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+The Project Gutenberg EBook of Lettres intimes, by Hector Berlioz
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres intimes
+
+Author: Hector Berlioz
+
+Release Date: November 27, 2011 [EBook #38150]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES INTIMES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+LETTRES INTIMES
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+HECTOR BERLIOZ
+
+FORMAT GRAND IN-18
+
+A TRAVERS CHANTS 1 vol.
+
+CORRESPONDANCE INÉDITE 1 vol.
+
+LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 vol.
+
+LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 vol.
+
+MÉMOIRES, comprenant ses voyages en
+Italie, en Allemagne, en Russie et en
+Angleterre, 1803-1865 2 vol.
+
+COULOMMIERS.--Typ. PAUL BRODARD.
+
+
+
+
+HECTOR BERLIOZ
+
+LETTRES INTIMES
+
+AVEC UNE PRÉFACE
+
+PAR
+
+CHARLES GOUNOD
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+1882
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité
+particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que
+les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les
+particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son
+tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui
+mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui payent
+de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de
+l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route
+qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier
+d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche
+du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la
+révolution:
+
+ J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine!
+
+Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce
+douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde
+responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et,
+fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que
+la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration)
+se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse de
+personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti aux
+habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas dit
+(lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que
+tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre
+temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La
+voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...
+
+En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre,
+fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire
+nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de
+l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du
+savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux
+planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que
+trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que
+trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la
+foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les
+Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à
+_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et
+ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction
+flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature
+infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie,
+_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui
+n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine,
+mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie
+que pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge
+définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités
+successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je
+ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans
+le mécanisme général des choses; elles retiennent le char, mais enfin
+elles ne le font pas avancer; elles sont des freins,--quand elles ne
+sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent,
+qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son
+temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu
+de s'en montrer si fier.
+
+Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni
+transactions: il appartenait à la race des «Alceste»; naturellement, il
+eut contre lui la race des «Oronte;»--et Dieu sait si les Oronte sont
+nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je?
+Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à
+l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des
+épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et
+incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours
+est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient,
+jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la
+jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble,
+généreuse et loyale nature.
+
+Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand
+prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de
+celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il
+concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de
+vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles
+de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le
+prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une oeuvre qui
+montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le
+rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie
+fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable
+événement musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la
+violente opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque
+discutée cependant que puisse être une semblable composition, elle
+révèle, dans le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention
+absolument supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve
+dans toutes ses oeuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une
+foule considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus
+jusqu'à lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens:
+il a révolutionné le domaine de l'instrumentation et, sous ce rapport du
+moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des
+triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été
+contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction
+personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie
+ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il
+n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua «le
+public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la
+_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les
+Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source
+de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui,
+comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de
+Troie.
+
+Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à
+l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire;
+comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité
+nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et
+les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des
+souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des
+défauts.
+
+Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à
+plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et,
+s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie
+ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.
+
+Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait
+quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à
+l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au
+Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de
+l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et
+ses oeuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des
+concerts du Conservatoire. A peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma
+leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de
+la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange,
+passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si
+colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la
+symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire
+exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement
+frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus
+et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma
+mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste
+symbole!»
+
+A quelques jours de là, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano,
+je lui fis entendre ladite phrase entière.
+
+Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:
+
+--Où diable avez-vous pris cela? dit-il.
+
+--A l'une de vos répétitions, lui répondis-je.
+
+Il n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+L'oeuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative
+de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard
+Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes
+conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la
+symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du
+Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout
+cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de
+véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de
+Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses
+pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une
+conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra,
+_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le
+mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de
+revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances
+de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait
+intelligent d'en profiter.
+
+Les lettres qu'on va lire ont un double attrait: elles sont toutes
+inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui
+est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y
+rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur
+talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications
+irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz
+eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la
+désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une
+intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne
+que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et
+auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne
+honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe
+solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses
+observations.
+
+Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est
+seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y
+montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il
+éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son
+existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme
+tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse,
+d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de
+l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font
+penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_.
+
+Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de
+pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui
+existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le
+charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie
+écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la
+_correspondance_.
+
+Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes
+lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure
+de toutes les choses ici-bas.
+
+CH. GOUNOD.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+La vie de Berlioz ne nous est guère connue que par les _Mémoires_ qu'il
+a publiés de son vivant, non pour le vain plaisir d'écrire des
+confessions, mais pour laisser une notice biographique exacte qui, par
+le récit de ses luttes et de ses déboires, pût servir d'enseignement aux
+jeunes compositeurs. Aussi, tout en parlant avec détails de sa carrière
+d'artiste, a-t-il été sobre de confidences sur sa vie privée. Il en a
+omis les particularités les plus intéressantes, et, quand il en a
+rapporté certains épisodes, il l'a fait avec toutes les restrictions
+possibles, ou les a présentés sous un jour dramatique qui leur enlève
+leur plus grand charme, la sincérité de l'expression. A bien des égards,
+il lui était difficile d'agir autrement. S'il est permis à un écrivain
+de dissimuler des faits personnels sous la fiction du roman, il y a
+quelque chose de pénible à voir un homme de talent abuser de sa
+célébrité pour dévoiler au public l'intimité de sa vie et éparpiller
+devant lui le tiroir aux souvenirs. Berlioz n'a donc raconté que ce
+qu'il pouvait dire sans nuire à sa dignité. Mais la postérité est tenue
+à moins de réserve, surtout quand une existence se présente comme
+celle-là, toute pleine des agitations d'un caractère exceptionnel et des
+tourments d'un génie incompris et opprimé.
+
+Une partie de la _Correspondance_ de Berlioz, recueillie et publiée
+récemment avec un grand soin par M. Daniel Bernard, a commencé de mettre
+au jour nombre de points laissés dans l'ombre par les _Mémoires_. Mais
+ces lettres ne nous entretiennent encore que de ses travaux, de ses
+voyages. Elles ne nous révèlent pas le Berlioz entrevu dans les
+_Mémoires_: la nature fougueuse, ardente à la polémique de l'artiste,
+s'y répand en acerbes revendications; son coeur reste fermé, ne livre
+aucun des secrets qui l'agitent; son esprit ne nous fait pas assister à
+l'éclosion et au développement des conceptions qui le hantent.
+
+Berlioz n'a vraiment et sincèrement ouvert son âme qu'à une seule
+personne, à Humbert Ferrand. Parmi tous les amis qui l'ont entouré de
+leur sollicitude, il ne semble pas qu'il en ait rencontré de plus
+dévoué; à coup sûr, c'est celui qu'il a le plus aimé. Depuis leur
+première rencontre, en 1823, jusqu'à sa mort, en 1869, rien n'a pu
+altérer la profonde affection qu'il lui portait. Eloignés l'un de
+l'autre par les tracas d'une carrière à faire ou par les soucis
+d'intérêts à soigner, ne trouvant l'occasion de se voir qu'à de rares
+intervalles, Berlioz et Ferrand ont dû recourir à une correspondance
+active et très détaillée pour se tenir mutuellement au courant des
+moindres incidents de leur vie. Pour Berlioz surtout, très expansif,
+prompt à l'enthousiasme, s'exaspérant contre les difficultés de sa
+position, dominé par une imagination d'une mobilité excessive, c'était
+là un besoin absolu. Sa correspondance avec Humbert Ferrand, embrassant
+presque toute sa vie, devient de la sorte une autobiographie d'autant
+plus intéressante qu'elle a été écrite au jour le jour, en dehors de
+toute préoccupation du public.
+
+
+
+
+LETTRES INTIMES
+
+
+A M. HUMBERT FERRAND, A PARIS
+
+
+
+
+I
+
+La Côte-Saint-André (Isère), 10 juin 1825[1].
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je ne suis pas plus tôt hors de la capitale, que je ne puis résister au
+besoin de converser avec vous. Je vous avais moi-même engagé à ne
+m'écrire que quinze jours après mon départ, afin de ne pas demeurer trop
+longtemps ensuite sans avoir de vos nouvelles; mais je viens vous
+engager aujourd'hui à le faire le plus tôt possible, parce que j'espère
+que vous ne serez pas assez paresseux pour vous contenter de m'écrire
+une fois et pour me laisser languir pendant deux mois, comme l'homme de
+la douleur éloigné du rocher de l'Espérance et qui voudrait bien aller
+prendre une glace à la vanille chez Tortoni (Poitier, _in. lib._
+Blousac, page 32).
+
+J'ai fait un voyage assez ennuyeux jusqu'à _Tarare_; là, étant
+_descendu_ pour _monter_ à pied, je me suis trouvé, comme malgré moi,
+engagé dans la conversation de deux jeunes gens qui m'avaient l'air
+_dilettanti_ et dont, comme tels, je ne m'approchais guère. Ils ont
+commencé à m'apprendre qu'ils allaient au mont Saint-Bernard faire des
+paysages et qu'ils étaient élèves de peinture de MM. Guérin et Gros; sur
+quoi, je leur ai appris à mon tour que j'étais élève de Lesueur; ils
+m'ont fait beaucoup de compliments sur le talent et le caractère de mon
+maître; tout en causant, l'un des deux s'est mis à fredonner un choeur
+des _Danaïdes_.
+
+--_Les Danaïdes!_ me suis-je écrié; mais vous n'êtes donc pas
+dilettante?...
+
+--Moi, dilettante? m'a-t-il répliqué; j'ai vu trente-quatre fois Dérivis
+et madame Branchu dans les rôles de Danaüs et d'Hypermnestre.
+
+--Oh!...
+
+Et nous nous sommes sautés au col sans autre préambule.
+
+--Ah! monsieur, madame Branchu!... ah! M. Dérivis!... Quel talent!...
+quel foudre!
+
+--Je le connais beaucoup Dérivis, a dit l'autre.
+
+--Et moi donc! j'ai l'avantage de connaître également la sublime
+tragédienne lyrique.
+
+--Ah! monsieur, que vous êtes heureux! On dit que, indépendamment de son
+prodigieux talent, elle est, en outre, fort recommandable par son esprit
+et ses qualités morales.
+
+--Certainement, rien n'est plus vrai.
+
+--Mais, messieurs, leur ai-je dit, comment se fait-il que, n'étant pas
+musiciens, vous n'ayez point été infectés du virus dilettantique, et que
+Rossini ne vous ait pas fait tourner le dos au naturel et au sens
+commun?
+
+--C'est, m'ont-ils répondu, qu'étant habitués à rechercher en peinture
+le grand, le beau et surtout le naturel, nous n'avons pu le méconnaître
+dans les sublimes tableaux de Glück et de Saliéri, non plus que dans les
+accents à la fois tendres, déchirants et terribles de madame Branchu et
+de son digne émule. Conséquemment, le genre de musique à la mode ne
+nous entraîne pas plus que ne le feraient des arabesques ou des croquis
+de l'école flamande.
+
+A la bonne heure, mon cher Ferrand, à la bonne heure! voilà des gens qui
+sentent, voilà des connaisseurs dignes d'aller à l'Opéra, dignes
+d'entendre et de comprendre _Iphigénie en Tauride_. Nous nous sommes
+donné mutuellement nos adresses, et nous nous reverrons à Paris au
+retour.
+
+Avez-vous revu _Orphée_, avec M. Nivière, et l'avez-vous saisi
+passablement?...
+
+Adieu; tout va bien pour moi: mon père est tout à fait dans mon parti,
+et maman parle déjà avec sang-froid de mon retour à Paris.
+
+Votre ami.
+
+
+
+
+II
+
+Paris, 29 novembre (1827).
+
+
+Mon cher Ferrand,
+
+Vous avez gardé un silence inexplicable à mon égard, ainsi qu'à l'égard
+de Berlioz[2] et de Gounet. Je sais que vous avez fait une seconde
+maladie, plusieurs personnes nous l'ont appris; mais n'aviez-vous pas à
+votre disposition la plume de votre frère pour nous faire part de votre
+convalescence? Pourquoi nous laisser ainsi dans l'inquiétude? Nous avons
+cru pendant longtemps que vous étiez allé en Suisse.
+
+--Mais, disais-je toujours, quand cela serait, je n'y vois pas une
+raison pour ne pas nous écrire: il y a des postes en Suisse comme
+ailleurs.
+
+Je crois donc qu'il faut attribuer votre silence, non pas à l'oubli,
+mais à l'insouciance mêlée de paresse dont vous êtes abondamment pourvu.
+J'espère cependant que vous retrouverez assez d'activité pour me
+répondre.
+
+Ma _Messe_ a été exécutée le jour de la Sainte-Cécile avec un succès
+double de la première fois; les petites corrections que j'y avais faites
+l'ont sensiblement améliorée; le morceau
+
+ _Et iterum venturus_
+
+[Illustration: notation musicale]
+
+surtout, qui avait été manqué la première fois, a été exécuté, celle-ci,
+d'une manière foudroyante, par six trompettes, quatre cors, trois
+trombones et deux ophicléides. Le chant du choeur qui suit, que j'ai
+fait exécuter par toutes les voix à l'octave, avec un éclat de cuivre
+au milieu, a produit sur tout le monde une impression terrible; pour mon
+compte, j'avais assez bien conservé mon sang-froid jusque-là, et il
+était important de ne pas me troubler. Je conduisais l'orchestre; mais,
+quand j'ai vu ce tableau du Jugement dernier, cette annonce chantée par
+six basses-tailles à l'unisson, ce terrible _clangor tubarum_, ces cris
+d'effroi de la multitude représentée par le choeur, tout enfin rendu
+exactement comme je l'avais conçu, j'ai été saisi d'un tremblement
+convulsif que j'ai eu la force de maîtriser jusqu'à la fin du morceau,
+mais qui m'a contraint de m'asseoir et de laisser reposer mon orchestre
+pendant quelques minutes; je ne pouvais plus me tenir debout, et je
+craignais que le bâton ne m'échappât des mains. Ah! que n'étiez-vous là!
+J'avais un orchestre magnifique, j'avais invité quarante-cinq violons,
+il en est venu trente-deux, huit altos, dix violoncelles, onze
+contre-basses; malheureusement, je n'avais pas assez de voix, surtout
+pour une immense église comme Saint-Eustache. _Le Corsaire_ et _la
+Pandore_ m'ont donné des éloges, mais sans détails: de ces choses
+banales, comme on en dit, pour tout le monde. J'attends le jugement de
+Castil-Blaze, qui m'avait promis d'y assister, de Fétis et de
+_l'Observateur_; voilà les seuls journaux que j'avais invités, les
+autres étant trop occupés de politique.
+
+J'ai été entendu dans un très mauvais moment; beaucoup de personnes que
+j'avais invitées, entre autres les dames Lefranc, ne sont pas venues à
+cause des troubles affreux dont le quartier Saint-Denis était le théâtre
+depuis quelques jours. Quoi qu'il en soit, j'ai réussi au delà de mon
+espérance; j'ai vraiment un parti à l'Odéon, aux Bouffes, au
+Conservatoire et au Gymnase. J'ai reçu des félicitations de toutes
+parts; j'ai reçu, le soir même de l'exécution, une lettre de compliments
+d'un monsieur que je ne connais pas et qui m'a écrit des choses
+charmantes. J'avais envoyé des lettres d'invitation à tous les membres
+de l'Institut, j'étais bien aise qu'ils entendissent exécuter ce qu'ils
+appellent de la musique inexécutable; car ma _Messe_ est trente fois
+plus difficile que ma cantate du concours, et vous savez que j'ai été
+obligé de me retirer parce que M. Rifaut n'a pas pu m'exécuter sur le
+piano, et que M. Berton s'est empressé de me déclarer inexécutable,
+même à l'orchestre.
+
+Mon grand crime, aux yeux de ce vieil et froid classique (à présent du
+moins), est de chercher à faire du neuf.
+
+C'est une chimère, mon cher, me disait-il il y a un mois; il n'y a point
+de neuf en musique; les grands maîtres se sont soumis à certaines formes
+musicales que vous ne voulez pas adopter. Pourquoi chercher à faire
+mieux que les grands maîtres? Et puis je sais que vous avez une grande
+admiration pour un homme qui, sans doute, n'est pas sans talent... sans
+génie... C'est Spontini.
+
+--Oh! oui, monsieur, j'ai une grande admiration pour lui, et je l'aurai
+toujours.
+
+--Eh bien, mon cher, Spontini..., aux yeux des véritables connaisseurs,
+ne jouit pas... d'une grande _considération_.
+
+Là-dessus, vous pensez bien, je lui ai tiré ma révérence. Ah! vieux
+podagre, si c'est là mon crime, il faut avouer qu'il est grand, car
+jamais admiration ne fut plus profonde ni plus motivée; rien ne peut
+l'égaler, si ce n'est le mépris que m'inspire la petite jalousie de
+l'académicien.
+
+Faut-il m'avilir jusqu'à concourir encore une fois?... Il le faut
+pourtant, mon père le veut; il attache à ce prix une grande importance.
+A cause de lui, je me représenterai; je leur écrirai un petit orchestre
+bourgeois à deux ou trois parties, qui fera autant d'effet sur le piano
+que l'orchestre le plus riche; je prodiguerai les redondances, puisque
+_ce sont là les formes auxquelles les grands maîtres se sont soumis, et
+qu'il ne faut pas faire mieux que les grands maîtres_, et, si j'obtiens
+le prix, je vous jure que je déchire ma _Scène_ aux yeux de ces
+messieurs, aussitôt que le prix sera donné.
+
+Je vous parle de tout cela avec feu, mon cher ami; mais vous ne savez
+pas combien peu j'y attache d'importance: je suis depuis trois mois en
+proie à un chagrin dont rien ne peut me distraire, et le dégoût de la
+vie est poussé chez moi aussi loin que possible; le succès même que je
+viens d'obtenir n'a pu qu'un instant soulever le poids douloureux qui
+m'oppresse, et il est retombé plus lourd qu'auparavant. Je ne puis ici
+vous donner la clef de l'énigme; ce serait trop long, et, d'ailleurs, je
+crois que je ne saurais former des lettres en vous parlant de ce sujet;
+quand je vous reverrai, vous saurez tout; je finis par cette phrase que
+l'ombre du roi de Danemark adresse à son fils Hamlet:
+
+ _Farewell, farewell, remember me!_
+
+
+
+
+III
+
+Paris, vendredi, 6 juin 1828.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Vous séchez sans doute d'impatience de connaître le résultat de mon
+concert; si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais le
+jugement des journaux; tous ceux qui ont parlé de moi, à l'exception de
+la _Revue musicale_ et de _la Quotidienne_, que je n'ai pas encore pu me
+procurer, doivent vous parvenir en même temps que ma lettre.
+
+Grand, grand succès! Succès d'étonnement dans le public, et
+d'enthousiasme parmi les artistes.
+
+On m'avait déjà tant applaudi aux répétitions générales de vendredi et
+de samedi, que je n'avais pas la moindre inquiétude sur l'effet que
+produirait ma musique sur les auditeurs payants. L'ouverture de
+_Waverley_, que vous ne connaissez pas, a ouvert la séance de la manière
+la plus avantageuse possible, puisqu'elle a obtenu trois salves
+d'applaudissements. Après quoi est venue notre chère _Mélodie
+pastorale_. Elle a été indignement chantée par les solos, et le choeur
+de la fin ne l'a pas été du tout; les choristes, au lieu de compter
+leurs pauses, attendaient un signe que le chef d'orchestre ne leur a pas
+fait, et ils se sont aperçus qu'ils n'étaient pas entrés quand le
+morceau était sur le point de finir. Ce morceau n'a pas produit le quart
+de l'effet qu'il renferme.
+
+La _Marche religieuse des mages_, que vous ne connaissez pas non plus, a
+été fort applaudie. Mais, quand est venu le _Resurrexit_ de ma Messe,
+que vous n'avez jamais entendu depuis que je l'ai retouché et qui était
+chanté pour la première fois par quatorze voix de femmes et trente
+hommes, la salle de l'École royale de musique a vu pour la première fois
+les artistes de l'orchestre quitter leurs instruments aussitôt après le
+dernier accord et applaudir plus fort que le public. Les coups d'archet
+retentissaient comme la grêle sur les basses et contre-basses: les
+femmes, les hommes des choeurs, tout applaudissait; quand une salve
+était finie, une autre recommençait; c'étaient des cris, des
+trépignements!...
+
+Enfin, ne pouvant plus y tenir dans mon coin de l'orchestre, je me suis
+étendu sur les timbales, et je me suis mis à pleurer.
+
+Ah! que n'étiez-vous là, cher ami! Vous auriez vu triompher la cause que
+vous défendiez avec tant de chaleur contre les gens à idées étroites et
+à petites vues; en vérité, dans le moment de ma plus violente émotion,
+je pensais à vous et je ne pouvais m'empêcher de gémir de votre absence.
+
+La seconde partie s'ouvrait par l'ouverture des _Francs Juges_. Il faut
+que je vous raconte ce qui était arrivé à la première répétition de ce
+morceau. A peine l'orchestre a-t-il entendu cet épouvantable solo de
+trombone et d'ophicléide sur lequel vous avez mis des paroles pour
+Olmerick, au troisième acte,
+
+[Illustration: notation musicale _Adagio._]
+
+que l'un des violons s'arrête et s'écrie:
+
+--Ah! ah! l'arc-en-ciel est l'archet de votre violon, les vents jouent
+de l'orgue, le temps bat la mesure.
+
+Là-dessus, tout l'orchestre est parti et a salué par ses
+applaudissements une idée dont il ne connaissait pas même l'étendue; ils
+ont interrompu l'exécution pour applaudir. Le jour du concert, cette
+introduction a produit un effet de stupeur et d'épouvante qui est
+difficile à décrire; je me trouvais à côté du timbalier, qui, me tenant
+un bras qu'il serrait de toutes ses forces, ne pouvait s'empêcher de
+s'écrier convulsivement, à divers intervalles:
+
+--C'est superbe!... C'est sublime, mon cher!... C'est effrayant! il y a
+de quoi en perdre la tête!...
+
+De mon autre bras, je me tenais une touffe de cheveux que je tirais avec
+rage; j'aurais voulu pouvoir m'écrier, oubliant que c'était de moi:
+
+--Que c'est _monstrueux_, colossal, horrible!
+
+Enfin, vous connaissez notre Scène héroïque grecque, le vers: _Le monde
+entier_... n'a pas pu produire la moitié de l'effet de cet épouvantable
+passage. A la vérité, il a été fort mal exécuté; Bloc, qui conduisait,
+s'est trompé de mouvement en commençant: _Des sommets de l'Olympe_...
+Et, pour ramener l'orchestre au mouvement véritable, il a causé un
+désordre momentané dans les violons qui a failli tout gâter. Malgré
+cela, l'effet est aussi grand et peut-être plus grand que vous ne vous
+imaginez. Cette marche précipitée des auxiliaires grecs, et cette
+exclamation: _Ils s'avancent!_ sont d'un dramatique étonnant. Je ne me
+gêne pas avec vous, comme vous voyez, et je dis franchement ce que je
+pense de ma musique.
+
+Un artiste de l'Opéra disait, le soir de ma répétition à un de ses
+camarades, que cet effet des _Francs Juges_ était la chose la plus
+extraordinaire qu'il eût entendue de sa vie.
+
+--Oh! après Beethoven, toutefois? disait l'autre.
+
+--Après rien, a-t-il répondu; je défie qui que ce soit de trouver une
+idée plus terrible que celle-là.
+
+Tout l'Opéra assistait à mon concert; après, c'étaient des embrassades à
+n'en plus finir. Ceux qui ont été les plus contents sont: Habeneck,
+Dérivis, Adolphe Nourrit, Dabadie, Prévost, mademoiselle Mori, Alexis
+Dupont, Schneitzoeffer, Hérold, Rigel, etc. Il n'a rien manqué à mon
+succès, pas même les critiques de MM. Panseron et Brugnières, qui
+trouvaient que mon genre est nouveau, mais mauvais, et qu'on a tort
+d'encourager cette manière d'écrire.
+
+Ah! mon cher ami, envoyez-moi donc un opéra! _Robin Hood!_... Que
+voulez-vous que je fasse si je n'ai pas de poème? Je vous en supplie,
+achevez quelque chose.
+
+Adieu, mon cher Ferrand. Je vous envoie des armes pour combattre les
+détracteurs; Castil Blaze, ne se trouvant pas à Paris, n'a pu assister à
+mon concert; je l'ai vu depuis; il m'a cependant promis d'en parler. Il
+ne se presse guère; heureusement je puis m'en passer, et largement.
+
+J'ai appris hier seulement que l'article du journal _le Voleur_, qui
+m'est le plus favorable, est de Despréaux, qui a concouru avec moi à
+l'Institut; ce suffrage d'un rival m'a beaucoup flatté.
+
+
+
+
+IV
+
+28 juin 1828.
+
+
+O mon ami, que votre lettre s'est fait attendre! Je craignais que la
+mienne ne fût égarée.
+
+L'écho a bien répondu...
+
+Oui, nous nous comprenons pleinement, nous sentons de même; ce n'est pas
+tout à fait sans charme que nous vivons. Quoique, depuis neuf mois, je
+traîne une existence empoisonnée, désillusionnée, et que la musique
+seule me fait supporter, votre amitié est aussi un lien qui m'enchaîne
+et dont les noeuds se resserrent de jour en jour pendant que les autres
+se rompent (ne faites pas de conjectures, vous vous tromperiez). Je
+ferai tous mes efforts pour aller passer quelque temps à la Côte dans un
+mois et demi; aussitôt que mon départ sera fixé, je vous en avertirai et
+vous donnerai rendez-vous chez mon père.
+
+J'attends avec la plus vive impatience le premier et le troisième acte
+des _Francs Juges_, et je vous jure sur l'honneur que je vais vous
+envoyer une copie du _Resurrexit_ en grande partition et une de la
+Mélodie. Je vais les faire copier le plus tôt possible, et je vous les
+expédierai dès que je pourrai les avoir.
+
+[Illustration: notation musicale _Tout le cuivre.--Largo._]
+
+_Oboe soli._
+
+_Tromb._
+
+(_Cimbales et timbales. Coup de poignard._)
+
+_Orchestre à cordes._
+
+_Uniss._]
+
+L'allocution dont vous me parlez est d'un artiste de votre connaissance
+et qui justifie le jugement que vous en portez: c'est Turbri. Puisque
+vous devez voir Duboys, il faut que je vous rapporte la conversation que
+j'ai eue avant-hier avec Pastou, son ancien maître de musique. Je le
+rencontre dans la rue Richelieu, et, sans me donner le temps de lui dire
+bonjour:
+
+--Ah! je suis aise de vous voir! me dit-il; je suis allé vous entendre.
+Savez-vous une chose? c'est que vous êtes le Byron de la musique. Votre
+ouverture des _Francs Juges_ est un _Childe Harold_, et puis, vous êtes
+harmoniste!... Ah! diable! L'autre jour, dans un dîner, on parlait de
+vous, et un jeune homme a dit qu'il vous connaissait et que vous étiez
+un bon garçon. «Eh! je me f.... bien que ce soit un bon garçon, lui
+ai-je dit; quand on fait de la musique comme ça, qu'on soit le diable,
+ça m'est bien égal!» Je ne me doutais pas, quand nous avons applaudi
+ensemble Beethoven, avec cris et trépignements, qu'un mois plus tard,
+sur la même banquette, dans la même salle, ce serait vous qui me feriez
+éprouver de pareilles sensations. Adieu, mon cher, je suis heureux de
+vous connaître.
+
+Concevez-vous un pareil fou?
+
+Je me suis trouvé à dîner, il y a quelque temps, avec le jeune
+Tolbecque, le fashionable des trois. Lorsqu'il entendit parler de mon
+projet de concert dans le temps, il trouvait que c'était le _comble de
+l'amour-propre_, et que ce serait sans doute _endormant_. Eh bien, il
+est venu exécuter à mon orchestre malgré cela, et, dès la première
+ouverture, il s'est fait en lui une telle révolution, que, «devenu pâle
+comme la mort, m'a-t-il dit, je n'avais pas la force d'applaudir des
+_effets qui m'arrachaient les entrailles_; vraiment, cela emporte la
+pièce!»
+
+Cela soulage singulièrement, de courber sous le joug ces petits
+farceurs.
+
+J'ai beaucoup de choses en train dans ce moment-ci et rien de positif;
+deux opéras se préparent pour Feydeau, un pour l'Opéra, et je vais
+sortir tout à l'heure pour aller voir M. Laurent, directeur des théâtres
+anglais et italien: il s'agit de me faire mettre en opéra italien la
+tragédie anglaise de _Virginius_. Aussitôt que j'aurai quelque chose de
+positif, je vous l'écrirai.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+Votre ami pour la vie.
+
+
+
+
+V
+
+28 juin, huit heures plus tard.
+
+
+Je viens, non pas de chez M. Laurent, mais de Villeneuve-Saint-Georges,
+à quatre lieues de Paris, où je suis allé depuis chez moi à la
+course... Je n'en suis pas mort... La preuve, c'est que je vous
+l'écris... Que je suis seul!... Tous mes muscles tremblent comme ceux
+d'un mourant!... O mon ami, envoyez-moi un ouvrage; jetez-moi un os à
+ronger... Que la campagne est belle!... quelle lumière abondante!...
+Tous les vivants que j'ai vus en revenant avaient l'air heureux... Les
+arbres frémissaient doucement, et j'étais tout seul dans cette immense
+plaine... L'espace... l'éloignement... l'oubli... la douleur... la rage
+m'environnaient. Malgré tous mes efforts, la vie m'échappe, je n'en
+retiens que des lambeaux.
+
+A mon âge, avec mon organisation, n'avoir que des sensations
+déchirantes; avec cela les persécutions de ma famille recommencent: mon
+père ne m'envoie plus rien, ma soeur m'a écrit aujourd'hui qu'il
+persistait dans cette résolution. L'argent... toujours l'argent!... Oui,
+l'argent rend heureux. Si j'en avais beaucoup, je pourrais l'être, et la
+mort n'est pas le bonheur, il s'en faut de beaucoup.
+
+Ni pendant... ni après...
+
+Ni avant la vie?
+
+Quand donc?
+
+Jamais.
+
+Inflexible nécessité!...
+
+Et cependant le sang circule; mon coeur bat comme s'il bondissait de
+joie.
+
+Au fait, je suis furieusement en train; de la joie, morbleu, de la joie!
+
+
+
+
+VI
+
+Dimanche matin.
+
+
+Mon cher ami, ne vous inquiétez pas de ces malheureuses aberrations de
+mon coeur; la crise est passée; je ne veux pas vous en expliquer la
+cause par écrit, une lettre peut s'égarer. Je vous recommande instamment
+de ne pas dire un mot de mon état à qui que ce soit; une parole est si
+facilement répétée, qu'elle pourrait venir jusqu'à mon père, qui en
+perdrait totalement le repos: il ne dépend de personne de me le rendre;
+tout ce que je puis faire, c'est de souffrir avec patience, en attendant
+que le temps, qui change tant de choses, change aussi ma destinée.
+
+Soyez prudent, je vous en prie; gardez-vous d'en rien dire à Duboys; car
+il pourrait le répéter à Casimir Faure, et, de là, mon père le saurait.
+
+Cette effroyable course d'hier m'a abîmé: je ne puis plus me remuer,
+toutes les articulations me font mal, et cependant il faut que je
+marche encore toute la journée.
+
+Adieu, mon cher ami.
+
+Je vous embrasse.
+
+
+
+
+VII
+
+Paris, 29 août 1828.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je pars demain pour la Côte; je vais enfin revoir mes parents après
+trois ans de séparation; je pense que rien ne vous empêchera d'accomplir
+votre promesse, et que j'aurai le plaisir de vous voir dans le courant
+du mois prochain. Je repartirai le 26 septembre sans remise; ainsi
+arrangez-vous pour venir à la Côte le plus tôt que vous pourrez. Mais
+écrivez-moi pour m'en prévenir huit jours d'avance, parce que je
+pourrais me trouver à Grenoble si vous ne m'avertissiez pas.
+
+Auguste, qui est à Blois dans ce moment-ci, m'a engagé sa parole de
+venir me retrouver à la Côte. Je vais lui écrire de s'entendre avec vous
+pour que vous fassiez le voyage ensemble depuis Belley ou Lyon; j'espère
+qu'il y aura moyen d'arranger cela et que vous m'arriverez tous les deux
+à la fois. Je vous apporte les deux morceaux que vous attendez, et que
+je n'ai pas pu remettre au jeune Daudert, parce qu'ils n'étaient pas
+finis de copier. Ainsi, adieu; je compte recevoir une lettre de vous le
+8 ou le 10 septembre; n'y manquez pas.
+
+Votre ami.
+
+
+
+
+VIII
+
+ Grenoble, lundi 16 septembre 1828.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je pars demain matin pour la Côte, d'où je suis absent depuis le jour de
+l'arrivée de votre lettre. Il m'est impossible d'aller vous voir;
+partant le 27 de ce mois, je ne puis absolument pas parler à mes parents
+d'une absence. J'avais déjà causé de vous avec ma famille; on
+s'attendait à vous voir, et votre lettre a redoublé l'impatience avec
+laquelle on vous désirait. Ce désir, de la part de mes soeurs et de nos
+demoiselles, est peut-être un peu intéressé; il est question de bals, de
+goûters à la campagne; on cherche des cavaliers aimables, ils ne sont
+pas communs ici, et, quoique ce soit peut-être un peu pour moi que ce
+remue-ménage se prépare, je ne suis pas le moins du monde fait pour y
+répandre de l'entrain ni de la gaieté. J'ai vu Casimir Faure
+dernièrement chez mon père; il est à la campagne chez le sien, et nous
+ne sommes séparés que par une distance qu'on franchit en deux heures.
+Robert est venu avec moi, il est le ménestrel adoré de ces dames.
+Arrivez au plus tôt, je vous en prie; votre musique vous attend.
+
+Nous lirons _Hamlet_ et _Faust_ ensemble. Shakspeare et Goethe! les
+muets confidents de mes tourments, les explicateurs de ma vie. Venez,
+oh! venez! personne ici ne comprend cette rage de génie. Le soleil les
+aveugle. On ne trouve cela que bizarre. J'ai fait avant-hier, en
+voiture, la ballade du _Roi de Thulé_ en style gothique; je vous la
+donnerai pour la mettre dans votre _Faust_, si vous en avez un. Adieu;
+le temps et l'espace nous séparent; réunissons-nous avant que la
+séparation soit plus longue.
+
+Mais laissons cela.
+
+«Horatio, tu es bien l'homme dont la société m'a le plus convenu.» Je
+souffre beaucoup. Si vous ne veniez pas, ce serait cruel.
+
+Allons! vous viendrez.
+
+Adieu.
+
+Demain je suis à la Côte. Après-demain mercredi, j'aurai à aider ma
+famille pour la réception de M. de Ranville, procureur général, qui
+vient avec mon oncle passer deux jours à la maison. Le 27, je pars; la
+semaine prochaine, il y a grande réunion chez la cousine d'Hippolyte
+Rocher, la belle mademoiselle Veyron.
+
+Voyez!
+
+
+
+
+IX
+
+Paris, 11 novembre 1828.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je vous remercie de votre obligeance; je suis seulement honteux de ne
+l'avoir pas fait plus tôt; mais, quand je vous ai adressé les ouvrages
+que vous me demandiez, j'étais si malade, si incapable, que j'ai préféré
+attendre quelques jours pour vous écrire.
+
+La Fontaine a bien eu raison de dire: «L'absence est le plus grand des
+maux.» Elle est partie! elle est à Bordeaux depuis quinze jours; je ne
+vis plus, ou plutôt je ne vis que trop; mais je souffre l'impossible;
+j'ai à peine le courage de remplir mes nouvelles fonctions. Vous savez
+qu'ils m'ont nommé premier commissaire de la Société du Gymnase-Lyrique.
+C'est moi qui suis chargé du choix et du remplacement des musiciens, de
+la location des instruments et de la garde des partitions et parties
+d'orchestre. Je m'occupe dans ce moment-ci de tout cela. Les
+souscripteurs commencent à venir; nous avons déjà deux mille deux cents
+francs en caisse. Les envieux écrivent des lettres anonymes; Chérubini
+est en méditation pour savoir _s'il nous servira_ ou _s'il nous nuira_;
+tout le monde clabaude à l'Opéra, et nous allons toujours notre train.
+Je ne fais encore rien copier; j'attends pour cela votre lettre.
+
+Vous me demandez combien coûterait la gravure de notre Scène grecque. Il
+y a bien longtemps que je me suis informé du prix de la lithographie;
+mais elle coûte en France un tiers de plus que la gravure. Les planches
+gravées de notre ouvrage reviendraient à sept cent cinquante francs,
+avec l'impression d'une cinquantaine d'exemplaires.
+
+Je n'ai pas encore revu l'auteur d'_Atala_, il est à la campagne; je lui
+parlerai de votre Scène aussitôt que je le verrai.
+
+Si vous voyez Auguste, excusez-moi auprès de lui de ce que je ne lui
+écris pas; dites-lui que je suis étonné de n'avoir pas encore appris son
+voyage à la Côte; il m'avait bien dit, en partant, qu'il irait voir mon
+père.
+
+J'ai rencontré avant-hier Flayol au cours d'anglais; il vous dit mille
+choses.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous embrasse.
+
+
+
+
+X
+
+(Fin de 1828)
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je vous réponds sur-le-champ; il s'en faut de beaucoup que je renonce à
+notre opéra, et, si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je ne voulais
+pas vous en rompre la tête davantage, pensant que vous ne doutiez pas de
+l'impatience avec laquelle je l'attends; ainsi achevez-le le plus tôt
+possible.
+
+Je travaille dans ce moment-ci pour les concerts de M. Choron; celui-ci
+m'a demandé un oratorio pour des voix seules avec accompagnement
+d'orgue; j'en ai déjà fait la moitié, et je pense qu'il sera exécuté
+d'ici à un mois et demi; cela me fera un peu connaître dans le faubourg
+Saint-Germain.
+
+Connaissez-vous assez M. d'Eckstein pour me donner une lettre de
+recommandation près de lui? J'ai appris qu'il était collaborateur d'un
+grand journal mensuel[3], à la tête duquel se trouve M. Beuchon, l'un
+des rédacteurs du _Constitutionnel_; ce journal va paraître dans quelque
+temps; il est conçu sur un plan très vaste, et les arts y occuperont une
+place distinguée. Si je pouvais inspirer assez de confiance pour cela,
+je voudrais être chargé de la rédaction des articles de musique; voyez
+si vous pouvez me servir là dedans. Si M. d'Eckstein me présente, il est
+présumable qu'on m'acceptera; d'ailleurs, on peut me mettre à l'épreuve.
+
+Souffrez-vous toujours de vos dents? Je vous envoie pour vos étrennes un
+air sublime de _la Vestale_, que vous ne connaissez pas, parce qu'il a
+été supprimé depuis plus de dix ans. Vous me paraissez triste, vous avez
+besoin de pleurer, je vous le donne comme un spécifique. Plus, un autre
+air de _Fernand Cortez_, que vous ne connaissez pas non plus par la même
+raison, et qui est peut-être le plus beau de la pièce.
+
+Adieu.
+
+Votre ami pour la vie.
+
+
+
+
+XI
+
+Paris, 2 février 1829.
+
+
+J'attendais toujours, mon cher et excellent ami, que ma partition de
+_Faust_ fût entièrement terminée pour vous écrire en vous l'adressant;
+mais, l'ouvrage ayant pris une dimension plus grande que je ne croyais,
+la gravure n'est pas encore finie, et je ne puis me passer plus
+longtemps de vous écrire.
+
+J'ai, il y a trois jours, été, pendant douze heures, dans le délire de
+la joie: Ophélie n'est pas si éloignée de moi que je le pensais; il
+existe quelque raison qu'on ne veut absolument pas me dire avant quelque
+temps, pour laquelle il lui est impossible dans ce moment de se
+prononcer ouvertement.
+
+--Mais, a-t-elle dit, _s'il m'aime véritablement_, si son amour n'est
+pas de la nature de ceux qu'il est de mon devoir de mépriser, ce ne sera
+pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance.
+
+Oh! Dieu! si je l'aime véritablement! Turner sait beaucoup d'autres
+choses sans doute, mais il s'obstine à me jurer qu'il ne sait rien; je
+n'aurais pas même su cela, si je n'avais pas arraché une partie de mon
+secret à sa femme. Je m'apercevais seulement, depuis quelque temps,
+qu'il me parlait de mes affaires avec plus de confiance et avec un air
+riant; un jour, il n'a pu s'empêcher de sortir de son flegme britannique
+en me disant:
+
+--Je réussirai, je vous dis, j'en suis sûr; si je pars avec elle pour la
+Hollande, je suis sûr de vous écrire dans peu d'excellentes nouvelles.
+
+Eh bien, mon cher ami, il part dans quatre jours avec elle et sa mère;
+il est chargé de leur correspondance française et de l'administration de
+leurs intérêts pécuniaires à Amsterdam.
+
+Et c'est elle, c'est Ophélie qui a arrangé tout cela, qui l'a voulu
+fortement. Donc, elle veut lui parler beaucoup et souvent de moi; ce
+qu'elle n'a pas encore pu faire, à cause de la présence continue de sa
+mère, devant laquelle elle tremble comme un enfant.
+
+Écoutez-moi bien, Ferrand; si jamais je réussis, je sens, à n'en pouvoir
+douter, que je deviendrais un colosse en musique; j'ai dans la tête
+depuis longtemps une _symphonie descriptive_ de _Faust_ qui fermente;
+quand je lui donnerai la liberté, je veux qu'elle épouvante le monde
+musical.
+
+L'amour d'Ophélie a centuplé mes moyens. Envoyez-moi _les Francs Juges_
+au plus tôt; que je profite d'un moment de soleil et de calme pour les
+faire recevoir; la nuit et la tempête sont trop souvent là pour
+m'empêcher de marcher; il faut absolument que j'agisse maintenant. Je
+compte sur votre exactitude, et j'espère que vous m'enverrez votre poème
+avant dix jours. J'ai reçu, il y a peu de temps, une lettre de ma soeur
+aînée, en réponse à une immense épître de moi, dans laquelle je m'étais
+expliqué ouvertement sur mes projets pour le mariage, sans dire, bien
+entendu, que je fusse fixé dans mon choix. Nancy m'a répondu que mes
+parents avaient lu ma lettre (c'était ce que je voulais); et, d'après ce
+qu'elle me dit, il paraît qu'ils s'attendaient tellement à cela, qu'ils
+n'en ont pas été surpris; et, lorsque j'en viendrai à leur demander leur
+consentement, j'espère que la commotion sera très légère. Je vais lui
+envoyer ma partition à Amsterdam. Je n'ai mis que les initiales de son
+nom. Comment! je parviendrais à être aimé d'Ophélie, ou du moins mon
+amour la flatterait, lui plairait?... Mon coeur se gonfle et mon
+imagination fait des efforts terribles pour comprendre cette immensité
+de bonheur sans y réussir. Comment! je vivrais donc? j'écrirais donc?
+j'ouvrirais mes ailes? _O dear friend! o my heart! o life! Love! All!
+all!_
+
+Ne soyez pas épouvanté de ma joie; elle n'est pas si aveugle que vous
+pouvez le craindre; le malheur m'a rendu méfiant; je regarde en avant,
+je n'ai rien d'assuré; je frémis autant de crainte que d'espérance.
+
+Attendons le temps, rien ne l'arrête; ainsi nous pouvons compter sur
+lui.
+
+Adieu; envoyez-moi _les Francs Juges_, vite, je vous supplie.
+
+ * * * * *
+
+Avez-vous lu _les Orientales_ de Victor Hugo? Il y a des milliers de
+sublimités. J'ai fait sa _Chanson des pirates_ avec accompagnement de
+tempête; si je la mets au net et que j'aie le temps de la recopier, je
+vous l'enverrai avec _Faust_. C'est de la musique d'écumeur de mer, de
+forban, de brigand, de flibustier à voix rauque et sauvage; mais je n'ai
+pas besoin de vous mettre au fait, vous comprenez la musique poétique
+aussi bien que moi.
+
+
+
+
+XII
+
+18 février 1829.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+J'ai écrit à M. Bailly aussitôt après la réception de votre lettre; il
+ne m'a pas encore répondu. Duboys, qui est ici depuis quelques jours, a
+vu Carné avant-hier, ils ont parlé du journal ensemble[4]; Carné lui a
+dit qu'on comptait sur moi.
+
+J'allai voir Carné, il y a à peu près vingt jours; il me promit de
+m'écrire aussitôt qu'il y aurait quelque chose de décidé; je n'ai point
+eu de ses nouvelles. Je n'y comprends rien.
+
+Quant à l'affaire du _Stabat_, voici: Marescot vient de revenir à
+Paris, je lui en ai parlé; il a consenti à le graver, pourvu qu'on lui
+assure la vente de quinze exemplaires au moins. L'ouvrage sera marqué
+quatre francs cinquante, et les quinze exemplaires seront livrés à deux
+francs.
+
+D'après ce que vous m'aviez dit du nombre des personnes qui
+s'intéressent à M. Dupart, je n'ai pas hésité à répondre pour le
+placement des quinze exemplaires, et Marescot est venu aujourd'hui
+chercher le manuscrit. Il sera gravé avant la semaine sainte; ainsi on
+pourra le chanter sur les exemplaires que je vous enverrai.
+
+Du reste, son atmosphère d'espérance ne s'est pas rembrunie, au
+contraire... _Elle_ n'est pas encore partie, elle quittera Paris
+vraisemblablement vendredi prochain.
+
+Singulière destinée que celle d'un amant dont le voeu le plus ardent est
+l'éloignement de celle qu'il aime!
+
+Tant qu'elle restera ici, je ne pourrai point obtenir de réponse
+positive; on m'assure que j'aurai quelques lignes de sa main en réponse
+à ma lettre, qui lui sera remise à Amsterdam. Oh! Dieu! que va-t-elle me
+dire?...
+
+ _Farewell, my dear, farewell, love ever your friend._
+
+
+
+
+XIII
+
+Paris, 9 avril 1829.
+
+
+--Ah! pauvre cher ami! je ne vous ai pas écrit, parce que j'en étais
+incapable. Toutes mes espérances étaient d'affreuses illusions. Elle est
+partie, et, en partant, sans pitié pour mes angoisses dont elle a été
+témoin deux jours de suite, elle ne m'a laissé que cette réponse que
+quelqu'un m'a rapportée: «Il n'y a rien de plus impossible.»
+
+N'exigez pas, mon cher ami, que je vous donne le détail de tout ce qui
+m'est arrivé pendant ces deux fatales semaines; il m'est survenu,
+avant-hier, un accident qui me met aujourd'hui dans l'impossibilité de
+parler de cela; je ne suis pas encore assez remis. Je tâcherai de
+trouver un moment où j'aurai assez de force pour retourner le fer qui
+est demeuré dans la plaie.
+
+ * * * * *
+
+Je vous envoie _Faust_, dédié à M. de la Rochefoucault; ce n'était pas
+pour lui!... Si vous pouvez, sans vous gêner, me prêter encore cent
+francs pour payer l'imprimeur, vous m'obligerez. J'aime mieux vous les
+devoir qu'à ces gens-là. Si vous ne me l'aviez offert, j'avoue que je
+n'aurais pu me décider à vous les demander.
+
+Je vous remercie mille fois de votre opéra; Gounet le copie en ce
+moment-ci; nous allons mettre en jeu tous les ressorts pour le faire
+recevoir sûrement. Il est superbe; il y a des choses sublimes. Oh! mon
+cher, que vous êtes poète! Le finale des Bohémiens, au premier acte, est
+un coup de maître; jamais, je crois, on n'aura présenté de poème d'opéra
+aussi original et aussi bien écrit; je vous le répète, il est
+magnifique.
+
+Ne soyez pas fâché si je vous laisse si vite. Je vais à la poste porter
+la musique, il est déjà deux heures; je suis si souffrant, que je vais
+me recoucher en rentrant.
+
+Il y a trente-six jours qu'elle est partie, ils ont toujours
+vingt-quatre heures chacun; et _il n'y a rien de plus impossible_.
+
+Adieu.
+
+ * * * * *
+
+J'ai demandé à Schott et à Schlesinger, qui ont de la musique d'église,
+s'ils avaient ce que vous me demandez; mais ils n'ont rien que de très
+grand.
+
+J'ai fait un _Salutaris_ à trois voix avec accompagnement d'orgue au
+piano; je l'ai cherché toute la journée pour vous l'envoyer, je n'ai pas
+pu le retrouver; comme il ne valait pas grand'chose, je l'aurai
+vraisemblablement brûlé cet hiver.
+
+
+
+
+XIV
+
+Paris, ce 3 juin 1829.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Voilà bientôt trois mois que je n'ai pas reçu de vos nouvelles; j'ai
+voulu attendre toujours, pensant que peut-être vous étiez en voyage;
+mais il paraît que vous n'avez pas quitté Belley, car ma soeur m'écrit,
+il y a peu de jours, que vous lui avez envoyé des airs suisses dont elle
+me charge de vous remercier. Il y a donc nécessairement quelque chose
+d'extraordinaire.
+
+Je vous ai envoyé _Faust_ avec les exemplaires sans titre du _Stabat_;
+vous ne m'avez pas accusé réception, je n'y conçois absolument rien.
+Peut-être y a-t-il quelque nouvelle lutte anonyme. Votre père intercepte
+peut-être notre correspondance. Peut-être ajoutez-vous foi vous-même aux
+absurdes calomnies qu'on a répandues sur mon compte auprès de votre
+famille.
+
+Je ne vous ai pas envoyé les titres du _Stabat_; Marescot est reparti
+pour la province, et je ne sais où le prendre. _Faust_ a le plus grand
+succès parmi les artistes; Onslow est venu chez moi un matin me
+déconcerter par les éloges les plus passionnés; Meyerbeer vient d'écrire
+de Baden à Schlesinger pour lui en demander un exemplaire. Urhan,
+Chélard, beaucoup des artistes les plus marquants de l'Opéra se sont
+procuré des exemplaires, et, chaque soir, ce sont de nouvelles
+félicitations. Dans tout cela, rien ne m'a frappé comme l'enthousiasme
+de M. Onslow. Vous savez que, depuis la mort de Beethoven, il tient le
+sceptre de la musique instrumentale. Spontini vient de monter à Berlin
+son opéra du _Colporteur_, qui a obtenu un immense succès; il est
+extrêmement difficile sur l'originalité, et il m'a assuré qu'il ne
+connaissait rien de plus original que _Faust_.
+
+--J'aime bien ma musique, ajoutait-il; mais, en conscience, je me crois
+incapable d'en faire autant.
+
+A tout cela, je ne répondais guère que des bêtises, tellement j'étais
+troublé de cette visite inattendue.
+
+Le surlendemain, Onslow m'a envoyé un exemplaire de la partition de ses
+deux grands quintetti.
+
+C'est jusqu'à présent le suffrage qui m'a le plus touché.
+
+J'ai payé ce que je devais à l'imprimeur, une élève m'étant survenue.
+
+Je suis toujours très heureux, ma vie est toujours charmante; point de
+douleurs, jamais de désespoir, beaucoup d'illusions; pour achever de
+m'enchanter, _les Francs Juges_ viennent d'être refusés par le jury de
+l'Opéra. M. Alexandre Duval, qui a lu le poème au comité, m'a dit qu'on
+l'avait trouvé long et obscur; il n'y a que la scène des Bohémiens qui a
+plu à tout le monde; du reste, il trouve, lui, que le style est très
+remarquable et qu'il y a _un avenir poétique là dedans_.
+
+Je vais me le faire traduire en allemand. J'achèverai la musique; j'en
+ferai un opéra comme le _Freyschütz_, moitié parlé, moitié mélodrame, et
+le reste musique; j'ajouterai quatre ou cinq morceaux, tels que le
+finale du premier acte, les quintetti, l'air de Lénor, etc., etc. On
+m'assure que Spohr n'est point jaloux et cherche, au contraire, à aider
+les jeunes gens; alors, si j'ai le prix à l'Institut, je partirai dans
+quelques jours pour Cassel; il y dirige le théâtre, et je pourrai faire
+entendre là _les Francs Juges_. Quel que soit le résultat final de tout
+cela, je ne suis pas moins extrêmement sensible aux peines que cet
+ouvrage vous a coûtées, et je vous en remercie mille fois. Il me plaît,
+à moi, beaucoup. Je prépare un grand concert pour le commencement de
+décembre, où je ferai entendre _Faust_ avec deux grandes ouvertures et
+quelques mélodies irlandaises qui ne sont pas gravées. Je n'en ai
+encore terminé qu'une; Gounet me fait beaucoup attendre les autres.
+
+La _Revue musicale_ a publié un article fort bon sur _Faust_; je ne l'ai
+pas fait annoncer encore dans les autres journaux.
+
+Je ne puis pas me livrer à la moindre composition importante; quand j'ai
+la force de travailler, je copie des parties pour le concert futur, et
+je n'ai pas beaucoup de temps à y consacrer; on me tourmente pour des
+articles de journaux. Je suis chargé de la correspondance, à peu près
+gratuite, de la _Gazette musicale de Berlin_. On me traduit en allemand;
+le propriétaire est à Paris dans ce moment, et il m'ennuie. Pour _le
+Correspondant_, un seul article a paru; comme dans le second,
+j'attaquais l'école italienne. M. de Carné m'a écrit avant-hier pour me
+prier d'en faire un autre sur un sujet différent. On a trouvé que
+j'étais un _peu dur_ pour l'école italienne. La _Prostituée_ trouve donc
+des amants même parmi les gens religieux.
+
+Je prépare une notice bibliographique sur Beethoven.
+
+J'ai mes entrées au théâtre allemand; le _Freyschütz_ et _Fidelio_ m'ont
+donné des sensations nouvelles, malgré le détestable orchestre des
+Italiens, dont la voix publique fait enfin justice; les journaux
+d'aujourd'hui surtout le tuent.
+
+On m'a offert de me présenter à Rossini; je n'ai pas voulu, comme vous
+pensez bien; je n'aime pas ce Figaro, ou plutôt je le hais tous les
+jours davantage; ses plaisanteries absurdes sur Weber, au foyer du
+théâtre allemand, m'ont exaspéré; je regrettais bien de ne pas être de
+la conversation pour lui lâcher ma bordée.
+
+Mon pauvre Ferrand, je vous écris de bien longues digressions qui ne
+vous intéressent guère; je suis porté à craindre que mes lettres n'aient
+plus pour vous l'intérêt d'autrefois. S'il ne s'était pas fait en vous
+quelque étrange changement, seriez-vous resté depuis si longtemps sans
+répondre à ma lettre qui accompagnait le paquet de musique? C'est
+pendant la semaine sainte que vous avez dû la recevoir. Vous ne m'avez
+même pas écrit un mot d'amitié après que je vous ai annoncé que je
+perdais toutes les espérances dont j'avais été bercé. Je ne suis pas
+plus avancé que le premier jour; cette passion me tuera; on a répété si
+souvent que l'espérance seule pouvait entretenir l'amour! Je suis bien
+la preuve du contraire. Le feu ordinaire a besoin d'air, mais le feu
+électrique brûle dans le vide. Tous les journaux anglais retentissent de
+cris d'admiration pour son génie. Je reste obscur. Quand j'aurai écrit
+une composition instrumentale, immense, que je médite, je veux pourtant
+aller à Londres la faire exécuter; que j'obtienne sous ses yeux un
+brillant succès!
+
+O mon cher ami, je ne puis plus écrire: la faiblesse m'ôte la plume des
+doigts.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XV
+
+15 juin 1829.
+
+
+Oui, mon cher ami, il est entièrement vrai que je n'ai pas reçu de vos
+nouvelles jusqu'à ce 11 juin; et il m'est impossible de concevoir ce que
+sont devenues vos lettres; peut-être le découvrirez-vous; j'en doute.
+
+Je serais enchanté d'être annoncé dans le _Journal de Genève_, si vous
+pouvez l'obtenir. Je vous prie de ne pas vous laisser entraîner par
+votre amitié en parlant de mon ouvrage (_Faust_): rien ne paraît plus
+étrange aux lecteurs froids que cet enthousiasme qu'ils ne conçoivent
+pas. Je ne sais que vous dire pour le sommaire d'articles que vous me
+demandez; voyez celui de la _Revue musicale_, et parlez de chaque
+morceau en particulier; ou, si cela ne convient pas au cadre du journal,
+appuyez davantage sur le _Premier choeur_, le _Concert des Sylphes_, le
+_Roi de Thulé_ et la _Sérénade_, et surtout sur le double orchestre du
+_concert_, dont la _Revue_ n'a pas fait mention, puis quelques
+considérations sur le style mélodique et les innovations que vous aurez
+le mieux senties.
+
+Je ne fais rien annoncer dans les autres journaux, parce que j'attends
+tous les jours la réponse de Goethe, qui m'a fait prévenir qu'il allait
+m'écrire et qui ne m'écrit pas. Dieu! quelle impatience j'éprouve de
+recevoir cette lettre. Je suis un peu mieux depuis deux jours. La
+semaine dernière, j'ai été pris d'un affaissement nerveux tel, que je ne
+pouvais presque plus marcher ni m'habiller le matin; on m'a conseillé
+des bains qui n'ont rien fait; je suis resté tranquille, et la jeunesse
+a repris le dessus. Je ne puis me faire à l'impossible. C'est
+précisément parce que c'est impossible que je suis si peu vivant.
+
+Cependant il faut sans cesse m'occuper: j'écris une vie de Beethoven
+pour _le Correspondant_. Je ne puis trouver un instant pour composer; le
+reste du temps, il faut que je copie des parties.
+
+Quelle vie!
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XVI
+
+15 juillet 1829.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je vous réponds courrier par courrier, comme vous me le demandez. J'ai
+reçu vos deux actes sans encombre. Je trouve le dernier magnifique;
+l'interrogatoire surtout est de la plus grande beauté; le dénouement
+vaut mille fois mieux que celui dont nous étions convenus. Les
+observations que j'ai à vous faire portent uniquement sur la coupe des
+morceaux de musique et le rapprochement trop fréquent de sensations
+semblables, qui amèneraient une monotonie désagréable au premier acte;
+mais nous reparlerons de cela.
+
+Vous auriez déjà reçu depuis longtemps la musique que je dois vous
+envoyer; mais il faut bien finir par vous avouer le motif de ce retard.
+Depuis mon concert, mon père a pris une nouvelle boutade et ne veut plus
+m'envoyer ma pension, de sorte que je me trouve tellement à court
+d'argent, que les trente ou quarante francs que coûterait la copie de
+mes deux morceaux m'ont arrêté jusqu'à présent; je n'ai pas voulu
+demander à Auguste de me les prêter, parce que je lui dois déjà
+cinquante francs. Je ne puis pas copier moi-même, puisque, depuis quinze
+jours, je suis enfermé à l'Institut; cet abominable concours est pour
+moi de la dernière nécessité, puisqu'il donne de l'argent et qu'on ne
+peut rien faire sans ce vil métal.
+
+ _Auri sacra fames quid non mortalia pectora cogis!_
+
+Mon père n'a pas même voulu fournir à la dépense de mon séjour à
+l'Institut; c'est M. Lesueur qui y a pourvu. Je vous écrirai dès que
+j'aurai des nouvelles à vous apprendre. Le jeune Daudert, qui part le 12
+du mois d'août, se chargera de vous porter la musique, si je puis
+l'avoir à cette époque. Je suis trop abattu pour vous écrire plus
+longuement. J'oubliais de vous dire que Gounet a fini son deuxième acte.
+
+Adieu. Je suis bien aise que vous ayez fait la connaissance de Casimir
+Faure.
+
+On donne _la Vestale_ ce soir pour la première fois depuis sept mois, et
+je ne puis y aller; j'aurais eu des billets de madame Dabadie. C'est
+elle qui me chantera ma scène, elle me l'a promis.
+
+
+
+
+XVII
+
+21 août 1829.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je vous envoie enfin la musique que vous attendez depuis si longtemps;
+il y a de ma faute et de celle de mon imprimeur. Pour moi, le concours
+de l'Institut m'excuse un peu, et toutes les nouvelles agitations, _the
+new pangs of my despised love_, me justifient malheureusement trop de ne
+penser à rien. Oui, mon pauvre et cher ami, mon coeur est le foyer d'un
+horrible incendie; c'est une forêt vierge que la foudre a embrasée; de
+temps en temps, le feu semble assoupi, puis un coup de vent... un éclat
+nouveau... le cri des arbres s'abîmant dans la flamme, révèlent
+l'épouvantable puissance du fléau dévastateur.
+
+Il est inutile d'entrer dans les détails des nouvelles secousses que
+j'ai reçues dernièrement; mais tout se réunit. Cet absurde et honteux
+concours de l'Institut vient de me faire le plus grand tort à cause de
+mes parents. Ces messieurs les juges, qui ne sont pas _les Francs
+Juges_, ne veulent pas, disent-ils, m'encourager dans une fausse route.
+Boïeldieu m'a dit:
+
+--Mon cher ami, vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jeté à
+terre. J'étais venu avec la ferme conviction que vous l'auriez; mais
+quand j'ai entendu votre ouvrage!... Comment voulez-vous que je donne un
+prix à une chose dont _je n'ai pas d'idée_. Je _ne comprends pas_ la
+moitié de Beethoven, et vous voulez aller plus loin que Beethoven!
+Comment voulez-vous que je comprenne? Vous vous jouez des difficultés
+de l'harmonie en prodiguant les modulations; et moi qui _n'ai pas fait
+d'études harmoniques_, qui _n'ai aucune expérience de cette partie de
+l'art_! C'est peut-être ma faute! je n'aime que la musique qui me berce.
+
+--Mais, monsieur, si vous voulez que j'écrive de la musique douce, il ne
+faut pas nous donner un sujet comme Cléopâtre: une reine désespérée qui
+se fait mordre par un aspic et meurt dans les convulsions!
+
+--Oh! mon ami, on peut toujours mettre de la grâce dans tout; mais je
+suis bien loin de dire que votre ouvrage soit mauvais; je dis seulement
+que je ne le comprends pas encore, il faudrait que je l'entendisse
+plusieurs fois avec l'orchestre.
+
+--M'y suis-je refusé?
+
+--D'ailleurs, en voyant toutes ces formes bizarres, cette haine pour
+tout ce qui est connu, je ne pouvais m'empêcher de dire à mes collègues
+de l'Institut qu'un jeune homme qui a de pareilles idées, et qui écrit
+ainsi, doit _nous mépriser du fond de son coeur_. Vous êtes un être
+volcanisé, mon cher ami, et il ne faut pas écrire pour soi; toutes les
+organisations ne sont pas de cette trempe. Mais venez chez moi,
+faites-moi ce plaisir, nous causerons, _je veux vous étudier_.
+
+D'un autre côté, Auber me prend à part à l'Opéra, et, après m'avoir dit
+à peu près la même chose, sinon qu'il fallait faire ces cantates _comme
+on fait une symphonie_, sans égard pour l'expression des paroles; il a
+ajouté:
+
+--Vous fuyez les lieux communs; mais vous n'avez pas à redouter de faire
+jamais de platitudes; ainsi le meilleur conseil que je puisse vous
+donner, c'est de chercher à écrire platement, et, quand vous aurez fait
+quelque chose qui vous paraîtra horriblement plat, _ce sera justement ce
+qu'il faut_. Et songez bien que, si vous faisiez de la musique comme
+vous la concevez, le public ne vous comprendrait pas et les marchands de
+musique ne vous achèteraient pas.
+
+Mais, encore une fois, quand j'écrirai pour les boulangers et les
+couturières, je n'irai pas choisir pour texte les passions de la reine
+d'Égypte et ses méditations sur la mort. O mon cher Ferrand, je voudrais
+pouvoir vous faire entendre la scène où Cléopâtre réfléchit _sur
+l'accueil que feront à son ombre celles des Pharaons ensevelis dans les
+pyramides_. C'est terrible, affreux! c'est la scène où Juliette médite
+sur son ensevelissement dans les caveaux des Capulets, environnée
+vivante des ossements de ses aïeux, du cadavre de Tybalt; cet effroi
+qui va en augmentant!... ces réflexions qui se terminent par des cris
+d'épouvante accompagnés par un orchestre de basses pinçant ce rythme:
+
+[Illustration: notation musicale
+
+Oh! Shakspeare!
+Shakspeare!
+]
+
+Au milieu de tout cela, mon père se lasse de me faire une pension dont
+je ne puis me passer; je vais retourner à la Côte, où je prévois bien de
+nouvelles tracasseries, et pourtant je ne vis que pour la musique, elle
+seule me soutient sur cet abîme de maux de toute espèce. N'importe, il
+faut que j'y aille, et _il faut_ que vous veniez me voir; songez donc
+que nous nous voyons si rarement, que ma vie est si fragile, et que nous
+sommes si près! Je vous écrirai aussitôt après mon arrivée.
+
+_Guillaume Tell?..._ Je crois que tous les journalistes sont décidément
+devenus fous; c'est un ouvrage qui a quelques beaux morceaux, qui n'est
+pas absurdement écrit, où il n'y a pas de _crescendo_ et un peu moins de
+grosse caisse, voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment,
+toujours de l'art, de l'habitude, du savoir-faire, du maniement du
+public. Ça ne finit pas; tout le monde bâille, l'administration donne
+force billets. Adolphe Nourrit, dans le jeune Melchtal, est sublime;
+mademoiselle Taglioni n'est pas une danseuse, c'est un esprit de l'air,
+c'est Ariel en personne, une fille des cieux. Et on ose porter cela plus
+haut que Spontini! J'en parlais avant-hier avec M. de Jouy, à
+l'orchestre. On donnait _Fernand Cortez_, et, quoique l'auteur du poème
+de _Guillaume Tell_, il ne parlait de Spontini que comme nous, avec
+adoration. Il (Spontini) revient incessamment à Paris; il s'est brouillé
+avec le roi de Prusse, son ambition l'a perdu. Il vient de donner un
+opéra allemand qui est tombé à plat; les succès de Rossini le font
+devenir fou: cela se conçoit; mais il devrait se mettre au-dessus des
+engouements du public. L'auteur de _la Vestale_ et de _Cortez_ écrire
+pour le public!... Des gens qui applaudissent _le Siège de Corinthe_,
+venir me dire _qu'ils aiment Spontini_, et celui-ci rechercher de
+pareils suffrages!... Il est très malheureux; le non-succès de son
+dernier ouvrage le tue.
+
+Je fais des mélodies irlandaises de Moore, que Gounet me traduit; j'en
+ai fait une, il y a quelques jours, dont je suis ravi. Ces jours-ci, on
+va présenter un opéra pour moi à Feydeau, j'en suis fort content;
+puisse-t-il être reçu!
+
+Vous me promettez toujours quelque chose et vous ne faites rien;
+cependant nous touchons à une révolution théâtrale qui nous serait
+favorable, songez-y! La Porte-Saint-Martin est ruinée, les Nouveautés de
+même; et les directeurs de ces deux théâtres tendent les bras à la
+musique; il est vraisemblable que le ministère va donner l'autorisation
+d'un théâtre d'opéra nouveau; je vous le dis parce que je le sais.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XVIII
+
+3 octobre 1829.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je vous écris deux mots à la hâte. Les hostilités ont recommencé. Je
+donne un concert le 1er novembre prochain, jour de la Toussaint.
+
+J'ai déjà obtenu la salle des Menus-Plaisirs; Chérubini, au lieu de me
+contrarier cette fois-ci, est indisposé. Je donnerai _deux grandes
+ouvertures: le Concert des Sylphes_, _le Grand Air de Conrad_ (auquel
+j'ai ajouté un récitatif obligé et dont j'ai retouché l'instrumentation).
+
+C'est madame J. Dabadie qui m'a promis hier de me le chanter.
+
+Hiller me joue un concerto de piano de Beethoven, qui n'a jamais été
+exécuté à Paris; sublime! immense!
+
+Mademoiselle Heinefetter, dont les journaux ont dû vous apprendre le
+succès au théâtre Italien, me chantera la scène du _Freyschütz_ en
+allemand; du moins, elle ne demande pas mieux; il ne manque plus que
+l'autorisation de M. Laurent, le directeur.
+
+Habeneck conduit mon orchestre, lequel, vous pouvez le croire, sera
+fulminant.
+
+Sera-t-il dit que vous ne m'entendrez jamais? Venez donc à Paris, ne
+fût-ce que pour huit jours.
+
+Je n'ai pas pu aller à la Côte. J'ai tant à courir, à copier, que je
+vous quitte déjà; mais écrivez-moi le plus tôt possible, je vous en
+prie. Apprenez-moi surtout que vous trouverez quelque prétexte auprès de
+votre père pour venir passer la Toussaint ici.
+
+Adieu.
+
+ * * * * *
+
+Meyerbeer vient d'arriver de Vienne; le lendemain de son retour, il m'a
+fait complimenter par Schlesinger, sur _Faust_.
+
+Un journal musical m'a fait un article de trois colonnes. Si je puis
+m'en procurer encore un exemplaire, je vous l'enverrai.
+
+_Farewell, we may meet again, I trust, come, come then; 'tis not so
+long._
+
+
+
+
+XIX
+
+Vendredi soir, 30 octobre 1829.
+
+
+Ferrand, Ferrand, ô mon ami! où êtes-vous? Nous avons fait la première
+répétition ce matin. Quarante-deux violons, total cent dix musiciens! Je
+vous écris chez le restaurateur Lemardelay en attendant mon dessert.
+Rien, je vous jure, rien n'est si terriblement affreux que mon ouverture
+des _Francs Juges_. O Ferrand, mon cher ami, vous me comprendriez; où
+êtes-vous? C'est un hymne au désespoir, mais le désespoir le plus
+désespérant qu'on puisse imaginer, horrible et tendre. Habeneck, qui
+conduit mon immense orchestre, en est tout effrayé. Ils n'ont jamais
+rien vu de si difficile; mais aussi il paraît qu'ils trouvent que ce
+n'est pas mal, car ils me sont tombés dessus après la fin de
+l'ouverture, non seulement avec des applaudissements forcenés, mais avec
+des cris presque aussi effrayants que ceux de mon orchestre. O Ferrand,
+Ferrand, pourquoi n'êtes-vous pas ici?
+
+Je vais à l'Opéra tout à l'heure chercher l'harmonica; on m'en a apporté
+un ce matin qui est trop bas, et nous n'avons pu nous en servir. Le
+sextuor de _Faust_ va à ravir, mes sylphes sont enchantés. L'ouverture
+de _Waverley_ ne va pas encore bien; demain, nous la répéterons encore,
+et définitivement elle ira. Et le _Jugement dernier_, comme vous le
+connaissez, plus un récitatif accompagné par quatre paires de timbales
+en harmonie. O Ferrand! Ferrand! cent vingt lieues!
+
+...Hier, j'étais malade à ne pouvoir marcher; aujourd'hui, le feu de
+l'enfer qui a dicté _les Francs Juges_ m'a rendu une force incroyable;
+il faut que je coure encore ce soir tout Paris. Le concerto de Beethoven
+est une conception prodigieuse, étonnante, sublime! Je ne sais comment
+exprimer mon admiration.
+
+_Oh! les sylphes!..._
+
+Je me suis fait un solo de grosse caisse pianissimo dans _les Francs
+Juges_.
+
+_Intonuere cavæ gemitumque dedere cavernæ._
+
+Enfin, c'est affreux! tout ce que mon coeur peut contenir de rage et de
+tendresse est dans cette ouverture.
+
+O Ferrand!
+
+
+
+
+XX
+
+Paris, 6 novembre 1829.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+J'aurais dû plus tôt vous rendre compte de mon concert; d'après ma
+dernière lettre, vous êtes sans doute bouillant d'impatience d'avoir des
+détails. Mais d'abord êtes-vous bien rétabli? Votre maladie a-t-elle
+tout à fait disparu? Gounet a reçu une lettre d'Auguste, qui lui
+apprenait le mauvais état de votre santé, et ce que vous m'en avez dit
+vous-même me fait craindre qu'elle ne soit pas encore très bonne.
+
+Quoi qu'il en soit, puisque vous vous intéressez si vivement à ce qui me
+touche et que votre amitié vous fait prendre tant de part à toutes mes
+agitations, je vous dirai que j'ai obtenu un succès immense; l'ouverture
+des _Francs Juges_ surtout a bouleversé la salle; elle a obtenu quatre
+salves d'applaudissements. Mademoiselle Marinoni venait d'entrer en
+scène pour chanter une pasquinade italienne; profitant de ce moment de
+calme, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre une liasse
+de musique sur une banquette; le public m'a aperçu; alors les cris, les
+bravos ont recommencé, les artistes s'y sont mis, la grêle d'archets est
+tombée sur les violons, les basses, les pupitres; j'ai failli me trouver
+mal. Et des embrassades à n'en plus finir; mais vous n'étiez pas là!...
+En sortant, après que la foule a été écoulée, les artistes m'ont attendu
+dans la cour du Conservatoire, et, dès que j'ai paru, les
+applaudissements en plein air ont recommencé. Le soir, à l'Opéra, même
+effet; c'était une fermentation à l'orchestre, au foyer. O mon ami, que
+n'êtes-vous ici! Depuis dimanche, je suis d'une tristesse mortelle;
+cette foudroyante émotion m'a abîmé; j'ai sans cesse les yeux pleins de
+larmes, je voudrais mourir.
+
+Quant à la recette, elle a totalement couvert les frais, et même j'y
+gagne cent cinquante francs. Je vais en donner les deux tiers à Gounet,
+qui a eu la bonté de me prêter de l'argent et qui en est, je crois, plus
+pressé que vous. Aussitôt que j'aurai pu réaliser une somme un peu
+présentable, je m'empresserai de vous la faire parvenir; car je suis
+tourmenté de vous devoir si longtemps.
+
+Il n'y a encore que _le Figaro_ et les _Débats_ qui aient parlé de mon
+concert. Castil-Blaze n'entre dans aucun détail; ces animaux ne savent
+parler que quand il n'y a rien à dire; je vous enverrai tous les
+journaux littéraires qui auront fait mention de moi.
+
+Adieu; rétablissez-vous vite et écrivez-moi.
+
+Votre ami.
+
+
+
+
+XXI
+
+Paris, 4 décembre 1829.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je ne reçois point de réponse à deux lettres que je vous ai adressées et
+à l'envoi des journaux relatifs à mon concert. Vous êtes malade; c'est
+sûr; n'auriez-vous point de moyens de me faire donner de vos nouvelles
+et de me tirer de l'inquiétude mortelle où je suis depuis si
+longtemps?...
+
+Une lettre d'Auguste à Gounet ne disait rien de bon sur votre santé.
+
+Je vous en prie, écrivez-moi seulement un mot ou faites-moi écrire.
+
+Je vous enverrai dans peu quelques nouvelles compositions que je viens
+de faire graver.
+
+Adieu. J'attends.
+
+
+
+
+XXII
+
+Paris, 27 décembre 1829.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+_D'abord les affaires sérieuses._
+
+J'ai vu M. Rocher le soir même du jour où j'ai reçu votre lettre. Il m'a
+répondu, au sujet de Germain, qu'une seule place de juge auditeur était
+vacante à Lyon et qu'elle venait d'être donnée. Ainsi il n'y a pas
+d'espoir.
+
+_Puis les félicitations._
+
+Je vous complimente mille fois, à mon tour, sur le beau succès que vous
+venez d'obtenir. Je ne suis pas en peine sur l'impression que vous avez
+dû produire, animé comme vous l'étiez par l'indignation et l'intérêt que
+vous inspire votre client.--Encore! Embrassez bien pour moi cet
+excellentissime Auguste; je suis heureux pour lui de cette bonne chance.
+Gounet lui adresse beaucoup de félicitations là-dessus. Dites-lui que si
+je ne lui ai pas écrit, c'est que... c'est que... je suis un paresseux
+qui pense cependant toujours à lui avec la plus vive affection.
+
+_Ensuite les reproches._
+
+Vous n'êtes pas pardonnable de m'avoir laissé aussi longtemps dans
+l'inquiétude. Je vous ai écrit trois fois, et vous me répondez un mois
+et demi après la troisième lettre. Je vous croyais toujours malade. Je
+pensais que, peut-être, on avait intercepté nos lettres. Je vous ai
+envoyé les journaux; ils se sont perdus. Si vous y tenez beaucoup, je
+vous adresserai les exemplaires que j'ai, à condition que vous me les
+renverrez après les avoir lus. Je puis en avoir besoin.
+
+_Puis les promesses._
+
+Vous recevrez, d'ici à une vingtaine de jours, notre collection de
+_Mélodies irlandaises_, avec le ballet des _Ombres_, que Dubois m'a prié
+de faire et qui est déjà gravé. J'ai essayé une musique pour un des
+couplets de votre satanique chanson. Elle est passable pour cette
+strophe; mais elle ne peut aller avec les autres. C'est horriblement
+difficile à faire. Vous êtes trop poète pour le musicien. Je ne sais si
+je réussirai. Dans tous les cas, votre morceau est admirable de vérité
+horrible, d'expressions hardies et de nouveauté.
+
+_Ensuite les aveux._
+
+Je m'ennuie, je m'ennuie!... Toujours la même chose!...
+
+Mais je m'ennuie à présent avec une rapidité étonnante, je consomme plus
+d'ennuis en une heure qu'autrefois en un jour. Je bois le temps comme
+les canards mâchent l'eau pour y trouver à vivre, et, comme eux, je n'y
+trouve que quelques insectes malotrus. Que faire? que faire?
+
+Adieu; au moins, répondez-moi toutes les deux lettres.
+
+Votre ami.
+
+
+
+
+XXIII
+
+Paris, 2 janvier 1830.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je vous ai écrit il y a huit jours; votre lettre que je reçois à
+l'instant ne fait pas mention de la mienne; il est possible que les
+mauvais chemins, en retardant le courrier, aient fait croiser notre
+correspondance. Dieu veuille qu'elle ne soit pas encore perdue!
+
+Non, je n'ai jamais eu de nouvelle des trente-cinq francs que vous
+m'avez expédiés de Lyon. Je vous l'avais fait savoir dans l'une des
+trois lettres que je vous ai adressées depuis mon concert; comme vous ne
+m'en avez manifesté ni inquiétude ni étonnement dans votre tardive
+réponse, je pense que la lettre où je vous en parlais ne vous est pas
+non plus parvenue. J'aurais depuis longtemps remis à Marescot les
+trente-cinq francs que M. Dupart lui doit; mais le fait est que, depuis
+que je me suis mis à faire graver ma musique, je n'ai jamais eu la
+moindre avance disponible. Quand ensuite vous m'écrivîtes, il y a un
+mois et demi, que vous m'aviez adressé de Lyon un mandat de trente-cinq
+francs, je vous écrivis que je ne l'avais pas reçu, et j'attendais pour
+savoir ce qu'il était devenu. Jamais je ne fus plus surpris qu'en voyant
+le silence que vous gardiez à cet égard dans votre avant-dernière
+lettre.
+
+Ainsi donc, vous m'avez envoyé une fois le manuscrit des _Francs
+Juges_.... PERDU!. */
+
+Une autre fois, un mandat de trente-cinq francs.... PERDU!.
+
+Je vous ai envoyé un paquet de journaux affranchis par moi et mis à la
+poste par moi.... PERDU!. Vous m'écrivîtes de ne pas vous répondre
+quatre jours avant votre dernier voyage à Paris; si vous ne me l'aviez
+pas dit, je n'en saurais rien.... PERDU!.
+
+Je vous avais écrit cette fameuse lettre dont le sort nous a si fort
+inquiété.... PERDU!.
+
+Je vous écrit trois fois depuis mon concert et vous ai appris dans la
+seconde lettre, je crois, que je n'avais pas reçu l'argent de Marescot;
+ce n'est qu'aujourd'hui que vous me dites que vous le savez; encore
+n'est-ce pas moi qui vous en informe; donc, cette lettre a encore été...
+PERDUE!
+
+Mon cher ami, il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela qu'il
+faut absolument éclaircir.
+
+Marescot est parti ces jours-ci pour la province; je le rencontrai chez
+mon imprimeur dernièrement, et il m'apprit qu'il allait écrire à M.
+Dupart pour son argent. Dans le cas même où il serait ici, je serais
+absolument incapable de le lui donner; car je suis dans ce moment avec
+ma pension payée et vingt francs. Je dois recevoir deux cents francs de
+Troupenas dans quelques jours, pour les corrections de _Guillaume Tell_
+que je fais pour lui. Je suis toujours ainsi, mille fois plus gueux
+qu'un peintre; je n'ai en tout que deux élèves qui me rapportent
+quarante-quatre francs par mois. Mon père m'envoie de l'argent de temps
+en temps; puis, quand j'ai pris mes mesures pour être un peu à l'aise,
+viennent ses commissions, qu'il faut presque toujours payer, qui
+dérangent toute mon économie. Je vous dois, je dois encore plus de cent
+francs à Gounet; cette gêne perpétuelle, ces idées de dettes,
+quoiqu'elles soient contractées envers des amis éprouvés, me tourmentent
+continuellement. D'un autre côté, votre père couve toujours l'absurde
+idée que je suis un joueur, moi qui n'ai jamais touché une carte ni mis
+le pied dans une maison de jeu. Cette pensée qu'aux yeux de vos parents
+notre liaison n'est pas des plus avantageuses pour vous me met hors de
+moi.
+
+Ne m'envoyez pas votre _Dernière Nuit de Faust_. Si je l'avais entre les
+mains, je ne pourrais résister; cependant mon plan de travail est tracé
+pour longtemps. J'ai à faire une immense composition instrumentale pour
+mon concert de l'année prochaine, auquel il faudra bien que vous
+assistiez. Si je réussis dans votre chanson de _Brigands_ que je trouve
+sublime, vous ne l'attendrez pas longtemps. On grave nos mélodies; dès
+qu'elles paraîtront, nous vous les expédierons: ce qui ne veut pas dire
+que vous les recevrez. Plusieurs vous plairont, je l'espère. Nous les
+faisons graver à nos frais, Gounet et moi, et nous comptons y gagner au
+bout de quelque temps. Avez-vous les _Contes fantastiques_ d'Hoffman?
+C'est fort curieux!
+
+Quand vous verrons-nous ici? Écrivez-moi donc plus souvent, je vous en
+prie en grâce.
+
+Adieu; je vous embrasse.
+
+
+
+
+XXIV
+
+Paris, 6 février 1830.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Votre lettre et les trente-cinq francs qu'elle contenait me sont
+parvenus cette fois. Marescot n'est pas à Paris; dès qu'il sera revenu,
+je les lui remettrai. Je frémis en songeant à ce que vous devez souffrir
+de vos dents; si cela peut vous consoler, je vous dirai que je suis à
+peu près dans le même cas; toutes mes dents se carient peu à peu, et, le
+mois dernier, je souffrais comme un damné! J'ai essayé de plusieurs eaux
+spiritueuses; le _paraguay-roux_, dont j'avais beaucoup entendu parler,
+a calmé en deux jours une douleur terrible, causée par une dent creuse;
+je remplissais le creux avec du coton imbibé, et je me gargarisais la
+bouche avec de l'eau dans laquelle j'avais versé quelques gouttes du
+spécifique; essayez-en, ne négligez rien; mais j'ai un autre mal dont
+rien, à ce qu'il paraît, ne pourra me guérir, qu'un spécifique contre la
+vie.
+
+Après quelque temps d'un calme troublé violemment par la composition de
+l'_Élégie en prose_ qui termine mes Mélodies, je viens d'être replongé
+dans toutes les angoisses d'une interminable et inextinguible passion,
+sans motif, sans sujet. Elle est toujours à Londres, et cependant je
+crois la sentir autour de moi; tous mes souvenirs se réveillent et se
+réunissent pour me déchirer; j'écoute mon coeur battre, et ses
+pulsations m'ébranlent comme les coups de piston d'une machine à vapeur.
+Chaque muscle de mon corps frémit de douleur... Inutile!... Affreux!...
+
+Oh! malheureuse! si elle pouvait un instant concevoir toute la poésie,
+tout l'infini d'un pareil amour, elle volerait dans mes bras, dût-elle
+mourir de mon embrassement.
+
+J'étais sur le point de commencer ma grande symphonie (_Épisode de la
+vie d'un artiste_), où le développement de mon infernale passion doit
+être peint; je l'ai toute dans la tête, mais je ne puis rien écrire...
+Attendons.
+
+Vous recevrez, en même temps que ma lettre, deux exemplaires de mes
+chères Mélodies; un artiste du Théâtre-Italien de Londres vient d'en
+emporter pour Moore, qu'il connaît et à qui nous les avons dédiées.
+Adolphe Nourrit vient de les adopter pour les chanter aux soirées où il
+va habituellement.
+
+Il s'agit maintenant de les faire annoncer; mais je n'ai plus
+d'activité...
+
+Mon cher ami, écrivez-moi souvent et longuement, je vous en supplie; je
+suis séparé de vous; que vos pensées me parviennent du moins. Il m'est
+insupportable de ne pas vous voir; faut-il qu'à travers les nuages
+chargés de foudre qui grondent sur ma tête un seul rayon de l'astre
+paisible ne puisse venir me consoler!...
+
+Adieu donc; j'attends une lettre de vous dans neuf jours, si votre état
+maladif vous permet d'écrire.
+
+Votre fidèle ami.
+
+
+
+
+XXV
+
+Paris, 16 avril 1830.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+J'ai demeuré bien longtemps sans vous écrire, mais j'ai aussi vainement
+attendu la lettre que vous deviez m'adresser par Auguste à son passage à
+Paris; depuis ma dernière, j'ai essuyé de terribles rafales, mon
+vaisseau a craqué horriblement, mais s'est enfin relevé; il vogue à
+présent passablement. D'affreuses vérités, découvertes à n'en pouvoir
+douter, m'ont mis en train de guérison; et je crois qu'elle sera aussi
+complète que ma nature tenace peut le comporter. Je viens de sanctionner
+ma résolution par un ouvrage qui me satisfait complètement et dont
+voici le sujet, qui sera exposé dans un programme et distribué dans la
+salle le jour du concert.
+
+ _Épisode de la vie d'un artiste_ (grande symphonie fantastique en
+ cinq parties).
+
+ PREMIER MORCEAU: double, composé d'un court adagio, suivi
+ immédiatement d'un allégro développé (vague des passions; rêveries
+ sans but; passion délirante avec tous ses accès de tendresse,
+ jalousie, fureur, craintes, etc., etc.).
+
+ DEUXIÈME MORCEAU: _Scène aux champs_ (adagio, pensées d'amour et
+ espérance troublées par de noirs pressentiments).
+
+ TROISIÈME MORCEAU: _Un bal_ (musique brillante et entraînante).
+
+ QUATRIÈME MORCEAU: _Marche au supplice_ (musique farouche,
+ pompeuse).
+
+ CINQUIÈME MORCEAU: _Songe d'une nuit du sabbat_.
+
+A présent, mon ami, voici comment j'ai tissé mon roman, ou plutôt mon
+histoire, dont il ne vous est pas difficile de reconnaître le héros.
+
+Je suppose qu'un artiste doué d'une imagination vive, se trouvant dans
+cet état de l'âme que Chateaubriand a si admirablement peint dans
+_René_, voit pour la première fois une femme qui réalise l'idéal de
+beauté et de charmes que son coeur appelle depuis longtemps, et en
+devient éperdument épris. Par une singulière bizarrerie, l'image de
+celle qu'il aime ne se présente jamais à son esprit que accompagnée
+d'une pensée musicale dans laquelle il trouve un caractère de grâce et
+de noblesse semblable à celui qu'il prête à l'objet aimé. Cette double
+idée fixe le poursuit sans cesse: telle est la raison de l'apparition
+constante, dans tous les morceaux de la symphonie, de la mélodie
+principale du premier allégro (nº 1).
+
+Après mille agitations, il conçoit quelques espérances; il se croit
+aimé. Se trouvant un jour à la campagne, il entend au loin deux pâtres
+qui dialoguent un ranz de vaches; ce duo pastoral le plonge dans une
+rêverie délicieuse (nº 2). La mélodie reparaît un instant au travers des
+motifs de l'adagio.
+
+Il assiste à un bal, le tumulte de la fête ne peut le distraire; son
+idée fixe vient encore le troubler, et la mélodie chérie fait battre son
+coeur pendant une valse brillante (nº 3).
+
+Dans un accès de désespoir, il s'empoisonne avec de l'opium; mais, au
+lieu de le tuer, le narcotique lui donne une horrible vision, pendant
+laquelle il croit avoir tué celle qu'il aime, être condamné à mort et
+assister à sa propre exécution. Marche au supplice; cortège immense de
+bourreaux, de soldats, de peuple. A la fin, la _mélodie_ reparaît
+encore, comme une dernière pensée d'amour, interrompue par le coup fatal
+(nº 4).
+
+Il se voit ensuite environné d'une foule dégoûtante de sorciers, de
+diables, réunis pour fêter la nuit du sabbat. Ils appellent au loin.
+Enfin arrive la _mélodie_, qui n'a encore paru que gracieuse, mais qui
+alors est devenue un air de guinguette trivial, ignoble; c'est l'objet
+aimé qui vient au sabbat, pour assister au convoi funèbre de sa victime.
+Elle n'est plus qu'une courtisane digne de figurer dans une telle orgie.
+Alors commence la cérémonie. Les cloches sonnent, tout l'élément
+infernal se prosterne, un choeur chante la prose des morts, le
+plain-chant (_Dies iræ_), deux autres choeurs le répètent en le
+parodiant d'une manière burlesque; puis enfin la ronde du sabbat
+tourbillonne, et, dans son plus violent éclat, elle se mêle avec le
+_Dies iræ_, et la vision finit (nº 5).
+
+Voilà, mon cher, le plan exécuté de cette immense symphonie. Je viens
+d'en écrire la dernière note. Si je puis être prêt le jour de la
+Pentecôte, 30 mai, je donnerai un concert aux Nouveautés, avec un
+orchestre de deux cent vingt musiciens. J'ai peur de ne pouvoir pas
+avoir la copie des parties. A présent, je suis un stupide; l'effroyable
+effort de pensée qui a produit mon ouvrage a fatigué mon imagination, et
+je voudrais pouvoir dormir et me reposer continuellement. Mais, si le
+cerveau sommeille, le coeur veille, et je sens bien vivement que vous me
+manquez. O mon ami, ne vous reverrai-je donc pas?
+
+
+
+
+XXVI
+
+Paris, 13 mai 1830.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Vous avez dû recevoir par votre cousin Eugène Daudert une lettre de moi,
+à peu près le même jour que je reçus la vôtre. Je ne laisse pas partir
+Auguste sans le charger d'une autre. Il me dit qu'il vous verra peu
+après son arrivée. Votre lettre m'a excessivement touché; cette
+sollicitude inquiète pour le danger que vous supposiez que je courais à
+l'égard d'Henriette Smithson, vos effusions de coeur, vos conseils!...
+Oh! mon cher Humbert, il est si rare de trouver un homme complet, qui
+ait une âme, un coeur et une imagination, si rare pour des caractères
+ardents et impatients comme les nôtres de se rencontrer, de s'assortir,
+que je ne sais comment vous exprimer mes idées sur le bonheur que j'ai
+de vous connaître.
+
+Je pense que vous aurez été satisfait du plan de ma _Symphonie
+fantastique_, que je vous ai envoyé dans ma lettre. La vengeance n'est
+pas trop forte. D'ailleurs, ce n'est pas dans cet esprit que j'ai écrit
+le _Songe d'une nuit de sabbat_. Je ne veux pas me venger. Je la plains
+et la méprise. C'est une femme ordinaire, douée d'un génie instinctif
+pour exprimer les déchirements de l'âme humaine qu'elle n'a jamais
+ressentis, et incapable de concevoir un sentiment immense et noble comme
+celui dont je l'honorais.
+
+Je termine aujourd'hui mes derniers arrangements avec les directeurs des
+Nouveautés pour mon concert du 30 de ce mois. Ce sont de fort honnêtes
+gens et très accommodants; nous commençons à répéter la _Symphonie
+gigantesque_ dans trois jours; toutes les parties sont copiées avec le
+plus grand soin; il y a deux mille trois cents pages de musique; près de
+quatre cents francs de copie. Il faut espérer que nous ferons une
+recette présentable, le jour de la Pentecôte, tous les théâtres étant
+fermés.
+
+L'incroyable chanteur Haitzinger doit chanter; j'espère avoir madame
+Schroeder-Devrient, qui, avec son émule, bouleverse tous les deux soirs
+la salle Favart dans les opéras du _Freyschütz_ et de _Fidelio_.
+
+A propos, Haitzinger m'a demandé dernièrement s'il y avait un grand rôle
+de ténor pour lui dans notre opéra des _Francs Juges_; sur ma réponse,
+et sur ce que lui ont dit de moi tous les Allemands de sa connaissance,
+il voudrait emporter le poème, avec les morceaux de chant sans
+orchestre, pour le faire traduire, et il donnerait la partition nouvelle
+à son bénéfice, qui doit avoir lieu cette année à Carlsruhe. Ce serait
+charmant; il faut seulement que je termine tout cela, pour le finale des
+_Bohémiens_ et deux ou trois airs de ténor et de soprano, avec
+quintette. Je partirais pour Carlsruhe dans quelques mois, précédé d'une
+espèce de réputation faite par Haitzinger et autres.
+
+Je vous dirai que vous vous êtes à peu près rencontré avec Onslow, dans
+votre jugement sur mes Mélodies; il préfère les quatre suivantes:
+d'abord la _Chanson à boire_, l'_Élégie_, la _Rêverie_ et le _Chant
+sacré_. Mon cher, ce n'est pas si difficile que vous croyez; mais il
+faut des pianistes. Quand j'écris un piano, c'est pour quelqu'un qui
+sait jouer du piano et non pour des amateurs qui ne savent seulement pas
+lire la musique. Les demoiselles Lesueur, qui certes ne sont pas des
+virtuoses, accompagnent fort bien l'_Élégie en prose_, qui est avec le
+_Chant guerrier_ ce qu'il y a de moins aisé. Cette pauvre mademoiselle
+Eugénie, qui a une passion malheureuse pour un aimable garçon, froid et
+peu sensible, a d'abord été désorientée par ce morceau. Elle m'a avoué
+qu'elle n'y avait absolument rien compris dans le commencement; puis, en
+l'étudiant, elle a découvert une pensée, elle s'est reconnue dans ce
+douloureux tableau des angoisses d'un mourant d'amour; à présent, c'est
+chez elle une fureur, elle joue continuellement la neuvième Mélodie. Je
+ne l'ai encore jamais entendu chanter; il n'y a que Nourrit pour cela,
+et je doute qu'il consente à se mettre dans l'état d'exaltation affreuse
+où il faut être, pour bien rendre ces accents d'un coeur qui se brise.
+
+Il a mes Mélodies, je lui demanderai cependant un jour de me chanter
+celle-là. Hiller l'accompagnera, nous serons tous les trois seuls. Je
+redonnerai à mon concert l'ouverture des _Francs Juges_ pour saccager un
+peu le parterre et faire crier les dames; d'ailleurs, c'est un moyen
+d'attirer du monde; elle a une telle réputation à présent, que bien des
+gens ne viendront que pour elle.
+
+Il n'y a que vous qui ne viendrez pas! Mon père même voulait venir, il
+me l'écrivait avant-hier. Oh! mais la symphonie!... J'espère que la
+malheureuse y sera ce jour-là; du moins, bien des gens conspirent à
+Feydeau pour l'y faire venir. Je ne crois pas cependant; il est
+impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental, elle
+ne se reconnaisse pas, et, dès lors, elle se gardera bien de paraître.
+Enfin Dieu sait tout ce qu'on va dire, tant de gens savent mon histoire!
+
+Adieu!
+
+
+
+
+XXVII
+
+Paris, 24 juillet 1830.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je suis toutefois rassuré sur votre compte... Songez donc, trois lettres
+sans réponse... Vous m'écrivez quelques lignes en m'annonçant des pages
+pour le lendemain; si vous saviez combien de fois je suis rentré de très
+loin chez moi pour voir si cette lettre attendue avec tant d'impatience
+était enfin arrivée, vous seriez vraiment fâché de ne m'avoir pas tenu
+parole. Que vous êtes paresseux! car j'espère que vous n'êtes pas
+malade; j'attends toujours votre lettre. Heureusement, mon cher ami,
+tout va bien...
+
+Tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus délicat, je l'ai. Ma
+ravissante sylphide, mon Ariel, ma vie, paraît m'aimer plus que jamais;
+pour moi, sa mère répète sans cesse que, si elle lisait dans un roman la
+peinture d'un amour comme le mien, elle ne la croirait pas vraie. Nous
+sommes séparés depuis plusieurs jours, je suis enfermé à l'Institut,
+_pour la dernière fois_; il faut que j'aie ce prix, d'où dépend en
+grande partie notre bonheur; je dis comme don Carlos dans _Hernani_: «Je
+l'aurai.» Elle se tourmente en y songeant; pour me rassurer dans ma
+prison, madame Moke m'envoie tous les deux jours sa femme de chambre me
+donner de leurs nouvelles et savoir des miennes. Dieu! quel vertige
+quand je la reverrai dans dix ou douze jours! Nous aurons peut-être
+encore bien des obstacles à vaincre, mais nous les vaincrons. Que
+pensez-vous de tout cela?... Cela se conçoit-il? un ange pareil, _le
+plus beau talent de l'Europe_! J'ai su que dernièrement M. de Noailles,
+en qui la mère a une grande confiance, avait tout à fait plaidé ma cause
+et qu'il était fortement d'avis que, puisque sa fille m'aimait, il
+fallait me la donner sans regarder tant à l'argent. Oh! mon cher, si
+vous lui entendiez _penser tout haut_ les sublimes conceptions de Weber
+et de Beethoven, vous en perdriez la tête. Je lui ai tant recommandé de
+ne pas jouer d'adagio, que j'espère qu'elle ne le fera pas souvent.
+Cette musique dévorante la tue. Dernièrement, elle était si souffrante,
+qu'elle croyait mourir; elle voulut absolument qu'on m'envoyât chercher;
+sa mère s'y refusa; je la vis le lendemain, pâle, étendue sur un canapé;
+que nous pleurâmes!... Elle se croyait attaquée de la poitrine; je
+pensais que je mourrais avec elle, je le lui dis, elle ne répondit pas;
+cette idée me ravissait. Depuis qu'elle est guérie, elle m'a grondé
+beaucoup là-dessus.
+
+--Croyez-vous que Dieu vous ait donné une telle organisation musicale
+sans dessein? Vous ne devez pas abandonner la tâche qui vous est
+confiée; je vous défends de me suivre si je meurs.
+
+Mais elle ne mourra pas. Non, ces yeux si pleins de génie, cette taille
+élancée, tout cet être délicieux paraît plutôt prêt à prendre son vol
+vers les cieux qu'à tomber flétri sous la terre humide.
+
+Adieu; il faut que je travaille. Je vais instrumenter le dernier air de
+ma scène. C'est _Sardanapale_.
+
+Adieu encore; si vous ne m'écrivez pas, vous en serez quitte pour
+recevoir une cinquième lettre de moi.
+
+Votre fidèle Achate.
+
+Spontini est ici, j'irai le voir à ma sortie de l'Institut.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+Paris, 23 août 1830.
+
+
+ Cher et excellent ami,
+
+Vous m'avez laissé bien longtemps sans me donner de vos nouvelles; il a
+fallu des circonstances aussi extraordinaires pour vous déterminer à
+mettre ma main à la plume!... mais point de reproche.
+
+J'ai obtenu le grand prix à l'unanimité, ce qui ne s'est encore jamais
+vu. Ainsi voilà l'Institut vaincu. Le bruit du canon et de la fusillade
+a été favorable à mon dernier morceau, que j'achevais alors.
+
+O mon ami, quel bonheur d'avoir un succès qui enchante un être adoré!
+Mon idolâtrée Camille[5] se mourait d'inquiétude quand je lui ai
+apporté, jeudi dernier, la nouvelle si ardemment désirée. O mon _délicat
+Ariel_, mon bel ange, tes ailes étaient toutes froissées, la joie les a
+relustrées; sa mère même, qui ne voit notre amour qu'avec une certaine
+contrariété, n'a pu retenir quelques larmes d'attendrissement.
+
+Je ne m'en doutais pas; pour ne pas m'effrayer, elle m'avait toujours
+caché l'importance immense qu'elle attachait à ce prix; mais je viens de
+voir ce qu'il en était au fond.
+
+--Le monde, le monde, me dit-elle, croit que c'est une grande preuve de
+talent; il faut lui fermer la bouche.
+
+C'est le 2 octobre que ma _Scène_ sera exécutée publiquement à grand
+orchestre; ma belle Camille y sera avec sa mère; elle en parle sans
+cesse. Cette cérémonie, qui ne m'eût paru sans cela qu'un enfantillage,
+devient une fête enivrante; vous n'y serez pas, mon cher, bien cher ami;
+vous n'avez jamais vu que mes larmes amères, quand donc verrez-vous dans
+mes yeux briller celles de la joie?
+
+Le 1er novembre, il y aura un concert au Théâtre Italien. Le nouveau
+chef d'orchestre, que je connais particulièrement, m'a demandé de lui
+écrire une ouverture pour ce jour-là. Je vais lui faire l'ouverture de
+_la Tempête_ de Shakspeare, pour piano, choeur et orchestre. Ce sera un
+morceau d'un genre nouveau.
+
+Le 14 novembre, je donnerai mon immense concert pour faire entendre la
+_Symphonie fantastique_, dont je vous ai envoyé le programme.
+
+Dans le courant de l'hiver, la société des concerts exécutera mon
+ouverture des _Francs Juges_; j'en ai la promesse positive. Mais il
+faut un succès au théâtre, mon bonheur en dépend. Les parents de Camille
+ne peuvent consentir à notre mariage que lorsque ce pas sera franchi.
+Les circonstances me favoriseront, je l'espère. Je ne veux pas aller en
+Italie; j'irai demander au roi de me dispenser de cet absurde voyage et
+de m'accorder la pension à Paris. Aussitôt que j'aurai touché une somme
+un peu passable, je vous adresserai ce que vous avez eu la bonté de me
+prêter si obligeamment. Adieu, mon cher ami; écrivez-moi donc, et ne
+parlez plus de politique; je n'ai pas eu besoin de faire d'effort pour
+garder avec vous le silence là-dessus. Adieu, adieu. Je sors de chez
+madame Moke; je quitte la main de mon adorée Camille, voilà pourquoi la
+mienne tremble tant et que j'écris si mal. Elle ne m'a pourtant pas joué
+de Weber ni de Beethoven aujourd'hui.
+
+Adieu.
+
+ * * * * *
+
+Cette malheureuse FILLE Smithson est toujours ici. Je ne l'ai jamais vue
+depuis son retour.
+
+
+
+
+XXIX
+
+Octobre 1830.
+
+
+ Oh! mon cher, inexprimablement cher ami,
+
+Je vous écris des Champs-Élysées, dans le coin d'une guinguette exposée
+au soleil couchant; je vois ses rayons dorés se jouer à travers les
+feuilles mortes ou mourantes des jeunes arbres qui entourent mon réduit.
+J'ai parlé de vous toute la journée avec quelqu'un qui comprend ou
+plutôt qui devine votre âme. Je vous écris irrésistiblement. Que
+faites-vous cher, bien cher? Vous vous rongez le coeur, je gage, pour
+des malheurs qui ne vous touchent qu'en imagination; il y en a tant qui
+nous déchirent de près, que je me désole de vous voir succomber sous le
+poids de douleurs étrangères ou très éloignées. Pourquoi? pourquoi?...
+Ah! pourquoi!... Je le comprends mieux que vous ne pensez: c'est votre
+existence, votre poésie, votre _chateaubrianisme_.
+
+Je souffre étrangement de ne pas vous voir; enchaîné comme je le suis,
+je ne puis franchir l'espace qui nous sépare. J'aurais pourtant tant de
+choses à vous dire... Si ce qui m'arrive d'heureux peut vous distraire
+de vos sombres pensées, je vous apprends que je vais être exécuté à
+l'Opéra, dans le courant de ce mois. C'est encore à mon adorée Camille
+que je dois ce bonheur.
+
+Voici comment:
+
+A sa taille élancée, à son vol capricieux, à sa grâce enivrante, à son
+génie musical, j'ai reconnu l'_Ariel_ de Shakspeare. Mes idées
+poétiques, tournées vers le drame de _la Tempête_, m'ont inspiré une
+ouverture gigantesque d'un genre entièrement neuf, pour _orchestre_,
+_choeur_, _deux pianos à quatre mains_ et HARMONICA. Je l'ai proposée au
+directeur de l'Opéra, qui a consenti à la faire entendre dans une
+_grande représentation extraordinaire_. Oh! _mon cher_, c'est bien plus
+grand que l'ouverture des _Francs Juges_. _C'est entièrement neuf._ Avec
+quelle profonde adoration je remerciais mon idolâtrée Camille de m'avoir
+inspiré cette composition! Je lui appris dernièrement que mon ouvrage
+allait être exécuté; elle en a frémi de joie. Je lui ai dit
+_confidentiellement_, dans l'_oreille_, après deux baisers dévorants, un
+embrassement furieux, l'_amour grand et poétique_ comme NOUS le
+concevons. Je vais la voir ce soir. Sa mère ne sait pas que je dois être
+incessamment entendu à l'Opéra. Nous lui en ferons un mystère jusqu'au
+dernier moment. Vous êtes un homme dominé par l'imagination, donc vous
+êtes un homme infiniment malheureux;
+
+Et moi aussi. Nous nous convenons à merveille: Mon ami, écrivez moi au
+moins, puisque nous ne nous voyons pas.
+
+C'est le 30 de ce mois qu'aura lieu le couronnement à l'Institut.
+_Ariel_ est fier, comme un _classique paon_, de ma vieille couronne; il
+ou elle n'y attache pourtant d'autre prix que celui de l'opinion
+publique; Camille est trop musicale pour s'y tromper. Mais l'_Ouverture
+de la Tempête_, _Faust_, les _Mélodies_, _les Francs Juges_, c'est
+différent: il y a du feu et des larmes là dedans.
+
+Mon cher Ferrand, si je meurs, ne vous faites pas chartreux (comme vous
+m'en avez menacé), je vous en prie; vivez aussi prosaïquement que vous
+pourrez; c'est le moyen d'être... prosaïque. J'ai vu Germain
+dernièrement, nous avons encore beaucoup parlé de vous. Que faire, que
+dire, qu'écrire de si loin? Quand pourrai-je communiquer mes pensées aux
+vôtres? J'entends chanter l'ignoble _Parisienne_. Des gardes nationaux à
+demi ivres la beuglent dans toute sa platitude.
+
+Adieu; le marbre sur lequel je vous écris me glace le bras. Je pense à
+la malheureuse Ophélia: _glace_; _froid_; _terre humide_; _Polonius
+mort_; HAMLET VIVANT... Oh! elle est bien malheureuse! Par la faillite
+de l'Opéra-Comique, elle a perdu plus de six mille francs. Elle est
+encore ici; je l'ai rencontrée dernièrement. Elle m'a reconnu avec le
+plus grand sang-froid. J'ai souffert toute la soirée, puis je suis allé
+en faire confidence au _gracieux Ariel_, qui m'a dit en souriant:
+
+--Eh bien, vous ne vous êtes pas trouvé mal? TU n'es pas tombé à la
+renverse?...
+
+Non, non, non, mon ange, mon génie, mon art, ma pensée, mon coeur, ma
+vie poétique! j'ai souffert sans gémir, j'ai pensé à toi; j'ai adoré ta
+puissance; j'ai béni ma guérison; j'ai bravé, de mon île délicieuse, les
+flots amers qui venaient s'y briser; j'ai vu mon navire fracassé, et,
+jetant un regard sur ma cabane de feuillage, j'ai béni le lit de roses
+sur lequel je devais me reposer. Ariel, Ariel, Camille, je t'adore, je
+te bénis, _je t'aime en un mot_, plus que la pauvre langue française ne
+peut le dire; donnez-moi un orchestre de cent musiciens et un choeur de
+cent cinquante voix, et je vous le dirai.
+
+Ferrand, mon ami, adieu; le soleil est couché, je n'y vois plus, adieu;
+plus d'idées, adieu; beaucoup trop de sentiment, adieu. Il est six
+heures, il me faut une heure pour aller chez Camille, adieu!
+
+
+
+
+XXX
+
+19 novembre 1830.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je vous écris quelques lignes à la hâte. J'ai passé chez Denain, je lui
+ai donné cent francs à-compte dont il m'a fait un reçu, et je lui ai
+laissé un billet de cent autres francs, payable le 15 janvier prochain.
+
+Je cours toute la soirée pour une répétition de ma symphonie que je veux
+faire après-demain. Je donne le 5 décembre, à deux heures, au
+Conservatoire, un immense concert dans lequel on exécutera l'ouverture
+des _Francs Juges_, le _Chant sacré_ et le _Chant guerrier_ des
+_Mélodies_, la scène de _Sardanapale_ avec cent musiciens pour
+l'INCENDIE, et enfin la _Symphonie fantastique_.
+
+Venez, venez, ce sera terrible! Habeneck conduira le géant orchestre. Je
+compte sur vous.
+
+L'ouverture de _la Tempête_ sera donnée, une seconde fois, la semaine
+prochaine à l'Opéra. Oh! mon cher, neuf, jeune, étrange, grand, doux,
+tendre, éclatant... Voilà ce que c'est. L'orage, ou plutôt _la Tempête
+marine_, a eu un succès extraordinaire. Fétis, dans la _Revue musicale_,
+m'a fait deux articles superbes.
+
+Il disait dernièrement à quelqu'un qui observait que j'ai le diable au
+corps:
+
+--Ma foi, s'il a le diable au corps, il a un dieu dans la tête.
+
+Venez, venez!
+
+Le 5 décembre... un dimanche... orchestre de cent dix musiciens...
+_Francs Juges_... Incendie... _Symphonie fantastique_... Venez, venez!
+
+
+
+
+XXXI
+
+7 décembre 1830.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Cette fois, il faut absolument que vous veniez; j'ai eu un succès
+furieux. La _Symphonie fantastique_ a été accueillie avec cris et
+trépignements; on a redemandé la _Marche au supplice_; le _Sabbat_ a
+tout abîmé d'effet satanique. On m'a tant engagé à le faire, que je
+redonne le concert le 25 de ce mois, le lendemain de Noël.--Ainsi, vous
+y serez, n'est-ce pas?--Je vous attends.
+
+Adieu; je suis tout bouleversé.
+
+Adieu.
+
+ * * * * *
+
+Spontini a lu votre poème des _Francs Juges_; il m'a dit ce matin qu'il
+voudrait bien vous voir; il part dans dix jours.
+
+
+
+
+XXXII
+
+Le 12 décembre 1830.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je ne puis donner mon second concert, plusieurs raisons s'y opposent. Je
+partirai de Paris au commencement de janvier. Mon mariage est arrêté
+pour l'époque de Pâques 1832, à la condition que je ne perdrai pas ma
+pension et que j'irai en Italie pendant un an. C'est ma musique qui a
+arraché le consentement de la mère de Camille! Oh! ma chère _Symphonie_,
+c'est donc à elle que je la devrai.
+
+Je serai à la Côte vers le 15 janvier. Il faut absolument vous voir;
+arrangez tout pour que nous ne nous manquions pas. Vous viendrez à la
+Côte; vous m'accompagnerez au mont Cenis, ou du moins jusqu'à Grenoble;
+n'est-ce pas, n'est-ce pas?...
+
+Spontini m'a envoyé hier un superbe cadeau; c'est sa partition
+d'_Olympie_ du prix de cent vingt francs, et il a écrit de sa main sur
+le titre: «Mon cher Berlioz, en parcourant cette partition,
+souvenez-vous quelquefois de votre affectionné Spontini.»
+
+Oh! je suis dans une ivresse! Camille, depuis qu'elle a entendu mon
+_Sabbat_, ne m'appelle plus que «son cher Lucifer, son beau Satan».
+
+Adieu, mon cher; écrivez-moi tout de suite une longue lettre, je vous en
+conjure.
+
+Votre ami dévoué à tout jamais.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+La Côte-Saint-André, 6 janvier 1831.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je suis chez mon père depuis lundi; je commence mon fatal voyage
+d'Italie. Je ne puis me remettre de la déchirante séparation qu'il m'a
+fallu subir; la tendresse de mes parents, les caresses de mes soeurs
+peuvent à peine me distraire. Il faut que je vous voie pourtant avant
+mon départ. Nous irons passer une huitaine de jours à Grenoble à la fin
+de la semaine prochaine; de là, je retournerai à Lyon m'embarquer sur le
+Rhône pour aller prendre à Marseille le paquebot à vapeur qui me
+conduira à Civita-Vecchia, à six lieues de Rome. Venez me voir ici, ou à
+Grenoble, ou à Lyon; répondez-moi promptement et positivement là-dessus
+pour que nous ne nous manquions pas.
+
+J'aurai tant à vous dire, _de vous_ et de moi; tant d'orages ébranlent
+notre existence à l'un et à l'autre, qu'il me semble que nous avons
+besoin de nous rapprocher pour leur résister. Nous nous comprenons.
+C'est si rare.
+
+J'ai quitté Spontini avec la plus vive émotion; il m'a embrassé en me
+faisant promettre de lui écrire de Rome. Il m'a donné une lettre de
+recommandation pour son frère, qui est Père dans le couvent de
+Saint-Sébastien.
+
+Je vous montrerai tout ce que j'ai de lui.
+
+Je suis si triste aujourd'hui, que je ne puis continuer ma lettre.
+
+Vous m'écrirez tout de suite, n'est-ce pas?
+
+O ma pauvre Camille, mon ange protecteur, mon bon Ariel, ne plus te voir
+de huit ou dix mois! Oh! que ne puis-je, bercé avec elle par le vent du
+nord sur quelque bruyère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras, du
+dernier sommeil!
+
+Adieu, mon cher; venez, je vous en supplie.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+Grenoble, 17 janvier 1831.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je suis ici depuis deux jours avec mes soeurs et ma mère. Nous repartons
+pour la Côte samedi prochain; ainsi je compte sur votre arrivée lundi ou
+mardi, au plus tard. Je n'ai pas besoin de vous dire combien mes parents
+seront charmés de vous revoir; ils vous attendent, non pas pour quelques
+heures, comme vous m'en avez menacé, mais pour autant de temps que vous
+pourrez me donner. Je partirai à la fin du mois pour Lyon; enfin nous
+causerons de tout cela. A lundi.
+
+J'ai mille choses à vous dire de la part de Casimir Faure.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XXXV
+
+Lyon, jeudi 9 février 1831.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Vous deviez me recevoir, _moi_, au lieu de ma lettre; je suis arrivé ici
+hier avec l'intention d'aller à Belley; j'ai retenu aussitôt ma place à
+la diligence, je l'ai payée en entier; puis, après mille indécisions, je
+me suis décidé à ne pas aller vous voir. Malgré la torture où je suis,
+malgré le désir dévorant que j'ai d'arriver en Italie pour en être plus
+tôt revenu; malgré le temps et l'espace, je serais allé à Belley; mais
+quelques mots que j'ai surpris au vol aujourd'hui, m'ayant fait craindre
+de n'être pas bien vu de vos parents, et que votre mère surtout ne fût
+pas enchantée de mon arrivée, je me suis décidé à y renoncer.
+
+Je ne sais absolument rien sur la raison qui vous a empêché de venir à
+la Côte; ainsi je ne puis vous en parler. Je me suis rongé les poings à
+vous attendre; tout le monde vous a beaucoup regretté; mais enfin tout
+n'est-il pas tourné pour le pis?...
+
+Je pars dans quatre heures pour Marseille. Je reviendrai en frémissant
+comme un boulet rouge. Tâchez donc de vous trouver alors à Lyon; je ne
+ferai que passer à la Côte.
+
+Mon adresse à Rome est: _Hector Berlioz, pensionnaire de l'Académie de
+Rome, villa Medici, Roma_.
+
+Adieu; mille malédictions sur vous et sur moi et sur toute la nature!
+
+La douleur me rendrait fou.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+Florence, 12 avril 1831.
+
+
+O mon sublime ami! vous êtes le premier des Français qui m'ait donné
+signe de vie depuis que je suis dans ce jardin, peuplé de singes, qu'on
+appelle la _belle Italie_! Je reçois votre lettre à l'instant; elle m'a
+été renvoyée de Rome, et elle a demeuré sept jours, au lieu de deux,
+pour venir ici; oh! tout est bien! Malédiction!... Oui, tout est bien,
+puisque tout est mal! Que voulez-vous que je vous dise?... Je suis
+parti de Rome pour retourner en France, abandonnant ma pension tout
+entière, parce que je ne recevais point de lettres de Camille. Un
+infernal mal de gorge m'a retenu ici cloué; j'ai écrit à Rome qu'on m'y
+adresse mes lettres; sans quoi, la vôtre aurait été perdue, et c'eût été
+dommage; qui sait si j'en recevrai d'autres?
+
+Ne m'écrivez plus, je ne saurais vous dire où adresser vos lettres; je
+suis comme un ballon perdu, qui doit crever en l'air, s'abîmer dans la
+mer ou s'arrêter comme l'arche de Noé; si je parviens sain et sauf sur
+le mont Ararat, je vous écrirai aussitôt.
+
+Croyez bien que j'avais au moins autant que vous le désir de nous
+réunir; il m'en a coûté une journée entière de combats et d'hésitations
+pour y résister.
+
+Je conçois parfaitement tout ce que vous éprouvez de fureur à la vue de
+ce qui se passe en Europe. Moi-même, qui ne m'y intéresse pas le moins
+du monde, je me surprends quelquefois à me laisser aller à quelque
+imprécation!... Ah bien, oui, la liberté!... où est-elle?... où
+fut-elle?... où peut-elle être?... Dans ce monde de _vers_. Non, mon
+cher, l'espèce humaine est trop basse et trop stupide pour que la belle
+déesse laisse tomber sur elle un divin rayon de ses yeux. Vous me
+parlez de musique!... d'amour!... Que voulez-vous dire?... Je ne
+comprends pas... Y a-t-il quelque chose sur la terre qu'on appelle
+musique et amour; je croyais avoir entendu en songe ces deux noms de
+sinistre augure. Malheureux que vous êtes si vous y croyez; MOI, JE NE
+CROIS PLUS A RIEN.
+
+Je voulais aller en Calabre ou en Sicile, m'engager sous les ordres de
+quelque chef de bravi, dussé-je n'être que simple brigand. Alors au
+moins j'aurais vu des crimes magnifiques, des vols, des assassinats, des
+rapts et des incendies, au lieu de tous ces petits crimes honteux, de
+ces lâches perfidies qui font mal au coeur. Oui, oui, voilà le monde qui
+me convient: un volcan, des rochers, de riches dépouilles amoncelées
+dans les cavernes, un concert de cris d'horreur accompagné d'un
+orchestre de pistolets et de carabines, du sang et du lacryma-christi,
+un lit de lave bercé par des tremblements de terre; allons donc, voilà
+la vie! Mais il n'y a même plus de brigands. O Napoléon, Napoléon,
+génie, puissance, force, volonté!... Que n'as-tu dans ta main de fer
+écrasé une poignée de plus de cette vermine humaine!... Colosse aux
+pieds d'airain, comme tu renverserais du moindre de tes mouvements tous
+leurs beaux édifices patriotiques, philanthropiques, philosophiques!
+Absurde racaille!
+
+Et ça parle d'art, de pensée, d'imagination, de désintéressement, de
+_poésie enfin_! comme si tout cela existait pour elle!
+
+Des pygmées pareils parler Shakspeare, Beethoven, Weber! Mais sot animal
+que je suis, pourquoi m'en inquiéter? Que me fait le monde entier, à
+trois ou quatre exceptions d'individus près?... Ils peuvent bien se
+vautrer tant qu'il leur plaira: ce n'est pas à moi de les tirer de la
+fange. D'ailleurs, tout cela n'est peut-être qu'un tissu d'illusions. Il
+n'y a rien de vrai que la vie et la mort. Je l'ai rencontrée en mer,
+cette vieille sorcière. Notre vaisseau, après deux jours d'une tempête
+sublime, a sombré dans le golfe de Gênes; un coup de vent nous a couchés
+sur le côté. Déjà je m'étais enveloppé, bras et jambes, dans mon manteau
+pour m'empêcher de nager; tout craquait, tout croulait, dedans et
+dehors; je riais en voyant ces belles vallées blanches qui allaient me
+bercer pour mon dernier sommeil; _la camarde_ s'avançait en ricanant,
+croyant me faire peur, et, comme je m'apprêtais à lui cracher à la face,
+le vaisseau s'est relevé; elle a disparu.
+
+Que voulez-vous que je vous dise encore?... de Rome?... Eh bien, il n'y
+a personne de mort; seulement ces braves Transteverini voulaient nous
+égorger tous et mettre le feu à l'Académie, sous prétexte que nous nous
+entendions avec les révolutionnaires pour chasser le pape. Personne n'y
+songeait. Nous nous occupions bien du pape! Il a l'air trop bon pour
+qu'on cherche à l'inquiéter. Cependant Horace Vernet nous avait tous
+armés, et, si les Transteverini étaient venus, ils auraient été bien
+reçus. Ils n'ont pas seulement essayé de mettre le feu à la vieille
+baraque académique! Imbéciles! Qui sait, je les aurais peut-être
+aidés?...
+
+Quoi encore?...
+
+Ah! oui, ici, à Florence, à mon premier passage, j'ai vu un opéra de
+_Romeo et Giuletta_, d'un petit polisson nommé Bellini; je _l'ai vu_, ce
+qui s'appelle _vu_..., et l'ombre de Shakspeare n'est pas venue
+exterminer ce myrmidon!... Oh! les morts ne reviennent pas!
+
+Puis un misérable eunuque, nommé Paccini, a fait une _Vestale_...
+Licinius était joué par une femme... J'ai encore eu assez de force,
+après le premier acte, pour me sauver; je me tâtais, en sortant, pour
+voir si c'était bien moi... et c'était moi... O Spontini!
+
+J'ai voulu à Rome acheter un morceau de Weber; j'entre chez un marchand
+de musique, je le demande...
+
+--Weber, _che cosa è?... Non conosco?... Maestro italiano, francese,
+ossia tedesco?..._
+
+Je réponds gravement:
+
+--_Tedesco._
+
+Mon homme a cherché longtemps; puis, d'un air satisfait:
+
+--_Niente di Weber, niente di questa musica, caro signore_, eh! eh! eh!
+
+--Crapaud!
+
+--_Ma ecco_ EL PIRATA, LA STRANIERA, I MONTECCHI, CAPULETI, _dal
+celeberrimo maestro signor Vincenzo Bellini_; _ecco_ LA VESTALE, I
+ARABI, _del maestro Paccini_.
+
+--_Basta, Basta, non avete dunque vergogna, Corpo di Dio?..._
+
+Que faire? soupirer?... c'est enfant; grincer des dents? c'est devenu
+trivial; prendre patience? c'est encore pis. Il faut concentrer le
+poison, en laisser évaporer une partie, pour que le reste ait plus de
+force, et le renfermer dans son coeur jusqu'à ce qu'il le fasse éclater.
+
+Personne ne m'écrit, ni amis ni amie. Je suis seul ici; je n'y connais
+personne. Je suis allé ce matin à l'enterrement du jeune Napoléon
+Bonaparte, fils de Louis, qui est mort à vingt-cinq ans pendant que son
+autre frère fuit en Amérique avec sa mère, la pauvre Hortense. Elle vint
+jadis des Antilles, fille de Joséphine Beauharnais, joyeuse créole,
+dansant sur le pont du vaisseau des danses de nègres pour amuser les
+matelots. Elle y retourne aujourd'hui orpheline, mère sans fils, femme
+sans époux et reine sans États, désolée, oubliée, abandonnée, arrachant
+à peine son plus jeune fils à la hache contre-révolutionnaire. Jeunes
+fous qui croyaient à la liberté ou qui rêvaient la puissance! Il y avait
+des chants et un orgue; deux manoeuvres tourmentaient le colossal
+instrument, l'un qui remplissait d'air les soufflets, et l'autre qui le
+faisait passer dans les tuyaux en mettant les doigts sur les touches. Ce
+dernier, inspiré sans doute par la circonstance, avait tiré le registre
+des petites flûtes et jouait de _petits airs gais_ qui ressemblaient au
+gazouillement des roitelets. Vous voulez de la musique; eh bien, en
+voilà que je vous envoie. Elle n'est guère semblable au chant des
+oiseaux, quoique je sois gai comme un pinson.
+
+[Illustration: notation musicale: Serpent. Allegro.
+
+Di- es i- ræ di- es
+il- la
+dies i-ræ
+dies il- la
+
+Serpent.
+
+Petite flûte.
+
+Presto. A-men.
+
+]
+
+ Mêler le grave au doux, le plaisant au sévère.
+
+O monsieur Despréaux!
+
+Adieu, tenez, je vois tout rouge.
+
+J'attends encore quelques jours une lettre qui devrait m'arriver, et
+puis je pars.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+Nice, 10 ou 11 mai 1831.
+
+
+Eh bien, Ferrand, nous commençons à aller; plus de rage, plus de
+vengeance, plus de tremblements, plus de grincements de dents, plus
+d'enfer enfin.
+
+Vous ne m'avez pas répondu; c'est égal, je vous écris encore. Vous
+m'avez habitué à vous écrire toujours trois ou quatre fois pour une.
+Celle-ci est la troisième depuis votre lettre adressée à Rome, que je
+reçus il y a un mois à Florence. Néanmoins, j'ai peine à concevoir
+comment il se peut que vous ne m'ayez pas répondu; j'avais tant besoin
+du coeur d'un ami; je croyais presque que vous auriez pu venir me
+trouver. Mes soeurs m'écrivaient tous les deux jours. J'ai reçu
+dernièrement cinq lettres à la fois, mais il n'y en avait point de vous.
+Je m'y perds. Écoutez, si c'est par pure indolence, par paresse ou
+négligence, c'est mal, c'est très mal. Je vous avais bien donné mon
+adresse: _Maison Clerici, aux Ponchettes, Nice_. Si vous saviez, quand
+on rentre dans la vie ou plutôt quand on y retombe, combien on désire
+trouver ouverts les bras de l'amitié! Quand le coeur déchiré et flétri
+recommence à battre, avec quelle ardeur il cherche un autre coeur,
+noble et fort, qui puisse l'aider à se réconcilier avec l'existence. Je
+vous avais tant prié de me répondre courrier par courrier! Je ne doutais
+pas de votre empressement à joindre vos conseils consolants à ceux que
+je recevais de toute part; et pourtant ils m'ont manqué. Oui, Camille
+est mariée avec Pleyel... J'en suis bien aise aujourd'hui. J'apprends
+par là à connaître le danger auquel je viens d'échapper. Quelle
+bassesse, quelle insensibilité, quelle vilenie!... Oh! c'est immense,
+c'est presque sublime de scélératesse, si le sublime pouvait se
+concilier avec l'_ignoblerie_ (mot nouveau, parfait, que je vous vole).
+
+Je repars dans cinq ou six jours pour Rome; ma pension n'est pas perdue.
+Je ne vous prie plus de me répondre, puisque c'est inutile; mais, si
+vous voulez m'écrire, adressez votre lettre comme la dernière: _Académie
+de France, villa Medici, Roma_. Dites-moi aussi si vous avez eu des
+nouvelles de votre libraire Denain, auquel je n'ai encore donné que cent
+francs sur ce que vous lui deviez. Combien vous dois-je encore?
+Écrivez-le-moi, je vous prie.
+
+Adieu; malgré votre indolence, je n'en suis pas moins votre sincère,
+_dévoué_ et fidèle ami.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Mon répertoire vient d'être augmenté d'une nouvelle ouverture.
+J'ai achevé hier celle du _Roi Lear_ de Shakspeare.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+Rome, 3 juillet 1831.
+
+
+Enfin, j'ai donc de vos nouvelles!... Je pensais bien qu'il y avait
+quelque chose d'extraordinaire! La Suisse est à votre porte, et ses
+glaciers sont bien séduisants; je conçois à merveille que vous alliez
+souvent les admirer. J'ai fait de Nice à Rome le voyage le plus
+pittoresque, pendant deux jours et demi, sur la route de la _Corniche_,
+taillée contre le roc, à six cents pieds au-dessus de la mer, qui se
+brise immédiatement au-dessous, mais dont on n'entend plus les
+rugissements, à cause de l'immense élévation. Rien n'est beau et
+effrayant comme cette vue. C'est avec un bien-être inexprimable que je
+me suis retrouvé à Florence, où j'avais passé de si tristes moments. On
+m'a mis dans la même chambre; j'y ai retrouvé ma malle, mes effets, mes
+partitions, que je ne croyais plus revoir. De Florence à Rome, je suis
+venu avec de bons moines qui parlaient fort bien français et étaient
+d'une extrême politesse. A San-Lorenzo, j'ai quitté la voiture deux
+heures avant son départ, laissant mon habit et tout ce qui pouvait
+tenter les brigands, dont c'est le pays. J'ai ainsi cheminé toute la
+journée le long du beau lac de Bolzena et dans les montagnes de Viterbo,
+en composant un ouvrage que je viens d'écrire. C'est un mélologue
+faisant suite et fin à la _Symphonie fantastique_. J'ai fait pour la
+première fois les paroles et la musique. Combien je regrette de ne
+pouvoir pas vous montrer cela! Il y a six monologues et six morceaux de
+MUSIQUE (_dont la présence est motivée_).
+
+1º D'abord, _une ballade avec piano_;
+
+2º _Une méditation en choeur et orchestre_;
+
+3º _Une scène de la vie de brigand pour choeur, voix seule et
+orchestre_;
+
+4º _Le Chant de bonheur_, pour une voix, orchestre au commencement et à
+la fin, et, au milieu, la main droite d'une harpe accompagnant le chant;
+
+5º _Les Derniers Soupirs de la harpe_ pour orchestre seul;
+
+Et enfin 6º l'_ouverture de la Tempête_, déjà exécutée à l'Opéra de
+Paris, comme vous savez.
+
+J'ai employé pour _le Chant de bonheur_ une phrase de _la Mort
+d'Orphée_, que vous avez chez vous, et, pour _les Derniers Soupirs de la
+harpe_, le petit morceau d'orchestre qui termine cette scène
+immédiatement après la _Bacchanale_. En conséquence, je vous prie de
+m'envoyer _cette page_, seulement l'adagio qui succède à la
+_Bacchanale_, au moment où les violons prennent les sourdines et font
+des trémolandi accompagnant un chant de clarinette lointain et quelques
+fragments d'accords de harpe; je ne me le rappelle pas assez pour
+l'écrire de tête, et je ne veux rien y changer. Comme vous voyez, _la
+Mort d'Orphée_ est sacrifiée; j'en ai tiré ce qui me plaisait, et je ne
+pourrais jamais faire exécuter la _Bacchanale_; ainsi, à mon retour à
+Paris, j'en brûlerai la partition, et celle que vous avez sera l'unique
+et dernière, si toutefois vous la conservez; il vaudrait bien mieux la
+détruire, quand je vous aurai envoyé un exemplaire de la symphonie et du
+mélologue; mais c'est une affaire au moins de six cents francs de copie!
+n'importe, à mon retour à Paris, d'une manière ou d'autre, il faudra que
+vous l'ayez.
+
+Ainsi, c'est convenu, vous allez me copier très fin ce petit morceau, et
+je l'attends dans les montagnes de Subiaco, où je vais passer quelque
+temps; adressez-le toujours à Rome. Je vais chercher, en _franchissant
+rocs et torrents_, à secouer cette lèpre de trivialité qui me couvre
+dans notre maudite caserne. L'air que je partage avec les _industriels_
+de l'Académie ne plaît pas à mes poumons; je vais en respirer un plus
+pur. J'emporte une mauvaise guitare, un fusil, des albums de papier
+réglé, quelques livres et le germe d'un grand ouvrage que je tâcherai de
+faire éclore dans mes bois.
+
+J'avais un grand projet que j'aurais voulu accomplir avec vous; il
+s'agissait d'un oratorio colossal pour être exécuté à une _fête
+musicale_ donnée à Paris, à l'Opéra ou au Panthéon, dans la cour du
+Louvre. Il serait intitulé _le Dernier Jour du monde_. J'en avais écrit
+le plan à Florence et une partie des paroles il y a trois mois. Il
+faudrait trois ou quatre acteurs _solos_, des choeurs, un orchestre de
+soixante musiciens devant le théâtre, et un autre de trois cents ou deux
+cents instruments au fond de la scène étages en amphithéâtre.
+
+Les hommes, parvenus au dernier degré de corruption, se livreraient à
+toutes les infamies; une espèce d'Antéchrist les gouvernerait
+despotiquement... Un petit nombre de justes, dirigés par un prophète,
+trancherait au beau milieu de cette dépravation générale. Le despote les
+tourmenterait, enlèverait leurs vierges, insulterait à leurs croyances,
+ferait déchirer leurs livres saints au milieu d'une orgie. Le prophète
+viendrait lui reprocher ses crimes, annoncerait la fin du monde et le
+dernier jugement. Le despote irrité le ferait jeter en prison, et, se
+livrant de nouveau aux voluptés impies, serait surpris au milieu d'une
+fête par les trompettes terribles de la résurrection; les morts sortant
+du tombeau, les vivants éperdus poussant des cris d'épouvante, les
+mondes fracassés, les anges tonnant dans les nuées, formeraient le final
+de ce drame musical. Il faut, comme vous pensez bien, employer des
+moyens entièrement nouveaux. Outre les deux orchestres, il y aurait
+quatre groupes d'instruments de cuivre placés aux quatre points
+cardinaux du lieu de l'exécution. Les combinaisons seraient toutes
+nouvelles, et mille propositions impraticables avec les moyens
+ordinaires surgiraient étincelantes de cette masse d'harmonie.
+
+Voyez si vous avez le temps de faire ce poème, qui vous va parfaitement,
+et dans lequel je suis sûr que vous serez magnifique. Très peu de
+récitatifs... peu d'airs _seuls_... Évitez les scènes à grand fracas et
+celles qui nécessiteraient du cuivre; je ne veux en faire entendre qu'à
+la fin. Des oppositions... des choeurs religieux mêlés à des choeurs de
+danse; des scènes pastorales, nuptiales, bachiques, mais détournées de
+la voie commune; enfin vous comprenez...
+
+Nous ne pouvons nous flatter d'entendre cet ouvrage quand nous voudrons,
+en France surtout; mais enfin, tôt ou tard, il y aura moyen. D'un autre
+côté, ce sera un sujet de dépenses terribles et une perte de temps
+extraordinaire. Réfléchissez si vous voulez vous exposer à faire ce
+poème et à ne jamais peut-être l'entendre... Et écrivez-moi au plus tôt.
+
+A la fin de ce mois, je vous enverrai cent francs, et ainsi de suite,
+peu à peu, le reste.
+
+Adieu; mille millions d'amitiés.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+Académie de France.--Rome, 8 décembre 1831.
+
+
+Celle-ci est la troisième!...--Les deux précédentes sont restées sans
+réponse. Vous ne m'avez pas même fait part de votre mariage...--Mais
+n'importe; dans une circonstance pareille, je ne puis moins faire que de
+passer sur votre inconcevable silence. Au nom de Dieu, donnez-moi de vos
+nouvelles. Comment vous êtes-vous trouvé et dans quels rapports vous
+êtes-vous trouvé avec cet infernal gâchis?... J'espère qu'il ne vous est
+rien arrivé. J'avais écrit à Auguste, de Naples; il ne m'avait pas
+répondu; je viens de réitérer, pour me tirer d'inquiétude sur son
+compte. Cependant donnez-moi néanmoins de ses nouvelles.
+
+Adieu! adieu!
+
+J'attends avec anxiété votre réponse. Pour en assurer l'arrivée,
+n'oubliez pas d'affranchir jusqu'à la frontière.
+
+Votre ami, toujours et malgré tout.
+
+
+
+
+XL
+
+Rome, 1832, neuf heures du soir, 8 janvier.
+
+
+Voilà donc à la fin que vous m'écrivez, après sept mois et demi de
+silence; oui, sept mois! depuis le 24 mai 1831, je n'ai pas reçu une
+ligne de vous. Que vous ai-je fait? Pourquoi me laisser ainsi? Infidèle
+écho, pourquoi laisser tant de cris sans réponse? Je me suis plaint de
+vous à Carné, à Casimir Faure, à Auguste, à Gounet; j'ai demandé à toute
+notre terre des nouvelles de l'oublieux ami; ce n'est qu'aujourd'hui que
+j'apprends qu'il est encore au nombre des vivants. Vous venez d'éprouver
+par vous-même, dites-vous, _tout_ ce qu'un coeur d'homme _peut contenir_
+de joie et d'ivresse: oh! je crois fermement que vous avez, en effet,
+éprouvé _tout_ ce qu'il peut contenir, mais rien _de plus_; sans quoi,
+il eût débordé jusqu'à moi. Comment! ne pas même me faire part de votre
+mariage? Mes parents n'en revenaient pas. Je crois bien, puisque vous me
+l'assurez, que mes lettres ne vous sont pas parvenues; mais, dans le
+cas même où je ne vous eusse point écrit, pouviez-vous, en pareil cas,
+garder le silence?... Je viens d'écrire à Germain pour savoir ce que
+vous étiez devenu; _deux lettres_ à Auguste, une de Naples et l'autre de
+Rome, sont, comme les vôtres, restées sans réponse. Je ne voulais savoir
+de lui qu'une petite chose, assez insignifiante, s'il était mort ou
+blessé.
+
+J'ai relu ce matin les deux uniques lettres que j'ai reçues de vous
+depuis que je suis en Italie, je n'y ai rien trouvé qui puisse justifier
+les craintes horrido-fantastiques de mon imagination; je m'étais déjà
+figuré quelque lettre anonyme, quelque défense conjugale, quelque
+absurdité enfin qui vous faisait brusquement quitter le temple de
+l'amitié, sans détourner la tête ni dire adieu à celui qui vous y a
+suivi.
+
+A présent, vous vous époumonnez à me prouver des choses claires;
+certainement, il n'y a ni bien ni mal absolu en politique; certainement,
+les héros du jour sont des traîtres le lendemain. Il y a longtemps que
+je sais que deux et deux font quatre; je regrette toute la part que Lyon
+m'a volé dans votre lettre; il suffisait de me dire qu'Auguste était
+sain et sauf, ainsi que Germain. Quand nous sommes enfin dans le
+sanctuaire, que nous font les cris tumultueux du dehors? Je ne puis
+comprendre votre fanatisme là-dessus. Vous demandez quelle différence il
+y a entre les barricades de Paris et celles de Lyon? Celle qui sépare
+une grande force d'une force moindre, la tête des pieds; Lyon ne peut
+pas résister à Paris; donc, il a tort de mécontenter Paris; Paris
+entraîne après lui la France; donc il peut aller où il lui plaît.
+
+Assez!
+
+Votre _Noce des Fées_ est ravissante de grâce, de fraîcheur et de
+lumière; je la garde pour plus tard, ce n'est pas le moment de faire
+là-dessus de la musique; l'instrumentation n'est pas assez avancée; il
+faut attendre que je l'aie un peu dématérialisée, alors nous ferons
+parler les suivants d'Obéron; à présent, je lutterais sans succès avec
+Weber.
+
+Puisque vous n'avez pas reçu ma première lettre, où je vous parlais d'un
+certain plan d'oratorio, je vous renvoie le même plan pour un opéra en
+trois actes. Vous le musclerez; en voici la carcasse:
+
+
+ LE DERNIER JOUR DU MONDE
+
+Un tyran tout-puissant sur la terre; la civilisation et la corruption au
+dernier degré; une cour impie; un atome de peuple religieux, auquel le
+mépris du souverain conserve l'existence et laisse la liberté. Guerre et
+victoire, combats d'esclaves dans un cirque; femmes esclaves qui
+résistent aux désirs du vainqueur; atrocités.
+
+Le chef du petit peuple religieux, espèce de Daniel gourmandant
+Balthazar, reproche ses crimes au despote, annonce que les prophéties
+vont s'accomplir et que la fin du monde est proche. Le tyran, à peine
+courroucé par la hardiesse du prophète, le fait assister de force, dans
+son palais, à une orgie épouvantable, à la suite de laquelle il s'écrie
+ironiquement qu'on va voir la fin du monde. A l'aide de ses femmes et de
+ses eunuques, il représente la vallée de Josaphat; une troupe d'enfants
+ailés sonne de petites trompettes, de faux morts sortent du tombeau; le
+tyran représente Jésus-Christ et s'apprête à juger les hommes, _quand la
+terre tremble_; de véritables et terribles anges font entendre les
+trompettes foudroyantes; le vrai Christ approche, et _le vrai jugement
+dernier commence_.
+
+La pièce ne doit ni ne peut aller plus loin.
+
+Réfléchissez-y beaucoup avant de vous lancer, et dites-moi si le sujet
+vous va. C'est assez de trois actes; cherchez l'inconnu tant que vous
+pourrez, il n'y a plus de succès aujourd'hui sans lui. Évitez les
+effets de détail, ils sont perdus à l'Opéra. Et, si vous le pouvez,
+méprisez comme elles le méritent les règles absurdes de la rime;
+laissez-la même tout à fait, quand elle devient inutile, _ce qui arrive
+souvent_. Toutes ces idées poudrées doivent retomber à l'enfance de
+l'art musical, qui se serait cru noyé si des rimes et une versification
+bien compassée ne l'eussent soutenu.
+
+Je partirai d'ici au commencement de mai, je passerai les Alpes;
+j'espère pouvoir toucher à Milan la totalité de ma pension de cette
+année; sinon je ferai un _tour_ au règlement et je m'arrangerai pour
+entrer en France néanmoins, et revenir chercher mon argent à Chambéry à
+la fin de l'année.
+
+Je passerai chez vous, je vous remettrai ce que je vous dois encore; de
+là, chez mes parents quelque temps; chez ma soeur, à Grenoble (elle
+épouse un juge, M. Pal); de là, à Paris... Deux concerts pour faire
+entendre mon _mélologue_ avec la _Symphonie fantastique_, puis je pars
+pour Berlin avec toute ma musique... puis... l'avenir.
+
+J'achève en ce moment un grand article sur l'état de la musique en
+Italie, pour la _Revue européenne_ (nouveau titre du _Correspondant_,
+comme vous savez). C'est Carné qui me l'a demandé en m'apprenant son
+mariage en Bretagne; il doit y être maintenant, et ses nuits sont
+éclairées des rayons de la lune de miel. Auguste aussi!... Bon!
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XLI
+
+Rome, 17 février 1832.
+
+
+Ma dernière lettre se serait-elle encore égarée, mon cher ami? J'ai
+répondu à celle que je reçus de vous il y a un mois, le lendemain même
+de son arrivée; comme je vous y parlais de beaucoup de choses, je
+pensais que vous eussiez riposté sur-le-champ, et pourtant j'attends
+encore; vous n'écrivez pas. Quel tourment que l'exil! chaque courrier,
+depuis plus de quinze jours, est un nouveau sujet d'humeur. Si ma lettre
+s'est encore perdue, ma foi, je ne sais plus comment il faudra nous y
+prendre pour notre correspondance. Je partirai d'ici le 1er mai, je
+vous verrai alors au commencement de juin. Allons donc, écrivez donc!
+
+Germain m'a donné des nouvelles d'Auguste et de son mariage.
+
+Eh bien, il est marié! eh bien, c'est bien: mais c'est fort mal de ne
+pas me répondre.
+
+Que le diable l'emporte!
+
+Tenez, je comptais remplir ces trois petites pages, mais je n'ai pas
+d'autre idée que celle de vous reprocher votre paresse, et je n'en ai
+pas le courage.
+
+Adieu quand même!
+
+Votre ami.
+
+
+
+
+XLII
+
+Rome, 26 mars 1832.
+
+
+J'ai reçu votre lettre, mon cher Humbert, et l'aveu de votre paresse
+sublime; vous ne vous en corrigerez donc jamais?... Si vous saviez
+pourtant quel supplice c'est que l'exil et comme _sad hours seem long_
+dans ma sotte caserne, je doute que vous me fissiez tant attendre vos
+réponses.
+
+Vous m'avez fait une belle homélie; mais je vous assure qu'elle porte à
+faux et qu'il n'y a rien à craindre pour moi à l'égard de la direction
+_callotienne_ que vous me supposez prêt à prendre.
+
+Jamais je ne serai un amant du laid, soyez tranquille. Ce que je vous
+disais de la rime n'était que pour vous mettre à votre aise; il me
+coûte de vous voir employer du temps et du talent à vaincre des
+difficultés inutiles et sans résultat. Vous savez aussi bien que moi
+qu'il y a mille cas où des vers mis en musique sont arrangés de manière
+que la rime, et même l'hémistiche, disparaissent complètement; alors à
+quoi bon cette versification? Les vers bien cadencés et rimés sont à
+leur place dans des morceaux de musique qui ne comportent pas ou presque
+pas de répétition de paroles; c'est là seulement que la versification
+est apparente et sensible; partout ailleurs elle n'existe pas.
+
+Il y a loin des vers _parlés_ aux vers _chantés_. Quant à la question
+littéraire de la rime, il ne m'appartient pas de l'aborder avec vous.
+Seulement, je crois fermement que c'est à l'éducation et à l'habitude
+que vous devez l'horreur des vers blancs; songez que les trois quarts de
+Shakspeare sont en vers blancs, que Byron en a fait et que _la Messiade_
+de Klopstock, le chef-d'oeuvre épique de la langue allemande, est en
+vers blancs; j'ai lu, ces jours-ci, une traduction française en vers
+blancs du _Jules César_ de Shakspeare qui ne m'a pas choqué le moins du
+monde, quoique, d'après ce que vous m'en aviez dit, je m'attendisse à en
+être révolté. Tout cela est tellement l'effet de l'habitude, que les
+_vers latins rimés_ du moyen âge paraissent une barbarie aux mêmes
+personnes qui sont choquées des _vers français non rimés_. Mais assez
+là-dessus.
+
+Vous acceptez donc mon sujet. Voilà un champ incroyable de grandeur et
+de richesse ouvert à votre imagination. Tout est vierge là dedans,
+puisque _la scène est dans l'avenir_. Vous pouvez supposer tout ce que
+vous voudrez en fait de moeurs, usages, état de civilisation, arts,
+coutumes et même (ce qui n'est pas à dédaigner) costumes; il est donc
+vrai que vous pouvez, que vous devez même chercher l'_inconnu_; car,
+vous avez beau dire, il y en a, de l'_inconnu_: tout n'est pas
+découvert. Pour la musique, je vais défricher une forêt brésilienne, où
+je me promets d'immenses richesses; nous marcherons, hardis pionniers,
+tant que les moyens matériels nous le permettront.
+
+Je vous verrai dans le courant de mai; aurez-vous déjà esquissé quelque
+chose?...
+
+Je viens encore de courir à Albano, Frascati, Castel-Gandolfo, etc.,
+etc.: des lacs, des plaines, des montagnes, de vieux tombeaux, des
+chapelles, des couvents, de riants villages, des grappes de maisons
+pendues aux rochers, la mer à l'horizon, le silence, le soleil, une
+brise parfumée, l'enfance du printemps; c'est un rêve, une féerie!...
+
+Il y a un mois que je fis une autre grande course dans les hautes
+montagnes des frontières; un soir, au coin du feu, j'écrivis au crayon
+le petit air que je vous envoie; à mon retour à Rome, il a eu un tel
+bonheur, que de tous côtés on le chante, depuis les salons de
+l'ambassade jusque dans les ateliers de sculpteurs. Je souhaite qu'il
+vous plaise; cette fois au moins, l'accompagnement ne vous paraîtra pas
+difficile.
+
+Adieu, mon cher ami; j'espère avoir encore une fois de vos nouvelles
+avant le 1er mai, époque de mon départ. Pour être plus sûr, en
+supposant des retards de la poste, que votre lettre me parvienne,
+adressez-la à _Florence, posta firma_.
+
+Je vous embrasse.
+
+ Tout à vous.
+
+
+
+
+XLIII
+
+Turin, 25 mai 1832.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Me voilà bien près de vous; jeudi prochain, je serai à Grenoble.
+J'espère que nous ne tarderons pas à nous voir; pour mon compte, je ne
+négligerai rien pour avancer le moment de notre réunion; écrivez-moi à
+la Côte-Saint-André quelques mots là-dessus. J'ai été bien fâché, mais
+peu surpris, de ne point trouver à Florence de lettres de vous; pourquoi
+être aussi incorrigiblement paresseux? Je vous avais pourtant bien prié
+de n'y pas manquer.
+
+N'importe, je vois les Alpes...
+
+Votre tête a bien des sujets de fermentation dans ce moment-ci;
+travaille-t-elle beaucoup?... plus que je ne voudrais, bien
+certainement. Cependant pourquoi désirer l'uniformité morale des êtres;
+pourquoi effacer des individualités?... J'ai tort, c'est vrai. Suivons
+notre destinée; d'autant plus que nous ne pouvons pas faire autrement.
+Avez-vous des nouvelles de Gounet? Je n'en ai point reçu depuis les
+débuts du choléra. J'espère cependant qu'il n'a rien eu à démêler avec
+lui.
+
+Et le silencieux Auguste?... Si je lui écris dorénavant, que mes deux
+mains se paralysent! Je n'aurais jamais cru rien de pareil de sa part.
+
+Quelles superbes et riches plaines que celles de la Lombardie! Elles ont
+réveillé en moi des souvenirs poignants de nos jours de gloire, «comme
+un vain songe enfui».
+
+A Milan, j'ai entendu, pour la première fois, un vigoureux orchestre;
+cela commence à être de la musique, pour l'exécution au moins. La
+partition de mon ami Donizetti peut aller trouver celles de mon ami
+Paccini ou de mon ami Vaccaï. Le public est digne de pareilles
+productions. On cause tout haut comme à la Bourse, et les cannes font
+sur le plancher du parterre un accompagnement presque aussi bruyant que
+celui de la grosse caisse. Si jamais j'écris pour ces butors, je
+mériterai mon sort; il n'en est pas de plus bas pour un artiste. Quelle
+humiliation!
+
+En sortant, ces vers divins de Lamartine me sont venus en tête (il parle
+de sa muse poétique):
+
+ Non, non, je l'ai conduite au fond des solitudes,
+ Comme un amant jaloux d'une chaste beauté;
+ J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes
+ Dont la terre eût blessé leur tendre nudité.
+ J'ai couronné son front d'étoiles immortelles,
+ J'ai parfumé mon coeur pour lui faire un séjour,
+ Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes
+ Que la prière et que l'amour.
+
+Celui-là comprend toutes les poésies; il est digne d'elles.
+
+Adieu, mon cher et excellent ami.
+
+Au revoir bientôt.
+
+ * * * * *
+
+Voulez-vous saluer votre femme, de ma part? Je désire bien vivement lui
+être présenté.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+XLIV
+
+La Côte, samedi, juin 1832.
+
+
+Mon cher et très cher ami, je suis ici depuis huit jours; j'ai reçu
+votre lettre; j'irai vous voir, je ne sais pas quand; vraisemblablement
+dans huit jours. Ne m'attendez pas plus tôt que le lundi de l'autre
+semaine; je ne sais comment j'irai à Belley; je crois que ce sera à
+pied, par les Abbrets.
+
+Saluez pour moi toute votre famille; nous avons à caqueter, ferme...
+
+Aussi je me tais pour le présent.
+
+ Adieu.
+
+
+
+
+XLV
+
+La Côte, vendredi 22 juin 1832.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Ne m'en veuillez pas, ce n'est pas ma faute. Comme je me disposais à
+partir, ma soeur est venue de Grenoble passer quelques jours chez mon
+père, à cause de moi; vous pensez bien que je ne pouvais faire manquer
+la réunion de famille; puis un mal de dent très violent, et qui m'a
+empêché de dormir toute cette nuit, est venu me clouer dans ma chambre
+pour je ne sais combien de temps; j'ai la joue comme une boule.
+
+Il n'y a qu'une chose à faire: écrivez-moi votre retour de Lyon, et je
+vous réponds de partir aussitôt, si je suis capable de sortir.
+
+Duboys aussi m'a renouvelé une invitation, déjà faite à Rome, d'aller à
+sa campagne de la Combe, mais ce ne sera qu'après vous.
+
+Je viens de recevoir une lettre de Gounet, dont j'étais un peu en peine
+depuis le choléra et la dernière émeute. Il va bien.
+
+Adieu; je vous embrasse.
+
+ Tout à vous.
+
+
+
+
+XLVI
+
+Grenoble, 13 juillet 1832.
+
+
+Eh bien, mon cher ami, nous ne pourrons donc pas parvenir à nous
+joindre? Quel diable de charme nous a donc été jeté?... J'attends ici,
+depuis plusieurs jours, l'annonce de votre retour de Lyon, et voilà que
+madame Faure m'apprend que vous n'y êtes pas encore allé! Écrivez-moi au
+moins, je vous en prie; donnez-moi de vos nouvelles. Je m'ennuie à
+périr! je suis allé passer une journée à la campagne de Duboys, où nous
+avons moult parlé de vous. Sa femme est fort bien, mais rien de plus. Je
+vis depuis mon retour d'Italie au milieu du monde le plus prosaïque, le
+plus desséchant! Malgré mes supplications de n'en rien faire, on se
+plaît, on s'obstine à me parler sans cesse musique, art, haute poésie;
+ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on
+dirait qu'ils parlent vin, femmes, émeute ou autres cochonneries. Mon
+beau-frère surtout, qui est d'une loquacité effrayante, me tue. Je sens
+que je suis isolé de tout ce monde, par mes pensées, par mes passions,
+par mes amours, par mes haines, par mes mépris, par ma tête, par mon
+coeur, par tout. Je vous cherche, je vous attends; trouvons-nous donc.
+Si vous devez rester plusieurs jours à Lyon, j'irai vous y rejoindre;
+cela vaudra encore mieux que d'aller à Belley à pied, comme j'en avais
+le projet; la chaleur en rend l'exécution presque impossible.
+
+J'ai tant à vous dire! et sur le présent et sur l'avenir; il faut
+absolument que nous nous entendions au plus tôt. Le temps ne m'attend
+pas, et j'ai peur que vous ne vous endormiez.
+
+J'ai deux cent cinquante francs à vous remettre; depuis longtemps, je
+vous les aurais envoyés si j'avais su comme, et si je n'avais d'un jour
+à l'autre pensé vous revoir. Parlez-moi de tout cela. Casimir Faure se
+marie avec une charmante petite brune de Vienne, qui se nomme
+mademoiselle Delphine Fornier et qui a deux cent cinquante mille
+qualités. Il ira habiter Vienne.
+
+Je vais retourner à la Côte dans peu; ainsi répondez-moi là, et
+n'oubliez pas sur l'adresse de mettre mes deux noms pour que la lettre
+ne paraisse pas adressée à mon père.
+
+Dieu, comme la chaleur hébète!
+
+Adieu; tout à vous.
+
+
+
+
+XLVII
+
+La Côte, 10 octobre 1832.
+
+
+En deux mots, mon cher Humbert, il faut que vous veniez plus tôt que
+nous n'étions convenus. J'ai réfléchi que, ne partant pour Paris qu'au
+milieu de novembre, je m'exposais à manquer mon concert; en conséquence,
+je partirai à la fin de ce mois. Venez donc sans faute dans la dernière
+huitaine d'octobre, nous aurons tout le temps de monter nos batteries et
+de bien digérer nos projets pour l'avenir. Puis je vous accompagnerai
+jusqu'à Lyon, où nous nous séparerons bien saturés l'un de l'autre.
+Écrivez-moi aussitôt après la réception de ce billet, et indiquez-moi
+le jour fixe de votre arrivée. Mes parents ont conservé de vous un trop
+agréable souvenir pour ne pas être charmés de votre visite; ils me
+chargent de vous témoigner l'impatience qu'ils ont de vous revoir. Ma
+soeur aînée seulement ne sera plus ici, à son grand regret, car elle
+vous apprécie bien. En revanche, je compte sur votre frère, ne manquez
+pas de l'amener. Apportez avec vous le volume d'_Hamlet_, celui
+d'_Othello_ et du _Roi Lear_, et la partition de _la Vestale_; tout cela
+nous sera utile.
+
+Je n'ose espérer que vous ayez quelque chose de notre grande machine
+dramatique à me montrer; pourtant vous me l'aviez bien promis.
+
+Enfin n'importe, venez, et d'abord écrivez-moi.
+
+Présentez mes salutations respectueuses à vos parents, et en particulier
+à votre charmante femme.
+
+Adieu, mon ami.
+
+ Tout à vous.
+
+Mes amitiés à votre frère.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+Lyon, 3 novembre 1832.
+
+
+ Cher ami,
+
+Nous n'avons donc pas pu nous revoir! Je pars ce soir pour Paris...
+Depuis hier que j'erre dans les boues de Lyon, je n'ai pas une idée qui
+ne me fût oppressante et douloureuse; pourquoi ne sommes-nous pas
+ensemble aujourd'hui! Cela aurait peut-être été possible. Mais je ne
+pouvais vous prévenir du jour de mon passage ici, ne le sachant pas
+moi-même vingt-quatre heures d'avance.
+
+Je suis allé hier soir au Grand-Théâtre, où j'ai ressenti une commotion
+profonde et pénible en entendant, dans un ignoble ballet, cet ignoble
+orchestre jouer un fragment de la _Symphonie pastorale_ de Beethoven
+(_le Retour du beau temps_). Il m'a semblé retrouver dans un mauvais
+lieu le portrait de quelque ange adoré que jadis avaient poursuivi mes
+rêves d'amour et d'enthousiasme. Oh! deux ans d'absence!
+
+Je crois que je vais devenir fou en entendant de nouveau de la vraie
+musique. Je vous enverrai le mélologue dès qu'il sera imprimé. Vous
+m'aviez parlé de journaux qu'il faut avoir et dont vous connaissez les
+rédacteurs; écrivez-moi un mot là-dessus le plus tôt possible, à
+l'adresse de Gounet, rue Sainte-Anne, nº 34 ou 32; mettez sous enveloppe
+la lettre avec mon nom.
+
+Je souffre aujourd'hui cruellement. Je suis tout seul dans la grande
+ville. Auguste a perdu avant-hier le jeune frère de sa femme, mort de la
+poitrine; il est fort tristement occupé.
+
+Oh! que je suis seul!! comme je souffre au dedans!!! Que je suis
+malheureusement organisé! un vrai baromètre, tantôt haut, tantôt bas,
+soumis aux variations de l'atmosphère, ou brillante ou sombre, de mes
+dévorantes pensées.
+
+Je suis sûr que vous ne faites rien de notre grand ouvrage; et pourtant
+ma vie s'écoule à flots, et je n'aurai rien fait de grand avant la fin.
+Je vais voir Véron, le directeur de l'Opéra. Je tâcherai de me faire
+comprendre de lui, de l'arracher aux idées mercantiles et
+administratives; y réussirai-je? Je ne m'en flatte guère. Mon concert
+aura lieu dans les premiers jours de décembre.
+
+ Adieu, adieu; _remember me_.
+
+
+
+
+XLIX
+
+Paris, 2 mars 1833.
+
+
+Je vous remercie, mon cher ami, de votre lettre affectueuse. Je ne vous
+ai pas écrit, par la raison que vous avez devinée; je suis entièrement
+absorbé par les inquiétudes et les chagrins dévorants de ma position.
+Mon père a refusé son consentement et m'oblige à faire des sommations.
+
+Henriette, dans tout cela, montre une dignité et un caractère
+irréprochables; sa famille et ses amis la persécutent plus encore que
+les miens pour la détacher de moi.
+
+Quand j'ai vu à quel point cela était porté et les scènes journalières
+dont j'étais la cause, j'ai voulu me dévouer: je lui ai fait dire que je
+me sentais capable de renoncer à elle (ce qui n'était pas vrai, car j'en
+serais mort), plutôt que de la brouiller avec ses parents. Bien loin
+d'accepter ma proposition, elle n'en a éprouvé qu'un chagrin cruel, et
+un redoublement de tendresse pour moi en a été le résultat. Depuis lors,
+sa soeur nous laisse tranquilles, et, quand je viens, elle s'en va.
+
+Ces tête-à-tête sont quelquefois bien pénibles; comme vous pensez bien,
+je suis obligé de me consumer en efforts pour me contenir. Un rien
+l'effarouche, elle a peur de mon exaspération; mes caresses, si
+réservées qu'elles soient, lui paraissent trop ardentes; elle me brûle
+le coeur; moi, je l'épouvante; nous nous tourmentons mutuellement. Mais
+mes propres inquiétudes, mes craintes de ne pas l'obtenir me rendent le
+plus malheureux des hommes. Il ne manquait plus que son malheur à elle
+pour compléter le mien?
+
+Ses affaires ont très mal tourné; elle allait avoir une représentation à
+son bénéfice, qui pouvait les remonter un peu; je lui avais arrangé un
+concert assez beau dans un entr'acte; tout allait assez bien, quand,
+hier, à quatre heures, en revenant du ministère du commerce en
+cabriolet, elle a voulu descendre sans que sa femme de chambre lui
+donnât la main; sa robe s'est accrochée; son pied a tourné dans le
+marchepied, et elle s'est cassé la jambe au-dessus de la cheville.
+
+Elle a souffert horriblement cette nuit; ce matin encore, quand Dubois
+fils a revu l'appareil, elle n'a pu retenir ses cris; je les entends
+encore. Je suis désolé. Vous dire mon chagrin est impossible. La voir
+souffrante et si malheureuse et ne pouvoir rien pour elle est affreux!
+
+Quelle destinée sera donc la nôtre?... Le sort nous a évidemment faits
+pour être unis, je ne la quitterai pas vivant. Plus son malheur
+deviendra grand, plus je m'y attacherai. Si elle perdait, avec son
+talent et sa fortune, sa beauté, je sens que je l'aimerais également.
+C'est un sentiment inexplicable; quand elle serait abandonnée du ciel et
+de la terre, je lui resterais encore, aussi aimant, aussi prosterné
+d'amour qu'aux jours de sa gloire et de son éclat. O mon ami, ne me
+dites jamais rien contre cet amour, il est trop grand et trop poétique
+pour n'être pas respectable à vos yeux.
+
+Adieu; écrivez-moi et donnez-moi des nouvelles de vos nouveaux embarras;
+ne nous parlons présentement que de ce qui nous touche le plus près. La
+musique n'est pas toute gravée, je vous l'enverrai aussitôt qu'elle le
+sera.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+L
+
+Paris, 12 juin 1833.
+
+
+Merci encore, mon cher Humbert, de toute votre inquiète et constante
+amitié! J'ai appris dernièrement par Gounet qu'il avait reçu de vous une
+lettre pour moi, mais que, par une de ces fatalités inconcevables, il
+l'avait égarée _dans sa chambre_, où il n'a pas été possible de la
+retrouver. Votre billet, qu'il vient de me montrer, m'a fait voir
+combien vous étiez inquiet sur mon compte. Je suis vraiment coupable
+d'avoir demeuré si longtemps sans vous écrire. Vous savez comme je suis
+absorbé, comme ma vie ondule. Un jour, bien, calme, poétisant, rêvant;
+un autre jour, maux de nerfs, ennuyé, chien galeux, hargneux, méchant
+comme mille diables, vomissant la vie et prêt à y mettre fin pour rien,
+si je n'avais pas un délirant bonheur en perspective toujours plus
+prochaine, une bizarre destinée à accomplir, des amis sûrs, la musique
+et puis la _curiosité_. Ma vie est un roman qui m'intéresse beaucoup.
+
+Vous voulez savoir ce que je fais? Le jour, si je suis bien portant, je
+lis ou je dors sur mon canapé (car je suis bien logé à présent), ou je
+barbouille quelques pages pour _l'Europe littéraire_, qui me les paye
+très bien. Le soir, dès six heures, je suis chez Henriette; elle est
+encore malade et souffrante, ce qui me désespère. Je vous parlerai
+d'elle très au long une autre fois. Seulement, vous saurez que toute
+l'opinion que vous pouvez vous être formée d'elle est aussi fausse que
+possible. C'est tout un autre roman que sa vie; et sa manière de voir,
+de sentir et de penser, n'en est pas la partie la moins intéressante. Sa
+conduite, dans la position où elle a été placée dès l'enfance, est tout
+à fait incroyable, et j'ai été longtemps sans y croire. Assez là-dessus.
+
+Je m'occupe avec entrain de mon projet d'opéra dont je vous avais parlé
+dans une lettre de Rome, il y a un an et demi; et, comme il ne vous a
+pas été possible de vaincre votre paresse pour vous y mettre depuis ce
+temps, j'ai désespéré de vous et je me suis adressé à Émile Deschamps et
+à Saint-Félix, qui travaillent activement. Vous ne m'en voudrez pas,
+j'espère, car j'ai été bien patient.
+
+On vient me chercher justement pour cela. Je vous récrirai dans quelque
+temps.
+
+Adieu. Votre sincère ami.
+
+
+
+
+LI
+
+Paris, 1er août 1833.
+
+
+ Cher, bon et fidèle ami,
+
+Je réponds immédiatement à votre lettre. Je connais effectivement
+beaucoup _Jules_ et non pas _Louis_ Bénédict, élève de Weber. Il est
+vraisemblablement encore à Naples, où il s'est fixé. Je ne lui ai
+_jamais_ fait de propositions pour les _Francs Juges_; je ne lui ai
+_jamais_ dit que vous en fussiez l'auteur; il ignore complètement qu'il
+y ait un morceau intitulé _Mélodie pastorale_. Je suis à Paris, sans
+aucune _intention_ de partir pour Francfort. Tâchez de confondre cet
+impudent voleur. L'ouverture est gravée depuis peu; je vous en enverrai
+un exemplaire, mais ce ne sont que les parties séparées. Il vous sera
+facile de la faire mettre en partition. Je suis occupé à terminer la
+scène des _Bohémiens_; j'ai un projet sur notre ouvrage réduit en un
+acte; je le ferai traduire en italien, peut-être _tout entier_ en trois
+actes, et essayer cet hiver, si _Severini_ veut tenter l'aventure. Je
+vais monter une grande affaire de concerts pour cet hiver. Si je pouvais
+avoir l'esprit entièrement libre, tout irait bien; je défierais la meute
+de l'Opéra et celle du Conservatoire, qui sont aujourd'hui plus
+acharnées que jamais à cause de mes articles de _l'Europe littéraire_
+sur l'_illustre vieillard_ (Chérubini), et surtout parce que je me suis
+permis, à la première représentation d'_Ali-Baba_, d'offrir _dix francs
+pour une idée_ au premier acte, vingt francs au second, trente francs au
+troisième, quarante francs au quatrième, en ajoutant:
+
+--Mes moyens ne me permettent pas de pousser plus haut; je renonce.
+
+Cette charge a été sue de tout le monde, même de Véron et de Chérubini,
+qui m'aiment, comme vous pouvez penser.
+
+Je suis toujours dans la même vie déchirée et bouleversée; je verrai
+peut-être Henriette ce soir pour la _dernière fois_; elle est si
+malheureuse, que le coeur m'en saigne: et son caractère irrésolu et
+timide l'empêche de savoir prendre la moindre détermination. Il faut
+pourtant que cela finisse; je ne puis vivre ainsi. Toute cette histoire
+est triste et baignée de larmes; mais j'espère qu'il n'y aura que des
+larmes. J'ai fait tout ce que le coeur le plus dévoué pouvait faire; si
+elle n'est pas plus heureuse et dans une situation fixée, c'est sa
+faute.
+
+Adieu, mon ami; ne doutez jamais de mon amitié, vous vous tromperiez
+horriblement.
+
+C'est effectivement votre _Choeur héroïque_ qu'il a été question
+d'exécuter aux Tuileries; mais il ne l'a pas été, _les bougies ayant
+manqué_; les musiciens n'y voyaient plus quand est venu le tour de mon
+morceau, et on a fini le concert en rechantant _la Marseillaise_ et
+l'ignoble _Parisienne_, qu'on pouvait exécuter sans voir.
+
+La première répétition de cet immense orchestre a été faite dans un
+endroit fermé, les ateliers de peinture de Cicéri aux Menus-Plaisirs, et
+l'effet du _Monde entier_ a été immense, quoique la moitié des chanteurs
+_non musiciens_ ne sussent lire ni chanter. J'ai été un instant obligé
+de sortir, tellement la poitrine me vibrait. Au choeur de _Guillaume
+Tell_ (_Si parmi nous il est des traîtres_), j'ai failli me trouver mal.
+En plein air... _rien_... aucun effet. La musique n'est décidément pas
+faite pour la rue, en aucune façon.
+
+Adieu; écrivez-moi le dénouement de cette insolente intrigue avec le
+faux Bénédict.
+
+Ne m'oubliez pas auprès de votre frère et de vos parents, je vous en
+prie.
+
+Votre inaltérable.
+
+
+
+
+LII
+
+Paris, 30 août 1833.
+
+
+Vous avez raison, ami, de ne pas désespérer de mon avenir! Ils ne savent
+pas, tous ces peureux, que, _malgré tout_, j'observe et j'acquiers; que
+je grandis en fléchissant sous les efforts de la tempête; le vent ne
+m'arrache que des feuilles; les fruits verts que je porte tiennent trop
+fortement aux branches pour tomber. Votre confiance m'encourage et me
+soutient.
+
+Je ne sais ce que je vous avais écrit de ma séparation d'avec cette
+pauvre Henriette, mais elle n'a pas encore eu lieu, elle ne l'a pas
+voulu. Depuis lors, les scènes sont devenues plus violentes; il y a eu
+un commencement de mariage, un acte civil que son exécrable soeur a
+déchiré; il y a eu des désespoirs de sa part; il y a eu un reproche de
+ne pas _l'aimer_; là-dessus, je lui ai répondu de guerre lasse en
+m'empoisonnant à ses yeux. Cris affreux d'Henriette!... désespoir
+sublime!... rires atroces de ma part!... désir de revivre en voyant ses
+terribles protestations d'amour!... émétique!... ipécacuana!
+vomissements de deux heures!... il n'est resté que deux grains d'opium;
+j'ai été malade trois jours et j'ai survécu. Henriette, désespérée, a
+voulu réparer tout le mal qu'elle venait de me faire, m'a demandé
+quelles actions je voulais lui dicter, quelle marche elle devait suivre
+pour fixer enfin notre sort; je le lui ai indiqué. Elle a bien commencé,
+et, à présent, depuis trois jours, elle hésite encore, ébranlée par les
+instigations de sa soeur et par la crainte que lui cause notre
+misérable situation de fortune. Elle n'a rien et je l'aime, et elle
+n'ose me confier son sort... Elle veut attendre quelques mois... des
+mois! Damnation! je ne veux plus attendre, j'ai trop souffert. Je lui ai
+écrit hier que, si elle ne voulait pas que j'aille la chercher demain
+samedi pour la conduire à la mairie, je partais _jeudi prochain_ pour
+Berlin. Elle ne croit pas à ma résolution et m'a fait dire qu'elle me
+répondrait aujourd'hui. Ce seront encore des phrases, des prières
+d'aller la voir, qu'elle est malade, etc. Mais je tiendrai bon, et elle
+verra que, si j'ai été faible et mourant à ses pieds si longtemps, je
+puis encore me lever, la fuir, et vivre pour ceux qui m'aiment et me
+comprennent. J'ai tout fait pour elle, je ne puis rien de plus. Je lui
+sacrifie tout, et elle n'ose rien risquer pour moi. C'est trop de
+faiblesses et de _raison_. Je partirai donc.
+
+Pour m'aider à supporter cette horrible séparation, un hasard inouï me
+jette entre les bras une pauvre jeune fille de dix-huit ans, charmante
+et exaltée, qui s'est enfuie, il y a quatre jours, de chez un misérable
+qui l'avait achetée enfant et la tenait enfermée depuis quatre ans comme
+une esclave; elle meurt de peur de retomber entre les mains de ce
+monstre et déclare qu'elle se jettera à l'eau plutôt que de redevenir
+sa propriété. On m'a parlé de cela avant-hier; elle veut absolument
+quitter la France; une idée m'est venue de l'emmener; on lui a parlé de
+moi, elle a voulu me voir, je l'ai vue, je l'ai un peu rassurée et
+consolée; je lui ai proposé de m'accompagner à Berlin et de la placer
+quelque part dans les choeurs, par l'entremise de Spontini; elle y
+consent. Elle est belle, seule au monde, désespérée et confiante, je la
+protégerai, je ferai tous mes efforts pour m'y attacher. Si elle m'aime,
+je tordrai mon coeur pour en exprimer un reste d'amour. Enfin je me
+figurerai que je l'aime. Je viens de la voir, elle est fort bien élevée,
+touche assez bien du piano, chante un peu, cause bien et sait mettre de
+la dignité dans son étrange position. Quel absurde roman!
+
+Mon passeport est prêt, j'ai encore quelques affaires à terminer et je
+pars. Il faut en finir. Je laisse cette pauvre Henriette bien
+malheureuse, sa position est épouvantable; mais je n'ai rien à me
+reprocher et je ne puis rien de plus pour elle. Je donnerais encore à
+l'instant ma vie, pour un _mois_ passé près d'elle, aimé comme je dois
+l'être. Elle pleurera, se désespérera; il sera trop tard. Elle subira la
+conséquence de son malheureux caractère, faible et incapable d'un grand
+sentiment et d'une forte résolution... Puis elle se consolera et me
+trouvera des torts. C'est toujours ainsi. Pour moi, il faut que j'aille
+en avant, sans écouter les cris de ma conscience, qui me dit toujours
+que je suis trop malheureux et que la vie est une atrocité. Je serai
+sourd. Je vous promets bien, cher ami, de ne pas faire mentir votre
+oracle.
+
+Je vous envoie ce que vous me demandez; la _Chanson de Lutzow_ est
+gravée, arrangée par Weber pour le piano. Vous y ferez des paroles. Je
+n'ai pas pu vous envoyer mon manuscrit, que j'ai donné à Gounet.
+D'ailleurs, il n'y a presque pas de changements.
+
+Vous enverrez à M. Schlesinger, rue Richelieu, 97, un bon de _seize
+francs_ pour votre envoi et celui de M. Rolland réunis.
+
+Adieu. Pour la vie, votre ami sincère et fidèle.
+
+ * * * * *
+
+Véron a refusé _le Dernier Jour du monde_. _Il n'ose pas_. Je vais vous
+faire envoyer l'ouverture des _Francs Juges_.
+
+Liszt vient d'arranger ma symphonie pour le piano; c'est étonnant.
+
+Je vous écrirai de Berlin.
+
+
+
+
+LIII
+
+Mardi, 3 septembre 1833.
+
+
+Henriette est venue, je reste. Nous sommes annoncés. Dans quinze jours,
+tout sera fini, si les lois humaines veulent bien le permettre. Je ne
+crains que leurs lenteurs. Enfin!!! Oh! il le fallait, voyez-vous.
+
+Nous avons, à plusieurs, fait un petit sort à la pauvre fugitive. Jules
+Janin s'en est chargé spécialement pour la faire partir.
+
+
+
+
+LIV
+
+Vincennes, 11 octobre 1833.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je suis marié! enfin! Après mille et mille peines, oppositions terribles
+des deux parts, je suis venu à bout de ce chef-d'oeuvre d'amour et de
+persévérance. Henriette m'a expliqué, depuis, les mille et une calomnies
+ridicules qu'on avait employées pour la détourner de moi et qui avaient
+causé ses fréquentes indécisions. Une, entre autres, lui avait fait
+concevoir d'horribles craintes: on lui avait assuré que j'avais des
+attaques d'épilepsie. Puis on lui a écrit de Londres que j'étais fou,
+que tout Paris le savait, qu'elle était perdue si elle m'épousait, etc.
+
+Malgré tout, nous avons, l'un et l'autre, écouté la voix de notre coeur,
+qui parlait plus haut que ces voix discordantes, et nous nous en
+applaudissons aujourd'hui.
+
+Pour moi, je puis, comme à mon meilleur ami, vous dire et vous affirmer
+sur l'honneur que j'ai trouvé ma femme aussi pure et aussi vierge qu'il
+soit possible de l'être. Et, certes, dans la position sociale où elle a
+vécu jusqu'à ce jour, elle n'est pas sans mérite d'avoir su résister aux
+mauvais exemples et aux séductions de l'or et de l'amour-propre dont
+elle était sans cesse environnée. Vous devez penser quelle sécurité cela
+me donne pour l'avenir. Il n'y a pas beaucoup d'exemples d'un mariage
+aussi original que le nôtre, et il déconcertera bien des prévisions
+sinistres. Cet hiver, nous partirons ensemble pour Berlin, où
+m'appellent mes affaires musicales et où l'on va établir un théâtre
+anglais pour lequel on vient de faire des propositions à Henriette.
+
+Spontini voudra-t-il nous aider, ou, du moins, ne pas nous entraver? Je
+l'espère. Avant de partir, je donnerai quelque horrible concert dont
+vous serez informé avec détails. Oh! ma pauvre Ophélie, je l'aime
+terriblement! Je crois que, quand nous aurons pu renvoyer sa soeur, qui
+nous trouble toujours plus ou moins, nous aurons enfin une existence
+laborieuse, il est vrai, mais heureuse, que nous aurons bien achetée.
+
+Ecrivez-moi, mon ami, à la même adresse; je suis actuellement à
+Vincennes, où ma femme profite du beau temps pour achever de se rétablir
+par de grandes promenades dans le parc. Je vais tous les jours à Paris,
+où notre mariage fait un remue-ménage d'enfer, on ne parle que de cela.
+
+Adieu, adieu.
+
+Votre inaltérable ami.
+
+
+
+
+LV
+
+Paris, 25 octobre 1833.
+
+
+Mon ami! mon bon et digne et noble ami! Merci, merci de votre lettre si
+franche, si touchante, si tendre. Je suis pressé, horriblement pressé
+par des occupations urgentes qui me forcent de courir Paris toute la
+journée; mais je ne puis résister au besoin que j'éprouve de vous
+remercier tout de suite de votre bon élan de coeur.
+
+Oui, mon cher Humbert, j'ai _cru_ malgré vous tous, et ma foi m'a sauvé.
+Henriette est un être délicieux. C'est Ophélie elle-même; non pas
+Juliette, elle n'en a pas la fougue passionnée; elle est tendre, douce
+et _timide_. Quelquefois seuls, silencieux, appuyée sur mon épaule, sa
+main sur mon front, ou bien dans une de ces poses gracieuses que jamais
+peintre n'a rêvées, elle pleure en souriant.
+
+--Qu'as-tu, pauvre belle?
+
+--Rien. Mon coeur est si plein! je pense que tu m'achètes si cher, que
+tu as tout souffert pour moi... Laisse moi pleurer, ou j'étouffe.
+
+Et je l'écoute pleurer tranquillement, jusqu'à ce qu'elle me dise:
+
+--Chante, Hector, chante!
+
+[Illustration: notation musicale]
+
+Moi, alors de commencer la _Scène du bal_, qu'elle aime tant; la _Scène
+aux champs_ la rend tellement triste, qu'elle ne veut pas l'entendre.
+C'est une _sensitive_. En vérité, jamais je n'ai imaginé une pareille
+impressionnabilité; mais elle n'a aucune éducation musicale, et, le
+croiriez-vous? elle se plaît à entendre certains ponts-neufs d'Auber.
+Elle trouve cela _pas beau, mais gentil_.
+
+Ce qui me charme le plus dans votre lettre, c'est que vous me demandez
+son portrait; je vous l'enverrai certainement. Le mien va se graver; dès
+qu'il paraîtra, vous l'aurez. Je suis seul aujourd'hui à Paris; j'arrive
+de Vincennes, où j'ai laissé ma femme jusqu'à ce soir. Je serai
+transporté de joie de lui montrer votre lettre, et je suis sûr qu'elle
+la sentira, surtout le passage relatif au théâtre, son voeu le plus cher
+ayant _toujours_ été de pouvoir le quitter.
+
+Je vais m'informer de ce que coûterait la copie de la _Fantaisie
+dramatique_ sur _la Tempête_. J'aime mieux que vous ayez cela que des
+_fragments_ de la _Symphonie_, car c'est un oeuvre complet. En outre,
+Liszt vient de réduire pour le piano seul la _Symphonie_ entière. On va
+la graver, et cela suffira pour vous en rafraîchir la mémoire.
+
+Adieu. Écrivez-moi souvent. Il me sera si doux de vous répondre et de
+vous parler du ciel que j'habite; il n'y manque que vous. Oh! si... mais
+plus tard. S'il y a quelque chose sur la terre de beau et de sublime,
+c'est l'amour et l'amitié comme nous les comprenons.
+
+J'ai toujours sur ma table _les Francs Juges_, et je n'ai pas besoin de
+vous dire le serrement de coeur que j'éprouve à voir vos vers si
+cadencés, si musicaux, rester enfouis et inutiles. J'ai écrit la scène
+des _Bohémiens_, en y mêlant le choeur qui commence le second acte:
+_L'ombre descend_. Cela fait un choeur immense et d'un rythme curieux.
+Je suis à peu près sûr de l'effet. Je le ferai entendre à mon prochain
+concert.
+
+Adieu, AMI!
+
+Je n'ai pas besoin de voir Henriette pour vous répondre, de sa part,
+qu'elle est sensible autant qu'on peut l'être à ce que vous m'avez écrit
+pour elle et pour moi.
+
+Adieu; _farewell dearest Horatio, remember me, I'll not forget thee_.
+
+
+
+
+LVI
+
+Mercredi, 19 mars 1834.
+
+
+Ce n'est pas par paresse, mon ami, que je ne vous écris plus depuis que
+votre dernière lettre s'est croisée en route avec la mienne; un excès de
+travail, au contraire, en a été la cause. Avant-hier encore, j'ai écrit
+pendant treize heures sans quitter la plume. Je suis à terminer la
+_Symphonie_, avec alto principal, que m'a demandée Paganini. Je comptais
+ne la faire qu'en _deux_ parties; mais il m'en est venu une _troisième_,
+puis une _quatrième_; j'espère pourtant que je m'en tiendrai là. J'ai
+encore pour un bon mois de travail continu. Je reçois chaque jour _le
+Réparateur_, de M. le vicomte A. de Gouves. Vous me demandez de vous
+donner le moyen de tenir votre pari; mais je ne vous donnerai guère
+d'autres nouvelles musicales que celles que vous pouvez trouver dans un
+feuilleton du _Rénovateur_ tous les dimanches. Écrivez quelque chose
+sur la mise en scène à l'Opéra de _Don Juan_; mais dites, ce que ma
+position ne m'a pas permis d'avouer, que tous les artistes sans
+exception, et Nourrit surtout, sont à mille lieues au-dessous de leurs
+rôles; Levasseur trop lourd et trop sérieux, mademoiselle Falcon trop
+froide, madame Damoreau froide et nulle comme actrice et insupportable
+par ses sottes broderies; en général, excepté les choeurs, qui sont
+inimitablement beaux, tout manque de _chaleur_ et de _mouvement_. Le duo
+final entre don Juan et la statue du Commandeur est seul d'une exécution
+admirable. Dérivis fils est très bien dans le rôle du Commandeur.
+Touchez sur les ballets; ajoutez qu'ils sont d'une musique infâme
+(composés par Castil Blaze père!); vous ne pouvez en nommer l'auteur,
+son nom étant resté à peu près secret.
+
+Dites quelque chose sur l'absurdité de la direction, qui s'amuse à
+dépenser son argent à remonter des ouvrages connus de tout le monde et
+ne sait pas nous donner un ouvrage _nouveau_ digne d'intéresser les amis
+de l'art. La reprise de _la Vestale_ par mademoiselle Falcon va avoir
+lieu dans quinze jours. Cela fera un autre effet que _Don Juan_, parce
+que c'est véritablement un grand opéra, écrit et instrumenté en
+conséquence, et, en outre, parce que c'est _la Vestale_.
+
+Parlez de l'incroyable _quatuor_ des quatre frères Muller, qui jouent
+Beethoven d'une façon qui nous était jusqu'à présent demeurée inconnue.
+
+La _Symphonie_, arrangée par Liszt, n'a pas encore paru. Je vous
+l'enverrai, avec _le Paysan breton_, dès qu'elle sera imprimée.--Vous
+n'avez pas une idée pour un grand opéra? Rien?...
+
+Adieu, tout à vous du fond du coeur.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Je viens d'écrire une grande biographie de Glück pour _le
+Publiciste_, journal nouveau sous la forme de l'ancien _Globe_, qui
+paraîtra le mois prochain. Je vous en enverrai un exemplaire.
+
+
+
+
+LVII
+
+Montmartre, 15 ou 16 mai 1834.
+
+
+Je vous réponds en achevant de lire votre lettre, mon cher ami, pour me
+justifier. Vous êtes fâché, et vous auriez raison de l'être si j'avais
+réellement mérité les reproches que vous m'adressez.
+
+Peu après le gâchis de Lyon[6], un peintre de ma connaissance, qui se
+rendait à Rome, se chargea d'une lettre pour Auguste, dans laquelle je
+demandais à celui-ci de ses nouvelles, et conséquemment des vôtres. Je
+suis bien désagréablement surpris d'apprendre que cette lettre ne lui
+est pas parvenue. Dites-le lui si vous le voyez.
+
+J'allais vous écrire directement, ne recevant point de réponse
+d'Auguste, et vous m'avez à peine prévenu de quelques jours. Je suis tué
+de travail et d'ennui, obligé par ma position momentanée de gribouiller
+à tant la colonne pour ces gredins de journaux, qui me payent le moins
+qu'ils peuvent; je vous enverrai dans peu une _Vie de Glück_, avec notre
+fameux morceau de _Telemaco_, qui y est annexé.
+
+Pour ce qui est de la _Chasse de Lutzow_, la voici telle que j'ai fait
+chanter au Théâtre-Italien par ces animaux de choristes, qui en ont
+détruit l'effet.
+
+[Illustration: notation musicale: Voix seule.
+
+Quels feux lointains brillent aux pieds des monts? quels cris se mêlent
+à l'o-ra-ge? L'E-cho plaintif attris-te nos vallons, qui meurt là-bas?
+pour qui ces fiers clairons sonnent-ils l'heure du car-na-ge? Le noir
+chas-seur ré-pond en ces mots:
+
+Tout le choeur.
+
+«Hourrah! hourrah! c'est la chasse c'est la chasse de Lut-zow.»]
+
+La prosodie de vos vers n'est pas la même à chaque couplet et ne va pas
+sur la musique; mais, plutôt que d'altérer le rythme musical, il vaut
+mieux gêner un peu la marche de la poésie. Au reste, vous verrez
+vous-même ce que vous aimerez le mieux. J'espère que vous ne chanterez
+jamais cette féroce mélodie sur la scène que vos vers décrivent si bien.
+Je redoute pour vous le sort du _Fergus_ de Walter Scott, et je conçois
+aussi bien, que vous tout ce qui se passe dans votre coeur, beaucoup
+trop accessible à certaines idées. Si le marchand de musique de Lyon
+grave le morceau avec vos paroles, faites bien attention que pour rien
+au monde je ne voudrais avoir l'air de corriger ou retoucher Weber, et
+qu'en ce cas il doit graver la musique _entièrement conforme_ à
+l'exemplaire que je vous ai fait adresser par Schlesinger, dans lequel
+il n'y a d'harmonie qu'à l'entrée du choeur,
+
+[Illustration: notation musicale]
+
+tout le reste étant pour une voix seule. Mon nom ne doit y figurer en
+aucune façon, je vous le recommande. Le _Hourrah_ même n'est pas de
+Weber. Vous savez qu'il y a, à la place de ces deux mesures, les deux
+suivantes:
+
+[Illustration: notation musicale
+
+Das icht
+(C'est)
+]
+
+Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, je suis horriblement triste, incapable
+de répondre à votre lettre comme je le voudrais. Je vous remercie bien
+sincèrement de vos affectueuses questions sur Henriette. Elle est
+souvent fort souffrante, une grossesse avancée en est la cause;
+pourtant, depuis quelques jours, elle va mieux.
+
+Mes affaires, à l'Opéra, sont entre les mains de la famille Berlin, qui
+en a pris la direction. Il s'agit de me donner l'_Hamlet_ de Shakspeare
+supérieurement arrangé en opéra. Nous espérons que l'influence du
+_Journal des Débats_ sera assez grande pour lever les dernières
+difficultés que Véron pourrait apporter. Il est dans ce moment-ci à
+Londres; à son retour, cela se terminera d'une manière ou d'autre. En
+attendant, j'ai fait choix, pour un opéra comique en deux actes, de
+_Benvenuto Cellini_, dont vous avez lu sans doute les curieux Mémoires
+et dont le caractère me fournit un texte excellent sous plusieurs
+rapports. Ne parlez pas de cela avant que tout soit arrangé.
+
+La _Symphonie_ est gravée; nous corrigeons les épreuves, mais elle ne
+paraîtra pas avant le retour de Liszt, qui vient de partir pour la
+Normandie, où il passera quatre ou cinq semaines. Je vous l'enverrai
+aussitôt, avec _le Paysan breton_, que je n'ai point oublié, ainsi que
+vous le supposez, et que vous recevrez en même temps. Je ne veux pas le
+faire graver; sans quoi, vous l'auriez déjà; je le mettrai dans quelque
+opéra; en conséquence, je vous prie de ne pas en laisser prendre de
+copie.
+
+J'ai achevé les _trois premières parties_ de ma nouvelle symphonie avec
+alto principal; je vais me mettre à terminer la quatrième. Je crois que
+ce sera bien et surtout d'un pittoresque fort curieux. J'ai l'intention
+de la dédier à un de mes amis que vous connaissez, M. Humbert Ferrand,
+s'il veut bien me le permettre. Il y a une _Marche de pèlerins chantant
+la prière du soir_, qui, je l'espère, aura, au mois de décembre, une
+réputation. Je ne sais quand cet énorme ouvrage sera gravé; en tout cas,
+chargez-vous d'obtenir de M. Ferrand son autorisation. A mon premier
+opéra représenté, tout cela se gravera. Adieu, pensez à _Fergus_...
+sinon pour vous, du moins pour votre femme et vos amis. Mille choses à
+elle et à vos parents.
+
+Tout à vous du fond du coeur.
+
+
+
+
+LVIII
+
+Montmartre, 31 août 1834.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je ne vous oublie pas le moins du monde; mais vous ne savez pas jusqu'à
+quel point je suis esclave d'un travail indispensable; je vous eusse
+écrit vingt fois sans ces damnés articles de journaux, que je suis forcé
+d'écrire pour quelques misérables pièces de cent sous que j'en retire.
+Je venais d'apprendre par un journal le triste événement qui vient de
+mettre votre courage à l'épreuve, et je me disposais à vous écrire quand
+votre lettre est arrivée. Je ne vous offrirai pas de ces banales
+consolations impuissantes et inutiles en pareil cas; mais, si quelque
+chose pouvait adoucir le coup que vous venez de recevoir, ce serait de
+songer que la fin de votre père a été aussi douce et aussi calme qu'il
+fût possible de la désirer. Vous me parlez du mien, il m'a écrit
+dernièrement en réponse à une lettre où je lui apprenais la délivrance
+d'Henriette et la naissance de mon fils. Sa réponse a été aussi bonne
+que je l'espérais et ne s'est pas fait attendre. Les couches d'Henriette
+ont été extrêmement pénibles; j'ai même éprouvé quelques instants d'une
+inquiétude mortelle. Tout cependant s'est heureusement terminé après
+quarante heures d'horribles souffrances. Elle vous remercie bien
+sincèrement des lignes que vous mettez pour elle dans chacune de vos
+lettres; il y a longtemps qu'elle a reconnu avec moi que votre amitié
+était d'une nature aussi rare qu'élevée. Pourquoi sommes-nous si loin
+l'un de l'autre?...
+
+Je n'ai pas reçu des nouvelles de Bloc, ni des _Francs Juges_. Depuis
+que les concerts des Champs-Élysées et du Jardin Turc se sont emparés de
+cette malheureuse ouverture, elle me paraît si encanaillée, que je n'ose
+plus m'intéresser a son sort.
+
+Je ne suis pour rien dans le ballet de _la Tempête_ dont Adolphe Nourrit
+a fait le programme et Schneitzoëffer la musique.
+
+Il y a deux mois, et je crois vous l'avoir écrit, que ma symphonie avec
+alto principal, intitulée _Harold_, est terminée. Paganini, je le crois,
+trouvera que l'alto n'est pas traité assez en concerto; c'est une
+symphonie sur un plan nouveau et point une composition écrite dans le
+but de faire briller un talent individuel comme le sien. Je lui dois
+toujours de me l'avoir fait entreprendre; on la copie en ce moment; elle
+sera exécutée au mois de novembre prochain au premier concert que je
+donnerai au Conservatoire. Je compte en donner trois de suite. Je viens
+de terminer pour cela plusieurs morceaux pour des voix et orchestre qui
+figureront bien, je l'espère, dans le programme. La première symphonie
+arrangée par Litz est _gravée_; mais elle ne sera _imprimée_ et publiée
+qu'au mois d'octobre; alors seulement je pourrai vous l'envoyer. _Le
+Paysan breton_, je vais le faire graver, vous l'aurez aussitôt. Je
+donnerai demain l'ordre, chez M. Schlesinger, de vous envoyer mes
+articles de la _Gazette musicale_ sur Glük et _la Vestale_.
+
+Parbleu! si je connais Barbier! A telles enseignes, qu'il vient
+d'éprouver à mon sujet un désappointement assez désagréable. J'avais
+proposé à Léon de Wailly, jeune poète d'un grand talent et son ami
+intime, de me faire un opéra en deux actes sur les Mémoires de
+_Benvenuto Cellini_; il a choisi Auguste Barbier pour l'aider; ils m'ont
+fait à eux deux le plus délicieux opéra-comique qu'on puisse trouver.
+Nous nous sommes présentés tous les trois comme des niais à M. Crosnier;
+l'opéra a été lu devant nous et _refusé_. Nous pensons, malgré les
+protestations de Crosnier, que je suis la cause du refus. On me regarde
+à l'Opéra-Comique comme un _sapeur_, un _bouleverseur du genre
+national_, et on ne veut pas de moi. En conséquence, on a refusé les
+paroles pour ne pas avoir à admettre la musique d'un fou.
+
+J'ai écrit cependant la premiers scène, _le Chant des ciseleurs de
+Florence_, dont ils sont engoués tous au dernier point. On l'entendra
+dans mes concerts. J'ai lu ce matin à Léon de Wailly le passage de votre
+lettre qui concerne Barbier; pour lui, il voyage en Belgique et en
+Allemagne dans ce moment. Comme il venait de partir, Brizeux nous est
+arrivé d'Italie, toujours plus épris de sa chère Florence. Il en apporte
+de nouveaux vers; je les lui souhaite aussi ravissants que ceux de
+_Marie_. Avez-vous lu _Marie_? Avez-vous lu le dernier ouvrage de
+Barbier sur l'Italie,
+
+ Divine Juliette au cercueil étendue,
+
+comme il l'appelle? Il est intitulé _il Pianto_. Il contient aussi de
+belles choses. Je vous avoue que j'avais été extrêmement étonné de ne
+pas vous voir partager mon enthousiasme pour les _Iambes_, lorsque je
+vous en récitai des fragments. Ah! oui, c'est furieusement beau.
+Envoyez-moi votre _Grutli_. Je ne manquerai pas de le lui faire
+connaître, ainsi qu'à Brizeux, à Wailly, Antony Deschamps et Alfred de
+Vigny, que je vois le plus habituellement. Hugo, je le vois rarement, il
+_trône_ trop. Dumas, c'est un braque écervelé. Il part avec le baron
+Taylor pour une exploration des bords de la Méditerranée. Le ministre
+leur a donné un vaisseau pour cette expédition. L'Adultère va donc se
+reposer pendant un an au moins sur nos théâtres. Léon de Wailly ne se
+décourage pas; il vient, avec le _jeune_ Castil Blaze (qui ne ressemble
+pas à son père), de me finir le plan d'un grand opéra en trois actes sur
+un sujet historique, non encore traité, ainsi que nous l'avait demandé
+Véron; nous verrons dans peu si le sort de celui-ci sera plus heureux.
+Oh! il faudra bien que cela vienne, allez! Je n'ai pas d'inquiétude; si
+seulement j'avais de quoi vivre... j'entreprendrais bien d'autres choses
+encore que des opéras. La musique a de grandes ailes que les murs d'un
+théâtre ne lui permettent pas d'étendre entièrement.
+
+ Patience et longueur de temps
+ Font plus que force ni que rage.
+
+Je vous écrirais toute la nuit; mais, comme j'ai à ramer sur ma galère
+demain tout le jour, il faut que j'aille dormir.
+
+Henriette vous dit mille choses pour vous remercier de votre _good
+friendship_. En revanche, ne m'oubliez pas auprès de votre femme et de
+votre famille.
+
+Adieu; mon affection est aussi sûrement à vous que la vôtre est à moi.
+
+
+
+
+LIX
+
+Dimanche, 30 novembre 1834.
+
+
+ Cher et excellent ami,
+
+Je m'attendais presque à recevoir une lettre de vous. Je profite d'une
+demi-heure qui me reste ce soir pour y répondre. Je suis abîmé de
+fatigue, et il me reste encore beaucoup à faire. Mon second concert a eu
+lieu, et votre _Harold_ a reçu l'accueil que j'espérais, malgré une
+exécution encore chancelante. La _Marche des pélerins_ a été bissée;
+elle a aujourd'hui la prétention de faire le pendant (religieux et doux)
+de la _Marche au supplice_. Dimanche prochain, à mon troisième concert,
+_Harold_ reparaîtra dans toute sa force, je l'espère, et paré d'une
+parfaite exécution. L'orgie de brigands qui termine la symphonie est
+quelque chose d'un peu violent; que ne puis-je vous la faire entendre!
+Il y a beaucoup de votre poésie là dedans; je suis sûr que je vous dois
+plus d'une idée.
+
+Auguste Barbier vous remercie beaucoup de vos vers et vous écrit à ce
+sujet.
+
+La _Symphonie fantastique_ a paru; mais, comme ce pauvre Liszt a dépensé
+horriblement d'argent pour cette publication, nous sommes convenus avec
+Schlesinger de ne pas consentir à ce qu'il donne un seul exemplaire; à
+telles enseignes que, moi, je n'en ai pas un. Ils coûtent vingt francs;
+voulez-vous que je vous en achète un? Je voudrais bien pouvoir vous
+l'envoyer sans tout ce préambule; mais vous savez que, pendant quelque
+temps encore, notre position sera assez gênée. Pourtant, d'après la
+recette du dernier concert, qui a été de deux mille quatre cents francs
+(double de celle du premier), j'ai lieu d'espérer que je gagnerai
+quelque chose au troisième. A présent, toute la copie est payée; et
+c'était énorme. Si vous voulez, je vous ferai copier en partition la
+romance que mademoiselle Falcon a chantée au dernier concert. C'est
+celle que vous connaissez sous le nom du _Paysan breton_ avec de
+nouvelles paroles d'Auguste Barbier faites sur la musique. Ce petit
+morceau fait partie d'un opéra que nous avons un instant cru voir
+représenter à l'Opéra cet hiver; mais les intrigues d'Habeneck et
+consorts, et la stupide obstination de Véron après quelques hésitations,
+nous ont ajournés indéfiniment.
+
+Vous me parlez de la _Gazette_; mais M. Laforest, qui fait les
+feuilletons, est un de mes plus chauds ennemis; je suis très content
+qu'il ne dise rien. Vous avez lu l'article du _Temps_, celui du
+_Messager_, etc.?
+
+Henriette vous remercie beaucoup d'avoir parlé d'elle et surtout de son
+petit Louis, qui est bien le plus doux et le plus joli enfant que j'aie
+vu. Ma femme et moi sommes aussi unis, aussi heureux qu'il soit possible
+de l'être, malgré nos ennuis matériels. Il semble que nous nous en
+aimons davantage. L'autre jour, à l'exécution de la «Scène aux champs»
+de la _Symphonie fantastique_, elle a failli se trouver mal d'émotion;
+elle en pleurait encore de souvenir le lendemain.
+
+Adieu, adieu; mille amitiés, et rappelez-moi au souvenir de votre femme
+et de votre famille.
+
+
+
+
+LX
+
+Paris, 10 janvier 1835.
+
+
+Vous m'engagez, mon cher ami, à ne jamais manquer de franchise avec
+vous; mais j'en ai toujours eu, bien certainement. C'est que vous croyez
+peut-être que les raisons d'argent sont la cause du retard que vous avez
+éprouvé dans la réception de la _Symphonie_. En ce cas, vous vous
+trompez; car, lorsque je vous ai écrit que l'ouvrage n'était pas encore
+publié, cela était vrai. Je ne vous connais pas d'hier, et je savais
+bien que je ne devais pas me gêner à ce point avec vous. Quoi qu'il en
+soit, vous aurez l'ouvrage de Liszt aujourd'hui; dans peu, vous recevrez
+un exemplaire du _Jeune Pâtre breton_, gravé avec piano; je le publie
+moi-même, ainsi je n'ai pas besoin de vos vingt-cinq francs.
+
+Je voudrais bien pouvoir vous envoyer _Harold_, qui porte votre nom et
+que vous n'avez pas. Cette symphonie a eu une recrudescence de succès à
+sa troisième exécution; je suis sûr que vous en seriez fou. Je la
+retoucherai encore dans quelques menus détails, et, l'année, prochaine,
+elle produira, je l'espère, encore plus de sensation.
+
+Votre histoire d'Onslow m'a fait monter le rouge au visage; mais c'était
+d'indignation et de honte pour lui; Henriette a eu la faiblesse d'en
+pleurer. Figurez-vous que Onslow, ne venant à Paris qu'au mois de
+février ou de mars pour y passer seulement la moitié de l'année, ne
+s'est jamais trouvé dans la capitale à l'époque de nos concerts et n'a,
+en conséquence, jamais entendu ma _Symphonie fantastique_. Il ne peut
+l'avoir lue, puisque je ne lui ai jamais prêté le manuscrit et que
+l'arrangement de piano par Liszt vient de paraître. Tout cela est
+dégoûtant de mauvaise foi et de prévention pédantesque. Je commence à
+furieusement mépriser et l'opposition et les gens qui la font; quand je
+dis qu'un ouvrage est mauvais, c'est que je le pense, et, quand je le
+pense, c'est que je le connais. Ces messieurs ont d'autres motifs que
+ceux qui guident les _artistes_; j'aime mieux mon lot que le leur. Mais
+laissons cela.
+
+Vous avez vu sans doute le dernier article du _Temps_, il est de
+d'Ortigue; je le trouve faux de point de vue, quoique juste dans
+beaucoup de critiques de détail. Par exemple, il prétend qu'il n'y a pas
+l'ombre d'une prière dans la _Marche des pèlerins_; il signale
+seulement, au milieu, des _harmonies plaquées à la manière de
+Palestrina_. Eh! c'est cela, la prière; car c'est ainsi qu'on chante
+toute musique religieuse dans les églises d'Italie. Du reste, ce passage
+a impressionné, comme je l'espérais, tout le monde, et d'Ortigue est le
+seul de son avis. Ah! si vous étiez ici, vous! Barbier et Léon de Wailly
+se sont presque chargés de vous remplacer dans un certain sens, car je
+ne connais personne qui sympathise plus qu'eux avec ma manière
+d'envisager l'art.
+
+Vous ne me parlez en aucune façon de ce que vous devenez, ni de ce que
+vous faites. Ne viendrez-vous point à Paris? N'écrivez-vous rien? Quand
+je verrai d'Ortigue, je lui dirai de vous écrire la lettre que vous me
+demandez. A défaut de celle-là, je pourrais vous adresser un grand
+article que M. J. David a fait pour la _Revue du progrès social_; il me
+l'a annoncé, et, _si j'en suis content_, je vous l'enverrai.
+
+Si j'avais le temps, j'aurais déjà entrepris un autre ouvrage que je
+rumine pour l'année prochaine; mais je suis forcé de gribouiller de
+misérables feuilletons qu'on me paye fort mal... Ah! si les arts étaient
+comptés pour quelque chose par notre gouvernement, peut-être n'en
+serais-je pas réduit là. C'est égal, il faudra trouver le temps pour
+tout.
+
+Adieu; mille choses à votre frère, et présentez mes hommages respectueux
+à votre femme.
+
+ Tout à vous.
+
+
+
+
+LXI
+
+Avril ou mai 1835.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+J'ai reçu hier votre lettre. Je vous avais écrit, il y a un mois
+environ, pour vous recommander un jeune artiste nommé Allard (violon
+fort distingué), qui se rendait à Genève en passant par Belley.
+Probablement il se sera présenté chez vous en votre absence et n'aura
+pas laissé la lettre, ou bien est-il encore à Lyon.
+
+Vous venez de Milan! Je n'aime pas cette grande ville; mais c'est le
+seuil de la grande Italie, et je ne saurais vous dire quel regret
+profond me prend, quand il fait beau, pour ma vieille plaine de Rome et
+les sauvages montagnes que j'ai tant de fois visitées. Votre lettre m'a
+rappelé tout cela. Pourquoi ne faites-vous pas une petite excursion à
+Paris? J'aurais tant de plaisir à vous présenter à ma femme, et elle est
+si empressée de vous connaître.
+
+Vous me demandez des détails sur notre intérieur; les voici en peu de
+mots:
+
+Notre petit Louis vient d'être sevré; il s'est bien tiré de cette
+épreuve, malgré les alarmes délirantes de sa mère. Il marche presque
+seul. Henriette en est toujours plus folle. Mais il n'y a que moi dans
+la maison qui possède toutes ses bonnes grâces; je ne puis sortir sans
+le faire crier pendant une heure. Je travaille comme un nègre pour
+quatre journaux qui me donnent mon pain quotidien. Ce sont: _le
+Rénovateur_, qui paye mal; _le Monde dramatique_ et la _Gazette
+musicale_, qui payent peu, les _Débats_, qui payent bien. Avec tout
+cela, j'ai à combattre l'horreur de ma position musicale; je ne puis
+trouver le temps de composer. J'ai commencé un immense ouvrage intitulé:
+_Fête musicale funèbre à la mémoire des hommes illustres de la France_;
+j'ai déjà fait deux morceaux, il y en aura sept. Tout serait fini depuis
+longtemps si j'avais eu seulement un mois pour y travailler
+exclusivement; mais je ne puis disposer d'un seul jour en ce moment sous
+peine de manquer du nécessaire peu de temps après. Et il y a des
+polissons qui se sont amusés dernièrement, à la barrière du Combat, à
+dépenser quinze cents francs pour faire dévorer vivants, en leur
+présence, un taureau et un âne par des chiens! Ce sont des élégants
+du _Café de Paris_; ce sont _ces messieurs_ qui se
+divertissent!--Voilà!--Si vous n'étiez pas celui que je connais, je
+douterais qu'il fût possible de vous faire comprendre ce que mon volcan
+me dit à ce sujet...
+
+Véron n'est plus à l'Opéra. Le nouveau directeur, Duponchel, n'est guère
+plus musical que lui; cependant il est engagé avec moi sur sa parole
+pour un opéra en deux actes; il demande des changements importants dans
+le poème; quand ils seront adoptés, nous en viendrons _au fait_,
+c'est-à-dire à lui faire signer un _bon contrat_ avec un _dédit solide_;
+car je fais cas d'une parole de directeur comme de celle d'un Grec ou
+d'un Bédouin. Je vous dirai quand tout cela sera terminé.
+
+Mon père m'a écrit il n'y a pas longtemps, ma soeur Adèle également,
+des lettres pleines d'affection.
+
+Je ne sais de quel concert vous me demandez des nouvelles, j'en ai donné
+sept cette année. Je recommencerai au mois de novembre, mais je n'aurai
+rien de nouveau à donner; ma _Fête musicale_ ne sera pas terminée, et,
+d'ailleurs, elle est pour sept cents musiciens. Je crois que le plan et
+le sujet vous plairont. Je redonnerai encore notre _Harold_. Vous vous
+étonnez du jugement des Italiens en musique. Ils sont presque aussi
+bêtes que des Français. A Paris, nous assistons en ce moment au triomphe
+de Musard, qui se croit, d'après ses succès et l'assurance que lui en
+donnent les habitués de son bastringue, bien supérieur à Mozart. Je le
+crois bien! Mozart a-t-il jamais fait un quadrille _tapé_ comme celui de
+_la Brise du matin_, ou celui du _Coup de pistolet_, ou celui de _la
+Chaise cassée_?... Mozart est mort de misère, c'était trop juste! Musard
+gagne, à l'heure qu'il est, vingt mille francs par an au moins, c'est
+encore plus juste. Dernièrement, Ballanche,--l'immortel auteur
+d'_Orphée_ et d'_Antigone_, deux sublimes poèmes en prose, grands et
+simples et beaux comme l'antique,--ce pauvre Ballanche a failli être
+emprisonné pour un billet de deux cents francs qu'il ne pouvait payer!
+Songez donc à ça, Ferrand! De bonne foi, n'y a-t-il pas de quoi devenir
+fou? Si j'étais garçon et que mes témérités ne dussent avoir de
+conséquence que pour moi, je sais bien ce que je ferais. Mais ne parlons
+pas de cela. Adieu; aimez-moi toujours comme je vous aime. Écrivez-moi
+le plus souvent que vous pourrez; je trouverai, malgré mon esclavage de
+tous les instants, le temps de vous répondre. Ma femme, qui m'est
+toujours de plus en plus chère, vous remercie de vos quelques mots pour
+elle; ne m'oubliez pas auprès de la vôtre.
+
+Adieu! Adieu!
+
+Faites-moi le plaisir de lire le _Chatterton_ d'Alfred de Vigny.
+
+
+
+
+LXII
+
+Montmartre, 2 octobre 1835.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je profite d'un instant de loisir pour vous demander pardon de mon long
+silence; je crois que vous êtes fâché, votre envoi littéraire _sans
+lettre_ m'en est la preuve. Avez-vous eu l'intention de riposter à celui
+que je vous ai fait de la partition des _Francs Juges_, sans vous
+écrire? Je le crains. Pourtant la pure vérité est qu'entre mes maudits
+articles de journaux, mes cent fois maudites répétitions de _Notre-Dame
+de Paris_ et la composition de mon opéra, je n'ai réellement pas le
+temps de fumer un cigare. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit. Quoi
+qu'il en soit de ce que vous pensez de mes torts, j'espère que vous
+aurez l'air de ne pas les croire bien graves.
+
+J'ai lu avec un vif plaisir tout ce que vous m'avez envoyé; vos vers sur
+le _Grutli_ surtout me plaisent au delà de ce que je pourrais vous dire,
+et, entre nous, Barbier doit être fier de la dédicace. Il va publier
+bientôt une nouvelle édition de ses oeuvres contenant ses _Iambes_,
+_Pianto_ et ses nouvelles poésies sur l'Angleterre, encore inconnues. Je
+pense que vous en serez content.
+
+Il y a aussi des choses charmantes de lui dans notre opéra. Je touche à
+la fin de ma partition, je n'ai plus qu'une partie, assez longue il est
+vrai, de l'instrumentation à écrire. J'ai, à l'heure qu'il est,
+l'assurance _écrite_ du directeur de l'Opéra d'être représenté, un peu
+plus tôt, un peu plus tard; il ne s'agit que de prendre patience jusqu'à
+l'écoulement des ouvrages qui doivent passer avant le mien; il y en a
+trois malheureusement! Le directeur Duponchel est toujours plus engoué
+de la pièce et se méfie tous les jours davantage de ma musique (qu'il ne
+connaît pas, comme de juste!), il en tremble de peur. Il faut espérer
+que je lui donnerai un bon démenti et que mes collaborateurs en
+consoleront son amour-propre. Il est de fait que le libretto est
+ravissant. Alfred de Vigny, le protecteur de l'association, est venu
+hier passer la journée chez moi; il a emporté le manuscrit pour revoir
+attentivement les vers; c'est une rare intelligence et un esprit
+supérieur, que j'admire et que j'aime de toute mon âme. Il publiera
+aussi dans peu la suite de _Stello_; n'admirez-vous pas le style de son
+dernier ouvrage (_Servitude et grandeur militaires_)? Comme c'est senti!
+comme c'est vrai!
+
+Mon fils grandit et devient beau de jour en jour, ma femme en perd la
+tête; pardonnez-moi de vous dire cela; je sens que j'ai tort.
+
+Le libraire Coste a commencé sa publication des _Hommes illustres de
+l'Italie_. Il était convenu qu'il vous écrirait pour vous demander d'y
+travailler; je ne sais s'il l'a fait. Depuis longtemps, je ne l'ai pas
+vu. Je lui en parlerai ces jours-ci. Votre grand tort est d'être absent.
+Les livraisons qui ont paru contiennent, entre autres vies remarquables,
+celle de Benvenuto Cellini. Lisez cela, si vous n'avez pas lu les
+Mémoires autographes de ce bandit de génie.
+
+Présentez mes hommages respectueux à madame Ferrand et à madame votre
+mère. Il paraît que vous spéculez, ou tout au moins que vous prenez
+quelque intérêt aux spéculations industrielles de votre voisinage; c'est
+bien, si vous réussissez.
+
+Adieu; écrivez-moi vite; il y a un temps affreux que je désire de vos
+nouvelles.
+
+Votre ami sincère et toujours le même, quoi que vous puissiez croire.
+
+
+
+
+LXIII
+
+Montmartre, 16 décembre 1835.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je ne suis pas coupable en demeurant si longtemps sans vous écrire: vous
+ne sauriez vous faire une idée exacte de tout ce que j'ai à faire
+journellement et du peu de loisir que j'ai, _quand j'en ai_. Mais il est
+inutile de m'appesantir là-dessus: vous ne doutez pas du plaisir que je
+trouve à vous écrire, j'en suis sûr.
+
+J'ai vu hier A. Coste, l'éditeur de l'_Italie pittoresque_; il m'a
+répondu qu'il était trop tard pour accepter de nouvelles livraisons pour
+cet ouvrage, qui touche à sa fin; mais que, si vous vouliez lui envoyer
+quelques biographies des hommes ou femmes illustres pour la publication
+intitulée: _Galerie des hommes illustres de l'Italie_, qui va faire
+suite à l'_Italie pittoresque_, il en serait enchanté. Ainsi écrivez-moi
+les noms que vous choisissez, afin qu'il n'y ait pas de double emploi et
+qu'on ne les donne pas à biographier à d'autres. Personne n'a songé aux
+femmes, Coste désirerait que vous vous en occupassiez spécialement. Vos
+livraisons vous seront payées cent francs au moins et cent vingt-cinq
+francs au plus; je tâcherai d'obtenir les cent vingt-cinq francs.
+
+Je vous remercie de vos vers; si j'ai un moment, j'essayerai de trouver
+une musique qui puisse aller à leur taille.
+
+Je voudrais bien vous envoyer ma partition de _Harold_, qui vous est
+dédiée. Elle a obtenu, cette année, un succès double de celui de l'année
+dernière, et décidément cette symphonie enfonce la _Symphonie
+fantastique_. Je suis bien heureux de vous l'avoir offerte avant de vous
+la faire connaître; ce sera un nouveau plaisir pour moi quand cette
+occasion se présentera. Franchement, je n'ai rien fait qui puisse mieux
+vous convenir.
+
+J'ai un opéra reçu à l'_Opéra_; Duponchel est en bonnes dispositions; le
+_libretto_, qui, cette fois, sera un _poème_, est d'Alfred de Vigny[7]
+et Auguste Barbier. C'est délicieux de vivacité et de coloris. Je ne
+puis pas encore travailler à la musique, _le métal me manque_ comme à
+mon héros (vous savez peut-être déjà que c'est Benvenuto Cellini). Je
+tâcherai de trouver, dans quelques jours, le temps de vous envoyer des
+notes pour l'article que vous voulez faire, et spécialement sur
+_Harold_.
+
+J'ai un grand succès en Allemagne, dû à l'arrangement de piano de ma
+_Symphonie fantastique_, par Liszt. On m'a envoyé une liasse de journaux
+de Leipzig et de Berlin, dans lesquels Fétis a été, à mon sujet, roulé
+d'importance. Liszt n'est pas ici. D'ailleurs, nous sommes trop liés
+pour que son nom ne fit pas tort à l'article au lieu de lui être utile.
+
+Je vous remercie bien de tout ce que vous me dites sur ma femme et mon
+fils; il est vrai que je les aime tous les jours davantage. Henriette
+est bien touchée de tout l'intérêt qu'elle vous inspire; mais ce qui la
+ravit bien davantage, c'est ce que vous m'écrivez sur notre petit
+Louis...
+
+Adieu, adieu.
+
+Tout à vous.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Les deux morceaux de _Harold_ ne peuvent pas se séparer du
+reste sans devenir des non-sens. C'est comme si je vous envoyais le
+second acte d'un opéra.
+
+
+
+
+LXIV
+
+23 janvier 1836.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Excusez-moi de ne vous écrire que quelques mots; je suis horriblement
+pressé.
+
+Je vous remercie mille fois de vos nouveaux témoignages d'amitié; vous
+êtes, comme je vous ai toujours connu, un homme excellent au plus
+généreux coeur. Que voulez-vous! il n'y a qu'heur et malheur.
+
+Cet aimable petit M. Thiers vient de me faire perdre la place de
+directeur du gymnase musical, qui, d'après mon engagement, m'aurait
+rapporté douze mille francs par an, et tout cela en refusant d'y laisser
+chanter des oratorios, des choeurs et des cantates; ce qui aurait fait
+tort à l'Opéra-Comique!
+
+Vous me demandez ce qu'est mon morceau du _Napoléon_. Ce sont bien les
+mauvais vers de Béranger que j'ai pris, parce que le _sentiment_ de
+cette quasi-poésie m'avait semblé musical. Je crois que la musique vous
+ferait plaisir, malgré les vers; c'est extrêmement grand et triste,
+surtout la fin:
+
+ Autour de moi pleurent ses ennemis...
+ Loin de ce roc nous fuyons en silence.
+ L'astre du jour abandonne les cieux.
+ Pauvre soldat, je reverrai la France,
+ La main d'un fils me fermera les yeux.
+
+Je voudrais bien avoir le temps de faire la musique de vos vers
+énergiques; il faudrait quelque chose de SABRANT; malheureusement, je
+n'ai pas une heure à moi pour composer.
+
+Adieu, mon cher ami.
+
+Tout à vous, comme toujours.
+
+
+
+
+LXV
+
+15 avril 1836.
+
+
+C'est très vrai, mon cher Humbert, je vous dois depuis longtemps une
+réponse; mais il est très vrai aussi, dans la plus rigoureuse acception
+du mot, que je n'ai pas eu à ma disposition un instant de liberté pour
+vous écrire. Encore aujourd'hui, je crains de ne pouvoir vous dire la
+moitié de ce que j'ai sur le coeur. Je suis dans la même position avec
+ma soeur, à qui, depuis trois mois, je n'ai pu adresser une ligne.
+
+Je suis obligé de travailler horriblement à tous ces journaux qui me
+payent ma prose. Vous savez que je fais à présent les feuilletons de
+musique (_des concerts seulement_) dans les _Débats_; ils sont signés
+H***. C'est une affaire importante pour moi; l'effet qu'ils produisent
+dans le monde musical est vraiment singulier; c'est presque un événement
+pour les artistes de Paris. Je n'ai pas voulu, malgré l'invitation de M.
+Bertin, rendre compte des _Puritani_, ni de cette misérable _Juive_:
+j'avais trop de mal à en dire; on aurait crié à la jalousie. Je conserve
+toujours _le Rénovateur_, où je ne contrains qu'à demi ma mauvaise
+humeur sur toutes ces gentillesses. Puis il y a _l'Italie pittoresque_,
+qui vient encore de m'arracher une livraison. En outre, la _Gazette
+musicale_, tous les dimanches, me harcèle pour quelque colonne de
+concert ou le compte rendu de quelque misérable niaiserie nouvellement
+publiée. Ajoutez que j'ai fait mille tentatives, depuis deux mois, pour
+donner encore un concert; j'ai essayé de toutes les salles de Paris,
+celle du Conservatoire m'étant fermée, grâce au monopole qu'on en
+accorde aux membres de la Société des concerts. J'ai reconnu, à n'en
+pouvoir douter, que cette salle était la seule dans Paris où je pusse me
+faire entendre convenablement. Je crois que je donnerai une dernière
+séance le 3 mai, le Conservatoire ayant fini ses concerts à cette
+époque. Je viens de refaire ou plutôt de faire la musique de votre scène
+des _Francs Juges_: «Noble amitié...» Je l'ai écrite de manière qu'elle
+pût être chantée par un ténor ou un soprano, et, quoique ce soit un rôle
+d'homme, j'ai eu en vue mademoiselle Falcon en écrivant; elle peut y
+produire beaucoup d'effet; je lui porterai la partition ces jours-ci.
+
+Pardonnez-moi de ne vous avoir pas encore envoyé les exemplaires du
+_Pâtre breton_; je vais les faire mettre à la poste tout à l'heure. La
+vérité est que je l'oubliais chaque jour en sortant. Je vais faire cet
+été une troisième symphonie sur un plan vaste et nouveau; je voudrais
+bien pouvoir y travailler librement.
+
+Votre _Harold_ est toujours en grande faveur. Liszt en a fait exécuter,
+à son concert de l'hôtel de ville, un fragment qui a obtenu les honneurs
+de la soirée. Je suis bien désolé que vous n'ayez pas à vous cette
+partition qui vous est dédiée.
+
+Je ne vous ai pas envoyé l'article de J. David, parce que je n'ai pu me
+le procurer. Il a paru dans la _Revue du progrès social_. Je n'ai
+vraiment pas le temps d'écrire ce que vous me demandez pour une notice
+biographique. Du reste, il paraît que les gazettes musicales de Leipzig
+et de Berlin sont pleines de mes biographies; plusieurs Allemands qui
+sont ici m'en ont parlé. Ce sont des traductions plus ou moins étendues
+de celle de d'Ortigue.
+
+A propos de d'Ortigue, il est marié, vous le saviez sans doute. Votre
+femme a bien de la bonté d'aimer ma petite chanson; remerciez-la, de ma
+part, d'avoir si bien accueilli _le Petit Paysan_. Henriette et notre
+petit Louis vont très bien; mille remerciements pour votre bon souvenir.
+
+Nous parlons souvent de vous avec Barbier. C'est un des hommes du monde
+avec lesquels vous aimeriez le plus à vous trouver. Personne ne comprend
+mieux que lui tout ce qu'il y a de sérieux et de noble dans la mission
+de l'_artiste_.
+
+On m'a demandé, de Vienne, un exemplaire de la partition de la
+_Symphonie fantastique_ à quelque prix que ce fût; j'ai répondu que,
+devant tôt ou tard faire un voyage en Allemagne, je ne pouvais, _à
+aucune condition_, l'envoyer.
+
+Tous les poètes de Paris, depuis Scribe jusqu'à Victor Hugo, m'ont
+_offert_ des poèmes d'opéra; il n'y a plus que ces canailles stupides de
+directeurs qui m'empêchent d'arriver. Mais j'ai de la patience, et je
+saurai bien un jour leur mettre le pied sur la nuque; alors... nous
+verrons.
+
+Vous ne me dites pas ce que vous faites... Plaidez-vous?...
+Voyagez-vous?... Êtes-vous allé à Genève?... en Suisse?... Et votre
+frère, que devient-il? C'est votre seconde édition; je n'a jamais vu
+une ressemblance plus complète que celle qu'il a avec vous.
+
+Avez-vous lu l'_Orphée_ et l'_Antigone_ de Ballanche? Savez-vous que
+cette imitation de l'antique est d'une beauté et d'une magnificence sans
+égales? J'en suis tout préoccupé depuis plusieurs mois.
+
+Je vous quitte pour aller aux _Débats_ porter mon article sur la
+symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, où se trouve la phrase que vous
+me signalez. Meyerbeer va arriver pour commencer les répétitions de son
+grand ouvrage, _la Saint-Barthélemy_. Je suis fort curieux de connaître
+cette nouvelle partition. Meyerbeer est le seul musicien parvenu qui
+m'ait réellement témoigné un vif intérêt. Onslow, qui assistait
+dernièrement au concert de Liszt, m'a accablé de ses compliments
+ampoulés sur la _Marche des pèlerins_. J'aime à croire qu'il n'en
+pensait pas un mot. J'aime mieux la haine bien franche de tout ce
+monde-là.
+
+Liszt a écrit une admirable fantaisie à grand orchestre sur la _Ballade
+du pêcheur_ et la chanson des _Brigands_.
+
+Adieu. Mille amitiés.
+
+Tout à vous de coeur et d'âme.
+
+
+
+
+LXVI
+
+11 avril 1837.
+
+
+Que le diable m'emporte, mon cher ami, si, depuis votre dernière lettre,
+je n'ai pas cherché inutilement dix minutes pour vous répondre vingt
+lignes! Vous n'avez pas d'idée de cette existence de travaux forcés!
+Enfin, je suis libre un instant!...
+
+Vous êtes bien toujours le même, excellent ami, et je vous en remercie;
+écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, sans trop m'en vouloir et
+en me plaignant, au contraire, d'avoir moins de liberté que vous. Votre
+grande et précieuse lettre m'a charmé; elle contenait une foule de
+détails qui m'ont, je vous jure, fait un plaisir extrême.
+
+Vos questions sur _Esmeralda_, j'y réponds d'abord. Je ne suis pour
+rien, absolument rien que des conseils et des indications de forme
+musicale, dans la composition de mademoiselle Bertin; cependant on
+persiste dans le public à me croira l'auteur de l'air de Quasimodo. Les
+jugements de la foule sont d'une témérité effrayante.
+
+Mon opéra est fini. Il attend que MM. Halévy et Auber veuillent bien se
+dépêcher de donner chacun un opéra en cinq actes, dont la mise en scène
+(d'après mon engagement) doit précéder l'exécution du mien.
+
+En attendant, je fais dans ce moment un _Requiem_ pour l'anniversaire
+funèbre des victimes de Fieschi. C'est le ministre de l'intérieur qui me
+l'a demandé. Il m'a offert pour cet immense travail _quatre mille
+francs_. J'ai accepté sans observation, en ajoutant seulement qu'il me
+fallait cinq cents exécutants. Après quelque effroi du ministre,
+l'article a été accordé en réduisant d'une cinquantaine mon armée de
+musiciens. J'en aurai donc quatre cent cinquante au moins. Je finis
+aujourd'hui la _Prose des morts_, commençant par le _Dies iræ_ et
+finissant au _Lacrymosa_; c'est une poésie d'un sublime gigantesque.
+J'en ai été enivré d'abord; puis j'ai pris le dessus, j'ai dominé mon
+sujet, et je crois à présent que ma partition sera passablement
+_grande_. Vous comprenez tout ce que ce mot ambitieux exige pour que
+j'en justifie l'usage; pourtant, si vous veniez m'entendre au mois de
+juillet, j'ai la prétention de croire que vous me le pardonneriez.
+
+On m'a écrit d'Allemagne pour m'acheter mes symphonies, et j'ai refusé
+de les laisser graver _à aucun prix_ avant que je puisse aller les
+monter moi-même.
+
+_Les Francs Juges_ (ouverture) viennent d'être exécutés à Leipzig avec
+un énorme succès; puis, en France, ils ont été aussi heureux, à Lille, à
+Douai et à Dijon; les artistes de Londres et ceux de Marseille n'ont pu,
+au contraire, en venir à bout après plusieurs répétitions et les ont
+abandonnés. Mes deux concerts de cette année ont été magnifiques, et le
+succès de notre _Harold_ vraiment extraordinaire. Voilà toutes mes
+nouvelles; j'ai sur les bras _feuilletons_ aux _Débats_, _revue_ dans la
+_Chronique de Paris_ et _critiques_ dans la _Gazette musicale_, que je
+dirige depuis quelques semaines, en l'absence de Schlesinger, qui est à
+Berlin. Vous voyez que le travail ne me manque pas. Je ne réponds à
+personne.
+
+Vos vers et votre nouvelle en prose m'ont bien vivement intéressé; il y
+a des choses magnifiques.
+
+Gounet vient nous voir souvent. Il a éprouvé dernièrement un cruel
+chagrin: son jeune frère, âgé de vingt et un ans, est mort à l'école de
+Saint-Cyr, après des souffrances atroces, des suites d'une luxation à la
+cuisse. Écrivez-lui, si vous pouvez, quelques mots de condoléance.
+
+J'ai perdu aussi mon grand-père, qui s'est éteint paisiblement, à l'âge
+de quatre-vingt-neuf ans, auprès de ma mère et de ma soeur. Mon oncle
+est ici; il vient d'être nommé colonel de dragons, il commande le 11e
+régiment. Nous le voyons fréquemment. Quelle fluctuation d'événements
+tristes, mélangés d'un petit nombre de sujets de joie ou d'espérance!
+
+Barbier a bien raison de comparer Paris à une infernale cuve où tout
+fermente et bouillonne constamment. A propos, son nouveau poème,
+_Lazare_, vient de paraître dans la _Revue des Deux Mondes_; l'avez-vous
+lu? Il y a des morceaux d'une grande élévation et tout à fait dignes des
+_Iambes_
+
+Il vous remercie de toute son âme de votre dédicace.
+
+Adieu, mon bien cher ami; écrivez-moi, je vous le répète, le plus
+possible, et croyez toujours à mon inaltérable amitié.
+
+
+
+
+LXVII
+
+17 décembre 1837.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Flayol vous a écrit il y a huit ou dix jours; c'est ce qui m'a fait
+prendre patience, et ma lettre vous fût parvenue sans cela beaucoup plus
+tôt. Voici le fait. Le _Requiem_ a été bien exécuté; l'effet en a été
+terrible sur la grande majorité des auditeurs; la minorité, qui n'a rien
+senti ni compris, ne sait trop que dire; les journaux en masse ont été
+excellents, à part _le Constitutionnel_, _le National_ et _la France_,
+où j'ai des ennemis intimes. Vous me manquiez, mon cher Ferrand, vous
+auriez été bien content, je crois; c'est tout à fait ce que vous rêviez
+en musique sacrée. C'est un succès qui me popularise, c'était le grand
+point; l'impression a été foudroyante sur les êtres de sentiments et
+d'habitudes les plus opposés; le curé des Invalides a pleuré à l'autel
+un quart d'heure après la cérémonie, il m'embrassait à la sacristie en
+fondant en larmes; au moment du _Jugement dernier_, l'épouvante produite
+par les cinq orchestres et les huit paires de timbales accompagnant le
+_Tuba mirum_ ne peut se peindre; une des choristes a pris une attaque de
+nerfs. Vraiment, c'était d'une horrible grandeur. Vous avez vu la lettre
+du ministre de la guerre; j'en ai reçu je ne sais combien d'autres dans
+le genre de celles que vous m'écrivez quelquefois, moins l'amitié et la
+poésie. Une entre autres de Rubini, une du marquis de Custine, une de
+Legouvé, une de madame Victor Hugo et une de d'Ortigue (celle-là est
+folle); puis tant et tant d'autres de divers artistes, peintres,
+musiciens, sculpteurs, architectes, prosateurs. Ah! Ferrand, c'eût été
+un beau jour pour moi si je vous avais eu à mon côté pendant
+l'exécution. Le duc d'Orléans, à ce que disent ses aides de camp, a été
+aussi très vivement ému. On parle, au ministère de l'intérieur,
+d'acheter mon ouvrage, qui deviendrait ainsi propriété nationale. M. de
+Montalivet n'a pas voulu me donner les quatre mille francs tout secs; il
+y ajoute, m'a-t-on dit aujourd'hui dans ses bureaux, une assez bonne
+somme; à présent, combien m'achètera-t-il la propriété de la partition?
+Nous verrons bien.
+
+Le tour de l'Opéra arrivera peut-être bientôt; ce succès a joliment
+arrangé mes affaires; tout le peuple des chanteurs et choristes est pour
+moi plus encore que l'orchestre. Habeneck lui-même est tout à fait
+revenu. Dès que la partition sera gravée, vous l'aurez. Je crois que je
+pourrai faire entendre une seconde fois la plupart des morceaux qu'elle
+contient au concert spirituel de l'Opéra. Il faudra quatre cents
+personnes, et cela coûtera dix mille francs, mais la recette est sûre.
+
+A présent, dites-moi au plus vite ce que vous faites, où vous êtes, ce
+que vous devenez, si vous ne m'en voulez pas trop de mon long silence,
+comment va votre femme et votre famille en général, si vous m'avez pas
+de projet de voyage à Paris, etc.
+
+Adieu, adieu; mille amitiés; je vous embrasse cordialement.
+
+ Votre tout dévoué et sincère ami.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+Paris, 20 septembre 1838.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je vous remercie de m'avoir écrit; je suis si heureux de vous savoir
+toujours le même et de penser à votre amitié qui veille au loin, malgré
+la rareté de vos lettres et vos occupations!
+
+Eh bien, oui, nous avons eu tort de croire qu'un livret d'opéra, roulant
+sur un intérêt d'art, sur une passion artiste, pourrait plaire à un
+public parisien. Cette erreur a produit un effet très fâcheux; mais la
+musique, malgré toutes les clameurs habilement mises en choeur de mes
+ennemis intimes, a gardé le terrain. La seconde et la troisième
+représentation ont marché à souhait. Ce que les feuilletonistes
+appellent mon système n'est autre que celui de Weber, de Glück et de
+Beethoven; je vous laisse à juger s'il y a lieu à tant d'injures; ils ne
+l'attaquent de la sorte que parce que j'ai publié dans les _Débats_ des
+articles sur le _rythme_, et qu'ils sont enchantés de faire, à ce
+sujet, des pages de théorie contenant presque autant d'absurdités que de
+notes. Les journaux _pour_ sont _la Presse_, l'_Artiste_, _la France
+musicale_, _la Gazette musicale_, _la Quotidienne_, les _Débats_.
+
+Mes deux cantatrices ont eu vingt fois plus de succès que Duprez, ce
+dont ce dernier a été offusqué au point d'abandonner le rôle à la
+troisième soirée. C'est Alexis Dupont qui va le remplacer, mais il lui
+faudra encore à peu près dix jours pour bien apprendre toute cette
+musique, ce qui cause dans mes représentations une interruption assez
+désagréable. Après quoi, le répertoire de l'Opéra est combiné de telle
+sorte, que je serai joué beaucoup plus souvent avec Dupont que je ne
+l'eusse été avec Duprez.
+
+C'est là l'important; il ne s'agit que d'être entendu très souvent. Ma
+partition se défend d'elle-même. Vous l'entendrez, je pense, au mois de
+décembre, et vous jugerez si j'ai raison de vous dire aujourd'hui que
+_c'est bien_. L'ouverture ne fait pas honte, je crois, à celles des
+_Francs Juges_ et du _Roi Lear_. Elle a toujours été chaudement
+applaudie. C'est la question du _Freyschütz_ à l'Odéon qui se
+représente; je ne puis vous donner de comparaison plus exacte, bien
+qu'elle soit ambitieuse musicalement. C'est pourtant _moins
+excentrique_ et _plus large_ que Weber.
+
+J'ai fait une ouverture de _Rob-Roy_ qui m'a paru mauvaise après
+l'exécution; je l'ai brûlée. J'ai fait une messe solennelle dont
+l'ensemble était, selon moi, également mauvais; je l'ai brûlée aussi. Il
+y avait trois ou quatre morceaux dans notre opéra des _Francs Juges_ que
+j'ai détruits pour le même motif. Mais, quand je vous dirai: «Cette
+partition est douée de toutes les qualités qui donnent la vie aux
+oeuvres d'art,» vous pouvez me croire, et je suis sûr que vous me
+croyez. La partition de _Benvenuto_ est dans ce cas.
+
+Adieu; mille amitiés bien vives.
+
+Mes hommages respectueux à votre femme.
+
+
+
+
+LXIX
+
+Septembre 1838.
+
+
+Ah! ah! voilà une joie! vous arrivez enfin!
+
+Je vous envoie le seul billet qui me reste.
+
+Venez ce soir après l'opéra à la loge des troisièmes nº 35; c'est celle
+de ma femme; j'irai vous y retrouver: le plus tôt possible avant ou
+pendant le ballet.
+
+Massol est malade et il se voit obligé de passer son air du maître
+d'armes!
+
+
+
+
+LXX
+
+22 août 1839.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Grand merci de votre longue et charmante lettre! c'est toujours une fête
+pour moi, quand je reconnais votre écriture sur une enveloppe; mais,
+cette fois, la fête a été d'autant plus joyeuse, qu'elle s'était
+attendue plus longtemps. Je ne savais plus ce que vous étiez devenu.
+Étiez-vous en Sardaigne, à Turin ou à Belley? Je conçois tout le charme
+que vous devez trouver dans votre immense métairie, et je me dis bien
+souvent aussi: _O rus, quandò te aspiciam!_ mais rien de plus impossible
+pour le moment qu'un pareil voyage! C'est trop loin de ma route; il faut
+que je passe le Rhin et non la Méditerranée.
+
+Pardonnez-moi de vous écrire un peu à la hâte. Depuis huit jours, je
+cherche en vain le temps de causer à loisir avec vous, et je suis obligé
+d'y renoncer. Voilà donc quelques lignes sur les choses auxquelles vous
+voulez bien vous intéresser.
+
+J'ai fini ma grande symphonie avec choeurs; cela équivaut à un opéra en
+deux actes et remplira tout le concert; il y a quatorze morceaux!
+
+Vous avez dû recevoir trois partitions: le _Requiem_, l'ouverture de
+_Waverley_ et celle de _Benvenuto_. Je viens de copier pour votre frère,
+que je remercie de son bon souvenir, toute la scène des ouvriers:
+_Bienheureux les matelots!_ avec le petit duo d'Ascanio et Benvenuto qui
+s'y joint. Comme la partition est très simple et que l'accompagnement
+est tout dans les guitares, il m'a été facile de le réduire, et vous
+aurez tout de la sorte; mais ça va vous coûter, par la poste, un prix
+ridicule!
+
+Voici la phrase du serment des ciseleurs:
+
+[Illustration: notation musicale]
+
+Ruolz vient de donner son opéra de _la Vendetta_, que Duprez a soutenu
+avec frénésie, mais dont le succès est une négation complète. Le public
+en masse a senti lui-même toute la nullité d'une pareille composition;
+mais on l'a laissé passer sans rien dire. J'étais cruellement embarrassé
+pour en rendre compte; mais M. Bertin n'entendait pas raillerie, et il
+m'a fallu dire à peu près la vérité.
+
+Je n'ai pas revu Ruolz depuis lors.
+
+A propos d'article, lisez donc les _Débats_ d'aujourd'hui dimanche: vous
+verrez, à la fin, une homélie à l'adresse de Duprez, sous le nom d'_un
+Débutant_. Cela vous fera rire.
+
+L'_Ode à Paganini_ a paru, il y a huit jours, dans la _Gazette
+musicale_, avec une faute d'impression atroce, qui rend une strophe
+inintelligible!
+
+Mille remerciements à votre frère pour la peine qu'il a prise de me
+traduire Romani. C'est merveilleusement beau, et j'ai trouvé, ainsi que
+ma femme, une singulière ressemblance entre la couleur de cette poésie
+et celle des poèmes de Moore. Dites bien à M. Romani, quand vous le
+verrez, que je l'admire de toute mon âme.
+
+Spontini est toujours plus absurde et plus sottement envieux. Il a écrit
+à Émile Deschamps avant-hier une lettre incommensurablement ridicule. Le
+voilà reparti pour Berlin, après avoir désenchanté ici ses plus vrais
+admirateurs. Où diable le génie a-t-il pu aller se nicher! Il est vrai
+qu'il a délogé depuis longtemps. Mais enfin _la Vestale_ et _Cortez_
+sont toujours là.
+
+Adieu, mon cher ami. Je vous tiendrai au courant des répétitions de
+_Roméo et Juliette_. Je suis occupé à corriger les copies en ce moment,
+et je vais de ce pas chez un littérateur allemand qui se charge de la
+traduction de mon livret. Émile Deschamps m'a fait là de bien beaux
+vers, à quelques exceptions près. Je vous enverrai cela.
+
+Adieu! adieu!
+
+Votre tout dévoué.
+
+
+
+
+LXXI
+
+Londres, vendredi 31 janvier 1840.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Me voilà un peu libre aujourd'hui et moins tourmenté par le vent que
+ces dix jours derniers; je vais donc vous répondre sans trop d'idées
+noires. Vos félicitations, si pleines de chaleur et d'amitié vraie, me
+manquaient; je les attendais sans cesse. Me voilà content, le succès est
+complet. _Roméo et Juliette_ ont fait encore cette fois verser des
+larmes (car on a beaucoup pleuré, je vous assure). Il serait trop long
+de vous raconter ici toutes les péripéties de ces trois concerts. Il
+vous suffit de savoir que la nouvelle partition a excité des passions
+inconcevables, et même des conversions éclatantes. Bien entendu que le
+noyau d'_ennemis quand même_ reste toujours plus dur. Un Anglais a
+acheté cent vingt francs, du domestique de Schlesinger, le petit bâton
+de sapin qui m'a servi à conduire l'orchestre. La presse de Londres, en
+outre, m'a traité splendidement.
+
+Ces trois séances coûtaient pour les exécutants douze mille cent francs,
+et la recette s'est élevée à treize mille deux cents francs; sur ces
+treize mille deux cents francs, il ne m'en reste donc qu'onze cents de
+bénéfice! N'est-ce pas triste d'avouer qu'un résultat si beau, si l'on
+tient compte de l'exiguïté de la salle et des habitudes du public, est
+misérable quand j'y veux chercher des moyens d'existence? Décidément
+l'art sérieux ne peut pas nourrir son homme, et il en sera toujours
+ainsi, jusqu'à ce qu'un gouvernement comprenne que cela est injuste et
+horrible.
+
+Je vous envoie le livret d'Émile Deschamps et les couplets du prologue,
+le seul morceau que j'aie voulu publier; vous vous chanterez ça à
+vous-même. C'est, du reste, très aisé d'accompagnement. Paganini est à
+Nice; il m'a écrit il y a peu de jours; il est enchanté de son
+_ouvrage_. Il est bien _à lui_, celui-là, il lui doit l'existence.
+
+Alizard a eu un véritable succès dans son rôle du bon moine (le Père
+Laurence, dont le nom lui est resté). Il a merveilleusement compris et
+fait comprendre la beauté de ce caractère shakspearien. Les choeurs ont
+eu de superbes moments; mais l'orchestre a confondu l'auditoire
+d'étonnement par les miracles de verve, d'aplomb, de délicatesse,
+d'éclat, de majesté, de passion, qu'il a opérés.
+
+Je vous enverrai aussi dans peu l'ouverture du _Roi Lear_, qui va
+paraître en partition.
+
+On a voulu à l'Opéra me faire écrire la musique d'un livret en trois
+actes de Scribe. J'ai pris le manuscrit; puis, me ravisant, je l'ai
+rendu dix minutes après, sans l'avoir lu. Il serait trop long de vous
+dire pourquoi. L'Opéra est une école de diplomatie, je me forme. Eh
+bien, tenez, Ferrand, tout ça m'ennuie, me dégoûte, m'indigne, me
+révolte. Heureusement, nous allons peut-être voir du changement;
+l'administration se ruine. Aguado ne veut plus de ses _deux théâtres_,
+et il ne sait comment s'en débarrasser. Les Italiens sont aux abois. En
+attendant, vous vivez dans votre île, vous voyez le soleil et les
+orangers et la mer... Venez donc un peu à Paris. Si vous saviez comme je
+suis triste en dedans! Ça passera peut-être.
+
+Remerciez votre frère de son bon souvenir. Tâchez de l'amener avec vous.
+Mes hommages respectueux à madame Ferrand.
+
+Henriette est un peu inquiète: Louis est malade, le médecin ne peut pas
+deviner ce qu'il a. J'espère pourtant le voir sur pied ces jours-ci.
+
+La _Gazette musicale_ donne, jeudi prochain, un concert à grand
+orchestre pour ses abonnés; c'est moi qui le conduis. Votre _Symphonie
+d'Harold_ et l'ouverture de _Benvenuto_ y figureront.
+
+C'est égal, je suis horriblement triste; que va-t-il m'arriver?
+Probablement rien.
+
+Adieu, nous verrons bien. Dans tous les cas, je vous aime sincèrement,
+n'en doutez jamais.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Gounet est assez rare, et en général fort mélancolique; il
+devient réellement _vieux_, plus que vous ne pourriez croire. Barbier
+vient de publier un nouveau volume de satires que je n'ai pas encore
+lues. Nous avons _dansé_ tous les deux dernièrement chez Alfred de
+Vigny. Que tout ça est ennuyeux! Il me semble que j'ai cent dix ans.
+
+
+
+
+LXXII
+
+3 octobre 1841.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Me croirez-vous si je vous dis que, depuis la réception de votre lettre,
+qui m'a causé tant de véritable joie, je n'ai pas trouvé une heure de
+loisir complet pour vous répondre? C'est pourtant la vérité.
+
+Je ne menai jamais une vie plus active, plus préoccupée même dans
+l'inaction. J'écris, comme vous le savez peut-être, une grande partition
+en quatre actes sur un livret de Scribe intitulé _la Nonne sanglante_.
+Il s'agit de l'épisode du _Moine_ de Lewis que vous connaissez; je crois
+que, cette fois, on ne se plaindra pas du défaut d'intérêt de la pièce.
+Scribe a tiré, ce me semble, un très grand parti de la fameuse légende;
+il a, en outre, terminé le drame par un terrible dénouement, emprunté à
+un ouvrage de M. de Kératry, et du plus grand effet scénique.
+
+On compte sur moi à l'Opéra pour l'année prochaine à cette époque; mais
+Duprez est dans un tel état de délabrement vocal, que, si je n'ai pas un
+autre premier ténor, rien ne serait plus fou de ma part que de donner
+mon ouvrage. J'en ai un en perspective, dont je surveille l'éducation et
+qui débutera au mois de décembre prochain dans le rôle de Robert le
+Diable; j'y compte beaucoup; mais il faudra le voir en scène avec
+l'orchestre et le public. Il s'appelle Delahaye; c'est un grand jeune
+homme que j'ai enlevé aux études médicales après avoir entendu sa belle
+voix: il avait tout à apprendre alors, mais ses progrès sont rapides...
+J'espère donc. Attendons.
+
+J'avais lu dans le _Journal des Débats_, avant votre lettre, les détails
+de vos succès agricoles. Vous avez fondé un magnifique établissement, je
+n'en doute pas; et il a fallu, malgré les avantages naturels de votre
+domaine, de bien longs travaux et une persévérance bien intelligente
+pour arriver à de tels résultats. Vous êtes une espèce de Robinson, dans
+votre île, moins la solitude et les sauvages. Quand le soleil brille,
+j'ai des désirs violents d'aller vous y rendre visite, de respirer vos
+brises parfumées, de vous suivre dans vos champs, d'écouter avec vous le
+silence de vos solitudes; nous nous comprenons si bien, j'ai pour vous
+une affection si vive, si confiante, si entière!... Mais, quand les
+jours brumeux reviennent, la fièvre de Paris me reprend et je sens que
+vivre ailleurs m'est à peu près impossible. Et cependant, le
+croiriez-vous? à l'emportement de mes passions musicales a succédé une
+sorte de sang-froid, de résignation, ou de mépris si vous voulez, en
+face de ce qui me choque dans la pratique et dans l'histoire
+contemporaine de l'art, dont je suis loin de m'alarmer. Au contraire,
+plus je vais, plus je vois que cette indifférence extérieure me conserve
+pour la lutte des forces que la passion ne me laisserait pas. C'est
+encore de l'amour; ayez l'air de fuir, on s'attache à vous poursuivre.
+
+Vous savez sans doute le succès _spaventoso_ de mon _Requiem_ à
+Saint-Pétersbourg. Il a été exécuté en entier dans un concert donné _ad
+hoc_ par tous les théâtres lyriques réunis à la chapelle du czar et aux
+choristes de deux régiments de la garde impériale. L'exécution, dirigée
+par Henri Bomberg, a été, à ce que disent des témoins auriculaires,
+d'une incroyable majesté. Malgré les dangers pécuniaires de
+l'entreprise, ce brave Bomberg, grâce à la générosité de la noblesse
+russe, a encore eu, en sus des frais, un bénéfice de cinq mille francs.
+Parlez-moi des gouvernements despotiques pour les arts!... Ici, à Paris,
+je ne pourrais sans folie songer à monter en entier cet ouvrage, ou je
+devrais me résigner à perdre ce que Bomberg a gagné.
+
+Spontini vient de revenir; je lui avais écrit à Berlin une lettre sur la
+dernière représentation de _Cortez_, qui m'avait agité jusqu'aux spasmes
+nerveux; elle s'est croisée avec lui. Je ne l'ai pas encore vu depuis
+son retour, faute d'une demi-heure pour aller rue du Mail; je ne sais
+pas même s'il a reçu ma lettre. Il a été, pour ainsi dire, chassé de la
+Prusse; c'est pourquoi j'ai cru devoir lui écrire. Il ne faut pas, en
+pareil cas, négliger la moindre protestation capable de rendre un peu de
+calme au coeur ulcéré de l'homme de génie, quels que soient les défauts
+de son esprit et même son égoïsme. Le temple peut être indigne du dieu
+qui l'habite, mais le dieu est dieu.
+
+Notre ami Gounet est bien triste; il a perdu, dans la faillite du
+notaire Lehon, presque tout l'avoir de sa mère et le sien; il m'a appris
+ce malheur trois mois après la catastrophe. Je ne vois pas Barbier; il y
+a plus de six mois que je ne l'ai rencontré.
+
+J'ai fait cette année, entre autres choses, des récitatifs pour le
+_Freyschütz_ de Weber, que je suis parvenu à monter à l'Opéra sans la
+moindre mutilation, ni correction, ni castilblazade d'aucune espèce
+dans la pièce ni dans la musique. C'est un merveilleux chef-d'oeuvre.
+
+Si vous venez cet hiver, nous aurons d'immenses causeries sur mille
+choses qu'on explique mal en écrivant. Je voudrais bien vous voir! Il me
+semble que je descends la montagne avec une terrible rapidité; la vie
+est si courte! je m'aperçois que l'idée de sa fin me vient bien souvent
+depuis quelque temps! aussi est-ce avec une avidité farouche que
+j'arrache plutôt que je ne cueille les fleurs que ma main peut atteindre
+en glissant le long de l'âpre sentier.
+
+Il a été et il est encore question de me donner la place d'Habeneck à
+l'Opéra; ce serait une dictature musicale dont je tirerais parti, je
+l'espère, dans l'intérêt de l'art; mais il faut pour cela qu'Habeneck
+arrive au Conservatoire, où le vieux Chérubini s'obstine à dormir. Si je
+deviens vieux et incapable, la direction du Conservatoire ne peut que
+m'être dévolue... Je suis encore jeune, il n'y a donc pas à y songer.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+La Côte-Saint André, jeudi 10 septembre 1847.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je n'ai que huit jours à donner à mon père; vous voyez qu'il m'est
+impossible d'aller vous voir. Je pars dimanche prochain, je serai à Lyon
+lundi matin; si par hasard vous y étiez encore, ou si vous pouviez y
+venir, je serai _à midi_ devant le bureau de poste, place Bellecour. Je
+suis bien contrarié de ne vous avoir pas vu. Si je ne vous vois pas à
+Lyon, je vous écrirai de Paris une lettre moins laconique que celle-ci.
+Je n'ai jamais douté de l'intérêt que vous prenez à ce que je fais et de
+votre chaleureuse affection, que je vous rends bien, vous le savez
+aussi. J'ai lu, ou plutôt bu, votre brochure sur la Sardaigne et sur
+l'ouvrage de M. de la Marmora; c'est admirablement écrit et d'une
+rectitude de jugement, d'une finesse d'aperçus bien rares. Je vous en
+fais mille compliments.
+
+Mes hommages respectueux à madame Ferrand et mes amitiés a votre frère.
+
+ Tout à vous.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+1er novembre 1847.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Je pars pour Londres après-demain; j'y suis appelé, avec un fort bel
+engagement, pour diriger l'orchestre du Grand-Opéra anglais et donner
+quatre concerts. Dieu sait maintenant quand nous nous reverrons, mon
+engagement étant de six ans, et pour les quatre mois de l'année pendant
+lesquels j'avais la chance de vous rencontrer de temps en temps à Paris.
+
+Vous avez su l'excellent résultat de mon voyage en Russie; on m'y a fait
+un accueil impérial. Grands succès, grandes recettes, grandes
+exécutions, etc., etc.
+
+Voyons maintenant l'Angleterre. La France devient de plus en plus
+profondément bête à l'endroit de la musique; et _plus je vois
+l'étranger, moins j'aime ma patrie_. Pardon du blasphème!...
+
+Mais l'art, en France, est mort; il se putréfie... Il faut donc aller
+aux lieux où il existe encore. Il paraît qu'il s'est fait en Angleterre
+une singulière révolution depuis dix ans, dans le sens musical de la
+nation.
+
+Nous verrons bien.
+
+
+
+
+LXXV
+
+8 juillet, 1850.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+J'allais partir pour la rue des Petits-Augustins quand m'est parvenue
+votre lettre. J'avais à vous dire que décidément vos strophes ne sont
+pas des couplets, qu'elles expriment trois sentiments distincts et trop
+grands pour une _chanson_ dont la musique, pour n'être pas exécrable,
+devrait prendre des allures de juste milieu qui me paraissent bien peu
+dignes. La magnifique apostrophe à la mort, surtout, a trop de caractère
+pour la jeter dans le sac aux couplets. Vous m'avez donné un poème, une
+ode, qui exige une musique pindarique. J'ai senti, en vous quittant,
+cette musique s'agiter et clamer en moi. Mais, en raison de son
+importance, je ne puis me laisser aller à l'accueillir en ce moment. Il
+s'agit d'un grand morceau, pour un choeur d'hommes et un orchestre
+puissant. Je l'écrirai au moment où, vous et moi, nous y attendrons le
+moins. Jamais plus qu'à présent je ne fus malade d'ennui; je ne songe
+qu'à dormir, j'ai toujours la tête lourde, un malaise inexplicable me
+stupéfie. J'ai besoin de voyages lointains, très lointains, et je ne
+puis me mouvoir que de la rive droite à la rive gauche de la Seine.
+
+Autre chose, confidentielle. J'ai relu hier plusieurs fois le passage
+sur la musique contenu dans le livre de M. Mollière; et franchement
+j'aurais à contrecarrer les trois cinquièmes de ses propositions.
+
+Malgré les explications qu'il vous a envoyées pour me les transmettre,
+et qui feraient au moins peser sur son style le reproche de manque de
+précision et de clarté, j'ai trouvé qu'il disait très catégoriquement:
+
+«La musique, qu'on peut définir: _la parole_ rythmée et modulée de
+l'homme.»
+
+Non, on ne peut pas la définir ainsi.
+
+D'autres et nombreux passages soulèveraient des controverses sans fin.
+Ensuite, il dit en terminant:
+
+«L'exécution, elle aussi, se réalise par trois modes, _majeur_, _mineur_
+et NATUREL.»
+
+Qu'est-ce que des _modes_ majeur ou mineur d'_exécution_?... et
+qu'est-ce qu'un mode _naturel_ quelconque?... Je n'y comprends
+absolument rien.
+
+Cet ouvrage n'est pas de ceux dont on puisse faire mention en trois
+lignes, comme nous faisons d'une romance de Panseron; et je me vois dans
+l'impossibilité de parler comme je le voudrais de la partie consacrée à
+la musique. Croyez bien que j'en suis désolé et que j'eusse été heureux
+de faire et de faire _bien_ un article auquel l'auteur et vous attachez
+une importance que malheureusement il ne pourrait avoir en aucun cas. On
+sait trop que tout ce que je dirai jamais sur des questions semblables
+n'a aucune valeur; ce n'est pas mon affaire. Autant vaudrait me faire
+apprécier un poème sanscrit.
+
+Voulez-vous, mon cher ami, aller voir Gounet de ma part et me donner de
+ses nouvelles. Son état de santé m'inquiète et m'afflige beaucoup.
+
+Mille amitiés à Auguste.
+
+Tout à vous.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+28 août 1850.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Rien de nouveau ici; la noble Assemblée est en vacances, nous n'avons
+presque plus de représentants, et le soleil n'en continue pas moins à se
+lever chaque jour, comme si tout était en ordre dans le monde. Les
+journaux s'obstinent à s'envoyer des démentis au sujet de l'accueil que
+les provinces font au Président. Ce qui est vrai pour l'un est faux pour
+l'autre. «Vous êtes fou!--Vous en êtes un autre!» etc. Et le lecteur
+répète le mot de Beaumarchais: «De qui se moque-t-on ici?» Ces farces-là
+ne vous paraissent-elles pas un peu bien stupides et infiniment
+prolongées?
+
+Voyez-vous, mon cher, on n'a pas su trouver l'homme qu'il nous fallait
+pour présider la République. Cet honnête homme est pourtant bien connu,
+aimé, respecté; administrateur intègre et habile, il le prouve chaque
+jour par la manière remarquable dont il remplit les fonctions
+municipales à lui confiées depuis trois ans; il a déjà (il peut s'en
+vanter) fait le bonheur de bien des milliers d'ingrats qui l'oublient;
+il a exercé même une puissante influence sur le mouvement littéraire de
+notre époque; il est d'un âge mûr, peu ambitieux, blasé sur la gloire,
+revenu des séductions de la popularité. C'est un sage enfin, un vrai
+philosophe. C'est le maire de Courbevoie, c'est Odry!
+
+On avait bien parlé, dans le temps, de l'illustre maire d'Auteuil, de M.
+Musard; mais celui-ci a trop de superbe. Il eût involontairement méprisé
+tout ce qui n'a que de l'esprit et du bon sens; c'est un homme de génie.
+On a bien fait, je pense, de renoncer à lui. Mais Odry, le brave et bon
+Bilboquet!
+
+Il le fallait!
+
+Adieu.
+
+Votre bien dévoué.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+Hanovre, 13 novembre 1853.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je vous écris un peu au hasard, ne sachant si vous êtes à Belley, à
+Lyon, en Sardaigne ou _en Europe_. Mais j'espère que ma lettre vous
+trouvera.
+
+A mon retour de Londres, au mois d'août, je suis allé à Bade, où j'étais
+engagé par M. Bénazet, le directeur des jeux. J'y ai organisé et dirigé
+un beau festival où l'on a entendu deux actes de _Faust_, etc. De là, je
+suis allé à Francfort, où j'ai donné deux autres concerts au théâtre,
+avec _Faust_ toujours.
+
+Il n'y avait pas la foule immense de Bade; mais on m'a fêté d'une façon
+tout à fait inusitée dans les _villes libres_, c'est-à-dire dans les
+villes esclaves des idées mercantiles, des _affaires_, comme l'est
+Francfort. De là, je suis revenu à Paris. A peine réinstallé, une double
+proposition m'est arrivée de Brunswick et de Hanovre, et je suis
+reparti. Vous dire tous les délires du public et des artistes de
+Brunswick après l'audition de _Faust_ serait trop long:
+
+Bâton d'or et argent offert par l'orchestre; souper de cent couverts où
+assistaient toutes les _capacités_ (jugez de ce qu'on a mangé) de la
+ville, les ministres du duc, les musiciens de la chapelle; institution
+de bienfaisance fondée sous mon nom (_sub invocatione sancti_, etc.);
+ovation décernée par le peuple un dimanche qu'on exécutait le _Carnaval
+romain_ dans un jardin-concert... Dames qui me baisaient la main en
+sortant du théâtre, en pleine rue; couronnes anonymes envoyées chez moi,
+le soir, etc., etc.
+
+Ici, autre histoire. En arrivant à ma première répétition, l'orchestre
+m'accueille par des fanfares de trompettes, des applaudissements, et je
+trouve mes partitions couvertes de lauriers comme de respectables
+jambons. A la dernière répétition, le roi et la reine viennent à neuf
+heures du matin et restent jusqu'à la fin de nos exercices, c'est-à-dire
+jusqu'à une heure après-midi. Au concert, grandissimes hourras et bis,
+etc. Le lendemain, le roi m'envoie chercher et me demande un second
+concert, qui aura lieu après-demain.
+
+--Je ne croyais pas, me dit-il, qu'on pût encore trouver du nouveau beau
+en musique, vous m'avez détrompé. Et comme vous dirigez! je ne _vous
+vois pas_ (le roi est aveugle), mais je le sens.
+
+Et, comme je me récriais sur mon bonheur d'avoir un pareil auditeur
+_musicien_:
+
+--Oui, a-t-il ajouté, je dois beaucoup à la Providence, qui m'a accordé
+le sentiment de la musique en compensation de ce que j'ai perdu!
+
+Ces simples mots, cette allusion au double malheur dont ce jeune roi a
+été la victime il y a quinze ans, m'ont vivement touché.
+
+J'ai bien pensé à vous, il y a trois semaines, dans un voyage pédestre
+que j'ai fait dans les montagnes du Hartz (lieu de la scène du sabbat de
+_Faust_). Je ne vis jamais rien de si beau; quelles forêts! quels
+torrents! quels rochers! Ce sont les ruines d'un monde... Je vous
+cherchais, vous me manquiez sur ces cimes poétiques. J'avoue que
+l'émotion m'étranglait.
+
+Adieu; écrivez-moi _poste restante à Leipzig_ jusqu'au 11.
+
+Mille ferventes amitiés.
+
+ * * * * *
+
+Ce matin, j'ai reçu la visite de madame d'Arnim, la Bettina de Goethe,
+qui venait non pas _me voir_, disait-elle, mais _me regarder_. Elle a
+soixante-douze ans et bien de l'esprit.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+Samedi matin, octobre 1854.
+
+
+ Mon cher, très cher ami,
+
+Je suis vraiment effrayé de tous les sourires que me prodigue la fortune
+depuis quinze jours; vous manquiez à mon auditoire, et vous voilà!
+
+C'est demain à deux heures précises, chez Herz, rue de la Victoire. Je
+vous envoie deux places de pourtour où vous pourrez vous faire
+accompagner; car je crains que vous ne puissiez encore vous passer d'un
+bras. Je n'ai plus de stalles numérotées; mais vous serez bien en
+arrivant de bonne heure.
+
+Je voulais vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui; mais ma femme
+est si malade, qu'il n'y aura pas moyen (vous ne savez peut-être pas
+encore que je suis remarié depuis deux mois).
+
+Je crève de joie de vous faire entendre mon nouvel ouvrage[8]. Il a un
+succès énorme; toutes les presses françaises, anglaises, allemandes,
+belges, chantent _hosanna_ sur tous les tons, et il y a ici deux
+individus qui se gangrènent de rage. Rien ne manquait que votre
+présence.
+
+Il faut absolument que je vous voie demain après le concert.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+2 janvier 1855.
+
+
+ Mon cher, très cher ami,
+
+Votre poème est admirable, superbe, _magnificent_ (comme disent les
+Anglais); il m'a d'autant plus violemment ému, que j'ai mon fils en
+Crimée... Pauvre garçon! il a assisté à la prise de Bomarsund et n'a
+fait que passer ici pour entrer dans la flotte de la mer Noire... J'ai
+eu peur d'abord d'une satire à la manière des _Châtiments_ d'Hugo!...
+Hugo fou furieux de n'être pas empereur! _Nil aliud!_
+
+Mais vous m'avez bien vite rassuré; moi, je suis tout à fait
+impérialiste; je n'oublierai jamais que notre empereur nous a délivrés
+de la sale et stupide république! Tous les hommes civilisés doivent s'en
+souvenir. Il a le malheur d'être un barbare en fait d'art; mais quoi!
+c'est un barbare sauveur,--et Néron était un artiste.--Il y a des
+esprits de toutes les couleurs.
+
+Je suis chaque jour sur le point de partir pour Bruxelles. Je m'occupe à
+grand'peine des préparatifs du concert du Théâtre-Italien pour la fin du
+mois.
+
+Je suis engagé pour trois concerts à Londres pour y faire entendre
+_Roméo_ et _Harold_. Je ne sais où donner de la tête. Mais je veux vous
+voir; donnez-moi un rendez-vous absolument.
+
+
+
+
+LXXX
+
+Paris, 3 novembre 1858.
+
+
+O mon pauvre cher ami, que votre lettre m'a fait de mal! Et moi qui
+vous accusais d'indifférence à mon égard! Je me disais souvent: «Dès que
+Ferrand a quitté Paris, il ne pense plus à moi, il ne daigne pas
+seulement me faire savoir s'il est à Lyon, ou à Belley, ou en
+Sardaigne.»
+
+Que je vous plains, cher ami! et pourtant, d'après votre aveu, il faut
+se réjouir de la légère amélioration de votre santé. Vous pouvez penser,
+vous pouvez écrire, marcher. Dieu veuille que le rude hiver qui nous
+menace, et dont les morsures se font déjà sentir, ne vienne pas retarder
+les progrès de votre guérison.
+
+Quant à moi, je suis la proie d'une névralgie qui s'est fixée depuis
+deux ans sur les intestins, et je souffre presque constamment, excepté
+la nuit. Dernièrement, à Bade, je pouvais à peine me traîner à
+l'orchestre à certains jours, pour faire mes répétitions. Au bout de
+quelques minutes, il est vrai, la fièvre musicale arrivait et me rendait
+les forces. Il s'agissait d'organiser une grande exécution des quatre
+premières parties de ma symphonie de _Roméo et Juliette_. J'ai fait
+_onze_ répétitions acharnées. Mais quelle exécution ensuite! C'était
+merveilleux. Le succès a été grandissime. La _Scène d'amour_ (l'adagio)
+a fait couler beaucoup de larmes, et j'avoue que rien ne m'enchante
+autant que de produire par la musique seule ce genre d'émotion. Pauvre
+Paganini, qui n'a jamais entendu cet ouvrage, composé pour lui plaire.
+
+Nous nous écrivons si rarement, qu'il faut bien vous rendre compte de ma
+vie depuis deux ans. Ce long temps a été employé à faire un long
+ouvrage, _les Troyens_, opéra en cinq actes, dont j'ai écrit (comme pour
+_l'Enfance du Christ_) les paroles et la musique. Cela fait grand bruit
+un peu partout; les journaux anglais, allemands et français en ont même
+beaucoup trop parlé. Je ne sais ce que deviendra cet immense ouvrage,
+qui n'a pas en ce moment la moindre chance de représentation. Le théâtre
+de l'Opéra est en désarroi. C'est, en outre, une espèce de théâtre privé
+de l'empereur où l'on n'exécute en fait d'ouvrages nouveaux que ceux des
+gens _adroits_ à se faufiler de façon ou d'autre. Enfin, c'est fait;
+j'ai écrit cela avec une passion que vous concevrez parfaitement, vous
+qui admirez aussi la grande inspiration virgilienne.
+
+Personne ne connaît rien de ma musique; mais le poème, que j'ai lu
+souvent devant de nombreuses assemblées d'artistes et d'amateurs
+lettrés, passe déjà à Paris pour _quelque chose_. Je regrette bien de ne
+pas pouvoir vous le faire connaître; je le pourrai plus tard, j'espère.
+
+Cet ouvrage me donnera sans doute beaucoup de chagrins; je m'y suis
+toujours attendu; je supporterai donc tout sans me plaindre.
+
+_Le Monde illustré_ publie des fragments de mes Mémoires, où il est
+souvent question de vous. Cela vous est-il tombé sous les yeux?
+
+Madame Ferrand m'a sans doute oublié depuis longtemps; voulez-vous, cher
+ami, me rappeler à son souvenir et lui présenter mes hommages
+respectueux?
+
+Adieu, adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+ * * * * *
+
+Vous me demandez des nouvelles de mon fils; ce cher enfant est
+lieutenant à bord d'un grand navire français dans l'Inde. Il va revenir.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+Paris, 8 novembre 1858.
+
+
+ Mon très cher ami,
+
+Quand je lis vos lettres si riches d'expressions affectueuses et dictées
+par un coeur si chaud et si expansif, je trouve les miennes bien froides
+et bien prosaïques. Mais, croyez-moi, c'est une sorte de timidité qui me
+fait écrire ainsi; je n'ose me livrer et j'exprime seulement à demi ce
+que je sens si complètement. Au reste, je suis persuadé que vous le
+savez, et je n'insiste pas là-dessus.
+
+J'ai reçu votre ardente poésie du _Brigand_; c'est bien beau! cela sent
+la poudre et le plomb fraîchement fondu. Mais l'article, le feuilleton
+dont vous me parlez ne m'est pas parvenu. La gaieté de cet écrit, que
+vous comparez aux fleurettes qui croissent sur les tombes, est, à ce
+qu'il paraît, un contraste naturel entre le sujet traité par certains
+esprits et les dispositions intimes de ces esprits eux-mêmes. Je suis
+souvent, comme vous avez été en composant cela, d'une tristesse profonde
+en allumant les _soleils_ et les serpenteaux de la plus folle joie.
+
+Je vais aller au bureau du _Monde illustré_ vous faire envoyer les
+numéros du journal qui contiennent les premiers fragments de mes
+Mémoires; vous recevrez ensuite les autres au fur et à mesure qu'ils
+paraîtront. Bien que j'aie supprimé les plus douloureux épisodes (on ne
+les connaîtra que si mon fils veut plus tard publier le tout en volume),
+ce récit, je le crains, vous attristera. Mais peut-être aimerez-vous
+être ainsi attristé...
+
+Je vous enverrai aussi dans peu une partition complète de _l'Enfance du
+Christ_; elle a paru depuis près de trois ans. Je n'ose vous adresser
+le manuscrit du poème des _Troyens_, je me méfie trop des moyens de
+transport. Mais, quand j'aurai quelque argent disponible, je le ferai
+copier et je courrai alors les risques du chemin de fer.
+
+Votre frère est donc auprès de vous? Je le croyais éloigné de Belley, je
+ne sais pourquoi. Je lui serre la main en le remerciant de son bon
+souvenir. Et notre ami Auguste Berlioz, que devient-il?
+
+J'ai reçu ce matin de Parme une lettre d'Achille Paganini au sujet de
+mes Mémoires; vous la lirez dans _le Monde illustré_ prochainement.
+
+J'en reçois une autre ce soir de Pise d'un homme de lettres qui m'a
+envoyé deux poèmes d'opéra. Hélas! je suis ainsi fait, qu'il suffit de
+m'offrir un texte à musique pour m'ôter l'envie et souvent la
+possibilité de le traiter.
+
+Oh! que je voudrais vous lire et vous chanter mes _Troyens_! Il y a là
+des choses bien curieuses, ce me semble.
+
+ _Heu! fuge nate dea, teque his, ait, eripe flammis;
+ Hostis habet muros, ruit alto à culmine Troja!_
+
+ Ah! fuis, fils de Vénus! l'ennemi tient nos murs!
+ De son faîte élevé Troie entière s'écroule!...
+ La mer de flamme roule,
+ Des temples au palais, ses tourbillons impurs...
+ Nous eussions fait assez pour sauver la patrie
+ Sans l'arrêt du Destin. Pergame te confie
+ Ses enfants et ses dieux. Va!... cherche l'Italie,
+ Où, pour ton peuple renaissant,
+ Après avoir longtemps erré sur l'onde,
+ Tu dois fonder un empire puissant,
+ Dans l'avenir dominateur du monde,
+ Où la mort des héros t'attend.
+
+Ce récitatif d'Hector, ranimé un instant par la volonté des dieux, et
+qui redevient mort peu à peu en accomplissant sa mission auprès d'Énée,
+est, je crois, une idée musicale étrangement solennelle et lugubre. Je
+vous cite cela parce que c'est justement à de pareilles idées que le
+public ne prend pas garde.
+
+Adieu, adieu.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+Paris, 19 novembre 1858.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Il n'y a point eu dans ma pensée de méprise au sujet de l'anecdote de la
+rue des Petits-Augustins et de la belle personne qui voulut bien ouvrir
+sa fenêtre pour entendre mon pauvre trio. J'aime et j'admire la
+délicatesse de votre scrupule, et je vous embrasserais de bon coeur pour
+l'avoir exprimé... Oh! comme nous sentons certaines choses... _ensemble_
+(pour parler en musicien chef d'orchestre). Il est évident que j'étais
+digne d'être votre ami.
+
+Je n'ai rien oublié de ce temps que vous me rappelez; mais je n'écris
+plus mes souvenirs, tout cela a été rédigé de 1848 à 1850, et je n'en
+publie des _fragments_ qu'afin d'avoir un peu d'argent pour les
+prochaines études que mon fils devra faire dans un port de mer, à son
+retour des Indes. _Auri pia fames!_
+
+Vous verrez très prochainement l'histoire des _Francs Juges_ dans _le
+Monde illustré_; je ne pouvais oublier cela. Quant au critique sagace
+qui prétend que l'ouverture de cet opéra porte un titre de fantaisie, je
+n'ai pas cru qu'il valût la peine d'une réponse; j'ai lu bien d'autres
+sottises aussi bien fondées que celle-là et auxquelles je ne répondrai
+jamais.
+
+Hier, je suis allé au ministère d'État; l'huissier du ministre m'a
+introduit sans lettre d'audience, en voyant sur ma carte: _Membre de
+l'Institut_. Et, si je n'eusse pas exhibé ce beau titre, on m'eût
+éconduit comme un paltoquet. J'avais à parler au ministre au sujet des
+_Troyens_ et de l'hostilité de parti pris du directeur de l'Opéra contre
+cet ouvrage, dont il ne connaît pas une ligne ni une note. Son
+Excellence m'a dit une foule de demi-choses et de demi-mots:
+
+--Certainement... votre grande réputation... vous donne des droits... et
+justifie bien les prétentions... Mais un grand opéra en cinq actes...
+c'est une terrible responsabilité pour un directeur!... Je verrai...
+J'avais déjà entendu parler de votre ouvrage...
+
+--Mais, monsieur le ministre, il ne s'agit pas de monter _les Troyens_
+cette année, ni l'année prochaine: le théâtre de l'Opéra est hors d'état
+de mener à bien une telle entreprise; vous n'avez pas les sujets
+nécessaires, l'Opéra actuel est incapable d'un pareil effort...
+
+--Pourtant, en général, il faut écrire pour les moyens que l'on a...
+Enfin, je réfléchirai à ce qu'on pourra faire...
+
+Et l'empereur s'y intéresse! il me l'a dit, et j'ai eu la preuve, ces
+jours-ci, qu'il m'avait dit vrai. Et le président du conseil d'État et
+le comte de Morny, tous les deux de la commission de l'Opéra, ont lu et
+entendu lire mon poème et le trouvent beau, et ils ont parlé en ma
+faveur à la dernière assemblée!... Et parce que l'Opéra est dirigé par
+un demi-homme de lettres _qui ne croit pas à l'expression musicale_ et
+trouve que les paroles de _la Marseillaise_ vont aussi bien sur l'air de
+_la Grâce de Dieu_ que sur celui de Rouget de Lisle, je serai tenu en
+échec, pendant sept ou huit ans peut-être!...
+
+L'empereur aime trop peu la musique pour intervenir directement et
+énergiquement. Il me faudra subir l'ostracisme que cet insolent théâtre
+infligea de tout temps à certains maîtres, sans savoir pourquoi. Tels
+furent Mozart, Haydn, Mendelssohn, Weber, Beethoven, etc., qui tous
+eussent voulu écrire pour l'Opéra de Paris et n'ont jamais pu être admis
+à cet honneur.
+
+Cher ami, pardon de laisser voir ma colère... Ne vous inquiétez pas des
+moyens à prendre pour la copie du poème des _Troyens_; je trouverai cela
+un jour ou l'autre. En attendant, je vous envoie la grande partition de
+_l'Enfance du Christ_; vous aimerez mieux _lire_ cela sans doute que de
+vous faire _écorcher sur le piano_ la petite partition; et vos souvenirs
+s'éveilleront ainsi plus aisément.
+
+Je vous laisse. On vient m'interrompre. Au reste, cela vaut mieux. Je
+sortirai, et mon tremblement nerveux se dissipera.
+
+Adieu, adieu; à vous et aux vôtres.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+26 novembre 1858.
+
+
+ Cher ami,
+
+Je n'ai rien à vous dire que ceci: j'éprouve le besoin de vous écrire,
+pourquoi n'y céderais-je pas? vous me pardonnerez bien, n'est-ce pas?
+je suis malade, triste (voyez combien de _je_ en si peu de lignes!),
+quelle pitié! toujours _je_! toujours _moi_! on n'a des amis que pour
+_soi_! et l'on devrait n'être que pour ses amis.
+
+Que voulez-vous? _je_ suis une brute, un léopard, un chat si vous
+voulez; il y a des chats qui aiment réellement leurs amis, je ne dis pas
+leurs maîtres, les chats ne reconnaissent pas de maîtres...
+
+En vous écrivant, l'oppression de mon coeur diminue; ne restons plus,
+comme nous l'avons fait, des années sans nous écrire, je vous en prie.
+
+Nous mourons avec une rapidité effrayante, songez-y... Vos lettres me
+font tant de bien! Vous avez reçu la partition de _l'Enfance du Christ_,
+n'est-ce pas? Il n'y a pas moyen de faire de la musique ici, ou il
+faudrait être riche comme votre ami Mirès. J'en ai rêvé cette nuit (de
+la musique, non de Mirès). Ce matin, mon songe m'est revenu; je me suis
+mentalement exécuté, comme nous l'exécutâmes à Bade, il y a trois ans,
+l'adagio de la symphonie en si bémol de Beethoven:
+
+[Illustration: notation musicale]
+
+et peu à peu, tout éveillé, je suis tombé dans une de ces extases
+d'outre-terre... et j'ai pleuré toutes les larmes de mon âme, en
+écoutant ces sourires sonores comme les anges seuls en doivent laisser
+rayonner. Croyez-moi, cher ami, l'être qui écrivit une telle merveille
+d'inspiration céleste n'était pas un homme. L'archange Michel chante
+ainsi, quand il rêve en contemplant les mondes debout au seuil de
+l'empyrée... Oh! ne pouvoir tenir là sous ma main un orchestre et me
+chanter ce poème archangélique!...
+
+Redescendons... Ah! on vient me déranger.... banalité, vulgarismes, la
+vie bête!
+
+Plus d'orchestre inspiré! je voudrais avoir là cent pièces de canon pour
+les tirer toutes à la fois.
+
+Adieu; me voilà un peu soulagé. Pardonnez-moi, pardonnez-moi!
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+Paris, 28 avril 1859.
+
+
+ Mon très cher ami,
+
+Tout malade que je suis, j'ai encore la force de ressentir une grande
+joie quand je reçois de vos nouvelles. Votre lettre m'a ranimé. Elle m'a
+surpris pourtant au milieu des tracas d'un concert spirituel que j'ai
+donné samedi dernier (23) au théâtre de l'Opéra-Comique. _L'Enfance du
+Christ_ y a été mieux exécutée qu'elle n'avait encore pu l'être. Le
+choix des chanteurs et des musiciens était excellent. Vous me manquiez
+dans l'auditoire. La troisième partie (l'arrivée à Saïf) surtout a
+produit un très grand effet d'attendrissement. Le solo du père de
+famille: «Entrez, pauvres Hébreux,» le trio des Jeunes Israélites, la
+conversation: «Comment vous nomme-t-on?--Elle a pour nom Marie, etc.,»
+tout cela a paru toucher beaucoup l'auditoire. On ne finissait pas
+d'applaudir. Mais, entre nous, ce qui m'a touché bien davantage, c'est
+le choeur mystique de la fin: «O mon âme!» qui pour la première fois a
+été exécuté avec les nuances et l'accent voulus. C'est dans cette
+péroraison vocale que se résume l'oeuvre entière. Il me semble qu'il y a
+là un sentiment de l'infini, de l'amour divin... Je pensais à vous en
+l'écoutant. Mon très cher ami, je ne sais pas, comme vous, exprimer dans
+mes lettres certains sentiments qui nous sont communs; mais je les
+éprouve, croyez-moi bien. En outre, je n'ose pas me livrer trop; il y a
+tant de choses flatteuses pour moi dans ce que vous m'écrivez!... J'ai
+peur de me laisser influencer par vos sympathiques paroles. Avouez-le,
+ce serait bien misérable de ma part.
+
+J'avais totalement oublié, pardonnez-le-moi, que vous ne deviez plus
+recevoir _le Monde illustré_ depuis plusieurs mois. Vous avez donc pris
+un abonnement, puisque vous le lisez encore?... Sinon, faites-le-moi
+savoir, et je vous ferai envoyer les numéros qui vous manquent et
+régulariser les envois. C'est une misère, ne vous en préoccupez pas. Les
+derniers numéros contiennent (très affaibli) le récit du crime tenté sur
+moi par Cavé et Habeneck, lors de la première exécution de mon
+_Requiem_. Cela fait du bruit. Je reçois fréquemment des lettres en
+prose et en vers de mes amis inconnus. Cela me console.
+
+Pour répondre à vos questions sur les trois nouvelles oeuvres
+dramatiques du moment, je vous dirai que le _Faust_ de Gounod contient
+de fort belles parties et de fort médiocres, et qu'on a détruit dans le
+livret des situations admirablement musicales qu'il eût fallu trouver,
+si Goethe ne les eût pas trouvées lui-même.
+
+Que la musique d'_Herculanum_ est d'une faiblesse et d'un _incoloris_
+(pardon du néologisme) désespérants! que celle du _Pardon de Ploërmel_
+est écrite, au contraire, d'une façon magistrale, ingénieuse, fine,
+piquante et souvent poétique!
+
+Il y a un abîme entre Meyerbeer et ces jeunes gens. On voit qu'il n'est
+pas Parisien. On voit le contraire pour David et Gounod.
+
+Non, je n'ai fait aucune démarche en faveur des _Troyens_. Pourtant on
+en parle de plus en plus. Véron, l'ancien directeur, à qui j'ai lu le
+livret, s'est épris de passion pour cet ouvrage, et s'en va prônant
+partout ce qu'il veut bien appeler «le poème». Je laisse dire, je laisse
+faire, et demeure immobile comme la montagne, en attendant que Mahomet
+marche à sa rencontre.
+
+Il y a quinze jours, j'étais aux Tuileries; l'empereur m'a vu et m'a
+serré la main en passant. Il est très bien disposé; mais il a tant
+d'autres bataillons à commander!... les Grecs, les Troyens, les
+Carthaginois, les Numides, cela se conçoit, ne doivent guère l'occuper.
+
+En outre, mon sang-froid s'explique mieux par le découragement où je
+suis de trouver des interprètes capables. Les chanteurs-acteurs de
+l'Opéra sont tellement loin de posséder les qualités nécessaires pour
+représenter certains rôles! Il n'y a pas une _Priameïa virgo_, une
+Cassandre. La Didon serait bien insuffisante, et j'aimerais mieux
+recevoir dans la poitrine dix coups d'un ignoble couteau de cuisine que
+d'entendre massacrer le dernier monologue de la reine de Carthage.
+
+ Je vais mourir.....
+ Dans ma douleur immense submergée...
+ Et mourir non vengée? etc.
+
+Shakspeare l'a dit: «Rien n'est plus affreux que de voir déchirer de la
+passion comme des lambeaux de vieille étoffe...»
+
+Et la passion surabonde dans la partition des _Troyens_; les morts
+eux-mêmes ont un accent triste qui semble appartenir encore un peu à la
+vie; le jeune matelot phrygien qui, bercé au haut du mât d'un navire,
+dans le port de Carthage, pleure le
+
+ Vallon sonore
+ Où, dès l'aurore,
+ Il s'en allait chantant...
+
+est en proie à la nostalgie la plus prononcée; il regrette avec passion
+les grands bois du mont Didyme... Il aime.
+
+Autre réponse:
+
+Je vais à Bordeaux passer la première semaine de juin pour un concert de
+bienfaisance où je suis invité à diriger deux scènes de _Roméo et
+Juliette_, _la Fuite en Égypte_ et l'ouverture du _Carnaval Romain_.
+
+Au mois d'août, je retournerai à Bade, y remonter la presque totalité de
+_Roméo et Juliette_.
+
+Il s'agit, pour en exécuter le finale, de trouver un chanteur capable de
+bien rendre le rôle du père Laurent.
+
+Quant à l'orchestre et aux choeurs, je n'aurai rien à désirer, bien
+certainement. Si vous aviez entendu, l'an dernier, comme ils ont chanté
+l'adagio, la scène d'amour, la scène du balcon de Juliette, la scène
+immortelle qui suffirait à faire de Shakspeare un demi-dieu!... Ah! cher
+ami, vous eussiez peut-être dit, comme la comtesse Kablergi, le
+lendemain du concert: «J'en pleure encore!»
+
+Suis-je naïf!...
+
+Vous êtes trop mal portant pour songer à un déplacement; sans quoi, le
+voyage de Bade, au mois d'août, n'est pas une grande affaire. Nous nous
+verrions au moins! C'est, en outre, un ravissant pays; il y a de belles
+forêts, des châteaux de burgraves, du monde intelligent, et des
+solitudes, sans compter les eaux et le soleil. Mais quoi, nous sommes
+deux impotents; et je n'ai pas le droit de me plaindre, si je songe
+combien plus que moi vous êtes maltraité.
+
+Adieu, _most noble brother_,
+
+ _Let us be patient_
+ _Your for ever._
+
+
+
+
+LXXXV
+
+29 novembre 1860.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Merci de votre envoi. Je viens de lire _Traître ou Héros?_ C'est
+vigoureusement écrit, d'un grand intérêt, plein de coloris et de
+chaleur. Quant à moi, je n'hésite pas à répondre à votre question: Ulloa
+fut un traître, son action fut infâme; sa victoire, due au mensonge et à
+la ruse, soulève le coeur; s'il repoussa l'argent, il accepta les
+distinctions, qui, pour lui, avaient plus de valeur. C'est toujours le
+même mobile; l'intérêt d'une façon ou l'intérêt d'une autre.
+Croiriez-vous que, en songeant au poignard de ce brave Ephisio, une
+larme a jailli de mes yeux, et que j'ai poussé une sorte de rauquement
+comme un sauvage. Pauvre homme! il a tué le lâche qui avait abandonné
+sa soeur pour de l'argent; il a bien fait. Par suite, il a tué le juge
+qui le poursuivait, il a encore bien fait; mais il n'a pas tué son hôte,
+celui qui lui avait tendu la main, livré son pain, son toit, sa
+couche... Non, non, s'il y a un héros là dedans, c'est Ephisio.
+
+Cher ami, que devenez-vous? J'ai eu de vos nouvelles par Pennet; il m'a
+parlé de vos chagrins, de vos tourments de toute espèce. Si je ne vous
+ai pas écrit alors, vous ne croyez pas que ce soit par indifférence,
+j'en suis bien sûr. J'étais embarrassé pour vous parler de choses si
+tristes que vous ne m'avez pas confiées. Maintenant que vous me savez
+instruit, dites-moi donc si les plus graves difficultés ont été aplanies
+et comment va votre douloureuse santé. Quant à moi, je monte et je
+descends dans le plateau de la triste balance; mais je vais toujours. Je
+viens d'être repris d'une ardeur de travail d'où est résulté un
+opéra-comique en un acte, dont j'ai fait les paroles et dont j'achève la
+musique. C'est gai et souriant. Il y aura dans la partition une douzaine
+de morceaux de musique; cela me repose des _Troyens_. A propos de ce
+grand canot que Robinson ne peut mettre à flot, je vous dirai que le
+théâtre où mon ouvrage doit être représenté s'achève; mais trouverai-je
+le personnel chantant dont j'ai besoin? voilà la question. Un de mes
+amis est allé dire au directeur du théâtre Lyrique (que l'on suppose
+devoir être encore l'an prochain à la tête de cette administration)
+qu'il tiendrait cinquante mille francs à sa disposition pour l'aider à
+monter convenablement _les Troyens_. C'est beaucoup, mais ce n'est pas
+tout. Il faut tant de choses pour une pareille épopée musicale!
+
+Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie. Comme c'est bien à vous
+d'avoir songé à m'envoyer votre brochure! Rappelez-moi au souvenir de
+votre frère.
+
+Mille amitiés sincères.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+Dimanche, 6 juillet 1861.
+
+
+Vous avez raison, mon cher ami, j'aurais dû vous écrire malgré votre
+long silence; car je savais par Pennet combien la moindre lettre à
+rédiger vous coûtait de peine; mais il faut que vous sachiez que, moi
+aussi, je suis rudement éprouvé par une névralgie intestinale obstinée.
+A certains jours, je me trouve hors d'état d'écrire dix lignes de suite.
+Je mets maintenant parfois quatre jours pour achever un feuilleton.
+
+Je suis moins torturé aujourd'hui, et j'en profiterai pour répondre à
+vos questions.
+
+Oui, _les Troyens_ sont reçus à l'Opéra _par le directeur_; mais leur
+mise en scène dépend maintenant du ministre d'État. Or le comte
+Walewski, tout bienveillant et gracieux qu'il a été pour moi, est, à
+cette heure, fort mécontent, parce que j'ai refusé de diriger les
+répétitions d'_Alceste_ à l'Opéra. J'ai décliné cet honneur à cause des
+transpositions et des remaniements qu'on a été obligé de faire pour
+accommoder le rôle à la voix de madame Viardot. Ces choses-là sont
+inconciliables avec les opinions que j'ai professées toute ma vie. Mais
+les ministres, et surtout les ministres de ce temps-ci, comprennent mal
+de tels scrupules d'artiste et n'admettent pas du tout qu'on résiste à
+un de leurs désirs. Je suis donc, pour le quart d'heure, mal en cour. Ce
+qui n'empêche pas tout le monde musical d'Allemagne et de Paris de me
+donner raison. J'assisterai seulement à quelques répétitions, et je
+donnerai les instructions au metteur en scène, pour prouver au ministre
+que je ne fais pas d'opposition. Le directeur pense que cette
+complaisance suffira pour calmer la mauvaise humeur du comte Walewski.
+
+On doit monter d'abord un opéra en cinq actes de Gounod (qui n'est pas
+fini), puis un autre de Gevaert (compositeur belge peu connu); après
+quoi, on se mettra probablement à l'oeuvre pour _les Troyens_. L'opinion
+publique et toute la presse me portent tellement, qu'il n'y a pas trop
+moyen de résister. J'ai, d'ailleurs, fait un changement important au
+premier acte, pour céder à la volonté de Royer (le directeur). L'ouvrage
+est maintenant de la dimension à laquelle il voulait le réduire; je n'ai
+mis aucune raideur dans les conditions auxquelles cet incident a donné
+lieu. Je n'ai donc plus qu'à me croiser les bras et à attendre que mes
+deux rivaux aient achevé leur affaire.
+
+Je suis bien résolu à ne plus me tourmenter, je ne cours plus après la
+fortune, je l'attends dans mon lit.
+
+Pourtant je n'ai pu m'empêcher de répondre avec un peu trop de franchise
+à l'impératrice, qui me demandait, il y a quelques semaines, aux
+Tuileries, quand elle pourrait entendre _les Troyens_:
+
+--Je ne sais trop, madame, mais je commence à croire qu'il faut vivre
+cent ans pour pouvoir être joué à l'Opéra.
+
+L'ennui et l'inconvénient de ces lenteurs, c'est qu'on fait à l'ouvrage
+une réputation anticipée qui pourra nuire à son succès. J'ai lu un peu
+partout le poème; on a entendu, il y a deux mois, des fragments de la
+partition chez M. Édouard Bertin; on en a beaucoup parlé. Cela
+m'inquiète.
+
+En attendant, je fais graver la partition de chant et piano, non pour la
+publier, mais pour qu'elle soit prête à l'époque de la représentation.
+Savez-vous à qui je l'ai dédiée? On m'a envoyé le titre hier. Il porte
+en tête ces deux mots: _Divo Virgilio_.
+
+Je vous assure, cher ami, que c'est écrit en bon style, grandement
+simple. Je parle du style musical. Ce serait pour moi une joie sans
+égale de pouvoir vous faire entendre au moins quelques scènes.
+
+Mais le moyen?
+
+A présent, c'est à qui, parmi ces dames de l'Olympe chantant, obtiendra
+le rôle de Cassandre ou celui de Didon; et celui d'Énée et celui de
+Chorèbe me font circonvenir par les ténors et les barytons.
+
+J'achève peu à peu un opéra-comique en un acte pour le nouveau théâtre
+de Bade, dont on termine en ce moment la construction. Je me suis taillé
+cet acte dans la tragi-comédie de Shakspeare intitulée _Beaucoup de
+bruit pour rien_.
+
+Cela s'appelle prudemment _Béatrice et Bénédict_. En tout cas, je
+réponds qu'il n'y a pas _beaucoup de bruit_.--Bénazet (le roi de Bade)
+fera jouer cela l'an prochain! (si je trouve le moment opportun, ce qui
+n'est pas sûr). Nous aurons des artistes de Paris et de Strasbourg. Il
+faut une femme de tant d'esprit pour jouer Béatrice! la trouverons-nous
+à Paris?...
+
+Je pars pour Bade dans un mois pour y organiser et y diriger le festival
+annuel. Cette fois, je leur lâche deux morceaux du _Requiem_, le _Tuba
+mirum_ et l'_Offertoire_. Je veux me donner cette joie; et puis il n'y a
+pas grand mal à faire tous ces riches oisifs un peu songer à la mort.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+14 juillet 1861.
+
+
+Hélas! cher ami, aller vous faire une visite, nous rafraîchir ensemble
+le coeur et l'esprit, est un luxe auquel il ne m'est pas permis de
+songer. Je suis esclave, comme vous l'êtes dans votre cercle d'affaires,
+de travaux, d'obligations de cent espèces, _siam servi_, sinon, _agnor
+frementi_, comme dit Alfieri, au moins tristes et résignés.
+
+J'ai reçu le nouvel exemplaire de _Traître ou Héros?_ je le ferai lire à
+Philarète Chasles, qui pourra en parler dans le _Journal des Débats_;
+s'il n'écrit rien, je m'adresserai à Cuvillier-Fleury, dont c'est aussi
+la spécialité. Quant à moi, à la prochaine occasion, j'essayerai d'en
+parler dans un de mes feuilletons.
+
+Vous ne m'avez pas envoyé la _Puissance des nombres_. Michel Lévy est
+l'éditeur qui conviendrait le mieux à la publication de votre recueil.
+Quand vous voudrez que je lui en parle, donnez-moi de plus amples
+détails sur l'ouvrage, et dites-moi s'il se composera seulement de
+nouvelles déjà publiées dans les journaux. C'est la première chose dont
+il s'informera.
+
+Du 6 août au 28 du même mois, je serai à Bade, où vous pourrez m'écrire
+en adressant simplement la lettre sans désignation de rue. Mon fils,
+dont vous avez la bonté de me demander des nouvelles, est en ce moment
+dans les environs de Naples. Il fait partie du corps d'officiers d'un
+navire des Messageries impériales. Il a été reçu capitaine au long
+cours, après de fort sévères examens. Il espère partir prochainement
+pour la Chine.
+
+Un entrepreneur américain a voulu m'engager pour les États-_Désunis_
+cette année; mais ses offres ont échoué contre des antipathies que je
+ne puis vaincre et le peu d'âpreté de ma passion pour l'argent. Je ne
+sais pas si votre amour pour ce grand peuple et pour ses moeurs
+_utilitaires_ est beaucoup plus vif que le mien.... J'en doute.
+
+Je ne pourrais, d'ailleurs, sans une haute imprudence m'absenter pour un
+an de Paris. On peut me demander _les Troyens_ d'un moment à l'autre. Si
+quelque grave accident arrivait à l'Opéra, on devrait nécessairement
+recourir à moi. Absent, j'aurais tort.
+
+ Adieu, cher ami; je vous serre les mains.
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+27 juillet 1861.
+
+
+ Cher ami,
+
+Je vous écris aujourd'hui parce que j'ai un instant de liberté que je ne
+retrouverai peut-être pas demain ni après-demain.
+
+Michel Lévy est absent de Paris. Alors, pour ne pas perdre de temps, je
+suis allé trouver le directeur de la _Librairie nouvelle_ (M.
+Bourdilliat), et je lui ai proposé la chose en lui remettant la note
+manuscrite que vous m'avez envoyée et un exemplaire de _Traître ou
+Héros?_ que je l'ai prié de lire. Il paraît disposé à accepter votre
+proposition; il me rendra réponse et me fera ses offres lundi prochain.
+J'ai publié chez lui mes _Grotesques de la musique_. J'espère réussir
+pour vous.
+
+Adieu; je vous écrirai plus au long la semaine prochaine avant de partir
+pour Bade.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+Vendredi, août 1861.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Après trois rendez-vous manqués (non par moi), M. Bourdilliat a fini par
+me donner une réponse évasive, qui équivaut à un refus. Michel Lévy
+n'est pas de retour; il sera sans doute à Paris quand je reviendrai de
+Bade; alors j'essayerai auprès de lui.
+
+Je suis si malade aujourd'hui, que la force me manque pour vous en
+écrire davantage. Tout cela m'irrite comme doivent irriter les choses
+absurdes.
+
+Je pars lundi prochain.
+
+
+
+
+XC
+
+8 février 1862.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je vous réponds à la hâte pour vous remercier d'abord de votre amical
+souvenir et pour vous donner, en quelques lignes, les nouvelles que vous
+me demandez.
+
+Comment! je ne vous ai pas écrit depuis mon retour de Bade? voilà qui me
+confond. Oui, oui, le concert a été superbe, et j'ai entendu là _notre
+symphonie_ d'_Harold_ exécutée pour la première fois comme je veux
+qu'elle le soit.--Les fragments du _Requiem_ ont produit un effet
+terrible; mais nous avions fait huit répétitions.
+
+Oui, j'ai reçu votre petit livre _Jacques Valperga_, et je l'ai lu avec
+un vif intérêt, malgré le peu de sympathie que m'inspirent ces
+personnages si tristement historiques.
+
+Je suis un peu moins mal portant que de coutume, grâce à un régime
+sévère que j'ai adopté.
+
+Le ministre d'État est en très bonnes dispositions pour moi; il m'a
+écrit une lettre de remerciements à propos de la mise en scène
+d'_Alceste_, dont j'ai dirigé à l'Opéra les répétitions. Enfin il a
+donné l'ordre à Royer de mettre à l'étude _les Troyens_ après l'opéra
+du Belge Gevaert, qui sera joué au mois de septembre prochain. Je
+pourrai donc voir le mien représenté en mars 1863. En attendant, je fais
+répéter chez moi, toutes les semaines, l'opéra en deux actes que je
+viens de terminer pour le nouveau théâtre de Bade. _Béatrice et
+Bénédict_ paraîtra à Bade le 6 août prochain. J'ai fait aussi la pièce,
+comme pour _les Troyens_, et j'éprouve un tourment que je ne connaissais
+pas, celui d'entendre _dire_ le dialogue au rebours du bon sens; mais, à
+force de seriner mes acteurs, je crois que je viendrai à bout de les
+faire parler comme des hommes.
+
+Adieu, cher ami; voilà toutes mes nouvelles. Je vous serre la main.
+
+Mille amitiés dévouées.
+
+
+
+
+XCI
+
+Paris, 30 juin 1862.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je ne vous écris que peu de lignes dans ma désolation. Ma femme vient de
+mourir en une demi-minute, foudroyée par une atrophie du coeur.
+L'isolement affreux où je suis, après cette brusque et si violente
+séparation, ne peut se décrire.
+
+Pardonnez-moi de ne pas vous en dire davantage. Adieu, je vous serre la
+main.
+
+
+
+
+XCII
+
+Paris, 21 août 1862.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+J'arrive de Bade, où mon opéra de _Béatrice et Bénédict_ vient d'obtenir
+un grand succès. La presse française, la presse belge et la presse
+allemande sont unanimes à le proclamer. Heur ou malheur, j'ai toujours
+hâte de vous l'apprendre, assuré que je suis de l'affectueux intérêt
+avec lequel vous en recevrez la nouvelle. Malheureusement vous n'étiez
+pas là; cette soirée vous eût rappelé celle de _l'Enfance du Christ_.
+Les cabaleurs, les insulteurs étaient restés à Paris. Un grand nombre
+d'écrivains et d'artistes, au contraire, avaient fait le voyage.
+L'exécution, que je dirigeais, a été excellente, et madame
+Charton-Demeur surtout (la Béatrice) a eu d'admirables moments comme
+cantatrice et comme comédienne. Eh bien, le croirez-vous, je souffrais
+tant de ma névralgie ce jour-là, que je ne m'intéressais à rien, et que
+je suis monté au pupitre, devant ce public russe, allemand et français,
+pour diriger la première représentation d'un opéra dont j'avais fait
+les paroles et la musique, sans ressentir la moindre émotion. De ce
+sang-froid bizarre est résulté que j'ai conduit mieux que de coutume.
+J'étais bien plus troublé à la seconde représentation.
+
+Bénazet, qui fait toujours les choses grandement, a dépensé un argent
+fou en costumes, en décors, en acteurs et choristes pour cet opéra. Il
+tenait à inaugurer splendidement le nouveau théâtre. Cela fait ici un
+bruit du diable. On voudrait monter _Béatrice_ à l'Opéra-Comique, mais
+la Béatrice manque. Il n'y a pas dans nos théâtres une femme capable de
+chanter et de jouer ce rôle; et madame Charton part pour l'Amérique.
+
+Vous ririez si vous pouviez lire les sots éloges que la critique me
+donne. On découvre que j'ai de la mélodie, que je puis être joyeux et
+même comique. L'histoire des étonnements causés par _l'Enfance du
+Christ_ recommence. Ils se sont aperçus que je ne faisais pas de
+_bruit_, en _voyant_ que les instruments brutaux n'étaient pas dans
+l'orchestre. Quelle patience il faudrait avoir si je n'étais pas aussi
+indifférent!
+
+Cher ami, je souffre le martyre _tous les jours_ maintenant, de quatre
+heures du matin à quatre heures du soir. Que devenir? Ce que je vous
+dis n'est pas pour vous faire prendre vos propres douleurs en patience;
+je sais bien que les miennes ne vous seront pas une compensation. Je
+crie vers vous comme on est toujours tenté de crier vers les êtres aimés
+et qui nous aiment.
+
+Adieu, adieu.
+
+
+
+
+XCIII
+
+Paris, 26 août 1862.
+
+
+Mon Dieu, cher ami, que votre lettre, qui vient d'arriver, m'a fait de
+bien! Remerciez madame Ferrand de sa charitable insistance à me faire
+venir près de vous. J'ai un tel besoin de vous voir, que je fusse parti
+tout à l'heure, sans une foule de petits liens qui m'attachent ici en ce
+moment. Mon fils a donné sa démission de la place qu'il occupait sur un
+navire des Messageries impériales, et il paraît, d'après ce que
+m'écrivent mes amis de Marseille, qu'il a eu raison de la donner. Le
+voilà sur le pavé, il faut lui chercher un nouvel emploi. J'ai d'autres
+affaires à terminer, conséquence de la mort de ma femme. En outre, j'ai
+à m'occuper de la publication de ma partition de _Béatrice_, dont je
+développe un peu la partie musicale au second acte. Je suis en train
+d'écrire un trio et un choeur, et je ne puis laisser ce travail en
+suspens. Je me hâte de dénouer ou de couper tous les liens qui
+m'attachent à l'art, pour pouvoir dire à toute heure à la mort: «Quand
+tu voudras!» Je n'ose plus me plaindre quand je songe à vos intolérables
+souffrances, et c'est ici le cas d'appliquer l'aphorisme d'Hippocrate:
+_Ex duobus doloribus simul abortis vehementior obscurat alterum_. Des
+douleurs pareilles sont-elles donc les conséquences forcées de nos
+organisations? Faut-il que nous soyons punis d'avoir adoré le beau toute
+notre vie? C'est probable. Nous avons trop bu à la coupe enivrante; nous
+avons trop couru vers l'idéal.
+
+Oh! que vos vers sur le cygne sont beaux! Je les ai pris pour une
+citation de Lamartine!
+
+Vous avez, vous, cher ami, pour vous aider à porter votre croix, une
+femme attentive et dévouée!... Vous ne connaissez pas cet affreux duo
+chanté à votre oreille, pendant l'activité des jours et au milieu du
+silence des nuits, par l'isolement et l'ennui! Dieu vous en garde; c'est
+une triste musique!
+
+Adieu; les larmes qui me montent aux yeux me feraient vous écrire des
+choses qui vous attristeraient encore. Mais je vais tâcher de me
+libérer, et je ne manquerai pas d'aller vous faire une visite, si
+courte qu'elle soit, fût-ce en hiver. Je n'ai pas besoin du soleil: il
+fait toujours soleil là où je vous vois.
+
+Adieu encore.
+
+
+
+
+XCIV
+
+Dimanche, midi, 22 février 1863.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je me hâte de répondre à votre lettre, qui vient de me faire un instant
+de joie inespérée ce matin. Je vais tout à l'heure diriger un concert où
+l'on exécute, pour la seconde fois depuis quinze jours, _la Fuite en
+Égypte_ et autres morceaux de ma composition. A la première exécution,
+le petit oratorio a excité des transports de larmes, etc., et le
+directeur de ces concerts m'a redemandé le tout pour aujourd'hui. Vous
+allez bien me manquer au milieu de cet auditoire.
+
+Je vais répondre en peu de mots à vos questions. J'ai décidément rompu
+avec l'Opéra pour _les Troyens_, et j'ai accepté les propositions du
+directeur du Théâtre-Lyrique. Il s'occupe, en ce moment, à faire des
+engagements pour composer ma troupe, mon orchestre et mes choeurs. On
+commencera les répétitions au mois de mai prochain, pour pouvoir donner
+l'ouvrage en décembre.
+
+_Béatrice_ est gravée, et je vais vous l'envoyer. Je pars le 1er
+avril pour aller monter cet opéra à Weimar, où la grande-duchesse l'a
+demandé pour le jour de sa fête. En août, nous le remonterons à Bade.
+
+En juin, j'irai à Strasbourg diriger le festival du Bas-Rhin, pour
+lequel on étudie _l'Enfance du Christ_ (en entier).
+
+Je suis toujours malade; ma névralgie a été augmentée, à un point que je
+ne saurais dire, par un affreux chagrin que je viens d'avoir encore à
+subir. Il y a huit jours, j'eusse été incapable de vous écrire. Je
+commence à prendre des forces, et je résisterai encore à cette épreuve.
+J'ai eu le coeur arraché par lambeaux.
+
+Mes amis et mes amies semblent heureusement s'être donné le mot pour
+m'entourer de soins et de tendres attentions (sans rien savoir), et la
+Providence m'a envoyé de la musique à faire...
+
+Dans quinze jours, on chantera, au concert du Conservatoire, le duo de
+_Béatrice_: _Nuit paisible et sereine_. Tout à l'heure, je vais
+retrouver ce public enthousiaste de l'autre jour. J'ai un délicieux
+ténor qui dit à merveille:
+
+ Les pèlerins étant venus.
+
+J'ai reçu votre envoi, et j'ai lu avec une grande avidité les détails
+sur l'isthme de Suez. Quelle fête sera celle de l'ouverture du canal!
+
+Adieu, cher ami, je n'ai que le temps de m'habiller. L'orchestre a bien
+répété hier; je crois qu'il sera superbe.
+
+Je vous embrasse de tout ce qui me reste de coeur.
+
+
+
+
+XCV
+
+3 mars 1863.
+
+
+Cher ami, vous avez bien fait de m'envoyer votre manuscrit; je ferai ce
+que vous me demandez, et de tout mon coeur, je vous jure.
+
+Vos suppositions, au sujet de la cause de mon chagrin, sont heureusement
+fausses. Hélas! oui, mon pauvre Louis m'a cruellement tourmenté; mais je
+lui ai si complètement pardonné! Nous avons l'un et l'autre réalisé
+votre programme. Depuis trois mois, ces tourments-là sont finis. Louis
+est remonté sur un vaisseau, il espère être bientôt capitaine. Il est
+maintenant au Mexique, prêt à repartir pour la France, où il sera dans
+un mois.
+
+C'est encore d'un amour qu'il s'agit. Un amour qui est venu à moi
+souriant, que je n'ai pas cherché, auquel j'ai résisté même pendant
+quelque temps. Mais l'isolement où je vis, et cet inexorable besoin de
+tendresse qui me tue, m'ont vaincu; je me suis laissé aimer, puis j'ai
+aimé bien davantage, et une séparation volontaire des deux parts est
+devenue nécessaire, forcée; séparation complète, sans compensation,
+absolue comme la mort...--Voilà tout. Et je guéris peu à peu; mais la
+santé est si triste.
+
+N'en parlons plus...
+
+Je suis bien heureux que ma _Béatrice_ vous plaise. Je vais partir pour
+Weimar, où on l'étudie en ce moment. J'y dirigerai quelques
+représentations de cet opéra dans les premiers jours d'avril, et je
+reviendrai dans ce désert de Paris. On devait chanter au Conservatoire,
+dimanche prochain, le duo _Nuit paisible_; mais voilà que mes deux
+chanteuses m'écrivent pour me prier de remettre cela au concert du 28,
+et j'ai dû y consentir.
+
+Je serais fort anxieux en ce moment, si je pouvais l'être encore, au
+sujet de l'arrivée de ma Didon. Madame Charton-Demeur est en mer,
+revenant de la Havane, et j'ignore si elle accepte les propositions que
+lui a faites le directeur du Théâtre-Lyrique; et, sans elle, l'exécution
+des _Troyens_ est impossible. Enfin, qui vivra verra. Mais la Cassandre?
+On dit qu'elle a de la voix et un sentiment assez dramatique. Elle est
+encore à Milan; c'est une dame Colson, que je ne connais pas. Comment
+dira-t-elle cet air que madame Charton dit si bien:
+
+ Malheureux roi! dans l'éternelle nuit,
+ C'en est donc fait, tu vas descendre.
+ Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux rien comprendre
+ Malheureux peuple, à l'horreur qui me suit.
+
+Mais madame Charton ne peut pas jouer deux rôles, et celui de Didon est
+encore le plus grand et le plus difficile.
+
+Faites des voeux, cher ami, pour que mon indifférence pour tout devienne
+complète, car, pendant les huit ou neuf mois de préparatifs que _les
+Troyens_ vont nécessiter, j'aurais cruellement à souffrir si je me
+passionnais encore.
+
+Adieu; quand j'aperçois sur ma table, en me levant, votre chère
+écriture, je suis rasséréné pour le reste du jour. Ne l'oubliez pas.
+
+
+
+
+XCVI
+
+30 mars 1863.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je n'ai que le temps de vous remercier de votre lettre, que je viens de
+recevoir. Je pars tout à l'heure pour Weimar, et, en outre, je suis
+dans une crise de douleurs si violentes, que je ne puis presque pas
+écrire. J'espère que je pourrai vous donner de bonnes nouvelles de la
+_Béatrice_ allemande. L'intendant m'a écrit, il y a trois jours, que
+tout va bien.
+
+Dimanche dernier, au sixième concert du Conservatoire, madame Viardot et
+madame Van Denheuvel ont chanté le duo _Nuit paisible_, devant ce public
+ennemi des vivants et si plein de préventions. Le succès a été
+foudroyant; on a redemandé le morceau; la salle entière applaudissait. A
+la seconde fois, il y a eu une interruption par les dames émues à
+l'endroit:
+
+ Tu sentiras couler les tiennes à ton tour
+ Le jour où tu verras couronner ton amour.
+
+Cela fait un tapage incroyable.
+
+Je laisse le directeur du Théâtre-Lyrique occupé à faire les engagements
+pour _les Troyens_. C'est la Didon qui demande une somme folle qui nous
+arrête. Cassandre est engagée.
+
+Adieu, cher bon ami.
+
+Mon Dieu, que je souffre donc! Et je n'ai pas le temps pourtant.
+
+Adieu encore.
+
+
+
+
+XCVII
+
+Weimar, 11 avril 1863.
+
+
+ Cher ami,
+
+_Béatrice_ vient d'obtenir ici un grand succès. Après la première
+représentation, j'ai été complimenté par le grand-duc et la grande
+duchesse, et surtout par la reine de Prusse, qui ne savait quelles
+expressions employer pour dire son ravissement.
+
+Hier, j'ai été rappelé deux fois sur la scène par le public après le
+premier acte et après le deuxième. Après le spectacle, je suis allé
+souper avec le grand-duc, qui m'a comblé de gracieusetés de toute
+espèce. C'est vraiment un Mécène incomparable. Pour demain, il a
+organisé une soirée intime où je lirai le poème des _Troyens_. Les
+artistes de Weimar et ceux qui étaient accourus des villes voisines, et
+même de Dresde et de Berlin, m'ont donné un immense bouquet.
+
+Demain, je pars pour Löwenberg, où le prince de Hohenzollern m'a invité
+à venir diriger un concert dont il a fait le programme et qui est
+composé de mes symphonies et ouvertures.
+
+Puis je retournerai à Paris, où je vous prie de me donner de vos
+nouvelles.
+
+Trouverai-je _les Troyens_ en répétition?... j'en doute. Quand je suis
+loin, rien ne va.
+
+Je serai bien content de recevoir un joli petit volume, celui de
+_Traître ou Héros_? Sera-t-il bientôt prêt?
+
+Hier au soir, j'ai pris, dans ma joie, la liberté d'embrasser ma
+Béatrice, qui est ravissante. Elle a paru un peu surprise d'abord; puis,
+me regardant bien en face: «Oh! a-t-elle dit, il faut que je vous
+embrasse aussi, moi!»
+
+Si vous saviez comme elle a bien dit son
+
+[Illustration: notation musicale: Il m'en souvient!]
+
+On me fait beaucoup d'éloges du travail du traducteur. Quant à moi, je
+l'ai surpris, malgré mon ignorance de la langue allemande, en flagrant
+délit d'infidélité en maint endroit. Il s'excuse mal, et cela m'irrite.
+C'est le même qui traduit mon livre _A travers chants_. Or figurez-vous
+que, dans cette phrase: «Cet adagio semble avoir été soupiré par
+l'archange Michel, un soir où, saisi d'un accès de mélancolie, il
+contemplait les mondes, debout au seuil de l'empyrée;» il a pris
+l'archange Michel pour _Michel-Ange_, le grand artiste florentin. Voyez
+le galimatias insensé qu'une telle substitution de personne doit faire
+dans la phrase allemande. N'y a-t-il pas de quoi pendre un tel
+traducteur?... Mais quoi! il m'est si dévoué, c'est un si excellent
+garçon!
+
+Dieu vous garde de voir traduire votre _Héros_: on en ferait un traître!
+ou votre _Traître_: on en ferait un héros!
+
+Mille amitiés dévouées.
+
+ * * * * *
+
+Tâchez, cher ami, que je trouve sur ma table, à mon retour, une lettre
+de vous.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+Paris, 9 mai 1863.
+
+
+ Cher ami,
+
+Je suis ici depuis dix jours. J'ai reçu votre lettre ce matin; j'allais
+vous répondre longuement (j'ai tant de choses à vous dire!), quand il
+m'a fallu aller à l'Institut. J'en reviens très fatigué et très
+souffrant; je ne prends que le temps de vous envoyer dix lignes, puis je
+vais me coucher jusqu'à six heures. Vous ai-je raconté mon pèlerinage à
+Lowenberg, l'exécution de mes symphonies par l'orchestre du prince de
+Hohenzollern? Je ne sais.
+
+Le matin de mon départ, ce brave prince m'a dit en m'embrassant: «Vous
+retournez en France, vous y trouverez des gens qui vous aiment...,
+dites-leur que je les aime.»
+
+Ah! j'ai eu une furieuse émotion le jour du concert, quand, après
+l'adagio (la scène d'amour) de _Roméo et Juliette_, le maître de
+chapelle, tout lacrymant, s'est écrié en français: «Non, non, non, il
+n'y a rien de plus beau!» Alors tout l'orchestre de se lever debout, et
+les fanfares de retentir, et un immense applaudissement... Il me
+semblait voir luire dans l'air le sourire serein de Shakspeare, et
+j'avais envie de dire: _Father, are you content?_
+
+Je croîs vous avoir raconté le succès de _Béatrice_ à Weimar.
+
+Rien encore de commencé pour _les Troyens_; une question d'argent arrête
+tout. Puisque vous désirez connaître cette grosse partition, je ne puis
+résister au désir de vous l'envoyer. J'ai donc donné à relier ce matin
+une bonne épreuve, et vous l'aurez d'ici à huit à dix jours. Non, tout
+ne se passe pas à Troie. C'est écrit dans le système des _Histoires_ de
+Shakspeare, et vous y retrouverez même, au dénouement, le sublime:
+_Oculisque errantibus alto, quæsivit coelo lucem ingemuitque repertâ_.
+Seulement je vous prie, cher ami, de ne pas laisser sortir de vos mains
+cet exemplaire, l'ouvrage n'étant pas publié.
+
+Je pars le 15 juin pour Strasbourg, où je vais diriger _l'Enfance du
+Christ_ au festival du Bas-Rhin, le 22.
+
+Le 1er août, je repartirai pour Bade, où nous allons remonter
+_Béatrice_.
+
+Le prince de Hohenzollern m'a donné sa croix. La grand-duc de Weimar a
+voulu absolument écrire à sa cousine la duchesse de Hamilton (à mon
+sujet) une lettre destinée à être mise sous les yeux de l'empereur. La
+lettre a été lue, et l'on m'a fait venir au ministère, et j'ai dit tout
+ce que j'avais sur le coeur, sans gazer, sans ménager mes expressions,
+et l'on a été forcé de convenir que j'avais raison, et... il n'en sera
+que cela. Pauvre grand-duc! il croit impossible qu'un souverain ne
+s'intéresse pas aux arts... Il m'a bien grondé de ne plus vouloir rien
+faire.
+
+--Le bon Dieu, m'a-t-il dit, ne vous a pas donné de telles facultés pour
+les laisser inactives.
+
+Il m'a fait lire _les Troyens_, un soir à la cour, devant une vingtaine
+de personnes comprenant bien le français. Cela a produit beaucoup
+d'effet.
+
+Adieu, cher ami; rappelez-moi au souvenir de madame Ferrand et de votre
+frère.
+
+Je suis malade et avide de sommeil.
+
+
+
+
+XCIX
+
+Paris, 4 juin 1863.
+
+
+ Cher bon ami,
+
+Je suis fâché de vous avoir causé une fatigue; je vois bien, à la
+physionomie tremblée de vos lettres, que votre main était mal assurée en
+m'écrivant. Je vous en prie donc, gardez-vous de m'envoyer de longues
+appréciations de mes tentatives musicales. Cela ressemblerait à des
+feuilletons, et je sais trop ce que ces horribles choses coûtent à
+écrire, même quand on est joyeux et bien portant; _miseris succurrere
+disco_. Il me suffit de vous avoir un instant distrait de vos
+souffrances.
+
+Nous voilà enfin, Carvalho et moi, attelés à cette énorme machine des
+_Troyens_. J'ai lu la pièce, il y a trois jours, au personnel assemblé
+du Théâtre-Lyrique, et les répétitions des choeurs vont commencer. Les
+négociations entamées avec madame Charton-Demeur ont abouti; elle est
+engagée pour jouer le rôle de Didon. Cela fait un grand remue-ménage
+dans le monde musical de Paris. Nous espérons pouvoir être prêts au
+commencement de décembre. Mais j'ai dû consentir à laisser représenter
+les trois derniers actes seulement, qui seront divisés en cinq et
+précédés d'un prologue que je viens de faire, le théâtre n'étant ni
+assez riche ni assez grand pour mettre en scène _la Prise de Troie_. La
+partition paraîtra néanmoins telle que vous l'avez, avec un prologue en
+plus. Plus tard, nous verrons si l'Opéra s'avisera pas de donner _la
+Prise de Troie_.
+
+Adieu, cher ami. Portez-vous bien.
+
+
+
+
+C
+
+Paris, 27 juin 1863.
+
+
+ Cher ami,
+
+J'arrive de Strasbourg moulu, ému... _L'Enfance du Christ_, exécutée
+devant un vrai _peuple_, a produit un effet immense. La salle,
+construite _ad hoc_ sur la place Kléber, contenait huit mille cinq cents
+personnes, et néanmoins on entendait de partout. On a pleuré, on a
+acclamé, interrompu involontairement plusieurs morceaux. Vous ne sauriez
+vous imaginer l'impression produite par le choeur mystique de la fin: «O
+mon âme!» C'était bien là l'extase religieuse que j'avais rêvée et
+ressentie en écrivant. Un choeur sans accompagnement de deux cents
+hommes et de deux cents cinquante jeunes femmes, exercés pendant trois
+mois! On n'a pas baissé d'un demi-quart de ton. On ne connaît pas ces
+choses-là à Paris. Au dernier _Amen_, à ce pianissimo, qui semble se
+perdre dans un lointain mystérieux, une acclamation a éclaté à nulle
+autre comparable; seize mille mains applaudissaient. Puis une pluie de
+fleurs... et des manifestations de toute espèce. Je vous cherchais de
+l'oeil dans cette foule.
+
+J'étais bien malade, bien exténué par mes douleurs névralgiques... il
+faut tout payer... Comment vont les vôtres (douleurs)? Vous paraissez
+bien souffrant dans votre dernière lettre. Donnez-moi de vos nouvelles
+_en trois lignes_.
+
+Me voilà replongé dans la double étude de _Béatrice_ et des _Troyens_.
+Madame Charton-Demeur s'est passionnée pour son rôle de Didon à en
+perdre le sommeil. Que les dieux la soutiennent et l'inspirent: _Di
+morientis Elyssæ!_ Mais je ne cesse de lui répéter:
+
+--N'ayez peur d'aucune de mes audaces, et ne pleurez pas!
+
+Malgré l'avis de Boileau, _pour me tirer des pleurs, il ne faut pas
+pleurer_.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Je serai à Bade pour remonter _Béatrice_ du 1er août au 10,
+et _bien seul_. Si vous en aviez la force, vous feriez oeuvre pie de
+m'envoyer là quelques lignes, poste restante.
+
+_Mon directeur_, Carvalho, vient enfin d'obtenir pour le Théâtre-Lyrique
+une subvention de cent mille francs. Il va marcher sans peur maintenant;
+ses peintres, ses décorateurs, ses choristes sont à l'oeuvre; son
+enthousiasme pour _les Troyens_ grandit. L'année a été brillante dès le
+commencement; sera-t-elle de même à sa fin? Faites des voeux!
+
+
+
+
+CI
+
+8 juillet 1863.
+
+
+ Cher ami,
+
+Ce n'est pas ma faute, j'ai la conscience bien nette au sujet de la
+peine que vous avez prise de m'écrire une si longue et si éloquente
+lettre. Je vous avais même prié de n'en rien faire. Écrire des
+_feuilletons_ sans y être forcé!... et malade et souffrant comme vous
+êtes!... Mais, heureusement, je n'ai plus rien à vous envoyer. J'ai reçu
+le petit volume (trop petit) d'_Ephisio_. Je l'emporterai avec moi à
+Bade, afin de le donner à Théodore Anne, si je le trouve. Il peut en
+effet écrire quelque chose de bien senti là-dessus. Vous m'enverriez un
+autre exemplaire. C'est par Cuvillier-Fleury que je voudrais voir
+apprécier _Traître ou Héros_ dans le _Journal des Débats_. Mais tout ce
+monde-là est insaisissable. Il y a près d'un an que je n'ai vu Fleury;
+il n'est que rarement à Paris. Le _Journal des Débats_ est très
+dédaigneux à mon endroit; on n'y parle presque jamais de ce qui
+m'intéresse le plus...
+
+Je ne vous écris que ces quelques mots pour vous gronder de m'avoir
+envoyé tant de si belles choses. Je vous quitte pour aller faire répéter
+mon _Anna soror_, qui me donne des inquiétudes[9]. Cette jeune femme est
+belle, sa voix de contralto est magnifique; mais elle est l'antimusique
+incarnée; je ne savais pas qu'il existât un si singulier genre de
+monstres. Il faut lui apprendre tout, note par note, en recommençant
+cent fois. Et il faut que je la style un peu pour une répétition qui
+aura lieu chez moi dans quelques jours avec madame Charton-Demeurs.
+Didon se fâcherait si la _soror_ ne savait pas son duo _Reine d'un jeune
+empire_, qu'elle chante, elle, si admirablement. Après quoi, nous irons,
+Carvalho et moi, chez Flaubert, l'auteur de _Salammbô_, le consulter
+pour les costumes carthaginois.
+
+Ne me donnez plus de regrets... J'ai dû me résigner. Il n'y a plus de
+Cassandre. On ne donnera pas _la Prise de Troie_; les deux premiers
+actes sont supprimés pour le moment. J'ai dû les remplacer par un
+prologue, et nous commençons seulement à Carthage. Le Théâtre-Lyrique
+n'est pas assez grand ni assez riche, et cela durait trop longtemps. En
+outre, je ne pouvais trouver une Cassandre.
+
+Tel qu'il est, ainsi mutilé, l'ouvrage avec son prologue, et divisé
+néanmoins en cinq actes, durera de huit heures à minuit, à cause des
+décors compliqués de la forêt vierge et du tableau final, le bûcher et
+l'apothéose du Capitole romain.
+
+
+
+
+CII
+
+Paris, 24 juillet 1863.
+
+
+ Cher ami,
+
+J'ai vu, il y a quelques jours, M. Théodore Anne; je lui ai parlé de
+votre livre, et il m'a promis d'en faire le sujet d'un article dans
+_l'Union_. En conséquence, je lui ai porté le volume. Il s'agit
+maintenant de voir quand il tiendra parole.
+
+Lisez-vous régulièrement _l'Union_?
+
+Je parlerai aussi à Cuvillier-Fleury aussitôt que je pourrai le joindre.
+On m'a rendu l'autre exemplaire de _Traître ou Héros_, je le lui
+donnerai.
+
+Adieu; je vais tout à l'heure avoir une répétition de mes trois
+cantatrices, chez moi; je n'ai que le temps de vous serrer la main. Je
+ne partirai pour Bade que le 1er août.
+
+Tout à vous.
+
+
+
+
+CIII
+
+Mardi, 28 juillet 1863.
+
+
+Quelle belle chose que la poste! nous causons ensemble à distance, pour
+quatre sous. Y a-t-il rien de plus charmant?
+
+Mon fils est arrivé hier du Mexique, et, comme il a obtenu un congé de
+trois semaines, je l'emmène avec moi à Bade. Ce pauvre garçon n'est
+jamais à Paris quand on exécute quelque chose de mes ouvrages. Il n'a
+entendu en tout qu'une exécution du _Requiem_, quand il avait douze ans.
+Figurez-vous sa joie d'assister aux deux représentations de _Béatrice_.
+Il va repartir pour la Vera-Cruz en quittant Bade; mais il sera de
+retour au mois de novembre, pour la première des _Troyens_.
+
+Non, il ne s'agissait pas de répéter le trio «Je vais d'un coeur
+aimant...», qui est parfaitement su; il s'agissait de travailler _les
+Troyens_, et j'avais ce jour-là Didon--Anna--et Ascagne. Ces dames
+savent maintenant leur rôle; mais c'est dans un mois seulement que tout
+le monde répétera _chaque jour_. J'ai vendu la partition à l'éditeur
+Choudens quinze mille francs. C'est bon signe quand on achète d'avance.
+
+Madame Charton sera une superbe Didon. Elle dit admirablement tout le
+dernier acte; à certains passages, comme celui-ci:
+
+ Esclave, elle l'emporte en l'éternelle nuit!
+
+elle arrache le coeur.
+
+Seulement, quand elle veut faire des nuances de pianissimo, elle a
+quelques notes qui baissent, et je me fâche pour l'empêcher de chercher
+de pareils effets, trop dangereux pour sa voix.
+
+Je me suis fait deux ennemies de deux amies (madame Viardot et madame
+Stoltz), qui, toutes les deux, prétendaient au trône de Carthage. _Fuit
+Troja..._ Les chanteurs ne veulent pas reconnaître du temps
+l'irréparable outrage.
+
+Adieu, cher ami; je pars dimanche.
+
+
+
+
+CIV
+
+Dimanche matin, octobre 1863.
+
+
+Je reçois votre lettre, et j'ai le temps de vous dire que les
+répétitions des _Troyens_ ont un succès foudroyant. Hier, je suis sorti
+du théâtre si bouleversé, que j'avais peine à parler et à marcher.
+
+Je suis fort capable de ne pas vous écrire le soir de la représentation;
+je n'aurai pas ma tête.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CV
+
+Jeudi, 5 novembre 1863.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Succès magnifique; émotion profonde du public, larmes, applaudissements
+interminables, et _un sifflet_ quand on a proclamé mon nom à la fin. Le
+_septuor_ et le _duo d'amour_ ont bouleversé la salle; on a fait répéter
+le _septuor_. Madame Charton a été superbe; c'est une vraie reine; elle
+était transformée; personne ne lui connaissait ce talent dramatique. Je
+suis tout étourdi de tant d'embrassades. Il me manquait votre main.
+
+Adieu.
+
+Mille amitiés.
+
+
+
+
+CVI
+
+10 novembre 1863.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je vous enverrai plus tard une liasse de journaux qui parlent des
+_Troyens_; je les étudie. L'immense majorité donne à l'auteur
+d'enivrants éloges.
+
+La troisième représentation a eu lieu hier, avec plus d'ensemble et
+d'effet que les précédentes. On a redemandé encore le septuor, et une
+partie de l'auditoire a redemandé le duo d'amour, trop développé pour
+qu'on puisse le redire. Le dernier acte, l'air de Didon, _Adieu, fière
+cité_, et le choeur des prêtres de Pluton, qu'un de mes critiques
+appelle le _De profundis du Tartare_, ont produit une immense sensation.
+Madame Charton a été d'un pathétique admirable. Je commence seulement
+aujourd'hui à reprendre, comme la reine de Carthage, le _calme_ et la
+_sérénité_. Toutes ces inquiétudes, ces craintes, m'avaient brisé. Je
+n'ai plus de voix; je puis à peine faire entendre quelques mots.
+
+Adieu, cher ami; ma joie redouble en songeant qu'elle devient vôtre.
+
+Mille amitiés dévouées.
+
+
+
+
+CVII
+
+Jeudi 26 novembre 1863.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je suis toujours au lit. La bronchite est obstinée, et je ne puis voir
+représenter mon ouvrage. Mon fils y va tous les deux jours et me rend
+compte en rentrant des événements de la soirée. Je n'ose vous envoyer
+cette montagne, toujours croissante, de journaux. Vous avez dû lire le
+superbe article de Kreutzer dans _l'Union_. Je suis, en ce moment, en
+négociation avec le directeur du Théâtre de la reine, à Londres. Il est
+venu entendre _les Troyens_, et il a la loyauté de s'en montrer
+enthousiaste. La partition est déjà vendue à un éditeur anglais. Cela
+paraîtra en italien. Voilà toutes mes nouvelles; donnez-moi des vôtres.
+
+Adieu.
+
+Mille amitiés.
+
+ * * * * *
+
+Le grand-duc de Weimar vient de me faire écrire, par son secrétaire
+intime, pour me féliciter sur le succès des _Troyens_. Sa lettre a paru
+partout. N'est-ce pas une attention charmante?
+
+On n'est pas plus gracieux, on n'est pas plus prince, on n'est pas plus
+intelligent Mécène.
+
+Vous seriez ainsi, si vous étiez prince.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CVIII
+
+14 décembre 1863.
+
+
+Merci, cher ami, de votre sollicitude. Je tousse toujours jusqu'aux
+spasmes et aux vomissements; mais je sors pourtant, et j'ai assisté aux
+trois dernières représentations de notre opéra. Je ne vous ai pas écrit
+parce que j'avais trop de choses à vous dire. Je ne vous envoie pas de
+journaux; mon fils s'est amusé à recueillir les articles admiratifs ou
+favorables; il en a maintenant soixante-quatre. J'ai reçu hier une
+lettre admirable d'une dame (grecque, je crois), la comtesse Callimachi;
+j'en ai pleuré.
+
+La représentation d'hier soir a été superbe. Madame Charton et Monjanze
+se perfectionnent réellement de jour en jour. Quel malheur que nous
+n'ayons plus que cinq représentations! madame Charton nous quitte à la
+fin du mois; elle avait fait un sacrifice considérable en acceptant
+l'engagement du Théâtre-Lyrique pour monter _les Troyens_, et pourtant
+elle reçoit six mille francs par mois... Il n'y a pas d'autre Didon en
+France; il faut se résigner; mais l'oeuvre est connue, c'était là
+l'important.
+
+On va exécuter à Weimar, au concert de la cour, le 1er janvier, la
+scène entre Chorèbe et Cassandre, au premier acte de la _Prise de
+Troie_.
+
+J'écris comme un chat; je suis tout hébété. Le sommeil me gagne, il est
+midi.
+
+Adieu, cher ami.
+
+
+
+
+CIX
+
+8 janvier 1864.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je suis de nouveau cloué dans mon lit depuis neuf jours. Je profite d'un
+moment où je souffre un peu moins pour vous remercier de votre lettre.
+Je vous renverrais aussi votre hymne à quatre parties si j'avais la
+partition d'_Alceste_; mais il faudra que je me la fasse prêter. Vos
+vers vont à peu près sur la musique; mais il y a quelques syllables de
+trop qui vous ont obligé d'altérer la divine mélodie. Je crains aussi
+que, pour la facilité du chant, qui ne doit jamais être forcé, vous ne
+soyez obligé de baisser le morceau d'une tierce mineure (en _mi_
+naturel), surtout si vous avez des voix de soprano sans lesquelles la
+moitié de l'effet sera perdu.
+
+Mon fils est reparti avant-hier.
+
+Le prétendu poème dont vous me parlez a été écrit par un monsieur qui
+s'est prononcé énergiquement en ma faveur.
+
+Mais, par malheur, ses vers sont si méchants, qu'il devrait se garder de
+les montrer aux gens.
+
+Je n'ai pas la force de vous écrire plus au long; ma tête est comme une
+vieille noix creuse.
+
+Remerciez madame Ferrand de son bon souvenir.
+
+Adieu, cher ami.
+
+
+
+
+CX
+
+12 janvier 1864.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Ne vous impatientez pas, je n'ai pu encore me procurer la grande
+partition d'_Alceste_. On m'a apporté l'autre jour la partition de
+piano, que l'arrangeur (le misérable!) s'est permis de modifier
+précisément dans la marche. Mais, d'ici à quelques jours vous aurez vos
+quatre parties de chant.
+
+Je vous répète que vos vers ne vont qu'à peu près. Il ne faut pas tenir
+compte des préjugés français pour adapter à cette sublime musique des
+vers qui aillent tout à fait bien; le premier vers doit être de _neuf_
+pieds à terminaison féminine, le second de _dix_ pieds à terminaison
+masculine, le troisième semblable au premier, le quatrième semblable au
+second.
+
+[Illustration: notation musicale
+
+1er - v v - - - v^{v1} clémence
+2e == vv - vv - vv jour
+3e puissance
+4e amour
+]
+
+Mais je vous désignerai cela plus clairement en vous envoyant le petit
+manuscrit. Sur cette musique, si parfaitement belle, il faut que la
+parole puisse aller comme une draperie de Phidias sur le nu de la
+statue. Cherchez avec un peu de patience, et vous trouverez. Ils ont
+fait des paroles en Angleterre sur ce même chant pour les cérémonies
+protestantes; j'aime mieux ne pas les connaître.
+
+Le monsieur dont vous me parliez l'autre jour m'a encore adressé des
+vers ce matin. Je vous les envoie.
+
+Je suis toujours dans mon lit, et j'écris comme un chat.... malade.
+
+Adieu, cher ami.
+
+Mille amitiés.
+
+
+
+
+CXI
+
+Jeudi matin, 12 janvier 1864.
+
+
+ Cher ami,
+
+Je connaissais l'article du _Contemporain_; l'auteur me l'avait envoyé
+avec une très aimable lettre.
+
+Gaspérini va faire ces jours-ci une conférence publique sur _les
+Troyens_.
+
+Je viens de corriger la première épreuve de votre hymne; vous recevrez
+vos exemplaires dans quelques jours.
+
+Adieu; mes douleurs sont si fortes ce matin que je ne puis écrire sans
+un horrible effort.
+
+A vous.
+
+
+
+
+CXII
+
+17 janvier 1864.
+
+
+ Cher ami,
+
+Voilà la chose. C'est mille fois sublime, c'est à faire pleurer les
+pierres des temples... Vous n'avez pas besoin de faire un second
+couplet, chaque reprise devant se dire deux fois. Ce serait trop long,
+et l'effet en souffrirait beaucoup. Vous verrez deux ou trois
+changements de syllabes que vous arrangerez comme vous le jugerez
+convenable. Les parties n'étant pas toutes parallèles, il a fallu, pour
+les ténors et les basses, faire ce changement. Il faut vous dire qu'en
+certains endroits, la partie d'alto ténor est fort mal écrite par Glück;
+il n'y a pas un élève qui osât montrer à son maître une leçon d'harmonie
+aussi maladroitement disposée sous certains rapports. Mais la basse,
+l'harmonie et la mélodie sublimisent tout. Je crois, si vous avez des
+femmes ou des enfants, que vous pourrez laisser le morceau en sol; mais
+il ne faut pas crier; il faut que tout cela s'exhale comme un soupir
+d'amour céleste. Sinon, mettez le tout en mi-dièze.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CXIII
+
+12 avril 1864.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Merci de votre lettre et des nouvelles à peu près satisfaisantes que
+vous me donnez de votre santé. Voilà, je crois, enfin le soleil qui
+semble vouloir nous sourire. Nous avons bien besoin de chaleur tous les
+deux. Je suis, moi, presque aussi éprouvé que vous par mon infernale
+névrose. Je passe dix-huit heures sur vingt-quatre dans mon lit. Je ne
+fais plus rien que souffrir; j'ai donné ma démission au journal des
+_Débats_. Je suis aussi d'avis que vous fassiez graver votre hymne avec
+la musique de Glück; mais choisissez le meilleur graveur de Lyon, et,
+quand vous aurez fait corriger les épreuves, revoyez-les vous-même mot à
+mot et note à note. Cela ne coûtera pas grand'chose, et, si les églises
+s'en emparent, cela peut rapporter de l'argent. Vous avez tout intérêt à
+ne pas le marquer plus de deux francs l'exemplaire. Les frais seront
+peut-être d'une trentaine de francs, tout au plus.
+
+Adieu; me voilà déjà à bout de forces, et je dois terminer ma lettre.
+
+Mille amitiés dévouées
+
+
+
+
+CXIV
+
+Paris, 4 mai 1864.
+
+
+Comment vous trouvez-vous, cher ami? comment la nuit? comment le jour?
+Je profite de quelques heures de répit que me laissent aujourd'hui mes
+douleurs pour m'informer des vôtres.
+
+Il fait froid, il pleut; je ne sais quoi de tristement prosaïque plane
+dans l'air. Une partie de notre petit monde musical (je suis de
+celle-là) est triste; l'autre partie est gaie, parce que Meyerbeer vient
+de mourir. Nous devions dîner ensemble la semaine dernière; ce
+rendez-vous a été manqué.
+
+Dites-moi si je vous ai envoyé une partition intitulée _Tristia_, avec
+cette épigraphe d'Ovide:
+
+ _Qui viderit illas
+ De lacrymis factas sentiet esse meis._
+
+Si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai, puisque vous aimez à lire des
+choses gaies. Je n'ai jamais entendu cet ouvrage. Je crois que le
+premier choeur en prose: «Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive,»
+est une chose. Je l'ai fait à Rome en 1831.
+
+Si nous pouvions causer, il me semble que tout près de votre fauteuil je
+vous ferais oublier vos souffrances. La voix, le regard ont une
+certaine puissance que le papier n'a pas. Avez-vous au moins devant vos
+fenêtres des fleurs et des frondaisons nouvelles? Je n'ai rien que des
+murs devant les miennes. Du côté de la rue, un roquet aboie depuis une
+grande heure, un perroquet glapit, une perruche contrefait le cri des
+moineaux; du côté de la cour chantent des blanchisseuses, et un autre
+perroquet crie sans relâche: «Portez... arrm!» Que faire? la journée est
+bien longue. Mon fils est retourné à son bord, il repartira de
+Saint-Nazaire pour le Mexique dans huit jours. Il lisait l'autre semaine
+quelques-unes de vos lettres et me félicitait d'être votre ami. C'est un
+brave garçon, dont le coeur et l'esprit se développent tard, mais
+richement. Heureusement pour moi, j'ai des voisins, presque à ma porte
+(musiciens lettrés), qui sont pleins de bonté; je vais souvent chez eux
+le soir; on me permet de rester étendu sur un canapé et d'écouter les
+conversations sans y prendre trop de part. Il n'y vient jamais
+d'imbéciles; mais, quand cela arrive, il est convenu que je puis m'en
+aller sans rien dire. Je n'ai pas eu de rage de musique depuis
+longtemps; d'ailleurs, Th. Ritter joue en ce moment les cinq concertos
+de Beethoven avec un délicieux orchestre tous les quinze jours, et je
+vais écouter ces merveilles. Notre _Harold_ vient d'être encore donné
+avec grand succès à New-York... Qu'est-ce qui passe par la tête de ces
+Américains?
+
+Adieu; ne m'écrivez que six lignes pour ne pas vous fatiguer.
+
+
+
+
+CXV
+
+Paris, 18 août 1864.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je n'ai pas quitté Paris; mon fils est venu y passer quinze jours près
+de moi. J'étais absolument seul, ma belle-mère étant aux eaux de
+Luxeuil, et mes amis étant tous partis, qui pour la Suisse, qui pour
+l'Italie, etc., etc.
+
+J'allais vous écrire, quand votre lettre est arrivée. Ce qui a donné du
+prix à cette croix d'officier, c'est la lettre charmante par laquelle,
+contrairement à l'usage, le maréchal Vaillant me l'a annoncée. Deux
+jours après, il y a eu un grand dîner au ministère, où tout ce monde
+officiel, et le ministre surtout, m'ont fait mille prévenances. Ils
+avaient l'air de me dire: «Excusez-nous de vous avoir oublié.» Il y a,
+en effet, vingt-neuf ans que je fus nommé chevalier. Aussi Mérimée, en
+me serrant la main, m'a-t-il dit: «Voilà la preuve que je n'ai jamais
+été ministre.»
+
+Les félicitations me pleuvent, parce qu'on sait bien que je n'ai jamais
+rien demandé en ce genre. Mais c'est un miracle qu'on ait songé à un
+sauvage qui ne demandait rien.
+
+Je suis toujours malade, au moins de deux jours l'un. Pourtant il me
+semble souffrir moins depuis quelques jours. Oui, on m'a parlé
+dernièrement de reprendre _les Troyens_; mais cela est fort loin de me
+sourire, et je me suis hâté d'en prévenir madame Charton-Demeurs, afin
+qu'elle n'accepte pas les offres qu'on va lui faire. Ce Théâtre-Lyrique
+est impossible, et son directeur, qui se pose toujours en collaborateur,
+plus impossible encore.
+
+Vous ne me dites pas comment vous traitez votre névrose. Souffrez-vous
+raisonnablement ou déraisonnablement? avez-vous du luxe dans vos
+douleurs, ou seulement le nécessaire? Pauvre ami, nous pouvons bien dire
+tous les deux en parlant l'un de l'autre:
+
+ _Misero succurrere disco._
+
+Louis va repartir dans quelques heures; je retomberai dans mon isolement
+complet. J'ai un mal de tête fou. Rappelez-moi au souvenir de madame
+Ferrand et à celui de votre frère. Adieu, très cher ami; je vous
+embrasse de tout mon coeur.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Un coup, très facile à prévoir, de la Providence: Scudo, mon
+ennemi enragé de la _Revue des Deux Mondes_, est devenu _fou_.
+
+
+
+
+CXVI
+
+Paris, 28 octobre 1864.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+En revenant d'un voyage en Dauphiné, j'ai trouvé votre billet, qui m'a
+attristé. Vous avez eu de la peine à l'écrire. Pourtant votre jeune ami,
+M. Bernard, m'a dit que vous sortiez souvent, appuyé sur le bras de
+quelqu'un. Je ne sais que penser... Êtes-vous moins bien depuis peu?
+Quant à moi, qui m'étais trouvé mieux d'un séjour à la campagne chez mes
+nièces, j'ai été repris par mes douleurs névralgiques, qui me
+tourmentent régulièrement de huit heures du matin à trois heures de
+l'après-midi, et par un mal de gorge obstiné. Et puis l'ennui et les
+chagrins... J'en aurais long à vous écrire. Pourtant, d'autre part, il
+y a des satisfactions réelles; mon fils est maintenant capitaine; il
+commande le vaisseau _la Louisiane_, en ce moment en route pour le
+Mexique; ce pauvre garçon se résigne difficilement à ne me voir que
+pendant quelques jours, tous les quatre ou cinq mois; nous avons l'un
+pour l'autre une affection inexprimable.
+
+Quant au monde musical, il est arrivé maintenant à Paris à un degré de
+corruption dont vous ne pouvez guère vous faire une idée. Je m'en isole
+de plus en plus. On monte en ce moment _Béatrice et Bénédict_ à
+Stuttgard; peut-être irai-je en diriger les premières représentations.
+On veut aussi me faire aller à Saint-Pétersbourg au mois de mars; mais
+je ne m'y déciderai que si la somme offerte par les Russes vaut que
+j'affronte encore une fois leur terrible climat. Ce sera alors pour
+Louis que je m'y rendrai; car, pour moi, quelques mille francs de plus
+ne peuvent changer d'une façon sensible mon existence. Pourtant les
+voyages que j'aimerais tant à faire me seraient plus faciles; il en est
+un surtout que _vous connaissez_, que je ferais souvent; car il me
+semble bien dur de ne pas nous voir. J'ai été sur le point d'aller vous
+trouver à Couzieux pendant que j'étais près de Vienne à la campagne;
+puis des affaires m'ont obligé de me rendre à Grenoble, et, le moment
+de la réouverture du Conservatoire étant venu, j'ai dû rentrer à Paris,
+n'ayant point de congé. Auguste Berlioz, que j'ai rencontré à Grenoble,
+a dû vous donner de mes nouvelles.
+
+Je ne sais à quoi attribuer les flatteries dont m'entourent beaucoup de
+gens maintenant; on me fait des compliments à trouer des murailles, et
+j'ai toujours envie de dire aux flagorneurs: «Mais, monsieur (ou
+madame), vous oubliez donc que je ne suis plus critique et que je
+n'écris plus de feuilletons?....»
+
+La monotonie de mon existence a été un peu animée il y a trois jours.
+Madame Érard, madame Spontini et leur nièce m'avaient prié de leur lire,
+un matin où je serais libre, l'_Othello_ de Shakspeare. Nous avons pris
+rendez-vous; on a sévèrement interdit la porte du château de la Muette,
+qu'habitent ces dames; tous les bourgeois et crétins qui auraient pu
+nous troubler ont été consignés, et j'ai lu le chef-d'oeuvre d'un bout à
+l'autre, en me livrant comme si j'eusse été seul. Il n'y avait que six
+personnes pour auditoire, et toutes ont pleuré splendidement.
+
+Mon Dieu, quelle foudroyante révélation des abîmes du coeur humain! quel
+ange sublime que cette Désdemona! quel noble et malheureux homme que cet
+Othello! et quel affreux démon que cet Iago! Et dire que c'est une
+créature de notre espèce qui a écrit cela!
+
+Comme nous nous électriserions tous les deux, si nous pouvions lire
+ensemble ces sublimités de temps en temps!
+
+Il faut une longue étude pour se bien mettre au point de vue de
+l'auteur, pour bien comprendre et suivre les grands coups d'aile de son
+génie. Et les traducteurs sont de tels ânes! J'ai corrigé sur mon
+exemplaire je ne sais combien de bévues de M. Benjamin Laroche, et c'est
+encore celui-ci qui est resté le plus fidèle et le moins ignorant.
+
+Liszt est venu passer huit jours à Paris; nous avons dîné ensemble deux
+fois, et, toute conversation musicale ayant été prudemment écartée, nous
+avons passé quelques heures charmantes. Il est reparti pour Rome, où il
+joue de la _musique de l'avenir_ devant le pape, qui se demande ce que
+cela veut dire.
+
+Le succès de _Roland à Roncevaux_, à l'Opéra, dépasse (comme recette)
+tout ce qu'on a jamais vu. C'est une oeuvre de mauvais amateur, d'une
+platitude incroyable; l'auteur ne sait rien; aussi est-il épouvanté de
+sa chance. Mais la légende est admirable, et il a su en tirer parti.
+L'Empereur est allé l'entendre deux fois dans la même semaine; il a
+fait venir l'auteur[10] dans sa loge, il a donné le ton à la critique,
+le chauvinisme lui a fait l'application du nom de Charlemagne, et allez
+donc!
+
+_Commedianti!_ Shakspeare a bien raison: _The world is a theater_. Quel
+bonheur de n'avoir pas été obligé de rendre compte de cette chose!
+
+Vous savez que notre bon Scudo, mon insulteur de la _Revue des Deux
+Mondes_, est mort, mort fou furieux. Sa folie, à mon avis, était
+manifeste depuis plus de quinze ans.
+
+La mort a du bon, beaucoup de bon; il ne faut pas médire d'elle.
+
+Adieu, cher, très cher ami; puisque nous vivons encore, ne restons
+jamais bien longtemps sans nous dire ce que nous devenons.
+
+
+
+
+CXVII
+
+Paris, 10 novembre 1864.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Puisque mes lettres vous font plaisir, je ne vois pas pourquoi je me
+refuserais le bonheur de vous écrire. Que puis-je faire de mieux?
+Certainement rien. Je me sens toujours moins malheureux quand j'ai
+causé avec vous ou quand vous m'avez parlé. J'admire de plus en plus
+notre civilisation, avec ses postes, ses télégraphes, sa vapeur, son
+électricité, esclaves de la volonté humaine, qui permettent à la pensée
+d'être transmise si rapidement.
+
+On devrait bien découvrir aussi quelque moyen d'empêcher que cette
+pensée fût si triste en général. Le seul que nous connaissions jusqu'à
+présent, c'est d'être jeune, aimé, libre et amant des beautés de la
+nature et du grand art. Nous ne sommes plus, vous et moi, ni jeunes, ni
+aimés, ni libres, ni même bien portants; contentons-nous donc et
+réjouissons-nous de ce qui nous reste. Hippocrate a dit: «ars longa,»
+nous devons dire: «ars æterna,» et nous prosterner devant son éternité.
+
+Il est vrai que cette adoration de l'art nous rend cruellement exigeants
+et double pour nous le poids de la vie vulgaire, qui est, hélas! la vie
+réelle. Que faire? espérer? désespérer? se résigner? dormir? mourir?
+_Non so._ Que sais-je? Il n'y a que la foi qui sauve. Il n'y a que la
+foi qui perd. Le monde est un théâtre. Quel monde? La terre? le beau
+monde? Et les autres mondes, y a-t-il aussi là des comédiens? Les drames
+y sont-ils aussi douloureux ou aussi visibles que chez nous? Ces
+théâtres sont-ils aussi tard éclairés, et les spectateurs y ont-ils le
+temps de vieillir avant d'y voir clair?...
+
+Inévitables idées, roulis, tangage du coeur! misérable navire qui sait
+que la boussole elle-même l'égare pendant les tempêtes! _Sunt lacrymæ
+rerum._
+
+Croiriez-vous, mon cher Humbert, que j'ai la faiblesse de ne pouvoir
+prendre mon parti du passé? Je ne puis comprendre pourquoi je n'ai pas
+connu Virgile; il me semble que je le vois rêvant dans sa villa de
+Sicile; il dut être doux, accueillant, affable. Et Shakspeare, le grand
+indifférent, impassible comme le miroir qui réflète les objets. Il a dû
+pourtant avoir pour tout une pitié immense. Et Beethoven, méprisant et
+brutal, et néanmoins doué d'une sensibilité si profonde. Il me semble
+que je lui eusse tout pardonné, ses mépris et sa brutalité. Et Glück le
+superbe!...
+
+Envoyez-moi la marche d'_Alceste_ avec vos paroles; je trouverai le
+moyen de la faire graver, sans que cela vous coûte rien. On ne vous
+payera pas vos vers, mais on ne vous battra pas non plus pour les avoir
+faits.
+
+La semaine dernière, M. Blanche, le médecin de la maison de fous de
+Passy, avait réuni un nombreux auditoire de savants et d'artistes, pour
+fêter l'anniversaire de la première représentation des _Troyens_. J'ai
+été invité sans me douter de ce qu'on tramait. Gounod s'y trouvait,
+_Doli fabricator Epeus_; il a chanté avec sa faible voix, mais son
+profond sentiment, le duo «O nuit d'ivresse». Madame Barthe Banderali
+chantait Didon; puis Gounod a chanté seul la chanson d'Hylas. Une jeune
+dame a joué les airs de danse, et l'on m'a fait _dire_, sans musique, la
+scène de Didon: «Va, ma soeur, l'implorer,» et je vous assure que le
+passage virgilien a produit un grand effet:
+
+ Terque quaterque manu pectus percussa decorum
+ Flaventesque abscissa comas.
+
+Tout ce monde savait ma partition à peu près par coeur. Vous nous
+manquiez.
+
+Adieu, très cher ami.
+
+
+
+
+CXVIII
+
+12 décembre 1864.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je commençais à être un peu inquiet de vous; ce n'est rien: il ne s'agit
+que de douleurs nouvelles. Je vais faire graver votre hymne. Il y aura
+peut-être un peu de retard; les ouvriers graveurs et imprimeurs se sont
+mis en grève, et il faut que cette crise se passe. J'ai arrangé les
+paroles dans une mesure où vous les aviez laissées en blanc; mais il
+faut que vous changiez encore quelques mots; le premier, par exemple,
+est impossible; la syllabe muette _Je_ est choquante sur une aussi
+grosse note. Cela gâte tout à fait le début.
+
+Le premier vers du second couplet, au contraire, va très bien. Il
+faudrait l'imiter. Une autre invocation _ô_ ferait merveille. Et puis,
+tâchez de corriger _en ce jour_ et _dès ce jour_ dans le même couplet.
+
+Il y a encore une faute de prosodie aux deux parties qui disent:
+
+ Inef-fable ivresse.
+
+L'inverse irait mieux:
+
+ Ivres-se ineffable.
+
+Mais cela détruit le vers. Revoyez cela; il faut que vos paroles, dont
+le sentiment est si beau, se collent à la musique d'une façon
+irréprochable.
+
+Je viens de recevoir de Vienne une dépêche télégraphique du directeur de
+l'Académie de chant. Il m'apprend que, _hier_, pour fêter mon jour de
+naissance, 11 décembre, on a exécuté, au concert de sa société, le
+double choeur de _la Damnation de Faust_: «Villes entourées de murs et
+remparts.--_Jam nox stellata velamina pandit._» Le choeur a été bissé
+avec des acclamations immenses.
+
+N'est-ce pas une cordiale attention allemande?
+
+Adieu; renvoyez-moi vos corrections quand vous les aurez bien faites. Il
+faut que cela soit pur comme un diamant.
+
+A vous.
+
+ * * * * *
+
+P.-S.--On ne peut pas dire non plus _ve_-nez, (ni _de ne_) _pou_-voir,
+c'est énorme.
+
+Pourquoi ne mettez-vous pas votre nom sur le titre? Il faut l'y mettre.
+
+Je crois aussi qu'il est nécessaire de transposer le morceau _en fa_; il
+y a des mesures qui montent trop pour les soproni et les ténors; et cela
+doit se chanter sans le moindre effort.
+
+Que vous fait Jouvin? A-t-il écrit quelques nouvelles injures? C'est un
+parent des Gauthier de Grenoble, qui _fait_ dans _le Figaro_.
+
+Louis n'est pas encore revenu du Mexique. Il m'a écrit de la Martinique.
+Il a sauvé son navire au milieu d'une tempête qui a duré quatre jours et
+a tout brisé à son bord. En arrivant aux Antilles, il a été félicité
+par les autorités et nommé capitaine définitif.
+
+Adieu à vous et aux vôtres. Si cela vous fatigue trop d'écrire, priez
+votre frère de vous remplacer.
+
+
+
+
+CXIX
+
+Paris, 23 décembre 1864.
+
+
+ Cher ami,
+
+Vos paroles sont parfaites, et tout va fort bien. Je viens de parler à
+Brandus, qui consent volontiers à graver l'hymne et qui vous en donnera
+vingt exemplaires. Son imprimeur ne fait pas partie de la grève, et l'on
+pourra se mettre tout de suite à cette petite publication. Mon copiste
+transpose le morceau en _fa_, et je mettrai les paroles demain sous sa
+copie; après quoi, je talonnerai le graveur pour qu'il se hâte. Brandus,
+au moyen de sa _Gazette musicale_, pourra faire connaître et pousser la
+chose. Le titre sera comme vous le voulez.
+
+Je viens de vous envoyer un numéro de _la Nation_, où Gasperini a écrit
+deux colonnes sur l'affaire des _Troyens_ au Conservatoire.
+
+Je ne connaissais pas la lettre de Glück. Où diable l'avez-vous trouvée?
+
+Il en fut toujours ainsi partout. Beethoven a été bien plus insulté
+encore que Glück. Weber et Spontini ont eu le même honneur. M. de
+Flotow, auteur de _Martha_, n'a eu que des panégyristes. Ce plat opéra
+est joué dans toutes les langues, sur tous les théâtres du monde. Je
+suis allé l'autre jour entendre la ravissante petite Patti, qui jouait
+_Martha_; en sortant de là, il me semblait être couvert de puces comme
+quand on sort d'un pigeonnier; et j'ai fait dire à la merveilleuse
+enfant que je lui pardonnais de m'avoir fait entendre une telle
+platitude, mais que je ne pouvais faire davantage.
+
+Heureusement, il y a là dedans le délicieux air irlandais _The last rose
+of summer_, qu'elle chante avec une simplicité poétique qui suffirait
+presque, par son doux parfum, à désinfecter le reste de la partition.
+
+Je vais transmettre à Louis vos félicitations, et il y sera bien
+sensible; car il a lu de vos lettres, et il m'a, lui aussi, félicité
+d'avoir un ami tel que vous.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CXX
+
+25 janvier 1865.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+On vient de m'apporter la dernière épreuve de votre hymne. Il n'y a
+enfin plus de fautes. On va imprimer, et vous recevrez prochainement vos
+exemplaires.
+
+Dimanche dernier, notre ouverture des _Francs Juges_, exécutée au cirque
+Napoléon par le grand orchestre des concerts populaires, devant quatre
+mille personnes, a produit un effet gigantesque. Mes _deux siffleurs_
+ordinaires n'ont pas manqué de venir et de lancer leurs coups de sifflet
+après la troisième salve d'applaudissements, ce qui en a excité trois
+autres plus violentes que les premières, et un immense cri de _bis_. En
+sortant, on m'arrêtait sur le bouvleard, des dames se faisaient
+présenter à moi, des jeunes gens inconnus venaient me serrer la main.
+C'était curieux. C'est vous, mon cher ami, qui m'avez fait écrire cette
+ouverture, _il y a trente-sept ans_!
+
+C'est mon premier morceau de musique instrumentale.
+
+On vient de m'envoyer un journal américain contenant un très bel
+article sur l'exécution à New-York de l'ouverture du _Roi Lear_, soeur
+de la précédente. Quel malheur de ne pas vivre cent cinquante ans! comme
+on finirait par avoir raison de ces gredins de crétins!
+
+Que devenez-vous, cher ami, par ce temps infâme de brouillards, de
+neige, de pluie, de boue, de vent, de froidure, d'engelures?
+
+Mes amis, ou connaissances, tombent comme grêle. Nous avons trois
+mourants dans notre section à l'Institut. Mon ami Wallace se meurt;
+Félicien David de même; Scudo est mort; ce digne fou de Proudhon est
+mort. Qu'allons-nous devenir? Heureusement, Azevedo, Jouvin et Scholl
+nous restent!
+
+Adieu; je vous serre la main.
+
+
+
+
+CXXI
+
+8 février 1865.
+
+
+ Cher ami,
+
+On vous a envoyé, il y a huit jours, vingt-quatre exemplaires de votre
+hymne; je pense que vous les avez reçus.
+
+Je me lève; il est six heures de l'après-midi; j'ai pris hier des
+gouttes de laudanum; je suis tout abruti. Quelle vie! Je parie que vous
+êtes plus malade, vous aussi.
+
+Cependant je sortirai ce soir pour entendre le septuor de Beethoven. Je
+compte sur ce chef-d'oeuvre pour me réchauffer le sang. Ce sont mes
+virtuoses favoris qui l'exécuteront.
+
+Après-demain, devant un auditoire de cinq personnes, chez Massart, je
+lirai _Hamlet_. En aurai-je la force? Cela dure cinq heures. Il n'y a,
+sur les cinq auditeurs, que madame Massart qui ait une vague idée du
+chef-d'oeuvre. Les autres (qui m'ont prié avec instance de leur faire
+cette lecture) ne savent rien de rien.
+
+Cela me fait presque peur de voir des natures d'artistes subitement
+mises en présence de ce grand phénomène de génie. Cela me fait penser à
+des aveugles-nés à qui l'on donnerait subitement la vue. Je crois qu'ils
+comprendront, je les connais. Mais arriver à quarante-cinq et à
+cinquante ans sans connaître _Hamlet_! avoir vécu jusque-là dans une
+mine de houille! Shakspeare l'a dit: «La gloire est comme un cercle dans
+l'onde qui va toujours s'élargissant jusqu'à ce qu'il disparaisse tout à
+fait.»
+
+Bonjour, cher ami; je vous serre la main. La poste a la bonté de vous
+porter ce billet; je ne doute pas qu'elle n'ait aussi celle de me
+rapporter de vos nouvelles prochainement.
+
+ A vous.
+
+
+
+
+CXXII
+
+26 avril 1865.
+
+
+ Mon cher ami,
+
+Pardonnez-moi de vous avoir inquiété par mon silence; je suis si exténué
+et si abruti par mes douleurs, que, ayant écrit dernièrement à mon fils
+une lettre dans laquelle je lui parlais beaucoup _de_ vous, je me suis
+imaginé que j'avais parlé _à_ vous. Je croyais réellement vous avoir
+écrit. J'ai fait votre commission pour de Carné: j'ai porté moi-même le
+diplôme qui lui était destiné. Maintenant dites-moi s'il faut remercier
+quelqu'un, et qui il faut remercier, pour cette nomination à l'Institut
+d'Égypte; je ne sais rien.
+
+J'ai fait, il y a trois semaines, un petit voyage à Saint-Nazaire pour y
+voir mon fils, qui arrivait du Mexique et qui allait repartir. J'y ai
+passé trois jours au lit. Ce cher Louis est maintenant bien posé; c'est
+un officier de marine devant qui tremblent tous ses inférieurs et
+qu'estiment et louent hautement ses supérieurs. Notre affection
+mutuelle ne fait qu'augmenter.
+
+Il paraît que votre frère a été pour vous le sujet d'un chagrin bien
+vif; j'espère qu'il y a moins de peines pour vous maintenant dans cette
+affaire, qui m'est inconnue.
+
+Que puis-je vous dire de ce qui se cuit dans la taverne musicale de
+Paris? J'en suis sorti et n'y rentre presque jamais. J'ai entendu une
+répétition générale de _l'Africaine_ de Meyerbeer, de sept heures et
+demie à une heure et demie. Je ne crois pas y retourner jamais.
+
+Le célèbre violoniste allemand Joachim est venu passer ici dix jours; on
+l'a fait jouer presque tous les soirs dans divers salons. J'ai entendu
+ainsi, par lui et quelques autres dignes artistes, le trio de piano en
+_si b_, la sonate en _la_ et le quatuor en _mi_ mineur de Beethoven...
+c'est la musique des sphères étoilées... Vous pensez bien, et vous
+comprenez, qu'il est impossible, après avoir connu de tels miracles
+d'inspiration, d'endurer la musique commune, les productions patentées,
+les oeuvres recommandées par monsieur le maire ou le ministre de
+l'instruction publique.
+
+Si je puis, cet été, faire une petite excursion hors Paris, je passerai
+chez vous pour vous serrer la main. Je dois aller à Genève, à Vienne, à
+Grenoble; tout cela n'est pas bien loin de Couzieux. Je ferai mon
+possible, n'en doutez pas. Nous vivons encore tous les deux, il faut
+pourtant en profiter; c'est assez extraordinaire.
+
+Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+CXXIII
+
+8 mai 1865.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+J'ai vu M. Vervoite, et il m'a dit ce que je soupçonnais. La société
+qu'il dirige ne fait quelques recettes que grâce aux soins de quatre
+cents dames patronnesses qui placent les billets _quand le bénificiaire
+les intéresse_. Une institution de province qu'elles ne connaissent pas
+les laisserait indifférentes; on ne ferait pas un sou, et il y a huit
+cents francs de frais que vous seriez tenu d'assurer. C'est donc un
+rêve.
+
+Je vais écrire, un peu au hasard, au secrétaire de l'Institut d'Égypte,
+dont le nom est, selon l'usage, illisible. Quant à mon _Traité
+d'instrumentation_, il ne pourrait être d'aucun usage pour aider à la
+réorganisation des musiques militaires du sultan. Cet ouvrage a pour
+objet d'apprendre aux compositeurs à se servir des instruments, mais
+point aux exécutants à jouer de ces mêmes instruments. Autant vaudrait
+envoyer une partition ou un livre quelconque; d'ailleurs, j'aurais l'air
+de solliciter ainsi quelque cadeau.
+
+J'ai bien pris part, mon très cher ami, au malheur de votre frère, et je
+n'ose vous offrir de banales consolations.
+
+Mon fils doit être en ce moment au Mexique; il sera bien charmé, à son
+retour, de vos bonnes paroles pour lui. Adieu; je suis si malade que je
+puis à peine écrire.
+
+A vous toujours.
+
+
+
+
+CXXIV
+
+23 décembre 1865.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je vous écris quelques lignes seulement pour vous remercier de votre
+cordiale lettre. L'écho qui me répond des profondeurs de votre âme me
+rendrait bien heureux, si je pouvais encore l'être; mais je ne puis plus
+que souffrir de toutes façons. J'ai voulu ces jours-ci vous répondre, je
+ne l'ai pas pu, je souffrais trop. J'ai passé cinq jours couché, sans
+avoir une idée et appelant le sommeil qui ne venait pas. Aujourd'hui, je
+me sens un peu mieux. Je viens de me lever, et, avant d'aller à notre
+séance de l'Institut, je vous écris. Bonjour et merci de votre amitié et
+de votre indulgence, et de tout ce qui vous fait si intelligent, si
+sensible et si bon.
+
+En vérité, je ne puis plus écrire.
+
+Adieu, adieu.
+
+
+
+
+CXXV
+
+17 janvier 1866.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je vous écris ce soir; je suis seul là au coin de mon feu. Louis m'a
+averti ce matin de son arrivée en France et m'a parlé de vous. Il a lu
+quelques-unes de vos lettres, et il apprécie votre haute amitié pour son
+père. Mais, de plus, c'est que j'ai été violemment agité ce matin. On
+remonte _Armide_ au Théâtre-Lyrique, et le directeur m'a prié de
+présider à ces études, si peu faites pour son monde d'épiciers.
+
+Madame Charton-Demeurs, qui joue ce rôle écrasant d'Armide, vient
+maintenant, chaque jour, répéter avec M. Saint-Saëns, un grand pianiste,
+un grand musicien qui connaît son Glück presque comme moi. C'est quelque
+chose de curieux de voir cette pauvre femme patauger dans le sublime,
+et son intelligence s'éclairer peu à peu. Ce matin, à l'acte de la
+Haine, Saint-Saëns et moi, nous nous sommes serré la main... Nous
+étouffions. Jamais homme n'a trouvé des _accents_ pareils. Et dire que
+l'on blasphème ce chef-d'oeuvre partout en l'admirant autant qu'en
+l'attaquant; on l'éventre, on l'embourbe, on le vilipende, on l'insulte
+partout, les grands, les petits, les chanteurs, les directeurs, les
+_chefs d'orchestre_, les éditeurs... tous!
+
+ Oh! les misérables!
+ O ciel! quelle horrible menace!
+ Je frémis, tout mon sang se glace!
+ Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,
+ Et prends pitié d'un coeur qui s'abandonne à toi.
+
+Ceci est d'un autre monde. Que j'aurais voulu vous voir là!
+Croiriez-vous que, depuis qu'on m'a ainsi replongé dans la musique, mes
+douleurs ont peu à peu disparu? Je me lève maintenant chaque jour, comme
+tout le monde. Mais je vais en avoir de cruelles à endurer avec les
+autres acteurs, et surtout avec le chef d'orchestre. Ce sera pour le
+mois d'avril.
+
+Madame Fournier m'écrivait dernièrement qu'un monsieur qu'elle avait
+rencontré à Genève lui avait parlé avec une grande chaleur de nos
+_Troyens_...--Tant mieux. Mais il vaudrait mieux pour moi avoir fait
+une vilenie d'Offenbach.--Que vont dire d'_Armide_ ces crapauds de
+Parisiens?...
+
+Adieu.
+
+Pourquoi vous ai-je écrit cela? C'est une expansion que je n'ai pu
+contenir. Pardonnez-moi.
+
+
+
+
+CXXVI
+
+8 mars 1866.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je vous réponds ce matin seulement, parce que je voulais vous parler de
+ce qui s'est passé hier à un grand concert extraordinaire, donné avec
+les prix triplés, au cirque Napoléon, au bénéfice d'une société de
+bienfaisance, sous la direction de Pasdeloup.
+
+On y jouait pour la première fois le septuor des _Troyens_. Madame
+Charton chantait; il y avait cent cinquante choristes et le grand bel
+orchestre ordinaire. A l'exception de la marche de _Lohengrin_ de
+Wagner, tout le programme a été terriblement mal accueilli par le
+public.--L'ouverture du _Prophète_ de Meyerbeer a été sifflée à
+outrance; les sergents de ville sont intervenus pour expulser les
+siffleurs...
+
+Enfin est venu le septuor. Immenses applaudissements; cris de _bis_.
+Meilleure exécution la seconde fois. On m'aperçoit sur mon banc, où je
+m'étais hissé pour mes trois francs (on ne m'avait pas envoyé un seul
+billet); alors nouveaux cris, rappels; les chapeaux, les mouchoirs
+s'agitent: «Vive Berlioz! levez-vous, on veut vous voir!» Et moi de me
+cacher de mon mieux! A la sortie, on m'entoure sur le boulevard. Ce
+matin, je reçois des visites, et une charmante lettre de la fille de
+Legouvé.
+
+Liszt y était, je l'ai aperçu du haut de mon estrade; il arrive de Rome
+et ne connaissait rien des _Troyens_. Pourquoi n'étiez-vous pas là? Il y
+avait au moins trois mille personnes. Autrefois, cela m'eût donné une
+grande joie...
+
+C'était d'un effet grandiose, surtout le passage, avec ces bruits de la
+mer, que le piano ne peut pas rendre:
+
+ Et la mer endormie
+ Murmure en sommeillant les accords les plus doux.
+
+J'en ai été remué profondément. Mes voisins de l'amphithéâtre, qui ne me
+connaissaient pas, en apprenant que j'étais l'auteur de la chose, me
+serraient les mains et me disaient toute sorte de remerciements...
+curieux. Que n'étiez-vous là?... C'est triste, mais c'est beau!
+
+ _Regina gravi jamdudum saucia curâ._
+
+Après avoir répété dix fois _Armide_ avec madame Charton.
+
+
+
+
+CXXVII
+
+9 mars 1866.
+
+
+ Cher ami,
+
+J'ajoute quelques lignes à ce que je vous ai écrit hier.
+
+Une petite société d'amateurs vient de m'écrire une lettre collective,
+portant leurs diverses signatures, sur le succès d'avant-hier. Or cette
+lettre est une copie un peu modifiée de celle que j'écrivis à Spontini
+il y a vingt-deux ans, à propos d'une représentation de _Fernand
+Cortez_. Vous la trouverez dans mon volume des _Soirées de l'orchestre_.
+Ils ont seulement mis: «On a joué hier le _septuor des Troyens_ au
+Cirque,» au lieu de ce que je disais à Spontini.
+
+N'est-ce pas une idée charmante de m'appliquer, à vingt-deux ans de
+distance, ce que j'ai dit moi-même à Spontini? Cela m'a beaucoup
+touché.
+
+Adieu. A vous.
+
+ * * * * *
+
+_P.-S._--Vous trouverez ma lettre à Spontini à la page 185 des
+_Soirées_.
+
+
+
+
+CXXVIII
+
+16 mars 1866.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+On va vous envoyer aujourd'hui _les Soirées de l'orchestre_, que je me
+croyais sûr de vous avoir données. Dites-moi si vous avez les deux
+autres volumes: _les Grotesques de la musique_ et _A travers chants_.
+
+L'exécution du _septuor_ fait de plus en plus de bruit. Hier, on a donné
+à Saint-Eustache la messe de Liszt. Il y avait une foule immense. Mais,
+hélas! quelle négation de l'art!
+
+Adieu, mille amitiés. Je ne suis pas couché comme vous; pourtant je n'en
+vaux guère mieux.
+
+
+
+
+CXXIX
+
+22 mars 1866.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je suis bien aise que le volume des _Soirées_ n'ait pas mis quinze
+jours à vous parvenir, comme celui des _Mémoires_. Je vais vous envoyer
+_les Grotesques de la musique_ et _A travers chants_. Mais je ne puis
+rien écrire sur ces volumes, on ne les prendrait pas à la poste.
+
+La scène de la révolte de _Cortez_ n'est pas gravée isolément, pas plus
+que le choeur des _Danaïdes_. Quant au septuor, n'essayez pas, je vous
+en prie, de le faire chanter par vos jeunes gens. Ce serait affreux, un
+charivari complet, rien n'est plus certain. On ne peut, d'ailleurs, pas
+plus se passer du choeur que le choeur ne peut se passer du septuor.
+
+On va jouer au Conservatoire, le dimanche de Pâques, les trois morceaux
+de _la Fuite en Égypte_. En attendant, voilà mon nigaud de Pasdeloup qui
+annonce pour Dimanche prochain l'_ouverture_ de _la Fuite en Égypte_,
+c'est-à-dire la petite symphonie sur laquelle les Bergers sont censés
+arriver auprès de l'étable de Bethléem. Je viens de lui écrire pour le
+prier de n'en rien faire; mais je parie qu'il s'obstinera. Cela est
+absurde, le morceau ne peut se séparer du choeur suivant.
+
+J'ai vu du Boys; il se présente à l'Institut pour remplacer M. Béranger
+dans l'Académie des sciences morales.
+
+Nous avons enterré hier notre confrère Clapisson. On croit que c'est
+Gounod qui obtiendra sa succession.
+
+La longueur de votre lettre me fait espérer que vous allez un peu mieux.
+
+Adieu, mon cher ami; je vous serre la main.
+
+ Tout à vous.
+
+
+
+
+CXXX
+
+10 novembre 1866.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Je devrais être à Vienne; mais une dépêche m'a prévenu l'autre jour que
+le concert que je dois diriger était forcément remis au 16 décembre; je
+ne partirai donc que le 5 du mois prochain. Je suppose que _la Damnation
+de Faust_ n'est pas assez étudiée à leur gré, et qu'ils ne veulent me la
+présenter qu'à peu près sue. C'est pour moi une vraie joie d'aller
+entendre cette partition, que je n'ai plus entendue en entier depuis
+Dresde, il y a douze ans.
+
+Votre petite lettre, ce matin, est tombée au milieu d'une de mes crises
+de douleurs que rien ne peut conjurer. Je vous écris donc de mon lit, en
+m'interrompant pour me frotter la poitrine et le ventre. Je vous
+remercie pourtant; vos lignes me font toujours tant de bien, que le
+remède eût été bon en tout autre moment.
+
+Les études d'_Alceste_ m'avaient un peu remonté. Jamais le chef-d'oeuvre
+ne m'avait paru si grandement beau, et jamais, sans doute, Glück ne
+s'est entendu aussi dignement exécuté. Il y a toute une génération qui
+entend cette merveille pour la première fois et qui se prosterne avec
+amour devant l'inspiration du maître. J'avais, l'autre jour, auprès de
+moi dans la salle, une dame qui pleurait avec explosion et attirait sur
+elle l'attention du public. J'ai reçu une foule de lettres de
+remerciements pour mes soins donnés à la partition de Glück. Perrin veut
+maintenant remonter _Armide_. Ingres n'est pas le seul de nos confrères
+de l'Institut qui viennent habituellement aux représentations
+d'_Alceste_; la plupart des peintres et des statuaires ont le sentiment
+de l'antique, le sentiment du beau que la douleur ne déforme pas.
+
+La reine de Thessalie est encore une Niobé. Et pourtant, dans son air
+final du second acte:
+
+ Ah! malgré moi mon faible coeur partage,
+
+l'expression est portée à un tel degré, que cela donne une sorte de
+vertige.
+
+Je vais vous envoyer la petite partition (nouvelle); vous pourrez
+aisément la lire, et cela vous fera passer quelques bons moments.
+
+ Adieu; je n'en puis plus!
+
+
+
+
+CXXXI
+
+30 décembre 1866.
+
+
+ Cher ami,
+
+Me voilà de retour de Vienne, et je vous écris trois lignes pour vous en
+informer. Je ne sais si _l'Union_ vous a parlé du succès furieux de _la
+Damnation de Faust_ en Autriche. En tout cas, sachez que c'est le plus
+grand que j'aie obtenu de ma vie. Il y avait trois mille auditeurs dans
+cette immense salle des Redoutes, quatre cents exécutants.
+L'enthousiasme a dépassé ce que je connaissais en ce genre. Le
+lendemain, ma chambre a été remplie de fleurs, de couronnes, de
+visiteurs, d'embrasseurs. Le soir, on m'a donné une fête, avec force
+discours en français et en allemand. Celui du prince Czartoriski surtout
+a fait sensation. J'ai été bien malade néanmoins; mais j'avais un
+incomparable chef d'orchestre, qui conduisait certaines répétitions
+quand je n'en pouvais plus.
+
+Je vous envoie un fragment de journal français qui me tombe sous la
+main.
+
+Adieu; si je vous savais plus content et mieux portant, je serais très
+heureux pour le quart d'heure.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+CXXXII
+
+Paris, 11 janvier 1867.
+
+
+ Cher ami,
+
+Il est minuit; je vous écris de mon lit, comme toujours, et ma lettre
+vous arrivera dans votre lit, comme à l'ordinaire. Votre dernier billet
+m'a fait mal; j'ai vu vos souffrances dans son laconisme...--Je voulais
+vous répondre tout de suite, et d'intolérables douleurs, des sommeils de
+vingt heures, des bêtises médicales, des frictions de chloroforme, des
+boissons au laudanum, inutiles, fécondes en rêves fatigants, m'en ont
+empêché. Je vois bien maintenant quelle peine nous aurons à nous serrer
+la main. Vous ne pouvez pas bouger, et le moindre déplacement, du moins
+pendant les trois quarts et demi de l'année, me tue. Je n'ai pas d'idée
+de votre pays de Couzieux, de votre _home_ (comme disent les Anglais),
+de votre existence, de votre entourage; je ne _vous vois_ pas. Cela
+redouble ma tristesse à votre sujet...--Que faire?...--Ce voyage de
+Vienne m'a exterminé; le succès, la joie de tous ces enthousiasmes,
+cette immense exécution, etc., n'ont pu me garantir. Le froid de nos
+affreux climats m'est fatal. Mon cher Louis m'écrivait avant-hier et me
+parlait de ses promenades matinales à cheval dans les forêts de la
+Martinique, me décrivant cette végétation tropicale, le soleil, ce vrai
+soleil.... Voilà probablement ce qu'il nous faudrait à tous les deux, à
+vous et à moi. Qu'importe à la grande nature que nous mourions loin
+d'elle et sans connaître ses sublimes beautés!... Cher ami!--quel sot
+bruit de voitures secoue le silence de la nuit!--Paris humide, froid et
+boueux! Paris parisien!--voilà que tout se tait...--il dort du sommeil
+de l'injuste!...--Allons! l'insomnie _sans phrases_, comme disait un
+brigands de la première révolution.
+
+Je vous enverrai _Alceste_ dès que je pourrai sortir. Je n'ai pas
+compris votre question au sujet de la petite partition de _la Damnation
+de Faust_. Que voulez-vous dire en me demandant s'_il y en a une autre
+que la première_? quelle première? Le titre est celui-ci: _Légende
+dramatique_, en quatre actes. L'avez-vous?
+
+Dites-moi aussi si vous avez la grande partition de ma _Messe des
+morts_. Si j'étais menacé de voir brûler mon oeuvre entière, moins une
+partition, c'est pour la _Messe des morts_ que je demanderais grâce. On
+en fait en ce moment une nouvelle édition à Milan; si vous ne l'avez
+pas, je pourrai, je pense, dans six ou sept semaines vous l'envoyer.
+
+N'oubliez aucune de mes questions, et répondez-moi dès que vous aurez un
+peu de force; hélas! ce n'est pas le loisir qui vous manque.
+
+Adieu, cher ami; je vais veiller en songeant à vous, car _non suadent
+cadentia sidera somnos_.
+
+
+
+
+CXXXIII
+
+Paris, 2 février 1867.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Vous m'avez écrit deux charmantes pages; une demi-page suffisait pour
+m'annoncer que vous aviez reçu les deux partitions. Vous avez bien plus
+de courage que moi. Tant mieux! cela me prouve que vous n'êtes pas aussi
+malade; du moins, j'ai la vanité de croire cela. Je souffre toujours
+beaucoup. Je veux vous écrire, et je ne puis pas.
+
+Adieu; je vous ai au moins dit bonjour.
+
+
+
+
+CXXXIV
+
+11 juin 1867.
+
+
+ Cher ami,
+
+Je vous remercie de votre lettre; elle m'a fait grand bien. Oui, je suis
+à Paris, mais toujours si malade que j'ai à peine en ce moment la force
+de vous écrire. Je suis malade de toutes manières; l'inquiétude me
+tourmente. Louis est toujours dans les parages du Mexique, et je n'ai
+pas de ses nouvelles depuis longtemps; et je crains tout de ces brigands
+de Mexicains.
+
+L'Exposition a fait de Paris un enfer. Je ne l'ai pas encore visitée. Je
+puis à peine marcher, et maintenant il est très difficile d'avoir des
+voitures. Hier, il y avait grande fête à la cour; j'étais invité; mais,
+au moment de m'y rendre, je ne me suis pas senti la force de m'habiller.
+
+Je vois bien que vous n'êtes pas plus vaillant que moi, et je vous
+remercie mille fois d'avoir la bonté de me donner de temps en temps de
+vos nouvelles...
+
+Je vous écrivais ces quelques lignes au Conservatoire, où devait se
+réunir le jury dont je fais partie pour le concours de composition
+musicale de l'Exposition. On m'a interrompu pour entrer en séance et
+donner le prix. On avait entendu les jours précédents cent quatre
+cantates, et j'ai eu le plaisir de voir couronner (à l'unanimité) celle
+de mon jeune ami _Camille Saint-Saëns_, l'un des plus grands musiciens
+de notre époque. Vous n'avez pas lu les nombreux journaux qui ont parlé
+de ma partition de _Roméo et Juliette_ à propos de l'opéra de Gounod, et
+cela d'une façon peu agréable pour lui. C'est un succès dont je ne me
+suis pas mêlé et qui ne m'a pas peu étonné.
+
+J'ai été sollicité vivement, il y a quelques jours, par des Américains
+d'aller à New-York, où je suis, disent-ils, populaire. On y a joué cinq
+fois, l'an dernier, notre symphonie d'_Harold en Italie_ avec un succès
+qui est allé croissant et des applaudissements _viennois_.
+
+Je suis tout ému de notre séance du jury! Comme Saint-Saëns va être
+heureux! j'ai couru chez lui lui annoncer la chose, il était sorti avec
+sa mère. C'est un maître pianiste foudroyant. Enfin! voilà donc une
+chose de bon sens faite dans notre monde musical. Cela m'a donné de la
+force; je ne vous aurais pas écrit si longuement, sans cette joie.
+
+ Adieu, cher ami. Je vous serre la main.
+
+
+
+
+CXXXV
+
+30 juin 1867.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Une douleur terrible vient de me frapper; mon pauvre fils, capitaine
+d'un grand navire à trente-trois ans, vient de mourir à la Havane.
+
+
+
+
+CXXXVI
+
+Lundi, 15 juillet 1867.
+
+
+ Cher incomparable ami,
+
+Je vous écris quelques mots comme vous le désirez; mais c'est bien mal à
+moi de vous attrister. Je souffre tant de la recrudescence de ma
+névralgie intestinale, qu'il n'y a presque plus moyen de rester vivant.
+Je n'ai qu'à peine l'intelligence nécessaire pour m'occuper des affaires
+de mon pauvre Louis, dont les agents de la Compagnie Transatlantique
+m'entretiennent. Un de ses amis, heureusement, m'aide dans tout cela.
+Merci de votre lettre, qui m'a fait du bien ce matin. Les douleurs
+absorbent tout; vous me pardonnerez; je sens bien que je suis stupide.
+Je ne songe qu'à dormir.
+
+Adieu, adieu.
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+Paris, dimanche 28 juillet 1867.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Aussitôt votre lettre reçue, je me suis levé et j'ai couru chez le
+célèbre avocat Nogent Saint-Laurent, pour qui l'empereur a autant
+d'affection que d'estime et sur l'amitié duquel je puis compter.
+Heureusement, il n'est pas encore parti pour Orange, ainsi que je le
+craignais. Si quelqu'un peut faire réussir votre affaire, c'est lui. Je
+ne doute pas de sa bonne volonté. S'il lui faut un aide encore, je lui
+enverrai M. Domergue, qu'il connaît autant qu'il me connaît moi-même et
+qui, en sa qualité de secrétaire du ministre de l'intérieur, se mettra
+en quatre pour obtenir la chose. Nogent m'écrira demain. Adieu; je vous
+tiendrai au courant.
+
+Votre tout dévoué.
+
+
+
+
+CXXXVIII
+
+Vendredi, 1 août 1867.
+
+
+ Mon cher Ferrand,
+
+Je reçois votre lettre, qui ne me parle pas de celle que je vous ai
+écrite, _contenant_ la lettre de Nogent. Cela m'inquiète; vous ne
+l'avez donc pas reçue? Il demandait tout de suite l'indication _du lieu_
+où votre jeune homme allait fixer sa résidence, pour lui épargner la
+police. Dites-moi vite si vous avez envoyé cette indication à Nogent,
+dont je vous donnais l'adresse.
+
+ A vous. Je suis obligé de me coucher.
+
+ * * * * *
+
+Je dînerai lundi avec Nogent et avec Domergue.
+
+
+
+
+CXXXIX
+
+Dimanche, deux heures, 4 août 1867.
+
+
+Je ne comprends rien à votre silence. Je vous ai écrit deux fois, mardi
+et jeudi, pour vous renvoyer votre lettre à l'empereur, vous adresser
+celle de Nogent, et vous demander ce qu'il demandait, la _désignation du
+lieu_ où votre protégé allait fixer sa résidence; cela est nécessaire,
+dit Nogent, pour pouvoir le soustraire à la surveillance de la police.
+Ne recevant point de réponse à cette triple lettre, je vous en ai écrit
+une seconde; vous n'avez pas non plus répondu à celle-là. Maintenant il
+n'y a pas un instant à perdre; envoyez votre indication à M. Nogent
+Saint-Laurent, député, 6, rue de Verneuil. Si vous ne pouvez pas écrire,
+madame Ferrand le peut.
+
+Je verrai demain Nogent et Domergue. Je devais partir le soir pour
+Néris, où l'on m'envoie impérieusementprendre les eaux; mais j'attendrai
+encore votre réponse jusqu'à mercredi.
+
+Adieu; je suis d'une extrême inquiétude, et je reste au lit.
+
+ Tout à vous.
+
+
+
+
+CXL
+
+8 octobre 1867.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Quand je souffre trop (et on souffre toujours trop), j'ai des
+distractions incroyables; vous êtes comme moi. Vous m'avez écrit le 27
+septembre; je viens seulement, ce matin, de recevoir votre lettre, parce
+que vous l'avez adressée _rue des Colonnes, à Lyon_. Où diable
+aviez-vous la tête? Heureusement, l'administration de la poste n'est pas
+dépourvue d'intelligence; elle a su me trouver rue de Calais, à Paris.
+J'étais très inquiet de ne pas recevoir une ligne de vous, j'allais vous
+écrire aujourd'hui. Vous avez mal lu la lettre de M. Domergue; il ne dit
+pas _ce maudit garçon_ mais bien _ce malheureux jeune homme_; c'est très
+différent. Enfin, l'affaire est finie, et il faut espérer qu'il ne sera
+plus question maintenant de scie, ni de pipe ni de soufflets.
+
+Je suis sur le point de faire un vrai coup de tête. Madame la
+grande-duchesse Hélène de Russie était dernièrement à Paris; elle m'a
+tant enguirlandé elle-même et par ses officiers, que j'ai fini par
+accepter ses propositions. Elle m'a demandé de venir à Saint-Pétersbourg
+le mois prochain pour y diriger six concerts du Conservatoire, dont l'un
+serait composé exclusivement de ma musique. Après avoir consulté
+plusieurs de mes amis, j'ai accepté, et j'ai signé un engagement. La
+gracieuse Altesse me paye mon voyage, aller et retour, me loge chez elle
+au palais Michel, me donne une de ses voitures et quinze mille francs.
+Je ne gagne rien à Paris. J'ai de la peine à joindre les deux bouts de
+ma dépense annuelle, et je me suis laissé aller à acquérir un peu
+d'aisance momentanée, malgré mes douleurs continuelles. Peut-être ces
+occupations musicales me feront-elles du bien au lieu de m'achever.
+
+J'ai refusé, en revanche, et avec obstination, les instances d'un
+entrepreneur américain qui est venu m'offrir cent mille francs pour
+aller passer six mois à New-York. Alors ce brave homme, de colère, a
+fait faire ici mon buste en bronze et plus grand que nature, pour le
+placer dans une salle qu'il vient de faire construire en Amérique. Vous
+voyez que tout vient quand on a pu attendre et qu'on n'est à peu près
+plus bon à rien.
+
+Adieu, cher excellent ami; je vous écrirai encore avant mon départ.
+Saluez pour moi madame Ferrand.
+
+Votre tout dévoué.
+
+
+
+
+CXLI
+
+22 octobre 1867.
+
+
+ Mon cher Humbert,
+
+Voici la lettre que vous me redemandez; je ne vous écris qu'un mot; j'ai
+pris du laudanum cette nuit, et je n'ai pas eu le temps de dormir à mon
+aise; il m'a fallu me lever ce matin pour des courses forcées.
+
+Donc je vais me recoucher.
+
+Adieu, mille amitiés.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Pages.
+
+PRÉFACE I
+
+AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR XV
+
+
+1825
+
+I. 10 juin La Côte-Saint-André 1
+
+
+1827
+
+II. 29 novembre Paris 4
+
+
+1828
+
+III. Vendredi, 6 juin Paris 10
+
+IV. 28 juin 15
+
+V. 28 juin 19
+
+VI. Dimanche mat. 21
+
+VII. 29 août Paris 22
+
+VIII. Lundi, 16 sept. Grenoble 23
+
+IX. 11 novembre Paris 25
+
+X. Fin de 1828 27
+
+
+1829
+
+XI. 2 février Paris 28
+
+XII. 18 février 32
+
+XIII. 9 avril Paris 34
+
+XIV. 3 juin Paris 36
+
+XV. 15 juin 41
+
+XVI. 15 juillet 43
+
+XVII. 21 août 44
+
+XVIII. 3 octobre 50
+
+XIX. Vendr. soir, 30 52
+
+XX. 6 novembre Paris 54
+
+XXI. 4 décembre Paris 56
+
+XXII. 27 décembre Paris 57
+
+
+1830
+
+XXIII. 2 janvier Paris 59
+
+XXIV. 6 février Paris 63
+
+XXV. 16 avril Paris 65
+
+XXVI. 13 mai Paris 69
+
+XXVII. 24 juillet Paris 73
+
+XXVIII. 23 août Paris 76
+
+XXIX. Octobre 78
+
+XXX. 19 novembre 82
+
+XXXI. 7 décembre 84
+
+XXXII. 12 décembre 84
+
+
+1831
+
+XXXIII. 6 janvier La Côte-Saint-André 86
+
+XXXIV. 17 janvier Grenoble 87
+
+XXXV. Jeudi, 9 février Lyon 88
+
+XXXVI. 12 avril Florence 89
+
+XXXVII. 10 ou 11 mai Nice 98
+
+XXXVIII. 3 juillet Rome 100
+
+XXXIX. 8 décembre Académie de France. Rome 105
+
+
+1832
+
+XL. 9 h. soir, 8 janv. Rome 106
+
+XLI. 17 février Rome 111
+
+XLII. 26 mars Rome 112
+
+XLIII. 25 mai Turin 115
+
+XLIV. Samedi, juin La Côte 118
+
+XLV. Vendr., 22 juin La Côte 118
+
+XLVI. 13 juillet Grenoble 119
+
+XLVII. 10 octobre La Côte 121
+
+XLVIII. 3 novembre Lyon 122
+
+
+1833
+
+XLIX. 2 mars Paris 124
+
+L. 12 juin Paris 127
+
+LI. 1er août Paris 129
+
+LII. 30 août Paris 132
+
+LIII. Mardi, 3 sept. 135
+
+LIV. 11 octobre Vincennes 136
+
+LV. 25 octobre Paris 138
+
+
+1834
+
+LVI. 19 mars 141
+
+LVII. 15 ou 16 mai Montmartre 143
+
+LVIII. 31 août Montmartre 148
+
+LIX. Dim., 30 nov. 154
+
+
+1835
+
+LX. 10 janvier Paris 156
+
+LXI. Avril ou mai 159
+
+LXII. 2 octobre Montmartre 163
+
+LXIII. 16 décembre Montmartre 166
+
+
+1836
+
+LXIV. 23 janvier 169
+
+LXV. 15 avril 170
+
+1837
+
+LXVI. 11 avril 175
+
+LXVII. 17 décembre 178
+
+
+1838
+
+LXVIII. 20 septembre Paris 181
+
+LXIX. Septembre 183
+
+
+1839
+
+LXX. 22 août 184
+
+
+1840
+
+LXXI. Vendr., 31 janv. Londres 187
+
+
+1841
+
+LXXII. 3 octobre 191
+
+
+1847
+
+LXXIII. Jeudi, 10 sept. La Côte-Saint-André 195
+
+LXXIV. 1er novembre 196
+
+
+1850
+
+LXXV. 8 juillet 197
+
+LXXVI. 28 août 200
+
+
+1853
+
+LXXVII. 13 novembre Hanovre 201
+
+
+1854
+
+LXXVIII. Samedi, octobre 204
+
+1855
+
+LXXIX. 2 janvier 205
+
+
+1858
+
+LXXX. 3 novembre Paris 206
+
+LXXXI. 8 novembre Paris 209
+
+LXXXII. 19 novembre Paris 212
+
+LXXXIII. 26 novembre 215
+
+
+1859
+
+LXXXIV. 28 avril Paris 218
+
+
+1860
+
+LXXXV. 29 novembre 223
+
+
+1861
+
+LXXXVI. Dim., 6 juillet 225
+
+LXXXVII. 14 juillet 229
+
+LXXXVIII. 27 juillet 231
+
+LXXXIX. Vendredi, août 232
+
+
+1862
+
+XC. 8 février 233
+
+XCI. 30 juin Paris 234
+
+XCII. 21 août Paris 235
+
+XCIII. 26 août Paris 237
+
+
+1863
+
+XCIV. Dimanche, 22 fév. 239
+
+XCV. 3 mars 241
+
+XCVI. 30 mars 243
+
+XCVII. 11 avril Weimar 245
+
+XCVIII. 9 mai Paris 247
+
+XCIX. 4 juin Paris 250
+
+C. 27 juin Paris 251
+
+CI. 8 juillet 253
+
+CII. 24 juillet Paris 255
+
+CIII. Mardi, 28 juillet 256
+
+CIV. Dimanche, oct. 258
+
+CV. Jeudi, 5 nov. 258
+
+CVI. 10 novembre 259
+
+CVII. Jeudi, 26 nov. 260
+
+CVIII. 14 décembre 261
+
+
+1864
+
+CIX. 8 janvier 262
+
+CX. 12 janvier 263
+
+CXI. Jeudi, 12 janv. 265
+
+CXII. 17 janvier 266
+
+CXIII. 12 avril 267
+
+CXIV. 4 mai Paris 268
+
+CXV. 18 août Paris 270
+
+CXVI. 18 octobre Paris 272
+
+CXVII. 10 novembre Paris 276
+
+CXVIII. 12 décembre 279
+
+CXIX. 23 décembre Paris 282
+
+
+1865
+
+CXX. 25 janvier 284
+
+CXXI. 8 février 285
+
+CXXII. 26 avril 287
+
+CXXIII. 8 mai 289
+
+CXXIV. 23 décembre 290
+
+
+1866
+
+CXXV. 17 janvier 291
+
+CXXVI. 8 mars 293
+
+CXXVII. 9 mars 295
+
+CXXVIII. 16 mars 296
+
+CXXIX. 22 mars 296
+
+CXXX. 10 novembre 298
+
+CXXXI. 30 décembre 300
+
+
+1867
+
+CXXXII. 11 janvier Paris 301
+
+CXXXIII. 2 février Paris 303
+
+CXXXIV. 11 juin 304
+
+CXXXV. 30 juin 306
+
+CXXXVI. Lundi, 15 juillet 306
+
+CXXXVII. 28 juillet Paris 307
+
+CXXXVIII. Vendr., 1er août 307
+
+CXXXIX. Dimanche, 4 août 308
+
+CXL. 8 octobre 309
+
+CXLI. 22 octobre 311
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Berlioz avait alors vingt-deux ans. Il se trouvait à cette époque
+critique de la vie de l'artiste et de l'écrivain où, la vocation
+l'emportant sur des aspirations mal définies, l'avenir se décide sans
+retour. Il venait de faire exécuter à Saint-Roch une messe à grand
+orchestre, qui ne lui rapportait rien, mais qui redoublait sa résolution
+de se consacrer uniquement à la musique. Par contre, il échouait au
+concours pour le prix de Rome, ce qui déterminait sa famille à lui
+supprimer sa modique pension d'étudiant en médecine. Avec la joie
+d'affirmer son talent et l'orgueil d'attirer pour la première fois sur
+son nom l'attention du public et de la presse, commençaient les embarras
+qui, jusqu'à son dernier jour, ont pesé sur sa vie. Il s'était rendu en
+toute hâte à la Côte-Saint-André, sa ville natale, pour conjurer l'orage
+qui le menaçait après son échec de l'Institut.
+
+[2] Auguste Berlioz.
+
+[3] _Le Correspondant._
+
+[4] _Le Correspondant._
+
+[5] Célèbre, depuis, comme pianiste, sous le nom de Marie Pleyel.
+
+[6] Allusion à l'insurrection de Lyon du mois d'avril 1834.
+
+[7] C'est Léon de Wailly qui est désigné dans la collaboration avec
+Auguste Barbier.
+
+[8] _L'Enfance du Christ._
+
+[9] Mademoiselle Dubois.
+
+[10] M. Mermet est fils d'un général du premier empire.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres intimes, by Hector Berlioz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES INTIMES ***
+
+***** This file should be named 38150-8.txt or 38150-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg eBook of Lettres Intimes, par Hector Berlioz.
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+The Project Gutenberg EBook of Lettres intimes, by Hector Berlioz
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+Title: Lettres intimes
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+Author: Hector Berlioz
+
+Release Date: November 27, 2011 [EBook #38150]
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+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES INTIMES ***
+
+
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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+
+<hr class="full" />
+
+<p class="c">LETTRES INTIMES</p>
+
+<p>
+<br />&nbsp;
+<br />
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="2" align="center">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</td></tr>
+<tr><td colspan="2"align="center">OUVRAGES</td></tr>
+<tr><td colspan="2"align="center">DE</td></tr>
+<tr><td colspan="2"align="center">HECTOR BERLIOZ</td></tr>
+<tr><td colspan="2"align="center">FORMAT GRAND IN-18</td></tr>
+<tr><td align="left"><span class="smcap">A travers chants</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left"><span class="smcap">Correspondance inédite</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left"><span class="smcap">Les Grotesques de la musique</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left"><span class="smcap">Les Soirées de l'orchestre</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left"><span class="smcap">Mémoires</span>, comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne,<br />
+en Russie et en Angleterre, 1803-1865</td><td valign="bottom" align="left">2 vol.</td></tr>
+<tr><td colspan="2"align="center"><span class="smcap">Coulommiers</span>.&mdash;Typ. <span class="smcap">Paul</span> BRODARD.</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />&nbsp;
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">HECTOR BERLIOZ</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h1>LETTRES INTIMES</h1>
+
+<p class="c">AVEC UNE PRÉFACE<br />
+<br />
+PAR<br />
+<br />
+CHARLES GOUNOD<br />
+<br /><br />
+<img src="images/colophon.png" width="150" height="98" alt="" title="" />
+<br /><br /><br />
+PARIS<br />
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br />
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br />
+3, RUE AUBER, 3<br />
+&mdash;<br />
+1882<br />
+<small>Droits de reproduction et de traduction réservés</small></p>
+
+<table border="2" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""
+style="margin-top:5%;">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PREFACE</h2>
+
+<p>Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité
+particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que
+les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les
+particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son
+tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui
+mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui payent
+de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de
+l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route
+qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier
+d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche
+du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la
+révolution:</p>
+
+<p class="c">J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine!</p>
+
+<p>Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce
+douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde
+responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et,
+fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que
+la foule (ce <i>profanum vulgus</i> que le poète Horace avait en exécration)
+se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse de
+personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti aux
+habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas dit
+(lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que
+tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre
+temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La
+voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...</p>
+
+<p>En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre,
+fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire
+nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de
+l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du
+savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux
+planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que
+trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que
+trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la
+foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les
+Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à
+<i>juger</i> et à <i>se déjuger</i>, à condamner tour à tour ses engouements et
+ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction
+flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature
+infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie,
+<i>d'abord</i>, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui
+n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine,
+mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie
+que pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge
+définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités
+successives: les majorités sont des «conservatoires de <i>statu quo</i>»; je
+ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans
+le mécanisme général des choses; elles retiennent le char, mais enfin
+elles ne le font pas avancer; elles sont des freins,&mdash;quand elles ne
+sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent,
+qu'une question de mode; il prouve que l'&oelig;uvre est au niveau de son
+temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu
+de s'en montrer si fier.</p>
+
+<p>Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni
+transactions: il appartenait à la race des «Alceste»; naturellement, il
+eut contre lui la race des «Oronte;»&mdash;et Dieu sait si les Oronte sont
+nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je?
+Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à
+l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des
+épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et
+incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours
+est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient,
+jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la
+jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble,
+généreuse et loyale nature.</p>
+
+<p>Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand
+prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de
+celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il
+concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de
+vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles
+de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le
+prix avec sa cantate de <i>Sardanapale</i>, il fit exécuter une &oelig;uvre qui
+montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le
+rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa <i>Symphonie
+fantastique</i> (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable
+événement musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la
+violente opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque
+discutée cependant que puisse être une semblable composition, elle
+révèle, dans le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention
+absolument supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve
+dans toutes ses &oelig;uvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une
+foule considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus
+jusqu'à lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens:
+il a révolutionné le domaine de l'instrumentation et, sous ce rapport du
+moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des
+triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été
+contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction
+personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie
+ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il
+n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua «le
+public», ce <i>tout le monde</i> qui donne au succès le caractère de la
+<i>popularité</i>: Berlioz est mort des retards de la popularité. <i>Les
+Troyens</i>, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source
+de tant de chagrins, <i>les Troyens</i> l'ont achevé: on peut dire de lui,
+comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de
+Troie.</p>
+
+<p>Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à
+l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire;
+comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité
+nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et
+les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des
+souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des
+défauts.</p>
+
+<p>Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à
+plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et,
+s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie
+ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.</p>
+
+<p>Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait
+quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à
+l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au
+Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de
+l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et
+ses &oelig;uvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des
+concerts du Conservatoire. A peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma
+leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de
+la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange,
+passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si
+colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la
+symphonie <i>Roméo et Juliette</i>, alors inédite et que Berlioz allait faire
+exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement
+frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus
+et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma
+mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste
+symbole!»</p>
+
+<p>A quelques jours de là, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano,
+je lui fis entendre ladite phrase entière.</p>
+
+<p>Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:</p>
+
+<p>&mdash;Où diable avez-vous pris cela? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;A l'une de vos répétitions, lui répondis-je.</p>
+
+<p>Il n'en pouvait croire ses oreilles.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative
+de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard
+Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes
+conceptions de ce grand artiste: la <i>Symphonie fantastique</i>, la
+symphonie <i>Roméo et Juliette</i>, la symphonie <i>Harold, l'Enfance du
+Christ</i>, trois ou quatre grandes ouvertures, le <i>Requiem</i>, et surtout
+cette magnifique <i>Damnation de Faust</i> qui a excité depuis deux ans de
+véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de
+Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses
+pourtant restent encore à explorer! Le <i>Te Deum</i>, par exemple, d'une
+conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra,
+<i>Beatrix et Bénédict</i>, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le
+mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de
+revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances
+de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait
+intelligent d'en profiter.</p>
+
+<p>Les lettres qu'on va lire ont un double attrait: elles sont toutes
+inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui
+est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y
+rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur
+talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications
+irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz
+eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la
+désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une
+intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne
+que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et
+auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne
+honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa <i>Messe
+solennelle</i>, &oelig;uvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses
+observations.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est
+seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y
+montre pour ainsi dire <i>à nu</i>; il se laisse aller à tout ce qu'il
+éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son
+existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme
+tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse,
+d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de
+l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font
+penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: <i>les deux Amis</i>.</p>
+
+<p>Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de
+pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui
+existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le
+charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette <i>vie
+écrite</i>, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la
+<i>correspondance</i>.</p>
+
+<p>Si les &oelig;uvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes
+lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure
+de toutes les choses ici-bas.</p>
+
+<p class="r">
+CH. GOUNOD.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2>
+
+<p>La vie de Berlioz ne nous est guère connue que par les <i>Mémoires</i> qu'il
+a publiés de son vivant, non pour le vain plaisir d'écrire des
+confessions, mais pour laisser une notice biographique exacte qui, par
+le récit de ses luttes et de ses déboires, pût servir d'enseignement aux
+jeunes compositeurs. Aussi, tout en parlant avec détails de sa carrière
+d'artiste, a-t-il été sobre de confidences sur sa vie privée. Il en a
+omis les particularités les plus intéressantes, et, quand il en a
+rapporté certains épisodes, il l'a fait avec toutes les restrictions
+possibles, ou les a présentés sous un jour dramatique qui leur enlève
+leur plus grand charme, la sincérité de l'expression. A bien des égards,
+il lui était difficile d'agir autrement. S'il est permis à un écrivain
+de dissimuler des faits personnels sous la fiction du roman, il y a
+quelque chose de pénible à voir un homme de talent abuser de sa
+célébrité pour dévoiler au public l'intimité de sa vie et éparpiller
+devant lui le tiroir aux souvenirs. Berlioz n'a donc raconté que ce
+qu'il pouvait dire sans nuire à sa dignité. Mais la postérité est tenue
+à moins de réserve, surtout quand une existence se présente comme
+celle-là, toute pleine des agitations d'un caractère exceptionnel et des
+tourments d'un génie incompris et opprimé.</p>
+
+<p>Une partie de la <i>Correspondance</i> de Berlioz, recueillie et publiée
+récemment avec un grand soin par M. Daniel Bernard, a commencé de mettre
+au jour nombre de points laissés dans l'ombre par les <i>Mémoires</i>. Mais
+ces lettres ne nous entretiennent encore que de ses travaux, de ses
+voyages. Elles ne nous révèlent pas le Berlioz entrevu dans les
+<i>Mémoires</i>: la nature fougueuse, ardente à la polémique de l'artiste,
+s'y répand en acerbes revendications; son c&oelig;ur reste fermé, ne livre
+aucun des secrets qui l'agitent; son esprit ne nous fait pas assister à
+l'éclosion et au développement des conceptions qui le hantent.</p>
+
+<p>Berlioz n'a vraiment et sincèrement ouvert son âme qu'à une seule
+personne, à Humbert Ferrand. Parmi tous les amis qui l'ont entouré de
+leur sollicitude, il ne semble pas qu'il en ait rencontré de plus
+dévoué; à coup sûr, c'est celui qu'il a le plus aimé. Depuis leur
+première rencontre, en 1823, jusqu'à sa mort, en 1869, rien n'a pu
+altérer la profonde affection qu'il lui portait. Eloignés l'un de
+l'autre par les tracas d'une carrière à faire ou par les soucis
+d'intérêts à soigner, ne trouvant l'occasion de se voir qu'à de rares
+intervalles, Berlioz et Ferrand ont dû recourir à une correspondance
+active et très détaillée pour se tenir mutuellement au courant des
+moindres incidents de leur vie. Pour Berlioz surtout, très expansif,
+prompt à l'enthousiasme, s'exaspérant contre les difficultés de sa
+position, dominé par une imagination d'une mobilité excessive, c'était
+là un besoin absolu. Sa correspondance avec Humbert Ferrand, embrassant
+presque toute sa vie, devient de la sorte une autobiographie d'autant
+plus intéressante qu'elle a été écrite au jour le jour, en dehors de
+toute préoccupation du public.<a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1><a name="LETTRES_INTIMES" id="LETTRES_INTIMES"></a>LETTRES INTIMES</h1>
+
+<hr />
+
+<p class="c"><small>A &nbsp; M.&nbsp; HUMBERT&nbsp; FERRAND,&nbsp; A&nbsp; PARIS</small></p>
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+<p class="r">
+La Côte-Saint-André (Isère), 10 juin 1825<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je ne suis pas plus tôt hors de la capitale, que je ne puis résister au
+besoin de converser avec vous. Je vous avais moi-même engagé à ne<a name="page_002" id="page_002"></a>
+m'écrire que quinze jours après mon départ, afin de ne pas demeurer trop
+longtemps ensuite sans avoir de vos nouvelles; mais je viens vous
+engager aujourd'hui à le faire le plus tôt possible, parce que j'espère
+que vous ne serez pas assez paresseux pour vous contenter de m'écrire
+une fois et pour me laisser languir pendant deux mois, comme l'homme de
+la douleur éloigné du rocher de l'Espérance et qui voudrait bien aller
+prendre une glace à la vanille chez Tortoni (Poitier, <i>in. lib.</i>
+Blousac, page 32).</p>
+
+<p>J'ai fait un voyage assez ennuyeux jusqu'à <i>Tarare</i>; là, étant
+<i>descendu</i> pour <i>monter</i> à pied, je me suis trouvé, comme malgré moi,
+engagé dans la conversation de deux jeunes gens qui m'avaient l'air
+<i>dilettanti</i> et dont, comme tels, je ne m'approchais guère. Ils ont
+commencé à m'apprendre qu'ils allaient au mont Saint-Bernard faire des
+paysages et qu'ils étaient élèves de peinture de MM. Guérin et Gros; sur
+quoi, je leur ai appris à mon tour que j'étais élève de Lesueur; ils
+m'ont fait beaucoup de compliments sur le talent et le caractère de mon
+maître; tout en causant, l'un des deux s'est mis à fredonner un ch&oelig;ur
+des <i>Danaïdes</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Les Danaïdes!</i> me suis-je écrié; mais vous n'êtes donc pas
+dilettante?...<a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<p>&mdash;Moi, dilettante? m'a-t-il répliqué; j'ai vu trente-quatre fois Dérivis
+et madame Branchu dans les rôles de Danaüs et d'Hypermnestre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>Et nous nous sommes sautés au col sans autre préambule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, madame Branchu!... ah! M. Dérivis!... Quel talent!...
+quel foudre!</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais beaucoup Dérivis, a dit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc! j'ai l'avantage de connaître également la sublime
+tragédienne lyrique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, que vous êtes heureux! On dit que, indépendamment de son
+prodigieux talent, elle est, en outre, fort recommandable par son esprit
+et ses qualités morales.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, rien n'est plus vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, messieurs, leur ai-je dit, comment se fait-il que, n'étant pas
+musiciens, vous n'ayez point été infectés du virus dilettantique, et que
+Rossini ne vous ait pas fait tourner le dos au naturel et au sens
+commun?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, m'ont-ils répondu, qu'étant habitués à rechercher en peinture
+le grand, le beau et surtout le naturel, nous n'avons pu le méconnaître
+dans les sublimes tableaux de Glück et de Saliéri, non plus que dans les
+accents à la fois tendres, déchirants et terribles de madame Branchu et
+de<a name="page_004" id="page_004"></a> son digne émule. Conséquemment, le genre de musique à la mode ne
+nous entraîne pas plus que ne le feraient des arabesques ou des croquis
+de l'école flamande.</p>
+
+<p>A la bonne heure, mon cher Ferrand, à la bonne heure! voilà des gens qui
+sentent, voilà des connaisseurs dignes d'aller à l'Opéra, dignes
+d'entendre et de comprendre <i>Iphigénie en Tauride</i>. Nous nous sommes
+donné mutuellement nos adresses, et nous nous reverrons à Paris au
+retour.</p>
+
+<p>Avez-vous revu <i>Orphée</i>, avec M. Nivière, et l'avez-vous saisi
+passablement?...</p>
+
+<p>Adieu; tout va bien pour moi: mon père est tout à fait dans mon parti,
+et maman parle déjà avec sang-froid de mon retour à Paris.</p>
+
+<p class="r">
+Votre ami.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 29 novembre (1827).<br />
+</p>
+
+<p>Mon cher Ferrand,</p>
+
+<p>Vous avez gardé un silence inexplicable à mon égard, ainsi qu'à l'égard
+de Berlioz<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> et de Gounet. Je sais que vous avez fait une seconde
+maladie, plusieurs personnes nous l'ont appris; mais<a name="page_005" id="page_005"></a> n'aviez-vous pas à
+votre disposition la plume de votre frère pour nous faire part de votre
+convalescence? Pourquoi nous laisser ainsi dans l'inquiétude? Nous avons
+cru pendant longtemps que vous étiez allé en Suisse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, disais-je toujours, quand cela serait, je n'y vois pas une
+raison pour ne pas nous écrire: il y a des postes en Suisse comme
+ailleurs.</p>
+
+<p>Je crois donc qu'il faut attribuer votre silence, non pas à l'oubli,
+mais à l'insouciance mêlée de paresse dont vous êtes abondamment pourvu.
+J'espère cependant que vous retrouverez assez d'activité pour me
+répondre.</p>
+
+<p>Ma <i>Messe</i> a été exécutée le jour de la Sainte-Cécile avec un succès
+double de la première fois; les petites corrections que j'y avais faites
+l'ont sensiblement améliorée; le morceau</p>
+
+<p class="c"><i>Et iterum venturus</i></p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_005.png" width="441" height="80" alt="notation musicale" title="" />
+<br />
+<img src="images/ill_pg_006.png" width="480" height="173" alt="notation musicale" title="" /></p>
+
+<p class="nind">surtout, qui avait été manqué la première fois, a été exécuté, celle-ci,
+d'une manière foudroyante, par six trompettes, quatre cors, trois
+trombones et deux ophicléides. Le chant du ch&oelig;ur qui suit, que j'ai
+fait exécuter par toutes les voix à l'octave,<a name="page_006" id="page_006"></a> avec un éclat de cuivre
+au milieu, a produit sur tout le monde une impression terrible; pour mon
+compte, j'avais assez bien conservé mon sang-froid jusque-là, et il
+était important de ne pas me troubler. Je conduisais l'orchestre; mais,
+quand j'ai vu ce tableau du Jugement dernier, cette annonce chantée par
+six basses-tailles à l'unisson, ce terrible <i>clangor tubarum</i>, ces cris
+d'effroi de la multitude représentée par le ch&oelig;ur, tout enfin rendu
+exactement comme je l'avais conçu, j'ai été saisi d'un tremblement
+convulsif que j'ai eu la force de maîtriser jusqu'à la fin du morceau,
+mais qui m'a contraint de m'asseoir et de laisser reposer mon orchestre
+pendant quelques minutes; je ne pouvais plus me tenir debout, et je
+craignais que le bâton ne m'échappât des mains. Ah! que n'étiez-vous là!
+J'avais un orchestre magnifique, j'avais invité quarante-cinq violons,
+il en est venu trente-deux, huit altos, dix violoncelles, onze
+contre-basses; malheureusement, je n'avais pas assez de voix, surtout
+pour une immense église comme<a name="page_007" id="page_007"></a> Saint-Eustache. <i>Le Corsaire</i> et <i>la
+Pandore</i> m'ont donné des éloges, mais sans détails: de ces choses
+banales, comme on en dit, pour tout le monde. J'attends le jugement de
+Castil-Blaze, qui m'avait promis d'y assister, de Fétis et de
+<i>l'Observateur</i>; voilà les seuls journaux que j'avais invités, les
+autres étant trop occupés de politique.</p>
+
+<p>J'ai été entendu dans un très mauvais moment; beaucoup de personnes que
+j'avais invitées, entre autres les dames Lefranc, ne sont pas venues à
+cause des troubles affreux dont le quartier Saint-Denis était le théâtre
+depuis quelques jours. Quoi qu'il en soit, j'ai réussi au delà de mon
+espérance; j'ai vraiment un parti à l'Odéon, aux Bouffes, au
+Conservatoire et au Gymnase. J'ai reçu des félicitations de toutes
+parts; j'ai reçu, le soir même de l'exécution, une lettre de compliments
+d'un monsieur que je ne connais pas et qui m'a écrit des choses
+charmantes. J'avais envoyé des lettres d'invitation à tous les membres
+de l'Institut, j'étais bien aise qu'ils entendissent exécuter ce qu'ils
+appellent de la musique inexécutable; car ma <i>Messe</i> est trente fois
+plus difficile que ma cantate du concours, et vous savez que j'ai été
+obligé de me retirer parce que M. Rifaut n'a pas pu m'exécuter sur le
+piano, et que<a name="page_008" id="page_008"></a> M. Berton s'est empressé de me déclarer inexécutable,
+même à l'orchestre.</p>
+
+<p>Mon grand crime, aux yeux de ce vieil et froid classique (à présent du
+moins), est de chercher à faire du neuf.</p>
+
+<p>C'est une chimère, mon cher, me disait-il il y a un mois; il n'y a point
+de neuf en musique; les grands maîtres se sont soumis à certaines formes
+musicales que vous ne voulez pas adopter. Pourquoi chercher à faire
+mieux que les grands maîtres? Et puis je sais que vous avez une grande
+admiration pour un homme qui, sans doute, n'est pas sans talent... sans
+génie... C'est Spontini.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur, j'ai une grande admiration pour lui, et je l'aurai
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher, Spontini..., aux yeux des véritables connaisseurs,
+ne jouit pas... d'une grande <i>considération</i>.</p>
+
+<p>Là-dessus, vous pensez bien, je lui ai tiré ma révérence. Ah! vieux
+podagre, si c'est là mon crime, il faut avouer qu'il est grand, car
+jamais admiration ne fut plus profonde ni plus motivée; rien ne peut
+l'égaler, si ce n'est le mépris que m'inspire la petite jalousie de
+l'académicien.</p>
+
+<p>Faut-il m'avilir jusqu'à concourir encore une fois?... Il le faut
+pourtant, mon père le veut; il attache à ce prix une grande importance.
+A cause<a name="page_009" id="page_009"></a> de lui, je me représenterai; je leur écrirai un petit orchestre
+bourgeois à deux ou trois parties, qui fera autant d'effet sur le piano
+que l'orchestre le plus riche; je prodiguerai les redondances, puisque
+<i>ce sont là les formes auxquelles les grands maîtres se sont soumis, et
+qu'il ne faut pas faire mieux que les grands maîtres</i>, et, si j'obtiens
+le prix, je vous jure que je déchire ma <i>Scène</i> aux yeux de ces
+messieurs, aussitôt que le prix sera donné.</p>
+
+<p>Je vous parle de tout cela avec feu, mon cher ami; mais vous ne savez
+pas combien peu j'y attache d'importance: je suis depuis trois mois en
+proie à un chagrin dont rien ne peut me distraire, et le dégoût de la
+vie est poussé chez moi aussi loin que possible; le succès même que je
+viens d'obtenir n'a pu qu'un instant soulever le poids douloureux qui
+m'oppresse, et il est retombé plus lourd qu'auparavant. Je ne puis ici
+vous donner la clef de l'énigme; ce serait trop long, et, d'ailleurs, je
+crois que je ne saurais former des lettres en vous parlant de ce sujet;
+quand je vous reverrai, vous saurez tout; je finis par cette phrase que
+l'ombre du roi de Danemark adresse à son fils Hamlet:</p>
+
+<p class="c"><i>Farewell, farewell, remember me!</i></p>
+
+<p><a name="page_010" id="page_010"></a></p>
+
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, vendredi, 6 juin 1828.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Vous séchez sans doute d'impatience de connaître le résultat de mon
+concert; si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais le
+jugement des journaux; tous ceux qui ont parlé de moi, à l'exception de
+la <i>Revue musicale</i> et de <i>la Quotidienne</i>, que je n'ai pas encore pu me
+procurer, doivent vous parvenir en même temps que ma lettre.</p>
+
+<p>Grand, grand succès! Succès d'étonnement dans le public, et
+d'enthousiasme parmi les artistes.</p>
+
+<p>On m'avait déjà tant applaudi aux répétitions générales de vendredi et
+de samedi, que je n'avais pas la moindre inquiétude sur l'effet que
+produirait ma musique sur les auditeurs payants. L'ouverture de
+<i>Waverley</i>, que vous ne connaissez pas, a ouvert la séance de la manière
+la plus avantageuse possible, puisqu'elle a obtenu trois salves
+d'applaudissements. Après quoi est venue notre chère <i>Mélodie
+pastorale</i>. Elle a été indignement chantée par les solos, et le ch&oelig;ur
+de la fin<a name="page_011" id="page_011"></a> ne l'a pas été du tout; les choristes, au lieu de compter
+leurs pauses, attendaient un signe que le chef d'orchestre ne leur a pas
+fait, et ils se sont aperçus qu'ils n'étaient pas entrés quand le
+morceau était sur le point de finir. Ce morceau n'a pas produit le quart
+de l'effet qu'il renferme.</p>
+
+<p>La <i>Marche religieuse des mages</i>, que vous ne connaissez pas non plus, a
+été fort applaudie. Mais, quand est venu le <i>Resurrexit</i> de ma Messe,
+que vous n'avez jamais entendu depuis que je l'ai retouché et qui était
+chanté pour la première fois par quatorze voix de femmes et trente
+hommes, la salle de l'École royale de musique a vu pour la première fois
+les artistes de l'orchestre quitter leurs instruments aussitôt après le
+dernier accord et applaudir plus fort que le public. Les coups d'archet
+retentissaient comme la grêle sur les basses et contre-basses: les
+femmes, les hommes des ch&oelig;urs, tout applaudissait; quand une salve
+était finie, une autre recommençait; c'étaient des cris, des
+trépignements!...</p>
+
+<p>Enfin, ne pouvant plus y tenir dans mon coin de l'orchestre, je me suis
+étendu sur les timbales, et je me suis mis à pleurer.</p>
+
+<p>Ah! que n'étiez-vous là, cher ami! Vous auriez vu triompher la cause que
+vous défendiez avec tant de chaleur contre les gens à idées étroites et<a name="page_012" id="page_012"></a>
+à petites vues; en vérité, dans le moment de ma plus violente émotion,
+je pensais à vous et je ne pouvais m'empêcher de gémir de votre absence.</p>
+
+<p>La seconde partie s'ouvrait par l'ouverture des <i>Francs Juges</i>. Il faut
+que je vous raconte ce qui était arrivé à la première répétition de ce
+morceau. A peine l'orchestre a-t-il entendu cet épouvantable solo de
+trombone et d'ophicléide sur lequel vous avez mis des paroles pour
+Olmerick, au troisième acte,</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_012.png" width="437" height="183" alt="notation musicale Adagio." title="" />
+</p>
+
+<p class="nind">que l'un des violons s'arrête et s'écrie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! l'arc-en-ciel est l'archet de votre violon, les vents jouent
+de l'orgue, le temps bat la mesure.</p>
+
+<p>Là-dessus, tout l'orchestre est parti et a salué par ses
+applaudissements une idée dont il ne connaissait pas même l'étendue; ils
+ont interrompu l'exécution pour applaudir. Le jour du concert, cette
+introduction a produit un effet de stupeur et d'épouvante qui est
+difficile à décrire;<a name="page_013" id="page_013"></a> je me trouvais à côté du timbalier, qui, me tenant
+un bras qu'il serrait de toutes ses forces, ne pouvait s'empêcher de
+s'écrier convulsivement, à divers intervalles:</p>
+
+<p>&mdash;C'est superbe!... C'est sublime, mon cher!... C'est effrayant! il y a
+de quoi en perdre la tête!...</p>
+
+<p>De mon autre bras, je me tenais une touffe de cheveux que je tirais avec
+rage; j'aurais voulu pouvoir m'écrier, oubliant que c'était de moi:</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est <i>monstrueux</i>, colossal, horrible!</p>
+
+<p>Enfin, vous connaissez notre Scène héroïque grecque, le vers: <i>Le monde
+entier</i>... n'a pas pu produire la moitié de l'effet de cet épouvantable
+passage. A la vérité, il a été fort mal exécuté; Bloc, qui conduisait,
+s'est trompé de mouvement en commençant: <i>Des sommets de l'Olympe</i>...
+Et, pour ramener l'orchestre au mouvement véritable, il a causé un
+désordre momentané dans les violons qui a failli tout gâter. Malgré
+cela, l'effet est aussi grand et peut-être plus grand que vous ne vous
+imaginez. Cette marche précipitée des auxiliaires grecs, et cette
+exclamation: <i>Ils s'avancent!</i> sont d'un dramatique étonnant. Je ne me
+gêne pas avec vous, comme vous voyez, et je dis franchement ce que je
+pense de ma musique.</p>
+
+<p>Un artiste de l'Opéra disait, le soir de ma répétition à un de ses
+camarades, que cet effet des<a name="page_014" id="page_014"></a> <i>Francs Juges</i> était la chose la plus
+extraordinaire qu'il eût entendue de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! après Beethoven, toutefois? disait l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Après rien, a-t-il répondu; je défie qui que ce soit de trouver une
+idée plus terrible que celle-là.</p>
+
+<p>Tout l'Opéra assistait à mon concert; après, c'étaient des embrassades à
+n'en plus finir. Ceux qui ont été les plus contents sont: Habeneck,
+Dérivis, Adolphe Nourrit, Dabadie, Prévost, mademoiselle Mori, Alexis
+Dupont, Schneitzoeffer, Hérold, Rigel, etc. Il n'a rien manqué à mon
+succès, pas même les critiques de MM. Panseron et Brugnières, qui
+trouvaient que mon genre est nouveau, mais mauvais, et qu'on a tort
+d'encourager cette manière d'écrire.</p>
+
+<p>Ah! mon cher ami, envoyez-moi donc un opéra! <i>Robin Hood!</i>... Que
+voulez-vous que je fasse si je n'ai pas de poème? Je vous en supplie,
+achevez quelque chose.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Ferrand. Je vous envoie des armes pour combattre les
+détracteurs; Castil Blaze, ne se trouvant pas à Paris, n'a pu assister à
+mon concert; je l'ai vu depuis; il m'a cependant promis d'en parler. Il
+ne se presse guère; heureusement je puis m'en passer, et largement.</p>
+
+<p>J'ai appris hier seulement que l'article du journal<a name="page_015" id="page_015"></a> <i>le Voleur</i>, qui
+m'est le plus favorable, est de Despréaux, qui a concouru avec moi à
+l'Institut; ce suffrage d'un rival m'a beaucoup flatté.</p>
+
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+<p class="r">
+28 juin 1828.<br />
+</p>
+
+<p>O mon ami, que votre lettre s'est fait attendre! Je craignais que la
+mienne ne fût égarée.</p>
+
+<p>L'écho a bien répondu...</p>
+
+<p>Oui, nous nous comprenons pleinement, nous sentons de même; ce n'est pas
+tout à fait sans charme que nous vivons. Quoique, depuis neuf mois, je
+traîne une existence empoisonnée, désillusionnée, et que la musique
+seule me fait supporter, votre amitié est aussi un lien qui m'enchaîne
+et dont les n&oelig;uds se resserrent de jour en jour pendant que les autres
+se rompent (ne faites pas de conjectures, vous vous tromperiez). Je
+ferai tous mes efforts pour aller passer quelque temps à la Côte dans un
+mois et demi; aussitôt que mon départ sera fixé, je vous en avertirai et
+vous donnerai rendez-vous chez mon père.</p>
+
+<p>J'attends avec la plus vive impatience le premier et le troisième acte
+des <i>Francs Juges</i>, et je<a name="page_016" id="page_016"></a> vous jure sur l'honneur que je vais vous
+envoyer une copie du <i>Resurrexit</i> en grande partition et une de la
+Mélodie. Je vais les faire copier le plus tôt possible, et je vous les
+expédierai dès que je pourrai les avoir.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_016.png" width="434" height="638" alt="notation musicale Tout le cuivre.&mdash;Largo." title="" />
+</p>
+<hr />
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_017.png" width="476" height="704" alt="notation musicale Tout le cuivre.&mdash;Largo." title="" />
+</p>
+
+
+<p><a name="page_017" id="page_017"></a></p>
+
+
+<p>L'allocution dont vous me parlez est d'un artiste de votre connaissance
+et qui justifie le jugement<a name="page_018" id="page_018"></a> que vous en portez: c'est Turbri. Puisque
+vous devez voir Duboys, il faut que je vous rapporte la conversation que
+j'ai eue avant-hier avec Pastou, son ancien maître de musique. Je le
+rencontre dans la rue Richelieu, et, sans me donner le temps de lui dire
+bonjour:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis aise de vous voir! me dit-il; je suis allé vous entendre.
+Savez-vous une chose? c'est que vous êtes le Byron de la musique. Votre
+ouverture des <i>Francs Juges</i> est un <i>Childe Harold</i>, et puis, vous êtes
+harmoniste!... Ah! diable! L'autre jour, dans un dîner, on parlait de
+vous, et un jeune homme a dit qu'il vous connaissait et que vous étiez
+un bon garçon. «Eh! je me f.... bien que ce soit un bon garçon, lui
+ai-je dit; quand on fait de la musique comme ça, qu'on soit le diable,
+ça m'est bien égal!» Je ne me doutais pas, quand nous avons applaudi
+ensemble Beethoven, avec cris et trépignements, qu'un mois plus tard,
+sur la même banquette, dans la même salle, ce serait vous qui me feriez
+éprouver de pareilles sensations. Adieu, mon cher, je suis heureux de
+vous connaître.</p>
+
+<p>Concevez-vous un pareil fou?</p>
+
+<p>Je me suis trouvé à dîner, il y a quelque temps, avec le jeune
+Tolbecque, le fashionable des trois. Lorsqu'il entendit parler de mon
+projet de concert<a name="page_019" id="page_019"></a> dans le temps, il trouvait que c'était le <i>comble de
+l'amour-propre</i>, et que ce serait sans doute <i>endormant</i>. Eh bien, il
+est venu exécuter à mon orchestre malgré cela, et, dès la première
+ouverture, il s'est fait en lui une telle révolution, que, «devenu pâle
+comme la mort, m'a-t-il dit, je n'avais pas la force d'applaudir des
+<i>effets qui m'arrachaient les entrailles</i>; vraiment, cela emporte la
+pièce!»</p>
+
+<p>Cela soulage singulièrement, de courber sous le joug ces petits
+farceurs.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup de choses en train dans ce moment-ci et rien de positif;
+deux opéras se préparent pour Feydeau, un pour l'Opéra, et je vais
+sortir tout à l'heure pour aller voir M. Laurent, directeur des théâtres
+anglais et italien: il s'agit de me faire mettre en opéra italien la
+tragédie anglaise de <i>Virginius</i>. Aussitôt que j'aurai quelque chose de
+positif, je vous l'écrirai.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="r">
+Votre ami pour la vie.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
+
+<p class="r">
+28 juin, huit heures plus tard.<br />
+</p>
+
+<p>Je viens, non pas de chez M. Laurent, mais de Villeneuve-Saint-Georges,
+à quatre lieues de<a name="page_020" id="page_020"></a> Paris, où je suis allé depuis chez moi à la
+course... Je n'en suis pas mort... La preuve, c'est que je vous
+l'écris... Que je suis seul!... Tous mes muscles tremblent comme ceux
+d'un mourant!... O mon ami, envoyez-moi un ouvrage; jetez-moi un os à
+ronger... Que la campagne est belle!... quelle lumière abondante!...
+Tous les vivants que j'ai vus en revenant avaient l'air heureux... Les
+arbres frémissaient doucement, et j'étais tout seul dans cette immense
+plaine... L'espace... l'éloignement... l'oubli... la douleur... la rage
+m'environnaient. Malgré tous mes efforts, la vie m'échappe, je n'en
+retiens que des lambeaux.</p>
+
+<p>A mon âge, avec mon organisation, n'avoir que des sensations
+déchirantes; avec cela les persécutions de ma famille recommencent: mon
+père ne m'envoie plus rien, ma s&oelig;ur m'a écrit aujourd'hui qu'il
+persistait dans cette résolution. L'argent... toujours l'argent!... Oui,
+l'argent rend heureux. Si j'en avais beaucoup, je pourrais l'être, et la
+mort n'est pas le bonheur, il s'en faut de beaucoup.</p>
+
+<p>Ni pendant... ni après...</p>
+
+<p>Ni avant la vie?</p>
+
+<p>Quand donc?</p>
+
+<p>Jamais.</p>
+
+<p>Inflexible nécessité!...<a name="page_021" id="page_021"></a></p>
+
+<p>Et cependant le sang circule; mon c&oelig;ur bat comme s'il bondissait de
+joie.</p>
+
+<p>Au fait, je suis furieusement en train; de la joie, morbleu, de la joie!</p>
+
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+
+<p class="r">
+Dimanche matin.<br />
+</p>
+
+<p>Mon cher ami, ne vous inquiétez pas de ces malheureuses aberrations de
+mon c&oelig;ur; la crise est passée; je ne veux pas vous en expliquer la
+cause par écrit, une lettre peut s'égarer. Je vous recommande instamment
+de ne pas dire un mot de mon état à qui que ce soit; une parole est si
+facilement répétée, qu'elle pourrait venir jusqu'à mon père, qui en
+perdrait totalement le repos: il ne dépend de personne de me le rendre;
+tout ce que je puis faire, c'est de souffrir avec patience, en attendant
+que le temps, qui change tant de choses, change aussi ma destinée.</p>
+
+<p>Soyez prudent, je vous en prie; gardez-vous d'en rien dire à Duboys; car
+il pourrait le répéter à Casimir Faure, et, de là, mon père le saurait.</p>
+
+<p>Cette effroyable course d'hier m'a abîmé: je ne puis plus me remuer,
+toutes les articulations<a name="page_022" id="page_022"></a> me font mal, et cependant il faut que je
+marche encore toute la journée.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami.</p>
+
+<p>Je vous embrasse.</p>
+
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 29 août 1828.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je pars demain pour la Côte; je vais enfin revoir mes parents après
+trois ans de séparation; je pense que rien ne vous empêchera d'accomplir
+votre promesse, et que j'aurai le plaisir de vous voir dans le courant
+du mois prochain. Je repartirai le 26 septembre sans remise; ainsi
+arrangez-vous pour venir à la Côte le plus tôt que vous pourrez. Mais
+écrivez-moi pour m'en prévenir huit jours d'avance, parce que je
+pourrais me trouver à Grenoble si vous ne m'avertissiez pas.</p>
+
+<p>Auguste, qui est à Blois dans ce moment-ci, m'a engagé sa parole de
+venir me retrouver à la Côte. Je vais lui écrire de s'entendre avec vous
+pour que vous fassiez le voyage ensemble depuis Belley ou Lyon; j'espère
+qu'il y aura moyen d'arranger cela et que vous m'arriverez tous les deux
+à la fois. Je vous apporte les deux morceaux que<a name="page_023" id="page_023"></a> vous attendez, et que
+je n'ai pas pu remettre au jeune Daudert, parce qu'ils n'étaient pas
+finis de copier. Ainsi, adieu; je compte recevoir une lettre de vous le
+8 ou le 10 septembre; n'y manquez pas.</p>
+
+<p class="r">
+Votre ami.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+<p class="r">Grenoble, lundi 16 septembre 1828.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je pars demain matin pour la Côte, d'où je suis absent depuis le jour de
+l'arrivée de votre lettre. Il m'est impossible d'aller vous voir;
+partant le 27 de ce mois, je ne puis absolument pas parler à mes parents
+d'une absence. J'avais déjà causé de vous avec ma famille; on
+s'attendait à vous voir, et votre lettre a redoublé l'impatience avec
+laquelle on vous désirait. Ce désir, de la part de mes s&oelig;urs et de nos
+demoiselles, est peut-être un peu intéressé; il est question de bals, de
+goûters à la campagne; on cherche des cavaliers aimables, ils ne sont
+pas communs ici, et, quoique ce soit peut-être un peu pour moi que ce
+remue-ménage se prépare, je ne suis pas le moins du monde fait pour y
+répandre de l'entrain ni de<a name="page_024" id="page_024"></a> la gaieté. J'ai vu Casimir Faure
+dernièrement chez mon père; il est à la campagne chez le sien, et nous
+ne sommes séparés que par une distance qu'on franchit en deux heures.
+Robert est venu avec moi, il est le ménestrel adoré de ces dames.
+Arrivez au plus tôt, je vous en prie; votre musique vous attend.</p>
+
+<p>Nous lirons <i>Hamlet</i> et <i>Faust</i> ensemble. Shakspeare et Goethe! les
+muets confidents de mes tourments, les explicateurs de ma vie. Venez,
+oh! venez! personne ici ne comprend cette rage de génie. Le soleil les
+aveugle. On ne trouve cela que bizarre. J'ai fait avant-hier, en
+voiture, la ballade du <i>Roi de Thulé</i> en style gothique; je vous la
+donnerai pour la mettre dans votre <i>Faust</i>, si vous en avez un. Adieu;
+le temps et l'espace nous séparent; réunissons-nous avant que la
+séparation soit plus longue.</p>
+
+<p>Mais laissons cela.</p>
+
+<p>«Horatio, tu es bien l'homme dont la société m'a le plus convenu.» Je
+souffre beaucoup. Si vous ne veniez pas, ce serait cruel.</p>
+
+<p>Allons! vous viendrez.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p>Demain je suis à la Côte. Après-demain mercredi, j'aurai à aider ma
+famille pour la réception de M. de Ranville, procureur général, qui
+vient<a name="page_025" id="page_025"></a> avec mon oncle passer deux jours à la maison. Le 27, je pars; la
+semaine prochaine, il y a grande réunion chez la cousine d'Hippolyte
+Rocher, la belle mademoiselle Veyron.</p>
+
+<p>Voyez!</p>
+
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 11 novembre 1828.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous remercie de votre obligeance; je suis seulement honteux de ne
+l'avoir pas fait plus tôt; mais, quand je vous ai adressé les ouvrages
+que vous me demandiez, j'étais si malade, si incapable, que j'ai préféré
+attendre quelques jours pour vous écrire.</p>
+
+<p>La Fontaine a bien eu raison de dire: «L'absence est le plus grand des
+maux.» Elle est partie! elle est à Bordeaux depuis quinze jours; je ne
+vis plus, ou plutôt je ne vis que trop; mais je souffre l'impossible;
+j'ai à peine le courage de remplir mes nouvelles fonctions. Vous savez
+qu'ils m'ont nommé premier commissaire de la Société du Gymnase-Lyrique.
+C'est moi qui suis chargé du choix et du remplacement des musiciens, de
+la location des instruments et de la garde des partitions et parties
+d'orchestre. Je m'occupe dans ce<a name="page_026" id="page_026"></a> moment-ci de tout cela. Les
+souscripteurs commencent à venir; nous avons déjà deux mille deux cents
+francs en caisse. Les envieux écrivent des lettres anonymes; Chérubini
+est en méditation pour savoir <i>s'il nous servira</i> ou <i>s'il nous nuira</i>;
+tout le monde clabaude à l'Opéra, et nous allons toujours notre train.
+Je ne fais encore rien copier; j'attends pour cela votre lettre.</p>
+
+<p>Vous me demandez combien coûterait la gravure de notre Scène grecque. Il
+y a bien longtemps que je me suis informé du prix de la lithographie;
+mais elle coûte en France un tiers de plus que la gravure. Les planches
+gravées de notre ouvrage reviendraient à sept cent cinquante francs,
+avec l'impression d'une cinquantaine d'exemplaires.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore revu l'auteur d'<i>Atala</i>, il est à la campagne; je lui
+parlerai de votre Scène aussitôt que je le verrai.</p>
+
+<p>Si vous voyez Auguste, excusez-moi auprès de lui de ce que je ne lui
+écris pas; dites-lui que je suis étonné de n'avoir pas encore appris son
+voyage à la Côte; il m'avait bien dit, en partant, qu'il irait voir mon
+père.</p>
+
+<p>J'ai rencontré avant-hier Flayol au cours d'anglais; il vous dit mille
+choses.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami; je vous embrasse.<a name="page_027" id="page_027"></a></p>
+
+<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2>
+
+<p class="r">
+(Fin de 1828)<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous réponds sur-le-champ; il s'en faut de beaucoup que je renonce à
+notre opéra, et, si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je ne voulais
+pas vous en rompre la tête davantage, pensant que vous ne doutiez pas de
+l'impatience avec laquelle je l'attends; ainsi achevez-le le plus tôt
+possible.</p>
+
+<p>Je travaille dans ce moment-ci pour les concerts de M. Choron; celui-ci
+m'a demandé un oratorio pour des voix seules avec accompagnement
+d'orgue; j'en ai déjà fait la moitié, et je pense qu'il sera exécuté
+d'ici à un mois et demi; cela me fera un peu connaître dans le faubourg
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>Connaissez-vous assez M. d'Eckstein pour me donner une lettre de
+recommandation près de lui? J'ai appris qu'il était collaborateur d'un
+grand journal mensuel<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, à la tête duquel se trouve M. Beuchon, l'un
+des rédacteurs du <i>Constitutionnel</i>; ce journal va paraître dans quelque
+temps; il est conçu sur un plan très vaste, et les arts y occuperont une
+place distinguée. Si je<a name="page_028" id="page_028"></a> pouvais inspirer assez de confiance pour cela,
+je voudrais être chargé de la rédaction des articles de musique; voyez
+si vous pouvez me servir là dedans. Si M. d'Eckstein me présente, il est
+présumable qu'on m'acceptera; d'ailleurs, on peut me mettre à l'épreuve.</p>
+
+<p>Souffrez-vous toujours de vos dents? Je vous envoie pour vos étrennes un
+air sublime de <i>la Vestale</i>, que vous ne connaissez pas, parce qu'il a
+été supprimé depuis plus de dix ans. Vous me paraissez triste, vous avez
+besoin de pleurer, je vous le donne comme un spécifique. Plus, un autre
+air de <i>Fernand Cortez</i>, que vous ne connaissez pas non plus par la même
+raison, et qui est peut-être le plus beau de la pièce.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p class="r">
+Votre ami pour la vie.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 2 février 1829.<br />
+</p>
+
+<p>J'attendais toujours, mon cher et excellent ami, que ma partition de
+<i>Faust</i> fût entièrement terminée pour vous écrire en vous l'adressant;
+mais, l'ouvrage ayant pris une dimension plus grande que je ne croyais,
+la gravure n'est pas encore<a name="page_029" id="page_029"></a> finie, et je ne puis me passer plus
+longtemps de vous écrire.</p>
+
+<p>J'ai, il y a trois jours, été, pendant douze heures, dans le délire de
+la joie: Ophélie n'est pas si éloignée de moi que je le pensais; il
+existe quelque raison qu'on ne veut absolument pas me dire avant quelque
+temps, pour laquelle il lui est impossible dans ce moment de se
+prononcer ouvertement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, a-t-elle dit, <i>s'il m'aime véritablement</i>, si son amour n'est
+pas de la nature de ceux qu'il est de mon devoir de mépriser, ce ne sera
+pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance.</p>
+
+<p>Oh! Dieu! si je l'aime véritablement! Turner sait beaucoup d'autres
+choses sans doute, mais il s'obstine à me jurer qu'il ne sait rien; je
+n'aurais pas même su cela, si je n'avais pas arraché une partie de mon
+secret à sa femme. Je m'apercevais seulement, depuis quelque temps,
+qu'il me parlait de mes affaires avec plus de confiance et avec un air
+riant; un jour, il n'a pu s'empêcher de sortir de son flegme britannique
+en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je réussirai, je vous dis, j'en suis sûr; si je pars avec elle pour la
+Hollande, je suis sûr de vous écrire dans peu d'excellentes nouvelles.</p>
+
+<p>Eh bien, mon cher ami, il part dans quatre<a name="page_030" id="page_030"></a> jours avec elle et sa mère;
+il est chargé de leur correspondance française et de l'administration de
+leurs intérêts pécuniaires à Amsterdam.</p>
+
+<p>Et c'est elle, c'est Ophélie qui a arrangé tout cela, qui l'a voulu
+fortement. Donc, elle veut lui parler beaucoup et souvent de moi; ce
+qu'elle n'a pas encore pu faire, à cause de la présence continue de sa
+mère, devant laquelle elle tremble comme un enfant.</p>
+
+<p>Écoutez-moi bien, Ferrand; si jamais je réussis, je sens, à n'en pouvoir
+douter, que je deviendrais un colosse en musique; j'ai dans la tête
+depuis longtemps une <i>symphonie descriptive</i> de <i>Faust</i> qui fermente;
+quand je lui donnerai la liberté, je veux qu'elle épouvante le monde
+musical.</p>
+
+<p>L'amour d'Ophélie a centuplé mes moyens. Envoyez-moi <i>les Francs Juges</i>
+au plus tôt; que je profite d'un moment de soleil et de calme pour les
+faire recevoir; la nuit et la tempête sont trop souvent là pour
+m'empêcher de marcher; il faut absolument que j'agisse maintenant. Je
+compte sur votre exactitude, et j'espère que vous m'enverrez votre poème
+avant dix jours. J'ai reçu, il y a peu de temps, une lettre de ma s&oelig;ur
+aînée, en réponse à une immense épître de moi, dans laquelle je m'étais
+expliqué ouvertement sur mes projets pour le mariage, sans dire, bien
+entendu,<a name="page_031" id="page_031"></a> que je fusse fixé dans mon choix. Nancy m'a répondu que mes
+parents avaient lu ma lettre (c'était ce que je voulais); et, d'après ce
+qu'elle me dit, il paraît qu'ils s'attendaient tellement à cela, qu'ils
+n'en ont pas été surpris; et, lorsque j'en viendrai à leur demander leur
+consentement, j'espère que la commotion sera très légère. Je vais lui
+envoyer ma partition à Amsterdam. Je n'ai mis que les initiales de son
+nom. Comment! je parviendrais à être aimé d'Ophélie, ou du moins mon
+amour la flatterait, lui plairait?... Mon c&oelig;ur se gonfle et mon
+imagination fait des efforts terribles pour comprendre cette immensité
+de bonheur sans y réussir. Comment! je vivrais donc? j'écrirais donc?
+j'ouvrirais mes ailes? <i>O dear friend! o my heart! o life! Love! All!
+all!</i></p>
+
+<p>Ne soyez pas épouvanté de ma joie; elle n'est pas si aveugle que vous
+pouvez le craindre; le malheur m'a rendu méfiant; je regarde en avant,
+je n'ai rien d'assuré; je frémis autant de crainte que d'espérance.</p>
+
+<p>Attendons le temps, rien ne l'arrête; ainsi nous pouvons compter sur
+lui.</p>
+
+<p>Adieu; envoyez-moi <i>les Francs Juges</i>, vite, je vous supplie.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Avez-vous lu <i>les Orientales</i> de Victor Hugo?<a name="page_032" id="page_032"></a> Il y a des milliers de
+sublimités. J'ai fait sa <i>Chanson des pirates</i> avec accompagnement de
+tempête; si je la mets au net et que j'aie le temps de la recopier, je
+vous l'enverrai avec <i>Faust</i>. C'est de la musique d'écumeur de mer, de
+forban, de brigand, de flibustier à voix rauque et sauvage; mais je n'ai
+pas besoin de vous mettre au fait, vous comprenez la musique poétique
+aussi bien que moi.</p>
+
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
+
+<p class="r">
+18 février 1829.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai écrit à M. Bailly aussitôt après la réception de votre lettre; il
+ne m'a pas encore répondu. Duboys, qui est ici depuis quelques jours, a
+vu Carné avant-hier, ils ont parlé du journal ensemble<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>; Carné lui a
+dit qu'on comptait sur moi.</p>
+
+<p>J'allai voir Carné, il y a à peu près vingt jours; il me promit de
+m'écrire aussitôt qu'il y aurait quelque chose de décidé; je n'ai point
+eu de ses nouvelles. Je n'y comprends rien.</p>
+
+<p>Quant à l'affaire du <i>Stabat</i>, voici: Marescot vient<a name="page_033" id="page_033"></a> de revenir à
+Paris, je lui en ai parlé; il a consenti à le graver, pourvu qu'on lui
+assure la vente de quinze exemplaires au moins. L'ouvrage sera marqué
+quatre francs cinquante, et les quinze exemplaires seront livrés à deux
+francs.</p>
+
+<p>D'après ce que vous m'aviez dit du nombre des personnes qui
+s'intéressent à M. Dupart, je n'ai pas hésité à répondre pour le
+placement des quinze exemplaires, et Marescot est venu aujourd'hui
+chercher le manuscrit. Il sera gravé avant la semaine sainte; ainsi on
+pourra le chanter sur les exemplaires que je vous enverrai.</p>
+
+<p>Du reste, son atmosphère d'espérance ne s'est pas rembrunie, au
+contraire... <i>Elle</i> n'est pas encore partie, elle quittera Paris
+vraisemblablement vendredi prochain.</p>
+
+<p>Singulière destinée que celle d'un amant dont le v&oelig;u le plus ardent est
+l'éloignement de celle qu'il aime!</p>
+
+<p>Tant qu'elle restera ici, je ne pourrai point obtenir de réponse
+positive; on m'assure que j'aurai quelques lignes de sa main en réponse
+à ma lettre, qui lui sera remise à Amsterdam. Oh! Dieu! que va-t-elle me
+dire?...</p>
+
+<p class="c"><i>Farewell, my dear, farewell, love ever your friend.</i></p>
+
+<p><a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 9 avril 1829.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre cher ami! je ne vous ai pas écrit, parce que j'en étais
+incapable. Toutes mes espérances étaient d'affreuses illusions. Elle est
+partie, et, en partant, sans pitié pour mes angoisses dont elle a été
+témoin deux jours de suite, elle ne m'a laissé que cette réponse que
+quelqu'un m'a rapportée: «Il n'y a rien de plus impossible.»</p>
+
+<p>N'exigez pas, mon cher ami, que je vous donne le détail de tout ce qui
+m'est arrivé pendant ces deux fatales semaines; il m'est survenu,
+avant-hier, un accident qui me met aujourd'hui dans l'impossibilité de
+parler de cela; je ne suis pas encore assez remis. Je tâcherai de
+trouver un moment où j'aurai assez de force pour retourner le fer qui
+est demeuré dans la plaie.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Je vous envoie <i>Faust</i>, dédié à M. de la Rochefoucault; ce n'était pas
+pour lui!... Si vous pouvez, sans vous gêner, me prêter encore cent
+francs pour payer l'imprimeur, vous m'obligerez. J'aime mieux vous les
+devoir qu'à ces gens-là. Si vous ne me l'aviez offert, j'avoue que je
+n'aurais pu me décider à vous les demander.<a name="page_035" id="page_035"></a></p>
+
+<p>Je vous remercie mille fois de votre opéra; Gounet le copie en ce
+moment-ci; nous allons mettre en jeu tous les ressorts pour le faire
+recevoir sûrement. Il est superbe; il y a des choses sublimes. Oh! mon
+cher, que vous êtes poète! Le finale des Bohémiens, au premier acte, est
+un coup de maître; jamais, je crois, on n'aura présenté de poème d'opéra
+aussi original et aussi bien écrit; je vous le répète, il est
+magnifique.</p>
+
+<p>Ne soyez pas fâché si je vous laisse si vite. Je vais à la poste porter
+la musique, il est déjà deux heures; je suis si souffrant, que je vais
+me recoucher en rentrant.</p>
+
+<p>Il y a trente-six jours qu'elle est partie, ils ont toujours
+vingt-quatre heures chacun; et <i>il n'y a rien de plus impossible</i>.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>J'ai demandé à Schott et à Schlesinger, qui ont de la musique d'église,
+s'ils avaient ce que vous me demandez; mais ils n'ont rien que de très
+grand.</p>
+
+<p>J'ai fait un <i>Salutaris</i> à trois voix avec accompagnement d'orgue au
+piano; je l'ai cherché toute la journée pour vous l'envoyer, je n'ai pas
+pu le retrouver; comme il ne valait pas grand'chose, je l'aurai
+vraisemblablement brûlé cet hiver.<a name="page_036" id="page_036"></a></p>
+
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, ce 3 juin 1829.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Voilà bientôt trois mois que je n'ai pas reçu de vos nouvelles; j'ai
+voulu attendre toujours, pensant que peut-être vous étiez en voyage;
+mais il paraît que vous n'avez pas quitté Belley, car ma s&oelig;ur m'écrit,
+il y a peu de jours, que vous lui avez envoyé des airs suisses dont elle
+me charge de vous remercier. Il y a donc nécessairement quelque chose
+d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Je vous ai envoyé <i>Faust</i> avec les exemplaires sans titre du <i>Stabat</i>;
+vous ne m'avez pas accusé réception, je n'y conçois absolument rien.
+Peut-être y a-t-il quelque nouvelle lutte anonyme. Votre père intercepte
+peut-être notre correspondance. Peut-être ajoutez-vous foi vous-même aux
+absurdes calomnies qu'on a répandues sur mon compte auprès de votre
+famille.</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas envoyé les titres du <i>Stabat</i>; Marescot est reparti
+pour la province, et je ne sais où le prendre. <i>Faust</i> a le plus grand
+succès parmi les artistes; Onslow est venu chez moi un matin me
+déconcerter par les éloges les plus passionnés; Meyerbeer vient d'écrire
+de Baden à<a name="page_037" id="page_037"></a> Schlesinger pour lui en demander un exemplaire. Urhan,
+Chélard, beaucoup des artistes les plus marquants de l'Opéra se sont
+procuré des exemplaires, et, chaque soir, ce sont de nouvelles
+félicitations. Dans tout cela, rien ne m'a frappé comme l'enthousiasme
+de M. Onslow. Vous savez que, depuis la mort de Beethoven, il tient le
+sceptre de la musique instrumentale. Spontini vient de monter à Berlin
+son opéra du <i>Colporteur</i>, qui a obtenu un immense succès; il est
+extrêmement difficile sur l'originalité, et il m'a assuré qu'il ne
+connaissait rien de plus original que <i>Faust</i>.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime bien ma musique, ajoutait-il; mais, en conscience, je me crois
+incapable d'en faire autant.</p>
+
+<p>A tout cela, je ne répondais guère que des bêtises, tellement j'étais
+troublé de cette visite inattendue.</p>
+
+<p>Le surlendemain, Onslow m'a envoyé un exemplaire de la partition de ses
+deux grands quintetti.</p>
+
+<p>C'est jusqu'à présent le suffrage qui m'a le plus touché.</p>
+
+<p>J'ai payé ce que je devais à l'imprimeur, une élève m'étant survenue.</p>
+
+<p>Je suis toujours très heureux, ma vie est toujours charmante; point de
+douleurs, jamais de<a name="page_038" id="page_038"></a> désespoir, beaucoup d'illusions; pour achever de
+m'enchanter, <i>les Francs Juges</i> viennent d'être refusés par le jury de
+l'Opéra. M. Alexandre Duval, qui a lu le poème au comité, m'a dit qu'on
+l'avait trouvé long et obscur; il n'y a que la scène des Bohémiens qui a
+plu à tout le monde; du reste, il trouve, lui, que le style est très
+remarquable et qu'il y a <i>un avenir poétique là dedans</i>.</p>
+
+<p>Je vais me le faire traduire en allemand. J'achèverai la musique; j'en
+ferai un opéra comme le <i>Freyschütz</i>, moitié parlé, moitié mélodrame, et
+le reste musique; j'ajouterai quatre ou cinq morceaux, tels que le
+finale du premier acte, les quintetti, l'air de Lénor, etc., etc. On
+m'assure que Spohr n'est point jaloux et cherche, au contraire, à aider
+les jeunes gens; alors, si j'ai le prix à l'Institut, je partirai dans
+quelques jours pour Cassel; il y dirige le théâtre, et je pourrai faire
+entendre là <i>les Francs Juges</i>. Quel que soit le résultat final de tout
+cela, je ne suis pas moins extrêmement sensible aux peines que cet
+ouvrage vous a coûtées, et je vous en remercie mille fois. Il me plaît,
+à moi, beaucoup. Je prépare un grand concert pour le commencement de
+décembre, où je ferai entendre <i>Faust</i> avec deux grandes ouvertures et
+quelques mélodies irlandaises qui ne sont<a name="page_039" id="page_039"></a> pas gravées. Je n'en ai
+encore terminé qu'une; Gounet me fait beaucoup attendre les autres.</p>
+
+<p>La <i>Revue musicale</i> a publié un article fort bon sur <i>Faust</i>; je ne l'ai
+pas fait annoncer encore dans les autres journaux.</p>
+
+<p>Je ne puis pas me livrer à la moindre composition importante; quand j'ai
+la force de travailler, je copie des parties pour le concert futur, et
+je n'ai pas beaucoup de temps à y consacrer; on me tourmente pour des
+articles de journaux. Je suis chargé de la correspondance, à peu près
+gratuite, de la <i>Gazette musicale de Berlin</i>. On me traduit en allemand;
+le propriétaire est à Paris dans ce moment, et il m'ennuie. Pour <i>le
+Correspondant</i>, un seul article a paru; comme dans le second,
+j'attaquais l'école italienne. M. de Carné m'a écrit avant-hier pour me
+prier d'en faire un autre sur un sujet différent. On a trouvé que
+j'étais un <i>peu dur</i> pour l'école italienne. La <i>Prostituée</i> trouve donc
+des amants même parmi les gens religieux.</p>
+
+<p>Je prépare une notice bibliographique sur Beethoven.</p>
+
+<p>J'ai mes entrées au théâtre allemand; le <i>Freyschütz</i> et <i>Fidelio</i> m'ont
+donné des sensations nouvelles, malgré le détestable orchestre des
+Italiens, dont la voix publique fait enfin justice; les journaux
+d'aujourd'hui surtout le tuent.<a name="page_040" id="page_040"></a></p>
+
+<p>On m'a offert de me présenter à Rossini; je n'ai pas voulu, comme vous
+pensez bien; je n'aime pas ce Figaro, ou plutôt je le hais tous les
+jours davantage; ses plaisanteries absurdes sur Weber, au foyer du
+théâtre allemand, m'ont exaspéré; je regrettais bien de ne pas être de
+la conversation pour lui lâcher ma bordée.</p>
+
+<p>Mon pauvre Ferrand, je vous écris de bien longues digressions qui ne
+vous intéressent guère; je suis porté à craindre que mes lettres n'aient
+plus pour vous l'intérêt d'autrefois. S'il ne s'était pas fait en vous
+quelque étrange changement, seriez-vous resté depuis si longtemps sans
+répondre à ma lettre qui accompagnait le paquet de musique? C'est
+pendant la semaine sainte que vous avez dû la recevoir. Vous ne m'avez
+même pas écrit un mot d'amitié après que je vous ai annoncé que je
+perdais toutes les espérances dont j'avais été bercé. Je ne suis pas
+plus avancé que le premier jour; cette passion me tuera; on a répété si
+souvent que l'espérance seule pouvait entretenir l'amour! Je suis bien
+la preuve du contraire. Le feu ordinaire a besoin d'air, mais le feu
+électrique brûle dans le vide. Tous les journaux anglais retentissent de
+cris d'admiration pour son génie. Je reste obscur. Quand j'aurai écrit
+une composition instrumentale, immense, que je médite, je veux<a name="page_041" id="page_041"></a> pourtant
+aller à Londres la faire exécuter; que j'obtienne sous ses yeux un
+brillant succès!</p>
+
+<p>O mon cher ami, je ne puis plus écrire: la faiblesse m'ôte la plume des
+doigts.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2>
+
+<p class="r">
+15 juin 1829.<br />
+</p>
+
+<p>Oui, mon cher ami, il est entièrement vrai que je n'ai pas reçu de vos
+nouvelles jusqu'à ce 11 juin; et il m'est impossible de concevoir ce que
+sont devenues vos lettres; peut-être le découvrirez-vous; j'en doute.</p>
+
+<p>Je serais enchanté d'être annoncé dans le <i>Journal de Genève</i>, si vous
+pouvez l'obtenir. Je vous prie de ne pas vous laisser entraîner par
+votre amitié en parlant de mon ouvrage (<i>Faust</i>): rien ne paraît plus
+étrange aux lecteurs froids que cet enthousiasme qu'ils ne conçoivent
+pas. Je ne sais que vous dire pour le sommaire d'articles que vous me
+demandez; voyez celui de la <i>Revue musicale</i>, et parlez de chaque
+morceau en particulier; ou, si cela ne convient pas au cadre du journal,
+appuyez davantage sur le <i>Premier ch&oelig;ur</i>, le <i>Concert des Sylphes</i>, le
+<i>Roi de Thulé</i><a name="page_042" id="page_042"></a> et la <i>Sérénade</i>, et surtout sur le double orchestre du
+<i>concert</i>, dont la <i>Revue</i> n'a pas fait mention, puis quelques
+considérations sur le style mélodique et les innovations que vous aurez
+le mieux senties.</p>
+
+<p>Je ne fais rien annoncer dans les autres journaux, parce que j'attends
+tous les jours la réponse de Goethe, qui m'a fait prévenir qu'il allait
+m'écrire et qui ne m'écrit pas. Dieu! quelle impatience j'éprouve de
+recevoir cette lettre. Je suis un peu mieux depuis deux jours. La
+semaine dernière, j'ai été pris d'un affaissement nerveux tel, que je ne
+pouvais presque plus marcher ni m'habiller le matin; on m'a conseillé
+des bains qui n'ont rien fait; je suis resté tranquille, et la jeunesse
+a repris le dessus. Je ne puis me faire à l'impossible. C'est
+précisément parce que c'est impossible que je suis si peu vivant.</p>
+
+<p>Cependant il faut sans cesse m'occuper: j'écris une vie de Beethoven
+pour <i>le Correspondant</i>. Je ne puis trouver un instant pour composer; le
+reste du temps, il faut que je copie des parties.</p>
+
+<p>Quelle vie!</p>
+
+<p>Adieu.<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
+
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2>
+
+<p class="r">
+15 juillet 1829.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous réponds courrier par courrier, comme vous me le demandez. J'ai
+reçu vos deux actes sans encombre. Je trouve le dernier magnifique;
+l'interrogatoire surtout est de la plus grande beauté; le dénouement
+vaut mille fois mieux que celui dont nous étions convenus. Les
+observations que j'ai à vous faire portent uniquement sur la coupe des
+morceaux de musique et le rapprochement trop fréquent de sensations
+semblables, qui amèneraient une monotonie désagréable au premier acte;
+mais nous reparlerons de cela.</p>
+
+<p>Vous auriez déjà reçu depuis longtemps la musique que je dois vous
+envoyer; mais il faut bien finir par vous avouer le motif de ce retard.
+Depuis mon concert, mon père a pris une nouvelle boutade et ne veut plus
+m'envoyer ma pension, de sorte que je me trouve tellement à court
+d'argent, que les trente ou quarante francs que coûterait la copie de
+mes deux morceaux m'ont arrêté jusqu'à présent; je n'ai pas voulu
+demander à Auguste de me les prêter, parce que je lui dois déjà
+cinquante francs. Je ne puis pas copier moi-même, puisque, depuis quinze
+jours,<a name="page_044" id="page_044"></a> je suis enfermé à l'Institut; cet abominable concours est pour
+moi de la dernière nécessité, puisqu'il donne de l'argent et qu'on ne
+peut rien faire sans ce vil métal.</p>
+
+<p class="c"><i>Auri sacra fames quid non mortalia pectora cogis!</i></p>
+
+<p>Mon père n'a pas même voulu fournir à la dépense de mon séjour à
+l'Institut; c'est M. Lesueur qui y a pourvu. Je vous écrirai dès que
+j'aurai des nouvelles à vous apprendre. Le jeune Daudert, qui part le 12
+du mois d'août, se chargera de vous porter la musique, si je puis
+l'avoir à cette époque. Je suis trop abattu pour vous écrire plus
+longuement. J'oubliais de vous dire que Gounet a fini son deuxième acte.</p>
+
+<p>Adieu. Je suis bien aise que vous ayez fait la connaissance de Casimir
+Faure.</p>
+
+<p>On donne <i>la Vestale</i> ce soir pour la première fois depuis sept mois, et
+je ne puis y aller; j'aurais eu des billets de madame Dabadie. C'est
+elle qui me chantera ma scène, elle me l'a promis.</p>
+
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2>
+
+<p class="r">
+21 août 1829.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous envoie enfin la musique que vous attendez depuis si longtemps;
+il y a de ma faute et de<a name="page_045" id="page_045"></a> celle de mon imprimeur. Pour moi, le concours
+de l'Institut m'excuse un peu, et toutes les nouvelles agitations, <i>the
+new pangs of my despised love</i>, me justifient malheureusement trop de ne
+penser à rien. Oui, mon pauvre et cher ami, mon c&oelig;ur est le foyer d'un
+horrible incendie; c'est une forêt vierge que la foudre a embrasée; de
+temps en temps, le feu semble assoupi, puis un coup de vent... un éclat
+nouveau... le cri des arbres s'abîmant dans la flamme, révèlent
+l'épouvantable puissance du fléau dévastateur.</p>
+
+<p>Il est inutile d'entrer dans les détails des nouvelles secousses que
+j'ai reçues dernièrement; mais tout se réunit. Cet absurde et honteux
+concours de l'Institut vient de me faire le plus grand tort à cause de
+mes parents. Ces messieurs les juges, qui ne sont pas <i>les Francs
+Juges</i>, ne veulent pas, disent-ils, m'encourager dans une fausse route.
+Boïeldieu m'a dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jeté à
+terre. J'étais venu avec la ferme conviction que vous l'auriez; mais
+quand j'ai entendu votre ouvrage!... Comment voulez-vous que je donne un
+prix à une chose dont <i>je n'ai pas d'idée</i>. Je <i>ne comprends pas</i> la
+moitié de Beethoven, et vous voulez aller plus loin que Beethoven!
+Comment voulez-vous que je comprenne?<a name="page_046" id="page_046"></a> Vous vous jouez des difficultés
+de l'harmonie en prodiguant les modulations; et moi qui <i>n'ai pas fait
+d'études harmoniques</i>, qui <i>n'ai aucune expérience de cette partie de
+l'art</i>! C'est peut-être ma faute! je n'aime que la musique qui me berce.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, si vous voulez que j'écrive de la musique douce, il ne
+faut pas nous donner un sujet comme Cléopâtre: une reine désespérée qui
+se fait mordre par un aspic et meurt dans les convulsions!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, on peut toujours mettre de la grâce dans tout; mais je
+suis bien loin de dire que votre ouvrage soit mauvais; je dis seulement
+que je ne le comprends pas encore, il faudrait que je l'entendisse
+plusieurs fois avec l'orchestre.</p>
+
+<p>&mdash;M'y suis-je refusé?</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, en voyant toutes ces formes bizarres, cette haine pour
+tout ce qui est connu, je ne pouvais m'empêcher de dire à mes collègues
+de l'Institut qu'un jeune homme qui a de pareilles idées, et qui écrit
+ainsi, doit <i>nous mépriser du fond de son c&oelig;ur</i>. Vous êtes un être
+volcanisé, mon cher ami, et il ne faut pas écrire pour soi; toutes les
+organisations ne sont pas de cette trempe. Mais venez chez moi,
+faites-moi<a name="page_047" id="page_047"></a> ce plaisir, nous causerons, <i>je veux vous étudier</i>.</p>
+
+<p>D'un autre côté, Auber me prend à part à l'Opéra, et, après m'avoir dit
+à peu près la même chose, sinon qu'il fallait faire ces cantates <i>comme
+on fait une symphonie</i>, sans égard pour l'expression des paroles; il a
+ajouté:</p>
+
+<p>&mdash;Vous fuyez les lieux communs; mais vous n'avez pas à redouter de faire
+jamais de platitudes; ainsi le meilleur conseil que je puisse vous
+donner, c'est de chercher à écrire platement, et, quand vous aurez fait
+quelque chose qui vous paraîtra horriblement plat, <i>ce sera justement ce
+qu'il faut</i>. Et songez bien que, si vous faisiez de la musique comme
+vous la concevez, le public ne vous comprendrait pas et les marchands de
+musique ne vous achèteraient pas.</p>
+
+<p>Mais, encore une fois, quand j'écrirai pour les boulangers et les
+couturières, je n'irai pas choisir pour texte les passions de la reine
+d'Égypte et ses méditations sur la mort. O mon cher Ferrand, je voudrais
+pouvoir vous faire entendre la scène où Cléopâtre réfléchit <i>sur
+l'accueil que feront à son ombre celles des Pharaons ensevelis dans les
+pyramides</i>. C'est terrible, affreux! c'est la scène où Juliette médite
+sur son ensevelissement dans les caveaux des Capulets, environnée
+vivante des<a name="page_048" id="page_048"></a> ossements de ses aïeux, du cadavre de Tybalt; cet effroi
+qui va en augmentant!... ces réflexions qui se terminent par des cris
+d'épouvante accompagnés par un orchestre de basses pinçant ce rythme:</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_048.png" width="449" height="339" alt="notation musicale
+Oh! Shakspeare!
+Shakspeare!" title="" />
+</p>
+
+<p>Au milieu de tout cela, mon père se lasse de me faire une pension dont
+je ne puis me passer; je vais retourner à la Côte, où je prévois bien de
+nouvelles tracasseries, et pourtant je ne vis que pour la musique, elle
+seule me soutient sur cet abîme de maux de toute espèce. N'importe, il
+faut que j'y aille, et <i>il faut</i> que vous veniez me voir; songez donc
+que nous nous voyons si rarement, que ma vie est si fragile, et que nous
+sommes si près! Je vous écrirai aussitôt après mon arrivée.<a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<p><i>Guillaume Tell?...</i> Je crois que tous les journalistes sont décidément
+devenus fous; c'est un ouvrage qui a quelques beaux morceaux, qui n'est
+pas absurdement écrit, où il n'y a pas de <i>crescendo</i> et un peu moins de
+grosse caisse, voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment,
+toujours de l'art, de l'habitude, du savoir-faire, du maniement du
+public. Ça ne finit pas; tout le monde bâille, l'administration donne
+force billets. Adolphe Nourrit, dans le jeune Melchtal, est sublime;
+mademoiselle Taglioni n'est pas une danseuse, c'est un esprit de l'air,
+c'est Ariel en personne, une fille des cieux. Et on ose porter cela plus
+haut que Spontini! J'en parlais avant-hier avec M. de Jouy, à
+l'orchestre. On donnait <i>Fernand Cortez</i>, et, quoique l'auteur du poème
+de <i>Guillaume Tell</i>, il ne parlait de Spontini que comme nous, avec
+adoration. Il (Spontini) revient incessamment à Paris; il s'est brouillé
+avec le roi de Prusse, son ambition l'a perdu. Il vient de donner un
+opéra allemand qui est tombé à plat; les succès de Rossini le font
+devenir fou: cela se conçoit; mais il devrait se mettre au-dessus des
+engouements du public. L'auteur de <i>la Vestale</i> et de <i>Cortez</i> écrire
+pour le public!... Des gens qui applaudissent <i>le Siège de Corinthe</i>,
+venir me dire <i>qu'ils aiment Spontini</i>, et celui-ci rechercher de<a name="page_050" id="page_050"></a>
+pareils suffrages!... Il est très malheureux; le non-succès de son
+dernier ouvrage le tue.</p>
+
+<p>Je fais des mélodies irlandaises de Moore, que Gounet me traduit; j'en
+ai fait une, il y a quelques jours, dont je suis ravi. Ces jours-ci, on
+va présenter un opéra pour moi à Feydeau, j'en suis fort content;
+puisse-t-il être reçu!</p>
+
+<p>Vous me promettez toujours quelque chose et vous ne faites rien;
+cependant nous touchons à une révolution théâtrale qui nous serait
+favorable, songez-y! La Porte-Saint-Martin est ruinée, les Nouveautés de
+même; et les directeurs de ces deux théâtres tendent les bras à la
+musique; il est vraisemblable que le ministère va donner l'autorisation
+d'un théâtre d'opéra nouveau; je vous le dis parce que je le sais.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2>
+
+<p class="r">
+3 octobre 1829.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous écris deux mots à la hâte. Les hostilités ont recommencé. Je
+donne un concert le 1<sup>er</sup> novembre prochain, jour de la Toussaint.</p>
+
+<p>J'ai déjà obtenu la salle des Menus-Plaisirs;<a name="page_051" id="page_051"></a> Chérubini, au lieu de me
+contrarier cette fois-ci, est indisposé. Je donnerai <i>deux grandes
+ouvertures: le Concert des Sylphes</i>, <i>le Grand Air de Conrad</i> (auquel
+j'ai ajouté un récitatif obligé et dont j'ai retouché
+l'instrumentation).</p>
+
+<p>C'est madame J. Dabadie qui m'a promis hier de me le chanter.</p>
+
+<p>Hiller me joue un concerto de piano de Beethoven, qui n'a jamais été
+exécuté à Paris; sublime! immense!</p>
+
+<p>Mademoiselle Heinefetter, dont les journaux ont dû vous apprendre le
+succès au théâtre Italien, me chantera la scène du <i>Freyschütz</i> en
+allemand; du moins, elle ne demande pas mieux; il ne manque plus que
+l'autorisation de M. Laurent, le directeur.</p>
+
+<p>Habeneck conduit mon orchestre, lequel, vous pouvez le croire, sera
+fulminant.</p>
+
+<p>Sera-t-il dit que vous ne m'entendrez jamais? Venez donc à Paris, ne
+fût-ce que pour huit jours.</p>
+
+<p>Je n'ai pas pu aller à la Côte. J'ai tant à courir, à copier, que je
+vous quitte déjà; mais écrivez-moi le plus tôt possible, je vous en
+prie. Apprenez-moi surtout que vous trouverez quelque prétexte auprès de
+votre père pour venir passer la Toussaint ici.</p>
+
+<p>Adieu.<a name="page_052" id="page_052"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Meyerbeer vient d'arriver de Vienne; le lendemain de son retour, il m'a
+fait complimenter par Schlesinger, sur <i>Faust</i>.</p>
+
+<p>Un journal musical m'a fait un article de trois colonnes. Si je puis
+m'en procurer encore un exemplaire, je vous l'enverrai.</p>
+
+<p><i>Farewell, we may meet again, I trust, come, come then; 'tis not so
+long.</i></p>
+
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2>
+
+<p class="r">
+Vendredi soir, 30 octobre 1829.<br />
+</p>
+
+<p>Ferrand, Ferrand, ô mon ami! où êtes-vous? Nous avons fait la première
+répétition ce matin. Quarante-deux violons, total cent dix musiciens! Je
+vous écris chez le restaurateur Lemardelay en attendant mon dessert.
+Rien, je vous jure, rien n'est si terriblement affreux que mon ouverture
+des <i>Francs Juges</i>. O Ferrand, mon cher ami, vous me comprendriez; où
+êtes-vous? C'est un hymne au désespoir, mais le désespoir le plus
+désespérant qu'on puisse imaginer, horrible et tendre. Habeneck, qui
+conduit mon immense orchestre, en est tout effrayé. Ils n'ont jamais
+rien vu de si difficile; mais aussi il paraît qu'ils trouvent que ce
+n'est pas mal, car ils<a name="page_053" id="page_053"></a> me sont tombés dessus après la fin de
+l'ouverture, non seulement avec des applaudissements forcenés, mais avec
+des cris presque aussi effrayants que ceux de mon orchestre. O Ferrand,
+Ferrand, pourquoi n'êtes-vous pas ici?</p>
+
+<p>Je vais à l'Opéra tout à l'heure chercher l'harmonica; on m'en a apporté
+un ce matin qui est trop bas, et nous n'avons pu nous en servir. Le
+sextuor de <i>Faust</i> va à ravir, mes sylphes sont enchantés. L'ouverture
+de <i>Waverley</i> ne va pas encore bien; demain, nous la répéterons encore,
+et définitivement elle ira. Et le <i>Jugement dernier</i>, comme vous le
+connaissez, plus un récitatif accompagné par quatre paires de timbales
+en harmonie. O Ferrand! Ferrand! cent vingt lieues!</p>
+
+<p>...Hier, j'étais malade à ne pouvoir marcher; aujourd'hui, le feu de
+l'enfer qui a dicté <i>les Francs Juges</i> m'a rendu une force incroyable;
+il faut que je coure encore ce soir tout Paris. Le concerto de Beethoven
+est une conception prodigieuse, étonnante, sublime! Je ne sais comment
+exprimer mon admiration.</p>
+
+<p><i>Oh! les sylphes!...</i></p>
+
+<p>Je me suis fait un solo de grosse caisse pianissimo dans <i>les Francs
+Juges</i>.</p>
+
+<p><i>Intonuere cavæ gemitumque dedere cavernæ.</i></p>
+
+<p>Enfin, c'est affreux! tout ce que mon c&oelig;ur<a name="page_054" id="page_054"></a> peut contenir de rage et de
+tendresse est dans cette ouverture.</p>
+
+<p>O Ferrand!</p>
+
+<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 6 novembre 1829.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'aurais dû plus tôt vous rendre compte de mon concert; d'après ma
+dernière lettre, vous êtes sans doute bouillant d'impatience d'avoir des
+détails. Mais d'abord êtes-vous bien rétabli? Votre maladie a-t-elle
+tout à fait disparu? Gounet a reçu une lettre d'Auguste, qui lui
+apprenait le mauvais état de votre santé, et ce que vous m'en avez dit
+vous-même me fait craindre qu'elle ne soit pas encore très bonne.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, puisque vous vous intéressez si vivement à ce qui me
+touche et que votre amitié vous fait prendre tant de part à toutes mes
+agitations, je vous dirai que j'ai obtenu un succès immense; l'ouverture
+des <i>Francs Juges</i> surtout a bouleversé la salle; elle a obtenu quatre
+salves d'applaudissements. Mademoiselle Marinoni venait d'entrer en
+scène pour chanter une pasquinade italienne; profitant de ce moment de<a name="page_055" id="page_055"></a>
+calme, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre une liasse
+de musique sur une banquette; le public m'a aperçu; alors les cris, les
+bravos ont recommencé, les artistes s'y sont mis, la grêle d'archets est
+tombée sur les violons, les basses, les pupitres; j'ai failli me trouver
+mal. Et des embrassades à n'en plus finir; mais vous n'étiez pas là!...
+En sortant, après que la foule a été écoulée, les artistes m'ont attendu
+dans la cour du Conservatoire, et, dès que j'ai paru, les
+applaudissements en plein air ont recommencé. Le soir, à l'Opéra, même
+effet; c'était une fermentation à l'orchestre, au foyer. O mon ami, que
+n'êtes-vous ici! Depuis dimanche, je suis d'une tristesse mortelle;
+cette foudroyante émotion m'a abîmé; j'ai sans cesse les yeux pleins de
+larmes, je voudrais mourir.</p>
+
+<p>Quant à la recette, elle a totalement couvert les frais, et même j'y
+gagne cent cinquante francs. Je vais en donner les deux tiers à Gounet,
+qui a eu la bonté de me prêter de l'argent et qui en est, je crois, plus
+pressé que vous. Aussitôt que j'aurai pu réaliser une somme un peu
+présentable, je m'empresserai de vous la faire parvenir; car je suis
+tourmenté de vous devoir si longtemps.</p>
+
+<p>Il n'y a encore que <i>le Figaro</i> et les <i>Débats</i> qui<a name="page_056" id="page_056"></a> aient parlé de mon
+concert. Castil-Blaze n'entre dans aucun détail; ces animaux ne savent
+parler que quand il n'y a rien à dire; je vous enverrai tous les
+journaux littéraires qui auront fait mention de moi.</p>
+
+<p>Adieu; rétablissez-vous vite et écrivez-moi.</p>
+
+<p class="r">
+Votre ami.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 4 décembre 1829.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je ne reçois point de réponse à deux lettres que je vous ai adressées et
+à l'envoi des journaux relatifs à mon concert. Vous êtes malade; c'est
+sûr; n'auriez-vous point de moyens de me faire donner de vos nouvelles
+et de me tirer de l'inquiétude mortelle où je suis depuis si
+longtemps?...</p>
+
+<p>Une lettre d'Auguste à Gounet ne disait rien de bon sur votre santé.</p>
+
+<p>Je vous en prie, écrivez-moi seulement un mot ou faites-moi écrire.</p>
+
+<p>Je vous enverrai dans peu quelques nouvelles compositions que je viens
+de faire graver.</p>
+
+<p>Adieu. J'attends.<a name="page_057" id="page_057"></a></p>
+
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 27 décembre 1829.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p><i>D'abord les affaires sérieuses.</i></p>
+
+<p>J'ai vu M. Rocher le soir même du jour où j'ai reçu votre lettre. Il m'a
+répondu, au sujet de Germain, qu'une seule place de juge auditeur était
+vacante à Lyon et qu'elle venait d'être donnée. Ainsi il n'y a pas
+d'espoir.</p>
+
+<p><i>Puis les félicitations.</i></p>
+
+<p>Je vous complimente mille fois, à mon tour, sur le beau succès que vous
+venez d'obtenir. Je ne suis pas en peine sur l'impression que vous avez
+dû produire, animé comme vous l'étiez par l'indignation et l'intérêt que
+vous inspire votre client.&mdash;Encore! Embrassez bien pour moi cet
+excellentissime Auguste; je suis heureux pour lui de cette bonne chance.
+Gounet lui adresse beaucoup de félicitations là-dessus. Dites-lui que si
+je ne lui ai pas écrit, c'est que... c'est que... je suis un paresseux
+qui pense cependant toujours à lui avec la plus vive affection.</p>
+
+<p><i>Ensuite les reproches.</i></p>
+
+<p>Vous n'êtes pas pardonnable de m'avoir laissé aussi longtemps dans
+l'inquiétude. Je vous ai<a name="page_058" id="page_058"></a> écrit trois fois, et vous me répondez un mois
+et demi après la troisième lettre. Je vous croyais toujours malade. Je
+pensais que, peut-être, on avait intercepté nos lettres. Je vous ai
+envoyé les journaux; ils se sont perdus. Si vous y tenez beaucoup, je
+vous adresserai les exemplaires que j'ai, à condition que vous me les
+renverrez après les avoir lus. Je puis en avoir besoin.</p>
+
+<p><i>Puis les promesses.</i></p>
+
+<p>Vous recevrez, d'ici à une vingtaine de jours, notre collection de
+<i>Mélodies irlandaises</i>, avec le ballet des <i>Ombres</i>, que Dubois m'a prié
+de faire et qui est déjà gravé. J'ai essayé une musique pour un des
+couplets de votre satanique chanson. Elle est passable pour cette
+strophe; mais elle ne peut aller avec les autres. C'est horriblement
+difficile à faire. Vous êtes trop poète pour le musicien. Je ne sais si
+je réussirai. Dans tous les cas, votre morceau est admirable de vérité
+horrible, d'expressions hardies et de nouveauté.</p>
+
+<p><i>Ensuite les aveux.</i></p>
+
+<p>Je m'ennuie, je m'ennuie!... Toujours la même chose!...</p>
+
+<p>Mais je m'ennuie à présent avec une rapidité étonnante, je consomme plus
+d'ennuis en une heure qu'autrefois en un jour. Je bois le temps comme
+les canards mâchent l'eau pour y trouver<a name="page_059" id="page_059"></a> à vivre, et, comme eux, je n'y
+trouve que quelques insectes malotrus. Que faire? que faire?</p>
+
+<p>Adieu; au moins, répondez-moi toutes les deux lettres.</p>
+
+<p class="r">
+Votre ami.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 2 janvier 1830.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous ai écrit il y a huit jours; votre lettre que je reçois à
+l'instant ne fait pas mention de la mienne; il est possible que les
+mauvais chemins, en retardant le courrier, aient fait croiser notre
+correspondance. Dieu veuille qu'elle ne soit pas encore perdue!</p>
+
+<p>Non, je n'ai jamais eu de nouvelle des trente-cinq francs que vous
+m'avez expédiés de Lyon. Je vous l'avais fait savoir dans l'une des
+trois lettres que je vous ai adressées depuis mon concert; comme vous ne
+m'en avez manifesté ni inquiétude ni étonnement dans votre tardive
+réponse, je pense que la lettre où je vous en parlais ne vous est pas
+non plus parvenue. J'aurais depuis longtemps remis à Marescot les
+trente-cinq francs que M. Dupart lui doit; mais<a name="page_060" id="page_060"></a> le fait est que, depuis
+que je me suis mis à faire graver ma musique, je n'ai jamais eu la
+moindre avance disponible. Quand ensuite vous m'écrivîtes, il y a un
+mois et demi, que vous m'aviez adressé de Lyon un mandat de trente-cinq
+francs, je vous écrivis que je ne l'avais pas reçu, et j'attendais pour
+savoir ce qu'il était devenu. Jamais je ne fus plus surpris qu'en voyant
+le silence que vous gardiez à cet égard dans votre avant-dernière
+lettre.</p>
+
+<p>Ainsi donc, vous m'avez envoyé une fois le manuscrit des <i>Francs
+Juges</i>......... P<small>ERDU</small>!.</p>
+
+<p>Une autre fois, un mandat de trente-cinq francs......... <span class="smcap">Perdu!</span>.</p>
+
+<p>Je vous ai envoyé un paquet de journaux affranchis par moi et mis à la
+poste par moi.</p>
+
+<p class="r"><span class="smcap">Perdu!</span>.</p>
+
+<p>Vous m'écrivîtes de ne pas vous répondre
+quatre jours avant votre dernier voyage à Paris; si vous ne me l'aviez
+pas dit, je n'en saurais rien.</p>
+
+<p class="r">P<small>ERDU</small>!.</p>
+
+<p>Je vous avais écrit cette fameuse lettre dont le sort nous a si fort
+inquiété......... P<small>ERDU</small>!.</p>
+
+<p>Je vous écrit trois fois depuis mon concert et vous ai appris dans la
+seconde lettre, je crois, que je n'avais pas reçu l'argent de Marescot;
+ce n'est qu'aujourd'hui que vous me dites que vous<a name="page_061" id="page_061"></a> le savez; encore
+n'est-ce pas moi qui vous en informe; donc, cette lettre a encore été...</p>
+
+<p class="r">P<small>ERDU</small>!</p>
+
+<p>Mon cher ami, il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela qu'il
+faut absolument éclaircir.</p>
+
+<p>Marescot est parti ces jours-ci pour la province; je le rencontrai chez
+mon imprimeur dernièrement, et il m'apprit qu'il allait écrire à M.
+Dupart pour son argent. Dans le cas même où il serait ici, je serais
+absolument incapable de le lui donner; car je suis dans ce moment avec
+ma pension payée et vingt francs. Je dois recevoir deux cents francs de
+Troupenas dans quelques jours, pour les corrections de <i>Guillaume Tell</i>
+que je fais pour lui. Je suis toujours ainsi, mille fois plus gueux
+qu'un peintre; je n'ai en tout que deux élèves qui me rapportent
+quarante-quatre francs par mois. Mon père m'envoie de l'argent de temps
+en temps; puis, quand j'ai pris mes mesures pour être un peu à l'aise,
+viennent ses commissions, qu'il faut presque toujours payer, qui
+dérangent toute mon économie. Je vous dois, je dois encore plus de cent
+francs à Gounet; cette gêne perpétuelle, ces idées de dettes,
+quoiqu'elles soient contractées envers des amis éprouvés, me tourmentent
+continuellement. D'un autre côté, votre<a name="page_062" id="page_062"></a> père couve toujours l'absurde
+idée que je suis un joueur, moi qui n'ai jamais touché une carte ni mis
+le pied dans une maison de jeu. Cette pensée qu'aux yeux de vos parents
+notre liaison n'est pas des plus avantageuses pour vous me met hors de
+moi.</p>
+
+<p>Ne m'envoyez pas votre <i>Dernière Nuit de Faust</i>. Si je l'avais entre les
+mains, je ne pourrais résister; cependant mon plan de travail est tracé
+pour longtemps. J'ai à faire une immense composition instrumentale pour
+mon concert de l'année prochaine, auquel il faudra bien que vous
+assistiez. Si je réussis dans votre chanson de <i>Brigands</i> que je trouve
+sublime, vous ne l'attendrez pas longtemps. On grave nos mélodies; dès
+qu'elles paraîtront, nous vous les expédierons: ce qui ne veut pas dire
+que vous les recevrez. Plusieurs vous plairont, je l'espère. Nous les
+faisons graver à nos frais, Gounet et moi, et nous comptons y gagner au
+bout de quelque temps. Avez-vous les <i>Contes fantastiques</i> d'Hoffman?
+C'est fort curieux!</p>
+
+<p>Quand vous verrons-nous ici? Écrivez-moi donc plus souvent, je vous en
+prie en grâce.</p>
+
+<p>Adieu; je vous embrasse.<a name="page_063" id="page_063"></a></p>
+
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 6 février 1830.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Votre lettre et les trente-cinq francs qu'elle contenait me sont
+parvenus cette fois. Marescot n'est pas à Paris; dès qu'il sera revenu,
+je les lui remettrai. Je frémis en songeant à ce que vous devez souffrir
+de vos dents; si cela peut vous consoler, je vous dirai que je suis à
+peu près dans le même cas; toutes mes dents se carient peu à peu, et, le
+mois dernier, je souffrais comme un damné! J'ai essayé de plusieurs eaux
+spiritueuses; le <i>paraguay-roux</i>, dont j'avais beaucoup entendu parler,
+a calmé en deux jours une douleur terrible, causée par une dent creuse;
+je remplissais le creux avec du coton imbibé, et je me gargarisais la
+bouche avec de l'eau dans laquelle j'avais versé quelques gouttes du
+spécifique; essayez-en, ne négligez rien; mais j'ai un autre mal dont
+rien, à ce qu'il paraît, ne pourra me guérir, qu'un spécifique contre la
+vie.</p>
+
+<p>Après quelque temps d'un calme troublé violemment par la composition de
+l'<i>Élégie en prose</i> qui termine mes Mélodies, je viens d'être replongé
+dans toutes les angoisses d'une interminable<a name="page_064" id="page_064"></a> et inextinguible passion,
+sans motif, sans sujet. Elle est toujours à Londres, et cependant je
+crois la sentir autour de moi; tous mes souvenirs se réveillent et se
+réunissent pour me déchirer; j'écoute mon c&oelig;ur battre, et ses
+pulsations m'ébranlent comme les coups de piston d'une machine à vapeur.
+Chaque muscle de mon corps frémit de douleur... Inutile!... Affreux!...</p>
+
+<p>Oh! malheureuse! si elle pouvait un instant concevoir toute la poésie,
+tout l'infini d'un pareil amour, elle volerait dans mes bras, dût-elle
+mourir de mon embrassement.</p>
+
+<p>J'étais sur le point de commencer ma grande symphonie (<i>Épisode de la
+vie d'un artiste</i>), où le développement de mon infernale passion doit
+être peint; je l'ai toute dans la tête, mais je ne puis rien écrire...
+Attendons.</p>
+
+<p>Vous recevrez, en même temps que ma lettre, deux exemplaires de mes
+chères Mélodies; un artiste du Théâtre-Italien de Londres vient d'en
+emporter pour Moore, qu'il connaît et à qui nous les avons dédiées.
+Adolphe Nourrit vient de les adopter pour les chanter aux soirées où il
+va habituellement.</p>
+
+<p>Il s'agit maintenant de les faire annoncer; mais je n'ai plus
+d'activité...</p>
+
+<p>Mon cher ami, écrivez-moi souvent et longuement,<a name="page_065" id="page_065"></a> je vous en supplie; je
+suis séparé de vous; que vos pensées me parviennent du moins. Il m'est
+insupportable de ne pas vous voir; faut-il qu'à travers les nuages
+chargés de foudre qui grondent sur ma tête un seul rayon de l'astre
+paisible ne puisse venir me consoler!...</p>
+
+<p>Adieu donc; j'attends une lettre de vous dans neuf jours, si votre état
+maladif vous permet d'écrire.</p>
+
+<p class="r">
+Votre fidèle ami.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 16 avril 1830.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai demeuré bien longtemps sans vous écrire, mais j'ai aussi vainement
+attendu la lettre que vous deviez m'adresser par Auguste à son passage à
+Paris; depuis ma dernière, j'ai essuyé de terribles rafales, mon
+vaisseau a craqué horriblement, mais s'est enfin relevé; il vogue à
+présent passablement. D'affreuses vérités, découvertes à n'en pouvoir
+douter, m'ont mis en train de guérison; et je crois qu'elle sera aussi
+complète que ma nature tenace peut le comporter. Je viens de sanctionner
+ma résolution par un ouvrage qui<a name="page_066" id="page_066"></a> me satisfait complètement et dont
+voici le sujet, qui sera exposé dans un programme et distribué dans la
+salle le jour du concert.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><i>Épisode de la vie d'un artiste</i> (grande symphonie fantastique en
+cinq parties).</p>
+
+<p><span class="smcap">Premier morceau</span>: double, composé d'un court adagio, suivi
+immédiatement d'un allégro développé (vague des passions; rêveries
+sans but; passion délirante avec tous ses accès de tendresse,
+jalousie, fureur, craintes, etc., etc.).</p>
+
+<p><span class="smcap">Deuxième morceau</span>: <i>Scène aux champs</i> (adagio, pensées d'amour et
+espérance troublées par de noirs pressentiments).</p>
+
+<p><span class="smcap">Troisième morceau</span>: <i>Un bal</i> (musique brillante et entraînante).</p>
+
+<p><span class="smcap">Quatrième morceau</span>: <i>Marche au supplice</i> (musique farouche,
+pompeuse).</p>
+
+<p><span class="smcap">Cinquième morceau</span>: <i>Songe d'une nuit du sabbat</i>.</p></div>
+
+<p>A présent, mon ami, voici comment j'ai tissé mon roman, ou plutôt mon
+histoire, dont il ne vous est pas difficile de reconnaître le héros.</p>
+
+<p>Je suppose qu'un artiste doué d'une imagination vive, se trouvant dans
+cet état de l'âme que Chateaubriand a si admirablement peint dans
+<i>René</i>, voit pour la première fois une femme qui<a name="page_067" id="page_067"></a> réalise l'idéal de
+beauté et de charmes que son c&oelig;ur appelle depuis longtemps, et en
+devient éperdument épris. Par une singulière bizarrerie, l'image de
+celle qu'il aime ne se présente jamais à son esprit que accompagnée
+d'une pensée musicale dans laquelle il trouve un caractère de grâce et
+de noblesse semblable à celui qu'il prête à l'objet aimé. Cette double
+idée fixe le poursuit sans cesse: telle est la raison de l'apparition
+constante, dans tous les morceaux de la symphonie, de la mélodie
+principale du premier allégro (nº 1).</p>
+
+<p>Après mille agitations, il conçoit quelques espérances; il se croit
+aimé. Se trouvant un jour à la campagne, il entend au loin deux pâtres
+qui dialoguent un ranz de vaches; ce duo pastoral le plonge dans une
+rêverie délicieuse (nº 2). La mélodie reparaît un instant au travers des
+motifs de l'adagio.</p>
+
+<p>Il assiste à un bal, le tumulte de la fête ne peut le distraire; son
+idée fixe vient encore le troubler, et la mélodie chérie fait battre son
+c&oelig;ur pendant une valse brillante (nº 3).</p>
+
+<p>Dans un accès de désespoir, il s'empoisonne avec de l'opium; mais, au
+lieu de le tuer, le narcotique lui donne une horrible vision, pendant
+laquelle il croit avoir tué celle qu'il aime, être<a name="page_068" id="page_068"></a> condamné à mort et
+assister à sa propre exécution. Marche au supplice; cortège immense de
+bourreaux, de soldats, de peuple. A la fin, la <i>mélodie</i> reparaît
+encore, comme une dernière pensée d'amour, interrompue par le coup fatal
+(nº 4).</p>
+
+<p>Il se voit ensuite environné d'une foule dégoûtante de sorciers, de
+diables, réunis pour fêter la nuit du sabbat. Ils appellent au loin.
+Enfin arrive la <i>mélodie</i>, qui n'a encore paru que gracieuse, mais qui
+alors est devenue un air de guinguette trivial, ignoble; c'est l'objet
+aimé qui vient au sabbat, pour assister au convoi funèbre de sa victime.
+Elle n'est plus qu'une courtisane digne de figurer dans une telle orgie.
+Alors commence la cérémonie. Les cloches sonnent, tout l'élément
+infernal se prosterne, un ch&oelig;ur chante la prose des morts, le
+plain-chant (<i>Dies iræ</i>), deux autres ch&oelig;urs le répètent en le
+parodiant d'une manière burlesque; puis enfin la ronde du sabbat
+tourbillonne, et, dans son plus violent éclat, elle se mêle avec le
+<i>Dies iræ</i>, et la vision finit (nº 5).</p>
+
+<p>Voilà, mon cher, le plan exécuté de cette immense symphonie. Je viens
+d'en écrire la dernière note. Si je puis être prêt le jour de la
+Pentecôte, 30 mai, je donnerai un concert aux Nouveautés, avec un
+orchestre de deux cent vingt musiciens. J'ai peur de ne pouvoir pas
+avoir la<a name="page_069" id="page_069"></a> copie des parties. A présent, je suis un stupide; l'effroyable
+effort de pensée qui a produit mon ouvrage a fatigué mon imagination, et
+je voudrais pouvoir dormir et me reposer continuellement. Mais, si le
+cerveau sommeille, le c&oelig;ur veille, et je sens bien vivement que vous me
+manquez. O mon ami, ne vous reverrai-je donc pas?</p>
+
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 13 mai 1830.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Vous avez dû recevoir par votre cousin Eugène Daudert une lettre de moi,
+à peu près le même jour que je reçus la vôtre. Je ne laisse pas partir
+Auguste sans le charger d'une autre. Il me dit qu'il vous verra peu
+après son arrivée. Votre lettre m'a excessivement touché; cette
+sollicitude inquiète pour le danger que vous supposiez que je courais à
+l'égard d'Henriette Smithson, vos effusions de c&oelig;ur, vos conseils!...
+Oh! mon cher Humbert, il est si rare de trouver un homme complet, qui
+ait une âme, un c&oelig;ur et une imagination, si rare pour des caractères
+ardents et impatients comme les nôtres de se rencontrer, de s'assortir,
+que je ne sais comment vous exprimer mes idées sur le bonheur que j'ai
+de vous connaître.<a name="page_070" id="page_070"></a></p>
+
+<p>Je pense que vous aurez été satisfait du plan de ma <i>Symphonie
+fantastique</i>, que je vous ai envoyé dans ma lettre. La vengeance n'est
+pas trop forte. D'ailleurs, ce n'est pas dans cet esprit que j'ai écrit
+le <i>Songe d'une nuit de sabbat</i>. Je ne veux pas me venger. Je la plains
+et la méprise. C'est une femme ordinaire, douée d'un génie instinctif
+pour exprimer les déchirements de l'âme humaine qu'elle n'a jamais
+ressentis, et incapable de concevoir un sentiment immense et noble comme
+celui dont je l'honorais.</p>
+
+<p>Je termine aujourd'hui mes derniers arrangements avec les directeurs des
+Nouveautés pour mon concert du 30 de ce mois. Ce sont de fort honnêtes
+gens et très accommodants; nous commençons à répéter la <i>Symphonie
+gigantesque</i> dans trois jours; toutes les parties sont copiées avec le
+plus grand soin; il y a deux mille trois cents pages de musique; près de
+quatre cents francs de copie. Il faut espérer que nous ferons une
+recette présentable, le jour de la Pentecôte, tous les théâtres étant
+fermés.</p>
+
+<p>L'incroyable chanteur Haitzinger doit chanter; j'espère avoir madame
+Schroeder-Devrient, qui, avec son émule, bouleverse tous les deux soirs
+la salle Favart dans les opéras du <i>Freyschütz</i> et de <i>Fidelio</i>.<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<p>A propos, Haitzinger m'a demandé dernièrement s'il y avait un grand rôle
+de ténor pour lui dans notre opéra des <i>Francs Juges</i>; sur ma réponse,
+et sur ce que lui ont dit de moi tous les Allemands de sa connaissance,
+il voudrait emporter le poème, avec les morceaux de chant sans
+orchestre, pour le faire traduire, et il donnerait la partition nouvelle
+à son bénéfice, qui doit avoir lieu cette année à Carlsruhe. Ce serait
+charmant; il faut seulement que je termine tout cela, pour le finale des
+<i>Bohémiens</i> et deux ou trois airs de ténor et de soprano, avec
+quintette. Je partirais pour Carlsruhe dans quelques mois, précédé d'une
+espèce de réputation faite par Haitzinger et autres.</p>
+
+<p>Je vous dirai que vous vous êtes à peu près rencontré avec Onslow, dans
+votre jugement sur mes Mélodies; il préfère les quatre suivantes:
+d'abord la <i>Chanson à boire</i>, l'<i>Élégie</i>, la <i>Rêverie</i> et le <i>Chant
+sacré</i>. Mon cher, ce n'est pas si difficile que vous croyez; mais il
+faut des pianistes. Quand j'écris un piano, c'est pour quelqu'un qui
+sait jouer du piano et non pour des amateurs qui ne savent seulement pas
+lire la musique. Les demoiselles Lesueur, qui certes ne sont pas des
+virtuoses, accompagnent fort bien l'<i>Élégie en prose</i>, qui est avec le
+<i>Chant guerrier</i> ce qu'il<a name="page_072" id="page_072"></a> y a de moins aisé. Cette pauvre mademoiselle
+Eugénie, qui a une passion malheureuse pour un aimable garçon, froid et
+peu sensible, a d'abord été désorientée par ce morceau. Elle m'a avoué
+qu'elle n'y avait absolument rien compris dans le commencement; puis, en
+l'étudiant, elle a découvert une pensée, elle s'est reconnue dans ce
+douloureux tableau des angoisses d'un mourant d'amour; à présent, c'est
+chez elle une fureur, elle joue continuellement la neuvième Mélodie. Je
+ne l'ai encore jamais entendu chanter; il n'y a que Nourrit pour cela,
+et je doute qu'il consente à se mettre dans l'état d'exaltation affreuse
+où il faut être, pour bien rendre ces accents d'un c&oelig;ur qui se brise.</p>
+
+<p>Il a mes Mélodies, je lui demanderai cependant un jour de me chanter
+celle-là. Hiller l'accompagnera, nous serons tous les trois seuls. Je
+redonnerai à mon concert l'ouverture des <i>Francs Juges</i> pour saccager un
+peu le parterre et faire crier les dames; d'ailleurs, c'est un moyen
+d'attirer du monde; elle a une telle réputation à présent, que bien des
+gens ne viendront que pour elle.</p>
+
+<p>Il n'y a que vous qui ne viendrez pas! Mon père même voulait venir, il
+me l'écrivait avant-hier. Oh! mais la symphonie!... J'espère que la
+malheureuse y sera ce jour-là; du moins, bien<a name="page_073" id="page_073"></a> des gens conspirent à
+Feydeau pour l'y faire venir. Je ne crois pas cependant; il est
+impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental, elle
+ne se reconnaisse pas, et, dès lors, elle se gardera bien de paraître.
+Enfin Dieu sait tout ce qu'on va dire, tant de gens savent mon histoire!</p>
+
+<p>Adieu!</p>
+
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 24 juillet 1830.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis toutefois rassuré sur votre compte... Songez donc, trois lettres
+sans réponse... Vous m'écrivez quelques lignes en m'annonçant des pages
+pour le lendemain; si vous saviez combien de fois je suis rentré de très
+loin chez moi pour voir si cette lettre attendue avec tant d'impatience
+était enfin arrivée, vous seriez vraiment fâché de ne m'avoir pas tenu
+parole. Que vous êtes paresseux! car j'espère que vous n'êtes pas
+malade; j'attends toujours votre lettre. Heureusement, mon cher ami,
+tout va bien...</p>
+
+<p>Tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus délicat, je l'ai. Ma
+ravissante sylphide, mon<a name="page_074" id="page_074"></a> Ariel, ma vie, paraît m'aimer plus que jamais;
+pour moi, sa mère répète sans cesse que, si elle lisait dans un roman la
+peinture d'un amour comme le mien, elle ne la croirait pas vraie. Nous
+sommes séparés depuis plusieurs jours, je suis enfermé à l'Institut,
+<i>pour la dernière fois</i>; il faut que j'aie ce prix, d'où dépend en
+grande partie notre bonheur; je dis comme don Carlos dans <i>Hernani</i>: «Je
+l'aurai.» Elle se tourmente en y songeant; pour me rassurer dans ma
+prison, madame Moke m'envoie tous les deux jours sa femme de chambre me
+donner de leurs nouvelles et savoir des miennes. Dieu! quel vertige
+quand je la reverrai dans dix ou douze jours! Nous aurons peut-être
+encore bien des obstacles à vaincre, mais nous les vaincrons. Que
+pensez-vous de tout cela?... Cela se conçoit-il? un ange pareil, <i>le
+plus beau talent de l'Europe</i>! J'ai su que dernièrement M. de Noailles,
+en qui la mère a une grande confiance, avait tout à fait plaidé ma cause
+et qu'il était fortement d'avis que, puisque sa fille m'aimait, il
+fallait me la donner sans regarder tant à l'argent. Oh! mon cher, si
+vous lui entendiez <i>penser tout haut</i> les sublimes conceptions de Weber
+et de Beethoven, vous en perdriez la tête. Je lui ai tant recommandé de
+ne pas jouer d'adagio, que j'espère qu'elle ne le fera<a name="page_075" id="page_075"></a> pas souvent.
+Cette musique dévorante la tue. Dernièrement, elle était si souffrante,
+qu'elle croyait mourir; elle voulut absolument qu'on m'envoyât chercher;
+sa mère s'y refusa; je la vis le lendemain, pâle, étendue sur un canapé;
+que nous pleurâmes!... Elle se croyait attaquée de la poitrine; je
+pensais que je mourrais avec elle, je le lui dis, elle ne répondit pas;
+cette idée me ravissait. Depuis qu'elle est guérie, elle m'a grondé
+beaucoup là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que Dieu vous ait donné une telle organisation musicale
+sans dessein? Vous ne devez pas abandonner la tâche qui vous est
+confiée; je vous défends de me suivre si je meurs.</p>
+
+<p>Mais elle ne mourra pas. Non, ces yeux si pleins de génie, cette taille
+élancée, tout cet être délicieux paraît plutôt prêt à prendre son vol
+vers les cieux qu'à tomber flétri sous la terre humide.</p>
+
+<p>Adieu; il faut que je travaille. Je vais instrumenter le dernier air de
+ma scène. C'est <i>Sardanapale</i>.</p>
+
+<p>Adieu encore; si vous ne m'écrivez pas, vous en serez quitte pour
+recevoir une cinquième lettre de moi.</p>
+
+<p class="r">
+Votre fidèle Achate.<br />
+</p>
+
+<p>Spontini est ici, j'irai le voir à ma sortie de l'Institut.<a name="page_076" id="page_076"></a></p>
+
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 23 août 1830.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher et excellent ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Vous m'avez laissé bien longtemps sans me donner de vos nouvelles; il a
+fallu des circonstances aussi extraordinaires pour vous déterminer à
+mettre ma main à la plume!... mais point de reproche.</p>
+
+<p>J'ai obtenu le grand prix à l'unanimité, ce qui ne s'est encore jamais
+vu. Ainsi voilà l'Institut vaincu. Le bruit du canon et de la fusillade
+a été favorable à mon dernier morceau, que j'achevais alors.</p>
+
+<p>O mon ami, quel bonheur d'avoir un succès qui enchante un être adoré!
+Mon idolâtrée Camille<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> se mourait d'inquiétude quand je lui ai
+apporté, jeudi dernier, la nouvelle si ardemment désirée. O mon <i>délicat
+Ariel</i>, mon bel ange, tes ailes étaient toutes froissées, la joie les a
+relustrées; sa mère même, qui ne voit notre amour qu'avec une certaine
+contrariété, n'a pu retenir quelques larmes d'attendrissement.</p>
+
+<p>Je ne m'en doutais pas; pour ne pas m'effrayer,<a name="page_077" id="page_077"></a> elle m'avait toujours
+caché l'importance immense qu'elle attachait à ce prix; mais je viens de
+voir ce qu'il en était au fond.</p>
+
+<p>&mdash;Le monde, le monde, me dit-elle, croit que c'est une grande preuve de
+talent; il faut lui fermer la bouche.</p>
+
+<p>C'est le 2 octobre que ma <i>Scène</i> sera exécutée publiquement à grand
+orchestre; ma belle Camille y sera avec sa mère; elle en parle sans
+cesse. Cette cérémonie, qui ne m'eût paru sans cela qu'un enfantillage,
+devient une fête enivrante; vous n'y serez pas, mon cher, bien cher ami;
+vous n'avez jamais vu que mes larmes amères, quand donc verrez-vous dans
+mes yeux briller celles de la joie?</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> novembre, il y aura un concert au Théâtre Italien. Le nouveau
+chef d'orchestre, que je connais particulièrement, m'a demandé de lui
+écrire une ouverture pour ce jour-là. Je vais lui faire l'ouverture de
+<i>la Tempête</i> de Shakspeare, pour piano, ch&oelig;ur et orchestre. Ce sera un
+morceau d'un genre nouveau.</p>
+
+<p>Le 14 novembre, je donnerai mon immense concert pour faire entendre la
+<i>Symphonie fantastique</i>, dont je vous ai envoyé le programme.</p>
+
+<p>Dans le courant de l'hiver, la société des concerts exécutera mon
+ouverture des <i>Francs Juges</i>;<a name="page_078" id="page_078"></a> j'en ai la promesse positive. Mais il
+faut un succès au théâtre, mon bonheur en dépend. Les parents de Camille
+ne peuvent consentir à notre mariage que lorsque ce pas sera franchi.
+Les circonstances me favoriseront, je l'espère. Je ne veux pas aller en
+Italie; j'irai demander au roi de me dispenser de cet absurde voyage et
+de m'accorder la pension à Paris. Aussitôt que j'aurai touché une somme
+un peu passable, je vous adresserai ce que vous avez eu la bonté de me
+prêter si obligeamment. Adieu, mon cher ami; écrivez-moi donc, et ne
+parlez plus de politique; je n'ai pas eu besoin de faire d'effort pour
+garder avec vous le silence là-dessus. Adieu, adieu. Je sors de chez
+madame Moke; je quitte la main de mon adorée Camille, voilà pourquoi la
+mienne tremble tant et que j'écris si mal. Elle ne m'a pourtant pas joué
+de Weber ni de Beethoven aujourd'hui.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Cette malheureuse <span class="smcap">FILLE</span> Smithson est toujours ici. Je ne l'ai jamais vue
+depuis son retour.</p>
+
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h2>
+
+<p class="r">
+Octobre 1830.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Oh! mon cher, inexprimablement cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous écris des Champs-Élysées, dans le coin<a name="page_079" id="page_079"></a> d'une guinguette exposée
+au soleil couchant; je vois ses rayons dorés se jouer à travers les
+feuilles mortes ou mourantes des jeunes arbres qui entourent mon réduit.
+J'ai parlé de vous toute la journée avec quelqu'un qui comprend ou
+plutôt qui devine votre âme. Je vous écris irrésistiblement. Que
+faites-vous cher, bien cher? Vous vous rongez le c&oelig;ur, je gage, pour
+des malheurs qui ne vous touchent qu'en imagination; il y en a tant qui
+nous déchirent de près, que je me désole de vous voir succomber sous le
+poids de douleurs étrangères ou très éloignées. Pourquoi? pourquoi?...
+Ah! pourquoi!... Je le comprends mieux que vous ne pensez: c'est votre
+existence, votre poésie, votre <i>chateaubrianisme</i>.</p>
+
+<p>Je souffre étrangement de ne pas vous voir; enchaîné comme je le suis,
+je ne puis franchir l'espace qui nous sépare. J'aurais pourtant tant de
+choses à vous dire... Si ce qui m'arrive d'heureux peut vous distraire
+de vos sombres pensées, je vous apprends que je vais être exécuté à
+l'Opéra, dans le courant de ce mois. C'est encore à mon adorée Camille
+que je dois ce bonheur.</p>
+
+<p>Voici comment:</p>
+
+<p>A sa taille élancée, à son vol capricieux, à sa grâce enivrante, à son
+génie musical, j'ai reconnu l'<i>Ariel</i> de Shakspeare. Mes idées
+poétiques,<a name="page_080" id="page_080"></a> tournées vers le drame de <i>la Tempête</i>, m'ont inspiré une
+ouverture gigantesque d'un genre entièrement neuf, pour <i>orchestre</i>,
+<i>ch&oelig;ur</i>, <i>deux pianos à quatre mains</i> et <span class="smcap">HARMONICA</span>. Je l'ai proposée au
+directeur de l'Opéra, qui a consenti à la faire entendre dans une
+<i>grande représentation extraordinaire</i>. Oh! <i>mon cher</i>, c'est bien plus
+grand que l'ouverture des <i>Francs Juges</i>. <i>C'est entièrement neuf.</i> Avec
+quelle profonde adoration je remerciais mon idolâtrée Camille de m'avoir
+inspiré cette composition! Je lui appris dernièrement que mon ouvrage
+allait être exécuté; elle en a frémi de joie. Je lui ai dit
+<i>confidentiellement</i>, dans l'<i>oreille</i>, après deux baisers dévorants, un
+embrassement furieux, l'<i>amour grand et poétique</i> comme NOUS le
+concevons. Je vais la voir ce soir. Sa mère ne sait pas que je dois être
+incessamment entendu à l'Opéra. Nous lui en ferons un mystère jusqu'au
+dernier moment. Vous êtes un homme dominé par l'imagination, donc vous
+êtes un homme infiniment malheureux;</p>
+
+<p>Et moi aussi. Nous nous convenons à merveille: Mon ami, écrivez moi au
+moins, puisque nous ne nous voyons pas.</p>
+
+<p>C'est le 30 de ce mois qu'aura lieu le couronnement à l'Institut.
+<i>Ariel</i> est fier, comme un <i>classique paon</i>, de ma vieille couronne; il
+ou elle n'y<a name="page_081" id="page_081"></a> attache pourtant d'autre prix que celui de l'opinion
+publique; Camille est trop musicale pour s'y tromper. Mais l'<i>Ouverture
+de la Tempête</i>, <i>Faust</i>, les <i>Mélodies</i>, <i>les Francs Juges</i>, c'est
+différent: il y a du feu et des larmes là dedans.</p>
+
+<p>Mon cher Ferrand, si je meurs, ne vous faites pas chartreux (comme vous
+m'en avez menacé), je vous en prie; vivez aussi prosaïquement que vous
+pourrez; c'est le moyen d'être... prosaïque. J'ai vu Germain
+dernièrement, nous avons encore beaucoup parlé de vous. Que faire, que
+dire, qu'écrire de si loin? Quand pourrai-je communiquer mes pensées aux
+vôtres? J'entends chanter l'ignoble <i>Parisienne</i>. Des gardes nationaux à
+demi ivres la beuglent dans toute sa platitude.</p>
+
+<p>Adieu; le marbre sur lequel je vous écris me glace le bras. Je pense à
+la malheureuse Ophélia: <i>glace</i>; <i>froid</i>; <i>terre humide</i>; <i>Polonius
+mort</i>; HAMLET VIVANT... Oh! elle est bien malheureuse! Par la faillite
+de l'Opéra-Comique, elle a perdu plus de six mille francs. Elle est
+encore ici; je l'ai rencontrée dernièrement. Elle m'a reconnu avec le
+plus grand sang-froid. J'ai souffert toute la soirée, puis je suis allé
+en faire confidence au <i>gracieux Ariel</i>, qui m'a dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous ne vous êtes pas trouvé mal? <span class="smcap">TU</span> n'es pas tombé à la
+renverse?...<a name="page_082" id="page_082"></a></p>
+
+<p>Non, non, non, mon ange, mon génie, mon art, ma pensée, mon c&oelig;ur, ma
+vie poétique! j'ai souffert sans gémir, j'ai pensé à toi; j'ai adoré ta
+puissance; j'ai béni ma guérison; j'ai bravé, de mon île délicieuse, les
+flots amers qui venaient s'y briser; j'ai vu mon navire fracassé, et,
+jetant un regard sur ma cabane de feuillage, j'ai béni le lit de roses
+sur lequel je devais me reposer. Ariel, Ariel, Camille, je t'adore, je
+te bénis, <i>je t'aime en un mot</i>, plus que la pauvre langue française ne
+peut le dire; donnez-moi un orchestre de cent musiciens et un ch&oelig;ur de
+cent cinquante voix, et je vous le dirai.</p>
+
+<p>Ferrand, mon ami, adieu; le soleil est couché, je n'y vois plus, adieu;
+plus d'idées, adieu; beaucoup trop de sentiment, adieu. Il est six
+heures, il me faut une heure pour aller chez Camille, adieu!</p>
+
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h2>
+
+<p class="r">
+19 novembre 1830.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous écris quelques lignes à la hâte. J'ai passé chez Denain, je lui
+ai donné cent francs à-compte dont il m'a fait un reçu, et je lui ai<a name="page_083" id="page_083"></a>
+laissé un billet de cent autres francs, payable le 15 janvier prochain.</p>
+
+<p>Je cours toute la soirée pour une répétition de ma symphonie que je veux
+faire après-demain. Je donne le 5 décembre, à deux heures, au
+Conservatoire, un immense concert dans lequel on exécutera l'ouverture
+des <i>Francs Juges</i>, le <i>Chant sacré</i> et le <i>Chant guerrier</i> des
+<i>Mélodies</i>, la scène de <i>Sardanapale</i> avec cent musiciens pour
+l'INCENDIE, et enfin la <i>Symphonie fantastique</i>.</p>
+
+<p>Venez, venez, ce sera terrible! Habeneck conduira le géant orchestre. Je
+compte sur vous.</p>
+
+<p>L'ouverture de <i>la Tempête</i> sera donnée, une seconde fois, la semaine
+prochaine à l'Opéra. Oh! mon cher, neuf, jeune, étrange, grand, doux,
+tendre, éclatant... Voilà ce que c'est. L'orage, ou plutôt <i>la Tempête
+marine</i>, a eu un succès extraordinaire. Fétis, dans la <i>Revue musicale</i>,
+m'a fait deux articles superbes.</p>
+
+<p>Il disait dernièrement à quelqu'un qui observait que j'ai le diable au
+corps:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, s'il a le diable au corps, il a un dieu dans la tête.</p>
+
+<p>Venez, venez!</p>
+
+<p>Le 5 décembre... un dimanche... orchestre de cent dix musiciens...
+<i>Francs Juges</i>... Incendie... <i>Symphonie fantastique</i>... Venez, venez!<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h2>
+
+<p class="r">
+7 décembre 1830.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette fois, il faut absolument que vous veniez; j'ai eu un succès
+furieux. La <i>Symphonie fantastique</i> a été accueillie avec cris et
+trépignements; on a redemandé la <i>Marche au supplice</i>; le <i>Sabbat</i> a
+tout abîmé d'effet satanique. On m'a tant engagé à le faire, que je
+redonne le concert le 25 de ce mois, le lendemain de Noël.&mdash;Ainsi, vous
+y serez, n'est-ce pas?&mdash;Je vous attends.</p>
+
+<p>Adieu; je suis tout bouleversé.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Spontini a lu votre poème des <i>Francs Juges</i>; il m'a dit ce matin qu'il
+voudrait bien vous voir; il part dans dix jours.</p>
+
+<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h2>
+
+<p class="r">
+Le 12 décembre 1830.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je ne puis donner mon second concert, plusieurs raisons s'y opposent. Je
+partirai de Paris au commencement de janvier. Mon mariage est<a name="page_085" id="page_085"></a> arrêté
+pour l'époque de Pâques 1832, à la condition que je ne perdrai pas ma
+pension et que j'irai en Italie pendant un an. C'est ma musique qui a
+arraché le consentement de la mère de Camille! Oh! ma chère <i>Symphonie</i>,
+c'est donc à elle que je la devrai.</p>
+
+<p>Je serai à la Côte vers le 15 janvier. Il faut absolument vous voir;
+arrangez tout pour que nous ne nous manquions pas. Vous viendrez à la
+Côte; vous m'accompagnerez au mont Cenis, ou du moins jusqu'à Grenoble;
+n'est-ce pas, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Spontini m'a envoyé hier un superbe cadeau; c'est sa partition
+d'<i>Olympie</i> du prix de cent vingt francs, et il a écrit de sa main sur
+le titre: «Mon cher Berlioz, en parcourant cette partition,
+souvenez-vous quelquefois de votre affectionné Spontini.»</p>
+
+<p>Oh! je suis dans une ivresse! Camille, depuis qu'elle a entendu mon
+<i>Sabbat</i>, ne m'appelle plus que «son cher Lucifer, son beau Satan».</p>
+
+<p>Adieu, mon cher; écrivez-moi tout de suite une longue lettre, je vous en
+conjure.</p>
+
+<p>Votre ami dévoué à tout jamais.<a name="page_086" id="page_086"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h2>
+
+<p class="r">
+La Côte-Saint-André, 6 janvier 1831.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis chez mon père depuis lundi; je commence mon fatal voyage
+d'Italie. Je ne puis me remettre de la déchirante séparation qu'il m'a
+fallu subir; la tendresse de mes parents, les caresses de mes s&oelig;urs
+peuvent à peine me distraire. Il faut que je vous voie pourtant avant
+mon départ. Nous irons passer une huitaine de jours à Grenoble à la fin
+de la semaine prochaine; de là, je retournerai à Lyon m'embarquer sur le
+Rhône pour aller prendre à Marseille le paquebot à vapeur qui me
+conduira à Civita-Vecchia, à six lieues de Rome. Venez me voir ici, ou à
+Grenoble, ou à Lyon; répondez-moi promptement et positivement là-dessus
+pour que nous ne nous manquions pas.</p>
+
+<p>J'aurai tant à vous dire, <i>de vous</i> et de moi; tant d'orages ébranlent
+notre existence à l'un et à l'autre, qu'il me semble que nous avons
+besoin de nous rapprocher pour leur résister. Nous nous comprenons.
+C'est si rare.</p>
+
+<p>J'ai quitté Spontini avec la plus vive émotion; il m'a embrassé en me
+faisant promettre de lui<a name="page_087" id="page_087"></a> écrire de Rome. Il m'a donné une lettre de
+recommandation pour son frère, qui est Père dans le couvent de
+Saint-Sébastien.</p>
+
+<p>Je vous montrerai tout ce que j'ai de lui.</p>
+
+<p>Je suis si triste aujourd'hui, que je ne puis continuer ma lettre.</p>
+
+<p>Vous m'écrirez tout de suite, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>O ma pauvre Camille, mon ange protecteur, mon bon Ariel, ne plus te voir
+de huit ou dix mois! Oh! que ne puis-je, bercé avec elle par le vent du
+nord sur quelque bruyère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras, du
+dernier sommeil!</p>
+
+<p>Adieu, mon cher; venez, je vous en supplie.</p>
+
+<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h2>
+
+<p class="r">
+Grenoble, 17 janvier 1831.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis ici depuis deux jours avec mes s&oelig;urs et ma mère. Nous repartons
+pour la Côte samedi prochain; ainsi je compte sur votre arrivée lundi ou
+mardi, au plus tard. Je n'ai pas besoin de vous dire combien mes parents
+seront charmés de vous revoir; ils vous attendent, non pas pour quelques
+heures, comme vous m'en avez menacé,<a name="page_088" id="page_088"></a> mais pour autant de temps que vous
+pourrez me donner. Je partirai à la fin du mois pour Lyon; enfin nous
+causerons de tout cela. A lundi.</p>
+
+<p>J'ai mille choses à vous dire de la part de Casimir Faure.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h2>
+
+<p class="r">
+Lyon, jeudi 9 février 1831.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Vous deviez me recevoir, <i>moi</i>, au lieu de ma lettre; je suis arrivé ici
+hier avec l'intention d'aller à Belley; j'ai retenu aussitôt ma place à
+la diligence, je l'ai payée en entier; puis, après mille indécisions, je
+me suis décidé à ne pas aller vous voir. Malgré la torture où je suis,
+malgré le désir dévorant que j'ai d'arriver en Italie pour en être plus
+tôt revenu; malgré le temps et l'espace, je serais allé à Belley; mais
+quelques mots que j'ai surpris au vol aujourd'hui, m'ayant fait craindre
+de n'être pas bien vu de vos parents, et que votre mère surtout ne fût
+pas enchantée de mon arrivée, je me suis décidé à y renoncer.</p>
+
+<p>Je ne sais absolument rien sur la raison qui vous a empêché de venir à
+la Côte; ainsi je ne<a name="page_089" id="page_089"></a> puis vous en parler. Je me suis rongé les poings à
+vous attendre; tout le monde vous a beaucoup regretté; mais enfin tout
+n'est-il pas tourné pour le pis?...</p>
+
+<p>Je pars dans quatre heures pour Marseille. Je reviendrai en frémissant
+comme un boulet rouge. Tâchez donc de vous trouver alors à Lyon; je ne
+ferai que passer à la Côte.</p>
+
+<p>Mon adresse à Rome est: <i>Hector Berlioz, pensionnaire de l'Académie de
+Rome, villa Medici, Roma</i>.</p>
+
+<p>Adieu; mille malédictions sur vous et sur moi et sur toute la nature!</p>
+
+<p>La douleur me rendrait fou.</p>
+
+<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h2>
+
+<p class="r">
+Florence, 12 avril 1831.<br />
+</p>
+
+<p>O mon sublime ami! vous êtes le premier des Français qui m'ait donné
+signe de vie depuis que je suis dans ce jardin, peuplé de singes, qu'on
+appelle la <i>belle Italie</i>! Je reçois votre lettre à l'instant; elle m'a
+été renvoyée de Rome, et elle a demeuré sept jours, au lieu de deux,
+pour venir ici; oh! tout est bien! Malédiction!... Oui, tout est bien,
+puisque tout est mal! Que voulez-vous<a name="page_090" id="page_090"></a> que je vous dise?... Je suis
+parti de Rome pour retourner en France, abandonnant ma pension tout
+entière, parce que je ne recevais point de lettres de Camille. Un
+infernal mal de gorge m'a retenu ici cloué; j'ai écrit à Rome qu'on m'y
+adresse mes lettres; sans quoi, la vôtre aurait été perdue, et c'eût été
+dommage; qui sait si j'en recevrai d'autres?</p>
+
+<p>Ne m'écrivez plus, je ne saurais vous dire où adresser vos lettres; je
+suis comme un ballon perdu, qui doit crever en l'air, s'abîmer dans la
+mer ou s'arrêter comme l'arche de Noé; si je parviens sain et sauf sur
+le mont Ararat, je vous écrirai aussitôt.</p>
+
+<p>Croyez bien que j'avais au moins autant que vous le désir de nous
+réunir; il m'en a coûté une journée entière de combats et d'hésitations
+pour y résister.</p>
+
+<p>Je conçois parfaitement tout ce que vous éprouvez de fureur à la vue de
+ce qui se passe en Europe. Moi-même, qui ne m'y intéresse pas le moins
+du monde, je me surprends quelquefois à me laisser aller à quelque
+imprécation!... Ah bien, oui, la liberté!... où est-elle?... où
+fut-elle?... où peut-elle être?... Dans ce monde de <i>vers</i>. Non, mon
+cher, l'espèce humaine est trop basse et trop stupide pour que la belle
+déesse<a name="page_091" id="page_091"></a> laisse tomber sur elle un divin rayon de ses yeux. Vous me
+parlez de musique!... d'amour!... Que voulez-vous dire?... Je ne
+comprends pas... Y a-t-il quelque chose sur la terre qu'on appelle
+musique et amour; je croyais avoir entendu en songe ces deux noms de
+sinistre augure. Malheureux que vous êtes si vous y croyez; <small>MOI, JE NE
+CROIS PLUS A</small> RIEN.</p>
+
+<p>Je voulais aller en Calabre ou en Sicile, m'engager sous les ordres de
+quelque chef de bravi, dussé-je n'être que simple brigand. Alors au
+moins j'aurais vu des crimes magnifiques, des vols, des assassinats, des
+rapts et des incendies, au lieu de tous ces petits crimes honteux, de
+ces lâches perfidies qui font mal au c&oelig;ur. Oui, oui, voilà le monde qui
+me convient: un volcan, des rochers, de riches dépouilles amoncelées
+dans les cavernes, un concert de cris d'horreur accompagné d'un
+orchestre de pistolets et de carabines, du sang et du lacryma-christi,
+un lit de lave bercé par des tremblements de terre; allons donc, voilà
+la vie! Mais il n'y a même plus de brigands. O Napoléon, Napoléon,
+génie, puissance, force, volonté!... Que n'as-tu dans ta main de fer
+écrasé une poignée de plus de cette vermine humaine!... Colosse aux
+pieds d'airain, comme tu renverserais du moindre de tes mouvements<a name="page_092" id="page_092"></a> tous
+leurs beaux édifices patriotiques, philanthropiques, philosophiques!
+Absurde racaille!</p>
+
+<p>Et ça parle d'art, de pensée, d'imagination, de désintéressement, de
+<i>poésie enfin</i>! comme si tout cela existait pour elle!</p>
+
+<p>Des pygmées pareils parler Shakspeare, Beethoven, Weber! Mais sot animal
+que je suis, pourquoi m'en inquiéter? Que me fait le monde entier, à
+trois ou quatre exceptions d'individus près?... Ils peuvent bien se
+vautrer tant qu'il leur plaira: ce n'est pas à moi de les tirer de la
+fange. D'ailleurs, tout cela n'est peut-être qu'un tissu d'illusions. Il
+n'y a rien de vrai que la vie et la mort. Je l'ai rencontrée en mer,
+cette vieille sorcière. Notre vaisseau, après deux jours d'une tempête
+sublime, a sombré dans le golfe de Gênes; un coup de vent nous a couchés
+sur le côté. Déjà je m'étais enveloppé, bras et jambes, dans mon manteau
+pour m'empêcher de nager; tout craquait, tout croulait, dedans et
+dehors; je riais en voyant ces belles vallées blanches qui allaient me
+bercer pour mon dernier sommeil; <i>la camarde</i> s'avançait en ricanant,
+croyant me faire peur, et, comme je m'apprêtais à lui cracher à la face,
+le vaisseau s'est relevé; elle a disparu.</p>
+
+<p>Que voulez-vous que je vous dise encore?... de Rome?... Eh bien, il n'y
+a personne de mort;<a name="page_093" id="page_093"></a> seulement ces braves Transteverini voulaient nous
+égorger tous et mettre le feu à l'Académie, sous prétexte que nous nous
+entendions avec les révolutionnaires pour chasser le pape. Personne n'y
+songeait. Nous nous occupions bien du pape! Il a l'air trop bon pour
+qu'on cherche à l'inquiéter. Cependant Horace Vernet nous avait tous
+armés, et, si les Transteverini étaient venus, ils auraient été bien
+reçus. Ils n'ont pas seulement essayé de mettre le feu à la vieille
+baraque académique! Imbéciles! Qui sait, je les aurais peut-être
+aidés?...</p>
+
+<p>Quoi encore?...</p>
+
+<p>Ah! oui, ici, à Florence, à mon premier passage, j'ai vu un opéra de
+<i>Romeo et Giuletta</i>, d'un petit polisson nommé Bellini; je <i>l'ai vu</i>, ce
+qui s'appelle <i>vu</i>..., et l'ombre de Shakspeare n'est pas venue
+exterminer ce myrmidon!... Oh! les morts ne reviennent pas!</p>
+
+<p>Puis un misérable eunuque, nommé Paccini, a fait une <i>Vestale</i>...
+Licinius était joué par une femme... J'ai encore eu assez de force,
+après le premier acte, pour me sauver; je me tâtais, en sortant, pour
+voir si c'était bien moi... et c'était moi... O Spontini!</p>
+
+<p>J'ai voulu à Rome acheter un morceau de Weber; j'entre chez un marchand
+de musique, je le demande...<a name="page_094" id="page_094"></a></p>
+
+<p>&mdash;Weber, <i>che cosa è?... Non conosco?... Maestro italiano, francese,
+ossia tedesco?...</i></p>
+
+<p>Je réponds gravement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tedesco.</i></p>
+
+<p>Mon homme a cherché longtemps; puis, d'un air satisfait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Niente di Weber, niente di questa musica, caro signore</i>, eh! eh! eh!</p>
+
+<p>&mdash;Crapaud!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ma ecco</i> <span class="smcap">EL PIRATA</span>, <span class="smcap">LA STRANIERA</span>, <span class="smcap">I MONTECCHI</span>, <span class="smcap">CAPULETI</span>, <i>dal
+celeberrimo maestro signor Vincenzo Bellini</i>; <i>ecco</i> <span class="smcap">LA VESTALE</span>, <span class="smcap">I
+ARABI</span>, <i>del maestro Paccini</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Basta, Basta, non avete dunque vergogna, Corpo di Dio?...</i></p>
+
+<p>Que faire? soupirer?... c'est enfant; grincer des dents? c'est devenu
+trivial; prendre patience? c'est encore pis. Il faut concentrer le
+poison, en laisser évaporer une partie, pour que le reste ait plus de
+force, et le renfermer dans son c&oelig;ur jusqu'à ce qu'il le fasse éclater.</p>
+
+<p>Personne ne m'écrit, ni amis ni amie. Je suis seul ici; je n'y connais
+personne. Je suis allé ce matin à l'enterrement du jeune Napoléon
+Bonaparte, fils de Louis, qui est mort à vingt-cinq ans pendant que son
+autre frère fuit en Amérique avec sa mère, la pauvre Hortense. Elle vint
+jadis des<a name="page_095" id="page_095"></a> Antilles, fille de Joséphine Beauharnais, joyeuse créole,
+dansant sur le pont du vaisseau des danses de nègres pour amuser les
+matelots. Elle y retourne aujourd'hui orpheline, mère sans fils, femme
+sans époux et reine sans États, désolée, oubliée, abandonnée, arrachant
+à peine son plus jeune fils à la hache contre-révolutionnaire. Jeunes
+fous qui croyaient à la liberté ou qui rêvaient la puissance! Il y avait
+des chants et un orgue; deux man&oelig;uvres tourmentaient le colossal
+instrument, l'un qui remplissait d'air les soufflets, et l'autre qui le
+faisait passer dans les tuyaux en mettant les doigts sur les touches. Ce
+dernier, inspiré sans doute par la circonstance, avait tiré le registre
+des petites flûtes et jouait de <i>petits airs gais</i> qui ressemblaient au
+gazouillement des roitelets. Vous voulez de la musique; eh bien, en
+voilà que je vous envoie. Elle n'est guère semblable au chant des
+oiseaux, quoique je sois gai comme un pinson.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_095.png" width="427" height="196" alt="notation musicale: Serpent. Allegro." title="" />
+</p>
+<hr />
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_096.png" width="449" height="774" alt="notation musicale: Serpent. Allegro." title="" />
+</p>
+<hr />
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_097.png" width="450" height="610" alt="notation musicale: Serpent. Allegro." title="" />
+</p>
+
+<p class="c">Mêler le grave au doux, le plaisant au sévère.</p>
+
+<p>O monsieur Despréaux!</p>
+
+<p>Adieu, tenez, je vois tout rouge.</p>
+
+<p>J'attends encore quelques jours une lettre qui devrait m'arriver, et
+puis je pars.<a name="page_098" id="page_098"></a></p>
+
+<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h2>
+
+<p class="r">
+Nice, 10 ou 11 mai 1831.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, Ferrand, nous commençons à aller; plus de rage, plus de
+vengeance, plus de tremblements, plus de grincements de dents, plus
+d'enfer enfin.</p>
+
+<p>Vous ne m'avez pas répondu; c'est égal, je vous écris encore. Vous
+m'avez habitué à vous écrire toujours trois ou quatre fois pour une.
+Celle-ci est la troisième depuis votre lettre adressée à Rome, que je
+reçus il y a un mois à Florence. Néanmoins, j'ai peine à concevoir
+comment il se peut que vous ne m'ayez pas répondu; j'avais tant besoin
+du c&oelig;ur d'un ami; je croyais presque que vous auriez pu venir me
+trouver. Mes s&oelig;urs m'écrivaient tous les deux jours. J'ai reçu
+dernièrement cinq lettres à la fois, mais il n'y en avait point de vous.
+Je m'y perds. Écoutez, si c'est par pure indolence, par paresse ou
+négligence, c'est mal, c'est très mal. Je vous avais bien donné mon
+adresse: <i>Maison Clerici, aux Ponchettes, Nice</i>. Si vous saviez, quand
+on rentre dans la vie ou plutôt quand on y retombe, combien on désire
+trouver ouverts les bras de l'amitié! Quand le c&oelig;ur déchiré et flétri
+recommence<a name="page_099" id="page_099"></a> à battre, avec quelle ardeur il cherche un autre c&oelig;ur,
+noble et fort, qui puisse l'aider à se réconcilier avec l'existence. Je
+vous avais tant prié de me répondre courrier par courrier! Je ne doutais
+pas de votre empressement à joindre vos conseils consolants à ceux que
+je recevais de toute part; et pourtant ils m'ont manqué. Oui, Camille
+est mariée avec Pleyel... J'en suis bien aise aujourd'hui. J'apprends
+par là à connaître le danger auquel je viens d'échapper. Quelle
+bassesse, quelle insensibilité, quelle vilenie!... Oh! c'est immense,
+c'est presque sublime de scélératesse, si le sublime pouvait se
+concilier avec l'<i>ignoblerie</i> (mot nouveau, parfait, que je vous vole).</p>
+
+<p>Je repars dans cinq ou six jours pour Rome; ma pension n'est pas perdue.
+Je ne vous prie plus de me répondre, puisque c'est inutile; mais, si
+vous voulez m'écrire, adressez votre lettre comme la dernière: <i>Académie
+de France, villa Medici, Roma</i>. Dites-moi aussi si vous avez eu des
+nouvelles de votre libraire Denain, auquel je n'ai encore donné que cent
+francs sur ce que vous lui deviez. Combien vous dois-je encore?
+Écrivez-le-moi, je vous prie.</p>
+
+<p>Adieu; malgré votre indolence, je n'en suis pas moins votre sincère,
+<i>dévoué</i> et fidèle ami.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Mon répertoire vient d'être augmenté<a name="page_100" id="page_100"></a> d'une nouvelle ouverture.
+J'ai achevé hier celle du <i>Roi Lear</i> de Shakspeare.</p>
+
+<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Rome, 3 juillet 1831.<br />
+</p>
+
+<p>Enfin, j'ai donc de vos nouvelles!... Je pensais bien qu'il y avait
+quelque chose d'extraordinaire! La Suisse est à votre porte, et ses
+glaciers sont bien séduisants; je conçois à merveille que vous alliez
+souvent les admirer. J'ai fait de Nice à Rome le voyage le plus
+pittoresque, pendant deux jours et demi, sur la route de la <i>Corniche</i>,
+taillée contre le roc, à six cents pieds au-dessus de la mer, qui se
+brise immédiatement au-dessous, mais dont on n'entend plus les
+rugissements, à cause de l'immense élévation. Rien n'est beau et
+effrayant comme cette vue. C'est avec un bien-être inexprimable que je
+me suis retrouvé à Florence, où j'avais passé de si tristes moments. On
+m'a mis dans la même chambre; j'y ai retrouvé ma malle, mes effets, mes
+partitions, que je ne croyais plus revoir. De Florence à Rome, je suis
+venu avec de bons moines qui parlaient fort bien français et étaient
+d'une extrême politesse. A San-Lorenzo, j'ai quitté la voiture deux
+heures avant son départ,<a name="page_101" id="page_101"></a> laissant mon habit et tout ce qui pouvait
+tenter les brigands, dont c'est le pays. J'ai ainsi cheminé toute la
+journée le long du beau lac de Bolzena et dans les montagnes de Viterbo,
+en composant un ouvrage que je viens d'écrire. C'est un mélologue
+faisant suite et fin à la <i>Symphonie fantastique</i>. J'ai fait pour la
+première fois les paroles et la musique. Combien je regrette de ne
+pouvoir pas vous montrer cela! Il y a six monologues et six morceaux de
+<span class="smcap">MUSIQUE</span> (<i>dont la présence est motivée</i>).</p>
+
+<p>1º D'abord, <i>une ballade avec piano</i>;</p>
+
+<p>2º <i>Une méditation en ch&oelig;ur et orchestre</i>;</p>
+
+<p>3º <i>Une scène de la vie de brigand pour ch&oelig;ur, voix seule et
+orchestre</i>;</p>
+
+<p>4º <i>Le Chant de bonheur</i>, pour une voix, orchestre au commencement et à
+la fin, et, au milieu, la main droite d'une harpe accompagnant le chant;</p>
+
+<p>5º <i>Les Derniers Soupirs de la harpe</i> pour orchestre seul;</p>
+
+<p>Et enfin 6º l'<i>ouverture de la Tempête</i>, déjà exécutée à l'Opéra de
+Paris, comme vous savez.</p>
+
+<p>J'ai employé pour <i>le Chant de bonheur</i> une phrase de <i>la Mort
+d'Orphée</i>, que vous avez chez vous, et, pour <i>les Derniers Soupirs de la
+harpe</i>, le petit morceau d'orchestre qui termine cette scène
+immédiatement après la <i>Bacchanale</i>. En<a name="page_102" id="page_102"></a> conséquence, je vous prie de
+m'envoyer <i>cette page</i>, seulement l'adagio qui succède à la
+<i>Bacchanale</i>, au moment où les violons prennent les sourdines et font
+des trémolandi accompagnant un chant de clarinette lointain et quelques
+fragments d'accords de harpe; je ne me le rappelle pas assez pour
+l'écrire de tête, et je ne veux rien y changer. Comme vous voyez, <i>la
+Mort d'Orphée</i> est sacrifiée; j'en ai tiré ce qui me plaisait, et je ne
+pourrais jamais faire exécuter la <i>Bacchanale</i>; ainsi, à mon retour à
+Paris, j'en brûlerai la partition, et celle que vous avez sera l'unique
+et dernière, si toutefois vous la conservez; il vaudrait bien mieux la
+détruire, quand je vous aurai envoyé un exemplaire de la symphonie et du
+mélologue; mais c'est une affaire au moins de six cents francs de copie!
+n'importe, à mon retour à Paris, d'une manière ou d'autre, il faudra que
+vous l'ayez.</p>
+
+<p>Ainsi, c'est convenu, vous allez me copier très fin ce petit morceau, et
+je l'attends dans les montagnes de Subiaco, où je vais passer quelque
+temps; adressez-le toujours à Rome. Je vais chercher, en <i>franchissant
+rocs et torrents</i>, à secouer cette lèpre de trivialité qui me couvre
+dans notre maudite caserne. L'air que je partage avec les <i>industriels</i>
+de l'Académie ne plaît pas à mes poumons; je vais en respirer un plus
+pur. J'emporte<a name="page_103" id="page_103"></a> une mauvaise guitare, un fusil, des albums de papier
+réglé, quelques livres et le germe d'un grand ouvrage que je tâcherai de
+faire éclore dans mes bois.</p>
+
+<p>J'avais un grand projet que j'aurais voulu accomplir avec vous; il
+s'agissait d'un oratorio colossal pour être exécuté à une <i>fête
+musicale</i> donnée à Paris, à l'Opéra ou au Panthéon, dans la cour du
+Louvre. Il serait intitulé <i>le Dernier Jour du monde</i>. J'en avais écrit
+le plan à Florence et une partie des paroles il y a trois mois. Il
+faudrait trois ou quatre acteurs <i>solos</i>, des ch&oelig;urs, un orchestre de
+soixante musiciens devant le théâtre, et un autre de trois cents ou deux
+cents instruments au fond de la scène étages en amphithéâtre.</p>
+
+<p>Les hommes, parvenus au dernier degré de corruption, se livreraient à
+toutes les infamies; une espèce d'Antéchrist les gouvernerait
+despotiquement... Un petit nombre de justes, dirigés par un prophète,
+trancherait au beau milieu de cette dépravation générale. Le despote les
+tourmenterait, enlèverait leurs vierges, insulterait à leurs croyances,
+ferait déchirer leurs livres saints au milieu d'une orgie. Le prophète
+viendrait lui reprocher ses crimes, annoncerait la fin du monde et le
+dernier jugement. Le despote irrité le ferait<a name="page_104" id="page_104"></a> jeter en prison, et, se
+livrant de nouveau aux voluptés impies, serait surpris au milieu d'une
+fête par les trompettes terribles de la résurrection; les morts sortant
+du tombeau, les vivants éperdus poussant des cris d'épouvante, les
+mondes fracassés, les anges tonnant dans les nuées, formeraient le final
+de ce drame musical. Il faut, comme vous pensez bien, employer des
+moyens entièrement nouveaux. Outre les deux orchestres, il y aurait
+quatre groupes d'instruments de cuivre placés aux quatre points
+cardinaux du lieu de l'exécution. Les combinaisons seraient toutes
+nouvelles, et mille propositions impraticables avec les moyens
+ordinaires surgiraient étincelantes de cette masse d'harmonie.</p>
+
+<p>Voyez si vous avez le temps de faire ce poème, qui vous va parfaitement,
+et dans lequel je suis sûr que vous serez magnifique. Très peu de
+récitatifs... peu d'airs <i>seuls</i>... Évitez les scènes à grand fracas et
+celles qui nécessiteraient du cuivre; je ne veux en faire entendre qu'à
+la fin. Des oppositions... des ch&oelig;urs religieux mêlés à des ch&oelig;urs de
+danse; des scènes pastorales, nuptiales, bachiques, mais détournées de
+la voie commune; enfin vous comprenez...</p>
+
+<p>Nous ne pouvons nous flatter d'entendre cet ouvrage quand nous voudrons,
+en France surtout;<a name="page_105" id="page_105"></a> mais enfin, tôt ou tard, il y aura moyen. D'un autre
+côté, ce sera un sujet de dépenses terribles et une perte de temps
+extraordinaire. Réfléchissez si vous voulez vous exposer à faire ce
+poème et à ne jamais peut-être l'entendre... Et écrivez-moi au plus tôt.</p>
+
+<p>A la fin de ce mois, je vous enverrai cent francs, et ainsi de suite,
+peu à peu, le reste.</p>
+
+<p>Adieu; mille millions d'amitiés.</p>
+
+<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h2>
+
+<p class="r">
+Académie de France.&mdash;Rome, 8 décembre 1831.<br />
+</p>
+
+<p>Celle-ci est la troisième!...&mdash;Les deux précédentes sont restées sans
+réponse. Vous ne m'avez pas même fait part de votre mariage...&mdash;Mais
+n'importe; dans une circonstance pareille, je ne puis moins faire que de
+passer sur votre inconcevable silence. Au nom de Dieu, donnez-moi de vos
+nouvelles. Comment vous êtes-vous trouvé et dans quels rapports vous
+êtes-vous trouvé avec cet infernal gâchis?... J'espère qu'il ne vous est
+rien arrivé. J'avais écrit à Auguste, de Naples; il ne m'avait pas
+répondu; je viens de réitérer, pour me tirer d'inquiétude sur son
+compte. Cependant donnez-moi néanmoins de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Adieu! adieu!<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p>J'attends avec anxiété votre réponse. Pour en assurer l'arrivée,
+n'oubliez pas d'affranchir jusqu'à la frontière.</p>
+
+<p>Votre ami, toujours et malgré tout.</p>
+
+<h2><a name="XL" id="XL"></a>XL</h2>
+
+<p class="r">
+Rome, 1832, neuf heures du soir, 8 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Voilà donc à la fin que vous m'écrivez, après sept mois et demi de
+silence; oui, sept mois! depuis le 24 mai 1831, je n'ai pas reçu une
+ligne de vous. Que vous ai-je fait? Pourquoi me laisser ainsi? Infidèle
+écho, pourquoi laisser tant de cris sans réponse? Je me suis plaint de
+vous à Carné, à Casimir Faure, à Auguste, à Gounet; j'ai demandé à toute
+notre terre des nouvelles de l'oublieux ami; ce n'est qu'aujourd'hui que
+j'apprends qu'il est encore au nombre des vivants. Vous venez d'éprouver
+par vous-même, dites-vous, <i>tout</i> ce qu'un c&oelig;ur d'homme <i>peut contenir</i>
+de joie et d'ivresse: oh! je crois fermement que vous avez, en effet,
+éprouvé <i>tout</i> ce qu'il peut contenir, mais rien <i>de plus</i>; sans quoi,
+il eût débordé jusqu'à moi. Comment! ne pas même me faire part de votre
+mariage? Mes parents n'en revenaient pas. Je crois bien, puisque vous me
+l'assurez,<a name="page_107" id="page_107"></a> que mes lettres ne vous sont pas parvenues; mais, dans le
+cas même où je ne vous eusse point écrit, pouviez-vous, en pareil cas,
+garder le silence?... Je viens d'écrire à Germain pour savoir ce que
+vous étiez devenu; <i>deux lettres</i> à Auguste, une de Naples et l'autre de
+Rome, sont, comme les vôtres, restées sans réponse. Je ne voulais savoir
+de lui qu'une petite chose, assez insignifiante, s'il était mort ou
+blessé.</p>
+
+<p>J'ai relu ce matin les deux uniques lettres que j'ai reçues de vous
+depuis que je suis en Italie, je n'y ai rien trouvé qui puisse justifier
+les craintes horrido-fantastiques de mon imagination; je m'étais déjà
+figuré quelque lettre anonyme, quelque défense conjugale, quelque
+absurdité enfin qui vous faisait brusquement quitter le temple de
+l'amitié, sans détourner la tête ni dire adieu à celui qui vous y a
+suivi.</p>
+
+<p>A présent, vous vous époumonnez à me prouver des choses claires;
+certainement, il n'y a ni bien ni mal absolu en politique; certainement,
+les héros du jour sont des traîtres le lendemain. Il y a longtemps que
+je sais que deux et deux font quatre; je regrette toute la part que Lyon
+m'a volé dans votre lettre; il suffisait de me dire qu'Auguste était
+sain et sauf, ainsi que Germain. Quand nous sommes enfin dans le
+sanctuaire,<a name="page_108" id="page_108"></a> que nous font les cris tumultueux du dehors? Je ne puis
+comprendre votre fanatisme là-dessus. Vous demandez quelle différence il
+y a entre les barricades de Paris et celles de Lyon? Celle qui sépare
+une grande force d'une force moindre, la tête des pieds; Lyon ne peut
+pas résister à Paris; donc, il a tort de mécontenter Paris; Paris
+entraîne après lui la France; donc il peut aller où il lui plaît.</p>
+
+<p>Assez!</p>
+
+<p>Votre <i>Noce des Fées</i> est ravissante de grâce, de fraîcheur et de
+lumière; je la garde pour plus tard, ce n'est pas le moment de faire
+là-dessus de la musique; l'instrumentation n'est pas assez avancée; il
+faut attendre que je l'aie un peu dématérialisée, alors nous ferons
+parler les suivants d'Obéron; à présent, je lutterais sans succès avec
+Weber.</p>
+
+<p>Puisque vous n'avez pas reçu ma première lettre, où je vous parlais d'un
+certain plan d'oratorio, je vous renvoie le même plan pour un opéra en
+trois actes. Vous le musclerez; en voici la carcasse:</p>
+
+<p class="c"><small>LE DERNIER JOUR DU MONDE</small></p>
+
+<p>Un tyran tout-puissant sur la terre; la civilisation et la corruption au
+dernier degré; une cour<a name="page_109" id="page_109"></a> impie; un atome de peuple religieux, auquel le
+mépris du souverain conserve l'existence et laisse la liberté. Guerre et
+victoire, combats d'esclaves dans un cirque; femmes esclaves qui
+résistent aux désirs du vainqueur; atrocités.</p>
+
+<p>Le chef du petit peuple religieux, espèce de Daniel gourmandant
+Balthazar, reproche ses crimes au despote, annonce que les prophéties
+vont s'accomplir et que la fin du monde est proche. Le tyran, à peine
+courroucé par la hardiesse du prophète, le fait assister de force, dans
+son palais, à une orgie épouvantable, à la suite de laquelle il s'écrie
+ironiquement qu'on va voir la fin du monde. A l'aide de ses femmes et de
+ses eunuques, il représente la vallée de Josaphat; une troupe d'enfants
+ailés sonne de petites trompettes, de faux morts sortent du tombeau; le
+tyran représente Jésus-Christ et s'apprête à juger les hommes, <i>quand la
+terre tremble</i>; de véritables et terribles anges font entendre les
+trompettes foudroyantes; le vrai Christ approche, et <i>le vrai jugement
+dernier commence</i>.</p>
+
+<p>La pièce ne doit ni ne peut aller plus loin.</p>
+
+<p>Réfléchissez-y beaucoup avant de vous lancer, et dites-moi si le sujet
+vous va. C'est assez de trois actes; cherchez l'inconnu tant que vous
+pourrez, il n'y a plus de succès aujourd'hui sans<a name="page_110" id="page_110"></a> lui. Évitez les
+effets de détail, ils sont perdus à l'Opéra. Et, si vous le pouvez,
+méprisez comme elles le méritent les règles absurdes de la rime;
+laissez-la même tout à fait, quand elle devient inutile, <i>ce qui arrive
+souvent</i>. Toutes ces idées poudrées doivent retomber à l'enfance de
+l'art musical, qui se serait cru noyé si des rimes et une versification
+bien compassée ne l'eussent soutenu.</p>
+
+<p>Je partirai d'ici au commencement de mai, je passerai les Alpes;
+j'espère pouvoir toucher à Milan la totalité de ma pension de cette
+année; sinon je ferai un <i>tour</i> au règlement et je m'arrangerai pour
+entrer en France néanmoins, et revenir chercher mon argent à Chambéry à
+la fin de l'année.</p>
+
+<p>Je passerai chez vous, je vous remettrai ce que je vous dois encore; de
+là, chez mes parents quelque temps; chez ma s&oelig;ur, à Grenoble (elle
+épouse un juge, M. Pal); de là, à Paris... Deux concerts pour faire
+entendre mon <i>mélologue</i> avec la <i>Symphonie fantastique</i>, puis je pars
+pour Berlin avec toute ma musique... puis... l'avenir.</p>
+
+<p>J'achève en ce moment un grand article sur l'état de la musique en
+Italie, pour la <i>Revue européenne</i> (nouveau titre du <i>Correspondant</i>,
+comme vous savez). C'est Carné qui me l'a<a name="page_111" id="page_111"></a> demandé en m'apprenant son
+mariage en Bretagne; il doit y être maintenant, et ses nuits sont
+éclairées des rayons de la lune de miel. Auguste aussi!... Bon!</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<h2><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h2>
+
+<p class="r">
+Rome, 17 février 1832.<br />
+</p>
+
+<p>Ma dernière lettre se serait-elle encore égarée, mon cher ami? J'ai
+répondu à celle que je reçus de vous il y a un mois, le lendemain même
+de son arrivée; comme je vous y parlais de beaucoup de choses, je
+pensais que vous eussiez riposté sur-le-champ, et pourtant j'attends
+encore; vous n'écrivez pas. Quel tourment que l'exil! chaque courrier,
+depuis plus de quinze jours, est un nouveau sujet d'humeur. Si ma lettre
+s'est encore perdue, ma foi, je ne sais plus comment il faudra nous y
+prendre pour notre correspondance. Je partirai d'ici le 1<sup>er</sup> mai, je
+vous verrai alors au commencement de juin. Allons donc, écrivez donc!</p>
+
+<p>Germain m'a donné des nouvelles d'Auguste et de son mariage.<a name="page_112" id="page_112"></a></p>
+
+<p>Eh bien, il est marié! eh bien, c'est bien: mais c'est fort mal de ne
+pas me répondre.</p>
+
+<p>Que le diable l'emporte!</p>
+
+<p>Tenez, je comptais remplir ces trois petites pages, mais je n'ai pas
+d'autre idée que celle de vous reprocher votre paresse, et je n'en ai
+pas le courage.</p>
+
+<p>Adieu quand même!</p>
+
+<p class="r">
+Votre ami.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h2>
+
+<p class="r">
+Rome, 26 mars 1832.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai reçu votre lettre, mon cher Humbert, et l'aveu de votre paresse
+sublime; vous ne vous en corrigerez donc jamais?... Si vous saviez
+pourtant quel supplice c'est que l'exil et comme <i>sad hours seem long</i>
+dans ma sotte caserne, je doute que vous me fissiez tant attendre vos
+réponses.</p>
+
+<p>Vous m'avez fait une belle homélie; mais je vous assure qu'elle porte à
+faux et qu'il n'y a rien à craindre pour moi à l'égard de la direction
+<i>callotienne</i> que vous me supposez prêt à prendre.</p>
+
+<p>Jamais je ne serai un amant du laid, soyez tranquille. Ce que je vous
+disais de la rime n'était que pour vous mettre à votre aise; il me
+coûte<a name="page_113" id="page_113"></a> de vous voir employer du temps et du talent à vaincre des
+difficultés inutiles et sans résultat. Vous savez aussi bien que moi
+qu'il y a mille cas où des vers mis en musique sont arrangés de manière
+que la rime, et même l'hémistiche, disparaissent complètement; alors à
+quoi bon cette versification? Les vers bien cadencés et rimés sont à
+leur place dans des morceaux de musique qui ne comportent pas ou presque
+pas de répétition de paroles; c'est là seulement que la versification
+est apparente et sensible; partout ailleurs elle n'existe pas.</p>
+
+<p>Il y a loin des vers <i>parlés</i> aux vers <i>chantés</i>. Quant à la question
+littéraire de la rime, il ne m'appartient pas de l'aborder avec vous.
+Seulement, je crois fermement que c'est à l'éducation et à l'habitude
+que vous devez l'horreur des vers blancs; songez que les trois quarts de
+Shakspeare sont en vers blancs, que Byron en a fait et que <i>la Messiade</i>
+de Klopstock, le chef-d'&oelig;uvre épique de la langue allemande, est en
+vers blancs; j'ai lu, ces jours-ci, une traduction française en vers
+blancs du <i>Jules César</i> de Shakspeare qui ne m'a pas choqué le moins du
+monde, quoique, d'après ce que vous m'en aviez dit, je m'attendisse à en
+être révolté. Tout cela est tellement l'effet de l'habitude, que les
+<i>vers latins<a name="page_114" id="page_114"></a> rimés</i> du moyen âge paraissent une barbarie aux mêmes
+personnes qui sont choquées des <i>vers français non rimés</i>. Mais assez
+là-dessus.</p>
+
+<p>Vous acceptez donc mon sujet. Voilà un champ incroyable de grandeur et
+de richesse ouvert à votre imagination. Tout est vierge là dedans,
+puisque <i>la scène est dans l'avenir</i>. Vous pouvez supposer tout ce que
+vous voudrez en fait de m&oelig;urs, usages, état de civilisation, arts,
+coutumes et même (ce qui n'est pas à dédaigner) costumes; il est donc
+vrai que vous pouvez, que vous devez même chercher l'<i>inconnu</i>; car,
+vous avez beau dire, il y en a, de l'<i>inconnu</i>: tout n'est pas
+découvert. Pour la musique, je vais défricher une forêt brésilienne, où
+je me promets d'immenses richesses; nous marcherons, hardis pionniers,
+tant que les moyens matériels nous le permettront.</p>
+
+<p>Je vous verrai dans le courant de mai; aurez-vous déjà esquissé quelque
+chose?...</p>
+
+<p>Je viens encore de courir à Albano, Frascati, Castel-Gandolfo, etc.,
+etc.: des lacs, des plaines, des montagnes, de vieux tombeaux, des
+chapelles, des couvents, de riants villages, des grappes de maisons
+pendues aux rochers, la mer à l'horizon, le silence, le soleil, une
+brise parfumée, l'enfance du printemps; c'est un rêve, une féerie!...<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<p>Il y a un mois que je fis une autre grande course dans les hautes
+montagnes des frontières; un soir, au coin du feu, j'écrivis au crayon
+le petit air que je vous envoie; à mon retour à Rome, il a eu un tel
+bonheur, que de tous côtés on le chante, depuis les salons de
+l'ambassade jusque dans les ateliers de sculpteurs. Je souhaite qu'il
+vous plaise; cette fois au moins, l'accompagnement ne vous paraîtra pas
+difficile.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami; j'espère avoir encore une fois de vos nouvelles
+avant le 1<sup>er</sup> mai, époque de mon départ. Pour être plus sûr, en
+supposant des retards de la poste, que votre lettre me parvienne,
+adressez-la à <i>Florence, posta firma</i>.</p>
+
+<p>Je vous embrasse.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h2>
+
+<p class="r">
+Turin, 25 mai 1832.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Me voilà bien près de vous; jeudi prochain, je serai à Grenoble.
+J'espère que nous ne tarderons pas à nous voir; pour mon compte, je ne
+négligerai rien pour avancer le moment de notre réunion; écrivez-moi à
+la Côte-Saint-André quelques<a name="page_116" id="page_116"></a> mots là-dessus. J'ai été bien fâché, mais
+peu surpris, de ne point trouver à Florence de lettres de vous; pourquoi
+être aussi incorrigiblement paresseux? Je vous avais pourtant bien prié
+de n'y pas manquer.</p>
+
+<p>N'importe, je vois les Alpes...</p>
+
+<p>Votre tête a bien des sujets de fermentation dans ce moment-ci;
+travaille-t-elle beaucoup?... plus que je ne voudrais, bien
+certainement. Cependant pourquoi désirer l'uniformité morale des êtres;
+pourquoi effacer des individualités?... J'ai tort, c'est vrai. Suivons
+notre destinée; d'autant plus que nous ne pouvons pas faire autrement.
+Avez-vous des nouvelles de Gounet? Je n'en ai point reçu depuis les
+débuts du choléra. J'espère cependant qu'il n'a rien eu à démêler avec
+lui.</p>
+
+<p>Et le silencieux Auguste?... Si je lui écris dorénavant, que mes deux
+mains se paralysent! Je n'aurais jamais cru rien de pareil de sa part.</p>
+
+<p>Quelles superbes et riches plaines que celles de la Lombardie! Elles ont
+réveillé en moi des souvenirs poignants de nos jours de gloire, «comme
+un vain songe enfui».</p>
+
+<p>A Milan, j'ai entendu, pour la première fois, un vigoureux orchestre;
+cela commence à être de la musique, pour l'exécution au moins. La
+partition<a name="page_117" id="page_117"></a> de mon ami Donizetti peut aller trouver celles de mon ami
+Paccini ou de mon ami Vaccaï. Le public est digne de pareilles
+productions. On cause tout haut comme à la Bourse, et les cannes font
+sur le plancher du parterre un accompagnement presque aussi bruyant que
+celui de la grosse caisse. Si jamais j'écris pour ces butors, je
+mériterai mon sort; il n'en est pas de plus bas pour un artiste. Quelle
+humiliation!</p>
+
+<p>En sortant, ces vers divins de Lamartine me sont venus en tête (il parle
+de sa muse poétique):</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Non, non, je l'ai conduite au fond des solitudes,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Comme un amant jaloux d'une chaste beauté;</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dont la terre eût blessé leur tendre nudité.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai couronné son front d'étoiles immortelles,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'ai parfumé mon c&oelig;ur pour lui faire un séjour,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Que la prière et que l'amour.</span></td></tr>
+</table>
+<p>Celui-là comprend toutes les poésies; il est digne d'elles.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher et excellent ami.</p>
+
+<p>Au revoir bientôt.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Voulez-vous saluer votre femme, de ma part? Je désire bien vivement lui
+être présenté.</p>
+
+<p>Adieu.<a name="page_118" id="page_118"></a></p>
+
+<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h2>
+
+<p class="r">
+La Côte, samedi, juin 1832.<br />
+</p>
+
+<p>Mon cher et très cher ami, je suis ici depuis huit jours; j'ai reçu
+votre lettre; j'irai vous voir, je ne sais pas quand; vraisemblablement
+dans huit jours. Ne m'attendez pas plus tôt que le lundi de l'autre
+semaine; je ne sais comment j'irai à Belley; je crois que ce sera à
+pied, par les Abbrets.</p>
+
+<p>Saluez pour moi toute votre famille; nous avons à caqueter, ferme...</p>
+
+<p>Aussi je me tais pour le présent.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Adieu.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h2>
+
+<p class="r">
+La Côte, vendredi 22 juin 1832.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Ne m'en veuillez pas, ce n'est pas ma faute. Comme je me disposais à
+partir, ma s&oelig;ur est venue de Grenoble passer quelques jours chez mon
+père, à cause de moi; vous pensez bien que je ne pouvais faire manquer
+la réunion de famille; puis un mal de dent très violent, et qui m'a<a name="page_119" id="page_119"></a>
+empêché de dormir toute cette nuit, est venu me clouer dans ma chambre
+pour je ne sais combien de temps; j'ai la joue comme une boule.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'une chose à faire: écrivez-moi votre retour de Lyon, et je
+vous réponds de partir aussitôt, si je suis capable de sortir.</p>
+
+<p>Duboys aussi m'a renouvelé une invitation, déjà faite à Rome, d'aller à
+sa campagne de la Combe, mais ce ne sera qu'après vous.</p>
+
+<p>Je viens de recevoir une lettre de Gounet, dont j'étais un peu en peine
+depuis le choléra et la dernière émeute. Il va bien.</p>
+
+<p class="r">
+Adieu; je vous embrasse.<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 1em;">Tout à vous.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h2>
+
+<p class="r">
+Grenoble, 13 juillet 1832.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, mon cher ami, nous ne pourrons donc pas parvenir à nous
+joindre? Quel diable de charme nous a donc été jeté?... J'attends ici,
+depuis plusieurs jours, l'annonce de votre retour de Lyon, et voilà que
+madame Faure m'apprend que vous n'y êtes pas encore allé! Écrivez-moi au
+moins, je vous en prie; donnez-moi de vos nouvelles. Je m'ennuie à
+périr! je suis allé passer<a name="page_120" id="page_120"></a> une journée à la campagne de Duboys, où nous
+avons moult parlé de vous. Sa femme est fort bien, mais rien de plus. Je
+vis depuis mon retour d'Italie au milieu du monde le plus prosaïque, le
+plus desséchant! Malgré mes supplications de n'en rien faire, on se
+plaît, on s'obstine à me parler sans cesse musique, art, haute poésie;
+ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on
+dirait qu'ils parlent vin, femmes, émeute ou autres cochonneries. Mon
+beau-frère surtout, qui est d'une loquacité effrayante, me tue. Je sens
+que je suis isolé de tout ce monde, par mes pensées, par mes passions,
+par mes amours, par mes haines, par mes mépris, par ma tête, par mon
+c&oelig;ur, par tout. Je vous cherche, je vous attends; trouvons-nous donc.
+Si vous devez rester plusieurs jours à Lyon, j'irai vous y rejoindre;
+cela vaudra encore mieux que d'aller à Belley à pied, comme j'en avais
+le projet; la chaleur en rend l'exécution presque impossible.</p>
+
+<p>J'ai tant à vous dire! et sur le présent et sur l'avenir; il faut
+absolument que nous nous entendions au plus tôt. Le temps ne m'attend
+pas, et j'ai peur que vous ne vous endormiez.</p>
+
+<p>J'ai deux cent cinquante francs à vous remettre; depuis longtemps, je
+vous les aurais envoyés si j'avais su comme, et si je n'avais d'un jour
+à l'autre<a name="page_121" id="page_121"></a> pensé vous revoir. Parlez-moi de tout cela. Casimir Faure se
+marie avec une charmante petite brune de Vienne, qui se nomme
+mademoiselle Delphine Fornier et qui a deux cent cinquante mille
+qualités. Il ira habiter Vienne.</p>
+
+<p>Je vais retourner à la Côte dans peu; ainsi répondez-moi là, et
+n'oubliez pas sur l'adresse de mettre mes deux noms pour que la lettre
+ne paraisse pas adressée à mon père.</p>
+
+<p>Dieu, comme la chaleur hébète!</p>
+
+<p>Adieu; tout à vous.</p>
+
+<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h2>
+
+<p class="r">
+La Côte, 10 octobre 1832.<br />
+</p>
+
+<p>En deux mots, mon cher Humbert, il faut que vous veniez plus tôt que
+nous n'étions convenus. J'ai réfléchi que, ne partant pour Paris qu'au
+milieu de novembre, je m'exposais à manquer mon concert; en conséquence,
+je partirai à la fin de ce mois. Venez donc sans faute dans la dernière
+huitaine d'octobre, nous aurons tout le temps de monter nos batteries et
+de bien digérer nos projets pour l'avenir. Puis je vous accompagnerai
+jusqu'à Lyon, où nous nous séparerons bien saturés l'un de l'autre.
+Écrivez-moi aussitôt après<a name="page_122" id="page_122"></a> la réception de ce billet, et indiquez-moi
+le jour fixe de votre arrivée. Mes parents ont conservé de vous un trop
+agréable souvenir pour ne pas être charmés de votre visite; ils me
+chargent de vous témoigner l'impatience qu'ils ont de vous revoir. Ma
+s&oelig;ur aînée seulement ne sera plus ici, à son grand regret, car elle
+vous apprécie bien. En revanche, je compte sur votre frère, ne manquez
+pas de l'amener. Apportez avec vous le volume d'<i>Hamlet</i>, celui
+d'<i>Othello</i> et du <i>Roi Lear</i>, et la partition de <i>la Vestale</i>; tout cela
+nous sera utile.</p>
+
+<p>Je n'ose espérer que vous ayez quelque chose de notre grande machine
+dramatique à me montrer; pourtant vous me l'aviez bien promis.</p>
+
+<p>Enfin n'importe, venez, et d'abord écrivez-moi.</p>
+
+<p>Présentez mes salutations respectueuses à vos parents, et en particulier
+à votre charmante femme.</p>
+
+<p>Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mes amitiés à votre frère.</p>
+
+<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Lyon, 3 novembre 1832.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Nous n'avons donc pas pu nous revoir! Je pars ce soir pour Paris...
+Depuis hier que j'erre dans les<a name="page_123" id="page_123"></a> boues de Lyon, je n'ai pas une idée qui
+ne me fût oppressante et douloureuse; pourquoi ne sommes-nous pas
+ensemble aujourd'hui! Cela aurait peut-être été possible. Mais je ne
+pouvais vous prévenir du jour de mon passage ici, ne le sachant pas
+moi-même vingt-quatre heures d'avance.</p>
+
+<p>Je suis allé hier soir au Grand-Théâtre, où j'ai ressenti une commotion
+profonde et pénible en entendant, dans un ignoble ballet, cet ignoble
+orchestre jouer un fragment de la <i>Symphonie pastorale</i> de Beethoven
+(<i>le Retour du beau temps</i>). Il m'a semblé retrouver dans un mauvais
+lieu le portrait de quelque ange adoré que jadis avaient poursuivi mes
+rêves d'amour et d'enthousiasme. Oh! deux ans d'absence!</p>
+
+<p>Je crois que je vais devenir fou en entendant de nouveau de la vraie
+musique. Je vous enverrai le mélologue dès qu'il sera imprimé. Vous
+m'aviez parlé de journaux qu'il faut avoir et dont vous connaissez les
+rédacteurs; écrivez-moi un mot là-dessus le plus tôt possible, à
+l'adresse de Gounet, rue Sainte-Anne, nº 34 ou 32; mettez sous enveloppe
+la lettre avec mon nom.</p>
+
+<p>Je souffre aujourd'hui cruellement. Je suis tout seul dans la grande
+ville. Auguste a perdu avant-hier le jeune frère de sa femme, mort de la
+poitrine; il est fort tristement occupé.<a name="page_124" id="page_124"></a></p>
+
+<p>Oh! que je suis seul!! comme je souffre au dedans!!! Que je suis
+malheureusement organisé! un vrai baromètre, tantôt haut, tantôt bas,
+soumis aux variations de l'atmosphère, ou brillante ou sombre, de mes
+dévorantes pensées.</p>
+
+<p>Je suis sûr que vous ne faites rien de notre grand ouvrage; et pourtant
+ma vie s'écoule à flots, et je n'aurai rien fait de grand avant la fin.
+Je vais voir Véron, le directeur de l'Opéra. Je tâcherai de me faire
+comprendre de lui, de l'arracher aux idées mercantiles et
+administratives; y réussirai-je? Je ne m'en flatte guère. Mon concert
+aura lieu dans les premiers jours de décembre.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Adieu, adieu; <i>remember me</i>.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 2 mars 1833.<br />
+</p>
+
+<p>Je vous remercie, mon cher ami, de votre lettre affectueuse. Je ne vous
+ai pas écrit, par la raison que vous avez devinée; je suis entièrement
+absorbé par les inquiétudes et les chagrins dévorants de ma position.
+Mon père a refusé son consentement et m'oblige à faire des sommations.</p>
+
+<p>Henriette, dans tout cela, montre une dignité et un caractère
+irréprochables; sa famille et ses<a name="page_125" id="page_125"></a> amis la persécutent plus encore que
+les miens pour la détacher de moi.</p>
+
+<p>Quand j'ai vu à quel point cela était porté et les scènes journalières
+dont j'étais la cause, j'ai voulu me dévouer: je lui ai fait dire que je
+me sentais capable de renoncer à elle (ce qui n'était pas vrai, car j'en
+serais mort), plutôt que de la brouiller avec ses parents. Bien loin
+d'accepter ma proposition, elle n'en a éprouvé qu'un chagrin cruel, et
+un redoublement de tendresse pour moi en a été le résultat. Depuis lors,
+sa s&oelig;ur nous laisse tranquilles, et, quand je viens, elle s'en va.</p>
+
+<p>Ces tête-à-tête sont quelquefois bien pénibles; comme vous pensez bien,
+je suis obligé de me consumer en efforts pour me contenir. Un rien
+l'effarouche, elle a peur de mon exaspération; mes caresses, si
+réservées qu'elles soient, lui paraissent trop ardentes; elle me brûle
+le c&oelig;ur; moi, je l'épouvante; nous nous tourmentons mutuellement. Mais
+mes propres inquiétudes, mes craintes de ne pas l'obtenir me rendent le
+plus malheureux des hommes. Il ne manquait plus que son malheur à elle
+pour compléter le mien?</p>
+
+<p>Ses affaires ont très mal tourné; elle allait avoir une représentation à
+son bénéfice, qui pouvait les remonter un peu; je lui avais arrangé un
+concert assez beau dans un entr'acte; tout allait assez<a name="page_126" id="page_126"></a> bien, quand,
+hier, à quatre heures, en revenant du ministère du commerce en
+cabriolet, elle a voulu descendre sans que sa femme de chambre lui
+donnât la main; sa robe s'est accrochée; son pied a tourné dans le
+marchepied, et elle s'est cassé la jambe au-dessus de la cheville.</p>
+
+<p>Elle a souffert horriblement cette nuit; ce matin encore, quand Dubois
+fils a revu l'appareil, elle n'a pu retenir ses cris; je les entends
+encore. Je suis désolé. Vous dire mon chagrin est impossible. La voir
+souffrante et si malheureuse et ne pouvoir rien pour elle est affreux!</p>
+
+<p>Quelle destinée sera donc la nôtre?... Le sort nous a évidemment faits
+pour être unis, je ne la quitterai pas vivant. Plus son malheur
+deviendra grand, plus je m'y attacherai. Si elle perdait, avec son
+talent et sa fortune, sa beauté, je sens que je l'aimerais également.
+C'est un sentiment inexplicable; quand elle serait abandonnée du ciel et
+de la terre, je lui resterais encore, aussi aimant, aussi prosterné
+d'amour qu'aux jours de sa gloire et de son éclat. O mon ami, ne me
+dites jamais rien contre cet amour, il est trop grand et trop poétique
+pour n'être pas respectable à vos yeux.</p>
+
+<p>Adieu; écrivez-moi et donnez-moi des nouvelles de vos nouveaux embarras;
+ne nous parlons présentement que de ce qui nous touche le<a name="page_127" id="page_127"></a> plus près. La
+musique n'est pas toute gravée, je vous l'enverrai aussitôt qu'elle le
+sera.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<h2><a name="L" id="L"></a>L</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 12 juin 1833.<br />
+</p>
+
+<p>Merci encore, mon cher Humbert, de toute votre inquiète et constante
+amitié! J'ai appris dernièrement par Gounet qu'il avait reçu de vous une
+lettre pour moi, mais que, par une de ces fatalités inconcevables, il
+l'avait égarée <i>dans sa chambre</i>, où il n'a pas été possible de la
+retrouver. Votre billet, qu'il vient de me montrer, m'a fait voir
+combien vous étiez inquiet sur mon compte. Je suis vraiment coupable
+d'avoir demeuré si longtemps sans vous écrire. Vous savez comme je suis
+absorbé, comme ma vie ondule. Un jour, bien, calme, poétisant, rêvant;
+un autre jour, maux de nerfs, ennuyé, chien galeux, hargneux, méchant
+comme mille diables, vomissant la vie et prêt à y mettre fin pour rien,
+si je n'avais pas un délirant bonheur en perspective toujours plus
+prochaine, une bizarre destinée à accomplir, des amis sûrs, la musique
+et puis la <i>curiosité</i>. Ma vie est un roman qui m'intéresse beaucoup.<a name="page_128" id="page_128"></a></p>
+
+<p>Vous voulez savoir ce que je fais? Le jour, si je suis bien portant, je
+lis ou je dors sur mon canapé (car je suis bien logé à présent), ou je
+barbouille quelques pages pour <i>l'Europe littéraire</i>, qui me les paye
+très bien. Le soir, dès six heures, je suis chez Henriette; elle est
+encore malade et souffrante, ce qui me désespère. Je vous parlerai
+d'elle très au long une autre fois. Seulement, vous saurez que toute
+l'opinion que vous pouvez vous être formée d'elle est aussi fausse que
+possible. C'est tout un autre roman que sa vie; et sa manière de voir,
+de sentir et de penser, n'en est pas la partie la moins intéressante. Sa
+conduite, dans la position où elle a été placée dès l'enfance, est tout
+à fait incroyable, et j'ai été longtemps sans y croire. Assez là-dessus.</p>
+
+<p>Je m'occupe avec entrain de mon projet d'opéra dont je vous avais parlé
+dans une lettre de Rome, il y a un an et demi; et, comme il ne vous a
+pas été possible de vaincre votre paresse pour vous y mettre depuis ce
+temps, j'ai désespéré de vous et je me suis adressé à Émile Deschamps et
+à Saint-Félix, qui travaillent activement. Vous ne m'en voudrez pas,
+j'espère, car j'ai été bien patient.</p>
+
+<p>On vient me chercher justement pour cela. Je vous récrirai dans quelque
+temps.</p>
+
+<p>Adieu. Votre sincère ami.<a name="page_129" id="page_129"></a></p>
+
+<h2><a name="LI" id="LI"></a>LI</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 1<sup>er</sup> août 1833.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher, bon et fidèle ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je réponds immédiatement à votre lettre. Je connais effectivement
+beaucoup <i>Jules</i> et non pas <i>Louis</i> Bénédict, élève de Weber. Il est
+vraisemblablement encore à Naples, où il s'est fixé. Je ne lui ai
+<i>jamais</i> fait de propositions pour les <i>Francs Juges</i>; je ne lui ai
+<i>jamais</i> dit que vous en fussiez l'auteur; il ignore complètement qu'il
+y ait un morceau intitulé <i>Mélodie pastorale</i>. Je suis à Paris, sans
+aucune <i>intention</i> de partir pour Francfort. Tâchez de confondre cet
+impudent voleur. L'ouverture est gravée depuis peu; je vous en enverrai
+un exemplaire, mais ce ne sont que les parties séparées. Il vous sera
+facile de la faire mettre en partition. Je suis occupé à terminer la
+scène des <i>Bohémiens</i>; j'ai un projet sur notre ouvrage réduit en un
+acte; je le ferai traduire en italien, peut-être <i>tout entier</i> en trois
+actes, et essayer cet hiver, si <i>Severini</i> veut tenter l'aventure. Je
+vais monter une grande affaire de concerts pour cet hiver. Si je pouvais
+avoir l'esprit entièrement libre, tout irait bien; je défierais la meute
+de l'Opéra et celle du Conservatoire, qui sont aujourd'hui plus
+acharnées<a name="page_130" id="page_130"></a> que jamais à cause de mes articles de <i>l'Europe littéraire</i>
+sur l'<i>illustre vieillard</i> (Chérubini), et surtout parce que je me suis
+permis, à la première représentation d'<i>Ali-Baba</i>, d'offrir <i>dix francs
+pour une idée</i> au premier acte, vingt francs au second, trente francs au
+troisième, quarante francs au quatrième, en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Mes moyens ne me permettent pas de pousser plus haut; je renonce.</p>
+
+<p>Cette charge a été sue de tout le monde, même de Véron et de Chérubini,
+qui m'aiment, comme vous pouvez penser.</p>
+
+<p>Je suis toujours dans la même vie déchirée et bouleversée; je verrai
+peut-être Henriette ce soir pour la <i>dernière fois</i>; elle est si
+malheureuse, que le c&oelig;ur m'en saigne: et son caractère irrésolu et
+timide l'empêche de savoir prendre la moindre détermination. Il faut
+pourtant que cela finisse; je ne puis vivre ainsi. Toute cette histoire
+est triste et baignée de larmes; mais j'espère qu'il n'y aura que des
+larmes. J'ai fait tout ce que le c&oelig;ur le plus dévoué pouvait faire; si
+elle n'est pas plus heureuse et dans une situation fixée, c'est sa
+faute.</p>
+
+<p>Adieu, mon ami; ne doutez jamais de mon amitié, vous vous tromperiez
+horriblement.</p>
+
+<p>C'est effectivement votre <i>Ch&oelig;ur héroïque</i> qu'il<a name="page_131" id="page_131"></a> a été question
+d'exécuter aux Tuileries; mais il ne l'a pas été, <i>les bougies ayant
+manqué</i>; les musiciens n'y voyaient plus quand est venu le tour de mon
+morceau, et on a fini le concert en rechantant <i>la Marseillaise</i> et
+l'ignoble <i>Parisienne</i>, qu'on pouvait exécuter sans voir.</p>
+
+<p>La première répétition de cet immense orchestre a été faite dans un
+endroit fermé, les ateliers de peinture de Cicéri aux Menus-Plaisirs, et
+l'effet du <i>Monde entier</i> a été immense, quoique la moitié des chanteurs
+<i>non musiciens</i> ne sussent lire ni chanter. J'ai été un instant obligé
+de sortir, tellement la poitrine me vibrait. Au ch&oelig;ur de <i>Guillaume
+Tell</i> (<i>Si parmi nous il est des traîtres</i>), j'ai failli me trouver mal.
+En plein air... <i>rien</i>... aucun effet. La musique n'est décidément pas
+faite pour la rue, en aucune façon.</p>
+
+<p>Adieu; écrivez-moi le dénouement de cette insolente intrigue avec le
+faux Bénédict.</p>
+
+<p>Ne m'oubliez pas auprès de votre frère et de vos parents, je vous en
+prie.</p>
+
+<p class="r">
+Votre inaltérable.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LII" id="LII"></a>LII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 30 août 1833.<br />
+</p>
+
+<p>Vous avez raison, ami, de ne pas désespérer de mon avenir! Ils ne savent
+pas, tous ces peureux,<a name="page_132" id="page_132"></a> que, <i>malgré tout</i>, j'observe et j'acquiers; que
+je grandis en fléchissant sous les efforts de la tempête; le vent ne
+m'arrache que des feuilles; les fruits verts que je porte tiennent trop
+fortement aux branches pour tomber. Votre confiance m'encourage et me
+soutient.</p>
+
+<p>Je ne sais ce que je vous avais écrit de ma séparation d'avec cette
+pauvre Henriette, mais elle n'a pas encore eu lieu, elle ne l'a pas
+voulu. Depuis lors, les scènes sont devenues plus violentes; il y a eu
+un commencement de mariage, un acte civil que son exécrable s&oelig;ur a
+déchiré; il y a eu des désespoirs de sa part; il y a eu un reproche de
+ne pas <i>l'aimer</i>; là-dessus, je lui ai répondu de guerre lasse en
+m'empoisonnant à ses yeux. Cris affreux d'Henriette!... désespoir
+sublime!... rires atroces de ma part!... désir de revivre en voyant ses
+terribles protestations d'amour!... émétique!... ipécacuana!
+vomissements de deux heures!... il n'est resté que deux grains d'opium;
+j'ai été malade trois jours et j'ai survécu. Henriette, désespérée, a
+voulu réparer tout le mal qu'elle venait de me faire, m'a demandé
+quelles actions je voulais lui dicter, quelle marche elle devait suivre
+pour fixer enfin notre sort; je le lui ai indiqué. Elle a bien commencé,
+et, à présent, depuis trois jours, elle hésite encore, ébranlée par les
+instigations<a name="page_133" id="page_133"></a> de sa s&oelig;ur et par la crainte que lui cause notre
+misérable situation de fortune. Elle n'a rien et je l'aime, et elle
+n'ose me confier son sort... Elle veut attendre quelques mois... des
+mois! Damnation! je ne veux plus attendre, j'ai trop souffert. Je lui ai
+écrit hier que, si elle ne voulait pas que j'aille la chercher demain
+samedi pour la conduire à la mairie, je partais <i>jeudi prochain</i> pour
+Berlin. Elle ne croit pas à ma résolution et m'a fait dire qu'elle me
+répondrait aujourd'hui. Ce seront encore des phrases, des prières
+d'aller la voir, qu'elle est malade, etc. Mais je tiendrai bon, et elle
+verra que, si j'ai été faible et mourant à ses pieds si longtemps, je
+puis encore me lever, la fuir, et vivre pour ceux qui m'aiment et me
+comprennent. J'ai tout fait pour elle, je ne puis rien de plus. Je lui
+sacrifie tout, et elle n'ose rien risquer pour moi. C'est trop de
+faiblesses et de <i>raison</i>. Je partirai donc.</p>
+
+<p>Pour m'aider à supporter cette horrible séparation, un hasard inouï me
+jette entre les bras une pauvre jeune fille de dix-huit ans, charmante
+et exaltée, qui s'est enfuie, il y a quatre jours, de chez un misérable
+qui l'avait achetée enfant et la tenait enfermée depuis quatre ans comme
+une esclave; elle meurt de peur de retomber entre les mains de ce
+monstre et déclare qu'elle se jettera à l'eau<a name="page_134" id="page_134"></a> plutôt que de redevenir
+sa propriété. On m'a parlé de cela avant-hier; elle veut absolument
+quitter la France; une idée m'est venue de l'emmener; on lui a parlé de
+moi, elle a voulu me voir, je l'ai vue, je l'ai un peu rassurée et
+consolée; je lui ai proposé de m'accompagner à Berlin et de la placer
+quelque part dans les ch&oelig;urs, par l'entremise de Spontini; elle y
+consent. Elle est belle, seule au monde, désespérée et confiante, je la
+protégerai, je ferai tous mes efforts pour m'y attacher. Si elle m'aime,
+je tordrai mon c&oelig;ur pour en exprimer un reste d'amour. Enfin je me
+figurerai que je l'aime. Je viens de la voir, elle est fort bien élevée,
+touche assez bien du piano, chante un peu, cause bien et sait mettre de
+la dignité dans son étrange position. Quel absurde roman!</p>
+
+<p>Mon passeport est prêt, j'ai encore quelques affaires à terminer et je
+pars. Il faut en finir. Je laisse cette pauvre Henriette bien
+malheureuse, sa position est épouvantable; mais je n'ai rien à me
+reprocher et je ne puis rien de plus pour elle. Je donnerais encore à
+l'instant ma vie, pour un <i>mois</i> passé près d'elle, aimé comme je dois
+l'être. Elle pleurera, se désespérera; il sera trop tard. Elle subira la
+conséquence de son malheureux caractère, faible et incapable d'un grand
+sentiment et d'une forte résolution... Puis elle se consolera<a name="page_135" id="page_135"></a> et me
+trouvera des torts. C'est toujours ainsi. Pour moi, il faut que j'aille
+en avant, sans écouter les cris de ma conscience, qui me dit toujours
+que je suis trop malheureux et que la vie est une atrocité. Je serai
+sourd. Je vous promets bien, cher ami, de ne pas faire mentir votre
+oracle.</p>
+
+<p>Je vous envoie ce que vous me demandez; la <i>Chanson de Lutzow</i> est
+gravée, arrangée par Weber pour le piano. Vous y ferez des paroles. Je
+n'ai pas pu vous envoyer mon manuscrit, que j'ai donné à Gounet.
+D'ailleurs, il n'y a presque pas de changements.</p>
+
+<p>Vous enverrez à M. Schlesinger, rue Richelieu, 97, un bon de <i>seize
+francs</i> pour votre envoi et celui de M. Rolland réunis.</p>
+
+<p>Adieu. Pour la vie, votre ami sincère et fidèle.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Véron a refusé <i>le Dernier Jour du monde</i>. <i>Il n'ose pas</i>. Je vais vous
+faire envoyer l'ouverture des <i>Francs Juges</i>.</p>
+
+<p>Liszt vient d'arranger ma symphonie pour le piano; c'est étonnant.</p>
+
+<p>Je vous écrirai de Berlin.</p>
+
+<h2><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII</h2>
+
+<p class="r">
+Mardi, 3 septembre 1833.<br />
+</p>
+
+<p>Henriette est venue, je reste. Nous sommes<a name="page_136" id="page_136"></a> annoncés. Dans quinze jours,
+tout sera fini, si les lois humaines veulent bien le permettre. Je ne
+crains que leurs lenteurs. Enfin!!! Oh! il le fallait, voyez-vous.</p>
+
+<p>Nous avons, à plusieurs, fait un petit sort à la pauvre fugitive. Jules
+Janin s'en est chargé spécialement pour la faire partir.</p>
+
+<h2><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV</h2>
+
+<p class="r">
+Vincennes, 11 octobre 1833.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis marié! enfin! Après mille et mille peines, oppositions terribles
+des deux parts, je suis venu à bout de ce chef-d'&oelig;uvre d'amour et de
+persévérance. Henriette m'a expliqué, depuis, les mille et une calomnies
+ridicules qu'on avait employées pour la détourner de moi et qui avaient
+causé ses fréquentes indécisions. Une, entre autres, lui avait fait
+concevoir d'horribles craintes: on lui avait assuré que j'avais des
+attaques d'épilepsie. Puis on lui a écrit de Londres que j'étais fou,
+que tout Paris le savait, qu'elle était perdue si elle m'épousait, etc.</p>
+
+<p>Malgré tout, nous avons, l'un et l'autre, écouté la voix de notre c&oelig;ur,
+qui parlait plus haut que<a name="page_137" id="page_137"></a> ces voix discordantes, et nous nous en
+applaudissons aujourd'hui.</p>
+
+<p>Pour moi, je puis, comme à mon meilleur ami, vous dire et vous affirmer
+sur l'honneur que j'ai trouvé ma femme aussi pure et aussi vierge qu'il
+soit possible de l'être. Et, certes, dans la position sociale où elle a
+vécu jusqu'à ce jour, elle n'est pas sans mérite d'avoir su résister aux
+mauvais exemples et aux séductions de l'or et de l'amour-propre dont
+elle était sans cesse environnée. Vous devez penser quelle sécurité cela
+me donne pour l'avenir. Il n'y a pas beaucoup d'exemples d'un mariage
+aussi original que le nôtre, et il déconcertera bien des prévisions
+sinistres. Cet hiver, nous partirons ensemble pour Berlin, où
+m'appellent mes affaires musicales et où l'on va établir un théâtre
+anglais pour lequel on vient de faire des propositions à Henriette.</p>
+
+<p>Spontini voudra-t-il nous aider, ou, du moins, ne pas nous entraver? Je
+l'espère. Avant de partir, je donnerai quelque horrible concert dont
+vous serez informé avec détails. Oh! ma pauvre Ophélie, je l'aime
+terriblement! Je crois que, quand nous aurons pu renvoyer sa s&oelig;ur, qui
+nous trouble toujours plus ou moins, nous aurons enfin une existence
+laborieuse, il est vrai, mais heureuse, que nous aurons bien achetée.<a name="page_138" id="page_138"></a></p>
+
+<p>Ecrivez-moi, mon ami, à la même adresse; je suis actuellement à
+Vincennes, où ma femme profite du beau temps pour achever de se rétablir
+par de grandes promenades dans le parc. Je vais tous les jours à Paris,
+où notre mariage fait un remue-ménage d'enfer, on ne parle que de cela.</p>
+
+<p>Adieu, adieu.</p>
+
+<p class="r">
+Votre inaltérable ami.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LV" id="LV"></a>LV</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 25 octobre 1833.<br />
+</p>
+
+<p>Mon ami! mon bon et digne et noble ami! Merci, merci de votre lettre si
+franche, si touchante, si tendre. Je suis pressé, horriblement pressé
+par des occupations urgentes qui me forcent de courir Paris toute la
+journée; mais je ne puis résister au besoin que j'éprouve de vous
+remercier tout de suite de votre bon élan de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Oui, mon cher Humbert, j'ai <i>cru</i> malgré vous tous, et ma foi m'a sauvé.
+Henriette est un être délicieux. C'est Ophélie elle-même; non pas
+Juliette, elle n'en a pas la fougue passionnée; elle est tendre, douce
+et <i>timide</i>. Quelquefois seuls, silencieux, appuyée sur mon épaule, sa
+main sur mon front, ou bien dans une de ces poses gracieuses que<a name="page_139" id="page_139"></a> jamais
+peintre n'a rêvées, elle pleure en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, pauvre belle?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Mon c&oelig;ur est si plein! je pense que tu m'achètes si cher, que
+tu as tout souffert pour moi... Laisse moi pleurer, ou j'étouffe.</p>
+
+<p>Et je l'écoute pleurer tranquillement, jusqu'à ce qu'elle me dise:</p>
+
+<p>&mdash;Chante, Hector, chante!</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_139.png" width="428" height="159" alt="notation musicale" title="" />
+</p>
+
+<p>Moi, alors de commencer la <i>Scène du bal</i>, qu'elle aime tant; la <i>Scène
+aux champs</i> la rend tellement triste, qu'elle ne veut pas l'entendre.
+C'est une <i>sensitive</i>. En vérité, jamais je n'ai imaginé une pareille
+impressionnabilité; mais elle n'a aucune éducation musicale, et, le
+croiriez-vous? elle se plaît à entendre certains ponts-neufs d'Auber.
+Elle trouve cela <i>pas beau, mais gentil</i>.</p>
+
+<p>Ce qui me charme le plus dans votre lettre, c'est que vous me demandez
+son portrait; je vous l'enverrai certainement. Le mien va se graver; dès
+qu'il paraîtra, vous l'aurez. Je suis seul aujourd'hui à Paris; j'arrive
+de Vincennes, où j'ai laissé ma femme<a name="page_140" id="page_140"></a> jusqu'à ce soir. Je serai
+transporté de joie de lui montrer votre lettre, et je suis sûr qu'elle
+la sentira, surtout le passage relatif au théâtre, son v&oelig;u le plus cher
+ayant <i>toujours</i> été de pouvoir le quitter.</p>
+
+<p>Je vais m'informer de ce que coûterait la copie de la <i>Fantaisie
+dramatique</i> sur <i>la Tempête</i>. J'aime mieux que vous ayez cela que des
+<i>fragments</i> de la <i>Symphonie</i>, car c'est un &oelig;uvre complet. En outre,
+Liszt vient de réduire pour le piano seul la <i>Symphonie</i> entière. On va
+la graver, et cela suffira pour vous en rafraîchir la mémoire.</p>
+
+<p>Adieu. Écrivez-moi souvent. Il me sera si doux de vous répondre et de
+vous parler du ciel que j'habite; il n'y manque que vous. Oh! si... mais
+plus tard. S'il y a quelque chose sur la terre de beau et de sublime,
+c'est l'amour et l'amitié comme nous les comprenons.</p>
+
+<p>J'ai toujours sur ma table <i>les Francs Juges</i>, et je n'ai pas besoin de
+vous dire le serrement de c&oelig;ur que j'éprouve à voir vos vers si
+cadencés, si musicaux, rester enfouis et inutiles. J'ai écrit la scène
+des <i>Bohémiens</i>, en y mêlant le ch&oelig;ur qui commence le second acte:
+<i>L'ombre descend</i>. Cela fait un ch&oelig;ur immense et d'un rythme curieux.
+Je suis à peu près sûr de l'effet. Je le ferai entendre à mon prochain
+concert.</p>
+
+<p>Adieu, AMI!<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de voir Henriette pour vous répondre, de sa part,
+qu'elle est sensible autant qu'on peut l'être à ce que vous m'avez écrit
+pour elle et pour moi.</p>
+
+<p>Adieu; <i>farewell dearest Horatio, remember me, I'll not forget thee</i>.</p>
+
+<h2><a name="LVI" id="LVI"></a>LVI</h2>
+
+<p class="r">
+Mercredi, 19 mars 1834.<br />
+</p>
+
+<p>Ce n'est pas par paresse, mon ami, que je ne vous écris plus depuis que
+votre dernière lettre s'est croisée en route avec la mienne; un excès de
+travail, au contraire, en a été la cause. Avant-hier encore, j'ai écrit
+pendant treize heures sans quitter la plume. Je suis à terminer la
+<i>Symphonie</i>, avec alto principal, que m'a demandée Paganini. Je comptais
+ne la faire qu'en <i>deux</i> parties; mais il m'en est venu une <i>troisième</i>,
+puis une <i>quatrième</i>; j'espère pourtant que je m'en tiendrai là. J'ai
+encore pour un bon mois de travail continu. Je reçois chaque jour <i>le
+Réparateur</i>, de M. le vicomte A. de Gouves. Vous me demandez de vous
+donner le moyen de tenir votre pari; mais je ne vous donnerai guère
+d'autres nouvelles musicales que celles que vous pouvez trouver dans un
+feuilleton du <i>Rénovateur</i> tous les<a name="page_142" id="page_142"></a> dimanches. Écrivez quelque chose
+sur la mise en scène à l'Opéra de <i>Don Juan</i>; mais dites, ce que ma
+position ne m'a pas permis d'avouer, que tous les artistes sans
+exception, et Nourrit surtout, sont à mille lieues au-dessous de leurs
+rôles; Levasseur trop lourd et trop sérieux, mademoiselle Falcon trop
+froide, madame Damoreau froide et nulle comme actrice et insupportable
+par ses sottes broderies; en général, excepté les ch&oelig;urs, qui sont
+inimitablement beaux, tout manque de <i>chaleur</i> et de <i>mouvement</i>. Le duo
+final entre don Juan et la statue du Commandeur est seul d'une exécution
+admirable. Dérivis fils est très bien dans le rôle du Commandeur.
+Touchez sur les ballets; ajoutez qu'ils sont d'une musique infâme
+(composés par Castil Blaze père!); vous ne pouvez en nommer l'auteur,
+son nom étant resté à peu près secret.</p>
+
+<p>Dites quelque chose sur l'absurdité de la direction, qui s'amuse à
+dépenser son argent à remonter des ouvrages connus de tout le monde et
+ne sait pas nous donner un ouvrage <i>nouveau</i> digne d'intéresser les amis
+de l'art. La reprise de <i>la Vestale</i> par mademoiselle Falcon va avoir
+lieu dans quinze jours. Cela fera un autre effet que <i>Don Juan</i>, parce
+que c'est véritablement un grand opéra, écrit et instrumenté en
+conséquence, et, en outre, parce que c'est <i>la Vestale</i>.<a name="page_143" id="page_143"></a></p>
+
+<p>Parlez de l'incroyable <i>quatuor</i> des quatre frères Muller, qui jouent
+Beethoven d'une façon qui nous était jusqu'à présent demeurée inconnue.</p>
+
+<p>La <i>Symphonie</i>, arrangée par Liszt, n'a pas encore paru. Je vous
+l'enverrai, avec <i>le Paysan breton</i>, dès qu'elle sera imprimée.&mdash;Vous
+n'avez pas une idée pour un grand opéra? Rien?...</p>
+
+<p>Adieu, tout à vous du fond du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Je viens d'écrire une grande biographie de Glück pour <i>le
+Publiciste</i>, journal nouveau sous la forme de l'ancien <i>Globe</i>, qui
+paraîtra le mois prochain. Je vous en enverrai un exemplaire.</p>
+
+<h2><a name="LVII" id="LVII"></a>LVII</h2>
+
+<p class="r">
+Montmartre, 15 ou 16 mai 1834.<br />
+</p>
+
+<p>Je vous réponds en achevant de lire votre lettre, mon cher ami, pour me
+justifier. Vous êtes fâché, et vous auriez raison de l'être si j'avais
+réellement mérité les reproches que vous m'adressez.</p>
+
+<p>Peu après le gâchis de Lyon<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, un peintre de ma connaissance, qui se
+rendait à Rome, se chargea d'une lettre pour Auguste, dans laquelle je
+demandais à celui-ci de ses nouvelles, et conséquemment<a name="page_144" id="page_144"></a> des vôtres. Je
+suis bien désagréablement surpris d'apprendre que cette lettre ne lui
+est pas parvenue. Dites-le lui si vous le voyez.</p>
+
+<p>J'allais vous écrire directement, ne recevant point de réponse
+d'Auguste, et vous m'avez à peine prévenu de quelques jours. Je suis tué
+de travail et d'ennui, obligé par ma position momentanée de gribouiller
+à tant la colonne pour ces gredins de journaux, qui me payent le moins
+qu'ils peuvent; je vous enverrai dans peu une <i>Vie de Glück</i>, avec notre
+fameux morceau de <i>Telemaco</i>, qui y est annexé.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de la <i>Chasse de Lutzow</i>, la voici telle que j'ai fait
+chanter au Théâtre-Italien par ces animaux de choristes, qui en ont
+détruit l'effet.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_144.png" width="454" height="361" alt="notation musicale: Voix seule." title="" />
+</p>
+<hr />
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_145.png" width="454" height="693" alt="notation musicale: Voix seule." title="" />
+</p>
+
+<p>La prosodie de vos vers n'est pas la même à chaque couplet et ne va pas
+sur la musique;<a name="page_146" id="page_146"></a> mais, plutôt que d'altérer le rythme musical, il vaut
+mieux gêner un peu la marche de la poésie. Au reste, vous verrez
+vous-même ce que vous aimerez le mieux. J'espère que vous ne chanterez
+jamais cette féroce mélodie sur la scène que vos vers décrivent si bien.
+Je redoute pour vous le sort du <i>Fergus</i> de Walter Scott, et je conçois
+aussi bien, que vous tout ce qui se passe dans votre c&oelig;ur, beaucoup
+trop accessible à certaines idées. Si le marchand de musique de Lyon
+grave le morceau avec vos paroles, faites bien attention que pour rien
+au monde je ne voudrais avoir l'air de corriger ou retoucher Weber, et
+qu'en ce cas il doit graver la musique <i>entièrement conforme</i> à
+l'exemplaire que je vous ai fait adresser par Schlesinger, dans lequel
+il n'y a d'harmonie qu'à l'entrée du ch&oelig;ur,</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_146-a.png" width="232" height="69" alt="notation musicale" title="" />
+<br />
+<span class="caption">notation musicale</span>
+</p>
+
+<p class="nind">tout le reste étant pour une voix seule. Mon nom ne doit y figurer en
+aucune façon, je vous le recommande. Le <i>Hourrah</i> même n'est pas de
+Weber. Vous savez qu'il y a, à la place de ces deux mesures, les deux
+suivantes:</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_146-b.png" width="152" height="96" alt="notation musicale
+Das icht
+(C&#39;est)" title="" />
+<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_147" id="page_147"></a></p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, je suis horriblement triste, incapable
+de répondre à votre lettre comme je le voudrais. Je vous remercie bien
+sincèrement de vos affectueuses questions sur Henriette. Elle est
+souvent fort souffrante, une grossesse avancée en est la cause;
+pourtant, depuis quelques jours, elle va mieux.</p>
+
+<p>Mes affaires, à l'Opéra, sont entre les mains de la famille Berlin, qui
+en a pris la direction. Il s'agit de me donner l'<i>Hamlet</i> de Shakspeare
+supérieurement arrangé en opéra. Nous espérons que l'influence du
+<i>Journal des Débats</i> sera assez grande pour lever les dernières
+difficultés que Véron pourrait apporter. Il est dans ce moment-ci à
+Londres; à son retour, cela se terminera d'une manière ou d'autre. En
+attendant, j'ai fait choix, pour un opéra comique en deux actes, de
+<i>Benvenuto Cellini</i>, dont vous avez lu sans doute les curieux Mémoires
+et dont le caractère me fournit un texte excellent sous plusieurs
+rapports. Ne parlez pas de cela avant que tout soit arrangé.</p>
+
+<p>La <i>Symphonie</i> est gravée; nous corrigeons les épreuves, mais elle ne
+paraîtra pas avant le retour de Liszt, qui vient de partir pour la
+Normandie, où il passera quatre ou cinq semaines. Je vous l'enverrai
+aussitôt, avec <i>le Paysan breton</i>, que je n'ai point oublié, ainsi que
+vous le supposez,<a name="page_148" id="page_148"></a> et que vous recevrez en même temps. Je ne veux pas le
+faire graver; sans quoi, vous l'auriez déjà; je le mettrai dans quelque
+opéra; en conséquence, je vous prie de ne pas en laisser prendre de
+copie.</p>
+
+<p>J'ai achevé les <i>trois premières parties</i> de ma nouvelle symphonie avec
+alto principal; je vais me mettre à terminer la quatrième. Je crois que
+ce sera bien et surtout d'un pittoresque fort curieux. J'ai l'intention
+de la dédier à un de mes amis que vous connaissez, M. Humbert Ferrand,
+s'il veut bien me le permettre. Il y a une <i>Marche de pèlerins chantant
+la prière du soir</i>, qui, je l'espère, aura, au mois de décembre, une
+réputation. Je ne sais quand cet énorme ouvrage sera gravé; en tout cas,
+chargez-vous d'obtenir de M. Ferrand son autorisation. A mon premier
+opéra représenté, tout cela se gravera. Adieu, pensez à <i>Fergus</i>...
+sinon pour vous, du moins pour votre femme et vos amis. Mille choses à
+elle et à vos parents.</p>
+
+<p>Tout à vous du fond du c&oelig;ur.</p>
+
+<h2><a name="LVIII" id="LVIII"></a>LVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Montmartre, 31 août 1834.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je ne vous oublie pas le moins du monde; mais<a name="page_149" id="page_149"></a> vous ne savez pas jusqu'à
+quel point je suis esclave d'un travail indispensable; je vous eusse
+écrit vingt fois sans ces damnés articles de journaux, que je suis forcé
+d'écrire pour quelques misérables pièces de cent sous que j'en retire.
+Je venais d'apprendre par un journal le triste événement qui vient de
+mettre votre courage à l'épreuve, et je me disposais à vous écrire quand
+votre lettre est arrivée. Je ne vous offrirai pas de ces banales
+consolations impuissantes et inutiles en pareil cas; mais, si quelque
+chose pouvait adoucir le coup que vous venez de recevoir, ce serait de
+songer que la fin de votre père a été aussi douce et aussi calme qu'il
+fût possible de la désirer. Vous me parlez du mien, il m'a écrit
+dernièrement en réponse à une lettre où je lui apprenais la délivrance
+d'Henriette et la naissance de mon fils. Sa réponse a été aussi bonne
+que je l'espérais et ne s'est pas fait attendre. Les couches d'Henriette
+ont été extrêmement pénibles; j'ai même éprouvé quelques instants d'une
+inquiétude mortelle. Tout cependant s'est heureusement terminé après
+quarante heures d'horribles souffrances. Elle vous remercie bien
+sincèrement des lignes que vous mettez pour elle dans chacune de vos
+lettres; il y a longtemps qu'elle a reconnu avec moi que votre amitié
+était d'une<a name="page_150" id="page_150"></a> nature aussi rare qu'élevée. Pourquoi sommes-nous si loin
+l'un de l'autre?...</p>
+
+<p>Je n'ai pas reçu des nouvelles de Bloc, ni des <i>Francs Juges</i>. Depuis
+que les concerts des Champs-Élysées et du Jardin Turc se sont emparés de
+cette malheureuse ouverture, elle me paraît si encanaillée, que je n'ose
+plus m'intéresser a son sort.</p>
+
+<p>Je ne suis pour rien dans le ballet de <i>la Tempête</i> dont Adolphe Nourrit
+a fait le programme et Schneitzoëffer la musique.</p>
+
+<p>Il y a deux mois, et je crois vous l'avoir écrit, que ma symphonie avec
+alto principal, intitulée <i>Harold</i>, est terminée. Paganini, je le crois,
+trouvera que l'alto n'est pas traité assez en concerto; c'est une
+symphonie sur un plan nouveau et point une composition écrite dans le
+but de faire briller un talent individuel comme le sien. Je lui dois
+toujours de me l'avoir fait entreprendre; on la copie en ce moment; elle
+sera exécutée au mois de novembre prochain au premier concert que je
+donnerai au Conservatoire. Je compte en donner trois de suite. Je viens
+de terminer pour cela plusieurs morceaux pour des voix et orchestre qui
+figureront bien, je l'espère, dans le programme. La première symphonie
+arrangée par Litz est <i>gravée</i>; mais elle ne sera <i>imprimée</i><a name="page_151" id="page_151"></a> et publiée
+qu'au mois d'octobre; alors seulement je pourrai vous l'envoyer. <i>Le
+Paysan breton</i>, je vais le faire graver, vous l'aurez aussitôt. Je
+donnerai demain l'ordre, chez M. Schlesinger, de vous envoyer mes
+articles de la <i>Gazette musicale</i> sur Glük et <i>la Vestale</i>.</p>
+
+<p>Parbleu! si je connais Barbier! A telles enseignes, qu'il vient
+d'éprouver à mon sujet un désappointement assez désagréable. J'avais
+proposé à Léon de Wailly, jeune poète d'un grand talent et son ami
+intime, de me faire un opéra en deux actes sur les Mémoires de
+<i>Benvenuto Cellini</i>; il a choisi Auguste Barbier pour l'aider; ils m'ont
+fait à eux deux le plus délicieux opéra-comique qu'on puisse trouver.
+Nous nous sommes présentés tous les trois comme des niais à M. Crosnier;
+l'opéra a été lu devant nous et <i>refusé</i>. Nous pensons, malgré les
+protestations de Crosnier, que je suis la cause du refus. On me regarde
+à l'Opéra-Comique comme un <i>sapeur</i>, un <i>bouleverseur du genre
+national</i>, et on ne veut pas de moi. En conséquence, on a refusé les
+paroles pour ne pas avoir à admettre la musique d'un fou.</p>
+
+<p>J'ai écrit cependant la premiers scène, <i>le Chant des ciseleurs de
+Florence</i>, dont ils sont engoués tous au dernier point. On l'entendra<a name="page_152" id="page_152"></a>
+dans mes concerts. J'ai lu ce matin à Léon de Wailly le passage de votre
+lettre qui concerne Barbier; pour lui, il voyage en Belgique et en
+Allemagne dans ce moment. Comme il venait de partir, Brizeux nous est
+arrivé d'Italie, toujours plus épris de sa chère Florence. Il en apporte
+de nouveaux vers; je les lui souhaite aussi ravissants que ceux de
+<i>Marie</i>. Avez-vous lu <i>Marie</i>? Avez-vous lu le dernier ouvrage de
+Barbier sur l'Italie,</p>
+
+<p class="c">Divine Juliette au cercueil étendue,</p>
+
+<p class="nind">comme il l'appelle? Il est intitulé <i>il Pianto</i>. Il contient aussi de
+belles choses. Je vous avoue que j'avais été extrêmement étonné de ne
+pas vous voir partager mon enthousiasme pour les <i>Iambes</i>, lorsque je
+vous en récitai des fragments. Ah! oui, c'est furieusement beau.
+Envoyez-moi votre <i>Grutli</i>. Je ne manquerai pas de le lui faire
+connaître, ainsi qu'à Brizeux, à Wailly, Antony Deschamps et Alfred de
+Vigny, que je vois le plus habituellement. Hugo, je le vois rarement, il
+<i>trône</i> trop. Dumas, c'est un braque écervelé. Il part avec le baron
+Taylor pour une exploration des bords de la Méditerranée. Le ministre
+leur a donné un vaisseau pour cette expédition. L'Adultère va donc se
+reposer pendant un an au moins<a name="page_153" id="page_153"></a> sur nos théâtres. Léon de Wailly ne se
+décourage pas; il vient, avec le <i>jeune</i> Castil Blaze (qui ne ressemble
+pas à son père), de me finir le plan d'un grand opéra en trois actes sur
+un sujet historique, non encore traité, ainsi que nous l'avait demandé
+Véron; nous verrons dans peu si le sort de celui-ci sera plus heureux.
+Oh! il faudra bien que cela vienne, allez! Je n'ai pas d'inquiétude; si
+seulement j'avais de quoi vivre... j'entreprendrais bien d'autres choses
+encore que des opéras. La musique a de grandes ailes que les murs d'un
+théâtre ne lui permettent pas d'étendre entièrement.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Patience et longueur de temps</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Font plus que force ni que rage.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Je vous écrirais toute la nuit; mais, comme j'ai à ramer sur ma galère
+demain tout le jour, il faut que j'aille dormir.</p>
+
+<p>Henriette vous dit mille choses pour vous remercier de votre <i>good
+friendship</i>. En revanche, ne m'oubliez pas auprès de votre femme et de
+votre famille.</p>
+
+<p>Adieu; mon affection est aussi sûrement à vous que la vôtre est à moi.<a name="page_154" id="page_154"></a></p>
+
+<h2><a name="LIX" id="LIX"></a>LIX</h2>
+
+<p class="r">
+Dimanche, 30 novembre 1834.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher et excellent ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je m'attendais presque à recevoir une lettre de vous. Je profite d'une
+demi-heure qui me reste ce soir pour y répondre. Je suis abîmé de
+fatigue, et il me reste encore beaucoup à faire. Mon second concert a eu
+lieu, et votre <i>Harold</i> a reçu l'accueil que j'espérais, malgré une
+exécution encore chancelante. La <i>Marche des pélerins</i> a été bissée;
+elle a aujourd'hui la prétention de faire le pendant (religieux et doux)
+de la <i>Marche au supplice</i>. Dimanche prochain, à mon troisième concert,
+<i>Harold</i> reparaîtra dans toute sa force, je l'espère, et paré d'une
+parfaite exécution. L'orgie de brigands qui termine la symphonie est
+quelque chose d'un peu violent; que ne puis-je vous la faire entendre!
+Il y a beaucoup de votre poésie là dedans; je suis sûr que je vous dois
+plus d'une idée.</p>
+
+<p>Auguste Barbier vous remercie beaucoup de vos vers et vous écrit à ce
+sujet.</p>
+
+<p>La <i>Symphonie fantastique</i> a paru; mais, comme ce pauvre Liszt a dépensé
+horriblement<a name="page_155" id="page_155"></a> d'argent pour cette publication, nous sommes convenus avec
+Schlesinger de ne pas consentir à ce qu'il donne un seul exemplaire; à
+telles enseignes que, moi, je n'en ai pas un. Ils coûtent vingt francs;
+voulez-vous que je vous en achète un? Je voudrais bien pouvoir vous
+l'envoyer sans tout ce préambule; mais vous savez que, pendant quelque
+temps encore, notre position sera assez gênée. Pourtant, d'après la
+recette du dernier concert, qui a été de deux mille quatre cents francs
+(double de celle du premier), j'ai lieu d'espérer que je gagnerai
+quelque chose au troisième. A présent, toute la copie est payée; et
+c'était énorme. Si vous voulez, je vous ferai copier en partition la
+romance que mademoiselle Falcon a chantée au dernier concert. C'est
+celle que vous connaissez sous le nom du <i>Paysan breton</i> avec de
+nouvelles paroles d'Auguste Barbier faites sur la musique. Ce petit
+morceau fait partie d'un opéra que nous avons un instant cru voir
+représenter à l'Opéra cet hiver; mais les intrigues d'Habeneck et
+consorts, et la stupide obstination de Véron après quelques hésitations,
+nous ont ajournés indéfiniment.</p>
+
+<p>Vous me parlez de la <i>Gazette</i>; mais M. Laforest, qui fait les
+feuilletons, est un de mes plus chauds ennemis; je suis très content
+qu'il ne<a name="page_156" id="page_156"></a> dise rien. Vous avez lu l'article du <i>Temps</i>, celui du
+<i>Messager</i>, etc.?</p>
+
+<p>Henriette vous remercie beaucoup d'avoir parlé d'elle et surtout de son
+petit Louis, qui est bien le plus doux et le plus joli enfant que j'aie
+vu. Ma femme et moi sommes aussi unis, aussi heureux qu'il soit possible
+de l'être, malgré nos ennuis matériels. Il semble que nous nous en
+aimons davantage. L'autre jour, à l'exécution de la «Scène aux champs»
+de la <i>Symphonie fantastique</i>, elle a failli se trouver mal d'émotion;
+elle en pleurait encore de souvenir le lendemain.</p>
+
+<p>Adieu, adieu; mille amitiés, et rappelez-moi au souvenir de votre femme
+et de votre famille.</p>
+
+<h2><a name="LX" id="LX"></a>LX</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 10 janvier 1835.<br />
+</p>
+
+<p>Vous m'engagez, mon cher ami, à ne jamais manquer de franchise avec
+vous; mais j'en ai toujours eu, bien certainement. C'est que vous croyez
+peut-être que les raisons d'argent sont la cause du retard que vous avez
+éprouvé dans la réception de la <i>Symphonie</i>. En ce cas, vous vous
+trompez; car, lorsque je vous ai écrit que l'ouvrage n'était pas encore
+publié, cela était vrai. Je ne vous connais pas d'hier, et je savais
+bien que<a name="page_157" id="page_157"></a> je ne devais pas me gêner à ce point avec vous. Quoi qu'il en
+soit, vous aurez l'ouvrage de Liszt aujourd'hui; dans peu, vous recevrez
+un exemplaire du <i>Jeune Pâtre breton</i>, gravé avec piano; je le publie
+moi-même, ainsi je n'ai pas besoin de vos vingt-cinq francs.</p>
+
+<p>Je voudrais bien pouvoir vous envoyer <i>Harold</i>, qui porte votre nom et
+que vous n'avez pas. Cette symphonie a eu une recrudescence de succès à
+sa troisième exécution; je suis sûr que vous en seriez fou. Je la
+retoucherai encore dans quelques menus détails, et, l'année, prochaine,
+elle produira, je l'espère, encore plus de sensation.</p>
+
+<p>Votre histoire d'Onslow m'a fait monter le rouge au visage; mais c'était
+d'indignation et de honte pour lui; Henriette a eu la faiblesse d'en
+pleurer. Figurez-vous que Onslow, ne venant à Paris qu'au mois de
+février ou de mars pour y passer seulement la moitié de l'année, ne
+s'est jamais trouvé dans la capitale à l'époque de nos concerts et n'a,
+en conséquence, jamais entendu ma <i>Symphonie fantastique</i>. Il ne peut
+l'avoir lue, puisque je ne lui ai jamais prêté le manuscrit et que
+l'arrangement de piano par Liszt vient de paraître. Tout cela est
+dégoûtant de mauvaise foi et de prévention pédantesque. Je commence à
+furieusement mépriser et l'opposition et les gens<a name="page_158" id="page_158"></a> qui la font; quand je
+dis qu'un ouvrage est mauvais, c'est que je le pense, et, quand je le
+pense, c'est que je le connais. Ces messieurs ont d'autres motifs que
+ceux qui guident les <i>artistes</i>; j'aime mieux mon lot que le leur. Mais
+laissons cela.</p>
+
+<p>Vous avez vu sans doute le dernier article du <i>Temps</i>, il est de
+d'Ortigue; je le trouve faux de point de vue, quoique juste dans
+beaucoup de critiques de détail. Par exemple, il prétend qu'il n'y a pas
+l'ombre d'une prière dans la <i>Marche des pèlerins</i>; il signale
+seulement, au milieu, des <i>harmonies plaquées à la manière de
+Palestrina</i>. Eh! c'est cela, la prière; car c'est ainsi qu'on chante
+toute musique religieuse dans les églises d'Italie. Du reste, ce passage
+a impressionné, comme je l'espérais, tout le monde, et d'Ortigue est le
+seul de son avis. Ah! si vous étiez ici, vous! Barbier et Léon de Wailly
+se sont presque chargés de vous remplacer dans un certain sens, car je
+ne connais personne qui sympathise plus qu'eux avec ma manière
+d'envisager l'art.</p>
+
+<p>Vous ne me parlez en aucune façon de ce que vous devenez, ni de ce que
+vous faites. Ne viendrez-vous point à Paris? N'écrivez-vous rien? Quand
+je verrai d'Ortigue, je lui dirai de vous écrire la lettre que vous me
+demandez. A défaut de celle-là, je pourrais vous adresser un grand<a name="page_159" id="page_159"></a>
+article que M. J. David a fait pour la <i>Revue du progrès social</i>; il me
+l'a annoncé, et, <i>si j'en suis content</i>, je vous l'enverrai.</p>
+
+<p>Si j'avais le temps, j'aurais déjà entrepris un autre ouvrage que je
+rumine pour l'année prochaine; mais je suis forcé de gribouiller de
+misérables feuilletons qu'on me paye fort mal... Ah! si les arts étaient
+comptés pour quelque chose par notre gouvernement, peut-être n'en
+serais-je pas réduit là. C'est égal, il faudra trouver le temps pour
+tout.</p>
+
+<p>Adieu; mille choses à votre frère, et présentez mes hommages respectueux
+à votre femme.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXI" id="LXI"></a>LXI</h2>
+
+<p class="r">
+Avril ou mai 1835.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai reçu hier votre lettre. Je vous avais écrit, il y a un mois
+environ, pour vous recommander un jeune artiste nommé Allard (violon
+fort distingué), qui se rendait à Genève en passant par Belley.
+Probablement il se sera présenté chez vous en votre absence et n'aura
+pas laissé la lettre, ou bien est-il encore à Lyon.<a name="page_160" id="page_160"></a></p>
+
+<p>Vous venez de Milan! Je n'aime pas cette grande ville; mais c'est le
+seuil de la grande Italie, et je ne saurais vous dire quel regret
+profond me prend, quand il fait beau, pour ma vieille plaine de Rome et
+les sauvages montagnes que j'ai tant de fois visitées. Votre lettre m'a
+rappelé tout cela. Pourquoi ne faites-vous pas une petite excursion à
+Paris? J'aurais tant de plaisir à vous présenter à ma femme, et elle est
+si empressée de vous connaître.</p>
+
+<p>Vous me demandez des détails sur notre intérieur; les voici en peu de
+mots:</p>
+
+<p>Notre petit Louis vient d'être sevré; il s'est bien tiré de cette
+épreuve, malgré les alarmes délirantes de sa mère. Il marche presque
+seul. Henriette en est toujours plus folle. Mais il n'y a que moi dans
+la maison qui possède toutes ses bonnes grâces; je ne puis sortir sans
+le faire crier pendant une heure. Je travaille comme un nègre pour
+quatre journaux qui me donnent mon pain quotidien. Ce sont: <i>le
+Rénovateur</i>, qui paye mal; <i>le Monde dramatique</i> et la <i>Gazette
+musicale</i>, qui payent peu, les <i>Débats</i>, qui payent bien. Avec tout
+cela, j'ai à combattre l'horreur de ma position musicale; je ne puis
+trouver le temps de composer. J'ai commencé un immense ouvrage intitulé:
+<i>Fête musicale funèbre à la mémoire des<a name="page_161" id="page_161"></a> hommes illustres de la France</i>;
+j'ai déjà fait deux morceaux, il y en aura sept. Tout serait fini depuis
+longtemps si j'avais eu seulement un mois pour y travailler
+exclusivement; mais je ne puis disposer d'un seul jour en ce moment sous
+peine de manquer du nécessaire peu de temps après. Et il y a des
+polissons qui se sont amusés dernièrement, à la barrière du Combat, à
+dépenser quinze cents francs pour faire dévorer vivants, en leur
+présence, un taureau et un âne par des chiens! Ce sont des élégants du
+<i>Café de Paris</i>; ce sont <i>ces messieurs</i> qui se
+divertissent!&mdash;Voilà!&mdash;Si vous n'étiez pas celui que je connais, je
+douterais qu'il fût possible de vous faire comprendre ce que mon volcan
+me dit à ce sujet...</p>
+
+<p>Véron n'est plus à l'Opéra. Le nouveau directeur, Duponchel, n'est guère
+plus musical que lui; cependant il est engagé avec moi sur sa parole
+pour un opéra en deux actes; il demande des changements importants dans
+le poème; quand ils seront adoptés, nous en viendrons <i>au fait</i>,
+c'est-à-dire à lui faire signer un <i>bon contrat</i> avec un <i>dédit solide</i>;
+car je fais cas d'une parole de directeur comme de celle d'un Grec ou
+d'un Bédouin. Je vous dirai quand tout cela sera terminé.</p>
+
+<p>Mon père m'a écrit il n'y a pas longtemps, ma<a name="page_162" id="page_162"></a> s&oelig;ur Adèle également,
+des lettres pleines d'affection.</p>
+
+<p>Je ne sais de quel concert vous me demandez des nouvelles, j'en ai donné
+sept cette année. Je recommencerai au mois de novembre, mais je n'aurai
+rien de nouveau à donner; ma <i>Fête musicale</i> ne sera pas terminée, et,
+d'ailleurs, elle est pour sept cents musiciens. Je crois que le plan et
+le sujet vous plairont. Je redonnerai encore notre <i>Harold</i>. Vous vous
+étonnez du jugement des Italiens en musique. Ils sont presque aussi
+bêtes que des Français. A Paris, nous assistons en ce moment au triomphe
+de Musard, qui se croit, d'après ses succès et l'assurance que lui en
+donnent les habitués de son bastringue, bien supérieur à Mozart. Je le
+crois bien! Mozart a-t-il jamais fait un quadrille <i>tapé</i> comme celui de
+<i>la Brise du matin</i>, ou celui du <i>Coup de pistolet</i>, ou celui de <i>la
+Chaise cassée</i>?... Mozart est mort de misère, c'était trop juste! Musard
+gagne, à l'heure qu'il est, vingt mille francs par an au moins, c'est
+encore plus juste. Dernièrement, Ballanche,&mdash;l'immortel auteur
+d'<i>Orphée</i> et d'<i>Antigone</i>, deux sublimes poèmes en prose, grands et
+simples et beaux comme l'antique,&mdash;ce pauvre Ballanche a failli être
+emprisonné pour un billet de deux cents francs qu'il<a name="page_163" id="page_163"></a> ne pouvait payer!
+Songez donc à ça, Ferrand! De bonne foi, n'y a-t-il pas de quoi devenir
+fou? Si j'étais garçon et que mes témérités ne dussent avoir de
+conséquence que pour moi, je sais bien ce que je ferais. Mais ne parlons
+pas de cela. Adieu; aimez-moi toujours comme je vous aime. Écrivez-moi
+le plus souvent que vous pourrez; je trouverai, malgré mon esclavage de
+tous les instants, le temps de vous répondre. Ma femme, qui m'est
+toujours de plus en plus chère, vous remercie de vos quelques mots pour
+elle; ne m'oubliez pas auprès de la vôtre.</p>
+
+<p>Adieu! Adieu!</p>
+
+<p>Faites-moi le plaisir de lire le <i>Chatterton</i> d'Alfred de Vigny.</p>
+
+<h2><a name="LXII" id="LXII"></a>LXII</h2>
+
+<p class="r">
+Montmartre, 2 octobre 1835.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je profite d'un instant de loisir pour vous demander pardon de mon long
+silence; je crois que vous êtes fâché, votre envoi littéraire <i>sans
+lettre</i> m'en est la preuve. Avez-vous eu l'intention de riposter à celui
+que je vous ai fait de la partition des <i>Francs Juges</i>, sans vous
+écrire? Je le crains. Pourtant la pure vérité est qu'entre mes maudits<a name="page_164" id="page_164"></a>
+articles de journaux, mes cent fois maudites répétitions de <i>Notre-Dame
+de Paris</i> et la composition de mon opéra, je n'ai réellement pas le
+temps de fumer un cigare. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit. Quoi
+qu'il en soit de ce que vous pensez de mes torts, j'espère que vous
+aurez l'air de ne pas les croire bien graves.</p>
+
+<p>J'ai lu avec un vif plaisir tout ce que vous m'avez envoyé; vos vers sur
+le <i>Grutli</i> surtout me plaisent au delà de ce que je pourrais vous dire,
+et, entre nous, Barbier doit être fier de la dédicace. Il va publier
+bientôt une nouvelle édition de ses &oelig;uvres contenant ses <i>Iambes</i>,
+<i>Pianto</i> et ses nouvelles poésies sur l'Angleterre, encore inconnues. Je
+pense que vous en serez content.</p>
+
+<p>Il y a aussi des choses charmantes de lui dans notre opéra. Je touche à
+la fin de ma partition, je n'ai plus qu'une partie, assez longue il est
+vrai, de l'instrumentation à écrire. J'ai, à l'heure qu'il est,
+l'assurance <i>écrite</i> du directeur de l'Opéra d'être représenté, un peu
+plus tôt, un peu plus tard; il ne s'agit que de prendre patience jusqu'à
+l'écoulement des ouvrages qui doivent passer avant le mien; il y en a
+trois malheureusement! Le directeur Duponchel est toujours plus engoué
+de la pièce et se méfie tous les jours davantage de ma musique (qu'il ne
+connaît pas, comme de<a name="page_165" id="page_165"></a> juste!), il en tremble de peur. Il faut espérer
+que je lui donnerai un bon démenti et que mes collaborateurs en
+consoleront son amour-propre. Il est de fait que le libretto est
+ravissant. Alfred de Vigny, le protecteur de l'association, est venu
+hier passer la journée chez moi; il a emporté le manuscrit pour revoir
+attentivement les vers; c'est une rare intelligence et un esprit
+supérieur, que j'admire et que j'aime de toute mon âme. Il publiera
+aussi dans peu la suite de <i>Stello</i>; n'admirez-vous pas le style de son
+dernier ouvrage (<i>Servitude et grandeur militaires</i>)? Comme c'est senti!
+comme c'est vrai!</p>
+
+<p>Mon fils grandit et devient beau de jour en jour, ma femme en perd la
+tête; pardonnez-moi de vous dire cela; je sens que j'ai tort.</p>
+
+<p>Le libraire Coste a commencé sa publication des <i>Hommes illustres de
+l'Italie</i>. Il était convenu qu'il vous écrirait pour vous demander d'y
+travailler; je ne sais s'il l'a fait. Depuis longtemps, je ne l'ai pas
+vu. Je lui en parlerai ces jours-ci. Votre grand tort est d'être absent.
+Les livraisons qui ont paru contiennent, entre autres vies remarquables,
+celle de Benvenuto Cellini. Lisez cela, si vous n'avez pas lu les
+Mémoires autographes de ce bandit de génie.</p>
+
+<p>Présentez mes hommages respectueux à madame<a name="page_166" id="page_166"></a> Ferrand et à madame votre
+mère. Il paraît que vous spéculez, ou tout au moins que vous prenez
+quelque intérêt aux spéculations industrielles de votre voisinage; c'est
+bien, si vous réussissez.</p>
+
+<p>Adieu; écrivez-moi vite; il y a un temps affreux que je désire de vos
+nouvelles.</p>
+
+<p>Votre ami sincère et toujours le même, quoi que vous puissiez croire.</p>
+
+<h2><a name="LXIII" id="LXIII"></a>LXIII</h2>
+
+<p class="r">
+Montmartre, 16 décembre 1835.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je ne suis pas coupable en demeurant si longtemps sans vous écrire: vous
+ne sauriez vous faire une idée exacte de tout ce que j'ai à faire
+journellement et du peu de loisir que j'ai, <i>quand j'en ai</i>. Mais il est
+inutile de m'appesantir là-dessus: vous ne doutez pas du plaisir que je
+trouve à vous écrire, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>J'ai vu hier A. Coste, l'éditeur de l'<i>Italie pittoresque</i>; il m'a
+répondu qu'il était trop tard pour accepter de nouvelles livraisons pour
+cet ouvrage, qui touche à sa fin; mais que, si vous vouliez lui envoyer
+quelques biographies des hommes ou femmes illustres pour la publication<a name="page_167" id="page_167"></a>
+intitulée: <i>Galerie des hommes illustres de l'Italie</i>, qui va faire
+suite à l'<i>Italie pittoresque</i>, il en serait enchanté. Ainsi écrivez-moi
+les noms que vous choisissez, afin qu'il n'y ait pas de double emploi et
+qu'on ne les donne pas à biographier à d'autres. Personne n'a songé aux
+femmes, Coste désirerait que vous vous en occupassiez spécialement. Vos
+livraisons vous seront payées cent francs au moins et cent vingt-cinq
+francs au plus; je tâcherai d'obtenir les cent vingt-cinq francs.</p>
+
+<p>Je vous remercie de vos vers; si j'ai un moment, j'essayerai de trouver
+une musique qui puisse aller à leur taille.</p>
+
+<p>Je voudrais bien vous envoyer ma partition de <i>Harold</i>, qui vous est
+dédiée. Elle a obtenu, cette année, un succès double de celui de l'année
+dernière, et décidément cette symphonie enfonce la <i>Symphonie
+fantastique</i>. Je suis bien heureux de vous l'avoir offerte avant de vous
+la faire connaître; ce sera un nouveau plaisir pour moi quand cette
+occasion se présentera. Franchement, je n'ai rien fait qui puisse mieux
+vous convenir.</p>
+
+<p>J'ai un opéra reçu à l'<i>Opéra</i>; Duponchel est en bonnes dispositions; le
+<i>libretto</i>, qui, cette fois, sera un <i>poème</i>, est d'Alfred de Vigny<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>
+et Auguste<a name="page_168" id="page_168"></a> Barbier. C'est délicieux de vivacité et de coloris. Je ne
+puis pas encore travailler à la musique, <i>le métal me manque</i> comme à
+mon héros (vous savez peut-être déjà que c'est Benvenuto Cellini). Je
+tâcherai de trouver, dans quelques jours, le temps de vous envoyer des
+notes pour l'article que vous voulez faire, et spécialement sur
+<i>Harold</i>.</p>
+
+<p>J'ai un grand succès en Allemagne, dû à l'arrangement de piano de ma
+<i>Symphonie fantastique</i>, par Liszt. On m'a envoyé une liasse de journaux
+de Leipzig et de Berlin, dans lesquels Fétis a été, à mon sujet, roulé
+d'importance. Liszt n'est pas ici. D'ailleurs, nous sommes trop liés
+pour que son nom ne fit pas tort à l'article au lieu de lui être utile.</p>
+
+<p>Je vous remercie bien de tout ce que vous me dites sur ma femme et mon
+fils; il est vrai que je les aime tous les jours davantage. Henriette
+est bien touchée de tout l'intérêt qu'elle vous inspire; mais ce qui la
+ravit bien davantage, c'est ce que vous m'écrivez sur notre petit
+Louis...</p>
+
+<p>Adieu, adieu.</p>
+
+<p>Tout à vous.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Les deux morceaux de <i>Harold</i> ne peuvent pas se séparer du
+reste sans devenir des non-sens. C'est comme si je vous envoyais le
+second acte d'un opéra.<a name="page_169" id="page_169"></a></p>
+
+<h2><a name="LXIV" id="LXIV"></a>LXIV</h2>
+
+<p class="r">
+23 janvier 1836.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Excusez-moi de ne vous écrire que quelques mots; je suis horriblement
+pressé.</p>
+
+<p>Je vous remercie mille fois de vos nouveaux témoignages d'amitié; vous
+êtes, comme je vous ai toujours connu, un homme excellent au plus
+généreux c&oelig;ur. Que voulez-vous! il n'y a qu'heur et malheur.</p>
+
+<p>Cet aimable petit M. Thiers vient de me faire perdre la place de
+directeur du gymnase musical, qui, d'après mon engagement, m'aurait
+rapporté douze mille francs par an, et tout cela en refusant d'y laisser
+chanter des oratorios, des ch&oelig;urs et des cantates; ce qui aurait fait
+tort à l'Opéra-Comique!</p>
+
+<p>Vous me demandez ce qu'est mon morceau du <i>Napoléon</i>. Ce sont bien les
+mauvais vers de Béranger que j'ai pris, parce que le <i>sentiment</i> de
+cette quasi-poésie m'avait semblé musical. Je crois que la musique vous
+ferait plaisir, malgré les vers; c'est extrêmement grand et triste,
+surtout la fin:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Autour de moi pleurent ses ennemis...</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Loin de ce roc nous fuyons en silence.<a name="page_170" id="page_170"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">L'astre du jour abandonne les cieux.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pauvre soldat, je reverrai la France,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">La main d'un fils me fermera les yeux.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Je voudrais bien avoir le temps de faire la musique de vos vers
+énergiques; il faudrait quelque chose de <small>SABRANT</small>; malheureusement, je
+n'ai pas une heure à moi pour composer.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami.</p>
+
+<p>Tout à vous, comme toujours.</p>
+
+<h2><a name="LXV" id="LXV"></a>LXV</h2>
+
+<p class="r">
+15 avril 1836.<br />
+</p>
+
+<p>C'est très vrai, mon cher Humbert, je vous dois depuis longtemps une
+réponse; mais il est très vrai aussi, dans la plus rigoureuse acception
+du mot, que je n'ai pas eu à ma disposition un instant de liberté pour
+vous écrire. Encore aujourd'hui, je crains de ne pouvoir vous dire la
+moitié de ce que j'ai sur le c&oelig;ur. Je suis dans la même position avec
+ma s&oelig;ur, à qui, depuis trois mois, je n'ai pu adresser une ligne.</p>
+
+<p>Je suis obligé de travailler horriblement à tous ces journaux qui me
+payent ma prose. Vous savez que je fais à présent les feuilletons de
+musique (<i>des concerts seulement</i>) dans les <i>Débats</i>; ils<a name="page_171" id="page_171"></a> sont signés
+H***. C'est une affaire importante pour moi; l'effet qu'ils produisent
+dans le monde musical est vraiment singulier; c'est presque un événement
+pour les artistes de Paris. Je n'ai pas voulu, malgré l'invitation de M.
+Bertin, rendre compte des <i>Puritani</i>, ni de cette misérable <i>Juive</i>:
+j'avais trop de mal à en dire; on aurait crié à la jalousie. Je conserve
+toujours <i>le Rénovateur</i>, où je ne contrains qu'à demi ma mauvaise
+humeur sur toutes ces gentillesses. Puis il y a <i>l'Italie pittoresque</i>,
+qui vient encore de m'arracher une livraison. En outre, la <i>Gazette
+musicale</i>, tous les dimanches, me harcèle pour quelque colonne de
+concert ou le compte rendu de quelque misérable niaiserie nouvellement
+publiée. Ajoutez que j'ai fait mille tentatives, depuis deux mois, pour
+donner encore un concert; j'ai essayé de toutes les salles de Paris,
+celle du Conservatoire m'étant fermée, grâce au monopole qu'on en
+accorde aux membres de la Société des concerts. J'ai reconnu, à n'en
+pouvoir douter, que cette salle était la seule dans Paris où je pusse me
+faire entendre convenablement. Je crois que je donnerai une dernière
+séance le 3 mai, le Conservatoire ayant fini ses concerts à cette
+époque. Je viens de refaire ou plutôt de faire la musique de votre scène
+des <i>Francs Juges</i>: «Noble amitié...»<a name="page_172" id="page_172"></a> Je l'ai écrite de manière qu'elle
+pût être chantée par un ténor ou un soprano, et, quoique ce soit un rôle
+d'homme, j'ai eu en vue mademoiselle Falcon en écrivant; elle peut y
+produire beaucoup d'effet; je lui porterai la partition ces jours-ci.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi de ne vous avoir pas encore envoyé les exemplaires du
+<i>Pâtre breton</i>; je vais les faire mettre à la poste tout à l'heure. La
+vérité est que je l'oubliais chaque jour en sortant. Je vais faire cet
+été une troisième symphonie sur un plan vaste et nouveau; je voudrais
+bien pouvoir y travailler librement.</p>
+
+<p>Votre <i>Harold</i> est toujours en grande faveur. Liszt en a fait exécuter,
+à son concert de l'hôtel de ville, un fragment qui a obtenu les honneurs
+de la soirée. Je suis bien désolé que vous n'ayez pas à vous cette
+partition qui vous est dédiée.</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas envoyé l'article de J. David, parce que je n'ai pu me
+le procurer. Il a paru dans la <i>Revue du progrès social</i>. Je n'ai
+vraiment pas le temps d'écrire ce que vous me demandez pour une notice
+biographique. Du reste, il paraît que les gazettes musicales de Leipzig
+et de Berlin sont pleines de mes biographies; plusieurs Allemands qui
+sont ici m'en ont parlé. Ce sont des traductions plus ou moins étendues
+de celle de d'Ortigue.<a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<p>A propos de d'Ortigue, il est marié, vous le saviez sans doute. Votre
+femme a bien de la bonté d'aimer ma petite chanson; remerciez-la, de ma
+part, d'avoir si bien accueilli <i>le Petit Paysan</i>. Henriette et notre
+petit Louis vont très bien; mille remerciements pour votre bon souvenir.</p>
+
+<p>Nous parlons souvent de vous avec Barbier. C'est un des hommes du monde
+avec lesquels vous aimeriez le plus à vous trouver. Personne ne comprend
+mieux que lui tout ce qu'il y a de sérieux et de noble dans la mission
+de l'<i>artiste</i>.</p>
+
+<p>On m'a demandé, de Vienne, un exemplaire de la partition de la
+<i>Symphonie fantastique</i> à quelque prix que ce fût; j'ai répondu que,
+devant tôt ou tard faire un voyage en Allemagne, je ne pouvais, <i>à
+aucune condition</i>, l'envoyer.</p>
+
+<p>Tous les poètes de Paris, depuis Scribe jusqu'à Victor Hugo, m'ont
+<i>offert</i> des poèmes d'opéra; il n'y a plus que ces canailles stupides de
+directeurs qui m'empêchent d'arriver. Mais j'ai de la patience, et je
+saurai bien un jour leur mettre le pied sur la nuque; alors... nous
+verrons.</p>
+
+<p>Vous ne me dites pas ce que vous faites... Plaidez-vous?...
+Voyagez-vous?... Êtes-vous allé à Genève?... en Suisse?... Et votre
+frère, que devient-il? C'est votre seconde édition; je n'a<a name="page_174" id="page_174"></a> jamais vu
+une ressemblance plus complète que celle qu'il a avec vous.</p>
+
+<p>Avez-vous lu l'<i>Orphée</i> et l'<i>Antigone</i> de Ballanche? Savez-vous que
+cette imitation de l'antique est d'une beauté et d'une magnificence sans
+égales? J'en suis tout préoccupé depuis plusieurs mois.</p>
+
+<p>Je vous quitte pour aller aux <i>Débats</i> porter mon article sur la
+symphonie en <i>ut mineur</i> de Beethoven, où se trouve la phrase que vous
+me signalez. Meyerbeer va arriver pour commencer les répétitions de son
+grand ouvrage, <i>la Saint-Barthélemy</i>. Je suis fort curieux de connaître
+cette nouvelle partition. Meyerbeer est le seul musicien parvenu qui
+m'ait réellement témoigné un vif intérêt. Onslow, qui assistait
+dernièrement au concert de Liszt, m'a accablé de ses compliments
+ampoulés sur la <i>Marche des pèlerins</i>. J'aime à croire qu'il n'en
+pensait pas un mot. J'aime mieux la haine bien franche de tout ce
+monde-là.</p>
+
+<p>Liszt a écrit une admirable fantaisie à grand orchestre sur la <i>Ballade
+du pêcheur</i> et la chanson des <i>Brigands</i>.</p>
+
+<p>Adieu. Mille amitiés.</p>
+
+<p>Tout à vous de c&oelig;ur et d'âme.<a name="page_175" id="page_175"></a></p>
+
+<h2><a name="LXVI" id="LXVI"></a>LXVI</h2>
+
+<p class="r">
+11 avril 1837.<br />
+</p>
+
+<p>Que le diable m'emporte, mon cher ami, si, depuis votre dernière lettre,
+je n'ai pas cherché inutilement dix minutes pour vous répondre vingt
+lignes! Vous n'avez pas d'idée de cette existence de travaux forcés!
+Enfin, je suis libre un instant!...</p>
+
+<p>Vous êtes bien toujours le même, excellent ami, et je vous en remercie;
+écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, sans trop m'en vouloir et
+en me plaignant, au contraire, d'avoir moins de liberté que vous. Votre
+grande et précieuse lettre m'a charmé; elle contenait une foule de
+détails qui m'ont, je vous jure, fait un plaisir extrême.</p>
+
+<p>Vos questions sur <i>Esmeralda</i>, j'y réponds d'abord. Je ne suis pour
+rien, absolument rien que des conseils et des indications de forme
+musicale, dans la composition de mademoiselle Bertin; cependant on
+persiste dans le public à me croira l'auteur de l'air de Quasimodo. Les
+jugements de la foule sont d'une témérité effrayante.</p>
+
+<p>Mon opéra est fini. Il attend que MM. Halévy et Auber veuillent bien se
+dépêcher de donner<a name="page_176" id="page_176"></a> chacun un opéra en cinq actes, dont la mise en scène
+(d'après mon engagement) doit précéder l'exécution du mien.</p>
+
+<p>En attendant, je fais dans ce moment un <i>Requiem</i> pour l'anniversaire
+funèbre des victimes de Fieschi. C'est le ministre de l'intérieur qui me
+l'a demandé. Il m'a offert pour cet immense travail <i>quatre mille
+francs</i>. J'ai accepté sans observation, en ajoutant seulement qu'il me
+fallait cinq cents exécutants. Après quelque effroi du ministre,
+l'article a été accordé en réduisant d'une cinquantaine mon armée de
+musiciens. J'en aurai donc quatre cent cinquante au moins. Je finis
+aujourd'hui la <i>Prose des morts</i>, commençant par le <i>Dies iræ</i> et
+finissant au <i>Lacrymosa</i>; c'est une poésie d'un sublime gigantesque.
+J'en ai été enivré d'abord; puis j'ai pris le dessus, j'ai dominé mon
+sujet, et je crois à présent que ma partition sera passablement
+<i>grande</i>. Vous comprenez tout ce que ce mot ambitieux exige pour que
+j'en justifie l'usage; pourtant, si vous veniez m'entendre au mois de
+juillet, j'ai la prétention de croire que vous me le pardonneriez.</p>
+
+<p>On m'a écrit d'Allemagne pour m'acheter mes symphonies, et j'ai refusé
+de les laisser graver <i>à aucun prix</i> avant que je puisse aller les
+monter moi-même.<a name="page_177" id="page_177"></a></p>
+
+<p><i>Les Francs Juges</i> (ouverture) viennent d'être exécutés à Leipzig avec
+un énorme succès; puis, en France, ils ont été aussi heureux, à Lille, à
+Douai et à Dijon; les artistes de Londres et ceux de Marseille n'ont pu,
+au contraire, en venir à bout après plusieurs répétitions et les ont
+abandonnés. Mes deux concerts de cette année ont été magnifiques, et le
+succès de notre <i>Harold</i> vraiment extraordinaire. Voilà toutes mes
+nouvelles; j'ai sur les bras <i>feuilletons</i> aux <i>Débats</i>, <i>revue</i> dans la
+<i>Chronique de Paris</i> et <i>critiques</i> dans la <i>Gazette musicale</i>, que je
+dirige depuis quelques semaines, en l'absence de Schlesinger, qui est à
+Berlin. Vous voyez que le travail ne me manque pas. Je ne réponds à
+personne.</p>
+
+<p>Vos vers et votre nouvelle en prose m'ont bien vivement intéressé; il y
+a des choses magnifiques.</p>
+
+<p>Gounet vient nous voir souvent. Il a éprouvé dernièrement un cruel
+chagrin: son jeune frère, âgé de vingt et un ans, est mort à l'école de
+Saint-Cyr, après des souffrances atroces, des suites d'une luxation à la
+cuisse. Écrivez-lui, si vous pouvez, quelques mots de condoléance.</p>
+
+<p>J'ai perdu aussi mon grand-père, qui s'est éteint paisiblement, à l'âge
+de quatre-vingt-neuf ans, auprès de ma mère et de ma s&oelig;ur. Mon<a name="page_178" id="page_178"></a> oncle
+est ici; il vient d'être nommé colonel de dragons, il commande le 11<sup>e</sup>
+régiment. Nous le voyons fréquemment. Quelle fluctuation d'événements
+tristes, mélangés d'un petit nombre de sujets de joie ou d'espérance!</p>
+
+<p>Barbier a bien raison de comparer Paris à une infernale cuve où tout
+fermente et bouillonne constamment. A propos, son nouveau poème,
+<i>Lazare</i>, vient de paraître dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>; l'avez-vous
+lu? Il y a des morceaux d'une grande élévation et tout à fait dignes des
+<i>Iambes</i></p>
+
+<p>Il vous remercie de toute son âme de votre dédicace.</p>
+
+<p>Adieu, mon bien cher ami; écrivez-moi, je vous le répète, le plus
+possible, et croyez toujours à mon inaltérable amitié.</p>
+
+<h2><a name="LXVII" id="LXVII"></a>LXVII</h2>
+
+<p class="r">
+17 décembre 1837.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Flayol vous a écrit il y a huit ou dix jours; c'est ce qui m'a fait
+prendre patience, et ma lettre vous fût parvenue sans cela beaucoup plus
+tôt. Voici le fait. Le <i>Requiem</i> a été bien exécuté;<a name="page_179" id="page_179"></a> l'effet en a été
+terrible sur la grande majorité des auditeurs; la minorité, qui n'a rien
+senti ni compris, ne sait trop que dire; les journaux en masse ont été
+excellents, à part <i>le Constitutionnel</i>, <i>le National</i> et <i>la France</i>,
+où j'ai des ennemis intimes. Vous me manquiez, mon cher Ferrand, vous
+auriez été bien content, je crois; c'est tout à fait ce que vous rêviez
+en musique sacrée. C'est un succès qui me popularise, c'était le grand
+point; l'impression a été foudroyante sur les êtres de sentiments et
+d'habitudes les plus opposés; le curé des Invalides a pleuré à l'autel
+un quart d'heure après la cérémonie, il m'embrassait à la sacristie en
+fondant en larmes; au moment du <i>Jugement dernier</i>, l'épouvante produite
+par les cinq orchestres et les huit paires de timbales accompagnant le
+<i>Tuba mirum</i> ne peut se peindre; une des choristes a pris une attaque de
+nerfs. Vraiment, c'était d'une horrible grandeur. Vous avez vu la lettre
+du ministre de la guerre; j'en ai reçu je ne sais combien d'autres dans
+le genre de celles que vous m'écrivez quelquefois, moins l'amitié et la
+poésie. Une entre autres de Rubini, une du marquis de Custine, une de
+Legouvé, une de madame Victor Hugo et une de d'Ortigue (celle-là est
+folle); puis tant et tant d'autres de divers artistes, peintres,
+musiciens, sculpteurs, architectes, prosateurs.<a name="page_180" id="page_180"></a> Ah! Ferrand, c'eût été
+un beau jour pour moi si je vous avais eu à mon côté pendant
+l'exécution. Le duc d'Orléans, à ce que disent ses aides de camp, a été
+aussi très vivement ému. On parle, au ministère de l'intérieur,
+d'acheter mon ouvrage, qui deviendrait ainsi propriété nationale. M. de
+Montalivet n'a pas voulu me donner les quatre mille francs tout secs; il
+y ajoute, m'a-t-on dit aujourd'hui dans ses bureaux, une assez bonne
+somme; à présent, combien m'achètera-t-il la propriété de la partition?
+Nous verrons bien.</p>
+
+<p>Le tour de l'Opéra arrivera peut-être bientôt; ce succès a joliment
+arrangé mes affaires; tout le peuple des chanteurs et choristes est pour
+moi plus encore que l'orchestre. Habeneck lui-même est tout à fait
+revenu. Dès que la partition sera gravée, vous l'aurez. Je crois que je
+pourrai faire entendre une seconde fois la plupart des morceaux qu'elle
+contient au concert spirituel de l'Opéra. Il faudra quatre cents
+personnes, et cela coûtera dix mille francs, mais la recette est sûre.</p>
+
+<p>A présent, dites-moi au plus vite ce que vous faites, où vous êtes, ce
+que vous devenez, si vous ne m'en voulez pas trop de mon long silence,
+comment va votre femme et votre famille en général, si vous m'avez pas
+de projet de voyage à Paris, etc.<a name="page_181" id="page_181"></a></p>
+
+<p>Adieu, adieu; mille amitiés; je vous embrasse cordialement.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Votre tout dévoué et sincère ami.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a>LXVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 20 septembre 1838.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous remercie de m'avoir écrit; je suis si heureux de vous savoir
+toujours le même et de penser à votre amitié qui veille au loin, malgré
+la rareté de vos lettres et vos occupations!</p>
+
+<p>Eh bien, oui, nous avons eu tort de croire qu'un livret d'opéra, roulant
+sur un intérêt d'art, sur une passion artiste, pourrait plaire à un
+public parisien. Cette erreur a produit un effet très fâcheux; mais la
+musique, malgré toutes les clameurs habilement mises en ch&oelig;ur de mes
+ennemis intimes, a gardé le terrain. La seconde et la troisième
+représentation ont marché à souhait. Ce que les feuilletonistes
+appellent mon système n'est autre que celui de Weber, de Glück et de
+Beethoven; je vous laisse à juger s'il y a lieu à tant d'injures; ils ne
+l'attaquent de la sorte que parce que j'ai publié dans les <i>Débats</i> des
+articles sur le <i>rythme</i>, et qu'ils sont enchantés<a name="page_182" id="page_182"></a> de faire, à ce
+sujet, des pages de théorie contenant presque autant d'absurdités que de
+notes. Les journaux <i>pour</i> sont <i>la Presse</i>, l'<i>Artiste</i>, <i>la France
+musicale</i>, <i>la Gazette musicale</i>, <i>la Quotidienne</i>, les <i>Débats</i>.</p>
+
+<p>Mes deux cantatrices ont eu vingt fois plus de succès que Duprez, ce
+dont ce dernier a été offusqué au point d'abandonner le rôle à la
+troisième soirée. C'est Alexis Dupont qui va le remplacer, mais il lui
+faudra encore à peu près dix jours pour bien apprendre toute cette
+musique, ce qui cause dans mes représentations une interruption assez
+désagréable. Après quoi, le répertoire de l'Opéra est combiné de telle
+sorte, que je serai joué beaucoup plus souvent avec Dupont que je ne
+l'eusse été avec Duprez.</p>
+
+<p>C'est là l'important; il ne s'agit que d'être entendu très souvent. Ma
+partition se défend d'elle-même. Vous l'entendrez, je pense, au mois de
+décembre, et vous jugerez si j'ai raison de vous dire aujourd'hui que
+<i>c'est bien</i>. L'ouverture ne fait pas honte, je crois, à celles des
+<i>Francs Juges</i> et du <i>Roi Lear</i>. Elle a toujours été chaudement
+applaudie. C'est la question du <i>Freyschütz</i> à l'Odéon qui se
+représente; je ne puis vous donner de comparaison plus exacte, bien
+qu'elle soit ambitieuse musicalement. C'est pourtant<a name="page_183" id="page_183"></a> <i>moins
+excentrique</i> et <i>plus large</i> que Weber.</p>
+
+<p>J'ai fait une ouverture de <i>Rob-Roy</i> qui m'a paru mauvaise après
+l'exécution; je l'ai brûlée. J'ai fait une messe solennelle dont
+l'ensemble était, selon moi, également mauvais; je l'ai brûlée aussi. Il
+y avait trois ou quatre morceaux dans notre opéra des <i>Francs Juges</i> que
+j'ai détruits pour le même motif. Mais, quand je vous dirai: «Cette
+partition est douée de toutes les qualités qui donnent la vie aux
+&oelig;uvres d'art,» vous pouvez me croire, et je suis sûr que vous me
+croyez. La partition de <i>Benvenuto</i> est dans ce cas.</p>
+
+<p>Adieu; mille amitiés bien vives.</p>
+
+<p>Mes hommages respectueux à votre femme.</p>
+
+<h2><a name="LXIX" id="LXIX"></a>LXIX</h2>
+
+<p class="r">
+Septembre 1838.<br />
+</p>
+
+<p>Ah! ah! voilà une joie! vous arrivez enfin!</p>
+
+<p>Je vous envoie le seul billet qui me reste.</p>
+
+<p>Venez ce soir après l'opéra à la loge des troisièmes nº 35; c'est celle
+de ma femme; j'irai vous y retrouver: le plus tôt possible avant ou
+pendant le ballet.</p>
+
+<p>Massol est malade et il se voit obligé de passer son air du maître
+d'armes!<a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<h2><a name="LXX" id="LXX"></a>LXX</h2>
+
+<p class="r">
+22 août 1839.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Grand merci de votre longue et charmante lettre! c'est toujours une fête
+pour moi, quand je reconnais votre écriture sur une enveloppe; mais,
+cette fois, la fête a été d'autant plus joyeuse, qu'elle s'était
+attendue plus longtemps. Je ne savais plus ce que vous étiez devenu.
+Étiez-vous en Sardaigne, à Turin ou à Belley? Je conçois tout le charme
+que vous devez trouver dans votre immense métairie, et je me dis bien
+souvent aussi: <i>O rus, quandò te aspiciam!</i> mais rien de plus impossible
+pour le moment qu'un pareil voyage! C'est trop loin de ma route; il faut
+que je passe le Rhin et non la Méditerranée.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi de vous écrire un peu à la hâte. Depuis huit jours, je
+cherche en vain le temps de causer à loisir avec vous, et je suis obligé
+d'y renoncer. Voilà donc quelques lignes sur les choses auxquelles vous
+voulez bien vous intéresser.</p>
+
+<p>J'ai fini ma grande symphonie avec ch&oelig;urs; cela équivaut à un opéra en
+deux actes et remplira tout le concert; il y a quatorze morceaux!</p>
+
+<p>Vous avez dû recevoir trois partitions: le <i>Requiem<a name="page_185" id="page_185"></a></i>, l'ouverture de
+<i>Waverley</i> et celle de <i>Benvenuto</i>. Je viens de copier pour votre frère,
+que je remercie de son bon souvenir, toute la scène des ouvriers:
+<i>Bienheureux les matelots!</i> avec le petit duo d'Ascanio et Benvenuto qui
+s'y joint. Comme la partition est très simple et que l'accompagnement
+est tout dans les guitares, il m'a été facile de le réduire, et vous
+aurez tout de la sorte; mais ça va vous coûter, par la poste, un prix
+ridicule!</p>
+
+<p>Voici la phrase du serment des ciseleurs:</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_185.png" width="419" height="468" alt="notation musicale" title="" />
+<br />
+<img src="images/ill_pg_186.png" width="409" height="218" alt="notation musicale" title="" />
+</p>
+
+<p><a name="page_186" id="page_186"></a></p>
+
+<p>Ruolz vient de donner son opéra de <i>la Vendetta</i>, que Duprez a soutenu
+avec frénésie, mais dont le succès est une négation complète. Le public
+en masse a senti lui-même toute la nullité d'une pareille composition;
+mais on l'a laissé passer sans rien dire. J'étais cruellement embarrassé
+pour en rendre compte; mais M. Bertin n'entendait pas raillerie, et il
+m'a fallu dire à peu près la vérité.</p>
+
+<p>Je n'ai pas revu Ruolz depuis lors.</p>
+
+<p>A propos d'article, lisez donc les <i>Débats</i> d'aujourd'hui dimanche: vous
+verrez, à la fin, une homélie à l'adresse de Duprez, sous le nom d'<i>un
+Débutant</i>. Cela vous fera rire.</p>
+
+<p>L'<i>Ode à Paganini</i> a paru, il y a huit jours, dans la <i>Gazette
+musicale</i>, avec une faute d'impression atroce, qui rend une strophe
+inintelligible!</p>
+
+<p>Mille remerciements à votre frère pour la peine qu'il a prise de me
+traduire Romani. C'est merveilleusement beau, et j'ai trouvé, ainsi que
+ma<a name="page_187" id="page_187"></a> femme, une singulière ressemblance entre la couleur de cette poésie
+et celle des poèmes de Moore. Dites bien à M. Romani, quand vous le
+verrez, que je l'admire de toute mon âme.</p>
+
+<p>Spontini est toujours plus absurde et plus sottement envieux. Il a écrit
+à Émile Deschamps avant-hier une lettre incommensurablement ridicule. Le
+voilà reparti pour Berlin, après avoir désenchanté ici ses plus vrais
+admirateurs. Où diable le génie a-t-il pu aller se nicher! Il est vrai
+qu'il a délogé depuis longtemps. Mais enfin <i>la Vestale</i> et <i>Cortez</i>
+sont toujours là.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami. Je vous tiendrai au courant des répétitions de
+<i>Roméo et Juliette</i>. Je suis occupé à corriger les copies en ce moment,
+et je vais de ce pas chez un littérateur allemand qui se charge de la
+traduction de mon livret. Émile Deschamps m'a fait là de bien beaux
+vers, à quelques exceptions près. Je vous enverrai cela.</p>
+
+<p>Adieu! adieu!</p>
+
+<p class="r">
+Votre tout dévoué.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXXI" id="LXXI"></a>LXXI</h2>
+
+<p class="r">
+Londres, vendredi 31 janvier 1840.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Me voilà un peu libre aujourd'hui et moins<a name="page_188" id="page_188"></a> tourmenté par le vent que
+ces dix jours derniers; je vais donc vous répondre sans trop d'idées
+noires. Vos félicitations, si pleines de chaleur et d'amitié vraie, me
+manquaient; je les attendais sans cesse. Me voilà content, le succès est
+complet. <i>Roméo et Juliette</i> ont fait encore cette fois verser des
+larmes (car on a beaucoup pleuré, je vous assure). Il serait trop long
+de vous raconter ici toutes les péripéties de ces trois concerts. Il
+vous suffit de savoir que la nouvelle partition a excité des passions
+inconcevables, et même des conversions éclatantes. Bien entendu que le
+noyau d'<i>ennemis quand même</i> reste toujours plus dur. Un Anglais a
+acheté cent vingt francs, du domestique de Schlesinger, le petit bâton
+de sapin qui m'a servi à conduire l'orchestre. La presse de Londres, en
+outre, m'a traité splendidement.</p>
+
+<p>Ces trois séances coûtaient pour les exécutants douze mille cent francs,
+et la recette s'est élevée à treize mille deux cents francs; sur ces
+treize mille deux cents francs, il ne m'en reste donc qu'onze cents de
+bénéfice! N'est-ce pas triste d'avouer qu'un résultat si beau, si l'on
+tient compte de l'exiguïté de la salle et des habitudes du public, est
+misérable quand j'y veux chercher des moyens d'existence? Décidément
+l'art sérieux ne<a name="page_189" id="page_189"></a> peut pas nourrir son homme, et il en sera toujours
+ainsi, jusqu'à ce qu'un gouvernement comprenne que cela est injuste et
+horrible.</p>
+
+<p>Je vous envoie le livret d'Émile Deschamps et les couplets du prologue,
+le seul morceau que j'aie voulu publier; vous vous chanterez ça à
+vous-même. C'est, du reste, très aisé d'accompagnement. Paganini est à
+Nice; il m'a écrit il y a peu de jours; il est enchanté de son
+<i>ouvrage</i>. Il est bien <i>à lui</i>, celui-là, il lui doit l'existence.</p>
+
+<p>Alizard a eu un véritable succès dans son rôle du bon moine (le Père
+Laurence, dont le nom lui est resté). Il a merveilleusement compris et
+fait comprendre la beauté de ce caractère shakspearien. Les ch&oelig;urs ont
+eu de superbes moments; mais l'orchestre a confondu l'auditoire
+d'étonnement par les miracles de verve, d'aplomb, de délicatesse,
+d'éclat, de majesté, de passion, qu'il a opérés.</p>
+
+<p>Je vous enverrai aussi dans peu l'ouverture du <i>Roi Lear</i>, qui va
+paraître en partition.</p>
+
+<p>On a voulu à l'Opéra me faire écrire la musique d'un livret en trois
+actes de Scribe. J'ai pris le manuscrit; puis, me ravisant, je l'ai
+rendu dix minutes après, sans l'avoir lu. Il serait trop long de vous
+dire pourquoi. L'Opéra est une école de diplomatie, je me forme. Eh
+bien, tenez, Ferrand,<a name="page_190" id="page_190"></a> tout ça m'ennuie, me dégoûte, m'indigne, me
+révolte. Heureusement, nous allons peut-être voir du changement;
+l'administration se ruine. Aguado ne veut plus de ses <i>deux théâtres</i>,
+et il ne sait comment s'en débarrasser. Les Italiens sont aux abois. En
+attendant, vous vivez dans votre île, vous voyez le soleil et les
+orangers et la mer... Venez donc un peu à Paris. Si vous saviez comme je
+suis triste en dedans! Ça passera peut-être.</p>
+
+<p>Remerciez votre frère de son bon souvenir. Tâchez de l'amener avec vous.
+Mes hommages respectueux à madame Ferrand.</p>
+
+<p>Henriette est un peu inquiète: Louis est malade, le médecin ne peut pas
+deviner ce qu'il a. J'espère pourtant le voir sur pied ces jours-ci.</p>
+
+<p>La <i>Gazette musicale</i> donne, jeudi prochain, un concert à grand
+orchestre pour ses abonnés; c'est moi qui le conduis. Votre <i>Symphonie
+d'Harold</i> et l'ouverture de <i>Benvenuto</i> y figureront.</p>
+
+<p>C'est égal, je suis horriblement triste; que va-t-il m'arriver?
+Probablement rien.</p>
+
+<p>Adieu, nous verrons bien. Dans tous les cas, je vous aime sincèrement,
+n'en doutez jamais.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Gounet est assez rare, et en général fort mélancolique; il
+devient réellement <i>vieux</i>, plus que vous ne pourriez croire. Barbier
+vient de publier<a name="page_191" id="page_191"></a> un nouveau volume de satires que je n'ai pas encore
+lues. Nous avons <i>dansé</i> tous les deux dernièrement chez Alfred de
+Vigny. Que tout ça est ennuyeux! Il me semble que j'ai cent dix ans.</p>
+
+<h2><a name="LXXII" id="LXXII"></a>LXXII</h2>
+
+<p class="r">
+3 octobre 1841.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Me croirez-vous si je vous dis que, depuis la réception de votre lettre,
+qui m'a causé tant de véritable joie, je n'ai pas trouvé une heure de
+loisir complet pour vous répondre? C'est pourtant la vérité.</p>
+
+<p>Je ne menai jamais une vie plus active, plus préoccupée même dans
+l'inaction. J'écris, comme vous le savez peut-être, une grande partition
+en quatre actes sur un livret de Scribe intitulé <i>la Nonne sanglante</i>.
+Il s'agit de l'épisode du <i>Moine</i> de Lewis que vous connaissez; je crois
+que, cette fois, on ne se plaindra pas du défaut d'intérêt de la pièce.
+Scribe a tiré, ce me semble, un très grand parti de la fameuse légende;
+il a, en outre, terminé le drame par un terrible dénouement, emprunté à
+un ouvrage de M. de Kératry, et du plus grand effet scénique.<a name="page_192" id="page_192"></a></p>
+
+<p>On compte sur moi à l'Opéra pour l'année prochaine à cette époque; mais
+Duprez est dans un tel état de délabrement vocal, que, si je n'ai pas un
+autre premier ténor, rien ne serait plus fou de ma part que de donner
+mon ouvrage. J'en ai un en perspective, dont je surveille l'éducation et
+qui débutera au mois de décembre prochain dans le rôle de Robert le
+Diable; j'y compte beaucoup; mais il faudra le voir en scène avec
+l'orchestre et le public. Il s'appelle Delahaye; c'est un grand jeune
+homme que j'ai enlevé aux études médicales après avoir entendu sa belle
+voix: il avait tout à apprendre alors, mais ses progrès sont rapides...
+J'espère donc. Attendons.</p>
+
+<p>J'avais lu dans le <i>Journal des Débats</i>, avant votre lettre, les détails
+de vos succès agricoles. Vous avez fondé un magnifique établissement, je
+n'en doute pas; et il a fallu, malgré les avantages naturels de votre
+domaine, de bien longs travaux et une persévérance bien intelligente
+pour arriver à de tels résultats. Vous êtes une espèce de Robinson, dans
+votre île, moins la solitude et les sauvages. Quand le soleil brille,
+j'ai des désirs violents d'aller vous y rendre visite, de respirer vos
+brises parfumées, de vous suivre dans vos champs, d'écouter avec vous le
+silence de vos solitudes; nous nous comprenons si bien, j'ai pour<a name="page_193" id="page_193"></a> vous
+une affection si vive, si confiante, si entière!... Mais, quand les
+jours brumeux reviennent, la fièvre de Paris me reprend et je sens que
+vivre ailleurs m'est à peu près impossible. Et cependant, le
+croiriez-vous? à l'emportement de mes passions musicales a succédé une
+sorte de sang-froid, de résignation, ou de mépris si vous voulez, en
+face de ce qui me choque dans la pratique et dans l'histoire
+contemporaine de l'art, dont je suis loin de m'alarmer. Au contraire,
+plus je vais, plus je vois que cette indifférence extérieure me conserve
+pour la lutte des forces que la passion ne me laisserait pas. C'est
+encore de l'amour; ayez l'air de fuir, on s'attache à vous poursuivre.</p>
+
+<p>Vous savez sans doute le succès <i>spaventoso</i> de mon <i>Requiem</i> à
+Saint-Pétersbourg. Il a été exécuté en entier dans un concert donné <i>ad
+hoc</i> par tous les théâtres lyriques réunis à la chapelle du czar et aux
+choristes de deux régiments de la garde impériale. L'exécution, dirigée
+par Henri Bomberg, a été, à ce que disent des témoins auriculaires,
+d'une incroyable majesté. Malgré les dangers pécuniaires de
+l'entreprise, ce brave Bomberg, grâce à la générosité de la noblesse
+russe, a encore eu, en sus des frais, un bénéfice de cinq mille francs.
+Parlez-moi des gouvernements despotiques pour les arts!... Ici, à Paris,
+je ne pourrais<a name="page_194" id="page_194"></a> sans folie songer à monter en entier cet ouvrage, ou je
+devrais me résigner à perdre ce que Bomberg a gagné.</p>
+
+<p>Spontini vient de revenir; je lui avais écrit à Berlin une lettre sur la
+dernière représentation de <i>Cortez</i>, qui m'avait agité jusqu'aux spasmes
+nerveux; elle s'est croisée avec lui. Je ne l'ai pas encore vu depuis
+son retour, faute d'une demi-heure pour aller rue du Mail; je ne sais
+pas même s'il a reçu ma lettre. Il a été, pour ainsi dire, chassé de la
+Prusse; c'est pourquoi j'ai cru devoir lui écrire. Il ne faut pas, en
+pareil cas, négliger la moindre protestation capable de rendre un peu de
+calme au c&oelig;ur ulcéré de l'homme de génie, quels que soient les défauts
+de son esprit et même son égoïsme. Le temple peut être indigne du dieu
+qui l'habite, mais le dieu est dieu.</p>
+
+<p>Notre ami Gounet est bien triste; il a perdu, dans la faillite du
+notaire Lehon, presque tout l'avoir de sa mère et le sien; il m'a appris
+ce malheur trois mois après la catastrophe. Je ne vois pas Barbier; il y
+a plus de six mois que je ne l'ai rencontré.</p>
+
+<p>J'ai fait cette année, entre autres choses, des récitatifs pour le
+<i>Freyschütz</i> de Weber, que je suis parvenu à monter à l'Opéra sans la
+moindre mutilation, ni correction, ni castilblazade d'aucune<a name="page_195" id="page_195"></a> espèce
+dans la pièce ni dans la musique. C'est un merveilleux chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Si vous venez cet hiver, nous aurons d'immenses causeries sur mille
+choses qu'on explique mal en écrivant. Je voudrais bien vous voir! Il me
+semble que je descends la montagne avec une terrible rapidité; la vie
+est si courte! je m'aperçois que l'idée de sa fin me vient bien souvent
+depuis quelque temps! aussi est-ce avec une avidité farouche que
+j'arrache plutôt que je ne cueille les fleurs que ma main peut atteindre
+en glissant le long de l'âpre sentier.</p>
+
+<p>Il a été et il est encore question de me donner la place d'Habeneck à
+l'Opéra; ce serait une dictature musicale dont je tirerais parti, je
+l'espère, dans l'intérêt de l'art; mais il faut pour cela qu'Habeneck
+arrive au Conservatoire, où le vieux Chérubini s'obstine à dormir. Si je
+deviens vieux et incapable, la direction du Conservatoire ne peut que
+m'être dévolue... Je suis encore jeune, il n'y a donc pas à y songer.</p>
+
+<h2><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a>LXXIII</h2>
+
+<p class="r">
+La Côte-Saint André, jeudi 10 septembre 1847.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je n'ai que huit jours à donner à mon père;<a name="page_196" id="page_196"></a> vous voyez qu'il m'est
+impossible d'aller vous voir. Je pars dimanche prochain, je serai à Lyon
+lundi matin; si par hasard vous y étiez encore, ou si vous pouviez y
+venir, je serai <i>à midi</i> devant le bureau de poste, place Bellecour. Je
+suis bien contrarié de ne vous avoir pas vu. Si je ne vous vois pas à
+Lyon, je vous écrirai de Paris une lettre moins laconique que celle-ci.
+Je n'ai jamais douté de l'intérêt que vous prenez à ce que je fais et de
+votre chaleureuse affection, que je vous rends bien, vous le savez
+aussi. J'ai lu, ou plutôt bu, votre brochure sur la Sardaigne et sur
+l'ouvrage de M. de la Marmora; c'est admirablement écrit et d'une
+rectitude de jugement, d'une finesse d'aperçus bien rares. Je vous en
+fais mille compliments.</p>
+
+<p>Mes hommages respectueux à madame Ferrand et mes amitiés a votre frère.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a>LXXIV</h2>
+
+<p class="r">
+1<sup>er</sup> novembre 1847.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je pars pour Londres après-demain; j'y suis appelé, avec un fort bel
+engagement, pour diriger<a name="page_197" id="page_197"></a> l'orchestre du Grand-Opéra anglais et donner
+quatre concerts. Dieu sait maintenant quand nous nous reverrons, mon
+engagement étant de six ans, et pour les quatre mois de l'année pendant
+lesquels j'avais la chance de vous rencontrer de temps en temps à Paris.</p>
+
+<p>Vous avez su l'excellent résultat de mon voyage en Russie; on m'y a fait
+un accueil impérial. Grands succès, grandes recettes, grandes
+exécutions, etc., etc.</p>
+
+<p>Voyons maintenant l'Angleterre. La France devient de plus en plus
+profondément bête à l'endroit de la musique; et <i>plus je vois
+l'étranger, moins j'aime ma patrie</i>. Pardon du blasphème!...</p>
+
+<p>Mais l'art, en France, est mort; il se putréfie... Il faut donc aller
+aux lieux où il existe encore. Il paraît qu'il s'est fait en Angleterre
+une singulière révolution depuis dix ans, dans le sens musical de la
+nation.</p>
+
+<p>Nous verrons bien.</p>
+
+<h2><a name="LXXV" id="LXXV"></a>LXXV</h2>
+
+<p class="r">
+8 juillet, 1850.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'allais partir pour la rue des Petits-Augustins<a name="page_198" id="page_198"></a> quand m'est parvenue
+votre lettre. J'avais à vous dire que décidément vos strophes ne sont
+pas des couplets, qu'elles expriment trois sentiments distincts et trop
+grands pour une <i>chanson</i> dont la musique, pour n'être pas exécrable,
+devrait prendre des allures de juste milieu qui me paraissent bien peu
+dignes. La magnifique apostrophe à la mort, surtout, a trop de caractère
+pour la jeter dans le sac aux couplets. Vous m'avez donné un poème, une
+ode, qui exige une musique pindarique. J'ai senti, en vous quittant,
+cette musique s'agiter et clamer en moi. Mais, en raison de son
+importance, je ne puis me laisser aller à l'accueillir en ce moment. Il
+s'agit d'un grand morceau, pour un ch&oelig;ur d'hommes et un orchestre
+puissant. Je l'écrirai au moment où, vous et moi, nous y attendrons le
+moins. Jamais plus qu'à présent je ne fus malade d'ennui; je ne songe
+qu'à dormir, j'ai toujours la tête lourde, un malaise inexplicable me
+stupéfie. J'ai besoin de voyages lointains, très lointains, et je ne
+puis me mouvoir que de la rive droite à la rive gauche de la Seine.</p>
+
+<p>Autre chose, confidentielle. J'ai relu hier plusieurs fois le passage
+sur la musique contenu dans le livre de M. Mollière; et franchement
+j'aurais à contrecarrer les trois cinquièmes de ses propositions.<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<p>Malgré les explications qu'il vous a envoyées pour me les transmettre,
+et qui feraient au moins peser sur son style le reproche de manque de
+précision et de clarté, j'ai trouvé qu'il disait très catégoriquement:</p>
+
+<p>«La musique, qu'on peut définir: <i>la parole</i> rythmée et modulée de
+l'homme.»</p>
+
+<p>Non, on ne peut pas la définir ainsi.</p>
+
+<p>D'autres et nombreux passages soulèveraient des controverses sans fin.
+Ensuite, il dit en terminant:</p>
+
+<p>«L'exécution, elle aussi, se réalise par trois modes, <i>majeur</i>, <i>mineur</i>
+et <span class="smcap">NATUREL</span>.»</p>
+
+<p>Qu'est-ce que des <i>modes</i> majeur ou mineur d'<i>exécution</i>?... et
+qu'est-ce qu'un mode <i>naturel</i> quelconque?... Je n'y comprends
+absolument rien.</p>
+
+<p>Cet ouvrage n'est pas de ceux dont on puisse faire mention en trois
+lignes, comme nous faisons d'une romance de Panseron; et je me vois dans
+l'impossibilité de parler comme je le voudrais de la partie consacrée à
+la musique. Croyez bien que j'en suis désolé et que j'eusse été heureux
+de faire et de faire <i>bien</i> un article auquel l'auteur et vous attachez
+une importance que malheureusement il ne pourrait avoir en aucun cas. On
+sait trop que tout ce que je dirai jamais sur des questions semblables
+n'a aucune valeur; ce n'est pas<a name="page_200" id="page_200"></a> mon affaire. Autant vaudrait me faire
+apprécier un poème sanscrit.</p>
+
+<p>Voulez-vous, mon cher ami, aller voir Gounet de ma part et me donner de
+ses nouvelles. Son état de santé m'inquiète et m'afflige beaucoup.</p>
+
+<p>Mille amitiés à Auguste.</p>
+
+<p class="r">
+Tout à vous.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a>LXXVI</h2>
+
+<p class="r">
+28 août 1850.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Rien de nouveau ici; la noble Assemblée est en vacances, nous n'avons
+presque plus de représentants, et le soleil n'en continue pas moins à se
+lever chaque jour, comme si tout était en ordre dans le monde. Les
+journaux s'obstinent à s'envoyer des démentis au sujet de l'accueil que
+les provinces font au Président. Ce qui est vrai pour l'un est faux pour
+l'autre. «Vous êtes fou!&mdash;Vous en êtes un autre!» etc. Et le lecteur
+répète le mot de Beaumarchais: «De qui se moque-t-on ici?» Ces farces-là
+ne vous paraissent-elles pas un peu bien stupides et infiniment
+prolongées?</p>
+
+<p>Voyez-vous, mon cher, on n'a pas su trouver l'homme qu'il nous fallait
+pour présider la République. Cet honnête homme est pourtant bien<a name="page_201" id="page_201"></a> connu,
+aimé, respecté; administrateur intègre et habile, il le prouve chaque
+jour par la manière remarquable dont il remplit les fonctions
+municipales à lui confiées depuis trois ans; il a déjà (il peut s'en
+vanter) fait le bonheur de bien des milliers d'ingrats qui l'oublient;
+il a exercé même une puissante influence sur le mouvement littéraire de
+notre époque; il est d'un âge mûr, peu ambitieux, blasé sur la gloire,
+revenu des séductions de la popularité. C'est un sage enfin, un vrai
+philosophe. C'est le maire de Courbevoie, c'est Odry!</p>
+
+<p>On avait bien parlé, dans le temps, de l'illustre maire d'Auteuil, de M.
+Musard; mais celui-ci a trop de superbe. Il eût involontairement méprisé
+tout ce qui n'a que de l'esprit et du bon sens; c'est un homme de génie.
+On a bien fait, je pense, de renoncer à lui. Mais Odry, le brave et bon
+Bilboquet!</p>
+
+<p>Il le fallait!</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p class="r">
+Votre bien dévoué.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a>LXXVII</h2>
+
+<p class="r">
+Hanovre, 13 novembre 1853.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous écris un peu au hasard, ne sachant si<a name="page_202" id="page_202"></a> vous êtes à Belley, à
+Lyon, en Sardaigne ou <i>en Europe</i>. Mais j'espère que ma lettre vous
+trouvera.</p>
+
+<p>A mon retour de Londres, au mois d'août, je suis allé à Bade, où j'étais
+engagé par M. Bénazet, le directeur des jeux. J'y ai organisé et dirigé
+un beau festival où l'on a entendu deux actes de <i>Faust</i>, etc. De là, je
+suis allé à Francfort, où j'ai donné deux autres concerts au théâtre,
+avec <i>Faust</i> toujours.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas la foule immense de Bade; mais on m'a fêté d'une façon
+tout à fait inusitée dans les <i>villes libres</i>, c'est-à-dire dans les
+villes esclaves des idées mercantiles, des <i>affaires</i>, comme l'est
+Francfort. De là, je suis revenu à Paris. A peine réinstallé, une double
+proposition m'est arrivée de Brunswick et de Hanovre, et je suis
+reparti. Vous dire tous les délires du public et des artistes de
+Brunswick après l'audition de <i>Faust</i> serait trop long:</p>
+
+<p>Bâton d'or et argent offert par l'orchestre; souper de cent couverts où
+assistaient toutes les <i>capacités</i> (jugez de ce qu'on a mangé) de la
+ville, les ministres du duc, les musiciens de la chapelle; institution
+de bienfaisance fondée sous mon nom (<i>sub invocatione sancti</i>, etc.);
+ovation décernée par le peuple un dimanche qu'on exécutait<a name="page_203" id="page_203"></a> le <i>Carnaval
+romain</i> dans un jardin-concert... Dames qui me baisaient la main en
+sortant du théâtre, en pleine rue; couronnes anonymes envoyées chez moi,
+le soir, etc., etc.</p>
+
+<p>Ici, autre histoire. En arrivant à ma première répétition, l'orchestre
+m'accueille par des fanfares de trompettes, des applaudissements, et je
+trouve mes partitions couvertes de lauriers comme de respectables
+jambons. A la dernière répétition, le roi et la reine viennent à neuf
+heures du matin et restent jusqu'à la fin de nos exercices, c'est-à-dire
+jusqu'à une heure après-midi. Au concert, grandissimes hourras et bis,
+etc. Le lendemain, le roi m'envoie chercher et me demande un second
+concert, qui aura lieu après-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne croyais pas, me dit-il, qu'on pût encore trouver du nouveau beau
+en musique, vous m'avez détrompé. Et comme vous dirigez! je ne <i>vous
+vois pas</i> (le roi est aveugle), mais je le sens.</p>
+
+<p>Et, comme je me récriais sur mon bonheur d'avoir un pareil auditeur
+<i>musicien</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, a-t-il ajouté, je dois beaucoup à la Providence, qui m'a accordé
+le sentiment de la musique en compensation de ce que j'ai perdu!</p>
+
+<p>Ces simples mots, cette allusion au double<a name="page_204" id="page_204"></a> malheur dont ce jeune roi a
+été la victime il y a quinze ans, m'ont vivement touché.</p>
+
+<p>J'ai bien pensé à vous, il y a trois semaines, dans un voyage pédestre
+que j'ai fait dans les montagnes du Hartz (lieu de la scène du sabbat de
+<i>Faust</i>). Je ne vis jamais rien de si beau; quelles forêts! quels
+torrents! quels rochers! Ce sont les ruines d'un monde... Je vous
+cherchais, vous me manquiez sur ces cimes poétiques. J'avoue que
+l'émotion m'étranglait.</p>
+
+<p>Adieu; écrivez-moi <i>poste restante à Leipzig</i> jusqu'au 11.</p>
+
+<p>Mille ferventes amitiés.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Ce matin, j'ai reçu la visite de madame d'Arnim, la Bettina de Goethe,
+qui venait non pas <i>me voir</i>, disait-elle, mais <i>me regarder</i>. Elle a
+soixante-douze ans et bien de l'esprit.</p>
+
+<h2><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a>LXXVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Samedi matin, octobre 1854.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher, très cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis vraiment effrayé de tous les sourires que me prodigue la fortune
+depuis quinze jours; vous manquiez à mon auditoire, et vous voilà!</p>
+
+<p>C'est demain à deux heures précises, chez<a name="page_205" id="page_205"></a> Herz, rue de la Victoire. Je
+vous envoie deux places de pourtour où vous pourrez vous faire
+accompagner; car je crains que vous ne puissiez encore vous passer d'un
+bras. Je n'ai plus de stalles numérotées; mais vous serez bien en
+arrivant de bonne heure.</p>
+
+<p>Je voulais vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui; mais ma femme
+est si malade, qu'il n'y aura pas moyen (vous ne savez peut-être pas
+encore que je suis remarié depuis deux mois).</p>
+
+<p>Je crève de joie de vous faire entendre mon nouvel ouvrage<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Il a un
+succès énorme; toutes les presses françaises, anglaises, allemandes,
+belges, chantent <i>hosanna</i> sur tous les tons, et il y a ici deux
+individus qui se gangrènent de rage. Rien ne manquait que votre
+présence.</p>
+
+<p>Il faut absolument que je vous voie demain après le concert.</p>
+
+<h2><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a>LXXIX</h2>
+
+<p class="r">
+2 janvier 1855.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher, très cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Votre poème est admirable, superbe, <i>magnificent</i> (comme disent les
+Anglais); il m'a d'autant<a name="page_206" id="page_206"></a> plus violemment ému, que j'ai mon fils en
+Crimée... Pauvre garçon! il a assisté à la prise de Bomarsund et n'a
+fait que passer ici pour entrer dans la flotte de la mer Noire... J'ai
+eu peur d'abord d'une satire à la manière des <i>Châtiments</i> d'Hugo!...
+Hugo fou furieux de n'être pas empereur! <i>Nil aliud!</i></p>
+
+<p>Mais vous m'avez bien vite rassuré; moi, je suis tout à fait
+impérialiste; je n'oublierai jamais que notre empereur nous a délivrés
+de la sale et stupide république! Tous les hommes civilisés doivent s'en
+souvenir. Il a le malheur d'être un barbare en fait d'art; mais quoi!
+c'est un barbare sauveur,&mdash;et Néron était un artiste.&mdash;Il y a des
+esprits de toutes les couleurs.</p>
+
+<p>Je suis chaque jour sur le point de partir pour Bruxelles. Je m'occupe à
+grand'peine des préparatifs du concert du Théâtre-Italien pour la fin du
+mois.</p>
+
+<p>Je suis engagé pour trois concerts à Londres pour y faire entendre
+<i>Roméo</i> et <i>Harold</i>. Je ne sais où donner de la tête. Mais je veux vous
+voir; donnez-moi un rendez-vous absolument.</p>
+
+<h2><a name="LXXX" id="LXXX"></a>LXXX</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 3 novembre 1858.<br />
+</p>
+
+<p>O mon pauvre cher ami, que votre lettre m'a<a name="page_207" id="page_207"></a> fait de mal! Et moi qui
+vous accusais d'indifférence à mon égard! Je me disais souvent: «Dès que
+Ferrand a quitté Paris, il ne pense plus à moi, il ne daigne pas
+seulement me faire savoir s'il est à Lyon, ou à Belley, ou en
+Sardaigne.»</p>
+
+<p>Que je vous plains, cher ami! et pourtant, d'après votre aveu, il faut
+se réjouir de la légère amélioration de votre santé. Vous pouvez penser,
+vous pouvez écrire, marcher. Dieu veuille que le rude hiver qui nous
+menace, et dont les morsures se font déjà sentir, ne vienne pas retarder
+les progrès de votre guérison.</p>
+
+<p>Quant à moi, je suis la proie d'une névralgie qui s'est fixée depuis
+deux ans sur les intestins, et je souffre presque constamment, excepté
+la nuit. Dernièrement, à Bade, je pouvais à peine me traîner à
+l'orchestre à certains jours, pour faire mes répétitions. Au bout de
+quelques minutes, il est vrai, la fièvre musicale arrivait et me rendait
+les forces. Il s'agissait d'organiser une grande exécution des quatre
+premières parties de ma symphonie de <i>Roméo et Juliette</i>. J'ai fait
+<i>onze</i> répétitions acharnées. Mais quelle exécution ensuite! C'était
+merveilleux. Le succès a été grandissime. La <i>Scène d'amour</i> (l'adagio)
+a fait couler beaucoup de larmes, et j'avoue que rien ne m'enchante
+autant que de produire par la<a name="page_208" id="page_208"></a> musique seule ce genre d'émotion. Pauvre
+Paganini, qui n'a jamais entendu cet ouvrage, composé pour lui plaire.</p>
+
+<p>Nous nous écrivons si rarement, qu'il faut bien vous rendre compte de ma
+vie depuis deux ans. Ce long temps a été employé à faire un long
+ouvrage, <i>les Troyens</i>, opéra en cinq actes, dont j'ai écrit (comme pour
+<i>l'Enfance du Christ</i>) les paroles et la musique. Cela fait grand bruit
+un peu partout; les journaux anglais, allemands et français en ont même
+beaucoup trop parlé. Je ne sais ce que deviendra cet immense ouvrage,
+qui n'a pas en ce moment la moindre chance de représentation. Le théâtre
+de l'Opéra est en désarroi. C'est, en outre, une espèce de théâtre privé
+de l'empereur où l'on n'exécute en fait d'ouvrages nouveaux que ceux des
+gens <i>adroits</i> à se faufiler de façon ou d'autre. Enfin, c'est fait;
+j'ai écrit cela avec une passion que vous concevrez parfaitement, vous
+qui admirez aussi la grande inspiration virgilienne.</p>
+
+<p>Personne ne connaît rien de ma musique; mais le poème, que j'ai lu
+souvent devant de nombreuses assemblées d'artistes et d'amateurs
+lettrés, passe déjà à Paris pour <i>quelque chose</i>. Je regrette bien de ne
+pas pouvoir vous le faire connaître; je le pourrai plus tard, j'espère.<a name="page_209" id="page_209"></a></p>
+
+<p>Cet ouvrage me donnera sans doute beaucoup de chagrins; je m'y suis
+toujours attendu; je supporterai donc tout sans me plaindre.</p>
+
+<p><i>Le Monde illustré</i> publie des fragments de mes Mémoires, où il est
+souvent question de vous. Cela vous est-il tombé sous les yeux?</p>
+
+<p>Madame Ferrand m'a sans doute oublié depuis longtemps; voulez-vous, cher
+ami, me rappeler à son souvenir et lui présenter mes hommages
+respectueux?</p>
+
+<p>Adieu, adieu; je vous embrasse de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Vous me demandez des nouvelles de mon fils; ce cher enfant est
+lieutenant à bord d'un grand navire français dans l'Inde. Il va revenir.</p>
+
+<h2><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a>LXXXI</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 8 novembre 1858.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon très cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Quand je lis vos lettres si riches d'expressions affectueuses et dictées
+par un c&oelig;ur si chaud et si expansif, je trouve les miennes bien froides
+et bien prosaïques. Mais, croyez-moi, c'est une sorte de timidité qui me
+fait écrire ainsi; je n'ose me livrer et j'exprime seulement à demi ce
+que je<a name="page_210" id="page_210"></a> sens si complètement. Au reste, je suis persuadé que vous le
+savez, et je n'insiste pas là-dessus.</p>
+
+<p>J'ai reçu votre ardente poésie du <i>Brigand</i>; c'est bien beau! cela sent
+la poudre et le plomb fraîchement fondu. Mais l'article, le feuilleton
+dont vous me parlez ne m'est pas parvenu. La gaieté de cet écrit, que
+vous comparez aux fleurettes qui croissent sur les tombes, est, à ce
+qu'il paraît, un contraste naturel entre le sujet traité par certains
+esprits et les dispositions intimes de ces esprits eux-mêmes. Je suis
+souvent, comme vous avez été en composant cela, d'une tristesse profonde
+en allumant les <i>soleils</i> et les serpenteaux de la plus folle joie.</p>
+
+<p>Je vais aller au bureau du <i>Monde illustré</i> vous faire envoyer les
+numéros du journal qui contiennent les premiers fragments de mes
+Mémoires; vous recevrez ensuite les autres au fur et à mesure qu'ils
+paraîtront. Bien que j'aie supprimé les plus douloureux épisodes (on ne
+les connaîtra que si mon fils veut plus tard publier le tout en volume),
+ce récit, je le crains, vous attristera. Mais peut-être aimerez-vous
+être ainsi attristé...</p>
+
+<p>Je vous enverrai aussi dans peu une partition complète de <i>l'Enfance du
+Christ</i>; elle a paru depuis près de trois ans. Je n'ose vous adresser<a name="page_211" id="page_211"></a>
+le manuscrit du poème des <i>Troyens</i>, je me méfie trop des moyens de
+transport. Mais, quand j'aurai quelque argent disponible, je le ferai
+copier et je courrai alors les risques du chemin de fer.</p>
+
+<p>Votre frère est donc auprès de vous? Je le croyais éloigné de Belley, je
+ne sais pourquoi. Je lui serre la main en le remerciant de son bon
+souvenir. Et notre ami Auguste Berlioz, que devient-il?</p>
+
+<p>J'ai reçu ce matin de Parme une lettre d'Achille Paganini au sujet de
+mes Mémoires; vous la lirez dans <i>le Monde illustré</i> prochainement.</p>
+
+<p>J'en reçois une autre ce soir de Pise d'un homme de lettres qui m'a
+envoyé deux poèmes d'opéra. Hélas! je suis ainsi fait, qu'il suffit de
+m'offrir un texte à musique pour m'ôter l'envie et souvent la
+possibilité de le traiter.</p>
+
+<p>Oh! que je voudrais vous lire et vous chanter mes <i>Troyens</i>! Il y a là
+des choses bien curieuses, ce me semble.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Heu! fuge nate dea, teque his, ait, eripe flammis;</i></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Hostis habet muros, ruit alto à culmine Troja!</i></span></td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ah! fuis, fils de Vénus! l'ennemi tient nos murs!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">De son faîte élevé Troie entière s'écroule!...</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">La mer de flamme roule,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Des temples au palais, ses tourbillons impurs...</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Nous eussions fait assez pour sauver la patrie</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sans l'arrêt du Destin. Pergame te confie</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ses enfants et ses dieux. Va!... cherche l'Italie,<a name="page_212" id="page_212"></a></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Où, pour ton peuple renaissant,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Après avoir longtemps erré sur l'onde,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tu dois fonder un empire puissant,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans l'avenir dominateur du monde,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Où la mort des héros t'attend.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Ce récitatif d'Hector, ranimé un instant par la volonté des dieux, et
+qui redevient mort peu à peu en accomplissant sa mission auprès d'Énée,
+est, je crois, une idée musicale étrangement solennelle et lugubre. Je
+vous cite cela parce que c'est justement à de pareilles idées que le
+public ne prend pas garde.</p>
+
+<p>Adieu, adieu.</p>
+
+<h2><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a>LXXXII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 19 novembre 1858.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Il n'y a point eu dans ma pensée de méprise au sujet de l'anecdote de la
+rue des Petits-Augustins et de la belle personne qui voulut bien ouvrir
+sa fenêtre pour entendre mon pauvre trio. J'aime et j'admire la
+délicatesse de votre scrupule, et je vous embrasserais de bon c&oelig;ur pour
+l'avoir exprimé... Oh! comme nous sentons certaines choses... <i>ensemble</i>
+(pour parler en musicien chef d'orchestre). Il est évident que j'étais
+digne d'être votre ami.<a name="page_213" id="page_213"></a></p>
+
+<p>Je n'ai rien oublié de ce temps que vous me rappelez; mais je n'écris
+plus mes souvenirs, tout cela a été rédigé de 1848 à 1850, et je n'en
+publie des <i>fragments</i> qu'afin d'avoir un peu d'argent pour les
+prochaines études que mon fils devra faire dans un port de mer, à son
+retour des Indes. <i>Auri pia fames!</i></p>
+
+<p>Vous verrez très prochainement l'histoire des <i>Francs Juges</i> dans <i>le
+Monde illustré</i>; je ne pouvais oublier cela. Quant au critique sagace
+qui prétend que l'ouverture de cet opéra porte un titre de fantaisie, je
+n'ai pas cru qu'il valût la peine d'une réponse; j'ai lu bien d'autres
+sottises aussi bien fondées que celle-là et auxquelles je ne répondrai
+jamais.</p>
+
+<p>Hier, je suis allé au ministère d'État; l'huissier du ministre m'a
+introduit sans lettre d'audience, en voyant sur ma carte: <i>Membre de
+l'Institut</i>. Et, si je n'eusse pas exhibé ce beau titre, on m'eût
+éconduit comme un paltoquet. J'avais à parler au ministre au sujet des
+<i>Troyens</i> et de l'hostilité de parti pris du directeur de l'Opéra contre
+cet ouvrage, dont il ne connaît pas une ligne ni une note. Son
+Excellence m'a dit une foule de demi-choses et de demi-mots:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... votre grande réputation... vous donne des droits... et
+justifie bien les prétentions...<a name="page_214" id="page_214"></a> Mais un grand opéra en cinq actes...
+c'est une terrible responsabilité pour un directeur!... Je verrai...
+J'avais déjà entendu parler de votre ouvrage...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le ministre, il ne s'agit pas de monter <i>les Troyens</i>
+cette année, ni l'année prochaine: le théâtre de l'Opéra est hors d'état
+de mener à bien une telle entreprise; vous n'avez pas les sujets
+nécessaires, l'Opéra actuel est incapable d'un pareil effort...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, en général, il faut écrire pour les moyens que l'on a...
+Enfin, je réfléchirai à ce qu'on pourra faire...</p>
+
+<p>Et l'empereur s'y intéresse! il me l'a dit, et j'ai eu la preuve, ces
+jours-ci, qu'il m'avait dit vrai. Et le président du conseil d'État et
+le comte de Morny, tous les deux de la commission de l'Opéra, ont lu et
+entendu lire mon poème et le trouvent beau, et ils ont parlé en ma
+faveur à la dernière assemblée!... Et parce que l'Opéra est dirigé par
+un demi-homme de lettres <i>qui ne croit pas à l'expression musicale</i> et
+trouve que les paroles de <i>la Marseillaise</i> vont aussi bien sur l'air de
+<i>la Grâce de Dieu</i> que sur celui de Rouget de Lisle, je serai tenu en
+échec, pendant sept ou huit ans peut-être!...</p>
+
+<p>L'empereur aime trop peu la musique pour<a name="page_215" id="page_215"></a> intervenir directement et
+énergiquement. Il me faudra subir l'ostracisme que cet insolent théâtre
+infligea de tout temps à certains maîtres, sans savoir pourquoi. Tels
+furent Mozart, Haydn, Mendelssohn, Weber, Beethoven, etc., qui tous
+eussent voulu écrire pour l'Opéra de Paris et n'ont jamais pu être admis
+à cet honneur.</p>
+
+<p>Cher ami, pardon de laisser voir ma colère... Ne vous inquiétez pas des
+moyens à prendre pour la copie du poème des <i>Troyens</i>; je trouverai cela
+un jour ou l'autre. En attendant, je vous envoie la grande partition de
+<i>l'Enfance du Christ</i>; vous aimerez mieux <i>lire</i> cela sans doute que de
+vous faire <i>écorcher sur le piano</i> la petite partition; et vos souvenirs
+s'éveilleront ainsi plus aisément.</p>
+
+<p>Je vous laisse. On vient m'interrompre. Au reste, cela vaut mieux. Je
+sortirai, et mon tremblement nerveux se dissipera.</p>
+
+<p>Adieu, adieu; à vous et aux vôtres.</p>
+
+<h2><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a>LXXXIII</h2>
+
+<p class="r">
+26 novembre 1858.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je n'ai rien à vous dire que ceci: j'éprouve le besoin de vous écrire,
+pourquoi n'y céderais-je<a name="page_216" id="page_216"></a> pas? vous me pardonnerez bien, n'est-ce pas?
+je suis malade, triste (voyez combien de <i>je</i> en si peu de lignes!),
+quelle pitié! toujours <i>je</i>! toujours <i>moi</i>! on n'a des amis que pour
+<i>soi</i>! et l'on devrait n'être que pour ses amis.</p>
+
+<p>Que voulez-vous? <i>je</i> suis une brute, un léopard, un chat si vous
+voulez; il y a des chats qui aiment réellement leurs amis, je ne dis pas
+leurs maîtres, les chats ne reconnaissent pas de maîtres...</p>
+
+<p>En vous écrivant, l'oppression de mon c&oelig;ur diminue; ne restons plus,
+comme nous l'avons fait, des années sans nous écrire, je vous en prie.</p>
+
+<p>Nous mourons avec une rapidité effrayante, songez-y... Vos lettres me
+font tant de bien! Vous avez reçu la partition de <i>l'Enfance du Christ</i>,
+n'est-ce pas? Il n'y a pas moyen de faire de la musique ici, ou il
+faudrait être riche comme votre ami Mirès. J'en ai rêvé cette nuit (de
+la musique, non de Mirès). Ce matin, mon songe m'est revenu; je me suis
+mentalement exécuté, comme nous l'exécutâmes à Bade, il y a trois ans,
+l'adagio de la symphonie en si bémol de Beethoven:</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_216.png" width="422" height="77" alt="notation musicale" title="" />
+<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_217" id="page_217"></a></p>
+
+<p class="nind">et peu à peu, tout éveillé, je suis tombé dans une de ces extases
+d'outre-terre... et j'ai pleuré toutes les larmes de mon âme, en
+écoutant ces sourires sonores comme les anges seuls en doivent laisser
+rayonner. Croyez-moi, cher ami, l'être qui écrivit une telle merveille
+d'inspiration céleste n'était pas un homme. L'archange Michel chante
+ainsi, quand il rêve en contemplant les mondes debout au seuil de
+l'empyrée... Oh! ne pouvoir tenir là sous ma main un orchestre et me
+chanter ce poème archangélique!...</p>
+
+<p>Redescendons... Ah! on vient me déranger.... banalité, vulgarismes, la
+vie bête!</p>
+
+<p>Plus d'orchestre inspiré! je voudrais avoir là cent pièces de canon pour
+les tirer toutes à la fois.</p>
+
+<p>Adieu; me voilà un peu soulagé. Pardonnez-moi, pardonnez-moi!<a name="page_218" id="page_218"></a></p>
+
+<h2><a name="LXXXIV" id="LXXXIV"></a>LXXXIV</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 28 avril 1859.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon très cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Tout malade que je suis, j'ai encore la force de ressentir une grande
+joie quand je reçois de vos nouvelles. Votre lettre m'a ranimé. Elle m'a
+surpris pourtant au milieu des tracas d'un concert spirituel que j'ai
+donné samedi dernier (23) au théâtre de l'Opéra-Comique. <i>L'Enfance du
+Christ</i> y a été mieux exécutée qu'elle n'avait encore pu l'être. Le
+choix des chanteurs et des musiciens était excellent. Vous me manquiez
+dans l'auditoire. La troisième partie (l'arrivée à Saïf) surtout a
+produit un très grand effet d'attendrissement. Le solo du père de
+famille: «Entrez, pauvres Hébreux,» le trio des Jeunes Israélites, la
+conversation: «Comment vous nomme-t-on?&mdash;Elle a pour nom Marie, etc.,»
+tout cela a paru toucher beaucoup l'auditoire. On ne finissait pas
+d'applaudir. Mais, entre nous, ce qui m'a touché bien davantage, c'est
+le ch&oelig;ur mystique de la fin: «O mon âme!» qui pour la première fois a
+été exécuté avec les nuances et l'accent voulus. C'est dans cette
+péroraison vocale que se résume l'&oelig;uvre entière. Il me semble qu'il y a
+là un sentiment<a name="page_219" id="page_219"></a> de l'infini, de l'amour divin... Je pensais à vous en
+l'écoutant. Mon très cher ami, je ne sais pas, comme vous, exprimer dans
+mes lettres certains sentiments qui nous sont communs; mais je les
+éprouve, croyez-moi bien. En outre, je n'ose pas me livrer trop; il y a
+tant de choses flatteuses pour moi dans ce que vous m'écrivez!... J'ai
+peur de me laisser influencer par vos sympathiques paroles. Avouez-le,
+ce serait bien misérable de ma part.</p>
+
+<p>J'avais totalement oublié, pardonnez-le-moi, que vous ne deviez plus
+recevoir <i>le Monde illustré</i> depuis plusieurs mois. Vous avez donc pris
+un abonnement, puisque vous le lisez encore?... Sinon, faites-le-moi
+savoir, et je vous ferai envoyer les numéros qui vous manquent et
+régulariser les envois. C'est une misère, ne vous en préoccupez pas. Les
+derniers numéros contiennent (très affaibli) le récit du crime tenté sur
+moi par Cavé et Habeneck, lors de la première exécution de mon
+<i>Requiem</i>. Cela fait du bruit. Je reçois fréquemment des lettres en
+prose et en vers de mes amis inconnus. Cela me console.</p>
+
+<p>Pour répondre à vos questions sur les trois nouvelles &oelig;uvres
+dramatiques du moment, je vous dirai que le <i>Faust</i> de Gounod contient
+de<a name="page_220" id="page_220"></a> fort belles parties et de fort médiocres, et qu'on a détruit dans le
+livret des situations admirablement musicales qu'il eût fallu trouver,
+si Goethe ne les eût pas trouvées lui-même.</p>
+
+<p>Que la musique d'<i>Herculanum</i> est d'une faiblesse et d'un <i>incoloris</i>
+(pardon du néologisme) désespérants! que celle du <i>Pardon de Ploërmel</i>
+est écrite, au contraire, d'une façon magistrale, ingénieuse, fine,
+piquante et souvent poétique!</p>
+
+<p>Il y a un abîme entre Meyerbeer et ces jeunes gens. On voit qu'il n'est
+pas Parisien. On voit le contraire pour David et Gounod.</p>
+
+<p>Non, je n'ai fait aucune démarche en faveur des <i>Troyens</i>. Pourtant on
+en parle de plus en plus. Véron, l'ancien directeur, à qui j'ai lu le
+livret, s'est épris de passion pour cet ouvrage, et s'en va prônant
+partout ce qu'il veut bien appeler «le poème». Je laisse dire, je laisse
+faire, et demeure immobile comme la montagne, en attendant que Mahomet
+marche à sa rencontre.</p>
+
+<p>Il y a quinze jours, j'étais aux Tuileries; l'empereur m'a vu et m'a
+serré la main en passant. Il est très bien disposé; mais il a tant
+d'autres bataillons à commander!... les Grecs, les Troyens, les
+Carthaginois, les Numides, cela se conçoit, ne doivent guère l'occuper.</p>
+
+<p>En outre, mon sang-froid s'explique mieux par<a name="page_221" id="page_221"></a> le découragement où je
+suis de trouver des interprètes capables. Les chanteurs-acteurs de
+l'Opéra sont tellement loin de posséder les qualités nécessaires pour
+représenter certains rôles! Il n'y a pas une <i>Priameïa virgo</i>, une
+Cassandre. La Didon serait bien insuffisante, et j'aimerais mieux
+recevoir dans la poitrine dix coups d'un ignoble couteau de cuisine que
+d'entendre massacrer le dernier monologue de la reine de Carthage.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Je vais mourir.....</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dans ma douleur immense submergée...</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Et mourir non vengée? etc.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Shakspeare l'a dit: «Rien n'est plus affreux que de voir déchirer de la
+passion comme des lambeaux de vieille étoffe...»</p>
+
+<p>Et la passion surabonde dans la partition des <i>Troyens</i>; les morts
+eux-mêmes ont un accent triste qui semble appartenir encore un peu à la
+vie; le jeune matelot phrygien qui, bercé au haut du mât d'un navire,
+dans le port de Carthage, pleure le</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Vallon sonore</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Où, dès l'aurore,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il s'en allait chantant...</span></td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">est en proie à la nostalgie la plus prononcée; il regrette avec passion
+les grands bois du mont Didyme... Il aime.<a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<p>Autre réponse:</p>
+
+<p>Je vais à Bordeaux passer la première semaine de juin pour un concert de
+bienfaisance où je suis invité à diriger deux scènes de <i>Roméo et
+Juliette</i>, <i>la Fuite en Égypte</i> et l'ouverture du <i>Carnaval Romain</i>.</p>
+
+<p>Au mois d'août, je retournerai à Bade, y remonter la presque totalité de
+<i>Roméo et Juliette</i>.</p>
+
+<p>Il s'agit, pour en exécuter le finale, de trouver un chanteur capable de
+bien rendre le rôle du père Laurent.</p>
+
+<p>Quant à l'orchestre et aux ch&oelig;urs, je n'aurai rien à désirer, bien
+certainement. Si vous aviez entendu, l'an dernier, comme ils ont chanté
+l'adagio, la scène d'amour, la scène du balcon de Juliette, la scène
+immortelle qui suffirait à faire de Shakspeare un demi-dieu!... Ah! cher
+ami, vous eussiez peut-être dit, comme la comtesse Kablergi, le
+lendemain du concert: «J'en pleure encore!»</p>
+
+<p>Suis-je naïf!...</p>
+
+<p>Vous êtes trop mal portant pour songer à un déplacement; sans quoi, le
+voyage de Bade, au mois d'août, n'est pas une grande affaire. Nous nous
+verrions au moins! C'est, en outre, un ravissant pays; il y a de belles
+forêts, des châteaux<a name="page_223" id="page_223"></a> de burgraves, du monde intelligent, et des
+solitudes, sans compter les eaux et le soleil. Mais quoi, nous sommes
+deux impotents; et je n'ai pas le droit de me plaindre, si je songe
+combien plus que moi vous êtes maltraité.</p>
+
+<p>Adieu, <i>most noble brother</i>,</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Let us be patient</i></span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Your for ever.</i></span></td></tr>
+</table>
+
+<h2><a name="LXXXV" id="LXXXV"></a>LXXXV</h2>
+
+<p class="r">
+29 novembre 1860.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Merci de votre envoi. Je viens de lire <i>Traître ou Héros?</i> C'est
+vigoureusement écrit, d'un grand intérêt, plein de coloris et de
+chaleur. Quant à moi, je n'hésite pas à répondre à votre question: Ulloa
+fut un traître, son action fut infâme; sa victoire, due au mensonge et à
+la ruse, soulève le c&oelig;ur; s'il repoussa l'argent, il accepta les
+distinctions, qui, pour lui, avaient plus de valeur. C'est toujours le
+même mobile; l'intérêt d'une façon ou l'intérêt d'une autre.
+Croiriez-vous que, en songeant au poignard de ce brave Ephisio, une
+larme a jailli de mes yeux, et que j'ai poussé une sorte de rauquement
+comme un sauvage. Pauvre homme! il a tué le lâche qui avait abandonné
+sa<a name="page_224" id="page_224"></a> s&oelig;ur pour de l'argent; il a bien fait. Par suite, il a tué le juge
+qui le poursuivait, il a encore bien fait; mais il n'a pas tué son hôte,
+celui qui lui avait tendu la main, livré son pain, son toit, sa
+couche... Non, non, s'il y a un héros là dedans, c'est Ephisio.</p>
+
+<p>Cher ami, que devenez-vous? J'ai eu de vos nouvelles par Pennet; il m'a
+parlé de vos chagrins, de vos tourments de toute espèce. Si je ne vous
+ai pas écrit alors, vous ne croyez pas que ce soit par indifférence,
+j'en suis bien sûr. J'étais embarrassé pour vous parler de choses si
+tristes que vous ne m'avez pas confiées. Maintenant que vous me savez
+instruit, dites-moi donc si les plus graves difficultés ont été aplanies
+et comment va votre douloureuse santé. Quant à moi, je monte et je
+descends dans le plateau de la triste balance; mais je vais toujours. Je
+viens d'être repris d'une ardeur de travail d'où est résulté un
+opéra-comique en un acte, dont j'ai fait les paroles et dont j'achève la
+musique. C'est gai et souriant. Il y aura dans la partition une douzaine
+de morceaux de musique; cela me repose des <i>Troyens</i>. A propos de ce
+grand canot que Robinson ne peut mettre à flot, je vous dirai que le
+théâtre où mon ouvrage doit être représenté s'achève; mais trouverai-je
+le personnel<a name="page_225" id="page_225"></a> chantant dont j'ai besoin? voilà la question. Un de mes
+amis est allé dire au directeur du théâtre Lyrique (que l'on suppose
+devoir être encore l'an prochain à la tête de cette administration)
+qu'il tiendrait cinquante mille francs à sa disposition pour l'aider à
+monter convenablement <i>les Troyens</i>. C'est beaucoup, mais ce n'est pas
+tout. Il faut tant de choses pour une pareille épopée musicale!</p>
+
+<p>Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie. Comme c'est bien à vous
+d'avoir songé à m'envoyer votre brochure! Rappelez-moi au souvenir de
+votre frère.</p>
+
+<p>Mille amitiés sincères.</p>
+
+<h2><a name="LXXXVI" id="LXXXVI"></a>LXXXVI</h2>
+
+<p class="r">
+Dimanche, 6 juillet 1861.<br />
+</p>
+
+<p>Vous avez raison, mon cher ami, j'aurais dû vous écrire malgré votre
+long silence; car je savais par Pennet combien la moindre lettre à
+rédiger vous coûtait de peine; mais il faut que vous sachiez que, moi
+aussi, je suis rudement éprouvé par une névralgie intestinale obstinée.
+A certains jours, je me trouve hors d'état d'écrire dix lignes de suite.
+Je mets maintenant parfois quatre jours pour achever un feuilleton.<a name="page_226" id="page_226"></a></p>
+
+<p>Je suis moins torturé aujourd'hui, et j'en profiterai pour répondre à
+vos questions.</p>
+
+<p>Oui, <i>les Troyens</i> sont reçus à l'Opéra <i>par le directeur</i>; mais leur
+mise en scène dépend maintenant du ministre d'État. Or le comte
+Walewski, tout bienveillant et gracieux qu'il a été pour moi, est, à
+cette heure, fort mécontent, parce que j'ai refusé de diriger les
+répétitions d'<i>Alceste</i> à l'Opéra. J'ai décliné cet honneur à cause des
+transpositions et des remaniements qu'on a été obligé de faire pour
+accommoder le rôle à la voix de madame Viardot. Ces choses-là sont
+inconciliables avec les opinions que j'ai professées toute ma vie. Mais
+les ministres, et surtout les ministres de ce temps-ci, comprennent mal
+de tels scrupules d'artiste et n'admettent pas du tout qu'on résiste à
+un de leurs désirs. Je suis donc, pour le quart d'heure, mal en cour. Ce
+qui n'empêche pas tout le monde musical d'Allemagne et de Paris de me
+donner raison. J'assisterai seulement à quelques répétitions, et je
+donnerai les instructions au metteur en scène, pour prouver au ministre
+que je ne fais pas d'opposition. Le directeur pense que cette
+complaisance suffira pour calmer la mauvaise humeur du comte Walewski.</p>
+
+<p>On doit monter d'abord un opéra en cinq actes<a name="page_227" id="page_227"></a> de Gounod (qui n'est pas
+fini), puis un autre de Gevaert (compositeur belge peu connu); après
+quoi, on se mettra probablement à l'&oelig;uvre pour <i>les Troyens</i>. L'opinion
+publique et toute la presse me portent tellement, qu'il n'y a pas trop
+moyen de résister. J'ai, d'ailleurs, fait un changement important au
+premier acte, pour céder à la volonté de Royer (le directeur). L'ouvrage
+est maintenant de la dimension à laquelle il voulait le réduire; je n'ai
+mis aucune raideur dans les conditions auxquelles cet incident a donné
+lieu. Je n'ai donc plus qu'à me croiser les bras et à attendre que mes
+deux rivaux aient achevé leur affaire.</p>
+
+<p>Je suis bien résolu à ne plus me tourmenter, je ne cours plus après la
+fortune, je l'attends dans mon lit.</p>
+
+<p>Pourtant je n'ai pu m'empêcher de répondre avec un peu trop de franchise
+à l'impératrice, qui me demandait, il y a quelques semaines, aux
+Tuileries, quand elle pourrait entendre <i>les Troyens</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop, madame, mais je commence à croire qu'il faut vivre
+cent ans pour pouvoir être joué à l'Opéra.</p>
+
+<p>L'ennui et l'inconvénient de ces lenteurs, c'est qu'on fait à l'ouvrage
+une réputation anticipée<a name="page_228" id="page_228"></a> qui pourra nuire à son succès. J'ai lu un peu
+partout le poème; on a entendu, il y a deux mois, des fragments de la
+partition chez M. Édouard Bertin; on en a beaucoup parlé. Cela
+m'inquiète.</p>
+
+<p>En attendant, je fais graver la partition de chant et piano, non pour la
+publier, mais pour qu'elle soit prête à l'époque de la représentation.
+Savez-vous à qui je l'ai dédiée? On m'a envoyé le titre hier. Il porte
+en tête ces deux mots: <i>Divo Virgilio</i>.</p>
+
+<p>Je vous assure, cher ami, que c'est écrit en bon style, grandement
+simple. Je parle du style musical. Ce serait pour moi une joie sans
+égale de pouvoir vous faire entendre au moins quelques scènes.</p>
+
+<p>Mais le moyen?</p>
+
+<p>A présent, c'est à qui, parmi ces dames de l'Olympe chantant, obtiendra
+le rôle de Cassandre ou celui de Didon; et celui d'Énée et celui de
+Chorèbe me font circonvenir par les ténors et les barytons.</p>
+
+<p>J'achève peu à peu un opéra-comique en un acte pour le nouveau théâtre
+de Bade, dont on termine en ce moment la construction. Je me suis taillé
+cet acte dans la tragi-comédie de Shakspeare intitulée <i>Beaucoup de
+bruit pour rien</i>.<a name="page_229" id="page_229"></a></p>
+
+<p>Cela s'appelle prudemment <i>Béatrice et Bénédict</i>. En tout cas, je
+réponds qu'il n'y a pas <i>beaucoup de bruit</i>.&mdash;Bénazet (le roi de Bade)
+fera jouer cela l'an prochain! (si je trouve le moment opportun, ce qui
+n'est pas sûr). Nous aurons des artistes de Paris et de Strasbourg. Il
+faut une femme de tant d'esprit pour jouer Béatrice! la trouverons-nous
+à Paris?...</p>
+
+<p>Je pars pour Bade dans un mois pour y organiser et y diriger le festival
+annuel. Cette fois, je leur lâche deux morceaux du <i>Requiem</i>, le <i>Tuba
+mirum</i> et l'<i>Offertoire</i>. Je veux me donner cette joie; et puis il n'y a
+pas grand mal à faire tous ces riches oisifs un peu songer à la mort.</p>
+
+<h2><a name="LXXXVII" id="LXXXVII"></a>LXXXVII</h2>
+
+<p class="r">
+14 juillet 1861.<br />
+</p>
+
+<p>Hélas! cher ami, aller vous faire une visite, nous rafraîchir ensemble
+le c&oelig;ur et l'esprit, est un luxe auquel il ne m'est pas permis de
+songer. Je suis esclave, comme vous l'êtes dans votre cercle d'affaires,
+de travaux, d'obligations de cent espèces, <i>siam servi</i>, sinon, <i>agnor
+frementi</i>, comme dit Alfieri, au moins tristes et résignés.<a name="page_230" id="page_230"></a></p>
+
+<p>J'ai reçu le nouvel exemplaire de <i>Traître ou Héros?</i> je le ferai lire à
+Philarète Chasles, qui pourra en parler dans le <i>Journal des Débats</i>;
+s'il n'écrit rien, je m'adresserai à Cuvillier-Fleury, dont c'est aussi
+la spécialité. Quant à moi, à la prochaine occasion, j'essayerai d'en
+parler dans un de mes feuilletons.</p>
+
+<p>Vous ne m'avez pas envoyé la <i>Puissance des nombres</i>. Michel Lévy est
+l'éditeur qui conviendrait le mieux à la publication de votre recueil.
+Quand vous voudrez que je lui en parle, donnez-moi de plus amples
+détails sur l'ouvrage, et dites-moi s'il se composera seulement de
+nouvelles déjà publiées dans les journaux. C'est la première chose dont
+il s'informera.</p>
+
+<p>Du 6 août au 28 du même mois, je serai à Bade, où vous pourrez m'écrire
+en adressant simplement la lettre sans désignation de rue. Mon fils,
+dont vous avez la bonté de me demander des nouvelles, est en ce moment
+dans les environs de Naples. Il fait partie du corps d'officiers d'un
+navire des Messageries impériales. Il a été reçu capitaine au long
+cours, après de fort sévères examens. Il espère partir prochainement
+pour la Chine.</p>
+
+<p>Un entrepreneur américain a voulu m'engager pour les États-<i>Désunis</i>
+cette année; mais ses offres<a name="page_231" id="page_231"></a> ont échoué contre des antipathies que je
+ne puis vaincre et le peu d'âpreté de ma passion pour l'argent. Je ne
+sais pas si votre amour pour ce grand peuple et pour ses m&oelig;urs
+<i>utilitaires</i> est beaucoup plus vif que le mien.... J'en doute.</p>
+
+<p>Je ne pourrais, d'ailleurs, sans une haute imprudence m'absenter pour un
+an de Paris. On peut me demander <i>les Troyens</i> d'un moment à l'autre. Si
+quelque grave accident arrivait à l'Opéra, on devrait nécessairement
+recourir à moi. Absent, j'aurais tort.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Adieu, cher ami; je vous serre les mains.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII"></a>LXXXVIII</h2>
+
+<p class="r">
+27 juillet 1861.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous écris aujourd'hui parce que j'ai un instant de liberté que je ne
+retrouverai peut-être pas demain ni après-demain.</p>
+
+<p>Michel Lévy est absent de Paris. Alors, pour ne pas perdre de temps, je
+suis allé trouver le directeur de la <i>Librairie nouvelle</i> (M.
+Bourdilliat), et je lui ai proposé la chose en lui remettant la note
+manuscrite que vous m'avez envoyée et un exemplaire de <i>Traître ou
+Héros?</i> que je l'ai prié de lire. Il paraît disposé à accepter votre<a name="page_232" id="page_232"></a>
+proposition; il me rendra réponse et me fera ses offres lundi prochain.
+J'ai publié chez lui mes <i>Grotesques de la musique</i>. J'espère réussir
+pour vous.</p>
+
+<p>Adieu; je vous écrirai plus au long la semaine prochaine avant de partir
+pour Bade.</p>
+
+<h2><a name="LXXXIX" id="LXXXIX"></a>LXXXIX</h2>
+
+<p class="r">
+Vendredi, août 1861.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Après trois rendez-vous manqués (non par moi), M. Bourdilliat a fini par
+me donner une réponse évasive, qui équivaut à un refus. Michel Lévy
+n'est pas de retour; il sera sans doute à Paris quand je reviendrai de
+Bade; alors j'essayerai auprès de lui.</p>
+
+<p>Je suis si malade aujourd'hui, que la force me manque pour vous en
+écrire davantage. Tout cela m'irrite comme doivent irriter les choses
+absurdes.</p>
+
+<p>Je pars lundi prochain.<a name="page_233" id="page_233"></a></p>
+
+<h2><a name="XC" id="XC"></a>XC</h2>
+
+<p class="r">
+8 février 1862.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous réponds à la hâte pour vous remercier d'abord de votre amical
+souvenir et pour vous donner, en quelques lignes, les nouvelles que vous
+me demandez.</p>
+
+<p>Comment! je ne vous ai pas écrit depuis mon retour de Bade? voilà qui me
+confond. Oui, oui, le concert a été superbe, et j'ai entendu là <i>notre
+symphonie</i> d'<i>Harold</i> exécutée pour la première fois comme je veux
+qu'elle le soit.&mdash;Les fragments du <i>Requiem</i> ont produit un effet
+terrible; mais nous avions fait huit répétitions.</p>
+
+<p>Oui, j'ai reçu votre petit livre <i>Jacques Valperga</i>, et je l'ai lu avec
+un vif intérêt, malgré le peu de sympathie que m'inspirent ces
+personnages si tristement historiques.</p>
+
+<p>Je suis un peu moins mal portant que de coutume, grâce à un régime
+sévère que j'ai adopté.</p>
+
+<p>Le ministre d'État est en très bonnes dispositions pour moi; il m'a
+écrit une lettre de remerciements à propos de la mise en scène
+d'<i>Alceste</i>, dont j'ai dirigé à l'Opéra les répétitions. Enfin il a
+donné l'ordre à Royer de mettre à l'étude <i>les Troyens</i><a name="page_234" id="page_234"></a> après l'opéra
+du Belge Gevaert, qui sera joué au mois de septembre prochain. Je
+pourrai donc voir le mien représenté en mars 1863. En attendant, je fais
+répéter chez moi, toutes les semaines, l'opéra en deux actes que je
+viens de terminer pour le nouveau théâtre de Bade. <i>Béatrice et
+Bénédict</i> paraîtra à Bade le 6 août prochain. J'ai fait aussi la pièce,
+comme pour <i>les Troyens</i>, et j'éprouve un tourment que je ne connaissais
+pas, celui d'entendre <i>dire</i> le dialogue au rebours du bon sens; mais, à
+force de seriner mes acteurs, je crois que je viendrai à bout de les
+faire parler comme des hommes.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami; voilà toutes mes nouvelles. Je vous serre la main.</p>
+
+<p>Mille amitiés dévouées.</p>
+
+<h2><a name="XCI" id="XCI"></a>XCI</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 30 juin 1862.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je ne vous écris que peu de lignes dans ma désolation. Ma femme vient de
+mourir en une demi-minute, foudroyée par une atrophie du c&oelig;ur.
+L'isolement affreux où je suis, après cette brusque et si violente
+séparation, ne peut se décrire.<a name="page_235" id="page_235"></a></p>
+
+<p>Pardonnez-moi de ne pas vous en dire davantage. Adieu, je vous serre la
+main.</p>
+
+<h2><a name="XCII" id="XCII"></a>XCII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 21 août 1862.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'arrive de Bade, où mon opéra de <i>Béatrice et Bénédict</i> vient d'obtenir
+un grand succès. La presse française, la presse belge et la presse
+allemande sont unanimes à le proclamer. Heur ou malheur, j'ai toujours
+hâte de vous l'apprendre, assuré que je suis de l'affectueux intérêt
+avec lequel vous en recevrez la nouvelle. Malheureusement vous n'étiez
+pas là; cette soirée vous eût rappelé celle de <i>l'Enfance du Christ</i>.
+Les cabaleurs, les insulteurs étaient restés à Paris. Un grand nombre
+d'écrivains et d'artistes, au contraire, avaient fait le voyage.
+L'exécution, que je dirigeais, a été excellente, et madame
+Charton-Demeur surtout (la Béatrice) a eu d'admirables moments comme
+cantatrice et comme comédienne. Eh bien, le croirez-vous, je souffrais
+tant de ma névralgie ce jour-là, que je ne m'intéressais à rien, et que
+je suis monté au pupitre, devant ce public russe, allemand et français,
+pour<a name="page_236" id="page_236"></a> diriger la première représentation d'un opéra dont j'avais fait
+les paroles et la musique, sans ressentir la moindre émotion. De ce
+sang-froid bizarre est résulté que j'ai conduit mieux que de coutume.
+J'étais bien plus troublé à la seconde représentation.</p>
+
+<p>Bénazet, qui fait toujours les choses grandement, a dépensé un argent
+fou en costumes, en décors, en acteurs et choristes pour cet opéra. Il
+tenait à inaugurer splendidement le nouveau théâtre. Cela fait ici un
+bruit du diable. On voudrait monter <i>Béatrice</i> à l'Opéra-Comique, mais
+la Béatrice manque. Il n'y a pas dans nos théâtres une femme capable de
+chanter et de jouer ce rôle; et madame Charton part pour l'Amérique.</p>
+
+<p>Vous ririez si vous pouviez lire les sots éloges que la critique me
+donne. On découvre que j'ai de la mélodie, que je puis être joyeux et
+même comique. L'histoire des étonnements causés par <i>l'Enfance du
+Christ</i> recommence. Ils se sont aperçus que je ne faisais pas de
+<i>bruit</i>, en <i>voyant</i> que les instruments brutaux n'étaient pas dans
+l'orchestre. Quelle patience il faudrait avoir si je n'étais pas aussi
+indifférent!</p>
+
+<p>Cher ami, je souffre le martyre <i>tous les jours</i> maintenant, de quatre
+heures du matin à quatre<a name="page_237" id="page_237"></a> heures du soir. Que devenir? Ce que je vous
+dis n'est pas pour vous faire prendre vos propres douleurs en patience;
+je sais bien que les miennes ne vous seront pas une compensation. Je
+crie vers vous comme on est toujours tenté de crier vers les êtres aimés
+et qui nous aiment.</p>
+
+<p>Adieu, adieu.</p>
+
+<h2><a name="XCIII" id="XCIII"></a>XCIII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 26 août 1862.<br />
+</p>
+
+<p>Mon Dieu, cher ami, que votre lettre, qui vient d'arriver, m'a fait de
+bien! Remerciez madame Ferrand de sa charitable insistance à me faire
+venir près de vous. J'ai un tel besoin de vous voir, que je fusse parti
+tout à l'heure, sans une foule de petits liens qui m'attachent ici en ce
+moment. Mon fils a donné sa démission de la place qu'il occupait sur un
+navire des Messageries impériales, et il paraît, d'après ce que
+m'écrivent mes amis de Marseille, qu'il a eu raison de la donner. Le
+voilà sur le pavé, il faut lui chercher un nouvel emploi. J'ai d'autres
+affaires à terminer, conséquence de la mort de ma femme. En outre, j'ai
+à m'occuper de la publication de ma partition de <i>Béatrice</i>, dont je
+développe un peu la partie musicale au second acte. Je suis en train<a name="page_238" id="page_238"></a>
+d'écrire un trio et un ch&oelig;ur, et je ne puis laisser ce travail en
+suspens. Je me hâte de dénouer ou de couper tous les liens qui
+m'attachent à l'art, pour pouvoir dire à toute heure à la mort: «Quand
+tu voudras!» Je n'ose plus me plaindre quand je songe à vos intolérables
+souffrances, et c'est ici le cas d'appliquer l'aphorisme d'Hippocrate:
+<i>Ex duobus doloribus simul abortis vehementior obscurat alterum</i>. Des
+douleurs pareilles sont-elles donc les conséquences forcées de nos
+organisations? Faut-il que nous soyons punis d'avoir adoré le beau toute
+notre vie? C'est probable. Nous avons trop bu à la coupe enivrante; nous
+avons trop couru vers l'idéal.</p>
+
+<p>Oh! que vos vers sur le cygne sont beaux! Je les ai pris pour une
+citation de Lamartine!</p>
+
+<p>Vous avez, vous, cher ami, pour vous aider à porter votre croix, une
+femme attentive et dévouée!... Vous ne connaissez pas cet affreux duo
+chanté à votre oreille, pendant l'activité des jours et au milieu du
+silence des nuits, par l'isolement et l'ennui! Dieu vous en garde; c'est
+une triste musique!</p>
+
+<p>Adieu; les larmes qui me montent aux yeux me feraient vous écrire des
+choses qui vous attristeraient encore. Mais je vais tâcher de me
+libérer, et je ne manquerai pas d'aller vous faire une<a name="page_239" id="page_239"></a> visite, si
+courte qu'elle soit, fût-ce en hiver. Je n'ai pas besoin du soleil: il
+fait toujours soleil là où je vous vois.</p>
+
+<p>Adieu encore.</p>
+
+<h2><a name="XCIV" id="XCIV"></a>XCIV</h2>
+
+<p class="r">
+Dimanche, midi, 22 février 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je me hâte de répondre à votre lettre, qui vient de me faire un instant
+de joie inespérée ce matin. Je vais tout à l'heure diriger un concert où
+l'on exécute, pour la seconde fois depuis quinze jours, <i>la Fuite en
+Égypte</i> et autres morceaux de ma composition. A la première exécution,
+le petit oratorio a excité des transports de larmes, etc., et le
+directeur de ces concerts m'a redemandé le tout pour aujourd'hui. Vous
+allez bien me manquer au milieu de cet auditoire.</p>
+
+<p>Je vais répondre en peu de mots à vos questions. J'ai décidément rompu
+avec l'Opéra pour <i>les Troyens</i>, et j'ai accepté les propositions du
+directeur du Théâtre-Lyrique. Il s'occupe, en ce moment, à faire des
+engagements pour composer ma troupe, mon orchestre et mes ch&oelig;urs. On
+commencera les répétitions au mois de mai prochain, pour pouvoir donner
+l'ouvrage en décembre.<a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p><i>Béatrice</i> est gravée, et je vais vous l'envoyer. Je pars le 1<sup>er</sup>
+avril pour aller monter cet opéra à Weimar, où la grande-duchesse l'a
+demandé pour le jour de sa fête. En août, nous le remonterons à Bade.</p>
+
+<p>En juin, j'irai à Strasbourg diriger le festival du Bas-Rhin, pour
+lequel on étudie <i>l'Enfance du Christ</i> (en entier).</p>
+
+<p>Je suis toujours malade; ma névralgie a été augmentée, à un point que je
+ne saurais dire, par un affreux chagrin que je viens d'avoir encore à
+subir. Il y a huit jours, j'eusse été incapable de vous écrire. Je
+commence à prendre des forces, et je résisterai encore à cette épreuve.
+J'ai eu le c&oelig;ur arraché par lambeaux.</p>
+
+<p>Mes amis et mes amies semblent heureusement s'être donné le mot pour
+m'entourer de soins et de tendres attentions (sans rien savoir), et la
+Providence m'a envoyé de la musique à faire...</p>
+
+<p>Dans quinze jours, on chantera, au concert du Conservatoire, le duo de
+<i>Béatrice</i>: <i>Nuit paisible et sereine</i>. Tout à l'heure, je vais
+retrouver ce public enthousiaste de l'autre jour. J'ai un délicieux
+ténor qui dit à merveille:</p>
+
+<p class="c">Les pèlerins étant venus.</p>
+
+<p>J'ai reçu votre envoi, et j'ai lu avec une grande<a name="page_241" id="page_241"></a> avidité les détails
+sur l'isthme de Suez. Quelle fête sera celle de l'ouverture du canal!</p>
+
+<p>Adieu, cher ami, je n'ai que le temps de m'habiller. L'orchestre a bien
+répété hier; je crois qu'il sera superbe.</p>
+
+<p>Je vous embrasse de tout ce qui me reste de c&oelig;ur.</p>
+
+<h2><a name="XCV" id="XCV"></a>XCV</h2>
+
+<p class="r">
+3 mars 1863.<br />
+</p>
+
+<p>Cher ami, vous avez bien fait de m'envoyer votre manuscrit; je ferai ce
+que vous me demandez, et de tout mon c&oelig;ur, je vous jure.</p>
+
+<p>Vos suppositions, au sujet de la cause de mon chagrin, sont heureusement
+fausses. Hélas! oui, mon pauvre Louis m'a cruellement tourmenté; mais je
+lui ai si complètement pardonné! Nous avons l'un et l'autre réalisé
+votre programme. Depuis trois mois, ces tourments-là sont finis. Louis
+est remonté sur un vaisseau, il espère être bientôt capitaine. Il est
+maintenant au Mexique, prêt à repartir pour la France, où il sera dans
+un mois.</p>
+
+<p>C'est encore d'un amour qu'il s'agit. Un amour qui est venu à moi
+souriant, que je n'ai pas cherché,<a name="page_242" id="page_242"></a> auquel j'ai résisté même pendant
+quelque temps. Mais l'isolement où je vis, et cet inexorable besoin de
+tendresse qui me tue, m'ont vaincu; je me suis laissé aimer, puis j'ai
+aimé bien davantage, et une séparation volontaire des deux parts est
+devenue nécessaire, forcée; séparation complète, sans compensation,
+absolue comme la mort...&mdash;Voilà tout. Et je guéris peu à peu; mais la
+santé est si triste.</p>
+
+<p>N'en parlons plus...</p>
+
+<p>Je suis bien heureux que ma <i>Béatrice</i> vous plaise. Je vais partir pour
+Weimar, où on l'étudie en ce moment. J'y dirigerai quelques
+représentations de cet opéra dans les premiers jours d'avril, et je
+reviendrai dans ce désert de Paris. On devait chanter au Conservatoire,
+dimanche prochain, le duo <i>Nuit paisible</i>; mais voilà que mes deux
+chanteuses m'écrivent pour me prier de remettre cela au concert du 28,
+et j'ai dû y consentir.</p>
+
+<p>Je serais fort anxieux en ce moment, si je pouvais l'être encore, au
+sujet de l'arrivée de ma Didon. Madame Charton-Demeur est en mer,
+revenant de la Havane, et j'ignore si elle accepte les propositions que
+lui a faites le directeur du Théâtre-Lyrique; et, sans elle, l'exécution
+des <i>Troyens</i> est impossible. Enfin, qui vivra verra. Mais la Cassandre?
+On dit qu'elle a de la voix et<a name="page_243" id="page_243"></a> un sentiment assez dramatique. Elle est
+encore à Milan; c'est une dame Colson, que je ne connais pas. Comment
+dira-t-elle cet air que madame Charton dit si bien:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Malheureux roi! dans l'éternelle nuit,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">C'en est donc fait, tu vas descendre.</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux rien comprendre</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Malheureux peuple, à l'horreur qui me suit.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Mais madame Charton ne peut pas jouer deux rôles, et celui de Didon est
+encore le plus grand et le plus difficile.</p>
+
+<p>Faites des v&oelig;ux, cher ami, pour que mon indifférence pour tout devienne
+complète, car, pendant les huit ou neuf mois de préparatifs que <i>les
+Troyens</i> vont nécessiter, j'aurais cruellement à souffrir si je me
+passionnais encore.</p>
+
+<p>Adieu; quand j'aperçois sur ma table, en me levant, votre chère
+écriture, je suis rasséréné pour le reste du jour. Ne l'oubliez pas.</p>
+
+<h2><a name="XCVI" id="XCVI"></a>XCVI</h2>
+
+<p class="r">
+30 mars 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je n'ai que le temps de vous remercier de votre lettre, que je viens de
+recevoir. Je pars tout à l'heure pour Weimar, et, en outre, je suis
+dans<a name="page_244" id="page_244"></a> une crise de douleurs si violentes, que je ne puis presque pas
+écrire. J'espère que je pourrai vous donner de bonnes nouvelles de la
+<i>Béatrice</i> allemande. L'intendant m'a écrit, il y a trois jours, que
+tout va bien.</p>
+
+<p>Dimanche dernier, au sixième concert du Conservatoire, madame Viardot et
+madame Van Denheuvel ont chanté le duo <i>Nuit paisible</i>, devant ce public
+ennemi des vivants et si plein de préventions. Le succès a été
+foudroyant; on a redemandé le morceau; la salle entière applaudissait. A
+la seconde fois, il y a eu une interruption par les dames émues à
+l'endroit:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Tu sentiras couler les tiennes à ton tour</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le jour où tu verras couronner ton amour.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Cela fait un tapage incroyable.</p>
+
+<p>Je laisse le directeur du Théâtre-Lyrique occupé à faire les engagements
+pour <i>les Troyens</i>. C'est la Didon qui demande une somme folle qui nous
+arrête. Cassandre est engagée.</p>
+
+<p>Adieu, cher bon ami.</p>
+
+<p>Mon Dieu, que je souffre donc! Et je n'ai pas le temps pourtant.</p>
+
+<p>Adieu encore.<a name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<h2><a name="XCVII" id="XCVII"></a>XCVII</h2>
+
+<p class="r">
+Weimar, 11 avril 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Béatrice</i> vient d'obtenir ici un grand succès. Après la première
+représentation, j'ai été complimenté par le grand-duc et la grande
+duchesse, et surtout par la reine de Prusse, qui ne savait quelles
+expressions employer pour dire son ravissement.</p>
+
+<p>Hier, j'ai été rappelé deux fois sur la scène par le public après le
+premier acte et après le deuxième. Après le spectacle, je suis allé
+souper avec le grand-duc, qui m'a comblé de gracieusetés de toute
+espèce. C'est vraiment un Mécène incomparable. Pour demain, il a
+organisé une soirée intime où je lirai le poème des <i>Troyens</i>. Les
+artistes de Weimar et ceux qui étaient accourus des villes voisines, et
+même de Dresde et de Berlin, m'ont donné un immense bouquet.</p>
+
+<p>Demain, je pars pour Löwenberg, où le prince de Hohenzollern m'a invité
+à venir diriger un concert dont il a fait le programme et qui est
+composé de mes symphonies et ouvertures.<a name="page_246" id="page_246"></a></p>
+
+<p>Puis je retournerai à Paris, où je vous prie de me donner de vos
+nouvelles.</p>
+
+<p>Trouverai-je <i>les Troyens</i> en répétition?... j'en doute. Quand je suis
+loin, rien ne va.</p>
+
+<p>Je serai bien content de recevoir un joli petit volume, celui de
+<i>Traître ou Héros</i>? Sera-t-il bientôt prêt?</p>
+
+<p>Hier au soir, j'ai pris, dans ma joie, la liberté d'embrasser ma
+Béatrice, qui est ravissante. Elle a paru un peu surprise d'abord; puis,
+me regardant bien en face: «Oh! a-t-elle dit, il faut que je vous
+embrasse aussi, moi!»</p>
+
+<p>Si vous saviez comme elle a bien dit son</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_246.png" width="282" height="90" alt="notation musicale: Il m&#39;en souvient!" title="" />
+</p>
+
+<p>On me fait beaucoup d'éloges du travail du traducteur. Quant à moi, je
+l'ai surpris, malgré mon ignorance de la langue allemande, en flagrant
+délit d'infidélité en maint endroit. Il s'excuse mal, et cela m'irrite.
+C'est le même qui traduit mon livre <i>A travers chants</i>. Or figurez-vous
+que, dans cette phrase: «Cet adagio semble avoir été soupiré par
+l'archange Michel, un soir où, saisi d'un accès de mélancolie, il
+contemplait les mondes, debout au seuil de l'empyrée;» il a pris
+l'archange Michel pour <i>Michel-Ange</i>, le<a name="page_247" id="page_247"></a> grand artiste florentin. Voyez
+le galimatias insensé qu'une telle substitution de personne doit faire
+dans la phrase allemande. N'y a-t-il pas de quoi pendre un tel
+traducteur?... Mais quoi! il m'est si dévoué, c'est un si excellent
+garçon!</p>
+
+<p>Dieu vous garde de voir traduire votre <i>Héros</i>: on en ferait un traître!
+ou votre <i>Traître</i>: on en ferait un héros!</p>
+
+<p>Mille amitiés dévouées.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Tâchez, cher ami, que je trouve sur ma table, à mon retour, une lettre
+de vous.</p>
+
+<h2><a name="XCVIII" id="XCVIII"></a>XCVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 9 mai 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis ici depuis dix jours. J'ai reçu votre lettre ce matin; j'allais
+vous répondre longuement (j'ai tant de choses à vous dire!), quand il
+m'a fallu aller à l'Institut. J'en reviens très fatigué et très
+souffrant; je ne prends que le temps de vous envoyer dix lignes, puis je
+vais me coucher jusqu'à six heures. Vous ai-je raconté mon pèlerinage à
+Lowenberg, l'exécution de mes symphonies par l'orchestre du prince de
+Hohenzollern? Je ne sais.</p>
+
+<p>Le matin de mon départ, ce brave prince m'a<a name="page_248" id="page_248"></a> dit en m'embrassant: «Vous
+retournez en France, vous y trouverez des gens qui vous aiment...,
+dites-leur que je les aime.»</p>
+
+<p>Ah! j'ai eu une furieuse émotion le jour du concert, quand, après
+l'adagio (la scène d'amour) de <i>Roméo et Juliette</i>, le maître de
+chapelle, tout lacrymant, s'est écrié en français: «Non, non, non, il
+n'y a rien de plus beau!» Alors tout l'orchestre de se lever debout, et
+les fanfares de retentir, et un immense applaudissement... Il me
+semblait voir luire dans l'air le sourire serein de Shakspeare, et
+j'avais envie de dire: <i>Father, are you content?</i></p>
+
+<p>Je croîs vous avoir raconté le succès de <i>Béatrice</i> à Weimar.</p>
+
+<p>Rien encore de commencé pour <i>les Troyens</i>; une question d'argent arrête
+tout. Puisque vous désirez connaître cette grosse partition, je ne puis
+résister au désir de vous l'envoyer. J'ai donc donné à relier ce matin
+une bonne épreuve, et vous l'aurez d'ici à huit à dix jours. Non, tout
+ne se passe pas à Troie. C'est écrit dans le système des <i>Histoires</i> de
+Shakspeare, et vous y retrouverez même, au dénouement, le sublime:
+<i>Oculisque errantibus alto, quæsivit c&oelig;lo lucem ingemuitque repertâ</i>.
+Seulement je vous prie, cher ami, de ne pas laisser sortir de vos mains<a name="page_249" id="page_249"></a>
+cet exemplaire, l'ouvrage n'étant pas publié.</p>
+
+<p>Je pars le 15 juin pour Strasbourg, où je vais diriger <i>l'Enfance du
+Christ</i> au festival du Bas-Rhin, le 22.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> août, je repartirai pour Bade, où nous allons remonter
+<i>Béatrice</i>.</p>
+
+<p>Le prince de Hohenzollern m'a donné sa croix. La grand-duc de Weimar a
+voulu absolument écrire à sa cousine la duchesse de Hamilton (à mon
+sujet) une lettre destinée à être mise sous les yeux de l'empereur. La
+lettre a été lue, et l'on m'a fait venir au ministère, et j'ai dit tout
+ce que j'avais sur le c&oelig;ur, sans gazer, sans ménager mes expressions,
+et l'on a été forcé de convenir que j'avais raison, et... il n'en sera
+que cela. Pauvre grand-duc! il croit impossible qu'un souverain ne
+s'intéresse pas aux arts... Il m'a bien grondé de ne plus vouloir rien
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu, m'a-t-il dit, ne vous a pas donné de telles facultés pour
+les laisser inactives.</p>
+
+<p>Il m'a fait lire <i>les Troyens</i>, un soir à la cour, devant une vingtaine
+de personnes comprenant bien le français. Cela a produit beaucoup
+d'effet.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami; rappelez-moi au souvenir de madame Ferrand et de votre
+frère.</p>
+
+<p>Je suis malade et avide de sommeil.<a name="page_250" id="page_250"></a></p>
+
+<h2><a name="XCIX" id="XCIX"></a>XCIX</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 4 juin 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher bon ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis fâché de vous avoir causé une fatigue; je vois bien, à la
+physionomie tremblée de vos lettres, que votre main était mal assurée en
+m'écrivant. Je vous en prie donc, gardez-vous de m'envoyer de longues
+appréciations de mes tentatives musicales. Cela ressemblerait à des
+feuilletons, et je sais trop ce que ces horribles choses coûtent à
+écrire, même quand on est joyeux et bien portant; <i>miseris succurrere
+disco</i>. Il me suffit de vous avoir un instant distrait de vos
+souffrances.</p>
+
+<p>Nous voilà enfin, Carvalho et moi, attelés à cette énorme machine des
+<i>Troyens</i>. J'ai lu la pièce, il y a trois jours, au personnel assemblé
+du Théâtre-Lyrique, et les répétitions des ch&oelig;urs vont commencer. Les
+négociations entamées avec madame Charton-Demeur ont abouti; elle est
+engagée pour jouer le rôle de Didon. Cela fait un grand remue-ménage
+dans le monde musical de Paris. Nous espérons pouvoir être prêts au
+commencement de décembre. Mais j'ai dû consentir<a name="page_251" id="page_251"></a> à laisser représenter
+les trois derniers actes seulement, qui seront divisés en cinq et
+précédés d'un prologue que je viens de faire, le théâtre n'étant ni
+assez riche ni assez grand pour mettre en scène <i>la Prise de Troie</i>. La
+partition paraîtra néanmoins telle que vous l'avez, avec un prologue en
+plus. Plus tard, nous verrons si l'Opéra s'avisera pas de donner <i>la
+Prise de Troie</i>.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami. Portez-vous bien.</p>
+
+<h2><a name="C" id="C"></a>C</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 27 juin 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'arrive de Strasbourg moulu, ému... <i>L'Enfance du Christ</i>, exécutée
+devant un vrai <i>peuple</i>, a produit un effet immense. La salle,
+construite <i>ad hoc</i> sur la place Kléber, contenait huit mille cinq cents
+personnes, et néanmoins on entendait de partout. On a pleuré, on a
+acclamé, interrompu involontairement plusieurs morceaux. Vous ne sauriez
+vous imaginer l'impression produite par le ch&oelig;ur mystique de la fin: «O
+mon âme!» C'était bien là l'extase religieuse que j'avais rêvée et
+ressentie en écrivant. Un ch&oelig;ur<a name="page_252" id="page_252"></a> sans accompagnement de deux cents
+hommes et de deux cents cinquante jeunes femmes, exercés pendant trois
+mois! On n'a pas baissé d'un demi-quart de ton. On ne connaît pas ces
+choses-là à Paris. Au dernier <i>Amen</i>, à ce pianissimo, qui semble se
+perdre dans un lointain mystérieux, une acclamation a éclaté à nulle
+autre comparable; seize mille mains applaudissaient. Puis une pluie de
+fleurs... et des manifestations de toute espèce. Je vous cherchais de
+l'&oelig;il dans cette foule.</p>
+
+<p>J'étais bien malade, bien exténué par mes douleurs névralgiques... il
+faut tout payer... Comment vont les vôtres (douleurs)? Vous paraissez
+bien souffrant dans votre dernière lettre. Donnez-moi de vos nouvelles
+<i>en trois lignes</i>.</p>
+
+<p>Me voilà replongé dans la double étude de <i>Béatrice</i> et des <i>Troyens</i>.
+Madame Charton-Demeur s'est passionnée pour son rôle de Didon à en
+perdre le sommeil. Que les dieux la soutiennent et l'inspirent: <i>Di
+morientis Elyssæ!</i> Mais je ne cesse de lui répéter:</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez peur d'aucune de mes audaces, et ne pleurez pas!</p>
+
+<p>Malgré l'avis de Boileau, <i>pour me tirer des pleurs, il ne faut pas
+pleurer</i>.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Je serai à Bade pour remonter <a name="page_253" id="page_253"></a><i>Béatrice</i> du 1<sup>er</sup> août au 10,
+et <i>bien seul</i>. Si vous en aviez la force, vous feriez &oelig;uvre pie de
+m'envoyer là quelques lignes, poste restante.</p>
+
+<p><i>Mon directeur</i>, Carvalho, vient enfin d'obtenir pour le Théâtre-Lyrique
+une subvention de cent mille francs. Il va marcher sans peur maintenant;
+ses peintres, ses décorateurs, ses choristes sont à l'&oelig;uvre; son
+enthousiasme pour <i>les Troyens</i> grandit. L'année a été brillante dès le
+commencement; sera-t-elle de même à sa fin? Faites des v&oelig;ux!</p>
+
+<h2><a name="CI" id="CI"></a>CI</h2>
+
+<p class="r">
+8 juillet 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce n'est pas ma faute, j'ai la conscience bien nette au sujet de la
+peine que vous avez prise de m'écrire une si longue et si éloquente
+lettre. Je vous avais même prié de n'en rien faire. Écrire des
+<i>feuilletons</i> sans y être forcé!... et malade et souffrant comme vous
+êtes!... Mais, heureusement, je n'ai plus rien à vous envoyer. J'ai reçu
+le petit volume (trop petit) d'<i>Ephisio</i>. Je l'emporterai avec moi à
+Bade, afin de le donner à Théodore Anne, si je le trouve. Il peut en
+effet<a name="page_254" id="page_254"></a> écrire quelque chose de bien senti là-dessus. Vous m'enverriez un
+autre exemplaire. C'est par Cuvillier-Fleury que je voudrais voir
+apprécier <i>Traître ou Héros</i> dans le <i>Journal des Débats</i>. Mais tout ce
+monde-là est insaisissable. Il y a près d'un an que je n'ai vu Fleury;
+il n'est que rarement à Paris. Le <i>Journal des Débats</i> est très
+dédaigneux à mon endroit; on n'y parle presque jamais de ce qui
+m'intéresse le plus...</p>
+
+<p>Je ne vous écris que ces quelques mots pour vous gronder de m'avoir
+envoyé tant de si belles choses. Je vous quitte pour aller faire répéter
+mon <i>Anna soror</i>, qui me donne des inquiétudes<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. Cette jeune femme est
+belle, sa voix de contralto est magnifique; mais elle est l'antimusique
+incarnée; je ne savais pas qu'il existât un si singulier genre de
+monstres. Il faut lui apprendre tout, note par note, en recommençant
+cent fois. Et il faut que je la style un peu pour une répétition qui
+aura lieu chez moi dans quelques jours avec madame Charton-Demeurs.
+Didon se fâcherait si la <i>soror</i> ne savait pas son duo <i>Reine d'un jeune
+empire</i>, qu'elle chante, elle, si admirablement. Après quoi, nous irons,
+Carvalho et moi, chez Flaubert, l'auteur de <i>Salammbô</i>, le consulter
+pour les costumes carthaginois.<a name="page_255" id="page_255"></a></p>
+
+<p>Ne me donnez plus de regrets... J'ai dû me résigner. Il n'y a plus de
+Cassandre. On ne donnera pas <i>la Prise de Troie</i>; les deux premiers
+actes sont supprimés pour le moment. J'ai dû les remplacer par un
+prologue, et nous commençons seulement à Carthage. Le Théâtre-Lyrique
+n'est pas assez grand ni assez riche, et cela durait trop longtemps. En
+outre, je ne pouvais trouver une Cassandre.</p>
+
+<p>Tel qu'il est, ainsi mutilé, l'ouvrage avec son prologue, et divisé
+néanmoins en cinq actes, durera de huit heures à minuit, à cause des
+décors compliqués de la forêt vierge et du tableau final, le bûcher et
+l'apothéose du Capitole romain.</p>
+
+<h2><a name="CII" id="CII"></a>CII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 24 juillet 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai vu, il y a quelques jours, M. Théodore Anne; je lui ai parlé de
+votre livre, et il m'a promis d'en faire le sujet d'un article dans
+<i>l'Union</i>. En conséquence, je lui ai porté le volume. Il s'agit
+maintenant de voir quand il tiendra parole.</p>
+
+<p>Lisez-vous régulièrement <i>l'Union</i>?<a name="page_256" id="page_256"></a></p>
+
+<p>Je parlerai aussi à Cuvillier-Fleury aussitôt que je pourrai le joindre.
+On m'a rendu l'autre exemplaire de <i>Traître ou Héros</i>, je le lui
+donnerai.</p>
+
+<p>Adieu; je vais tout à l'heure avoir une répétition de mes trois
+cantatrices, chez moi; je n'ai que le temps de vous serrer la main. Je
+ne partirai pour Bade que le 1<sup>er</sup> août.</p>
+
+<p>Tout à vous.</p>
+
+<h2><a name="CIII" id="CIII"></a>CIII</h2>
+
+<p class="r">
+Mardi, 28 juillet 1863.<br />
+</p>
+
+<p>Quelle belle chose que la poste! nous causons ensemble à distance, pour
+quatre sous. Y a-t-il rien de plus charmant?</p>
+
+<p>Mon fils est arrivé hier du Mexique, et, comme il a obtenu un congé de
+trois semaines, je l'emmène avec moi à Bade. Ce pauvre garçon n'est
+jamais à Paris quand on exécute quelque chose de mes ouvrages. Il n'a
+entendu en tout qu'une exécution du <i>Requiem</i>, quand il avait douze ans.
+Figurez-vous sa joie d'assister aux deux représentations de <i>Béatrice</i>.
+Il va repartir pour la Vera-Cruz en quittant Bade; mais il sera de
+retour au mois de novembre, pour la première des <i>Troyens</i>.</p>
+
+<p>Non, il ne s'agissait pas de répéter le trio «Je<a name="page_257" id="page_257"></a> vais d'un c&oelig;ur
+aimant...», qui est parfaitement su; il s'agissait de travailler <i>les
+Troyens</i>, et j'avais ce jour-là Didon&mdash;Anna&mdash;et Ascagne. Ces dames
+savent maintenant leur rôle; mais c'est dans un mois seulement que tout
+le monde répétera <i>chaque jour</i>. J'ai vendu la partition à l'éditeur
+Choudens quinze mille francs. C'est bon signe quand on achète d'avance.</p>
+
+<p>Madame Charton sera une superbe Didon. Elle dit admirablement tout le
+dernier acte; à certains passages, comme celui-ci:</p>
+
+<p class="c">Esclave, elle l'emporte en l'éternelle nuit!</p>
+
+<p class="nind">elle arrache le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Seulement, quand elle veut faire des nuances de pianissimo, elle a
+quelques notes qui baissent, et je me fâche pour l'empêcher de chercher
+de pareils effets, trop dangereux pour sa voix.</p>
+
+<p>Je me suis fait deux ennemies de deux amies (madame Viardot et madame
+Stoltz), qui, toutes les deux, prétendaient au trône de Carthage. <i>Fuit
+Troja...</i> Les chanteurs ne veulent pas reconnaître du temps
+l'irréparable outrage.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami; je pars dimanche.<a name="page_258" id="page_258"></a></p>
+
+<h2><a name="CIV" id="CIV"></a>CIV</h2>
+
+<p class="r">
+Dimanche matin, octobre 1863.<br />
+</p>
+
+<p>Je reçois votre lettre, et j'ai le temps de vous dire que les
+répétitions des <i>Troyens</i> ont un succès foudroyant. Hier, je suis sorti
+du théâtre si bouleversé, que j'avais peine à parler et à marcher.</p>
+
+<p>Je suis fort capable de ne pas vous écrire le soir de la représentation;
+je n'aurai pas ma tête.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<h2><a name="CV" id="CV"></a>CV</h2>
+
+<p class="r">
+Jeudi, 5 novembre 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Succès magnifique; émotion profonde du public, larmes, applaudissements
+interminables, et <i>un sifflet</i> quand on a proclamé mon nom à la fin. Le
+<i>septuor</i> et le <i>duo d'amour</i> ont bouleversé la salle; on a fait répéter
+le <i>septuor</i>. Madame Charton a été superbe; c'est une vraie reine; elle
+était transformée; personne ne lui connaissait ce talent dramatique. Je
+suis tout étourdi de tant d'embrassades. Il me manquait votre main.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p>Mille amitiés.<a name="page_259" id="page_259"></a></p>
+
+<h2><a name="CVI" id="CVI"></a>CVI</h2>
+
+<p class="r">
+10 novembre 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous enverrai plus tard une liasse de journaux qui parlent des
+<i>Troyens</i>; je les étudie. L'immense majorité donne à l'auteur
+d'enivrants éloges.</p>
+
+<p>La troisième représentation a eu lieu hier, avec plus d'ensemble et
+d'effet que les précédentes. On a redemandé encore le septuor, et une
+partie de l'auditoire a redemandé le duo d'amour, trop développé pour
+qu'on puisse le redire. Le dernier acte, l'air de Didon, <i>Adieu, fière
+cité</i>, et le ch&oelig;ur des prêtres de Pluton, qu'un de mes critiques
+appelle le <i>De profundis du Tartare</i>, ont produit une immense sensation.
+Madame Charton a été d'un pathétique admirable. Je commence seulement
+aujourd'hui à reprendre, comme la reine de Carthage, le <i>calme</i> et la
+<i>sérénité</i>. Toutes ces inquiétudes, ces craintes, m'avaient brisé. Je
+n'ai plus de voix; je puis à peine faire entendre quelques mots.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami; ma joie redouble en songeant qu'elle devient vôtre.</p>
+
+<p>Mille amitiés dévouées.<a name="page_260" id="page_260"></a></p>
+
+<h2><a name="CVII" id="CVII"></a>CVII</h2>
+
+<p class="r">
+Jeudi 26 novembre 1863.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis toujours au lit. La bronchite est obstinée, et je ne puis voir
+représenter mon ouvrage. Mon fils y va tous les deux jours et me rend
+compte en rentrant des événements de la soirée. Je n'ose vous envoyer
+cette montagne, toujours croissante, de journaux. Vous avez dû lire le
+superbe article de Kreutzer dans <i>l'Union</i>. Je suis, en ce moment, en
+négociation avec le directeur du Théâtre de la reine, à Londres. Il est
+venu entendre <i>les Troyens</i>, et il a la loyauté de s'en montrer
+enthousiaste. La partition est déjà vendue à un éditeur anglais. Cela
+paraîtra en italien. Voilà toutes mes nouvelles; donnez-moi des vôtres.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p>Mille amitiés.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le grand-duc de Weimar vient de me faire écrire, par son secrétaire
+intime, pour me féliciter sur le succès des <i>Troyens</i>. Sa lettre a paru
+partout. N'est-ce pas une attention charmante?<a name="page_261" id="page_261"></a></p>
+
+<p>On n'est pas plus gracieux, on n'est pas plus prince, on n'est pas plus
+intelligent Mécène.</p>
+
+<p>Vous seriez ainsi, si vous étiez prince.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<h2><a name="CVIII" id="CVIII"></a>CVIII</h2>
+
+<p class="r">
+14 décembre 1863.<br />
+</p>
+
+<p>Merci, cher ami, de votre sollicitude. Je tousse toujours jusqu'aux
+spasmes et aux vomissements; mais je sors pourtant, et j'ai assisté aux
+trois dernières représentations de notre opéra. Je ne vous ai pas écrit
+parce que j'avais trop de choses à vous dire. Je ne vous envoie pas de
+journaux; mon fils s'est amusé à recueillir les articles admiratifs ou
+favorables; il en a maintenant soixante-quatre. J'ai reçu hier une
+lettre admirable d'une dame (grecque, je crois), la comtesse Callimachi;
+j'en ai pleuré.</p>
+
+<p>La représentation d'hier soir a été superbe. Madame Charton et Monjanze
+se perfectionnent réellement de jour en jour. Quel malheur que nous
+n'ayons plus que cinq représentations! madame Charton nous quitte à la
+fin du mois; elle avait fait un sacrifice considérable en acceptant
+l'engagement du Théâtre-Lyrique pour monter <i>les<a name="page_262" id="page_262"></a> Troyens</i>, et pourtant
+elle reçoit six mille francs par mois... Il n'y a pas d'autre Didon en
+France; il faut se résigner; mais l'&oelig;uvre est connue, c'était là
+l'important.</p>
+
+<p>On va exécuter à Weimar, au concert de la cour, le 1<sup>er</sup> janvier, la
+scène entre Chorèbe et Cassandre, au premier acte de la <i>Prise de
+Troie</i>.</p>
+
+<p>J'écris comme un chat; je suis tout hébété. Le sommeil me gagne, il est
+midi.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami.</p>
+
+<h2><a name="CIX" id="CIX"></a>CIX</h2>
+
+<p class="r">
+8 janvier 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis de nouveau cloué dans mon lit depuis neuf jours. Je profite d'un
+moment où je souffre un peu moins pour vous remercier de votre lettre.
+Je vous renverrais aussi votre hymne à quatre parties si j'avais la
+partition d'<i>Alceste</i>; mais il faudra que je me la fasse prêter. Vos
+vers vont à peu près sur la musique; mais il y a quelques syllables de
+trop qui vous ont obligé d'altérer la divine mélodie. Je crains aussi
+que, pour la facilité du chant, qui ne doit jamais être forcé, vous ne
+soyez obligé de baisser le morceau d'une<a name="page_263" id="page_263"></a> tierce mineure (en <i>mi</i>
+naturel), surtout si vous avez des voix de soprano sans lesquelles la
+moitié de l'effet sera perdu.</p>
+
+<p>Mon fils est reparti avant-hier.</p>
+
+<p>Le prétendu poème dont vous me parlez a été écrit par un monsieur qui
+s'est prononcé énergiquement en ma faveur.</p>
+
+<p>Mais, par malheur, ses vers sont si méchants, qu'il devrait se garder de
+les montrer aux gens.</p>
+
+<p>Je n'ai pas la force de vous écrire plus au long; ma tête est comme une
+vieille noix creuse.</p>
+
+<p>Remerciez madame Ferrand de son bon souvenir.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami.</p>
+
+<h2><a name="CX" id="CX"></a>CX</h2>
+
+<p class="r">
+12 janvier 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Ne vous impatientez pas, je n'ai pu encore me procurer la grande
+partition d'<i>Alceste</i>. On m'a apporté l'autre jour la partition de
+piano, que l'arrangeur (le misérable!) s'est permis de modifier
+précisément dans la marche. Mais, d'ici à quelques jours vous aurez vos
+quatre parties de chant.<a name="page_264" id="page_264"></a></p>
+
+<p>Je vous répète que vos vers ne vont qu'à peu près. Il ne faut pas tenir
+compte des préjugés français pour adapter à cette sublime musique des
+vers qui aillent tout à fait bien; le premier vers doit être de <i>neuf</i>
+pieds à terminaison féminine, le second de <i>dix</i> pieds à terminaison
+masculine, le troisième semblable au premier, le quatrième semblable au
+second.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/ill_pg_264.png" width="457" height="261" alt="notation musicale" title="" />
+</p>
+
+<p>Mais je vous désignerai cela plus clairement en vous envoyant le petit
+manuscrit. Sur cette musique, si parfaitement belle, il faut que la
+parole puisse aller comme une draperie de Phidias sur le nu de la
+statue. Cherchez avec un peu de patience, et vous trouverez. Ils ont
+fait des paroles en Angleterre sur ce même chant pour les cérémonies
+protestantes; j'aime mieux ne pas les connaître.<a name="page_265" id="page_265"></a></p>
+
+<p>Le monsieur dont vous me parliez l'autre jour m'a encore adressé des
+vers ce matin. Je vous les envoie.</p>
+
+<p>Je suis toujours dans mon lit, et j'écris comme un chat.... malade.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami.</p>
+
+<p>Mille amitiés.</p>
+
+<h2><a name="CXI" id="CXI"></a>CXI</h2>
+
+<p class="r">
+Jeudi matin, 12 janvier 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je connaissais l'article du <i>Contemporain</i>; l'auteur me l'avait envoyé
+avec une très aimable lettre.</p>
+
+<p>Gaspérini va faire ces jours-ci une conférence publique sur <i>les
+Troyens</i>.</p>
+
+<p>Je viens de corriger la première épreuve de votre hymne; vous recevrez
+vos exemplaires dans quelques jours.</p>
+
+<p>Adieu; mes douleurs sont si fortes ce matin que je ne puis écrire sans
+un horrible effort.</p>
+
+<p>A vous.<a name="page_266" id="page_266"></a></p>
+
+<h2><a name="CXII" id="CXII"></a>CXII</h2>
+
+<p class="r">
+17 janvier 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Voilà la chose. C'est mille fois sublime, c'est à faire pleurer les
+pierres des temples... Vous n'avez pas besoin de faire un second
+couplet, chaque reprise devant se dire deux fois. Ce serait trop long,
+et l'effet en souffrirait beaucoup. Vous verrez deux ou trois
+changements de syllabes que vous arrangerez comme vous le jugerez
+convenable. Les parties n'étant pas toutes parallèles, il a fallu, pour
+les ténors et les basses, faire ce changement. Il faut vous dire qu'en
+certains endroits, la partie d'alto ténor est fort mal écrite par Glück;
+il n'y a pas un élève qui osât montrer à son maître une leçon d'harmonie
+aussi maladroitement disposée sous certains rapports. Mais la basse,
+l'harmonie et la mélodie sublimisent tout. Je crois, si vous avez des
+femmes ou des enfants, que vous pourrez laisser le morceau en sol; mais
+il ne faut pas crier; il faut que tout cela s'exhale comme un soupir
+d'amour céleste. Sinon, mettez le tout en mi-dièze.</p>
+
+<p>Adieu.<a name="page_267" id="page_267"></a></p>
+
+<h2><a name="CXIII" id="CXIII"></a>CXIII</h2>
+
+<p class="r">
+12 avril 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Merci de votre lettre et des nouvelles à peu près satisfaisantes que
+vous me donnez de votre santé. Voilà, je crois, enfin le soleil qui
+semble vouloir nous sourire. Nous avons bien besoin de chaleur tous les
+deux. Je suis, moi, presque aussi éprouvé que vous par mon infernale
+névrose. Je passe dix-huit heures sur vingt-quatre dans mon lit. Je ne
+fais plus rien que souffrir; j'ai donné ma démission au journal des
+<i>Débats</i>. Je suis aussi d'avis que vous fassiez graver votre hymne avec
+la musique de Glück; mais choisissez le meilleur graveur de Lyon, et,
+quand vous aurez fait corriger les épreuves, revoyez-les vous-même mot à
+mot et note à note. Cela ne coûtera pas grand'chose, et, si les églises
+s'en emparent, cela peut rapporter de l'argent. Vous avez tout intérêt à
+ne pas le marquer plus de deux francs l'exemplaire. Les frais seront
+peut-être d'une trentaine de francs, tout au plus.</p>
+
+<p>Adieu; me voilà déjà à bout de forces, et je dois terminer ma lettre.</p>
+
+<p>Mille amitiés dévouées<a name="page_268" id="page_268"></a></p>
+
+<h2><a name="CXIV" id="CXIV"></a>CXIV</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 4 mai 1864.<br />
+</p>
+
+<p>Comment vous trouvez-vous, cher ami? comment la nuit? comment le jour?
+Je profite de quelques heures de répit que me laissent aujourd'hui mes
+douleurs pour m'informer des vôtres.</p>
+
+<p>Il fait froid, il pleut; je ne sais quoi de tristement prosaïque plane
+dans l'air. Une partie de notre petit monde musical (je suis de
+celle-là) est triste; l'autre partie est gaie, parce que Meyerbeer vient
+de mourir. Nous devions dîner ensemble la semaine dernière; ce
+rendez-vous a été manqué.</p>
+
+<p>Dites-moi si je vous ai envoyé une partition intitulée <i>Tristia</i>, avec
+cette épigraphe d'Ovide:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center"><span style="margin-left: 5em;"><i>Qui viderit illas</i></span></td></tr>
+<tr><td align="center"><span style="margin-left: 0em;"><i>De lacrymis factas sentiet esse meis.</i></span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai, puisque vous aimez à lire des
+choses gaies. Je n'ai jamais entendu cet ouvrage. Je crois que le
+premier ch&oelig;ur en prose: «Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive,»
+est une chose. Je l'ai fait à Rome en 1831.</p>
+
+<p>Si nous pouvions causer, il me semble que tout près de votre fauteuil je
+vous ferais oublier<a name="page_269" id="page_269"></a> vos souffrances. La voix, le regard ont une
+certaine puissance que le papier n'a pas. Avez-vous au moins devant vos
+fenêtres des fleurs et des frondaisons nouvelles? Je n'ai rien que des
+murs devant les miennes. Du côté de la rue, un roquet aboie depuis une
+grande heure, un perroquet glapit, une perruche contrefait le cri des
+moineaux; du côté de la cour chantent des blanchisseuses, et un autre
+perroquet crie sans relâche: «Portez... arrm!» Que faire? la journée est
+bien longue. Mon fils est retourné à son bord, il repartira de
+Saint-Nazaire pour le Mexique dans huit jours. Il lisait l'autre semaine
+quelques-unes de vos lettres et me félicitait d'être votre ami. C'est un
+brave garçon, dont le c&oelig;ur et l'esprit se développent tard, mais
+richement. Heureusement pour moi, j'ai des voisins, presque à ma porte
+(musiciens lettrés), qui sont pleins de bonté; je vais souvent chez eux
+le soir; on me permet de rester étendu sur un canapé et d'écouter les
+conversations sans y prendre trop de part. Il n'y vient jamais
+d'imbéciles; mais, quand cela arrive, il est convenu que je puis m'en
+aller sans rien dire. Je n'ai pas eu de rage de musique depuis
+longtemps; d'ailleurs, Th. Ritter joue en ce moment les cinq concertos
+de Beethoven avec un délicieux orchestre tous<a name="page_270" id="page_270"></a> les quinze jours, et je
+vais écouter ces merveilles. Notre <i>Harold</i> vient d'être encore donné
+avec grand succès à New-York... Qu'est-ce qui passe par la tête de ces
+Américains?</p>
+
+<p>Adieu; ne m'écrivez que six lignes pour ne pas vous fatiguer.</p>
+
+<h2><a name="CXV" id="CXV"></a>CXV</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 18 août 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je n'ai pas quitté Paris; mon fils est venu y passer quinze jours près
+de moi. J'étais absolument seul, ma belle-mère étant aux eaux de
+Luxeuil, et mes amis étant tous partis, qui pour la Suisse, qui pour
+l'Italie, etc., etc.</p>
+
+<p>J'allais vous écrire, quand votre lettre est arrivée. Ce qui a donné du
+prix à cette croix d'officier, c'est la lettre charmante par laquelle,
+contrairement à l'usage, le maréchal Vaillant me l'a annoncée. Deux
+jours après, il y a eu un grand dîner au ministère, où tout ce monde
+officiel, et le ministre surtout, m'ont fait mille prévenances. Ils
+avaient l'air de me dire: «Excusez-nous de vous avoir oublié.» Il y a,
+en effet, vingt-neuf ans que je fus nommé chevalier. Aussi Mérimée,<a name="page_271" id="page_271"></a> en
+me serrant la main, m'a-t-il dit: «Voilà la preuve que je n'ai jamais
+été ministre.»</p>
+
+<p>Les félicitations me pleuvent, parce qu'on sait bien que je n'ai jamais
+rien demandé en ce genre. Mais c'est un miracle qu'on ait songé à un
+sauvage qui ne demandait rien.</p>
+
+<p>Je suis toujours malade, au moins de deux jours l'un. Pourtant il me
+semble souffrir moins depuis quelques jours. Oui, on m'a parlé
+dernièrement de reprendre <i>les Troyens</i>; mais cela est fort loin de me
+sourire, et je me suis hâté d'en prévenir madame Charton-Demeurs, afin
+qu'elle n'accepte pas les offres qu'on va lui faire. Ce Théâtre-Lyrique
+est impossible, et son directeur, qui se pose toujours en collaborateur,
+plus impossible encore.</p>
+
+<p>Vous ne me dites pas comment vous traitez votre névrose. Souffrez-vous
+raisonnablement ou déraisonnablement? avez-vous du luxe dans vos
+douleurs, ou seulement le nécessaire? Pauvre ami, nous pouvons bien dire
+tous les deux en parlant l'un de l'autre:</p>
+
+<p class="c"><i>Misero succurrere disco.</i></p>
+
+<p>Louis va repartir dans quelques heures; je retomberai dans mon isolement
+complet. J'ai<a name="page_272" id="page_272"></a> un mal de tête fou. Rappelez-moi au souvenir de madame
+Ferrand et à celui de votre frère. Adieu, très cher ami; je vous
+embrasse de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Un coup, très facile à prévoir, de la Providence: Scudo, mon
+ennemi enragé de la <i>Revue des Deux Mondes</i>, est devenu <i>fou</i>.</p>
+
+<h2><a name="CXVI" id="CXVI"></a>CXVI</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 28 octobre 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>En revenant d'un voyage en Dauphiné, j'ai trouvé votre billet, qui m'a
+attristé. Vous avez eu de la peine à l'écrire. Pourtant votre jeune ami,
+M. Bernard, m'a dit que vous sortiez souvent, appuyé sur le bras de
+quelqu'un. Je ne sais que penser... Êtes-vous moins bien depuis peu?
+Quant à moi, qui m'étais trouvé mieux d'un séjour à la campagne chez mes
+nièces, j'ai été repris par mes douleurs névralgiques, qui me
+tourmentent régulièrement de huit heures du matin à trois heures de
+l'après-midi, et par un mal de gorge obstiné. Et puis l'ennui et les
+chagrins... J'en aurais long à vous écrire. Pourtant,<a name="page_273" id="page_273"></a> d'autre part, il
+y a des satisfactions réelles; mon fils est maintenant capitaine; il
+commande le vaisseau <i>la Louisiane</i>, en ce moment en route pour le
+Mexique; ce pauvre garçon se résigne difficilement à ne me voir que
+pendant quelques jours, tous les quatre ou cinq mois; nous avons l'un
+pour l'autre une affection inexprimable.</p>
+
+<p>Quant au monde musical, il est arrivé maintenant à Paris à un degré de
+corruption dont vous ne pouvez guère vous faire une idée. Je m'en isole
+de plus en plus. On monte en ce moment <i>Béatrice et Bénédict</i> à
+Stuttgard; peut-être irai-je en diriger les premières représentations.
+On veut aussi me faire aller à Saint-Pétersbourg au mois de mars; mais
+je ne m'y déciderai que si la somme offerte par les Russes vaut que
+j'affronte encore une fois leur terrible climat. Ce sera alors pour
+Louis que je m'y rendrai; car, pour moi, quelques mille francs de plus
+ne peuvent changer d'une façon sensible mon existence. Pourtant les
+voyages que j'aimerais tant à faire me seraient plus faciles; il en est
+un surtout que <i>vous connaissez</i>, que je ferais souvent; car il me
+semble bien dur de ne pas nous voir. J'ai été sur le point d'aller vous
+trouver à Couzieux pendant que j'étais près de Vienne à la campagne;
+puis des affaires m'ont obligé de me rendre à Grenoble, et, le moment<a name="page_274" id="page_274"></a>
+de la réouverture du Conservatoire étant venu, j'ai dû rentrer à Paris,
+n'ayant point de congé. Auguste Berlioz, que j'ai rencontré à Grenoble,
+a dû vous donner de mes nouvelles.</p>
+
+<p>Je ne sais à quoi attribuer les flatteries dont m'entourent beaucoup de
+gens maintenant; on me fait des compliments à trouer des murailles, et
+j'ai toujours envie de dire aux flagorneurs: «Mais, monsieur (ou
+madame), vous oubliez donc que je ne suis plus critique et que je
+n'écris plus de feuilletons?....»</p>
+
+<p>La monotonie de mon existence a été un peu animée il y a trois jours.
+Madame Érard, madame Spontini et leur nièce m'avaient prié de leur lire,
+un matin où je serais libre, l'<i>Othello</i> de Shakspeare. Nous avons pris
+rendez-vous; on a sévèrement interdit la porte du château de la Muette,
+qu'habitent ces dames; tous les bourgeois et crétins qui auraient pu
+nous troubler ont été consignés, et j'ai lu le chef-d'&oelig;uvre d'un bout à
+l'autre, en me livrant comme si j'eusse été seul. Il n'y avait que six
+personnes pour auditoire, et toutes ont pleuré splendidement.</p>
+
+<p>Mon Dieu, quelle foudroyante révélation des abîmes du c&oelig;ur humain! quel
+ange sublime que cette Désdemona! quel noble et malheureux homme que cet
+Othello! et quel affreux démon<a name="page_275" id="page_275"></a> que cet Iago! Et dire que c'est une
+créature de notre espèce qui a écrit cela!</p>
+
+<p>Comme nous nous électriserions tous les deux, si nous pouvions lire
+ensemble ces sublimités de temps en temps!</p>
+
+<p>Il faut une longue étude pour se bien mettre au point de vue de
+l'auteur, pour bien comprendre et suivre les grands coups d'aile de son
+génie. Et les traducteurs sont de tels ânes! J'ai corrigé sur mon
+exemplaire je ne sais combien de bévues de M. Benjamin Laroche, et c'est
+encore celui-ci qui est resté le plus fidèle et le moins ignorant.</p>
+
+<p>Liszt est venu passer huit jours à Paris; nous avons dîné ensemble deux
+fois, et, toute conversation musicale ayant été prudemment écartée, nous
+avons passé quelques heures charmantes. Il est reparti pour Rome, où il
+joue de la <i>musique de l'avenir</i> devant le pape, qui se demande ce que
+cela veut dire.</p>
+
+<p>Le succès de <i>Roland à Roncevaux</i>, à l'Opéra, dépasse (comme recette)
+tout ce qu'on a jamais vu. C'est une &oelig;uvre de mauvais amateur, d'une
+platitude incroyable; l'auteur ne sait rien; aussi est-il épouvanté de
+sa chance. Mais la légende est admirable, et il a su en tirer parti.
+L'Empereur est allé l'entendre deux fois dans la même<a name="page_276" id="page_276"></a> semaine; il a
+fait venir l'auteur<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> dans sa loge, il a donné le ton à la critique,
+le chauvinisme lui a fait l'application du nom de Charlemagne, et allez
+donc!</p>
+
+<p><i>Commedianti!</i> Shakspeare a bien raison: <i>The world is a theater</i>. Quel
+bonheur de n'avoir pas été obligé de rendre compte de cette chose!</p>
+
+<p>Vous savez que notre bon Scudo, mon insulteur de la <i>Revue des Deux
+Mondes</i>, est mort, mort fou furieux. Sa folie, à mon avis, était
+manifeste depuis plus de quinze ans.</p>
+
+<p>La mort a du bon, beaucoup de bon; il ne faut pas médire d'elle.</p>
+
+<p>Adieu, cher, très cher ami; puisque nous vivons encore, ne restons
+jamais bien longtemps sans nous dire ce que nous devenons.</p>
+
+<h2><a name="CXVII" id="CXVII"></a>CXVII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 10 novembre 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Puisque mes lettres vous font plaisir, je ne vois pas pourquoi je me
+refuserais le bonheur de vous écrire. Que puis-je faire de mieux?
+Certainement rien. Je me sens toujours moins malheureux<a name="page_277" id="page_277"></a> quand j'ai
+causé avec vous ou quand vous m'avez parlé. J'admire de plus en plus
+notre civilisation, avec ses postes, ses télégraphes, sa vapeur, son
+électricité, esclaves de la volonté humaine, qui permettent à la pensée
+d'être transmise si rapidement.</p>
+
+<p>On devrait bien découvrir aussi quelque moyen d'empêcher que cette
+pensée fût si triste en général. Le seul que nous connaissions jusqu'à
+présent, c'est d'être jeune, aimé, libre et amant des beautés de la
+nature et du grand art. Nous ne sommes plus, vous et moi, ni jeunes, ni
+aimés, ni libres, ni même bien portants; contentons-nous donc et
+réjouissons-nous de ce qui nous reste. Hippocrate a dit: «ars longa,»
+nous devons dire: «ars æterna,» et nous prosterner devant son éternité.</p>
+
+<p>Il est vrai que cette adoration de l'art nous rend cruellement exigeants
+et double pour nous le poids de la vie vulgaire, qui est, hélas! la vie
+réelle. Que faire? espérer? désespérer? se résigner? dormir? mourir?
+<i>Non so.</i> Que sais-je? Il n'y a que la foi qui sauve. Il n'y a que la
+foi qui perd. Le monde est un théâtre. Quel monde? La terre? le beau
+monde? Et les autres mondes, y a-t-il aussi là des comédiens? Les drames
+y sont-ils aussi douloureux ou aussi visibles que chez<a name="page_278" id="page_278"></a> nous? Ces
+théâtres sont-ils aussi tard éclairés, et les spectateurs y ont-ils le
+temps de vieillir avant d'y voir clair?...</p>
+
+<p>Inévitables idées, roulis, tangage du c&oelig;ur! misérable navire qui sait
+que la boussole elle-même l'égare pendant les tempêtes! <i>Sunt lacrymæ
+rerum.</i></p>
+
+<p>Croiriez-vous, mon cher Humbert, que j'ai la faiblesse de ne pouvoir
+prendre mon parti du passé? Je ne puis comprendre pourquoi je n'ai pas
+connu Virgile; il me semble que je le vois rêvant dans sa villa de
+Sicile; il dut être doux, accueillant, affable. Et Shakspeare, le grand
+indifférent, impassible comme le miroir qui réflète les objets. Il a dû
+pourtant avoir pour tout une pitié immense. Et Beethoven, méprisant et
+brutal, et néanmoins doué d'une sensibilité si profonde. Il me semble
+que je lui eusse tout pardonné, ses mépris et sa brutalité. Et Glück le
+superbe!...</p>
+
+<p>Envoyez-moi la marche d'<i>Alceste</i> avec vos paroles; je trouverai le
+moyen de la faire graver, sans que cela vous coûte rien. On ne vous
+payera pas vos vers, mais on ne vous battra pas non plus pour les avoir
+faits.</p>
+
+<p>La semaine dernière, M. Blanche, le médecin de la maison de fous de
+Passy, avait réuni un<a name="page_279" id="page_279"></a> nombreux auditoire de savants et d'artistes, pour
+fêter l'anniversaire de la première représentation des <i>Troyens</i>. J'ai
+été invité sans me douter de ce qu'on tramait. Gounod s'y trouvait,
+<i>Doli fabricator Epeus</i>; il a chanté avec sa faible voix, mais son
+profond sentiment, le duo «O nuit d'ivresse». Madame Barthe Banderali
+chantait Didon; puis Gounod a chanté seul la chanson d'Hylas. Une jeune
+dame a joué les airs de danse, et l'on m'a fait <i>dire</i>, sans musique, la
+scène de Didon: «Va, ma s&oelig;ur, l'implorer,» et je vous assure que le
+passage virgilien a produit un grand effet:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Terque quaterque manu pectus percussa decorum</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Flaventesque abscissa comas.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Tout ce monde savait ma partition à peu près par c&oelig;ur. Vous nous
+manquiez.</p>
+
+<p>Adieu, très cher ami.</p>
+
+<h2><a name="CXVIII" id="CXVIII"></a>CXVIII</h2>
+
+<p class="r">
+12 décembre 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je commençais à être un peu inquiet de vous; ce n'est rien: il ne s'agit
+que de douleurs nouvelles. Je vais faire graver votre hymne. Il y<a name="page_280" id="page_280"></a> aura
+peut-être un peu de retard; les ouvriers graveurs et imprimeurs se sont
+mis en grève, et il faut que cette crise se passe. J'ai arrangé les
+paroles dans une mesure où vous les aviez laissées en blanc; mais il
+faut que vous changiez encore quelques mots; le premier, par exemple,
+est impossible; la syllabe muette <i>Je</i> est choquante sur une aussi
+grosse note. Cela gâte tout à fait le début.</p>
+
+<p>Le premier vers du second couplet, au contraire, va très bien. Il
+faudrait l'imiter. Une autre invocation <i>ô</i> ferait merveille. Et puis,
+tâchez de corriger <i>en ce jour</i> et <i>dès ce jour</i> dans le même couplet.</p>
+
+<p>Il y a encore une faute de prosodie aux deux parties qui disent:</p>
+
+<p class="c">Inef-fable ivresse.</p>
+
+<p>L'inverse irait mieux:</p>
+
+<p class="c">Ivres-se ineffable.</p>
+
+<p>Mais cela détruit le vers. Revoyez cela; il faut que vos paroles, dont
+le sentiment est si beau, se collent à la musique d'une façon
+irréprochable.</p>
+
+<p>Je viens de recevoir de Vienne une dépêche télégraphique du directeur de
+l'Académie de chant. Il m'apprend que, <i>hier</i>, pour fêter mon<a name="page_281" id="page_281"></a> jour de
+naissance, 11 décembre, on a exécuté, au concert de sa société, le
+double ch&oelig;ur de <i>la Damnation de Faust</i>: «Villes entourées de murs et
+remparts.&mdash;<i>Jam nox stellata velamina pandit.</i>» Le ch&oelig;ur a été bissé
+avec des acclamations immenses.</p>
+
+<p>N'est-ce pas une cordiale attention allemande?</p>
+
+<p>Adieu; renvoyez-moi vos corrections quand vous les aurez bien faites. Il
+faut que cela soit pur comme un diamant.</p>
+
+<p>A vous.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>P.-S.&mdash;On ne peut pas dire non plus <i>ve</i>-nez, (ni <i>de ne</i>) <i>pou</i>-voir,
+c'est énorme.</p>
+
+<p>Pourquoi ne mettez-vous pas votre nom sur le titre? Il faut l'y mettre.</p>
+
+<p>Je crois aussi qu'il est nécessaire de transposer le morceau <i>en fa</i>; il
+y a des mesures qui montent trop pour les soproni et les ténors; et cela
+doit se chanter sans le moindre effort.</p>
+
+<p>Que vous fait Jouvin? A-t-il écrit quelques nouvelles injures? C'est un
+parent des Gauthier de Grenoble, qui <i>fait</i> dans <i>le Figaro</i>.</p>
+
+<p>Louis n'est pas encore revenu du Mexique. Il m'a écrit de la Martinique.
+Il a sauvé son navire au milieu d'une tempête qui a duré quatre jours et
+a tout brisé à son bord. En arrivant aux<a name="page_282" id="page_282"></a> Antilles, il a été félicité
+par les autorités et nommé capitaine définitif.</p>
+
+<p>Adieu à vous et aux vôtres. Si cela vous fatigue trop d'écrire, priez
+votre frère de vous remplacer.</p>
+
+<h2><a name="CXIX" id="CXIX"></a>CXIX</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 23 décembre 1864.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Vos paroles sont parfaites, et tout va fort bien. Je viens de parler à
+Brandus, qui consent volontiers à graver l'hymne et qui vous en donnera
+vingt exemplaires. Son imprimeur ne fait pas partie de la grève, et l'on
+pourra se mettre tout de suite à cette petite publication. Mon copiste
+transpose le morceau en <i>fa</i>, et je mettrai les paroles demain sous sa
+copie; après quoi, je talonnerai le graveur pour qu'il se hâte. Brandus,
+au moyen de sa <i>Gazette musicale</i>, pourra faire connaître et pousser la
+chose. Le titre sera comme vous le voulez.</p>
+
+<p>Je viens de vous envoyer un numéro de <i>la Nation</i>, où Gasperini a écrit
+deux colonnes sur l'affaire des <i>Troyens</i> au Conservatoire.<a name="page_283" id="page_283"></a></p>
+
+<p>Je ne connaissais pas la lettre de Glück. Où diable l'avez-vous trouvée?</p>
+
+<p>Il en fut toujours ainsi partout. Beethoven a été bien plus insulté
+encore que Glück. Weber et Spontini ont eu le même honneur. M. de
+Flotow, auteur de <i>Martha</i>, n'a eu que des panégyristes. Ce plat opéra
+est joué dans toutes les langues, sur tous les théâtres du monde. Je
+suis allé l'autre jour entendre la ravissante petite Patti, qui jouait
+<i>Martha</i>; en sortant de là, il me semblait être couvert de puces comme
+quand on sort d'un pigeonnier; et j'ai fait dire à la merveilleuse
+enfant que je lui pardonnais de m'avoir fait entendre une telle
+platitude, mais que je ne pouvais faire davantage.</p>
+
+<p>Heureusement, il y a là dedans le délicieux air irlandais <i>The last rose
+of summer</i>, qu'elle chante avec une simplicité poétique qui suffirait
+presque, par son doux parfum, à désinfecter le reste de la partition.</p>
+
+<p>Je vais transmettre à Louis vos félicitations, et il y sera bien
+sensible; car il a lu de vos lettres, et il m'a, lui aussi, félicité
+d'avoir un ami tel que vous.</p>
+
+<p>Adieu.<a name="page_284" id="page_284"></a></p>
+
+<h2><a name="CXX" id="CXX"></a>CXX</h2>
+
+<p class="r">
+25 janvier 1865.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>On vient de m'apporter la dernière épreuve de votre hymne. Il n'y a
+enfin plus de fautes. On va imprimer, et vous recevrez prochainement vos
+exemplaires.</p>
+
+<p>Dimanche dernier, notre ouverture des <i>Francs Juges</i>, exécutée au cirque
+Napoléon par le grand orchestre des concerts populaires, devant quatre
+mille personnes, a produit un effet gigantesque. Mes <i>deux siffleurs</i>
+ordinaires n'ont pas manqué de venir et de lancer leurs coups de sifflet
+après la troisième salve d'applaudissements, ce qui en a excité trois
+autres plus violentes que les premières, et un immense cri de <i>bis</i>. En
+sortant, on m'arrêtait sur le bouvleard, des dames se faisaient
+présenter à moi, des jeunes gens inconnus venaient me serrer la main.
+C'était curieux. C'est vous, mon cher ami, qui m'avez fait écrire cette
+ouverture, <i>il y a trente-sept ans</i>!</p>
+
+<p>C'est mon premier morceau de musique instrumentale.</p>
+
+<p>On vient de m'envoyer un journal américain<a name="page_285" id="page_285"></a> contenant un très bel
+article sur l'exécution à New-York de l'ouverture du <i>Roi Lear</i>, s&oelig;ur
+de la précédente. Quel malheur de ne pas vivre cent cinquante ans! comme
+on finirait par avoir raison de ces gredins de crétins!</p>
+
+<p>Que devenez-vous, cher ami, par ce temps infâme de brouillards, de
+neige, de pluie, de boue, de vent, de froidure, d'engelures?</p>
+
+<p>Mes amis, ou connaissances, tombent comme grêle. Nous avons trois
+mourants dans notre section à l'Institut. Mon ami Wallace se meurt;
+Félicien David de même; Scudo est mort; ce digne fou de Proudhon est
+mort. Qu'allons-nous devenir? Heureusement, Azevedo, Jouvin et Scholl
+nous restent!</p>
+
+<p>Adieu; je vous serre la main.</p>
+
+<h2><a name="CXXI" id="CXXI"></a>CXXI</h2>
+
+<p class="r">
+8 février 1865.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>On vous a envoyé, il y a huit jours, vingt-quatre exemplaires de votre
+hymne; je pense que vous les avez reçus.</p>
+
+<p>Je me lève; il est six heures de l'après-midi;<a name="page_286" id="page_286"></a> j'ai pris hier des
+gouttes de laudanum; je suis tout abruti. Quelle vie! Je parie que vous
+êtes plus malade, vous aussi.</p>
+
+<p>Cependant je sortirai ce soir pour entendre le septuor de Beethoven. Je
+compte sur ce chef-d'&oelig;uvre pour me réchauffer le sang. Ce sont mes
+virtuoses favoris qui l'exécuteront.</p>
+
+<p>Après-demain, devant un auditoire de cinq personnes, chez Massart, je
+lirai <i>Hamlet</i>. En aurai-je la force? Cela dure cinq heures. Il n'y a,
+sur les cinq auditeurs, que madame Massart qui ait une vague idée du
+chef-d'&oelig;uvre. Les autres (qui m'ont prié avec instance de leur faire
+cette lecture) ne savent rien de rien.</p>
+
+<p>Cela me fait presque peur de voir des natures d'artistes subitement
+mises en présence de ce grand phénomène de génie. Cela me fait penser à
+des aveugles-nés à qui l'on donnerait subitement la vue. Je crois qu'ils
+comprendront, je les connais. Mais arriver à quarante-cinq et à
+cinquante ans sans connaître <i>Hamlet</i>! avoir vécu jusque-là dans une
+mine de houille! Shakspeare l'a dit: «La gloire est comme un cercle dans
+l'onde qui va toujours s'élargissant jusqu'à ce qu'il disparaisse tout à
+fait.»</p>
+
+<p>Bonjour, cher ami; je vous serre la main. La poste a la bonté de vous
+porter ce billet; je ne<a name="page_287" id="page_287"></a> doute pas qu'elle n'ait aussi celle de me
+rapporter de vos nouvelles prochainement.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">A vous.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="CXXII" id="CXXII"></a>CXXII</h2>
+
+<p class="r">
+26 avril 1865.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Pardonnez-moi de vous avoir inquiété par mon silence; je suis si exténué
+et si abruti par mes douleurs, que, ayant écrit dernièrement à mon fils
+une lettre dans laquelle je lui parlais beaucoup <i>de</i> vous, je me suis
+imaginé que j'avais parlé <i>à</i> vous. Je croyais réellement vous avoir
+écrit. J'ai fait votre commission pour de Carné: j'ai porté moi-même le
+diplôme qui lui était destiné. Maintenant dites-moi s'il faut remercier
+quelqu'un, et qui il faut remercier, pour cette nomination à l'Institut
+d'Égypte; je ne sais rien.</p>
+
+<p>J'ai fait, il y a trois semaines, un petit voyage à Saint-Nazaire pour y
+voir mon fils, qui arrivait du Mexique et qui allait repartir. J'y ai
+passé trois jours au lit. Ce cher Louis est maintenant bien posé; c'est
+un officier de marine devant qui tremblent tous ses inférieurs et
+qu'estiment et louent<a name="page_288" id="page_288"></a> hautement ses supérieurs. Notre affection
+mutuelle ne fait qu'augmenter.</p>
+
+<p>Il paraît que votre frère a été pour vous le sujet d'un chagrin bien
+vif; j'espère qu'il y a moins de peines pour vous maintenant dans cette
+affaire, qui m'est inconnue.</p>
+
+<p>Que puis-je vous dire de ce qui se cuit dans la taverne musicale de
+Paris? J'en suis sorti et n'y rentre presque jamais. J'ai entendu une
+répétition générale de <i>l'Africaine</i> de Meyerbeer, de sept heures et
+demie à une heure et demie. Je ne crois pas y retourner jamais.</p>
+
+<p>Le célèbre violoniste allemand Joachim est venu passer ici dix jours; on
+l'a fait jouer presque tous les soirs dans divers salons. J'ai entendu
+ainsi, par lui et quelques autres dignes artistes, le trio de piano en
+<i>si b</i>, la sonate en <i>la</i> et le quatuor en <i>mi</i> mineur de Beethoven...
+c'est la musique des sphères étoilées... Vous pensez bien, et vous
+comprenez, qu'il est impossible, après avoir connu de tels miracles
+d'inspiration, d'endurer la musique commune, les productions patentées,
+les &oelig;uvres recommandées par monsieur le maire ou le ministre de
+l'instruction publique.</p>
+
+<p>Si je puis, cet été, faire une petite excursion hors Paris, je passerai
+chez vous pour vous serrer la main. Je dois aller à Genève, à Vienne, à<a name="page_289" id="page_289"></a>
+Grenoble; tout cela n'est pas bien loin de Couzieux. Je ferai mon
+possible, n'en doutez pas. Nous vivons encore tous les deux, il faut
+pourtant en profiter; c'est assez extraordinaire.</p>
+
+<p>Adieu; je vous embrasse de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<h2><a name="CXXIII" id="CXXIII"></a>CXXIII</h2>
+
+<p class="r">
+8 mai 1865.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai vu M. Vervoite, et il m'a dit ce que je soupçonnais. La société
+qu'il dirige ne fait quelques recettes que grâce aux soins de quatre
+cents dames patronnesses qui placent les billets <i>quand le bénificiaire
+les intéresse</i>. Une institution de province qu'elles ne connaissent pas
+les laisserait indifférentes; on ne ferait pas un sou, et il y a huit
+cents francs de frais que vous seriez tenu d'assurer. C'est donc un
+rêve.</p>
+
+<p>Je vais écrire, un peu au hasard, au secrétaire de l'Institut d'Égypte,
+dont le nom est, selon l'usage, illisible. Quant à mon <i>Traité
+d'instrumentation</i>, il ne pourrait être d'aucun usage pour aider à la
+réorganisation des musiques militaires du sultan. Cet ouvrage a pour
+objet d'apprendre aux compositeurs à se servir des instruments,<a name="page_290" id="page_290"></a> mais
+point aux exécutants à jouer de ces mêmes instruments. Autant vaudrait
+envoyer une partition ou un livre quelconque; d'ailleurs, j'aurais l'air
+de solliciter ainsi quelque cadeau.</p>
+
+<p>J'ai bien pris part, mon très cher ami, au malheur de votre frère, et je
+n'ose vous offrir de banales consolations.</p>
+
+<p>Mon fils doit être en ce moment au Mexique; il sera bien charmé, à son
+retour, de vos bonnes paroles pour lui. Adieu; je suis si malade que je
+puis à peine écrire.</p>
+
+<p>A vous toujours.</p>
+
+<h2><a name="CXXIV" id="CXXIV"></a>CXXIV</h2>
+
+<p class="r">
+23 décembre 1865.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous écris quelques lignes seulement pour vous remercier de votre
+cordiale lettre. L'écho qui me répond des profondeurs de votre âme me
+rendrait bien heureux, si je pouvais encore l'être; mais je ne puis plus
+que souffrir de toutes façons. J'ai voulu ces jours-ci vous répondre, je
+ne l'ai pas pu, je souffrais trop. J'ai passé cinq jours couché, sans
+avoir une idée et appelant le sommeil qui ne venait pas. Aujourd'hui, je
+me sens<a name="page_291" id="page_291"></a> un peu mieux. Je viens de me lever, et, avant d'aller à notre
+séance de l'Institut, je vous écris. Bonjour et merci de votre amitié et
+de votre indulgence, et de tout ce qui vous fait si intelligent, si
+sensible et si bon.</p>
+
+<p>En vérité, je ne puis plus écrire.</p>
+
+<p>Adieu, adieu.</p>
+
+<h2><a name="CXXV" id="CXXV"></a>CXXV</h2>
+
+<p class="r">
+17 janvier 1866.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous écris ce soir; je suis seul là au coin de mon feu. Louis m'a
+averti ce matin de son arrivée en France et m'a parlé de vous. Il a lu
+quelques-unes de vos lettres, et il apprécie votre haute amitié pour son
+père. Mais, de plus, c'est que j'ai été violemment agité ce matin. On
+remonte <i>Armide</i> au Théâtre-Lyrique, et le directeur m'a prié de
+présider à ces études, si peu faites pour son monde d'épiciers.</p>
+
+<p>Madame Charton-Demeurs, qui joue ce rôle écrasant d'Armide, vient
+maintenant, chaque jour, répéter avec M. Saint-Saëns, un grand pianiste,
+un grand musicien qui connaît son Glück presque comme moi. C'est quelque
+chose de curieux de<a name="page_292" id="page_292"></a> voir cette pauvre femme patauger dans le sublime,
+et son intelligence s'éclairer peu à peu. Ce matin, à l'acte de la
+Haine, Saint-Saëns et moi, nous nous sommes serré la main... Nous
+étouffions. Jamais homme n'a trouvé des <i>accents</i> pareils. Et dire que
+l'on blasphème ce chef-d'&oelig;uvre partout en l'admirant autant qu'en
+l'attaquant; on l'éventre, on l'embourbe, on le vilipende, on l'insulte
+partout, les grands, les petits, les chanteurs, les directeurs, les
+<i>chefs d'orchestre</i>, les éditeurs... tous!</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Oh! les misérables!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">O ciel! quelle horrible menace!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Je frémis, tout mon sang se glace!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et prends pitié d'un c&oelig;ur qui s'abandonne à toi.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>Ceci est d'un autre monde. Que j'aurais voulu vous voir là!
+Croiriez-vous que, depuis qu'on m'a ainsi replongé dans la musique, mes
+douleurs ont peu à peu disparu? Je me lève maintenant chaque jour, comme
+tout le monde. Mais je vais en avoir de cruelles à endurer avec les
+autres acteurs, et surtout avec le chef d'orchestre. Ce sera pour le
+mois d'avril.</p>
+
+<p>Madame Fournier m'écrivait dernièrement qu'un monsieur qu'elle avait
+rencontré à Genève lui avait parlé avec une grande chaleur de nos
+<i>Troyens</i>...&mdash;Tant mieux. Mais il vaudrait mieux<a name="page_293" id="page_293"></a> pour moi avoir fait
+une vilenie d'Offenbach.&mdash;Que vont dire d'<i>Armide</i> ces crapauds de
+Parisiens?...</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p>Pourquoi vous ai-je écrit cela? C'est une expansion que je n'ai pu
+contenir. Pardonnez-moi.</p>
+
+<h2><a name="CXXVI" id="CXXVI"></a>CXXVI</h2>
+
+<p class="r">
+8 mars 1866.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous réponds ce matin seulement, parce que je voulais vous parler de
+ce qui s'est passé hier à un grand concert extraordinaire, donné avec
+les prix triplés, au cirque Napoléon, au bénéfice d'une société de
+bienfaisance, sous la direction de Pasdeloup.</p>
+
+<p>On y jouait pour la première fois le septuor des <i>Troyens</i>. Madame
+Charton chantait; il y avait cent cinquante choristes et le grand bel
+orchestre ordinaire. A l'exception de la marche de <i>Lohengrin</i> de
+Wagner, tout le programme a été terriblement mal accueilli par le
+public.&mdash;L'ouverture du <i>Prophète</i> de Meyerbeer a été sifflée à
+outrance; les sergents de ville sont intervenus pour expulser les
+siffleurs...<a name="page_294" id="page_294"></a></p>
+
+<p>Enfin est venu le septuor. Immenses applaudissements; cris de <i>bis</i>.
+Meilleure exécution la seconde fois. On m'aperçoit sur mon banc, où je
+m'étais hissé pour mes trois francs (on ne m'avait pas envoyé un seul
+billet); alors nouveaux cris, rappels; les chapeaux, les mouchoirs
+s'agitent: «Vive Berlioz! levez-vous, on veut vous voir!» Et moi de me
+cacher de mon mieux! A la sortie, on m'entoure sur le boulevard. Ce
+matin, je reçois des visites, et une charmante lettre de la fille de
+Legouvé.</p>
+
+<p>Liszt y était, je l'ai aperçu du haut de mon estrade; il arrive de Rome
+et ne connaissait rien des <i>Troyens</i>. Pourquoi n'étiez-vous pas là? Il y
+avait au moins trois mille personnes. Autrefois, cela m'eût donné une
+grande joie...</p>
+
+<p>C'était d'un effet grandiose, surtout le passage, avec ces bruits de la
+mer, que le piano ne peut pas rendre:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">Et la mer endormie</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Murmure en sommeillant les accords les plus doux.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p>J'en ai été remué profondément. Mes voisins de l'amphithéâtre, qui ne me
+connaissaient pas, en apprenant que j'étais l'auteur de la chose, me
+serraient les mains et me disaient toute sorte<a name="page_295" id="page_295"></a> de remerciements...
+curieux. Que n'étiez-vous là?... C'est triste, mais c'est beau!</p>
+
+<p class="c"><i>Regina gravi jamdudum saucia curâ.</i></p>
+
+<p>Après avoir répété dix fois <i>Armide</i> avec madame Charton.</p>
+
+<h2><a name="CXXVII" id="CXXVII"></a>CXXVII</h2>
+
+<p class="r">
+9 mars 1866.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ajoute quelques lignes à ce que je vous ai écrit hier.</p>
+
+<p>Une petite société d'amateurs vient de m'écrire une lettre collective,
+portant leurs diverses signatures, sur le succès d'avant-hier. Or cette
+lettre est une copie un peu modifiée de celle que j'écrivis à Spontini
+il y a vingt-deux ans, à propos d'une représentation de <i>Fernand
+Cortez</i>. Vous la trouverez dans mon volume des <i>Soirées de l'orchestre</i>.
+Ils ont seulement mis: «On a joué hier le <i>septuor des Troyens</i> au
+Cirque,» au lieu de ce que je disais à Spontini.</p>
+
+<p>N'est-ce pas une idée charmante de m'appliquer, à vingt-deux ans de
+distance, ce que j'ai<a name="page_296" id="page_296"></a> dit moi-même à Spontini? Cela m'a beaucoup
+touché.</p>
+
+<p>Adieu. A vous.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Vous trouverez ma lettre à Spontini à la page 185 des
+<i>Soirées</i>.</p>
+
+<h2><a name="CXXVIII" id="CXXVIII"></a>CXXVIII</h2>
+
+<p class="r">
+16 mars 1866.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>On va vous envoyer aujourd'hui <i>les Soirées de l'orchestre</i>, que je me
+croyais sûr de vous avoir données. Dites-moi si vous avez les deux
+autres volumes: <i>les Grotesques de la musique</i> et <i>A travers chants</i>.</p>
+
+<p>L'exécution du <i>septuor</i> fait de plus en plus de bruit. Hier, on a donné
+à Saint-Eustache la messe de Liszt. Il y avait une foule immense. Mais,
+hélas! quelle négation de l'art!</p>
+
+<p>Adieu, mille amitiés. Je ne suis pas couché comme vous; pourtant je n'en
+vaux guère mieux.</p>
+
+<h2><a name="CXXIX" id="CXXIX"></a>CXXIX</h2>
+
+<p class="r">
+22 mars 1866.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis bien aise que le volume des <i>Soirées</i> n'ait<a name="page_297" id="page_297"></a> pas mis quinze
+jours à vous parvenir, comme celui des <i>Mémoires</i>. Je vais vous envoyer
+<i>les Grotesques de la musique</i> et <i>A travers chants</i>. Mais je ne puis
+rien écrire sur ces volumes, on ne les prendrait pas à la poste.</p>
+
+<p>La scène de la révolte de <i>Cortez</i> n'est pas gravée isolément, pas plus
+que le ch&oelig;ur des <i>Danaïdes</i>. Quant au septuor, n'essayez pas, je vous
+en prie, de le faire chanter par vos jeunes gens. Ce serait affreux, un
+charivari complet, rien n'est plus certain. On ne peut, d'ailleurs, pas
+plus se passer du ch&oelig;ur que le ch&oelig;ur ne peut se passer du septuor.</p>
+
+<p>On va jouer au Conservatoire, le dimanche de Pâques, les trois morceaux
+de <i>la Fuite en Égypte</i>. En attendant, voilà mon nigaud de Pasdeloup qui
+annonce pour Dimanche prochain l'<i>ouverture</i> de <i>la Fuite en Égypte</i>,
+c'est-à-dire la petite symphonie sur laquelle les Bergers sont censés
+arriver auprès de l'étable de Bethléem. Je viens de lui écrire pour le
+prier de n'en rien faire; mais je parie qu'il s'obstinera. Cela est
+absurde, le morceau ne peut se séparer du ch&oelig;ur suivant.</p>
+
+<p>J'ai vu du Boys; il se présente à l'Institut pour remplacer M. Béranger
+dans l'Académie des sciences morales.</p>
+
+<p>Nous avons enterré hier notre confrère Clapisson.<a name="page_298" id="page_298"></a> On croit que c'est
+Gounod qui obtiendra sa succession.</p>
+
+<p>La longueur de votre lettre me fait espérer que vous allez un peu mieux.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher ami; je vous serre la main.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="CXXX" id="CXXX"></a>CXXX</h2>
+
+<p class="r">
+10 novembre 1866.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je devrais être à Vienne; mais une dépêche m'a prévenu l'autre jour que
+le concert que je dois diriger était forcément remis au 16 décembre; je
+ne partirai donc que le 5 du mois prochain. Je suppose que <i>la Damnation
+de Faust</i> n'est pas assez étudiée à leur gré, et qu'ils ne veulent me la
+présenter qu'à peu près sue. C'est pour moi une vraie joie d'aller
+entendre cette partition, que je n'ai plus entendue en entier depuis
+Dresde, il y a douze ans.</p>
+
+<p>Votre petite lettre, ce matin, est tombée au milieu d'une de mes crises
+de douleurs que rien ne peut conjurer. Je vous écris donc de mon lit, en
+m'interrompant pour me frotter la poitrine et le ventre. Je vous
+remercie pourtant; vos lignes me<a name="page_299" id="page_299"></a> font toujours tant de bien, que le
+remède eût été bon en tout autre moment.</p>
+
+<p>Les études d'<i>Alceste</i> m'avaient un peu remonté. Jamais le chef-d'&oelig;uvre
+ne m'avait paru si grandement beau, et jamais, sans doute, Glück ne
+s'est entendu aussi dignement exécuté. Il y a toute une génération qui
+entend cette merveille pour la première fois et qui se prosterne avec
+amour devant l'inspiration du maître. J'avais, l'autre jour, auprès de
+moi dans la salle, une dame qui pleurait avec explosion et attirait sur
+elle l'attention du public. J'ai reçu une foule de lettres de
+remerciements pour mes soins donnés à la partition de Glück. Perrin veut
+maintenant remonter <i>Armide</i>. Ingres n'est pas le seul de nos confrères
+de l'Institut qui viennent habituellement aux représentations
+d'<i>Alceste</i>; la plupart des peintres et des statuaires ont le sentiment
+de l'antique, le sentiment du beau que la douleur ne déforme pas.</p>
+
+<p>La reine de Thessalie est encore une Niobé. Et pourtant, dans son air
+final du second acte:</p>
+
+<p class="c">Ah! malgré moi mon faible c&oelig;ur partage,</p>
+
+<p class="nind">l'expression est portée à un tel degré, que cela donne une sorte de
+vertige.</p>
+
+<p>Je vais vous envoyer la petite partition (nouvelle<a name="page_300" id="page_300"></a>); vous pourrez
+aisément la lire, et cela vous fera passer quelques bons moments.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Adieu; je n'en puis plus!</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="CXXXI" id="CXXXI"></a>CXXXI</h2>
+
+<p class="r">
+30 décembre 1866.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Me voilà de retour de Vienne, et je vous écris trois lignes pour vous en
+informer. Je ne sais si <i>l'Union</i> vous a parlé du succès furieux de <i>la
+Damnation de Faust</i> en Autriche. En tout cas, sachez que c'est le plus
+grand que j'aie obtenu de ma vie. Il y avait trois mille auditeurs dans
+cette immense salle des Redoutes, quatre cents exécutants.
+L'enthousiasme a dépassé ce que je connaissais en ce genre. Le
+lendemain, ma chambre a été remplie de fleurs, de couronnes, de
+visiteurs, d'embrasseurs. Le soir, on m'a donné une fête, avec force
+discours en français et en allemand. Celui du prince Czartoriski surtout
+a fait sensation. J'ai été bien malade néanmoins; mais j'avais un
+incomparable chef d'orchestre, qui conduisait certaines répétitions
+quand je n'en pouvais plus.</p>
+
+<p>Je vous envoie un fragment de journal français qui me tombe sous la
+main.<a name="page_301" id="page_301"></a></p>
+
+<p>Adieu; si je vous savais plus content et mieux portant, je serais très
+heureux pour le quart d'heure.</p>
+
+<p>Je vous embrasse de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<h2><a name="CXXXII" id="CXXXII"></a>CXXXII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 11 janvier 1867.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Il est minuit; je vous écris de mon lit, comme toujours, et ma lettre
+vous arrivera dans votre lit, comme à l'ordinaire. Votre dernier billet
+m'a fait mal; j'ai vu vos souffrances dans son laconisme...&mdash;Je voulais
+vous répondre tout de suite, et d'intolérables douleurs, des sommeils de
+vingt heures, des bêtises médicales, des frictions de chloroforme, des
+boissons au laudanum, inutiles, fécondes en rêves fatigants, m'en ont
+empêché. Je vois bien maintenant quelle peine nous aurons à nous serrer
+la main. Vous ne pouvez pas bouger, et le moindre déplacement, du moins
+pendant les trois quarts et demi de l'année, me tue. Je n'ai pas d'idée
+de votre pays de Couzieux, de votre <i>home</i> (comme disent les Anglais),
+de votre existence, de votre entourage; je ne <i>vous vois</i> pas. Cela
+redouble ma tristesse à votre<a name="page_302" id="page_302"></a> sujet...&mdash;Que faire?...&mdash;Ce voyage de
+Vienne m'a exterminé; le succès, la joie de tous ces enthousiasmes,
+cette immense exécution, etc., n'ont pu me garantir. Le froid de nos
+affreux climats m'est fatal. Mon cher Louis m'écrivait avant-hier et me
+parlait de ses promenades matinales à cheval dans les forêts de la
+Martinique, me décrivant cette végétation tropicale, le soleil, ce vrai
+soleil.... Voilà probablement ce qu'il nous faudrait à tous les deux, à
+vous et à moi. Qu'importe à la grande nature que nous mourions loin
+d'elle et sans connaître ses sublimes beautés!... Cher ami!&mdash;quel sot
+bruit de voitures secoue le silence de la nuit!&mdash;Paris humide, froid et
+boueux! Paris parisien!&mdash;voilà que tout se tait...&mdash;il dort du sommeil
+de l'injuste!...&mdash;Allons! l'insomnie <i>sans phrases</i>, comme disait un
+brigands de la première révolution.</p>
+
+<p>Je vous enverrai <i>Alceste</i> dès que je pourrai sortir. Je n'ai pas
+compris votre question au sujet de la petite partition de <i>la Damnation
+de Faust</i>. Que voulez-vous dire en me demandant s'<i>il y en a une autre
+que la première</i>? quelle première? Le titre est celui-ci: <i>Légende
+dramatique</i>, en quatre actes. L'avez-vous?</p>
+
+<p>Dites-moi aussi si vous avez la grande partition de ma <i>Messe des
+morts</i>. Si j'étais menacé de<a name="page_303" id="page_303"></a> voir brûler mon &oelig;uvre entière, moins une
+partition, c'est pour la <i>Messe des morts</i> que je demanderais grâce. On
+en fait en ce moment une nouvelle édition à Milan; si vous ne l'avez
+pas, je pourrai, je pense, dans six ou sept semaines vous l'envoyer.</p>
+
+<p>N'oubliez aucune de mes questions, et répondez-moi dès que vous aurez un
+peu de force; hélas! ce n'est pas le loisir qui vous manque.</p>
+
+<p>Adieu, cher ami; je vais veiller en songeant à vous, car <i>non suadent
+cadentia sidera somnos</i>.</p>
+
+<h2><a name="CXXXIII" id="CXXXIII"></a>CXXXIII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, 2 février 1867.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Vous m'avez écrit deux charmantes pages; une demi-page suffisait pour
+m'annoncer que vous aviez reçu les deux partitions. Vous avez bien plus
+de courage que moi. Tant mieux! cela me prouve que vous n'êtes pas aussi
+malade; du moins, j'ai la vanité de croire cela. Je souffre toujours
+beaucoup. Je veux vous écrire, et je ne puis pas.</p>
+
+<p>Adieu; je vous ai au moins dit bonjour.<a name="page_304" id="page_304"></a></p>
+
+<h2><a name="CXXXIV" id="CXXXIV"></a>CXXXIV</h2>
+
+<p class="r">
+11 juin 1867.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous remercie de votre lettre; elle m'a fait grand bien. Oui, je suis
+à Paris, mais toujours si malade que j'ai à peine en ce moment la force
+de vous écrire. Je suis malade de toutes manières; l'inquiétude me
+tourmente. Louis est toujours dans les parages du Mexique, et je n'ai
+pas de ses nouvelles depuis longtemps; et je crains tout de ces brigands
+de Mexicains.</p>
+
+<p>L'Exposition a fait de Paris un enfer. Je ne l'ai pas encore visitée. Je
+puis à peine marcher, et maintenant il est très difficile d'avoir des
+voitures. Hier, il y avait grande fête à la cour; j'étais invité; mais,
+au moment de m'y rendre, je ne me suis pas senti la force de m'habiller.</p>
+
+<p>Je vois bien que vous n'êtes pas plus vaillant que moi, et je vous
+remercie mille fois d'avoir la bonté de me donner de temps en temps de
+vos nouvelles...</p>
+
+<p>Je vous écrivais ces quelques lignes au Conservatoire, où devait se
+réunir le jury dont je fais partie pour le concours de composition
+musicale de l'Exposition. On m'a interrompu pour entrer<a name="page_305" id="page_305"></a> en séance et
+donner le prix. On avait entendu les jours précédents cent quatre
+cantates, et j'ai eu le plaisir de voir couronner (à l'unanimité) celle
+de mon jeune ami <i>Camille Saint-Saëns</i>, l'un des plus grands musiciens
+de notre époque. Vous n'avez pas lu les nombreux journaux qui ont parlé
+de ma partition de <i>Roméo et Juliette</i> à propos de l'opéra de Gounod, et
+cela d'une façon peu agréable pour lui. C'est un succès dont je ne me
+suis pas mêlé et qui ne m'a pas peu étonné.</p>
+
+<p>J'ai été sollicité vivement, il y a quelques jours, par des Américains
+d'aller à New-York, où je suis, disent-ils, populaire. On y a joué cinq
+fois, l'an dernier, notre symphonie d'<i>Harold en Italie</i> avec un succès
+qui est allé croissant et des applaudissements <i>viennois</i>.</p>
+
+<p>Je suis tout ému de notre séance du jury! Comme Saint-Saëns va être
+heureux! j'ai couru chez lui lui annoncer la chose, il était sorti avec
+sa mère. C'est un maître pianiste foudroyant. Enfin! voilà donc une
+chose de bon sens faite dans notre monde musical. Cela m'a donné de la
+force; je ne vous aurais pas écrit si longuement, sans cette joie.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Adieu, cher ami. Je vous serre la main.</span><br />
+</p>
+
+<p><a name="page_306" id="page_306"></a></p>
+
+<h2><a name="CXXXV" id="CXXXV"></a>CXXXV</h2>
+
+<p class="r">
+30 juin 1867.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Une douleur terrible vient de me frapper; mon pauvre fils, capitaine
+d'un grand navire à trente-trois ans, vient de mourir à la Havane.</p>
+
+<h2><a name="CXXXVI" id="CXXXVI"></a>CXXXVI</h2>
+
+<p class="r">
+Lundi, 15 juillet 1867.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher incomparable ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous écris quelques mots comme vous le désirez; mais c'est bien mal à
+moi de vous attrister. Je souffre tant de la recrudescence de ma
+névralgie intestinale, qu'il n'y a presque plus moyen de rester vivant.
+Je n'ai qu'à peine l'intelligence nécessaire pour m'occuper des affaires
+de mon pauvre Louis, dont les agents de la Compagnie Transatlantique
+m'entretiennent. Un de ses amis, heureusement, m'aide dans tout cela.
+Merci de votre lettre, qui m'a fait du bien ce matin. Les douleurs
+absorbent tout; vous me pardonnerez; je sens bien que je suis stupide.
+Je ne songe qu'à dormir.</p>
+
+<p>Adieu, adieu.<a name="page_307" id="page_307"></a></p>
+
+<h2><a name="CXXXVII" id="CXXXVII"></a>CXXXVII</h2>
+
+<p class="r">
+Paris, dimanche 28 juillet 1867.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Aussitôt votre lettre reçue, je me suis levé et j'ai couru chez le
+célèbre avocat Nogent Saint-Laurent, pour qui l'empereur a autant
+d'affection que d'estime et sur l'amitié duquel je puis compter.
+Heureusement, il n'est pas encore parti pour Orange, ainsi que je le
+craignais. Si quelqu'un peut faire réussir votre affaire, c'est lui. Je
+ne doute pas de sa bonne volonté. S'il lui faut un aide encore, je lui
+enverrai M. Domergue, qu'il connaît autant qu'il me connaît moi-même et
+qui, en sa qualité de secrétaire du ministre de l'intérieur, se mettra
+en quatre pour obtenir la chose. Nogent m'écrira demain. Adieu; je vous
+tiendrai au courant.</p>
+
+<p class="r">
+Votre tout dévoué.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="CXXXVIII" id="CXXXVIII"></a>CXXXVIII</h2>
+
+<p class="r">
+Vendredi, 1 août 1867.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Ferrand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je reçois votre lettre, qui ne me parle pas de celle que je vous ai
+écrite, <i>contenant</i> la lettre de<a name="page_308" id="page_308"></a> Nogent. Cela m'inquiète; vous ne
+l'avez donc pas reçue? Il demandait tout de suite l'indication <i>du lieu</i>
+où votre jeune homme allait fixer sa résidence, pour lui épargner la
+police. Dites-moi vite si vous avez envoyé cette indication à Nogent,
+dont je vous donnais l'adresse.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">A vous. Je suis obligé de me coucher.</span><br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Je dînerai lundi avec Nogent et avec Domergue.</p>
+
+<h2><a name="CXXXIX" id="CXXXIX"></a>CXXXIX</h2>
+
+<p class="r">
+Dimanche, deux heures, 4 août 1867.<br />
+</p>
+
+<p>Je ne comprends rien à votre silence. Je vous ai écrit deux fois, mardi
+et jeudi, pour vous renvoyer votre lettre à l'empereur, vous adresser
+celle de Nogent, et vous demander ce qu'il demandait, la <i>désignation du
+lieu</i> où votre protégé allait fixer sa résidence; cela est nécessaire,
+dit Nogent, pour pouvoir le soustraire à la surveillance de la police.
+Ne recevant point de réponse à cette triple lettre, je vous en ai écrit
+une seconde; vous n'avez pas non plus répondu à celle-là. Maintenant il
+n'y a pas un instant à perdre; envoyez votre indication à M. Nogent
+Saint-Laurent, député, 6, rue de Verneuil. Si vous ne pouvez pas écrire,
+madame Ferrand le peut.<a name="page_309" id="page_309"></a></p>
+
+<p>Je verrai demain Nogent et Domergue. Je devais partir le soir pour
+Néris, où l'on m'envoie impérieusementprendre les eaux; mais j'attendrai
+encore votre réponse jusqu'à mercredi.</p>
+
+<p>Adieu; je suis d'une extrême inquiétude, et je reste au lit.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Tout à vous.</span><br />
+</p>
+
+<h2><a name="CXL" id="CXL"></a>CXL</h2>
+
+<p class="r">
+8 octobre 1867.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Quand je souffre trop (et on souffre toujours trop), j'ai des
+distractions incroyables; vous êtes comme moi. Vous m'avez écrit le 27
+septembre; je viens seulement, ce matin, de recevoir votre lettre, parce
+que vous l'avez adressée <i>rue des Colonnes, à Lyon</i>. Où diable
+aviez-vous la tête? Heureusement, l'administration de la poste n'est pas
+dépourvue d'intelligence; elle a su me trouver rue de Calais, à Paris.
+J'étais très inquiet de ne pas recevoir une ligne de vous, j'allais vous
+écrire aujourd'hui. Vous avez mal lu la lettre de M. Domergue; il ne dit
+pas <i>ce maudit garçon</i> mais bien <i>ce malheureux jeune homme</i>; c'est très
+différent. Enfin, l'affaire est finie, et il faut<a name="page_310" id="page_310"></a> espérer qu'il ne sera
+plus question maintenant de scie, ni de pipe ni de soufflets.</p>
+
+<p>Je suis sur le point de faire un vrai coup de tête. Madame la
+grande-duchesse Hélène de Russie était dernièrement à Paris; elle m'a
+tant enguirlandé elle-même et par ses officiers, que j'ai fini par
+accepter ses propositions. Elle m'a demandé de venir à Saint-Pétersbourg
+le mois prochain pour y diriger six concerts du Conservatoire, dont l'un
+serait composé exclusivement de ma musique. Après avoir consulté
+plusieurs de mes amis, j'ai accepté, et j'ai signé un engagement. La
+gracieuse Altesse me paye mon voyage, aller et retour, me loge chez elle
+au palais Michel, me donne une de ses voitures et quinze mille francs.
+Je ne gagne rien à Paris. J'ai de la peine à joindre les deux bouts de
+ma dépense annuelle, et je me suis laissé aller à acquérir un peu
+d'aisance momentanée, malgré mes douleurs continuelles. Peut-être ces
+occupations musicales me feront-elles du bien au lieu de m'achever.</p>
+
+<p>J'ai refusé, en revanche, et avec obstination, les instances d'un
+entrepreneur américain qui est venu m'offrir cent mille francs pour
+aller passer six mois à New-York. Alors ce brave homme, de colère, a
+fait faire ici mon buste en bronze et plus grand que nature, pour le
+placer dans une salle<a name="page_311" id="page_311"></a> qu'il vient de faire construire en Amérique. Vous
+voyez que tout vient quand on a pu attendre et qu'on n'est à peu près
+plus bon à rien.</p>
+
+<p>Adieu, cher excellent ami; je vous écrirai encore avant mon départ.
+Saluez pour moi madame Ferrand.</p>
+
+<p class="r">
+Votre tout dévoué.<br />
+</p>
+
+<h2><a name="CXLI" id="CXLI"></a>CXLI</h2>
+
+<p class="r">
+22 octobre 1867.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher Humbert,</span><br />
+</p>
+
+<p>Voici la lettre que vous me redemandez; je ne vous écris qu'un mot; j'ai
+pris du laudanum cette nuit, et je n'ai pas eu le temps de dormir à mon
+aise; il m'a fallu me lever ce matin pour des courses forcées.</p>
+
+<p>Donc je vais me recoucher.</p>
+
+<p class="r">
+Adieu, mille amitiés.<br />
+</p>
+
+<p class="c">FIN</p>
+
+<p><br /><a name="page_312" id="page_312"></a></p>
+
+<p><br /><a name="page_313" id="page_313"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="TABLE">
+
+<tr><th colspan="4" align="center"><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a><a name="TABLE" id="TABLE"></a><big>TABLE</big></th></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="right">Pages.</td></tr>
+
+<tr><td colspan="3"><a href="#PREFACE">P<small>RÉFACE</small></a></td><td align="right"><span class="smcap">I</span></td></tr>
+
+<tr><td colspan="3"><span class="smcap"><a href="#AVANT-PROPOS">Avant-propos de l'éditeur</a></span></td>
+<td align="right"><span class="smcap">XV</span></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="center">1825</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#I">I.</a></td><td>10 juin</td><td>La Côte-Saint-André</td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1827</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#II">II.</a></td><td>29 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_004">4</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1828</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#III">III.</a></td><td>Vendredi, 6 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_010">10</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#IV">IV.</a></td><td>28 juin</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_015">15</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#V">V.</a></td><td>28 juin</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_019">19</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#VI">VI.</a></td><td>Dimanche mat.</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_021">21</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#VII">VII.</a></td><td>29 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_022">22</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#VIII">VIII.</a></td><td>Lundi, 16 sept.</td><td>Grenoble</td><td align="right"><a href="#page_023">23</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#IX">IX.</a></td><td>11 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_025">25</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#X">X.</a></td><td>Fin de 1828</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_027">27</a></td></tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="center">1829</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XI">XI.</a></td><td>2 février</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_028">28</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XII">XII.</a></td><td>18 février</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_032">32</a><a name="page_314" id="page_314"></a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XIII">XIII.</a></td><td>9 avril</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_034">34</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XIV">XIV.</a></td><td>3 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_036">36</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XV">XV.</a></td><td>15 juin</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_041">41</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XVI">XVI.</a></td><td>15 juillet</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_043">43</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XVII">XVII.</a></td><td>21 août</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_044">44</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td>3 octobre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_050">50</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XIX">XIX.</a></td><td>Vendr. soir, 30</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_052">52</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XX">XX.</a></td><td>6 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_054">54</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXI">XXI.</a></td><td>4 décembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_056">56</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXII">XXII.</a></td><td>27 décembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_057">57</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1830</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td>2 janvier</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_059">59</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td>6 février</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_063">63</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXV">XXV.</a></td><td>16 avril</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_065">65</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td>13 mai</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_069">69</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td>24 juillet</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_073">73</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td><td>23 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_076">76</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXIX">XXIX.</a></td><td>Octobre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_078">78</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXX">XXX.</a></td><td>19 novembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_082">82</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXXI">XXXI.</a></td><td>7 décembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_084">84</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXXII">XXXII.</a></td><td>12 décembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_084">84</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1831</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td><td>6 janvier</td><td>La Côte-Saint-André</td><td align="right"><a href="#page_086">86</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td><td>17 janvier</td><td>Grenoble</td><td align="right"><a href="#page_087">87</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXXV">XXXV.</a></td><td>Jeudi, 9 février</td><td>Lyon</td><td align="right"><a href="#page_088">88</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td><td>12 avril</td><td>Florence</td><td align="right"><a href="#page_089">89</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td><td>10 ou 11 mai</td><td>Nice</td><td align="right"><a href="#page_098">98</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXXVIII">XXXVIII.</a></td><td>3 juillet</td><td>Rome</td><td align="right"><a href="#page_100">100</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td><td>8 décembre</td><td>Académie de France. Rome</td><td align="right"><a href="#page_105">105</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1832</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XL">XL.</a></td><td>9 h. soir, 8 janv.</td><td>Rome</td><td align="right"><a href="#page_106">106</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XLI">XLI.</a></td><td>17 février</td><td>Rome</td><td align="right"><a href="#page_111">111</a><a name="page_315" id="page_315"></a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XLII">XLII.</a></td><td>26 mars</td><td>Rome</td><td align="right"><a href="#page_112">112</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XLIII">XLIII.</a></td><td>25 mai</td><td>Turin</td><td align="right"><a href="#page_115">115</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XLIV">XLIV.</a></td><td>Samedi, juin</td><td>La Côte</td><td align="right"><a href="#page_118">118</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XLV">XLV.</a></td><td>Vendr., 22 juin</td><td>La Côte</td><td align="right"><a href="#page_118">118</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XLVI">XLVI.</a></td><td>13 juillet</td><td>Grenoble</td><td align="right"><a href="#page_119">119</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XLVII">XLVII.</a></td><td>10 octobre</td><td>La Côte</td><td align="right"><a href="#page_121">121</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XLVIII">XLVIII.</a></td><td>3 novembre</td><td>Lyon</td><td align="right"><a href="#page_122">122</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1833</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XLIX">XLIX.</a></td><td>2 mars</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_124">124</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#L">L.</a></td><td>12 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_127">127</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LI">LI.</a></td><td>1<sup>er</sup> août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_129">129</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LII">LII.</a></td><td>30 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_132">132</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LIII">LIII.</a></td><td>Mardi, 3 sept.</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_135">135</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LIV">LIV.</a></td><td>11 octobre</td><td>Vincennes</td><td align="right"><a href="#page_136">136</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LV">LV.</a></td><td>25 octobre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_138">138</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1834</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LVI">LVI.</a></td><td>19 mars</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_141">141</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LVII">LVII.</a></td><td>15 ou 16 mai</td><td>Montmartre</td><td align="right"><a href="#page_143">143</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LVIII">LVIII.</a></td><td>31 août</td><td>Montmartre</td><td align="right"><a href="#page_148">148</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LIX">LIX.</a></td><td>Dim., 30 nov.</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_154">154</a></td></tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="center">1835</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LX">LX.</a></td><td>10 janvier</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_156">156</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXI">LXI.</a></td><td>Avril ou mai</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_159">159</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXII">LXII.</a></td><td>2 octobre</td><td>Montmartre</td><td align="right"><a href="#page_163">163</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXIII">LXIII.</a></td><td>16 décembre</td><td>Montmartre</td><td align="right"><a href="#page_166">166</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1836</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXIV">LXIV.</a></td><td>23 janvier</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_169">169</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXV">LXV.</a></td><td>15 avril</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_170">170</a><a name="page_316" id="page_316"></a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1837</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXVI">LXVI.</a></td><td>11 avril</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_175">175</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXVII">LXVII.</a></td><td>17 décembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_178">178</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1838</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXVIII">LXVIII.</a></td><td>20 septembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_181">181</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXIX">LXIX.</a></td><td>Septembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_183">183</a></td></tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1839</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXX">LXX.</a></td><td>22 août</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_184">184</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1840</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXI">LXXI.</a></td><td>Vendr., 31 janv.</td><td>Londres</td><td align="right"><a href="#page_187">187</a></td></tr>
+
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1841</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXII">LXXII.</a></td><td>3 octobre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_191">191</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1847</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXIII">LXXIII.</a></td><td>Jeudi, 10 sept.</td><td>La Côte-Saint-André</td><td align="right"><a href="#page_195">195</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXIV">LXXIV.</a></td><td>1<sup>er</sup> novembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_196">196</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1850</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXV">LXXV.</a></td><td>8 juillet</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_197">197</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXVI">LXXVI.</a></td><td>28 août</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_200">200</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1853</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXVII">LXXVII.</a></td><td>13 novembre</td><td>Hanovre</td><td align="right"><a href="#page_201">201</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1854</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXVIII">LXXVIII.</a></td>
+<td>Samedi, octobre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_204">204</a><a name="page_317" id="page_317"></a></td></tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1855</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXIX">LXXIX.</a></td><td>2 janvier</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_205">205</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1858</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXX">LXXX.</a></td><td>3 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_206">206</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXXI">LXXXI.</a></td><td>8 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_209">209</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXXII">LXXXII.</a></td><td>19 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_212">212</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXXIII">LXXXIII.</a></td><td>26 novembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_215">215</a></td></tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="center">1859</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXXIV">LXXXIV.</a></td><td>28 avril</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_218">218</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1860</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXXV">LXXXV.</a></td><td>29 novembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_223">223</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1861</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXXVI">LXXXVI.</a></td><td>Dim., 6 juillet</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_225">225</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXXVII">LXXXVII.</a></td><td>14 juillet</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_229">229</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXXVIII">LXXXVIII.</a></td><td>27 juillet</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_231">231</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#LXXXIX">LXXXIX.</a></td><td>Vendredi, août</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_232">232</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1862</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XC">XC.</a></td><td>8 février</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_233">233</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XCI">XCI.</a></td><td>30 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_234">234</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XCII">XCII.</a></td><td>21 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_235">235</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XCIII">XCIII.</a></td><td>26 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_237">237</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1863</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XCIV">XCIV.</a></td><td>Dimanche, 22 fév.</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_239">239</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XCV">XCV.</a></td><td>3 mars</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_241">241</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XCVI">XCVI.</a></td><td>30 mars</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_243">243</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XCVII">XCVII.</a></td><td>11 avril</td><td>Weimar</td><td align="right"><a href="#page_245">245</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XCVIII">XCVIII.</a></td><td>9 mai</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_247">247</a><a name="page_318" id="page_318"></a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#XCIX">XCIX.</a></td><td>4 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_250">250</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#C">C.</a></td><td>27 juin</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_251">251</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CI">CI.</a></td><td>8 juillet</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_253">253</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CII">CII.</a></td><td>24 juillet</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_255">255</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CIII">CIII.</a></td><td>Mardi, 28 juillet</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_256">256</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CIV">CIV.</a></td><td>Dimanche, oct.</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_258">258</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CV">CV.</a></td><td>Jeudi, 5 nov.</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_258">258</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CVI">CVI.</a></td><td>10 novembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_259">259</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CVII">CVII.</a></td><td>Jeudi, 26 nov.</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_260">260</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CVIII">CVIII.</a></td><td>14 décembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_261">261</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1864</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CIX">CIX.</a></td><td>8 janvier</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_262">262</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CX">CX.</a></td><td>12 janvier</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_263">263</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXI">CXI.</a></td><td>Jeudi, 12 janv.</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_265">265</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXII">CXII.</a></td><td>17 janvier</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_266">266</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXIII">CXIII.</a></td><td>12 avril</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_267">267</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXIV">CXIV.</a></td><td>4 mai</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_268">268</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXV">CXV.</a></td><td>18 août</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_270">270</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXVI">CXVI.</a></td><td>18 octobre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_272">272</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXVII">CXVII.</a></td><td>10 novembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_276">276</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXVIII">CXVIII.</a></td><td>12 décembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_279">279</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXIX">CXIX.</a></td><td>23 décembre</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_282">282</a></td></tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="center">1865</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXX">CXX.</a></td><td>25 janvier</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_284">284</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXI">CXXI.</a></td><td>8 février</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_285">285</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXII">CXXII.</a></td><td>26 avril</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_287">287</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXIII">CXXIII.</a></td><td>8 mai</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_289">289</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXIV">CXXIV.</a></td><td>23 décembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_290">290</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1866</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXV">CXXV.</a></td><td>17 janvier</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_291">291</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXVI">CXXVI.</a></td><td>8 mars</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_293">293</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXVII">CXXVII.</a></td><td>9 mars</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_295">295</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXVIII">CXXVIII.</a></td><td>16 mars</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_296">296</a><a name="page_319" id="page_319"></a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXIX">CXXIX.</a></td><td>22 mars</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_296">296</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXX">CXXX.</a></td><td>10 novembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_298">298</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXXI">CXXXI.</a></td><td>30 décembre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_300">300</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="4" align="center">1867</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXXII">CXXXII.</a></td><td>11 janvier</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_301">301</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXXIII">CXXXIII.</a></td><td>2 février</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_303">303</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXXIV">CXXXIV.</a></td><td>11 juin</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_304">304</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXXV">CXXXV.</a></td><td>30 juin</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_306">306</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXXVI">CXXXVI.</a></td><td>Lundi, 15 juillet</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_306">306</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXXVII">CXXXVII.</a></td><td>28 juillet</td><td>Paris</td><td align="right"><a href="#page_307">307</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXXVIII">CXXXVIII.</a></td><td>Vendr., 1<sup>er</sup> août</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_307">307</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXXXIX">CXXXIX.</a></td><td>Dimanche, 4 août</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_308">308</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXL">CXL.</a></td><td>8 octobre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_309">309</a></td></tr>
+
+<tr><td><a href="#CXLI">CXLI.</a></td><td>22 octobre</td><td>&nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_311">311</a></td></tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="4" align="center">FIN DE LA TABLE</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">Coulommiers.&mdash;Imp. <span class="smcap">Paul BRODARD</span>.</p>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Berlioz avait alors vingt-deux ans. Il se trouvait à cette
+époque critique de la vie de l'artiste et de l'écrivain où, la vocation
+l'emportant sur des aspirations mal définies, l'avenir se décide sans
+retour. Il venait de faire exécuter à Saint-Roch une messe à grand
+orchestre, qui ne lui rapportait rien, mais qui redoublait sa résolution
+de se consacrer uniquement à la musique. Par contre, il échouait au
+concours pour le prix de Rome, ce qui déterminait sa famille à lui
+supprimer sa modique pension d'étudiant en médecine. Avec la joie
+d'affirmer son talent et l'orgueil d'attirer pour la première fois sur
+son nom l'attention du public et de la presse, commençaient les embarras
+qui, jusqu'à son dernier jour, ont pesé sur sa vie. Il s'était rendu en
+toute hâte à la Côte-Saint-André, sa ville natale, pour conjurer l'orage
+qui le menaçait après son échec de l'Institut.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Auguste Berlioz.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Le Correspondant.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Le Correspondant.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Célèbre, depuis, comme pianiste, sous le nom de Marie
+Pleyel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Allusion à l'insurrection de Lyon du mois d'avril 1834.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> C'est Léon de Wailly qui est désigné dans la collaboration
+avec Auguste Barbier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>L'Enfance du Christ.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Mademoiselle Dubois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> M. Mermet est fils d'un général du premier empire.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres intimes, by Hector Berlioz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES INTIMES ***
+
+***** This file should be named 38150-h.htm or 38150-h.zip *****
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
+
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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