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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:09:34 -0700
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+Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La fabrique de mariages, Vol. II
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: November 24, 2011 [EBook #38122]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE MARIAGES, VOL. II ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson, Vinciane Knappenberg and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by The Internet Archive/Canadian
+Libraries)
+
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+
+Notes de transcription:
+
+
+Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+ COLLECTION HETZEL.
+
+
+ LA FABRIQUE DE MARIAGES
+
+ PAR
+
+ PAUL FÉVAL.
+
+ II
+
+ Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,
+ interdite pour la France.
+
+
+ [Illustration: logo de l'éditeur]
+
+ LEIPZIG,
+
+ ALPH. DURR, LIBRAIRE-EDITEUR.
+
+
+ 1858
+
+
+ BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,
+ Rue de Schaerbeek. 12.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+LA PETITE BONNE FEMME.
+(SUITE.)
+
+
+
+
+IX
+
+--La marquise de Sainte-Croix.--
+
+
+Vous voyez bien que ce pauvre Jean-François Vaterlot, dit Barbedor,
+n'était pas un coquin. Il y allait de bon coeur et n'eût pas demandé
+mieux en ce moment que de prodiguer à Garnier de Clérambault tout ce
+qu'un fort-et-adroit peut fournir de coups de poing, de coups de pied,
+etc., etc.
+
+Malheureusement, Barbedor avait une passion.
+
+L'habit bleu tira sa boîte à cigares de sa poche, ce qui était sa
+ressource dans les grandes occasions. Il choisit un havane sans défauts
+et s'en alla paisiblement l'allumer au cigare que Jean avait laissé sur
+la table.
+
+--Niaiseries, niaiseries que tout cela, dit-il;--nous nous connaissons
+bien tous les trois, que diable!... Quand M. Lagard aura l'idée de
+m'assommer, on lui montrera ce qu'on sait faire... En attendant, comme
+il peut jeter des bâtons dans nos roues, on ne refuse pas de lui faire
+de temps en temps un petit cadeau pour entretenir l'amitié... mais mille
+francs d'un coup, c'est sec!... Pour ne pas se manger entre _camaros_,
+on n'a pas besoin de s'entr'adorer.
+
+Ces termes d'argot ont quelque chose de plus ignoble quand ils sont
+prononcés par flatterie.
+
+Dès que l'habit bleu eut remis le cigare de Jean sur la table, celui-ci
+le prit, le jeta par terre et l'écrasa sous son pied.
+
+--Allons, dit le bonhomme,--en voilà assez, monsieur Garnier... Au
+large!
+
+Mais sa voix n'était plus déjà si ferme. L'habit bleu avait cligné de
+l'oeil en le regardant.--Jean Lagard mit ses mains dans ses poches et
+se promena de long en large en sifflant.
+
+--Mon vieux Barbedor, murmura Garnier au moment où il avait le dos
+tourné,--notre intérêt serait de vous planter là; car nous n'avons plus
+guère besoin de vous... Il y en aurait joliment qui vous prendraient au
+mot et qui fileraient sans rien dire... mais, moi... la loyauté, je ne
+connais que ça... Je ne veux pas vous priver de votre part dans les
+bénéfices pour un petit instant d'humeur...--Ne vous gênez pas!
+s'interrompit-il en voyant revenir Jean Lagard;--faites semblant de me
+dire des injures... ça fera bien... Il n'en est pas moins vrai que j'ai
+dans ma poche un journal qui vaut de l'argent pour vous...
+
+--Un journal! répéta Barbedor.
+
+--Le _Journal des Débats_.
+
+--Qui vaut de l'argent pour moi?
+
+--Grondez, papa!... le neveu vous regarde!...
+
+Jean avait, en effet, les yeux fixés sur son oncle. Il s'arrêta un
+instant, puis il eut un sourire et tourna le dos.
+
+L'habit bleu n'attendait que cela pour frapper le grand coup.
+
+Il tira lestement de sa poche un numéro du _Journal des Débats_ et mit
+le doigt sur un fait divers ainsi conçu:
+
+ «Sur l'initiative du ministre de l'intérieur, avec l'approbation du
+ ministre des travaux publics et du directeur des douanes, la préfecture
+ de la Seine va, dit-on, ouvrir une enquête pour le percement de la
+ barrière des Paillassons.»
+
+Barbedor saisit le journal à deux mains; mais ses mains tremblaient, il
+ne pouvait pas lire.--Il chercha ses lunettes dans la poche de sa veste.
+
+--Paillassons!... murmurait-il;--j'ai vu qu'il s'agissait de la
+barrière!
+
+--Le pauvre vieux est repincé en grand, pensait Jean Lagard;--ma foi, va
+comme je te pousse!... Qu'y faire?
+
+C'était l'insouciance personnifiée. Du moment qu'il s'agissait d'autre
+chose que de donner ou de recevoir des coups, le courage lui manquait.
+
+--C'est un bon journal, disait cependant Barbedor en lisant le titre
+empâté de la feuille ministérielle;--je me souviens qu'il disait de
+belles choses sur les droits du peuple le 30 juillet 1830.
+
+Il épela péniblement le paragraphe que nous venons de transcrire.
+
+--Hein! s'écria-t-il tout pâle de bonheur,--l'avais-je dit?... Il faut
+faire afficher cela sur les propres piliers des deux coquines!
+
+--Et c'est au moment où je vous apportais cette nouvelle..., reprit
+l'habit bleu.
+
+--On est vif, monsieur Garnier, interrompit le bonhomme.--Où donc est
+allé mon neveu Jean?
+
+Celui-ci avait fait le tour de la maison et se promenait sous les
+marronniers.
+
+--C'est l'enfant qui est cause de cela, reprit le bonhomme;--vous avez
+bien vu, pas vrai? Et dites-moi... quand et comment avez-vous obtenu la
+chose?
+
+M. Garnier n'avait rien obtenu du tout. Il avait corrompu les ciseaux du
+_Journal des Débats_; ces ciseaux coupables avaient glissé, parmi les
+faits divers, cette nouvelle, qui pouvait être vraie et qui, dans tous
+les cas, ne devait nuire à personne.
+
+Un peu de clémence pour les ciseaux du _Journal des Débats_!
+
+--Madame la marquise, répondit l'habit bleu, à qui l'absence de Jean
+laissait le champ libre,--a tant fait des pieds et des mains auprès du
+ministre...
+
+--Mais il y a encore autre chose! interrompit Barbedor:--je vois encore
+une fois le mot Paillassons... nom d'un coeur! et voilà que le château
+de la Savate est imprimé... en toutes lettres!
+
+L'émotion débordait de son coeur. Il tendit la main à l'habit bleu,
+qui la toucha légèrement et avec dignité.
+
+--Voyons ce qu'ils disent! voyons ce qu'ils disent! reprit le bonhomme,
+qui rajusta ses lunettes.
+
+Il lut:
+
+ «Beaucoup de Parisiens ignorent le nom et la position de cette
+ barrière...»
+
+--Des oies que ces Parisiens! grommela Barbedor entre parenthèse.
+
+ «... De cette barrière qui n'en est pas une...»
+
+--Elle le sera, nom d'un nom!... Je l'ai toujours dit!
+
+ «... Qui n'en est pas une. Elle consiste en un bâtiment d'aspect
+ singulier qui fut construit en même temps que le mur d'octroi, sous
+ Louis XVI, vers l'année 1783, sur les sollicitations des fermiers
+ généraux. Comme toutes les autres barrières, elle a eu Ledoux pour
+ architecte. Les plus remarquables de ces constructions sont celles de
+ Montmartre, du Roule, du Trône, de l'Étoile, du Maine, d'Enfer et
+ d'Italie...»
+
+--La nôtre le sera aussi, remarquable!
+
+ «... Et d'Italie. Quant au développement total du mur d'octroi, il est
+ de vingt-huit mille deux cent quatre-vingt-sept mètres...»
+
+--Ça, je m'en fiche! s'interrompit Barbedor en sautant plusieurs
+lignes;--j'arrive au château de la Savate.
+
+ «... Un établissement... hum! hum!... connu sous le nom du château de la
+ Savate... rendez-vous des _forts-et-adroits_...»
+
+--Il aurait bien pu mettre aussi: «Et de la bonne société!...»
+
+ «... Va se trouver sur l'alignement de la nouvelle rue des Paillassons
+ et acquérir tout à coup une vogue extraordinaire... L'homme dévoué qui a
+ voulu faire renaître chez nous les fêtes du gymnase antique est célèbre
+ parmi ses confrères sous le nom de Barbedor... C'est lui qui lutta, en
+ 1828, contre Maxwell, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, pour soutenir
+ l'honneur des athlètes français... On assure que son crédit personnel
+ n'est pas étranger au percement de la nouvelle barrière.»
+
+Le bonhomme replia le journal. Il était rouge comme une pivoine et sa
+joie orgueilleuse l'étouffait.
+
+--Asseyez-vous là, monsieur Garnier, dit-il, et prenez un verre
+d'absinthe avec moi... Ceux qui ne seront pas contents, voilà!...
+Combien que ça dure, une enquête?
+
+--Un mois... deux mois...
+
+--Nous aurions ça au mois d'août... le temps de faire des réparations à
+mon immeuble... Je veux mettre la baraque sur un pied... vous verrez...
+Trinquons!
+
+--Si le neveu revenait?... objecta l'habit bleu en riant avec malice.
+
+--Je me moque du neveu comme d'une guigne! s'écria Barbedor;--est-ce
+que je ne suis pas maître chez moi?
+
+--C'est que, tout à l'heure...
+
+--Bon! bon!... A votre santé, monsieur Garnier... et à celle de madame,
+nom d'un coeur!...
+
+--C'est l'argent qui me chiffonne, reprit-il après avoir sifflé son
+verre d'absinthe;--pour faire les réparations, il faut de l'argent.
+
+--Un bonheur ne vient jamais seul, mon bon, répliqua l'habit bleu;--vos
+fonds ont gagné cinquante pour cent...
+
+--Est-ce vrai?...
+
+--Peut-être le double.
+
+--Et vous êtes en mesure de me rembourser?
+
+--Aujourd'hui, non... mais sous peu... Nous avons une affaire...
+
+Il se baisa le bout des doigts et ajouta:
+
+--Je ne vous dis que ça!
+
+--C'est que, fit Barbedor un peu refroidi,--nous en avons eu déjà tant
+comme ça, des affaires...
+
+Il baisa, lui aussi, le bout de ses doigts, mais d'un air incrédule.
+
+--Huit cent mille livres de rente! prononça solennellement l'habit bleu.
+
+--Et amoureux?
+
+--Comme un fou.
+
+--De la petite Maxence?
+
+--De mademoiselle Maxence de Sainte-Croix.
+
+--Ah! diable! on lui a donné les honneurs du nom, à celle-là?
+
+--C'est la fille unique de madame la marquise, répondit gravement
+l'habit bleu.
+
+--A la bonne heure! repartit le bonhomme, qui riait innocemment,--à la
+bonne heure! Nous avons eu assez de nièces, ça ne coûte pas davantage et
+ça sonne mieux... Fera-t-on quelque chose ici?
+
+--Peut-être... En tous cas, peut-on compter sur vous?
+
+--A la vie, à la mort! répliqua le bonhomme, qui posa le journal sur son
+coeur.
+
+--Le neveu ne mettra pas de bâtons dans nos roues?
+
+--Le neveu ira au diable!
+
+--Ne le brusquez pas!... Qu'est-il venu faire ici?
+
+--Dîner.
+
+--Tout seul?
+
+--Avec maman Carabosse et un grand garçon que vous ne connaissez pas...
+un militaire.
+
+--Je connais plus de monde que vous ne pensez, papa... Comment
+appelez-vous ce militaire?
+
+--Le lieutenant Vital.
+
+--L'amant de mademoiselle la comtesse de Mersanz! s'écria Garnier,
+tandis que Barbedor le regardait ébahi;--celui-là, mon vieux, est de nos
+amis sans le savoir... je ne donnerais pas sa besogne pour vingt mille
+écus!... Maman Carabosse nous sert aussi à sa manière... Donnez-leur un
+bon dîner et laissez-nous faire.
+
+--Par ici, lieutenant, par ici! cria en ce moment Jean Lagard, qui était
+à une fenêtre du premier étage.
+
+Garnier se leva aussitôt.
+
+--Je ne veux pas qu'il me voie, dit-il;--la petite bonne femme non
+plus... Venez! j'ai encore quelque chose à vous dire.
+
+--Lagard leur apprendra que vous êtes ici, objecta Barbedor.
+
+--Vous irez les retrouver comme si nous étions partis... Madame la
+marquise et moi, nous sommes espionnés... je ne peux plus la recevoir
+chez moi ni me présenter chez elle... Nous choisissons décidément votre
+maison pour nous réunir, vous sentez bien, mon bon, comme nous en
+pourrions choisir une autre: ce n'est pas là l'embarras... Remarquez un
+fait qui étonne toujours les observateurs: c'est quand on est près de
+toucher le but que les obstacles augmentent...
+
+Il entraîna Barbedor vers le bosquet, au moment où le lieutenant Vital
+se montrait au tournant de la ruelle.
+
+--Est-ce ici que dînent les officiers? demanda celui-ci de loin.
+
+--Juste, mon lieutenant, répondit Jean Lagard par la fenêtre.
+
+Vital regarda la maison, puis les alentours. Cet examen ne fut pas en
+faveur du château de la Savate, car un sourire d'étonnement se montra
+sous la fine moustache du beau lieutenant.
+
+--Drôle de pays! murmura-t-il;--je n'aurais jamais choisi cet endroit-là
+pour faire un repas de corps!
+
+--Voilà la chose, disait Garnier de Clérambault sous les
+marronniers.--Vous avez connu le capitaine Roger autrefois?
+
+--C'est mon cousin issu de germain..., répondit Barbedor, ce qui fait
+que la comtesse de Mersanz, sa fille, est un peu ma nièce... et, si un
+autre que vous avait parlé d'amant à propos d'elle, il aurait fallu
+s'aligner!
+
+--Vous savez..., fit l'habit bleu;--on dit ça... le monde...
+
+--Et puis, reprit le bonhomme,--c'est devenu fier depuis que c'est
+comtesse... Je n'ai seulement jamais eu l'idée d'aller la voir.
+
+--Il faut y aller, dit Clérambault,--dès demain.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pas pour la fille... pour le père.
+
+--Bah!... le vieux Roger est à Paris?
+
+--Et il a bonne envie d'en fumer une vieille avec vous.
+
+--Vrai?... Il se souvient des anciens?
+
+--Pour ce qui est de moi, répliqua Clérambault avec embarras,--nous
+avons eu quelque chose ensemble... il me garde rancune... mais je sais
+par le sergent Michel qu'il a parlé de vous.
+
+--Et il est installé à l'hôtel du comte?
+
+--Installé, c'est le mot... comme chez lui... Toute la maison est à sa
+disposition... il tient table ouverte... et la cave du comte est bonne.
+
+--Oui-da! fit Barbedor:--eh bien, quand j'irai de ce côté-là...
+
+--Vous ne m'avez donc pas compris? dit l'habit bleu, qui le prit par un
+bouton de sa houppelande:--c'est demain qu'il y faut aller.
+
+--Pourquoi faire? demanda Barbedor étonné.
+
+--Causer, fumer, boire...
+
+--Voilà tout?
+
+--Causer haut, fumer fort, boire beaucoup.
+
+--Mais tout ça doit mal aller dans l'hôtel du comte.
+
+--Tout ça va très-bien... et puis ça n'est pas inutile pour le succès de
+notre affaire.
+
+Barbedor passa une bonne minute à se creuser la cervelle. Il ne pouvait
+pas deviner en quoi une bamboche commémorative, faite en compagnie du
+vieux Roger, pouvait aider aux projets de madame la marquise de
+Sainte-Croix.
+
+Car Barbedor savait que celle-ci était le véritable chef de file.
+
+--J'irai, dit-il enfin,--puisque le vin est bon... Si ça ne fait pas de
+bien, ça ne peut pas faire de mal.
+
+ * * * * *
+
+C'était dans la chambre où nous avons vu déjà une fois réunis M. Garnier
+de Clérambault, Barbedor et une femme voilée, lors de l'entrevue
+projetée entre Justine et le baron allemand. Cette chambre, comme nous
+avons dû le dire, communiquait par un escalier de service avec la sortie
+ouverte sur les derrières de la maison.
+
+Clérambault et la marquise l'avaient choisie pour le lieu de leurs
+réunions. Seulement, l'expérience avait porté fruit. Pour éviter les
+yeux et les oreilles indiscrets, on avait mis une double porte du côté
+du corridor, en souvenir de Jean Lagard.
+
+Cette marquise de Sainte-Croix, qui buvait de l'eau-de-vie et qui
+venait s'installer sans façon au château de la Savate, n'était pourtant
+pas une aventurière à la douzaine. On en voit tant de ces grandes dames
+pour rire qui ont ramassé leur titre au pied d'une borne! C'est la mode,
+et toute fille de concierge qui a pu se faire donner un coupé, s'offre à
+elle-même un petit écusson qu'elle timbre pour le moins d'une couronne
+comtale. Une lorette qui n'est que baronne fait preuve de trop de
+modestie.
+
+Ce sont, en général, des noms allemands. Leur père était chambellan d'un
+prince régnant dans les contes fantastiques d'Hoffmann. Leur mari, qui
+n'a pas pu les comprendre,--elles l'ont épousé si jeunes!--occupe un
+poste diplomatique en Russie. Il leur fait une pension qui ne suffit pas
+à leurs besoins.
+
+Il est à Paris trois ou quatre cents gaillards, frais et bien portants,
+qui arrêtent les passants avec cette formule: «Nous sommes sept enfants
+à la maison et nous n'avons pas de pain.»
+
+Quelle bourse ne dénoue pas ses cordons à cet appel.
+
+Et pourtant, quand on réfléchit, est-il vraisemblable que ces jeunes
+gaillards aient tout justement six petits frères.
+
+Jamais la formule ne varie, jamais! Ils sont toujours sept enfants à la
+maison.
+
+L'histoire de la dame qui a une couronne de comtesse ne varie pas
+davantage: fille de chambellan, femme de diplomate étranger... forcée de
+s'ingénier un peu à cause de l'insuffisance de la libéralité conjugale.
+
+Il se trouve sans cesse des simples pour les croire,--si elles sont
+jolies,--et même si elles sont laides. Certains architectes vivent à
+faire exclusivement le petit hôtel pour la femme de diplomate, fille de
+chambellan, que son mari a eu le tort de ne point comprendre.
+
+Pourquoi l'épousa-t-elle si jeune!
+
+Vers l'année 1810, au coeur de l'Empire, une petite demoiselle
+débarqua à Paris par le coche de Bordeaux. Elle avait ces traits
+affilés, ce type de furet de celles qui vont fouillant, sapant, et qui
+prennent la fortune par la mine; mais elle avait aussi le regard
+vaillant des conquérantes. La brèche ouverte, celle-là devait monter à
+l'assaut bravement.
+
+Elle n'était pas jolie, mais elle avait une de ces figures qui frappent
+fort et qu'on n'oublie pas. Cela vaut mieux parfois que d'être jolie. Du
+reste, à cet égard, on ne pouvait guère la juger. Sa taille n'était
+point encore formée; elle était dans la mue. En outre, sa pauvre
+toilette ne la montrait point à son avantage.
+
+C'était la fille d'un courtier de commerce de Bordeaux. Elle se nommait
+Flavie Soyer. Elle avait bientôt quinze ans. Elle s'était enfuie de la
+maison paternelle toute seule pour venir à Paris.
+
+Il s'en trouve comme cela: des natures belliqueuses et hardies qui n'ont
+pas besoin de l'amour pour s'envoler hors du nid avant l'âge. Flavie
+Soyer avait rêvé Paris. Ce n'était point pour y être aimée; c'était pour
+y combattre, pour y vaincre, que sais-je! une ambition déjà implacable
+et naïve encore cependant, comme tout ce qui est dans l'esprit d'une
+fillette innocente.
+
+Nous voudrions avoir le temps de vous dire au juste et en détail ce que
+c'était que l'innocence de Flavie Soyer.--Son coeur n'avait point
+encore parlé, mais il devait toujours se taire. Ses sens restaient dans
+les limbes: on pouvait deviner qu'ils auraient le réveil violent. Elle
+n'avait jamais lu ni romans ni poésies: son père la faisait travailler
+aux livres de commerce comme un petit employé.
+
+Mais son intelligence diabolique avait deviné le monde par des trous de
+serrure. Elle savait à peu près. Il ne lui fallait qu'un grain
+d'expérience pour jouer sous jambe les prudents et les forts.
+
+Dans le compartiment de la voiture où elle avait loué sa place se
+trouvait un jeune militaire nommé Garnier, qui allait rejoindre à Paris.
+Ce Garnier eût été bon commis voyageur: il voulut s'amuser aux dépens de
+la fillette. Celle-ci vécut à ses crochets tout le long de la route
+(quatre jours et quatre nuits en 1810) et se moqua de lui.
+
+On arriva. Garnier était le fils d'un honnête homme qui remplissait le
+rôle de domestique de confiance auprès de M. le marquis de Sainte-Croix,
+vieux gentilhomme fort riche encore, malgré les pertes essuyées sous la
+République. Flavie avait raconté à Garnier ce qu'elle avait voulu.
+Garnier la mena chez sa mère, près de qui Flavie joua le rôle de colombe
+persécutée avec une rare perfection.
+
+Madame la marquise de Sainte-Croix, pour son malheur, eut besoin d'une
+lectrice. Le père et la mère Garnier étaient déjà épris de cette petite
+Flavie presque autant que leur fils. Elle fut présentée à madame la
+marquise comme un trésor. La marquise la mit auprès d'elle.
+
+Deux ans après, la marquise était en terre, et Flavie se nommait madame
+la marquise de Sainte-Croix.
+
+Une chose semblable peut arriver tout naturellement, et nous n'avons
+rien à en dire.
+
+Garnier vint passer un semestre chez le marquis.--Celui-ci était un
+bonhomme assez doux de moeurs qui n'aimait ni le monde, ni le luxe, ni
+le bruit, ni rien de ce qu'adorait Flavie. Par une belle nuit d'été, le
+marquis se laissa mourir en son château de la Sologne. Il fut assisté à
+ses derniers moments par Flavie et Garnier fils. Le médecin de campagne,
+arriva trop tard.
+
+Quand elle devint veuve ainsi, Flavie avait dix-neuf ans.
+
+Feu son mari lui laissait tous ses biens par testament.
+
+Les héritiers du marquis de Sainte-Croix lui firent un procès qu'elle
+gagna. Elle prit tout de suite la position d'une jeune femme
+très-sévère, très-amie du luxe, très-prodigue et très-décidée à ne point
+se remarier.
+
+La fortune du marquis de Sainte-Croix, toute considérable qu'elle était,
+ne pouvait suffire à ses dépenses. Elle songea au jeu pour augmenter ses
+revenus. Du premier coup, elle fut une joueuse frénétique. Le sort ne
+lui fut pas favorable. Sa fortune croula--mais sans bruit.
+
+Elle garda son apparence et son crédit.
+
+Ce fut vers le moment de sa ruine qu'elle fit la connaissance de M.
+Rodelet, ancien fournisseur des armées et qui comptait par millions. M.
+Rodelet avait une fille unique, nommée Ernestine, qui passait pour un
+des meilleurs partis du commerce.--Garnier était alors un beau garçon,
+jeune, hardi et ne manquant pas d'expérience auprès des femmes. Pendant
+que la marquise s'attaquait au père, Garnier aurait pu se charger de la
+fille; mais Flavie ne l'entendait pas ainsi. Elle était jalouse de ce
+Garnier, si inférieure à elle sous tous les rapports: ils s'étaient
+promis de se marier quand leur fortune serait faite.
+
+On choisit un commis du fournisseur; Garnier l'endoctrina. Ernestine
+était charmante, et le commis voyait au dénoûment de cette intrigue
+d'amour l'éblouissante perspective de la dot. La marquise, introduite
+dans l'intimité de la famille, fit naître les occasions; elle jeta
+elle-même dans le coeur d'Ernestine, naïf et tout neuf, le germe d'une
+passion qui devait servir ses intérêts.
+
+Cela dura un an.--Le lieu de la scène était le nº 81 de la rue de
+l'Université, où il y avait pour concierge une femme du nom de
+Marguerite Vital. Nous parlons ici de cette Marguerite Vital, parce
+qu'elle monta une fois chez M. Rodelet, avant la catastrophe, et qu'elle
+l'entretint pendant une grosse demi-heure. A la suite de cette entrevue,
+M. Rodelet était résolu à chasser son commis, à rompre avec la marquise
+et à fermer sa porte à Garnier.
+
+Voici maintenant ce qui résulta pour le public de toutes les peines et
+soins que voulurent bien se donner madame la marquise de Sainte-Croix et
+M. Garnier, son fidèle ami.
+
+D'abord, Ernestine devint enceinte. Le commis coupable s'embarqua un
+beau matin pour l'Amérique.--La raison de ce départ fut une scène
+admirablement jouée par Flavie et son éternel complice. On effraya le
+commis; on lui montra M. Rodelet implacable et les tribunaux toujours
+prêts à punir un détournement de mineure.
+
+Sans le départ du commis, Flavie et Garnier eussent perdu le meilleur de
+leur proie, car M. Rodelet, excellent homme et qui n'avait d'autre
+défaut que l'excès même de sa bonté dégénérant en faiblesse, aurait
+marié les deux enfants,--et tout eût été dit.
+
+Une fois le commis éloigné, les deux associés étaient maîtres de la
+place.
+
+Les amis de M. Rodelet apprirent un jour avec stupéfaction et tout à la
+fois les faits suivants qui s'étaient passés en quelques semaines.
+
+L'ancien fournisseur avait maudit et chassé sa fille déshonorée. Il
+s'était jeté à corps perdu, pour s'étourdir sans doute, dans une vie de
+désordres qui contrastait avec son âge et plus encore avec son
+caractère.--On l'avait vu ivre dans les maisons de jeu du Palais-Royal,
+où le dévouement de ce bon Garnier lui avait épargné encore quelques
+extravagances; car ce pauvre Garnier le suivait comme un chien
+et le suppliait sans relâche de mettre un terme à ses folies
+désespérées.--Madame la marquise de Sainte-Croix avait fait aussi tout
+ce qu'elle avait pu.
+
+Rodelet avait réalisé toute sa fortune le jour même où il avait appris
+la faute de sa fille.--En quelques mois, cet énorme capital avait fondu
+comme la neige au printemps. Comment? C'est l'éternelle question quand
+les millionnaires se tuent.
+
+Rodelet avait même manqué à plusieurs de ses engagements,--et, auprès de
+son corps, pendu à l'anneau du lustre dans son cabinet, on trouva une
+liasse de papiers timbrés.
+
+Marguerite Vital, la portière, fut chassée d'abord, puis mise en prison,
+pour avoir dit que madame la marquise de Sainte-Croix et Garnier
+savaient bien où s'en était allée la fortune de l'ancien fournisseur.
+
+Cette mort violente du chef de la maison Rodelet fit beaucoup de bruit.
+Il fallut pour l'étouffer le retentissement des événements politiques
+qui précipitèrent la chute de l'Empire. Mais une chose surnagea, ce fut
+le souvenir de la digne conduite de Garnier et des efforts généreux de
+madame la marquise de Sainte-Croix pour arrêter ce malheureux sur le
+penchant de sa ruine.
+
+Madame la marquise fit, à quelque temps de là, un héritage
+considérable,--une vieille parente qu'elle avait en Hongrie. Les dettes
+furent payées et son train augmenta.
+
+Quant à Ernestine Rodelet, elle alla cacher sa honte loin de Paris, et
+le monde qui tressait des couronnes à madame la marquise de
+Sainte-Croix, le monde clairvoyant et juste, l'accusa tout naturellement
+d'avoir causé la mort de son père.
+
+Cette Marguerite Vital, qui avait osé accuser madame la marquise et son
+ami Garnier, était une petite femme de jolie figure, bien qu'elle eût
+dépassé la trentaine. Son propriétaire l'avait expulsée à regret, car
+elle tenait sa loge et la maison dans un état de propreté admirable.
+Mais le moyen de garder une portière qui fait de pareils cancans!
+
+Marguerite, citée devant le tribunal, fut obligée de raconter sa petite
+histoire. Elle était veuve de militaire, à ce qu'elle disait,--mais elle
+ne put représenter l'acte de décès de son mari, qui ne portait point le
+même nom qu'elle.--Elle avait un beau garçon de sept ans qui était
+enfant de troupe à la 7e demi-brigade.
+
+Nous sommes forcé de nous occuper un peu du passé de Marguerite, parce
+que, parmi les personnages de l'humble drame de sa jeunesse, se trouvait
+le digne M. Garnier.
+
+
+
+
+X
+
+--La Perlette.--
+
+
+Garnier était, au temps de la jeunesse de Marguerite Vital, tambour de
+la 7e demi-brigade, en garnison à Paris. Il avait pour collègue et
+camarade intime un gros garçon du nom de Roger qu'on appelait Roger
+Bontemps, à cause de son joyeux caractère. Garnier et Roger étaient deux
+inséparables. Comme presque tous les tambours et trompettes de régiment,
+qui sont exposés à de fréquentes railleries, ils étaient fort assidus à
+la salle d'armes et passaient pour de dangereux tireurs.
+
+Roger Bontemps n'était pas querelleur, mais il allait sur le terrain
+comme on va à la noce. Garnier, au contraire, se montrait singulièrement
+pointilleux; il faisait le crâne à tout propos et se donnait le plaisir
+de tailler en pièces les conscrits imprudents qui traduisaient tambour
+par _tapin_.--Seulement, on avait pu remarquer que Garnier laissait
+volontiers à Roger, son Pylade, le soin de punir les troupiers qui
+passaient pour malins au noble jeu de la pointe.
+
+C'était sous le Consulat. Roger avait vingt-quatre ans; Garnier
+atteignait à peine sa vingtième année. Roger attendait avec impatience
+l'occasion d'aller au feu; Garnier faisait semblant d'avoir la même
+envie.
+
+Et tous deux étaient amoureux, tous deux amoureux de la Perlette, une
+petite vivandière comme on n'en vit jamais, leste, pimpante, plus jolie
+qu'un amour, gracieuse, avisée, bonne, et sachant des milliers de
+chansons qu'elle disait, le sourire aux lèvres, d'une voix sonore et
+gaillarde; un bijou de vivandière. Tout le régiment (pour ne plus parler
+de demi-brigade, ce qui est fatigant), tout le régiment était fou de la
+Perlette, qui était notre Marguerite Vital, à l'âge de vingt ans. Elle
+aurait pu épouser un sergent-major!
+
+Ce fut elle-même qui alla demander au colonel la permission de prendre
+Roger Bontemps pour mari. Un tambour!
+
+Garnier félicita chaudement son camarade et ils firent gamelle à trois.
+N'ayez aucune inquiétude sur les entreprises de ce Garnier vis-à-vis de
+la Perlette. La Perlette n'avait, parbleu! besoin de personne pour se
+défendre contre les galants. C'était un petit diable avec son baril sur
+le dos, et le sabre du fantassin n'était point du tout trop lourd pour
+elle.
+
+Au bout de neuf mois, un beau petit enfant vint: un garçon qui fut
+baptisé Vital pour garder le nom de sa mère avec le nom de son père.
+
+Presque aussitôt après, le régiment partit. Marguerite, faible encore,
+voulut suivre son Roger.
+
+--Je n'en ai qu'un de plus à qui donner à boire, disait-elle en montrant
+le maillot de son poupon;--ne voilà-t-il pas une belle affaire?
+
+Toutes les compagnies de tous les bataillons intercédèrent avec ensemble
+pour que le colonel la laissât venir. On lui fit une petite place dans
+un fourgon, et en route!
+
+Je ne sais trop où ils allèrent, mais ce fut loin et l'on se battit
+ferme. La Perlette ne resta pas longtemps dans son fourgon. Elle reprit
+son poste derrière son mari, toujours leste, toujours pimpante, portant
+son tonneau à droite, son enfant à gauche, chantant comme un loriot et
+ne manquant jamais de mots pour rire.
+
+Ce Roger Bontemps était bien le plus heureux des tambours!
+
+En secret, Garnier, son bon ami, son frère de baguettes, était jaloux de
+lui terriblement et le détestait de tout son coeur.
+
+Au bout d'un an, Garnier et Roger passaient caporaux le même jour. La
+Perlette avait déjà vu le feu, et Dieu sait qu'elle ne se gênait guère
+pour courir dans les rangs à l'heure la plus chaude. Son petit Vital
+restait au dépôt. Elle disait:
+
+--Est-ce que le bon Dieu voudrait faire un orphelin de ce chérubin-là!
+C'est lui qui nous garde.
+
+Les jours de bataille, son tonneau était intarissable. Elle allait
+porter la goutte aux avant-postes. Chemin faisant, elle soignait les
+blessés, et ses poches étaient toujours pleines de charpie.
+
+L'admiration et la tendresse que tout le régiment avait pour elle
+rejaillissait sur Roger, qui, du reste, était un très-bon soldat. Il fut
+sous-officier avant son ami Garnier.
+
+Un soir, après une marche forcée, celui-ci lui dit:
+
+--Sommes-nous toujours des frères?
+
+--Pourquoi pas? demanda Roger.
+
+--Peut-on te parler franchement comme autrefois?
+
+--Je t'écoute.
+
+--J'ai un secret à te révéler, fit Garnier, qui semblait hésiter.
+
+--On te dit qu'on t'écoute!
+
+--C'est que... Tu aimes bien Marguerite, n'est-ce pas, mon pauvre Roger?
+
+Celui-ci devint tout pâle.
+
+--Je ne l'ai pas vue ce soir..., dit-il;--est-ce qu'il lui serait arrivé
+malheur?
+
+--Non... je préférerais cela pour toi.
+
+Roger le regarda dans le blanc des yeux et Garnier détourna la tête.
+
+--Est-ce que tu as quelque chose à me dire contre Marguerite? demanda
+Roger, qui affectait un grand calme, mais dont la voix était changée.
+
+--Contre elle, répondit Garnier,--non... pas encore... mais un malheur
+est bien vite arrivé... Le lieutenant Moreau la regarde.
+
+Roger respira bruyamment, puis il s'étendit sur sa paille et mit son sac
+en manière d'oreiller sous sa tête.
+
+--Tu m'as fait peur, dit-il en riant.--Bien, bien, vieux... je te
+remercie... tout le monde la regarde, parbleu!
+
+Il ronflait déjà.
+
+Garnier resta longtemps assis, la tête appuyée sur sa main.
+
+--Je ne sais plus si je l'aime ou si je la déteste!... murmura-t-il
+enfin.
+
+Ceci se passait en 1809. Le petit Vital avait deux ans.--Le lieutenant
+Moreau était un beau jeune homme, brave comme son épée et que l'empereur
+avait décoré de sa propre main.
+
+Roger avait dormi toute la nuit sur les deux oreilles; le lendemain, il
+fit attention à ce lieutenant Moreau.--Par hasard, il vit la Perlette
+lui sourire.
+
+Garnier ne lui parla plus de cela. Le coup était porté.
+
+Au combat de Kehl, le lieutenant Moreau fut frappé d'une balle en pleine
+poitrine. La Perlette passait. Elle s'agenouilla près de lui et voulut
+le panser. Le lieutenant lui dit:
+
+--Il n'est plus temps, ma belle... Sais-tu ta prière?
+
+Marguerite récita bien pieusement le _Pater_ et l'_Ave_.--Il n'eût pas
+fallu lui en demander davantage.
+
+Le lieutenant détacha sa croix et la lui donna.--Comme Marguerite
+tendait sa main pour la prendre, le lieutenant toucha cette main de ses
+lèvres mourantes et lui dit:
+
+--Tu porteras ce baiser à ma mère... La croix est à toi.
+
+La charge battait. Le bataillon de Roger et de Garnier passait au pas
+redoublé.--Garnier montra du doigt, à Roger, le groupe formé par le
+lieutenant et la vivandière, au moment où Moreau confiait à Marguerite
+le baiser d'adieu pour sa mère.
+
+Roger, ce jour-là, ne fit point de quartier.
+
+Le soir, la Perlette était triste.
+
+--Porteras-tu le deuil de veuve? lui demanda Roger amèrement.
+
+Marguerite ne comprit point.
+
+Pendant qu'elle dormait, Roger fouilla dans son sac et trouva la croix
+du lieutenant.
+
+Il était jaloux. Garnier triompha.
+
+Vers le commencement de l'année 1810, Marguerite Vital devint enceinte
+pour la seconde fois. Vital avait trois ans. On lui avait fait un petit
+costume d'enfant de troupe. Quand Marguerite venait le voir au départ,
+c'étaient des joies et des caresses.
+
+--Voyez-vous bien cet enfant-là, disait-elle,--je parie qu'il sera
+général!
+
+Et tout le monde acceptait l'augure. Après Marguerite, ce que le
+régiment aimait le mieux, c'était son petit Vital.
+
+Un soir du mois de février, l'armée marchait malgré la neige. Il
+s'agissait de tourner la position des alliés, et il fallait, pour cela,
+s'ouvrir un passage à travers les grands bois d'Einengen. La nuit était
+sans lune; la marche n'était éclairée que par les vagues réverbérations
+de ce linceul blanc qui couvrait au loin la campagne.
+
+Des coups de feu se firent entendre sous bois, à quatre ou cinq cents
+pas de distance.--Le colonel, qui était tout près de la Perlette, dit:
+
+--C'est sous le château d'Einengen... Cela devait arriver... Le général
+S*** aura voulu revoir une dernière fois sa belle comtesse.
+
+Il fit faire halte et attendit quelques minutes.
+
+On crut entendre comme des gémissements sous le couvert.
+
+--Dix hommes de bonne volonté et une battue de trois minutes! dit le
+colonel,--mais pas de bruit!... Le mouvement que nous opérons décidera
+peut-être du sort de la campagne!
+
+Dix hommes s'engagèrent aussitôt sous bois. Un officier les commandait;
+c'était le neveu du colonel.
+
+--Est-ce que celui-là a remplacé le lieutenant Moreau? dit Roger, qui
+toucha le bras de Garnier.
+
+Il en était là déjà.
+
+--Le neveu du colonel est riche, répondit Garnier;--mais tu vas trop
+loin!
+
+--Les femmes! grommela Roger.
+
+--Quant à ça, reprit Garnier, si tu n'avais pas une vivandière au cou,
+avec tes talents militaires, tu ferais un fier chemin!
+
+La Perlette s'était élancée sur les pas du détachement.
+
+Au bout de trois minutes, montre en main, le détachement revint, mais
+sans l'officier ni la Perlette.
+
+Le colonel ordonna:
+
+--En avant, marche!
+
+Sa voix tremblait et il avait les larmes aux yeux.
+
+Roger fit un mouvement pour se jeter hors des rangs.
+
+--Désertion en face de l'ennemi!... murmura Garnier à son oreille.
+
+Le régiment continua sa route dans la nuit.--A l'appel du matin, le
+neveu du colonel ne répondit pas. Ce fut Marguerite Vital qui rendit
+compte de sa mort plus tard. Le jeune officier, ardent et désireux de
+rendre un bon office personnel à l'un des généraux les plus distingués
+de l'armée française, avait devancé imprudemment son détachement. Un
+corps ennemi l'avait cerné. Il était tombé comme d'Assas; car, au moment
+où les baïonnettes autrichiennes s'appuyaient déjà sur sa poitrine, il
+avait pu faire à haute et intelligible voix le commandement de rallier.
+
+Les dix hommes de bonne volonté, ignorant le sort de leur chef, avaient
+dû obéir.
+
+C'était tout près de la lisière du bois d'Einengen, à quelques centaines
+de pieds de la grille du parc. Il y avait, sur la droite, un ravin
+profond où les arbres, plantés drus, se croisaient au-dessus d'un cours
+d'eau qui était alors gelé. Marguerite avait fait comme le neveu du
+colonel; elle avait pris les devants. Le hasard l'avait fait passer à
+cinquante ou soixante pas de la patrouille autrichienne. Elle entendit
+le dernier cri du jeune officier français.
+
+Elle entendit encore autre chose. Des plaintes s'élevaient du fond du
+ravin. Marguerite était leste et brave. Elle descendit en s'aidant des
+pieds et des mains. Au bord du ravin, elle trouva un homme blessé auprès
+d'un cheval abattu.
+
+L'homme avait deux coups de feu, sans compter les blessures reçues dans
+sa chute. Le cheval ne bougeait plus. La Perlette fit fondre de la neige
+dans ses mains et lava les plaies avant de les bander. Tout à coup, au
+moment de poser la charpie, elle mit brusquement sa main sur la bouche
+du blessé, qui continuait de gémir par intervalles.
+
+Il se débattit; elle le maintint de toute sa force.
+
+On voyait une ombre noire qui rampait dans la neige sur le bord du
+ravin et qui descendait lentement vers l'eau.
+
+La Perlette resta un instant immobile et retenant son souffle. L'ombre
+avançait toujours. Quand la Perlette eut acquis la conviction que
+l'ombre venait droit à eux, elle ôta sa main qui comprimait la bouche du
+blessé. Celui-ci respira fortement et rendit une plainte.
+
+L'ombre s'arrêta;--puis elle recommença à descendre tout doucement,
+comme eût pu faire un animal sauvage en quête de sa proie dans cette
+sombre nuit.
+
+La Perlette laissa échapper ses bandes et sa charpie. Il ne s'agissait
+plus de cela. Elle glissa sa main droite derrière le corps du blessé et
+dégaina sans bruit son épée, qui était engagée sous le cheval.--L'épée
+n'avait pas été brisée dans la chute.--La Perlette eut comme un sourire.
+
+Elle attendit, immobile et calme.--Elle devinait bien que le groupe
+formé par elle, le blessé et sa monture, apparaissait vivement, comme
+une large tache noire parmi la blancheur de la neige, mais qu'on ne
+pouvait point voir de loin les mouvements ni la pose des personnages
+composant le groupe.
+
+Elle attendit.
+
+Arrivée au fond du ravin, l'ombre se releva.--C'était un grand diable
+de sous-officier bavarois avec un bonnet à poil long d'une aune et un
+costume tout chamarré de clinquant.
+
+Au moment où il dégainait sa latte, le blessé se réveilla en sursaut et
+le vit.
+
+--Mon épée! s'écria-t-il en faisant un effort pour se mettre sur ses
+genoux.
+
+La Perlette ne bougea pas plus que si elle eût été une statue de pierre.
+
+Le Bavarois poussa un hourra en brandissant son sabre. La Perlette le
+laissa venir.--A l'instant où le sabre tournoyait au-dessus de la tête
+nue du blessé, elle plongea l'épée jusqu'à la garde dans le coeur du
+Bavarois, qui tomba lourdement sans pousser un seul cri.
+
+Le blessé s'appuya de ses deux mains au sol pour la regarder, stupéfait
+qu'il était. Il ne l'avait pas encore aperçue.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-il.
+
+--La paix, s'il vous plaît, mon général, répondit-elle à voix basse,--il
+y en a d'autres ici près, et nous ne sommes peut-être pas au bout de nos
+peines!
+
+Le général se tut. La faiblesse le reprit. Marguerite pansa ses
+blessures adroitement et vite.
+
+--Maintenant, dit-elle,--il faut tâcher de vous en aller.
+
+On entendait sous bois des pas sourds qui frappaient pesamment la neige
+et qui allaient tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant. Les
+Autrichiens continuaient leur battue.
+
+Le blessé regarda tristement son cheval immobile.
+
+--Il n'est pas mort, dit la Perlette.
+
+--Tâchez de le saigner sous la langue avec la pointe de mon épée, dit le
+blessé.
+
+--Jamais bon animal n'a trop de sang, répondit Marguerite;--je ferai
+mieux,--vous allez voir.
+
+Elle emplit sa main de neige et versa dessus de l'eau-de-vie. Avec ce
+mélange, elle frotta les naseaux du cheval, qui souffla bruyamment. Elle
+lui ouvrit la bouche et y introduisit le reste de son vulnéraire
+improvisé.
+
+Elle fut obligée de se jeter de côté pour n'être point renversée par le
+cheval, qui se remettait brusquement sur ses pieds.
+
+--Plût à Dieu, mon général, dit-elle,--que vous en fussiez quitte à si
+bon marché que lui... Allons! ne craignez pas de vous appuyer sur moi:
+je suis forte comme un Turc!... Les voilà qui se rapprochent: nous
+n'avons que le temps de nous mettre en selle.
+
+Le blessé parvint à remonter sur son cheval. La Perlette sauta en
+croupe.
+
+--Je vais vous tenir, mon général, dit-elle encore;--car, ce soir, vous
+faites un pauvre cavalier!
+
+Il était temps. Les silhouettes noires des soldats ennemis se
+détachaient au sommet du ravin.--Deux ou trois coups de feu retentirent.
+
+--Jouons des éperons! cria la Perlette;--tournez à gauche et suivez le
+cours de l'eau!
+
+Une décharge générale illumina le bois. Une grêle de balles siffla aux
+oreilles des fugitifs.--Le cheval prit le galop.
+
+--Vous avez de la chance, mon général, fit la Perlette;--mon épaule
+droite vous a garé d'une balle.
+
+--Seriez-vous blessée? s'écria vivement le général.
+
+--Bah! répliqua tranquillement Marguerite;--ça me connaît!... La balle
+s'est relevée et n'a fait qu'une égratignure... J'ai dans mon tonneau de
+quoi guérir cent mille plaisanteries comme ça... Tournez à droite
+maintenant, car il ne faut pas leur laisser le temps de recharger.
+
+Une demi-heure après, ils étaient au village d'Einengen, encore occupé
+par l'arrière-garde de l'armée française.
+
+--Aussi jolie que brave! dit le général en la voyant pour la première
+fois aux lumières...--Mon enfant, reprit-il d'un accent sérieux et
+pénétré,--vous m'avez sauvé plus que la vie, car il est des jeux où un
+général français n'a pas le droit de risquer sa tête... Quelle
+récompense voulez-vous?
+
+--Mon général, répondit la Perlette,--j'ai mon mari qui est sergent:
+s'il passait officier, ça le rendrait bien content.
+
+--Et vous? demanda S***.
+
+Marguerite hésita.
+
+--Moi, répliqua-t-elle enfin,--je ne sais trop... Il a déjà honte de moi
+parce que je suis vivandière.
+
+--Alors, choisissez une autre récompense.
+
+--Non.--Je choisis celle-là... Je l'aime.
+
+Le général prit le nom de Roger sur ses tablettes.
+
+Napoléon portait à la garde de son épée le roi des diamants: le Régent.
+Cela faisait mode. La plupart des officiers généraux avaient à leur
+ceinturon une agrafe de diamants. Le général S*** en avait une
+très-belle. Il y porta la main.
+
+--Excusez si je vous demande une dernière grâce, mon général, dit la
+Perlette;--je voudrais que la chose fût arrangée de manière que mon mari
+ne sût point que son avancement lui est venu par moi.
+
+S*** caressa paternellement la joue rougissante de Marguerite.
+
+--Ce sergent Roger est plus heureux que bien des ducs et princes,
+dit-il; vous êtes une bonne femme!
+
+Il détacha en même temps sa belle agrafe de diamants.
+
+--Comment avez-vous nom? interrogea-t-il.
+
+--Marguerite Vital, femme Roger.
+
+--Je ne veux écrire ce nom-là que dans ma mémoire, dit le général en
+souriant;--si jamais je pouvais l'oublier, prenez ceci, mon enfant... A
+quelque heure, en quelque lieu que ce soit, quand vous aurez besoin de
+moi, venez: ceci est un gage entre nous.
+
+--Ah! mon général! s'écria Marguerite tristement, ceci doit valoir
+beaucoup d'argent et vous voulez me payer!
+
+--Qu'importe le prix, Marguerite, si vous ne le vendez jamais?
+
+Marguerite tendit la main et le général serra doucement cette main entre
+les siennes.
+
+--Ceci ne me quittera point, dit-elle en glissant l'agrafe dans son sac;
+ça me rappellera que j'ai sauvé la vie d'un héros... je mourrais de faim
+auprès!
+
+--Et maintenant, Marguerite, reprit S***,--il faut aller vous reposer.
+
+--Je suis de la septième, répliqua-t-elle;--j'ai plus de trois lieues à
+faire pour rejoindre... Que Dieu vous bénisse, mon général, et au
+revoir!
+
+Elle s'en alla, suivant les traces de la septième dans la neige. Quand
+elle arriva au bivac, Roger dormait, la tête sur un fagot. Marguerite
+s'étendit près de lui et le sommeil la prit tout de suite. D'ordinaire,
+elle était toujours sur pied avant le premier roulement de tambour, mais
+elle avait tant travaillé cette nuit, qu'elle n'entendit point battre le
+réveil.
+
+Roger et Garnier s'éveillèrent avant elle.
+
+--Tiens! fit Roger, qui affectait maintenant une sorte de dédain pour
+celle qu'il avait tant aimée,--voilà mon épouse!
+
+--Le pauvre sous-lieutenant n'est pas revenu, repartit Garnier;--elle
+les tue tous... Dis donc! l'autre lui avait donné sa croix... celui-ci
+n'avait pas de croix, mais je lui ai vu de beaux bijoux au bal, quand
+l'empereur vint à Aix...
+
+--On peut regarder, dit Roger, qui ouvrit le sac de la Perlette.
+
+Ils se penchèrent tous deux curieusement et se relevèrent, éblouis à la
+vue de l'agrafe du général S***.
+
+--A la bonne heure! dit Garnier.
+
+Ce mot avait dans sa bouche une portée si outrageante, que Roger mit la
+main à son sabre.
+
+Mais il se ravisa, lâcha un juron, referma le sac et dit:
+
+--C'est fini!
+
+Ce Roger n'était pas du tout un méchant coeur.--Seulement, il ne
+venait pas à la cheville de sa femme Marguerite.
+
+On ne s'expliqua point, parce que Garnier avait dit: «Si tu lui fais des
+reproches, elle t'entortillera.»
+
+Quelques jours après, Roger reçut son brevet de
+sous-lieutenant.--Garnier en faillit mourir de jalousie. Il était
+toujours caporal. Il se dit:
+
+--Du moins, je lui prendrai sa femme!
+
+S'il avait su au juste ce que valait l'agrafe de diamants, c'eût été
+l'agrafe qu'il eût prise la première.
+
+En passant officier, Roger quittait la septième demi-brigade pour entrer
+dans l'infanterie légère. Marguerite voulut le suivre; il lui remit une
+feuille de route toute signée qui la dirigeait sur Paris pour cause
+d'enceintement.
+
+Elle se pendit à son cou.
+
+--Mon homme, lui dit-elle,--je pense bien que je ne te reverrai plus...
+Ce Garnier t'a perdu, et puis tu as bien de l'orgueil... Adieu! aie de
+la chance... Dans vingt ans comme aujourd'hui, si tu as besoin de moi,
+je suis ta femme!
+
+A cette heure de la séparation, le coeur de Roger se révolta contre sa
+propre conduite. Il serra Marguerite sur sa poitrine. Elle eut un moment
+d'espoir, car une larme brillait dans les yeux de Roger.--Mais, sous la
+tente, une voix trop connue se mit à chanter la chanson de Panard:
+
+ Je ris
+ De ces maris,
+ Bonnes âmes!...
+
+C'était Garnier.
+
+Les bras de Roger tombèrent.
+
+--Baise ton garçon! lui dit la Perlette d'un ton ferme.
+
+Et, quand Roger eut embrassé le petit Vital, la Perlette tourna le dos.
+Elle ne pleurait pas.
+
+Elle vint comme cela jusqu'à Paris, où elle arriva bien malade. C'était
+son coeur qui était blessé.--Elle accoucha bientôt d'un second enfant:
+une fille.
+
+Elle écrivit à Roger, qui ne lui répondit point.
+
+Il y avait pour elle, dans ce quartier des Invalides où elle avait loué
+une chambrette, tout un monde de souvenirs. Au temps où son Roger,
+tambour, lui faisait les doux yeux, ils étaient casernés tous deux à
+l'École militaire. Que d'hommages en ce temps-là! et comme elle était
+bien la petite reine de ce brave régiment!--Le colonel lui-même avait
+pour elle des sourires, et les officiers disaient quand elle passait:
+
+--Bonjour, petite Perlette.
+
+Où sont les jeunes fleurs du printemps, quand vient le vent d'automne?
+
+Tout cela était mort, il n'en restait plus rien.
+
+Elle allait, avec sa petite fille dans ses bras et tenant par la main
+son Vital chéri, sur les terre-pleins de ce Champ de Mars où tant de
+fois elle avait suivi la septième demi-brigade parmi les nuages de
+poussière poudroyant au soleil.
+
+C'étaient d'autres soldats qui tenaient l'École. Ils ne la connaissaient
+plus. Seulement, comme Vital était habillé en enfant de troupe, les
+vieux lui faisaient signe de la tête en disant:
+
+--Salut, la petite mère.
+
+Quelques-uns lui demandaient si son homme était mort. Sa tristesse
+profonde parlait de veuvage mieux qu'une robe de deuil.
+
+Un soir qu'elle était seule avec ses deux enfants dans sa chambrette, on
+frappa à sa porte.--Cela n'arrivait pas souvent.
+
+Vital dormait dans son berceau; la petite Béatrice pendait au sein.
+
+Marguerite ouvrit; ce fut Garnier qui entra. Il avait le costume de
+sergent-major.
+
+Il y a des choses honteuses et hideuses qu'on ne peut point raconter en
+détail. Garnier trouva Marguerite plus belle dans ses larmes. Il parla
+d'amour, ou plutôt il proposa un marché infâme. Il dit à Marguerite:
+
+--Si vous voulez, Roger vous rappellera près de lui, je me charge de
+cela.
+
+Les dédains de la jeune femme le rendirent furieux.
+
+Nous connaissons Marguerite: elle le chassa.
+
+En s'en allant, Garnier dit:
+
+--Je me vengerai.
+
+Et il se vengea tout de suite, car il ajouta:
+
+--Roger veut un de ses enfants. Préparez-vous, car je repars dans huit
+jours, et c'est moi qui le lui mènerai.
+
+Quand il fut sorti, Marguerite s'affaissa sur elle-même. Elle n'avait
+point prévu cette nouvelle torture.--Choisir entre ses deux enfants.
+
+La petite Béatrice souriait déjà, et si vous saviez comme elle était
+jolie! Mais Vital, le premier-né, Vital, qui était le coeur même de sa
+mère!
+
+Ce fut une nuit de larmes et de sanglots. Vital dormait, le cher
+enfant! Béatrice pleurait, parce que le sein qui l'allaitait venait de
+se tarir sous le coup de cette immense douleur. Marguerite regardait
+tour à tour Vital et Béatrice.
+
+Comment se séparer de celle-ci, qui avait tant besoin de sa mère?--Mais
+une chose encore plus impossible, c'était d'abandonner Vital!
+
+A force de pleurer, Béatrice ferma les yeux et s'endormit. Marguerite,
+engourdie par l'angoisse, resta jusqu'au jour entre les deux berceaux.
+
+Elle se disait:
+
+--Il faut choisir!... il faut choisir!
+
+Et, chaque fois qu'elle voulait faire ce choix navrant, son âme se
+déchirait.
+
+Dès le matin, elle alla consulter un homme de loi pour savoir si son
+mari avait le droit de lui enlever un de ses enfants. L'homme de loi lui
+fit une réponse très-catégorique, appuyée sur des textes nombreux. De
+cette réponse, il résultait que certaines cours avaient décidé
+l'affirmative, tandis que d'autres avaient consacré la négative.
+
+La loi, disait l'avocat, était plus claire que le jour,--_luce
+clarior_;--mais on pouvait l'appliquer de différentes manières,--selon
+le point de vue.
+
+Pour obtenir les enfants jusqu'à l'âge de sept ans, la première chose à
+faire était de provoquer un jugement en séparation de corps;--ensuite...
+
+Marguerite n'attendit pas le reste. Elle paya l'avocat et retourna
+toujours courant à sa chambrette, où les deux petits avaient pu
+s'éveiller en son absence.
+
+Le lait ne revint pas. Béatrice fut ainsi sevrée.
+
+La Perlette quitta sa petite chambre et alla se cacher ailleurs.
+
+Mais elle ne voulait point désobéir à son mari; c'était seulement pour
+éviter l'entrevue de cet odieux Garnier.--Le jour et la nuit, la
+Perlette pleurait entre les deux berceaux, se répétant à elle-même comme
+une pauvre folle:
+
+--Il faut choisir!... il faut choisir!
+
+La chambre où elle avait cherché un refuge était dans les combles du nº
+81, rue de l'Université. Garnier lui avait appris que son mari, passé
+lieutenant, était de retour en France et tenait garnison à Bordeaux. La
+Perlette mit Béatrice dans un petit berceau bien blanc et la descendit
+chez M. Rodelet, qui faisait partir chaque semaine des voyageurs pour le
+Midi. C'était un brave homme que ce père Rodelet. Il fut touché de la
+situation de Marguerite. Non-seulement il se chargea de faire voyager le
+petit ange qui était dans le berceau, mais encore il obtint pour
+Marguerite le poste de concierge de la maison.
+
+A dater de cet instant, Marguerite Vital n'entendit plus parler de son
+mari.--Mais elle devait avoir encore, et cela bien souvent, des
+nouvelles de l'ami Garnier.
+
+Ce fut lors de ce voyage de Bordeaux à Paris que Garnier se trouva dans
+le coche avec cette petite Flavie, fille d'un courtier de commerce, qui
+devait jouer plus tard un si lugubre rôle sous le nom de marquise de
+Sainte-Croix.
+
+Garnier, par suite de sa liaison avec la marquise, quitta bientôt l'état
+militaire et s'établit décidément à Paris.
+
+Il cessa toutes relations avec Roger, qu'il avait toujours haï et
+jalousé du meilleur de son coeur,--et n'eut pas mieux demandé que
+d'oublier la Perlette, qui était maintenant beaucoup trop au-dessous de
+lui, si le hasard ne l'eût jetée de temps en temps sur son chemin comme
+une menace vivante de châtiment.
+
+
+
+
+XI
+
+--La première femme du comte Achille.--
+
+
+Pendant les premières années de la Restauration, vous n'auriez certes
+pas reconnu Flavie, cette pâle et maigre petite fille qui avait, un beau
+jour, déserté la maison de son père, sans regret comme sans entraînement
+de coeur. La puberté l'avait agrandie en tous sens. Elle était belle,
+non point de cette beauté régulière qui charme par les lignes et
+l'harmonie des contours, mais de cette splendeur, si l'on peut ainsi
+s'exprimer, qui rayonne au front des filles du soleil.
+
+Vous avez vu là-bas, au delà de Bordeaux, et d'autant plus souvent qu'on
+se rapproche des Pyrénées, vous avez dû voir de ces étonnantes
+transformations. On dirait que la fillette humble et noire jette sa peau
+de chrysalide pour se faire femme, comme ces chenilles velues qui
+s'élancent tout à coup, radieux papillons, parmi les fleurs amoureuses
+et charmées.
+
+On dirait cela, tant la métamorphose est brusque et complète. Entre deux
+printemps, Cendrillon s'est éveillée princesse.
+
+Écoutez! ce sont là les reines de la séduction. Dieu mit à rendre plus
+exquis les enchantements de ces sirènes toutes les longues années de
+l'enfance et de la jeunesse.
+
+Il y a eu là un travail latent et merveilleux. C'est un jet qui monte
+plus haut pour avoir été mieux comprimé.
+
+Flavie eut les enviables honneurs de la mode. Elle put, sans se
+compromettre aucunement placer M. Garnier sur un assez bon pied,--non
+pas pour faire des mariages, on ne fait pas de mariages, surtout dans le
+grand monde, mais pour plumer pigeons errants et colombes égarées sous
+prétexte de mariage. Vers cette époque, Garnier s'établit seigneur de
+Clérambault. Clérambault est un petit tas de boue situé entre Pontoise
+et Meaux. Il y a trois maisons. Garnier avait été là en nourrice.
+
+Mais il eut beau s'anoblir. C'était le domestique de Flavie et non point
+son égal. Quelque étroite que fût leur association pour mal faire, une
+distance énorme restait entre eux deux.--Le vent qui porte sur la
+montagne nue la semence des cèdres peut laisser tomber une graine de
+grande dame dans la boutique d'un courtier de commerce. La graine germe
+où le sort l'a mise, et la grande dame en herbe, souffrant à respirer
+cet air hypobourgeois, s'envole un matin pour fleurir à Paris, qui est
+la patrie unique des grandes dames honnêtes et des grandes dames
+perdues.--Flavie était grande dame. Elle eût été grande dame en vendant
+des pommes à deux sous le tas,--contrairement à ces paquets de soie, de
+velours et d'or qui ont beau se guinder tout au haut de leurs millions,
+et qui ne peuvent être jamais que d'anciennes débitantes, faisant honte
+à leur toilette et déconcertées devant leur fille de chambre.
+
+Flavie était grande dame comme Molière était poëte, comme Cromwell
+était général, comme Colomb était navigateur, en dehors de tout et
+malgré tout. Ses vices n'y faisaient rien. Elle les cachait, s'il le
+fallait; si elle pouvait, elle se drapait dedans. Ce monde délicieux du
+faubourg Saint-Germain où tant de haute vertu est dupée et non salie par
+tant de turpitudes étrangères, ce monde était son domaine. Elle avait la
+quintessence de son esprit, elle avait la perfection de ses élégances.
+Elle y était reine du consentement de ses rivales illustres.
+
+Cela dura peu: qu'importe? Cela fut.
+
+M. Garnier de Clérambault, esprit vantard, grossièrement finaud et
+ne se sauvant que par une sorte de rondeur brutale que certains
+confondent obstinément avec la franchise,--parleur emphatique et
+vulgaire,--ignorant, gauche malgré son aplomb, timide hors de propos,
+trop hardi quand l'occasion exigeait de la mesure, M. Garnier de
+Clérambault n'eût pas même pu être toléré dans ce monde qui demande
+avant tout du tact et de la tenue.--On y excusait ses rares apparitions
+en le faisant passer pour un ancien officier de cavalerie.
+
+L'ancien officier de cavalerie a, en général, d'alarmants priviléges.
+
+M. Garnier de Clérambault était, en somme, un faiseur de mauvais ton. A
+peine aurait-on pu lui pardonner son habit bleu s'il eût été le plus
+honnête homme de la terre.--Mais il savait par coeur sa marquise
+depuis le coche de Bordeaux jusqu'à l'heure présente.
+
+C'était beaucoup.--Ce n'était pas assez. Flavie était femme à se
+débarrasser d'un fâcheux en un tour de main.
+
+Mais M. Garnier de Clérambault avait pour lui la force de
+l'habitude.--Demandez aux sculpteurs combien est précieux l'outil qui
+est _à la main_.
+
+La matière ici est insignifiante. La gouge que l'on connaît, les burins
+d'habitude, eussent-ils des manches de sapin, sont mille fois
+préférables à des lames inconnues, emmanchées qu'elles seraient d'argent
+ou d'or.
+
+Voilà pourquoi madame la marquise de Sainte-Croix ne se défaisait point
+de son Garnier. Il ne la gênait point; elle avait usé ses aspérités.
+Pour un geste, il venait; pour un signe, il rentrait sous terre. Il eût
+fallu du temps pour former un autre instrument pareil.
+
+Comme on le pense bien, la marquise, avec ou sans son Garnier, fit
+travailler rudement l'argent de ce malheureux Rodelet. Elle mit à bien,
+sous Louis XVIII et Charles X, quelques belles opérations, mais sa manie
+de joueuse dévorait tout. Elle jouait à la bourse, à la loterie; elle
+jouait par procureurs à tous les tripots de Paris. La chance la
+poursuivait. Nous l'avons dit: le jeu faisait d'elle un gouffre.
+
+Nous laisserons de côté l'histoire de ses entreprises pendant la
+Restauration. La haute place qu'elle s'était acquise dans les salons
+fléchit peu à peu par des bruits qui coururent, mais elle était trop
+profondément habile pour tomber jamais au-dessous d'un certain niveau.
+Elle conserva toujours des dehors princiers, même en faisant cette
+évolution qui s'appelle «se retirer du monde,» et qui consiste à mettre
+de côté certaines obligations gênantes, des devoirs niais, des fatigues,
+des corvées, pour ne garder du monde que ses avantages réels et ses
+vraies joies.
+
+On est bonne âme au faubourg et charitable avec ostentation; les
+médisances y profitent souvent à la victime désignée. Certaines
+maréchales de la France élégante ont gagné leur bâton fleuri en se
+drapant dignement dans ces lâches médisances, à propos dépréciées par
+l'adroite substitution du mot _calomnie_.
+
+Il y a tant d'intéressant attrait autour d'une femme calomniée!
+
+Si Flavie n'eût pas été joueuse incorrigiblement, et, par conséquent,
+toujours réduite à payer de sa personne pour conquérir des proies
+nouvelles, nul ne peut savoir jusqu'à quelle hauteur cette noble foule,
+toujours un petit peu myope, eût élevé son piédestal.
+
+Arrivons tout de suite à un événement qui se lie très-intimement à notre
+drame et qui eut lieu peu de temps avant la révolution de juillet.
+
+Madame la marquise de Sainte-Croix fut amoureuse une fois en sa vie. Le
+diable dut rire à gorge déployée. Voici l'aventure telle quelle:
+
+Au mois de février 1828, le 4e hussards vint en garnison à Paris. Le
+colonel, M. le comte Achille de Mersanz, était un homme de trente ans à
+peu près et le plus beau cavalier qui se pût voir. En 1828, ce n'était
+pas comme sous la royauté de juillet; le faubourg partageait franchement
+avec M. Scribe, la passion des jeunes colonels. D'ailleurs, M. de
+Mersanz, que l'on disait homme de haute distinction et qu'on savait fort
+riche, tenait, par alliance ou parenté, à toutes les familles
+considérables de la ville noble. Il arriva, précédé de l'avant-goût le
+plus flatteur.
+
+Il n'y a pas à dire, et M. Scribe avait raison: un jeune colonel de
+hussards est une chose charmante, surtout quand il a huit cent mille
+livres de rente, beau nom et belle mine. M. de Mersanz eut un fort joli
+succès, et sa femme eut un succès de vogue.
+
+Elle avait vingt-quatre ans. Elle adorait son mari. C'était un visage
+doux et fin, aux traits légèrement effacés, au sourire pâle: une de ces
+têtes de vierge qui passaient dans les nuits d'Abbotsford quand Walter
+Scott peignait Alice Lee ou Lucy Bertram. Elle avait une petite fille de
+sept ans, jolie comme un ange et qu'elle aimait passionnément.--Je ne
+sais trop pourquoi le monde lui faisait cette fête bruyante et
+brillante, car elle ne semblait chercher ni le bruit ni l'éclat.
+
+C'était à cause de cela peut-être.
+
+Le comte Achille était, au contraire, un homme de plaisirs. Il aimait
+beaucoup sa femme, mais sans se montrer exclusif. La jeune comtesse,
+sentimentale et un peu triste, souffrait.
+
+Césarine, sa petite fille, blond lutin dont le sourire petillait comme
+une flamme, lui demandait souvent:
+
+--Mère, pourquoi pleures-tu?
+
+Ce fut de M. le comte Achille de Mersanz que Flavie devint amoureuse.
+
+Jusqu'alors, elle n'avait jamais eu l'ombre d'une intrigue dans le monde
+où elle vivait. Nous ne vous la donnons pas pour vertueuse, mais pour
+habile. On garde si aisément les dehors quand on se distrait hors de son
+cercle! La marquise n'avait qu'une vraie passion: le jeu. Or, jamais
+elle ne touchait une carte dans son monde.
+
+Elle ne dansait plus depuis longtemps, bien qu'elle n'eût que
+trente-quatre ans et qu'elle fût dans toute la maturité de son
+charme.--Le jour où le comte lui fut présenté, elle ne lui parla que de
+sa femme et de sa fille.
+
+En résultat, ils se déplurent. Flavie jugea que M. le comte était un
+fat; elle le dit. Achille trouva et déclara que madame la marquise
+tournait à la vieille femme.
+
+Huit jours après, M. le comte faisait à madame la marquise une cour
+assidue.
+
+Personne n'est à l'abri de ces orateurs idiots qui font d'odieux
+discours sur toutes choses. Qui n'a entendu un petit rentier disserter
+sur les moeurs du grand monde? Moins on connaît une chose, mieux on en
+parle _ex professo_. Il y a vraiment une certaine gaieté dans les
+fantastiques harangues de ces messieurs. Par quelle porte d'antichambre
+mal fermée ont-ils vu le grand monde? Voilà la question.
+
+Toujours est-il que c'est l'abomination de la désolation. Le grand monde
+est un sépulcre blanchi. Toute cette soie, tout ce velours ne servent
+qu'à recouvrir des infamies.--Connaissez-vous la _Tour de Nesle_?--Il y
+a au moins trois ou quatre Marguerite de Bourgogne dans chaque hôtel de
+la rue de Varennes.
+
+La civilisation leur a seulement appris à ne plus jeter leurs amants à
+la rivière,--ce qui était une prodigalité.
+
+Les grandes dames sont capables de tout! Je crois que les marquis vont
+rétablir le droit du seigneur! On ne sait pas, on ne saura jamais ce qui
+se passe dans ces rues froides et sévères où la vertu fugitive ne peut
+même pas s'abriter dans les magasins de modistes!--Horreur! Il n'y a pas
+de boutiques dans ce quartier maudit! Comment l'assainir?
+
+Au fond de la bêtise épaisse de ces fadaises, il y a pourtant quelque
+chose de vrai. Le faubourg Saint-Germain aime les aventuriers. Cela le
+compromet.--Et c'est pour cette raison que tous les coquins un peu
+distingués prennent tout d'abord titre de vicomte. Qu'il vienne à Paris
+un forçat déguisé en prêtre, un faussaire habillé en marquis, une
+échappée de Saint-Lazare grimée en duchesse, soyez sûrs et certains que
+le faubourg lui ouvrira avidement ses deux bras!
+
+Il faut dire encore que quand une fois les vrais marquis s'égarent
+là-bas du côté de la petite bourse... mais ils ont bien promis de n'y
+plus aller.
+
+Au fond, les orateurs rentiers ou autres ont tort de parler de ce qu'ils
+ne connaissent point.--Méry nous raconterait-il si savamment les
+miracles de l'Inde s'il n'y avait passé les trente plus belles années de
+sa vie, sans franchir les limites de la vérité vraie.
+
+On pourrait dire à ces orateurs pudibonds: Dans cette Tour de Nesle,
+les moeurs sont un peu meilleures que chez vous, ce qui ne les fait
+pas toujours bonnes. Le commerce français, qui est pourtant
+très-honorable, compte une fâcheuse minorité d'escrocs. De même, le
+faubourg Saint-Germain, cette bergerie chevaleresque, donne
+malheureusement asile à plus d'un loup.
+
+On y trouve aussi des louves.
+
+Mais la galanterie, nous y revenons parce que c'est votre grand cheval
+de bataille, la galanterie n'y descend jamais si bas que dans vos
+arrière-magasins, quoiqu'elle y prenne des formes beaucoup plus dignes
+et un aspect infiniment plus aimable.
+
+Madame la marquise de Sainte-Croix fut flattée des assiduités de ce
+brillant jeune homme que les meilleurs salons s'arrachaient. En outre,
+elle entendait trop parler de la jeune comtesse de Mersanz: cela lui
+rompait les oreilles. Elle la vit; elle la détesta. Mais les affaires du
+comte Achille n'en avancèrent pas beaucoup plus pour cela. Entre toutes
+les conquêtes, dans de certaines conditions, celle d'une femme comme
+Flavie est et sera toujours la plus difficile.
+
+Cependant, elle aimait,--comme elle pouvait aimer.
+
+Le comte Achille devenait fou. Cela lui arrivait chaque fois qu'on lui
+résistait.
+
+Le comte Achille eût soulevé des montagnes pour vaincre la résistance
+de cette femme qui lui laissait voir sa tendresse, mais qui se
+retranchait, tout émue, derrière son inexpugnable vertu.
+
+Dans le tête-à-tête, on laisse échapper de ces choses qui ont, selon les
+cas, beaucoup ou pas du tout de portée. Un soir que le comte Achille et
+Flavie étaient seuls dans le boudoir de cette dernière, elle dit:
+
+--J'ai cinq ans de plus que vous.
+
+--Vous le dites, il faut bien le croire, répliqua le comte;--moi, je
+vous vois plus jeune et plus belle que mon premier rêve d'amour.
+
+--Ce n'est pas votre femme que vous avez aimée la première? demanda
+Flavie.
+
+Achille se mit à rire. Il était colonel.
+
+--Dites..., insista la marquise.
+
+--Je ne m'en souviens plus, repartit le comte, qui souriait toujours.
+
+--Vous êtes trop militaire de comédie quelquefois, murmura Flavie.
+
+Elle eut un soupir et reprit:
+
+--Je n'ai jamais vu de femme si charmante que la comtesse.
+
+Achille s'inclina.
+
+--Je vous en veux de ne plus l'aimer, ajouta Flavie.
+
+--Si madame la comtesse de Mersanz connaissait l'intérêt que vous
+voulez bien lui porter, dit Achille, qui se mordit la lèvre,--elle en
+serait assurément très-reconnaissante.
+
+--Vous ne dites pas ce que vous pensez, répliqua Flavie.
+
+Il y eut un silence.
+
+Achille espérait. Jamais l'entretien n'avait entamé un sujet si brûlant.
+
+C'était en quelque sorte la marquise qui entrait aujourd'hui d'elle-même
+dans ce sentier périlleux.
+
+--Le jour où vous m'avez dit: «Je vous aime,» reprit Flavie, qui
+semblait rêver,--j'ai eu l'enfantillage de me sentir tout heureuse...
+
+--Ah! madame... commença le comte, qui vit le moment excellent pour
+livrer l'assaut.
+
+--Laissez!... interrompit la marquise;--vous vous trompez... Ne vous
+mettez jamais dans l'esprit près de moi, mon pauvre beau colonel, que
+vous êtes au théâtre du Gymnase... La comédie m'amuse quelquefois... il
+ne m'arrive jamais d'y prendre un rôle.
+
+Achille resta muet.
+
+Il avait cru la brèche ouverte, et le rempart tout neuf n'était même pas
+entamé.
+
+Ce fut encore la marquise qui parla.
+
+--Depuis votre mariage, dit-elle,--à combien de femmes avez-vous dit
+cela: «Je vous aime?»
+
+--Je ne sais, madame.
+
+--A beaucoup?
+
+--Eh! madame! s'écria le comte avec colère,--en vérité, vous me traitez
+comme un enfant.
+
+--C'est que, dit sérieusement Flavie,--je suis si vieille auprès de
+vous!
+
+Il y avait dans son accent une mélancolie profonde.
+
+Le comte se demandait:
+
+--Où veut-elle en venir?
+
+Pour répondre à pareil scrupule, il avait déjà parlé de son premier rêve
+d'amour. Ce sont là des phrases dures à prononcer, et la marquise venait
+de traiter sévèrement le Gymnase. Il essaya néanmoins de protester.
+
+--Taisez-vous, dit la marquise,--si vous étiez libre, vous ne
+m'épouseriez pas.
+
+--Sur mon honneur! s'écria le comte chaleureusement,--je vous jure que
+je serais trop heureux d'obtenir votre main.
+
+--Ces choses-là se disent...
+
+--Quel gage pourrais-je vous donner?
+
+Elle regardait le comte Achille en face. Celui-ci crut voir ses beaux
+yeux se charger de langueur.
+
+Tout à coup elle tressaillit violemment, et changeant de ton:
+
+--Ah çà! dit-elle,--savez-vous que nous sommes fous à lier, tous
+deux!... Que Dieu vous conserve votre femme, qui est un ange!
+
+Elle se leva et sonna.
+
+Le comte Achille prit congé.
+
+Elles ont beau être habiles et même pis que cela, elles restent femmes.
+En cherchant le sommeil sur son oreiller, ce soir-là, Flavie se disait:
+
+--Il est sincère, j'en suis sûre... Si elle mourait, il m'épouserait...
+
+A quelques jours de là, on pouvait déjà remarquer un changement dans la
+personne de la jeune comtesse de Mersanz. Elle avait maigri; sa jolie
+pâleur se plombait. Un cercle sombre se creusait sous ses yeux.
+
+Son mari la surprit plusieurs fois à pleurer. Elle ne voulut point lui
+dire la cause de ses larmes.
+
+Une nuit, il crut entendre parler dans la chambre de sa femme. Il vint.
+La comtesse avait un spasme. Une expression de terreur profonde était
+sur son visage.
+
+A toutes les questions affectueuses et empressées de son mari, elle
+refusa obstinément de répondre.
+
+Les nuits suivantes, le comte était absent.
+
+Il n'entendit plus jamais cette voix qui l'avait effrayé.
+
+La jeune comtesse avait une femme de chambre nommée Thérèse, qui prit,
+à dater de cette époque, un caractère taciturne et sombre. Elle avait
+toujours été fort gaie avant cela. On ne l'avait jamais entendue parler
+d'économie. Elle mit de l'argent à la caisse d'épargne.
+
+Le médecin de M. de Mersanz lui déclara que sa femme se mourait d'une
+maladie de langueur. Il conseilla la distraction, les eaux, les bains de
+mer.
+
+La comtesse ne voulut point quitter Paris.
+
+Le comte Achille avait bon coeur. Il aimait tendrement la mère de sa
+fille, mais la vie d'intérieur lui pesait. Il y a des gens comme cela.
+
+Pour guérir la tristesse que lui causait la maladie de sa femme, le
+comte Achille allait un peu plus souvent chez la marquise de
+Sainte-Croix.
+
+Si vous saviez comme celle-ci prenait intérêt à la santé de cette pauvre
+petite comtesse. Mourir comme cela, toute jeune et si heureuse! Il
+fallait s'ingénier, il fallait consulter d'autres médecins...
+
+Que sais-je?... Enfin on ne laisse pas mourir comme cela une jeune
+femme!...
+
+Il y avait dans la maison occupée par les de Mersanz, au nº 34 de la
+rue de Grenelle, une concierge qui ne ressemblait guère à ses pareilles.
+Elle était propre jusqu'à la minutie, complaisante, vigilante et
+discrète.
+
+Nous avons hésité longtemps avant d'écrire ce dernier mot, craignant de
+perdre en une seule fois toute la confiance que le lecteur peut avoir en
+nous. Mais l'audacieux Boileau Despréaux, ami des roides antithèses, a
+dit: «Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.» Nous
+soutenons, mordieu, que la portière dont nous parlons était
+discrète.--C'était Marguerite Vital, qui avait maintenant un grand fils
+de vingt-deux ans.
+
+Elle aimait madame la comtesse de Mersanz, parce que, dans une maladie
+que son fils avait faite, la comtesse, gracieuse et charitable, n'avait
+cessé de prodiguer à Marguerite les mille petites douceurs qui consolent
+et amusent la souffrance.
+
+Il s'était passé bien des années depuis le temps où Marguerite Vital
+courait les bivacs d'Allemagne sous le gentil sobriquet de la Perlette,
+bien du temps aussi depuis l'époque funeste où la marquise de
+Sainte-Croix et son complice Garnier avaient apporté la désolation dans
+la maison du malheureux Rodelet; mais Marguerite avait peu changé:
+c'était toujours la même nature vaillante et originale.
+
+Pour justifier cette dernière épithète, nous fournirons un exemple.
+
+Le fils de Marguerite était sergent, et sur le point de passer
+officier. Pendant sa maladie, Marguerite n'avait point voulu qu'il
+restât à l'hôpital, mais elle n'avait pas voulu non plus le mettre dans
+sa loge. Elle n'avait pas honte pour elle-même de son état, exercé si
+honnêtement, mais pour son fils, c'était différent. Son fils allait
+porter l'épaulette; sa place n'était pas dans la loge. Marguerite avait
+loué une chambre, ou plutôt madame de Mersanz, qui était la bonté même,
+avait feint de lui affermer une chambre. Le jeune sergent était là,
+soigné et choyé par tous les domestiques de l'hôtel.
+
+Marguerite avait ouvert son coeur à la comtesse, qui savait son
+histoire et ne croyait point déroger en se faisant la confidente de sa
+concierge. Marguerite lui avait dit:
+
+--Mon fils n'avancerait pas sous les drapeaux, si on savait l'état de sa
+mère.
+
+Elle avait suivi l'armée; elle connaissait ces choses mieux que nous.
+
+Et son ambition était si ardente--pour son fils.
+
+Marguerite Vital se serait mise au feu pour madame la comtesse de
+Mersanz.
+
+Le sergent était rétabli et parti.
+
+--Tous les jours, plutôt dix fois qu'une, depuis que la comtesse était
+malade, Marguerite montait. Le plus souvent, la comtesse la faisait
+entrer dans sa chambre.
+
+Elle lui parlait de sa mort prochaine.
+
+Évidemment, quelque accident qui était un mystère pour tout le monde
+avait frappé l'imagination de la jeune femme.
+
+Comme Marguerite s'étonnait de la voir toujours seule, gardée par des
+domestiques, elle qui avait à Paris tant d'amis et de parents, la
+comtesse lui dit un jour de sa voix brève et toute changée:
+
+--Vous vous trompez: je n'ai ni amis ni parents à qui je puisse me
+confier.
+
+Puis elle ajouta tout bas et avec un frisson:
+
+--Ma mère me l'a dit...
+
+Or, la comtesse avait perdu sa mère dès sa petite enfance.
+
+Marguerite eût l'idée qu'elle était folle.
+
+--Votre mère... répéta-t-elle;--vous avez donc eu des visions, ma chère
+madame?
+
+La comtesse se leva toute droite sur son lit.
+
+--Qui vous a dit cela? demanda-t-elle avec force;--ce n'est pas moi qui
+vous ai dit cela!
+
+Elle retomba sur son oreiller et ne voulut plus parler.
+
+Le lendemain, elle dit à Marguerite, qui lui trouvait l'air un peu moins
+défait:
+
+--Je veux aller au bois aujourd'hui.
+
+Marguerite lui tâta le pouls.
+
+--Vous avez la fièvre, dit-elle.
+
+--Je sais bien, répliqua la comtesse, mais je veux aller au bois tout de
+même... Il le faut... on me l'a ordonné.
+
+--Qui vous l'a ordonné? demanda Marguerite.
+
+La comtesse la regarda d'un air défiant et effrayé.
+
+--Sonnez, dit-elle; c'est une voiture de louage que je veux.
+
+Marguerite sonna.
+
+Le comte était absent, suivant son habitude.
+
+On n'osa point désobéir à la pauvre malade.
+
+L'air était doux; il faisait beau soleil. Marguerite enveloppa elle-même
+la comtesse dans une douillette et l'aida à descendre le perron. La
+comtesse était si faible, qu'elle eut peine à monter en voiture. Quand
+elle fut enfin assise, elle fit signe à Marguerite d'approcher son
+oreille.
+
+--Venez, prononça-t-elle tout bas,--montez près de moi... ma mère ne m'a
+jamais dit de me défier de vous.
+
+Marguerite obéit. La comtesse lui fit fermer tous les stores du coupé.
+
+--Il ne nous verra pas!... murmura-t-elle.
+
+Puis elle se tut après avoir ajouté:
+
+--Qu'on nous mène au rond-point de la Muette.
+
+Elle tint les yeux baissés pendant toute la route, comme si la lumière
+l'eût blessée.
+
+Marguerite se sentait venir des larmes, à la voir si changée et si pâle.
+
+Quand la voiture s'arrêta, la comtesse souleva l'étoffe du store.
+
+--C'est ici, dit-elle en reconnaissant le saut de loup de la Muette;--si
+j'avais pris une de nos voitures, cela n'aurait rien valu... Nous allons
+voir si ma mère a dit vrai.
+
+Marguerite ouvrait la bouche pour répondre. La comtesse lui imposa
+silence d'un geste et resta immobile, les yeux fixés sur la grille qui
+ferme l'avenue du Ranelagh.
+
+Elle ne parla qu'une fois, ce fut pour dire:
+
+--Ma mère n'a pu mentir... mais ce sont peut-être des rêves.--Oh!
+Seigneur mon Dieu! s'interrompit-elle avec une ferveur passionnée,--faites
+que j'aie rêvé tout cela!
+
+Au moment où elle achevait, sa bouche resta béante et sa respiration
+siffla dans sa poitrine tout à coup oppressée.
+
+--Là-bas! là-bas! fit-elle;--ma mère a dit vrai!...
+
+Sa main, crispée convulsivement, montrait un objet qu'elle-même ne
+voyait plus, car il y avait un voile sur ses yeux. Marguerite, qui avait
+soulevé la portière à son tour, et dont le regard suivait tous les
+mouvements de la comtesse, aperçut une calèche découverte qui venait
+d'entrer au bois par la grille du Ranelagh.
+
+Elle poussa un grand cri et retomba comme paralysée au fond de la
+voiture.
+
+Dans la calèche découverte, elle avait reconnu le comte Achille de
+Mersanz et madame la marquise de Sainte-Croix.
+
+Elle eut cette angoisse du médecin honnête homme qui découvre chez un
+malade le premier symptôme de l'empoisonnement.
+
+Elle devina vaguement que cette pauvre jeune femme se mourait
+assassinée.
+
+Que s'était-il passé? Pourquoi la comtesse parlait-elle si souvent de sa
+mère?--Marguerite, ne l'oublions pas, savait l'histoire du premier
+mariage de madame de Sainte-Croix.
+
+Elle regarda encore par la portière. La calèche s'éloignait au grand
+trot de ses deux beaux chevaux.
+
+Elle prit dans ses bras la comtesse qui était raide et glacée. Elle la
+réchauffa de son mieux, et le cocher eut ordre de retourner à l'hôtel.
+
+A l'heure du dîner, le comte ne revint pas.
+
+Vers six heures, la comtesse demanda son confesseur. Il sortit de la
+chambre à sept heures. Elle était plus calme.
+
+On lui amena sa petite Césarine qui joua un quart d'heure auprès de son
+lit.
+
+Le comte Achille n'était pas encore rentré à huit heures.
+
+Marguerite entendit soupirer, puis sangloter dans le cabinet de toilette
+voisin. Elle y courut. Thérèse, la femme de chambre, était à genoux sur
+le tapis. Elle se frappait la poitrine en pleurant.
+
+Marguerite l'interrogea. Thérèse répondit:
+
+--Est-ce vrai qu'elle va mourir?
+
+Puis elle ajouta en se tordant les bras:
+
+--Si elle meurt, je mourrai!
+
+La comtesse appelait.
+
+Neuf heures sonnaient aux horloges des ministères.
+
+La comtesse dit:
+
+Fermez les portes de ma chambre, Marguerite; j'ai à vous parler.
+
+Quand les portes furent fermées:
+
+--J'ai embrassé ma petite Césarine pour la dernière fois, reprit la
+comtesse.
+
+Marguerite voulut se récrier.
+
+--Je sens que je m'en vais, poursuivit la jeune femme;--je serai morte
+quand M. le comte rentrera...
+
+Ne me parlez pas, dit-elle encore;--quand j'entends parler, ma pensée
+s'échappe... Il n'épousera jamais cette femme... mais elle lui fera
+encore bien du mal... Essuyez mon front: la sueur s'y glace.
+
+Marguerite, navrée, passa un mouchoir sur le front de la jeune comtesse,
+où se mêlaient les boucles naguère si brillantes de son admirable
+chevelure.
+
+Elle n'avait plus de regard, et vous eussiez dit une morte sans le
+mouvement de ses lèvres blêmes.
+
+--Merci, reprit-elle;--j'ai des choses à dire et je ne peux pas... l'air
+ne passe pas bien dans ma gorge... essayez de me donner à boire.
+
+A l'aide d'une petite cuiller, Marguerite parvint à lui faire avaler
+quelques gorgées d'eau.
+
+--Merci, fit-elle;--vous vous souviendrez toujours de moi, ma pauvre
+Marguerite... on n'oublie pas ceux qu'on a vus mourir... Prenez ma bague
+de mariage et conservez-la pour l'amour de moi: c'est ce que j'avais de
+plus cher au monde. Vous rappelez-vous?... je ne sais plus combien il y
+a de temps de cela... je commençai tout à coup à maigrir et à pâlir...
+C'est que j'avais appris qu'il aimait une autre femme... Ma mère me
+l'avait dit la nuit... et j'étais bien éveillée... ce n'était pas un
+rêve.
+
+--Et vous l'avez vue, madame? interrompit Marguerite, en qui une idée
+confuse essayait de naître; vous avez vu votre mère?
+
+--Non, répondit la comtesse;--jamais elle ne s'est montrée à moi... Elle
+me parlait...
+
+--Vous reconnaissiez sa voix?...
+
+--Je n'avais que six ans quand je l'ai perdue.
+
+--Comment pouviez vous savoir?...
+
+--Elle me l'a dit... elle m'a dit: «Je suis ta mère...» Une fois, la
+nuit, mon mari vint pendant qu'elle parlait... mais elle se tut... elle
+ne voulait être entendue que de moi... J'ai su par elle le nom de cette
+marquise, les heures où Achille va la voir... j'ai su tout... tout!
+
+Marguerite avait peine à maîtriser son agitation.
+
+Elle sonna.
+
+Ce fut un domestique qui vint à son appel.
+
+--Madame veut parler à Thérèse, dit-elle.
+
+--Pourquoi?... demanda la mourante quand le domestique fut parti.
+
+--Ayez de la force, au nom du ciel, madame! s'écria Marguerite en
+joignant les mains;--votre mari vous aime... vous serez heureux.
+
+La malade sourit tristement et secoua la tête.
+
+A ce moment, le domestique revint.
+
+--On ne trouve Thérèse nulle part, dit-il.
+
+--Ma mère ne m'a jamais caché que j'en mourrais, reprit la comtesse;--je
+savais jour par jour le progrès de cette passion qui me tue... Ah! ma
+pauvre Marguerite, que j'ai eu une terrible agonie!
+
+Je ne sais pas pourquoi un doute, s'interrompit-elle, me vint. Je crois
+que c'était avant-hier... je dis à Thérèse pendant que nous étions à ma
+toilette:--Je veux prendre le dessus; je me fais des idées... je veux
+retourner dans le monde... je veux vivre... je veux lutter.
+
+--A Thérèse!... pensa tout haut Marguerite;--c'est à Thérèse que vous
+parlâtes ainsi!
+
+--La pauvre fille ne pouvait guère savoir ce que cela signifiait,
+n'est-ce pas? reprit la malade dont la voix s'affaiblissait;--elle fut
+tout étonnée.
+
+--Et sortit-elle ce jour là?
+
+--Oui... longtemps.
+
+--Et qu'arriva-t-il la nuit suivante?
+
+--Les morts entendent tout ce qui se dit sur la terre. Ma mère vint la
+nuit suivante. Mes doutes l'avaient courroucée. Elle me dit:--Rends-toi
+demain à trois heures au rond-point de la Muette: tu verras si j'ai
+menti...
+
+--Horrible! horrible comédie! s'écria Marguerite, qui comprenait tout
+désormais.
+
+--J'y suis allée, murmura la comtesse.--Vous savez ce que j'ai vu.
+
+Elle eut un spasme. Le docteur, qui avait pris le temps de bien dîner,
+arriva. Il lui donna je ne sais quoi de bien bon. Elle mourut vers dix
+heures après avoir passé son anneau de mariage au doigt de Marguerite.
+
+Le comte rentra sur les onze heures.
+
+Il y avait dans la cour un grand puits ouvert.
+
+On trouva le lendemain le corps de la femme de chambre Thérèse au fond
+de l'eau. Cela donna des soupçons.
+
+L'autopsie de la comtesse eut lieu.
+
+Il n'y avait nulle trace de poison.
+
+Comment accuser? quelles preuves fournir? Marguerite Vital acquit la
+certitude que durant ces dernières semaines, Thérèse avait été plusieurs
+fois chez madame la marquise de Sainte-Croix.
+
+Mais Thérèse était morte.
+
+Et quand on se sert de ce poison subtil: la pensée, qui opère sur le
+coeur et ne laisse point de trace, que peut la justice humaine?
+
+Marguerite se tut, même vis-à-vis du comte, parce que le comte partit
+pour son château de Saintonge sans revoir la marquise de Sainte-Croix.
+
+Ce coup l'avait frappé en plein coeur. Sa femme était l'amour de sa
+jeunesse. Il fut du temps avant d'avoir le courage d'embrasser Césarine.
+
+On la mit en pension, le lendemain de la mort de sa mère, chez les
+demoiselles Géran.
+
+Garnier n'avait été mêlé à tout ceci que très-indirectement. Il avait
+voulu profiter du moment où le fer était chaud et (pour employer son
+style) découper une aile à M. le comte pendant que le caprice de ce
+dernier était à son comble. Il y avait même eu commencement d'exécution,
+car, un soir que Garnier et Achille étaient seuls, il fut parlé
+d'affaires. Le château de Sainte-Croix allait être vendu, au dire de
+Garnier, faute d'une misérable somme de cent mille écus.
+
+Le comte proposa aussitôt ses services.
+
+Mais la marquise arrêta le zèle de son Garnier, qu'elle accusa de
+chasser la petite bête. Ce n'était pas trois cent mille francs qu'il lui
+fallait.
+
+Quand elle apprit le départ précipité du comte, elle ne s'étonna point.
+Elle dit:
+
+--Lâchons la ligne... nous le tenons.
+
+Des mois se passèrent. Elle disait toujours:
+
+--Il reviendra.
+
+Il revint au bout de deux ans, et madame la marquise en faillit étouffer
+de rage.
+
+Il revint marié à une femme de dix-huit ans, qui était plus belle que
+la première comtesse de Mersanz et que le comte Achille entourait d'une
+véritable adoration.
+
+--Vous voyez bien, dit à ce sujet le sage Garnier de Clérambault,--que
+nous aurions bien fait de prendre toujours les cent mille écus.
+
+La marquise dit:
+
+--Tout n'est pas fini... Je déclare la guerre à celle-là: une guerre à
+mort.
+
+--Le diable, pensait Clérambault ce soir-là en allant se
+coucher,--c'est que nous attaquons notre huitième lustre... Nous avons
+juste le double de l'âge de notre rivale, ou dix-huit ans contre
+trente-six!... Je maintiens que nous aurions bien fait de prendre les
+cent mille écus.
+
+
+
+
+XII
+
+--Madame la marquise de Sainte-Croix.--
+
+
+Six années avaient passé depuis le retour du comte Achille à Paris;
+c'était huit ans depuis la mort si étrange et si malheureuse de sa
+première femme.
+
+Nous revenons à ce beau jour du mois de mai 1836, qui éclaira le début
+de ce récit dans l'avenue de Saxe, entre la pension Géran et la porte de
+ce chantier du _Vrai Garde national_, où travaillait Jean Lagard.
+
+Quand j'étais lecteur avant d'être écrivain (et que c'est un bien
+meilleur métier!), j'aimais ces histoires où l'esprit, libre en son
+caprice, peut se porter en arrière aussi bien qu'en avant, trouvant
+partout les personnages du drame, ici tout jeunes, là vieillis déjà,
+toujours vivants.
+
+Il me semblait que ces histoires étaient vraies.
+
+Frédéric Soulié, le grand conteur qui n'est plus, me disait: «Les choses
+se passent-elles autrement dans le monde? Ne vit-on pas longtemps avec
+son voisin sans connaître le secret de son existence? L'ordre logique
+existe seulement dans les drames inventés à plaisir.»
+
+J'écris une histoire vraie. Je la laisse aller comme les événements la
+firent. Je ne sais si je reviendrai encore sur mes pas, mais où serait
+le mal?
+
+Il est huit heures du soir, et nous sommes au château de la Savate, chez
+Jean-François Vaterlot, dit Barbedor.
+
+Cette femme que nous avons laissée toute seule, devant une bouteille
+d'eau-de-vie, dans la chambre donnant sur l'escalier de service, cette
+femme était bien la marquise de Sainte-Croix, la petite voyageuse du
+coche de Bordeaux, la lectrice de la première marquise de Sainte-Croix,
+morte on ne sait comment, l'amie du fournisseur Rodelet, dont le décès
+violent s'entoura de mystère, la rivale de la première comtesse de
+Mersanz, pauvre faible créature qui fut empoisonnée par un rêve; c'était
+bien Flavie, la fière, l'implacable, la belle Flavie.
+
+Mais il vous eût fallu, en vérité, le deviner, car elle était bien
+misérablement changée.
+
+Six années de réussites et de victoires pèsent lourdement sur un front
+de conquérant. Est-ce un poids double ou triple qui charge, durant le
+même espace de temps, le front désolé du vaincu?
+
+Ces six années avaient été, pour madame la marquise, une période de
+revers et de décadence.
+
+Elle vieillissait vite et beaucoup. Son crédit tombait.
+
+Elle avait décidément dit adieu au monde, pour que le monde, prenant les
+devants, n'eût pas l'idée de lui donner congé.
+
+Seulement, elle s'était retirée avec les honneurs de la guerre, et le
+peu de relations conservées par elle étaient éminemment respectables.
+
+Elle pouvait encore se relever par un coup d'éclat.--Elle était ici à sa
+besogne.
+
+Quand le garçon qui l'avait introduite eut apporté la bouteille
+d'eau-de-vie et le verre qu'on avait l'habitude de lui servir sans
+qu'elle le demandât, la marquise lui montra du doigt la porte.
+
+Il sortit. Elle releva son voile.
+
+C'était un visage osseux, pâli et ravagé. A quinze ans, elle était
+laide. Elle atteignait maintenant sa quarante-deuxième année. La laideur
+n'était pas revenue, mais il y avait quelque chose d'effrayant dans ces
+restes ruines de beauté. Elle avait négligé sa toilette, sachant
+d'avance l'emploi de sa soirée. Ses cheveux mal en ordre laissaient voir
+quelques poils blancs vers les tempes; les rides de son front se
+creusaient vivement. La maigreur avait rendu plus apparente la saillie
+un peu exagérée de son nez très-mince et aquilin; des plis profonds et
+amers arrêtaient les coins de sa bouche. Il n'y avait de vraiment beau
+que ses yeux aux rayons fauves et chauds qui semblaient brûler sous la
+ligne trop touffue de ses sourcils.
+
+Ces yeux, grands, hardiment fendus, et qui concentraient en eux toute la
+vie de cette physionomie morne, éteignaient souvent leur flamme.--Alors,
+il y avait sur ce visage une expression indicible de cynisme et
+d'abrutissement.
+
+En revanche, sa taille avait gardé toute sa noble richesse, et sa robe
+noire amplement drapée lui donnait, quand elle se redressait, un port de
+reine.
+
+Elle avait des pieds de fée et d'admirables mains.
+
+Elle consulta sa montre et se versa la valeur de quatre petits verres
+d'eau-de-vie, qu'elle but d'un trait, comme vous avaleriez une gorgée
+d'eau.
+
+Un peu de sang remonta à ses joues; sa prunelle eut un éclair. Elle
+repoussa la bouteille et le verre.
+
+Ce n'était pas tout à fait un vice; c'était le résultat d'un ensemble de
+vices. Épuisée et presque anéantie, cette femme buvait l'eau-de-vie en
+guise de potion. Cela la réchauffait pour quelques minutes. En dehors de
+la vie transitoire et factice qu'elle trouvait au fond du verre, elle
+n'éprouvait à boire ni dégoût ni plaisir. Elle ne cherchait pas
+l'ivresse, mais l'ivresse l'avait parfois surprise.
+
+--Est-ce que le Garnier me ferait attendre! se dit-elle;--coeur de
+maraud!... s'il me voit à terre, il lèvera le pied pour m'écraser.
+
+Cette parole était bien injuste. Nous savons que Garnier était en bas,
+près de Barbedor, et qu'il travaillait pour elle.
+
+--Quand donc aurai-je fini de combattre? poursuivit-elle;--les
+négociants achètent des châteaux, les procureurs vendent leur étude,
+toutes les rapines mènent au repos honorable et bouffi... il n'y a pas
+jusqu'aux soldats eux-mêmes, ces brebis enragées, qui n'aient une
+retraite sur leurs vieux jours... Moi, je tombe, je tombe, je tombe...
+et pourtant j'ai gagné assez d'argent pour enrichir et mettre en château
+dix négociants obèses, vingt procureurs crochus... pour retraiter toute
+une armée... J'étais habile; j'avais la veine... Est-ce qu'il y a une
+Providence... et prend-elle la peine de se moquer de moi?
+
+Son regard fit le tour de la chambre. Elle croisa les mains sur ses
+genoux.
+
+--Ignoble! ignoble! murmura-t-elle;--il faut la jeunesse que je n'ai
+plus pour affronter gaiement ces aventures... L'endroit est bon... il y
+a deux cents pas d'ici à la rue de Varennes... mais cela soulève le
+coeur.
+
+Elle eut un sourire et répéta:
+
+--Le coeur!
+
+Son accent vous eût mis du froid dans les veines.
+
+--Ma foi, oui, l'endroit est bon, reprit-elle;--on y peut jouer encore
+plus d'une partie.
+
+Elle avança la main machinalement pour prendre la bouteille, mais son
+bras retomba avec fatigue.
+
+--Je voudrais aimer cela, dit-elle;--j'ai entendu parler de femmes qui
+s'enferment pour s'enivrer toutes seules... ce doit être une vie de
+prestige et de fièvre... Si j'aimais cela, je m'y noierais... je
+deviendrais folle... Et qu'est-ce que la folie, sinon le repos?
+
+Sa paupière alourdie se baissa. Elle pensait:
+
+--C'est sans doute ce qui fait la supériorité des hommes. La nausée
+leur vient moins vite. Les femmes naissent avec le tort de leur
+faiblesse.
+
+Puis, comme en un rêve:
+
+--Soixante-quinze centimes de hausse sur la nouvelle de la défaite des
+christinos en Navarre... C'est fait pour moi... Deux fois... deux fois
+dans la même soirée, trouver brelan carré contre brelan d'as!...
+
+On frappa à la porte. Elle ne s'éveilla point en sursaut. Elle était de
+celles qui ont de la peine à secouer l'engourdissement du corps et de
+l'esprit. Elle ouvrit seulement les yeux à moitié.
+
+--Eh bien, fit M. Garnier de Clérambault en entrant,--quelles nouvelles?
+
+En attendant la réponse, il referma soigneusement les deux portes
+derrière lui.
+
+--Cela n'arriverait pas, dit la marquise au lieu de répondre,--si l'on
+pouvait jouer soi-même;--mais l'entrée de la bourse est interdite aux
+femmes, mais une femme ne peut pas mettre le pied à Frascati sans se
+perdre... et il n'y a que les petites folles ou les vieilles abandonnées
+pour oser prendre les cartes dans un salon à une table un peu
+sérieuse... J'ai ma tribune chez la Sauvel... mais on se mange le sang
+dans ces loges grillées... et mon joueur ne traduit pas toujours comme
+il faut les sons du timbre.
+
+Ceci demande une courte explication.
+
+Au temps où la ferme des jeux avait ses maisons ouvertes, et la clôture
+n'en eut lieu que deux ans après, en 1838, il y avait comme aujourd'hui
+des tripots particuliers. Bien que la police fût très-sévère pour
+sauvegarder les bénéfices de l'État, associé au monopole, on comptait à
+Paris deux ou trois établissements très-connus et montés sur une
+magnifique échelle. Madame veuve Sauvel de Bellefonds avait le sien rue
+Béthisy, dans un ancien hôtel où Gondez, cardinal de Retz, avait,
+dit-on, rassemblé bien souvent les mécontents à l'époque de la Fronde.
+C'était un vrai palais. Outre la roulette, le trente et quarante, etc.,
+il y avait d'immenses salons où se jouaient toutes sortes de jeux. On
+était là merveilleusement à l'aise pour se ruiner. Les gens qui ne
+voulaient pas être connus avaient l'entrée particulière donnant sur la
+rue Tirechasse et les tribunes. Dans chaque salle, en effet, il y avait
+un rang de loges grillées; chaque loge avait un timbre. Les personnes
+discrètes qui voulaient tenter la fortune sans être vues avaient leur
+_joueur_ assis à la table commune. La tribune dirigeait les évolutions
+de ce joueur à l'aide du timbre et de certains signaux télégraphiques.
+
+Le lecteur doit comprendre maintenant de quoi se plaignait madame la
+marquise de Sainte-Croix.--Ces pauvres femmes sont, en vérité, bien
+malheureuses!
+
+--Nous avons encore perdu! dit Clérambault avec mauvaise humeur.
+
+--Pas à la loterie, repartit la marquise,--j'ai eu un terne: trente-huit
+mille six cents francs et une fraction... J'avais placé environ dix-huit
+mille francs dans les divers bureaux; ça fait une mise doublée... nous
+n'avons plus que trois tirages avant la suppression... Au moment où je
+commençais à gagner...
+
+--Et chez la Sauvel?
+
+--Vous ai-je dit pour mes deux brelans d'as... deux fois mon tout: un de
+six mille et l'autre de quinze mille!... Au dernier tour, décavée de
+treize cent louis avec trente et un et as, moi première... j'avais la
+carre... A la roulette, le manque m'a passé neuf fois sur le corps:
+j'avais commencé au cinquième coup; cela fait quatorze coups... au
+quinzième, j'ai passé, le trente-six est venu!
+
+--Et la bourse?
+
+--Une hausse absurde!
+
+--Vous étiez à la baisse?
+
+--Je crois bien!... Cabrera est entré à Pampelune... Vous aurez à payer
+demain un mandat de soixante-douze mille francs.
+
+--Et où diable voulez-vous que je les prenne? s'écria Clérambault, dont
+les oreilles étaient rouges comme du sang.
+
+--Où vous voudrez, répondit tranquillement la marquise.
+
+Clérambault fit deux ou trois tours de chambre à grands pas.
+
+--Voyons, Flavie, dit-il en s'arrêtant devant elle,--madame... vous
+savez bien que je suis à bout de ressources... Vous-même vous n'avez
+plus aucune valeur commerçable... Nous sommes sur le point de faire un
+coup de fortune: ne pouvez-vous demeurer en repos pendant quelques
+jours.
+
+--Je gagnerai demain, répliqua Flavie;--j'en suis sûre.
+
+Et, comme Garnier haussa les épaules, elle ajouta:
+
+--Vous devenez insolent!
+
+Autre injustice. L'habit bleu, que nous avons vu toujours et partout si
+impertinent, était auprès de madame la marquise d'une aménité parfaite.
+
+Au lieu de se cabrer, il fit un souriant salut.
+
+--Vous avez de l'humeur ce soir, madame, dit-il;--c'est sans doute parce
+que vous sentez aussi bien que moi l'impossibilité où je suis
+d'acquitter ce mandat.
+
+--Ce mandat sera payé de manière ou d'autre, repartit la
+marquise;--vous vous saignerez aux quatre membres... n'en parlons plus.
+
+Elle se renversa sur son siége et ferma les yeux avec lassitude.
+
+--Demeurer en repos! répéta-t-elle,--cela veut dire ne plus jouer,
+n'est-ce pas? Ils sont comme cela! Ceux mêmes qui se prétendent les plus
+dévoués et les plus soumis! Ils disent à une femme: «Dépouillez votre
+vie comme un vêtement!... Car il est certaines passions qui sont
+l'existence même... «Jetez de côté l'aimant qui vous attire,
+éloignez-vous de l'objet qui vous fait battre le coeur si vous êtes
+jeune, le pouls si le coeur fatigué ne bat plus... Pourquoi? Parce que
+vous êtes femme et qu'il est toujours quelqu'un qui pense vous tenir en
+tutelle...» Je suis trop vieille pour être votre pupille, monsieur
+Garnier, et je n'ai jamais été, que je sache, votre maîtresse
+entretenue... Si nous faisions notre compte, nous verrions bien lequel a
+coûté de l'argent à l'autre.
+
+--Madame..., voulut interrompre Garnier.
+
+--Vous n'étiez qu'un sous-officier quand vous m'avez rencontrée dans la
+diligence de Bordeaux, reprit Flavie, qui s'animait;--combien, depuis ce
+temps-là, où vous vous seriez damné pour trois ou quatre écus de six
+livres, combien de mille livres vous ont passé par les mains?
+
+--Passé, répéta Clérambault,--sous le nez!... Si j'avais gardé mes parts
+de prises, je serais un gros bonnet, c'est vrai; mais vous avez toujours
+fini par manger ma part avec la vôtre... Nous travaillons pour la
+Sauvel, pour l'administration de la loterie et la respectable compagnie
+des agents de change... C'est bête, voilà mon opinion... Mais ne vous
+fâchez pas, ma souveraine; vous êtes plus forte que moi, je le sais
+bien... Le jour où vous cesserez de jeter votre gain dans un puits sans
+fond, vous serez riche comme le roi... et vous m'indemniserez... Demain,
+je payerai votre mandat... avec vos diamants, que j'engagerai.
+
+Ils se mirent tous deux à rire. Garnier prit un cigare dans sa boîte.
+
+--La fumée de tabac vous incommode-t-elle? dit-il;--c'est comme ça que
+je commençai la conversation, il y a tantôt vingt-six ans, dans le coche
+de Bordeaux.
+
+Flavie cessa de rire.
+
+--Qu'ai-je fait pendant ces longues années? murmura-t-elle;--j'ai
+souffert.
+
+--Il y a bien eu un peu de bon temps, soyons juste!
+
+--Je ne m'en souviens pas.
+
+--Comment!... la joie d'être marquise?...
+
+--Cela dura quinze jours.
+
+--Le premier héritage?...
+
+--Huit jours.
+
+--Et les beaux millions de Rodelet?...
+
+Flavie passa la main sur son front.
+
+--Est-ce que vous n'avez jamais eu envie de vous tuer, vous?
+demanda-t-elle.
+
+--Pour ça, non, répondit Garnier.
+
+--Moi, prononça lentement la marquise,--cette idée-là me vient
+souvent... Si je savais ce qu'il y a au delà de la mort...
+
+--Ah çà! s'écria l'habit bleu, qui eût forfait à toutes les promesses de
+sa physionomie et de sa tournure s'il n'eût été un voltairien
+fini,--nous croyons donc tout de même en Dieu un petit peu?
+
+La marquise répliqua:
+
+--Il y a des nuits où je crois à l'enfer.
+
+Elle se versa un grand verre d'eau-de-vie.
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Elle parlait maintenant d'un ton bref et précis. Son oeil avait de
+sombres lueurs. La fièvre sourde mettait deux taches rouges aux
+pommettes saillantes de ses joues.
+
+--J'ai aimé le comte Achille, dit-elle;--voilà longtemps que je ne
+l'aime plus... mais je haïrai toujours cette Béatrice... Maxence est une
+admirable enfant qui comprend tout... Maxence est ambitieuse comme moi,
+plus hardie que moi... J'étais dix fois moins belle que Maxence... Si
+Maxence était ma vraie fille, je baiserais la terre pour obtenir de Dieu
+mon pardon et je deviendrais une sainte.--Ne souriez pas! tout à
+l'heure, je vais dire des choses qui seront à votre portée... Je n'aime
+pas Maxence, parce que je n'aime personne: je donnerais le reste de ma
+vie pour l'aimer... Il n'y a qu'une joie ici-bas, je le sais bien, c'est
+la folie des mères... Rien qu'à penser que j'aurais pu être mère, je
+sens un coeur dans le vide de ma poitrine... Ne prenez pas non plus
+cet air sérieux: c'est une illusion; je n'ai pas de coeur... Maxence
+nous secondera... Seulement, j'ai peur qu'elle ne l'aime.
+
+--Bah! fit Garnier;--elle a seize ans.
+
+--C'est une noble créature!... Mais vous avez beau regarder ce livre. Il
+est écrit tout entier en une langue qui vous est inconnue... Le comte
+est amoureux fou de Maxence... fou, vous entendez bien... Le comte m'a
+dit, à moi...--Mais que ne disent pas ces malades d'amour!
+s'interrompit-elle.
+
+--Les amours de M. le comte ne durent pas très-longtemps, objecta
+Clérambault.
+
+--Jugez! s'écria Flavie, qui n'écoutait pas; jugez s'il aime avec
+aveuglement... avec extravagance!... Il est venu à moi... à moi!... me
+demander mon aide!... Et il n'a pas même eu l'idée que je pourrais me
+venger!
+
+--Il n'a pas parlé de mariage?
+
+--Il a pleuré comme une femme...
+
+--Il n'a pas parlé de mariage? répéta Garnier.
+
+--Il s'est roulé à mes pieds...
+
+--Nous allons savoir dans une heure s'il est ou non marié, dit Garnier.
+
+Il raconta la mission qu'il avait donnée à Léon.
+
+--Cette femme souffrira plus si on la chasse que si on la tue...,
+murmura Flavie.
+
+--Est-ce adroit, ce que j'ai fait? demanda Clérambault.
+
+Flavie réfléchissait.
+
+--Il faut que ce jeune homme nous serve encore à autre chose, dit-elle.
+
+--Quand vous saurez son nom, répliqua Garnier à voix basse,--vous aurez
+peut-être de la répugnance à trop vous servir de lui.
+
+--Comment donc s'appelle-t-il?
+
+--Léon Rodelet.
+
+Flavie eut un imperceptible tressaillement. Garnier l'examinait.
+L'émotion, si elle en eut, ne dura pas le temps que nous mettons à
+écrire cette ligne.
+
+--C'est vrai, murmura-t-elle;--et c'est étonnant comme tous ces
+souvenirs sont en moi présents et précis... Cette pauvre Rodelet
+s'appelait Ernestine... je reconnaîtrais le grand nigaud de commis que
+nous lançâmes en Amérique... Le temps passe; il y a de cela vingt-trois
+ans: l'enfant d'Ernestine doit être un homme... on peut l'employer.
+
+--Vous n'y répugneriez pas?... commença l'habit bleu.
+
+--Non, répondit Flavie.
+
+--J'avoue, moi, dit Garnier,--que, si je n'avais pas eu vis-à-vis de
+moi-même une sorte de prétexte... car, en définitive, je l'ai empêché de
+se brûler la cervelle... j'avoue que je n'y allais pas de bon coeur.
+
+La marquise répliqua froidement:
+
+--Il y a des races de dupes.
+
+--Et que voulez-vous faire de Léon Rodelet? demanda Garnier.
+
+--Cette petite Césarine, répondit Flavie,--est l'épine la plus gênante
+que nous ayons au pied... Je veux que le comte Achille l'éloigne et la
+déshérite.
+
+--Par exemple! s'écria Garnier, ne comptez pas là-dessus!
+
+--Pourquoi, s'il vous plaît?
+
+--Parce que le comte adore sa fille...
+
+--Le comte est comme tous les hommes à femmes, il est aux trois quarts
+femme... Le comte est un honnête seigneur, très-élégant, très-spirituel,
+très-probe même quand il ne s'agit que d'argent... Mais avez-vous
+rencontré parfois de ces mères de trente-six ans qui sont belles encore
+et qui ont de grandes filles? Il y a un moment où ces mères, si bonnes
+que vous le puissiez supposer, détestent leurs filles: cela est
+positif... Eh bien, le comte Achille, amoureux d'une fillette de seize
+ans, est vieilli par sa fille, qui atteint sa dix-septième année... Sa
+fille lui déplaît auprès de Maxence; la vue de sa fille lui crie: «Tu
+pourrais être amplement et largement le père de ta maîtresse...» Un
+monsieur comme le comte Achille se tuerait s'il se voyait ridicule dans
+son miroir... le cuisinier Vatel n'est pas le plus grotesque des
+suicideurs... Et croyez-moi, je ne fais point ici de vaines théories, je
+parle d'affaire; je dis ce qui est... Si l'on donne un prétexte au comte
+Achille,--qui adore sa fille,--pour envoyer sa fille aux antipodes, le
+comte Achille se jettera sur le prétexte comme un enfant gourmand sur
+une pomme... Conclusion: Léon Rodelet enlèvera bel et bien mademoiselle
+Césarine de Mersanz.
+
+Voilà pourquoi M. Garnier de Clérambault était l'esclave de cette
+femme. Elle avait de ces aperçus rapides et profonds qui gagnent les
+batailles. Elle coûtait cher, mais elle rapportait gros. Il fallait son
+malfaisant génie pour faire aboutir ces spéculations impossibles.
+
+Ici, par exemple, le problème se posait ainsi: étant donné un homme
+jeune, marié à une jeune femme et père d'une fille en pleine santé,
+recueillir à courte échéance l'héritage de cet homme.
+
+Nous disons marié, bien qu'il y eût des doutes à cet égard.
+
+Le fait du mariage n'inquiétait pas autrement la marquise. C'était M.
+Garnier de Clérambault qui n'était pas à la hauteur et qui prêtait à ce
+détail une importance démesurée.
+
+Il va sans dire que, dans l'énoncé du problème nous avons sous-entendu
+cette condition nécessaire: la razzia devait avoir lieu doucement, sans
+trop de bruit ni de scandale, avec toutes garanties de sécurité pour les
+membres de l'expédition.
+
+L'emploi du fer, du feu, du poison et de toutes autres naïvetés
+scélérates était expressément prohibé comme dangereux.
+
+Garnier ne fit qu'une objection.
+
+--Maxence aime Césarine de tout son coeur, dit-il.
+
+--Maxence aime le comte Achille, répondit Flavie.--Maintenant, aux
+détails!... Le père de Béatrice est arrivé?
+
+--Depuis longtemps.
+
+--A-t-il commencé son rôle?
+
+--En perfection... mais il fera mieux encore... Barbedor ira le voir
+demain.
+
+--Demain, moi aussi, je travaillerai, reprit la marquise;--il faut que
+l'affaire marche!
+
+--Mais, dit Garnier,--j'y songe... Si Maxence aime le comte comme vous
+le dites...
+
+--On ne déteste bien que les gens qu'on a aimés, repartit Flavie;--quand
+nous en serons là, fiez-vous à moi!
+
+Elle consulta sa montre.
+
+--Dix heures, reprit-elle;--allez me chercher votre Léon Rodelet.
+
+Garnier se leva.
+
+--Voulez-vous que je vous envoie Barbedor? demanda-t-il.
+
+--Non... à quoi bon?
+
+En ce moment, un joyeux éclat de rire monta du rez-de-chaussée par la
+fenêtre entr'ouverte.
+
+Clérambault, qui était déjà tout près de la porte, se retourna vivement.
+
+--A propos, s'écria-t-il en se frappant le front,--vous ai-je dit quels
+gens nous avons en bas?... On conspire contre nous... Ceux que vous
+entendez ne sont pas nos amis.
+
+--Avons-nous des amis? dit Flavie avec son rire amer;--qui donc est en
+bas?
+
+--Jean Lagard, le lieutenant Vital et maman Carabosse.
+
+--Ah!... fit la marquise d'un air d'indifférence.
+
+Puis elle ajouta tranquillement:
+
+--Allez en paix... nous ne mourrons qu'une fois.
+
+Quand l'habit bleu fut parti, elle se leva et gagna la croisée, qu'elle
+ouvrit toute grande. La nuit commençait à être noire. Elle se pencha en
+dehors pour entendre ce qui se disait dans la chambre du
+rez-de-chaussée.
+
+Mais il ne lui venait que des sons confus, entremêlés de rires.
+
+--Quand même j'entendrais?... murmura-t-elle;--ai-je besoin d'entendre
+pour savoir?
+
+Elle resta un instant accoudée contre l'appui de la croisée.
+
+C'était une belle soirée du mois de mai. Le ciel était sans lune, mais
+les astres pendaient plus brillants au firmament limpide. L'air était
+calme; une faible brise du nord apportait les murmures de la grande
+ville, qui ressemblent si bien aux voix lointaines de la mer. L'ombre,
+qui allait s'épaississant, donnait au paysage je ne sais quels aspects
+pittoresques et mystérieux. La nuit est une enchanteresse; elle sait
+draper son voile sur la platitude de nos réalités, et chaque objet que
+touche sa baguette magique revêt en se transformant les capricieuses
+beautés du rêve.
+
+Nous l'avons dit: autour du château de la Savate, c'était un vilain
+marais au sol bas, uniforme et pourri, tout émaillé de cloches de verre,
+tout noirci par le fumier, où l'arrosoir, promené sans cesse, faisait
+pousser des choux aqueux et des artichauts lymphatiques.
+
+En thèse générale, il n'y a rien de hideux comme un marais de Paris.
+
+Mais la nuit peut changer un carré de choux en noble pelouse, la nuit
+jette son manteau sur un champ d'artichauts et même sur ces sillons
+alignés selon l'art où pousse la visqueuse laitue. Tout cela se fait
+plaine. Pour peu qu'il y ait çà et là quelques plants d'humbles cassis,
+vous avez des buissons;--la couche où fermente le melon prend un aspect
+de colline;--j'ai vu des pruniers rabougris grandir et se camper comme
+d'orgueilleux sycomores.
+
+Nous n'exagérons point. Il n'est pas nécessaire d'aller dans le désert
+ni même aux terribles grèves du mont Saint-Michel pour connaître le
+phénomène du mirage. Toute nuit en plein air produit le mirage. On
+dirait que l'élément prosaïque se met au lit chaque soir en même temps
+que le soleil, dieu des vers alexandrins. Aussitôt que ce blond Phébus
+est couché, dès qu'il a rabattu son bonnet de coton sur ses oreilles
+frileuses, la poésie des rêveurs sort de son nid et plane dans
+l'atmosphère rafraîchie. Les fleurs épandent violemment leurs parfums,
+le rossignol chante et le firmament allume la splendeur infinie de ses
+girandoles.
+
+Eh bien, oui, c'était une vaste plaine qui entourait Flavie.--Çà et là
+des fantômes blancs paraissaient dans le noir.--Au loin, les maisons de
+Grenelle tranchaient sur le clair-obscur du ciel, affectant de bizarres
+architectures.
+
+Il n'y avait pas jusqu'aux tilleuls malades, plantés au revers de la rue
+de l'École, qui ne prissent une grandiose apparence.
+
+Flavie n'essayait plus de saisir les quelques paroles qui venaient d'en
+bas jusqu'à elle. Sa tête se penchait sur sa main. Elle rêvait.
+
+--Si j'avais eu une mère!... murmura-t-elle.
+
+Était-ce là l'expression indirecte d'un remords?
+
+Elle resta longtemps sans parler, puis elle dit:
+
+--Si j'avais une fille!...
+
+Sa voix était douce et avait des caresses.--C'était bien l'expression
+d'un désir et d'un regret.
+
+Elle frissonna bientôt au souffle de cette brise fraîche qui venait du
+dehors. Elle se retira vivement et ferma la fenêtre.
+
+La lumière de la lampe éclaira le sarcasme de son sourire.
+
+--Je n'ai pas eu de mère et je n'ai pas de fille, prononça-t-elle d'un
+coeur dégagé;--tant mieux!
+
+Elle revint s'asseoir auprès de la table. Elle avait froid. Elle se
+versa une troisième rasade.--Elle dit en reposant son verre, vidé d'un
+trait:
+
+--Si Maxence était ma fille, je me tuerais, parce que je serais sans
+armes contre les autres et contre ma conscience... mais je n'ai pas
+d'enfant... je suis libre, grâce au hasard... Maxence est une machine de
+guerre... Par elle, nous entrerons dans la place... Et je mourrai dans
+mon lit, avant d'avoir vu la fin des millions du comte Achille...
+
+
+
+
+XIII
+
+--Repas de corps.--
+
+
+M. Garnier de Clérambault s'était trompé en plaçant maman Carabosse au
+nombre des convives du rez-de-chaussée. La petite bonne femme manquait à
+l'appel. Il n'y avait là que le beau lieutenant Vital, Jean Lagard et le
+père Barbedor, qui s'était grisé tout doucement à force de couper sa
+bière par des gouttes d'eau-de-vie, en lisant le fameux article du
+_Journal des Débats_ sur la barrière des Paillassons.
+
+Le bruit et les rires venaient de l'office, où marmitons et garçons
+festoyaient, grâce aux largesses du neveu Lagard, qui faisait ainsi
+danser les finances de l'habit bleu.
+
+Ce jour-là, vers midi, Vital avait reçu une lettre ainsi conçue:
+
+ «Les officiers du 3e léger sont convoqués à un repas de corps qui aura
+ lieu à Grenelle, château de la Savate, ruelle Saint-Fiacre, derrière la
+ barrière des Paillassons.--Six heures et demie.»
+
+Vital ne connaissait rien de tout cela. Un repas de corps ne fait pas
+événement. Il avait vaqué à ses occupations ordinaires, et, à l'heure
+dite, il s'était dirigé vers l'établissement indiqué.
+
+Nous avons vu son étonnement à l'aspect du lieu choisi par ses
+collègues.
+
+Jean Lagard vint au-devant de lui dans le vestibule.
+
+--Bonjour, lieutenant, dit-il,--c'est moi qui suis les officiers du 3e
+léger, pour le moment.
+
+Et comme Vital ne comprenait pas, Lagard ajouta:
+
+--C'est une petite surprise qu'on a voulu vous faire, mon lieutenant,
+histoire de rire et de badiner.
+
+--Et qui me fait ainsi des surprises? demanda Vital, qui n'était pas
+véhémentement attiré par l'extérieur du bon Jean.
+
+--C'est moi, répondit Lagard en touchant son chapeau,--qu'ai l'avantage
+d'être votre cousin par droit de naissance... et qu'avais envie depuis
+pas mal de temps d'en casser un avec vous.
+
+--Vous vous nommez?
+
+--Jean Lagard, neveu et filleul de ma marraine, qui est votre bonne et
+respectable mère.
+
+Le lieutenant devint très-pâle.--Jean Lagard fronça le sourcil.
+
+--Vous n'avez pas honte de ma marraine, pas vrai? demanda-t-il en
+baissant la voix.
+
+Le sang remonta vivement aux joues du lieutenant, qui eut un franc
+sourire et tendit la main à Lagard. Celui-ci la serra de bon coeur
+entre les siennes.
+
+--C'est que, voyez vous, cousin, dit-il,--je me méfie des beaux, et vous
+êtes fièrement beau, sans vous faire de compliments... n'y en a pas
+beaucoup dans l'armée qui soient tapés comme vous... Ah! mais non!... La
+première fois que ma marraine vous montra à moi dans les rangs, je dis:
+«Excusez, maman, vous avez fameusement réussi ce garçon là!...» Qu'elle
+me répondit: «Un peu, mon neveu,» car elle n'a pas la réplique dans son
+pays,--comme moi mes papiers, chaque fois que je suis pour me marier...
+
+Il se mit à rire.
+
+--Cousin, dit le lieutenant,--je ne sais pas où sont vos papiers; mais
+on ne peut pas vous accuser d'avoir la langue dans votre poche.
+
+--Vous me trouvez bavasse?... c'est rapport au contentement de la
+rencontre... Prenez-vous l'absinthe?
+
+--Avec plaisir!
+
+Lagard démolit une table d'un coup de poing. Les garçons accoururent
+tous à la fois, escortés de Barbedor.
+
+--Vous, l'oncle, dit Lagard,--allez un petit peu voir à Montparnasse si
+j'y suis... vous mangez de la chèvre et du chou, ça ne me va pas... Les
+autres, amenez de la vieille-vieille qu'est à la cave, sous le cognac,
+là-bas, juste en face de la porte... à moins que vous n'ayez tout bu,
+papa?
+
+Barbedor lui faisait des signes et l'appelait en lui montrant de loin le
+_Journal des Débats_. Lagard tourna le dos.
+
+--N'y a pas longtemps que je sais les affaires de ma marraine, dit-il
+tout bas au lieutenant;--et encore, les affaires... je n'en sais qu'un
+tout petit bout... Elle a tourné plus d'un mois autour du pot avant de
+me dire: «Ce beau garçon-là est mon petit...» Écoutez donc, lui fallait
+bien quelqu'un, à c'te femme, pour parler de vous!
+
+--Ce n'est pas moi qui m'éloigne d'elle..., commença Vital.
+
+--Je sais... je sais! interrompit Jean Lagard;--si j'ai pris cette
+couleur pour vous faire arriver ici, c'est histoire de plaisanter entre
+cousins, pas vrai?... La maman dit comme ça que vous avez le coeur
+plus beau encore que le visage...
+
+--Pauvre digne et sainte femme! murmura Vital avec émotion.
+
+--Vous l'aimez bien?
+
+--Est-ce qu'on peut jamais l'aimer assez?
+
+--Touchez là! s'écria Jean Lagard; ça me fait plus de plaisir d'entendre
+ça que si l'on me nommait à une place du gouvernement où il y aurait
+bonne paye et pas beaucoup d'ouvrage.
+
+Il tressaillit. Une main venait de se poser sur son épaule par derrière.
+Barbedor était auprès de lui, tenant le _Journal des Débats_ ouvert.
+
+--Lis ça, neveu! dit-il en mettant le doigt sur son cher article;--lis
+ça et dis-moi ton avis.
+
+Lagard parcourut les premières lignes.
+
+--Qu'est-ce que c'est que c'te charge-là? fit-il.
+
+--Une charge!... une chose imprimée!... On va l'ouvrir: c'est comme qui
+dirait officiel!
+
+Lagard avait lu. Il réfléchissait.
+
+--Qué scélérate de diablerie veulent-ils lui faire faire? grommela-t-il
+à part lui.
+
+--On va l'ouvrir, reprit Barbedor de cet air mystérieusement ému qui est
+un des premiers symptômes de l'ivresse;--ce n'est pas des gens du commun
+qui m'auraient obtenu ça au ministère... On plantera une allée d'acacias
+depuis la barrière des Paillassons jusque chez moi.
+
+Jamais amant ne mit plus de douceur à prononcer le joli nom de sa
+maîtresse. Certes, ces mots: barrière des Paillassons, n'ont rien en eux
+de particulièrement poétique. Eh bien, dans la bouche de Jean-François
+Vaterlot, ils prenaient une euphonie comparable aux plus sonores
+hémistiches de Lamartine.
+
+--Et vous avez avalé le poisson, papa? dit Jean Lagard.
+
+Barbedor ferma ses deux poings.
+
+--Tu m'hérisses à la fin! s'écria-t-il;--poisson toi même!... Si tu es
+du parti des deux coquines, c'est bon!
+
+L'idée lui venait que son neveu Jean Lagard était peut-être soudoyé par
+la barrière de Sèvres et par la barrière des Écoles.
+
+Il replia son _Journal des Débats_ et le remit dans sa poche.
+
+--Si c'est comme ça, grommela-t-il,--tu peux leur dire, aux deux
+coquines, qu'on ne les craint pas, entends-tu bien?... Et, quand l'allée
+d'acacias sera plantée, tu viendras me demander à travailler dans ma
+salle... trois francs les premières, deux francs les secondes, vingt
+sous les pourtours et dix francs pour entrée dans la loge des
+artistes... C'est chez moi que se feront toutes les réputations... Il y
+aura ici plus de gants jaunes qu'au grand Opéra... Est-ce que tu crois
+que je me passerai d'orchestre? J'aurai l'orchestre de Souflard: trente
+instruments à vent pour vingt-cinq francs... ça me ruinera-t-il?... Et
+le dimanche soir, on dansera: un bal comme il faut, tous bonnes et
+militaires... dix sous d'entrée pour les cavaliers, en consommation, les
+dames _à l'oeil_; vingt centimes contredanses, valses et polkas... Et
+je ne veux plus de ce nom de château de la Savate... j'en ai honte!...
+Je vais faire peindre un grand tableau des dieux de la Fable, pas cher,
+avec un cadre... Mon enseigne sera: _Aux travaux d'Hercule et à la
+ceinture de Vénus_... les travaux d'Hercule pour la force et l'adresse,
+jeux olympiques et autres; la ceinture de Vénus pour la chose de la
+danse et des intrigues entre les deux sexes...
+
+Il fit un pied de nez à son neveu et courut chercher une choppe, car sa
+gorge le brûlait. Il avait la fièvre du bonheur.
+
+--Dans quel diable de taudis m'avez-vous amené ici, cousin? demanda le
+lieutenant Vital.
+
+--Ce n'est pas moi qui peux répondre à cela, cousin, répliqua l'ancien
+fort-et-adroit,--et je trouve que maman Marguerite commence à se faire
+diantrement attendre!
+
+--Ohé! Casseur! cria-t-il en se tournant vers la maison; servez toujours
+le potage pour deux, sans vous commander... Vous en tiendrez une bonne
+assiette chaude.
+
+Et, quand ils furent attablés:
+
+--N'empêche, reprit Lagard,--que je ne suis pas fâché de me trouver un
+petit instant seul avec vous... Voilà, je ne vous ressemble guère,
+cousin, comme quoi vous avez gagné tous vos grades par la bonne conduite
+et la tenue... Le potage n'est pas piqué, pas vrai? quoique ça soit ici
+un taudis, comme vous dites, chez mon vénérable oncle... Et ça nous
+donne un fameux exemple de la fragilité humaine, de voir un homme qu'est
+pas né méchant natif, et qui tourne au sauvage par rapport à une fixité
+qu'il a d'humilier censé les barrières de droite et de gauche... C'est
+comme ça une mélomanie qu'on dit, je crois, quand la jugeotte n'y est
+plus... J'ai ouï parler d'un juif riche à milliasses, qui voulait
+prendre la lune parce qu'il avait dans la tête que c'était un louis
+composé de tout l'or du monde... et ça y prête un tantinet quand la lune
+est dans son plein... Mon oncle se fiche de la lune, mais il veut faire
+un trou dans le mur d'enceinte pour qu'y ait une barrière des
+Paillassons... Je disais donc que vous étiez, comme ça, le vrai modèle
+des bons sujets, par la sagesse en tout... Prenez-vous un coup de blanc
+par-dessus la soupe?
+
+Vital tendit son verre. Jean Lagard continua:
+
+--Moi, différemment, j'ai pris des habitudes avec les forts-et-adroits,
+dont j'étais un des plus universels... Par quoi, ma marraine ne me dit
+pas tout, s'en faut!... Mangez-moi ça pendant que ça fume, cousin...
+J'ai roulé, voyez-vous, de-ci de-là, sans amasser de mousse... La
+marraine m'a empêché de faire pas mal de bêtises, mais j'en ai fait pas
+mal aussi, malgré elle... Voilà donc la chose: c'est un coeur d'or, et
+n'y a pas sa pareille au monde. Je l'aime, la, ce qui s'appelle à fond.
+Je me battrais pour elle avec n'importe quoi!... En plus, à cause d'elle
+qui vous adore, je vous aime aussi, cousin, et je vous le dis à la bonne
+franquette... Portez-vous bien!
+
+Il choqua son verre contre celui de Vital et le replaça bruyamment sur
+la table.
+
+--En sorte que, reprit-il sans transition, pendant que ses yeux hardis
+et rieurs se fixaient sur le jeune lieutenant,--nous faisons comme ça la
+cour à une comtesse?
+
+Vital tressaillit violemment et fut sur le point de laisser tomber son
+verre.
+
+--On dit ça, reprit Jean Lagard, qui le considérait toujours;--moi, je
+n'en sais pas plus long, vous sentez bien.
+
+--Qui est-ce qui dit cela? demanda le lieutenant.
+
+--Les uns... les autres..., répondit Lagard... Tenez,
+s'interrompit-il,--ce gros bonhomme que vous venez de voir vous
+connaît... Il y a ici un autre personnage dont nous parlerons tout à
+l'heure plus amplement. Le vieux Barbedor savait par moi que vous alliez
+venir... Il savait par d'autres que par moi ce que votre mère voudrait
+cacher à tous... Quand il a prononcé votre nom devant le personnage en
+question, j'ai entendu celui-ci qui s'écriait: «Ah! ah! l'amant de la
+comtesse de Mersanz!»
+
+--Mais c'est une abominable calomnie! s'écria Vital.
+
+--Ta ta ta! fit Lagard;--quant à ce qui est de moi, je n'en ai pas eu la
+chair de poule... Un joli garçon et une jolie femme, c'est fait pour
+s'entendre de toute éternité... Vous ne mangez plus, cousin?
+
+--Non, répondit Vital;--je veux savoir le nom de l'homme qui a dit
+cela.
+
+--Garnier de Clérambault, mon cousin... Et, si vous voulez que je lui
+casse quelque chose de votre part, ça va!
+
+--Garnier de Clérambault! répéta le lieutenant, qui interrogeait
+vainement ses souvenirs.
+
+Pendant qu'il réfléchissait, Lagard poursuivit:
+
+--Avez-vous entendu parler jamais de madame la marquise de Sainte-Croix?
+
+--Je la connais, repartit vivement Vital,--et je me souviens d'avoir vu
+chez elle ce Garnier de Clérambault.
+
+--Vous allez donc chez cette marquise de Sainte-Croix?
+
+--C'est elle qui m'a présenté à madame la comtesse de Mersanz.
+
+A son tour, Lagard se prit à réfléchir. Il y alla de bon coeur et prit
+sa bonne grosse tête à deux mains pour n'avoir point de distraction.
+
+--Au diable! s'écria-t-il au bout de quelques secondes,--tout ça n'est
+pas mon affaire. Je n'y vois goutte, là dedans; ça regarde ma
+marraine... Si elle voulait me dire tout ce qu'elle complote, quoi! je
+finirais peut-être par comprendre... mais un mot par-ci, un mot par-là,
+ça ne me suffit pas... Tel que vous me voyez, je lui donnerais mes deux
+bras et ma tête, à vot' maman, mon cousin... Eh bien, je dis qu'elle
+devrait avoir plus de confiance en moi!...
+
+Vital gardait le silence. Un nom, prononcé par Jean Lagard, le fit
+tressaillir pour la seconde fois.
+
+Jean Lagard avait dit, suivant le cours de sa vagabonde méditation:
+
+--Ce n'est pas pour le roi de Prusse qu'elle va voir tous les jours
+cette Maxence et la petite demoiselle Césarine.
+
+Vital fixa les yeux sur lui avec une sorte d'effroi. On eût dit que cet
+homme, sciemment ou sans dessein, scrutait un à un tous les replis de
+son âme.
+
+Ce roman n'a point de héros, parce que notre beau Vital n'était pas un
+héros de roman. Nous vous le donnons tel qu'il était, n'ayant ni les
+vices prestigieux ni les vertus tragiques des jeunes premiers rôles de
+nos drames. Il portait l'épaulette de lieutenant à vingt-huit ans, ce
+qui exclut toute idée de splendeur. Il respectait les femmes, et ses
+camarades se moquaient de lui, disant qu'il était rangé comme une
+demoiselle.
+
+Je crois qu'il avait eu deux ou trois duels en sa vie, mais c'était bien
+à son corps défendant. Il avait gagné son épaulette en Afrique, où il
+s'était battu comme un diable.
+
+Il avait deux amours dans le coeur: l'un qui avait commencé avec sa
+vie, l'amour de sa mère; l'autre qui était tout jeune, sa passion timide
+et sans espoir pour mademoiselle Césarine de Mersanz.
+
+Une troisième affection était en lui, douce, tendre, mêlée d'admiration
+et de respect: c'était la comtesse Béatrice qui lui avait inspiré ce
+dernier sentiment.
+
+Peut-être parce qu'elle était la seconde mère de Césarine.
+
+Il était loyal, mais timide à l'excès. Dieu ne l'avait point fait ainsi.
+Sa timidité venait des circonstances. Sa mère, exagérant jusqu'à la
+manie un sentiment raisonnable à son point de départ, sa mère lui avait
+inculqué cette défiance de lui-même et cette crainte du monde.
+
+Sa mère lui avait défendu de la reconnaître en public.
+
+Depuis qu'il avait l'épaulette d'officier, sa mère lui cachait sa
+demeure.
+
+Elle avait honte, comment exprimer cette bizarrerie? elle avait honte
+d'être sa mère, pour lui qui était son orgueil et son coeur. Trop
+humble à force d'être glorieuse, elle s'éloignait de lui, qu'elle eût
+voulu voir sans cesse; elle faisait abstinence de ce grand amour
+maternel qui était sa vie, elle jeûnait de tendresse et de caresses.
+
+Elle se souvenait. Son mari l'avait abandonnée autrefois, parce qu'il
+était devenu officier et qu'elle restait vivandière. Depuis lors, elle
+avait sans cesse descendu, selon sa propre appréciation. Elle avait été
+concierge, ce qui est bien au-dessous de cantinière; elle était
+maintenant marchande de plaisirs et connue comme le loup blanc dans le
+quartier des Invalides.
+
+Elle se disait: si l'on savait que Vital est le fils de maman Carabosse,
+sa carrière serait perdue; ses chefs l'abandonneraient, il fléchirait
+sous la raillerie de ses camarades.
+
+Y avait-il quelque chose de fondé dans ces appréhensions? Personne ne
+peut dire non d'une manière absolue. Pour quiconque connaît les moeurs
+militaires, le doute est de rigueur. En garnison, le même fait, produit
+dans les mêmes circonstances, peut amener des résultats directement
+opposés. Il y a le coeur qui est bon; il y a l'esprit qui est parfois
+un peu étroit.--Il y a un troisième élément dont nous demandons bien
+pardon de prononcer le nom: LA BLAGUE.
+
+Tout dépend de _la blague_.
+
+La blague est un souverain absolu, un autocrate qui ne connaît ni frein
+ni contrôle. Elle a droit de vie et de mort.
+
+La blague est une puissance toute française. Nos alliés nous la
+reprochent et nous l'envient. Nos ennemis en ont peur.
+
+Comme toutes les grandes choses, elle a beaucoup de bon et beaucoup de
+mauvais.
+
+Elle soutient le soldat; elle est partie intégrante de sa gaieté,
+peut-être de son courage; elle pique l'émulation, elle exalte le point
+d'honneur.
+
+Elle a de l'esprit; mais, nous le répétons, son esprit n'est ni
+très-haut ni très-large. La blague a besoin d'applaudissements pour
+vivre: c'est une chose d'art. Comme les applaudissements se comptent, la
+blague est l'esclave du nombre. Elle a son niveau, qui est juste à
+hauteur de grenadier. Elle berne aussi volontiers ce qui est au-dessus
+de cette taille que ce qui est au-dessous.
+
+Rectifions: plus volontiers.
+
+Jusqu'à l'heure où quelque coup de tonnerre consacre cette supériorité
+dont on s'est tant moqué.
+
+La blague admet le succès, quitte à mordiller un peu le talon du
+triomphateur.
+
+Quand le triomphe est complet, universel, brillant comme le soleil, la
+blague se couche à ses pieds et jappe comme un petit chien.
+
+Elle prend alors les ridicules du héros sous sa protection; elle le
+rend populaire par le bout qu'elle déchirait la veille. S'il a des
+verrues, elle place ces verrues parmi les constellations du ciel,--ou
+bien encore, elle force la postérité à voir toujours sur les épaules
+d'un demi-dieu je ne sais quelle redingote grise.
+
+Grattez un peu la blague, vous trouverez dessous Chauvin. Or, Chauvin
+est un ours muni du pavé bienveillant et fatal qui écraserait la gloire
+si la gloire n'avait la vie dure.
+
+La mère de Vital connaissait tout cela. Elle avait peut-être vu la
+blague mettre son pied lourd sur de l'herbe de grand capitaine. Elle
+avait peur.
+
+Et comme elle était ardente et, en toutes choses, extrême; comme Vital
+était son espoir et son trésor, elle ne voulait voir que le danger, afin
+de l'en mieux garder. Dès que Vital était en jeu, elle se défiait de ses
+chers tourlourous qu'elle aimait tant et qu'elle suivait, au pas, en
+promenade.
+
+Voulez-vous que nous précisions les faits? Elle voyait Vital, l'épée à
+la main, sur le pré, parce qu'un camarade en méchante humeur l'avait
+appelé: le fils à maman Carabosse.--Elle voyait le chef du personnel au
+ministère de la guerre rester, la plume suspendue au-dessus de
+l'ordonnance qui nommait Vital capitaine, parce que le fils d'une
+marchande de plaisirs...
+
+Mettons qu'elle eût grand tort. Elle était comme cela.
+
+Vital avait dit l'exacte vérité: ce n'était pas lui qui fuyait sa mère;
+au contraire, Vital faisait ce qu'il pouvait pour vaincre les étranges
+scrupules de la petite bonne femme, c'était en vain. Son humilité ne
+l'empêchait point d'être obstinée. Quand elle avait dit: «Je veux,» il
+n'y avait pas à répliquer.
+
+C'étaient de vraies parties fines, quand ils se voyaient. On se donnait
+rendez-vous en cachette. La petite bonne femme avait des joies d'enfant;
+elle faisait des surprises. Jugez! l'attrait du fruit défendu, ajouté à
+cet immense bonheur de la mère dans les bras de son fils!
+
+Il y avait cependant une chose qui troublait cette joie et qui mettait
+un peu d'amertume dans ce plaisir. Marguerite Vital avait un reproche à
+se faire. Le lecteur se souvient de cette mission donnée par Roger à
+Garnier, lequel s'était présenté dans le pauvre logis de la Perlette et
+lui avait signifié que son mari voulait un des deux enfants. Depuis
+lors, Marguerite avait vécu dans la crainte continuelle de se voir
+séparée de son fils. C'est pour cela qu'elle avait abandonné son petit
+baril de vivandière. Si elle fût restée au régiment, son mari l'eût trop
+aisément retrouvée. L'état de concierge n'est ni brillant ni bruyant;
+Marguerite se crut bien cachée au fond d'une loge, et, par le fait, son
+mari ne l'inquiéta jamais.
+
+Là n'était pas le mal.--Dans sa frayeur d'être séparée de son fils,
+Marguerite s'était creusé la cervelle. Elle ne pouvait ôter au petit
+Vital sa position d'enfant de troupe qui lui donnait des droits. Elle
+s'ingénia; l'adresse ne lui manquait pas. Elle commença par intervertir
+l'ordre des nom et prénom du petit Vital. Au lieu de Vital Roger, elle
+fit inscrire Roger (Vital) sur le registre du dépôt; puis, peu à peu, la
+parenthèse disparut; l'enfant se nomma Roger Vital,--puis Vital tout
+court.
+
+De sorte que, par le fait, Marguerite avait enlevé à son fils le nom de
+son père.
+
+Bien plus, le voulant toujours à elle et tout à elle, dans sa jalousie
+de mère, elle avait éludé ses curiosités d'enfant et ses questions de
+jeune homme. Vital croyait son père mort.
+
+Quant à Roger, l'ancien tambour de la septième, s'il eût voulu chercher,
+ne fût-ce qu'un peu, la ruse naïve de la pauvre Perlette aurait été bien
+vite déjouée; mais Roger ne chercha pas, ou, s'il fit quelques
+démarches, ce fut trop tard et lorsque déjà Vital avait complétement
+changé de nom.
+
+--Deux jolis brins de filles, cette Maxence et cette Césarine, reprit
+Lagard sans prendre garde au trouble de Vital;--mais vous ne vous êtes
+jamais soucié d'elles probablement, cousin, puisque vous vous occupez
+d'une autre... Moi, j'ai travaillé dans le chantier qui fait face à la
+pension... et j'ai vu des choses...
+
+Il s'arrêta.
+
+--Qu'avez-vous vu? demanda Vital.
+
+--Parlons peu et parlons bien! fit Jean, qui eut par hasard fantaisie de
+discrétion;--m'est avis que ces choses-là ne nous regardent ni l'un ni
+l'autre... N'empêche qu'on peut causer, n'est-ce pas?... Eh bien, je
+vous dis, moi, qu'il y a tout un polisson de mystère là-dessous?
+
+--Mais, enfin, quel mystère?
+
+--Quel mystère? répéta Lagard.
+
+Il réfléchit un instant et reprit, suivant le vagabond caprice de sa
+pensée:
+
+--La maman vous le dira, si elle veut, cousin... Moi, je donnerais dix
+francs de bon coeur pour la voir ici.
+
+Le lieutenant regarda à sa montre.
+
+--Neuf heures! murmura-t-il.
+
+La physionomie de Jean Lagard exprima un commencement d'inquiétude.
+
+--Le Garnier est là-haut... La Vipère aussi... S'il arrive malheur à
+maman Marguerite, tonnerre du ciel, il y aura des pots cassés!...
+
+--Au nom du ciel! s'écria Vital,--expliquez-vous!... Que parlez-vous de
+malheur à propos de ma mère?
+
+--Est-ce qu'on peut vous dire? répliqua Jean, qui frappa la table de son
+gros poing fermé;--est-ce qu'on sait quelque chose en dehors de ce que
+maman Marguerite veut donner de son secret?
+
+--Ce Garnier est son ennemi?
+
+--Elle ne veut pas qu'on y touche!
+
+--Et qui donc appelez-vous la Vipère?
+
+--La marquise de Sainte-Croix.
+
+Vital le regarda stupéfait.
+
+--Cette femme si bonne et si pieuse!... murmura-t-il;--vous êtes fou,
+mon garçon!
+
+--Si vous en êtes encore là, vous, s'écria Jean Lagard en se
+levant,--j'en aurais trop long à vous conter... Nous n'avons pas le
+temps... je veux savoir ce qui est arrivé à ma marraine.
+
+--Ohé! mon oncle! appela-t-il.
+
+Barbedor n'eut garde d'entendre. Il était à l'office, où le chef, les
+marmitons et les garçons festoyaient. Lagard avait payé un banquet à
+trois francs par tête. Barbedor leur lisait l'article du _Journal des
+Débats_ et prédisait des jours de gloire à la ruelle Saint-Fiacre,
+aussitôt que les acacias seraient plantés. Le chef n'avait pas acquis
+son beau surnom de Casseur sans être un loustic assez agréable. Il
+donnait la réplique au bonhomme. Marmitons et garçons s'amusaient comme
+des bienheureux.
+
+--Voilà! dit Lagard au lieutenant,--ça m'aurait fait plaisir de voir la
+petite bonne femme embrasser son grand fils. J'attendais toujours
+d'avoir de l'argent pour me payer cette fantaisie... La noce n'a pas
+réussi: bonsoir!... Ohé! mon oncle! avance ici qu'on te paye!
+
+Comme l'oncle Barbedor ne se pressait point, Lagard remit son chapeau
+sur l'oreille et se dirigea vers la maison. Le lieutenant l'arrêta par
+le bras.
+
+--Restez, dit-il.
+
+Lagard imprima une brusque secousse à son bras pour le dégager; mais la
+main du beau lieutenant était inflexible comme un étau. Lagard s'arrêta,
+saisi d'admiration pour un poignet pareil.
+
+--Restez, répéta Vital;--vous m'en avez dit trop et vous ne m'en avez
+pas dit assez.
+
+--Plus que ça de tenailles! grommela Jean, qui n'essayait plus de se
+dégager,--est-ce que vous en êtes, cousin?
+
+Vital ne comprit pas. Jean Lagard poursuivit:
+
+--Quand vous tenez un homme comme ça par le bras, sauriez-vous bien
+l'empêcher de vous casser une patte.
+
+--Oui, répliqua Vital.
+
+--En quoi faisant?
+
+--En lui cassant le bras.
+
+--Voyons voir! s'écria Lagard, qui ne put résister au désir de faire un
+petit assaut.
+
+Il adressa en même temps une ruade de premier choix au _tibia_ gauche de
+Vital, qui changea de pied sur place.--Lagard poussa un cri de douleur
+et tomba sur ses deux genoux.
+
+--Grâce! cria-t-il, moitié riant, moitié en colère.
+
+Vital le lâcha. Lagard frotta son poignet meurtri et presque luxé.
+
+--Cousin, dit-il avec admiration,--vous lèveriez le deux cents à bras
+tendus!... Si vous voulez, je vous ferai recevoir _fort-et-adroit_...
+
+--Je ne veux qu'une chose, répondit Vital, savoir quel danger menace ma
+mère et pourquoi vous traitez avec si peu de respect madame la marquise
+de Sainte-Croix.
+
+--D'abord, ça fait deux choses, dit Lagard; quant à la Vipère, du
+respect? Excusez... Je vous répète, cousin, que je donnerais cinquante
+francs pour que ma marraine...
+
+Il n'acheva pas. Le lieutenant vit sa physionomie changer deux fois coup
+sur coup: la première fois pour réprimer une joie soudaine, la seconde
+fois, une vive et profonde anxiété.
+
+Les yeux de Lagard étaient fixés sur la porte d'entrée. Vital se
+retourna. La petite bonne femme était là, debout, dans son costume des
+grands jours, appuyée contre le chambranle de la porte, mais si défaite
+et si pâle, qu'elle semblait près de s'affaisser sur elle-même.
+
+--Qu'avez-vous, ma mère? s'écria-t-il.
+
+--Nom de nom! gronda Lagard,--paraît que ça ne va pas comme elle veut!
+
+La petite bonne femme passa le revers de sa main sur son front, qui
+dégouttait de sueur.
+
+--Écoutez! fit-elle au moment où son fils s'élançait vers elle.
+
+Son geste était si impérieux, que Vital s'arrêta.--Lagard, penché de
+côté, prêtait l'oreille.
+
+On entendit un bruit lointain de voiture.
+
+--J'ai été plus vite que le fiacre... murmura la petite bonne femme;--ce
+sont eux.
+
+--Eux, qui? demanda Lagard.
+
+--La marquise est seule en haut et les attend, dit la bonne femme au
+lieu de répondre.
+
+--Seule avec le Clérambault, repartit Jean Lagard.
+
+--Je viens de voir Clérambault rue de Babylone, prononça la vieille
+Marguerite lentement et avec fatigue.
+
+Puis, elle dit encore:
+
+--Écoutez!
+
+Un bruit de porte qui se ferme eut lieu à l'étage supérieur.
+
+Elle s'appuya sur l'épaule de Vital et pensa tout haut:
+
+--Les voilà réunis tous les trois!
+
+--La marquise, dit Lagard,--le Garnier... et puis qui?
+
+--Léon Rodelet, répliqua maman Marguerite.
+
+--Léon Rodelet! s'écria Vital;--je le connais, celui-là!... c'est un
+ami!
+
+La petite bonne femme fixa sur lui ses yeux perçants et profonds.
+
+--Léon Rodelet vient de tuer ta soeur, dit-elle.
+
+Jean Lagard ferma ses deux poings.--Vital chancela comme s'il eût reçu
+un coup en pleine poitrine.
+
+--Ma soeur! répéta-t-il;--j'ai donc une soeur!...
+
+Sa tête se courba; il ajouta les larmes aux yeux:
+
+--J'avais une soeur... je ne la verrai que morte!
+
+Il prenait au pied de la lettre les paroles de la petite bonne femme.
+Nulle expression ne saurait dire le chemin prodigieux que fait la pensée
+en ces moments suprêmes. Il faudrait des volumes pour analyser le monde
+d'idées que peut enfanter un cerveau humain dans l'espace de quelques
+secondes.
+
+Vital ne savait rien de sa famille, et les soins mêmes que sa mère
+mettait à l'isoler d'elle exagéraient l'opinion qu'il pouvait avoir de
+l'humilité de sa naissance. Il aimait et respectait sa mère: chaque fois
+que sa raison avait fait effort pour deviner le vrai de sa situation de
+famille, son coeur avait prononcé une sorte de _veto_ dont la source
+était dans sa piété filiale. En cherchant, il craignait de trouver
+quelque chose qui fût contre sa mère.
+
+Puis sa tendresse se révoltait contre cette crainte. N'était-ce pas là
+une insulte tacite et un manque de confiance?
+
+Vital se débattait depuis son enfance au milieu de ces contradictions
+insolubles. Il n'interrogeait jamais sa mère. Leurs entrevues, rares et
+trop courtes, n'étaient pleines que de caresses.
+
+C'était la première fois qu'il entendait parler de sa soeur.
+
+Que pouvait être cette soeur dont on lui disait: «Elle vient d'être
+tuée par un homme?»
+
+Je vous le dis: ce fut un monde entier de suppositions terribles et
+navrantes. Cette soeur, dont on lui avait caché jusqu'alors
+l'existence, ne pouvait être qu'une honte vivante pour son nom. Il était
+homme, lui; son sexe l'avait aidé à sortir de ces bas-fonds où se
+perdait son origine.--Mais une femme! une jeune fille!...
+
+Une chose lui donna le frisson jusqu'aux fibres les mieux abritées du
+coeur. Si bas placée que fût sa mère dans l'échelle sociale, il avait
+reçu beaucoup d'elle. Souvent il s'était étonné de ses générosités
+inépuisables. Elle lui disait toujours: «Ça me donne de la chance de
+travailler pour toi, enfant chéri; grâce à Dieu, je gagne gros dans mon
+petit métier.»
+
+Vital se dit en ce moment, au fond de son âme bourrelée:
+
+--Si tout cet argent venait de ma soeur!...
+
+A la façon dont il l'entendait, ce soupçon était une torture.
+
+Et ne l'accusez pas. L'homme entouré de mystères croit à tout.
+D'ailleurs, l'esprit n'est point complice de ce travail acharné qui
+s'opère en dehors de la volonté. C'est l'oeuvre de la fièvre.
+
+S'il fallait une preuve, nous dirions que Vital, en dépit de ce
+laborieux combat qui se livrait en lui malgré lui-même, sentait naître
+et grandir dans son coeur une tendresse ardente pour cette soeur
+inconnue.
+
+--Oh! se disait-il,--comme je l'aurais aimée!
+
+La petite bonne femme avait sur lui ses yeux noirs brillants comme des
+escarboucles. Nous ne pouvons affirmer qu'elle eût deviné en détail et à
+la lettre les méditations complexes du beau lieutenant. Nous
+n'affirmerions pas le contraire non plus: c'était la dernière fée.
+
+La première parole qu'elle prononça donnera peut-être au lecteur la
+mesure de sa science physiognomonique.
+
+--Ta soeur, dit-elle,--a nom madame la comtesse de Mersanz.
+
+--Béatrice! s'écria Vital stupéfait.
+
+--Tiens, tiens! fit Lagard;--petit à petit, on saura l'histoire.
+
+--Ma mère, reprit Vital tremblant,--vous avez parlé de mort...
+
+La petite bonne femme s'était laissée tomber sur la chaise où Lagard
+s'asseyait tout à l'heure auprès de la table. Elle essuya son front
+baigné de sueur.
+
+--Oui, oui..., j'ai parlé de mort, dit-elle.
+
+Puis elle ajouta tout bas:
+
+--Je les aurais bien empêchés de la tuer comme ils ont tué l'autre...
+
+Vital vint à elle et la prit par la main en disant:
+
+--Ma mère, ma mère, répondez-moi, je vous en prie!
+
+La petite bonne femme le regarda fixement, puis elle le repoussa d'un
+geste convulsif.
+
+--J'ai parlé de mort, répéta-t-elle;--n'est-ce pas mourir que de perdre
+à la fois son bonheur et son honneur?... Va, je me souviens du jour où
+je fus abandonnée et du jour où je l'abandonnai, pauvre enfant qui, la
+veille encore, pendait, souriante, à mon sein... Je n'ai vécu que pour
+toi... Elle n'a pas d'enfant pour qui vivre... elle est morte.
+
+--Mais de quoi faut-il la venger? s'écria Vital;--que lui a-t-on fait?
+
+--Ce qu'on lui a fait! repartit la petite bonne femme avec amertume.--Tu
+avais six ans, tu étais déjà fort... N'était-ce pas un crime de te
+garder pour la livrer à son père?... Ah! je t'aimais mieux qu'elle!...
+Maintenant qu'elle est malheureuse, je vais l'aimer mieux que toi.
+
+--Vous ferez bien, ma mère, dit le lieutenant, qui pressa contre son
+coeur la main froide de Marguerite;--aimez-la!... aimons-la!...
+Dites-moi seulement ce qu'il faut faire pour la sauver ou pour la
+venger!
+
+--Et parlez haut, sans vous commander, marraine, ajouta Lagard en
+s'avançant;--s'il faut de l'argent, j'ai le gousset en bon état; s'il
+faut des poignets, je croyais avoir le nº 1, mais votre garçon est le
+coq à ce sujet... N'empêche que je garde le nº 2 et que c'est à votre
+service.
+
+ * * * * *
+
+--Victoire! s'écria M. Garnier de Clérambault en rentrant dans la
+chambre où madame la marquise de Sainte-Croix l'attendait.
+
+--Je vous présente M. Léon Rodelet, ajouta-t-il en refermant la porte
+derrière le cinquième clerc.
+
+La marquise ne leva pas les yeux tout de suite sur Léon. Quand elle le
+regarda enfin, un tic nerveux agita légèrement les ailes de son nez et
+ses tempes.
+
+--N'est-ce pas, dit tout bas Clérambault, qu'il ressemble comme deux
+gouttes d'eau à la pauvre Ernestine?
+
+La marquise répondit sèchement:
+
+--Il y a longtemps que je l'ai oubliée.
+
+--Pas moi, grommela Garnier;--c'était une jolie fille.
+
+La marquise se tourna vers Léon, qui restait près de la porte.
+
+--Approchez, monsieur Léon, dit-elle.
+
+Quand elle voulait, elle avait des airs de reine.
+
+Léon avait trouvé l'habit bleu fidèle au rendez-vous, rue de Babylone, à
+la porte de maître Adalbert Souëf. Léon croyait apporter une mauvaise
+nouvelle, car il avait eu beau compulser pièce à pièce le dossier du
+comte Achille de Mersanz, le contrat de mariage était resté introuvable.
+Il fut fort étonné lorsqu'il vit Clérambault se frotter les mains avec
+enthousiasme en apprenant ce résultat.
+
+--Ça ne vous fera pourtant pas gagner votre gageure, dit-il.
+
+--Venez avec moi, mon cher enfant! s'écria l'habit bleu au lieu de
+répondre, venez avec moi.
+
+Clérambault avait une voiture dans laquelle il fit monter Léon. Ils ne
+virent ni l'un ni l'autre une forme exiguë qui se détacha du noir d'une
+porte cochère et qui s'élança dans la même direction qu'eux, trottinant
+sur le pavé.
+
+La petite bonne femme avait tout entendu.
+
+Léon, cependant, n'était pas au bout de ses étonnements.
+
+Le lieu où on le conduisait, d'abord, lui sembla de fort mauvais augure,
+et certes il ne s'attendait pas à trouver là une femme qu'on appelait
+madame la marquise. En chemin, M. Garnier de Clérambault lui avait bien
+fourni de longues et amphigouriques explications; mais Léon, distrait et
+réfléchissant à l'étrange succession d'événements qui avait rempli sa
+journée, n'aurait point su dire de quel sujet l'habit bleu l'avait
+entretenu.
+
+Avant d'entrer au château de la Savate par la porte de derrière, donnant
+sur les marais, Léon s'arrêta devant cette maison à l'aspect
+véritablement sauvage, dont l'isolement paraissait complet, nous l'avons
+dit. De ce côté, rien n'indiquait la guinguette.
+
+--Qu'allons-nous faire là? demanda-t-il.
+
+--Avez-vous peur? répliqua l'habit bleu en riant.
+
+--Je n'ai pas peur, dit Léon;--au point où j'en suis, on ne craint
+rien... mais je veux savoir.
+
+--Au point où vous en êtes, on a beaucoup à perdre, mon bon, prononça
+lentement Clérambault;--depuis quelques heures, vous avez regagné
+diablement du terrain... Vous allez trouver ici une personne qui a votre
+avenir entre les mains.
+
+Il voulut entrer. Léon le retint.
+
+--Une question encore, dit-il.
+
+--Faites, mais faites vite!
+
+--Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ce que vous savez sur ma mère?
+
+Il faisait nuit noire. Léon ne put distinguer à ce moment la physionomie
+de M. Garnier. La voix de celui-ci était calme quand il répondit:
+
+--Vous connaîtrez mes raisons, mon petit homme... Je suis franc comme
+l'or... Je ne vous cacherai rien... Entrez, entrez!
+
+Il le poussa dans l'escalier, qu'ils montèrent à tâtons.
+
+Un des premiers soins de l'habit bleu fut de dire tout bas à la
+marquise:
+
+--Carabosse a parlé... Coupez dans le vif... attaquez l'histoire de la
+mère et arrangez ça comme vous pourrez.
+
+Elle prit la main de Léon et l'attira vers elle.
+
+--C'est bien le visage que je m'attendais à voir, dit-elle à demi-voix
+en se tournant vers Clérambault, attentif à donner la réplique, car il
+flairait quelque scène d'effrontée comédie;--je l'aurais reconnu rien
+qu'au souvenir de mon amie.
+
+--Vous avez été l'amie de ma mère? s'écria Léon.
+
+--Il demande si j'ai été l'amie d'Ernestine! déclama la marquise, qui
+sembla prendre Clérambault à témoin.
+
+Son accent était mélancolique et plein d'émotion contenue.
+
+L'habit bleu ne put que lever les yeux au ciel d'un air attendri. Il
+pensait à part lui:
+
+--Cette femme là est le diable.
+
+--Écoutez-moi, monsieur Léon, reprit la marquise avec bonté;--j'ignore
+ce que notre pauvre Ernestine a pu vous confier de son secret. Le
+malheur est défiant; attendez, pour lui annoncer que vous m'avez vue, le
+moment prochain où vous pourrez la rendre à l'aisance et au bonheur...
+
+Elle s'interrompit en caressant la main du jeune homme maternellement,
+et dit à Clérambault, qui l'admirait:
+
+--Elle avait ce regard doux et inquiet, vous souvenez-vous?
+
+--Si je m'en souviens!... soupira l'habit bleu; ah! certes, je m'en
+souviens.
+
+--Il est impossible, mon jeune ami, poursuivit la marquise,--que vous
+puissiez comprendre ce qui vous arrive aujourd'hui. Ne l'essayez pas. Il
+y a bien longtemps que je suis votre vie avec toute la sollicitude d'une
+mère. Ernestine était plus jeune que moi: je la regardais comme ma
+soeur cadette.
+
+--Jamais, au grand jamais, balbutia Léon,--ma mère ne m'a parlé...
+
+--Que vous disais-je! interrompit Flavie en regardant l'habit
+bleu;--j'aurais gagé que cette pauvre Ernestine ne lui eût pas dit un
+mot de moi!
+
+--Madame la marquise avait, ma foi, deviné, appuya Clérambault.
+
+--Tout ici doit vous sembler étrange et incompréhensible, continua
+Flavie, qui souriait bonnement;--le lieu même où nous nous trouvons...
+et ce moyen bizarre que M. de Clérambault a cru devoir employer pour se
+mettre en rapport avec vous.
+
+Elle attira Léon tout contre elle et lui dit à l'oreille:
+
+--C'est un vieux et fidèle serviteur qui a ses caprices. Il aurait pu
+vous dire tout uniment: «Ne vous tuez pas, pauvre enfant: vous avez à
+Paris une seconde mère...»
+
+--Mais..., objecta Léon,--cette mission chez le notaire.
+
+La marquise prit un ton sérieux.
+
+--Cette mission était dans votre intérêt au moins autant que dans le
+nôtre... Je n'ai point d'explication à vous donner en ce lieu, mon jeune
+ami; mais je puis bien vous dire que nous sommes engagés dans une grande
+entreprise. Nous soutenons le faible contre le fort, et, si jamais le
+malheur dont votre mère fut la victime est réparé, n'aurez-vous pas
+quelque joie d'y avoir contribué même indirectement?
+
+--Madame, dit Léon, qui se laissait prendre complétement à cette
+mystérieuse mise en scène,--je vous en supplie, dites-moi ce que vous
+voulez faire.
+
+La marquise de Sainte-Croix secoua la tête avec lenteur.
+
+--Nos ennemis sont puissants, murmura-t-elle,--et vous êtes bien jeune!
+Réfléchissez seulement, Léon, mon cher enfant, et jugez s'il faut des
+circonstances extraordinaires pour amener une femme comme moi dans un
+lieu pareil à celui-ci... Nous sommes entourés de dangers; la pureté de
+notre cause nous donnera la victoire, mais la moindre imprudence peut
+nous perdre... Léon, vous êtes jeune, vous avez du coeur sans doute...
+vous aimez... Voulez-vous être à la fois le bon ange de votre mère et le
+sauveur de Césarine de Mersanz?
+
+--Ah! madame!... s'écria le pauvre Léon, qui joignit les mains comme
+s'il eût été devant une madone.
+
+--Vous le voulez, c'est bien. Il ne faut pour cela qu'un peu de
+discrétion et de courage. Vous avez fait déjà aujourd'hui plus que vous
+ne pensez... Demain, je vous recevrai seul à mon hôtel de la rue de
+l'Université. Ne vous effrayez de rien. Votre histoire s'engage comme un
+roman, mais elle se dénouera au grand jour, honnête et heureuse... Ne
+vous étonnez de rien: ce lieu où nous sommes est un cabaret mal famé qui
+se nomme le château de la Savate. Vous vous souviendrez de ce lieu toute
+votre vie, comme du temple pur où vous reçûtes le premier baiser de
+votre meilleure amie, et nous y célébrerons bientôt dans le mystère la
+première fête de vos jeunes amours.
+
+Ses lèvres effleurèrent le front de Léon.
+
+--Adieu, mon fils, ajouta-t-elle.--Ne retournez pas à l'étude. Soyez
+prêt à toute heure. Vous êtes à nous. Je réponds de votre fortune et de
+votre bonheur.
+
+Elle fit un geste; Clérambault se leva et dit:
+
+--En route!
+
+Il salua la marquise respectueusement.
+
+--A dater d'aujourd'hui, dit Flavie tout haut,--cet enfant est riche.
+Veillez à ce qu'il ne manque de rien.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+L'HOTEL DE MERSANZ.
+
+
+
+
+I
+
+--Une scène d'antichambre.--
+
+
+L'esplanade des Invalides est bornée à l'est par le faubourg
+Saint-Germain, à l'ouest par le Gros-Caillou. Elle sépare deux mondes.
+Vers l'orient, ce sont de nobles hôtels, pas si nobles que ceux du
+Marais, car le faubourg Saint-Germain sentait encore à plein nez son
+parvenu du temps de Louis XIV, mais enfin des hôtels de qualité,
+puisqu'ils portent pour enseignes Rohan, Larochefoucault, Chastellux,
+Mortemart, etc.;--vers l'occident, ce sont des maisons bourgeoises, des
+guinguettes ou des usines.
+
+L'esplanade, qui s'étale entre ces deux cités, est une belle et triste
+promenade, dont les bosquets silencieux donnent asile à quelques
+valétudinaires, vivants débris de la guerre ou du travail. Les bonnes
+d'enfants n'aiment pas ces parages, qui sont froids et tristes. Tout ce
+qui s'assied sur ces bancs a un aspect pauvre et suranné. C'est une
+infirmerie à ciel ouvert.
+
+Parfois, cependant, on voit tout à coup une activité inaccoutumée
+réveiller ce paysage morne. C'est alors comme une résurrection bizarre
+au-devant de la façade dessinée par le grand roi. Un mouvement se fait
+dans le parterre; d'antiques uniformes montrent au soleil leurs dorures
+fanées. On voit s'agiter ce peuple de vieillards mutilés, qui vient ouïr
+encore une fois la voix des géants de bronze et s'enivrer aux fumets du
+salpêtre.
+
+Le canon gronde,--la ville écoute.
+
+Tantôt c'est un héritier qui pousse son premier cri dans la couche
+souveraine.--Cent un coups pour dire à la France de saluer le berceau de
+son maître.
+
+Tantôt c'est comme un écho lointain de cet autre canon qui tonne contre
+l'étranger.--Cent un coups encore, c'est une victoire!
+
+Il gronde, le canon des Invalides, pour célébrer les fêtes nationales;
+il gronde pour solenniser les illustres funérailles.
+
+Ah! c'est une voix puissante, celle-là,--mais vaine.
+
+Nous l'avons entendue quand tomba Charles de Bourbon, le dernier roi
+gentilhomme; quand Louis-Philippe d'Orléans vint aux Tuileries, elle
+tonna, cette voix, solennelle et vide comme les serments des hommes;
+elle tonna encore quand Louis-Philippe, roi, prit ce chemin obscur qui
+le menait à l'exil. La jeune république lui dit: «Éclate!» Elle s'enfla
+pour obéir à la jeune république. «Le peuple est roi!» criait-elle. Et
+du même ton, quelques années après: «Vive l'empereur!»
+
+Ils sont là, prêts à tout, ces hurleurs de bronze. Ils sont là qui
+attendent.
+
+Ils crient la mort et la vie, impassibles qu'ils sont dans leur
+esclavage turbulent.
+
+C'est l'histoire qui n'a pas d'entrailles.
+
+C'est la voix du destin,--et, chez nous, le destin parle si souvent!
+
+Louis XIV n'aimait pas à voir les flèches de Saint-Denis, où était la
+sépulture royale.--Louis XIV, vivant et régnant de notre temps, ne
+passerait pas volontiers devant les canons des Invalides.
+
+ * * * * *
+
+L'hôtel de Mersanz, situé vers l'extrémité de la rue Saint-Dominique,
+avait vue sur l'esplanade par ses jardins. C'était un grand bâtiment qui
+ne montrait point son importance au dehors. Le mur qui formait la cour
+intérieure était haut et lourd; on l'attribuait au comte Honoré de
+Mersanz, qui vivait sous Louis XVI et qui avait voulu fortifier sa
+demeure contre l'éventualité des attaques populaires.
+
+Le peuple prit la Bastille, mais ce ne fut point pour se moquer de M. le
+comte Honoré de Mersanz.
+
+La famille de Mersanz était flamande d'origine et de très-ancienne
+noblesse; mais, à dater du XVIIIe siècle, ses membres s'étaient
+plus ou moins mêlés de spéculations et d'agiotage.--Hector Mers,
+chevalier, baron de Mersanz, s'était ruiné trois fois et avait
+refait trois fois son immense fortune durant le règne de Law, sous la
+Régence.--D'autres de Mersanz avaient accepté à diverses reprises des
+fonctions de robe et de finance.--C'était une race ambitieuse et avide,
+qui, de temps à autre, donnait naissance à quelque fastueux grand
+seigneur.
+
+Le titre de comte leur vint sous Louis XV et fut accordé au baron
+Achille de Mersanz, qui avait amusé le roi pendant trois jours entiers
+dans son château de Saintonge.
+
+Derrière cette haute muraille, percée d'une porte lourde et chargée
+d'une corniche qui aurait pu supporter le crénelage, s'ouvrait une vaste
+cour, précédée d'un perron carré en granit brun couvert de mousse. La
+façade, de ce côté, présentait un aspect uniforme et sévère. Elle datait
+des premières années du XVIIe siècle, et l'encadrement des
+fenêtres montrait encore ces briquetages alternés qu'affectionnaient les
+architectes du temps de Louis XIII. Les croisées étaient démesurément
+hautes et sans ornements. Quand madame la comtesse Béatrice de Mersanz
+recevait, les voisins voyaient s'illuminer les énormes châssis derrière
+lesquels apparaissaient alors les plis floconneux de la mousseline des
+Indes. Les salons de l'hôtel étaient de ce côté.
+
+Sur le jardin, l'aspect changeait. La façade, primitivement dessinée
+par Mansard neveu, avait subi de nombreux changements et enjolivements.
+Le goût Louis XV avait passé par là. Le perron coquet se contournait,
+fermé à droite et à gauche par une balustrade de pierre, ventrue et
+chargée de vases pompadour.--Au pignon, et c'était ce qui donnait à
+l'hôtel son caractère le plus singulier, on avait eu l'idée de bâtir,
+vers ce même temps de Louis XV, un péristyle corinthien qui servait de
+marquise. C'était sous ce vestibule extérieur que se trouvait la
+véritable entrée. Le portail de la grande cour était condamné. On
+arrivait au péristyle par une courte allée d'ormes, aboutissant à une
+grille qui donnait sur l'esplanade même, derrière la maison bourgeoise
+formant l'encoignure de la rue Saint-Dominique. Une masure servant de
+boutique à un marchand de vin s'élevait à gauche de la grille, et
+s'enclavait dans la propriété du comte. Une autre grille qui fermait le
+jardin se dressait au delà de la masure.
+
+La masure valait bien mille écus, prix fort; le comte Achille venait de
+l'acheter cinquante mille francs pour la faire disparaître. Le marchand
+de vin n'avait plus qu'un mois ou deux à vendre ses demi-setiers aux
+Invalides.
+
+De ce côté de l'hôtel, tout était neuf ou en réparation. La grille, d'un
+beau modèle et fraîchement dorée, laissait voir un coin du jardin
+admirablement entretenu. Une fois la masure partie, tout cela devait
+prendre un aspect véritablement seigneurial. Le comte était un homme de
+goût; la comtesse Béatrice, sa femme, avait un esprit charmant et d'une
+distinction rare. Avec la fortune qu'ils avaient, ce vieil hôtel de
+Mersanz ne pouvait manquer de devenir un palais entre leurs mains.
+
+Nous savons que le comte Achille n'avait pas toujours habité cet hôtel,
+puisque le drame bizarre et triste qui avait eu pour dénoûment la mort
+de la première comtesse de Mersanz s'était passé au nº 81 de la rue de
+l'Université. L'hôtel, vendu comme bien national en 93, était resté
+jusqu'à la fin de la Restauration entre des mains étrangères. Le comte
+Achille ne l'avait racheté qu'après avoir quitté le service en 1830.
+
+C'était trois jours après les événements que nous avons racontés, et
+c'est encore le matin, par le joli soleil de mai, que nous reprenons
+notre histoire. Nous sommes à l'hôtel de Mersanz. Nous montons le
+maître-escalier, large et haut, un de ces escaliers où il y a _tant de
+terrain perdu_, pour employer le langage de nos maçons terribles; nous
+admirons en passant les moulures de la cage et la belle rampe en fer
+forgé qui entrelace ses M courants autour d'écussons de forme ovale,
+timbrés du diadème de baron. Nous arrivons ainsi au vestibule du premier
+étage, où nous trouvons à qui parler.
+
+Baptiste, valet de chambre de monsieur, faisait _faire_ ses habits par
+un jeune surnuméraire qui apprenait là le bel art du chambellan.
+Antoine, simple frotteur, était à sa besogne, et mademoiselle Jenny,
+camériste de madame, surveillait une lieutenante à elle qui _faisait_ la
+volière.
+
+Ce verbe _fait_ s'emploie pour toute oeuvre domestique
+indistinctement. On _fait_ les bottes, les harnais, les chambres, les
+lits, les cuivres, les tapis, les pantalons, les couleurs.--On _fait_
+aussi les maîtres, dans une acception plus gaie et moins honnête.
+
+M. Baptiste menait son employé comme aucun maître n'oserait traiter son
+valet: c'est la règle; mademoiselle Jenny étrillait sa subalterne de
+tout son coeur et la regardait travailler les mains dans ses poches.
+Le trotteur, armé de son bâton fendu, donnait de temps en temps un coup
+de brosse pour ne pas s'engourdir les jambes.
+
+--Voilà le plus triste des métiers, disait M. Baptiste,--former un
+domestique!... Voyons, Martin, mon garçon, puisque vous vous appelez
+Martin, comme celui de la foire, donnez donc un peu de liberté à vos
+mouvements; n'ayez pas l'air emprunté comme cela...--Dire qu'un pataud
+semblable est de la même pâte que nous! s'interrompit-il en jetant un
+regard à mademoiselle Jenny, qui lui décocha un sourire.
+
+M. Baptiste était un très-beau fonctionnaire de trente à trente-deux
+ans, l'air grave et calme, le front haut, la taille droite. Mademoiselle
+Jenny pouvait avoir vingt-six ans. Sa principale prétention était
+d'avoir l'air distingué. Sans cela, elle n'eût pas été trop mal.
+
+Mademoiselle Jenny dit à Mariette, son esclave, qui _faisait_ les
+oiseaux:
+
+--Mon Dieu, ma fille, nous ne sommes pas ici dans une vacherie. On doit
+mettre à tout un certain moelleux que je ne peux pas vous donner, moi,
+si vous ne l'avez pas... Ce n'est pas une raison pour me regarder avec
+de gros yeux hébétés... Est-ce pour votre bien ou pour le mien que je
+vous parle?
+
+Elle tourna le dos en haussant les épaules et se rapprocha de M.
+Baptiste.
+
+--En vérité, reprit-elle,--on est aussi par trop à plaindre quand on est
+obligé d'avoir affaire aux domestiques!
+
+Il y avait bien longtemps que mademoiselle Jenny, dame d'atours, et M.
+Baptiste, chambellan, ne se regardaient plus comme des domestiques.
+
+M. Baptiste ne put manquer de faire chorus, et tous deux, d'un accord
+tacite, se dirigèrent vers la porte ouverte d'un petit salon situé à
+droite du vestibule. Il y avait là un autre frotteur que M. Baptiste
+congédia d'un geste souverain.
+
+--Fermez la porte, ordonna mademoiselle Jenny.
+
+Le frotteur obéissant sortit et rejoignit son collègue.--Aussitôt après
+le départ de M. Baptiste et de mademoiselle Jenny, ce premier frotteur
+s'était appuyé sur son bâton en homme bien décidé à ne plus rien faire.
+Mariette quitta la volière, Martin laissa les habits, et tous quatre
+commencèrent à goûter ces loisirs qu'un dieu faisait aux bergers de
+Virgile.
+
+Bel état! superbe état! A contempler ces marauds des deux sexes, si
+gras, si heureux, si parfaitement exempts de soucis de toute sorte, on
+s'étonne de voir en notre univers des gens qui ont choisi volontairement
+une autre carrière que celle du _service_.
+
+Ils sont libres comme l'air, figurez-vous bien cela. C'est vous qui êtes
+leurs serviteurs, vous qui leur payez des gages. Ils se moquent de vous:
+oseriez-vous leur rendre la pareille?--Eux seuls en l'univers ont droit
+d'insolence impunie. Ils reçoivent sans cesse et ne donnent jamais. Le
+monde leur appartient par la base;--le mépris qu'on a pour eux n'est que
+pure et simple jalousie.
+
+Oh! démence des langues issues de la tour de Babel! On a coutume de dire
+par tous pays: heureux comme un roi, et le monde est plein de valets. Le
+jour où la philosophie entrera dans la grammaire, on dira: heureux comme
+un domestique,--et, dans les métaphores, l'antichambre enviée remplacera
+ce vieux paradis terrestre que personne n'a connu.
+
+Mademoiselle Jenny s'assit sur la causeuse de madame, M. Baptiste se
+vautra dans le fauteuil de monsieur.
+
+--Eh bien, dit M. Baptiste,--avons-nous du nouveau?
+
+--C'est à vous qu'il faut demander cela, riposta mademoiselle Jenny.
+
+--Eh! eh! fit le valet de chambre,--la lune de miel a duré onze ans.
+
+--C'est honnête!
+
+--C'est ridicule!
+
+Disant cela, M. Baptiste croisa ses jambes l'une sur l'autre. Les
+Crispins du Théâtre-Français n'auraient pu retenir un mouvement
+d'admiration.
+
+Je crois même qu'il se toucha le jabot.
+
+--Ah! les hommes! les hommes! soupira mademoiselle Jenny.
+
+--Ah! les femmes! les femmes! prononça du même ton le valet de comédie.
+
+--C'est monsieur qui a commencé, posa la soubrette.
+
+--Pardonnez-moi, c'est madame.
+
+--Elle a encore pleuré toute la nuit.
+
+--Parce que ce grand beau garçon de Vital n'est pas venu depuis trois
+jours.
+
+--Ah! monsieur Baptiste!... fit Jenny indignée.
+
+--Ah! mademoiselle Jenny!...
+
+--Vous êtes méchant! murmura-t-elle.
+
+Baptiste changea de jambe. Il avait un mollet de mille écus par an.
+
+Jenny ajouta:
+
+--C'est bien malheureux pour une pauvre jeune femme quand son mari
+l'abandonne, parce que le coeur parle, voyez-vous, monsieur
+Baptiste...
+
+--Oui, répliqua celui-ci;--mais un lieutenant!
+
+--Le fait est, dit Jenny,--que ça n'a pas de bon sens.
+
+--J'ai été dans bien des maisons, mademoiselle Jenny... monsieur est mon
+cinquième comte... mais je n'ai jamais vu de comtesse... Que diable! un
+militaire...
+
+--Je comprends bien, monsieur Baptiste, je comprends bien... moi...
+D'abord, les militaires... je crois que, si un général voulait me
+parler...
+
+--Vous feriez très-bien, mademoiselle Jenny, l'interrompit Baptiste.
+Vous rappelez-vous ce major qui voulait se familiariser avec moi?... il
+court encore!... M. le comte a commandé le 4e hussards, mais c'était
+avant les immortelles...
+
+On appelait ainsi par raillerie, dans le faubourg Saint-Germain, au
+salon et à l'office, ces pauvres journées de juillet.
+
+Mademoiselle Jenny ouvrit sans façon le flacon de la comtesse Béatrice
+et versa de l'odeur dans son mouchoir.
+
+--Après ça, dit-elle,--moi, je ne trouve pas que ça soit compromettant,
+un lieutenant... En bonne justice, ça ne commence à être homme, les
+troupiers, qu'au grade de colonel.
+
+--Répétez donc ça devant le vieux Roger! s'écria Baptiste en riant.
+
+Jenny se bouchonna le nez avec son mouchoir comme une grande soubrette
+qui va se trouver mal.
+
+--Ne me parlez pas de cette caricature! fit-elle avec un dédain
+profond,--une vieille moustache grotesque!... Voilà le vrai, le grand,
+le seul tort que madame la comtesse a envers son mari, c'est de n'avoir
+pas pu se procurer un autre père!
+
+M. Baptiste daigna sourire, car il était très-fort connaisseur en bons
+mots, et il encourageait volontiers le talent encore novice de Jenny.
+
+--Une perruque de brigand de la Loire, quoi! dit-il;--j'ai vu Vernet aux
+Variétés dans un rôle comme cela, mais Vernet était à cent piques du
+bonhomme Roger... Pour en revenir, ma chère enfant, vous me demandiez
+s'il y a du nouveau... sur le grand sujet, vous savez?...
+
+--Quel grand sujet?
+
+Baptiste se rapprocha d'elle et glissa quelques mots à son oreille.
+
+--Pas possible! s'écria Jenny, qui s'éventa vivement avec son
+mouchoir;--j'aurais été la femme de chambre d'une comtesse entretenue...
+moi!
+
+--Ne vous évanouissez pas, conseilla Baptiste,--c'est inutile... on dit
+bien des choses dans ce Paris... La place est bonne, ici!... motus,
+jusqu'à ce que la révolution soit faite.
+
+--Vous croyez donc qu'il va se passer quelque chose? demanda
+mademoiselle Jenny.
+
+--Je crois, répondit Baptiste,--que, si j'avais un beau-père comme le
+capitaine Roger, je rétablirais le divorce de ma propre autorité.
+
+--Ne plaisantez pas!... vous ne dites pas tout ce que vous savez.
+
+Baptiste prit un air de diplomate. Les diplomates ont un air connu.
+
+--Si on disait tout ce qu'on sait, ma chère enfant..., commença-t-il.
+
+--Je vous en prie, Baptiste, ne me cachez rien! interrompit Jenny
+caressante.
+
+Elle disposa, ma foi, les plis de sa robe assez joliment. En somme,
+après certaines comédiennes, bons singes, ce qui ressemble le plus à une
+grande dame, c'est sa fille de chambre.
+
+Baptiste la lorgna et dit:
+
+--Charmante... charmante... on ne peut rien vous refuser... M. le comte
+est amoureux.
+
+--Ah bah!
+
+--De fond en comble!
+
+--Il vous l'a dit?
+
+--Il me l'a prouvé.
+
+--Et peut-on savoir...?
+
+--N'est-ce donc pas assez, mademoiselle Jenny? interrompit Baptiste,
+qui reprit son air grave;--que vous faut-il de plus?... Monsieur est
+rentré à dix heures ce matin, et, d'après votre aveu, madame a passé la
+nuit à pleurer... Moi, je trouve ça complet.
+
+--Sans doute, dit la camériste,--sans doute... c'est quelque chose...
+comme symptôme... mais je ne vois rien de positif.
+
+Le valet de chambre la considéra un instant en dessous.
+
+--Vous avez donc bien envie de voir quelque chose de positif,
+mademoiselle Jenny? prononça-t-il à voix basse.
+
+--Moi... pourquoi cela?...
+
+--Madame a été dure avec vous, peut-être.
+
+--Madame!... c'est la douceur même.
+
+--Bien vrai?
+
+--Madame ne m'a pas réprimandée une seule fois depuis que je suis auprès
+d'elle... Après ça, vous savez, quand on est irréprochable...
+
+Le Frontin salua.
+
+Il y eut un silence, ensuite duquel M. Baptiste reprit, les yeux
+toujours fixés sur ceux de la camériste:
+
+--Ne connaîtriez-vous pas une dame bien charitable et bien respectable
+qu'on nomme la marquise de Sainte-Croix.
+
+La comtesse Béatrice de Mersanz avait du rouge dans un tiroir de sa
+toilette et n'en mettait jamais. Mademoiselle Jenny n'avait pas de
+rouge, mais elle mettait celui de la comtesse Béatrice. Cela n'empêcha
+point M. Baptiste, qui était un finaud, de remarquer son trouble.
+
+--Si vous connaissez la marquise de Sainte-Croix..., reprit-il.
+
+--Mais, interrompit mademoiselle Jenny,--je ne vous ai pas dit...
+
+--C'est une supposition que je me permets... Si vous connaissez la
+marquise, monsieur doit nécessairement avoir quelque notion du
+lieutenant et de ses assiduités...
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que cela sert madame la marquise, et parce que madame la
+marquise paye comme un ange.
+
+--Vous la connaissez donc, vous, monsieur Baptiste? demanda la femme de
+chambre.
+
+Leurs regards cyniques se croisèrent effrontément.
+
+Ils eurent tous deux le même sourire.
+
+--Moi, j'ai fait tout le faubourg, répliqua Baptiste;--madame la
+marquise a été fort répandue en un temps.
+
+--Est-ce vrai qu'il y a eu quelque chose autrefois entre elle et
+monsieur? demanda Jenny.
+
+--J'ai dû trouver quelques lettres par-ci par-là, répondit le
+chambellan,--mais c'est de l'histoire ancienne.
+
+--Ce n'est pas de madame la marquise que monsieur est amoureux?
+
+Baptiste se mit à rire.
+
+--Dame! fit Jenny,--quand elle veut... Je l'ai vue quêter à
+Saint-Thomas-d'Aquin le mercredi des cendres... elle était belle comme
+un astre.
+
+--Monsieur a trente-huit ans, dit Baptiste, qui couvait un _mot_ depuis
+le commencement de l'entretien;--il laisse là les vieux astres et
+découvre de jeunes planètes.
+
+Jenny ne comprit pas, parce qu'elle négligeait trop la lecture des
+feuilletons qui rendent compte des travaux de l'Académie des sciences.
+M. Baptiste se promit de répéter son _mot_, le soir, au café de
+l'Industrie, qu'il honorait de sa prédilection.
+
+--Dans tout cela, reprit cependant Jenny,--je ne vois rien de positif,
+et, si j'étais à la place de madame, je dormirais sur les deux oreilles.
+
+--Je ne prétends pas que la position soit sans ressources, repartit M.
+Baptiste;--par exemple, moi, dans un cas pareil, si j'étais jolie femme,
+je crois sincèrement que je me tirerais d'affaire...
+
+--Et moi donc!
+
+--Vous aussi, mon ange... quoique vous n'ayez pas saisi mon mot sur les
+vieux astres et les jeunes planètes... Mais il n'en est pas moins vrai
+qu'elle a bien des choses contre elle. Comptons sur nos
+doigts:--d'abord, elle n'a pas d'enfants...
+
+--Ça, c'est vrai, interrompit Jenny,--c'est fichant pour une femme.
+
+--Fichant! répéta M. Baptiste scandalisé;--on dirait quelquefois que
+vous avez été grisette, ma chère mademoiselle Jenny.
+
+--Moi, grisette! s'écria celle-ci;--je vous prie, monsieur Baptiste, de
+voir à ménager vos expressions... Je parle avec vous familièrement,
+n'est-ce pas?... je ne dirais pas fichant dans le grand monde.
+
+--Deuxièmement, continua M. Baptiste,--elle a une belle-fille de
+dix-sept ans.
+
+--Elles s'aiment toutes deux.
+
+--Permettez-moi de n'avoir pas confiance en ces amitiés-là... C'est
+comme la France et l'Angleterre... mais ne parlons pas politique...
+Troisièmement, elle voit un lieutenant; quatrièmement, monsieur est
+amoureux; cinquièmement, elle a un père terrible qui suffirait, lui tout
+seul, à motiver le divorce; sixièmement, elle n'a pas de particule à son
+nom de demoiselle...
+
+--Voilà! s'écria la femme de chambre,--voilà. Tenez, moi, je suis
+franche... C'est pour ça que je l'ai prise en grippe... Elle a eu trop
+de chance!... La fille d'un vieux tourlourou épouser le comte Achille de
+Mersanz!
+
+--Ça crie vengeance! fit M. Baptiste en riant.--Moi, reprit-il,--j'avoue
+que je suis un peu libéral, au fond, et que je me moque de la particule.
+
+--Vous serviriez un bourgeois, vous?...
+
+--Ah! par exemple! s'écria M. Baptiste grandissant d'un demi-pied;--je
+parle pour me marier... La comtesse Béatrice a donc contre elle tout ce
+que j'ai eu l'avantage de vous énumérer... Mais tout cela n'est rien; si
+le monde trouve à mettre son doigt dans le joint, ce sera, ma foi, bien
+autre chose... Écoutez bien aux portes, mademoiselle Jenny, et, le jour
+où vous entendrez par le trou de la serrure ces paroles sacramentelles:
+RÉGULARISEZ VOTRE POSITION...
+
+--Mais il faudrait pour cela..., voulut interrompre la camériste.
+
+--Laissez-moi poursuivre: le jour où vous entendrez un oncle, une tante,
+un sportman, un prêtre, un franc-maçon ou même le perroquet de monsieur
+prononcer ces mots: _Régularisez votre position_, vous pouvez bien vous
+dire: «Madame est perdue.»
+
+--Vous croyez, monsieur Baptiste.
+
+--L'oncle, mademoiselle Jenny, la tante, le membre du Jockey-Club, le
+prêtre, le franc-maçon et le perroquet, composent ce qu'on appelle le
+monde, et je ne crains pas de vous dire...
+
+Ici, M. Baptiste et mademoiselle Jenny sautèrent tous deux sur leur
+siége respectif comme s'ils eussent ressenti une secousse de tremblement
+de terre. La porte venait de s'ouvrir et une voix de tonnerre éclata
+dans le petit salon.
+
+--Cartouchibus! gronda-t-elle,--je deviendrai paresseux ici... Je ne me
+suis éveillé, foutrimaquette! qu'au moment où le soleil est venu me
+brûler le bout du nez!
+
+C'était une basse-taille insolente dans ses vibrations et du genre
+ophicléide. Elle appartenait à un vieillard maigre, droit, tout d'une
+pièce, boutonné dans la redingote demi-solde. Sa redingote, fermée
+jusqu'au cou, était ornée d'un énorme ruban rouge. Au-dessus de son
+revers un peu mûr se dressait un col de crin haut de quatre pouces.
+Au-dessus du col pendait une mâchoire maigre, ombragée par des
+moustaches de couleur grisâtre.
+
+Un beau vieillard, du reste, nez aquilin, front étroit mais haut, oeil
+vif sous des sourcils touffus, physionomie honnête et franche.
+
+Mademoiselle Jenny et M. Baptiste se levèrent prestement.
+
+--Monsieur le capitaine, dit Baptiste, qui essaya un salut
+militaire,--j'ai l'honneur de vous présenter mes respects.
+
+Jenny fit une révérence de cour.
+
+--Ne vous dérangez pas, mes enfants, ne vous dérangez pas, dit le vieux
+Roger;--je ne suis pas fier, moi... Les domestiques sont des hommes,
+n'est-ce pas?... Bonjour, Baptiste, ma vieille... Bonjour, chiffon.
+
+Il prit le menton de Jenny, qui eut un sourire protecteur.
+
+--Que vous faites donc un bon diable, capitaine, dit-elle.
+
+--C'est ça! s'écria Roger;--bon diable!... on m'appelait Roger Bontemps
+à l'époque... Cartouchibus! si j'avais seulement quinze à vingt ans de
+moins.
+
+--Foutrimaquette, capitaine, qu'est-ce que vous feriez? demanda la
+soubrette.
+
+Le bonhomme lui lâcha le menton. Il eut très-vaguement la conscience de
+s'être exposé à trop de familiarité.
+
+--Vous êtes curieuse, ma fille, dit-il.
+
+--Voilà! reprit-il, déjà guéri de son remords;--c'est le chambertin de
+mon coquin de gendre qui m'a tapé la coloquinte hier au soir... Comment
+se porte ma fille?
+
+--Madame la comtesse repose encore, répondit Jenny.
+
+--Et mon gendre?
+
+--M. le comte n'a pas encore sonné, répliqua Baptiste.
+
+--Foutrimaçon! s'écria Roger en prenant ses moustaches à poignée,--je ne
+sais pas pourquoi ça me fait toujours plaisir d'entendre parler comme ça
+comte et comtesse!... je suis pourtant un ancien de la République, ayant
+fait avec gloire les campagnes d'Italie et d'Égypte... Il y chauffait...
+En Italie, ça allait encore: les _si signor_ ressemblent un petit peu à
+l'Auvergnat, quoique différemment attifés, et portant le stylet au lieu
+de seaux d'eau... Mais les Turcs, voilà des citoyens bécasses avec leurs
+turbans et leur clinquant, le long du Nil, dont les inondations
+fertilisent la campagne... et des momies dans tous les trous, dont nos
+victoires ont procuré l'échantillon au musée du Louvre... Vous n'avez
+pas d'idée des pyramides avec quarante siècles au balcon pour contempler
+la bonne tenue de nos troupiers... C'est des souvenirs, mes enfants, qui
+sont gravés dans le dedans du coeur, ineffaçables jusqu'au dernier
+soupir où il cesse de battre pour la gloire et le pays!
+
+Il avait les mains derrière le dos, et sa taille noble se redressait
+fièrement devant le valet de chambre et la soubrette, qui avaient
+grand'peine à tenir leur sérieux.
+
+--J'étais donc tambour de la septième, reprit Roger,--il y a du temps
+de ça... En marche, dans ces pays lointains et sauvages, quoiqu'ils
+soient l'ancien berceau de la civilisation, dit l'histoire... en marche,
+le sable vous brûle les pieds... comme quoi, aux environs des ruines de
+Memphis, célèbre par Joseph et Putiphar, à l'époque du roi Pharaon,
+poursuivi par des songes, je me trouvai en arrière du peloton pour
+extirper une épine qui m'était entrée dans les pieds... ça arrive quand
+on ne prend pas garde... Je vois arriver un grand Soliman de Turc qui
+s'avance sur moi avec son cimeterre... C'est pour vous dire qu'avec le
+sang-froid et la valeur on passe partout, pour peu que l'adresse s'y
+mélange... J'étais sans armes, hormis ma caisse et mes baguettes. Je
+laisse venir le Mustapha qui me chante: «Allah ibah allah, patati,
+carabo, patata!» dans sa langue maternelle. Ça voulait dire qu'il
+nourrissait l'intention de me couper le cou. Au moment où son cimeterre
+me sifflait déjà aux oreilles, je plonge, je passe entre ses jambes, je
+le mets sur le dos, et, revenant pendant qu'il écumait comme un démon,
+je le coiffe de ma caisse défoncée.--Ah! cartouchibus! quand je le
+ramenai comme ça à la queue du bataillon, le major me dit que j'étais un
+drôle de petit tonnerre de foutrimaquet... Fallait entendre le Bajazet
+dans la caisse, ça enfle la voix: vous auriez dit d'un boeuf... outre
+l'humiliation d'être pris par un bambin... C'est des souvenirs
+ineffaçables!
+
+--Ah! monsieur le capitaine, s'écria Jenny, que j'aime à vous entendre
+raconter des histoires!
+
+--Quant à ça, appuya le valet de chambre, si M. Roger voulait narrer
+quelque événement comme ça au salon, les jours de réception, tout le
+monde se l'arracherait!
+
+--Il y ajustement fête ce soir, reprit la camériste.
+
+--Une fête? dit le vieux soldat;--j'en suis... Prenez mon uniforme en
+haut et donnez-lui un fion, l'ami Baptiste... vous brosserez tout ce qui
+est drap, vous passerez au tripoli tout ce qui est bouton et vous ferez
+revenir les épaulettes à l'eau seconde. Quelle heure est-il? Dix
+heures?... le sergent Niquet n'est pas venu me demander?
+
+--Non, capitaine.
+
+--Ni l'adjudant Palaproie... J'en ai vu encore hier, au travers de la
+grille, des anciens... Je vas les appeler aujourd'hui, s'ils passent.
+
+M. Baptiste et madame Jenny échangèrent un regard à la dérobée. Le
+premier dit:
+
+--M. Roger est ici chez lui.
+
+--Je le crois pardieu bien! fit le bonhomme;--sans cela, ce ne serait
+pas la peine d'avoir un gendre!
+
+Le petit salon donnait sur les jardins. On entendit en ce moment deux
+voix chevrotantes qui chantaient:
+
+ Soldat du drapeau tricolore,
+ D'Orléans, toi qui l'as porté...
+
+Roger tendit l'oreille qu'il avait un peu paresseuse.
+
+--Voilà Niquet et Palaproie! s'écria-t-il joyeusement.
+
+--Il faudrait leur dire, s'écria Baptiste cédant à un premier
+mouvement,--que, dans l'hôtel du comte de Mersanz, on ne chante pas de
+pareilles platitudes.
+
+--On chante ce qu'on veut partout, mon garçon, répondit superbement le
+vieux soldat,--quand on a l'honneur d'être l'ami du capitaine Roger...
+cartouchibus! Je ne serais pas libre chez mon gendre, à présent!
+
+Mademoiselle Jenny toucha le bras du valet de chambre, qui s'inclina
+très-bas et dit en changeant soudain de ton:
+
+--J'ai parlé sans réflexion et j'en demande bien pardon à M. le
+capitaine, d'autant que M. le comte a été deux fois aux Tuileries cet
+hiver... Nous nous rallions tout doucement... On ne peut pas toujours
+bouder.
+
+Roger bâilla, puis il gagna la fenêtre et l'ouvrit brusquement.
+
+--On y va, les vieux, on y va! cria-t-il.
+
+Sous les massifs ombreux où les grands lilas se mêlaient aux cytises, on
+apercevait quelque chose de mouvant et d'informe: une masse de couleur
+bleue au-dessus de laquelle deux bonnets de police s'agitaient.
+
+--Ça va bien? demanda Roger par la fenêtre.
+
+La masse bleue s'ébranla. On vit s'avancer cahin-caha deux respectables
+invalides, déjà un peu pris de vin malgré l'heure matinale. Ils avaient
+une paire de jambes pour deux. Le sergent Niquet était amputé à droite,
+l'adjudant Palaproie était amputé à gauche, de sorte que, quand ils se
+mettaient au pas, ils étaient toujours sûrs de marcher au moins sur une
+bonne jambe. La bonne était, bien entendu, la jambe de bois. A chaque
+instant, on aurait cru qu'ils allaient perdre l'équilibre; mais le
+joyeux état où ce coup du matin les avait mis leur donnait je ne sais
+quel chancelant aplomb. Ils étaient comme cette tour de Pise qui penche
+toujours et qui ne tombe jamais.
+
+--Ah! les bonnes têtes! les bonnes têtes! s'écria Roger, qui referma la
+fenêtre à tour de bras.
+
+Toutes les vitres du salon vibrèrent et un coup de sonnette violent
+retentit dans l'antichambre.
+
+--C'est mon gendre qui appelle, dit Roger en sortant à grands pas pour
+rejoindre sa paire d'invalides;--souhaitez-lui bien le bonjour de ma
+part.
+
+Au lieu de se rendre à l'appel de son maître, M. Baptiste se rapprocha
+de la fenêtre où était mademoiselle Jenny. Tous deux se mirent à
+regarder la rencontre de Roger avec ses deux vieux camarades.
+
+--Le fait est, dit Jenny,--que ce bonhomme Roger est une machine à
+démarier.
+
+--De la force de cinq cents chevaux, ajouta M. Baptiste.
+
+Second coup de sonnette, qui éclata sec et court.
+
+--Cette fois, grommela le valet,--le cordon a dû lui rester dans la
+main... j'y vais.
+
+La chambre à coucher de M. le comte Achille de Mersanz, charmante et
+pourvue de tout ce que le confortable d'hier peut ajouter au grand luxe
+d'autrefois, était située de l'autre côté du salon.
+
+M. Baptiste traversa le salon à pas comptés. Il entr'ouvrit la porte du
+comte et vit celui-ci assis sur son lit, le visage empourpré par la
+colère.
+
+--Qui donc fait tout ce tapage? demanda le comte doucement.
+
+--C'est le beau-père de M. le comte, répliqua Baptiste.
+
+Le comte étouffa une exclamation courroucée.
+
+--Et pourquoi avez-vous tant tardé à venir?
+
+--Le beau-père de M. le comte me retenait.
+
+M. de Mersanz ouvrait la bouche pour parler, lorsqu'un grand fracas de
+rires avinés se fit dans le jardin.
+
+--Qu'est cela? demanda-t-il.
+
+--C'est le beau-père de M. le comte qui se divertit avec ses amis,
+répondit Baptiste.
+
+--Quels amis?
+
+--Deux militaires avec des jambes de bois... un sergent et un adjudant.
+
+--Allez! dit le comte Achille, qui retomba, étouffé de rage, sur son
+oreiller.
+
+En rentrant au petit salon, M. Baptiste dit à mademoiselle Jenny, qui
+l'attendait:
+
+--La situation est comme le cordon de la sonnette, si tendue, qu'elle
+va casser!
+
+
+
+
+II
+
+--Trois invalides.--
+
+
+--Quoi donc! disait Niquet, le sergent,--n'y en avait pas un seul comme
+Roger dans toute la brigade!
+
+--Ah! mais non! appuya l'adjudant Palaproie.
+
+Niquet était un grand bouffi aux cheveux blancs, jadis blonds, aux yeux
+à fleur de tête sous des sourcils incolores, à la langue épaisse, mais
+trop active, bredouillant le lieu commun soldatesque avec un aplomb
+imperturbable,--rond comme une boule, malgré ses infirmités, et fervent
+adorateur de Bacchus.
+
+Palaproie avait la gravité de l'ivrogne émérite. Sa moustache encore
+noire couvrait complétement sa bouche mince et démeublée.--Il était
+obligé de la pousser de côté pour boire. Sa capote d'invalide, propre
+partout excepté aux coudes où trop souvent elle essuyait les tables des
+cabarets, faisait des plis si bizarres sur ce corps maigre et déjeté,
+qu'on eût dit qu'elle enveloppait une planche. La guerre et la petite
+vérole l'avaient balafré cruellement. Il gardait cependant quelques
+prétentions au titre d'ancien bourreau des coeurs.
+
+Roger était le plus grand des trois, le plus jeune et le mieux conservé.
+Il ressortait entre ces deux caricatures comme un troupier héroï-comique
+de Charlet.
+
+Palaproie et Niquet, les vieux braves, étaient un peu Picards. Ils
+mettaient depuis quelques jours Roger en coupe réglée et n'avaient qu'à
+s'entretenir un peu le matin à leurs frais, pour ne jamais rester entre
+deux vins.
+
+C'était devant un admirable massif de lilas en pleines fleurs. Il y
+avait une table de jardin en fer avec cinq ou six siéges rustiques
+alentour. Sur la table, on voyait une double canette et trois verres,
+flanqués, chacun, d'une _blague_. Les pipes étaient en bouche.
+
+Les blagues du sergent et de l'adjudant étaient vides systématiquement.
+Il y avait du tabac pour trois dans celle du capitaine.
+
+Nos trois amis se carraient sur leurs siéges et semblaient être les plus
+heureux gaillards du monde. Ils avaient choisi le meilleur endroit du
+jardin. Le massif de lilas auquel ils s'adossaient, les protégeait
+contre le soleil et ne leur masquait point la vue. Ils avaient à leur
+droite une belle allée de tilleuls qui conduisait à l'hôtel, à leur
+gauche un labyrinthe dont les arbres au feuillage encore rare laissaient
+voir les hôtels voisins, donnant rue de Grenelle. Au-devant d'eux
+s'étalait la grande pelouse, entourant comme une mer l'archipel
+capricieux des petits îlots de fleurs. Après la pelouse, c'était
+l'esplanade qu'on apercevait à travers la grille.
+
+--Hein! fit Niquet, c'est-il une chose étonnante que nous nous
+retrouvons tous les trois après tant d'années de traverses, et juste
+dans le quartier où était casernée la septième!
+
+--Ah! mais oui! dit Palaproie.
+
+Niquet avait une voix de ténor; Palaproie était baryton; Roger,
+basse-taille, fournit aussi sa note avec plaisir.
+
+--C'est étonnant et ce n'est pas étonnant, prononça-t-il
+sentencieusement.--Paris est le rendez-vous de l'univers.
+
+--Ça y est, dit Palaproie.
+
+--Jamais embarrassé, Roger Bontemps! ajouta Niquet.
+
+Et Palaproie conclut.
+
+--Ah! mais non!
+
+Ainsi étaient faites généralement les conversations de ce valeureux
+trio. Niquet poussait une flatterie, Palaproie l'approuvait à
+l'unanimité. Roger discutait un petit peu; le sergent et l'adjudant se
+rangeaient aussitôt à son opinion avec cette rigueur et cet ensemble qui
+distinguent les exercices militaires.
+
+--Nous étions tout de même trois fameux lurons! reprit Niquet,--quoique
+Roger Bontemps nous fît la barbe à tous deux.
+
+PALAPROIE: Ah! mais oui!
+
+NIQUET: Il buvait mieux, il se battait mieux, il plaisait
+davantage aux femmes, ce coquin de Roger!
+
+PALAPROIE: Coquin! coquin!... ça y est!
+
+Roger ôta sa pipe de sa bouche, et il se fit un grand silence.
+
+--Chacun, dit-il, naît avec les avantages variés que la nature lui a
+communiqués. J'étais d'un tempérament vigoureux et même robuste; j'avais
+du courage, je possédais une tournure séduisante. C'est de quoi se
+pousser dans sa carrière, si l'on sait s'en servir, et jouir de plus
+d'agrément que le commun des martyrs.
+
+NIQUET: Il en a eu, de l'agrément, ce Roger Bontemps!
+
+PALAPROIE: Ah! mais oui!
+
+NIQUET: Sans compter les épaulettes.
+
+PALAPROIE: Ça y est!
+
+NIQUET: A la santé de l'ami Roger!
+
+PALAPROIE: Des deux mains, par exemple!
+
+ROGER: Cartouchibus! les vieux, vous êtes de bons enfants!
+
+PALAPROIE: Ah! mais oui!
+
+NIQUET, _après avoir bu_: C'est froid, la bière.
+
+PALAPROIE: Il y a bière et bière, quant à ça.
+
+NIQUET, _frappant sur l'épaule de Roger_: En voilà un qui
+est l'heureux des heureux, quoi!... S'il trouve la bière trop froide,
+eh bien, il se fait servir du vin.
+
+PALAPROIE: Ah! mais oui.
+
+NIQUET: Et il serait bien bête de se gêner!
+
+Roger se mit à sourire en caressant à poignée sa grosse moustache.
+
+--On a un gendre ou l'on n'en a pas, dit-il avec fatuité.
+
+--Un gendre, appuya le sergent Niquet, qu'est la fleur des pois de
+l'ancien régime et qui a des millions de milliasses.
+
+Palaproie dit:
+
+--Ça y est!
+
+--Et bon diable! reprit Roger, pas fier du tout... Moi, quand ça me rit,
+je lui tape tout uniment sur le ventre.
+
+--Dame, fit Niquet, c'est comme qui dirait un enfant à toi, ce
+comte-là... Et dire que nous avons vu ce Roger petit tambour de la
+septième.
+
+ROGER: Tu étais déjà caporal, toi, Niquet.
+
+PALAPROIE: Ah! mais oui.
+
+ROGER: Et toi, fourrier, je crois.
+
+PALAPROIE: Ça y est!
+
+NIQUET, _joignant les mains_: Comme il nous a marché sur
+le corps, ce galopin-là, tout de même... mais je n'ai pas de rancune...
+Tu as monté parce que tu étais digne de ton sort... n'y a pas eu de
+passe-droit...
+
+PALAPROIE: Ah! mais non!
+
+NIQUET: A la santé de Roger Bontemps... quoique ça soit dommage de
+porter ça avec de la petite bière... Si j'avais un gendre, moi...
+
+PALAPROIE: Ah! ah!... et moi donc!
+
+ROGER: Qu'est-ce que vous feriez si vous aviez un gendre?
+
+NIQUET, _caressant_: Dame, vieux... un gendre a une cave
+ou il n'en a pas...
+
+PALAPROIE: Ça y est!
+
+ROGER: La cave de mon gendre, foutrimaquette! Les anciens, il
+y a de quoi noyer dedans les invalides depuis le premier jusqu'au
+dernier!
+
+--Oh! oh!... fit le sergent Niquet d'un air de doute.
+
+Palaproie souffla dans ses joues et sa longue figure s'enfla comme une
+vessie. On put voir clairement que ce genre de mort ne lui était point
+du tout antipathique.
+
+Roger se renversa sur sa chaise pour lancer au ciel une orgueilleuse
+bouffée de tabac.
+
+--J'y suis descendu, reprit-il en scandant chaque syllabe,--histoire
+d'inspecter tout ça... car ils sont mariés, pas vrai?... La chose
+appartient à ma fille aussi bien qu'à mon gendre.
+
+--Parbleu! fit Niquet.
+
+--Ah! mais oui! ajouta Palaproie.
+
+--Ça tombe sous le sens, continua Roger;--j'ai donc jeté un coup de pied
+jusqu'à la cave avec le sommelier, un jour que j'étais de bonne
+humeur... On dirait un chais du quai Saint-Bernard, ma parole! Il y a
+des perspectives de tonneaux, des horizons de planches à bouteilles...
+un caveau tout entier, rien que pour le rhum!
+
+--Rien que pour le rhum! répéta le sergent.
+
+L'adjudant répéta:
+
+--Rien que pour le rhum!
+
+Et tous deux ajoutèrent ensemble:
+
+--Un caveau tout entier!
+
+--Et pour le cognac aussi, poursuivit Roger,--et pour le kirsch de la
+forêt Noire... Ça vous a un flair quand on entre là dedans!
+
+Les narines des deux invalides se gonflèrent.
+
+--Le fait est, dit Niquet,--que ça doit sentir fièrement bon!
+
+--Je ne parle pas des liqueurs, poursuivit encore Roger;--si quelqu'un
+s'amusait à aligner les bouteilles de curaçao et d'anisette qu'il y a,
+ça irait d'ici jusqu'au perron.
+
+--C'est moi qui voudrais bien jouer à ce jeu-là, avoua Palaproie.
+
+--Quant aux vins, dame, vous entendez. Le père du comte était un
+gourmet; le comte ne boit pas beaucoup, mais il a la gloriole de sa
+cave.
+
+--A-t-il du beaune? demanda Niquet.
+
+--Oh! le beaune! fit Palaproie avec mélancolie.
+
+Roger haussa les épaules.
+
+--Pour ces gens-là, dit-il,--le beaune est vin ordinaire, le médoc
+aussi... C'est une rangée de grands fûts qui n'en finit pas... Ce qu'il
+faut voir, c'est la chambre des hauts-bordeaux: le beranne-mouton, le
+cos d'Argelès, le château-laffitte, le château-margaux... tout bonnes
+années... un beaune!... Le chambertin et consorts ont aussi leur
+chapelle tout auprès de la première cave aux vins blancs.
+
+--Eh! eh! dit Niquet,--le petit blanc!
+
+--Sauterne à vingt francs la bouteille, riposta Roger.
+
+L'adjudant et le sergent faillirent tomber à la renverse.
+
+--Mais ce qui est curieux pour les connaisseurs, continua Roger,--ce
+sont les pierres à fusil, le vin du Rhin; corbleu! le plus beau vin du
+monde! Le comte a habité Aix et Cologne. Le cellier où sont ses
+rheinwein et ses moselwein est un palais. Il a de l'eucharinsberger de
+1799, dont chaque bouteille vaut vingt thalers.
+
+La langue de Niquet vint caresser ses lèvres. Palaproie but avec
+tristesse le reste de son verre de bière.
+
+--Il a, reprit Roger,--du drohnerhofberger des crus du prince de
+Wagram, qui ressemble à de l'or liquide; il a du schwarzhofberger
+_nonpareil_, que les dieux de la Fable n'auraient pas pu se procurer...
+Je ne parle pas de son marckbrunner ni de son rüdesheimer, c'est du
+nectar... mais son rauenthaler-hinterhaus est au-dessus de tout,--et,
+quand M. le prince de Metternich vint goûter son schloss-johannisberg, à
+Cologne, en 1827, Son Altesse avoua qu'elle n'en avait pas de pareil!
+
+--Mais c'est un paradis que c'te cave-là! s'écria Niquet.
+
+--Ça y est! approuva Palaproie.
+
+Roger se prit deux poignées de moustaches.
+
+--On a un gendre, dit-il en souriant avec orgueil,--qui n'est pas
+absolument piqué des chenilles.
+
+--Et tu nous auras mis comme ça l'eau à la bouche..., commença le
+sergent.
+
+--Le vin, rectifia l'adjudant.
+
+--Pour nous servir un méchant verre de bière! acheva Niquet;--ça n'est
+pas gentil!
+
+--Ah! mais non! fit Palaproie.
+
+Un léger embarras se peignit sur les traits du brave capitaine.
+
+--C'est que..., dit-il,--M. le comte de Mersanz...
+
+--Il te refuserait une demi-douzaine de bouteilles?
+
+--Les convenances, mes braves, les convenances!... Vous n'êtes pas
+très-forts là-dessus, je le sais bien, parce que vous n'avez pas
+fréquenté la grande société... mais...
+
+--On a un gendre ou l'on n'en a pas! s'écria Niquet,--c'est toi qui
+l'as dit.
+
+--Ah! mais oui! soutint Palaproie.
+
+--Est-ce boire que vous voulez? dit Roger;--on peut faire venir du blanc
+et du rouge de chez le débitant ici près.
+
+Palaproie et Niquet se regardèrent.
+
+--En voilà une situation! grommela Niquet;--avoir un comte pour
+gendre... un comte qui possède une cave comme celle de la Société
+oenophile! et envoyer chercher son vin au cabaret!
+
+--C'est que ça y est! ricana Palaproie.
+
+Roger fronça le sourcil.
+
+--Ne te fâche pas, vieux, reprit Niquet;--tu as peur de ton gendre. Ça
+se voit, ces choses-là... on ne t'en veut pas.
+
+--Cartouchibus! s'écria Roger piqué au vif, vous allez voir si j'ai peur
+de quelqu'un.
+
+Il prit le pot de bière vide et frappa à tour de bras sur la table de
+fer. La table ainsi maltraitée rendit ce son éclatant qui sort parfois
+des ateliers de taillanderie.
+
+En ce moment, la fenêtre de l'hôtel de Tresnoy qui donnait sur le jardin
+s'ouvrit; plusieurs dames parurent sur le balcon et de petits éclats de
+rire s'élevèrent. En même temps, une cavalcade passa devant la grille,
+quatre ou cinq parfaits gentlemen, bien à cheval et merveilleusement
+montés.
+
+L'un d'eux s'arrêta.
+
+--Voici Achille qui déjeune en plein air, dit-il avec étonnement.
+
+Il salua de la main.
+
+--Prends ton lorgnon, vicomte! lui cria un de ceux qui étaient en avant.
+
+Le vicomte, suivant ce conseil, mit son lorgnon à l'oeil.
+
+--Charmant, charmant! s'écria-t-il en riant de tout son
+coeur,--j'aurais dû m'en douter, c'est le fameux beau-père!
+
+Il rejoignit ses compagnons, qui riaient aussi.
+
+--Ah çà! dit-il,--ce pauvre Achille est affligé là d'un bien terrible
+inconvénient!... Où diable a-t-il pêché un pareil entourage?
+
+--Achille est un original, répondit M. Frémieux, gentleman bourgeois,
+ennobli par le commerce des bêtes.
+
+--Et la comtesse Béatrice est ravissante! ajouta le baron Montmorin, qui
+se baissa jusqu'à la crinière de son cheval pour saluer le groupe de
+femmes que nous venons de voir au balcon de l'hôtel du Tresnoy.
+
+Les autres cavaliers firent de même.
+
+Le vicomte de Grévy, celui qui avait pris le vieux Roger pour Achille,
+demanda:
+
+--Qui donc saluons-nous là-bas?... Les dames du Tresnoy ne sont pas
+seules.
+
+--Ma parole d'honneur! s'écria Frémieux,--la myopie de Grévy devient
+intéressante! Il ne reconnaît plus sa femme!
+
+--Dangereux! fit observer Montmorin;--Grévy nous donnera quelque jour un
+sujet de comédie: il fera la cour à sa femme sans le savoir.
+
+Le vicomte salua de nouveau ces dames et riposta:
+
+--Frémieux me chercherait querelle!
+
+--Outre la vicomtesse, reprit Montmorin,--nous avons là-haut une
+revenante et un astre nouveau... Madame la marquise de Sainte-Croix, qui
+rentre dans le monde pour présenter sa fille.
+
+--On la dit adorable! s'écria Grévy.
+
+--Un miracle de beauté, tout simplement, répliqua Frémieux.
+
+--Est-elle plus belle que la comtesse Béatrice?
+
+--Elle est plus neuve... C'est une figure qui promet un esprit de démon!
+
+--D'où sort cette comète?
+
+--D'un horizon un peu bourgeois, la pension Géran.
+
+--Peste! dit Montmorin,--bonne provenance! C'est de là que sort aussi
+la petite Césarine de Mersanz, un astre blond, rieur... ou plutôt un
+bouton de rose; car la métaphore céleste est naturellement fatigante...
+
+--Un bouton de rose, interrompit Frémieux,--dont la tige a huit cent
+mille livres de rente!
+
+--Chère fleur! conclut le vicomte de Grévy en soupirant.
+
+--Ne parle-t-on de rien pour ces demoiselles? reprit-il.
+
+Ils arrivaient au boulevard des Invalides. Montmorin mit son cheval au
+pas; les autres firent comme lui.
+
+--Serez-vous discrets? demanda-t-il.
+
+--Parbleu! lui fut-il répondu à l'unanimité.
+
+Il sembla hésiter.
+
+--Allons! fit la cavalcade,--fallait-il te promettre d'être indiscrets?
+
+--C'est que, dit Montmorin,--la chose est grave.
+
+--Voyons! voyons!
+
+--Eh bien, il y a des bruits étonnant, voilà!
+
+--Quels bruits?
+
+--Vous savez qu'Achille s'est marié en Belgique.
+
+--A Namur, dit Frémieux,--qui était alors au roi de Hollande.
+
+Montmorin arrêta tout à fait son cheval et prononça tout bas:
+
+--En Belgique, ils ont le divorce.
+
+--Chansons! s'écria Grévy.
+
+--Chansons! répéta Frémieux,--en ce sens que les nouvelles de Montmorin
+sont de l'eau sucrée à côté des miennes... Pour épouser la belle
+Maxence, Achille n'aurait pas même besoin de la loi belge ni du
+divorce...
+
+--Comment? comment?
+
+--Expliquez-vous!
+
+--Oh! devinez! dit Frémieux, qui poussa son alezan et prit un temps de
+galop.--La comtesse Béatrice reçoit ce soir; allez-y: vous verrez!...
+
+Sur le balcon de l'hôtel du Tresnoy, on causait aussi. Madame la
+vicomtesse de Grévy, charmante blonde un peu passée, aussi clairvoyante
+que son mari était myope, jalouse de la comtesse Béatrice parce que
+celle-ci est plus jeune qu'elle et plus belle, tournait de bien bon
+coeur en ridicule la position du comte Achille. Les dames du Tresnoy,
+la mère et deux demoiselles, faisaient chorus tant qu'elles pouvaient.
+Maxence écoutait, silencieuse et froide; madame la marquise de
+Sainte-Croix n'ouvrait la bouche que pour placer quelque douce et bonne
+parole.
+
+C'était là qu'on pouvait bien voir si le faubourg Saint-Germain avait
+raison de regarder la marquise de Sainte-Croix comme la meilleure
+personnification de la charité chrétienne embellie et parée de tout
+l'esprit du monde.
+
+Madame du Tresnoy, veuve de l'illustre jurisconsulte, pair de France,
+qui présida dans les dernières années de la Restauration à la police
+parisienne, était fort lancée dans les bonnes oeuvres. Son mari ne lui
+avait laissé qu'une fortune modeste: c'était un vrai gentilhomme de
+robe, austère en ses moeurs, probe jusqu'au scrupule et généreux de
+son labeur. Ceux-là n'atteignent que bien rarement les jours de la
+vieillesse; ils ne font jamais fortune. Madame la marquise de
+Sainte-Croix, en se retirant du monde, avait gardé avec la baronne du
+Tresnoy des relations de bienfaisance. Aujourd'hui qu'elle désirait
+produire sa fille, madame du Tresnoy était sa première visite.
+
+Les deux demoiselles du Tresnoy étaient laides, grandes et
+très-élégantes. Au bal, elles ne dansaient pas toujours autant qu'elles
+l'eussent voulu. Cela les rendait un peu libres avec les hommes qu'elles
+voulaient attirer et très-peu charitables vis-à-vis des femmes. Elles
+accablaient, ce matin, Maxence de compliments et de gentillesses. Elles
+la détestaient déjà. On la regardait très-spécialement parmi leurs
+connaissances comme de la graine de vieilles filles. L'aînée avait vingt
+ans, la cadette dix-huit. Elles s'appelaient Juliette et Dorothée.
+
+--Est-ce qu'il y a longtemps qu'il se passe ainsi de joyeuses choses à
+l'hôtel de Mersanz? demandait madame la vicomtesse de Grévy.
+
+--Au moins trois semaines, répondit Dorothée;--nous ne nous serions
+jamais doutés que ce brave homme fût le père de madame la vicomtesse.
+
+--Oh!... fit madame de Grévy;--j'ai toujours pensé... il y a en elle
+quelque chose...
+
+--C'est une des plus charmantes femmes que j'aie eu occasion d'admirer
+en ma vie, dit très-simplement la marquise de Sainte-Croix.
+
+Madame de Grévy sourit avec malice en mordillant le coin de son mouchoir
+brodé.
+
+Vous ne l'eussiez pas reconnue, cette marquise de Sainte-Croix. Si
+quelqu'un vous eût dit, quelqu'un de sérieux et de croyable: «J'ai vu
+cette femme dans un bouge du boulevard extérieur, attablée devant une
+bouteille d'eau-de-vie,» vous auriez répondu: «Vous mentez, ou vous êtes
+fou.» Elle était belle, mais sans aucune arrière-nuance de prétentions à
+plaire; elle était belle de la sereine et grave beauté des mères. Sa
+beauté se complétait et s'éclairait en quelque sorte par celle de
+Maxence.
+
+Les deux demoiselles du Tresnoy s'étaient déjà dit en regardant
+celle-ci:
+
+--En voici une qui n'a pas l'air embarrassé!
+
+Par le fait, l'air pensif et un peu triste de cette belle Maxence ne se
+mêlait à aucune apparence de timidité.--Elle semblait indifférente à ce
+qui l'entourait, et ces petits émois qui prennent les fillettes à leur
+entrée dans le monde ne se montraient point en elle.
+
+--Figurez-vous, reprit Juliette du Tresnoy en s'adressant à
+Maxence,--que ce bonhomme fait notre joie! On l'entend d'ici raconter
+ses batailles!
+
+--Il connaît tous les invalides, ajouta Dorothée, la jeune soeur.
+
+--Tous ces vieux, dit madame de Grévy, vont finir par se croire un peu
+les beaux-pères du comte.
+
+Les deux demoiselles du Tresnoy éclatèrent de rire et la vicomtesse
+acheva:
+
+--De sorte que M. Mersanz fera pendant à la fille du régiment: ce sera
+le gendre de l'hôtel royal des Invalides.
+
+--Que vous êtes méchante, chère belle! fit madame du Tresnoy quand la
+gaieté fut calmée; vous scandalisez madame la marquise.
+
+--Je ne suis plus du monde, madame, répliqua Flavie en souriant
+doucement;--madame la vicomtesse a la bonne humeur du bonheur et de la
+jeunesse... A mon âge, on ne voit plus les choses de la même façon: la
+conduite de M. le comte de Mersanz envers l'homme que vous appelez son
+beau père me plaît et m'attire... Ne peut-on passer quelques légers
+ridicules à ces pauvres vieux soldats qui ont été notre gloire?... A
+juger le fait d'un esprit plus sérieux, depuis quand y a-t-il déshonneur
+pour un gentilhomme français à épouser la fille d'un soldat?
+
+--Déshonneur, non..., dit la vicomtesse;--je n'emploie guère ces gros
+mots, madame.
+
+--Ridicule, aurais-je dû dire... Chez nous, le ridicule tue mieux encore
+que le déshonneur... Si donc M. le comte Achille de Mersanz a pris pour
+femme la fille de ce pauvre capitaine Roger, je ne vois que le côté
+honorable et même touchant de sa conduite...
+
+--Notez, dit tout bas la vicomtesse à madame du Tresnoy,--que madame la
+marquise va beaucoup plus loin que moi, sans avoir l'air d'y toucher...
+Avez-vous remarqué comme elle parle? «L'homme que _vous appelez_ son
+beau père... _Si_ M. le comte a pris pour femme...» Le doute est
+honnêtement exprimé... et je trouve, moi, que la charité chrétienne est
+une bien admirable vertu!
+
+Dorothée et Juliette avaient des oreilles de mohicans. On avait beau
+baisser la voix, elles entendaient toujours. Elles se pincèrent les
+lèvres en échangeant un regard moqueur.
+
+Maxence avait les yeux fixés sur les fenêtres de l'hôtel de Mersanz,
+qu'on voyait au travers des arbres. Elle rêvait.
+
+--Vous êtes l'intime amie de mademoiselle Césarine? lui demanda
+Juliette.
+
+--Je l'aime de tout mon coeur, répondit Maxence.
+
+--Quelle ravissante enfant! s'écria Dorothée.
+
+--J'espère, madame la marquise, reprit la baronne,--que nous aurons le
+plaisir de vous voir à la réunion de ce soir?
+
+--Non, madame, répondit Flavie.
+
+--M'est-il permis de vous demander pourquoi?
+
+La marquise baissa les yeux et joua l'embarras.
+
+--Maxence est si jeune!... prononça-t-elle du bout des lèvres;--voilà
+trois jours, elle était encore en pension... Notez que je ne crois pas
+un mot de tout ce qui se dit; mais enfin...
+
+--Qu'est-ce qui se dit? interrompit vivement madame de Grévy.
+
+--Si vous ne le savez pas, madame, répondit Flavie avec une gravité
+presque sévère,--Dieu me garde de vous en instruire.
+
+Elle prit congé au moment où on apportait des siéges sur la terrasse.
+Dorothée et Juliette embrassèrent Maxence.
+
+--Quelle poupée! dit Juliette quand madame de Sainte-Croix et sa fille
+furent parties.
+
+--Et un air de supériorité! ajouta Dorothée.
+
+La mère fronça les lèvres pour les faire taire.
+
+--Mon Dieu! s'écria madame la vicomtesse de Grévy,--je n'ai pas l'âge
+qu'il faut pour connaître à fond l'histoire ancienne, mais il me semble
+que cette madame de Sainte-Croix n'est pas en position de donner comme
+cela des leçons à tout le monde.
+
+--C'est une femme d'une grande vertu, dit la baronne.
+
+Elle ne riait pas, cette présidente, mais on sentait en quelque sorte la
+pointe du sarcasme entre cuir et chair.
+
+--Bon, bon! fit madame de Grévy,--je sais qu'elle s'est faite ermite, à
+l'instar du diable devenu vieux...
+
+--Oh! chère belle!...
+
+Dorothée et Juliette étaient aux anges.
+
+--Mais, reprit la vicomtesse,--j'ai ouï dire...
+
+Un regard de madame du Tresnoy l'arrêta.
+
+Juliette et Dorothée restèrent la bouche ouverte. On leur ôtait le pain
+d'entre les dents.
+
+--Puisque vous m'interrompez, dit la vicomtesse,--c'est que vous en
+savez plus long que moi... Maintenant, je ne vous tiens pas quitte d'un
+renseignement que vous pouvez me fournir, j'en suis certaine. Que
+signifient ses dernières paroles? J'ai vraiment honte d'être si peu au
+courant! cela m'humilie!... On dit donc quelque chose?
+
+--J'ignore complétement..., commença la baronne.
+
+--Ah! maman!... interrompit Juliette.
+
+Elle ne continua pas et rougit jusqu'aux oreilles sans rire, tandis que
+sa soeur Dorothée riait en rougissant.
+
+--On n'est jamais trahi que par les siens! s'écria la
+vicomtesse;--voyons, bonne amie, dites-moi cela à l'oreille, bien bas...
+Ces demoiselles n'ont pas besoin d'entendre l'histoire, puisqu'elles la
+savent déjà.
+
+Elle s'inclina de façon à mettre son oreille curieuse au niveau des
+lèvres de la baronne. Celle-ci se recula en souriant et se fit prier
+durant une bonne minute. Juliette et Dorothée étaient sur le gril. C'est
+dans ces moments qu'on sent tout le malheur de l'état de demoiselle.--Si
+Tantale, fils de Jupiter, eût été une demoiselle, les dieux, pour punir
+ses forfaits, ne l'auraient condamné ni à la faim ni à la soif; les
+dieux l'eussent plongée, cette demoiselle Tantale, dans un océan de
+médisances après lui avoir préalablement coupé la langue.
+
+La baronne prononça enfin quelques mots à l'oreille de la vicomtesse de
+Grévy. Juliette et Dorothée respirèrent comme si on leur eût ôté un
+poids de la poitrine.
+
+--Vraiment! fit la vicomtesse;--on dit cela!
+
+--Le monde est méchant, formula mollement la baronne.
+
+--Très-méchant! approuva madame de Grévy;--mais voulez-vous savoir mon
+opinion? je crois que le monde se trompe.
+
+Les deux demoiselles sourirent d'un air incrédule et madame du Tresnoy
+se hâta de répliquer:
+
+--Pour ce qui me regarde, je le souhaite de tout mon coeur.
+
+--Je crois que le monde se trompe, reprit la vicomtesse,--parce qu'il y
+a quelque chose.
+
+--Quelle chose?
+
+--J'admets parfaitement que le comte Achille ait pu braver les
+bienséances. Il se sent fort, il est de qualité, il a huit cent mille
+livres de rente... mais je n'admets pas que le comte Achille, fait comme
+il est, entouré d'un troupeau de lions toujours prêts à rugir la
+raillerie, ait gardé seulement vingt-quatre heures un beau-père comme
+celui-ci (elle montrait le bon capitaine Roger), s'il avait un moyen
+facile de le mettre à la porte. Le comte Achille est de ceux qui
+craignent le ridicule plus que la mort. Il n'a pas ce qu'il faut de
+courage pour me faire croire ce que dit ici la chronique...
+
+--Vous sentez bien, chère petite..., voulut dire la baronne.
+
+--Je sais que vous avez bon coeur, vous, madame, interrompit la
+vicomtesse pendant que Dorothée et Juliette pinçaient leurs lèvres
+moqueuses; je sais aussi que je suis méchante... c'est convenu: ma
+langue ne vaut rien... Mais, si Béatrice est malheureuse, je prends son
+parti, voyez-vous! je me fais son amie, et, toute méchante que je suis,
+je me mets sans façons entre elles et les bonnes âmes qui sont jalouses
+d'elle... Croyez que je ne parle pas pour vous: vous savez que je ne me
+gêne pas.
+
+Elle était jolie en ce moment, cette vicomtesse de Grévy; son teint
+s'animait, ses yeux brillaient. La jeunesse de son coeur rajeunissait
+son charmant visage.
+
+La baronne lui serra la main.--Dorothée montra du doigt la table où
+Roger et ses complices festoyaient. Juliette s'écria:
+
+--S'ils boivent toutes ces bouteilles, nous allons avoir une
+représentation complète.
+
+Le trio des anciens militaires devenait de plus en plus bruyant. A
+l'appel de Roger, frappant sur la table avec son pot de bière, un
+domestique était venu. C'était Martin, l'esclave de M. Baptiste. Roger
+lui avait dit:
+
+--Monte-moi une bouteille de chambertin, une bouteille de sauterne, une
+bouteille de romanée, une bouteille de clos-vougeot et une bouteille de
+marckbrunner...
+
+Et, comme Martin le regardait, ébahi, Roger avait ajouté fièrement:
+
+--J'en tiendrai compte à mon gendre, cartouchibus!
+
+--Allons, pied plat! s'écria Niquet,--en route! on a de quoi payer!
+
+--Oh! mais oui! sanctionna Palaproie.
+
+Martin alla consulter son commandant, M. Baptiste. M. Baptiste manda le
+sommelier. Celui-ci descendit à la cave et se rendit lui-même au jardin,
+escorté de deux valets, portant les bouteilles demandées.
+
+Les domestiques de l'hôtel de Mersanz étaient tous aux fenêtres pour
+voir cela.
+
+--C'est bon! dit Roger au sommelier;--nous allons déguster ça!
+
+--Et nous vous en dirons des nouvelles, l'ami, ajouta Niquet.
+
+Palaproie garda le silence, cette fois, occupé qu'il était à rejeter à
+droite et à gauche ses immenses moustaches pour faire un passage au
+liquide généreux contenu dans les bouteilles.
+
+La première fut débouchée: c'était le chambertin.--On déposa les pipes,
+et la tournée eut lieu.
+
+--Hein? demande Roger en faisant claquer sa langue.
+
+--Ah! fichtre! répliqua Niquet.
+
+--Tonnerre! gronda Palaproie.
+
+--Redoublons!
+
+--C'est du baume.
+
+--Ah! mais oui!
+
+--On a un gendre ou on n'en a pas! conclut Roger.
+
+Madame du Tresnoy venait de serrer la main de la vicomtesse.
+
+--Bonne petite, dit-elle, vous intéressez-vous véritablement à la
+comtesse Béatrice?
+
+--Depuis dix minutes, passionnément, répondit madame de Grévy;--je ne
+sais pourquoi il me semble qu'il y a contre elle une ligue sourde et
+déloyale, formée par les méchants dont les sots se font les complices...
+Je sens que je déteste les ennemis de la comtesse.
+
+Madame du Tresnoy surprit les regards sournoisement avides de Dorothée
+et de Juliette.
+
+--Mesdemoiselles, dit-elle,--allez au piano. Vous devez chanter demain,
+Dorothée, et Juliette ne sait pas l'accompagnement.
+
+Quand elle fut seule avec madame de Grévy:
+
+--Je ne vous ai pas tout dit, reprit-elle,--et moi-même, je suis loin de
+tout savoir... Vous avez raison: il y a une ligue contre cette pauvre
+jeune femme... Madame de Sainte-Croix a un rôle là-dedans... On va
+jusqu'à parler du mariage du comte Achille avec cette belle Maxence que
+vous venez de voir...
+
+Comme la vicomtesse, étonnée, ouvrait la bouche pour demander de plus
+amples renseignements, un grand bruit se fit dans le jardin. Les trois
+vieux compagnons s'étaient levés et criaient tous à la fois en agitant
+leurs verres. En même temps, madame de Grévy aperçut à l'entrée de la
+grille un homme d'énorme corpulence, portant la veste étoupée du
+marchand de vin et coiffé d'une grosse casquette de loutre.
+
+Les trois vieux soldats s'élancèrent vers lui les bras ouverts, Roger en
+tête. Le gros homme les embrassa tour à tour, et on l'entraîna vers la
+table chargée de bouteilles.--Ainsi fit son entrée solennelle à l'hôtel
+de Mersanz Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, maître, après Dieu, du
+château de la Savate.
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.--LA PETITE BONNE FEMME.
+
+(SUITE.)
+
+ IX. La marquise de Sainte-Croix 7
+
+ X. La Perlette 29
+
+ XI. La première femme du comte Achille 53
+
+ XII. La décadence de Flavie 83
+
+ XIII. Repas de corps 107
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ.
+
+ I. Une scène d'antichambre 145
+
+ II. Trois invalides 173
+
+FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+works.
+
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+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+ The Project Gutenberg eBook of La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Féval.
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+Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Féval
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La fabrique de mariages, Vol. II
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+Author: Paul Feval
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+Release Date: November 24, 2011 [EBook #38122]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE MARIAGES, VOL. II ***
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+Produced by Claudine Corbasson, Vinciane Knappenberg and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by The Internet Archive/Canadian
+Libraries)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tnote"><h3>Notes de transcription:</h3>
+<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
+<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p>
+</div>
+
+<hr class="c95" />
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center">COLLECTION HETZEL.</p>
+
+<hr class="c10" />
+
+<h1>LA FABRIQUE DE MARIAGES</h1>
+
+<p class="center"><small>PAR</small></p>
+
+<h2>PAUL FÉVAL.</h2>
+
+<h2>II</h2>
+
+<hr class="c10" />
+
+<p class="center">Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,<br />
+interdite pour la France.</p>
+
+<hr class="c10" />
+
+<div class="figcenter" style="width: 165px;">
+<img src="images/logo4.png" width="165" height="157" alt="" title="" />
+</div>
+
+<p class="center"><b>LEIPZIG,</b></p>
+
+<p class="center"><b>ALPH. DURR, LIBRAIRE-EDITEUR.</b></p>
+
+<hr class="c10" />
+
+<p class="center"><b>1858</b></p>
+
+<p class="center">BRUXELLES.&mdash;TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,<br />
+Rue de Schaerbeek. 12.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES</a></h6>
+
+<hr class="c15" />
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+<h2>LA PETITE BONNE FEMME.</h2>
+
+<h2>(SUITE.)</h2>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p>
+
+<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>IX</h2>
+
+<h3>&mdash;La marquise de Sainte-Croix.&mdash;</h3>
+
+<p class="p2">Vous voyez bien que ce pauvre Jean-François Vaterlot, dit Barbedor,
+n'était pas un coquin. Il y allait de bon c&oelig;ur et n'eût pas demandé
+mieux en ce moment que de prodiguer à Garnier de Clérambault tout ce
+qu'un fort-et-adroit peut fournir de coups de poing, de coups de pied,
+etc., etc.</p>
+
+<p>Malheureusement, Barbedor avait une passion.</p>
+
+<p>L'habit bleu tira sa boîte à cigares de sa poche, ce qui était sa
+ressource dans les grandes occasions. <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> Il choisit un havane sans
+défauts et s'en alla paisiblement l'allumer au cigare que Jean avait
+laissé sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Niaiseries, niaiseries que tout cela, dit-il;&mdash;nous nous connaissons
+bien tous les trois, que diable!... Quand M. Lagard aura l'idée de
+m'assommer, on lui montrera ce qu'on sait faire... En attendant, comme
+il peut jeter des bâtons dans nos roues, on ne refuse pas de lui faire
+de temps en temps un petit cadeau pour entretenir l'amitié... mais mille
+francs d'un coup, c'est sec!... Pour ne pas se manger entre <i>camaros</i>,
+on n'a pas besoin de s'entr'adorer.</p>
+
+<p>Ces termes d'argot ont quelque chose de plus ignoble quand ils sont
+prononcés par flatterie.</p>
+
+<p>Dès que l'habit bleu eut remis le cigare de Jean sur la table, celui-ci
+le prit, le jeta par terre et l'écrasa sous son pied.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le bonhomme,&mdash;en voilà assez, monsieur Garnier... Au
+large!</p>
+
+<p>Mais sa voix n'était plus déjà si ferme. L'habit bleu avait cligné de
+l'&oelig;il en le regardant.&mdash;Jean Lagard mit ses mains dans ses poches et
+se promena de long en large en sifflant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux Barbedor, murmura Garnier au moment où il avait le dos
+tourné,&mdash;notre intérêt serait de vous planter là; car nous n'avons plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> guère besoin de vous... Il y en aurait joliment qui vous
+prendraient au mot et qui fileraient sans rien dire... mais, moi... la
+loyauté, je ne connais que ça... Je ne veux pas vous priver de votre
+part dans les bénéfices pour un petit instant d'humeur...&mdash;Ne vous gênez
+pas! s'interrompit-il en voyant revenir Jean Lagard;&mdash;faites semblant de
+me dire des injures... ça fera bien... Il n'en est pas moins vrai que
+j'ai dans ma poche un journal qui vaut de l'argent pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Un journal! répéta Barbedor.</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Journal des Débats</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vaut de l'argent pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Grondez, papa!... le neveu vous regarde!...</p>
+
+<p>Jean avait, en effet, les yeux fixés sur son oncle. Il s'arrêta un
+instant, puis il eut un sourire et tourna le dos.</p>
+
+<p>L'habit bleu n'attendait que cela pour frapper le grand coup.</p>
+
+<p>Il tira lestement de sa poche un numéro du <i>Journal des Débats</i> et mit
+le doigt sur un fait divers ainsi conçu:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Sur l'initiative du ministre de l'intérieur, avec l'approbation du
+ministre des travaux publics et du directeur des douanes, la préfecture
+de la Seine va, dit-on, ouvrir une enquête pour le percement de la
+barrière des Paillassons.»</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> Barbedor saisit le journal à deux mains; mais ses mains tremblaient, il
+ne pouvait pas lire.&mdash;Il chercha ses lunettes dans la poche de sa veste.</p>
+
+<p>&mdash;Paillassons!... murmurait-il;&mdash;j'ai vu qu'il s'agissait de la
+barrière!</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre vieux est repincé en grand, pensait Jean Lagard;&mdash;ma foi, va
+comme je te pousse!... Qu'y faire?</p>
+
+<p>C'était l'insouciance personnifiée. Du moment qu'il s'agissait d'autre
+chose que de donner ou de recevoir des coups, le courage lui manquait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bon journal, disait cependant Barbedor en lisant le titre
+empâté de la feuille ministérielle;&mdash;je me souviens qu'il disait de
+belles choses sur les droits du peuple le 30 juillet 1830.</p>
+
+<p>Il épela péniblement le paragraphe que nous venons de transcrire.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! s'écria-t-il tout pâle de bonheur,&mdash;l'avais-je dit?... Il faut
+faire afficher cela sur les propres piliers des deux coquines!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est au moment où je vous apportais cette nouvelle..., reprit
+l'habit bleu.</p>
+
+<p>&mdash;On est vif, monsieur Garnier, interrompit le bonhomme.&mdash;Où donc est
+allé mon neveu Jean?</p>
+
+<p>Celui-ci avait fait le tour de la maison et se promenait sous les
+marronniers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'enfant qui est cause de cela, reprit le <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> bonhomme;&mdash;vous
+avez bien vu, pas vrai? Et dites-moi... quand et comment avez-vous
+obtenu la chose?</p>
+
+<p>M. Garnier n'avait rien obtenu du tout. Il avait corrompu les ciseaux du
+<i>Journal des Débats</i>; ces ciseaux coupables avaient glissé, parmi les
+faits divers, cette nouvelle, qui pouvait être vraie et qui, dans tous
+les cas, ne devait nuire à personne.</p>
+
+<p>Un peu de clémence pour les ciseaux du <i>Journal des Débats</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise, répondit l'habit bleu, à qui l'absence de Jean
+laissait le champ libre,&mdash;a tant fait des pieds et des mains auprès du
+ministre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a encore autre chose! interrompit Barbedor:&mdash;je vois encore
+une fois le mot Paillassons... nom d'un c&oelig;ur! et voilà que le château
+de la Savate est imprimé... en toutes lettres!</p>
+
+<p>L'émotion débordait de son c&oelig;ur. Il tendit la main à l'habit bleu,
+qui la toucha légèrement et avec dignité.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ce qu'ils disent! voyons ce qu'ils disent! reprit le bonhomme,
+qui rajusta ses lunettes.</p>
+
+<p>Il lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Beaucoup de Parisiens ignorent le nom et la position de cette
+barrière...»</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> &mdash;Des oies que ces Parisiens! grommela Barbedor entre parenthèse.</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«... De cette barrière qui n'en est pas une...»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Elle le sera, nom d'un nom!... Je l'ai toujours dit!</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«... Qui n'en est pas une. Elle consiste en un bâtiment d'aspect
+singulier qui fut construit en même temps que le mur d'octroi, sous
+Louis XVI, vers l'année 1783, sur les sollicitations des fermiers
+généraux. Comme toutes les autres barrières, elle a eu Ledoux pour
+architecte. Les plus remarquables de ces constructions sont celles de
+Montmartre, du Roule, du Trône, de l'Étoile, du Maine, d'Enfer et
+d'Italie...»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;La nôtre le sera aussi, remarquable!</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«... Et d'Italie. Quant au développement total du mur d'octroi, il est
+de vingt-huit mille deux cent quatre-vingt-sept mètres...»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ça, je m'en fiche! s'interrompit Barbedor en sautant plusieurs
+lignes;&mdash;j'arrive au château de la Savate.</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«... Un établissement... hum! hum!... connu sous le nom du château de la
+Savate... rendez-vous des <i>forts-et-adroits</i>...»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Il aurait bien pu mettre aussi: «Et de la bonne société!...»</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«... Va se trouver sur l'alignement de la nouvelle <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> rue des
+Paillassons et acquérir tout à coup une vogue extraordinaire... L'homme
+dévoué qui a voulu faire renaître chez nous les fêtes du gymnase antique
+est célèbre parmi ses confrères sous le nom de Barbedor... C'est lui qui
+lutta, en 1828, contre Maxwell, au théâtre de la Porte-Saint-Martin,
+pour soutenir l'honneur des athlètes français... On assure que son
+crédit personnel n'est pas étranger au percement de la nouvelle
+barrière.»</p>
+</div>
+
+<p>Le bonhomme replia le journal. Il était rouge comme une pivoine et sa
+joie orgueilleuse l'étouffait.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous là, monsieur Garnier, dit-il, et prenez un verre
+d'absinthe avec moi... Ceux qui ne seront pas contents, voilà!...
+Combien que ça dure, une enquête?</p>
+
+<p>&mdash;Un mois... deux mois...</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurions ça au mois d'août... le temps de faire des réparations à
+mon immeuble... Je veux mettre la baraque sur un pied... vous verrez...
+Trinquons!</p>
+
+<p>&mdash;Si le neveu revenait?... objecta l'habit bleu en riant avec malice.</p>
+
+<p>&mdash;Je me moque du neveu comme d'une guigne! s'écria Barbedor;&mdash;est-ce que
+je ne suis pas maître chez moi?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> &mdash;C'est que, tout à l'heure...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon!... A votre santé, monsieur Garnier... et à celle de madame,
+nom d'un c&oelig;ur!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'argent qui me chiffonne, reprit-il après avoir sifflé son
+verre d'absinthe;&mdash;pour faire les réparations, il faut de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Un bonheur ne vient jamais seul, mon bon, répliqua l'habit bleu;&mdash;vos
+fonds ont gagné cinquante pour cent...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être le double.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes en mesure de me rembourser?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, non... mais sous peu... Nous avons une affaire...</p>
+
+<p>Il se baisa le bout des doigts et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous dis que ça!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, fit Barbedor un peu refroidi,&mdash;nous en avons eu déjà tant
+comme ça, des affaires...</p>
+
+<p>Il baisa, lui aussi, le bout de ses doigts, mais d'un air incrédule.</p>
+
+<p>&mdash;Huit cent mille livres de rente! prononça solennellement l'habit bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Et amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Comme un fou.</p>
+
+<p>&mdash;De la petite Maxence?</p>
+
+<p>&mdash;De mademoiselle Maxence de Sainte-Croix.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> &mdash;Ah! diable! on lui a donné les honneurs du nom, à celle-là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la fille unique de madame la marquise, répondit gravement
+l'habit bleu.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! repartit le bonhomme, qui riait innocemment,&mdash;à la
+bonne heure! Nous avons eu assez de nièces, ça ne coûte pas davantage et
+ça sonne mieux... Fera-t-on quelque chose ici?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... En tous cas, peut-on compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;A la vie, à la mort! répliqua le bonhomme, qui posa le journal sur son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Le neveu ne mettra pas de bâtons dans nos roues?</p>
+
+<p>&mdash;Le neveu ira au diable!</p>
+
+<p>&mdash;Ne le brusquez pas!... Qu'est-il venu faire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Tout seul?</p>
+
+<p>&mdash;Avec maman Carabosse et un grand garçon que vous ne connaissez pas...
+un militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais plus de monde que vous ne pensez, papa... Comment
+appelez-vous ce militaire?</p>
+
+<p>&mdash;Le lieutenant Vital.</p>
+
+<p>&mdash;L'amant de mademoiselle la comtesse de Mersanz! s'écria Garnier,
+tandis que Barbedor le regardait ébahi;&mdash;celui-là, mon vieux, est de nos
+amis sans le savoir... je ne donnerais pas sa besogne <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> pour vingt
+mille écus!... Maman Carabosse nous sert aussi à sa manière...
+Donnez-leur un bon dîner et laissez-nous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, lieutenant, par ici! cria en ce moment Jean Lagard, qui était
+à une fenêtre du premier étage.</p>
+
+<p>Garnier se leva aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas qu'il me voie, dit-il;&mdash;la petite bonne femme non
+plus... Venez! j'ai encore quelque chose à vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Lagard leur apprendra que vous êtes ici, objecta Barbedor.</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez les retrouver comme si nous étions partis... Madame la
+marquise et moi, nous sommes espionnés... je ne peux plus la recevoir
+chez moi ni me présenter chez elle... Nous choisissons décidément votre
+maison pour nous réunir, vous sentez bien, mon bon, comme nous en
+pourrions choisir une autre: ce n'est pas là l'embarras... Remarquez un
+fait qui étonne toujours les observateurs: c'est quand on est près de
+toucher le but que les obstacles augmentent...</p>
+
+<p>Il entraîna Barbedor vers le bosquet, au moment où le lieutenant Vital
+se montrait au tournant de la ruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ici que dînent les officiers? demanda celui-ci de loin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> &mdash;Juste, mon lieutenant, répondit Jean Lagard par la fenêtre.</p>
+
+<p>Vital regarda la maison, puis les alentours. Cet examen ne fut pas en
+faveur du château de la Savate, car un sourire d'étonnement se montra
+sous la fine moustache du beau lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Drôle de pays! murmura-t-il;&mdash;je n'aurais jamais choisi cet endroit-là
+pour faire un repas de corps!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la chose, disait Garnier de Clérambault sous les
+marronniers.&mdash;Vous avez connu le capitaine Roger autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon cousin issu de germain..., répondit Barbedor, ce qui fait
+que la comtesse de Mersanz, sa fille, est un peu ma nièce... et, si un
+autre que vous avait parlé d'amant à propos d'elle, il aurait fallu
+s'aligner!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez..., fit l'habit bleu;&mdash;on dit ça... le monde...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, reprit le bonhomme,&mdash;c'est devenu fier depuis que c'est
+comtesse... Je n'ai seulement jamais eu l'idée d'aller la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut y aller, dit Clérambault,&mdash;dès demain.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour la fille... pour le père.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... le vieux Roger est à Paris?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> &mdash;Et il a bonne envie d'en fumer une vieille avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?... Il se souvient des anciens?</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de moi, répliqua Clérambault avec embarras,&mdash;nous
+avons eu quelque chose ensemble... il me garde rancune... mais je sais
+par le sergent Michel qu'il a parlé de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est installé à l'hôtel du comte?</p>
+
+<p>&mdash;Installé, c'est le mot... comme chez lui... Toute la maison est à sa
+disposition... il tient table ouverte... et la cave du comte est bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! fit Barbedor:&mdash;eh bien, quand j'irai de ce côté-là...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez donc pas compris? dit l'habit bleu, qui le prit par un
+bouton de sa houppelande:&mdash;c'est demain qu'il y faut aller.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire? demanda Barbedor étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Causer, fumer, boire...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout?</p>
+
+<p>&mdash;Causer haut, fumer fort, boire beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout ça doit mal aller dans l'hôtel du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça va très-bien... et puis ça n'est pas inutile pour le succès de
+notre affaire.</p>
+
+<p>Barbedor passa une bonne minute à se creuser la cervelle. Il ne pouvait
+pas deviner en quoi une bamboche commémorative, faite en compagnie du
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> vieux Roger, pouvait aider aux projets de madame la marquise de
+Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Car Barbedor savait que celle-ci était le véritable chef de file.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, dit-il enfin,&mdash;puisque le vin est bon... Si ça ne fait pas de
+bien, ça ne peut pas faire de mal.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>C'était dans la chambre où nous avons vu déjà une fois réunis M. Garnier
+de Clérambault, Barbedor et une femme voilée, lors de l'entrevue
+projetée entre Justine et le baron allemand. Cette chambre, comme nous
+avons dû le dire, communiquait par un escalier de service avec la sortie
+ouverte sur les derrières de la maison.</p>
+
+<p>Clérambault et la marquise l'avaient choisie pour le lieu de leurs
+réunions. Seulement, l'expérience avait porté fruit. Pour éviter les
+yeux et les oreilles indiscrets, on avait mis une double porte du côté
+du corridor, en souvenir de Jean Lagard.</p>
+
+<p>Cette marquise de Sainte-Croix, qui buvait de l'eau-de-vie et qui venait
+s'installer sans façon au château de la Savate, n'était pourtant pas une
+aventurière à la douzaine. On en voit tant de ces <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> grandes dames
+pour rire qui ont ramassé leur titre au pied d'une borne! C'est la mode,
+et toute fille de concierge qui a pu se faire donner un coupé, s'offre à
+elle-même un petit écusson qu'elle timbre pour le moins d'une couronne
+comtale. Une lorette qui n'est que baronne fait preuve de trop de
+modestie.</p>
+
+<p>Ce sont, en général, des noms allemands. Leur père était chambellan d'un
+prince régnant dans les contes fantastiques d'Hoffmann. Leur mari, qui
+n'a pas pu les comprendre,&mdash;elles l'ont épousé si jeunes!&mdash;occupe un
+poste diplomatique en Russie. Il leur fait une pension qui ne suffit pas
+à leurs besoins.</p>
+
+<p>Il est à Paris trois ou quatre cents gaillards, frais et bien portants,
+qui arrêtent les passants avec cette formule: «Nous sommes sept enfants
+à la maison et nous n'avons pas de pain.»</p>
+
+<p>Quelle bourse ne dénoue pas ses cordons à cet appel.</p>
+
+<p>Et pourtant, quand on réfléchit, est-il vraisemblable que ces jeunes
+gaillards aient tout justement six petits frères.</p>
+
+<p>Jamais la formule ne varie, jamais! Ils sont toujours sept enfants à la
+maison.</p>
+
+<p>L'histoire de la dame qui a une couronne de comtesse ne varie pas
+davantage: fille de chambellan, <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> femme de diplomate étranger...
+forcée de s'ingénier un peu à cause de l'insuffisance de la libéralité
+conjugale.</p>
+
+<p>Il se trouve sans cesse des simples pour les croire,&mdash;si elles sont
+jolies,&mdash;et même si elles sont laides. Certains architectes vivent à
+faire exclusivement le petit hôtel pour la femme de diplomate, fille de
+chambellan, que son mari a eu le tort de ne point comprendre.</p>
+
+<p>Pourquoi l'épousa-t-elle si jeune!</p>
+
+<p>Vers l'année 1810, au c&oelig;ur de l'Empire, une petite demoiselle
+débarqua à Paris par le coche de Bordeaux. Elle avait ces traits
+affilés, ce type de furet de celles qui vont fouillant, sapant, et qui
+prennent la fortune par la mine; mais elle avait aussi le regard
+vaillant des conquérantes. La brèche ouverte, celle-là devait monter à
+l'assaut bravement.</p>
+
+<p>Elle n'était pas jolie, mais elle avait une de ces figures qui frappent
+fort et qu'on n'oublie pas. Cela vaut mieux parfois que d'être jolie. Du
+reste, à cet égard, on ne pouvait guère la juger. Sa taille n'était
+point encore formée; elle était dans la mue. En outre, sa pauvre
+toilette ne la montrait point à son avantage.</p>
+
+<p>C'était la fille d'un courtier de commerce de Bordeaux. Elle se nommait
+Flavie Soyer. Elle <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> avait bientôt quinze ans. Elle s'était enfuie de
+la maison paternelle toute seule pour venir à Paris.</p>
+
+<p>Il s'en trouve comme cela: des natures belliqueuses et hardies qui n'ont
+pas besoin de l'amour pour s'envoler hors du nid avant l'âge. Flavie
+Soyer avait rêvé Paris. Ce n'était point pour y être aimée; c'était pour
+y combattre, pour y vaincre, que sais-je! une ambition déjà implacable
+et naïve encore cependant, comme tout ce qui est dans l'esprit d'une
+fillette innocente.</p>
+
+<p>Nous voudrions avoir le temps de vous dire au juste et en détail ce que
+c'était que l'innocence de Flavie Soyer.&mdash;Son c&oelig;ur n'avait point
+encore parlé, mais il devait toujours se taire. Ses sens restaient dans
+les limbes: on pouvait deviner qu'ils auraient le réveil violent. Elle
+n'avait jamais lu ni romans ni poésies: son père la faisait travailler
+aux livres de commerce comme un petit employé.</p>
+
+<p>Mais son intelligence diabolique avait deviné le monde par des trous de
+serrure. Elle savait à peu près. Il ne lui fallait qu'un grain
+d'expérience pour jouer sous jambe les prudents et les forts.</p>
+
+<p>Dans le compartiment de la voiture où elle avait loué sa place se
+trouvait un jeune militaire nommé Garnier, qui allait rejoindre à Paris.
+Ce Garnier eût été bon commis voyageur: il voulut <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> s'amuser aux
+dépens de la fillette. Celle-ci vécut à ses crochets tout le long de la
+route (quatre jours et quatre nuits en 1810) et se moqua de lui.</p>
+
+<p>On arriva. Garnier était le fils d'un honnête homme qui remplissait le
+rôle de domestique de confiance auprès de M. le marquis de Sainte-Croix,
+vieux gentilhomme fort riche encore, malgré les pertes essuyées sous la
+République. Flavie avait raconté à Garnier ce qu'elle avait voulu.
+Garnier la mena chez sa mère, près de qui Flavie joua le rôle de colombe
+persécutée avec une rare perfection.</p>
+
+<p>Madame la marquise de Sainte-Croix, pour son malheur, eut besoin d'une
+lectrice. Le père et la mère Garnier étaient déjà épris de cette petite
+Flavie presque autant que leur fils. Elle fut présentée à madame la
+marquise comme un trésor. La marquise la mit auprès d'elle.</p>
+
+<p>Deux ans après, la marquise était en terre, et Flavie se nommait madame
+la marquise de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Une chose semblable peut arriver tout naturellement, et nous n'avons
+rien à en dire.</p>
+
+<p>Garnier vint passer un semestre chez le marquis.&mdash;Celui-ci était un
+bonhomme assez doux de m&oelig;urs qui n'aimait ni le monde, ni le luxe, ni
+le bruit, ni rien de ce qu'adorait Flavie. Par une belle nuit d'été, le
+marquis se laissa mourir en <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> son château de la Sologne. Il fut
+assisté à ses derniers moments par Flavie et Garnier fils. Le médecin de
+campagne, arriva trop tard.</p>
+
+<p>Quand elle devint veuve ainsi, Flavie avait dix-neuf ans.</p>
+
+<p>Feu son mari lui laissait tous ses biens par testament.</p>
+
+<p>Les héritiers du marquis de Sainte-Croix lui firent un procès qu'elle
+gagna. Elle prit tout de suite la position d'une jeune femme
+très-sévère, très-amie du luxe, très-prodigue et très-décidée à ne point
+se remarier.</p>
+
+<p>La fortune du marquis de Sainte-Croix, toute considérable qu'elle était,
+ne pouvait suffire à ses dépenses. Elle songea au jeu pour augmenter ses
+revenus. Du premier coup, elle fut une joueuse frénétique. Le sort ne
+lui fut pas favorable. Sa fortune croula&mdash;mais sans bruit.</p>
+
+<p>Elle garda son apparence et son crédit.</p>
+
+<p>Ce fut vers le moment de sa ruine qu'elle fit la connaissance de M.
+Rodelet, ancien fournisseur des armées et qui comptait par millions. M.
+Rodelet avait une fille unique, nommée Ernestine, qui passait pour un
+des meilleurs partis du commerce.&mdash;Garnier était alors un beau garçon,
+jeune, hardi et ne manquant pas d'expérience auprès des femmes. Pendant
+que la marquise s'attaquait <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> au père, Garnier aurait pu se charger
+de la fille; mais Flavie ne l'entendait pas ainsi. Elle était jalouse de
+ce Garnier, si inférieure à elle sous tous les rapports: ils s'étaient
+promis de se marier quand leur fortune serait faite.</p>
+
+<p>On choisit un commis du fournisseur; Garnier l'endoctrina. Ernestine
+était charmante, et le commis voyait au dénoûment de cette intrigue
+d'amour l'éblouissante perspective de la dot. La marquise, introduite
+dans l'intimité de la famille, fit naître les occasions; elle jeta
+elle-même dans le c&oelig;ur d'Ernestine, naïf et tout neuf, le germe d'une
+passion qui devait servir ses intérêts.</p>
+
+<p>Cela dura un an.&mdash;Le lieu de la scène était le n<sup>o</sup> 81 de la rue de
+l'Université, où il y avait pour concierge une femme du nom de
+Marguerite Vital. Nous parlons ici de cette Marguerite Vital, parce
+qu'elle monta une fois chez M. Rodelet, avant la catastrophe, et qu'elle
+l'entretint pendant une grosse demi-heure. A la suite de cette entrevue,
+M. Rodelet était résolu à chasser son commis, à rompre avec la marquise
+et à fermer sa porte à Garnier.</p>
+
+<p>Voici maintenant ce qui résulta pour le public de toutes les peines et
+soins que voulurent bien se donner madame la marquise de Sainte-Croix et
+M. Garnier, son fidèle ami.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> D'abord, Ernestine devint enceinte. Le commis coupable s'embarqua un
+beau matin pour l'Amérique.&mdash;La raison de ce départ fut une scène
+admirablement jouée par Flavie et son éternel complice. On effraya le
+commis; on lui montra M. Rodelet implacable et les tribunaux toujours
+prêts à punir un détournement de mineure.</p>
+
+<p>Sans le départ du commis, Flavie et Garnier eussent perdu le meilleur de
+leur proie, car M. Rodelet, excellent homme et qui n'avait d'autre
+défaut que l'excès même de sa bonté dégénérant en faiblesse, aurait
+marié les deux enfants,&mdash;et tout eût été dit.</p>
+
+<p>Une fois le commis éloigné, les deux associés étaient maîtres de la
+place.</p>
+
+<p>Les amis de M. Rodelet apprirent un jour avec stupéfaction et tout à la
+fois les faits suivants qui s'étaient passés en quelques semaines.</p>
+
+<p>L'ancien fournisseur avait maudit et chassé sa fille déshonorée. Il
+s'était jeté à corps perdu, pour s'étourdir sans doute, dans une vie de
+désordres qui contrastait avec son âge et plus encore avec son
+caractère.&mdash;On l'avait vu ivre dans les maisons de jeu du Palais-Royal,
+où le dévouement de ce bon Garnier lui avait épargné encore quelques
+extravagances; car ce pauvre Garnier le suivait comme un chien et le
+suppliait sans relâche de <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> mettre un terme à ses folies
+désespérées.&mdash;Madame la marquise de Sainte-Croix avait fait aussi tout
+ce qu'elle avait pu.</p>
+
+<p>Rodelet avait réalisé toute sa fortune le jour même où il avait appris
+la faute de sa fille.&mdash;En quelques mois, cet énorme capital avait fondu
+comme la neige au printemps. Comment? C'est l'éternelle question quand
+les millionnaires se tuent.</p>
+
+<p>Rodelet avait même manqué à plusieurs de ses engagements,&mdash;et, auprès de
+son corps, pendu à l'anneau du lustre dans son cabinet, on trouva une
+liasse de papiers timbrés.</p>
+
+<p>Marguerite Vital, la portière, fut chassée d'abord, puis mise en prison,
+pour avoir dit que madame la marquise de Sainte-Croix et Garnier
+savaient bien où s'en était allée la fortune de l'ancien fournisseur.</p>
+
+<p>Cette mort violente du chef de la maison Rodelet fit beaucoup de bruit.
+Il fallut pour l'étouffer le retentissement des événements politiques
+qui précipitèrent la chute de l'Empire. Mais une chose surnagea, ce fut
+le souvenir de la digne conduite de Garnier et des efforts généreux de
+madame la marquise de Sainte-Croix pour arrêter ce malheureux sur le
+penchant de sa ruine.</p>
+
+<p>Madame la marquise fit, à quelque temps de là, un héritage
+considérable,&mdash;une vieille parente <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> qu'elle avait en Hongrie. Les
+dettes furent payées et son train augmenta.</p>
+
+<p>Quant à Ernestine Rodelet, elle alla cacher sa honte loin de Paris, et
+le monde qui tressait des couronnes à madame la marquise de
+Sainte-Croix, le monde clairvoyant et juste, l'accusa tout naturellement
+d'avoir causé la mort de son père.</p>
+
+<p>Cette Marguerite Vital, qui avait osé accuser madame la marquise et son
+ami Garnier, était une petite femme de jolie figure, bien qu'elle eût
+dépassé la trentaine. Son propriétaire l'avait expulsée à regret, car
+elle tenait sa loge et la maison dans un état de propreté admirable.
+Mais le moyen de garder une portière qui fait de pareils cancans!</p>
+
+<p>Marguerite, citée devant le tribunal, fut obligée de raconter sa petite
+histoire. Elle était veuve de militaire, à ce qu'elle disait,&mdash;mais elle
+ne put représenter l'acte de décès de son mari, qui ne portait point le
+même nom qu'elle.&mdash;Elle avait un beau garçon de sept ans qui était
+enfant de troupe à la 7<sup>e</sup> demi-brigade.</p>
+
+<p>Nous sommes forcé de nous occuper un peu du passé de Marguerite, parce
+que, parmi les personnages de l'humble drame de sa jeunesse, se trouvait
+le digne M. Garnier.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p>
+
+<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>X</h2>
+
+<h3>&mdash;La Perlette.&mdash;</h3>
+
+<p class="p2">Garnier était, au temps de la jeunesse de Marguerite Vital, tambour de
+la 7<sup>e</sup> demi-brigade, en garnison à Paris. Il avait pour collègue et
+camarade intime un gros garçon du nom de Roger qu'on appelait Roger
+Bontemps, à cause de son joyeux caractère. Garnier et Roger étaient deux
+inséparables. Comme presque tous les tambours et trompettes de régiment,
+qui sont exposés à de fréquentes railleries, ils étaient fort assidus à
+la salle d'armes et passaient pour de dangereux tireurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> Roger Bontemps n'était pas querelleur, mais il allait sur le terrain
+comme on va à la noce. Garnier, au contraire, se montrait singulièrement
+pointilleux; il faisait le crâne à tout propos et se donnait le plaisir
+de tailler en pièces les conscrits imprudents qui traduisaient tambour
+par <i>tapin</i>.&mdash;Seulement, on avait pu remarquer que Garnier laissait
+volontiers à Roger, son Pylade, le soin de punir les troupiers qui
+passaient pour malins au noble jeu de la pointe.</p>
+
+<p>C'était sous le Consulat. Roger avait vingt-quatre ans; Garnier
+atteignait à peine sa vingtième année. Roger attendait avec impatience
+l'occasion d'aller au feu; Garnier faisait semblant d'avoir la même
+envie.</p>
+
+<p>Et tous deux étaient amoureux, tous deux amoureux de la Perlette, une
+petite vivandière comme on n'en vit jamais, leste, pimpante, plus jolie
+qu'un amour, gracieuse, avisée, bonne, et sachant des milliers de
+chansons qu'elle disait, le sourire aux lèvres, d'une voix sonore et
+gaillarde; un bijou de vivandière. Tout le régiment (pour ne plus parler
+de demi-brigade, ce qui est fatigant), tout le régiment était fou de la
+Perlette, qui était notre Marguerite Vital, à l'âge de vingt ans. Elle
+aurait pu épouser un sergent-major!</p>
+
+<p>Ce fut elle-même qui alla demander au colonel <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> la permission de
+prendre Roger Bontemps pour mari. Un tambour!</p>
+
+<p>Garnier félicita chaudement son camarade et ils firent gamelle à trois.
+N'ayez aucune inquiétude sur les entreprises de ce Garnier vis-à-vis de
+la Perlette. La Perlette n'avait, parbleu! besoin de personne pour se
+défendre contre les galants. C'était un petit diable avec son baril sur
+le dos, et le sabre du fantassin n'était point du tout trop lourd pour
+elle.</p>
+
+<p>Au bout de neuf mois, un beau petit enfant vint: un garçon qui fut
+baptisé Vital pour garder le nom de sa mère avec le nom de son père.</p>
+
+<p>Presque aussitôt après, le régiment partit. Marguerite, faible encore,
+voulut suivre son Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai qu'un de plus à qui donner à boire, disait-elle en montrant
+le maillot de son poupon;&mdash;ne voilà-t-il pas une belle affaire?</p>
+
+<p>Toutes les compagnies de tous les bataillons intercédèrent avec ensemble
+pour que le colonel la laissât venir. On lui fit une petite place dans
+un fourgon, et en route!</p>
+
+<p>Je ne sais trop où ils allèrent, mais ce fut loin et l'on se battit
+ferme. La Perlette ne resta pas longtemps dans son fourgon. Elle reprit
+son poste derrière son mari, toujours leste, toujours pimpante, portant
+son tonneau à droite, son enfant à gauche, <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> chantant comme un loriot
+et ne manquant jamais de mots pour rire.</p>
+
+<p>Ce Roger Bontemps était bien le plus heureux des tambours!</p>
+
+<p>En secret, Garnier, son bon ami, son frère de baguettes, était jaloux de
+lui terriblement et le détestait de tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Au bout d'un an, Garnier et Roger passaient caporaux le même jour. La
+Perlette avait déjà vu le feu, et Dieu sait qu'elle ne se gênait guère
+pour courir dans les rangs à l'heure la plus chaude. Son petit Vital
+restait au dépôt. Elle disait:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le bon Dieu voudrait faire un orphelin de ce chérubin-là!
+C'est lui qui nous garde.</p>
+
+<p>Les jours de bataille, son tonneau était intarissable. Elle allait
+porter la goutte aux avant-postes. Chemin faisant, elle soignait les
+blessés, et ses poches étaient toujours pleines de charpie.</p>
+
+<p>L'admiration et la tendresse que tout le régiment avait pour elle
+rejaillissait sur Roger, qui, du reste, était un très-bon soldat. Il fut
+sous-officier avant son ami Garnier.</p>
+
+<p>Un soir, après une marche forcée, celui-ci lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous toujours des frères?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? demanda Roger.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> &mdash;Peut-on te parler franchement comme autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un secret à te révéler, fit Garnier, qui semblait hésiter.</p>
+
+<p>&mdash;On te dit qu'on t'écoute!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... Tu aimes bien Marguerite, n'est-ce pas, mon pauvre Roger?</p>
+
+<p>Celui-ci devint tout pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vue ce soir..., dit-il;&mdash;est-ce qu'il lui serait arrivé
+malheur?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je préférerais cela pour toi.</p>
+
+<p>Roger le regarda dans le blanc des yeux et Garnier détourna la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as quelque chose à me dire contre Marguerite? demanda
+Roger, qui affectait un grand calme, mais dont la voix était changée.</p>
+
+<p>&mdash;Contre elle, répondit Garnier,&mdash;non... pas encore... mais un malheur
+est bien vite arrivé... Le lieutenant Moreau la regarde.</p>
+
+<p>Roger respira bruyamment, puis il s'étendit sur sa paille et mit son sac
+en manière d'oreiller sous sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as fait peur, dit-il en riant.&mdash;Bien, bien, vieux... je te
+remercie... tout le monde la regarde, parbleu!</p>
+
+<p>Il ronflait déjà.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> Garnier resta longtemps assis, la tête appuyée sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais plus si je l'aime ou si je la déteste!... murmura-t-il
+enfin.</p>
+
+<p>Ceci se passait en 1809. Le petit Vital avait deux ans.&mdash;Le lieutenant
+Moreau était un beau jeune homme, brave comme son épée et que l'empereur
+avait décoré de sa propre main.</p>
+
+<p>Roger avait dormi toute la nuit sur les deux oreilles; le lendemain, il
+fit attention à ce lieutenant Moreau.&mdash;Par hasard, il vit la Perlette
+lui sourire.</p>
+
+<p>Garnier ne lui parla plus de cela. Le coup était porté.</p>
+
+<p>Au combat de Kehl, le lieutenant Moreau fut frappé d'une balle en pleine
+poitrine. La Perlette passait. Elle s'agenouilla près de lui et voulut
+le panser. Le lieutenant lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est plus temps, ma belle... Sais-tu ta prière?</p>
+
+<p>Marguerite récita bien pieusement le <i>Pater</i> et l'<i>Ave</i>.&mdash;Il n'eût pas
+fallu lui en demander davantage.</p>
+
+<p>Le lieutenant détacha sa croix et la lui donna.&mdash;Comme Marguerite
+tendait sa main pour la prendre, le lieutenant toucha cette main de ses
+lèvres mourantes et lui dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> &mdash;Tu porteras ce baiser à ma mère... La croix est à toi.</p>
+
+<p>La charge battait. Le bataillon de Roger et de Garnier passait au pas
+redoublé.&mdash;Garnier montra du doigt, à Roger, le groupe formé par le
+lieutenant et la vivandière, au moment où Moreau confiait à Marguerite
+le baiser d'adieu pour sa mère.</p>
+
+<p>Roger, ce jour-là, ne fit point de quartier.</p>
+
+<p>Le soir, la Perlette était triste.</p>
+
+<p>&mdash;Porteras-tu le deuil de veuve? lui demanda Roger amèrement.</p>
+
+<p>Marguerite ne comprit point.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle dormait, Roger fouilla dans son sac et trouva la croix
+du lieutenant.</p>
+
+<p>Il était jaloux. Garnier triompha.</p>
+
+<p>Vers le commencement de l'année 1810, Marguerite Vital devint enceinte
+pour la seconde fois. Vital avait trois ans. On lui avait fait un petit
+costume d'enfant de troupe. Quand Marguerite venait le voir au départ,
+c'étaient des joies et des caresses.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous bien cet enfant-là, disait-elle,&mdash;je parie qu'il sera
+général!</p>
+
+<p>Et tout le monde acceptait l'augure. Après Marguerite, ce que le
+régiment aimait le mieux, c'était son petit Vital.</p>
+
+<p>Un soir du mois de février, l'armée marchait <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> malgré la neige. Il
+s'agissait de tourner la position des alliés, et il fallait, pour cela,
+s'ouvrir un passage à travers les grands bois d'Einengen. La nuit était
+sans lune; la marche n'était éclairée que par les vagues réverbérations
+de ce linceul blanc qui couvrait au loin la campagne.</p>
+
+<p>Des coups de feu se firent entendre sous bois, à quatre ou cinq cents
+pas de distance.&mdash;Le colonel, qui était tout près de la Perlette, dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est sous le château d'Einengen... Cela devait arriver... Le général
+S*** aura voulu revoir une dernière fois sa belle comtesse.</p>
+
+<p>Il fit faire halte et attendit quelques minutes.</p>
+
+<p>On crut entendre comme des gémissements sous le couvert.</p>
+
+<p>&mdash;Dix hommes de bonne volonté et une battue de trois minutes! dit le
+colonel,&mdash;mais pas de bruit!... Le mouvement que nous opérons décidera
+peut-être du sort de la campagne!</p>
+
+<p>Dix hommes s'engagèrent aussitôt sous bois. Un officier les commandait;
+c'était le neveu du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que celui-là a remplacé le lieutenant Moreau? dit Roger, qui
+toucha le bras de Garnier.</p>
+
+<p>Il en était là déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Le neveu du colonel est riche, répondit Garnier;&mdash;mais tu vas trop
+loin!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> &mdash;Les femmes! grommela Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à ça, reprit Garnier, si tu n'avais pas une vivandière au cou,
+avec tes talents militaires, tu ferais un fier chemin!</p>
+
+<p>La Perlette s'était élancée sur les pas du détachement.</p>
+
+<p>Au bout de trois minutes, montre en main, le détachement revint, mais
+sans l'officier ni la Perlette.</p>
+
+<p>Le colonel ordonna:</p>
+
+<p>&mdash;En avant, marche!</p>
+
+<p>Sa voix tremblait et il avait les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>Roger fit un mouvement pour se jeter hors des rangs.</p>
+
+<p>&mdash;Désertion en face de l'ennemi!... murmura Garnier à son oreille.</p>
+
+<p>Le régiment continua sa route dans la nuit.&mdash;A l'appel du matin, le
+neveu du colonel ne répondit pas. Ce fut Marguerite Vital qui rendit
+compte de sa mort plus tard. Le jeune officier, ardent et désireux de
+rendre un bon office personnel à l'un des généraux les plus distingués
+de l'armée française, avait devancé imprudemment son détachement. Un
+corps ennemi l'avait cerné. Il était tombé comme d'Assas; car, au moment
+où les baïonnettes autrichiennes s'appuyaient déjà <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> sur sa poitrine,
+il avait pu faire à haute et intelligible voix le commandement de
+rallier.</p>
+
+<p>Les dix hommes de bonne volonté, ignorant le sort de leur chef, avaient
+dû obéir.</p>
+
+<p>C'était tout près de la lisière du bois d'Einengen, à quelques centaines
+de pieds de la grille du parc. Il y avait, sur la droite, un ravin
+profond où les arbres, plantés drus, se croisaient au-dessus d'un cours
+d'eau qui était alors gelé. Marguerite avait fait comme le neveu du
+colonel; elle avait pris les devants. Le hasard l'avait fait passer à
+cinquante ou soixante pas de la patrouille autrichienne. Elle entendit
+le dernier cri du jeune officier français.</p>
+
+<p>Elle entendit encore autre chose. Des plaintes s'élevaient du fond du
+ravin. Marguerite était leste et brave. Elle descendit en s'aidant des
+pieds et des mains. Au bord du ravin, elle trouva un homme blessé auprès
+d'un cheval abattu.</p>
+
+<p>L'homme avait deux coups de feu, sans compter les blessures reçues dans
+sa chute. Le cheval ne bougeait plus. La Perlette fit fondre de la neige
+dans ses mains et lava les plaies avant de les bander. Tout à coup, au
+moment de poser la charpie, elle mit brusquement sa main sur la bouche
+du blessé, qui continuait de gémir par intervalles.</p>
+
+<p>Il se débattit; elle le maintint de toute sa force.</p>
+
+<p>On voyait une ombre noire qui rampait dans la <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> neige sur le bord du
+ravin et qui descendait lentement vers l'eau.</p>
+
+<p>La Perlette resta un instant immobile et retenant son souffle. L'ombre
+avançait toujours. Quand la Perlette eut acquis la conviction que
+l'ombre venait droit à eux, elle ôta sa main qui comprimait la bouche du
+blessé. Celui-ci respira fortement et rendit une plainte.</p>
+
+<p>L'ombre s'arrêta;&mdash;puis elle recommença à descendre tout doucement,
+comme eût pu faire un animal sauvage en quête de sa proie dans cette
+sombre nuit.</p>
+
+<p>La Perlette laissa échapper ses bandes et sa charpie. Il ne s'agissait
+plus de cela. Elle glissa sa main droite derrière le corps du blessé et
+dégaina sans bruit son épée, qui était engagée sous le cheval.&mdash;L'épée
+n'avait pas été brisée dans la chute.&mdash;La Perlette eut comme un sourire.</p>
+
+<p>Elle attendit, immobile et calme.&mdash;Elle devinait bien que le groupe
+formé par elle, le blessé et sa monture, apparaissait vivement, comme
+une large tache noire parmi la blancheur de la neige, mais qu'on ne
+pouvait point voir de loin les mouvements ni la pose des personnages
+composant le groupe.</p>
+
+<p>Elle attendit.</p>
+
+<p>Arrivée au fond du ravin, l'ombre se releva.&mdash;C'était <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> un grand
+diable de sous-officier bavarois avec un bonnet à poil long d'une aune
+et un costume tout chamarré de clinquant.</p>
+
+<p>Au moment où il dégainait sa latte, le blessé se réveilla en sursaut et
+le vit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon épée! s'écria-t-il en faisant un effort pour se mettre sur ses
+genoux.</p>
+
+<p>La Perlette ne bougea pas plus que si elle eût été une statue de pierre.</p>
+
+<p>Le Bavarois poussa un hourra en brandissant son sabre. La Perlette le
+laissa venir.&mdash;A l'instant où le sabre tournoyait au-dessus de la tête
+nue du blessé, elle plongea l'épée jusqu'à la garde dans le c&oelig;ur du
+Bavarois, qui tomba lourdement sans pousser un seul cri.</p>
+
+<p>Le blessé s'appuya de ses deux mains au sol pour la regarder, stupéfait
+qu'il était. Il ne l'avait pas encore aperçue.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;La paix, s'il vous plaît, mon général, répondit-elle à voix basse,&mdash;il
+y en a d'autres ici près, et nous ne sommes peut-être pas au bout de nos
+peines!</p>
+
+<p>Le général se tut. La faiblesse le reprit. Marguerite pansa ses
+blessures adroitement et vite.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle,&mdash;il faut tâcher de vous en aller.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> On entendait sous bois des pas sourds qui frappaient pesamment la neige
+et qui allaient tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant. Les
+Autrichiens continuaient leur battue.</p>
+
+<p>Le blessé regarda tristement son cheval immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas mort, dit la Perlette.</p>
+
+<p>&mdash;Tâchez de le saigner sous la langue avec la pointe de mon épée, dit le
+blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais bon animal n'a trop de sang, répondit Marguerite;&mdash;je ferai
+mieux,&mdash;vous allez voir.</p>
+
+<p>Elle emplit sa main de neige et versa dessus de l'eau-de-vie. Avec ce
+mélange, elle frotta les naseaux du cheval, qui souffla bruyamment. Elle
+lui ouvrit la bouche et y introduisit le reste de son vulnéraire
+improvisé.</p>
+
+<p>Elle fut obligée de se jeter de côté pour n'être point renversée par le
+cheval, qui se remettait brusquement sur ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Plût à Dieu, mon général, dit-elle,&mdash;que vous en fussiez quitte à si
+bon marché que lui... Allons! ne craignez pas de vous appuyer sur moi:
+je suis forte comme un Turc!... Les voilà qui se rapprochent: nous
+n'avons que le temps de nous mettre en selle.</p>
+
+<p>Le blessé parvint à remonter sur son cheval. La Perlette sauta en
+croupe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> &mdash;Je vais vous tenir, mon général, dit-elle encore;&mdash;car, ce soir, vous
+faites un pauvre cavalier!</p>
+
+<p>Il était temps. Les silhouettes noires des soldats ennemis se
+détachaient au sommet du ravin.&mdash;Deux ou trois coups de feu retentirent.</p>
+
+<p>&mdash;Jouons des éperons! cria la Perlette;&mdash;tournez à gauche et suivez le
+cours de l'eau!</p>
+
+<p>Une décharge générale illumina le bois. Une grêle de balles siffla aux
+oreilles des fugitifs.&mdash;Le cheval prit le galop.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de la chance, mon général, fit la Perlette;&mdash;mon épaule
+droite vous a garé d'une balle.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous blessée? s'écria vivement le général.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! répliqua tranquillement Marguerite;&mdash;ça me connaît!... La balle
+s'est relevée et n'a fait qu'une égratignure... J'ai dans mon tonneau de
+quoi guérir cent mille plaisanteries comme ça... Tournez à droite
+maintenant, car il ne faut pas leur laisser le temps de recharger.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, ils étaient au village d'Einengen, encore occupé
+par l'arrière-garde de l'armée française.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi jolie que brave! dit le général en la voyant pour la première
+fois aux lumières...&mdash;Mon <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> enfant, reprit-il d'un accent sérieux et
+pénétré,&mdash;vous m'avez sauvé plus que la vie, car il est des jeux où un
+général français n'a pas le droit de risquer sa tête... Quelle
+récompense voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mon général, répondit la Perlette,&mdash;j'ai mon mari qui est sergent:
+s'il passait officier, ça le rendrait bien content.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? demanda S***.</p>
+
+<p>Marguerite hésita.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répliqua-t-elle enfin,&mdash;je ne sais trop... Il a déjà honte de moi
+parce que je suis vivandière.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, choisissez une autre récompense.</p>
+
+<p>&mdash;Non.&mdash;Je choisis celle-là... Je l'aime.</p>
+
+<p>Le général prit le nom de Roger sur ses tablettes.</p>
+
+<p>Napoléon portait à la garde de son épée le roi des diamants: le Régent.
+Cela faisait mode. La plupart des officiers généraux avaient à leur
+ceinturon une agrafe de diamants. Le général S*** en avait une
+très-belle. Il y porta la main.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez si je vous demande une dernière grâce, mon général, dit la
+Perlette;&mdash;je voudrais que la chose fût arrangée de manière que mon mari
+ne sût point que son avancement lui est venu par moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> S*** caressa paternellement la joue rougissante de Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sergent Roger est plus heureux que bien des ducs et princes,
+dit-il; vous êtes une bonne femme!</p>
+
+<p>Il détacha en même temps sa belle agrafe de diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous nom? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Marguerite Vital, femme Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux écrire ce nom-là que dans ma mémoire, dit le général en
+souriant;&mdash;si jamais je pouvais l'oublier, prenez ceci, mon enfant... A
+quelque heure, en quelque lieu que ce soit, quand vous aurez besoin de
+moi, venez: ceci est un gage entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon général! s'écria Marguerite tristement, ceci doit valoir
+beaucoup d'argent et vous voulez me payer!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe le prix, Marguerite, si vous ne le vendez jamais?</p>
+
+<p>Marguerite tendit la main et le général serra doucement cette main entre
+les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci ne me quittera point, dit-elle en glissant l'agrafe dans son sac;
+ça me rappellera que j'ai sauvé la vie d'un héros... je mourrais de faim
+auprès!</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, Marguerite, reprit S***,&mdash;il faut aller vous reposer.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de la septième, répliqua-t-elle;&mdash;j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> plus de trois
+lieues à faire pour rejoindre... Que Dieu vous bénisse, mon général, et
+au revoir!</p>
+
+<p>Elle s'en alla, suivant les traces de la septième dans la neige. Quand
+elle arriva au bivac, Roger dormait, la tête sur un fagot. Marguerite
+s'étendit près de lui et le sommeil la prit tout de suite. D'ordinaire,
+elle était toujours sur pied avant le premier roulement de tambour, mais
+elle avait tant travaillé cette nuit, qu'elle n'entendit point battre le
+réveil.</p>
+
+<p>Roger et Garnier s'éveillèrent avant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit Roger, qui affectait maintenant une sorte de dédain pour
+celle qu'il avait tant aimée,&mdash;voilà mon épouse!</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre sous-lieutenant n'est pas revenu, repartit Garnier;&mdash;elle
+les tue tous... Dis donc! l'autre lui avait donné sa croix... celui-ci
+n'avait pas de croix, mais je lui ai vu de beaux bijoux au bal, quand
+l'empereur vint à Aix...</p>
+
+<p>&mdash;On peut regarder, dit Roger, qui ouvrit le sac de la Perlette.</p>
+
+<p>Ils se penchèrent tous deux curieusement et se relevèrent, éblouis à la
+vue de l'agrafe du général S***.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! dit Garnier.</p>
+
+<p>Ce mot avait dans sa bouche une portée si outrageante, que Roger mit la
+main à son sabre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> Mais il se ravisa, lâcha un juron, referma le sac et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini!</p>
+
+<p>Ce Roger n'était pas du tout un méchant c&oelig;ur.&mdash;Seulement, il ne
+venait pas à la cheville de sa femme Marguerite.</p>
+
+<p>On ne s'expliqua point, parce que Garnier avait dit: «Si tu lui fais des
+reproches, elle t'entortillera.»</p>
+
+<p>Quelques jours après, Roger reçut son brevet de
+sous-lieutenant.&mdash;Garnier en faillit mourir de jalousie. Il était
+toujours caporal. Il se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, je lui prendrai sa femme!</p>
+
+<p>S'il avait su au juste ce que valait l'agrafe de diamants, c'eût été
+l'agrafe qu'il eût prise la première.</p>
+
+<p>En passant officier, Roger quittait la septième demi-brigade pour entrer
+dans l'infanterie légère. Marguerite voulut le suivre; il lui remit une
+feuille de route toute signée qui la dirigeait sur Paris pour cause
+d'enceintement.</p>
+
+<p>Elle se pendit à son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Mon homme, lui dit-elle,&mdash;je pense bien que je ne te reverrai plus...
+Ce Garnier t'a perdu, et puis tu as bien de l'orgueil... Adieu! aie de
+la chance... Dans vingt ans comme aujourd'hui, si tu as besoin de moi,
+je suis ta femme!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> A cette heure de la séparation, le c&oelig;ur de Roger se révolta contre sa
+propre conduite. Il serra Marguerite sur sa poitrine. Elle eut un moment
+d'espoir, car une larme brillait dans les yeux de Roger.&mdash;Mais, sous la
+tente, une voix trop connue se mit à chanter la chanson de Panard:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p>Je ris</p>
+ <p>De ces maris,</p>
+ <p>Bonnes âmes!...</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>C'était Garnier.</p>
+
+<p>Les bras de Roger tombèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Baise ton garçon! lui dit la Perlette d'un ton ferme.</p>
+
+<p>Et, quand Roger eut embrassé le petit Vital, la Perlette tourna le dos.
+Elle ne pleurait pas.</p>
+
+<p>Elle vint comme cela jusqu'à Paris, où elle arriva bien malade. C'était
+son c&oelig;ur qui était blessé.&mdash;Elle accoucha bientôt d'un second enfant:
+une fille.</p>
+
+<p>Elle écrivit à Roger, qui ne lui répondit point.</p>
+
+<p>Il y avait pour elle, dans ce quartier des Invalides où elle avait loué
+une chambrette, tout un monde de souvenirs. Au temps où son Roger,
+tambour, lui faisait les doux yeux, ils étaient casernés tous deux à
+l'École militaire. Que d'hommages en ce temps-là! et comme elle était
+bien la petite <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> reine de ce brave régiment!&mdash;Le colonel lui-même
+avait pour elle des sourires, et les officiers disaient quand elle
+passait:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, petite Perlette.</p>
+
+<p>Où sont les jeunes fleurs du printemps, quand vient le vent d'automne?</p>
+
+<p>Tout cela était mort, il n'en restait plus rien.</p>
+
+<p>Elle allait, avec sa petite fille dans ses bras et tenant par la main
+son Vital chéri, sur les terre-pleins de ce Champ de Mars où tant de
+fois elle avait suivi la septième demi-brigade parmi les nuages de
+poussière poudroyant au soleil.</p>
+
+<p>C'étaient d'autres soldats qui tenaient l'École. Ils ne la connaissaient
+plus. Seulement, comme Vital était habillé en enfant de troupe, les
+vieux lui faisaient signe de la tête en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Salut, la petite mère.</p>
+
+<p>Quelques-uns lui demandaient si son homme était mort. Sa tristesse
+profonde parlait de veuvage mieux qu'une robe de deuil.</p>
+
+<p>Un soir qu'elle était seule avec ses deux enfants dans sa chambrette, on
+frappa à sa porte.&mdash;Cela n'arrivait pas souvent.</p>
+
+<p>Vital dormait dans son berceau; la petite Béatrice pendait au sein.</p>
+
+<p>Marguerite ouvrit; ce fut Garnier qui entra. Il avait le costume de
+sergent-major.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> Il y a des choses honteuses et hideuses qu'on ne peut point raconter en
+détail. Garnier trouva Marguerite plus belle dans ses larmes. Il parla
+d'amour, ou plutôt il proposa un marché infâme. Il dit à Marguerite:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, Roger vous rappellera près de lui, je me charge de
+cela.</p>
+
+<p>Les dédains de la jeune femme le rendirent furieux.</p>
+
+<p>Nous connaissons Marguerite: elle le chassa.</p>
+
+<p>En s'en allant, Garnier dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je me vengerai.</p>
+
+<p>Et il se vengea tout de suite, car il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Roger veut un de ses enfants. Préparez-vous, car je repars dans huit
+jours, et c'est moi qui le lui mènerai.</p>
+
+<p>Quand il fut sorti, Marguerite s'affaissa sur elle-même. Elle n'avait
+point prévu cette nouvelle torture.&mdash;Choisir entre ses deux enfants.</p>
+
+<p>La petite Béatrice souriait déjà, et si vous saviez comme elle était
+jolie! Mais Vital, le premier-né, Vital, qui était le c&oelig;ur même de sa
+mère!</p>
+
+<p>Ce fut une nuit de larmes et de sanglots. Vital dormait, le cher enfant!
+Béatrice pleurait, parce que le sein qui l'allaitait venait de se tarir
+sous le coup de cette immense douleur. Marguerite regardait tour à tour
+Vital et Béatrice.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> Comment se séparer de celle-ci, qui avait tant besoin de sa mère?&mdash;Mais
+une chose encore plus impossible, c'était d'abandonner Vital!</p>
+
+<p>A force de pleurer, Béatrice ferma les yeux et s'endormit. Marguerite,
+engourdie par l'angoisse, resta jusqu'au jour entre les deux berceaux.</p>
+
+<p>Elle se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut choisir!... il faut choisir!</p>
+
+<p>Et, chaque fois qu'elle voulait faire ce choix navrant, son âme se
+déchirait.</p>
+
+<p>Dès le matin, elle alla consulter un homme de loi pour savoir si son
+mari avait le droit de lui enlever un de ses enfants. L'homme de loi lui
+fit une réponse très-catégorique, appuyée sur des textes nombreux. De
+cette réponse, il résultait que certaines cours avaient décidé
+l'affirmative, tandis que d'autres avaient consacré la négative.</p>
+
+<p>La loi, disait l'avocat, était plus claire que le jour,&mdash;<i>luce
+clarior</i>;&mdash;mais on pouvait l'appliquer de différentes manières,&mdash;selon
+le point de vue.</p>
+
+<p>Pour obtenir les enfants jusqu'à l'âge de sept ans, la première chose à
+faire était de provoquer un jugement en séparation de corps;&mdash;ensuite...</p>
+
+<p>Marguerite n'attendit pas le reste. Elle paya l'avocat et retourna
+toujours courant à sa chambrette, où les deux petits avaient pu
+s'éveiller en son absence.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> Le lait ne revint pas. Béatrice fut ainsi sevrée.</p>
+
+<p>La Perlette quitta sa petite chambre et alla se cacher ailleurs.</p>
+
+<p>Mais elle ne voulait point désobéir à son mari; c'était seulement pour
+éviter l'entrevue de cet odieux Garnier.&mdash;Le jour et la nuit, la
+Perlette pleurait entre les deux berceaux, se répétant à elle-même comme
+une pauvre folle:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut choisir!... il faut choisir!</p>
+
+<p>La chambre où elle avait cherché un refuge était dans les combles du n<sup>o</sup>
+81, rue de l'Université. Garnier lui avait appris que son mari, passé
+lieutenant, était de retour en France et tenait garnison à Bordeaux. La
+Perlette mit Béatrice dans un petit berceau bien blanc et la descendit
+chez M. Rodelet, qui faisait partir chaque semaine des voyageurs pour le
+Midi. C'était un brave homme que ce père Rodelet. Il fut touché de la
+situation de Marguerite. Non-seulement il se chargea de faire voyager le
+petit ange qui était dans le berceau, mais encore il obtint pour
+Marguerite le poste de concierge de la maison.</p>
+
+<p>A dater de cet instant, Marguerite Vital n'entendit plus parler de son
+mari.&mdash;Mais elle devait avoir encore, et cela bien souvent, des
+nouvelles de l'ami Garnier.</p>
+
+<p>Ce fut lors de ce voyage de Bordeaux à Paris que <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> Garnier se trouva
+dans le coche avec cette petite Flavie, fille d'un courtier de commerce,
+qui devait jouer plus tard un si lugubre rôle sous le nom de marquise de
+Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Garnier, par suite de sa liaison avec la marquise, quitta bientôt l'état
+militaire et s'établit décidément à Paris.</p>
+
+<p>Il cessa toutes relations avec Roger, qu'il avait toujours haï et
+jalousé du meilleur de son c&oelig;ur,&mdash;et n'eut pas mieux demandé que
+d'oublier la Perlette, qui était maintenant beaucoup trop au-dessous de
+lui, si le hasard ne l'eût jetée de temps en temps sur son chemin comme
+une menace vivante de châtiment.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p>
+
+<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>XI</h2>
+
+<h3>&mdash;La première femme du comte Achille.&mdash;</h3>
+
+<p class="p2">Pendant les premières années de la Restauration, vous n'auriez certes
+pas reconnu Flavie, cette pâle et maigre petite fille qui avait, un beau
+jour, déserté la maison de son père, sans regret comme sans entraînement
+de c&oelig;ur. La puberté l'avait agrandie en tous sens. Elle était belle,
+non point de cette beauté régulière qui charme par les lignes et
+l'harmonie des contours, mais de cette splendeur, si l'on peut ainsi
+s'exprimer, qui rayonne au front des filles du soleil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> Vous avez vu là-bas, au delà de Bordeaux, et d'autant plus souvent qu'on
+se rapproche des Pyrénées, vous avez dû voir de ces étonnantes
+transformations. On dirait que la fillette humble et noire jette sa peau
+de chrysalide pour se faire femme, comme ces chenilles velues qui
+s'élancent tout à coup, radieux papillons, parmi les fleurs amoureuses
+et charmées.</p>
+
+<p>On dirait cela, tant la métamorphose est brusque et complète. Entre deux
+printemps, Cendrillon s'est éveillée princesse.</p>
+
+<p>Écoutez! ce sont là les reines de la séduction. Dieu mit à rendre plus
+exquis les enchantements de ces sirènes toutes les longues années de
+l'enfance et de la jeunesse.</p>
+
+<p>Il y a eu là un travail latent et merveilleux. C'est un jet qui monte
+plus haut pour avoir été mieux comprimé.</p>
+
+<p>Flavie eut les enviables honneurs de la mode. Elle put, sans se
+compromettre aucunement placer M. Garnier sur un assez bon pied,&mdash;non
+pas pour faire des mariages, on ne fait pas de mariages, surtout dans le
+grand monde, mais pour plumer pigeons errants et colombes égarées sous
+prétexte de mariage. Vers cette époque, Garnier s'établit seigneur de
+Clérambault. Clérambault est un petit tas de boue situé entre Pontoise
+et Meaux. Il y a <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> trois maisons. Garnier avait été là en nourrice.</p>
+
+<p>Mais il eut beau s'anoblir. C'était le domestique de Flavie et non point
+son égal. Quelque étroite que fût leur association pour mal faire, une
+distance énorme restait entre eux deux.&mdash;Le vent qui porte sur la
+montagne nue la semence des cèdres peut laisser tomber une graine de
+grande dame dans la boutique d'un courtier de commerce. La graine germe
+où le sort l'a mise, et la grande dame en herbe, souffrant à respirer
+cet air hypobourgeois, s'envole un matin pour fleurir à Paris, qui est
+la patrie unique des grandes dames honnêtes et des grandes dames
+perdues.&mdash;Flavie était grande dame. Elle eût été grande dame en vendant
+des pommes à deux sous le tas,&mdash;contrairement à ces paquets de soie, de
+velours et d'or qui ont beau se guinder tout au haut de leurs millions,
+et qui ne peuvent être jamais que d'anciennes débitantes, faisant honte
+à leur toilette et déconcertées devant leur fille de chambre.</p>
+
+<p>Flavie était grande dame comme Molière était poëte, comme Cromwell était
+général, comme Colomb était navigateur, en dehors de tout et malgré
+tout. Ses vices n'y faisaient rien. Elle les cachait, s'il le fallait;
+si elle pouvait, elle se drapait dedans. Ce monde délicieux du faubourg
+Saint-Germain où tant de haute vertu est dupée et non salie par tant
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> de turpitudes étrangères, ce monde était son domaine. Elle avait la
+quintessence de son esprit, elle avait la perfection de ses élégances.
+Elle y était reine du consentement de ses rivales illustres.</p>
+
+<p>Cela dura peu: qu'importe? Cela fut.</p>
+
+<p>M. Garnier de Clérambault, esprit vantard, grossièrement finaud et ne
+se sauvant que par une sorte de rondeur brutale que certains
+confondent obstinément avec la franchise,&mdash;parleur emphatique et
+vulgaire,&mdash;ignorant, gauche malgré son aplomb, timide hors de propos,
+trop hardi quand l'occasion exigeait de la mesure, M. Garnier de
+Clérambault n'eût pas même pu être toléré dans ce monde qui demande
+avant tout du tact et de la tenue.&mdash;On y excusait ses rares apparitions
+en le faisant passer pour un ancien officier de cavalerie.</p>
+
+<p>L'ancien officier de cavalerie a, en général, d'alarmants priviléges.</p>
+
+<p>M. Garnier de Clérambault était, en somme, un faiseur de mauvais ton. A
+peine aurait-on pu lui pardonner son habit bleu s'il eût été le plus
+honnête homme de la terre.&mdash;Mais il savait par c&oelig;ur sa marquise
+depuis le coche de Bordeaux jusqu'à l'heure présente.</p>
+
+<p>C'était beaucoup.&mdash;Ce n'était pas assez. Flavie était femme à se
+débarrasser d'un fâcheux en un tour de main.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> Mais M. Garnier de Clérambault avait pour lui la force de
+l'habitude.&mdash;Demandez aux sculpteurs combien est précieux l'outil qui
+est <i>à la main</i>.</p>
+
+<p>La matière ici est insignifiante. La gouge que l'on connaît, les burins
+d'habitude, eussent-ils des manches de sapin, sont mille fois
+préférables à des lames inconnues, emmanchées qu'elles seraient d'argent
+ou d'or.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi madame la marquise de Sainte-Croix ne se défaisait point
+de son Garnier. Il ne la gênait point; elle avait usé ses aspérités.
+Pour un geste, il venait; pour un signe, il rentrait sous terre. Il eût
+fallu du temps pour former un autre instrument pareil.</p>
+
+<p>Comme on le pense bien, la marquise, avec ou sans son Garnier, fit
+travailler rudement l'argent de ce malheureux Rodelet. Elle mit à bien,
+sous Louis XVIII et Charles X, quelques belles opérations, mais sa manie
+de joueuse dévorait tout. Elle jouait à la bourse, à la loterie; elle
+jouait par procureurs à tous les tripots de Paris. La chance la
+poursuivait. Nous l'avons dit: le jeu faisait d'elle un gouffre.</p>
+
+<p>Nous laisserons de côté l'histoire de ses entreprises pendant la
+Restauration. La haute place qu'elle s'était acquise dans les salons
+fléchit peu à peu par des bruits qui coururent, mais elle était <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+trop profondément habile pour tomber jamais au-dessous d'un certain
+niveau. Elle conserva toujours des dehors princiers, même en faisant
+cette évolution qui s'appelle «se retirer du monde,» et qui consiste à
+mettre de côté certaines obligations gênantes, des devoirs niais, des
+fatigues, des corvées, pour ne garder du monde que ses avantages réels
+et ses vraies joies.</p>
+
+<p>On est bonne âme au faubourg et charitable avec ostentation; les
+médisances y profitent souvent à la victime désignée. Certaines
+maréchales de la France élégante ont gagné leur bâton fleuri en se
+drapant dignement dans ces lâches médisances, à propos dépréciées par
+l'adroite substitution du mot <i>calomnie</i>.</p>
+
+<p>Il y a tant d'intéressant attrait autour d'une femme calomniée!</p>
+
+<p>Si Flavie n'eût pas été joueuse incorrigiblement, et, par conséquent,
+toujours réduite à payer de sa personne pour conquérir des proies
+nouvelles, nul ne peut savoir jusqu'à quelle hauteur cette noble foule,
+toujours un petit peu myope, eût élevé son piédestal.</p>
+
+<p>Arrivons tout de suite à un événement qui se lie très-intimement à notre
+drame et qui eut lieu peu de temps avant la révolution de juillet.</p>
+
+<p>Madame la marquise de Sainte-Croix fut amoureuse <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> une fois en sa
+vie. Le diable dut rire à gorge déployée. Voici l'aventure telle quelle:</p>
+
+<p>Au mois de février 1828, le 4<sup>e</sup> hussards vint en garnison à Paris. Le
+colonel, M. le comte Achille de Mersanz, était un homme de trente ans à
+peu près et le plus beau cavalier qui se pût voir. En 1828, ce n'était
+pas comme sous la royauté de juillet; le faubourg partageait franchement
+avec M. Scribe, la passion des jeunes colonels. D'ailleurs, M. de
+Mersanz, que l'on disait homme de haute distinction et qu'on savait fort
+riche, tenait, par alliance ou parenté, à toutes les familles
+considérables de la ville noble. Il arriva, précédé de l'avant-goût le
+plus flatteur.</p>
+
+<p>Il n'y a pas à dire, et M. Scribe avait raison: un jeune colonel de
+hussards est une chose charmante, surtout quand il a huit cent mille
+livres de rente, beau nom et belle mine. M. de Mersanz eut un fort joli
+succès, et sa femme eut un succès de vogue.</p>
+
+<p>Elle avait vingt-quatre ans. Elle adorait son mari. C'était un visage
+doux et fin, aux traits légèrement effacés, au sourire pâle: une de ces
+têtes de vierge qui passaient dans les nuits d'Abbotsford quand Walter
+Scott peignait Alice Lee ou Lucy Bertram. Elle avait une petite fille de
+sept ans, jolie comme un ange et qu'elle aimait passionnément.&mdash;Je <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+ne sais trop pourquoi le monde lui faisait cette fête bruyante et
+brillante, car elle ne semblait chercher ni le bruit ni l'éclat.</p>
+
+<p>C'était à cause de cela peut-être.</p>
+
+<p>Le comte Achille était, au contraire, un homme de plaisirs. Il aimait
+beaucoup sa femme, mais sans se montrer exclusif. La jeune comtesse,
+sentimentale et un peu triste, souffrait.</p>
+
+<p>Césarine, sa petite fille, blond lutin dont le sourire petillait comme
+une flamme, lui demandait souvent:</p>
+
+<p>&mdash;Mère, pourquoi pleures-tu?</p>
+
+<p>Ce fut de M. le comte Achille de Mersanz que Flavie devint amoureuse.</p>
+
+<p>Jusqu'alors, elle n'avait jamais eu l'ombre d'une intrigue dans le monde
+où elle vivait. Nous ne vous la donnons pas pour vertueuse, mais pour
+habile. On garde si aisément les dehors quand on se distrait hors de son
+cercle! La marquise n'avait qu'une vraie passion: le jeu. Or, jamais
+elle ne touchait une carte dans son monde.</p>
+
+<p>Elle ne dansait plus depuis longtemps, bien qu'elle n'eût que
+trente-quatre ans et qu'elle fût dans toute la maturité de son
+charme.&mdash;Le jour où le comte lui fut présenté, elle ne lui parla que de
+sa femme et de sa fille.</p>
+
+<p>En résultat, ils se déplurent. Flavie jugea que <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> M. le comte était
+un fat; elle le dit. Achille trouva et déclara que madame la marquise
+tournait à la vieille femme.</p>
+
+<p>Huit jours après, M. le comte faisait à madame la marquise une cour
+assidue.</p>
+
+<p>Personne n'est à l'abri de ces orateurs idiots qui font d'odieux
+discours sur toutes choses. Qui n'a entendu un petit rentier disserter
+sur les m&oelig;urs du grand monde? Moins on connaît une chose, mieux on en
+parle <i>ex professo</i>. Il y a vraiment une certaine gaieté dans les
+fantastiques harangues de ces messieurs. Par quelle porte d'antichambre
+mal fermée ont-ils vu le grand monde? Voilà la question.</p>
+
+<p>Toujours est-il que c'est l'abomination de la désolation. Le grand monde
+est un sépulcre blanchi. Toute cette soie, tout ce velours ne servent
+qu'à recouvrir des infamies.&mdash;Connaissez-vous la <i>Tour de Nesle</i>?&mdash;Il y
+a au moins trois ou quatre Marguerite de Bourgogne dans chaque hôtel de
+la rue de Varennes.</p>
+
+<p>La civilisation leur a seulement appris à ne plus jeter leurs amants à
+la rivière,&mdash;ce qui était une prodigalité.</p>
+
+<p>Les grandes dames sont capables de tout! Je crois que les marquis vont
+rétablir le droit du seigneur! On ne sait pas, on ne saura jamais ce qui
+se passe dans ces rues froides et sévères où la <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> vertu fugitive ne
+peut même pas s'abriter dans les magasins de modistes!&mdash;Horreur! Il n'y
+a pas de boutiques dans ce quartier maudit! Comment l'assainir?</p>
+
+<p>Au fond de la bêtise épaisse de ces fadaises, il y a pourtant quelque
+chose de vrai. Le faubourg Saint-Germain aime les aventuriers. Cela le
+compromet.&mdash;Et c'est pour cette raison que tous les coquins un peu
+distingués prennent tout d'abord titre de vicomte. Qu'il vienne à Paris
+un forçat déguisé en prêtre, un faussaire habillé en marquis, une
+échappée de Saint-Lazare grimée en duchesse, soyez sûrs et certains que
+le faubourg lui ouvrira avidement ses deux bras!</p>
+
+<p>Il faut dire encore que quand une fois les vrais marquis s'égarent
+là-bas du côté de la petite bourse... mais ils ont bien promis de n'y
+plus aller.</p>
+
+<p>Au fond, les orateurs rentiers ou autres ont tort de parler de ce qu'ils
+ne connaissent point.&mdash;Méry nous raconterait-il si savamment les
+miracles de l'Inde s'il n'y avait passé les trente plus belles années de
+sa vie, sans franchir les limites de la vérité vraie.</p>
+
+<p>On pourrait dire à ces orateurs pudibonds: Dans cette Tour de Nesle, les
+m&oelig;urs sont un peu meilleures que chez vous, ce qui ne les fait pas
+toujours bonnes. Le commerce français, qui est <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> pourtant
+très-honorable, compte une fâcheuse minorité d'escrocs. De même, le
+faubourg Saint-Germain, cette bergerie chevaleresque, donne
+malheureusement asile à plus d'un loup.</p>
+
+<p>On y trouve aussi des louves.</p>
+
+<p>Mais la galanterie, nous y revenons parce que c'est votre grand cheval
+de bataille, la galanterie n'y descend jamais si bas que dans vos
+arrière-magasins, quoiqu'elle y prenne des formes beaucoup plus dignes
+et un aspect infiniment plus aimable.</p>
+
+<p>Madame la marquise de Sainte-Croix fut flattée des assiduités de ce
+brillant jeune homme que les meilleurs salons s'arrachaient. En outre,
+elle entendait trop parler de la jeune comtesse de Mersanz: cela lui
+rompait les oreilles. Elle la vit; elle la détesta. Mais les affaires du
+comte Achille n'en avancèrent pas beaucoup plus pour cela. Entre toutes
+les conquêtes, dans de certaines conditions, celle d'une femme comme
+Flavie est et sera toujours la plus difficile.</p>
+
+<p>Cependant, elle aimait,&mdash;comme elle pouvait aimer.</p>
+
+<p>Le comte Achille devenait fou. Cela lui arrivait chaque fois qu'on lui
+résistait.</p>
+
+<p>Le comte Achille eût soulevé des montagnes pour vaincre la résistance de
+cette femme qui lui <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> laissait voir sa tendresse, mais qui se
+retranchait, tout émue, derrière son inexpugnable vertu.</p>
+
+<p>Dans le tête-à-tête, on laisse échapper de ces choses qui ont, selon les
+cas, beaucoup ou pas du tout de portée. Un soir que le comte Achille et
+Flavie étaient seuls dans le boudoir de cette dernière, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cinq ans de plus que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le dites, il faut bien le croire, répliqua le comte;&mdash;moi, je
+vous vois plus jeune et plus belle que mon premier rêve d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas votre femme que vous avez aimée la première? demanda
+Flavie.</p>
+
+<p>Achille se mit à rire. Il était colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Dites..., insista la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en souviens plus, repartit le comte, qui souriait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop militaire de comédie quelquefois, murmura Flavie.</p>
+
+<p>Elle eut un soupir et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu de femme si charmante que la comtesse.</p>
+
+<p>Achille s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en veux de ne plus l'aimer, ajouta Flavie.</p>
+
+<p>&mdash;Si madame la comtesse de Mersanz connaissait l'intérêt que vous voulez
+bien lui porter, dit <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> Achille, qui se mordit la lèvre,&mdash;elle en
+serait assurément très-reconnaissante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne dites pas ce que vous pensez, répliqua Flavie.</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>Achille espérait. Jamais l'entretien n'avait entamé un sujet si brûlant.</p>
+
+<p>C'était en quelque sorte la marquise qui entrait aujourd'hui d'elle-même
+dans ce sentier périlleux.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où vous m'avez dit: «Je vous aime,» reprit Flavie, qui
+semblait rêver,&mdash;j'ai eu l'enfantillage de me sentir tout heureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame... commença le comte, qui vit le moment excellent pour
+livrer l'assaut.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez!... interrompit la marquise;&mdash;vous vous trompez... Ne vous
+mettez jamais dans l'esprit près de moi, mon pauvre beau colonel, que
+vous êtes au théâtre du Gymnase... La comédie m'amuse quelquefois... il
+ne m'arrive jamais d'y prendre un rôle.</p>
+
+<p>Achille resta muet.</p>
+
+<p>Il avait cru la brèche ouverte, et le rempart tout neuf n'était même pas
+entamé.</p>
+
+<p>Ce fut encore la marquise qui parla.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis votre mariage, dit-elle,&mdash;à combien de femmes avez-vous dit
+cela: «Je vous aime?»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, madame.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> &mdash;A beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame! s'écria le comte avec colère,&mdash;en vérité, vous me traitez
+comme un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit sérieusement Flavie,&mdash;je suis si vieille auprès de
+vous!</p>
+
+<p>Il y avait dans son accent une mélancolie profonde.</p>
+
+<p>Le comte se demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Où veut-elle en venir?</p>
+
+<p>Pour répondre à pareil scrupule, il avait déjà parlé de son premier rêve
+d'amour. Ce sont là des phrases dures à prononcer, et la marquise venait
+de traiter sévèrement le Gymnase. Il essaya néanmoins de protester.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, dit la marquise,&mdash;si vous étiez libre, vous ne
+m'épouseriez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur! s'écria le comte chaleureusement,&mdash;je vous jure que
+je serais trop heureux d'obtenir votre main.</p>
+
+<p>&mdash;Ces choses-là se disent...</p>
+
+<p>&mdash;Quel gage pourrais-je vous donner?</p>
+
+<p>Elle regardait le comte Achille en face. Celui-ci crut voir ses beaux
+yeux se charger de langueur.</p>
+
+<p>Tout à coup elle tressaillit violemment, et changeant de ton:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! dit-elle,&mdash;savez-vous que nous <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> sommes fous à lier, tous
+deux!... Que Dieu vous conserve votre femme, qui est un ange!</p>
+
+<p>Elle se leva et sonna.</p>
+
+<p>Le comte Achille prit congé.</p>
+
+<p>Elles ont beau être habiles et même pis que cela, elles restent femmes.
+En cherchant le sommeil sur son oreiller, ce soir-là, Flavie se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il est sincère, j'en suis sûre... Si elle mourait, il m'épouserait...</p>
+
+<p>A quelques jours de là, on pouvait déjà remarquer un changement dans la
+personne de la jeune comtesse de Mersanz. Elle avait maigri; sa jolie
+pâleur se plombait. Un cercle sombre se creusait sous ses yeux.</p>
+
+<p>Son mari la surprit plusieurs fois à pleurer. Elle ne voulut point lui
+dire la cause de ses larmes.</p>
+
+<p>Une nuit, il crut entendre parler dans la chambre de sa femme. Il vint.
+La comtesse avait un spasme. Une expression de terreur profonde était
+sur son visage.</p>
+
+<p>A toutes les questions affectueuses et empressées de son mari, elle
+refusa obstinément de répondre.</p>
+
+<p>Les nuits suivantes, le comte était absent.</p>
+
+<p>Il n'entendit plus jamais cette voix qui l'avait effrayé.</p>
+
+<p>La jeune comtesse avait une femme de chambre <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> nommée Thérèse, qui
+prit, à dater de cette époque, un caractère taciturne et sombre. Elle
+avait toujours été fort gaie avant cela. On ne l'avait jamais entendue
+parler d'économie. Elle mit de l'argent à la caisse d'épargne.</p>
+
+<p>Le médecin de M. de Mersanz lui déclara que sa femme se mourait d'une
+maladie de langueur. Il conseilla la distraction, les eaux, les bains de
+mer.</p>
+
+<p>La comtesse ne voulut point quitter Paris.</p>
+
+<p>Le comte Achille avait bon c&oelig;ur. Il aimait tendrement la mère de sa
+fille, mais la vie d'intérieur lui pesait. Il y a des gens comme cela.</p>
+
+<p>Pour guérir la tristesse que lui causait la maladie de sa femme, le
+comte Achille allait un peu plus souvent chez la marquise de
+Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Si vous saviez comme celle-ci prenait intérêt à la santé de cette pauvre
+petite comtesse. Mourir comme cela, toute jeune et si heureuse! Il
+fallait s'ingénier, il fallait consulter d'autres médecins...</p>
+
+<p>Que sais-je?... Enfin on ne laisse pas mourir comme cela une jeune
+femme!...</p>
+
+<p>Il y avait dans la maison occupée par les de Mersanz, au n<sup>o</sup> 34 de la
+rue de Grenelle, une concierge qui ne ressemblait guère à ses pareilles.
+Elle était propre jusqu'à la minutie, complaisante, vigilante et
+discrète.</p>
+
+<p>Nous avons hésité longtemps avant d'écrire ce <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> dernier mot,
+craignant de perdre en une seule fois toute la confiance que le lecteur
+peut avoir en nous. Mais l'audacieux Boileau Despréaux, ami des roides
+antithèses, a dit: «Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.»
+Nous soutenons, mordieu, que la portière dont nous parlons était
+discrète.&mdash;C'était Marguerite Vital, qui avait maintenant un grand fils
+de vingt-deux ans.</p>
+
+<p>Elle aimait madame la comtesse de Mersanz, parce que, dans une maladie
+que son fils avait faite, la comtesse, gracieuse et charitable, n'avait
+cessé de prodiguer à Marguerite les mille petites douceurs qui consolent
+et amusent la souffrance.</p>
+
+<p>Il s'était passé bien des années depuis le temps où Marguerite Vital
+courait les bivacs d'Allemagne sous le gentil sobriquet de la Perlette,
+bien du temps aussi depuis l'époque funeste où la marquise de
+Sainte-Croix et son complice Garnier avaient apporté la désolation dans
+la maison du malheureux Rodelet; mais Marguerite avait peu changé:
+c'était toujours la même nature vaillante et originale.</p>
+
+<p>Pour justifier cette dernière épithète, nous fournirons un exemple.</p>
+
+<p>Le fils de Marguerite était sergent, et sur le point de passer officier.
+Pendant sa maladie, Marguerite n'avait point voulu qu'il restât à
+l'hôpital, <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> mais elle n'avait pas voulu non plus le mettre dans sa
+loge. Elle n'avait pas honte pour elle-même de son état, exercé si
+honnêtement, mais pour son fils, c'était différent. Son fils allait
+porter l'épaulette; sa place n'était pas dans la loge. Marguerite avait
+loué une chambre, ou plutôt madame de Mersanz, qui était la bonté même,
+avait feint de lui affermer une chambre. Le jeune sergent était là,
+soigné et choyé par tous les domestiques de l'hôtel.</p>
+
+<p>Marguerite avait ouvert son c&oelig;ur à la comtesse, qui savait son
+histoire et ne croyait point déroger en se faisant la confidente de sa
+concierge. Marguerite lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils n'avancerait pas sous les drapeaux, si on savait l'état de sa
+mère.</p>
+
+<p>Elle avait suivi l'armée; elle connaissait ces choses mieux que nous.</p>
+
+<p>Et son ambition était si ardente&mdash;pour son fils.</p>
+
+<p>Marguerite Vital se serait mise au feu pour madame la comtesse de
+Mersanz.</p>
+
+<p>Le sergent était rétabli et parti.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours, plutôt dix fois qu'une, depuis que la comtesse était
+malade, Marguerite montait. Le plus souvent, la comtesse la faisait
+entrer dans sa chambre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> Elle lui parlait de sa mort prochaine.</p>
+
+<p>Évidemment, quelque accident qui était un mystère pour tout le monde
+avait frappé l'imagination de la jeune femme.</p>
+
+<p>Comme Marguerite s'étonnait de la voir toujours seule, gardée par des
+domestiques, elle qui avait à Paris tant d'amis et de parents, la
+comtesse lui dit un jour de sa voix brève et toute changée:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez: je n'ai ni amis ni parents à qui je puisse me
+confier.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta tout bas et avec un frisson:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère me l'a dit...</p>
+
+<p>Or, la comtesse avait perdu sa mère dès sa petite enfance.</p>
+
+<p>Marguerite eût l'idée qu'elle était folle.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère... répéta-t-elle;&mdash;vous avez donc eu des visions, ma chère
+madame?</p>
+
+<p>La comtesse se leva toute droite sur son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit cela? demanda-t-elle avec force;&mdash;ce n'est pas moi qui
+vous ai dit cela!</p>
+
+<p>Elle retomba sur son oreiller et ne voulut plus parler.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle dit à Marguerite, qui lui trouvait l'air un peu moins
+défait:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux aller au bois aujourd'hui.</p>
+
+<p>Marguerite lui tâta le pouls.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la fièvre, dit-elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> &mdash;Je sais bien, répliqua la comtesse, mais je veux aller au bois tout de
+même... Il le faut... on me l'a ordonné.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous l'a ordonné? demanda Marguerite.</p>
+
+<p>La comtesse la regarda d'un air défiant et effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Sonnez, dit-elle; c'est une voiture de louage que je veux.</p>
+
+<p>Marguerite sonna.</p>
+
+<p>Le comte était absent, suivant son habitude.</p>
+
+<p>On n'osa point désobéir à la pauvre malade.</p>
+
+<p>L'air était doux; il faisait beau soleil. Marguerite enveloppa elle-même
+la comtesse dans une douillette et l'aida à descendre le perron. La
+comtesse était si faible, qu'elle eut peine à monter en voiture. Quand
+elle fut enfin assise, elle fit signe à Marguerite d'approcher son
+oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, prononça-t-elle tout bas,&mdash;montez près de moi... ma mère ne m'a
+jamais dit de me défier de vous.</p>
+
+<p>Marguerite obéit. La comtesse lui fit fermer tous les stores du coupé.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous verra pas!... murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Puis elle se tut après avoir ajouté:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on nous mène au rond-point de la Muette.</p>
+
+<p>Elle tint les yeux baissés pendant toute la route, comme si la lumière
+l'eût blessée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> Marguerite se sentait venir des larmes, à la voir si changée et si pâle.</p>
+
+<p>Quand la voiture s'arrêta, la comtesse souleva l'étoffe du store.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, dit-elle en reconnaissant le saut de loup de la Muette;&mdash;si
+j'avais pris une de nos voitures, cela n'aurait rien valu... Nous allons
+voir si ma mère a dit vrai.</p>
+
+<p>Marguerite ouvrait la bouche pour répondre. La comtesse lui imposa
+silence d'un geste et resta immobile, les yeux fixés sur la grille qui
+ferme l'avenue du Ranelagh.</p>
+
+<p>Elle ne parla qu'une fois, ce fut pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère n'a pu mentir... mais ce sont peut-être des rêves.&mdash;Oh!
+Seigneur mon Dieu! s'interrompit-elle avec une ferveur
+passionnée,&mdash;faites que j'aie rêvé tout cela!</p>
+
+<p>Au moment où elle achevait, sa bouche resta béante et sa respiration
+siffla dans sa poitrine tout à coup oppressée.</p>
+
+<p>&mdash;Là-bas! là-bas! fit-elle;&mdash;ma mère a dit vrai!...</p>
+
+<p>Sa main, crispée convulsivement, montrait un objet qu'elle-même ne
+voyait plus, car il y avait un voile sur ses yeux. Marguerite, qui avait
+soulevé la portière à son tour, et dont le regard suivait <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> tous les
+mouvements de la comtesse, aperçut une calèche découverte qui venait
+d'entrer au bois par la grille du Ranelagh.</p>
+
+<p>Elle poussa un grand cri et retomba comme paralysée au fond de la
+voiture.</p>
+
+<p>Dans la calèche découverte, elle avait reconnu le comte Achille de
+Mersanz et madame la marquise de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Elle eut cette angoisse du médecin honnête homme qui découvre chez un
+malade le premier symptôme de l'empoisonnement.</p>
+
+<p>Elle devina vaguement que cette pauvre jeune femme se mourait
+assassinée.</p>
+
+<p>Que s'était-il passé? Pourquoi la comtesse parlait-elle si souvent de sa
+mère?&mdash;Marguerite, ne l'oublions pas, savait l'histoire du premier
+mariage de madame de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Elle regarda encore par la portière. La calèche s'éloignait au grand
+trot de ses deux beaux chevaux.</p>
+
+<p>Elle prit dans ses bras la comtesse qui était raide et glacée. Elle la
+réchauffa de son mieux, et le cocher eut ordre de retourner à l'hôtel.</p>
+
+<p>A l'heure du dîner, le comte ne revint pas.</p>
+
+<p>Vers six heures, la comtesse demanda son confesseur. Il sortit de la
+chambre à sept heures. Elle était plus calme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> On lui amena sa petite Césarine qui joua un quart d'heure auprès de son
+lit.</p>
+
+<p>Le comte Achille n'était pas encore rentré à huit heures.</p>
+
+<p>Marguerite entendit soupirer, puis sangloter dans le cabinet de toilette
+voisin. Elle y courut. Thérèse, la femme de chambre, était à genoux sur
+le tapis. Elle se frappait la poitrine en pleurant.</p>
+
+<p>Marguerite l'interrogea. Thérèse répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai qu'elle va mourir?</p>
+
+<p>Puis elle ajouta en se tordant les bras:</p>
+
+<p>&mdash;Si elle meurt, je mourrai!</p>
+
+<p>La comtesse appelait.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnaient aux horloges des ministères.</p>
+
+<p>La comtesse dit:</p>
+
+<p>Fermez les portes de ma chambre, Marguerite; j'ai à vous parler.</p>
+
+<p>Quand les portes furent fermées:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai embrassé ma petite Césarine pour la dernière fois, reprit la
+comtesse.</p>
+
+<p>Marguerite voulut se récrier.</p>
+
+<p>&mdash;Je sens que je m'en vais, poursuivit la jeune femme;&mdash;je serai morte
+quand M. le comte rentrera...</p>
+
+<p>Ne me parlez pas, dit-elle encore;&mdash;quand j'entends parler, ma pensée
+s'échappe... Il n'épousera <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> jamais cette femme... mais elle lui fera
+encore bien du mal... Essuyez mon front: la sueur s'y glace.</p>
+
+<p>Marguerite, navrée, passa un mouchoir sur le front de la jeune comtesse,
+où se mêlaient les boucles naguère si brillantes de son admirable
+chevelure.</p>
+
+<p>Elle n'avait plus de regard, et vous eussiez dit une morte sans le
+mouvement de ses lèvres blêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, reprit-elle;&mdash;j'ai des choses à dire et je ne peux pas... l'air
+ne passe pas bien dans ma gorge... essayez de me donner à boire.</p>
+
+<p>A l'aide d'une petite cuiller, Marguerite parvint à lui faire avaler
+quelques gorgées d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, fit-elle;&mdash;vous vous souviendrez toujours de moi, ma pauvre
+Marguerite... on n'oublie pas ceux qu'on a vus mourir... Prenez ma bague
+de mariage et conservez-la pour l'amour de moi: c'est ce que j'avais de
+plus cher au monde. Vous rappelez-vous?... je ne sais plus combien il y
+a de temps de cela... je commençai tout à coup à maigrir et à pâlir...
+C'est que j'avais appris qu'il aimait une autre femme... Ma mère me
+l'avait dit la nuit... et j'étais bien éveillée... ce n'était pas un
+rêve.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> &mdash;Et vous l'avez vue, madame? interrompit Marguerite, en qui une idée
+confuse essayait de naître; vous avez vu votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit la comtesse;&mdash;jamais elle ne s'est montrée à moi... Elle
+me parlait...</p>
+
+<p>&mdash;Vous reconnaissiez sa voix?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais que six ans quand je l'ai perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouviez vous savoir?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle me l'a dit... elle m'a dit: «Je suis ta mère...» Une fois, la
+nuit, mon mari vint pendant qu'elle parlait... mais elle se tut... elle
+ne voulait être entendue que de moi... J'ai su par elle le nom de cette
+marquise, les heures où Achille va la voir... j'ai su tout... tout!</p>
+
+<p>Marguerite avait peine à maîtriser son agitation.</p>
+
+<p>Elle sonna.</p>
+
+<p>Ce fut un domestique qui vint à son appel.</p>
+
+<p>&mdash;Madame veut parler à Thérèse, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... demanda la mourante quand le domestique fut parti.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez de la force, au nom du ciel, madame! s'écria Marguerite en
+joignant les mains;&mdash;votre mari vous aime... vous serez heureux.</p>
+
+<p>La malade sourit tristement et secoua la tête.</p>
+
+<p>A ce moment, le domestique revint.</p>
+
+<p>&mdash;On ne trouve Thérèse nulle part, dit-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> &mdash;Ma mère ne m'a jamais caché que j'en mourrais, reprit la comtesse;&mdash;je
+savais jour par jour le progrès de cette passion qui me tue... Ah! ma
+pauvre Marguerite, que j'ai eu une terrible agonie!</p>
+
+<p>Je ne sais pas pourquoi un doute, s'interrompit-elle, me vint. Je crois
+que c'était avant-hier... je dis à Thérèse pendant que nous étions à ma
+toilette:&mdash;Je veux prendre le dessus; je me fais des idées... je veux
+retourner dans le monde... je veux vivre... je veux lutter.</p>
+
+<p>&mdash;A Thérèse!... pensa tout haut Marguerite;&mdash;c'est à Thérèse que vous
+parlâtes ainsi!</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre fille ne pouvait guère savoir ce que cela signifiait,
+n'est-ce pas? reprit la malade dont la voix s'affaiblissait;&mdash;elle fut
+tout étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Et sortit-elle ce jour là?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'arriva-t-il la nuit suivante?</p>
+
+<p>&mdash;Les morts entendent tout ce qui se dit sur la terre. Ma mère vint la
+nuit suivante. Mes doutes l'avaient courroucée. Elle me dit:&mdash;Rends-toi
+demain à trois heures au rond-point de la Muette: tu verras si j'ai
+menti...</p>
+
+<p>&mdash;Horrible! horrible comédie! s'écria Marguerite, qui comprenait tout
+désormais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> &mdash;J'y suis allée, murmura la comtesse.&mdash;Vous savez ce que j'ai vu.</p>
+
+<p>Elle eut un spasme. Le docteur, qui avait pris le temps de bien dîner,
+arriva. Il lui donna je ne sais quoi de bien bon. Elle mourut vers dix
+heures après avoir passé son anneau de mariage au doigt de Marguerite.</p>
+
+<p>Le comte rentra sur les onze heures.</p>
+
+<p>Il y avait dans la cour un grand puits ouvert.</p>
+
+<p>On trouva le lendemain le corps de la femme de chambre Thérèse au fond
+de l'eau. Cela donna des soupçons.</p>
+
+<p>L'autopsie de la comtesse eut lieu.</p>
+
+<p>Il n'y avait nulle trace de poison.</p>
+
+<p>Comment accuser? quelles preuves fournir? Marguerite Vital acquit la
+certitude que durant ces dernières semaines, Thérèse avait été plusieurs
+fois chez madame la marquise de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Mais Thérèse était morte.</p>
+
+<p>Et quand on se sert de ce poison subtil: la pensée, qui opère sur le
+c&oelig;ur et ne laisse point de trace, que peut la justice humaine?</p>
+
+<p>Marguerite se tut, même vis-à-vis du comte, parce que le comte partit
+pour son château de Saintonge sans revoir la marquise de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Ce coup l'avait frappé en plein c&oelig;ur. Sa femme <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> était l'amour de
+sa jeunesse. Il fut du temps avant d'avoir le courage d'embrasser
+Césarine.</p>
+
+<p>On la mit en pension, le lendemain de la mort de sa mère, chez les
+demoiselles Géran.</p>
+
+<p>Garnier n'avait été mêlé à tout ceci que très-indirectement. Il avait
+voulu profiter du moment où le fer était chaud et (pour employer son
+style) découper une aile à M. le comte pendant que le caprice de ce
+dernier était à son comble. Il y avait même eu commencement d'exécution,
+car, un soir que Garnier et Achille étaient seuls, il fut parlé
+d'affaires. Le château de Sainte-Croix allait être vendu, au dire de
+Garnier, faute d'une misérable somme de cent mille écus.</p>
+
+<p>Le comte proposa aussitôt ses services.</p>
+
+<p>Mais la marquise arrêta le zèle de son Garnier, qu'elle accusa de
+chasser la petite bête. Ce n'était pas trois cent mille francs qu'il lui
+fallait.</p>
+
+<p>Quand elle apprit le départ précipité du comte, elle ne s'étonna point.
+Elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Lâchons la ligne... nous le tenons.</p>
+
+<p>Des mois se passèrent. Elle disait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra.</p>
+
+<p>Il revint au bout de deux ans, et madame la marquise en faillit étouffer
+de rage.</p>
+
+<p>Il revint marié à une femme de dix-huit ans, qui était plus belle que la
+première comtesse de <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> Mersanz et que le comte Achille entourait
+d'une véritable adoration.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, dit à ce sujet le sage Garnier de Clérambault,&mdash;que
+nous aurions bien fait de prendre toujours les cent mille écus.</p>
+
+<p>La marquise dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est pas fini... Je déclare la guerre à celle-là: une guerre à
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable, pensait Clérambault ce soir-là en allant se coucher,&mdash;c'est
+que nous attaquons notre huitième lustre... Nous avons juste le double
+de l'âge de notre rivale, ou dix-huit ans contre trente-six!... Je
+maintiens que nous aurions bien fait de prendre les cent mille écus.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p>
+
+<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>XII</h2>
+
+<h3>&mdash;Madame la marquise de Sainte-Croix.&mdash;</h3>
+
+<p class="p2">Six années avaient passé depuis le retour du comte Achille à Paris;
+c'était huit ans depuis la mort si étrange et si malheureuse de sa
+première femme.</p>
+
+<p>Nous revenons à ce beau jour du mois de mai 1836, qui éclaira le début
+de ce récit dans l'avenue de Saxe, entre la pension Géran et la porte de
+ce chantier du <i>Vrai Garde national</i>, où travaillait Jean Lagard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> Quand j'étais lecteur avant d'être écrivain (et que c'est un bien
+meilleur métier!), j'aimais ces histoires où l'esprit, libre en son
+caprice, peut se porter en arrière aussi bien qu'en avant, trouvant
+partout les personnages du drame, ici tout jeunes, là vieillis déjà,
+toujours vivants.</p>
+
+<p>Il me semblait que ces histoires étaient vraies.</p>
+
+<p>Frédéric Soulié, le grand conteur qui n'est plus, me disait: «Les choses
+se passent-elles autrement dans le monde? Ne vit-on pas longtemps avec
+son voisin sans connaître le secret de son existence? L'ordre logique
+existe seulement dans les drames inventés à plaisir.»</p>
+
+<p>J'écris une histoire vraie. Je la laisse aller comme les événements la
+firent. Je ne sais si je reviendrai encore sur mes pas, mais où serait
+le mal?</p>
+
+<p>Il est huit heures du soir, et nous sommes au château de la Savate, chez
+Jean-François Vaterlot, dit Barbedor.</p>
+
+<p>Cette femme que nous avons laissée toute seule, devant une bouteille
+d'eau-de-vie, dans la chambre donnant sur l'escalier de service, cette
+femme était bien la marquise de Sainte-Croix, la petite voyageuse du
+coche de Bordeaux, la lectrice de la première marquise de Sainte-Croix,
+morte on ne sait comment, l'amie du fournisseur Rodelet, dont le <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+décès violent s'entoura de mystère, la rivale de la première comtesse de
+Mersanz, pauvre faible créature qui fut empoisonnée par un rêve; c'était
+bien Flavie, la fière, l'implacable, la belle Flavie.</p>
+
+<p>Mais il vous eût fallu, en vérité, le deviner, car elle était bien
+misérablement changée.</p>
+
+<p>Six années de réussites et de victoires pèsent lourdement sur un front
+de conquérant. Est-ce un poids double ou triple qui charge, durant le
+même espace de temps, le front désolé du vaincu?</p>
+
+<p>Ces six années avaient été, pour madame la marquise, une période de
+revers et de décadence.</p>
+
+<p>Elle vieillissait vite et beaucoup. Son crédit tombait.</p>
+
+<p>Elle avait décidément dit adieu au monde, pour que le monde, prenant les
+devants, n'eût pas l'idée de lui donner congé.</p>
+
+<p>Seulement, elle s'était retirée avec les honneurs de la guerre, et le
+peu de relations conservées par elle étaient éminemment respectables.</p>
+
+<p>Elle pouvait encore se relever par un coup d'éclat.&mdash;Elle était ici à sa
+besogne.</p>
+
+<p>Quand le garçon qui l'avait introduite eut apporté la bouteille
+d'eau-de-vie et le verre qu'on avait l'habitude de lui servir sans
+qu'elle le demandât, la marquise lui montra du doigt la porte.</p>
+
+<p>Il sortit. Elle releva son voile.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> C'était un visage osseux, pâli et ravagé. A quinze ans, elle était
+laide. Elle atteignait maintenant sa quarante-deuxième année. La laideur
+n'était pas revenue, mais il y avait quelque chose d'effrayant dans ces
+restes ruines de beauté. Elle avait négligé sa toilette, sachant
+d'avance l'emploi de sa soirée. Ses cheveux mal en ordre laissaient voir
+quelques poils blancs vers les tempes; les rides de son front se
+creusaient vivement. La maigreur avait rendu plus apparente la saillie
+un peu exagérée de son nez très-mince et aquilin; des plis profonds et
+amers arrêtaient les coins de sa bouche. Il n'y avait de vraiment beau
+que ses yeux aux rayons fauves et chauds qui semblaient brûler sous la
+ligne trop touffue de ses sourcils.</p>
+
+<p>Ces yeux, grands, hardiment fendus, et qui concentraient en eux toute la
+vie de cette physionomie morne, éteignaient souvent leur flamme.&mdash;Alors,
+il y avait sur ce visage une expression indicible de cynisme et
+d'abrutissement.</p>
+
+<p>En revanche, sa taille avait gardé toute sa noble richesse, et sa robe
+noire amplement drapée lui donnait, quand elle se redressait, un port de
+reine.</p>
+
+<p>Elle avait des pieds de fée et d'admirables mains.</p>
+
+<p>Elle consulta sa montre et se versa la valeur de <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> quatre petits
+verres d'eau-de-vie, qu'elle but d'un trait, comme vous avaleriez une
+gorgée d'eau.</p>
+
+<p>Un peu de sang remonta à ses joues; sa prunelle eut un éclair. Elle
+repoussa la bouteille et le verre.</p>
+
+<p>Ce n'était pas tout à fait un vice; c'était le résultat d'un ensemble de
+vices. Épuisée et presque anéantie, cette femme buvait l'eau-de-vie en
+guise de potion. Cela la réchauffait pour quelques minutes. En dehors de
+la vie transitoire et factice qu'elle trouvait au fond du verre, elle
+n'éprouvait à boire ni dégoût ni plaisir. Elle ne cherchait pas
+l'ivresse, mais l'ivresse l'avait parfois surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le Garnier me ferait attendre! se dit-elle;&mdash;c&oelig;ur de
+maraud!... s'il me voit à terre, il lèvera le pied pour m'écraser.</p>
+
+<p>Cette parole était bien injuste. Nous savons que Garnier était en bas,
+près de Barbedor, et qu'il travaillait pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quand donc aurai-je fini de combattre? poursuivit-elle;&mdash;les
+négociants achètent des châteaux, les procureurs vendent leur étude,
+toutes les rapines mènent au repos honorable et bouffi... il n'y a pas
+jusqu'aux soldats eux-mêmes, ces brebis enragées, qui n'aient une
+retraite sur leurs vieux jours... Moi, je tombe, je tombe, je tombe...
+et pourtant j'ai gagné assez d'argent pour enrichir <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> et mettre en
+château dix négociants obèses, vingt procureurs crochus... pour
+retraiter toute une armée... J'étais habile; j'avais la veine... Est-ce
+qu'il y a une Providence... et prend-elle la peine de se moquer de moi?</p>
+
+<p>Son regard fit le tour de la chambre. Elle croisa les mains sur ses
+genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Ignoble! ignoble! murmura-t-elle;&mdash;il faut la jeunesse que je n'ai
+plus pour affronter gaiement ces aventures... L'endroit est bon... il y
+a deux cents pas d'ici à la rue de Varennes... mais cela soulève le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle eut un sourire et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Le c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Son accent vous eût mis du froid dans les veines.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, l'endroit est bon, reprit-elle;&mdash;on y peut jouer encore
+plus d'une partie.</p>
+
+<p>Elle avança la main machinalement pour prendre la bouteille, mais son
+bras retomba avec fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais aimer cela, dit-elle;&mdash;j'ai entendu parler de femmes qui
+s'enferment pour s'enivrer toutes seules... ce doit être une vie de
+prestige et de fièvre... Si j'aimais cela, je m'y noierais... je
+deviendrais folle... Et qu'est-ce que la folie, sinon le repos?</p>
+
+<p>Sa paupière alourdie se baissa. Elle pensait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute ce qui fait la supériorité des <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> hommes. La nausée
+leur vient moins vite. Les femmes naissent avec le tort de leur
+faiblesse.</p>
+
+<p>Puis, comme en un rêve:</p>
+
+<p>&mdash;Soixante-quinze centimes de hausse sur la nouvelle de la défaite des
+christinos en Navarre... C'est fait pour moi... Deux fois... deux fois
+dans la même soirée, trouver brelan carré contre brelan d'as!...</p>
+
+<p>On frappa à la porte. Elle ne s'éveilla point en sursaut. Elle était de
+celles qui ont de la peine à secouer l'engourdissement du corps et de
+l'esprit. Elle ouvrit seulement les yeux à moitié.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit M. Garnier de Clérambault en entrant,&mdash;quelles nouvelles?</p>
+
+<p>En attendant la réponse, il referma soigneusement les deux portes
+derrière lui.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'arriverait pas, dit la marquise au lieu de répondre,&mdash;si l'on
+pouvait jouer soi-même;&mdash;mais l'entrée de la bourse est interdite aux
+femmes, mais une femme ne peut pas mettre le pied à Frascati sans se
+perdre... et il n'y a que les petites folles ou les vieilles abandonnées
+pour oser prendre les cartes dans un salon à une table un peu
+sérieuse... J'ai ma tribune chez la Sauvel... mais on se mange le sang
+dans ces loges grillées... et mon joueur ne traduit pas toujours comme
+il faut les sons du timbre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> Ceci demande une courte explication.</p>
+
+<p>Au temps où la ferme des jeux avait ses maisons ouvertes, et la clôture
+n'en eut lieu que deux ans après, en 1838, il y avait comme aujourd'hui
+des tripots particuliers. Bien que la police fût très-sévère pour
+sauvegarder les bénéfices de l'État, associé au monopole, on comptait à
+Paris deux ou trois établissements très-connus et montés sur une
+magnifique échelle. Madame veuve Sauvel de Bellefonds avait le sien rue
+Béthisy, dans un ancien hôtel où Gondez, cardinal de Retz, avait,
+dit-on, rassemblé bien souvent les mécontents à l'époque de la Fronde.
+C'était un vrai palais. Outre la roulette, le trente et quarante, etc.,
+il y avait d'immenses salons où se jouaient toutes sortes de jeux. On
+était là merveilleusement à l'aise pour se ruiner. Les gens qui ne
+voulaient pas être connus avaient l'entrée particulière donnant sur la
+rue Tirechasse et les tribunes. Dans chaque salle, en effet, il y avait
+un rang de loges grillées; chaque loge avait un timbre. Les personnes
+discrètes qui voulaient tenter la fortune sans être vues avaient leur
+<i>joueur</i> assis à la table commune. La tribune dirigeait les évolutions
+de ce joueur à l'aide du timbre et de certains signaux télégraphiques.</p>
+
+<p>Le lecteur doit comprendre maintenant de quoi se plaignait madame la
+marquise de Sainte-Croix.&mdash;Ces <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> pauvres femmes sont, en vérité, bien
+malheureuses!</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons encore perdu! dit Clérambault avec mauvaise humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Pas à la loterie, repartit la marquise,&mdash;j'ai eu un terne: trente-huit
+mille six cents francs et une fraction... J'avais placé environ dix-huit
+mille francs dans les divers bureaux; ça fait une mise doublée... nous
+n'avons plus que trois tirages avant la suppression... Au moment où je
+commençais à gagner...</p>
+
+<p>&mdash;Et chez la Sauvel?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ai-je dit pour mes deux brelans d'as... deux fois mon tout: un de
+six mille et l'autre de quinze mille!... Au dernier tour, décavée de
+treize cent louis avec trente et un et as, moi première... j'avais la
+carre... A la roulette, le manque m'a passé neuf fois sur le corps:
+j'avais commencé au cinquième coup; cela fait quatorze coups... au
+quinzième, j'ai passé, le trente-six est venu!</p>
+
+<p>&mdash;Et la bourse?</p>
+
+<p>&mdash;Une hausse absurde!</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez à la baisse?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien!... Cabrera est entré à Pampelune... Vous aurez à payer
+demain un mandat de soixante-douze mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Et où diable voulez-vous que je les prenne? <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> s'écria Clérambault,
+dont les oreilles étaient rouges comme du sang.</p>
+
+<p>&mdash;Où vous voudrez, répondit tranquillement la marquise.</p>
+
+<p>Clérambault fit deux ou trois tours de chambre à grands pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Flavie, dit-il en s'arrêtant devant elle,&mdash;madame... vous
+savez bien que je suis à bout de ressources... Vous-même vous n'avez
+plus aucune valeur commerçable... Nous sommes sur le point de faire un
+coup de fortune: ne pouvez-vous demeurer en repos pendant quelques
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Je gagnerai demain, répliqua Flavie;&mdash;j'en suis sûre.</p>
+
+<p>Et, comme Garnier haussa les épaules, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devenez insolent!</p>
+
+<p>Autre injustice. L'habit bleu, que nous avons vu toujours et partout si
+impertinent, était auprès de madame la marquise d'une aménité parfaite.</p>
+
+<p>Au lieu de se cabrer, il fit un souriant salut.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de l'humeur ce soir, madame, dit-il;&mdash;c'est sans doute parce
+que vous sentez aussi bien que moi l'impossibilité où je suis
+d'acquitter ce mandat.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mandat sera payé de manière ou d'autre, <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> repartit la
+marquise;&mdash;vous vous saignerez aux quatre membres... n'en parlons plus.</p>
+
+<p>Elle se renversa sur son siége et ferma les yeux avec lassitude.</p>
+
+<p>&mdash;Demeurer en repos! répéta-t-elle,&mdash;cela veut dire ne plus jouer,
+n'est-ce pas? Ils sont comme cela! Ceux mêmes qui se prétendent les plus
+dévoués et les plus soumis! Ils disent à une femme: «Dépouillez votre
+vie comme un vêtement!... Car il est certaines passions qui sont
+l'existence même... «Jetez de côté l'aimant qui vous attire,
+éloignez-vous de l'objet qui vous fait battre le c&oelig;ur si vous êtes
+jeune, le pouls si le c&oelig;ur fatigué ne bat plus... Pourquoi? Parce que
+vous êtes femme et qu'il est toujours quelqu'un qui pense vous tenir en
+tutelle...» Je suis trop vieille pour être votre pupille, monsieur
+Garnier, et je n'ai jamais été, que je sache, votre maîtresse
+entretenue... Si nous faisions notre compte, nous verrions bien lequel a
+coûté de l'argent à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Madame..., voulut interrompre Garnier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'étiez qu'un sous-officier quand vous m'avez rencontrée dans la
+diligence de Bordeaux, reprit Flavie, qui s'animait;&mdash;combien, depuis ce
+temps-là, où vous vous seriez damné pour trois ou quatre écus de six
+livres, combien de mille livres vous ont passé par les mains?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> &mdash;Passé, répéta Clérambault,&mdash;sous le nez!... Si j'avais gardé mes parts
+de prises, je serais un gros bonnet, c'est vrai; mais vous avez toujours
+fini par manger ma part avec la vôtre... Nous travaillons pour la
+Sauvel, pour l'administration de la loterie et la respectable compagnie
+des agents de change... C'est bête, voilà mon opinion... Mais ne vous
+fâchez pas, ma souveraine; vous êtes plus forte que moi, je le sais
+bien... Le jour où vous cesserez de jeter votre gain dans un puits sans
+fond, vous serez riche comme le roi... et vous m'indemniserez... Demain,
+je payerai votre mandat... avec vos diamants, que j'engagerai.</p>
+
+<p>Ils se mirent tous deux à rire. Garnier prit un cigare dans sa boîte.</p>
+
+<p>&mdash;La fumée de tabac vous incommode-t-elle? dit-il;&mdash;c'est comme ça que
+je commençai la conversation, il y a tantôt vingt-six ans, dans le coche
+de Bordeaux.</p>
+
+<p>Flavie cessa de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je fait pendant ces longues années? murmura-t-elle;&mdash;j'ai
+souffert.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien eu un peu de bon temps, soyons juste!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en souviens pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... la joie d'être marquise?...</p>
+
+<p>&mdash;Cela dura quinze jours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> &mdash;Le premier héritage?...</p>
+
+<p>&mdash;Huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et les beaux millions de Rodelet?...</p>
+
+<p>Flavie passa la main sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous n'avez jamais eu envie de vous tuer, vous?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, non, répondit Garnier.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, prononça lentement la marquise,&mdash;cette idée-là me vient
+souvent... Si je savais ce qu'il y a au delà de la mort...</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! s'écria l'habit bleu, qui eût forfait à toutes les promesses de
+sa physionomie et de sa tournure s'il n'eût été un voltairien
+fini,&mdash;nous croyons donc tout de même en Dieu un petit peu?</p>
+
+<p>La marquise répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des nuits où je crois à l'enfer.</p>
+
+<p>Elle se versa un grand verre d'eau-de-vie.</p>
+
+<p class="dottedline">&nbsp;</p>
+
+<p>Elle parlait maintenant d'un ton bref et précis. Son &oelig;il avait de
+sombres lueurs. La fièvre sourde mettait deux taches rouges aux
+pommettes saillantes de ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai aimé le comte Achille, dit-elle;&mdash;voilà longtemps que je ne
+l'aime plus... mais je haïrai toujours cette Béatrice... Maxence est une
+admirable enfant qui comprend tout... Maxence est ambitieuse comme moi,
+plus hardie que moi... <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> J'étais dix fois moins belle que Maxence...
+Si Maxence était ma vraie fille, je baiserais la terre pour obtenir de
+Dieu mon pardon et je deviendrais une sainte.&mdash;Ne souriez pas! tout à
+l'heure, je vais dire des choses qui seront à votre portée... Je n'aime
+pas Maxence, parce que je n'aime personne: je donnerais le reste de ma
+vie pour l'aimer... Il n'y a qu'une joie ici-bas, je le sais bien, c'est
+la folie des mères... Rien qu'à penser que j'aurais pu être mère, je
+sens un c&oelig;ur dans le vide de ma poitrine... Ne prenez pas non plus
+cet air sérieux: c'est une illusion; je n'ai pas de c&oelig;ur... Maxence
+nous secondera... Seulement, j'ai peur qu'elle ne l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Garnier;&mdash;elle a seize ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une noble créature!... Mais vous avez beau regarder ce livre. Il
+est écrit tout entier en une langue qui vous est inconnue... Le comte
+est amoureux fou de Maxence... fou, vous entendez bien... Le comte m'a
+dit, à moi...&mdash;Mais que ne disent pas ces malades d'amour!
+s'interrompit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Les amours de M. le comte ne durent pas très-longtemps, objecta
+Clérambault.</p>
+
+<p>&mdash;Jugez! s'écria Flavie, qui n'écoutait pas; jugez s'il aime avec
+aveuglement... avec extravagance!... Il est venu à moi... à moi!... me
+demander <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> mon aide!... Et il n'a pas même eu l'idée que je pourrais
+me venger!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas parlé de mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Il a pleuré comme une femme...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas parlé de mariage? répéta Garnier.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est roulé à mes pieds...</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons savoir dans une heure s'il est ou non marié, dit Garnier.</p>
+
+<p>Il raconta la mission qu'il avait donnée à Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme souffrira plus si on la chasse que si on la tue...,
+murmura Flavie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce adroit, ce que j'ai fait? demanda Clérambault.</p>
+
+<p>Flavie réfléchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que ce jeune homme nous serve encore à autre chose, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous saurez son nom, répliqua Garnier à voix basse,&mdash;vous aurez
+peut-être de la répugnance à trop vous servir de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Léon Rodelet.</p>
+
+<p>Flavie eut un imperceptible tressaillement. Garnier l'examinait.
+L'émotion, si elle en eut, ne dura pas le temps que nous mettons à
+écrire cette ligne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura-t-elle;&mdash;et c'est étonnant comme tous ces
+souvenirs sont en moi présents et précis... Cette pauvre Rodelet
+s'appelait <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> Ernestine... je reconnaîtrais le grand nigaud de commis
+que nous lançâmes en Amérique... Le temps passe; il y a de cela
+vingt-trois ans: l'enfant d'Ernestine doit être un homme... on peut
+l'employer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y répugneriez pas?... commença l'habit bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Flavie.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, moi, dit Garnier,&mdash;que, si je n'avais pas eu vis-à-vis de
+moi-même une sorte de prétexte... car, en définitive, je l'ai empêché de
+se brûler la cervelle... j'avoue que je n'y allais pas de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La marquise répliqua froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des races de dupes.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous faire de Léon Rodelet? demanda Garnier.</p>
+
+<p>&mdash;Cette petite Césarine, répondit Flavie,&mdash;est l'épine la plus gênante
+que nous ayons au pied... Je veux que le comte Achille l'éloigne et la
+déshérite.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple! s'écria Garnier, ne comptez pas là-dessus!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le comte adore sa fille...</p>
+
+<p>&mdash;Le comte est comme tous les hommes à femmes, il est aux trois quarts
+femme... Le comte <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> est un honnête seigneur, très-élégant,
+très-spirituel, très-probe même quand il ne s'agit que d'argent... Mais
+avez-vous rencontré parfois de ces mères de trente-six ans qui sont
+belles encore et qui ont de grandes filles? Il y a un moment où ces
+mères, si bonnes que vous le puissiez supposer, détestent leurs filles:
+cela est positif... Eh bien, le comte Achille, amoureux d'une fillette
+de seize ans, est vieilli par sa fille, qui atteint sa dix-septième
+année... Sa fille lui déplaît auprès de Maxence; la vue de sa fille lui
+crie: «Tu pourrais être amplement et largement le père de ta
+maîtresse...» Un monsieur comme le comte Achille se tuerait s'il se
+voyait ridicule dans son miroir... le cuisinier Vatel n'est pas le plus
+grotesque des suicideurs... Et croyez-moi, je ne fais point ici de
+vaines théories, je parle d'affaire; je dis ce qui est... Si l'on donne
+un prétexte au comte Achille,&mdash;qui adore sa fille,&mdash;pour envoyer sa
+fille aux antipodes, le comte Achille se jettera sur le prétexte comme
+un enfant gourmand sur une pomme... Conclusion: Léon Rodelet enlèvera
+bel et bien mademoiselle Césarine de Mersanz.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi M. Garnier de Clérambault était l'esclave de cette femme.
+Elle avait de ces aperçus rapides et profonds qui gagnent les batailles.
+Elle coûtait cher, mais elle rapportait gros. Il fallait <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> son
+malfaisant génie pour faire aboutir ces spéculations impossibles.</p>
+
+<p>Ici, par exemple, le problème se posait ainsi: étant donné un homme
+jeune, marié à une jeune femme et père d'une fille en pleine santé,
+recueillir à courte échéance l'héritage de cet homme.</p>
+
+<p>Nous disons marié, bien qu'il y eût des doutes à cet égard.</p>
+
+<p>Le fait du mariage n'inquiétait pas autrement la marquise. C'était M.
+Garnier de Clérambault qui n'était pas à la hauteur et qui prêtait à ce
+détail une importance démesurée.</p>
+
+<p>Il va sans dire que, dans l'énoncé du problème nous avons sous-entendu
+cette condition nécessaire: la razzia devait avoir lieu doucement, sans
+trop de bruit ni de scandale, avec toutes garanties de sécurité pour les
+membres de l'expédition.</p>
+
+<p>L'emploi du fer, du feu, du poison et de toutes autres naïvetés
+scélérates était expressément prohibé comme dangereux.</p>
+
+<p>Garnier ne fit qu'une objection.</p>
+
+<p>&mdash;Maxence aime Césarine de tout son c&oelig;ur, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Maxence aime le comte Achille, répondit Flavie.&mdash;Maintenant, aux
+détails!... Le père de Béatrice est arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis longtemps.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> &mdash;A-t-il commencé son rôle?</p>
+
+<p>&mdash;En perfection... mais il fera mieux encore... Barbedor ira le voir
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, moi aussi, je travaillerai, reprit la marquise;&mdash;il faut que
+l'affaire marche!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Garnier,&mdash;j'y songe... Si Maxence aime le comte comme vous
+le dites...</p>
+
+<p>&mdash;On ne déteste bien que les gens qu'on a aimés, repartit Flavie;&mdash;quand
+nous en serons là, fiez-vous à moi!</p>
+
+<p>Elle consulta sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures, reprit-elle;&mdash;allez me chercher votre Léon Rodelet.</p>
+
+<p>Garnier se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous envoie Barbedor? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non... à quoi bon?</p>
+
+<p>En ce moment, un joyeux éclat de rire monta du rez-de-chaussée par la
+fenêtre entr'ouverte.</p>
+
+<p>Clérambault, qui était déjà tout près de la porte, se retourna vivement.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, s'écria-t-il en se frappant le front,&mdash;vous ai-je dit quels
+gens nous avons en bas?... On conspire contre nous... Ceux que vous
+entendez ne sont pas nos amis.</p>
+
+<p>&mdash;Avons-nous des amis? dit Flavie avec son rire amer;&mdash;qui donc est en
+bas?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> &mdash;Jean Lagard, le lieutenant Vital et maman Carabosse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit la marquise d'un air d'indifférence.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Allez en paix... nous ne mourrons qu'une fois.</p>
+
+<p>Quand l'habit bleu fut parti, elle se leva et gagna la croisée, qu'elle
+ouvrit toute grande. La nuit commençait à être noire. Elle se pencha en
+dehors pour entendre ce qui se disait dans la chambre du
+rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Mais il ne lui venait que des sons confus, entremêlés de rires.</p>
+
+<p>&mdash;Quand même j'entendrais?... murmura-t-elle;&mdash;ai-je besoin d'entendre
+pour savoir?</p>
+
+<p>Elle resta un instant accoudée contre l'appui de la croisée.</p>
+
+<p>C'était une belle soirée du mois de mai. Le ciel était sans lune, mais
+les astres pendaient plus brillants au firmament limpide. L'air était
+calme; une faible brise du nord apportait les murmures de la grande
+ville, qui ressemblent si bien aux voix lointaines de la mer. L'ombre,
+qui allait s'épaississant, donnait au paysage je ne sais quels aspects
+pittoresques et mystérieux. La nuit est une enchanteresse; elle sait
+draper son voile sur la platitude de nos réalités, et chaque objet que
+touche sa baguette <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> magique revêt en se transformant les
+capricieuses beautés du rêve.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit: autour du château de la Savate, c'était un vilain
+marais au sol bas, uniforme et pourri, tout émaillé de cloches de verre,
+tout noirci par le fumier, où l'arrosoir, promené sans cesse, faisait
+pousser des choux aqueux et des artichauts lymphatiques.</p>
+
+<p>En thèse générale, il n'y a rien de hideux comme un marais de Paris.</p>
+
+<p>Mais la nuit peut changer un carré de choux en noble pelouse, la nuit
+jette son manteau sur un champ d'artichauts et même sur ces sillons
+alignés selon l'art où pousse la visqueuse laitue. Tout cela se fait
+plaine. Pour peu qu'il y ait çà et là quelques plants d'humbles cassis,
+vous avez des buissons;&mdash;la couche où fermente le melon prend un aspect
+de colline;&mdash;j'ai vu des pruniers rabougris grandir et se camper comme
+d'orgueilleux sycomores.</p>
+
+<p>Nous n'exagérons point. Il n'est pas nécessaire d'aller dans le désert
+ni même aux terribles grèves du mont Saint-Michel pour connaître le
+phénomène du mirage. Toute nuit en plein air produit le mirage. On
+dirait que l'élément prosaïque se met au lit chaque soir en même temps
+que le soleil, dieu des vers alexandrins. Aussitôt que ce blond <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+Phébus est couché, dès qu'il a rabattu son bonnet de coton sur ses
+oreilles frileuses, la poésie des rêveurs sort de son nid et plane dans
+l'atmosphère rafraîchie. Les fleurs épandent violemment leurs parfums,
+le rossignol chante et le firmament allume la splendeur infinie de ses
+girandoles.</p>
+
+<p>Eh bien, oui, c'était une vaste plaine qui entourait Flavie.&mdash;Çà et là
+des fantômes blancs paraissaient dans le noir.&mdash;Au loin, les maisons de
+Grenelle tranchaient sur le clair-obscur du ciel, affectant de bizarres
+architectures.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas jusqu'aux tilleuls malades, plantés au revers de la rue
+de l'École, qui ne prissent une grandiose apparence.</p>
+
+<p>Flavie n'essayait plus de saisir les quelques paroles qui venaient d'en
+bas jusqu'à elle. Sa tête se penchait sur sa main. Elle rêvait.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais eu une mère!... murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Était-ce là l'expression indirecte d'un remords?</p>
+
+<p>Elle resta longtemps sans parler, puis elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais une fille!...</p>
+
+<p>Sa voix était douce et avait des caresses.&mdash;C'était bien l'expression
+d'un désir et d'un regret.</p>
+
+<p>Elle frissonna bientôt au souffle de cette brise fraîche qui venait du
+dehors. Elle se retira vivement et ferma la fenêtre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> La lumière de la lampe éclaira le sarcasme de son sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu de mère et je n'ai pas de fille, prononça-t-elle d'un
+c&oelig;ur dégagé;&mdash;tant mieux!</p>
+
+<p>Elle revint s'asseoir auprès de la table. Elle avait froid. Elle se
+versa une troisième rasade.&mdash;Elle dit en reposant son verre, vidé d'un
+trait:</p>
+
+<p>&mdash;Si Maxence était ma fille, je me tuerais, parce que je serais sans
+armes contre les autres et contre ma conscience... mais je n'ai pas
+d'enfant... je suis libre, grâce au hasard... Maxence est une machine de
+guerre... Par elle, nous entrerons dans la place... Et je mourrai dans
+mon lit, avant d'avoir vu la fin des millions du comte Achille...</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p>
+
+<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>XIII</h2>
+
+<h3>&mdash;Repas de corps.&mdash;</h3>
+
+<p class="p2">M. Garnier de Clérambault s'était trompé en plaçant maman Carabosse au
+nombre des convives du rez-de-chaussée. La petite bonne femme manquait à
+l'appel. Il n'y avait là que le beau lieutenant Vital, Jean Lagard et le
+père Barbedor, qui s'était grisé tout doucement à force de couper sa
+bière par des gouttes d'eau-de-vie, en lisant le fameux article du
+<i>Journal des Débats</i> sur la barrière des Paillassons.</p>
+
+<p>Le bruit et les rires venaient de l'office, où marmitons <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> et garçons
+festoyaient, grâce aux largesses du neveu Lagard, qui faisait ainsi
+danser les finances de l'habit bleu.</p>
+
+<p>Ce jour-là, vers midi, Vital avait reçu une lettre ainsi conçue:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Les officiers du 3<sup>e</sup> léger sont convoqués à un repas de corps qui aura
+lieu à Grenelle, château de la Savate, ruelle Saint-Fiacre, derrière la
+barrière des Paillassons.&mdash;Six heures et demie.»</p>
+</div>
+
+<p>Vital ne connaissait rien de tout cela. Un repas de corps ne fait pas
+événement. Il avait vaqué à ses occupations ordinaires, et, à l'heure
+dite, il s'était dirigé vers l'établissement indiqué.</p>
+
+<p>Nous avons vu son étonnement à l'aspect du lieu choisi par ses
+collègues.</p>
+
+<p>Jean Lagard vint au-devant de lui dans le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, lieutenant, dit-il,&mdash;c'est moi qui suis les officiers du 3<sup>e</sup>
+léger, pour le moment.</p>
+
+<p>Et comme Vital ne comprenait pas, Lagard ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une petite surprise qu'on a voulu vous faire, mon lieutenant,
+histoire de rire et de badiner.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui me fait ainsi des surprises? demanda Vital, qui n'était pas
+véhémentement attiré par l'extérieur du bon Jean.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> &mdash;C'est moi, répondit Lagard en touchant son chapeau,&mdash;qu'ai l'avantage
+d'être votre cousin par droit de naissance... et qu'avais envie depuis
+pas mal de temps d'en casser un avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous nommez?</p>
+
+<p>&mdash;Jean Lagard, neveu et filleul de ma marraine, qui est votre bonne et
+respectable mère.</p>
+
+<p>Le lieutenant devint très-pâle.&mdash;Jean Lagard fronça le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas honte de ma marraine, pas vrai? demanda-t-il en
+baissant la voix.</p>
+
+<p>Le sang remonta vivement aux joues du lieutenant, qui eut un franc
+sourire et tendit la main à Lagard. Celui-ci la serra de bon c&oelig;ur
+entre les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez vous, cousin, dit-il,&mdash;je me méfie des beaux, et vous
+êtes fièrement beau, sans vous faire de compliments... n'y en a pas
+beaucoup dans l'armée qui soient tapés comme vous... Ah! mais non!... La
+première fois que ma marraine vous montra à moi dans les rangs, je dis:
+«Excusez, maman, vous avez fameusement réussi ce garçon là!...» Qu'elle
+me répondit: «Un peu, mon neveu,» car elle n'a pas la réplique dans son
+pays,&mdash;comme moi mes papiers, chaque fois que je suis pour me marier...</p>
+
+<p>Il se mit à rire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> &mdash;Cousin, dit le lieutenant,&mdash;je ne sais pas où sont vos papiers; mais
+on ne peut pas vous accuser d'avoir la langue dans votre poche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me trouvez bavasse?... c'est rapport au contentement de la
+rencontre... Prenez-vous l'absinthe?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir!</p>
+
+<p>Lagard démolit une table d'un coup de poing. Les garçons accoururent
+tous à la fois, escortés de Barbedor.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, l'oncle, dit Lagard,&mdash;allez un petit peu voir à Montparnasse si
+j'y suis... vous mangez de la chèvre et du chou, ça ne me va pas... Les
+autres, amenez de la vieille-vieille qu'est à la cave, sous le cognac,
+là-bas, juste en face de la porte... à moins que vous n'ayez tout bu,
+papa?</p>
+
+<p>Barbedor lui faisait des signes et l'appelait en lui montrant de loin le
+<i>Journal des Débats</i>. Lagard tourna le dos.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a pas longtemps que je sais les affaires de ma marraine, dit-il
+tout bas au lieutenant;&mdash;et encore, les affaires... je n'en sais qu'un
+tout petit bout... Elle a tourné plus d'un mois autour du pot avant de
+me dire: «Ce beau garçon-là est mon petit...» Écoutez donc, lui fallait
+bien quelqu'un, à c'te femme, pour parler de vous!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> &mdash;Ce n'est pas moi qui m'éloigne d'elle..., commença Vital.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais... je sais! interrompit Jean Lagard;&mdash;si j'ai pris cette
+couleur pour vous faire arriver ici, c'est histoire de plaisanter entre
+cousins, pas vrai?... La maman dit comme ça que vous avez le c&oelig;ur
+plus beau encore que le visage...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre digne et sainte femme! murmura Vital avec émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez bien?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on peut jamais l'aimer assez?</p>
+
+<p>&mdash;Touchez là! s'écria Jean Lagard; ça me fait plus de plaisir d'entendre
+ça que si l'on me nommait à une place du gouvernement où il y aurait
+bonne paye et pas beaucoup d'ouvrage.</p>
+
+<p>Il tressaillit. Une main venait de se poser sur son épaule par derrière.
+Barbedor était auprès de lui, tenant le <i>Journal des Débats</i> ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Lis ça, neveu! dit-il en mettant le doigt sur son cher article;&mdash;lis
+ça et dis-moi ton avis.</p>
+
+<p>Lagard parcourut les premières lignes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que c'te charge-là? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Une charge!... une chose imprimée!... On va l'ouvrir: c'est comme qui
+dirait officiel!</p>
+
+<p>Lagard avait lu. Il réfléchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Qué scélérate de diablerie veulent-ils lui faire faire? grommela-t-il
+à part lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> &mdash;On va l'ouvrir, reprit Barbedor de cet air mystérieusement ému qui est
+un des premiers symptômes de l'ivresse;&mdash;ce n'est pas des gens du commun
+qui m'auraient obtenu ça au ministère... On plantera une allée d'acacias
+depuis la barrière des Paillassons jusque chez moi.</p>
+
+<p>Jamais amant ne mit plus de douceur à prononcer le joli nom de sa
+maîtresse. Certes, ces mots: barrière des Paillassons, n'ont rien en eux
+de particulièrement poétique. Eh bien, dans la bouche de Jean-François
+Vaterlot, ils prenaient une euphonie comparable aux plus sonores
+hémistiches de Lamartine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez avalé le poisson, papa? dit Jean Lagard.</p>
+
+<p>Barbedor ferma ses deux poings.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'hérisses à la fin! s'écria-t-il;&mdash;poisson toi même!... Si tu es
+du parti des deux coquines, c'est bon!</p>
+
+<p>L'idée lui venait que son neveu Jean Lagard était peut-être soudoyé par
+la barrière de Sèvres et par la barrière des Écoles.</p>
+
+<p>Il replia son <i>Journal des Débats</i> et le remit dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est comme ça, grommela-t-il,&mdash;tu peux leur dire, aux deux
+coquines, qu'on ne les craint pas, entends-tu bien?... Et, quand l'allée
+d'acacias <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> sera plantée, tu viendras me demander à travailler dans
+ma salle... trois francs les premières, deux francs les secondes, vingt
+sous les pourtours et dix francs pour entrée dans la loge des
+artistes... C'est chez moi que se feront toutes les réputations... Il y
+aura ici plus de gants jaunes qu'au grand Opéra... Est-ce que tu crois
+que je me passerai d'orchestre? J'aurai l'orchestre de Souflard: trente
+instruments à vent pour vingt-cinq francs... ça me ruinera-t-il?... Et
+le dimanche soir, on dansera: un bal comme il faut, tous bonnes et
+militaires... dix sous d'entrée pour les cavaliers, en consommation, les
+dames <i>à l'&oelig;il</i>; vingt centimes contredanses, valses et polkas... Et
+je ne veux plus de ce nom de château de la Savate... j'en ai honte!...
+Je vais faire peindre un grand tableau des dieux de la Fable, pas cher,
+avec un cadre... Mon enseigne sera: <i>Aux travaux d'Hercule et à la
+ceinture de Vénus</i>... les travaux d'Hercule pour la force et l'adresse,
+jeux olympiques et autres; la ceinture de Vénus pour la chose de la
+danse et des intrigues entre les deux sexes...</p>
+
+<p>Il fit un pied de nez à son neveu et courut chercher une choppe, car sa
+gorge le brûlait. Il avait la fièvre du bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel diable de taudis m'avez-vous amené ici, cousin? demanda le
+lieutenant Vital.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> &mdash;Ce n'est pas moi qui peux répondre à cela, cousin, répliqua l'ancien
+fort-et-adroit,&mdash;et je trouve que maman Marguerite commence à se faire
+diantrement attendre!</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! Casseur! cria-t-il en se tournant vers la maison; servez toujours
+le potage pour deux, sans vous commander... Vous en tiendrez une bonne
+assiette chaude.</p>
+
+<p>Et, quand ils furent attablés:</p>
+
+<p>&mdash;N'empêche, reprit Lagard,&mdash;que je ne suis pas fâché de me trouver un
+petit instant seul avec vous... Voilà, je ne vous ressemble guère,
+cousin, comme quoi vous avez gagné tous vos grades par la bonne conduite
+et la tenue... Le potage n'est pas piqué, pas vrai? quoique ça soit ici
+un taudis, comme vous dites, chez mon vénérable oncle... Et ça nous
+donne un fameux exemple de la fragilité humaine, de voir un homme qu'est
+pas né méchant natif, et qui tourne au sauvage par rapport à une fixité
+qu'il a d'humilier censé les barrières de droite et de gauche... C'est
+comme ça une mélomanie qu'on dit, je crois, quand la jugeotte n'y est
+plus... J'ai ouï parler d'un juif riche à milliasses, qui voulait
+prendre la lune parce qu'il avait dans la tête que c'était un louis
+composé de tout l'or du monde... et ça y prête un tantinet quand la lune
+est dans son plein... Mon oncle se fiche de la lune, mais il <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> veut
+faire un trou dans le mur d'enceinte pour qu'y ait une barrière des
+Paillassons... Je disais donc que vous étiez, comme ça, le vrai modèle
+des bons sujets, par la sagesse en tout... Prenez-vous un coup de blanc
+par-dessus la soupe?</p>
+
+<p>Vital tendit son verre. Jean Lagard continua:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, différemment, j'ai pris des habitudes avec les forts-et-adroits,
+dont j'étais un des plus universels... Par quoi, ma marraine ne me dit
+pas tout, s'en faut!... Mangez-moi ça pendant que ça fume, cousin...
+J'ai roulé, voyez-vous, de-ci de-là, sans amasser de mousse... La
+marraine m'a empêché de faire pas mal de bêtises, mais j'en ai fait pas
+mal aussi, malgré elle... Voilà donc la chose: c'est un c&oelig;ur d'or, et
+n'y a pas sa pareille au monde. Je l'aime, la, ce qui s'appelle à fond.
+Je me battrais pour elle avec n'importe quoi!... En plus, à cause d'elle
+qui vous adore, je vous aime aussi, cousin, et je vous le dis à la bonne
+franquette... Portez-vous bien!</p>
+
+<p>Il choqua son verre contre celui de Vital et le replaça bruyamment sur
+la table.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que, reprit-il sans transition, pendant que ses yeux hardis
+et rieurs se fixaient sur le jeune lieutenant,&mdash;nous faisons comme ça la
+cour à une comtesse?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> Vital tressaillit violemment et fut sur le point de laisser tomber son
+verre.</p>
+
+<p>&mdash;On dit ça, reprit Jean Lagard, qui le considérait toujours;&mdash;moi, je
+n'en sais pas plus long, vous sentez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui dit cela? demanda le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Les uns... les autres..., répondit Lagard... Tenez,
+s'interrompit-il,&mdash;ce gros bonhomme que vous venez de voir vous
+connaît... Il y a ici un autre personnage dont nous parlerons tout à
+l'heure plus amplement. Le vieux Barbedor savait par moi que vous alliez
+venir... Il savait par d'autres que par moi ce que votre mère voudrait
+cacher à tous... Quand il a prononcé votre nom devant le personnage en
+question, j'ai entendu celui-ci qui s'écriait: «Ah! ah! l'amant de la
+comtesse de Mersanz!»</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une abominable calomnie! s'écria Vital.</p>
+
+<p>&mdash;Ta ta ta! fit Lagard;&mdash;quant à ce qui est de moi, je n'en ai pas eu la
+chair de poule... Un joli garçon et une jolie femme, c'est fait pour
+s'entendre de toute éternité... Vous ne mangez plus, cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Vital;&mdash;je veux savoir le nom de l'homme qui a dit cela.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> &mdash;Garnier de Clérambault, mon cousin... Et, si vous voulez que je lui
+casse quelque chose de votre part, ça va!</p>
+
+<p>&mdash;Garnier de Clérambault! répéta le lieutenant, qui interrogeait
+vainement ses souvenirs.</p>
+
+<p>Pendant qu'il réfléchissait, Lagard poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu parler jamais de madame la marquise de Sainte-Croix?</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais, repartit vivement Vital,&mdash;et je me souviens d'avoir vu
+chez elle ce Garnier de Clérambault.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez donc chez cette marquise de Sainte-Croix?</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui m'a présenté à madame la comtesse de Mersanz.</p>
+
+<p>A son tour, Lagard se prit à réfléchir. Il y alla de bon c&oelig;ur et prit
+sa bonne grosse tête à deux mains pour n'avoir point de distraction.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable! s'écria-t-il au bout de quelques secondes,&mdash;tout ça n'est
+pas mon affaire. Je n'y vois goutte, là dedans; ça regarde ma
+marraine... Si elle voulait me dire tout ce qu'elle complote, quoi! je
+finirais peut-être par comprendre... mais un mot par-ci, un mot par-là,
+ça ne me suffit pas... Tel que vous me voyez, je lui donnerais mes deux
+bras et ma tête, à vot' maman, mon cousin... Eh <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> bien, je dis
+qu'elle devrait avoir plus de confiance en moi!...</p>
+
+<p>Vital gardait le silence. Un nom, prononcé par Jean Lagard, le fit
+tressaillir pour la seconde fois.</p>
+
+<p>Jean Lagard avait dit, suivant le cours de sa vagabonde méditation:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour le roi de Prusse qu'elle va voir tous les jours
+cette Maxence et la petite demoiselle Césarine.</p>
+
+<p>Vital fixa les yeux sur lui avec une sorte d'effroi. On eût dit que cet
+homme, sciemment ou sans dessein, scrutait un à un tous les replis de
+son âme.</p>
+
+<p>Ce roman n'a point de héros, parce que notre beau Vital n'était pas un
+héros de roman. Nous vous le donnons tel qu'il était, n'ayant ni les
+vices prestigieux ni les vertus tragiques des jeunes premiers rôles de
+nos drames. Il portait l'épaulette de lieutenant à vingt-huit ans, ce
+qui exclut toute idée de splendeur. Il respectait les femmes, et ses
+camarades se moquaient de lui, disant qu'il était rangé comme une
+demoiselle.</p>
+
+<p>Je crois qu'il avait eu deux ou trois duels en sa vie, mais c'était bien
+à son corps défendant. Il avait gagné son épaulette en Afrique, où il
+s'était battu comme un diable.</p>
+
+<p>Il avait deux amours dans le c&oelig;ur: l'un qui <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> avait commencé avec
+sa vie, l'amour de sa mère; l'autre qui était tout jeune, sa passion
+timide et sans espoir pour mademoiselle Césarine de Mersanz.</p>
+
+<p>Une troisième affection était en lui, douce, tendre, mêlée d'admiration
+et de respect: c'était la comtesse Béatrice qui lui avait inspiré ce
+dernier sentiment.</p>
+
+<p>Peut-être parce qu'elle était la seconde mère de Césarine.</p>
+
+<p>Il était loyal, mais timide à l'excès. Dieu ne l'avait point fait ainsi.
+Sa timidité venait des circonstances. Sa mère, exagérant jusqu'à la
+manie un sentiment raisonnable à son point de départ, sa mère lui avait
+inculqué cette défiance de lui-même et cette crainte du monde.</p>
+
+<p>Sa mère lui avait défendu de la reconnaître en public.</p>
+
+<p>Depuis qu'il avait l'épaulette d'officier, sa mère lui cachait sa
+demeure.</p>
+
+<p>Elle avait honte, comment exprimer cette bizarrerie? elle avait honte
+d'être sa mère, pour lui qui était son orgueil et son c&oelig;ur. Trop
+humble à force d'être glorieuse, elle s'éloignait de lui, qu'elle eût
+voulu voir sans cesse; elle faisait abstinence de ce grand amour
+maternel qui était sa vie, elle jeûnait de tendresse et de caresses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> Elle se souvenait. Son mari l'avait abandonnée autrefois, parce qu'il
+était devenu officier et qu'elle restait vivandière. Depuis lors, elle
+avait sans cesse descendu, selon sa propre appréciation. Elle avait été
+concierge, ce qui est bien au-dessous de cantinière; elle était
+maintenant marchande de plaisirs et connue comme le loup blanc dans le
+quartier des Invalides.</p>
+
+<p>Elle se disait: si l'on savait que Vital est le fils de maman Carabosse,
+sa carrière serait perdue; ses chefs l'abandonneraient, il fléchirait
+sous la raillerie de ses camarades.</p>
+
+<p>Y avait-il quelque chose de fondé dans ces appréhensions? Personne ne
+peut dire non d'une manière absolue. Pour quiconque connaît les m&oelig;urs
+militaires, le doute est de rigueur. En garnison, le même fait, produit
+dans les mêmes circonstances, peut amener des résultats directement
+opposés. Il y a le c&oelig;ur qui est bon; il y a l'esprit qui est parfois
+un peu étroit.&mdash;Il y a un troisième élément dont nous demandons bien
+pardon de prononcer le nom: <span class="smcap">LA BLAGUE</span>.</p>
+
+<p>Tout dépend de <i>la blague</i>.</p>
+
+<p>La blague est un souverain absolu, un autocrate qui ne connaît ni frein
+ni contrôle. Elle a droit de vie et de mort.</p>
+
+<p>La blague est une puissance toute française. Nos <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> alliés nous la
+reprochent et nous l'envient. Nos ennemis en ont peur.</p>
+
+<p>Comme toutes les grandes choses, elle a beaucoup de bon et beaucoup de
+mauvais.</p>
+
+<p>Elle soutient le soldat; elle est partie intégrante de sa gaieté,
+peut-être de son courage; elle pique l'émulation, elle exalte le point
+d'honneur.</p>
+
+<p>Elle a de l'esprit; mais, nous le répétons, son esprit n'est ni
+très-haut ni très-large. La blague a besoin d'applaudissements pour
+vivre: c'est une chose d'art. Comme les applaudissements se comptent, la
+blague est l'esclave du nombre. Elle a son niveau, qui est juste à
+hauteur de grenadier. Elle berne aussi volontiers ce qui est au-dessus
+de cette taille que ce qui est au-dessous.</p>
+
+<p>Rectifions: plus volontiers.</p>
+
+<p>Jusqu'à l'heure où quelque coup de tonnerre consacre cette supériorité
+dont on s'est tant moqué.</p>
+
+<p>La blague admet le succès, quitte à mordiller un peu le talon du
+triomphateur.</p>
+
+<p>Quand le triomphe est complet, universel, brillant comme le soleil, la
+blague se couche à ses pieds et jappe comme un petit chien.</p>
+
+<p>Elle prend alors les ridicules du héros sous sa protection; elle le rend
+populaire par le bout qu'elle déchirait la veille. S'il a des verrues,
+elle <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> place ces verrues parmi les constellations du ciel,&mdash;ou bien
+encore, elle force la postérité à voir toujours sur les épaules d'un
+demi-dieu je ne sais quelle redingote grise.</p>
+
+<p>Grattez un peu la blague, vous trouverez dessous Chauvin. Or, Chauvin
+est un ours muni du pavé bienveillant et fatal qui écraserait la gloire
+si la gloire n'avait la vie dure.</p>
+
+<p>La mère de Vital connaissait tout cela. Elle avait peut-être vu la
+blague mettre son pied lourd sur de l'herbe de grand capitaine. Elle
+avait peur.</p>
+
+<p>Et comme elle était ardente et, en toutes choses, extrême; comme Vital
+était son espoir et son trésor, elle ne voulait voir que le danger, afin
+de l'en mieux garder. Dès que Vital était en jeu, elle se défiait de ses
+chers tourlourous qu'elle aimait tant et qu'elle suivait, au pas, en
+promenade.</p>
+
+<p>Voulez-vous que nous précisions les faits? Elle voyait Vital, l'épée à
+la main, sur le pré, parce qu'un camarade en méchante humeur l'avait
+appelé: le fils à maman Carabosse.&mdash;Elle voyait le chef du personnel au
+ministère de la guerre rester, la plume suspendue au-dessus de
+l'ordonnance qui nommait Vital capitaine, parce que le fils d'une
+marchande de plaisirs...</p>
+
+<p>Mettons qu'elle eût grand tort. Elle était comme cela.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> Vital avait dit l'exacte vérité: ce n'était pas lui qui fuyait sa mère;
+au contraire, Vital faisait ce qu'il pouvait pour vaincre les étranges
+scrupules de la petite bonne femme, c'était en vain. Son humilité ne
+l'empêchait point d'être obstinée. Quand elle avait dit: «Je veux,» il
+n'y avait pas à répliquer.</p>
+
+<p>C'étaient de vraies parties fines, quand ils se voyaient. On se donnait
+rendez-vous en cachette. La petite bonne femme avait des joies d'enfant;
+elle faisait des surprises. Jugez! l'attrait du fruit défendu, ajouté à
+cet immense bonheur de la mère dans les bras de son fils!</p>
+
+<p>Il y avait cependant une chose qui troublait cette joie et qui mettait
+un peu d'amertume dans ce plaisir. Marguerite Vital avait un reproche à
+se faire. Le lecteur se souvient de cette mission donnée par Roger à
+Garnier, lequel s'était présenté dans le pauvre logis de la Perlette et
+lui avait signifié que son mari voulait un des deux enfants. Depuis
+lors, Marguerite avait vécu dans la crainte continuelle de se voir
+séparée de son fils. C'est pour cela qu'elle avait abandonné son petit
+baril de vivandière. Si elle fût restée au régiment, son mari l'eût trop
+aisément retrouvée. L'état de concierge n'est ni brillant ni bruyant;
+Marguerite se crut bien cachée au fond d'une loge, et, par le fait, son
+mari ne l'inquiéta jamais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> Là n'était pas le mal.&mdash;Dans sa frayeur d'être séparée de son fils,
+Marguerite s'était creusé la cervelle. Elle ne pouvait ôter au petit
+Vital sa position d'enfant de troupe qui lui donnait des droits. Elle
+s'ingénia; l'adresse ne lui manquait pas. Elle commença par intervertir
+l'ordre des nom et prénom du petit Vital. Au lieu de Vital Roger, elle
+fit inscrire Roger (Vital) sur le registre du dépôt; puis, peu à peu, la
+parenthèse disparut; l'enfant se nomma Roger Vital,&mdash;puis Vital tout
+court.</p>
+
+<p>De sorte que, par le fait, Marguerite avait enlevé à son fils le nom de
+son père.</p>
+
+<p>Bien plus, le voulant toujours à elle et tout à elle, dans sa jalousie
+de mère, elle avait éludé ses curiosités d'enfant et ses questions de
+jeune homme. Vital croyait son père mort.</p>
+
+<p>Quant à Roger, l'ancien tambour de la septième, s'il eût voulu chercher,
+ne fût-ce qu'un peu, la ruse naïve de la pauvre Perlette aurait été bien
+vite déjouée; mais Roger ne chercha pas, ou, s'il fit quelques
+démarches, ce fut trop tard et lorsque déjà Vital avait complétement
+changé de nom.</p>
+
+<p>&mdash;Deux jolis brins de filles, cette Maxence et cette Césarine, reprit
+Lagard sans prendre garde au trouble de Vital;&mdash;mais vous ne vous êtes
+jamais soucié d'elles probablement, cousin, puisque vous vous occupez
+d'une autre... Moi, j'ai travaillé <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> dans le chantier qui fait face à
+la pension... et j'ai vu des choses...</p>
+
+<p>Il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous vu? demanda Vital.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons peu et parlons bien! fit Jean, qui eut par hasard fantaisie de
+discrétion;&mdash;m'est avis que ces choses-là ne nous regardent ni l'un ni
+l'autre... N'empêche qu'on peut causer, n'est-ce pas?... Eh bien, je
+vous dis, moi, qu'il y a tout un polisson de mystère là-dessous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, quel mystère?</p>
+
+<p>&mdash;Quel mystère? répéta Lagard.</p>
+
+<p>Il réfléchit un instant et reprit, suivant le vagabond caprice de sa
+pensée:</p>
+
+<p>&mdash;La maman vous le dira, si elle veut, cousin... Moi, je donnerais dix
+francs de bon c&oelig;ur pour la voir ici.</p>
+
+<p>Le lieutenant regarda à sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Neuf heures! murmura-t-il.</p>
+
+<p>La physionomie de Jean Lagard exprima un commencement d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Le Garnier est là-haut... La Vipère aussi... S'il arrive malheur à
+maman Marguerite, tonnerre du ciel, il y aura des pots cassés!...</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! s'écria Vital,&mdash;expliquez-vous!... Que parlez-vous de
+malheur à propos de ma mère?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> &mdash;Est-ce qu'on peut vous dire? répliqua Jean, qui frappa la table de son
+gros poing fermé;&mdash;est-ce qu'on sait quelque chose en dehors de ce que
+maman Marguerite veut donner de son secret?</p>
+
+<p>&mdash;Ce Garnier est son ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne veut pas qu'on y touche!</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc appelez-vous la Vipère?</p>
+
+<p>&mdash;La marquise de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Vital le regarda stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme si bonne et si pieuse!... murmura-t-il;&mdash;vous êtes fou,
+mon garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous en êtes encore là, vous, s'écria Jean Lagard en se
+levant,&mdash;j'en aurais trop long à vous conter... Nous n'avons pas le
+temps... je veux savoir ce qui est arrivé à ma marraine.</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! mon oncle! appela-t-il.</p>
+
+<p>Barbedor n'eut garde d'entendre. Il était à l'office, où le chef, les
+marmitons et les garçons festoyaient. Lagard avait payé un banquet à
+trois francs par tête. Barbedor leur lisait l'article du <i>Journal des
+Débats</i> et prédisait des jours de gloire à la ruelle Saint-Fiacre,
+aussitôt que les acacias seraient plantés. Le chef n'avait pas acquis
+son beau surnom de Casseur sans être un loustic assez agréable. Il
+donnait la réplique au bonhomme. Marmitons et garçons s'amusaient comme
+des bienheureux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> &mdash;Voilà! dit Lagard au lieutenant,&mdash;ça m'aurait fait plaisir de voir la
+petite bonne femme embrasser son grand fils. J'attendais toujours
+d'avoir de l'argent pour me payer cette fantaisie... La noce n'a pas
+réussi: bonsoir!... Ohé! mon oncle! avance ici qu'on te paye!</p>
+
+<p>Comme l'oncle Barbedor ne se pressait point, Lagard remit son chapeau
+sur l'oreille et se dirigea vers la maison. Le lieutenant l'arrêta par
+le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Restez, dit-il.</p>
+
+<p>Lagard imprima une brusque secousse à son bras pour le dégager; mais la
+main du beau lieutenant était inflexible comme un étau. Lagard s'arrêta,
+saisi d'admiration pour un poignet pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Restez, répéta Vital;&mdash;vous m'en avez dit trop et vous ne m'en avez
+pas dit assez.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que ça de tenailles! grommela Jean, qui n'essayait plus de se
+dégager,&mdash;est-ce que vous en êtes, cousin?</p>
+
+<p>Vital ne comprit pas. Jean Lagard poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous tenez un homme comme ça par le bras, sauriez-vous bien
+l'empêcher de vous casser une patte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua Vital.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi faisant?</p>
+
+<p>&mdash;En lui cassant le bras.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> &mdash;Voyons voir! s'écria Lagard, qui ne put résister au désir de faire un
+petit assaut.</p>
+
+<p>Il adressa en même temps une ruade de premier choix au <i>tibia</i> gauche de
+Vital, qui changea de pied sur place.&mdash;Lagard poussa un cri de douleur
+et tomba sur ses deux genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! cria-t-il, moitié riant, moitié en colère.</p>
+
+<p>Vital le lâcha. Lagard frotta son poignet meurtri et presque luxé.</p>
+
+<p>&mdash;Cousin, dit-il avec admiration,&mdash;vous lèveriez le deux cents à bras
+tendus!... Si vous voulez, je vous ferai recevoir <i>fort-et-adroit</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux qu'une chose, répondit Vital, savoir quel danger menace ma
+mère et pourquoi vous traitez avec si peu de respect madame la marquise
+de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, ça fait deux choses, dit Lagard; quant à la Vipère, du
+respect? Excusez... Je vous répète, cousin, que je donnerais cinquante
+francs pour que ma marraine...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas. Le lieutenant vit sa physionomie changer deux fois coup
+sur coup: la première fois pour réprimer une joie soudaine, la seconde
+fois, une vive et profonde anxiété.</p>
+
+<p>Les yeux de Lagard étaient fixés sur la porte d'entrée. Vital se
+retourna. La petite bonne femme était là, debout, dans son costume des
+grands jours, <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> appuyée contre le chambranle de la porte, mais si
+défaite et si pâle, qu'elle semblait près de s'affaisser sur elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, ma mère? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de nom! gronda Lagard,&mdash;paraît que ça ne va pas comme elle veut!</p>
+
+<p>La petite bonne femme passa le revers de sa main sur son front, qui
+dégouttait de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! fit-elle au moment où son fils s'élançait vers elle.</p>
+
+<p>Son geste était si impérieux, que Vital s'arrêta.&mdash;Lagard, penché de
+côté, prêtait l'oreille.</p>
+
+<p>On entendit un bruit lointain de voiture.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été plus vite que le fiacre... murmura la petite bonne femme;&mdash;ce
+sont eux.</p>
+
+<p>&mdash;Eux, qui? demanda Lagard.</p>
+
+<p>&mdash;La marquise est seule en haut et les attend, dit la bonne femme au
+lieu de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Seule avec le Clérambault, repartit Jean Lagard.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de voir Clérambault rue de Babylone, prononça la vieille
+Marguerite lentement et avec fatigue.</p>
+
+<p>Puis, elle dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez!</p>
+
+<p>Un bruit de porte qui se ferme eut lieu à l'étage supérieur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> Elle s'appuya sur l'épaule de Vital et pensa tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Les voilà réunis tous les trois!</p>
+
+<p>&mdash;La marquise, dit Lagard,&mdash;le Garnier... et puis qui?</p>
+
+<p>&mdash;Léon Rodelet, répliqua maman Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Léon Rodelet! s'écria Vital;&mdash;je le connais, celui-là!... c'est un
+ami!</p>
+
+<p>La petite bonne femme fixa sur lui ses yeux perçants et profonds.</p>
+
+<p>&mdash;Léon Rodelet vient de tuer ta s&oelig;ur, dit-elle.</p>
+
+<p>Jean Lagard ferma ses deux poings.&mdash;Vital chancela comme s'il eût reçu
+un coup en pleine poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur! répéta-t-il;&mdash;j'ai donc une s&oelig;ur!...</p>
+
+<p>Sa tête se courba; il ajouta les larmes aux yeux:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais une s&oelig;ur... je ne la verrai que morte!</p>
+
+<p>Il prenait au pied de la lettre les paroles de la petite bonne femme.
+Nulle expression ne saurait dire le chemin prodigieux que fait la pensée
+en ces moments suprêmes. Il faudrait des volumes pour analyser le monde
+d'idées que peut enfanter un cerveau humain dans l'espace de quelques
+secondes.</p>
+
+<p>Vital ne savait rien de sa famille, et les soins mêmes que sa mère
+mettait à l'isoler d'elle exagéraient <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> l'opinion qu'il pouvait avoir
+de l'humilité de sa naissance. Il aimait et respectait sa mère: chaque
+fois que sa raison avait fait effort pour deviner le vrai de sa
+situation de famille, son c&oelig;ur avait prononcé une sorte de <i>veto</i>
+dont la source était dans sa piété filiale. En cherchant, il craignait
+de trouver quelque chose qui fût contre sa mère.</p>
+
+<p>Puis sa tendresse se révoltait contre cette crainte. N'était-ce pas là
+une insulte tacite et un manque de confiance?</p>
+
+<p>Vital se débattait depuis son enfance au milieu de ces contradictions
+insolubles. Il n'interrogeait jamais sa mère. Leurs entrevues, rares et
+trop courtes, n'étaient pleines que de caresses.</p>
+
+<p>C'était la première fois qu'il entendait parler de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Que pouvait être cette s&oelig;ur dont on lui disait: «Elle vient d'être
+tuée par un homme?»</p>
+
+<p>Je vous le dis: ce fut un monde entier de suppositions terribles et
+navrantes. Cette s&oelig;ur, dont on lui avait caché jusqu'alors
+l'existence, ne pouvait être qu'une honte vivante pour son nom. Il était
+homme, lui; son sexe l'avait aidé à sortir de ces bas-fonds où se
+perdait son origine.&mdash;Mais une femme! une jeune fille!...</p>
+
+<p>Une chose lui donna le frisson jusqu'aux fibres les mieux abritées du
+c&oelig;ur. Si bas placée que fût <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> sa mère dans l'échelle sociale, il
+avait reçu beaucoup d'elle. Souvent il s'était étonné de ses générosités
+inépuisables. Elle lui disait toujours: «Ça me donne de la chance de
+travailler pour toi, enfant chéri; grâce à Dieu, je gagne gros dans mon
+petit métier.»</p>
+
+<p>Vital se dit en ce moment, au fond de son âme bourrelée:</p>
+
+<p>&mdash;Si tout cet argent venait de ma s&oelig;ur!...</p>
+
+<p>A la façon dont il l'entendait, ce soupçon était une torture.</p>
+
+<p>Et ne l'accusez pas. L'homme entouré de mystères croit à tout.
+D'ailleurs, l'esprit n'est point complice de ce travail acharné qui
+s'opère en dehors de la volonté. C'est l'&oelig;uvre de la fièvre.</p>
+
+<p>S'il fallait une preuve, nous dirions que Vital, en dépit de ce
+laborieux combat qui se livrait en lui malgré lui-même, sentait naître
+et grandir dans son c&oelig;ur une tendresse ardente pour cette s&oelig;ur
+inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! se disait-il,&mdash;comme je l'aurais aimée!</p>
+
+<p>La petite bonne femme avait sur lui ses yeux noirs brillants comme des
+escarboucles. Nous ne pouvons affirmer qu'elle eût deviné en détail et à
+la lettre les méditations complexes du beau lieutenant. Nous
+n'affirmerions pas le contraire non plus: c'était la dernière fée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> La première parole qu'elle prononça donnera peut-être au lecteur la
+mesure de sa science physiognomonique.</p>
+
+<p>&mdash;Ta s&oelig;ur, dit-elle,&mdash;a nom madame la comtesse de Mersanz.</p>
+
+<p>&mdash;Béatrice! s'écria Vital stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens! fit Lagard;&mdash;petit à petit, on saura l'histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, reprit Vital tremblant,&mdash;vous avez parlé de mort...</p>
+
+<p>La petite bonne femme s'était laissée tomber sur la chaise où Lagard
+s'asseyait tout à l'heure auprès de la table. Elle essuya son front
+baigné de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui..., j'ai parlé de mort, dit-elle.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je les aurais bien empêchés de la tuer comme ils ont tué l'autre...</p>
+
+<p>Vital vint à elle et la prit par la main en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, ma mère, répondez-moi, je vous en prie!</p>
+
+<p>La petite bonne femme le regarda fixement, puis elle le repoussa d'un
+geste convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai parlé de mort, répéta-t-elle;&mdash;n'est-ce pas mourir que de perdre
+à la fois son bonheur et son honneur?... Va, je me souviens du jour où
+je fus abandonnée et du jour où je l'abandonnai, pauvre enfant qui, la
+veille encore, pendait, souriante, <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> à mon sein... Je n'ai vécu que
+pour toi... Elle n'a pas d'enfant pour qui vivre... elle est morte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi faut-il la venger? s'écria Vital;&mdash;que lui a-t-on fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'on lui a fait! repartit la petite bonne femme avec amertume.&mdash;Tu
+avais six ans, tu étais déjà fort... N'était-ce pas un crime de te
+garder pour la livrer à son père?... Ah! je t'aimais mieux qu'elle!...
+Maintenant qu'elle est malheureuse, je vais l'aimer mieux que toi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez bien, ma mère, dit le lieutenant, qui pressa contre son
+c&oelig;ur la main froide de Marguerite;&mdash;aimez-la!... aimons-la!...
+Dites-moi seulement ce qu'il faut faire pour la sauver ou pour la
+venger!</p>
+
+<p>&mdash;Et parlez haut, sans vous commander, marraine, ajouta Lagard en
+s'avançant;&mdash;s'il faut de l'argent, j'ai le gousset en bon état; s'il
+faut des poignets, je croyais avoir le n<sup>o</sup> 1, mais votre garçon est le
+coq à ce sujet... N'empêche que je garde le n<sup>o</sup> 2 et que c'est à votre
+service.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>&mdash;Victoire! s'écria M. Garnier de Clérambault en rentrant dans la
+chambre où madame la marquise de Sainte-Croix l'attendait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> &mdash;Je vous présente M. Léon Rodelet, ajouta-t-il en refermant la porte
+derrière le cinquième clerc.</p>
+
+<p>La marquise ne leva pas les yeux tout de suite sur Léon. Quand elle le
+regarda enfin, un tic nerveux agita légèrement les ailes de son nez et
+ses tempes.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, dit tout bas Clérambault, qu'il ressemble comme deux
+gouttes d'eau à la pauvre Ernestine?</p>
+
+<p>La marquise répondit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je l'ai oubliée.</p>
+
+<p>&mdash;Pas moi, grommela Garnier;&mdash;c'était une jolie fille.</p>
+
+<p>La marquise se tourna vers Léon, qui restait près de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, monsieur Léon, dit-elle.</p>
+
+<p>Quand elle voulait, elle avait des airs de reine.</p>
+
+<p>Léon avait trouvé l'habit bleu fidèle au rendez-vous, rue de Babylone, à
+la porte de maître Adalbert Souëf. Léon croyait apporter une mauvaise
+nouvelle, car il avait eu beau compulser pièce à pièce le dossier du
+comte Achille de Mersanz, le contrat de mariage était resté introuvable.
+Il fut fort étonné lorsqu'il vit Clérambault se frotter les mains avec
+enthousiasme en apprenant ce résultat.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne vous fera pourtant pas gagner votre gageure, dit-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> &mdash;Venez avec moi, mon cher enfant! s'écria l'habit bleu au lieu de
+répondre, venez avec moi.</p>
+
+<p>Clérambault avait une voiture dans laquelle il fit monter Léon. Ils ne
+virent ni l'un ni l'autre une forme exiguë qui se détacha du noir d'une
+porte cochère et qui s'élança dans la même direction qu'eux, trottinant
+sur le pavé.</p>
+
+<p>La petite bonne femme avait tout entendu.</p>
+
+<p>Léon, cependant, n'était pas au bout de ses étonnements.</p>
+
+<p>Le lieu où on le conduisait, d'abord, lui sembla de fort mauvais augure,
+et certes il ne s'attendait pas à trouver là une femme qu'on appelait
+madame la marquise. En chemin, M. Garnier de Clérambault lui avait bien
+fourni de longues et amphigouriques explications; mais Léon, distrait et
+réfléchissant à l'étrange succession d'événements qui avait rempli sa
+journée, n'aurait point su dire de quel sujet l'habit bleu l'avait
+entretenu.</p>
+
+<p>Avant d'entrer au château de la Savate par la porte de derrière, donnant
+sur les marais, Léon s'arrêta devant cette maison à l'aspect
+véritablement sauvage, dont l'isolement paraissait complet, nous l'avons
+dit. De ce côté, rien n'indiquait la guinguette.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous faire là? demanda-t-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> &mdash;Avez-vous peur? répliqua l'habit bleu en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur, dit Léon;&mdash;au point où j'en suis, on ne craint
+rien... mais je veux savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Au point où vous en êtes, on a beaucoup à perdre, mon bon, prononça
+lentement Clérambault;&mdash;depuis quelques heures, vous avez regagné
+diablement du terrain... Vous allez trouver ici une personne qui a votre
+avenir entre les mains.</p>
+
+<p>Il voulut entrer. Léon le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Une question encore, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, mais faites vite!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ce que vous savez sur ma mère?</p>
+
+<p>Il faisait nuit noire. Léon ne put distinguer à ce moment la physionomie
+de M. Garnier. La voix de celui-ci était calme quand il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaîtrez mes raisons, mon petit homme... Je suis franc comme
+l'or... Je ne vous cacherai rien... Entrez, entrez!</p>
+
+<p>Il le poussa dans l'escalier, qu'ils montèrent à tâtons.</p>
+
+<p>Un des premiers soins de l'habit bleu fut de dire tout bas à la
+marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Carabosse a parlé... Coupez dans le vif... attaquez l'histoire de la
+mère et arrangez ça comme vous pourrez.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> Elle prit la main de Léon et l'attira vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien le visage que je m'attendais à voir, dit-elle à demi-voix
+en se tournant vers Clérambault, attentif à donner la réplique, car il
+flairait quelque scène d'effrontée comédie;&mdash;je l'aurais reconnu rien
+qu'au souvenir de mon amie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été l'amie de ma mère? s'écria Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Il demande si j'ai été l'amie d'Ernestine! déclama la marquise, qui
+sembla prendre Clérambault à témoin.</p>
+
+<p>Son accent était mélancolique et plein d'émotion contenue.</p>
+
+<p>L'habit bleu ne put que lever les yeux au ciel d'un air attendri. Il
+pensait à part lui:</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme là est le diable.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, monsieur Léon, reprit la marquise avec bonté;&mdash;j'ignore
+ce que notre pauvre Ernestine a pu vous confier de son secret. Le
+malheur est défiant; attendez, pour lui annoncer que vous m'avez vue, le
+moment prochain où vous pourrez la rendre à l'aisance et au bonheur...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit en caressant la main du jeune homme maternellement,
+et dit à Clérambault, qui l'admirait:</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait ce regard doux et inquiet, vous souvenez-vous?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> &mdash;Si je m'en souviens!... soupira l'habit bleu; ah! certes, je m'en
+souviens.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible, mon jeune ami, poursuivit la marquise,&mdash;que vous
+puissiez comprendre ce qui vous arrive aujourd'hui. Ne l'essayez pas. Il
+y a bien longtemps que je suis votre vie avec toute la sollicitude d'une
+mère. Ernestine était plus jeune que moi: je la regardais comme ma
+s&oelig;ur cadette.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, au grand jamais, balbutia Léon,&mdash;ma mère ne m'a parlé...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous disais-je! interrompit Flavie en regardant l'habit
+bleu;&mdash;j'aurais gagé que cette pauvre Ernestine ne lui eût pas dit un
+mot de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise avait, ma foi, deviné, appuya Clérambault.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ici doit vous sembler étrange et incompréhensible, continua
+Flavie, qui souriait bonnement;&mdash;le lieu même où nous nous trouvons...
+et ce moyen bizarre que M. de Clérambault a cru devoir employer pour se
+mettre en rapport avec vous.</p>
+
+<p>Elle attira Léon tout contre elle et lui dit à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un vieux et fidèle serviteur qui a ses caprices. Il aurait pu
+vous dire tout uniment: «Ne <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> vous tuez pas, pauvre enfant: vous avez
+à Paris une seconde mère...»</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., objecta Léon,&mdash;cette mission chez le notaire.</p>
+
+<p>La marquise prit un ton sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Cette mission était dans votre intérêt au moins autant que dans le
+nôtre... Je n'ai point d'explication à vous donner en ce lieu, mon jeune
+ami; mais je puis bien vous dire que nous sommes engagés dans une grande
+entreprise. Nous soutenons le faible contre le fort, et, si jamais le
+malheur dont votre mère fut la victime est réparé, n'aurez-vous pas
+quelque joie d'y avoir contribué même indirectement?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Léon, qui se laissait prendre complétement à cette
+mystérieuse mise en scène,&mdash;je vous en supplie, dites-moi ce que vous
+voulez faire.</p>
+
+<p>La marquise de Sainte-Croix secoua la tête avec lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Nos ennemis sont puissants, murmura-t-elle,&mdash;et vous êtes bien jeune!
+Réfléchissez seulement, Léon, mon cher enfant, et jugez s'il faut des
+circonstances extraordinaires pour amener une femme comme moi dans un
+lieu pareil à celui-ci... Nous sommes entourés de dangers; la pureté de
+notre cause nous donnera la victoire, mais la moindre <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> imprudence
+peut nous perdre... Léon, vous êtes jeune, vous avez du c&oelig;ur sans
+doute... vous aimez... Voulez-vous être à la fois le bon ange de votre
+mère et le sauveur de Césarine de Mersanz?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame!... s'écria le pauvre Léon, qui joignit les mains comme
+s'il eût été devant une madone.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez, c'est bien. Il ne faut pour cela qu'un peu de
+discrétion et de courage. Vous avez fait déjà aujourd'hui plus que vous
+ne pensez... Demain, je vous recevrai seul à mon hôtel de la rue de
+l'Université. Ne vous effrayez de rien. Votre histoire s'engage comme un
+roman, mais elle se dénouera au grand jour, honnête et heureuse... Ne
+vous étonnez de rien: ce lieu où nous sommes est un cabaret mal famé qui
+se nomme le château de la Savate. Vous vous souviendrez de ce lieu toute
+votre vie, comme du temple pur où vous reçûtes le premier baiser de
+votre meilleure amie, et nous y célébrerons bientôt dans le mystère la
+première fête de vos jeunes amours.</p>
+
+<p>Ses lèvres effleurèrent le front de Léon.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon fils, ajouta-t-elle.&mdash;Ne retournez pas à l'étude. Soyez
+prêt à toute heure. Vous êtes à nous. Je réponds de votre fortune et de
+votre bonheur.</p>
+
+<p>Elle fit un geste; Clérambault se leva et dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> &mdash;En route!</p>
+
+<p>Il salua la marquise respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;A dater d'aujourd'hui, dit Flavie tout haut,&mdash;cet enfant est riche.
+Veillez à ce qu'il ne manque de rien.</p>
+
+<p class="p2 center">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p>
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2>
+
+<h2>L'HOTEL DE MERSANZ.</h2>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p>
+
+<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>I</h2>
+
+<h3>&mdash;Une scène d'antichambre.&mdash;</h3>
+
+<p class="p2">L'esplanade des Invalides est bornée à l'est par le faubourg
+Saint-Germain, à l'ouest par le Gros-Caillou. Elle sépare deux mondes.
+Vers l'orient, ce sont de nobles hôtels, pas si nobles que ceux du
+Marais, car le faubourg Saint-Germain sentait encore à plein nez son
+parvenu du temps de Louis XIV, mais enfin des hôtels de qualité,
+puisqu'ils portent pour enseignes Rohan, Larochefoucault, Chastellux,
+Mortemart, etc.;&mdash;vers l'occident, ce sont des maisons bourgeoises, des
+guinguettes ou des usines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> L'esplanade, qui s'étale entre ces deux cités, est une belle et triste
+promenade, dont les bosquets silencieux donnent asile à quelques
+valétudinaires, vivants débris de la guerre ou du travail. Les bonnes
+d'enfants n'aiment pas ces parages, qui sont froids et tristes. Tout ce
+qui s'assied sur ces bancs a un aspect pauvre et suranné. C'est une
+infirmerie à ciel ouvert.</p>
+
+<p>Parfois, cependant, on voit tout à coup une activité inaccoutumée
+réveiller ce paysage morne. C'est alors comme une résurrection bizarre
+au-devant de la façade dessinée par le grand roi. Un mouvement se fait
+dans le parterre; d'antiques uniformes montrent au soleil leurs dorures
+fanées. On voit s'agiter ce peuple de vieillards mutilés, qui vient ouïr
+encore une fois la voix des géants de bronze et s'enivrer aux fumets du
+salpêtre.</p>
+
+<p>Le canon gronde,&mdash;la ville écoute.</p>
+
+<p>Tantôt c'est un héritier qui pousse son premier cri dans la couche
+souveraine.&mdash;Cent un coups pour dire à la France de saluer le berceau de
+son maître.</p>
+
+<p>Tantôt c'est comme un écho lointain de cet autre canon qui tonne contre
+l'étranger.&mdash;Cent un coups encore, c'est une victoire!</p>
+
+<p>Il gronde, le canon des Invalides, pour célébrer les fêtes nationales;
+il gronde pour solenniser les illustres funérailles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> Ah! c'est une voix puissante, celle-là,&mdash;mais vaine.</p>
+
+<p>Nous l'avons entendue quand tomba Charles de Bourbon, le dernier roi
+gentilhomme; quand Louis-Philippe d'Orléans vint aux Tuileries, elle
+tonna, cette voix, solennelle et vide comme les serments des hommes;
+elle tonna encore quand Louis-Philippe, roi, prit ce chemin obscur qui
+le menait à l'exil. La jeune république lui dit: «Éclate!» Elle s'enfla
+pour obéir à la jeune république. «Le peuple est roi!» criait-elle. Et
+du même ton, quelques années après: «Vive l'empereur!»</p>
+
+<p>Ils sont là, prêts à tout, ces hurleurs de bronze. Ils sont là qui
+attendent.</p>
+
+<p>Ils crient la mort et la vie, impassibles qu'ils sont dans leur
+esclavage turbulent.</p>
+
+<p>C'est l'histoire qui n'a pas d'entrailles.</p>
+
+<p>C'est la voix du destin,&mdash;et, chez nous, le destin parle si souvent!</p>
+
+<p>Louis XIV n'aimait pas à voir les flèches de Saint-Denis, où était la
+sépulture royale.&mdash;Louis XIV, vivant et régnant de notre temps, ne
+passerait pas volontiers devant les canons des Invalides.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>L'hôtel de Mersanz, situé vers l'extrémité de la rue Saint-Dominique,
+avait vue sur l'esplanade par ses jardins. C'était un grand bâtiment qui
+ne <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> montrait point son importance au dehors. Le mur qui formait la
+cour intérieure était haut et lourd; on l'attribuait au comte Honoré de
+Mersanz, qui vivait sous Louis XVI et qui avait voulu fortifier sa
+demeure contre l'éventualité des attaques populaires.</p>
+
+<p>Le peuple prit la Bastille, mais ce ne fut point pour se moquer de M. le
+comte Honoré de Mersanz.</p>
+
+<p>La famille de Mersanz était flamande d'origine et de très-ancienne
+noblesse; mais, à dater du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ses membres s'étaient
+plus ou moins mêlés de spéculations et d'agiotage.&mdash;Hector Mers,
+chevalier, baron de Mersanz, s'était ruiné trois fois et avait refait
+trois fois son immense fortune durant le règne de Law, sous la
+Régence.&mdash;D'autres de Mersanz avaient accepté à diverses reprises des
+fonctions de robe et de finance.&mdash;C'était une race ambitieuse et avide,
+qui, de temps à autre, donnait naissance à quelque fastueux grand seigneur.</p>
+
+<p>Le titre de comte leur vint sous Louis XV et fut accordé au baron
+Achille de Mersanz, qui avait amusé le roi pendant trois jours entiers
+dans son château de Saintonge.</p>
+
+<p>Derrière cette haute muraille, percée d'une porte lourde et chargée
+d'une corniche qui aurait pu supporter le crénelage, s'ouvrait une vaste
+cour, précédée d'un perron carré en granit brun couvert <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> de mousse.
+La façade, de ce côté, présentait un aspect uniforme et sévère. Elle
+datait des premières années du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et l'encadrement des
+fenêtres montrait encore ces briquetages alternés qu'affectionnaient les
+architectes du temps de Louis XIII. Les croisées étaient démesurément
+hautes et sans ornements. Quand madame la comtesse Béatrice de Mersanz
+recevait, les voisins voyaient s'illuminer les énormes châssis derrière
+lesquels apparaissaient alors les plis floconneux de la mousseline des
+Indes. Les salons de l'hôtel étaient de ce côté.</p>
+
+<p>Sur le jardin, l'aspect changeait. La façade, primitivement dessinée par
+Mansard neveu, avait subi de nombreux changements et enjolivements. Le
+goût Louis XV avait passé par là. Le perron coquet se contournait, fermé
+à droite et à gauche par une balustrade de pierre, ventrue et chargée de
+vases pompadour.&mdash;Au pignon, et c'était ce qui donnait à l'hôtel son
+caractère le plus singulier, on avait eu l'idée de bâtir, vers ce même
+temps de Louis XV, un péristyle corinthien qui servait de marquise.
+C'était sous ce vestibule extérieur que se trouvait la véritable entrée.
+Le portail de la grande cour était condamné. On arrivait au péristyle
+par une courte allée d'ormes, aboutissant à une grille qui donnait sur
+l'esplanade même, derrière <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> la maison bourgeoise formant
+l'encoignure de la rue Saint-Dominique. Une masure servant de boutique à
+un marchand de vin s'élevait à gauche de la grille, et s'enclavait dans
+la propriété du comte. Une autre grille qui fermait le jardin se
+dressait au delà de la masure.</p>
+
+<p>La masure valait bien mille écus, prix fort; le comte Achille venait de
+l'acheter cinquante mille francs pour la faire disparaître. Le marchand
+de vin n'avait plus qu'un mois ou deux à vendre ses demi-setiers aux
+Invalides.</p>
+
+<p>De ce côté de l'hôtel, tout était neuf ou en réparation. La grille, d'un
+beau modèle et fraîchement dorée, laissait voir un coin du jardin
+admirablement entretenu. Une fois la masure partie, tout cela devait
+prendre un aspect véritablement seigneurial. Le comte était un homme de
+goût; la comtesse Béatrice, sa femme, avait un esprit charmant et d'une
+distinction rare. Avec la fortune qu'ils avaient, ce vieil hôtel de
+Mersanz ne pouvait manquer de devenir un palais entre leurs mains.</p>
+
+<p>Nous savons que le comte Achille n'avait pas toujours habité cet hôtel,
+puisque le drame bizarre et triste qui avait eu pour dénoûment la mort
+de la première comtesse de Mersanz s'était passé au n<sup>o</sup> 81 de la rue de
+l'Université. L'hôtel, vendu comme bien national en 93, était resté
+jusqu'à la <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> fin de la Restauration entre des mains étrangères. Le
+comte Achille ne l'avait racheté qu'après avoir quitté le service en
+1830.</p>
+
+<p>C'était trois jours après les événements que nous avons racontés, et
+c'est encore le matin, par le joli soleil de mai, que nous reprenons
+notre histoire. Nous sommes à l'hôtel de Mersanz. Nous montons le
+maître-escalier, large et haut, un de ces escaliers où il y a <i>tant de
+terrain perdu</i>, pour employer le langage de nos maçons terribles; nous
+admirons en passant les moulures de la cage et la belle rampe en fer
+forgé qui entrelace ses M courants autour d'écussons de forme ovale,
+timbrés du diadème de baron. Nous arrivons ainsi au vestibule du premier
+étage, où nous trouvons à qui parler.</p>
+
+<p>Baptiste, valet de chambre de monsieur, faisait <i>faire</i> ses habits par
+un jeune surnuméraire qui apprenait là le bel art du chambellan.
+Antoine, simple frotteur, était à sa besogne, et mademoiselle Jenny,
+camériste de madame, surveillait une lieutenante à elle qui <i>faisait</i> la
+volière.</p>
+
+<p>Ce verbe <i>fait</i> s'emploie pour toute &oelig;uvre domestique
+indistinctement. On <i>fait</i> les bottes, les harnais, les chambres, les
+lits, les cuivres, les tapis, les pantalons, les couleurs.&mdash;On <i>fait</i>
+aussi les maîtres, dans une acception plus gaie et moins honnête.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> M. Baptiste menait son employé comme aucun maître n'oserait traiter son
+valet: c'est la règle; mademoiselle Jenny étrillait sa subalterne de
+tout son c&oelig;ur et la regardait travailler les mains dans ses poches.
+Le trotteur, armé de son bâton fendu, donnait de temps en temps un coup
+de brosse pour ne pas s'engourdir les jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le plus triste des métiers, disait M. Baptiste,&mdash;former un
+domestique!... Voyons, Martin, mon garçon, puisque vous vous appelez
+Martin, comme celui de la foire, donnez donc un peu de liberté à vos
+mouvements; n'ayez pas l'air emprunté comme cela...&mdash;Dire qu'un pataud
+semblable est de la même pâte que nous! s'interrompit-il en jetant un
+regard à mademoiselle Jenny, qui lui décocha un sourire.</p>
+
+<p>M. Baptiste était un très-beau fonctionnaire de trente à trente-deux
+ans, l'air grave et calme, le front haut, la taille droite. Mademoiselle
+Jenny pouvait avoir vingt-six ans. Sa principale prétention était
+d'avoir l'air distingué. Sans cela, elle n'eût pas été trop mal.</p>
+
+<p>Mademoiselle Jenny dit à Mariette, son esclave, qui <i>faisait</i> les
+oiseaux:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, ma fille, nous ne sommes pas ici dans une vacherie. On doit
+mettre à tout un certain moelleux que je ne peux pas vous donner, moi,
+si <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> vous ne l'avez pas... Ce n'est pas une raison pour me regarder
+avec de gros yeux hébétés... Est-ce pour votre bien ou pour le mien que
+je vous parle?</p>
+
+<p>Elle tourna le dos en haussant les épaules et se rapprocha de M.
+Baptiste.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, reprit-elle,&mdash;on est aussi par trop à plaindre quand on est
+obligé d'avoir affaire aux domestiques!</p>
+
+<p>Il y avait bien longtemps que mademoiselle Jenny, dame d'atours, et M.
+Baptiste, chambellan, ne se regardaient plus comme des domestiques.</p>
+
+<p>M. Baptiste ne put manquer de faire chorus, et tous deux, d'un accord
+tacite, se dirigèrent vers la porte ouverte d'un petit salon situé à
+droite du vestibule. Il y avait là un autre frotteur que M. Baptiste
+congédia d'un geste souverain.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la porte, ordonna mademoiselle Jenny.</p>
+
+<p>Le frotteur obéissant sortit et rejoignit son collègue.&mdash;Aussitôt après
+le départ de M. Baptiste et de mademoiselle Jenny, ce premier frotteur
+s'était appuyé sur son bâton en homme bien décidé à ne plus rien faire.
+Mariette quitta la volière, Martin laissa les habits, et tous quatre
+commencèrent à goûter ces loisirs qu'un dieu faisait aux bergers de
+Virgile.</p>
+
+<p>Bel état! superbe état! A contempler ces marauds des deux sexes, si
+gras, si heureux, si parfaitement <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> exempts de soucis de toute sorte,
+on s'étonne de voir en notre univers des gens qui ont choisi
+volontairement une autre carrière que celle du <i>service</i>.</p>
+
+<p>Ils sont libres comme l'air, figurez-vous bien cela. C'est vous qui êtes
+leurs serviteurs, vous qui leur payez des gages. Ils se moquent de vous:
+oseriez-vous leur rendre la pareille?&mdash;Eux seuls en l'univers ont droit
+d'insolence impunie. Ils reçoivent sans cesse et ne donnent jamais. Le
+monde leur appartient par la base;&mdash;le mépris qu'on a pour eux n'est que
+pure et simple jalousie.</p>
+
+<p>Oh! démence des langues issues de la tour de Babel! On a coutume de dire
+par tous pays: heureux comme un roi, et le monde est plein de valets. Le
+jour où la philosophie entrera dans la grammaire, on dira: heureux comme
+un domestique,&mdash;et, dans les métaphores, l'antichambre enviée remplacera
+ce vieux paradis terrestre que personne n'a connu.</p>
+
+<p>Mademoiselle Jenny s'assit sur la causeuse de madame, M. Baptiste se
+vautra dans le fauteuil de monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit M. Baptiste,&mdash;avons-nous du nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;C'est à vous qu'il faut demander cela, riposta mademoiselle Jenny.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> &mdash;Eh! eh! fit le valet de chambre,&mdash;la lune de miel a duré onze ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est honnête!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ridicule!</p>
+
+<p>Disant cela, M. Baptiste croisa ses jambes l'une sur l'autre. Les
+Crispins du Théâtre-Français n'auraient pu retenir un mouvement
+d'admiration.</p>
+
+<p>Je crois même qu'il se toucha le jabot.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les hommes! les hommes! soupira mademoiselle Jenny.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les femmes! les femmes! prononça du même ton le valet de comédie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est monsieur qui a commencé, posa la soubrette.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, c'est madame.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a encore pleuré toute la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce grand beau garçon de Vital n'est pas venu depuis trois
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Baptiste!... fit Jenny indignée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle Jenny!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes méchant! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Baptiste changea de jambe. Il avait un mollet de mille écus par an.</p>
+
+<p>Jenny ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien malheureux pour une pauvre jeune femme quand son mari
+l'abandonne, parce que le c&oelig;ur parle, voyez-vous, monsieur
+Baptiste...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> &mdash;Oui, répliqua celui-ci;&mdash;mais un lieutenant!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Jenny,&mdash;que ça n'a pas de bon sens.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été dans bien des maisons, mademoiselle Jenny... monsieur est mon
+cinquième comte... mais je n'ai jamais vu de comtesse... Que diable! un
+militaire...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends bien, monsieur Baptiste, je comprends bien... moi...
+D'abord, les militaires... je crois que, si un général voulait me
+parler...</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez très-bien, mademoiselle Jenny, l'interrompit Baptiste.
+Vous rappelez-vous ce major qui voulait se familiariser avec moi?... il
+court encore!... M. le comte a commandé le 4<sup>e</sup> hussards, mais c'était
+avant les immortelles...</p>
+
+<p>On appelait ainsi par raillerie, dans le faubourg Saint-Germain, au
+salon et à l'office, ces pauvres journées de juillet.</p>
+
+<p>Mademoiselle Jenny ouvrit sans façon le flacon de la comtesse Béatrice
+et versa de l'odeur dans son mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Après ça, dit-elle,&mdash;moi, je ne trouve pas que ça soit compromettant,
+un lieutenant... En bonne justice, ça ne commence à être homme, les
+troupiers, qu'au grade de colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Répétez donc ça devant le vieux Roger! s'écria Baptiste en riant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> Jenny se bouchonna le nez avec son mouchoir comme une grande soubrette
+qui va se trouver mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas de cette caricature! fit-elle avec un dédain
+profond,&mdash;une vieille moustache grotesque!... Voilà le vrai, le grand,
+le seul tort que madame la comtesse a envers son mari, c'est de n'avoir
+pas pu se procurer un autre père!</p>
+
+<p>M. Baptiste daigna sourire, car il était très-fort connaisseur en bons
+mots, et il encourageait volontiers le talent encore novice de Jenny.</p>
+
+<p>&mdash;Une perruque de brigand de la Loire, quoi! dit-il;&mdash;j'ai vu Vernet aux
+Variétés dans un rôle comme cela, mais Vernet était à cent piques du
+bonhomme Roger... Pour en revenir, ma chère enfant, vous me demandiez
+s'il y a du nouveau... sur le grand sujet, vous savez?...</p>
+
+<p>&mdash;Quel grand sujet?</p>
+
+<p>Baptiste se rapprocha d'elle et glissa quelques mots à son oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! s'écria Jenny, qui s'éventa vivement avec son
+mouchoir;&mdash;j'aurais été la femme de chambre d'une comtesse entretenue...
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous évanouissez pas, conseilla Baptiste,&mdash;c'est inutile... on dit
+bien des choses dans ce Paris... La place est bonne, ici!... motus,
+jusqu'à ce que la révolution soit faite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> &mdash;Vous croyez donc qu'il va se passer quelque chose? demanda
+mademoiselle Jenny.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, répondit Baptiste,&mdash;que, si j'avais un beau-père comme le
+capitaine Roger, je rétablirais le divorce de ma propre autorité.</p>
+
+<p>&mdash;Ne plaisantez pas!... vous ne dites pas tout ce que vous savez.</p>
+
+<p>Baptiste prit un air de diplomate. Les diplomates ont un air connu.</p>
+
+<p>&mdash;Si on disait tout ce qu'on sait, ma chère enfant..., commença-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, Baptiste, ne me cachez rien! interrompit Jenny
+caressante.</p>
+
+<p>Elle disposa, ma foi, les plis de sa robe assez joliment. En somme,
+après certaines comédiennes, bons singes, ce qui ressemble le plus à une
+grande dame, c'est sa fille de chambre.</p>
+
+<p>Baptiste la lorgna et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Charmante... charmante... on ne peut rien vous refuser... M. le comte
+est amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!</p>
+
+<p>&mdash;De fond en comble!</p>
+
+<p>&mdash;Il vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'a prouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Et peut-on savoir...?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce donc pas assez, mademoiselle Jenny? interrompit Baptiste, qui
+reprit son air grave;&mdash;que <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> vous faut-il de plus?... Monsieur est
+rentré à dix heures ce matin, et, d'après votre aveu, madame a passé la
+nuit à pleurer... Moi, je trouve ça complet.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit la camériste,&mdash;sans doute... c'est quelque chose...
+comme symptôme... mais je ne vois rien de positif.</p>
+
+<p>Le valet de chambre la considéra un instant en dessous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc bien envie de voir quelque chose de positif,
+mademoiselle Jenny? prononça-t-il à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Moi... pourquoi cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame a été dure avec vous, peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... c'est la douceur même.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Madame ne m'a pas réprimandée une seule fois depuis que je suis auprès
+d'elle... Après ça, vous savez, quand on est irréprochable...</p>
+
+<p>Le Frontin salua.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, ensuite duquel M. Baptiste reprit, les yeux
+toujours fixés sur ceux de la camériste:</p>
+
+<p>&mdash;Ne connaîtriez-vous pas une dame bien charitable et bien respectable
+qu'on nomme la marquise de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>La comtesse Béatrice de Mersanz avait du rouge <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> dans un tiroir de sa
+toilette et n'en mettait jamais. Mademoiselle Jenny n'avait pas de
+rouge, mais elle mettait celui de la comtesse Béatrice. Cela n'empêcha
+point M. Baptiste, qui était un finaud, de remarquer son trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous connaissez la marquise de Sainte-Croix..., reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit mademoiselle Jenny,&mdash;je ne vous ai pas dit...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une supposition que je me permets... Si vous connaissez la
+marquise, monsieur doit nécessairement avoir quelque notion du
+lieutenant et de ses assiduités...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela sert madame la marquise, et parce que madame la
+marquise paye comme un ange.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez donc, vous, monsieur Baptiste? demanda la femme de
+chambre.</p>
+
+<p>Leurs regards cyniques se croisèrent effrontément.</p>
+
+<p>Ils eurent tous deux le même sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai fait tout le faubourg, répliqua Baptiste;&mdash;madame la
+marquise a été fort répandue en un temps.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai qu'il y a eu quelque chose autrefois entre elle et
+monsieur? demanda Jenny.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> &mdash;J'ai dû trouver quelques lettres par-ci par-là, répondit le
+chambellan,&mdash;mais c'est de l'histoire ancienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de madame la marquise que monsieur est amoureux?</p>
+
+<p>Baptiste se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit Jenny,&mdash;quand elle veut... Je l'ai vue quêter à
+Saint-Thomas-d'Aquin le mercredi des cendres... elle était belle comme
+un astre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur a trente-huit ans, dit Baptiste, qui couvait un <i>mot</i> depuis
+le commencement de l'entretien;&mdash;il laisse là les vieux astres et
+découvre de jeunes planètes.</p>
+
+<p>Jenny ne comprit pas, parce qu'elle négligeait trop la lecture des
+feuilletons qui rendent compte des travaux de l'Académie des sciences.
+M. Baptiste se promit de répéter son <i>mot</i>, le soir, au café de
+l'Industrie, qu'il honorait de sa prédilection.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tout cela, reprit cependant Jenny,&mdash;je ne vois rien de positif,
+et, si j'étais à la place de madame, je dormirais sur les deux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne prétends pas que la position soit sans ressources, repartit M.
+Baptiste;&mdash;par exemple, moi, dans un cas pareil, si j'étais jolie femme,
+je crois sincèrement que je me tirerais d'affaire...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, mon ange... quoique vous n'ayez <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> pas saisi mon mot sur
+les vieux astres et les jeunes planètes... Mais il n'en est pas moins
+vrai qu'elle a bien des choses contre elle. Comptons sur nos
+doigts:&mdash;d'abord, elle n'a pas d'enfants...</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est vrai, interrompit Jenny,&mdash;c'est fichant pour une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Fichant! répéta M. Baptiste scandalisé;&mdash;on dirait quelquefois que
+vous avez été grisette, ma chère mademoiselle Jenny.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, grisette! s'écria celle-ci;&mdash;je vous prie, monsieur Baptiste, de
+voir à ménager vos expressions... Je parle avec vous familièrement,
+n'est-ce pas?... je ne dirais pas fichant dans le grand monde.</p>
+
+<p>&mdash;Deuxièmement, continua M. Baptiste,&mdash;elle a une belle-fille de
+dix-sept ans.</p>
+
+<p>&mdash;Elles s'aiment toutes deux.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de n'avoir pas confiance en ces amitiés-là... C'est
+comme la France et l'Angleterre... mais ne parlons pas politique...
+Troisièmement, elle voit un lieutenant; quatrièmement, monsieur est
+amoureux; cinquièmement, elle a un père terrible qui suffirait, lui tout
+seul, à motiver le divorce; sixièmement, elle n'a pas de particule à son
+nom de demoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! s'écria la femme de chambre,&mdash;voilà. Tenez, moi, je suis
+franche... C'est pour ça que je <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> l'ai prise en grippe... Elle a eu
+trop de chance!... La fille d'un vieux tourlourou épouser le comte
+Achille de Mersanz!</p>
+
+<p>&mdash;Ça crie vengeance! fit M. Baptiste en riant.&mdash;Moi, reprit-il,&mdash;j'avoue
+que je suis un peu libéral, au fond, et que je me moque de la particule.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serviriez un bourgeois, vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! s'écria M. Baptiste grandissant d'un demi-pied;&mdash;je
+parle pour me marier... La comtesse Béatrice a donc contre elle tout ce
+que j'ai eu l'avantage de vous énumérer... Mais tout cela n'est rien; si
+le monde trouve à mettre son doigt dans le joint, ce sera, ma foi, bien
+autre chose... Écoutez bien aux portes, mademoiselle Jenny, et, le jour
+où vous entendrez par le trou de la serrure ces paroles sacramentelles:
+<span class="smcap">RÉGULARISEZ VOTRE POSITION</span>...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faudrait pour cela..., voulut interrompre la camériste.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi poursuivre: le jour où vous entendrez un oncle, une tante,
+un sportman, un prêtre, un franc-maçon ou même le perroquet de monsieur
+prononcer ces mots: <i>Régularisez votre position</i>, vous pouvez bien vous
+dire: «Madame est perdue.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, monsieur Baptiste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> &mdash;L'oncle, mademoiselle Jenny, la tante, le membre du Jockey-Club, le
+prêtre, le franc-maçon et le perroquet, composent ce qu'on appelle le
+monde, et je ne crains pas de vous dire...</p>
+
+<p>Ici, M. Baptiste et mademoiselle Jenny sautèrent tous deux sur leur
+siége respectif comme s'ils eussent ressenti une secousse de tremblement
+de terre. La porte venait de s'ouvrir et une voix de tonnerre éclata
+dans le petit salon.</p>
+
+<p>&mdash;Cartouchibus! gronda-t-elle,&mdash;je deviendrai paresseux ici... Je ne me
+suis éveillé, foutrimaquette! qu'au moment où le soleil est venu me
+brûler le bout du nez!</p>
+
+<p>C'était une basse-taille insolente dans ses vibrations et du genre
+ophicléide. Elle appartenait à un vieillard maigre, droit, tout d'une
+pièce, boutonné dans la redingote demi-solde. Sa redingote, fermée
+jusqu'au cou, était ornée d'un énorme ruban rouge. Au-dessus de son
+revers un peu mûr se dressait un col de crin haut de quatre pouces.
+Au-dessus du col pendait une mâchoire maigre, ombragée par des
+moustaches de couleur grisâtre.</p>
+
+<p>Un beau vieillard, du reste, nez aquilin, front étroit mais haut, &oelig;il
+vif sous des sourcils touffus, physionomie honnête et franche.</p>
+
+<p>Mademoiselle Jenny et M. Baptiste se levèrent prestement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> &mdash;Monsieur le capitaine, dit Baptiste, qui essaya un salut
+militaire,&mdash;j'ai l'honneur de vous présenter mes respects.</p>
+
+<p>Jenny fit une révérence de cour.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous dérangez pas, mes enfants, ne vous dérangez pas, dit le vieux
+Roger;&mdash;je ne suis pas fier, moi... Les domestiques sont des hommes,
+n'est-ce pas?... Bonjour, Baptiste, ma vieille... Bonjour, chiffon.</p>
+
+<p>Il prit le menton de Jenny, qui eut un sourire protecteur.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous faites donc un bon diable, capitaine, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça! s'écria Roger;&mdash;bon diable!... on m'appelait Roger Bontemps
+à l'époque... Cartouchibus! si j'avais seulement quinze à vingt ans de
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Foutrimaquette, capitaine, qu'est-ce que vous feriez? demanda la
+soubrette.</p>
+
+<p>Le bonhomme lui lâcha le menton. Il eut très-vaguement la conscience de
+s'être exposé à trop de familiarité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes curieuse, ma fille, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! reprit-il, déjà guéri de son remords;&mdash;c'est le chambertin de
+mon coquin de gendre qui m'a tapé la coloquinte hier au soir... Comment
+se porte ma fille?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> &mdash;Madame la comtesse repose encore, répondit Jenny.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon gendre?</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte n'a pas encore sonné, répliqua Baptiste.</p>
+
+<p>&mdash;Foutrimaçon! s'écria Roger en prenant ses moustaches à poignée,&mdash;je ne
+sais pas pourquoi ça me fait toujours plaisir d'entendre parler comme ça
+comte et comtesse!... je suis pourtant un ancien de la République, ayant
+fait avec gloire les campagnes d'Italie et d'Égypte... Il y chauffait...
+En Italie, ça allait encore: les <i>si signor</i> ressemblent un petit peu à
+l'Auvergnat, quoique différemment attifés, et portant le stylet au lieu
+de seaux d'eau... Mais les Turcs, voilà des citoyens bécasses avec leurs
+turbans et leur clinquant, le long du Nil, dont les inondations
+fertilisent la campagne... et des momies dans tous les trous, dont nos
+victoires ont procuré l'échantillon au musée du Louvre... Vous n'avez
+pas d'idée des pyramides avec quarante siècles au balcon pour contempler
+la bonne tenue de nos troupiers... C'est des souvenirs, mes enfants, qui
+sont gravés dans le dedans du c&oelig;ur, ineffaçables jusqu'au dernier
+soupir où il cesse de battre pour la gloire et le pays!</p>
+
+<p>Il avait les mains derrière le dos, et sa taille noble se redressait
+fièrement devant le valet de <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> chambre et la soubrette, qui avaient
+grand'peine à tenir leur sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais donc tambour de la septième, reprit Roger,&mdash;il y a du temps de
+ça... En marche, dans ces pays lointains et sauvages, quoiqu'ils soient
+l'ancien berceau de la civilisation, dit l'histoire... en marche, le
+sable vous brûle les pieds... comme quoi, aux environs des ruines de
+Memphis, célèbre par Joseph et Putiphar, à l'époque du roi Pharaon,
+poursuivi par des songes, je me trouvai en arrière du peloton pour
+extirper une épine qui m'était entrée dans les pieds... ça arrive quand
+on ne prend pas garde... Je vois arriver un grand Soliman de Turc qui
+s'avance sur moi avec son cimeterre... C'est pour vous dire qu'avec le
+sang-froid et la valeur on passe partout, pour peu que l'adresse s'y
+mélange... J'étais sans armes, hormis ma caisse et mes baguettes. Je
+laisse venir le Mustapha qui me chante: «Allah ibah allah, patati,
+carabo, patata!» dans sa langue maternelle. Ça voulait dire qu'il
+nourrissait l'intention de me couper le cou. Au moment où son cimeterre
+me sifflait déjà aux oreilles, je plonge, je passe entre ses jambes, je
+le mets sur le dos, et, revenant pendant qu'il écumait comme un démon,
+je le coiffe de ma caisse défoncée.&mdash;Ah! cartouchibus! quand je le
+ramenai comme ça à la queue du bataillon, le major me dit que j'étais
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> un drôle de petit tonnerre de foutrimaquet... Fallait entendre le
+Bajazet dans la caisse, ça enfle la voix: vous auriez dit d'un
+b&oelig;uf... outre l'humiliation d'être pris par un bambin... C'est des
+souvenirs ineffaçables!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le capitaine, s'écria Jenny, que j'aime à vous entendre
+raconter des histoires!</p>
+
+<p>&mdash;Quant à ça, appuya le valet de chambre, si M. Roger voulait narrer
+quelque événement comme ça au salon, les jours de réception, tout le
+monde se l'arracherait!</p>
+
+<p>&mdash;Il y ajustement fête ce soir, reprit la camériste.</p>
+
+<p>&mdash;Une fête? dit le vieux soldat;&mdash;j'en suis... Prenez mon uniforme en
+haut et donnez-lui un fion, l'ami Baptiste... vous brosserez tout ce qui
+est drap, vous passerez au tripoli tout ce qui est bouton et vous ferez
+revenir les épaulettes à l'eau seconde. Quelle heure est-il? Dix
+heures?... le sergent Niquet n'est pas venu me demander?</p>
+
+<p>&mdash;Non, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'adjudant Palaproie... J'en ai vu encore hier, au travers de la
+grille, des anciens... Je vas les appeler aujourd'hui, s'ils passent.</p>
+
+<p>M. Baptiste et madame Jenny échangèrent un regard à la dérobée. Le
+premier dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. Roger est ici chez lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> &mdash;Je le crois pardieu bien! fit le bonhomme;&mdash;sans cela, ce ne serait
+pas la peine d'avoir un gendre!</p>
+
+<p>Le petit salon donnait sur les jardins. On entendit en ce moment deux
+voix chevrotantes qui chantaient:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p>Soldat du drapeau tricolore,</p>
+ <p>D'Orléans, toi qui l'as porté...</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Roger tendit l'oreille qu'il avait un peu paresseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà Niquet et Palaproie! s'écria-t-il joyeusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait leur dire, s'écria Baptiste cédant à un premier
+mouvement,&mdash;que, dans l'hôtel du comte de Mersanz, on ne chante pas de
+pareilles platitudes.</p>
+
+<p>&mdash;On chante ce qu'on veut partout, mon garçon, répondit superbement le
+vieux soldat,&mdash;quand on a l'honneur d'être l'ami du capitaine Roger...
+cartouchibus! Je ne serais pas libre chez mon gendre, à présent!</p>
+
+<p>Mademoiselle Jenny toucha le bras du valet de chambre, qui s'inclina
+très-bas et dit en changeant soudain de ton:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai parlé sans réflexion et j'en demande bien <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> pardon à M. le
+capitaine, d'autant que M. le comte a été deux fois aux Tuileries cet
+hiver... Nous nous rallions tout doucement... On ne peut pas toujours
+bouder.</p>
+
+<p>Roger bâilla, puis il gagna la fenêtre et l'ouvrit brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;On y va, les vieux, on y va! cria-t-il.</p>
+
+<p>Sous les massifs ombreux où les grands lilas se mêlaient aux cytises, on
+apercevait quelque chose de mouvant et d'informe: une masse de couleur
+bleue au-dessus de laquelle deux bonnets de police s'agitaient.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va bien? demanda Roger par la fenêtre.</p>
+
+<p>La masse bleue s'ébranla. On vit s'avancer cahin-caha deux respectables
+invalides, déjà un peu pris de vin malgré l'heure matinale. Ils avaient
+une paire de jambes pour deux. Le sergent Niquet était amputé à droite,
+l'adjudant Palaproie était amputé à gauche, de sorte que, quand ils se
+mettaient au pas, ils étaient toujours sûrs de marcher au moins sur une
+bonne jambe. La bonne était, bien entendu, la jambe de bois. A chaque
+instant, on aurait cru qu'ils allaient perdre l'équilibre; mais le
+joyeux état où ce coup du matin les avait mis leur donnait je ne sais
+quel chancelant aplomb. Ils étaient comme cette tour de Pise qui penche
+toujours et qui ne tombe jamais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> &mdash;Ah! les bonnes têtes! les bonnes têtes! s'écria Roger, qui referma la
+fenêtre à tour de bras.</p>
+
+<p>Toutes les vitres du salon vibrèrent et un coup de sonnette violent
+retentit dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon gendre qui appelle, dit Roger en sortant à grands pas pour
+rejoindre sa paire d'invalides;&mdash;souhaitez-lui bien le bonjour de ma
+part.</p>
+
+<p>Au lieu de se rendre à l'appel de son maître, M. Baptiste se rapprocha
+de la fenêtre où était mademoiselle Jenny. Tous deux se mirent à
+regarder la rencontre de Roger avec ses deux vieux camarades.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Jenny,&mdash;que ce bonhomme Roger est une machine à
+démarier.</p>
+
+<p>&mdash;De la force de cinq cents chevaux, ajouta M. Baptiste.</p>
+
+<p>Second coup de sonnette, qui éclata sec et court.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, grommela le valet,&mdash;le cordon a dû lui rester dans la
+main... j'y vais.</p>
+
+<p>La chambre à coucher de M. le comte Achille de Mersanz, charmante et
+pourvue de tout ce que le confortable d'hier peut ajouter au grand luxe
+d'autrefois, était située de l'autre côté du salon.</p>
+
+<p>M. Baptiste traversa le salon à pas comptés. Il entr'ouvrit la porte du
+comte et vit celui-ci assis sur son lit, le visage empourpré par la
+colère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> &mdash;Qui donc fait tout ce tapage? demanda le comte doucement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le beau-père de M. le comte, répliqua Baptiste.</p>
+
+<p>Le comte étouffa une exclamation courroucée.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi avez-vous tant tardé à venir?</p>
+
+<p>&mdash;Le beau-père de M. le comte me retenait.</p>
+
+<p>M. de Mersanz ouvrait la bouche pour parler, lorsqu'un grand fracas de
+rires avinés se fit dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est cela? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le beau-père de M. le comte qui se divertit avec ses amis,
+répondit Baptiste.</p>
+
+<p>&mdash;Quels amis?</p>
+
+<p>&mdash;Deux militaires avec des jambes de bois... un sergent et un adjudant.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! dit le comte Achille, qui retomba, étouffé de rage, sur son
+oreiller.</p>
+
+<p>En rentrant au petit salon, M. Baptiste dit à mademoiselle Jenny, qui
+l'attendait:</p>
+
+<p>&mdash;La situation est comme le cordon de la sonnette, si tendue, qu'elle va
+casser!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p>
+
+<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>II</h2>
+
+<h3>&mdash;Trois invalides.&mdash;</h3>
+
+<p class="p2">&mdash;Quoi donc! disait Niquet, le sergent,&mdash;n'y en avait pas un seul comme
+Roger dans toute la brigade!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais non! appuya l'adjudant Palaproie.</p>
+
+<p>Niquet était un grand bouffi aux cheveux blancs, jadis blonds, aux yeux
+à fleur de tête sous des sourcils incolores, à la langue épaisse, mais
+trop active, bredouillant le lieu commun soldatesque avec un aplomb
+imperturbable,&mdash;rond comme une boule, malgré ses infirmités, et fervent
+adorateur de Bacchus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> Palaproie avait la gravité de l'ivrogne émérite. Sa moustache encore
+noire couvrait complétement sa bouche mince et démeublée.&mdash;Il était
+obligé de la pousser de côté pour boire. Sa capote d'invalide, propre
+partout excepté aux coudes où trop souvent elle essuyait les tables des
+cabarets, faisait des plis si bizarres sur ce corps maigre et déjeté,
+qu'on eût dit qu'elle enveloppait une planche. La guerre et la petite
+vérole l'avaient balafré cruellement. Il gardait cependant quelques
+prétentions au titre d'ancien bourreau des c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Roger était le plus grand des trois, le plus jeune et le mieux conservé.
+Il ressortait entre ces deux caricatures comme un troupier héroï-comique
+de Charlet.</p>
+
+<p>Palaproie et Niquet, les vieux braves, étaient un peu Picards. Ils
+mettaient depuis quelques jours Roger en coupe réglée et n'avaient qu'à
+s'entretenir un peu le matin à leurs frais, pour ne jamais rester entre
+deux vins.</p>
+
+<p>C'était devant un admirable massif de lilas en pleines fleurs. Il y
+avait une table de jardin en fer avec cinq ou six siéges rustiques
+alentour. Sur la table, on voyait une double canette et trois verres,
+flanqués, chacun, d'une <i>blague</i>. Les pipes étaient en bouche.</p>
+
+<p>Les blagues du sergent et de l'adjudant étaient <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> vides
+systématiquement. Il y avait du tabac pour trois dans celle du
+capitaine.</p>
+
+<p>Nos trois amis se carraient sur leurs siéges et semblaient être les plus
+heureux gaillards du monde. Ils avaient choisi le meilleur endroit du
+jardin. Le massif de lilas auquel ils s'adossaient, les protégeait
+contre le soleil et ne leur masquait point la vue. Ils avaient à leur
+droite une belle allée de tilleuls qui conduisait à l'hôtel, à leur
+gauche un labyrinthe dont les arbres au feuillage encore rare laissaient
+voir les hôtels voisins, donnant rue de Grenelle. Au-devant d'eux
+s'étalait la grande pelouse, entourant comme une mer l'archipel
+capricieux des petits îlots de fleurs. Après la pelouse, c'était
+l'esplanade qu'on apercevait à travers la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit Niquet, c'est-il une chose étonnante que nous nous
+retrouvons tous les trois après tant d'années de traverses, et juste
+dans le quartier où était casernée la septième!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais oui! dit Palaproie.</p>
+
+<p>Niquet avait une voix de ténor; Palaproie était baryton; Roger,
+basse-taille, fournit aussi sa note avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant et ce n'est pas étonnant, prononça-t-il
+sentencieusement.&mdash;Paris est le rendez-vous de l'univers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> &mdash;Ça y est, dit Palaproie.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais embarrassé, Roger Bontemps! ajouta Niquet.</p>
+
+<p>Et Palaproie conclut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais non!</p>
+
+<p>Ainsi étaient faites généralement les conversations de ce valeureux
+trio. Niquet poussait une flatterie, Palaproie l'approuvait à
+l'unanimité. Roger discutait un petit peu; le sergent et l'adjudant se
+rangeaient aussitôt à son opinion avec cette rigueur et cet ensemble qui
+distinguent les exercices militaires.</p>
+
+<p>&mdash;Nous étions tout de même trois fameux lurons! reprit Niquet,&mdash;quoique
+Roger Bontemps nous fît la barbe à tous deux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais oui!</p>
+
+<p><span class="smcap">Niquet</span>: Il buvait mieux, il se battait mieux, il plaisait
+davantage aux femmes, ce coquin de Roger!</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Coquin! coquin!... ça y est!</p>
+
+<p>Roger ôta sa pipe de sa bouche, et il se fit un grand silence.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun, dit-il, naît avec les avantages variés que la nature lui a
+communiqués. J'étais d'un tempérament vigoureux et même robuste; j'avais
+du courage, je possédais une tournure séduisante. C'est de quoi se
+pousser dans sa carrière, si l'on <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> sait s'en servir, et jouir de
+plus d'agrément que le commun des martyrs.</p>
+
+<p><span class="smcap">Niquet</span>: Il en a eu, de l'agrément, ce Roger Bontemps!</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais oui!</p>
+
+<p><span class="smcap">Niquet</span>: Sans compter les épaulettes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ça y est!</p>
+
+<p><span class="smcap">Niquet</span>: A la santé de l'ami Roger!</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Des deux mains, par exemple!</p>
+
+<p><span class="smcap">Roger</span>: Cartouchibus! les vieux, vous êtes de bons enfants!</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais oui!</p>
+
+<p><span class="smcap">Niquet</span>, <i>après avoir bu</i>: C'est froid, la bière.</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Il y a bière et bière, quant à ça.</p>
+
+<p><span class="smcap">Niquet</span>, <i>frappant sur l'épaule de Roger</i>: En voilà un qui
+est l'heureux des heureux, quoi!... S'il trouve la bière trop froide, eh
+bien, il se fait servir du vin.</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais oui.</p>
+
+<p><span class="smcap">Niquet</span>: Et il serait bien bête de se gêner!</p>
+
+<p>Roger se mit à sourire en caressant à poignée sa grosse moustache.</p>
+
+<p>&mdash;On a un gendre ou l'on n'en a pas, dit-il avec fatuité.</p>
+
+<p>&mdash;Un gendre, appuya le sergent Niquet, qu'est la fleur des pois de
+l'ancien régime et qui a des millions de milliasses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> Palaproie dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est!</p>
+
+<p>&mdash;Et bon diable! reprit Roger, pas fier du tout... Moi, quand ça me rit,
+je lui tape tout uniment sur le ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, fit Niquet, c'est comme qui dirait un enfant à toi, ce
+comte-là... Et dire que nous avons vu ce Roger petit tambour de la
+septième.</p>
+
+<p><span class="smcap">Roger</span>: Tu étais déjà caporal, toi, Niquet.</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais oui.</p>
+
+<p><span class="smcap">Roger</span>: Et toi, fourrier, je crois.</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ça y est!</p>
+
+<p><span class="smcap">Niquet</span>, <i>joignant les mains</i>: Comme il nous a marché sur
+le corps, ce galopin-là, tout de même... mais je n'ai pas de rancune...
+Tu as monté parce que tu étais digne de ton sort... n'y a pas eu de
+passe-droit...</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! mais non!</p>
+
+<p><span class="smcap">Niquet</span>: A la santé de Roger Bontemps... quoique ça soit dommage de
+porter ça avec de la petite bière... Si j'avais un gendre, moi...</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ah! ah!... et moi donc!</p>
+
+<p><span class="smcap">Roger</span>: Qu'est-ce que vous feriez si vous aviez un gendre?</p>
+
+<p><span class="smcap">Niquet</span>, <i>caressant</i>: Dame, vieux... un gendre a une cave
+ou il n'en a pas...</p>
+
+<p><span class="smcap">Palaproie</span>: Ça y est!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> <span class="smcap">Roger</span>: La cave de mon gendre, foutrimaquette! Les anciens, il y
+a de quoi noyer dedans les invalides depuis le premier jusqu'au dernier!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!... fit le sergent Niquet d'un air de doute.</p>
+
+<p>Palaproie souffla dans ses joues et sa longue figure s'enfla comme une
+vessie. On put voir clairement que ce genre de mort ne lui était point
+du tout antipathique.</p>
+
+<p>Roger se renversa sur sa chaise pour lancer au ciel une orgueilleuse
+bouffée de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis descendu, reprit-il en scandant chaque syllabe,&mdash;histoire
+d'inspecter tout ça... car ils sont mariés, pas vrai?... La chose
+appartient à ma fille aussi bien qu'à mon gendre.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! fit Niquet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais oui! ajouta Palaproie.</p>
+
+<p>&mdash;Ça tombe sous le sens, continua Roger;&mdash;j'ai donc jeté un coup de pied
+jusqu'à la cave avec le sommelier, un jour que j'étais de bonne
+humeur... On dirait un chais du quai Saint-Bernard, ma parole! Il y a
+des perspectives de tonneaux, des horizons de planches à bouteilles...
+un caveau tout entier, rien que pour le rhum!</p>
+
+<p>&mdash;Rien que pour le rhum! répéta le sergent.</p>
+
+<p>L'adjudant répéta:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> &mdash;Rien que pour le rhum!</p>
+
+<p>Et tous deux ajoutèrent ensemble:</p>
+
+<p>&mdash;Un caveau tout entier!</p>
+
+<p>&mdash;Et pour le cognac aussi, poursuivit Roger,&mdash;et pour le kirsch de la
+forêt Noire... Ça vous a un flair quand on entre là dedans!</p>
+
+<p>Les narines des deux invalides se gonflèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Niquet,&mdash;que ça doit sentir fièrement bon!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle pas des liqueurs, poursuivit encore Roger;&mdash;si quelqu'un
+s'amusait à aligner les bouteilles de curaçao et d'anisette qu'il y a,
+ça irait d'ici jusqu'au perron.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui voudrais bien jouer à ce jeu-là, avoua Palaproie.</p>
+
+<p>&mdash;Quant aux vins, dame, vous entendez. Le père du comte était un
+gourmet; le comte ne boit pas beaucoup, mais il a la gloriole de sa
+cave.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il du beaune? demanda Niquet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le beaune! fit Palaproie avec mélancolie.</p>
+
+<p>Roger haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ces gens-là, dit-il,&mdash;le beaune est vin ordinaire, le médoc
+aussi... C'est une rangée de grands fûts qui n'en finit pas... Ce qu'il
+faut voir, c'est la chambre des hauts-bordeaux: le beranne-mouton, le
+cos d'Argelès, le château-laffitte, le <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> château-margaux... tout
+bonnes années... un beaune!... Le chambertin et consorts ont aussi leur
+chapelle tout auprès de la première cave aux vins blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! dit Niquet,&mdash;le petit blanc!</p>
+
+<p>&mdash;Sauterne à vingt francs la bouteille, riposta Roger.</p>
+
+<p>L'adjudant et le sergent faillirent tomber à la renverse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce qui est curieux pour les connaisseurs, continua Roger,&mdash;ce
+sont les pierres à fusil, le vin du Rhin; corbleu! le plus beau vin du
+monde! Le comte a habité Aix et Cologne. Le cellier où sont ses
+rheinwein et ses moselwein est un palais. Il a de l'eucharinsberger de
+1799, dont chaque bouteille vaut vingt thalers.</p>
+
+<p>La langue de Niquet vint caresser ses lèvres. Palaproie but avec
+tristesse le reste de son verre de bière.</p>
+
+<p>&mdash;Il a, reprit Roger,&mdash;du drohnerhofberger des crus du prince de Wagram,
+qui ressemble à de l'or liquide; il a du schwarzhofberger <i>nonpareil</i>,
+que les dieux de la Fable n'auraient pas pu se procurer... Je ne parle
+pas de son marckbrunner ni de son rüdesheimer, c'est du nectar... mais
+son rauenthaler-hinterhaus est au-dessus de tout,&mdash;et, quand M. le
+prince de Metternich vint goûter son <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> schloss-johannisberg, à
+Cologne, en 1827, Son Altesse avoua qu'elle n'en avait pas de pareil!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un paradis que c'te cave-là! s'écria Niquet.</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est! approuva Palaproie.</p>
+
+<p>Roger se prit deux poignées de moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;On a un gendre, dit-il en souriant avec orgueil,&mdash;qui n'est pas
+absolument piqué des chenilles.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu nous auras mis comme ça l'eau à la bouche..., commença le
+sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Le vin, rectifia l'adjudant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous servir un méchant verre de bière! acheva Niquet;&mdash;ça n'est
+pas gentil!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais non! fit Palaproie.</p>
+
+<p>Un léger embarras se peignit sur les traits du brave capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que..., dit-il,&mdash;M. le comte de Mersanz...</p>
+
+<p>&mdash;Il te refuserait une demi-douzaine de bouteilles?</p>
+
+<p>&mdash;Les convenances, mes braves, les convenances!... Vous n'êtes pas
+très-forts là-dessus, je le sais bien, parce que vous n'avez pas
+fréquenté la grande société... mais...</p>
+
+<p>&mdash;On a un gendre ou l'on n'en a pas! s'écria Niquet,&mdash;c'est toi qui l'as
+dit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> &mdash;Ah! mais oui! soutint Palaproie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce boire que vous voulez? dit Roger;&mdash;on peut faire venir du blanc
+et du rouge de chez le débitant ici près.</p>
+
+<p>Palaproie et Niquet se regardèrent.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une situation! grommela Niquet;&mdash;avoir un comte pour
+gendre... un comte qui possède une cave comme celle de la Société
+&oelig;nophile! et envoyer chercher son vin au cabaret!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ça y est! ricana Palaproie.</p>
+
+<p>Roger fronça le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fâche pas, vieux, reprit Niquet;&mdash;tu as peur de ton gendre. Ça
+se voit, ces choses-là... on ne t'en veut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cartouchibus! s'écria Roger piqué au vif, vous allez voir si j'ai peur
+de quelqu'un.</p>
+
+<p>Il prit le pot de bière vide et frappa à tour de bras sur la table de
+fer. La table ainsi maltraitée rendit ce son éclatant qui sort parfois
+des ateliers de taillanderie.</p>
+
+<p>En ce moment, la fenêtre de l'hôtel de Tresnoy qui donnait sur le jardin
+s'ouvrit; plusieurs dames parurent sur le balcon et de petits éclats de
+rire s'élevèrent. En même temps, une cavalcade passa devant la grille,
+quatre ou cinq parfaits gentlemen, bien à cheval et merveilleusement
+montés.</p>
+
+<p>L'un d'eux s'arrêta.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> &mdash;Voici Achille qui déjeune en plein air, dit-il avec étonnement.</p>
+
+<p>Il salua de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Prends ton lorgnon, vicomte! lui cria un de ceux qui étaient en avant.</p>
+
+<p>Le vicomte, suivant ce conseil, mit son lorgnon à l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, charmant! s'écria-t-il en riant de tout son
+c&oelig;ur,&mdash;j'aurais dû m'en douter, c'est le fameux beau-père!</p>
+
+<p>Il rejoignit ses compagnons, qui riaient aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! dit-il,&mdash;ce pauvre Achille est affligé là d'un bien terrible
+inconvénient!... Où diable a-t-il pêché un pareil entourage?</p>
+
+<p>&mdash;Achille est un original, répondit M. Frémieux, gentleman bourgeois,
+ennobli par le commerce des bêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Et la comtesse Béatrice est ravissante! ajouta le baron Montmorin, qui
+se baissa jusqu'à la crinière de son cheval pour saluer le groupe de
+femmes que nous venons de voir au balcon de l'hôtel du Tresnoy.</p>
+
+<p>Les autres cavaliers firent de même.</p>
+
+<p>Le vicomte de Grévy, celui qui avait pris le vieux Roger pour Achille,
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc saluons-nous là-bas?... Les dames du Tresnoy ne sont pas
+seules.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> &mdash;Ma parole d'honneur! s'écria Frémieux,&mdash;la myopie de Grévy devient
+intéressante! Il ne reconnaît plus sa femme!</p>
+
+<p>&mdash;Dangereux! fit observer Montmorin;&mdash;Grévy nous donnera quelque jour un
+sujet de comédie: il fera la cour à sa femme sans le savoir.</p>
+
+<p>Le vicomte salua de nouveau ces dames et riposta:</p>
+
+<p>&mdash;Frémieux me chercherait querelle!</p>
+
+<p>&mdash;Outre la vicomtesse, reprit Montmorin,&mdash;nous avons là-haut une
+revenante et un astre nouveau... Madame la marquise de Sainte-Croix, qui
+rentre dans le monde pour présenter sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;On la dit adorable! s'écria Grévy.</p>
+
+<p>&mdash;Un miracle de beauté, tout simplement, répliqua Frémieux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle plus belle que la comtesse Béatrice?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est plus neuve... C'est une figure qui promet un esprit de démon!</p>
+
+<p>&mdash;D'où sort cette comète?</p>
+
+<p>&mdash;D'un horizon un peu bourgeois, la pension Géran.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! dit Montmorin,&mdash;bonne provenance! C'est de là que sort aussi la
+petite Césarine de Mersanz, un astre blond, rieur... ou plutôt un bouton
+de rose; car la métaphore céleste est naturellement fatigante...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> &mdash;Un bouton de rose, interrompit Frémieux,&mdash;dont la tige a huit cent
+mille livres de rente!</p>
+
+<p>&mdash;Chère fleur! conclut le vicomte de Grévy en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle-t-on de rien pour ces demoiselles? reprit-il.</p>
+
+<p>Ils arrivaient au boulevard des Invalides. Montmorin mit son cheval au
+pas; les autres firent comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;Serez-vous discrets? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! lui fut-il répondu à l'unanimité.</p>
+
+<p>Il sembla hésiter.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! fit la cavalcade,&mdash;fallait-il te promettre d'être indiscrets?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit Montmorin,&mdash;la chose est grave.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il y a des bruits étonnant, voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Quels bruits?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'Achille s'est marié en Belgique.</p>
+
+<p>&mdash;A Namur, dit Frémieux,&mdash;qui était alors au roi de Hollande.</p>
+
+<p>Montmorin arrêta tout à fait son cheval et prononça tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;En Belgique, ils ont le divorce.</p>
+
+<p>&mdash;Chansons! s'écria Grévy.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> &mdash;Chansons! répéta Frémieux,&mdash;en ce sens que les nouvelles de Montmorin
+sont de l'eau sucrée à côté des miennes... Pour épouser la belle
+Maxence, Achille n'aurait pas même besoin de la loi belge ni du
+divorce...</p>
+
+<p>&mdash;Comment? comment?</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! devinez! dit Frémieux, qui poussa son alezan et prit un temps de
+galop.&mdash;La comtesse Béatrice reçoit ce soir; allez-y: vous verrez!...</p>
+
+<p>Sur le balcon de l'hôtel du Tresnoy, on causait aussi. Madame la
+vicomtesse de Grévy, charmante blonde un peu passée, aussi clairvoyante
+que son mari était myope, jalouse de la comtesse Béatrice parce que
+celle-ci est plus jeune qu'elle et plus belle, tournait de bien bon
+c&oelig;ur en ridicule la position du comte Achille. Les dames du Tresnoy,
+la mère et deux demoiselles, faisaient chorus tant qu'elles pouvaient.
+Maxence écoutait, silencieuse et froide; madame la marquise de
+Sainte-Croix n'ouvrait la bouche que pour placer quelque douce et bonne
+parole.</p>
+
+<p>C'était là qu'on pouvait bien voir si le faubourg Saint-Germain avait
+raison de regarder la marquise de Sainte-Croix comme la meilleure
+personnification de la charité chrétienne embellie et parée de tout
+l'esprit du monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> Madame du Tresnoy, veuve de l'illustre jurisconsulte, pair de France,
+qui présida dans les dernières années de la Restauration à la police
+parisienne, était fort lancée dans les bonnes &oelig;uvres. Son mari ne lui
+avait laissé qu'une fortune modeste: c'était un vrai gentilhomme de
+robe, austère en ses m&oelig;urs, probe jusqu'au scrupule et généreux de
+son labeur. Ceux-là n'atteignent que bien rarement les jours de la
+vieillesse; ils ne font jamais fortune. Madame la marquise de
+Sainte-Croix, en se retirant du monde, avait gardé avec la baronne du
+Tresnoy des relations de bienfaisance. Aujourd'hui qu'elle désirait
+produire sa fille, madame du Tresnoy était sa première visite.</p>
+
+<p>Les deux demoiselles du Tresnoy étaient laides, grandes et
+très-élégantes. Au bal, elles ne dansaient pas toujours autant qu'elles
+l'eussent voulu. Cela les rendait un peu libres avec les hommes qu'elles
+voulaient attirer et très-peu charitables vis-à-vis des femmes. Elles
+accablaient, ce matin, Maxence de compliments et de gentillesses. Elles
+la détestaient déjà. On la regardait très-spécialement parmi leurs
+connaissances comme de la graine de vieilles filles. L'aînée avait vingt
+ans, la cadette dix-huit. Elles s'appelaient Juliette et Dorothée.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a longtemps qu'il se passe ainsi <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> de joyeuses
+choses à l'hôtel de Mersanz? demandait madame la vicomtesse de Grévy.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins trois semaines, répondit Dorothée;&mdash;nous ne nous serions
+jamais doutés que ce brave homme fût le père de madame la vicomtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... fit madame de Grévy;&mdash;j'ai toujours pensé... il y a en elle
+quelque chose...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une des plus charmantes femmes que j'aie eu occasion d'admirer
+en ma vie, dit très-simplement la marquise de Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Madame de Grévy sourit avec malice en mordillant le coin de son mouchoir
+brodé.</p>
+
+<p>Vous ne l'eussiez pas reconnue, cette marquise de Sainte-Croix. Si
+quelqu'un vous eût dit, quelqu'un de sérieux et de croyable: «J'ai vu
+cette femme dans un bouge du boulevard extérieur, attablée devant une
+bouteille d'eau-de-vie,» vous auriez répondu: «Vous mentez, ou vous êtes
+fou.» Elle était belle, mais sans aucune arrière-nuance de prétentions à
+plaire; elle était belle de la sereine et grave beauté des mères. Sa
+beauté se complétait et s'éclairait en quelque sorte par celle de
+Maxence.</p>
+
+<p>Les deux demoiselles du Tresnoy s'étaient déjà dit en regardant
+celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;En voici une qui n'a pas l'air embarrassé!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> Par le fait, l'air pensif et un peu triste de cette belle Maxence ne se
+mêlait à aucune apparence de timidité.&mdash;Elle semblait indifférente à ce
+qui l'entourait, et ces petits émois qui prennent les fillettes à leur
+entrée dans le monde ne se montraient point en elle.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, reprit Juliette du Tresnoy en s'adressant à
+Maxence,&mdash;que ce bonhomme fait notre joie! On l'entend d'ici raconter
+ses batailles!</p>
+
+<p>&mdash;Il connaît tous les invalides, ajouta Dorothée, la jeune s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces vieux, dit madame de Grévy, vont finir par se croire un peu
+les beaux-pères du comte.</p>
+
+<p>Les deux demoiselles du Tresnoy éclatèrent de rire et la vicomtesse
+acheva:</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que M. Mersanz fera pendant à la fille du régiment: ce sera
+le gendre de l'hôtel royal des Invalides.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes méchante, chère belle! fit madame du Tresnoy quand la
+gaieté fut calmée; vous scandalisez madame la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis plus du monde, madame, répliqua Flavie en souriant
+doucement;&mdash;madame la vicomtesse a la bonne humeur du bonheur et de la
+jeunesse... A mon âge, on ne voit plus les choses de la même façon: la
+conduite de M. le comte de Mersanz envers l'homme que vous appelez son
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> beau père me plaît et m'attire... Ne peut-on passer quelques légers
+ridicules à ces pauvres vieux soldats qui ont été notre gloire?... A
+juger le fait d'un esprit plus sérieux, depuis quand y a-t-il déshonneur
+pour un gentilhomme français à épouser la fille d'un soldat?</p>
+
+<p>&mdash;Déshonneur, non..., dit la vicomtesse;&mdash;je n'emploie guère ces gros
+mots, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ridicule, aurais-je dû dire... Chez nous, le ridicule tue mieux encore
+que le déshonneur... Si donc M. le comte Achille de Mersanz a pris pour
+femme la fille de ce pauvre capitaine Roger, je ne vois que le côté
+honorable et même touchant de sa conduite...</p>
+
+<p>&mdash;Notez, dit tout bas la vicomtesse à madame du Tresnoy,&mdash;que madame la
+marquise va beaucoup plus loin que moi, sans avoir l'air d'y toucher...
+Avez-vous remarqué comme elle parle? «L'homme que <i>vous appelez</i> son
+beau père... <i>Si</i> M. le comte a pris pour femme...» Le doute est
+honnêtement exprimé... et je trouve, moi, que la charité chrétienne est
+une bien admirable vertu!</p>
+
+<p>Dorothée et Juliette avaient des oreilles de mohicans. On avait beau
+baisser la voix, elles entendaient toujours. Elles se pincèrent les
+lèvres en échangeant un regard moqueur.</p>
+
+<p>Maxence avait les yeux fixés sur les fenêtres de <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> l'hôtel de
+Mersanz, qu'on voyait au travers des arbres. Elle rêvait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes l'intime amie de mademoiselle Césarine? lui demanda
+Juliette.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime de tout mon c&oelig;ur, répondit Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle ravissante enfant! s'écria Dorothée.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, madame la marquise, reprit la baronne,&mdash;que nous aurons le
+plaisir de vous voir à la réunion de ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, répondit Flavie.</p>
+
+<p>&mdash;M'est-il permis de vous demander pourquoi?</p>
+
+<p>La marquise baissa les yeux et joua l'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Maxence est si jeune!... prononça-t-elle du bout des lèvres;&mdash;voilà
+trois jours, elle était encore en pension... Notez que je ne crois pas
+un mot de tout ce qui se dit; mais enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui se dit? interrompit vivement madame de Grévy.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne le savez pas, madame, répondit Flavie avec une gravité
+presque sévère,&mdash;Dieu me garde de vous en instruire.</p>
+
+<p>Elle prit congé au moment où on apportait des siéges sur la terrasse.
+Dorothée et Juliette embrassèrent Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle poupée! dit Juliette quand madame de Sainte-Croix et sa fille
+furent parties.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> &mdash;Et un air de supériorité! ajouta Dorothée.</p>
+
+<p>La mère fronça les lèvres pour les faire taire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria madame la vicomtesse de Grévy,&mdash;je n'ai pas l'âge
+qu'il faut pour connaître à fond l'histoire ancienne, mais il me semble
+que cette madame de Sainte-Croix n'est pas en position de donner comme
+cela des leçons à tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une femme d'une grande vertu, dit la baronne.</p>
+
+<p>Elle ne riait pas, cette présidente, mais on sentait en quelque sorte la
+pointe du sarcasme entre cuir et chair.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon! fit madame de Grévy,&mdash;je sais qu'elle s'est faite ermite, à
+l'instar du diable devenu vieux...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! chère belle!...</p>
+
+<p>Dorothée et Juliette étaient aux anges.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit la vicomtesse,&mdash;j'ai ouï dire...</p>
+
+<p>Un regard de madame du Tresnoy l'arrêta.</p>
+
+<p>Juliette et Dorothée restèrent la bouche ouverte. On leur ôtait le pain
+d'entre les dents.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous m'interrompez, dit la vicomtesse,&mdash;c'est que vous en
+savez plus long que moi... Maintenant, je ne vous tiens pas quitte d'un
+renseignement que vous pouvez me fournir, j'en suis certaine. Que
+signifient ses dernières paroles? <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> J'ai vraiment honte d'être si peu
+au courant! cela m'humilie!... On dit donc quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore complétement..., commença la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman!... interrompit Juliette.</p>
+
+<p>Elle ne continua pas et rougit jusqu'aux oreilles sans rire, tandis que
+sa s&oelig;ur Dorothée riait en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;On n'est jamais trahi que par les siens! s'écria la
+vicomtesse;&mdash;voyons, bonne amie, dites-moi cela à l'oreille, bien bas...
+Ces demoiselles n'ont pas besoin d'entendre l'histoire, puisqu'elles la
+savent déjà.</p>
+
+<p>Elle s'inclina de façon à mettre son oreille curieuse au niveau des
+lèvres de la baronne. Celle-ci se recula en souriant et se fit prier
+durant une bonne minute. Juliette et Dorothée étaient sur le gril. C'est
+dans ces moments qu'on sent tout le malheur de l'état de demoiselle.&mdash;Si
+Tantale, fils de Jupiter, eût été une demoiselle, les dieux, pour punir
+ses forfaits, ne l'auraient condamné ni à la faim ni à la soif; les
+dieux l'eussent plongée, cette demoiselle Tantale, dans un océan de
+médisances après lui avoir préalablement coupé la langue.</p>
+
+<p>La baronne prononça enfin quelques mots à l'oreille de la vicomtesse de
+Grévy. Juliette et Dorothée <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> respirèrent comme si on leur eût ôté un
+poids de la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! fit la vicomtesse;&mdash;on dit cela!</p>
+
+<p>&mdash;Le monde est méchant, formula mollement la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Très-méchant! approuva madame de Grévy;&mdash;mais voulez-vous savoir mon
+opinion? je crois que le monde se trompe.</p>
+
+<p>Les deux demoiselles sourirent d'un air incrédule et madame du Tresnoy
+se hâta de répliquer:</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui me regarde, je le souhaite de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que le monde se trompe, reprit la vicomtesse,&mdash;parce qu'il y
+a quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chose?</p>
+
+<p>&mdash;J'admets parfaitement que le comte Achille ait pu braver les
+bienséances. Il se sent fort, il est de qualité, il a huit cent mille
+livres de rente... mais je n'admets pas que le comte Achille, fait comme
+il est, entouré d'un troupeau de lions toujours prêts à rugir la
+raillerie, ait gardé seulement vingt-quatre heures un beau-père comme
+celui-ci (elle montrait le bon capitaine Roger), s'il avait un moyen
+facile de le mettre à la porte. Le comte Achille est de ceux qui
+craignent le ridicule plus que la mort. Il n'a pas ce qu'il faut de
+courage pour me faire croire ce que dit ici la chronique...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> &mdash;Vous sentez bien, chère petite..., voulut dire la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous avez bon c&oelig;ur, vous, madame, interrompit la
+vicomtesse pendant que Dorothée et Juliette pinçaient leurs lèvres
+moqueuses; je sais aussi que je suis méchante... c'est convenu: ma
+langue ne vaut rien... Mais, si Béatrice est malheureuse, je prends son
+parti, voyez-vous! je me fais son amie, et, toute méchante que je suis,
+je me mets sans façons entre elles et les bonnes âmes qui sont jalouses
+d'elle... Croyez que je ne parle pas pour vous: vous savez que je ne me
+gêne pas.</p>
+
+<p>Elle était jolie en ce moment, cette vicomtesse de Grévy; son teint
+s'animait, ses yeux brillaient. La jeunesse de son c&oelig;ur rajeunissait
+son charmant visage.</p>
+
+<p>La baronne lui serra la main.&mdash;Dorothée montra du doigt la table où
+Roger et ses complices festoyaient. Juliette s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;S'ils boivent toutes ces bouteilles, nous allons avoir une
+représentation complète.</p>
+
+<p>Le trio des anciens militaires devenait de plus en plus bruyant. A
+l'appel de Roger, frappant sur la table avec son pot de bière, un
+domestique était venu. C'était Martin, l'esclave de M. Baptiste. Roger
+lui avait dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> &mdash;Monte-moi une bouteille de chambertin, une bouteille de sauterne, une
+bouteille de romanée, une bouteille de clos-vougeot et une bouteille de
+marckbrunner...</p>
+
+<p>Et, comme Martin le regardait, ébahi, Roger avait ajouté fièrement:</p>
+
+<p>&mdash;J'en tiendrai compte à mon gendre, cartouchibus!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pied plat! s'écria Niquet,&mdash;en route! on a de quoi payer!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais oui! sanctionna Palaproie.</p>
+
+<p>Martin alla consulter son commandant, M. Baptiste. M. Baptiste manda le
+sommelier. Celui-ci descendit à la cave et se rendit lui-même au jardin,
+escorté de deux valets, portant les bouteilles demandées.</p>
+
+<p>Les domestiques de l'hôtel de Mersanz étaient tous aux fenêtres pour
+voir cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! dit Roger au sommelier;&mdash;nous allons déguster ça!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous vous en dirons des nouvelles, l'ami, ajouta Niquet.</p>
+
+<p>Palaproie garda le silence, cette fois, occupé qu'il était à rejeter à
+droite et à gauche ses immenses moustaches pour faire un passage au
+liquide généreux contenu dans les bouteilles.</p>
+
+<p>La première fut débouchée: c'était le chambertin.&mdash;On <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> déposa les
+pipes, et la tournée eut lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? demande Roger en faisant claquer sa langue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fichtre! répliqua Niquet.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! gronda Palaproie.</p>
+
+<p>&mdash;Redoublons!</p>
+
+<p>&mdash;C'est du baume.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais oui!</p>
+
+<p>&mdash;On a un gendre ou on n'en a pas! conclut Roger.</p>
+
+<p>Madame du Tresnoy venait de serrer la main de la vicomtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne petite, dit-elle, vous intéressez-vous véritablement à la
+comtesse Béatrice?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis dix minutes, passionnément, répondit madame de Grévy;&mdash;je ne
+sais pourquoi il me semble qu'il y a contre elle une ligue sourde et
+déloyale, formée par les méchants dont les sots se font les complices...
+Je sens que je déteste les ennemis de la comtesse.</p>
+
+<p>Madame du Tresnoy surprit les regards sournoisement avides de Dorothée
+et de Juliette.</p>
+
+<p>&mdash;Mesdemoiselles, dit-elle,&mdash;allez au piano. Vous devez chanter demain,
+Dorothée, et Juliette ne sait pas l'accompagnement.</p>
+
+<p>Quand elle fut seule avec madame de Grévy:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> &mdash;Je ne vous ai pas tout dit, reprit-elle,&mdash;et moi-même, je suis loin de
+tout savoir... Vous avez raison: il y a une ligue contre cette pauvre
+jeune femme... Madame de Sainte-Croix a un rôle là-dedans... On va
+jusqu'à parler du mariage du comte Achille avec cette belle Maxence que
+vous venez de voir...</p>
+
+<p>Comme la vicomtesse, étonnée, ouvrait la bouche pour demander de plus
+amples renseignements, un grand bruit se fit dans le jardin. Les trois
+vieux compagnons s'étaient levés et criaient tous à la fois en agitant
+leurs verres. En même temps, madame de Grévy aperçut à l'entrée de la
+grille un homme d'énorme corpulence, portant la veste étoupée du
+marchand de vin et coiffé d'une grosse casquette de loutre.</p>
+
+<p>Les trois vieux soldats s'élancèrent vers lui les bras ouverts, Roger en
+tête. Le gros homme les embrassa tour à tour, et on l'entraîna vers la
+table chargée de bouteilles.&mdash;Ainsi fit son entrée solennelle à l'hôtel
+de Mersanz Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, maître, après Dieu, du
+château de la Savate.</p>
+
+<p class="center p2">FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</p>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE DES CHAPITRES.</h2>
+
+<table summary="table_des_chapitres" class="block">
+ <colgroup span="3">
+ <col width="10" />
+ <col width="375" />
+ <col width="15" />
+ </colgroup>
+<tbody>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tcenter"><b>PREMIÈRE PARTIE.&mdash;LA PETITE BONNE FEMME.</b><br /><b>(SUITE.)</b></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda"><a href="#ch1">IX.</a></td>
+ <td class="tdb">La marquise de Sainte-Croix</td>
+ <td class="tdc">7</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda"><a href="#ch2">X.</a></td>
+ <td class="tdb">La Perlette</td>
+ <td class="tdc">29</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda"><a href="#ch3">XI.</a></td>
+ <td class="tdb">La première femme du comte Achille</td>
+ <td class="tdc">53</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda"><a href="#ch4">XII.</a></td>
+ <td class="tdb">La décadence de Flavie</td>
+ <td class="tdc">83</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda"><a href="#ch5">XIII.</a></td>
+ <td class="tdb">Repas de corps</td>
+ <td class="tdc">107</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tcenter"><b>DEUXIÈME PARTIE.&mdash;L'HOTEL DE MERSANZ.</b></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda"><a href="#ch6">I.</a></td>
+ <td class="tdb">Une scène d'antichambre</td>
+ <td class="tdc">145</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda"><a href="#ch7">II.</a></td>
+ <td class="tdb">Trois invalides</td>
+ <td class="tdc">173</td>
+ </tr>
+</tbody>
+</table>
+
+<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE MARIAGES, VOL. II ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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