>ce malheureux jeune homme</i>; c'est très +différent. Enfin, l'affaire est finie, et il faut<a name="page_310" id="page_310"></a> espérer qu'il ne sera +plus question maintenant de scie, ni de pipe ni de soufflets.</p> + +<p>Je suis sur le point de faire un vrai coup de tête. Madame la +grande-duchesse Hélène de Russie était dernièrement à Paris; elle m'a +tant enguirlandé elle-même et par ses officiers, que j'ai fini par +accepter ses propositions. Elle m'a demandé de venir à Saint-Pétersbourg +le mois prochain pour y diriger six concerts du Conservatoire, dont l'un +serait composé exclusivement de ma musique. Après avoir consulté +plusieurs de mes amis, j'ai accepté, et j'ai signé un engagement. La +gracieuse Altesse me paye mon voyage, aller et retour, me loge chez elle +au palais Michel, me donne une de ses voitures et quinze mille francs. +Je ne gagne rien à Paris. J'ai de la peine à joindre les deux bouts de +ma dépense annuelle, et je me suis laissé aller à acquérir un peu +d'aisance momentanée, malgré mes douleurs continuelles. Peut-être ces +occupations musicales me feront-elles du bien au lieu de m'achever.</p> + +<p>J'ai refusé, en revanche, et avec obstination, les instances d'un +entrepreneur américain qui est venu m'offrir cent mille francs pour +aller passer six mois à New-York. Alors ce brave homme, de colère, a +fait faire ici mon buste en bronze et plus grand que nature, pour le +placer dans une salle<a name="page_311" id="page_311"></a> qu'il vient de faire construire en Amérique. Vous +voyez que tout vient quand on a pu attendre et qu'on n'est à peu près +plus bon à rien.</p> + +<p>Adieu, cher excellent ami; je vous écrirai encore avant mon départ. +Saluez pour moi madame Ferrand.</p> + +<p class="r"> +Votre tout dévoué.<br /> +</p> + +<h2><a name="CXLI" id="CXLI"></a>CXLI</h2> + +<p class="r"> +22 octobre 1867.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br /> +</p> + +<p>Voici la lettre que vous me redemandez; je ne vous écris qu'un mot; j'ai +pris du laudanum cette nuit, et je n'ai pas eu le temps de dormir à mon +aise; il m'a fallu me lever ce matin pour des courses forcées.</p> + +<p>Donc je vais me recoucher.</p> + +<p class="r"> +Adieu, mille amitiés.<br /> +</p> + +<p class="c">FIN</p> + +<p><br /><a name="page_312" id="page_312"></a></p> + +<p><br /><a name="page_313" id="page_313"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="TABLE"> + +<tr><th colspan="4" align="center"><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a><a name="TABLE" id="TABLE"></a><big>TABLE</big></th></tr> + +<tr><td colspan="4" align="right">Pages.</td></tr> + +<tr><td colspan="3"><a href="#PREFACE">P<small>RÉFACE</small></a></td><td align="right"><span class="smcap">I</span></td></tr> + +<tr><td colspan="3"><span class="smcap"><a href="#AVANT-PROPOS">Avant-propos de l'éditeur</a></span></td> +<td align="right"><span class="smcap">XV</span></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="center">1825</td></tr> + +<tr><td><a href="#I">I.</a></td><td>10 juin</td><td>La Côte-Saint-André</td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1827</td></tr> + +<tr><td><a href="#II">II.</a></td><td>29 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_004">4</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1828</td></tr> + +<tr><td><a href="#III">III.</a></td><td>Vendredi, 6 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_010">10</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#IV">IV.</a></td><td>28 juin</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_015">15</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#V">V.</a></td><td>28 juin</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_019">19</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#VI">VI.</a></td><td>Dimanche mat.</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_021">21</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#VII">VII.</a></td><td>29 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_022">22</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#VIII">VIII.</a></td><td>Lundi, 16 sept.</td><td>Grenoble</td><td align="right"><a href="#page_023">23</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#IX">IX.</a></td><td>11 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_025">25</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#X">X.</a></td><td>Fin de 1828</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_027">27</a></td></tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="center">1829</td></tr> + +<tr><td><a href="#XI">XI.</a></td><td>2 février</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_028">28</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XII">XII.</a></td><td>18 février</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_032">32</a><a name="page_314" id="page_314"></a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XIII">XIII.</a></td><td>9 avril</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_034">34</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XIV">XIV.</a></td><td>3 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_036">36</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XV">XV.</a></td><td>15 juin</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_041">41</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XVI">XVI.</a></td><td>15 juillet</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_043">43</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XVII">XVII.</a></td><td>21 août</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_044">44</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td>3 octobre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_050">50</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XIX">XIX.</a></td><td>Vendr. soir, 30</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_052">52</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XX">XX.</a></td><td>6 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_054">54</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXI">XXI.</a></td><td>4 décembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_056">56</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXII">XXII.</a></td><td>27 décembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_057">57</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1830</td></tr> + +<tr><td><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td>2 janvier</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_059">59</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td>6 février</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_063">63</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXV">XXV.</a></td><td>16 avril</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_065">65</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td>13 mai</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_069">69</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td>24 juillet</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_073">73</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td><td>23 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_076">76</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXIX">XXIX.</a></td><td>Octobre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_078">78</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXX">XXX.</a></td><td>19 novembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_082">82</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXXI">XXXI.</a></td><td>7 décembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_084">84</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXXII">XXXII.</a></td><td>12 décembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_084">84</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1831</td></tr> + +<tr><td><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td><td>6 janvier</td><td>La Côte-Saint-André</td><td align="right"><a href="#page_086">86</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td><td>17 janvier</td><td>Grenoble</td><td align="right"><a href="#page_087">87</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXXV">XXXV.</a></td><td>Jeudi, 9 février</td><td>Lyon</td><td align="right"><a href="#page_088">88</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td><td>12 avril</td><td>Florence</td><td align="right"><a href="#page_089">89</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td><td>10 ou 11 mai</td><td>Nice</td><td align="right"><a href="#page_098">98</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXXVIII">XXXVIII.</a></td><td>3 juillet</td><td>Rome</td><td align="right"><a href="#page_100">100</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td><td>8 décembre</td><td>Académie de France. Rome</td><td align="right"><a href="#page_105">105</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1832</td></tr> + +<tr><td><a href="#XL">XL.</a></td><td>9 h. soir, 8 janv.</td><td>Rome</td><td align="right"><a href="#page_106">106</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XLI">XLI.</a></td><td>17 février</td><td>Rome</td><td align="right"><a href="#page_111">111</a><a name="page_315" id="page_315"></a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XLII">XLII.</a></td><td>26 mars</td><td>Rome</td><td align="right"><a href="#page_112">112</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XLIII">XLIII.</a></td><td>25 mai</td><td>Turin</td><td align="right"><a href="#page_115">115</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XLIV">XLIV.</a></td><td>Samedi, juin</td><td>La Côte</td><td align="right"><a href="#page_118">118</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XLV">XLV.</a></td><td>Vendr., 22 juin</td><td>La Côte</td><td align="right"><a href="#page_118">118</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XLVI">XLVI.</a></td><td>13 juillet</td><td>Grenoble</td><td align="right"><a href="#page_119">119</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XLVII">XLVII.</a></td><td>10 octobre</td><td>La Côte</td><td align="right"><a href="#page_121">121</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XLVIII">XLVIII.</a></td><td>3 novembre</td><td>Lyon</td><td align="right"><a href="#page_122">122</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1833</td></tr> + +<tr><td><a href="#XLIX">XLIX.</a></td><td>2 mars</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_124">124</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#L">L.</a></td><td>12 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_127">127</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LI">LI.</a></td><td>1<sup>er</sup> août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_129">129</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LII">LII.</a></td><td>30 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_132">132</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LIII">LIII.</a></td><td>Mardi, 3 sept.</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_135">135</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LIV">LIV.</a></td><td>11 octobre</td><td>Vincennes</td><td align="right"><a href="#page_136">136</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LV">LV.</a></td><td>25 octobre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_138">138</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1834</td></tr> + +<tr><td><a href="#LVI">LVI.</a></td><td>19 mars</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_141">141</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LVII">LVII.</a></td><td>15 ou 16 mai</td><td>Montmartre</td><td align="right"><a href="#page_143">143</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LVIII">LVIII.</a></td><td>31 août</td><td>Montmartre</td><td align="right"><a href="#page_148">148</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LIX">LIX.</a></td><td>Dim., 30 nov.</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_154">154</a></td></tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="center">1835</td></tr> + +<tr><td><a href="#LX">LX.</a></td><td>10 janvier</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_156">156</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXI">LXI.</a></td><td>Avril ou mai</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_159">159</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXII">LXII.</a></td><td>2 octobre</td><td>Montmartre</td><td align="right"><a href="#page_163">163</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXIII">LXIII.</a></td><td>16 décembre</td><td>Montmartre</td><td align="right"><a href="#page_166">166</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1836</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXIV">LXIV.</a></td><td>23 janvier</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_169">169</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXV">LXV.</a></td><td>15 avril</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_170">170</a><a name="page_316" id="page_316"></a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1837</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXVI">LXVI.</a></td><td>11 avril</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_175">175</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXVII">LXVII.</a></td><td>17 décembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_178">178</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1838</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXVIII">LXVIII.</a></td><td>20 septembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_181">181</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXIX">LXIX.</a></td><td>Septembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_183">183</a></td></tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1839</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXX">LXX.</a></td><td>22 août</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_184">184</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1840</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXI">LXXI.</a></td><td>Vendr., 31 janv.</td><td>Londres</td><td align="right"><a href="#page_187">187</a></td></tr> + + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1841</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXII">LXXII.</a></td><td>3 octobre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_191">191</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1847</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXIII">LXXIII.</a></td><td>Jeudi, 10 sept.</td><td>La Côte-Saint-André</td><td align="right"><a href="#page_195">195</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXIV">LXXIV.</a></td><td>1<sup>er</sup> novembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_196">196</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1850</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXV">LXXV.</a></td><td>8 juillet</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_197">197</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXVI">LXXVI.</a></td><td>28 août</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_200">200</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1853</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXVII">LXXVII.</a></td><td>13 novembre</td><td>Hanovre</td><td align="right"><a href="#page_201">201</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1854</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXVIII">LXXVIII.</a></td> +<td>Samedi, octobre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_204">204</a><a name="page_317" id="page_317"></a></td></tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1855</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXIX">LXXIX.</a></td><td>2 janvier</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_205">205</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1858</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXX">LXXX.</a></td><td>3 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_206">206</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXXI">LXXXI.</a></td><td>8 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_209">209</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXXII">LXXXII.</a></td><td>19 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_212">212</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXXIII">LXXXIII.</a></td><td>26 novembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_215">215</a></td></tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="center">1859</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXXIV">LXXXIV.</a></td><td>28 avril</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_218">218</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1860</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXXV">LXXXV.</a></td><td>29 novembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_223">223</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1861</td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXXVI">LXXXVI.</a></td><td>Dim., 6 juillet</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_225">225</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXXVII">LXXXVII.</a></td><td>14 juillet</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_229">229</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXXVIII">LXXXVIII.</a></td><td>27 juillet</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_231">231</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#LXXXIX">LXXXIX.</a></td><td>Vendredi, août</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_232">232</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1862</td></tr> + +<tr><td><a href="#XC">XC.</a></td><td>8 février</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_233">233</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XCI">XCI.</a></td><td>30 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_234">234</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XCII">XCII.</a></td><td>21 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_235">235</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XCIII">XCIII.</a></td><td>26 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_237">237</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1863</td></tr> + +<tr><td><a href="#XCIV">XCIV.</a></td><td>Dimanche, 22 fév.</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_239">239</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XCV">XCV.</a></td><td>3 mars</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_241">241</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XCVI">XCVI.</a></td><td>30 mars</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_243">243</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XCVII">XCVII.</a></td><td>11 avril</td><td>Weimar</td><td align="right"><a href="#page_245">245</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XCVIII">XCVIII.</a></td><td>9 mai</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_247">247</a><a name="page_318" id="page_318"></a></td></tr> + +<tr><td><a href="#XCIX">XCIX.</a></td><td>4 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_250">250</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#C">C.</a></td><td>27 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_251">251</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CI">CI.</a></td><td>8 juillet</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_253">253</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CII">CII.</a></td><td>24 juillet</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_255">255</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CIII">CIII.</a></td><td>Mardi, 28 juillet</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_256">256</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CIV">CIV.</a></td><td>Dimanche, oct.</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_258">258</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CV">CV.</a></td><td>Jeudi, 5 nov.</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_258">258</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CVI">CVI.</a></td><td>10 novembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_259">259</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CVII">CVII.</a></td><td>Jeudi, 26 nov.</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_260">260</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CVIII">CVIII.</a></td><td>14 décembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_261">261</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1864</td></tr> + +<tr><td><a href="#CIX">CIX.</a></td><td>8 janvier</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_262">262</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CX">CX.</a></td><td>12 janvier</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_263">263</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXI">CXI.</a></td><td>Jeudi, 12 janv.</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_265">265</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXII">CXII.</a></td><td>17 janvier</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_266">266</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXIII">CXIII.</a></td><td>12 avril</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_267">267</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXIV">CXIV.</a></td><td>4 mai</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_268">268</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXV">CXV.</a></td><td>18 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_270">270</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXVI">CXVI.</a></td><td>18 octobre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_272">272</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXVII">CXVII.</a></td><td>10 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_276">276</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXVIII">CXVIII.</a></td><td>12 décembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_279">279</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXIX">CXIX.</a></td><td>23 décembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_282">282</a></td></tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="center">1865</td></tr> + +<tr><td><a href="#CXX">CXX.</a></td><td>25 janvier</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_284">284</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXI">CXXI.</a></td><td>8 février</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_285">285</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXII">CXXII.</a></td><td>26 avril</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_287">287</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXIII">CXXIII.</a></td><td>8 mai</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_289">289</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXIV">CXXIV.</a></td><td>23 décembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_290">290</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1866</td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXV">CXXV.</a></td><td>17 janvier</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_291">291</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXVI">CXXVI.</a></td><td>8 mars</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_293">293</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXVII">CXXVII.</a></td><td>9 mars</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_295">295</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXVIII">CXXVIII.</a></td><td>16 mars</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_296">296</a><a name="page_319" id="page_319"></a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXIX">CXXIX.</a></td><td>22 mars</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_296">296</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXX">CXXX.</a></td><td>10 novembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_298">298</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXXI">CXXXI.</a></td><td>30 décembre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_300">300</a></td></tr> + +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr><td colspan="4" align="center">1867</td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXXII">CXXXII.</a></td><td>11 janvier</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_301">301</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXXIII">CXXXIII.</a></td><td>2 février</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_303">303</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXXIV">CXXXIV.</a></td><td>11 juin</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_304">304</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXXV">CXXXV.</a></td><td>30 juin</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_306">306</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXXVI">CXXXVI.</a></td><td>Lundi, 15 juillet</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_306">306</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXXVII">CXXXVII.</a></td><td>28 juillet</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_307">307</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXXVIII">CXXXVIII.</a></td><td>Vendr., 1<sup>er</sup> août</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_307">307</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXXXIX">CXXXIX.</a></td><td>Dimanche, 4 août</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_308">308</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXL">CXL.</a></td><td>8 octobre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_309">309</a></td></tr> + +<tr><td><a href="#CXLI">CXLI.</a></td><td>22 octobre</td><td> </td><td align="right"><a href="#page_311">311</a></td></tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> + +<tr><td colspan="4" align="center">FIN DE LA TABLE</td></tr> +</table> + +<p class="c">Coulommiers.—Imp. <span class="smcap">Paul BRODARD</span>.</p> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Berlioz avait alors vingt-deux ans. Il se trouvait à cette +époque critique de la vie de l'artiste et de l'écrivain où, la vocation +l'emportant sur des aspirations mal définies, l'avenir se décide sans +retour. Il venait de faire exécuter à Saint-Roch une messe à grand +orchestre, qui ne lui rapportait rien, mais qui redoublait sa résolution +de se consacrer uniquement à la musique. Par contre, il échouait au +concours pour le prix de Rome, ce qui déterminait sa famille à lui +supprimer sa modique pension d'étudiant en médecine. Avec la joie +d'affirmer son talent et l'orgueil d'attirer pour la première fois sur +son nom l'attention du public et de la presse, commençaient les embarras +qui, jusqu'à son dernier jour, ont pesé sur sa vie. Il s'était rendu en +toute hâte à la Côte-Saint-André, sa ville natale, pour conjurer l'orage +qui le menaçait après son échec de l'Institut.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Auguste Berlioz.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Le Correspondant.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Le Correspondant.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Célèbre, depuis, comme pianiste, sous le nom de Marie +Pleyel.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Allusion à l'insurrection de Lyon du mois d'avril 1834.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> C'est Léon de Wailly qui est désigné dans la collaboration +avec Auguste Barbier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>L'Enfance du Christ.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Mademoiselle Dubois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> M. Mermet est fils d'un général du premier empire.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres intimes, by Hector Berlioz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES INTIMES *** + +***** This file should be named 38150-h.htm or 38150-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/1/5/38150/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/38150-h/images/colophon.png b/38150-h/images/colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..13961d2 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/colophon.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_005.png b/38150-h/images/ill_pg_005.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7d39484 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_005.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_006.png b/38150-h/images/ill_pg_006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0601111 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_006.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_012.png b/38150-h/images/ill_pg_012.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d5dd8d9 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_012.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_016.png b/38150-h/images/ill_pg_016.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1e931fe --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_016.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_017.png b/38150-h/images/ill_pg_017.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0b22c7a --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_017.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_048.png b/38150-h/images/ill_pg_048.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9e0f1ea --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_048.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_095.png b/38150-h/images/ill_pg_095.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..833351a --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_095.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_096.png b/38150-h/images/ill_pg_096.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c8e83b4 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_096.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_097.png b/38150-h/images/ill_pg_097.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..332a7ea --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_097.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_139.png b/38150-h/images/ill_pg_139.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..996b777 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_139.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_144.png b/38150-h/images/ill_pg_144.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6cba6db --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_144.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_145.png b/38150-h/images/ill_pg_145.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..652dcd9 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_145.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_146-a.png b/38150-h/images/ill_pg_146-a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..37fd3e1 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_146-a.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_146-b.png b/38150-h/images/ill_pg_146-b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e0ab33b --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_146-b.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_185.png b/38150-h/images/ill_pg_185.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9511cc5 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_185.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_186.png b/38150-h/images/ill_pg_186.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bb7ccf3 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_186.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_216.png b/38150-h/images/ill_pg_216.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..eea5879 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_216.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_217.png b/38150-h/images/ill_pg_217.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7654ca9 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_217.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_246.png b/38150-h/images/ill_pg_246.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2ae3330 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_246.png diff --git a/38150-h/images/ill_pg_264.png b/38150-h/images/ill_pg_264.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bf38cd6 --- /dev/null +++ b/38150-h/images/ill_pg_264.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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