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II *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson, Vinciane Knappenberg and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by The Internet Archive/Canadian +Libraries) + + + + + + + + + +Notes de transcription: + + +Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + COLLECTION HETZEL. + + + LA FABRIQUE DE MARIAGES + + PAR + + PAUL FÉVAL. + + II + + Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger, + interdite pour la France. + + + [Illustration: logo de l'éditeur] + + LEIPZIG, + + ALPH. DURR, LIBRAIRE-EDITEUR. + + + 1858 + + + BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT, + Rue de Schaerbeek. 12. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + +LA PETITE BONNE FEMME. +(SUITE.) + + + + +IX + +--La marquise de Sainte-Croix.-- + + +Vous voyez bien que ce pauvre Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, +n'était pas un coquin. Il y allait de bon coeur et n'eût pas demandé +mieux en ce moment que de prodiguer à Garnier de Clérambault tout ce +qu'un fort-et-adroit peut fournir de coups de poing, de coups de pied, +etc., etc. + +Malheureusement, Barbedor avait une passion. + +L'habit bleu tira sa boîte à cigares de sa poche, ce qui était sa +ressource dans les grandes occasions. Il choisit un havane sans défauts +et s'en alla paisiblement l'allumer au cigare que Jean avait laissé sur +la table. + +--Niaiseries, niaiseries que tout cela, dit-il;--nous nous connaissons +bien tous les trois, que diable!... Quand M. Lagard aura l'idée de +m'assommer, on lui montrera ce qu'on sait faire... En attendant, comme +il peut jeter des bâtons dans nos roues, on ne refuse pas de lui faire +de temps en temps un petit cadeau pour entretenir l'amitié... mais mille +francs d'un coup, c'est sec!... Pour ne pas se manger entre _camaros_, +on n'a pas besoin de s'entr'adorer. + +Ces termes d'argot ont quelque chose de plus ignoble quand ils sont +prononcés par flatterie. + +Dès que l'habit bleu eut remis le cigare de Jean sur la table, celui-ci +le prit, le jeta par terre et l'écrasa sous son pied. + +--Allons, dit le bonhomme,--en voilà assez, monsieur Garnier... Au +large! + +Mais sa voix n'était plus déjà si ferme. L'habit bleu avait cligné de +l'oeil en le regardant.--Jean Lagard mit ses mains dans ses poches et +se promena de long en large en sifflant. + +--Mon vieux Barbedor, murmura Garnier au moment où il avait le dos +tourné,--notre intérêt serait de vous planter là; car nous n'avons plus +guère besoin de vous... Il y en aurait joliment qui vous prendraient au +mot et qui fileraient sans rien dire... mais, moi... la loyauté, je ne +connais que ça... Je ne veux pas vous priver de votre part dans les +bénéfices pour un petit instant d'humeur...--Ne vous gênez pas! +s'interrompit-il en voyant revenir Jean Lagard;--faites semblant de me +dire des injures... ça fera bien... Il n'en est pas moins vrai que j'ai +dans ma poche un journal qui vaut de l'argent pour vous... + +--Un journal! répéta Barbedor. + +--Le _Journal des Débats_. + +--Qui vaut de l'argent pour moi? + +--Grondez, papa!... le neveu vous regarde!... + +Jean avait, en effet, les yeux fixés sur son oncle. Il s'arrêta un +instant, puis il eut un sourire et tourna le dos. + +L'habit bleu n'attendait que cela pour frapper le grand coup. + +Il tira lestement de sa poche un numéro du _Journal des Débats_ et mit +le doigt sur un fait divers ainsi conçu: + + «Sur l'initiative du ministre de l'intérieur, avec l'approbation du + ministre des travaux publics et du directeur des douanes, la préfecture + de la Seine va, dit-on, ouvrir une enquête pour le percement de la + barrière des Paillassons.» + +Barbedor saisit le journal à deux mains; mais ses mains tremblaient, il +ne pouvait pas lire.--Il chercha ses lunettes dans la poche de sa veste. + +--Paillassons!... murmurait-il;--j'ai vu qu'il s'agissait de la +barrière! + +--Le pauvre vieux est repincé en grand, pensait Jean Lagard;--ma foi, va +comme je te pousse!... Qu'y faire? + +C'était l'insouciance personnifiée. Du moment qu'il s'agissait d'autre +chose que de donner ou de recevoir des coups, le courage lui manquait. + +--C'est un bon journal, disait cependant Barbedor en lisant le titre +empâté de la feuille ministérielle;--je me souviens qu'il disait de +belles choses sur les droits du peuple le 30 juillet 1830. + +Il épela péniblement le paragraphe que nous venons de transcrire. + +--Hein! s'écria-t-il tout pâle de bonheur,--l'avais-je dit?... Il faut +faire afficher cela sur les propres piliers des deux coquines! + +--Et c'est au moment où je vous apportais cette nouvelle..., reprit +l'habit bleu. + +--On est vif, monsieur Garnier, interrompit le bonhomme.--Où donc est +allé mon neveu Jean? + +Celui-ci avait fait le tour de la maison et se promenait sous les +marronniers. + +--C'est l'enfant qui est cause de cela, reprit le bonhomme;--vous avez +bien vu, pas vrai? Et dites-moi... quand et comment avez-vous obtenu la +chose? + +M. Garnier n'avait rien obtenu du tout. Il avait corrompu les ciseaux du +_Journal des Débats_; ces ciseaux coupables avaient glissé, parmi les +faits divers, cette nouvelle, qui pouvait être vraie et qui, dans tous +les cas, ne devait nuire à personne. + +Un peu de clémence pour les ciseaux du _Journal des Débats_! + +--Madame la marquise, répondit l'habit bleu, à qui l'absence de Jean +laissait le champ libre,--a tant fait des pieds et des mains auprès du +ministre... + +--Mais il y a encore autre chose! interrompit Barbedor:--je vois encore +une fois le mot Paillassons... nom d'un coeur! et voilà que le château +de la Savate est imprimé... en toutes lettres! + +L'émotion débordait de son coeur. Il tendit la main à l'habit bleu, +qui la toucha légèrement et avec dignité. + +--Voyons ce qu'ils disent! voyons ce qu'ils disent! reprit le bonhomme, +qui rajusta ses lunettes. + +Il lut: + + «Beaucoup de Parisiens ignorent le nom et la position de cette + barrière...» + +--Des oies que ces Parisiens! grommela Barbedor entre parenthèse. + + «... De cette barrière qui n'en est pas une...» + +--Elle le sera, nom d'un nom!... Je l'ai toujours dit! + + «... Qui n'en est pas une. Elle consiste en un bâtiment d'aspect + singulier qui fut construit en même temps que le mur d'octroi, sous + Louis XVI, vers l'année 1783, sur les sollicitations des fermiers + généraux. Comme toutes les autres barrières, elle a eu Ledoux pour + architecte. Les plus remarquables de ces constructions sont celles de + Montmartre, du Roule, du Trône, de l'Étoile, du Maine, d'Enfer et + d'Italie...» + +--La nôtre le sera aussi, remarquable! + + «... Et d'Italie. Quant au développement total du mur d'octroi, il est + de vingt-huit mille deux cent quatre-vingt-sept mètres...» + +--Ça, je m'en fiche! s'interrompit Barbedor en sautant plusieurs +lignes;--j'arrive au château de la Savate. + + «... Un établissement... hum! hum!... connu sous le nom du château de la + Savate... rendez-vous des _forts-et-adroits_...» + +--Il aurait bien pu mettre aussi: «Et de la bonne société!...» + + «... Va se trouver sur l'alignement de la nouvelle rue des Paillassons + et acquérir tout à coup une vogue extraordinaire... L'homme dévoué qui a + voulu faire renaître chez nous les fêtes du gymnase antique est célèbre + parmi ses confrères sous le nom de Barbedor... C'est lui qui lutta, en + 1828, contre Maxwell, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, pour soutenir + l'honneur des athlètes français... On assure que son crédit personnel + n'est pas étranger au percement de la nouvelle barrière.» + +Le bonhomme replia le journal. Il était rouge comme une pivoine et sa +joie orgueilleuse l'étouffait. + +--Asseyez-vous là, monsieur Garnier, dit-il, et prenez un verre +d'absinthe avec moi... Ceux qui ne seront pas contents, voilà!... +Combien que ça dure, une enquête? + +--Un mois... deux mois... + +--Nous aurions ça au mois d'août... le temps de faire des réparations à +mon immeuble... Je veux mettre la baraque sur un pied... vous verrez... +Trinquons! + +--Si le neveu revenait?... objecta l'habit bleu en riant avec malice. + +--Je me moque du neveu comme d'une guigne! s'écria Barbedor;--est-ce +que je ne suis pas maître chez moi? + +--C'est que, tout à l'heure... + +--Bon! bon!... A votre santé, monsieur Garnier... et à celle de madame, +nom d'un coeur!... + +--C'est l'argent qui me chiffonne, reprit-il après avoir sifflé son +verre d'absinthe;--pour faire les réparations, il faut de l'argent. + +--Un bonheur ne vient jamais seul, mon bon, répliqua l'habit bleu;--vos +fonds ont gagné cinquante pour cent... + +--Est-ce vrai?... + +--Peut-être le double. + +--Et vous êtes en mesure de me rembourser? + +--Aujourd'hui, non... mais sous peu... Nous avons une affaire... + +Il se baisa le bout des doigts et ajouta: + +--Je ne vous dis que ça! + +--C'est que, fit Barbedor un peu refroidi,--nous en avons eu déjà tant +comme ça, des affaires... + +Il baisa, lui aussi, le bout de ses doigts, mais d'un air incrédule. + +--Huit cent mille livres de rente! prononça solennellement l'habit bleu. + +--Et amoureux? + +--Comme un fou. + +--De la petite Maxence? + +--De mademoiselle Maxence de Sainte-Croix. + +--Ah! diable! on lui a donné les honneurs du nom, à celle-là? + +--C'est la fille unique de madame la marquise, répondit gravement +l'habit bleu. + +--A la bonne heure! repartit le bonhomme, qui riait innocemment,--à la +bonne heure! Nous avons eu assez de nièces, ça ne coûte pas davantage et +ça sonne mieux... Fera-t-on quelque chose ici? + +--Peut-être... En tous cas, peut-on compter sur vous? + +--A la vie, à la mort! répliqua le bonhomme, qui posa le journal sur son +coeur. + +--Le neveu ne mettra pas de bâtons dans nos roues? + +--Le neveu ira au diable! + +--Ne le brusquez pas!... Qu'est-il venu faire ici? + +--Dîner. + +--Tout seul? + +--Avec maman Carabosse et un grand garçon que vous ne connaissez pas... +un militaire. + +--Je connais plus de monde que vous ne pensez, papa... Comment +appelez-vous ce militaire? + +--Le lieutenant Vital. + +--L'amant de mademoiselle la comtesse de Mersanz! s'écria Garnier, +tandis que Barbedor le regardait ébahi;--celui-là, mon vieux, est de nos +amis sans le savoir... je ne donnerais pas sa besogne pour vingt mille +écus!... Maman Carabosse nous sert aussi à sa manière... Donnez-leur un +bon dîner et laissez-nous faire. + +--Par ici, lieutenant, par ici! cria en ce moment Jean Lagard, qui était +à une fenêtre du premier étage. + +Garnier se leva aussitôt. + +--Je ne veux pas qu'il me voie, dit-il;--la petite bonne femme non +plus... Venez! j'ai encore quelque chose à vous dire. + +--Lagard leur apprendra que vous êtes ici, objecta Barbedor. + +--Vous irez les retrouver comme si nous étions partis... Madame la +marquise et moi, nous sommes espionnés... je ne peux plus la recevoir +chez moi ni me présenter chez elle... Nous choisissons décidément votre +maison pour nous réunir, vous sentez bien, mon bon, comme nous en +pourrions choisir une autre: ce n'est pas là l'embarras... Remarquez un +fait qui étonne toujours les observateurs: c'est quand on est près de +toucher le but que les obstacles augmentent... + +Il entraîna Barbedor vers le bosquet, au moment où le lieutenant Vital +se montrait au tournant de la ruelle. + +--Est-ce ici que dînent les officiers? demanda celui-ci de loin. + +--Juste, mon lieutenant, répondit Jean Lagard par la fenêtre. + +Vital regarda la maison, puis les alentours. Cet examen ne fut pas en +faveur du château de la Savate, car un sourire d'étonnement se montra +sous la fine moustache du beau lieutenant. + +--Drôle de pays! murmura-t-il;--je n'aurais jamais choisi cet endroit-là +pour faire un repas de corps! + +--Voilà la chose, disait Garnier de Clérambault sous les +marronniers.--Vous avez connu le capitaine Roger autrefois? + +--C'est mon cousin issu de germain..., répondit Barbedor, ce qui fait +que la comtesse de Mersanz, sa fille, est un peu ma nièce... et, si un +autre que vous avait parlé d'amant à propos d'elle, il aurait fallu +s'aligner! + +--Vous savez..., fit l'habit bleu;--on dit ça... le monde... + +--Et puis, reprit le bonhomme,--c'est devenu fier depuis que c'est +comtesse... Je n'ai seulement jamais eu l'idée d'aller la voir. + +--Il faut y aller, dit Clérambault,--dès demain. + +--Pourquoi faire? + +--Pas pour la fille... pour le père. + +--Bah!... le vieux Roger est à Paris? + +--Et il a bonne envie d'en fumer une vieille avec vous. + +--Vrai?... Il se souvient des anciens? + +--Pour ce qui est de moi, répliqua Clérambault avec embarras,--nous +avons eu quelque chose ensemble... il me garde rancune... mais je sais +par le sergent Michel qu'il a parlé de vous. + +--Et il est installé à l'hôtel du comte? + +--Installé, c'est le mot... comme chez lui... Toute la maison est à sa +disposition... il tient table ouverte... et la cave du comte est bonne. + +--Oui-da! fit Barbedor:--eh bien, quand j'irai de ce côté-là... + +--Vous ne m'avez donc pas compris? dit l'habit bleu, qui le prit par un +bouton de sa houppelande:--c'est demain qu'il y faut aller. + +--Pourquoi faire? demanda Barbedor étonné. + +--Causer, fumer, boire... + +--Voilà tout? + +--Causer haut, fumer fort, boire beaucoup. + +--Mais tout ça doit mal aller dans l'hôtel du comte. + +--Tout ça va très-bien... et puis ça n'est pas inutile pour le succès de +notre affaire. + +Barbedor passa une bonne minute à se creuser la cervelle. Il ne pouvait +pas deviner en quoi une bamboche commémorative, faite en compagnie du +vieux Roger, pouvait aider aux projets de madame la marquise de +Sainte-Croix. + +Car Barbedor savait que celle-ci était le véritable chef de file. + +--J'irai, dit-il enfin,--puisque le vin est bon... Si ça ne fait pas de +bien, ça ne peut pas faire de mal. + + * * * * * + +C'était dans la chambre où nous avons vu déjà une fois réunis M. Garnier +de Clérambault, Barbedor et une femme voilée, lors de l'entrevue +projetée entre Justine et le baron allemand. Cette chambre, comme nous +avons dû le dire, communiquait par un escalier de service avec la sortie +ouverte sur les derrières de la maison. + +Clérambault et la marquise l'avaient choisie pour le lieu de leurs +réunions. Seulement, l'expérience avait porté fruit. Pour éviter les +yeux et les oreilles indiscrets, on avait mis une double porte du côté +du corridor, en souvenir de Jean Lagard. + +Cette marquise de Sainte-Croix, qui buvait de l'eau-de-vie et qui +venait s'installer sans façon au château de la Savate, n'était pourtant +pas une aventurière à la douzaine. On en voit tant de ces grandes dames +pour rire qui ont ramassé leur titre au pied d'une borne! C'est la mode, +et toute fille de concierge qui a pu se faire donner un coupé, s'offre à +elle-même un petit écusson qu'elle timbre pour le moins d'une couronne +comtale. Une lorette qui n'est que baronne fait preuve de trop de +modestie. + +Ce sont, en général, des noms allemands. Leur père était chambellan d'un +prince régnant dans les contes fantastiques d'Hoffmann. Leur mari, qui +n'a pas pu les comprendre,--elles l'ont épousé si jeunes!--occupe un +poste diplomatique en Russie. Il leur fait une pension qui ne suffit pas +à leurs besoins. + +Il est à Paris trois ou quatre cents gaillards, frais et bien portants, +qui arrêtent les passants avec cette formule: «Nous sommes sept enfants +à la maison et nous n'avons pas de pain.» + +Quelle bourse ne dénoue pas ses cordons à cet appel. + +Et pourtant, quand on réfléchit, est-il vraisemblable que ces jeunes +gaillards aient tout justement six petits frères. + +Jamais la formule ne varie, jamais! Ils sont toujours sept enfants à la +maison. + +L'histoire de la dame qui a une couronne de comtesse ne varie pas +davantage: fille de chambellan, femme de diplomate étranger... forcée de +s'ingénier un peu à cause de l'insuffisance de la libéralité conjugale. + +Il se trouve sans cesse des simples pour les croire,--si elles sont +jolies,--et même si elles sont laides. Certains architectes vivent à +faire exclusivement le petit hôtel pour la femme de diplomate, fille de +chambellan, que son mari a eu le tort de ne point comprendre. + +Pourquoi l'épousa-t-elle si jeune! + +Vers l'année 1810, au coeur de l'Empire, une petite demoiselle +débarqua à Paris par le coche de Bordeaux. Elle avait ces traits +affilés, ce type de furet de celles qui vont fouillant, sapant, et qui +prennent la fortune par la mine; mais elle avait aussi le regard +vaillant des conquérantes. La brèche ouverte, celle-là devait monter à +l'assaut bravement. + +Elle n'était pas jolie, mais elle avait une de ces figures qui frappent +fort et qu'on n'oublie pas. Cela vaut mieux parfois que d'être jolie. Du +reste, à cet égard, on ne pouvait guère la juger. Sa taille n'était +point encore formée; elle était dans la mue. En outre, sa pauvre +toilette ne la montrait point à son avantage. + +C'était la fille d'un courtier de commerce de Bordeaux. Elle se nommait +Flavie Soyer. Elle avait bientôt quinze ans. Elle s'était enfuie de la +maison paternelle toute seule pour venir à Paris. + +Il s'en trouve comme cela: des natures belliqueuses et hardies qui n'ont +pas besoin de l'amour pour s'envoler hors du nid avant l'âge. Flavie +Soyer avait rêvé Paris. Ce n'était point pour y être aimée; c'était pour +y combattre, pour y vaincre, que sais-je! une ambition déjà implacable +et naïve encore cependant, comme tout ce qui est dans l'esprit d'une +fillette innocente. + +Nous voudrions avoir le temps de vous dire au juste et en détail ce que +c'était que l'innocence de Flavie Soyer.--Son coeur n'avait point +encore parlé, mais il devait toujours se taire. Ses sens restaient dans +les limbes: on pouvait deviner qu'ils auraient le réveil violent. Elle +n'avait jamais lu ni romans ni poésies: son père la faisait travailler +aux livres de commerce comme un petit employé. + +Mais son intelligence diabolique avait deviné le monde par des trous de +serrure. Elle savait à peu près. Il ne lui fallait qu'un grain +d'expérience pour jouer sous jambe les prudents et les forts. + +Dans le compartiment de la voiture où elle avait loué sa place se +trouvait un jeune militaire nommé Garnier, qui allait rejoindre à Paris. +Ce Garnier eût été bon commis voyageur: il voulut s'amuser aux dépens de +la fillette. Celle-ci vécut à ses crochets tout le long de la route +(quatre jours et quatre nuits en 1810) et se moqua de lui. + +On arriva. Garnier était le fils d'un honnête homme qui remplissait le +rôle de domestique de confiance auprès de M. le marquis de Sainte-Croix, +vieux gentilhomme fort riche encore, malgré les pertes essuyées sous la +République. Flavie avait raconté à Garnier ce qu'elle avait voulu. +Garnier la mena chez sa mère, près de qui Flavie joua le rôle de colombe +persécutée avec une rare perfection. + +Madame la marquise de Sainte-Croix, pour son malheur, eut besoin d'une +lectrice. Le père et la mère Garnier étaient déjà épris de cette petite +Flavie presque autant que leur fils. Elle fut présentée à madame la +marquise comme un trésor. La marquise la mit auprès d'elle. + +Deux ans après, la marquise était en terre, et Flavie se nommait madame +la marquise de Sainte-Croix. + +Une chose semblable peut arriver tout naturellement, et nous n'avons +rien à en dire. + +Garnier vint passer un semestre chez le marquis.--Celui-ci était un +bonhomme assez doux de moeurs qui n'aimait ni le monde, ni le luxe, ni +le bruit, ni rien de ce qu'adorait Flavie. Par une belle nuit d'été, le +marquis se laissa mourir en son château de la Sologne. Il fut assisté à +ses derniers moments par Flavie et Garnier fils. Le médecin de campagne, +arriva trop tard. + +Quand elle devint veuve ainsi, Flavie avait dix-neuf ans. + +Feu son mari lui laissait tous ses biens par testament. + +Les héritiers du marquis de Sainte-Croix lui firent un procès qu'elle +gagna. Elle prit tout de suite la position d'une jeune femme +très-sévère, très-amie du luxe, très-prodigue et très-décidée à ne point +se remarier. + +La fortune du marquis de Sainte-Croix, toute considérable qu'elle était, +ne pouvait suffire à ses dépenses. Elle songea au jeu pour augmenter ses +revenus. Du premier coup, elle fut une joueuse frénétique. Le sort ne +lui fut pas favorable. Sa fortune croula--mais sans bruit. + +Elle garda son apparence et son crédit. + +Ce fut vers le moment de sa ruine qu'elle fit la connaissance de M. +Rodelet, ancien fournisseur des armées et qui comptait par millions. M. +Rodelet avait une fille unique, nommée Ernestine, qui passait pour un +des meilleurs partis du commerce.--Garnier était alors un beau garçon, +jeune, hardi et ne manquant pas d'expérience auprès des femmes. Pendant +que la marquise s'attaquait au père, Garnier aurait pu se charger de la +fille; mais Flavie ne l'entendait pas ainsi. Elle était jalouse de ce +Garnier, si inférieure à elle sous tous les rapports: ils s'étaient +promis de se marier quand leur fortune serait faite. + +On choisit un commis du fournisseur; Garnier l'endoctrina. Ernestine +était charmante, et le commis voyait au dénoûment de cette intrigue +d'amour l'éblouissante perspective de la dot. La marquise, introduite +dans l'intimité de la famille, fit naître les occasions; elle jeta +elle-même dans le coeur d'Ernestine, naïf et tout neuf, le germe d'une +passion qui devait servir ses intérêts. + +Cela dura un an.--Le lieu de la scène était le nº 81 de la rue de +l'Université, où il y avait pour concierge une femme du nom de +Marguerite Vital. Nous parlons ici de cette Marguerite Vital, parce +qu'elle monta une fois chez M. Rodelet, avant la catastrophe, et qu'elle +l'entretint pendant une grosse demi-heure. A la suite de cette entrevue, +M. Rodelet était résolu à chasser son commis, à rompre avec la marquise +et à fermer sa porte à Garnier. + +Voici maintenant ce qui résulta pour le public de toutes les peines et +soins que voulurent bien se donner madame la marquise de Sainte-Croix et +M. Garnier, son fidèle ami. + +D'abord, Ernestine devint enceinte. Le commis coupable s'embarqua un +beau matin pour l'Amérique.--La raison de ce départ fut une scène +admirablement jouée par Flavie et son éternel complice. On effraya le +commis; on lui montra M. Rodelet implacable et les tribunaux toujours +prêts à punir un détournement de mineure. + +Sans le départ du commis, Flavie et Garnier eussent perdu le meilleur de +leur proie, car M. Rodelet, excellent homme et qui n'avait d'autre +défaut que l'excès même de sa bonté dégénérant en faiblesse, aurait +marié les deux enfants,--et tout eût été dit. + +Une fois le commis éloigné, les deux associés étaient maîtres de la +place. + +Les amis de M. Rodelet apprirent un jour avec stupéfaction et tout à la +fois les faits suivants qui s'étaient passés en quelques semaines. + +L'ancien fournisseur avait maudit et chassé sa fille déshonorée. Il +s'était jeté à corps perdu, pour s'étourdir sans doute, dans une vie de +désordres qui contrastait avec son âge et plus encore avec son +caractère.--On l'avait vu ivre dans les maisons de jeu du Palais-Royal, +où le dévouement de ce bon Garnier lui avait épargné encore quelques +extravagances; car ce pauvre Garnier le suivait comme un chien +et le suppliait sans relâche de mettre un terme à ses folies +désespérées.--Madame la marquise de Sainte-Croix avait fait aussi tout +ce qu'elle avait pu. + +Rodelet avait réalisé toute sa fortune le jour même où il avait appris +la faute de sa fille.--En quelques mois, cet énorme capital avait fondu +comme la neige au printemps. Comment? C'est l'éternelle question quand +les millionnaires se tuent. + +Rodelet avait même manqué à plusieurs de ses engagements,--et, auprès de +son corps, pendu à l'anneau du lustre dans son cabinet, on trouva une +liasse de papiers timbrés. + +Marguerite Vital, la portière, fut chassée d'abord, puis mise en prison, +pour avoir dit que madame la marquise de Sainte-Croix et Garnier +savaient bien où s'en était allée la fortune de l'ancien fournisseur. + +Cette mort violente du chef de la maison Rodelet fit beaucoup de bruit. +Il fallut pour l'étouffer le retentissement des événements politiques +qui précipitèrent la chute de l'Empire. Mais une chose surnagea, ce fut +le souvenir de la digne conduite de Garnier et des efforts généreux de +madame la marquise de Sainte-Croix pour arrêter ce malheureux sur le +penchant de sa ruine. + +Madame la marquise fit, à quelque temps de là, un héritage +considérable,--une vieille parente qu'elle avait en Hongrie. Les dettes +furent payées et son train augmenta. + +Quant à Ernestine Rodelet, elle alla cacher sa honte loin de Paris, et +le monde qui tressait des couronnes à madame la marquise de +Sainte-Croix, le monde clairvoyant et juste, l'accusa tout naturellement +d'avoir causé la mort de son père. + +Cette Marguerite Vital, qui avait osé accuser madame la marquise et son +ami Garnier, était une petite femme de jolie figure, bien qu'elle eût +dépassé la trentaine. Son propriétaire l'avait expulsée à regret, car +elle tenait sa loge et la maison dans un état de propreté admirable. +Mais le moyen de garder une portière qui fait de pareils cancans! + +Marguerite, citée devant le tribunal, fut obligée de raconter sa petite +histoire. Elle était veuve de militaire, à ce qu'elle disait,--mais elle +ne put représenter l'acte de décès de son mari, qui ne portait point le +même nom qu'elle.--Elle avait un beau garçon de sept ans qui était +enfant de troupe à la 7e demi-brigade. + +Nous sommes forcé de nous occuper un peu du passé de Marguerite, parce +que, parmi les personnages de l'humble drame de sa jeunesse, se trouvait +le digne M. Garnier. + + + + +X + +--La Perlette.-- + + +Garnier était, au temps de la jeunesse de Marguerite Vital, tambour de +la 7e demi-brigade, en garnison à Paris. Il avait pour collègue et +camarade intime un gros garçon du nom de Roger qu'on appelait Roger +Bontemps, à cause de son joyeux caractère. Garnier et Roger étaient deux +inséparables. Comme presque tous les tambours et trompettes de régiment, +qui sont exposés à de fréquentes railleries, ils étaient fort assidus à +la salle d'armes et passaient pour de dangereux tireurs. + +Roger Bontemps n'était pas querelleur, mais il allait sur le terrain +comme on va à la noce. Garnier, au contraire, se montrait singulièrement +pointilleux; il faisait le crâne à tout propos et se donnait le plaisir +de tailler en pièces les conscrits imprudents qui traduisaient tambour +par _tapin_.--Seulement, on avait pu remarquer que Garnier laissait +volontiers à Roger, son Pylade, le soin de punir les troupiers qui +passaient pour malins au noble jeu de la pointe. + +C'était sous le Consulat. Roger avait vingt-quatre ans; Garnier +atteignait à peine sa vingtième année. Roger attendait avec impatience +l'occasion d'aller au feu; Garnier faisait semblant d'avoir la même +envie. + +Et tous deux étaient amoureux, tous deux amoureux de la Perlette, une +petite vivandière comme on n'en vit jamais, leste, pimpante, plus jolie +qu'un amour, gracieuse, avisée, bonne, et sachant des milliers de +chansons qu'elle disait, le sourire aux lèvres, d'une voix sonore et +gaillarde; un bijou de vivandière. Tout le régiment (pour ne plus parler +de demi-brigade, ce qui est fatigant), tout le régiment était fou de la +Perlette, qui était notre Marguerite Vital, à l'âge de vingt ans. Elle +aurait pu épouser un sergent-major! + +Ce fut elle-même qui alla demander au colonel la permission de prendre +Roger Bontemps pour mari. Un tambour! + +Garnier félicita chaudement son camarade et ils firent gamelle à trois. +N'ayez aucune inquiétude sur les entreprises de ce Garnier vis-à-vis de +la Perlette. La Perlette n'avait, parbleu! besoin de personne pour se +défendre contre les galants. C'était un petit diable avec son baril sur +le dos, et le sabre du fantassin n'était point du tout trop lourd pour +elle. + +Au bout de neuf mois, un beau petit enfant vint: un garçon qui fut +baptisé Vital pour garder le nom de sa mère avec le nom de son père. + +Presque aussitôt après, le régiment partit. Marguerite, faible encore, +voulut suivre son Roger. + +--Je n'en ai qu'un de plus à qui donner à boire, disait-elle en montrant +le maillot de son poupon;--ne voilà-t-il pas une belle affaire? + +Toutes les compagnies de tous les bataillons intercédèrent avec ensemble +pour que le colonel la laissât venir. On lui fit une petite place dans +un fourgon, et en route! + +Je ne sais trop où ils allèrent, mais ce fut loin et l'on se battit +ferme. La Perlette ne resta pas longtemps dans son fourgon. Elle reprit +son poste derrière son mari, toujours leste, toujours pimpante, portant +son tonneau à droite, son enfant à gauche, chantant comme un loriot et +ne manquant jamais de mots pour rire. + +Ce Roger Bontemps était bien le plus heureux des tambours! + +En secret, Garnier, son bon ami, son frère de baguettes, était jaloux de +lui terriblement et le détestait de tout son coeur. + +Au bout d'un an, Garnier et Roger passaient caporaux le même jour. La +Perlette avait déjà vu le feu, et Dieu sait qu'elle ne se gênait guère +pour courir dans les rangs à l'heure la plus chaude. Son petit Vital +restait au dépôt. Elle disait: + +--Est-ce que le bon Dieu voudrait faire un orphelin de ce chérubin-là! +C'est lui qui nous garde. + +Les jours de bataille, son tonneau était intarissable. Elle allait +porter la goutte aux avant-postes. Chemin faisant, elle soignait les +blessés, et ses poches étaient toujours pleines de charpie. + +L'admiration et la tendresse que tout le régiment avait pour elle +rejaillissait sur Roger, qui, du reste, était un très-bon soldat. Il fut +sous-officier avant son ami Garnier. + +Un soir, après une marche forcée, celui-ci lui dit: + +--Sommes-nous toujours des frères? + +--Pourquoi pas? demanda Roger. + +--Peut-on te parler franchement comme autrefois? + +--Je t'écoute. + +--J'ai un secret à te révéler, fit Garnier, qui semblait hésiter. + +--On te dit qu'on t'écoute! + +--C'est que... Tu aimes bien Marguerite, n'est-ce pas, mon pauvre Roger? + +Celui-ci devint tout pâle. + +--Je ne l'ai pas vue ce soir..., dit-il;--est-ce qu'il lui serait arrivé +malheur? + +--Non... je préférerais cela pour toi. + +Roger le regarda dans le blanc des yeux et Garnier détourna la tête. + +--Est-ce que tu as quelque chose à me dire contre Marguerite? demanda +Roger, qui affectait un grand calme, mais dont la voix était changée. + +--Contre elle, répondit Garnier,--non... pas encore... mais un malheur +est bien vite arrivé... Le lieutenant Moreau la regarde. + +Roger respira bruyamment, puis il s'étendit sur sa paille et mit son sac +en manière d'oreiller sous sa tête. + +--Tu m'as fait peur, dit-il en riant.--Bien, bien, vieux... je te +remercie... tout le monde la regarde, parbleu! + +Il ronflait déjà. + +Garnier resta longtemps assis, la tête appuyée sur sa main. + +--Je ne sais plus si je l'aime ou si je la déteste!... murmura-t-il +enfin. + +Ceci se passait en 1809. Le petit Vital avait deux ans.--Le lieutenant +Moreau était un beau jeune homme, brave comme son épée et que l'empereur +avait décoré de sa propre main. + +Roger avait dormi toute la nuit sur les deux oreilles; le lendemain, il +fit attention à ce lieutenant Moreau.--Par hasard, il vit la Perlette +lui sourire. + +Garnier ne lui parla plus de cela. Le coup était porté. + +Au combat de Kehl, le lieutenant Moreau fut frappé d'une balle en pleine +poitrine. La Perlette passait. Elle s'agenouilla près de lui et voulut +le panser. Le lieutenant lui dit: + +--Il n'est plus temps, ma belle... Sais-tu ta prière? + +Marguerite récita bien pieusement le _Pater_ et l'_Ave_.--Il n'eût pas +fallu lui en demander davantage. + +Le lieutenant détacha sa croix et la lui donna.--Comme Marguerite +tendait sa main pour la prendre, le lieutenant toucha cette main de ses +lèvres mourantes et lui dit: + +--Tu porteras ce baiser à ma mère... La croix est à toi. + +La charge battait. Le bataillon de Roger et de Garnier passait au pas +redoublé.--Garnier montra du doigt, à Roger, le groupe formé par le +lieutenant et la vivandière, au moment où Moreau confiait à Marguerite +le baiser d'adieu pour sa mère. + +Roger, ce jour-là, ne fit point de quartier. + +Le soir, la Perlette était triste. + +--Porteras-tu le deuil de veuve? lui demanda Roger amèrement. + +Marguerite ne comprit point. + +Pendant qu'elle dormait, Roger fouilla dans son sac et trouva la croix +du lieutenant. + +Il était jaloux. Garnier triompha. + +Vers le commencement de l'année 1810, Marguerite Vital devint enceinte +pour la seconde fois. Vital avait trois ans. On lui avait fait un petit +costume d'enfant de troupe. Quand Marguerite venait le voir au départ, +c'étaient des joies et des caresses. + +--Voyez-vous bien cet enfant-là, disait-elle,--je parie qu'il sera +général! + +Et tout le monde acceptait l'augure. Après Marguerite, ce que le +régiment aimait le mieux, c'était son petit Vital. + +Un soir du mois de février, l'armée marchait malgré la neige. Il +s'agissait de tourner la position des alliés, et il fallait, pour cela, +s'ouvrir un passage à travers les grands bois d'Einengen. La nuit était +sans lune; la marche n'était éclairée que par les vagues réverbérations +de ce linceul blanc qui couvrait au loin la campagne. + +Des coups de feu se firent entendre sous bois, à quatre ou cinq cents +pas de distance.--Le colonel, qui était tout près de la Perlette, dit: + +--C'est sous le château d'Einengen... Cela devait arriver... Le général +S*** aura voulu revoir une dernière fois sa belle comtesse. + +Il fit faire halte et attendit quelques minutes. + +On crut entendre comme des gémissements sous le couvert. + +--Dix hommes de bonne volonté et une battue de trois minutes! dit le +colonel,--mais pas de bruit!... Le mouvement que nous opérons décidera +peut-être du sort de la campagne! + +Dix hommes s'engagèrent aussitôt sous bois. Un officier les commandait; +c'était le neveu du colonel. + +--Est-ce que celui-là a remplacé le lieutenant Moreau? dit Roger, qui +toucha le bras de Garnier. + +Il en était là déjà. + +--Le neveu du colonel est riche, répondit Garnier;--mais tu vas trop +loin! + +--Les femmes! grommela Roger. + +--Quant à ça, reprit Garnier, si tu n'avais pas une vivandière au cou, +avec tes talents militaires, tu ferais un fier chemin! + +La Perlette s'était élancée sur les pas du détachement. + +Au bout de trois minutes, montre en main, le détachement revint, mais +sans l'officier ni la Perlette. + +Le colonel ordonna: + +--En avant, marche! + +Sa voix tremblait et il avait les larmes aux yeux. + +Roger fit un mouvement pour se jeter hors des rangs. + +--Désertion en face de l'ennemi!... murmura Garnier à son oreille. + +Le régiment continua sa route dans la nuit.--A l'appel du matin, le +neveu du colonel ne répondit pas. Ce fut Marguerite Vital qui rendit +compte de sa mort plus tard. Le jeune officier, ardent et désireux de +rendre un bon office personnel à l'un des généraux les plus distingués +de l'armée française, avait devancé imprudemment son détachement. Un +corps ennemi l'avait cerné. Il était tombé comme d'Assas; car, au moment +où les baïonnettes autrichiennes s'appuyaient déjà sur sa poitrine, il +avait pu faire à haute et intelligible voix le commandement de rallier. + +Les dix hommes de bonne volonté, ignorant le sort de leur chef, avaient +dû obéir. + +C'était tout près de la lisière du bois d'Einengen, à quelques centaines +de pieds de la grille du parc. Il y avait, sur la droite, un ravin +profond où les arbres, plantés drus, se croisaient au-dessus d'un cours +d'eau qui était alors gelé. Marguerite avait fait comme le neveu du +colonel; elle avait pris les devants. Le hasard l'avait fait passer à +cinquante ou soixante pas de la patrouille autrichienne. Elle entendit +le dernier cri du jeune officier français. + +Elle entendit encore autre chose. Des plaintes s'élevaient du fond du +ravin. Marguerite était leste et brave. Elle descendit en s'aidant des +pieds et des mains. Au bord du ravin, elle trouva un homme blessé auprès +d'un cheval abattu. + +L'homme avait deux coups de feu, sans compter les blessures reçues dans +sa chute. Le cheval ne bougeait plus. La Perlette fit fondre de la neige +dans ses mains et lava les plaies avant de les bander. Tout à coup, au +moment de poser la charpie, elle mit brusquement sa main sur la bouche +du blessé, qui continuait de gémir par intervalles. + +Il se débattit; elle le maintint de toute sa force. + +On voyait une ombre noire qui rampait dans la neige sur le bord du +ravin et qui descendait lentement vers l'eau. + +La Perlette resta un instant immobile et retenant son souffle. L'ombre +avançait toujours. Quand la Perlette eut acquis la conviction que +l'ombre venait droit à eux, elle ôta sa main qui comprimait la bouche du +blessé. Celui-ci respira fortement et rendit une plainte. + +L'ombre s'arrêta;--puis elle recommença à descendre tout doucement, +comme eût pu faire un animal sauvage en quête de sa proie dans cette +sombre nuit. + +La Perlette laissa échapper ses bandes et sa charpie. Il ne s'agissait +plus de cela. Elle glissa sa main droite derrière le corps du blessé et +dégaina sans bruit son épée, qui était engagée sous le cheval.--L'épée +n'avait pas été brisée dans la chute.--La Perlette eut comme un sourire. + +Elle attendit, immobile et calme.--Elle devinait bien que le groupe +formé par elle, le blessé et sa monture, apparaissait vivement, comme +une large tache noire parmi la blancheur de la neige, mais qu'on ne +pouvait point voir de loin les mouvements ni la pose des personnages +composant le groupe. + +Elle attendit. + +Arrivée au fond du ravin, l'ombre se releva.--C'était un grand diable +de sous-officier bavarois avec un bonnet à poil long d'une aune et un +costume tout chamarré de clinquant. + +Au moment où il dégainait sa latte, le blessé se réveilla en sursaut et +le vit. + +--Mon épée! s'écria-t-il en faisant un effort pour se mettre sur ses +genoux. + +La Perlette ne bougea pas plus que si elle eût été une statue de pierre. + +Le Bavarois poussa un hourra en brandissant son sabre. La Perlette le +laissa venir.--A l'instant où le sabre tournoyait au-dessus de la tête +nue du blessé, elle plongea l'épée jusqu'à la garde dans le coeur du +Bavarois, qui tomba lourdement sans pousser un seul cri. + +Le blessé s'appuya de ses deux mains au sol pour la regarder, stupéfait +qu'il était. Il ne l'avait pas encore aperçue. + +--Qui êtes-vous? demanda-t-il. + +--La paix, s'il vous plaît, mon général, répondit-elle à voix basse,--il +y en a d'autres ici près, et nous ne sommes peut-être pas au bout de nos +peines! + +Le général se tut. La faiblesse le reprit. Marguerite pansa ses +blessures adroitement et vite. + +--Maintenant, dit-elle,--il faut tâcher de vous en aller. + +On entendait sous bois des pas sourds qui frappaient pesamment la neige +et qui allaient tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant. Les +Autrichiens continuaient leur battue. + +Le blessé regarda tristement son cheval immobile. + +--Il n'est pas mort, dit la Perlette. + +--Tâchez de le saigner sous la langue avec la pointe de mon épée, dit le +blessé. + +--Jamais bon animal n'a trop de sang, répondit Marguerite;--je ferai +mieux,--vous allez voir. + +Elle emplit sa main de neige et versa dessus de l'eau-de-vie. Avec ce +mélange, elle frotta les naseaux du cheval, qui souffla bruyamment. Elle +lui ouvrit la bouche et y introduisit le reste de son vulnéraire +improvisé. + +Elle fut obligée de se jeter de côté pour n'être point renversée par le +cheval, qui se remettait brusquement sur ses pieds. + +--Plût à Dieu, mon général, dit-elle,--que vous en fussiez quitte à si +bon marché que lui... Allons! ne craignez pas de vous appuyer sur moi: +je suis forte comme un Turc!... Les voilà qui se rapprochent: nous +n'avons que le temps de nous mettre en selle. + +Le blessé parvint à remonter sur son cheval. La Perlette sauta en +croupe. + +--Je vais vous tenir, mon général, dit-elle encore;--car, ce soir, vous +faites un pauvre cavalier! + +Il était temps. Les silhouettes noires des soldats ennemis se +détachaient au sommet du ravin.--Deux ou trois coups de feu retentirent. + +--Jouons des éperons! cria la Perlette;--tournez à gauche et suivez le +cours de l'eau! + +Une décharge générale illumina le bois. Une grêle de balles siffla aux +oreilles des fugitifs.--Le cheval prit le galop. + +--Vous avez de la chance, mon général, fit la Perlette;--mon épaule +droite vous a garé d'une balle. + +--Seriez-vous blessée? s'écria vivement le général. + +--Bah! répliqua tranquillement Marguerite;--ça me connaît!... La balle +s'est relevée et n'a fait qu'une égratignure... J'ai dans mon tonneau de +quoi guérir cent mille plaisanteries comme ça... Tournez à droite +maintenant, car il ne faut pas leur laisser le temps de recharger. + +Une demi-heure après, ils étaient au village d'Einengen, encore occupé +par l'arrière-garde de l'armée française. + +--Aussi jolie que brave! dit le général en la voyant pour la première +fois aux lumières...--Mon enfant, reprit-il d'un accent sérieux et +pénétré,--vous m'avez sauvé plus que la vie, car il est des jeux où un +général français n'a pas le droit de risquer sa tête... Quelle +récompense voulez-vous? + +--Mon général, répondit la Perlette,--j'ai mon mari qui est sergent: +s'il passait officier, ça le rendrait bien content. + +--Et vous? demanda S***. + +Marguerite hésita. + +--Moi, répliqua-t-elle enfin,--je ne sais trop... Il a déjà honte de moi +parce que je suis vivandière. + +--Alors, choisissez une autre récompense. + +--Non.--Je choisis celle-là... Je l'aime. + +Le général prit le nom de Roger sur ses tablettes. + +Napoléon portait à la garde de son épée le roi des diamants: le Régent. +Cela faisait mode. La plupart des officiers généraux avaient à leur +ceinturon une agrafe de diamants. Le général S*** en avait une +très-belle. Il y porta la main. + +--Excusez si je vous demande une dernière grâce, mon général, dit la +Perlette;--je voudrais que la chose fût arrangée de manière que mon mari +ne sût point que son avancement lui est venu par moi. + +S*** caressa paternellement la joue rougissante de Marguerite. + +--Ce sergent Roger est plus heureux que bien des ducs et princes, +dit-il; vous êtes une bonne femme! + +Il détacha en même temps sa belle agrafe de diamants. + +--Comment avez-vous nom? interrogea-t-il. + +--Marguerite Vital, femme Roger. + +--Je ne veux écrire ce nom-là que dans ma mémoire, dit le général en +souriant;--si jamais je pouvais l'oublier, prenez ceci, mon enfant... A +quelque heure, en quelque lieu que ce soit, quand vous aurez besoin de +moi, venez: ceci est un gage entre nous. + +--Ah! mon général! s'écria Marguerite tristement, ceci doit valoir +beaucoup d'argent et vous voulez me payer! + +--Qu'importe le prix, Marguerite, si vous ne le vendez jamais? + +Marguerite tendit la main et le général serra doucement cette main entre +les siennes. + +--Ceci ne me quittera point, dit-elle en glissant l'agrafe dans son sac; +ça me rappellera que j'ai sauvé la vie d'un héros... je mourrais de faim +auprès! + +--Et maintenant, Marguerite, reprit S***,--il faut aller vous reposer. + +--Je suis de la septième, répliqua-t-elle;--j'ai plus de trois lieues à +faire pour rejoindre... Que Dieu vous bénisse, mon général, et au +revoir! + +Elle s'en alla, suivant les traces de la septième dans la neige. Quand +elle arriva au bivac, Roger dormait, la tête sur un fagot. Marguerite +s'étendit près de lui et le sommeil la prit tout de suite. D'ordinaire, +elle était toujours sur pied avant le premier roulement de tambour, mais +elle avait tant travaillé cette nuit, qu'elle n'entendit point battre le +réveil. + +Roger et Garnier s'éveillèrent avant elle. + +--Tiens! fit Roger, qui affectait maintenant une sorte de dédain pour +celle qu'il avait tant aimée,--voilà mon épouse! + +--Le pauvre sous-lieutenant n'est pas revenu, repartit Garnier;--elle +les tue tous... Dis donc! l'autre lui avait donné sa croix... celui-ci +n'avait pas de croix, mais je lui ai vu de beaux bijoux au bal, quand +l'empereur vint à Aix... + +--On peut regarder, dit Roger, qui ouvrit le sac de la Perlette. + +Ils se penchèrent tous deux curieusement et se relevèrent, éblouis à la +vue de l'agrafe du général S***. + +--A la bonne heure! dit Garnier. + +Ce mot avait dans sa bouche une portée si outrageante, que Roger mit la +main à son sabre. + +Mais il se ravisa, lâcha un juron, referma le sac et dit: + +--C'est fini! + +Ce Roger n'était pas du tout un méchant coeur.--Seulement, il ne +venait pas à la cheville de sa femme Marguerite. + +On ne s'expliqua point, parce que Garnier avait dit: «Si tu lui fais des +reproches, elle t'entortillera.» + +Quelques jours après, Roger reçut son brevet de +sous-lieutenant.--Garnier en faillit mourir de jalousie. Il était +toujours caporal. Il se dit: + +--Du moins, je lui prendrai sa femme! + +S'il avait su au juste ce que valait l'agrafe de diamants, c'eût été +l'agrafe qu'il eût prise la première. + +En passant officier, Roger quittait la septième demi-brigade pour entrer +dans l'infanterie légère. Marguerite voulut le suivre; il lui remit une +feuille de route toute signée qui la dirigeait sur Paris pour cause +d'enceintement. + +Elle se pendit à son cou. + +--Mon homme, lui dit-elle,--je pense bien que je ne te reverrai plus... +Ce Garnier t'a perdu, et puis tu as bien de l'orgueil... Adieu! aie de +la chance... Dans vingt ans comme aujourd'hui, si tu as besoin de moi, +je suis ta femme! + +A cette heure de la séparation, le coeur de Roger se révolta contre sa +propre conduite. Il serra Marguerite sur sa poitrine. Elle eut un moment +d'espoir, car une larme brillait dans les yeux de Roger.--Mais, sous la +tente, une voix trop connue se mit à chanter la chanson de Panard: + + Je ris + De ces maris, + Bonnes âmes!... + +C'était Garnier. + +Les bras de Roger tombèrent. + +--Baise ton garçon! lui dit la Perlette d'un ton ferme. + +Et, quand Roger eut embrassé le petit Vital, la Perlette tourna le dos. +Elle ne pleurait pas. + +Elle vint comme cela jusqu'à Paris, où elle arriva bien malade. C'était +son coeur qui était blessé.--Elle accoucha bientôt d'un second enfant: +une fille. + +Elle écrivit à Roger, qui ne lui répondit point. + +Il y avait pour elle, dans ce quartier des Invalides où elle avait loué +une chambrette, tout un monde de souvenirs. Au temps où son Roger, +tambour, lui faisait les doux yeux, ils étaient casernés tous deux à +l'École militaire. Que d'hommages en ce temps-là! et comme elle était +bien la petite reine de ce brave régiment!--Le colonel lui-même avait +pour elle des sourires, et les officiers disaient quand elle passait: + +--Bonjour, petite Perlette. + +Où sont les jeunes fleurs du printemps, quand vient le vent d'automne? + +Tout cela était mort, il n'en restait plus rien. + +Elle allait, avec sa petite fille dans ses bras et tenant par la main +son Vital chéri, sur les terre-pleins de ce Champ de Mars où tant de +fois elle avait suivi la septième demi-brigade parmi les nuages de +poussière poudroyant au soleil. + +C'étaient d'autres soldats qui tenaient l'École. Ils ne la connaissaient +plus. Seulement, comme Vital était habillé en enfant de troupe, les +vieux lui faisaient signe de la tête en disant: + +--Salut, la petite mère. + +Quelques-uns lui demandaient si son homme était mort. Sa tristesse +profonde parlait de veuvage mieux qu'une robe de deuil. + +Un soir qu'elle était seule avec ses deux enfants dans sa chambrette, on +frappa à sa porte.--Cela n'arrivait pas souvent. + +Vital dormait dans son berceau; la petite Béatrice pendait au sein. + +Marguerite ouvrit; ce fut Garnier qui entra. Il avait le costume de +sergent-major. + +Il y a des choses honteuses et hideuses qu'on ne peut point raconter en +détail. Garnier trouva Marguerite plus belle dans ses larmes. Il parla +d'amour, ou plutôt il proposa un marché infâme. Il dit à Marguerite: + +--Si vous voulez, Roger vous rappellera près de lui, je me charge de +cela. + +Les dédains de la jeune femme le rendirent furieux. + +Nous connaissons Marguerite: elle le chassa. + +En s'en allant, Garnier dit: + +--Je me vengerai. + +Et il se vengea tout de suite, car il ajouta: + +--Roger veut un de ses enfants. Préparez-vous, car je repars dans huit +jours, et c'est moi qui le lui mènerai. + +Quand il fut sorti, Marguerite s'affaissa sur elle-même. Elle n'avait +point prévu cette nouvelle torture.--Choisir entre ses deux enfants. + +La petite Béatrice souriait déjà, et si vous saviez comme elle était +jolie! Mais Vital, le premier-né, Vital, qui était le coeur même de sa +mère! + +Ce fut une nuit de larmes et de sanglots. Vital dormait, le cher +enfant! Béatrice pleurait, parce que le sein qui l'allaitait venait de +se tarir sous le coup de cette immense douleur. Marguerite regardait +tour à tour Vital et Béatrice. + +Comment se séparer de celle-ci, qui avait tant besoin de sa mère?--Mais +une chose encore plus impossible, c'était d'abandonner Vital! + +A force de pleurer, Béatrice ferma les yeux et s'endormit. Marguerite, +engourdie par l'angoisse, resta jusqu'au jour entre les deux berceaux. + +Elle se disait: + +--Il faut choisir!... il faut choisir! + +Et, chaque fois qu'elle voulait faire ce choix navrant, son âme se +déchirait. + +Dès le matin, elle alla consulter un homme de loi pour savoir si son +mari avait le droit de lui enlever un de ses enfants. L'homme de loi lui +fit une réponse très-catégorique, appuyée sur des textes nombreux. De +cette réponse, il résultait que certaines cours avaient décidé +l'affirmative, tandis que d'autres avaient consacré la négative. + +La loi, disait l'avocat, était plus claire que le jour,--_luce +clarior_;--mais on pouvait l'appliquer de différentes manières,--selon +le point de vue. + +Pour obtenir les enfants jusqu'à l'âge de sept ans, la première chose à +faire était de provoquer un jugement en séparation de corps;--ensuite... + +Marguerite n'attendit pas le reste. Elle paya l'avocat et retourna +toujours courant à sa chambrette, où les deux petits avaient pu +s'éveiller en son absence. + +Le lait ne revint pas. Béatrice fut ainsi sevrée. + +La Perlette quitta sa petite chambre et alla se cacher ailleurs. + +Mais elle ne voulait point désobéir à son mari; c'était seulement pour +éviter l'entrevue de cet odieux Garnier.--Le jour et la nuit, la +Perlette pleurait entre les deux berceaux, se répétant à elle-même comme +une pauvre folle: + +--Il faut choisir!... il faut choisir! + +La chambre où elle avait cherché un refuge était dans les combles du nº +81, rue de l'Université. Garnier lui avait appris que son mari, passé +lieutenant, était de retour en France et tenait garnison à Bordeaux. La +Perlette mit Béatrice dans un petit berceau bien blanc et la descendit +chez M. Rodelet, qui faisait partir chaque semaine des voyageurs pour le +Midi. C'était un brave homme que ce père Rodelet. Il fut touché de la +situation de Marguerite. Non-seulement il se chargea de faire voyager le +petit ange qui était dans le berceau, mais encore il obtint pour +Marguerite le poste de concierge de la maison. + +A dater de cet instant, Marguerite Vital n'entendit plus parler de son +mari.--Mais elle devait avoir encore, et cela bien souvent, des +nouvelles de l'ami Garnier. + +Ce fut lors de ce voyage de Bordeaux à Paris que Garnier se trouva dans +le coche avec cette petite Flavie, fille d'un courtier de commerce, qui +devait jouer plus tard un si lugubre rôle sous le nom de marquise de +Sainte-Croix. + +Garnier, par suite de sa liaison avec la marquise, quitta bientôt l'état +militaire et s'établit décidément à Paris. + +Il cessa toutes relations avec Roger, qu'il avait toujours haï et +jalousé du meilleur de son coeur,--et n'eut pas mieux demandé que +d'oublier la Perlette, qui était maintenant beaucoup trop au-dessous de +lui, si le hasard ne l'eût jetée de temps en temps sur son chemin comme +une menace vivante de châtiment. + + + + +XI + +--La première femme du comte Achille.-- + + +Pendant les premières années de la Restauration, vous n'auriez certes +pas reconnu Flavie, cette pâle et maigre petite fille qui avait, un beau +jour, déserté la maison de son père, sans regret comme sans entraînement +de coeur. La puberté l'avait agrandie en tous sens. Elle était belle, +non point de cette beauté régulière qui charme par les lignes et +l'harmonie des contours, mais de cette splendeur, si l'on peut ainsi +s'exprimer, qui rayonne au front des filles du soleil. + +Vous avez vu là-bas, au delà de Bordeaux, et d'autant plus souvent qu'on +se rapproche des Pyrénées, vous avez dû voir de ces étonnantes +transformations. On dirait que la fillette humble et noire jette sa peau +de chrysalide pour se faire femme, comme ces chenilles velues qui +s'élancent tout à coup, radieux papillons, parmi les fleurs amoureuses +et charmées. + +On dirait cela, tant la métamorphose est brusque et complète. Entre deux +printemps, Cendrillon s'est éveillée princesse. + +Écoutez! ce sont là les reines de la séduction. Dieu mit à rendre plus +exquis les enchantements de ces sirènes toutes les longues années de +l'enfance et de la jeunesse. + +Il y a eu là un travail latent et merveilleux. C'est un jet qui monte +plus haut pour avoir été mieux comprimé. + +Flavie eut les enviables honneurs de la mode. Elle put, sans se +compromettre aucunement placer M. Garnier sur un assez bon pied,--non +pas pour faire des mariages, on ne fait pas de mariages, surtout dans le +grand monde, mais pour plumer pigeons errants et colombes égarées sous +prétexte de mariage. Vers cette époque, Garnier s'établit seigneur de +Clérambault. Clérambault est un petit tas de boue situé entre Pontoise +et Meaux. Il y a trois maisons. Garnier avait été là en nourrice. + +Mais il eut beau s'anoblir. C'était le domestique de Flavie et non point +son égal. Quelque étroite que fût leur association pour mal faire, une +distance énorme restait entre eux deux.--Le vent qui porte sur la +montagne nue la semence des cèdres peut laisser tomber une graine de +grande dame dans la boutique d'un courtier de commerce. La graine germe +où le sort l'a mise, et la grande dame en herbe, souffrant à respirer +cet air hypobourgeois, s'envole un matin pour fleurir à Paris, qui est +la patrie unique des grandes dames honnêtes et des grandes dames +perdues.--Flavie était grande dame. Elle eût été grande dame en vendant +des pommes à deux sous le tas,--contrairement à ces paquets de soie, de +velours et d'or qui ont beau se guinder tout au haut de leurs millions, +et qui ne peuvent être jamais que d'anciennes débitantes, faisant honte +à leur toilette et déconcertées devant leur fille de chambre. + +Flavie était grande dame comme Molière était poëte, comme Cromwell +était général, comme Colomb était navigateur, en dehors de tout et +malgré tout. Ses vices n'y faisaient rien. Elle les cachait, s'il le +fallait; si elle pouvait, elle se drapait dedans. Ce monde délicieux du +faubourg Saint-Germain où tant de haute vertu est dupée et non salie par +tant de turpitudes étrangères, ce monde était son domaine. Elle avait la +quintessence de son esprit, elle avait la perfection de ses élégances. +Elle y était reine du consentement de ses rivales illustres. + +Cela dura peu: qu'importe? Cela fut. + +M. Garnier de Clérambault, esprit vantard, grossièrement finaud et +ne se sauvant que par une sorte de rondeur brutale que certains +confondent obstinément avec la franchise,--parleur emphatique et +vulgaire,--ignorant, gauche malgré son aplomb, timide hors de propos, +trop hardi quand l'occasion exigeait de la mesure, M. Garnier de +Clérambault n'eût pas même pu être toléré dans ce monde qui demande +avant tout du tact et de la tenue.--On y excusait ses rares apparitions +en le faisant passer pour un ancien officier de cavalerie. + +L'ancien officier de cavalerie a, en général, d'alarmants priviléges. + +M. Garnier de Clérambault était, en somme, un faiseur de mauvais ton. A +peine aurait-on pu lui pardonner son habit bleu s'il eût été le plus +honnête homme de la terre.--Mais il savait par coeur sa marquise +depuis le coche de Bordeaux jusqu'à l'heure présente. + +C'était beaucoup.--Ce n'était pas assez. Flavie était femme à se +débarrasser d'un fâcheux en un tour de main. + +Mais M. Garnier de Clérambault avait pour lui la force de +l'habitude.--Demandez aux sculpteurs combien est précieux l'outil qui +est _à la main_. + +La matière ici est insignifiante. La gouge que l'on connaît, les burins +d'habitude, eussent-ils des manches de sapin, sont mille fois +préférables à des lames inconnues, emmanchées qu'elles seraient d'argent +ou d'or. + +Voilà pourquoi madame la marquise de Sainte-Croix ne se défaisait point +de son Garnier. Il ne la gênait point; elle avait usé ses aspérités. +Pour un geste, il venait; pour un signe, il rentrait sous terre. Il eût +fallu du temps pour former un autre instrument pareil. + +Comme on le pense bien, la marquise, avec ou sans son Garnier, fit +travailler rudement l'argent de ce malheureux Rodelet. Elle mit à bien, +sous Louis XVIII et Charles X, quelques belles opérations, mais sa manie +de joueuse dévorait tout. Elle jouait à la bourse, à la loterie; elle +jouait par procureurs à tous les tripots de Paris. La chance la +poursuivait. Nous l'avons dit: le jeu faisait d'elle un gouffre. + +Nous laisserons de côté l'histoire de ses entreprises pendant la +Restauration. La haute place qu'elle s'était acquise dans les salons +fléchit peu à peu par des bruits qui coururent, mais elle était trop +profondément habile pour tomber jamais au-dessous d'un certain niveau. +Elle conserva toujours des dehors princiers, même en faisant cette +évolution qui s'appelle «se retirer du monde,» et qui consiste à mettre +de côté certaines obligations gênantes, des devoirs niais, des fatigues, +des corvées, pour ne garder du monde que ses avantages réels et ses +vraies joies. + +On est bonne âme au faubourg et charitable avec ostentation; les +médisances y profitent souvent à la victime désignée. Certaines +maréchales de la France élégante ont gagné leur bâton fleuri en se +drapant dignement dans ces lâches médisances, à propos dépréciées par +l'adroite substitution du mot _calomnie_. + +Il y a tant d'intéressant attrait autour d'une femme calomniée! + +Si Flavie n'eût pas été joueuse incorrigiblement, et, par conséquent, +toujours réduite à payer de sa personne pour conquérir des proies +nouvelles, nul ne peut savoir jusqu'à quelle hauteur cette noble foule, +toujours un petit peu myope, eût élevé son piédestal. + +Arrivons tout de suite à un événement qui se lie très-intimement à notre +drame et qui eut lieu peu de temps avant la révolution de juillet. + +Madame la marquise de Sainte-Croix fut amoureuse une fois en sa vie. Le +diable dut rire à gorge déployée. Voici l'aventure telle quelle: + +Au mois de février 1828, le 4e hussards vint en garnison à Paris. Le +colonel, M. le comte Achille de Mersanz, était un homme de trente ans à +peu près et le plus beau cavalier qui se pût voir. En 1828, ce n'était +pas comme sous la royauté de juillet; le faubourg partageait franchement +avec M. Scribe, la passion des jeunes colonels. D'ailleurs, M. de +Mersanz, que l'on disait homme de haute distinction et qu'on savait fort +riche, tenait, par alliance ou parenté, à toutes les familles +considérables de la ville noble. Il arriva, précédé de l'avant-goût le +plus flatteur. + +Il n'y a pas à dire, et M. Scribe avait raison: un jeune colonel de +hussards est une chose charmante, surtout quand il a huit cent mille +livres de rente, beau nom et belle mine. M. de Mersanz eut un fort joli +succès, et sa femme eut un succès de vogue. + +Elle avait vingt-quatre ans. Elle adorait son mari. C'était un visage +doux et fin, aux traits légèrement effacés, au sourire pâle: une de ces +têtes de vierge qui passaient dans les nuits d'Abbotsford quand Walter +Scott peignait Alice Lee ou Lucy Bertram. Elle avait une petite fille de +sept ans, jolie comme un ange et qu'elle aimait passionnément.--Je ne +sais trop pourquoi le monde lui faisait cette fête bruyante et +brillante, car elle ne semblait chercher ni le bruit ni l'éclat. + +C'était à cause de cela peut-être. + +Le comte Achille était, au contraire, un homme de plaisirs. Il aimait +beaucoup sa femme, mais sans se montrer exclusif. La jeune comtesse, +sentimentale et un peu triste, souffrait. + +Césarine, sa petite fille, blond lutin dont le sourire petillait comme +une flamme, lui demandait souvent: + +--Mère, pourquoi pleures-tu? + +Ce fut de M. le comte Achille de Mersanz que Flavie devint amoureuse. + +Jusqu'alors, elle n'avait jamais eu l'ombre d'une intrigue dans le monde +où elle vivait. Nous ne vous la donnons pas pour vertueuse, mais pour +habile. On garde si aisément les dehors quand on se distrait hors de son +cercle! La marquise n'avait qu'une vraie passion: le jeu. Or, jamais +elle ne touchait une carte dans son monde. + +Elle ne dansait plus depuis longtemps, bien qu'elle n'eût que +trente-quatre ans et qu'elle fût dans toute la maturité de son +charme.--Le jour où le comte lui fut présenté, elle ne lui parla que de +sa femme et de sa fille. + +En résultat, ils se déplurent. Flavie jugea que M. le comte était un +fat; elle le dit. Achille trouva et déclara que madame la marquise +tournait à la vieille femme. + +Huit jours après, M. le comte faisait à madame la marquise une cour +assidue. + +Personne n'est à l'abri de ces orateurs idiots qui font d'odieux +discours sur toutes choses. Qui n'a entendu un petit rentier disserter +sur les moeurs du grand monde? Moins on connaît une chose, mieux on en +parle _ex professo_. Il y a vraiment une certaine gaieté dans les +fantastiques harangues de ces messieurs. Par quelle porte d'antichambre +mal fermée ont-ils vu le grand monde? Voilà la question. + +Toujours est-il que c'est l'abomination de la désolation. Le grand monde +est un sépulcre blanchi. Toute cette soie, tout ce velours ne servent +qu'à recouvrir des infamies.--Connaissez-vous la _Tour de Nesle_?--Il y +a au moins trois ou quatre Marguerite de Bourgogne dans chaque hôtel de +la rue de Varennes. + +La civilisation leur a seulement appris à ne plus jeter leurs amants à +la rivière,--ce qui était une prodigalité. + +Les grandes dames sont capables de tout! Je crois que les marquis vont +rétablir le droit du seigneur! On ne sait pas, on ne saura jamais ce qui +se passe dans ces rues froides et sévères où la vertu fugitive ne peut +même pas s'abriter dans les magasins de modistes!--Horreur! Il n'y a pas +de boutiques dans ce quartier maudit! Comment l'assainir? + +Au fond de la bêtise épaisse de ces fadaises, il y a pourtant quelque +chose de vrai. Le faubourg Saint-Germain aime les aventuriers. Cela le +compromet.--Et c'est pour cette raison que tous les coquins un peu +distingués prennent tout d'abord titre de vicomte. Qu'il vienne à Paris +un forçat déguisé en prêtre, un faussaire habillé en marquis, une +échappée de Saint-Lazare grimée en duchesse, soyez sûrs et certains que +le faubourg lui ouvrira avidement ses deux bras! + +Il faut dire encore que quand une fois les vrais marquis s'égarent +là-bas du côté de la petite bourse... mais ils ont bien promis de n'y +plus aller. + +Au fond, les orateurs rentiers ou autres ont tort de parler de ce qu'ils +ne connaissent point.--Méry nous raconterait-il si savamment les +miracles de l'Inde s'il n'y avait passé les trente plus belles années de +sa vie, sans franchir les limites de la vérité vraie. + +On pourrait dire à ces orateurs pudibonds: Dans cette Tour de Nesle, +les moeurs sont un peu meilleures que chez vous, ce qui ne les fait +pas toujours bonnes. Le commerce français, qui est pourtant +très-honorable, compte une fâcheuse minorité d'escrocs. De même, le +faubourg Saint-Germain, cette bergerie chevaleresque, donne +malheureusement asile à plus d'un loup. + +On y trouve aussi des louves. + +Mais la galanterie, nous y revenons parce que c'est votre grand cheval +de bataille, la galanterie n'y descend jamais si bas que dans vos +arrière-magasins, quoiqu'elle y prenne des formes beaucoup plus dignes +et un aspect infiniment plus aimable. + +Madame la marquise de Sainte-Croix fut flattée des assiduités de ce +brillant jeune homme que les meilleurs salons s'arrachaient. En outre, +elle entendait trop parler de la jeune comtesse de Mersanz: cela lui +rompait les oreilles. Elle la vit; elle la détesta. Mais les affaires du +comte Achille n'en avancèrent pas beaucoup plus pour cela. Entre toutes +les conquêtes, dans de certaines conditions, celle d'une femme comme +Flavie est et sera toujours la plus difficile. + +Cependant, elle aimait,--comme elle pouvait aimer. + +Le comte Achille devenait fou. Cela lui arrivait chaque fois qu'on lui +résistait. + +Le comte Achille eût soulevé des montagnes pour vaincre la résistance +de cette femme qui lui laissait voir sa tendresse, mais qui se +retranchait, tout émue, derrière son inexpugnable vertu. + +Dans le tête-à-tête, on laisse échapper de ces choses qui ont, selon les +cas, beaucoup ou pas du tout de portée. Un soir que le comte Achille et +Flavie étaient seuls dans le boudoir de cette dernière, elle dit: + +--J'ai cinq ans de plus que vous. + +--Vous le dites, il faut bien le croire, répliqua le comte;--moi, je +vous vois plus jeune et plus belle que mon premier rêve d'amour. + +--Ce n'est pas votre femme que vous avez aimée la première? demanda +Flavie. + +Achille se mit à rire. Il était colonel. + +--Dites..., insista la marquise. + +--Je ne m'en souviens plus, repartit le comte, qui souriait toujours. + +--Vous êtes trop militaire de comédie quelquefois, murmura Flavie. + +Elle eut un soupir et reprit: + +--Je n'ai jamais vu de femme si charmante que la comtesse. + +Achille s'inclina. + +--Je vous en veux de ne plus l'aimer, ajouta Flavie. + +--Si madame la comtesse de Mersanz connaissait l'intérêt que vous +voulez bien lui porter, dit Achille, qui se mordit la lèvre,--elle en +serait assurément très-reconnaissante. + +--Vous ne dites pas ce que vous pensez, répliqua Flavie. + +Il y eut un silence. + +Achille espérait. Jamais l'entretien n'avait entamé un sujet si brûlant. + +C'était en quelque sorte la marquise qui entrait aujourd'hui d'elle-même +dans ce sentier périlleux. + +--Le jour où vous m'avez dit: «Je vous aime,» reprit Flavie, qui +semblait rêver,--j'ai eu l'enfantillage de me sentir tout heureuse... + +--Ah! madame... commença le comte, qui vit le moment excellent pour +livrer l'assaut. + +--Laissez!... interrompit la marquise;--vous vous trompez... Ne vous +mettez jamais dans l'esprit près de moi, mon pauvre beau colonel, que +vous êtes au théâtre du Gymnase... La comédie m'amuse quelquefois... il +ne m'arrive jamais d'y prendre un rôle. + +Achille resta muet. + +Il avait cru la brèche ouverte, et le rempart tout neuf n'était même pas +entamé. + +Ce fut encore la marquise qui parla. + +--Depuis votre mariage, dit-elle,--à combien de femmes avez-vous dit +cela: «Je vous aime?» + +--Je ne sais, madame. + +--A beaucoup? + +--Eh! madame! s'écria le comte avec colère,--en vérité, vous me traitez +comme un enfant. + +--C'est que, dit sérieusement Flavie,--je suis si vieille auprès de +vous! + +Il y avait dans son accent une mélancolie profonde. + +Le comte se demandait: + +--Où veut-elle en venir? + +Pour répondre à pareil scrupule, il avait déjà parlé de son premier rêve +d'amour. Ce sont là des phrases dures à prononcer, et la marquise venait +de traiter sévèrement le Gymnase. Il essaya néanmoins de protester. + +--Taisez-vous, dit la marquise,--si vous étiez libre, vous ne +m'épouseriez pas. + +--Sur mon honneur! s'écria le comte chaleureusement,--je vous jure que +je serais trop heureux d'obtenir votre main. + +--Ces choses-là se disent... + +--Quel gage pourrais-je vous donner? + +Elle regardait le comte Achille en face. Celui-ci crut voir ses beaux +yeux se charger de langueur. + +Tout à coup elle tressaillit violemment, et changeant de ton: + +--Ah çà! dit-elle,--savez-vous que nous sommes fous à lier, tous +deux!... Que Dieu vous conserve votre femme, qui est un ange! + +Elle se leva et sonna. + +Le comte Achille prit congé. + +Elles ont beau être habiles et même pis que cela, elles restent femmes. +En cherchant le sommeil sur son oreiller, ce soir-là, Flavie se disait: + +--Il est sincère, j'en suis sûre... Si elle mourait, il m'épouserait... + +A quelques jours de là, on pouvait déjà remarquer un changement dans la +personne de la jeune comtesse de Mersanz. Elle avait maigri; sa jolie +pâleur se plombait. Un cercle sombre se creusait sous ses yeux. + +Son mari la surprit plusieurs fois à pleurer. Elle ne voulut point lui +dire la cause de ses larmes. + +Une nuit, il crut entendre parler dans la chambre de sa femme. Il vint. +La comtesse avait un spasme. Une expression de terreur profonde était +sur son visage. + +A toutes les questions affectueuses et empressées de son mari, elle +refusa obstinément de répondre. + +Les nuits suivantes, le comte était absent. + +Il n'entendit plus jamais cette voix qui l'avait effrayé. + +La jeune comtesse avait une femme de chambre nommée Thérèse, qui prit, +à dater de cette époque, un caractère taciturne et sombre. Elle avait +toujours été fort gaie avant cela. On ne l'avait jamais entendue parler +d'économie. Elle mit de l'argent à la caisse d'épargne. + +Le médecin de M. de Mersanz lui déclara que sa femme se mourait d'une +maladie de langueur. Il conseilla la distraction, les eaux, les bains de +mer. + +La comtesse ne voulut point quitter Paris. + +Le comte Achille avait bon coeur. Il aimait tendrement la mère de sa +fille, mais la vie d'intérieur lui pesait. Il y a des gens comme cela. + +Pour guérir la tristesse que lui causait la maladie de sa femme, le +comte Achille allait un peu plus souvent chez la marquise de +Sainte-Croix. + +Si vous saviez comme celle-ci prenait intérêt à la santé de cette pauvre +petite comtesse. Mourir comme cela, toute jeune et si heureuse! Il +fallait s'ingénier, il fallait consulter d'autres médecins... + +Que sais-je?... Enfin on ne laisse pas mourir comme cela une jeune +femme!... + +Il y avait dans la maison occupée par les de Mersanz, au nº 34 de la +rue de Grenelle, une concierge qui ne ressemblait guère à ses pareilles. +Elle était propre jusqu'à la minutie, complaisante, vigilante et +discrète. + +Nous avons hésité longtemps avant d'écrire ce dernier mot, craignant de +perdre en une seule fois toute la confiance que le lecteur peut avoir en +nous. Mais l'audacieux Boileau Despréaux, ami des roides antithèses, a +dit: «Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.» Nous +soutenons, mordieu, que la portière dont nous parlons était +discrète.--C'était Marguerite Vital, qui avait maintenant un grand fils +de vingt-deux ans. + +Elle aimait madame la comtesse de Mersanz, parce que, dans une maladie +que son fils avait faite, la comtesse, gracieuse et charitable, n'avait +cessé de prodiguer à Marguerite les mille petites douceurs qui consolent +et amusent la souffrance. + +Il s'était passé bien des années depuis le temps où Marguerite Vital +courait les bivacs d'Allemagne sous le gentil sobriquet de la Perlette, +bien du temps aussi depuis l'époque funeste où la marquise de +Sainte-Croix et son complice Garnier avaient apporté la désolation dans +la maison du malheureux Rodelet; mais Marguerite avait peu changé: +c'était toujours la même nature vaillante et originale. + +Pour justifier cette dernière épithète, nous fournirons un exemple. + +Le fils de Marguerite était sergent, et sur le point de passer +officier. Pendant sa maladie, Marguerite n'avait point voulu qu'il +restât à l'hôpital, mais elle n'avait pas voulu non plus le mettre dans +sa loge. Elle n'avait pas honte pour elle-même de son état, exercé si +honnêtement, mais pour son fils, c'était différent. Son fils allait +porter l'épaulette; sa place n'était pas dans la loge. Marguerite avait +loué une chambre, ou plutôt madame de Mersanz, qui était la bonté même, +avait feint de lui affermer une chambre. Le jeune sergent était là, +soigné et choyé par tous les domestiques de l'hôtel. + +Marguerite avait ouvert son coeur à la comtesse, qui savait son +histoire et ne croyait point déroger en se faisant la confidente de sa +concierge. Marguerite lui avait dit: + +--Mon fils n'avancerait pas sous les drapeaux, si on savait l'état de sa +mère. + +Elle avait suivi l'armée; elle connaissait ces choses mieux que nous. + +Et son ambition était si ardente--pour son fils. + +Marguerite Vital se serait mise au feu pour madame la comtesse de +Mersanz. + +Le sergent était rétabli et parti. + +--Tous les jours, plutôt dix fois qu'une, depuis que la comtesse était +malade, Marguerite montait. Le plus souvent, la comtesse la faisait +entrer dans sa chambre. + +Elle lui parlait de sa mort prochaine. + +Évidemment, quelque accident qui était un mystère pour tout le monde +avait frappé l'imagination de la jeune femme. + +Comme Marguerite s'étonnait de la voir toujours seule, gardée par des +domestiques, elle qui avait à Paris tant d'amis et de parents, la +comtesse lui dit un jour de sa voix brève et toute changée: + +--Vous vous trompez: je n'ai ni amis ni parents à qui je puisse me +confier. + +Puis elle ajouta tout bas et avec un frisson: + +--Ma mère me l'a dit... + +Or, la comtesse avait perdu sa mère dès sa petite enfance. + +Marguerite eût l'idée qu'elle était folle. + +--Votre mère... répéta-t-elle;--vous avez donc eu des visions, ma chère +madame? + +La comtesse se leva toute droite sur son lit. + +--Qui vous a dit cela? demanda-t-elle avec force;--ce n'est pas moi qui +vous ai dit cela! + +Elle retomba sur son oreiller et ne voulut plus parler. + +Le lendemain, elle dit à Marguerite, qui lui trouvait l'air un peu moins +défait: + +--Je veux aller au bois aujourd'hui. + +Marguerite lui tâta le pouls. + +--Vous avez la fièvre, dit-elle. + +--Je sais bien, répliqua la comtesse, mais je veux aller au bois tout de +même... Il le faut... on me l'a ordonné. + +--Qui vous l'a ordonné? demanda Marguerite. + +La comtesse la regarda d'un air défiant et effrayé. + +--Sonnez, dit-elle; c'est une voiture de louage que je veux. + +Marguerite sonna. + +Le comte était absent, suivant son habitude. + +On n'osa point désobéir à la pauvre malade. + +L'air était doux; il faisait beau soleil. Marguerite enveloppa elle-même +la comtesse dans une douillette et l'aida à descendre le perron. La +comtesse était si faible, qu'elle eut peine à monter en voiture. Quand +elle fut enfin assise, elle fit signe à Marguerite d'approcher son +oreille. + +--Venez, prononça-t-elle tout bas,--montez près de moi... ma mère ne m'a +jamais dit de me défier de vous. + +Marguerite obéit. La comtesse lui fit fermer tous les stores du coupé. + +--Il ne nous verra pas!... murmura-t-elle. + +Puis elle se tut après avoir ajouté: + +--Qu'on nous mène au rond-point de la Muette. + +Elle tint les yeux baissés pendant toute la route, comme si la lumière +l'eût blessée. + +Marguerite se sentait venir des larmes, à la voir si changée et si pâle. + +Quand la voiture s'arrêta, la comtesse souleva l'étoffe du store. + +--C'est ici, dit-elle en reconnaissant le saut de loup de la Muette;--si +j'avais pris une de nos voitures, cela n'aurait rien valu... Nous allons +voir si ma mère a dit vrai. + +Marguerite ouvrait la bouche pour répondre. La comtesse lui imposa +silence d'un geste et resta immobile, les yeux fixés sur la grille qui +ferme l'avenue du Ranelagh. + +Elle ne parla qu'une fois, ce fut pour dire: + +--Ma mère n'a pu mentir... mais ce sont peut-être des rêves.--Oh! +Seigneur mon Dieu! s'interrompit-elle avec une ferveur passionnée,--faites +que j'aie rêvé tout cela! + +Au moment où elle achevait, sa bouche resta béante et sa respiration +siffla dans sa poitrine tout à coup oppressée. + +--Là-bas! là-bas! fit-elle;--ma mère a dit vrai!... + +Sa main, crispée convulsivement, montrait un objet qu'elle-même ne +voyait plus, car il y avait un voile sur ses yeux. Marguerite, qui avait +soulevé la portière à son tour, et dont le regard suivait tous les +mouvements de la comtesse, aperçut une calèche découverte qui venait +d'entrer au bois par la grille du Ranelagh. + +Elle poussa un grand cri et retomba comme paralysée au fond de la +voiture. + +Dans la calèche découverte, elle avait reconnu le comte Achille de +Mersanz et madame la marquise de Sainte-Croix. + +Elle eut cette angoisse du médecin honnête homme qui découvre chez un +malade le premier symptôme de l'empoisonnement. + +Elle devina vaguement que cette pauvre jeune femme se mourait +assassinée. + +Que s'était-il passé? Pourquoi la comtesse parlait-elle si souvent de sa +mère?--Marguerite, ne l'oublions pas, savait l'histoire du premier +mariage de madame de Sainte-Croix. + +Elle regarda encore par la portière. La calèche s'éloignait au grand +trot de ses deux beaux chevaux. + +Elle prit dans ses bras la comtesse qui était raide et glacée. Elle la +réchauffa de son mieux, et le cocher eut ordre de retourner à l'hôtel. + +A l'heure du dîner, le comte ne revint pas. + +Vers six heures, la comtesse demanda son confesseur. Il sortit de la +chambre à sept heures. Elle était plus calme. + +On lui amena sa petite Césarine qui joua un quart d'heure auprès de son +lit. + +Le comte Achille n'était pas encore rentré à huit heures. + +Marguerite entendit soupirer, puis sangloter dans le cabinet de toilette +voisin. Elle y courut. Thérèse, la femme de chambre, était à genoux sur +le tapis. Elle se frappait la poitrine en pleurant. + +Marguerite l'interrogea. Thérèse répondit: + +--Est-ce vrai qu'elle va mourir? + +Puis elle ajouta en se tordant les bras: + +--Si elle meurt, je mourrai! + +La comtesse appelait. + +Neuf heures sonnaient aux horloges des ministères. + +La comtesse dit: + +Fermez les portes de ma chambre, Marguerite; j'ai à vous parler. + +Quand les portes furent fermées: + +--J'ai embrassé ma petite Césarine pour la dernière fois, reprit la +comtesse. + +Marguerite voulut se récrier. + +--Je sens que je m'en vais, poursuivit la jeune femme;--je serai morte +quand M. le comte rentrera... + +Ne me parlez pas, dit-elle encore;--quand j'entends parler, ma pensée +s'échappe... Il n'épousera jamais cette femme... mais elle lui fera +encore bien du mal... Essuyez mon front: la sueur s'y glace. + +Marguerite, navrée, passa un mouchoir sur le front de la jeune comtesse, +où se mêlaient les boucles naguère si brillantes de son admirable +chevelure. + +Elle n'avait plus de regard, et vous eussiez dit une morte sans le +mouvement de ses lèvres blêmes. + +--Merci, reprit-elle;--j'ai des choses à dire et je ne peux pas... l'air +ne passe pas bien dans ma gorge... essayez de me donner à boire. + +A l'aide d'une petite cuiller, Marguerite parvint à lui faire avaler +quelques gorgées d'eau. + +--Merci, fit-elle;--vous vous souviendrez toujours de moi, ma pauvre +Marguerite... on n'oublie pas ceux qu'on a vus mourir... Prenez ma bague +de mariage et conservez-la pour l'amour de moi: c'est ce que j'avais de +plus cher au monde. Vous rappelez-vous?... je ne sais plus combien il y +a de temps de cela... je commençai tout à coup à maigrir et à pâlir... +C'est que j'avais appris qu'il aimait une autre femme... Ma mère me +l'avait dit la nuit... et j'étais bien éveillée... ce n'était pas un +rêve. + +--Et vous l'avez vue, madame? interrompit Marguerite, en qui une idée +confuse essayait de naître; vous avez vu votre mère? + +--Non, répondit la comtesse;--jamais elle ne s'est montrée à moi... Elle +me parlait... + +--Vous reconnaissiez sa voix?... + +--Je n'avais que six ans quand je l'ai perdue. + +--Comment pouviez vous savoir?... + +--Elle me l'a dit... elle m'a dit: «Je suis ta mère...» Une fois, la +nuit, mon mari vint pendant qu'elle parlait... mais elle se tut... elle +ne voulait être entendue que de moi... J'ai su par elle le nom de cette +marquise, les heures où Achille va la voir... j'ai su tout... tout! + +Marguerite avait peine à maîtriser son agitation. + +Elle sonna. + +Ce fut un domestique qui vint à son appel. + +--Madame veut parler à Thérèse, dit-elle. + +--Pourquoi?... demanda la mourante quand le domestique fut parti. + +--Ayez de la force, au nom du ciel, madame! s'écria Marguerite en +joignant les mains;--votre mari vous aime... vous serez heureux. + +La malade sourit tristement et secoua la tête. + +A ce moment, le domestique revint. + +--On ne trouve Thérèse nulle part, dit-il. + +--Ma mère ne m'a jamais caché que j'en mourrais, reprit la comtesse;--je +savais jour par jour le progrès de cette passion qui me tue... Ah! ma +pauvre Marguerite, que j'ai eu une terrible agonie! + +Je ne sais pas pourquoi un doute, s'interrompit-elle, me vint. Je crois +que c'était avant-hier... je dis à Thérèse pendant que nous étions à ma +toilette:--Je veux prendre le dessus; je me fais des idées... je veux +retourner dans le monde... je veux vivre... je veux lutter. + +--A Thérèse!... pensa tout haut Marguerite;--c'est à Thérèse que vous +parlâtes ainsi! + +--La pauvre fille ne pouvait guère savoir ce que cela signifiait, +n'est-ce pas? reprit la malade dont la voix s'affaiblissait;--elle fut +tout étonnée. + +--Et sortit-elle ce jour là? + +--Oui... longtemps. + +--Et qu'arriva-t-il la nuit suivante? + +--Les morts entendent tout ce qui se dit sur la terre. Ma mère vint la +nuit suivante. Mes doutes l'avaient courroucée. Elle me dit:--Rends-toi +demain à trois heures au rond-point de la Muette: tu verras si j'ai +menti... + +--Horrible! horrible comédie! s'écria Marguerite, qui comprenait tout +désormais. + +--J'y suis allée, murmura la comtesse.--Vous savez ce que j'ai vu. + +Elle eut un spasme. Le docteur, qui avait pris le temps de bien dîner, +arriva. Il lui donna je ne sais quoi de bien bon. Elle mourut vers dix +heures après avoir passé son anneau de mariage au doigt de Marguerite. + +Le comte rentra sur les onze heures. + +Il y avait dans la cour un grand puits ouvert. + +On trouva le lendemain le corps de la femme de chambre Thérèse au fond +de l'eau. Cela donna des soupçons. + +L'autopsie de la comtesse eut lieu. + +Il n'y avait nulle trace de poison. + +Comment accuser? quelles preuves fournir? Marguerite Vital acquit la +certitude que durant ces dernières semaines, Thérèse avait été plusieurs +fois chez madame la marquise de Sainte-Croix. + +Mais Thérèse était morte. + +Et quand on se sert de ce poison subtil: la pensée, qui opère sur le +coeur et ne laisse point de trace, que peut la justice humaine? + +Marguerite se tut, même vis-à-vis du comte, parce que le comte partit +pour son château de Saintonge sans revoir la marquise de Sainte-Croix. + +Ce coup l'avait frappé en plein coeur. Sa femme était l'amour de sa +jeunesse. Il fut du temps avant d'avoir le courage d'embrasser Césarine. + +On la mit en pension, le lendemain de la mort de sa mère, chez les +demoiselles Géran. + +Garnier n'avait été mêlé à tout ceci que très-indirectement. Il avait +voulu profiter du moment où le fer était chaud et (pour employer son +style) découper une aile à M. le comte pendant que le caprice de ce +dernier était à son comble. Il y avait même eu commencement d'exécution, +car, un soir que Garnier et Achille étaient seuls, il fut parlé +d'affaires. Le château de Sainte-Croix allait être vendu, au dire de +Garnier, faute d'une misérable somme de cent mille écus. + +Le comte proposa aussitôt ses services. + +Mais la marquise arrêta le zèle de son Garnier, qu'elle accusa de +chasser la petite bête. Ce n'était pas trois cent mille francs qu'il lui +fallait. + +Quand elle apprit le départ précipité du comte, elle ne s'étonna point. +Elle dit: + +--Lâchons la ligne... nous le tenons. + +Des mois se passèrent. Elle disait toujours: + +--Il reviendra. + +Il revint au bout de deux ans, et madame la marquise en faillit étouffer +de rage. + +Il revint marié à une femme de dix-huit ans, qui était plus belle que +la première comtesse de Mersanz et que le comte Achille entourait d'une +véritable adoration. + +--Vous voyez bien, dit à ce sujet le sage Garnier de Clérambault,--que +nous aurions bien fait de prendre toujours les cent mille écus. + +La marquise dit: + +--Tout n'est pas fini... Je déclare la guerre à celle-là: une guerre à +mort. + +--Le diable, pensait Clérambault ce soir-là en allant se +coucher,--c'est que nous attaquons notre huitième lustre... Nous avons +juste le double de l'âge de notre rivale, ou dix-huit ans contre +trente-six!... Je maintiens que nous aurions bien fait de prendre les +cent mille écus. + + + + +XII + +--Madame la marquise de Sainte-Croix.-- + + +Six années avaient passé depuis le retour du comte Achille à Paris; +c'était huit ans depuis la mort si étrange et si malheureuse de sa +première femme. + +Nous revenons à ce beau jour du mois de mai 1836, qui éclaira le début +de ce récit dans l'avenue de Saxe, entre la pension Géran et la porte de +ce chantier du _Vrai Garde national_, où travaillait Jean Lagard. + +Quand j'étais lecteur avant d'être écrivain (et que c'est un bien +meilleur métier!), j'aimais ces histoires où l'esprit, libre en son +caprice, peut se porter en arrière aussi bien qu'en avant, trouvant +partout les personnages du drame, ici tout jeunes, là vieillis déjà, +toujours vivants. + +Il me semblait que ces histoires étaient vraies. + +Frédéric Soulié, le grand conteur qui n'est plus, me disait: «Les choses +se passent-elles autrement dans le monde? Ne vit-on pas longtemps avec +son voisin sans connaître le secret de son existence? L'ordre logique +existe seulement dans les drames inventés à plaisir.» + +J'écris une histoire vraie. Je la laisse aller comme les événements la +firent. Je ne sais si je reviendrai encore sur mes pas, mais où serait +le mal? + +Il est huit heures du soir, et nous sommes au château de la Savate, chez +Jean-François Vaterlot, dit Barbedor. + +Cette femme que nous avons laissée toute seule, devant une bouteille +d'eau-de-vie, dans la chambre donnant sur l'escalier de service, cette +femme était bien la marquise de Sainte-Croix, la petite voyageuse du +coche de Bordeaux, la lectrice de la première marquise de Sainte-Croix, +morte on ne sait comment, l'amie du fournisseur Rodelet, dont le décès +violent s'entoura de mystère, la rivale de la première comtesse de +Mersanz, pauvre faible créature qui fut empoisonnée par un rêve; c'était +bien Flavie, la fière, l'implacable, la belle Flavie. + +Mais il vous eût fallu, en vérité, le deviner, car elle était bien +misérablement changée. + +Six années de réussites et de victoires pèsent lourdement sur un front +de conquérant. Est-ce un poids double ou triple qui charge, durant le +même espace de temps, le front désolé du vaincu? + +Ces six années avaient été, pour madame la marquise, une période de +revers et de décadence. + +Elle vieillissait vite et beaucoup. Son crédit tombait. + +Elle avait décidément dit adieu au monde, pour que le monde, prenant les +devants, n'eût pas l'idée de lui donner congé. + +Seulement, elle s'était retirée avec les honneurs de la guerre, et le +peu de relations conservées par elle étaient éminemment respectables. + +Elle pouvait encore se relever par un coup d'éclat.--Elle était ici à sa +besogne. + +Quand le garçon qui l'avait introduite eut apporté la bouteille +d'eau-de-vie et le verre qu'on avait l'habitude de lui servir sans +qu'elle le demandât, la marquise lui montra du doigt la porte. + +Il sortit. Elle releva son voile. + +C'était un visage osseux, pâli et ravagé. A quinze ans, elle était +laide. Elle atteignait maintenant sa quarante-deuxième année. La laideur +n'était pas revenue, mais il y avait quelque chose d'effrayant dans ces +restes ruines de beauté. Elle avait négligé sa toilette, sachant +d'avance l'emploi de sa soirée. Ses cheveux mal en ordre laissaient voir +quelques poils blancs vers les tempes; les rides de son front se +creusaient vivement. La maigreur avait rendu plus apparente la saillie +un peu exagérée de son nez très-mince et aquilin; des plis profonds et +amers arrêtaient les coins de sa bouche. Il n'y avait de vraiment beau +que ses yeux aux rayons fauves et chauds qui semblaient brûler sous la +ligne trop touffue de ses sourcils. + +Ces yeux, grands, hardiment fendus, et qui concentraient en eux toute la +vie de cette physionomie morne, éteignaient souvent leur flamme.--Alors, +il y avait sur ce visage une expression indicible de cynisme et +d'abrutissement. + +En revanche, sa taille avait gardé toute sa noble richesse, et sa robe +noire amplement drapée lui donnait, quand elle se redressait, un port de +reine. + +Elle avait des pieds de fée et d'admirables mains. + +Elle consulta sa montre et se versa la valeur de quatre petits verres +d'eau-de-vie, qu'elle but d'un trait, comme vous avaleriez une gorgée +d'eau. + +Un peu de sang remonta à ses joues; sa prunelle eut un éclair. Elle +repoussa la bouteille et le verre. + +Ce n'était pas tout à fait un vice; c'était le résultat d'un ensemble de +vices. Épuisée et presque anéantie, cette femme buvait l'eau-de-vie en +guise de potion. Cela la réchauffait pour quelques minutes. En dehors de +la vie transitoire et factice qu'elle trouvait au fond du verre, elle +n'éprouvait à boire ni dégoût ni plaisir. Elle ne cherchait pas +l'ivresse, mais l'ivresse l'avait parfois surprise. + +--Est-ce que le Garnier me ferait attendre! se dit-elle;--coeur de +maraud!... s'il me voit à terre, il lèvera le pied pour m'écraser. + +Cette parole était bien injuste. Nous savons que Garnier était en bas, +près de Barbedor, et qu'il travaillait pour elle. + +--Quand donc aurai-je fini de combattre? poursuivit-elle;--les +négociants achètent des châteaux, les procureurs vendent leur étude, +toutes les rapines mènent au repos honorable et bouffi... il n'y a pas +jusqu'aux soldats eux-mêmes, ces brebis enragées, qui n'aient une +retraite sur leurs vieux jours... Moi, je tombe, je tombe, je tombe... +et pourtant j'ai gagné assez d'argent pour enrichir et mettre en château +dix négociants obèses, vingt procureurs crochus... pour retraiter toute +une armée... J'étais habile; j'avais la veine... Est-ce qu'il y a une +Providence... et prend-elle la peine de se moquer de moi? + +Son regard fit le tour de la chambre. Elle croisa les mains sur ses +genoux. + +--Ignoble! ignoble! murmura-t-elle;--il faut la jeunesse que je n'ai +plus pour affronter gaiement ces aventures... L'endroit est bon... il y +a deux cents pas d'ici à la rue de Varennes... mais cela soulève le +coeur. + +Elle eut un sourire et répéta: + +--Le coeur! + +Son accent vous eût mis du froid dans les veines. + +--Ma foi, oui, l'endroit est bon, reprit-elle;--on y peut jouer encore +plus d'une partie. + +Elle avança la main machinalement pour prendre la bouteille, mais son +bras retomba avec fatigue. + +--Je voudrais aimer cela, dit-elle;--j'ai entendu parler de femmes qui +s'enferment pour s'enivrer toutes seules... ce doit être une vie de +prestige et de fièvre... Si j'aimais cela, je m'y noierais... je +deviendrais folle... Et qu'est-ce que la folie, sinon le repos? + +Sa paupière alourdie se baissa. Elle pensait: + +--C'est sans doute ce qui fait la supériorité des hommes. La nausée +leur vient moins vite. Les femmes naissent avec le tort de leur +faiblesse. + +Puis, comme en un rêve: + +--Soixante-quinze centimes de hausse sur la nouvelle de la défaite des +christinos en Navarre... C'est fait pour moi... Deux fois... deux fois +dans la même soirée, trouver brelan carré contre brelan d'as!... + +On frappa à la porte. Elle ne s'éveilla point en sursaut. Elle était de +celles qui ont de la peine à secouer l'engourdissement du corps et de +l'esprit. Elle ouvrit seulement les yeux à moitié. + +--Eh bien, fit M. Garnier de Clérambault en entrant,--quelles nouvelles? + +En attendant la réponse, il referma soigneusement les deux portes +derrière lui. + +--Cela n'arriverait pas, dit la marquise au lieu de répondre,--si l'on +pouvait jouer soi-même;--mais l'entrée de la bourse est interdite aux +femmes, mais une femme ne peut pas mettre le pied à Frascati sans se +perdre... et il n'y a que les petites folles ou les vieilles abandonnées +pour oser prendre les cartes dans un salon à une table un peu +sérieuse... J'ai ma tribune chez la Sauvel... mais on se mange le sang +dans ces loges grillées... et mon joueur ne traduit pas toujours comme +il faut les sons du timbre. + +Ceci demande une courte explication. + +Au temps où la ferme des jeux avait ses maisons ouvertes, et la clôture +n'en eut lieu que deux ans après, en 1838, il y avait comme aujourd'hui +des tripots particuliers. Bien que la police fût très-sévère pour +sauvegarder les bénéfices de l'État, associé au monopole, on comptait à +Paris deux ou trois établissements très-connus et montés sur une +magnifique échelle. Madame veuve Sauvel de Bellefonds avait le sien rue +Béthisy, dans un ancien hôtel où Gondez, cardinal de Retz, avait, +dit-on, rassemblé bien souvent les mécontents à l'époque de la Fronde. +C'était un vrai palais. Outre la roulette, le trente et quarante, etc., +il y avait d'immenses salons où se jouaient toutes sortes de jeux. On +était là merveilleusement à l'aise pour se ruiner. Les gens qui ne +voulaient pas être connus avaient l'entrée particulière donnant sur la +rue Tirechasse et les tribunes. Dans chaque salle, en effet, il y avait +un rang de loges grillées; chaque loge avait un timbre. Les personnes +discrètes qui voulaient tenter la fortune sans être vues avaient leur +_joueur_ assis à la table commune. La tribune dirigeait les évolutions +de ce joueur à l'aide du timbre et de certains signaux télégraphiques. + +Le lecteur doit comprendre maintenant de quoi se plaignait madame la +marquise de Sainte-Croix.--Ces pauvres femmes sont, en vérité, bien +malheureuses! + +--Nous avons encore perdu! dit Clérambault avec mauvaise humeur. + +--Pas à la loterie, repartit la marquise,--j'ai eu un terne: trente-huit +mille six cents francs et une fraction... J'avais placé environ dix-huit +mille francs dans les divers bureaux; ça fait une mise doublée... nous +n'avons plus que trois tirages avant la suppression... Au moment où je +commençais à gagner... + +--Et chez la Sauvel? + +--Vous ai-je dit pour mes deux brelans d'as... deux fois mon tout: un de +six mille et l'autre de quinze mille!... Au dernier tour, décavée de +treize cent louis avec trente et un et as, moi première... j'avais la +carre... A la roulette, le manque m'a passé neuf fois sur le corps: +j'avais commencé au cinquième coup; cela fait quatorze coups... au +quinzième, j'ai passé, le trente-six est venu! + +--Et la bourse? + +--Une hausse absurde! + +--Vous étiez à la baisse? + +--Je crois bien!... Cabrera est entré à Pampelune... Vous aurez à payer +demain un mandat de soixante-douze mille francs. + +--Et où diable voulez-vous que je les prenne? s'écria Clérambault, dont +les oreilles étaient rouges comme du sang. + +--Où vous voudrez, répondit tranquillement la marquise. + +Clérambault fit deux ou trois tours de chambre à grands pas. + +--Voyons, Flavie, dit-il en s'arrêtant devant elle,--madame... vous +savez bien que je suis à bout de ressources... Vous-même vous n'avez +plus aucune valeur commerçable... Nous sommes sur le point de faire un +coup de fortune: ne pouvez-vous demeurer en repos pendant quelques +jours. + +--Je gagnerai demain, répliqua Flavie;--j'en suis sûre. + +Et, comme Garnier haussa les épaules, elle ajouta: + +--Vous devenez insolent! + +Autre injustice. L'habit bleu, que nous avons vu toujours et partout si +impertinent, était auprès de madame la marquise d'une aménité parfaite. + +Au lieu de se cabrer, il fit un souriant salut. + +--Vous avez de l'humeur ce soir, madame, dit-il;--c'est sans doute parce +que vous sentez aussi bien que moi l'impossibilité où je suis +d'acquitter ce mandat. + +--Ce mandat sera payé de manière ou d'autre, repartit la +marquise;--vous vous saignerez aux quatre membres... n'en parlons plus. + +Elle se renversa sur son siége et ferma les yeux avec lassitude. + +--Demeurer en repos! répéta-t-elle,--cela veut dire ne plus jouer, +n'est-ce pas? Ils sont comme cela! Ceux mêmes qui se prétendent les plus +dévoués et les plus soumis! Ils disent à une femme: «Dépouillez votre +vie comme un vêtement!... Car il est certaines passions qui sont +l'existence même... «Jetez de côté l'aimant qui vous attire, +éloignez-vous de l'objet qui vous fait battre le coeur si vous êtes +jeune, le pouls si le coeur fatigué ne bat plus... Pourquoi? Parce que +vous êtes femme et qu'il est toujours quelqu'un qui pense vous tenir en +tutelle...» Je suis trop vieille pour être votre pupille, monsieur +Garnier, et je n'ai jamais été, que je sache, votre maîtresse +entretenue... Si nous faisions notre compte, nous verrions bien lequel a +coûté de l'argent à l'autre. + +--Madame..., voulut interrompre Garnier. + +--Vous n'étiez qu'un sous-officier quand vous m'avez rencontrée dans la +diligence de Bordeaux, reprit Flavie, qui s'animait;--combien, depuis ce +temps-là, où vous vous seriez damné pour trois ou quatre écus de six +livres, combien de mille livres vous ont passé par les mains? + +--Passé, répéta Clérambault,--sous le nez!... Si j'avais gardé mes parts +de prises, je serais un gros bonnet, c'est vrai; mais vous avez toujours +fini par manger ma part avec la vôtre... Nous travaillons pour la +Sauvel, pour l'administration de la loterie et la respectable compagnie +des agents de change... C'est bête, voilà mon opinion... Mais ne vous +fâchez pas, ma souveraine; vous êtes plus forte que moi, je le sais +bien... Le jour où vous cesserez de jeter votre gain dans un puits sans +fond, vous serez riche comme le roi... et vous m'indemniserez... Demain, +je payerai votre mandat... avec vos diamants, que j'engagerai. + +Ils se mirent tous deux à rire. Garnier prit un cigare dans sa boîte. + +--La fumée de tabac vous incommode-t-elle? dit-il;--c'est comme ça que +je commençai la conversation, il y a tantôt vingt-six ans, dans le coche +de Bordeaux. + +Flavie cessa de rire. + +--Qu'ai-je fait pendant ces longues années? murmura-t-elle;--j'ai +souffert. + +--Il y a bien eu un peu de bon temps, soyons juste! + +--Je ne m'en souviens pas. + +--Comment!... la joie d'être marquise?... + +--Cela dura quinze jours. + +--Le premier héritage?... + +--Huit jours. + +--Et les beaux millions de Rodelet?... + +Flavie passa la main sur son front. + +--Est-ce que vous n'avez jamais eu envie de vous tuer, vous? +demanda-t-elle. + +--Pour ça, non, répondit Garnier. + +--Moi, prononça lentement la marquise,--cette idée-là me vient +souvent... Si je savais ce qu'il y a au delà de la mort... + +--Ah çà! s'écria l'habit bleu, qui eût forfait à toutes les promesses de +sa physionomie et de sa tournure s'il n'eût été un voltairien +fini,--nous croyons donc tout de même en Dieu un petit peu? + +La marquise répliqua: + +--Il y a des nuits où je crois à l'enfer. + +Elle se versa un grand verre d'eau-de-vie. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Elle parlait maintenant d'un ton bref et précis. Son oeil avait de +sombres lueurs. La fièvre sourde mettait deux taches rouges aux +pommettes saillantes de ses joues. + +--J'ai aimé le comte Achille, dit-elle;--voilà longtemps que je ne +l'aime plus... mais je haïrai toujours cette Béatrice... Maxence est une +admirable enfant qui comprend tout... Maxence est ambitieuse comme moi, +plus hardie que moi... J'étais dix fois moins belle que Maxence... Si +Maxence était ma vraie fille, je baiserais la terre pour obtenir de Dieu +mon pardon et je deviendrais une sainte.--Ne souriez pas! tout à +l'heure, je vais dire des choses qui seront à votre portée... Je n'aime +pas Maxence, parce que je n'aime personne: je donnerais le reste de ma +vie pour l'aimer... Il n'y a qu'une joie ici-bas, je le sais bien, c'est +la folie des mères... Rien qu'à penser que j'aurais pu être mère, je +sens un coeur dans le vide de ma poitrine... Ne prenez pas non plus +cet air sérieux: c'est une illusion; je n'ai pas de coeur... Maxence +nous secondera... Seulement, j'ai peur qu'elle ne l'aime. + +--Bah! fit Garnier;--elle a seize ans. + +--C'est une noble créature!... Mais vous avez beau regarder ce livre. Il +est écrit tout entier en une langue qui vous est inconnue... Le comte +est amoureux fou de Maxence... fou, vous entendez bien... Le comte m'a +dit, à moi...--Mais que ne disent pas ces malades d'amour! +s'interrompit-elle. + +--Les amours de M. le comte ne durent pas très-longtemps, objecta +Clérambault. + +--Jugez! s'écria Flavie, qui n'écoutait pas; jugez s'il aime avec +aveuglement... avec extravagance!... Il est venu à moi... à moi!... me +demander mon aide!... Et il n'a pas même eu l'idée que je pourrais me +venger! + +--Il n'a pas parlé de mariage? + +--Il a pleuré comme une femme... + +--Il n'a pas parlé de mariage? répéta Garnier. + +--Il s'est roulé à mes pieds... + +--Nous allons savoir dans une heure s'il est ou non marié, dit Garnier. + +Il raconta la mission qu'il avait donnée à Léon. + +--Cette femme souffrira plus si on la chasse que si on la tue..., +murmura Flavie. + +--Est-ce adroit, ce que j'ai fait? demanda Clérambault. + +Flavie réfléchissait. + +--Il faut que ce jeune homme nous serve encore à autre chose, dit-elle. + +--Quand vous saurez son nom, répliqua Garnier à voix basse,--vous aurez +peut-être de la répugnance à trop vous servir de lui. + +--Comment donc s'appelle-t-il? + +--Léon Rodelet. + +Flavie eut un imperceptible tressaillement. Garnier l'examinait. +L'émotion, si elle en eut, ne dura pas le temps que nous mettons à +écrire cette ligne. + +--C'est vrai, murmura-t-elle;--et c'est étonnant comme tous ces +souvenirs sont en moi présents et précis... Cette pauvre Rodelet +s'appelait Ernestine... je reconnaîtrais le grand nigaud de commis que +nous lançâmes en Amérique... Le temps passe; il y a de cela vingt-trois +ans: l'enfant d'Ernestine doit être un homme... on peut l'employer. + +--Vous n'y répugneriez pas?... commença l'habit bleu. + +--Non, répondit Flavie. + +--J'avoue, moi, dit Garnier,--que, si je n'avais pas eu vis-à-vis de +moi-même une sorte de prétexte... car, en définitive, je l'ai empêché de +se brûler la cervelle... j'avoue que je n'y allais pas de bon coeur. + +La marquise répliqua froidement: + +--Il y a des races de dupes. + +--Et que voulez-vous faire de Léon Rodelet? demanda Garnier. + +--Cette petite Césarine, répondit Flavie,--est l'épine la plus gênante +que nous ayons au pied... Je veux que le comte Achille l'éloigne et la +déshérite. + +--Par exemple! s'écria Garnier, ne comptez pas là-dessus! + +--Pourquoi, s'il vous plaît? + +--Parce que le comte adore sa fille... + +--Le comte est comme tous les hommes à femmes, il est aux trois quarts +femme... Le comte est un honnête seigneur, très-élégant, très-spirituel, +très-probe même quand il ne s'agit que d'argent... Mais avez-vous +rencontré parfois de ces mères de trente-six ans qui sont belles encore +et qui ont de grandes filles? Il y a un moment où ces mères, si bonnes +que vous le puissiez supposer, détestent leurs filles: cela est +positif... Eh bien, le comte Achille, amoureux d'une fillette de seize +ans, est vieilli par sa fille, qui atteint sa dix-septième année... Sa +fille lui déplaît auprès de Maxence; la vue de sa fille lui crie: «Tu +pourrais être amplement et largement le père de ta maîtresse...» Un +monsieur comme le comte Achille se tuerait s'il se voyait ridicule dans +son miroir... le cuisinier Vatel n'est pas le plus grotesque des +suicideurs... Et croyez-moi, je ne fais point ici de vaines théories, je +parle d'affaire; je dis ce qui est... Si l'on donne un prétexte au comte +Achille,--qui adore sa fille,--pour envoyer sa fille aux antipodes, le +comte Achille se jettera sur le prétexte comme un enfant gourmand sur +une pomme... Conclusion: Léon Rodelet enlèvera bel et bien mademoiselle +Césarine de Mersanz. + +Voilà pourquoi M. Garnier de Clérambault était l'esclave de cette +femme. Elle avait de ces aperçus rapides et profonds qui gagnent les +batailles. Elle coûtait cher, mais elle rapportait gros. Il fallait son +malfaisant génie pour faire aboutir ces spéculations impossibles. + +Ici, par exemple, le problème se posait ainsi: étant donné un homme +jeune, marié à une jeune femme et père d'une fille en pleine santé, +recueillir à courte échéance l'héritage de cet homme. + +Nous disons marié, bien qu'il y eût des doutes à cet égard. + +Le fait du mariage n'inquiétait pas autrement la marquise. C'était M. +Garnier de Clérambault qui n'était pas à la hauteur et qui prêtait à ce +détail une importance démesurée. + +Il va sans dire que, dans l'énoncé du problème nous avons sous-entendu +cette condition nécessaire: la razzia devait avoir lieu doucement, sans +trop de bruit ni de scandale, avec toutes garanties de sécurité pour les +membres de l'expédition. + +L'emploi du fer, du feu, du poison et de toutes autres naïvetés +scélérates était expressément prohibé comme dangereux. + +Garnier ne fit qu'une objection. + +--Maxence aime Césarine de tout son coeur, dit-il. + +--Maxence aime le comte Achille, répondit Flavie.--Maintenant, aux +détails!... Le père de Béatrice est arrivé? + +--Depuis longtemps. + +--A-t-il commencé son rôle? + +--En perfection... mais il fera mieux encore... Barbedor ira le voir +demain. + +--Demain, moi aussi, je travaillerai, reprit la marquise;--il faut que +l'affaire marche! + +--Mais, dit Garnier,--j'y songe... Si Maxence aime le comte comme vous +le dites... + +--On ne déteste bien que les gens qu'on a aimés, repartit Flavie;--quand +nous en serons là, fiez-vous à moi! + +Elle consulta sa montre. + +--Dix heures, reprit-elle;--allez me chercher votre Léon Rodelet. + +Garnier se leva. + +--Voulez-vous que je vous envoie Barbedor? demanda-t-il. + +--Non... à quoi bon? + +En ce moment, un joyeux éclat de rire monta du rez-de-chaussée par la +fenêtre entr'ouverte. + +Clérambault, qui était déjà tout près de la porte, se retourna vivement. + +--A propos, s'écria-t-il en se frappant le front,--vous ai-je dit quels +gens nous avons en bas?... On conspire contre nous... Ceux que vous +entendez ne sont pas nos amis. + +--Avons-nous des amis? dit Flavie avec son rire amer;--qui donc est en +bas? + +--Jean Lagard, le lieutenant Vital et maman Carabosse. + +--Ah!... fit la marquise d'un air d'indifférence. + +Puis elle ajouta tranquillement: + +--Allez en paix... nous ne mourrons qu'une fois. + +Quand l'habit bleu fut parti, elle se leva et gagna la croisée, qu'elle +ouvrit toute grande. La nuit commençait à être noire. Elle se pencha en +dehors pour entendre ce qui se disait dans la chambre du +rez-de-chaussée. + +Mais il ne lui venait que des sons confus, entremêlés de rires. + +--Quand même j'entendrais?... murmura-t-elle;--ai-je besoin d'entendre +pour savoir? + +Elle resta un instant accoudée contre l'appui de la croisée. + +C'était une belle soirée du mois de mai. Le ciel était sans lune, mais +les astres pendaient plus brillants au firmament limpide. L'air était +calme; une faible brise du nord apportait les murmures de la grande +ville, qui ressemblent si bien aux voix lointaines de la mer. L'ombre, +qui allait s'épaississant, donnait au paysage je ne sais quels aspects +pittoresques et mystérieux. La nuit est une enchanteresse; elle sait +draper son voile sur la platitude de nos réalités, et chaque objet que +touche sa baguette magique revêt en se transformant les capricieuses +beautés du rêve. + +Nous l'avons dit: autour du château de la Savate, c'était un vilain +marais au sol bas, uniforme et pourri, tout émaillé de cloches de verre, +tout noirci par le fumier, où l'arrosoir, promené sans cesse, faisait +pousser des choux aqueux et des artichauts lymphatiques. + +En thèse générale, il n'y a rien de hideux comme un marais de Paris. + +Mais la nuit peut changer un carré de choux en noble pelouse, la nuit +jette son manteau sur un champ d'artichauts et même sur ces sillons +alignés selon l'art où pousse la visqueuse laitue. Tout cela se fait +plaine. Pour peu qu'il y ait çà et là quelques plants d'humbles cassis, +vous avez des buissons;--la couche où fermente le melon prend un aspect +de colline;--j'ai vu des pruniers rabougris grandir et se camper comme +d'orgueilleux sycomores. + +Nous n'exagérons point. Il n'est pas nécessaire d'aller dans le désert +ni même aux terribles grèves du mont Saint-Michel pour connaître le +phénomène du mirage. Toute nuit en plein air produit le mirage. On +dirait que l'élément prosaïque se met au lit chaque soir en même temps +que le soleil, dieu des vers alexandrins. Aussitôt que ce blond Phébus +est couché, dès qu'il a rabattu son bonnet de coton sur ses oreilles +frileuses, la poésie des rêveurs sort de son nid et plane dans +l'atmosphère rafraîchie. Les fleurs épandent violemment leurs parfums, +le rossignol chante et le firmament allume la splendeur infinie de ses +girandoles. + +Eh bien, oui, c'était une vaste plaine qui entourait Flavie.--Çà et là +des fantômes blancs paraissaient dans le noir.--Au loin, les maisons de +Grenelle tranchaient sur le clair-obscur du ciel, affectant de bizarres +architectures. + +Il n'y avait pas jusqu'aux tilleuls malades, plantés au revers de la rue +de l'École, qui ne prissent une grandiose apparence. + +Flavie n'essayait plus de saisir les quelques paroles qui venaient d'en +bas jusqu'à elle. Sa tête se penchait sur sa main. Elle rêvait. + +--Si j'avais eu une mère!... murmura-t-elle. + +Était-ce là l'expression indirecte d'un remords? + +Elle resta longtemps sans parler, puis elle dit: + +--Si j'avais une fille!... + +Sa voix était douce et avait des caresses.--C'était bien l'expression +d'un désir et d'un regret. + +Elle frissonna bientôt au souffle de cette brise fraîche qui venait du +dehors. Elle se retira vivement et ferma la fenêtre. + +La lumière de la lampe éclaira le sarcasme de son sourire. + +--Je n'ai pas eu de mère et je n'ai pas de fille, prononça-t-elle d'un +coeur dégagé;--tant mieux! + +Elle revint s'asseoir auprès de la table. Elle avait froid. Elle se +versa une troisième rasade.--Elle dit en reposant son verre, vidé d'un +trait: + +--Si Maxence était ma fille, je me tuerais, parce que je serais sans +armes contre les autres et contre ma conscience... mais je n'ai pas +d'enfant... je suis libre, grâce au hasard... Maxence est une machine de +guerre... Par elle, nous entrerons dans la place... Et je mourrai dans +mon lit, avant d'avoir vu la fin des millions du comte Achille... + + + + +XIII + +--Repas de corps.-- + + +M. Garnier de Clérambault s'était trompé en plaçant maman Carabosse au +nombre des convives du rez-de-chaussée. La petite bonne femme manquait à +l'appel. Il n'y avait là que le beau lieutenant Vital, Jean Lagard et le +père Barbedor, qui s'était grisé tout doucement à force de couper sa +bière par des gouttes d'eau-de-vie, en lisant le fameux article du +_Journal des Débats_ sur la barrière des Paillassons. + +Le bruit et les rires venaient de l'office, où marmitons et garçons +festoyaient, grâce aux largesses du neveu Lagard, qui faisait ainsi +danser les finances de l'habit bleu. + +Ce jour-là, vers midi, Vital avait reçu une lettre ainsi conçue: + + «Les officiers du 3e léger sont convoqués à un repas de corps qui aura + lieu à Grenelle, château de la Savate, ruelle Saint-Fiacre, derrière la + barrière des Paillassons.--Six heures et demie.» + +Vital ne connaissait rien de tout cela. Un repas de corps ne fait pas +événement. Il avait vaqué à ses occupations ordinaires, et, à l'heure +dite, il s'était dirigé vers l'établissement indiqué. + +Nous avons vu son étonnement à l'aspect du lieu choisi par ses +collègues. + +Jean Lagard vint au-devant de lui dans le vestibule. + +--Bonjour, lieutenant, dit-il,--c'est moi qui suis les officiers du 3e +léger, pour le moment. + +Et comme Vital ne comprenait pas, Lagard ajouta: + +--C'est une petite surprise qu'on a voulu vous faire, mon lieutenant, +histoire de rire et de badiner. + +--Et qui me fait ainsi des surprises? demanda Vital, qui n'était pas +véhémentement attiré par l'extérieur du bon Jean. + +--C'est moi, répondit Lagard en touchant son chapeau,--qu'ai l'avantage +d'être votre cousin par droit de naissance... et qu'avais envie depuis +pas mal de temps d'en casser un avec vous. + +--Vous vous nommez? + +--Jean Lagard, neveu et filleul de ma marraine, qui est votre bonne et +respectable mère. + +Le lieutenant devint très-pâle.--Jean Lagard fronça le sourcil. + +--Vous n'avez pas honte de ma marraine, pas vrai? demanda-t-il en +baissant la voix. + +Le sang remonta vivement aux joues du lieutenant, qui eut un franc +sourire et tendit la main à Lagard. Celui-ci la serra de bon coeur +entre les siennes. + +--C'est que, voyez vous, cousin, dit-il,--je me méfie des beaux, et vous +êtes fièrement beau, sans vous faire de compliments... n'y en a pas +beaucoup dans l'armée qui soient tapés comme vous... Ah! mais non!... La +première fois que ma marraine vous montra à moi dans les rangs, je dis: +«Excusez, maman, vous avez fameusement réussi ce garçon là!...» Qu'elle +me répondit: «Un peu, mon neveu,» car elle n'a pas la réplique dans son +pays,--comme moi mes papiers, chaque fois que je suis pour me marier... + +Il se mit à rire. + +--Cousin, dit le lieutenant,--je ne sais pas où sont vos papiers; mais +on ne peut pas vous accuser d'avoir la langue dans votre poche. + +--Vous me trouvez bavasse?... c'est rapport au contentement de la +rencontre... Prenez-vous l'absinthe? + +--Avec plaisir! + +Lagard démolit une table d'un coup de poing. Les garçons accoururent +tous à la fois, escortés de Barbedor. + +--Vous, l'oncle, dit Lagard,--allez un petit peu voir à Montparnasse si +j'y suis... vous mangez de la chèvre et du chou, ça ne me va pas... Les +autres, amenez de la vieille-vieille qu'est à la cave, sous le cognac, +là-bas, juste en face de la porte... à moins que vous n'ayez tout bu, +papa? + +Barbedor lui faisait des signes et l'appelait en lui montrant de loin le +_Journal des Débats_. Lagard tourna le dos. + +--N'y a pas longtemps que je sais les affaires de ma marraine, dit-il +tout bas au lieutenant;--et encore, les affaires... je n'en sais qu'un +tout petit bout... Elle a tourné plus d'un mois autour du pot avant de +me dire: «Ce beau garçon-là est mon petit...» Écoutez donc, lui fallait +bien quelqu'un, à c'te femme, pour parler de vous! + +--Ce n'est pas moi qui m'éloigne d'elle..., commença Vital. + +--Je sais... je sais! interrompit Jean Lagard;--si j'ai pris cette +couleur pour vous faire arriver ici, c'est histoire de plaisanter entre +cousins, pas vrai?... La maman dit comme ça que vous avez le coeur +plus beau encore que le visage... + +--Pauvre digne et sainte femme! murmura Vital avec émotion. + +--Vous l'aimez bien? + +--Est-ce qu'on peut jamais l'aimer assez? + +--Touchez là! s'écria Jean Lagard; ça me fait plus de plaisir d'entendre +ça que si l'on me nommait à une place du gouvernement où il y aurait +bonne paye et pas beaucoup d'ouvrage. + +Il tressaillit. Une main venait de se poser sur son épaule par derrière. +Barbedor était auprès de lui, tenant le _Journal des Débats_ ouvert. + +--Lis ça, neveu! dit-il en mettant le doigt sur son cher article;--lis +ça et dis-moi ton avis. + +Lagard parcourut les premières lignes. + +--Qu'est-ce que c'est que c'te charge-là? fit-il. + +--Une charge!... une chose imprimée!... On va l'ouvrir: c'est comme qui +dirait officiel! + +Lagard avait lu. Il réfléchissait. + +--Qué scélérate de diablerie veulent-ils lui faire faire? grommela-t-il +à part lui. + +--On va l'ouvrir, reprit Barbedor de cet air mystérieusement ému qui est +un des premiers symptômes de l'ivresse;--ce n'est pas des gens du commun +qui m'auraient obtenu ça au ministère... On plantera une allée d'acacias +depuis la barrière des Paillassons jusque chez moi. + +Jamais amant ne mit plus de douceur à prononcer le joli nom de sa +maîtresse. Certes, ces mots: barrière des Paillassons, n'ont rien en eux +de particulièrement poétique. Eh bien, dans la bouche de Jean-François +Vaterlot, ils prenaient une euphonie comparable aux plus sonores +hémistiches de Lamartine. + +--Et vous avez avalé le poisson, papa? dit Jean Lagard. + +Barbedor ferma ses deux poings. + +--Tu m'hérisses à la fin! s'écria-t-il;--poisson toi même!... Si tu es +du parti des deux coquines, c'est bon! + +L'idée lui venait que son neveu Jean Lagard était peut-être soudoyé par +la barrière de Sèvres et par la barrière des Écoles. + +Il replia son _Journal des Débats_ et le remit dans sa poche. + +--Si c'est comme ça, grommela-t-il,--tu peux leur dire, aux deux +coquines, qu'on ne les craint pas, entends-tu bien?... Et, quand l'allée +d'acacias sera plantée, tu viendras me demander à travailler dans ma +salle... trois francs les premières, deux francs les secondes, vingt +sous les pourtours et dix francs pour entrée dans la loge des +artistes... C'est chez moi que se feront toutes les réputations... Il y +aura ici plus de gants jaunes qu'au grand Opéra... Est-ce que tu crois +que je me passerai d'orchestre? J'aurai l'orchestre de Souflard: trente +instruments à vent pour vingt-cinq francs... ça me ruinera-t-il?... Et +le dimanche soir, on dansera: un bal comme il faut, tous bonnes et +militaires... dix sous d'entrée pour les cavaliers, en consommation, les +dames _à l'oeil_; vingt centimes contredanses, valses et polkas... Et +je ne veux plus de ce nom de château de la Savate... j'en ai honte!... +Je vais faire peindre un grand tableau des dieux de la Fable, pas cher, +avec un cadre... Mon enseigne sera: _Aux travaux d'Hercule et à la +ceinture de Vénus_... les travaux d'Hercule pour la force et l'adresse, +jeux olympiques et autres; la ceinture de Vénus pour la chose de la +danse et des intrigues entre les deux sexes... + +Il fit un pied de nez à son neveu et courut chercher une choppe, car sa +gorge le brûlait. Il avait la fièvre du bonheur. + +--Dans quel diable de taudis m'avez-vous amené ici, cousin? demanda le +lieutenant Vital. + +--Ce n'est pas moi qui peux répondre à cela, cousin, répliqua l'ancien +fort-et-adroit,--et je trouve que maman Marguerite commence à se faire +diantrement attendre! + +--Ohé! Casseur! cria-t-il en se tournant vers la maison; servez toujours +le potage pour deux, sans vous commander... Vous en tiendrez une bonne +assiette chaude. + +Et, quand ils furent attablés: + +--N'empêche, reprit Lagard,--que je ne suis pas fâché de me trouver un +petit instant seul avec vous... Voilà, je ne vous ressemble guère, +cousin, comme quoi vous avez gagné tous vos grades par la bonne conduite +et la tenue... Le potage n'est pas piqué, pas vrai? quoique ça soit ici +un taudis, comme vous dites, chez mon vénérable oncle... Et ça nous +donne un fameux exemple de la fragilité humaine, de voir un homme qu'est +pas né méchant natif, et qui tourne au sauvage par rapport à une fixité +qu'il a d'humilier censé les barrières de droite et de gauche... C'est +comme ça une mélomanie qu'on dit, je crois, quand la jugeotte n'y est +plus... J'ai ouï parler d'un juif riche à milliasses, qui voulait +prendre la lune parce qu'il avait dans la tête que c'était un louis +composé de tout l'or du monde... et ça y prête un tantinet quand la lune +est dans son plein... Mon oncle se fiche de la lune, mais il veut faire +un trou dans le mur d'enceinte pour qu'y ait une barrière des +Paillassons... Je disais donc que vous étiez, comme ça, le vrai modèle +des bons sujets, par la sagesse en tout... Prenez-vous un coup de blanc +par-dessus la soupe? + +Vital tendit son verre. Jean Lagard continua: + +--Moi, différemment, j'ai pris des habitudes avec les forts-et-adroits, +dont j'étais un des plus universels... Par quoi, ma marraine ne me dit +pas tout, s'en faut!... Mangez-moi ça pendant que ça fume, cousin... +J'ai roulé, voyez-vous, de-ci de-là, sans amasser de mousse... La +marraine m'a empêché de faire pas mal de bêtises, mais j'en ai fait pas +mal aussi, malgré elle... Voilà donc la chose: c'est un coeur d'or, et +n'y a pas sa pareille au monde. Je l'aime, la, ce qui s'appelle à fond. +Je me battrais pour elle avec n'importe quoi!... En plus, à cause d'elle +qui vous adore, je vous aime aussi, cousin, et je vous le dis à la bonne +franquette... Portez-vous bien! + +Il choqua son verre contre celui de Vital et le replaça bruyamment sur +la table. + +--En sorte que, reprit-il sans transition, pendant que ses yeux hardis +et rieurs se fixaient sur le jeune lieutenant,--nous faisons comme ça la +cour à une comtesse? + +Vital tressaillit violemment et fut sur le point de laisser tomber son +verre. + +--On dit ça, reprit Jean Lagard, qui le considérait toujours;--moi, je +n'en sais pas plus long, vous sentez bien. + +--Qui est-ce qui dit cela? demanda le lieutenant. + +--Les uns... les autres..., répondit Lagard... Tenez, +s'interrompit-il,--ce gros bonhomme que vous venez de voir vous +connaît... Il y a ici un autre personnage dont nous parlerons tout à +l'heure plus amplement. Le vieux Barbedor savait par moi que vous alliez +venir... Il savait par d'autres que par moi ce que votre mère voudrait +cacher à tous... Quand il a prononcé votre nom devant le personnage en +question, j'ai entendu celui-ci qui s'écriait: «Ah! ah! l'amant de la +comtesse de Mersanz!» + +--Mais c'est une abominable calomnie! s'écria Vital. + +--Ta ta ta! fit Lagard;--quant à ce qui est de moi, je n'en ai pas eu la +chair de poule... Un joli garçon et une jolie femme, c'est fait pour +s'entendre de toute éternité... Vous ne mangez plus, cousin? + +--Non, répondit Vital;--je veux savoir le nom de l'homme qui a dit +cela. + +--Garnier de Clérambault, mon cousin... Et, si vous voulez que je lui +casse quelque chose de votre part, ça va! + +--Garnier de Clérambault! répéta le lieutenant, qui interrogeait +vainement ses souvenirs. + +Pendant qu'il réfléchissait, Lagard poursuivit: + +--Avez-vous entendu parler jamais de madame la marquise de Sainte-Croix? + +--Je la connais, repartit vivement Vital,--et je me souviens d'avoir vu +chez elle ce Garnier de Clérambault. + +--Vous allez donc chez cette marquise de Sainte-Croix? + +--C'est elle qui m'a présenté à madame la comtesse de Mersanz. + +A son tour, Lagard se prit à réfléchir. Il y alla de bon coeur et prit +sa bonne grosse tête à deux mains pour n'avoir point de distraction. + +--Au diable! s'écria-t-il au bout de quelques secondes,--tout ça n'est +pas mon affaire. Je n'y vois goutte, là dedans; ça regarde ma +marraine... Si elle voulait me dire tout ce qu'elle complote, quoi! je +finirais peut-être par comprendre... mais un mot par-ci, un mot par-là, +ça ne me suffit pas... Tel que vous me voyez, je lui donnerais mes deux +bras et ma tête, à vot' maman, mon cousin... Eh bien, je dis qu'elle +devrait avoir plus de confiance en moi!... + +Vital gardait le silence. Un nom, prononcé par Jean Lagard, le fit +tressaillir pour la seconde fois. + +Jean Lagard avait dit, suivant le cours de sa vagabonde méditation: + +--Ce n'est pas pour le roi de Prusse qu'elle va voir tous les jours +cette Maxence et la petite demoiselle Césarine. + +Vital fixa les yeux sur lui avec une sorte d'effroi. On eût dit que cet +homme, sciemment ou sans dessein, scrutait un à un tous les replis de +son âme. + +Ce roman n'a point de héros, parce que notre beau Vital n'était pas un +héros de roman. Nous vous le donnons tel qu'il était, n'ayant ni les +vices prestigieux ni les vertus tragiques des jeunes premiers rôles de +nos drames. Il portait l'épaulette de lieutenant à vingt-huit ans, ce +qui exclut toute idée de splendeur. Il respectait les femmes, et ses +camarades se moquaient de lui, disant qu'il était rangé comme une +demoiselle. + +Je crois qu'il avait eu deux ou trois duels en sa vie, mais c'était bien +à son corps défendant. Il avait gagné son épaulette en Afrique, où il +s'était battu comme un diable. + +Il avait deux amours dans le coeur: l'un qui avait commencé avec sa +vie, l'amour de sa mère; l'autre qui était tout jeune, sa passion timide +et sans espoir pour mademoiselle Césarine de Mersanz. + +Une troisième affection était en lui, douce, tendre, mêlée d'admiration +et de respect: c'était la comtesse Béatrice qui lui avait inspiré ce +dernier sentiment. + +Peut-être parce qu'elle était la seconde mère de Césarine. + +Il était loyal, mais timide à l'excès. Dieu ne l'avait point fait ainsi. +Sa timidité venait des circonstances. Sa mère, exagérant jusqu'à la +manie un sentiment raisonnable à son point de départ, sa mère lui avait +inculqué cette défiance de lui-même et cette crainte du monde. + +Sa mère lui avait défendu de la reconnaître en public. + +Depuis qu'il avait l'épaulette d'officier, sa mère lui cachait sa +demeure. + +Elle avait honte, comment exprimer cette bizarrerie? elle avait honte +d'être sa mère, pour lui qui était son orgueil et son coeur. Trop +humble à force d'être glorieuse, elle s'éloignait de lui, qu'elle eût +voulu voir sans cesse; elle faisait abstinence de ce grand amour +maternel qui était sa vie, elle jeûnait de tendresse et de caresses. + +Elle se souvenait. Son mari l'avait abandonnée autrefois, parce qu'il +était devenu officier et qu'elle restait vivandière. Depuis lors, elle +avait sans cesse descendu, selon sa propre appréciation. Elle avait été +concierge, ce qui est bien au-dessous de cantinière; elle était +maintenant marchande de plaisirs et connue comme le loup blanc dans le +quartier des Invalides. + +Elle se disait: si l'on savait que Vital est le fils de maman Carabosse, +sa carrière serait perdue; ses chefs l'abandonneraient, il fléchirait +sous la raillerie de ses camarades. + +Y avait-il quelque chose de fondé dans ces appréhensions? Personne ne +peut dire non d'une manière absolue. Pour quiconque connaît les moeurs +militaires, le doute est de rigueur. En garnison, le même fait, produit +dans les mêmes circonstances, peut amener des résultats directement +opposés. Il y a le coeur qui est bon; il y a l'esprit qui est parfois +un peu étroit.--Il y a un troisième élément dont nous demandons bien +pardon de prononcer le nom: LA BLAGUE. + +Tout dépend de _la blague_. + +La blague est un souverain absolu, un autocrate qui ne connaît ni frein +ni contrôle. Elle a droit de vie et de mort. + +La blague est une puissance toute française. Nos alliés nous la +reprochent et nous l'envient. Nos ennemis en ont peur. + +Comme toutes les grandes choses, elle a beaucoup de bon et beaucoup de +mauvais. + +Elle soutient le soldat; elle est partie intégrante de sa gaieté, +peut-être de son courage; elle pique l'émulation, elle exalte le point +d'honneur. + +Elle a de l'esprit; mais, nous le répétons, son esprit n'est ni +très-haut ni très-large. La blague a besoin d'applaudissements pour +vivre: c'est une chose d'art. Comme les applaudissements se comptent, la +blague est l'esclave du nombre. Elle a son niveau, qui est juste à +hauteur de grenadier. Elle berne aussi volontiers ce qui est au-dessus +de cette taille que ce qui est au-dessous. + +Rectifions: plus volontiers. + +Jusqu'à l'heure où quelque coup de tonnerre consacre cette supériorité +dont on s'est tant moqué. + +La blague admet le succès, quitte à mordiller un peu le talon du +triomphateur. + +Quand le triomphe est complet, universel, brillant comme le soleil, la +blague se couche à ses pieds et jappe comme un petit chien. + +Elle prend alors les ridicules du héros sous sa protection; elle le +rend populaire par le bout qu'elle déchirait la veille. S'il a des +verrues, elle place ces verrues parmi les constellations du ciel,--ou +bien encore, elle force la postérité à voir toujours sur les épaules +d'un demi-dieu je ne sais quelle redingote grise. + +Grattez un peu la blague, vous trouverez dessous Chauvin. Or, Chauvin +est un ours muni du pavé bienveillant et fatal qui écraserait la gloire +si la gloire n'avait la vie dure. + +La mère de Vital connaissait tout cela. Elle avait peut-être vu la +blague mettre son pied lourd sur de l'herbe de grand capitaine. Elle +avait peur. + +Et comme elle était ardente et, en toutes choses, extrême; comme Vital +était son espoir et son trésor, elle ne voulait voir que le danger, afin +de l'en mieux garder. Dès que Vital était en jeu, elle se défiait de ses +chers tourlourous qu'elle aimait tant et qu'elle suivait, au pas, en +promenade. + +Voulez-vous que nous précisions les faits? Elle voyait Vital, l'épée à +la main, sur le pré, parce qu'un camarade en méchante humeur l'avait +appelé: le fils à maman Carabosse.--Elle voyait le chef du personnel au +ministère de la guerre rester, la plume suspendue au-dessus de +l'ordonnance qui nommait Vital capitaine, parce que le fils d'une +marchande de plaisirs... + +Mettons qu'elle eût grand tort. Elle était comme cela. + +Vital avait dit l'exacte vérité: ce n'était pas lui qui fuyait sa mère; +au contraire, Vital faisait ce qu'il pouvait pour vaincre les étranges +scrupules de la petite bonne femme, c'était en vain. Son humilité ne +l'empêchait point d'être obstinée. Quand elle avait dit: «Je veux,» il +n'y avait pas à répliquer. + +C'étaient de vraies parties fines, quand ils se voyaient. On se donnait +rendez-vous en cachette. La petite bonne femme avait des joies d'enfant; +elle faisait des surprises. Jugez! l'attrait du fruit défendu, ajouté à +cet immense bonheur de la mère dans les bras de son fils! + +Il y avait cependant une chose qui troublait cette joie et qui mettait +un peu d'amertume dans ce plaisir. Marguerite Vital avait un reproche à +se faire. Le lecteur se souvient de cette mission donnée par Roger à +Garnier, lequel s'était présenté dans le pauvre logis de la Perlette et +lui avait signifié que son mari voulait un des deux enfants. Depuis +lors, Marguerite avait vécu dans la crainte continuelle de se voir +séparée de son fils. C'est pour cela qu'elle avait abandonné son petit +baril de vivandière. Si elle fût restée au régiment, son mari l'eût trop +aisément retrouvée. L'état de concierge n'est ni brillant ni bruyant; +Marguerite se crut bien cachée au fond d'une loge, et, par le fait, son +mari ne l'inquiéta jamais. + +Là n'était pas le mal.--Dans sa frayeur d'être séparée de son fils, +Marguerite s'était creusé la cervelle. Elle ne pouvait ôter au petit +Vital sa position d'enfant de troupe qui lui donnait des droits. Elle +s'ingénia; l'adresse ne lui manquait pas. Elle commença par intervertir +l'ordre des nom et prénom du petit Vital. Au lieu de Vital Roger, elle +fit inscrire Roger (Vital) sur le registre du dépôt; puis, peu à peu, la +parenthèse disparut; l'enfant se nomma Roger Vital,--puis Vital tout +court. + +De sorte que, par le fait, Marguerite avait enlevé à son fils le nom de +son père. + +Bien plus, le voulant toujours à elle et tout à elle, dans sa jalousie +de mère, elle avait éludé ses curiosités d'enfant et ses questions de +jeune homme. Vital croyait son père mort. + +Quant à Roger, l'ancien tambour de la septième, s'il eût voulu chercher, +ne fût-ce qu'un peu, la ruse naïve de la pauvre Perlette aurait été bien +vite déjouée; mais Roger ne chercha pas, ou, s'il fit quelques +démarches, ce fut trop tard et lorsque déjà Vital avait complétement +changé de nom. + +--Deux jolis brins de filles, cette Maxence et cette Césarine, reprit +Lagard sans prendre garde au trouble de Vital;--mais vous ne vous êtes +jamais soucié d'elles probablement, cousin, puisque vous vous occupez +d'une autre... Moi, j'ai travaillé dans le chantier qui fait face à la +pension... et j'ai vu des choses... + +Il s'arrêta. + +--Qu'avez-vous vu? demanda Vital. + +--Parlons peu et parlons bien! fit Jean, qui eut par hasard fantaisie de +discrétion;--m'est avis que ces choses-là ne nous regardent ni l'un ni +l'autre... N'empêche qu'on peut causer, n'est-ce pas?... Eh bien, je +vous dis, moi, qu'il y a tout un polisson de mystère là-dessous? + +--Mais, enfin, quel mystère? + +--Quel mystère? répéta Lagard. + +Il réfléchit un instant et reprit, suivant le vagabond caprice de sa +pensée: + +--La maman vous le dira, si elle veut, cousin... Moi, je donnerais dix +francs de bon coeur pour la voir ici. + +Le lieutenant regarda à sa montre. + +--Neuf heures! murmura-t-il. + +La physionomie de Jean Lagard exprima un commencement d'inquiétude. + +--Le Garnier est là-haut... La Vipère aussi... S'il arrive malheur à +maman Marguerite, tonnerre du ciel, il y aura des pots cassés!... + +--Au nom du ciel! s'écria Vital,--expliquez-vous!... Que parlez-vous de +malheur à propos de ma mère? + +--Est-ce qu'on peut vous dire? répliqua Jean, qui frappa la table de son +gros poing fermé;--est-ce qu'on sait quelque chose en dehors de ce que +maman Marguerite veut donner de son secret? + +--Ce Garnier est son ennemi? + +--Elle ne veut pas qu'on y touche! + +--Et qui donc appelez-vous la Vipère? + +--La marquise de Sainte-Croix. + +Vital le regarda stupéfait. + +--Cette femme si bonne et si pieuse!... murmura-t-il;--vous êtes fou, +mon garçon! + +--Si vous en êtes encore là, vous, s'écria Jean Lagard en se +levant,--j'en aurais trop long à vous conter... Nous n'avons pas le +temps... je veux savoir ce qui est arrivé à ma marraine. + +--Ohé! mon oncle! appela-t-il. + +Barbedor n'eut garde d'entendre. Il était à l'office, où le chef, les +marmitons et les garçons festoyaient. Lagard avait payé un banquet à +trois francs par tête. Barbedor leur lisait l'article du _Journal des +Débats_ et prédisait des jours de gloire à la ruelle Saint-Fiacre, +aussitôt que les acacias seraient plantés. Le chef n'avait pas acquis +son beau surnom de Casseur sans être un loustic assez agréable. Il +donnait la réplique au bonhomme. Marmitons et garçons s'amusaient comme +des bienheureux. + +--Voilà! dit Lagard au lieutenant,--ça m'aurait fait plaisir de voir la +petite bonne femme embrasser son grand fils. J'attendais toujours +d'avoir de l'argent pour me payer cette fantaisie... La noce n'a pas +réussi: bonsoir!... Ohé! mon oncle! avance ici qu'on te paye! + +Comme l'oncle Barbedor ne se pressait point, Lagard remit son chapeau +sur l'oreille et se dirigea vers la maison. Le lieutenant l'arrêta par +le bras. + +--Restez, dit-il. + +Lagard imprima une brusque secousse à son bras pour le dégager; mais la +main du beau lieutenant était inflexible comme un étau. Lagard s'arrêta, +saisi d'admiration pour un poignet pareil. + +--Restez, répéta Vital;--vous m'en avez dit trop et vous ne m'en avez +pas dit assez. + +--Plus que ça de tenailles! grommela Jean, qui n'essayait plus de se +dégager,--est-ce que vous en êtes, cousin? + +Vital ne comprit pas. Jean Lagard poursuivit: + +--Quand vous tenez un homme comme ça par le bras, sauriez-vous bien +l'empêcher de vous casser une patte. + +--Oui, répliqua Vital. + +--En quoi faisant? + +--En lui cassant le bras. + +--Voyons voir! s'écria Lagard, qui ne put résister au désir de faire un +petit assaut. + +Il adressa en même temps une ruade de premier choix au _tibia_ gauche de +Vital, qui changea de pied sur place.--Lagard poussa un cri de douleur +et tomba sur ses deux genoux. + +--Grâce! cria-t-il, moitié riant, moitié en colère. + +Vital le lâcha. Lagard frotta son poignet meurtri et presque luxé. + +--Cousin, dit-il avec admiration,--vous lèveriez le deux cents à bras +tendus!... Si vous voulez, je vous ferai recevoir _fort-et-adroit_... + +--Je ne veux qu'une chose, répondit Vital, savoir quel danger menace ma +mère et pourquoi vous traitez avec si peu de respect madame la marquise +de Sainte-Croix. + +--D'abord, ça fait deux choses, dit Lagard; quant à la Vipère, du +respect? Excusez... Je vous répète, cousin, que je donnerais cinquante +francs pour que ma marraine... + +Il n'acheva pas. Le lieutenant vit sa physionomie changer deux fois coup +sur coup: la première fois pour réprimer une joie soudaine, la seconde +fois, une vive et profonde anxiété. + +Les yeux de Lagard étaient fixés sur la porte d'entrée. Vital se +retourna. La petite bonne femme était là, debout, dans son costume des +grands jours, appuyée contre le chambranle de la porte, mais si défaite +et si pâle, qu'elle semblait près de s'affaisser sur elle-même. + +--Qu'avez-vous, ma mère? s'écria-t-il. + +--Nom de nom! gronda Lagard,--paraît que ça ne va pas comme elle veut! + +La petite bonne femme passa le revers de sa main sur son front, qui +dégouttait de sueur. + +--Écoutez! fit-elle au moment où son fils s'élançait vers elle. + +Son geste était si impérieux, que Vital s'arrêta.--Lagard, penché de +côté, prêtait l'oreille. + +On entendit un bruit lointain de voiture. + +--J'ai été plus vite que le fiacre... murmura la petite bonne femme;--ce +sont eux. + +--Eux, qui? demanda Lagard. + +--La marquise est seule en haut et les attend, dit la bonne femme au +lieu de répondre. + +--Seule avec le Clérambault, repartit Jean Lagard. + +--Je viens de voir Clérambault rue de Babylone, prononça la vieille +Marguerite lentement et avec fatigue. + +Puis, elle dit encore: + +--Écoutez! + +Un bruit de porte qui se ferme eut lieu à l'étage supérieur. + +Elle s'appuya sur l'épaule de Vital et pensa tout haut: + +--Les voilà réunis tous les trois! + +--La marquise, dit Lagard,--le Garnier... et puis qui? + +--Léon Rodelet, répliqua maman Marguerite. + +--Léon Rodelet! s'écria Vital;--je le connais, celui-là!... c'est un +ami! + +La petite bonne femme fixa sur lui ses yeux perçants et profonds. + +--Léon Rodelet vient de tuer ta soeur, dit-elle. + +Jean Lagard ferma ses deux poings.--Vital chancela comme s'il eût reçu +un coup en pleine poitrine. + +--Ma soeur! répéta-t-il;--j'ai donc une soeur!... + +Sa tête se courba; il ajouta les larmes aux yeux: + +--J'avais une soeur... je ne la verrai que morte! + +Il prenait au pied de la lettre les paroles de la petite bonne femme. +Nulle expression ne saurait dire le chemin prodigieux que fait la pensée +en ces moments suprêmes. Il faudrait des volumes pour analyser le monde +d'idées que peut enfanter un cerveau humain dans l'espace de quelques +secondes. + +Vital ne savait rien de sa famille, et les soins mêmes que sa mère +mettait à l'isoler d'elle exagéraient l'opinion qu'il pouvait avoir de +l'humilité de sa naissance. Il aimait et respectait sa mère: chaque fois +que sa raison avait fait effort pour deviner le vrai de sa situation de +famille, son coeur avait prononcé une sorte de _veto_ dont la source +était dans sa piété filiale. En cherchant, il craignait de trouver +quelque chose qui fût contre sa mère. + +Puis sa tendresse se révoltait contre cette crainte. N'était-ce pas là +une insulte tacite et un manque de confiance? + +Vital se débattait depuis son enfance au milieu de ces contradictions +insolubles. Il n'interrogeait jamais sa mère. Leurs entrevues, rares et +trop courtes, n'étaient pleines que de caresses. + +C'était la première fois qu'il entendait parler de sa soeur. + +Que pouvait être cette soeur dont on lui disait: «Elle vient d'être +tuée par un homme?» + +Je vous le dis: ce fut un monde entier de suppositions terribles et +navrantes. Cette soeur, dont on lui avait caché jusqu'alors +l'existence, ne pouvait être qu'une honte vivante pour son nom. Il était +homme, lui; son sexe l'avait aidé à sortir de ces bas-fonds où se +perdait son origine.--Mais une femme! une jeune fille!... + +Une chose lui donna le frisson jusqu'aux fibres les mieux abritées du +coeur. Si bas placée que fût sa mère dans l'échelle sociale, il avait +reçu beaucoup d'elle. Souvent il s'était étonné de ses générosités +inépuisables. Elle lui disait toujours: «Ça me donne de la chance de +travailler pour toi, enfant chéri; grâce à Dieu, je gagne gros dans mon +petit métier.» + +Vital se dit en ce moment, au fond de son âme bourrelée: + +--Si tout cet argent venait de ma soeur!... + +A la façon dont il l'entendait, ce soupçon était une torture. + +Et ne l'accusez pas. L'homme entouré de mystères croit à tout. +D'ailleurs, l'esprit n'est point complice de ce travail acharné qui +s'opère en dehors de la volonté. C'est l'oeuvre de la fièvre. + +S'il fallait une preuve, nous dirions que Vital, en dépit de ce +laborieux combat qui se livrait en lui malgré lui-même, sentait naître +et grandir dans son coeur une tendresse ardente pour cette soeur +inconnue. + +--Oh! se disait-il,--comme je l'aurais aimée! + +La petite bonne femme avait sur lui ses yeux noirs brillants comme des +escarboucles. Nous ne pouvons affirmer qu'elle eût deviné en détail et à +la lettre les méditations complexes du beau lieutenant. Nous +n'affirmerions pas le contraire non plus: c'était la dernière fée. + +La première parole qu'elle prononça donnera peut-être au lecteur la +mesure de sa science physiognomonique. + +--Ta soeur, dit-elle,--a nom madame la comtesse de Mersanz. + +--Béatrice! s'écria Vital stupéfait. + +--Tiens, tiens! fit Lagard;--petit à petit, on saura l'histoire. + +--Ma mère, reprit Vital tremblant,--vous avez parlé de mort... + +La petite bonne femme s'était laissée tomber sur la chaise où Lagard +s'asseyait tout à l'heure auprès de la table. Elle essuya son front +baigné de sueur. + +--Oui, oui..., j'ai parlé de mort, dit-elle. + +Puis elle ajouta tout bas: + +--Je les aurais bien empêchés de la tuer comme ils ont tué l'autre... + +Vital vint à elle et la prit par la main en disant: + +--Ma mère, ma mère, répondez-moi, je vous en prie! + +La petite bonne femme le regarda fixement, puis elle le repoussa d'un +geste convulsif. + +--J'ai parlé de mort, répéta-t-elle;--n'est-ce pas mourir que de perdre +à la fois son bonheur et son honneur?... Va, je me souviens du jour où +je fus abandonnée et du jour où je l'abandonnai, pauvre enfant qui, la +veille encore, pendait, souriante, à mon sein... Je n'ai vécu que pour +toi... Elle n'a pas d'enfant pour qui vivre... elle est morte. + +--Mais de quoi faut-il la venger? s'écria Vital;--que lui a-t-on fait? + +--Ce qu'on lui a fait! repartit la petite bonne femme avec amertume.--Tu +avais six ans, tu étais déjà fort... N'était-ce pas un crime de te +garder pour la livrer à son père?... Ah! je t'aimais mieux qu'elle!... +Maintenant qu'elle est malheureuse, je vais l'aimer mieux que toi. + +--Vous ferez bien, ma mère, dit le lieutenant, qui pressa contre son +coeur la main froide de Marguerite;--aimez-la!... aimons-la!... +Dites-moi seulement ce qu'il faut faire pour la sauver ou pour la +venger! + +--Et parlez haut, sans vous commander, marraine, ajouta Lagard en +s'avançant;--s'il faut de l'argent, j'ai le gousset en bon état; s'il +faut des poignets, je croyais avoir le nº 1, mais votre garçon est le +coq à ce sujet... N'empêche que je garde le nº 2 et que c'est à votre +service. + + * * * * * + +--Victoire! s'écria M. Garnier de Clérambault en rentrant dans la +chambre où madame la marquise de Sainte-Croix l'attendait. + +--Je vous présente M. Léon Rodelet, ajouta-t-il en refermant la porte +derrière le cinquième clerc. + +La marquise ne leva pas les yeux tout de suite sur Léon. Quand elle le +regarda enfin, un tic nerveux agita légèrement les ailes de son nez et +ses tempes. + +--N'est-ce pas, dit tout bas Clérambault, qu'il ressemble comme deux +gouttes d'eau à la pauvre Ernestine? + +La marquise répondit sèchement: + +--Il y a longtemps que je l'ai oubliée. + +--Pas moi, grommela Garnier;--c'était une jolie fille. + +La marquise se tourna vers Léon, qui restait près de la porte. + +--Approchez, monsieur Léon, dit-elle. + +Quand elle voulait, elle avait des airs de reine. + +Léon avait trouvé l'habit bleu fidèle au rendez-vous, rue de Babylone, à +la porte de maître Adalbert Souëf. Léon croyait apporter une mauvaise +nouvelle, car il avait eu beau compulser pièce à pièce le dossier du +comte Achille de Mersanz, le contrat de mariage était resté introuvable. +Il fut fort étonné lorsqu'il vit Clérambault se frotter les mains avec +enthousiasme en apprenant ce résultat. + +--Ça ne vous fera pourtant pas gagner votre gageure, dit-il. + +--Venez avec moi, mon cher enfant! s'écria l'habit bleu au lieu de +répondre, venez avec moi. + +Clérambault avait une voiture dans laquelle il fit monter Léon. Ils ne +virent ni l'un ni l'autre une forme exiguë qui se détacha du noir d'une +porte cochère et qui s'élança dans la même direction qu'eux, trottinant +sur le pavé. + +La petite bonne femme avait tout entendu. + +Léon, cependant, n'était pas au bout de ses étonnements. + +Le lieu où on le conduisait, d'abord, lui sembla de fort mauvais augure, +et certes il ne s'attendait pas à trouver là une femme qu'on appelait +madame la marquise. En chemin, M. Garnier de Clérambault lui avait bien +fourni de longues et amphigouriques explications; mais Léon, distrait et +réfléchissant à l'étrange succession d'événements qui avait rempli sa +journée, n'aurait point su dire de quel sujet l'habit bleu l'avait +entretenu. + +Avant d'entrer au château de la Savate par la porte de derrière, donnant +sur les marais, Léon s'arrêta devant cette maison à l'aspect +véritablement sauvage, dont l'isolement paraissait complet, nous l'avons +dit. De ce côté, rien n'indiquait la guinguette. + +--Qu'allons-nous faire là? demanda-t-il. + +--Avez-vous peur? répliqua l'habit bleu en riant. + +--Je n'ai pas peur, dit Léon;--au point où j'en suis, on ne craint +rien... mais je veux savoir. + +--Au point où vous en êtes, on a beaucoup à perdre, mon bon, prononça +lentement Clérambault;--depuis quelques heures, vous avez regagné +diablement du terrain... Vous allez trouver ici une personne qui a votre +avenir entre les mains. + +Il voulut entrer. Léon le retint. + +--Une question encore, dit-il. + +--Faites, mais faites vite! + +--Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ce que vous savez sur ma mère? + +Il faisait nuit noire. Léon ne put distinguer à ce moment la physionomie +de M. Garnier. La voix de celui-ci était calme quand il répondit: + +--Vous connaîtrez mes raisons, mon petit homme... Je suis franc comme +l'or... Je ne vous cacherai rien... Entrez, entrez! + +Il le poussa dans l'escalier, qu'ils montèrent à tâtons. + +Un des premiers soins de l'habit bleu fut de dire tout bas à la +marquise: + +--Carabosse a parlé... Coupez dans le vif... attaquez l'histoire de la +mère et arrangez ça comme vous pourrez. + +Elle prit la main de Léon et l'attira vers elle. + +--C'est bien le visage que je m'attendais à voir, dit-elle à demi-voix +en se tournant vers Clérambault, attentif à donner la réplique, car il +flairait quelque scène d'effrontée comédie;--je l'aurais reconnu rien +qu'au souvenir de mon amie. + +--Vous avez été l'amie de ma mère? s'écria Léon. + +--Il demande si j'ai été l'amie d'Ernestine! déclama la marquise, qui +sembla prendre Clérambault à témoin. + +Son accent était mélancolique et plein d'émotion contenue. + +L'habit bleu ne put que lever les yeux au ciel d'un air attendri. Il +pensait à part lui: + +--Cette femme là est le diable. + +--Écoutez-moi, monsieur Léon, reprit la marquise avec bonté;--j'ignore +ce que notre pauvre Ernestine a pu vous confier de son secret. Le +malheur est défiant; attendez, pour lui annoncer que vous m'avez vue, le +moment prochain où vous pourrez la rendre à l'aisance et au bonheur... + +Elle s'interrompit en caressant la main du jeune homme maternellement, +et dit à Clérambault, qui l'admirait: + +--Elle avait ce regard doux et inquiet, vous souvenez-vous? + +--Si je m'en souviens!... soupira l'habit bleu; ah! certes, je m'en +souviens. + +--Il est impossible, mon jeune ami, poursuivit la marquise,--que vous +puissiez comprendre ce qui vous arrive aujourd'hui. Ne l'essayez pas. Il +y a bien longtemps que je suis votre vie avec toute la sollicitude d'une +mère. Ernestine était plus jeune que moi: je la regardais comme ma +soeur cadette. + +--Jamais, au grand jamais, balbutia Léon,--ma mère ne m'a parlé... + +--Que vous disais-je! interrompit Flavie en regardant l'habit +bleu;--j'aurais gagé que cette pauvre Ernestine ne lui eût pas dit un +mot de moi! + +--Madame la marquise avait, ma foi, deviné, appuya Clérambault. + +--Tout ici doit vous sembler étrange et incompréhensible, continua +Flavie, qui souriait bonnement;--le lieu même où nous nous trouvons... +et ce moyen bizarre que M. de Clérambault a cru devoir employer pour se +mettre en rapport avec vous. + +Elle attira Léon tout contre elle et lui dit à l'oreille: + +--C'est un vieux et fidèle serviteur qui a ses caprices. Il aurait pu +vous dire tout uniment: «Ne vous tuez pas, pauvre enfant: vous avez à +Paris une seconde mère...» + +--Mais..., objecta Léon,--cette mission chez le notaire. + +La marquise prit un ton sérieux. + +--Cette mission était dans votre intérêt au moins autant que dans le +nôtre... Je n'ai point d'explication à vous donner en ce lieu, mon jeune +ami; mais je puis bien vous dire que nous sommes engagés dans une grande +entreprise. Nous soutenons le faible contre le fort, et, si jamais le +malheur dont votre mère fut la victime est réparé, n'aurez-vous pas +quelque joie d'y avoir contribué même indirectement? + +--Madame, dit Léon, qui se laissait prendre complétement à cette +mystérieuse mise en scène,--je vous en supplie, dites-moi ce que vous +voulez faire. + +La marquise de Sainte-Croix secoua la tête avec lenteur. + +--Nos ennemis sont puissants, murmura-t-elle,--et vous êtes bien jeune! +Réfléchissez seulement, Léon, mon cher enfant, et jugez s'il faut des +circonstances extraordinaires pour amener une femme comme moi dans un +lieu pareil à celui-ci... Nous sommes entourés de dangers; la pureté de +notre cause nous donnera la victoire, mais la moindre imprudence peut +nous perdre... Léon, vous êtes jeune, vous avez du coeur sans doute... +vous aimez... Voulez-vous être à la fois le bon ange de votre mère et le +sauveur de Césarine de Mersanz? + +--Ah! madame!... s'écria le pauvre Léon, qui joignit les mains comme +s'il eût été devant une madone. + +--Vous le voulez, c'est bien. Il ne faut pour cela qu'un peu de +discrétion et de courage. Vous avez fait déjà aujourd'hui plus que vous +ne pensez... Demain, je vous recevrai seul à mon hôtel de la rue de +l'Université. Ne vous effrayez de rien. Votre histoire s'engage comme un +roman, mais elle se dénouera au grand jour, honnête et heureuse... Ne +vous étonnez de rien: ce lieu où nous sommes est un cabaret mal famé qui +se nomme le château de la Savate. Vous vous souviendrez de ce lieu toute +votre vie, comme du temple pur où vous reçûtes le premier baiser de +votre meilleure amie, et nous y célébrerons bientôt dans le mystère la +première fête de vos jeunes amours. + +Ses lèvres effleurèrent le front de Léon. + +--Adieu, mon fils, ajouta-t-elle.--Ne retournez pas à l'étude. Soyez +prêt à toute heure. Vous êtes à nous. Je réponds de votre fortune et de +votre bonheur. + +Elle fit un geste; Clérambault se leva et dit: + +--En route! + +Il salua la marquise respectueusement. + +--A dater d'aujourd'hui, dit Flavie tout haut,--cet enfant est riche. +Veillez à ce qu'il ne manque de rien. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + +L'HOTEL DE MERSANZ. + + + + +I + +--Une scène d'antichambre.-- + + +L'esplanade des Invalides est bornée à l'est par le faubourg +Saint-Germain, à l'ouest par le Gros-Caillou. Elle sépare deux mondes. +Vers l'orient, ce sont de nobles hôtels, pas si nobles que ceux du +Marais, car le faubourg Saint-Germain sentait encore à plein nez son +parvenu du temps de Louis XIV, mais enfin des hôtels de qualité, +puisqu'ils portent pour enseignes Rohan, Larochefoucault, Chastellux, +Mortemart, etc.;--vers l'occident, ce sont des maisons bourgeoises, des +guinguettes ou des usines. + +L'esplanade, qui s'étale entre ces deux cités, est une belle et triste +promenade, dont les bosquets silencieux donnent asile à quelques +valétudinaires, vivants débris de la guerre ou du travail. Les bonnes +d'enfants n'aiment pas ces parages, qui sont froids et tristes. Tout ce +qui s'assied sur ces bancs a un aspect pauvre et suranné. C'est une +infirmerie à ciel ouvert. + +Parfois, cependant, on voit tout à coup une activité inaccoutumée +réveiller ce paysage morne. C'est alors comme une résurrection bizarre +au-devant de la façade dessinée par le grand roi. Un mouvement se fait +dans le parterre; d'antiques uniformes montrent au soleil leurs dorures +fanées. On voit s'agiter ce peuple de vieillards mutilés, qui vient ouïr +encore une fois la voix des géants de bronze et s'enivrer aux fumets du +salpêtre. + +Le canon gronde,--la ville écoute. + +Tantôt c'est un héritier qui pousse son premier cri dans la couche +souveraine.--Cent un coups pour dire à la France de saluer le berceau de +son maître. + +Tantôt c'est comme un écho lointain de cet autre canon qui tonne contre +l'étranger.--Cent un coups encore, c'est une victoire! + +Il gronde, le canon des Invalides, pour célébrer les fêtes nationales; +il gronde pour solenniser les illustres funérailles. + +Ah! c'est une voix puissante, celle-là,--mais vaine. + +Nous l'avons entendue quand tomba Charles de Bourbon, le dernier roi +gentilhomme; quand Louis-Philippe d'Orléans vint aux Tuileries, elle +tonna, cette voix, solennelle et vide comme les serments des hommes; +elle tonna encore quand Louis-Philippe, roi, prit ce chemin obscur qui +le menait à l'exil. La jeune république lui dit: «Éclate!» Elle s'enfla +pour obéir à la jeune république. «Le peuple est roi!» criait-elle. Et +du même ton, quelques années après: «Vive l'empereur!» + +Ils sont là, prêts à tout, ces hurleurs de bronze. Ils sont là qui +attendent. + +Ils crient la mort et la vie, impassibles qu'ils sont dans leur +esclavage turbulent. + +C'est l'histoire qui n'a pas d'entrailles. + +C'est la voix du destin,--et, chez nous, le destin parle si souvent! + +Louis XIV n'aimait pas à voir les flèches de Saint-Denis, où était la +sépulture royale.--Louis XIV, vivant et régnant de notre temps, ne +passerait pas volontiers devant les canons des Invalides. + + * * * * * + +L'hôtel de Mersanz, situé vers l'extrémité de la rue Saint-Dominique, +avait vue sur l'esplanade par ses jardins. C'était un grand bâtiment qui +ne montrait point son importance au dehors. Le mur qui formait la cour +intérieure était haut et lourd; on l'attribuait au comte Honoré de +Mersanz, qui vivait sous Louis XVI et qui avait voulu fortifier sa +demeure contre l'éventualité des attaques populaires. + +Le peuple prit la Bastille, mais ce ne fut point pour se moquer de M. le +comte Honoré de Mersanz. + +La famille de Mersanz était flamande d'origine et de très-ancienne +noblesse; mais, à dater du XVIIIe siècle, ses membres s'étaient +plus ou moins mêlés de spéculations et d'agiotage.--Hector Mers, +chevalier, baron de Mersanz, s'était ruiné trois fois et avait +refait trois fois son immense fortune durant le règne de Law, sous la +Régence.--D'autres de Mersanz avaient accepté à diverses reprises des +fonctions de robe et de finance.--C'était une race ambitieuse et avide, +qui, de temps à autre, donnait naissance à quelque fastueux grand +seigneur. + +Le titre de comte leur vint sous Louis XV et fut accordé au baron +Achille de Mersanz, qui avait amusé le roi pendant trois jours entiers +dans son château de Saintonge. + +Derrière cette haute muraille, percée d'une porte lourde et chargée +d'une corniche qui aurait pu supporter le crénelage, s'ouvrait une vaste +cour, précédée d'un perron carré en granit brun couvert de mousse. La +façade, de ce côté, présentait un aspect uniforme et sévère. Elle datait +des premières années du XVIIe siècle, et l'encadrement des +fenêtres montrait encore ces briquetages alternés qu'affectionnaient les +architectes du temps de Louis XIII. Les croisées étaient démesurément +hautes et sans ornements. Quand madame la comtesse Béatrice de Mersanz +recevait, les voisins voyaient s'illuminer les énormes châssis derrière +lesquels apparaissaient alors les plis floconneux de la mousseline des +Indes. Les salons de l'hôtel étaient de ce côté. + +Sur le jardin, l'aspect changeait. La façade, primitivement dessinée +par Mansard neveu, avait subi de nombreux changements et enjolivements. +Le goût Louis XV avait passé par là. Le perron coquet se contournait, +fermé à droite et à gauche par une balustrade de pierre, ventrue et +chargée de vases pompadour.--Au pignon, et c'était ce qui donnait à +l'hôtel son caractère le plus singulier, on avait eu l'idée de bâtir, +vers ce même temps de Louis XV, un péristyle corinthien qui servait de +marquise. C'était sous ce vestibule extérieur que se trouvait la +véritable entrée. Le portail de la grande cour était condamné. On +arrivait au péristyle par une courte allée d'ormes, aboutissant à une +grille qui donnait sur l'esplanade même, derrière la maison bourgeoise +formant l'encoignure de la rue Saint-Dominique. Une masure servant de +boutique à un marchand de vin s'élevait à gauche de la grille, et +s'enclavait dans la propriété du comte. Une autre grille qui fermait le +jardin se dressait au delà de la masure. + +La masure valait bien mille écus, prix fort; le comte Achille venait de +l'acheter cinquante mille francs pour la faire disparaître. Le marchand +de vin n'avait plus qu'un mois ou deux à vendre ses demi-setiers aux +Invalides. + +De ce côté de l'hôtel, tout était neuf ou en réparation. La grille, d'un +beau modèle et fraîchement dorée, laissait voir un coin du jardin +admirablement entretenu. Une fois la masure partie, tout cela devait +prendre un aspect véritablement seigneurial. Le comte était un homme de +goût; la comtesse Béatrice, sa femme, avait un esprit charmant et d'une +distinction rare. Avec la fortune qu'ils avaient, ce vieil hôtel de +Mersanz ne pouvait manquer de devenir un palais entre leurs mains. + +Nous savons que le comte Achille n'avait pas toujours habité cet hôtel, +puisque le drame bizarre et triste qui avait eu pour dénoûment la mort +de la première comtesse de Mersanz s'était passé au nº 81 de la rue de +l'Université. L'hôtel, vendu comme bien national en 93, était resté +jusqu'à la fin de la Restauration entre des mains étrangères. Le comte +Achille ne l'avait racheté qu'après avoir quitté le service en 1830. + +C'était trois jours après les événements que nous avons racontés, et +c'est encore le matin, par le joli soleil de mai, que nous reprenons +notre histoire. Nous sommes à l'hôtel de Mersanz. Nous montons le +maître-escalier, large et haut, un de ces escaliers où il y a _tant de +terrain perdu_, pour employer le langage de nos maçons terribles; nous +admirons en passant les moulures de la cage et la belle rampe en fer +forgé qui entrelace ses M courants autour d'écussons de forme ovale, +timbrés du diadème de baron. Nous arrivons ainsi au vestibule du premier +étage, où nous trouvons à qui parler. + +Baptiste, valet de chambre de monsieur, faisait _faire_ ses habits par +un jeune surnuméraire qui apprenait là le bel art du chambellan. +Antoine, simple frotteur, était à sa besogne, et mademoiselle Jenny, +camériste de madame, surveillait une lieutenante à elle qui _faisait_ la +volière. + +Ce verbe _fait_ s'emploie pour toute oeuvre domestique +indistinctement. On _fait_ les bottes, les harnais, les chambres, les +lits, les cuivres, les tapis, les pantalons, les couleurs.--On _fait_ +aussi les maîtres, dans une acception plus gaie et moins honnête. + +M. Baptiste menait son employé comme aucun maître n'oserait traiter son +valet: c'est la règle; mademoiselle Jenny étrillait sa subalterne de +tout son coeur et la regardait travailler les mains dans ses poches. +Le trotteur, armé de son bâton fendu, donnait de temps en temps un coup +de brosse pour ne pas s'engourdir les jambes. + +--Voilà le plus triste des métiers, disait M. Baptiste,--former un +domestique!... Voyons, Martin, mon garçon, puisque vous vous appelez +Martin, comme celui de la foire, donnez donc un peu de liberté à vos +mouvements; n'ayez pas l'air emprunté comme cela...--Dire qu'un pataud +semblable est de la même pâte que nous! s'interrompit-il en jetant un +regard à mademoiselle Jenny, qui lui décocha un sourire. + +M. Baptiste était un très-beau fonctionnaire de trente à trente-deux +ans, l'air grave et calme, le front haut, la taille droite. Mademoiselle +Jenny pouvait avoir vingt-six ans. Sa principale prétention était +d'avoir l'air distingué. Sans cela, elle n'eût pas été trop mal. + +Mademoiselle Jenny dit à Mariette, son esclave, qui _faisait_ les +oiseaux: + +--Mon Dieu, ma fille, nous ne sommes pas ici dans une vacherie. On doit +mettre à tout un certain moelleux que je ne peux pas vous donner, moi, +si vous ne l'avez pas... Ce n'est pas une raison pour me regarder avec +de gros yeux hébétés... Est-ce pour votre bien ou pour le mien que je +vous parle? + +Elle tourna le dos en haussant les épaules et se rapprocha de M. +Baptiste. + +--En vérité, reprit-elle,--on est aussi par trop à plaindre quand on est +obligé d'avoir affaire aux domestiques! + +Il y avait bien longtemps que mademoiselle Jenny, dame d'atours, et M. +Baptiste, chambellan, ne se regardaient plus comme des domestiques. + +M. Baptiste ne put manquer de faire chorus, et tous deux, d'un accord +tacite, se dirigèrent vers la porte ouverte d'un petit salon situé à +droite du vestibule. Il y avait là un autre frotteur que M. Baptiste +congédia d'un geste souverain. + +--Fermez la porte, ordonna mademoiselle Jenny. + +Le frotteur obéissant sortit et rejoignit son collègue.--Aussitôt après +le départ de M. Baptiste et de mademoiselle Jenny, ce premier frotteur +s'était appuyé sur son bâton en homme bien décidé à ne plus rien faire. +Mariette quitta la volière, Martin laissa les habits, et tous quatre +commencèrent à goûter ces loisirs qu'un dieu faisait aux bergers de +Virgile. + +Bel état! superbe état! A contempler ces marauds des deux sexes, si +gras, si heureux, si parfaitement exempts de soucis de toute sorte, on +s'étonne de voir en notre univers des gens qui ont choisi volontairement +une autre carrière que celle du _service_. + +Ils sont libres comme l'air, figurez-vous bien cela. C'est vous qui êtes +leurs serviteurs, vous qui leur payez des gages. Ils se moquent de vous: +oseriez-vous leur rendre la pareille?--Eux seuls en l'univers ont droit +d'insolence impunie. Ils reçoivent sans cesse et ne donnent jamais. Le +monde leur appartient par la base;--le mépris qu'on a pour eux n'est que +pure et simple jalousie. + +Oh! démence des langues issues de la tour de Babel! On a coutume de dire +par tous pays: heureux comme un roi, et le monde est plein de valets. Le +jour où la philosophie entrera dans la grammaire, on dira: heureux comme +un domestique,--et, dans les métaphores, l'antichambre enviée remplacera +ce vieux paradis terrestre que personne n'a connu. + +Mademoiselle Jenny s'assit sur la causeuse de madame, M. Baptiste se +vautra dans le fauteuil de monsieur. + +--Eh bien, dit M. Baptiste,--avons-nous du nouveau? + +--C'est à vous qu'il faut demander cela, riposta mademoiselle Jenny. + +--Eh! eh! fit le valet de chambre,--la lune de miel a duré onze ans. + +--C'est honnête! + +--C'est ridicule! + +Disant cela, M. Baptiste croisa ses jambes l'une sur l'autre. Les +Crispins du Théâtre-Français n'auraient pu retenir un mouvement +d'admiration. + +Je crois même qu'il se toucha le jabot. + +--Ah! les hommes! les hommes! soupira mademoiselle Jenny. + +--Ah! les femmes! les femmes! prononça du même ton le valet de comédie. + +--C'est monsieur qui a commencé, posa la soubrette. + +--Pardonnez-moi, c'est madame. + +--Elle a encore pleuré toute la nuit. + +--Parce que ce grand beau garçon de Vital n'est pas venu depuis trois +jours. + +--Ah! monsieur Baptiste!... fit Jenny indignée. + +--Ah! mademoiselle Jenny!... + +--Vous êtes méchant! murmura-t-elle. + +Baptiste changea de jambe. Il avait un mollet de mille écus par an. + +Jenny ajouta: + +--C'est bien malheureux pour une pauvre jeune femme quand son mari +l'abandonne, parce que le coeur parle, voyez-vous, monsieur +Baptiste... + +--Oui, répliqua celui-ci;--mais un lieutenant! + +--Le fait est, dit Jenny,--que ça n'a pas de bon sens. + +--J'ai été dans bien des maisons, mademoiselle Jenny... monsieur est mon +cinquième comte... mais je n'ai jamais vu de comtesse... Que diable! un +militaire... + +--Je comprends bien, monsieur Baptiste, je comprends bien... moi... +D'abord, les militaires... je crois que, si un général voulait me +parler... + +--Vous feriez très-bien, mademoiselle Jenny, l'interrompit Baptiste. +Vous rappelez-vous ce major qui voulait se familiariser avec moi?... il +court encore!... M. le comte a commandé le 4e hussards, mais c'était +avant les immortelles... + +On appelait ainsi par raillerie, dans le faubourg Saint-Germain, au +salon et à l'office, ces pauvres journées de juillet. + +Mademoiselle Jenny ouvrit sans façon le flacon de la comtesse Béatrice +et versa de l'odeur dans son mouchoir. + +--Après ça, dit-elle,--moi, je ne trouve pas que ça soit compromettant, +un lieutenant... En bonne justice, ça ne commence à être homme, les +troupiers, qu'au grade de colonel. + +--Répétez donc ça devant le vieux Roger! s'écria Baptiste en riant. + +Jenny se bouchonna le nez avec son mouchoir comme une grande soubrette +qui va se trouver mal. + +--Ne me parlez pas de cette caricature! fit-elle avec un dédain +profond,--une vieille moustache grotesque!... Voilà le vrai, le grand, +le seul tort que madame la comtesse a envers son mari, c'est de n'avoir +pas pu se procurer un autre père! + +M. Baptiste daigna sourire, car il était très-fort connaisseur en bons +mots, et il encourageait volontiers le talent encore novice de Jenny. + +--Une perruque de brigand de la Loire, quoi! dit-il;--j'ai vu Vernet aux +Variétés dans un rôle comme cela, mais Vernet était à cent piques du +bonhomme Roger... Pour en revenir, ma chère enfant, vous me demandiez +s'il y a du nouveau... sur le grand sujet, vous savez?... + +--Quel grand sujet? + +Baptiste se rapprocha d'elle et glissa quelques mots à son oreille. + +--Pas possible! s'écria Jenny, qui s'éventa vivement avec son +mouchoir;--j'aurais été la femme de chambre d'une comtesse entretenue... +moi! + +--Ne vous évanouissez pas, conseilla Baptiste,--c'est inutile... on dit +bien des choses dans ce Paris... La place est bonne, ici!... motus, +jusqu'à ce que la révolution soit faite. + +--Vous croyez donc qu'il va se passer quelque chose? demanda +mademoiselle Jenny. + +--Je crois, répondit Baptiste,--que, si j'avais un beau-père comme le +capitaine Roger, je rétablirais le divorce de ma propre autorité. + +--Ne plaisantez pas!... vous ne dites pas tout ce que vous savez. + +Baptiste prit un air de diplomate. Les diplomates ont un air connu. + +--Si on disait tout ce qu'on sait, ma chère enfant..., commença-t-il. + +--Je vous en prie, Baptiste, ne me cachez rien! interrompit Jenny +caressante. + +Elle disposa, ma foi, les plis de sa robe assez joliment. En somme, +après certaines comédiennes, bons singes, ce qui ressemble le plus à une +grande dame, c'est sa fille de chambre. + +Baptiste la lorgna et dit: + +--Charmante... charmante... on ne peut rien vous refuser... M. le comte +est amoureux. + +--Ah bah! + +--De fond en comble! + +--Il vous l'a dit? + +--Il me l'a prouvé. + +--Et peut-on savoir...? + +--N'est-ce donc pas assez, mademoiselle Jenny? interrompit Baptiste, +qui reprit son air grave;--que vous faut-il de plus?... Monsieur est +rentré à dix heures ce matin, et, d'après votre aveu, madame a passé la +nuit à pleurer... Moi, je trouve ça complet. + +--Sans doute, dit la camériste,--sans doute... c'est quelque chose... +comme symptôme... mais je ne vois rien de positif. + +Le valet de chambre la considéra un instant en dessous. + +--Vous avez donc bien envie de voir quelque chose de positif, +mademoiselle Jenny? prononça-t-il à voix basse. + +--Moi... pourquoi cela?... + +--Madame a été dure avec vous, peut-être. + +--Madame!... c'est la douceur même. + +--Bien vrai? + +--Madame ne m'a pas réprimandée une seule fois depuis que je suis auprès +d'elle... Après ça, vous savez, quand on est irréprochable... + +Le Frontin salua. + +Il y eut un silence, ensuite duquel M. Baptiste reprit, les yeux +toujours fixés sur ceux de la camériste: + +--Ne connaîtriez-vous pas une dame bien charitable et bien respectable +qu'on nomme la marquise de Sainte-Croix. + +La comtesse Béatrice de Mersanz avait du rouge dans un tiroir de sa +toilette et n'en mettait jamais. Mademoiselle Jenny n'avait pas de +rouge, mais elle mettait celui de la comtesse Béatrice. Cela n'empêcha +point M. Baptiste, qui était un finaud, de remarquer son trouble. + +--Si vous connaissez la marquise de Sainte-Croix..., reprit-il. + +--Mais, interrompit mademoiselle Jenny,--je ne vous ai pas dit... + +--C'est une supposition que je me permets... Si vous connaissez la +marquise, monsieur doit nécessairement avoir quelque notion du +lieutenant et de ses assiduités... + +--Pourquoi cela? + +--Parce que cela sert madame la marquise, et parce que madame la +marquise paye comme un ange. + +--Vous la connaissez donc, vous, monsieur Baptiste? demanda la femme de +chambre. + +Leurs regards cyniques se croisèrent effrontément. + +Ils eurent tous deux le même sourire. + +--Moi, j'ai fait tout le faubourg, répliqua Baptiste;--madame la +marquise a été fort répandue en un temps. + +--Est-ce vrai qu'il y a eu quelque chose autrefois entre elle et +monsieur? demanda Jenny. + +--J'ai dû trouver quelques lettres par-ci par-là, répondit le +chambellan,--mais c'est de l'histoire ancienne. + +--Ce n'est pas de madame la marquise que monsieur est amoureux? + +Baptiste se mit à rire. + +--Dame! fit Jenny,--quand elle veut... Je l'ai vue quêter à +Saint-Thomas-d'Aquin le mercredi des cendres... elle était belle comme +un astre. + +--Monsieur a trente-huit ans, dit Baptiste, qui couvait un _mot_ depuis +le commencement de l'entretien;--il laisse là les vieux astres et +découvre de jeunes planètes. + +Jenny ne comprit pas, parce qu'elle négligeait trop la lecture des +feuilletons qui rendent compte des travaux de l'Académie des sciences. +M. Baptiste se promit de répéter son _mot_, le soir, au café de +l'Industrie, qu'il honorait de sa prédilection. + +--Dans tout cela, reprit cependant Jenny,--je ne vois rien de positif, +et, si j'étais à la place de madame, je dormirais sur les deux oreilles. + +--Je ne prétends pas que la position soit sans ressources, repartit M. +Baptiste;--par exemple, moi, dans un cas pareil, si j'étais jolie femme, +je crois sincèrement que je me tirerais d'affaire... + +--Et moi donc! + +--Vous aussi, mon ange... quoique vous n'ayez pas saisi mon mot sur les +vieux astres et les jeunes planètes... Mais il n'en est pas moins vrai +qu'elle a bien des choses contre elle. Comptons sur nos +doigts:--d'abord, elle n'a pas d'enfants... + +--Ça, c'est vrai, interrompit Jenny,--c'est fichant pour une femme. + +--Fichant! répéta M. Baptiste scandalisé;--on dirait quelquefois que +vous avez été grisette, ma chère mademoiselle Jenny. + +--Moi, grisette! s'écria celle-ci;--je vous prie, monsieur Baptiste, de +voir à ménager vos expressions... Je parle avec vous familièrement, +n'est-ce pas?... je ne dirais pas fichant dans le grand monde. + +--Deuxièmement, continua M. Baptiste,--elle a une belle-fille de +dix-sept ans. + +--Elles s'aiment toutes deux. + +--Permettez-moi de n'avoir pas confiance en ces amitiés-là... C'est +comme la France et l'Angleterre... mais ne parlons pas politique... +Troisièmement, elle voit un lieutenant; quatrièmement, monsieur est +amoureux; cinquièmement, elle a un père terrible qui suffirait, lui tout +seul, à motiver le divorce; sixièmement, elle n'a pas de particule à son +nom de demoiselle... + +--Voilà! s'écria la femme de chambre,--voilà. Tenez, moi, je suis +franche... C'est pour ça que je l'ai prise en grippe... Elle a eu trop +de chance!... La fille d'un vieux tourlourou épouser le comte Achille de +Mersanz! + +--Ça crie vengeance! fit M. Baptiste en riant.--Moi, reprit-il,--j'avoue +que je suis un peu libéral, au fond, et que je me moque de la particule. + +--Vous serviriez un bourgeois, vous?... + +--Ah! par exemple! s'écria M. Baptiste grandissant d'un demi-pied;--je +parle pour me marier... La comtesse Béatrice a donc contre elle tout ce +que j'ai eu l'avantage de vous énumérer... Mais tout cela n'est rien; si +le monde trouve à mettre son doigt dans le joint, ce sera, ma foi, bien +autre chose... Écoutez bien aux portes, mademoiselle Jenny, et, le jour +où vous entendrez par le trou de la serrure ces paroles sacramentelles: +RÉGULARISEZ VOTRE POSITION... + +--Mais il faudrait pour cela..., voulut interrompre la camériste. + +--Laissez-moi poursuivre: le jour où vous entendrez un oncle, une tante, +un sportman, un prêtre, un franc-maçon ou même le perroquet de monsieur +prononcer ces mots: _Régularisez votre position_, vous pouvez bien vous +dire: «Madame est perdue.» + +--Vous croyez, monsieur Baptiste. + +--L'oncle, mademoiselle Jenny, la tante, le membre du Jockey-Club, le +prêtre, le franc-maçon et le perroquet, composent ce qu'on appelle le +monde, et je ne crains pas de vous dire... + +Ici, M. Baptiste et mademoiselle Jenny sautèrent tous deux sur leur +siége respectif comme s'ils eussent ressenti une secousse de tremblement +de terre. La porte venait de s'ouvrir et une voix de tonnerre éclata +dans le petit salon. + +--Cartouchibus! gronda-t-elle,--je deviendrai paresseux ici... Je ne me +suis éveillé, foutrimaquette! qu'au moment où le soleil est venu me +brûler le bout du nez! + +C'était une basse-taille insolente dans ses vibrations et du genre +ophicléide. Elle appartenait à un vieillard maigre, droit, tout d'une +pièce, boutonné dans la redingote demi-solde. Sa redingote, fermée +jusqu'au cou, était ornée d'un énorme ruban rouge. Au-dessus de son +revers un peu mûr se dressait un col de crin haut de quatre pouces. +Au-dessus du col pendait une mâchoire maigre, ombragée par des +moustaches de couleur grisâtre. + +Un beau vieillard, du reste, nez aquilin, front étroit mais haut, oeil +vif sous des sourcils touffus, physionomie honnête et franche. + +Mademoiselle Jenny et M. Baptiste se levèrent prestement. + +--Monsieur le capitaine, dit Baptiste, qui essaya un salut +militaire,--j'ai l'honneur de vous présenter mes respects. + +Jenny fit une révérence de cour. + +--Ne vous dérangez pas, mes enfants, ne vous dérangez pas, dit le vieux +Roger;--je ne suis pas fier, moi... Les domestiques sont des hommes, +n'est-ce pas?... Bonjour, Baptiste, ma vieille... Bonjour, chiffon. + +Il prit le menton de Jenny, qui eut un sourire protecteur. + +--Que vous faites donc un bon diable, capitaine, dit-elle. + +--C'est ça! s'écria Roger;--bon diable!... on m'appelait Roger Bontemps +à l'époque... Cartouchibus! si j'avais seulement quinze à vingt ans de +moins. + +--Foutrimaquette, capitaine, qu'est-ce que vous feriez? demanda la +soubrette. + +Le bonhomme lui lâcha le menton. Il eut très-vaguement la conscience de +s'être exposé à trop de familiarité. + +--Vous êtes curieuse, ma fille, dit-il. + +--Voilà! reprit-il, déjà guéri de son remords;--c'est le chambertin de +mon coquin de gendre qui m'a tapé la coloquinte hier au soir... Comment +se porte ma fille? + +--Madame la comtesse repose encore, répondit Jenny. + +--Et mon gendre? + +--M. le comte n'a pas encore sonné, répliqua Baptiste. + +--Foutrimaçon! s'écria Roger en prenant ses moustaches à poignée,--je ne +sais pas pourquoi ça me fait toujours plaisir d'entendre parler comme ça +comte et comtesse!... je suis pourtant un ancien de la République, ayant +fait avec gloire les campagnes d'Italie et d'Égypte... Il y chauffait... +En Italie, ça allait encore: les _si signor_ ressemblent un petit peu à +l'Auvergnat, quoique différemment attifés, et portant le stylet au lieu +de seaux d'eau... Mais les Turcs, voilà des citoyens bécasses avec leurs +turbans et leur clinquant, le long du Nil, dont les inondations +fertilisent la campagne... et des momies dans tous les trous, dont nos +victoires ont procuré l'échantillon au musée du Louvre... Vous n'avez +pas d'idée des pyramides avec quarante siècles au balcon pour contempler +la bonne tenue de nos troupiers... C'est des souvenirs, mes enfants, qui +sont gravés dans le dedans du coeur, ineffaçables jusqu'au dernier +soupir où il cesse de battre pour la gloire et le pays! + +Il avait les mains derrière le dos, et sa taille noble se redressait +fièrement devant le valet de chambre et la soubrette, qui avaient +grand'peine à tenir leur sérieux. + +--J'étais donc tambour de la septième, reprit Roger,--il y a du temps +de ça... En marche, dans ces pays lointains et sauvages, quoiqu'ils +soient l'ancien berceau de la civilisation, dit l'histoire... en marche, +le sable vous brûle les pieds... comme quoi, aux environs des ruines de +Memphis, célèbre par Joseph et Putiphar, à l'époque du roi Pharaon, +poursuivi par des songes, je me trouvai en arrière du peloton pour +extirper une épine qui m'était entrée dans les pieds... ça arrive quand +on ne prend pas garde... Je vois arriver un grand Soliman de Turc qui +s'avance sur moi avec son cimeterre... C'est pour vous dire qu'avec le +sang-froid et la valeur on passe partout, pour peu que l'adresse s'y +mélange... J'étais sans armes, hormis ma caisse et mes baguettes. Je +laisse venir le Mustapha qui me chante: «Allah ibah allah, patati, +carabo, patata!» dans sa langue maternelle. Ça voulait dire qu'il +nourrissait l'intention de me couper le cou. Au moment où son cimeterre +me sifflait déjà aux oreilles, je plonge, je passe entre ses jambes, je +le mets sur le dos, et, revenant pendant qu'il écumait comme un démon, +je le coiffe de ma caisse défoncée.--Ah! cartouchibus! quand je le +ramenai comme ça à la queue du bataillon, le major me dit que j'étais un +drôle de petit tonnerre de foutrimaquet... Fallait entendre le Bajazet +dans la caisse, ça enfle la voix: vous auriez dit d'un boeuf... outre +l'humiliation d'être pris par un bambin... C'est des souvenirs +ineffaçables! + +--Ah! monsieur le capitaine, s'écria Jenny, que j'aime à vous entendre +raconter des histoires! + +--Quant à ça, appuya le valet de chambre, si M. Roger voulait narrer +quelque événement comme ça au salon, les jours de réception, tout le +monde se l'arracherait! + +--Il y ajustement fête ce soir, reprit la camériste. + +--Une fête? dit le vieux soldat;--j'en suis... Prenez mon uniforme en +haut et donnez-lui un fion, l'ami Baptiste... vous brosserez tout ce qui +est drap, vous passerez au tripoli tout ce qui est bouton et vous ferez +revenir les épaulettes à l'eau seconde. Quelle heure est-il? Dix +heures?... le sergent Niquet n'est pas venu me demander? + +--Non, capitaine. + +--Ni l'adjudant Palaproie... J'en ai vu encore hier, au travers de la +grille, des anciens... Je vas les appeler aujourd'hui, s'ils passent. + +M. Baptiste et madame Jenny échangèrent un regard à la dérobée. Le +premier dit: + +--M. Roger est ici chez lui. + +--Je le crois pardieu bien! fit le bonhomme;--sans cela, ce ne serait +pas la peine d'avoir un gendre! + +Le petit salon donnait sur les jardins. On entendit en ce moment deux +voix chevrotantes qui chantaient: + + Soldat du drapeau tricolore, + D'Orléans, toi qui l'as porté... + +Roger tendit l'oreille qu'il avait un peu paresseuse. + +--Voilà Niquet et Palaproie! s'écria-t-il joyeusement. + +--Il faudrait leur dire, s'écria Baptiste cédant à un premier +mouvement,--que, dans l'hôtel du comte de Mersanz, on ne chante pas de +pareilles platitudes. + +--On chante ce qu'on veut partout, mon garçon, répondit superbement le +vieux soldat,--quand on a l'honneur d'être l'ami du capitaine Roger... +cartouchibus! Je ne serais pas libre chez mon gendre, à présent! + +Mademoiselle Jenny toucha le bras du valet de chambre, qui s'inclina +très-bas et dit en changeant soudain de ton: + +--J'ai parlé sans réflexion et j'en demande bien pardon à M. le +capitaine, d'autant que M. le comte a été deux fois aux Tuileries cet +hiver... Nous nous rallions tout doucement... On ne peut pas toujours +bouder. + +Roger bâilla, puis il gagna la fenêtre et l'ouvrit brusquement. + +--On y va, les vieux, on y va! cria-t-il. + +Sous les massifs ombreux où les grands lilas se mêlaient aux cytises, on +apercevait quelque chose de mouvant et d'informe: une masse de couleur +bleue au-dessus de laquelle deux bonnets de police s'agitaient. + +--Ça va bien? demanda Roger par la fenêtre. + +La masse bleue s'ébranla. On vit s'avancer cahin-caha deux respectables +invalides, déjà un peu pris de vin malgré l'heure matinale. Ils avaient +une paire de jambes pour deux. Le sergent Niquet était amputé à droite, +l'adjudant Palaproie était amputé à gauche, de sorte que, quand ils se +mettaient au pas, ils étaient toujours sûrs de marcher au moins sur une +bonne jambe. La bonne était, bien entendu, la jambe de bois. A chaque +instant, on aurait cru qu'ils allaient perdre l'équilibre; mais le +joyeux état où ce coup du matin les avait mis leur donnait je ne sais +quel chancelant aplomb. Ils étaient comme cette tour de Pise qui penche +toujours et qui ne tombe jamais. + +--Ah! les bonnes têtes! les bonnes têtes! s'écria Roger, qui referma la +fenêtre à tour de bras. + +Toutes les vitres du salon vibrèrent et un coup de sonnette violent +retentit dans l'antichambre. + +--C'est mon gendre qui appelle, dit Roger en sortant à grands pas pour +rejoindre sa paire d'invalides;--souhaitez-lui bien le bonjour de ma +part. + +Au lieu de se rendre à l'appel de son maître, M. Baptiste se rapprocha +de la fenêtre où était mademoiselle Jenny. Tous deux se mirent à +regarder la rencontre de Roger avec ses deux vieux camarades. + +--Le fait est, dit Jenny,--que ce bonhomme Roger est une machine à +démarier. + +--De la force de cinq cents chevaux, ajouta M. Baptiste. + +Second coup de sonnette, qui éclata sec et court. + +--Cette fois, grommela le valet,--le cordon a dû lui rester dans la +main... j'y vais. + +La chambre à coucher de M. le comte Achille de Mersanz, charmante et +pourvue de tout ce que le confortable d'hier peut ajouter au grand luxe +d'autrefois, était située de l'autre côté du salon. + +M. Baptiste traversa le salon à pas comptés. Il entr'ouvrit la porte du +comte et vit celui-ci assis sur son lit, le visage empourpré par la +colère. + +--Qui donc fait tout ce tapage? demanda le comte doucement. + +--C'est le beau-père de M. le comte, répliqua Baptiste. + +Le comte étouffa une exclamation courroucée. + +--Et pourquoi avez-vous tant tardé à venir? + +--Le beau-père de M. le comte me retenait. + +M. de Mersanz ouvrait la bouche pour parler, lorsqu'un grand fracas de +rires avinés se fit dans le jardin. + +--Qu'est cela? demanda-t-il. + +--C'est le beau-père de M. le comte qui se divertit avec ses amis, +répondit Baptiste. + +--Quels amis? + +--Deux militaires avec des jambes de bois... un sergent et un adjudant. + +--Allez! dit le comte Achille, qui retomba, étouffé de rage, sur son +oreiller. + +En rentrant au petit salon, M. Baptiste dit à mademoiselle Jenny, qui +l'attendait: + +--La situation est comme le cordon de la sonnette, si tendue, qu'elle +va casser! + + + + +II + +--Trois invalides.-- + + +--Quoi donc! disait Niquet, le sergent,--n'y en avait pas un seul comme +Roger dans toute la brigade! + +--Ah! mais non! appuya l'adjudant Palaproie. + +Niquet était un grand bouffi aux cheveux blancs, jadis blonds, aux yeux +à fleur de tête sous des sourcils incolores, à la langue épaisse, mais +trop active, bredouillant le lieu commun soldatesque avec un aplomb +imperturbable,--rond comme une boule, malgré ses infirmités, et fervent +adorateur de Bacchus. + +Palaproie avait la gravité de l'ivrogne émérite. Sa moustache encore +noire couvrait complétement sa bouche mince et démeublée.--Il était +obligé de la pousser de côté pour boire. Sa capote d'invalide, propre +partout excepté aux coudes où trop souvent elle essuyait les tables des +cabarets, faisait des plis si bizarres sur ce corps maigre et déjeté, +qu'on eût dit qu'elle enveloppait une planche. La guerre et la petite +vérole l'avaient balafré cruellement. Il gardait cependant quelques +prétentions au titre d'ancien bourreau des coeurs. + +Roger était le plus grand des trois, le plus jeune et le mieux conservé. +Il ressortait entre ces deux caricatures comme un troupier héroï-comique +de Charlet. + +Palaproie et Niquet, les vieux braves, étaient un peu Picards. Ils +mettaient depuis quelques jours Roger en coupe réglée et n'avaient qu'à +s'entretenir un peu le matin à leurs frais, pour ne jamais rester entre +deux vins. + +C'était devant un admirable massif de lilas en pleines fleurs. Il y +avait une table de jardin en fer avec cinq ou six siéges rustiques +alentour. Sur la table, on voyait une double canette et trois verres, +flanqués, chacun, d'une _blague_. Les pipes étaient en bouche. + +Les blagues du sergent et de l'adjudant étaient vides systématiquement. +Il y avait du tabac pour trois dans celle du capitaine. + +Nos trois amis se carraient sur leurs siéges et semblaient être les plus +heureux gaillards du monde. Ils avaient choisi le meilleur endroit du +jardin. Le massif de lilas auquel ils s'adossaient, les protégeait +contre le soleil et ne leur masquait point la vue. Ils avaient à leur +droite une belle allée de tilleuls qui conduisait à l'hôtel, à leur +gauche un labyrinthe dont les arbres au feuillage encore rare laissaient +voir les hôtels voisins, donnant rue de Grenelle. Au-devant d'eux +s'étalait la grande pelouse, entourant comme une mer l'archipel +capricieux des petits îlots de fleurs. Après la pelouse, c'était +l'esplanade qu'on apercevait à travers la grille. + +--Hein! fit Niquet, c'est-il une chose étonnante que nous nous +retrouvons tous les trois après tant d'années de traverses, et juste +dans le quartier où était casernée la septième! + +--Ah! mais oui! dit Palaproie. + +Niquet avait une voix de ténor; Palaproie était baryton; Roger, +basse-taille, fournit aussi sa note avec plaisir. + +--C'est étonnant et ce n'est pas étonnant, prononça-t-il +sentencieusement.--Paris est le rendez-vous de l'univers. + +--Ça y est, dit Palaproie. + +--Jamais embarrassé, Roger Bontemps! ajouta Niquet. + +Et Palaproie conclut. + +--Ah! mais non! + +Ainsi étaient faites généralement les conversations de ce valeureux +trio. Niquet poussait une flatterie, Palaproie l'approuvait à +l'unanimité. Roger discutait un petit peu; le sergent et l'adjudant se +rangeaient aussitôt à son opinion avec cette rigueur et cet ensemble qui +distinguent les exercices militaires. + +--Nous étions tout de même trois fameux lurons! reprit Niquet,--quoique +Roger Bontemps nous fît la barbe à tous deux. + +PALAPROIE: Ah! mais oui! + +NIQUET: Il buvait mieux, il se battait mieux, il plaisait +davantage aux femmes, ce coquin de Roger! + +PALAPROIE: Coquin! coquin!... ça y est! + +Roger ôta sa pipe de sa bouche, et il se fit un grand silence. + +--Chacun, dit-il, naît avec les avantages variés que la nature lui a +communiqués. J'étais d'un tempérament vigoureux et même robuste; j'avais +du courage, je possédais une tournure séduisante. C'est de quoi se +pousser dans sa carrière, si l'on sait s'en servir, et jouir de plus +d'agrément que le commun des martyrs. + +NIQUET: Il en a eu, de l'agrément, ce Roger Bontemps! + +PALAPROIE: Ah! mais oui! + +NIQUET: Sans compter les épaulettes. + +PALAPROIE: Ça y est! + +NIQUET: A la santé de l'ami Roger! + +PALAPROIE: Des deux mains, par exemple! + +ROGER: Cartouchibus! les vieux, vous êtes de bons enfants! + +PALAPROIE: Ah! mais oui! + +NIQUET, _après avoir bu_: C'est froid, la bière. + +PALAPROIE: Il y a bière et bière, quant à ça. + +NIQUET, _frappant sur l'épaule de Roger_: En voilà un qui +est l'heureux des heureux, quoi!... S'il trouve la bière trop froide, +eh bien, il se fait servir du vin. + +PALAPROIE: Ah! mais oui. + +NIQUET: Et il serait bien bête de se gêner! + +Roger se mit à sourire en caressant à poignée sa grosse moustache. + +--On a un gendre ou l'on n'en a pas, dit-il avec fatuité. + +--Un gendre, appuya le sergent Niquet, qu'est la fleur des pois de +l'ancien régime et qui a des millions de milliasses. + +Palaproie dit: + +--Ça y est! + +--Et bon diable! reprit Roger, pas fier du tout... Moi, quand ça me rit, +je lui tape tout uniment sur le ventre. + +--Dame, fit Niquet, c'est comme qui dirait un enfant à toi, ce +comte-là... Et dire que nous avons vu ce Roger petit tambour de la +septième. + +ROGER: Tu étais déjà caporal, toi, Niquet. + +PALAPROIE: Ah! mais oui. + +ROGER: Et toi, fourrier, je crois. + +PALAPROIE: Ça y est! + +NIQUET, _joignant les mains_: Comme il nous a marché sur +le corps, ce galopin-là, tout de même... mais je n'ai pas de rancune... +Tu as monté parce que tu étais digne de ton sort... n'y a pas eu de +passe-droit... + +PALAPROIE: Ah! mais non! + +NIQUET: A la santé de Roger Bontemps... quoique ça soit dommage de +porter ça avec de la petite bière... Si j'avais un gendre, moi... + +PALAPROIE: Ah! ah!... et moi donc! + +ROGER: Qu'est-ce que vous feriez si vous aviez un gendre? + +NIQUET, _caressant_: Dame, vieux... un gendre a une cave +ou il n'en a pas... + +PALAPROIE: Ça y est! + +ROGER: La cave de mon gendre, foutrimaquette! Les anciens, il +y a de quoi noyer dedans les invalides depuis le premier jusqu'au +dernier! + +--Oh! oh!... fit le sergent Niquet d'un air de doute. + +Palaproie souffla dans ses joues et sa longue figure s'enfla comme une +vessie. On put voir clairement que ce genre de mort ne lui était point +du tout antipathique. + +Roger se renversa sur sa chaise pour lancer au ciel une orgueilleuse +bouffée de tabac. + +--J'y suis descendu, reprit-il en scandant chaque syllabe,--histoire +d'inspecter tout ça... car ils sont mariés, pas vrai?... La chose +appartient à ma fille aussi bien qu'à mon gendre. + +--Parbleu! fit Niquet. + +--Ah! mais oui! ajouta Palaproie. + +--Ça tombe sous le sens, continua Roger;--j'ai donc jeté un coup de pied +jusqu'à la cave avec le sommelier, un jour que j'étais de bonne +humeur... On dirait un chais du quai Saint-Bernard, ma parole! Il y a +des perspectives de tonneaux, des horizons de planches à bouteilles... +un caveau tout entier, rien que pour le rhum! + +--Rien que pour le rhum! répéta le sergent. + +L'adjudant répéta: + +--Rien que pour le rhum! + +Et tous deux ajoutèrent ensemble: + +--Un caveau tout entier! + +--Et pour le cognac aussi, poursuivit Roger,--et pour le kirsch de la +forêt Noire... Ça vous a un flair quand on entre là dedans! + +Les narines des deux invalides se gonflèrent. + +--Le fait est, dit Niquet,--que ça doit sentir fièrement bon! + +--Je ne parle pas des liqueurs, poursuivit encore Roger;--si quelqu'un +s'amusait à aligner les bouteilles de curaçao et d'anisette qu'il y a, +ça irait d'ici jusqu'au perron. + +--C'est moi qui voudrais bien jouer à ce jeu-là, avoua Palaproie. + +--Quant aux vins, dame, vous entendez. Le père du comte était un +gourmet; le comte ne boit pas beaucoup, mais il a la gloriole de sa +cave. + +--A-t-il du beaune? demanda Niquet. + +--Oh! le beaune! fit Palaproie avec mélancolie. + +Roger haussa les épaules. + +--Pour ces gens-là, dit-il,--le beaune est vin ordinaire, le médoc +aussi... C'est une rangée de grands fûts qui n'en finit pas... Ce qu'il +faut voir, c'est la chambre des hauts-bordeaux: le beranne-mouton, le +cos d'Argelès, le château-laffitte, le château-margaux... tout bonnes +années... un beaune!... Le chambertin et consorts ont aussi leur +chapelle tout auprès de la première cave aux vins blancs. + +--Eh! eh! dit Niquet,--le petit blanc! + +--Sauterne à vingt francs la bouteille, riposta Roger. + +L'adjudant et le sergent faillirent tomber à la renverse. + +--Mais ce qui est curieux pour les connaisseurs, continua Roger,--ce +sont les pierres à fusil, le vin du Rhin; corbleu! le plus beau vin du +monde! Le comte a habité Aix et Cologne. Le cellier où sont ses +rheinwein et ses moselwein est un palais. Il a de l'eucharinsberger de +1799, dont chaque bouteille vaut vingt thalers. + +La langue de Niquet vint caresser ses lèvres. Palaproie but avec +tristesse le reste de son verre de bière. + +--Il a, reprit Roger,--du drohnerhofberger des crus du prince de +Wagram, qui ressemble à de l'or liquide; il a du schwarzhofberger +_nonpareil_, que les dieux de la Fable n'auraient pas pu se procurer... +Je ne parle pas de son marckbrunner ni de son rüdesheimer, c'est du +nectar... mais son rauenthaler-hinterhaus est au-dessus de tout,--et, +quand M. le prince de Metternich vint goûter son schloss-johannisberg, à +Cologne, en 1827, Son Altesse avoua qu'elle n'en avait pas de pareil! + +--Mais c'est un paradis que c'te cave-là! s'écria Niquet. + +--Ça y est! approuva Palaproie. + +Roger se prit deux poignées de moustaches. + +--On a un gendre, dit-il en souriant avec orgueil,--qui n'est pas +absolument piqué des chenilles. + +--Et tu nous auras mis comme ça l'eau à la bouche..., commença le +sergent. + +--Le vin, rectifia l'adjudant. + +--Pour nous servir un méchant verre de bière! acheva Niquet;--ça n'est +pas gentil! + +--Ah! mais non! fit Palaproie. + +Un léger embarras se peignit sur les traits du brave capitaine. + +--C'est que..., dit-il,--M. le comte de Mersanz... + +--Il te refuserait une demi-douzaine de bouteilles? + +--Les convenances, mes braves, les convenances!... Vous n'êtes pas +très-forts là-dessus, je le sais bien, parce que vous n'avez pas +fréquenté la grande société... mais... + +--On a un gendre ou l'on n'en a pas! s'écria Niquet,--c'est toi qui +l'as dit. + +--Ah! mais oui! soutint Palaproie. + +--Est-ce boire que vous voulez? dit Roger;--on peut faire venir du blanc +et du rouge de chez le débitant ici près. + +Palaproie et Niquet se regardèrent. + +--En voilà une situation! grommela Niquet;--avoir un comte pour +gendre... un comte qui possède une cave comme celle de la Société +oenophile! et envoyer chercher son vin au cabaret! + +--C'est que ça y est! ricana Palaproie. + +Roger fronça le sourcil. + +--Ne te fâche pas, vieux, reprit Niquet;--tu as peur de ton gendre. Ça +se voit, ces choses-là... on ne t'en veut pas. + +--Cartouchibus! s'écria Roger piqué au vif, vous allez voir si j'ai peur +de quelqu'un. + +Il prit le pot de bière vide et frappa à tour de bras sur la table de +fer. La table ainsi maltraitée rendit ce son éclatant qui sort parfois +des ateliers de taillanderie. + +En ce moment, la fenêtre de l'hôtel de Tresnoy qui donnait sur le jardin +s'ouvrit; plusieurs dames parurent sur le balcon et de petits éclats de +rire s'élevèrent. En même temps, une cavalcade passa devant la grille, +quatre ou cinq parfaits gentlemen, bien à cheval et merveilleusement +montés. + +L'un d'eux s'arrêta. + +--Voici Achille qui déjeune en plein air, dit-il avec étonnement. + +Il salua de la main. + +--Prends ton lorgnon, vicomte! lui cria un de ceux qui étaient en avant. + +Le vicomte, suivant ce conseil, mit son lorgnon à l'oeil. + +--Charmant, charmant! s'écria-t-il en riant de tout son +coeur,--j'aurais dû m'en douter, c'est le fameux beau-père! + +Il rejoignit ses compagnons, qui riaient aussi. + +--Ah çà! dit-il,--ce pauvre Achille est affligé là d'un bien terrible +inconvénient!... Où diable a-t-il pêché un pareil entourage? + +--Achille est un original, répondit M. Frémieux, gentleman bourgeois, +ennobli par le commerce des bêtes. + +--Et la comtesse Béatrice est ravissante! ajouta le baron Montmorin, qui +se baissa jusqu'à la crinière de son cheval pour saluer le groupe de +femmes que nous venons de voir au balcon de l'hôtel du Tresnoy. + +Les autres cavaliers firent de même. + +Le vicomte de Grévy, celui qui avait pris le vieux Roger pour Achille, +demanda: + +--Qui donc saluons-nous là-bas?... Les dames du Tresnoy ne sont pas +seules. + +--Ma parole d'honneur! s'écria Frémieux,--la myopie de Grévy devient +intéressante! Il ne reconnaît plus sa femme! + +--Dangereux! fit observer Montmorin;--Grévy nous donnera quelque jour un +sujet de comédie: il fera la cour à sa femme sans le savoir. + +Le vicomte salua de nouveau ces dames et riposta: + +--Frémieux me chercherait querelle! + +--Outre la vicomtesse, reprit Montmorin,--nous avons là-haut une +revenante et un astre nouveau... Madame la marquise de Sainte-Croix, qui +rentre dans le monde pour présenter sa fille. + +--On la dit adorable! s'écria Grévy. + +--Un miracle de beauté, tout simplement, répliqua Frémieux. + +--Est-elle plus belle que la comtesse Béatrice? + +--Elle est plus neuve... C'est une figure qui promet un esprit de démon! + +--D'où sort cette comète? + +--D'un horizon un peu bourgeois, la pension Géran. + +--Peste! dit Montmorin,--bonne provenance! C'est de là que sort aussi +la petite Césarine de Mersanz, un astre blond, rieur... ou plutôt un +bouton de rose; car la métaphore céleste est naturellement fatigante... + +--Un bouton de rose, interrompit Frémieux,--dont la tige a huit cent +mille livres de rente! + +--Chère fleur! conclut le vicomte de Grévy en soupirant. + +--Ne parle-t-on de rien pour ces demoiselles? reprit-il. + +Ils arrivaient au boulevard des Invalides. Montmorin mit son cheval au +pas; les autres firent comme lui. + +--Serez-vous discrets? demanda-t-il. + +--Parbleu! lui fut-il répondu à l'unanimité. + +Il sembla hésiter. + +--Allons! fit la cavalcade,--fallait-il te promettre d'être indiscrets? + +--C'est que, dit Montmorin,--la chose est grave. + +--Voyons! voyons! + +--Eh bien, il y a des bruits étonnant, voilà! + +--Quels bruits? + +--Vous savez qu'Achille s'est marié en Belgique. + +--A Namur, dit Frémieux,--qui était alors au roi de Hollande. + +Montmorin arrêta tout à fait son cheval et prononça tout bas: + +--En Belgique, ils ont le divorce. + +--Chansons! s'écria Grévy. + +--Chansons! répéta Frémieux,--en ce sens que les nouvelles de Montmorin +sont de l'eau sucrée à côté des miennes... Pour épouser la belle +Maxence, Achille n'aurait pas même besoin de la loi belge ni du +divorce... + +--Comment? comment? + +--Expliquez-vous! + +--Oh! devinez! dit Frémieux, qui poussa son alezan et prit un temps de +galop.--La comtesse Béatrice reçoit ce soir; allez-y: vous verrez!... + +Sur le balcon de l'hôtel du Tresnoy, on causait aussi. Madame la +vicomtesse de Grévy, charmante blonde un peu passée, aussi clairvoyante +que son mari était myope, jalouse de la comtesse Béatrice parce que +celle-ci est plus jeune qu'elle et plus belle, tournait de bien bon +coeur en ridicule la position du comte Achille. Les dames du Tresnoy, +la mère et deux demoiselles, faisaient chorus tant qu'elles pouvaient. +Maxence écoutait, silencieuse et froide; madame la marquise de +Sainte-Croix n'ouvrait la bouche que pour placer quelque douce et bonne +parole. + +C'était là qu'on pouvait bien voir si le faubourg Saint-Germain avait +raison de regarder la marquise de Sainte-Croix comme la meilleure +personnification de la charité chrétienne embellie et parée de tout +l'esprit du monde. + +Madame du Tresnoy, veuve de l'illustre jurisconsulte, pair de France, +qui présida dans les dernières années de la Restauration à la police +parisienne, était fort lancée dans les bonnes oeuvres. Son mari ne lui +avait laissé qu'une fortune modeste: c'était un vrai gentilhomme de +robe, austère en ses moeurs, probe jusqu'au scrupule et généreux de +son labeur. Ceux-là n'atteignent que bien rarement les jours de la +vieillesse; ils ne font jamais fortune. Madame la marquise de +Sainte-Croix, en se retirant du monde, avait gardé avec la baronne du +Tresnoy des relations de bienfaisance. Aujourd'hui qu'elle désirait +produire sa fille, madame du Tresnoy était sa première visite. + +Les deux demoiselles du Tresnoy étaient laides, grandes et +très-élégantes. Au bal, elles ne dansaient pas toujours autant qu'elles +l'eussent voulu. Cela les rendait un peu libres avec les hommes qu'elles +voulaient attirer et très-peu charitables vis-à-vis des femmes. Elles +accablaient, ce matin, Maxence de compliments et de gentillesses. Elles +la détestaient déjà. On la regardait très-spécialement parmi leurs +connaissances comme de la graine de vieilles filles. L'aînée avait vingt +ans, la cadette dix-huit. Elles s'appelaient Juliette et Dorothée. + +--Est-ce qu'il y a longtemps qu'il se passe ainsi de joyeuses choses à +l'hôtel de Mersanz? demandait madame la vicomtesse de Grévy. + +--Au moins trois semaines, répondit Dorothée;--nous ne nous serions +jamais doutés que ce brave homme fût le père de madame la vicomtesse. + +--Oh!... fit madame de Grévy;--j'ai toujours pensé... il y a en elle +quelque chose... + +--C'est une des plus charmantes femmes que j'aie eu occasion d'admirer +en ma vie, dit très-simplement la marquise de Sainte-Croix. + +Madame de Grévy sourit avec malice en mordillant le coin de son mouchoir +brodé. + +Vous ne l'eussiez pas reconnue, cette marquise de Sainte-Croix. Si +quelqu'un vous eût dit, quelqu'un de sérieux et de croyable: «J'ai vu +cette femme dans un bouge du boulevard extérieur, attablée devant une +bouteille d'eau-de-vie,» vous auriez répondu: «Vous mentez, ou vous êtes +fou.» Elle était belle, mais sans aucune arrière-nuance de prétentions à +plaire; elle était belle de la sereine et grave beauté des mères. Sa +beauté se complétait et s'éclairait en quelque sorte par celle de +Maxence. + +Les deux demoiselles du Tresnoy s'étaient déjà dit en regardant +celle-ci: + +--En voici une qui n'a pas l'air embarrassé! + +Par le fait, l'air pensif et un peu triste de cette belle Maxence ne se +mêlait à aucune apparence de timidité.--Elle semblait indifférente à ce +qui l'entourait, et ces petits émois qui prennent les fillettes à leur +entrée dans le monde ne se montraient point en elle. + +--Figurez-vous, reprit Juliette du Tresnoy en s'adressant à +Maxence,--que ce bonhomme fait notre joie! On l'entend d'ici raconter +ses batailles! + +--Il connaît tous les invalides, ajouta Dorothée, la jeune soeur. + +--Tous ces vieux, dit madame de Grévy, vont finir par se croire un peu +les beaux-pères du comte. + +Les deux demoiselles du Tresnoy éclatèrent de rire et la vicomtesse +acheva: + +--De sorte que M. Mersanz fera pendant à la fille du régiment: ce sera +le gendre de l'hôtel royal des Invalides. + +--Que vous êtes méchante, chère belle! fit madame du Tresnoy quand la +gaieté fut calmée; vous scandalisez madame la marquise. + +--Je ne suis plus du monde, madame, répliqua Flavie en souriant +doucement;--madame la vicomtesse a la bonne humeur du bonheur et de la +jeunesse... A mon âge, on ne voit plus les choses de la même façon: la +conduite de M. le comte de Mersanz envers l'homme que vous appelez son +beau père me plaît et m'attire... Ne peut-on passer quelques légers +ridicules à ces pauvres vieux soldats qui ont été notre gloire?... A +juger le fait d'un esprit plus sérieux, depuis quand y a-t-il déshonneur +pour un gentilhomme français à épouser la fille d'un soldat? + +--Déshonneur, non..., dit la vicomtesse;--je n'emploie guère ces gros +mots, madame. + +--Ridicule, aurais-je dû dire... Chez nous, le ridicule tue mieux encore +que le déshonneur... Si donc M. le comte Achille de Mersanz a pris pour +femme la fille de ce pauvre capitaine Roger, je ne vois que le côté +honorable et même touchant de sa conduite... + +--Notez, dit tout bas la vicomtesse à madame du Tresnoy,--que madame la +marquise va beaucoup plus loin que moi, sans avoir l'air d'y toucher... +Avez-vous remarqué comme elle parle? «L'homme que _vous appelez_ son +beau père... _Si_ M. le comte a pris pour femme...» Le doute est +honnêtement exprimé... et je trouve, moi, que la charité chrétienne est +une bien admirable vertu! + +Dorothée et Juliette avaient des oreilles de mohicans. On avait beau +baisser la voix, elles entendaient toujours. Elles se pincèrent les +lèvres en échangeant un regard moqueur. + +Maxence avait les yeux fixés sur les fenêtres de l'hôtel de Mersanz, +qu'on voyait au travers des arbres. Elle rêvait. + +--Vous êtes l'intime amie de mademoiselle Césarine? lui demanda +Juliette. + +--Je l'aime de tout mon coeur, répondit Maxence. + +--Quelle ravissante enfant! s'écria Dorothée. + +--J'espère, madame la marquise, reprit la baronne,--que nous aurons le +plaisir de vous voir à la réunion de ce soir? + +--Non, madame, répondit Flavie. + +--M'est-il permis de vous demander pourquoi? + +La marquise baissa les yeux et joua l'embarras. + +--Maxence est si jeune!... prononça-t-elle du bout des lèvres;--voilà +trois jours, elle était encore en pension... Notez que je ne crois pas +un mot de tout ce qui se dit; mais enfin... + +--Qu'est-ce qui se dit? interrompit vivement madame de Grévy. + +--Si vous ne le savez pas, madame, répondit Flavie avec une gravité +presque sévère,--Dieu me garde de vous en instruire. + +Elle prit congé au moment où on apportait des siéges sur la terrasse. +Dorothée et Juliette embrassèrent Maxence. + +--Quelle poupée! dit Juliette quand madame de Sainte-Croix et sa fille +furent parties. + +--Et un air de supériorité! ajouta Dorothée. + +La mère fronça les lèvres pour les faire taire. + +--Mon Dieu! s'écria madame la vicomtesse de Grévy,--je n'ai pas l'âge +qu'il faut pour connaître à fond l'histoire ancienne, mais il me semble +que cette madame de Sainte-Croix n'est pas en position de donner comme +cela des leçons à tout le monde. + +--C'est une femme d'une grande vertu, dit la baronne. + +Elle ne riait pas, cette présidente, mais on sentait en quelque sorte la +pointe du sarcasme entre cuir et chair. + +--Bon, bon! fit madame de Grévy,--je sais qu'elle s'est faite ermite, à +l'instar du diable devenu vieux... + +--Oh! chère belle!... + +Dorothée et Juliette étaient aux anges. + +--Mais, reprit la vicomtesse,--j'ai ouï dire... + +Un regard de madame du Tresnoy l'arrêta. + +Juliette et Dorothée restèrent la bouche ouverte. On leur ôtait le pain +d'entre les dents. + +--Puisque vous m'interrompez, dit la vicomtesse,--c'est que vous en +savez plus long que moi... Maintenant, je ne vous tiens pas quitte d'un +renseignement que vous pouvez me fournir, j'en suis certaine. Que +signifient ses dernières paroles? J'ai vraiment honte d'être si peu au +courant! cela m'humilie!... On dit donc quelque chose? + +--J'ignore complétement..., commença la baronne. + +--Ah! maman!... interrompit Juliette. + +Elle ne continua pas et rougit jusqu'aux oreilles sans rire, tandis que +sa soeur Dorothée riait en rougissant. + +--On n'est jamais trahi que par les siens! s'écria la +vicomtesse;--voyons, bonne amie, dites-moi cela à l'oreille, bien bas... +Ces demoiselles n'ont pas besoin d'entendre l'histoire, puisqu'elles la +savent déjà. + +Elle s'inclina de façon à mettre son oreille curieuse au niveau des +lèvres de la baronne. Celle-ci se recula en souriant et se fit prier +durant une bonne minute. Juliette et Dorothée étaient sur le gril. C'est +dans ces moments qu'on sent tout le malheur de l'état de demoiselle.--Si +Tantale, fils de Jupiter, eût été une demoiselle, les dieux, pour punir +ses forfaits, ne l'auraient condamné ni à la faim ni à la soif; les +dieux l'eussent plongée, cette demoiselle Tantale, dans un océan de +médisances après lui avoir préalablement coupé la langue. + +La baronne prononça enfin quelques mots à l'oreille de la vicomtesse de +Grévy. Juliette et Dorothée respirèrent comme si on leur eût ôté un +poids de la poitrine. + +--Vraiment! fit la vicomtesse;--on dit cela! + +--Le monde est méchant, formula mollement la baronne. + +--Très-méchant! approuva madame de Grévy;--mais voulez-vous savoir mon +opinion? je crois que le monde se trompe. + +Les deux demoiselles sourirent d'un air incrédule et madame du Tresnoy +se hâta de répliquer: + +--Pour ce qui me regarde, je le souhaite de tout mon coeur. + +--Je crois que le monde se trompe, reprit la vicomtesse,--parce qu'il y +a quelque chose. + +--Quelle chose? + +--J'admets parfaitement que le comte Achille ait pu braver les +bienséances. Il se sent fort, il est de qualité, il a huit cent mille +livres de rente... mais je n'admets pas que le comte Achille, fait comme +il est, entouré d'un troupeau de lions toujours prêts à rugir la +raillerie, ait gardé seulement vingt-quatre heures un beau-père comme +celui-ci (elle montrait le bon capitaine Roger), s'il avait un moyen +facile de le mettre à la porte. Le comte Achille est de ceux qui +craignent le ridicule plus que la mort. Il n'a pas ce qu'il faut de +courage pour me faire croire ce que dit ici la chronique... + +--Vous sentez bien, chère petite..., voulut dire la baronne. + +--Je sais que vous avez bon coeur, vous, madame, interrompit la +vicomtesse pendant que Dorothée et Juliette pinçaient leurs lèvres +moqueuses; je sais aussi que je suis méchante... c'est convenu: ma +langue ne vaut rien... Mais, si Béatrice est malheureuse, je prends son +parti, voyez-vous! je me fais son amie, et, toute méchante que je suis, +je me mets sans façons entre elles et les bonnes âmes qui sont jalouses +d'elle... Croyez que je ne parle pas pour vous: vous savez que je ne me +gêne pas. + +Elle était jolie en ce moment, cette vicomtesse de Grévy; son teint +s'animait, ses yeux brillaient. La jeunesse de son coeur rajeunissait +son charmant visage. + +La baronne lui serra la main.--Dorothée montra du doigt la table où +Roger et ses complices festoyaient. Juliette s'écria: + +--S'ils boivent toutes ces bouteilles, nous allons avoir une +représentation complète. + +Le trio des anciens militaires devenait de plus en plus bruyant. A +l'appel de Roger, frappant sur la table avec son pot de bière, un +domestique était venu. C'était Martin, l'esclave de M. Baptiste. Roger +lui avait dit: + +--Monte-moi une bouteille de chambertin, une bouteille de sauterne, une +bouteille de romanée, une bouteille de clos-vougeot et une bouteille de +marckbrunner... + +Et, comme Martin le regardait, ébahi, Roger avait ajouté fièrement: + +--J'en tiendrai compte à mon gendre, cartouchibus! + +--Allons, pied plat! s'écria Niquet,--en route! on a de quoi payer! + +--Oh! mais oui! sanctionna Palaproie. + +Martin alla consulter son commandant, M. Baptiste. M. Baptiste manda le +sommelier. Celui-ci descendit à la cave et se rendit lui-même au jardin, +escorté de deux valets, portant les bouteilles demandées. + +Les domestiques de l'hôtel de Mersanz étaient tous aux fenêtres pour +voir cela. + +--C'est bon! dit Roger au sommelier;--nous allons déguster ça! + +--Et nous vous en dirons des nouvelles, l'ami, ajouta Niquet. + +Palaproie garda le silence, cette fois, occupé qu'il était à rejeter à +droite et à gauche ses immenses moustaches pour faire un passage au +liquide généreux contenu dans les bouteilles. + +La première fut débouchée: c'était le chambertin.--On déposa les pipes, +et la tournée eut lieu. + +--Hein? demande Roger en faisant claquer sa langue. + +--Ah! fichtre! répliqua Niquet. + +--Tonnerre! gronda Palaproie. + +--Redoublons! + +--C'est du baume. + +--Ah! mais oui! + +--On a un gendre ou on n'en a pas! conclut Roger. + +Madame du Tresnoy venait de serrer la main de la vicomtesse. + +--Bonne petite, dit-elle, vous intéressez-vous véritablement à la +comtesse Béatrice? + +--Depuis dix minutes, passionnément, répondit madame de Grévy;--je ne +sais pourquoi il me semble qu'il y a contre elle une ligue sourde et +déloyale, formée par les méchants dont les sots se font les complices... +Je sens que je déteste les ennemis de la comtesse. + +Madame du Tresnoy surprit les regards sournoisement avides de Dorothée +et de Juliette. + +--Mesdemoiselles, dit-elle,--allez au piano. Vous devez chanter demain, +Dorothée, et Juliette ne sait pas l'accompagnement. + +Quand elle fut seule avec madame de Grévy: + +--Je ne vous ai pas tout dit, reprit-elle,--et moi-même, je suis loin de +tout savoir... Vous avez raison: il y a une ligue contre cette pauvre +jeune femme... Madame de Sainte-Croix a un rôle là-dedans... On va +jusqu'à parler du mariage du comte Achille avec cette belle Maxence que +vous venez de voir... + +Comme la vicomtesse, étonnée, ouvrait la bouche pour demander de plus +amples renseignements, un grand bruit se fit dans le jardin. Les trois +vieux compagnons s'étaient levés et criaient tous à la fois en agitant +leurs verres. En même temps, madame de Grévy aperçut à l'entrée de la +grille un homme d'énorme corpulence, portant la veste étoupée du +marchand de vin et coiffé d'une grosse casquette de loutre. + +Les trois vieux soldats s'élancèrent vers lui les bras ouverts, Roger en +tête. Le gros homme les embrassa tour à tour, et on l'entraîna vers la +table chargée de bouteilles.--Ainsi fit son entrée solennelle à l'hôtel +de Mersanz Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, maître, après Dieu, du +château de la Savate. + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + +PREMIÈRE PARTIE.--LA PETITE BONNE FEMME. + +(SUITE.) + + IX. La marquise de Sainte-Croix 7 + + X. La Perlette 29 + + XI. La première femme du comte Achille 53 + + XII. La décadence de Flavie 83 + + XIII. Repas de corps 107 + + +DEUXIÈME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ. + + I. Une scène d'antichambre 145 + + II. Trois invalides 173 + +FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME. + + + + + +End of Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE MARIAGES, VOL. II *** + +***** This file should be named 38122-8.txt or 38122-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/1/2/38122/ + +Produced by Claudine Corbasson, Vinciane Knappenberg and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by The Internet Archive/Canadian +Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38122-8.zip b/38122-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..749d3fc --- /dev/null +++ b/38122-8.zip diff --git a/38122-h.zip b/38122-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..92f91bc --- /dev/null +++ b/38122-h.zip diff --git a/38122-h/38122-h.htm b/38122-h/38122-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f838495 --- /dev/null +++ b/38122-h/38122-h.htm @@ -0,0 +1,5903 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Féval. + </title> + <style type="text/css"> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +h1 { + margin-top: 2em; +} + +h2 { + margin-top: 2em; +} + +.p4 { + margin-top : 4em; +} + +.p2 { + margin-top: 2em; +} + +p { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 1.5em; +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +hr.c10 { + width: 10%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both +} + +hr.c15 { + width: 15%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both +} + +hr.c95 { + width: 95%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both +} + +.dottedline {border-top: thin dotted black;} + +.blockquote { + margin: 2em 5% 2em 5%; + font-size: 100%; +} + +sup { + font-size: 80%; + vertical-align: 30%; +} + +/* table of contents */ +.block {margin: 2em auto 0 auto; width: 400px;} +table {margin-left: auto; margin-right: auto; border-collapse: collapse;} +.tda {text-align: right; padding-right: 2em; vertical-align: top; +padding-bottom: 1em;} +.tdb {text-align: left; vertical-align: top; padding-bottom: 1em;} +.tdc {text-align: right; vertical-align: top; padding-bottom: 1em;} +.tcenter {text-align: center; padding-top: 1em; padding-bottom: 1em;} + +/* page numbers */ +.pagenum { + position: absolute; + left: 5%; + font-size: 90%; + font-weight: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + color: #C0C0C0; + background-color: inherit; + text-indent: 0em; +} + +.center {text-align: center; text-indent: 0;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + +/* Images */ +.figcenter { + margin: auto; + text-align: center; +} + +/* Poetry */ +.poem { + font-size: 95%; + margin-left: 15%; + margin-right: 10%; + margin-bottom: 1em; + text-align: left; +} + +.poem .stanza { + margin: 1em 0em 1em 0em; +} + +.poem p { + margin: 0; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + +/* note au lecteur */ +.tnote { + border: dashed 1px; + margin-left: 20%; + margin-right: 20%; + margin-top: 50px; + margin-bottom: 50px; + padding: 10px 10px 10px 10px; + font-family: sans-serif; + font-size: 80%; +} + + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Féval + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La fabrique de mariages, Vol. II + +Author: Paul Feval + +Release Date: November 24, 2011 [EBook #38122] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE MARIAGES, VOL. II *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson, Vinciane Knappenberg and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by The Internet Archive/Canadian +Libraries) + + + + + + +</pre> + + +<div class="tnote"><h3>Notes de transcription:</h3> +<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> +<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p> +</div> + +<hr class="c95" /> + +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="center">COLLECTION HETZEL.</p> + +<hr class="c10" /> + +<h1>LA FABRIQUE DE MARIAGES</h1> + +<p class="center"><small>PAR</small></p> + +<h2>PAUL FÉVAL.</h2> + +<h2>II</h2> + +<hr class="c10" /> + +<p class="center">Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,<br /> +interdite pour la France.</p> + +<hr class="c10" /> + +<div class="figcenter" style="width: 165px;"> +<img src="images/logo4.png" width="165" height="157" alt="" title="" /> +</div> + +<p class="center"><b>LEIPZIG,</b></p> + +<p class="center"><b>ALPH. DURR, LIBRAIRE-EDITEUR.</b></p> + +<hr class="c10" /> + +<p class="center"><b>1858</b></p> + +<p class="center">BRUXELLES.—TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,<br /> +Rue de Schaerbeek. 12.</p> + +<hr class="c15" /> + +<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES</a></h6> + +<hr class="c15" /> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<h2>LA PETITE BONNE FEMME.</h2> + +<h2>(SUITE.)</h2> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p> + +<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>IX</h2> + +<h3>—La marquise de Sainte-Croix.—</h3> + +<p class="p2">Vous voyez bien que ce pauvre Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, +n'était pas un coquin. Il y allait de bon cœur et n'eût pas demandé +mieux en ce moment que de prodiguer à Garnier de Clérambault tout ce +qu'un fort-et-adroit peut fournir de coups de poing, de coups de pied, +etc., etc.</p> + +<p>Malheureusement, Barbedor avait une passion.</p> + +<p>L'habit bleu tira sa boîte à cigares de sa poche, ce qui était sa +ressource dans les grandes occasions. <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> Il choisit un havane sans +défauts et s'en alla paisiblement l'allumer au cigare que Jean avait +laissé sur la table.</p> + +<p>—Niaiseries, niaiseries que tout cela, dit-il;—nous nous connaissons +bien tous les trois, que diable!... Quand M. Lagard aura l'idée de +m'assommer, on lui montrera ce qu'on sait faire... En attendant, comme +il peut jeter des bâtons dans nos roues, on ne refuse pas de lui faire +de temps en temps un petit cadeau pour entretenir l'amitié... mais mille +francs d'un coup, c'est sec!... Pour ne pas se manger entre <i>camaros</i>, +on n'a pas besoin de s'entr'adorer.</p> + +<p>Ces termes d'argot ont quelque chose de plus ignoble quand ils sont +prononcés par flatterie.</p> + +<p>Dès que l'habit bleu eut remis le cigare de Jean sur la table, celui-ci +le prit, le jeta par terre et l'écrasa sous son pied.</p> + +<p>—Allons, dit le bonhomme,—en voilà assez, monsieur Garnier... Au +large!</p> + +<p>Mais sa voix n'était plus déjà si ferme. L'habit bleu avait cligné de +l'œil en le regardant.—Jean Lagard mit ses mains dans ses poches et +se promena de long en large en sifflant.</p> + +<p>—Mon vieux Barbedor, murmura Garnier au moment où il avait le dos +tourné,—notre intérêt serait de vous planter là; car nous n'avons plus +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> guère besoin de vous... Il y en aurait joliment qui vous +prendraient au mot et qui fileraient sans rien dire... mais, moi... la +loyauté, je ne connais que ça... Je ne veux pas vous priver de votre +part dans les bénéfices pour un petit instant d'humeur...—Ne vous gênez +pas! s'interrompit-il en voyant revenir Jean Lagard;—faites semblant de +me dire des injures... ça fera bien... Il n'en est pas moins vrai que +j'ai dans ma poche un journal qui vaut de l'argent pour vous...</p> + +<p>—Un journal! répéta Barbedor.</p> + +<p>—Le <i>Journal des Débats</i>.</p> + +<p>—Qui vaut de l'argent pour moi?</p> + +<p>—Grondez, papa!... le neveu vous regarde!...</p> + +<p>Jean avait, en effet, les yeux fixés sur son oncle. Il s'arrêta un +instant, puis il eut un sourire et tourna le dos.</p> + +<p>L'habit bleu n'attendait que cela pour frapper le grand coup.</p> + +<p>Il tira lestement de sa poche un numéro du <i>Journal des Débats</i> et mit +le doigt sur un fait divers ainsi conçu:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Sur l'initiative du ministre de l'intérieur, avec l'approbation du +ministre des travaux publics et du directeur des douanes, la préfecture +de la Seine va, dit-on, ouvrir une enquête pour le percement de la +barrière des Paillassons.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> Barbedor saisit le journal à deux mains; mais ses mains tremblaient, il +ne pouvait pas lire.—Il chercha ses lunettes dans la poche de sa veste.</p> + +<p>—Paillassons!... murmurait-il;—j'ai vu qu'il s'agissait de la +barrière!</p> + +<p>—Le pauvre vieux est repincé en grand, pensait Jean Lagard;—ma foi, va +comme je te pousse!... Qu'y faire?</p> + +<p>C'était l'insouciance personnifiée. Du moment qu'il s'agissait d'autre +chose que de donner ou de recevoir des coups, le courage lui manquait.</p> + +<p>—C'est un bon journal, disait cependant Barbedor en lisant le titre +empâté de la feuille ministérielle;—je me souviens qu'il disait de +belles choses sur les droits du peuple le 30 juillet 1830.</p> + +<p>Il épela péniblement le paragraphe que nous venons de transcrire.</p> + +<p>—Hein! s'écria-t-il tout pâle de bonheur,—l'avais-je dit?... Il faut +faire afficher cela sur les propres piliers des deux coquines!</p> + +<p>—Et c'est au moment où je vous apportais cette nouvelle..., reprit +l'habit bleu.</p> + +<p>—On est vif, monsieur Garnier, interrompit le bonhomme.—Où donc est +allé mon neveu Jean?</p> + +<p>Celui-ci avait fait le tour de la maison et se promenait sous les +marronniers.</p> + +<p>—C'est l'enfant qui est cause de cela, reprit le <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> bonhomme;—vous +avez bien vu, pas vrai? Et dites-moi... quand et comment avez-vous +obtenu la chose?</p> + +<p>M. Garnier n'avait rien obtenu du tout. Il avait corrompu les ciseaux du +<i>Journal des Débats</i>; ces ciseaux coupables avaient glissé, parmi les +faits divers, cette nouvelle, qui pouvait être vraie et qui, dans tous +les cas, ne devait nuire à personne.</p> + +<p>Un peu de clémence pour les ciseaux du <i>Journal des Débats</i>!</p> + +<p>—Madame la marquise, répondit l'habit bleu, à qui l'absence de Jean +laissait le champ libre,—a tant fait des pieds et des mains auprès du +ministre...</p> + +<p>—Mais il y a encore autre chose! interrompit Barbedor:—je vois encore +une fois le mot Paillassons... nom d'un cœur! et voilà que le château +de la Savate est imprimé... en toutes lettres!</p> + +<p>L'émotion débordait de son cœur. Il tendit la main à l'habit bleu, +qui la toucha légèrement et avec dignité.</p> + +<p>—Voyons ce qu'ils disent! voyons ce qu'ils disent! reprit le bonhomme, +qui rajusta ses lunettes.</p> + +<p>Il lut:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Beaucoup de Parisiens ignorent le nom et la position de cette +barrière...»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> —Des oies que ces Parisiens! grommela Barbedor entre parenthèse.</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«... De cette barrière qui n'en est pas une...»</p> +</div> + +<p>—Elle le sera, nom d'un nom!... Je l'ai toujours dit!</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«... Qui n'en est pas une. Elle consiste en un bâtiment d'aspect +singulier qui fut construit en même temps que le mur d'octroi, sous +Louis XVI, vers l'année 1783, sur les sollicitations des fermiers +généraux. Comme toutes les autres barrières, elle a eu Ledoux pour +architecte. Les plus remarquables de ces constructions sont celles de +Montmartre, du Roule, du Trône, de l'Étoile, du Maine, d'Enfer et +d'Italie...»</p> +</div> + +<p>—La nôtre le sera aussi, remarquable!</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«... Et d'Italie. Quant au développement total du mur d'octroi, il est +de vingt-huit mille deux cent quatre-vingt-sept mètres...»</p> +</div> + +<p>—Ça, je m'en fiche! s'interrompit Barbedor en sautant plusieurs +lignes;—j'arrive au château de la Savate.</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«... Un établissement... hum! hum!... connu sous le nom du château de la +Savate... rendez-vous des <i>forts-et-adroits</i>...»</p> +</div> + +<p>—Il aurait bien pu mettre aussi: «Et de la bonne société!...»</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«... Va se trouver sur l'alignement de la nouvelle <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> rue des +Paillassons et acquérir tout à coup une vogue extraordinaire... L'homme +dévoué qui a voulu faire renaître chez nous les fêtes du gymnase antique +est célèbre parmi ses confrères sous le nom de Barbedor... C'est lui qui +lutta, en 1828, contre Maxwell, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, +pour soutenir l'honneur des athlètes français... On assure que son +crédit personnel n'est pas étranger au percement de la nouvelle +barrière.»</p> +</div> + +<p>Le bonhomme replia le journal. Il était rouge comme une pivoine et sa +joie orgueilleuse l'étouffait.</p> + +<p>—Asseyez-vous là, monsieur Garnier, dit-il, et prenez un verre +d'absinthe avec moi... Ceux qui ne seront pas contents, voilà!... +Combien que ça dure, une enquête?</p> + +<p>—Un mois... deux mois...</p> + +<p>—Nous aurions ça au mois d'août... le temps de faire des réparations à +mon immeuble... Je veux mettre la baraque sur un pied... vous verrez... +Trinquons!</p> + +<p>—Si le neveu revenait?... objecta l'habit bleu en riant avec malice.</p> + +<p>—Je me moque du neveu comme d'une guigne! s'écria Barbedor;—est-ce que +je ne suis pas maître chez moi?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> —C'est que, tout à l'heure...</p> + +<p>—Bon! bon!... A votre santé, monsieur Garnier... et à celle de madame, +nom d'un cœur!...</p> + +<p>—C'est l'argent qui me chiffonne, reprit-il après avoir sifflé son +verre d'absinthe;—pour faire les réparations, il faut de l'argent.</p> + +<p>—Un bonheur ne vient jamais seul, mon bon, répliqua l'habit bleu;—vos +fonds ont gagné cinquante pour cent...</p> + +<p>—Est-ce vrai?...</p> + +<p>—Peut-être le double.</p> + +<p>—Et vous êtes en mesure de me rembourser?</p> + +<p>—Aujourd'hui, non... mais sous peu... Nous avons une affaire...</p> + +<p>Il se baisa le bout des doigts et ajouta:</p> + +<p>—Je ne vous dis que ça!</p> + +<p>—C'est que, fit Barbedor un peu refroidi,—nous en avons eu déjà tant +comme ça, des affaires...</p> + +<p>Il baisa, lui aussi, le bout de ses doigts, mais d'un air incrédule.</p> + +<p>—Huit cent mille livres de rente! prononça solennellement l'habit bleu.</p> + +<p>—Et amoureux?</p> + +<p>—Comme un fou.</p> + +<p>—De la petite Maxence?</p> + +<p>—De mademoiselle Maxence de Sainte-Croix.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> —Ah! diable! on lui a donné les honneurs du nom, à celle-là?</p> + +<p>—C'est la fille unique de madame la marquise, répondit gravement +l'habit bleu.</p> + +<p>—A la bonne heure! repartit le bonhomme, qui riait innocemment,—à la +bonne heure! Nous avons eu assez de nièces, ça ne coûte pas davantage et +ça sonne mieux... Fera-t-on quelque chose ici?</p> + +<p>—Peut-être... En tous cas, peut-on compter sur vous?</p> + +<p>—A la vie, à la mort! répliqua le bonhomme, qui posa le journal sur son +cœur.</p> + +<p>—Le neveu ne mettra pas de bâtons dans nos roues?</p> + +<p>—Le neveu ira au diable!</p> + +<p>—Ne le brusquez pas!... Qu'est-il venu faire ici?</p> + +<p>—Dîner.</p> + +<p>—Tout seul?</p> + +<p>—Avec maman Carabosse et un grand garçon que vous ne connaissez pas... +un militaire.</p> + +<p>—Je connais plus de monde que vous ne pensez, papa... Comment +appelez-vous ce militaire?</p> + +<p>—Le lieutenant Vital.</p> + +<p>—L'amant de mademoiselle la comtesse de Mersanz! s'écria Garnier, +tandis que Barbedor le regardait ébahi;—celui-là, mon vieux, est de nos +amis sans le savoir... je ne donnerais pas sa besogne <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> pour vingt +mille écus!... Maman Carabosse nous sert aussi à sa manière... +Donnez-leur un bon dîner et laissez-nous faire.</p> + +<p>—Par ici, lieutenant, par ici! cria en ce moment Jean Lagard, qui était +à une fenêtre du premier étage.</p> + +<p>Garnier se leva aussitôt.</p> + +<p>—Je ne veux pas qu'il me voie, dit-il;—la petite bonne femme non +plus... Venez! j'ai encore quelque chose à vous dire.</p> + +<p>—Lagard leur apprendra que vous êtes ici, objecta Barbedor.</p> + +<p>—Vous irez les retrouver comme si nous étions partis... Madame la +marquise et moi, nous sommes espionnés... je ne peux plus la recevoir +chez moi ni me présenter chez elle... Nous choisissons décidément votre +maison pour nous réunir, vous sentez bien, mon bon, comme nous en +pourrions choisir une autre: ce n'est pas là l'embarras... Remarquez un +fait qui étonne toujours les observateurs: c'est quand on est près de +toucher le but que les obstacles augmentent...</p> + +<p>Il entraîna Barbedor vers le bosquet, au moment où le lieutenant Vital +se montrait au tournant de la ruelle.</p> + +<p>—Est-ce ici que dînent les officiers? demanda celui-ci de loin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> —Juste, mon lieutenant, répondit Jean Lagard par la fenêtre.</p> + +<p>Vital regarda la maison, puis les alentours. Cet examen ne fut pas en +faveur du château de la Savate, car un sourire d'étonnement se montra +sous la fine moustache du beau lieutenant.</p> + +<p>—Drôle de pays! murmura-t-il;—je n'aurais jamais choisi cet endroit-là +pour faire un repas de corps!</p> + +<p>—Voilà la chose, disait Garnier de Clérambault sous les +marronniers.—Vous avez connu le capitaine Roger autrefois?</p> + +<p>—C'est mon cousin issu de germain..., répondit Barbedor, ce qui fait +que la comtesse de Mersanz, sa fille, est un peu ma nièce... et, si un +autre que vous avait parlé d'amant à propos d'elle, il aurait fallu +s'aligner!</p> + +<p>—Vous savez..., fit l'habit bleu;—on dit ça... le monde...</p> + +<p>—Et puis, reprit le bonhomme,—c'est devenu fier depuis que c'est +comtesse... Je n'ai seulement jamais eu l'idée d'aller la voir.</p> + +<p>—Il faut y aller, dit Clérambault,—dès demain.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pas pour la fille... pour le père.</p> + +<p>—Bah!... le vieux Roger est à Paris?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> —Et il a bonne envie d'en fumer une vieille avec vous.</p> + +<p>—Vrai?... Il se souvient des anciens?</p> + +<p>—Pour ce qui est de moi, répliqua Clérambault avec embarras,—nous +avons eu quelque chose ensemble... il me garde rancune... mais je sais +par le sergent Michel qu'il a parlé de vous.</p> + +<p>—Et il est installé à l'hôtel du comte?</p> + +<p>—Installé, c'est le mot... comme chez lui... Toute la maison est à sa +disposition... il tient table ouverte... et la cave du comte est bonne.</p> + +<p>—Oui-da! fit Barbedor:—eh bien, quand j'irai de ce côté-là...</p> + +<p>—Vous ne m'avez donc pas compris? dit l'habit bleu, qui le prit par un +bouton de sa houppelande:—c'est demain qu'il y faut aller.</p> + +<p>—Pourquoi faire? demanda Barbedor étonné.</p> + +<p>—Causer, fumer, boire...</p> + +<p>—Voilà tout?</p> + +<p>—Causer haut, fumer fort, boire beaucoup.</p> + +<p>—Mais tout ça doit mal aller dans l'hôtel du comte.</p> + +<p>—Tout ça va très-bien... et puis ça n'est pas inutile pour le succès de +notre affaire.</p> + +<p>Barbedor passa une bonne minute à se creuser la cervelle. Il ne pouvait +pas deviner en quoi une bamboche commémorative, faite en compagnie du +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> vieux Roger, pouvait aider aux projets de madame la marquise de +Sainte-Croix.</p> + +<p>Car Barbedor savait que celle-ci était le véritable chef de file.</p> + +<p>—J'irai, dit-il enfin,—puisque le vin est bon... Si ça ne fait pas de +bien, ça ne peut pas faire de mal.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>C'était dans la chambre où nous avons vu déjà une fois réunis M. Garnier +de Clérambault, Barbedor et une femme voilée, lors de l'entrevue +projetée entre Justine et le baron allemand. Cette chambre, comme nous +avons dû le dire, communiquait par un escalier de service avec la sortie +ouverte sur les derrières de la maison.</p> + +<p>Clérambault et la marquise l'avaient choisie pour le lieu de leurs +réunions. Seulement, l'expérience avait porté fruit. Pour éviter les +yeux et les oreilles indiscrets, on avait mis une double porte du côté +du corridor, en souvenir de Jean Lagard.</p> + +<p>Cette marquise de Sainte-Croix, qui buvait de l'eau-de-vie et qui venait +s'installer sans façon au château de la Savate, n'était pourtant pas une +aventurière à la douzaine. On en voit tant de ces <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> grandes dames +pour rire qui ont ramassé leur titre au pied d'une borne! C'est la mode, +et toute fille de concierge qui a pu se faire donner un coupé, s'offre à +elle-même un petit écusson qu'elle timbre pour le moins d'une couronne +comtale. Une lorette qui n'est que baronne fait preuve de trop de +modestie.</p> + +<p>Ce sont, en général, des noms allemands. Leur père était chambellan d'un +prince régnant dans les contes fantastiques d'Hoffmann. Leur mari, qui +n'a pas pu les comprendre,—elles l'ont épousé si jeunes!—occupe un +poste diplomatique en Russie. Il leur fait une pension qui ne suffit pas +à leurs besoins.</p> + +<p>Il est à Paris trois ou quatre cents gaillards, frais et bien portants, +qui arrêtent les passants avec cette formule: «Nous sommes sept enfants +à la maison et nous n'avons pas de pain.»</p> + +<p>Quelle bourse ne dénoue pas ses cordons à cet appel.</p> + +<p>Et pourtant, quand on réfléchit, est-il vraisemblable que ces jeunes +gaillards aient tout justement six petits frères.</p> + +<p>Jamais la formule ne varie, jamais! Ils sont toujours sept enfants à la +maison.</p> + +<p>L'histoire de la dame qui a une couronne de comtesse ne varie pas +davantage: fille de chambellan, <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> femme de diplomate étranger... +forcée de s'ingénier un peu à cause de l'insuffisance de la libéralité +conjugale.</p> + +<p>Il se trouve sans cesse des simples pour les croire,—si elles sont +jolies,—et même si elles sont laides. Certains architectes vivent à +faire exclusivement le petit hôtel pour la femme de diplomate, fille de +chambellan, que son mari a eu le tort de ne point comprendre.</p> + +<p>Pourquoi l'épousa-t-elle si jeune!</p> + +<p>Vers l'année 1810, au cœur de l'Empire, une petite demoiselle +débarqua à Paris par le coche de Bordeaux. Elle avait ces traits +affilés, ce type de furet de celles qui vont fouillant, sapant, et qui +prennent la fortune par la mine; mais elle avait aussi le regard +vaillant des conquérantes. La brèche ouverte, celle-là devait monter à +l'assaut bravement.</p> + +<p>Elle n'était pas jolie, mais elle avait une de ces figures qui frappent +fort et qu'on n'oublie pas. Cela vaut mieux parfois que d'être jolie. Du +reste, à cet égard, on ne pouvait guère la juger. Sa taille n'était +point encore formée; elle était dans la mue. En outre, sa pauvre +toilette ne la montrait point à son avantage.</p> + +<p>C'était la fille d'un courtier de commerce de Bordeaux. Elle se nommait +Flavie Soyer. Elle <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> avait bientôt quinze ans. Elle s'était enfuie de +la maison paternelle toute seule pour venir à Paris.</p> + +<p>Il s'en trouve comme cela: des natures belliqueuses et hardies qui n'ont +pas besoin de l'amour pour s'envoler hors du nid avant l'âge. Flavie +Soyer avait rêvé Paris. Ce n'était point pour y être aimée; c'était pour +y combattre, pour y vaincre, que sais-je! une ambition déjà implacable +et naïve encore cependant, comme tout ce qui est dans l'esprit d'une +fillette innocente.</p> + +<p>Nous voudrions avoir le temps de vous dire au juste et en détail ce que +c'était que l'innocence de Flavie Soyer.—Son cœur n'avait point +encore parlé, mais il devait toujours se taire. Ses sens restaient dans +les limbes: on pouvait deviner qu'ils auraient le réveil violent. Elle +n'avait jamais lu ni romans ni poésies: son père la faisait travailler +aux livres de commerce comme un petit employé.</p> + +<p>Mais son intelligence diabolique avait deviné le monde par des trous de +serrure. Elle savait à peu près. Il ne lui fallait qu'un grain +d'expérience pour jouer sous jambe les prudents et les forts.</p> + +<p>Dans le compartiment de la voiture où elle avait loué sa place se +trouvait un jeune militaire nommé Garnier, qui allait rejoindre à Paris. +Ce Garnier eût été bon commis voyageur: il voulut <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> s'amuser aux +dépens de la fillette. Celle-ci vécut à ses crochets tout le long de la +route (quatre jours et quatre nuits en 1810) et se moqua de lui.</p> + +<p>On arriva. Garnier était le fils d'un honnête homme qui remplissait le +rôle de domestique de confiance auprès de M. le marquis de Sainte-Croix, +vieux gentilhomme fort riche encore, malgré les pertes essuyées sous la +République. Flavie avait raconté à Garnier ce qu'elle avait voulu. +Garnier la mena chez sa mère, près de qui Flavie joua le rôle de colombe +persécutée avec une rare perfection.</p> + +<p>Madame la marquise de Sainte-Croix, pour son malheur, eut besoin d'une +lectrice. Le père et la mère Garnier étaient déjà épris de cette petite +Flavie presque autant que leur fils. Elle fut présentée à madame la +marquise comme un trésor. La marquise la mit auprès d'elle.</p> + +<p>Deux ans après, la marquise était en terre, et Flavie se nommait madame +la marquise de Sainte-Croix.</p> + +<p>Une chose semblable peut arriver tout naturellement, et nous n'avons +rien à en dire.</p> + +<p>Garnier vint passer un semestre chez le marquis.—Celui-ci était un +bonhomme assez doux de mœurs qui n'aimait ni le monde, ni le luxe, ni +le bruit, ni rien de ce qu'adorait Flavie. Par une belle nuit d'été, le +marquis se laissa mourir en <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> son château de la Sologne. Il fut +assisté à ses derniers moments par Flavie et Garnier fils. Le médecin de +campagne, arriva trop tard.</p> + +<p>Quand elle devint veuve ainsi, Flavie avait dix-neuf ans.</p> + +<p>Feu son mari lui laissait tous ses biens par testament.</p> + +<p>Les héritiers du marquis de Sainte-Croix lui firent un procès qu'elle +gagna. Elle prit tout de suite la position d'une jeune femme +très-sévère, très-amie du luxe, très-prodigue et très-décidée à ne point +se remarier.</p> + +<p>La fortune du marquis de Sainte-Croix, toute considérable qu'elle était, +ne pouvait suffire à ses dépenses. Elle songea au jeu pour augmenter ses +revenus. Du premier coup, elle fut une joueuse frénétique. Le sort ne +lui fut pas favorable. Sa fortune croula—mais sans bruit.</p> + +<p>Elle garda son apparence et son crédit.</p> + +<p>Ce fut vers le moment de sa ruine qu'elle fit la connaissance de M. +Rodelet, ancien fournisseur des armées et qui comptait par millions. M. +Rodelet avait une fille unique, nommée Ernestine, qui passait pour un +des meilleurs partis du commerce.—Garnier était alors un beau garçon, +jeune, hardi et ne manquant pas d'expérience auprès des femmes. Pendant +que la marquise s'attaquait <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> au père, Garnier aurait pu se charger +de la fille; mais Flavie ne l'entendait pas ainsi. Elle était jalouse de +ce Garnier, si inférieure à elle sous tous les rapports: ils s'étaient +promis de se marier quand leur fortune serait faite.</p> + +<p>On choisit un commis du fournisseur; Garnier l'endoctrina. Ernestine +était charmante, et le commis voyait au dénoûment de cette intrigue +d'amour l'éblouissante perspective de la dot. La marquise, introduite +dans l'intimité de la famille, fit naître les occasions; elle jeta +elle-même dans le cœur d'Ernestine, naïf et tout neuf, le germe d'une +passion qui devait servir ses intérêts.</p> + +<p>Cela dura un an.—Le lieu de la scène était le n<sup>o</sup> 81 de la rue de +l'Université, où il y avait pour concierge une femme du nom de +Marguerite Vital. Nous parlons ici de cette Marguerite Vital, parce +qu'elle monta une fois chez M. Rodelet, avant la catastrophe, et qu'elle +l'entretint pendant une grosse demi-heure. A la suite de cette entrevue, +M. Rodelet était résolu à chasser son commis, à rompre avec la marquise +et à fermer sa porte à Garnier.</p> + +<p>Voici maintenant ce qui résulta pour le public de toutes les peines et +soins que voulurent bien se donner madame la marquise de Sainte-Croix et +M. Garnier, son fidèle ami.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> D'abord, Ernestine devint enceinte. Le commis coupable s'embarqua un +beau matin pour l'Amérique.—La raison de ce départ fut une scène +admirablement jouée par Flavie et son éternel complice. On effraya le +commis; on lui montra M. Rodelet implacable et les tribunaux toujours +prêts à punir un détournement de mineure.</p> + +<p>Sans le départ du commis, Flavie et Garnier eussent perdu le meilleur de +leur proie, car M. Rodelet, excellent homme et qui n'avait d'autre +défaut que l'excès même de sa bonté dégénérant en faiblesse, aurait +marié les deux enfants,—et tout eût été dit.</p> + +<p>Une fois le commis éloigné, les deux associés étaient maîtres de la +place.</p> + +<p>Les amis de M. Rodelet apprirent un jour avec stupéfaction et tout à la +fois les faits suivants qui s'étaient passés en quelques semaines.</p> + +<p>L'ancien fournisseur avait maudit et chassé sa fille déshonorée. Il +s'était jeté à corps perdu, pour s'étourdir sans doute, dans une vie de +désordres qui contrastait avec son âge et plus encore avec son +caractère.—On l'avait vu ivre dans les maisons de jeu du Palais-Royal, +où le dévouement de ce bon Garnier lui avait épargné encore quelques +extravagances; car ce pauvre Garnier le suivait comme un chien et le +suppliait sans relâche de <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> mettre un terme à ses folies +désespérées.—Madame la marquise de Sainte-Croix avait fait aussi tout +ce qu'elle avait pu.</p> + +<p>Rodelet avait réalisé toute sa fortune le jour même où il avait appris +la faute de sa fille.—En quelques mois, cet énorme capital avait fondu +comme la neige au printemps. Comment? C'est l'éternelle question quand +les millionnaires se tuent.</p> + +<p>Rodelet avait même manqué à plusieurs de ses engagements,—et, auprès de +son corps, pendu à l'anneau du lustre dans son cabinet, on trouva une +liasse de papiers timbrés.</p> + +<p>Marguerite Vital, la portière, fut chassée d'abord, puis mise en prison, +pour avoir dit que madame la marquise de Sainte-Croix et Garnier +savaient bien où s'en était allée la fortune de l'ancien fournisseur.</p> + +<p>Cette mort violente du chef de la maison Rodelet fit beaucoup de bruit. +Il fallut pour l'étouffer le retentissement des événements politiques +qui précipitèrent la chute de l'Empire. Mais une chose surnagea, ce fut +le souvenir de la digne conduite de Garnier et des efforts généreux de +madame la marquise de Sainte-Croix pour arrêter ce malheureux sur le +penchant de sa ruine.</p> + +<p>Madame la marquise fit, à quelque temps de là, un héritage +considérable,—une vieille parente <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> qu'elle avait en Hongrie. Les +dettes furent payées et son train augmenta.</p> + +<p>Quant à Ernestine Rodelet, elle alla cacher sa honte loin de Paris, et +le monde qui tressait des couronnes à madame la marquise de +Sainte-Croix, le monde clairvoyant et juste, l'accusa tout naturellement +d'avoir causé la mort de son père.</p> + +<p>Cette Marguerite Vital, qui avait osé accuser madame la marquise et son +ami Garnier, était une petite femme de jolie figure, bien qu'elle eût +dépassé la trentaine. Son propriétaire l'avait expulsée à regret, car +elle tenait sa loge et la maison dans un état de propreté admirable. +Mais le moyen de garder une portière qui fait de pareils cancans!</p> + +<p>Marguerite, citée devant le tribunal, fut obligée de raconter sa petite +histoire. Elle était veuve de militaire, à ce qu'elle disait,—mais elle +ne put représenter l'acte de décès de son mari, qui ne portait point le +même nom qu'elle.—Elle avait un beau garçon de sept ans qui était +enfant de troupe à la 7<sup>e</sup> demi-brigade.</p> + +<p>Nous sommes forcé de nous occuper un peu du passé de Marguerite, parce +que, parmi les personnages de l'humble drame de sa jeunesse, se trouvait +le digne M. Garnier.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> + +<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>X</h2> + +<h3>—La Perlette.—</h3> + +<p class="p2">Garnier était, au temps de la jeunesse de Marguerite Vital, tambour de +la 7<sup>e</sup> demi-brigade, en garnison à Paris. Il avait pour collègue et +camarade intime un gros garçon du nom de Roger qu'on appelait Roger +Bontemps, à cause de son joyeux caractère. Garnier et Roger étaient deux +inséparables. Comme presque tous les tambours et trompettes de régiment, +qui sont exposés à de fréquentes railleries, ils étaient fort assidus à +la salle d'armes et passaient pour de dangereux tireurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> Roger Bontemps n'était pas querelleur, mais il allait sur le terrain +comme on va à la noce. Garnier, au contraire, se montrait singulièrement +pointilleux; il faisait le crâne à tout propos et se donnait le plaisir +de tailler en pièces les conscrits imprudents qui traduisaient tambour +par <i>tapin</i>.—Seulement, on avait pu remarquer que Garnier laissait +volontiers à Roger, son Pylade, le soin de punir les troupiers qui +passaient pour malins au noble jeu de la pointe.</p> + +<p>C'était sous le Consulat. Roger avait vingt-quatre ans; Garnier +atteignait à peine sa vingtième année. Roger attendait avec impatience +l'occasion d'aller au feu; Garnier faisait semblant d'avoir la même +envie.</p> + +<p>Et tous deux étaient amoureux, tous deux amoureux de la Perlette, une +petite vivandière comme on n'en vit jamais, leste, pimpante, plus jolie +qu'un amour, gracieuse, avisée, bonne, et sachant des milliers de +chansons qu'elle disait, le sourire aux lèvres, d'une voix sonore et +gaillarde; un bijou de vivandière. Tout le régiment (pour ne plus parler +de demi-brigade, ce qui est fatigant), tout le régiment était fou de la +Perlette, qui était notre Marguerite Vital, à l'âge de vingt ans. Elle +aurait pu épouser un sergent-major!</p> + +<p>Ce fut elle-même qui alla demander au colonel <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> la permission de +prendre Roger Bontemps pour mari. Un tambour!</p> + +<p>Garnier félicita chaudement son camarade et ils firent gamelle à trois. +N'ayez aucune inquiétude sur les entreprises de ce Garnier vis-à-vis de +la Perlette. La Perlette n'avait, parbleu! besoin de personne pour se +défendre contre les galants. C'était un petit diable avec son baril sur +le dos, et le sabre du fantassin n'était point du tout trop lourd pour +elle.</p> + +<p>Au bout de neuf mois, un beau petit enfant vint: un garçon qui fut +baptisé Vital pour garder le nom de sa mère avec le nom de son père.</p> + +<p>Presque aussitôt après, le régiment partit. Marguerite, faible encore, +voulut suivre son Roger.</p> + +<p>—Je n'en ai qu'un de plus à qui donner à boire, disait-elle en montrant +le maillot de son poupon;—ne voilà-t-il pas une belle affaire?</p> + +<p>Toutes les compagnies de tous les bataillons intercédèrent avec ensemble +pour que le colonel la laissât venir. On lui fit une petite place dans +un fourgon, et en route!</p> + +<p>Je ne sais trop où ils allèrent, mais ce fut loin et l'on se battit +ferme. La Perlette ne resta pas longtemps dans son fourgon. Elle reprit +son poste derrière son mari, toujours leste, toujours pimpante, portant +son tonneau à droite, son enfant à gauche, <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> chantant comme un loriot +et ne manquant jamais de mots pour rire.</p> + +<p>Ce Roger Bontemps était bien le plus heureux des tambours!</p> + +<p>En secret, Garnier, son bon ami, son frère de baguettes, était jaloux de +lui terriblement et le détestait de tout son cœur.</p> + +<p>Au bout d'un an, Garnier et Roger passaient caporaux le même jour. La +Perlette avait déjà vu le feu, et Dieu sait qu'elle ne se gênait guère +pour courir dans les rangs à l'heure la plus chaude. Son petit Vital +restait au dépôt. Elle disait:</p> + +<p>—Est-ce que le bon Dieu voudrait faire un orphelin de ce chérubin-là! +C'est lui qui nous garde.</p> + +<p>Les jours de bataille, son tonneau était intarissable. Elle allait +porter la goutte aux avant-postes. Chemin faisant, elle soignait les +blessés, et ses poches étaient toujours pleines de charpie.</p> + +<p>L'admiration et la tendresse que tout le régiment avait pour elle +rejaillissait sur Roger, qui, du reste, était un très-bon soldat. Il fut +sous-officier avant son ami Garnier.</p> + +<p>Un soir, après une marche forcée, celui-ci lui dit:</p> + +<p>—Sommes-nous toujours des frères?</p> + +<p>—Pourquoi pas? demanda Roger.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> —Peut-on te parler franchement comme autrefois?</p> + +<p>—Je t'écoute.</p> + +<p>—J'ai un secret à te révéler, fit Garnier, qui semblait hésiter.</p> + +<p>—On te dit qu'on t'écoute!</p> + +<p>—C'est que... Tu aimes bien Marguerite, n'est-ce pas, mon pauvre Roger?</p> + +<p>Celui-ci devint tout pâle.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vue ce soir..., dit-il;—est-ce qu'il lui serait arrivé +malheur?</p> + +<p>—Non... je préférerais cela pour toi.</p> + +<p>Roger le regarda dans le blanc des yeux et Garnier détourna la tête.</p> + +<p>—Est-ce que tu as quelque chose à me dire contre Marguerite? demanda +Roger, qui affectait un grand calme, mais dont la voix était changée.</p> + +<p>—Contre elle, répondit Garnier,—non... pas encore... mais un malheur +est bien vite arrivé... Le lieutenant Moreau la regarde.</p> + +<p>Roger respira bruyamment, puis il s'étendit sur sa paille et mit son sac +en manière d'oreiller sous sa tête.</p> + +<p>—Tu m'as fait peur, dit-il en riant.—Bien, bien, vieux... je te +remercie... tout le monde la regarde, parbleu!</p> + +<p>Il ronflait déjà.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> Garnier resta longtemps assis, la tête appuyée sur sa main.</p> + +<p>—Je ne sais plus si je l'aime ou si je la déteste!... murmura-t-il +enfin.</p> + +<p>Ceci se passait en 1809. Le petit Vital avait deux ans.—Le lieutenant +Moreau était un beau jeune homme, brave comme son épée et que l'empereur +avait décoré de sa propre main.</p> + +<p>Roger avait dormi toute la nuit sur les deux oreilles; le lendemain, il +fit attention à ce lieutenant Moreau.—Par hasard, il vit la Perlette +lui sourire.</p> + +<p>Garnier ne lui parla plus de cela. Le coup était porté.</p> + +<p>Au combat de Kehl, le lieutenant Moreau fut frappé d'une balle en pleine +poitrine. La Perlette passait. Elle s'agenouilla près de lui et voulut +le panser. Le lieutenant lui dit:</p> + +<p>—Il n'est plus temps, ma belle... Sais-tu ta prière?</p> + +<p>Marguerite récita bien pieusement le <i>Pater</i> et l'<i>Ave</i>.—Il n'eût pas +fallu lui en demander davantage.</p> + +<p>Le lieutenant détacha sa croix et la lui donna.—Comme Marguerite +tendait sa main pour la prendre, le lieutenant toucha cette main de ses +lèvres mourantes et lui dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> —Tu porteras ce baiser à ma mère... La croix est à toi.</p> + +<p>La charge battait. Le bataillon de Roger et de Garnier passait au pas +redoublé.—Garnier montra du doigt, à Roger, le groupe formé par le +lieutenant et la vivandière, au moment où Moreau confiait à Marguerite +le baiser d'adieu pour sa mère.</p> + +<p>Roger, ce jour-là, ne fit point de quartier.</p> + +<p>Le soir, la Perlette était triste.</p> + +<p>—Porteras-tu le deuil de veuve? lui demanda Roger amèrement.</p> + +<p>Marguerite ne comprit point.</p> + +<p>Pendant qu'elle dormait, Roger fouilla dans son sac et trouva la croix +du lieutenant.</p> + +<p>Il était jaloux. Garnier triompha.</p> + +<p>Vers le commencement de l'année 1810, Marguerite Vital devint enceinte +pour la seconde fois. Vital avait trois ans. On lui avait fait un petit +costume d'enfant de troupe. Quand Marguerite venait le voir au départ, +c'étaient des joies et des caresses.</p> + +<p>—Voyez-vous bien cet enfant-là, disait-elle,—je parie qu'il sera +général!</p> + +<p>Et tout le monde acceptait l'augure. Après Marguerite, ce que le +régiment aimait le mieux, c'était son petit Vital.</p> + +<p>Un soir du mois de février, l'armée marchait <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> malgré la neige. Il +s'agissait de tourner la position des alliés, et il fallait, pour cela, +s'ouvrir un passage à travers les grands bois d'Einengen. La nuit était +sans lune; la marche n'était éclairée que par les vagues réverbérations +de ce linceul blanc qui couvrait au loin la campagne.</p> + +<p>Des coups de feu se firent entendre sous bois, à quatre ou cinq cents +pas de distance.—Le colonel, qui était tout près de la Perlette, dit:</p> + +<p>—C'est sous le château d'Einengen... Cela devait arriver... Le général +S*** aura voulu revoir une dernière fois sa belle comtesse.</p> + +<p>Il fit faire halte et attendit quelques minutes.</p> + +<p>On crut entendre comme des gémissements sous le couvert.</p> + +<p>—Dix hommes de bonne volonté et une battue de trois minutes! dit le +colonel,—mais pas de bruit!... Le mouvement que nous opérons décidera +peut-être du sort de la campagne!</p> + +<p>Dix hommes s'engagèrent aussitôt sous bois. Un officier les commandait; +c'était le neveu du colonel.</p> + +<p>—Est-ce que celui-là a remplacé le lieutenant Moreau? dit Roger, qui +toucha le bras de Garnier.</p> + +<p>Il en était là déjà.</p> + +<p>—Le neveu du colonel est riche, répondit Garnier;—mais tu vas trop +loin!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> —Les femmes! grommela Roger.</p> + +<p>—Quant à ça, reprit Garnier, si tu n'avais pas une vivandière au cou, +avec tes talents militaires, tu ferais un fier chemin!</p> + +<p>La Perlette s'était élancée sur les pas du détachement.</p> + +<p>Au bout de trois minutes, montre en main, le détachement revint, mais +sans l'officier ni la Perlette.</p> + +<p>Le colonel ordonna:</p> + +<p>—En avant, marche!</p> + +<p>Sa voix tremblait et il avait les larmes aux yeux.</p> + +<p>Roger fit un mouvement pour se jeter hors des rangs.</p> + +<p>—Désertion en face de l'ennemi!... murmura Garnier à son oreille.</p> + +<p>Le régiment continua sa route dans la nuit.—A l'appel du matin, le +neveu du colonel ne répondit pas. Ce fut Marguerite Vital qui rendit +compte de sa mort plus tard. Le jeune officier, ardent et désireux de +rendre un bon office personnel à l'un des généraux les plus distingués +de l'armée française, avait devancé imprudemment son détachement. Un +corps ennemi l'avait cerné. Il était tombé comme d'Assas; car, au moment +où les baïonnettes autrichiennes s'appuyaient déjà <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> sur sa poitrine, +il avait pu faire à haute et intelligible voix le commandement de +rallier.</p> + +<p>Les dix hommes de bonne volonté, ignorant le sort de leur chef, avaient +dû obéir.</p> + +<p>C'était tout près de la lisière du bois d'Einengen, à quelques centaines +de pieds de la grille du parc. Il y avait, sur la droite, un ravin +profond où les arbres, plantés drus, se croisaient au-dessus d'un cours +d'eau qui était alors gelé. Marguerite avait fait comme le neveu du +colonel; elle avait pris les devants. Le hasard l'avait fait passer à +cinquante ou soixante pas de la patrouille autrichienne. Elle entendit +le dernier cri du jeune officier français.</p> + +<p>Elle entendit encore autre chose. Des plaintes s'élevaient du fond du +ravin. Marguerite était leste et brave. Elle descendit en s'aidant des +pieds et des mains. Au bord du ravin, elle trouva un homme blessé auprès +d'un cheval abattu.</p> + +<p>L'homme avait deux coups de feu, sans compter les blessures reçues dans +sa chute. Le cheval ne bougeait plus. La Perlette fit fondre de la neige +dans ses mains et lava les plaies avant de les bander. Tout à coup, au +moment de poser la charpie, elle mit brusquement sa main sur la bouche +du blessé, qui continuait de gémir par intervalles.</p> + +<p>Il se débattit; elle le maintint de toute sa force.</p> + +<p>On voyait une ombre noire qui rampait dans la <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> neige sur le bord du +ravin et qui descendait lentement vers l'eau.</p> + +<p>La Perlette resta un instant immobile et retenant son souffle. L'ombre +avançait toujours. Quand la Perlette eut acquis la conviction que +l'ombre venait droit à eux, elle ôta sa main qui comprimait la bouche du +blessé. Celui-ci respira fortement et rendit une plainte.</p> + +<p>L'ombre s'arrêta;—puis elle recommença à descendre tout doucement, +comme eût pu faire un animal sauvage en quête de sa proie dans cette +sombre nuit.</p> + +<p>La Perlette laissa échapper ses bandes et sa charpie. Il ne s'agissait +plus de cela. Elle glissa sa main droite derrière le corps du blessé et +dégaina sans bruit son épée, qui était engagée sous le cheval.—L'épée +n'avait pas été brisée dans la chute.—La Perlette eut comme un sourire.</p> + +<p>Elle attendit, immobile et calme.—Elle devinait bien que le groupe +formé par elle, le blessé et sa monture, apparaissait vivement, comme +une large tache noire parmi la blancheur de la neige, mais qu'on ne +pouvait point voir de loin les mouvements ni la pose des personnages +composant le groupe.</p> + +<p>Elle attendit.</p> + +<p>Arrivée au fond du ravin, l'ombre se releva.—C'était <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> un grand +diable de sous-officier bavarois avec un bonnet à poil long d'une aune +et un costume tout chamarré de clinquant.</p> + +<p>Au moment où il dégainait sa latte, le blessé se réveilla en sursaut et +le vit.</p> + +<p>—Mon épée! s'écria-t-il en faisant un effort pour se mettre sur ses +genoux.</p> + +<p>La Perlette ne bougea pas plus que si elle eût été une statue de pierre.</p> + +<p>Le Bavarois poussa un hourra en brandissant son sabre. La Perlette le +laissa venir.—A l'instant où le sabre tournoyait au-dessus de la tête +nue du blessé, elle plongea l'épée jusqu'à la garde dans le cœur du +Bavarois, qui tomba lourdement sans pousser un seul cri.</p> + +<p>Le blessé s'appuya de ses deux mains au sol pour la regarder, stupéfait +qu'il était. Il ne l'avait pas encore aperçue.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—La paix, s'il vous plaît, mon général, répondit-elle à voix basse,—il +y en a d'autres ici près, et nous ne sommes peut-être pas au bout de nos +peines!</p> + +<p>Le général se tut. La faiblesse le reprit. Marguerite pansa ses +blessures adroitement et vite.</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle,—il faut tâcher de vous en aller.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> On entendait sous bois des pas sourds qui frappaient pesamment la neige +et qui allaient tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant. Les +Autrichiens continuaient leur battue.</p> + +<p>Le blessé regarda tristement son cheval immobile.</p> + +<p>—Il n'est pas mort, dit la Perlette.</p> + +<p>—Tâchez de le saigner sous la langue avec la pointe de mon épée, dit le +blessé.</p> + +<p>—Jamais bon animal n'a trop de sang, répondit Marguerite;—je ferai +mieux,—vous allez voir.</p> + +<p>Elle emplit sa main de neige et versa dessus de l'eau-de-vie. Avec ce +mélange, elle frotta les naseaux du cheval, qui souffla bruyamment. Elle +lui ouvrit la bouche et y introduisit le reste de son vulnéraire +improvisé.</p> + +<p>Elle fut obligée de se jeter de côté pour n'être point renversée par le +cheval, qui se remettait brusquement sur ses pieds.</p> + +<p>—Plût à Dieu, mon général, dit-elle,—que vous en fussiez quitte à si +bon marché que lui... Allons! ne craignez pas de vous appuyer sur moi: +je suis forte comme un Turc!... Les voilà qui se rapprochent: nous +n'avons que le temps de nous mettre en selle.</p> + +<p>Le blessé parvint à remonter sur son cheval. La Perlette sauta en +croupe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> —Je vais vous tenir, mon général, dit-elle encore;—car, ce soir, vous +faites un pauvre cavalier!</p> + +<p>Il était temps. Les silhouettes noires des soldats ennemis se +détachaient au sommet du ravin.—Deux ou trois coups de feu retentirent.</p> + +<p>—Jouons des éperons! cria la Perlette;—tournez à gauche et suivez le +cours de l'eau!</p> + +<p>Une décharge générale illumina le bois. Une grêle de balles siffla aux +oreilles des fugitifs.—Le cheval prit le galop.</p> + +<p>—Vous avez de la chance, mon général, fit la Perlette;—mon épaule +droite vous a garé d'une balle.</p> + +<p>—Seriez-vous blessée? s'écria vivement le général.</p> + +<p>—Bah! répliqua tranquillement Marguerite;—ça me connaît!... La balle +s'est relevée et n'a fait qu'une égratignure... J'ai dans mon tonneau de +quoi guérir cent mille plaisanteries comme ça... Tournez à droite +maintenant, car il ne faut pas leur laisser le temps de recharger.</p> + +<p>Une demi-heure après, ils étaient au village d'Einengen, encore occupé +par l'arrière-garde de l'armée française.</p> + +<p>—Aussi jolie que brave! dit le général en la voyant pour la première +fois aux lumières...—Mon <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> enfant, reprit-il d'un accent sérieux et +pénétré,—vous m'avez sauvé plus que la vie, car il est des jeux où un +général français n'a pas le droit de risquer sa tête... Quelle +récompense voulez-vous?</p> + +<p>—Mon général, répondit la Perlette,—j'ai mon mari qui est sergent: +s'il passait officier, ça le rendrait bien content.</p> + +<p>—Et vous? demanda S***.</p> + +<p>Marguerite hésita.</p> + +<p>—Moi, répliqua-t-elle enfin,—je ne sais trop... Il a déjà honte de moi +parce que je suis vivandière.</p> + +<p>—Alors, choisissez une autre récompense.</p> + +<p>—Non.—Je choisis celle-là... Je l'aime.</p> + +<p>Le général prit le nom de Roger sur ses tablettes.</p> + +<p>Napoléon portait à la garde de son épée le roi des diamants: le Régent. +Cela faisait mode. La plupart des officiers généraux avaient à leur +ceinturon une agrafe de diamants. Le général S*** en avait une +très-belle. Il y porta la main.</p> + +<p>—Excusez si je vous demande une dernière grâce, mon général, dit la +Perlette;—je voudrais que la chose fût arrangée de manière que mon mari +ne sût point que son avancement lui est venu par moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> S*** caressa paternellement la joue rougissante de Marguerite.</p> + +<p>—Ce sergent Roger est plus heureux que bien des ducs et princes, +dit-il; vous êtes une bonne femme!</p> + +<p>Il détacha en même temps sa belle agrafe de diamants.</p> + +<p>—Comment avez-vous nom? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Marguerite Vital, femme Roger.</p> + +<p>—Je ne veux écrire ce nom-là que dans ma mémoire, dit le général en +souriant;—si jamais je pouvais l'oublier, prenez ceci, mon enfant... A +quelque heure, en quelque lieu que ce soit, quand vous aurez besoin de +moi, venez: ceci est un gage entre nous.</p> + +<p>—Ah! mon général! s'écria Marguerite tristement, ceci doit valoir +beaucoup d'argent et vous voulez me payer!</p> + +<p>—Qu'importe le prix, Marguerite, si vous ne le vendez jamais?</p> + +<p>Marguerite tendit la main et le général serra doucement cette main entre +les siennes.</p> + +<p>—Ceci ne me quittera point, dit-elle en glissant l'agrafe dans son sac; +ça me rappellera que j'ai sauvé la vie d'un héros... je mourrais de faim +auprès!</p> + +<p>—Et maintenant, Marguerite, reprit S***,—il faut aller vous reposer.</p> + +<p>—Je suis de la septième, répliqua-t-elle;—j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> plus de trois +lieues à faire pour rejoindre... Que Dieu vous bénisse, mon général, et +au revoir!</p> + +<p>Elle s'en alla, suivant les traces de la septième dans la neige. Quand +elle arriva au bivac, Roger dormait, la tête sur un fagot. Marguerite +s'étendit près de lui et le sommeil la prit tout de suite. D'ordinaire, +elle était toujours sur pied avant le premier roulement de tambour, mais +elle avait tant travaillé cette nuit, qu'elle n'entendit point battre le +réveil.</p> + +<p>Roger et Garnier s'éveillèrent avant elle.</p> + +<p>—Tiens! fit Roger, qui affectait maintenant une sorte de dédain pour +celle qu'il avait tant aimée,—voilà mon épouse!</p> + +<p>—Le pauvre sous-lieutenant n'est pas revenu, repartit Garnier;—elle +les tue tous... Dis donc! l'autre lui avait donné sa croix... celui-ci +n'avait pas de croix, mais je lui ai vu de beaux bijoux au bal, quand +l'empereur vint à Aix...</p> + +<p>—On peut regarder, dit Roger, qui ouvrit le sac de la Perlette.</p> + +<p>Ils se penchèrent tous deux curieusement et se relevèrent, éblouis à la +vue de l'agrafe du général S***.</p> + +<p>—A la bonne heure! dit Garnier.</p> + +<p>Ce mot avait dans sa bouche une portée si outrageante, que Roger mit la +main à son sabre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> Mais il se ravisa, lâcha un juron, referma le sac et dit:</p> + +<p>—C'est fini!</p> + +<p>Ce Roger n'était pas du tout un méchant cœur.—Seulement, il ne +venait pas à la cheville de sa femme Marguerite.</p> + +<p>On ne s'expliqua point, parce que Garnier avait dit: «Si tu lui fais des +reproches, elle t'entortillera.»</p> + +<p>Quelques jours après, Roger reçut son brevet de +sous-lieutenant.—Garnier en faillit mourir de jalousie. Il était +toujours caporal. Il se dit:</p> + +<p>—Du moins, je lui prendrai sa femme!</p> + +<p>S'il avait su au juste ce que valait l'agrafe de diamants, c'eût été +l'agrafe qu'il eût prise la première.</p> + +<p>En passant officier, Roger quittait la septième demi-brigade pour entrer +dans l'infanterie légère. Marguerite voulut le suivre; il lui remit une +feuille de route toute signée qui la dirigeait sur Paris pour cause +d'enceintement.</p> + +<p>Elle se pendit à son cou.</p> + +<p>—Mon homme, lui dit-elle,—je pense bien que je ne te reverrai plus... +Ce Garnier t'a perdu, et puis tu as bien de l'orgueil... Adieu! aie de +la chance... Dans vingt ans comme aujourd'hui, si tu as besoin de moi, +je suis ta femme!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> A cette heure de la séparation, le cœur de Roger se révolta contre sa +propre conduite. Il serra Marguerite sur sa poitrine. Elle eut un moment +d'espoir, car une larme brillait dans les yeux de Roger.—Mais, sous la +tente, une voix trop connue se mit à chanter la chanson de Panard:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p>Je ris</p> + <p>De ces maris,</p> + <p>Bonnes âmes!...</p> + </div> +</div> + +<p>C'était Garnier.</p> + +<p>Les bras de Roger tombèrent.</p> + +<p>—Baise ton garçon! lui dit la Perlette d'un ton ferme.</p> + +<p>Et, quand Roger eut embrassé le petit Vital, la Perlette tourna le dos. +Elle ne pleurait pas.</p> + +<p>Elle vint comme cela jusqu'à Paris, où elle arriva bien malade. C'était +son cœur qui était blessé.—Elle accoucha bientôt d'un second enfant: +une fille.</p> + +<p>Elle écrivit à Roger, qui ne lui répondit point.</p> + +<p>Il y avait pour elle, dans ce quartier des Invalides où elle avait loué +une chambrette, tout un monde de souvenirs. Au temps où son Roger, +tambour, lui faisait les doux yeux, ils étaient casernés tous deux à +l'École militaire. Que d'hommages en ce temps-là! et comme elle était +bien la petite <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> reine de ce brave régiment!—Le colonel lui-même +avait pour elle des sourires, et les officiers disaient quand elle +passait:</p> + +<p>—Bonjour, petite Perlette.</p> + +<p>Où sont les jeunes fleurs du printemps, quand vient le vent d'automne?</p> + +<p>Tout cela était mort, il n'en restait plus rien.</p> + +<p>Elle allait, avec sa petite fille dans ses bras et tenant par la main +son Vital chéri, sur les terre-pleins de ce Champ de Mars où tant de +fois elle avait suivi la septième demi-brigade parmi les nuages de +poussière poudroyant au soleil.</p> + +<p>C'étaient d'autres soldats qui tenaient l'École. Ils ne la connaissaient +plus. Seulement, comme Vital était habillé en enfant de troupe, les +vieux lui faisaient signe de la tête en disant:</p> + +<p>—Salut, la petite mère.</p> + +<p>Quelques-uns lui demandaient si son homme était mort. Sa tristesse +profonde parlait de veuvage mieux qu'une robe de deuil.</p> + +<p>Un soir qu'elle était seule avec ses deux enfants dans sa chambrette, on +frappa à sa porte.—Cela n'arrivait pas souvent.</p> + +<p>Vital dormait dans son berceau; la petite Béatrice pendait au sein.</p> + +<p>Marguerite ouvrit; ce fut Garnier qui entra. Il avait le costume de +sergent-major.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> Il y a des choses honteuses et hideuses qu'on ne peut point raconter en +détail. Garnier trouva Marguerite plus belle dans ses larmes. Il parla +d'amour, ou plutôt il proposa un marché infâme. Il dit à Marguerite:</p> + +<p>—Si vous voulez, Roger vous rappellera près de lui, je me charge de +cela.</p> + +<p>Les dédains de la jeune femme le rendirent furieux.</p> + +<p>Nous connaissons Marguerite: elle le chassa.</p> + +<p>En s'en allant, Garnier dit:</p> + +<p>—Je me vengerai.</p> + +<p>Et il se vengea tout de suite, car il ajouta:</p> + +<p>—Roger veut un de ses enfants. Préparez-vous, car je repars dans huit +jours, et c'est moi qui le lui mènerai.</p> + +<p>Quand il fut sorti, Marguerite s'affaissa sur elle-même. Elle n'avait +point prévu cette nouvelle torture.—Choisir entre ses deux enfants.</p> + +<p>La petite Béatrice souriait déjà, et si vous saviez comme elle était +jolie! Mais Vital, le premier-né, Vital, qui était le cœur même de sa +mère!</p> + +<p>Ce fut une nuit de larmes et de sanglots. Vital dormait, le cher enfant! +Béatrice pleurait, parce que le sein qui l'allaitait venait de se tarir +sous le coup de cette immense douleur. Marguerite regardait tour à tour +Vital et Béatrice.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> Comment se séparer de celle-ci, qui avait tant besoin de sa mère?—Mais +une chose encore plus impossible, c'était d'abandonner Vital!</p> + +<p>A force de pleurer, Béatrice ferma les yeux et s'endormit. Marguerite, +engourdie par l'angoisse, resta jusqu'au jour entre les deux berceaux.</p> + +<p>Elle se disait:</p> + +<p>—Il faut choisir!... il faut choisir!</p> + +<p>Et, chaque fois qu'elle voulait faire ce choix navrant, son âme se +déchirait.</p> + +<p>Dès le matin, elle alla consulter un homme de loi pour savoir si son +mari avait le droit de lui enlever un de ses enfants. L'homme de loi lui +fit une réponse très-catégorique, appuyée sur des textes nombreux. De +cette réponse, il résultait que certaines cours avaient décidé +l'affirmative, tandis que d'autres avaient consacré la négative.</p> + +<p>La loi, disait l'avocat, était plus claire que le jour,—<i>luce +clarior</i>;—mais on pouvait l'appliquer de différentes manières,—selon +le point de vue.</p> + +<p>Pour obtenir les enfants jusqu'à l'âge de sept ans, la première chose à +faire était de provoquer un jugement en séparation de corps;—ensuite...</p> + +<p>Marguerite n'attendit pas le reste. Elle paya l'avocat et retourna +toujours courant à sa chambrette, où les deux petits avaient pu +s'éveiller en son absence.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> Le lait ne revint pas. Béatrice fut ainsi sevrée.</p> + +<p>La Perlette quitta sa petite chambre et alla se cacher ailleurs.</p> + +<p>Mais elle ne voulait point désobéir à son mari; c'était seulement pour +éviter l'entrevue de cet odieux Garnier.—Le jour et la nuit, la +Perlette pleurait entre les deux berceaux, se répétant à elle-même comme +une pauvre folle:</p> + +<p>—Il faut choisir!... il faut choisir!</p> + +<p>La chambre où elle avait cherché un refuge était dans les combles du n<sup>o</sup> +81, rue de l'Université. Garnier lui avait appris que son mari, passé +lieutenant, était de retour en France et tenait garnison à Bordeaux. La +Perlette mit Béatrice dans un petit berceau bien blanc et la descendit +chez M. Rodelet, qui faisait partir chaque semaine des voyageurs pour le +Midi. C'était un brave homme que ce père Rodelet. Il fut touché de la +situation de Marguerite. Non-seulement il se chargea de faire voyager le +petit ange qui était dans le berceau, mais encore il obtint pour +Marguerite le poste de concierge de la maison.</p> + +<p>A dater de cet instant, Marguerite Vital n'entendit plus parler de son +mari.—Mais elle devait avoir encore, et cela bien souvent, des +nouvelles de l'ami Garnier.</p> + +<p>Ce fut lors de ce voyage de Bordeaux à Paris que <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> Garnier se trouva +dans le coche avec cette petite Flavie, fille d'un courtier de commerce, +qui devait jouer plus tard un si lugubre rôle sous le nom de marquise de +Sainte-Croix.</p> + +<p>Garnier, par suite de sa liaison avec la marquise, quitta bientôt l'état +militaire et s'établit décidément à Paris.</p> + +<p>Il cessa toutes relations avec Roger, qu'il avait toujours haï et +jalousé du meilleur de son cœur,—et n'eut pas mieux demandé que +d'oublier la Perlette, qui était maintenant beaucoup trop au-dessous de +lui, si le hasard ne l'eût jetée de temps en temps sur son chemin comme +une menace vivante de châtiment.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p> + +<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>XI</h2> + +<h3>—La première femme du comte Achille.—</h3> + +<p class="p2">Pendant les premières années de la Restauration, vous n'auriez certes +pas reconnu Flavie, cette pâle et maigre petite fille qui avait, un beau +jour, déserté la maison de son père, sans regret comme sans entraînement +de cœur. La puberté l'avait agrandie en tous sens. Elle était belle, +non point de cette beauté régulière qui charme par les lignes et +l'harmonie des contours, mais de cette splendeur, si l'on peut ainsi +s'exprimer, qui rayonne au front des filles du soleil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> Vous avez vu là-bas, au delà de Bordeaux, et d'autant plus souvent qu'on +se rapproche des Pyrénées, vous avez dû voir de ces étonnantes +transformations. On dirait que la fillette humble et noire jette sa peau +de chrysalide pour se faire femme, comme ces chenilles velues qui +s'élancent tout à coup, radieux papillons, parmi les fleurs amoureuses +et charmées.</p> + +<p>On dirait cela, tant la métamorphose est brusque et complète. Entre deux +printemps, Cendrillon s'est éveillée princesse.</p> + +<p>Écoutez! ce sont là les reines de la séduction. Dieu mit à rendre plus +exquis les enchantements de ces sirènes toutes les longues années de +l'enfance et de la jeunesse.</p> + +<p>Il y a eu là un travail latent et merveilleux. C'est un jet qui monte +plus haut pour avoir été mieux comprimé.</p> + +<p>Flavie eut les enviables honneurs de la mode. Elle put, sans se +compromettre aucunement placer M. Garnier sur un assez bon pied,—non +pas pour faire des mariages, on ne fait pas de mariages, surtout dans le +grand monde, mais pour plumer pigeons errants et colombes égarées sous +prétexte de mariage. Vers cette époque, Garnier s'établit seigneur de +Clérambault. Clérambault est un petit tas de boue situé entre Pontoise +et Meaux. Il y a <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> trois maisons. Garnier avait été là en nourrice.</p> + +<p>Mais il eut beau s'anoblir. C'était le domestique de Flavie et non point +son égal. Quelque étroite que fût leur association pour mal faire, une +distance énorme restait entre eux deux.—Le vent qui porte sur la +montagne nue la semence des cèdres peut laisser tomber une graine de +grande dame dans la boutique d'un courtier de commerce. La graine germe +où le sort l'a mise, et la grande dame en herbe, souffrant à respirer +cet air hypobourgeois, s'envole un matin pour fleurir à Paris, qui est +la patrie unique des grandes dames honnêtes et des grandes dames +perdues.—Flavie était grande dame. Elle eût été grande dame en vendant +des pommes à deux sous le tas,—contrairement à ces paquets de soie, de +velours et d'or qui ont beau se guinder tout au haut de leurs millions, +et qui ne peuvent être jamais que d'anciennes débitantes, faisant honte +à leur toilette et déconcertées devant leur fille de chambre.</p> + +<p>Flavie était grande dame comme Molière était poëte, comme Cromwell était +général, comme Colomb était navigateur, en dehors de tout et malgré +tout. Ses vices n'y faisaient rien. Elle les cachait, s'il le fallait; +si elle pouvait, elle se drapait dedans. Ce monde délicieux du faubourg +Saint-Germain où tant de haute vertu est dupée et non salie par tant +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> de turpitudes étrangères, ce monde était son domaine. Elle avait la +quintessence de son esprit, elle avait la perfection de ses élégances. +Elle y était reine du consentement de ses rivales illustres.</p> + +<p>Cela dura peu: qu'importe? Cela fut.</p> + +<p>M. Garnier de Clérambault, esprit vantard, grossièrement finaud et ne +se sauvant que par une sorte de rondeur brutale que certains +confondent obstinément avec la franchise,—parleur emphatique et +vulgaire,—ignorant, gauche malgré son aplomb, timide hors de propos, +trop hardi quand l'occasion exigeait de la mesure, M. Garnier de +Clérambault n'eût pas même pu être toléré dans ce monde qui demande +avant tout du tact et de la tenue.—On y excusait ses rares apparitions +en le faisant passer pour un ancien officier de cavalerie.</p> + +<p>L'ancien officier de cavalerie a, en général, d'alarmants priviléges.</p> + +<p>M. Garnier de Clérambault était, en somme, un faiseur de mauvais ton. A +peine aurait-on pu lui pardonner son habit bleu s'il eût été le plus +honnête homme de la terre.—Mais il savait par cœur sa marquise +depuis le coche de Bordeaux jusqu'à l'heure présente.</p> + +<p>C'était beaucoup.—Ce n'était pas assez. Flavie était femme à se +débarrasser d'un fâcheux en un tour de main.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> Mais M. Garnier de Clérambault avait pour lui la force de +l'habitude.—Demandez aux sculpteurs combien est précieux l'outil qui +est <i>à la main</i>.</p> + +<p>La matière ici est insignifiante. La gouge que l'on connaît, les burins +d'habitude, eussent-ils des manches de sapin, sont mille fois +préférables à des lames inconnues, emmanchées qu'elles seraient d'argent +ou d'or.</p> + +<p>Voilà pourquoi madame la marquise de Sainte-Croix ne se défaisait point +de son Garnier. Il ne la gênait point; elle avait usé ses aspérités. +Pour un geste, il venait; pour un signe, il rentrait sous terre. Il eût +fallu du temps pour former un autre instrument pareil.</p> + +<p>Comme on le pense bien, la marquise, avec ou sans son Garnier, fit +travailler rudement l'argent de ce malheureux Rodelet. Elle mit à bien, +sous Louis XVIII et Charles X, quelques belles opérations, mais sa manie +de joueuse dévorait tout. Elle jouait à la bourse, à la loterie; elle +jouait par procureurs à tous les tripots de Paris. La chance la +poursuivait. Nous l'avons dit: le jeu faisait d'elle un gouffre.</p> + +<p>Nous laisserons de côté l'histoire de ses entreprises pendant la +Restauration. La haute place qu'elle s'était acquise dans les salons +fléchit peu à peu par des bruits qui coururent, mais elle était <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +trop profondément habile pour tomber jamais au-dessous d'un certain +niveau. Elle conserva toujours des dehors princiers, même en faisant +cette évolution qui s'appelle «se retirer du monde,» et qui consiste à +mettre de côté certaines obligations gênantes, des devoirs niais, des +fatigues, des corvées, pour ne garder du monde que ses avantages réels +et ses vraies joies.</p> + +<p>On est bonne âme au faubourg et charitable avec ostentation; les +médisances y profitent souvent à la victime désignée. Certaines +maréchales de la France élégante ont gagné leur bâton fleuri en se +drapant dignement dans ces lâches médisances, à propos dépréciées par +l'adroite substitution du mot <i>calomnie</i>.</p> + +<p>Il y a tant d'intéressant attrait autour d'une femme calomniée!</p> + +<p>Si Flavie n'eût pas été joueuse incorrigiblement, et, par conséquent, +toujours réduite à payer de sa personne pour conquérir des proies +nouvelles, nul ne peut savoir jusqu'à quelle hauteur cette noble foule, +toujours un petit peu myope, eût élevé son piédestal.</p> + +<p>Arrivons tout de suite à un événement qui se lie très-intimement à notre +drame et qui eut lieu peu de temps avant la révolution de juillet.</p> + +<p>Madame la marquise de Sainte-Croix fut amoureuse <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> une fois en sa +vie. Le diable dut rire à gorge déployée. Voici l'aventure telle quelle:</p> + +<p>Au mois de février 1828, le 4<sup>e</sup> hussards vint en garnison à Paris. Le +colonel, M. le comte Achille de Mersanz, était un homme de trente ans à +peu près et le plus beau cavalier qui se pût voir. En 1828, ce n'était +pas comme sous la royauté de juillet; le faubourg partageait franchement +avec M. Scribe, la passion des jeunes colonels. D'ailleurs, M. de +Mersanz, que l'on disait homme de haute distinction et qu'on savait fort +riche, tenait, par alliance ou parenté, à toutes les familles +considérables de la ville noble. Il arriva, précédé de l'avant-goût le +plus flatteur.</p> + +<p>Il n'y a pas à dire, et M. Scribe avait raison: un jeune colonel de +hussards est une chose charmante, surtout quand il a huit cent mille +livres de rente, beau nom et belle mine. M. de Mersanz eut un fort joli +succès, et sa femme eut un succès de vogue.</p> + +<p>Elle avait vingt-quatre ans. Elle adorait son mari. C'était un visage +doux et fin, aux traits légèrement effacés, au sourire pâle: une de ces +têtes de vierge qui passaient dans les nuits d'Abbotsford quand Walter +Scott peignait Alice Lee ou Lucy Bertram. Elle avait une petite fille de +sept ans, jolie comme un ange et qu'elle aimait passionnément.—Je <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +ne sais trop pourquoi le monde lui faisait cette fête bruyante et +brillante, car elle ne semblait chercher ni le bruit ni l'éclat.</p> + +<p>C'était à cause de cela peut-être.</p> + +<p>Le comte Achille était, au contraire, un homme de plaisirs. Il aimait +beaucoup sa femme, mais sans se montrer exclusif. La jeune comtesse, +sentimentale et un peu triste, souffrait.</p> + +<p>Césarine, sa petite fille, blond lutin dont le sourire petillait comme +une flamme, lui demandait souvent:</p> + +<p>—Mère, pourquoi pleures-tu?</p> + +<p>Ce fut de M. le comte Achille de Mersanz que Flavie devint amoureuse.</p> + +<p>Jusqu'alors, elle n'avait jamais eu l'ombre d'une intrigue dans le monde +où elle vivait. Nous ne vous la donnons pas pour vertueuse, mais pour +habile. On garde si aisément les dehors quand on se distrait hors de son +cercle! La marquise n'avait qu'une vraie passion: le jeu. Or, jamais +elle ne touchait une carte dans son monde.</p> + +<p>Elle ne dansait plus depuis longtemps, bien qu'elle n'eût que +trente-quatre ans et qu'elle fût dans toute la maturité de son +charme.—Le jour où le comte lui fut présenté, elle ne lui parla que de +sa femme et de sa fille.</p> + +<p>En résultat, ils se déplurent. Flavie jugea que <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> M. le comte était +un fat; elle le dit. Achille trouva et déclara que madame la marquise +tournait à la vieille femme.</p> + +<p>Huit jours après, M. le comte faisait à madame la marquise une cour +assidue.</p> + +<p>Personne n'est à l'abri de ces orateurs idiots qui font d'odieux +discours sur toutes choses. Qui n'a entendu un petit rentier disserter +sur les mœurs du grand monde? Moins on connaît une chose, mieux on en +parle <i>ex professo</i>. Il y a vraiment une certaine gaieté dans les +fantastiques harangues de ces messieurs. Par quelle porte d'antichambre +mal fermée ont-ils vu le grand monde? Voilà la question.</p> + +<p>Toujours est-il que c'est l'abomination de la désolation. Le grand monde +est un sépulcre blanchi. Toute cette soie, tout ce velours ne servent +qu'à recouvrir des infamies.—Connaissez-vous la <i>Tour de Nesle</i>?—Il y +a au moins trois ou quatre Marguerite de Bourgogne dans chaque hôtel de +la rue de Varennes.</p> + +<p>La civilisation leur a seulement appris à ne plus jeter leurs amants à +la rivière,—ce qui était une prodigalité.</p> + +<p>Les grandes dames sont capables de tout! Je crois que les marquis vont +rétablir le droit du seigneur! On ne sait pas, on ne saura jamais ce qui +se passe dans ces rues froides et sévères où la <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> vertu fugitive ne +peut même pas s'abriter dans les magasins de modistes!—Horreur! Il n'y +a pas de boutiques dans ce quartier maudit! Comment l'assainir?</p> + +<p>Au fond de la bêtise épaisse de ces fadaises, il y a pourtant quelque +chose de vrai. Le faubourg Saint-Germain aime les aventuriers. Cela le +compromet.—Et c'est pour cette raison que tous les coquins un peu +distingués prennent tout d'abord titre de vicomte. Qu'il vienne à Paris +un forçat déguisé en prêtre, un faussaire habillé en marquis, une +échappée de Saint-Lazare grimée en duchesse, soyez sûrs et certains que +le faubourg lui ouvrira avidement ses deux bras!</p> + +<p>Il faut dire encore que quand une fois les vrais marquis s'égarent +là-bas du côté de la petite bourse... mais ils ont bien promis de n'y +plus aller.</p> + +<p>Au fond, les orateurs rentiers ou autres ont tort de parler de ce qu'ils +ne connaissent point.—Méry nous raconterait-il si savamment les +miracles de l'Inde s'il n'y avait passé les trente plus belles années de +sa vie, sans franchir les limites de la vérité vraie.</p> + +<p>On pourrait dire à ces orateurs pudibonds: Dans cette Tour de Nesle, les +mœurs sont un peu meilleures que chez vous, ce qui ne les fait pas +toujours bonnes. Le commerce français, qui est <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> pourtant +très-honorable, compte une fâcheuse minorité d'escrocs. De même, le +faubourg Saint-Germain, cette bergerie chevaleresque, donne +malheureusement asile à plus d'un loup.</p> + +<p>On y trouve aussi des louves.</p> + +<p>Mais la galanterie, nous y revenons parce que c'est votre grand cheval +de bataille, la galanterie n'y descend jamais si bas que dans vos +arrière-magasins, quoiqu'elle y prenne des formes beaucoup plus dignes +et un aspect infiniment plus aimable.</p> + +<p>Madame la marquise de Sainte-Croix fut flattée des assiduités de ce +brillant jeune homme que les meilleurs salons s'arrachaient. En outre, +elle entendait trop parler de la jeune comtesse de Mersanz: cela lui +rompait les oreilles. Elle la vit; elle la détesta. Mais les affaires du +comte Achille n'en avancèrent pas beaucoup plus pour cela. Entre toutes +les conquêtes, dans de certaines conditions, celle d'une femme comme +Flavie est et sera toujours la plus difficile.</p> + +<p>Cependant, elle aimait,—comme elle pouvait aimer.</p> + +<p>Le comte Achille devenait fou. Cela lui arrivait chaque fois qu'on lui +résistait.</p> + +<p>Le comte Achille eût soulevé des montagnes pour vaincre la résistance de +cette femme qui lui <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> laissait voir sa tendresse, mais qui se +retranchait, tout émue, derrière son inexpugnable vertu.</p> + +<p>Dans le tête-à-tête, on laisse échapper de ces choses qui ont, selon les +cas, beaucoup ou pas du tout de portée. Un soir que le comte Achille et +Flavie étaient seuls dans le boudoir de cette dernière, elle dit:</p> + +<p>—J'ai cinq ans de plus que vous.</p> + +<p>—Vous le dites, il faut bien le croire, répliqua le comte;—moi, je +vous vois plus jeune et plus belle que mon premier rêve d'amour.</p> + +<p>—Ce n'est pas votre femme que vous avez aimée la première? demanda +Flavie.</p> + +<p>Achille se mit à rire. Il était colonel.</p> + +<p>—Dites..., insista la marquise.</p> + +<p>—Je ne m'en souviens plus, repartit le comte, qui souriait toujours.</p> + +<p>—Vous êtes trop militaire de comédie quelquefois, murmura Flavie.</p> + +<p>Elle eut un soupir et reprit:</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu de femme si charmante que la comtesse.</p> + +<p>Achille s'inclina.</p> + +<p>—Je vous en veux de ne plus l'aimer, ajouta Flavie.</p> + +<p>—Si madame la comtesse de Mersanz connaissait l'intérêt que vous voulez +bien lui porter, dit <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> Achille, qui se mordit la lèvre,—elle en +serait assurément très-reconnaissante.</p> + +<p>—Vous ne dites pas ce que vous pensez, répliqua Flavie.</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>Achille espérait. Jamais l'entretien n'avait entamé un sujet si brûlant.</p> + +<p>C'était en quelque sorte la marquise qui entrait aujourd'hui d'elle-même +dans ce sentier périlleux.</p> + +<p>—Le jour où vous m'avez dit: «Je vous aime,» reprit Flavie, qui +semblait rêver,—j'ai eu l'enfantillage de me sentir tout heureuse...</p> + +<p>—Ah! madame... commença le comte, qui vit le moment excellent pour +livrer l'assaut.</p> + +<p>—Laissez!... interrompit la marquise;—vous vous trompez... Ne vous +mettez jamais dans l'esprit près de moi, mon pauvre beau colonel, que +vous êtes au théâtre du Gymnase... La comédie m'amuse quelquefois... il +ne m'arrive jamais d'y prendre un rôle.</p> + +<p>Achille resta muet.</p> + +<p>Il avait cru la brèche ouverte, et le rempart tout neuf n'était même pas +entamé.</p> + +<p>Ce fut encore la marquise qui parla.</p> + +<p>—Depuis votre mariage, dit-elle,—à combien de femmes avez-vous dit +cela: «Je vous aime?»</p> + +<p>—Je ne sais, madame.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> —A beaucoup?</p> + +<p>—Eh! madame! s'écria le comte avec colère,—en vérité, vous me traitez +comme un enfant.</p> + +<p>—C'est que, dit sérieusement Flavie,—je suis si vieille auprès de +vous!</p> + +<p>Il y avait dans son accent une mélancolie profonde.</p> + +<p>Le comte se demandait:</p> + +<p>—Où veut-elle en venir?</p> + +<p>Pour répondre à pareil scrupule, il avait déjà parlé de son premier rêve +d'amour. Ce sont là des phrases dures à prononcer, et la marquise venait +de traiter sévèrement le Gymnase. Il essaya néanmoins de protester.</p> + +<p>—Taisez-vous, dit la marquise,—si vous étiez libre, vous ne +m'épouseriez pas.</p> + +<p>—Sur mon honneur! s'écria le comte chaleureusement,—je vous jure que +je serais trop heureux d'obtenir votre main.</p> + +<p>—Ces choses-là se disent...</p> + +<p>—Quel gage pourrais-je vous donner?</p> + +<p>Elle regardait le comte Achille en face. Celui-ci crut voir ses beaux +yeux se charger de langueur.</p> + +<p>Tout à coup elle tressaillit violemment, et changeant de ton:</p> + +<p>—Ah çà! dit-elle,—savez-vous que nous <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> sommes fous à lier, tous +deux!... Que Dieu vous conserve votre femme, qui est un ange!</p> + +<p>Elle se leva et sonna.</p> + +<p>Le comte Achille prit congé.</p> + +<p>Elles ont beau être habiles et même pis que cela, elles restent femmes. +En cherchant le sommeil sur son oreiller, ce soir-là, Flavie se disait:</p> + +<p>—Il est sincère, j'en suis sûre... Si elle mourait, il m'épouserait...</p> + +<p>A quelques jours de là, on pouvait déjà remarquer un changement dans la +personne de la jeune comtesse de Mersanz. Elle avait maigri; sa jolie +pâleur se plombait. Un cercle sombre se creusait sous ses yeux.</p> + +<p>Son mari la surprit plusieurs fois à pleurer. Elle ne voulut point lui +dire la cause de ses larmes.</p> + +<p>Une nuit, il crut entendre parler dans la chambre de sa femme. Il vint. +La comtesse avait un spasme. Une expression de terreur profonde était +sur son visage.</p> + +<p>A toutes les questions affectueuses et empressées de son mari, elle +refusa obstinément de répondre.</p> + +<p>Les nuits suivantes, le comte était absent.</p> + +<p>Il n'entendit plus jamais cette voix qui l'avait effrayé.</p> + +<p>La jeune comtesse avait une femme de chambre <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> nommée Thérèse, qui +prit, à dater de cette époque, un caractère taciturne et sombre. Elle +avait toujours été fort gaie avant cela. On ne l'avait jamais entendue +parler d'économie. Elle mit de l'argent à la caisse d'épargne.</p> + +<p>Le médecin de M. de Mersanz lui déclara que sa femme se mourait d'une +maladie de langueur. Il conseilla la distraction, les eaux, les bains de +mer.</p> + +<p>La comtesse ne voulut point quitter Paris.</p> + +<p>Le comte Achille avait bon cœur. Il aimait tendrement la mère de sa +fille, mais la vie d'intérieur lui pesait. Il y a des gens comme cela.</p> + +<p>Pour guérir la tristesse que lui causait la maladie de sa femme, le +comte Achille allait un peu plus souvent chez la marquise de +Sainte-Croix.</p> + +<p>Si vous saviez comme celle-ci prenait intérêt à la santé de cette pauvre +petite comtesse. Mourir comme cela, toute jeune et si heureuse! Il +fallait s'ingénier, il fallait consulter d'autres médecins...</p> + +<p>Que sais-je?... Enfin on ne laisse pas mourir comme cela une jeune +femme!...</p> + +<p>Il y avait dans la maison occupée par les de Mersanz, au n<sup>o</sup> 34 de la +rue de Grenelle, une concierge qui ne ressemblait guère à ses pareilles. +Elle était propre jusqu'à la minutie, complaisante, vigilante et +discrète.</p> + +<p>Nous avons hésité longtemps avant d'écrire ce <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> dernier mot, +craignant de perdre en une seule fois toute la confiance que le lecteur +peut avoir en nous. Mais l'audacieux Boileau Despréaux, ami des roides +antithèses, a dit: «Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.» +Nous soutenons, mordieu, que la portière dont nous parlons était +discrète.—C'était Marguerite Vital, qui avait maintenant un grand fils +de vingt-deux ans.</p> + +<p>Elle aimait madame la comtesse de Mersanz, parce que, dans une maladie +que son fils avait faite, la comtesse, gracieuse et charitable, n'avait +cessé de prodiguer à Marguerite les mille petites douceurs qui consolent +et amusent la souffrance.</p> + +<p>Il s'était passé bien des années depuis le temps où Marguerite Vital +courait les bivacs d'Allemagne sous le gentil sobriquet de la Perlette, +bien du temps aussi depuis l'époque funeste où la marquise de +Sainte-Croix et son complice Garnier avaient apporté la désolation dans +la maison du malheureux Rodelet; mais Marguerite avait peu changé: +c'était toujours la même nature vaillante et originale.</p> + +<p>Pour justifier cette dernière épithète, nous fournirons un exemple.</p> + +<p>Le fils de Marguerite était sergent, et sur le point de passer officier. +Pendant sa maladie, Marguerite n'avait point voulu qu'il restât à +l'hôpital, <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> mais elle n'avait pas voulu non plus le mettre dans sa +loge. Elle n'avait pas honte pour elle-même de son état, exercé si +honnêtement, mais pour son fils, c'était différent. Son fils allait +porter l'épaulette; sa place n'était pas dans la loge. Marguerite avait +loué une chambre, ou plutôt madame de Mersanz, qui était la bonté même, +avait feint de lui affermer une chambre. Le jeune sergent était là, +soigné et choyé par tous les domestiques de l'hôtel.</p> + +<p>Marguerite avait ouvert son cœur à la comtesse, qui savait son +histoire et ne croyait point déroger en se faisant la confidente de sa +concierge. Marguerite lui avait dit:</p> + +<p>—Mon fils n'avancerait pas sous les drapeaux, si on savait l'état de sa +mère.</p> + +<p>Elle avait suivi l'armée; elle connaissait ces choses mieux que nous.</p> + +<p>Et son ambition était si ardente—pour son fils.</p> + +<p>Marguerite Vital se serait mise au feu pour madame la comtesse de +Mersanz.</p> + +<p>Le sergent était rétabli et parti.</p> + +<p>—Tous les jours, plutôt dix fois qu'une, depuis que la comtesse était +malade, Marguerite montait. Le plus souvent, la comtesse la faisait +entrer dans sa chambre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> Elle lui parlait de sa mort prochaine.</p> + +<p>Évidemment, quelque accident qui était un mystère pour tout le monde +avait frappé l'imagination de la jeune femme.</p> + +<p>Comme Marguerite s'étonnait de la voir toujours seule, gardée par des +domestiques, elle qui avait à Paris tant d'amis et de parents, la +comtesse lui dit un jour de sa voix brève et toute changée:</p> + +<p>—Vous vous trompez: je n'ai ni amis ni parents à qui je puisse me +confier.</p> + +<p>Puis elle ajouta tout bas et avec un frisson:</p> + +<p>—Ma mère me l'a dit...</p> + +<p>Or, la comtesse avait perdu sa mère dès sa petite enfance.</p> + +<p>Marguerite eût l'idée qu'elle était folle.</p> + +<p>—Votre mère... répéta-t-elle;—vous avez donc eu des visions, ma chère +madame?</p> + +<p>La comtesse se leva toute droite sur son lit.</p> + +<p>—Qui vous a dit cela? demanda-t-elle avec force;—ce n'est pas moi qui +vous ai dit cela!</p> + +<p>Elle retomba sur son oreiller et ne voulut plus parler.</p> + +<p>Le lendemain, elle dit à Marguerite, qui lui trouvait l'air un peu moins +défait:</p> + +<p>—Je veux aller au bois aujourd'hui.</p> + +<p>Marguerite lui tâta le pouls.</p> + +<p>—Vous avez la fièvre, dit-elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> —Je sais bien, répliqua la comtesse, mais je veux aller au bois tout de +même... Il le faut... on me l'a ordonné.</p> + +<p>—Qui vous l'a ordonné? demanda Marguerite.</p> + +<p>La comtesse la regarda d'un air défiant et effrayé.</p> + +<p>—Sonnez, dit-elle; c'est une voiture de louage que je veux.</p> + +<p>Marguerite sonna.</p> + +<p>Le comte était absent, suivant son habitude.</p> + +<p>On n'osa point désobéir à la pauvre malade.</p> + +<p>L'air était doux; il faisait beau soleil. Marguerite enveloppa elle-même +la comtesse dans une douillette et l'aida à descendre le perron. La +comtesse était si faible, qu'elle eut peine à monter en voiture. Quand +elle fut enfin assise, elle fit signe à Marguerite d'approcher son +oreille.</p> + +<p>—Venez, prononça-t-elle tout bas,—montez près de moi... ma mère ne m'a +jamais dit de me défier de vous.</p> + +<p>Marguerite obéit. La comtesse lui fit fermer tous les stores du coupé.</p> + +<p>—Il ne nous verra pas!... murmura-t-elle.</p> + +<p>Puis elle se tut après avoir ajouté:</p> + +<p>—Qu'on nous mène au rond-point de la Muette.</p> + +<p>Elle tint les yeux baissés pendant toute la route, comme si la lumière +l'eût blessée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> Marguerite se sentait venir des larmes, à la voir si changée et si pâle.</p> + +<p>Quand la voiture s'arrêta, la comtesse souleva l'étoffe du store.</p> + +<p>—C'est ici, dit-elle en reconnaissant le saut de loup de la Muette;—si +j'avais pris une de nos voitures, cela n'aurait rien valu... Nous allons +voir si ma mère a dit vrai.</p> + +<p>Marguerite ouvrait la bouche pour répondre. La comtesse lui imposa +silence d'un geste et resta immobile, les yeux fixés sur la grille qui +ferme l'avenue du Ranelagh.</p> + +<p>Elle ne parla qu'une fois, ce fut pour dire:</p> + +<p>—Ma mère n'a pu mentir... mais ce sont peut-être des rêves.—Oh! +Seigneur mon Dieu! s'interrompit-elle avec une ferveur +passionnée,—faites que j'aie rêvé tout cela!</p> + +<p>Au moment où elle achevait, sa bouche resta béante et sa respiration +siffla dans sa poitrine tout à coup oppressée.</p> + +<p>—Là-bas! là-bas! fit-elle;—ma mère a dit vrai!...</p> + +<p>Sa main, crispée convulsivement, montrait un objet qu'elle-même ne +voyait plus, car il y avait un voile sur ses yeux. Marguerite, qui avait +soulevé la portière à son tour, et dont le regard suivait <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> tous les +mouvements de la comtesse, aperçut une calèche découverte qui venait +d'entrer au bois par la grille du Ranelagh.</p> + +<p>Elle poussa un grand cri et retomba comme paralysée au fond de la +voiture.</p> + +<p>Dans la calèche découverte, elle avait reconnu le comte Achille de +Mersanz et madame la marquise de Sainte-Croix.</p> + +<p>Elle eut cette angoisse du médecin honnête homme qui découvre chez un +malade le premier symptôme de l'empoisonnement.</p> + +<p>Elle devina vaguement que cette pauvre jeune femme se mourait +assassinée.</p> + +<p>Que s'était-il passé? Pourquoi la comtesse parlait-elle si souvent de sa +mère?—Marguerite, ne l'oublions pas, savait l'histoire du premier +mariage de madame de Sainte-Croix.</p> + +<p>Elle regarda encore par la portière. La calèche s'éloignait au grand +trot de ses deux beaux chevaux.</p> + +<p>Elle prit dans ses bras la comtesse qui était raide et glacée. Elle la +réchauffa de son mieux, et le cocher eut ordre de retourner à l'hôtel.</p> + +<p>A l'heure du dîner, le comte ne revint pas.</p> + +<p>Vers six heures, la comtesse demanda son confesseur. Il sortit de la +chambre à sept heures. Elle était plus calme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> On lui amena sa petite Césarine qui joua un quart d'heure auprès de son +lit.</p> + +<p>Le comte Achille n'était pas encore rentré à huit heures.</p> + +<p>Marguerite entendit soupirer, puis sangloter dans le cabinet de toilette +voisin. Elle y courut. Thérèse, la femme de chambre, était à genoux sur +le tapis. Elle se frappait la poitrine en pleurant.</p> + +<p>Marguerite l'interrogea. Thérèse répondit:</p> + +<p>—Est-ce vrai qu'elle va mourir?</p> + +<p>Puis elle ajouta en se tordant les bras:</p> + +<p>—Si elle meurt, je mourrai!</p> + +<p>La comtesse appelait.</p> + +<p>Neuf heures sonnaient aux horloges des ministères.</p> + +<p>La comtesse dit:</p> + +<p>Fermez les portes de ma chambre, Marguerite; j'ai à vous parler.</p> + +<p>Quand les portes furent fermées:</p> + +<p>—J'ai embrassé ma petite Césarine pour la dernière fois, reprit la +comtesse.</p> + +<p>Marguerite voulut se récrier.</p> + +<p>—Je sens que je m'en vais, poursuivit la jeune femme;—je serai morte +quand M. le comte rentrera...</p> + +<p>Ne me parlez pas, dit-elle encore;—quand j'entends parler, ma pensée +s'échappe... Il n'épousera <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> jamais cette femme... mais elle lui fera +encore bien du mal... Essuyez mon front: la sueur s'y glace.</p> + +<p>Marguerite, navrée, passa un mouchoir sur le front de la jeune comtesse, +où se mêlaient les boucles naguère si brillantes de son admirable +chevelure.</p> + +<p>Elle n'avait plus de regard, et vous eussiez dit une morte sans le +mouvement de ses lèvres blêmes.</p> + +<p>—Merci, reprit-elle;—j'ai des choses à dire et je ne peux pas... l'air +ne passe pas bien dans ma gorge... essayez de me donner à boire.</p> + +<p>A l'aide d'une petite cuiller, Marguerite parvint à lui faire avaler +quelques gorgées d'eau.</p> + +<p>—Merci, fit-elle;—vous vous souviendrez toujours de moi, ma pauvre +Marguerite... on n'oublie pas ceux qu'on a vus mourir... Prenez ma bague +de mariage et conservez-la pour l'amour de moi: c'est ce que j'avais de +plus cher au monde. Vous rappelez-vous?... je ne sais plus combien il y +a de temps de cela... je commençai tout à coup à maigrir et à pâlir... +C'est que j'avais appris qu'il aimait une autre femme... Ma mère me +l'avait dit la nuit... et j'étais bien éveillée... ce n'était pas un +rêve.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> —Et vous l'avez vue, madame? interrompit Marguerite, en qui une idée +confuse essayait de naître; vous avez vu votre mère?</p> + +<p>—Non, répondit la comtesse;—jamais elle ne s'est montrée à moi... Elle +me parlait...</p> + +<p>—Vous reconnaissiez sa voix?...</p> + +<p>—Je n'avais que six ans quand je l'ai perdue.</p> + +<p>—Comment pouviez vous savoir?...</p> + +<p>—Elle me l'a dit... elle m'a dit: «Je suis ta mère...» Une fois, la +nuit, mon mari vint pendant qu'elle parlait... mais elle se tut... elle +ne voulait être entendue que de moi... J'ai su par elle le nom de cette +marquise, les heures où Achille va la voir... j'ai su tout... tout!</p> + +<p>Marguerite avait peine à maîtriser son agitation.</p> + +<p>Elle sonna.</p> + +<p>Ce fut un domestique qui vint à son appel.</p> + +<p>—Madame veut parler à Thérèse, dit-elle.</p> + +<p>—Pourquoi?... demanda la mourante quand le domestique fut parti.</p> + +<p>—Ayez de la force, au nom du ciel, madame! s'écria Marguerite en +joignant les mains;—votre mari vous aime... vous serez heureux.</p> + +<p>La malade sourit tristement et secoua la tête.</p> + +<p>A ce moment, le domestique revint.</p> + +<p>—On ne trouve Thérèse nulle part, dit-il.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> —Ma mère ne m'a jamais caché que j'en mourrais, reprit la comtesse;—je +savais jour par jour le progrès de cette passion qui me tue... Ah! ma +pauvre Marguerite, que j'ai eu une terrible agonie!</p> + +<p>Je ne sais pas pourquoi un doute, s'interrompit-elle, me vint. Je crois +que c'était avant-hier... je dis à Thérèse pendant que nous étions à ma +toilette:—Je veux prendre le dessus; je me fais des idées... je veux +retourner dans le monde... je veux vivre... je veux lutter.</p> + +<p>—A Thérèse!... pensa tout haut Marguerite;—c'est à Thérèse que vous +parlâtes ainsi!</p> + +<p>—La pauvre fille ne pouvait guère savoir ce que cela signifiait, +n'est-ce pas? reprit la malade dont la voix s'affaiblissait;—elle fut +tout étonnée.</p> + +<p>—Et sortit-elle ce jour là?</p> + +<p>—Oui... longtemps.</p> + +<p>—Et qu'arriva-t-il la nuit suivante?</p> + +<p>—Les morts entendent tout ce qui se dit sur la terre. Ma mère vint la +nuit suivante. Mes doutes l'avaient courroucée. Elle me dit:—Rends-toi +demain à trois heures au rond-point de la Muette: tu verras si j'ai +menti...</p> + +<p>—Horrible! horrible comédie! s'écria Marguerite, qui comprenait tout +désormais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> —J'y suis allée, murmura la comtesse.—Vous savez ce que j'ai vu.</p> + +<p>Elle eut un spasme. Le docteur, qui avait pris le temps de bien dîner, +arriva. Il lui donna je ne sais quoi de bien bon. Elle mourut vers dix +heures après avoir passé son anneau de mariage au doigt de Marguerite.</p> + +<p>Le comte rentra sur les onze heures.</p> + +<p>Il y avait dans la cour un grand puits ouvert.</p> + +<p>On trouva le lendemain le corps de la femme de chambre Thérèse au fond +de l'eau. Cela donna des soupçons.</p> + +<p>L'autopsie de la comtesse eut lieu.</p> + +<p>Il n'y avait nulle trace de poison.</p> + +<p>Comment accuser? quelles preuves fournir? Marguerite Vital acquit la +certitude que durant ces dernières semaines, Thérèse avait été plusieurs +fois chez madame la marquise de Sainte-Croix.</p> + +<p>Mais Thérèse était morte.</p> + +<p>Et quand on se sert de ce poison subtil: la pensée, qui opère sur le +cœur et ne laisse point de trace, que peut la justice humaine?</p> + +<p>Marguerite se tut, même vis-à-vis du comte, parce que le comte partit +pour son château de Saintonge sans revoir la marquise de Sainte-Croix.</p> + +<p>Ce coup l'avait frappé en plein cœur. Sa femme <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> était l'amour de +sa jeunesse. Il fut du temps avant d'avoir le courage d'embrasser +Césarine.</p> + +<p>On la mit en pension, le lendemain de la mort de sa mère, chez les +demoiselles Géran.</p> + +<p>Garnier n'avait été mêlé à tout ceci que très-indirectement. Il avait +voulu profiter du moment où le fer était chaud et (pour employer son +style) découper une aile à M. le comte pendant que le caprice de ce +dernier était à son comble. Il y avait même eu commencement d'exécution, +car, un soir que Garnier et Achille étaient seuls, il fut parlé +d'affaires. Le château de Sainte-Croix allait être vendu, au dire de +Garnier, faute d'une misérable somme de cent mille écus.</p> + +<p>Le comte proposa aussitôt ses services.</p> + +<p>Mais la marquise arrêta le zèle de son Garnier, qu'elle accusa de +chasser la petite bête. Ce n'était pas trois cent mille francs qu'il lui +fallait.</p> + +<p>Quand elle apprit le départ précipité du comte, elle ne s'étonna point. +Elle dit:</p> + +<p>—Lâchons la ligne... nous le tenons.</p> + +<p>Des mois se passèrent. Elle disait toujours:</p> + +<p>—Il reviendra.</p> + +<p>Il revint au bout de deux ans, et madame la marquise en faillit étouffer +de rage.</p> + +<p>Il revint marié à une femme de dix-huit ans, qui était plus belle que la +première comtesse de <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> Mersanz et que le comte Achille entourait +d'une véritable adoration.</p> + +<p>—Vous voyez bien, dit à ce sujet le sage Garnier de Clérambault,—que +nous aurions bien fait de prendre toujours les cent mille écus.</p> + +<p>La marquise dit:</p> + +<p>—Tout n'est pas fini... Je déclare la guerre à celle-là: une guerre à +mort.</p> + +<p>—Le diable, pensait Clérambault ce soir-là en allant se coucher,—c'est +que nous attaquons notre huitième lustre... Nous avons juste le double +de l'âge de notre rivale, ou dix-huit ans contre trente-six!... Je +maintiens que nous aurions bien fait de prendre les cent mille écus.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p> + +<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>XII</h2> + +<h3>—Madame la marquise de Sainte-Croix.—</h3> + +<p class="p2">Six années avaient passé depuis le retour du comte Achille à Paris; +c'était huit ans depuis la mort si étrange et si malheureuse de sa +première femme.</p> + +<p>Nous revenons à ce beau jour du mois de mai 1836, qui éclaira le début +de ce récit dans l'avenue de Saxe, entre la pension Géran et la porte de +ce chantier du <i>Vrai Garde national</i>, où travaillait Jean Lagard.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> Quand j'étais lecteur avant d'être écrivain (et que c'est un bien +meilleur métier!), j'aimais ces histoires où l'esprit, libre en son +caprice, peut se porter en arrière aussi bien qu'en avant, trouvant +partout les personnages du drame, ici tout jeunes, là vieillis déjà, +toujours vivants.</p> + +<p>Il me semblait que ces histoires étaient vraies.</p> + +<p>Frédéric Soulié, le grand conteur qui n'est plus, me disait: «Les choses +se passent-elles autrement dans le monde? Ne vit-on pas longtemps avec +son voisin sans connaître le secret de son existence? L'ordre logique +existe seulement dans les drames inventés à plaisir.»</p> + +<p>J'écris une histoire vraie. Je la laisse aller comme les événements la +firent. Je ne sais si je reviendrai encore sur mes pas, mais où serait +le mal?</p> + +<p>Il est huit heures du soir, et nous sommes au château de la Savate, chez +Jean-François Vaterlot, dit Barbedor.</p> + +<p>Cette femme que nous avons laissée toute seule, devant une bouteille +d'eau-de-vie, dans la chambre donnant sur l'escalier de service, cette +femme était bien la marquise de Sainte-Croix, la petite voyageuse du +coche de Bordeaux, la lectrice de la première marquise de Sainte-Croix, +morte on ne sait comment, l'amie du fournisseur Rodelet, dont le <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +décès violent s'entoura de mystère, la rivale de la première comtesse de +Mersanz, pauvre faible créature qui fut empoisonnée par un rêve; c'était +bien Flavie, la fière, l'implacable, la belle Flavie.</p> + +<p>Mais il vous eût fallu, en vérité, le deviner, car elle était bien +misérablement changée.</p> + +<p>Six années de réussites et de victoires pèsent lourdement sur un front +de conquérant. Est-ce un poids double ou triple qui charge, durant le +même espace de temps, le front désolé du vaincu?</p> + +<p>Ces six années avaient été, pour madame la marquise, une période de +revers et de décadence.</p> + +<p>Elle vieillissait vite et beaucoup. Son crédit tombait.</p> + +<p>Elle avait décidément dit adieu au monde, pour que le monde, prenant les +devants, n'eût pas l'idée de lui donner congé.</p> + +<p>Seulement, elle s'était retirée avec les honneurs de la guerre, et le +peu de relations conservées par elle étaient éminemment respectables.</p> + +<p>Elle pouvait encore se relever par un coup d'éclat.—Elle était ici à sa +besogne.</p> + +<p>Quand le garçon qui l'avait introduite eut apporté la bouteille +d'eau-de-vie et le verre qu'on avait l'habitude de lui servir sans +qu'elle le demandât, la marquise lui montra du doigt la porte.</p> + +<p>Il sortit. Elle releva son voile.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> C'était un visage osseux, pâli et ravagé. A quinze ans, elle était +laide. Elle atteignait maintenant sa quarante-deuxième année. La laideur +n'était pas revenue, mais il y avait quelque chose d'effrayant dans ces +restes ruines de beauté. Elle avait négligé sa toilette, sachant +d'avance l'emploi de sa soirée. Ses cheveux mal en ordre laissaient voir +quelques poils blancs vers les tempes; les rides de son front se +creusaient vivement. La maigreur avait rendu plus apparente la saillie +un peu exagérée de son nez très-mince et aquilin; des plis profonds et +amers arrêtaient les coins de sa bouche. Il n'y avait de vraiment beau +que ses yeux aux rayons fauves et chauds qui semblaient brûler sous la +ligne trop touffue de ses sourcils.</p> + +<p>Ces yeux, grands, hardiment fendus, et qui concentraient en eux toute la +vie de cette physionomie morne, éteignaient souvent leur flamme.—Alors, +il y avait sur ce visage une expression indicible de cynisme et +d'abrutissement.</p> + +<p>En revanche, sa taille avait gardé toute sa noble richesse, et sa robe +noire amplement drapée lui donnait, quand elle se redressait, un port de +reine.</p> + +<p>Elle avait des pieds de fée et d'admirables mains.</p> + +<p>Elle consulta sa montre et se versa la valeur de <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> quatre petits +verres d'eau-de-vie, qu'elle but d'un trait, comme vous avaleriez une +gorgée d'eau.</p> + +<p>Un peu de sang remonta à ses joues; sa prunelle eut un éclair. Elle +repoussa la bouteille et le verre.</p> + +<p>Ce n'était pas tout à fait un vice; c'était le résultat d'un ensemble de +vices. Épuisée et presque anéantie, cette femme buvait l'eau-de-vie en +guise de potion. Cela la réchauffait pour quelques minutes. En dehors de +la vie transitoire et factice qu'elle trouvait au fond du verre, elle +n'éprouvait à boire ni dégoût ni plaisir. Elle ne cherchait pas +l'ivresse, mais l'ivresse l'avait parfois surprise.</p> + +<p>—Est-ce que le Garnier me ferait attendre! se dit-elle;—cœur de +maraud!... s'il me voit à terre, il lèvera le pied pour m'écraser.</p> + +<p>Cette parole était bien injuste. Nous savons que Garnier était en bas, +près de Barbedor, et qu'il travaillait pour elle.</p> + +<p>—Quand donc aurai-je fini de combattre? poursuivit-elle;—les +négociants achètent des châteaux, les procureurs vendent leur étude, +toutes les rapines mènent au repos honorable et bouffi... il n'y a pas +jusqu'aux soldats eux-mêmes, ces brebis enragées, qui n'aient une +retraite sur leurs vieux jours... Moi, je tombe, je tombe, je tombe... +et pourtant j'ai gagné assez d'argent pour enrichir <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> et mettre en +château dix négociants obèses, vingt procureurs crochus... pour +retraiter toute une armée... J'étais habile; j'avais la veine... Est-ce +qu'il y a une Providence... et prend-elle la peine de se moquer de moi?</p> + +<p>Son regard fit le tour de la chambre. Elle croisa les mains sur ses +genoux.</p> + +<p>—Ignoble! ignoble! murmura-t-elle;—il faut la jeunesse que je n'ai +plus pour affronter gaiement ces aventures... L'endroit est bon... il y +a deux cents pas d'ici à la rue de Varennes... mais cela soulève le +cœur.</p> + +<p>Elle eut un sourire et répéta:</p> + +<p>—Le cœur!</p> + +<p>Son accent vous eût mis du froid dans les veines.</p> + +<p>—Ma foi, oui, l'endroit est bon, reprit-elle;—on y peut jouer encore +plus d'une partie.</p> + +<p>Elle avança la main machinalement pour prendre la bouteille, mais son +bras retomba avec fatigue.</p> + +<p>—Je voudrais aimer cela, dit-elle;—j'ai entendu parler de femmes qui +s'enferment pour s'enivrer toutes seules... ce doit être une vie de +prestige et de fièvre... Si j'aimais cela, je m'y noierais... je +deviendrais folle... Et qu'est-ce que la folie, sinon le repos?</p> + +<p>Sa paupière alourdie se baissa. Elle pensait:</p> + +<p>—C'est sans doute ce qui fait la supériorité des <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> hommes. La nausée +leur vient moins vite. Les femmes naissent avec le tort de leur +faiblesse.</p> + +<p>Puis, comme en un rêve:</p> + +<p>—Soixante-quinze centimes de hausse sur la nouvelle de la défaite des +christinos en Navarre... C'est fait pour moi... Deux fois... deux fois +dans la même soirée, trouver brelan carré contre brelan d'as!...</p> + +<p>On frappa à la porte. Elle ne s'éveilla point en sursaut. Elle était de +celles qui ont de la peine à secouer l'engourdissement du corps et de +l'esprit. Elle ouvrit seulement les yeux à moitié.</p> + +<p>—Eh bien, fit M. Garnier de Clérambault en entrant,—quelles nouvelles?</p> + +<p>En attendant la réponse, il referma soigneusement les deux portes +derrière lui.</p> + +<p>—Cela n'arriverait pas, dit la marquise au lieu de répondre,—si l'on +pouvait jouer soi-même;—mais l'entrée de la bourse est interdite aux +femmes, mais une femme ne peut pas mettre le pied à Frascati sans se +perdre... et il n'y a que les petites folles ou les vieilles abandonnées +pour oser prendre les cartes dans un salon à une table un peu +sérieuse... J'ai ma tribune chez la Sauvel... mais on se mange le sang +dans ces loges grillées... et mon joueur ne traduit pas toujours comme +il faut les sons du timbre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> Ceci demande une courte explication.</p> + +<p>Au temps où la ferme des jeux avait ses maisons ouvertes, et la clôture +n'en eut lieu que deux ans après, en 1838, il y avait comme aujourd'hui +des tripots particuliers. Bien que la police fût très-sévère pour +sauvegarder les bénéfices de l'État, associé au monopole, on comptait à +Paris deux ou trois établissements très-connus et montés sur une +magnifique échelle. Madame veuve Sauvel de Bellefonds avait le sien rue +Béthisy, dans un ancien hôtel où Gondez, cardinal de Retz, avait, +dit-on, rassemblé bien souvent les mécontents à l'époque de la Fronde. +C'était un vrai palais. Outre la roulette, le trente et quarante, etc., +il y avait d'immenses salons où se jouaient toutes sortes de jeux. On +était là merveilleusement à l'aise pour se ruiner. Les gens qui ne +voulaient pas être connus avaient l'entrée particulière donnant sur la +rue Tirechasse et les tribunes. Dans chaque salle, en effet, il y avait +un rang de loges grillées; chaque loge avait un timbre. Les personnes +discrètes qui voulaient tenter la fortune sans être vues avaient leur +<i>joueur</i> assis à la table commune. La tribune dirigeait les évolutions +de ce joueur à l'aide du timbre et de certains signaux télégraphiques.</p> + +<p>Le lecteur doit comprendre maintenant de quoi se plaignait madame la +marquise de Sainte-Croix.—Ces <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> pauvres femmes sont, en vérité, bien +malheureuses!</p> + +<p>—Nous avons encore perdu! dit Clérambault avec mauvaise humeur.</p> + +<p>—Pas à la loterie, repartit la marquise,—j'ai eu un terne: trente-huit +mille six cents francs et une fraction... J'avais placé environ dix-huit +mille francs dans les divers bureaux; ça fait une mise doublée... nous +n'avons plus que trois tirages avant la suppression... Au moment où je +commençais à gagner...</p> + +<p>—Et chez la Sauvel?</p> + +<p>—Vous ai-je dit pour mes deux brelans d'as... deux fois mon tout: un de +six mille et l'autre de quinze mille!... Au dernier tour, décavée de +treize cent louis avec trente et un et as, moi première... j'avais la +carre... A la roulette, le manque m'a passé neuf fois sur le corps: +j'avais commencé au cinquième coup; cela fait quatorze coups... au +quinzième, j'ai passé, le trente-six est venu!</p> + +<p>—Et la bourse?</p> + +<p>—Une hausse absurde!</p> + +<p>—Vous étiez à la baisse?</p> + +<p>—Je crois bien!... Cabrera est entré à Pampelune... Vous aurez à payer +demain un mandat de soixante-douze mille francs.</p> + +<p>—Et où diable voulez-vous que je les prenne? <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> s'écria Clérambault, +dont les oreilles étaient rouges comme du sang.</p> + +<p>—Où vous voudrez, répondit tranquillement la marquise.</p> + +<p>Clérambault fit deux ou trois tours de chambre à grands pas.</p> + +<p>—Voyons, Flavie, dit-il en s'arrêtant devant elle,—madame... vous +savez bien que je suis à bout de ressources... Vous-même vous n'avez +plus aucune valeur commerçable... Nous sommes sur le point de faire un +coup de fortune: ne pouvez-vous demeurer en repos pendant quelques +jours.</p> + +<p>—Je gagnerai demain, répliqua Flavie;—j'en suis sûre.</p> + +<p>Et, comme Garnier haussa les épaules, elle ajouta:</p> + +<p>—Vous devenez insolent!</p> + +<p>Autre injustice. L'habit bleu, que nous avons vu toujours et partout si +impertinent, était auprès de madame la marquise d'une aménité parfaite.</p> + +<p>Au lieu de se cabrer, il fit un souriant salut.</p> + +<p>—Vous avez de l'humeur ce soir, madame, dit-il;—c'est sans doute parce +que vous sentez aussi bien que moi l'impossibilité où je suis +d'acquitter ce mandat.</p> + +<p>—Ce mandat sera payé de manière ou d'autre, <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> repartit la +marquise;—vous vous saignerez aux quatre membres... n'en parlons plus.</p> + +<p>Elle se renversa sur son siége et ferma les yeux avec lassitude.</p> + +<p>—Demeurer en repos! répéta-t-elle,—cela veut dire ne plus jouer, +n'est-ce pas? Ils sont comme cela! Ceux mêmes qui se prétendent les plus +dévoués et les plus soumis! Ils disent à une femme: «Dépouillez votre +vie comme un vêtement!... Car il est certaines passions qui sont +l'existence même... «Jetez de côté l'aimant qui vous attire, +éloignez-vous de l'objet qui vous fait battre le cœur si vous êtes +jeune, le pouls si le cœur fatigué ne bat plus... Pourquoi? Parce que +vous êtes femme et qu'il est toujours quelqu'un qui pense vous tenir en +tutelle...» Je suis trop vieille pour être votre pupille, monsieur +Garnier, et je n'ai jamais été, que je sache, votre maîtresse +entretenue... Si nous faisions notre compte, nous verrions bien lequel a +coûté de l'argent à l'autre.</p> + +<p>—Madame..., voulut interrompre Garnier.</p> + +<p>—Vous n'étiez qu'un sous-officier quand vous m'avez rencontrée dans la +diligence de Bordeaux, reprit Flavie, qui s'animait;—combien, depuis ce +temps-là, où vous vous seriez damné pour trois ou quatre écus de six +livres, combien de mille livres vous ont passé par les mains?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> —Passé, répéta Clérambault,—sous le nez!... Si j'avais gardé mes parts +de prises, je serais un gros bonnet, c'est vrai; mais vous avez toujours +fini par manger ma part avec la vôtre... Nous travaillons pour la +Sauvel, pour l'administration de la loterie et la respectable compagnie +des agents de change... C'est bête, voilà mon opinion... Mais ne vous +fâchez pas, ma souveraine; vous êtes plus forte que moi, je le sais +bien... Le jour où vous cesserez de jeter votre gain dans un puits sans +fond, vous serez riche comme le roi... et vous m'indemniserez... Demain, +je payerai votre mandat... avec vos diamants, que j'engagerai.</p> + +<p>Ils se mirent tous deux à rire. Garnier prit un cigare dans sa boîte.</p> + +<p>—La fumée de tabac vous incommode-t-elle? dit-il;—c'est comme ça que +je commençai la conversation, il y a tantôt vingt-six ans, dans le coche +de Bordeaux.</p> + +<p>Flavie cessa de rire.</p> + +<p>—Qu'ai-je fait pendant ces longues années? murmura-t-elle;—j'ai +souffert.</p> + +<p>—Il y a bien eu un peu de bon temps, soyons juste!</p> + +<p>—Je ne m'en souviens pas.</p> + +<p>—Comment!... la joie d'être marquise?...</p> + +<p>—Cela dura quinze jours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> —Le premier héritage?...</p> + +<p>—Huit jours.</p> + +<p>—Et les beaux millions de Rodelet?...</p> + +<p>Flavie passa la main sur son front.</p> + +<p>—Est-ce que vous n'avez jamais eu envie de vous tuer, vous? +demanda-t-elle.</p> + +<p>—Pour ça, non, répondit Garnier.</p> + +<p>—Moi, prononça lentement la marquise,—cette idée-là me vient +souvent... Si je savais ce qu'il y a au delà de la mort...</p> + +<p>—Ah çà! s'écria l'habit bleu, qui eût forfait à toutes les promesses de +sa physionomie et de sa tournure s'il n'eût été un voltairien +fini,—nous croyons donc tout de même en Dieu un petit peu?</p> + +<p>La marquise répliqua:</p> + +<p>—Il y a des nuits où je crois à l'enfer.</p> + +<p>Elle se versa un grand verre d'eau-de-vie.</p> + +<p class="dottedline"> </p> + +<p>Elle parlait maintenant d'un ton bref et précis. Son œil avait de +sombres lueurs. La fièvre sourde mettait deux taches rouges aux +pommettes saillantes de ses joues.</p> + +<p>—J'ai aimé le comte Achille, dit-elle;—voilà longtemps que je ne +l'aime plus... mais je haïrai toujours cette Béatrice... Maxence est une +admirable enfant qui comprend tout... Maxence est ambitieuse comme moi, +plus hardie que moi... <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> J'étais dix fois moins belle que Maxence... +Si Maxence était ma vraie fille, je baiserais la terre pour obtenir de +Dieu mon pardon et je deviendrais une sainte.—Ne souriez pas! tout à +l'heure, je vais dire des choses qui seront à votre portée... Je n'aime +pas Maxence, parce que je n'aime personne: je donnerais le reste de ma +vie pour l'aimer... Il n'y a qu'une joie ici-bas, je le sais bien, c'est +la folie des mères... Rien qu'à penser que j'aurais pu être mère, je +sens un cœur dans le vide de ma poitrine... Ne prenez pas non plus +cet air sérieux: c'est une illusion; je n'ai pas de cœur... Maxence +nous secondera... Seulement, j'ai peur qu'elle ne l'aime.</p> + +<p>—Bah! fit Garnier;—elle a seize ans.</p> + +<p>—C'est une noble créature!... Mais vous avez beau regarder ce livre. Il +est écrit tout entier en une langue qui vous est inconnue... Le comte +est amoureux fou de Maxence... fou, vous entendez bien... Le comte m'a +dit, à moi...—Mais que ne disent pas ces malades d'amour! +s'interrompit-elle.</p> + +<p>—Les amours de M. le comte ne durent pas très-longtemps, objecta +Clérambault.</p> + +<p>—Jugez! s'écria Flavie, qui n'écoutait pas; jugez s'il aime avec +aveuglement... avec extravagance!... Il est venu à moi... à moi!... me +demander <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> mon aide!... Et il n'a pas même eu l'idée que je pourrais +me venger!</p> + +<p>—Il n'a pas parlé de mariage?</p> + +<p>—Il a pleuré comme une femme...</p> + +<p>—Il n'a pas parlé de mariage? répéta Garnier.</p> + +<p>—Il s'est roulé à mes pieds...</p> + +<p>—Nous allons savoir dans une heure s'il est ou non marié, dit Garnier.</p> + +<p>Il raconta la mission qu'il avait donnée à Léon.</p> + +<p>—Cette femme souffrira plus si on la chasse que si on la tue..., +murmura Flavie.</p> + +<p>—Est-ce adroit, ce que j'ai fait? demanda Clérambault.</p> + +<p>Flavie réfléchissait.</p> + +<p>—Il faut que ce jeune homme nous serve encore à autre chose, dit-elle.</p> + +<p>—Quand vous saurez son nom, répliqua Garnier à voix basse,—vous aurez +peut-être de la répugnance à trop vous servir de lui.</p> + +<p>—Comment donc s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Léon Rodelet.</p> + +<p>Flavie eut un imperceptible tressaillement. Garnier l'examinait. +L'émotion, si elle en eut, ne dura pas le temps que nous mettons à +écrire cette ligne.</p> + +<p>—C'est vrai, murmura-t-elle;—et c'est étonnant comme tous ces +souvenirs sont en moi présents et précis... Cette pauvre Rodelet +s'appelait <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> Ernestine... je reconnaîtrais le grand nigaud de commis +que nous lançâmes en Amérique... Le temps passe; il y a de cela +vingt-trois ans: l'enfant d'Ernestine doit être un homme... on peut +l'employer.</p> + +<p>—Vous n'y répugneriez pas?... commença l'habit bleu.</p> + +<p>—Non, répondit Flavie.</p> + +<p>—J'avoue, moi, dit Garnier,—que, si je n'avais pas eu vis-à-vis de +moi-même une sorte de prétexte... car, en définitive, je l'ai empêché de +se brûler la cervelle... j'avoue que je n'y allais pas de bon cœur.</p> + +<p>La marquise répliqua froidement:</p> + +<p>—Il y a des races de dupes.</p> + +<p>—Et que voulez-vous faire de Léon Rodelet? demanda Garnier.</p> + +<p>—Cette petite Césarine, répondit Flavie,—est l'épine la plus gênante +que nous ayons au pied... Je veux que le comte Achille l'éloigne et la +déshérite.</p> + +<p>—Par exemple! s'écria Garnier, ne comptez pas là-dessus!</p> + +<p>—Pourquoi, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Parce que le comte adore sa fille...</p> + +<p>—Le comte est comme tous les hommes à femmes, il est aux trois quarts +femme... Le comte <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> est un honnête seigneur, très-élégant, +très-spirituel, très-probe même quand il ne s'agit que d'argent... Mais +avez-vous rencontré parfois de ces mères de trente-six ans qui sont +belles encore et qui ont de grandes filles? Il y a un moment où ces +mères, si bonnes que vous le puissiez supposer, détestent leurs filles: +cela est positif... Eh bien, le comte Achille, amoureux d'une fillette +de seize ans, est vieilli par sa fille, qui atteint sa dix-septième +année... Sa fille lui déplaît auprès de Maxence; la vue de sa fille lui +crie: «Tu pourrais être amplement et largement le père de ta +maîtresse...» Un monsieur comme le comte Achille se tuerait s'il se +voyait ridicule dans son miroir... le cuisinier Vatel n'est pas le plus +grotesque des suicideurs... Et croyez-moi, je ne fais point ici de +vaines théories, je parle d'affaire; je dis ce qui est... Si l'on donne +un prétexte au comte Achille,—qui adore sa fille,—pour envoyer sa +fille aux antipodes, le comte Achille se jettera sur le prétexte comme +un enfant gourmand sur une pomme... Conclusion: Léon Rodelet enlèvera +bel et bien mademoiselle Césarine de Mersanz.</p> + +<p>Voilà pourquoi M. Garnier de Clérambault était l'esclave de cette femme. +Elle avait de ces aperçus rapides et profonds qui gagnent les batailles. +Elle coûtait cher, mais elle rapportait gros. Il fallait <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> son +malfaisant génie pour faire aboutir ces spéculations impossibles.</p> + +<p>Ici, par exemple, le problème se posait ainsi: étant donné un homme +jeune, marié à une jeune femme et père d'une fille en pleine santé, +recueillir à courte échéance l'héritage de cet homme.</p> + +<p>Nous disons marié, bien qu'il y eût des doutes à cet égard.</p> + +<p>Le fait du mariage n'inquiétait pas autrement la marquise. C'était M. +Garnier de Clérambault qui n'était pas à la hauteur et qui prêtait à ce +détail une importance démesurée.</p> + +<p>Il va sans dire que, dans l'énoncé du problème nous avons sous-entendu +cette condition nécessaire: la razzia devait avoir lieu doucement, sans +trop de bruit ni de scandale, avec toutes garanties de sécurité pour les +membres de l'expédition.</p> + +<p>L'emploi du fer, du feu, du poison et de toutes autres naïvetés +scélérates était expressément prohibé comme dangereux.</p> + +<p>Garnier ne fit qu'une objection.</p> + +<p>—Maxence aime Césarine de tout son cœur, dit-il.</p> + +<p>—Maxence aime le comte Achille, répondit Flavie.—Maintenant, aux +détails!... Le père de Béatrice est arrivé?</p> + +<p>—Depuis longtemps.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> —A-t-il commencé son rôle?</p> + +<p>—En perfection... mais il fera mieux encore... Barbedor ira le voir +demain.</p> + +<p>—Demain, moi aussi, je travaillerai, reprit la marquise;—il faut que +l'affaire marche!</p> + +<p>—Mais, dit Garnier,—j'y songe... Si Maxence aime le comte comme vous +le dites...</p> + +<p>—On ne déteste bien que les gens qu'on a aimés, repartit Flavie;—quand +nous en serons là, fiez-vous à moi!</p> + +<p>Elle consulta sa montre.</p> + +<p>—Dix heures, reprit-elle;—allez me chercher votre Léon Rodelet.</p> + +<p>Garnier se leva.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous envoie Barbedor? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non... à quoi bon?</p> + +<p>En ce moment, un joyeux éclat de rire monta du rez-de-chaussée par la +fenêtre entr'ouverte.</p> + +<p>Clérambault, qui était déjà tout près de la porte, se retourna vivement.</p> + +<p>—A propos, s'écria-t-il en se frappant le front,—vous ai-je dit quels +gens nous avons en bas?... On conspire contre nous... Ceux que vous +entendez ne sont pas nos amis.</p> + +<p>—Avons-nous des amis? dit Flavie avec son rire amer;—qui donc est en +bas?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> —Jean Lagard, le lieutenant Vital et maman Carabosse.</p> + +<p>—Ah!... fit la marquise d'un air d'indifférence.</p> + +<p>Puis elle ajouta tranquillement:</p> + +<p>—Allez en paix... nous ne mourrons qu'une fois.</p> + +<p>Quand l'habit bleu fut parti, elle se leva et gagna la croisée, qu'elle +ouvrit toute grande. La nuit commençait à être noire. Elle se pencha en +dehors pour entendre ce qui se disait dans la chambre du +rez-de-chaussée.</p> + +<p>Mais il ne lui venait que des sons confus, entremêlés de rires.</p> + +<p>—Quand même j'entendrais?... murmura-t-elle;—ai-je besoin d'entendre +pour savoir?</p> + +<p>Elle resta un instant accoudée contre l'appui de la croisée.</p> + +<p>C'était une belle soirée du mois de mai. Le ciel était sans lune, mais +les astres pendaient plus brillants au firmament limpide. L'air était +calme; une faible brise du nord apportait les murmures de la grande +ville, qui ressemblent si bien aux voix lointaines de la mer. L'ombre, +qui allait s'épaississant, donnait au paysage je ne sais quels aspects +pittoresques et mystérieux. La nuit est une enchanteresse; elle sait +draper son voile sur la platitude de nos réalités, et chaque objet que +touche sa baguette <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> magique revêt en se transformant les +capricieuses beautés du rêve.</p> + +<p>Nous l'avons dit: autour du château de la Savate, c'était un vilain +marais au sol bas, uniforme et pourri, tout émaillé de cloches de verre, +tout noirci par le fumier, où l'arrosoir, promené sans cesse, faisait +pousser des choux aqueux et des artichauts lymphatiques.</p> + +<p>En thèse générale, il n'y a rien de hideux comme un marais de Paris.</p> + +<p>Mais la nuit peut changer un carré de choux en noble pelouse, la nuit +jette son manteau sur un champ d'artichauts et même sur ces sillons +alignés selon l'art où pousse la visqueuse laitue. Tout cela se fait +plaine. Pour peu qu'il y ait çà et là quelques plants d'humbles cassis, +vous avez des buissons;—la couche où fermente le melon prend un aspect +de colline;—j'ai vu des pruniers rabougris grandir et se camper comme +d'orgueilleux sycomores.</p> + +<p>Nous n'exagérons point. Il n'est pas nécessaire d'aller dans le désert +ni même aux terribles grèves du mont Saint-Michel pour connaître le +phénomène du mirage. Toute nuit en plein air produit le mirage. On +dirait que l'élément prosaïque se met au lit chaque soir en même temps +que le soleil, dieu des vers alexandrins. Aussitôt que ce blond <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +Phébus est couché, dès qu'il a rabattu son bonnet de coton sur ses +oreilles frileuses, la poésie des rêveurs sort de son nid et plane dans +l'atmosphère rafraîchie. Les fleurs épandent violemment leurs parfums, +le rossignol chante et le firmament allume la splendeur infinie de ses +girandoles.</p> + +<p>Eh bien, oui, c'était une vaste plaine qui entourait Flavie.—Çà et là +des fantômes blancs paraissaient dans le noir.—Au loin, les maisons de +Grenelle tranchaient sur le clair-obscur du ciel, affectant de bizarres +architectures.</p> + +<p>Il n'y avait pas jusqu'aux tilleuls malades, plantés au revers de la rue +de l'École, qui ne prissent une grandiose apparence.</p> + +<p>Flavie n'essayait plus de saisir les quelques paroles qui venaient d'en +bas jusqu'à elle. Sa tête se penchait sur sa main. Elle rêvait.</p> + +<p>—Si j'avais eu une mère!... murmura-t-elle.</p> + +<p>Était-ce là l'expression indirecte d'un remords?</p> + +<p>Elle resta longtemps sans parler, puis elle dit:</p> + +<p>—Si j'avais une fille!...</p> + +<p>Sa voix était douce et avait des caresses.—C'était bien l'expression +d'un désir et d'un regret.</p> + +<p>Elle frissonna bientôt au souffle de cette brise fraîche qui venait du +dehors. Elle se retira vivement et ferma la fenêtre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> La lumière de la lampe éclaira le sarcasme de son sourire.</p> + +<p>—Je n'ai pas eu de mère et je n'ai pas de fille, prononça-t-elle d'un +cœur dégagé;—tant mieux!</p> + +<p>Elle revint s'asseoir auprès de la table. Elle avait froid. Elle se +versa une troisième rasade.—Elle dit en reposant son verre, vidé d'un +trait:</p> + +<p>—Si Maxence était ma fille, je me tuerais, parce que je serais sans +armes contre les autres et contre ma conscience... mais je n'ai pas +d'enfant... je suis libre, grâce au hasard... Maxence est une machine de +guerre... Par elle, nous entrerons dans la place... Et je mourrai dans +mon lit, avant d'avoir vu la fin des millions du comte Achille...</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p> + +<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>XIII</h2> + +<h3>—Repas de corps.—</h3> + +<p class="p2">M. Garnier de Clérambault s'était trompé en plaçant maman Carabosse au +nombre des convives du rez-de-chaussée. La petite bonne femme manquait à +l'appel. Il n'y avait là que le beau lieutenant Vital, Jean Lagard et le +père Barbedor, qui s'était grisé tout doucement à force de couper sa +bière par des gouttes d'eau-de-vie, en lisant le fameux article du +<i>Journal des Débats</i> sur la barrière des Paillassons.</p> + +<p>Le bruit et les rires venaient de l'office, où marmitons <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> et garçons +festoyaient, grâce aux largesses du neveu Lagard, qui faisait ainsi +danser les finances de l'habit bleu.</p> + +<p>Ce jour-là, vers midi, Vital avait reçu une lettre ainsi conçue:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Les officiers du 3<sup>e</sup> léger sont convoqués à un repas de corps qui aura +lieu à Grenelle, château de la Savate, ruelle Saint-Fiacre, derrière la +barrière des Paillassons.—Six heures et demie.»</p> +</div> + +<p>Vital ne connaissait rien de tout cela. Un repas de corps ne fait pas +événement. Il avait vaqué à ses occupations ordinaires, et, à l'heure +dite, il s'était dirigé vers l'établissement indiqué.</p> + +<p>Nous avons vu son étonnement à l'aspect du lieu choisi par ses +collègues.</p> + +<p>Jean Lagard vint au-devant de lui dans le vestibule.</p> + +<p>—Bonjour, lieutenant, dit-il,—c'est moi qui suis les officiers du 3<sup>e</sup> +léger, pour le moment.</p> + +<p>Et comme Vital ne comprenait pas, Lagard ajouta:</p> + +<p>—C'est une petite surprise qu'on a voulu vous faire, mon lieutenant, +histoire de rire et de badiner.</p> + +<p>—Et qui me fait ainsi des surprises? demanda Vital, qui n'était pas +véhémentement attiré par l'extérieur du bon Jean.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> —C'est moi, répondit Lagard en touchant son chapeau,—qu'ai l'avantage +d'être votre cousin par droit de naissance... et qu'avais envie depuis +pas mal de temps d'en casser un avec vous.</p> + +<p>—Vous vous nommez?</p> + +<p>—Jean Lagard, neveu et filleul de ma marraine, qui est votre bonne et +respectable mère.</p> + +<p>Le lieutenant devint très-pâle.—Jean Lagard fronça le sourcil.</p> + +<p>—Vous n'avez pas honte de ma marraine, pas vrai? demanda-t-il en +baissant la voix.</p> + +<p>Le sang remonta vivement aux joues du lieutenant, qui eut un franc +sourire et tendit la main à Lagard. Celui-ci la serra de bon cœur +entre les siennes.</p> + +<p>—C'est que, voyez vous, cousin, dit-il,—je me méfie des beaux, et vous +êtes fièrement beau, sans vous faire de compliments... n'y en a pas +beaucoup dans l'armée qui soient tapés comme vous... Ah! mais non!... La +première fois que ma marraine vous montra à moi dans les rangs, je dis: +«Excusez, maman, vous avez fameusement réussi ce garçon là!...» Qu'elle +me répondit: «Un peu, mon neveu,» car elle n'a pas la réplique dans son +pays,—comme moi mes papiers, chaque fois que je suis pour me marier...</p> + +<p>Il se mit à rire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> —Cousin, dit le lieutenant,—je ne sais pas où sont vos papiers; mais +on ne peut pas vous accuser d'avoir la langue dans votre poche.</p> + +<p>—Vous me trouvez bavasse?... c'est rapport au contentement de la +rencontre... Prenez-vous l'absinthe?</p> + +<p>—Avec plaisir!</p> + +<p>Lagard démolit une table d'un coup de poing. Les garçons accoururent +tous à la fois, escortés de Barbedor.</p> + +<p>—Vous, l'oncle, dit Lagard,—allez un petit peu voir à Montparnasse si +j'y suis... vous mangez de la chèvre et du chou, ça ne me va pas... Les +autres, amenez de la vieille-vieille qu'est à la cave, sous le cognac, +là-bas, juste en face de la porte... à moins que vous n'ayez tout bu, +papa?</p> + +<p>Barbedor lui faisait des signes et l'appelait en lui montrant de loin le +<i>Journal des Débats</i>. Lagard tourna le dos.</p> + +<p>—N'y a pas longtemps que je sais les affaires de ma marraine, dit-il +tout bas au lieutenant;—et encore, les affaires... je n'en sais qu'un +tout petit bout... Elle a tourné plus d'un mois autour du pot avant de +me dire: «Ce beau garçon-là est mon petit...» Écoutez donc, lui fallait +bien quelqu'un, à c'te femme, pour parler de vous!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> —Ce n'est pas moi qui m'éloigne d'elle..., commença Vital.</p> + +<p>—Je sais... je sais! interrompit Jean Lagard;—si j'ai pris cette +couleur pour vous faire arriver ici, c'est histoire de plaisanter entre +cousins, pas vrai?... La maman dit comme ça que vous avez le cœur +plus beau encore que le visage...</p> + +<p>—Pauvre digne et sainte femme! murmura Vital avec émotion.</p> + +<p>—Vous l'aimez bien?</p> + +<p>—Est-ce qu'on peut jamais l'aimer assez?</p> + +<p>—Touchez là! s'écria Jean Lagard; ça me fait plus de plaisir d'entendre +ça que si l'on me nommait à une place du gouvernement où il y aurait +bonne paye et pas beaucoup d'ouvrage.</p> + +<p>Il tressaillit. Une main venait de se poser sur son épaule par derrière. +Barbedor était auprès de lui, tenant le <i>Journal des Débats</i> ouvert.</p> + +<p>—Lis ça, neveu! dit-il en mettant le doigt sur son cher article;—lis +ça et dis-moi ton avis.</p> + +<p>Lagard parcourut les premières lignes.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que c'te charge-là? fit-il.</p> + +<p>—Une charge!... une chose imprimée!... On va l'ouvrir: c'est comme qui +dirait officiel!</p> + +<p>Lagard avait lu. Il réfléchissait.</p> + +<p>—Qué scélérate de diablerie veulent-ils lui faire faire? grommela-t-il +à part lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> —On va l'ouvrir, reprit Barbedor de cet air mystérieusement ému qui est +un des premiers symptômes de l'ivresse;—ce n'est pas des gens du commun +qui m'auraient obtenu ça au ministère... On plantera une allée d'acacias +depuis la barrière des Paillassons jusque chez moi.</p> + +<p>Jamais amant ne mit plus de douceur à prononcer le joli nom de sa +maîtresse. Certes, ces mots: barrière des Paillassons, n'ont rien en eux +de particulièrement poétique. Eh bien, dans la bouche de Jean-François +Vaterlot, ils prenaient une euphonie comparable aux plus sonores +hémistiches de Lamartine.</p> + +<p>—Et vous avez avalé le poisson, papa? dit Jean Lagard.</p> + +<p>Barbedor ferma ses deux poings.</p> + +<p>—Tu m'hérisses à la fin! s'écria-t-il;—poisson toi même!... Si tu es +du parti des deux coquines, c'est bon!</p> + +<p>L'idée lui venait que son neveu Jean Lagard était peut-être soudoyé par +la barrière de Sèvres et par la barrière des Écoles.</p> + +<p>Il replia son <i>Journal des Débats</i> et le remit dans sa poche.</p> + +<p>—Si c'est comme ça, grommela-t-il,—tu peux leur dire, aux deux +coquines, qu'on ne les craint pas, entends-tu bien?... Et, quand l'allée +d'acacias <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> sera plantée, tu viendras me demander à travailler dans +ma salle... trois francs les premières, deux francs les secondes, vingt +sous les pourtours et dix francs pour entrée dans la loge des +artistes... C'est chez moi que se feront toutes les réputations... Il y +aura ici plus de gants jaunes qu'au grand Opéra... Est-ce que tu crois +que je me passerai d'orchestre? J'aurai l'orchestre de Souflard: trente +instruments à vent pour vingt-cinq francs... ça me ruinera-t-il?... Et +le dimanche soir, on dansera: un bal comme il faut, tous bonnes et +militaires... dix sous d'entrée pour les cavaliers, en consommation, les +dames <i>à l'œil</i>; vingt centimes contredanses, valses et polkas... Et +je ne veux plus de ce nom de château de la Savate... j'en ai honte!... +Je vais faire peindre un grand tableau des dieux de la Fable, pas cher, +avec un cadre... Mon enseigne sera: <i>Aux travaux d'Hercule et à la +ceinture de Vénus</i>... les travaux d'Hercule pour la force et l'adresse, +jeux olympiques et autres; la ceinture de Vénus pour la chose de la +danse et des intrigues entre les deux sexes...</p> + +<p>Il fit un pied de nez à son neveu et courut chercher une choppe, car sa +gorge le brûlait. Il avait la fièvre du bonheur.</p> + +<p>—Dans quel diable de taudis m'avez-vous amené ici, cousin? demanda le +lieutenant Vital.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> —Ce n'est pas moi qui peux répondre à cela, cousin, répliqua l'ancien +fort-et-adroit,—et je trouve que maman Marguerite commence à se faire +diantrement attendre!</p> + +<p>—Ohé! Casseur! cria-t-il en se tournant vers la maison; servez toujours +le potage pour deux, sans vous commander... Vous en tiendrez une bonne +assiette chaude.</p> + +<p>Et, quand ils furent attablés:</p> + +<p>—N'empêche, reprit Lagard,—que je ne suis pas fâché de me trouver un +petit instant seul avec vous... Voilà, je ne vous ressemble guère, +cousin, comme quoi vous avez gagné tous vos grades par la bonne conduite +et la tenue... Le potage n'est pas piqué, pas vrai? quoique ça soit ici +un taudis, comme vous dites, chez mon vénérable oncle... Et ça nous +donne un fameux exemple de la fragilité humaine, de voir un homme qu'est +pas né méchant natif, et qui tourne au sauvage par rapport à une fixité +qu'il a d'humilier censé les barrières de droite et de gauche... C'est +comme ça une mélomanie qu'on dit, je crois, quand la jugeotte n'y est +plus... J'ai ouï parler d'un juif riche à milliasses, qui voulait +prendre la lune parce qu'il avait dans la tête que c'était un louis +composé de tout l'or du monde... et ça y prête un tantinet quand la lune +est dans son plein... Mon oncle se fiche de la lune, mais il <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> veut +faire un trou dans le mur d'enceinte pour qu'y ait une barrière des +Paillassons... Je disais donc que vous étiez, comme ça, le vrai modèle +des bons sujets, par la sagesse en tout... Prenez-vous un coup de blanc +par-dessus la soupe?</p> + +<p>Vital tendit son verre. Jean Lagard continua:</p> + +<p>—Moi, différemment, j'ai pris des habitudes avec les forts-et-adroits, +dont j'étais un des plus universels... Par quoi, ma marraine ne me dit +pas tout, s'en faut!... Mangez-moi ça pendant que ça fume, cousin... +J'ai roulé, voyez-vous, de-ci de-là, sans amasser de mousse... La +marraine m'a empêché de faire pas mal de bêtises, mais j'en ai fait pas +mal aussi, malgré elle... Voilà donc la chose: c'est un cœur d'or, et +n'y a pas sa pareille au monde. Je l'aime, la, ce qui s'appelle à fond. +Je me battrais pour elle avec n'importe quoi!... En plus, à cause d'elle +qui vous adore, je vous aime aussi, cousin, et je vous le dis à la bonne +franquette... Portez-vous bien!</p> + +<p>Il choqua son verre contre celui de Vital et le replaça bruyamment sur +la table.</p> + +<p>—En sorte que, reprit-il sans transition, pendant que ses yeux hardis +et rieurs se fixaient sur le jeune lieutenant,—nous faisons comme ça la +cour à une comtesse?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> Vital tressaillit violemment et fut sur le point de laisser tomber son +verre.</p> + +<p>—On dit ça, reprit Jean Lagard, qui le considérait toujours;—moi, je +n'en sais pas plus long, vous sentez bien.</p> + +<p>—Qui est-ce qui dit cela? demanda le lieutenant.</p> + +<p>—Les uns... les autres..., répondit Lagard... Tenez, +s'interrompit-il,—ce gros bonhomme que vous venez de voir vous +connaît... Il y a ici un autre personnage dont nous parlerons tout à +l'heure plus amplement. Le vieux Barbedor savait par moi que vous alliez +venir... Il savait par d'autres que par moi ce que votre mère voudrait +cacher à tous... Quand il a prononcé votre nom devant le personnage en +question, j'ai entendu celui-ci qui s'écriait: «Ah! ah! l'amant de la +comtesse de Mersanz!»</p> + +<p>—Mais c'est une abominable calomnie! s'écria Vital.</p> + +<p>—Ta ta ta! fit Lagard;—quant à ce qui est de moi, je n'en ai pas eu la +chair de poule... Un joli garçon et une jolie femme, c'est fait pour +s'entendre de toute éternité... Vous ne mangez plus, cousin?</p> + +<p>—Non, répondit Vital;—je veux savoir le nom de l'homme qui a dit cela.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> —Garnier de Clérambault, mon cousin... Et, si vous voulez que je lui +casse quelque chose de votre part, ça va!</p> + +<p>—Garnier de Clérambault! répéta le lieutenant, qui interrogeait +vainement ses souvenirs.</p> + +<p>Pendant qu'il réfléchissait, Lagard poursuivit:</p> + +<p>—Avez-vous entendu parler jamais de madame la marquise de Sainte-Croix?</p> + +<p>—Je la connais, repartit vivement Vital,—et je me souviens d'avoir vu +chez elle ce Garnier de Clérambault.</p> + +<p>—Vous allez donc chez cette marquise de Sainte-Croix?</p> + +<p>—C'est elle qui m'a présenté à madame la comtesse de Mersanz.</p> + +<p>A son tour, Lagard se prit à réfléchir. Il y alla de bon cœur et prit +sa bonne grosse tête à deux mains pour n'avoir point de distraction.</p> + +<p>—Au diable! s'écria-t-il au bout de quelques secondes,—tout ça n'est +pas mon affaire. Je n'y vois goutte, là dedans; ça regarde ma +marraine... Si elle voulait me dire tout ce qu'elle complote, quoi! je +finirais peut-être par comprendre... mais un mot par-ci, un mot par-là, +ça ne me suffit pas... Tel que vous me voyez, je lui donnerais mes deux +bras et ma tête, à vot' maman, mon cousin... Eh <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> bien, je dis +qu'elle devrait avoir plus de confiance en moi!...</p> + +<p>Vital gardait le silence. Un nom, prononcé par Jean Lagard, le fit +tressaillir pour la seconde fois.</p> + +<p>Jean Lagard avait dit, suivant le cours de sa vagabonde méditation:</p> + +<p>—Ce n'est pas pour le roi de Prusse qu'elle va voir tous les jours +cette Maxence et la petite demoiselle Césarine.</p> + +<p>Vital fixa les yeux sur lui avec une sorte d'effroi. On eût dit que cet +homme, sciemment ou sans dessein, scrutait un à un tous les replis de +son âme.</p> + +<p>Ce roman n'a point de héros, parce que notre beau Vital n'était pas un +héros de roman. Nous vous le donnons tel qu'il était, n'ayant ni les +vices prestigieux ni les vertus tragiques des jeunes premiers rôles de +nos drames. Il portait l'épaulette de lieutenant à vingt-huit ans, ce +qui exclut toute idée de splendeur. Il respectait les femmes, et ses +camarades se moquaient de lui, disant qu'il était rangé comme une +demoiselle.</p> + +<p>Je crois qu'il avait eu deux ou trois duels en sa vie, mais c'était bien +à son corps défendant. Il avait gagné son épaulette en Afrique, où il +s'était battu comme un diable.</p> + +<p>Il avait deux amours dans le cœur: l'un qui <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> avait commencé avec +sa vie, l'amour de sa mère; l'autre qui était tout jeune, sa passion +timide et sans espoir pour mademoiselle Césarine de Mersanz.</p> + +<p>Une troisième affection était en lui, douce, tendre, mêlée d'admiration +et de respect: c'était la comtesse Béatrice qui lui avait inspiré ce +dernier sentiment.</p> + +<p>Peut-être parce qu'elle était la seconde mère de Césarine.</p> + +<p>Il était loyal, mais timide à l'excès. Dieu ne l'avait point fait ainsi. +Sa timidité venait des circonstances. Sa mère, exagérant jusqu'à la +manie un sentiment raisonnable à son point de départ, sa mère lui avait +inculqué cette défiance de lui-même et cette crainte du monde.</p> + +<p>Sa mère lui avait défendu de la reconnaître en public.</p> + +<p>Depuis qu'il avait l'épaulette d'officier, sa mère lui cachait sa +demeure.</p> + +<p>Elle avait honte, comment exprimer cette bizarrerie? elle avait honte +d'être sa mère, pour lui qui était son orgueil et son cœur. Trop +humble à force d'être glorieuse, elle s'éloignait de lui, qu'elle eût +voulu voir sans cesse; elle faisait abstinence de ce grand amour +maternel qui était sa vie, elle jeûnait de tendresse et de caresses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> Elle se souvenait. Son mari l'avait abandonnée autrefois, parce qu'il +était devenu officier et qu'elle restait vivandière. Depuis lors, elle +avait sans cesse descendu, selon sa propre appréciation. Elle avait été +concierge, ce qui est bien au-dessous de cantinière; elle était +maintenant marchande de plaisirs et connue comme le loup blanc dans le +quartier des Invalides.</p> + +<p>Elle se disait: si l'on savait que Vital est le fils de maman Carabosse, +sa carrière serait perdue; ses chefs l'abandonneraient, il fléchirait +sous la raillerie de ses camarades.</p> + +<p>Y avait-il quelque chose de fondé dans ces appréhensions? Personne ne +peut dire non d'une manière absolue. Pour quiconque connaît les mœurs +militaires, le doute est de rigueur. En garnison, le même fait, produit +dans les mêmes circonstances, peut amener des résultats directement +opposés. Il y a le cœur qui est bon; il y a l'esprit qui est parfois +un peu étroit.—Il y a un troisième élément dont nous demandons bien +pardon de prononcer le nom: <span class="smcap">LA BLAGUE</span>.</p> + +<p>Tout dépend de <i>la blague</i>.</p> + +<p>La blague est un souverain absolu, un autocrate qui ne connaît ni frein +ni contrôle. Elle a droit de vie et de mort.</p> + +<p>La blague est une puissance toute française. Nos <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> alliés nous la +reprochent et nous l'envient. Nos ennemis en ont peur.</p> + +<p>Comme toutes les grandes choses, elle a beaucoup de bon et beaucoup de +mauvais.</p> + +<p>Elle soutient le soldat; elle est partie intégrante de sa gaieté, +peut-être de son courage; elle pique l'émulation, elle exalte le point +d'honneur.</p> + +<p>Elle a de l'esprit; mais, nous le répétons, son esprit n'est ni +très-haut ni très-large. La blague a besoin d'applaudissements pour +vivre: c'est une chose d'art. Comme les applaudissements se comptent, la +blague est l'esclave du nombre. Elle a son niveau, qui est juste à +hauteur de grenadier. Elle berne aussi volontiers ce qui est au-dessus +de cette taille que ce qui est au-dessous.</p> + +<p>Rectifions: plus volontiers.</p> + +<p>Jusqu'à l'heure où quelque coup de tonnerre consacre cette supériorité +dont on s'est tant moqué.</p> + +<p>La blague admet le succès, quitte à mordiller un peu le talon du +triomphateur.</p> + +<p>Quand le triomphe est complet, universel, brillant comme le soleil, la +blague se couche à ses pieds et jappe comme un petit chien.</p> + +<p>Elle prend alors les ridicules du héros sous sa protection; elle le rend +populaire par le bout qu'elle déchirait la veille. S'il a des verrues, +elle <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> place ces verrues parmi les constellations du ciel,—ou bien +encore, elle force la postérité à voir toujours sur les épaules d'un +demi-dieu je ne sais quelle redingote grise.</p> + +<p>Grattez un peu la blague, vous trouverez dessous Chauvin. Or, Chauvin +est un ours muni du pavé bienveillant et fatal qui écraserait la gloire +si la gloire n'avait la vie dure.</p> + +<p>La mère de Vital connaissait tout cela. Elle avait peut-être vu la +blague mettre son pied lourd sur de l'herbe de grand capitaine. Elle +avait peur.</p> + +<p>Et comme elle était ardente et, en toutes choses, extrême; comme Vital +était son espoir et son trésor, elle ne voulait voir que le danger, afin +de l'en mieux garder. Dès que Vital était en jeu, elle se défiait de ses +chers tourlourous qu'elle aimait tant et qu'elle suivait, au pas, en +promenade.</p> + +<p>Voulez-vous que nous précisions les faits? Elle voyait Vital, l'épée à +la main, sur le pré, parce qu'un camarade en méchante humeur l'avait +appelé: le fils à maman Carabosse.—Elle voyait le chef du personnel au +ministère de la guerre rester, la plume suspendue au-dessus de +l'ordonnance qui nommait Vital capitaine, parce que le fils d'une +marchande de plaisirs...</p> + +<p>Mettons qu'elle eût grand tort. Elle était comme cela.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> Vital avait dit l'exacte vérité: ce n'était pas lui qui fuyait sa mère; +au contraire, Vital faisait ce qu'il pouvait pour vaincre les étranges +scrupules de la petite bonne femme, c'était en vain. Son humilité ne +l'empêchait point d'être obstinée. Quand elle avait dit: «Je veux,» il +n'y avait pas à répliquer.</p> + +<p>C'étaient de vraies parties fines, quand ils se voyaient. On se donnait +rendez-vous en cachette. La petite bonne femme avait des joies d'enfant; +elle faisait des surprises. Jugez! l'attrait du fruit défendu, ajouté à +cet immense bonheur de la mère dans les bras de son fils!</p> + +<p>Il y avait cependant une chose qui troublait cette joie et qui mettait +un peu d'amertume dans ce plaisir. Marguerite Vital avait un reproche à +se faire. Le lecteur se souvient de cette mission donnée par Roger à +Garnier, lequel s'était présenté dans le pauvre logis de la Perlette et +lui avait signifié que son mari voulait un des deux enfants. Depuis +lors, Marguerite avait vécu dans la crainte continuelle de se voir +séparée de son fils. C'est pour cela qu'elle avait abandonné son petit +baril de vivandière. Si elle fût restée au régiment, son mari l'eût trop +aisément retrouvée. L'état de concierge n'est ni brillant ni bruyant; +Marguerite se crut bien cachée au fond d'une loge, et, par le fait, son +mari ne l'inquiéta jamais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> Là n'était pas le mal.—Dans sa frayeur d'être séparée de son fils, +Marguerite s'était creusé la cervelle. Elle ne pouvait ôter au petit +Vital sa position d'enfant de troupe qui lui donnait des droits. Elle +s'ingénia; l'adresse ne lui manquait pas. Elle commença par intervertir +l'ordre des nom et prénom du petit Vital. Au lieu de Vital Roger, elle +fit inscrire Roger (Vital) sur le registre du dépôt; puis, peu à peu, la +parenthèse disparut; l'enfant se nomma Roger Vital,—puis Vital tout +court.</p> + +<p>De sorte que, par le fait, Marguerite avait enlevé à son fils le nom de +son père.</p> + +<p>Bien plus, le voulant toujours à elle et tout à elle, dans sa jalousie +de mère, elle avait éludé ses curiosités d'enfant et ses questions de +jeune homme. Vital croyait son père mort.</p> + +<p>Quant à Roger, l'ancien tambour de la septième, s'il eût voulu chercher, +ne fût-ce qu'un peu, la ruse naïve de la pauvre Perlette aurait été bien +vite déjouée; mais Roger ne chercha pas, ou, s'il fit quelques +démarches, ce fut trop tard et lorsque déjà Vital avait complétement +changé de nom.</p> + +<p>—Deux jolis brins de filles, cette Maxence et cette Césarine, reprit +Lagard sans prendre garde au trouble de Vital;—mais vous ne vous êtes +jamais soucié d'elles probablement, cousin, puisque vous vous occupez +d'une autre... Moi, j'ai travaillé <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> dans le chantier qui fait face à +la pension... et j'ai vu des choses...</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>—Qu'avez-vous vu? demanda Vital.</p> + +<p>—Parlons peu et parlons bien! fit Jean, qui eut par hasard fantaisie de +discrétion;—m'est avis que ces choses-là ne nous regardent ni l'un ni +l'autre... N'empêche qu'on peut causer, n'est-ce pas?... Eh bien, je +vous dis, moi, qu'il y a tout un polisson de mystère là-dessous?</p> + +<p>—Mais, enfin, quel mystère?</p> + +<p>—Quel mystère? répéta Lagard.</p> + +<p>Il réfléchit un instant et reprit, suivant le vagabond caprice de sa +pensée:</p> + +<p>—La maman vous le dira, si elle veut, cousin... Moi, je donnerais dix +francs de bon cœur pour la voir ici.</p> + +<p>Le lieutenant regarda à sa montre.</p> + +<p>—Neuf heures! murmura-t-il.</p> + +<p>La physionomie de Jean Lagard exprima un commencement d'inquiétude.</p> + +<p>—Le Garnier est là-haut... La Vipère aussi... S'il arrive malheur à +maman Marguerite, tonnerre du ciel, il y aura des pots cassés!...</p> + +<p>—Au nom du ciel! s'écria Vital,—expliquez-vous!... Que parlez-vous de +malheur à propos de ma mère?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> —Est-ce qu'on peut vous dire? répliqua Jean, qui frappa la table de son +gros poing fermé;—est-ce qu'on sait quelque chose en dehors de ce que +maman Marguerite veut donner de son secret?</p> + +<p>—Ce Garnier est son ennemi?</p> + +<p>—Elle ne veut pas qu'on y touche!</p> + +<p>—Et qui donc appelez-vous la Vipère?</p> + +<p>—La marquise de Sainte-Croix.</p> + +<p>Vital le regarda stupéfait.</p> + +<p>—Cette femme si bonne et si pieuse!... murmura-t-il;—vous êtes fou, +mon garçon!</p> + +<p>—Si vous en êtes encore là, vous, s'écria Jean Lagard en se +levant,—j'en aurais trop long à vous conter... Nous n'avons pas le +temps... je veux savoir ce qui est arrivé à ma marraine.</p> + +<p>—Ohé! mon oncle! appela-t-il.</p> + +<p>Barbedor n'eut garde d'entendre. Il était à l'office, où le chef, les +marmitons et les garçons festoyaient. Lagard avait payé un banquet à +trois francs par tête. Barbedor leur lisait l'article du <i>Journal des +Débats</i> et prédisait des jours de gloire à la ruelle Saint-Fiacre, +aussitôt que les acacias seraient plantés. Le chef n'avait pas acquis +son beau surnom de Casseur sans être un loustic assez agréable. Il +donnait la réplique au bonhomme. Marmitons et garçons s'amusaient comme +des bienheureux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> —Voilà! dit Lagard au lieutenant,—ça m'aurait fait plaisir de voir la +petite bonne femme embrasser son grand fils. J'attendais toujours +d'avoir de l'argent pour me payer cette fantaisie... La noce n'a pas +réussi: bonsoir!... Ohé! mon oncle! avance ici qu'on te paye!</p> + +<p>Comme l'oncle Barbedor ne se pressait point, Lagard remit son chapeau +sur l'oreille et se dirigea vers la maison. Le lieutenant l'arrêta par +le bras.</p> + +<p>—Restez, dit-il.</p> + +<p>Lagard imprima une brusque secousse à son bras pour le dégager; mais la +main du beau lieutenant était inflexible comme un étau. Lagard s'arrêta, +saisi d'admiration pour un poignet pareil.</p> + +<p>—Restez, répéta Vital;—vous m'en avez dit trop et vous ne m'en avez +pas dit assez.</p> + +<p>—Plus que ça de tenailles! grommela Jean, qui n'essayait plus de se +dégager,—est-ce que vous en êtes, cousin?</p> + +<p>Vital ne comprit pas. Jean Lagard poursuivit:</p> + +<p>—Quand vous tenez un homme comme ça par le bras, sauriez-vous bien +l'empêcher de vous casser une patte.</p> + +<p>—Oui, répliqua Vital.</p> + +<p>—En quoi faisant?</p> + +<p>—En lui cassant le bras.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> —Voyons voir! s'écria Lagard, qui ne put résister au désir de faire un +petit assaut.</p> + +<p>Il adressa en même temps une ruade de premier choix au <i>tibia</i> gauche de +Vital, qui changea de pied sur place.—Lagard poussa un cri de douleur +et tomba sur ses deux genoux.</p> + +<p>—Grâce! cria-t-il, moitié riant, moitié en colère.</p> + +<p>Vital le lâcha. Lagard frotta son poignet meurtri et presque luxé.</p> + +<p>—Cousin, dit-il avec admiration,—vous lèveriez le deux cents à bras +tendus!... Si vous voulez, je vous ferai recevoir <i>fort-et-adroit</i>...</p> + +<p>—Je ne veux qu'une chose, répondit Vital, savoir quel danger menace ma +mère et pourquoi vous traitez avec si peu de respect madame la marquise +de Sainte-Croix.</p> + +<p>—D'abord, ça fait deux choses, dit Lagard; quant à la Vipère, du +respect? Excusez... Je vous répète, cousin, que je donnerais cinquante +francs pour que ma marraine...</p> + +<p>Il n'acheva pas. Le lieutenant vit sa physionomie changer deux fois coup +sur coup: la première fois pour réprimer une joie soudaine, la seconde +fois, une vive et profonde anxiété.</p> + +<p>Les yeux de Lagard étaient fixés sur la porte d'entrée. Vital se +retourna. La petite bonne femme était là, debout, dans son costume des +grands jours, <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> appuyée contre le chambranle de la porte, mais si +défaite et si pâle, qu'elle semblait près de s'affaisser sur elle-même.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, ma mère? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Nom de nom! gronda Lagard,—paraît que ça ne va pas comme elle veut!</p> + +<p>La petite bonne femme passa le revers de sa main sur son front, qui +dégouttait de sueur.</p> + +<p>—Écoutez! fit-elle au moment où son fils s'élançait vers elle.</p> + +<p>Son geste était si impérieux, que Vital s'arrêta.—Lagard, penché de +côté, prêtait l'oreille.</p> + +<p>On entendit un bruit lointain de voiture.</p> + +<p>—J'ai été plus vite que le fiacre... murmura la petite bonne femme;—ce +sont eux.</p> + +<p>—Eux, qui? demanda Lagard.</p> + +<p>—La marquise est seule en haut et les attend, dit la bonne femme au +lieu de répondre.</p> + +<p>—Seule avec le Clérambault, repartit Jean Lagard.</p> + +<p>—Je viens de voir Clérambault rue de Babylone, prononça la vieille +Marguerite lentement et avec fatigue.</p> + +<p>Puis, elle dit encore:</p> + +<p>—Écoutez!</p> + +<p>Un bruit de porte qui se ferme eut lieu à l'étage supérieur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> Elle s'appuya sur l'épaule de Vital et pensa tout haut:</p> + +<p>—Les voilà réunis tous les trois!</p> + +<p>—La marquise, dit Lagard,—le Garnier... et puis qui?</p> + +<p>—Léon Rodelet, répliqua maman Marguerite.</p> + +<p>—Léon Rodelet! s'écria Vital;—je le connais, celui-là!... c'est un +ami!</p> + +<p>La petite bonne femme fixa sur lui ses yeux perçants et profonds.</p> + +<p>—Léon Rodelet vient de tuer ta sœur, dit-elle.</p> + +<p>Jean Lagard ferma ses deux poings.—Vital chancela comme s'il eût reçu +un coup en pleine poitrine.</p> + +<p>—Ma sœur! répéta-t-il;—j'ai donc une sœur!...</p> + +<p>Sa tête se courba; il ajouta les larmes aux yeux:</p> + +<p>—J'avais une sœur... je ne la verrai que morte!</p> + +<p>Il prenait au pied de la lettre les paroles de la petite bonne femme. +Nulle expression ne saurait dire le chemin prodigieux que fait la pensée +en ces moments suprêmes. Il faudrait des volumes pour analyser le monde +d'idées que peut enfanter un cerveau humain dans l'espace de quelques +secondes.</p> + +<p>Vital ne savait rien de sa famille, et les soins mêmes que sa mère +mettait à l'isoler d'elle exagéraient <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> l'opinion qu'il pouvait avoir +de l'humilité de sa naissance. Il aimait et respectait sa mère: chaque +fois que sa raison avait fait effort pour deviner le vrai de sa +situation de famille, son cœur avait prononcé une sorte de <i>veto</i> +dont la source était dans sa piété filiale. En cherchant, il craignait +de trouver quelque chose qui fût contre sa mère.</p> + +<p>Puis sa tendresse se révoltait contre cette crainte. N'était-ce pas là +une insulte tacite et un manque de confiance?</p> + +<p>Vital se débattait depuis son enfance au milieu de ces contradictions +insolubles. Il n'interrogeait jamais sa mère. Leurs entrevues, rares et +trop courtes, n'étaient pleines que de caresses.</p> + +<p>C'était la première fois qu'il entendait parler de sa sœur.</p> + +<p>Que pouvait être cette sœur dont on lui disait: «Elle vient d'être +tuée par un homme?»</p> + +<p>Je vous le dis: ce fut un monde entier de suppositions terribles et +navrantes. Cette sœur, dont on lui avait caché jusqu'alors +l'existence, ne pouvait être qu'une honte vivante pour son nom. Il était +homme, lui; son sexe l'avait aidé à sortir de ces bas-fonds où se +perdait son origine.—Mais une femme! une jeune fille!...</p> + +<p>Une chose lui donna le frisson jusqu'aux fibres les mieux abritées du +cœur. Si bas placée que fût <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> sa mère dans l'échelle sociale, il +avait reçu beaucoup d'elle. Souvent il s'était étonné de ses générosités +inépuisables. Elle lui disait toujours: «Ça me donne de la chance de +travailler pour toi, enfant chéri; grâce à Dieu, je gagne gros dans mon +petit métier.»</p> + +<p>Vital se dit en ce moment, au fond de son âme bourrelée:</p> + +<p>—Si tout cet argent venait de ma sœur!...</p> + +<p>A la façon dont il l'entendait, ce soupçon était une torture.</p> + +<p>Et ne l'accusez pas. L'homme entouré de mystères croit à tout. +D'ailleurs, l'esprit n'est point complice de ce travail acharné qui +s'opère en dehors de la volonté. C'est l'œuvre de la fièvre.</p> + +<p>S'il fallait une preuve, nous dirions que Vital, en dépit de ce +laborieux combat qui se livrait en lui malgré lui-même, sentait naître +et grandir dans son cœur une tendresse ardente pour cette sœur +inconnue.</p> + +<p>—Oh! se disait-il,—comme je l'aurais aimée!</p> + +<p>La petite bonne femme avait sur lui ses yeux noirs brillants comme des +escarboucles. Nous ne pouvons affirmer qu'elle eût deviné en détail et à +la lettre les méditations complexes du beau lieutenant. Nous +n'affirmerions pas le contraire non plus: c'était la dernière fée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> La première parole qu'elle prononça donnera peut-être au lecteur la +mesure de sa science physiognomonique.</p> + +<p>—Ta sœur, dit-elle,—a nom madame la comtesse de Mersanz.</p> + +<p>—Béatrice! s'écria Vital stupéfait.</p> + +<p>—Tiens, tiens! fit Lagard;—petit à petit, on saura l'histoire.</p> + +<p>—Ma mère, reprit Vital tremblant,—vous avez parlé de mort...</p> + +<p>La petite bonne femme s'était laissée tomber sur la chaise où Lagard +s'asseyait tout à l'heure auprès de la table. Elle essuya son front +baigné de sueur.</p> + +<p>—Oui, oui..., j'ai parlé de mort, dit-elle.</p> + +<p>Puis elle ajouta tout bas:</p> + +<p>—Je les aurais bien empêchés de la tuer comme ils ont tué l'autre...</p> + +<p>Vital vint à elle et la prit par la main en disant:</p> + +<p>—Ma mère, ma mère, répondez-moi, je vous en prie!</p> + +<p>La petite bonne femme le regarda fixement, puis elle le repoussa d'un +geste convulsif.</p> + +<p>—J'ai parlé de mort, répéta-t-elle;—n'est-ce pas mourir que de perdre +à la fois son bonheur et son honneur?... Va, je me souviens du jour où +je fus abandonnée et du jour où je l'abandonnai, pauvre enfant qui, la +veille encore, pendait, souriante, <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> à mon sein... Je n'ai vécu que +pour toi... Elle n'a pas d'enfant pour qui vivre... elle est morte.</p> + +<p>—Mais de quoi faut-il la venger? s'écria Vital;—que lui a-t-on fait?</p> + +<p>—Ce qu'on lui a fait! repartit la petite bonne femme avec amertume.—Tu +avais six ans, tu étais déjà fort... N'était-ce pas un crime de te +garder pour la livrer à son père?... Ah! je t'aimais mieux qu'elle!... +Maintenant qu'elle est malheureuse, je vais l'aimer mieux que toi.</p> + +<p>—Vous ferez bien, ma mère, dit le lieutenant, qui pressa contre son +cœur la main froide de Marguerite;—aimez-la!... aimons-la!... +Dites-moi seulement ce qu'il faut faire pour la sauver ou pour la +venger!</p> + +<p>—Et parlez haut, sans vous commander, marraine, ajouta Lagard en +s'avançant;—s'il faut de l'argent, j'ai le gousset en bon état; s'il +faut des poignets, je croyais avoir le n<sup>o</sup> 1, mais votre garçon est le +coq à ce sujet... N'empêche que je garde le n<sup>o</sup> 2 et que c'est à votre +service.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>—Victoire! s'écria M. Garnier de Clérambault en rentrant dans la +chambre où madame la marquise de Sainte-Croix l'attendait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> —Je vous présente M. Léon Rodelet, ajouta-t-il en refermant la porte +derrière le cinquième clerc.</p> + +<p>La marquise ne leva pas les yeux tout de suite sur Léon. Quand elle le +regarda enfin, un tic nerveux agita légèrement les ailes de son nez et +ses tempes.</p> + +<p>—N'est-ce pas, dit tout bas Clérambault, qu'il ressemble comme deux +gouttes d'eau à la pauvre Ernestine?</p> + +<p>La marquise répondit sèchement:</p> + +<p>—Il y a longtemps que je l'ai oubliée.</p> + +<p>—Pas moi, grommela Garnier;—c'était une jolie fille.</p> + +<p>La marquise se tourna vers Léon, qui restait près de la porte.</p> + +<p>—Approchez, monsieur Léon, dit-elle.</p> + +<p>Quand elle voulait, elle avait des airs de reine.</p> + +<p>Léon avait trouvé l'habit bleu fidèle au rendez-vous, rue de Babylone, à +la porte de maître Adalbert Souëf. Léon croyait apporter une mauvaise +nouvelle, car il avait eu beau compulser pièce à pièce le dossier du +comte Achille de Mersanz, le contrat de mariage était resté introuvable. +Il fut fort étonné lorsqu'il vit Clérambault se frotter les mains avec +enthousiasme en apprenant ce résultat.</p> + +<p>—Ça ne vous fera pourtant pas gagner votre gageure, dit-il.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> —Venez avec moi, mon cher enfant! s'écria l'habit bleu au lieu de +répondre, venez avec moi.</p> + +<p>Clérambault avait une voiture dans laquelle il fit monter Léon. Ils ne +virent ni l'un ni l'autre une forme exiguë qui se détacha du noir d'une +porte cochère et qui s'élança dans la même direction qu'eux, trottinant +sur le pavé.</p> + +<p>La petite bonne femme avait tout entendu.</p> + +<p>Léon, cependant, n'était pas au bout de ses étonnements.</p> + +<p>Le lieu où on le conduisait, d'abord, lui sembla de fort mauvais augure, +et certes il ne s'attendait pas à trouver là une femme qu'on appelait +madame la marquise. En chemin, M. Garnier de Clérambault lui avait bien +fourni de longues et amphigouriques explications; mais Léon, distrait et +réfléchissant à l'étrange succession d'événements qui avait rempli sa +journée, n'aurait point su dire de quel sujet l'habit bleu l'avait +entretenu.</p> + +<p>Avant d'entrer au château de la Savate par la porte de derrière, donnant +sur les marais, Léon s'arrêta devant cette maison à l'aspect +véritablement sauvage, dont l'isolement paraissait complet, nous l'avons +dit. De ce côté, rien n'indiquait la guinguette.</p> + +<p>—Qu'allons-nous faire là? demanda-t-il.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> —Avez-vous peur? répliqua l'habit bleu en riant.</p> + +<p>—Je n'ai pas peur, dit Léon;—au point où j'en suis, on ne craint +rien... mais je veux savoir.</p> + +<p>—Au point où vous en êtes, on a beaucoup à perdre, mon bon, prononça +lentement Clérambault;—depuis quelques heures, vous avez regagné +diablement du terrain... Vous allez trouver ici une personne qui a votre +avenir entre les mains.</p> + +<p>Il voulut entrer. Léon le retint.</p> + +<p>—Une question encore, dit-il.</p> + +<p>—Faites, mais faites vite!</p> + +<p>—Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ce que vous savez sur ma mère?</p> + +<p>Il faisait nuit noire. Léon ne put distinguer à ce moment la physionomie +de M. Garnier. La voix de celui-ci était calme quand il répondit:</p> + +<p>—Vous connaîtrez mes raisons, mon petit homme... Je suis franc comme +l'or... Je ne vous cacherai rien... Entrez, entrez!</p> + +<p>Il le poussa dans l'escalier, qu'ils montèrent à tâtons.</p> + +<p>Un des premiers soins de l'habit bleu fut de dire tout bas à la +marquise:</p> + +<p>—Carabosse a parlé... Coupez dans le vif... attaquez l'histoire de la +mère et arrangez ça comme vous pourrez.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> Elle prit la main de Léon et l'attira vers elle.</p> + +<p>—C'est bien le visage que je m'attendais à voir, dit-elle à demi-voix +en se tournant vers Clérambault, attentif à donner la réplique, car il +flairait quelque scène d'effrontée comédie;—je l'aurais reconnu rien +qu'au souvenir de mon amie.</p> + +<p>—Vous avez été l'amie de ma mère? s'écria Léon.</p> + +<p>—Il demande si j'ai été l'amie d'Ernestine! déclama la marquise, qui +sembla prendre Clérambault à témoin.</p> + +<p>Son accent était mélancolique et plein d'émotion contenue.</p> + +<p>L'habit bleu ne put que lever les yeux au ciel d'un air attendri. Il +pensait à part lui:</p> + +<p>—Cette femme là est le diable.</p> + +<p>—Écoutez-moi, monsieur Léon, reprit la marquise avec bonté;—j'ignore +ce que notre pauvre Ernestine a pu vous confier de son secret. Le +malheur est défiant; attendez, pour lui annoncer que vous m'avez vue, le +moment prochain où vous pourrez la rendre à l'aisance et au bonheur...</p> + +<p>Elle s'interrompit en caressant la main du jeune homme maternellement, +et dit à Clérambault, qui l'admirait:</p> + +<p>—Elle avait ce regard doux et inquiet, vous souvenez-vous?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> —Si je m'en souviens!... soupira l'habit bleu; ah! certes, je m'en +souviens.</p> + +<p>—Il est impossible, mon jeune ami, poursuivit la marquise,—que vous +puissiez comprendre ce qui vous arrive aujourd'hui. Ne l'essayez pas. Il +y a bien longtemps que je suis votre vie avec toute la sollicitude d'une +mère. Ernestine était plus jeune que moi: je la regardais comme ma +sœur cadette.</p> + +<p>—Jamais, au grand jamais, balbutia Léon,—ma mère ne m'a parlé...</p> + +<p>—Que vous disais-je! interrompit Flavie en regardant l'habit +bleu;—j'aurais gagé que cette pauvre Ernestine ne lui eût pas dit un +mot de moi!</p> + +<p>—Madame la marquise avait, ma foi, deviné, appuya Clérambault.</p> + +<p>—Tout ici doit vous sembler étrange et incompréhensible, continua +Flavie, qui souriait bonnement;—le lieu même où nous nous trouvons... +et ce moyen bizarre que M. de Clérambault a cru devoir employer pour se +mettre en rapport avec vous.</p> + +<p>Elle attira Léon tout contre elle et lui dit à l'oreille:</p> + +<p>—C'est un vieux et fidèle serviteur qui a ses caprices. Il aurait pu +vous dire tout uniment: «Ne <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> vous tuez pas, pauvre enfant: vous avez +à Paris une seconde mère...»</p> + +<p>—Mais..., objecta Léon,—cette mission chez le notaire.</p> + +<p>La marquise prit un ton sérieux.</p> + +<p>—Cette mission était dans votre intérêt au moins autant que dans le +nôtre... Je n'ai point d'explication à vous donner en ce lieu, mon jeune +ami; mais je puis bien vous dire que nous sommes engagés dans une grande +entreprise. Nous soutenons le faible contre le fort, et, si jamais le +malheur dont votre mère fut la victime est réparé, n'aurez-vous pas +quelque joie d'y avoir contribué même indirectement?</p> + +<p>—Madame, dit Léon, qui se laissait prendre complétement à cette +mystérieuse mise en scène,—je vous en supplie, dites-moi ce que vous +voulez faire.</p> + +<p>La marquise de Sainte-Croix secoua la tête avec lenteur.</p> + +<p>—Nos ennemis sont puissants, murmura-t-elle,—et vous êtes bien jeune! +Réfléchissez seulement, Léon, mon cher enfant, et jugez s'il faut des +circonstances extraordinaires pour amener une femme comme moi dans un +lieu pareil à celui-ci... Nous sommes entourés de dangers; la pureté de +notre cause nous donnera la victoire, mais la moindre <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> imprudence +peut nous perdre... Léon, vous êtes jeune, vous avez du cœur sans +doute... vous aimez... Voulez-vous être à la fois le bon ange de votre +mère et le sauveur de Césarine de Mersanz?</p> + +<p>—Ah! madame!... s'écria le pauvre Léon, qui joignit les mains comme +s'il eût été devant une madone.</p> + +<p>—Vous le voulez, c'est bien. Il ne faut pour cela qu'un peu de +discrétion et de courage. Vous avez fait déjà aujourd'hui plus que vous +ne pensez... Demain, je vous recevrai seul à mon hôtel de la rue de +l'Université. Ne vous effrayez de rien. Votre histoire s'engage comme un +roman, mais elle se dénouera au grand jour, honnête et heureuse... Ne +vous étonnez de rien: ce lieu où nous sommes est un cabaret mal famé qui +se nomme le château de la Savate. Vous vous souviendrez de ce lieu toute +votre vie, comme du temple pur où vous reçûtes le premier baiser de +votre meilleure amie, et nous y célébrerons bientôt dans le mystère la +première fête de vos jeunes amours.</p> + +<p>Ses lèvres effleurèrent le front de Léon.</p> + +<p>—Adieu, mon fils, ajouta-t-elle.—Ne retournez pas à l'étude. Soyez +prêt à toute heure. Vous êtes à nous. Je réponds de votre fortune et de +votre bonheur.</p> + +<p>Elle fit un geste; Clérambault se leva et dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> —En route!</p> + +<p>Il salua la marquise respectueusement.</p> + +<p>—A dater d'aujourd'hui, dit Flavie tout haut,—cet enfant est riche. +Veillez à ce qu'il ne manque de rien.</p> + +<p class="p2 center">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p> + +<hr /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2> + +<h2>L'HOTEL DE MERSANZ.</h2> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p> + +<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>I</h2> + +<h3>—Une scène d'antichambre.—</h3> + +<p class="p2">L'esplanade des Invalides est bornée à l'est par le faubourg +Saint-Germain, à l'ouest par le Gros-Caillou. Elle sépare deux mondes. +Vers l'orient, ce sont de nobles hôtels, pas si nobles que ceux du +Marais, car le faubourg Saint-Germain sentait encore à plein nez son +parvenu du temps de Louis XIV, mais enfin des hôtels de qualité, +puisqu'ils portent pour enseignes Rohan, Larochefoucault, Chastellux, +Mortemart, etc.;—vers l'occident, ce sont des maisons bourgeoises, des +guinguettes ou des usines.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> L'esplanade, qui s'étale entre ces deux cités, est une belle et triste +promenade, dont les bosquets silencieux donnent asile à quelques +valétudinaires, vivants débris de la guerre ou du travail. Les bonnes +d'enfants n'aiment pas ces parages, qui sont froids et tristes. Tout ce +qui s'assied sur ces bancs a un aspect pauvre et suranné. C'est une +infirmerie à ciel ouvert.</p> + +<p>Parfois, cependant, on voit tout à coup une activité inaccoutumée +réveiller ce paysage morne. C'est alors comme une résurrection bizarre +au-devant de la façade dessinée par le grand roi. Un mouvement se fait +dans le parterre; d'antiques uniformes montrent au soleil leurs dorures +fanées. On voit s'agiter ce peuple de vieillards mutilés, qui vient ouïr +encore une fois la voix des géants de bronze et s'enivrer aux fumets du +salpêtre.</p> + +<p>Le canon gronde,—la ville écoute.</p> + +<p>Tantôt c'est un héritier qui pousse son premier cri dans la couche +souveraine.—Cent un coups pour dire à la France de saluer le berceau de +son maître.</p> + +<p>Tantôt c'est comme un écho lointain de cet autre canon qui tonne contre +l'étranger.—Cent un coups encore, c'est une victoire!</p> + +<p>Il gronde, le canon des Invalides, pour célébrer les fêtes nationales; +il gronde pour solenniser les illustres funérailles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> Ah! c'est une voix puissante, celle-là,—mais vaine.</p> + +<p>Nous l'avons entendue quand tomba Charles de Bourbon, le dernier roi +gentilhomme; quand Louis-Philippe d'Orléans vint aux Tuileries, elle +tonna, cette voix, solennelle et vide comme les serments des hommes; +elle tonna encore quand Louis-Philippe, roi, prit ce chemin obscur qui +le menait à l'exil. La jeune république lui dit: «Éclate!» Elle s'enfla +pour obéir à la jeune république. «Le peuple est roi!» criait-elle. Et +du même ton, quelques années après: «Vive l'empereur!»</p> + +<p>Ils sont là, prêts à tout, ces hurleurs de bronze. Ils sont là qui +attendent.</p> + +<p>Ils crient la mort et la vie, impassibles qu'ils sont dans leur +esclavage turbulent.</p> + +<p>C'est l'histoire qui n'a pas d'entrailles.</p> + +<p>C'est la voix du destin,—et, chez nous, le destin parle si souvent!</p> + +<p>Louis XIV n'aimait pas à voir les flèches de Saint-Denis, où était la +sépulture royale.—Louis XIV, vivant et régnant de notre temps, ne +passerait pas volontiers devant les canons des Invalides.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>L'hôtel de Mersanz, situé vers l'extrémité de la rue Saint-Dominique, +avait vue sur l'esplanade par ses jardins. C'était un grand bâtiment qui +ne <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> montrait point son importance au dehors. Le mur qui formait la +cour intérieure était haut et lourd; on l'attribuait au comte Honoré de +Mersanz, qui vivait sous Louis XVI et qui avait voulu fortifier sa +demeure contre l'éventualité des attaques populaires.</p> + +<p>Le peuple prit la Bastille, mais ce ne fut point pour se moquer de M. le +comte Honoré de Mersanz.</p> + +<p>La famille de Mersanz était flamande d'origine et de très-ancienne +noblesse; mais, à dater du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ses membres s'étaient +plus ou moins mêlés de spéculations et d'agiotage.—Hector Mers, +chevalier, baron de Mersanz, s'était ruiné trois fois et avait refait +trois fois son immense fortune durant le règne de Law, sous la +Régence.—D'autres de Mersanz avaient accepté à diverses reprises des +fonctions de robe et de finance.—C'était une race ambitieuse et avide, +qui, de temps à autre, donnait naissance à quelque fastueux grand seigneur.</p> + +<p>Le titre de comte leur vint sous Louis XV et fut accordé au baron +Achille de Mersanz, qui avait amusé le roi pendant trois jours entiers +dans son château de Saintonge.</p> + +<p>Derrière cette haute muraille, percée d'une porte lourde et chargée +d'une corniche qui aurait pu supporter le crénelage, s'ouvrait une vaste +cour, précédée d'un perron carré en granit brun couvert <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> de mousse. +La façade, de ce côté, présentait un aspect uniforme et sévère. Elle +datait des premières années du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et l'encadrement des +fenêtres montrait encore ces briquetages alternés qu'affectionnaient les +architectes du temps de Louis XIII. Les croisées étaient démesurément +hautes et sans ornements. Quand madame la comtesse Béatrice de Mersanz +recevait, les voisins voyaient s'illuminer les énormes châssis derrière +lesquels apparaissaient alors les plis floconneux de la mousseline des +Indes. Les salons de l'hôtel étaient de ce côté.</p> + +<p>Sur le jardin, l'aspect changeait. La façade, primitivement dessinée par +Mansard neveu, avait subi de nombreux changements et enjolivements. Le +goût Louis XV avait passé par là. Le perron coquet se contournait, fermé +à droite et à gauche par une balustrade de pierre, ventrue et chargée de +vases pompadour.—Au pignon, et c'était ce qui donnait à l'hôtel son +caractère le plus singulier, on avait eu l'idée de bâtir, vers ce même +temps de Louis XV, un péristyle corinthien qui servait de marquise. +C'était sous ce vestibule extérieur que se trouvait la véritable entrée. +Le portail de la grande cour était condamné. On arrivait au péristyle +par une courte allée d'ormes, aboutissant à une grille qui donnait sur +l'esplanade même, derrière <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> la maison bourgeoise formant +l'encoignure de la rue Saint-Dominique. Une masure servant de boutique à +un marchand de vin s'élevait à gauche de la grille, et s'enclavait dans +la propriété du comte. Une autre grille qui fermait le jardin se +dressait au delà de la masure.</p> + +<p>La masure valait bien mille écus, prix fort; le comte Achille venait de +l'acheter cinquante mille francs pour la faire disparaître. Le marchand +de vin n'avait plus qu'un mois ou deux à vendre ses demi-setiers aux +Invalides.</p> + +<p>De ce côté de l'hôtel, tout était neuf ou en réparation. La grille, d'un +beau modèle et fraîchement dorée, laissait voir un coin du jardin +admirablement entretenu. Une fois la masure partie, tout cela devait +prendre un aspect véritablement seigneurial. Le comte était un homme de +goût; la comtesse Béatrice, sa femme, avait un esprit charmant et d'une +distinction rare. Avec la fortune qu'ils avaient, ce vieil hôtel de +Mersanz ne pouvait manquer de devenir un palais entre leurs mains.</p> + +<p>Nous savons que le comte Achille n'avait pas toujours habité cet hôtel, +puisque le drame bizarre et triste qui avait eu pour dénoûment la mort +de la première comtesse de Mersanz s'était passé au n<sup>o</sup> 81 de la rue de +l'Université. L'hôtel, vendu comme bien national en 93, était resté +jusqu'à la <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> fin de la Restauration entre des mains étrangères. Le +comte Achille ne l'avait racheté qu'après avoir quitté le service en +1830.</p> + +<p>C'était trois jours après les événements que nous avons racontés, et +c'est encore le matin, par le joli soleil de mai, que nous reprenons +notre histoire. Nous sommes à l'hôtel de Mersanz. Nous montons le +maître-escalier, large et haut, un de ces escaliers où il y a <i>tant de +terrain perdu</i>, pour employer le langage de nos maçons terribles; nous +admirons en passant les moulures de la cage et la belle rampe en fer +forgé qui entrelace ses M courants autour d'écussons de forme ovale, +timbrés du diadème de baron. Nous arrivons ainsi au vestibule du premier +étage, où nous trouvons à qui parler.</p> + +<p>Baptiste, valet de chambre de monsieur, faisait <i>faire</i> ses habits par +un jeune surnuméraire qui apprenait là le bel art du chambellan. +Antoine, simple frotteur, était à sa besogne, et mademoiselle Jenny, +camériste de madame, surveillait une lieutenante à elle qui <i>faisait</i> la +volière.</p> + +<p>Ce verbe <i>fait</i> s'emploie pour toute œuvre domestique +indistinctement. On <i>fait</i> les bottes, les harnais, les chambres, les +lits, les cuivres, les tapis, les pantalons, les couleurs.—On <i>fait</i> +aussi les maîtres, dans une acception plus gaie et moins honnête.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> M. Baptiste menait son employé comme aucun maître n'oserait traiter son +valet: c'est la règle; mademoiselle Jenny étrillait sa subalterne de +tout son cœur et la regardait travailler les mains dans ses poches. +Le trotteur, armé de son bâton fendu, donnait de temps en temps un coup +de brosse pour ne pas s'engourdir les jambes.</p> + +<p>—Voilà le plus triste des métiers, disait M. Baptiste,—former un +domestique!... Voyons, Martin, mon garçon, puisque vous vous appelez +Martin, comme celui de la foire, donnez donc un peu de liberté à vos +mouvements; n'ayez pas l'air emprunté comme cela...—Dire qu'un pataud +semblable est de la même pâte que nous! s'interrompit-il en jetant un +regard à mademoiselle Jenny, qui lui décocha un sourire.</p> + +<p>M. Baptiste était un très-beau fonctionnaire de trente à trente-deux +ans, l'air grave et calme, le front haut, la taille droite. Mademoiselle +Jenny pouvait avoir vingt-six ans. Sa principale prétention était +d'avoir l'air distingué. Sans cela, elle n'eût pas été trop mal.</p> + +<p>Mademoiselle Jenny dit à Mariette, son esclave, qui <i>faisait</i> les +oiseaux:</p> + +<p>—Mon Dieu, ma fille, nous ne sommes pas ici dans une vacherie. On doit +mettre à tout un certain moelleux que je ne peux pas vous donner, moi, +si <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> vous ne l'avez pas... Ce n'est pas une raison pour me regarder +avec de gros yeux hébétés... Est-ce pour votre bien ou pour le mien que +je vous parle?</p> + +<p>Elle tourna le dos en haussant les épaules et se rapprocha de M. +Baptiste.</p> + +<p>—En vérité, reprit-elle,—on est aussi par trop à plaindre quand on est +obligé d'avoir affaire aux domestiques!</p> + +<p>Il y avait bien longtemps que mademoiselle Jenny, dame d'atours, et M. +Baptiste, chambellan, ne se regardaient plus comme des domestiques.</p> + +<p>M. Baptiste ne put manquer de faire chorus, et tous deux, d'un accord +tacite, se dirigèrent vers la porte ouverte d'un petit salon situé à +droite du vestibule. Il y avait là un autre frotteur que M. Baptiste +congédia d'un geste souverain.</p> + +<p>—Fermez la porte, ordonna mademoiselle Jenny.</p> + +<p>Le frotteur obéissant sortit et rejoignit son collègue.—Aussitôt après +le départ de M. Baptiste et de mademoiselle Jenny, ce premier frotteur +s'était appuyé sur son bâton en homme bien décidé à ne plus rien faire. +Mariette quitta la volière, Martin laissa les habits, et tous quatre +commencèrent à goûter ces loisirs qu'un dieu faisait aux bergers de +Virgile.</p> + +<p>Bel état! superbe état! A contempler ces marauds des deux sexes, si +gras, si heureux, si parfaitement <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> exempts de soucis de toute sorte, +on s'étonne de voir en notre univers des gens qui ont choisi +volontairement une autre carrière que celle du <i>service</i>.</p> + +<p>Ils sont libres comme l'air, figurez-vous bien cela. C'est vous qui êtes +leurs serviteurs, vous qui leur payez des gages. Ils se moquent de vous: +oseriez-vous leur rendre la pareille?—Eux seuls en l'univers ont droit +d'insolence impunie. Ils reçoivent sans cesse et ne donnent jamais. Le +monde leur appartient par la base;—le mépris qu'on a pour eux n'est que +pure et simple jalousie.</p> + +<p>Oh! démence des langues issues de la tour de Babel! On a coutume de dire +par tous pays: heureux comme un roi, et le monde est plein de valets. Le +jour où la philosophie entrera dans la grammaire, on dira: heureux comme +un domestique,—et, dans les métaphores, l'antichambre enviée remplacera +ce vieux paradis terrestre que personne n'a connu.</p> + +<p>Mademoiselle Jenny s'assit sur la causeuse de madame, M. Baptiste se +vautra dans le fauteuil de monsieur.</p> + +<p>—Eh bien, dit M. Baptiste,—avons-nous du nouveau?</p> + +<p>—C'est à vous qu'il faut demander cela, riposta mademoiselle Jenny.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> —Eh! eh! fit le valet de chambre,—la lune de miel a duré onze ans.</p> + +<p>—C'est honnête!</p> + +<p>—C'est ridicule!</p> + +<p>Disant cela, M. Baptiste croisa ses jambes l'une sur l'autre. Les +Crispins du Théâtre-Français n'auraient pu retenir un mouvement +d'admiration.</p> + +<p>Je crois même qu'il se toucha le jabot.</p> + +<p>—Ah! les hommes! les hommes! soupira mademoiselle Jenny.</p> + +<p>—Ah! les femmes! les femmes! prononça du même ton le valet de comédie.</p> + +<p>—C'est monsieur qui a commencé, posa la soubrette.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, c'est madame.</p> + +<p>—Elle a encore pleuré toute la nuit.</p> + +<p>—Parce que ce grand beau garçon de Vital n'est pas venu depuis trois +jours.</p> + +<p>—Ah! monsieur Baptiste!... fit Jenny indignée.</p> + +<p>—Ah! mademoiselle Jenny!...</p> + +<p>—Vous êtes méchant! murmura-t-elle.</p> + +<p>Baptiste changea de jambe. Il avait un mollet de mille écus par an.</p> + +<p>Jenny ajouta:</p> + +<p>—C'est bien malheureux pour une pauvre jeune femme quand son mari +l'abandonne, parce que le cœur parle, voyez-vous, monsieur +Baptiste...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> —Oui, répliqua celui-ci;—mais un lieutenant!</p> + +<p>—Le fait est, dit Jenny,—que ça n'a pas de bon sens.</p> + +<p>—J'ai été dans bien des maisons, mademoiselle Jenny... monsieur est mon +cinquième comte... mais je n'ai jamais vu de comtesse... Que diable! un +militaire...</p> + +<p>—Je comprends bien, monsieur Baptiste, je comprends bien... moi... +D'abord, les militaires... je crois que, si un général voulait me +parler...</p> + +<p>—Vous feriez très-bien, mademoiselle Jenny, l'interrompit Baptiste. +Vous rappelez-vous ce major qui voulait se familiariser avec moi?... il +court encore!... M. le comte a commandé le 4<sup>e</sup> hussards, mais c'était +avant les immortelles...</p> + +<p>On appelait ainsi par raillerie, dans le faubourg Saint-Germain, au +salon et à l'office, ces pauvres journées de juillet.</p> + +<p>Mademoiselle Jenny ouvrit sans façon le flacon de la comtesse Béatrice +et versa de l'odeur dans son mouchoir.</p> + +<p>—Après ça, dit-elle,—moi, je ne trouve pas que ça soit compromettant, +un lieutenant... En bonne justice, ça ne commence à être homme, les +troupiers, qu'au grade de colonel.</p> + +<p>—Répétez donc ça devant le vieux Roger! s'écria Baptiste en riant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> Jenny se bouchonna le nez avec son mouchoir comme une grande soubrette +qui va se trouver mal.</p> + +<p>—Ne me parlez pas de cette caricature! fit-elle avec un dédain +profond,—une vieille moustache grotesque!... Voilà le vrai, le grand, +le seul tort que madame la comtesse a envers son mari, c'est de n'avoir +pas pu se procurer un autre père!</p> + +<p>M. Baptiste daigna sourire, car il était très-fort connaisseur en bons +mots, et il encourageait volontiers le talent encore novice de Jenny.</p> + +<p>—Une perruque de brigand de la Loire, quoi! dit-il;—j'ai vu Vernet aux +Variétés dans un rôle comme cela, mais Vernet était à cent piques du +bonhomme Roger... Pour en revenir, ma chère enfant, vous me demandiez +s'il y a du nouveau... sur le grand sujet, vous savez?...</p> + +<p>—Quel grand sujet?</p> + +<p>Baptiste se rapprocha d'elle et glissa quelques mots à son oreille.</p> + +<p>—Pas possible! s'écria Jenny, qui s'éventa vivement avec son +mouchoir;—j'aurais été la femme de chambre d'une comtesse entretenue... +moi!</p> + +<p>—Ne vous évanouissez pas, conseilla Baptiste,—c'est inutile... on dit +bien des choses dans ce Paris... La place est bonne, ici!... motus, +jusqu'à ce que la révolution soit faite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> —Vous croyez donc qu'il va se passer quelque chose? demanda +mademoiselle Jenny.</p> + +<p>—Je crois, répondit Baptiste,—que, si j'avais un beau-père comme le +capitaine Roger, je rétablirais le divorce de ma propre autorité.</p> + +<p>—Ne plaisantez pas!... vous ne dites pas tout ce que vous savez.</p> + +<p>Baptiste prit un air de diplomate. Les diplomates ont un air connu.</p> + +<p>—Si on disait tout ce qu'on sait, ma chère enfant..., commença-t-il.</p> + +<p>—Je vous en prie, Baptiste, ne me cachez rien! interrompit Jenny +caressante.</p> + +<p>Elle disposa, ma foi, les plis de sa robe assez joliment. En somme, +après certaines comédiennes, bons singes, ce qui ressemble le plus à une +grande dame, c'est sa fille de chambre.</p> + +<p>Baptiste la lorgna et dit:</p> + +<p>—Charmante... charmante... on ne peut rien vous refuser... M. le comte +est amoureux.</p> + +<p>—Ah bah!</p> + +<p>—De fond en comble!</p> + +<p>—Il vous l'a dit?</p> + +<p>—Il me l'a prouvé.</p> + +<p>—Et peut-on savoir...?</p> + +<p>—N'est-ce donc pas assez, mademoiselle Jenny? interrompit Baptiste, qui +reprit son air grave;—que <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> vous faut-il de plus?... Monsieur est +rentré à dix heures ce matin, et, d'après votre aveu, madame a passé la +nuit à pleurer... Moi, je trouve ça complet.</p> + +<p>—Sans doute, dit la camériste,—sans doute... c'est quelque chose... +comme symptôme... mais je ne vois rien de positif.</p> + +<p>Le valet de chambre la considéra un instant en dessous.</p> + +<p>—Vous avez donc bien envie de voir quelque chose de positif, +mademoiselle Jenny? prononça-t-il à voix basse.</p> + +<p>—Moi... pourquoi cela?...</p> + +<p>—Madame a été dure avec vous, peut-être.</p> + +<p>—Madame!... c'est la douceur même.</p> + +<p>—Bien vrai?</p> + +<p>—Madame ne m'a pas réprimandée une seule fois depuis que je suis auprès +d'elle... Après ça, vous savez, quand on est irréprochable...</p> + +<p>Le Frontin salua.</p> + +<p>Il y eut un silence, ensuite duquel M. Baptiste reprit, les yeux +toujours fixés sur ceux de la camériste:</p> + +<p>—Ne connaîtriez-vous pas une dame bien charitable et bien respectable +qu'on nomme la marquise de Sainte-Croix.</p> + +<p>La comtesse Béatrice de Mersanz avait du rouge <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> dans un tiroir de sa +toilette et n'en mettait jamais. Mademoiselle Jenny n'avait pas de +rouge, mais elle mettait celui de la comtesse Béatrice. Cela n'empêcha +point M. Baptiste, qui était un finaud, de remarquer son trouble.</p> + +<p>—Si vous connaissez la marquise de Sainte-Croix..., reprit-il.</p> + +<p>—Mais, interrompit mademoiselle Jenny,—je ne vous ai pas dit...</p> + +<p>—C'est une supposition que je me permets... Si vous connaissez la +marquise, monsieur doit nécessairement avoir quelque notion du +lieutenant et de ses assiduités...</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que cela sert madame la marquise, et parce que madame la +marquise paye comme un ange.</p> + +<p>—Vous la connaissez donc, vous, monsieur Baptiste? demanda la femme de +chambre.</p> + +<p>Leurs regards cyniques se croisèrent effrontément.</p> + +<p>Ils eurent tous deux le même sourire.</p> + +<p>—Moi, j'ai fait tout le faubourg, répliqua Baptiste;—madame la +marquise a été fort répandue en un temps.</p> + +<p>—Est-ce vrai qu'il y a eu quelque chose autrefois entre elle et +monsieur? demanda Jenny.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> —J'ai dû trouver quelques lettres par-ci par-là, répondit le +chambellan,—mais c'est de l'histoire ancienne.</p> + +<p>—Ce n'est pas de madame la marquise que monsieur est amoureux?</p> + +<p>Baptiste se mit à rire.</p> + +<p>—Dame! fit Jenny,—quand elle veut... Je l'ai vue quêter à +Saint-Thomas-d'Aquin le mercredi des cendres... elle était belle comme +un astre.</p> + +<p>—Monsieur a trente-huit ans, dit Baptiste, qui couvait un <i>mot</i> depuis +le commencement de l'entretien;—il laisse là les vieux astres et +découvre de jeunes planètes.</p> + +<p>Jenny ne comprit pas, parce qu'elle négligeait trop la lecture des +feuilletons qui rendent compte des travaux de l'Académie des sciences. +M. Baptiste se promit de répéter son <i>mot</i>, le soir, au café de +l'Industrie, qu'il honorait de sa prédilection.</p> + +<p>—Dans tout cela, reprit cependant Jenny,—je ne vois rien de positif, +et, si j'étais à la place de madame, je dormirais sur les deux oreilles.</p> + +<p>—Je ne prétends pas que la position soit sans ressources, repartit M. +Baptiste;—par exemple, moi, dans un cas pareil, si j'étais jolie femme, +je crois sincèrement que je me tirerais d'affaire...</p> + +<p>—Et moi donc!</p> + +<p>—Vous aussi, mon ange... quoique vous n'ayez <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> pas saisi mon mot sur +les vieux astres et les jeunes planètes... Mais il n'en est pas moins +vrai qu'elle a bien des choses contre elle. Comptons sur nos +doigts:—d'abord, elle n'a pas d'enfants...</p> + +<p>—Ça, c'est vrai, interrompit Jenny,—c'est fichant pour une femme.</p> + +<p>—Fichant! répéta M. Baptiste scandalisé;—on dirait quelquefois que +vous avez été grisette, ma chère mademoiselle Jenny.</p> + +<p>—Moi, grisette! s'écria celle-ci;—je vous prie, monsieur Baptiste, de +voir à ménager vos expressions... Je parle avec vous familièrement, +n'est-ce pas?... je ne dirais pas fichant dans le grand monde.</p> + +<p>—Deuxièmement, continua M. Baptiste,—elle a une belle-fille de +dix-sept ans.</p> + +<p>—Elles s'aiment toutes deux.</p> + +<p>—Permettez-moi de n'avoir pas confiance en ces amitiés-là... C'est +comme la France et l'Angleterre... mais ne parlons pas politique... +Troisièmement, elle voit un lieutenant; quatrièmement, monsieur est +amoureux; cinquièmement, elle a un père terrible qui suffirait, lui tout +seul, à motiver le divorce; sixièmement, elle n'a pas de particule à son +nom de demoiselle...</p> + +<p>—Voilà! s'écria la femme de chambre,—voilà. Tenez, moi, je suis +franche... C'est pour ça que je <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> l'ai prise en grippe... Elle a eu +trop de chance!... La fille d'un vieux tourlourou épouser le comte +Achille de Mersanz!</p> + +<p>—Ça crie vengeance! fit M. Baptiste en riant.—Moi, reprit-il,—j'avoue +que je suis un peu libéral, au fond, et que je me moque de la particule.</p> + +<p>—Vous serviriez un bourgeois, vous?...</p> + +<p>—Ah! par exemple! s'écria M. Baptiste grandissant d'un demi-pied;—je +parle pour me marier... La comtesse Béatrice a donc contre elle tout ce +que j'ai eu l'avantage de vous énumérer... Mais tout cela n'est rien; si +le monde trouve à mettre son doigt dans le joint, ce sera, ma foi, bien +autre chose... Écoutez bien aux portes, mademoiselle Jenny, et, le jour +où vous entendrez par le trou de la serrure ces paroles sacramentelles: +<span class="smcap">RÉGULARISEZ VOTRE POSITION</span>...</p> + +<p>—Mais il faudrait pour cela..., voulut interrompre la camériste.</p> + +<p>—Laissez-moi poursuivre: le jour où vous entendrez un oncle, une tante, +un sportman, un prêtre, un franc-maçon ou même le perroquet de monsieur +prononcer ces mots: <i>Régularisez votre position</i>, vous pouvez bien vous +dire: «Madame est perdue.»</p> + +<p>—Vous croyez, monsieur Baptiste.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> —L'oncle, mademoiselle Jenny, la tante, le membre du Jockey-Club, le +prêtre, le franc-maçon et le perroquet, composent ce qu'on appelle le +monde, et je ne crains pas de vous dire...</p> + +<p>Ici, M. Baptiste et mademoiselle Jenny sautèrent tous deux sur leur +siége respectif comme s'ils eussent ressenti une secousse de tremblement +de terre. La porte venait de s'ouvrir et une voix de tonnerre éclata +dans le petit salon.</p> + +<p>—Cartouchibus! gronda-t-elle,—je deviendrai paresseux ici... Je ne me +suis éveillé, foutrimaquette! qu'au moment où le soleil est venu me +brûler le bout du nez!</p> + +<p>C'était une basse-taille insolente dans ses vibrations et du genre +ophicléide. Elle appartenait à un vieillard maigre, droit, tout d'une +pièce, boutonné dans la redingote demi-solde. Sa redingote, fermée +jusqu'au cou, était ornée d'un énorme ruban rouge. Au-dessus de son +revers un peu mûr se dressait un col de crin haut de quatre pouces. +Au-dessus du col pendait une mâchoire maigre, ombragée par des +moustaches de couleur grisâtre.</p> + +<p>Un beau vieillard, du reste, nez aquilin, front étroit mais haut, œil +vif sous des sourcils touffus, physionomie honnête et franche.</p> + +<p>Mademoiselle Jenny et M. Baptiste se levèrent prestement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> —Monsieur le capitaine, dit Baptiste, qui essaya un salut +militaire,—j'ai l'honneur de vous présenter mes respects.</p> + +<p>Jenny fit une révérence de cour.</p> + +<p>—Ne vous dérangez pas, mes enfants, ne vous dérangez pas, dit le vieux +Roger;—je ne suis pas fier, moi... Les domestiques sont des hommes, +n'est-ce pas?... Bonjour, Baptiste, ma vieille... Bonjour, chiffon.</p> + +<p>Il prit le menton de Jenny, qui eut un sourire protecteur.</p> + +<p>—Que vous faites donc un bon diable, capitaine, dit-elle.</p> + +<p>—C'est ça! s'écria Roger;—bon diable!... on m'appelait Roger Bontemps +à l'époque... Cartouchibus! si j'avais seulement quinze à vingt ans de +moins.</p> + +<p>—Foutrimaquette, capitaine, qu'est-ce que vous feriez? demanda la +soubrette.</p> + +<p>Le bonhomme lui lâcha le menton. Il eut très-vaguement la conscience de +s'être exposé à trop de familiarité.</p> + +<p>—Vous êtes curieuse, ma fille, dit-il.</p> + +<p>—Voilà! reprit-il, déjà guéri de son remords;—c'est le chambertin de +mon coquin de gendre qui m'a tapé la coloquinte hier au soir... Comment +se porte ma fille?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> —Madame la comtesse repose encore, répondit Jenny.</p> + +<p>—Et mon gendre?</p> + +<p>—M. le comte n'a pas encore sonné, répliqua Baptiste.</p> + +<p>—Foutrimaçon! s'écria Roger en prenant ses moustaches à poignée,—je ne +sais pas pourquoi ça me fait toujours plaisir d'entendre parler comme ça +comte et comtesse!... je suis pourtant un ancien de la République, ayant +fait avec gloire les campagnes d'Italie et d'Égypte... Il y chauffait... +En Italie, ça allait encore: les <i>si signor</i> ressemblent un petit peu à +l'Auvergnat, quoique différemment attifés, et portant le stylet au lieu +de seaux d'eau... Mais les Turcs, voilà des citoyens bécasses avec leurs +turbans et leur clinquant, le long du Nil, dont les inondations +fertilisent la campagne... et des momies dans tous les trous, dont nos +victoires ont procuré l'échantillon au musée du Louvre... Vous n'avez +pas d'idée des pyramides avec quarante siècles au balcon pour contempler +la bonne tenue de nos troupiers... C'est des souvenirs, mes enfants, qui +sont gravés dans le dedans du cœur, ineffaçables jusqu'au dernier +soupir où il cesse de battre pour la gloire et le pays!</p> + +<p>Il avait les mains derrière le dos, et sa taille noble se redressait +fièrement devant le valet de <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> chambre et la soubrette, qui avaient +grand'peine à tenir leur sérieux.</p> + +<p>—J'étais donc tambour de la septième, reprit Roger,—il y a du temps de +ça... En marche, dans ces pays lointains et sauvages, quoiqu'ils soient +l'ancien berceau de la civilisation, dit l'histoire... en marche, le +sable vous brûle les pieds... comme quoi, aux environs des ruines de +Memphis, célèbre par Joseph et Putiphar, à l'époque du roi Pharaon, +poursuivi par des songes, je me trouvai en arrière du peloton pour +extirper une épine qui m'était entrée dans les pieds... ça arrive quand +on ne prend pas garde... Je vois arriver un grand Soliman de Turc qui +s'avance sur moi avec son cimeterre... C'est pour vous dire qu'avec le +sang-froid et la valeur on passe partout, pour peu que l'adresse s'y +mélange... J'étais sans armes, hormis ma caisse et mes baguettes. Je +laisse venir le Mustapha qui me chante: «Allah ibah allah, patati, +carabo, patata!» dans sa langue maternelle. Ça voulait dire qu'il +nourrissait l'intention de me couper le cou. Au moment où son cimeterre +me sifflait déjà aux oreilles, je plonge, je passe entre ses jambes, je +le mets sur le dos, et, revenant pendant qu'il écumait comme un démon, +je le coiffe de ma caisse défoncée.—Ah! cartouchibus! quand je le +ramenai comme ça à la queue du bataillon, le major me dit que j'étais +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> un drôle de petit tonnerre de foutrimaquet... Fallait entendre le +Bajazet dans la caisse, ça enfle la voix: vous auriez dit d'un +bœuf... outre l'humiliation d'être pris par un bambin... C'est des +souvenirs ineffaçables!</p> + +<p>—Ah! monsieur le capitaine, s'écria Jenny, que j'aime à vous entendre +raconter des histoires!</p> + +<p>—Quant à ça, appuya le valet de chambre, si M. Roger voulait narrer +quelque événement comme ça au salon, les jours de réception, tout le +monde se l'arracherait!</p> + +<p>—Il y ajustement fête ce soir, reprit la camériste.</p> + +<p>—Une fête? dit le vieux soldat;—j'en suis... Prenez mon uniforme en +haut et donnez-lui un fion, l'ami Baptiste... vous brosserez tout ce qui +est drap, vous passerez au tripoli tout ce qui est bouton et vous ferez +revenir les épaulettes à l'eau seconde. Quelle heure est-il? Dix +heures?... le sergent Niquet n'est pas venu me demander?</p> + +<p>—Non, capitaine.</p> + +<p>—Ni l'adjudant Palaproie... J'en ai vu encore hier, au travers de la +grille, des anciens... Je vas les appeler aujourd'hui, s'ils passent.</p> + +<p>M. Baptiste et madame Jenny échangèrent un regard à la dérobée. Le +premier dit:</p> + +<p>—M. Roger est ici chez lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> —Je le crois pardieu bien! fit le bonhomme;—sans cela, ce ne serait +pas la peine d'avoir un gendre!</p> + +<p>Le petit salon donnait sur les jardins. On entendit en ce moment deux +voix chevrotantes qui chantaient:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p>Soldat du drapeau tricolore,</p> + <p>D'Orléans, toi qui l'as porté...</p> + </div> +</div> + +<p>Roger tendit l'oreille qu'il avait un peu paresseuse.</p> + +<p>—Voilà Niquet et Palaproie! s'écria-t-il joyeusement.</p> + +<p>—Il faudrait leur dire, s'écria Baptiste cédant à un premier +mouvement,—que, dans l'hôtel du comte de Mersanz, on ne chante pas de +pareilles platitudes.</p> + +<p>—On chante ce qu'on veut partout, mon garçon, répondit superbement le +vieux soldat,—quand on a l'honneur d'être l'ami du capitaine Roger... +cartouchibus! Je ne serais pas libre chez mon gendre, à présent!</p> + +<p>Mademoiselle Jenny toucha le bras du valet de chambre, qui s'inclina +très-bas et dit en changeant soudain de ton:</p> + +<p>—J'ai parlé sans réflexion et j'en demande bien <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> pardon à M. le +capitaine, d'autant que M. le comte a été deux fois aux Tuileries cet +hiver... Nous nous rallions tout doucement... On ne peut pas toujours +bouder.</p> + +<p>Roger bâilla, puis il gagna la fenêtre et l'ouvrit brusquement.</p> + +<p>—On y va, les vieux, on y va! cria-t-il.</p> + +<p>Sous les massifs ombreux où les grands lilas se mêlaient aux cytises, on +apercevait quelque chose de mouvant et d'informe: une masse de couleur +bleue au-dessus de laquelle deux bonnets de police s'agitaient.</p> + +<p>—Ça va bien? demanda Roger par la fenêtre.</p> + +<p>La masse bleue s'ébranla. On vit s'avancer cahin-caha deux respectables +invalides, déjà un peu pris de vin malgré l'heure matinale. Ils avaient +une paire de jambes pour deux. Le sergent Niquet était amputé à droite, +l'adjudant Palaproie était amputé à gauche, de sorte que, quand ils se +mettaient au pas, ils étaient toujours sûrs de marcher au moins sur une +bonne jambe. La bonne était, bien entendu, la jambe de bois. A chaque +instant, on aurait cru qu'ils allaient perdre l'équilibre; mais le +joyeux état où ce coup du matin les avait mis leur donnait je ne sais +quel chancelant aplomb. Ils étaient comme cette tour de Pise qui penche +toujours et qui ne tombe jamais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> —Ah! les bonnes têtes! les bonnes têtes! s'écria Roger, qui referma la +fenêtre à tour de bras.</p> + +<p>Toutes les vitres du salon vibrèrent et un coup de sonnette violent +retentit dans l'antichambre.</p> + +<p>—C'est mon gendre qui appelle, dit Roger en sortant à grands pas pour +rejoindre sa paire d'invalides;—souhaitez-lui bien le bonjour de ma +part.</p> + +<p>Au lieu de se rendre à l'appel de son maître, M. Baptiste se rapprocha +de la fenêtre où était mademoiselle Jenny. Tous deux se mirent à +regarder la rencontre de Roger avec ses deux vieux camarades.</p> + +<p>—Le fait est, dit Jenny,—que ce bonhomme Roger est une machine à +démarier.</p> + +<p>—De la force de cinq cents chevaux, ajouta M. Baptiste.</p> + +<p>Second coup de sonnette, qui éclata sec et court.</p> + +<p>—Cette fois, grommela le valet,—le cordon a dû lui rester dans la +main... j'y vais.</p> + +<p>La chambre à coucher de M. le comte Achille de Mersanz, charmante et +pourvue de tout ce que le confortable d'hier peut ajouter au grand luxe +d'autrefois, était située de l'autre côté du salon.</p> + +<p>M. Baptiste traversa le salon à pas comptés. Il entr'ouvrit la porte du +comte et vit celui-ci assis sur son lit, le visage empourpré par la +colère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> —Qui donc fait tout ce tapage? demanda le comte doucement.</p> + +<p>—C'est le beau-père de M. le comte, répliqua Baptiste.</p> + +<p>Le comte étouffa une exclamation courroucée.</p> + +<p>—Et pourquoi avez-vous tant tardé à venir?</p> + +<p>—Le beau-père de M. le comte me retenait.</p> + +<p>M. de Mersanz ouvrait la bouche pour parler, lorsqu'un grand fracas de +rires avinés se fit dans le jardin.</p> + +<p>—Qu'est cela? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est le beau-père de M. le comte qui se divertit avec ses amis, +répondit Baptiste.</p> + +<p>—Quels amis?</p> + +<p>—Deux militaires avec des jambes de bois... un sergent et un adjudant.</p> + +<p>—Allez! dit le comte Achille, qui retomba, étouffé de rage, sur son +oreiller.</p> + +<p>En rentrant au petit salon, M. Baptiste dit à mademoiselle Jenny, qui +l'attendait:</p> + +<p>—La situation est comme le cordon de la sonnette, si tendue, qu'elle va +casser!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p> + +<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>II</h2> + +<h3>—Trois invalides.—</h3> + +<p class="p2">—Quoi donc! disait Niquet, le sergent,—n'y en avait pas un seul comme +Roger dans toute la brigade!</p> + +<p>—Ah! mais non! appuya l'adjudant Palaproie.</p> + +<p>Niquet était un grand bouffi aux cheveux blancs, jadis blonds, aux yeux +à fleur de tête sous des sourcils incolores, à la langue épaisse, mais +trop active, bredouillant le lieu commun soldatesque avec un aplomb +imperturbable,—rond comme une boule, malgré ses infirmités, et fervent +adorateur de Bacchus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> Palaproie avait la gravité de l'ivrogne émérite. Sa moustache encore +noire couvrait complétement sa bouche mince et démeublée.—Il était +obligé de la pousser de côté pour boire. Sa capote d'invalide, propre +partout excepté aux coudes où trop souvent elle essuyait les tables des +cabarets, faisait des plis si bizarres sur ce corps maigre et déjeté, +qu'on eût dit qu'elle enveloppait une planche. La guerre et la petite +vérole l'avaient balafré cruellement. Il gardait cependant quelques +prétentions au titre d'ancien bourreau des cœurs.</p> + +<p>Roger était le plus grand des trois, le plus jeune et le mieux conservé. +Il ressortait entre ces deux caricatures comme un troupier héroï-comique +de Charlet.</p> + +<p>Palaproie et Niquet, les vieux braves, étaient un peu Picards. Ils +mettaient depuis quelques jours Roger en coupe réglée et n'avaient qu'à +s'entretenir un peu le matin à leurs frais, pour ne jamais rester entre +deux vins.</p> + +<p>C'était devant un admirable massif de lilas en pleines fleurs. Il y +avait une table de jardin en fer avec cinq ou six siéges rustiques +alentour. Sur la table, on voyait une double canette et trois verres, +flanqués, chacun, d'une <i>blague</i>. Les pipes étaient en bouche.</p> + +<p>Les blagues du sergent et de l'adjudant étaient <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> vides +systématiquement. Il y avait du tabac pour trois dans celle du +capitaine.</p> + +<p>Nos trois amis se carraient sur leurs siéges et semblaient être les plus +heureux gaillards du monde. Ils avaient choisi le meilleur endroit du +jardin. Le massif de lilas auquel ils s'adossaient, les protégeait +contre le soleil et ne leur masquait point la vue. Ils avaient à leur +droite une belle allée de tilleuls qui conduisait à l'hôtel, à leur +gauche un labyrinthe dont les arbres au feuillage encore rare laissaient +voir les hôtels voisins, donnant rue de Grenelle. Au-devant d'eux +s'étalait la grande pelouse, entourant comme une mer l'archipel +capricieux des petits îlots de fleurs. Après la pelouse, c'était +l'esplanade qu'on apercevait à travers la grille.</p> + +<p>—Hein! fit Niquet, c'est-il une chose étonnante que nous nous +retrouvons tous les trois après tant d'années de traverses, et juste +dans le quartier où était casernée la septième!</p> + +<p>—Ah! mais oui! dit Palaproie.</p> + +<p>Niquet avait une voix de ténor; Palaproie était baryton; Roger, +basse-taille, fournit aussi sa note avec plaisir.</p> + +<p>—C'est étonnant et ce n'est pas étonnant, prononça-t-il +sentencieusement.—Paris est le rendez-vous de l'univers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> —Ça y est, dit Palaproie.</p> + +<p>—Jamais embarrassé, Roger Bontemps! ajouta Niquet.</p> + +<p>Et Palaproie conclut.</p> + +<p>—Ah! mais non!</p> + +<p>Ainsi étaient faites généralement les conversations de ce valeureux +trio. Niquet poussait une flatterie, Palaproie l'approuvait à +l'unanimité. Roger discutait un petit peu; le sergent et l'adjudant se +rangeaient aussitôt à son opinion avec cette rigueur et cet ensemble qui +distinguent les exercices militaires.</p> + +<p>—Nous étions tout de même trois fameux lurons! reprit Niquet,—quoique +Roger Bontemps nous fît la barbe à tous deux.</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais oui!</p> + +<p><span class="smcap">Niquet</span>: Il buvait mieux, il se battait mieux, il plaisait +davantage aux femmes, ce coquin de Roger!</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Coquin! coquin!... ça y est!</p> + +<p>Roger ôta sa pipe de sa bouche, et il se fit un grand silence.</p> + +<p>—Chacun, dit-il, naît avec les avantages variés que la nature lui a +communiqués. J'étais d'un tempérament vigoureux et même robuste; j'avais +du courage, je possédais une tournure séduisante. C'est de quoi se +pousser dans sa carrière, si l'on <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> sait s'en servir, et jouir de +plus d'agrément que le commun des martyrs.</p> + +<p><span class="smcap">Niquet</span>: Il en a eu, de l'agrément, ce Roger Bontemps!</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais oui!</p> + +<p><span class="smcap">Niquet</span>: Sans compter les épaulettes.</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ça y est!</p> + +<p><span class="smcap">Niquet</span>: A la santé de l'ami Roger!</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Des deux mains, par exemple!</p> + +<p><span class="smcap">Roger</span>: Cartouchibus! les vieux, vous êtes de bons enfants!</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais oui!</p> + +<p><span class="smcap">Niquet</span>, <i>après avoir bu</i>: C'est froid, la bière.</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Il y a bière et bière, quant à ça.</p> + +<p><span class="smcap">Niquet</span>, <i>frappant sur l'épaule de Roger</i>: En voilà un qui +est l'heureux des heureux, quoi!... S'il trouve la bière trop froide, eh +bien, il se fait servir du vin.</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais oui.</p> + +<p><span class="smcap">Niquet</span>: Et il serait bien bête de se gêner!</p> + +<p>Roger se mit à sourire en caressant à poignée sa grosse moustache.</p> + +<p>—On a un gendre ou l'on n'en a pas, dit-il avec fatuité.</p> + +<p>—Un gendre, appuya le sergent Niquet, qu'est la fleur des pois de +l'ancien régime et qui a des millions de milliasses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> Palaproie dit:</p> + +<p>—Ça y est!</p> + +<p>—Et bon diable! reprit Roger, pas fier du tout... Moi, quand ça me rit, +je lui tape tout uniment sur le ventre.</p> + +<p>—Dame, fit Niquet, c'est comme qui dirait un enfant à toi, ce +comte-là... Et dire que nous avons vu ce Roger petit tambour de la +septième.</p> + +<p><span class="smcap">Roger</span>: Tu étais déjà caporal, toi, Niquet.</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais oui.</p> + +<p><span class="smcap">Roger</span>: Et toi, fourrier, je crois.</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ça y est!</p> + +<p><span class="smcap">Niquet</span>, <i>joignant les mains</i>: Comme il nous a marché sur +le corps, ce galopin-là, tout de même... mais je n'ai pas de rancune... +Tu as monté parce que tu étais digne de ton sort... n'y a pas eu de +passe-droit...</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais non!</p> + +<p><span class="smcap">Niquet</span>: A la santé de Roger Bontemps... quoique ça soit dommage de +porter ça avec de la petite bière... Si j'avais un gendre, moi...</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! ah!... et moi donc!</p> + +<p><span class="smcap">Roger</span>: Qu'est-ce que vous feriez si vous aviez un gendre?</p> + +<p><span class="smcap">Niquet</span>, <i>caressant</i>: Dame, vieux... un gendre a une cave +ou il n'en a pas...</p> + +<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ça y est!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> <span class="smcap">Roger</span>: La cave de mon gendre, foutrimaquette! Les anciens, il y +a de quoi noyer dedans les invalides depuis le premier jusqu'au dernier!</p> + +<p>—Oh! oh!... fit le sergent Niquet d'un air de doute.</p> + +<p>Palaproie souffla dans ses joues et sa longue figure s'enfla comme une +vessie. On put voir clairement que ce genre de mort ne lui était point +du tout antipathique.</p> + +<p>Roger se renversa sur sa chaise pour lancer au ciel une orgueilleuse +bouffée de tabac.</p> + +<p>—J'y suis descendu, reprit-il en scandant chaque syllabe,—histoire +d'inspecter tout ça... car ils sont mariés, pas vrai?... La chose +appartient à ma fille aussi bien qu'à mon gendre.</p> + +<p>—Parbleu! fit Niquet.</p> + +<p>—Ah! mais oui! ajouta Palaproie.</p> + +<p>—Ça tombe sous le sens, continua Roger;—j'ai donc jeté un coup de pied +jusqu'à la cave avec le sommelier, un jour que j'étais de bonne +humeur... On dirait un chais du quai Saint-Bernard, ma parole! Il y a +des perspectives de tonneaux, des horizons de planches à bouteilles... +un caveau tout entier, rien que pour le rhum!</p> + +<p>—Rien que pour le rhum! répéta le sergent.</p> + +<p>L'adjudant répéta:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> —Rien que pour le rhum!</p> + +<p>Et tous deux ajoutèrent ensemble:</p> + +<p>—Un caveau tout entier!</p> + +<p>—Et pour le cognac aussi, poursuivit Roger,—et pour le kirsch de la +forêt Noire... Ça vous a un flair quand on entre là dedans!</p> + +<p>Les narines des deux invalides se gonflèrent.</p> + +<p>—Le fait est, dit Niquet,—que ça doit sentir fièrement bon!</p> + +<p>—Je ne parle pas des liqueurs, poursuivit encore Roger;—si quelqu'un +s'amusait à aligner les bouteilles de curaçao et d'anisette qu'il y a, +ça irait d'ici jusqu'au perron.</p> + +<p>—C'est moi qui voudrais bien jouer à ce jeu-là, avoua Palaproie.</p> + +<p>—Quant aux vins, dame, vous entendez. Le père du comte était un +gourmet; le comte ne boit pas beaucoup, mais il a la gloriole de sa +cave.</p> + +<p>—A-t-il du beaune? demanda Niquet.</p> + +<p>—Oh! le beaune! fit Palaproie avec mélancolie.</p> + +<p>Roger haussa les épaules.</p> + +<p>—Pour ces gens-là, dit-il,—le beaune est vin ordinaire, le médoc +aussi... C'est une rangée de grands fûts qui n'en finit pas... Ce qu'il +faut voir, c'est la chambre des hauts-bordeaux: le beranne-mouton, le +cos d'Argelès, le château-laffitte, le <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> château-margaux... tout +bonnes années... un beaune!... Le chambertin et consorts ont aussi leur +chapelle tout auprès de la première cave aux vins blancs.</p> + +<p>—Eh! eh! dit Niquet,—le petit blanc!</p> + +<p>—Sauterne à vingt francs la bouteille, riposta Roger.</p> + +<p>L'adjudant et le sergent faillirent tomber à la renverse.</p> + +<p>—Mais ce qui est curieux pour les connaisseurs, continua Roger,—ce +sont les pierres à fusil, le vin du Rhin; corbleu! le plus beau vin du +monde! Le comte a habité Aix et Cologne. Le cellier où sont ses +rheinwein et ses moselwein est un palais. Il a de l'eucharinsberger de +1799, dont chaque bouteille vaut vingt thalers.</p> + +<p>La langue de Niquet vint caresser ses lèvres. Palaproie but avec +tristesse le reste de son verre de bière.</p> + +<p>—Il a, reprit Roger,—du drohnerhofberger des crus du prince de Wagram, +qui ressemble à de l'or liquide; il a du schwarzhofberger <i>nonpareil</i>, +que les dieux de la Fable n'auraient pas pu se procurer... Je ne parle +pas de son marckbrunner ni de son rüdesheimer, c'est du nectar... mais +son rauenthaler-hinterhaus est au-dessus de tout,—et, quand M. le +prince de Metternich vint goûter son <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> schloss-johannisberg, à +Cologne, en 1827, Son Altesse avoua qu'elle n'en avait pas de pareil!</p> + +<p>—Mais c'est un paradis que c'te cave-là! s'écria Niquet.</p> + +<p>—Ça y est! approuva Palaproie.</p> + +<p>Roger se prit deux poignées de moustaches.</p> + +<p>—On a un gendre, dit-il en souriant avec orgueil,—qui n'est pas +absolument piqué des chenilles.</p> + +<p>—Et tu nous auras mis comme ça l'eau à la bouche..., commença le +sergent.</p> + +<p>—Le vin, rectifia l'adjudant.</p> + +<p>—Pour nous servir un méchant verre de bière! acheva Niquet;—ça n'est +pas gentil!</p> + +<p>—Ah! mais non! fit Palaproie.</p> + +<p>Un léger embarras se peignit sur les traits du brave capitaine.</p> + +<p>—C'est que..., dit-il,—M. le comte de Mersanz...</p> + +<p>—Il te refuserait une demi-douzaine de bouteilles?</p> + +<p>—Les convenances, mes braves, les convenances!... Vous n'êtes pas +très-forts là-dessus, je le sais bien, parce que vous n'avez pas +fréquenté la grande société... mais...</p> + +<p>—On a un gendre ou l'on n'en a pas! s'écria Niquet,—c'est toi qui l'as +dit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> —Ah! mais oui! soutint Palaproie.</p> + +<p>—Est-ce boire que vous voulez? dit Roger;—on peut faire venir du blanc +et du rouge de chez le débitant ici près.</p> + +<p>Palaproie et Niquet se regardèrent.</p> + +<p>—En voilà une situation! grommela Niquet;—avoir un comte pour +gendre... un comte qui possède une cave comme celle de la Société +œnophile! et envoyer chercher son vin au cabaret!</p> + +<p>—C'est que ça y est! ricana Palaproie.</p> + +<p>Roger fronça le sourcil.</p> + +<p>—Ne te fâche pas, vieux, reprit Niquet;—tu as peur de ton gendre. Ça +se voit, ces choses-là... on ne t'en veut pas.</p> + +<p>—Cartouchibus! s'écria Roger piqué au vif, vous allez voir si j'ai peur +de quelqu'un.</p> + +<p>Il prit le pot de bière vide et frappa à tour de bras sur la table de +fer. La table ainsi maltraitée rendit ce son éclatant qui sort parfois +des ateliers de taillanderie.</p> + +<p>En ce moment, la fenêtre de l'hôtel de Tresnoy qui donnait sur le jardin +s'ouvrit; plusieurs dames parurent sur le balcon et de petits éclats de +rire s'élevèrent. En même temps, une cavalcade passa devant la grille, +quatre ou cinq parfaits gentlemen, bien à cheval et merveilleusement +montés.</p> + +<p>L'un d'eux s'arrêta.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> —Voici Achille qui déjeune en plein air, dit-il avec étonnement.</p> + +<p>Il salua de la main.</p> + +<p>—Prends ton lorgnon, vicomte! lui cria un de ceux qui étaient en avant.</p> + +<p>Le vicomte, suivant ce conseil, mit son lorgnon à l'œil.</p> + +<p>—Charmant, charmant! s'écria-t-il en riant de tout son +cœur,—j'aurais dû m'en douter, c'est le fameux beau-père!</p> + +<p>Il rejoignit ses compagnons, qui riaient aussi.</p> + +<p>—Ah çà! dit-il,—ce pauvre Achille est affligé là d'un bien terrible +inconvénient!... Où diable a-t-il pêché un pareil entourage?</p> + +<p>—Achille est un original, répondit M. Frémieux, gentleman bourgeois, +ennobli par le commerce des bêtes.</p> + +<p>—Et la comtesse Béatrice est ravissante! ajouta le baron Montmorin, qui +se baissa jusqu'à la crinière de son cheval pour saluer le groupe de +femmes que nous venons de voir au balcon de l'hôtel du Tresnoy.</p> + +<p>Les autres cavaliers firent de même.</p> + +<p>Le vicomte de Grévy, celui qui avait pris le vieux Roger pour Achille, +demanda:</p> + +<p>—Qui donc saluons-nous là-bas?... Les dames du Tresnoy ne sont pas +seules.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> —Ma parole d'honneur! s'écria Frémieux,—la myopie de Grévy devient +intéressante! Il ne reconnaît plus sa femme!</p> + +<p>—Dangereux! fit observer Montmorin;—Grévy nous donnera quelque jour un +sujet de comédie: il fera la cour à sa femme sans le savoir.</p> + +<p>Le vicomte salua de nouveau ces dames et riposta:</p> + +<p>—Frémieux me chercherait querelle!</p> + +<p>—Outre la vicomtesse, reprit Montmorin,—nous avons là-haut une +revenante et un astre nouveau... Madame la marquise de Sainte-Croix, qui +rentre dans le monde pour présenter sa fille.</p> + +<p>—On la dit adorable! s'écria Grévy.</p> + +<p>—Un miracle de beauté, tout simplement, répliqua Frémieux.</p> + +<p>—Est-elle plus belle que la comtesse Béatrice?</p> + +<p>—Elle est plus neuve... C'est une figure qui promet un esprit de démon!</p> + +<p>—D'où sort cette comète?</p> + +<p>—D'un horizon un peu bourgeois, la pension Géran.</p> + +<p>—Peste! dit Montmorin,—bonne provenance! C'est de là que sort aussi la +petite Césarine de Mersanz, un astre blond, rieur... ou plutôt un bouton +de rose; car la métaphore céleste est naturellement fatigante...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> —Un bouton de rose, interrompit Frémieux,—dont la tige a huit cent +mille livres de rente!</p> + +<p>—Chère fleur! conclut le vicomte de Grévy en soupirant.</p> + +<p>—Ne parle-t-on de rien pour ces demoiselles? reprit-il.</p> + +<p>Ils arrivaient au boulevard des Invalides. Montmorin mit son cheval au +pas; les autres firent comme lui.</p> + +<p>—Serez-vous discrets? demanda-t-il.</p> + +<p>—Parbleu! lui fut-il répondu à l'unanimité.</p> + +<p>Il sembla hésiter.</p> + +<p>—Allons! fit la cavalcade,—fallait-il te promettre d'être indiscrets?</p> + +<p>—C'est que, dit Montmorin,—la chose est grave.</p> + +<p>—Voyons! voyons!</p> + +<p>—Eh bien, il y a des bruits étonnant, voilà!</p> + +<p>—Quels bruits?</p> + +<p>—Vous savez qu'Achille s'est marié en Belgique.</p> + +<p>—A Namur, dit Frémieux,—qui était alors au roi de Hollande.</p> + +<p>Montmorin arrêta tout à fait son cheval et prononça tout bas:</p> + +<p>—En Belgique, ils ont le divorce.</p> + +<p>—Chansons! s'écria Grévy.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> —Chansons! répéta Frémieux,—en ce sens que les nouvelles de Montmorin +sont de l'eau sucrée à côté des miennes... Pour épouser la belle +Maxence, Achille n'aurait pas même besoin de la loi belge ni du +divorce...</p> + +<p>—Comment? comment?</p> + +<p>—Expliquez-vous!</p> + +<p>—Oh! devinez! dit Frémieux, qui poussa son alezan et prit un temps de +galop.—La comtesse Béatrice reçoit ce soir; allez-y: vous verrez!...</p> + +<p>Sur le balcon de l'hôtel du Tresnoy, on causait aussi. Madame la +vicomtesse de Grévy, charmante blonde un peu passée, aussi clairvoyante +que son mari était myope, jalouse de la comtesse Béatrice parce que +celle-ci est plus jeune qu'elle et plus belle, tournait de bien bon +cœur en ridicule la position du comte Achille. Les dames du Tresnoy, +la mère et deux demoiselles, faisaient chorus tant qu'elles pouvaient. +Maxence écoutait, silencieuse et froide; madame la marquise de +Sainte-Croix n'ouvrait la bouche que pour placer quelque douce et bonne +parole.</p> + +<p>C'était là qu'on pouvait bien voir si le faubourg Saint-Germain avait +raison de regarder la marquise de Sainte-Croix comme la meilleure +personnification de la charité chrétienne embellie et parée de tout +l'esprit du monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> Madame du Tresnoy, veuve de l'illustre jurisconsulte, pair de France, +qui présida dans les dernières années de la Restauration à la police +parisienne, était fort lancée dans les bonnes œuvres. Son mari ne lui +avait laissé qu'une fortune modeste: c'était un vrai gentilhomme de +robe, austère en ses mœurs, probe jusqu'au scrupule et généreux de +son labeur. Ceux-là n'atteignent que bien rarement les jours de la +vieillesse; ils ne font jamais fortune. Madame la marquise de +Sainte-Croix, en se retirant du monde, avait gardé avec la baronne du +Tresnoy des relations de bienfaisance. Aujourd'hui qu'elle désirait +produire sa fille, madame du Tresnoy était sa première visite.</p> + +<p>Les deux demoiselles du Tresnoy étaient laides, grandes et +très-élégantes. Au bal, elles ne dansaient pas toujours autant qu'elles +l'eussent voulu. Cela les rendait un peu libres avec les hommes qu'elles +voulaient attirer et très-peu charitables vis-à-vis des femmes. Elles +accablaient, ce matin, Maxence de compliments et de gentillesses. Elles +la détestaient déjà. On la regardait très-spécialement parmi leurs +connaissances comme de la graine de vieilles filles. L'aînée avait vingt +ans, la cadette dix-huit. Elles s'appelaient Juliette et Dorothée.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a longtemps qu'il se passe ainsi <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> de joyeuses +choses à l'hôtel de Mersanz? demandait madame la vicomtesse de Grévy.</p> + +<p>—Au moins trois semaines, répondit Dorothée;—nous ne nous serions +jamais doutés que ce brave homme fût le père de madame la vicomtesse.</p> + +<p>—Oh!... fit madame de Grévy;—j'ai toujours pensé... il y a en elle +quelque chose...</p> + +<p>—C'est une des plus charmantes femmes que j'aie eu occasion d'admirer +en ma vie, dit très-simplement la marquise de Sainte-Croix.</p> + +<p>Madame de Grévy sourit avec malice en mordillant le coin de son mouchoir +brodé.</p> + +<p>Vous ne l'eussiez pas reconnue, cette marquise de Sainte-Croix. Si +quelqu'un vous eût dit, quelqu'un de sérieux et de croyable: «J'ai vu +cette femme dans un bouge du boulevard extérieur, attablée devant une +bouteille d'eau-de-vie,» vous auriez répondu: «Vous mentez, ou vous êtes +fou.» Elle était belle, mais sans aucune arrière-nuance de prétentions à +plaire; elle était belle de la sereine et grave beauté des mères. Sa +beauté se complétait et s'éclairait en quelque sorte par celle de +Maxence.</p> + +<p>Les deux demoiselles du Tresnoy s'étaient déjà dit en regardant +celle-ci:</p> + +<p>—En voici une qui n'a pas l'air embarrassé!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> Par le fait, l'air pensif et un peu triste de cette belle Maxence ne se +mêlait à aucune apparence de timidité.—Elle semblait indifférente à ce +qui l'entourait, et ces petits émois qui prennent les fillettes à leur +entrée dans le monde ne se montraient point en elle.</p> + +<p>—Figurez-vous, reprit Juliette du Tresnoy en s'adressant à +Maxence,—que ce bonhomme fait notre joie! On l'entend d'ici raconter +ses batailles!</p> + +<p>—Il connaît tous les invalides, ajouta Dorothée, la jeune sœur.</p> + +<p>—Tous ces vieux, dit madame de Grévy, vont finir par se croire un peu +les beaux-pères du comte.</p> + +<p>Les deux demoiselles du Tresnoy éclatèrent de rire et la vicomtesse +acheva:</p> + +<p>—De sorte que M. Mersanz fera pendant à la fille du régiment: ce sera +le gendre de l'hôtel royal des Invalides.</p> + +<p>—Que vous êtes méchante, chère belle! fit madame du Tresnoy quand la +gaieté fut calmée; vous scandalisez madame la marquise.</p> + +<p>—Je ne suis plus du monde, madame, répliqua Flavie en souriant +doucement;—madame la vicomtesse a la bonne humeur du bonheur et de la +jeunesse... A mon âge, on ne voit plus les choses de la même façon: la +conduite de M. le comte de Mersanz envers l'homme que vous appelez son +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> beau père me plaît et m'attire... Ne peut-on passer quelques légers +ridicules à ces pauvres vieux soldats qui ont été notre gloire?... A +juger le fait d'un esprit plus sérieux, depuis quand y a-t-il déshonneur +pour un gentilhomme français à épouser la fille d'un soldat?</p> + +<p>—Déshonneur, non..., dit la vicomtesse;—je n'emploie guère ces gros +mots, madame.</p> + +<p>—Ridicule, aurais-je dû dire... Chez nous, le ridicule tue mieux encore +que le déshonneur... Si donc M. le comte Achille de Mersanz a pris pour +femme la fille de ce pauvre capitaine Roger, je ne vois que le côté +honorable et même touchant de sa conduite...</p> + +<p>—Notez, dit tout bas la vicomtesse à madame du Tresnoy,—que madame la +marquise va beaucoup plus loin que moi, sans avoir l'air d'y toucher... +Avez-vous remarqué comme elle parle? «L'homme que <i>vous appelez</i> son +beau père... <i>Si</i> M. le comte a pris pour femme...» Le doute est +honnêtement exprimé... et je trouve, moi, que la charité chrétienne est +une bien admirable vertu!</p> + +<p>Dorothée et Juliette avaient des oreilles de mohicans. On avait beau +baisser la voix, elles entendaient toujours. Elles se pincèrent les +lèvres en échangeant un regard moqueur.</p> + +<p>Maxence avait les yeux fixés sur les fenêtres de <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> l'hôtel de +Mersanz, qu'on voyait au travers des arbres. Elle rêvait.</p> + +<p>—Vous êtes l'intime amie de mademoiselle Césarine? lui demanda +Juliette.</p> + +<p>—Je l'aime de tout mon cœur, répondit Maxence.</p> + +<p>—Quelle ravissante enfant! s'écria Dorothée.</p> + +<p>—J'espère, madame la marquise, reprit la baronne,—que nous aurons le +plaisir de vous voir à la réunion de ce soir?</p> + +<p>—Non, madame, répondit Flavie.</p> + +<p>—M'est-il permis de vous demander pourquoi?</p> + +<p>La marquise baissa les yeux et joua l'embarras.</p> + +<p>—Maxence est si jeune!... prononça-t-elle du bout des lèvres;—voilà +trois jours, elle était encore en pension... Notez que je ne crois pas +un mot de tout ce qui se dit; mais enfin...</p> + +<p>—Qu'est-ce qui se dit? interrompit vivement madame de Grévy.</p> + +<p>—Si vous ne le savez pas, madame, répondit Flavie avec une gravité +presque sévère,—Dieu me garde de vous en instruire.</p> + +<p>Elle prit congé au moment où on apportait des siéges sur la terrasse. +Dorothée et Juliette embrassèrent Maxence.</p> + +<p>—Quelle poupée! dit Juliette quand madame de Sainte-Croix et sa fille +furent parties.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> —Et un air de supériorité! ajouta Dorothée.</p> + +<p>La mère fronça les lèvres pour les faire taire.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria madame la vicomtesse de Grévy,—je n'ai pas l'âge +qu'il faut pour connaître à fond l'histoire ancienne, mais il me semble +que cette madame de Sainte-Croix n'est pas en position de donner comme +cela des leçons à tout le monde.</p> + +<p>—C'est une femme d'une grande vertu, dit la baronne.</p> + +<p>Elle ne riait pas, cette présidente, mais on sentait en quelque sorte la +pointe du sarcasme entre cuir et chair.</p> + +<p>—Bon, bon! fit madame de Grévy,—je sais qu'elle s'est faite ermite, à +l'instar du diable devenu vieux...</p> + +<p>—Oh! chère belle!...</p> + +<p>Dorothée et Juliette étaient aux anges.</p> + +<p>—Mais, reprit la vicomtesse,—j'ai ouï dire...</p> + +<p>Un regard de madame du Tresnoy l'arrêta.</p> + +<p>Juliette et Dorothée restèrent la bouche ouverte. On leur ôtait le pain +d'entre les dents.</p> + +<p>—Puisque vous m'interrompez, dit la vicomtesse,—c'est que vous en +savez plus long que moi... Maintenant, je ne vous tiens pas quitte d'un +renseignement que vous pouvez me fournir, j'en suis certaine. Que +signifient ses dernières paroles? <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> J'ai vraiment honte d'être si peu +au courant! cela m'humilie!... On dit donc quelque chose?</p> + +<p>—J'ignore complétement..., commença la baronne.</p> + +<p>—Ah! maman!... interrompit Juliette.</p> + +<p>Elle ne continua pas et rougit jusqu'aux oreilles sans rire, tandis que +sa sœur Dorothée riait en rougissant.</p> + +<p>—On n'est jamais trahi que par les siens! s'écria la +vicomtesse;—voyons, bonne amie, dites-moi cela à l'oreille, bien bas... +Ces demoiselles n'ont pas besoin d'entendre l'histoire, puisqu'elles la +savent déjà.</p> + +<p>Elle s'inclina de façon à mettre son oreille curieuse au niveau des +lèvres de la baronne. Celle-ci se recula en souriant et se fit prier +durant une bonne minute. Juliette et Dorothée étaient sur le gril. C'est +dans ces moments qu'on sent tout le malheur de l'état de demoiselle.—Si +Tantale, fils de Jupiter, eût été une demoiselle, les dieux, pour punir +ses forfaits, ne l'auraient condamné ni à la faim ni à la soif; les +dieux l'eussent plongée, cette demoiselle Tantale, dans un océan de +médisances après lui avoir préalablement coupé la langue.</p> + +<p>La baronne prononça enfin quelques mots à l'oreille de la vicomtesse de +Grévy. Juliette et Dorothée <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> respirèrent comme si on leur eût ôté un +poids de la poitrine.</p> + +<p>—Vraiment! fit la vicomtesse;—on dit cela!</p> + +<p>—Le monde est méchant, formula mollement la baronne.</p> + +<p>—Très-méchant! approuva madame de Grévy;—mais voulez-vous savoir mon +opinion? je crois que le monde se trompe.</p> + +<p>Les deux demoiselles sourirent d'un air incrédule et madame du Tresnoy +se hâta de répliquer:</p> + +<p>—Pour ce qui me regarde, je le souhaite de tout mon cœur.</p> + +<p>—Je crois que le monde se trompe, reprit la vicomtesse,—parce qu'il y +a quelque chose.</p> + +<p>—Quelle chose?</p> + +<p>—J'admets parfaitement que le comte Achille ait pu braver les +bienséances. Il se sent fort, il est de qualité, il a huit cent mille +livres de rente... mais je n'admets pas que le comte Achille, fait comme +il est, entouré d'un troupeau de lions toujours prêts à rugir la +raillerie, ait gardé seulement vingt-quatre heures un beau-père comme +celui-ci (elle montrait le bon capitaine Roger), s'il avait un moyen +facile de le mettre à la porte. Le comte Achille est de ceux qui +craignent le ridicule plus que la mort. Il n'a pas ce qu'il faut de +courage pour me faire croire ce que dit ici la chronique...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> —Vous sentez bien, chère petite..., voulut dire la baronne.</p> + +<p>—Je sais que vous avez bon cœur, vous, madame, interrompit la +vicomtesse pendant que Dorothée et Juliette pinçaient leurs lèvres +moqueuses; je sais aussi que je suis méchante... c'est convenu: ma +langue ne vaut rien... Mais, si Béatrice est malheureuse, je prends son +parti, voyez-vous! je me fais son amie, et, toute méchante que je suis, +je me mets sans façons entre elles et les bonnes âmes qui sont jalouses +d'elle... Croyez que je ne parle pas pour vous: vous savez que je ne me +gêne pas.</p> + +<p>Elle était jolie en ce moment, cette vicomtesse de Grévy; son teint +s'animait, ses yeux brillaient. La jeunesse de son cœur rajeunissait +son charmant visage.</p> + +<p>La baronne lui serra la main.—Dorothée montra du doigt la table où +Roger et ses complices festoyaient. Juliette s'écria:</p> + +<p>—S'ils boivent toutes ces bouteilles, nous allons avoir une +représentation complète.</p> + +<p>Le trio des anciens militaires devenait de plus en plus bruyant. A +l'appel de Roger, frappant sur la table avec son pot de bière, un +domestique était venu. C'était Martin, l'esclave de M. Baptiste. Roger +lui avait dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> —Monte-moi une bouteille de chambertin, une bouteille de sauterne, une +bouteille de romanée, une bouteille de clos-vougeot et une bouteille de +marckbrunner...</p> + +<p>Et, comme Martin le regardait, ébahi, Roger avait ajouté fièrement:</p> + +<p>—J'en tiendrai compte à mon gendre, cartouchibus!</p> + +<p>—Allons, pied plat! s'écria Niquet,—en route! on a de quoi payer!</p> + +<p>—Oh! mais oui! sanctionna Palaproie.</p> + +<p>Martin alla consulter son commandant, M. Baptiste. M. Baptiste manda le +sommelier. Celui-ci descendit à la cave et se rendit lui-même au jardin, +escorté de deux valets, portant les bouteilles demandées.</p> + +<p>Les domestiques de l'hôtel de Mersanz étaient tous aux fenêtres pour +voir cela.</p> + +<p>—C'est bon! dit Roger au sommelier;—nous allons déguster ça!</p> + +<p>—Et nous vous en dirons des nouvelles, l'ami, ajouta Niquet.</p> + +<p>Palaproie garda le silence, cette fois, occupé qu'il était à rejeter à +droite et à gauche ses immenses moustaches pour faire un passage au +liquide généreux contenu dans les bouteilles.</p> + +<p>La première fut débouchée: c'était le chambertin.—On <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> déposa les +pipes, et la tournée eut lieu.</p> + +<p>—Hein? demande Roger en faisant claquer sa langue.</p> + +<p>—Ah! fichtre! répliqua Niquet.</p> + +<p>—Tonnerre! gronda Palaproie.</p> + +<p>—Redoublons!</p> + +<p>—C'est du baume.</p> + +<p>—Ah! mais oui!</p> + +<p>—On a un gendre ou on n'en a pas! conclut Roger.</p> + +<p>Madame du Tresnoy venait de serrer la main de la vicomtesse.</p> + +<p>—Bonne petite, dit-elle, vous intéressez-vous véritablement à la +comtesse Béatrice?</p> + +<p>—Depuis dix minutes, passionnément, répondit madame de Grévy;—je ne +sais pourquoi il me semble qu'il y a contre elle une ligue sourde et +déloyale, formée par les méchants dont les sots se font les complices... +Je sens que je déteste les ennemis de la comtesse.</p> + +<p>Madame du Tresnoy surprit les regards sournoisement avides de Dorothée +et de Juliette.</p> + +<p>—Mesdemoiselles, dit-elle,—allez au piano. Vous devez chanter demain, +Dorothée, et Juliette ne sait pas l'accompagnement.</p> + +<p>Quand elle fut seule avec madame de Grévy:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> —Je ne vous ai pas tout dit, reprit-elle,—et moi-même, je suis loin de +tout savoir... Vous avez raison: il y a une ligue contre cette pauvre +jeune femme... Madame de Sainte-Croix a un rôle là-dedans... On va +jusqu'à parler du mariage du comte Achille avec cette belle Maxence que +vous venez de voir...</p> + +<p>Comme la vicomtesse, étonnée, ouvrait la bouche pour demander de plus +amples renseignements, un grand bruit se fit dans le jardin. Les trois +vieux compagnons s'étaient levés et criaient tous à la fois en agitant +leurs verres. En même temps, madame de Grévy aperçut à l'entrée de la +grille un homme d'énorme corpulence, portant la veste étoupée du +marchand de vin et coiffé d'une grosse casquette de loutre.</p> + +<p>Les trois vieux soldats s'élancèrent vers lui les bras ouverts, Roger en +tête. Le gros homme les embrassa tour à tour, et on l'entraîna vers la +table chargée de bouteilles.—Ainsi fit son entrée solennelle à l'hôtel +de Mersanz Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, maître, après Dieu, du +château de la Savate.</p> + +<p class="center p2">FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</p> + +<hr /> + +<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE DES CHAPITRES.</h2> + +<table summary="table_des_chapitres" class="block"> + <colgroup span="3"> + <col width="10" /> + <col width="375" /> + <col width="15" /> + </colgroup> +<tbody> + <tr> + <td colspan="3" class="tcenter"><b>PREMIÈRE PARTIE.—LA PETITE BONNE FEMME.</b><br /><b>(SUITE.)</b></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda"><a href="#ch1">IX.</a></td> + <td class="tdb">La marquise de Sainte-Croix</td> + <td class="tdc">7</td> + </tr> + <tr> + <td class="tda"><a href="#ch2">X.</a></td> + <td class="tdb">La Perlette</td> + <td class="tdc">29</td> + </tr> + <tr> + <td class="tda"><a href="#ch3">XI.</a></td> + <td class="tdb">La première femme du comte Achille</td> + <td class="tdc">53</td> + </tr> + <tr> + <td class="tda"><a href="#ch4">XII.</a></td> + <td class="tdb">La décadence de Flavie</td> + <td class="tdc">83</td> + </tr> + <tr> + <td class="tda"><a href="#ch5">XIII.</a></td> + <td class="tdb">Repas de corps</td> + <td class="tdc">107</td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" class="tcenter"><b>DEUXIÈME PARTIE.—L'HOTEL DE MERSANZ.</b></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda"><a href="#ch6">I.</a></td> + <td class="tdb">Une scène d'antichambre</td> + <td class="tdc">145</td> + </tr> + <tr> + <td class="tda"><a href="#ch7">II.</a></td> + <td class="tdb">Trois invalides</td> + <td class="tdc">173</td> + </tr> +</tbody> +</table> + +<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE MARIAGES, VOL. II *** + +***** This file should be named 38122-h.htm or 38122-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/1/2/38122/ + +Produced by Claudine Corbasson, Vinciane Knappenberg and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by The Internet Archive/Canadian +Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/38122-h/images/logo4.png b/38122-h/images/logo4.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..420af33 --- /dev/null +++ b/38122-h/images/logo4.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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