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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/38118-0.txt b/38118-0.txt new file mode 100644 index 0000000..19d5c3d --- /dev/null +++ b/38118-0.txt @@ -0,0 +1,13595 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Duchesse de Chateauroux et ses soeurs, by +Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Duchesse de Chateauroux et ses soeurs + +Author: Edmond de Goncourt + Jules de Goncourt + +Release Date: November 24, 2011 [EBook #38118] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SÅ’URS + +PAR + +EDMOND ET JULES DE GONCOURT + +NOUVELLE ÉDITION + +Revue et augmentée de lettres et documents inédits + +TIRÉS DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE ROUEN, DES +ARCHIVES NATIONALES ET DE COLLECTIONS PARTICULIÈRES + +PARIS + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + +1906 + + + + +AU COMTE + +ÉDOUARD LEFEBVRE DE BÉHAINE + +MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE DE FRANCE EN BAVIÈRE + + + + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION + + +En donnant ces volumes au public, nous achevons la tâche que nous nous +étions imposée. L'histoire du dix-huitième siècle que nous avons tenté +d'écrire est aujourd'hui complète. Chacune des périodes de temps, +chacune des révolutions d'état et de mÅ“urs qui constituent le siècle, +depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, a été étudiée par nous, selon notre +conscience et selon nos forces. L'_Histoire des maîtresses de Louis XV_ +mène le lecteur de 1730 à 1775; l'_Histoire de Marie-Antoinette_ le mène +de 1775 à la Révolution; l'_Histoire de la société française pendant la +Révolution_ le mène de 1789 à 1794; l'_Histoire de la société française +pendant le Directoire_ le mène enfin de 1794 à 1800. Ainsi tout le +siècle tient dans ces quatre études, qui sont comme les quatre âges de +l'époque qui nous a précédés et de la France d'où sont sortis le siècle +contemporain et la patrie présente. + +Le titre de ces livres suffirait à montrer le dessein que nous avons eu, +et le but auquel nous avons osé aspirer. C'est par l'histoire des +maîtresses de Louis XV que nous avons essayé l'histoire du règne de +Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essayé +l'histoire du règne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la société +pendant la Révolution et pendant le Directoire que nous avons essayé +l'histoire de la Révolution. + +Ajoutons cependant à cette signification des titres les courtes +explications nécessaires à la justification, à l'intelligence et à +l'autorité d'une histoire nouvelle. + + * * * * * + +Aux premiers jours où, dans les agrégations d'hommes, l'homme éprouve le +besoin d'interroger le passé et de se survivre à lui-même dans l'avenir; +quand la famille humaine réunie commence à vouloir remonter jusqu'à ses +origines, et s'essaye à fonder l'héritage des traditions, à nouer la +chaîne des connaissances qui unissent et associent les générations aux +générations, ce premier instinct, cette première révélation de +l'histoire, s'annonce par la curiosité et la crédulité de l'enfance. +L'imagination, ce principe et cette faculté mère des facultés humaines, +semble, dans ces premières chroniques, éveiller la vérité au berceau. +C'est comme le bégayement du monde où confusément passent les rêves de +sa première patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est +énorme et monstrueux, tout y est flottant et poétique comme dans un +crépuscule. Voilà les premières annales, et ce qui succède à ces +recueils de vers mnémoniques, hier toute la mémoire de l'humanité, et +toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son âge: +l'Histoire commence par un conte épique. + +Bientôt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards +satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut +du ciel aux sociétés d'hommes, les hommes se lient par la loi et le +droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La +pratique de la politique apporte l'expérience à l'esprit humain. Dans +toutes les facultés humaines, il se fait la révolution qui substitue la +parole au chant, l'éloquence à l'imagination. Le rapsode est devenu +citoyen, et le conte épique devient un discours: l'histoire est une +tribune où un homme doué de cette harmonie des pensées et du ton que les +Latins appelaient _uberté_ vient plaider la gloire de son pays et +témoigner des grandes choses de son temps. + +Puis arrive l'heure où les crédulités de l'enfance, les illusions de la +jeunesse abandonnent l'humanité. L'âge légendaire de la Grèce est fini; +l'âge républicain de Rome est passé. La patrie est un homme et n'est +plus qu'un homme; et c'est l'homme même que l'Histoire va peindre. Il +s'élève alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien +nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des +fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la +déposition de l'humanité, la conscience même du genre humain. + +Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hérodote, +oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite. +L'Histoire humaine, voilà l'Histoire moderne; l'histoire sociale, voilà +la dernière expression de cette histoire. + +Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une +société. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses détails, dans +la généralité de son génie aussi bien que dans la particularité de ses +manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des +peuples, les symptômes publics et extérieurs d'un état ou d'un système +social, les guerres, les combats, les traités de paix, qui occuperont et +rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera à l'histoire +qu'oublie ou dédaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire privée +d'une race d'hommes, d'un siècle, d'un pays. Elle étudiera et définira +les révolutions morales de l'humanité, les formes temporelles et locales +de la civilisation. Elle dira les idées portées par un monde, et d'où +sont sorties les lois qui ont renouvelé ce monde. Elle dira ce caractère +des nations, les mÅ“urs, qui commandent aux faits. Elle retrouvera, sous +la cendre des bouleversements, cette mémoire vivante et présente que +nous a gardée, d'un grand empire évanoui, la cendre du volcan de Naples. +Elle pénétrera jusqu'au foyer, et en montrera les dieux lares et les +religions familières. Elle entrera dans les intimités et dans la +confidence de l'âge humain qu'elle se sera donné mission d'évoquer. Elle +représentera cet âge sur son théâtre même, au milieu de ses entours, +assis dans ce monde de choses auquel un temps semble laisser l'ombre et +comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton de l'esprit, +l'accent de l'âme des hommes qui ne sont plus. Elle fera à la femme, +cette grande actrice méconnue de l'histoire, la place que lui a faite +l'humanité moderne dans le gouvernement des mÅ“urs et de l'opinion +publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misères et ses +grandeurs, ses abaissements et ses grâces. Elle ne négligera rien pour +peindre l'humanité en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou +l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'écho, partout la vie +d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres +témoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la règle +de ses institutions: l'esprit social,--clef perdue du droit et des lois +du monde antique. + +Et lors même que cette histoire prendra pour cadre la biographie des +personnages historiques, l'unité de son sujet ne lui ôtera rien de son +caractère et ne diminuera rien de sa tâche. Elle groupera, autour de +cette figure choisie, le temps qui l'aura entourée. Elle associera à +cette vie, qui dominera le siècle ou le subira, la vie complexe de ce +siècle; et elle fera mouvoir, derrière le personnage qui portera +l'action et l'intérêt du récit, le chÅ“ur des idées et des passions +contemporaines. Les pensées, les caractères, les sentiments, les hommes, +les choses, l'âme et les dehors d'un peuple apparaîtront dans le +portrait de cette personnalité où l'humanité d'un temps se montrera +comme en un grand exemple. + +Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entière d'une +société, il faudra que la patience et le courage de l'historien +demandent des lumières, des documents, des secours à tous les signes, à +toutes les traces, à tous les restes de l'époque. Il faudra que sans +lassitude il rassemble de toutes parts les éléments de son Å“uvre, divers +comme son Å“uvre même. Il aura à feuilleter les histoires du temps, les +dépositions personnelles, les historiographes, les mémorialistes. Il +recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux +poëtes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra à ces +feuilles éphémères et volantes, jouets du vent, trésors du curieux, tout +étonnées d'être pour la première fois feuilletées par l'étude: +brochures, _sottisiers_, pamphlets, _gazetins_, factums. Mais l'imprimé +ne lui suffira pas: il frappera à une source nouvelle, il ira aux +confessions inédites de l'époque, aux lettres autographes, et il +demandera à ce papier vivant la franchise crue de la vérité et la vérité +intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothèque et +le cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cet +historien: s'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre tout +chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au-delà du papier imprimé ou +écrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et +d'autres monuments d'immortalité: il a, pour se témoigner au souvenir et +durer au regard, le bronze, le marbre, le bois, le cuivre, la laine même +et la soie, le ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le +burin de ses graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces +reliques d'un temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien +cherchera et trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette +inspiration d'un temps, sous la possession de son charme et de son +sourire, que l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien que +par les yeux dans le passé de son étude et de son choix, et à donner à +son histoire cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il +aura voulu peindre. + +Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette +assimilation et cette intuition, nous l'avons tentée. Nos livres en ont +indiqué, croyons-nous, les limites, le dessin général, les droits et les +devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront payés, toutes nos +ambitions seront satisfaites, si nous avons frayé à de meilleurs que +nous la voie que nous avaient montrée Alexis Monteil et Augustin +Thierry. + + * * * * * + +Il nous reste à dire quelques mots du présent livre: _les Maîtresses de +Louis XV_, pour en définir la moralité et l'enseignement. + +La leçon de ce long et éclatant scandale sera l'avertissement que la +Providence s'est plu à donner à l'avenir par la rencontre en un même +règne de trois règnes de femme, et la domination successive de la femme +des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: madame de la +Tournelle, de la femme de la bourgeoisie: madame de Pompadour, de la +femme du peuple: madame du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de +ces femmes montrera comment la maîtresse, sortie du haut, du milieu ou +du bas de la société, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses +vanités, ses illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses, +ses fragilités, ses tyrannies et ses caprices, a tué la royauté en +compromettant la volonté ou en avilissant la personne du Roi. Il +convaincra encore les favorites du dix-huitième siècle d'une autre Å“uvre +de destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la +noblesse française. Il rappellera comment, par les exigences de leur +toute-puissance, par les lâchetés et les agenouillements qu'elles +obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces +trois femmes anéantirent dans la monarchie des Bourbons ce que +Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur; +comment elles ruinèrent cette base d'un état qui est le gage du +lendemain d'une société: l'aristocratie; comment elles firent que la +noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui +mourait sur les champs de bataille et celle qui donnait à la province +l'exemple des vertus domestiques, enveloppée tout entière dans les +calomnies, les accusations et les mépris de l'opinion publique, arriva +comme la royauté, désarmée et découronnée, à la révolution de 1789. + +Ce livre, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en toute +liberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés, +nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, ne +demandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle de +Louis XV sans injures comme sans flatteries. Peut-être les partis les +plus contraires seront-ils choqués, peut-être les passions +contemporaines seront-elles scandalisées de trouver en une telle matière +et sur un temps une si singulière impartialité, une justice si peu +appliquée à les satisfaire. Mais quoi? Celui-là ne ferait-il pas tout à +la fois la tâche de l'histoire bien misérable et sa récompense bien +basse, qui donnerait pour ambition à l'historien l'applaudissement du +présent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre +à notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à de +plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos +grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre sur +lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps le +plâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: _Sostrate de +Cnide, fils de Dexiphane_... «Voilà comment il faut écrire l'histoire,» +dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire. + + EDMOND et JULES DE GONCOURT. + + Paris, février 1860. + + * * * * * + +Cette biographie des MAÃŽTRESSES DE LOUIS XV, écrite il y a bien des +années, quand je me suis mis tout dernièrement à la relire et à la +retravailler, m'a semblé manquer de certaines qualités historiques. Le +livre, à la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant +trop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, trop _d'airs +de bravoure_, placés côte à côte, sans un récit qui les espace et les +relie. + +J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession des +temps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lent +qu'elles jouent dans les évènements humains, que les faits, quelquefois +arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, se +précipitaient sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de la durée de +ces règnes et de ces dominations de femmes. + +Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre, +ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif de +leur _féminilité_ particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes, +de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas +assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des +contemporains. + +Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop +écrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existait +chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une +méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés +pour l'_inédit_ et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire de +l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les +notions et les livres vulgarisés. + +Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre, +lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cette +nouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mes +personnages la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayé +d'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cette +couleur _épique_ que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée à +leur attribuer, même aux époques les plus décadentes. + +Cette histoire des MAÃŽTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe en +deux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendants +l'un de l'autre et ayant pour titre: + +LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SÅ’URS. + +MADAME DE POMPADOUR. + +LA DU BARRY. + +Trois volumes contenant la vie des trois grandes Maîtresses déclarées et +qui sont en ce siècle de la toute-puissance de la femme «l'Histoire de +Louis XV», depuis sa puberté jusqu'à sa mort. + + EDMOND DE GONCOURT, + + août 1878. + + + + +LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SÅ’URS + + + + +I + +Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.--Amour de la +chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son éloignement de la femme.--Le duc +de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--État dressé des cent +princesses à marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil +examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui +l'empêchèrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski, +Roi de Pologne.--Certificat des médecins sur les aptitudes de la +princesse à donner au Roi de France des enfants.--Déclaration de son +mariage par le Roi à son petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et +de Marie Leczinska.--Épousailles par procuration de la princesse +polonaise à Strasbourg.--Arrivée de la Reine à Moret.--Célébration du +mariage du jeune roi dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre +1725.--Amour du Roi pour sa femme.--Dépêche du duc de Bourbon sur la +nuit de noce de Louis XV. + + +Louis XV né le 15 février 1710, était pubère[1] dans le courant du mois +de février 1721. + +L'enfant malingre dans l'exercice quotidien et passionné de la chasse, +en une existence toujours au vent, à la pluie, au soleil, à la gelée, +était devenu fort et musculeux. À quatorze ans et demi, Louis XV aura +les apparences d'un jeune homme de dix-huit ans[2]. + +Les forêts retentissantes des aboiements des chiens, les journées à +cheval où le chasseur endiablé prend un malin plaisir à harasser et à +tuer sa suite, les solides et animales réfections[3] après le forcement +des bêtes et les curées toutes chaudes de sang fumant, les longues +stations au cabaret, dit du Peray, près Rambouillet, égayées de +plaisanteries et de joyeusetés féroces[4]: C'est là tout ce que semble +aimer sur la terre ce grand et vivace adolescent qui fuit la société des +femmes comme _la peste_[5], qui évite même de les regarder. Chez le +souverain et le maître, il y a en ce temps comme la sauvagerie brutale, +méchante et farouche d'un jeune Hippolyte. + +On dirait même que Louis XV, à l'époque de sa majorité de Roi de France, +ce Louis XV bientôt si amoureux de la femme, éprouve un éloignement, une +répulsion, une horreur singulière et étrange du sexe. Des témoignages +irrécusables parlent de mauvaises habitudes nées et développées dans +l'ombre des garde-robes, de fréquentations de pages, de sales +polissonneries qui, un moment, faisaient craindre de voir reparaître à +Versailles les goûts contre nature et les mignons de la cour des +Valois[6]. + +Dans l'été de 1724, un voyage est organisé pour Chantilly[7] qui n'a +d'autre but que de chercher à inspirer à Louis XV le goût de la femme; +et en lui amenant ses sens et ses tendresses, la cour espère voir +s'adoucir, s'humaniser, pour ainsi dire, le naturel intraitable et +anormal du jeune Roi. + + * * * * * + +La virilité inquiétante du Roi, jointe à de courtes et violentes +maladies, amenées tantôt par un excès de nourriture, tantôt par la +fatigue d'une journée de chasse où l'on avait couru à la fois et un cerf +et un sanglier, tantôt par l'effort furieux que le jeune chasseur avait +fait pour casser un arbre dans une forêt, décidait le duc de Bourbon, +déjà sollicité par le sentiment public, à marier Louis XV. M. le Duc +songeait en outre, comme chef de la maison de Condé, que si le Roi +venait à mourir sans héritier, c'était la maison d'Orléans qui était +appelée à recueillir la succession[8]. Le projet de renvoyer l'Infante +qui n'avait que sept ans et ne pouvait donner des enfants à Louis XV que +dans six ou sept années était arrêté, et bientôt, malgré l'opposition de +M. de Fréjus, le renvoi était adopté au conseil[9]. + +Alors se faisait un travail sur les princesses de l'Europe à marier, +travail que nous retrouvons aux Archives nationales[10] sous le titre: + +ESTAT GÉNÉRAL DES PRINCESSES EN EUROPE QUI NE SONT PAS MARIÉES, AVEC +LEURS NOMS, ÂGES ET RELIGION. + +«Il y en a quarante-quatre de l'âge de 24 ans et au-dessus et qui, par +conséquent, ne conviennent pas. + +Il y en a vingt-neuf de 12 ans et au-dessous qui sont trop jeunes. + +Il y en a dix dont les alliances ne peuvent convenir parce qu'elles sont +de branches cadettes, ou si pauvres que leurs pères et leurs frères sont +obligés de servir d'autres princes pour subsister avec plus d'aisance. + +Il reste dix-sept princesses sur lesquelles se réduit le choix à faire +pour Sa Majesté et dont l'état est ci-joint avec des observations[11]. + + 44 + 29 + 10 + 17 + ___ + +Total 100 + +La liste des dix-sept princesses était celle-ci: Anne, fille du prince +de Galles: 15 ans. Amélie-Sophie, fille du même: 13 ans. +Marie-Barbe-Joseph, fille du roi de Portugal: 14 ans. Charlotte-Amélie, +fille du roi de Danemark: 18 ans. Frédérique-Auguste, fille du roi de +Prusse: 15 ans. Anne-Sophie, fille de l'oncle paternel du roi de Prusse: +18 ans. Sophie-Louise, fille du même: 15 ans. Élisabeth, fille ainée du +duc de Lorraine: 13 ans. Henriette, troisième fille du duc de Modène, 22 +ans. Marie Petrowka, fille du Czar: 16 ans. Anne, fille du même: 15 ans. +Charlotte-Guillelmine, fille du duc de Saxe-Eisenach: 21 ans. +Christine-Guillelmine, fille du même: 13 ans. Marie-Sophie, fille du duc +de Mecklembourg-Strélitz: 14 ans. Théodore, fille de Philippe, frère du +prince de Hesse-Darmstadt: 18 ans. Thérèse-Alexandrine, Mademoiselle de +Sens: 19 ans. Mademoiselle de Vermandois, 21 ans. + +_Anne, princesse aînée de Galles--15 ans._ + +Le duc de Bourbon[12], ne mettant pas en doute que la princesse Anne +n'embrassât pas la religion catholique, faisait un exposé des avantages +et des désavantages de l'alliance. Par ce mariage la France devait avoir +le concours de l'Angleterre pour calmer les mouvements du ressentiment +de l'Espagne. Cette alliance devait en outre, dans le cas d'un conflit, +amener la neutralité de la Hollande, toujours attachée aux intérêts de +l'Angleterre. Enfin elle devait rendre plus entière l'entente avec le +Roi de Prusse qui sentait le besoin de ne pas se séparer de cette +puissance. Les désavantages étaient ceux-ci: 1° L'effroi de la +catholicité devant ce mariage avec une princesse qui resterait, malgré +son abjuration, attachée à son ancienne religion; 2° l'empêchement à +tout jamais apporté à la protection qu'il conviendrait peut-être un jour +d'accorder au chevalier de Saint-Georges; 3° l'hostilité de la cour de +Rome dont on avait besoin pour faire sentir au Roi d'Espagne que le +mariage de Louis XV était indispensable; 4° l'appui donné, dans le cas +où la Reine aurait une autorité dans le gouvernement, aux +religionnaires, aux jansénistes, cause de tous les malheurs qui étaient +arrivés sous les règnes de Henri III et Henri IV. + +_Amélie-Sophie, seconde princesse de Galles--13 ans._ + +Mêmes raisons, en faveur ou en défaveur de cette princesse que celles +données au sujet de sa sÅ“ur aînée. + +_Marie-Barbe-Joseph, infante de Portugal--14 ans._ + +La mauvaise santé de la famille de Portugal, les esprits fols et égarés +qu'elle avait produits, faisaient craindre que le mariage ne produisît +pas le résultat cherché. On craignait que la princesse n'eût pas +d'enfants, qu'elle en eût très-tard, que ces enfants mourussent, enfin +que cette alliance n'introduisît dans la maison de France les vices du +sang de la maison de Portugal. + +_Charlotte-Amélie, princesse de Danemark--18 ans._ + +Cette princesse était luthérienne et nièce d'une tante qui avait refusé +d'être Impératrice pour ne pas changer de religion. Puis, en cas d'une +abjuration, il y avait à redouter d'être engagé à prendre un parti trop +déclaré contre le Czar et la Suède pour maintenir le père dans le duché +de Neswick. + +_Fridérique-Auguste-Sophie, princesse de Prusse--15 ans._ + +Princesse luthérienne qui était, par les derniers traités entre +l'Angleterre et la Prusse, promise au fils aîné du prince de Galles. + +_Les deux filles du margrave Albrecht, oncle paternel du Roi de +Prusse.--L'aînée 18 ans, la cadette, 15._ + +Princesses calvinistes qui, n'étant que cousines germaines du Roi de +Prusse, n'assureraient pas l'appui à la France du Roi appartenant au Roi +d'Angleterre par les doubles mariages que ces deux souverains avaient +faits entre leurs enfants. + +_Élisabeth, princesse aînée de Lorraine--13 ans._ + +Le passé où on retrouve des princesses de Lorraine, reines de France, +plaidait en faveur de cette princesse, mais le duc de Bourbon faisait +remarquer que les princesses de Lorraine qui avaient été reines de +France avaient toujours apporté la guerre civile. Il ajoutait que cette +maison avait une liaison trop intime avec la maison d'Autriche, et +prédisait le mécontentement des ducs et des grands du royaume menacés de +la prépondérance des princes lorrains établis en France[13]. + +_Henriette, troisième princesse de Modène--22 ans._ + +La princesse Henriette était écartée comme fille d'un trop petit prince +et sortant d'une maison où il y avait eu trop de mésalliances[14]. + +_Marie Petrowka, princesse aînée czarienne--16 ans._ + +Le mariage de cette princesse était arrêté avec le duc de +Holstein-Gottorp. + +_Anne, princesse czarienne--15 ans._ + +La princesse Anne dont la main avait été offerte par la czarine, +princesse bien faite et d'une figure aimable, était repoussée à cause de +la basse extraction de sa mère, de l'éducation et des habitudes barbares +de son pays, du sang encore trop neuf de la famille des Czars pour les +vieilles familles royales de l'Europe. + +_Charlotte-Guillelmine et Christine-Guillelmine, filles du duc de +Saxe-Eysenach--L'aînée 21 ans, la cadette 13 ans. + +Marie-Sophie, fille du duc de Mecklembourg-Strélitz--14 ans._ + +Trois princesses luthériennes sortant de branches cadettes peu riches. + +_Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse-Darmstadt--18 +ans._ + +Luthérienne dont le père était cadet d'une branche cadette, et sa sÅ“ur +mère du duc d'Havré, Flamand au service de l'Espagne[15]. + +Ici le duc de Bourbon arrivait à ses deux sÅ“urs. + +_Mademoiselle de Sens--19 ans._ + +«Il y a quelque chose à dire sur sa taille.» + +_Mademoiselle de Vermandois--21 ans._ + +«Sa figure est telle qu'on la peut souhaiter.» + +Ses mÅ“urs ont répondu à son éducation; sa vocation pour la retraite est +un témoignage de sa sagesse et de sa religion. + +Elle est d'un caractère doux et d'un esprit aimable; son âge, qui peut +être objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bien +constitués, et il pourrait mieux convenir de préférer une personne dont +on connaît l'esprit et le caractère, à une autre dont on les ignore et +qui les pourrait avoir tels qu'on aurait lieu par les suites de se +repentir du choix qu'on aurait fait. + +Ici, le duc de Bourbon prenant la parole, disait que la naissance de +mademoiselle de Vermandois ne pouvait être considérée comme un obstacle +à son élévation au trône, puisqu'elle était issue de Louis XIV au même +degré que le duc d'Orléans qui pouvait peut-être devenir roi[16]. Le duc +de Bourbon ajoutait: «Dans les différentes conférences et assemblées +tenues au sujet du mariage de V. M., les personnes consultées n'ont +trouvé que des obstacles qui me sont personnels[17]...» + +Après un mûr examen du rapport du duc de Bourbon par les entours du Roi, +quinze princesses étaient rejetées, et il ne restait plus que la +princesse Anne d'Angleterre et mademoiselle de Vermandois sur lesquelles +on voulût faire porter le choix du Roi. + +Un conseil était tenu. M. de Fréjus déclarait que la princesse +d'Angleterre lui paraissait le parti préférable, tout en ajoutant que le +mariage du Roi avec une princesse de la maison régnante d'Angleterre +avait l'inconvénient de forcer la France à donner l'exclusion au +chevalier de Saint-Georges. Dans le cas où ce mariage manquerait, il +adoptait l'idée du mariage avec mademoiselle de Vermandois. Villars et +le maréchal d'Uxelles opinaient comme Fleury, le maréchal d'Uxelles, +toutefois, avec une nuance de froideur pour la sÅ“ur du duc de +Bourbon[18]. Venaient ensuite M. de Morville, de Bissy et Pecquet qui se +montraient très-chauds pour mademoiselle de Vermandois. Le comte de la +Mark, lui, disait bien haut qu'on ne devait conclure le mariage +d'Angleterre qu'à toute extrémité et qu'il était entièrement favorable à +un mariage contracté avec une des princesses cadettes de la maison de +Condé[19]. + +Sur ces entrefaites, on recevait le refus du Roi d'Angleterre qui, sondé +secrètement sur le mariage du Roi de France avec sa fille, faisait +répondre que les constitutions de l'État s'opposaient à ce qu'une +princesse anglaise changeât de religion[20], et la cour s'attendait +bientôt à voir mademoiselle de Vermandois devenir la femme de Louis XV, +et le duc de Bourbon son beau-frère. + +Comment, alors que tout semblait assurer la réussite d'une alliance qui +faisait la grandeur de la maison de Condé, comment ne se fit-elle pas +avec les facilités, les pleins pouvoirs qu'avait le duc de Bourbon? S'il +faut en croire le récit un peu romanesque de Soulavie et de Lacretelle, +le mariage manqua par un accès de dépit et de colère de madame de Prie, +la maîtresse du duc de Bourbon. Au dernier moment, madame de Prie, qui +voulait dans l'épouse de Louis XV un instrument de domination future, +eut la curiosité de connaître la femme qu'elle travaillait à mettre sur +le trône. Elle se rendit à son couvent, se fit présenter sous un nom +supposé et lui fit pressentir les hautes destinées qui l'attendaient +sans pouvoir exciter chez la hautaine personne un mouvement de surprise, +de joie. Donc peu de reconnaissance à attendre. Madame de Prie poussa la +chose plus loin, elle voulut avoir l'opinion personnelle de la jeune +princesse sur son compte, et, dans la conversation, elle prononça son +nom avec quelques mots d'éloges. Mademoiselle de Vermandois +l'interrompit en laissant percer toute son horreur pour la _méchante +créature_, et plaignant son frère d'avoir près d'elle une personne qui +le faisait détester de toute la France. Madame de Prie quittait le +parloir sur cette phrase qui lui échappait: «Va, tu ne seras jamais +Reine.» + +De retour, l'habile femme vantait à son frère la beauté et l'esprit de +mademoiselle de Vermandois, chargeant Paris-Duverney de détourner le Duc +d'un mariage qui la perdrait elle et ses protégés. Duverney, inquiet +pour lui-même, faisait peur au duc de Bourbon de l'hostilité de M. de +Fréjus, qui, tout en ne se mettant pas à la traverse du mariage d'une +manière ouverte, y était très-opposé. Il lui montrait mademoiselle de +Vermandois devenue Reine, prenant uniquement les conseils de madame la +Duchesse sa mère dont il aurait à subir les avis comme des ordres. Enfin +chez le prince faible et un peu effrayé par les criailleries des +partisans de la maison d'Orléans, il éveillait le sentiment d'étonner +par une marque éclatante de désintéressement tous ceux qui le croyaient +étroitement occupé de la grandeur de sa maison[21]. + + * * * * * + +Dès lors il fallait chercher une autre princesse, une princesse qui +n'alarmât pas par la grandeur de sa maison les plans secrets et les +ambitions de madame de Prie. Paris-Duverney, qui avait amené le duc de +Bourbon à renoncer au mariage de sa sÅ“ur avec Louis XV, était de nouveau +consulté[22], et il donnait l'idée de faire la femme du Roi de France +de la fille d'un très-pauvre prince auquel il avait prêté un peu +d'argent dans le temps[23]. + +Stanislas Leczinski, privé de son royaume de Pologne, des revenus de ses +biens confisqués, de la pension que lui faisait Charles XII, et réfugié +en Alsace sous le Régent, vivait avec sa femme et sa fille, à +Weissembourg, en la compagnie de quelques officiers de la garnison, de +quelques chanoines de la localité, et en une misère telle qu'il n'y +avait pas toujours du pain dans le castel délabré[24]. + +Sa fille très-vertueuse, mais si mal nippée que madame de Prie sera +obligée de lui apporter des chemises[25], le roi Stanislas avait d'abord +cherché à la marier à un simple colonel, Courtanvaux, depuis le maréchal +d'Estrées, auquel il ne demandait d'autre apport que l'obtention du +titre de duc et de pair. Le mariage manqué par la mauvaise volonté du +Régent, Stanislas faisait proposer sa fille au duc de Bourbon, en lui +faisant entrevoir les chances que ce mariage pourrait lui donner pour +une élection au trône de Pologne. Le Duc n'ayant pas répondu, le bon et +excellent père voulant soustraire sa fille aux mauvais traitements de sa +mère qui ne l'aimait pas, après avoir échoué près du duc d'Orléans, +songeait à faire pressentir le duc de Charolais et successivement tous +les princes français. + +Au milieu de ces tentatives infructueuses et de ses désespérances de +marier sa fille, Stanislas recevait une lettre du duc de Bourbon qui lui +annonçait le choix qui avait été fait de Marie Leczinska. Le prince +transporté de joie entrait dans sa chambre en lui disant: «Ah! ma fille, +tombons à genoux et remercions Dieu.» Elle le croyait rappelé au trône +de Pologne, quand il lui apprenait que c'était elle qui devenait Reine +de France[26]. + +Mais l'alliance ne se concluait pas aussi facilement que M. le Duc +l'aurait voulu; malgré les défenses de parler du mariage du Roi sous +peine de prison, défenses faites dans tous les cafés de Paris[27], les +nouvellistes clabaudaient contre cette princesse sans illustration, sans +crédit, sans argent. Puis on recevait une lettre du roi de Sardaigne +qui, comme grand-père du Roi se plaignant de n'avoir pas été consulté, +déclarait qu'il y avait à faire quelque chose de mieux et de plus +convenable que cette chose condamnée par tout le monde et ne donnant pas +grande idée du conseil de M. de Bourbon, lettre qui finissait par la +menace de faire repentir un jour le Duc de ce qu'il faisait contre les +intérêts du Roi[28]. + +Mais il se produisait un incident plus grave, le duc de Bourbon était +averti par une lettre anonyme que la princesse tombait du haut mal[29], +et que la Reine sa mère avait demandé plusieurs consultations à une +religieuse de Trêves qui avait la réputation de guérir cette maladie. +Là -dessus émoi du duc de Bourbon; demande au maréchal Dubourg de +renseignements auprès d'un habile médecin de Strasbourg sur la +constitution de la princesse, puis envoi près de la religieuse de Trèves +du sieur Duphénix qui devait ensuite entretenir et questionner le +premier médecin du Roi de Pologne sur la santé et le fond du tempérament +de la princesse. + +Les consultations de la religieuse de Trèves n'étaient point pour Marie +Leczinska, mais pour une demoiselle attachée au service de sa mère, et +le duc était complètement rassuré par ce certificat attestant la +parfaite santé de la princesse et ses aptitudes à donner un dauphin à la +France. + + * * * * * + +«Nous soussignés, conformément aux ordres dont Son Altesse Sérénissime +nous a honorés, certifions nous être transportés à la cour de Sa Majesté +polonoise, pour prendre connoissance de la constitution de Son Altesse +Royale, la princesse Stanislas, de sa santé ou de ses infirmités, si +elle étoit atteinte de quelqu'une. Après avoir eu l'honneur de voir Son +Altesse Royale, examiné sa taille et ses bras, le coloris de son visage +et ses yeux, nous déclarons qu'elle est bien conformée, ne paroissant +aucune défectuosité dans ses épaules, ni dans ses bras dont les +mouvements sont libres, sa dent saine, ses yeux vifs, son regard +marquant beaucoup de douceur. À l'égard de sa santé, monsieur Kast, son +médecin, natif de Strasbourg, nous a déclaré que depuis deux ans qu'il a +l'honneur d'être à la cour, elle n'a eu d'autres maladies que quelques +accès de fièvre intermittente en deux différentes saisons qui ont été +terminés chaque fois par une légère purgation et un régime. La vie +sédentaire de Son Altesse Royale et le long espace de temps qu'elle +passe dans les églises, dans une situation contrainte, lui ont causé +quelques douleurs dans les lombes, produites par une sérosité échappée +des vaisseaux gênés par la tension des fibres musculeuses, laquelle +sérosité nous jugeons tout extérieure, la moindre friction ou le +mouvement la dissipant, de même que la chaleur, ce qui fait que pendant +l'été elle n'en a point été attaquée. Nous devons ajouter qu'il nous a +été rapporté par ledit sieur Kast que la princesse est parfaitement +réglée, ses règles d'une louable couleur et ne durant qu'autant qu'il +est nécessaire. On peut juger de ce fait par son coloris qui, quoique un +peu altéré par les derniers accès de fièvre qu'elle a eus récemment, ne +paroît cependant que très-légèrement changé; la carnation étant +naturelle et assez animée pour juger de son rétablissement et de la +régularité de ces mouvements périodiques. + +«En témoignage de quoi nous avons signé le présent certificat, ce 12 mai +1725 à Weissembourg[30]. + + «DUPHÉNIX. + + «MOUGUE, _médecin, inspecteur des hôpitaux du Roi_.» + +Sur ce certificat, après quelques retardements donnés aux égards que la +cour de France croyait devoir au roi d'Espagne, malgré qu'il eût refusé +deux lettres du Roi, Louis XV, le dimanche 27 mai, déclarait son mariage +qui était annoncé à toute la cour par M. de Gesvres, premier gentilhomme +de la Chambre. + +Voici les termes dans lesquels le jeune Roi déclarait son mariage: +«J'épouse la princesse de Pologne. Cette princesse, qui est née le 23 +juin 1703, est fille unique de Stanislas Leczinski, comte de Lesno, +ci-devant staroste d'Adelnau, puis palatin de Posnanie, et ensuite élu +roi de Pologne au mois de juillet 1704, et de Catherine Opalinski, fille +du Castellan de Posnanie, qui viennent l'un et l'autre faire leur +résidence au château de Saint-Germain-en-Laye, avec la mère du roi +Stanislas, Anne Janabloruski, qui, en secondes noces, avait épousé le +comte de Lesno, grand général de la grande Pologne»[31]. + +Aussitôt cette déclaration, le duc de Bourbon écrivait au Roi Stanislas: + + «27 mai 1745. + +«Le Roi ayant déclaré aujourd'huy son mariage avec la princesse Marie, +fille de Votre Majesté, je crois qu'il est de mon devoir de vous en +rendre compte dans le premier moment, afin d'éviter à Votre Majesté +l'incertitude dans laquelle elle pourroit être, sur les réponses qu'elle +a à faire à ceux qui auront l'honneur de lui en parler. Ainsi, +Monseigneur, voilà l'affaire devenue publique, et par conséquent, ceux +qui la vouloient traverser déconcertés»[32]. + +Trois jours après le 30 mai, le duc de Bourbon recevait une lettre +confidentielle de Vauchoux, capitaine de cavalerie, qui avait été chargé +de la négociation secrète du mariage. Vauchoux assurait le duc que les +sentiments de Marie Leczinska, élevée par un confesseur alsacien, +étaient ceux d'un enfant ne puisant sa doctrine que dans le +catéchisme[33], lui donnait la confiance que la reconnaissance de la +princesse pour Son Altesse Sérénissime éloignerait toujours de son +intimité les personnes qui ne lui seraient pas entièrement dévouées, et +joignait à sa lettre l'envoi d'une hauteur de jupe, de gants, d'une +pantoufle,--la princesse ne se servait de souliers que pour danser[34]. + +Le duc de Bourbon poussait, activait les préparatifs du mariage, et le 5 +août, le duc d'Antin, ambassadeur extraordinaire du Roi auprès de +Stanislas, roi de Pologne, faisait à Strasbourg la demande en mariage de +la princesse Marie. + +À cette demande Marie Leczinska répondait par ces paroles pleines +d'émotion: + +«À la déclaration de leurs Majestés, je n'ay rien à ajouter, sinon que +je prie le Seigneur que je fasse le bonheur du Roy comme il fait le mien +et que son choix produise la prospérité du royaume et réponde aux vÅ“ux +de ses fidèles sujets[35].» + +Le 9 août, était fait et passé à Versailles le contrat de mariage du +Roi, rédigé par La Vrillière: + +«AU NOM DE DIEU CRÉATEUR, soit notoire à tous que comme très-haut, +très-excellent et très-puissant prince Louis XV, roi de France et de +Navarre, occupé du soin de contribuer au bonheur de ses peuples et de +satisfaire leurs vÅ“ux unanimes, se seroit enfin déterminé à assurer dès +à présent la postérité dont la continuation intéresse si +particulièrement le repos de son royaume et celui de toute l'Europe. Et +que comme la Sérénissime Princesse Marie, fille de très-haut et +très-excellent et très-puissant prince Stanislas, par la grâce de Dieu, +roi de Pologne, et de très-haute et très-excellente et très-puissante +Catherine Opalinska, son épouse, aussi par la grâce de Dieu, Reine de +Pologne, est douée de toutes les qualités qui la peuvent rendre chère à +Sa Majesté et à tout son royaume; Sadite Majesté auroit demandé aux +Sérénissimes Roi et Reine de lui accorder la Sérénissime Princesse +Marie, leur fille, pour épouse et compagne; et dans cette vue elle +auroit nommé des commissaires pour, conjointement avec celui du +Sérénissime Roi Stanislas, converser des articles et conditions +nécessaires pour parvenir à l'accomplissement de ce mariage; lesquels +articles ont été signés et arrêtés à Paris le 19 du mois dernier, +suivant les pouvoirs respectifs, par Sadite Majesté, le 23 du dit mois +et par ledit seigneur Stanislas de Pologne, à Strasbourg, le 22 du même +mois; [...] + +«Les convention et traité de mariage entre Sa Majesté et ladite +Sérénissime Princesse Marie ont été accordés et arrêtés ainsi qu'il +suit. Avec la grâce et bénédiction de Dieu, les épousailles et mariage +entre Sa Majesté et ladite Sérénissime Princesse Marie seront célébrés +par parole de présent, selon la forme et solennité prescrites par les +sacrés canons et constitution de l'Église catholique, apostolique et +romaine, et se feront les épousailles et mariage en vertu du pouvoir et +commission qui seront à cet effet donnés par Sadite Majesté, laquelle +les ratifiera et accomplira en personne quand ladite Sérénissime +Princesse Marie sera arrivée en sa cour. [...] + +«Sa Majesté donnera à ladite Sérénissime Marie, après la signature des +présentes, pour ses bagues et joyaux, la valeur de cinquante mille écus, +et lors de l'arrivée de ladite Sérénissime Princesse près de Sa Majesté, +jusqu'à la valeur de trois cent mille livres, compris ceux qui lui +auront été remis d'abord, lesquels lui appartiendront sans difficulté, +après l'accomplissement dudit mariage, de même que tous autres bagues et +joyaux qu'elle aura et qui seront propres à ladite Sérénissime +Princesse, ou à ses héritiers et successeurs, ou à ceux qui auront ses +droits et causes. + +«Suivant l'ancienne et louable coutume de la maison de France, Sa +Majesté assignera et constituera à la Sérénissime Princesse pour son +douaire vingt mille écus d'or, soldés chacun an, qui seront assignés sur +ses revenus et terres, desquels lieux et terres ainsi donnés et +assignés, ladite Sérénissime Princesse jouira par ses mains et de son +autorité et de celle de ses commissaires et officiers, et aura la +justice comme il a été toujours pratiqué. Davantage à elle +appartiendront les provisions de tous les offices vacans, comme ont +accoutumé d'avoir les Reines de France, bien entendu toutefois que +lesdits offices ne pourront être donnés qu'à des naturels François...» + +«Sa Majesté donnera et assignera à ladite Sérénissime Princesse pour la +dépense de sa chambre et entretien de son état et de sa maison une somme +convenable, telle qu'il appartient à la femme et fille d'un Roi, la lui +assurant en la forme et manière qu'on a accoutumé en France de donner +leurs assignations pour leurs entretenemens. + +«En cas que ce mariage se dissoût entre Sa Majesté et la Sérénissime +Princesse, et qu'elle survive à Sadite Majesté, en ce cas il sera libre +à la Sérénissime Princesse ou de demeurer en France, dans les lieux +qu'il lui plaira, ou en quelqu'autre lieu convenable que ce soit, hors +dudit royaume de France, toutefois et quantes que bon lui semblera, avec +tous les droits, raisons et actions qui lui seront échus, ses douaires, +bagues, joyaux, vaisselles d'argent et tous autres meubles quelconques +avec les officiers et serviteurs de sa maison, sans que, pour quelque +raison ou considération, on puisse lui donner aucun empêchement, ni +arrêter son départ, directement ou indirectement, empêcher la jouissance +et recouvrement de ses droits, raisons, actions... et pour cet effet Sa +Majesté donnera au Roi Stanislas de Pologne, pour la susdite Sérénissime +Princesse Marie, sa fille, telles lettres de sûreté qui seront signées +de sa propre main et celle de son scel, et les leur assurera et +promettra pour soi et pour ses successeurs Rois, en foi et parole +royale. + +«Ce traité et contrat de mariage ont été faits avec dessein de supplier +Notre Saint-Père le Pape, comme Sa Majesté et le Sérénissime Roi +Stanislas de Pologne l'en supplient, de l'approuver, et de lui donner sa +bénédiction apostolique, promettant, Sa Majesté, en foi et parole de +Roi, d'entretenir, garder et observer inviolablement, sans y aller, ni +souffrir qu'il soit allé, directement et indirectement, au contraire, +comme les susdits comte de Tarlo, commissaire procureur du Roi +Stanislas, au nom dudit Roi et de ladite Reine de Pologne, et en celui +de la Sérénissime Princesse Marie, leur fille, stipulant sous l'autorité +des seigneurs et dame, ses père et mère, en vertu de ses pouvoirs et +procurations... ont signé de leur propre main du présent contrat, duquel +l'original est demeuré par-devers nous, pour, en vertu d'icelui, en +délivrer les expéditions nécessaires en la forme ordinaire; fait et +passé à Versailles, le neuvième jour d'août 1725, par-devant nous, +conseiller secrétaire d'État et des commandements de Sa Majesté. Signé, +_Louise-Marie-Françoise de Bourbon; Auguste, duchesse d'Orléans; +Louise-Françoise de Bourbon; L.-H. de Bourbon; Charles de Bourbon; +Marie-Thérèse de Bourbon; Philippe-Élisabeth de Bourbon; N. d'Orléans; +Louise-Anne de Bourbon; Louise-Adélaïde de Bourbon; Louis-Auguste de +Bourbon; Alexandre de Bourbon, Marie-Victoire-Sophie de Noailles, +comtesse de Toulouse, comte de Tarlo; Philippeaux; Fleuriau_»[36]. + +Le 15 août, jour de la Vierge, le duc d'Orléans[37] épousait à +Strasbourg Marie Leczinska au nom du Roi de France[38]. + +Il y avait de grandes réjouissances à Strasbourg et un bal donné par le +duc d'Antin. À ce bal, madame de Prie, qui avait fait la conquête de +Marie Leczinska, sur la sollicitation de la Reine, était priée à danser +par le duc d'Épernon avant la princesse de Montbazon et la duchesse de +Tallard qui était une Soubise[39]. + +Enfin la Reine, munie des instructions de son père[40], se mettait en +voyage[41] pour joindre le Roi qui venait de s'établir à Fontainebleau. + +Par cette France qui n'a point encore de routes, en cette année où il +venait de pleuvoir trois mois de suite, dans ces temps de grandeur et de +misère, de luxe et de barbarie, ce fut un terrible voyage que ce voyage +où la femme du Roi pensa plusieurs fois être noyée dans son carrosse, et +d'où on la retirait, avec de l'eau jusqu'à mi-corps, à force de bras et +comme l'on pouvait[42]. + +Enfin, le 4 septembre, Marie Leczinska arrivait à Moret. Le Roi venait +au-devant d'elle avec toutes les princesses, ne la laissait pas +s'agenouiller sur le carreau qu'on avait jeté parmi la boue du chemin, +et l'embrassait sur les deux joues avec une vivacité qui étonnait tous +ceux qui connaissaient l'éloignement du Roi pour les femmes, tous ceux +qui l'avaient entendu dire il y avait deux ou trois mois qu'on ne le +marierait pas de sitôt[43]. + + * * * * * + +Le 5 septembre, Marie Leczinska, arrivée de Moret à dix heures du matin, +montait tout droit à son cabinet de toilette, et là , accommodée et +parée, se rendait dans le grand cabinet du Roi, d'où le cortège se +mettait en marche pour la chapelle, traversant la galerie de François +Ier, descendant le grand escalier entre la haie des Cent Gardes et des +Suisses, la hallebarde à la main. + +Au milieu de la chapelle avait été élevée une estrade au bout de +laquelle se trouvaient un prie-Dieu et deux fauteuils surmontés d'un +dais: le dais, l'estrade, le prie-Dieu, les fauteuils, les carreaux, +recouverts d'une tenture de velours violet semée de fleurs de lis d'or +et chargée des armes de France et de Navarre. + +Sur des bancs installés au bas des marches de l'autel à droite et du +côté de l'Épître avaient déjà pris place les archevêques, les évêques, +les abbés nommés par les députés de l'assemblée générale du clergé pour +assister à la cérémonie. + +Sur un banc à gauche de l'autel se voyaient le comte de Morville et le +comte de Saint-Florentin qui allaient bientôt être rejoints par les deux +autres ministres et secrétaires d'État, le comte de Maurepas et le +marquis de Breteuil, retenus par leurs fonctions auprès du Roi. + +Le chancelier de France, dans sa robe de velours violet doublé de satin +cramoisi, était assis dans son fauteuil à bras et sans dos, entre ses +deux huissiers portant la masse, et derrière lui se groupaient les +maîtres des requêtes en robe et en bonnet carré. + +Un public de seigneurs, d'étrangers, de dames en grand habit, +remplissait les tribunes et les amphithéâtres échafaudés dans les +arcades des chapelles, et dont les balcons étaient garnis de tapis à +fond d'or ou de broderies éclatantes. + +Le cortège, parti du grand cabinet du Roi, débouchait dans la chapelle +au son des fifres, des tambours et des trompettes. + +C'étaient d'abord les hérauts d'armes précédés du marquis de Dreux, +grand maître des cérémonies; venaient ensuite les chevaliers de l'Ordre +du Saint-Esprit, en tête desquels marchaient l'abbé de Pomponne, le +marquis de Breteuil, le comte de Maurepas, grands officiers de l'Ordre. +Après les chevaliers du Saint-Esprit s'avançaient dans des habits +très-magnifiques[44], et marchant seuls, le comte de Charolais, le comte +de Clermont, le prince de Conti. + +Enfin apparaissait le Roi, précédé du marquis de Courtanvaux, capitaine +des Cent-Suisses de la Garde, suivi du duc de Villeroi, capitaine des +Gardes du Corps en quartier, et qui avait à sa droite le duc de +Mortemart, premier Gentilhomme de la Chambre, et à sa gauche, le duc de +la Rochefoucauld, grand maître de la Garde-Robe. Louis XV marchait entre +le prince Charles de Lorraine, grand écuyer de France, et le commandeur +de Beringhen, premier écuyer du Roi, tous deux appelés à donner la main +à Sa Majesté. Sur les côtés se tenaient les officiers des Gardes du +Corps, et les Gardes-Écossais portant leurs cottes d'armes en broderie +par-dessus leurs habits, la pertuisane à la main. Le Roi avait un habit +de brocart d'or, garni de boutons de diamant, et, jeté sur les épaules, +un manteau de point d'Espagne d'or. + +Suivait la Reine, habillée d'un manteau et d'une robe de velours violet +semé de fleurs de lis d'or, avec un corps formant une cuirasse de +pierreries, et des agrafes de brillant aux manches[45]. Elle portait sur +le haut de la tête une couronne de diamants, fermée par une double fleur +de lis. Marie Leczinska était menée par les ducs d'Orléans et de +Bourbon; et la queue de son manteau royal, qui avait neuf aunes de long, +était portée par la duchesse douairière de Bourbon, par la princesse de +Conti, par la princesse de Charolais qui étaient menées à leur tour et +avaient leur queue portée par les plus grands noms de la monarchie. + +Et c'étaient après la Reine la duchesse d'Orléans, puis mademoiselle de +Clermont, et encore des princesses et des dames illustres qui, avec +leurs meneurs et leurs porteurs de queue, formaient une procession qui +n'en finissait pas, et que terminaient les dames d'honneur des +princesses du sang. + +Le Roi et la Reine allaient s'agenouiller sous le Haut-Dais; derrière +Leurs Majestés, se plaçaient sur l'estrade les princes et princesses du +sang. + +Alors sortait de la sacristie le cardinal de Rohan, vêtu pontificalement +et accompagné de l'évêque de Soissons et de l'évêque de Viviers qui lui +servaient de diacre et de sous-diacre d'honneur. Le cardinal montait à +l'autel, invitait par le héraut d'armes et le marquis de Dreux, le Roi +et la Reine à s'approcher des marches de l'autel, et là leur adressait +un discours et leur donnait la bénédiction nuptiale. + +La bénédiction donnée, le Roi et la Reine retournaient à leur prie-Dieu, +où le cardinal venait leur apporter l'eau bénite. + +La messe commençait. L'évêque de Viviers chantait l'Épître, l'évêque de +Soissons chantait l'Évangile, et, après avoir donné le livre à baiser au +cardinal, le portait également à baiser au Roi et à la Reine. + +Après l'_offertoire_, et pendant les encensements ordinaires, le roi +d'armes allait se placer au pied de l'autel avec un cierge, chargé de +vingt louis d'or. Le Roi descendait alors de son prie-Dieu, se mettait à +genoux devant le cardinal assis dans un fauteuil placé dessus un +marchepied sur l'escalier de l'autel, baisait la bague de l'Éminence, et +lui remettait le cierge tenu par le héraut d'armes. + +À la fin du _Pater_, le Roi et la Reine venaient s'agenouiller sur un +drap de pied de velours violet, semé de fleurs de lis, tandis que +l'évêque de Metz et l'ancien évêque de Fréjus étendaient au-dessus des +deux mariés un poêle de brocart d'argent, qu'ils tenaient suspendu sur +leurs têtes jusqu'à la fin des oraisons accoutumées. + +La messe terminée, le cardinal de Rohan prenait des mains du curé de +Fontainebleau le registre des mariages, le présentait au Roi et à la +Reine auxquels il donnait la plume pour signer. La plume était présentée +ensuite par l'abbé de Pezé, aumônier du Roi, aux princes et princesses +du sang, pendant qu'au bruit du _Te Deum_ les hérauts d'armes faisaient +la distribution des médailles frappées à l'occasion du mariage. + +Au retour de la chapelle, le duc de Mortemart, qui, le matin, avait +apporté à Marie Leczinska la couronne de diamants qu'elle portait à la +cérémonie, lui remettait un coffret de velours cramoisi rempli de bijoux +d'or dont elle faisait des présents dans l'après-midi[46]. + +Le Roi, du moment où il avait vu Marie Leczinska, laissait éclater les +naïfs symptômes du désir amoureux. Il montrait une gaieté +inexprimable[47] et comme la satisfaction tapageuse d'un adolescent en +bonne fortune. + +Le matin du mariage, pendant la toilette de Marie Leczinska, il +envoyait, nombre de fois, savoir quand cette toilette, qui durait du +reste trois heures, serait finie. Après la célébration de la cérémonie à +la chapelle, on le voyait, tout le restant du jour, empressé, attentif, +galamment causeur aux côtés de la jeune Reine. Et le soir il attendait, +avec une impatience fiévreuse, que sa femme fût couchée[48]. + +Sur cette nuit de noce, qu'on nous permette de citer une dépêche du duc +de Bourbon au Roi Stanislas, dont les détails, intimes et secrets, +doivent être pardonnés comme des détails qui intéressent l'histoire. + +«... Je ne répète pas à Votre Majesté la joie et l'empressement que le +Roi a témoignés de l'arrivée de la Reine; tout ce que je puis dire à +Votre Majesté, est que cela a surpassé mes espérances, et, s'il se +pouvait, mes désirs. + +«C'est la plus forte peinture que je puisse faire de la manière dont +s'est passée l'entrevue. La Reine a charmé le Roi... Le Roi a passé +toute la journée d'hier chez la Reine, où il me fit l'honneur de me dire +qu'elle lui plaisait infiniment, et Votre Majesté m'en doutera pas, si +elle me permet d'entrer dans un détail sur lequel je sais mieux que +personne qu'il faut garder le silence, et dont je ne rends compte à +Votre Majesté que pour lui prouver que ce n'est point langage de +courtisan, quand j'aurai l'honneur de lui dire que la Reine plaît +infiniment au Roi. Cette preuve est donc, si Votre Majesté me permet de +le lui dire, que le Roi a pris quelques amusements comme comédie[49] et +feu d'artifice, s'est allé coucher chez la Reine, et lui a donné pendant +la nuit sept preuves de sa tendresse[50]. C'est le Roi lui-même qui, dès +qu'il s'est levé, a envoyé un homme de sa confiance et de la mienne pour +me le dire, et qui, dès que j'ai entré chez lui, me l'a répété lui-même, +en s'étendant infiniment sur la satisfaction qu'il avait sur la +Reine[51].» + + + + +II + +Maison de la Reine--Brevet de dame d'atours, octroyé à la belle-mère de +madame de Mailly.--Portrait physique de Marie Leczinska.--Caractère de +la femme.--Le jeune homme chez Louis XV.--Entrevue du Roi et du duc de +Bourbon obtenue par la Reine.--Disgrâce de M. le Duc.--Lettre de cachet +remise par M. de Fréjus à la Reine.--Les rancunes du premier ministre +contre la Reine.--La Reine obligée de lui demander la permission de +faire un souper avec ses dames.--Maladie de Marie Leczinska et +indifférence du Roi.--La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeur +au lansquenet.--Louis XV abandonnant l'intérieur de Marie Leczinska pour +la société de jeunes femmes.--Mademoiselle de Charolais.--Passion +qu'elle affiche pour le Roi.--Madame la comtesse de Toulouse.--La petite +cour de Rambouillet.--Froideurs des relations du Roi et de la +Reine.--Les manies de la Reine.--Lassitude de son métier d'épouse et de +mère. + + +Au moi de mai précédent avait été montée la maison de la Reine, avaient +été choisies les femmes titrées avec lesquelles Marie Leczinska allait +être condamnée à passer les longues heures de sa vie dans +l'emprisonnement royal du palais de Versailles. + +La charge de surintendante de la maison de la Reine et de chef du +conseil, d'abord destinée à la jeune princesse de Conti, avait été +définitivement donnée à mademoiselle de Clermont, sÅ“ur du duc de +Bourbon[52]. + +Pour la nomination aux autres places, il y avait eu mille brigues, mille +intrigues, mille cabales. La grande bataille s'était surtout livrée +autour de la charge de la dame d'honneur[53] à laquelle le mérite +personnel de la duchesse de Saint-Simon semblait devoir l'appeler; mais +les inimitiés qu'avait soulevées contre lui le terrible duc et les +attaches du mari et de la femme avec la maison d'Orléans faisaient +donner l'exclusion à la duchesse. Et en dépit des efforts de M. de +Fréjus pour écarter de l'entourage de la Reine les _dévergondées de la +Régence_[54], le Roi nommait comme dame d'honneur, à cause de ses _rares +vertus_, _sa chère et bien-aimée cousine_, la maréchale, duchesse de +Boufflers, cette duchesse, que l'éclat de ses aventures anciennes et +présentes et le libertinage connu et avéré des dames sous ses ordres, +allait faire surnommer _Madame Pataclin_, du nom de la supérieure de +l'Hôpital-Général, où l'on enfermait les filles de mauvaise vie[55]. + +La dame d'atours était la comtesse de Mailly, dont nous donnons le +brevet. + +BREVET DE DAME D'ATOURS POUR MADAME LA COMTESSE DE MAILLY. + +«Aujourd'hui, may 1725, le Roy, étant à Versailles, a mis en +considération l'exactitude et la dignité avec lesquelles la dame +comtesse de Mailly a servi en qualité de dame d'atours la dauphine sa +mère, et l'empressement que la France témoigne depuis la majorité de Sa +Majesté de se voir assurer, par un prompt mariage, la tranquillité dont +elle jouit, ayant déterminé Sa Majesté à faire un choix digne de remplir +ses vÅ“ux et de former, dès à présent, la maison de la Reine, sa future +épouse et compagne, Sa Majesté a cru ne pouvoir mieux choisir pour +remplir la charge de dame d'atours, que la mesme personne qui l'a si +dignement exercée. À cet effet, Sa Majesté a donné et octroyé à dame +Anne-Marie-Françoise de Sainte-Hermine, comtesse de Mailly, la charge de +dame d'atours de la Reine, sa future épouse et compagne, pour par elle +en jouir et user aux honneurs, autorités, privilèges, fonctions, gages, +pensions, états, droits, profits, revenus et émoluments y appartenant et +qui lui seront ordonnés par les États de la maison de ladite dame Reine, +tels et semblables qu'en ont joui les dames d'atours des Reines de +France, et ce, tant qu'il plaira à Sa Majesté qui mande et ordonne au +trésorier-général de la maison de ladite Reine, que lesdits gages, +livrées, états et pensions il y ait à payer à ladite dame comtesse de +Mailly à l'avenir, par chacun an, aux termes et à la manière accoutumée, +sur ses simples quittances, sans que pour raison de ladite charge et de +ses dépendances, il soit besoin d'une plus ample expression de la +volonté de Sa Majesté ni d'autre expédition que le présent brevet +qu'elle a pour assurance de sa volonté[56]...» + +Ce brevet est instructif, il nous révèle un fait qu'aucun des +contemporains ne semble savoir[57], c'est que Louise-Julie de Mailly la +première maîtresse de Louis XV, n'était pas dame d'atours de Marie +Leczinska, à l'époque de son mariage avec Louis XV. Je trouvais bien +extraordinaire, avant la découverte de ce brevet, qu'il fût confié à une +jeune fille de quinze ans et qui n'était point encore mariée, une charge +si importante de la monarchie. Aujourd'hui il n'y a plus de doute, la +charge était octroyée à sa future belle-mère, qui la lui transmettait à +une époque inconnue, peut-être l'année suivante, année où elle épousait +son fils. + +Les douze dames du Palais qui, avec mademoiselle de Clermont, la +duchesse de Boufflers et la comtesse de Mailly, complétaient la maison +de la Reine, étaient madame de Prie, madame de Nesle, dont les +galanteries étaient publiques avec du Mesnil, la maréchale de Villars, +les duchesses de Tallard de Béthune, d'Épernon, enfin les dames de +Gontaut, d'Egmont, de Rupelmonde de Matignon, de Chalais, de Mérode, +toutes dames aux réputations douteuses et écornées. + +Parmi les hommes de sa maison, Marie Leczinska avait comme grand +aumônier M. de Fréjus, qui allait bientôt devenir son plus intime +ennemi. + +Puis, au-dessous de ces hauts dignitaires, venait tout ce monde que +groupait autour d'une personne royale les mille domesticités, les mille +services particuliers et spéciaux de la monarchie d'alors. + +Il y avait d'abord une première femme de chambre[58] et douze femmes de +chambre ordinaires. C'étaient les médecins, premier médecin, médecin +ordinaire, médecins par quartier;--l'apothicaire du corps, l'apothicaire +du commun;--les pannetiers, les verduriers, les maîtres-queux, les +hâteurs, les galopins ordinaires, les enfants de cuisine, les +lavandiers;--les garde-vaisselle; les capitaines des charrois; les +valets de la garde-robe, les valets de pied pour le carrosse, etc.;--le +marchand poêlier quincaillier;--le baigneur-étuviste;--le porte-manteau +ordinaire;--le porte-chaise d'affaires;--le muletier de la litière;--le +chauffe-cire pour cacheter les lettres. + +Et ne croyez pas que le dénombrement de tant de fonctions et +d'attributions soit complet dans les cent pages que contient l'état +manuscrit de la maison de Marie Leczinska: nous trouvons dans le service +des pensions qui se fait après la mort de la Reine, une pension pour +l'homme qui préparait le café de la Reine, une pension pour la +demoiselle chargée du nettoyage des porcelaines du cabinet de la Reine, +une pension pour le luthier qui prenait soin des vielles de la +Reine[59]. + + * * * * * + +Marie Leczinska, dans les nombreux portraits qui la représentent, n'a +point le visage noble que réclamait alors le cadre de Versailles, mais +la princesse polonaise a cette gracieuse mine que célèbrent ses +familiers et dont parle une lettre de Voltaire. C'est une aimable figure +bourgeoise qui est comme l'image de la bonté dans son expression +humaine, dans son enjouement heureux. Elle dit, cette bienveillante et +gaie figure, sous son air, un rien vieillot, la bonne humeur des vertus +de la femme. Car celle qui redoutait de perdre la couronne du ciel en +acceptant la couronne de France ne porte rien sur sa figure du sérieux +ou du soucieux de la dévotion. + +Une expression de santé et de satisfaction, la sérénité de la +conscience, le contentement et la patience de la vie rayonnent sur ces +traits éclairés d'une douce malice, et dont le sourire est comme un +reflet de ces libertés innocentes, de cet esprit gaulois avec lequel, de +temps en temps, la Reine s'amusait à faire courir un gros rire parmi ses +dames, sa Semaine Sainte, ainsi que les appelait la cour[60]. + +La Reine, sauf quelques vivacités qui la rendaient la plus malheureuse +femme du monde et la faisaient aussitôt chercher le moyen de se faire +pardonner, avait le caractère le plus heureux, le plus facile et le plus +sociable. Elle était pleine de saillies, de reparties amusantes[61], +d'observations gaiement spirituelles, et ne redoutait pas le ton de la +galanterie, de la gaillardise même, quand la gaillardise était sauvée +par les grâces du conteur. Qui ne connaît, à ce sujet, l'anecdote dont +M. de Tressan fut le héros? + +On parlait devant la Reine des houssards qui faisaient des courses dans +les provinces et approchaient de Versailles. + +Là Reine de dire: «Mais si je rencontrais une troupe, et que ma garde me +défendît mal? + +--Madame, laissa échapper quelqu'un, Votre Majesté courrait grand risque +d'être _houssardée_. + +--Et vous, M. de Tressan, que feriez-vous? + +--Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie. + +--Mais si vos efforts étaient inutiles? + +--Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son +maître, après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en +manger comme les autres[62].» + +Et la Reine de ne pas se fâcher et de presque sourire au hardi propos de +M. de Tressan. + +Malheureusement les agréments de la Reine étaient timides, comme ses +vertus étaient pudiques, presque honteuses. La femme, l'épouse ne se +révélait sous la chrétienne, ne montrait les charmes de son esprit et de +son cÅ“ur, tous les secrets de son amabilité que dans la familiarité de +quelques amis, dans une petite société qui ne lui imposait pas. Il lui +fallait, pour qu'elle fût encouragée à plaire, pour qu'elle entrât en +pleine possession d'elle-même, le calme d'un salon, où l'âge amortissait +le bruit des voix, la compagnie de la raison, l'intimité de la +vieillesse, un milieu de tranquillité, presque d'assoupissement, qui +convenait à la maturité de son intelligence et de ses goûts. Voilà où +trouvait l'aisance et la liberté une Reine dont l'esprit eut toujours, +comme le visage, l'âge d'une vieille femme. Aussi Louis XV, dont Marie +Leczinska avait une affreuse peur, ne connut jamais la femme que +connurent les de Luynes. Il ne vit dans Marie Leczinska qu'une pauvre +_peintresse_ qui n'avait aucune disposition pour la peinture, une +médiocre et ennuyeuse joueuse de vielle, une liseuse de livres sérieux +qu'elle ne comprenait pas, une étroite dévote, enfin une provinciale +princesse écrasée de la présence et de la grandeur d'un Roi de France, +n'apportant à la vie commune rien du ressort et de l'initiative +plaisante de la femme, ne mettant dans l'union que l'obéissance, dans le +mariage que le devoir, ne sachant de son sexe ni les caresses, ni les +coquetteries, tremblante et balbutiante dans son rôle de Reine, comme +une vieille fille de couvent égarée dans Versailles; groupant autour +d'elle toutes les têtes chauves de la cour, rassemblant l'ennui dans ce +coin du palais, plein d'un murmure de voix cassées, où rien de jeune ne +vivait, où rien de vivant ne parlait aux jeunes ans du Roi. + +Un singulier homme, ce jeune mari, ce jeune souverain que, hors la +chasse et les chiens[63], rien n'intéressait, n'amusait, ne fixait, et +dont le cardinal promenait vainement l'esprit d'un goût à un autre, de +la culture des laitues à la collection d'antiques du maréchal d'Estrées, +du travail du tour aux minuties de l'étiquette, et du tour à la +tapisserie, sans pouvoir attacher son âme à quelque chose, sans pouvoir +donner à sa pensée et à son temps un emploi[64]. Imaginez un Roi de +France, l'héritier de la Régence, tout glacé et tout enveloppé des +ombres et des soupçons d'un Escurial, un jeune homme à la fleur de sa +vie et dans l'aube de son règne, ennuyé, las, dégoûté, et au milieu de +toutes les vieillesses de son cÅ“ur traversé de peurs de l'enfer +qu'avouait par échappées sa parole alarmée et tremblante. Sans amitiés, +sans préférences, sans chaleur, sans passion, indifférent à tout, et ne +faisant acte de pouvoir, et d'un pouvoir jaloux que dans la liste des +invités de ses soupers[65], Louis XV apparaissait dans le fond des +petits appartements de Versailles comme un grand et maussade et triste +enfant, avec quelque chose dans l'esprit de sec, de méchant, de +sarcastique qui était comme la vengeance des malaises de son humeur. Un +sentiment de vide, de solitude, un grand embarras de la volonté et de la +liberté joint à des besoins physiques impérieux et dont l'emportement +rappelait les premiers Bourbons: c'est là Louis XV à vingt ans; c'est +là le souverain en lequel existait une vague aspiration au plaisir, et +le désir et l'attente inquiète de la domination d'une femme passionnée +ou intelligente ou _amusante_. Il appelait, sans se l'avouer à lui-même, +une liaison qui l'enlevât à la persistance de ses tristesses, à la +monotonie de ses ennuis, à la paresse de ses caprices, qui réveillât et +étourdît sa vie, en lui apportant les violences de la passion ou le +tapage de la gaieté. L'oubli de son personnage de Roi, la délivrance de +lui-même, toutes choses que ne lui donnait pas la Reine; voilà ce que +Louis XV demandait à l'adultère, voilà ce que toute sa vie il devait y +chercher. + + * * * * * + +Pendant les premiers mois qui suivaient le mariage, il n'était toutefois +question que des empressements, des assiduités amoureuses, des +_coucheries_ régulières et quotidiennes du Roi avec la Reine. + +Louis XV comparait Marie Leczinska à la Reine Blanche, mère de saint +Louis, et disait aux courtisans qui voulaient lui faire admirer quelque +femme de la cour: «Je trouve la Reine encore plus belle[66].» Mais un an +ne s'était pas écoulé qu'un évènement politique apportait une grande +froideur dans les relations entre les deux époux. + +Marie Leczinska, naturellement pleine de reconnaissance pour le duc de +Bourbon qui l'avait faite Reine de France, avait été en outre gagnée +par les prévenances et les caresses de madame de Prie, qui, entrant à +tout moment dans ses appartements pour surveiller ses actions, inspirant +ses actions, dictant ses lettres[67], était devenue maîtresse absolue de +la faible et timide princesse qui ne faisait qu'exécuter et +contre-signer les ordres de la favorite du Duc. La Reine essayait bien +un peu de résister, sentant dans tout ce que le Duc et sa maîtresse la +poussaient à faire, qu'elle était entre leurs mains un moyen et un +instrument pour ruiner le crédit de M. de Fréjus. Et malgré la +dissimulation du Roi, Marie Leczinska n'était déjà pas sans savoir que +Louis XV n'aimait pas M. le Duc, avait une antipathie des plus +prononcées contre madame de Prie, était sous la complète domination de +son précepteur. C'étaient donc continuellement des scènes, où la Reine +était accusée d'ingratitude par le Duc, et où la Reine pleurait. Enfin +il arrivait un jour où le duc de Bourbon imposait à la malheureuse +princesse de lui avoir un entretien particulier avec le Roi. Sous un +prétexte Louis XV était amené chez la Reine. Marie Leczinska voulait se +retirer, mais le duc de Bourbon la forçait de rester, d'assister à +l'entretien. Alors le Duc commençait à lire une lettre de Rome, une +lettre du cardinal de Polignac qui était un réquisitoire en règle contre +M. de Fréjus. Le Roi écoutait cette lecture avec ennui. À la lettre, le +Duc voulait ajouter des faits. Le Roi donnait des signes d'impatience. +Le Duc, s'apercevant du mécontentement du Roi, lui demandait s'il lui +avait déplu?--Oui.--S'il n'avait pas de bonté pour lui?--Non.--Si M. de +Fréjus avait seul sa confiance?--Oui. Et le Roi, repoussant le Duc qui +s'était jeté à genoux à ses pieds, sortait plein de colère contre sa +femme qui l'avait attiré dans ce piège[68]. + +Sur ces entrefaites, M. de Fréjus, qui s'était présenté chez le Roi et +avait trouvé la porte fermée par l'ordre de M. le Duc, s'était retiré à +Issy, tandis que le Roi, dans la dernière exaspération, s'était enfermé +chez lui sans vouloir parler à personne... M. le duc de Mortemart, +prenant parti contre la maison de Condé, se faisait donner un ordre qui +enjoignait au duc de Bourbon d'envoyer chercher M. de Fréjus, et le +lendemain le précepteur du Roi reparaissait triomphant à la cour. + +Dès lors la chute de M. le Duc n'était plus qu'une question de temps. M. +de Fréjus maintenu sous main par M. le duc d'Orléans, M. le prince de +Conti, M. le duc du Maine, le maréchal de Villars, avait encore pour +lui, dans le moment, les Noailles et la comtesse de Toulouse, qui, dans +les petits et fréquents séjours que Louis XV commençait à faire chez +elle, commençait à prendre une sérieuse influence sur l'esprit du jeune +Roi. Dans un conseil tenu à Rambouillet, où depuis quelque temps se +rendaient directement les courriers d'Allemagne, d'Espagne, de Savoie, +le renvoi du Duc était arrêté, et, le 11 juin 1726, le duc de Bourbon +recevait inopinément une lettre de cachet qui lui ordonnait de se rendre +à Chantilly et lui défendait de voir la Reine. Madame de Prie était +exilée dans sa terre de Normandie[69]. + +Cette disgrâce du duc de Bourbon et de madame de Prie était suivie d'une +espèce d'abandon fait par le Roi de sa femme aux haines de M. de Fréjus. +Il la mettait pour ainsi dire à sa discrétion dans cette dure lettre de +cachet dont le futur premier ministre était porteur: «Je vous prie, +Madame, et s'il le faut, je vous l'ordonne, de faire tout ce que +l'évêque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c'était moi-même. +Signé: LOUIS[70].» + +De ce jour, les rancunes du vieil homme d'Église, munies des pleins +pouvoirs du Roi, travaillent à annihiler la Reine et l'épouse par le +retrait de toute influence dans la distribution des grâces, par +l'absence de toute autorité dans le gouvernement de sa maison, par la +privation d'argent même, enfin par une succession d'humiliations voulues +et cherchées: petites et mesquines vengeances que ne pourront désarmer +et lasser la résignation et la dépendance de la pauvre Reine[71]. Les +charités de la Reine l'auront-elles laissé sans un écu, Fleury ordonnera +à Orry de lui faire porter cent louis, ce que le contrôleur-général +déclare donner à son fils quand il est désargenté. La Reine de France +veut-elle faire un souper avec ses dames à Trianon ou ailleurs, il faut +qu'elle en demande la permission à Fleury, et Fleury se donne presque +toujours le plaisir de refuser, alléguant que cela coûterait quelque +extraordinaire[72]. + +Deux mois après la chute du duc de Bourbon, au mois d'août 1726, Marie +Leczinska tombait malade, et si gravement, qu'elle recevait les +sacrements. Le Roi montrait une grande indifférence pendant sa maladie, +et le 27 septembre, le jour où, complètement rétablie, elle arrivait +retrouver le Roi à Fontainebleau, Louis XV au lieu d'aller à sa +rencontre, partait pour la chasse, prenait deux cerfs et ne rentrait +qu'à neuf heures du soir au château[73]. + +Ces dédains du Roi, ces mépris visibles, ce manque d'égards, tuaient peu +à peu le respect autour de la Reine qui était traitée par les courtisans +comme une princesse sans conséquence. Le marquis d'Argenson nous la +montre à Versailles, abandonnée de ses dames du Palais[74], ne trouvant +pas même de coupeur parmi les seigneurs de la cour quand, le dimanche, +il lui plaisait de jouer au lansquenet. Et nous la voyons dans ses +appartements désertés, se promenant, la pauvre Reine, à la recherche de +ce coupeur, et toute désolée de ne le point trouver, se plaindre en ces +douces et tristes paroles: «Eh bien, on prétend que je ne veux pas jouer +au lansquenet, ni commencer de bonne heure. Vous voyez qu'il fait bon de +dire que _je_ ne veux pas, mais qu'_on_ ne veut pas[75].» + +Toutes ces humiliations qui rendaient la Reine chagrine, boudeuse et +pleureuse, la faisaient peu propre à garder et à retenir le Roi près +d'elle[76], et poussaient le jeune mari dans la société de femmes jeunes +et gaies, dont mademoiselle de Charolais amenait et menait la troupe. + +On eût cru voir un gamin, presque un polisson, dans cette princesse de +la maison de Condé qui devait toute sa vie garder son joli visage de +seize ans et ses yeux si vifs, qu'ils se reconnaissaient sous le masque, +dans cette aimable enfant terrible, comme il y en eut toujours dans les +splendeurs ou les tristesses de Versailles, et dont le rôle semble être +de déranger l'étiquette ou de dérider la Gloire. + +Les vers, les chansons, les saillies[77], mademoiselle de Charolais +employait tous les dons et toutes les impudences d'un esprit de malice, +et cela avec la liberté d'un garçon, pour chasser les froideurs et le +sérieux de la cour, y appeler l'amusement et les familiarités, +improviser les divertissements, animer les soupers, et semer comme une +Folie effrontée et charmante les extravagances, les refrains et les +imbroglios de carnaval autour du trône, et à côté des affaires d'État. + +Encore mieux faite pour entraîner que pour plaire, mêlant toutes sortes +de caractères, la verve des Mortemart à la hauteur des Condé, relevant +les audaces et les inconvenances de sa grâce par un certain air +princesse qui sauvait presque tout, capricieuse, fantasque, vaporeuse, +tourmentée à l'excès d'humeurs noires[78] dont elle se tirait par une +plaisanterie, une échappée hasardeuse, quelque tour de page, +mademoiselle de Charolais devait surprendre, par les contradictions de +sa nature, un jeune mari lassé par l'immuable sérénité de sa femme. + +La princesse était de toutes les entreprises hardies et tapageuses; elle +était de ces caravanes nocturnes, où le Roi, qui commençait à battre le +pavé, affrontait, dans les rues de Versailles, l'hôtesse du +_Cheval-Rouge_, pendant qu'avec des paroles facétieuses et libertines, +mademoiselle de Charolais cherchait à calmer la belle insultée qui +criait: «Au voleur! à l'assassin[79]!» + +Mademoiselle de Charolais, qui depuis l'âge de quinze ans avait eu des +amants sans compter, et faisait un enfant presque régulièrement chaque +année, regardant cela comme un accident naturel à son état de grande +fille et de princesse[80], affichait dans le moment une passion pour le +Roi, trouvant piquant de le débaucher la première, le poussant à +l'adultère par mille coquetteries, finalement lui mettant ces vers dans +une poche: + + Vous avez l'humeur sauvage + Et le regard séduisant; + Se pourroit-il qu'à votre âge + Vous fussiez indifférent? + + Si l'amour veut vous instruire, + Cédez, ne disputez rien; + On a fondé votre empire + Bien longtemps après le sien. + +Mais le Roi, en sa timidité, échappait aux avances qui amusaient et +effrayaient à la fois ses désirs, tant le jeune souverain était encore +plein des contes à faire peur du vieux Fleury sur les femmes de la +Régence[81]. + + * * * * * + +Une autre femme intimidait moins le jeune Roi que cette endiablée +princesse de Charolais: c'était la comtesse de Toulouse[82]. + +La comtesse de Toulouse était une belle et puissante créature, aux yeux +brun-foncé[83], au regard assuré et plein de dignité, au sourire +paisible et doux, dont le visage sans rouge et toute la personne +montraient la tranquillité sereine et l'aimable recueillement d'un bel +air dévotieux. Le salon de madame de Toulouse était la petite cour de +Rambouillet, un refuge mondain pendant la brutale Régence de la +galanterie passée, le souvenir et le reste de la cour de Louis XIV. Là +les anciennes vertus des nobles compagnies, les beaux usages, les +manières décentes et polies, le respect de la femme, la retenue du ton, +les traditions des habitudes sociales vivaient encore dans l'aisance de +l'enjouement, dans l'animation et la gaieté d'un nombre restreint de +gens choisis, dans l'heureuse paix et les douceurs épicuriennes d'un +petit monde dévot, jouissant à petit bruit de la vie. Mademoiselle de +Charolais elle-même cédait au génie du lieu en entrant chez madame de +Toulouse, elle n'y était plus qu'une princesse rieuse, un lutin +apportant la vie des plaisirs délicats et des élégants passe-temps à +cette cour d'harmonies, de nuances, de murmures, de suaves paroles, de +galanteries discrètes, sur laquelle planait encore une ombre de grandeur +et de magnificence qu'on ne trouvait que là . Involontairement le jeune +souverain comparait à cette cour la cour bourgeoise et morne de la Reine +de France; et l'amour s'éveillait en lui, un amour tout ému de scrupules +religieux, mais qui se laissait peu à peu aller à la séduction mystique +de cette belle et grasse dévote, que touchaient et troublaient l'hommage +agenouillé et l'adoration platonique de ce Roi, alors le plus bel homme +de son royaume. + +Au milieu de ces distractions et de ces tentations qui n'étaient encore +pour le Roi que l'éveil et l'apprentissage du libertinage, le goût du +Roi pour la Reine, ce goût si vif aux premiers jours de leur union, +allait diminuant et se perdant avec le temps comme toute passion +physique. + +Les relations du ménage avaient toujours un ton sérieux; elles +prenaient, à partir de l'événement du mois de juin 1726, un air +d'embarras. Cette absence d'abandon, ce manque d'effusion et +d'épanchement réciproque que les valets avaient surpris dans les +entretiens les plus intimes du Roi et de la Reine, augmentaient chaque +jour. Les froideurs du Roi devenaient plus grandes. La Reine pleurait, +cachait mal ses larmes; et la cour se réjouissait de voir au Roi cette +épouse _sans attraits et sans coquetterie_ qui devait si mal garder son +mari et si peu gêner les intrigues. En effet, Marie Leczinska n'était +point une de ces femmes savantes dans l'art de reconquérir leur bonheur +avec les séductions permises du mariage, elle ne cherchait pas à ramener +ce cÅ“ur qui lui échappait, et se détachait sans combat et sans murmure +de l'amour du Roi. Elle s'enfermait et se réfugiait dans sa tristesse, +elle s'armait de résignation, elle mettait comme une coquetterie à se +vieillir et se vieillissait de gaieté de cÅ“ur, elle ôtait de sa toilette +toutes les parures d'une jeune femme[84], s'enfonçait dans les lectures +spirituelles, s'entourait de sévères compagnies. + +Dans ce ménage où la séparation commençait, les riens, même les plus +petites et les plus pardonnables manies venaient encore mettre la +contrariété et l'éloignement. La Reine agaçait les nerfs de ce Roi +nerveux par mille enfantillages, par la peur des esprits, par le besoin +d'être bercée, rassurée et endormie par des contes et d'avoir toujours à +sa portée une femme dont elle pût tenir la main en ses folles terreurs; +puis encore par cent sauts et cent courses, la nuit, dans sa chambre, à +la recherche de sa chienne. Ou bien c'était le matelas mis sur elle par +cette princesse frileuse qui étouffait le Roi, et le chassait du lit de +sa femme. + +Enfin, après le labeur de tant d'enfantements, cette épouse qui était +accouchée le 27 avril 1727 de deux filles, le 28 juillet 1728 d'une +troisième fille, le 4 septembre 1729 d'un dauphin, le 30 août 1730 d'un +duc d'Anjou, le 23 mars 1732 d'une quatrième fille, cette épouse qui se +sentait encore enceinte, lasse de son métier de mère pondeuse, recevait +les embrassements de son mari, avec les répugnances d'une femme qui +répétait toute la journée: «Eh quoi! toujours coucher, toujours grosse +et toujours accoucher[85]!» + + + + +III + +L'attente universelle de l'infidélité du Roi.--L'Å’il-de-BÅ“uf et +l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la +Reine.--Les suppositions des courtisans.--La santé du Roi à +l'_Inconnue_.--Le devoir refusé par la Reine au Roi.--Bachelier écartant +le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'ancienneté +de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de +Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec +le marquis de Puisieux.--Ses relations secrètes avec le Roi depuis +1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet +1738.--La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.--Les +soupers des petits appartements.--Tempérament atrabilaire de Louis XV. + + +La cour, de l'Å’il-de-BÅ“uf à l'antichambre, les jeunes femmes, les jeunes +gens, les politiques, la haute domesticité, l'intrigue, l'ambition, +toutes les passions d'un monde qui se lève et se couche sur l'intérêt, +épiaient aux portes les froideurs du ménage, et, calculant le dénoûment +des derniers liens entre le Roi et la Reine, pressaient de leurs vÅ“ux +l'avènement d'une maîtresse qui devait amener une révolution à +Versailles, changer le cours des grâces et renouveler le gouvernement. + +Tout ce qui était hostile au cardinal de Fleury, tous ceux que +contrariait l'économie du vieux ministre, tous ceux que condamnait au +repos et à l'obscurité la politique bourgeoise de l'homme d'État de la +paix, les avidités des valets contenues et rognées, aussi bien que les +impatiences des hommes à projets barrés dans leur carrière et dans leur +avenir, sans théâtre, sans champ de bataille où déployer leur +imagination ou tenter la fortune, saluaient de leurs espérances +l'adultère du Roi. + +Les tentations, les intrigues de la galanterie avaient la complicité et +l'aide des Gesvres, des d'Épernon, des Richelieu. Humiliés du mauvais +succès de leur conspiration des _Marmousets_, brûlants et travaillés de +rancunes dont le ministre disgracié Chauvelin prenait en sous-main la +conduite et le commandement secret, ils remplissaient de moqueries +l'esprit du Roi, et par toutes les armes de l'esprit, le ridicule et +l'ironie plaisante, la facilité des mÅ“urs et l'exemple du plaisir, ils +attaquaient les leçons et l'autorité du vieux prêtre au fond de son +pupille. + +La séduction du Roi par une femme convenait aux agitations, à la furie +de grandes choses, à l'activité brouillonne de ce demi-génie, le +maréchal de Belle-Isle, qui voyait seulement là , dans l'appui d'une +maîtresse, flattée d'être associée à sa gloire, la réalisation de plans +qui effrayaient à la fois et la sagesse de Fleury et la timidité du +jeune Roi. + +Puis c'était le ménage du frère et de la sÅ“ur Tencin, dont le rôle +dissimulé était déjà si grand, si effectif, et qui voyait au bout de la +liaison, au fond de l'affaire de cÅ“ur, le maniement de la volonté du +Roi, la conduite de sa faveur, les facilités des approches de sa +personne et de son pouvoir; toutes les suites d'une faiblesse qui permet +et semble légitimer toutes les fortunes. Tant de vÅ“ux étaient appuyés, +ils étaient servis par les femmes se piquant de dévotion et +d'ultramontanisme, madame d'Armagnac, madame de Villars, madame de +Gontaut, madame de Saint-Florentin, madame de Mazarin; par les +molinistes zélés, et encore par la maison de Noailles, toute prête à une +élévation de Tencin, en haine de Chauvelin, dont les Noailles +jalousaient et craignaient la supériorité, s'il venait à recueillir la +succession du cardinal. + +Enfin, tout au bas de la cour, mais tout auprès du Roi, veillait et +travaillait une influence occulte encore, mais déjà puissante. Les +valets de chambre, réduits et maintenus dans leur rôle secondaire par la +sagesse de Louis XV, sans autres fonctions que leurs devoirs domestiques +dans une cour où le Roi n'appartenait qu'à sa femme, attendaient d'une +cour dissipée et galante, d'un Roi échappé de son ménage et descendu au +besoin de leur discrétion, à la nécessité de leurs complaisances, les +profits complets de leur place. + +Chose singulière! ces dispositions tournées au fond, dans toutes les +têtes sérieuses, vers le renversement du ministère et du ministre, +rencontraient, je ne veux point dire l'appui, mais presque +l'acquiescement du cardinal, sous la condition d'être consulté dans le +choix, et d'être assuré de la neutralité de la personne choisie. De +vieux griefs contre la Reine n'étaient point encore morts chez le +cardinal; il se rappelait encore avec amertume une tentative de Marie +Leczinska pour faire rentrer M. le Duc en grâce auprès du Roi, sa +reconnaissance envers les hommes qui l'avaient mise sur le trône[86], et +il voyait dans une maîtresse un préservatif et une garantie contre un +retour d'influence de la Reine, mettant à profit un jour de dévotion du +Roi pour reprendre son mari. C'est ainsi que tous, ceux-là même que la +conspiration menaçait, conspiraient pour l'infidélité du Roi. + +Et ce n'était pas seulement à Versailles, c'était, ce qu'on n'a pas dit, +c'était son peuple même qui entourait le jeune Roi de sa complicité, lui +souriait, l'encourageait, comme si, habituée par la race des Bourbons à +la jolie gloire de la galanterie, la France ne pouvait comprendre un +jeune souverain sans une Gabrielle, comme si, dans les amours de ses +maîtres, elle trouvait une flatterie et une satisfaction de son orgueil +national! + +Chaque jour le murmure et la promesse de la bonne nouvelle sortaient de +toutes ces espérances, de toutes ces passions, de cette universelle +attente, impatientes de compromettre le Roi, et résolues à préparer et à +précipiter ses amours en les annonçant d'avance. La cour prononçait les +noms de la comtesse de Toulouse, de mademoiselle de Charolais. Les +suppositions couraient et s'abattaient çà et là , et jusque sur les dames +de la Reine, exposées de si près aux désirs du Roi, et dont +quelques-unes avaient les mÅ“urs et les facilités du temps. La Reine, +cette sainte, n'avait-elle point été forcée de se résigner à cette dame +d'honneur, la maréchale de Boufflers, si affichée, à cette dame +d'atours, madame de Mailly, à qui l'on prêtait une liaison avec M. de +Puisieux? Et n'y avait-il pas encore, parmi les douze dames de son +palais, madame de Nesle[87], madame de Gontaut[88], la maréchale de +Villars, les duchesses de Tallard, de Béthune, d'Épernon, les dames +d'Egmont de Chalais, toutes dames méritant l'honneur du soupçon et +l'envie de la cour[89]? + +Bientôt on parlait vaguement d'un toast du jeune souverain; et les gens +au courant, les jeunes courtisans entrés au plus intime de la +familiarité et de l'habitude du Roi, racontaient tout bas un souper de +la Muette, où le Roi, après avoir bu à la santé de l'_Inconnue_[90], +avait cassé son verre et invité sa table, et celle que présidait le duc +de Retz, à lui faire raison. Ç'avait été une grande curiosité de +connaître l'_Inconnue_; les voix des deux tables s'étaient partagées +entre madame la Duchesse la jeune mademoiselle de Beaujolais et madame +de Lauraguais, petite-fille de Lassay et belle-fille de M. le duc de +Villars-Brancas. Mais le Roi avait gardé le silence et son secret[91]. + +Un ministre était un peu plus savant que tout le monde. Dans ses +promenades matinales à cheval au bois de Boulogne, il avait remarqué la +trace toute fraîche des roues d'une voiture allant, à travers des +allées toujours fermées de barrières, de Madrid, résidence de +mademoiselle de Charolais, à la Muette[92]. Mais ses suppositions se +perdaient sur toutes les femmes de la société de mademoiselle de +Charolais, et l'_Inconnue_ restait l'inconnue pour le ministre comme +pour les courtisans, dont quelques-uns avaient cependant observé qu'on +ne pouvait prononcer devant le Roi le nom de madame de Mailly sans qu'il +rougît[93]. Au milieu de ce mystère, le Roi, sorti de sa mélancolie, +avec l'air et le rajeunissement d'un homme heureux de vivre, pris tout à +coup d'une soif de plaisirs et s'empressant aux distractions, promenait +et occupait l'activité d'une fièvre heureuse çà et là ; et courant, et se +répandant[94], il partageait les haltes de ses journées entre +Rambouillet, où se tenait la comtesse de Toulouse[95], Bagatelle, où +demeurait la maréchale d'Estrées, Madrid, où vivait mademoiselle de +Charolais[96], douces retraites, palais charmants, petites cours de +galanterie, de piquantes tendresses et de joli esprit, qui semblaient +mettre sur le chemin du Roi les étapes et les stations enchantées d'un +Décaméron français. Un jour, c'était Paris et le bal de l'Opéra que le +jeune Roi étonnait de sa présence, de son entrain, d'une gaieté +d'enfant; ou encore, infatigable, éclatant d'un esprit que la cour ne +lui connaissait pas, il se jetait à des soupers, dont il entraînait et +prolongeait jusque bien avant dans la nuit le bruit et la folie. De là , +assez animé, il rentrait chez la Reine, qui lui témoignait ses +répugnances et son horreur pour l'ivresse du vin de Champagne et son +odeur, et finissait par allonger ses prières jusqu'à ce que le Roi fût +endormi. + +Un soir enfin arriva ce que toute la cour prévoyait et attendait. +Bachelier, le valet de chambre du Roi, ayant été prévenir la Reine que +le Roi allait se rendre chez elle, la Reine répondit qu'elle était +désespérée de ne pouvoir recevoir Sa Majesté; à deux nouvelles demandes +du Roi, Bachelier rapportait la même réponse; et de l'indignation, de la +colère du Roi, partagées et enflammées par le valet de chambre, sortait +l'engagement désiré par Bachelier: le Roi déclarait «qu'il ne +demanderait plus jamais le devoir à la Reine[97].» Le jour suivant la +cabale enhardie risquait tout: comme madame de Mailly se glissait en +secret dans les petits appartements pour y passer la nuit, Bachelier, +qui la conduisait, entr'ouvrant comme par mégarde son capuchon, la +laissait voir à deux dames[98]. + +Madame de Mailly était en 1738 une femme de trente ans, dont les beaux +yeux, noirs jusqu'à la dureté, ne gardaient, aux moments +d'attendrissement et de passion, qu'un éclair de hardiesse fait pour +encourager les timidités de l'amour. Tout, dans sa physionomie, dans +l'ovale maigre de sa figure brune[99], avait ce charme irritant et +sensuel qui parle aux jeunes gens. C'était une de ces beautés +provocatrices, fardées de pourpre, les sourcils forts, dont l'éclat +semble un rayon de soleil couchant, une de ces femmes dont les peintres +de la Régence nous ont laissé le type dans tous leurs portraits de +femme, la gaze à la gorge et l'étoile au front, qui, la joue allumée, le +sang fouetté, les yeux brillants et grands comme des yeux de Junon, le +port hardi, la toilette libre, s'avancent du passé, avec des grâces +effrontées et superbes, comme les divinités d'une bacchanale[100]. +Ajoutez que madame de Mailly était inimitable pour porter sa beauté, et +la faire valoir. Nulle femme à la cour ne savait si bien arranger les +modes à sa tournure, ni chiffonner d'une main plus heureuse les +demi-voiles qui prêtaient à ces déshabillés mythologiques le piquant de +la pudeur. + +Ce goût, ce soin et ce culte d'une opulente toilette suivaient madame de +Mailly jusque dans la nuit. Elle ne se couchait jamais sans être coiffée +et parée de tous ses diamants. C'était sa plus grande coquetterie, et +l'heure de sa séduction était le matin, alors que, dans son lit, +battant l'oreiller de ses beaux cheveux défrisés par le sommeil et +pleins d'éclairs de diamants, elle donnait audience à ses marchands, à +_ses petits chats_, comme elle les appelait. Ainsi, au milieu des +parures, des deux ou trois millions de bijoux que Lemagnan faisait +scintiller sous ses yeux, des plus riches étoffes étalées devant elle, +et qui s'amassaient au pied de son lit, elle rappelait ces levers de +femme, de l'école vénitienne dans le déploiement et le rayonnement des +brocarts et des bijoux, dans la lumière d'une Tentation versant ses +coffrets et ses écrins, aux pieds de la dormeuse qui s'éveille[101]. + +Le visage de madame de Mailly disait toute la femme. Ardente, +passionnée, toute heureuse et toute fière de faire, à ses dernières +années d'amour, la conquête de ce Roi de France «beau comme l'amour,» +elle avait dû se montrer prête et résolue à toutes les avances, à toutes +les facilités, à ces entreprises même et à ces violences de séduction +dont Soulavie révèle les honteux détails[102]. Mais aussi elle devait +être susceptible de tous les attachements, de tous les dévouements et de +tous les sacrifices qu'inspire à une femme de cet âge et de ce caractère +une liaison avec un homme de son âge, avec un jeune homme. Et il se +trouvait, par un contraste étrange, que, sous sa rude voix, ses +apparences de bacchante, la hardiesse d'un amour qui avait presque violé +le Roi, madame de Mailly cachait les qualités tendres et douces d'un +cÅ“ur aimant, les sentimentalités d'une la Vallière. + + * * * * * + +Les de Mailly étaient une vieille et illustre famille militaire. Ils +remontaient, dans le milieu du XIe siècle, à Anselme de Mailly, tuteur +du comte de Flandre et gouverneur de ses États, tué au siège de Lille: +belle fin, qui semblait un apanage de cette noble race, dont le dernier +mort avait péri en 1668, à l'âge de trente-six ans, au siège de +Philisbourg. Puis, sous la Régence, on avait vu se perdre dans le +libertinage et rouler dans le scandale l'héritier de ce grand nom, et le +reste de cette vaillante famille, qui, sous les trois maillets des +portes de ses hôtels, écrivait superbement: _Hogne qui voudra_[103]. Le +dernier descendant, Louis III de Nesle, qui ne marque dans l'histoire +que pour avoir étonné le czar, lors de son passage à Paris, par la +variété de ses habits[104], Louis de Nesle avait, avec sa femme, +mademoiselle de la Porte-Mazarin, affiché toutes les hontes, tous les +désordres et tous les abaissements qui semblaient traîner une glorieuse +famille dans la boue où se perdent et finissent les races épuisées et +les grands fleuves las. + +Le marquis de Nesle, le père de toutes ces demoiselles de Nesle aimées +par Louis XV, vivait «à pot et à rot» avec les comédiens et les +comédiennes. Amant de mademoiselle de Seine, lors de sa querelle avec la +Balicourt, il prenait une part si vive au différend que, dans la lettre +prêtée par les rieurs à l'actrice, elle disait avoir été empêchée +d'envoyer au duc de Gesvres «la fleur des héros du royaume», ses +créanciers ne lui laissant la liberté de sortir que le dimanche. + +Et _la lettre écrite de ... en Flandre, à Messieurs de l'Académie +Françoise_ par _mademoiselle de Seine comédienne du Roi_, disait vrai, +au moins pour les créanciers. Le marquis, jouissant de 250,000 livres de +rente, avait vu appréhender ses biens libres et une partie de ses biens +substitués, à la requête de Philippe Doremus, bourgeois de Paris. Puis, +bientôt les 70,000 livres de rente échappées à ses créanciers étaient +saisies et l'on s'emparait de l'universalité de ses biens saisis et non +saisis[105]. Aux abois, le marquis de Nesle se débattait dans la misère +et les expédients désespérés, au milieu des huées du public et de +l'ironie des nouvelles à la main qui annonçaient un jour: «Monsieur le +marquis de Nesle est enfin parvenu à ne plus vivre à l'auberge, ou pour +mieux dire, son crédit étant absolument épuisé, il a été obligé de faire +faire son pot au feu chez lui, et, pour cet effet, a acheté de la +vaisselle de terre.» + +La fille aînée du marquis de Nesle, Louise-Julie de Mailly-Nesle, née le +16 mars 1710, l'année où est né Louis XV, avait été mariée le 31 mai +1726 à Louis, comte de Mailly, seigneur de Rubempré, son cousin germain. + +Et voici le contrat de mariage que j'ai eu la bonne fortune de découvrir +aux Archives nationales[106], contrat entre le très-haut et +très-puissant seigneur comte de Mailly, capitaine-lieutenant des +Gendarmes Écossais, et la haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de +Mailly: + +FURENT PRÉSENS TRÈS-HAULT et très-puissant seigneur, Monseigneur Louis, +comte de Mailly, chevalier Seigneur de Rieux, Rubempré, Brutelle, +Lamothe Manneville et autres lieux, capitaine-lieutenant des Gendarmes +Écossois du Roy, commandant la Gendarmerie de France, fils de deffunt +très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis, comte de Mailly, +seigneur desdits lieux, maréchal des camps et armées du Roy, et de +très-haulte et puissante dame, Madame Anne-Marie-Françoise de +Saint-Hermine, à présent sa veuve, dame d'atour de la Reyne. Ledit +seigneur comte de Mailly, demeurant en son hôtel, rue de Vaugirard, +paroisse Saint-Sulpice, pour luy et en son nom. + + D'une part. + +Et très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis de Mailly, +chevalier des ordres du Roy, marquis de Néelle et de Mailly en +Boulonois, comte de Bohain, Seigneur de plusieurs autres lieux et +très-haute et très-puissante Dame, Madame Armande-Félice de Mazarin, son +épouse, Dame du palais de la Reine, autorisée dudit Seigneur marquis de +Néelle à l'effet des présentes au nom et comme stipulante en cette +partie pour haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur +fille aînée, à ce présente et de son consentement, demeurant à la cour +et à Paris en leur hôtel, rue de Beaune susdite paroisse Saint-Sulpice. + + D'autre part. + +Lesquelles parties de l'agrément de très-hault, très-puissant, +très-excellent et très-auguste Monarque Louis, par la grâce de Dieu, Roy +de France et de Navarre et de très-haulte et très-puissante et +très-excellente princesse Marie, Reyne de France, très-haulte, +très-puissante et très-excellente princesse Marie de Baden-Baden, +duchesse d'Orléans, très-hault et très-puissant prince Louis de Bourbon +[...] ont reconnu et confessé avoir fait entre elles les traités de +mariage, donation et convention qui ensuivent: c'est à savoir que +lesdits Seigneur Marquis et Dame Marquise de Néelle ont promis de donner +en mariage ladite damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur fille aînée, +de son consentement, audit Seigneur comte de Mailly qui de sa part +promet la prendre pour sa femme et légitime épouse et faire célébrer +ledit mariage en face de notre Mère Sainte-Église le plus tôt que faire +se pourra. + +Pour être lesdits seigneur et demoiselle, futurs époux comme ils seront +unis et communs en tous biens, meubles et conquêts, immeubles suivant et +au désir de la coutume de Paris, à laquelle ils se soumettent, pour +conformément à icelle leur future communauté et conventions de mariage +être réglée encore qu'ils vinssent à établir leur domicile et faire des +acquisitions en autres pays, coutumes et loix contraires, auxquelles est +expressément dérogé et renoncé pour cet égard seulement. + +Ne seront néanmoins tenus des dettes et hypothèques de l'un ou de +l'autre faites et créées avant ledit mariage, et, si aucunes se +trouvaient, elles seront payées et acquittées sur les biens de celuy ou +celle qui les aura faites ou en sera tenu. + +En faveur duquel Mariage ledit Seigneur Marquis de Néelle donne par ces +présentes à ladite Damoiselle future épouse la somme de cent soixante +mille livres à prendre après son décès en biens et effets de sa +succession, au payement de laquelle somme, il a affecté et hypothéqué +tous et chacun de ses biens présens et à venir, et en attendant que +ladite somme de cent soixante mille livres devienne exigible par +l'ouverture de la succession dudit Marquis de Néelle, il a promis et +s'est obligé de payer, par chacun an, audit Seigneur et Damoiselle, +futurs époux, la somme de huit mille livres qui commencent à courir de +ce jourd'huy... + +Promet en outre le dit Seigneur de Néelle de nourrir et loger lesdits +Seigneur et Damoiselle, futurs époux, avec deux valets de chambre et +deux femmes de chambre, dans les maisons où il fera sa résidence, soit à +Paris ou ailleurs, au moins pendant dix années, lesquels logemens et +nourritures qui auront été fournis sont estimés cinq mille livres par an +et feront partie de la dot de ladite Damoiselle, future épouse; [...] + +Le Seigneur futur époux a doué et doue la Damoiselle future épouse de la +somme de huit mille livres par chacun an de douaire, profit dont elle +demeurera saisie du jour du décès dudit Seigneur futur époux, sans être +tenue de faire aucune demande, ni interpellation judiciaire... + +Le survivant desdits Seigneur et Damoiselle future épouse aura et +prendra par préciput et avant part en meubles de la communauté tels +qu'il voudra choisir suivant la prisée et l'inventaire et procès-verbal +à criée jusqu'à la somme de vingt mille livres en deniers comptans, au +choix du survivant; si c'est le Seigneur qui survit, il reprendra en +outre ses habits, armes, chevaux et équipage, et, si c'est la Damoiselle +future épouse qui survit, elle reprendra aussi, outre le préciput +réciproque, sa chambre garnie, ses habits, linge, bagues, joyaux, +bijoux, diamans et autres pierreries servant à son usage et à l'ornement +de sa personne, à telle somme que cela puisse monter. + +Pour l'amitié que ledit Seigneur futur époux porte à la Damoiselle +future épouse, iceluy Seigneur futur époux a donné et donne par les +présentes par donation entre vifs et irrévocable en la meilleure forme +que donation peut valoir à la Damoiselle future épouse de luy autorisée +autant qu'il se peut, les biens, terres et héritages qui lui +appartiennent en meubles et immeubles, de quelque nature qu'ils soient, +ensemble ceux qui se trouveront luy appartenir au jour de son décès en +quelques pays qu'ils se trouvent et à quelque titre que ce soit, et en +cas qu'au jour dudit décès dudit Seigneur futur époux il y ait des +enfants nés du futur mariage ou des petits enfants, la donation +demeurera nulle et comme non faite... + +Car ainsi le tout a été convenu, respectivement stipulé, promis et +accepté entre les parties, lesquelles pour faire insinuer ces présentes +où besoin sera, ont fait et constitué leur procureur général et spécial, +le porteur d'icelle auquel il donne tout pouvoir, et pour leur +exécution ils ont élu leur domicile irrévocable en leurs hôtels et +demeures à Paris... ledit jour, trente mai de l'année mil sept cent +vingt-six.» + + * * * * * + +En dépit de l'apparentage magnifique, de tous les noms de terres et de +seigneuries défilant dans ce triomphant contrat, en dépit des +stipulations de rente qui ne furent jamais remplies par les grands +parents, l'union du cousin et de la cousine, selon l'expression d'un +contemporain, fut toujours le mariage de _la faim et de la soif_[107]. + +Par ce contrat de mariage, la jeune fille de seize ans était devenue la +femme d'un débauché fort épris, dans le moment, de la fille d'un +fourbisseur qu'il voulait épouser, et qui ne se décidait à se marier +avec sa cousine que sur un ordre du Roi qui enfermait sa maîtresse[108]. + +Ainsi mariée à ce mari vivant fort en dehors de son ménage, sans enfant, +et ayant sous les yeux l'exemple et la conduite des dames du palais de +la Reine, madame de Mailly se laissait à avoir un jour une liaison avec +le marquis de Puisieux[109]. + +Au milieu de cette liaison survenait l'intrigue de madame de Mailly avec +le Roi, intrigue qui ne remonte pas à 1732 comme le dit Soulavie, mais +dont la date est de 1733, ainsi que l'affirme dans cette note, écrite le +8 décembre 1744, le duc de Luynes: «J'ai appris depuis quelques jours +seulement que le commerce du Roi avec madame de Mailly a commencé dès +1733, et je le sais d'une manière à n'en pouvoir douter, et personne +n'en avait aucun soupçon dans ce temps-là .» Et en effet la liaison +connue seulement de Bachelier, de mademoiselle de Charolais, de la +comtesse de Toulouse, était tenue assez secrète pour que d'Argenson, en +général bien informé, ne la fasse dater que de l'année 1736. Elle était +même si peu ébruitée qu'en 1735, Puisieux, tenu à l'écart et toujours +amoureux, tout à coup nommé à Naples par Chauvelin, qui voulait en +débarrasser madame de Mailly, venant offrir à son ancienne maîtresse +l'hommage de son ambassade et lui disant qu'il ne partirait que sur ses +ordres, s'étonnait de se voir souhaiter un bon voyage si délibérément +par cette femme près de laquelle il ne se connaissait pas de successeur. + +Peu à peu se faisait, les années suivantes, la divulgation des amours du +Roi avec madame de Mailly. Les courtisans se racontaient qu'à +Versailles, quand le Roi sortait et revenait de souper dans ses petits +appartements, il passait deux heures dans ses garde-robes où l'on +supposait que Bachelier lui amenait madame de Mailly. On parlait aussi +dans les voyages de Fontainebleau d'un appartement meublé situé +au-dessous de la chambre du Roi et où personne ne logeait et dont Louis +XV avait la clef, appartement tout proche du logement occupé par madame +de Mailly[110]. Et le secret, si bien gardé qu'il fût, n'était plus un +secret dans l'automne de 1737, où les amours royales fournissaient un +couplet à la chanson de _la Béquille du père Barnaba_[111]. + +Enfin, l'année suivante, dans le voyage de Compiègne le Roi déclarait +pour ainsi dire publiquement ses amours dans le souper qu'il allait +faire au su et à la vue de tous chez Madame de Mailly le 14 juillet +1738[112]. + +Madame de Mailly était une charmante et facile maîtresse qui avait cette +qualité,--tous le reconnaissent,--d'être _très-amusante_[113], une +qualité bien grande pour ce Roi, si souvent inamusable. C'étaient des +petits propos, des babillages drôles, un aimable jargon, du naïf qui +jouait l'esprit, un rien de causticité particulier au sang des de Nesle, +un fond d'enjouement auquel son bonheur prêtait des vivacités, des +étourderies, des ingénuités d'enfant[114], des enfantillages de femme +aimante. Un 2 janvier, jour de la messe de _requiem_, que l'on disait +tous les ans pour les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit morts dans +l'année, cérémonie où Louis XV assistait en perruque naturelle, +quelqu'un apercevait madame de Mailly assise contre la porte de glace +donnant chez le Roi, et dans un état d'affaissement tel qu'il +s'approchait pour lui demander si elle se trouvait mal. Madame de +Mailly lui répondait que non, mais qu'elle était au désespoir, que le +Roi lui avait donné rendez-vous pour qu'elle pût le voir en perruque, +qu'elle craignait d'être arrivée en retard... + +Louis XV était aussi reconnaissant à la femme de l'humilité qu'elle +mettait dans son adoration, de la facilité qui la faisait entrer dans +toutes les amitiés et pour ainsi dire dans toutes les camaraderies du +Roi. Elle avait encore ce mérite à ses yeux, d'être désintéressée, de ne +devoir demander que bien peu de chose pour elle et les siens, d'avoir +une certaine peur du cardinal de Fleury, de n'inquiéter enfin, par son +peu d'importance et d'ambition, ni la cour ni la ville. Cette femme sur +le retour, si pleine de qualités, n'avait qu'un défaut,--et ce n'est pas +une médisance de l'histoire,--elle aimait le vin de Champagne comme ses +grand'mères l'aimaient cinquante ans auparavant, et, le verre en main, +aurait été capable de tenir tête à un Bassompierre[115]. + +Et voilà avec madame de Mailly les petits appartements qui s'animent et +s'égayent jusqu'à la licence. C'est un bruit, une gaieté, un choc des +verres, un pétillement du champagne[116]. Dans ces cabinets qui donnent +par une porte secrète dans la chambre du Roi, et n'ont de communication +avec le reste du château que pour le service, temple dérobé où l'art +épuisa les enchantements, le plaisir s'abandonne et se met à l'aise. +C'est le sanctuaire mystérieux, le palais magique caché dans Versailles, +où les allégories du temps vous montrent du doigt le _Sophi_, le Roi, et +_Rétina_, madame de Mailly, célébrant les fêtes nocturnes en l'honneur +de Bacchus et de Vénus, dans la troupe sacrée des femmes aimables et des +courtisans galants. Tout est exquis et rare dans ces débauches royales +qui suivent les fatigues de la chasse[117]: les vins sont les plus vieux +et les plus fins; la table est succulente, pleines d'épices et de +délices, chargée des mets divins de Moutier[118], l'ancien cuisinier du +duc de Nevers, le cuisinier en chef de la Régence, que la Régence +immortalisa dans ses chansons; elle s'enorgueillit des salades +accommodées par mademoiselle de Charolais et des entremets de truffes +faits sous les yeux du Roi[119]. Parfois même,--cuisine rare et de mains +augustes!--cette table a l'honneur des ragoûts que le Roi s'est amusé à +tourner lui-même sur le feu dans des casseroles d'argent, avec le prince +de Dombes, son premier sous-aide. Et les fêtes succèdent aux fêtes; un +jour, ce sont les petites fêtes où _Sévagi_, _Zélinde_ et _Fatmé_, le +comte, la comtesse de Toulouse et mademoiselle de Charolais, tempèrent +l'orgie et lui font garder le ton du monde et un air de décence; un +autre jour, les grands mystères, où la maîtresse du Roi assiste seule, +affranchissent la débauche, et, jetant les célébrants aux dernières +intempérances de l'ivresse, les ramassent au petit jour et les portent +au lit[120]. + +Ces excès, ces nuits sans sommeil, cet abus du vin, ont peut-être chez +Louis XV une explication physiologique. Le Roi, dont l'enfance est +attristée par un splénétisme[121], que l'on ne rencontre guère que dans +les dégénérescences royales, a un fond atrabilaire qui le rend tout +jeune, à certaines heures, sauvage, intraitable, ennemi de l'humanité! +On le verra à Fontainebleau, en 1737, rester tout un jour dans son lit, +sans vouloir voir ni entendre personne[122]. Cette humeur noire que +madame de Pompadour aura plus tard tant de peine à détourner de l'idée +fixe qui le hante, de la pensée de la mort, ne se plaît que dans +l'entretien de la maladie, des opérations chirurgicales, des détails +lugubres du néant humain, et n'aime que les alarmes qu'elle inspire aux +vieillards, aux malades. Il y a chez le souverain une bile, des _humeurs +peccantes_ que seules peuvent chasser, pour un moment, le casse-cou de +la chasse à courre, la violente distraction de l'orgie. + +Un livre, publié en 1793, contient un chapitre physiologique sur Louis +XV, curieux pour le temps où il a été écrit. L'auteur, mettant à profit +les observations de Sauvage sur les effets produits dans les espèces +animales et végétales par une succession de copulations de père en fils +de la même famille, attribue les _tics_, les _manies_, l'_apathie_, la +_timidité_ de Louis XV à une maladie morale, à un désordre du système +nerveux. + + + + +IV + +Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le +premier rideau tiré_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans +ambition et sans cupidité.--Le Roi souffrant du peu de beauté de sa +maîtresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son père et son +mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame +Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunités et les +distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers +rendez-vous.--Les chemises trouées et la misère de madame de Mailly +après la disgrâce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame +d'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs +de la favorite.--_Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?_ + + +Bachelier[123], le valet de chambre du Roi, était un gros et important +personnage. Épanoui dans l'égoïsme d'un vieux garçon bien portant, +maintenu en belle humeur par ses cinquante mille livres de rente, par sa +jolie propriété de la Celle honorée de la visite de Louis XV, par +l'amour d'une très-agréable personne, mademoiselle la Traverse, la +fille de Baron, renfermé dans la société de deux ou trois gens +d'esprit, battant le pavé et le monde de Paris et lui en apportant les +nouvelles pour l'amusement du maître[124], Bachelier était peut-être +l'homme le plus solide en place auprès de ce Roi, élevé par le Cardinal +dans l'éloignement et la défiance de tout ce qu'il y avait de grand à la +cour, et si bien disposé par son caractère et son éducation aux +influences basses et familières de la domesticité. Et le valet de +chambre du Roi avait encore eu la chance de trouver pour être son +second, un autre lui-même, un sous-valet qu'il avait fait recevoir +garçon bleu de la chambre, et qui, le remplaçant pendant ses courtes +absences, n'entretenait le Roi que du dévouement de Bachelier; puis, son +service fait et son rôle joué en conscience, se remettait aux ordres du +seigneur de la Celle. + +Par là -dessus, Bachelier parlait peu, avait l'air de penser +profondément, s'était fait un peu géographe, et politique assez +suffisamment, pour fournir à la conversation du Roi. Mais Bachelier +avait surtout le flair des influences, l'évent des crédits en baisse, le +facile détachement des individus, avec la science des manÅ“uvres doubles +et des ménagements d'avenir, qui, après lui avoir fait abandonner +Chauvelin pour se livrer au Cardinal, lui fera conserver sous main des +relations avec le chancelier exilé à Bourges. Il disait bien haut qu'il +ne voulait jamais se remarier, de manière à écarter tout soupçon d'une +grandeur future à la façon des valets de chambre Beringhen et +Fouquet-Varenne, et jouait le bonhomme au naturel et sans enflure. Ne +mettant à sa façon d'être ni hauteur, ni importance, mais usant de +souplesse et de rondeur, caressant les espérances de tous, ayant un +sourire pour les plans de Belle-Isle, trouvant une larme pour les +chagrins de la Reine, qu'il flattait d'un retour du Roi, Bachelier, ce +vrai souverain des petits appartements[125], le seul courtisan peut-être +en lequel Louis XV eût confiance, ne semblait tenir à autre chose à la +cour qu'à l'amitié de son maître qu'à peine éveillé, et le _premier +rideau tiré_[126], il était seul à entretenir. On entendait Bachelier +parler uniquement de son désir du bien de tous; il n'avait à la bouche +que des paroles d'honnête homme, presque de _citoyen_, ne semblant viser +qu'à réconcilier l'opinion populaire avec sa place, et les préjugés avec +son service. + +C'était sous ce jour que se montrait et se donnait à voir Bachelier; +mais au fond ce qu'il avait voulu, ce qu'il voulait encore plus vivement +que ne le voulait toute la cour, c'était une intrigue réglée, c'était +une maîtresse de sa main dans le lit du Roi, une maîtresse convenable +par son rang, mais une créature sans beauté, sans ambition, une femme +capable d'une passion désintéressée pour le Roi, et d'une reconnaissance +sans révolte pour les ouvriers de son élévation. + +Et en novembre 1737, lorsque la déclaration de madame de Mailly, comme +maîtresse déclarée, était attendue par une affluence de monde, comme on +n'en avait jamais vu à Fontainebleau depuis Louis XIV, Bachelier[127] +s'unissait peut-être au cardinal de Fleury pour empêcher cette +élévation. + + * * * * * + +Madame de Mailly n'était vraiment point heureuse en son rôle et en sa +position de favorite. Louis XV lui faisait ressentir les humiliations de +son amour-propre d'amant, lorsqu'il entendait les étrangers, la cour, +les amis aussi bien que les ennemis de sa maîtresse, le mari même à qui +il avait pris sa femme s'étonner de cet attachement pour cette femme +sans jeunesse et inférieure à mille autres beautés de Versailles. Lâche +et honteux devant le refrain général, presque public, qui chaque jour +grandissait, courait dans les chansons, se glissait même dans les +causeries des courtisans et le forçait à crier une nuit par une cheminée +à Flavacourt: «Te tairas-tu»[129]! le Roi, à chaque blessure à sa +vanité, se vengeait sur sa maîtresse par quelque dureté, par quelque +méchant et blessant compliment à l'endroit de sa beauté absente[130]. + +Puis pour ce Roi _tatillon_, curieux de petites affaires et entrant dans +les détails de parenté, de ménage, d'argent de ceux qui l'approchaient, +les désagréments que madame de Mailly essuyait de sa famille et dont il +subissait le contre-coup, étaient une raison et un prétexte à des +reproches et à des grogneries. Le marquis de Nesle dont les procès +interminables étaient la conversation de Paris, très-indifférent au +scandale et parfaitement insolent dans la ruine, lançait dans le public +un mémoire où, maltraitant ses juges, injuriant son rapporteur Maboul, +il parlait avec une hauteur magnifique de son _misérable procès avec +ses misérables créanciers_[131]. Madame de Mailly tentait de faire +quelques remontrances à son père, mais ses sermons étaient mal +accueillis par le marquis de Nesle qui traitait sa fille de g..., et +continuait à écrire de hautaines lettres où il menaçait tout le monde de +la judicature de ses vengeances[132]. De là mille tracas pour le Roi qui +n'avait pas l'esprit d'éloigner sans bruit le marquis, et de faire +arranger ses affaires par quelqu'un de compétent. Ce n'était pas là , il +est vrai, l'affaire du Cardinal qui voulait une lettre de cachet, un +acte de publicité qui fît dire: «Voilà le précepteur plus maître que +jamais du petit garçon, il fait fouetter le père de sa maîtresse.» Les +filles du marquis de Nesle allaient en vain demander publiquement au +Cardinal la grâce de leur père[133]; il était obligé de partir pour +Caen, le lieu de son exil[134]. L'original et superbe marquis ruiné y +faisait même une façon d'entrée, flanqué de mademoiselle de Seine sa +maîtresse et de quatre pages qui étaient tout son domestique. Et quand +les affaires du père commençaient à laisser tranquille le Roi, venait +le tour du mari qui se faisait arrêter comme franc-maçon[135]. + +Enfin le Roi se trouvait en ces années en une veine volage, en une +humeur papillonne; il n'avait pas que le besoin amoureux d'une +maîtresse, il avait la tentation et l'appétit de toutes les femmes et de +toutes les sortes de femmes[136]. Il était le jeune et bel infidèle qui, +dans les romans du temps, toujours inassouvi et curieux, se donne à +toutes les occasions, à toutes les rencontres, à tous les hasards. Ce +tempérament ardent, mais cependant si longtemps constant, en cette vie +de soupers inaugurée dans les petits cabinets, était amené à chercher +moins les satisfactions de l'amour que le prurit du plaisir. Chez Louis +XV prenait naissance le libertin, le _polisson_, ainsi que l'avait +appelé cette nymphe du bal de l'Opéra, un peu trop vivement pressée par +le Roi sous le masque[137]. Et madame de Mailly avait tous les jours à +craindre de se voir abandonner pour une passion, un caprice, une +passade. + +Presque au moment où madame de Mailly était pour ainsi dire reconnue +comme maîtresse déclarée, on parlait de débauches obscures, de +fillettes amenées par Bachelier au Roi. Bientôt même Paris s'entretenait +d'une galanterie[138] que Sa Majesté avait attrapée avec la fille d'un +boucher de Versailles ou de Poissy. La chose même était assez sérieuse +pour que les chirurgiens remplaçassent auprès du Roi les médecins et que +Louis XV eût un certain nombre d'entrevues avec la Peyronie[139]. Et le +jeune souverain se trouvait un moment, dans le mois de janvier de 1738, +en un tel état d'affaissement et de langueur que la question de la +Régence commençait à s'agiter tout bas entre les courtisans dans les +coins des appartements de Versailles[140]. + +Louis XV rétabli et guéri pour quelque temps de l'amour des fillettes, +une amie intime de madame de Mailly, madame de Beuvron, «ingrate à +l'égard de la favorite comme Lucifer», était au moment de lui enlever le +Roi. + +Madame de Beuvron reléguée au vieux sérail, c'était aussitôt madame +Amelot, la femme du tout nouveau ministre, et nommée par les jolies +femmes bourgeoises de Paris. Dans deux ou trois soupers faits dans les +petits appartements, elle enchantait le Roi par une timidité égale à la +sienne. Pendant plusieurs jours le Roi n'était occupé que de la timide +bourgeoise. Madame Amelot avait l'honneur de faire attendre pendant un +grand quart d'heure, pour une promenade en calèche, Louis XV que l'on +entendait dire: «Allons la prendre chez elle!» et il restait encore un +quart d'heure à sa porte de faction avec toute sa suite. La cour voyait +déjà la femme du ministre maîtresse déclarée, et madame de Mailly, +horriblement malheureuse et très-jalouse, faisait répandre que madame +Amelot était une beauté du Marais dont Sa Majesté se moquait comme de +son apothicaire Imbert, que, par plaisanterie, il avait emmené à la +chasse jusqu'à ce qu'il s'y fût cassé les reins. Mais la bourgeoise du +Marais, désireuse du maintien de son mari au ministère, se refusait +d'entrer en lutte avec la grande dame, lui faisant humblement la cour, +et sollicitant son intérêt et sa protection[141]. + +Torturée de jalousie, madame de Mailly en tourmentait et persécutait +sans cesse le Roi. Le soupçonnait-elle d'avoir reçu une impression d'une +femme? Elle ne lui laissait de repos qu'après avoir obtenu de lui un mot +désobligeant sur sa figure, sur sa toilette[142]. Elle guettait le Roi +partout, usait sa vie sur ses traces, montait la garde autour des +cabinets pour qu'aucune femme n'y soupât avec le Roi sans qu'elle y fût, +si occupée à cet espionnage, si absorbée dans cette poursuite du Roi +qu'elle ne paraissait plus le soir chez la Reine. + + * * * * * + +Malgré tout, et en dépit des mépris, des rebuffades et des infidélités +de Louis XV, madame de Mailly se promenait avec l'attelage de chevaux +tigrés tout nouvellement achetés par le Roi, elle était toujours dans la +gondole royale quand les autres dames allaient en calèche, elle était en +carnaval de toutes les parties de bal de l'Opéra dans la petite société +de pèlerins et de pèlerines ou de chauve-souris que menait Louis XV, +elle était la femme qui, au retour des chasses, offrait le pied du cerf +au Roi à sa fenêtre[143]. Au feu de la ville son pliant était le plus +rapproché du Roi, aux soupers elle était toujours à côté de Louis XV, et +s'il y avait des princesses du sang, elle occupait la seconde place à +droite; au jeu, la table où elle jouait n'était séparée de la table du +Roi que par la cheminée, à la messe la seconde travée à droite de la +Chapelle était gardée pour elle[144]. Elle était la seule dame de la +cour fournie de bougie aux voyages de Marly; et à sa toilette assistait +presque tous les jours l'ambassadeur d'Espagne. Madame de Mailly +jouissait donc de toutes les immunités et de toutes les distinctions qui +désignent au public une favorite, mais une favorite qui n'avait pas «un +écu dans sa poche». + +Le marquis d'Argenson raconte avec une certaine autorité qu'au bout de +deux entrevues avec Louis XV, madame de Mailly avait parlé au Roi de sa +misère qui était en effet fort grande. Le Roi de lui donner libéralement +les quarante louis qu'il avait sur lui[145]. Puis une seconde libéralité +une autre fois. Mais à la troisième sollicitation, le Roi, ainsi qu'un +page qui aurait craint d'être grondé par son gouverneur, représentait à +sa maîtresse qu'il n'avait que l'argent de sa cassette, qu'il y avait +dessus beaucoup de charges à payer, qu'elle n'y suffisait même pas... Et +les deux amants se lamentaient: madame de Mailly sur les exigences de +ses créanciers, le Roi sur le peu d'argent dont le Cardinal lui laissait +la disposition. + +Le garde des sceaux, Chauvelin, qui avait trempé avec Bachelier dans +l'intrigue qui avait amené madame de Mailly dans le lit du Roi, et qui +avait les mêmes intérêts que le valet de chambre à conserver et à +maintenir la maîtresse dans une étroite dépendance, faisait alors dire +au Roi qu'il y avait un moyen très-simple d'arranger cela et de fournir +aux dépenses de la maîtresse sans que le Cardinal le sût; il s'offrait à +solder les rendez-vous sur les fonds secrets du ministère des affaires +étrangères, et l'on était tout étonné de voir un jour madame de Mailly +dans une élégante chaise qui était du même vernis que les cabinets du +Roi[146]. + +Mais le payement des rendez-vous du Roi par le ministère des affaires +étrangères ne durait guère. Au mois de février 1737, Chauvelin était +renversé et le cardinal de Fleury, en haine des sympathies de madame de +Mailly pour le ministre disgracié, gênait et contrariait les très-rares +libéralités du jeune et avare Bourbon, si bien que madame de Mailly, +perdant cinq écus au quadrille, ne pouvait les payer. Et ses amis +s'entretenaient de ses chemises élimées et trouées[147], de la tenue de +pauvresse de sa femme de chambre, et plaignaient du fond de leur cÅ“ur +cette maîtresse de Roi moins payée que la maîtresse d'un sous-fermier. + + * * * * * + +Dans cette détresse et ce dénuement la malheureuse femme avait encore le +tourment des mauvais conseils, des tentations, des mirages de grandeurs +et de richesses avec lesquels deux femmes troublaient sa faible +cervelle. + +Grâce à sa maison de Madrid, qui communiquait avec la Muette par de +petites allées fermées par des barrières pendant le jour, et qui avait +permis à madame de Mailly de rejoindre, sans qu'on le sût, le Roi quand +il couchait hors de Versailles, mademoiselle de Charolais était entrée +dans l'intimité du Roi, effarouché jusqu'à ces derniers temps par ses +hardiesses et ses inconvenances princières. En cette heure de faveur, +poussée par son amant Vauréal, évêque de Rennes[148], et qui visait la +succession de Fleury, Mademoiselle songeait à gouverner le Roi par sa +maîtresse[149]. Elle s'adjoignait dans cette entreprise la maréchale +d'Estrées qui avait fait à ses côtés le métier d'entremetteuse en second +et lui apportait les conseils et l'expérience de son amant, le cardinal +de Rohan. Et ces deux femmes, manÅ“uvrées dans la coulisse par ces deux +grands personnages ecclésiastiques, chauffaient l'ambition de madame de +Mailly, l'excitaient à devenir maîtresse déclarée, à se faire créer +duchesse, à exiger l'octroi de grands biens, et même la maréchale +d'Estrées, exploitant habilement le goût que la maîtresse avait de sa +propriété de Bagatelle, lui proposait de la lui vendre pour prendre sur +elle la puissance et l'autorité d'un créancier. + +Les deux femmes cherchaient à la détacher de Bachelier en lui disant +qu'il lui barrerait toujours les grandeurs pour la garder plus +dépendante de lui, qu'il voulait la réduire aux honneurs du mouchoir. +Elles lui répétaient les propos qu'il tenait sur son compte. Oui, sans +doute, il voulait la tirer de la pauvreté, peut-être lui procurer une +petite aisance. Mais n'avait-il pas déclaré qu'il ne souffrirait jamais, +à Dieu ne plaise, qu'on renouvelât les scandales de l'autre règne, qu'on +n'intronisât à la cour une maîtresse régnante et qu'un jour des bâtards +adultérins prissent la place des princes du sang et s'emparassent de +toutes les dignités de l'État? + +Le complot cependant s'ébruitait; on détachait alors près de la +maréchale d'Estrées un abbé, ancien amant ou ancien confident, qui la +faisait causer, lui montrant le danger de s'engager trop à fond dans une +intrigue qui pourrait la priver des bienfaits de Sa Majesté. Madame de +Mailly, elle de son côté, s'apercevait du mécontentement du Roi, se +repentait, jurait qu'elle ne le ferait plus. + +Après qu'on eut bien causé de la disgrâce et même de l'exil de la +princesse de Charolais[150], le Roi, qui s'ennuyait à Versailles, +revenait dîner à Madrid chez mademoiselle de Charolais et passer +l'après-midi à Bagatelle chez madame d'Estrées, et les deux femmes +recommençaient à parler à l'imagination de la maîtresse. Quoique presque +indifférente à sa pauvreté, et ne voulant entendre aucune proposition +venant d'un homme d'affaire, et toute défendue qu'elle était «par un +petit sens fort droit contre sa tête de linotte[151]», madame de Mailly, +sous le tiraillement des mauvaises suggestions, et dans ce perpétuel +rappel de l'injustice de son sort, ne pouvait se défendre d'accès +d'humeur où elle maltraitait le Roi de la colère ou du mépris de ses +paroles. + +Dans ces mauvaises heures, gare au Roi! madame de Mailly ne le ménage +pas, et les courtisans sont dans l'étonnement de l'affolement rageur qui +s'empare tout à coup de la douce créature, et qui au jeu, où elle est +presque toujours malheureuse, lui met à la bouche quand Louis XV lui +marque le chagrin qu'il éprouve de sa perte: _Ce n'est pas étonnant, +vous êtes là !_ + +Mais où l'humeur de la maîtresse éclate et se répand en coups de boutoir +qui, donnés au Cardinal, vont droit au Roi, c'est dans les soupers de +Lucienne chez mademoiselle de Clermont. Dans ces soupers fouettés de +Champagne jusqu'à l'aube, où le Cardinal est bafoué, honni, vilipendé, +où, selon une expression du temps «on le tient par les pieds et par la +tête tout le temps qu'on boit et qu'on mange,» où les convives se +moquent tour à tour de ses amours séniles[152], de son radotage, de sa +foire perpétuelle, madame de Mailly est la plus âpre à mordre après le +vieux prêtre, et madame de Mailly est la femme qui ramène, comme un +refrain sans pitié, après chaque coup de dent donné au premier ministre, +cette apostrophe au Roi: «_Quand vous déferez-vous de votre vieux +précepteur_[153]?» + + + + +V + +Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.--Son plan dès le +couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de +Mailly d'une confidente de son sang à Versailles.--Installation de +mademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractère +folâtre et audacieux.--Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de son +amour pour sa sÅ“ur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de +Vintimille, neveu de l'archevêque.--Célébration du mariage en +septembre.--Le Roi donne la chemise au marié.--Les complaisances de +madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner à sa sÅ“ur la +société de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société de +la comtesse de Toulouse. + + +Il y avait alors entre les quatre murs de Port-Royal, dans la paix et la +retraite d'un couvent, dans un monde tranquille d'idées austères ou +tendres, pieuses ou romanesques, une jeune fille qui roulait dans sa +petite tête des ambitions énormes, non l'aspiration vague et impatiente, +mais le projet délibéré et le plan réfléchi du plus audacieux rêve. Son +imagination montait sans peur au rôle de souveraine de France, et +machinait à froid la retraite de Fleury, le renversement du ministère, +l'asservissement du cÅ“ur du Roi et l'asservissement de la cour[154]. On +eût dit que tout ce que l'expérience apporte de sécheresse, tout ce que +l'usage de l'humanité, tout ce que le frottement, l'exemple et la vie +donnent de désillusions, avaient vieilli et mûri l'esprit, endurci et +affermi le cÅ“ur de cette jeune fille, hier une enfant, de cette Félicité +de Nesle qui déjà peut-être faisait entrer dans les plans de son +élévation le renvoi de sa sÅ“ur, madame de Mailly. C'était comme une +prescience, comme une divination machiavélique, qui l'avait éclairée sur +le chemin de ces grandeurs qu'elle entrevoyait, qu'elle touchait +presque, et vers lesquelles sa jeune pensée s'avançait dans un +tâtonnement. Toutes ses espérances reposaient sur une étude ou plutôt +sur une présomption de l'humeur de ce Roi dont elle pressentait et +devinait, sur les ouï-dire et les bruits d'un couvent, la physionomie, +la personnalité, les habitudes, la volonté sans force, le caractère plié +aux dominations, les dégoûts, les lassitudes et les faiblesses. + +Et elle étonnait une confidente de son âge, confondue et presque +convaincue par le ton d'assurance avec lequel elle lui disait: «_J'irai +à la cour auprès de ma sÅ“ur Mailly; le Roi me verra; le Roi me prendra +en amitié, et je gouvernerai ma sÅ“ur, le Roi, la France et +l'Europe_[155].» En même temps elle annonçait les faciles victoires +qu'elle remporterait du premier coup sur le Roi[156], par les +taquineries et les tyrannies dont les femmes savent si bien user, par +un règne de jalousie, de secousses, de scènes, de brusqueries, de +retours, en un mot, par l'ascendant de cette sorte de crainte, qui seule +fait durable le gouvernement de l'amour. + +Elle ne se faisait pas illusion sur sa beauté, dont il y avait--elle le +savait--bien peu de chose à faire, mais elle comptait sur la vivacité de +son esprit, plus personnel, plus original que l'esprit de sa sÅ“ur[157], +sur l'entrain de son humeur et de ses idées, sur l'influence croissante +que toute nature supérieure et remuante impose, dans le commerce de la +vie, à la timidité et à la paresse de l'être qui lui est associé. Et la +voilà écrivant tous les jours à sa sÅ“ur, la sollicitant de l'appeler +auprès d'elle, invoquant ses bontés, parlant à ses tendresses avec les +caresses et les enfantillages d'une petite sÅ“ur gâtée, intéressant déjà +peut-être, par-dessus l'épaule de madame de Mailly, le Roi à ces jolies +effusions et aux tournures lutines de son esprit de pensionnaire. Madame +de Mailly ne résistait point longtemps, et la jeune personne sautait du +couvent à Versailles[158]. + + * * * * * + +Madame de Mailly se trouvait avoir besoin dans le moment d'un +dévouement, d'une affection, d'un conseil. Dans l'éclat et l'affiche de +sa liaison longtemps cachée, elle était pleine d'inquiétude, ne comptant +que bien peu sur le courage du Roi pour la défendre, pour la soutenir +contre la plus légère attaque du Cardinal. La favorite était en outre +opprimée, anéantie, pour ainsi dire, sous la protection de son écrasante +amie, mademoiselle de Charolais, qu'elle n'aimait point, qu'elle +craignait, et avec laquelle elle ne s'épanchait pas, malgré les +apparences d'une intimité complète. Le seul véritable ami qu'elle eut +peut-être à la cour, le valet de chambre Bachelier, lui avait donné le +conseil de «ne se fier à personne», et elle suivait ce conseil. Mais +cette femme sans résolution personnelle, sans volonté, sans +concentration, demandait le soulagement, dans l'ouverture de son cÅ“ur, +de pouvoir parler à quelqu'un, de pouvoir consulter quelqu'un, appelait +en un mot une confidente de son sang. Or, mademoiselle de Vintimille +avait été de tout temps la sÅ“ur préférée de Madame de Mailly[159]. Et +dans ces dernières années, où madame de Mailly s'était brouillée avec la +duchesse de Mazarin[160], qui avait employé pour lui arracher le secret +de sa liaison avec Louis XV l'artifice, les menaces et les mauvais +traitements, l'amitié de la maîtresse du Roi s'était encore accrue pour +celle de toutes les demoiselles de Nesle, dont l'indépendance, dans +l'extrême pauvreté de la famille, avait affecté le plus de hauteur à +l'égard de la duchesse[161]. + +Mademoiselle de Vintimille, sortie du couvent, se donna toute à son rôle +de complaisante, de confidente de sa sÅ“ur; elle ne la quittait pas un +instant, ne faisait aucune visite qu'avec elle, vivait dans la plus +grande retraite au milieu de la cour. Ce don de sa personne, ce +sacrifice de toutes les heures de sa vie, mettaient à tout moment sur +les lèvres de la reconnaissante madame de Mailly le nom de sa sÅ“ur +Félicité, avec toutes sortes de louanges passionnées, émues, si bien que +le Roi eut la curiosité de connaître cette créature si dévouée qu'il +jugeait déjà une femme d'esprit à travers les conversations de sa sÅ“ur +qu'il avait appris à ne regarder guère que «comme un écho». Louis XV +voulut admettre la sÅ“ur de madame de Mailly dans sa société. + +Toutefois l'installation de mademoiselle de Nesle n'avait pas été +définitive en décembre 1738, elle faisait encore de temps en temps des +séjours à son couvent, et elle n'avait eu que de bien rares occasions de +se rencontrer avec le Roi, peut-être une fois chez Mademoiselle, +peut-être une autre fois chez la comtesse de Toulouse à une revanche au +cavagnole entre madame d'Antin et madame de Mailly, où le Roi, prévenu +que mademoiselle de Nesle devait venir, donnait l'ordre de l'avertir et +la faisait asseoir. Ce n'était qu'au mois de mai 1739 qu'elle quittait +son couvent pour n'y plus rentrer, pour demeurer avec madame de Mailly +jusqu'au jour où elle serait mariée. Et elle n'était présentée que le 8 +juin au Roi avec lequel elle soupait pour la première fois. + +Mademoiselle de Nesle devant faire partie du voyage de Compiègne, +Mademoiselle s'empressait d'offrir un appartement à l'invitée du Roi, +mais il ne convenait pas à la hautaine personne d'être sous la +protection de qui que ce soit, et mademoiselle de Nesle refusait cet +appartement, disant à sa sÅ“ur: «que puisque le Roi désirait qu'elle eût +l'honneur de le suivre, il aurait la bonté de pourvoir à son logement.» +Cette requête, s'adressant directement à la personne du Roi, plaisait à +Louis XV[162]. + + * * * * * + +Les courtisans qui voyaient mademoiselle de Nesle, ne trouvaient guère +en elle l'étoffe ni l'avenir d'une maîtresse. Ce qui leur sautait aux +yeux, c'était un long cou mal attaché aux épaules, une taille hommasse, +une démarche virile, une peau brune, un ensemble de traits assez +semblable aux traits de madame de Mailly, mais plus sec et presque dur, +et qui n'avait pour lui ni ce rayon de bonté, ni cette tendresse de +passion[163]. + +Aussitôt entrée à la cour, la jeune sÅ“ur de madame de Mailly mettait en +jeu tous les ressorts d'un caractère folâtre, audacieux, et comme animé +d'une pointe de vin. Elle profitait, pour s'avancer, de la première +surprise du Roi, et de cette intimidation de la moquerie, si nouvelle +pour un prince jusque-là entouré de soumissions. Elle s'exposait à ses +désirs avec l'apparente naïveté et la liberté coquette d'une autre +Charolais, mais avec plus de suite, une continuité plus hardie, une +malice plus épigrammatique, et où le Roi se plaisait à reconnaître les +qualités de son propre esprit. Et cette pensionnaire ne tardait pas à se +rendre si agréable, si nécessaire au Roi, qu'il ne pouvait plus se +passer d'elle[164], et qu'il ne semblait plus goûter la conversation et +la société que dans la compagnie de cette amusante enfant répandant la +gaieté autour d'elle. Mademoiselle de Nesle fortifiait ce goût et lui +donnait la solidité d'une habitude, en ne laissant point le Roi à +lui-même, en le tenant toujours sous son charme et sous son caprice, par +des inventions de plaisirs, des boutades de pensées, par le tourbillon +d'activité et d'imagination qui était sa nature avant d'être son rôle. + +Mademoiselle de Nesle était bientôt de toutes les chasses et de tous les +soupers de Louis XV, et au mois d'octobre, au voyage de Fontainebleau, +elle était installée dans l'appartement des Villars. Madame de Mailly, +qui s'apercevait que le Roi commençait à choisir, pour ses séjours dans +ses petits châteaux, les semaines où elle était retenue pour son service +près de la Reine[165], ne se sentait plus avoir que les restes des +tendresses et des caresses du Roi. Des railleries, des méchancetés qui +allaient un jour jusqu'à lui couper sa tapisserie, des comparaisons à +l'avantage de sa sÅ“ur[166], des brouilleries, tous les contre-coups de +l'infidélité du Roi préparaient lentement madame de Mailly à la +confession qui lui arrachait toute illusion: le Roi lui avouait «aimer +sa sÅ“ur autant qu'elle». + + * * * * * + +Cependant l'intérêt connu que Louis XV portait à la jeune femme et la +protection royale que cet intérêt promettait dans l'avenir au mari, +faisaient rechercher la main de mademoiselle de Nesle en dépit de sa +laideur. Dès le mois de juillet 1739, au voyage de Compiègne, il avait +été question d'une alliance de Félicité de Nesle avec le comte d'Eu, +alliance en faveur de laquelle le Roi aurait assuré le rang des +légitimés à la postérité[167]. On parlait d'un second mariage qui +manquait parce que le maréchal de Noailles s'était blessé de ce qu'on ne +s'était pas adressé à lui, et aussi un peu par la répugnance du Cardinal +à laisser pénétrer dans la faveur intime du maître une si puissante +famille[168]. Enfin Mademoiselle, qui apparaît comme l'entremetteuse du +mariage de la sÅ“ur de madame de Mailly, décidait l'archevêque de Paris +voulant être cardinal à demander sa main pour son petit-neveu, M. du +Luc, qui devait prendre en se mariant le nom de Vintimille[169]. + +Le 14 septembre 1739, le soir à Marly, madame de Mailly faisait part du +mariage à ses amis, annonçait que le Roi accordait 200,000 livres +d'argent comptant, l'expectative d'une place de dame du palais de la +Dauphine, une pension de 6,000 en attendant, et en outre un logement à +Versailles dans l'aile qu'on appelait autrefois _la rue de Noailles_. + +Le mariage et le dîner avaient lieu le dimanche 27 à l'archevêché. De là +les mariés se rendaient à Madrid chez Mademoiselle, où ils soupaient. + +Le Roi, venu tout exprès de la Muette pour le coucher, faisait +l'honneur au marié de lui donner la chemise, honneur que Louis XV +n'avait fait encore à personne au monde[170]. Et Soulavie, qui fait +remonter la liaison du Roi avec mademoiselle de Nesle au mois de juin +1739, donne à entendre, mais sans appuyer son dire sur aucune autorité, +que le Roi prenait la place du mari[171] qui allait coucher dans le lit +du Roi à la Muette. + +Le lendemain, le Roi assistait encore à la toilette de la mariée qui +avait lieu à Madrid[172]. + +Trois mois après ce mariage, au jour de l'an de l'année 1740, le Roi, +qui avait reçu de madame de Mailly deux magnifiques et singuliers pots à +oille de porcelaine de Saxe, ne donnait d'étrennes qu'à une seule femme +de la cour, à madame de Vintimille[173]. + +Ce fut sans doute une honteuse complaisance[174] que cette patience et +ce partage par madame de Mailly des amours infidèles de Louis XV, et +elle donna l'éclatant exemple des plus humbles lâchetés et des +accommodements les plus bas en demeurant là où elle était réduite à tout +servir pour ne rien gêner; malheureuse! qui, baissant la tête sous les +dures paroles et dévorant l'injure d'être tolérée, ramassait du cÅ“ur du +Roi ce que lui en jetait sa sÅ“ur. Et cependant il suffira d'un mot pour +la faire plaindre dans sa honte, elle aimait. + +Toutefois cette soumission ne se fit pas en un jour et sans lutte. +Toutes ces années on assiste au déchirement de ce cÅ“ur, à travers ces +brusqueries, ces bouderies, ces caprices, ces exigences, ces entêtements +enfantins qui sont les petites et déraisonnables vengeances de la faible +et aimante femme contre l'homme qui ne l'aime plus. Désireuse de jouer, +madame de Mailly ne jouait pas pour empêcher le Roi de jouer. Habillée +et toute prête, elle se refusait de suivre le Roi en traîneau, ou +feignait de se trouver mal de la vitesse avec laquelle le Roi la +menait. Un jour que le Roi avait commencé à souper à Choisi avant +qu'elle fût descendue, rien ne pouvait la décider à se mettre à table, +et elle soupait sur une servante dans une autre pièce. Ou bien, enragée +de sa malechance au jeu, elle laissait le jeu du Roi, et envoyait +acheter un cavagnole à Paris pour jouer sans le Roi[175]. Et aux coups +de tête succédaient les impatiences. Le Roi tardait-il à lui répondre, +elle lui jetait cette phrase: «_Si une femme était si longtemps à +accoucher, elle mourrait en travail_[176].» + +On sent en cette pauvre de Mailly, presque tout le temps de sa triste +faveur, le trouble de cervelle et comme l'affolement des amours amères +et maudites. Et cependant le Roi était-il enrhumé, c'était madame de +Mailly qui lui préparait elle-même un bouillon de navet infaillible; le +Roi avait-il le dégoût de sa robe de chambre, c'était encore elle qui +courait aussitôt à Paris, achetait une étoffe charmante, faisait +travailler toute la nuit et étonnait le Roi à son lever le lendemain par +cette toute neuve robe de chambre posée sur la toilette[177]. + +En présence de ce cÅ“ur brisé qui ne lui en voulait pas et semblait +toujours l'aimer, devant cette résignation qui n'avait que la révolte de +la mauvaise humeur, devant peut-être la supplication de n'être point +chassée, madame de Vintimille, qui s'était préparée pour une lutte à +outrance, changeait de plan. Maîtresse absolue de l'esprit du Roi, elle +ne craignait point de laisser sa sÅ“ur auprès de lui. Toutes ses +précautions se bornaient à écarter de madame de Mailly les personnes qui +pouvaient la mener et disposer de ses résolutions. Mademoiselle de +Charolais, qui avait fait de la volonté de madame de Mailly un +instrument à ses ordres, était éloignée des soupers[178] ainsi que sa +sÅ“ur mademoiselle de Clermont[179]; ses exigences, sa pression sur le +Roi pour faire arriver son amant Vauréal au ministère des affaires +étrangères servaient d'occasion à madame de Vintimille, de prétexte au +Roi, pour la mettre en pleine disgrâce. Ce débarras fait, madame de +Vintimille tournait les amitiés de madame de Mailly vers la comtesse de +Toulouse, vers les Noailles, dont elle connaissait l'ambition, mais dont +elle savait aussi l'attachement et la constance. + + + + +VI + +Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur la +recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la +Trémoille.--Le duc de Luxembourg porté par les deux sÅ“urs.--Menaces de +retraite du cardinal.--Lettre dictée à madame de Mailly par madame de +Vintimille.--Fleury, le neveu du cardinal, nommé premier gentilhomme de +la Chambre.--Les protégés des deux sÅ“urs.--Le maréchal de +Belle-Isle.--La fraternité du duc et du chevalier.--Les projets de +démembrement de l'Empire de Marie-Thérèse.--Louis XV entraîné à la +guerre par les favorites.--Belle-Isle nommé ministre extraordinaire et +plénipotentiaire à la diète de Francfort.--Le cardinal forcé de faire +marcher Maillebois en Bohême.--Chauvelin.--Son passé mondain et +galant.--Ses _manières de fripon_.--Il est exilé à Bourges.--Son pouvoir +occulte sur les évènements politiques.--Il est à la tête du parti des +_honnêtes gens_. + + +Au commencement du mois de mai 1741, la cour eut l'occasion dans deux +circonstances importantes de s'apercevoir de l'influence que madame de +Vintimille prenait, en sa grossesse, sur la volonté du Roi[180]. + + +Le premier duc de Gramont mort, le comte de Gramont, qui faisait +profession ouverte d'être ami des deux sÅ“urs, leur demandait de +s'employer pour qu'il héritât des charges de son frère. Madame de +Vintimille faisait recommander si chaudement l'ami de la famille par +madame de Mailly au Roi, que Louis XV choisissait spontanément et de son +propre mouvement, sur la liste présentée par le Cardinal, le comte de +Gramont pour le gouvernement du Béarn et de la Navarre et le +commandement du régiment des Gardes[181]. Jusque-là , cette liste n'était +qu'un acte de déférence de la part de l'Éminence qui savait que le Roi +ne désignait pour la place que celui qu'il se réservait de lui indiquer +nominalement. Et dans cette nomination enlevée pour la première fois au +Cardinal, madame de Vintimille obéissait moins à une prédilection +particulière pour le comte de Gramont qu'à l'envie d'accoutumer Louis XV +à gouverner, à être le maître, à faire le roi. + +Dans le courant du même mois, une autre mort affirmait encore plus +ostensiblement le pouvoir secret de madame de Vintimille sur les +déterminations du Roi. Le 23, le duc de la Trémoille[182] venait à +mourir de la petite vérole, laissant un fils âgé de quatre ans. Le Roi +ne voulait pas donner la charge de premier gentilhomme à un enfant, et, +porté pour M. de Luxembourg, un de ses familiers préférés, n'osait faire +prévaloir son désir. Pendant ce temps, la duchesse de la Trémoille +sollicitait la charge pour son fils, les Bouillon pour le petit prince +de Tarente, tandis que le Cardinal qui l'ambitionnait pour son neveu, et +qui savait que les deux sÅ“urs y poussaient le duc de Luxembourg[183], +n'osait la demander de peur d'un échec et d'un nouveau triomphe de +madame de Vintimille. + +Dans cette perplexité l'Éminence restait à Issy, inactive et sans +dévoiler sa pensée. Maurepas, qui déjà , à propos de la nomination du +comte de Gramont, avait traité publiquement avec le dernier mépris les +deux sÅ“urs, et le contrôleur qui, plus avisé, s'était contenté de dire +au Cardinal tout ce qui pouvait l'irriter, venaient le trouver dans sa +retraite. Ils lui représentaient que cette occasion était décisive, que, +s'il n'obtenait pas cette charge pour son neveu, son crédit était ruiné +à ne jamais se relever, qu'il fallait tout employer, prières, menaces... +À la suite de cette visite, le Cardinal écrivait une lettre au Roi, un +chef-d'Å“uvre d'hypocrisie, où l'homme d'Église faisant valoir, du mieux +qu'il pouvait, les plus mauvaises raisons qu'il avait trouvées en faveur +du petit la Trémoille, suppliait Sa Majesté de ne pas donner à son +préjudice la charge à son neveu déjà comblé des bontés du Roi[184]. Le +Roi, qui était à Rambouillet, frappé du manque de sincérité du Cardinal, +ne répondait pas. + +Le soir, à son retour à Versailles, Louis XV trouvait une seconde lettre +de Fleury, une très-longue lettre, dont la lecture le plongeait dans une +mauvaise humeur qui s'échappait en bouffées de colère pendant le souper. +Avant le souper, les courtisans avaient déjà remarqué la sérieuse et +chagrine figure que le Roi avait dans sa visite à la Reine, l'oubli +qu'il avait fait de donner sa main à baiser à Mesdames comme il en +avait l'habitude. Resté seul avec madame de Mailly, Louis XV lui lisait +la lettre du Cardinal. L'Éminence ne parlait plus au Roi de la charge de +premier gentilhomme de la chambre, elle s'étendait sur son âge, sur ses +infirmités qui ne lui permettaient pas de continuer son service, se +plaignait de ce que son esprit n'était pas toujours présent le soir, +enfin terminait sa lettre en demandant la permission de se retirer. Le +Roi, qui perçait le jeu du Cardinal, se répandait en paroles pleines +d'emportement, s'écriant qu'il voyait bien qu'il s'était trompé dans +l'idée qu'il avait eue de l'attachement du Cardinal pour sa personne, +qu'il ne songeait qu'à conserver l'autorité, qu'il jugeait qu'on ne +pouvait se passer de lui, qu'il profitait de ce besoin pour arracher +cette place, mais il était bien décidé à laisser le Cardinal se retirer +et il ne ferait point son neveu premier gentilhomme de la Chambre. Et le +Roi répétait à tout moment: «Je croyais qu'il m'aimait, qu'il était sans +intérêt et sans ambition, qu'il ne faisait cas de son crédit que par +rapport au bien de mon service.» + +À toutes ces plaintes pleines d'amertume, à toutes ces paroles de colère +qui demandaient un conseil, madame de Mailly ne répondait rien. Prise à +l'improviste, la timide et indécise créature ne savait quel parti +appuyer, quelle détermination encourager, quelle résolution prendre. +Elle restait muette, tout effrayée au fond que la retraite du Cardinal +n'entraînât sa disgrâce. Aussi à minuit, dès que le Roi la quittait, +courait-elle chez sa sÅ“ur. La Vintimille l'écoutait, et aussitôt lui +disait:[185] + +--_Écrivez au Roi tout à l'heure, et demandez-lui en grâce de donner la +charge à M. de Fleury_. + +--_Je suis trop troublée pour pouvoir faire une lettre_, laissait +échapper madame de Mailly. + +--_Prenez votre écritoire, je dicterai_, reprenait la Vintimille. + +Et la Vintimille dictait à sa sÅ“ur une lettre, où elle demandait avec +instance au Roi de ne plus songer à M. de Luxembourg et de tout +sacrifier pour retenir le Cardinal qui était utile et nécessaire dans +les circonstances présentes. Cela dit, madame de Vintimille ajoutait que +si cependant le parti du Cardinal était pris irrévocablement, il ne +fallait pas que le Roi s'en désespérât, mais qu'il devait se figurer +être au moment où il le perdrait par la mort, et songer aux hommes les +plus dignes de sa confiance. Alors la sÅ“ur de madame de Mailly préparait +d'avance le renversement du ministère, passait en revue les ministres. +Le Contrôleur, un semblant d'honnête homme, mais dur, mais haï, mais +borné et tout au plus propre au maniement des finances. Le Maurepas, un +esprit, des talents, mais d'une indiscrétion si outrée, qu'on ne pouvait +rien lui confier. L'Amelot, le Breteuil, le Saint-Florentin, des gens si +médiocres qu'ils ne valaient pas la peine qu'on parlât d'eux; il +fallait donc chercher hors du ministère... Cette lettre, dont le Roi +devinait facilement l'inspiratrice, lui rendait la tranquillité de +l'esprit et le laissait reconnaissant pour celle qui sacrifiait au repos +de son amant l'intérêt qu'elle avait paru prendre au duc de Luxembourg, +pour celle qui, dans son empressement à retenir le Cardinal au pouvoir, +immolait ses ressentiments et ses haines[186]. + +Le lendemain matin, le Roi après son lever disait au duc de Fleury: «Je +vous donne la charge de premier gentilhomme de la Chambre[187].» + +Alors commençait de la part du Cardinal une série de tartufferies du +plus haut comique. À son neveu, qui lui apportait la nouvelle de sa +nomination, il jetait: «Allez vous enfermer dans votre chambre, je vais +trouver le Roi et lui rendre la charge[188].» Son neveu lui ayant fait +observer que le Roi lui avait donné la charge devant tout le monde et +qu'il avait déjà reçu nombre de compliments, le Cardinal se décidait à +aller se jeter aux pieds du Roi en le prenant à témoin qu'il n'avait +jamais demandé la charge. Chez la Reine il demandait à s'asseoir, n'en +pouvant plus et se lamentant sur le malheur de cette charge donnée à son +neveu. À quoi la Reine lui répondait «qu'elle ne voyait rien de si +affligeant pour lui.» + +Mesdames de Mailly et de Vintimille venant lui faire leurs compliments, +le Cardinal pâlissait, rougissait, se troublait, voulait les reconduire, +et, madame de Mailly s'y opposant, laissait échapper dans cette phrase +la connaissance et la crainte qu'il avait du crédit de madame de +Vintimille: «Si ce n'est pas pour vous, c'est pour madame de +Vintimille.» _Son Éminence se moque_,» reprenait ironiquement madame de +Mailly[189]. + + * * * * * + +Madame de Vintimille, cherchant de solides assises à sa faveur, +préparait en secret l'avènement de deux hommes vers lesquels l'opinion +en ce moment se tournait comme vers les espérances de l'avenir, et dont +elle voulait faire les ministres de son prochain règne: Chauvelin et le +maréchal de Belle-Isle. + +Le maréchal de Belle-Isle, le capitaine[190], le négociateur, +l'administrateur, le harangueur, l'homme politique, l'homme magnifique, +le patron d'une armée de clients, l'enfant gâté de la popularité[191], +ce Pompée enfin, Belle-Isle avait eu grand'peine à sortir de la nuit et +de l'abaissement où Louis XIV avait voulu tenir la famille de Fouquet: +Belle-Isle était le petit-fils du fameux surintendant. + +Ce fut seulement sous la Régence que Belle-Isle commença à se montrer, +après avoir tout mis en commun, présent, avenir, fortune, avec un frère +plus jeune, doué des qualités qui lui manquaient, et qui était dans +l'ombre et au second plan une autre moitié de lui-même, le génie modeste +et l'esprit modérateur de son ambition et de son caractère. Les deux +Belle-Isle apportaient à Dubois et à d'Argenson les ressources d'un +esprit flexible, les vues et les plans d'une imagination inépuisable, +propre et prête à tout. Puis on les voyait prendre consistance sous le +ministère de monsieur le Duc par leur entente des affaires étrangères, +par le commandement que l'aîné obtenait dans la guerre d'Allemagne, par +un ensemble de projets hardis que rien ne décourageait, et qui, +repoussés et contrariés, revenaient sans cesse à la charge, gagnaient +l'armée par leur audace, et battaient en brèche la politique du cardinal +de Fleury. + +Dès lors les Belle-Isle ne devaient plus que grandir. Liés l'un à +l'autre, ils se complétaient l'un par l'autre. Le chevalier avait les +idées, la réflexion, l'invention des moyens, le dessein des projets, la +suite, la solidité, l'insinuation, la persuasion. Le duc avait tout le +brillant d'un grand comédien pour faire réussir ce qu'imaginait son +frère et enlever le succès. Rien ne lui manquait de ce qui parle au +public, de ce qui séduit et entraîne l'opinion[192]. Il était un de ces +hommes vides mais sonores, nés pour être ce qui ressemble le plus à un +grand homme: un grand rôle. Il avait l'éclat et la passion; et tandis +que la parole de son frère ne gagnait que les individus, la sienne +emportait les partis. Tous deux, le duc et le chevalier, avaient l'art +de se faire des amis partout, de raccoler des dévouements à leur gloire, +d'organiser l'enthousiasme, de semer, de la cour jusqu'au peuple, la foi +dans leurs plans, la confiance dans leur Å“uvre[193], et ils avançaient +sans se lasser vers la réalisation de ces plans et de cette Å“uvre, +marchant dans leur union et dans leur force, et montrant, au milieu d'un +monde divisé par l'intérêt et dévoré par l'égoïsme, la fraternité de +deux esprits mariés et confondus dans une unique volonté et dans une +ambition unique[194]. + +Ces deux hommes représentaient le parti ennemi de l'Autriche, le parti +de la guerre, l'opposition à la politique du Cardinal, à cette politique +de paix à tout prix qui mettait son honneur à tenir fermé le temple de +Janus. Ils accusaient les timidités et les pusillanimités du Cardinal +d'avoir épargné et sauvé déjà trois fois la monarchie autrichienne: en +1730, après l'établissement de la compagnie d'Ostende, en 1734, après la +prise de Philisbourg, et cette campagne d'Italie qui ne laissait à +l'empereur que Mantoue; en 1739, alors que Fleury avait enchaîné la +Turquie victorieuse et prête à marcher à la conquête de l'Autriche. La +mort de Charles VI (20 novembre 1740), les complications que devait +amener la Pragmatique Sanction, semblaient aux deux Belle-Isle donner à +la France l'occasion de reprendre les projets de Richelieu, de les +pousser jusqu'à l'extrémité, et d'en finir avec cette maison d'Autriche +dont l'épée et les droits se trouvaient alors dans la main d'une femme. + +C'est dans cette pensée que le duc de Belle-Isle, parvenu dans +l'intimité de madame de Mailly, l'entretenait de ce démembrement, d'un +partage des provinces de Marie-Thérèse, à laquelle il ne consentait à +laisser qu'une petite souveraineté, en rendant aux Bohémiens et aux +Hongrois l'éligibilité de leur couronne rendue héréditaire par la maison +d'Autriche. Belle-Isle, avec l'entraînement et l'éloquence de sa parole, +remplissait madame de Mailly de ses illusions sur les facilités de cette +curée de l'Autriche et l'opportunité de ce remaniement de l'Europe[195]. + +Il lui parlait d'agir d'abord dans le Nord par des négociations et +d'envoyer 150,000 hommes dans le midi de l'Allemagne pour frapper de +grands coups, de concert avec le roi de Prusse. Il faisait à la +maîtresse du Roi un tableau de l'Europe, selon lequel tout nous +favorisait, et qui promettait à notre agression l'alliance des uns, la +neutralité patiente des autres. Il lui montrait l'Angleterre occupée +chez elle de la reconstitution du principe monarchique, sa +démoralisation par le ministère corrupteur de Walpole, ses embarras +devant une guerre maritime avec l'Espagne, ses appréhensions pour son +électorat de Hanovre, le peu d'initiative de son Roi, toutes les raisons +enfin qui devaient paralyser son action. Il lui montrait la Russie en +proie aux divisions intestines, et distraite du reste de l'Europe par +les mouvements des Suédois. Il lui disait quelle alliance sûre la France +devait trouver auprès de la Prusse, qui avait besoin d'être appuyée dans +son invasion de la Silésie, et à laquelle on offrirait les provinces +autrichiennes à sa convenance; quelle alliance on trouverait en Espagne, +quel appui auprès de la femme de Philippe V, cette princesse ambitieuse +que ne satisfaisait pas encore l'établissement de don Carlos à Naples, +et qui songeait à la Toscane ou au Milanais pour l'établissement du +second Infant. Belle-Isle montrait encore à madame de Mailly et à madame +de Vintimille l'alliance presque certaine du Piémont si on +l'arrondissait aux dépens de l'Autriche, le soulèvement probable du +Turc, l'aide toute-puissante que l'électeur de Bavière donnerait à la +France contre l'offre de la couronne impériale. + +Enfin il n'oubliait rien pour étourdir l'esprit, l'imagination et +l'orgueil des deux favorites; il ne demandait que six mois pour réussir; +et quelle gloire le Roi retirerait du succès! Ce serait un nouveau +souverain, échappé aux lisières du Cardinal. Et quel mérite pour les +deux sÅ“urs d'avoir poussé à l'entreprise! Quelle reconnaissance leur en +aurait le public, et quels remercîments leur en ferait l'amour du Roi! + +Le cardinal de Fleury objectait les engagements de la France à la +Pragmatique Sanction. Il rappelait vainement le prix dont la France +avait été payée: la cession de la Lorraine à Stanislas avec +réversibilité à la couronne de France. Vainement il rappelait la parole +du Roi, sa promesse au prince de Lichstenstein lors de l'avènement de +Marie-Thérèse de ne manquer _en rien à ses engagements_. Tous ses +efforts venaient échouer contre l'influence des favorites, séduites par +les plans grandioses et les expositions si flatteuses de Belle-Isle. +Madame de Mailly, à laquelle madame de Vintimille laissait la part la +plus compromettante de la lutte, en s'en réservant le commandement, +s'écriait que le cardinal n'était plus «_qu'un vieux radoteur capable de +perdre l'État_»; et quelque partagée et déclinante que fût son autorité +sur le Roi, quelque grande que fût sa paresse à s'occuper des choses de +l'État, elle puisait dans l'enthousiasme que lui avait soufflé +Belle-Isle, dans les illusions dont il l'avait animée, assez de force, +assez de puissance sur elle-même et sur l'esprit du Roi, pour entraîner +Louis XV dans le parti de la guerre. + +Cette victoire des favorites et de Belle-Isle opérait une sorte de +révolution dans la politique, ou au moins dans la politique avouée du +cardinal; il équivoquait, puis transigeait avec les plans qui +triomphaient, et paraissait se prêter au coup de grâce que l'on voulait +donner à la monarchie autrichienne. Mais, toujours économe, toujours +préoccupé de marchander la guerre, enchanté d'ailleurs en cette occasion +de couper les vivres au projet d'un ennemi que la gloire pouvait faire +plus dangereux, il préparait l'insuccès de Belle-Isle en ne lui +accordant que quarante mille des cent cinquante mille hommes qu'il +demandait. + +Cependant madame de Mailly faisait nommer Belle-Isle ambassadeur +extraordinaire et plénipotentiaire du Roi à la diète de Francfort pour +l'élection d'un empereur; elle lui obtenait la mission de faire le tour +de l'Allemagne pour rattacher les électeurs et les princes de l'Empire +au parti de la France. + +Soufflée par madame de Vintimille, elle le soutenait à la cour de tout +ce qu'elle avait d'activité et d'influence, essayant de fouetter +l'apathie du Roi avec les susceptibilités nationales, répétant qu'il +fallait se venger sur Marie-Thérèse de tous les affronts que l'Autriche +avait faits à la France, répétant dans le salon de Choisy: «_Nous +laisserons-nous donner cent coups de bâton sans nous venger_[196]?» + +Belle-Isle faisait sa tournée, encouragé par les lettres de madame de +Mailly; il resserrait sur son chemin nos liens avec la Bavière, gagnait +deux électeurs au parti de la France, ébranlait le troisième, +travaillait à attacher le roi de Prusse à la politique française, tandis +que le cardinal, enveloppé dans le mouvement des esprits que menaient +mesdames de Vintimille et de Mailly et le parti de Belle-Isle, cherchait +à tromper Marie-Thérèse par l'ambiguïté de ses réponses. Et quand +l'insuffisance de l'armée accordée à Belle-Isle et l'entêtement de +l'électeur de Bavière après avoir empêché les troupes françaises d'aller +à Vienne, les enfermèrent en Bohême; quand l'héroïsme de Marie-Thérèse, +la défection de la Prusse, la double politique du cardinal parlementant +avec la reine de Hongrie, les discordes entre les généraux, eurent fait +avorter la campagne et les projets de Belle-Isle, les deux favorites ne +purent retenir leurs plaintes contre le cardinal. Elles l'accusèrent +hautement d'avoir perdu l'occasion, d'avoir compromis le maréchal et +trahi l'armée française par ses irrésolutions, ses lésineries et +l'insuffisance de ses secours. Le cardinal effrayé voulait échapper à +ces plaintes et se débarrasser de l'armée de Bohême par de secrètes +négociations de paix. Madame de Mailly déjouait ce projet. Une lettre +qu'elle se faisait adresser de l'armée, et qu'elle laissait traîner sur +sa table, apprenait au Roi la vérité; et le cardinal, malgré sa +résistance au conseil, était forcé de soutenir l'électeur de Bavière et +de faire marcher Maillebois en Bohême. + +Par leur protection à Belle-Isle les deux sÅ“urs caressaient l'orgueil +national, cet esprit de guerre et de conquête qui a toujours enivré la +France: il leur fallait un héros dans leur jeu; c'était une popularité +dont elles avaient besoin pour s'abriter. La protection que les deux +sÅ“urs donnaient à Chauvelin était toute différente et par son but et par +sa façon; elle visait à flatter un autre sentiment de l'opinion +publique, et elle manÅ“uvrait avec réserve et ménagement entre les +antipathies du Roi pour la personne de l'ex-chancelier et l'hostilité +des Noailles, jaloux de l'influence de Chauvelin et de son parti. + +Ce protégé secret[197], presque désavoué de mesdames de Vintimille et +de Mailly, ce Chauvelin, auquel ses ennemis reprochaient son origine +dans une boutique de charcuterie,--une boutique, au reste, de bonne +noblesse: elle datait de 1543[198],--avait été écrasé à son entrée dans +le monde par la supériorité d'un frère aîné. Cela l'avait jeté, pour +faire quelque figure à côté de ce frère, vers les talents, les +agréments, les beaux airs, tous les moyens de parvenir de l'homme du +monde: sans rival dans tous les exercices du corps, le plus habile des +écuyers, le meilleur danseur, le plus adroit tireur d'épée, et royal +joueur d'hombre, et agréable chanteur, et joli discoureur, le _beau +Grisenoire_ trouvait le temps de devenir un homme d'État. + +Une santé à toute épreuve, une volonté de fer, une puissance de travail +énorme, lui donnaient, dans une vie dissipée et mondaine, le loisir et +l'application nécessaires à cette seconde éducation qui ouvre l'esprit +et refait les idées. + +D'abord avocat-général remarqué, puis mari de la riche fille d'un +traitant qui avait eu des affaires, puis président à mortier «par les +plus belles intrigues de blanchisseuses et du Pont-aux-choux», il +achetait de M. Bernard la terre de Gros-Bois et la payait avec des +billets de M. Bernard fils, qu'il avait acquis sur la place, revêtant +ainsi tous les actes d'une vie, que d'Argenson dit honnête, des +_manières d'un fripon_[199]. + +Allié ici et là , un peu parent des Beringhen, un peu parent du duc +d'Aumont par les Louvois, il rayonnait tellement et mettait en avant +tant et de si divers protecteurs, que le Régent disait, en plaisantant, +que tout lui parlait de Chauvelin, que _les pierres même lui répétaient +ce nom_. + +Sans emploi sous le Régent, il s'attachait au cardinal de Fleury. Appuyé +auprès de lui par le maréchal d'Uxelles, Chauvelin se rendait précieux +au cardinal par sa science du droit public puisée dans les manuscrits de +M. de Harlai. Et bientôt, devenu le confident et le bras droit de +Fleury, il était fait ministre des affaires étrangères et garde des +sceaux. + +Mais, au bout de quelques années, Chauvelin, dont la politique appuyant +les plans de Belle-Isle était «trop fougueuse et trop magnifique» pour +le petit train-train bourgeois du vieux Fleury, travaillait à se créer +secrètement un parti, cherchant des appuis dans la maison de Condé qu'il +opposait aux Toulouse et aux de Noailles, dans Bachelier, le valet de +chambre du Roi, dans le monde des cabinets, dans madame de Mailly dont +nous l'avons vu payer les rendez-vous avec l'argent des fonds secrets, +tentant même d'enlever au cardinal son fidèle Barjac qu'il essayait +d'acheter. Et au moment où son ambition immense, partagée par sa femme, +était divulguée dans la comédie de l'_Ambitieux_[200], il avait été +envoyé en exil à Bourges[201]. + +Toutefois Chauvelin demeurait, à Bourges et dans la disgrâce, une +puissance, un parti et une idée. Il avait laissé à Paris de chaudes +amitiés[202], et son retour était une des plus vives espérances de +l'opinion. C'est qu'en ce temps si paisible et si dormant d'apparence, +si remué et si agité pourtant, au milieu de ce tiraillement des +consciences, devant l'Église pleine de violences et de factions, où les +plus grandes familles se trouvaient forcées d'entrer pour garder ou +gagner la feuille des bénéfices, devant le scandale des luttes sur la +bulle _Unigenitus_, ce déchirement et ce partage de l'âme humaine en +partis humains: jésuitisme, molinisme, jansénisme, sulpicianisme; en +face du triomphe du sulpicianisme, dont les tracasseries, d'abord +timides, s'élevaient dans le concile d'Embrun jusqu'à la persécution, +Chauvelin représentait le tolérantisme, un tolérantisme qui penchait +pour les persécutés. + +Chauvelin tenait pour le parlement, qui était le centre du jansénisme. +Chauvelin ministre, le public était assuré qu'on n'enlèverait pas au +parlement la connaissance des affaires ecclésiastiques pour les +attribuer à une commission ministérielle, comme il en était question. Et +le parlement lui-même, qui, par la voix éloquente de l'abbé Pucelle, +semblait s'enhardir aux remontrances de l'avenir et se préparer aux +audaces du tiers état, le parlement voyait dans le retour de Chauvelin +un encouragement et une victoire. + +Actif, répandu, et par des relations immenses, des correspondances +multipliées, pénétrant le ministère et les relations extérieures, bien +venu des femmes les mieux accréditées, insinuant et d'une politesse +affectueuse qui touchait à la grâce, Chauvelin allait encore à la +popularité par le train bourgeois de ses mÅ“urs, par la simplicité de sa +vie à Grosbois, par le rare exemple d'un mari ne découchant jamais, ne +soupant pas, et passant ses soirées au travail, par ses habitudes +d'application aussi bien que par ce grand mot de bien public qui +commençait dans sa bouche son chemin dans le monde[203]. L'état des +esprits et les caractères de l'homme se réunissaient donc pour donner la +première place dans les sympathies publiques au ministre disgracié, que +les deux sÅ“urs soutenaient sans se rendre compte peut-être du mouvement +d'opinion qui les entraînait et les faisait se rencontrer avec le parti +des _honnêtes gens_. + + + + +VII + +Le château de Choisi.--La vie intérieure.--Louis XV ne passant plus +qu'un jour plein à Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de +Vintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et de +son royaume.--Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pour +son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est +prise d'une fièvre continue.--Colère du Roi à propos de son mutisme +obstiné.--Retour à Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un +fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet à la +populace de Versailles.--Madame de Vintimille la femme à idées et à +imagination de la famille de Nesle.--Grâce maniérée et préciosité +sentimentale de ses lettres. + + +En ces années le Roi acquérait, de la succession de la princesse de +Conti, Choisi[204], ce petit château qui commençait cette ceinture de +rendez-vous de chasse et de petites maisons que la royauté allait jeter +autour de Versailles et de Paris, partout où il y avait assez de place +et d'ombre pour loger le plaisir et cacher l'amour. + +Délicieuse retraite que ce petit château de Choisi, si bien fait pour +délivrer la royauté de l'étiquette de Marly[205] et lui permettre les +aises et les amusements de la vie privée! Sa situation au bord de la +Seine, à proximité de la forêt de Sénart, entre des arbres et de Peau, +au pied d'un coteau, à l'abri des vents du midi, ses agréments +intérieurs, les remaniements exécutés en trois mois, les communications +faciles et dérobées, les portes discrètes et secrètes, la salle à manger +si gaie en ses élégances, «la sculpture, l'or, l'azur, un meuble des +mieux entendus,» la profusion des glaces, la commodité, le bon goût, la +galanterie dont l'art du temps avait le secret et le génie[206], tout +faisait de ce petit château une adorable cachette d'amoureux. + +Le Roi s'y plaisait singulièrement: il y donnait carrière à ses goûts de +bâtisse, à ses idées d'arrangement. Il y prenait des plaisirs de +propriétaire, regardant les ouvriers travailler, faisant planter sous +ses yeux un jeu d'oie sur le modèle de celui de Chantilly, marquant les +arbres à couper pour dégager les points de vue. Il y menait la vie d'un +particulier; il y permettait autour de lui la liberté d'une vie de +château; et Choisi donnait aux courtisans de la vieille cour de Louis +XIV l'étonnement de voir le gouverneur du château prendre place à côté +du maître, la société du Roi s'asseoir sur des chaises à dos, les femmes +se promener en robe de chambre, parfois même, au scandale du duc de +Luynes, en robe à peigner et sans paniers. Les jours où le Roi ne +chassait pas, et où la petite calèche fermée n'emportait pas les dames à +sa suite: c'était la messe à midi, le déjeuner à une heure, sur les +trois heures le jeu chez les dames, où le Roi se rendait comme un maître +de maison; à sept heures et demie ou huit heures venait le souper, puis +un cavagnole à dix tableaux qui durait une heure et demie ou deux[207]. + +Et les jolis matins auxquels il eût fallu les pinceaux fripons d'un +Baudouin, les matins où le Roi venait éveiller les femmes, lutinant en +jouant leur coquetterie ou leur pudeur, et faisant ainsi de chambre en +chambre et d'oreillers de dentelles en oreillers de dentelles ce qu'on +appelait: _la ronde du Roi_[208]. + + * * * * * + +Madame de Vintimille, devenue la souveraine du petit palais, n'en +laissait plus sortir le Roi, qui n'allait plus qu'un jour plein à +Versailles, et ne voyait guère plus d'un quart d'heure le Cardinal par +semaine[209]. Le vieux Fleury, dépité et furieux, appelait de ses vÅ“ux +le voyage de Compiègne, où il allait tenir le Roi trois mois sous sa +main, annonçant d'avance pour cette époque le renvoi de la Vintimille. +Mais tout à coup le Roi déclarait à un souper de Choisi qu'il n'irait +point cette année à Compiègne, annonce que tout le monde regardait comme +une victoire de la favorite et l'enlèvement définitif du Roi à +l'influence du Cardinal. + +Alors le grand art de madame de Vintimille est d'occuper le Roi, et son +grand effort se tourne à lui apprendre à vouloir. Il semble qu'elle ait +eu l'idée de le préparer au gouvernement de l'État par l'administration +de sa maison et de l'intéresser au pouvoir royal par une autorité +particulière et domestique. On la voit fort appliquée à donner à Louis +XV le goût d'une sorte d'économat de son intérieur, elle le pousse aux +détails de ménage, elle lui fait renvoyer Lazure qui lui volait son vin +de Champagne: c'est déjà l'Å“il du maître qui s'ouvre en attendant que le +coup d'Å“il du Roi se montre. Elle secoue dans un petit cercle de +décisions sans portée et de menues affaires la paresse de sa volonté. +Elle enhardit, elle dégage sa résolution, et le Roi lui est +reconnaissant de lui avoir trouvé ce passe-temps et de familiariser sa +timidité avec l'exercice d'une initiative qui l'amuse. + +En même temps que madame de Vintimille occupe le Roi, elle l'émancipe, +elle le sort tout doucement des influences et des captations de son +entourage par des railleries qui n'ont peur de personne et portent +jusque sur Bachelier: «_Eh bien! Sire, allez-vous dire encore cela à +votre valet de chambre_[210]?» est la phrase ordinaire avec laquelle +madame de Vintimille pique l'amour-propre du Roi, le tient en garde +contre des confidences qui mettent le maître, même quand il est roi, à +la dévotion des valets. + +En amusant ainsi le Roi, en lui donnant des goûts nouveaux d'activité et +d'indépendance, madame de Vintimille ne tarde pas à le gouverner. Le Roi +sourit et se prête à ses plans, à ses amitiés, à sa politique qui ne +cesse d'avoir en vue le renversement du Cardinal, et la création d'un +ministère composé d'hommes animés d'un esprit de force et d'une +inspiration de grandeur que n'avait jamais eu le gouvernement du vieux +Fleury. Cependant, même assurée du Roi, madame de Vintimille ne marche +qu'avec précaution. Elle use de discrétion et de retenue, et ne donne +rien à l'impatience. Madame de Vintimille est la femme maîtresse +d'elle-même, la femme incapable des coups de tête de sa sÅ“ur de Mailly, +la femme qui avait su sacrifier M. de Luxembourg à M. de Fleury. La +favorite ne veut rien hâter, rien risquer contre le cardinal; c'est une +disgrâce entière et sans retour qu'elle rêve, qu'elle médite et se +promet, en sentant remuer dans ses entrailles l'enfant de Louis XV, le +gage de sa domination future. + +Et tout doucement madame de Vintimille faisait de Choisi, ce château de +plaisir, un sérieux Versailles où elle habituait le Roi à traiter les +affaires, à avoir des entrevues politiques, à tenir des conseils. + + * * * * * + +La grossesse de madame de Vintimille était laborieuse et traversée de +malaises et de souffrances. Au mois de mars, le Roi, partant pour faire +un séjour de deux jours à Choisi, avait voulu s'opposer au départ de +madame de Vintimille, dans la crainte qu'un voyage aussi court la +fatiguât trop. Mais madame de Mailly, soufflée par sa sÅ“ur, disait à +Louis XV en badinant, qu'il ne pouvait pas être défendu de faire sa cour +au Roi, qu'elle logerait dans le village et qu'elle pourrait au moins le +voir pendant le jour[211]. Là -dessus les deux sÅ“urs montaient en voiture +précédant le Roi. + +Au mois de mai, dans un voyage à Marly, madame de Vintimille, tombée +malade, était saignée. Le Roi la gardait une partie du temps, assistant +à ses dîners et remontant passer la soirée avec elle. + +Au commencement d'août, dans un autre séjour à Choisi, alors que madame +de Vintimille était dans le huitième mois de sa grossesse, elle était +prise d'une fièvre continue avec des redoublements, qui la faisait +saigner trois fois coup sur coup. Le Roi quittait Choisi très-préoccupé, +laissant à la malade, pour lui tenir compagnie avec sa sÅ“ur, M. de +Coigny, M. d'Ayen[212], M. de Meuse, et, le temps qu'il passait à +Versailles, il recevait quatre courriers par jour de Madame de +Mailly[213]. + +Le Roi ne restait que trois jours à Versailles, et, le 13 août, il +revenait à Choisi où il trouvait la malade dans un état un peu meilleur, +mais toujours avec de la fièvre. Le Roi lui annonçait à son arrivée +qu'il lui donnait à Versailles le logement de monsieur et madame de +Fleury; madame de Vintimille faisait espérer au Roi qu'elle serait assez +forte pour venir s'y établir la semaine suivante. + +Madame de Vintimille, qui tremblait la fièvre tous les soirs, avait les +inégalités de caractère, les impatiences, les noires concentrations des +jeunes malades qui se sentent atteints dans les sources de leur vie. Une +fois, Louis XV la questionnait sur la cause de sa méchante humeur, lui +demandait si elle se sentait du mal, la priait de lui confier si elle +n'avait point quelque chagrin[214]. À toutes ces tendres et importunes +demandes, madame de Vintimille ne faisait point d'autre réponse «sinon +qu'elle ne se sentait pas dans son état naturel». Le Roi continuant à +l'interroger, la malade ne répondait plus à ses questions. Pris d'un +mouvement de colère devant ce mutisme obstiné, Louis XV ne pouvait se +retenir de dire à la femme aimée: «Je sais bien, madame la comtesse, le +remède qu'il faudroit employer pour vous guérir, ce seroit de vous +couper la tête; cela même ne vous siéroit pas mal, car vous avez le col +assez long; on vous ôteroit tout votre sang, et on mettroit à la place +du sang d'agneau, et cela feroit fort bien, car vous êtes aigre et +méchante[215].» + +Ce n'était là qu'une boutade querelleuse d'amoureux, qui ne touchait pas +à la passion de Louis XV pour la femme. Et on voyait le Roi, au +lendemain de cette scène, s'occuper du choix de la voiture dans laquelle +la femme grosse serait le plus commodément pour faire le voyage de +Versailles, essayer lui-même tour à tour une litière et un vis-à -vis, +et, après lui, y faire monter madame de Mailly avec le comte de +Noailles, et en dernier lieu choisir le vis-à -vis. + +Madame de Vintimille rentrait à Versailles, le 24 août, suivie d'un +cortège d'amis, s'installait dans son appartement où le Roi venait +passer la soirée. Et les jours suivants Louis XV soupait chez madame de +Vintimille, faisant apporter dans sa chambre le souper des cabinets. + +Le vendredi 1er septembre, le Roi restait jusqu'à deux heures du matin +chez madame de Vintimille qui commençait à ressentir les grandes +douleurs, mais qui les cachait. À cinq heures, les douleurs augmentant, +elle envoyait éveiller sa sÅ“ur et monsieur de Meuse. Bourgeois +l'accoucheur, qui avait été mandé et qui n'avait pas trouvé de voiture +pour l'amener à Versailles, n'arrivant pas, madame de Vintimille était +accouchée par la Peyronie. Elle mettait au monde un fils que +l'archevêque venait ondoyer aussitôt, accompagné de son neveu qu'il +avait une certaine peine à amener[216]. + +Le Roi, qui passait toute la journée dans la chambre à coucher, près du +lit établi dans le grand cabinet du cardinal de Rohan[217], y prenait +même son dîner. Le matin, Louis XV avait reçu dans ses bras l'enfant, +puis l'avait posé sur un coussin de velours cramoisi[218], le touchant +et le considérant avec curiosité, attention, plaisir, et comme s'il +cherchait à retrouver en lui les traits du père. On se disait que jamais +les enfants de la Reine n'avaient remué si vivement le cÅ“ur du Roi, et +que l'enfant de la Vintimille éveillait en lui des sentiments de +paternité qu'il n'avait jamais connus. Et déjà les courtisans +calculaient tout bas dans la chambre le grand avenir de la Vintimille, +jetée à la mort, huit jours après, toute vivante. + +C'était de la part de Louis XV une occupation, mille soins de cette +santé dont il surveillait en personne les détails, faisant mettre du +fumier depuis le haut de la rampe qui règne le long de l'aile droite du +château jusqu'en bas, donnant l'ordre d'arrêter les jets d'eau qui +faisaient trop de bruit. + +La fièvre persistait cependant, des inquiétudes commençaient à se +manifester; madame de Mailly, sans aucun ajustement, en jupon blanc et +en petit manteau de lit, ne quittait pas le lit de sa sÅ“ur. + +Le 7, le Roi ne s'échappait de la chambre que pour le Conseil et son +travail avec le Cardinal. + +Le 8 au soir, il y avait une consultation de médecins. On avait mandé +Sylva de Paris et Sénac de Saint-Cyr. Devant l'intensité de la fièvre, +les deux médecins étaient d'accord pour saigner madame de Vintimille au +pied. Le Roi, obligé ce soir-là de souper au grand couvert, abrégeait +son repas et remontait au plus vite dans la chambre de madame de +Vintimille. À minuit, elle était saignée en présence du Roi, qui allait +se coucher à deux heures, rassuré par un mieux survenu dans l'état de la +malade. Mais, sur les trois ou quatre heures, madame de Vintimille était +prise de douleurs atroces qui avaient la violence et mettaient en elle +l'épouvante d'un empoisonnement[219]. Elle demandait un confesseur, +n'avait pas le temps de recevoir les sacrements, mourait dans ses +bras[220] à sept heures du matin. Et comme le confesseur, chargé des +dernières paroles de la mourante, entrait chez madame de Mailly, il +tombait mort[221]. + +Tout est horrible dans cette mort: le corps ouvert, mal recousu, et +abandonné absolument nu dans la chambre où tout le monde entrait; puis +du château, où ne devait jamais séjourner un cadavre, ce corps emporté +et jeté dans le coin d'une remise; et alors ce corps, et cette tête qui +n'avait plus rien d'humain, et ce visage qui semblait une caricature de +la mort, et cette bouche qui avait rendu l'âme dans une convulsion, et +que l'effort de deux hommes avait dû maintenir fermée pour le +moulage[222]; enfin ces restes macabres et déjà pourris de madame de +Vintimille servant de jouet et de risée à la populace de +Versailles[223]. + + * * * * * + +Madame de Vintimille est la forte tête des cinq demoiselles de Nesle. +Aussitôt qu'elle est établie à Versailles, elle gouverne sa sÅ“ur, elle +la tire de son humiliant effacement, elle la force à prendre un parti +dans les intrigues au milieu desquelles elle vivait peureusement, elle +la mêle à la politique, elle l'arrache à sa timidité[224], elle lui +donne la hardiesse de lutter pour ses protégés; de celle qui n'était +rien que la maîtresse soumise du Roi et la servante de tous, elle fait +presque une puissance avec laquelle le Cardinal et les ministres sont +tout étonnés d'avoir à compter. Louis XV, dès qu'elle en est aimée, elle +le tire à la fois de la servitude du Cardinal et de sa domesticité +intime, elle le soulève du néant où le confinent ses ministres, elle +éveille dans le jeune Roi sommeillant l'envie de gouverner, de régner. +De ce Roi, _enfant_ des pieds à la tête, et qui ne s'amuse à trente ans +que des choses de l'_enfance_[225], elle cherche à faire un souverain, +s'efforce d'emporter aux grandes choses cet esprit tout tourné vers les +petites. Peut-être même cette «résurrection» d'un moment chez le +souverain français dont tout l'honneur est attribué à madame de +Châteauroux, n'est due qu'à la reprise, au plagiat, pour ainsi dire, par +la plus jeune des de Nesle, des tentatives, des louables persécutions, +des aimables violences de madame de Vintimille sur son apathique amant! +Le renvoi d'Amelot et le remplacement du ministre des affaires +étrangères par le Roi en personne, ne seront-ils pas une suite des +conseils d'émancipation donnés par la jeune femme enlevée si +soudainement par la mort? Et quant à la résolution du Roi de se mettre à +la tête de ses armées en 1744, lors de la pleine faveur de madame de +Vintimille en 1741, ne parlait-on pas déjà du projet du Roi d'aller +commander en Flandre? n'était-il pas question de la préparation secrète +de grands équipages pour le service du Roi? enfin n'avait-on point +colporté ce mot de Louis XV à son cuisinier de Choisi: «Pajot, as-tu du +cÅ“ur? Iras-tu bien à la guerre[226]?» mot qui semblait montrer +prochainement le Roi de France aux frontières. Oui, dans le peu qu'a +fait Louis XV de son métier de Roi pendant tout son règne, madame de +Vintimille en apparaît comme l'inspiratrice, et cette favorite tire ses +inspirations de sa pensée propre, et ne les doit pas comme madame de la +Tournelle aux imaginations d'une madame de Tencin ou d'un Richelieu, +n'apportant au fond, quand elle ne les accepte pas, que l'opposition et +la contradiction des entêtements étroits. + +Mais ce qui surprend et intrigue chez la grande dame politique, chez +cette ouvrière de domination, c'est un respect, un goût, un appétit de +l'intelligence, de l'esprit, de ces choses en si médiocre faveur près de +ses sÅ“urs et des gens de l'Å’il-de-BÅ“uf. Il y a en effet dans cette +habitante de Versailles et cette soupeuse des petits appartements, une +épistolaire tout à fait énigmatique avec ses jolies mélancolies dans les +grandeurs de la cour, avec sa soif et sa faim des soupers intelligents +de la du Deffand, avec ses façons de dire sentant le commerce et l'amour +des lettres, avec les efforts de grâce maniérée et le précieux +sentimental de son style. + +Qu'on en juge par ces deux lettres dont la première a été écrite deux +jours après son mariage[227]: + + _Fontainebleau,_ 29 _septembre 1739._ + +_Que j'aime monsieur de Rupelmonde[228] de m'avoir procuré une lettre de +vous, et que je vous sais gré d'avoir suivi votre idée! Est-il donc +nécessaire, pour m'écrire, d'avoir beaucoup de choses à me dire? Sachez +qu'une marque de souvenir et d'amitié de votre part me comble de joie, +et de plus mettez-vous bien dans la tête qu'il ne vous est pas possible +de ne dire que des riens. Votre lettre est charmante. Que je serais +heureuse si tous les jours à mon réveil j'en recevais une semblable! +Vous me demandez ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense? Pour +répondre au premier, je vais à la chasse trois ou quatre fois la +semaine[229], les autres jours je reste chez moi toute seule; par +conséquent, je ne parle point: ainsi voilà le second article éclairci; +ou bien, quand je fais tant que de parler le reste du temps, c'est pour +le coup que je ne dis que des riens. À l'égard du troisième, vous jouez +le principal rôle, car je pense souvent à vous. Croyez que vous n'êtes +pas la seule qui faites des châteaux en Espagne; je me trouve souvent +dans la petite maison des jeudis au soir, ou vous êtes maîtresse +absolue. Adieu, ma reine. Qu'il serait joli que cela fût réel! c'est ma +seule ambition; ce qui vous surprendra, c'est que je n'en désespère pas. +Adieu, donnez-moi de vos nouvelles souvent, croyez que vous n'en +donnerez jamais à quelqu'un qui vous aime plus tendrement._ + + _Fontainebleau,_ 7 _octobre 1739._ + +_Vous êtes aussi aimable la nuit que le jour; l'insomnie vous sied +parfaitement; je ne saurais vous cacher que je ne suis pas trop fâchée +de cette petite incommodité, pourvu qu'elle ne dure pas. Je suis +extrêmement flattée que pour vous amuser vous ayez pensé à m'écrire. +Tout ce que vous me mandez d'obligeant m'enchante. Quoique l'homme soit +porté à avoir beaucoup d'amour-propre, je vous dirai franchement que je +ne crois pas avoir toutes les qualités que vous me prodiguez. Quand je +lis vos lettres, je m'imagine que je rêve, et je vous avoue que +j'appréhende le réveil; car il est agréable d'être loué par quelqu'un +qui se connaît bien en mérite. Ce qui me fait croire que je n'en suis +pas absolument dépourvue, c'est la connaissance que j'ai eue de vous, et +qu'aussitôt que je vous ai vue, j'ai senti tout ce que vous valez: voilà +sur quoi on me doit louer et sur quoi je prends bonne opinion de moi. Le +reste, je l'attribue à l'amitié que vous avez pour quelqu'un dont nous +n'ignorons pas les sentiments et que vous savez qui vous est tendrement +attaché. + +Vous me reprochez de ne point vous mander de nouvelles, c'est qu'il n'y +en a pas: nos voyages de la Rivière[230] sont fort simples. Les +princesses y ont été, malgré leur différend avec la maîtresse de la +maison. Nous n'irons point à Choisi pendant Fontainebleau: s'il y avait +quelque chose de nouveau, je vous le manderais, non par la poste, mais +par Grillon ou monsieur de Rupelmonde qui est chargé de vous remettre +cette épître. Que je vous sais bon gré, ma reine, de parler de moi avec +ces dames et le président! + +Je serai très-aise de vous devoir leur estime et quelque part dans leur +amitié; comptez que je serai comblée de joie d'être à portée de les voir +souvent, et vous savez que je les trouve aimables. Vous avez bien raison +de croire que je ne suis pas parfaitement contente. Avant que de vous +connaître je me croyais heureuse, mais, depuis que la connaissance est +faite, je trouve que vous me manquez, et la distance qu'il y a entre +nous met un noir et un ennui dans ma vie qui ne se peut exprimer. Vous +conclurez de là avec raison que vous faites mon bonheur et mon malheur. +Je suis touchée, comme je le dois, de ce qu'on vous mande de Bretagne; +je pense de même sur la longueur du temps, la fin novembre n'est pas +prochaine. Vous êtes étonnée, dites-vous, que les gens qui se +conviennent ne soient pas assortis; je ne vois que cela dans le monde, +je ne sais d'où cela vient, si ce n'est que l'on nous assure que nous ne +devons pas être parfaitement heureuses dans cette vie; je crois que +l'étoile y fait beaucoup. Enfin je ne veux pas penser à tout cela; je ne +désespère pas d'être contente un jour, c'est-à -dire de vivre avec vous, +avec votre société: voilà toute mon ambition. Vous me parlez de madame +du Châtelet, je me meurs d'envie de la voir: actuellement que vous +m'avez fait son portrait, je suis sûre de la connaître à fond. Je vous +suis obligée de m'avoir dit ce que vous en pensiez, j'aime à être +décidée par vous; je ferai en sorte de la voir, et le roi de Prusse fera +le sujet de la conversation, si tant est qu'elle daigne m'écouter; car +je crois que je lui paraîtrai fort sotte._ + +_Adieu, ma reine, vous devez être excédée de mon bavardage, car il +arrive fort à propos. Lisez ma lettre le soir, à coup sûr elle vous +servira d'opium, mais, par grâce, ne vous endormez pas à la fin, ou du +moins promettez-moi de lire les dernières lignes: à votre réveil je veux +que vous sachiez que je vous aime, que je vous en assure, et que vous +devez compter sur moi comme sur vous-même: que ne suis-je à portée de +vous en donner des preuves!_ + +_Ma sÅ“ur me charge de vous faire mille complimens et amitiés: nous +parlons souvent de vous. Faites mention de moi en Bretagne[231]._ + + + + +VIII + +Les deux portes de l'Å’il-de-BÅ“uf restent fermées toute la journée de la +mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour +Saint-Léger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi +est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.--Le +petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit +appartement.--Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrer +dans l'intimité de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de +Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de +Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le +maréchal de Belle-Isle.--Le maréchal fait duc héréditaire par la +protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de +Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa +délicatesse en matière d'argent.--L'anecdote des fourrures de la +Czarine. + + +Le chagrin désespéré que ressentit Louis XV de la mort de madame de +Vintimille montrait chez l'homme et l'amant une sensibilité tout à fait +inattendue. + +Au petit lever, La Peyronie, qui avait refusé aux instances de madame de +Mailly de faire réveiller Louis XV pendant que vivait encore la +mourante, entrait le premier. Le Roi lui demandait des nouvelles de la +malade. La Peyronie répondait qu'elles étaient mauvaises. Au ton dont la +réponse lui était faite, le Roi se retournait de l'autre côté et +s'enfermait entre ses quatre rideaux après avoir donné l'ordre qu'on dît +la messe dans sa chambre. La Reine venue pour voir le Roi, comme elle en +avait l'habitude tous les matins, était refusée deux fois. Le Cardinal +lui-même ne pouvait se faire ouvrir et ne parvenait à s'introduire que +pour quelques minutes avec l'aumônier à la fin de la messe. Barjac, +chargé d'un paquet arrivé par le courrier de Francfort, avait toutes les +peines du monde à le faire remettre au Roi. Les gentilshommes de la +chambre n'obtenaient pas leurs entrées, et, ce jour-là , les deux portes +de l'Å’il-de-BÅ“uf restaient fermées jusqu'à cinq heures de l'après-midi. +Le Roi se levait seulement alors, descendant chez la comtesse de +Toulouse, où il trouvait madame de Mailly[232], la prenait avec MM. +d'Ayen, de Noailles, de Meuse, et montait en voiture pour +Saint-Léger[233], se sauvant, pour ainsi dire, de Versailles, et ne +disant pas le jour où il reviendrait. + +Le Roi, qui était parti sans gardes, sans flambeaux, et sanglotant et +pleurant, ne pouvait souper le samedi et le dimanche; le lundi, il se +laissait mener à la chasse, mais il était si absorbé en ses tristes +pensées, que, lorsqu'on lui demandait l'ordre pour le premier lancé, il +ne répondait pas. + +Dans la petite maison de campagne de Saint-Léger, au milieu de ce cercle +étroit d'amis, où il n'était plus le roi, Louis XV, débarrassé des +homélies du cardinal sur les faiblesses humaines, des consolations +maladroites et peu sincères de la Reine, n'avait plus à cacher ses +larmes et pouvait leur donner toute liberté[234]. Le roi s'enfonçait +dans ses regrets, il trouvait une joie cruelle, une satisfaction +douloureuse à les renouveler et à les raviver. Il s'occupait, il +s'entourait, il semblait se nourrir et vivre du souvenir de tout ce que +sa maîtresse avait été, et il poursuivait son ombre dans tout ce qui lui +parlait d'elle, dans tout ce que la mort épargne d'une femme qui n'est +plus, remontant le temps pas à pas, abîmé dans la lecture des lettres +qu'il lui avait écrites et de celles qu'il en avait reçues, essayant de +ressaisir jour par jour la trace et le parfum du temps envolé, allant de +reliques en reliques et d'échos en échos, pour revenir à cette cassette +aux _deux mille billets_, l'urne où tenaient les cendres de leurs +amours. Et dans de longues conversations entrecoupées de soupirs, +parlant des lettres et des papiers de la morte, il aimait à dire qu'il +n'y avait découvert que des choses à l'honneur de son cÅ“ur, «rien que de +très-bien et de très-convenable,» une seule chanson et encore à la +louange de l'abbesse de Port-Royal, où madame de Vintimille avait été +élevée, s'efforçant avec un culte amoureux et presque pieux de sa +mémoire, de détruire l'universelle réputation de méchanceté que la +comtesse avait laissée après elle[235]. + +Le mois de septembre se passait en petits voyages à Saint-Léger, coupés +de séjours à Versailles, passés en grande partie dans les appartements +de la comtesse de Toulouse en tête à tête avec madame de Mailly, séjours +que le Roi abrégeait le plus qu'il pouvait[236]. + +La soudaineté de la mort de madame de Vintimille, son mystère, son +horreur, les soupçons d'empoisonnement autour du lit, les insultes +autour du corps, cette fin misérable qu'un Dieu vengeur semblait avoir +abandonnée aux ironies de l'homme pour la faire plus exemplaire et plus +frappante, avaient bouleversé le vif et ardent jeune homme qui était +dans le Roi. L'inquiétude des châtiments célestes, la terreur de l'enfer +qui, malgré les moqueries de madame de Mailly disant _qu'il n'y a pas +d'enfer, que c'était là un conte de bonne femme_, avaient si vivement +tourmenté le Roi il y avait deux ou trois ans, lorsqu'il ne faisait pas +ses dévotions et ne pouvait toucher les malades[237], s'étaient +réveillées tout à coup, livrant un terrible combat aux ardeurs de son +tempérament. Il s'efforçait d'arriver à vivre avec madame de Mailly, +comme M. le Duc vivait avec madame d'Egmont sans cohabitation charnelle, +si ce n'est par accident; de quoi, dit d'Argenson, on se confesse bien +vite. Le Roi écoutait maintenant la messe avec une contrition marquée; à +tout moment il avait à la bouche les mots de religion, de lectures +spirituelles. Il parlait maintenant de ses souffrances physiques avec un +certain plaisir, et un jour les courtisans étaient tout étonnés +d'entendre, après un long silence, tomber des lèvres du Roi: «Je ne suis +pas fâché de souffrir de mon rhumatisme, et si vous en connaissiez la +raison, vous ne me désapprouveriez pas: je souffre en expiation de mes +péchés[238].» + +La douleur du Roi trouvait cependant une consolation et un soulagement +dans la douleur de madame de Mailly qui avait si bien immolé son bonheur +aux plaisirs du Roi qu'elle pleurait avec de vraies larmes une sÅ“ur dans +madame de Vintimille, et qu'on la voyait tous les jours entendre la +messe en l'église des Récollets sur la tombe de sa rivale[239]. + +Au mois d'octobre, le Roi, de retour à Versailles et n'en sortant plus +guère que pour la chasse et de petits voyages à la Muette, demandait un +jour à M. de Meuse qui avait une fort triste chambre avec une seule +fenêtre donnant sur la cour des cuisines, s'il ne lui ferait pas plaisir +en lui donnant un autre logement. M. de Meuse répondait qu'il recevrait +toujours avec reconnaissance les bienfaits du Roi. + +«Je veux vous en donner un au-dessus de ma petite galerie,» disait le +Roi. + +M. de Meuse se confondait en remercîments, et déclarait que sa +reconnaissance serait d'autant plus grande qu'il serait bien près des +cabinets de sa Majesté; «mais je ferai fermer la communication,» faisait +Louis XV. + +Et l'on raisonnait sur la distribution du logement; il était question +d'une petite antichambre, d'une seconde antichambre pour y manger, d'une +chambre bien éclairée, d'un cabinet, d'un office, d'une cuisine, etc. Au +bout de quoi le roi ajoutait: + +«Votre chambre sera meublée, vous y aurez un lit, mais vous n'y +coucherez point. Vous aurez une chaise percée, mais vous n'en ferez +point usage. Vous aurez la clef dans la poche, et vous pourrez y faire +entrer MM. de Luxembourg et de Coigny, quand ils seront revenus de +l'armée; mais il faudra que vous y dîniez. Qu'est-ce que vous voulez +avoir pour votre dîner?» + +M. de Meuse, qui commençait à comprendre, s'écriait gaiement qu'il +aimait faire bonne chère, qu'il ne serait pas fâché d'avoir un potage, +une pièce de bÅ“uf, deux entrées, un plat de rôti, deux entremets. + +«Mais j'irai y souper quelquefois,» jetait dans un sourire le Roi. +«Combien demandez-vous?» + +À cette question, M. de Meuse, assez embarrassé, craignant de demander +trop ou pas assez, se retournait vers madame de Mailly, lui disant: +«Madame la comtesse, aidez-moi donc.» + +Madame de Mailly et M. de Meuse calculaient, supputaient, et M. de +Meuse, pressé par le Roi, déclarait qu'il pensait pouvoir supporter la +dépense avec douze ou quinze cents livres par mois[240]. + +L'appartement, ainsi donné à M. de Meuse, allait être en effet la +nouvelle habitation de madame de Mailly, dans la société et la compagnie +de laquelle le Roi, en son chagrin, voulait se réfugier, fuir, au milieu +de Versailles, la cour et la vie de représentation du château. + +L'appartement au-dessus de la petite galerie, que bientôt madame de +Mailly appellera «_mon petit appartement_,» se composait d'une salle à +manger joignant les cabinets du Roi, d'un corridor où se trouvaient d'un +côté un office et une cuisine, de l'autre une garde-robe de femme de +chambre et une garde-robe de commodité, d'une petite chambre fort jolie +avec un lit dans une niche de toile découpée par un tapissier de Paris, +un cabinet très-bien éclairé, où le Roi passait une partie de l'année à +travailler à ses plans, les après-dînées. Quelques changements y étaient +faits plus tard, on prenait une partie de la cour de madame de Toulouse +pour bâtir un nouvel escalier qui donnait une antichambre de plus, et on +augmentait encore le petit appartement d'un salon d'assemblée trouvé +dans un des cabinets où l'on bouchait les lanternes du plafond. C'était +le salon où madame de Mailly jouait tous les soirs des jours, où le Roi +ne chassait pas et travaillait avec le Cardinal de six à neuf heures. + +Le service de la table était des plus simples. Le Roi était servi par un +seul officier de la bouche, un seul officier du gobelet; le valet de +chambre de madame de Mailly, improvisé maître d'hôtel, mettait les plats +sur la table. Il n'y avait que trois douzaines d'assiettes de vaisselle +plate marquées aux trois couronnes, et Moutiers, l'ancien cuisinier des +cabinets, chargé de la dépense, apportait la plus grande économie[241]. + +Aux soupers du petit appartement qui avaient lieu à sept heures, les +jours de chasse, il y avait en hommes toujours M. de Meuse, très-souvent +le duc d'Ayen avec le comte de Noailles, une fois par hasard le duc de +Villeroy ou le duc de Richelieu, et en femmes madame de Mailly toute +seule. Le Roi continuait à être plongé dans une profonde tristesse. +Souvent il lui arrivait, après avoir mangé un morceau, de tout refuser, +puis de tomber dans une mélancolie noire, dans un état vaporeux dont les +convives ne pouvaient le faire sortir, quelque gaieté qu'ils +apportassent. + +Ainsi se passaient ces étranges et lugubres soupers où, à tout moment, +le bruit joyeux des verres, et le rire des paroles prêtes à s'enhardir, +s'éteignaient sous les repentirs dévots du Roi, faisant maigre pour ne +pas commettre «des péchés de tous côtés[242]», arrêtant tout à coup un +sourire commencé pour entrer dans le remords, parlant à tout propos +d'enterrement, et si à ce moment ses yeux venaient à rencontrer les yeux +de madame de Mailly, éclatant en larmes, et forcé de quitter la table, +sans pouvoir fuir cette mort de madame de Vintimille, où il trouvait +au-delà de la mort même une épouvante suprême, la mort sans sacrements, +sans réconciliation avec Dieu... On eût dit que les terreurs et les +faiblesses d'un autre Henri III possédaient la conscience de ce roi du +XVIIIe siècle, mêlant les actes de contrition aux larmes de l'amour. + + * * * * * + +De ce rapprochement, de ce ménage de larmoiement et de sensualité +funèbre, madame de Mailly tirait une force; elle reprenait un peu +d'autorité amoureuse sur le Roi. Louis XV ne faisait plus de voyages les +jours où madame de Mailly était de semaine près de la Reine. C'était +madame de Mailly qui dressait pour les voyages la liste des invitations +et avertissait les princes et les princesses même. + +Devant ce crédit renaissant, les femmes qui avaient autrefois ordonné de +la volonté de madame de Mailly, voulaient ressaisir cette volonté, sans +direction, sans gouvernement, depuis la mort de sa sÅ“ur. Mademoiselle, +tenue à distance par madame de Vintimille, cherchait à se rapprocher de +la maîtresse[243]. Elle parvenait à se faire inviter à quelques voyages +à la Muette, mais restant dans l'ignorance si elle en serait jusqu'à la +veille; et toujours la réception était froidement polie et sans aucun +tête à tête avec madame de Mailly[244]. Dans un des voyages de cette +année à Choisi, où le retour était si pénible pour le Roi[245], +Mademoiselle eut le malheur d'avoir au jeu une grosse dispute à propos +d'un petit écu. Le lendemain, pour radoucir son ancienne amie, elle lui +faisait présent d'un fichet à pousser les billets hors les boules, garni +de rubis et de diamants, avec des jetons en agate et en cornaline, +qu'elle avait fait faire pour le cavagnole. Mais le cadeau ne servait à +rien, madame de Mailly était lasse depuis longtemps de la princesse et +de sa domination. On l'avait entendue dire à la Muette, en montant seule +de femme dans le carrosse du Roi, en présence de Mademoiselle retournant +coucher à Madrid: «_qu'elle n'avait pas été fâchée de monter ainsi +devant elle, et de lui faire voir qu'elle pouvait se passer +d'elle_[246].» + +À l'heure présente, l'oreille de madame de Mailly et la faveur de +l'amant appartenaient entièrement aux de Noailles, à la comtesse de +Toulouse. Cette _gent_ Noailles, ainsi que l'appelle le marquis +d'Argenson, pour toutes les révolutions morales qui arrivent chez les +souverains, pour les années d'indépendance d'esprit et de libertinage, +pour les périodes d'activité physique, pour les retours d'idées +religieuses, enfin pour toutes les dispositions de l'âme et du corps +d'un Roi, avait des libertins, des athées[247], des chasseurs, des +dévots et des dévotes qu'elle tirait comme d'un magasin d'accessoires et +qu'elle produisait sur la scène de Versailles tour à tour. Or, dans ce +moment, pour ce couple de tristes amoureux que la cour s'attendait d'un +jour à l'autre à voir lire ensemble leur bréviaire, quelle meilleure +confidente, complaisante, amie dirigeante que cette princesse +dévotieuse, sans rouge, passant des deux heures à l'église, dans un +confessionnal, penchée sous la lueur d'une petite bougie sur un livre de +prière[248]! Du reste, la pieuse et prévoyante amie de la maîtresse, +très au fait du peu de durée des affections terrestres, marchait +toujours accompagnée de la jeune demoiselle de Noailles que la cour +regardait comme destinée à recueillir la succession de madame de Mailly, +tout en poussant dans l'intimité du Roi et de la favorite qui la mettait +sur la liste des petits voyages[249], une autre de ses protégées, la +jolie, la séduisante madame d'Antin. + + * * * * * + +Se sentant maintenue dans le cÅ“ur inconstant de Louis XV par la paix +momentanée de ses désirs, et appuyée par cette coalition de tous les +Noailles groupés à l'heure présente autour du Roi, madame de Mailly se +surveillait moins, ne mettait plus de sourdine aux violences de ses +antipathies, laissait éclater ses haines contre ses ennemis dans le +ministère. + +Le vieux de Meuse qui était, lieutenant-général et qui aimait la guerre, +obligé de dîner tous les jours avec le Roi et madame de Mailly, ou avec +madame de Mailly toute seule, les jours où le Roi était à la chasse, se +lamentait un soir, à mots couverts, sur l'assiduité, la gêne, la +contrainte de cette vie, sur l'espèce de brillante domesticité dans +laquelle le confinait l'amitié du Roi, et rappelait à Louis XV la +promesse qu'il lui avait faite l'année dernière de servir encore. Louis +XV lui disait qu'il avait changé d'avis, puis, le voyant consterné de +son refus, il ajoutait: «Il ne faut point prendre un air aussi triste, +je suis persuadé de toute votre volonté, mais que voulez-vous faire en +continuant le service? vous n'êtes plus jeune, vous avez une assez +mauvaise santé; que voulez-vous devenir: maréchal de France? Ne puis-je +pas vous faire duc et pair et chevalier de l'Ordre? Tenez-vous donc +tranquille, et ne soyez point aussi affligé que vous le paroissez[250].» +À quelques jours de là , la conversation familière et secrète revenait au +Roi par le Cardinal, enjolivée d'ajoutés, de choses non dites et qui +compromettaient Louis XV. Le Roi s'en plaignait à de Meuse devant +madame de Mailly, qui, prenant tout à coup la parole avec emportement, +disait que c'était elle qui était la cause de ces bavardages, que tout +dernièrement la comtesse de Toulouse plaisantant de Meuse de ce qu'il +n'allait pas à la guerre, et ayant vu sortir de Meuse tout peiné et sans +répondre à la comtesse, elle n'avait pu se retenir de raconter à madame +de Toulouse les regrets de M. de Meuse et la conversation du Roi; elle +ajoutait qu'il y avait là le bailly de Froulay, qui était un ami de +Maurepas et qui avait dû lui rapporter la confidence faite à la +comtesse. Là -dessus, maltraitant de paroles Maurepas, elle donnait +carrière à tous les ressentiments longuement amassés en elle et se +livrait à une véritable exécution du ministre. Le Roi cherchait à le +défendre, soutenant que sa légèreté ne s'étendait pas aux choses +essentielles, qu'il y avait des choses qui n'avaient jamais été sues que +de lui et de son ministre et dont personne n'avait jamais été instruit: +«_Cela est bien extraordinaire_, répondait madame de Mailly avec une +vivacité colère, _s'il n'étoit pas secret en pareil cas, il faudroit +donc que la tête lui eût tourné_[251].» + + * * * * * + +En cette année 1742, madame de Mailly devient une influence, presque une +puissance[252] à laquelle Breteuil recevant des nouvelles d'Allemagne +envoie un courrier, ainsi qu'il en envoie un à Issy. Héritière de la +politique de sa sÅ“ur, elle continue sa protection à Chauvelin et au +maréchal de Belle-Isle; avec l'autorité qu'elle a prise sur le Roi, dans +cette vie d'intimité avec lui, Chauvelin, elle est un moment, une heure +sur le point de le voir rappeler. La lettre de rappel était écrite par +le Roi, elle était remise au duc de Villeroy, ami de Chauvelin, le +courrier se tenait botté pour partir[253], lorsqu'au dernier instant, le +Roi s'ouvrait au cardinal qui avait l'habileté d'appeler au ministère +d'Argenson et le cardinal de Tencin[254]. Et madame de Mailly était +encore une fois jouée par le vieux Fleury. + +Mais, si la favorite n'avait pu parvenir à replacer Chauvelin, elle +avait le bonheur de maintenir en place contre les mauvaises dispositions +du cardinal le maréchal de Belle-Isle qu'elle songeait, ainsi que sa +sÅ“ur en avait eu l'idée, à faire un jour premier ministre, encouragée +en ce projet par la comtesse de Toulouse devenue _bélisienne_[255] et si +passionnément, qu'elle s'était presque brouillée avec ses neveux. + +Madame de Mailly combattait, luttait, mettant à profit les fréquentes +coliques et les jours d'alitement du cardinal à Issy. Mais le vivace +vieillard qu'on avait vu, le jour où il avait eu ses quatre-vingt-neuf +ans, dire, par une espèce de fanfaronnade, la messe à la chapelle[256], +après quelques gobelets d'eau de Vals, quittant tout à coup sa marche +tremblotante, son teint momifié, encore tout foireux et breneux, +apparaissait dans les corridors de Versailles, le visage clair, +redressant sur ses jambes cagneuses sa grande taille diminuée de quatre +pouces, et se glissant et se coulant, ses longs cheveux blancs au vent, +il pénétrait chez le Roi où, en une heure de conversation, il défaisait +le travail de toute une semaine de la favorite. + +Le malheur voulait pour madame de Mailly que précisément à cette heure +le cardinal disait pis que _pendre_ du Belle-Isle. Un moment, séduit par +son éloquence et sa réputation de grand homme, mais encore plus par la +croyance que M. de Belle-Isle était le grand ennemi de Chauvelin, le +Cardinal n'avait pas tardé à éprouver une basse jalousie pour l'homme +dont la grandeur des conceptions et des plans étonnait, déconcertait le +terre à terre de ses idées politiques. Puis, lorsque l'Éminence s'était +aperçue que M. de Belle-Isle était l'ami de gens qui passaient pour être +liés secrètement avec Chauvelin, qu'elle avait reconnu qu'il était aimé +du Roi, protégé par la maîtresse, qu'elle l'avait trouvé indépendant, +elle l'avait pris dans l'aversion qu'elle s'était tout à coup sentie +pour M. de Chauvelin, quelques mois avant son exil[257]. + +Donc la disgrâce du maréchal était résolue par le Cardinal, et le +maréchal, devant arriver d'Allemagne le 3 mars dans la soirée et faisant +prévenir à trois heures le Cardinal qu'il avait besoin de le voir à son +débotté, le Cardinal ajournait l'audience sous le prétexte qu'ils +seraient las tous les deux, et que le maréchal eût à se reposer. Sur cet +ajournement, cachant un refus d'audience, tombait chez l'Éminence madame +de Mailly qui, malgré l'enragement de Barjac, forçait la porte et +demeurait enfermée une heure et demie avec le Cardinal. Le vieux Fleury, +qui avait d'abord pris un ton de galanterie avec la maîtresse, entrait +tout doucement en colère, et se fâchait, et criait, pendant que Barjac, +son âme damnée, pestait dans l'antichambre. Enfin, madame de Mailly, à +force de prières, de flatteries, d'importunités, arrachait au Cardinal +la promesse de recevoir M. de Belle-Isle le lendemain[258]. + +La réception était des plus froides, durait une minute et demie, et, au +sortir de l'audience du Cardinal, le Roi adressait à peine quelques +paroles au maréchal. + +À quelques jours de là , dans un conseil tenu à Issy,--et où, par +parenthèse, le maréchal arrivait en retard, et où ce retard faisait +envoyer savoir chez lui s'il était à la Bastille,--M. de Belle-Isle +rencontrait chez les ministres et surtout chez M. de Maurepas une +hostilité qui n'avait plus la pudeur de se dissimuler. Alors l'homme qui +venait de concilier en Allemagne de grands et difficiles intérêts, qui +venait de mettre la couronne impériale sur la tête de l'électeur de +Bavière, le guerrier et le diplomate que d'Argenson compare «à Gulliver +lié et tourmenté par des pygmées,» se plaignait avec des paroles pleines +d'emportement et d'un hautain mépris, de l'indécence des propos tenus +contre lui, du vilipendage de parti pris auquel s'était livré à son +égard le ministère, du discrédit et du déshonneur dont on l'avait +frappé, finissant par déclarer qu'il n'avait plus l'autorité nécessaire +pour servir le Roi. + +C'est alors que madame de Mailly, après cette première démarche auprès +de Fleury qui avait peut-être sauvé le maréchal de l'exil, de la +Bastille, se mettait en tête de lui faire obtenir une marque de +confiance qui lui permît de travailler utilement pour le service du Roi. +Le mercredi 14 mars, la maîtresse s'entretenait avec le duc de +Luynes[259] du besoin, pour l'intérêt du Roi et de l'Etat, que le +maréchal reçût une marque éclatante de bonté de Sa Majesté, répétant +que c'était de toute nécessité et ne prévoyant, disait-elle, d'autre +opposition que celle que pourrait apporter la volonté du Cardinal que le +Roi voulait toujours traiter avec des égards et de la considération. +Madame de Mailly ne cessait de parler de cette marque de bonté aux +personnes qui se trouvaient là , sollicitant leur approbation, +s'efforçant de préparer une opinion favorable à une chose qui semblait +déjà faite au duc de Luynes. + +Le lendemain de cette conversation de madame de Mailly avec le duc de +Luynes (15 mai 1742), le maréchal de Belle-Isle était déclaré duc +héréditaire[260]. + +Cette grâce, que la maîtresse proclamait tout haut son ouvrage, était +une victoire sur Maurepas et presque une défaite du Cardinal qui, à son +coucher, où l'on parlait du duc du matin, laissait échapper sur un ton +indéfinissable: «Madame de Mailly aura été bien aise[261].» + +Cette protection de madame de Mailly fut constante et sans lassitude. +Madame de Mailly lutta encore pour Belle-Isle alors même qu'elle avait à +lutter pour elle-même. Au milieu des alarmes de son amour, elle +travaille à le maintenir en grâce auprès du Roi et à fortifier dans le +public les assurances de sa faveur. Alors que des quarante mille hommes +envoyés en Allemagne, Prague ne nous en rend que huit mille, au mois +d'octobre 1742, madame de Mailly force le Roi, qui n'avait pas parlé à +Beauvau dans un souper des cabinets, de l'entretenir, tout le temps d'un +souper au grand couvert, des longs sommeils de Broglie, de ses erreurs, +du génie de Belle-Isle; et par cette parole du maître aussitôt répandue, +non-seulement elle couvre le maréchal, non-seulement elle rassure ses +amis, mais elle engage le Roi dans une espèce de promesse publique de +continuer à employer le maréchal avec de plus grands moyens +d'action[262]. + + * * * * * + +C'est là la femme; et son envie d'être agréable à ceux qu'elle aime +produit, pendant sa liaison avec Louis XV, ce miracle que le Roi timide +parle aux gens. Quand elle sait quelqu'un affligé de son silence, elle +est au désespoir, et n'a de cesse et de tranquillité que lorsqu'elle a +arraché quelques mots à son amant: «il faut qu'on s'en aille content du +Roi.» + +Cette chaleur de l'obligeance, vous la rencontrez du reste chez madame +de Mailly, à un point rare et qui n'est pas ordinaire. Elle éclate tant +qu'elle vit chez l'excellente femme, pour son père, pour ses ingrates +sÅ“urs, pour ses amis, pour ses connaissances, pour ceux même qui ne se +recommandent à elle que par l'intérêt du malheur. Un jour paraît un +mémoire d'une demoiselle de Nogent, fille d'un frère de la maréchale de +Biron et d'une femme turque qu'une lettre de cachet avait fait renfermer +dans un couvent. Sur la lecture du mémoire de la demoiselle qui avait de +la fortune, madame de Mailly se monte la tête et s'imagine que ce serait +un parti avantageux pour le chevalier Choiseul, fils de M. de Meuse, et +assez pauvre cadet, et la voilà aussitôt partie pour Paris, et bientôt +chez la maréchale de Biron à laquelle elle communique son idée, de là +chez la maréchale d'Estrées qu'elle emmène, et de là au couvent, chez la +demoiselle qui n'a aucune envie de se marier, mais qui lui demande sa +délivrance; et madame de Mailly se met à courir jusqu'à ce qu'elle ait +obtenu pour la prisonnière la permission de rentrer chez elle[263]. + +Et ce désir passionné de rendre service, on le retrouve, avec des +tournures de cÅ“ur adorables, jusque dans les moindres recommandations +qui échappent à sa plume. Voici un billet dont la pressante insistance +n'a d'égale que la fantaisie de l'orthographe: + +_Ille vaquent par la mort de M. dentin (d'Antin) la place de capitaine +des matelot sur le canal, que je déserirait fort pouvoir obtenir pour +qui, pour une homme qui a surement mérité toute autres chose, puis que +cest pour monsieur le marquis de Meuse, l'état de ces afair fait qu'il +se retourne de tout les costés, ne pouvant avoir mieux, il se contente +de peu; je mintéresent ont ne peux pas davantage à tout ce qui le +regarde; et tout les plaisir qu'on peux luy faire je me les tient pour +fait à moy même. J'ayme mieux vous escrire que de vous ennuier +verbalement. Je conte baucoup sur vous pour cette petite afair. Compté +aussy sur ma reconnoissance et sur le plaisir que j'ay de vous asurer +que personne na l'honneur destre plus sincérment, monsieur, votre très +humble et très obéissante servante,_ + + MAILLY DE MAILLY. + + _Ce mardy_[264]. + +La bonté, l'ouverture de cÅ“ur, la constance en amitié[265], la +bienveillance active sont les vertus de cette femme; mais elle possède +encore une autre grande qualité,--qualité rare pour une femme qui s'est +vendue et qui est toujours pauvre,--c'est le désintéressement, la +délicatesse en matière d'argent, le point d'honneur colère qu'elle met à +ne vouloir pas être même soupçonnée de recevoir un cadeau. Et il y a à +ce sujet une charmante anecdote. + +M. de la Chétardie, ami de madame de Mailly, nommé ambassadeur en +Moscovie, près de la Czarine, allait prendre congé de la favorite, lui +offrant ses services pour la cour où il se rendait. Madame de Mailly, +qui n'avait pas de relations dans ce pays lointain, le remerciait, +lorsque, faisant réflexion que c'était la contrée d'où venaient les plus +belles fourrures, elle le priait de lui faire l'emplette d'une fourrure +et de deux toiles de Perse, en lui recommandant que la fourrure et les +toiles de Perse n'allassent pas au-delà de six cents livres, n'étant pas +assez riche pour «se payer du beau». + +M. de la Chétardie, arrivé en Moscovie, et qui était sur un très-grand +pied à la cour de la czarine, ne trouvant que des fourrures +très-ordinaires, et ayant appris que les plus belles étaient détenues +par l'Impératrice, qui en faisait une espèce de magasin, parla de sa +commission au duc de Biron, duc de Courlande, favori de l'Impératrice. +Le duc de Courlande lui demanda le nom de la destinataire. M. de la +Chétardie lui nomme naturellement madame de Mailly, mais en ajoutant +qu'elle ne pouvait y mettre qu'un certain prix. Le duc de Courlande de +lui dire de ne plus s'embarrasser de la commission, qu'il en faisait son +affaire. Il en parlait à la Czarine, et la Czarine, voulant faire à la +maîtresse du Roi de France un présent digne de son royal amant, +choisissait deux fourrures dont l'une était de 30,000 livres, l'autre de +60,000 livres, et douze toiles de Perse d'une beauté parfaite. Et un +jour le duc de Courlande, qui avait fait faire lui-même le paquet, +disait à la Chétardie: «Votre affaire est faite, il n'y a plus qu'à +l'envoyer en France.» M. de la Chétardie, qui ne savait pas ce que +contenait le paquet, demandait au duc de Courlande ce qu'il avait à lui +rembourser, à quoi l'autre répondait que c'était une bagatelle et que la +Czarine était charmée de lui faire cette petite gracieuseté. + +Et le paquet arrivait à Amelot avec une lettre dans laquelle il y avait: +«À l'égard du paquet de telle façon qui vous est adressé, je vous prie +de le remettre à madame...», le nom ne s'y trouvait pas. Amelot assez +embarrassé en parlait un jour au Roi après le conseil, devant les +ministres, quand Maurepas disait peut-être méchamment: «Mais ce pourrait +être pour madame de Mailly qui connaissait M. de la Chétardie, et qui +lui aura donné quelque commission, il faudra s'éclaircir de ce fait.» + +Le soir, le Roi, au souper des petits cabinets, ayant donné le mot à son +monde, entreprit de badiner madame de Mailly sur ce qu'elle recevait +des présents des cours étrangères sans rien dire. Madame de Mailly, qui +ne savait rien, au premier mot du Roi devenait très-sérieuse, puis se +fâchait, déclarait bien haut, devant les soupeurs devenus silencieux, +qu'elle n'était ni femme, ni fille de ministre, tombait sur madame de +Maurepas, sur madame Amelot, sur madame de Fulvy, belle-sÅ“ur du +contrôleur général, disait que celle-ci avait un pot-de-vin sur toutes +les marchandises des Compagnies des Indes, que celle-là touchait un +tribut sur chaque vaisseau du Roi, que la troisième..., et finissait par +déclarer que, quand le paquet lui arriverait, elle le jetterait à la +rivière[266]. + + + + +IX + +Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les +petits appartements.--Richelieu travaille à faire renvoyer la +favorite.--Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madame +de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis +de la Tournelle.--Dévotion du mari.--Apparition de madame de la +Tournelle à la cour en 1740.--Inquiétudes de Fleury.--Entretien du +Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des +maîtresses.--Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dans +l'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne. + + +Au fond, au bout de quelque temps de cette triste vie, tête à tête dans +le petit appartement de Meuse[267], avec cette femme qui +enlaidissait[268], l'ennui revenait à Louis XV et la liaison commençait +à se dénouer. Les scènes de tendresse de madame de Mailly retardaient +seules une rupture; elles enchaînaient encore le Roi, qui, mécontent de +sa faiblesse, s'en fâchait par des duretés et des méchancetés qui +jetaient la malheureuse femme dans le désespoir. Enfin le dénoûment +fatal, dont le Roi avait l'impatience et n'avait pas la force, fut +précipité par un homme qui commençait à prendre un ascendant sur +l'esprit du Roi. + +Ce n'était pas encore un familier des petits appartements; mais, dans le +petit nombre de fois qu'il avait été invité aux soupers, le jeune +courtisan avait grandement réussi par le feu de son esprit, la chronique +indiscrète de ses amours et la petite gloire scandaleuse qui commençait +à se faire autour de son nom. La princesse de Charolais, avant que +madame de Vintimille l'écartât de la conduite du faible esprit de madame +de Mailly, avait, dès l'abord, mis la favorite en garde contre ce +nouveau venu: le duc de Richelieu. Animée contre lui de vieilles +rancunes de cÅ“ur, et ne lui pardonnant guère, malgré les replâtrages et +les raccommodements, le peu d'importance qu'il avait donnée à son amour, +la princesse ne tarissait pas auprès de madame de Mailly sur le danger +de laisser approcher trop près du Roi un homme érigeant l'inconstance +des hommes en principe, un homme ambitieux de la première place dans +les confidences du Roi et d'une sorte de ministère de ses amours. De là , +une grande froideur de madame de Mailly pour le duc, une intrigue assez +adroitement menée contre son crédit naissant, pour que le Roi lui +infligeât presque un exil. Mais les préventions données par madame de +Mailly s'effaçaient, et Richelieu revenait à la cour, furieux contre +madame de Mailly, et résolu à pousser auprès du Roi une femme qui lui +fût dévouée, d'un caractère plus personnel, et moins susceptible des +impressions extérieures. Il s'unissait avec madame de Tencin pour +remplacer et renvoyer madame de Mailly. + +Tous deux passaient en revue la cour, ils discutaient les femmes, ils +pesaient les chances de la beauté, de l'esprit, de la jeunesse, de la +grâce; ils calculaient la docilité et la reconnaissance de chacune; ils +en estimaient le degré et le temps de domination sur le Roi; et leur +choix, après avoir longtemps erré, s'arrêtait sur une femme qui avait +l'avantage de demander aux ennemis de madame de Mailly bien peu +d'efforts pour passer de l'admiration du roi à son amour. C'était cette +beauté qui, la première fois qu'elle avait été aperçue par Louis XV, à +Petit-Bourg, chez M. le duc d'Antin, lui avait arraché cette +exclamation: «Mon Dieu! qu'elle est belle[269]!» + +La femme admirée par Louis XV se trouvait être une sÅ“ur de madame de +Mailly, dont le portrait, peint en 1740 par Nattier[270], avait donné du +même coup la réputation au peintre et la palme de la beauté parmi les +femmes de la cour à cette autre de Nesle. + +Cette sÅ“ur, appelée Marie-Anne de Mailly-Nesle, avait été mariée le 19 +juin 1734, à l'âge de dix-sept ans, au marquis de la Tournelle. +Mademoiselle Anne de Nesle, qui apportait 9,000 livres en 60 actions, +épousait un mari possédant une terre aux environs d'Autun rapportant +52,000 livres de rente[271]. Et l'histoire est vraiment curieuse de +cette terre de la Tournelle dont le revenu tout en bois ne s'élevait pas +à plus de 4 ou 5,000 livres, il y avait une cinquantaine d'années. M. de +Vauban, ami du grand-père de M. de la Tournelle, étant allé le voir dans +cette terre, s'étonna qu'avec une si grande quantité de bois, il eût si +peu de revenus. Il alla examiner en personne s'il n'y avait pas quelques +débouchés, prenant une exacte connaissance du terrain, et à la fin, +faisant la découverte que, sans beaucoup de frais, il était possible de +creuser un petit canal qui conduirait à une rivière assez forte pour +entraîner à _bois perdu_ le bois jeté. M. de la Tournelle demandait le +secret à Vauban, achetait les bois circonvoisins, faisait creuser le +canal et, en 1734, la terre était affermée 52,000 livres[272]. + +Le marquis de la Tournelle était un jeune homme très-dévot, +très-charitable[273], vivant sur sa terre et se montrant très-peu à +Versailles. Les mauvais plaisants racontaient qu'il était éperdu d'amour +pour sa femme, mais que c'était de l'amour perdu, n'ayant jamais pu être +heureux[274]. + +Cependant, en mars 1740, au milieu de la grande faveur de madame de +Mailly, poussé sans doute par sa femme qui s'ennuyait de cette vie +provinciale, le mari de madame de la Tournelle sollicitait et obtenait +la place de colonel-lieutenant du régiment d'infanterie de Condé[275]. + +Alors commençait à paraître de temps en temps à la cour madame de la +Tournelle dont le nom ne se trouve jusqu'ici sous la plume du duc de +Luynes qu'à propos d'une course en traîneaux dans le mois de janvier +1739. Au mois de mai 1740, la jeune sÅ“ur de madame de Mailly est presque +de tous les soupers des petits appartements[276]. + +Madame de Vintimille régnante, il n'est plus question de la présence de +madame de la Tournelle à la cour, on ne la revoit plus que cinq mois +après la mort de madame de Vintimille, dans le bal masqué du mardi gras +de 1742 donné chez le Dauphin, où elle reparaît costumée en +Chinoise[277]. + + * * * * * + +Quelque secrète qu'ait été l'impression produite sur Louis XV par la +femme rencontrée à Petit-Bourg, par la soupeuse des cabinets pendant le +mois de mai 1740, par la Chinoise du bal masqué du mardi-gras de 1742, +le Cardinal en avait été informé, ainsi que des efforts de Richelieu +pour attiser la passion du Roi; et il était sincèrement désolé de +reconnaître un plan suivi pour perdre le Roi. S'il avait pu fermer les +yeux sur une première faute de son élève, sur un entraînement de +jeunesse et de tempérament, il ne pouvait voir avec patience +l'engagement de son avenir dans une succession de scandales et dans une +carrière de libertinage. + +Richelieu l'effrayait comme le mauvais génie du Roi. Le vieillard +devinait ses projets, ses succès futurs, et il avait le pressentiment de +ce que deviendrait dans ses mains la conscience religieuse de Louis XV. +Puis si, aux yeux du prêtre, du chrétien, madame de Mailly était la +meilleure des maîtresses, celle qui dans le scandale apportait le plus +de modestie, et dans le péché le moins d'impénitence, elle était aussi, +au point de vue du ministre, celle qui dans la faveur avait trouvé le +moins d'insolence et cherché personnellement le moins de pouvoir. Madame +de Mailly, le Cardinal le savait, ne voulait d'empire que sur le cÅ“ur du +Roi. Il y avait donc tout à redouter pour Fleury dans le remplacement de +la maîtresse. C'était l'audace du changement donné au Roi, c'étaient ses +inconstances enhardies et menées à l'habitude de la débauche, c'était sa +religion affaiblie. Puis, derrière ces inquiétudes spirituelles, +venaient les sollicitudes d'intérêts humains: la volonté du Roi passant +aux mains d'une femme que Fleury ne pourrait plus mener aussi facilement +qu'il avait mené madame de Mailly, sans que la pauvre femme entendît +jamais parler de lui[278]. + +Nous avons du reste des pensées intimes, des inquiétudes secrètes du +prêtre et de l'homme politique un document curieux: c'est une +conversation avec la duchesse de Brancas l'amie intime de Richelieu, la +mère de celui qui va devenir bientôt le beau-frère de madame de la +Tournelle. + +«Passons dans mon cabinet, lui disait un jour le Cardinal, nous serons +mieux assis et aurons le temps de causer.» + +Les voilà tous deux assis en face l'un de l'autre et assez mal à l'aise. + +Le Cardinal parlait de M. de Richelieu,--cela ne disait pas +grand'chose,--de l'abbé de Vauréal,--pas grand'chose encore--dit la +duchesse «qui avait soin de couper les queues que pouvaient avoir ces +sujets de conversation». Enfin le Cardinal se décidait à en venir à +Petit-Bourg et à madame de la Tournelle. + +Ce nom prononcé, l'Éminence poussait un profond soupir, puis, après un +silence: «Eh bien, on veut donc perdre le Roi? Quand sera-t-il perdu?» + +La duchesse cherchait à échapper à la brusque interpellation par +quelques paroles évasives, mais le Cardinal lui prenant les mains et +soupirant de plus belle, faisait: + +--«Il n'est pas question de tout cela, madame la duchesse; le Roi est +peut-être amoureux de madame de la Tournelle; et ce qui est encore plus +sûr, c'est qu'on l'en rendra amoureux, s'il ne l'est déjà . + +--«Et comment, reprenait la duchesse, votre Éminence me croit-elle +instruite de ce qui est et même de ce qui doit être?» + +--«Ah! point d'artifice. Je vous parle dans l'affliction de mon cÅ“ur, +parlez-moi dans la sincérité du vôtre. Le duc de Richelieu ne pense +point à donner madame de la Tournelle au Roi sans vous l'avoir confié?» + +--«Je vous jure que je n'en sais pas un mot.» + +--«Comment! pas un mot?» + +--«Pas un.» + +--«Vrai, vrai?» + +--«Si vrai que je ne crois pas que M. de Richelieu ait parlé de tout +cela au Roi.» + +--«Réellement?» + +--«Si réellement, que je crois qu'il serait fâché que le Roi se détachât +de madame de Mailly.» + +--«Serait-ce possible? cela me donnerait bien bonne opinion de votre +ami.» + +--«Vous la lui devez tellement, que, si vous voulez, je m'engage à +l'instant de ne pas même le prévenir de vos inquiétudes, tant je pense +qu'il n'a pas besoin de précautions pour se garantir de leur effet.» + +Alors le Cardinal prenait un air de résignation et continuait en ces +termes: «Je craignais bien plus le duc de Richelieu qu'un autre: cela ne +me rassure pas tout à fait sur le Roi, mais j'accepte votre promesse; ne +parlez rien de tout ceci au duc de Richelieu; ne le tentons pas de me +punir de mes soupçons et pour m'en punir de les changer en réalités. +Qu'il ne sache rien de ce que nous disons, cela me donnera le temps de +prendre des mesures. Ah! si vous saviez combien il était nécessaire que +madame de Mailly eût le cÅ“ur du Roi, combien il serait funeste de le +lui enlever, combien il faut le lui conserver, combien la maréchale de +Villeroy eut raison, tout coupable que cela soit aux yeux de Dieu, de +préparer cet engagement, de le former!... Je tiens sans doute un étrange +langage pour un prêtre, mais... si vous saviez combien j'ai gémi au pied +de cette croix, combien, la pressant sur mon cÅ“ur, je l'ai arrosée de +mes larmes, combien j'ai maudit mon pouvoir sans puissance sur le cÅ“ur +du Roi! Le Roi a du moins les vertus de madame de Mailly; +laissons-les-lui, je n'ai plus qu'un moment à vivre[279].» + +Sortant de cette conversation, la femme de cour qui, certes, avait menti +impudemment, comparait l'Éminence à Tartuffe, non dans la maison d'Orgon +et dans la cuisine de madame Pernelle, mais à Tartuffe cardinal et +premier ministre. + + * * * * * + +Le Cardinal, que l'air d'embarras et les réticences de la duchesse +pendant cette conversation n'avaient pas rassuré, et que mille petites +choses qu'il apprenait depuis confirmaient dans la conviction qu'il y +avait une intrigue de Richelieu pour mettre la sÅ“ur de madame de Mailly +dans le lit de Louis XV, choisissait M. de Maurepas pour faire peur au +Roi de madame de la Tournelle. Maurepas acceptait et jouait le rôle +qu'il eût pris de lui-même s'il ne lui avait pas été donné. Ce singulier +ministre qui avait bâti sa faveur et qui la maintenait sur toutes sortes +de légères assises, sur mille agréments, petits cancans, petits caquets, +petits vers, petits _gazetins_: Maurepas, dont le grand génie de +gouvernement était de plaire et d'amuser, et qui régnait comme une femme +et avec les mêmes moyens, était naturellement jaloux des femmes comme de +rivales, et des amours du maître comme une humiliation de ses talents. + +Toute sa vie ministérielle montre une longue rancune de leur crédit, une +vengeance de leurs grâces. Et il semble de leur sexe avoir tout le dépit +qu'il a de leur fortune. Puis, pour servir le Cardinal en cette affaire, +il y avait mieux qu'un tempérament, qu'une vocation chez Maurepas, il y +avait une antipathie personnelle, l'aversion d'un membre de famille +tout-puissant contre de pauvres et obscures parentes prêtes à monter +plus haut que lui; aversion dans laquelle il était maintenu et renforcé +par les sentiments bourgeoisement jaloux de sa femme que sa méchanceté +et sa terrible langue avaient fait surnommer _madame de Pique_[280]. +Aussi fit-il une vive guerre à Richelieu. Ce fut contre la maîtresse +menaçante une défense pleine de malices et de pièges, un contre-jeu des +plus habiles. Maurepas était partout rompant l'intrigue aux deux bouts, +refroidissant le Roi chauffé par tous les propos du parti; en laissant +tomber du bout des lèvres sans paraître y prendre garde, un mot sur +l'avidité de madame de Mazarin, sur le caractère altier de madame de la +Tournelle, sur l'ambition des deux femmes. Chez madame de Mazarin où il +entrait familièrement, installé qu'il était dans sa parenté intime et +dans tous ses secrets, il dictait à la tante et à la nièce leur +conduite, s'autorisant auprès d'elle de son amitié, de son bon vouloir, +de son zèle à les servir, paraissant tout leur ouvrir, tout leur donner, +empressement, conseils, appui, crédit, et, sous cet air de leur rendre +de petits services, les retenant loin de la cour. + +Un moment même, pour mieux jouer la comédie et tromper des femmes de la +meilleure façon, il feignait avec un grand naturel une violente passion +pour madame de la Tournelle; il l'en impatientait comme à plaisir et +comme s'il avait au fond de lui une joie ironique à persécuter de ses +tendresses le cÅ“ur de la jeune femme encore assez sérieusement occupé en +ce moment du duc d'Agénois[281] pour refuser la main du prince de +Soubise. Enfin, excédée de ses importunités, madame de la Tournelle à +laquelle on n'avait pas manqué de dire que l'amour de M. de Maurepas +n'était pas dangereux, lui faisait l'aveu qu'en amour «elle aimait les +périls» avec de tels mépris pour sa personne que pour se venger il se +mettait à la tourmenter des attentions amoureuses et tendres du Roi pour +madame de Mailly, réveillant peut-être imprudemment chez la femme des +convoitises endormies[282]. + + + + +X + +Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ôtés +de madame de Flavacourt.--Les deux logements donnés à Versailles à +mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de +dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras +du Cardinal et ses efforts avec Maurepas pour empêcher la +nomination.--Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly en +faveur de sa sÅ“ur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de +la Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sa +correspondance.--Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.--Sa +conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de +Mailly pendant six semaines.--Ses lâchetés amoureuses pour être gardée +par le Roi.--_Mes sacrifices sont consommés._--La déclaration du Roi à +madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie désespérée de +madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa +sÅ“ur.--Les conditions _éclatantes_ posées par la nouvelle favorite.--La +retraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.--Ses journées et ses +nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans +l'appartement de madame de Ventadour. + + +Au mois de septembre 1742, madame de Mazarin venait à mourir[283]. + +Madame de la Tournelle se trouvant seule avec une fortune +insuffisante[284] à ses habitudes, à son nom, à la vie de Paris, privée +de toutes les ressources d'amitié et d'aisance de la maison de sa +bienfaitrice, et de plus embarrassée de sa position de veuve, priait +Maurepas, qui héritait de madame de Mazarin, de lui obtenir quelque +grâce à la cour. Maurepas lui faisait répondre qu'il ne saurait en +parler au Roi sans en prévenir le Cardinal, et qu'elle devait commencer +par se mettre dans un couvent avant de solliciter Son Éminence. Il est +même des récits qui prêtent plus de brutalité à Maurepas: comme héritier +de madame de Mazarin, il avait fait signifier aux deux sÅ“urs, à madame +de la Tournelle et à madame de Flavacourt, d'avoir à sortir de l'hôtel +Mazarin. Ne sachant où se réfugier, sans père, sans mère, sans +protecteurs, le mari de madame de Flavacourt était à l'armée, les deux +jeunes sÅ“urs s'étaient acheminées vers la cour; et tandis que madame de +la Tournelle, toute furieuse de colère, s'en allait répandre l'indigne +conduite de M. de Maurepas, sa sÅ“ur, madame de Flavacourt, avait fait +poser sa chaise au milieu de la cour de Versailles, et, les brancards +ôtés, les porteurs renvoyés, elle était demeurée là tranquillement, avec +une sérénité naïve et une effronterie innocente, pleine de foi dans la +Providence qu'elle attendait, et qui ne pouvait manquer de passer. Aussi +ne fut-elle pas étonnée quand la Providence ouvrit la portière de sa +chaise et la salua: c'était le duc de Gesvre. Fort ébahi, le duc lui +demanda comment elle était là , écouta son histoire, et courut la +raconter au Roi, qui la trouva si amusante qu'il donna sur l'heure un +logement aux deux sÅ“urs[285]. Malheureusement, ce n'est là que la +légende très-spirituellement arrangée de l'installation des deux sÅ“urs à +la cour, un charmant conte imaginé, en ses vieux ans, par madame de +Flavacourt, et conté à Soulavie qui l'a crue sur parole. De si jolis +coups de théâtre n'arrivent guère, même dans les cours. Laissons au +roman la chaise sans brancards de madame de Flavacourt: c'est la +désobligeante dételée où Sterne trouvera une préface. + + * * * * * + +Revenons à la vérité qui est moins romanesque. Madame de Mazarin, se +rendant aux exhortations de son confesseur, s'était réconciliée sur son +lit de mort avec madame de Mailly[286] et bien certainement lui avait +recommandé mesdames de la Tournelle et de Flavacourt. Madame de Mailly, +avec sa bonté naturelle, avec ce sentiment de famille qui ne semble pas +l'abandonner au milieu des plus noires trahisons, s'était chargée de ses +deux sÅ“urs que le duc de Luynes dit, installées à Versailles, aussitôt +la mort de la femme chez laquelle elles habitaient. + +Madame de Mailly prêtait à madame de Flavacourt son appartement dans +l'aile neuve. Madame de la Tournelle, sur l'avis de Richelieu[287] qui +avait déjà ses intentions, était logée dans l'appartement de l'évêque de +Rennes, l'appartement dans la cour des Ministres près la cour des +Princes. + +La mort de la duchesse de Mazarin laissait une place vacante de dame du +palais de la Reine. Il était tout naturel que madame de la Tournelle +demandât la place[288] et qu'au lendemain de l'engagement qu'elle avait +pris avec la morte, madame de Mailly appuyât la demande de sa sÅ“ur. + +Le vieux Cardinal, très-embarrassé de cette demande, était +très-perplexe. Il prévoyait qu'une place donnée à madame de la Tournelle +allait être le triomphe du parti de Richelieu, et que le Roi ne +résisterait pas longtemps à des attaques si proches, autorisées et +servies par des occasions et des facilités journalières. Il n'ignorait +pas que le Roi commençait à _s'amouracher_, qu'il avait écrit à madame +de la Tournelle, que la mort de madame de Mazarin lui avait été un +prétexte pour une lettre où il avait mis «du tendre et de +l'affecté[289].» + +Puis, quand par une de ces temporisations qui étaient une partie de la +politique du vieillard, Fleury était resté près d'une semaine sans +souffler un mot de la demande au Roi, Louis XV, si hésitant à interroger +les gens, ne lui avait-il pas demandé quel était l'objet de la visite +que lui avait faite madame de la Tournelle? À sa réponse que madame de +la Tournelle désirait une place de dame du palais de la Reine et qu'il +allait demander si le Roi voulait que son nom fût mis sur la liste des +dames qui sollicitaient cet honneur, Louis XV n'avait-il pas dit d'une +manière affirmative: «Oui, j'en ai parlé à la Reine?» Enfin, en dernier +lieu, sur cette liste dressée par le Cardinal, le Roi, après avoir fait +la remarque que le nom de la Tournelle était le dernier sur la liste, +n'avait-il pas tiré son crayon, effacé son nom, écrit ce nom le premier +en tête de la liste, jetant au Cardinal, comme si la première fois il +lui donnait un ordre: «La Reine est prévenue et veut lui donner cette +place?» + +Devant cette volonté si précise et se manifestant d'une façon si +nouvelle, le Cardinal ne perdait pas tout espoir; il se mettait, avec la +collaboration de Maurepas, à la recherche de quelque tour de leur +métier, pour réduire à néant la demande, sans avoir l'air de se refuser +ouvertement aux désirs du Roi. Tous deux fouillaient les cartons de +leurs ministères au sujet de la place vacante par le changement de +madame de Villars, devenue dame d'atours par la mort de madame de +Mazarin. + +Tous deux faisaient faire des recherches dans les brevets par les commis +et les secrétaires, espérant trouver quelque vieux droit, quelque ombre +de survivance, quelque promesse de réversibilité en faveur de n'importe +quelle femme qu'ils pussent opposer, avec une apparence de précédent ou +de légalité, à l'établissement de madame de la Tournelle à Versailles. +Malheureusement pour les ministres, la maréchale de Villars, en faveur +de laquelle se trouvait une clause dans le brevet de la duchesse de +Villars, se refusait à entrer dans cette petite conspiration, et ne +voulait ou n'osait pas, malgré les instances de sa famille, barrer le +chemin aux demoiselles de Nesle. Battus sur ce premier point, Maurepas +et Fleury produisaient une lettre du marquis de Tessé, rappelant une +parole du Cardinal, vieille de trois années, et la promesse de la place +à une dame de Saulx dont ils faisaient appuyer la candidature par une +recommandation écrite de la Reine, de la pauvre Reine qui, tour à tour +jouet du Roi et des ministres, après avoir demandé la place pour madame +de la Tournelle, la sollicitait pour madame de Villars, et en dernier +lieu osait, sur les instances de Maurepas, non-seulement écrire en +faveur de la créature du Cardinal, mais envoyait chercher madame de la +Tournelle et lui déclarait en face que, malgré tout son désir de l'avoir +dans son palais, si le Roi lui donnait à choisir, elle accorderait la +préférence à madame de Saulx[290]. + +Le Roi ne laissait pas le choix à la Reine. + +Dix jours après la mort de madame de Mazarin, madame de la Tournelle +était déclarée dans la matinée dame du palais de la Reine, et Marie +Leczinska se voyait dans l'obligation de lui en faire passer aussitôt la +nouvelle par sa dame d'honneur[291]. + +C'était à la cour la nouvelle du matin du 20 septembre; la nouvelle du +soir était la cession pure et simple, et sans aucun dédommagement, faite +par madame de Mailly à madame de Flavacourt de la place de dame du +palais avec les appointements[292]. + + * * * * * + +Madame de Mailly avait toutes les vertus d'une dupe. L'aveugle et bonne +créature, exploitée avec toute l'astuce imaginable par les deux sÅ“urs +dans ses sentiments de famille, dans l'espèce de maternité dont elle +avait pris charge devant Dieu, était entraînée à cette démarche dont +l'imbécile et imprudente générosité avait frappé tout le monde. Les deux +sÅ“urs n'avaient pas manqué de faire entrer en leur noir complot +Richelieu qui, s'insinuant par elles dans l'intimité de madame de +Mailly, après avoir endormi ses défiances, attrapé ses bonnes grâces, +parlait à sa crédulité, exaltait sa confiance dans les protestations +d'amitié et d'éternelle reconnaissance de madame de la Tournelle, +faisait appel à sa bonté, surexcitait son désir d'être agréable au Roi. +Et les sÅ“urs et Richelieu eurent encore, en cette comédie, un adroit +compère dans d'Argenson qui prit à partie l'amour même de madame de +Mailly pour l'inviter au sacrifice, lui représentant, avec les paroles +les plus touchantes, la gratitude du Roi, et le caractère nouveau et +élevé et sûr de son attachement pour une maîtresse capable de ce +dévouement et de cette noblesse d'âme. + +La malheureuse, ainsi circonvenue et sollicitée par l'envie secrète +qu'elle sentait le Roi avoir de l'établissement des deux sÅ“urs à la +cour, écrivait au Cardinal une lettre pour se démettre en faveur de +madame de Flavacourt. La lettre, dont le contenu avait été arrangé +d'avance par le Roi, était relue par lui, après que madame de Mailly +l'avait écrite dans son petit appartement, et elle n'était envoyée que +lorsque l'exigeant maître avait dit «qu'elle était bien[293]». + +La lettre envoyée, madame de Mailly se rendait chez le Cardinal, qui +tombait de son haut devant cette espèce de suicide résigné et tranquille +en cette terre d'égoïsme et de calcul, jouait l'incompréhension, +l'engageant à ne pas parler à la Reine de sa détermination, finissant +par lui dire que ce n'était pas son avis qu'elle quittât. + +Maurepas s'exprimait plus nettement. Il ne craignait pas de dire à +madame de Mailly: «Vous ne connaissez pas, Madame, votre sÅ“ur de la +Tournelle; vous devez vous attendre à être chassée de la cour par elle, +lorsque vous vous serez dépouillée de votre charge pour la lui donner.» + +Malgré tout ce que Maurepas et les autres pouvaient lui dire, la +favorite persistait dans sa résolution. Et, le 21 septembre, la cour +avait le spectacle de madame de Mailly suivie de madame de la Tournelle +et de madame de Flavacourt allant remercier le Roi et la Reine de ce que +leurs Majestés avaient fait pour elles. + +Il y eut bien certainement dans cette immolation entêtée, dans ce +sacrifice qui ne voulait rien entendre, la perception douloureuse de +l'amour du Roi pour madame de la Tournelle, et le lâche désir d'une +femme qui aime, d'être gardée. + +On raconte en effet que pendant la brigue de ces plans, et sur +l'intérêt amoureux que le Roi semblait y prendre, un jour, pendant que +Louis XV était à la chasse, madame de Mailly faisait appeler sa sÅ“ur. Sa +sÅ“ur entrée, madame de Mailly fondait en larmes, puis prenant tout à +coup à bras le corps madame de la Tournelle, elle lui criait dans la +figure: «_Ma sÅ“ur, serait-il possible?_» À quoi l'autre, peut-être +touchée dans l'instant par la grandeur et la sincérité du désespoir, +répondait: «_Impossible, ma sÅ“ur!_»[294] Un «impossible» qui ne +rassurait madame de Mailly que pour quelques heures. + +Au fond la cession de sa place à sa sÅ“ur, c'était pour madame de Mailly, +en cas d'abandon du Roi, l'enlèvement d'une retraite à la cour, d'un +refuge dans une charge, la condamnation à l'exil. Et cela pouvait déjà +bien entrer dans les plans de Richelieu. + + * * * * * + +Voilà donc enfin madame de la Tournelle installée à la cour. Il ne reste +plus à son parti que trois choses à faire, trois victoires à obtenir: +sur madame de Mailly, sur le Roi, sur madame de la Tournelle elle-même. +Il faut guérir madame de la Tournelle d'un amour tout chaud; il faut +décider le Roi à faire en personne la conquête de madame de la +Tournelle; il faut enfin renvoyer de Versailles madame de Mailly. + +Les ambitions de madame de la Tournelle, la poursuite, les approches +même de la faveur, l'enivrement et les tentations du rôle de maîtresse +du Roi, n'avaient point éteint en elle un sentiment vif et sincère pour +le duc d'Agénois[295]. Elle avait trop d'esprit pour ne pas penser +très-souvent à l'oublier, et cependant elle ne l'oubliait pas. Richelieu +lui vint en aide. Il envoya le beau duc, qui était son neveu, en +Languedoc, et l'exposa aux avances d'une jolie femme apostée, dressée +par lui, séduite par la promesse d'une grande position à Paris, +enflammée par l'honneur que pouvait faire à l'amour-propre d'une +provinciale la conquête d'un d'Agénois. Les avances amenèrent une +correspondance, où d'Agénois, bien assuré du secret et de l'ignorance de +madame de la Tournelle, se laissa aller à l'aventure avec la facilité et +la reconnaissance d'un homme qui trouve un moyen de passer le temps en +province. Il lança des expressions et des témoignages d'amour, qui, mis +par le Roi[296] sous les yeux de madame de la Tournelle, analysés, +soulignés et commentés avec force railleries sur la fidélité du beau +d'Agénois, la détachèrent d'un souvenir tendre, et la débarrassèrent +presque d'une faiblesse dont elle avait eu l'étourderie de prendre +l'habitude[297]. + +Et bientôt elle ne pensait plus guère à d'Agénois que pour ravoir de lui +les lettres qu'il avait d'elle: + +«_J'ay toujours oublié,--écrit-elle à Richelieu,--de vous parler de +votre neveu: voicy l'armée de Broglio qui va vous joindre, ainsi par +conséquent vous aller vous trouver ensemble; sur toutes choses ne luy +faite aucune confidence de quelques peu d'importances qu'elle puisse +estre. Je sçay positivement qu'il ne vous a pas pardonnes ni qu'il ne +vous le pardonnera jamais; il pourra vous faire bonne mine, ne vous y +fiez pas. Je suis fachés d'être obligé de vous mander cela, mais croyé +que je sçay ce que je dit et que vous en seriez la dupe; je vous ay vue +dans l'intention de lui compter comme tout c'estoit passé sans en rien +omettre: gardé vous en bien, je vous le demande en grâce. Vous pouvez +luy dire sans doute que ce n'est pas vous qui aves mené cette affaire la +et surtout que vous n'en aves rien sçu, que quand le Roy vous la dit, +mais je vous prie retranché tout détaille. Je vous parle vray: il a des +lettres de moy que je voudrois bien ravoir avant qu'il vins à Paris +parce que je ne me soucirait pas que monsieur de Maurepas et sa mère +missent le nez dedans, ce qui pourroit fort bien arriver, ils sont gens +à cela. Peut estre votre neveu ne les donneroit il pas, mais dans un +moment de pique, enfin cela est plus sure si il vous les remettoit ou +si vous ne voulé pas vous chargé de les redemander, monsieur le prince +de Conti pourroit bien avoir cette bonté; en ce cas vous me les +renverriés petit à petit par des couriers toujours à l'adresse de ma +sÅ“ur. Adieu car j'entend le tambour j'aime autant fermer ma +lettre[298]._» + + * * * * * + +Il y avait une Å“uvre plus difficile que d'allumer le dépit de madame de +la Tournelle et de ramener toutes ses passions à son ambition. Il +s'agissait de décider le Roi, ce Roi paresseux, timide, ennemi des +entreprises, habitué à être servi en amour comme en toute autre chose, +gâté par les victoires toutes prêtes et les conquêtes toutes faites, +accoutumé à la reconnaissance du droit divin de son plaisir, aux +adorations comme aux complaisances, il s'agissait de le décider à se +donner la peine d'aimer, la fatigue de plaire, à remplir ce rôle d'homme +et d'homme amoureux qu'avaient rempli autrefois ses illustres aïeux. Et +puisqu'il voulait posséder une fière et capricieuse jolie femme, trop +haute ou trop habile pour se laisser mettre dans le lit du maître par +les mains d'un ministre, il devait lui faire la cour, et la mériter par +les efforts et les soins de ce noviciat d'amour dont toute maîtresse +exigeait l'hommage et l'épreuve. + +Mais, à peine engagé dans ce métier, la patience échappait au Roi. Tout +à coup il interpellait Richelieu avec une voix presque colère: «Vous +avez voulu que j'écrivisse, j'ai écrit, j'ai écrit deux fois, vous ne me +conseillerez pas apparemment d'écrire une troisième... j'ai pris mon +parti et pense à quelqu'un[299].» + +Le Roi demandait alors à Richelieu s'il ne connaissait pas madame une +telle, puis telle autre, puis celle-ci, puis celle-là [300], et à chaque +nom prononcé, on pense de quelle manière Richelieu habillait la femme. + +Le Roi de s'écrier dans son étonnement: «Qu'est-ce donc que ces +femmes-là ?» + +--«Des femmes galantes, assez jolies et pas mal ennuyeuses au bout de +vingt-quatre heures.» + +--«Il faut donc, disait le Roi, penser à une femme qui me tente, +quoiqu'elle m'inquiète. Avez-vous eu aussi madame de ***?» + +--«Ah! pour ça, oui, répondait Richelieu; elle m'a fait trop de +noirceurs pour l'oublier jamais: c'est madame de Prie, absolument +elle[301].» + +--«N'en parlons plus, reprenait le Roi, changeant tout à coup de visage, +au nom de cette femme abhorrée, mais que faire? Pas même de réponse de +madame de la Tournelle!» + +--«C'est que madame de la Tournelle, se mettait à dire Richelieu avec +une certaine éloquence, ne ressemble pas à madame de ***; c'est que +belle comme les Amours, elle doit être une conquête; c'est que vos +généraux ne feront point cette conquête pour vous; c'est qu'elle ne sera +pas conquise si vous ne la conquérez pas. Assurément vos pareils ont des +avantages; mais le plus grand en amour est d'être jeune, beau comme +Votre Majesté, et surtout d'être aimable. François Ier, Henri IV, Louis +XIV se donnèrent la peine de plaire: celle-là devrait coûter moins à +Votre Majesté qu'à personne. Mais une maîtresse n'est point un +portefeuille, et si vos ministres vous apportent le leur à votre +conseil, je doute fort qu'ils puissent mettre madame de la Tournelle +dans vos bras. Il faut lui plaire et commencer par lui dire que vous en +êtes épris[302].» + + * * * * * + +Pendant ce long dévorement d'impatiences, de tourments, de feux, que +Louis XV ne connaissait pas, et qui ramenaient toujours à madame de la +Tournelle un amant plus humble dans un Roi plus amoureux, pendant les +six semaines que durèrent ces révoltes, et ces combats, et ces +capitulations, il est facile d'imaginer l'existence et les souffrances +de la malheureuse de Mailly, vivant côte à côte avec cette passion +irritée par une résistance qui étonnait le Roi, et dont elle sentait, +avec ses nerfs et sa sensibilité de femme, chaque reprise, chaque +progrès, chaque ravivement. Ce fut un calice bu goutte à goutte. Nulle +douleur, nulle humiliation ne manqua à cette agonie de l'amour, la plus +douloureuse, peut-être, dont une maîtresse de roi ait subi +l'humiliation. Le Roi ne fit grâce de rien à madame de Mailly. Il ne lui +épargna même pas ces duretés qui dénouent les plus vulgaires liaisons. +Las de sa chaîne et sans force pour rompre, Louis XV se vengeait sur +elle de ses impatiences et de ses irrésolutions, par toutes les +cruautés des hommes faibles au bout des amours qu'ils n'ont pas le +courage de briser. Versailles et Choisi retentirent de ces paroles +impitoyables[303] dont la brutalité soufflette une femme, et comme la +pauvre de Mailly s'obstinait à dévorer les affronts, comme elle voulait +pardonner et aimer jusqu'à la fin, comme elle restait, s'attachant à une +illusion dernière, la patience de son amour, après avoir fatigué la +pitié, exaspérait la lassitude du Roi qui prenait en haine cette femme +qui ne se tenait jamais pour chassée. + +Les dîners et les soupers continuaient, mais c'étaient de tristes +dîners, de tristes soupers, des repas aux longs silences, au milieu +desquels une parole du Roi faisait tout à coup fondre madame de Mailly +en larmes[304]. + +Devant la sincérité de ce désespoir, il prenait au Roi un instant le +remords et la honte de violences qui dépassaient son caractère et +perdaient jusqu'au ton d'un homme bien né. Madame de Mailly croyait +avoir regagné l'indulgence et la charité du Roi, quand Louis XV lui +venait dire qu'il était amoureux fou de madame de la Tournelle, qu'il ne +l'avait pas encore, mais que bientôt il l'aurait, qu'il ne pouvait donc +plus l'aimer[305]. + +En cette femme,--elle l'avouera plus tard,--qui ne s'était donnée au +Roi, qui n'avait vécu avec lui les premiers temps que poussée par une +extrême misère, mais chez laquelle l'amour était venu au bout de deux +mois[306], et n'avait fait que grandir avec les années, se mêlaient à la +fois, à cette heure, les tendresses suprêmes de la vieille femme, qui se +sent aimer pour la dernière fois et les humilités de passion de la +courtisane qui aime pour la première fois. Et au mépris de tout +amour-propre, et sans aucune honte, et agenouillée dans les lâchetés de +l'amour madame de Mailly promettait de fermer les yeux, de tout +permettre, de tout souffrir, ne demandant que la grâce de rester, comme +elle eût demandé la force de vivre. Le maître répondait: «Il faut se +retirer aujourd'hui même.» Madame de Mailly se traînait aux pieds de +Louis XV, elle suppliait, elle allongeait l'entrevue, et s'accrochait en +défaillant aux misérables prétextes, à tous les petits retardements des +amours condamnées, pour ne point partir encore. Elle finissait par +s'adresser à la pudeur du Roi, l'assurant que s'il consentait à ne point +la renvoyer, elle trouverait dans son amour le courage de cacher à ses +sujets ce nouvel amour capable de diminuer leurs respects. Et le Roi, +attendri par ces pleurs, par l'humilité de cette douleur, par cette +immolation devant le soin de sa gloire, ébranlé peut-être aussi par la +crainte d'un éclat, accordait, malgré ses engagements avec madame de la +Tournelle, quelques jours de sursis à madame de Mailly. + +Et les heures qu'elle passait encore à Versailles, et pendant lesquelles +il lui était donné d'approcher encore de son amant, ces dernières +heures, il fallait les conquérir chaque jour. C'est ainsi que la veille +de son départ, le 2 novembre, l'on voyait, dans la journée, démeubler +son petit appartement à côté des cabinets du Roi, et que l'on apprenait +que madame de Flavacourt devait y venir coucher le soir sur un lit de +camp[307]. Mais, au souper, la malheureuse femme trouvait pour retarder +sa disgrâce d'un jour, des accents si vrais, des élans si touchants, que +le Roi n'avait pas le courage de sa détermination, révoquait l'ordre, +lui permettait de coucher encore cette nuit dans son petit +appartement[308]. + + * * * * * + +Richelieu, qui, en ces derniers temps, avait laissé les choses aller, le +temps agir, et cet amour, où il avait fait tant de ruines, suivre la +marche fatale et précipitée des amours qui finissent, et cette lente +rupture défendre d'avance tout retour aux deux amants par le +détachement journalier, et les duretés croissantes envenimées par une +longue impatience, Richelieu commençait à s'inquiéter de la tranquillité +de madame de la Tournelle, de son peu de hâte, de sa paresse à entrer +dans son rôle de maîtresse et à se saisir du Roi. Les démarches et les +manèges des ministres, les sympathies excitées par le désespoir de +madame de Mailly, le murmure d'attendrissement presque unanime de la +cour, les amitiés qui se groupaient en parti autour de cette disgrâce +intéressante, décidaient Richelieu à remettre la main aux affaires de +madame de la Tournelle et à hâter un dénoûment[309]. Il obtenait de +madame de la Tournelle qu'elle reçût en sa présence le Roi au milieu de +la nuit. Avec ce rendez-vous convenu et accepté, Richelieu terminait +tout[310]. Il allait trouver madame de Mailly, et, se disant désolé et +uniquement occupé d'elle depuis qu'elle ne pouvait plus aimer le Roi, il +lui peignait vivement ce qu'elle se devait à elle-même, le soin de sa +gloire, l'indignité du cÅ“ur du Roi, de ce Roi qui la délaissait et +auquel il serait beau de renoncer. En finissant, il offrait de la mener, +quand elle le voudrait, à Paris. Richelieu prenait ainsi le congé à son +compte, en dégageant la personne du Roi. «_Mes sacrifices sont +consommés_, dit madame de Mailly, _j'en mourrai, mais je serai ce soir à +Paris_[311].» + + * * * * * + +De là , Richelieu se rendait auprès du Roi, et sans plus lui laisser le +temps de se reconnaître, de respirer, de réfléchir, qu'il n'avait laissé +à la favorite le temps de résister, il lui annonçait le départ de madame +de Mailly, et le rendez-vous arraché à madame de la Tournelle. Puis il +lui parlait du secret à garder, des grandes cours à traverser, des +espions de Maurepas à tromper, du déguisement à prendre qui l'attendait +chez lui. + +Un peu après minuit, le Roi est chez Richelieu. Il y trouve de grandes +perruques à l'usage des médecins, des habits noirs, des manteaux. Et +voilà Louis XV et son confident déguisés qui se rendent le long des murs +chez madame de la Tournelle, recevant pour la première fois une +déclaration en perruque carrée[312]. La surprise empêchait l'embarras, +et le romanesque, le comique presque de cette première entrevue en +sauvait la gêne, mettait le Roi à l'aise, dissipait la peur que le +timide amoureux avait de la fière créature. Le Roi sortait de chez +madame de la Tournelle tout à fait engagé, et trouvant à cette cour +ainsi faite un côté piquant, une nouveauté et un caractère d'aventure +qui le charmaient comme un enfant[313]. + +Entre cette visite de Richelieu à madame de Mailly et le rendez-vous de +la nuit, il y eut un dernier dîner, un dîner intime, où il n'y avait que +de Meuse entre le Roi et la maîtresse prête à quitter Versailles[314]. +Nul témoignage, nul livre, nul billet ne raconte ce dîner. Rien n'en dit +le déchirement[315]. Seulement on vit sortir madame de Mailly de son +petit appartement, la poitrine haletante, les yeux remplis de larmes, +désespérée, presque folle, marchant sans voir et sans entendre. Derrière +elle, venait le Roi qui la suivait, l'apaisait, la soutenait de paroles +basses et douces, et finissait par lui dire: «À lundi.» + +Ce «à lundi,» était-ce une permission de revenir à Versailles que +reprendra ce soir même madame de Châteauroux à Louis XV? Était-ce +simplement un leurre pour tromper sa douleur et endormir son +désespoir[316]? + + * * * * * + +Madame de la Tournelle, sa sÅ“ur chassée, écrivait quelques jours après à +Richelieu parti pour la Flandre: + +«_... J'ai montré au Roi vos lettres qui l'ont diverti; il m'a assuré +qu'il n'avoit point dit à madame de Mailly que ce fut vous qui eussiez +mené l'affaire, mais simplement qu'il vous avoit dit le fait et que vous +l'aviez accompagné chez moi. Vous sentez bien que l'on fera bien des +contes; vous n'avez qu'à toujours soutenir que vous n'en avez jamais +rien su que quand cela a été fort avancé; cela est même convenable pour +moi. Je ne veux point avoir l'air d'avoir recherché cet avantage, ni mes +amis pour moi, d'autant que nous n'y songions ni les uns ni les +autres... Sûrement Meuse vous aura mandé la peine que j'ai eue à faire +déguerpir madame de Mailly; enfin j'ai obtenu qu'on lui mandât de ne +point revenir que quand on lui demanderoit. Vous croyez peut-être que +c'est une affaire finie? Point du tout; c'est qu'il est outré de +douleur, et qu'il ne m'écrit pas une lettre qu'il ne m'en parle, et +qu'il me demande de la faire revenir et qu'il ne _l'approchera pas_, +mais qu'il me demande de la voir quelques fois: j'en reçois une dans ce +moment où il me dit que si je lui refuse, je serai bientôt débarrassée +d'elle et de lui; voulant dire apparemment qu'ils en mourront de chagrin +tous deux. Comme il me conviendroit fort peu qu'elle fût ici, _je compte +tenir bon_. Comme je n'ai pas _pris d'engagement_, dont je vous avoue +que je me sais bon gré, il décidera entre elle et moi... Je prévois, +cher oncle, que tout ceci me donnera bien du chagrin. Tant que le +Cardinal vivra, je ne ferai rien de ce que je voudrai. Cela m'a donné +envie de mettre ce vieux coquin dans mes intérêts en l'allant trouver. +Cet air de confiance me le gagneroit peut-être... Ceci mérite +réflexion... Vous pensez bien que tout le monde est en l'air et qu'on a +les yeux sur le Roi et sur moi... Pour la Reine, vous imaginez bien +qu'elle me fait une mine de chien; c'est le droit du jeu... Je vais vous +dire les dames qui iront à Choisy: mademoiselle de la Roche-sur-Yon, +mesdames de Luynes, de Chevreuse, d'Antin, de Flavacourt et votre +très-humble servante... Il n'osoit pas même aller à Choisy, c'est moi +qui lui ai dit que je le voulois. Personne ne logera dans l'appartement +de madame de Mailly; moi je serai dans celui que l'on appelle le vôtre, +c'est-à -dire_ si _M. Dubordage en a l'esprit, car le Roi n'en dira +mot... Il vous a mandé que l'_affaire étoit finie entre nous_, car il me +dit dans sa lettre de ce matin de vous détromper, parce qu'il ne veut +pas que vous en croyiez plus qu'il y en a. Il est vrai que, quand il +vous a écrit, il comptoit que ce seroit pour le soir; mais j'ai apporté +_quelques difficultés à l'exécution_, dont je ne me repens pas[317]._» + +Cette lettre est madame de la Tournelle tout entière, et l'histoire +offre peu de documents pareils où une femme se soit ainsi peinte +elle-même en pied et aussi crûment. Nul portrait qui vaille cette +confession: c'est la femme même avec le sang-froid et l'impudeur de ses +ingratitudes, le cynisme de ses sécheresses, la férocité moqueuse de son +esprit et de son cÅ“ur. Il semble qu'elle pousse sa sÅ“ur par les deux +épaules avec ces mots qui ont la basse énergie des expressions du +peuple. Et quelle aisance dans sa sereine implacabilité! Rien ne la +trouble, rien ne la touche, pas même cette surprenante douleur arrachée +à l'égoïsme, les larmes de Louis XV! Au milieu de tout ce qu'elle a +brisé, et de tout ce qui pleure, se lamente et meurt autour d'elle, elle +raisonne, calcule, intrigue, avec une insensibilité dont le naturel +épouvante. «_Je compte tenir bon... J'ai apporté quelques difficultés à +l'exécution, dont je ne me repens pas_,» sont des mots qui donnent toute +sa mesure et avouent tout son caractère. On la voit, ayant pris jour +avec elle-même pour sa défaite, et voulant d'avance lui faire rendre +tout ce qu'une défense lui donne de prix. Elle entend beaucoup obtenir +avant de rien livrer: c'est une affaire où il faut des garanties. Il ne +lui convient pas de commencer comme madame de Mailly, d'en passer par +l'économie des dépenses de poche du Roi, de se salir les mains à +ramasser le peu de louis qui avaient payé les premiers rendez-vous de sa +sÅ“ur[318], de louer ses parures comme elle, et de recourir comme elle à +la bourse de Villars et de Luxembourg[319]. Elle ne veut pas non plus +qu'il lui arrive comme à sa sÅ“ur d'être obligée, après des années +d'amour et de faveur, d'aller emprunter pour les visites royales des +flambeaux et des jetons d'argent à sa voisine[320], et elle demande +d'autres générosités que celles inscrites sur le Livre rouge. + +Puis, au-dessus de ses exigences d'argent, madame de la Tournelle couve +des exigences plus hautes; il faut que son orgueil ait part à son amour. +Il y aurait pour elle l'humiliation du mystère dans une liaison furtive, +dans un scandale caché et secret: elle entend paraître et éclater dans +le triomphe d'une favorite. Ces volontés, ces conditions _éclatantes_, +madame de la Tournelle ne tardait pas à les faire connaître, à les faire +porter au Roi. Elle lui laissait entrevoir que le renvoi de madame de +Mailly ne lui suffisait pas, qu'elle voulait être maîtresse déclarée, +sur le pied de la Montespan; qu'elle ne se souciait pas comme de Mailly +d'un petit logement aux soupers économiques, qu'elle demandait une +maison montée, un appartement où elle pût recevoir le Roi d'une façon +royale, la faculté enfin, dans ses besoins d'argent, d'envoyer toucher +sur ses billets au Trésor. Il était question dans le public d'une terre +de trente mille livres de rente, d'un hôtel à Paris et à la cour, de +cinquante mille livres par mois, de cinq cent mille livres de +diamants[321]. Le bruit courait même que l'ambitieuse personne avait +stipulé qu'au bout de l'an, elle aurait des lettres de duchesse +vérifiées au parlement, et que, si elle devenait grosse, sa grossesse +serait publique et son enfant légitimé. Les petites vanités d'une femme +étaient au fond de ces ambitions si grandes, si énormes, si insolentes +de madame de la Tournelle, et dans ce furieux désir d'élévation, dans +cette demande impérieuse du titre de duchesse, il y avait l'envie +impatiente de se venger de Maurepas, d'humilier sa femme et de punir, en +l'écrasant, le ministre qui avait tenté sans relâche de traverser sa +fortune, et s'opiniâtrait à n'en point vouloir oublier le point de +départ, ni les premiers commencements. Déjà elle s'approchait du +tabouret en préparant l'alliance d'une de ses sÅ“urs toute dévouée à ses +intérêts, l'alliance de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de +Lauraguais qui mettait le précédent d'un duché dans la famille[322]. + +C'était beaucoup attendre, beaucoup exiger d'un Roi peu familiarisé avec +les prodigalités de l'amour, et tenu «de si court» par le Cardinal; et +le caractère du Roi, timide et craignant l'opinion, peureux devant toute +résolution un peu brave, aurait dû encore diminuer la confiance de +madame de la Tournelle. Mais tout cela ne rabattait rien de ses +prétentions, elle comptait sur l'amour pour changer le Roi, lui faire +perdre cet esprit d'économie, ce respect humain et ces pudeurs. En +attendant, elle jouait l'indifférente; puis, ce jeu usé, elle faisait +semblant de revenir au duc d'Agénois, disant que les lettres +interceptées ne prouvaient qu'un caprice, et qu'elle n'y voyait point de +quoi lui être infidèle. Elle agaçait, rebutait et aiguillonnait le Roi +par les plus adroites comédies et les plus savantes coquetteries de son +sexe, l'assurant qu'il lui ferait plaisir de s'occuper d'autres dames, +et ne cessant, malgré tout, de l'entourer et de l'étourdir, par les +demi-mots et les indiscrétions de ses amis, de ses ambitions, de ses +volontés, de ses conditions[323]. + +Au bas de l'escalier de Versailles, à la nuit tombée[324], madame de +Mailly avait trouvé un carrosse de la cour qui l'avait menée à Paris, à +l'hôtel de Toulouse, chez les Noailles[325]. Les Noailles avaient la +vertu, l'esprit d'être fidèles à leurs amis. Ils donnèrent l'hospitalité +à la favorite sans abri, et qui n'aurait su, sans leur amitié, échapper +aux mauvais traitements de son mari, peut-être où coucher! Madame de +Mailly avait au chevet de son lit la maréchale de Noailles tout le temps +de sa première douleur. Ce fut d'abord un désespoir affreux, une crise +de sanglots et d'étouffements, une espèce de délire dans lequel la +malheureuse femme appelait à grands cris Louis XV[326]. Le curé de +Saint-Sulpice ne pouvait calmer la malade. On tremblait autour d'elle +pour sa raison, pour sa vie. On avait peur que, dans la violence et +l'égarement de son chagrin, elle ne fût prise de la tentation de +mourir[327]. + +Au transport succéda l'agitation, une fièvre de projets, des vouloirs +courts et saccadés, suivis d'abattement. Elle voulait partir pour +Versailles[328], elle se dressait pour se lever, et, la voiture +attelée, elle fondait en larmes, et retombait sur son lit. + +C'étaient de douloureuses nuits blanches passées tout entières à creuser +sa disgrâce; c'étaient des journées employées à envoyer chercher les +gens qu'elle se persuadait attachés à sa personne[329] pour les +consulter sur le parti qu'elle avait à prendre, implorant des avis[330] +et ne prenant conseil que de sa douleur. + +La vie de madame de Mailly était toute à la lecture et à la _relecture_ +des billets du Roi, que presque chaque jour de Meuse lui apportait; +billets où, avec l'égoïsme cruel de l'amour, le Roi ne parlait guère que +de sa passion pour madame de la Tournelle, du charme de la jeune femme, +de l'empire à tout jamais pris sur lui. Ces lettres, ces dix-huit +lettres[331] qu'au mois de novembre l'ancienne maîtresse était fière de +montrer à ses familiers, elle en interrogeait chaque phrase, chaque mot, +y cherchant, y poursuivant l'espérance, aujourd'hui désolée et voyant +l'exil éternel, demain croyant l'épreuve finie et l'amour du Roi +revenu. + +Ces derniers espoirs qui rattachèrent madame de Mailly à la vie +n'étaient point tout à fait aussi illusoires qu'ils pouvaient le +paraître. La lettre de madame de la Tournelle à Richelieu nous montre +que le cÅ“ur du Roi avait éprouvé après coup le déchirement de la +rupture, et qu'il s'était bien plutôt séparé que détaché de son ancienne +maîtresse, par les duretés et les brutalités inspirées par la sÅ“ur et +arrachées à la débile volonté de l'amant. Dépité par les froideurs de +madame de la Tournelle, humilié par sa longue résistance, Louis XV se +retournait avec des remords de reconnaissance vers la douce et facile +madame de Mailly. La séparation réveillait le sentiment qu'il croyait +mort, et mille souvenirs se levant de ce passé d'hier dont tout portait +le deuil autour de lui, mettaient dans ces billets tout amoureux d'une +autre, quelque chose _d'un revenez-y_ tendre et mélancolique pour la +délaissée. + +La petite société qui entourait madame de Mailly, pour lui donner du +calme, la dérober peut-être au suicide, travaillait à la maintenir dans +cette persuasion, lui répétant que le Roi n'était point décidé, que son +appartement n'était point encore occupé, que la politique avait eu plus +de part à son éloignement que toute autre chose. + +Et, dans la succession des espérances et des désespérances qui se +suivaient sans motif chez madame de Mailly, il y avait des jours où, +suppliante, elle faisait l'impossible pour obtenir seulement d'habiter +Versailles, s'engageant à ne jamais mettre les pieds au château; il y +avait d'autres jours où, dans des fanfaronnades enfantines, la femme +chassée se vantait d'avoir un moyen infaillible de rentrer à la cour +quand elle voudrait[332]. + +Cependant, dans la première quinzaine de décembre, au temps du retour de +ce voyage de Choisi où madame de la Tournelle avait enfin cédé au Roi, +madame de Mailly apprenait--ses amis ne pouvaient plus longuement lui en +cacher la nouvelle--qu'on avait démeublé ses logements de Versailles, et +que son petit appartement, l'appartement où elle avait passé après la +mort de madame de Vintimille tant de douces et solitaires heures en tête +à tête avec Louis XV, était condamné par une barre de bois clouée sur la +porte[333]. + +Il lui fallut se résigner. Le duc de Luynes, qui voyait en ces jours la +pauvre madame de Mailly installée dans un logement emprunté à madame de +Ventadour aux Tuileries, nous fait une peinture navrante de +l'abandonnée. Il la trouvait dans une immense chambre bien triste et +bien froide. Des larmes coulaient continuellement sur son visage +amaigri. Avec ce déliement des volontés brisées par un grand malheur, +elle paraissait ne plus vouloir rien, s'abandonnant d'avance à tout ce +que voudrait bien ordonner le Roi à son égard... Elle ne savait rien des +arrangements en train de se faire pour le paiement de ses dettes[334], +et s'y montrait complètement indifférente et comme étrangère. Elle +disait enfin, d'un ton mourant, que maintenant elle ne comptait plus +jamais revoir Versailles... Et la vie de madame de Mailly à cette heure +était celle-ci: Elle allait tous les jours dîner à l'hôtel de Noailles +avec la maréchale et quelquefois en tiers la duchesse de Gramont, +revenait de bonne heure chez elle où elle restait jusqu'à neuf heures, +repartait passer la soirée en tête à tête avec la comtesse de Toulouse. +Dans ce temps, complètement vaincue et s'humiliant à plaisir, elle +écrivait à celle qui l'avait supplantée une lettre où elle s'excusait +auprès d'elle des violences et des colères de ses paroles[335]. + +À quelques jours de là , madame de Mailly était privée de la seule +douceur qui lui fût accordée dans l'amer néant de la vie, de la +correspondance du Roi. Et la raison que Louis XV donnait pour la cesser +est bien touchante: il disait ne pas vouloir ruiner madame de Mailly, +qui jetait tout son argent au courrier lui apportant un bienheureux +billet[336]. + + + + +XI + +Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le +souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle +proposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant +en vain à la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite +donnant à Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade +d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les représentations +du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les +_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle à +Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chantée par la favorite.--Troisième +voyage à Choisi.--La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournelle +de dessous le chevet de son lit.--Départ de Richelieu, dans sa +_dormeuse_, pour les États du Languedoc.--La favorite à +l'Opéra.--Chronique des petits appartements envoyée par madame de la +Tournelle à Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV. + + +À quelques jours de l'expulsion de Versailles de sa sÅ“ur, madame de la +Tournelle se préparait à ce voyage de Choisi imposé au Roi[337], et où +le Roi se promettait de voir arriver l'heure du berger. Avec un calme +froid, une espèce d'indifférence hautaine, elle en ordonnait la mise en +scène et le scandale. Elle voulait le cortège des plus beaux noms de +France. Ce n'était point assez de la présence d'une princesse de +Bourbon, la nouvelle favorite exigeait encore, pour la consécration de +son installation, la couverture et le patronage de la vertu de la +duchesse de Luynes. Mais la duchesse éludait la proposition, et, quand, +à un souper, le Roi disait au duc qu'il invitait madame la duchesse au +voyage de Choisi, monsieur de Luynes, oublieux du cordon bleu qu'il +sollicitait depuis longtemps, ne répondait que par une profonde +inclination, allait trouver monsieur de Meuse, et le priait de faire +agréer au Roi la peine et le refus de sa femme[338]. Ce fut peut-être la +seule protestation de la Cour. L'empressement à servir et la soif de se +compromettre ne laissaient point longtemps vide la place refusée par +madame de Luynes. + +Le lundi 12 novembre, le Roi partait pour Choisi avec mademoiselle de la +Roche-sur-Yon, madame de la Tournelle, madame de Flavacourt, madame de +Chevreuse, le duc de Villeroy, le prince de Soubise. Madame de la +Tournelle était aux côtés de Louis XV dans la gondole royale. Madame +d'Antin et madame de Ruffec, qui avait remplacé la duchesse de Luynes, +étaient arrivées avant le Roi. Les hommes du voyage étaient, outre le +duc de Villeroy et le prince de Soubise, le maréchal de Duras, monsieur +de Bouillon, monsieur le duc de Villars, monsieur de Meuse, le prince de +Tingry, monsieur d'Anville, monsieur du Bordage, les ducs de Luynes et +d'Estissac, monsieur de Guerchy, un ami particulier de madame de la +Tournelle[339]. + +Le voyage était assez maussade. Peut-être madame de la Tournelle se +trouvait dans une de ces dispositions d'esprit, où les irritations de la +veille reviennent ou s'aigrissent. Était-elle inquiète des lettres du +Roi à madame de Mailly? Était-elle blessée du refus de madame de Luynes? +Était-elle ulcérée des froideurs méprisantes de la Reine? ou bien +entrait-il dans ses plans de feindre la mauvaise humeur pour avoir plus +à elle l'attention du Roi? + +En attendant le souper, le Roi faisait une partie de quadrille avec +messieurs du Bordage et de Soubise et mademoiselle de la Roche-sur-Yon. +Madame de la Tournelle avait refusé de se mêler à la partie, trouvant +que les cartes lui avaient été présentées trop froidement[340]. Le reste +des dames jouait à cavagnole. + +Lorsque le Roi passait pour souper, mademoiselle de la Roche-sur-Yon +prenait place à sa gauche pendant que toutes les dames attendaient en +face du Roi. Louis XV appelait à sa droite madame d'Antin et mettait +sous son regard, au retour de la table, madame de la Tournelle entre +messieurs de Bouillon et de Soubise. Le souper fut sérieux, presque +silencieux; madame de la Tournelle évitant le regard du Roi, qui la +cherchait des yeux avec complaisance, ne parla pour ainsi dire pas. + +Après le souper, la partie de quadrille et le cavagnole recommençaient, +pendant que madame de la Tournelle, appelant madame de Chevreuse[341], +avait avec elle dans un coin du salon une longue conversation debout, +chuchotée à voix basse. Or voici le sujet de la conversation. Au-dessus +de la chambre du Roi, située au rez-de-chaussée, il y avait la chambre +de madame de Mailly, la fameuse _chambre bleue_ communiquant avec les +appartements du Roi par un escalier intérieur. Madame de la Tournelle +avait été placée dans la chambre de Mademoiselle, la chambre la plus +rapprochée de la chambre bleue, tandis que madame de Chevreuse avait été +logée, comme la plus jeune, dans une chambre d'en haut. Madame de la +Tournelle disait à madame de Chevreuse qu'on l'avait mise dans une trop +grande chambre, qu'elle ne pouvait pas souffrir les grands appartements, +et qu'elle devrait lui faire le plaisir de troquer avec elle[342]. +Madame de Chevreuse lui faisait observer qu'elle n'osait pas changer +d'appartement dans la maison du Roi sans savoir la volonté du Roi, sans +que Sa Majesté lui en parlât. Là -dessus madame de la Tournelle faisait +signe à Meuse de venir la trouver, et, quoique Meuse assurât que le Roi +trouverait bon le changement, madame de Chevreuse persistait à dire que, +quelque envie qu'elle eût de faire plaisir à madame de la Tournelle, +elle ne pouvait pas y consentir sans savoir les intentions royales[343]. + +Alors madame de la Tournelle revenait au jeu, et, le Roi couché, jouait +avec une espèce de plaisir furieux, comme si elle eût voulu passer toute +la nuit, ne quittant le cavagnole qu'à deux heures du matin au moment où +tout le monde tombant de fatigue abandonnait la table de jeu. + +Madame de la Tournelle se décidait enfin à monter dans sa chambre, s'y +barricadait, et, feignant de dormir, quoique parfaitement éveillée et +l'oreille aux écoutes, laissait longtemps le Roi gratter à sa porte--et +n'ouvrait pas[344]. + +Ce grattement à la porte, la _petite visite_ refusée, en voici la +mention,--que ne retrouve-t-on pas dans les autographes?--en un +indiscret aveu de la femme aimée à Richelieu, en une lettre intime où la +jeune et machiavélique théoricienne d'amour ne craint pas d'avouer sans +ambages et sans circonlocutions qu'elle s'est conduite ainsi avec le Roi +uniquement parce que _cela augmentera l'envie qu'il en a_. + + _À Versailles, ce mardi, à trois heures après minuit._ + +«_Je ne suis point étonnée, mon cher oncle, de vostre colère, car je m'y +attendois; je ne la trouve pourtant point trop raisonnable, je ne vois +pas où est la sotise que j'ay fait en refusant honnestement la petite +visite. Tout ce qui pourroit m'en faire repentir, c'est que cela +augmentera l'envie qu'il en a. Voilla tout ce que je craint, la lettre +que vous m'aves envoyes est très belle, même trop, je ne lescrirez +pas[345]..., et puis cela auroit l'air d'un grand empressement, ce que +je ne veus en vérité pas. Tachez de me venir voir, c'est absolument +nécessaire. Bon soir, je ne vous en dirée pas davantage, car je ne peux +plus tenir ma plume tant j'ay envie de dormir; je suis pourtant encore +assé éveillé pour sentir que vous estes fol à lier; ce qu'il y a de +plaisant, c'est que vous trouvez fort extraordinaire que les autres ne +le soit pas tout à fait tant. Pour moy je vous avouerez que je men +remercie et que je men sçay le meilleur gré du monde, je naporte pas +autant de vivacité que vous dans cette affaire, et je m'en trouve bien. + +Tranquilisé vous, cher oncle, tout ira bien, mais non pas comme vous le +voudriez, j'en suis très fachés, mais cela m'est impossible. Adieu, cher +oncle, je merite que vous ayez un peu d'amitiés pour moi, vu ma façon de +penser pour vous. + +Sur toute chose n'ayes pas l'air de rien savoir, car il me recommande un +secret inviolable_[346].» + +Madame de la Tournelle savait tout ce qu'elle gagnait à se refuser ainsi +à celui qui, la voyant à tous les instants de la journée, lui écrivait +deux ou trois lettres par jour[347]. Elle exaspérait en les impatientant +les sens de ce Roi maigrissant, dévoré et bientôt malade de passion. +Elle le tenait lié et enchaîné avec ce lendemain qu'elle approchait et +retirait sans cesse de lui, et elle faisait, de ce Louis XV inassouvi et +furieux d'ardeurs, l'amant docile et servile qui lui convenait. + + * * * * * + +Le Roi revenait à Versailles, le vendredi 16 novembre, de fort méchante +humeur contre son adorée qu'il passait deux jours sans visiter[348], +contre son entourage qu'il ne trouvait pas assez enthousiaste et auquel +il marquait des froideurs, contre son premier ministre qu'il +rembarrait, contre son peuple qui s'était permis d'afficher sur les murs +de Choisi un placard insolent[349], enfin contre sa femme, la douce +Marie Leczinska, à laquelle il ne trouvait pas une soumission assez +résignée. + +La Reine, habituée au service de madame de Mailly[350], à ce service +caressant et humble des derniers temps et comme sollicitant un pardon, +n'avait pu s'empêcher d'apporter une pointe d'aigreur dans ses rapports +avec la fière et hautaine dame du palais qui venait de lui être imposée. +Malgré les objurgations de madame de Montauban[351] et ses promesses «de +se bien conduire avec les nouvelles amours du Roi», la Reine se laissait +parfois aller à mettre dans quelque allusion secrète un peu de la +vengeance d'une femme légitime. Or, un jour qu'on parlait du mauvais +état de nos affaires en Allemagne, la Reine s'étant écriée «que ça +allait être bien pire par la colère du ciel[352]», madame de la +Tournelle, regardant en face la Reine, lui demandait avec une +tranquille insolence ce qu'elle voulait dire par là [353]. De ce jour la +présence de la favorite, selon l'expression même de madame de la +Tournelle, devenait de l'opium[354] pour la Reine qui faisait semblant +de dormir aux côtés de sa dame du palais, ne l'engageait plus à veiller, +ne la retenait plus quand minuit était sonné. Dès lors, la Reine ne se +laissait plus aller à aucune hostilité contre madame de la Tournelle, +mais faisait tout haut l'éloge de madame de Mailly, déclarait à tous +ceux qu'elle voyait qu'elle désirait qu'elle fût bien traitée, entourait +le Roi dans Versailles d'un courant de sympathie en faveur de +l'abandonnée, et Louis XV enrageait: un jour il refusait une lettre +qu'on lui apportait de madame de Mailly et défendait qu'on lui en remît +d'autres à l'avenir; un autre jour il demandait à la comtesse de +Toulouse, lui peignant l'état de la malheureuse femme, de ne plus +l'entretenir de cette matière, et comme elle insistait, il lui disait +assez brutalement: «Eh! Madame, il y a plus d'un an que cela m'ennuie, +il me semble que c'est bien assez[355]!» + +De plus sérieux ennuis, et de plus grands tracas étaient ceux donnés au +Roi par le Cardinal. Aussitôt qu'il avait appris le départ de madame de +Mailly de Versailles, Fleury était accouru pour faire des +représentations à Louis XV; mais à peine avait-il ouvert la bouche, que +le Roi, enhardi par la passion, avait interrompu l'homélie en disant à +l'Éminence que s'il lui avait abandonné le soin de son État il n'avait +jamais songé à lui donner aucun droit sur sa personne[356]. Louis XV se +croyait délivré de toute nouvelle représentation, quand le Cardinal, +usant d'un moyen que les ministres et les maîtresses emploieront tout le +règne, mettait sous les yeux du Roi une lettre vraie ou supposée +provenant du décachetage de la poste et qui contenait: «Le Roi n'est +plus aimé comme auparavant des Parisiens. On désapprouve hautement le +renvoi de madame de Mailly et le choix d'une troisième sÅ“ur pour +maîtresse. Si le Roi persiste dans sa vie scandaleuse, il se fera +mépriser. La troisième n'est pas plus estimée que la seconde.» + +«Eh bien, je m'en f...»[357], disait le Roi, après l'avoir lue, en la +rendant au Cardinal abasourdi, et tout aussitôt il s'emportait contre la +liberté que le public se donnait de parler de ses goûts secrets et +marquait un ressentiment colère de ce qu'on était si peu réservé à son +égard. + +Le Roi n'était point encore quitte. À quelques jours de là il recevait +une lettre du Cardinal, où le prêtre, parlant à son ancien élève avec +autant de force que de liberté, engageait Louis XV à ne pas aller plus +loin avec madame de la Tournelle, lui représentait le tort que ce +commerce monstrueux apporterait à sa renommée en France et dans toute +l'Europe[358], faisait appel à ses sentiments religieux, ébranlait sa +passion par la menace des châtiments célestes, semait les inquiétudes +dans sa conscience..., et tels étaient les tiraillements du Roi entre +tous les sentiments qui l'assaillaient, son trouble, ses incertitudes +que les courtisans doutaient un instant si Louis XV n'allait pas revenir +à madame de Mailly et à Dieu[359]. + +L'amour l'emportait sur la morale. C'est alors que Fleury, désespérant +de l'avenir du Roi, mais toutefois ne donnant pas sa démission, +s'embusquait dans une maison sur la route du château de Choisi, lâchait +son confesseur sur le prince[360], déchaînait la Muse de Maurepas et +toute cette volée de chansons moqueuses dont les ironies commençaient à +siffler aux oreilles de madame de la Tournelle. + +Héritier de la veine des Ménippées et des Mazarinades, fécond, inventif, +et aidé de la verve pasquinante d'une société d'amis dont l'esprit était +à l'image du sien, Maurepas jetait tous les jours une nouvelle satire +sur la famille et le sang des Nesle[361], fouettant l'opinion de +couplets vifs et gaillards, faisant du rire et du refrain comme +l'enfance et comme les jeux déjà forts de la liberté de la presse. Temps +étrange où, dans notre gai pays, la guerre commençait contre la royauté, +et le vent de la révolution se levait, dans le portefeuille d'un +ministre, de petits vers rimés par une Excellence;--de petits vers +qu'appellera un homme de 93 «les bleuettes de la liberté et les +avant-coureurs des grands mécontentements». Enhardi par son +ressentiment, soutenu par la vogue qu'a toujours rencontrée la chanson +en France, Maurepas égratignait la favorite, avertissait le Roi par +mille ironies légères, volantes, bourdonnantes, qui, des soupers de +Versailles se répandant dans les soupers de Paris, faisaient donner par +tous les échos du beau monde un charivari à ces nouvelles amours. +C'était un petit journal quotidien, cachant ses coups sous l'innocence +du badinage, insaisissable et désarmant la répression comme un bon mot +désarme la colère, et faisant des ruines sans qu'on s'en aperçût, et +montrant aux oisifs, et aux mécontents, et à la curiosité ennemie, et à +l'utopie, l'homme dans le Roi et l'amoureux dans l'homme; en un mot +apprenant l'irrespect aux peuples. Mais Maurepas ne voyait pas si loin, +il jouissait du succès présent, il jouissait des amertumes de madame de +la Tournelle[362]. Et il ne tarissait pas, et il improvisait _calotines_ +sur _calotines_, s'inquiétant assez peu d'être soupçonné[363], et +faisant grand fond sur l'habitude que le Roi avait de lui, de son +travail si facile, si léger, si superficiel: une aimable leçon qui ne +demandait à l'élève ni sacrifice de temps, ni effort de réflexion. + + * * * * * + +Un second voyage avait lieu à Choisi le 21 novembre. C'étaient les mêmes +hommes et les mêmes femmes, sauf la duchesse de Ruffec, que madame de la +Tournelle faisait écarter sous le prétexte que cette dame avait des +attentions pour le Roi, «qui paraissaient en vouloir à son cÅ“ur[364]». + +La favorite avait, pendant ce séjour à Choisi, une attitude nouvelle; +elle n'était point préoccupée, concentrée, peu parlante comme au premier +voyage; elle jouait la gaieté, l'entrain avec un air de défi tout à +fait singulier, et on l'entendait, le rire aux lèvres, le cÅ“ur peut-être +saignant[365], chantonner, par bravade, dans le cercle de quelques amis +rangés autour d'elle[366]: + + Grand Roi que vous avez d'esprit, + D'avoir renvoyé la Mailly! + Quelle haridelle aviez-vous là ! + Alléluia. + + Vous serez cent fois mieux monté + Sur la Tournelle que vous prenez. + Tout le monde vous le dira. + Alléluia. + + Si la canaille ose crier + De voir trois sÅ“urs se relayer, + Au grand Tencin envoyez-la. + Alléluia. + + Le Saint-Père lui a fait don + D'indulgences à discrétion + Pour effacer ce péché-là . + Alléluia. + + Dites tous les jours à Choisy + Avant que de vous mettre au lit + À Vintimille un _libera_. + Alléluia[367]. + +Dans ce voyage madame de la Tournelle avait pris possession de la +chambre bleue[368]. Cependant, malgré la pression de Richelieu arrivé de +Flandre le 16 novembre, et qui ne quittait pas madame de la Tournelle +depuis son arrivée[369], en dépit de l'air de satisfaction et de +tranquillité répandu sur le visage du Roi, contrairement aux _on dit_ +que se murmuraient tout bas à l'oreille les courtisans sur la défaite de +la favorite, il semble que l'affaire n'ait point abouti pendant ce +voyage. Un vulgaire mal de dent dont souffrit Louis XV tout le temps à +Choisi, une défaillance à la suite d'une incomplète extraction de la +dent malade, furent-ils la cause d'un retard et d'une remise? + +Il n'y avait point de voyage à Choisi à la fin de novembre, madame de la +Tournelle faisant sa semaine chez la Reine. + + * * * * * + +Un troisième voyage s'effectuait le 9 décembre, un voyage des plus +brillants, où on comptait vingt hommes et six dames, et où la Duchesse, +qui avait consenti à se rendre aux instances de Louis XV, oubliant ses +soixante-dix ans, au son de sa vieille voix chantant des rondeaux du +feu Roi et de la Régence, mettait en branle et en danse tout le monde. + +Une tabatière que le Roi, après être monté en voiture, avait tirée de sa +poche et renfoncée tout aussitôt, cette tabatière, le lendemain matin, +madame de la Tournelle la tirait de dessous le chevet de son lit, et la +montrait à M. de Meuse[370]. + +L'Å“uvre de Richelieu était accomplie, le duc tout d'un coup devenu le +favori, l'homme à la mode de la cour particulière du Roi, montait à +Choisi même le lendemain à neuf heures du soir dans sa chaise de poste +pour aller tenir les États du Languedoc. Toute la société du petit +château rangée autour de la _dormeuse_, le duc, après avoir fait +bassiner son lit, entrait dans sa voiture où il y avait une vraie +chambre à coucher et une petite cuisine propre à tenir chaudes trois +entrées. Et en présence de tout ce monde, au milieu duquel madame de la +Tournelle paraissait fort chagrine, il se couchait, disant qu'on le +réveillât à Lyon[371]. + +Le 19 décembre, madame de la Tournelle dont la présence, quoique +annoncée d'avance, était une surprise, se montrait impudemment à +l'opéra, empressée d'afficher à Paris l'attachement de Louis XV; +désireuse de faire ratifier le goût du Roi par le goût du public[372]. + +Avec cette liaison, une existence nouvelle commença pour le Roi. Délivré +du préceptorat du Cardinal, de la réserve qu'il imposait à ses goûts, à +ses plaisirs, et ne gardant de ses conseils qu'une pente à l'économie, +il se précipita dans toutes les jouissances de l'amour satisfait, dans +toutes les licences et les paresses des passions vives et des +sensualités molles. Ce fut la furieuse échappade et la folle vie de +garçon d'un jeune homme élevé par un prêtre, qui rompt, à l'époque de la +maturité des appétits et de la plénitude des sens, les entraves de sa +jeunesse. Indifférent à la France, à ses succès, à ses revers, abrégeant +les conseils, il se plongea et s'oublia dans le vin et la bonne chère. +Ni Prague, ni la Bavière, ni l'armée n'avaient place dans sa tête, +pleine du vide des lendemains d'excès, où la pensée allait d'une truite +du lac de Genève envoyée par Richelieu, à l'anecdote graveleuse toute +chaude. + + * * * * * + +À la fin de décembre, madame de la Tournelle était installée à +Versailles dans son appartement de favorite[373]. Et là , elle s'amusait +à écrire, sous les yeux de Louis XV, la chronique des petits +appartements qui allait porter à Richelieu, lorsqu'il était absent, les +petites et les grandes nouvelles de la cour, la plaisanterie du jour, et +l'assurance de l'amitié de la maîtresse de son Roi: + + _À Versailles, ce 28 décembre._ + +«_Bonjour, cher oncle; en vérité je suis bien aise que vous vous portiez +bien: pour que ma joye fut complette, il faudroit que vous fussiez icy, +car réellement je m'ennuye beaucoup de ne vous pas voir. Il me paroît +que vous este curieux, car vous me faite bien des questions. Je croit +que pour vous plaire ce que je pourrai faire de mieux est d'y repondre: +je me trouve très-bien dans mon appartement nouveau et j'y passe de +très-jolies journées; sçavoir comment l'on m'y trouve, ce n'est pas à +moy à vous dire cela; j'en feré la question de votre part, nous verrons +ce qu'on vous y repondra. J'ai mangé de votre truite[374], dans mon +voisinage on l'a trouvée très-bonne et l'on a bue à votre santé. Je ne +sçai point encore quand mon futur beau-frère arrivera, mais je voudrois +déjà que tout cela fût fini; le beau-père a donné à la Moncavrel[375] +son St-Esprit de diamant et la belle-mère une belle boete: ils font les +choses au mieux comme vous voyes, je ne sçaurois trop me louer de leur +politesse pour moi et pour ma sÅ“ur. + +Je ne sais ce que vous voulez dire de ce courrier de M. de Broglio. Ce +qu'il y a de sur c'est qu'ils vont prendre leurs quartiers d'hyver. J'ai +lue votre lettre à celuy à qui vous souhaitez tant de bonheur et il vous +en est très obligé; vous avez du recevoir de ses nouvelles; il y a +peut-estre un article qui aura pu vous inquiéter par l'amitié que je me +flatte que vous aves pour votre nièce, mais ce n'est rien; l'on vous +expliquera mieux l'affaire à votre retour: au reste tout est comme quand +vous este parti. J'ay toujours oublié de vous complimenter sur votre +mariage avec mademoiselle Chauvelin. C'est bien mal à vous de ne m'en +avoir rien dit; on n'a que faire de vouloir vous faire des tracasseries +avec moy, il me semble que vous vous en faite bien tout seul. Il faut +pourtant que je rende une justice, c'est que l'on a pas encore essayé. +Je crois que c'est que l'on en sent l'inutilité, et ils ont bien raison, +car quelques choses qu'il arrive vous pouves compter, cher oncle, sur ma +tendre et sincère amitié. Je voudrois pouvoir vous en donner des +preuves, ce seroit assurément de bien bon cÅ“ur. + +Madame de Chevreuse est toujours très-mal[376] et Fargy est mort[377]. +Le Roy est enrhumé, mais cela va bien; la Reine maigrit tous les jours, +incessamment elle sera etique. Voilà toutes les belles nouvelles de la +cour, car sans doute que vous savez que la poule[378] a pondu; madame de +Nivernois est accouchée d'une fille[379]._» + + * * * * * + +Quelquefois c'était le Maître qui prenait lui-même la plume, et mandait +à son favori ce que faisait le Roi, ce que devenait la _Princesse_, +entremêlant les nouvelles d'ironies ou de réflexions d'un détachement +singulier sur les généraux de ses armées. «... Je suis +fasché,--écrivait-il,--que votre général soit malade de corps et +d'esprit; à l'égard du corps, tout s'use, vous le sentés moins qu'un +autre, mais cela n'en est pas moins vray.» Puis il repassait la lettre à +madame de la Tournelle qui écrivait sur la même feuille: + +«_Je nay pas le temps de vous écrire plus au long, cher oncle, parce que +le courier va partir, vos nouvelles sont diabolique et elles mon mis du +noir dans l'esprit toute la journée, et je ne sçai comment sera la nuit. +Je ne vous répondresz pas à tous les articles de votre lettre parce que +ce n'est pas à moy; si le Roy vouloit, il s'en acquitteroit mieux que +moy, vous feroit plus de plaisir et à moy aussi. Bonsoir._» + +Et sur le peu de papier qui restait, le Roi écrivait ce badinage qui +tourne si court, et comme une fin de chapitre du _Sopha_[380]: + +«Puisque cela feroit plaisir à la princesse, je vous dires donc que je +vous donne le bonsoir et que... adieu[381].» + + + + +XII + +Mort du cardinal Fleury.--L'ambition sans vivacité de la +favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de la +Tournelle.--Disgrâce momentanée du duc.--Le pot au feu des deux sÅ“urs +dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affecté de madame de la +Tournelle sur les affaires d'État.--Elle abandonne Belle-Isle et +Chauvelin.--La nouvelle société formée autour de la favorite.--La +_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des Mauvaises-Paroles._--Croquis de la +_Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse réjouie_.--Les physionomies +des ministres.--Crédit de madame de Lauraguais.--Émulation amoureuse +entre les deux sÅ“urs.--La beauté de madame de la Tournelle.--Son +portrait sous l'allégorie de la _Force_.--Les bains de la +favorite.--Voyage de la Cour à Fontainebleau en septembre.--Commencement +de la maison montée de madame de la Tournelle.--Le cercle restreint des +soupeurs et des soupeuses.--La jalousie de madame de Maurepas empêchant +pendant neuf mois madame de la Tournelle d'être élevée au rang de +duchesse.--Lettre de madame de la Tournelle sur son duché.--Sa +nomination et sa présentation le 22 octobre 1743.--Lettres patentes de +l'érection du duché de Châteauroux en faveur de madame de la Tournelle. + + +L'année 1743[382] commençait, et dans le premier mois de l'année mourait +le vieux Cardinal[383], débarrassant le jeune Roi de toute contrainte +dans ses amours. + +Cette mort cependant, dans le premier moment, ne changeait rien à la +position de la favorite, et la superbe prédiction de Richelieu +«annonçant que bientôt celui qui pénétrerait dans l'antichambre de +madame de la Tournelle aurait plus de considération que celui qui était +tout à l'heure en tête-à -tête avec madame de Mailly[384]» ne se +réalisait pas encore. + + * * * * * + +Au fond, madame de la Tournelle n'a pas l'ambition pressée, active, +impatiente. Elle désire être duchesse, toutefois sans vivacité, avec la +paresse de ses membres si peu remueurs, avec l'indolence de ce corps +toujours couché sur une chaise longue et qu'on ne peut décider à prendre +l'air dehors que sur les huit ou neuf heures du soir[385], mais aussi +avec la persistance continue des natures molles et une tranquille +confiance dans la complicité des choses et des évènements. Ce n'est pas +l'ambitieuse par vocation à la façon de sa sÅ“ur Vintimille, et malgré +l'énergie de ses partis-pris et la violence de ses résolutions, la +favorite, dans les premiers temps de sa faveur, apparaît bien plus comme +une femme qui s'est laissé séduire par la grandeur de la position qu'on +lui a offerte. Il semble aussi que, par moments, cette jeune femme qui +ne se sent aucun goût pour le Roi, chez laquelle un ancien amour +rentrait parfois, trouve payer trop cher l'objet de ses ambitions, et, +ainsi qu'elle le dit, ne regarde pas absolument comme _sa félicité_ +d'être aimée du Maître[386]. + + * * * * * + +Le Roi aimait, mais l'amant de madame de Mailly avait été accoutumé à si +peu rétribuer l'amour, qu'au moment de tenir ses promesses, il était un +peu effrayé de l'énormité des demandes, et avait besoin de temps pour +prendre l'habitude des générosités royales. Il arrivait encore que, dans +ce temps, Louis XV était mis en défiance contre l'entourage de la +favorite. Maurepas, que la mort du Cardinal laissait chancelant, que le +duc de Richelieu travaillait à renverser, dont le Roi lui-même semblait +annoncer le renvoi en ce rondeau moqueur pour son ministre[387] qu'il +dansait et chantait à la Muette, pendant l'agonie de l'Éminence, +Maurepas avait le bonheur d'intercepter une lettre de cette +correspondance adressée chaque jour par le duc de Richelieu, et où il +minutait à la favorite son plan de conduite, heure par heure[388]. Dans +cette lettre, Richelieu posait, comme une des conditions du maintien de +madame de la Tournelle, le renvoi de la plus grande partie des gens +attachés à Sa Majesté. De là , la rentrée en faveur de Maurepas et une +froideur marquée du souverain pour Richelieu qui n'était pas rappelé à +la cour sitôt qu'il l'avait espéré. Puis, cette espèce de disgrâce +transpirant, il se faisait à la cour, qui n'aimait pas le duc et sa +parole dénigrante, un travail pour rendre à d'Ayen le cÅ“ur et l'oreille +du Roi. Un moment, le refroidissement du Maître pour l'ami de madame de +la Tournelle n'était un mystère pour personne; on savait que Richelieu +avait témoigné un dépit presque colère de n'avoir point été de la +dernière promotion des lieutenants-généraux. Et lorsqu'au mois d'avril +Richelieu arrivait du Languedoc, le duc s'attendait en vain à voir le +Roi lui donner le gouvernement de Montpellier qu'il sollicitait depuis +longtemps. + +On apprenait même, quelques jours après, que Richelieu proposant au Roi +de lui faire reprendre une lieutenance en Languedoc d'un revenu de +18,000 livres contre Montpellier qui rapportait 22,000 livres,--une +augmentation de 4,000 livres de revenus, c'était une bien petite grâce à +obtenir,--Louis XV n'avait pas donné de réponse à Richelieu, et le +gouvernement de Montpellier n'était point accordé[389]. Madame de la +Tournelle se trouvait enveloppée dans le complot ourdi par Maurepas +contre son conseil; elle sentait le Roi en garde contre elle, et, avec +la perception que développe l'existence des cours, elle remarquait la +contrainte de ceux qui s'approchaient d'elle, et la fière personne, sans +faire un pas, sans tenter une démarche pour ramener le Roi, attendait +dans sa belle et calme impassibilité! + + * * * * * + +Devant cette résistance du Roi à ne pas lui accorder ce qu'elle +demandait, la favorite ne se fâchait, ni ne s'emportait, ni ne +s'indignait, ne boudait même pas; elle se contentait seulement, avec un +doux entêtement et une volonté poliment indomptable, à se refuser à +aller dîner dans les cabinets, à ne pas permettre que le Roi fît +apporter son souper dans son appartement, élevant presque des +difficultés pour autoriser sa Majesté à faire monter chez elle, les +jours où de Meuse avait la goutte, sa collation, une tasse de lait[390]. + +C'était sa manière de déclarer à Louis XV qu'elle ne le recevrait que +lorsqu'il l'aurait mise en état de le recevoir, comme il convient à une +maîtresse de roi; il y avait encore dans ce procédé une façon à la fois +discrète et spirituelle de faire honte au petit-fils de Louis XIV, de +sa parcimonie, des habitudes bourgeoises et rétrécies que lui avait +données le Cardinal, de l'économie présente de ses amours. Et la cour +assista pendant quelques mois à un curieux spectacle, le spectacle à +Versailles de la favorite en pleine faveur, envoyant quérir son souper +chez le traiteur et faisant faire son potage par sa femme de chambre +dans un cabinet de garde-robe[391]. + + * * * * * + +Indépendamment de cette sage et habile expectative, madame de la +Tournelle basait toute sa conduite sur une profonde connaissance du Roi. + +Du premier coup, elle avait découvert sa marotte _de ne pas vouloir être +pénétré_[392] et n'ignorait pas tout le mal qu'avaient fait à madame de +Mailly ses maladresses à cet égard, sa vivacité à interroger Louis XV +sur les affaires de l'État, son obstination à arracher à ce Roi défiant +et fermé le secret de sa pensée. Madame de la Tournelle afficha donc un +mutisme affecté, poussa l'abstention en toutes ces choses si loin, que +cet éloignement de la politique avait au premier moment charmé et étonné +le Roi comme la moins ordinaire des qualités d'une maîtresse[393]. +Madame de la Tournelle forçait ainsi le Roi à parler le premier des +affaires, et se laissait consulter, et se faisait prier pour écouter et +donner son avis[394], tout en ayant l'air d'être seulement à la grave +question de savoir quand le Roi voudrait bien lui accorder une voiture, +et si elle attellerait à six chevaux: ce qui ramenait le Roi sans +défiance à faire un calcul par lequel il cherchait à lui prouver que la +dépense de six chevaux était trop considérable et qu'elle devrait se +contenter de quatre[395]. + +Madame de la Tournelle avait encore l'art de deviner les répulsions et +les sympathies du Roi pour les individus, et l'esprit de baser sa +politique sur les sentiments personnels, si puissants, si vifs, si +persévérants chez Louis XV. Elle soutenait Orry, le contrôleur général, +le ministre de l'Argent. Elle soutenait d'Argenson qui, répandu dans le +monde et les salons, lui en apportait l'appui, et contre-balançait +Maurepas sur le terrain même de ses influences et de sa puissance. Elle +soutenait les Noailles, malgré leurs étroites liaisons avec sa sÅ“ur de +Mailly, malgré les accointances et les amitiés de la famille avec +Maurepas, parce qu'elle savait les de Noailles établis dans l'habitude +et l'amitié du Roi depuis son enfance, et que ses ambitions ne prenaient +nulle alarme de la personnalité du maréchal de Noailles. + +Desservi dans l'esprit du Roi par le Cardinal, il n'avait guère été +employé par Louis XV, dans ces dernières années, que pour un travail que +le Roi lui avait fait faire à Saint-Léger sur les affaires de la +succession de madame de Vintimille; mais, le Cardinal mort, et M. de +Belle-Isle retiré pour ainsi dire dans sa terre de Bissy, et surtout +après la remise à Louis XV d'une lettre écrite par Louis XIV peu de +jours avant sa mort et confiée à madame de Maintenon pour être remise à +son petit-fils quand il commencerait à gouverner lui-même, le maréchal +de Noailles devenait non pas seulement un ministre d'État, mais le +personnage important du moment et le maître de la situation. + +Mais les hommes que mesdames de Mailly et de Vintimille avaient +protégés, en dépit des secrètes préventions du Roi, espérant abriter la +fortune et la durée de leurs amours à l'ombre de leur gloire, de leur +génie, de leurs grands rêves, de leurs plans heureux; ces hommes étaient +abandonnés par madame de la Tournelle pour des hommes moins brillants, +mais agréables au Roi. C'est ainsi qu'elle abandonnait Belle-Isle, ce +grand homme à projets, nourri de fièvre, et dont la fièvre inquiétait et +troublait la paresse du Roi, ainsi qu'elle abandonnait Chauvelin dont le +grand tort était d'avoir le parti des hommes sérieux de la cour, ce qui +effrayait le Roi[396]. + + * * * * * + +Au mois d'avril, une société, qui n'était plus celle de madame de +Mailly, se formait dans les cabinets autour de madame de la Tournelle. +Les amis particuliers de l'ancienne favorite avaient été éloignés. M. de +Luxembourg n'était plus appelé, et rencontrait même de certaines +difficultés pour être employé à l'armée cette année[397]. Le ménage +Boufflers, enveloppé dans la prévention qui régnait contre Belle-Isle, +invité aux soupers une fois par hasard, était parti pour aller dans ses +terres. De Meuse, le dîneur ordinaire du Roi, qui ne se sentait pas +aimé au fond par la favorite[398], le duc de Villeroy, le duc d'Ayen, le +comte de Noailles, Coigny qui étaient aussi bien les amis du Roi que +ceux de madame de Mailly, avaient trouvé grâce; mais ces commensaux +n'avaient plus l'oreille du Maître comme autrefois. La nouvelle cour des +cabinets, comme l'appelait le duc de Luynes, était composée du duc de +Richelieu, l'homme en faveur et l'amuseur en titre, de MM. de Guerchy et +de Fitz-James, deux anciens amis de madame de la Tournelle, du marquis +de Gontaut, du duc d'Aumont, très-intimement liés avec les deux sÅ“urs. +De toutes les femmes des petits cabinets, la seule madame d'Antin, +quoique de l'intimité de madame de Mailly, avait été assez heureuse pour +se maintenir dans les soupers et les voyages[399]. + +Les femmes que voyait alors presque uniquement le Roi, et dont il était +entouré à toutes les heures, étaient: _la Princesse_, _la Poule_, _la +Rue des Mauvaises paroles_: les petits noms d'amitié sous lesquels, +dans l'intimité royale, s'appelaient madame de la Tournelle, madame de +Flavacourt, madame de Lauraguais. + +Madame de Flavacourt avait le charme des airs effarouchés, le comique +d'effarements charmants devant les admirations trop indiscrètes, les +compliments trop ardents; toute sa personne, à de certains moments, +s'érupait comme se hérissent les plumes d'une poule[400]. Toutefois +madame de Flavacourt ne jouait là qu'un rôle de jolie femme, de créature +à la pudeur gentiment maniérée, un rôle discret, effacé, avec de petits +cris drôles de temps en temps; quoique très bien avec les deux sÅ“urs, +_la Poule_ n'était pas admise aux confidences[401]. + +Mais, et surtout en ce temps de diplomatie féminine, où la favorite qui +n'avait qu'une médiocre confiance dans les victoires de son esprit, qui +se sentait d'ailleurs portée à la raillerie par le sang de sa famille et +à laquelle on avait fait la leçon sur le danger de parler, gardait un +silence de commande, le premier rôle appartenait à madame de +Lauraguais[402]. Elle était, à l'heure présente, le boute-en-train, la +tueuse de l'ennui des cours, la dérideuse du front du Roi, cette +Lauraguais, cette grasse, cette courte, cette laide commère, craquant de +graisse, allumée d'une joie de peuple, toujours en gaieté, toujours +prête à rire de tout le monde et que de Meuse avait baptisée: _la grosse +réjouie_. Chez cette femme, qui apparaît au milieu de Versailles comme +une duchesse taillée sur le patron de madame Dutour, la marchande de +toile du roman de Marivaux, il y avait un forte et gaillarde santé, un +gaudissement intérieur, débondant, sans une méchanceté bien noire, en +ironies, en moqueries, en gaillardises, en lardons, en paroles +agressives, qui faisait un jour dire au Roi, passant en voiture avec les +deux sÅ“urs, rue des Mauvaises-Paroles: «Ce n'est pas ici une rue qui +convient à la _Princesse_, mais elle pourrait bien convenir à madame de +Lauraguais[403].» Se souciant fort peu des gens qui n'étaient pas ses +amis intimes, s'embarrassant encore moins des choses et des événements, +très-peu allante et venante, et restant comme sa sÅ“ur, toute la journée, +enfermée chez elle dans une paresseuse immobilité et une espèce +d'horreur du mouvement, incapable de retenir et de renfermer en elle +cette humeur railleuse, dont l'éruption était comme l'exutoire d'une +activité qui ne se dépensait pas, nullement maîtresse de sa parole, elle +passait le jour et une partie de la nuit à turlupiner la création +entière. + +«Beaucoup de paresse, un bon fauteuil, et se réjouir aux dépens de ses +pareils,» c'est le portrait qu'en trace le duc de Luynes dans une phrase +mal construite, mais qui peint la femme au vif[404]. + +Sous l'influence de madame de Lauraguais, les soupers prenaient un +caractère qu'ils n'avaient point eu sous madame de Mailly; une verve +mordante se mettait à les animer, à les égayer, à les marquer au coin +d'une originalité presque de soupers de lettrés et d'artistes. Les +rapports de police parlaient beaucoup au mois d'avril d'un souper, où +les physionomies des gens de la cour et des ministres avaient été +l'objet des comparaisons les plus piquantes, et où madame de Lauraguais +avait brillé entre tous et toutes. La grosse duchesse, avec le sens +caricatural qui est au fond de tout satirique, avait poliment trouvé que +d'Argenson ressemblait à _un veau qui tette_, M. de Saint-Florentin à +_un cochon de lait_, le contrôleur-général à _un hérisson_, M. de +Maurepas à _un chat qui file_, M. le cardinal de Tencin à _une +autruche_[405], M. Amelot à _un barbet_, M. le cardinal de Rohan à _une +poule qui couve_, M. le duc de Gesvres à _une chèvre_, etc. + +Et le bruit courait bientôt que madame de Lauraguais jouissait d'une +faveur égale à celle de sa sÅ“ur[406]. Même on disait que le crédit de la +première diminuait, tandis que celui de la seconde augmentait, et +qu'elle faisait maintenant partie d'un conseil secret des +arrière-cabinets dont était écarté le duc de Richelieu. On allait plus +loin encore, on répétait que madame de la Tournelle s'était aperçue de +l'amour du Roi pour madame de Lauraguais, de privautés même qui ne +laissaient aucun doute sur une liaison intime, et l'on ajoutait que la +favorite avait pris le parti de ne faire aucun reproche, moyennant quoi +elle gardait son crédit, pendant que sa sÅ“ur faisait tout pour ne pas +lui laisser apercevoir les préférences dont Sa Majesté l'honorait dans +toutes les occasions[407]. + + * * * * * + +Cette rivalité, cette émulation amoureuse entre les deux sÅ“urs +amenait-elle ce qu'elle amène quelquefois entre deux femmes qui se +disputent un homme? Donnait-elle de l'amour à celle qui n'aimait point +encore? ce qu'il y a de certain, c'est qu'au mois de juin, les +courtisans remarquaient que madame de la Tournelle commençait à prendre +du goût pour le Roi, et quelque temps après on entendait la femme aimée +dire de sa propre bouche «que présentement elle aimait le Roi»[408]. + +Alors ce fut une occupation et une prise de possession du Roi par la +tyrannie de la coquetterie sans cÅ“ur et du caprice sans pitié. Madame de +la Tournelle ne ménagea à Louis XV nul des tourments et des +aiguillonnements avec lesquels les liaisons vénales tiennent l'amour en +haleine. Tantôt c'étaient des froideurs qui faisaient craindre au Roi +d'être quitté, tantôt des exigences de femme impérieuses et entêtées +comme des volontés d'enfants, puis des colères, puis des jalousies, une +succession d'indifférences et d'éclats, d'emportements et de bouderies +qui ne laissaient point de trêve au Roi et le tourmentaient sans cesse. +Madame de la Tournelle mettait ses refus dans la possession même et +laissait encore son royal amant gratter à la porte. Elle irritait enfin +par toutes les taquineries et les variations d'humeur cet amour qu'elle +gardait de la satiété, en le maintenant dans l'inquiétude; et elle +s'emparait chaque jour davantage de ce roi inoccupé, égayant ou +assombrissant à toute heure le ciel de ses pensées, et le tenant auprès +d'elle sous le coup et le charme de son inconstance et de sa mobilité. + +Madame de la Tournelle faisait aussi appel à toutes les séductions de sa +beauté que les grâces lourdes et vulgaires, la grosse santé des charmes +de madame de Lauraguais faisaient si bien valoir, et qu'elle savait +encore, comme madame de Mailly, relever et ennoblir par de grandes +parures[409], des pans de draperies flottantes, qui lui donnaient une +jeune majesté olympienne et semblaient l'asseoir sur des nuées. + +Une peau de tigre attachée à l'épaule, une cuirasse enfermant sa gorge +délicate et drue, il faut voir, dans le serein rayonnement de son front, +dans l'élancement vivace de son corps, la jeune immortelle en cette +allégorie nerveuse de la force sous laquelle Nattier la divinise[410]. + +Il fallait voir la jeune femme avec son teint à la blancheur +éblouissante, sa marche molle, ses gestes spirituels, le regard +enchanteur de ses grands yeux bleus, son sourire d'enfant, sa +physionomie tout à la fois mutine, passionnée et sentimentale, ses +lèvres humides, son sein haletant, battant, toujours agité du flux et du +reflux de la vie[411]. + +Et cette beauté de madame de la Tournelle se montrait accompagnée d'un +doux enjouement, d'un art de ravir tout naturel et sans effort, d'une +légère ironie du bout des lèvres,--et, contraste charmant,--«d'un +esprit qui paraissait venir de son cÅ“ur quand on parlait de choses +tendres ou sensibles»[412]. + + * * * * * + +Tout le mois d'août, madame de la Tournelle se baignait. Tous les jours +le Roi venait lui tenir compagnie dans son bain, revenant au bout de +quelques instants faire la conversation dans la pièce voisine avec ceux +qui l'avaient accompagné, et de la porte entr'ouverte arrivaient au Roi +et à son monde les paroles, les petits rires de la baigneuse qu'on ne +voyait pas, avec le frais bruit d'éclaboussures faites par des gestes de +femme dans de l'eau. Puis madame de la Tournelle se couchait, et, ainsi +que la Reine d'un _Conte de fée galant_, dînait dans son lit[413], le +Roi assis à son chevet, la petite cour rangée debout autour d'elle. + + * * * * * + +À la mi-septembre la cour se rendait à Fontainebleau. Pendant que +mesdames de Lauraguais et de Flavacourt se partageaient le logement du +Cardinal, madame de la Tournelle s'installait dans l'appartement de M. +de la Rochefoucauld dont les fenêtres donnaient sur le jardin de Diane. +Il avait été «accommodé tout au mieux», et une porte de communication +le rattachait aux petits cabinets du Roi. + +À ce voyage la favorite obtenait un commencement de maison: c'était un +cuisinier, le meilleur qu'on avait pu trouver, c'était un écuyer, +c'étaient six chevaux de carrosse, c'était une berline en train d'être +confectionnée[414]. Dès ce mois de septembre les désirs de madame de la +Tournelle commençaient à être obéis comme des ordres. Aux premiers jours +de l'arrivée de la cour, pendant la _belle semaine_, la semaine que +faisait appeler ainsi la présence autour de la Reine de mesdames de la +Tournelle, de Flavacourt, de Montauban, d'Antin; la favorite s'étant +plainte que les places de la tribune de la chapelle n'étaient point +commodes, que les bancs et les appuis n'étaient que des planches sans +garniture, et que les banquettes pour se mettre à genoux n'étaient +recouvertes que d'un méchant cuir; en vingt-quatre heures tout se +trouvait changé: bancs, appuis, banquettes avaient été garnis de +coussins en peluche cramoisie. + +En défiance des empressements nouveaux autour d'elle, et disant qu'elle +faisait grand cas de ceux qui étaient ses amis avant le renvoi de sa +sÅ“ur, qu'elle estimait beaucoup ceux qui étaient demeurés les fidèles de +madame de Mailly, mais qu'elle n'avait aucune confiance dans ceux qui +cherchaient à lui plaire aux dépens de la renvoyée, la favorite vivait +et faisait vivre le Roi dans un cercle toujours plus restreint d'hommes +et de femmes. Les hommes soupant dans les cabinets de Fontainebleau +n'étaient plus guère que MM. d'Anville, d'Estissac, de Villeroy, de +Meuse. Et encore de Meuse se sentait-il seulement souffert à cause de la +vieille habitude qu'en avait le Roi, et de l'appui que lui apportait +Richelieu, qui toutefois lui-même ne pouvait triompher de l'antipathie +de la favorite pour l'ami dévoué de madame de Mailly. + +Aussi le vieux courtisan se préparait-il philosophiquement à la +retraite, songeant à sa terre de Sorcy en Lorraine, où il avait passé de +bonnes années autrefois, et dont une ancienne inscription, plusieurs +fois répétée sur les murs, lui revenait à la mémoire: _Tout va si mal +que tout ira bien_. + +Quant aux femmes, il n'y avait plus que madame d'Antin qui fût tolérée +aux soupers, et encore quelquefois. Madame de Boufflers, déjà +très-rarement invitée aux soupers des cabinets de Versailles, avait été +complètement écartée à la suite d'une altercation avec madame de +Lauraguais. Mademoiselle de la Roche-sur-Yon soupait une seule fois. +Pour la malheureuse mademoiselle de Charolais, quoiqu'elle eût acheté +depuis un an la terre d'Athis pour être à proximité de Choisi, et +quoique son appartement à Fontainebleau donnât sur le jardin de Diane, à +deux pas des cabinets du Roi, elle n'était plus de rien du tout, et le +Roi n'allait pas même lui rendre visite[415]. + +Dans la longue intimité qu'apportait entre Louis XV et la maîtresse un +séjour presque tête à tête du matin au soir de plus de deux mois, en ce +lieu propice de tout temps aux femmes aimées de nos Rois, en ce +Fontainebleau où plus tard seront accordés les brevets des nombreuses +faveurs et donations arrachées par madame de Pompadour, les ambitieux +désirs de madame de la Tournelle cheminaient vers leur réalisation. + +Le duché convoité par madame de la Tournelle, sans qu'elle voulût en +parler à Louis XV, sans qu'elle permît d'en parler ouvertement, mais +tout en laissant tenir par ses amis «tous les propos qui pouvaient +conduire à cette grâce[416]», avait rencontré bien des difficultés et +bien des atermoiements. Le 31 janvier, lors de la présentation de madame +de Lauraguais, la cour s'attendait à entendre le Roi dire: «Madame la +duchesse de Châteauroux, asseyez-vous[417].» Il n'en avait été rien, et +les petites maîtresses de la cour s'étaient donné le plaisir de chanter +pendant plusieurs mois: + + Viens à Choisi, mon roitelet, + ............................. + Fais-moi gagner le tabouret, + Disait la bien-aimée. + ............................. + +En mai, le duché semblait ajourné, et même sur le bruit d'une grossesse +de madame de la Tournelle, l'on prétendait que la maîtresse ne serait +faite duchesse qu'après avoir donné des enfants au Roi. + +Au fond, le véritable obstacle à l'élévation de madame de la Tournelle, +c'était la jalousie de la vieille madame de Maurepas qui ne pouvait se +faire à l'idée de voir la favorite duchesse, qui ne pouvait _digérer_ +que la parente qu'elle s'était accoutumée à regarder du haut de sa +grandeur chez la duchesse de Mazarin, fût assise à la cour, quand elle, +elle y resterait debout[418]! Et Maurepas, obéissant à ses ressentiments +particuliers, en même temps qu'il caressait les petites passions +mauvaises de sa femme, contrariait sourdement cette érection de duché, +disant, au mois d'août, que s'il avait voulu être favorable à l'affaire +de la favorite, elle serait terminée depuis longtemps. + +La duchesse était réduite à faire ses affaires elle-même avec le +concours de Richelieu, et un mois avant, elle écrivait à son confident, +au sujet de ce duché, qu'elle semble chercher des yeux sur la carte de +France: + + _À Versailles, ce _17_ juillet _1743. + +«_Quand je prends la plume pour vous écrire, cher oncle, j'oublie la +moitié de ce que j'ay à vous dire: je ne peut pas m'empêcher de vous +répéter encore que vous m'avez paru d'une humeur de chien dans votre +dernière lettre et déraisonnable au dernier point à l'égard de mon +affaire; elle n est pas plus avancée que quand je vous en ay escrit. Le +Roy a dit au controleur de chercher une terre de vingt mil livres de +rente, aparemment qu'il ne l'a pas encore trouvé, tout ce que je sçay +c'est qu'il luy dit il y a quelque temps que la Ferté Imbault estoit a +vendre, mais ci c'est celle la, je ne veux pas en porter le nom au moins +que de le partager par la moitié par galanterie pour la vieille duchesse +de la Ferté. Quant à ce que vous me dites de prendre mon nom, cela ne +seroit guere possible, premierement, il faudroit une permission de mon +père et du comte de Mailly, et en second lieu une grande malhonneteté +pour la famille de mon mari, au lieu qu'en prenant le nom de la terre +cela est tout simple: l'on m'a dit que le Roy pouvoit la nommer comme il +voudroit, si celuy quelle porteroit ne me convenoit pas; en ce cas dite +moy quel est celuy que je demanderois. Je suis bien faché que vous ne +soyé pas ici car on ne peut pas parler aussi bien de tout cela par +escrit. À l'égard de Vendome et d'Angouleme il ni faut pas compter, l'on +prétend que des qu'il y a dix ans qu'un domaine ou terres est réuni à la +couronne, le Roy n'est plus maitre d'en disposer, ou qu'au moins cela +donneroit sujet à de grandes discussions, et il ne nous en faut point, +il faut quelque chose qui aille tout de suite. Ainsi mendé moy ce que +vous pensé surtout cela, car quand l'humeur ne vous a pas gagné, je vous +crois de bon conseil et ay confiance en vous[419]._» + +À la fin d'octobre, au bout de six semaines de séjour à Fontainebleau, +le duché était trouvé[420] et accordé et l'on ne s'occupait plus que de +la rédaction de la grâce que madame de la Tournelle désirait voir +rappeler les précédents de mesdames de la Vallière et de Fontanges[421]. + +Le duché donné à madame de la Tournelle était le duché de Châteauroux, +tirant son nom de Raoul ou Radulphe de Déols qui avait bâti le château +et la ville sur la rivière de l'Indre au Xe siècle. Cette terre, passée +depuis aux Condé, avait été attribuée dans le partage des biens de la +maison au comte de Clermont qui l'avait vendue au Roi pour payer ses +dettes. Cette terre valait 85,000 livres[422] de rentes, et dans le +renouvellement des fermes qui venait d'avoir lieu, les fermiers généraux +qui continuaient à jouir de cette terre, s'étaient engagés à payer les +85,000 livres par an pendant le courant du bail. Le duché de Châteauroux +demeurait domaine du Roi, madame de Châteauroux en jouissait par brevet +pour sa vie seulement[423]. + +La présentation avait lieu le mardi 22 octobre 1743, après le débotté. + +La présentation se faisait avec un certain appareil: + +Il y avait huit dames dont cinq assises qui étaient mesdames de +Lauraguais, de Châteauroux, la maréchale de Duras, les duchesses +d'Aiguillon et d'Agénois. Les trois femmes debout étaient madame de +Rubempré, madame de Flavacourt et madame de Maurepas qui enrageait. +Sortie du cabinet du Roi, la nouvelle duchesse allait prendre son +tabouret chez la Reine qui lui disait: «Madame, je vous fais compliment +sur la grâce que le Roi vous a accordée.» Et s'asseyant, Marie Leczinska +faisait asseoir à sa gauche mesdames de la Tournelle et Lauraguais et à +sa droite madame de Luynes[424]. + +Quatre mois après Maurepas était obligé de libeller lui-même l'érection +du duché de Châteauroux par ces lettres, où il semble avoir mis la +vengeance de son ironie sérieuse et de son persiflage à froid: + +«LOUIS, PAR LA GRÂCE DE DIEU, Roy de France et de Navarre, à tous +présens et à venir, salut. Le droit de conférer les titres d'honneur et +dignités étant un des plus sublimes attributs du pouvoir suprême, les +Rois nos prédécesseurs nous ont laissé divers monuments de l'usage +qu'ils en ont fait en faveur des personnes dont ils ont voulu illustrer +les vertus et le mérite par des dons dignes de leur puissance, de terres +et de seigneuries titrées qui puissent réunir en même temps les honneurs +et les biens dans celles qu'ils ont voulu décorer. À CES CAUSES, +considérant que notre très-chère et bien aimée cousine, _Marie-Anne de +Mailly, veuve du sieur marquis de la Tournelle_, est issue d'une des +plus grandes et illustres Maisons de Notre Royaume, alliée à la nôtre et +aux plus anciennes de l'Europe, que ses ancêtres ont rendu depuis +plusieurs siècles de grands et importants services à notre couronne, +qu'elle est attachée à la Reine, notre très-chère compagne, comme Dame +du Palais, et qu'elle joint à tous ces avantages toutes les vertus et +les plus excellentes qualités de l'esprit et du cÅ“ur qui luy ont acquis +une estime et une considération universelle, nous avons jugé à propos de +luy donner par notre brevet du vingt et un octobre dernier _le +Duché-Pairie de Châteauroux et ses appartenances et dépendances, sis en +Berry_, que nous avons acquis de _notre très-cher et très-amé cousin, +Louis de Bourbon, comte de Clermont, prince de notre sang_, qui le +tenoit patrimonialement de la succession du duc de Bourbon son père et +de ses auteurs, pour en disposer en toute propriété par nous et nos +successeurs, et nous avons commandé par ledit brevet qu'il fût expédié à +notre dite cousine toutes lettres sur ce nécessaires en conséquence +dudit brevet. Elle a pris le titre de duchesse de Châteauroux et jouit +en notre cour des honneurs attachez à ce titre. Et désirant que le don +par nous fait à notre dite cousine, duchesse de Châteauroux, ait la +forme la plus solide, la plus honorable et la plus authentique, nous +avons par ces présentes signées de notre main, de notre propre +mouvement, grâce spéciale, certaine science, pleine puissance et +autorité royale...»[425]. + + + + +XIII + +Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc de +Rochechouart.--Richelieu nommé premier gentilhomme de la Chambre.--Les +Parisiens le baptisant: _le Président de la Tournelle_.--Portrait moral +du duc.--Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieurs +de ses maîtresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type +de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du +monde.--Son activité fiévreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de +Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle +mène contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrôleur-général, le +maréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de +l'entourage de la favorite.--Ses mépris de Louis XV et son instinct +d'une grande politique.--Madame de Tencin donne à la duchesse de +Châteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de ses +armées. + + +Le succès de l'appareillage entre Louis XV et madame de la Tournelle +allait bientôt valoir à Richelieu le salaire qui convenait à ses +services et que méritaient ses complaisances[426]. La place de premier +gentilhomme de la chambre donnée à la mort du duc de Rochechouart, tué +à la bataille de Dettingen à son fils, devenait vacante cinq mois après +par le décès de cet enfant, enlevé à quatre ans par une convulsion. La +place semblait devoir revenir à monsieur de Saint-Aignan dont le père et +le frère avaient possédé cette charge. Monsieur de Saint-Aignan avait +été en outre blessé au service, et ses affaires étaient fort dérangées à +la suite de quatorze années d'ambassade en Italie et en Espagne. La +charge était en outre sollicitée par monsieur de Luxembourg que l'on +disait avoir une promesse écrite du Roi, obtenue du temps de Mailly, et +par monsieur de Châtillon qui allait se trouver sans charge, l'éducation +du Dauphin étant presque terminée, et encore par monsieur de la +Trémoille, très-appuyé par le duc d'Orléans. Au plus fort des +compétitions, Maurepas, voulant avoir un mot du Roi, ne pouvait +l'obtenir. Piqué, le ministre demandait à Louis XV quelle devait être sa +réponse à ceux qui lui demandaient le nom du titulaire. Le Roi lui +disait sèchement «qu'il n'avait qu'à répondre qu'il n'en savait +rien»[427]. Maurepas et les courtisans étaient fixés, la place de +premier gentilhomme de la chambre était donnée à Richelieu: et Louis XV +et madame de Châteauroux attendaient le retour du courrier expédié à +Montpellier et qui devait leur apporter l'acceptation du duc[428]. + +C'est ainsi que celui que les Parisiens appelaient avec une méprisante +ironie le «_président de la Tournelle_» était mis au premier plan, et +montait à une place dont la constitution de la monarchie française +faisait une des plus grandes influences de l'époque[429]. + + * * * * * + +Le temps est loin où, mêlé et confondu dans le petit monde des +Marmouzets, en cette bande de jeunes gens mettant du rouge, passant une +partie de la journée au lit, usant de l'éventail, une miniature de la +cour des Valois, le modèle de Richelieu et son parangon était le duc de +Gesvres. Le temps n'est plus même, où la conquête de la femme, son +immolation à sa vanité, l'_ostentation dans la volupté_ ainsi que +l'appelle d'Argenson, lui paraissait une gloire suffisante. Aujourd'hui, +en l'homme de cinquante ans s'est éveillée une ambition active et +remuante, mais sourde et cachée, qui marche vers un but certain et fixé +d'avance avec la ceinture lâche de la légèreté et du plaisir. À cette +ambition Richelieu joint un cÅ“ur supérieurement sec, un grand mépris +pratique des femmes, une conscience impudique, qui, sans honte du métier +d'entremetteur royal, demande en souriant aux préjugés, si l'on rougit +de donner au souverain un beau vase, un agréable tableau, un bijou +précieux, et pourquoi l'on rougirait davantage de lui offrir ce qu'il y +a de plus aimable au monde, une femme. À ce cynisme absolu, soutenu +d'ironie sceptique et porté avec un grand air, ajoutez une bravoure +toute française, un certain tact des fausses démarches, et la véhémence +et l'affirmation d'une parole subjugante à la façon de son grand oncle +le Cardinal[430], puis encore toutes les grâces d'état du joueur +heureux, l'assurance du succès, la confiance insolente, la superstition +en son étoile, il semble que l'on ait tout Richelieu et que l'on possède +entièrement le secret de ses prospérités. + +Et cependant une chose aida plus encore que tous ces dons la fortune de +Richelieu: je veux parler de cette force modeste, la puissance +d'assimilation qui était la qualité supérieure de cet esprit étroit et +de ce génie misérable. Dans ses nombreuses amours, dans ses liaisons +avec ce que la cour et Paris possédaient d'intelligences délicates et +vives, dans le contact et l'épanchement de tant de femmes +supérieurement douées, de mademoiselle de Valois, de la princesse de +Charolais, de madame d'Averne, de la princesse de Rohan, des duchesses +de Villeroy et de Villars, Richelieu s'appropria tout ce que ces cÅ“urs +raffinés, ces esprits éveillés, ces yeux perçants, ces âmes occupées de +curiosité, ces nerfs sensibles, sentaient, devinaient, voyaient, +percevaient pour lui. Il ne puisa pas seulement chez les femmes avec +lesquelles il vécut et à travers lesquelles il passa, la science des +riens, la déduction des apparences, la seconde vue des choses +indifférentes, ce sens d'observation, cet instinct des hommes et des +situations, qui n'appartiennent qu'à ce sexe armé providentiellement de +toutes les armes de la faiblesse; mais il tira encore des femmes qui se +lièrent à lui sa politique, sa diplomatie, ses plans d'intrigue, ses +audaces, les ressorts de sa faveur et les moyens de son rôle. Ce furent +des conversations de femmes, des conseils de femmes, des espionnages et +des comptes-rendus, et encore des indications et des idées de femmes, +qui réglèrent ses projets, dictèrent ou affermirent ses résolutions, +inspirèrent ou arrangèrent ses plans de campagne, marquèrent ses +positions sur la carte de la cour, poussèrent ses manÅ“uvres et lui +soufflèrent la victoire. Pour ôter toute illusion sur la valeur et +l'initiative de la personnalité de Richelieu, il suffit de le considérer +et de le montrer dans cette intrigue de madame de Châteauroux: il +s'agite, mais c'est une femme qui le mène; et à le voir allant, venant, +avançant, reculant, tournant à droite, tournant à gauche, sous la +dictée de madame de Tencin, il semble le pantin des intrigues de cette +femme, le premier ministre de l'intrigue. + + * * * * * + +Richelieu et madame de Tencin s'étaient rencontrés dans la caverne de +l'intrigue, chez l'abbé Dubois, alors que l'ex-religieuse[431] échappée +de Grenoble pour venir donner d'Alembert à Paris, tenait le ménage et le +salon de l'abbé, et gagnait la faveur du Régent, en apportant à ses +plaisirs la variété de débauches antiques, la distraction de nouvelles +lupercales[432]. + +Il y avait déjà d'audacieux projets dans cette tête pétillante de malice +et d'esprit si bien ajustée sur un long cou plein de grâce, dans cette +jeune Tencin qui cherchait à se glisser dans les affaires, à se loger +quelque part dans l'État avec son frère! Déjà courant les ministres, +visitant les ambassadeurs, voyant les financiers, sollicitant les +magistrats, donnant audience aux nouvellistes lui apportant la primeur +des histoires de la cour et de la ville, présidant une assemblée furtive +de prélats en permanence chez elle, quand le cardinal de Bissy ou le +nonce du pape ne pouvait pas les recevoir[433], et ayant fait de sa +maison une espèce d'académie, elle est la première des femmes politiques +qui aient compris le pouvoir des gens qui tiennent une plume, qui ait +caressé et choyé ce parti nouveau: les hommes de lettres[434]. + +Avant le dîner de madame Geoffrin, il y a le _dîner de la Tencin_, chez +laquelle l'autre se glisse pour recueillir ce qu'il y a de meilleur et +de plus illustre dans l'inventaire de la vieille femme. + +Madame de Tencin, dit Duclos, avait une qualité que n'a poussée à ce +point aucune femme de son temps: l'esprit d'avoir l'esprit de la +personne avec laquelle elle avait affaire. C'était une merveille que la +simplicité et la bonhomie dont elle enveloppait toute la rouerie de sa +personne, et longtemps Marmontel rira de sa naïveté, quand il se +rappellera au sortir des visites passées, ses exclamations: _la bonne +femme!_ + +Cette curieuse personnalité du siècle, il fallait l'entendre en sa +petite maison de Passy, en ce lieu de retraite où sa pensée se +recueillait pour ourdir une trame, il fallait l'entendre professer +l'expérience, tenir à ses familiers un cours pratique de la vie du +monde, faire montre de «cet épais bon sens» dont la frêle créature +semble avoir l'orgueil plus que de toute autre chose: «Faites-vous, +disait-elle, à un homme de lettres dont elle avait entrepris +l'éducation, des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on +fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop +dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels pour +ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce +que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui +vous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y +rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous servir. Mais de celle +que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre +chose que l'ami, car, entre amants, dès qu'il survient des nuages, des +brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle +assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus, +entendez-vous?[435]» + +Madame de Tencin ambitionnait encore la réputation d'être une amie toute +dévouée ou une ennemie déclarée. + + * * * * * + +Entre cette femme qui, malgré tout, en dépit même de l'indulgence du +temps, ne pouvait échapper à la déconsidération[436], et Richelieu qui, +malgré le relief de ses amours, avait grand'peine à se faire accepter +de la grande société, Richelieu, qui avait eu besoin de tuer en duel le +prince de Lixen pour ne plus entendre bourdonner à ses oreilles le nom +de Vignerot[437], entre ces deux ambitions qui pressentaient de si +grands obstacles, une liaison ne pouvait être qu'une ligue, la mise en +commun de l'esprit d'entreprise de la femme et de la réputation à la +mode de l'homme. + +Madame de Tencin pensa que Richelieu était le seul homme qui pût mettre +son frère au ministère, et peut-être, Fleury mourant, lui procurer sa +succession. Elle s'attacha complètement à lui, surveillant les études +de son fils, réglant les comptes de son intendant, servant ses amours, +éclairant par des reconnaissances habiles tout ce qu'il tentait, +interrogeant et confessant pour lui, à l'armée ou en province, la cour, +Paris, le grand monde, le petit monde, la livrée, lui mettant l'oreille +à toutes les portes, lui ouvrant l'intérieur de la Reine, lui dévoilant +les colères du Cardinal, l'avertissant de l'influence naissante de +Mirepoix sur le Roi, prenant la mesure des gens auxquels il allait avoir +affaire, lui en donnant la clef et la valeur, lui ménageant les +entrevues, lui épargnant les démarches, le mettant en garde contre la +sottise des rancunes et la niaiserie des premiers mouvements, l'arrêtant +sur le danger de faire entrer à l'académie un athée comme Voltaire, +l'empêchant de perdre du temps avec de _petites femmes_, lui prêchant +toutefois de les faire parler, le conseillant, le renseignant, lui +annonçant toute chaude l'apoplexie de Breteuil, lui dénonçant la cabale +qui se prépare pour le renverser au voyage de Fontainebleau d'automne, +lui montrant l'ennemi ou le danger, la chose à faire ou le coup à +craindre, la faveur à miner ou le crédit à ménager; et cela, dans une +langue de scepticisme précise et concise, froide et nette comme la +parole même de l'expérience. + +Type curieux de ce temps dont l'apparence n'est que mollesse, paresse, +et dont l'abord n'est plein que des dieux du repos, tandis qu'au fond et +dans l'ombre des âmes, s'agitent les ambitions dévorantes et les +activités furieuses qui se plaignent par la voix d'un homme de ce +siècle «de ne pas dormir assez vite»; madame de Tencin n'est que +mouvement, qu'agitation, que fièvre. + +Toute la journée aux visites, aux audiences, aux conciliabules des +ministres, aux avis de ses amis, de ses espions; toute la nuit aux +écritures, aux mémorandums, aux rapports, aux missives de dix pages, à +sa fabrique de lettres anonymes, à son _grimoire_[438]. + +Il semble qu'elle ne soit femme que par le système nerveux, et qu'elle +ne tienne à l'humanité que par cette maladie de foie qui irrite encore +son activité des chaleurs de sa bile. L'amour est pour elle une affaire +de canapé[439]; ni la passion ni le sentiment ne parlent à son cÅ“ur, +gagné et rempli tout entier par la nouvelle religion du siècle que +Maurepas baptise «la religion de l'esprit». + + * * * * * + +Cette femme cependant détachée de son sexe, de son cÅ“ur, supérieure aux +instincts tendres, aux illusions, aux émotions, partage son âme avec +une autre moitié d'elle-même. Elle vit dans une de ces communautés +d'existence, et toute à l'un de ces dévouements où souvent tout le cÅ“ur +des sceptiques se concentre et se réfugie. + +Ces menées sans trève, cette imagination sans sommeil, le maniement +admirable de la flatterie, les ressources de l'intelligence, prescience, +coup d'Å“il, esprit, séduction, tout était ramené par madame de Tencin +vers l'ambition, vers la fortune de son frère[440], de ce frère avec +lequel, au dire du public, elle faisait ce ménage dont le public voulut +voir un autre exemple dans l'amitié fameuse de la duchesse de Gramont et +du duc de Choiseul; liaisons étranges et profondes, où l'ambition +aurait violé la nature pour faire garder à la famille les secrets +entendus de l'oreiller seul, se dérober aux tentations comme aux +expansions extérieures, et assurer à cette confidence et à cette +intimité dernières la discrétion d'un même sang! + +Aussitôt les amours du Roi arrangées par Richelieu, la faveur de madame +de la Tournelle déclarée, madame de Tencin parle à Richelieu du besoin +qu'ils ont d'unir toutes leurs forces pour le soutien de madame de la +Tournelle, et de joindre contre Maurepas, les Rohan aux de +Noailles[441]. Elle lui montre que là est la grande nécessité de leur +situation, leur défense et le nÅ“ud du succès: il faut que Richelieu +ramène à lui et rattache au parti madame de Rohan, cette maîtresse qu'il +n'a point voulu offrir au Roi, préférant lui donner la maîtresse de son +cousin. Et pour désarmer ce dépit amoureux d'un nouveau genre, ce sera +madame de Tencin elle-même qui ira trouver madame de Rohan, et qui +parviendra à obtenir qu'elle ne se plaigne plus qu'avec un reste +d'aigreur «de n'avoir pu acquérir un ami, et de n'avoir paru digne à +Richelieu que de certains sentiments». + +Après avoir rallié les Rohan à Richelieu, toute son attention et toute +sa stratégie se tournent contre Maurepas, «l'homme au cÅ“ur perfide». +Voilà l'ennemi contre lequel madame de Tencin ne cesse de mettre en +garde Richelieu, l'adversaire à craindre, le ministre à ruiner. Elle le +perce, elle le suit. Elle dit à l'oreille de Richelieu le _gazetin_ que +Maurepas rédige et qui est remis au Roi tous les matins, les éclats de +rire continuels que le Roi et le ministre s'en vont cacher dans les +embrasures des fenêtres, l'alliance de Maurepas avec le contrôleur +général, la dépendance d'Amelot qui ne fait pas «une panse d'_a_ sans +les ordres qu'il reçoit de Maurepas», les trois quarts d'heure que +Maurepas a passés avec le Cardinal, la mine joyeuse qu'il montrait en +sortant, la police des propos des petits appartements faite par Meuse +pour le comte de Maurepas, les indiscrétions de Pont de Veyle sur le +compte de son chef, chaque pas, chaque piste, chaque détour, chaque +traité secret, chaque marche et jusqu'à chaque changement de physionomie +de Maurepas. Puis, s'élevant à la conclusion, à la vue générale de la +position, considérant, sans se laisser aveugler par l'hostilité, +l'ensemble du pouvoir de Maurepas, son influence sur l'esprit du Roi, sa +toute-puissance sur le secret de la poste, son armée d'espions, sa +fabrique de petites nouvelles, tenant compte de ses cailletages et de +ses coups fourrés, elle laissait à Richelieu dégrisé et ramené au vrai +sens des choses, l'option entre deux seules conduites: un raccommodage +plâtré ou une attaque à fond; et pour l'attaque, c'est elle encore qui +en trace le plan et en marque le terrain: «La marine a recueilli cette +année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer;» c'est là , +dit-elle, où il faut attaquer Maurepas. + +Si rien ne la trouble, ni ne l'effraye, nul ne la trompe ni ne +l'éblouit. + +Le contrôleur général ne la dupe pas avec son air brusquement bonhomme, +elle le voit depuis des temps infinis marcher sous terre, sans qu'on +s'en aperçoive, et elle dévoile à Richelieu ses agissements secrets pour +remplacer Amelot par son ami intime M. de Rennes; intrigue qui, si elle +réussissait, ferait les ministres tout-puissants et amènerait la ruine +de Richelieu et de son frère. + +Le maréchal de Belle-Isle, dont les trois quarts des Parisiens font un +homme de génie, ce Belle-Isle qui inquiète l'Europe, n'entre dans son +jeu que comme un comparse: elle ne voit en lui qu'un assommoir à +ministres, un moyen d'annihiler Maurepas, et elle engage Richelieu à +renforcer les prôneurs de Belle-Isle, à répéter qu'il fait au-delà des +forces humaines, pour lui faire prendre le haut du pavé et tenir le +ministère dans l'humilité et le néant. + +Elle pousse encore en avant le maréchal de Noailles, sachant bien que le +héros n'est guère sérieux, et que c'est une bonne marionnette à faire +disparaître un jour au profit de Richelieu. Cette alliance avec les de +Noailles, il était bon, suivant elle, de l'affermir par une liaison avec +les Paris-Duverney. Elle voyait de solides avantages à s'attacher ces +grands amis de Belle-Isle et à tourner leur enthousiasme naturel au +profit du maréchal de Noailles. Elle montrait qu'ils avaient beaucoup +d'amis, «tous les souterrains possibles,» de l'argent à répandre, rien à +désirer ni à demander, et qu'ils ne seraient accessibles que par les +caresses de l'amitié. + +Puis dans cette revue des puissances et des influences, de la cour, des +individualités et des groupes d'intérêts, c'était d'Argenson qu'elle +peignait comme sourdement hostile, dont elle racontait les nuits d'amour +à la maison de Neuilly et les sommeils le lendemain matin au conseil, +d'Argenson qu'elle montrait faisant des soupers _sous le nez_, où il +buvait au point de ne pouvoir ni travailler ni se montrer, d'Argenson +enfin complètement livré à l'intrigante Mauconseil dont la Tencin dira: +«que Richelieu aurait toujours à sa volonté la personne, mais jamais le +cÅ“ur». + +Lumières, renseignements, conseils, tout aboutissait toujours au centre +des opérations de Richelieu, et au cÅ“ur de la faveur: à madame de +Châteauroux. Par madame de Tencin, Richelieu était mis au fait de la +confiance placée bien mal à propos dans telle ou telle femme, et contre +laquelle il fallait la précautionner. Par elle il savait le degré +d'intimité où elle était avec d'Argenson, degré qu'il ne fallait pas +laisser dépasser, par elle il connaissait le commerce d'amitié et +d'ironie que la moqueuse personne avait avec Marville et leur +fabrication en commun de ridicules et de travers, par elle il était +instruit des propos indiscrets du premier valet de chambre de la +favorite «le plus grand babillard de la terre», par elle il pénétrait +dans les mystères de son alcôve. Par madame de Tencin Richelieu était +tenu au courant, jour par jour, de la température de l'amitié de la +duchesse de Châteauroux. Madame de Tencin lui mandait les manÅ“uvres +employées pour refroidir la favorite à son égard, lui disait qu'on ne +cessait de lui répéter qu'il avait déjà dégoûté le Roi de sa sÅ“ur, qu'il +en ferait autant d'elle s'il restait dans l'étroite privauté du Maître. + +Toute dépitée que fût madame de Tencin des froideurs de madame de +Châteauroux pour son frère[442], du refus qu'elle avait fait de ses +services, de la répulsion qu'elle devinait en elle pour elle-même et ses +intrigues[443], elle ne donnait rien au ressentiment, ni même à +l'antipathie dans ses rapports sur la favorite. Ses jugements sur cette +femme, _haute comme les monts_, ainsi qu'elle dit quelque part, étaient +exempts de toute passion. + +Son intelligence l'avait si bien délivrée des jalousies et des +petitesses de son sexe qu'elle travaillait à maintenir, à asseoir la +favorite, à en faire un personnage politique, en retirant à Voltaire la +négociation secrète dont Amelot et Maurepas l'avaient chargée, et en +tâchant d'obtenir que le roi de Prusse déclarât «qu'il nommait madame de +la Tournelle comme la personne en laquelle il plaçait sa confiance.» +Enfin madame de Tencin, en dernier lieu, consentait à lui indiquer un +grand rôle dans une conception virile sortie de sa tête de femme. + + * * * * * + +Les plaintes de la France n'étaient pas sans écho dans cet esprit de +femme, auquel on ne saurait refuser la clairvoyance, la lucidité, la +netteté, le sang-froid, en même temps que l'instinct d'une politique +générale plus grande, malgré toute la misère de ses détails, que la +politique du ministère. Madame de Tencin souffrait de la faiblesse ou +plutôt de l'absence de cette volonté qui donne la vie aux monarchies et +circule du roi dans l'État. Elle se plaignait de cette indifférence dont +rien ne pouvait tirer le Roi[444], de cette lâcheté apathique qui le +disposait aux résolutions les plus mauvaises, mais lui donnant le moins +d'embarras à prendre et le moins de peine à suivre. Elle déplorait avec +l'opinion publique la somnolence de tête et de cÅ“ur de ce souverain, que +la vue de Broglie, à son retour d'Allemagne, n'animait pas même d'un peu +d'indignation, de ce souverain qui se dérobait aux déplorables nouvelles +pour échapper à leur désagrément, et, désertant les affaires, voyant le +mal et le laissant faire par crainte d'un dérangement ou d'un effort, +croyant par lassitude chaque ministre sur parole, paraissait jouer à +pile ou face dans son conseil les plus grands intérêts de l'État. Lui +parler raison «_c'était comme parler aux rochers_», disait madame de +Tencin, avec un fond de mépris qu'elle ne pouvait cacher. Et pour le +tirer de son engourdissement, elle ne voyait d'autre moyen qu'une sortie +violente de ses habitudes et de sa vie, d'autre voix que la voix de sa +maîtresse: madame de Châteauroux devait décider Louis XV à se mettre à +la tête de ses armées. + +Tel était le projet dont madame de Tencin faisait donner par Richelieu +l'idée à la favorite; et c'est ainsi que, au moment même où les esprits +indignés des insolences de madame de Châteauroux commençaient à se +tourner contre le Roi, madame de Tencin préparait dans la coulisse une +Agnès Sorel de sa façon, qui devait, dans ses idées, non-seulement +reconquérir à la maîtresse du Roi et au Roi les sympathies de la +nation, mais encore procurer à Richelieu l'oubli de son misérable rôle +de Figaro des petits appartements et la chance d'une grande fortune à +ciel ouvert[445]. + + + + +XIV + +Transformation de la duchesse de Châteauroux.--Ses efforts pour +_ressusciter_ le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement +de l'armée de Flandre.--La vieille maréchale de Noailles.--Le sermon du +Père Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de +Châteauroux.--Elle est nommée surintendante de la maison de la +Dauphine.--La nomination de toutes les places accordées au bon plaisir +de la favorite. + + +Le projet de madame de Tencin tombait dans une âme qui y était toute +prête et disposée: madame de Châteauroux se précipitait au rôle que +Richelieu lui apportait. Aux ardeurs, aux hauteurs d'orgueil d'une +Montespan, elle unissait sous l'apparence paresseuse de son corps les +énergies et les ambitions viriles d'une Longueville. Cette cour molle et +paresseuse, ce temps de petites choses, ce règne sans appareil, sans +grandeur, sans déploiement de majesté, lui paraissaient un théâtre trop +étroit pour son amour; dans sa fierté, dans ses impatiences, dans la +fièvre de sa volonté, dans l'activité de ses projets, dans la passion de +son esprit, il y avait le feu d'une Fronde aussi bien que l'âme d'un +grand règne. + +Enivrée par le plan de madame de Tencin, elle devenait tout à coup une +autre maîtresse et révélait une autre femme: elle se mettait à remuer +les volontés du Roi, à le mener au plus haut de ses devoirs, à lui faire +manier presque de force les plus grandes parties du gouvernement, à +l'aiguillonner et à l'accabler du sentiment de sa responsabilité, à lui +parler sans cesse des ministres, du parlement, de la paix, de la guerre, +de ses peuples, de l'État, et faisait à tout moment le rôle et le bruit +de la conscience d'un roi auprès de ce monarque fainéant qui, tout +étourdi de ces grandes paroles, de ces grandes idées dont madame de +Châteauroux ne cessait de le poursuivre, lui disait: «Vous me +tuez!--_Tant mieux, Sire_, répondait madame de Châteauroux, _il faut +qu'un roi ressuscite_[446]!» + +«Ressusciter le Roi!» rendre à l'État un roi enlevé à une reine, l'armer +pour l'honneur de sa couronne et le salut de ses peuples, marcher debout +à côté de lui comme la victoire, être l'inspiration de son courage, la +voix de sa gloire, et désarmer enfin les chansons de la France avec les +_Te Deum_ de Notre-Dame..., telle est la superbe ambition qui s'empare +de la favorite, éblouie de ce magnifique avenir. + +Et voilà madame de Châteauroux versant à Louis XV le zèle qui la dévore, +l'exhortant à la guerre, le poussant aux armées. Elle lui promet la +reconnaissance et les adorations de ses sujets. Elle lui montre les +insolences de l'ennemi, nos frontières menacées, nos armes sans audace, +nos généraux sans génie, nos troupes sans confiance, notre fortune +épuisée. Elle sort du tombeau l'ombre de Louis XIV pour rappeler à son +petit-fils les soins de son héritage, les obligations de son sang. Elle +tente à toute heure les mains du Roi avec cette épée de la France, si +belle à porter. + + * * * * * + +Des intrigues de cour qui se croisaient bientôt, servaient et +secondaient les projets belliqueux de madame de Châteauroux. Maurepas, +désarmant un moment, entrait dans les vues de la favorite: il comptait, +pendant la guerre et à l'armée, s'insinuer plus avant dans les bonnes +grâces du Roi, aller à ses fins, faire rendre à sa position tous ses +avantages, se ménager de faciles occasions de s'attacher des créatures, +rendre son ministère plus recommandable, et rapporter tous les succès de +la campagne à la sagesse de ses avis et à la célérité de ses ordres. + +Le maréchal de Noailles venait après M. de Maurepas donner aux plans +enthousiastes de madame de Châteauroux l'appui de représentations +énergiques et l'autorité de sa position à la cour. Aimé du Roi[447], +craint des ministres, les inquiétant par la supériorité de son esprit, +l'ascendant de son âge, le crédit de ses alliances, le maréchal de +Noailles avait été désigné par les avis réunis du conseil pour commander +l'armée de Flandres; et le Roi l'avait nommé. + +«Il faudra que vous voyagiez!» disait un jour Louis XV au maréchal. Le +duc de Noailles répondait sur le ton de la plaisanterie qu'il était bien +vieux pour entreprendre des voyages, mais voyant que le Roi parlait +sérieusement et que l'on était dans la galerie, il lui faisait observer +que ce n'était pas le lieu convenable pour prendre ses ordres, et qu'il +le priait de vouloir bien lui marquer l'heure à laquelle il devait venir +les recevoir. Le Roi donnait rendez-vous au maréchal après le débotté, +dans sa garde-robe. Aussitôt que Louis XV lui déclarait qu'il le faisait +appeler pour commander en Flandre, le maréchal s'écriait: «Est-ce vous, +sire, qui le voulez?» Le Roi lui répondant que c'était lui-même qui le +désirait; le maréchal lui représentait longuement les malheureuses +circonstances présentes, l'éloignement de toutes les forces du Roi, le +peu de troupes qui se trouvaient en Flandre et la supériorité des +troupes d'Angleterre unies aux Autrichiens et aux Hanovriens... + +Cette nomination était un coup habile des ministres: le maréchal était +par ce commandement exilé de la cour, écarté de la personne du Roi; et +un moment le maréchal eut peur pour son crédit de ce commandement des +forces de la France du Rhin à la mer et qui lui permettait de promener +en maître l'armée d'une frontière à l'autre. + +Mais il y avait dans la famille de Noailles un conseil précieux, une +femme de tête, qui, malgré ses quatre-vingt-dix ans, passait encore aux +yeux des bons observateurs, pour le plus habile politique de son temps. +Cette femme, vénérable et redoutable, dont tout le cÅ“ur et tout l'esprit +n'avaient été tournés, pendant tout le cours d'une si longue vie, que +vers l'agrandissement de sa maison; cette aïeule, mère de onze filles et +de dix fils, dont les enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, +tant morts que vivants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État, +montaient à plus de cent; cette femme de cour, sans scrupule et sans +rigorisme étroit, qui avouait avoir usé également, presque +indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de +la faveur des princes et l'avancement des siens, la vieille maréchale de +Noailles, née Beurnonville, n'était point encore rassasiée des +prospérités, des charges, des héritages, des survivances, qu'elle avait +amassés sur son sang; et lorsque ses courtisans la comparaient à la mère +des douze tribus d'Israël, lorsqu'ils lui promettaient que sa race +s'étendrait comme les étoiles du firmament et le sable de la mer, il +échappait à la vieille maréchale inassouvie, dans un soupir, ce regret: +«Et que diriez-vous si vous saviez quels bons coups j'ai manqués[448]!» + +Le maréchal avait une conférence avec sa mère, et sortant d'auprès +d'elle, Maurepas avait presque de l'étonnement à le voir entrer aussi à +fond et avec une telle apparence d'innocence dans tous ses plans. La +vieille femme avait fait toucher à son fils du doigt la situation: il +fallait emmener le Roi à l'armée et tout seul[449], de façon à jouer aux +ministres ce piquant tour d'avoir le maître sous la main, et de +travailler avec lui sur tous les paquets venant de Paris. + + * * * * * + +Insinuations de Maurepas, représentations du maréchal, insistances de +Richelieu, de tous les familiers, de tous les courtisans à la dévotion +de la maîtresse, tout conspirait auprès du Roi et dans ses entours les +plus intimes pour le succès de madame de Châteauroux. Dans le cÅ“ur même +de Louis XV se réveillaient les véhémentes apostrophes que le père +jésuite Tainturier avait osé lui adresser en face du haut de la chaire, +dans son sermon sur la _Vie molle_; et il sentait retentir en lui cette +voix audacieuse et sévère l'appelant à toutes les activités, à toutes +les initiatives, à tous les courages de la royauté, lui montrant, à côté +de son conseil à éclairer, de ses ministres à gouverner, ses armées à +conduire pour faire éclater en elles la puissance du bras de Dieu[450]. + +La duchesse de Châteauroux triomphait, et, si des empêchements +divers[451] s'opposaient au départ du Roi, en l'automne de l'année 1743, +elle avait la certitude que, au printemps prochain, le Roi se mettrait à +la tête des armées. + + * * * * * + +Et l'année 1744, l'année de la grande faveur en même temps que de la +disgrâce, commence pour la favorite. Alors on la voit menée par le Roi à +l'Opéra dans le carrosse où il a ses filles[452]. + +On la trouve à l'audience de congé de l'attaché de Suède, placée la +première en tête des dames titrées à la droite de la Reine. Elle +apparaît un jour avec au cou un collier de perles de cent mille livres, +acheté par le Roi à la princesse de Conti, un collier au milieu duquel +il y avait une admirable perle longue. Parmi les caprices qui viennent à +la toute-puissance, la duchesse avait la fantaisie d'avoir une clef des +quatre balcons fermés du salon de Marly: aussitôt le contrôleur général +du château s'empressait de lui faire forger et de lui porter cette clef +qu'il n'avait pas lui-même[453]. + + * * * * * + +Une place d'une très-grande importance et telle qu'il fallait remonter à +madame de Montespan pour en retrouver une pareille dans l'histoire des +faveurs de la monarchie, était donnée à la fin d'avril, au moment du +départ du Roi pour l'armée, à la duchesse de Châteauroux. Elle était +nommée surintendante de la maison de la Dauphine[454], de l'Infante +dont Richelieu devait aller faire la demande en Espagne. + +Mais la place n'était rien auprès de l'influence que la duchesse avait +eue dans toutes les nominations, et qui faisaient de la maison de la +Dauphine comme une chambrée de tous les amis, parents et parentes et +créatures de la favorite et du duc de Richelieu. Et ces choix avaient +été insolemment faits au mépris des prévisions et des listes courant +déjà Paris qui nommaient la maréchale de Berwick ou de Duras pour la +charge de dame d'honneur, madame de Matignon ou madame d'Antin pour la +charge de dame d'atours. Les noms qui étaient prononcés pour les dames +de la Dauphine, étaient madame d'Egmont la belle-fille, la duchesse de +Rochechouart, madame de Lesparre, madame de Forcalquier. + +La dame d'atours: c'était madame de Lauraguais. Parmi les autres femmes +nommées on citait d'abord madame de Pons, fille de Lallemand de Metz qui +avait toute la confiance de madame de Châteauroux, madame de Champagne, +fille de madame de Doyes et nièce de monsieur d'Estissac; madame de +Faudoas dont le beau-père avait rendu tous les services imaginables, il +y avait quelques années de cela, en Languedoc à Richelieu. Madame de +Châteauroux lui annonçait sa nomination dans ce billet: «_Ne soyez point +inquiète, le Roi vous a nommée dame du Palais de madame la Dauphine, je +vous en fais mon compliment_:» un billet qui troublait grandement les +traditions des gens de la cour, qui ne reconnaissaient de palais que +celui du Roi et de la Reine. + +Deux autres femmes que nous retrouverons dans la voiture de la duchesse +de Châteauroux, lors de sa fuite de Metz, étaient l'une madame de +Bellefonds, nièce de Richelieu, l'autre madame du Roure, que la duchesse +ne connaissait pas, mais qui était la sÅ“ur de son plus intime ami, le +marquis de Gontaut. La duchesse pressait le marquis d'accepter une place +dans la maison de la Dauphine, le marquis s'y refusait, disant qu'il +aimait trop sa liberté. Là -dessus, elle lui demandait s'il n'avait pas +quelque parent à qui il serait bien aise de faire plaisir. Le marquis +lui nommait alors sa sÅ“ur qui avait peu de bien. Madame de Châteauroux +de se désoler qu'il ne lui eût pas parlé plus tôt, de lui dire que +toutes les places étaient données, qu'il était trop tard, et le soir, le +Roi de recommencer les jérémiades de la duchesse. + +... Ce n'était qu'une aimable plaisanterie, et quelques jours après la +place était donnée à la sÅ“ur de M. de Gontaut[455]. + +Il semble que, dans toutes ces nominations, le bon plaisir de la +maîtresse ait été seul écouté: c'est ainsi que monsieur de Chalais qui +désirait très-vivement pour sa fille, madame de Périgord, une place chez +la Dauphine, ne l'obtenait pas, malgré les instantes recommandations de +Maurepas. + + + + +XV + +M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.--Son entrevue +secrète avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopération armée de +Frédéric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu à Choisi entre le Roi, +madame de Châteauroux, Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse acceptée, +et rédaction du traité confiée au cardinal de Tencin.--Entrevues de +madame de Châteauroux et de Rottembourg.--Le traité de juin 1744, +précédé du renvoi d'Amelot.--Billet de remerciement de Frédéric à madame +de Châteauroux pour sa participation aux négociations.--Lettre de la +duchesse de Châteauroux au maréchal de Noailles afin d'obtenir son +adhésion à sa présence à l'armée.--Réponse du parrain de _la +Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les représentations de +Maurepas à Louis XV.--Départ du Roi à l'armée sans sa maîtresse.--Madame +_Enroux_ en Flandre. + + +Cette faveur de la duchesse de Châteauroux, le besoin qu'un souverain +étranger avait de l'alliance du Roi de France, et l'appel qu'il faisait +à sa maîtresse pour l'obtenir, la poussaient au plus haut point, plaçant +la femme aimée parmi les rares favorites qui partagent, avec l'amour de +leur royal amant, une partie de sa puissance. + +La négociation dont Amelot et Maurepas avaient chargé Voltaire, et que +madame de Tencin avec son profond sens politique, voulait mettre aux +mains de celle à la grandeur de laquelle elle travaillait, par un +concours de circonstances heureuses, était confiée à la favorite. + +M. de Rottembourg, neveu du diplomate silésien qui finit sa carrière par +l'ambassade d'Espagne, avait épousé la fille de madame de Parabère, +avait mangé au jeu et la fortune de son oncle et la fortune de sa femme; +après quoi, il avait pris le parti de laisser sa femme dans un couvent +en France[456], et de se rendre auprès du Roi de Prusse. Et Berlin +s'émerveillait de la façon dont le Roi recevait Rottembourg, un homme +qui n'avait aucun talent militaire, et dont tout le mérite était d'avoir +été amené par le jeu à vivre dans la meilleure compagnie de Paris. + +M. de Rottembourg était depuis des années en Prusse, et le monde de +Paris l'avait parfaitement oublié, lorsque le duc de Richelieu, au +milieu de l'hiver de 1743, recevait un billet par lequel M. de +Rottembourg lui annonçait sa présence à Paris[457]. Dans ce billet il +mandait à Richelieu qu'il désirait un entretien, mais que, ayant une +communication de la plus haute importance à lui faire, il le priait de +le recevoir le plus secrètement qu'il était possible. Richelieu prenait +toutes les précautions imaginables pour qu'il ne fût vu de personne à +son entrée dans son hôtel de la place Royale. Le premier mot de +Rottembourg était: «Voilà ma lettre de créance,» et il remettait une +lettre que Richelieu, après l'avoir décachetée, reconnaissait pour être +de la main du Roi de Prusse. Là -dessus Rottembourg apprenait à +Richelieu, que Frédéric avait des avis certains que pendant la campagne +projetée pour l'année suivante, dans le temps que Louis XV serait occupé +à la conquête de la Flandre, le prince Charles devait passer le Rhin et +entrer en Alsace. Le seul moyen de parer ce coup, selon le Roi de +Prusse, était, aussitôt le passage du Rhin par le prince Charles, que +lui Frédéric entrât en Bohême. Et Rottembourg offrait cette coopération +armée au nom de son maître, mais à une condition expresse: «C'est +qu'aucuns des ministres actuels de S. M. n'auraient connaissance de ce +traité, S. M. prussienne voulant qu'il fût conclu entre les deux Rois et +lui (M. de Richelieu) en tiers[458].» + +M. de Richelieu n'avait rien de plus pressé que de faire atteler et de +se rendre sur l'heure à Choisy où se trouvait le Roi. En arrivant, il +demandait ce que faisait le Roi; on lui répondait qu'il était chez +madame de Châteauroux. Louis XV n'aimait pas les visites en ces +moments-là . Richelieu continuait toutefois son chemin devant +l'étonnement de l'homme de la Chambre. + +Arrivé à la porte de la chambre de madame de Châteauroux, après avoir eu +la précaution de tourner plusieurs fois la clef, Richelieu se décide à +entrer. Louis XV lui demande sèchement ce qu'il veut: «Je viens rendre +compte à Votre Majesté d'un événement qui le surprendra autant que moi,» +s'écrie Richelieu, qui rend compte de son entrevue avec Rottembourg. Un +conseil est aussitôt tenu entre le Roi, madame de Châteauroux et +Richelieu; l'on prend la résolution d'accepter les propositions du Roi +de Prusse, et Louis XV dit à Richelieu: «qu'il n'a qu'à aller en avant +et à travailler d'après ce plan». Cependant Richelieu ne se trouvant pas +les connaissances diplomatiques nécessaires, et le Roi de Prusse ne +voulant d'aucun des secrétaires d'État, Richelieu conseillait à Louis XV +de prendre pour la rédaction du traité le maréchal de Noailles et le +cardinal de Tencin: «À la bonne heure, disait le Roi, allez leur parler +de ma part, et voyez si l'on en voudra en Prusse[459].» + +Du jour où le cardinal de Tencin s'occupait de l'élaboration du traité, +Rottembourg[460], entrait en relation avec la femme qui avait appuyé de +sa parole; dans le conseil de Choisi, l'alliance avec le Roi de Prusse, +et qui pouvait déjà bien avoir été gagnée à Frédéric par quelque habile +flatterie. De nombreuses entrevues avaient lieu entre l'envoyé secret du +Roi de Prusse et la favorite, dans lesquelles le diplomate prussien +recevait de la bouche de la femme aimée de Louis XV, des +recommandations, des avertissements, des instructions propres à mener à +bonne fin la négociation, le mettant dans le secret des antipathies du +Maître, le garant des fausses démarches, lui faisant, pour ainsi dire, +la leçon sur ce qu'il y avait à faire jouer ou à ne pas faire jouer. +C'est ainsi que le 24 avril, à la suite d'un conseil où il avait été +question du traité avec le Roi de Prusse, le cardinal de Tencin écrit +que Rottembourg avait vu le matin madame de Châteauroux qui l'avait +averti que son projet avait été rejeté dans le premier moment par le Roi +à cause de deux difficultés qu'on était en train de tourner[461]. + +Enfin le projet du traité arrêté dans un comité chez le cardinal de +Tencin, et Rottembourg attendant les ordres qui devaient l'appeler à +Metz auprès du Roi pour la signature, madame de Châteauroux recevait du +roi de Prusse une lettre dans laquelle il la prévenait que son envoyé +secret irait la voir pour la consulter sur la manière dont il devait +parler à Louis XV. + +L'entrevue avait lieu à Plaisance, où se trouvait la duchesse de +Châteauroux après le départ du Roi. La favorite, tout en reconnaissant +que Belle-Isle était pour le moment le premier de nos généraux[462], +engageait vivement Rottembourg à ne point déclarer à Louis XV la part +que l'homme en défaveur avait à la négociation, l'engageait même à ne +point le nommer dans la crainte de refroidir le Roi pour le traité. Et +comme Rottembourg réclamait toujours le plus grand secret, et que la +duchesse reconnaissait la difficulté que le traité fût signé à l'armée +sans qu'on en eût connaissance, elle opinait pour que la signature eût +lieu à Paris. Toutefois Tencin n'osait en faire la proposition au Roi et +au maréchal de Noailles, dans la crainte qu'ils ne crussent l'un et +l'autre qu'il avait inspiré cette idée à Rottembourg pour que tout +l'honneur de la négociation lui revînt. Mais le Roi, de son propre +mouvement, ou sur l'avis de madame de Châteauroux, décidait que le +traité serait signé à Paris, et après quelques retardements apportés par +le maréchal de Noailles, le traité d'alliance entre la France et la +Prusse, au succès duquel la favorite avait si puissamment travaillé, +était définitivement conclu au mois de juin[463]. + +Mais madame de Châteauroux avait fait plus que d'amener le Roi à une +alliance avec la Prusse; servant les rancunes de Frédéric contre notre +ministre des affaires étrangères[464], elle était devenue sa complice +dans les manÅ“uvres qui avaient eu pour but de mettre à la porte du +ministère, un ennemi personnel, un homme qu'elle avait toujours vu +servir les haines de Maurepas avec un semblant de domesticité[465]. + +Amelot était un petit homme à la physionomie timide, qui de son premier +métier de commis auprès du Cardinal, avait gardé dans ses hautes +fonctions une façon de tremblement; il semblait toujours implorer pour +la conduite de son ministère, des lumières supérieures aux siennes, et +les implorait, en effet, auprès de Maurepas à l'aide d'une porte secrète +pratiquée dans le mur mitoyen de leurs deux cabinets; par là -dessus il +était bègue. + + En plein conseil, Amelot, + Comme en compagnie, + N'eût-il à dire qu'un mot, + Il le balbutie. + À qui s'en moque, il répond: + Mais, mais, mais m'en croyez-vous donc + Moins sot, sot, sot, + Moins so, so, moins ca, ca, + Moins so, sociable, + Moins ca, ca, capable[466]. + . . . . . . . . . . . . . . . + +Le Roi qui depuis assez longtemps mettait une assez mauvaise volonté à +l'écouter, à l'entendre, ne devait pas apporter trop de résistance à +s'en séparer. Dès le commencement d'avril, se trouvant chez la duchesse +de Châteauroux, une femme de la cour entendait le Roi revenant de lui +parler, dire qu'il ne pouvait plus y tenir, qu'avant peu il voulait +changer ce ministre et qu'il prendrait quelqu'un dont personne ne se +doutait[467]. Et le 24 avril, le Roi, que le maréchal de Noailles +sollicitait d'écrire un mot de sa main pour l'avancement des +négociations avec la Prusse, s'y refusait en lui disant: «Il faut qu'une +porte soit ouverte ou fermée, et cette défiance de quelqu'un en qui il +doit paraître que j'ai de la confiance ne me convient point non plus +qu'à mes affaires[468]...» Ce _quelqu'un_ était Amelot. + +Le dimanche 26 avril, M. de Maurepas avait beaucoup de monde à souper. +On était au fruit. Quelqu'un vint lui parler tout bas. Le ministre +sortait de table, se rendait chez le Roi qui lui ordonnait d'aller +demander la démission à M. Amelot[469], chez lequel il entrait en lui +disant: «Hodie tibi, cras mihi_[470]!» + +L'exécution d'Amelot faite le 27 avril, l'acceptation en principe du +traité par le Roi au commencement de mai, valaient à la duchesse de +Châteauroux comme récompense de ses bons offices, cette lettre de +Frédéric: + + «Postdam, le 12 mai 1744. + + «Madame, + +«Il m'est bien flatteur que c'est en partie à vous, Madame, que je suis +redevable des bonnes dispositions dans lesquelles je trouve le Roi de +France pour resserrer entre nous les liens durables d'une éternelle +alliance. L'estime que j'ai toujours eue pour vous se confond avec les +sentiments de reconnaissance. En un mot, Madame, je suis persuadé que le +Roi de France ne se repentira jamais du pas qu'il vient de faire et que +toutes les parties contractantes y trouveront un avantage égal. Il est +fâcheux que la Prusse soit obligée d'ignorer l'obligation qu'elle vous +a; ce sentiment restera cependant profondément gravé dans mon cÅ“ur[471]. +C'est ce que je vous prie de croire étant à jamais, + + Madame, + + Votre très-affectionné ami, + + FRÉDÉRIC[472].» + +À cette lettre, la favorite, cinq jours avant son départ pour rejoindre +le Roi, répondait par un billet où, dans la satisfaction de son orgueil, +sa reconnaissance se mettait pour l'avenir tout au service du souverain +qui lui avait écrit. + + _Plaisance_, 3 _juin_ 1744. + + _Sire, + +Je suis bien heureuse de pouvoir me flatter d'avoir pu contribuer à +l'union que je vois avec joie qui va s'établir entre le Roi et Votre +Majesté. Je sens, comme je le dois, les marques de bonté qu'elle me +témoigne. Je désirerais bien vivement trouver souvent les occasions de +lui prouver toute ma reconnaissance et le profond respect avec lequel +j'ai l'honneur d'être, + + Sire, + + De Votre Majesté + + La très-humble et très-obéissante servante + + Mailly, duchesse de Châteauroux_[473]. + +L'idée de la favorite acceptée par Louis XV, et la détermination prise +par le Roi de se rendre à l'armée, madame de Châteauroux avait songé à +ne pas se séparer de son amant et avait aussitôt préparé les moyens de +le suivre. Dès l'automne 1743, où elle avait pu croire que le Roi allait +partir pour les provinces menacées, elle avait songé à rendre favorable +à son désir le maréchal de Noailles, ce maréchal de toute l'Alsace fait +par elle, ce parrain auquel elle devait son aimable sobriquet de _la +Ritournelle_. + +Et le 3 septembre, elle lui écrivait une longue lettre, où timidement, +elle s'ouvrait à lui avec beaucoup de circonlocutions et de périphrases, +au bout desquelles elle faisait entendre au vieux courtisan que le Roi +était de moitié dans la sollicitation. + + _Choisy, ce_ 3 _septembre_ 1743. + +_Je sçay très bien, monsieur le maréchal, que vous avez autres choses à +faire qu'à lire mes lettres, mais pourtant je me flate que vous vouderé +bien me sacrifier un petit moment, tant pour la lire que pour y +répondre, ce sera une marque d'amitiés à laquelle je seré très sensible, +le Roy a eut la bonté de me confier la proposition que vous luy faite, +d'aller à l'armée dès ce moment; mais n'ayez pas peur, quoique femme, je +sçay garder un secret, je suis fort de votre avis et croit que cela sera +tres glorieux pour luy, et qu'il n'i a que luy capable de remettre ces +troupes comme il seroit à désirer quelles fussent ainsi que les testes +qui me paroissent en fort mauvais état par l'effroy qui gagne presque +tout le monde; il est vray que nous sommes dans un moment bien critique; +le Roy le sent mieux qu'un autre, et pour l'envie d'aller, je vous +répond qu'elle ne luy manque pas; mais moi, ce que je désirerais, c'est +que cela fut généralement approuvé et qu'au moins il recueillit le fruit +qu'une telle démarche mériteroit; pour un début ne faudroit-il pas faire +quelque chose et d'aller là pour rester sur la deffensive, cela ne +seroit-il pas honteux, et si d'un autre côté le hasard faisoit qu'il y +eut quelque chose avec le prince Charles, on ne manqueroit peut-estre +pas de dire qu'il a choisy le côté où il y avoit le moins d'apparence +d'une affaire. Je vous fais peut-estre là des raisonnemens qui n'ont pas +le sang commun; mais au moins j'espère que vous me diré tout franchement +que je ne sçay ce que je dis. N'imaginez pas que c'est que je n'ay pas +envie qu'il aille, car au contraire, premièrement ce seroit ne pas luy +plaire, et, en second lieu, tout ce qui pourra contribuer à sa gloire et +l'élever au dessus des autres rois, sera toujours de mon goût. Je croit, +monsieur le maréchal, que, pendant que j'y suis, je ne sçaurois mieux +faire que de prendre conseil de vous généralement sur tout; j'admet que +le Roi parte pour l'armée; il n'a pas un moment à perdre et il faudroit +que cela fut tres promt, qu'est-ce que je devienderé, est-ce qu'il +seroit impossible que ma sÅ“ur et moy le suivassions, et au moins si nous +ne pouvons pas aller à l'armée avec luy nous mettre à portée de sçavoir +de ses nouvelles tous les jours. Ayez la bonté de me dire vos idées et +de me conseiller, car je n'ay point d'envie de rien faire de singulier +et rien qui puisse retomber sur luy et luy faire donner des ridicules. +Vous voyé que je vous parle comme à mon amy et comme à quelqu'un sur qui +je compte, n'est-ce pas avoir un peu trop de présomption, mais ces +fondée, monsieur le maréchal, sur les sentimens d'amitiés et d'estime +singulière que vous a voué pour sa vie votre_ ritournelle. _Je crois +qu'il est bon de vous écrire que j'ay demandé au Roy la permission de +vous escrire sur ces matières-là et que c'est avec son +approbation_[474]. + +La réponse était délicate. Le maréchal de Noailles eut dans cette +occasion le courage de ne pas craindre de déplaire au maître. Il +répondait en ces termes à la maîtresse: + +«... Je viens, madame, à ce qui vous regarde, et vous pouvez être +assurée que, lorsque vous me ferez l'honneur de me demander conseil, je +ne vous en donnerai jamais qui ne tendent à la gloire du Roi, et qui par +conséquent ne soient les plus conformes à vos véritables intérêts. Je ne +crois pas, Madame, que vous puissiez suivre le Roi à l'armée avec votre +sÅ“ur. Vous en sentez vous même les inconvénients, en vous réduisant +ensuite à demander si vous ne pourriez pas venir dans quelque ville à +portée de recevoir tous les jours des nouvelles de Sa Majesté. Une +partie des mêmes inconvénients subsiste à venir, ainsi que vous le +proposez dans quelque ville à portée de la frontière. + +«Comme il paraît qu'on veut se conformer en tout aux anciens usages, je +vous rapporterai seulement ce qui s'est pratiqué en pareil cas du temps +du feu Roi. La Reine faisait elle-même des voyages, et se tenait avec +les personnes de sa suite, dans une place à portée de l'armée, mais je +n'ai aucun exemple à vous citer qui puisse favoriser le dessein où vous +êtes, et je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il faudrait et pour le +Roi et pour vous-même, que vous eussiez quelque raison plausible à +donner qui pût justifier aux yeux du public la démarche que vous feriez. +Vous voyez, Madame, par ma franchise que je parle plus en véritable ami +qu'en courtisan qui ne chercherait qu'à vous plaire, et je crois que +c'est ce que vous avez exigé et attendu de moi...» Et l'infortuné +maréchal cherchant à amadouer la femme habituée à n'être refusée en +rien, signait: _le parrain de la trop aimable ritournelle_[475]. + +À cette lettre, _la Ritournelle_ ripostait cinq jours après par une +ironie vraiment très-drôle, où elle disait au maréchal que ses coliques +la forçaient cette année ou la forceraient l'année prochaine à prendre +les eaux dans une ville très-rapprochée du Rhin, et par là , à portée de +l'armée. + + _À Fontainebleau, ce_ 16 _septembre_ 1743. + +«_Je ne puis pas laisser partir le courrier, monsieur le maréchal, sans +vous remercier de votre lettre. Je la trouve telle qu'elle est, +c'est-à -dire on ne peut pas mieux et on ne peut pas plus sensé de tous +les points, même jusqu'au dernier; mais, monsieur le maréchal, j'ay des +coliques qui ont grand besoin que l'on leur aporte remede, et je crois +que les eaux de Plombières seroit merveilleuse et qu'il ni-a que cela +pour me guérir. Si ce n'est pas cette année, au moins l'année prochaine. +Je ne veux pas aller plus loin. Adieu, monsieur le maréchal, santé, +bonheur et prospérité je vous souhaite et en vérité de bien bon cÅ“ur. Si +le duc dayen_ (d'Ayen) _est encore en vie, je vous prie d'avoir la bonté +de luy dire mille choses de ma part_[476].» + +Et le même jour, le Roi que peut-être cette opposition au projet +amoureux de sa maîtresse et l'ennui d'en être séparé, affermissaient +dans ses hésitations, et faisaient remettre à l'année prochaine son +départ pour l'armée, écrivait au maréchal cette lettre où il plaide pour +la femme et excuse d'avance le coup de tête auquel elle pourrait se +laisser aller. + +«... Madame de la Tournelle m'avait communiqué, comme vous croyez bien, +la lettre qu'elle vous a écrite. Je doute qu'on pût la retenir, si +j'étais une fois parti; mais elle est trop sensée pour ne pas rester où +je lui manderais. Les exemples que vous lui citez ne l'arrêteraient pas, +je crois, et elle a de bonnes raisons pour cela, que je ne puis vous +dire, mais qu'il vous est permis de penser[477].» + + * * * * * + +Maurepas était entré dans les desseins et les tentatives de madame de +Châteauroux pour entraîner Louis XV à se montrer à la tête de son armée, +mais il n'entendait pas que la favorite accompagnât le Roi. Au fond le +ministre voyait avant tout dans la personne du Roi à l'armée +l'éloignement de Louis XV de madame de Châteauroux, et avec +l'éloignement, il comptait sur l'indifférence, sur l'oubli, sur la +disgrâce de la favorite. Aussi dès que le projet de la favorite avait +transpiré, Maurepas s'en montrait-il l'adversaire le plus acharné. Et +tout l'automne de 1743, et tout l'hiver et tout le printemps de 1744, +faisait-il entendre à Louis XV doucement d'abord, puis plus +ouvertement, que s'il voulait faire son rôle de roi, de façon à jouir +entièrement de l'affection de ses sujets, de l'estime même de ses +ennemis, il fallait pousser jusqu'au bout le sacrifice de ses habitudes, +se séparer en un mot de madame de Châteauroux pendant la campagne; et il +ne manquait pas de rappeler au Roi l'exemple de Louis XIV abandonnant en +pareille circonstance madame de Montespan aux soins de Colbert. + +Madame de Châteauroux servie et défendue par son parti, liguée avec +d'Argenson, eut beau lutter et combattre pied à pied, la parole de +Maurepas, peut-être aussi cette popularité où le Roi entrait, +l'applaudissement de l'opinion publique qui élevait en ce moment son +cÅ“ur, réveillaient chez lui l'instinct de la pudeur et lui donnaient +pour un moment la force de certains renoncements. Madame de Châteauroux +recevait l'ordre de rester à Paris. Mais, comme si le Roi avait voulu +donner une consolation au dépit de sa maîtresse, en faisant la part +égale entre elle et la mère du dauphin, Louis XV en partant défendait à +la Reine de le suivre, et les instances, les humbles prières, les +billets timides et suppliants de Marie Leczinska n'obtenaient de son +mari que quatre lignes sèches, écrites sur un coin de bureau, où Louis +XV, au moment de monter en carrosse répondait à la Reine que «les +dépenses l'empêchaient de l'amener avec lui aux frontières.[478]» + +Le Roi avait pris sa résolution, toutefois il avait peine à s'arracher à +madame de Châteauroux, et dans une lettre où il prévenait le maréchal de +Noailles de l'attendre à souper le 30 avril, il disait: «Vous croyez +bien qu'une _princesse_ ne seroit pas fâchée que je différasse encore de +quelques jours, mais qu'elle seroit bien fâchée que cela pût me faire +quelque tort ou à mes affaires.» Et le 27 avril, dans une seconde +lettre, le Roi annonçait son arrivée définitive à Valenciennes seulement +pour le lundi 4 mai[479]. + + * * * * * + +Cette fois Louis XV était exact. Le 2 mai, après avoir soupé au grand +couvert, il rendait visite à la Reine chez laquelle il restait un quart +d'heure, puis il donnait l'ordre pour son coucher à une heure et demie. +À l'heure désignée il entrait dans sa chambre, ne faisait que changer +d'habit, entamait une conversation avec l'évêque de Soissons en +compagnie duquel il allait faire sa prière à la chapelle. Il rentrait +chez lui, faisait venir le Dauphin auquel il parlait en présence de M. +de Châtillon avec beaucoup de tendresse, écrivait à Madame qu'il évitait +de voir pour s'épargner une scène d'attendrissement, écrivait à madame +de Ventadour, lui disant: «Priez Dieu, maman, pour la prospérité de mes +armes et ma gloire personnelle...» Son carrosse était dans la cour, au +pied de la cour de marbre; à l'ordinaire, il y montait avec M. le +Premier, M. le duc d'Ayen, M. de Meuse[480]. + +Le Roi arrive à l'armée. La France toute entière n'a de paroles et de +louanges que pour lui. On s'entretient de sa gaieté extraordinaire, de +son activité, de ses visites aux places voisines de Valenciennes, dans +les magasins, dans les hôpitaux. Il a goûté le bouillon des malades et +le pain des soldats, et chacun de se dire que cela va contenir les +entrepreneurs. Il se montre attentif, laborieux, appliqué. On se confie +qu'il se donne de grands mouvements pour savoir et pour connaître, qu'il +se fait présenter les officiers, qu'il veut connaître tout le +monde[481]. On admire le haut ton de sa réponse à l'ambassadeur des +Hollandais: «Je vous ferai réponse en Flandres.» + +La joie, la confiance sont parmi les troupes. _Et surtout il n'est point +question de femmes_, se répètent les bourgeois et le peuple. + +Tous vantent la bravoure du Roi, racontent qu'au siège de Menin il s'est +montré à la tête des sapeurs, à six toises du chemin de ronde, à deux de +la palissade. Le maréchal de Noailles met à l'ordre du jour cette +demande de Louis XV, le jour où il a été d'avis d'envoyer la maison du +Roi à l'ennemi: «S'il faut marcher à eux, je ne désire pas de me +séparer de ma maison: à bon entendeur salut[482].» Enfin l'illusion est +si grande que jusqu'à ceux qui connaissent Louis XV, tous espèrent, tous +répètent: «Aurions-nous donc un Roi[483]?» + +Soudain l'enthousiasme tombe, les dévotes Flandres se scandalisent, le +soldat se moque et chansonne, et dans l'air, autour de la tente du Roi +vole le refrain que les vieux officiers apprennent aux jeunes: + + Ah! madame Enroux + Je deviendrai fou + Si je ne vous baise. + .................... + +Un murmure de dépit et d'indignation court par toute la nation. Les +espérances de la France sont trompées et jouées: Madame de Châteauroux a +rejoint le Roi à Lille[484]. + + + + +XVI + +Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après le départ du +Roi.--Lettre de la duchesse contre Maurepas.--Jalousie de la duchesse +pour sa sÅ“ur madame de Flavacourt.--Départ des deux sÅ“urs pour +l'armée.--Mauvais accueil de la ville de Lille.--Lettre de la duchesse +sur la capitulation d'Ypres.--Voyage du Roi et de sa maîtresse de +Dunkerque à Metz.--Le Roi tombant malade le 8 août.--La chambre du Roi +fermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.--Le +comte de Clermont forçant la porte.--Conférence de la favorite avec le +confesseur Pérusseau.--Journée du mercredi 12.--Le Roi prévenant la +favorite qu'il faudra peut-être se séparer.--Le duc de Bouillon, sur +l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se +retire chez lui.--Le jeudi 13, Louis XV au milieu de la messe appelant +son confesseur.--Expulsion des deux sÅ“urs.--Le viatique seulement donné +au Roi lorsque la _concubine_ est hors les murs.--Louis XV demandant par +la bouche de l'évêque de Soissons pardon du scandale de ses amours. + + +Madame de Châteauroux et son conseil, dans le premier moment, avaient +été forcés de plier sous la manÅ“uvre de Maurepas; et Richelieu n'avait +pu tirer du ministre d'autre vengeance que de lui faire donner pendant +la campagne, une mission d'inspection dans les ports, mission qui +l'écartait de la guerre et du Roi[485]. + +Mais le mentor de madame de Châteauroux connaissait à fond le Roi. Il +le savait «un homme d'habitude subjugué» et en quittant madame de +Châteauroux, il avait assuré la favorite qu'elle n'aurait pas besoin +d'une longue patience, et que la sagesse de Louis XV ne devait pas être +de durée à alarmer ni ses familiers ni ses maîtresses. + +Sur ces assurances, la veille du départ du Roi, la duchesse de +Châteauroux allait embrasser à Paris le ministre de la guerre qui +partait pour les Flandres, venait le lendemain pleurer à l'Opéra, puis +se retirait avec madame de Lauraguais à Champs chez M. de la Vallière. + +De là , elle se rendait à Plaisance dans la belle maison de +Paris-Duverney, où, recevant du Roi courriers sur courriers, elle +attendait, non sans impatience, la réalisation des promesses de +Richelieu. Deux jours après le départ du Roi, les courtisans bien +informés ne savaient-ils pas que M. de Boufflers faisait arranger pour +la commodité des amours du Roi, les maisons perçant dans le +Gouvernement[486]? + +Le mois de mai, cependant, se passait tout entier, sans que Louis XV +mandât la favorite auprès de lui, et le 3 juin, la duchesse, dans son +inquiétude, écrivait à Richelieu cette lettre où déborde une si +furieuse colère contre Maurepas qui _fait le tourment de sa vie_, et où +se montrent de si vives alarmes et une telle hâte de se rapprocher du +Roi. + + _Plaisance, le_ 3 _juin_ 1744. + +Brûlé cette lettre aussitôt que vous l'auré vue. + +_Je puis vous répondre, cher oncle, que M. d'Argenson s'est moqué du +maréchal de Noailles en luy faisant entendre qu'il seroit ministre des +affaires étrangères: car le Roy na point envie de les luy donner au +moins quil nait changer de façon de penser depuis quatre jours, ce que +je ne croit pas. À l'égard de faquinet_ (Maurepas), _je pense bien comme +vous et suis persuadée que je n'en viendrai à bout qu'avec des faits, +mais où en prendre? Que l'on m'en fournisse et je promet d'en faire +usage, car il mest odieux et je ne l'avouré qu'à vous, car cela leur +feroit trop de plaisir, mais il fait le tourment de ma vie. Lon parle +plus que jamais de madame de Flavacourt l'on prétend quelle escrit au +Roy, la Reine la ménage beaucoup et je sçai quelle luy a dit quelle +vouloit estre sa confidente et que la poule luy a répondu quelle n'avoit +nul goût pour le Roy, au contraire, mais que la peur d'estre chassé de +la cour et de se retrouver avec son mary luy feroit tout faire. + +Je nen ay pas soufflé le mot au Roy, parce que je croit que cela ne vaut +rien par lettre et qu'en arrivant je veut l'assommer de tout ce que je +sçay pour luy faire avoué si il y a quelque fondement. Convenés qu'avec +ce que nous scavons, lon peut bien estre inquiète: mais parlé moy tout +franchement, le Roy atil lair destre occupé de moy, en parle-t-il +souvent, sennuye-t-il de ne me pas voir; vous pouvés fort bien démesler +tout cela. Pour moy j'en suis très contente, lon ne peut pas estre plus +exact à m'écrire ni avec plus de confiance et d'amitié, mais je n'en +titrerois nul conséquence: le moment où l'on vous trompe est souvent +celuy où lon redouble de jambes pour mieux cacher son jeu. Faquinet +quoique absent remue ciel et terre; il faut nous en défaire et je nen +désespère pas, parce que je ne perd pas cette idée là de vue et qua la +longue lon réussit, que lon me donne des faits et je seré bien forte; +mais il faut que je soit présente car c'est tout différent. Lon dit que +le maréchal de Noailles ne désire pas que jaille, pourtant le duc d'Ayen +en paroît avoir envie. Je ny comprend rien: en vérité, cher oncle, je +nestois guère faite pour tout cecy, et de temps en temps il me prend des +découragemens terrible; si je naimois pas le Roy autant que je fois, je +serois bien tenté de laisser tout cela là . Je vous parle vray, je l'aime +on ne peut pas davantage, mais il faut que je prenne part à tout, c'est +un tourment continuelle, car réellement cela m'affecte plus que vous ne +croyé. Cestoit si antipathique à mon caractère qu'il faut que je soit +une grande folle pour mestre venu fourer dans tout cela. Enfin cest +fait, il faut prendre patience; je suis persuadé que tout tournera selon +mes désirs: quelque chose qui arrive, cher oncle, je puis vous assurer +que vous naurés point d'amies qui vous aime plus tendrement. Madame de +Modène[487] a pris le prétexte du logement que le Roy luy a donnée pour +luy escrire un petit remerciment pour luy donner occasion de lui marquer +par escrit quil auroit envie quelle vint à Lille pour pouvoir avoir une +raison à donner à madame d'Orléans, ce que j'ay mandé au Roy, mais elle +vouderoit que vous engageassiez lambassadeur de Naples à luy escrire +pour la pressé de venir et quil luy mande que sa présence aist +nécessaire pour les affaires. Arrangé tout cela comme vous voudrés, +pourvu que nous allions, car je sens qu'il faut que je me rapproche. +L'autre lettre que je vous escrit est pour que vous la fassies voir au +Roy, veillez de près madame de Conty[488] et rendé moy compte de la +réception que le Roy luy aura faite._ + + Pour vous seul[489].» + +Indépendamment de la haine qu'elle avoue pour Maurepas, cette lettre est +curieuse comme un témoignage autographe de la jalousie qu'éprouve la +duchesse de Châteauroux pour madame de Flavacourt, jalousie qui s'était +manifestée, pendant tout le printemps de cette année, par l'éloignement +de sa sÅ“ur des soupers des petits appartements et des voyages de la +cour[490]. Madame de Châteauroux consent à partager l'amour du Roi avec +sa sÅ“ur Lauraguais: celle-ci est sa sÅ“ur d'adoption et lui est une +habitude comme l'était madame de Vintimille à madame de Mailly, elle a +les mêmes amis que la favorite, elle est attachée au même système +politique; puis au fond elle est laide, et sa laideur rassure sa sÅ“ur +contre une trop grande prise du cÅ“ur du Roi pour lequel elle n'est qu'un +caprice libertin et un amusement des sens d'un moment. Madame de +Flavacourt c'est autre chose: elle n'a jamais été en rapport de +caractère et d'esprit avec madame de Châteauroux; madame de Flavacourt, +en dépit de ses relations avec les deux sÅ“urs, appartient d'une manière +occulte au camp ennemi, elle est la familière de la Reine, elle a des +relations avec Maurepas, «aux oreilles duquel elle est toujours pendue» +dit madame de Tencin quelque part; elle est peut-être portée par le +parti La Rochefoucauld pour remplacer sa sÅ“ur[491]; enfin elle est +belle, d'une beauté supérieure à la beauté de la favorite, d'une beauté +alors dans tout son éclat et qui la fait nommer quand on veut citer la +plus belle de la cour[492]. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que dans le mois de mai 1744, une +correspondance s'était établie entre madame de Flavacourt et le Roi sous +le couvert de Lebel[493]. + +Or, madame de Châteauroux n'avait pas une confiance sans limites dans la +durée éternelle de la vertu de sa sÅ“ur, et attribuait avec l'opinion +publique les premiers effarouchements de _la Poule_ devant les désirs +de Louis XV, à une peur un peu enfantine des menaces de son mari. Et +vraiment elle ne pouvait être bien rassurée sur la solidité de cette +sagesse par l'aveu presque défaillant de sa sÅ“ur, aveu qui ne se +retrouve pas seulement dans la lettre de la duchesse, mais est exprimé +dans des termes presque identiques par madame de Tencin qui dit le tenir +du cardinal de Polignac auquel la Reine avait fait confidence[494]. + +Et cette annonce à l'avance de la facilité de sa défaite venait à la +suite d'un petit incident de l'hiver, où s'était révélé l'amour du Roi +pour la sÅ“ur de la favorite. Dans un bal masqué, donné au mois de +janvier chez Mesdames, il y avait une mascarade de quatre personnes +habillées en aveugles parmi lesquelles madame de Flavacourt menait le +duc d'Agénois qui venait de reparaître à la cour. Madame de Flavacourt +resta masquée pour ne pas être reconnue du Roi à qui elle avait dit +qu'elle ne viendrait pas à ce bal; mais Louis XV informé de sa présence +dans ce quadrille, montra un certain dépit et dit tout haut avec une +brutalité qui n'était pas dans ses habitudes, qu'elle avait bien fait de +ne pas se démasquer, car il lui avait annoncé que, s'il la +reconnaissait, il la ferait sortir du bal et il ajoutait qu'il lui +aurait tenu parole[495]. + +Or, il faut savoir que dans le moment, d'Agénois, l'ancien amant de +madame de Châteauroux, affichait une grande passion pour madame de +Flavacourt, qui sans se rendre, se laissait très-ostensiblement adorer. +Cette comédie d'amour était-elle pour l'homme un moyen de raviver le +sentiment mal éteint dans le cÅ“ur de son ancienne maîtresse? était-elle +pour la femme avec la satisfaction de faire enrager sa sÅ“ur, le moyen +d'exciter et de fouetter la passion naissante du Roi[496]? + + * * * * * + +Mais, pour que madame de Châteauroux allât à l'armée, il restait à +sauver les apparences ou du moins à autoriser le scandale. Il fallait +pour faire le pont une première complaisante. Ce fut une princesse du +sang, la duchesse de Chartres, que sa belle-mère, la très-basse +princesse de Conti, poussa à cette démarche, et dont le voyage fut +couvert par une prétendue chute de cheval du duc de Chartres[497]. Le +grand point était emporté: une cour de femmes était commencée à l'armée +du Roy. Aussitôt Richelieu, inquiet du crédit que le maréchal de +Noailles prend sur l'esprit du Roi, de la confiance dont le duc d'Ayen +s'empare dans les conseils, brusque les choses et frappe les grands +coups. Il mande à madame de Châteauroux de venir en Flandres, même sans +l'ordre du Roi. Il annonce en même temps à Louis XV dans ce pathos +anacréontique, auquel les femmes prêtaient tant de séductions: «le +voyage de l'amour aveugle et désobéissant si digne de pardon quand il +ôte son bandeau;» et pour mieux surmonter les craintes de la maîtresse +aussi bien que les scrupules de l'amant, il déclare à l'un comme à +l'autre d'un ton décidé et d'un air sans réplique, prendre la +responsabilité de tout ce qui pourra suivre le rapprochement[498]. + +Le 6 juin, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais venaient prendre +congé de la Reine, sans toutefois qu'elles osassent parler de leur +voyage de Flandres qui n'était plus un secret pour personne. La Reine +les retenait à souper, leur parlait, et devant cette charité de la femme +légitime, l'on remarquait l'embarras de la favorite pendant le souper et +le jeu, où la duchesse s'était assise le plus loin possible de la Reine. +Quant à madame de Lauraguais, dit de Luynes, «elle ne s'embarrasse pas +si aisément»[499]. Mais l'épreuve de la Reine n'était pas encore finie: +elle était forcée d'essuyer les salutations dérisoires de la cour des +favorites, des autres _coureuses_ à leur suite, de la duchesse de Modène +venant prendre ses ordres avant le départ pour Lille: vile comédie! qui +à la fin lassait la Reine et lui mettait à la bouche l'impatience de +cette réponse: «Qu'elle fasse son sot voyage comme elle voudra, cela ne +me fait rien.» + +Deux jours après le 8 juin, dans le secret de la nuit, à l'heure où +dorment les huées d'un peuple, une berline à quatre places, suivie d'une +gondole pleines de femmes de chambre, emportait à l'armée les deux sÅ“urs +avec mesdames du Roure et de Bellefonds[500]. + +Quelque décence que Richelieu eût mise au rapprochement, quelque habiles +que fussent les arrangements pris par ce maître des cérémonies des +plaisirs du Roi, en dépit de cette cour d'honneur donnée à l'adultère où +l'on ne comptait pas moins de trois princesses du sang; les murmures +allaient croissant et les chansons des Suisses ne respectaient plus les +oreilles du Roi. + +Ce n'étaient que plaintes contre l'abandon des repas publics qui faisait +dîner et souper le Roi chez sa maîtresse ou avec elle dans ses petits +cabinets, ce n'étaient que paroles indignées contre l'installation de la +favorite dans le Petit Gouvernement, la maison joignant le palais du +Roi. Et dans la ville provinciale et religieuse le feu ayant pris à un +corps de caserne, deux heures après l'arrivée de la duchesse de +Châteauroux, les habitants voyaient, dans cet incendie, un effet de la +colère céleste, et tous les soirs des troupes de jeunes gens, +paraphrasant la chanson de madame _Enroux_, allaient chanter sous les +fenêtres de la favorite: + + Belle Châteauroux, + Je deviendrai fou + Si je ne vous baise[501]. + . . . . . . . . . . . . + +Le Roi, la favorite et sa sÅ“ur, le duc de Richelieu lui-même jugeaient +bon de paraître céder au déchaînement de l'opinion de Paris, des +provinces, de l'armée. Le Roi se séparant de madame de Châteauroux +allait faire le siège d'Ypres. + +Ypres était pris le 25 juin. Le même jour la duchesse écrivait à +Richelieu cette lettre qui débute avec l'orgueil d'une rodomontade +espagnole, et dont le papier, rencontre bizarre! porte _Pro patria_ pour +filigrane: + + _Lille, ce_ 25 _juin_ 1744, _à deux heures et demie après minuit._ + +_Assurément, cher oncle, que voilà une nouvelle bien agréable et qui me +fait grand plaisir, je suis au comble de la joye, prendre Ipres en neuf +jours, savé vous bien qu'il ni a rien de si glorieux, ni de si flateur +pour le roy, et que son bisaieul tout grand qu'il estoit n'en a jamais +fait autant; mais il faudroit que la suite se soutint sur le mesme ton +et que cela alla toujours de cet air la. Il faut lespérer, et je m'en +flatte, parceque vous scavé qu'assé volontiers je vois tout en couleur +de rose et que je croit que mon estoille dont je fais cas et qui n'est +pas mauvaise influe surtout; elle nous tiendra lieux de bons généraux, +ministre, etc. Il na jamais si bien fait que de se mettre sous sa +direction. Dite moy donc un peu Meuse ce meurt[502], quelle folie, j'en +suis pourtant faché reellement, cette nouvelle la ma chifonnée toute la +journée: je n'aime point à voir finir les gens avec qui je vit; envoyé +en scavoir les nouvelles de ma part, et si vous le voyé dite luy que je +suis faché de son état. Madame de Modène meurt d'envie d'aller voir +l'entrée du roy dans Ypres; elle vouloit que je le demanda au roy; je +nen ay rien fait parce que je ne scay pas si il ne vaudroit pas mieux +que je ni alla pas, parceque comme nous l'avons dit ensemble, si vous +vous resouvené, avant votre départ qu'il faloit que je fus receus avec +distingtion ou ni point aller, et je le pense. Je luy ay dit que je vous +consulterois et que je n'en avois pas grande envie. Dite moy ce que vous +en pensé et au plus vite parceque je crois qu'il ni a pas un moment de +tems a perdre. Je seré bien aise que du Vernay me donne la réponse de +Monmartel sur les Salles[503]. Il est trop tard pour mentendre sur ce +chapitre; tout ce que je puis vous dire c'est que je les soutiendré tant +que je pouré. Bonsoir cher oncle je vous aime de tout mon cÅ“ur[504]._ + +Après la prise d'Ypres, madame de Châteauroux allait attendre le Roi à +Dunkerque et le laissait visiter seul les principales villes des +Flandres. À peine le Roi était-il venu la retrouver, que le passage du +Rhin par le prince Charles[505], la menace d'une invasion le +déterminaient à aller secourir l'Alsace. + +Madame de Châteauroux refusait de quitter le Roi. Elle obtenait de le +suivre[506] et dans cet itinéraire passant par Saint-Omer, Béthune, +Arras, Péronne, La Fère, Laon, Reims, Châlons, Verdun, par toutes les +villes où l'on s'arrêtait, le grand maréchal des logis, le comte de la +Suse, ménageait à l'avance les communications des deux appartements. + +Dans ce lent voyage qui ressemble un peu à une promenade militaire en +bonne fortune, le Roi a souvent des aventures pareilles à celles de +Laon. Il dîne incognito avec sa belle en quelque recoin caché. Le peuple +l'a su et le guette, et quand le monarque sort en _catimini_ avec la +duchesse, on l'assourdit des cris: Vive le Roi! Louis XV s'esquive, +serrant contre lui les basques de sa veste, se sauve dans un jardin. On +l'a vu et l'on crie de nouveau: Vive le Roi! et Louis XV court encore... +L'irrespectueux d'Argenson compare ces scènes à la fuite de Pourceaugnac +poursuivi par des clystères[507]. + +À Reims un mal soudain et singulier[508] jetait la duchesse au lit. Et, +tandis que les médecins ne voyaient dans sa maladie qu'une «ébullition», +les courtisans y voulaient voir un remords, un des retours de cÅ“ur si +ordinaires aux femmes, une révolution survenue en apprenant dans cette +ville la dangereuse blessure que son ancien amant, le duc d'Agénois, +venait de recevoir à la prise du Château-Dauphin. Le Roi donnant cours à +son humeur funèbre parlait déjà de l'endroit où on enterrerait la +duchesse, de la forme à donner à son tombeau[509]. + +Louis XV retardait d'un jour son départ de Reims, ne faisait que coucher +à Châlons, et arrivait à Metz où le rejoignait madame de +Châteauroux[510], guérie de son mal et faisant taire son cÅ“ur et son +passé. + +Ce fut là que les amours royales, aguerries aux murmures d'étape en +étape, se cachèrent le plus impudiquement: une galerie en planches bâtie +à grand bruit entre l'appartement du Roi et l'appartement de la favorite +dans l'abbaye de St-Arnould, quatre rues barrées au peuple[511], en +publiaient le scandale en en affichant le mystère. + +Tout à coup dans la ville scandalisée, au milieu de ces jouissances +éclatantes qui respectent à peine le regard des foules de la rue, le +bruit se répand que le Roi est malade, très-malade[512]. + +Le samedi 8 août après une journée passée au grand soleil à visiter les +fortifications, après un long souper et de nombreuses santés au roi de +Prusse, son nouvel allié, après une nuit de fatigues amoureuses[513], le +Roi se réveillait avec la fièvre et un violent mal de tête. Il devait +entendre ce jour-là un _Te Deum_ chanté pour les avantages remportés au +passage des Alpes par le prince de Conti, _son cousin le grand Conti_, +ainsi qu'il l'avait nommé la veille le verre en main; il se sentait hors +d'état de pouvoir s'y rendre. + +Malgré les saignées, l'émétique, les purgations, la fièvre et la douleur +de tête du Roi augmentaient, les symptômes morbides s'aggravaient, et le +12, Castéra, un médecin de Metz appelé en consultation, déclarait ne +pouvoir répondre de la vie de Louis XV[514]. + +Depuis le jour où le Roi tomba malade jusqu'au jeudi 13 après la messe, +les deux sÅ“urs et Richelieu se tenaient seuls dans la chambre du malade, +n'y laissant pénétrer que les domestiques affidés, les quatre valets de +chambre, les huit aides de camp qui appartenaient au parti de la +favorite, enfin le service intime et compromis. Les princes du +sang[515], les grands officiers de la couronne n'y entraient qu'à +l'heure de la messe, et la messe dite, on les faisait avertir qu'ils +avaient à se retirer. La Peyronie tout dévoué à la duchesse de +Châteauroux[516], et complètement maître de Chicoyneau, le premier +médecin et n'appelant que lui aux consultations, et se refusant à y +admettre Marcot, le médecin ordinaire auquel il ne laissait que la +faculté de tâter le pouls du Roi, un moment, dissimulait longtemps la +gravité de la maladie[517]. + +Il arrivait même que sur la demande par les princes d'une consultation +publique, la Peyronie ne craignait pas de déclarer que les transports +du Roi n'avaient pas de quoi effrayer des médecins et que sa maladie +n'avait point encore de caractère. Il ajoutait de plus que ceux qui +l'interrogeaient devaient craindre de répondre de l'effet des alarmes +qu'ils répandaient déjà , que ces alarmes, si le Roi s'en apercevait, +pouvaient changer de nature ses redoublements fiévreux, le mettre en +danger, et causer un événement dont ses médecins n'étaient pas +responsables[518]. Et seul, tout seul, Richelieu continuait à assister à +ces consultations en dépit du droit absolu du grand chambellan de se +trouver à toutes, et de prendre part à tout ce qui intéresse la santé du +souverain[519]. + +Les princes du sang éloignés de la personne du Roi, les grands officiers +de la couronne parmi lesquels se trouvaient Bouillon, La Rochefoucauld, +Villeroy, privés du droit d'exercer leurs charges, murmuraient tout haut +dans la pièce qui était avant la chambre du Roi où les deux partis se +rencontraient sans se parler[520]. + +On faisait représenter à madame de Châteauroux l'indécence du procédé, +on la rappelait à la convenance, à la règle; à ces représentations, la +favorite faisait répondre avec un dédain presque insultant que si on +voulait obéir à ces principes, elle-même n'aurait pas le droit de +rester dans la chambre du Roi. Sur cette réponse, le comte de Clermont, +fort de son nom, de l'habitude du Roi, se décidait à forcer la +porte[521] et, s'approchant du lit de la Majesté malade, lui disait +respectueusement, mais avec les allures de la liberté militaire «qu'il +ne pouvait croire que l'intention de Sa Majesté fût que les princes de +son sang, qui étaient dans Metz, fussent privés de la satisfaction d'en +savoir des nouvelles par eux-mêmes; qu'ils ne voulaient pas que leur +présence pût lui être importune, mais seulement avoir la liberté +d'entrer des moments, et que pour prouver que, pour lui, il n'avoit +d'autre but, il se retirait sur-le-champ[522].» + +Le Roi disait à Clermont de rester, mais ce n'était là pour le parti des +princes et des grands officiers de la couronne qu'une bien petite +victoire: la porte de la chambre du Roi ne restait qu'entrebâillée. +L'important pour les adversaires de la maîtresse et de Richelieu était +de faire arriver le confesseur au lit du Roi; et des conférences à ce +sujet se tenaient tous les jours entre le duc de Chartres, le comte de +Clermont, Bouillon, Villeroy, Fitz-James, le petit-fils de Berwick, +évêque de Soissons, prélat d'une grande austérité, et le confesseur +Pérusseau. + +La duchesse de Châteauroux était instruite de ces conférences, et devant +la faiblesse croissante de Louis XV, devant les premiers symptômes de +ces terreurs religieuses qui feront tout à l'heure prendre au Roi pour +les flammes de l'enfer la fumée d'un papier qui brûle, craignant de voir +soudainement le malade appeler son confesseur et avec l'absolution +entendre la sentence publique de son renvoi, elle tenait conseil avec +Richelieu et le valet de chambre de service, et dans ce conciliabule on +convenait de traiter avec le confesseur, de chercher à le gagner. + +Alors derrière le lit du Roi[523], dans un petit cabinet dont Richelieu +tenait la porte, avait lieu la conférence; une vraie scène de comédie +entre la maîtresse et le jésuite. + +La duchesse commençait par aller droit au but, demandant au père jésuite +si elle serait obligée de partir, au cas où le Roi demanderait la +confession et les sacrements; et comme l'homme de Dieu hésitait à +s'expliquer, elle lui demandait une réponse nette, lui représentant +combien un renvoi scandaleux compromettrait la réputation du Roi, et de +quel avantage serait pour son honneur personnel comme pour celui du +monarque, une sortie secrète et volontaire. Pérusseau qui, avec le zèle +du salut du Roi avait de la finesse et de l'adresse et un grand +attachement à son ordre en même temps qu'à sa place, parlait sans +répondre, balbutiait, répétait en se sauvant dans les suppositions et +les hypothèses: «Mais, Madame, le Roi ne sera peut-être pas confessé.» + +«_Il le sera_,» lui disait vivement la duchesse qui, parlant de la +religion de Louis XV, de la sienne, déclarait qu'elle serait la première +à exhorter le Roi à se confesser pour le bon exemple, qu'elle ne voulait +pas s'exposer à prendre sur elle qu'il ne le fût pas... et revenant sans +ambages et sans circonlocutions à l'objet de la conférence, jetait au +père jésuite: «_Serai-je renvoyée, dites-le-moi?_» + +Pérusseau, troublé par cette interpellation, essayait d'esquiver la +demande en lui remontrant qu'il n'était pas permis d'arranger d'avance +la confession du Roi, que la conduite du confesseur dépendait de l'aveu +du pénitent, qu'il n'avait, lui personnellement, aucune mauvaise opinion +des rapports du Roi avec madame la duchesse, que tout en un mot +dépendait des aveux du Roi. + +«_S'il ne faut que des aveux_,» interrompait madame de Châteauroux, et +en quelques mots, elle faisait d'un ton hautain et cavalier la +confession de son amant, et, s'entêtant en sa demande, elle redemandait +en face au jésuite: «_Est-ce le cas de me faire renvoyer?... N'y a-t-il +pas quelque exception pour un Roi?_» + +Plus embarrassé que jamais, tiraillé de côté et d'autre, lié de +conscience avec le parti qui faisait de la confession le renvoi de la +maîtresse, pesant aussi le ressentiment de madame de Châteauroux, si le +Roi guérissait sans confession, Pérusseau à bout de paroles ambiguës, +gagnait doucement le fond du petit cabinet et voulait s'évader, quand +Richelieu voyant sa manÅ“uvre lui barrait la retraite, et lui demandant +en grâce de sortir des «_car_, des _peut-être_, des _si_,» le suppliait +d'accorder d'avance à madame de Châteauroux d'être renvoyée sans +scandale. + +Mais comme le père Pérusseau s'enferme dans le silence, Richelieu saute +sur lui, le presse, le cajole d'embrassades, le ramène à madame de +Châteauroux qui, laissant monter des larmes à ses yeux, se faisant +humble et caressante, et touchant de ses douces mains le menton du +prêtre avec un geste de Madeleine repentie, lui jure que s'il veut bien +éviter un éclat, elle se retirera de la chambre du Roi pendant sa +maladie, qu'elle ne reviendra plus à la cour que comme son amie, qu'elle +se convertira, que le père Pérusseau la confessera. + +Promesses et caresses, rien ne put tirer du père jésuite le secret du +sacrifice qu'il comptait exiger du Roi pour le réconcilier avec +Dieu[524]. + +Malgré tout, la faiblesse, la maladie, la mort, retiraient d'heure en +heure Louis XV des mains de madame de Châteauroux. + +Le mercredi 12, en dépit de l'opposition de la Peyronie[525], quelques +instants avant la messe, monsieur de Soissons s'approchant du lit du +Roi, l'entretenait assez longtemps de la gravité de son état, des +devoirs qu'il avait à remplir. + +Richelieu, inquiet de cette conférence et n'osant la troubler, demandait +à monsieur de Bouillon ce que l'évêque de Soissons pouvait dire au Roi. +Monsieur de Bouillon lui répondait qu'il n'en savait rien, mais que si +l'évêque parlait à Louis XV de choses sérieuses en ce moment, il n'y +avait là que rien de très-naturel. + +Aux pieuses sollicitations de monsieur de Soissons, Louis XV cherchait à +échapper, disant qu'il était bien faible, qu'il avait un grand mal de +tête, qu'il aurait beaucoup de choses à dire. Vainement monsieur de +Soissons l'engageait à commencer sa confession, quitte à l'achever le +lendemain. + +Après la messe, tout le monde sorti, le Roi restait très-préoccupé de sa +conversation du matin, pendant que Richelieu, qui depuis le commencement +de sa maladie, jouait le médecin, lui tâtait le pouls à toute minute, +jurait toute cette après-midi, très-inutilement sur sa tête, que le Roi +n'avait qu'un léger embarras des viscères[526]. Madame de Châteauroux, +qui à force de caresses parvenait à se faire baiser la main, entendait +aussitôt le Roi lui dire: «Ah! princesse, je crois que je fais mal!» +Elle voulait lui fermer la bouche avec un baiser. Louis XV se retirait +de sa maîtresse, en laissant tomber sur la tendre effusion cette froide +parole: «Il faudra peut-être nous séparer.» + +La fin de la journée, le Roi la passait dans de grands troubles et de +terribles inquiétudes de l'esprit. + +Richelieu jugeant alors l'importance d'empêcher toute nouvelle action du +parti religieux sur l'esprit du Roi, à onze heures du soir, à l'heure où +les princes et les grands officiers étaient réunis dans l'antichambre, +entr'ouvrait la porte de la chambre du Roi, appelait monsieur de +Bouillon et lui disait que le Roi ne voulait pas donner l'ordre. + +C'était refermer la porte de la chambre du Roi aux ennemis de la +duchesse de Châteauroux. Aussi monsieur de Bouillon furieux déclarait-il +que ceux qui voulaient prendre l'ordre d'un Vignerot étaient libres, +mais que lui se retirait et ne reviendrait plus. + +La nuit du mercredi 12 au jeudi 13 était très-mauvaise à partir de trois +heures, si mauvaise que la Peyronie se voyait obligé d'aller avouer à +monsieur de Bouillon qu'il ne croyait pas que le Roi eût deux jours à +vivre et l'engageait à prévenir monsieur de Soissons. Monsieur de +Bouillon le traitait avec la plus grande violence, lui reprochant +d'avoir osé prendre sur lui toute la conduite de la maladie, l'accusant +de l'avoir exclu des consultations contre tous les règlements de la +maison du Roi. Puis aussitôt il envoyait quérir Champcenetz père et le +chargeait d'avertir Louis XV qu'il entrerait ce jour dans sa chambre à +moins d'un ordre exprès de Sa Majesté. Et avant que la messe commençât, +il pénétrait chez le Roi avec MM. de la Rochefoucauld, de Fleury et les +deux princes du sang. Et Bouillon parlait au Roi de la manière la plus +forte et la plus touchante de la douleur inexprimable où il était de ne +pouvoir lui montrer son zèle et son attachement, de même que les autres +officiers de sa maison, en remplissant les devoirs de sa charge. + +Le Roi tout mourant qu'il était, en l'esprit soupçonneux duquel étaient +restées les paroles de Richelieu, lui représentant l'impatience des +grands officiers de la couronne amenés par l'unique désir de faire +parade de leurs charges, répondait: «Je le voudrais bien, mais il n'est +pas encore temps.» Et la messe commençait, lorsque tout à coup le Roi +s'écriait: «Mon Bouillon, mon Bouillon, je me meurs, le père Pérusseau, +vite le père Pérusseau[527].» + +Richelieu et madame de Lauraguais ont entraîné la favorite dans le +cabinet où, quelques jours avant, elle traitait avec le confesseur. +Madame de Châteauroux, anxieuse, palpitante, attend, écoute; étourdie de +sa chute, dévorant sa honte, elle s'impatiente d'attendre la disgrâce, +quand, la porte à deux battants s'entr'ouvrant, une voix jette ainsi +l'exil au visage des deux sÅ“urs: «_Le Roi vous ordonne, Mesdames, de +vous retirer de chez lui sur-le-champ._» Cette voix ajoutait encore à +l'humiliation de madame de Châteauroux: c'était celle de l'évêque de +Soissons[528]. + +Et l'ordre d'expulsion des deux sÅ“urs était, sa confession finie, +confirmé par le Roi disant à monsieur de Bouillon et aux grands +officiers de la couronne: «Vous n'avez qu'à me servir présentement, il +n'y a plus d'obstacles[529].» + +Une scène tumultueuse pleine de violentes récriminations et de paroles +colères, éclatait aussitôt dans l'antichambre, où les officiers de la +couronne malmenaient les valets de chambre, le _huguenot_ la Peyronie, +le vieux de Meuse qui se trouvait mal et auquel il fallait aller +chercher un verre d'eau[530]. + +On les menaçait tout haut, les amis de la Châteauroux, de répondre sur +leurs têtes de la mort du Roi; Richelieu lui-même n'était pas épargné, +mais l'impudent personnage sur un ton de goguenardise qui lui était +habituel annonçait que, l'orage passé, les deux sÅ“urs reviendraient plus +puissantes et plus triomphantes que jamais[531], et cela jusqu'à ce +qu'il reçût l'ordre de rejoindre l'armée du Rhin, avec tous les aides de +camp, parmi lesquels restaient seuls à Metz, de Meuse et le duc de +Luxembourg qui était malade[532]. + +Le soir, cependant, à l'heure où le Roi devait recevoir le viatique, +l'évêque de Soissons apprend que la favorite n'a point encore quitté +Metz; aussitôt le prélat fait dire à la paroisse que l'on attende pour +apporter le viatique au Roi. Et rentrant chez Louis XV, il lui déclare +que les lois de l'Église et les canons défendent d'apporter le corps de +Notre-Seigneur, lorsque la _concubine_ est encore dans les murs de la +ville, et il arrache au mourant un ordre définitif de départ. + +La communion n'est donnée au Roi que lorsque les deux sÅ“urs, fuyant, les +stores baissés, dans les colères de ce peuple impatient de ce +retardement des sacrements et tout prêt à lapider les fuyardes, ont +passé les portes de la ville[533]. + +Le vendredi 14, l'état du Roi s'aggravant, la résolution était prise de +lui donner l'extrême-onction. Cependant monsieur de Soissons, apprenant +que la duchesse de Châteauroux ne s'était pas éloignée et attendait à +quelques lieues de Metz les évènements, obtenait du Roi un ordre qui lui +prescrivait de continuer son voyage. + +Le Roi administré, monsieur de Soissons faisait approcher les princes du +sang et les grands officiers de la couronne et leur disait «que le Roi +demandait pardon du scandale et du mauvais exemple qu'il avait donnés, +déclarait au nom de Sa Majesté que son intention était que madame de +Châteauroux ne restât point auprès de la Dauphine.» À quoi le Roi +ajoutait d'une voix presque ferme: «Ni sa sÅ“ur[534].» + + + + +XVII + +Fuite des deux sÅ“urs de Metz.--La duchesse de Châteauroux décidée un +moment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres +fiévreuses à Richelieu.--Les périls et humiliations du voyage.--Rentrée +à Paris.--Nouvelles lettres.--État successif de découragement et de +surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprès du Roi toujours +amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois +d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14 +novembre.--Les têtes demandées par la favorite.--Exils de Châtillon, de +Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas +chargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux à +Versailles.--Soudaine maladie.--Délire furieux.--La malade est saignée +onze fois.--Sa mort (8 décembre 1744).--Son enterrement.--Les +accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abbé +Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du médecin Vernage.--Maurepas +encore plus incapable de crimes que de vertus. + + +Quel retour! quelle fuite pour la fière duchesse[535]! Réfugiée dans le +fond de sa berline, poursuivie par les échos furieux des campagnes, elle +courait à toute bride à travers les injures qui l'éclaboussaient, +tremblante à la fois d'effroi et de colère. + +Mais soudain, à Bar-le-Duc, la duchesse se rattachant à l'espérance +avec la patience froide et la vue cynique des choses qui semblent le +fond de son âme, déclarait à Richelieu sa résolution de s'arrêter à +Sainte-Menehould et d'y attendre les évènements dans cette lettre où +rien ne bat que l'impatience d'une vengeance de sang. + + _À Bar-le-Duc, à dix heures._ + +_Je ne say pas pour quoy, cher oncle, vous ne voule pas que je prenne de +l'espérance puisque le mieux est considérable, et que Dumoulin dit luy +même qu'il y a grande espérance[536], je vous assure que je ne peut pas +me mettre en teste qu'il en meurt; il est impossible que ce soit les +monstres qui triomphe, mais ce que vous me dite de monsieur de la +Rochefoucault, me fache beaucoup, surtout si c'est pour faire dire +quelques choses à faquinet; je croit bien que tant que la teste du roy +sera faible il sera dans la grande dévotion, mais dès qu'il sera un peu +remit je parie que je lui troterez furieusement dans la teste, et qu'à +la fin il ne poura pas resister et qu'il parlera de moy, et que tout +doucement il demandera a Lebel ou a Bachelier ce que je suis devenu. +Comme il sont pour moy, mon affaire sera bonne; je ne voit point du tout +en noir pour la suite si le roy en revient, et en vérité je le croit; je +ne vais plus à Paris, après mures reflections, je reste a ste menoult +avec ma sÅ“ur, et ces dames s'en yront toujours; il est inutile de le +dire parce quavans que lon le sache ils ce passera au moins deux ou +trois jours, et puis je peut estre tombé malade en chemin, qui est +assurément fort vraisemblable; mais remarqués que dicy a ce temps la +chose sera décidé en bien ou en mal: si c'est en bien l'on nosera rien +dire, et comme le roy ne ma pas fait specifier lendroit et qu'il a dit a +paris, ou bien ou elle voudra, pourveu que cela soit loin, il est plus +honneste pour luy si il en revient que j'aye crue que vingt lieus estoit +au bout du monde, et que je me sois retiré dans un lieu ou je ne peut +avoir nul sorte de nouvelles ni de consolation, et uniquement livrées à +ma douleur; et puis dans la convalescence quarante lieues de plus ou de +moins ne laisseront pas que dy faire, non pas pour me revoir car je ni +conte pas sitot, mais pour me faire dire quelque chose; sy il en meurt +je me renderé a paris, ou je vous attendrais la pour pouvoir vous +parler; a légard de ma charge si je ne lay pas je vous dit que cela mets +egal, mais je ne veus avoir rien a me reprocher pour raison, du reste +qu'est ce que l'on pourra me faire, je resteré a paris, avec mes amis, +mais je vous assure que je regretterai le roy toute ma vie, car je +l'aimais a la folie et beaucoup plus que je le faisois paroistre, pour +ce qui est de faire prévenir le Mirepoix, le Broglio, je ne pense pas +comme cela, tant que le roy est vivant il ne me convient pas de faire +aucunes demarches aupres de qui que ce soit, il faut souffrir avec +patience tous les tourment que l'on voudra me faire; si il en revient je +l'en toucheré davantage, et il sera plus obligé à une réparation +publique; si il en meurt je ne suis pas pour faire des bassesses dut il +men revenir le royaume de France; jusqua présent je me suis conduit tel +qu'il me convenoit avec dignyté, je me soutienderé toujour dans le même +gout, cest le seul moyen de me faire respecter, de faire revenir le +public pour moy et de conserver la consideration que je croit que je +mérite; j'oubliois de vous dire sur ce que le Soissons ce defent davoir +parle au roy de madame de Lauraguais, que je le croirois assés et que +jay pensé dès le premier moment que cela venait du roy, et par bonté +pour moy pour que nous ne fussions pas séparé, et pour que ma sÅ“ur fut +ma consolation, mais il ne faut pas le dire parce que cela justifieroit +le Soissons et qu'en vérité je ne suis pas payé pour cela; je seré donc +ce soir a sainte menoult, ainsi je vous en prie que demain matin jy ait +un courier, et tous les jours, car vous ne scauriez croire quelle est ma +situation de me trouver eloignée dans ce moment icy; ne laissé jamais +monsieur de la Rochefoucaud teste a teste avec le roy, car cela +m'inquiète; sil en revient, qu'il sera fâché de tout ce qu'il a dit et +fait; je suis persuadé qu'il recevra la reine tout au mieux et qu'il lui +fera cent mille amitiés parce qu'il ce croit des torts avec quelle et +obliger de les réparer, vous me manderé quelle sont les dames quelle a +amenes, vous diré a monsieur de Soubize la resolution ou je suis de +rester a sainte menoult, et sur toutes choses des couriers, mais si il +en revient, cher oncle, que cela sera jolie, vous verrez, je suis +persuader que cecy est une grâce du ciel pour luy faire ouvrir les yeux +et que les méchants périront; si nous nous tirons de cecy vous +convienderé que notre étoile nous conduira bien loing, et que rien ne +nous sera impossible, et jespere beaucoup. Vous faite fort bien de +garder la lettre de Vernage, ne la perdez pas elle nous sera peut estre +utile; ma sÅ“ur vous remercie de moitié, je vous aime tendrement_. brulé +mes lettres[537]. + +Arrivée à Sainte-Menehould le 18, le jour où se répand à Paris la +nouvelle de la convalescence, nouvelle que n'a pas encore la duchesse de +Châteauroux, le ton de son âme est complètement changé. Avec la fatigue +physique qui fait manger les mots à sa plume et lui fait écrire +_davante_ pour davantage, l'abattement moral est venu. + +Et dans cette confession du moment, dans cette désespérance d'une heure, +elle donne à Richelieu sa parole qu'elle renonce pour toujours à la +cour: + + _À Sainte-Menoult, ce _18_ à onze heures._ + +_Je suis persuadé que le roy en reviendra et j'en suis dans le plus +grand enchantement, sa dévotion me paroît poussée au plus loin, et cela +ne métonne pas, ne soyé pas effrayé de ma proposition de rester icy. Ma +lettre n'estoit pas party que je fis reflection que cela seroit +ridicule, et nous partirons demain sans faute, mais c'est assé simple +que ma teste se trouve égarée par cy par la, soyé tranquille je vous +promets que je vais tout de suite a Paris, si l'on parle du retardement +vous pouvé dire que ce sont les chevaux qui en sont cause, comme de +fait, et je vous donne ma parole d'honneur que je ne paresse plus. +Jespère que vous nauré pas de scène à essuyer, cela seroit aussi trop +fort, mais il est bien certain que vous estes plus a plaindre que les +autres, estant plus craint et moins soutenu, tout cecy est bien terrible +et me donne un furieux degout pour le pays que jay habité bien malgre +moy, et bien loin de desirer dy retourner un jour comme vous croyé, je +suis persuadée que quand on le vouderoit, je ne pourrois pas my +resoudre, tout ce que je voudrois par la suite cest que l'on repara +l'affront que lon ma fait et nestre pas deshonorée, voila je vous assure +mon unique ambition. bon soir, je ne peut pas vous en dire davante +estant mourante. si vous mecrivez par la poste mandé moy simplement des +nouvelles du roy sans aucunes reflections, mais je voudrois scavoir +comment faquinet aura esté recuet; je conte sur des couriers de tems en +tems, qu'est ce que madame de Bouflers dit de notre triste avanture, +faite luy mes compliment, jay rencontré la Poule[538]; elle meriteroit +bien que monsieur de Soissons luy donna une petite marque de bontée, je +n'en desespere pas, ou elle viendra peut estre du roy[539], cela seroit +assé plaisant; ah, mon Dieu qu'est ce que c'est que tout cecy, je vous +donne ma parole que voila qui est fini pour moy, il faudroit estre une +grande fôle pour avoir envie de sy rembarquer, et vous scavez combien +peu j'estois flatté et éblouit de toutes les grandeurs et que si je m'en +estois crue je n'en serois pas la, mais cest fait, il faut prendre son +parti et ny plus songer, tacher de remettre du calme dans votre esprit, +et de ne point tomber malade[540]._ + +Le voyage recommença. Ce fut un éternel chemin fait à travers les +malédictions, par le carrosse détesté et honteux qui semblait porter +l'impopularité du Roi. Madame de Châteauroux se cachait aux relais. À +chaque ville, à chaque bourg, elle s'enfonçait et se réfugiait dans +quelque route de traverse où les chevaux venaient la reprendre, sans +pouvoir l'emporter assez vite pour faire taire à ses oreilles les voix +de l'horizon et ce murmure lointain qui demandait sa tête[541]. + +Enfin elle se glissait inaperçue dans ce Paris, tout entier tendu vers +les courriers de Metz, plein d'anxiétés, de prières et de larmes et +vouant à _Louis le Bien-Aimé_ un de ces grands amours nationaux de la +France qui ressemblent à l'amour: ils en ont la passion, l'élan, la +sincérité, aussi bien que les retours, l'illogisme et le caprice. Là , +encore cachée, et se sauvant du peuple parisien, enfermée chez elle par +les risées des rues et les brutalités des halles, elle se débattait avec +tout ce qui la soutenait et tout ce qui l'obsédait. Aux larmes +succédaient les révoltes, à l'abattement l'orgueil. Elle rejetait la +disgrâce, puis l'espérance; et dans ce faible corps de femme remué et +tourmenté par des crises de nerfs qui allaient jusqu'aux convulsions, +les crises de l'âme variaient et se renouvelaient sans cesse. + +À la nouvelle de la réconciliation du Roi avec la Reine, madame de +Châteauroux se laissait aller au désespoir; puis, le surmontant, elle +reprenait courage et se rattachait à cette correspondance avec +Richelieu, qu'elle n'avait point cessée, et qu'elle soutenait avec cet +air d'ironie et ce sourire du bout des lèvres qui est parfois le masque +et le ton des plus amères et des plus profondes douleurs de l'orgueil. +Elle rassemblait ses esprits, son parti, ses chances. Elle pensait à +l'habileté de Richelieu, aux démarches de la princesse de Conti; et, +foulant aux pieds ses chagrins et le présent, elle s'oubliait dans la +poursuite de ses rêves interrompus, elle se berçait avec l'avenir, elle +voyait déjà ses amours renoués, et envoyait en ces termes ses plans +d'intrigues et ses raisons d'espérance à Richelieu: + +_... Moy je croît que s'il _(le Roi)_ y alloit tout seul[542] cela +voudroit mieux pour le debarrasser de la reine, et puis pour qu'à son +retour il prit son train de vie ordinaire; je suis persuadé même que +c'est là sa façon de penser et qu'actuellement il rumine a tous ces +arrangements la. Je crois que la première fois qu'il vera ses aides de +camps, il sera un peu embarrassé, mais il faudra tacher de le mettre le +plus a son aise que faire se pourra, vous ne scavé peut être pas la +raison pour quoy monsieur de Soissons en a usé avec tant de douceur pour +moy, c'est que c'est l'homme du monde le plus ambitieux, qui a demandé +au Roy la place de monsieur le cardinal de Rohan, et qui a sceut que je +m'y estois oposé et que javois beaucoup pressé le roy pour le +coadjuteur, vous m'avouré que voilà un saint homme et qu'il est bien +démontré que c'est la religion qui le conduit, en vérité avoir été au +moment de voir périr le roy, pour des intérêts particuliers, est une +chose incroyable, et dont je ne reviendrai pas sitot. Adieu, cher oncle, +je mennuye beaucoup de ne vous pas voir, vous scavez combien je vous +aime._ + +_Remettes toutes ces lettres à leurs adresses, retournés. Depuis ma +lettre ecrite japrend par la votre celle que monsieur d'Argenson vous a +escrit. Je ne peut pas vous dire dans quel etat elle ma mis, je suis au +désespoir, par la datte de celle de monsieur d'Argenson, je voit que +c'est a sa seconde communion que l'on l'a exigé de luy, et jaime mieux +que ce soit dans ce moment la qu'a present, qu'il est a luy totalement, +cela n'est point ébruité du tout, aparamment qu'il n'en a pas nommé +d'autre, et je ne tiens pas tout perdue, vous avez très bien fait de luy +escrire, pour moy jay une petite lettre toute prete et je n'attend que +le moment pour luy lacher, par ou il aprendra tout ce qui s'est passé +depuis le commencement de sa maladie jusqu'à la fin. Mais il faut bien +prendre son temps, car il ne faut pas manquer son coup. Je ne peut pas +me mettre en teste que tout cela tourne à mal, et suis meme persuade que +vous feré votre ambassade. Vous auriez du tenir secret la lettre de +monsieur Dargenson, et je me meurs de peur que vous n'en ayez parlé; +vous avez bien raison de dire qu'il seroit joli de faire revenire la +journée des dupes pour moy, je n'en doute pas, c'est justement de meme +un jeudy, mais il faut de la patience, il est vray qu'il en faut +beaucoup. Tous les propos que l'on vous a mandé que l'on tenoit à Paris +sont très réelle, vous ne scauriez croire jusqu'où ils sont poussé, si +vous y aviez parue dans ce moment la, vous auriez été mis en pièces. +Vous faite très bien d'aimer madame d'Aiguillon comme vous faite et de +luy escrire si souvent, car elle fait bon usage de vos lettres et elle a +marqués prendre un grand interest a vous et vous aimer beaucoup; je +n'en ay jamais vue un si fol que vous, voue croyé tout ce que l'on vous +dit et que l'on vous aime à la folie, en vérité c'est pitoyable. Le roy +continue a s'ennuyer, je crains meme que cela ne fasse trainer sa +convalescence, mais il ne tient qu'a luy d'y mettre ordre, moyennant +quoy il est moins a plaindre. Vous m'aviez mandé que vous me diriés quel +expédient vous aviés trouvé pour Lebel et Bachelier, vous rendissent +conte de tout ce qui se passeroit, mais, dieu merci, vous n'en avez rien +fait, et vous me paroissé très mal informé, mais quand on reçoit des +lettres de ministres aussi agréables, on doit etre content; c'est très +bien a monsieur d'Argenson d'en user comme il fait avec vous, et j'en +suis d'autant plus aise, qu'il est très nécessaire dans ce moment cy +d'avoir quelquun comme luy dans sa manche[543]. Je vous dis que nous +nous en tirerons, et j'en suis persuadé; ce sera un bien jolie moment, +je voudrais déjà y estre, vous le croiré sans peine. Adieu, cher oncle, +je vous aime, je vous aime de tout mon cÅ“ur, et suis outré de vous +entrainer dans mon malheur, cela l'augmente je vous jure de beaucoup. +Brulé toutes mes lettres, c'est a dire celles que je vous escrit. +Joubliois bien de vous dire que vous avez grande raison d'estre +déterminé à ne point donner la démission de votre charge, vous seriez +bien fol, il ne faut la donner qu'avec votre teste, et je suis persuadé +que monsieur de Soissons aura beau faire et beau dire qu'elle restera +sur vos épaules, et que nous aurons le plaisir de l'y voir encore +longtemps. Cela seroit pourtant plaisant que l'on vous coupe la teste +pour ce que vous avez fait pendant la maladie du roy, car je ne peux +imaginer ce que l'on peut luy avoir dit[544]._ + +Dans une autre lettre du 13 septembre, madame de Châteauroux songeait à +prendre un nouveau rôle, un rôle _inattaquable_, le rôle d'amie du Roi, +et cela dans sa lettre avec des allures viriles dignes de l'allégorie +sous laquelle Nattier avait représenté la nerveuse duchesse. + + _Ce_ 13 _septembre_, à Paris. + +_Tranquillisé vous, cher oncle, il se prépare de beaux cous pour nous, +nous avons eut de rudes momens a passé, mais ils le sont, je ne connoit +pas le roy dévot, mais je le connoit honneste homme et très capable +damitié, quelques réflections qu'il fasse, sans me flatté je croit +quelle ne seront qua mon avantage, il est bien sure de moi, et bien +persuadé que je l'aime pour luy, et il a bien raison, car j'ay senti que +je l'aimois à la folie, mais c'est un grand point qu'il le sache, et +j'espère que sa maladie ne luy a pas oté la mémoire, jusquicy personne +n'a connu son cÅ“ur que moy, et je vous répond qu'il la bon et tres bon; +et tres capable de sentimens, je ne vous nires pas qu'il y ait un peu de +singulier par mi tout cela, mais ce n'est pas ce qui l'emporte, il sera +devot, mais point cagot, je l'aime cent fois mieux, je seré son amie, et +pour lors je seré inattaquable: tout ce que les faquinets ont fait +pendant sa maladie, ne fera que rendre mon sort plus heureux et plus +stable, je nauré plus a craindre ni changemens ni maladie ni le diable, +et nous menerons une vie délicieuse, ajouté un peu plus de foy que vous +ne faites a tout ce que je vous dit, ce ne sont pas des reveries, vous +veré si cela ne se réalisera pas, tout cela est fondée sur la +connaissance que jay de l'homme a qui nous avons afaire et je vous +assure que je connoit tous les plis et replis de son ame, et qu'il y a +du beau et du bon, il ne faut pas le jugé parce qu'il a fait a votre +egard, il n'estoit pas encore bien a luy et je suis persuadé que l'on +luy a dit quelque chose d'affreux, et je ne peux pas imaginer ce que +c'est, je ne suis pas encore bien convaincu que vous nalliés pas en +Espagne; mais en tout cas je ne crois pas qu'il en nomme un autre, il +fera faire la demande par l'eveque de Rennes, voila mon idée, quest ce +que vous en dites. vous avés bien raison de dire qu'il ne faut marquer +avoir aucune esperance de retour, est inutile et cela augmenteroit la +rage de ces monstres qui est déja assé considérables, je pense comme +vous sur ma lettre, il vaut mieux attendre que de manqué son coup[545]. +Monmartel est bien pour cela aussi, madame Tencin voudroit déja qu'elle +fut reçut, mais elles sent comme nous les conséquences si elle ne +l'estoit pas bien. Adieu, cher oncle, porté vous bien; pour moy je vas +songer réellement a me faire _une santé de crocheteur_ pour faire +enrager nos ennemis le plus longtemps que je pourré et avoir le temps de +les perdre, et ils le seront, vous pouves en être sure. vous connoissé +mon amitié pour vous, elle est, je vous jure, des plus tendres, faites +mes compliment a messieurs de Soubise et d'Ayen, quand vous reverré du +Mesnil dite luy milles choses et que je ne luy ay pas fait responce +parce que je ne n'ay su ou le prendre, voila une lettre pour monsieur +Daumont que vous lui remettré bien exactement en luy faisant mes +complimens[546]._ + +Le souffle et l'humeur d'un moment emportaient tout: une désespérance +absolue et sans bornes paralysait toutes ses facultés, la force même +d'un désir lui manquait, et elle demeurait sans mouvement, la pensée +endormie, la volonté morte, dans un de ces anéantissements qu'elle +peignait si bien alors qu'elle disait «ne plus reconnaître en elle ni +madame de la Tournelle ni madame de Châteauroux, et se sentir devenir +une étrangère à elle-même[547].» Puis un rien la tirait de là , un +aiguillon d'amour-propre, un sentiment de vengeance contre Maurepas, +contre Pérusseau, et l'impatience d'une revanche éclatante et sans +pitié, ne tardait pas à la posséder, et à donner à ses idées la furie de +la fièvre. + + * * * * * + +Le Roi, entièrement guéri au mois de septembre, laissait bientôt voir +une mélancolie qui rendait l'espoir et l'audace à Richelieu: l'amour +n'était point mort dans ce cÅ“ur qui trouvait la solitude où madame de +Châteauroux n'était pas. Le courtisan, retiré à Bâle, se remettait à +l'Å“uvre, il reprenait ses plans, et travaillait pour la favorite avec +l'ardeur d'un homme qui travaille pour sa fortune: ne voyait-il pas dans +le lointain, au bout de ses efforts, derrière le retour de madame de +Châteauroux, ce triomphe personnel de son ambition, cette superbe +récompense de son zèle, le rétablissement en sa faveur de la dignité de +connétable de France? Après s'être éclairé, après avoir fait tâter le +Roi par le cardinal de Tencin et le maréchal de Noailles[548], il +adressait au Roi un mémoire détaillé sur sa maladie de Metz, mémoire +habile où il avait su glisser les ombrages et les soupçons, prêter à la +conduite de ses adversaires des motifs d'ordre humain, attribuer enfin à +tous les ennemis de madame de Châteauroux, qui avaient abusé des remords +et de la faiblesse du Roi, des sentiments d'égoïsme, des vues +ambitieuses le désir presque et l'impatience de la mort du Roi. + +Madame de Châteauroux à laquelle le mémoire ou la lettre était adressée +par Tencin écrivait à Richelieu avec le mépris supérieur qu'elle a +l'habitude d'avoir pour l'expérience, la pratique de l'humanité de son +_oncle_. + + _À Paris, ce _18_ octobre[549]. + +_J'ay vue, cher oncle, le cardinal de Tencin dont je suis enchanté; il +ma montré la lettre que vous avés escrit au roy que je trouve comique et +tres bonne, surement elle luy aura plu, mais vous aves mal fait de lui +repondre verbalement a ce qu'il vous avait demendé; il faloit lui +escrire, c'est étonnant vous ne le connoissé pas du tout et vous estes +surpris comme guelquun qui arriveroit à la cour, vous estes un drole +d'homme. J'ai vu et vois madame de Bouflers tous les jours dont je suis +tres aise; mais ma sÅ“ur pas tant je croit, je vous charge de faire mes +compliments à monsieur de Belle-Isle et de luy dire que si je ne luy ai +pas écrit sur sa lieutenance[550] c'est que... je ne scay pas quoy, je +men raporte a vous pour tourner cela joliment, vous senté bien que +c'est que jay oublié de lui écrire et que je veux que vous raccommodies +ma sotise. Adieu, cher oncle, je vous aime, je vous assure on ne peut +pas davantage et suis outré d'être si longtemps sans vous voir. À +propos, le petit saint _(Saint-Florentin)_ vous fera des difficultés sur +le changement que vous demandés pour vos etats, mais tachez d'avoir gain +de cause, car il seroit ridicule que vous eussiez quinze jours après le +siége de libre sans venir à Paris, c'est pour lors que l'on diroit que +vous estes en disgrace. Remettes cette lettre au chevalier de +Grille[551]._ + +Avec les lettres de Richelieu revenaient peu à peu autour du Roi +quelques-uns des favoris que l'appareil des sacrements, les foudres de +Fitz-James, les lettres de cachet de d'Argenson sous enveloppe, avaient +dispersés pendant l'agonie du Roi. Et avec cette correspondance et ce +monde, le Roi se refroidissait pour la Reine. + +Dans un court séjour chez son beau-père à la cour de Lorraine, il +montrait à tous par ses distractions et sa taciturnité, un homme +amoureux absorbé dans le souvenir et les regrets. La gloire ne lui +souriait plus, la guerre lui semblait une longue fatigue; et le 8 +novembre, aussitôt la capitulation de Fribourg signée, il repartait en +toute hâte pour Paris[552]. Il y courait chercher, non point +l'applaudissement et le triomphe, mais le pardon de sa maîtresse. + +Tenue au courant des choses par Richelieu, suivant de sa retraite, +mouvement à mouvement, le cÅ“ur du Roi, raffermie et plus osée dans les +insolences de son orgueil par la certitude de tout obtenir, la duchesse +de Châteauroux avait pris la résolution de ne rentrer à Versailles +qu'avec les plus formelles sûretés et les plus grandes satisfactions. +Pour oublier, pour pardonner les scènes de Metz, les ignominies de la +disgrâce, il lui fallait une expiation proportionnée à l'humiliation, +une vengeance qui fît éclat,--ce n'était point assez,--qui fît peur. Et +la duchesse attendait le Roi sans l'appeler, sachant bien qu'il +viendrait. + +Elle n'attendait pas longtemps. Dans la nuit du 14 au 15, le second jour +de l'arrivée du Roi à Paris, les femmes de la Reine entendirent trois +fois gratter à la porte. La Reine avertie dit que ce n'était rien, que +c'était le vent. À la troisième fois cependant, au bout d'un intervalle, +on ouvrit, mais on ne trouva personne[553], Le Roi n'y était plus, il +était déjà sorti des Tuileries, avait traversé le Pont-Royal, et escorté +de Richelieu, frappait rue du Bac, chez la duchesse de Châteauroux[554]. + +Devant cette visite inespérée, mais non si promptement attendue, devant +cette visite d'un Roi venant dans la nuit lui apporter ses excuses et +lui demander ses conditions pour renouer, la duchesse en dépit de son +énergie morale, se trouvait mal, et ne pouvait dire autre chose que ces +paroles qu'elle répétait et répétait encore: «_Comme ils nous ont +traités_[555].» Le Roi la suppliait alors de revenir à Versailles. +Madame de Châteauroux ne consentait à s'y rendre qu'incognito: son +retour officiel devait être précédé de la retraite de tous ses ennemis. +Et le lendemain elle partait pour Versailles cachée dans une de ces +voitures publiques appelées pot-de-chambre. Avant de partir elle avait +dit à ses gens qui l'avertissaient de l'espionnage de Maurepas: +«Bientôt, il ne m'importunera plus.» + +À Versailles la duchesse se montrait une autre femme que la femme de la +veille. Elle reprenait ses hauteurs et ses exigences. Elle jouait le +détachement, l'indifférence et répondait froidement aux sollicitations +du Roi, «_que satisfaite de ne pas aller pourrir dans une prison par ses +ordres, et contente d'avoir la liberté et les plaisirs d'une vie privée, +il en coûterait trop de têtes à la France, si elle revenait à la +cour_[556]...» Et la phrase n'a rien d'invraisemblable de la part de la +femme qui dans ses lettres annonce. que «_les méchants périront_» et +plaisante avec tant d'aisance sur des _têtes coupées_. + +Le Roi cherchait à la calmer, lui disait «qu'il fallait tout oublier, et +revenir le soir même à Versailles, et reprendre son appartement et ses +emplois à la cour.» Mais ces paroles du Roi ne décourageaient guère les +appétits de vengeance de la favorite. + +Les scènes de Metz, la duchesse le savait, avaient froissé +l'amour-propre du Roi; Louis XV y avait vu une diminution de l'autorité +et de la volonté royale, un empiétement dangereux de l'Église, et une +victoire du clergé grossie jusqu'à l'insolence par les prédicateurs de +Paris. Le mémoire et les paroles de Richelieu avaient encore envenimé +ces secrètes alarmes du Roi, et le tableau désillusionnant de toutes +ces ambitions, empressées à son lit de mort avec des attitudes de +dévouement, l'avait vivement et profondément touché. Tout ce qui lui +rappelait Metz lui était importun et suspect; et tous ceux qui l'avaient +précipité dans une pénitence publique de ses faiblesses, lui étaient +devenus presque aussi odieux qu'à madame de Châteauroux. Il avait +perpétuellement à la bouche _la cabale de Metz_, et quant à messieurs de +la Rochefoucauld, Bouillon, Fleury, Balleroy, le Roi ne les appelait que +«ces messieurs! où sont ces messieurs? que font ces messieurs»[557]? + +Il couvait une haine sourde contre Châtillon, le gouverneur du Dauphin, +qui, malgré ses volontés avait amené le Dauphin à Metz[558]; il +nourrissait de vives colères contre madame de Châtillon, qui avait +insulté ses amours, et parlé dans ses lettres à la reine d'Espagne de +l'indignité de madame de Châteauroux[559]. Et pendant le reste de la +campagne, il avait laissé échapper ses ressentiments contre l'évêque de +Soissons Fitz-James, et contre son confesseur Pérusseau. Il n'y avait +donc que l'horreur du sang qui séparât le Roi de madame de Châteauroux. +La forme seule des vengeances demandées par sa maîtresse lui répugnait; +et quand madame de Châteauroux abandonnait ces idées de sang, ces +demandes de têtes, qu'elle descendait à se contenter de sévérités qui +suffisaient à sa vanité, l'entente était prête de se faire. Le Roi lui +abandonnait le duc de Châtillon[560] qui élevait le fils du Roi dans le +dégoût des amours de son père. Il lui abandonnait Balleroy[561], +Fitz-James[562], Pérusseau[563], la Rochefoucauld[564], le duc de +Bouillon[565] qui tous étaient envoyés en exil ou punis par la disgrâce. + +Pourtant l'impérieuse duchesse caressait de plus énormes satisfactions: +elle voulait rentrer en triomphe dans une cour vaincue et décimée, et +elle demandait que les princes du sang partageassent l'exil de leur +parti, pour que l'expiation de Metz fût entière, et que la punition de +la faction fût un mémorable exemple. Le Roi avait besoin de mille +efforts sur lui-même pour lui refuser ce sacrifice. + +Mais où la lutte fut la plus vive, où madame de Châteauroux s'acharna, +ce fut autour de Maurepas. Madame de Châteauroux tenait absolument à ce +qu'il fût chassé. Le Roi s'obstinait à garder ce ministre, le seul qui +lui fit tolérable l'ennui du conseil et facile le travail du +gouvernement. Enfin, après de longues batailles, une transaction eut +lieu: madame de Châteauroux permit au Roi de garder Maurepas, mais à la +condition qu'il lui serait permis de l'humilier, et que la façon, la +mesure et les moyens de l'humiliation seraient laissés à son bon +plaisir. + +Tout adouci qu'il était, ce féroce traité de raccommodement entre les +deux amants demandait douze jours de négociations, du 14 au 25 novembre. + + * * * * * + +Le mercredi 25 novembre, le duc de Luynes apprenait dans la soirée le +rappel des deux sÅ“urs à la cour. Mesdames de Modène et de Boufflers +jouaient chez lui, quand un laquais de madame de Châteauroux apportait +une lettre à madame de Modène. Madame de Modène lisait la lettre en +hâte, se levait aussitôt, donnait son jeu à tenir, passait dans un +cabinet où elle écrivait un mot, et allait parler dans l'antichambre au +courrier auquel elle donnait huit louis. Le laquais de madame de +Châteauroux montrait l'argent aux domestiques du duc de Luynes, en +disant qu'il devait avoir apporté une bonne nouvelle puisqu'il était si +bien payé. La duchesse de Boufflers recevait, elle aussi, une lettre de +la favorite par le même courrier et dont elle donnait plus tard lecture +en particulier à quelques personnes qui se trouvaient dans le salon. +Voici les termes de cette lettre de madame de Châteauroux: + +_Je compte trop sur votre amitié pour que vous ne soyez pas instruite +dans le moment de ce qui me regarde. Le Roi vient de me mander par +monsieur de Maurepas qu'il étoit bien fâché de tout ce qui s'étoit passé +à Metz et de l'indécence avec laquelle j'avois été traitée, qu'il me +priait de l'oublier et que pour lui en donner une preuve, il espéroit +que nous voudrions bien revenir prendre nos appartements, à Versailles, +qu'il nous donneroit en toutes occasions des preuves de sa protection, +de son estime, de son amitié, et qu'il nous rendoit nos charges[566]._ + +Ce mercredi 25 novembre, en effet, le Roi au sortir du conseil faisait +entrer monsieur de Maurepas dans le cabinet des perruques. Là avait lieu +un entretien entre Maurepas et Louis XV qui imposait à son ministre +l'humiliation d'aller en personne annoncer à madame de Châteauroux son +rappel à la cour. Maurepas se disposant à écrire les paroles du Roi, +Louis XV lui disait: «Les voilà toutes écrites» et lui remettait un +billet. + +Là -dessus Maurepas partait pour Paris et se rendait à six heures, rue du +Bac à l'hôtel dépendant des Jacobins de la rue Saint-Dominique +qu'habitaient les deux sÅ“urs. + +Maurepas demandait au suisse de l'hôtel si madame de Châteauroux était +chez elle: on lui répondait que non. Il se nommait: on lui répétait +qu'il n'y avait personne. Il déclarait enfin qu'il venait de la part du +Roi: la porte lui était alors seulement ouverte[567]. + +Madame de Châteauroux était au lit, avait dans sa chambre le duc d'Ayen +qui s'éloigna, quand il entendit que Maurepas venait de la part du Roi. + +Il y eut d'abord un silence pendant lequel madame de Châteauroux +considéra Maurepas sans un salut, sans une parole et donna aux +ressentiments de sa vanité de femme le spectacle et la pâture de +l'embarras du ministre. Maurepas un moment déconcerté lui remettait le +billet du Roi[568] en lui disant que le Roi la priait de venir reprendre +avec sa sÅ“ur leurs places à la cour, et le chargeait de l'assurer qu'il +n'avait eu aucune connaissance de ce qui s'était passé à son égard +pendant sa maladie à Metz. + +Madame de Châteauroux répondait: + +«_J'ai toujours été persuadée, Monsieur, que le Roi n'avait aucune part +à ce qui s'est passé à mon sujet. Aussi je n'ai jamais cessé d'avoir +pour Sa Majesté le même respect et le même attachement. Je suis fâchée +de n'être pas en état d'aller dès demain remercier le Roi, mais j'irai +samedi prochain, car je serai guérie_[569].» + +L'infinie jouissance au fond de l'orgueilleuse femme, quand, la dure +commission faite, Maurepas cherchait à se défendre des préventions qu'on +avait pu lui donner contre lui..., avouait son embarras: aveu qui +faisait venir sur les lèvres de la duchesse «_qu'elle le croyait bien_», +avec une intraduisible intonation. Et de quel air encore, et avec quel: +«_Cela ne coûte pas cher_[570],» faisait-elle l'aumône de sa main à +baiser à Maurepas prenant congé et sollicitant cette faveur. + +La duchesse était donc couchée le mercredi soir, avec un peu de fièvre, +quand Maurepas lui avait fait sa visite[571]. La fièvre augmentait +pendant la nuit, elle devenait plus violente dans la nuit du jeudi au +vendredi, et le vendredi soir elle se compliquait d'élancements de tête +insupportables. Vernage, aussitôt qu'il était appelé, déclarait que: +«c'était une grande maladie,» parlait au duc de Luynes et à +l'archevêque de Rouen de ses inquiétudes au sujet de la malignité de +cette fièvre, ne se montrait pas rassuré par les apaisements momentanés +du mal, et dès le troisième jour de la maladie appelait en consultation +Dumoulin que l'on disait à la malade envoyé par le Roi pour ne pas +l'effrayer[572]. + +La duchesse avait cependant conscience du danger de son état. Elle +faisait son testament où elle instituait madame de Lauraguais sa +légataire universelle, laissant des récompenses considérables en argent +et en pensions à tous ses domestiques[573]. Elle demandait à voir le +père Segaud auquel elle se confessait, se réconciliait avec sa sÅ“ur de +Flavacourt dans une entrevue pleine d'attendrissement[574], recevait le +viatique des mains du curé de Saint-Sulpice. + +À la suite de plusieurs saignées, un mieux se produisait le samedi 28 +dans l'état de la malade, et qui durait le dimanche et le lundi, mais le +mardi 1er décembre les nouvelles de la nuit étaient très-mauvaises, et +les courtisans faisaient la remarque que le Roi était fort sérieux et +qu'il ne parlait à personne à son lever[575]. + +Dès lors ce furent chez la duchesse des douleurs folles, des +convulsions, une agitation frénétique de tout le corps, des souffrances +insupportables de la tête, un délire furieux, où dans les divagations +accusatrices des paroles de la favorite se mêlait le mot de poison au +nom de Maurepas. + +Dans la nuit du vendredi 4, la malade qui avait perdu depuis deux ou +trois jours la connaissance, était saignée trois fois, et l'on +s'attendait à sa mort pour le samedi[576]. + +Le Roi ne sortait plus que pour aller à la messe[577], ne paraissait +plus que pour assister au conseil ou donner l'ordre, restant toute la +journée enfermé dans ses cabinets. Messieurs d'Ayen, de Gontaut, de +Luxembourg se relevaient pour lui apporter des nouvelles deux fois par +jour. Et Montmartel adressait chaque jour quatre courriers à Lebel qui +envoyait encore à Paris des gens à lui, de manière que le Roi eût des +nouvelles à toutes les heures. + +Le visage du Roi qui, avec ses rembrunissements et ses éclaircies, était +une espèce de miroir sur lequel la cour, tous les jours, lisait le +bulletin de la maladie, annonçait un mieux dans la matinée du samedi. +Dans la journée on parlait de moments où la tête de la malade redevenait +libre, et les amis de la favorite recommençaient à espérer, le jour où +l'on croyait qu'elle allait mourir. + +La duchesse de Châteauroux avait autour de son lit le dévouement de +chaudes amitiés[578]. Monsieur de Gontaut, lié avec elle du temps +qu'elle n'était encore que madame de la Tournelle, y passait des heures. +Il était remplacé par d'Ayen pour lequel la froideur de la favorite +s'était changée en une véritable affection, et à d'Ayen succédait +Luxembourg, l'ami personnel de madame de Mailly, d'abord en disgrâce, +mais tout à fait réconcilié avec la duchesse par sa maîtresse madame de +Boufflers. Madame de Boufflers était une des assidues à son chevet, et +l'on raconta que, la veille de la mort de la favorite, dans un moment de +lucidité, la duchesse eut avec elle une longue conversation et la +chargea de dire plusieurs choses secrètes au Roi. + +Mais la vraie garde-malade était madame de Modène dont la chaude +affection pour la duchesse l'avait fait accuser de basse complaisance +pendant le voyage de Metz, et qui, dans la sincérité de son affection, +montrait une indifférence qui étonnait pour son mariage avec le duc de +Penthièvre. Madame de Modène soigna la duchesse de Châteauroux jusqu'au +dernier moment, la servant nuit et jour, tenant la place à son chevet de +sa sÅ“ur bien-aimée qui manquait. + +Car, pendant que la duchesse agonisait, madame de Lauraguais, accouchée +d'une fille quelques jours avant, et alitée dans l'appartement +au-dessus, ignorait que sa sÅ“ur était si proche de la mort, croyait +qu'elle était seulement indisposée, qu'elle avait une fluxion sur les +yeux[579]. Et quand les cris de la mourante, dans ses épouvantables +souffrances, montaient jusqu'à madame de Lauraguais, on faisait du bruit +dans sa chambre pour distraire son attention; mais enfin ces cris elle +les entendait: on lui disait alors que c'étaient les cris d'une femme en +douleur d'enfant dans la rue[580]. + +Le lundi 7, le duc d'Ayen apprenait au Roi que la duchesse n'était pas +encore morte, mais qu'elle était à toute extrémité, et qu'il devait +s'attendre à recevoir la triste nouvelle d'heure en heure. Le Roi +montait aussitôt dans une voiture pour laquelle on gardait un attelage +tout harnaché depuis deux ou trois jours, et escorté de deux +palefreniers portant des flambeaux[581], se rendait à la Muette, mandant +à d'Argenson avant de partir qu'on vînt lui rendre compte seulement +dans le cas d'affaires très-pressées[582]. + +La duchesse de Châteauroux expirait à l'âge de vingt-sept ans, le mardi +8 décembre 1744[583], à sept heures du matin, après avoir été saignée +une fois à la gorge, une fois au bras et neuf fois au pied sans que la +perte de tout ce sang pût parvenir à maîtriser cette agonie furibonde et +la rage de ce corps épuisé[584]. + +Elle mourait, la favorite, selon le vÅ“u qu'elle avait formé dès +l'enfance, un jour de fête de la Vierge, le jour de la Conception[585]. + +Le jeudi 10 décembre, la duchesse de Châteauroux était inhumée dans la +chapelle de Saint-Michel à Saint-Sulpice, à six heures du matin, une +heure avant l'usage, et le guet sous les armes, pour sauver son cercueil +des fureurs de la populace. + +Mort étrange, fatale, et qui, rapprochée de tant d'autres morts, de +tant d'autres disparitions subites de la grande scène de Versailles, de +tant d'autres foudroiements, promène, derrière la comédie, la folie et +le sourire de ce siècle, derrière ce carnaval enchanté du plaisir, de la +galanterie, de l'esprit, les soupçons et les terreurs d'une Italie du +seizième siècle! Fins hâtées, brusques dénouements de jeunes existences, +renversements des plus beaux rêves, les coups de la Providence ont en ce +temps une violence qui ne semble appartenir qu'aux mains de l'homme: la +mort y semble véritablement humaine, tant elle se montre jalouse et +précipitée! Princes, princesses, maîtresses de roi, sont enlevés si vite +et dans de si particulières circonstances, qu'on les dirait emportés par +l'ombre de Locuste. Le poison! un poison inconnu et _ad tempus_, voilà +la grande épouvante léguée par la cour de Louis XIV à la cour de Louis +XV. Le poison, c'est le cauchemar des agonies de ce dix-huitième siècle, +qui verra plus tard le successeur de Louis XV entre un homme accusé de +l'empoisonnement du Dauphin, de la Dauphine, et encore entre un homme +accusé de l'empoisonnement de madame de Châteauroux: entre Choiseul et +Maurepas! + +Il arrivera même au milieu du siècle que devant la conviction générale +de l'empoisonnement des maîtresses, des princesses des princes, des +hommes et des femmes jouant un rôle à la cour, et devant les soupçons +accusateurs que laisseront échapper les médecins Tronchin et la Breuil, +lors de la mort de la Dauphine[586], il arrivera que Louis XV chargera +le ministre Bertin de s'enquérir s'il existe des poisons qui puissent +faire périr à échéance fixe, sans laisser de traces. + +Et quelqu'un aura la mission du ministre Bertin de faire causer l'abbé +Galiani sur les poisons de son pays. Galiani, sans se douter que le Roi +le fait interroger, dira: «... Par exemple à Naples, le mélange de +l'opium et des mouches cantharides, à des doses qu'ils connaissent, est +un poison lent, le plus sûr de tous, infaillible, et d'autant qu'on ne +peut pas s'en méfier. On le donne d'abord à petites doses pour que les +effets soient insensibles: en Italie nous l'appelons _aqua di Tufania, +eau de Toufanie_[587]. + +«Personne ne peut en éviter les atteintes, parce que la liqueur qu'on +obtient dans cette composition est limpide comme de l'eau de roche et +sans saveur. + +«Les effets sont lents et presque imperceptibles; on n'en verse que +quelques gouttes dans du thé, du chocolat, du bouillon, etc. Il n'y a +pas une dame à Naples qui n'en ait sur sa toilette pêle-mêle avec ses +eaux de senteurs; elle seule connaît le flacon et le distingue; souvent +la femme de chambre de confiance n'est pas dans le secret, et prend ce +flacon pour de l'eau distillée ou obtenue par dépôt, laquelle est la +plus pure et dont on se sert pour étendre ou développer les odeurs quand +elles sont trop fortes. + +«Les effets de ce poison sont fort simples. Vous ressentez d'abord un +malaise général dans toute l'habitude du corps. Le médecin vous examine, +et n'apercevant aucuns symptômes de maladie, soit externes, soit +internes, point d'obstructions, d'engorgements, d'inflammations, il +conseille les lavages, la diète, la purgation. Alors on redouble la +dose, mêmes malaises, sans être plus caractérisés... Le médecin qui +n'entrevoit rien d'extraordinaire, attribue l'état du plaignant à des +matières viciées, à des glaires, à des humeurs peccantes qui n'ont point +été suffisamment entraînées par la première purgation. Il en ordonne une +seconde. Troisième dose, troisième purgation. Quatrième dose... Alors le +médecin voit bien que la maladie lui échappe; qu'il ne l'a pas connue, +qu'elle a une cause, qui ne se découvrira qu'en changeant de régime. Il +ordonne les eaux, etc., etc. Bref les parties nobles perdent leur +ressort, se relâchent, s'affectent, et le poumon surtout comme la plus +délicate de toutes, et l'une des plus employées dans le travail de +l'économie animale [...] + +«Et par cette méthode on suit quelqu'un, tant et si longtemps que l'on +veut: des mois, des années; les constitutions robustes résistent plus +longtemps...[588]» + +Et le confident de cette conversation ne pouvait s'empêcher de +reconnaître qu'il était impossible de mieux peindre «les symptômes, les +périodes, les nuances» de la maladie du Dauphin et de la Dauphine. + + * * * * * + +L'imagination publique, encore sous l'émotion de la mort de madame de +Vintimille, ne taisait plus à la mort de madame de Châteauroux le +murmure de ses accusations. Les accusateurs alléguaient les +dénonciations de la mourante, ses indications précises d'avoir été +empoisonnée une première fois dans une médecine à Reims[589]. Ils +appuyaient sur la demi-journée passée à Paris par Maurepas, et dont +l'emploi était inconnu[590]. Ils parlaient de poisons, subtils comme +les poisons de la Renaissance, glissés dans la lettre du Roi. + +Mais ces accusations contemporaines n'étaient que des suspicions et des +préventions passionnées. Les lumières que l'histoire possède aujourd'hui +donnent à l'historien le droit et le devoir d'en faire justice. Il +suffira pour cela de rapporter l'opinion et le témoignage du médecin de +madame de Châteauroux, Vernage. Aux insinuations d'empoisonnement, +Vernage haussait les épaules. Il racontait qu'au retour de Metz, il +avait prescrit à madame de Châteauroux un régime rafraîchissant, de la +distraction, de l'exercice. Mais la duchesse n'avait point voulu suivre +ses recommandations. Tout entière au souvenir et au ressentiment de la +disgrâce, à la vengeance, elle s'était abandonnée à la fièvre de ses +projets et de ses passions. Quinze jours avant sa mort, à la prière des +amis de madame de Châteauroux, Vernage avait eu avec elle une longue et +sérieuse conversation sur sa santé. Il lui avait dit: «Madame, vous ne +dormez pas, vous êtes sans appétit, et votre pouls annonce des vapeurs +noires; vos yeux ont presque l'air égaré; quand vous dormez quelques +moments, vous vous réveillez en sursaut; cet état ne peut durer. Ou vous +deviendrez folle par l'agitation de votre esprit, ou il se fera quelque +engorgement au cerveau, ou l'amas des matières corrompues vous +occasionnera une fièvre putride[591].» Et Vernage insistait auprès +d'elle sur la nécessité pressante de se faire saigner, de se soigner. La +duchesse promettait de prendre soin d'elle à Vernage, à Richelieu, à ses +amis, à tous ceux qui l'approchaient. Mais ce grand retour de fortune, +la réconciliation avec le Roi, les débordements de la joie et de +l'orgueil, les imprudences amoureuses dans un moment dangereux[592], +amenaient la réalisation des prévisions de la médecine: c'était une +fièvre putride, avec transport au cerveau, qui enlevait madame de +Châteauroux. L'autopsie venait encore confirmer le dire de Vernage: elle +ne révélait d'autres désordres intérieurs que la dilatation et le +gonflement sanguin des vaisseaux capillaires de la tête[593]. + +Cependant, il est au-dessus de ces preuves matérielles des probabilités +morales qui combattent plus victorieusement encore pour la défense de +Maurepas. Le caractère du ministre le met au-dessus ou au-dessous d'une +pareille accusation; et sa défense, une défense qui est en même temps le +jugement de Maurepas, est tout entière dans cette parole de Caylus: «Je +vous réponds qu'il est encore plus incapable de crimes que de +vertus[594].» Pour passer outre, pour persister dans une accusation +contre laquelle protestent toutes les déductions que la justice +historique peut tirer de l'attitude morale de l'homme et des dehors de +son âme, il faudrait admettre qu'il y ait eu dans le dix-huitième siècle +des natures assez supérieures pour cacher sous l'insouciance et +l'ironie, sous la plus charmante et la plus facile légèreté de la +conscience et du ton, des sentiments et des paroles, une arrière-nature +pleine de ténèbres et de profondeurs où les passions sans remords +auraient travaillé à des crimes sans bruit. Évidemment ce serait là une +supposition dont le dix-huitième siècle ne mérite pas l'honneur: les +monstres n'y sont point si parfaits, les scélérats n'y sont que des +roués. + + + + +XVIII + +Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le +rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de +1743.--Les charités de l'ancienne favorite.--Sa vie de pénitence.--Son +testament et sa mort. + + +Ainsi des sÅ“urs que le Roi avait aimées, deux étaient mortes tourmentées +de la persuasion d'avoir bu la mort, désespérées et délirantes. Et la +survivante, celle-là qui la première avait mêlé le sang des Nesle au +sang royal, madame de Mailly, condamnée à vivre et réduite à envier le +repos de mesdames de Vintimille et de Châteauroux, traînait dans la +déconsidération, dans les regrets, dans les austérités et les +macérations religieuses les restes d'une existence qui n'était plus +qu'une expiation. + +Après quelques lueurs d'espérance, désabusée par les cruelles lettres du +Roi[595], «un curieux monument de la sécheresse humaine,» comme les +appelle le prince de Tingry, madame de Mailly s'était arrachée du monde +pour se jeter en Dieu. + +Touchée par un sermon du père Renaud, ce disciple du père Massillon qui, +venu comme lui de la Provence prêtait à la religion les tendresses et +les élancements amoureux du Midi, madame de Mailly se sentait tout à +coup ravie et dégoûtée d'elle-même par cette parole douce et pénétrante +qui parlait du bonheur de vivre avec Dieu. Un jour où elle devait dîner +chez monsieur de la Boissière, où elle était attendue par les convives, +qu'elle avait nommés, elle faisait dire qu'elle ne pouvait pas s'y +rendre; et l'on apprenait ce jour-là le grand renoncement de madame de +Mailly: elle quittait pour toujours le rouge et les mouches[596]. + +Une transformation s'était faite en elle, pareille à ces illuminations +dont les historiens des premiers siècles de l'Église nous entretiennent +comme de miracles. + +De ce jour elle se vouait à une pénitence exemplaire[597] et le +Jeudi-Saint de l'année 1743, la cour et le peuple se pressaient chez +les sÅ“urs grises de Saint-Roch pour voir madame de Mailly, +qu'accompagnait la jeune veuve du duc de la Trémoille, faire humblement +le lavement des pieds[598]. + +Toute la bourse de l'ancienne favorite, tout son temps, toute son âme +étaient aux bonnes Å“uvres. Elle ne s'employait qu'à visiter les pauvres +et les prisons, se ruinant et se dépouillant si bien en secours et en +charités, que parfois, c'était à peine si elle se réservait pour son +nécessaire personnel, deux ou trois écus de six livres[599]. + +Cette vie d'immolation et de sacrifice menée avec courage, avec gaieté +même, dura jusqu'en 1751, année où madame de Mailly mourait avec un +cilice sur la chair[600]. Son légataire universel était son neveu, le +fils du Roi et de madame de Vintimille; son exécuteur testamentaire le +prince de Tingry auquel elle laissait un diamant de prix et, en outre, +une somme de 30,000 livres «_pour ce qu'il savait bien_». Cette somme +était destinée à solder les créanciers mal payés par le Roi et lésés +dans des accommodements[601]. + +On enterra la pécheresse selon ses volontés, dans le cimetière des +Innocents[602], parmi les pauvres, sous l'égout du cimetière; et une +croix de bois fut toute la tombe de celle qui, dérangeant quelques +personnes à Saint-Roch et souffletée de ce mot: «Voilà bien du train +pour une p...!» avait répondu: «_Puisque vous la connaissez, priez Dieu +pour elle!_» + + + + +APPENDICE + + * * * * * + +MADAME DE MAILLY. + +Louise-Julie de Mailly-Nesle, né le 16 mars 1710, mariée le 31 mai 1726 +à Louis-Alexandre comte de Mailly et seigneur de Rubempré, son cousin +germain, morte la 5 mars 1751. + + * * * * * + +LA MARQUISE DE VINTIMILLE + +Pauline-Félicité de Mailly de Nesle, appelée avant son mariage +_Mademoiselle de Nesle_, née au mois d'août 1712, mariée le 28 septembre +1739 à Jean-Baptiste-Félix-Humbert, marquis de Vintimille, morte le 10 +septembre 1741. + + _Compiègne, 30 juillet 1740[603]._ + +_Je suis persuadée, madame, que vous prenez part à ce qui me regarde; +ainsi il ne me fallait pas d'excuse d'avoir tardé à me faire votre +compliment sur la perte que je viens de faire[604]. Je me doutais bien +que vous n'en saviez rien, je compte trop sur votre amitié, pour douter +un moment que vous êtes capable de m'oublier, et, à vous parler +franchement, je n'imagine jamais ce qui peut me faire de la peine: c'en +serait une véritable pour moi, si je pouvais prévoir que vous fussiez un +moment sans m'aimer. Sans fadeur, je vous trouve si aimable et si fort à +mon gré, passez-moi ce terme, que je serais furieuse si vous étiez assez +mal née pour n'avoir pas pour moi un peu de bonté, car, en vérité vous +avez peu de gens qui vous soient aussi tendrement attachés. Je le +disputerais quasi à madame de Rochefort, à qui je vous prie de faire +mille complimens. Je ne vous en ferai point à vous, en finissant ma +lettre: je vous dirai tout crûment que je vous aime et que je vous +embrasse de tout mon cÅ“ur._ + + _Compiègne, 8 août 1740._ + +_Je suis au comble de ma joie, Madame. Cette façon de commencer une +lettre vous paraît peut-être singulière; mais quand vous saurez de quoi +il s'agit, vous serez aussi contente que moi. Je vous dirai donc que +j'ai trouvé le moment favorable de parler à ma sÅ“ur au sujet de M. de +Forcalquier; je lui ai dit ce que je pensais de la façon dont le Roi le +traite, et lui ai fait un grand détail avec beaucoup d'éloquence, qui +dans toute autre occasion m'aurait surprise; mais je trouve que l'on +parle toujours bien quand on soutient une bonne cause et surtout quand +cela regarde quelqu'un à qui on s'intéresse; enfin j'ai parlé et +persuadé: je suis parfaitement contente de cette réponse. Elle m'a +promis de parler; je ne mets pas en doute qu'à son tour elle persuadera: +je lui ai fait de grandes avances de la part de M. de Forcalquier, et +l'ai assurée que s'il ne l'avait point encore vue chez elle, c'est qu'il +n'avait osé. + +Elle m'a paru sensible à tout ce que je lui disais d'obligeant de sa +part, et m'a dit que je lui ferais plaisir de lui amener. Réellement +elle s'est portée de si bonne grâce à tout ce que je lui disais, et si +aise de trouver occasion de faire plaisir, que j'aurais voulu que vous +fussiez témoin de notre conversation: si vous la connaissiez autant que +moi, vous l'aimeriez à la folie; elle a mille bonnes qualités et une +façon d'obliger singulière. Que tout ceci ne vous passe pas, et +remarquez qu'en femme prudente je ne vous écris pas par la poste: on y +lit les lettres fort ordinairement. Après que vous vous serez ennuyée de +la mienne, mettez-la au feu, je serais au désespoir qu'elle fût perdue._ + +_Le duc d'Ayen m'a donné un mémoire de votre part, je ferai ce qui +dépendra de moi pour faire réussir votre affaire. M. le Premier n'est +point ici, je compte qu'il sera bientôt de retour: en attendant je +parlerai à M. de Vassé. Je compte bien aller souper dans votre petite +maison, et je regrette beaucoup de n'être pas à portée de vous voir plus +souvent. Je me flatte que vous pensez quelquefois à moi; vous me devez +un peu d'amitié, car on ne peut vous être plus tendrement attachée que +je vous le suis._ + +_Je vous embrasse, Madame, de tout mon cÅ“ur. Voilà l'épître de Voltaire +que je vous renvoie. Le duc d'Ayen me charge de vous rendre réponse pour +lui, et de vous faire mille très-humbles compliments de sa part._ + + * * * * * + +Le buste et le portrait que Louis XV avait commandés après la mort de +madame de Vintimille furent-ils exécutés et existent-ils encore? Quant à +moi, je ne connais aucun portrait peint ou gravé de madame de +Vintimille. Il existait un dessin d'elle dans le cabinet Fontette qui +devrait se retrouver au cabinet des Estampes, mais les recherches que +j'ai fait faire ont été vaines, ainsi que les recherches faites pour le +portrait de madame de Châteauroux faisant partie de la même collection. + + * * * * * + +LA DUCHESSE DE LAURAGUAIS + +Diane-Adélaïde de Mailly-Nesle, appelée avant son mariage mademoiselle +de Montcavrel, née en 1714, mariée à Louis, duc de Brancas, dit duc de +Lauraguais, morte le 30 novembre 1769. + +À propos du mariage de mademoiselle de Montcavrel avec Lauraguais, +donnons cette note écrite par Louis XV et trouvée dans les papiers de +Richelieu: + +«Je donne 24 ou 30,000 livres au plus pour les frais de noces; 80,000 +livres en rentes sur les postes dont moitié seront mises en communauté. + +«La pension de dame du palais dès à présent. + +«Trente ans de privilège sur les juifs et je m'engage de le renouveler +pour jusqu'en 1800 inclusivement. Mais je voudrois savoir si, en +_accordement_ du mari, la femme ou les enfants jouiront de ce don des +juifs, ou si l'on compte qu'ils seront partagés avec les enfants du +premier lit, et à qui l'on compte que ce don reviendra en cas de mort, +sans enfants des futurs époux. + +«Quels biens peuvent assurer le douaire à perpétuité pour les enfants, +puisque l'on en exclut le duché et les terres du comtat?» + +_Brevet de dame d'atours de Madame la Dauphine pour la duchesse de +Lauraguais._ + +AUJOURD'HUY 20 décembre 1744. Le Roy étant à Versailles, s'étant +déterminé de bonne heure à penser au mariage pour Monseigneur le Dauphin +qui pût, en perpétuant la succession de la Couronne dans la ligne +directe, affermir de plus en plus l'union qui règne entre les deux plus +puissants thrones de l'Europe, Sa Majesté a fait la demande de l'Infante +d'Espagne Marie-Thérèse-Antoinette-Raphaelle, cette princesse a été +accordée aux vÅ“ux de Sa Majesté et à ceux de M. le Dauphin et désirant +qu'elle soit servie avec la magnificence convenable à une Princesse +issue d'un sang aussi auguste, Sa Majesté a voulu former sa maison des +personnes les plus dignes de cet honneur, Sa Majesté a nommé la dame de +Mailly duchesse de Lauraguais pour remplir la charge de dame d'atours de +cette princesse. Son mérite et les autres qualités qu'exige cette place +de confiance répondent à sa naissance. À cet effet, Sa Majesté a retenu +et retient ladite dame duchesse de Lauraguais, en l'état et charge de +dame d'atours de madame la Dauphine pour après qu'elle aura presté le +serment entre les mains de madite dame, la servir en ladite charge, en +jouir et user aux honneurs, autorités, prérogatives, prééminences, +privilèges, franchises, libertés, exemptions y appartenants et aux +gages, pensions et autres droits qui seront réglés par Sa Majesté... +(_Archives nationales. Lettres missives de la maison du Roi_. Registre +O/1 88.) + + * * * * * + +Un brevet du 1er février 1743 nommait déjà à cette place la duchesse de +Lauraguais. + +Madame de Lauraguais recevait en janvier 1745, les boutiques de Nantes +qu'avait la maréchale d'Estrées et restait la maîtresse du Roi jusqu'à +l'avènement de madame de Pompadour avec laquelle elle avait de vives +altercations. + +Congédiée par le Roi, madame de Lauraguais est, tout le temps de la +faveur de madame de Pompadour, la maîtresse de Richelieu. Elle sert +chaleureusement son amant par ses intrigues et le reste d'influence +qu'elle a gardé sur Louis XV, et elle contribue beaucoup à la nomination +de Richelieu au commandement de l'expédition de Minorque. (Voir notre +histoire de madame de Pompadour.) Faur, l'auteur de la _Vie privée du +maréchal de Richelieu_, a donné dans son troisième volume des lettres +d'elle de cette époque qui sont peut-être un peu arrangées et que je +n'ose donner textuellement ici. Mais voici une lettre parfaitement +authentique de l'amoureuse duchesse à propos de l'expédition de +Minorque, lettre qui passait à la vente d'autographes de A. Martin: + +... «_Ma pauvre tête me tourne. J'ai bien peur que l'amiral Bing +n'arrive avant que la tranchée ne soit ouverte, et par conséquent ne +vous donne beaucoup de difficultés, et ne vous allonge votre siège. +J'espère bien que vous surmonterez toutes ces difficultés et que vous +serez vainqueur de Mahon. Mais je crains bien que le siège ne soit bien +meurtrier. Ah que je suis donc malheureuse de vous voir au milieu de ces +dangers. Je voudrois être votre cuirasse. Mais songez je vous en conjure +qu'un général ne peut ni ne doit s'exposer: et puis vous n'etes pas à +vous, vous etes à moi, à moi qui vous adore, qui ne vis que pour vous, +qui vous regarde comme ce que j'ai de plus cher au monde. Ma vie est +attachée à la votre..._» + +Je ne connais pas de portrait peint, dessiné ou gravé de la duchesse de +Lauraguais. + + * * * * * + +MADAME DE FLAVACOURT + +Hortense-Félicité de Mailly-Nesle, nommée avant son mariage +_mademoiselle de Mailly_, née le 11 février 1715, mariée le 21 janvier +1739 à François-Marie de Fouilleuse, marquis de Flavacourt, vivante +encore en l'an VII de la République. + +«Madame de Mazarin a demandé aujourd'hui (16 janvier 1739), l'agrément +du Roi pour le mariage de mademoiselle de Mailly, sÅ“ur de madame de la +Tournelle avec le marquis de Flavacourt. Mademoiselle de Mailly est +belle-petite-fille et nièce à la mode de Bretagne de madame de Mazarin. +Elle est fille de madame de Nesle, laquelle étoit fille de M. Mazarin; +et du côté de M. de Nesle, le père de M. de Nesle étoit frère de M. de +Mailly, lequel Mailly avoit épousé mademoiselle de Sainte-Hermine que +nous avons vue dame d'atours de madame la Dauphine. M. de Mailly eut +six enfants, trois garçons dont l'aîné épousa Mlle de Mazarin, c'est +madame de Mailly dame du palais. Le second s'appelle Rubempré et a +épousé mademoiselle d'Arbalette de Melun, et le troisième est le +chevalier de Mailly qui vient de servir en Hongrie. Les trois filles +sont: madame de Listenay, madame de la Vrillière (aujourd'hui madame +Mazarin) et madame de Polignac. Madame de la Vrillière a eu un garçon +qui est M. de Saint-Florentin qui a épousé mademoiselle Platen, une +fille morte à 12 ou 13 ans, une autre qui a épousé M. de Maurepas, et +une autre qui a épousé M. de Plelo; elle est morte. Madame de Polignac a +eu deux ou trois garçons dont l'aîné vient d'épouser mademoiselle de +Mancini. M. de Nesle, fils de M. de Nesle dont je viens de parler avoit +épousé mademoiselle de Mazarin; de ce mariage sont venues cinq filles: +madame de Mailly, dame du palais, dont je viens de parler, mademoiselle +de Nesle et mademoiselle de Montcavrel, mademoiselle de la Tournelle et +mademoiselle de Mailly qui se marie aujourd'hui; elle a environ +vingt-trois ans. M. de Flavacourt a, à ce que l'on dit, 26,000 livres de +rente, et madame sa mère en a encore 22,000. Madame de Flavacourt est +Grancey, elle avoit une sÅ“ur qui s'appelait madame de Hautefeuille, +toutes deux filles de madame de Grancey qui avoit épousé en secondes +noces le maréchal de Montrevel. M. de Nesle d'aujourd'hui a une sÅ“ur +qu'on appelle madame de Nassau, laquelle a un fils qu'elle a voulu faire +présenter sous le nom de prince de Nassau, mais cela a souffert quelques +difficultés. Madame Flavacourt étoit présentée le 25 janvier par madame +de Mazarin.» (_Mémoires du duc de Luynes_, vol. II). + +Au dire de Soulavie, après la mort de madame de Châteauroux, Richelieu +vint trouver madame de Flavacourt et lui offrit de la part de Louis XV +pour remplacer sa sÅ“ur tout ce qu'elle pouvait désirer. La vertueuse +madame de Flavacourt, à la longue énumération des grâces promises, +répondit simplement: «_Voilà tout! Eh bien, je préfère l'estime de mes +contemporains!_» La réponse est bien belle pour la femme qui se disait +prête à se livrer au Roi, pour ne pas retourner vivre avec son mari, +pour la femme que nous allons bientôt voir devenir une des premières +_promeneuses_ et _soupeuses_ de madame du Barry. + +Madame de Flavacourt a été peinte dans un portrait de Nattier connu sous +le nom du _Silence_. Ce tableau qui passait pour le chef-d'Å“uvre de +Nattier est aujourd'hui perdu et je doute même qu'il ait été gravé. + +Elle a été représentée une seconde fois par Nattier, les cheveux courts +et finissant en petites pointes frisées, la gorge nue, un carquois au +dos dont l'attache retient un fragment de tunique sur la pointe de ses +seins. + +On lit dans le tournant du cadre: LA MARQUISE DE FLAVACOURT; dans la +tablette, la phrase de Soulavie: _Je préfère l'estime de mes +contemporains..._, et tout en bas, gravé à la pointe: _Peint par +Nattier.--Gravé par Masquelier_. + +Le premier état porte en haut de la page: T. VII, _page 52_. Un état +postérieur porte: _T. VII, pag. 85_. + +Ce portrait a été gravé pour l'édition des _Mémoires du maréchal duc de +Richelieu_ (par Soulavie), publié à Paris chez Buisson, en 1793. + +Madame de Flavacourt passait au Tribunal révolutionnaire et y montrait +une gaieté brave qui la sauvait de la mort. Soulavie qui donne ce détail +dans ses _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, dit +qu'elle vivait encore en l'an VII. + +Madame de Flavacourt avait eu, en 1739, un fils, Auguste-Frédéric, et, +en 1742, une fille nommée Adélaïde qui, en 1755, épousa le marquis +d'Étampes. + + * * * * * + +LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX + + _À Versailles, ce 11 mai 1744._[605] + +«_Que vous este heureux, monsieur le maréchal, vous este avec le Roy, +que vostre_ ritournelle _est malheureuse, elle est éloigné du roy, vous +allé voit le Roy toute la journée, moy je ne le verré peut-estre que +dans cinq mois, c'est bien affreux, mais vous ne me plainderé pas, car +vous avez bien autre chose à penser, aussi je ne m'y attend pas. Je +connois votre attachement pour le Roy, ainsi je ne suis pas en peine du +soin que vous prendrez de sa personne, l'on peut s'en rapporter à vous. +Adieu, monsieur le maréchal, vous devé sçavoir à quoy vous en tenir sur +l'amitiés que je vous ay voué depuis bien longtemps._» + + _À Plaisance, ce 16 mai 1744._ + +«_Je vous rend mille graces, monsieur le maréchal, du bulletin que vous +maves envoyé. Je suis, je vous assure, bien touché de toutes vos +attentions, cela me fait juger de la bonté de votre cÅ“ur, car les +malheureux vous font pitié, et vous faite ce qui est en vous pour leurs +adoucir leurs peines. Je vous répond que cela vous sera méritoire. +Recevez en attendant, monsieur le maréchal, les assurances de la plus +sincère reconnoissance et de la plus tendre amitié._ + + MAILLY, Dsse DE CHÂTEAUROUX.» + + _À Plaisance_, ce 3 juin 1744. + +«_Je ne saurois trop vous remercier, monsieur le maréchal, de toutes vos +attentions et des marques d'amitiés que vous me donnée. Tout ce que vous +me mandé du roy m'enchante et ne me surprend pas. J'estois bien sure que +dès qu'il seroit connu, il seroit adorée: ce sont deux choses +inséparables. Je vous supplie d'estre persuadé, monsieur, de la +véritable amitié que votre_ ritournelle _ vous a voué pour sa vie._ + + La D. de Châteauroux.» + + _À Plaisance_, ce 5 juin 1744. + +«_Je vous fais mon compliment, monsieur le maréchal; voilà un début fort +agréable, car le siége n'a pas été long et lon dit qu'il en a couté fort +peu d'hommes, et c'est fort jolie comme cela, le roy merite d'estre +heureux et estant aussi bien secondé. Les gens qui lui sont attachés +peuvent estre tranquilles et surement la campagne sera brillante. +Personne, comme vous pouvez bien croire, ne le désire autant que moy ni +que vous soyé persuades de la véritable amitié, monsieur, que je vous ay +voué._ + + «La D. de Châteauroux.» + +«_Je reçois votre lettre, monsieur, par le courrier. Je vous en suis +tres obligée. Tout ce que vous me mandé m'enchante._» + + _À Lille_, ce 28 juin. + +«_C'est a faire a vous, monsieur le maréchal, de prendre des villes; il +me paroît que vous n'aves qu'a les regarder. Je vous assure que je vous +en fais mon compliment de bien bon cÅ“ur, et que tout ce qui peut vous +arriver de glorieux et de flateur me fait un plaisir extrême. Vous ne +devés pas etre surpris de cette façon de penser, car il y a long tems +que vous deves connoitre l'amitie veritable que j'ay pour vous, et qui +ne changera jamais._ + + «La D. de Châteauroux[606].» + + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + +I + +Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.--Amour de la +chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son éloignement de la femme.--Le duc +de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--État dressé des cent +princesses à marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil +examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui +l'empêchèrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski, +Roi de Pologne.--Certificat des médecins sur ses aptitudes à donner au +Roi de France des enfants.--Déclaration de son mariage par le Roi à son +petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et de Marie +Leczinska.--Épousailles par procuration de la princesse polonaise à +Strasbourg.--Arrivée de la Reine à Moret.--Célébration du mariage de +Louis XV dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre 1725.--Amour +du Roi pour sa femme.--Dépêche du duc de Bourbon sur la nuit de noces de +Louis XV. + + +II + +Maison de la Reine.--Brevet de dame d'atours, octroyé à la belle-mère de +madame de Mailly.--Portrait physique de Marie Leczinska.--Caractère de +la femme.--Le jeune homme chez Louis XV.--Entrevue du Roi et du duc de +Bourbon obtenue par la Reine.--Disgrâce de M. le Duc.--Lettre de cachet +remise par M. de Fréjus à la Reine.--Les rancunes du premier ministre +contre la Reine.--La Reine obligée de lui demander la permission de +faire un souper avec ses dames.--Maladie de Marie Leczinska et +indifférence du Roi.--La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeur +au lansquenet.--Louis XV abandonnant l'intérieur de Marie Leczinska pour +la société de jeunes femmes.--Mademoiselle de Charolais.--Passion +qu'elle affiche pour le Roi.--Madame la comtesse de Toulouse.--La +petite cour de Rambouillet.--Froideurs des relations du Roi et de la +Reine.--Les manies de la Reine.--Lassitude de son métier d'épouse et de +mère. + +III + +L'attente universelle de l'infidélité du Roi.--L'Å’il-de-BÅ“uf et +l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la +Reine.--Les suppositions des courtisans.--La santé du Roi à +l'_Inconnue_.--Le devoir refusé par la Reine au Roi.--Bachelier écartant +le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'ancienneté +de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de +Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec +le marquis de Puisieux.--Ses relations secrètes avec le Roi depuis +1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet +1738.--La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.--Les +soupers des petits appartements.--Tempérament atrabilaire de Louis XV. + +IV + +Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le +premier rideau tiré_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans +ambition et sans cupidité.--Le Roi souffrant du peu de beauté de sa +maîtresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son père et son +mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame +Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunités et les +distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers +rendez-vous.--Les chemises trouées et la misère de madame de Mailly +après la disgrâce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame +d'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs +de la favorite.--_Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?_. + +V + +Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.--Son plan dès le +couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de +Mailly d'une confidente de son sang à Versailles.--Installation de +mademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractère +folâtre et audacieux.--Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de son +amour pour sa sÅ“ur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de +Vintimille, neveu de l'archevêque.--Célébration du mariage en +septembre.--Le Roi donne la chemise au marié.--Les complaisances de +madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner à sa sÅ“ur la +société de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société de +la comtesse de Toulouse. + + +VI + +Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur la +recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la +Trémoille.--Le duc de Luxembourg porté par les deux sÅ“urs.--Menaces de +retraite du Cardinal.--Lettre dictée à madame de Mailly par madame de +Vintimille.--Fleury le neveu du Cardinal nommé premier gentilhomme de la +Chambre.--Les protégés des deux sÅ“urs.--Le maréchal de Belle-Isle.--La +fraternité du duc et du chevalier.--Les projets de démembrement de +l'Empire de Marie-Thérèse.--Louis XV entraîné à la guerre par les +favorites.--Belle-Isle nommé ministre extraordinaire et plénipotentiaire +à la diète de Francfort.--Le Cardinal forcé de faire marcher Maillebois +en Bohême.--Chauvelin.--Son passé mondain et galant.--Ses _manières de +fripon_.--Il est exilé à Bourges.--Son pouvoir occulte sur les +événements politiques.--Il est à la tête du parti des _honnêtes gens_. + + +VII + +Le château de Choisi.--La vie intérieure.--Louis XV ne passant plus +qu'un jour plein à Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de +Vintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et de +son royaume.--Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pour +son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est +prise d'une fièvre continue.--Colère du Roi à propos de son mutisme +obstiné.--Retour à Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un +fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet à la +populace de Versailles.--Madame de Vintimille, la femme à idées et à +imagination de la famille de Nesle.--Grâce maniérée et précieux +sentimental de ses lettres. + + +VIII + +Les deux portes de l'Å’il-de-BÅ“uf restent fermées toute la journée de la +mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour +Saint-Léger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi +est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.--Le +petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit +appartement.--Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrer +dans l'intimité de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de +Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de +Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le +maréchal de Belle-Isle.--Le maréchal fait duc héréditaire par la +protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de +Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa +délicatesse en matière d'argent.--L'anecdote des fourrures de la +Czarine. + + +IX + +Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les +petits appartements.--Richelieu travaille à faire renvoyer la +favorite.--Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madame +de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis +de la Tournelle.--Dévotion du mari.--Apparition de madame de la +Tournelle à la cour en 1740.--Inquiétude de Fleury.--Entretien du +Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des +maîtresses.--Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dans +l'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne. + + +X + +Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ôtés +de madame de Flavacourt.--Les deux logements donnés à Versailles à +mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de +dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras +du Cardinal et ses efforts, avec Maurepas, pour empêcher la +nomination.--Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly en +faveur de sa sÅ“ur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de +la Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sa +correspondance.--Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.--Sa +conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de +Mailly pendant six semaines.--Ses lâchetés amoureuses pour être gardée +par le Roi.--_Mes sacrifices sont consommés_.--La déclaration du Roi à +madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie désespérée de +madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa +sÅ“ur.--Les conditions éclatantes posées par la nouvelle favorite.--La +retraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.--Ses journées et ses +nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans +l'appartement de madame de Ventadour. + +XI + +Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le +souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle +proposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant +en vain à la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite +donnant à Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade +d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les représentations +du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les +_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle à +Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chantée par la favorite.--Troisième +voyage à Choisi.--La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournelle +de dessous le chevet de son lit.--Départ de Richelieu, dans sa +_dormeuse_, pour les États du Languedoc.--La favorite à +l'Opéra.--Chronique des petits appartements envoyée par madame de la +Tournelle à Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV. + +XII + +Mort du cardinal de Fleury.--L'ambition sans vivacité de la +favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de la +Tournelle.--Disgrâce momentanée du duc.--Le pot-au-feu des deux sÅ“urs +dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affecté de madame de la +Tournelle sur les affaires d'État.--Elle abandonne Belle-Isle et +Chauvelin.--La nouvelle société formée autour de la favorite.--La +_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des_ _Mauvaises-Paroles_.--Croquis de +la _Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse réjouie_.--Les +physionomies des ministres.--Crédit de madame de Lauraguais.--Émulation +amoureuse entre les deux sÅ“urs.--La beauté de madame de la +Tournelle.--Son portrait sous l'allégorie de la _Force_.--Les bains de +la favorite.--Voyage de la Cour à Fontainebleau en +septembre.--Commencement de la maison montée de madame de la +Tournelle.--Le cercle restreint des soupeurs et des soupeuses.--La +jalousie de madame de Maurepas empêchant pendant neuf mois madame de la +Tournelle d'être élevée au rang de duchesse.--Lettre de madame de la +Tournelle sur son duché.--Sa nomination et sa présentation le 22 octobre +1743.--Lettres patentes de l'érection du duché de Châteauroux en faveur +de madame de la Tournelle. + +XIII + +Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc de +Rochechouart.--Richelieu nommé premier gentilhomme de la chambre.--Les +Parisiens le baptisant: _le Président de la Tournelle_.--Portrait moral +du duc.--Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieurs +de ses maîtresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type +de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du +monde.--Son activité fiévreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de +Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle +mène contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrôleur général, le +maréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de +l'entourage de la favorite.--Ses mépris de Louis XV et son instinct +d'une grande politique.--Madame de Tencin donne à la duchesse de +Châteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de ses +armées. + +XIV + +Transformation de la duchesse de Châteauroux.--Ses efforts pour +ressusciter le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement +de l'armée de Flandre.--La vieille maréchale de Noailles.--Le sermon du +Père Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de +Châteauroux.--Elle est nommée surintendante de la maison de la +Dauphine.--La nomination de toutes les places accordées au bon plaisir +de la favorite. + +XV + +M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.--Son entrevue +secrète avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopération armée de +Frédéric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu à Choisi entre le Roi, +madame de Châteauroux et Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse +acceptée, et rédaction du traité confiée au cardinal de +Tencin.--Entrevues de madame de Châteauroux et de Rottembourg.--Le +traité de juin 1741 précédé du renvoi d'Amelot.--Lettre de remerciements +de Frédéric à madame de Châteauroux pour sa participation aux +négociations.--Lettre de la duchesse de Châteauroux au maréchal de +Noailles pour obtenir son adhésion à sa présence à l'année.--Réponse du +parrain de _la Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les +représentations de Maurepas à Louis XV.--Départ du Roi pour l'armée sans +sa maîtresse.--Madame _Enroux_ en Flandre. + +XVI + +Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après la départ du +Roi.--Lettre de la duchesse contre Maurepas.--Jalousie de la duchesse +pour sa sÅ“ur madame de Flavacourt.--Départ des deux sÅ“urs pour +l'armée.--Mauvais accueil de la ville de Lille.--Lettre de la duchesse +sur la capitulation d'Ypres.--Voyage du Roi et de sa maîtresse de +Dunkerque à Metz.--Le Roi tombant malade le 8 août.--La chambre du Roi +fermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.--Le +comte de Clermont forçant la porte.--Conférence de la favorite avec le +confesseur Pérusseau.--Journée du mercredi 12.--Le Roi prévenant la +favorite qu'il faudra peut-être se séparer.--Le duc de Bouillon, sur +l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se +retire chez lui.--Le jeudi 13, Louis XV, au milieu de la messe appelant +son confesseur.--Expulsion des deux sÅ“urs.--Le viatique seulement donné +au Roi lorsque la concubine est hors les murs.--Louis XV demandant, par +la bouche de l'évêque de Soissons, pardon du scandale de ses amours. + +XVII + +Fuite des deux sÅ“urs de Metz.--La duchesse de Châteauroux décidée un +moment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres +fiévreuses à Richelieu.--Les périls et humiliations du voyage.--Rentrée +à Paris.--Nouvelles lettres.--État successif de découragement et de +surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprès du Roi, toujours +amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois +d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14 +novembre.--Les têtes demandées par la favorite.--Exils de Châtillon, de +Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas +chargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux à +Versailles.--Soudaine maladie.--Délire furieux.--La malade est saignée +onze fois.--Sa mort (8 décembre 1744).--Son enterrement.--Les +accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abbé +Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du médecin Vernage.--Maurepas +encore plus incapable de crimes que de vertus. + +XVIII + +Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le +rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de +1743.--Les charités de l'ancienne favorite.--Sa vie de pénitence.--Son +testament et sa mort. + +Appendice. + +FIN DE LA TABLE. + + + +NOTES: + +[1: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_ sur la Régence et le règne +de Louis XV, publiés par M. de Lescure, t. I.--Voici le récit de Mathieu +Marais: «Le Roi a eu un mal fort plaisant et qu'il n'avoit point encore +senti: il s'est trouvé homme. Il a cru être bien malade et en a fait +confidence à un de ses valets de chambre qui lui a dit que cette +maladie-là était un signe de santé. Il en a voulu parler à Maréchal, son +premier chirurgien, qui lui a répondu que ce mal n'affligeroit personne, +et qu'à son âge il ne s'en plaindroit pas. On appelle cela en +plaisantant _le mal du Roi_.»] + +[2: Villars dit dans son Journal: «Il (le Roi) est plus fort et plus +avancé à quatorze ans et demi que tout autre jeune homme à dix-huit +ans.» Et au conseil tenu au sujet de son mariage, le duc prononce ces +paroles: «Dieu pour la consolation des François a donné un Roy si fort +qu'il y a plus d'un an que nous pourrions en espérer un Dauphin.»] + +[3: Louis XV mangeait effroyablement dans sa jeunesse. Narbonne, le +commissaire de police de Versailles, raconte que le lundi 22 juillet +1726, Louis XV, après avoir bien dîné, allait à la Muette et qu'il y +mangeait beaucoup de figues, d'abricots, de lait, puis un levraut, puis +une grande omelette au lard qu'il faisait lui-même, après quoi il +revenait à Versailles où il soupait comme à l'ordinaire.] + +[4: Nous avons déjà indiqué dans le «Louis XV enfant» donné dans les +_Portraits intimes du XVIIIe siècle_ l'espèce de méchanceté innée qui +existe chez Louis XV. En 1724, Mathieu Marais nous le montre faisant +mille mauvais et cruels tours à tout ce qui l'approche, coupant les +sourcils à ses écuyers, et tirant une flèche dans le ventre de M. de +Sourches.] + +[5: Expression d'un seigneur du temps recueillie par Soulavie.] + +[6: En juin 1724, Mathieu Marais note ceci sur son journal: «Le propre +jour, que le maréchal de Villeroy est venu à Versailles, on a découvert +que le jeune duc de la Trémoille, premier gentilhomme du Roi, lui +servait plus que de gentilhomme et avoit fait de son maître son +Ganymède. Ce secret amour est devenu bientôt public et l'on a envoyé le +duc à l'académie pour apprendre à régler ses mÅ“urs... Le lendemain, on a +proposé de marier ce jeune homme avec mademoiselle d'Évreux, sa cousine +germaine, fille du duc de Bouillon et de sa première femme qui était la +Trémoille, ce qui a été agréé du Roi qui a bientôt sacrifié ses +amours.»] + +[7: À propos de ce voyage où il était question de déniaiser le Roi, et +où madame de la Vrillière qui était chargée de la commission, emmenait +la jeune et jolie duchesse d'Épernon, Barbier dit: «On espère que cela +le rendra plus traitable, plus poli.»] + +[8: Le Roi venait tout récemment d'être saigné du bras et du pied dans +une indisposition qui avait donné des inquiétudes à la cour; et l'on +avait entendu le duc de Bourbon dire: «Je n'y serai plus pris; s'il +guérit, je le marierai.»] + +[9: Ce renvoi de l'Infante fut une très-grosse affaire. Le Roi et la +Reine d'Espagne donnaient l'ordre a l'abbé de Livry, porteur de la +nouvelle de sortir des terres d'Espagne, renvoyaient en France +mademoiselle de Beaujolais qui était fiancée à Don Carlos, laissaient +publiquement insulter les Français par la populace, contractaient un +traité d'alliance avec l'Empereur, massaient des troupes à la frontière, +tenaient pendant un certain temps la France sous la menace d'une +déclaration de guerre. Quant à l'Infante, cette petite fille aux jolies +reparties, et en laquelle perçait déjà , dans de gentilles paroles, le +dépit enfantin de ne se sentir point aimée du Roi, et bientôt la grosse +honte de se voir préférer une autre Reine de France, elle partait le 5 +avril 1725 pour retourner en Espagne.] + +[10: _Archives nationales. Monuments historiques_, carton K 139-140. La +plus grande partie de ces pièces ont été publiées dans la _Revue +rétrospective_, t. XV.] + +[11: La chemise qui renferme cet état porte: _Raisons de marier le Roy_. +1° La Religion. 2° La santé du Roy. 3° Les vÅ“ux des peuples. 4° La +tranquillité dans l'intérieur. 5° La confiance des puissances +étrangères. 6° Les entreprises funestes. Le second paragraphe intitulé: +_La santé du Roy_ est rédigé en ces termes: «Son état actuel a presque +la consistance d'un homme formé. La dissipation d'esprit que procure le +mariage apportera des fruits utiles à sa personne et à son royaume, sans +altérer sa santé, au lieu que les dissipations du célibat y sont presque +toujours contraires et donnent une inquiétude nouvelle à ceux qui +s'intéressent sincèrement à la conservation du Roy.»] + +[12: Nous donnons ces observations d'après le rapport du duc de Bourbon +au Roy sur le mémoire rédigé sur son ordre.] + +[13: Le duc repoussait surtout cette princesse parce que sa mère était +une d'Orléans.] + +[14: La véritable raison de son exclusion était le mariage de +mademoiselle de Valois, fille du Régent, qui avait épousé le duc de +Modène.] + +[15: On ne voulait pas de cette princesse parce qu'on disait dans le +public que sa mère accouchait alternativement d'une fille ou d'un +lièvre.] + +[16: Les papiers que nous citons réduisent complètement à néant le +mémoire de Lemontey publié dans le t. IV de la _Revue rétrospective_, +mémoire où il traite le projet de mariage entre Louis XV et mademoiselle +de Vermandois de fable inventée par l'auteur des _Mémoires secrets pour +servir à l'histoire de Perse_, et copiée depuis par Voltaire et Duclos.] + +[17: Au rapport du duc de Bourbon, qui ne craignait pas de proposer +d'une manière si nette sa sÅ“ur, est joint un mémoire destiné à être mis +sous les yeux du Roi qui, faisant le plus grand éloge de la princesse, +presse le duc de faire célébrer ce mariage comme le meilleur à faire +dans la situation actuelle de l'Europe. Le rapport s'exprime ainsi: +«Est-il question de faire une alliance plutôt qu'une autre, pour nous +tirer de quelque grand embarras? Faut-il rompre une ligue formidable et, +par quelque traité de mariage, attirer dans notre parti quelque grande +puissance? Non, notre royaume tranquille au dehors comme au dedans nous +permet de choisir ce qui nous paraîtra le meilleur et n'exige que de +voir marier le Roi, premièrement avec une princesse qui puisse avoir +vraisemblablement des enfants; secondement qui puisse, par toutes +qualités de l'esprit et du corps, laisser espérer à tous les bons +Français qu'elle fera le bonheur de son mari et celui de l'État. Toutes +ces bonnes qualités se rassemblent d'un coup d'Å“il dans la personne de +mademoiselle de Vermandois... Si vous choisissez une princesse +étrangère, vous ne connaîtrez ni son âme, ni son corps. Quant au corps, +je veux qu'elle soit suivant toutes les apparences dans les conditions +requises; qui est-ce qui me répondra de ce que l'on ne voit pas, des +défauts du tempérament et des infirmités qu'on a tant de soin à cacher, +surtout celles qui ont rapport aux enfants? Qui peut répondre si la +figure plaira au Roi? Quant à l'âme, que savez-vous ce que vous +prendrez? Tout le monde sait qu'il n'y a rien de pareil à tous les +artifices que l'on emploie pour plâtrer une fille à marier. Il me semble +qu'elles sont toutes des anges avant leurs noces, comme elles sont des +diables fort peu après... Mais voici le triomphe de la cause que je +plaide; par un miracle unique, nous sommes dans un cas qui ne peut avoir +rien de pareil.--Le corps et l'esprit de mademoiselle de Vermandois sont +à découvert; V. A. S. les peut connaître aussi bien que l'anatomiste et +le confesseur.»] + +[18: Un émissaire du duc de Bourbon était allé trouver le maréchal +d'Uxelles dans sa retraite, et dans une longue conférence sur la +nécessité de marier le Roi, amenait la conversation sur mademoiselle de +Vermandois. Et comme le maréchal lui objectait, ainsi que le croyait +tout le monde, qu'elle voulait se faire religieuse, l'envoyé secret du +duc laissait échapper que si la volonté de la princesse était bien +décidée, ce serait un empêchement sans réplique, mais que rarement la +vocation tenait à de certaines épreuves. À quoi le maréchal, qui +semblait se soucier médiocrement de cette alliance, répliquait que le +duc s'exposait à ce que tous ceux qui étaient opposés au renvoi de +l'infante diraient qu'il ne s'était déterminé à prendre cette résolution +que pour la satisfaction de ses intérêts personnels, et que la maison +d'Orléans allait acquérir autant d'amis qu'il y avait de personnes +jalouses ou mécontentes.] + +[19: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K, 139-140.] + +[20: On répandait dans le public qu'une des conditions de ce mariage +était la reddition à l'Espagne de Mahon et de Gibraltar, et que le +Parlement anglais s'y était opposé.] + +[21: _Histoire de France pendant le dix-huitième siècle_, par C. +Lacretelle, Paris, 1812, t. II.] + +[22: Madame de Prie, reconnaissant l'insuffisance politique du duc de +Bourbon, avait formé un conseil intime des quatre frères Paris. Le rôle +que jouèrent ces quatre frères sous les sÅ“urs de Nesle et madame de +Pompadour mérite qu'on raconte leur origine. + +Le père Paris tenait au pied des Alpes une auberge ayant pour enseigne +_À la Montagne_, aidé dans le service des voyageurs par quatre vigoureux +garçons. En 1710, un munitionnaire cherchant à travers les Alpes un +passage pour faire passer promptement des vivres en Italie au duc de +Vendôme, tomba dans l'auberge et confia son embarras à l'aubergiste. Le +père Paris lui dit que ses fils connaissaient tous les défilés et lui +feraient passer son convoi; en effet, le convoi passa. Le munitionnaire +présenta les jeunes gens au duc de Vendôme qui les fit entrer dans les +vivres. Nés avec le génie des affaires, un abord plaisant, actifs, unis +et agissant de concert sur un plan suivi, ils réussirent tout de suite. +Devenus suspects à Law dont ils critiquaient les opérations, ils étaient +un moment exilés, mais rentraient bientôt en France où leur fortune +était déjà assez bien établie en 1722, pour que Paris l'aîné fût nommé +garde du Trésor royal. La disgrâce de M. le Duc entraînait celle des +Paris, mais ils reprenaient faveur en 1730, époque où Paris de +Montmartel, le cadet des quatre, était fait garde du Trésor royal. +Devenu banquier de la cour, pendant tout le cours du siècle il influe +tellement sur la finance du royaume, qu'il fixe le taux de l'intérêt et +qu'on ne place ni on ne déplace sans le consulter un contrôleur +général.--Disons que la proposition de Paris-Duverney rencontra, +peut-être pour son adoption et sa réussite, les louanges que lors de la +négociation à Rastadt du mariage de la duchesse d'Orléans, le comte +d'Argenson avait faites de la princesse Marie, voulant la donner comme +femme au duc d'Orléans.] + +[23: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.] + +[24: Barbier dit tenir les faits des gens de la maison.] + +[25: Dans l'état des princesses à marier Marie Leczinska avait été +comprise dans la liste des dix princesses rejetées tout d'abord parce +qu'elles étaient de branches cadettes ou trop pauvres.--Voici la note +qui la concerne: «_Marie fille du Roi de Pologne Leczinski.--21 ans._ Le +père et la mère de cette princesse et leur suite viendraient demeurer en +France.»] + +[26: _Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par +Duclos, t. II.--En l'excès de sa reconnaissance, Stanislas, dans la +lettre en réponse (avril 1725) à la lettre de notification du duc de +Bourbon, lui écrivait qu'il lui transmettait sa qualité de père et qu'il +voulait que le Roi tînt sa fille de la main du duc.] + +[27: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publiés par M. de Lescure, +t. III. On chantonnait: + + Par l'avis de Son Altesse + Louis fait un beau lien; + Il épouse une princesse + Qui ne lui apporte rien + Que son mirliton. +] + +[28: Lettre communiquée par M. de Châteaugiron, _Revue rétrospective_, +t. XV.] + +[29: On parlait aussi d'un mal à la main.] + +[30: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K, 139-140.] + +[31: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, t. III.--Mathieu Marais +dit que, devant cette déclaration de mariage, la cour se montrait triste +comme si on était venu lui dire que le Roi était tombé en apoplexie. La +cour éprouvait une humiliation de ce mariage et n'était pas sans +inquiétudes sur les difficultés que pouvait nous susciter avec le +concours de l'Empire, du roi d'Espagne, de l'Angleterre, Auguste, le +vrai Roi de Pologne.] + +[32: _Archives nationales. Monuments historiques._ Carton K, +139-140.--Le même jour le duc de Bourbon écrivait à Marie Leczinska: +«Votre mariage avec le Roi n'étant pas déclaré, je n'ai pas osé jusqu'à +présent vous écrire et je me suis contenté de supplier le Roi votre père +de vous assurer du désir que j'avais de voir sur le trône de France une +princesse dont les vertus retentissantes dans toute l'Europe ne +pourraient pas manquer de faire le bonheur de l'État, la satisfaction du +Roi et la consolation de ses sujets; mais aujourd'hui que le Roi vient +de rendre publique cette grande et importante affaire, ce serait manquer +à mon devoir, si je différais un moment de vous marquer ma joie d'avoir +été assez heureux pour qu'il se trouvât, durant mon ministère, +l'occasion de rendre à ma patrie le service le plus essentiel qu'elle +pût attendre de moi.»] + +[33: Il s'agissait de renseignements sans doute demandés à cause des +bruits qui commençaient à courir en France sur les prédilections de la +princesse pour les jésuites, et à propos de ce surnom d'_Unigenita_ +qu'on était en train de lui donner. Marie Leczinska préparait pour +présent de noces au Roi un livre d'heures écrit de sa main et dont elle +avait fait acheter pour la reliure le maroquin à Paris.] + +[34: _Revue rétrospective_, t. XV.] + +[35: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K. 139-140.] + +[36: _Mémoires du comte de Maurepas Buisson_, 1792, t. II.--Le _Mercure +de France_ dit à la date du 9 août: Les princes et princesses de la +Maison Royale se rendirent dans le Cabinet du Roi à Versailles pour la +signature du contrat de mariage de S. M. avec la princesse Marie, fille +du Roi Stanislas. Le contrat ayant été lu par le comte de Morville, il +fut signé par le Roi etc... et par le comte de Tarlo chargé des pleins +pouvoirs de Stanislas et de la princesse Marie pour remplir ces +fonctions, lequel partit le lendemain pour porter ce contrat au Roi +Stanislas à Strasbourg.] + +[37: Dans les lettres du duc de Bourbon conservées aux Archives, se +montre une grande indécision sur le personnage qui doit épouser Marie +Leczinska au nom du Roi. Le duc songe d'abord à faire épouser la Reine +par son père, puis par le duc d'Antin; il réfléchit enfin qu'il serait +plus convenant de charger de ce rôle un prince du sang, et il pensait au +duc de Charolais, quand le duc d'Orléans réclamait cet honneur comme +premier prince du sang.] + +[38: Voici le récit que donne de ce mariage la _Gazette de France_ du 5 +août 1725. + + «De Strasbourg, le 16 aoust 1725. + +«Le 14 de ce mois après midy, le duc d'Orléans nommé par le Roy pour +épouser en son nom la princesse Marie, fille du Roy Stanislas, estant +accompagné du duc d'Antin et du marquis de Beauvau, ambassadeurs de Sa +Majesté Très-Chrétienne, alla au Gouvernement dans les caerosses du Roy +Stanislas. Ils montèrent dans l'appartement de la princesse Marie qui +s'y rendit, aussitôt après leur arrivée, avec le Roy Stanislas, et la +Reine son épouse. Après la lecture des pleins pouvoirs donnés par le Roy +au duc d'Orléans, le cardinal de Rohan, grand Aumônier de France, fit la +cérémonie des fiançailles. + +«Le 15, vers onze heures du matin, la princesse Marie se rendit avec le +Roy Stanislas et la Reine son épouse à l'Église Cathédrale où le duc +d'Orléans l'épousa au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne. Cette cérémonie +fut faite par le Cardinal de Rohan, grand Aumônier de France, en +présence des deux ambassadeurs. Après la célébration du mariage, le duc +de Noailles, Capitaine des Gardes du Corps, et les officiers qui +composoient la maison de la Reine entrèrent en fonctions de leurs +charges auprès de Sa Majesté qui revint au Gouvernement, où elle trouva +mademoiselle de Clermont, princesse du sang, Surintendante de sa Maison, +qui luy présenta les dames que le Roy a envoyées au-devant d'Elle. La +Reine disna en public avec le Roy Stanislas et la Reine son épouse; et +Elle fut servie par les officiers du Roy de France.» + +Le _Mercure de France_ dit que mademoiselle de Clermont était partie le +25 juillet, suivie de dix carrosses du Roi attelés de huit chevaux, +accompagnée de la dame d'honneur qui était la maréchale de Boufflers, de +la dame d'atours qui était la comtesse de Mailly, et de la duchesse de +Béthune, et de la comtesse d'Egmont et des marquises de Nesle et de +Rupelmonde. Le _Mercure_ ajoute que toutes ces dames, par respect pour +la princesse et par bienséance pour les carrosses du Roi, firent le +voyage sans écharpes et en manteaux troussés. Quant à la marquise de +Prie, elle avait pris les devants avec la marquise de Tallard, et était +partie le 19 juillet pour Strasbourg.] + +[39: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. I.--Le duc d'Antin +représenta son maître et souverain avec la plus grande magnificence, +étonnant la ville de Strasbourg par le luxe de ses équipages et la tenue +de ses douze pages en habits galonnés d'argent et de soie, aux parements +de velours vert garnis de réseaux d'argent.] + +[40: Avis salutaires du Roi Stanislas à la Reine de France sa fille, au +mois d'août 1725: + +«Écoutez, ma chère fille, oyez et prestez l'oreille, oubliez votre +peuple et la maison de votre père; j'emprunte la parole du Saint-Esprit, +ma chère enfant, pour vous dire un adieu, puisque dans l'événement +d'aujourd'hui, je ne contemple que son ouvrage et la droite du +Tout-Puissant qui nous conduit au travers de toute la prudence humaine, +de toutes les spéculations politiques, de toute attente. + +«Répondez aux espérances du Roy par toute l'attention à sa personne, par +une entière complaisance en ses volontez, par la confiance en ses +sentimens, et par votre douceur naturelle à ses désirs; que de luy +plaire soit toute votre envie, de luy obéir tout votre plaisir, et +d'éviter tout ce qui peut lui faire la moindre peine soit votre étude, +et que sa vie précieuse, sa gloire et son intérest soient toujours votre +unique et aimable objet.»... (_Archives nationales. Monuments +historiques_, K, 138.)] + +[41: La Reine partait le 17 de Strasbourg, couchait ce jour-là à Saverne +chez le cardinal de Rohan, arrivait à Metz le 21, en repartait le 24, se +trouvait à Châlons le 28, gagnait Montereau le 3 septembre, d'où le +lendemain 4, elle se mettait en Marche pour Moret où elle arrivait avec +le Roi qui était allé au-devant d'elle.] + +[42: _Journal et Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, +t.1.--Barbier raconte qu'il y eut un retard à Moret, parce que le +carrosse de la Reine était embourbé de telle façon qu'il fallut y mettre +trente chevaux pour le retirer d'une fondrière.] + +[43: _Mémoires de Barbier_, édition Charpentier, t. I.--Soulavie parle, +au moment du mariage du Roi, d'une série de peintures érotiques +commandées par Bachelier à Mademoiselle R..., célèbre par ses belles +nudités, pour éveiller chez le jeune Roi le goût de la femme. C'était +une lascive pastorale, où l'amitié innocente d'un berger et d'une +bergère était menée en douze toiles, par la succession de curiosités +entreprenantes et d'amoureux attouchements, au grand dénouement. Une +série de peintures identiques et auxquelles la tradition attribuait la +même destination aurait été vue par M. Thoré et existait sous l'Empire +dans un coin caché d'un château royal. On ne doutait pas que ces +peintures ne fussent de Boucher qui les aurait peintes un ou deux ans +après avoir remporté le premier prix à l'Académie de peinture.] + +[44: Dans cette année de pluie diluvienne, de misère et de famine, où le +pain coûtait dans certaines provinces de France jusqu'à sept sols la +livre, il avait été question de ne point faire affiche de luxe dans ce +mariage; mais la noblesse de France ne put se résigner à n'être point +magnifique en ses habits, et Narbonne raconte que la plupart des +seigneurs avaient des bas de fil d'or pur trait de la valeur de 300 +livres.] + +[45: Marie Leczinska s'était mariée à Strasbourg--c'est le _Mercure de +France_ qui nous l'apprend--en habit d'étoffe d'or à fond noir avec une +mante en point d'Espagne d'or.] + +[46: _Gazette de France_, n° 37 de l'année 1725.] + +[47: Lettre du duc de Bourbon au Roi Stanislas le 4 septembre 1725.--Une +lettre du duc de Noailles, qui fut chargé d'aller au-devant de la Reine, +et qui l'accompagnait pendant son voyage, témoigne également des +sentiments amoureux du Roi: + +«Sire, je n'ay point voulu importuner Votre Majesté de mes lettres +pendant le cours du voyage de la Reyne, sçachant que Votre Majesté étoit +informée de ce qui s'y passoit et que je n'aurois fait que grossir le +nombre de ceux qui avoient l'honneur de lui en rendre compte, mais je ne +puis garder le silence après avoir consommé la fonction dont j'ay eu +l'honneur d'estre chargé et ayant autant de sujets de félicitations à +faire à Votre Majesté. La Reyne est arrivée en parfaite santé, et la +manière dont elle a été reçue du Roy doit combler Votre Majesté de la +joie la plus vive; elle surpasse mesme, s'il est permis de le dire, +l'attente que l'on en avoit et renferme une infinité des circonstances +des plus flatteuses dont l'étendue d'une lettre ne me permet pas de +faire le détail à Votre Majesté...» (_Musée des Archives nationales_. +Plon, 1872.)] + +[48: _Journal de Barbier_; édition Charpentier, tom. I.] + +[49: On jouait ce soir-là à Fontainebleau l'_Amphitryon_ et le _Mariage +forcé_, de Molière.] + +[50: Barbier dit: «Le Roi, étant tout déshabillé se jeta dans le lit +avec une vivacité extraordinaire. Ils ont été depuis onze heures du soir +jusqu'à dix heures du matin. Le Roi alla ensuite se mettre dans son lit +jusqu'à une heure pour se reposer.»--Voir la lettre de Voltaire du 7 +septembre 1725.] + +[51: Lettre du duc de Bourbon au roi Stanislas en date du 6 septembre +1725, tirée des _Archives nationales_ et publiée par la _Revue +rétrospective_, t. XV] + +[52: Nous trouvons aux Archives nationales dans le registre du +secrétariat de la maison du Roy, année 1725, un brevet à la date du 21 +may de 50,000 livres de pension pour Mademoiselle de Clermont, chef du +Conseil et surintendante de la Maison de la Reine pour en jouir sa vie +durant par-dessus les autres pensions qu'elle a et sur ses simples +quittances.] + +[53: La charge avait une grande importance. La dame d'honneur avait le +pouvoir «de commander sur le fait de la chambre de la Reine, de recevoir +les serments des femmes de chambre et autres officiers de la chambre, de +leur ordonner et commander tout ce qu'elle verra nécessaire pour le +service de la Reine, de les admonester selon que leurs fautes le +requerront, de disposer et d'ordonner du fait et dépense de l'argenterie +et autres dépenses pour son service; de faire prendre toutes sortes de +marchandises pour ce nécessaires et d'en faire arrêter le prix avec les +marchands comme elle verra bon et être juste et raisonnable, désigner +les rôles et autres acquits...» Je ne trouve pas le traitement que +recevait la dame d'honneur en 1726, mais en 1769 elle recevait 16,558 +francs qui se décomposaient ainsi, sçavoir: Gages 1,200 fr.--Pour son +plat, 7,200 fr.--Habillement, 930 fr.--Jetons et Tapis, 148 +fr.--Charrois, 1,080. fr.--Pensions, 6,000 fr. Cy. 16,558 francs.] + +[54: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie. Londres, +1790, t. IV.] + +[55: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publiés par M. de Lescure. +Didot, 1868, t. III.--On lit à la fin du brevet de nomination: +«Aujourd'huy six septembre mil sept cent vingt-cinq, la Reine étant à +Fontainebleau, la dame maréchale duchesse de Boufflers a presté entre +les mains de Sa Majesté le serment dont elle est tenue.»] + +[56: Archives nationales. Registres du Secrétariat du Roi. Registre +O/69. Dans l'état de 1769 nous trouvons que la dame d'atours recevait +neuf mille quatre-vingt-six livres, qui se décomposaient ainsi, savoir: +Gages, 600 liv.--Plat, 3,600 liv.--Charrois, 886. liv.--Pension, 4,000 +liv. Cy. 9,086 livres.] + +[57: Soulavie donne très-positivement madame de Mailly comme nommée dame +d'atours à la formation de la maison de la Reine.] + +[58: Dans l'état de 1769, la première femme de chambre a six mille +francs se décomposent ainsi, savoir: Gages, 150 fr.--Nourriture, 1297 +fr. 10.--Entretenement 385 fr.--Et pour tous autres droits et profits, +4,167 fr. 10. Cy 6,000.] + +[59: _Archives nationales_. Maison de Marie Leczinska. Carton O/3742.] + +[60: _Mémoires du Président Hénault_. Dentu, 1855.--_Mémoires du duc de +Luynes_, _passim_.] + +[61: C'est la Reine qui dira quand elle apprendra la part prise par la +vieille et galante princesse de Conti à l'intrigue de madame de Mailly: +«Ce vieux cocher aime encore à entendre claquer le fouet.» C'est elle +qui dira en 1738 à la maîtresse venant lui demander la permission de se +rendre à Compiègne: «Vous êtes la maîtresse.»] + +[62: _Mémoires de d'Argenson_, édition Janet, t. I.] + +[63: Le marquis d'Argenson dit: «Le Roi fait véritablement un travail de +chien pour ses chiens; dès le commencement de l'année il arrange tout ce +que les animaux feront jusqu'à la fin. Il a cinq ou six équipages de +chiens. Il s'agit de combiner leur force de chasse, de repos et de +marche; je ne parle pas seulement du mélange et des ménagements des +vieux et des jeunes chiens, de leurs noms et qualités que le Roi possède +comme jamais personne de ses équipages ne l'a su, mais l'arrangement de +toute cette marche, suivant les voyages projetés et à projeter, se fait +avec des cartes, avec un calendrier combiné, et on prétend que Sa +Majesté mènerait les finances et l'ordre de la guerre à bien moins de +travail que tout ceci.»--À propos des chiens du Roi, on me communique, +relié dans un petit volume en maroquin vert, aux armes, un manuscrit de +la main du Roi intitulé: «_État des chiens du Roy du 1er janvier 1738 et +des jeunes chiens entrés depuis 17..._ Ce petit volume portant sur son +dos: _État des troupes_, est curieux par les noms et les` appellations +des chiens et des chiennes de Sa Majesté. C'est Triomphante, Pucelle, +Sultane, Gaillarde, Topaze, Volage, Furibonde, Gambade, Princesse, +Mascarade, Bacchante, Gogaille, Tonnerre, Soldat, Nicanor, Tintamarre, +Naufrage, Ravage et toute la suite des terminaisons ronflantes en aux: +Fialaux, Favinaux, Fanfaraux, Garçonneaux, Rapidaux, Merveillaux, +Barbaraux, Demonaux, Cerberaux, etc.] + +[64: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II et III.--_Mémoires du duc de +Richelieu_, par Soulavie, t. IV et V.] + +[65: Dans le choix de ses _soupeurs_ qui ne comprenait qu'un petit +nombre des seigneurs qui avaient chassé avec lui dans la journée, le Roi +mettait un despotisme taquin, cruel parfois. Un jour, ayant accepté du +duc de Crillon un mouton venant du midi et dont la chair passait pour +excellente, il se complaisait à ne pas l'inviter à manger de son mouton +avec les autres chasseurs. Un autre jour, le prince de Léon qui était +fort gourmand et désirait manger d'un poisson que l'on devait servir le +soir, ayant été oublié sur la liste du souper, se mettait intrépidement +à table avec le Roi. Aussitôt Louis XV de dire: «Nous sommes treize, et +je n'ai demandé que douze couverts; il y a quelqu'un de trop et je crois +que c'est M. de Léon; donnez-moi la liste, je veux le savoir.» Le duc de +Gesvres, désirant sauver M. de Léon, faisait semblant d'aller chez +Duport, huissier de l'appartement, et revenait disant qu'il n'avait +trouvé ni Duport, ni la liste. «Je le crois bien, reprenait le Roi +piqué, car Duport est à droite et vous avez été à gauche, allez donc le +chercher où il est.» La liste fatale, où n'était pas M. de Léon, était +apportée. Il restait néanmoins à table, mais le Roi ne lui disait pas un +mot, ne lui offrait de rien, affectait même de faire le tour à droite en +servant un plat de _rougets barbets_, et en finissant ce plat au voisin +de M. de Léon. Le malheureux gourmand, dit Soulavie, eut la bonté de +mourir de douleur pour cet affront.] + +[66: _Vie privée de Louis XV_, à Villefranche, chez la veuve Liberté, +1782, t. V.] + +[67: _Journal de Barbier_. Édition Charpentier, t. I.] + +[68: _Mémoires du Président Hénault_, publiés par le baron de Vigan. +Dentu, 1855.] + +[69: _Journal de Barbier_, t. I.] + +[70: _Histoire de la Régence_, par Lemontey, t. II.--Un manuscrit de +l'Arsenal, _Histoire de France_, n° 220, donne une version un peu +différente.--«Madame, ne soyez pas surprise des ordres que je donne. +Faites attention à ce que M. de Fréjus vous dira de ma part; je vous en +prie et vous l'ordonne.»] + +[71: À propos du néant absolu auquel a été réduite Marie Leczinska après +la chute du duc de Bourbon, donnons cette lettre de la Reine adressée à +M. de Fréjus et que veut bien me communiquer M. Boutron. + + «31 août 1726. + +«Vous ne doutez pas, Monsieur, du plaisir avec lequel j'ay receu votre +lettre, vous m'en avez fait infiniment en me mandant des nouvelles de la +_santé du roy_, pour laquelle il m'est naturel d'être toujours inquiète; +je suis bien fâchée que la peine qu'il a eue de se lever si matin aye +esté inutile, ayant eu une si _vilaine chasse_, remercié (le) de la +bonté qu'il a pour la _femme du monde_ la plus ataché et qui la resent +le plus vivement et dont le seul désir est de le mériter; toute mon +impatience est de l'en aler au plutôt _assurer moi-même_, ce que +j'espère ne tardera point, me portant de _mieux en mieux_; j'ay esté +fort afoiblie par le chaud qu'il a fait, mais depuis qu'il est cessé, +mes forces me reviennent; je _n'envoye à Fontainebleau_ que lundi, comme +nous sommes _convenus, crainte_ d'incomoder le roy. Si je suivois mon +inclination, vous i veyrez des couriers plus souvent; je suis fort +contente de ce que vous me dites de mon entresol, vous connoissez mon +_gout a estre seule_, ainsi vous pouvez juger par là qu'il ne me +déplaira pas. Vous avez raison de dire que l'on ne fait point la _même +chose_ à ma cour qu'à celle du roy, au lieu que l'on ne fait que bailler +_à Fontainebleau_, à Versailles on ne fait que dormir; pour moi, en mon +particulier, je m'en fait une _occupation_ et de jour et de nuit, +m'ennuyant beaucoup, cela ne déplaît point à _mes dames_ que vous sçavez +estre très _paresseuses_. À propos desquelles je vous dirai que j'ay +fait comme je vous dit qui esté comme elles sont toute la journée chez +moy de _leur donner la permission d'estre habillé plus commodément_, et +pour celles qui ne sont point dames _du palais_ ont eu ordre d'estre en +_grand habit_. Comme il m'est revenue de plusieurs endroits que cela +faisoit de la peine aux autres, et que plusieurs même qui sont _resté à +Paris_, ont tenue quelque discours sur cela; j'ay résolue aujourd'hui et +j'est même dit à la _maréchalle_ que me portant bien et sortant _demain_ +à la chapelle, qu'elles se missent toutes _en grand habit_. J'espère que +vous approuverez cela, d'autant plus que effectivement, il n'y a ici, +outre mes dames que très peu d'autres, et que l'on prétend que c'est +cette raison qui les empêche de venir. + +«Je souhaiteroit de sçavoir aussi les intentions du roy, sur mon +_ajustement_ et de celles qui me suiveront en arrivant à Fontainebleau; +couchant à _Petitbourg_, cela fait une espèce de voyage; enfin vous me +ferez plaisir de me donner vos _conseils en tout_, et celui qui me sera +le plus sensible de tout est que vous soyez persuadé de ma parfaite +estime pour vous. + + «MARIE.» + + «À Versailles. + +«Je vous aurez escrit plutôt sur le mécontentement des _dames_, mais, +j'ay esté trop foible, je crois que vous ne désaprouverez pas ce j'ay +fait d'autant plus que me portant bien présentement elle n'ont pas +besoin d'être si assidue, je ne doute point que vous n'ayez de la peine +à lire ma lettre, ma main estant encore un peu tremblante. + + «À Monsieur, + + «Monsieur l'ancien Évêque de Fréjus, + + «En Cour.» +] + +[72: _Journal de Barbier_, t. II.] + +[73: _Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV_, par Narbonne, +premier commissaire de police de Versailles, édité par le Roi. +Versailles, 1866.] + +[74: Ce sera une amusante comédie, quand madame de Mailly sera devenue +la maîtresse, de la voir le soir, au jeu quotidien de cavagnole de la +Reine, après la visite d'un demi-quart d'heure du Roi, aussitôt le Roi +sorti, demander à la Reine la permission de quitter et passer son +tableau à une autre joueuse.] + +[75: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.] + +[76: Le marquis d'Argenson dit: «Pour ce qui est de la société, au +commencement de son mariage, le Roi voulait passer ses soirées chez la +Reine, y jouer et y causer. La Reine, au lieu de l'y attirer, de l'y +mettre à son aise, de l'y amuser, faisait toujours la dédaigneuse. Aussi +le Roi en prit-il du dégoût, et s'habitua à passer ses soirées chez lui +d'abord avec des hommes, puis avec des femmes, sa cousine Charolais, +madame la comtesse de Toulouse.» Disons que les dédains, attribués à +Marie Leczinska par d'Argenson, étaient de l'embarras, de la gêne, de la +peur.] + +[77: C'est elle qui, faisant enlever une échelle ayant tout l'air d'une +potence au moment d'une visite de Law à Saint-Maur, disait à madame la +Duchesse: «Belle maman, il faut la faire ôter, il prendrait cela pour +une incivilité.» C'était encore elle qui disait, à propos de madame +Amelot, la prétentieuse femme du secrétaire d'État, qui se plaignait de +ne pouvoir se rendre de sitôt à Versailles, parce qu'elle avait à +meubler sa maison de Versailles, de Fontainebleau, de Compiègne: «Il ne +faut pas s'étonner, c'est la tapissière du Marais.»] + +[78: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.] + +[79: _Ibid._, t. V.] + +[80: On la disait malade pendant les six dernières semaines de sa +grossesse, et l'on allait savoir de ses nouvelles sans en demander plus. +Malheureusement, un jour, un Suisse tout neuf répondait à un domestique +qui venait s'informer de la santé de mademoiselle: «Aussi bien que son +état peut le permettre et l'enfant aussi.»] + +[81: Soulavie, sans donner aucune preuve de son dire, affirme que la +liaison du Roi avec mademoiselle de Charolais est incontestable, mais +qu'elle n'a duré que très-peu de temps, parce que Louis XV voulait +trouver de la solidité dans les sentiments qu'on lui témoignait, +solidité dont mademoiselle de Charolais était absolument incapable.] + +[82: Marie-Victoire-Sophie de Noailles, née le 6 mai 1688, fille d'Anne, +duc et maréchal de Noailles, et de Marie-Françoise de Bournonville, +avait épousé en premières noces Louis Pardaillan d'Antin, marquis de +Gondrin, avec lequel elle avait vécu seulement trois ans, et s'était +remariée le 22 février 1728 avec Louis-Alexandre légitimé de France, +comte de Toulouse.] + +[83: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.] + +[84: _Le Glaneur historique et moral_, juin 1732.] + +[85: Peut-être à la fatigue, au dégoût de ces plaisirs que sollicitait +sans se lasser le tempérament du Roi, se joignaient des suggestions, des +conseils à voix basse, des paroles tombées au fond de l'âme chrétienne +de la Reine, maintenant mère d'un Dauphin, l'inspiration d'étranges +scrupules sur le respect dû à la sainteté du sacrement, et le doigt d'un +confesseur, montrant les anges qui gardent le lit nuptial purifié par la +continence.] + +[86: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. IV.] + +[87: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. II.--«Madame +de Mazarin entretenait publiquement le beau du Mesnil, un joueur pour +lequel elle était obligée de vendre un jour, dit d'Argenson, son hôtel, +ses nippes, ses pôts-à -oille, ce qu'elle avait tiré de ses amants l'abbé +de Broglie et M. de Maugis, ce qu'elle avait volé à la Reine.»] + +[88: Madame de Gontaut, belle-fille du maréchal de Biron qui, au dire de +Besenval, avait le visage le plus beau et le plus parfait qu'ait jamais +formé la nature, s'était mise sur les rangs pour enlever le Roi à sa +femme, quatre ou cinq ans après son mariage. Et l'intrigue, aidée par +une cabale, touchait à la conclusion de si près que le vieux ménage des +Biron, pour ne pas être témoin du déshonneur de sa belle-fille, se +préparait à se retirer dans sa terre. Dans ce temps, M. de Gesvres, +célèbre par son impuissance, et dont les manières de femmelette étaient +si moquées, chargé d'un message pour le maréchal, était par lui retenu à +souper. Madame de Gontaut, qui n'aimait pas le duc, apostrophait tout à +coup, au milieu du repas, son fils, le jeune Lauzun: «Je vous trouve +bien des couleurs aujourd'hui, par hasard auriez-vous mis du rouge?» Le +jeune homme se défendant d'en avoir mis: «Eh bien, si vous dites vrai, +reprenait madame de Gontaut, frottez-vous avec votre serviette pour +faire voir à tout le monde que vous n'en avez pas, car rien n'est si +affreux pour un homme et ne le couvre d'un plus grand ridicule.» Au +retour de son message, comme le Roi vantait la figure de madame de +Gontaut, le duc de Gesvres faisait chorus avec le Roi sur les charmes de +la jeune femme, ajoutant que «c'était bien dommage que des dehors si +séduisants couvrissent un sang entièrement gâté par la plus affreuse +débauche.» Il n'en fallut pas davantage pour que le Roi ne songeât plus +à madame de Gontaut.] + +[89: _Mémoires du duc de Richelieu_, t. III.] + +[90: _Mémoires de Maurepas_, t. II.] + +[91: _Mémoires du comte de Maurepas_, t. II.--Le public faisait grand +bruit autour du nom de madame Portail, la femme du premier président, +mais Versailles n'ignorait pas que sa malice, sa folie, les allures +entreprenantes de toute sa personne avaient effrayé le Roi qui s'était +fait remplacer au rendez-vous par M. de Lugeac. On citait encore une +madame d'Ancézune et d'autres, mais la cour savait qu'aucune de ces +femmes, amenées au Roi pour tromper ses sens et le distraire des +froideurs de la Reine, n'étaient faites pour toucher son cÅ“ur. Aucune +n'était de taille à continuer son rôle au-delà d'un caprice, à étendre +son rêve au-delà du réveil.] + +[92: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. II.] + +[93: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.] + +[94: Narbonne, le commissaire de police qui a fait un relevé des séjours +du Roi hors de Versailles, nous apprend qu'en 1730 le Roi ne demeure que +102 jours à Versailles, en 1731, 116 jours, en 1732, 105 jours, en 1733, +125 jours.] + +[95: Madame de Toulouse qui, au dire d'un contemporain, était d'une +avarice égale à son père le maréchal de Noailles, tirait de temps en +temps de Louis XV pour s'indemniser de ses séjours chez elle, des +ordonnances de 150,000 à 300,000 livres.] + +[96: Mademoiselle de Charolais acquérait au commencement de 1733 de M. +de Pezé, gouverneur et capitaine de Madrid et du Bois de Boulogne, une +maison dans la cour du château... Elle faisait de cette habitation à +mi-chemin de Versailles et de Paris sa principale demeure et s'y +réjouissait fort. Dans les jours gras de cette année, ayant renvoyé +après le souper tout son monde, le petit duc de Nivernais, jeune homme +de quinze ou seize ans, ennuyé de quitter la partie, se cachait derrière +une portière, et était témoin d'un tête à tête très-vif de la princesse +avec le comte de Coigny. Il était surpris et réprimandé par la +princesse, dont il se vengeait par la chanson + + La fille la plus vénérable, + Sans contredit, + S'ajoute un titre respectable, + Dont chacun rit. + _Demoiselle_ par excellence. + . . . . . . . . . . + Deux mille à qui Coigny succède + Diront ici. + Ce qu'à la fée qui l'obsède + Dit Tanzaï. +] + +[97: Le marquis d'Argenson raconte ainsi le fait dans ses _Remarques en +lisant_, n° 2103: «Un domestique principal de la Reine m'a dit que +c'était cette princesse qui avait la première fait divorce avec le Roi; +que depuis deux ans il avait madame de Mailly; quand la Reine en fut +informée, elle s'imagina sottement qu'il y avait du risque pour sa +santé, puisque madame de Mailly avait eu accointance avec des libertins +de la cour. Elle refusa donc les droits de mari au Roi, car il allait +souvent coucher avec elle. La dernière fois, il passa quatre heures dans +son lit sans qu'elle voulût se prêter à aucun de ses désirs. Il ne la +quitta qu'à trois heures du matin en disant: «Ce sera la dernière fois +que je tenterai l'aventure;» et ce fut la dernière fois.] + +[98: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.--Il +n'y a pas pour ainsi dire de bibliographie à faire des biographies des +demoiselles de Nesle; l'histoire de leur vie est éparse dans de Luynes, +dans d'Argenson, dans les Mémoires de Richelieu. Et je ne trouve guère +jusqu'à nos temps que deux morceaux de biographie spéciale consacrés à +la plus jeune: la notice de deux pages sur la duchesse de Châteauroux +insérée dans les _Portraits et caractères de personnages distingués de +la fin du XVIIIe siècle_, par Senac de Meilhan, Dentu, 1813, et le +_Fragment des mémoires de la duchesse de Brancas_, publié dans les +_Lettres de Lauraguais à madame ***_. Buisson, an X (1802). + +Je citerai cependant un petit volume très-rare publié, en Allemagne, +sans indication de localité, intitulé: _Remarquable histoire de la vie +de la défunte Anne-Marie de Mailly, duchesse de Châteauroux, favorite de +Louis quinzième, roi de France_, 1746 (en allemand), volume contenant +quelques anecdotes qui ne se trouvent que là . + +En dehors de cela, il n'y a pas autre chose à consulter que les +imbéciles romans allégorico-historiques qui contiennent si peu de vérité +vraie. C'est _Tanastès, Conte allégorique_, la Haye, 1745, où madame de +Mailly, madame de Châteauroux, madame de Lauraguais sont désignées sous +les surnoms d'une fée antique, d'_Ardentine_, de _Phelinette_. Ce sont +les _Mémoires secrets sur l'histoire de Perse_, Amsterdam, 1749; où +_Retima, Zélinde, Fatmé_, sont les pseudonymes sous lesquels se +dissimulent madame de Mailly, la comtesse de Toulouse, mademoiselle de +Charolais. Ce sont enfin les _Amours de Zeokinizul, Roi des Kofirans_, +Amsterdam, 1747, qui désignent la comtesse de la Tournelle sous +l'anagramme de _Lenourtella_, madame de Vintimille sous celui de +_Lentinimil_, madame de Mailly, sous celui de _Liamil_. + +Et c'est là , je crois, presque tout. Cependant il ne faut pas oublier +surtout pour l'histoire de madame de la Tournelle le curieux et rare +livre intitulé: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de +Tencin sa sÅ“ur avec le duc de Richelieu. Sur les intrigues de la cour de +France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la faveur des dames +de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de Châteauroux, de Pompadour_, +1770. Ce livre cité, nous tombons dans le roman et les correspondances +apocryphes comme celle-ci: _Correspondance inédite de madame de +Châteauroux avec le duc de Richelieu, le maréchal de Belle-Isle, de +Chavigni, madame de Flavacourt, etc., par madame Gacon Dufour, Paris, +Collin_, 1806, 5 vol. in-16, etc.] + +[99: _Mélanges historiques_, par M. B... Jourdain, t. II.--Boisjourdain, +opposant la beauté de madame de Mailly à la beauté charnue et matérielle +de madame de Vintimille, dit que c'était une beauté maigre et +efflanquée.] + +[100: Un grand nombre de peintres firent le portrait de madame de +Mailly, puisqu'à la date de décembre 1739, le duc de Luynes écrit: «L'on +peint actuellement madame de Mailly en pastel. C'est un nommé Latour. +Madame de Mailly disait ce matin que c'était le seizième peintre qui a +fait son portrait.» + +De ces seize portraits et de ceux qui suivirent, il n'y en a pas un seul +d'existant aujourd'hui dans les musées et les collections particulières. + +Comme portrait gravé, nous n'avons qu'une misérable gravure exécutée +pour l'édition de Soulavie de 1793. + +Madame de Mailly est représentée en robe montante bordée de fourrure, +avec sur la tête une espèce de fanchon noire nouée sous le menton, et le +buste enveloppé d'un grand voile jouant autour d'elle. + +Ce portrait porte dans le tournant du cadre: MADAME DE MAILLY: dans la +tablette: _Puisque vous la connaissez si bien, priez donc Dieu pour +elle._ Au-dessous de la tablette, on lit à la pointe sèche, sans +indication de nom de peintre: _N. V. I. Masquelier sc._ 1702. Ce +portrait figure dans le volume 7, page 88.] + +[101: Voici le curieux récit du duc de Luynes (12 août 1739): «Le +mercredi, le Roi partit de la Meute sur le midi, il alla à Madrid, où il +entra chez Mademoiselle qui dormait; ne s'étant point réveillée, le Roi +alla chez mademoiselle de Clermont qui se réveilla, mais la visite ne +fut pas longue. Le Roi passa ensuite à l'appartement de madame de +Mailly; elle était éveillée, mais dans son lit, toute coiffée et la tête +pleine de diamants, mais elle couche toujours ainsi; elle avait sur son +lit la jupe de son habit pour le mariage de Madame, et dans sa chambre +un joaillier nommé Lemagnan qui a beaucoup de pierreries et qui prête +des parures valant deux ou trois millions. Il y avait aussi des +marchands de Paris de parure d'habits que l'on appelle de _Charpes_ +(Duchapt) et que madame de Mailly appelle ses _petits chats_. Le Roi +entra dans la plaisanterie et les appela de même, examina la jupe et les +pierreries du sieur Lemagnan fort en détail.»] + +[102: «Le Roi, encore sauvage et délicat en 1732 (époque de ses +premières passions pour madame de Mailly), ne recherchant alors aucune +femme s'il n'en était recherché lui-même... Madame de Mailly, qui +n'était ni entreprenante, ni dévergondée, avait fait toutes les avances +pour séduire le Roi qui n'en fut pas séduit. Attendant le moment +indiqué, assise sur un canapé, affectant une posture voluptueuse, +montrant la plus belle jambe qu'il y eût à la cour et dont la jarretière +se détachait; cette affectation même repoussa le jeune monarque. +Bachelier voulut lui faire apercevoir des objets délicieux, et le Roi, +honteux ou distrait, n'y prit pas garde. Madame de Mailly l'agaça et le +prince fut froid; alors Bachelier voyant que tout était perdu sans une +entreprise déterminante, prit le Roi sous les aisselles et l'obligea... +et le Roi qui jouait à cheval fondu avec Bachelier et Lebel et autrefois +avec le cardinal, dans l'intérieur de ses appartements quand il était +seul avec eux, se laissa précipiter sur madame de Mailly par son valet +de chambre.» + +Au récit de Soulavie, ajoutons le récit de Boisjourdain, qui diffère sur +les détails, mais qui témoigne d'une certaine violence exercée sur les +sens du Roi: «Le duc de Richelieu fut chargé par le cardinal de Fleury +de lui proposer madame de Mailly. Ce seigneur, qui savait se plier à +tout et qui plaisait au Roi, trouva le moyen de le mettre adroitement +dans la conversation sur le compte de la Reine; lui parla du vide +qu'elle laissait dans son cÅ“ur, de son ingratitude et de la nécessité de +remplacer la passion qu'il avait pour elle par une autre; enfin +détermina le Roi à une entrevue avec madame de Mailly; mais elle fut +infructueuse; le Roi, soit timidité, soit par un reste d'attachement +pour la Reine, ne fut pas ébranlé. La dame en fut désespérée et se +plaignit qu'on l'eût exposée à une sorte d'affront. L'on eut bien de la +peine à la décider à un second tête-à -tête; on la prévint qu'il fallait +oublier le monarque et ne s'occuper que de l'homme. La facilité du jeune +prince à revenir à elle l'encouragea et l'enhardit elle-même. On assure +que, dans ce rendez-vous, pour triompher et parvenir à son but, elle ne +se borna pas aux agaceries ordinaires, mais qu'elle se laissa aller aux +moyens et aux avances des plus habiles courtisanes. Alors le jeune homme +se livra à des emportements d'autant plus violents qu'ils avaient été +longtemps contraints. Enfin madame de Mailly sortit dans une espèce de +désordre amoureux du lieu où elle avait été seule avec le Roi, et, +passant devant ceux qui avaient intérêt à connaître le résultat de la +démarche, elle ne leur dit autre chose que ces mots très-expressifs: +«_Voyez, de grâce, comme ce paillard m'a accommodée._» + +Enfin, le marquis d'Argenson, tout en se trompant sur la date de +l'aventure et sur l'introducteur, la raconte en ces termes: «Cela s'est +accompli dans les entresols du Roi; un nommé Lazure en est le concierge; +il a sous lui un second qui amena au Roi cette dame, c'était l'hiver +dernier; elle parut derrière un paravent. Le Roi était honteux, il la +tira par sa robe; elle dit qu'elle avait grand froid aux pieds, elle +s'assit au coin du feu. Le Roi lui prit la jambe et le pied qu'elle a +fort joli, de là il lui prit la jarretière. Comme elle avait ses +instructions de ne pas résister à un homme si timide, elle dit: «_Eh! +mon Dieu! je ne savais pas que Votre Majesté me fît venir pour cela, je +n'y serais pas venue!_» Le Roi lui sauta au cou, etc.».] + +[103: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.] + +[104: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.] + +[105: _Mémoire signifié_ par Louis de Mailly, marquis de Nesle, +chevalier des ordres du Roy, demandeur, contre les syndics et directeurs +de ses prétendus créanciers, défendeur.--Mémoire pour les +syndics.--Mémoire pour les syndics et directeurs des créanciers du +marquis de Nesle contre le marquis de Nesle.--Les papiers séquestrés de +la famille de Mailly aux Archives nationales contiennent plusieurs +cartons de pièces imprimées ou manuscrites: procédures, saisies, ventes +de vaisselle plate, etc., de l'infortuné marquis.] + +[106: Papiers séquestrés. Famille Mailly de Nesle.--Contrat de M. le +comte et madame la comtesse de Mailly, 30 may 1726. Carton 1/1-10.] + +[107: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.--Le duc de +Luynes nous apprend qu'en mars 1740, par suite de partage, les quatre +sÅ“urs--il y avait des arrangements particuliers pour mademoiselle de la +Tournelle--avaient chacune 7,500 liv. de rente ou environ, savoir +100,000 écus à rente constituée au denier-vingt, 200,000 liv. qui +étaient au denier-quarante, et 200,000 liv. d'argent comptant. Outre +cela madame de Mailly, à qui M. de Nesle en la mariant avait promis +8,000 liv. de rente et qui n'en avait jamais rien touché, devait être +payée de quatorze ou quinze années d'arrérages qui lui étaient dus.] + +[108: _Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par Pierre +Narbonne, premier commissaire de police de Versailles, édité par Le Roi. +Versailles, 1866.] + +[109: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.] + +[110: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.] + +[111: + + Notre monarque enfin + Se distingue à Cythère; + De son galant destin + L'on ne fait plus mystère + Mailly, dont on babille, + La première éprouva + La royale béquille + Du père Barnaba! +] + +[112: _Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par Pierre +Narbonne, Versailles, 1866.--Cette affiche publique de la liaison du Roi +avec madame de Mailly venait à la suite d'une brouille. D'Argenson dit, +à la date du 16 juin 1738: «Madame de Mailly a été brouillée avec le Roi +pendant la semaine de la Pentecôte, et personne ne sait pourquoi, mais +elle est raccommodée et bien mieux que jamais. _Amantium iræ amoris +integratio est_, dit Térence.»] + +[113: _Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV_, par Pierre +Narbonne, Versailles, 1866.] + +[114: En fait d'ingénuité, Barbier raconte celle-ci: «Le seigneur de la +Roque qui fait le _Mercure galant_ a été à l'extrémité avant le voyage +de Fontainebleau... Fuzelier, poëte qui a fait plusieurs pièces, garçon +d'esprit et mal à l'aise, a fait des mouvements auprès de M. de +Maurepas, de qui cela dépend pour avoir cette commission. Comme il est +de tout temps ami du marquis de Nesle et de madame de Mailly sa fille, +il l'alla trouver un matin dans son lit et lui dit: «Madame, je viens +vous prier de me rendre un service.» Elle se défendit d'abord sur ce +qu'elle ne demandoit quoi que ce soit; il la tourmenta tant, qu'elle lui +dit: «As-tu un mémoire?--Oui, madame.» Elle le prit, le lut. «Qu'on me +lève, dit-elle: mes porteurs! Va m'attendre chez M. de Maurepas, j'y +vais dans le moment.» Elle y arrive. M. de Maurepas n'étoit pas chez +lui. Elle dit à son valet de chambre qu'elle reviendra, et de prier M. +de Maurepas de l'attendre, et par un effort d'imagination, pour servir +plus chaudement Fuzelier, elle va tout de suite chez M. de la Peyronie +premier chirurgien du Roi. «Je viens, lui dit-elle, vous demander une +grâce qu'il faut que vous m'accordiez absolument. Je vous demande pour +Fuzelier, que je protège, un privilège exclusif pour distribuer le +_Mercure_.» M. de la Peyronie tomba de son haut; il lui témoigna la +disposition de lui accorder tout ce qui dépendoit de lui, mais en même +temps l'impossibilité de le faire sur cet article... Malgré ses +instances, madame de Mailly, persuadée que la demande était ridicule, +s'en retourne chez M. de Maurepas tout en colère et lui dit: «Je venois +vous demander une grâce pour Fuzelier, mais il faut qu'il soit fou pour +me faire faire des démarches pour une chose qui ne se peut pas. Je viens +de chez M. de la Peyronie qui me l'a bien assuré.--Mais, Madame, je suis +informé de ce que demande Fuzelier, cela n'a point de rapport avec M. de +la Peyronie.--Comment! dit-elle, il demande le privilège exclusif du +_Mercure_.--«Cela est vrai, lui répondit le ministre, c'est le _Mercure +galant_, qui est un ouvrage d'esprit.--Oh! dit-elle, que ne +s'explique-t-il donc, cet animal-là ! Si cela est ainsi, je vous le +recommande très-fort.» L'anecdote est-elle vraie? Plus tard on prête, +toujours sur le _Mercure_, une bévue à peu près pareille à madame du +Barry.] + +[115: _Mélanges de M. de B... Jourdain_, Paris, 1807, t. II.] + +[116: À la date de juillet 1743, de Luynes dit: «Dans les commencements +des cabinets les soupers étaient extrêmement longs; il s'y buvait +beaucoup de vin de Champagne; le Roi même buvait assez; et quoiqu'il n'y +parût pas tant qu'à quelques-uns de ses courtisans, il ne laissait pas +que d'y paraître quelquefois.»] + +[117: Les soupers des cabinets n'avaient lieu que les jours de chasse.] + +[118: Moutier devenait le cuisinier des petits appartements seulement au +moment où madame de Mailly était des soupers. Moutier était une espèce +d'artiste qui avait chez M. de Nevers, outre des gages considérables, +des conditions toutes particulières: il n'était tenu à faire à souper +que deux fois par semaine, et le duc devait lui fournir tous les ans +trois habits à son choix. Le Roi avait voulu absolument l'avoir, mais ça +avait été une très-grosse affaire: les officiers de la bouche s'étant +livrés à toutes sortes de brigues pour qu'il ne fût pas reçu, et ayant +poussé la mauvaise volonté jusqu'à lui fournir des produits gâtés dans +les premiers soupers où le Roi l'avait essayé.] + +[119: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.] + +[120: _Vie privée de Louis XV_, Londres, 1785, t. II.--Le duc de Luynes +nous donne l'heure à laquelle se couchait le Roi au sortir de ces +soupers. Le 26 juin 1738, à un souper où assistait madame de Mailly, le +Roi, après avoir bu du Champagne, se couchait à six heures du matin, +après avoir entendu la messe, et restait au lit jusqu'à quatre heures du +soir. Le 3 juillet, dans un autre souper ou était encore madame de +Mailly, le Roi, qui buvait pas mal de champagne, sortait de table à cinq +heures du matin, allait jouer au tric-trac avec M. du Bordage et, +toujours après avoir entendu la messe, se mettait au lit dont il ne +sortait cette fois qu'à cinq heures du soir.] + +[121: _Louis XV enfant. Portraits intimes du_ XVIIIe _siècle_, par E. et +J. de Goncourt. Un volume Charpentier.] + +[122: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II.] + +[123: La fortune de cette famille des Bachelier est bizarre. Le père +était un maréchal-ferrant auquel on amenait un cheval du duc de la +Rochefoucauld à ferrer et qui l'enclouait. Il renonçait à son enclume et +entrait au service du duc, puis passait au service de Louis XIV, en +1703; au bout de vingt ans de service de valet de garde-robe, il +obtenait un brevet de survivance en faveur de son fils François-Gabriel +Bachelier. Et en 1723, une note de Marais nous apprend que ledit Gabriel +Bachelier, un des valets de chambre de Louis XV qui ne l'avait pas +quitté pendant toutes ses chasses, recevait du jeune Roi un cheval +superbement harnaché, un brevet de 4,000 livres de pension et une canne +d'or.] + +[124: Ces nouvelles avaient aussi le mérite d'être, selon l'expression +de d'Argenson, le contre-poison des nouvelles remises par le lieutenant +de police Hénault au cardinal Fleury.] + +[125: Quand le maréchal de Belle-Isle sera nommé ministre +plénipotentiaire à Francfort, ce sera de Bachelier qu'il prendra ses +véritables instructions.] + +[126: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[127: Bachelier, en dehors de l'influence que pouvait lui donner sur le +Roi une maîtresse de sa main, aurait été amené à rendre publique la +liaison du Roi avec madame de Mailly par le souvenir d'une phrase, qu'un +jour le cardinal lui aurait dite en travaillant avec lui: «qu'il +quitterait le ministère à la _première maîtresse_ qu'aurait le +Roi[128].» Bachelier pensait du coup faire premier ministre Chauvelin ou +le devenir lui-même.] + +[128: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. I.] + +[129: C'était au commencement de la faveur de madame de Vintimille. +Flavacourt et le mari de la Vintimille parlaient des amours du Roi, de +la laideur de l'une et l'autre sÅ“ur, du mauvais goût du souverain. +L'appartement des deux beaux-frères était situé au-dessous d'une +chambre, où se trouvait dans le moment le Roi qui, pour mieux les +écouter, avançant la tête dans la cheminée, jetait à la fin à celui qui +tenait la parole, le terrible: «Te tairas-tu!»] + +[130: M. du Luc écrivant à madame de Mailly pour qu'elle obtînt de +placer un homme à lui dans un des châteaux du Roi, finissait sa lettre +par cette phrase: «Un mot dit de la belle bouche d'une belle dame comme +vous, finira l'affaire.» Sur le vu de la lettre, le Roi disait: «Ah! +pour une belle bouche, vous ne vous en piquez pas, je crois?» En effet, +madame de Mailly avait la bouche grande, mais bien meublée, selon +l'expression d'un contemporain.] + +[131: Sur ses 250,000 ou 200,000 livres de rente, le marquis était +réduit alors à 24,000 livres de pension alimentaire, sur lesquelles dit +de Luynes, il en avait fait 6,000 à ses filles.] + +[132: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. II.] + +[133: La démarche de madame de Mailly semble avoir été une démarche pour +la forme; M. de Bouillon lui avait persuadé que c'était le seul moyen de +réduire son père à la raison et lui avait proposé «un ajustement» par +lequel son père aurait 60,000 livres de rente payée à 5,000 livres par +mois. La veille de la lettre de cachet, madame de Mailly travaillait à +l'arrangement avec Maboul deux heures le matin et trois heures +l'après-dînée.] + +[134: Le marquis de Nesle avait été d'abord exilé à Lisieux, puis à +Évreux, et enfin obtenait d'aller à Caen.] + +[135: On lit dans les _Mémoires du marquis d'Argenson_, à la date du +mois de mai 1740: «M. de Mailly, mari de la maîtresse du Roi, a eu ordre +de sortir de Paris pour avoir tenu chez lui loge et souper de +francs-maçons, malgré les ordres réitérés du Roi. L'auguste qualité de +c... du Roi ne l'a pas exempté de cette proscription. Aussi cette dame +voit en ce moment son père et son mari exilés.»] + +[136: Soulavie dit: «Le Roi passa dans peu de temps d'une extrême +réserve avec les femmes dans un grand libertinage.»] + +[137: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II.] + +[138: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--Le chroniqueur +dit: «On dit qu'un garde du corps avait gagné une pareille... de ladite +petite bouchère, et que, voyant le Roi maigrir, sachant que la petite +fille avait rôdé autour des petits appartements, il alla trouver le +cardinal Fleury et lui avoua qu'il avait encore la ... de la petite +créature et que, si le Roi l'avait vue, il pourrait bien en avoir +autant.»] + +[139: Dans le moment où le Roi ne chassait plus, ne sortait plus même de +sa chambre, M. le Duc engageant le Roi à voir des médecins, et le Roi +s'y refusant sous prétexte que cela occuperait trop les nouvellistes, +Courtanvaux s'écriait avec son franc parler: «Mais, sire, cela +n'empêchera pas que tout Paris n'ait beaucoup parlé. On a dit +publiquement que les chirurgiens étaient nécessaires à Votre Majesté +plus que les médecins consultants.» Et comme on s'étonnait de la +vivacité de l'apostrophe, Louis XV dit: «Je suis accoutumé à m'entendre +dire par Courtanvaux tout ce qu'il pense.»] + +[140: D'Argenson rapporte que madame de Mazarin, son amant du Mesnil, et +leur conseil, l'abbé de Broglie, hasardant devant la Reine des projets +de régence, Marie Leczinska répétait: «Ah! quel malheur si une telle +perte arrivait!» et cela jusqu'à ce qu'au bout de ses exclamations elle +laissa échapper tout bas et dans un soupir: «Pour la régence, je ne +l'aurai pas!» Ces entretiens qu'on ébruita ne furent jamais pardonnés à +la Reine par le Roi.] + +[141: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II] + +[142: Le Roi, ayant vu à Rambouillet chez la comtesse de Toulouse la +marquise d'Antin, l'avait trouvée fort jolie. Le soir, à un souper des +cabinets, madame de Mailly, lui jetait tout à coup: «_Sire, on dit que +vous avez vu madame la marquise d'Antin et que vous l'avez trouvée +charmante!_»--Point du tout, répondait le Roi qui cherchait à se +dérober, et était obligé, quelques instants après, de dire à la duchesse +d'Antin: «Votre belle-sÅ“ur avait une coiffure qui lui seyait bien mal.»] + +[143: Il arrivait parfois cependant à madame de Mailly d'éprouver des +refus sur ce qui lui tenait le plus au cÅ“ur: la publicité de sa liaison +avec le Roi. C'est ainsi qu'en septembre 1739, mademoiselle de Charolais +et madame de Mailly faisaient l'impossible pour que le Roi allât au bal +de l'Hôtel-de-Ville. Le projet de ces dames était de se mettre aux côtés +de Sa Majesté, à la fenêtre qui donne comme une tribune sur la grande +salle du bal et de se démasquer sous prétexte de la chaleur aux yeux de +tous. Madame de Mailly s'entêtait à ce que le Roi y vînt, elle répétait: +«Mais, Sire, ce pauvre M. de Gesvres, mais ce pauvre M. le prévost des +marchands qui s'est donné tant de peine pour vous recevoir! Au moins, +Sire, que ce soit pour l'amour de moi.» Mais le Roi, qui était au fait +du projet de sa maîtresse, s'y refusa. En vain Mademoiselle fit cent +singeries, composa un placet, l'attacha à un rideau par une épingle en +disant au Roi: «Sire, vous ne lisez pas les placets qui vous sont +présentés.» Le Roi répondait: «Je sais ce qu'il contient, j'y mets néant +dès à présent.» Le soir, madame de Mailly toute masquée, sa chaise +attelée, son relais préparé à Sèvres, le duc de Villeroy venait lui dire +que le Roi n'irait pas au bal et qu'il avait défendu de lui remettre la +clef de l'appartement du Roi à l'Hôtel-de-Ville, dans le cas où elle +voudrait aller au bal sans lui. Et madame de Mailly, ainsi qu'elle le +racontait au duc de Luynes, était obligée de se démasquer, de renvoyer +sa chaise, de se coucher.] + +[144: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II et III.] + +[145: _Mémoires du marquis d'Argenson_. Édition Renouard, t. I.--Madame +de Mailly avouera plus tard qu'elle avait cédé à des besoins d'argent, +qu'elle n'aimait pas le Roi, et que l'amour ne s'était déclaré chez elle +qu'au bout de quelques années.] + +[146: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.] + +[147: _Mémoires de d'Argenson_, t. II.] + +[148: Guérapin de Vauréal, petit-fils d'un mercier qui avait acheté une +charge d'auditeur des comptes, possesseur d'une très-jolie figure et +entré dans les ordres, débutait par être surpris en conversation +criminelle à Marly avec la comtesse de Poitiers, dame d'honneur de la +duchesse d'Orléans, ce qui le faisait surnommer _coadjuteur de +Poitiers_. Il était aimé ensuite par la marquise de Villars et la +duchesse de Gontaut, dont la jalousie à son sujet éclata dans des +chansons où les deux rivales se dirent toutes les méchancetés +possibles.] + +[149: On voit, pendant ce temps, Mademoiselle se faire la garde-malade +de madame de Mailly. La maîtresse a-t-elle un rhume, est-elle obligée de +garder le lit? Mademoiselle passe chez elle toutes les après-midi, et se +fait apporter dans sa chambre son souper.] + +[150: «On dit que le sujet de la brouillerie de M. le Cardinal,--c'est +Barbier qui parle,--vient de ce que Mademoiselle avait tant pressé et +tourmenté le Roi pour renvoyer M. Amelot et pour donner la place de +secrétaire d'État à M. de Vauréal, évêque de Rennes, que le Roi lui en +avait donné sa parole. Il faut observer que le public critique donne ce +Monseigneur pour amant à cette princesse et que c'était bien là le plus +court chemin pour obtenir un chapeau de la cour de Rome et pour +prétendre à la place de premier ministre. M. le cardinal de Fleury, +instruit du fait, alla trouver le Roi, se déchaîna contre la princesse, +lui remontra que cela était non-seulement contraire à ses intérêts, mais +scandaleux. Le Roi lui répondit qu'il avait donné sa parole et qu'il le +voulait. Sur cela le Cardinal prit congé du Roi et donna ordre à toute +sa maison de partir sur le champ pour Issy. M. le duc d'Orléans a pris +parti dans cette affaire et, avec l'autorité de la religion, a fait +entendre au Roi que de pareilles paroles ne l'engageaient en rien. Il +l'a déterminé à n'en rien faire; et il a engagé, d'un autre côté, le +Cardinal à revenir prendre sa place à Versailles, de sorte que +Mademoiselle piquée au cÅ“ur ne voulait point aller à Fontainebleau.»] + +[151: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. II.] + +[152: Les amours du Cardinal consistaient en une liaison sans doute +très-chaste, mais très-intime et très-suivie avec madame de Lévis, qu'on +savait souvent dîner en tête-à -tête avec le vieux Fleury dans une maison +de campagne à Vaugirard. C'était cette madame de Lévis, un esprit sage +et éclairé, capable d'entrer dans les plus grandes affaires et d'un +secret impénétrable. L'homme d'église consultait cette femme supérieure +pour le maniement et la cuisine des plus délicates choses du +gouvernement laïque d'une monarchie toujours gouvernée par une +favorite.] + +[153: C'est encore madame de Mailly qui disait un jour au Roi auquel +elle demandait une grâce et qui répondait qu'il en parlerait au +Cardinal: «_Ne vous déferez-vous jamais de ce tic?_»] + +[154: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.] + +[155: Récit fait par madame de Flavacourt à Soulavie. (_Mémoires +historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par Soulavie, Paris +1801, t. I).] + +[156: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.] + +[157: «Elle avait de l'esprit, mais aussi brut qu'elle l'avoit reçu de +la nature, sans éducation, sans acquit, sans connoissance.» (_Mémoires +du duc de Luynes_, t. VII. Petite notice sur la Vintimille, page 102.)] + +[158: Le duc de Luynes écrit à la date du 26 décembre 1738: +«_Versailles_.--Mademoiselle de Nesle est ici depuis quelques jours +c'est madame de Mailly qui en prend soin.»] + +[159: Le duc de Luynes dit: «Madame de Mailly ne voit que mademoiselle +de Nesle de toutes ses sÅ“urs, les trois autres sont toujours chez madame +de Mazarin.» Il n'y avait chez madame de Mazarin que madame de +Flavacourt et madame de la Tournelle; la troisième sÅ“ur, appelée +Montcarvel, mariée plus tard a M. de Lauraguais, demeurait chez madame +de Lesdiguières.] + +[160: La brouille était complète entre la nièce et la tante. Voici ce +que raconte de Luynes à propos du voyage de Marly de mai 1739: «Le jour +que l'on arriva, M. d'Aumont, qui avait fait la liste du souper, y avoit +mis madame de Mailly et madame de Mazarin. Madame de Mailly ayant lu la +liste, dit à M. d'Aumont d'ôter ou l'une ou l'autre, parce qu'elles ne +soupoient point ensemble. La liste étoit montrée à madame de Mazarin +avertie; cela embarrassa beaucoup M. d'Aumont; cependant il prit son +parti d'aller dire à madame de Mazarin que c'étoit un malentendu, et +qu'elle n'étoit point du souper.» (_Mémoires du duc de Luynes_, t. II.)] + +[161: _Mémoires du duc de Luynes_, t. X.] + +[162: _Mémoires du duc de Luynes_, t. X.--Ce récit donné par de Luynes +est contredit par lui-même écrivant, à la date du vendredi 19 juin 1739, +que mademoiselle de Nesle loge chez Mademoiselle qui lui fait +continuellement des cadeaux.] + +[163: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.--Elle était laide, +dit un contemporain cité par de Luynes, d'une de ces laideurs qui +impriment plus la crainte que le mépris; sa taille était gigantesque, +son regard rude et hardi... Soulavie, qui eut de madame de Flavacourt, +morte seulement en l'an VII de la République, de curieux renseignements +sur ses sÅ“urs, dit, et ce sont les expressions de madame de Flavacourt: +«Elle avait la _figure d'un grenadier, le col d'une grue, une odeur de +singe_.» Le mari de madame de Vintimille n'appelait sa femme que «mon +petit bouc», disant que c'était un diable dans le corps d'un bouc.] + +[164: Donnons la parole à l'anonyme cité par le duc de Luynes qui, +contre toute vraisemblance et tous les témoignages historiques, cherche +à montrer dans l'intimité du Roi et de mademoiselle de Nesle une passion +platonique: «Elle ne connoissoit de devoirs que ceux qu'elle devoit au +Roi et à sa sÅ“ur. Mademoiselle, qui avoit le plus contribué à son +mariage et dont le motif étoit de s'en faire une créature et un moyen de +plus pour parvenir à gouverner, s'aperçut bientôt qu'elle s'étoit +lourdement trompée. Au lieu d'y trouver l'utilité qu'elle cherchoit, +elle n'y trouvoit qu'une barrière insurmontable. Madame de Mailly n'eut +plus le même besoin d'elle depuis qu'elle eut sa sÅ“ur. Cette princesse +fut si irritée, qu'elle résolut de perdre madame de Vintimille en la +rendant suspecte à sa sÅ“ur, et voici comment elle s'y prit: La +Vintimille, comme je l'ai dit, étoit d'une assiduité extrême à faire sa +cour au Roi; le Roi la traitoit avec toute la distinction imaginable, il +l'écoutoit avec attention lorsqu'elle parloit, il étudioit ses regards +lorsqu'il avoit parlé, enfin tout ce qu'un langage muet peut faire +découvrir d'estime, de considération et de goût apprenoit à madame de +Vintimille le cas qu'il faisoit d'elle et l'amitié qu'il avoit pour +elle. Elle en fut flattée beaucoup moins par vanité, dont elle n'étoit +pas extrêmement susceptible, que par la reconnoissance, qui produisit +bientôt en elle des sentiments plus vifs. Il est sûr qu'elle prit une +grande passion pour le Roi; il est vraisemblable que le Roi s'en +aperçut, mais il est certain qu'elle ne songea jamais à nuire à sa sÅ“ur, +et la conduite du Roi et d'elle a bien prouvé qu'elle ne l'auroit jamais +supplantée, mais qu'elle auroit pu lui succéder si le Roi avoit perdu +madame de Mailly, soit par la mort, soit par une retraite. Le Roi, +fidèle à madame de Mailly, jouissoit de l'esprit de madame de +Vintimille; il voyoit avec plaisir que madame de Mailly ne parloit que +d'après elle; il étoit convaincu que madame de Vintimille l'adoroit, +qu'elle ne vouloit que sa gloire et qu'elle étoit assez éclairée pour +bien connoître les moyens de la lui procurer; il y a toute apparence +qu'il se promettoit de lui donner toute sa confiance après la mort du +Cardinal.»] + +[165: Au mois de décembre 1739, madame de Mailly se fâchait toute rouge +au sujet d'un voyage du Roi à la Muette, une semaine qu'elle était de +service auprès de la Reine. Il y avait déjà eu précédemment, à propos +d'un voyage à Choisi, une petite brouille entre le Roi et la maîtresse +qui avait déclaré que si le Roi ne voulait pas la mener, elle +demanderait la permission à la Reine, et arriverait tout à coup à +Choisi.] + +[166: Un jour que madame de Mailly soutenait qu'elle était plus blanche +et moins sèche que sa sÅ“ur, le Roi lui dit brusquement: «Ne pariez pas, +vous perdriez!»] + +[167: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.] + +[168: _Ibid._, t. III.] + +[169: _Ibid._, t. III.] + +[170: Une correspondance manuscrite de Dubuisson, citée par M. Rahery, +dit: «J'ajoute à ce qui regarde mademoiselle de Nesle, que Mgr +l'archevêque de Paris lui a fait présent de 25,000 fr. en bijoux, qu'il +était du dîner de noce, que Mademoiselle en a fait le souper et que +c'est elle et le Roi qui ont donné la chemise aux nouveaux mariés.»] + +[171: Le dimanche suivant avait lieu la présentation par Mademoiselle à +la Reine de madame de Vintimille entourée de mesdames de Mailly et de la +Tournelle ses sÅ“urs, qui tour à tour avaient pris, prenaient ou allaient +prendre à Marie Leczinska le cÅ“ur du Roi. La Reine accueillait ce monde +avec une froideur marquée.] + +[172: Le mari qu'avait épousé mademoiselle de Nesle était une espèce de +jeune cynique et de fou méchant, qui, tout en trouvant agréable d'être +des soupers des petits appartements et d'user des chevaux du Roi, +parlait de son mariage avec le plus sanglant des mépris, ne ménageait ni +sa femme, ni sa belle-sÅ“ur, ni le Roi même, s'attirant la risée des +honnêtes gens, les brusqueries de sa belle-sÅ“ur, l'aversion de sa femme +qu'elle étendait bientôt à toute la famille et qui lui faisait refuser, +lorsqu'elle accoucha, une magnifique layette envoyée par l'archevêque de +Paris.] + +[173: Le duc de Luynes écrit à la date du 4 janvier 1740.--_Versailles_. +Madame de Vintimille nous montra hier une boîte d'or incrustée que le +Roi lui a donnée pour ses étrennes; ce fut le jeudi, veille du jour de +l'an. Le Roi lui fit beaucoup de questions, si on lui avoit jamais donné +des étrennes, si elle vouloit qu'il lui en donnât, après quoi on se mit +à table, et le Roi, pendant le souper, donna à M. le duc de Villeroy la +tabatière qu'il remit sur-le-champ à madame de Vintimille. Elle est la +seule à qui le Roi ait donné des étrennes.] + +[174: On disait que madame de Mailly étant stérile et ne pouvant avoir +d'enfant du Roi, lui avait livré sa sÅ“ur pour en avoir de lui afin de se +l'attacher par cette progéniture, à l'exemple de Sara donnant Agar à +Abraham.] + +[175: Le duc de Luynes, assistant à un souper du Roi chez la comtesse de +Toulouse, était frappé du sérieux, de la froideur de la maîtresse, qui à +la fin cependant badinait avec un étui à cure-dents d'ivoire que le Roi +avait tourné et qu'il lui avait donné.] + +[176: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[177: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[178: Mademoiselle de Charolais écartée, la maréchale d'Estrées devenait +la compagne habituelle de mesdames de Vintimille et de Mailly. Cette +vieille femme, qui joue un assez triste rôle, plaisait par un fonds de +gaieté naturelle, un esprit plaisant, une conversation badine et +voltigeante.] + +[179: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.--Quand cette +princesse mourait au mois d'août 1741, un mois avant la mort de madame +de Vintimille, la cour témoigna une grande indifférence pour la fin +brusque de cette princesse de quarante-quatre ans.] + +[180: Il y avait un autre petit fait passé au mois de février dernier +qui montrait déjà la connaissance que l'on avait de l'autorité de madame +de Vintimille sur la pensée du Roi. Sylva le médecin, à la suite de +bruits et de propos survenus après la mort de M. le Duc qu'il avait +soigné, écrivait à madame de Vintimille une lettre pour la prier de +combattre les préventions qui pouvaient exister dans l'esprit du Roi.] + +[181: Au mois de juin suivant avait lieu la réception du nouveau duc de +Gramont comme colonel du régiment des gardes. Le régiment sous les +armes, massé en bataillon carré sur la grande place entre les écuries et +le château, le Roi à cheval, suivi du duc de Gramont en uniforme et à +pied, s'avançait à sa rencontre, s'arrêtant à trente pas. Les officiers +faisaient cercle autour du Roi, les tambours derrière. Alors le Roi +prononçait la formule d'usage: «Vous reconnaîtrez M. le duc de Gramont +pour colonel de mes gardes, et vous lui obéirez en ce qu'il vous +commandera pour mon service.» Aussitôt les tambours de battre, les +officiers de reprendre leurs postes, le Roi de se porter sur la droite, +du coté des Récollets. Puis le régiment se mettait en marche pour Paris +par compagnie, le duc de Gramont à la tête de la compagnie-colonelle, +saluant le Roi au passage, et venant prendre place aux côtés de Sa +Majesté. Mesdames de Vintimille et de Mailly assistaient à la réception +dans le carrosse de madame de Gramont.] + +[182: Le duc de la Trémoille, qui serait d'après quelques bibliographes +l'auteur d'_Angola_, est une figure singulière et restée dans l'ombre. +Accusé de goûts contre nature dans sa jeunesse, il meurt victime de son +dévouement conjugal: s'étant enfermé avec la duchesse attaquée de la +petite vérole, il périssait de cette maladie à laquelle sa femme +échappait. Entré à la fin de 1737 avec plusieurs jeunes seigneurs et +madame de Mailly dans la conspiration des _Mirmidons_,--celle des +_Marmousets_ est de 1732,--conspiration qui avait pour but de remettre +en place Chauvelin, il priait le Roi, la mine éventée, de ne point le +nommer au Cardinal. Le Roi ayant manqué à sa parole, le duc lui faisait +les plus vifs reproches, le priait de le rayer du nombre de ses +familiers, lui disant en propres termes: «qu'il ne pouvait plus être son +ami,» et, se renfermant strictement dans les fonctions de gentilhomme de +la Chambre, cessait de fréquenter les petits appartements.] + +[183: Le Roi ayant appris la nouvelle de la mort de M. de la Trémoille +pendant son souper, on avait remarqué qu'au sortir de table, madame de +Mailly avait fait parler M. de Luxembourg au Roi.] + +[184: Dans une audience qu'avait eue précédemment madame de la +Trémoille, le Cardinal, sollicité par elle, lui avait répondu sèchement +qu'il ne se mêlait point de ces sortes de grâces.] + +[185: Madame de Vintimille se rendait compte de la situation en un +moment. Elle n'était point encore assurée de sa toute-puissance sur la +débile volonté du Roi, le Cardinal était bien vieux et ne pouvait guère +vivre encore longtemps; la femme politique trouvait plus prudent +d'attendre que de risquer sa fortune sur un coup de cartes douteux.] + +[186: La lettre de madame de Vintimille envoyée au Roi dans la +nuit,--Louis XV se couchait cette nuit-là à deux heures et demie, +quoiqu'il dût se coucher de bonne heure à cause de la procession du +lendemain,--la lettre envoyée la nuit ou le matin de très-bonne heure, +faisait brûler, au dire de Soulavie, le billet déjà écrit par lequel le +Roi acceptait la retraite du cardinal de Fleury.] + +[187: Ce matin, le duc de Luynes qui se rendait à la toilette de madame +de Mailly, était frappé du sérieux de la maîtresse, de la tristesse du +duc de Luxembourg.] + +[188: «Ah! me voilà compromis avec tous les princes du sang,» répétait à +tout moment le Cardinal, qui craignait pour l'avenir l'hostilité de la +maison d'Orléans qui avait appuyé en dernier lieu et très-chaudement la +candidature du petit la Trémoille.] + +[189: Récit d'un anonyme donné par le duc de Luynes. _Mémoires du duc de +Luynes_, t. X.--_Ibid_., t. III.] + +[190: Sur la réputation de l'homme de guerre nous ne pouvons mieux faire +que de citer la lettre écrite par Frédéric au cardinal de Fleury et que +donne le duc de Luynes. + +_Lettre du Roi de Prusse à M. le cardinal de Fleury:_ + + «Berlin, le 20 décembre 1741. + + Monsieur mon cousin, + +L'attachement pour la France, le zèle pour votre gloire, et l'affection +pour la gloire de la cause commune m'obligent aujourd'hui de vous écrire +pour vous prier, par les motifs les plus pressants, de rendre M. de +Belle-Isle à l'armée de Bohême, comme l'homme le plus capable du métier +de la guerre, le plus conciliateur, et le plus susceptible de la +confiance des princes d'Allemagne, que vous ayez actuellement. Vous ne +sauriez croire (n'étant pas sur les lieux) quels poids M. de Belle-Isle +donne aux affaires du Roi votre maître en Allemagne, tant par rapport à +vos alliés (qui ont mis tous leur confiance en lui) que relativement à +votre armée, chez qui le poids de la réputation de ce grand homme décide +en partie du succès de vos entreprises. + +Je le prendrai, moi personnellement, comme une marque des égards et de +l'amitié que le Roi, votre maître, a pour moi, s'il continue le maréchal +de Belle-Isle dans le poste qu'il lui a donné, et je vous le demande à +vous personnellement comme la plus grande marque d'amitié que vous +puissiez me donner. + +Tout dépend dans le monde du choix des hommes capables que l'on emploie, +et M. de Belle-Isle peut être compté dans son métier au rang des plus +grands hommes...» + +Et Frédéric terminait par ce post-scriptum: «Pour Dieu et pour votre +gloire, délivrez-nous du maréchal de Broglie, et pour l'honneur des +troupes françoises rendez-nous M. le maréchal de Belle-Isle.»] + +[191: Il y avait au fond un charlatan chez le maréchal de Belle-Isle. On +se moqua beaucoup de lui lorsque, le 3 mars 1743, arrivant de l'armée, +il se rendit publiquement chez le Roi, soutenu sous les bras par deux +écuyers.] + +[192: Le maréchal avait encore en ce temps de corruption la réputation +d'un homme de mÅ“urs pures et qui ne cherchait des distractions que dans +le travail.] + +[193: Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743, _Revue rétrospective_, +t. IV. 1834.] + +[194: Voici la vive et pittoresque et assez méchante biographie que +donne le marquis d'Argenson du duc de Belle-Isle, le 13 février 1731, le +jour où il est nommé maréchal de France: «Le roi de la fête est M. de +Belle-Isle dont on présume de si grandes choses, quoiqu'il n'ait encore +rien fait pour la guerre. Il n'a servi toute la guerre de 1701, que +comme capitaine de dragons. Il eut un bon coup de fusil au siège de +Lille, tout à travers la poitrine; il obtint ensuite une commission de +colonel réformé; pendant la Régence, il fut en faveur. Il eut permission +d'acheter la charge de mestre de camp général des dragons à force +d'argent, ce qui donne rang de brigadier. Il alla comme volontaire à +notre petite guerre d'Espagne, et attrapa quelque chose au talon, +ensuite il commanda de beaux camps de paix. Il s'est montré homme de +cour, homme de cabinet et grand pourvoyeur; homme à vues justes et d'un +grand travail. Il a un frère sensé et pesant: sans ce frère il serait un +fol; sans lui son frère (le chevalier de Belle-Isle) serait un homme +ordinaire. À notre guerre de 1733, il a commandé la petite armée de +Moselle, et chacun a été charmé d'y être, d'autant qu'on y était bien +pourvu de tout et qu'on n'y voyait pas l'ennemi. Il prit Trabarch en +pétardant, il parut à Philisbourg à deux tranchées et y hasarda +l'attaque d'un ouvrage qui n'était pas mûr, mais qui réussit par +bonheur. Enfin commandant dans les évêchés, lieutenant-général, cordon +bleu, neveu de feu madame de Lévy, la bonne amie du cardinal, nommé +plénipotentiaire à Francfort, on vient de lui donner le bâton de +maréchal à l'âge de cinquante-quatre ans.] + +[195: _Mémoires du comte de Maurepas_. Buisson, 1792, t. IV.] + +[196: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[197: D'Argenson dit que, quoique madame de Vintimille fut demeurée +toujours fidèle à ses engagements avec le parti Chauvelin, elle lui +donnait bien du mal avec son naturel emporté et indépendant.] + +[198: _Mémoires du comte de Maurepas_. Paris, Buisson, 1792, t. III.--Le +nom du ministre et de sa femme sont mêlés à nombre de sales affaires +d'argent. Dans la vente d'un rubis du Roi, madame Chauvelin fut accusée +d'avoir stipulé et reçu de Ganners, le lapidaire, des étrennes de +diamants. Une accusation plus grave fut celle relative à la vente d'une +cuirasse de diamants donnée par Mahomet II à François Ier que le mari et +la femme vendaient à des marchands 600.000 livres, en en retenant pour +eux 150,000.] + +[199: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. I.] + +[200: Papiers de l'abbé Cherier. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits.] + +[201: Narbonne le commissaire de police raconte en ces termes l'exil de +Chauvelin le mercredi 20 février 1737. Maurepas, secrétaire de la Maison +du Roi et ministre de la Marine, se rendait chez Chauvelin à six heures +du matin et lui redemandait les sceaux au nom du Roi. Chauvelin entrait +dans la chambre de sa femme et lui disait: «Ah! Madame, l'apostume est +crevé, le Roi m'exile à Gros-Bois. Vous viendrez me rejoindre quand il +vous plaira.» Et il partait sous la garde de cinquante mousquetaires. Au +mois de juin il était transféré de Gros-Bois à Bourges. Soulavie donne +la lettre suivante que je croirais apocryphe comme une lettre écrite par +le Cardinal à Chauvelin après sa disgrâce: + +«Les liaisons qui ont subsisté entre vous et moi, Monsieur, m'engagent à +vous donner des marques de mon souvenir dans le malheur qui vient de +vous arriver. Je ne puis que vous plaindre de vous être attiré +l'indignation du Roi, mais faites réflexion à votre conduite. + +«Le Roi vous honoroit de ses bontés, vous en avez mésusé au point de +rompre les mesures que Sa Majesté prenoit pour l'affermissement de la +paix de l'Europe et la tranquillité de ses peuples. Vous savez avec +quelle ouverture de cÅ“ur je me suis toujours comporté à votre égard; +malgré tout cela, vous trompiez ma confiance de la manière la moins +permise; rappelez-vous, Monsieur, ce que je vous ai dit des premiers +avis, que j'eus de certaines intelligences; la manière dont je vous en +parlai me donnoit lieu d'espérer que la suite répareroit les premières +démarches; si j'avois seul à me plaindre de vous, j'y serois moins +sensible, mais le bien et le repos de l'État y étoient trop intéressés +et dès lors je ne pouvois être indifférent. Vous avez manqué au Roi, au +peuple et à vous-même; ce sont de tristes vérités à vous dire...»] + +[202: Il semble que, tout exilé qu'il était, Chauvelin correspondait +avec le Roi.] + +[203: Mémoires du marquis d'Argenson, t. II.] + +[204: _Choisi-Mademoiselle_, qui avait appartenu à mademoiselle de +Montpensier avait été vendu par le duc de Villeroy à madame la princesse +de Conti, il était acheté à son héritier, le duc de la Vallière, en +1739, et prenait le nom de Choisi-le-Roi. Ce château était célèbre par +sa terrasse sur la rivière et par les huit grands morceaux de sculpture +d'après l'antique de ses jardins, exécutés par Anguier pour le +surintendant Fouquet.] + +[205: Choisi devenait la maison favorite pour les petits soupers. Et +l'on voyait souvent sortir à la nuit, d'un pavillon de Marly, madame de +Mailly en chaise de poste, gagnant Choisi, escortée de porte-flambeaux +et de deux pages de l'écurie du Roi.] + +[206: _Mémoires secrets sur l'histoire de Perse_, 1749.--_Vie privée de +Louis XV_, 1785, t. II.--Louis XV créa a Choisi le _petit château_, où +le service des valets était remplacé par des mécanismes, des +_confidentes_ et des _servantes_. Il y construisit aussi un théâtre sur +lequel on ne joua guère qu'une fois. C'était la pièce de Boursault, +_Ésope à la cour_, où un courtisan reproche au Roi de se griser. Le Roi +crut voir, dans le choix de cette pièce, une leçon que la Reine lui +avait fait faire par le gentilhomme de la chambre sur le goût du +champagne que lui avait donné madame de Mailly, et montra de l'humeur.] + +[207: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[208: _Ibid._, t. III.] + +[209: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[210: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. +III.--Madame de Vintimille a le franc parler avec tous et sur tous plus +naturellement libre et oseur que sa sÅ“ur, qui ne le trouve, ce franc +parler, que sous une pointe de vin, ou sous l'excitation de la mauvaise +humeur. Au mois de juillet 1740, la cour s'était émue d'une conversation +fort vive de madame de Vintimille avec le comte de Clermont, qui était +pourtant l'ami intime des deux sÅ“urs, où elle lui avait dit +très-librement et très-ouvertement sa pensée sur la querelle des +légitimés et des princes du sang, lui donnant absolument tort dans cette +affaire.] + +[211: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[212: Le duc d'Ayen, au dire du mari, dire confirmé par d'Argenson, +était devenu l'amant de madame de Vintimille. Le fait est-il vrai? Je +n'en sais rien, mais, quoi qu'il en soit, il est incontestable que le +duc d'Ayen vivait dans l'intimité la plus grande avec la favorite. Et un +jour qu'il questionnait le Cardinal sur les voyages du Roi, le vieux +Fleury lui disait narquoisement: «Eh! Monsieur, vous avez des amies qui +le savent bien mieux que moi,» faisant allusion à madame de Vintimille.] + +[213: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.] + +[214: Quelques-uns remarquèrent chez madame de Vintimille comme une +fatigue et un dégoût de la vie, et l'on dit qu'elle mourut sans montrer +grand regret.] + +[215: Le propos fut tenu, dit le duc de Luynes, devant dix à douze +personnes.--L'anonyme cité par le duc de Luynes dans son volume Xe dit: +«Sa maladie alarma ses amis; elle paroissoit plongée dans la plus +profonde tristesse, et elle ne se prêtoit à rien de tout ce qu'on +vouloit lui faire pour sa guérison. Le Roi parut véritablement affligé +et dans une grande occupation d'elle; lui seul pouvoit la déterminer à +suivre les ordonnances des médecins, et on avoit lieu de juger que +madame de Vintimille se plaisoit à faire durer un état qui lui donnoit +occasion de connoître chaque jour l'amitié du Roi pour elle.» Le marquis +d'Argenson raconte que, madame de Vintimille ne voulant rien prendre de +ce qui lui était ordonné, le Roi était obligé de se mettre a genoux +devant son lit pour l'engager à se soigner.] + +[216: «M. de Vintimille, dit l'anonyme cité par M. de Luynes, avoit +augmenté tous les jours d'indécence et de folie, il n'y avoit point +d'horreurs qu'il ne dît de sa femme; les détails les plus dégoûtants +étoient pour l'ordinaire le sujet de ses conversations à table devant +tous les valets. Il racontoit publiquement qu'il avoit surpris sa femme +prenant de force le petit Coigny. Il en revint assez à madame de +Vintimille pour fortifier la haine qu'elle avoit déjà pour lui, elle ne +voulut plus vivre avec lui comme sa femme, elle fit lit à part. +Cependant la famille de M. de Vintimille désiroit passionnément qu'elle +eût un enfant. J'ignore ce qui la détermina à encourir le risque, mais +au retour de Fontainebleau 1740, elle coucha avec son mari et devint +grosse. Le premier mouvement de M. de Vintimille quand il l'apprit fut +une joie extrême,... mais soit par de mauvais conseils, soit par un +accès de folie inouïe, il changea de ton quelques jours après, et dit +publiquement qu'il n'avoit aucune part à cette grossesse, que c'étoit +l'ouvrage de M. d'Ayen, de M. de Forcalquier, ou du Roi...» L’anonyme +ajoute que l'entrevue ne fut pas longue entre le mari et sa femme. +L'enfant dont madame de Vintimille accouchoit fut le petit comte de Luc, +appelé par ses camarades de collège le _demi-Louis_, que madame de +Pompadour songea plus tard à marier avec sa fille Alexandrine.] + +[217: L'appartement de M. de Fleury n'était point encore libre, et +madame de Vintimille avait été installée dans l'appartement du cardinal +de Rohan, alors absent de Versailles.] + +[218: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.] + +[219: Madame de Vintimille mourait ainsi que mourra sa sÅ“ur, la duchesse +de Châteauroux, persuadée qu'elle était empoisonnée, et Soulavie aura +toutes les peines du monde à cinquante ans de là à faire revenir madame +de Flavacourt sur l'idée que sa mort n'était pas naturelle et qu'elle +avait été empoisonnée par Maurepas.] + +[220: C'est un fait affirmé par Soulavie, mais que je ne retrouve pas +dans de Luynes, dont Soulavie avait eu en communication le manuscrit et +avec lequel il a fait tout son récit de la mort de madame de Vintimille +qui se trouve dans le volume 5e des _Mémoires du maréchal duc de +Richelieu_.] + +[221: L'anonyme cité par de Luynes assure que madame de Vintimille +succomba à un érésypèle laiteux. D'Argenson attribue sa mort à une +_fièvre miliaire_, maladie commune en Piémont, mais presque inconnue +alors en France. De Luynes dans son journal donne un détail curieux: «On +lui a trouvé une petite boule de sang qui commençoit même à toucher au +cerveau; madame d'Antin m'a dit qu'elle l'avoit entendue se plaindre +depuis sa grossesse, qu'elle sentoit cette boule étant en carrosse. Elle +m'a ajouté que madame de Vintimille, avant d'être mariée même, sentoit +cette boule.»--C'étoit une veine dilatée qui avoit fait un petit +enfoncement dans le cerveau, ce qui lui paroissoit être une petite +boule. (_Note postérieure du duc de Luynes._)] + +[222: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Jannet, t. II.--Le Roi +avait exprimé le désir qu'on fît un portrait peint et un buste de madame +de Vintimille.] + +[223: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.--_Mémoires du maréchal duc de +Richelieu_, par Soulavie, t. V.--D'Argenson dit: «Il est arrivé des +horreurs à son cadavre... On la transporta morte avec un simple linceul +sur le corps, du château à l'hôtel de Villeroy, et là ses domestiques la +laissèrent et allèrent boire comme cela arrive souvent; le peuple monta +et s'en saisit, on lui jeta des pétards... on fit toutes sortes +d'indignes traitements à son vilain corps.»] + +[224: On vit, pendant tout le XVIIIe siècle, un curieux _ex-voto_ à +l'église Saint-Leu; c'était un _ex-voto_ représentant Louis XV âgé de +six ans, avec derrière lui sa gouvernante madame de Ventadour, +agenouillé devant Saint-Leu et lui demandant d'être guéri de la peur, de +cette peur qui plus tard se changea en cette extrême timidité qui +inspirait au Roi à la vue de tout visage nouveau, une sensation +inquiétante. (_Tableau de Paris_, par Mercier, t. IX.)] + +[225: Un jour c'était les nÅ“uds, un autre jour la tapisserie. Le goût de +la tapisserie prenait au Roi comme une envie de femme grosse, et le +courrier qui allait à Paris chercher le métier, les laines, les +aiguilles, ne mettait que deux heures un quart pour aller et venir.] + +[226: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[227: Ces deux lettres, avec trois autres que je donne à l'Appendice, +sont adressées par madame de Vintimille à madame du Deffand. Elles ont +été publiées en 1809 dans la _Correspondance inédite de madame du +Deffand_, parue chez Collin. Depuis, elles ont été republiées par M. de +Lescure dans la _Correspondance complète de la marquise du Deffand_. +Plon, 1865.] + +[228: M. de Rupelmonde, maréchal de camp, dont la femme était dame du +palais de la Reine.] + +[229: La chasse est la grande distraction de Fontainebleau et souvent +les deux sÅ“urs accompagnaient le Roi courant le cerf. L'année suivante, +dans le mois d'octobre, mesdames de Vintimille et de Mailly, suivant la +chasse en calèche avec M. de Luxembourg, pensaient périr. Dans un +passage du _Long Rocher_, une roche ayant soulevé une roue de la +voiture, la calèche aurait été précipitée en bas, si l'on n'avait eu le +temps de couper les guides d'un cheval.] + +[230: Propriété de la comtesse de Toulouse où le Roi allait quelquefois +souper en compagnie des deux sÅ“urs. Le duc de Luynes dit, à la date du +21 octobre 1739: «Le Roi a monté en calèche avec Mademoiselle, +mademoiselle de Clermont, mesdames de Mailly, de Vintimille et de +Chalais; Sa Majesté est allée souper à la Rivière... c'est la seconde +fois qu'il y va souper.»] + +[231: Sauf madame de Vintimille dont ces lettres annoncent un goût des +lettres et des lettrés, les demoiselles de Nesle sont d'aimables et +moqueuses grandes dames très-indifférentes aux choses de l'esprit. Il +n'y a pas la moindre trace, pendant leur règne, d'un rien de cette +protection amie, donnée plus tard par madame de Pompadour aux hommes de +génie et de talent de son temps. Madame de Mailly fait une démarche pour +obtenir le privilège du Mercure à Fuzelier, va voir dans l'atelier de +Lemoyne le buste de Louis XV, et c'est tout. Madame de la Tournelle, si +maltraitée dans le «Mémoire pour servir à l'histoire de sa vie» par +Voltaire qui lui impute l'oubli dans lequel l'a laissé la cour, madame +de la Tournelle et madame de Lauraguais, n'useront de leur crédit en +faveur des artistes pas plus que madame de Mailly. On ne voit les deux +sÅ“urs montrer de la chaleur qu'une seule fois; c'est à propos de la +réception de la Clairon, mais ce jour-là , leur sollicitation fut si vive +que M. de Gesvres voulut donner sa démission et resta depuis longtemps +brouillé avec madame de Lauraguais.] + +[232: Madame de Mailly qui, dans les derniers jours de la maladie de sa +sÅ“ur, couchait chez la maréchale d'Estrées, pour donner son appartement +à Sylva, restait dans son lit jusqu'à une heure de l'après-midi, fondant +en larmes et ne voyant que ses intimes. À une heure, sur un mot que +venait lui dire le duc de Villeroy, elle se levait, montait dans sa +chaise, se rendait chez la comtesse de Toulouse qui n'était point encore +arrivée, et se recouchait dans la niche de la comtesse jusqu'à l'arrivée +du Roi.] + +[233: Propriété aux environs de Rambouillet, appartenant à la comtesse +de Toulouse.] + +[234: Le marquis d'Argenson, qui voyait le Roi le 14 décembre, +remarquait qu'il avait les yeux rouges.] + +[235: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[236: Dans un de ses séjours à Versailles, le Roi étant en train de +souper à son petit couvert, arrivait, avec sa figure joviale, le mari de +la Vintimille, qui faisait la révérence à plusieurs personnes de sa +connaissance avec un air extraordinaire de gaieté. Le Roi rougissait et +sortait de table brusquement.] + +[237: Louis XV, dit Narbonne, touchait les écrouelles la veille des +quatre fêtes solennelles jusqu'en l'année 1737. Il imposait les mains +sur le visage des malades, les promenant du front au menton et de la +joue droite à la joue gauche disant: «Dieu te guérisse, le Roi te +touche.» L'aumônier donnait à chaque malade une pièce de 24 sols.] + +[238: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.--_Mémoires du duc de +Luynes_, t. IV.] + +[239: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III--Le marquis dit que +madame de Mailly avait toujours un portrait de sa sÅ“ur sous les yeux.] + +[240: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[241: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III et IV.--Le duc raconte que +madame de Mailly lui montrait au mois de mai une liste de repas faits à +Fontainebleau, dans le mois d'avril précédent, et où le Roi avait été +obligé d'admettre des gens de la cour à sa table, une liste contenant +trente-cinq repas, sur lesquels il y en avait eu plusieurs de douze et +de quinze personnes, et dont le total ne montait qu'à 2,819 liv. Le duc +ajoutait qu'avec un tout autre homme que Moutiers la note se serait +élevée à 10 ou à 12,000 liv.] + +[242: Le Roi devenait d'un rigorisme extrême pour les pratiques de la +religion. Pendant le carême de 1742, le duc d'Ayen, souffrant, ne +soupait presque pas dans le petit appartement à cause qu'il faisait +gras. Un jour cependant, emmené par le Roi à la chasse où il se trouvait +mal, et ramené pour souper, madame de Mailly demandait à Sa Majesté de +vouloir bien permettre à M. d'Ayen de manger un morceau gras. «S'il est +malade, il n'a qu'à le manger là -dedans,» répondait le Roi. Là dessus, +dans un premier mouvement de vivacité, madame de Mailly s'écriait: +«_Cela étant, je m'en vas donc manger un morceau avec lui!_» et se +levait. Le Roi ne céda pas, et M. d'Ayen fut obligé d'aller faire gras +dans une autre chambre.] + +[243: Sur la nouvelle de la mort de madame de Vintimille, Mademoiselle, +venue exprès de Paris pour voir madame de Mailly qui était encore chez +elle, n'avait pas été reçue, et n'avait pu parler qu'à une femme de +chambre.] + +[244: Mademoiselle a voulu reprendre le rôle de m..., dit d'Argenson, +mais cela lui a mal réussi: elle est allée souper à la Muette, méprisée +de tout le monde, personne ne lui parlant plus, le Roi et la maîtresse +chuchotant contre elle en la regardant.] + +[245: Le Roi hésitait beaucoup à retourner dans ce château tout plein +encore du souvenir de madame de Vintimille, et il fallait pour le +décider, que madame de Mailly lui dît que, s'il ne voulait pas y aller, +«ce serait elle toute seule qui irait inspecter ses bâtiments.»] + +[246: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[247: D'Argenson accuse le duc d'Ayen de travailler dans les soupers des +petits appartements à détruire la religion du Roi.] + +[248: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.] + +[249: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[250: Le pauvre de Meuse, qui n'obtenait pas la permission de servir, +qui n'était pas fait duc et pair, et qui avait des deux mois de goutte +qui le retenaient dans sa triste chambre de Versailles, était enfin +nommé en mai 1743 gouverneur de Saint-Malo avec la permission de vendre +ou de faire passer sur la tête de son fils le gouvernement de Ribemont +qu'il avait.] + +[251: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[252: Lorsque, dans l'éloignement de Condé des affaires et +l'ensevelissement du duc d'Orléans à Sainte-Geneviève, le jeune prince +de Conti voulant jouer un rôle en septembre 1742, partait sans la +permission du Roi pour se rendre à l'armée, et que Louis XV envoyait un +courrier à M. de Maillebois pour mettre aux arrêts le prince à son +arrivée, c'était madame de Mailly à laquelle le prince avait confié son +projet sous le plus grand secret, qui se chargeait d'avoir une entrevue +du Roi à la vieille princesse de Conti. Elle la faisait cacher dans la +loge du concierge de Choisi, elle partait au-devant du Roi qui était à +la chasse, traversait la rivière, arrêtait Louis XV en chemin et le +décidait, à force de prières, à recevoir la mère du prince et à faire +pardonner au jeune homme son escapade. Le prince de Conti demeurait en +relation d'amitié avec la duchesse de Châteauroux, qui plus tard +s'essayait à faire du prince français un Roi de Pologne.] + +[253: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[254: Madame de Mailly, lorsqu'elle le rencontrait, lui tournait +carrément le dos.] + +[255: _Mémoires de d'Argenson_, t. IV.] + +[256: _Ibid._, t. III.] + +[257: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. IV.] + +[258: _Ibid._, t. IV.] + +[259: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[260: Le duc de Luynes dit: «Ce duché sera vérifié au parlement comme +celui de Chevreuse, Duras, Lorges, etc.» C'est sur la terre de Gisors +que ce duché est attaché. En même temps l'empereur, en reconnaissance +des services du maréchal, le déclarait prince de l'Empire. + +Au mois de septembre, le matin du jour où la maréchale de Belle-lsle +devait prendre son tabouret dans le cabinet du Roi, madame de Mailly +allait la voir le matin, lui disait qu'elle ne devait pas s'embarrasser +de tous les discours qu'on tenait contre le maréchal, qu'il suffisait +que le Maître fût content, que le Roi l'était de M. de Belle-Isle et +n'avait jamais changé; que pour elle, elle avait toujours persisté dans +les mêmes sentiments d'amitié; que l'on avait pu croire qu'ils étaient +diminués parce qu'elle avait cessé de prendre aussi ouvertement son +parti depuis tous les mauvais bruits qui avaient couru dans le public, +mais qu'elle avait cru en cela la servir plus utilement et qu'elle +n'avait jamais cessé de prendre le plus véritable intérêt à ce qui le +regardait.] + +[261: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[262: _Mémoires du duc de Richelieu_, t. VI.--_Mémoires du duc de +Luynes_, t. IV.--Le Roi, en remontant dans son appartement, disait à +madame de Mailly: «Madame la comtesse, vous serez bien contente de moi, +car je n'ai cessé de parler à M. de Beauvau pendant mon souper.» Et +madame de Mailly faisait le lendemain une longue visite à la maréchale +de Belle-Isle, l'assurant qu'elle ne devait avoir nulle inquiétude, que +le Roi connaissait l'attachement de M. de Belle-Isle pour sa personne et +ses intérêts, et qu'il était fort content de lui.] + +[263: _Mémoires du duc de Luynes_, t. I.] + +[264: _Archives nationales_.--Le marquis d'Antin mourait en avril 1741.] + +[265: Le duc de Luynes fait remarquer que, quoique madame de Mailly fût +très-impressionnable, très-mobile, elle avait la constance en amitié.] + +[266: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--_Mémoires de +d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[267: Bachelier, qui en était quelquefois spectateur, disait à +d'Argenson que cette vie avec «l'ennuyée et l'ennuyeuse» madame de +Mailly et le duc d'Ayen et le duc de Noailles qui avaient plus de jargon +que d'esprit, était le comble de l'ennui et le règne de Morphée.] + +[268: Il semble même qu'en vieillissant, madame de Mailly ne prenait +plus soin de sa toilette. Le duc de Luynes, parlant de la favorite à un +retour de Choisi, dit: «On ne peut pas être moins parée qu'elle l'étoit; +elle revint à Versailles avec la même robe qu'elle avoit en sortant de +son lit.» Deux ans avant, madame de Mailly arrivant au sermon dans une +robe jaune chamarrée de martre zibeline, avec un petit chaperon de +fleurs jaunes et une aigrette, _dans une toilette de masque_, le Roi +avait dit à la maréchale de Villars: «Je crois que la czarine doit être +mise actuellement comme cela.» Du reste, malgré les louanges que les +contemporains donnent à son art de se mettre, madame de Mailly semble +toujours avoir eu un goût de toilette un peu voyant. Et de Luynes parle +quelque part d'une robe apportée à la favorite à Choisi, d'une robe +faite de plumes de toutes couleurs qui devait être plus originale que +jolie.] + +[269: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._--Lettres de +Lauraguais à madame ***. Buisson. 1802.] + +[270: Les _Mémoires inédits sur la vie des membres de l'Académie Royale_ +disent: «Ce fut la duchesse de Mazarin qui fit naître l'occasion dans +laquelle Nattier produisit ses ouvrages pour la première fois. Elle lui +amena en 1740 ses deux nièces, les belles mesdemoiselles de Nesle, +connues depuis sous les noms de mesdames de Châteauroux et de +Flavacourt, pour les peindre sous les allégories du _Point du jour_ et +du _Silence_. Ces deux tableaux qui sont pour ainsi dire les +chefs-d'Å“uvre de Nattier, firent tant de bruit à la Cour qu'ils +excitèrent la curiosité de la Reine qui, les ayant vus, fut si frappée +de leur parfaite ressemblance, qu'elle ordonna sur-le-champ à Nattier de +commencer le portrait de madame Henriette.»] + +[271: Il était stipulé dans le contrat de mariage en sa faveur 5,000 +liv. de douaire, 2,000 liv. d'habitation et 20,000 livres de préciput.] + +[272: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[273: Nouvelles manuscrites de novembre 1743 à février 1745. +Bibliothèque nationale. Département des manuscrits. Sup. fr. 13,695 à +13,699, t. III.] + +[274: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._ Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.] + +[275: Dans cette affaire madame de Mailly apportait toute la chaleur +qu'elle mettait à obliger ses parents et ses amis, et on l'entendait +dire que si elle n'avait pas demandé ce régiment à M. de Clermont avec +autant d'insistance, M. de la Tournelle ne l'aurait pas eu.] + +[276: Le duc de Luynes dit: «Mesdames de Flavacourt et de la Tournelle +ont été présentées le même jour (25 janvier 1739), l'une mariée et +l'autre fille, madame de la Tournelle fut présentée dans le Cabinet du +Roi, et le Roi la salua; madame de Flavacourt, alors mademoiselle de +Mailly, fut présentée chez la Reine, (l'usage étant qu'on ne présente +les filles au Roi que dans l'appartement de la Reine); le Roi ne la +salua pas, ce n'est pas l'usage, lorsque le Roy y vint un moment.»] + +[277: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[278: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._ Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.] + +[279: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas._ Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.] + +[280: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie.] + +[281: Le marquis d'Argenson indique le mois de novembre 1740, comme +l'époque de la liaison intime de madame de la Tournelle avec le duc +d'Agénois.] + +[282: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_.--Lettre de +Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.] + +[283: Madame de Mazarin mourait à 54 ans d'une maladie de la gorge +compliquée d'une inflammation d'entrailles.] + +[284: D'après d'Argenson, madame de la Tournelle n'était pas dans une +position aussi misérable qu'elle apparaît dans les Mémoires du temps. +Elle avait quarante mille livres de rente tant de la dot constituée par +M. le Duc qui se croyait son père, que de son défunt mari qui lui avait +laissé son bien en mourant, étant en pays de droit écrit.] + +[285: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.] + +[286: Mémoires du duc de Luynes, t. IV.] + +[287: La duchesse de Brancas dit: «Il fut question de lui donner un +appartement, et le duc de Richelieu m'avoua, lorsqu'on en parlait chez +le Roi, avoir dit: Il y en a un qui n'est pas vacant, mais point occupé, +celui de l'évêque de Rennes: je dirai à madame la duchesse de Brancas de +lui écrire que le Roi, espérant qu'il ne refusera pas, l'a donné à +madame de la Tournelle en attendant qu'elle en ait un à elle. Je fus +donc obligée de mander tout cela à l'évêque de Rennes...»] + +[288: Voici le récit que fait la duchesse de Brancas de cette demande: +«Outrée de dépit (contre Maurepas), madame de la Tournelle part pour +Versailles, va chez le Cardinal et s'y fait annoncer. Qu'on la prie, +dit-il, d'entrer dans mon cabinet. Il l'y trouve, et plus frappé de sa +figure qu'étonné de sa présence: Eh! mon Dieu, lui dit-il, que +voulez-vous, que voulez-vous de moi, Madame?--Une place de dame du +palais de la Reine, lui répondit-elle.--Hé bien! Madame, lui dit-il, en +la reconduisant, je vous promets d'en parler au Roi. Il prévoyait que le +voyage de madame de la Tournelle à Versailles, et que la visite qu'il en +avait reçue feraient trop de bruit pour la cacher. Dès le soir on en +causait partout. Madame de Mailly ne savait qu'en penser; le Roi ne +savait qu'en dire: le lendemain on parlait encore plus de ce voyage. +Comment! disait-on à madame de Mailly, votre sÅ“ur est venue chez le +cardinal et point chez vous? Elle était interdite et le Roi embarrassé.» +Je n'ai point besoin de dire que je crois complètement inexact le récit +de cette demande faite en dehors et en cachette de madame de Mailly. Les +trois sÅ“urs vivent ensemble à Versailles depuis le jour de la mort de +madame de Mazarin, et de Luynes et d'Argenson sont complètement d'accord +pour affirmer la part affectueuse et vaillante que prend madame de +Mailly à faire réussir dès le principe la nomination de mesdames de la +Tournelle et de Flavacourt.] + +[289: _Mémoires du marquis d'Argenson_. Édition Renouard, 1865. t. IV.] + +[290: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[291: On passait sur la difficulté grande alors de faire monter madame +de la Tournelle dans les carrosses de Roi, son défunt mari n'étant pas +un homme de condition.] + +[292: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.] + +[293: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[294: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.] + +[295: D'Argenson, parlant de madame de la Tournelle, dit: «Elle a eu +jusqu'à trois affaires: M. de la Trémoille, M. de Soubise, M. d'Agénois. +Le premier la séduisit par ses charmes, M. de Soubise par intérêt et par +vues; elle avait besoin de lui pour que la maison de Rohan et madame de +Tallard s'intéressassent à elle, en vue d'entrer chez la Dauphine; elle +ne lui permit que la petite oie, et elle eut M. d'Agénois pour se +procurer les conseils de M. de Richelieu qui était en partie carrée avec +elle, son cousin le petit d'Agénois et madame de Flavacourt.] + +[296: Le Roi, mettant sous les yeux de madame de la Tournelle les +lettres du _fidèle d'Agénois_, lui disait ironiquement: «Ah! le beau +billet qu'a la Châtre, voilà ce que m'envoie la poste!»] + +[297: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.] + +[298: Lettre autographe inédite de la duchesse de Châteauroux (madame de +la Tournelle). Les lettres autographes de la duchesse de Châteauroux que +nous avons publiées ici pour la première fois, dans les _Maîtresses de +Louis XV_, lettres si curieuses non point seulement pour la biographie +de la maîtresse, mais pour l'histoire du règne de Louis XV sont +conservées à la Bibliothèque de Rouen et proviennent de la collection +Leber, où elles étaient cataloguées sous le titre de: _Lettres +autographes secrètes et galantes de la duchesse de Châteauroux et de +Louis XV au duc de Richelieu_. + +Quelques-unes de ces lettres de madame de Châteauroux portent ses armes, +les trois maillets des Mailly-Nesle, et les trois tours du duché de +Châteauroux sous le manteau ducal; l'une a pour cachet une tête de +Socrate. Presque toutes sont écrites sur un papier de Hollande +très-glacé dont le filagramme porte pour devise _Pro patria_ ou _Hony +soit qui mal y pense_.] + +[299: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas_. Lettre de Lauraguais +à Madame ***. Buisson, 1802.--Au fond, le commencement d'amour du Roi se +débattait encore avec les préventions que Maurepas lui avait données +contre madame de Mazarin et sa famille, et il croyait madame de la +Tournelle altière et intrigante comme sa tante.] + +[300: Les bruits de cour parlaient alors, pour remplacer madame de +Mailly, de madame de Rohan, de madame de Congé et d'autres. Les désirs +du Roi erraient un peu au hasard et même au-delà de Versailles et des +femmes de la cour. Madame de Tencin écrit que Maurepas avait eu l'idée +de maintenir madame de Mailly dans les honneurs et les apparences de la +faveur, en donnant au Roi une petite fille; on avait même cherché la +petite fille, et l'on avait jeté les yeux sur la comédienne Gaussin qui +fut au moment de doubler la de Mailly, si, au dernier moment, on n'avait +pas eu peur de la santé de la courtisane.] + +[301: Était-ce madame de Rohan que Richelieu comptait alors parmi ses +maîtresses et qu'il préféra garder pour lui en donnant au Roi madame de +la Tournelle qu'il aimait moins? Aussitôt que madame de Rohan apprenait +la part que le duc avait eue à l'intrigue, elle lui écrivait une +singulière lettre de rupture où elle se plaignait «de n'avoir pu +acquérir un ami et ne lui avoir paru digne que de certains sentiments». +Madame de Tencin, la confidente des deux anciens amants, et qui recevait +des lamentations en huit pages de la femme sacrifiée, engageait le duc à +la ramener à lui, en lui disant qu'à l'heure présente c'était la seule +femme de la cour dont on pouvait se faire une amie aussi bien qu'une +maîtresse.] + +[302: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas_. Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.] + +[303: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[304: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[305: _Ibid._, t. IV.--«Tu m'ennuies, j'aime ta sÅ“ur,» répétait le Roi à +madame de Mailly, d'après d'Argenson.] + +[306: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, 1865, t. IV.] + +[307: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[308: Dans le public le bruit courut que la disgrâce de madame de Mailly +venait d'avoir soutenu avec trop de chaleur le maréchal de Belle-Isle, +et en dernier lieu Maillebois accusé «de fêter plus Bacchus que Mars». +On parla d'une lettre interceptée de Belle-Isle à Maillebois qui +contenait cette phrase: «Ne vous pressez pas, un autre (de Broglie) +recueillerait les lauriers que vous auriez acquis, nous avons pour nous +la sultane favorite.» Au fond la politique n'était pour rien dans le +renvoi de madame de Mailly, le Roi la remplaçait parce qu'il était las +d'elle, et qu'elle commençait à être vieille et laide.] + +[309: D'Argenson dit que c'est Richelieu mandé par le Roi de l'armée de +Flandre, beaucoup plus tôt qu'il ne l'eût été sans cela, qui arrangeait +toute la _quitterie_ du Roi et de madame de Mailly; d'Argenson ajoute: +«Il est en tout l'avocat consultant du Roi, son _professor di pazzia_.»] + +[310: «Il n'y a que madame de Mailly qui m'embarrasse, avait dit le Roi +à Richelieu, au moment où encore indécis sur les remplaçantes qu'il +donnerait à l'ancienne maîtresse il était déterminé à s'en séparer.--Et +voilà , répondait au Roi Richelieu, ce qui doit beaucoup moins +embarrasser Votre Majesté que tout autre chose. Je me charge, moi, de ce +qui est convenable entre elle et Votre Majesté. Je ne lui apprendrai pas +qu'elle n'en est plus aimée; elle en meurt de chagrin, mais je +l'occuperai du seul moyen de sauver sa gloire. Vous n'entendrez sûrement +plus parler d'elle.--En êtes-vous bien sûr? m'en répondez-vous? +s'écriait le Roi, qui se mettait à serrer la main de Richelieu.--Je la +connais trop bien, disait Richelieu pour en douter. Elle sera si +profondément désolée, qu'elle se jettera vraisemblablement tout de suite +dans un couvent.»] + +[311: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.] + +[312: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettre de +Lauraguais à madame ***, Paris, 1802.--Ce récit est confirmé par de +Luynes qui dit que le Roi continue à aller tous les soirs chez madame de +la Tournelle avec un surtout et une grande perruque par-dessus ses +papillotes.] + +[313: Ces entrevues se répétaient pendant tout un mois. Soulavie +raconte, je ne sais d'après quel témoignage, que dans une de ces visites +nocturnes, Richelieu se donna le plaisir de faire une grandissime peur à +Maurepas. Reconnaissant son ennemi dans un homme en train d'espionner le +Roi dans l'obscurité, au qui-vive de Louis XV, interpellant le quidam, +il tirait son épée, en criant: «Sire, je le tue.»] + +[314: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[315: D'Argenson dit: «Madame de Mailly a été renvoyée un peu plus +durement qu'une fille d'opéra: le samedi à dîner le Roi lui dit qu'il ne +voulait pas qu'elle couchât le soir à Versailles; elle devait cependant +y revenir le lundi; il y eut quantité de missives et de courriers ce +jour-là . Madame de la Tournelle a voulu absolument exiger que sa sÅ“ur ne +revînt jamais à Versailles, tant qu'elle serait maîtresse du Roi.»] + +[316: Le duc de Luynes dans le récit duquel ne se trouve pas la phrase +de Soulavie: «À lundi à Choisy, madame la comtesse... à lundi, j'espère +que vous ne vous ferez pas attendre,» par la raison bien simple que +c'était le lundi 5 à quatre heures et non le lundi 12, jour du départ +pour Choisi que devait revenir madame de Mailly, le duc de Luynes +affirme que le Roi témoigna hautement qu'il continuait et continuerait à +avoir de l'amitié pour madame de Mailly et qu'il désirait qu'elle +demeurât à Versailles. Cette affirmation concorde parfaitement avec la +teneur de la lettre à Richelieu que nous donnons dans ce chapitre. Et +elle enlève tout caractère de véracité à l'anecdote du bonhomme Metra, +quoiqu'il dise la tenir d'un témoin oculaire. D'après l'auteur de la +_Chronique secrète_, Louis XV, retiré à la Muette après le renvoi de +madame de Mailly pour éviter sa rencontre, aurait vu tout à coup arriver +la femme éplorée qui, sur l'ordre intimé par un donneur de lettre de +cachet de remonter en carrosse, aurait poussé des cris plaintifs et se +serait arraché les cheveux, pendant que Louis XV, que la curiosité avait +attiré à la croisée, regardait cette scène à travers les carreaux et +riait des attitudes comiques amenées par le désespoir de la maîtresse. +Madame de Mailly n'avait pas reçu de lettre de cachet, et Louis XV ne +faisait pas de séjour à la Muette après le départ de madame de Mailly de +Versailles.] + +[317: Catalogue d'autographes provenant du cabinet de M. A. Martin, +1842.] + +[318: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. IV.] + +[319: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[320: C'était seulement en avril 1741, que pour faire cesser ses +indignes emprunts, Louis XV se décidait à donner à sa maîtresse quatre +flambeaux et 200 jetons d'argent.] + +[321: _Chronique de louis XV_, 1742-1743, _Revue rétrospective_, t. +V.--Voici les conditions que donne Barbier: «Elle serait maîtresse +déclarée, elle aurait une maison, elle n'irait point aux petits soupers +du Roi dans les petits appartements; elle aurait tous les soirs dix +couverts chez elle et elle nommerait elle-même les personnes qui y +souperaient; elle aurait de plus cinquante mille écus de pension assurée +pour sa vie.»] + +[322: Mademoiselle de Montcavrel, nommée depuis mademoiselle de Mailly, +et qui était l'intime compagne de madame de la Tournelle comme +mademoiselle de Vintimille l'avait été de madame de Mailly, épousait à +l'âge de 28 ans le duc de Lauraguais, le fils de madame de Brancas, +l'amie de Richelieu, et qui comptait tirer de grands avantages de ce +mariage-là . Il lui était assuré un douaire de 10,000 liv., pour lequel +le Roi prolongeait de soixante ans une rente qu'il avait établie sur les +Juifs de Metz, et qui n'avait plus que trois ans à courir. Il lui +donnait 100,000 liv. argent comptant. Outre cela la mariée devait +obtenir, dès le moment de son mariage, le brevet de dame du Palais de la +Dauphine, et en toucher les appointements qui étaient de 2,000 liv. Elle +avait encore les 6,500 liv. de rente qu'avaient ses autres sÅ“urs. M. de +Lauraguais n'avait que les 20,000 liv. de rente qui lui avaient été +données par son père, lors de son premier mariage avec mademoiselle d'O. +Le contrat de mariage de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de +Lauraguais était signé à Versailles, le 19 janvier 1743, et quarante +personnes assistaient à la signature. Le mariage se faisait chez madame +de Lesdiguières, tante de madame de Mailly, qui se chargeait de la noce +et empruntait pour le repas la maison de madame de Rupelmonde qui était +en Auvergne. Les mariés allaient coucher chez le duc de Brancas. Madame +de Mailly, qui s'était beaucoup occupée du mariage de sa sÅ“ur, qui y +avait intéressé le Roi, et qui avait failli la marier à M. de Chabot, ne +paraissait pas à la noce pour ne pas se rencontrer avec madame de la +Tournelle.] + +[323: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Madame de la Tournelle, même +après le départ de madame de Mailly, continuait à dire et à faire dire +«qu'elle était aimée de M. d'Agénois et qu'elle l'aimait, qu'elle +n'avait nul désir d'avoir le Roi, qu'il lui ferait plaisir de la laisser +comme elle est, et qu'elle ne veut consentir à ses propositions qu'à des +conditions sûres et avantageuses».] + +[324: Le 3 novembre 1742, à sept heures du soir.] + +[325: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Madame de Tencin dit que +madame de Toulouse lui donnait un appartement de sept pièces de +plain-pied.] + +[326: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.] + +[327: _Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_, +t. V.] + +[328: De Luynes dit: «Elle est dans un état digne de compassion; sa +santé n'étant pas déjà bonne, on peut juger de sa situation... Elle +n'est occupée que du désir de revenir ici, et l'on croit que le Roi le +désireroit aussi, mais que l'autre s'oppose à ce retour.»] + +[329: M. de Gesvres, mandé par elle à Paris, dans la peur de se +compromettre, de déplaire au Roi et à madame de la Tournelle, feignait +une indisposition pour ne pas quitter Versailles.] + +[330: Toujours aveugle, toujours confiante, toujours à son rôle de +victime et continuant toujours à se livrer à ses ennemis, elle aurait +invoqué les conseils de d'Argenson. D'Argenson, comprenant toute +l'importance de la tenir éloignée de Versailles et de lui faire accepter +l'exil, lui répétait hypocritement ce que la fausse amitié avait dit +autrefois à madame de Montespan: que le Roi avait l'esprit excité contre +elle, et qu'une retraite ne pouvait manquer de le ramener.] + +[331: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[332: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[333: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Du même coup, le petit comte +du Luc, le fils de madame de Vintimille, perdait le logement qu'il avait +à Versailles. Privé des soins de madame de Mailly que madame de la +Tournelle ne s'offrait pas à continuer, le bâtard du Roi était, contre +l'intention de Louis XV, envoyé, pour y être élevé, à la terre de +Savigny, appartenant au marquis du Luc.] + +[334: Au dire de nouvelles à la main à la date de 1742, que m'a +communiquées dans le temps le marquis de Flers, les dettes de madame de +Mailly montaient à 1,100,000 liv. dont 300,000 étaient dues aux fermiers +généraux des postes, 40,000 à Duchapt, marchand de modes; 100,000 à un +marchand d'étoffes. Le duc de Luynes, mieux renseigné, assure que ses +dettes ne dépassaient pas 160,000 liv. plus une somme de 60,000 liv. due +au duc de Luxembourg, mais elle avait signé pour 400,000 liv. de dettes +de son mari. Lors de l'arrangement définitif on payait ses dettes +personnelles avec une forte réduction des créances. Le Roi lui donnait +20,000 liv. de pension outre les 12,000 qu'elle avait déjà , et la +logeait définitivement dans la maison, rue Saint-Thomas du Louvre, où +logeait feu madame de Lesdiguière. De Luynes ajoute qu'il fallait +meubler le logement et qu'elle n'avait pas un sol, ce qui amenait ses +amis à demander pour elle une année d'avance. Il raconte aussi qu'à +l'observation que quelqu'un lui faisait sur la tristesse et l'obscurité +de la maison, elle répondait que cela ne lui faisait rien, «qu'on lui +aurait ordonné d'aller habiter une prison, qu'elle y aurait été tout de +même.»] + +[335: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[336: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[337: Voir la lettre autographe de madame de la Tournelle du _Catalogue +Martin_ cité dans le chapitre précédent.] + +[338: Le Roi disait dans le premier moment à M. de Meuse assez +sèchement: «Hé bien, elle n'a qu'à n'y point venir.» M. de Meuse lui +reparlait une heure après du refus de madame de Luynes, et, cherchant à +en atténuer l'irrévérence, Louis XV était un moment sans répondre, puis, +prenant un visage riant, ordonnait à Meuse «qu'il allât trouver madame +de Luynes, et qu'il lui annonçât qu'elle ne seroit pas de ce voyage-ci, +que ce seroit pour un autre, et qu'il ne lui savoit pas mauvais gré de +ses représentations.»] + +[339: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[340: _Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_, +t. V.] + +[341: Madame de Chevreuse, qui avait dans sa maison l'exemple de la +dignité et de la pudeur donné par la duchesse de Luynes, se disculpait +de ses relations avec la favorite en disant que ses sentiments n'étaient +qu'une continuation d'une amitié d'ancienne date et qui avait commencé +au couvent.] + +[342: Sans doute madame de la Tournelle trouvait bon de reculer encore +cette défaite que, dans sa lettre à Richelieu, elle semblait annoncer, +appeler même pour ce voyage.] + +[343: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[344: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. +VI.--Madame de la Tournelle obtenait le lendemain ou le surlendemain de +son séjour de Choisi que les deux antichambres conduisant de la chambre +bleue à sa chambre fussent condamnées. Le Roi n'en restait pas moins, +pendant le reste du voyage, très-occupé de la jeune femme. Aux déjeuners +il se mettait toujours à côté d'elle, et l'on remarquait qu'il +recommençait à jouer à cavagnole, à ce jeu auquel Louis XV ne jouait +plus depuis deux ans et auquel l'avaient fait renoncer, disaient les +courtisans, les humeurs de madame de Mailly qui était très-mauvaise +joueuse.] + +[345: Il est établi par cette lettre, ainsi que je l'ai dit, que c'était +Richelieu qui rédigeait les lettres de madame de la Tournelle au Roi.] + +[346: Lettres autographes secrètes et galantes de la duchesse de +Châteauroux et de Louis XV au duc de Richelieu, 1742-1744, conservées à +la bibliothèque de Rouen, collection Leber, N° 5,816.] + +[347: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[348: _Chronique de Louis XV_ 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.] + +[349: _Chronique de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.] + +[350: Le service de madame de Mailly, la Reine n'en avait pas eu +toujours à se louer. Toute excellente femme qu'était madame de Mailly, +elle avait rendu dans les premiers temps, avec son naturel moqueur, la +vie fort dure à Marie Leczinska. Et les semaines, où la dame d'atours +remplissait sa charge, la Reine était dans un état de nervosité qui +mettait sens dessus dessous la domesticité de sa Maison. La pauvre Reine +était persuadée,--et c'était malheureusement la vérité,--que la favorite +passait son temps à l'examiner à l'effet de lui trouver des ridicules +dont elle allait se divertir avec la Roi.] + +[351: Madame de Tencin dit de madame de Montauban «que dans le commerce +de l'amitié elle était sûre comme la Bastille».] + +[352: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[353: Les historiens sont unanimes pour reconnaître la hauteur blessante +avec laquelle madame de Châteauroux traitait quelquefois la Reine. Il y +a plus, la Reine subissait des persécutions singulières de la part de la +favorite. On ne bouchait qu'après sa mort des trous qu'elle avait fait +percer du côté du Roi, dans le cabinet où s'habillait la Reine, et qui +lui permettait d'entendre ce qui s'y disait.] + +[354: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Le duc de Luynes dit +positivement que la Reine ne pouvait se décider à adresser la parole à +madame de la Tournelle.] + +[355: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[356: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_ +t. V.] + +[357: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.] + +[358: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[359: Fleury aurait dit: «On se plaint de mon ministère, on voudroit que +le Roi régnât. Eh bien, on verra quel sera le train des affaires quand +le Roi lui-même les conduira.»] + +[360: Mais le confesseur se voyait refuser l'entrée du cabinet du Roi. +Alors il était question de décider le Roi, à cause du scandale qui +résultait de son éloignement des sacrements, à communier en blanc ainsi +que le faisait Louis XIV, qui n'avait jamais cessé de satisfaire aux +devoirs de la religion, mais Louis XV s'y refusait.] + +[361: Cette fin de novembre, disent les _Mémoires de Maurepas_, cette +fin de novembre qui ramenait les gens de la campagne, et pendant +laquelle se traitait justement la défaite de madame de la Tournelle, +était l'époque choisie par les petits poètes de la cour et les poètes de +commande pour la fabrication des vers satiriques destinés à être +répandus au nouvel an.] + +[362: Peut-être contre l'attente de Maurepas, le succès des chansons du +ministre dans le public avançait-il la victoire de madame de la +Tournelle. Leurs taquineries journalières, en irritant le Roi, le +familiarisaient avec l'impopularité, et elles avaient ce résultat +imprévu de le décider à tout braver et à ne plus rien marchander à son +amour.] + +[363: Un jour que le Roi disait à propos des chansons: «Voyez, le public +aime Maurepas; il n'est point maltraité.» Richelieu s'écriait: «Ah! je +n'en suis pas surpris, c'est lui qui les a faites.»] + +[364: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[365: À propos de ces chansons qui lui auraient été adressées par la +poste, la favorite aurait dit, avec un air d'autorité qui avait été +remarqué, que, si elle conservait la faveur du Roi, elle trouverait bien +le moyen d'arrêter la licence avec laquelle on parlait et on écrivait +sur certains articles.] + +[366: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[367: Une autre de ces chansons relatives aux cinq sÅ“urs s'exprimait en +ces termes: + + L'une est presque en oubli, l'autre presque en poussière, + La troisième est en pied; la quatrième attend + Pour faire place à la dernière. + Choisir une famille entière, + Est-ce être infidèle ou constant? +] + +[368: Soulavie dit: Quant à la soie du lit bleu que madame de Mailly +avait filé, qu'elle avait ensuite donné au Roi comme gage de ses amours, +et dans lequel il couchait ou va coucher avec ses sÅ“urs, elle était +encore due en 1744 à un marchand de la rue Saint-Denis.] + +[369: Le soir de son arrivée, dit le duc de Luynes, Richelieu, qui +soupait avec madame de la Tournelle, avait une longue conversation avec +la favorite avant et après le souper.] + +[370: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Le duc ajoute: Outre la +tabatière dont j'ai parlé ci-dessus de madame de la Tournelle, le Roi +lui en donna encore une autre le lendemain; elles sont belles toutes +deux, la première est d'agate arborisée émaillée, et l'autre est d'or +émaillé.--_La Chronique de Louis XV_ dit, à la date du 15 décembre: «Le +Roi est d'une extrême gaieté et c'est avec regret que Sa Majesté part +aujourd'hui de Choisy.»] + +[371: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Des vers satiriques parurent +sur le départ de M. de Richelieu dans sa chaise de poste, faite en forme +de lit «dans laquelle quatre armoires étoient pratiquées avec toutes les +commodités d'un homme malade dans sa chambre.»] + +[372: _Chronique de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_, t. V.] + +[373: Le samedi 22 décembre, madame de la Tournelle prenait possession +de son nouvel appartement, qui était l'ancien appartement du maréchal de +Coigny. Changeait-elle quelques jours après, ainsi que l'indiquerait +cette phrase, d'une lettre du Roi de janvier: «La marquise de la +Tournelle est dans son nouveau logement, depuis hier, ou pour mieux +dire, dans celui de sa sÅ“ur»?] + +[374: C'est sans doute la truite dont Louis XV remercie Richelieu dans +une lettre du 3 janvier: «Sa Majesté a paru fort contente à son souper +de la truite du lac de Genève que M. de Richelieu lui a envoyée: demain, +en en mangeant le reste, sa compagnie pourra juger si elle a raison et +sûrement ne manquera pas de boire à sa santé.»] + +[375: Sa sÅ“ur qui venait d'épouser le duc de Lauraguais.] + +[376: Madame de Chevreuse avait la petite vérole. Le Roi écrivait +quelques jours après à Richelieu: «Cette dernière (madame de Chevreuse) +ne s'en tirera pas trop bien. Helvétius n'en a pas bonne opinion. Elle a +une rougeur dans l'Å“il qui ne dénote rien de bon.»] + +[377: M. de Fargis, dit le duc de Luynes, mort de la petite vérole dans +la nuit du 6 ou 7 décembre, était un homme aimable et de bonne +compagnie; il avait été capitaine des gendarmes de la Reine et avait +hérité de son oncle, M de Montmort, de la terre de Mesnil-Haberton qu'il +avait vendue au comte de Toulouse.] + +[378: La _Poule_, madame de Flavacourt. Elle accouchait, le samedi matin +15 décembre, d'une fille chez sa belle-mère où elle logeait. Madame de +Mailly, qui était auprès d'elle, se retirait devant la visite de madame +de la Tournelle, venue de Choisi pour la voir.] + +[379: Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux (madame de la +Tournelle) provenant de la collection Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[380: Il semble que c'était dans les habitudes du Roi de mettre, dans +les lettres que les amants écrivaient à deux, des _post-scriptum_ de +cette façon. Je trouve dans une lettre (4 août 1743), publiée dans la +_Vie privée de Richelieu_ dont malheureusement je ne puis fournir +l'original, mais qui présente tous les caractères de l'authenticité, une +fin conçue en ces termes: + +«Bonsoir, Votre Excellence! c'est en baisant la main de la princesse que +je finis ma lettre. Elle vous fait bien ses compliments.» + +Et plus bas est écrit de la main de madame de Châteauroux: + +«_Le Roi ordonne que je vous dise un petit bonsoir, et j'obéis avec +grand plaisir. Je n'ai reçu la lettre où vous me parliez de votre +intendant, que quand la chose a été faite. Il me semble que je vous ai +entendu dire du bien de M. Lenain, ainsi je me flatte que vous n'en +serez pas fâché. Je n'ai pas pu vous faire réponse par le courrier dont +j'ai été bien fâchée, mais ce qui est différé n'est pas perdu. Si vous +voyez Dumenil, dites-lui que j'ai reçu sa lettre et qu'au premier soir +je lui ferai réponse_.»] + +[381: Lettre de Louis XV et de la duchesse de Châteauroux provenant de +la collection Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[382: Au jour de l'an 1743, le Roi donnait pour étrennes à madame de la +Tournelle une montre qu'il avait fait faire pour madame de Mailly, dont +la boîte était de laque enrichie de diamants. Madame de la Tournelle +faisait présent à Sa Majesté d'un almanach dont la couverture était de +la Chine, ornée de son chiffre en brillants.] + +[383: Le Cardinal mourait le 29 janvier. Aussitôt l'Éminence morte, la +_Chronique de Louis XV_ dit que le Roi rappelait par une lettre le duc +de Richelieu à Versailles.] + +[384: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[385: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Le Roi, à un retour de chasse, +faisait porter son souper chez madame de la Tournelle qui le recevait +couchée sur une chaise longue, pendant que ses femmes de chambre et +celles de madame de Lauraguais servaient Sa Majesté.] + +[386: _Chronique de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.] + +[387: Voici ce rondeau qui a sept couplets: + + Le Maurepas est chancelant, + Voilà ce que c'est que d'être impuissant! + Il a beau faire l'important, + Bredouiller et rire, + Lorgner et médire, + Richelieu dit en le chassant: + Voilà ce que c'est que d'être impuissant! +] + +[388: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743, _Revue +rétrospective_, t. IV.] + +[389: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[390: _Ibid._, t. IV.] + +[391: _Mémoires de Luynes_, t. V.--C'était la même conduite à l'égard +des voitures. Madame de la Tournelle avait exprimé le désir d'avoir une +berline à elle pour se promener, et se refusait de se servir des +carrosses du Roi. Aussi ne sortait-elle presque jamais, quoiqu'elle +aimât beaucoup les spectacles.] + +[392: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, 1862, t. IV.] + +[393: Quelquefois cependant la nature dominante de madame de la +Tournelle l'emportait. C'est ainsi qu'un mois avant la mort du Cardinal, +la _Chronique du règne de Louis XV_ raconte que le Roi ayant fait lire +un article d'une de ses lettres à madame de la Tournelle, celle-ci avait +voulu voir la lettre tout entière, que le Roi avait eu beau lui dire que +ce qu'il ne lui montrait pas ne pouvait être vu, elle avait persisté +avec une violence telle que le Roi avait été obligé de jeter la lettre +au feu.] + +[394: Madame de la Tournelle n'était pas sans avoir entendu parler de ce +souper des cabinets, où madame de Mailly et mademoiselle de Charolais +lancées dans la politique et le Champagne, le Roi s'était tout à coup +écrié: «Tout à l'heure, _un homme_ (le cardinal de Fleury) me disait: +«Sire, je n'ai qu'une grâce à demander à Votre Majesté avant de mourir, +c'est de se souvenir de ce que je lui ai dit dans sa jeunesse, que si +jamais Votre Majesté écoutait les conseils des femmes sur les affaires, +Elle et son État étaient perdus sans ressource.» Et le Roi avait ajouté +après un silence: «Et je dis à cela que si quelque femme osait jamais me +parler d'affaires, je lui ferais fermer ma porte au nez sur-le-champ.»] + +[395: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[396: Huit jours après la mort du Cardinal, au moment où l'on croyait +voir Chauvelin redevenir premier ministre, ramené aux affaires par +madame de la Tournelle, on apprenait qu'il avait reçu une lettre de +cachet qui, renforçant son exil, le faisait aller de Bourges à Issoire. +Le motif de ce rigoureux déplacement était la remise au Roi d'un mémoire +justificatif de Chauvelin, injurieux pour la personne du Cardinal. Le +Roi, très en colère, s'adressant à Richelieu dans les cabinets, disait: +On m'a remis un mémoire de Chauvelin qui tend à flétrir la mémoire de M. +le Cardinal; les expressions m'en ont fait horreur; j'ai envoyé M. +Chauvelin en exil plus loin qu'il n'était.--À propos du retour à Paris +et de la présentation au Roi de Chauvelin qui devait être faite par +madame de la Tournelle, le bruit courut que le parti avait consigné un +million pour la favorite, au cas où il serait rappelé à la cour et au +ministère des affaires étrangères.] + +[397: Il est vrai que si l'on en croit une chanson, madame de Boufflers +lui préparait pour la fin de la campagne le retour en grâce près de la +favorite par une singulière preuve d'amour; + + Luxembourg doit être à la cour + Reçu des mieux à son retour. + Admirez quel excès de zèle, + La Boufflers a su mettre en jeu! + Car pour lui gagner la Tournelle + Elle couche avec Richelieu! +] + +[398: Marville, qui avait tiré les vers du nez à M. de Gesvres, avait +appris par lui que de Meuse avertissait Maurepas de tout ce qui se +passait dans les cabinets, et que c'était par cette voie que le ministre +avait su tout le mal que Richelieu disait de lui au Roi.] + +[399: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.] + +[400: Soulavie dit que ce nom lui venait aussi de coiffures qui lui +donnaient une certaine ressemblance avec une poule huppée.] + +[401: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[402: Présentée à la cour le jeudi 31 janvier, elle soupait pour la +première fois dans les cabinets le vendredi suivant.] + +[403: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Remarquons ici que +très-souvent Soulavie a l'habitude de rédiger, en une phrase parlée, une +chose que de Luynes dit avoir été dite par le Roi sans en donner les +termes exprès. Soulavie aime aussi à refaire, à arranger les mots du Roi +qu'il ne trouve pas assez concis, assez caractéristiques.] + +[404: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[405: Sur cette comparaison, le Roi disait avoir été extrêmement +longtemps à se faire à la physionomie du cardinal.] + +[406: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.--La séduction de Louis XV par le sang des de Nesle +est vraiment particulière. On parla un moment d'un vif caprice du Roi +pour madame de la Guiche, une fille bâtarde de madame de Nesle et de M. +le Duc.] + +[407: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.--Il ne peut y avoir aucun doute sur les liaisons +du Roi avec madame de Lauraguais, Soulavie raconte que madame de +Lauraguais avait été surprise avant son mariage par le Roi dans une de +ses rondes libertines du matin à Choisi. D'Argenson dit: «Sa Majesté +s'est trouvée quelquefois assez d'appétit pour tâter de cette grosse +vilaine de Lauraguais.»] + +[408: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[409: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.] + +[410: Donnons la liste des portraits gravés de madame de la Tournelle +devenue la duchesse de Châteauroux. + + LA FORCE. + +Madame la duchesse de Châteauroux est représentée tenant une torche +d'une main, une épée de l'autre. Elle a les cheveux épandus autour du +visage en boucles follettes. Ses épaules et sa gorge sortent d'une +cuirasse autour de laquelle vient se nouer à la ceinture une peau de +tigre. À ses côtés, accroupi sur ses pattes, un lion montre les crocs. + +On lit dans le cadre: + + LA FORCE. + +Et plus bas: + + _J. M. Nattier pinx. Balechou._ + +L'adresse est: + +_À Paris, chez Surrugue, graveur, rue des Noyers, attenant le magasin de +papier, vis-à -vis St-Yves A P D R._ + +Ce portrait réduit avec quelques changements, dans le format in-4°, et +gravé en contre-partie, a été reproduit par Pruneau sous le titre: + + MADAME LA DUCHESSE + DE CHÂTEAUROUX + _Morte le 10 décembre 1744._ + +On lit en bas: + + _Peint par J. M. Nattier.--Gravé par Pruneau. + À Paris, chez Bligny, cour du Manège, aux Tuileries._ + +Ce portrait est dans un médaillon avec un nÅ“ud de ruban plissé dans des +fleurs. + +Un autre portrait, le beau portrait désigné dans les _Mémoires inédits +sur les membres de l'Académie royale_, sous le titre du _Point du Jour_, +a été également gravé. Il représente la duchesse couchée sur un nuage, +des roses dans les cheveux, habillée en déesse mythologique d'une courte +chemisette très-décolletée, avec un flottement de draperie sur ses +jambes nues, et repoussant d'une main, une étoile au front, des pavots +et la Nuit. Derrière elle, un Amour se prépare à éteindre son flambeau +pâlissant dans le jour naissant. On lit au bas de l'estampe: + + _Nattier pinx. MalÅ“uvre sc._ + LA NUIT PASSE, L'AURORE PAROIT. + _À Paris, chez Basan, graveur._ + +Dans la série des figures de femmes olympiennes gravées d'après Nattier, +les catalogues de vente font encore des duchesses de Châteauroux de LA +SOURCE, de FLORE À SON LEVER; mais rien ne confirme ces attributions. + +Un autre portrait, qui a été gravé pour une édition des _Mémoires du +maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, porte: + + LA DUCHESSE + DE + CHÂTEAU ROUX. + +La Duchesse est représentée les cheveux coupés courts à la façon d'un +homme; l'attache d'un carquois retient la chemise qui laisse à découvert +un bouton de sein. Elle a au-dessus de la tête une étoile. On lit en +bas, à la pointe: _Masguelier sculp._ + +Il y a un second état qui porte en haut: _t. VII, page 52_; et en bas au +dessous du nom: «_Mais croyez-vous qu'il m'aime encore?_» + +Cet état porte à la pointe: _Peint par Nattier, Gravé par J. +Masquelier_, 1792. + +Je connais deux portraits peints de la duchesse de Châteauroux Le +premier est celui gravé par Masquelier en 1792 et qui a été intercalé +dans l'édition des _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_. Il est en la +possession de M. de Saint-Valry qui le tient de sa famille. Il provient +du château de Crécy possédé par madame de Pompadour, qui, d'après une +tradition du pays, aurait fait construire un _Boudoir des Beautés_ +aimées avant elle par son royal amant. Les cheveux courts de la duchesse +sont légèrement poudrés; elle a de grands yeux très-bruns (et non bleus) +en amandes et imperceptiblement relevés à la chinoise dans les coins; le +nez est fin, délicat, presque mutin, la bouche très-petite et charnue +avec un menton grassouillet un peu lourd. Très-fardée, le rouge de ses +joues fait paraître nacrées les blancheurs de sa gorge. Elle est +habillée d'un habit de satin blanc avec une bretelle en forme de cordon +de carquois retenant l'étoffe à ses épaules. Ce portrait est un Nattier +moins conventionnel que d'habitude et qui, dans la peinture esquissée de +cette figure, serre la nature d'assez près et vous donne une +représentation de la favorite moins enjolivée, moins affinée, moins +_délicatifiée_ que dans son portrait officiel de la Force. + +Un autre portrait d'une qualité inférieure, et appartenant au baron +Jérôme Pichon, est exposé en ce moment au Trocadéro. C'est, sauf un +changement dans le mouvement des mains, la même coiffure, le même +allumage des joues par le fard, la même robe de satin blanc en une +effigie plus grossière et dans une peinture plus alourdie. + +Il y aurait peut-être un portrait de la duchesse de Châteauroux dans les +palais royaux de la Prusse: le portrait demandé, d'après de Luynes, par +Frédéric à d'Argenson, par l'entremise de M. de Courten. + +Il existait autrefois un dessin de madame de la Tournelle dans le +cabinet de M. de Fontette, que la Bibliothèque ne possède plus.] + +[411: Voici un portrait en vers de madame de la Tournelle, que donnent +les Mélanges de Bois-Jourdain: + + Elle a d'Hébé la brillante jeunesse, + Toute la grâce et l'enjouement, + Ce doux regard plein de finesse + Où se niche si joliment, + Sous les traits de la gentillesse, + L'expression du sentiment; + Ce je ne sais quoi qui nous touche + Plus séduisant que la beauté; + Le sourire enfantin, des lèvres, une bouche + Où réside la volupté, + Un teint que le lys et la rose + Tour à tour ont soin d'embellir; + Un sein qui jamais ne repose, + Doux labyrinthe du désir. +] + +[412: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.] + +[413: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[414: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[415: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[416: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[417: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742, 1743, _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[418: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec +le duc de Richelieu_, 1790.] + +[419: Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux. Collection Leber. +Bibliothèque de Rouen.] + +[420: Madame de Tencin écrivait au commencement d'octobre à Richelieu: +«De Betz a un moyen pour faire à madame de la Tournelle 80,000 francs de +rente, sa vie durant, sans qu'il en coûte rien au Roi; c'est en lui +donnant le duché de Châteauroux qui est compris dans le bail des fermes, +et qui ne diminuera pas d'un sou le bail, en le retranchant et en le +donnant à madame de la Tournelle.»] + +[421: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[422: Les rentes du duché arrivaient fort à propos à madame de la +Tournelle. Elle avait de grands besoins d'argent, depuis qu'elle était à +la cour; elle s'était même, paraît-il, considérablement endettée. Il y +avait bien des moyens, dit madame de Tencin, de lui faire avoir de +l'argent, mais il fallait que le Roi fît au moins un _clin d'Å“il_, et ce +clin d'Å“il, il ne le faisait pas. Puis la favorite était en garde contre +les marchés compromettants, contre ces pots de vin dans lesquels +Maurepas, qui la guettait, espérait lui prendre la main. Un moment des +amis l'avaient abouchée avec un chevalier de Grille et un M. de Betz, +mais il semble que la délicatesse de la favorite en matière d'argent +avait fait rompre la négociation.] + +[423: Le cardinal de Tencin écrivait à Richelieu, à la date du 25 +janvier 1744: «Montmartel et Duverney ont aussi vu madame de +Châteauroux... Le premier prendra soin de sa terre et de toutes ses +affaires et lui donnera tant par mois ce qui pourrait bien aller à des +mille livres. Elle n'a pas été d'avis qu'on demandât une augmentation du +brevet de retenue.»] + +[424: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[425: L'original de ces lettres patentes dont un fragment est donné dans +les _Mémoires de Maurepas_ et dont la publication intégrale existe dans +de Luynes, est conservé aux Archives nationales, carton O/1 87.--Barbier +disait en exagérant, je crois, un peu les choses: «Le Roi en même temps +a formé une maison considérable à madame de la Tournelle... Cela se +passera dans le grand à l'exemple de Louis XIV,... on parle pour elle à +Versailles de l'appartement qu'avait feu madame la Duchesse et que le +Roi lui donne des meubles superbes.»] + +[426: Richelieu n'avait encore eu comme récompense obtenue du temps de +madame de Mailly «de l'obligation que lui avait Louis XV» que les +premières entrées à Versailles. On sait qu'il y avait cinq espèces +d'entrées chez le Roi: 1° les entrées familières; 2° celles des +gentilshommes de la chambre; 3° les premières entrées; 4° les entrées de +la Chambre, celles qu'on appelle des quatorze et qui sont proprement +celles du cabinet; 5° les entrées de la Chambre. Donnons de ces entrées +si recherchées, un brevet, le BREVET d'entrée pour M. de Soubise: +«Aujourd'huy 16 février 1744, le Roy étant à Versailles, désirant donner +à M. le prince de Soubise une nouvelle marque d'estime et de sa +bienveillance, Sa Majesté lui a permis et permet d'entrer librement et à +toutes heures qu'il voudra en tous les lieux de la Maison où Sa Majesté +pourra être, voulant que les portes lui en soient ouvertes sans +difficultés, conformément au présent brevet que pour assurance...» +(Archives nationales. Lettres missives. Registre 0/1 88.)] + +[427: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[428: L'auteur de la _Vie privée de Richelieu_ dit avoir vu la lettre de +Louis XV à Richelieu, où le Roi annonçait que la place du duc de +Rochechouart avait été demandée par la _Princesse_ pour lui, et qu'à la +cour on la lui avait déjà donnée; il ajoutait: «Et moi aussi, vous +pouvez le lui dire de ma part.»] + +[429: Le vendredi, 14 février 1744, Richelieu prenait les entrées de la +charge de premier gentilhomme de la Chambre, prêtant serment avant que +le Roi allât à la messe. Il avait servi la veille le Roi à son coucher, +il le servait le matin à son lever. Le vendredi 21 février, au petit +couvert du Roi dans sa chambre, Richelieu servait Louis XV à table pour +la première fois.] + +[430: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. IV.] + +[431: Après trois grossesses successives, la Tencin avait obtenu par le +crédit de son frère un bref du pape qui résolvait ses vÅ“ux et lui +permettait de vivre dans le monde avec le titre de chanoinesse.] + +[432: C'était elle qui était l'ordonnatrice de ces _Fêtes d'Adam_, de +ces _Fêtes des Flagellants_, pour lesquelles la sÅ“ur du cardinal, +recherchant dans les monuments du passé tous les détails de la débauche +de tous les âges et de toutes les nations, mettait en scène les tableaux +vivants du Plaisir des temps antiques et des temps modernes.] + +[433: _Mélanges historiques, satiriques et anecdotiques_, de M. B. +Jourdain, Paris, 1807, t. II.] + +[434: On sait que c'était madame de Tencin qui, continuant la protection +de mademoiselle de la Sablière à _sa ménagerie_, à _ses bêtes_, donnait +au premier de l'an, à ses dîneurs deux aunes de velours pour le +renouvellement de leurs culottes. Voir le salon de madame de Tencin dans +_La Femme au_ XVIIIe _siècle_.] + +[435: _Mémoires de Marmontel_. Paris, 1804, t. I.--Madame de Tencin est +l'auteur des _Malheurs de l'amour_, qu'on dit être une espèce +d'autobiographie, et en collaboration avec d'Argental et Pont-de-Veyle, +des _Mémoires du comte de Comminges_ et du _Siège de Calais_.] + +[436: Madame de Tencin n'avait seulement pas contre elle, le scandale de +ses amours publiques avec le vieux Fontenelle et son neveu d'Argental, +avec le cardinal Dubois, avec Dillon, colonel d'un régiment irlandais +qui la rendit mère de deux enfants, avec le maréchal de Medavy qui lui +succéda, avec d'Argenson, avec Camus Destouches, lieutenant-général +d'artillerie, auquel quelques-uns attribuent la paternité de d'Alembert; +il y avait encore contre elle le suicide du conseiller de la Frenaye +qui, avant de se brûler la cervelle chez elle, l'accusait dans son +testament de l'avoir dépouillé de tout son bien et la laissait même +soupçonner d'être pour quelque chose dans la violence de sa mort. À la +suite de cette mort arrivée le 6 avril 1726, madame de Tencin était +arrêtée et conduite au Châtelet, où elle subissait un interrogatoire de +quatre heures devant le cadavre de son amant. Son frère, le cardinal +d'Embrun remuait ciel et terre pour ôter la connaissance de l'affaire à +cette juridiction et grâce à l'appui du maréchal d'Uxelles, qui était +alors l'amant de madame de Fériol, il obtenait un ordre pour faire +transférer sa sÅ“ur à la Bastille avec la remise des papiers saisis à M. +le Duc, premier ministre, et ensuite un arrêt qui renvoyait la +connaissance de cette affaire au Grand Conseil. L'affaire instruite et +jugée de nouveau au mois de juillet; la mémoire de la Frenaye était +condamnée et son testament biffé, et la dame déchargée de l'accusation +intentée contre elle. Et le 3 juillet elle sortait de la Bastille, pour +rentrer dans sa maison de la rue Saint-Honoré, «ayant la tête aussi +haute que si c'eût été une femme vertueuse.»] + +[437: _Journal historique de Barbier_, 1854, t. II.] + +[438: La clef de ses correspondances secrètes.] + +[439: «Pour prendre un peu de relâche dans des occupations si sérieuses, +dit Bois-Jourdain, elle se délassait de temps en temps, sur son lit de +repos, des fatigues de son cabinet; et sans se piquer autrement de +constance, ni de délicatesse, elle partageait ses faveurs entre un +certain nombre d'amis, dont elle traitait les uns par intérêt, les +autres par estime, quelques-uns par caprice et d'autres par amour du +plaisir.»--Disons ici que l'intérêt, quoi qu'on ait dit, semble n'avoir +pas joué de rôle dans sa vie. Elle n'a jamais joui que d'un revenu +très-modique, et les richesses, elle ne les voulait que pour son frère +et encore comme un moyen de pouvoir et de domination.] + +[440: Le cardinal de Tencin avait eu dans sa jeunesse l'heureuse idée, +pour attirer l'attention sur lui, de convertir Law, projet qui d'abord +avait fait rire le Régent, mais auquel se rattachait bientôt le prince, +en songeant que le protestantisme du financier pouvait nuire au succès +de sa banque. La conversion de l'Écossais valait au convertisseur des +actions qu'il avait l'esprit de changer en espèces à temps, en même +temps qu'elle le faisait envoyer à Rome par Dubois auquel il obtenait le +chapeau. Puis il devenait lui-même cardinal et archevêque de Lyon. En +dépit de son billet à la princesse Borghèse: «Adieu, princesse, je vous +aimerai toute ma vie et par de là , si tant est qu'il y ait un par de +là ,» le frère de madame de Tencin, jusqu'à ce qu'il fût appelé au +ministère, jouait la dévotion, avait toujours son bréviaire sous son +bras, et était soutenu par la maison d'Orléans, par madame de Chelles, +_moine des pieds à la tête_, et toutes les _repenties_ de la régence +dont il s'était fait en quelque sorte le prêcheur ordinaire. Avec cela +il donnait deux dîners sans femmes par semaine: l'un aux ministres +étrangers, l'autre aux gens de la cour, et faisait tous les soirs le +piquet du Cardinal. Le duc de Luynes le peint comme un vieillard à la +figure charmante, à la conversation toute aimable, au tour d'esprit +caressant, insinuant. Bernis dans ses Mémoires déclare qu'il n'y avait +personne pour tirer autant de parti d'un sourire qui avait l'air d'être +fin, ou d'un silence réfléchi.] + +[441: Madame de Tencin engage quelque part Richelieu à ne point se +brouiller avec d'Ayen à propos de madame de Boufflers «qui n'est point +une femme sûre surtout quand elle a du vin dans la tête».] + +[442: Dans une lettre à la date du 3 janvier 1742, madame de Tencin dit: +«Madame de la Tournelle a fait ses visites du jour de l'an avec mesdames +de Boufflers et de Luxembourg. Elles lui proposèrent en passant devant +la porte de mon frère de s'y faire inscrire. Madame de la Tournelle +refusa. Elles insistèrent et ne purent la déterminer: elle dit qu'elle +ne le connaissait point. Or, vous remarquerez qu'elle a dîné chez lui +dans un voyage qu'il fit à Paris avant d'être cardinal.» Madame de +Tencin dit dans une autre lettre: «Madame de la Tournelle et mon frère +se sont conduits comme la bienséance le demandoit; ils se sont fait +quelques politesses réciproques et ne sont pas allés plus loin...» Au +fond il y eut pendant assez longtemps du froid entre le cardinal et la +favorite à laquelle Belle-Isle avait persuadé, dit la _Chronique du +règne de Louis XV_, que le cardinal avait blâmé ses rapports avec le Roi +de France.] + +[443: Cette répulsion pour madame de Tencin existait surtout au plus +haut degré chez le Roi; D'Argenson écrit quelque part: «Il lui venait la +_peau de poule_ quand on lui parlait de madame de Tencin.»] + +[444: Rien n'avait égalé l'indifférence ou au moins l'indolence de Louis +XV lors de la bataille de Dettingen, cette bataille où le duc de +Rochechouart, les marquis de Fleury et de Sabran, les comtes d'Estrades +et de Rostaing furent tués, où le prince de Dombes, le duc d'Ayen, le +comte d'Eu, le duc d'Harcourt, Beuvron, le duc de Boufflers furent +blessés, et où pour la première fois, depuis qu'elle existait, la maison +du Roi perdit deux étendards.] + +[445: _Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d'État et de +madame de Tencin sa sÅ“ur, avec le duc de Richelieu, sur les intrigues de +la cour de France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la +faveur de mesdames de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de +Châteauroux et de Pompadour_. En un seul volume in-8 de 400 pages, +1790.--Ce livre, un des plus rares du XVIIIe siècle, et dont, par +parenthèse, l'exemplaire de la Bibliothèque nationale est incomplet, et +dont l'exemplaire que je possède provient de la bibliothèque du +malheureux Maximilien de Bavière, ne doit pas être confondu avec les +fausses correspondances de madame Gacon-Dufour et autres. Cette +correspondance dont on attribue quelquefois la publication à de La Borde +et à Soulavie, est due presque entièrement aux soins de Benjamin de La +Borde: le volume contenant 385 pages et Soulavie n'ayant été chargé de +la collation de l'édition qu'à partir de la page 369. Cette +correspondance a été imprimée incontestablement sur des originaux +confiés à M. de La Borde par Richelieu, peut-être pas avec toute la +fidélité réclamée aujourd'hui, mais telles qu'elles sont, ces lettres +apportent pour l'histoire des sÅ“urs de Nesle, un document, que +j'hésiterais à citer textuellement jusqu'à la retrouvaille des +originaux, mais qui ne peut manquer d'être employé et produit dans son +esprit. Un petit nombre des lettres de madame de Tencin publiées dans le +volume de Benjamin de La Borde ont été reproduites en 1793 dans le +second volume de la _Vie privée de Richelieu_, et en 1823 dans un autre +recueil qui a un caractère plus sérieux: _les Lettres de madame de +Villars, de Lafayette, de Tencin_, Chaumerot jeune, 1823. À la fin du +volume se trouve une clef. _La guimbarde_, _Lesperoux_, _les robes +brodées_; c'est le Roi. _Les gouttes du général_; c'est madame de la +Tournelle. _Helvétius_, _le géomètre_; c'est Richelieu. _Mademoiselle +Sauveur_; c'est le cardinal Fleury. _Le cuisinier_; c'est d'Argenson, +etc.] + +[446: _Fragment des Mémoires de madame la duchesse de Brancas_, publié +dans les lettres de Lauraguais à madame ***. Paris, Buisson, an +X.--_Portraits et caractères de personnages distingués de la fin du_ +XVIIIe _siècle_, par Senac de Meilhan. Dentu, 1813.] + +[447: Le duc de Luynes peint le maréchal de Noailles comme un grand +vieillard de soixante-cinq ans, au visage aimable. Retiré et enfermé +chez lui depuis des années il vivait dans la plus grande dévotion, une +dévotion qui allait jusqu'à se faire dire l'office des morts, couvert +d'un drap mortuaire pour l'expiation de ses péchés. Il savait beaucoup +de choses, mais assez superficiellement. Avec cela du brillant dans la +conversation, beaucoup de badinage dans l'esprit, de la singularité dans +l'imagination, des conceptions militaires et l'art de parler au soldat. + +D'Argenson qui ne flatte pas ses contemporains dit du maréchal que +«c'est un fol et un hypocrite, un bonhomme un peu _bilboquet_, un brave +avantageux, une imagination déréglée conduite par un follet indécent et +malin, une cervelle hantée par des songes de la nuit, un _noctambule_.» + +Quant à Saint-Simon, on sait qu'il était l'ennemi personnel du maréchal, +et qu'il l'a peint beaucoup trop en noir.] + +[448: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--_Mémoires du maréchal duc de +Richelieu_, t. VI.--_Mémoires du comte de Maurepas_, t. IV.] + +[449: Là , dans cette conférence entre la mère et le fils, étaient sans +doute préparés les événements qui devaient éclater à la veille du départ +du Roi pour l'armée: la disgrâce d'Amelot, l'espèce d'exil à Lyon de +Tencin qu'on rendait responsable de la malheureuse tentative de Stuart, +l'envoi en province de Maurepas sous le prétexte d'une inspection des +ports; seul d'Argenson, le ministre de la guerre, qui appartenait au +parti de la favorite et des Noailles, devait suivre le Roi.] + +[450: _Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV_, par +Barbier, 1849, t. II.] + +[451: Au maréchal qui implorait la présence du Roi, et le suppliait de +voir ses troupes, de visiter ses frontières que le Roi son bisaïeul +avait presque entièrement examinées à l'âge de seize ans, Louis XV qui +rêvait une action, une bataille, répondait que la seule visite de ses +frontières ne lui convenait nullement dans ce moment.] + +[452: À propos de cette soirée à l'Opéra, qui eut lieu le 3 janvier +1744, le commissaire de police Narbonne écrit: «Bien des personnes +disent que le Roi ne devrait pas mener sa maîtresse avec ses filles.» +Narbonne raconte que, à un mois de là (le 9 février), le Roi se rendait +avec les deux sÅ“urs, le duc d'Ayen, le comte de Noailles, déguisés de +manière à n'être pas reconnus, dans le bal public du _Cabaret Royal_, +bal dont l'entrée était de trois livres, et qui avait été fondé par +Cosson, le valet de chambre du comte de Noailles. Le Roi en sortait +bientôt en disant: «Voilà un vilain bal!»] + +[453: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[454: Il n'y avait même jamais eu de surintendante d'une dauphine en +France; madame de Montespan était surintendante de la Reine.] + +[455: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[456: Madame de Rottembourg qui avait dans les veines du sang de sa +mère, semble s'être fatiguée vite de la vie de couvent. Le marquis +d'Argenson donne cette anecdote sur son compte: «Fargis a fait la +cérémonie de marier deux couples d'amants mariés ailleurs. C'était au +camp de Compiègne où M. le duc de Biron commande. Madame de Rottembourg +et la duchesse de Vaujour l'y sont venus voir. On a bu et on a dit que +leur fréquentation était illégitime. On a habillé Fargis en pontife; on +lui a fait une mitre de carton; il a béni les prétendus mariés, puis il +a mis au lit M. de Biron avec madame de Rottembourg, et M. de Bissy avec +la duchesse de Vaujour.»] + +[457: Frédéric II, dans l'_Histoire de mon temps_, vol. III chap. IV, +dit: «Le baron de Chambrier, depuis vingt ans ministre de Prusse à la +cour de Versailles, étant âgé, et n'ayant pas assez de liaisons avec les +gens en place pour se servir auprès du Roi de leur crédit, avait, +d'ailleurs, peu traité de grandes choses, et était scrupuleusement +circonspect. Cela fit juger au Roi qu'il fallait envoyer quelqu'un à +cette cour qui fût plus délié, plus actif, pour savoir à quoi s'en tenir +avec elle. Son choix tomba sur le comte de Rottembourg. En 1740, il +avait passé du service de France à celui de Prusse; il était apparenté +avec tout ce qu'il y avait de plus illustre à la cour: il pouvait par +ces voies se procurer des connaissances qui auraient échappé à d'autres +et, par conséquent, informer le Roi de la façon de penser de Louis XV, +de ses ministres, de ses maîtresses; car il fallait une boussole pour +s'orienter. Le trop grand feu du comte de Rottembourg pouvait se +tempérer par le flegme de M. de Chambrier: tous deux pouvaient rendre +des services utiles à l'État. Le comte de Rottembourg partit donc pour +Versailles. Il fit faire ses premières insinuations par Richelieu et par +la duchesse de Châteauroux.» Et le récit de Frédéric est confirmé par +Flassan dans son _Histoire de la Diplomatie Française_, t. V, où il +répète les expressions du Roi de Prusse disant que Rottembourg fit faire +les premières insinuations d'alliance par le maréchal de Richelieu et la +duchesse de Châteauroux.] + +[458: La coopération de Frédéric n'était pas aussi désintéressée qu'elle +apparaît dans le récit fait par Richelieu à Besenval. Avant de partir de +Berlin, Rottembourg, étant venu sonder Valori, sur les dispositions du +ministère français à l'égard du Roi de Prusse, l'avait prévenu qu'il +fallait du grain à son oiseau, ajoutant: «Qu'est-ce que vous voulez lui +donner?» (_Mémoires et négociations du marquis de Valori, ambassadeur de +France à la cour de Berlin_, Paris, 1820. T. I.] + +[459: _Mémoires du baron de Besenval._ Baudouin frères, 1821. T. I.] + +[460: Quand la présence de Rottembourg fut connue à Paris, il fit +habilement répandre le bruit qu'il n'était chargé d'aucune négociation, +mais qu'il était venu pour se faire soigner de la blessure qu'il avait +reçue à la bataille de Molivitz.] + +[461: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec +le duc de Richelieu_, 1790.] + +[462: Le maréchal de Belle-Isle, alors en disgrâce, mais qui disait que +la faveur d'un homme comme lui repoussait comme la barbe, et pour +lequel, nous l'avons dit, Frédéric avait la plus grande estime, était le +collaborateur de Rottembourg dans le projet du traité.] + +[463: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec +le duc de Richelieu_, 1790.--Flassan, dans son _Histoire de la +Diplomatie française_ dit que le traité fut signé le 5 juin.] + +[464: D'Argenson dit que Rottembourg venu en France pour traiter +secrètement de la nouvelle alliance du Roi de Prusse, demanda dans ses +entrevues avec la duchesse et Richelieu, comme condition du traité de +juin 1744, le renvoi d'Amelot et que cela s'exécuta deux jours après.] + +[465: Richelieu poussa très-vivement au renvoi du ministre, disant que +faire chasser Amelot, c'était toujours _crever un Å“il à Maurepas.] + +[466: _Chronique du règne de Louis XV_. _Revue rétrospective_, t. +V.--Aux Archives nationales, dans les _Monuments historiques_, carton K, +138, existe un long mémoire manuscrit sur l'administration d'Amelot qui +se termine triomphalement par ces lignes: «Si l'on rapproche et le peu +de durée de son ministère (1737-1744) qui ne fut que de sept ans, et la +multitude et l'importance des révolutions qu'il dirigea, on conviendra +qu'il étoit difficile d'exécuter de si vastes projets en si peu de +temps. Reculer nos frontières et ajouter une province au Royaume, donner +des états à un Roi détrôné, placer sur le premier trône du monde un +prince faible, sans argent et presque sans armée, assurer au légitime +possesseur une succession disputée par des puissances redoutables, +rétablir la paix entre trois empires, soumettre à une république +orgueilleuse des insulaires jusqu'alors indomptables, abaisser du moins +pour un temps la maison d'Autriche, et mettre, pour ainsi dire, la +dernière main à l'ouvrage de Richelieu...»] + +[467: C'était de lui dont Louis XV parlait, décidé qu'il était déjà à +reprendre la direction de la politique étrangère.] + +[468: _Correspondance de Louis XV avec le maréchal de Noailles_, par C. +Rousset, Didier, 1869. Introduction.] + +[469: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[470: _Mémoires de d'Argenson_, t. IV.--Barbier rapporte un bruit qui +courait à Paris sur la cause de la démission d'Amelot: «On dit à +présent, comme chose sûre, que le déplacement d'Amelot vient de ce que +le Roi de Prusse avant de nous abandonner en Bohême, ce qui a passé pour +trahison, avait écrit au Roi trois lettres que le cardinal Fleury avoit +reçues et tenues secrètes et dont il avoit défendu à M. Amelot de parler +au Roi, et que le Roi de Prusse, piqué de ne pas recevoir de réponse, +avait pris son parti. Cela s'est découvert. Le comte de Rottembourg, +envoyé extraordinaire du Roi de Prusse, en a montré au Roi les copies. +M. Amelot a été obligé de convenir du fait, et que, sur ses excuses, le +Roi lui a demandé de qui il était ministre, du Cardinal ou de lui.» +Amelot sortait du ministère fort pauvre, n'ayant que 1,000 écus de rente +et 18,000 de sa femme; il avait dépensé 30,000 livres de rente qu'il +devait avoir à la mort de son père pour faire honneur à l'état de +ministre.--Au fond, cette démission d'Amelot effrayait tous les +ministres et le comte d'Argenson disait au marquis: «Croyez que ceci est +la destruction du ministère; que ce sont les cabinets, les Noailles, M. +de Richelieu et la maîtresse qui veulent nous détruire pour régner, et +ils nous traitent comme vous voyez.»] + +[471: Le duc de Luynes nous apprend qu'après la mort de madame de +Châteauroux, Frédéric fit demander par M. de Courten le portrait de la +favorite à d'Argenson qui le lui envoya.] + +[472: _Å’uvres de Frédéric II_. Berlin, Decker, 1854. T. XXV, p. 562.] + +[473: _Å’uvres de Frédéric_. Berlin, Decker, 1854, P. 561.] + +[474: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux adressées au +maréchal de Noailles. Bibliothèque nationale, département des manuscrits +(_Supp. français_ 1234. _Recueil de lettres autographes du dix-huitième +siècle_). Cette correspondance, publiée pour la première fois par nous +dans les _Maîtresses de Louis XV_, on la retrouvera ici dans le corps du +volume et dans l'appendice.] + +[475: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C. +Rousset. Didier, 1869. T. I.--La lettre est datée du 11 septembre 1743.] + +[476: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux au maréchal de +Noailles. Bibliothèque nationale, département des manuscrits(_Supp. +français_ n° 1234).] + +[477: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C. +Rousset, t. II.] + +[478: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[479: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C. +Rousset. Didier, 1869. T. II.] + +[480: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Pierre Narbonne, le premier +commissaire de police de Versailles, nous a laissé un curieux récit de +ce départ d'un Roi de France pour la guerre. Je le donne ici en note: + +«Le Roi partit de Versailles pour se rendre à l'armée de Flandre, le +dimanche 3 mai, à trois heures un quart du matin. Il sortit de sa +chambre pour aller à la chapelle faire sa prière et adorer le +Saint-Sacrement. Il descendit par le petit escalier de la chapelle et +monta dans une calèche avec le duc d'Ayen, fils de M. le maréchal de +Noailles, faisant les fonctions de capitaine des gardes, le marquis de +Beringhen, premier écuyer, et le marquis de Meuse. + +«L'escorte était composée d'officiers aux gardes et de vingt gardes. + +«La chaise de poste du Roi suivait. Il y avait dans le coffre de cette +voiture deux millions en or. + +«Venaient ensuite une cantine et un fourgon sur lequel il y avait des +roues, cordages, essieux et autres ustensiles pour servir au besoin. + +«Sur les quatre heures, le Roi fut rencontré à Sèvres suivi de sa chaise +de poste, dans laquelle il n'y avait personne, et de onze autres +chaises. Il passa à la Muette ou il entendit la messe et en partit pour +aller droit à Péronne, à 31 lieues de Paris, où il doit rester jusqu'au +mardi 5 mai. + +«Sa Majesté, qui devait partir incognito et n'emmener personne, a changé +d'opinion. + +«Le reste de sa maison militaire comme gardes du corps, gendarmes, +chevau-légers et mousquetaires, quatre-vingts suisses, gardes de la +porte, la prévôté de l'hôtel, vingt-quatre pages de la grande et petite +écurie, vingt-quatre valets de pied, ont ordre de partir depuis le lundi +4 jusqu'au samedi 9 mai. Il y aura aussi un détachement de la bouche et +autres offices du Roi. + +«On dit que les bureaux de la guerre se tiendront à Lille. + +«M. d'Argenson, ministre de la guerre, était parti dès la veille du +départ du Roi. + + * * * * * + +«La veille de son départ (2 mai), le Roi écrivit une lettre à Mgr +l'Archevêque de Paris pour ordonner des prières publiques et pour +demander à Dieu la prospérité de ses armes. + +«Le 3 mai parut un mandement de Mgr l'Archevêque, portant que l'on +ferait des prières de quarante heures qui commenceraient à Paris le 6 +mai et continueraient les deux jours suivants, et que jusqu'au retour du +Roi, on ferait des processions les dimanches et fêtes entre vêpres et +complies. + +«Les prières de quarante heures commencèrent à Versailles, le dimanche +10 mai. La Reine vint à la grand'messe, puis à vêpres et au salut avec +Mgr le Dauphin et Mesdames de France. Le lundi et le mardi, la Reine +vint seule au salut; le mardi, elle suivit avec toutes ses dames la +procession derrière le Saint-Sacrement.»] + +[481: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.] + +[482: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C. +Rousset. Introduction.] + +[483: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[484: Le Roi abandonnait la campagne commencée pour aller recevoir sa +maîtresse à Lille et tout en écrivant au maréchal de Noailles: +«Quoiqu'il fasse très-beau et bon ici, je suis tout prêt à partir +aussitôt que ma présence pourra être de la plus petite utilité...» Louis +XV ne se pressait pas de retourner au siège.] + +[485: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.] + +[486: _Mémoires de d'Argenson_. Édition de Renouard, t. IV.--La nouvelle +est donnée par d'Argenson à la date du 5 mai; aussi ne faut-il regarder +la lettre de la duchesse datée du 11 mai, que je donne dans l'appendice, +et où elle se lamente d'être menacée de ne pas voir le Roi pendant cinq +mois, que comme un moyen d'intéresser à son départ le maréchal de +Noailles. Du reste, il n'est pas impossible que l'appel par le Roi de sa +maîtresse, qui devait presque aussitôt son départ se rendre de Plaisance +à Séchelles et de Séchelles à Lille, ait été retardé par des causes +inconnues. Il avait été question au mois d'avril d'un mode de +rapprochement abandonné depuis. La duchesse devait aller prendre les +eaux à Saint-Amand, et la comtesse de Toulouse avait envoyé plusieurs +chariots pour meubler un de ses châteaux de la Flandre, où la maîtresse +de Louis XV aurait été à portée du camp et du quartier du Roi.] + +[487: Richelieu, usant de son ascendant sur son ancienne maîtresse, +l'avait décidée à ce voyage dans l'intention de donner un illustre +cortège à la duchesse.] + +[488: Madame de Châteauroux avait une certaine inquiétude de ce voyage +de la vieille princesse, d'après les secrets motifs que les bruits de la +cour et les communications de madame de Tencin prêtaient à ce voyage. +Suivant une lettre de Mademoiselle écrite à M. de Langeron, un objet qui +tenait plus à cÅ“ur à la princesse de Conti, que la chute de son gendre +et la grossesse de sa fille, était un renversement du ministère suivi du +retour de Chauvelin. On lui attribuait encore la pensée de donner sa +fille au Roi pendant l'absence de la duchesse de Châteauroux.] + +[489: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux._ Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[490: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--«Madame de Flavacourt, sÅ“ur +de madame de Châteauroux, dit d'Argenson à la date du mois d'avril, +belle, mais fausse, avec peu d'esprit ni de naturel, a été lorgnée par +le Roi et y a répondu; il a été question d'un marché à l'imitation de sa +sÅ“ur. Elle a voulu pour première condition que l'on renvoyât sa sÅ“ur, le +Roi a craint que cela donnât une nouvelle scène au public et les grands +frais d'une maîtresse nouvelle déclarée, de sorte que la première +personne à qui il a été le dire c'est à madame de Châteauroux. Sur quoi +elle a dit: _Sire, vous me chasserez, si vous voulez, mais je commence +par vous demander ou que cela soit sur-le-champ, ou que ma sÅ“ur le +soit_; et sur cela il a été déclaré que ladite sÅ“ur de Flavacourt ne +serait plus des cabinets, ni de la Muette, ni de Choisy.] + +[491: «Je crois aussi que M. de la Rochefoucauld mettra le peu qu'il +sait en usage pour faire réussir la Flavacourt. Elle est très-engraissée +et, par conséquent, embellie. Elle paraît de la plus grande gaieté. La +Reine l'accable de caresses. Tout cela marque du moins des espérances.»] + +[492: La préférence donnée par le Dauphin à la figure de madame de Muy, +la plus laide de toute la cour, sur la figure de madame de Flavacourt, +amusait un moment tout Versailles.] + +[493: Dans une lettre du 19 juin 1744 adressée à Richelieu, madame de +Tencin écrit: «... Voici dans la plus grande exactitude tout ce qui +s'est passé à ce sujet. On vient de dire à mon frère, de la part de +l'homme que vous savez, que la Flavacourt écrivoit au Roi, que les +lettres étoient sous l'enveloppe de Lebel, que comme les lettres étoient +adressées au Roi, on n'avoit osé les décacheter, mais qu'on connoissoit +le caractère. La chose nous parut si importante que nous ne nous tînmes +pas à ce premier avis. On renvoya celui qui l'avoit donné faire de +nouvelles questions; on le pria de bien examiner la chose, il répondit: +qu'il ne pouvoit s'y méprendre, qu'il connoissoit parfaitement le +caractère des trois sÅ“urs et leur cachet (je vous rapporte ses propres +termes); qu'il étoit sûr que les lettres pour le Roi adressées à Lebel +étoient de madame de Flavacourt; qu'il y en avoit eu de Versailles et de +Paris et qu'à vue de pays il pouvoit y en avoir dix ou douze depuis ce +premier avis... Voilà l'homme qui vient encore de voir celui qui a vu +les lettres et qui lui avoit dit de la part de mon frère qu'il s'étoit +trompé, et que madame de Flavacourt n'avoit point écrit: il a soutenu +qu'il ne s'étoit pas trompé, qu'il était sûr de ce qu'il avoit dit...»] + +[494: «... Je parle d'abord de la lettre de madame de Lauraguais, et +puis de quelque chose de plus intéressant, c'est d'une conversation de +la Reine et de madame de Flavacourt. La Reine lui a dit que le Roi +l'avait lorgnée à son souper. Elle ajouta qu'elle n'avoit pas de +meilleure amie qu'elle, et qu'elle voulait être sa confidente. La +Flavacourt répondit qu'elle lui diroit tout; que, si la chose arrivoit, +elle ne se livreroit que par crainte, n'ayant aucun goût pour le Roi; +mais qu'elle ne vouloit pas être chassée de la cour et se trouver encore +dans la nécessité de vivre avec son mari.»] + +[495: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[496: _Ibid._--_Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. +VI.] + +[497: Le samedi 16 mai la princesse de Conti demandait à la Reine une +audience dans laquelle elle lui faisait part du projet de son voyage, +lui en expliquant les motifs, lui demandant son agrément. La Reine qui +désapprouvait fort le voyage, lui disait fort honnêtement que cela ne la +regardait en aucune manière et que la princesse n'avait besoin d'aucun +agrément. Là -dessus la princesse de Conti faisait allusion aux discours +qu'on tenait dans le public, déclarait qu'ils n'avaient aucun fondement, +et qu'elle ne menait point avec elle mesdames de Châteauroux et de +Lauraguais, ajoutant, qu'il n'y avait eu aucune proposition faite de sa +part, ni de celle de ces dames, ni rien de concerté ensemble. Les deux +princesses partaient le 29 mai, laissant le public assez étonné de ne +pas voir les deux sÅ“urs profiter de leur départ pour se rendre en +Flandre.] + +[498: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t VII.] + +[499: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[500: Madame de Rubempré étant allée, la veille du départ de ces dames, +coucher à Plaisance, elles lui proposèrent de l'emmener avec elles en +Flandre; l'arrangement ne put se faire sur-le-champ, mais madame de +Rubempré promit d'y aller, et, dit de Luynes, elle est partie ou part +ces jours-ci.] + +[501: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[502: De Meuse n'était que malade. Il jouera bientôt un rôle dans la +maladie de Metz, un rôle de dévouement pour la femme, qui dans les +premiers temps de sa faveur ne pouvait le souffrir, mais semble, à +l'heure présente, être prise d'un commencement d'attachement pour le +vieux familier de Louis XV.] + +[503: Les frères Salles, hommes d'affaires auxquels s'intéresse la +duchesse de Châteauroux, et dont parle très-souvent madame de Tencin +dans ses lettres.] + +[504: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux_. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[505: Le maréchal de Coigny commit de grandes fautes dans cette affaire. +Il laissa passer par surprise une armée de 60,000 hommes sur quatre +points différents, et ne l'apprit que le lendemain au soir. M. de Coigny +était âgé et atteint d'une rétention d'urine.] + +[506: Le Roi quittait Dunkerque le 19 juillet.--Louis XV part en lançant +cette phrase qui promettait: «Je sais me passer d'équipage, et, s'il le +faut, l'épaule de mouton des lieutenants d'infanterie me nourrira +parfaitement.»] + +[507: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[508: En mourant, la duchesse de Châteauroux dira qu'elle a été +empoisonnée dans une médecine à Reims.] + +[509: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[510: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. VIII.--«La maison +habitée par la duchesse de Châteauroux était la maison abbatiale du +premier président. Il y eut trois galeries en planches de faites dont la +troisième sur la rue scandalisa le peuple, l'usage en étant bien +marqué.» (_Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.)] + +[511: La _Remarquable histoire de la vie de la défunte Anne-Marie de +Mailly, duchesse de Châteauroux_... publiée en allemand en 1746, parle +d'un assez bizarre cadeau offert par les juifs de Metz au Roi, qui en +fit hommage à la duchesse de Châteauroux. «Ils firent faire, dit +l'écrivain allemand, un précieux melon en or et l'offrirent au Roi. La +tige de ce melon était garnie de diamants, et l'intérieur au lieu de +pépins était rempli de petits diamants et de pierres précieuses. La +valeur de cet objet fut estimée à dix mille pistoles. Le Roi accepta +gracieusement ce cadeau qu'il ne crut pouvoir mieux utiliser qu'en le +donnant à la duchesse de Châteauroux qui trouva ce don fort agréable.»] + +[512: Cette maladie de Metz sauvait le prince Charles dont l'armée +allait être prise ou détruite. Le maréchal de Noailles qui écrivait au +Roi, de Schelestadt à la date du 9 août: «Je suis dans une véritable +inquiétude de savoir Votre Majesté incommodée et d'être hors de portée +de savoir de ses nouvelles à tous moments... Mon tendre et inviolable +attachement pour la personne de Sa Majesté ne me laissera aucune +tranquillité que je ne la sache entièrement rétablie»; le maréchal de +Noailles, le vieux courtisan, aura, tout le temps que la vie du maître +est en danger, l'attention si bien tournée vers la chambre du Roi, et sa +vigilance se trouvera tellement distraite des mouvements de l'ennemi par +la lutte du parti de la Tournelle et du parti des princes du sang, que +lorsqu'il combinera son mouvement d'enveloppement, le prince Charles +aura déjà passé le Rhin, _à la barbe_ de l'armée française, et marchera +par la Souabe sur la Bohême menacée. Le maréchal n'aura que le +très-médiocre avantage de battre dans deux combats, une arrière-garde +sacrifiée à dessein. Sur cette faute militaire, l'envoyé prussien, M. de +Schmettau, éclatait en reproches contre l'ami de la _ritournelle_, +contre le maréchal de la maîtresse chassée, si bien qu'un moment on le +faisait responsable de l'atteinte portée à la vie du Roi par ce voyage +de Dunkerque à Metz entrepris par son conseil, sous l'influence mortelle +de chaleurs caniculaires. Dans ces circonstances, le maréchal demandait +une entrevue au Roi qui lui répondait cette lettre amicale où l'on peut +voir au fond un congé donné à l'homme de guerre: «Metz, ce 30 août +1744.--Je serai ravi de vous revoir, monsieur le maréchal, vous me +trouverez avec bien de la peine à revenir, il est bien vrai que c'est de +la porte de la mort. Ce n'a pas été sans regret que j'ai appris +l'affaire du Rhin, mais la volonté de Dieu n'était pas que j'y fusse, et +je m'y suis soumis de bon cÅ“ur, car il est vrai qu'il est le maître de +toutes choses, mais un bon maître. En voilà assez, je crois, pour une +première fois.» La petite cour de Metz était dans l'attente de +l'entrevue. Le maréchal se rendait chez le Roi sur les huit heures, Sa +Majesté jouait, le maréchal mettait un genou en terre et lui baisait la +main avec effusion, le Roi lui disait: «Vous voyez, monsieur le +maréchal, un ressuscité,» et il n'était question de rien de particulier. +Depuis cette visite, dix jours se passaient sans que le maréchal pût +travailler avec le Roi; et il voyait, lui, le général en chef de l'armée +d'Alsace, les troupes menées au siége de Fribourg par le maréchal de +Coigny, et quand il demandait au Roi s'il aurait l'honneur de +l'accompagner, Louis XV lui disait assez sèchement: «Comme vous +voudrez.»] + +[513: Le bruit courut que, cette nuit, Richelieu avait enfermé le Roi +avec les deux sÅ“urs.] + +[514: Pendant la convalescence de Louis XV, la Peyronie interrogé par le +duc de Luynes sur ce qu'il pensait de la maladie du Roi, lui répondit: +«que le Roi, dans l'état ordinaire de bonne santé, étoit dans l'usage +d'aller deux fois par jour à la garde-robe et abondamment; que plusieurs +jours avant, continuant à toujours manger de même, il n'alloit plus que +rarement et que peu à la fois, ce qui avoit formé un amas considérable +de matières qui avoient reflué dans le sang; qu'outre cela il croyoit +qu'il avoit eu un coup de soleil, ce qui paroissoit démontré par une +douleur fixe qu'il avoit dans un côté de la tête, et très-vive que le +Roi a eue pendant toute sa maladie, ce qui donnoit avec raison les plus +grands sujets d'inquiétude. La Peyronie m'a ajouté qu'à ces deux +accidents il croyoit qu'il s'étoit joint un peu de fièvre maligne, qui +cependant n'étoit pas accompagnée de tous les symptômes ordinaires de +cette fièvre.»] + +[515: Il n'y avait à Metz de princes du sang que le duc de Chartres, le +comte de Clermont, le duc de Penthièvre, et encore ce dernier, +convalescent de la petite vérole, ne pouvait-il sortir de sa chambre.] + +[516: À quelques temps de là on chantait à Paris sur l'air des _Pendus_ +une chanson faite sur leur confrère par des médecins. + + Or, écoutez petits et grands, + L'histoire du chef des merlans, + Qui s'est joué, l'infâme traître, + Des jours de son Roi, de son maître, + Et faillit à nous perdre tous + Pour complaire à madame Enroux. +] + +[517: Malgré le désir qu'avait le Roi d'avoir les soins de Dumoulin +qu'il avait demandé dès le 9, malgré l'impatience de son arrivée, ce ne +fut que le 13 qu'on lui envoyait un courrier et il n'arrivait à Metz que +le dimanche 16.] + +[518: _Fragment des Mémoires de madame la duchesse de Brancas_. Lettres +de Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802.] + +[519: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[520: _Ibid._, t. VI.] + +[521: D'après la _Vie privée de Louis XV_ qui l'a emprunté aux _Amours +de Zeokinizul roi des Kofirans_, le comte de Clermont aurait enfoncé le +battant de la porte d'un coup de pied, en adressant à Richelieu: «Quoi! +un valet tel que toi, refusera la porte au plus proche parent de ton +maître!»] + +[522: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[523: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.] + +[524: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. VIII.--Dans le récit +de la maladie de Metz où Soulavie tire tous ces détails du duc de +Luynes, il ne raconte pas cette conférence entre la favorite et le P. +Pérusseau d'après les mémoires du duc. Le courtisan chroniqueur dit en +effet seulement ceci: «On prétend que le mardi ou le mercredi, madame de +Châteauroux et M. de Richelieu voyant le danger où étoit le Roi, avoient +parlé au P. Pérusseau pour tâcher d'user de ménagement pour elle, s'il +étoit question de confession, madame de Châteauroux lui ayant donné +parole positive qu'elle ne rentreroit plus dans la chambre du Roi +pendant sa maladie et qu'elle ne reverroit jamais le Roi qu'en qualité +d'amie. Je ne suis point du tout certain de ce fait. On ajoute que la +proposition ne fut point agréée par le P. Pérusseau, et cela est aisé à +croire.»] + +[525: Le 11, la Peyronie avait parlé à M. de Soissons du danger où se +trouvait le Roi, mais le mercredi, quoique l'état fût aggravé, il lui +disait que rien ne pressait.] + +[526: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie. Buisson. +1793, t. VI.] + +[527: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[528: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--_Mémoires du maréchal duc de +Richelieu_, par Soulavie. Buisson, 1793.--Presque aussitôt l'expulsion +des deux sÅ“urs, M. de Soissons donnait l'ordre, malgré la solennité de +la fête du lendemain, de détruire la galerie qui conduisait madame de +Châteauroux chez le Roi, et cette destruction fut menée avec tant de +diligence que le samedi à l'heure que tout le monde se réveilla, il n'y +avait plus vestige de galerie. «Les bois, dit de Luynes, étoient +enlevés, les murs reblanchis, de manière que ceux qui l'avoient vue la +veille et les jours précédents pouvoient croire s'être trompés.» Devant +le pouvoir pris par M. de Soissons sur l'esprit du Roi la valetaille +murmurait: «Notre bon maître va donner à présent son royaume à M. de +Fitz-James, s'il le lui demande pour son salut.»] + +[529: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--Bouillon écrivait aussitôt à +la Reine, il lui disait: que son respect et son attachement pour elle, +et le devoir de sa charge ne lui permettaient pas de lui laisser ignorer +l'état où se trouvait le Roi, que la nuit avait été fâcheuse, la matinée +peu consolante, que le Roi avait eu des agitations si violentes pendant +la messe qu'il avait demandé aussitôt le Père Pérusseau, qu'il s'était +confessé avec beaucoup d'édification, qu'il devait recevoir le viatique +le soir de ce même jour. Avec la lettre de Bouillon, arrivait un +courrier de d'Argenson qui disait à peu près les mêmes choses que le +chambellan du Roi, et annonçait à Marie Leczinska que Louis XV trouvait +bon que la Reine s'avançât jusqu'à Lunéville, M. le Dauphin et Mesdames +jusqu'à Châlons. Le lendemain, la Reine partait à sept heures du matin +pour Metz, où elle arrivait le lundi à onze heures. Le Roi qui dormait, +s'éveillait, l'embrassait, lui demandait pardon des peines et des +chagrins qu'il lui avait donnés. Le rapprochement entre les deux époux +durait bien peu de temps. À quelques jours de là , lorsque le Roi était +rétabli, elle lui demandait de permettre de le suivre à Saverne, à +Strasbourg, il lui répondait froidement: «Ce n'est pas la peine,» et +sans vouloir plus longtemps l'entendre allait faire la conversation avec +les gens qui étaient dans la chambre.] + +[530: _Mémoires de Maurepas_, t. IV.] + +[531: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.] + +[532: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--Le Roi avait +huit aides de camp, tous maréchaux de camp qui étaient M. le marquis de +Meuse, lieutenant-général, le duc de Richelieu, le duc de Boufflers, le +duc de Luxembourg, le prince de Soubise, le duc d'Ayen, le duc de +Picquigny et le duc d'Aumont. D'après la _Vie privée de Richelieu_, le +duc aurait reçu le jour où il fut administré, une lettre anonyme dans +laquelle on l'engageait à quitter Metz, sa vie courant des dangers. +D'Argenson le poussait pour sa sûreté aussi à retourner à Paris, +l'avertissant, en ami, qu'il avait entendu dire que M. de Soissons, qui +devait administrer le Roi, avait projeté de s'adresser personnellement à +lui, pour lui reprocher publiquement d'être la cause du désordre de ce +prince. Mais Richelieu qui se défiait de d'Argenson persistait à +rester.] + +[533: Dans le premier moment de leur disgrâce, les deux sÅ“urs n'auraient +pas trouvé dans les écuries du Roi un officier qui voulût leur donner +une voiture pour les soustraire au peuple ameuté. C'était M. de +Belle-Isle qui leur prêtait un carrosse avec lequel elles sortaient de +la ville, et attendaient dehors avec mesdames de Bellefonds, du Roure, +de Rubempré, leurs voitures. Elles avaient reçu un premier ordre de +d'Argenson qui leur ordonnait de se retirer à quatre lieues de Metz sans +désignation d'endroit; sur une indication de Belle-Isle, elles s'étaient +rendues dans un château d'un président de Metz qui n'était pas meublé. +La nuit suivante, à deux heures du matin, elles recevaient un nouvel +ordre de continuer leur voyage. Avec cet ordre était arrivé un courrier +de cabinet qui avait la prescription de leur faire éviter la rencontre +de la Reine, de M. le Dauphin, de Mesdames; et le duc de Luynes les +rencontrait à Sainte-Menehould courant à trois berlines et ayant fait +déjà plusieurs détours à cause du changement de route de la Reine.] + +[534: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--La nuit du vendredi au samedi +15 août était encore plus mauvaise que toutes les nuits précédentes et +l'on s'attendait à tout moment à apprendre la mort du Roi. Dans le +cabinet du maréchal de Belle-Isle qui se trouvait au-dessous de la +chambre de Louis XV, l'on n'entendait pas remuer que l'on ne crût que +c'était le dernier moment de Sa Majesté. D'Argenson avait donné l'ordre +d'emballer ses papiers, le duc de Chartres faisait atteler sa chaise de +poste pour se rendre à l'armée du Rhin. À six heures du matin, on appela +les princes pour assister aux prières des agonisants, et depuis six +heures jusqu'à minuit Louis XV tomba dans une espèce d'agonie. Le nez du +Roi enflait, ses yeux changeaient, sa poitrine s'emplissait... Les +médecins avaient perdu la tête, et le mourant était abandonné aux +empiriques. Un chirurgien d'Alsace, nommé Moncerveau, qui vivait à Metz, +lui donnait une dose d'émétique qui amenait une évacuation et un +soulagement. La nuit du dimanche au lundi était encore terrible, et le +lundi matin, le chapelain qui lui portait, après la messe, le corporal à +baiser était effrayé de l'immobilité du Roi. Un mieux cependant se +produisait vers le 17. Le 23, Dumoulin déclarait que le Roi était hors +de danger, et le 26 comme première marque de convalescence on lui +faisait la barbe et on lui donnait du pain dans du bouillon.] + +[535: Les deux sÅ“urs quittaient Metz le 14 août et arrivaient le 20 août +à Plaisance, où elles séjournaient avant leur rentrée à Paris.] + +[536: «Dumoulin, disent les _Mémoires de Maurepas_, qui est arrivé à +midi et demi (dimanche 16), l'a trouvé bien: il a même dit au Roi qu'il +aurait part aux bénéfices sans en avoir eu les charges; en lui tâtant le +ventre, il lui a dit: Votre Majesté a le ventre d'une fille, il est dans +un état qui tend à sa convalescence.»] + +[537: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux_. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[538: Malgré toutes les précautions prises pour que la Reine et la +favorite ne se rencontrassent pas, de Luynes dit qu'elles se croisèrent +à Bar-le-Duc.] + +[539: On voit que la duchesse de Châteauroux est toujours préoccupée +d'être remplacée par sa sÅ“ur, madame de Flavacourt. La voiture de la +duchesse s'était, en effet, croisée avec la voiture de la _Poule_. +Madame de Flavacourt avait si bien supplié la Reine de l'emmener, que +celle-ci avait maladroitement cédé. Cependant, dans les premiers jours, +la Reine empêchait madame de Flavacourt de monter chez le Roi. Le 6 +septembre, premier jour de la semaine de madame de Flavacourt, la Reine +ne paraissait pas au dîner du Roi, pour que la sÅ“ur de madame de la +Tournelle n'apparût pas aux yeux du Roi, au grand jour et toute seule. +Elle n'entrait que le soir avec toutes les autres dames, à l'heure du +souper. Mais le Roi chez lequel on craignait une émotion, un ressouvenir +des deux sÅ“urs ne laissait rien apparaître. Toutefois, soit la +connaissance du blâme général pour sa complaisance, soit la gêne que +mettait la sÅ“ur des deux favorites dans la petite cour groupée autour du +convalescent, la Reine, lors de son départ pour la cour de son père, +disait assez sèchement à madame de Flavacourt qu'elle ne pouvait la +ramener et la laissait regagner Paris à ses frais et à sa guise.] + +[540: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[541: _Vie privée de Louis XV_. Londres, 1785, t. II.--_Les amours de +Zéokinizul, Roi des Kofirans_. Amsterdam, 1747.--À la +Ferté-sous-Jouarre, où les deux sÅ“urs furent reconnues, les paysans, +sans l'intervention d'un notable du pays, brisaient les voitures et +mettaient en pièces les deux favorites.] + +[542: Il s'agit du projet de son voyage à Strasbourg. La Reine demandait +à suivre le Roi qui, endoctriné par Richelieu, refusait sa demande +presque impoliment.] + +[543: D'Argenson qui, au dire de Soulavie, lors de l'expulsion de la +duchesse, lui avait adressé un geste de hauteur et de mépris, voyant +l'amour renaître chez le Roi, cherchait à se rapprocher d'elle et de +Richelieu.] + +[544: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[545: Cette lettre que madame de Châteauroux voulait faire parvenir au +Roi dans un moment favorable, ne lui était remise que le 10 octobre, +dans son passage à Saverne pour se rendre au siège de Fribourg.] + +[546: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[547: Lettre de la duchesse de Châteauroux, publiée dans +l'_Isographie_.--La voici toute entière: + + _À Plaisance, _4_ mai _1745. + +_Vous ettes charmant, cher oncle, de me tenir parole et de me donner +tous les jours des nouvelles du Roy. Je vous en ay une obligation que je +ne peut vous dire. Cela augmenteroit, si cela etoit possible, l'amitié +que j'ay pour vous. Je m'ennuye à périr, cela ne paroît-il pas le plus +singulier du monde. Je ne reconnoit en moy ni madame de la Tournelle, ni +madame de Châteauroux, je suis une étrangère pour moy. Cela ne fait pas +une situation agréable au moins, cher oncle. Je ne sçay pas combien +cette mauvaise plaisanterie durera, mais elle ne vaut rien du tout. Je +vous écriré plus au long par le courrier; en attendant, je vous souhaite +toute sorte de bonheur et de prospérité. + + La D. de Châteauroux. + +À Monsieur le duc de Richelieu à l'armée de Flandres._ (Collection +d'Aimé Martin.)] + +[548: Dans un journal de la campagne de Louis XV en 1744 ou _mémorial +essentiel_ pour rédiger l'histoire curieuse des intrigues, etc. publié +dans les _Mémoires de Maurepas_, nous trouvons à la date du 19 +septembre: «Le Roi dit du bien de Richelieu au maréchal de Noailles, +afin qu'il revienne près de lui.» Il est un autre document plus +significatif daté du lendemain et que nous trouvons aux Archives: + +Aujourd'huy 20 septembre 1743. Le Roy étant à Metz et ayant accordé à la +duchesse de Lauraguais une pension de 9,000 livres pour en jouir à +compter du jour de son mariage et désirant lui donner un titre qui +assure cette grâce, Sa Majesté a déclaré et déclare, veut et entend que +ladite dame duchesse de Lauraguais jouisse, sa vie durant, de la somme +de 9,000 livres de pension et qu'elle en soit payée par chacun an à +commencer du 23 février 1743 sur ses simples quittances par les gardes +du Trésor Royal présents et à venir... Registre du Secrétariat d'État. +Registre O/1 88.] + +[549: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.--Dans ce mois d'octobre, la duchesse de +Châteauroux semble assurée de sa rentrée en faveur, et fait de la +protection comme si elle était favorite. Voici une lettre de la fin du +mois adressée à Richelieu: + + _À Paris, ce 25 octobre. + +Voilà un mémoire, cher oncle, qui vous expliquera ce que l'on désire de +vous pour M. du Fesy, reellement si vous le pouves vous feré tres-bien, +car il est bien facheux pour luy d'avoir manques l'affaire des postes et +celle-cy le dédommageroit en quelques façons, enfin je suis chargé de +vous presser très fort pour que vous luy accordies et je m'en acquitte. +Par votre dernière lettre, je vous vois de très méchante humeur, et je +ne peux pas dire que vous ayé tort, car tout ce qui vous est arrivée est +fort désagréable et je l'ay senty je vous assure encore mieux que vous. +Mais pourquoy ne songerions nous a vous faire envoyer au devant de la +dauphine, lon dit que la commission est encore plus honorable que +l'autre, j'en parlé hier avec le cardinal de Tencin qui aprouva mon +idée; qu'en dite vous, si vous laprouviez nous chercherions les moyens +de la faire parvenir jusqu'au roy, mais sur toute chose n'ayé pas l'air +d'y songer et n'en parlé a personne, car si nous ne réussissons pas ce +seroit encore pis, je voulois vous ecrire fort longuement aujourd'hui, +mais j'ay été malade comme une bete toute ma journée de ma colique. Vous +n'auré qu'un petit bonsoir, ce maudit siège (le siège de Fribourg) me +fait trembler, je ne peut pas vous dire les inquietudes que vous me +causè, car je regarderé comme une espèce de miracle si il y en a un de +vous qui en revienne; vous scavez, cher oncle, comme je vous aime je +vous assure que je ne suis point changé et qu'au contraire je vous aime +si cela est possible encore davantage._ (Lettres autographes de la +duchesse de Châteauroux. Bibliothèque de Rouen.] + +[550: La lieutenance de Belle-Isle dont parle madame de Châteauroux, est +la lieutenance générale de Pologne, qui lui avait été donnée par le Roi +de Pologne le 1er octobre 1744.] + +[551: Le chevalier de Grille cité fréquemment dans les lettres de madame +de Tencin comme un ami intime de madame de Châteauroux.--Le duc de +Luynes dit dans son journal, à la date du samedi 25 janvier: «On sut +hier au soir ici que le Roi a donné à M. le chevalier de Grille la +compagnie des grenadiers à cheval: Le chevalier de Grille est fort ami +de madame la duchesse de Châteauroux et depuis longtemps.»] + +[552: Le Roi arrivait à Paris le 13 novembre au soir, il entendait le 14 +le _Te Deum_ à Notre-Dame, le 16 il allait dîner à l'Hôtel de Ville, de +là se rendait au Salut des Grands-Jésuites de la rue Saint-Antoine, puis +parcourait toutes les illuminations de Paris jusqu'au bout de la rue +Saint-Honoré. Soulavie qui a la spécialité des autographes suspects, +cite une lettre de la duchesse de Châteauroux qui dit s'être mêlée à la +foule pour voir le BIEN-AIMÉ, et avoir été arrachée de sa contemplation +amoureuse par «_Voilà sa p..._» La lettre est-elle vraie, et l'injure +a-t-elle été subie? Ce qu'il y a de certain, c'est que quelques jours +après, sur la nouvelle de la reprise de la favorite par le Roi, il +courait à la halle cette phrase pittoresque: «Il reprend sa _guinche_, +eh bien! s'il retombe malade, il n'aura pas de nous un _Pater_.» La +lettre donnée par Soulavie est redonnée dans la _Vie privée de +Richelieu_ au milieu d'un certain nombre de lettres de la duchesse de +Châteauroux. Ces lettres, qui sont jointes à des lettres de Louis XV +beaucoup plus incontestables, je ne les crois pas absolument fabriquées, +et cependant je n'ai qu'une très-médiocre confiance dans leur parfaite +authenticité, n'y retrouvant pas le ton hautain, les allures viriles, +les expressions énergiques et triviales qui sont la signature des +lettres de la collection Leber.] + +[553: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[554: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VIII.] + +[555: _Fragment des Mémoires de madame de la duchesse de Brancas_. +Lettres de Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802. Ce sont les seuls +mémoires qui parlent d'une entrevue secrète à Versailles.] + +[556: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.] + +[557: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[558: Narbonne, le commissaire de police de Versailles, raconte que le +chancelier ayant conjuré M. de Châtillon en son nom et au nom de tout le +royaume de ne pas emmener le Dauphin, avait fini par lui dire: +«Monsieur, vous vous en repentirez»; à quoi, M. de Châtillon avait +répondu qu'il prenait à son compte les suites de l'événement. Il avait +ordre de ne s'avancer que jusqu'à Châlons, puis jusqu'à Verdun; mais +ayant résolu dès Versailles de mener le Dauphin jusqu'à Metz, il passait +outre, et le Dauphin arrivait à Metz le lundi à quatre heures. On ne +jugeait pas à propos d'annoncer cette arrivée au Roi qui avait donné un +ordre contraire. La fièvre du Roi était encore considérée comme ayant un +caractère de malignité en même temps qu'on craignait une scène +d'attendrissement pour son état de faiblesse. Ce n'était donc que le +jeudi que l'on demandait au Roi s'il trouvait bon que le Dauphin vint à +Metz et ce n'était que le lendemain vendredi que le Dauphin était censé +arriver à Metz. Le Roi le voyait ce jour-là , et faisait une réception +très-froide au prince et à son gouverneur.] + +[559: Le Roi avait eu connaissance de cette correspondance par Vauréal, +son ambassadeur en Espagne.] + +[560: Le duc était déjà exilé. Le 10 novembre, avant l'arrivée du Roi à +Paris, le duc de Châtillon recevait une lettre de cachet datée du 17 +octobre, par laquelle le Roi lui ordonnait de se rendre dans ses terres +et d'y rester jusqu'à nouvel ordre. Un ordre particulier portait que +madame de Châtillon suivît son mari. L'exil du ménage n'était levé que +dix ans après par la protection de madame de Pompadour.] + +[561: M. de Balleroy, ancien gouverneur du duc de Chartres, et qui +passait pour avoir composé le véritable discours que l'évêque de +Soissons avait tenu contre la duchesse de Châteauroux, lorsque Louis XV +avait reçu l'extrême-onction, avait été aussi exilé, le lendemain du +jour où l'on avait connu l'exil du duc de Châtillon.] + +[562: Fitz-James, l'évêque de Soissons détesté, était exilé dans son +diocèse, non par lettre de cachet, mais verbalement. Lorsqu'il voulait +revenir à la cour pour le mariage de la Dauphine, le Roi lui faisait +dire que sa disgrâce était très-réelle. Plus tard, Louis XV s'opposait à +sa promotion au cardinalat. Fitz-James s'en vengeait en continuant à +entretenir le Roi de canons et de foudres vengeresses contre les rois +adultères, et il avait beau jeu; Compiègne étant du diocèse de +Soissons.] + +[563: Louis XV ne sévit pas contre son confesseur Pérusseau, mais, en +souvenir de la cruelle incertitude où il avait laissé madame de +Châteauroux à Metz, il s'amusa à le tenir dans l'inquiétude d'un +remplacement suspendu pendant de longues années sur sa tête.] + +[564: La lettre de cachet adressée au duc de La Rochefoucauld était de +la plus grande dureté. La voici: «Vous manderez à M. de La Rochefoucauld +que je suis fort mécontent de sa conduite et qu'il reste à la +Roche-Guyon jusqu'à nouvel ordre. Si cependant il a quelques affaires +qui demandent sa présence à Paris, il m'en fera demander la permission; +il ne pourra aller que de la Roche-Guyon à Liancourt et de Liancourt à +la Roche-Guyon. Mandez-lui aussi qu'il se tient bien des propos dont je +suis instruit et que l'on augmente.»] + +[565: Quant au duc de Bouillon, il allait être envoyé non à Navarre, +mais dans un château du duché d'Albret qui n'était pas habité depuis +deux cents ans, quand madame de Lesdiguières qui était de ses amis et +qui avait pour ainsi dire élevé la duchesse de Châteauroux, était +avertie de l'ordre d'exil. Elle faisait prier madame de Châteauroux de +passer chez elle, lui disait qu'il était honteux pour la gloire du Roi +qu'il exilât un de ses grands officiers qui venait de lui montrer autant +d'attachement dans sa grande maladie, et lui déclarait que, comme il ne +dépendait que d'elle de faire changer cet ordre, elle ne lui +pardonnerait jamais et ne la verrait de sa vie, si l'ordre n'était +changé.» L'ordre ne fut pas donné.] + +[566: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--Cette lettre de madame de +Châteauroux n'est pour ainsi dire qu'une reproduction du billet du Roi +et du discours dicté par Louis XV à Maurepas.] + +[567: _Mémoires du duc de Luynes_, t. I.] + +[568: Ce billet, qui n'était que la répétition de celui dont madame de +Châteauroux avait envoyé un extrait dans sa lettre à madame de +Boufflers, courait, en copies manuscrites, le soir de ce jour, tout +Paris.] + +[569: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, vol. VII.] + +[570: De Luynes affirme qu'elle prononça cette phrase, ou la phrase, +«_Cela est sans conséquence._»--Selon madame de Brancas, il n'y aurait +eu d'autres paroles, entre la favorite et le ministre, que ces seuls +mots: «_Donnez-moi les lettres du Roi et allez-vous-en._» J'ai une plus +grande confiance dans le récit du duc de Luynes, repris entièrement par +Soulavie, récit que le duc semble tenir de Maurepas lui-même.] + +[571: Le bruit courut que l'arrivée inopinée de Maurepas dans un temps +critique avait amené une révolution qui avait entraîné la mort de la +duchesse. De Luynes combat ce bruit. Il affirme que la duchesse n'avait +point ses règles, au moment de la visite de Maurepas, qu'elle était, +d'ailleurs avertie d'avance de la visite par le Roi; reconnaît qu'il est +vrai qu'elle était dans son lit, le mercredi à six heures du soir, mais +il nous apprend qu'elle sortit dans la soirée, pour aller chez mesdames +de Lesdiguières et de Brancas. Ce fut seulement le lendemain, le jeudi +26, jour où elle devait signer le bail d'une maison dans le quartier de +l'hôtel de feu madame la Duchesse, qu'elle tomba vraiment malade et fut +saignée pour le première fois.] + +[572: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[573: Le duc de Luynes affirme qu'elle n'avait pour toute fortune que 60 +actions qui lui avaient été données au moment de son mariage par feu M. +le Duc, qui se croyait son père. Le désintéressement des trois sÅ“urs ne +peut être nié. Madame de Mailly coûta très-peu de chose à l'État, madame +de Vintimille ne voulut accepter que le nécessaire. Quant à madame de +Châteauroux, avide de grandeurs et de dignités et même de revenus lui +permettant de tenir un grand état de maison, elle n'eut point l'amour de +l'argent de madame de Pompadour. Elle dédaigna les offres des hommes +d'affaires, qui, pour une simple préférence, lui offraient des millions. +Et Soulavie déclare avoir vu une lettre d'elle adressée à Richelieu, où +elle traitait une de ces offres de _grossièreté indigne_.] + +[574: Voici le récit que Soulavie et Boisjourdain donnent de cette +entrevue: «Madame de Modène lui ayant dit que sa sÅ“ur, madame de +Flavacourt, était venue pour la voir, madame de Châteauroux lui +répondit: _Ah! je suis bien fâchée qu'on l'ait laissée aller, +pouviez-vous douter que je n'eusse eu grand plaisir à la voir?_ Madame +de Modène lui répliqua: «Je suis bien charmée de votre façon de penser +pour elle; car elle est là , et je ne savais comment vous l'annoncer». +Elle la fit donc entrer et l'embrassa en lui disant: «_Ma sÅ“ur, vous +vous étiez retirée, pour moi j'ai toujours conservé pour vous les mêmes +sentiments._» Madame de Flavacourt lui baisa les mains en fondant en +larmes.--Une chose curieuse c'est que, malgré l'affirmation de Soulavie +qui fait mourir la duchesse de Châteauroux dans les bras de madame de +Mailly, la duchesse ne voulut pas recevoir sa sÅ“ur. Le duc de Luynes +affirme que madame de Mailly, s'étant adressée inutilement à Vernage, se +présenta plusieurs fois à la porte de sa sÅ“ur sans pouvoir être reçue.] + +[575: L'auteur de la _Vie privée de Richelieu_ donne à la date du 2 +décembre une lettre de d'Argenson à Richelieu qui ne me semble pas +fabriquée. La voici: «Je ne puis vous entretenir d'autre chose, +Monsieur, que de l'inquiétude où nous met madame de Châteauroux... +L'embarras de la tête qui subsiste est le plus terrible. Cependant elle +répond juste à toutes les questions qu'on lui fait. Vernage assure même +que dans cette maladie-ci qui est assez commune dans Paris, la plupart +de ceux qui en reviennent ont eu des symptômes beaucoup plus forts que +madame de Châteauroux n'en a eu jusqu'ici, qu'on ne devait pas même +regarder l'affaire comme désespérée, si l'on voyait ce même accident +augmenter. Les évacuations du ventre avaient bien été ces jours passés +et il est fâcheux qu'elles aient été aujourd'hui moins abondantes. Cet +accident cependant n'est pas décisif, et outre qu'après de grandes +évacuations, il n'est pas étonnant qu'elles diminuent, vous pouvez vous +souvenir que nous avons éprouvé les mêmes variations dans la maladie du +Roi et il y a sans doute des moyens qu'on emploiera pour rendre la +liberté au ventre. + +«Voila donc quel est dans ce moment-ci le sujet de nos alarmes et +désespérances, mais au milieu d'une pareille situation vous pouvez juger +de celle du maître et de ceux qui lui sont véritablement attachés. Je ne +puis vous exprimer à quel point je partage sa douleur pour lui, pour +elle et pour tous ceux qui pensent comme nous. Je suis indigné de la +joie interne et masquée des vilaines gens que je vois sans cesse autour +de lui avec un dehors composé, qui jouissent de la peine de leur pauvre +maître et qui désireroient bien la voir portée au dernier période. Dieu +veuille que sa santé n'y succombe pas! Il a un visage qui fait trembler +et il passe malgré cela une partie de la journée dans la +représentation...»] + +[576: À la date du 6 décembre, le nonce du pape Durini mandait à Benoit +XIV: «La Châteauroux est pour ainsi dire dans un état complètement +désespéré par suite d'une fièvre maligne accompagnée d'un transport au +cerveau; le mal s'est déclaré le jour même où elle apprenait que le Roi +la rappelait à la cour. On prétend que le Roi est venu la voir la nuit +avant sa confession au P. Segau (Ségaud), jésuite de distinction. Elle a +reçu depuis le viatique. Les médecins conservent donc bien peu +d'espérance qu'elle puisse se rétablir» (Lettere di Mgr Carlo Durini +arcivescovo di Rodi, nunzio apostolico in Parigi, al cardinal Valenti, +secretario di stato per Benedetto XIV. _Curiosità storiche raccolte da +Felice Calvi_. Milano, Antonio Valardi, 1878.)] + +[577: Le Roi avait envoyé à la chapelle et à la paroisse faire part de +son intention qu'il fût dit des messes pour demander à Dieu la guérison +de madame de Châteauroux.] + +[578: Barbier dit que toute la cour vint se faire inscrire à la porte de +la duchesse où l'on donnait régulièrement le bulletin.] + +[579: D'Argenson dit, à la date du 17 novembre, que sans cette fluxion +la belle duchesse eût reparu au cercle de la Reine.] + +[580: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[581: Le Roi partait avec M. le Premier et M. d'Harcourt, capitaine des +gardes en quartier. Il était si pressé de quitter Versailles que de +Meuse qui n'était pas avec lui au moment où il prenait cette +détermination ne pouvait arriver assez à temps pour monter en voiture +avec lui et était obligé de le rattraper dans sa chaise. Là à la Muette +le nonce du pape Durini dit qu'il ne discontinuait pas de pleurer, +s'accusant de la mort de la duchesse et l'attribuant aux scènes de Metz. +Il passait quelques jours complètement renfermé avec les amis +particuliers de madame de Châteauroux: MM. d'Ayen, de Luxembourg, de +Gontaut, de la Vallière et M. de Soubise accouru à la Muette. Il avait, +dans sa douleur, plaisir à vivre seulement avec ceux qui lui parlaient +de la morte et il nommait, pour le voyage de Trianon, mesdames de +Modène, de Boufflers, de Bellefond, les trois femmes qui avaient vu +madame de Châteauroux pendant sa maladie. Il avait envoyé un courrier à +Richelieu qui tenait les États du Languedoc. Pendant le séjour de +Trianon, le prince de Conti, qui avait été fort amoureux de la duchesse, +étant arrivé un matin de fort bonne heure, le Roi le faisait entrer +pendant qu'il était au lit, l'entretenait seul pendant toute une heure, +lui parlant avec force larmes de cette femme qu'ils avaient tous deux +aimée. C'était encore une entrevue pleine d'attendrissement que celle +que le Roi avait au commencement de janvier avec madame de Lauraguais +qui ne savait que depuis quelques jours la mort de sa sÅ“ur. Il lui +prêchait la résignation, lui disant: «Madame, Dieu vous a frappée, il +m'a frappé aussi; je croyais n'avoir qu'à désirer, mais Dieu en a +disposé autrement. Il faut adorer sa main et se soumettre.» Puis, ce Roi +en lequel la religion et le tempérament amoureux se livraient de +continuels combats, envoyait ses soupers dans son appartement, lui +donnait les loges de Nantes qu'aura plus tard madame du Barry, reprenait +ses habitudes avec elle, en en faisant la maîtresse intérimaire entre +madame de Châteauroux et madame de Pompadour.] + +[582: Bois-Jourdain raconte que ce jour le Roi ne put soutenir la séance +du Conseil jusqu'à la fin et dit à ses ministres: «Messieurs, finissez +le reste sans moi.»] + +[583: Le nonce du pape Durini écrit le 13 décembre: «Le mardi 8 courant, +madame de Châteauroux mourut assistée par un religieux jésuite et +donnant des signes de repentir, au milieu d'une chambre pleine de +seigneurs de la cour selon l'habitude détestable de cette nation de +mourir en public.»] + +[584: La _remarquable histoire de la vie de la défunte Anne Marie de +Mailly, duchesse de Châteauroux, favorite de Louis quinzième, roi de +France_ (publiée en allemand en 1746) donne à propos du testament de la +femme, un détail sur l'achat de dentelles pendant la campagne de 1744 +qui ne se trouve que là . Je crois n'avoir pas besoin de dire qu'il y a +une grande exagération dans la note de l'écrivain allemand, enfin la +voici telle qu'elle a été rédigée. «Par son testament elle (la duchesse +de Châteauroux) institua la duchesse de Lauraguais héritière de ses +meubles et objets précieux. Cela se monte à plusieurs millions entre +autres pour un million de dentelles qu'elle avait achetées pendant son +séjour en Flandres. Le duché de Châteauroux fait retour à la couronne; +le roi a cependant ordonné de payer aux trois sÅ“urs sur ce duché une +rente viagère de 25,000 livres.»] + +[585: Le P. Segaud qui l'avait assistée à ses derniers moments, +racontait que l'entretenant de la confiance que nous devons avoir à la +sainte Vierge, la duchesse lui avait dit que dans tous les temps elle +avait porté sur elle une petite médaille de la sainte Vierge et qu'elle +avait demandé deux grâces par son intercession: l'une de ne point mourir +sans sacrements, l'autre de mourir le jour d'une des fêtes de la +Vierge.] + +[586: Madame la Dauphine, se trouvant très-bien le premier mercredi de +février 1757, prenait sa tasse de chocolat d'habitude. L'instant d'après +elle se trouvait mal; les syncopes, une perte effroyable survenaient... +Tronchin appelé parlait d'une _crise surnaturelle_ et madame Adélaïde +lui administrait _le contre-poison de madame de Verrue_ qu'elle tenait +de la princesse de Carignan et qu'elle avait toujours dans les cassettes +qui la suivaient. Par hasard, ce jour-là , madame Adélaïde qui préparait +tous les jours le chocolat de la princesse ne l'avait pas fait. Beccari +des petits appartements fut soupçonné; Dour, garçon d'office, lui avait +vu apprêter la tasse de chocolat suspecte et avait dit qu'il ne +comprenait pas comment il fallait autant de temps pour préparer une +tasse de chocolat, et pourquoi on y faisait entrer autant d'ingrédients, +des eaux qu'on tirait de divers flacons.] + +[587: _Aqua tofana._] + +[588: _L'Espion dévalisé_. Londres, 1781.] + +[589: De Luynes confirme les propos de madame de Châteauroux disant que +pendant sa maladie elle avait été empoisonnée à Reims dans une +médecine.] + +[590: Madame de Brancas dit que Maurepas partit à midi de Versailles, +qu'il ne fit que changer de voiture en arrivant chez lui, alla quelque +part avant de se rendre chez madame de Châteauroux, chez laquelle il ne +se rendit qu'à la fin de la journée, et elle se demande où il alla, avec +qui il s'aboucha avant la visite. Elle ajoute qu'à peine la duchesse eut +lu la lettre du Roi, elle sentit d'insupportables douleurs aux yeux et à +la tête. Ce récit doit être accepté avec la plus grande défiance. La +femme qui écrit cela ne dit-elle pas quelques lignes plus bas: «À peine +le Roi sut-il la mort de madame de Châteauroux qu'il exila M. de +Maurepas à Bourges.»] + +[591: _Mémoires de madame du Hausset_, publiés par M. F. Barrière. +Lettre adressée à M. de Marigny et qui s'est trouvée jointe au cahier du +journal de madame du Hausset.--Richelieu et le bailli de Grille, +l'intime ami de madame de Châteauroux, répétaient à tout le monde +qu'elle était morte très-naturellement.] + +[592: On adonné mille raisons à la mort de madame de Châteauroux. Nous +avons déjà dit que le duc de Luynes rejette absolument comme cause de la +mort de la duchesse une révolution morale survenant dans un temps +critique; cependant un contemporain la fait mourir pour s'être dégarnie +et baignée dans ce moment. Un petit livre rarissime, une espèce de +continuation du pamphlet de mademoiselle Fauque, livre que je n'ai pas +cité dans la bibliographie de madame de Pompadour et qui a pour titre: +_Mémoires pour servir à l'histoire de la marquise de Pompadour._ +(Londres, aux dépens du sieur Hooper, à la Tête de César, 1763), déclare +que la duchesse de Châteauroux est morte des suites d'une tentative +d'avortement.] + +[593: _Mémoires du duc de Luynes_, t VI.--Il affirme qu'il y avait aussi +un commencement d'inflammation d'un poumon.] + +[594: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_.--Lettres de +Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802.] + +[595: Le duc de Luynes dit au mois de décembre 1743: Madame de Mailly +s'aperçoit présentement que l'aveuglement de sa passion «allait au point +qu'il l'empêchait de sentir toute la dureté du caractère du Roi, +quoiqu'elle ait pu le remarquer souvent et qu'elle l'éprouvât +elle-même.» Et madame de Tencin, dans une lettre de 1744, parle d'une +conversation de madame de Mailly qui lui fait dire fort injustement que +l'ancienne favorite n'avait jamais aimé le Roi de bonne foi.] + +[596: Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. _Revue rétrospective_, +t. V.] + +[597: Il semble toutefois en ces premières années de sa conversion que +l'ancienne favorite n'était point encore maîtresse de ses ressentiments. +Madame de Tencin parle d'une lettre de madame de Mailly adressée au duc +de Charost au moment de la campagne de 1744, lettre dans laquelle elle +lui demande si _les vivandières suivraient l'armée_; et à quelque temps +de là elle faisait un portrait de sa sÅ“ur, la duchesse de Châteauroux, +qu'elle terminait en disant qu'elle était «_une sotte de premier rang_». +Lors de la maladie du Roi à Metz au mois d'août 1744, Barbier dit que +madame de Mailly ne quittait pas les églises de Paris.] + +[598: Chronique du règne de Louis XV. _Revue rétrospective_, t. V.--On +parlait dans ce temps d'un projet que madame de Mailly avait de fonder +une maison aux environs de Paris, où elle élèverait de jeunes personnes. +M. de Noailles applaudissait à ce projet et devait demander +l'autorisation du Roi.] + +[599: Soulavie affirme tenir le fait du maréchal de Mailly.] + +[600: Madame de Mailly mourait le 30 mars d'une fluxion de poitrine, le +huitième jour de sa maladie, à l'âge de quarante et un ans. Elle était +soignée avec une grande affection par son père qui l'aimait beaucoup. +Madame de Pompadour dit dans une lettre à son frère: «_La pauvre madame +de Mailly est morte, j'en suis réellement fâchée; elle étoit +malheureuse, le Roy en est touché_. Dans une autre lettre adressée à la +comtesse Lutzelbourg elle répète ses regrets presque dans la même +phrase.--Voici l'extrait de Barbier à propos de sa mort: «Cette pauvre +comtesse est morte à quarante et un ans... Le P. Boyer, ancien +prédicateur de l'Oratoire, était mort aussi d'une fluxion de poitrine +huit ou dix jours auparavant, ce qui avait d'autant plus frappé madame +de Mailly, qu'il était dans son intimité ainsi que le P. Renault. Après +les exercices de piété, ces gens-là ne se quittaient pas, mangeaient +très-souvent ensemble et faisaient, dit-on, très-bonne chère, ce qui +faisait même plaisanter quelquefois.] + +[601: En décembre 1743, le duc de Luynes dit: «Les dettes de madame de +Mailly ne sont pas encore payées à beaucoup près; on a retranché aux +créanciers une partie de ce qu'ils demandoient, et on a payé un à -compte +d'un sixième tout au plus; on veut encore faire de nouveaux +retranchements, et le projet est à ce qu'il paroît de payer des +à -comptes de temps en temps. Cet arrangement est présentement la seule +chose qui fasse de la peine à madame de Mailly.» En 1751 le duc de +Luynes ajoute que madame de Mailly avait su que plusieurs des marchands +avaient perdu dans les accommodements qui avaient été faits.] + +[602: Soulavie nous apprend que lors de la démolition du cimetière des +Innocents en 1785, on trouva son cercueil, que sa famille fit +transporter dans un nouveau cimetière hors les murs, où elle fut +confondue avec tous les morts.] + +[603: Ces deux lettres forment le complément de la correspondance de +madame de Vintimille avec madame du Deffand, publiée dans la +_Correspondance inédite de madame du Deffand_. Paris, 1809, t. 1.] + +[604: Le comte du Luc, frère de l'archevêque de Paris et son beau-père, +était mort quelques jours avant.] + +[605: Correspondance inédite de la duchesse de Châteauroux avec le +maréchal duc de Noailles à l'armée de Flandre, 1743-1744. (Bibliothèque +Nationale. Manuscrits _S. F. Recueil de lettres autographes, +dix-huitième siècle_.) Nous donnons ici les lettres que nous n'avons pas +insérées dans le corps du texte.] + +[606: Cette dernière lettre fait partie de la collection d'autographes +de feu M. Chambry et m'a été communiquée par lui.] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Duchesse de Chateauroux et ses +soeurs, by Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX *** + +***** This file should be named 38118-0.txt or 38118-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/1/1/38118/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Duchesse de Chateauroux et ses soeurs + +Author: Edmond de Goncourt + Jules de Goncourt + +Release Date: November 24, 2011 [EBook #38118] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SOEURS + +PAR + +EDMOND ET JULES DE GONCOURT + +NOUVELLE ÉDITION + +Revue et augmentée de lettres et documents inédits + +TIRÉS DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE ROUEN, DES +ARCHIVES NATIONALES ET DE COLLECTIONS PARTICULIÈRES + +PARIS + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + +1906 + + + + +AU COMTE + +ÉDOUARD LEFEBVRE DE BÉHAINE + +MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE DE FRANCE EN BAVIÈRE + + + + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION + + +En donnant ces volumes au public, nous achevons la tâche que nous nous +étions imposée. L'histoire du dix-huitième siècle que nous avons tenté +d'écrire est aujourd'hui complète. Chacune des périodes de temps, +chacune des révolutions d'état et de moeurs qui constituent le siècle, +depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, a été étudiée par nous, selon notre +conscience et selon nos forces. L'_Histoire des maîtresses de Louis XV_ +mène le lecteur de 1730 à 1775; l'_Histoire de Marie-Antoinette_ le mène +de 1775 à la Révolution; l'_Histoire de la société française pendant la +Révolution_ le mène de 1789 à 1794; l'_Histoire de la société française +pendant le Directoire_ le mène enfin de 1794 à 1800. Ainsi tout le +siècle tient dans ces quatre études, qui sont comme les quatre âges de +l'époque qui nous a précédés et de la France d'où sont sortis le siècle +contemporain et la patrie présente. + +Le titre de ces livres suffirait à montrer le dessein que nous avons eu, +et le but auquel nous avons osé aspirer. C'est par l'histoire des +maîtresses de Louis XV que nous avons essayé l'histoire du règne de +Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essayé +l'histoire du règne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la société +pendant la Révolution et pendant le Directoire que nous avons essayé +l'histoire de la Révolution. + +Ajoutons cependant à cette signification des titres les courtes +explications nécessaires à la justification, à l'intelligence et à +l'autorité d'une histoire nouvelle. + + * * * * * + +Aux premiers jours où, dans les agrégations d'hommes, l'homme éprouve le +besoin d'interroger le passé et de se survivre à lui-même dans l'avenir; +quand la famille humaine réunie commence à vouloir remonter jusqu'à ses +origines, et s'essaye à fonder l'héritage des traditions, à nouer la +chaîne des connaissances qui unissent et associent les générations aux +générations, ce premier instinct, cette première révélation de +l'histoire, s'annonce par la curiosité et la crédulité de l'enfance. +L'imagination, ce principe et cette faculté mère des facultés humaines, +semble, dans ces premières chroniques, éveiller la vérité au berceau. +C'est comme le bégayement du monde où confusément passent les rêves de +sa première patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est +énorme et monstrueux, tout y est flottant et poétique comme dans un +crépuscule. Voilà les premières annales, et ce qui succède à ces +recueils de vers mnémoniques, hier toute la mémoire de l'humanité, et +toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son âge: +l'Histoire commence par un conte épique. + +Bientôt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards +satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut +du ciel aux sociétés d'hommes, les hommes se lient par la loi et le +droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La +pratique de la politique apporte l'expérience à l'esprit humain. Dans +toutes les facultés humaines, il se fait la révolution qui substitue la +parole au chant, l'éloquence à l'imagination. Le rapsode est devenu +citoyen, et le conte épique devient un discours: l'histoire est une +tribune où un homme doué de cette harmonie des pensées et du ton que les +Latins appelaient _uberté_ vient plaider la gloire de son pays et +témoigner des grandes choses de son temps. + +Puis arrive l'heure où les crédulités de l'enfance, les illusions de la +jeunesse abandonnent l'humanité. L'âge légendaire de la Grèce est fini; +l'âge républicain de Rome est passé. La patrie est un homme et n'est +plus qu'un homme; et c'est l'homme même que l'Histoire va peindre. Il +s'élève alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien +nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des +fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la +déposition de l'humanité, la conscience même du genre humain. + +Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hérodote, +oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite. +L'Histoire humaine, voilà l'Histoire moderne; l'histoire sociale, voilà +la dernière expression de cette histoire. + +Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une +société. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses détails, dans +la généralité de son génie aussi bien que dans la particularité de ses +manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des +peuples, les symptômes publics et extérieurs d'un état ou d'un système +social, les guerres, les combats, les traités de paix, qui occuperont et +rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera à l'histoire +qu'oublie ou dédaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire privée +d'une race d'hommes, d'un siècle, d'un pays. Elle étudiera et définira +les révolutions morales de l'humanité, les formes temporelles et locales +de la civilisation. Elle dira les idées portées par un monde, et d'où +sont sorties les lois qui ont renouvelé ce monde. Elle dira ce caractère +des nations, les moeurs, qui commandent aux faits. Elle retrouvera, sous +la cendre des bouleversements, cette mémoire vivante et présente que +nous a gardée, d'un grand empire évanoui, la cendre du volcan de Naples. +Elle pénétrera jusqu'au foyer, et en montrera les dieux lares et les +religions familières. Elle entrera dans les intimités et dans la +confidence de l'âge humain qu'elle se sera donné mission d'évoquer. Elle +représentera cet âge sur son théâtre même, au milieu de ses entours, +assis dans ce monde de choses auquel un temps semble laisser l'ombre et +comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton de l'esprit, +l'accent de l'âme des hommes qui ne sont plus. Elle fera à la femme, +cette grande actrice méconnue de l'histoire, la place que lui a faite +l'humanité moderne dans le gouvernement des moeurs et de l'opinion +publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misères et ses +grandeurs, ses abaissements et ses grâces. Elle ne négligera rien pour +peindre l'humanité en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou +l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'écho, partout la vie +d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres +témoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la règle +de ses institutions: l'esprit social,--clef perdue du droit et des lois +du monde antique. + +Et lors même que cette histoire prendra pour cadre la biographie des +personnages historiques, l'unité de son sujet ne lui ôtera rien de son +caractère et ne diminuera rien de sa tâche. Elle groupera, autour de +cette figure choisie, le temps qui l'aura entourée. Elle associera à +cette vie, qui dominera le siècle ou le subira, la vie complexe de ce +siècle; et elle fera mouvoir, derrière le personnage qui portera +l'action et l'intérêt du récit, le choeur des idées et des passions +contemporaines. Les pensées, les caractères, les sentiments, les hommes, +les choses, l'âme et les dehors d'un peuple apparaîtront dans le +portrait de cette personnalité où l'humanité d'un temps se montrera +comme en un grand exemple. + +Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entière d'une +société, il faudra que la patience et le courage de l'historien +demandent des lumières, des documents, des secours à tous les signes, à +toutes les traces, à tous les restes de l'époque. Il faudra que sans +lassitude il rassemble de toutes parts les éléments de son oeuvre, divers +comme son oeuvre même. Il aura à feuilleter les histoires du temps, les +dépositions personnelles, les historiographes, les mémorialistes. Il +recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux +poëtes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra à ces +feuilles éphémères et volantes, jouets du vent, trésors du curieux, tout +étonnées d'être pour la première fois feuilletées par l'étude: +brochures, _sottisiers_, pamphlets, _gazetins_, factums. Mais l'imprimé +ne lui suffira pas: il frappera à une source nouvelle, il ira aux +confessions inédites de l'époque, aux lettres autographes, et il +demandera à ce papier vivant la franchise crue de la vérité et la vérité +intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothèque et +le cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cet +historien: s'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre tout +chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au-delà du papier imprimé ou +écrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et +d'autres monuments d'immortalité: il a, pour se témoigner au souvenir et +durer au regard, le bronze, le marbre, le bois, le cuivre, la laine même +et la soie, le ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le +burin de ses graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces +reliques d'un temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien +cherchera et trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette +inspiration d'un temps, sous la possession de son charme et de son +sourire, que l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien que +par les yeux dans le passé de son étude et de son choix, et à donner à +son histoire cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il +aura voulu peindre. + +Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette +assimilation et cette intuition, nous l'avons tentée. Nos livres en ont +indiqué, croyons-nous, les limites, le dessin général, les droits et les +devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront payés, toutes nos +ambitions seront satisfaites, si nous avons frayé à de meilleurs que +nous la voie que nous avaient montrée Alexis Monteil et Augustin +Thierry. + + * * * * * + +Il nous reste à dire quelques mots du présent livre: _les Maîtresses de +Louis XV_, pour en définir la moralité et l'enseignement. + +La leçon de ce long et éclatant scandale sera l'avertissement que la +Providence s'est plu à donner à l'avenir par la rencontre en un même +règne de trois règnes de femme, et la domination successive de la femme +des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: madame de la +Tournelle, de la femme de la bourgeoisie: madame de Pompadour, de la +femme du peuple: madame du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de +ces femmes montrera comment la maîtresse, sortie du haut, du milieu ou +du bas de la société, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses +vanités, ses illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses, +ses fragilités, ses tyrannies et ses caprices, a tué la royauté en +compromettant la volonté ou en avilissant la personne du Roi. Il +convaincra encore les favorites du dix-huitième siècle d'une autre oeuvre +de destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la +noblesse française. Il rappellera comment, par les exigences de leur +toute-puissance, par les lâchetés et les agenouillements qu'elles +obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces +trois femmes anéantirent dans la monarchie des Bourbons ce que +Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur; +comment elles ruinèrent cette base d'un état qui est le gage du +lendemain d'une société: l'aristocratie; comment elles firent que la +noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui +mourait sur les champs de bataille et celle qui donnait à la province +l'exemple des vertus domestiques, enveloppée tout entière dans les +calomnies, les accusations et les mépris de l'opinion publique, arriva +comme la royauté, désarmée et découronnée, à la révolution de 1789. + +Ce livre, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en toute +liberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés, +nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, ne +demandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle de +Louis XV sans injures comme sans flatteries. Peut-être les partis les +plus contraires seront-ils choqués, peut-être les passions +contemporaines seront-elles scandalisées de trouver en une telle matière +et sur un temps une si singulière impartialité, une justice si peu +appliquée à les satisfaire. Mais quoi? Celui-là ne ferait-il pas tout à +la fois la tâche de l'histoire bien misérable et sa récompense bien +basse, qui donnerait pour ambition à l'historien l'applaudissement du +présent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre +à notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à de +plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos +grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre sur +lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps le +plâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: _Sostrate de +Cnide, fils de Dexiphane_... «Voilà comment il faut écrire l'histoire,» +dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire. + + EDMOND et JULES DE GONCOURT. + + Paris, février 1860. + + * * * * * + +Cette biographie des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, écrite il y a bien des +années, quand je me suis mis tout dernièrement à la relire et à la +retravailler, m'a semblé manquer de certaines qualités historiques. Le +livre, à la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant +trop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, trop _d'airs +de bravoure_, placés côte à côte, sans un récit qui les espace et les +relie. + +J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession des +temps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lent +qu'elles jouent dans les évènements humains, que les faits, quelquefois +arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, se +précipitaient sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de la durée de +ces règnes et de ces dominations de femmes. + +Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre, +ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif de +leur _féminilité_ particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes, +de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas +assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des +contemporains. + +Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop +écrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existait +chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une +méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés +pour l'_inédit_ et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire de +l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les +notions et les livres vulgarisés. + +Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre, +lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cette +nouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mes +personnages la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayé +d'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cette +couleur _épique_ que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée à +leur attribuer, même aux époques les plus décadentes. + +Cette histoire des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe en +deux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendants +l'un de l'autre et ayant pour titre: + +LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SOEURS. + +MADAME DE POMPADOUR. + +LA DU BARRY. + +Trois volumes contenant la vie des trois grandes Maîtresses déclarées et +qui sont en ce siècle de la toute-puissance de la femme «l'Histoire de +Louis XV», depuis sa puberté jusqu'à sa mort. + + EDMOND DE GONCOURT, + + août 1878. + + + + +LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SOEURS + + + + +I + +Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.--Amour de la +chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son éloignement de la femme.--Le duc +de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--État dressé des cent +princesses à marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil +examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui +l'empêchèrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski, +Roi de Pologne.--Certificat des médecins sur les aptitudes de la +princesse à donner au Roi de France des enfants.--Déclaration de son +mariage par le Roi à son petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et +de Marie Leczinska.--Épousailles par procuration de la princesse +polonaise à Strasbourg.--Arrivée de la Reine à Moret.--Célébration du +mariage du jeune roi dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre +1725.--Amour du Roi pour sa femme.--Dépêche du duc de Bourbon sur la +nuit de noce de Louis XV. + + +Louis XV né le 15 février 1710, était pubère[1] dans le courant du mois +de février 1721. + +L'enfant malingre dans l'exercice quotidien et passionné de la chasse, +en une existence toujours au vent, à la pluie, au soleil, à la gelée, +était devenu fort et musculeux. À quatorze ans et demi, Louis XV aura +les apparences d'un jeune homme de dix-huit ans[2]. + +Les forêts retentissantes des aboiements des chiens, les journées à +cheval où le chasseur endiablé prend un malin plaisir à harasser et à +tuer sa suite, les solides et animales réfections[3] après le forcement +des bêtes et les curées toutes chaudes de sang fumant, les longues +stations au cabaret, dit du Peray, près Rambouillet, égayées de +plaisanteries et de joyeusetés féroces[4]: C'est là tout ce que semble +aimer sur la terre ce grand et vivace adolescent qui fuit la société des +femmes comme _la peste_[5], qui évite même de les regarder. Chez le +souverain et le maître, il y a en ce temps comme la sauvagerie brutale, +méchante et farouche d'un jeune Hippolyte. + +On dirait même que Louis XV, à l'époque de sa majorité de Roi de France, +ce Louis XV bientôt si amoureux de la femme, éprouve un éloignement, une +répulsion, une horreur singulière et étrange du sexe. Des témoignages +irrécusables parlent de mauvaises habitudes nées et développées dans +l'ombre des garde-robes, de fréquentations de pages, de sales +polissonneries qui, un moment, faisaient craindre de voir reparaître à +Versailles les goûts contre nature et les mignons de la cour des +Valois[6]. + +Dans l'été de 1724, un voyage est organisé pour Chantilly[7] qui n'a +d'autre but que de chercher à inspirer à Louis XV le goût de la femme; +et en lui amenant ses sens et ses tendresses, la cour espère voir +s'adoucir, s'humaniser, pour ainsi dire, le naturel intraitable et +anormal du jeune Roi. + + * * * * * + +La virilité inquiétante du Roi, jointe à de courtes et violentes +maladies, amenées tantôt par un excès de nourriture, tantôt par la +fatigue d'une journée de chasse où l'on avait couru à la fois et un cerf +et un sanglier, tantôt par l'effort furieux que le jeune chasseur avait +fait pour casser un arbre dans une forêt, décidait le duc de Bourbon, +déjà sollicité par le sentiment public, à marier Louis XV. M. le Duc +songeait en outre, comme chef de la maison de Condé, que si le Roi +venait à mourir sans héritier, c'était la maison d'Orléans qui était +appelée à recueillir la succession[8]. Le projet de renvoyer l'Infante +qui n'avait que sept ans et ne pouvait donner des enfants à Louis XV que +dans six ou sept années était arrêté, et bientôt, malgré l'opposition de +M. de Fréjus, le renvoi était adopté au conseil[9]. + +Alors se faisait un travail sur les princesses de l'Europe à marier, +travail que nous retrouvons aux Archives nationales[10] sous le titre: + +ESTAT GÉNÉRAL DES PRINCESSES EN EUROPE QUI NE SONT PAS MARIÉES, AVEC +LEURS NOMS, ÂGES ET RELIGION. + +«Il y en a quarante-quatre de l'âge de 24 ans et au-dessus et qui, par +conséquent, ne conviennent pas. + +Il y en a vingt-neuf de 12 ans et au-dessous qui sont trop jeunes. + +Il y en a dix dont les alliances ne peuvent convenir parce qu'elles sont +de branches cadettes, ou si pauvres que leurs pères et leurs frères sont +obligés de servir d'autres princes pour subsister avec plus d'aisance. + +Il reste dix-sept princesses sur lesquelles se réduit le choix à faire +pour Sa Majesté et dont l'état est ci-joint avec des observations[11]. + + 44 + 29 + 10 + 17 + ___ + +Total 100 + +La liste des dix-sept princesses était celle-ci: Anne, fille du prince +de Galles: 15 ans. Amélie-Sophie, fille du même: 13 ans. +Marie-Barbe-Joseph, fille du roi de Portugal: 14 ans. Charlotte-Amélie, +fille du roi de Danemark: 18 ans. Frédérique-Auguste, fille du roi de +Prusse: 15 ans. Anne-Sophie, fille de l'oncle paternel du roi de Prusse: +18 ans. Sophie-Louise, fille du même: 15 ans. Élisabeth, fille ainée du +duc de Lorraine: 13 ans. Henriette, troisième fille du duc de Modène, 22 +ans. Marie Petrowka, fille du Czar: 16 ans. Anne, fille du même: 15 ans. +Charlotte-Guillelmine, fille du duc de Saxe-Eisenach: 21 ans. +Christine-Guillelmine, fille du même: 13 ans. Marie-Sophie, fille du duc +de Mecklembourg-Strélitz: 14 ans. Théodore, fille de Philippe, frère du +prince de Hesse-Darmstadt: 18 ans. Thérèse-Alexandrine, Mademoiselle de +Sens: 19 ans. Mademoiselle de Vermandois, 21 ans. + +_Anne, princesse aînée de Galles--15 ans._ + +Le duc de Bourbon[12], ne mettant pas en doute que la princesse Anne +n'embrassât pas la religion catholique, faisait un exposé des avantages +et des désavantages de l'alliance. Par ce mariage la France devait avoir +le concours de l'Angleterre pour calmer les mouvements du ressentiment +de l'Espagne. Cette alliance devait en outre, dans le cas d'un conflit, +amener la neutralité de la Hollande, toujours attachée aux intérêts de +l'Angleterre. Enfin elle devait rendre plus entière l'entente avec le +Roi de Prusse qui sentait le besoin de ne pas se séparer de cette +puissance. Les désavantages étaient ceux-ci: 1° L'effroi de la +catholicité devant ce mariage avec une princesse qui resterait, malgré +son abjuration, attachée à son ancienne religion; 2° l'empêchement à +tout jamais apporté à la protection qu'il conviendrait peut-être un jour +d'accorder au chevalier de Saint-Georges; 3° l'hostilité de la cour de +Rome dont on avait besoin pour faire sentir au Roi d'Espagne que le +mariage de Louis XV était indispensable; 4° l'appui donné, dans le cas +où la Reine aurait une autorité dans le gouvernement, aux +religionnaires, aux jansénistes, cause de tous les malheurs qui étaient +arrivés sous les règnes de Henri III et Henri IV. + +_Amélie-Sophie, seconde princesse de Galles--13 ans._ + +Mêmes raisons, en faveur ou en défaveur de cette princesse que celles +données au sujet de sa soeur aînée. + +_Marie-Barbe-Joseph, infante de Portugal--14 ans._ + +La mauvaise santé de la famille de Portugal, les esprits fols et égarés +qu'elle avait produits, faisaient craindre que le mariage ne produisît +pas le résultat cherché. On craignait que la princesse n'eût pas +d'enfants, qu'elle en eût très-tard, que ces enfants mourussent, enfin +que cette alliance n'introduisît dans la maison de France les vices du +sang de la maison de Portugal. + +_Charlotte-Amélie, princesse de Danemark--18 ans._ + +Cette princesse était luthérienne et nièce d'une tante qui avait refusé +d'être Impératrice pour ne pas changer de religion. Puis, en cas d'une +abjuration, il y avait à redouter d'être engagé à prendre un parti trop +déclaré contre le Czar et la Suède pour maintenir le père dans le duché +de Neswick. + +_Fridérique-Auguste-Sophie, princesse de Prusse--15 ans._ + +Princesse luthérienne qui était, par les derniers traités entre +l'Angleterre et la Prusse, promise au fils aîné du prince de Galles. + +_Les deux filles du margrave Albrecht, oncle paternel du Roi de +Prusse.--L'aînée 18 ans, la cadette, 15._ + +Princesses calvinistes qui, n'étant que cousines germaines du Roi de +Prusse, n'assureraient pas l'appui à la France du Roi appartenant au Roi +d'Angleterre par les doubles mariages que ces deux souverains avaient +faits entre leurs enfants. + +_Élisabeth, princesse aînée de Lorraine--13 ans._ + +Le passé où on retrouve des princesses de Lorraine, reines de France, +plaidait en faveur de cette princesse, mais le duc de Bourbon faisait +remarquer que les princesses de Lorraine qui avaient été reines de +France avaient toujours apporté la guerre civile. Il ajoutait que cette +maison avait une liaison trop intime avec la maison d'Autriche, et +prédisait le mécontentement des ducs et des grands du royaume menacés de +la prépondérance des princes lorrains établis en France[13]. + +_Henriette, troisième princesse de Modène--22 ans._ + +La princesse Henriette était écartée comme fille d'un trop petit prince +et sortant d'une maison où il y avait eu trop de mésalliances[14]. + +_Marie Petrowka, princesse aînée czarienne--16 ans._ + +Le mariage de cette princesse était arrêté avec le duc de +Holstein-Gottorp. + +_Anne, princesse czarienne--15 ans._ + +La princesse Anne dont la main avait été offerte par la czarine, +princesse bien faite et d'une figure aimable, était repoussée à cause de +la basse extraction de sa mère, de l'éducation et des habitudes barbares +de son pays, du sang encore trop neuf de la famille des Czars pour les +vieilles familles royales de l'Europe. + +_Charlotte-Guillelmine et Christine-Guillelmine, filles du duc de +Saxe-Eysenach--L'aînée 21 ans, la cadette 13 ans. + +Marie-Sophie, fille du duc de Mecklembourg-Strélitz--14 ans._ + +Trois princesses luthériennes sortant de branches cadettes peu riches. + +_Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse-Darmstadt--18 +ans._ + +Luthérienne dont le père était cadet d'une branche cadette, et sa soeur +mère du duc d'Havré, Flamand au service de l'Espagne[15]. + +Ici le duc de Bourbon arrivait à ses deux soeurs. + +_Mademoiselle de Sens--19 ans._ + +«Il y a quelque chose à dire sur sa taille.» + +_Mademoiselle de Vermandois--21 ans._ + +«Sa figure est telle qu'on la peut souhaiter.» + +Ses moeurs ont répondu à son éducation; sa vocation pour la retraite est +un témoignage de sa sagesse et de sa religion. + +Elle est d'un caractère doux et d'un esprit aimable; son âge, qui peut +être objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bien +constitués, et il pourrait mieux convenir de préférer une personne dont +on connaît l'esprit et le caractère, à une autre dont on les ignore et +qui les pourrait avoir tels qu'on aurait lieu par les suites de se +repentir du choix qu'on aurait fait. + +Ici, le duc de Bourbon prenant la parole, disait que la naissance de +mademoiselle de Vermandois ne pouvait être considérée comme un obstacle +à son élévation au trône, puisqu'elle était issue de Louis XIV au même +degré que le duc d'Orléans qui pouvait peut-être devenir roi[16]. Le duc +de Bourbon ajoutait: «Dans les différentes conférences et assemblées +tenues au sujet du mariage de V. M., les personnes consultées n'ont +trouvé que des obstacles qui me sont personnels[17]...» + +Après un mûr examen du rapport du duc de Bourbon par les entours du Roi, +quinze princesses étaient rejetées, et il ne restait plus que la +princesse Anne d'Angleterre et mademoiselle de Vermandois sur lesquelles +on voulût faire porter le choix du Roi. + +Un conseil était tenu. M. de Fréjus déclarait que la princesse +d'Angleterre lui paraissait le parti préférable, tout en ajoutant que le +mariage du Roi avec une princesse de la maison régnante d'Angleterre +avait l'inconvénient de forcer la France à donner l'exclusion au +chevalier de Saint-Georges. Dans le cas où ce mariage manquerait, il +adoptait l'idée du mariage avec mademoiselle de Vermandois. Villars et +le maréchal d'Uxelles opinaient comme Fleury, le maréchal d'Uxelles, +toutefois, avec une nuance de froideur pour la soeur du duc de +Bourbon[18]. Venaient ensuite M. de Morville, de Bissy et Pecquet qui se +montraient très-chauds pour mademoiselle de Vermandois. Le comte de la +Mark, lui, disait bien haut qu'on ne devait conclure le mariage +d'Angleterre qu'à toute extrémité et qu'il était entièrement favorable à +un mariage contracté avec une des princesses cadettes de la maison de +Condé[19]. + +Sur ces entrefaites, on recevait le refus du Roi d'Angleterre qui, sondé +secrètement sur le mariage du Roi de France avec sa fille, faisait +répondre que les constitutions de l'État s'opposaient à ce qu'une +princesse anglaise changeât de religion[20], et la cour s'attendait +bientôt à voir mademoiselle de Vermandois devenir la femme de Louis XV, +et le duc de Bourbon son beau-frère. + +Comment, alors que tout semblait assurer la réussite d'une alliance qui +faisait la grandeur de la maison de Condé, comment ne se fit-elle pas +avec les facilités, les pleins pouvoirs qu'avait le duc de Bourbon? S'il +faut en croire le récit un peu romanesque de Soulavie et de Lacretelle, +le mariage manqua par un accès de dépit et de colère de madame de Prie, +la maîtresse du duc de Bourbon. Au dernier moment, madame de Prie, qui +voulait dans l'épouse de Louis XV un instrument de domination future, +eut la curiosité de connaître la femme qu'elle travaillait à mettre sur +le trône. Elle se rendit à son couvent, se fit présenter sous un nom +supposé et lui fit pressentir les hautes destinées qui l'attendaient +sans pouvoir exciter chez la hautaine personne un mouvement de surprise, +de joie. Donc peu de reconnaissance à attendre. Madame de Prie poussa la +chose plus loin, elle voulut avoir l'opinion personnelle de la jeune +princesse sur son compte, et, dans la conversation, elle prononça son +nom avec quelques mots d'éloges. Mademoiselle de Vermandois +l'interrompit en laissant percer toute son horreur pour la _méchante +créature_, et plaignant son frère d'avoir près d'elle une personne qui +le faisait détester de toute la France. Madame de Prie quittait le +parloir sur cette phrase qui lui échappait: «Va, tu ne seras jamais +Reine.» + +De retour, l'habile femme vantait à son frère la beauté et l'esprit de +mademoiselle de Vermandois, chargeant Paris-Duverney de détourner le Duc +d'un mariage qui la perdrait elle et ses protégés. Duverney, inquiet +pour lui-même, faisait peur au duc de Bourbon de l'hostilité de M. de +Fréjus, qui, tout en ne se mettant pas à la traverse du mariage d'une +manière ouverte, y était très-opposé. Il lui montrait mademoiselle de +Vermandois devenue Reine, prenant uniquement les conseils de madame la +Duchesse sa mère dont il aurait à subir les avis comme des ordres. Enfin +chez le prince faible et un peu effrayé par les criailleries des +partisans de la maison d'Orléans, il éveillait le sentiment d'étonner +par une marque éclatante de désintéressement tous ceux qui le croyaient +étroitement occupé de la grandeur de sa maison[21]. + + * * * * * + +Dès lors il fallait chercher une autre princesse, une princesse qui +n'alarmât pas par la grandeur de sa maison les plans secrets et les +ambitions de madame de Prie. Paris-Duverney, qui avait amené le duc de +Bourbon à renoncer au mariage de sa soeur avec Louis XV, était de nouveau +consulté[22], et il donnait l'idée de faire la femme du Roi de France +de la fille d'un très-pauvre prince auquel il avait prêté un peu +d'argent dans le temps[23]. + +Stanislas Leczinski, privé de son royaume de Pologne, des revenus de ses +biens confisqués, de la pension que lui faisait Charles XII, et réfugié +en Alsace sous le Régent, vivait avec sa femme et sa fille, à +Weissembourg, en la compagnie de quelques officiers de la garnison, de +quelques chanoines de la localité, et en une misère telle qu'il n'y +avait pas toujours du pain dans le castel délabré[24]. + +Sa fille très-vertueuse, mais si mal nippée que madame de Prie sera +obligée de lui apporter des chemises[25], le roi Stanislas avait d'abord +cherché à la marier à un simple colonel, Courtanvaux, depuis le maréchal +d'Estrées, auquel il ne demandait d'autre apport que l'obtention du +titre de duc et de pair. Le mariage manqué par la mauvaise volonté du +Régent, Stanislas faisait proposer sa fille au duc de Bourbon, en lui +faisant entrevoir les chances que ce mariage pourrait lui donner pour +une élection au trône de Pologne. Le Duc n'ayant pas répondu, le bon et +excellent père voulant soustraire sa fille aux mauvais traitements de sa +mère qui ne l'aimait pas, après avoir échoué près du duc d'Orléans, +songeait à faire pressentir le duc de Charolais et successivement tous +les princes français. + +Au milieu de ces tentatives infructueuses et de ses désespérances de +marier sa fille, Stanislas recevait une lettre du duc de Bourbon qui lui +annonçait le choix qui avait été fait de Marie Leczinska. Le prince +transporté de joie entrait dans sa chambre en lui disant: «Ah! ma fille, +tombons à genoux et remercions Dieu.» Elle le croyait rappelé au trône +de Pologne, quand il lui apprenait que c'était elle qui devenait Reine +de France[26]. + +Mais l'alliance ne se concluait pas aussi facilement que M. le Duc +l'aurait voulu; malgré les défenses de parler du mariage du Roi sous +peine de prison, défenses faites dans tous les cafés de Paris[27], les +nouvellistes clabaudaient contre cette princesse sans illustration, sans +crédit, sans argent. Puis on recevait une lettre du roi de Sardaigne +qui, comme grand-père du Roi se plaignant de n'avoir pas été consulté, +déclarait qu'il y avait à faire quelque chose de mieux et de plus +convenable que cette chose condamnée par tout le monde et ne donnant pas +grande idée du conseil de M. de Bourbon, lettre qui finissait par la +menace de faire repentir un jour le Duc de ce qu'il faisait contre les +intérêts du Roi[28]. + +Mais il se produisait un incident plus grave, le duc de Bourbon était +averti par une lettre anonyme que la princesse tombait du haut mal[29], +et que la Reine sa mère avait demandé plusieurs consultations à une +religieuse de Trêves qui avait la réputation de guérir cette maladie. +Là-dessus émoi du duc de Bourbon; demande au maréchal Dubourg de +renseignements auprès d'un habile médecin de Strasbourg sur la +constitution de la princesse, puis envoi près de la religieuse de Trèves +du sieur Duphénix qui devait ensuite entretenir et questionner le +premier médecin du Roi de Pologne sur la santé et le fond du tempérament +de la princesse. + +Les consultations de la religieuse de Trèves n'étaient point pour Marie +Leczinska, mais pour une demoiselle attachée au service de sa mère, et +le duc était complètement rassuré par ce certificat attestant la +parfaite santé de la princesse et ses aptitudes à donner un dauphin à la +France. + + * * * * * + +«Nous soussignés, conformément aux ordres dont Son Altesse Sérénissime +nous a honorés, certifions nous être transportés à la cour de Sa Majesté +polonoise, pour prendre connoissance de la constitution de Son Altesse +Royale, la princesse Stanislas, de sa santé ou de ses infirmités, si +elle étoit atteinte de quelqu'une. Après avoir eu l'honneur de voir Son +Altesse Royale, examiné sa taille et ses bras, le coloris de son visage +et ses yeux, nous déclarons qu'elle est bien conformée, ne paroissant +aucune défectuosité dans ses épaules, ni dans ses bras dont les +mouvements sont libres, sa dent saine, ses yeux vifs, son regard +marquant beaucoup de douceur. À l'égard de sa santé, monsieur Kast, son +médecin, natif de Strasbourg, nous a déclaré que depuis deux ans qu'il a +l'honneur d'être à la cour, elle n'a eu d'autres maladies que quelques +accès de fièvre intermittente en deux différentes saisons qui ont été +terminés chaque fois par une légère purgation et un régime. La vie +sédentaire de Son Altesse Royale et le long espace de temps qu'elle +passe dans les églises, dans une situation contrainte, lui ont causé +quelques douleurs dans les lombes, produites par une sérosité échappée +des vaisseaux gênés par la tension des fibres musculeuses, laquelle +sérosité nous jugeons tout extérieure, la moindre friction ou le +mouvement la dissipant, de même que la chaleur, ce qui fait que pendant +l'été elle n'en a point été attaquée. Nous devons ajouter qu'il nous a +été rapporté par ledit sieur Kast que la princesse est parfaitement +réglée, ses règles d'une louable couleur et ne durant qu'autant qu'il +est nécessaire. On peut juger de ce fait par son coloris qui, quoique un +peu altéré par les derniers accès de fièvre qu'elle a eus récemment, ne +paroît cependant que très-légèrement changé; la carnation étant +naturelle et assez animée pour juger de son rétablissement et de la +régularité de ces mouvements périodiques. + +«En témoignage de quoi nous avons signé le présent certificat, ce 12 mai +1725 à Weissembourg[30]. + + «DUPHÉNIX. + + «MOUGUE, _médecin, inspecteur des hôpitaux du Roi_.» + +Sur ce certificat, après quelques retardements donnés aux égards que la +cour de France croyait devoir au roi d'Espagne, malgré qu'il eût refusé +deux lettres du Roi, Louis XV, le dimanche 27 mai, déclarait son mariage +qui était annoncé à toute la cour par M. de Gesvres, premier gentilhomme +de la Chambre. + +Voici les termes dans lesquels le jeune Roi déclarait son mariage: +«J'épouse la princesse de Pologne. Cette princesse, qui est née le 23 +juin 1703, est fille unique de Stanislas Leczinski, comte de Lesno, +ci-devant staroste d'Adelnau, puis palatin de Posnanie, et ensuite élu +roi de Pologne au mois de juillet 1704, et de Catherine Opalinski, fille +du Castellan de Posnanie, qui viennent l'un et l'autre faire leur +résidence au château de Saint-Germain-en-Laye, avec la mère du roi +Stanislas, Anne Janabloruski, qui, en secondes noces, avait épousé le +comte de Lesno, grand général de la grande Pologne»[31]. + +Aussitôt cette déclaration, le duc de Bourbon écrivait au Roi Stanislas: + + «27 mai 1745. + +«Le Roi ayant déclaré aujourd'huy son mariage avec la princesse Marie, +fille de Votre Majesté, je crois qu'il est de mon devoir de vous en +rendre compte dans le premier moment, afin d'éviter à Votre Majesté +l'incertitude dans laquelle elle pourroit être, sur les réponses qu'elle +a à faire à ceux qui auront l'honneur de lui en parler. Ainsi, +Monseigneur, voilà l'affaire devenue publique, et par conséquent, ceux +qui la vouloient traverser déconcertés»[32]. + +Trois jours après le 30 mai, le duc de Bourbon recevait une lettre +confidentielle de Vauchoux, capitaine de cavalerie, qui avait été chargé +de la négociation secrète du mariage. Vauchoux assurait le duc que les +sentiments de Marie Leczinska, élevée par un confesseur alsacien, +étaient ceux d'un enfant ne puisant sa doctrine que dans le +catéchisme[33], lui donnait la confiance que la reconnaissance de la +princesse pour Son Altesse Sérénissime éloignerait toujours de son +intimité les personnes qui ne lui seraient pas entièrement dévouées, et +joignait à sa lettre l'envoi d'une hauteur de jupe, de gants, d'une +pantoufle,--la princesse ne se servait de souliers que pour danser[34]. + +Le duc de Bourbon poussait, activait les préparatifs du mariage, et le 5 +août, le duc d'Antin, ambassadeur extraordinaire du Roi auprès de +Stanislas, roi de Pologne, faisait à Strasbourg la demande en mariage de +la princesse Marie. + +À cette demande Marie Leczinska répondait par ces paroles pleines +d'émotion: + +«À la déclaration de leurs Majestés, je n'ay rien à ajouter, sinon que +je prie le Seigneur que je fasse le bonheur du Roy comme il fait le mien +et que son choix produise la prospérité du royaume et réponde aux voeux +de ses fidèles sujets[35].» + +Le 9 août, était fait et passé à Versailles le contrat de mariage du +Roi, rédigé par La Vrillière: + +«AU NOM DE DIEU CRÉATEUR, soit notoire à tous que comme très-haut, +très-excellent et très-puissant prince Louis XV, roi de France et de +Navarre, occupé du soin de contribuer au bonheur de ses peuples et de +satisfaire leurs voeux unanimes, se seroit enfin déterminé à assurer dès +à présent la postérité dont la continuation intéresse si +particulièrement le repos de son royaume et celui de toute l'Europe. Et +que comme la Sérénissime Princesse Marie, fille de très-haut et +très-excellent et très-puissant prince Stanislas, par la grâce de Dieu, +roi de Pologne, et de très-haute et très-excellente et très-puissante +Catherine Opalinska, son épouse, aussi par la grâce de Dieu, Reine de +Pologne, est douée de toutes les qualités qui la peuvent rendre chère à +Sa Majesté et à tout son royaume; Sadite Majesté auroit demandé aux +Sérénissimes Roi et Reine de lui accorder la Sérénissime Princesse +Marie, leur fille, pour épouse et compagne; et dans cette vue elle +auroit nommé des commissaires pour, conjointement avec celui du +Sérénissime Roi Stanislas, converser des articles et conditions +nécessaires pour parvenir à l'accomplissement de ce mariage; lesquels +articles ont été signés et arrêtés à Paris le 19 du mois dernier, +suivant les pouvoirs respectifs, par Sadite Majesté, le 23 du dit mois +et par ledit seigneur Stanislas de Pologne, à Strasbourg, le 22 du même +mois; [...] + +«Les convention et traité de mariage entre Sa Majesté et ladite +Sérénissime Princesse Marie ont été accordés et arrêtés ainsi qu'il +suit. Avec la grâce et bénédiction de Dieu, les épousailles et mariage +entre Sa Majesté et ladite Sérénissime Princesse Marie seront célébrés +par parole de présent, selon la forme et solennité prescrites par les +sacrés canons et constitution de l'Église catholique, apostolique et +romaine, et se feront les épousailles et mariage en vertu du pouvoir et +commission qui seront à cet effet donnés par Sadite Majesté, laquelle +les ratifiera et accomplira en personne quand ladite Sérénissime +Princesse Marie sera arrivée en sa cour. [...] + +«Sa Majesté donnera à ladite Sérénissime Marie, après la signature des +présentes, pour ses bagues et joyaux, la valeur de cinquante mille écus, +et lors de l'arrivée de ladite Sérénissime Princesse près de Sa Majesté, +jusqu'à la valeur de trois cent mille livres, compris ceux qui lui +auront été remis d'abord, lesquels lui appartiendront sans difficulté, +après l'accomplissement dudit mariage, de même que tous autres bagues et +joyaux qu'elle aura et qui seront propres à ladite Sérénissime +Princesse, ou à ses héritiers et successeurs, ou à ceux qui auront ses +droits et causes. + +«Suivant l'ancienne et louable coutume de la maison de France, Sa +Majesté assignera et constituera à la Sérénissime Princesse pour son +douaire vingt mille écus d'or, soldés chacun an, qui seront assignés sur +ses revenus et terres, desquels lieux et terres ainsi donnés et +assignés, ladite Sérénissime Princesse jouira par ses mains et de son +autorité et de celle de ses commissaires et officiers, et aura la +justice comme il a été toujours pratiqué. Davantage à elle +appartiendront les provisions de tous les offices vacans, comme ont +accoutumé d'avoir les Reines de France, bien entendu toutefois que +lesdits offices ne pourront être donnés qu'à des naturels François...» + +«Sa Majesté donnera et assignera à ladite Sérénissime Princesse pour la +dépense de sa chambre et entretien de son état et de sa maison une somme +convenable, telle qu'il appartient à la femme et fille d'un Roi, la lui +assurant en la forme et manière qu'on a accoutumé en France de donner +leurs assignations pour leurs entretenemens. + +«En cas que ce mariage se dissoût entre Sa Majesté et la Sérénissime +Princesse, et qu'elle survive à Sadite Majesté, en ce cas il sera libre +à la Sérénissime Princesse ou de demeurer en France, dans les lieux +qu'il lui plaira, ou en quelqu'autre lieu convenable que ce soit, hors +dudit royaume de France, toutefois et quantes que bon lui semblera, avec +tous les droits, raisons et actions qui lui seront échus, ses douaires, +bagues, joyaux, vaisselles d'argent et tous autres meubles quelconques +avec les officiers et serviteurs de sa maison, sans que, pour quelque +raison ou considération, on puisse lui donner aucun empêchement, ni +arrêter son départ, directement ou indirectement, empêcher la jouissance +et recouvrement de ses droits, raisons, actions... et pour cet effet Sa +Majesté donnera au Roi Stanislas de Pologne, pour la susdite Sérénissime +Princesse Marie, sa fille, telles lettres de sûreté qui seront signées +de sa propre main et celle de son scel, et les leur assurera et +promettra pour soi et pour ses successeurs Rois, en foi et parole +royale. + +«Ce traité et contrat de mariage ont été faits avec dessein de supplier +Notre Saint-Père le Pape, comme Sa Majesté et le Sérénissime Roi +Stanislas de Pologne l'en supplient, de l'approuver, et de lui donner sa +bénédiction apostolique, promettant, Sa Majesté, en foi et parole de +Roi, d'entretenir, garder et observer inviolablement, sans y aller, ni +souffrir qu'il soit allé, directement et indirectement, au contraire, +comme les susdits comte de Tarlo, commissaire procureur du Roi +Stanislas, au nom dudit Roi et de ladite Reine de Pologne, et en celui +de la Sérénissime Princesse Marie, leur fille, stipulant sous l'autorité +des seigneurs et dame, ses père et mère, en vertu de ses pouvoirs et +procurations... ont signé de leur propre main du présent contrat, duquel +l'original est demeuré par-devers nous, pour, en vertu d'icelui, en +délivrer les expéditions nécessaires en la forme ordinaire; fait et +passé à Versailles, le neuvième jour d'août 1725, par-devant nous, +conseiller secrétaire d'État et des commandements de Sa Majesté. Signé, +_Louise-Marie-Françoise de Bourbon; Auguste, duchesse d'Orléans; +Louise-Françoise de Bourbon; L.-H. de Bourbon; Charles de Bourbon; +Marie-Thérèse de Bourbon; Philippe-Élisabeth de Bourbon; N. d'Orléans; +Louise-Anne de Bourbon; Louise-Adélaïde de Bourbon; Louis-Auguste de +Bourbon; Alexandre de Bourbon, Marie-Victoire-Sophie de Noailles, +comtesse de Toulouse, comte de Tarlo; Philippeaux; Fleuriau_»[36]. + +Le 15 août, jour de la Vierge, le duc d'Orléans[37] épousait à +Strasbourg Marie Leczinska au nom du Roi de France[38]. + +Il y avait de grandes réjouissances à Strasbourg et un bal donné par le +duc d'Antin. À ce bal, madame de Prie, qui avait fait la conquête de +Marie Leczinska, sur la sollicitation de la Reine, était priée à danser +par le duc d'Épernon avant la princesse de Montbazon et la duchesse de +Tallard qui était une Soubise[39]. + +Enfin la Reine, munie des instructions de son père[40], se mettait en +voyage[41] pour joindre le Roi qui venait de s'établir à Fontainebleau. + +Par cette France qui n'a point encore de routes, en cette année où il +venait de pleuvoir trois mois de suite, dans ces temps de grandeur et de +misère, de luxe et de barbarie, ce fut un terrible voyage que ce voyage +où la femme du Roi pensa plusieurs fois être noyée dans son carrosse, et +d'où on la retirait, avec de l'eau jusqu'à mi-corps, à force de bras et +comme l'on pouvait[42]. + +Enfin, le 4 septembre, Marie Leczinska arrivait à Moret. Le Roi venait +au-devant d'elle avec toutes les princesses, ne la laissait pas +s'agenouiller sur le carreau qu'on avait jeté parmi la boue du chemin, +et l'embrassait sur les deux joues avec une vivacité qui étonnait tous +ceux qui connaissaient l'éloignement du Roi pour les femmes, tous ceux +qui l'avaient entendu dire il y avait deux ou trois mois qu'on ne le +marierait pas de sitôt[43]. + + * * * * * + +Le 5 septembre, Marie Leczinska, arrivée de Moret à dix heures du matin, +montait tout droit à son cabinet de toilette, et là, accommodée et +parée, se rendait dans le grand cabinet du Roi, d'où le cortège se +mettait en marche pour la chapelle, traversant la galerie de François +Ier, descendant le grand escalier entre la haie des Cent Gardes et des +Suisses, la hallebarde à la main. + +Au milieu de la chapelle avait été élevée une estrade au bout de +laquelle se trouvaient un prie-Dieu et deux fauteuils surmontés d'un +dais: le dais, l'estrade, le prie-Dieu, les fauteuils, les carreaux, +recouverts d'une tenture de velours violet semée de fleurs de lis d'or +et chargée des armes de France et de Navarre. + +Sur des bancs installés au bas des marches de l'autel à droite et du +côté de l'Épître avaient déjà pris place les archevêques, les évêques, +les abbés nommés par les députés de l'assemblée générale du clergé pour +assister à la cérémonie. + +Sur un banc à gauche de l'autel se voyaient le comte de Morville et le +comte de Saint-Florentin qui allaient bientôt être rejoints par les deux +autres ministres et secrétaires d'État, le comte de Maurepas et le +marquis de Breteuil, retenus par leurs fonctions auprès du Roi. + +Le chancelier de France, dans sa robe de velours violet doublé de satin +cramoisi, était assis dans son fauteuil à bras et sans dos, entre ses +deux huissiers portant la masse, et derrière lui se groupaient les +maîtres des requêtes en robe et en bonnet carré. + +Un public de seigneurs, d'étrangers, de dames en grand habit, +remplissait les tribunes et les amphithéâtres échafaudés dans les +arcades des chapelles, et dont les balcons étaient garnis de tapis à +fond d'or ou de broderies éclatantes. + +Le cortège, parti du grand cabinet du Roi, débouchait dans la chapelle +au son des fifres, des tambours et des trompettes. + +C'étaient d'abord les hérauts d'armes précédés du marquis de Dreux, +grand maître des cérémonies; venaient ensuite les chevaliers de l'Ordre +du Saint-Esprit, en tête desquels marchaient l'abbé de Pomponne, le +marquis de Breteuil, le comte de Maurepas, grands officiers de l'Ordre. +Après les chevaliers du Saint-Esprit s'avançaient dans des habits +très-magnifiques[44], et marchant seuls, le comte de Charolais, le comte +de Clermont, le prince de Conti. + +Enfin apparaissait le Roi, précédé du marquis de Courtanvaux, capitaine +des Cent-Suisses de la Garde, suivi du duc de Villeroi, capitaine des +Gardes du Corps en quartier, et qui avait à sa droite le duc de +Mortemart, premier Gentilhomme de la Chambre, et à sa gauche, le duc de +la Rochefoucauld, grand maître de la Garde-Robe. Louis XV marchait entre +le prince Charles de Lorraine, grand écuyer de France, et le commandeur +de Beringhen, premier écuyer du Roi, tous deux appelés à donner la main +à Sa Majesté. Sur les côtés se tenaient les officiers des Gardes du +Corps, et les Gardes-Écossais portant leurs cottes d'armes en broderie +par-dessus leurs habits, la pertuisane à la main. Le Roi avait un habit +de brocart d'or, garni de boutons de diamant, et, jeté sur les épaules, +un manteau de point d'Espagne d'or. + +Suivait la Reine, habillée d'un manteau et d'une robe de velours violet +semé de fleurs de lis d'or, avec un corps formant une cuirasse de +pierreries, et des agrafes de brillant aux manches[45]. Elle portait sur +le haut de la tête une couronne de diamants, fermée par une double fleur +de lis. Marie Leczinska était menée par les ducs d'Orléans et de +Bourbon; et la queue de son manteau royal, qui avait neuf aunes de long, +était portée par la duchesse douairière de Bourbon, par la princesse de +Conti, par la princesse de Charolais qui étaient menées à leur tour et +avaient leur queue portée par les plus grands noms de la monarchie. + +Et c'étaient après la Reine la duchesse d'Orléans, puis mademoiselle de +Clermont, et encore des princesses et des dames illustres qui, avec +leurs meneurs et leurs porteurs de queue, formaient une procession qui +n'en finissait pas, et que terminaient les dames d'honneur des +princesses du sang. + +Le Roi et la Reine allaient s'agenouiller sous le Haut-Dais; derrière +Leurs Majestés, se plaçaient sur l'estrade les princes et princesses du +sang. + +Alors sortait de la sacristie le cardinal de Rohan, vêtu pontificalement +et accompagné de l'évêque de Soissons et de l'évêque de Viviers qui lui +servaient de diacre et de sous-diacre d'honneur. Le cardinal montait à +l'autel, invitait par le héraut d'armes et le marquis de Dreux, le Roi +et la Reine à s'approcher des marches de l'autel, et là leur adressait +un discours et leur donnait la bénédiction nuptiale. + +La bénédiction donnée, le Roi et la Reine retournaient à leur prie-Dieu, +où le cardinal venait leur apporter l'eau bénite. + +La messe commençait. L'évêque de Viviers chantait l'Épître, l'évêque de +Soissons chantait l'Évangile, et, après avoir donné le livre à baiser au +cardinal, le portait également à baiser au Roi et à la Reine. + +Après l'_offertoire_, et pendant les encensements ordinaires, le roi +d'armes allait se placer au pied de l'autel avec un cierge, chargé de +vingt louis d'or. Le Roi descendait alors de son prie-Dieu, se mettait à +genoux devant le cardinal assis dans un fauteuil placé dessus un +marchepied sur l'escalier de l'autel, baisait la bague de l'Éminence, et +lui remettait le cierge tenu par le héraut d'armes. + +À la fin du _Pater_, le Roi et la Reine venaient s'agenouiller sur un +drap de pied de velours violet, semé de fleurs de lis, tandis que +l'évêque de Metz et l'ancien évêque de Fréjus étendaient au-dessus des +deux mariés un poêle de brocart d'argent, qu'ils tenaient suspendu sur +leurs têtes jusqu'à la fin des oraisons accoutumées. + +La messe terminée, le cardinal de Rohan prenait des mains du curé de +Fontainebleau le registre des mariages, le présentait au Roi et à la +Reine auxquels il donnait la plume pour signer. La plume était présentée +ensuite par l'abbé de Pezé, aumônier du Roi, aux princes et princesses +du sang, pendant qu'au bruit du _Te Deum_ les hérauts d'armes faisaient +la distribution des médailles frappées à l'occasion du mariage. + +Au retour de la chapelle, le duc de Mortemart, qui, le matin, avait +apporté à Marie Leczinska la couronne de diamants qu'elle portait à la +cérémonie, lui remettait un coffret de velours cramoisi rempli de bijoux +d'or dont elle faisait des présents dans l'après-midi[46]. + +Le Roi, du moment où il avait vu Marie Leczinska, laissait éclater les +naïfs symptômes du désir amoureux. Il montrait une gaieté +inexprimable[47] et comme la satisfaction tapageuse d'un adolescent en +bonne fortune. + +Le matin du mariage, pendant la toilette de Marie Leczinska, il +envoyait, nombre de fois, savoir quand cette toilette, qui durait du +reste trois heures, serait finie. Après la célébration de la cérémonie à +la chapelle, on le voyait, tout le restant du jour, empressé, attentif, +galamment causeur aux côtés de la jeune Reine. Et le soir il attendait, +avec une impatience fiévreuse, que sa femme fût couchée[48]. + +Sur cette nuit de noce, qu'on nous permette de citer une dépêche du duc +de Bourbon au Roi Stanislas, dont les détails, intimes et secrets, +doivent être pardonnés comme des détails qui intéressent l'histoire. + +«... Je ne répète pas à Votre Majesté la joie et l'empressement que le +Roi a témoignés de l'arrivée de la Reine; tout ce que je puis dire à +Votre Majesté, est que cela a surpassé mes espérances, et, s'il se +pouvait, mes désirs. + +«C'est la plus forte peinture que je puisse faire de la manière dont +s'est passée l'entrevue. La Reine a charmé le Roi... Le Roi a passé +toute la journée d'hier chez la Reine, où il me fit l'honneur de me dire +qu'elle lui plaisait infiniment, et Votre Majesté m'en doutera pas, si +elle me permet d'entrer dans un détail sur lequel je sais mieux que +personne qu'il faut garder le silence, et dont je ne rends compte à +Votre Majesté que pour lui prouver que ce n'est point langage de +courtisan, quand j'aurai l'honneur de lui dire que la Reine plaît +infiniment au Roi. Cette preuve est donc, si Votre Majesté me permet de +le lui dire, que le Roi a pris quelques amusements comme comédie[49] et +feu d'artifice, s'est allé coucher chez la Reine, et lui a donné pendant +la nuit sept preuves de sa tendresse[50]. C'est le Roi lui-même qui, dès +qu'il s'est levé, a envoyé un homme de sa confiance et de la mienne pour +me le dire, et qui, dès que j'ai entré chez lui, me l'a répété lui-même, +en s'étendant infiniment sur la satisfaction qu'il avait sur la +Reine[51].» + + + + +II + +Maison de la Reine--Brevet de dame d'atours, octroyé à la belle-mère de +madame de Mailly.--Portrait physique de Marie Leczinska.--Caractère de +la femme.--Le jeune homme chez Louis XV.--Entrevue du Roi et du duc de +Bourbon obtenue par la Reine.--Disgrâce de M. le Duc.--Lettre de cachet +remise par M. de Fréjus à la Reine.--Les rancunes du premier ministre +contre la Reine.--La Reine obligée de lui demander la permission de +faire un souper avec ses dames.--Maladie de Marie Leczinska et +indifférence du Roi.--La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeur +au lansquenet.--Louis XV abandonnant l'intérieur de Marie Leczinska pour +la société de jeunes femmes.--Mademoiselle de Charolais.--Passion +qu'elle affiche pour le Roi.--Madame la comtesse de Toulouse.--La petite +cour de Rambouillet.--Froideurs des relations du Roi et de la +Reine.--Les manies de la Reine.--Lassitude de son métier d'épouse et de +mère. + + +Au moi de mai précédent avait été montée la maison de la Reine, avaient +été choisies les femmes titrées avec lesquelles Marie Leczinska allait +être condamnée à passer les longues heures de sa vie dans +l'emprisonnement royal du palais de Versailles. + +La charge de surintendante de la maison de la Reine et de chef du +conseil, d'abord destinée à la jeune princesse de Conti, avait été +définitivement donnée à mademoiselle de Clermont, soeur du duc de +Bourbon[52]. + +Pour la nomination aux autres places, il y avait eu mille brigues, mille +intrigues, mille cabales. La grande bataille s'était surtout livrée +autour de la charge de la dame d'honneur[53] à laquelle le mérite +personnel de la duchesse de Saint-Simon semblait devoir l'appeler; mais +les inimitiés qu'avait soulevées contre lui le terrible duc et les +attaches du mari et de la femme avec la maison d'Orléans faisaient +donner l'exclusion à la duchesse. Et en dépit des efforts de M. de +Fréjus pour écarter de l'entourage de la Reine les _dévergondées de la +Régence_[54], le Roi nommait comme dame d'honneur, à cause de ses _rares +vertus_, _sa chère et bien-aimée cousine_, la maréchale, duchesse de +Boufflers, cette duchesse, que l'éclat de ses aventures anciennes et +présentes et le libertinage connu et avéré des dames sous ses ordres, +allait faire surnommer _Madame Pataclin_, du nom de la supérieure de +l'Hôpital-Général, où l'on enfermait les filles de mauvaise vie[55]. + +La dame d'atours était la comtesse de Mailly, dont nous donnons le +brevet. + +BREVET DE DAME D'ATOURS POUR MADAME LA COMTESSE DE MAILLY. + +«Aujourd'hui, may 1725, le Roy, étant à Versailles, a mis en +considération l'exactitude et la dignité avec lesquelles la dame +comtesse de Mailly a servi en qualité de dame d'atours la dauphine sa +mère, et l'empressement que la France témoigne depuis la majorité de Sa +Majesté de se voir assurer, par un prompt mariage, la tranquillité dont +elle jouit, ayant déterminé Sa Majesté à faire un choix digne de remplir +ses voeux et de former, dès à présent, la maison de la Reine, sa future +épouse et compagne, Sa Majesté a cru ne pouvoir mieux choisir pour +remplir la charge de dame d'atours, que la mesme personne qui l'a si +dignement exercée. À cet effet, Sa Majesté a donné et octroyé à dame +Anne-Marie-Françoise de Sainte-Hermine, comtesse de Mailly, la charge de +dame d'atours de la Reine, sa future épouse et compagne, pour par elle +en jouir et user aux honneurs, autorités, privilèges, fonctions, gages, +pensions, états, droits, profits, revenus et émoluments y appartenant et +qui lui seront ordonnés par les États de la maison de ladite dame Reine, +tels et semblables qu'en ont joui les dames d'atours des Reines de +France, et ce, tant qu'il plaira à Sa Majesté qui mande et ordonne au +trésorier-général de la maison de ladite Reine, que lesdits gages, +livrées, états et pensions il y ait à payer à ladite dame comtesse de +Mailly à l'avenir, par chacun an, aux termes et à la manière accoutumée, +sur ses simples quittances, sans que pour raison de ladite charge et de +ses dépendances, il soit besoin d'une plus ample expression de la +volonté de Sa Majesté ni d'autre expédition que le présent brevet +qu'elle a pour assurance de sa volonté[56]...» + +Ce brevet est instructif, il nous révèle un fait qu'aucun des +contemporains ne semble savoir[57], c'est que Louise-Julie de Mailly la +première maîtresse de Louis XV, n'était pas dame d'atours de Marie +Leczinska, à l'époque de son mariage avec Louis XV. Je trouvais bien +extraordinaire, avant la découverte de ce brevet, qu'il fût confié à une +jeune fille de quinze ans et qui n'était point encore mariée, une charge +si importante de la monarchie. Aujourd'hui il n'y a plus de doute, la +charge était octroyée à sa future belle-mère, qui la lui transmettait à +une époque inconnue, peut-être l'année suivante, année où elle épousait +son fils. + +Les douze dames du Palais qui, avec mademoiselle de Clermont, la +duchesse de Boufflers et la comtesse de Mailly, complétaient la maison +de la Reine, étaient madame de Prie, madame de Nesle, dont les +galanteries étaient publiques avec du Mesnil, la maréchale de Villars, +les duchesses de Tallard de Béthune, d'Épernon, enfin les dames de +Gontaut, d'Egmont, de Rupelmonde de Matignon, de Chalais, de Mérode, +toutes dames aux réputations douteuses et écornées. + +Parmi les hommes de sa maison, Marie Leczinska avait comme grand +aumônier M. de Fréjus, qui allait bientôt devenir son plus intime +ennemi. + +Puis, au-dessous de ces hauts dignitaires, venait tout ce monde que +groupait autour d'une personne royale les mille domesticités, les mille +services particuliers et spéciaux de la monarchie d'alors. + +Il y avait d'abord une première femme de chambre[58] et douze femmes de +chambre ordinaires. C'étaient les médecins, premier médecin, médecin +ordinaire, médecins par quartier;--l'apothicaire du corps, l'apothicaire +du commun;--les pannetiers, les verduriers, les maîtres-queux, les +hâteurs, les galopins ordinaires, les enfants de cuisine, les +lavandiers;--les garde-vaisselle; les capitaines des charrois; les +valets de la garde-robe, les valets de pied pour le carrosse, etc.;--le +marchand poêlier quincaillier;--le baigneur-étuviste;--le porte-manteau +ordinaire;--le porte-chaise d'affaires;--le muletier de la litière;--le +chauffe-cire pour cacheter les lettres. + +Et ne croyez pas que le dénombrement de tant de fonctions et +d'attributions soit complet dans les cent pages que contient l'état +manuscrit de la maison de Marie Leczinska: nous trouvons dans le service +des pensions qui se fait après la mort de la Reine, une pension pour +l'homme qui préparait le café de la Reine, une pension pour la +demoiselle chargée du nettoyage des porcelaines du cabinet de la Reine, +une pension pour le luthier qui prenait soin des vielles de la +Reine[59]. + + * * * * * + +Marie Leczinska, dans les nombreux portraits qui la représentent, n'a +point le visage noble que réclamait alors le cadre de Versailles, mais +la princesse polonaise a cette gracieuse mine que célèbrent ses +familiers et dont parle une lettre de Voltaire. C'est une aimable figure +bourgeoise qui est comme l'image de la bonté dans son expression +humaine, dans son enjouement heureux. Elle dit, cette bienveillante et +gaie figure, sous son air, un rien vieillot, la bonne humeur des vertus +de la femme. Car celle qui redoutait de perdre la couronne du ciel en +acceptant la couronne de France ne porte rien sur sa figure du sérieux +ou du soucieux de la dévotion. + +Une expression de santé et de satisfaction, la sérénité de la +conscience, le contentement et la patience de la vie rayonnent sur ces +traits éclairés d'une douce malice, et dont le sourire est comme un +reflet de ces libertés innocentes, de cet esprit gaulois avec lequel, de +temps en temps, la Reine s'amusait à faire courir un gros rire parmi ses +dames, sa Semaine Sainte, ainsi que les appelait la cour[60]. + +La Reine, sauf quelques vivacités qui la rendaient la plus malheureuse +femme du monde et la faisaient aussitôt chercher le moyen de se faire +pardonner, avait le caractère le plus heureux, le plus facile et le plus +sociable. Elle était pleine de saillies, de reparties amusantes[61], +d'observations gaiement spirituelles, et ne redoutait pas le ton de la +galanterie, de la gaillardise même, quand la gaillardise était sauvée +par les grâces du conteur. Qui ne connaît, à ce sujet, l'anecdote dont +M. de Tressan fut le héros? + +On parlait devant la Reine des houssards qui faisaient des courses dans +les provinces et approchaient de Versailles. + +Là Reine de dire: «Mais si je rencontrais une troupe, et que ma garde me +défendît mal? + +--Madame, laissa échapper quelqu'un, Votre Majesté courrait grand risque +d'être _houssardée_. + +--Et vous, M. de Tressan, que feriez-vous? + +--Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie. + +--Mais si vos efforts étaient inutiles? + +--Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son +maître, après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en +manger comme les autres[62].» + +Et la Reine de ne pas se fâcher et de presque sourire au hardi propos de +M. de Tressan. + +Malheureusement les agréments de la Reine étaient timides, comme ses +vertus étaient pudiques, presque honteuses. La femme, l'épouse ne se +révélait sous la chrétienne, ne montrait les charmes de son esprit et de +son coeur, tous les secrets de son amabilité que dans la familiarité de +quelques amis, dans une petite société qui ne lui imposait pas. Il lui +fallait, pour qu'elle fût encouragée à plaire, pour qu'elle entrât en +pleine possession d'elle-même, le calme d'un salon, où l'âge amortissait +le bruit des voix, la compagnie de la raison, l'intimité de la +vieillesse, un milieu de tranquillité, presque d'assoupissement, qui +convenait à la maturité de son intelligence et de ses goûts. Voilà où +trouvait l'aisance et la liberté une Reine dont l'esprit eut toujours, +comme le visage, l'âge d'une vieille femme. Aussi Louis XV, dont Marie +Leczinska avait une affreuse peur, ne connut jamais la femme que +connurent les de Luynes. Il ne vit dans Marie Leczinska qu'une pauvre +_peintresse_ qui n'avait aucune disposition pour la peinture, une +médiocre et ennuyeuse joueuse de vielle, une liseuse de livres sérieux +qu'elle ne comprenait pas, une étroite dévote, enfin une provinciale +princesse écrasée de la présence et de la grandeur d'un Roi de France, +n'apportant à la vie commune rien du ressort et de l'initiative +plaisante de la femme, ne mettant dans l'union que l'obéissance, dans le +mariage que le devoir, ne sachant de son sexe ni les caresses, ni les +coquetteries, tremblante et balbutiante dans son rôle de Reine, comme +une vieille fille de couvent égarée dans Versailles; groupant autour +d'elle toutes les têtes chauves de la cour, rassemblant l'ennui dans ce +coin du palais, plein d'un murmure de voix cassées, où rien de jeune ne +vivait, où rien de vivant ne parlait aux jeunes ans du Roi. + +Un singulier homme, ce jeune mari, ce jeune souverain que, hors la +chasse et les chiens[63], rien n'intéressait, n'amusait, ne fixait, et +dont le cardinal promenait vainement l'esprit d'un goût à un autre, de +la culture des laitues à la collection d'antiques du maréchal d'Estrées, +du travail du tour aux minuties de l'étiquette, et du tour à la +tapisserie, sans pouvoir attacher son âme à quelque chose, sans pouvoir +donner à sa pensée et à son temps un emploi[64]. Imaginez un Roi de +France, l'héritier de la Régence, tout glacé et tout enveloppé des +ombres et des soupçons d'un Escurial, un jeune homme à la fleur de sa +vie et dans l'aube de son règne, ennuyé, las, dégoûté, et au milieu de +toutes les vieillesses de son coeur traversé de peurs de l'enfer +qu'avouait par échappées sa parole alarmée et tremblante. Sans amitiés, +sans préférences, sans chaleur, sans passion, indifférent à tout, et ne +faisant acte de pouvoir, et d'un pouvoir jaloux que dans la liste des +invités de ses soupers[65], Louis XV apparaissait dans le fond des +petits appartements de Versailles comme un grand et maussade et triste +enfant, avec quelque chose dans l'esprit de sec, de méchant, de +sarcastique qui était comme la vengeance des malaises de son humeur. Un +sentiment de vide, de solitude, un grand embarras de la volonté et de la +liberté joint à des besoins physiques impérieux et dont l'emportement +rappelait les premiers Bourbons: c'est là Louis XV à vingt ans; c'est +là le souverain en lequel existait une vague aspiration au plaisir, et +le désir et l'attente inquiète de la domination d'une femme passionnée +ou intelligente ou _amusante_. Il appelait, sans se l'avouer à lui-même, +une liaison qui l'enlevât à la persistance de ses tristesses, à la +monotonie de ses ennuis, à la paresse de ses caprices, qui réveillât et +étourdît sa vie, en lui apportant les violences de la passion ou le +tapage de la gaieté. L'oubli de son personnage de Roi, la délivrance de +lui-même, toutes choses que ne lui donnait pas la Reine; voilà ce que +Louis XV demandait à l'adultère, voilà ce que toute sa vie il devait y +chercher. + + * * * * * + +Pendant les premiers mois qui suivaient le mariage, il n'était toutefois +question que des empressements, des assiduités amoureuses, des +_coucheries_ régulières et quotidiennes du Roi avec la Reine. + +Louis XV comparait Marie Leczinska à la Reine Blanche, mère de saint +Louis, et disait aux courtisans qui voulaient lui faire admirer quelque +femme de la cour: «Je trouve la Reine encore plus belle[66].» Mais un an +ne s'était pas écoulé qu'un évènement politique apportait une grande +froideur dans les relations entre les deux époux. + +Marie Leczinska, naturellement pleine de reconnaissance pour le duc de +Bourbon qui l'avait faite Reine de France, avait été en outre gagnée +par les prévenances et les caresses de madame de Prie, qui, entrant à +tout moment dans ses appartements pour surveiller ses actions, inspirant +ses actions, dictant ses lettres[67], était devenue maîtresse absolue de +la faible et timide princesse qui ne faisait qu'exécuter et +contre-signer les ordres de la favorite du Duc. La Reine essayait bien +un peu de résister, sentant dans tout ce que le Duc et sa maîtresse la +poussaient à faire, qu'elle était entre leurs mains un moyen et un +instrument pour ruiner le crédit de M. de Fréjus. Et malgré la +dissimulation du Roi, Marie Leczinska n'était déjà pas sans savoir que +Louis XV n'aimait pas M. le Duc, avait une antipathie des plus +prononcées contre madame de Prie, était sous la complète domination de +son précepteur. C'étaient donc continuellement des scènes, où la Reine +était accusée d'ingratitude par le Duc, et où la Reine pleurait. Enfin +il arrivait un jour où le duc de Bourbon imposait à la malheureuse +princesse de lui avoir un entretien particulier avec le Roi. Sous un +prétexte Louis XV était amené chez la Reine. Marie Leczinska voulait se +retirer, mais le duc de Bourbon la forçait de rester, d'assister à +l'entretien. Alors le Duc commençait à lire une lettre de Rome, une +lettre du cardinal de Polignac qui était un réquisitoire en règle contre +M. de Fréjus. Le Roi écoutait cette lecture avec ennui. À la lettre, le +Duc voulait ajouter des faits. Le Roi donnait des signes d'impatience. +Le Duc, s'apercevant du mécontentement du Roi, lui demandait s'il lui +avait déplu?--Oui.--S'il n'avait pas de bonté pour lui?--Non.--Si M. de +Fréjus avait seul sa confiance?--Oui. Et le Roi, repoussant le Duc qui +s'était jeté à genoux à ses pieds, sortait plein de colère contre sa +femme qui l'avait attiré dans ce piège[68]. + +Sur ces entrefaites, M. de Fréjus, qui s'était présenté chez le Roi et +avait trouvé la porte fermée par l'ordre de M. le Duc, s'était retiré à +Issy, tandis que le Roi, dans la dernière exaspération, s'était enfermé +chez lui sans vouloir parler à personne... M. le duc de Mortemart, +prenant parti contre la maison de Condé, se faisait donner un ordre qui +enjoignait au duc de Bourbon d'envoyer chercher M. de Fréjus, et le +lendemain le précepteur du Roi reparaissait triomphant à la cour. + +Dès lors la chute de M. le Duc n'était plus qu'une question de temps. M. +de Fréjus maintenu sous main par M. le duc d'Orléans, M. le prince de +Conti, M. le duc du Maine, le maréchal de Villars, avait encore pour +lui, dans le moment, les Noailles et la comtesse de Toulouse, qui, dans +les petits et fréquents séjours que Louis XV commençait à faire chez +elle, commençait à prendre une sérieuse influence sur l'esprit du jeune +Roi. Dans un conseil tenu à Rambouillet, où depuis quelque temps se +rendaient directement les courriers d'Allemagne, d'Espagne, de Savoie, +le renvoi du Duc était arrêté, et, le 11 juin 1726, le duc de Bourbon +recevait inopinément une lettre de cachet qui lui ordonnait de se rendre +à Chantilly et lui défendait de voir la Reine. Madame de Prie était +exilée dans sa terre de Normandie[69]. + +Cette disgrâce du duc de Bourbon et de madame de Prie était suivie d'une +espèce d'abandon fait par le Roi de sa femme aux haines de M. de Fréjus. +Il la mettait pour ainsi dire à sa discrétion dans cette dure lettre de +cachet dont le futur premier ministre était porteur: «Je vous prie, +Madame, et s'il le faut, je vous l'ordonne, de faire tout ce que +l'évêque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c'était moi-même. +Signé: LOUIS[70].» + +De ce jour, les rancunes du vieil homme d'Église, munies des pleins +pouvoirs du Roi, travaillent à annihiler la Reine et l'épouse par le +retrait de toute influence dans la distribution des grâces, par +l'absence de toute autorité dans le gouvernement de sa maison, par la +privation d'argent même, enfin par une succession d'humiliations voulues +et cherchées: petites et mesquines vengeances que ne pourront désarmer +et lasser la résignation et la dépendance de la pauvre Reine[71]. Les +charités de la Reine l'auront-elles laissé sans un écu, Fleury ordonnera +à Orry de lui faire porter cent louis, ce que le contrôleur-général +déclare donner à son fils quand il est désargenté. La Reine de France +veut-elle faire un souper avec ses dames à Trianon ou ailleurs, il faut +qu'elle en demande la permission à Fleury, et Fleury se donne presque +toujours le plaisir de refuser, alléguant que cela coûterait quelque +extraordinaire[72]. + +Deux mois après la chute du duc de Bourbon, au mois d'août 1726, Marie +Leczinska tombait malade, et si gravement, qu'elle recevait les +sacrements. Le Roi montrait une grande indifférence pendant sa maladie, +et le 27 septembre, le jour où, complètement rétablie, elle arrivait +retrouver le Roi à Fontainebleau, Louis XV au lieu d'aller à sa +rencontre, partait pour la chasse, prenait deux cerfs et ne rentrait +qu'à neuf heures du soir au château[73]. + +Ces dédains du Roi, ces mépris visibles, ce manque d'égards, tuaient peu +à peu le respect autour de la Reine qui était traitée par les courtisans +comme une princesse sans conséquence. Le marquis d'Argenson nous la +montre à Versailles, abandonnée de ses dames du Palais[74], ne trouvant +pas même de coupeur parmi les seigneurs de la cour quand, le dimanche, +il lui plaisait de jouer au lansquenet. Et nous la voyons dans ses +appartements désertés, se promenant, la pauvre Reine, à la recherche de +ce coupeur, et toute désolée de ne le point trouver, se plaindre en ces +douces et tristes paroles: «Eh bien, on prétend que je ne veux pas jouer +au lansquenet, ni commencer de bonne heure. Vous voyez qu'il fait bon de +dire que _je_ ne veux pas, mais qu'_on_ ne veut pas[75].» + +Toutes ces humiliations qui rendaient la Reine chagrine, boudeuse et +pleureuse, la faisaient peu propre à garder et à retenir le Roi près +d'elle[76], et poussaient le jeune mari dans la société de femmes jeunes +et gaies, dont mademoiselle de Charolais amenait et menait la troupe. + +On eût cru voir un gamin, presque un polisson, dans cette princesse de +la maison de Condé qui devait toute sa vie garder son joli visage de +seize ans et ses yeux si vifs, qu'ils se reconnaissaient sous le masque, +dans cette aimable enfant terrible, comme il y en eut toujours dans les +splendeurs ou les tristesses de Versailles, et dont le rôle semble être +de déranger l'étiquette ou de dérider la Gloire. + +Les vers, les chansons, les saillies[77], mademoiselle de Charolais +employait tous les dons et toutes les impudences d'un esprit de malice, +et cela avec la liberté d'un garçon, pour chasser les froideurs et le +sérieux de la cour, y appeler l'amusement et les familiarités, +improviser les divertissements, animer les soupers, et semer comme une +Folie effrontée et charmante les extravagances, les refrains et les +imbroglios de carnaval autour du trône, et à côté des affaires d'État. + +Encore mieux faite pour entraîner que pour plaire, mêlant toutes sortes +de caractères, la verve des Mortemart à la hauteur des Condé, relevant +les audaces et les inconvenances de sa grâce par un certain air +princesse qui sauvait presque tout, capricieuse, fantasque, vaporeuse, +tourmentée à l'excès d'humeurs noires[78] dont elle se tirait par une +plaisanterie, une échappée hasardeuse, quelque tour de page, +mademoiselle de Charolais devait surprendre, par les contradictions de +sa nature, un jeune mari lassé par l'immuable sérénité de sa femme. + +La princesse était de toutes les entreprises hardies et tapageuses; elle +était de ces caravanes nocturnes, où le Roi, qui commençait à battre le +pavé, affrontait, dans les rues de Versailles, l'hôtesse du +_Cheval-Rouge_, pendant qu'avec des paroles facétieuses et libertines, +mademoiselle de Charolais cherchait à calmer la belle insultée qui +criait: «Au voleur! à l'assassin[79]!» + +Mademoiselle de Charolais, qui depuis l'âge de quinze ans avait eu des +amants sans compter, et faisait un enfant presque régulièrement chaque +année, regardant cela comme un accident naturel à son état de grande +fille et de princesse[80], affichait dans le moment une passion pour le +Roi, trouvant piquant de le débaucher la première, le poussant à +l'adultère par mille coquetteries, finalement lui mettant ces vers dans +une poche: + + Vous avez l'humeur sauvage + Et le regard séduisant; + Se pourroit-il qu'à votre âge + Vous fussiez indifférent? + + Si l'amour veut vous instruire, + Cédez, ne disputez rien; + On a fondé votre empire + Bien longtemps après le sien. + +Mais le Roi, en sa timidité, échappait aux avances qui amusaient et +effrayaient à la fois ses désirs, tant le jeune souverain était encore +plein des contes à faire peur du vieux Fleury sur les femmes de la +Régence[81]. + + * * * * * + +Une autre femme intimidait moins le jeune Roi que cette endiablée +princesse de Charolais: c'était la comtesse de Toulouse[82]. + +La comtesse de Toulouse était une belle et puissante créature, aux yeux +brun-foncé[83], au regard assuré et plein de dignité, au sourire +paisible et doux, dont le visage sans rouge et toute la personne +montraient la tranquillité sereine et l'aimable recueillement d'un bel +air dévotieux. Le salon de madame de Toulouse était la petite cour de +Rambouillet, un refuge mondain pendant la brutale Régence de la +galanterie passée, le souvenir et le reste de la cour de Louis XIV. Là +les anciennes vertus des nobles compagnies, les beaux usages, les +manières décentes et polies, le respect de la femme, la retenue du ton, +les traditions des habitudes sociales vivaient encore dans l'aisance de +l'enjouement, dans l'animation et la gaieté d'un nombre restreint de +gens choisis, dans l'heureuse paix et les douceurs épicuriennes d'un +petit monde dévot, jouissant à petit bruit de la vie. Mademoiselle de +Charolais elle-même cédait au génie du lieu en entrant chez madame de +Toulouse, elle n'y était plus qu'une princesse rieuse, un lutin +apportant la vie des plaisirs délicats et des élégants passe-temps à +cette cour d'harmonies, de nuances, de murmures, de suaves paroles, de +galanteries discrètes, sur laquelle planait encore une ombre de grandeur +et de magnificence qu'on ne trouvait que là. Involontairement le jeune +souverain comparait à cette cour la cour bourgeoise et morne de la Reine +de France; et l'amour s'éveillait en lui, un amour tout ému de scrupules +religieux, mais qui se laissait peu à peu aller à la séduction mystique +de cette belle et grasse dévote, que touchaient et troublaient l'hommage +agenouillé et l'adoration platonique de ce Roi, alors le plus bel homme +de son royaume. + +Au milieu de ces distractions et de ces tentations qui n'étaient encore +pour le Roi que l'éveil et l'apprentissage du libertinage, le goût du +Roi pour la Reine, ce goût si vif aux premiers jours de leur union, +allait diminuant et se perdant avec le temps comme toute passion +physique. + +Les relations du ménage avaient toujours un ton sérieux; elles +prenaient, à partir de l'événement du mois de juin 1726, un air +d'embarras. Cette absence d'abandon, ce manque d'effusion et +d'épanchement réciproque que les valets avaient surpris dans les +entretiens les plus intimes du Roi et de la Reine, augmentaient chaque +jour. Les froideurs du Roi devenaient plus grandes. La Reine pleurait, +cachait mal ses larmes; et la cour se réjouissait de voir au Roi cette +épouse _sans attraits et sans coquetterie_ qui devait si mal garder son +mari et si peu gêner les intrigues. En effet, Marie Leczinska n'était +point une de ces femmes savantes dans l'art de reconquérir leur bonheur +avec les séductions permises du mariage, elle ne cherchait pas à ramener +ce coeur qui lui échappait, et se détachait sans combat et sans murmure +de l'amour du Roi. Elle s'enfermait et se réfugiait dans sa tristesse, +elle s'armait de résignation, elle mettait comme une coquetterie à se +vieillir et se vieillissait de gaieté de coeur, elle ôtait de sa toilette +toutes les parures d'une jeune femme[84], s'enfonçait dans les lectures +spirituelles, s'entourait de sévères compagnies. + +Dans ce ménage où la séparation commençait, les riens, même les plus +petites et les plus pardonnables manies venaient encore mettre la +contrariété et l'éloignement. La Reine agaçait les nerfs de ce Roi +nerveux par mille enfantillages, par la peur des esprits, par le besoin +d'être bercée, rassurée et endormie par des contes et d'avoir toujours à +sa portée une femme dont elle pût tenir la main en ses folles terreurs; +puis encore par cent sauts et cent courses, la nuit, dans sa chambre, à +la recherche de sa chienne. Ou bien c'était le matelas mis sur elle par +cette princesse frileuse qui étouffait le Roi, et le chassait du lit de +sa femme. + +Enfin, après le labeur de tant d'enfantements, cette épouse qui était +accouchée le 27 avril 1727 de deux filles, le 28 juillet 1728 d'une +troisième fille, le 4 septembre 1729 d'un dauphin, le 30 août 1730 d'un +duc d'Anjou, le 23 mars 1732 d'une quatrième fille, cette épouse qui se +sentait encore enceinte, lasse de son métier de mère pondeuse, recevait +les embrassements de son mari, avec les répugnances d'une femme qui +répétait toute la journée: «Eh quoi! toujours coucher, toujours grosse +et toujours accoucher[85]!» + + + + +III + +L'attente universelle de l'infidélité du Roi.--L'OEil-de-Boeuf et +l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la +Reine.--Les suppositions des courtisans.--La santé du Roi à +l'_Inconnue_.--Le devoir refusé par la Reine au Roi.--Bachelier écartant +le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'ancienneté +de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de +Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec +le marquis de Puisieux.--Ses relations secrètes avec le Roi depuis +1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet +1738.--La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.--Les +soupers des petits appartements.--Tempérament atrabilaire de Louis XV. + + +La cour, de l'OEil-de-Boeuf à l'antichambre, les jeunes femmes, les jeunes +gens, les politiques, la haute domesticité, l'intrigue, l'ambition, +toutes les passions d'un monde qui se lève et se couche sur l'intérêt, +épiaient aux portes les froideurs du ménage, et, calculant le dénoûment +des derniers liens entre le Roi et la Reine, pressaient de leurs voeux +l'avènement d'une maîtresse qui devait amener une révolution à +Versailles, changer le cours des grâces et renouveler le gouvernement. + +Tout ce qui était hostile au cardinal de Fleury, tous ceux que +contrariait l'économie du vieux ministre, tous ceux que condamnait au +repos et à l'obscurité la politique bourgeoise de l'homme d'État de la +paix, les avidités des valets contenues et rognées, aussi bien que les +impatiences des hommes à projets barrés dans leur carrière et dans leur +avenir, sans théâtre, sans champ de bataille où déployer leur +imagination ou tenter la fortune, saluaient de leurs espérances +l'adultère du Roi. + +Les tentations, les intrigues de la galanterie avaient la complicité et +l'aide des Gesvres, des d'Épernon, des Richelieu. Humiliés du mauvais +succès de leur conspiration des _Marmousets_, brûlants et travaillés de +rancunes dont le ministre disgracié Chauvelin prenait en sous-main la +conduite et le commandement secret, ils remplissaient de moqueries +l'esprit du Roi, et par toutes les armes de l'esprit, le ridicule et +l'ironie plaisante, la facilité des moeurs et l'exemple du plaisir, ils +attaquaient les leçons et l'autorité du vieux prêtre au fond de son +pupille. + +La séduction du Roi par une femme convenait aux agitations, à la furie +de grandes choses, à l'activité brouillonne de ce demi-génie, le +maréchal de Belle-Isle, qui voyait seulement là, dans l'appui d'une +maîtresse, flattée d'être associée à sa gloire, la réalisation de plans +qui effrayaient à la fois et la sagesse de Fleury et la timidité du +jeune Roi. + +Puis c'était le ménage du frère et de la soeur Tencin, dont le rôle +dissimulé était déjà si grand, si effectif, et qui voyait au bout de la +liaison, au fond de l'affaire de coeur, le maniement de la volonté du +Roi, la conduite de sa faveur, les facilités des approches de sa +personne et de son pouvoir; toutes les suites d'une faiblesse qui permet +et semble légitimer toutes les fortunes. Tant de voeux étaient appuyés, +ils étaient servis par les femmes se piquant de dévotion et +d'ultramontanisme, madame d'Armagnac, madame de Villars, madame de +Gontaut, madame de Saint-Florentin, madame de Mazarin; par les +molinistes zélés, et encore par la maison de Noailles, toute prête à une +élévation de Tencin, en haine de Chauvelin, dont les Noailles +jalousaient et craignaient la supériorité, s'il venait à recueillir la +succession du cardinal. + +Enfin, tout au bas de la cour, mais tout auprès du Roi, veillait et +travaillait une influence occulte encore, mais déjà puissante. Les +valets de chambre, réduits et maintenus dans leur rôle secondaire par la +sagesse de Louis XV, sans autres fonctions que leurs devoirs domestiques +dans une cour où le Roi n'appartenait qu'à sa femme, attendaient d'une +cour dissipée et galante, d'un Roi échappé de son ménage et descendu au +besoin de leur discrétion, à la nécessité de leurs complaisances, les +profits complets de leur place. + +Chose singulière! ces dispositions tournées au fond, dans toutes les +têtes sérieuses, vers le renversement du ministère et du ministre, +rencontraient, je ne veux point dire l'appui, mais presque +l'acquiescement du cardinal, sous la condition d'être consulté dans le +choix, et d'être assuré de la neutralité de la personne choisie. De +vieux griefs contre la Reine n'étaient point encore morts chez le +cardinal; il se rappelait encore avec amertume une tentative de Marie +Leczinska pour faire rentrer M. le Duc en grâce auprès du Roi, sa +reconnaissance envers les hommes qui l'avaient mise sur le trône[86], et +il voyait dans une maîtresse un préservatif et une garantie contre un +retour d'influence de la Reine, mettant à profit un jour de dévotion du +Roi pour reprendre son mari. C'est ainsi que tous, ceux-là même que la +conspiration menaçait, conspiraient pour l'infidélité du Roi. + +Et ce n'était pas seulement à Versailles, c'était, ce qu'on n'a pas dit, +c'était son peuple même qui entourait le jeune Roi de sa complicité, lui +souriait, l'encourageait, comme si, habituée par la race des Bourbons à +la jolie gloire de la galanterie, la France ne pouvait comprendre un +jeune souverain sans une Gabrielle, comme si, dans les amours de ses +maîtres, elle trouvait une flatterie et une satisfaction de son orgueil +national! + +Chaque jour le murmure et la promesse de la bonne nouvelle sortaient de +toutes ces espérances, de toutes ces passions, de cette universelle +attente, impatientes de compromettre le Roi, et résolues à préparer et à +précipiter ses amours en les annonçant d'avance. La cour prononçait les +noms de la comtesse de Toulouse, de mademoiselle de Charolais. Les +suppositions couraient et s'abattaient çà et là, et jusque sur les dames +de la Reine, exposées de si près aux désirs du Roi, et dont +quelques-unes avaient les moeurs et les facilités du temps. La Reine, +cette sainte, n'avait-elle point été forcée de se résigner à cette dame +d'honneur, la maréchale de Boufflers, si affichée, à cette dame +d'atours, madame de Mailly, à qui l'on prêtait une liaison avec M. de +Puisieux? Et n'y avait-il pas encore, parmi les douze dames de son +palais, madame de Nesle[87], madame de Gontaut[88], la maréchale de +Villars, les duchesses de Tallard, de Béthune, d'Épernon, les dames +d'Egmont de Chalais, toutes dames méritant l'honneur du soupçon et +l'envie de la cour[89]? + +Bientôt on parlait vaguement d'un toast du jeune souverain; et les gens +au courant, les jeunes courtisans entrés au plus intime de la +familiarité et de l'habitude du Roi, racontaient tout bas un souper de +la Muette, où le Roi, après avoir bu à la santé de l'_Inconnue_[90], +avait cassé son verre et invité sa table, et celle que présidait le duc +de Retz, à lui faire raison. Ç'avait été une grande curiosité de +connaître l'_Inconnue_; les voix des deux tables s'étaient partagées +entre madame la Duchesse la jeune mademoiselle de Beaujolais et madame +de Lauraguais, petite-fille de Lassay et belle-fille de M. le duc de +Villars-Brancas. Mais le Roi avait gardé le silence et son secret[91]. + +Un ministre était un peu plus savant que tout le monde. Dans ses +promenades matinales à cheval au bois de Boulogne, il avait remarqué la +trace toute fraîche des roues d'une voiture allant, à travers des +allées toujours fermées de barrières, de Madrid, résidence de +mademoiselle de Charolais, à la Muette[92]. Mais ses suppositions se +perdaient sur toutes les femmes de la société de mademoiselle de +Charolais, et l'_Inconnue_ restait l'inconnue pour le ministre comme +pour les courtisans, dont quelques-uns avaient cependant observé qu'on +ne pouvait prononcer devant le Roi le nom de madame de Mailly sans qu'il +rougît[93]. Au milieu de ce mystère, le Roi, sorti de sa mélancolie, +avec l'air et le rajeunissement d'un homme heureux de vivre, pris tout à +coup d'une soif de plaisirs et s'empressant aux distractions, promenait +et occupait l'activité d'une fièvre heureuse çà et là; et courant, et se +répandant[94], il partageait les haltes de ses journées entre +Rambouillet, où se tenait la comtesse de Toulouse[95], Bagatelle, où +demeurait la maréchale d'Estrées, Madrid, où vivait mademoiselle de +Charolais[96], douces retraites, palais charmants, petites cours de +galanterie, de piquantes tendresses et de joli esprit, qui semblaient +mettre sur le chemin du Roi les étapes et les stations enchantées d'un +Décaméron français. Un jour, c'était Paris et le bal de l'Opéra que le +jeune Roi étonnait de sa présence, de son entrain, d'une gaieté +d'enfant; ou encore, infatigable, éclatant d'un esprit que la cour ne +lui connaissait pas, il se jetait à des soupers, dont il entraînait et +prolongeait jusque bien avant dans la nuit le bruit et la folie. De là, +assez animé, il rentrait chez la Reine, qui lui témoignait ses +répugnances et son horreur pour l'ivresse du vin de Champagne et son +odeur, et finissait par allonger ses prières jusqu'à ce que le Roi fût +endormi. + +Un soir enfin arriva ce que toute la cour prévoyait et attendait. +Bachelier, le valet de chambre du Roi, ayant été prévenir la Reine que +le Roi allait se rendre chez elle, la Reine répondit qu'elle était +désespérée de ne pouvoir recevoir Sa Majesté; à deux nouvelles demandes +du Roi, Bachelier rapportait la même réponse; et de l'indignation, de la +colère du Roi, partagées et enflammées par le valet de chambre, sortait +l'engagement désiré par Bachelier: le Roi déclarait «qu'il ne +demanderait plus jamais le devoir à la Reine[97].» Le jour suivant la +cabale enhardie risquait tout: comme madame de Mailly se glissait en +secret dans les petits appartements pour y passer la nuit, Bachelier, +qui la conduisait, entr'ouvrant comme par mégarde son capuchon, la +laissait voir à deux dames[98]. + +Madame de Mailly était en 1738 une femme de trente ans, dont les beaux +yeux, noirs jusqu'à la dureté, ne gardaient, aux moments +d'attendrissement et de passion, qu'un éclair de hardiesse fait pour +encourager les timidités de l'amour. Tout, dans sa physionomie, dans +l'ovale maigre de sa figure brune[99], avait ce charme irritant et +sensuel qui parle aux jeunes gens. C'était une de ces beautés +provocatrices, fardées de pourpre, les sourcils forts, dont l'éclat +semble un rayon de soleil couchant, une de ces femmes dont les peintres +de la Régence nous ont laissé le type dans tous leurs portraits de +femme, la gaze à la gorge et l'étoile au front, qui, la joue allumée, le +sang fouetté, les yeux brillants et grands comme des yeux de Junon, le +port hardi, la toilette libre, s'avancent du passé, avec des grâces +effrontées et superbes, comme les divinités d'une bacchanale[100]. +Ajoutez que madame de Mailly était inimitable pour porter sa beauté, et +la faire valoir. Nulle femme à la cour ne savait si bien arranger les +modes à sa tournure, ni chiffonner d'une main plus heureuse les +demi-voiles qui prêtaient à ces déshabillés mythologiques le piquant de +la pudeur. + +Ce goût, ce soin et ce culte d'une opulente toilette suivaient madame de +Mailly jusque dans la nuit. Elle ne se couchait jamais sans être coiffée +et parée de tous ses diamants. C'était sa plus grande coquetterie, et +l'heure de sa séduction était le matin, alors que, dans son lit, +battant l'oreiller de ses beaux cheveux défrisés par le sommeil et +pleins d'éclairs de diamants, elle donnait audience à ses marchands, à +_ses petits chats_, comme elle les appelait. Ainsi, au milieu des +parures, des deux ou trois millions de bijoux que Lemagnan faisait +scintiller sous ses yeux, des plus riches étoffes étalées devant elle, +et qui s'amassaient au pied de son lit, elle rappelait ces levers de +femme, de l'école vénitienne dans le déploiement et le rayonnement des +brocarts et des bijoux, dans la lumière d'une Tentation versant ses +coffrets et ses écrins, aux pieds de la dormeuse qui s'éveille[101]. + +Le visage de madame de Mailly disait toute la femme. Ardente, +passionnée, toute heureuse et toute fière de faire, à ses dernières +années d'amour, la conquête de ce Roi de France «beau comme l'amour,» +elle avait dû se montrer prête et résolue à toutes les avances, à toutes +les facilités, à ces entreprises même et à ces violences de séduction +dont Soulavie révèle les honteux détails[102]. Mais aussi elle devait +être susceptible de tous les attachements, de tous les dévouements et de +tous les sacrifices qu'inspire à une femme de cet âge et de ce caractère +une liaison avec un homme de son âge, avec un jeune homme. Et il se +trouvait, par un contraste étrange, que, sous sa rude voix, ses +apparences de bacchante, la hardiesse d'un amour qui avait presque violé +le Roi, madame de Mailly cachait les qualités tendres et douces d'un +coeur aimant, les sentimentalités d'une la Vallière. + + * * * * * + +Les de Mailly étaient une vieille et illustre famille militaire. Ils +remontaient, dans le milieu du XIe siècle, à Anselme de Mailly, tuteur +du comte de Flandre et gouverneur de ses États, tué au siège de Lille: +belle fin, qui semblait un apanage de cette noble race, dont le dernier +mort avait péri en 1668, à l'âge de trente-six ans, au siège de +Philisbourg. Puis, sous la Régence, on avait vu se perdre dans le +libertinage et rouler dans le scandale l'héritier de ce grand nom, et le +reste de cette vaillante famille, qui, sous les trois maillets des +portes de ses hôtels, écrivait superbement: _Hogne qui voudra_[103]. Le +dernier descendant, Louis III de Nesle, qui ne marque dans l'histoire +que pour avoir étonné le czar, lors de son passage à Paris, par la +variété de ses habits[104], Louis de Nesle avait, avec sa femme, +mademoiselle de la Porte-Mazarin, affiché toutes les hontes, tous les +désordres et tous les abaissements qui semblaient traîner une glorieuse +famille dans la boue où se perdent et finissent les races épuisées et +les grands fleuves las. + +Le marquis de Nesle, le père de toutes ces demoiselles de Nesle aimées +par Louis XV, vivait «à pot et à rot» avec les comédiens et les +comédiennes. Amant de mademoiselle de Seine, lors de sa querelle avec la +Balicourt, il prenait une part si vive au différend que, dans la lettre +prêtée par les rieurs à l'actrice, elle disait avoir été empêchée +d'envoyer au duc de Gesvres «la fleur des héros du royaume», ses +créanciers ne lui laissant la liberté de sortir que le dimanche. + +Et _la lettre écrite de ... en Flandre, à Messieurs de l'Académie +Françoise_ par _mademoiselle de Seine comédienne du Roi_, disait vrai, +au moins pour les créanciers. Le marquis, jouissant de 250,000 livres de +rente, avait vu appréhender ses biens libres et une partie de ses biens +substitués, à la requête de Philippe Doremus, bourgeois de Paris. Puis, +bientôt les 70,000 livres de rente échappées à ses créanciers étaient +saisies et l'on s'emparait de l'universalité de ses biens saisis et non +saisis[105]. Aux abois, le marquis de Nesle se débattait dans la misère +et les expédients désespérés, au milieu des huées du public et de +l'ironie des nouvelles à la main qui annonçaient un jour: «Monsieur le +marquis de Nesle est enfin parvenu à ne plus vivre à l'auberge, ou pour +mieux dire, son crédit étant absolument épuisé, il a été obligé de faire +faire son pot au feu chez lui, et, pour cet effet, a acheté de la +vaisselle de terre.» + +La fille aînée du marquis de Nesle, Louise-Julie de Mailly-Nesle, née le +16 mars 1710, l'année où est né Louis XV, avait été mariée le 31 mai +1726 à Louis, comte de Mailly, seigneur de Rubempré, son cousin germain. + +Et voici le contrat de mariage que j'ai eu la bonne fortune de découvrir +aux Archives nationales[106], contrat entre le très-haut et +très-puissant seigneur comte de Mailly, capitaine-lieutenant des +Gendarmes Écossais, et la haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de +Mailly: + +FURENT PRÉSENS TRÈS-HAULT et très-puissant seigneur, Monseigneur Louis, +comte de Mailly, chevalier Seigneur de Rieux, Rubempré, Brutelle, +Lamothe Manneville et autres lieux, capitaine-lieutenant des Gendarmes +Écossois du Roy, commandant la Gendarmerie de France, fils de deffunt +très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis, comte de Mailly, +seigneur desdits lieux, maréchal des camps et armées du Roy, et de +très-haulte et puissante dame, Madame Anne-Marie-Françoise de +Saint-Hermine, à présent sa veuve, dame d'atour de la Reyne. Ledit +seigneur comte de Mailly, demeurant en son hôtel, rue de Vaugirard, +paroisse Saint-Sulpice, pour luy et en son nom. + + D'une part. + +Et très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis de Mailly, +chevalier des ordres du Roy, marquis de Néelle et de Mailly en +Boulonois, comte de Bohain, Seigneur de plusieurs autres lieux et +très-haute et très-puissante Dame, Madame Armande-Félice de Mazarin, son +épouse, Dame du palais de la Reine, autorisée dudit Seigneur marquis de +Néelle à l'effet des présentes au nom et comme stipulante en cette +partie pour haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur +fille aînée, à ce présente et de son consentement, demeurant à la cour +et à Paris en leur hôtel, rue de Beaune susdite paroisse Saint-Sulpice. + + D'autre part. + +Lesquelles parties de l'agrément de très-hault, très-puissant, +très-excellent et très-auguste Monarque Louis, par la grâce de Dieu, Roy +de France et de Navarre et de très-haulte et très-puissante et +très-excellente princesse Marie, Reyne de France, très-haulte, +très-puissante et très-excellente princesse Marie de Baden-Baden, +duchesse d'Orléans, très-hault et très-puissant prince Louis de Bourbon +[...] ont reconnu et confessé avoir fait entre elles les traités de +mariage, donation et convention qui ensuivent: c'est à savoir que +lesdits Seigneur Marquis et Dame Marquise de Néelle ont promis de donner +en mariage ladite damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur fille aînée, +de son consentement, audit Seigneur comte de Mailly qui de sa part +promet la prendre pour sa femme et légitime épouse et faire célébrer +ledit mariage en face de notre Mère Sainte-Église le plus tôt que faire +se pourra. + +Pour être lesdits seigneur et demoiselle, futurs époux comme ils seront +unis et communs en tous biens, meubles et conquêts, immeubles suivant et +au désir de la coutume de Paris, à laquelle ils se soumettent, pour +conformément à icelle leur future communauté et conventions de mariage +être réglée encore qu'ils vinssent à établir leur domicile et faire des +acquisitions en autres pays, coutumes et loix contraires, auxquelles est +expressément dérogé et renoncé pour cet égard seulement. + +Ne seront néanmoins tenus des dettes et hypothèques de l'un ou de +l'autre faites et créées avant ledit mariage, et, si aucunes se +trouvaient, elles seront payées et acquittées sur les biens de celuy ou +celle qui les aura faites ou en sera tenu. + +En faveur duquel Mariage ledit Seigneur Marquis de Néelle donne par ces +présentes à ladite Damoiselle future épouse la somme de cent soixante +mille livres à prendre après son décès en biens et effets de sa +succession, au payement de laquelle somme, il a affecté et hypothéqué +tous et chacun de ses biens présens et à venir, et en attendant que +ladite somme de cent soixante mille livres devienne exigible par +l'ouverture de la succession dudit Marquis de Néelle, il a promis et +s'est obligé de payer, par chacun an, audit Seigneur et Damoiselle, +futurs époux, la somme de huit mille livres qui commencent à courir de +ce jourd'huy... + +Promet en outre le dit Seigneur de Néelle de nourrir et loger lesdits +Seigneur et Damoiselle, futurs époux, avec deux valets de chambre et +deux femmes de chambre, dans les maisons où il fera sa résidence, soit à +Paris ou ailleurs, au moins pendant dix années, lesquels logemens et +nourritures qui auront été fournis sont estimés cinq mille livres par an +et feront partie de la dot de ladite Damoiselle, future épouse; [...] + +Le Seigneur futur époux a doué et doue la Damoiselle future épouse de la +somme de huit mille livres par chacun an de douaire, profit dont elle +demeurera saisie du jour du décès dudit Seigneur futur époux, sans être +tenue de faire aucune demande, ni interpellation judiciaire... + +Le survivant desdits Seigneur et Damoiselle future épouse aura et +prendra par préciput et avant part en meubles de la communauté tels +qu'il voudra choisir suivant la prisée et l'inventaire et procès-verbal +à criée jusqu'à la somme de vingt mille livres en deniers comptans, au +choix du survivant; si c'est le Seigneur qui survit, il reprendra en +outre ses habits, armes, chevaux et équipage, et, si c'est la Damoiselle +future épouse qui survit, elle reprendra aussi, outre le préciput +réciproque, sa chambre garnie, ses habits, linge, bagues, joyaux, +bijoux, diamans et autres pierreries servant à son usage et à l'ornement +de sa personne, à telle somme que cela puisse monter. + +Pour l'amitié que ledit Seigneur futur époux porte à la Damoiselle +future épouse, iceluy Seigneur futur époux a donné et donne par les +présentes par donation entre vifs et irrévocable en la meilleure forme +que donation peut valoir à la Damoiselle future épouse de luy autorisée +autant qu'il se peut, les biens, terres et héritages qui lui +appartiennent en meubles et immeubles, de quelque nature qu'ils soient, +ensemble ceux qui se trouveront luy appartenir au jour de son décès en +quelques pays qu'ils se trouvent et à quelque titre que ce soit, et en +cas qu'au jour dudit décès dudit Seigneur futur époux il y ait des +enfants nés du futur mariage ou des petits enfants, la donation +demeurera nulle et comme non faite... + +Car ainsi le tout a été convenu, respectivement stipulé, promis et +accepté entre les parties, lesquelles pour faire insinuer ces présentes +où besoin sera, ont fait et constitué leur procureur général et spécial, +le porteur d'icelle auquel il donne tout pouvoir, et pour leur +exécution ils ont élu leur domicile irrévocable en leurs hôtels et +demeures à Paris... ledit jour, trente mai de l'année mil sept cent +vingt-six.» + + * * * * * + +En dépit de l'apparentage magnifique, de tous les noms de terres et de +seigneuries défilant dans ce triomphant contrat, en dépit des +stipulations de rente qui ne furent jamais remplies par les grands +parents, l'union du cousin et de la cousine, selon l'expression d'un +contemporain, fut toujours le mariage de _la faim et de la soif_[107]. + +Par ce contrat de mariage, la jeune fille de seize ans était devenue la +femme d'un débauché fort épris, dans le moment, de la fille d'un +fourbisseur qu'il voulait épouser, et qui ne se décidait à se marier +avec sa cousine que sur un ordre du Roi qui enfermait sa maîtresse[108]. + +Ainsi mariée à ce mari vivant fort en dehors de son ménage, sans enfant, +et ayant sous les yeux l'exemple et la conduite des dames du palais de +la Reine, madame de Mailly se laissait à avoir un jour une liaison avec +le marquis de Puisieux[109]. + +Au milieu de cette liaison survenait l'intrigue de madame de Mailly avec +le Roi, intrigue qui ne remonte pas à 1732 comme le dit Soulavie, mais +dont la date est de 1733, ainsi que l'affirme dans cette note, écrite le +8 décembre 1744, le duc de Luynes: «J'ai appris depuis quelques jours +seulement que le commerce du Roi avec madame de Mailly a commencé dès +1733, et je le sais d'une manière à n'en pouvoir douter, et personne +n'en avait aucun soupçon dans ce temps-là.» Et en effet la liaison +connue seulement de Bachelier, de mademoiselle de Charolais, de la +comtesse de Toulouse, était tenue assez secrète pour que d'Argenson, en +général bien informé, ne la fasse dater que de l'année 1736. Elle était +même si peu ébruitée qu'en 1735, Puisieux, tenu à l'écart et toujours +amoureux, tout à coup nommé à Naples par Chauvelin, qui voulait en +débarrasser madame de Mailly, venant offrir à son ancienne maîtresse +l'hommage de son ambassade et lui disant qu'il ne partirait que sur ses +ordres, s'étonnait de se voir souhaiter un bon voyage si délibérément +par cette femme près de laquelle il ne se connaissait pas de successeur. + +Peu à peu se faisait, les années suivantes, la divulgation des amours du +Roi avec madame de Mailly. Les courtisans se racontaient qu'à +Versailles, quand le Roi sortait et revenait de souper dans ses petits +appartements, il passait deux heures dans ses garde-robes où l'on +supposait que Bachelier lui amenait madame de Mailly. On parlait aussi +dans les voyages de Fontainebleau d'un appartement meublé situé +au-dessous de la chambre du Roi et où personne ne logeait et dont Louis +XV avait la clef, appartement tout proche du logement occupé par madame +de Mailly[110]. Et le secret, si bien gardé qu'il fût, n'était plus un +secret dans l'automne de 1737, où les amours royales fournissaient un +couplet à la chanson de _la Béquille du père Barnaba_[111]. + +Enfin, l'année suivante, dans le voyage de Compiègne le Roi déclarait +pour ainsi dire publiquement ses amours dans le souper qu'il allait +faire au su et à la vue de tous chez Madame de Mailly le 14 juillet +1738[112]. + +Madame de Mailly était une charmante et facile maîtresse qui avait cette +qualité,--tous le reconnaissent,--d'être _très-amusante_[113], une +qualité bien grande pour ce Roi, si souvent inamusable. C'étaient des +petits propos, des babillages drôles, un aimable jargon, du naïf qui +jouait l'esprit, un rien de causticité particulier au sang des de Nesle, +un fond d'enjouement auquel son bonheur prêtait des vivacités, des +étourderies, des ingénuités d'enfant[114], des enfantillages de femme +aimante. Un 2 janvier, jour de la messe de _requiem_, que l'on disait +tous les ans pour les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit morts dans +l'année, cérémonie où Louis XV assistait en perruque naturelle, +quelqu'un apercevait madame de Mailly assise contre la porte de glace +donnant chez le Roi, et dans un état d'affaissement tel qu'il +s'approchait pour lui demander si elle se trouvait mal. Madame de +Mailly lui répondait que non, mais qu'elle était au désespoir, que le +Roi lui avait donné rendez-vous pour qu'elle pût le voir en perruque, +qu'elle craignait d'être arrivée en retard... + +Louis XV était aussi reconnaissant à la femme de l'humilité qu'elle +mettait dans son adoration, de la facilité qui la faisait entrer dans +toutes les amitiés et pour ainsi dire dans toutes les camaraderies du +Roi. Elle avait encore ce mérite à ses yeux, d'être désintéressée, de ne +devoir demander que bien peu de chose pour elle et les siens, d'avoir +une certaine peur du cardinal de Fleury, de n'inquiéter enfin, par son +peu d'importance et d'ambition, ni la cour ni la ville. Cette femme sur +le retour, si pleine de qualités, n'avait qu'un défaut,--et ce n'est pas +une médisance de l'histoire,--elle aimait le vin de Champagne comme ses +grand'mères l'aimaient cinquante ans auparavant, et, le verre en main, +aurait été capable de tenir tête à un Bassompierre[115]. + +Et voilà avec madame de Mailly les petits appartements qui s'animent et +s'égayent jusqu'à la licence. C'est un bruit, une gaieté, un choc des +verres, un pétillement du champagne[116]. Dans ces cabinets qui donnent +par une porte secrète dans la chambre du Roi, et n'ont de communication +avec le reste du château que pour le service, temple dérobé où l'art +épuisa les enchantements, le plaisir s'abandonne et se met à l'aise. +C'est le sanctuaire mystérieux, le palais magique caché dans Versailles, +où les allégories du temps vous montrent du doigt le _Sophi_, le Roi, et +_Rétina_, madame de Mailly, célébrant les fêtes nocturnes en l'honneur +de Bacchus et de Vénus, dans la troupe sacrée des femmes aimables et des +courtisans galants. Tout est exquis et rare dans ces débauches royales +qui suivent les fatigues de la chasse[117]: les vins sont les plus vieux +et les plus fins; la table est succulente, pleines d'épices et de +délices, chargée des mets divins de Moutier[118], l'ancien cuisinier du +duc de Nevers, le cuisinier en chef de la Régence, que la Régence +immortalisa dans ses chansons; elle s'enorgueillit des salades +accommodées par mademoiselle de Charolais et des entremets de truffes +faits sous les yeux du Roi[119]. Parfois même,--cuisine rare et de mains +augustes!--cette table a l'honneur des ragoûts que le Roi s'est amusé à +tourner lui-même sur le feu dans des casseroles d'argent, avec le prince +de Dombes, son premier sous-aide. Et les fêtes succèdent aux fêtes; un +jour, ce sont les petites fêtes où _Sévagi_, _Zélinde_ et _Fatmé_, le +comte, la comtesse de Toulouse et mademoiselle de Charolais, tempèrent +l'orgie et lui font garder le ton du monde et un air de décence; un +autre jour, les grands mystères, où la maîtresse du Roi assiste seule, +affranchissent la débauche, et, jetant les célébrants aux dernières +intempérances de l'ivresse, les ramassent au petit jour et les portent +au lit[120]. + +Ces excès, ces nuits sans sommeil, cet abus du vin, ont peut-être chez +Louis XV une explication physiologique. Le Roi, dont l'enfance est +attristée par un splénétisme[121], que l'on ne rencontre guère que dans +les dégénérescences royales, a un fond atrabilaire qui le rend tout +jeune, à certaines heures, sauvage, intraitable, ennemi de l'humanité! +On le verra à Fontainebleau, en 1737, rester tout un jour dans son lit, +sans vouloir voir ni entendre personne[122]. Cette humeur noire que +madame de Pompadour aura plus tard tant de peine à détourner de l'idée +fixe qui le hante, de la pensée de la mort, ne se plaît que dans +l'entretien de la maladie, des opérations chirurgicales, des détails +lugubres du néant humain, et n'aime que les alarmes qu'elle inspire aux +vieillards, aux malades. Il y a chez le souverain une bile, des _humeurs +peccantes_ que seules peuvent chasser, pour un moment, le casse-cou de +la chasse à courre, la violente distraction de l'orgie. + +Un livre, publié en 1793, contient un chapitre physiologique sur Louis +XV, curieux pour le temps où il a été écrit. L'auteur, mettant à profit +les observations de Sauvage sur les effets produits dans les espèces +animales et végétales par une succession de copulations de père en fils +de la même famille, attribue les _tics_, les _manies_, l'_apathie_, la +_timidité_ de Louis XV à une maladie morale, à un désordre du système +nerveux. + + + + +IV + +Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le +premier rideau tiré_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans +ambition et sans cupidité.--Le Roi souffrant du peu de beauté de sa +maîtresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son père et son +mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame +Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunités et les +distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers +rendez-vous.--Les chemises trouées et la misère de madame de Mailly +après la disgrâce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame +d'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs +de la favorite.--_Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?_ + + +Bachelier[123], le valet de chambre du Roi, était un gros et important +personnage. Épanoui dans l'égoïsme d'un vieux garçon bien portant, +maintenu en belle humeur par ses cinquante mille livres de rente, par sa +jolie propriété de la Celle honorée de la visite de Louis XV, par +l'amour d'une très-agréable personne, mademoiselle la Traverse, la +fille de Baron, renfermé dans la société de deux ou trois gens +d'esprit, battant le pavé et le monde de Paris et lui en apportant les +nouvelles pour l'amusement du maître[124], Bachelier était peut-être +l'homme le plus solide en place auprès de ce Roi, élevé par le Cardinal +dans l'éloignement et la défiance de tout ce qu'il y avait de grand à la +cour, et si bien disposé par son caractère et son éducation aux +influences basses et familières de la domesticité. Et le valet de +chambre du Roi avait encore eu la chance de trouver pour être son +second, un autre lui-même, un sous-valet qu'il avait fait recevoir +garçon bleu de la chambre, et qui, le remplaçant pendant ses courtes +absences, n'entretenait le Roi que du dévouement de Bachelier; puis, son +service fait et son rôle joué en conscience, se remettait aux ordres du +seigneur de la Celle. + +Par là-dessus, Bachelier parlait peu, avait l'air de penser +profondément, s'était fait un peu géographe, et politique assez +suffisamment, pour fournir à la conversation du Roi. Mais Bachelier +avait surtout le flair des influences, l'évent des crédits en baisse, le +facile détachement des individus, avec la science des manoeuvres doubles +et des ménagements d'avenir, qui, après lui avoir fait abandonner +Chauvelin pour se livrer au Cardinal, lui fera conserver sous main des +relations avec le chancelier exilé à Bourges. Il disait bien haut qu'il +ne voulait jamais se remarier, de manière à écarter tout soupçon d'une +grandeur future à la façon des valets de chambre Beringhen et +Fouquet-Varenne, et jouait le bonhomme au naturel et sans enflure. Ne +mettant à sa façon d'être ni hauteur, ni importance, mais usant de +souplesse et de rondeur, caressant les espérances de tous, ayant un +sourire pour les plans de Belle-Isle, trouvant une larme pour les +chagrins de la Reine, qu'il flattait d'un retour du Roi, Bachelier, ce +vrai souverain des petits appartements[125], le seul courtisan peut-être +en lequel Louis XV eût confiance, ne semblait tenir à autre chose à la +cour qu'à l'amitié de son maître qu'à peine éveillé, et le _premier +rideau tiré_[126], il était seul à entretenir. On entendait Bachelier +parler uniquement de son désir du bien de tous; il n'avait à la bouche +que des paroles d'honnête homme, presque de _citoyen_, ne semblant viser +qu'à réconcilier l'opinion populaire avec sa place, et les préjugés avec +son service. + +C'était sous ce jour que se montrait et se donnait à voir Bachelier; +mais au fond ce qu'il avait voulu, ce qu'il voulait encore plus vivement +que ne le voulait toute la cour, c'était une intrigue réglée, c'était +une maîtresse de sa main dans le lit du Roi, une maîtresse convenable +par son rang, mais une créature sans beauté, sans ambition, une femme +capable d'une passion désintéressée pour le Roi, et d'une reconnaissance +sans révolte pour les ouvriers de son élévation. + +Et en novembre 1737, lorsque la déclaration de madame de Mailly, comme +maîtresse déclarée, était attendue par une affluence de monde, comme on +n'en avait jamais vu à Fontainebleau depuis Louis XIV, Bachelier[127] +s'unissait peut-être au cardinal de Fleury pour empêcher cette +élévation. + + * * * * * + +Madame de Mailly n'était vraiment point heureuse en son rôle et en sa +position de favorite. Louis XV lui faisait ressentir les humiliations de +son amour-propre d'amant, lorsqu'il entendait les étrangers, la cour, +les amis aussi bien que les ennemis de sa maîtresse, le mari même à qui +il avait pris sa femme s'étonner de cet attachement pour cette femme +sans jeunesse et inférieure à mille autres beautés de Versailles. Lâche +et honteux devant le refrain général, presque public, qui chaque jour +grandissait, courait dans les chansons, se glissait même dans les +causeries des courtisans et le forçait à crier une nuit par une cheminée +à Flavacourt: «Te tairas-tu»[129]! le Roi, à chaque blessure à sa +vanité, se vengeait sur sa maîtresse par quelque dureté, par quelque +méchant et blessant compliment à l'endroit de sa beauté absente[130]. + +Puis pour ce Roi _tatillon_, curieux de petites affaires et entrant dans +les détails de parenté, de ménage, d'argent de ceux qui l'approchaient, +les désagréments que madame de Mailly essuyait de sa famille et dont il +subissait le contre-coup, étaient une raison et un prétexte à des +reproches et à des grogneries. Le marquis de Nesle dont les procès +interminables étaient la conversation de Paris, très-indifférent au +scandale et parfaitement insolent dans la ruine, lançait dans le public +un mémoire où, maltraitant ses juges, injuriant son rapporteur Maboul, +il parlait avec une hauteur magnifique de son _misérable procès avec +ses misérables créanciers_[131]. Madame de Mailly tentait de faire +quelques remontrances à son père, mais ses sermons étaient mal +accueillis par le marquis de Nesle qui traitait sa fille de g..., et +continuait à écrire de hautaines lettres où il menaçait tout le monde de +la judicature de ses vengeances[132]. De là mille tracas pour le Roi qui +n'avait pas l'esprit d'éloigner sans bruit le marquis, et de faire +arranger ses affaires par quelqu'un de compétent. Ce n'était pas là, il +est vrai, l'affaire du Cardinal qui voulait une lettre de cachet, un +acte de publicité qui fît dire: «Voilà le précepteur plus maître que +jamais du petit garçon, il fait fouetter le père de sa maîtresse.» Les +filles du marquis de Nesle allaient en vain demander publiquement au +Cardinal la grâce de leur père[133]; il était obligé de partir pour +Caen, le lieu de son exil[134]. L'original et superbe marquis ruiné y +faisait même une façon d'entrée, flanqué de mademoiselle de Seine sa +maîtresse et de quatre pages qui étaient tout son domestique. Et quand +les affaires du père commençaient à laisser tranquille le Roi, venait +le tour du mari qui se faisait arrêter comme franc-maçon[135]. + +Enfin le Roi se trouvait en ces années en une veine volage, en une +humeur papillonne; il n'avait pas que le besoin amoureux d'une +maîtresse, il avait la tentation et l'appétit de toutes les femmes et de +toutes les sortes de femmes[136]. Il était le jeune et bel infidèle qui, +dans les romans du temps, toujours inassouvi et curieux, se donne à +toutes les occasions, à toutes les rencontres, à tous les hasards. Ce +tempérament ardent, mais cependant si longtemps constant, en cette vie +de soupers inaugurée dans les petits cabinets, était amené à chercher +moins les satisfactions de l'amour que le prurit du plaisir. Chez Louis +XV prenait naissance le libertin, le _polisson_, ainsi que l'avait +appelé cette nymphe du bal de l'Opéra, un peu trop vivement pressée par +le Roi sous le masque[137]. Et madame de Mailly avait tous les jours à +craindre de se voir abandonner pour une passion, un caprice, une +passade. + +Presque au moment où madame de Mailly était pour ainsi dire reconnue +comme maîtresse déclarée, on parlait de débauches obscures, de +fillettes amenées par Bachelier au Roi. Bientôt même Paris s'entretenait +d'une galanterie[138] que Sa Majesté avait attrapée avec la fille d'un +boucher de Versailles ou de Poissy. La chose même était assez sérieuse +pour que les chirurgiens remplaçassent auprès du Roi les médecins et que +Louis XV eût un certain nombre d'entrevues avec la Peyronie[139]. Et le +jeune souverain se trouvait un moment, dans le mois de janvier de 1738, +en un tel état d'affaissement et de langueur que la question de la +Régence commençait à s'agiter tout bas entre les courtisans dans les +coins des appartements de Versailles[140]. + +Louis XV rétabli et guéri pour quelque temps de l'amour des fillettes, +une amie intime de madame de Mailly, madame de Beuvron, «ingrate à +l'égard de la favorite comme Lucifer», était au moment de lui enlever le +Roi. + +Madame de Beuvron reléguée au vieux sérail, c'était aussitôt madame +Amelot, la femme du tout nouveau ministre, et nommée par les jolies +femmes bourgeoises de Paris. Dans deux ou trois soupers faits dans les +petits appartements, elle enchantait le Roi par une timidité égale à la +sienne. Pendant plusieurs jours le Roi n'était occupé que de la timide +bourgeoise. Madame Amelot avait l'honneur de faire attendre pendant un +grand quart d'heure, pour une promenade en calèche, Louis XV que l'on +entendait dire: «Allons la prendre chez elle!» et il restait encore un +quart d'heure à sa porte de faction avec toute sa suite. La cour voyait +déjà la femme du ministre maîtresse déclarée, et madame de Mailly, +horriblement malheureuse et très-jalouse, faisait répandre que madame +Amelot était une beauté du Marais dont Sa Majesté se moquait comme de +son apothicaire Imbert, que, par plaisanterie, il avait emmené à la +chasse jusqu'à ce qu'il s'y fût cassé les reins. Mais la bourgeoise du +Marais, désireuse du maintien de son mari au ministère, se refusait +d'entrer en lutte avec la grande dame, lui faisant humblement la cour, +et sollicitant son intérêt et sa protection[141]. + +Torturée de jalousie, madame de Mailly en tourmentait et persécutait +sans cesse le Roi. Le soupçonnait-elle d'avoir reçu une impression d'une +femme? Elle ne lui laissait de repos qu'après avoir obtenu de lui un mot +désobligeant sur sa figure, sur sa toilette[142]. Elle guettait le Roi +partout, usait sa vie sur ses traces, montait la garde autour des +cabinets pour qu'aucune femme n'y soupât avec le Roi sans qu'elle y fût, +si occupée à cet espionnage, si absorbée dans cette poursuite du Roi +qu'elle ne paraissait plus le soir chez la Reine. + + * * * * * + +Malgré tout, et en dépit des mépris, des rebuffades et des infidélités +de Louis XV, madame de Mailly se promenait avec l'attelage de chevaux +tigrés tout nouvellement achetés par le Roi, elle était toujours dans la +gondole royale quand les autres dames allaient en calèche, elle était en +carnaval de toutes les parties de bal de l'Opéra dans la petite société +de pèlerins et de pèlerines ou de chauve-souris que menait Louis XV, +elle était la femme qui, au retour des chasses, offrait le pied du cerf +au Roi à sa fenêtre[143]. Au feu de la ville son pliant était le plus +rapproché du Roi, aux soupers elle était toujours à côté de Louis XV, et +s'il y avait des princesses du sang, elle occupait la seconde place à +droite; au jeu, la table où elle jouait n'était séparée de la table du +Roi que par la cheminée, à la messe la seconde travée à droite de la +Chapelle était gardée pour elle[144]. Elle était la seule dame de la +cour fournie de bougie aux voyages de Marly; et à sa toilette assistait +presque tous les jours l'ambassadeur d'Espagne. Madame de Mailly +jouissait donc de toutes les immunités et de toutes les distinctions qui +désignent au public une favorite, mais une favorite qui n'avait pas «un +écu dans sa poche». + +Le marquis d'Argenson raconte avec une certaine autorité qu'au bout de +deux entrevues avec Louis XV, madame de Mailly avait parlé au Roi de sa +misère qui était en effet fort grande. Le Roi de lui donner libéralement +les quarante louis qu'il avait sur lui[145]. Puis une seconde libéralité +une autre fois. Mais à la troisième sollicitation, le Roi, ainsi qu'un +page qui aurait craint d'être grondé par son gouverneur, représentait à +sa maîtresse qu'il n'avait que l'argent de sa cassette, qu'il y avait +dessus beaucoup de charges à payer, qu'elle n'y suffisait même pas... Et +les deux amants se lamentaient: madame de Mailly sur les exigences de +ses créanciers, le Roi sur le peu d'argent dont le Cardinal lui laissait +la disposition. + +Le garde des sceaux, Chauvelin, qui avait trempé avec Bachelier dans +l'intrigue qui avait amené madame de Mailly dans le lit du Roi, et qui +avait les mêmes intérêts que le valet de chambre à conserver et à +maintenir la maîtresse dans une étroite dépendance, faisait alors dire +au Roi qu'il y avait un moyen très-simple d'arranger cela et de fournir +aux dépenses de la maîtresse sans que le Cardinal le sût; il s'offrait à +solder les rendez-vous sur les fonds secrets du ministère des affaires +étrangères, et l'on était tout étonné de voir un jour madame de Mailly +dans une élégante chaise qui était du même vernis que les cabinets du +Roi[146]. + +Mais le payement des rendez-vous du Roi par le ministère des affaires +étrangères ne durait guère. Au mois de février 1737, Chauvelin était +renversé et le cardinal de Fleury, en haine des sympathies de madame de +Mailly pour le ministre disgracié, gênait et contrariait les très-rares +libéralités du jeune et avare Bourbon, si bien que madame de Mailly, +perdant cinq écus au quadrille, ne pouvait les payer. Et ses amis +s'entretenaient de ses chemises élimées et trouées[147], de la tenue de +pauvresse de sa femme de chambre, et plaignaient du fond de leur coeur +cette maîtresse de Roi moins payée que la maîtresse d'un sous-fermier. + + * * * * * + +Dans cette détresse et ce dénuement la malheureuse femme avait encore le +tourment des mauvais conseils, des tentations, des mirages de grandeurs +et de richesses avec lesquels deux femmes troublaient sa faible +cervelle. + +Grâce à sa maison de Madrid, qui communiquait avec la Muette par de +petites allées fermées par des barrières pendant le jour, et qui avait +permis à madame de Mailly de rejoindre, sans qu'on le sût, le Roi quand +il couchait hors de Versailles, mademoiselle de Charolais était entrée +dans l'intimité du Roi, effarouché jusqu'à ces derniers temps par ses +hardiesses et ses inconvenances princières. En cette heure de faveur, +poussée par son amant Vauréal, évêque de Rennes[148], et qui visait la +succession de Fleury, Mademoiselle songeait à gouverner le Roi par sa +maîtresse[149]. Elle s'adjoignait dans cette entreprise la maréchale +d'Estrées qui avait fait à ses côtés le métier d'entremetteuse en second +et lui apportait les conseils et l'expérience de son amant, le cardinal +de Rohan. Et ces deux femmes, manoeuvrées dans la coulisse par ces deux +grands personnages ecclésiastiques, chauffaient l'ambition de madame de +Mailly, l'excitaient à devenir maîtresse déclarée, à se faire créer +duchesse, à exiger l'octroi de grands biens, et même la maréchale +d'Estrées, exploitant habilement le goût que la maîtresse avait de sa +propriété de Bagatelle, lui proposait de la lui vendre pour prendre sur +elle la puissance et l'autorité d'un créancier. + +Les deux femmes cherchaient à la détacher de Bachelier en lui disant +qu'il lui barrerait toujours les grandeurs pour la garder plus +dépendante de lui, qu'il voulait la réduire aux honneurs du mouchoir. +Elles lui répétaient les propos qu'il tenait sur son compte. Oui, sans +doute, il voulait la tirer de la pauvreté, peut-être lui procurer une +petite aisance. Mais n'avait-il pas déclaré qu'il ne souffrirait jamais, +à Dieu ne plaise, qu'on renouvelât les scandales de l'autre règne, qu'on +n'intronisât à la cour une maîtresse régnante et qu'un jour des bâtards +adultérins prissent la place des princes du sang et s'emparassent de +toutes les dignités de l'État? + +Le complot cependant s'ébruitait; on détachait alors près de la +maréchale d'Estrées un abbé, ancien amant ou ancien confident, qui la +faisait causer, lui montrant le danger de s'engager trop à fond dans une +intrigue qui pourrait la priver des bienfaits de Sa Majesté. Madame de +Mailly, elle de son côté, s'apercevait du mécontentement du Roi, se +repentait, jurait qu'elle ne le ferait plus. + +Après qu'on eut bien causé de la disgrâce et même de l'exil de la +princesse de Charolais[150], le Roi, qui s'ennuyait à Versailles, +revenait dîner à Madrid chez mademoiselle de Charolais et passer +l'après-midi à Bagatelle chez madame d'Estrées, et les deux femmes +recommençaient à parler à l'imagination de la maîtresse. Quoique presque +indifférente à sa pauvreté, et ne voulant entendre aucune proposition +venant d'un homme d'affaire, et toute défendue qu'elle était «par un +petit sens fort droit contre sa tête de linotte[151]», madame de Mailly, +sous le tiraillement des mauvaises suggestions, et dans ce perpétuel +rappel de l'injustice de son sort, ne pouvait se défendre d'accès +d'humeur où elle maltraitait le Roi de la colère ou du mépris de ses +paroles. + +Dans ces mauvaises heures, gare au Roi! madame de Mailly ne le ménage +pas, et les courtisans sont dans l'étonnement de l'affolement rageur qui +s'empare tout à coup de la douce créature, et qui au jeu, où elle est +presque toujours malheureuse, lui met à la bouche quand Louis XV lui +marque le chagrin qu'il éprouve de sa perte: _Ce n'est pas étonnant, +vous êtes là!_ + +Mais où l'humeur de la maîtresse éclate et se répand en coups de boutoir +qui, donnés au Cardinal, vont droit au Roi, c'est dans les soupers de +Lucienne chez mademoiselle de Clermont. Dans ces soupers fouettés de +Champagne jusqu'à l'aube, où le Cardinal est bafoué, honni, vilipendé, +où, selon une expression du temps «on le tient par les pieds et par la +tête tout le temps qu'on boit et qu'on mange,» où les convives se +moquent tour à tour de ses amours séniles[152], de son radotage, de sa +foire perpétuelle, madame de Mailly est la plus âpre à mordre après le +vieux prêtre, et madame de Mailly est la femme qui ramène, comme un +refrain sans pitié, après chaque coup de dent donné au premier ministre, +cette apostrophe au Roi: «_Quand vous déferez-vous de votre vieux +précepteur_[153]?» + + + + +V + +Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.--Son plan dès le +couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de +Mailly d'une confidente de son sang à Versailles.--Installation de +mademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractère +folâtre et audacieux.--Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de son +amour pour sa soeur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de +Vintimille, neveu de l'archevêque.--Célébration du mariage en +septembre.--Le Roi donne la chemise au marié.--Les complaisances de +madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner à sa soeur la +société de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société de +la comtesse de Toulouse. + + +Il y avait alors entre les quatre murs de Port-Royal, dans la paix et la +retraite d'un couvent, dans un monde tranquille d'idées austères ou +tendres, pieuses ou romanesques, une jeune fille qui roulait dans sa +petite tête des ambitions énormes, non l'aspiration vague et impatiente, +mais le projet délibéré et le plan réfléchi du plus audacieux rêve. Son +imagination montait sans peur au rôle de souveraine de France, et +machinait à froid la retraite de Fleury, le renversement du ministère, +l'asservissement du coeur du Roi et l'asservissement de la cour[154]. On +eût dit que tout ce que l'expérience apporte de sécheresse, tout ce que +l'usage de l'humanité, tout ce que le frottement, l'exemple et la vie +donnent de désillusions, avaient vieilli et mûri l'esprit, endurci et +affermi le coeur de cette jeune fille, hier une enfant, de cette Félicité +de Nesle qui déjà peut-être faisait entrer dans les plans de son +élévation le renvoi de sa soeur, madame de Mailly. C'était comme une +prescience, comme une divination machiavélique, qui l'avait éclairée sur +le chemin de ces grandeurs qu'elle entrevoyait, qu'elle touchait +presque, et vers lesquelles sa jeune pensée s'avançait dans un +tâtonnement. Toutes ses espérances reposaient sur une étude ou plutôt +sur une présomption de l'humeur de ce Roi dont elle pressentait et +devinait, sur les ouï-dire et les bruits d'un couvent, la physionomie, +la personnalité, les habitudes, la volonté sans force, le caractère plié +aux dominations, les dégoûts, les lassitudes et les faiblesses. + +Et elle étonnait une confidente de son âge, confondue et presque +convaincue par le ton d'assurance avec lequel elle lui disait: «_J'irai +à la cour auprès de ma soeur Mailly; le Roi me verra; le Roi me prendra +en amitié, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et +l'Europe_[155].» En même temps elle annonçait les faciles victoires +qu'elle remporterait du premier coup sur le Roi[156], par les +taquineries et les tyrannies dont les femmes savent si bien user, par +un règne de jalousie, de secousses, de scènes, de brusqueries, de +retours, en un mot, par l'ascendant de cette sorte de crainte, qui seule +fait durable le gouvernement de l'amour. + +Elle ne se faisait pas illusion sur sa beauté, dont il y avait--elle le +savait--bien peu de chose à faire, mais elle comptait sur la vivacité de +son esprit, plus personnel, plus original que l'esprit de sa soeur[157], +sur l'entrain de son humeur et de ses idées, sur l'influence croissante +que toute nature supérieure et remuante impose, dans le commerce de la +vie, à la timidité et à la paresse de l'être qui lui est associé. Et la +voilà écrivant tous les jours à sa soeur, la sollicitant de l'appeler +auprès d'elle, invoquant ses bontés, parlant à ses tendresses avec les +caresses et les enfantillages d'une petite soeur gâtée, intéressant déjà +peut-être, par-dessus l'épaule de madame de Mailly, le Roi à ces jolies +effusions et aux tournures lutines de son esprit de pensionnaire. Madame +de Mailly ne résistait point longtemps, et la jeune personne sautait du +couvent à Versailles[158]. + + * * * * * + +Madame de Mailly se trouvait avoir besoin dans le moment d'un +dévouement, d'une affection, d'un conseil. Dans l'éclat et l'affiche de +sa liaison longtemps cachée, elle était pleine d'inquiétude, ne comptant +que bien peu sur le courage du Roi pour la défendre, pour la soutenir +contre la plus légère attaque du Cardinal. La favorite était en outre +opprimée, anéantie, pour ainsi dire, sous la protection de son écrasante +amie, mademoiselle de Charolais, qu'elle n'aimait point, qu'elle +craignait, et avec laquelle elle ne s'épanchait pas, malgré les +apparences d'une intimité complète. Le seul véritable ami qu'elle eut +peut-être à la cour, le valet de chambre Bachelier, lui avait donné le +conseil de «ne se fier à personne», et elle suivait ce conseil. Mais +cette femme sans résolution personnelle, sans volonté, sans +concentration, demandait le soulagement, dans l'ouverture de son coeur, +de pouvoir parler à quelqu'un, de pouvoir consulter quelqu'un, appelait +en un mot une confidente de son sang. Or, mademoiselle de Vintimille +avait été de tout temps la soeur préférée de Madame de Mailly[159]. Et +dans ces dernières années, où madame de Mailly s'était brouillée avec la +duchesse de Mazarin[160], qui avait employé pour lui arracher le secret +de sa liaison avec Louis XV l'artifice, les menaces et les mauvais +traitements, l'amitié de la maîtresse du Roi s'était encore accrue pour +celle de toutes les demoiselles de Nesle, dont l'indépendance, dans +l'extrême pauvreté de la famille, avait affecté le plus de hauteur à +l'égard de la duchesse[161]. + +Mademoiselle de Vintimille, sortie du couvent, se donna toute à son rôle +de complaisante, de confidente de sa soeur; elle ne la quittait pas un +instant, ne faisait aucune visite qu'avec elle, vivait dans la plus +grande retraite au milieu de la cour. Ce don de sa personne, ce +sacrifice de toutes les heures de sa vie, mettaient à tout moment sur +les lèvres de la reconnaissante madame de Mailly le nom de sa soeur +Félicité, avec toutes sortes de louanges passionnées, émues, si bien que +le Roi eut la curiosité de connaître cette créature si dévouée qu'il +jugeait déjà une femme d'esprit à travers les conversations de sa soeur +qu'il avait appris à ne regarder guère que «comme un écho». Louis XV +voulut admettre la soeur de madame de Mailly dans sa société. + +Toutefois l'installation de mademoiselle de Nesle n'avait pas été +définitive en décembre 1738, elle faisait encore de temps en temps des +séjours à son couvent, et elle n'avait eu que de bien rares occasions de +se rencontrer avec le Roi, peut-être une fois chez Mademoiselle, +peut-être une autre fois chez la comtesse de Toulouse à une revanche au +cavagnole entre madame d'Antin et madame de Mailly, où le Roi, prévenu +que mademoiselle de Nesle devait venir, donnait l'ordre de l'avertir et +la faisait asseoir. Ce n'était qu'au mois de mai 1739 qu'elle quittait +son couvent pour n'y plus rentrer, pour demeurer avec madame de Mailly +jusqu'au jour où elle serait mariée. Et elle n'était présentée que le 8 +juin au Roi avec lequel elle soupait pour la première fois. + +Mademoiselle de Nesle devant faire partie du voyage de Compiègne, +Mademoiselle s'empressait d'offrir un appartement à l'invitée du Roi, +mais il ne convenait pas à la hautaine personne d'être sous la +protection de qui que ce soit, et mademoiselle de Nesle refusait cet +appartement, disant à sa soeur: «que puisque le Roi désirait qu'elle eût +l'honneur de le suivre, il aurait la bonté de pourvoir à son logement.» +Cette requête, s'adressant directement à la personne du Roi, plaisait à +Louis XV[162]. + + * * * * * + +Les courtisans qui voyaient mademoiselle de Nesle, ne trouvaient guère +en elle l'étoffe ni l'avenir d'une maîtresse. Ce qui leur sautait aux +yeux, c'était un long cou mal attaché aux épaules, une taille hommasse, +une démarche virile, une peau brune, un ensemble de traits assez +semblable aux traits de madame de Mailly, mais plus sec et presque dur, +et qui n'avait pour lui ni ce rayon de bonté, ni cette tendresse de +passion[163]. + +Aussitôt entrée à la cour, la jeune soeur de madame de Mailly mettait en +jeu tous les ressorts d'un caractère folâtre, audacieux, et comme animé +d'une pointe de vin. Elle profitait, pour s'avancer, de la première +surprise du Roi, et de cette intimidation de la moquerie, si nouvelle +pour un prince jusque-là entouré de soumissions. Elle s'exposait à ses +désirs avec l'apparente naïveté et la liberté coquette d'une autre +Charolais, mais avec plus de suite, une continuité plus hardie, une +malice plus épigrammatique, et où le Roi se plaisait à reconnaître les +qualités de son propre esprit. Et cette pensionnaire ne tardait pas à se +rendre si agréable, si nécessaire au Roi, qu'il ne pouvait plus se +passer d'elle[164], et qu'il ne semblait plus goûter la conversation et +la société que dans la compagnie de cette amusante enfant répandant la +gaieté autour d'elle. Mademoiselle de Nesle fortifiait ce goût et lui +donnait la solidité d'une habitude, en ne laissant point le Roi à +lui-même, en le tenant toujours sous son charme et sous son caprice, par +des inventions de plaisirs, des boutades de pensées, par le tourbillon +d'activité et d'imagination qui était sa nature avant d'être son rôle. + +Mademoiselle de Nesle était bientôt de toutes les chasses et de tous les +soupers de Louis XV, et au mois d'octobre, au voyage de Fontainebleau, +elle était installée dans l'appartement des Villars. Madame de Mailly, +qui s'apercevait que le Roi commençait à choisir, pour ses séjours dans +ses petits châteaux, les semaines où elle était retenue pour son service +près de la Reine[165], ne se sentait plus avoir que les restes des +tendresses et des caresses du Roi. Des railleries, des méchancetés qui +allaient un jour jusqu'à lui couper sa tapisserie, des comparaisons à +l'avantage de sa soeur[166], des brouilleries, tous les contre-coups de +l'infidélité du Roi préparaient lentement madame de Mailly à la +confession qui lui arrachait toute illusion: le Roi lui avouait «aimer +sa soeur autant qu'elle». + + * * * * * + +Cependant l'intérêt connu que Louis XV portait à la jeune femme et la +protection royale que cet intérêt promettait dans l'avenir au mari, +faisaient rechercher la main de mademoiselle de Nesle en dépit de sa +laideur. Dès le mois de juillet 1739, au voyage de Compiègne, il avait +été question d'une alliance de Félicité de Nesle avec le comte d'Eu, +alliance en faveur de laquelle le Roi aurait assuré le rang des +légitimés à la postérité[167]. On parlait d'un second mariage qui +manquait parce que le maréchal de Noailles s'était blessé de ce qu'on ne +s'était pas adressé à lui, et aussi un peu par la répugnance du Cardinal +à laisser pénétrer dans la faveur intime du maître une si puissante +famille[168]. Enfin Mademoiselle, qui apparaît comme l'entremetteuse du +mariage de la soeur de madame de Mailly, décidait l'archevêque de Paris +voulant être cardinal à demander sa main pour son petit-neveu, M. du +Luc, qui devait prendre en se mariant le nom de Vintimille[169]. + +Le 14 septembre 1739, le soir à Marly, madame de Mailly faisait part du +mariage à ses amis, annonçait que le Roi accordait 200,000 livres +d'argent comptant, l'expectative d'une place de dame du palais de la +Dauphine, une pension de 6,000 en attendant, et en outre un logement à +Versailles dans l'aile qu'on appelait autrefois _la rue de Noailles_. + +Le mariage et le dîner avaient lieu le dimanche 27 à l'archevêché. De là +les mariés se rendaient à Madrid chez Mademoiselle, où ils soupaient. + +Le Roi, venu tout exprès de la Muette pour le coucher, faisait +l'honneur au marié de lui donner la chemise, honneur que Louis XV +n'avait fait encore à personne au monde[170]. Et Soulavie, qui fait +remonter la liaison du Roi avec mademoiselle de Nesle au mois de juin +1739, donne à entendre, mais sans appuyer son dire sur aucune autorité, +que le Roi prenait la place du mari[171] qui allait coucher dans le lit +du Roi à la Muette. + +Le lendemain, le Roi assistait encore à la toilette de la mariée qui +avait lieu à Madrid[172]. + +Trois mois après ce mariage, au jour de l'an de l'année 1740, le Roi, +qui avait reçu de madame de Mailly deux magnifiques et singuliers pots à +oille de porcelaine de Saxe, ne donnait d'étrennes qu'à une seule femme +de la cour, à madame de Vintimille[173]. + +Ce fut sans doute une honteuse complaisance[174] que cette patience et +ce partage par madame de Mailly des amours infidèles de Louis XV, et +elle donna l'éclatant exemple des plus humbles lâchetés et des +accommodements les plus bas en demeurant là où elle était réduite à tout +servir pour ne rien gêner; malheureuse! qui, baissant la tête sous les +dures paroles et dévorant l'injure d'être tolérée, ramassait du coeur du +Roi ce que lui en jetait sa soeur. Et cependant il suffira d'un mot pour +la faire plaindre dans sa honte, elle aimait. + +Toutefois cette soumission ne se fit pas en un jour et sans lutte. +Toutes ces années on assiste au déchirement de ce coeur, à travers ces +brusqueries, ces bouderies, ces caprices, ces exigences, ces entêtements +enfantins qui sont les petites et déraisonnables vengeances de la faible +et aimante femme contre l'homme qui ne l'aime plus. Désireuse de jouer, +madame de Mailly ne jouait pas pour empêcher le Roi de jouer. Habillée +et toute prête, elle se refusait de suivre le Roi en traîneau, ou +feignait de se trouver mal de la vitesse avec laquelle le Roi la +menait. Un jour que le Roi avait commencé à souper à Choisi avant +qu'elle fût descendue, rien ne pouvait la décider à se mettre à table, +et elle soupait sur une servante dans une autre pièce. Ou bien, enragée +de sa malechance au jeu, elle laissait le jeu du Roi, et envoyait +acheter un cavagnole à Paris pour jouer sans le Roi[175]. Et aux coups +de tête succédaient les impatiences. Le Roi tardait-il à lui répondre, +elle lui jetait cette phrase: «_Si une femme était si longtemps à +accoucher, elle mourrait en travail_[176].» + +On sent en cette pauvre de Mailly, presque tout le temps de sa triste +faveur, le trouble de cervelle et comme l'affolement des amours amères +et maudites. Et cependant le Roi était-il enrhumé, c'était madame de +Mailly qui lui préparait elle-même un bouillon de navet infaillible; le +Roi avait-il le dégoût de sa robe de chambre, c'était encore elle qui +courait aussitôt à Paris, achetait une étoffe charmante, faisait +travailler toute la nuit et étonnait le Roi à son lever le lendemain par +cette toute neuve robe de chambre posée sur la toilette[177]. + +En présence de ce coeur brisé qui ne lui en voulait pas et semblait +toujours l'aimer, devant cette résignation qui n'avait que la révolte de +la mauvaise humeur, devant peut-être la supplication de n'être point +chassée, madame de Vintimille, qui s'était préparée pour une lutte à +outrance, changeait de plan. Maîtresse absolue de l'esprit du Roi, elle +ne craignait point de laisser sa soeur auprès de lui. Toutes ses +précautions se bornaient à écarter de madame de Mailly les personnes qui +pouvaient la mener et disposer de ses résolutions. Mademoiselle de +Charolais, qui avait fait de la volonté de madame de Mailly un +instrument à ses ordres, était éloignée des soupers[178] ainsi que sa +soeur mademoiselle de Clermont[179]; ses exigences, sa pression sur le +Roi pour faire arriver son amant Vauréal au ministère des affaires +étrangères servaient d'occasion à madame de Vintimille, de prétexte au +Roi, pour la mettre en pleine disgrâce. Ce débarras fait, madame de +Vintimille tournait les amitiés de madame de Mailly vers la comtesse de +Toulouse, vers les Noailles, dont elle connaissait l'ambition, mais dont +elle savait aussi l'attachement et la constance. + + + + +VI + +Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur la +recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la +Trémoille.--Le duc de Luxembourg porté par les deux soeurs.--Menaces de +retraite du cardinal.--Lettre dictée à madame de Mailly par madame de +Vintimille.--Fleury, le neveu du cardinal, nommé premier gentilhomme de +la Chambre.--Les protégés des deux soeurs.--Le maréchal de +Belle-Isle.--La fraternité du duc et du chevalier.--Les projets de +démembrement de l'Empire de Marie-Thérèse.--Louis XV entraîné à la +guerre par les favorites.--Belle-Isle nommé ministre extraordinaire et +plénipotentiaire à la diète de Francfort.--Le cardinal forcé de faire +marcher Maillebois en Bohême.--Chauvelin.--Son passé mondain et +galant.--Ses _manières de fripon_.--Il est exilé à Bourges.--Son pouvoir +occulte sur les évènements politiques.--Il est à la tête du parti des +_honnêtes gens_. + + +Au commencement du mois de mai 1741, la cour eut l'occasion dans deux +circonstances importantes de s'apercevoir de l'influence que madame de +Vintimille prenait, en sa grossesse, sur la volonté du Roi[180]. + + +Le premier duc de Gramont mort, le comte de Gramont, qui faisait +profession ouverte d'être ami des deux soeurs, leur demandait de +s'employer pour qu'il héritât des charges de son frère. Madame de +Vintimille faisait recommander si chaudement l'ami de la famille par +madame de Mailly au Roi, que Louis XV choisissait spontanément et de son +propre mouvement, sur la liste présentée par le Cardinal, le comte de +Gramont pour le gouvernement du Béarn et de la Navarre et le +commandement du régiment des Gardes[181]. Jusque-là, cette liste n'était +qu'un acte de déférence de la part de l'Éminence qui savait que le Roi +ne désignait pour la place que celui qu'il se réservait de lui indiquer +nominalement. Et dans cette nomination enlevée pour la première fois au +Cardinal, madame de Vintimille obéissait moins à une prédilection +particulière pour le comte de Gramont qu'à l'envie d'accoutumer Louis XV +à gouverner, à être le maître, à faire le roi. + +Dans le courant du même mois, une autre mort affirmait encore plus +ostensiblement le pouvoir secret de madame de Vintimille sur les +déterminations du Roi. Le 23, le duc de la Trémoille[182] venait à +mourir de la petite vérole, laissant un fils âgé de quatre ans. Le Roi +ne voulait pas donner la charge de premier gentilhomme à un enfant, et, +porté pour M. de Luxembourg, un de ses familiers préférés, n'osait faire +prévaloir son désir. Pendant ce temps, la duchesse de la Trémoille +sollicitait la charge pour son fils, les Bouillon pour le petit prince +de Tarente, tandis que le Cardinal qui l'ambitionnait pour son neveu, et +qui savait que les deux soeurs y poussaient le duc de Luxembourg[183], +n'osait la demander de peur d'un échec et d'un nouveau triomphe de +madame de Vintimille. + +Dans cette perplexité l'Éminence restait à Issy, inactive et sans +dévoiler sa pensée. Maurepas, qui déjà, à propos de la nomination du +comte de Gramont, avait traité publiquement avec le dernier mépris les +deux soeurs, et le contrôleur qui, plus avisé, s'était contenté de dire +au Cardinal tout ce qui pouvait l'irriter, venaient le trouver dans sa +retraite. Ils lui représentaient que cette occasion était décisive, que, +s'il n'obtenait pas cette charge pour son neveu, son crédit était ruiné +à ne jamais se relever, qu'il fallait tout employer, prières, menaces... +À la suite de cette visite, le Cardinal écrivait une lettre au Roi, un +chef-d'oeuvre d'hypocrisie, où l'homme d'Église faisant valoir, du mieux +qu'il pouvait, les plus mauvaises raisons qu'il avait trouvées en faveur +du petit la Trémoille, suppliait Sa Majesté de ne pas donner à son +préjudice la charge à son neveu déjà comblé des bontés du Roi[184]. Le +Roi, qui était à Rambouillet, frappé du manque de sincérité du Cardinal, +ne répondait pas. + +Le soir, à son retour à Versailles, Louis XV trouvait une seconde lettre +de Fleury, une très-longue lettre, dont la lecture le plongeait dans une +mauvaise humeur qui s'échappait en bouffées de colère pendant le souper. +Avant le souper, les courtisans avaient déjà remarqué la sérieuse et +chagrine figure que le Roi avait dans sa visite à la Reine, l'oubli +qu'il avait fait de donner sa main à baiser à Mesdames comme il en +avait l'habitude. Resté seul avec madame de Mailly, Louis XV lui lisait +la lettre du Cardinal. L'Éminence ne parlait plus au Roi de la charge de +premier gentilhomme de la chambre, elle s'étendait sur son âge, sur ses +infirmités qui ne lui permettaient pas de continuer son service, se +plaignait de ce que son esprit n'était pas toujours présent le soir, +enfin terminait sa lettre en demandant la permission de se retirer. Le +Roi, qui perçait le jeu du Cardinal, se répandait en paroles pleines +d'emportement, s'écriant qu'il voyait bien qu'il s'était trompé dans +l'idée qu'il avait eue de l'attachement du Cardinal pour sa personne, +qu'il ne songeait qu'à conserver l'autorité, qu'il jugeait qu'on ne +pouvait se passer de lui, qu'il profitait de ce besoin pour arracher +cette place, mais il était bien décidé à laisser le Cardinal se retirer +et il ne ferait point son neveu premier gentilhomme de la Chambre. Et le +Roi répétait à tout moment: «Je croyais qu'il m'aimait, qu'il était sans +intérêt et sans ambition, qu'il ne faisait cas de son crédit que par +rapport au bien de mon service.» + +À toutes ces plaintes pleines d'amertume, à toutes ces paroles de colère +qui demandaient un conseil, madame de Mailly ne répondait rien. Prise à +l'improviste, la timide et indécise créature ne savait quel parti +appuyer, quelle détermination encourager, quelle résolution prendre. +Elle restait muette, tout effrayée au fond que la retraite du Cardinal +n'entraînât sa disgrâce. Aussi à minuit, dès que le Roi la quittait, +courait-elle chez sa soeur. La Vintimille l'écoutait, et aussitôt lui +disait:[185] + +--_Écrivez au Roi tout à l'heure, et demandez-lui en grâce de donner la +charge à M. de Fleury_. + +--_Je suis trop troublée pour pouvoir faire une lettre_, laissait +échapper madame de Mailly. + +--_Prenez votre écritoire, je dicterai_, reprenait la Vintimille. + +Et la Vintimille dictait à sa soeur une lettre, où elle demandait avec +instance au Roi de ne plus songer à M. de Luxembourg et de tout +sacrifier pour retenir le Cardinal qui était utile et nécessaire dans +les circonstances présentes. Cela dit, madame de Vintimille ajoutait que +si cependant le parti du Cardinal était pris irrévocablement, il ne +fallait pas que le Roi s'en désespérât, mais qu'il devait se figurer +être au moment où il le perdrait par la mort, et songer aux hommes les +plus dignes de sa confiance. Alors la soeur de madame de Mailly préparait +d'avance le renversement du ministère, passait en revue les ministres. +Le Contrôleur, un semblant d'honnête homme, mais dur, mais haï, mais +borné et tout au plus propre au maniement des finances. Le Maurepas, un +esprit, des talents, mais d'une indiscrétion si outrée, qu'on ne pouvait +rien lui confier. L'Amelot, le Breteuil, le Saint-Florentin, des gens si +médiocres qu'ils ne valaient pas la peine qu'on parlât d'eux; il +fallait donc chercher hors du ministère... Cette lettre, dont le Roi +devinait facilement l'inspiratrice, lui rendait la tranquillité de +l'esprit et le laissait reconnaissant pour celle qui sacrifiait au repos +de son amant l'intérêt qu'elle avait paru prendre au duc de Luxembourg, +pour celle qui, dans son empressement à retenir le Cardinal au pouvoir, +immolait ses ressentiments et ses haines[186]. + +Le lendemain matin, le Roi après son lever disait au duc de Fleury: «Je +vous donne la charge de premier gentilhomme de la Chambre[187].» + +Alors commençait de la part du Cardinal une série de tartufferies du +plus haut comique. À son neveu, qui lui apportait la nouvelle de sa +nomination, il jetait: «Allez vous enfermer dans votre chambre, je vais +trouver le Roi et lui rendre la charge[188].» Son neveu lui ayant fait +observer que le Roi lui avait donné la charge devant tout le monde et +qu'il avait déjà reçu nombre de compliments, le Cardinal se décidait à +aller se jeter aux pieds du Roi en le prenant à témoin qu'il n'avait +jamais demandé la charge. Chez la Reine il demandait à s'asseoir, n'en +pouvant plus et se lamentant sur le malheur de cette charge donnée à son +neveu. À quoi la Reine lui répondait «qu'elle ne voyait rien de si +affligeant pour lui.» + +Mesdames de Mailly et de Vintimille venant lui faire leurs compliments, +le Cardinal pâlissait, rougissait, se troublait, voulait les reconduire, +et, madame de Mailly s'y opposant, laissait échapper dans cette phrase +la connaissance et la crainte qu'il avait du crédit de madame de +Vintimille: «Si ce n'est pas pour vous, c'est pour madame de +Vintimille.» _Son Éminence se moque_,» reprenait ironiquement madame de +Mailly[189]. + + * * * * * + +Madame de Vintimille, cherchant de solides assises à sa faveur, +préparait en secret l'avènement de deux hommes vers lesquels l'opinion +en ce moment se tournait comme vers les espérances de l'avenir, et dont +elle voulait faire les ministres de son prochain règne: Chauvelin et le +maréchal de Belle-Isle. + +Le maréchal de Belle-Isle, le capitaine[190], le négociateur, +l'administrateur, le harangueur, l'homme politique, l'homme magnifique, +le patron d'une armée de clients, l'enfant gâté de la popularité[191], +ce Pompée enfin, Belle-Isle avait eu grand'peine à sortir de la nuit et +de l'abaissement où Louis XIV avait voulu tenir la famille de Fouquet: +Belle-Isle était le petit-fils du fameux surintendant. + +Ce fut seulement sous la Régence que Belle-Isle commença à se montrer, +après avoir tout mis en commun, présent, avenir, fortune, avec un frère +plus jeune, doué des qualités qui lui manquaient, et qui était dans +l'ombre et au second plan une autre moitié de lui-même, le génie modeste +et l'esprit modérateur de son ambition et de son caractère. Les deux +Belle-Isle apportaient à Dubois et à d'Argenson les ressources d'un +esprit flexible, les vues et les plans d'une imagination inépuisable, +propre et prête à tout. Puis on les voyait prendre consistance sous le +ministère de monsieur le Duc par leur entente des affaires étrangères, +par le commandement que l'aîné obtenait dans la guerre d'Allemagne, par +un ensemble de projets hardis que rien ne décourageait, et qui, +repoussés et contrariés, revenaient sans cesse à la charge, gagnaient +l'armée par leur audace, et battaient en brèche la politique du cardinal +de Fleury. + +Dès lors les Belle-Isle ne devaient plus que grandir. Liés l'un à +l'autre, ils se complétaient l'un par l'autre. Le chevalier avait les +idées, la réflexion, l'invention des moyens, le dessein des projets, la +suite, la solidité, l'insinuation, la persuasion. Le duc avait tout le +brillant d'un grand comédien pour faire réussir ce qu'imaginait son +frère et enlever le succès. Rien ne lui manquait de ce qui parle au +public, de ce qui séduit et entraîne l'opinion[192]. Il était un de ces +hommes vides mais sonores, nés pour être ce qui ressemble le plus à un +grand homme: un grand rôle. Il avait l'éclat et la passion; et tandis +que la parole de son frère ne gagnait que les individus, la sienne +emportait les partis. Tous deux, le duc et le chevalier, avaient l'art +de se faire des amis partout, de raccoler des dévouements à leur gloire, +d'organiser l'enthousiasme, de semer, de la cour jusqu'au peuple, la foi +dans leurs plans, la confiance dans leur oeuvre[193], et ils avançaient +sans se lasser vers la réalisation de ces plans et de cette oeuvre, +marchant dans leur union et dans leur force, et montrant, au milieu d'un +monde divisé par l'intérêt et dévoré par l'égoïsme, la fraternité de +deux esprits mariés et confondus dans une unique volonté et dans une +ambition unique[194]. + +Ces deux hommes représentaient le parti ennemi de l'Autriche, le parti +de la guerre, l'opposition à la politique du Cardinal, à cette politique +de paix à tout prix qui mettait son honneur à tenir fermé le temple de +Janus. Ils accusaient les timidités et les pusillanimités du Cardinal +d'avoir épargné et sauvé déjà trois fois la monarchie autrichienne: en +1730, après l'établissement de la compagnie d'Ostende, en 1734, après la +prise de Philisbourg, et cette campagne d'Italie qui ne laissait à +l'empereur que Mantoue; en 1739, alors que Fleury avait enchaîné la +Turquie victorieuse et prête à marcher à la conquête de l'Autriche. La +mort de Charles VI (20 novembre 1740), les complications que devait +amener la Pragmatique Sanction, semblaient aux deux Belle-Isle donner à +la France l'occasion de reprendre les projets de Richelieu, de les +pousser jusqu'à l'extrémité, et d'en finir avec cette maison d'Autriche +dont l'épée et les droits se trouvaient alors dans la main d'une femme. + +C'est dans cette pensée que le duc de Belle-Isle, parvenu dans +l'intimité de madame de Mailly, l'entretenait de ce démembrement, d'un +partage des provinces de Marie-Thérèse, à laquelle il ne consentait à +laisser qu'une petite souveraineté, en rendant aux Bohémiens et aux +Hongrois l'éligibilité de leur couronne rendue héréditaire par la maison +d'Autriche. Belle-Isle, avec l'entraînement et l'éloquence de sa parole, +remplissait madame de Mailly de ses illusions sur les facilités de cette +curée de l'Autriche et l'opportunité de ce remaniement de l'Europe[195]. + +Il lui parlait d'agir d'abord dans le Nord par des négociations et +d'envoyer 150,000 hommes dans le midi de l'Allemagne pour frapper de +grands coups, de concert avec le roi de Prusse. Il faisait à la +maîtresse du Roi un tableau de l'Europe, selon lequel tout nous +favorisait, et qui promettait à notre agression l'alliance des uns, la +neutralité patiente des autres. Il lui montrait l'Angleterre occupée +chez elle de la reconstitution du principe monarchique, sa +démoralisation par le ministère corrupteur de Walpole, ses embarras +devant une guerre maritime avec l'Espagne, ses appréhensions pour son +électorat de Hanovre, le peu d'initiative de son Roi, toutes les raisons +enfin qui devaient paralyser son action. Il lui montrait la Russie en +proie aux divisions intestines, et distraite du reste de l'Europe par +les mouvements des Suédois. Il lui disait quelle alliance sûre la France +devait trouver auprès de la Prusse, qui avait besoin d'être appuyée dans +son invasion de la Silésie, et à laquelle on offrirait les provinces +autrichiennes à sa convenance; quelle alliance on trouverait en Espagne, +quel appui auprès de la femme de Philippe V, cette princesse ambitieuse +que ne satisfaisait pas encore l'établissement de don Carlos à Naples, +et qui songeait à la Toscane ou au Milanais pour l'établissement du +second Infant. Belle-Isle montrait encore à madame de Mailly et à madame +de Vintimille l'alliance presque certaine du Piémont si on +l'arrondissait aux dépens de l'Autriche, le soulèvement probable du +Turc, l'aide toute-puissante que l'électeur de Bavière donnerait à la +France contre l'offre de la couronne impériale. + +Enfin il n'oubliait rien pour étourdir l'esprit, l'imagination et +l'orgueil des deux favorites; il ne demandait que six mois pour réussir; +et quelle gloire le Roi retirerait du succès! Ce serait un nouveau +souverain, échappé aux lisières du Cardinal. Et quel mérite pour les +deux soeurs d'avoir poussé à l'entreprise! Quelle reconnaissance leur en +aurait le public, et quels remercîments leur en ferait l'amour du Roi! + +Le cardinal de Fleury objectait les engagements de la France à la +Pragmatique Sanction. Il rappelait vainement le prix dont la France +avait été payée: la cession de la Lorraine à Stanislas avec +réversibilité à la couronne de France. Vainement il rappelait la parole +du Roi, sa promesse au prince de Lichstenstein lors de l'avènement de +Marie-Thérèse de ne manquer _en rien à ses engagements_. Tous ses +efforts venaient échouer contre l'influence des favorites, séduites par +les plans grandioses et les expositions si flatteuses de Belle-Isle. +Madame de Mailly, à laquelle madame de Vintimille laissait la part la +plus compromettante de la lutte, en s'en réservant le commandement, +s'écriait que le cardinal n'était plus «_qu'un vieux radoteur capable de +perdre l'État_»; et quelque partagée et déclinante que fût son autorité +sur le Roi, quelque grande que fût sa paresse à s'occuper des choses de +l'État, elle puisait dans l'enthousiasme que lui avait soufflé +Belle-Isle, dans les illusions dont il l'avait animée, assez de force, +assez de puissance sur elle-même et sur l'esprit du Roi, pour entraîner +Louis XV dans le parti de la guerre. + +Cette victoire des favorites et de Belle-Isle opérait une sorte de +révolution dans la politique, ou au moins dans la politique avouée du +cardinal; il équivoquait, puis transigeait avec les plans qui +triomphaient, et paraissait se prêter au coup de grâce que l'on voulait +donner à la monarchie autrichienne. Mais, toujours économe, toujours +préoccupé de marchander la guerre, enchanté d'ailleurs en cette occasion +de couper les vivres au projet d'un ennemi que la gloire pouvait faire +plus dangereux, il préparait l'insuccès de Belle-Isle en ne lui +accordant que quarante mille des cent cinquante mille hommes qu'il +demandait. + +Cependant madame de Mailly faisait nommer Belle-Isle ambassadeur +extraordinaire et plénipotentiaire du Roi à la diète de Francfort pour +l'élection d'un empereur; elle lui obtenait la mission de faire le tour +de l'Allemagne pour rattacher les électeurs et les princes de l'Empire +au parti de la France. + +Soufflée par madame de Vintimille, elle le soutenait à la cour de tout +ce qu'elle avait d'activité et d'influence, essayant de fouetter +l'apathie du Roi avec les susceptibilités nationales, répétant qu'il +fallait se venger sur Marie-Thérèse de tous les affronts que l'Autriche +avait faits à la France, répétant dans le salon de Choisy: «_Nous +laisserons-nous donner cent coups de bâton sans nous venger_[196]?» + +Belle-Isle faisait sa tournée, encouragé par les lettres de madame de +Mailly; il resserrait sur son chemin nos liens avec la Bavière, gagnait +deux électeurs au parti de la France, ébranlait le troisième, +travaillait à attacher le roi de Prusse à la politique française, tandis +que le cardinal, enveloppé dans le mouvement des esprits que menaient +mesdames de Vintimille et de Mailly et le parti de Belle-Isle, cherchait +à tromper Marie-Thérèse par l'ambiguïté de ses réponses. Et quand +l'insuffisance de l'armée accordée à Belle-Isle et l'entêtement de +l'électeur de Bavière après avoir empêché les troupes françaises d'aller +à Vienne, les enfermèrent en Bohême; quand l'héroïsme de Marie-Thérèse, +la défection de la Prusse, la double politique du cardinal parlementant +avec la reine de Hongrie, les discordes entre les généraux, eurent fait +avorter la campagne et les projets de Belle-Isle, les deux favorites ne +purent retenir leurs plaintes contre le cardinal. Elles l'accusèrent +hautement d'avoir perdu l'occasion, d'avoir compromis le maréchal et +trahi l'armée française par ses irrésolutions, ses lésineries et +l'insuffisance de ses secours. Le cardinal effrayé voulait échapper à +ces plaintes et se débarrasser de l'armée de Bohême par de secrètes +négociations de paix. Madame de Mailly déjouait ce projet. Une lettre +qu'elle se faisait adresser de l'armée, et qu'elle laissait traîner sur +sa table, apprenait au Roi la vérité; et le cardinal, malgré sa +résistance au conseil, était forcé de soutenir l'électeur de Bavière et +de faire marcher Maillebois en Bohême. + +Par leur protection à Belle-Isle les deux soeurs caressaient l'orgueil +national, cet esprit de guerre et de conquête qui a toujours enivré la +France: il leur fallait un héros dans leur jeu; c'était une popularité +dont elles avaient besoin pour s'abriter. La protection que les deux +soeurs donnaient à Chauvelin était toute différente et par son but et par +sa façon; elle visait à flatter un autre sentiment de l'opinion +publique, et elle manoeuvrait avec réserve et ménagement entre les +antipathies du Roi pour la personne de l'ex-chancelier et l'hostilité +des Noailles, jaloux de l'influence de Chauvelin et de son parti. + +Ce protégé secret[197], presque désavoué de mesdames de Vintimille et +de Mailly, ce Chauvelin, auquel ses ennemis reprochaient son origine +dans une boutique de charcuterie,--une boutique, au reste, de bonne +noblesse: elle datait de 1543[198],--avait été écrasé à son entrée dans +le monde par la supériorité d'un frère aîné. Cela l'avait jeté, pour +faire quelque figure à côté de ce frère, vers les talents, les +agréments, les beaux airs, tous les moyens de parvenir de l'homme du +monde: sans rival dans tous les exercices du corps, le plus habile des +écuyers, le meilleur danseur, le plus adroit tireur d'épée, et royal +joueur d'hombre, et agréable chanteur, et joli discoureur, le _beau +Grisenoire_ trouvait le temps de devenir un homme d'État. + +Une santé à toute épreuve, une volonté de fer, une puissance de travail +énorme, lui donnaient, dans une vie dissipée et mondaine, le loisir et +l'application nécessaires à cette seconde éducation qui ouvre l'esprit +et refait les idées. + +D'abord avocat-général remarqué, puis mari de la riche fille d'un +traitant qui avait eu des affaires, puis président à mortier «par les +plus belles intrigues de blanchisseuses et du Pont-aux-choux», il +achetait de M. Bernard la terre de Gros-Bois et la payait avec des +billets de M. Bernard fils, qu'il avait acquis sur la place, revêtant +ainsi tous les actes d'une vie, que d'Argenson dit honnête, des +_manières d'un fripon_[199]. + +Allié ici et là, un peu parent des Beringhen, un peu parent du duc +d'Aumont par les Louvois, il rayonnait tellement et mettait en avant +tant et de si divers protecteurs, que le Régent disait, en plaisantant, +que tout lui parlait de Chauvelin, que _les pierres même lui répétaient +ce nom_. + +Sans emploi sous le Régent, il s'attachait au cardinal de Fleury. Appuyé +auprès de lui par le maréchal d'Uxelles, Chauvelin se rendait précieux +au cardinal par sa science du droit public puisée dans les manuscrits de +M. de Harlai. Et bientôt, devenu le confident et le bras droit de +Fleury, il était fait ministre des affaires étrangères et garde des +sceaux. + +Mais, au bout de quelques années, Chauvelin, dont la politique appuyant +les plans de Belle-Isle était «trop fougueuse et trop magnifique» pour +le petit train-train bourgeois du vieux Fleury, travaillait à se créer +secrètement un parti, cherchant des appuis dans la maison de Condé qu'il +opposait aux Toulouse et aux de Noailles, dans Bachelier, le valet de +chambre du Roi, dans le monde des cabinets, dans madame de Mailly dont +nous l'avons vu payer les rendez-vous avec l'argent des fonds secrets, +tentant même d'enlever au cardinal son fidèle Barjac qu'il essayait +d'acheter. Et au moment où son ambition immense, partagée par sa femme, +était divulguée dans la comédie de l'_Ambitieux_[200], il avait été +envoyé en exil à Bourges[201]. + +Toutefois Chauvelin demeurait, à Bourges et dans la disgrâce, une +puissance, un parti et une idée. Il avait laissé à Paris de chaudes +amitiés[202], et son retour était une des plus vives espérances de +l'opinion. C'est qu'en ce temps si paisible et si dormant d'apparence, +si remué et si agité pourtant, au milieu de ce tiraillement des +consciences, devant l'Église pleine de violences et de factions, où les +plus grandes familles se trouvaient forcées d'entrer pour garder ou +gagner la feuille des bénéfices, devant le scandale des luttes sur la +bulle _Unigenitus_, ce déchirement et ce partage de l'âme humaine en +partis humains: jésuitisme, molinisme, jansénisme, sulpicianisme; en +face du triomphe du sulpicianisme, dont les tracasseries, d'abord +timides, s'élevaient dans le concile d'Embrun jusqu'à la persécution, +Chauvelin représentait le tolérantisme, un tolérantisme qui penchait +pour les persécutés. + +Chauvelin tenait pour le parlement, qui était le centre du jansénisme. +Chauvelin ministre, le public était assuré qu'on n'enlèverait pas au +parlement la connaissance des affaires ecclésiastiques pour les +attribuer à une commission ministérielle, comme il en était question. Et +le parlement lui-même, qui, par la voix éloquente de l'abbé Pucelle, +semblait s'enhardir aux remontrances de l'avenir et se préparer aux +audaces du tiers état, le parlement voyait dans le retour de Chauvelin +un encouragement et une victoire. + +Actif, répandu, et par des relations immenses, des correspondances +multipliées, pénétrant le ministère et les relations extérieures, bien +venu des femmes les mieux accréditées, insinuant et d'une politesse +affectueuse qui touchait à la grâce, Chauvelin allait encore à la +popularité par le train bourgeois de ses moeurs, par la simplicité de sa +vie à Grosbois, par le rare exemple d'un mari ne découchant jamais, ne +soupant pas, et passant ses soirées au travail, par ses habitudes +d'application aussi bien que par ce grand mot de bien public qui +commençait dans sa bouche son chemin dans le monde[203]. L'état des +esprits et les caractères de l'homme se réunissaient donc pour donner la +première place dans les sympathies publiques au ministre disgracié, que +les deux soeurs soutenaient sans se rendre compte peut-être du mouvement +d'opinion qui les entraînait et les faisait se rencontrer avec le parti +des _honnêtes gens_. + + + + +VII + +Le château de Choisi.--La vie intérieure.--Louis XV ne passant plus +qu'un jour plein à Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de +Vintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et de +son royaume.--Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pour +son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est +prise d'une fièvre continue.--Colère du Roi à propos de son mutisme +obstiné.--Retour à Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un +fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet à la +populace de Versailles.--Madame de Vintimille la femme à idées et à +imagination de la famille de Nesle.--Grâce maniérée et préciosité +sentimentale de ses lettres. + + +En ces années le Roi acquérait, de la succession de la princesse de +Conti, Choisi[204], ce petit château qui commençait cette ceinture de +rendez-vous de chasse et de petites maisons que la royauté allait jeter +autour de Versailles et de Paris, partout où il y avait assez de place +et d'ombre pour loger le plaisir et cacher l'amour. + +Délicieuse retraite que ce petit château de Choisi, si bien fait pour +délivrer la royauté de l'étiquette de Marly[205] et lui permettre les +aises et les amusements de la vie privée! Sa situation au bord de la +Seine, à proximité de la forêt de Sénart, entre des arbres et de Peau, +au pied d'un coteau, à l'abri des vents du midi, ses agréments +intérieurs, les remaniements exécutés en trois mois, les communications +faciles et dérobées, les portes discrètes et secrètes, la salle à manger +si gaie en ses élégances, «la sculpture, l'or, l'azur, un meuble des +mieux entendus,» la profusion des glaces, la commodité, le bon goût, la +galanterie dont l'art du temps avait le secret et le génie[206], tout +faisait de ce petit château une adorable cachette d'amoureux. + +Le Roi s'y plaisait singulièrement: il y donnait carrière à ses goûts de +bâtisse, à ses idées d'arrangement. Il y prenait des plaisirs de +propriétaire, regardant les ouvriers travailler, faisant planter sous +ses yeux un jeu d'oie sur le modèle de celui de Chantilly, marquant les +arbres à couper pour dégager les points de vue. Il y menait la vie d'un +particulier; il y permettait autour de lui la liberté d'une vie de +château; et Choisi donnait aux courtisans de la vieille cour de Louis +XIV l'étonnement de voir le gouverneur du château prendre place à côté +du maître, la société du Roi s'asseoir sur des chaises à dos, les femmes +se promener en robe de chambre, parfois même, au scandale du duc de +Luynes, en robe à peigner et sans paniers. Les jours où le Roi ne +chassait pas, et où la petite calèche fermée n'emportait pas les dames à +sa suite: c'était la messe à midi, le déjeuner à une heure, sur les +trois heures le jeu chez les dames, où le Roi se rendait comme un maître +de maison; à sept heures et demie ou huit heures venait le souper, puis +un cavagnole à dix tableaux qui durait une heure et demie ou deux[207]. + +Et les jolis matins auxquels il eût fallu les pinceaux fripons d'un +Baudouin, les matins où le Roi venait éveiller les femmes, lutinant en +jouant leur coquetterie ou leur pudeur, et faisant ainsi de chambre en +chambre et d'oreillers de dentelles en oreillers de dentelles ce qu'on +appelait: _la ronde du Roi_[208]. + + * * * * * + +Madame de Vintimille, devenue la souveraine du petit palais, n'en +laissait plus sortir le Roi, qui n'allait plus qu'un jour plein à +Versailles, et ne voyait guère plus d'un quart d'heure le Cardinal par +semaine[209]. Le vieux Fleury, dépité et furieux, appelait de ses voeux +le voyage de Compiègne, où il allait tenir le Roi trois mois sous sa +main, annonçant d'avance pour cette époque le renvoi de la Vintimille. +Mais tout à coup le Roi déclarait à un souper de Choisi qu'il n'irait +point cette année à Compiègne, annonce que tout le monde regardait comme +une victoire de la favorite et l'enlèvement définitif du Roi à +l'influence du Cardinal. + +Alors le grand art de madame de Vintimille est d'occuper le Roi, et son +grand effort se tourne à lui apprendre à vouloir. Il semble qu'elle ait +eu l'idée de le préparer au gouvernement de l'État par l'administration +de sa maison et de l'intéresser au pouvoir royal par une autorité +particulière et domestique. On la voit fort appliquée à donner à Louis +XV le goût d'une sorte d'économat de son intérieur, elle le pousse aux +détails de ménage, elle lui fait renvoyer Lazure qui lui volait son vin +de Champagne: c'est déjà l'oeil du maître qui s'ouvre en attendant que le +coup d'oeil du Roi se montre. Elle secoue dans un petit cercle de +décisions sans portée et de menues affaires la paresse de sa volonté. +Elle enhardit, elle dégage sa résolution, et le Roi lui est +reconnaissant de lui avoir trouvé ce passe-temps et de familiariser sa +timidité avec l'exercice d'une initiative qui l'amuse. + +En même temps que madame de Vintimille occupe le Roi, elle l'émancipe, +elle le sort tout doucement des influences et des captations de son +entourage par des railleries qui n'ont peur de personne et portent +jusque sur Bachelier: «_Eh bien! Sire, allez-vous dire encore cela à +votre valet de chambre_[210]?» est la phrase ordinaire avec laquelle +madame de Vintimille pique l'amour-propre du Roi, le tient en garde +contre des confidences qui mettent le maître, même quand il est roi, à +la dévotion des valets. + +En amusant ainsi le Roi, en lui donnant des goûts nouveaux d'activité et +d'indépendance, madame de Vintimille ne tarde pas à le gouverner. Le Roi +sourit et se prête à ses plans, à ses amitiés, à sa politique qui ne +cesse d'avoir en vue le renversement du Cardinal, et la création d'un +ministère composé d'hommes animés d'un esprit de force et d'une +inspiration de grandeur que n'avait jamais eu le gouvernement du vieux +Fleury. Cependant, même assurée du Roi, madame de Vintimille ne marche +qu'avec précaution. Elle use de discrétion et de retenue, et ne donne +rien à l'impatience. Madame de Vintimille est la femme maîtresse +d'elle-même, la femme incapable des coups de tête de sa soeur de Mailly, +la femme qui avait su sacrifier M. de Luxembourg à M. de Fleury. La +favorite ne veut rien hâter, rien risquer contre le cardinal; c'est une +disgrâce entière et sans retour qu'elle rêve, qu'elle médite et se +promet, en sentant remuer dans ses entrailles l'enfant de Louis XV, le +gage de sa domination future. + +Et tout doucement madame de Vintimille faisait de Choisi, ce château de +plaisir, un sérieux Versailles où elle habituait le Roi à traiter les +affaires, à avoir des entrevues politiques, à tenir des conseils. + + * * * * * + +La grossesse de madame de Vintimille était laborieuse et traversée de +malaises et de souffrances. Au mois de mars, le Roi, partant pour faire +un séjour de deux jours à Choisi, avait voulu s'opposer au départ de +madame de Vintimille, dans la crainte qu'un voyage aussi court la +fatiguât trop. Mais madame de Mailly, soufflée par sa soeur, disait à +Louis XV en badinant, qu'il ne pouvait pas être défendu de faire sa cour +au Roi, qu'elle logerait dans le village et qu'elle pourrait au moins le +voir pendant le jour[211]. Là-dessus les deux soeurs montaient en voiture +précédant le Roi. + +Au mois de mai, dans un voyage à Marly, madame de Vintimille, tombée +malade, était saignée. Le Roi la gardait une partie du temps, assistant +à ses dîners et remontant passer la soirée avec elle. + +Au commencement d'août, dans un autre séjour à Choisi, alors que madame +de Vintimille était dans le huitième mois de sa grossesse, elle était +prise d'une fièvre continue avec des redoublements, qui la faisait +saigner trois fois coup sur coup. Le Roi quittait Choisi très-préoccupé, +laissant à la malade, pour lui tenir compagnie avec sa soeur, M. de +Coigny, M. d'Ayen[212], M. de Meuse, et, le temps qu'il passait à +Versailles, il recevait quatre courriers par jour de Madame de +Mailly[213]. + +Le Roi ne restait que trois jours à Versailles, et, le 13 août, il +revenait à Choisi où il trouvait la malade dans un état un peu meilleur, +mais toujours avec de la fièvre. Le Roi lui annonçait à son arrivée +qu'il lui donnait à Versailles le logement de monsieur et madame de +Fleury; madame de Vintimille faisait espérer au Roi qu'elle serait assez +forte pour venir s'y établir la semaine suivante. + +Madame de Vintimille, qui tremblait la fièvre tous les soirs, avait les +inégalités de caractère, les impatiences, les noires concentrations des +jeunes malades qui se sentent atteints dans les sources de leur vie. Une +fois, Louis XV la questionnait sur la cause de sa méchante humeur, lui +demandait si elle se sentait du mal, la priait de lui confier si elle +n'avait point quelque chagrin[214]. À toutes ces tendres et importunes +demandes, madame de Vintimille ne faisait point d'autre réponse «sinon +qu'elle ne se sentait pas dans son état naturel». Le Roi continuant à +l'interroger, la malade ne répondait plus à ses questions. Pris d'un +mouvement de colère devant ce mutisme obstiné, Louis XV ne pouvait se +retenir de dire à la femme aimée: «Je sais bien, madame la comtesse, le +remède qu'il faudroit employer pour vous guérir, ce seroit de vous +couper la tête; cela même ne vous siéroit pas mal, car vous avez le col +assez long; on vous ôteroit tout votre sang, et on mettroit à la place +du sang d'agneau, et cela feroit fort bien, car vous êtes aigre et +méchante[215].» + +Ce n'était là qu'une boutade querelleuse d'amoureux, qui ne touchait pas +à la passion de Louis XV pour la femme. Et on voyait le Roi, au +lendemain de cette scène, s'occuper du choix de la voiture dans laquelle +la femme grosse serait le plus commodément pour faire le voyage de +Versailles, essayer lui-même tour à tour une litière et un vis-à-vis, +et, après lui, y faire monter madame de Mailly avec le comte de +Noailles, et en dernier lieu choisir le vis-à-vis. + +Madame de Vintimille rentrait à Versailles, le 24 août, suivie d'un +cortège d'amis, s'installait dans son appartement où le Roi venait +passer la soirée. Et les jours suivants Louis XV soupait chez madame de +Vintimille, faisant apporter dans sa chambre le souper des cabinets. + +Le vendredi 1er septembre, le Roi restait jusqu'à deux heures du matin +chez madame de Vintimille qui commençait à ressentir les grandes +douleurs, mais qui les cachait. À cinq heures, les douleurs augmentant, +elle envoyait éveiller sa soeur et monsieur de Meuse. Bourgeois +l'accoucheur, qui avait été mandé et qui n'avait pas trouvé de voiture +pour l'amener à Versailles, n'arrivant pas, madame de Vintimille était +accouchée par la Peyronie. Elle mettait au monde un fils que +l'archevêque venait ondoyer aussitôt, accompagné de son neveu qu'il +avait une certaine peine à amener[216]. + +Le Roi, qui passait toute la journée dans la chambre à coucher, près du +lit établi dans le grand cabinet du cardinal de Rohan[217], y prenait +même son dîner. Le matin, Louis XV avait reçu dans ses bras l'enfant, +puis l'avait posé sur un coussin de velours cramoisi[218], le touchant +et le considérant avec curiosité, attention, plaisir, et comme s'il +cherchait à retrouver en lui les traits du père. On se disait que jamais +les enfants de la Reine n'avaient remué si vivement le coeur du Roi, et +que l'enfant de la Vintimille éveillait en lui des sentiments de +paternité qu'il n'avait jamais connus. Et déjà les courtisans +calculaient tout bas dans la chambre le grand avenir de la Vintimille, +jetée à la mort, huit jours après, toute vivante. + +C'était de la part de Louis XV une occupation, mille soins de cette +santé dont il surveillait en personne les détails, faisant mettre du +fumier depuis le haut de la rampe qui règne le long de l'aile droite du +château jusqu'en bas, donnant l'ordre d'arrêter les jets d'eau qui +faisaient trop de bruit. + +La fièvre persistait cependant, des inquiétudes commençaient à se +manifester; madame de Mailly, sans aucun ajustement, en jupon blanc et +en petit manteau de lit, ne quittait pas le lit de sa soeur. + +Le 7, le Roi ne s'échappait de la chambre que pour le Conseil et son +travail avec le Cardinal. + +Le 8 au soir, il y avait une consultation de médecins. On avait mandé +Sylva de Paris et Sénac de Saint-Cyr. Devant l'intensité de la fièvre, +les deux médecins étaient d'accord pour saigner madame de Vintimille au +pied. Le Roi, obligé ce soir-là de souper au grand couvert, abrégeait +son repas et remontait au plus vite dans la chambre de madame de +Vintimille. À minuit, elle était saignée en présence du Roi, qui allait +se coucher à deux heures, rassuré par un mieux survenu dans l'état de la +malade. Mais, sur les trois ou quatre heures, madame de Vintimille était +prise de douleurs atroces qui avaient la violence et mettaient en elle +l'épouvante d'un empoisonnement[219]. Elle demandait un confesseur, +n'avait pas le temps de recevoir les sacrements, mourait dans ses +bras[220] à sept heures du matin. Et comme le confesseur, chargé des +dernières paroles de la mourante, entrait chez madame de Mailly, il +tombait mort[221]. + +Tout est horrible dans cette mort: le corps ouvert, mal recousu, et +abandonné absolument nu dans la chambre où tout le monde entrait; puis +du château, où ne devait jamais séjourner un cadavre, ce corps emporté +et jeté dans le coin d'une remise; et alors ce corps, et cette tête qui +n'avait plus rien d'humain, et ce visage qui semblait une caricature de +la mort, et cette bouche qui avait rendu l'âme dans une convulsion, et +que l'effort de deux hommes avait dû maintenir fermée pour le +moulage[222]; enfin ces restes macabres et déjà pourris de madame de +Vintimille servant de jouet et de risée à la populace de +Versailles[223]. + + * * * * * + +Madame de Vintimille est la forte tête des cinq demoiselles de Nesle. +Aussitôt qu'elle est établie à Versailles, elle gouverne sa soeur, elle +la tire de son humiliant effacement, elle la force à prendre un parti +dans les intrigues au milieu desquelles elle vivait peureusement, elle +la mêle à la politique, elle l'arrache à sa timidité[224], elle lui +donne la hardiesse de lutter pour ses protégés; de celle qui n'était +rien que la maîtresse soumise du Roi et la servante de tous, elle fait +presque une puissance avec laquelle le Cardinal et les ministres sont +tout étonnés d'avoir à compter. Louis XV, dès qu'elle en est aimée, elle +le tire à la fois de la servitude du Cardinal et de sa domesticité +intime, elle le soulève du néant où le confinent ses ministres, elle +éveille dans le jeune Roi sommeillant l'envie de gouverner, de régner. +De ce Roi, _enfant_ des pieds à la tête, et qui ne s'amuse à trente ans +que des choses de l'_enfance_[225], elle cherche à faire un souverain, +s'efforce d'emporter aux grandes choses cet esprit tout tourné vers les +petites. Peut-être même cette «résurrection» d'un moment chez le +souverain français dont tout l'honneur est attribué à madame de +Châteauroux, n'est due qu'à la reprise, au plagiat, pour ainsi dire, par +la plus jeune des de Nesle, des tentatives, des louables persécutions, +des aimables violences de madame de Vintimille sur son apathique amant! +Le renvoi d'Amelot et le remplacement du ministre des affaires +étrangères par le Roi en personne, ne seront-ils pas une suite des +conseils d'émancipation donnés par la jeune femme enlevée si +soudainement par la mort? Et quant à la résolution du Roi de se mettre à +la tête de ses armées en 1744, lors de la pleine faveur de madame de +Vintimille en 1741, ne parlait-on pas déjà du projet du Roi d'aller +commander en Flandre? n'était-il pas question de la préparation secrète +de grands équipages pour le service du Roi? enfin n'avait-on point +colporté ce mot de Louis XV à son cuisinier de Choisi: «Pajot, as-tu du +coeur? Iras-tu bien à la guerre[226]?» mot qui semblait montrer +prochainement le Roi de France aux frontières. Oui, dans le peu qu'a +fait Louis XV de son métier de Roi pendant tout son règne, madame de +Vintimille en apparaît comme l'inspiratrice, et cette favorite tire ses +inspirations de sa pensée propre, et ne les doit pas comme madame de la +Tournelle aux imaginations d'une madame de Tencin ou d'un Richelieu, +n'apportant au fond, quand elle ne les accepte pas, que l'opposition et +la contradiction des entêtements étroits. + +Mais ce qui surprend et intrigue chez la grande dame politique, chez +cette ouvrière de domination, c'est un respect, un goût, un appétit de +l'intelligence, de l'esprit, de ces choses en si médiocre faveur près de +ses soeurs et des gens de l'OEil-de-Boeuf. Il y a en effet dans cette +habitante de Versailles et cette soupeuse des petits appartements, une +épistolaire tout à fait énigmatique avec ses jolies mélancolies dans les +grandeurs de la cour, avec sa soif et sa faim des soupers intelligents +de la du Deffand, avec ses façons de dire sentant le commerce et l'amour +des lettres, avec les efforts de grâce maniérée et le précieux +sentimental de son style. + +Qu'on en juge par ces deux lettres dont la première a été écrite deux +jours après son mariage[227]: + + _Fontainebleau,_ 29 _septembre 1739._ + +_Que j'aime monsieur de Rupelmonde[228] de m'avoir procuré une lettre de +vous, et que je vous sais gré d'avoir suivi votre idée! Est-il donc +nécessaire, pour m'écrire, d'avoir beaucoup de choses à me dire? Sachez +qu'une marque de souvenir et d'amitié de votre part me comble de joie, +et de plus mettez-vous bien dans la tête qu'il ne vous est pas possible +de ne dire que des riens. Votre lettre est charmante. Que je serais +heureuse si tous les jours à mon réveil j'en recevais une semblable! +Vous me demandez ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense? Pour +répondre au premier, je vais à la chasse trois ou quatre fois la +semaine[229], les autres jours je reste chez moi toute seule; par +conséquent, je ne parle point: ainsi voilà le second article éclairci; +ou bien, quand je fais tant que de parler le reste du temps, c'est pour +le coup que je ne dis que des riens. À l'égard du troisième, vous jouez +le principal rôle, car je pense souvent à vous. Croyez que vous n'êtes +pas la seule qui faites des châteaux en Espagne; je me trouve souvent +dans la petite maison des jeudis au soir, ou vous êtes maîtresse +absolue. Adieu, ma reine. Qu'il serait joli que cela fût réel! c'est ma +seule ambition; ce qui vous surprendra, c'est que je n'en désespère pas. +Adieu, donnez-moi de vos nouvelles souvent, croyez que vous n'en +donnerez jamais à quelqu'un qui vous aime plus tendrement._ + + _Fontainebleau,_ 7 _octobre 1739._ + +_Vous êtes aussi aimable la nuit que le jour; l'insomnie vous sied +parfaitement; je ne saurais vous cacher que je ne suis pas trop fâchée +de cette petite incommodité, pourvu qu'elle ne dure pas. Je suis +extrêmement flattée que pour vous amuser vous ayez pensé à m'écrire. +Tout ce que vous me mandez d'obligeant m'enchante. Quoique l'homme soit +porté à avoir beaucoup d'amour-propre, je vous dirai franchement que je +ne crois pas avoir toutes les qualités que vous me prodiguez. Quand je +lis vos lettres, je m'imagine que je rêve, et je vous avoue que +j'appréhende le réveil; car il est agréable d'être loué par quelqu'un +qui se connaît bien en mérite. Ce qui me fait croire que je n'en suis +pas absolument dépourvue, c'est la connaissance que j'ai eue de vous, et +qu'aussitôt que je vous ai vue, j'ai senti tout ce que vous valez: voilà +sur quoi on me doit louer et sur quoi je prends bonne opinion de moi. Le +reste, je l'attribue à l'amitié que vous avez pour quelqu'un dont nous +n'ignorons pas les sentiments et que vous savez qui vous est tendrement +attaché. + +Vous me reprochez de ne point vous mander de nouvelles, c'est qu'il n'y +en a pas: nos voyages de la Rivière[230] sont fort simples. Les +princesses y ont été, malgré leur différend avec la maîtresse de la +maison. Nous n'irons point à Choisi pendant Fontainebleau: s'il y avait +quelque chose de nouveau, je vous le manderais, non par la poste, mais +par Grillon ou monsieur de Rupelmonde qui est chargé de vous remettre +cette épître. Que je vous sais bon gré, ma reine, de parler de moi avec +ces dames et le président! + +Je serai très-aise de vous devoir leur estime et quelque part dans leur +amitié; comptez que je serai comblée de joie d'être à portée de les voir +souvent, et vous savez que je les trouve aimables. Vous avez bien raison +de croire que je ne suis pas parfaitement contente. Avant que de vous +connaître je me croyais heureuse, mais, depuis que la connaissance est +faite, je trouve que vous me manquez, et la distance qu'il y a entre +nous met un noir et un ennui dans ma vie qui ne se peut exprimer. Vous +conclurez de là avec raison que vous faites mon bonheur et mon malheur. +Je suis touchée, comme je le dois, de ce qu'on vous mande de Bretagne; +je pense de même sur la longueur du temps, la fin novembre n'est pas +prochaine. Vous êtes étonnée, dites-vous, que les gens qui se +conviennent ne soient pas assortis; je ne vois que cela dans le monde, +je ne sais d'où cela vient, si ce n'est que l'on nous assure que nous ne +devons pas être parfaitement heureuses dans cette vie; je crois que +l'étoile y fait beaucoup. Enfin je ne veux pas penser à tout cela; je ne +désespère pas d'être contente un jour, c'est-à-dire de vivre avec vous, +avec votre société: voilà toute mon ambition. Vous me parlez de madame +du Châtelet, je me meurs d'envie de la voir: actuellement que vous +m'avez fait son portrait, je suis sûre de la connaître à fond. Je vous +suis obligée de m'avoir dit ce que vous en pensiez, j'aime à être +décidée par vous; je ferai en sorte de la voir, et le roi de Prusse fera +le sujet de la conversation, si tant est qu'elle daigne m'écouter; car +je crois que je lui paraîtrai fort sotte._ + +_Adieu, ma reine, vous devez être excédée de mon bavardage, car il +arrive fort à propos. Lisez ma lettre le soir, à coup sûr elle vous +servira d'opium, mais, par grâce, ne vous endormez pas à la fin, ou du +moins promettez-moi de lire les dernières lignes: à votre réveil je veux +que vous sachiez que je vous aime, que je vous en assure, et que vous +devez compter sur moi comme sur vous-même: que ne suis-je à portée de +vous en donner des preuves!_ + +_Ma soeur me charge de vous faire mille complimens et amitiés: nous +parlons souvent de vous. Faites mention de moi en Bretagne[231]._ + + + + +VIII + +Les deux portes de l'OEil-de-Boeuf restent fermées toute la journée de la +mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour +Saint-Léger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi +est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.--Le +petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit +appartement.--Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrer +dans l'intimité de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de +Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de +Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le +maréchal de Belle-Isle.--Le maréchal fait duc héréditaire par la +protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de +Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa +délicatesse en matière d'argent.--L'anecdote des fourrures de la +Czarine. + + +Le chagrin désespéré que ressentit Louis XV de la mort de madame de +Vintimille montrait chez l'homme et l'amant une sensibilité tout à fait +inattendue. + +Au petit lever, La Peyronie, qui avait refusé aux instances de madame de +Mailly de faire réveiller Louis XV pendant que vivait encore la +mourante, entrait le premier. Le Roi lui demandait des nouvelles de la +malade. La Peyronie répondait qu'elles étaient mauvaises. Au ton dont la +réponse lui était faite, le Roi se retournait de l'autre côté et +s'enfermait entre ses quatre rideaux après avoir donné l'ordre qu'on dît +la messe dans sa chambre. La Reine venue pour voir le Roi, comme elle en +avait l'habitude tous les matins, était refusée deux fois. Le Cardinal +lui-même ne pouvait se faire ouvrir et ne parvenait à s'introduire que +pour quelques minutes avec l'aumônier à la fin de la messe. Barjac, +chargé d'un paquet arrivé par le courrier de Francfort, avait toutes les +peines du monde à le faire remettre au Roi. Les gentilshommes de la +chambre n'obtenaient pas leurs entrées, et, ce jour-là, les deux portes +de l'OEil-de-Boeuf restaient fermées jusqu'à cinq heures de l'après-midi. +Le Roi se levait seulement alors, descendant chez la comtesse de +Toulouse, où il trouvait madame de Mailly[232], la prenait avec MM. +d'Ayen, de Noailles, de Meuse, et montait en voiture pour +Saint-Léger[233], se sauvant, pour ainsi dire, de Versailles, et ne +disant pas le jour où il reviendrait. + +Le Roi, qui était parti sans gardes, sans flambeaux, et sanglotant et +pleurant, ne pouvait souper le samedi et le dimanche; le lundi, il se +laissait mener à la chasse, mais il était si absorbé en ses tristes +pensées, que, lorsqu'on lui demandait l'ordre pour le premier lancé, il +ne répondait pas. + +Dans la petite maison de campagne de Saint-Léger, au milieu de ce cercle +étroit d'amis, où il n'était plus le roi, Louis XV, débarrassé des +homélies du cardinal sur les faiblesses humaines, des consolations +maladroites et peu sincères de la Reine, n'avait plus à cacher ses +larmes et pouvait leur donner toute liberté[234]. Le roi s'enfonçait +dans ses regrets, il trouvait une joie cruelle, une satisfaction +douloureuse à les renouveler et à les raviver. Il s'occupait, il +s'entourait, il semblait se nourrir et vivre du souvenir de tout ce que +sa maîtresse avait été, et il poursuivait son ombre dans tout ce qui lui +parlait d'elle, dans tout ce que la mort épargne d'une femme qui n'est +plus, remontant le temps pas à pas, abîmé dans la lecture des lettres +qu'il lui avait écrites et de celles qu'il en avait reçues, essayant de +ressaisir jour par jour la trace et le parfum du temps envolé, allant de +reliques en reliques et d'échos en échos, pour revenir à cette cassette +aux _deux mille billets_, l'urne où tenaient les cendres de leurs +amours. Et dans de longues conversations entrecoupées de soupirs, +parlant des lettres et des papiers de la morte, il aimait à dire qu'il +n'y avait découvert que des choses à l'honneur de son coeur, «rien que de +très-bien et de très-convenable,» une seule chanson et encore à la +louange de l'abbesse de Port-Royal, où madame de Vintimille avait été +élevée, s'efforçant avec un culte amoureux et presque pieux de sa +mémoire, de détruire l'universelle réputation de méchanceté que la +comtesse avait laissée après elle[235]. + +Le mois de septembre se passait en petits voyages à Saint-Léger, coupés +de séjours à Versailles, passés en grande partie dans les appartements +de la comtesse de Toulouse en tête à tête avec madame de Mailly, séjours +que le Roi abrégeait le plus qu'il pouvait[236]. + +La soudaineté de la mort de madame de Vintimille, son mystère, son +horreur, les soupçons d'empoisonnement autour du lit, les insultes +autour du corps, cette fin misérable qu'un Dieu vengeur semblait avoir +abandonnée aux ironies de l'homme pour la faire plus exemplaire et plus +frappante, avaient bouleversé le vif et ardent jeune homme qui était +dans le Roi. L'inquiétude des châtiments célestes, la terreur de l'enfer +qui, malgré les moqueries de madame de Mailly disant _qu'il n'y a pas +d'enfer, que c'était là un conte de bonne femme_, avaient si vivement +tourmenté le Roi il y avait deux ou trois ans, lorsqu'il ne faisait pas +ses dévotions et ne pouvait toucher les malades[237], s'étaient +réveillées tout à coup, livrant un terrible combat aux ardeurs de son +tempérament. Il s'efforçait d'arriver à vivre avec madame de Mailly, +comme M. le Duc vivait avec madame d'Egmont sans cohabitation charnelle, +si ce n'est par accident; de quoi, dit d'Argenson, on se confesse bien +vite. Le Roi écoutait maintenant la messe avec une contrition marquée; à +tout moment il avait à la bouche les mots de religion, de lectures +spirituelles. Il parlait maintenant de ses souffrances physiques avec un +certain plaisir, et un jour les courtisans étaient tout étonnés +d'entendre, après un long silence, tomber des lèvres du Roi: «Je ne suis +pas fâché de souffrir de mon rhumatisme, et si vous en connaissiez la +raison, vous ne me désapprouveriez pas: je souffre en expiation de mes +péchés[238].» + +La douleur du Roi trouvait cependant une consolation et un soulagement +dans la douleur de madame de Mailly qui avait si bien immolé son bonheur +aux plaisirs du Roi qu'elle pleurait avec de vraies larmes une soeur dans +madame de Vintimille, et qu'on la voyait tous les jours entendre la +messe en l'église des Récollets sur la tombe de sa rivale[239]. + +Au mois d'octobre, le Roi, de retour à Versailles et n'en sortant plus +guère que pour la chasse et de petits voyages à la Muette, demandait un +jour à M. de Meuse qui avait une fort triste chambre avec une seule +fenêtre donnant sur la cour des cuisines, s'il ne lui ferait pas plaisir +en lui donnant un autre logement. M. de Meuse répondait qu'il recevrait +toujours avec reconnaissance les bienfaits du Roi. + +«Je veux vous en donner un au-dessus de ma petite galerie,» disait le +Roi. + +M. de Meuse se confondait en remercîments, et déclarait que sa +reconnaissance serait d'autant plus grande qu'il serait bien près des +cabinets de sa Majesté; «mais je ferai fermer la communication,» faisait +Louis XV. + +Et l'on raisonnait sur la distribution du logement; il était question +d'une petite antichambre, d'une seconde antichambre pour y manger, d'une +chambre bien éclairée, d'un cabinet, d'un office, d'une cuisine, etc. Au +bout de quoi le roi ajoutait: + +«Votre chambre sera meublée, vous y aurez un lit, mais vous n'y +coucherez point. Vous aurez une chaise percée, mais vous n'en ferez +point usage. Vous aurez la clef dans la poche, et vous pourrez y faire +entrer MM. de Luxembourg et de Coigny, quand ils seront revenus de +l'armée; mais il faudra que vous y dîniez. Qu'est-ce que vous voulez +avoir pour votre dîner?» + +M. de Meuse, qui commençait à comprendre, s'écriait gaiement qu'il +aimait faire bonne chère, qu'il ne serait pas fâché d'avoir un potage, +une pièce de boeuf, deux entrées, un plat de rôti, deux entremets. + +«Mais j'irai y souper quelquefois,» jetait dans un sourire le Roi. +«Combien demandez-vous?» + +À cette question, M. de Meuse, assez embarrassé, craignant de demander +trop ou pas assez, se retournait vers madame de Mailly, lui disant: +«Madame la comtesse, aidez-moi donc.» + +Madame de Mailly et M. de Meuse calculaient, supputaient, et M. de +Meuse, pressé par le Roi, déclarait qu'il pensait pouvoir supporter la +dépense avec douze ou quinze cents livres par mois[240]. + +L'appartement, ainsi donné à M. de Meuse, allait être en effet la +nouvelle habitation de madame de Mailly, dans la société et la compagnie +de laquelle le Roi, en son chagrin, voulait se réfugier, fuir, au milieu +de Versailles, la cour et la vie de représentation du château. + +L'appartement au-dessus de la petite galerie, que bientôt madame de +Mailly appellera «_mon petit appartement_,» se composait d'une salle à +manger joignant les cabinets du Roi, d'un corridor où se trouvaient d'un +côté un office et une cuisine, de l'autre une garde-robe de femme de +chambre et une garde-robe de commodité, d'une petite chambre fort jolie +avec un lit dans une niche de toile découpée par un tapissier de Paris, +un cabinet très-bien éclairé, où le Roi passait une partie de l'année à +travailler à ses plans, les après-dînées. Quelques changements y étaient +faits plus tard, on prenait une partie de la cour de madame de Toulouse +pour bâtir un nouvel escalier qui donnait une antichambre de plus, et on +augmentait encore le petit appartement d'un salon d'assemblée trouvé +dans un des cabinets où l'on bouchait les lanternes du plafond. C'était +le salon où madame de Mailly jouait tous les soirs des jours, où le Roi +ne chassait pas et travaillait avec le Cardinal de six à neuf heures. + +Le service de la table était des plus simples. Le Roi était servi par un +seul officier de la bouche, un seul officier du gobelet; le valet de +chambre de madame de Mailly, improvisé maître d'hôtel, mettait les plats +sur la table. Il n'y avait que trois douzaines d'assiettes de vaisselle +plate marquées aux trois couronnes, et Moutiers, l'ancien cuisinier des +cabinets, chargé de la dépense, apportait la plus grande économie[241]. + +Aux soupers du petit appartement qui avaient lieu à sept heures, les +jours de chasse, il y avait en hommes toujours M. de Meuse, très-souvent +le duc d'Ayen avec le comte de Noailles, une fois par hasard le duc de +Villeroy ou le duc de Richelieu, et en femmes madame de Mailly toute +seule. Le Roi continuait à être plongé dans une profonde tristesse. +Souvent il lui arrivait, après avoir mangé un morceau, de tout refuser, +puis de tomber dans une mélancolie noire, dans un état vaporeux dont les +convives ne pouvaient le faire sortir, quelque gaieté qu'ils +apportassent. + +Ainsi se passaient ces étranges et lugubres soupers où, à tout moment, +le bruit joyeux des verres, et le rire des paroles prêtes à s'enhardir, +s'éteignaient sous les repentirs dévots du Roi, faisant maigre pour ne +pas commettre «des péchés de tous côtés[242]», arrêtant tout à coup un +sourire commencé pour entrer dans le remords, parlant à tout propos +d'enterrement, et si à ce moment ses yeux venaient à rencontrer les yeux +de madame de Mailly, éclatant en larmes, et forcé de quitter la table, +sans pouvoir fuir cette mort de madame de Vintimille, où il trouvait +au-delà de la mort même une épouvante suprême, la mort sans sacrements, +sans réconciliation avec Dieu... On eût dit que les terreurs et les +faiblesses d'un autre Henri III possédaient la conscience de ce roi du +XVIIIe siècle, mêlant les actes de contrition aux larmes de l'amour. + + * * * * * + +De ce rapprochement, de ce ménage de larmoiement et de sensualité +funèbre, madame de Mailly tirait une force; elle reprenait un peu +d'autorité amoureuse sur le Roi. Louis XV ne faisait plus de voyages les +jours où madame de Mailly était de semaine près de la Reine. C'était +madame de Mailly qui dressait pour les voyages la liste des invitations +et avertissait les princes et les princesses même. + +Devant ce crédit renaissant, les femmes qui avaient autrefois ordonné de +la volonté de madame de Mailly, voulaient ressaisir cette volonté, sans +direction, sans gouvernement, depuis la mort de sa soeur. Mademoiselle, +tenue à distance par madame de Vintimille, cherchait à se rapprocher de +la maîtresse[243]. Elle parvenait à se faire inviter à quelques voyages +à la Muette, mais restant dans l'ignorance si elle en serait jusqu'à la +veille; et toujours la réception était froidement polie et sans aucun +tête à tête avec madame de Mailly[244]. Dans un des voyages de cette +année à Choisi, où le retour était si pénible pour le Roi[245], +Mademoiselle eut le malheur d'avoir au jeu une grosse dispute à propos +d'un petit écu. Le lendemain, pour radoucir son ancienne amie, elle lui +faisait présent d'un fichet à pousser les billets hors les boules, garni +de rubis et de diamants, avec des jetons en agate et en cornaline, +qu'elle avait fait faire pour le cavagnole. Mais le cadeau ne servait à +rien, madame de Mailly était lasse depuis longtemps de la princesse et +de sa domination. On l'avait entendue dire à la Muette, en montant seule +de femme dans le carrosse du Roi, en présence de Mademoiselle retournant +coucher à Madrid: «_qu'elle n'avait pas été fâchée de monter ainsi +devant elle, et de lui faire voir qu'elle pouvait se passer +d'elle_[246].» + +À l'heure présente, l'oreille de madame de Mailly et la faveur de +l'amant appartenaient entièrement aux de Noailles, à la comtesse de +Toulouse. Cette _gent_ Noailles, ainsi que l'appelle le marquis +d'Argenson, pour toutes les révolutions morales qui arrivent chez les +souverains, pour les années d'indépendance d'esprit et de libertinage, +pour les périodes d'activité physique, pour les retours d'idées +religieuses, enfin pour toutes les dispositions de l'âme et du corps +d'un Roi, avait des libertins, des athées[247], des chasseurs, des +dévots et des dévotes qu'elle tirait comme d'un magasin d'accessoires et +qu'elle produisait sur la scène de Versailles tour à tour. Or, dans ce +moment, pour ce couple de tristes amoureux que la cour s'attendait d'un +jour à l'autre à voir lire ensemble leur bréviaire, quelle meilleure +confidente, complaisante, amie dirigeante que cette princesse +dévotieuse, sans rouge, passant des deux heures à l'église, dans un +confessionnal, penchée sous la lueur d'une petite bougie sur un livre de +prière[248]! Du reste, la pieuse et prévoyante amie de la maîtresse, +très au fait du peu de durée des affections terrestres, marchait +toujours accompagnée de la jeune demoiselle de Noailles que la cour +regardait comme destinée à recueillir la succession de madame de Mailly, +tout en poussant dans l'intimité du Roi et de la favorite qui la mettait +sur la liste des petits voyages[249], une autre de ses protégées, la +jolie, la séduisante madame d'Antin. + + * * * * * + +Se sentant maintenue dans le coeur inconstant de Louis XV par la paix +momentanée de ses désirs, et appuyée par cette coalition de tous les +Noailles groupés à l'heure présente autour du Roi, madame de Mailly se +surveillait moins, ne mettait plus de sourdine aux violences de ses +antipathies, laissait éclater ses haines contre ses ennemis dans le +ministère. + +Le vieux de Meuse qui était, lieutenant-général et qui aimait la guerre, +obligé de dîner tous les jours avec le Roi et madame de Mailly, ou avec +madame de Mailly toute seule, les jours où le Roi était à la chasse, se +lamentait un soir, à mots couverts, sur l'assiduité, la gêne, la +contrainte de cette vie, sur l'espèce de brillante domesticité dans +laquelle le confinait l'amitié du Roi, et rappelait à Louis XV la +promesse qu'il lui avait faite l'année dernière de servir encore. Louis +XV lui disait qu'il avait changé d'avis, puis, le voyant consterné de +son refus, il ajoutait: «Il ne faut point prendre un air aussi triste, +je suis persuadé de toute votre volonté, mais que voulez-vous faire en +continuant le service? vous n'êtes plus jeune, vous avez une assez +mauvaise santé; que voulez-vous devenir: maréchal de France? Ne puis-je +pas vous faire duc et pair et chevalier de l'Ordre? Tenez-vous donc +tranquille, et ne soyez point aussi affligé que vous le paroissez[250].» +À quelques jours de là, la conversation familière et secrète revenait au +Roi par le Cardinal, enjolivée d'ajoutés, de choses non dites et qui +compromettaient Louis XV. Le Roi s'en plaignait à de Meuse devant +madame de Mailly, qui, prenant tout à coup la parole avec emportement, +disait que c'était elle qui était la cause de ces bavardages, que tout +dernièrement la comtesse de Toulouse plaisantant de Meuse de ce qu'il +n'allait pas à la guerre, et ayant vu sortir de Meuse tout peiné et sans +répondre à la comtesse, elle n'avait pu se retenir de raconter à madame +de Toulouse les regrets de M. de Meuse et la conversation du Roi; elle +ajoutait qu'il y avait là le bailly de Froulay, qui était un ami de +Maurepas et qui avait dû lui rapporter la confidence faite à la +comtesse. Là-dessus, maltraitant de paroles Maurepas, elle donnait +carrière à tous les ressentiments longuement amassés en elle et se +livrait à une véritable exécution du ministre. Le Roi cherchait à le +défendre, soutenant que sa légèreté ne s'étendait pas aux choses +essentielles, qu'il y avait des choses qui n'avaient jamais été sues que +de lui et de son ministre et dont personne n'avait jamais été instruit: +«_Cela est bien extraordinaire_, répondait madame de Mailly avec une +vivacité colère, _s'il n'étoit pas secret en pareil cas, il faudroit +donc que la tête lui eût tourné_[251].» + + * * * * * + +En cette année 1742, madame de Mailly devient une influence, presque une +puissance[252] à laquelle Breteuil recevant des nouvelles d'Allemagne +envoie un courrier, ainsi qu'il en envoie un à Issy. Héritière de la +politique de sa soeur, elle continue sa protection à Chauvelin et au +maréchal de Belle-Isle; avec l'autorité qu'elle a prise sur le Roi, dans +cette vie d'intimité avec lui, Chauvelin, elle est un moment, une heure +sur le point de le voir rappeler. La lettre de rappel était écrite par +le Roi, elle était remise au duc de Villeroy, ami de Chauvelin, le +courrier se tenait botté pour partir[253], lorsqu'au dernier instant, le +Roi s'ouvrait au cardinal qui avait l'habileté d'appeler au ministère +d'Argenson et le cardinal de Tencin[254]. Et madame de Mailly était +encore une fois jouée par le vieux Fleury. + +Mais, si la favorite n'avait pu parvenir à replacer Chauvelin, elle +avait le bonheur de maintenir en place contre les mauvaises dispositions +du cardinal le maréchal de Belle-Isle qu'elle songeait, ainsi que sa +soeur en avait eu l'idée, à faire un jour premier ministre, encouragée +en ce projet par la comtesse de Toulouse devenue _bélisienne_[255] et si +passionnément, qu'elle s'était presque brouillée avec ses neveux. + +Madame de Mailly combattait, luttait, mettant à profit les fréquentes +coliques et les jours d'alitement du cardinal à Issy. Mais le vivace +vieillard qu'on avait vu, le jour où il avait eu ses quatre-vingt-neuf +ans, dire, par une espèce de fanfaronnade, la messe à la chapelle[256], +après quelques gobelets d'eau de Vals, quittant tout à coup sa marche +tremblotante, son teint momifié, encore tout foireux et breneux, +apparaissait dans les corridors de Versailles, le visage clair, +redressant sur ses jambes cagneuses sa grande taille diminuée de quatre +pouces, et se glissant et se coulant, ses longs cheveux blancs au vent, +il pénétrait chez le Roi où, en une heure de conversation, il défaisait +le travail de toute une semaine de la favorite. + +Le malheur voulait pour madame de Mailly que précisément à cette heure +le cardinal disait pis que _pendre_ du Belle-Isle. Un moment, séduit par +son éloquence et sa réputation de grand homme, mais encore plus par la +croyance que M. de Belle-Isle était le grand ennemi de Chauvelin, le +Cardinal n'avait pas tardé à éprouver une basse jalousie pour l'homme +dont la grandeur des conceptions et des plans étonnait, déconcertait le +terre à terre de ses idées politiques. Puis, lorsque l'Éminence s'était +aperçue que M. de Belle-Isle était l'ami de gens qui passaient pour être +liés secrètement avec Chauvelin, qu'elle avait reconnu qu'il était aimé +du Roi, protégé par la maîtresse, qu'elle l'avait trouvé indépendant, +elle l'avait pris dans l'aversion qu'elle s'était tout à coup sentie +pour M. de Chauvelin, quelques mois avant son exil[257]. + +Donc la disgrâce du maréchal était résolue par le Cardinal, et le +maréchal, devant arriver d'Allemagne le 3 mars dans la soirée et faisant +prévenir à trois heures le Cardinal qu'il avait besoin de le voir à son +débotté, le Cardinal ajournait l'audience sous le prétexte qu'ils +seraient las tous les deux, et que le maréchal eût à se reposer. Sur cet +ajournement, cachant un refus d'audience, tombait chez l'Éminence madame +de Mailly qui, malgré l'enragement de Barjac, forçait la porte et +demeurait enfermée une heure et demie avec le Cardinal. Le vieux Fleury, +qui avait d'abord pris un ton de galanterie avec la maîtresse, entrait +tout doucement en colère, et se fâchait, et criait, pendant que Barjac, +son âme damnée, pestait dans l'antichambre. Enfin, madame de Mailly, à +force de prières, de flatteries, d'importunités, arrachait au Cardinal +la promesse de recevoir M. de Belle-Isle le lendemain[258]. + +La réception était des plus froides, durait une minute et demie, et, au +sortir de l'audience du Cardinal, le Roi adressait à peine quelques +paroles au maréchal. + +À quelques jours de là, dans un conseil tenu à Issy,--et où, par +parenthèse, le maréchal arrivait en retard, et où ce retard faisait +envoyer savoir chez lui s'il était à la Bastille,--M. de Belle-Isle +rencontrait chez les ministres et surtout chez M. de Maurepas une +hostilité qui n'avait plus la pudeur de se dissimuler. Alors l'homme qui +venait de concilier en Allemagne de grands et difficiles intérêts, qui +venait de mettre la couronne impériale sur la tête de l'électeur de +Bavière, le guerrier et le diplomate que d'Argenson compare «à Gulliver +lié et tourmenté par des pygmées,» se plaignait avec des paroles pleines +d'emportement et d'un hautain mépris, de l'indécence des propos tenus +contre lui, du vilipendage de parti pris auquel s'était livré à son +égard le ministère, du discrédit et du déshonneur dont on l'avait +frappé, finissant par déclarer qu'il n'avait plus l'autorité nécessaire +pour servir le Roi. + +C'est alors que madame de Mailly, après cette première démarche auprès +de Fleury qui avait peut-être sauvé le maréchal de l'exil, de la +Bastille, se mettait en tête de lui faire obtenir une marque de +confiance qui lui permît de travailler utilement pour le service du Roi. +Le mercredi 14 mars, la maîtresse s'entretenait avec le duc de +Luynes[259] du besoin, pour l'intérêt du Roi et de l'Etat, que le +maréchal reçût une marque éclatante de bonté de Sa Majesté, répétant +que c'était de toute nécessité et ne prévoyant, disait-elle, d'autre +opposition que celle que pourrait apporter la volonté du Cardinal que le +Roi voulait toujours traiter avec des égards et de la considération. +Madame de Mailly ne cessait de parler de cette marque de bonté aux +personnes qui se trouvaient là, sollicitant leur approbation, +s'efforçant de préparer une opinion favorable à une chose qui semblait +déjà faite au duc de Luynes. + +Le lendemain de cette conversation de madame de Mailly avec le duc de +Luynes (15 mai 1742), le maréchal de Belle-Isle était déclaré duc +héréditaire[260]. + +Cette grâce, que la maîtresse proclamait tout haut son ouvrage, était +une victoire sur Maurepas et presque une défaite du Cardinal qui, à son +coucher, où l'on parlait du duc du matin, laissait échapper sur un ton +indéfinissable: «Madame de Mailly aura été bien aise[261].» + +Cette protection de madame de Mailly fut constante et sans lassitude. +Madame de Mailly lutta encore pour Belle-Isle alors même qu'elle avait à +lutter pour elle-même. Au milieu des alarmes de son amour, elle +travaille à le maintenir en grâce auprès du Roi et à fortifier dans le +public les assurances de sa faveur. Alors que des quarante mille hommes +envoyés en Allemagne, Prague ne nous en rend que huit mille, au mois +d'octobre 1742, madame de Mailly force le Roi, qui n'avait pas parlé à +Beauvau dans un souper des cabinets, de l'entretenir, tout le temps d'un +souper au grand couvert, des longs sommeils de Broglie, de ses erreurs, +du génie de Belle-Isle; et par cette parole du maître aussitôt répandue, +non-seulement elle couvre le maréchal, non-seulement elle rassure ses +amis, mais elle engage le Roi dans une espèce de promesse publique de +continuer à employer le maréchal avec de plus grands moyens +d'action[262]. + + * * * * * + +C'est là la femme; et son envie d'être agréable à ceux qu'elle aime +produit, pendant sa liaison avec Louis XV, ce miracle que le Roi timide +parle aux gens. Quand elle sait quelqu'un affligé de son silence, elle +est au désespoir, et n'a de cesse et de tranquillité que lorsqu'elle a +arraché quelques mots à son amant: «il faut qu'on s'en aille content du +Roi.» + +Cette chaleur de l'obligeance, vous la rencontrez du reste chez madame +de Mailly, à un point rare et qui n'est pas ordinaire. Elle éclate tant +qu'elle vit chez l'excellente femme, pour son père, pour ses ingrates +soeurs, pour ses amis, pour ses connaissances, pour ceux même qui ne se +recommandent à elle que par l'intérêt du malheur. Un jour paraît un +mémoire d'une demoiselle de Nogent, fille d'un frère de la maréchale de +Biron et d'une femme turque qu'une lettre de cachet avait fait renfermer +dans un couvent. Sur la lecture du mémoire de la demoiselle qui avait de +la fortune, madame de Mailly se monte la tête et s'imagine que ce serait +un parti avantageux pour le chevalier Choiseul, fils de M. de Meuse, et +assez pauvre cadet, et la voilà aussitôt partie pour Paris, et bientôt +chez la maréchale de Biron à laquelle elle communique son idée, de là +chez la maréchale d'Estrées qu'elle emmène, et de là au couvent, chez la +demoiselle qui n'a aucune envie de se marier, mais qui lui demande sa +délivrance; et madame de Mailly se met à courir jusqu'à ce qu'elle ait +obtenu pour la prisonnière la permission de rentrer chez elle[263]. + +Et ce désir passionné de rendre service, on le retrouve, avec des +tournures de coeur adorables, jusque dans les moindres recommandations +qui échappent à sa plume. Voici un billet dont la pressante insistance +n'a d'égale que la fantaisie de l'orthographe: + +_Ille vaquent par la mort de M. dentin (d'Antin) la place de capitaine +des matelot sur le canal, que je déserirait fort pouvoir obtenir pour +qui, pour une homme qui a surement mérité toute autres chose, puis que +cest pour monsieur le marquis de Meuse, l'état de ces afair fait qu'il +se retourne de tout les costés, ne pouvant avoir mieux, il se contente +de peu; je mintéresent ont ne peux pas davantage à tout ce qui le +regarde; et tout les plaisir qu'on peux luy faire je me les tient pour +fait à moy même. J'ayme mieux vous escrire que de vous ennuier +verbalement. Je conte baucoup sur vous pour cette petite afair. Compté +aussy sur ma reconnoissance et sur le plaisir que j'ay de vous asurer +que personne na l'honneur destre plus sincérment, monsieur, votre très +humble et très obéissante servante,_ + + MAILLY DE MAILLY. + + _Ce mardy_[264]. + +La bonté, l'ouverture de coeur, la constance en amitié[265], la +bienveillance active sont les vertus de cette femme; mais elle possède +encore une autre grande qualité,--qualité rare pour une femme qui s'est +vendue et qui est toujours pauvre,--c'est le désintéressement, la +délicatesse en matière d'argent, le point d'honneur colère qu'elle met à +ne vouloir pas être même soupçonnée de recevoir un cadeau. Et il y a à +ce sujet une charmante anecdote. + +M. de la Chétardie, ami de madame de Mailly, nommé ambassadeur en +Moscovie, près de la Czarine, allait prendre congé de la favorite, lui +offrant ses services pour la cour où il se rendait. Madame de Mailly, +qui n'avait pas de relations dans ce pays lointain, le remerciait, +lorsque, faisant réflexion que c'était la contrée d'où venaient les plus +belles fourrures, elle le priait de lui faire l'emplette d'une fourrure +et de deux toiles de Perse, en lui recommandant que la fourrure et les +toiles de Perse n'allassent pas au-delà de six cents livres, n'étant pas +assez riche pour «se payer du beau». + +M. de la Chétardie, arrivé en Moscovie, et qui était sur un très-grand +pied à la cour de la czarine, ne trouvant que des fourrures +très-ordinaires, et ayant appris que les plus belles étaient détenues +par l'Impératrice, qui en faisait une espèce de magasin, parla de sa +commission au duc de Biron, duc de Courlande, favori de l'Impératrice. +Le duc de Courlande lui demanda le nom de la destinataire. M. de la +Chétardie lui nomme naturellement madame de Mailly, mais en ajoutant +qu'elle ne pouvait y mettre qu'un certain prix. Le duc de Courlande de +lui dire de ne plus s'embarrasser de la commission, qu'il en faisait son +affaire. Il en parlait à la Czarine, et la Czarine, voulant faire à la +maîtresse du Roi de France un présent digne de son royal amant, +choisissait deux fourrures dont l'une était de 30,000 livres, l'autre de +60,000 livres, et douze toiles de Perse d'une beauté parfaite. Et un +jour le duc de Courlande, qui avait fait faire lui-même le paquet, +disait à la Chétardie: «Votre affaire est faite, il n'y a plus qu'à +l'envoyer en France.» M. de la Chétardie, qui ne savait pas ce que +contenait le paquet, demandait au duc de Courlande ce qu'il avait à lui +rembourser, à quoi l'autre répondait que c'était une bagatelle et que la +Czarine était charmée de lui faire cette petite gracieuseté. + +Et le paquet arrivait à Amelot avec une lettre dans laquelle il y avait: +«À l'égard du paquet de telle façon qui vous est adressé, je vous prie +de le remettre à madame...», le nom ne s'y trouvait pas. Amelot assez +embarrassé en parlait un jour au Roi après le conseil, devant les +ministres, quand Maurepas disait peut-être méchamment: «Mais ce pourrait +être pour madame de Mailly qui connaissait M. de la Chétardie, et qui +lui aura donné quelque commission, il faudra s'éclaircir de ce fait.» + +Le soir, le Roi, au souper des petits cabinets, ayant donné le mot à son +monde, entreprit de badiner madame de Mailly sur ce qu'elle recevait +des présents des cours étrangères sans rien dire. Madame de Mailly, qui +ne savait rien, au premier mot du Roi devenait très-sérieuse, puis se +fâchait, déclarait bien haut, devant les soupeurs devenus silencieux, +qu'elle n'était ni femme, ni fille de ministre, tombait sur madame de +Maurepas, sur madame Amelot, sur madame de Fulvy, belle-soeur du +contrôleur général, disait que celle-ci avait un pot-de-vin sur toutes +les marchandises des Compagnies des Indes, que celle-là touchait un +tribut sur chaque vaisseau du Roi, que la troisième..., et finissait par +déclarer que, quand le paquet lui arriverait, elle le jetterait à la +rivière[266]. + + + + +IX + +Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les +petits appartements.--Richelieu travaille à faire renvoyer la +favorite.--Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madame +de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis +de la Tournelle.--Dévotion du mari.--Apparition de madame de la +Tournelle à la cour en 1740.--Inquiétudes de Fleury.--Entretien du +Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des +maîtresses.--Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dans +l'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne. + + +Au fond, au bout de quelque temps de cette triste vie, tête à tête dans +le petit appartement de Meuse[267], avec cette femme qui +enlaidissait[268], l'ennui revenait à Louis XV et la liaison commençait +à se dénouer. Les scènes de tendresse de madame de Mailly retardaient +seules une rupture; elles enchaînaient encore le Roi, qui, mécontent de +sa faiblesse, s'en fâchait par des duretés et des méchancetés qui +jetaient la malheureuse femme dans le désespoir. Enfin le dénoûment +fatal, dont le Roi avait l'impatience et n'avait pas la force, fut +précipité par un homme qui commençait à prendre un ascendant sur +l'esprit du Roi. + +Ce n'était pas encore un familier des petits appartements; mais, dans le +petit nombre de fois qu'il avait été invité aux soupers, le jeune +courtisan avait grandement réussi par le feu de son esprit, la chronique +indiscrète de ses amours et la petite gloire scandaleuse qui commençait +à se faire autour de son nom. La princesse de Charolais, avant que +madame de Vintimille l'écartât de la conduite du faible esprit de madame +de Mailly, avait, dès l'abord, mis la favorite en garde contre ce +nouveau venu: le duc de Richelieu. Animée contre lui de vieilles +rancunes de coeur, et ne lui pardonnant guère, malgré les replâtrages et +les raccommodements, le peu d'importance qu'il avait donnée à son amour, +la princesse ne tarissait pas auprès de madame de Mailly sur le danger +de laisser approcher trop près du Roi un homme érigeant l'inconstance +des hommes en principe, un homme ambitieux de la première place dans +les confidences du Roi et d'une sorte de ministère de ses amours. De là, +une grande froideur de madame de Mailly pour le duc, une intrigue assez +adroitement menée contre son crédit naissant, pour que le Roi lui +infligeât presque un exil. Mais les préventions données par madame de +Mailly s'effaçaient, et Richelieu revenait à la cour, furieux contre +madame de Mailly, et résolu à pousser auprès du Roi une femme qui lui +fût dévouée, d'un caractère plus personnel, et moins susceptible des +impressions extérieures. Il s'unissait avec madame de Tencin pour +remplacer et renvoyer madame de Mailly. + +Tous deux passaient en revue la cour, ils discutaient les femmes, ils +pesaient les chances de la beauté, de l'esprit, de la jeunesse, de la +grâce; ils calculaient la docilité et la reconnaissance de chacune; ils +en estimaient le degré et le temps de domination sur le Roi; et leur +choix, après avoir longtemps erré, s'arrêtait sur une femme qui avait +l'avantage de demander aux ennemis de madame de Mailly bien peu +d'efforts pour passer de l'admiration du roi à son amour. C'était cette +beauté qui, la première fois qu'elle avait été aperçue par Louis XV, à +Petit-Bourg, chez M. le duc d'Antin, lui avait arraché cette +exclamation: «Mon Dieu! qu'elle est belle[269]!» + +La femme admirée par Louis XV se trouvait être une soeur de madame de +Mailly, dont le portrait, peint en 1740 par Nattier[270], avait donné du +même coup la réputation au peintre et la palme de la beauté parmi les +femmes de la cour à cette autre de Nesle. + +Cette soeur, appelée Marie-Anne de Mailly-Nesle, avait été mariée le 19 +juin 1734, à l'âge de dix-sept ans, au marquis de la Tournelle. +Mademoiselle Anne de Nesle, qui apportait 9,000 livres en 60 actions, +épousait un mari possédant une terre aux environs d'Autun rapportant +52,000 livres de rente[271]. Et l'histoire est vraiment curieuse de +cette terre de la Tournelle dont le revenu tout en bois ne s'élevait pas +à plus de 4 ou 5,000 livres, il y avait une cinquantaine d'années. M. de +Vauban, ami du grand-père de M. de la Tournelle, étant allé le voir dans +cette terre, s'étonna qu'avec une si grande quantité de bois, il eût si +peu de revenus. Il alla examiner en personne s'il n'y avait pas quelques +débouchés, prenant une exacte connaissance du terrain, et à la fin, +faisant la découverte que, sans beaucoup de frais, il était possible de +creuser un petit canal qui conduirait à une rivière assez forte pour +entraîner à _bois perdu_ le bois jeté. M. de la Tournelle demandait le +secret à Vauban, achetait les bois circonvoisins, faisait creuser le +canal et, en 1734, la terre était affermée 52,000 livres[272]. + +Le marquis de la Tournelle était un jeune homme très-dévot, +très-charitable[273], vivant sur sa terre et se montrant très-peu à +Versailles. Les mauvais plaisants racontaient qu'il était éperdu d'amour +pour sa femme, mais que c'était de l'amour perdu, n'ayant jamais pu être +heureux[274]. + +Cependant, en mars 1740, au milieu de la grande faveur de madame de +Mailly, poussé sans doute par sa femme qui s'ennuyait de cette vie +provinciale, le mari de madame de la Tournelle sollicitait et obtenait +la place de colonel-lieutenant du régiment d'infanterie de Condé[275]. + +Alors commençait à paraître de temps en temps à la cour madame de la +Tournelle dont le nom ne se trouve jusqu'ici sous la plume du duc de +Luynes qu'à propos d'une course en traîneaux dans le mois de janvier +1739. Au mois de mai 1740, la jeune soeur de madame de Mailly est presque +de tous les soupers des petits appartements[276]. + +Madame de Vintimille régnante, il n'est plus question de la présence de +madame de la Tournelle à la cour, on ne la revoit plus que cinq mois +après la mort de madame de Vintimille, dans le bal masqué du mardi gras +de 1742 donné chez le Dauphin, où elle reparaît costumée en +Chinoise[277]. + + * * * * * + +Quelque secrète qu'ait été l'impression produite sur Louis XV par la +femme rencontrée à Petit-Bourg, par la soupeuse des cabinets pendant le +mois de mai 1740, par la Chinoise du bal masqué du mardi-gras de 1742, +le Cardinal en avait été informé, ainsi que des efforts de Richelieu +pour attiser la passion du Roi; et il était sincèrement désolé de +reconnaître un plan suivi pour perdre le Roi. S'il avait pu fermer les +yeux sur une première faute de son élève, sur un entraînement de +jeunesse et de tempérament, il ne pouvait voir avec patience +l'engagement de son avenir dans une succession de scandales et dans une +carrière de libertinage. + +Richelieu l'effrayait comme le mauvais génie du Roi. Le vieillard +devinait ses projets, ses succès futurs, et il avait le pressentiment de +ce que deviendrait dans ses mains la conscience religieuse de Louis XV. +Puis si, aux yeux du prêtre, du chrétien, madame de Mailly était la +meilleure des maîtresses, celle qui dans le scandale apportait le plus +de modestie, et dans le péché le moins d'impénitence, elle était aussi, +au point de vue du ministre, celle qui dans la faveur avait trouvé le +moins d'insolence et cherché personnellement le moins de pouvoir. Madame +de Mailly, le Cardinal le savait, ne voulait d'empire que sur le coeur du +Roi. Il y avait donc tout à redouter pour Fleury dans le remplacement de +la maîtresse. C'était l'audace du changement donné au Roi, c'étaient ses +inconstances enhardies et menées à l'habitude de la débauche, c'était sa +religion affaiblie. Puis, derrière ces inquiétudes spirituelles, +venaient les sollicitudes d'intérêts humains: la volonté du Roi passant +aux mains d'une femme que Fleury ne pourrait plus mener aussi facilement +qu'il avait mené madame de Mailly, sans que la pauvre femme entendît +jamais parler de lui[278]. + +Nous avons du reste des pensées intimes, des inquiétudes secrètes du +prêtre et de l'homme politique un document curieux: c'est une +conversation avec la duchesse de Brancas l'amie intime de Richelieu, la +mère de celui qui va devenir bientôt le beau-frère de madame de la +Tournelle. + +«Passons dans mon cabinet, lui disait un jour le Cardinal, nous serons +mieux assis et aurons le temps de causer.» + +Les voilà tous deux assis en face l'un de l'autre et assez mal à l'aise. + +Le Cardinal parlait de M. de Richelieu,--cela ne disait pas +grand'chose,--de l'abbé de Vauréal,--pas grand'chose encore--dit la +duchesse «qui avait soin de couper les queues que pouvaient avoir ces +sujets de conversation». Enfin le Cardinal se décidait à en venir à +Petit-Bourg et à madame de la Tournelle. + +Ce nom prononcé, l'Éminence poussait un profond soupir, puis, après un +silence: «Eh bien, on veut donc perdre le Roi? Quand sera-t-il perdu?» + +La duchesse cherchait à échapper à la brusque interpellation par +quelques paroles évasives, mais le Cardinal lui prenant les mains et +soupirant de plus belle, faisait: + +--«Il n'est pas question de tout cela, madame la duchesse; le Roi est +peut-être amoureux de madame de la Tournelle; et ce qui est encore plus +sûr, c'est qu'on l'en rendra amoureux, s'il ne l'est déjà. + +--«Et comment, reprenait la duchesse, votre Éminence me croit-elle +instruite de ce qui est et même de ce qui doit être?» + +--«Ah! point d'artifice. Je vous parle dans l'affliction de mon coeur, +parlez-moi dans la sincérité du vôtre. Le duc de Richelieu ne pense +point à donner madame de la Tournelle au Roi sans vous l'avoir confié?» + +--«Je vous jure que je n'en sais pas un mot.» + +--«Comment! pas un mot?» + +--«Pas un.» + +--«Vrai, vrai?» + +--«Si vrai que je ne crois pas que M. de Richelieu ait parlé de tout +cela au Roi.» + +--«Réellement?» + +--«Si réellement, que je crois qu'il serait fâché que le Roi se détachât +de madame de Mailly.» + +--«Serait-ce possible? cela me donnerait bien bonne opinion de votre +ami.» + +--«Vous la lui devez tellement, que, si vous voulez, je m'engage à +l'instant de ne pas même le prévenir de vos inquiétudes, tant je pense +qu'il n'a pas besoin de précautions pour se garantir de leur effet.» + +Alors le Cardinal prenait un air de résignation et continuait en ces +termes: «Je craignais bien plus le duc de Richelieu qu'un autre: cela ne +me rassure pas tout à fait sur le Roi, mais j'accepte votre promesse; ne +parlez rien de tout ceci au duc de Richelieu; ne le tentons pas de me +punir de mes soupçons et pour m'en punir de les changer en réalités. +Qu'il ne sache rien de ce que nous disons, cela me donnera le temps de +prendre des mesures. Ah! si vous saviez combien il était nécessaire que +madame de Mailly eût le coeur du Roi, combien il serait funeste de le +lui enlever, combien il faut le lui conserver, combien la maréchale de +Villeroy eut raison, tout coupable que cela soit aux yeux de Dieu, de +préparer cet engagement, de le former!... Je tiens sans doute un étrange +langage pour un prêtre, mais... si vous saviez combien j'ai gémi au pied +de cette croix, combien, la pressant sur mon coeur, je l'ai arrosée de +mes larmes, combien j'ai maudit mon pouvoir sans puissance sur le coeur +du Roi! Le Roi a du moins les vertus de madame de Mailly; +laissons-les-lui, je n'ai plus qu'un moment à vivre[279].» + +Sortant de cette conversation, la femme de cour qui, certes, avait menti +impudemment, comparait l'Éminence à Tartuffe, non dans la maison d'Orgon +et dans la cuisine de madame Pernelle, mais à Tartuffe cardinal et +premier ministre. + + * * * * * + +Le Cardinal, que l'air d'embarras et les réticences de la duchesse +pendant cette conversation n'avaient pas rassuré, et que mille petites +choses qu'il apprenait depuis confirmaient dans la conviction qu'il y +avait une intrigue de Richelieu pour mettre la soeur de madame de Mailly +dans le lit de Louis XV, choisissait M. de Maurepas pour faire peur au +Roi de madame de la Tournelle. Maurepas acceptait et jouait le rôle +qu'il eût pris de lui-même s'il ne lui avait pas été donné. Ce singulier +ministre qui avait bâti sa faveur et qui la maintenait sur toutes sortes +de légères assises, sur mille agréments, petits cancans, petits caquets, +petits vers, petits _gazetins_: Maurepas, dont le grand génie de +gouvernement était de plaire et d'amuser, et qui régnait comme une femme +et avec les mêmes moyens, était naturellement jaloux des femmes comme de +rivales, et des amours du maître comme une humiliation de ses talents. + +Toute sa vie ministérielle montre une longue rancune de leur crédit, une +vengeance de leurs grâces. Et il semble de leur sexe avoir tout le dépit +qu'il a de leur fortune. Puis, pour servir le Cardinal en cette affaire, +il y avait mieux qu'un tempérament, qu'une vocation chez Maurepas, il y +avait une antipathie personnelle, l'aversion d'un membre de famille +tout-puissant contre de pauvres et obscures parentes prêtes à monter +plus haut que lui; aversion dans laquelle il était maintenu et renforcé +par les sentiments bourgeoisement jaloux de sa femme que sa méchanceté +et sa terrible langue avaient fait surnommer _madame de Pique_[280]. +Aussi fit-il une vive guerre à Richelieu. Ce fut contre la maîtresse +menaçante une défense pleine de malices et de pièges, un contre-jeu des +plus habiles. Maurepas était partout rompant l'intrigue aux deux bouts, +refroidissant le Roi chauffé par tous les propos du parti; en laissant +tomber du bout des lèvres sans paraître y prendre garde, un mot sur +l'avidité de madame de Mazarin, sur le caractère altier de madame de la +Tournelle, sur l'ambition des deux femmes. Chez madame de Mazarin où il +entrait familièrement, installé qu'il était dans sa parenté intime et +dans tous ses secrets, il dictait à la tante et à la nièce leur +conduite, s'autorisant auprès d'elle de son amitié, de son bon vouloir, +de son zèle à les servir, paraissant tout leur ouvrir, tout leur donner, +empressement, conseils, appui, crédit, et, sous cet air de leur rendre +de petits services, les retenant loin de la cour. + +Un moment même, pour mieux jouer la comédie et tromper des femmes de la +meilleure façon, il feignait avec un grand naturel une violente passion +pour madame de la Tournelle; il l'en impatientait comme à plaisir et +comme s'il avait au fond de lui une joie ironique à persécuter de ses +tendresses le coeur de la jeune femme encore assez sérieusement occupé en +ce moment du duc d'Agénois[281] pour refuser la main du prince de +Soubise. Enfin, excédée de ses importunités, madame de la Tournelle à +laquelle on n'avait pas manqué de dire que l'amour de M. de Maurepas +n'était pas dangereux, lui faisait l'aveu qu'en amour «elle aimait les +périls» avec de tels mépris pour sa personne que pour se venger il se +mettait à la tourmenter des attentions amoureuses et tendres du Roi pour +madame de Mailly, réveillant peut-être imprudemment chez la femme des +convoitises endormies[282]. + + + + +X + +Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ôtés +de madame de Flavacourt.--Les deux logements donnés à Versailles à +mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de +dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras +du Cardinal et ses efforts avec Maurepas pour empêcher la +nomination.--Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly en +faveur de sa soeur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de +la Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sa +correspondance.--Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.--Sa +conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de +Mailly pendant six semaines.--Ses lâchetés amoureuses pour être gardée +par le Roi.--_Mes sacrifices sont consommés._--La déclaration du Roi à +madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie désespérée de +madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa +soeur.--Les conditions _éclatantes_ posées par la nouvelle favorite.--La +retraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.--Ses journées et ses +nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans +l'appartement de madame de Ventadour. + + +Au mois de septembre 1742, madame de Mazarin venait à mourir[283]. + +Madame de la Tournelle se trouvant seule avec une fortune +insuffisante[284] à ses habitudes, à son nom, à la vie de Paris, privée +de toutes les ressources d'amitié et d'aisance de la maison de sa +bienfaitrice, et de plus embarrassée de sa position de veuve, priait +Maurepas, qui héritait de madame de Mazarin, de lui obtenir quelque +grâce à la cour. Maurepas lui faisait répondre qu'il ne saurait en +parler au Roi sans en prévenir le Cardinal, et qu'elle devait commencer +par se mettre dans un couvent avant de solliciter Son Éminence. Il est +même des récits qui prêtent plus de brutalité à Maurepas: comme héritier +de madame de Mazarin, il avait fait signifier aux deux soeurs, à madame +de la Tournelle et à madame de Flavacourt, d'avoir à sortir de l'hôtel +Mazarin. Ne sachant où se réfugier, sans père, sans mère, sans +protecteurs, le mari de madame de Flavacourt était à l'armée, les deux +jeunes soeurs s'étaient acheminées vers la cour; et tandis que madame de +la Tournelle, toute furieuse de colère, s'en allait répandre l'indigne +conduite de M. de Maurepas, sa soeur, madame de Flavacourt, avait fait +poser sa chaise au milieu de la cour de Versailles, et, les brancards +ôtés, les porteurs renvoyés, elle était demeurée là tranquillement, avec +une sérénité naïve et une effronterie innocente, pleine de foi dans la +Providence qu'elle attendait, et qui ne pouvait manquer de passer. Aussi +ne fut-elle pas étonnée quand la Providence ouvrit la portière de sa +chaise et la salua: c'était le duc de Gesvre. Fort ébahi, le duc lui +demanda comment elle était là, écouta son histoire, et courut la +raconter au Roi, qui la trouva si amusante qu'il donna sur l'heure un +logement aux deux soeurs[285]. Malheureusement, ce n'est là que la +légende très-spirituellement arrangée de l'installation des deux soeurs à +la cour, un charmant conte imaginé, en ses vieux ans, par madame de +Flavacourt, et conté à Soulavie qui l'a crue sur parole. De si jolis +coups de théâtre n'arrivent guère, même dans les cours. Laissons au +roman la chaise sans brancards de madame de Flavacourt: c'est la +désobligeante dételée où Sterne trouvera une préface. + + * * * * * + +Revenons à la vérité qui est moins romanesque. Madame de Mazarin, se +rendant aux exhortations de son confesseur, s'était réconciliée sur son +lit de mort avec madame de Mailly[286] et bien certainement lui avait +recommandé mesdames de la Tournelle et de Flavacourt. Madame de Mailly, +avec sa bonté naturelle, avec ce sentiment de famille qui ne semble pas +l'abandonner au milieu des plus noires trahisons, s'était chargée de ses +deux soeurs que le duc de Luynes dit, installées à Versailles, aussitôt +la mort de la femme chez laquelle elles habitaient. + +Madame de Mailly prêtait à madame de Flavacourt son appartement dans +l'aile neuve. Madame de la Tournelle, sur l'avis de Richelieu[287] qui +avait déjà ses intentions, était logée dans l'appartement de l'évêque de +Rennes, l'appartement dans la cour des Ministres près la cour des +Princes. + +La mort de la duchesse de Mazarin laissait une place vacante de dame du +palais de la Reine. Il était tout naturel que madame de la Tournelle +demandât la place[288] et qu'au lendemain de l'engagement qu'elle avait +pris avec la morte, madame de Mailly appuyât la demande de sa soeur. + +Le vieux Cardinal, très-embarrassé de cette demande, était +très-perplexe. Il prévoyait qu'une place donnée à madame de la Tournelle +allait être le triomphe du parti de Richelieu, et que le Roi ne +résisterait pas longtemps à des attaques si proches, autorisées et +servies par des occasions et des facilités journalières. Il n'ignorait +pas que le Roi commençait à _s'amouracher_, qu'il avait écrit à madame +de la Tournelle, que la mort de madame de Mazarin lui avait été un +prétexte pour une lettre où il avait mis «du tendre et de +l'affecté[289].» + +Puis, quand par une de ces temporisations qui étaient une partie de la +politique du vieillard, Fleury était resté près d'une semaine sans +souffler un mot de la demande au Roi, Louis XV, si hésitant à interroger +les gens, ne lui avait-il pas demandé quel était l'objet de la visite +que lui avait faite madame de la Tournelle? À sa réponse que madame de +la Tournelle désirait une place de dame du palais de la Reine et qu'il +allait demander si le Roi voulait que son nom fût mis sur la liste des +dames qui sollicitaient cet honneur, Louis XV n'avait-il pas dit d'une +manière affirmative: «Oui, j'en ai parlé à la Reine?» Enfin, en dernier +lieu, sur cette liste dressée par le Cardinal, le Roi, après avoir fait +la remarque que le nom de la Tournelle était le dernier sur la liste, +n'avait-il pas tiré son crayon, effacé son nom, écrit ce nom le premier +en tête de la liste, jetant au Cardinal, comme si la première fois il +lui donnait un ordre: «La Reine est prévenue et veut lui donner cette +place?» + +Devant cette volonté si précise et se manifestant d'une façon si +nouvelle, le Cardinal ne perdait pas tout espoir; il se mettait, avec la +collaboration de Maurepas, à la recherche de quelque tour de leur +métier, pour réduire à néant la demande, sans avoir l'air de se refuser +ouvertement aux désirs du Roi. Tous deux fouillaient les cartons de +leurs ministères au sujet de la place vacante par le changement de +madame de Villars, devenue dame d'atours par la mort de madame de +Mazarin. + +Tous deux faisaient faire des recherches dans les brevets par les commis +et les secrétaires, espérant trouver quelque vieux droit, quelque ombre +de survivance, quelque promesse de réversibilité en faveur de n'importe +quelle femme qu'ils pussent opposer, avec une apparence de précédent ou +de légalité, à l'établissement de madame de la Tournelle à Versailles. +Malheureusement pour les ministres, la maréchale de Villars, en faveur +de laquelle se trouvait une clause dans le brevet de la duchesse de +Villars, se refusait à entrer dans cette petite conspiration, et ne +voulait ou n'osait pas, malgré les instances de sa famille, barrer le +chemin aux demoiselles de Nesle. Battus sur ce premier point, Maurepas +et Fleury produisaient une lettre du marquis de Tessé, rappelant une +parole du Cardinal, vieille de trois années, et la promesse de la place +à une dame de Saulx dont ils faisaient appuyer la candidature par une +recommandation écrite de la Reine, de la pauvre Reine qui, tour à tour +jouet du Roi et des ministres, après avoir demandé la place pour madame +de la Tournelle, la sollicitait pour madame de Villars, et en dernier +lieu osait, sur les instances de Maurepas, non-seulement écrire en +faveur de la créature du Cardinal, mais envoyait chercher madame de la +Tournelle et lui déclarait en face que, malgré tout son désir de l'avoir +dans son palais, si le Roi lui donnait à choisir, elle accorderait la +préférence à madame de Saulx[290]. + +Le Roi ne laissait pas le choix à la Reine. + +Dix jours après la mort de madame de Mazarin, madame de la Tournelle +était déclarée dans la matinée dame du palais de la Reine, et Marie +Leczinska se voyait dans l'obligation de lui en faire passer aussitôt la +nouvelle par sa dame d'honneur[291]. + +C'était à la cour la nouvelle du matin du 20 septembre; la nouvelle du +soir était la cession pure et simple, et sans aucun dédommagement, faite +par madame de Mailly à madame de Flavacourt de la place de dame du +palais avec les appointements[292]. + + * * * * * + +Madame de Mailly avait toutes les vertus d'une dupe. L'aveugle et bonne +créature, exploitée avec toute l'astuce imaginable par les deux soeurs +dans ses sentiments de famille, dans l'espèce de maternité dont elle +avait pris charge devant Dieu, était entraînée à cette démarche dont +l'imbécile et imprudente générosité avait frappé tout le monde. Les deux +soeurs n'avaient pas manqué de faire entrer en leur noir complot +Richelieu qui, s'insinuant par elles dans l'intimité de madame de +Mailly, après avoir endormi ses défiances, attrapé ses bonnes grâces, +parlait à sa crédulité, exaltait sa confiance dans les protestations +d'amitié et d'éternelle reconnaissance de madame de la Tournelle, +faisait appel à sa bonté, surexcitait son désir d'être agréable au Roi. +Et les soeurs et Richelieu eurent encore, en cette comédie, un adroit +compère dans d'Argenson qui prit à partie l'amour même de madame de +Mailly pour l'inviter au sacrifice, lui représentant, avec les paroles +les plus touchantes, la gratitude du Roi, et le caractère nouveau et +élevé et sûr de son attachement pour une maîtresse capable de ce +dévouement et de cette noblesse d'âme. + +La malheureuse, ainsi circonvenue et sollicitée par l'envie secrète +qu'elle sentait le Roi avoir de l'établissement des deux soeurs à la +cour, écrivait au Cardinal une lettre pour se démettre en faveur de +madame de Flavacourt. La lettre, dont le contenu avait été arrangé +d'avance par le Roi, était relue par lui, après que madame de Mailly +l'avait écrite dans son petit appartement, et elle n'était envoyée que +lorsque l'exigeant maître avait dit «qu'elle était bien[293]». + +La lettre envoyée, madame de Mailly se rendait chez le Cardinal, qui +tombait de son haut devant cette espèce de suicide résigné et tranquille +en cette terre d'égoïsme et de calcul, jouait l'incompréhension, +l'engageant à ne pas parler à la Reine de sa détermination, finissant +par lui dire que ce n'était pas son avis qu'elle quittât. + +Maurepas s'exprimait plus nettement. Il ne craignait pas de dire à +madame de Mailly: «Vous ne connaissez pas, Madame, votre soeur de la +Tournelle; vous devez vous attendre à être chassée de la cour par elle, +lorsque vous vous serez dépouillée de votre charge pour la lui donner.» + +Malgré tout ce que Maurepas et les autres pouvaient lui dire, la +favorite persistait dans sa résolution. Et, le 21 septembre, la cour +avait le spectacle de madame de Mailly suivie de madame de la Tournelle +et de madame de Flavacourt allant remercier le Roi et la Reine de ce que +leurs Majestés avaient fait pour elles. + +Il y eut bien certainement dans cette immolation entêtée, dans ce +sacrifice qui ne voulait rien entendre, la perception douloureuse de +l'amour du Roi pour madame de la Tournelle, et le lâche désir d'une +femme qui aime, d'être gardée. + +On raconte en effet que pendant la brigue de ces plans, et sur +l'intérêt amoureux que le Roi semblait y prendre, un jour, pendant que +Louis XV était à la chasse, madame de Mailly faisait appeler sa soeur. Sa +soeur entrée, madame de Mailly fondait en larmes, puis prenant tout à +coup à bras le corps madame de la Tournelle, elle lui criait dans la +figure: «_Ma soeur, serait-il possible?_» À quoi l'autre, peut-être +touchée dans l'instant par la grandeur et la sincérité du désespoir, +répondait: «_Impossible, ma soeur!_»[294] Un «impossible» qui ne +rassurait madame de Mailly que pour quelques heures. + +Au fond la cession de sa place à sa soeur, c'était pour madame de Mailly, +en cas d'abandon du Roi, l'enlèvement d'une retraite à la cour, d'un +refuge dans une charge, la condamnation à l'exil. Et cela pouvait déjà +bien entrer dans les plans de Richelieu. + + * * * * * + +Voilà donc enfin madame de la Tournelle installée à la cour. Il ne reste +plus à son parti que trois choses à faire, trois victoires à obtenir: +sur madame de Mailly, sur le Roi, sur madame de la Tournelle elle-même. +Il faut guérir madame de la Tournelle d'un amour tout chaud; il faut +décider le Roi à faire en personne la conquête de madame de la +Tournelle; il faut enfin renvoyer de Versailles madame de Mailly. + +Les ambitions de madame de la Tournelle, la poursuite, les approches +même de la faveur, l'enivrement et les tentations du rôle de maîtresse +du Roi, n'avaient point éteint en elle un sentiment vif et sincère pour +le duc d'Agénois[295]. Elle avait trop d'esprit pour ne pas penser +très-souvent à l'oublier, et cependant elle ne l'oubliait pas. Richelieu +lui vint en aide. Il envoya le beau duc, qui était son neveu, en +Languedoc, et l'exposa aux avances d'une jolie femme apostée, dressée +par lui, séduite par la promesse d'une grande position à Paris, +enflammée par l'honneur que pouvait faire à l'amour-propre d'une +provinciale la conquête d'un d'Agénois. Les avances amenèrent une +correspondance, où d'Agénois, bien assuré du secret et de l'ignorance de +madame de la Tournelle, se laissa aller à l'aventure avec la facilité et +la reconnaissance d'un homme qui trouve un moyen de passer le temps en +province. Il lança des expressions et des témoignages d'amour, qui, mis +par le Roi[296] sous les yeux de madame de la Tournelle, analysés, +soulignés et commentés avec force railleries sur la fidélité du beau +d'Agénois, la détachèrent d'un souvenir tendre, et la débarrassèrent +presque d'une faiblesse dont elle avait eu l'étourderie de prendre +l'habitude[297]. + +Et bientôt elle ne pensait plus guère à d'Agénois que pour ravoir de lui +les lettres qu'il avait d'elle: + +«_J'ay toujours oublié,--écrit-elle à Richelieu,--de vous parler de +votre neveu: voicy l'armée de Broglio qui va vous joindre, ainsi par +conséquent vous aller vous trouver ensemble; sur toutes choses ne luy +faite aucune confidence de quelques peu d'importances qu'elle puisse +estre. Je sçay positivement qu'il ne vous a pas pardonnes ni qu'il ne +vous le pardonnera jamais; il pourra vous faire bonne mine, ne vous y +fiez pas. Je suis fachés d'être obligé de vous mander cela, mais croyé +que je sçay ce que je dit et que vous en seriez la dupe; je vous ay vue +dans l'intention de lui compter comme tout c'estoit passé sans en rien +omettre: gardé vous en bien, je vous le demande en grâce. Vous pouvez +luy dire sans doute que ce n'est pas vous qui aves mené cette affaire la +et surtout que vous n'en aves rien sçu, que quand le Roy vous la dit, +mais je vous prie retranché tout détaille. Je vous parle vray: il a des +lettres de moy que je voudrois bien ravoir avant qu'il vins à Paris +parce que je ne me soucirait pas que monsieur de Maurepas et sa mère +missent le nez dedans, ce qui pourroit fort bien arriver, ils sont gens +à cela. Peut estre votre neveu ne les donneroit il pas, mais dans un +moment de pique, enfin cela est plus sure si il vous les remettoit ou +si vous ne voulé pas vous chargé de les redemander, monsieur le prince +de Conti pourroit bien avoir cette bonté; en ce cas vous me les +renverriés petit à petit par des couriers toujours à l'adresse de ma +soeur. Adieu car j'entend le tambour j'aime autant fermer ma +lettre[298]._» + + * * * * * + +Il y avait une oeuvre plus difficile que d'allumer le dépit de madame de +la Tournelle et de ramener toutes ses passions à son ambition. Il +s'agissait de décider le Roi, ce Roi paresseux, timide, ennemi des +entreprises, habitué à être servi en amour comme en toute autre chose, +gâté par les victoires toutes prêtes et les conquêtes toutes faites, +accoutumé à la reconnaissance du droit divin de son plaisir, aux +adorations comme aux complaisances, il s'agissait de le décider à se +donner la peine d'aimer, la fatigue de plaire, à remplir ce rôle d'homme +et d'homme amoureux qu'avaient rempli autrefois ses illustres aïeux. Et +puisqu'il voulait posséder une fière et capricieuse jolie femme, trop +haute ou trop habile pour se laisser mettre dans le lit du maître par +les mains d'un ministre, il devait lui faire la cour, et la mériter par +les efforts et les soins de ce noviciat d'amour dont toute maîtresse +exigeait l'hommage et l'épreuve. + +Mais, à peine engagé dans ce métier, la patience échappait au Roi. Tout +à coup il interpellait Richelieu avec une voix presque colère: «Vous +avez voulu que j'écrivisse, j'ai écrit, j'ai écrit deux fois, vous ne me +conseillerez pas apparemment d'écrire une troisième... j'ai pris mon +parti et pense à quelqu'un[299].» + +Le Roi demandait alors à Richelieu s'il ne connaissait pas madame une +telle, puis telle autre, puis celle-ci, puis celle-là[300], et à chaque +nom prononcé, on pense de quelle manière Richelieu habillait la femme. + +Le Roi de s'écrier dans son étonnement: «Qu'est-ce donc que ces +femmes-là?» + +--«Des femmes galantes, assez jolies et pas mal ennuyeuses au bout de +vingt-quatre heures.» + +--«Il faut donc, disait le Roi, penser à une femme qui me tente, +quoiqu'elle m'inquiète. Avez-vous eu aussi madame de ***?» + +--«Ah! pour ça, oui, répondait Richelieu; elle m'a fait trop de +noirceurs pour l'oublier jamais: c'est madame de Prie, absolument +elle[301].» + +--«N'en parlons plus, reprenait le Roi, changeant tout à coup de visage, +au nom de cette femme abhorrée, mais que faire? Pas même de réponse de +madame de la Tournelle!» + +--«C'est que madame de la Tournelle, se mettait à dire Richelieu avec +une certaine éloquence, ne ressemble pas à madame de ***; c'est que +belle comme les Amours, elle doit être une conquête; c'est que vos +généraux ne feront point cette conquête pour vous; c'est qu'elle ne sera +pas conquise si vous ne la conquérez pas. Assurément vos pareils ont des +avantages; mais le plus grand en amour est d'être jeune, beau comme +Votre Majesté, et surtout d'être aimable. François Ier, Henri IV, Louis +XIV se donnèrent la peine de plaire: celle-là devrait coûter moins à +Votre Majesté qu'à personne. Mais une maîtresse n'est point un +portefeuille, et si vos ministres vous apportent le leur à votre +conseil, je doute fort qu'ils puissent mettre madame de la Tournelle +dans vos bras. Il faut lui plaire et commencer par lui dire que vous en +êtes épris[302].» + + * * * * * + +Pendant ce long dévorement d'impatiences, de tourments, de feux, que +Louis XV ne connaissait pas, et qui ramenaient toujours à madame de la +Tournelle un amant plus humble dans un Roi plus amoureux, pendant les +six semaines que durèrent ces révoltes, et ces combats, et ces +capitulations, il est facile d'imaginer l'existence et les souffrances +de la malheureuse de Mailly, vivant côte à côte avec cette passion +irritée par une résistance qui étonnait le Roi, et dont elle sentait, +avec ses nerfs et sa sensibilité de femme, chaque reprise, chaque +progrès, chaque ravivement. Ce fut un calice bu goutte à goutte. Nulle +douleur, nulle humiliation ne manqua à cette agonie de l'amour, la plus +douloureuse, peut-être, dont une maîtresse de roi ait subi +l'humiliation. Le Roi ne fit grâce de rien à madame de Mailly. Il ne lui +épargna même pas ces duretés qui dénouent les plus vulgaires liaisons. +Las de sa chaîne et sans force pour rompre, Louis XV se vengeait sur +elle de ses impatiences et de ses irrésolutions, par toutes les +cruautés des hommes faibles au bout des amours qu'ils n'ont pas le +courage de briser. Versailles et Choisi retentirent de ces paroles +impitoyables[303] dont la brutalité soufflette une femme, et comme la +pauvre de Mailly s'obstinait à dévorer les affronts, comme elle voulait +pardonner et aimer jusqu'à la fin, comme elle restait, s'attachant à une +illusion dernière, la patience de son amour, après avoir fatigué la +pitié, exaspérait la lassitude du Roi qui prenait en haine cette femme +qui ne se tenait jamais pour chassée. + +Les dîners et les soupers continuaient, mais c'étaient de tristes +dîners, de tristes soupers, des repas aux longs silences, au milieu +desquels une parole du Roi faisait tout à coup fondre madame de Mailly +en larmes[304]. + +Devant la sincérité de ce désespoir, il prenait au Roi un instant le +remords et la honte de violences qui dépassaient son caractère et +perdaient jusqu'au ton d'un homme bien né. Madame de Mailly croyait +avoir regagné l'indulgence et la charité du Roi, quand Louis XV lui +venait dire qu'il était amoureux fou de madame de la Tournelle, qu'il ne +l'avait pas encore, mais que bientôt il l'aurait, qu'il ne pouvait donc +plus l'aimer[305]. + +En cette femme,--elle l'avouera plus tard,--qui ne s'était donnée au +Roi, qui n'avait vécu avec lui les premiers temps que poussée par une +extrême misère, mais chez laquelle l'amour était venu au bout de deux +mois[306], et n'avait fait que grandir avec les années, se mêlaient à la +fois, à cette heure, les tendresses suprêmes de la vieille femme, qui se +sent aimer pour la dernière fois et les humilités de passion de la +courtisane qui aime pour la première fois. Et au mépris de tout +amour-propre, et sans aucune honte, et agenouillée dans les lâchetés de +l'amour madame de Mailly promettait de fermer les yeux, de tout +permettre, de tout souffrir, ne demandant que la grâce de rester, comme +elle eût demandé la force de vivre. Le maître répondait: «Il faut se +retirer aujourd'hui même.» Madame de Mailly se traînait aux pieds de +Louis XV, elle suppliait, elle allongeait l'entrevue, et s'accrochait en +défaillant aux misérables prétextes, à tous les petits retardements des +amours condamnées, pour ne point partir encore. Elle finissait par +s'adresser à la pudeur du Roi, l'assurant que s'il consentait à ne point +la renvoyer, elle trouverait dans son amour le courage de cacher à ses +sujets ce nouvel amour capable de diminuer leurs respects. Et le Roi, +attendri par ces pleurs, par l'humilité de cette douleur, par cette +immolation devant le soin de sa gloire, ébranlé peut-être aussi par la +crainte d'un éclat, accordait, malgré ses engagements avec madame de la +Tournelle, quelques jours de sursis à madame de Mailly. + +Et les heures qu'elle passait encore à Versailles, et pendant lesquelles +il lui était donné d'approcher encore de son amant, ces dernières +heures, il fallait les conquérir chaque jour. C'est ainsi que la veille +de son départ, le 2 novembre, l'on voyait, dans la journée, démeubler +son petit appartement à côté des cabinets du Roi, et que l'on apprenait +que madame de Flavacourt devait y venir coucher le soir sur un lit de +camp[307]. Mais, au souper, la malheureuse femme trouvait pour retarder +sa disgrâce d'un jour, des accents si vrais, des élans si touchants, que +le Roi n'avait pas le courage de sa détermination, révoquait l'ordre, +lui permettait de coucher encore cette nuit dans son petit +appartement[308]. + + * * * * * + +Richelieu, qui, en ces derniers temps, avait laissé les choses aller, le +temps agir, et cet amour, où il avait fait tant de ruines, suivre la +marche fatale et précipitée des amours qui finissent, et cette lente +rupture défendre d'avance tout retour aux deux amants par le +détachement journalier, et les duretés croissantes envenimées par une +longue impatience, Richelieu commençait à s'inquiéter de la tranquillité +de madame de la Tournelle, de son peu de hâte, de sa paresse à entrer +dans son rôle de maîtresse et à se saisir du Roi. Les démarches et les +manèges des ministres, les sympathies excitées par le désespoir de +madame de Mailly, le murmure d'attendrissement presque unanime de la +cour, les amitiés qui se groupaient en parti autour de cette disgrâce +intéressante, décidaient Richelieu à remettre la main aux affaires de +madame de la Tournelle et à hâter un dénoûment[309]. Il obtenait de +madame de la Tournelle qu'elle reçût en sa présence le Roi au milieu de +la nuit. Avec ce rendez-vous convenu et accepté, Richelieu terminait +tout[310]. Il allait trouver madame de Mailly, et, se disant désolé et +uniquement occupé d'elle depuis qu'elle ne pouvait plus aimer le Roi, il +lui peignait vivement ce qu'elle se devait à elle-même, le soin de sa +gloire, l'indignité du coeur du Roi, de ce Roi qui la délaissait et +auquel il serait beau de renoncer. En finissant, il offrait de la mener, +quand elle le voudrait, à Paris. Richelieu prenait ainsi le congé à son +compte, en dégageant la personne du Roi. «_Mes sacrifices sont +consommés_, dit madame de Mailly, _j'en mourrai, mais je serai ce soir à +Paris_[311].» + + * * * * * + +De là, Richelieu se rendait auprès du Roi, et sans plus lui laisser le +temps de se reconnaître, de respirer, de réfléchir, qu'il n'avait laissé +à la favorite le temps de résister, il lui annonçait le départ de madame +de Mailly, et le rendez-vous arraché à madame de la Tournelle. Puis il +lui parlait du secret à garder, des grandes cours à traverser, des +espions de Maurepas à tromper, du déguisement à prendre qui l'attendait +chez lui. + +Un peu après minuit, le Roi est chez Richelieu. Il y trouve de grandes +perruques à l'usage des médecins, des habits noirs, des manteaux. Et +voilà Louis XV et son confident déguisés qui se rendent le long des murs +chez madame de la Tournelle, recevant pour la première fois une +déclaration en perruque carrée[312]. La surprise empêchait l'embarras, +et le romanesque, le comique presque de cette première entrevue en +sauvait la gêne, mettait le Roi à l'aise, dissipait la peur que le +timide amoureux avait de la fière créature. Le Roi sortait de chez +madame de la Tournelle tout à fait engagé, et trouvant à cette cour +ainsi faite un côté piquant, une nouveauté et un caractère d'aventure +qui le charmaient comme un enfant[313]. + +Entre cette visite de Richelieu à madame de Mailly et le rendez-vous de +la nuit, il y eut un dernier dîner, un dîner intime, où il n'y avait que +de Meuse entre le Roi et la maîtresse prête à quitter Versailles[314]. +Nul témoignage, nul livre, nul billet ne raconte ce dîner. Rien n'en dit +le déchirement[315]. Seulement on vit sortir madame de Mailly de son +petit appartement, la poitrine haletante, les yeux remplis de larmes, +désespérée, presque folle, marchant sans voir et sans entendre. Derrière +elle, venait le Roi qui la suivait, l'apaisait, la soutenait de paroles +basses et douces, et finissait par lui dire: «À lundi.» + +Ce «à lundi,» était-ce une permission de revenir à Versailles que +reprendra ce soir même madame de Châteauroux à Louis XV? Était-ce +simplement un leurre pour tromper sa douleur et endormir son +désespoir[316]? + + * * * * * + +Madame de la Tournelle, sa soeur chassée, écrivait quelques jours après à +Richelieu parti pour la Flandre: + +«_... J'ai montré au Roi vos lettres qui l'ont diverti; il m'a assuré +qu'il n'avoit point dit à madame de Mailly que ce fut vous qui eussiez +mené l'affaire, mais simplement qu'il vous avoit dit le fait et que vous +l'aviez accompagné chez moi. Vous sentez bien que l'on fera bien des +contes; vous n'avez qu'à toujours soutenir que vous n'en avez jamais +rien su que quand cela a été fort avancé; cela est même convenable pour +moi. Je ne veux point avoir l'air d'avoir recherché cet avantage, ni mes +amis pour moi, d'autant que nous n'y songions ni les uns ni les +autres... Sûrement Meuse vous aura mandé la peine que j'ai eue à faire +déguerpir madame de Mailly; enfin j'ai obtenu qu'on lui mandât de ne +point revenir que quand on lui demanderoit. Vous croyez peut-être que +c'est une affaire finie? Point du tout; c'est qu'il est outré de +douleur, et qu'il ne m'écrit pas une lettre qu'il ne m'en parle, et +qu'il me demande de la faire revenir et qu'il ne _l'approchera pas_, +mais qu'il me demande de la voir quelques fois: j'en reçois une dans ce +moment où il me dit que si je lui refuse, je serai bientôt débarrassée +d'elle et de lui; voulant dire apparemment qu'ils en mourront de chagrin +tous deux. Comme il me conviendroit fort peu qu'elle fût ici, _je compte +tenir bon_. Comme je n'ai pas _pris d'engagement_, dont je vous avoue +que je me sais bon gré, il décidera entre elle et moi... Je prévois, +cher oncle, que tout ceci me donnera bien du chagrin. Tant que le +Cardinal vivra, je ne ferai rien de ce que je voudrai. Cela m'a donné +envie de mettre ce vieux coquin dans mes intérêts en l'allant trouver. +Cet air de confiance me le gagneroit peut-être... Ceci mérite +réflexion... Vous pensez bien que tout le monde est en l'air et qu'on a +les yeux sur le Roi et sur moi... Pour la Reine, vous imaginez bien +qu'elle me fait une mine de chien; c'est le droit du jeu... Je vais vous +dire les dames qui iront à Choisy: mademoiselle de la Roche-sur-Yon, +mesdames de Luynes, de Chevreuse, d'Antin, de Flavacourt et votre +très-humble servante... Il n'osoit pas même aller à Choisy, c'est moi +qui lui ai dit que je le voulois. Personne ne logera dans l'appartement +de madame de Mailly; moi je serai dans celui que l'on appelle le vôtre, +c'est-à-dire_ si _M. Dubordage en a l'esprit, car le Roi n'en dira +mot... Il vous a mandé que l'_affaire étoit finie entre nous_, car il me +dit dans sa lettre de ce matin de vous détromper, parce qu'il ne veut +pas que vous en croyiez plus qu'il y en a. Il est vrai que, quand il +vous a écrit, il comptoit que ce seroit pour le soir; mais j'ai apporté +_quelques difficultés à l'exécution_, dont je ne me repens pas[317]._» + +Cette lettre est madame de la Tournelle tout entière, et l'histoire +offre peu de documents pareils où une femme se soit ainsi peinte +elle-même en pied et aussi crûment. Nul portrait qui vaille cette +confession: c'est la femme même avec le sang-froid et l'impudeur de ses +ingratitudes, le cynisme de ses sécheresses, la férocité moqueuse de son +esprit et de son coeur. Il semble qu'elle pousse sa soeur par les deux +épaules avec ces mots qui ont la basse énergie des expressions du +peuple. Et quelle aisance dans sa sereine implacabilité! Rien ne la +trouble, rien ne la touche, pas même cette surprenante douleur arrachée +à l'égoïsme, les larmes de Louis XV! Au milieu de tout ce qu'elle a +brisé, et de tout ce qui pleure, se lamente et meurt autour d'elle, elle +raisonne, calcule, intrigue, avec une insensibilité dont le naturel +épouvante. «_Je compte tenir bon... J'ai apporté quelques difficultés à +l'exécution, dont je ne me repens pas_,» sont des mots qui donnent toute +sa mesure et avouent tout son caractère. On la voit, ayant pris jour +avec elle-même pour sa défaite, et voulant d'avance lui faire rendre +tout ce qu'une défense lui donne de prix. Elle entend beaucoup obtenir +avant de rien livrer: c'est une affaire où il faut des garanties. Il ne +lui convient pas de commencer comme madame de Mailly, d'en passer par +l'économie des dépenses de poche du Roi, de se salir les mains à +ramasser le peu de louis qui avaient payé les premiers rendez-vous de sa +soeur[318], de louer ses parures comme elle, et de recourir comme elle à +la bourse de Villars et de Luxembourg[319]. Elle ne veut pas non plus +qu'il lui arrive comme à sa soeur d'être obligée, après des années +d'amour et de faveur, d'aller emprunter pour les visites royales des +flambeaux et des jetons d'argent à sa voisine[320], et elle demande +d'autres générosités que celles inscrites sur le Livre rouge. + +Puis, au-dessus de ses exigences d'argent, madame de la Tournelle couve +des exigences plus hautes; il faut que son orgueil ait part à son amour. +Il y aurait pour elle l'humiliation du mystère dans une liaison furtive, +dans un scandale caché et secret: elle entend paraître et éclater dans +le triomphe d'une favorite. Ces volontés, ces conditions _éclatantes_, +madame de la Tournelle ne tardait pas à les faire connaître, à les faire +porter au Roi. Elle lui laissait entrevoir que le renvoi de madame de +Mailly ne lui suffisait pas, qu'elle voulait être maîtresse déclarée, +sur le pied de la Montespan; qu'elle ne se souciait pas comme de Mailly +d'un petit logement aux soupers économiques, qu'elle demandait une +maison montée, un appartement où elle pût recevoir le Roi d'une façon +royale, la faculté enfin, dans ses besoins d'argent, d'envoyer toucher +sur ses billets au Trésor. Il était question dans le public d'une terre +de trente mille livres de rente, d'un hôtel à Paris et à la cour, de +cinquante mille livres par mois, de cinq cent mille livres de +diamants[321]. Le bruit courait même que l'ambitieuse personne avait +stipulé qu'au bout de l'an, elle aurait des lettres de duchesse +vérifiées au parlement, et que, si elle devenait grosse, sa grossesse +serait publique et son enfant légitimé. Les petites vanités d'une femme +étaient au fond de ces ambitions si grandes, si énormes, si insolentes +de madame de la Tournelle, et dans ce furieux désir d'élévation, dans +cette demande impérieuse du titre de duchesse, il y avait l'envie +impatiente de se venger de Maurepas, d'humilier sa femme et de punir, en +l'écrasant, le ministre qui avait tenté sans relâche de traverser sa +fortune, et s'opiniâtrait à n'en point vouloir oublier le point de +départ, ni les premiers commencements. Déjà elle s'approchait du +tabouret en préparant l'alliance d'une de ses soeurs toute dévouée à ses +intérêts, l'alliance de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de +Lauraguais qui mettait le précédent d'un duché dans la famille[322]. + +C'était beaucoup attendre, beaucoup exiger d'un Roi peu familiarisé avec +les prodigalités de l'amour, et tenu «de si court» par le Cardinal; et +le caractère du Roi, timide et craignant l'opinion, peureux devant toute +résolution un peu brave, aurait dû encore diminuer la confiance de +madame de la Tournelle. Mais tout cela ne rabattait rien de ses +prétentions, elle comptait sur l'amour pour changer le Roi, lui faire +perdre cet esprit d'économie, ce respect humain et ces pudeurs. En +attendant, elle jouait l'indifférente; puis, ce jeu usé, elle faisait +semblant de revenir au duc d'Agénois, disant que les lettres +interceptées ne prouvaient qu'un caprice, et qu'elle n'y voyait point de +quoi lui être infidèle. Elle agaçait, rebutait et aiguillonnait le Roi +par les plus adroites comédies et les plus savantes coquetteries de son +sexe, l'assurant qu'il lui ferait plaisir de s'occuper d'autres dames, +et ne cessant, malgré tout, de l'entourer et de l'étourdir, par les +demi-mots et les indiscrétions de ses amis, de ses ambitions, de ses +volontés, de ses conditions[323]. + +Au bas de l'escalier de Versailles, à la nuit tombée[324], madame de +Mailly avait trouvé un carrosse de la cour qui l'avait menée à Paris, à +l'hôtel de Toulouse, chez les Noailles[325]. Les Noailles avaient la +vertu, l'esprit d'être fidèles à leurs amis. Ils donnèrent l'hospitalité +à la favorite sans abri, et qui n'aurait su, sans leur amitié, échapper +aux mauvais traitements de son mari, peut-être où coucher! Madame de +Mailly avait au chevet de son lit la maréchale de Noailles tout le temps +de sa première douleur. Ce fut d'abord un désespoir affreux, une crise +de sanglots et d'étouffements, une espèce de délire dans lequel la +malheureuse femme appelait à grands cris Louis XV[326]. Le curé de +Saint-Sulpice ne pouvait calmer la malade. On tremblait autour d'elle +pour sa raison, pour sa vie. On avait peur que, dans la violence et +l'égarement de son chagrin, elle ne fût prise de la tentation de +mourir[327]. + +Au transport succéda l'agitation, une fièvre de projets, des vouloirs +courts et saccadés, suivis d'abattement. Elle voulait partir pour +Versailles[328], elle se dressait pour se lever, et, la voiture +attelée, elle fondait en larmes, et retombait sur son lit. + +C'étaient de douloureuses nuits blanches passées tout entières à creuser +sa disgrâce; c'étaient des journées employées à envoyer chercher les +gens qu'elle se persuadait attachés à sa personne[329] pour les +consulter sur le parti qu'elle avait à prendre, implorant des avis[330] +et ne prenant conseil que de sa douleur. + +La vie de madame de Mailly était toute à la lecture et à la _relecture_ +des billets du Roi, que presque chaque jour de Meuse lui apportait; +billets où, avec l'égoïsme cruel de l'amour, le Roi ne parlait guère que +de sa passion pour madame de la Tournelle, du charme de la jeune femme, +de l'empire à tout jamais pris sur lui. Ces lettres, ces dix-huit +lettres[331] qu'au mois de novembre l'ancienne maîtresse était fière de +montrer à ses familiers, elle en interrogeait chaque phrase, chaque mot, +y cherchant, y poursuivant l'espérance, aujourd'hui désolée et voyant +l'exil éternel, demain croyant l'épreuve finie et l'amour du Roi +revenu. + +Ces derniers espoirs qui rattachèrent madame de Mailly à la vie +n'étaient point tout à fait aussi illusoires qu'ils pouvaient le +paraître. La lettre de madame de la Tournelle à Richelieu nous montre +que le coeur du Roi avait éprouvé après coup le déchirement de la +rupture, et qu'il s'était bien plutôt séparé que détaché de son ancienne +maîtresse, par les duretés et les brutalités inspirées par la soeur et +arrachées à la débile volonté de l'amant. Dépité par les froideurs de +madame de la Tournelle, humilié par sa longue résistance, Louis XV se +retournait avec des remords de reconnaissance vers la douce et facile +madame de Mailly. La séparation réveillait le sentiment qu'il croyait +mort, et mille souvenirs se levant de ce passé d'hier dont tout portait +le deuil autour de lui, mettaient dans ces billets tout amoureux d'une +autre, quelque chose _d'un revenez-y_ tendre et mélancolique pour la +délaissée. + +La petite société qui entourait madame de Mailly, pour lui donner du +calme, la dérober peut-être au suicide, travaillait à la maintenir dans +cette persuasion, lui répétant que le Roi n'était point décidé, que son +appartement n'était point encore occupé, que la politique avait eu plus +de part à son éloignement que toute autre chose. + +Et, dans la succession des espérances et des désespérances qui se +suivaient sans motif chez madame de Mailly, il y avait des jours où, +suppliante, elle faisait l'impossible pour obtenir seulement d'habiter +Versailles, s'engageant à ne jamais mettre les pieds au château; il y +avait d'autres jours où, dans des fanfaronnades enfantines, la femme +chassée se vantait d'avoir un moyen infaillible de rentrer à la cour +quand elle voudrait[332]. + +Cependant, dans la première quinzaine de décembre, au temps du retour de +ce voyage de Choisi où madame de la Tournelle avait enfin cédé au Roi, +madame de Mailly apprenait--ses amis ne pouvaient plus longuement lui en +cacher la nouvelle--qu'on avait démeublé ses logements de Versailles, et +que son petit appartement, l'appartement où elle avait passé après la +mort de madame de Vintimille tant de douces et solitaires heures en tête +à tête avec Louis XV, était condamné par une barre de bois clouée sur la +porte[333]. + +Il lui fallut se résigner. Le duc de Luynes, qui voyait en ces jours la +pauvre madame de Mailly installée dans un logement emprunté à madame de +Ventadour aux Tuileries, nous fait une peinture navrante de +l'abandonnée. Il la trouvait dans une immense chambre bien triste et +bien froide. Des larmes coulaient continuellement sur son visage +amaigri. Avec ce déliement des volontés brisées par un grand malheur, +elle paraissait ne plus vouloir rien, s'abandonnant d'avance à tout ce +que voudrait bien ordonner le Roi à son égard... Elle ne savait rien des +arrangements en train de se faire pour le paiement de ses dettes[334], +et s'y montrait complètement indifférente et comme étrangère. Elle +disait enfin, d'un ton mourant, que maintenant elle ne comptait plus +jamais revoir Versailles... Et la vie de madame de Mailly à cette heure +était celle-ci: Elle allait tous les jours dîner à l'hôtel de Noailles +avec la maréchale et quelquefois en tiers la duchesse de Gramont, +revenait de bonne heure chez elle où elle restait jusqu'à neuf heures, +repartait passer la soirée en tête à tête avec la comtesse de Toulouse. +Dans ce temps, complètement vaincue et s'humiliant à plaisir, elle +écrivait à celle qui l'avait supplantée une lettre où elle s'excusait +auprès d'elle des violences et des colères de ses paroles[335]. + +À quelques jours de là, madame de Mailly était privée de la seule +douceur qui lui fût accordée dans l'amer néant de la vie, de la +correspondance du Roi. Et la raison que Louis XV donnait pour la cesser +est bien touchante: il disait ne pas vouloir ruiner madame de Mailly, +qui jetait tout son argent au courrier lui apportant un bienheureux +billet[336]. + + + + +XI + +Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le +souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle +proposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant +en vain à la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite +donnant à Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade +d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les représentations +du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les +_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle à +Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chantée par la favorite.--Troisième +voyage à Choisi.--La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournelle +de dessous le chevet de son lit.--Départ de Richelieu, dans sa +_dormeuse_, pour les États du Languedoc.--La favorite à +l'Opéra.--Chronique des petits appartements envoyée par madame de la +Tournelle à Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV. + + +À quelques jours de l'expulsion de Versailles de sa soeur, madame de la +Tournelle se préparait à ce voyage de Choisi imposé au Roi[337], et où +le Roi se promettait de voir arriver l'heure du berger. Avec un calme +froid, une espèce d'indifférence hautaine, elle en ordonnait la mise en +scène et le scandale. Elle voulait le cortège des plus beaux noms de +France. Ce n'était point assez de la présence d'une princesse de +Bourbon, la nouvelle favorite exigeait encore, pour la consécration de +son installation, la couverture et le patronage de la vertu de la +duchesse de Luynes. Mais la duchesse éludait la proposition, et, quand, +à un souper, le Roi disait au duc qu'il invitait madame la duchesse au +voyage de Choisi, monsieur de Luynes, oublieux du cordon bleu qu'il +sollicitait depuis longtemps, ne répondait que par une profonde +inclination, allait trouver monsieur de Meuse, et le priait de faire +agréer au Roi la peine et le refus de sa femme[338]. Ce fut peut-être la +seule protestation de la Cour. L'empressement à servir et la soif de se +compromettre ne laissaient point longtemps vide la place refusée par +madame de Luynes. + +Le lundi 12 novembre, le Roi partait pour Choisi avec mademoiselle de la +Roche-sur-Yon, madame de la Tournelle, madame de Flavacourt, madame de +Chevreuse, le duc de Villeroy, le prince de Soubise. Madame de la +Tournelle était aux côtés de Louis XV dans la gondole royale. Madame +d'Antin et madame de Ruffec, qui avait remplacé la duchesse de Luynes, +étaient arrivées avant le Roi. Les hommes du voyage étaient, outre le +duc de Villeroy et le prince de Soubise, le maréchal de Duras, monsieur +de Bouillon, monsieur le duc de Villars, monsieur de Meuse, le prince de +Tingry, monsieur d'Anville, monsieur du Bordage, les ducs de Luynes et +d'Estissac, monsieur de Guerchy, un ami particulier de madame de la +Tournelle[339]. + +Le voyage était assez maussade. Peut-être madame de la Tournelle se +trouvait dans une de ces dispositions d'esprit, où les irritations de la +veille reviennent ou s'aigrissent. Était-elle inquiète des lettres du +Roi à madame de Mailly? Était-elle blessée du refus de madame de Luynes? +Était-elle ulcérée des froideurs méprisantes de la Reine? ou bien +entrait-il dans ses plans de feindre la mauvaise humeur pour avoir plus +à elle l'attention du Roi? + +En attendant le souper, le Roi faisait une partie de quadrille avec +messieurs du Bordage et de Soubise et mademoiselle de la Roche-sur-Yon. +Madame de la Tournelle avait refusé de se mêler à la partie, trouvant +que les cartes lui avaient été présentées trop froidement[340]. Le reste +des dames jouait à cavagnole. + +Lorsque le Roi passait pour souper, mademoiselle de la Roche-sur-Yon +prenait place à sa gauche pendant que toutes les dames attendaient en +face du Roi. Louis XV appelait à sa droite madame d'Antin et mettait +sous son regard, au retour de la table, madame de la Tournelle entre +messieurs de Bouillon et de Soubise. Le souper fut sérieux, presque +silencieux; madame de la Tournelle évitant le regard du Roi, qui la +cherchait des yeux avec complaisance, ne parla pour ainsi dire pas. + +Après le souper, la partie de quadrille et le cavagnole recommençaient, +pendant que madame de la Tournelle, appelant madame de Chevreuse[341], +avait avec elle dans un coin du salon une longue conversation debout, +chuchotée à voix basse. Or voici le sujet de la conversation. Au-dessus +de la chambre du Roi, située au rez-de-chaussée, il y avait la chambre +de madame de Mailly, la fameuse _chambre bleue_ communiquant avec les +appartements du Roi par un escalier intérieur. Madame de la Tournelle +avait été placée dans la chambre de Mademoiselle, la chambre la plus +rapprochée de la chambre bleue, tandis que madame de Chevreuse avait été +logée, comme la plus jeune, dans une chambre d'en haut. Madame de la +Tournelle disait à madame de Chevreuse qu'on l'avait mise dans une trop +grande chambre, qu'elle ne pouvait pas souffrir les grands appartements, +et qu'elle devrait lui faire le plaisir de troquer avec elle[342]. +Madame de Chevreuse lui faisait observer qu'elle n'osait pas changer +d'appartement dans la maison du Roi sans savoir la volonté du Roi, sans +que Sa Majesté lui en parlât. Là-dessus madame de la Tournelle faisait +signe à Meuse de venir la trouver, et, quoique Meuse assurât que le Roi +trouverait bon le changement, madame de Chevreuse persistait à dire que, +quelque envie qu'elle eût de faire plaisir à madame de la Tournelle, +elle ne pouvait pas y consentir sans savoir les intentions royales[343]. + +Alors madame de la Tournelle revenait au jeu, et, le Roi couché, jouait +avec une espèce de plaisir furieux, comme si elle eût voulu passer toute +la nuit, ne quittant le cavagnole qu'à deux heures du matin au moment où +tout le monde tombant de fatigue abandonnait la table de jeu. + +Madame de la Tournelle se décidait enfin à monter dans sa chambre, s'y +barricadait, et, feignant de dormir, quoique parfaitement éveillée et +l'oreille aux écoutes, laissait longtemps le Roi gratter à sa porte--et +n'ouvrait pas[344]. + +Ce grattement à la porte, la _petite visite_ refusée, en voici la +mention,--que ne retrouve-t-on pas dans les autographes?--en un +indiscret aveu de la femme aimée à Richelieu, en une lettre intime où la +jeune et machiavélique théoricienne d'amour ne craint pas d'avouer sans +ambages et sans circonlocutions qu'elle s'est conduite ainsi avec le Roi +uniquement parce que _cela augmentera l'envie qu'il en a_. + + _À Versailles, ce mardi, à trois heures après minuit._ + +«_Je ne suis point étonnée, mon cher oncle, de vostre colère, car je m'y +attendois; je ne la trouve pourtant point trop raisonnable, je ne vois +pas où est la sotise que j'ay fait en refusant honnestement la petite +visite. Tout ce qui pourroit m'en faire repentir, c'est que cela +augmentera l'envie qu'il en a. Voilla tout ce que je craint, la lettre +que vous m'aves envoyes est très belle, même trop, je ne lescrirez +pas[345]..., et puis cela auroit l'air d'un grand empressement, ce que +je ne veus en vérité pas. Tachez de me venir voir, c'est absolument +nécessaire. Bon soir, je ne vous en dirée pas davantage, car je ne peux +plus tenir ma plume tant j'ay envie de dormir; je suis pourtant encore +assé éveillé pour sentir que vous estes fol à lier; ce qu'il y a de +plaisant, c'est que vous trouvez fort extraordinaire que les autres ne +le soit pas tout à fait tant. Pour moy je vous avouerez que je men +remercie et que je men sçay le meilleur gré du monde, je naporte pas +autant de vivacité que vous dans cette affaire, et je m'en trouve bien. + +Tranquilisé vous, cher oncle, tout ira bien, mais non pas comme vous le +voudriez, j'en suis très fachés, mais cela m'est impossible. Adieu, cher +oncle, je merite que vous ayez un peu d'amitiés pour moi, vu ma façon de +penser pour vous. + +Sur toute chose n'ayes pas l'air de rien savoir, car il me recommande un +secret inviolable_[346].» + +Madame de la Tournelle savait tout ce qu'elle gagnait à se refuser ainsi +à celui qui, la voyant à tous les instants de la journée, lui écrivait +deux ou trois lettres par jour[347]. Elle exaspérait en les impatientant +les sens de ce Roi maigrissant, dévoré et bientôt malade de passion. +Elle le tenait lié et enchaîné avec ce lendemain qu'elle approchait et +retirait sans cesse de lui, et elle faisait, de ce Louis XV inassouvi et +furieux d'ardeurs, l'amant docile et servile qui lui convenait. + + * * * * * + +Le Roi revenait à Versailles, le vendredi 16 novembre, de fort méchante +humeur contre son adorée qu'il passait deux jours sans visiter[348], +contre son entourage qu'il ne trouvait pas assez enthousiaste et auquel +il marquait des froideurs, contre son premier ministre qu'il +rembarrait, contre son peuple qui s'était permis d'afficher sur les murs +de Choisi un placard insolent[349], enfin contre sa femme, la douce +Marie Leczinska, à laquelle il ne trouvait pas une soumission assez +résignée. + +La Reine, habituée au service de madame de Mailly[350], à ce service +caressant et humble des derniers temps et comme sollicitant un pardon, +n'avait pu s'empêcher d'apporter une pointe d'aigreur dans ses rapports +avec la fière et hautaine dame du palais qui venait de lui être imposée. +Malgré les objurgations de madame de Montauban[351] et ses promesses «de +se bien conduire avec les nouvelles amours du Roi», la Reine se laissait +parfois aller à mettre dans quelque allusion secrète un peu de la +vengeance d'une femme légitime. Or, un jour qu'on parlait du mauvais +état de nos affaires en Allemagne, la Reine s'étant écriée «que ça +allait être bien pire par la colère du ciel[352]», madame de la +Tournelle, regardant en face la Reine, lui demandait avec une +tranquille insolence ce qu'elle voulait dire par là[353]. De ce jour la +présence de la favorite, selon l'expression même de madame de la +Tournelle, devenait de l'opium[354] pour la Reine qui faisait semblant +de dormir aux côtés de sa dame du palais, ne l'engageait plus à veiller, +ne la retenait plus quand minuit était sonné. Dès lors, la Reine ne se +laissait plus aller à aucune hostilité contre madame de la Tournelle, +mais faisait tout haut l'éloge de madame de Mailly, déclarait à tous +ceux qu'elle voyait qu'elle désirait qu'elle fût bien traitée, entourait +le Roi dans Versailles d'un courant de sympathie en faveur de +l'abandonnée, et Louis XV enrageait: un jour il refusait une lettre +qu'on lui apportait de madame de Mailly et défendait qu'on lui en remît +d'autres à l'avenir; un autre jour il demandait à la comtesse de +Toulouse, lui peignant l'état de la malheureuse femme, de ne plus +l'entretenir de cette matière, et comme elle insistait, il lui disait +assez brutalement: «Eh! Madame, il y a plus d'un an que cela m'ennuie, +il me semble que c'est bien assez[355]!» + +De plus sérieux ennuis, et de plus grands tracas étaient ceux donnés au +Roi par le Cardinal. Aussitôt qu'il avait appris le départ de madame de +Mailly de Versailles, Fleury était accouru pour faire des +représentations à Louis XV; mais à peine avait-il ouvert la bouche, que +le Roi, enhardi par la passion, avait interrompu l'homélie en disant à +l'Éminence que s'il lui avait abandonné le soin de son État il n'avait +jamais songé à lui donner aucun droit sur sa personne[356]. Louis XV se +croyait délivré de toute nouvelle représentation, quand le Cardinal, +usant d'un moyen que les ministres et les maîtresses emploieront tout le +règne, mettait sous les yeux du Roi une lettre vraie ou supposée +provenant du décachetage de la poste et qui contenait: «Le Roi n'est +plus aimé comme auparavant des Parisiens. On désapprouve hautement le +renvoi de madame de Mailly et le choix d'une troisième soeur pour +maîtresse. Si le Roi persiste dans sa vie scandaleuse, il se fera +mépriser. La troisième n'est pas plus estimée que la seconde.» + +«Eh bien, je m'en f...»[357], disait le Roi, après l'avoir lue, en la +rendant au Cardinal abasourdi, et tout aussitôt il s'emportait contre la +liberté que le public se donnait de parler de ses goûts secrets et +marquait un ressentiment colère de ce qu'on était si peu réservé à son +égard. + +Le Roi n'était point encore quitte. À quelques jours de là il recevait +une lettre du Cardinal, où le prêtre, parlant à son ancien élève avec +autant de force que de liberté, engageait Louis XV à ne pas aller plus +loin avec madame de la Tournelle, lui représentait le tort que ce +commerce monstrueux apporterait à sa renommée en France et dans toute +l'Europe[358], faisait appel à ses sentiments religieux, ébranlait sa +passion par la menace des châtiments célestes, semait les inquiétudes +dans sa conscience..., et tels étaient les tiraillements du Roi entre +tous les sentiments qui l'assaillaient, son trouble, ses incertitudes +que les courtisans doutaient un instant si Louis XV n'allait pas revenir +à madame de Mailly et à Dieu[359]. + +L'amour l'emportait sur la morale. C'est alors que Fleury, désespérant +de l'avenir du Roi, mais toutefois ne donnant pas sa démission, +s'embusquait dans une maison sur la route du château de Choisi, lâchait +son confesseur sur le prince[360], déchaînait la Muse de Maurepas et +toute cette volée de chansons moqueuses dont les ironies commençaient à +siffler aux oreilles de madame de la Tournelle. + +Héritier de la veine des Ménippées et des Mazarinades, fécond, inventif, +et aidé de la verve pasquinante d'une société d'amis dont l'esprit était +à l'image du sien, Maurepas jetait tous les jours une nouvelle satire +sur la famille et le sang des Nesle[361], fouettant l'opinion de +couplets vifs et gaillards, faisant du rire et du refrain comme +l'enfance et comme les jeux déjà forts de la liberté de la presse. Temps +étrange où, dans notre gai pays, la guerre commençait contre la royauté, +et le vent de la révolution se levait, dans le portefeuille d'un +ministre, de petits vers rimés par une Excellence;--de petits vers +qu'appellera un homme de 93 «les bleuettes de la liberté et les +avant-coureurs des grands mécontentements». Enhardi par son +ressentiment, soutenu par la vogue qu'a toujours rencontrée la chanson +en France, Maurepas égratignait la favorite, avertissait le Roi par +mille ironies légères, volantes, bourdonnantes, qui, des soupers de +Versailles se répandant dans les soupers de Paris, faisaient donner par +tous les échos du beau monde un charivari à ces nouvelles amours. +C'était un petit journal quotidien, cachant ses coups sous l'innocence +du badinage, insaisissable et désarmant la répression comme un bon mot +désarme la colère, et faisant des ruines sans qu'on s'en aperçût, et +montrant aux oisifs, et aux mécontents, et à la curiosité ennemie, et à +l'utopie, l'homme dans le Roi et l'amoureux dans l'homme; en un mot +apprenant l'irrespect aux peuples. Mais Maurepas ne voyait pas si loin, +il jouissait du succès présent, il jouissait des amertumes de madame de +la Tournelle[362]. Et il ne tarissait pas, et il improvisait _calotines_ +sur _calotines_, s'inquiétant assez peu d'être soupçonné[363], et +faisant grand fond sur l'habitude que le Roi avait de lui, de son +travail si facile, si léger, si superficiel: une aimable leçon qui ne +demandait à l'élève ni sacrifice de temps, ni effort de réflexion. + + * * * * * + +Un second voyage avait lieu à Choisi le 21 novembre. C'étaient les mêmes +hommes et les mêmes femmes, sauf la duchesse de Ruffec, que madame de la +Tournelle faisait écarter sous le prétexte que cette dame avait des +attentions pour le Roi, «qui paraissaient en vouloir à son coeur[364]». + +La favorite avait, pendant ce séjour à Choisi, une attitude nouvelle; +elle n'était point préoccupée, concentrée, peu parlante comme au premier +voyage; elle jouait la gaieté, l'entrain avec un air de défi tout à +fait singulier, et on l'entendait, le rire aux lèvres, le coeur peut-être +saignant[365], chantonner, par bravade, dans le cercle de quelques amis +rangés autour d'elle[366]: + + Grand Roi que vous avez d'esprit, + D'avoir renvoyé la Mailly! + Quelle haridelle aviez-vous là! + Alléluia. + + Vous serez cent fois mieux monté + Sur la Tournelle que vous prenez. + Tout le monde vous le dira. + Alléluia. + + Si la canaille ose crier + De voir trois soeurs se relayer, + Au grand Tencin envoyez-la. + Alléluia. + + Le Saint-Père lui a fait don + D'indulgences à discrétion + Pour effacer ce péché-là. + Alléluia. + + Dites tous les jours à Choisy + Avant que de vous mettre au lit + À Vintimille un _libera_. + Alléluia[367]. + +Dans ce voyage madame de la Tournelle avait pris possession de la +chambre bleue[368]. Cependant, malgré la pression de Richelieu arrivé de +Flandre le 16 novembre, et qui ne quittait pas madame de la Tournelle +depuis son arrivée[369], en dépit de l'air de satisfaction et de +tranquillité répandu sur le visage du Roi, contrairement aux _on dit_ +que se murmuraient tout bas à l'oreille les courtisans sur la défaite de +la favorite, il semble que l'affaire n'ait point abouti pendant ce +voyage. Un vulgaire mal de dent dont souffrit Louis XV tout le temps à +Choisi, une défaillance à la suite d'une incomplète extraction de la +dent malade, furent-ils la cause d'un retard et d'une remise? + +Il n'y avait point de voyage à Choisi à la fin de novembre, madame de la +Tournelle faisant sa semaine chez la Reine. + + * * * * * + +Un troisième voyage s'effectuait le 9 décembre, un voyage des plus +brillants, où on comptait vingt hommes et six dames, et où la Duchesse, +qui avait consenti à se rendre aux instances de Louis XV, oubliant ses +soixante-dix ans, au son de sa vieille voix chantant des rondeaux du +feu Roi et de la Régence, mettait en branle et en danse tout le monde. + +Une tabatière que le Roi, après être monté en voiture, avait tirée de sa +poche et renfoncée tout aussitôt, cette tabatière, le lendemain matin, +madame de la Tournelle la tirait de dessous le chevet de son lit, et la +montrait à M. de Meuse[370]. + +L'oeuvre de Richelieu était accomplie, le duc tout d'un coup devenu le +favori, l'homme à la mode de la cour particulière du Roi, montait à +Choisi même le lendemain à neuf heures du soir dans sa chaise de poste +pour aller tenir les États du Languedoc. Toute la société du petit +château rangée autour de la _dormeuse_, le duc, après avoir fait +bassiner son lit, entrait dans sa voiture où il y avait une vraie +chambre à coucher et une petite cuisine propre à tenir chaudes trois +entrées. Et en présence de tout ce monde, au milieu duquel madame de la +Tournelle paraissait fort chagrine, il se couchait, disant qu'on le +réveillât à Lyon[371]. + +Le 19 décembre, madame de la Tournelle dont la présence, quoique +annoncée d'avance, était une surprise, se montrait impudemment à +l'opéra, empressée d'afficher à Paris l'attachement de Louis XV; +désireuse de faire ratifier le goût du Roi par le goût du public[372]. + +Avec cette liaison, une existence nouvelle commença pour le Roi. Délivré +du préceptorat du Cardinal, de la réserve qu'il imposait à ses goûts, à +ses plaisirs, et ne gardant de ses conseils qu'une pente à l'économie, +il se précipita dans toutes les jouissances de l'amour satisfait, dans +toutes les licences et les paresses des passions vives et des +sensualités molles. Ce fut la furieuse échappade et la folle vie de +garçon d'un jeune homme élevé par un prêtre, qui rompt, à l'époque de la +maturité des appétits et de la plénitude des sens, les entraves de sa +jeunesse. Indifférent à la France, à ses succès, à ses revers, abrégeant +les conseils, il se plongea et s'oublia dans le vin et la bonne chère. +Ni Prague, ni la Bavière, ni l'armée n'avaient place dans sa tête, +pleine du vide des lendemains d'excès, où la pensée allait d'une truite +du lac de Genève envoyée par Richelieu, à l'anecdote graveleuse toute +chaude. + + * * * * * + +À la fin de décembre, madame de la Tournelle était installée à +Versailles dans son appartement de favorite[373]. Et là, elle s'amusait +à écrire, sous les yeux de Louis XV, la chronique des petits +appartements qui allait porter à Richelieu, lorsqu'il était absent, les +petites et les grandes nouvelles de la cour, la plaisanterie du jour, et +l'assurance de l'amitié de la maîtresse de son Roi: + + _À Versailles, ce 28 décembre._ + +«_Bonjour, cher oncle; en vérité je suis bien aise que vous vous portiez +bien: pour que ma joye fut complette, il faudroit que vous fussiez icy, +car réellement je m'ennuye beaucoup de ne vous pas voir. Il me paroît +que vous este curieux, car vous me faite bien des questions. Je croit +que pour vous plaire ce que je pourrai faire de mieux est d'y repondre: +je me trouve très-bien dans mon appartement nouveau et j'y passe de +très-jolies journées; sçavoir comment l'on m'y trouve, ce n'est pas à +moy à vous dire cela; j'en feré la question de votre part, nous verrons +ce qu'on vous y repondra. J'ai mangé de votre truite[374], dans mon +voisinage on l'a trouvée très-bonne et l'on a bue à votre santé. Je ne +sçai point encore quand mon futur beau-frère arrivera, mais je voudrois +déjà que tout cela fût fini; le beau-père a donné à la Moncavrel[375] +son St-Esprit de diamant et la belle-mère une belle boete: ils font les +choses au mieux comme vous voyes, je ne sçaurois trop me louer de leur +politesse pour moi et pour ma soeur. + +Je ne sais ce que vous voulez dire de ce courrier de M. de Broglio. Ce +qu'il y a de sur c'est qu'ils vont prendre leurs quartiers d'hyver. J'ai +lue votre lettre à celuy à qui vous souhaitez tant de bonheur et il vous +en est très obligé; vous avez du recevoir de ses nouvelles; il y a +peut-estre un article qui aura pu vous inquiéter par l'amitié que je me +flatte que vous aves pour votre nièce, mais ce n'est rien; l'on vous +expliquera mieux l'affaire à votre retour: au reste tout est comme quand +vous este parti. J'ay toujours oublié de vous complimenter sur votre +mariage avec mademoiselle Chauvelin. C'est bien mal à vous de ne m'en +avoir rien dit; on n'a que faire de vouloir vous faire des tracasseries +avec moy, il me semble que vous vous en faite bien tout seul. Il faut +pourtant que je rende une justice, c'est que l'on a pas encore essayé. +Je crois que c'est que l'on en sent l'inutilité, et ils ont bien raison, +car quelques choses qu'il arrive vous pouves compter, cher oncle, sur ma +tendre et sincère amitié. Je voudrois pouvoir vous en donner des +preuves, ce seroit assurément de bien bon coeur. + +Madame de Chevreuse est toujours très-mal[376] et Fargy est mort[377]. +Le Roy est enrhumé, mais cela va bien; la Reine maigrit tous les jours, +incessamment elle sera etique. Voilà toutes les belles nouvelles de la +cour, car sans doute que vous savez que la poule[378] a pondu; madame de +Nivernois est accouchée d'une fille[379]._» + + * * * * * + +Quelquefois c'était le Maître qui prenait lui-même la plume, et mandait +à son favori ce que faisait le Roi, ce que devenait la _Princesse_, +entremêlant les nouvelles d'ironies ou de réflexions d'un détachement +singulier sur les généraux de ses armées. «... Je suis +fasché,--écrivait-il,--que votre général soit malade de corps et +d'esprit; à l'égard du corps, tout s'use, vous le sentés moins qu'un +autre, mais cela n'en est pas moins vray.» Puis il repassait la lettre à +madame de la Tournelle qui écrivait sur la même feuille: + +«_Je nay pas le temps de vous écrire plus au long, cher oncle, parce que +le courier va partir, vos nouvelles sont diabolique et elles mon mis du +noir dans l'esprit toute la journée, et je ne sçai comment sera la nuit. +Je ne vous répondresz pas à tous les articles de votre lettre parce que +ce n'est pas à moy; si le Roy vouloit, il s'en acquitteroit mieux que +moy, vous feroit plus de plaisir et à moy aussi. Bonsoir._» + +Et sur le peu de papier qui restait, le Roi écrivait ce badinage qui +tourne si court, et comme une fin de chapitre du _Sopha_[380]: + +«Puisque cela feroit plaisir à la princesse, je vous dires donc que je +vous donne le bonsoir et que... adieu[381].» + + + + +XII + +Mort du cardinal Fleury.--L'ambition sans vivacité de la +favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de la +Tournelle.--Disgrâce momentanée du duc.--Le pot au feu des deux soeurs +dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affecté de madame de la +Tournelle sur les affaires d'État.--Elle abandonne Belle-Isle et +Chauvelin.--La nouvelle société formée autour de la favorite.--La +_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des Mauvaises-Paroles._--Croquis de la +_Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse réjouie_.--Les physionomies +des ministres.--Crédit de madame de Lauraguais.--Émulation amoureuse +entre les deux soeurs.--La beauté de madame de la Tournelle.--Son +portrait sous l'allégorie de la _Force_.--Les bains de la +favorite.--Voyage de la Cour à Fontainebleau en septembre.--Commencement +de la maison montée de madame de la Tournelle.--Le cercle restreint des +soupeurs et des soupeuses.--La jalousie de madame de Maurepas empêchant +pendant neuf mois madame de la Tournelle d'être élevée au rang de +duchesse.--Lettre de madame de la Tournelle sur son duché.--Sa +nomination et sa présentation le 22 octobre 1743.--Lettres patentes de +l'érection du duché de Châteauroux en faveur de madame de la Tournelle. + + +L'année 1743[382] commençait, et dans le premier mois de l'année mourait +le vieux Cardinal[383], débarrassant le jeune Roi de toute contrainte +dans ses amours. + +Cette mort cependant, dans le premier moment, ne changeait rien à la +position de la favorite, et la superbe prédiction de Richelieu +«annonçant que bientôt celui qui pénétrerait dans l'antichambre de +madame de la Tournelle aurait plus de considération que celui qui était +tout à l'heure en tête-à-tête avec madame de Mailly[384]» ne se +réalisait pas encore. + + * * * * * + +Au fond, madame de la Tournelle n'a pas l'ambition pressée, active, +impatiente. Elle désire être duchesse, toutefois sans vivacité, avec la +paresse de ses membres si peu remueurs, avec l'indolence de ce corps +toujours couché sur une chaise longue et qu'on ne peut décider à prendre +l'air dehors que sur les huit ou neuf heures du soir[385], mais aussi +avec la persistance continue des natures molles et une tranquille +confiance dans la complicité des choses et des évènements. Ce n'est pas +l'ambitieuse par vocation à la façon de sa soeur Vintimille, et malgré +l'énergie de ses partis-pris et la violence de ses résolutions, la +favorite, dans les premiers temps de sa faveur, apparaît bien plus comme +une femme qui s'est laissé séduire par la grandeur de la position qu'on +lui a offerte. Il semble aussi que, par moments, cette jeune femme qui +ne se sent aucun goût pour le Roi, chez laquelle un ancien amour +rentrait parfois, trouve payer trop cher l'objet de ses ambitions, et, +ainsi qu'elle le dit, ne regarde pas absolument comme _sa félicité_ +d'être aimée du Maître[386]. + + * * * * * + +Le Roi aimait, mais l'amant de madame de Mailly avait été accoutumé à si +peu rétribuer l'amour, qu'au moment de tenir ses promesses, il était un +peu effrayé de l'énormité des demandes, et avait besoin de temps pour +prendre l'habitude des générosités royales. Il arrivait encore que, dans +ce temps, Louis XV était mis en défiance contre l'entourage de la +favorite. Maurepas, que la mort du Cardinal laissait chancelant, que le +duc de Richelieu travaillait à renverser, dont le Roi lui-même semblait +annoncer le renvoi en ce rondeau moqueur pour son ministre[387] qu'il +dansait et chantait à la Muette, pendant l'agonie de l'Éminence, +Maurepas avait le bonheur d'intercepter une lettre de cette +correspondance adressée chaque jour par le duc de Richelieu, et où il +minutait à la favorite son plan de conduite, heure par heure[388]. Dans +cette lettre, Richelieu posait, comme une des conditions du maintien de +madame de la Tournelle, le renvoi de la plus grande partie des gens +attachés à Sa Majesté. De là, la rentrée en faveur de Maurepas et une +froideur marquée du souverain pour Richelieu qui n'était pas rappelé à +la cour sitôt qu'il l'avait espéré. Puis, cette espèce de disgrâce +transpirant, il se faisait à la cour, qui n'aimait pas le duc et sa +parole dénigrante, un travail pour rendre à d'Ayen le coeur et l'oreille +du Roi. Un moment, le refroidissement du Maître pour l'ami de madame de +la Tournelle n'était un mystère pour personne; on savait que Richelieu +avait témoigné un dépit presque colère de n'avoir point été de la +dernière promotion des lieutenants-généraux. Et lorsqu'au mois d'avril +Richelieu arrivait du Languedoc, le duc s'attendait en vain à voir le +Roi lui donner le gouvernement de Montpellier qu'il sollicitait depuis +longtemps. + +On apprenait même, quelques jours après, que Richelieu proposant au Roi +de lui faire reprendre une lieutenance en Languedoc d'un revenu de +18,000 livres contre Montpellier qui rapportait 22,000 livres,--une +augmentation de 4,000 livres de revenus, c'était une bien petite grâce à +obtenir,--Louis XV n'avait pas donné de réponse à Richelieu, et le +gouvernement de Montpellier n'était point accordé[389]. Madame de la +Tournelle se trouvait enveloppée dans le complot ourdi par Maurepas +contre son conseil; elle sentait le Roi en garde contre elle, et, avec +la perception que développe l'existence des cours, elle remarquait la +contrainte de ceux qui s'approchaient d'elle, et la fière personne, sans +faire un pas, sans tenter une démarche pour ramener le Roi, attendait +dans sa belle et calme impassibilité! + + * * * * * + +Devant cette résistance du Roi à ne pas lui accorder ce qu'elle +demandait, la favorite ne se fâchait, ni ne s'emportait, ni ne +s'indignait, ne boudait même pas; elle se contentait seulement, avec un +doux entêtement et une volonté poliment indomptable, à se refuser à +aller dîner dans les cabinets, à ne pas permettre que le Roi fît +apporter son souper dans son appartement, élevant presque des +difficultés pour autoriser sa Majesté à faire monter chez elle, les +jours où de Meuse avait la goutte, sa collation, une tasse de lait[390]. + +C'était sa manière de déclarer à Louis XV qu'elle ne le recevrait que +lorsqu'il l'aurait mise en état de le recevoir, comme il convient à une +maîtresse de roi; il y avait encore dans ce procédé une façon à la fois +discrète et spirituelle de faire honte au petit-fils de Louis XIV, de +sa parcimonie, des habitudes bourgeoises et rétrécies que lui avait +données le Cardinal, de l'économie présente de ses amours. Et la cour +assista pendant quelques mois à un curieux spectacle, le spectacle à +Versailles de la favorite en pleine faveur, envoyant quérir son souper +chez le traiteur et faisant faire son potage par sa femme de chambre +dans un cabinet de garde-robe[391]. + + * * * * * + +Indépendamment de cette sage et habile expectative, madame de la +Tournelle basait toute sa conduite sur une profonde connaissance du Roi. + +Du premier coup, elle avait découvert sa marotte _de ne pas vouloir être +pénétré_[392] et n'ignorait pas tout le mal qu'avaient fait à madame de +Mailly ses maladresses à cet égard, sa vivacité à interroger Louis XV +sur les affaires de l'État, son obstination à arracher à ce Roi défiant +et fermé le secret de sa pensée. Madame de la Tournelle afficha donc un +mutisme affecté, poussa l'abstention en toutes ces choses si loin, que +cet éloignement de la politique avait au premier moment charmé et étonné +le Roi comme la moins ordinaire des qualités d'une maîtresse[393]. +Madame de la Tournelle forçait ainsi le Roi à parler le premier des +affaires, et se laissait consulter, et se faisait prier pour écouter et +donner son avis[394], tout en ayant l'air d'être seulement à la grave +question de savoir quand le Roi voudrait bien lui accorder une voiture, +et si elle attellerait à six chevaux: ce qui ramenait le Roi sans +défiance à faire un calcul par lequel il cherchait à lui prouver que la +dépense de six chevaux était trop considérable et qu'elle devrait se +contenter de quatre[395]. + +Madame de la Tournelle avait encore l'art de deviner les répulsions et +les sympathies du Roi pour les individus, et l'esprit de baser sa +politique sur les sentiments personnels, si puissants, si vifs, si +persévérants chez Louis XV. Elle soutenait Orry, le contrôleur général, +le ministre de l'Argent. Elle soutenait d'Argenson qui, répandu dans le +monde et les salons, lui en apportait l'appui, et contre-balançait +Maurepas sur le terrain même de ses influences et de sa puissance. Elle +soutenait les Noailles, malgré leurs étroites liaisons avec sa soeur de +Mailly, malgré les accointances et les amitiés de la famille avec +Maurepas, parce qu'elle savait les de Noailles établis dans l'habitude +et l'amitié du Roi depuis son enfance, et que ses ambitions ne prenaient +nulle alarme de la personnalité du maréchal de Noailles. + +Desservi dans l'esprit du Roi par le Cardinal, il n'avait guère été +employé par Louis XV, dans ces dernières années, que pour un travail que +le Roi lui avait fait faire à Saint-Léger sur les affaires de la +succession de madame de Vintimille; mais, le Cardinal mort, et M. de +Belle-Isle retiré pour ainsi dire dans sa terre de Bissy, et surtout +après la remise à Louis XV d'une lettre écrite par Louis XIV peu de +jours avant sa mort et confiée à madame de Maintenon pour être remise à +son petit-fils quand il commencerait à gouverner lui-même, le maréchal +de Noailles devenait non pas seulement un ministre d'État, mais le +personnage important du moment et le maître de la situation. + +Mais les hommes que mesdames de Mailly et de Vintimille avaient +protégés, en dépit des secrètes préventions du Roi, espérant abriter la +fortune et la durée de leurs amours à l'ombre de leur gloire, de leur +génie, de leurs grands rêves, de leurs plans heureux; ces hommes étaient +abandonnés par madame de la Tournelle pour des hommes moins brillants, +mais agréables au Roi. C'est ainsi qu'elle abandonnait Belle-Isle, ce +grand homme à projets, nourri de fièvre, et dont la fièvre inquiétait et +troublait la paresse du Roi, ainsi qu'elle abandonnait Chauvelin dont le +grand tort était d'avoir le parti des hommes sérieux de la cour, ce qui +effrayait le Roi[396]. + + * * * * * + +Au mois d'avril, une société, qui n'était plus celle de madame de +Mailly, se formait dans les cabinets autour de madame de la Tournelle. +Les amis particuliers de l'ancienne favorite avaient été éloignés. M. de +Luxembourg n'était plus appelé, et rencontrait même de certaines +difficultés pour être employé à l'armée cette année[397]. Le ménage +Boufflers, enveloppé dans la prévention qui régnait contre Belle-Isle, +invité aux soupers une fois par hasard, était parti pour aller dans ses +terres. De Meuse, le dîneur ordinaire du Roi, qui ne se sentait pas +aimé au fond par la favorite[398], le duc de Villeroy, le duc d'Ayen, le +comte de Noailles, Coigny qui étaient aussi bien les amis du Roi que +ceux de madame de Mailly, avaient trouvé grâce; mais ces commensaux +n'avaient plus l'oreille du Maître comme autrefois. La nouvelle cour des +cabinets, comme l'appelait le duc de Luynes, était composée du duc de +Richelieu, l'homme en faveur et l'amuseur en titre, de MM. de Guerchy et +de Fitz-James, deux anciens amis de madame de la Tournelle, du marquis +de Gontaut, du duc d'Aumont, très-intimement liés avec les deux soeurs. +De toutes les femmes des petits cabinets, la seule madame d'Antin, +quoique de l'intimité de madame de Mailly, avait été assez heureuse pour +se maintenir dans les soupers et les voyages[399]. + +Les femmes que voyait alors presque uniquement le Roi, et dont il était +entouré à toutes les heures, étaient: _la Princesse_, _la Poule_, _la +Rue des Mauvaises paroles_: les petits noms d'amitié sous lesquels, +dans l'intimité royale, s'appelaient madame de la Tournelle, madame de +Flavacourt, madame de Lauraguais. + +Madame de Flavacourt avait le charme des airs effarouchés, le comique +d'effarements charmants devant les admirations trop indiscrètes, les +compliments trop ardents; toute sa personne, à de certains moments, +s'érupait comme se hérissent les plumes d'une poule[400]. Toutefois +madame de Flavacourt ne jouait là qu'un rôle de jolie femme, de créature +à la pudeur gentiment maniérée, un rôle discret, effacé, avec de petits +cris drôles de temps en temps; quoique très bien avec les deux soeurs, +_la Poule_ n'était pas admise aux confidences[401]. + +Mais, et surtout en ce temps de diplomatie féminine, où la favorite qui +n'avait qu'une médiocre confiance dans les victoires de son esprit, qui +se sentait d'ailleurs portée à la raillerie par le sang de sa famille et +à laquelle on avait fait la leçon sur le danger de parler, gardait un +silence de commande, le premier rôle appartenait à madame de +Lauraguais[402]. Elle était, à l'heure présente, le boute-en-train, la +tueuse de l'ennui des cours, la dérideuse du front du Roi, cette +Lauraguais, cette grasse, cette courte, cette laide commère, craquant de +graisse, allumée d'une joie de peuple, toujours en gaieté, toujours +prête à rire de tout le monde et que de Meuse avait baptisée: _la grosse +réjouie_. Chez cette femme, qui apparaît au milieu de Versailles comme +une duchesse taillée sur le patron de madame Dutour, la marchande de +toile du roman de Marivaux, il y avait un forte et gaillarde santé, un +gaudissement intérieur, débondant, sans une méchanceté bien noire, en +ironies, en moqueries, en gaillardises, en lardons, en paroles +agressives, qui faisait un jour dire au Roi, passant en voiture avec les +deux soeurs, rue des Mauvaises-Paroles: «Ce n'est pas ici une rue qui +convient à la _Princesse_, mais elle pourrait bien convenir à madame de +Lauraguais[403].» Se souciant fort peu des gens qui n'étaient pas ses +amis intimes, s'embarrassant encore moins des choses et des événements, +très-peu allante et venante, et restant comme sa soeur, toute la journée, +enfermée chez elle dans une paresseuse immobilité et une espèce +d'horreur du mouvement, incapable de retenir et de renfermer en elle +cette humeur railleuse, dont l'éruption était comme l'exutoire d'une +activité qui ne se dépensait pas, nullement maîtresse de sa parole, elle +passait le jour et une partie de la nuit à turlupiner la création +entière. + +«Beaucoup de paresse, un bon fauteuil, et se réjouir aux dépens de ses +pareils,» c'est le portrait qu'en trace le duc de Luynes dans une phrase +mal construite, mais qui peint la femme au vif[404]. + +Sous l'influence de madame de Lauraguais, les soupers prenaient un +caractère qu'ils n'avaient point eu sous madame de Mailly; une verve +mordante se mettait à les animer, à les égayer, à les marquer au coin +d'une originalité presque de soupers de lettrés et d'artistes. Les +rapports de police parlaient beaucoup au mois d'avril d'un souper, où +les physionomies des gens de la cour et des ministres avaient été +l'objet des comparaisons les plus piquantes, et où madame de Lauraguais +avait brillé entre tous et toutes. La grosse duchesse, avec le sens +caricatural qui est au fond de tout satirique, avait poliment trouvé que +d'Argenson ressemblait à _un veau qui tette_, M. de Saint-Florentin à +_un cochon de lait_, le contrôleur-général à _un hérisson_, M. de +Maurepas à _un chat qui file_, M. le cardinal de Tencin à _une +autruche_[405], M. Amelot à _un barbet_, M. le cardinal de Rohan à _une +poule qui couve_, M. le duc de Gesvres à _une chèvre_, etc. + +Et le bruit courait bientôt que madame de Lauraguais jouissait d'une +faveur égale à celle de sa soeur[406]. Même on disait que le crédit de la +première diminuait, tandis que celui de la seconde augmentait, et +qu'elle faisait maintenant partie d'un conseil secret des +arrière-cabinets dont était écarté le duc de Richelieu. On allait plus +loin encore, on répétait que madame de la Tournelle s'était aperçue de +l'amour du Roi pour madame de Lauraguais, de privautés même qui ne +laissaient aucun doute sur une liaison intime, et l'on ajoutait que la +favorite avait pris le parti de ne faire aucun reproche, moyennant quoi +elle gardait son crédit, pendant que sa soeur faisait tout pour ne pas +lui laisser apercevoir les préférences dont Sa Majesté l'honorait dans +toutes les occasions[407]. + + * * * * * + +Cette rivalité, cette émulation amoureuse entre les deux soeurs +amenait-elle ce qu'elle amène quelquefois entre deux femmes qui se +disputent un homme? Donnait-elle de l'amour à celle qui n'aimait point +encore? ce qu'il y a de certain, c'est qu'au mois de juin, les +courtisans remarquaient que madame de la Tournelle commençait à prendre +du goût pour le Roi, et quelque temps après on entendait la femme aimée +dire de sa propre bouche «que présentement elle aimait le Roi»[408]. + +Alors ce fut une occupation et une prise de possession du Roi par la +tyrannie de la coquetterie sans coeur et du caprice sans pitié. Madame de +la Tournelle ne ménagea à Louis XV nul des tourments et des +aiguillonnements avec lesquels les liaisons vénales tiennent l'amour en +haleine. Tantôt c'étaient des froideurs qui faisaient craindre au Roi +d'être quitté, tantôt des exigences de femme impérieuses et entêtées +comme des volontés d'enfants, puis des colères, puis des jalousies, une +succession d'indifférences et d'éclats, d'emportements et de bouderies +qui ne laissaient point de trêve au Roi et le tourmentaient sans cesse. +Madame de la Tournelle mettait ses refus dans la possession même et +laissait encore son royal amant gratter à la porte. Elle irritait enfin +par toutes les taquineries et les variations d'humeur cet amour qu'elle +gardait de la satiété, en le maintenant dans l'inquiétude; et elle +s'emparait chaque jour davantage de ce roi inoccupé, égayant ou +assombrissant à toute heure le ciel de ses pensées, et le tenant auprès +d'elle sous le coup et le charme de son inconstance et de sa mobilité. + +Madame de la Tournelle faisait aussi appel à toutes les séductions de sa +beauté que les grâces lourdes et vulgaires, la grosse santé des charmes +de madame de Lauraguais faisaient si bien valoir, et qu'elle savait +encore, comme madame de Mailly, relever et ennoblir par de grandes +parures[409], des pans de draperies flottantes, qui lui donnaient une +jeune majesté olympienne et semblaient l'asseoir sur des nuées. + +Une peau de tigre attachée à l'épaule, une cuirasse enfermant sa gorge +délicate et drue, il faut voir, dans le serein rayonnement de son front, +dans l'élancement vivace de son corps, la jeune immortelle en cette +allégorie nerveuse de la force sous laquelle Nattier la divinise[410]. + +Il fallait voir la jeune femme avec son teint à la blancheur +éblouissante, sa marche molle, ses gestes spirituels, le regard +enchanteur de ses grands yeux bleus, son sourire d'enfant, sa +physionomie tout à la fois mutine, passionnée et sentimentale, ses +lèvres humides, son sein haletant, battant, toujours agité du flux et du +reflux de la vie[411]. + +Et cette beauté de madame de la Tournelle se montrait accompagnée d'un +doux enjouement, d'un art de ravir tout naturel et sans effort, d'une +légère ironie du bout des lèvres,--et, contraste charmant,--«d'un +esprit qui paraissait venir de son coeur quand on parlait de choses +tendres ou sensibles»[412]. + + * * * * * + +Tout le mois d'août, madame de la Tournelle se baignait. Tous les jours +le Roi venait lui tenir compagnie dans son bain, revenant au bout de +quelques instants faire la conversation dans la pièce voisine avec ceux +qui l'avaient accompagné, et de la porte entr'ouverte arrivaient au Roi +et à son monde les paroles, les petits rires de la baigneuse qu'on ne +voyait pas, avec le frais bruit d'éclaboussures faites par des gestes de +femme dans de l'eau. Puis madame de la Tournelle se couchait, et, ainsi +que la Reine d'un _Conte de fée galant_, dînait dans son lit[413], le +Roi assis à son chevet, la petite cour rangée debout autour d'elle. + + * * * * * + +À la mi-septembre la cour se rendait à Fontainebleau. Pendant que +mesdames de Lauraguais et de Flavacourt se partageaient le logement du +Cardinal, madame de la Tournelle s'installait dans l'appartement de M. +de la Rochefoucauld dont les fenêtres donnaient sur le jardin de Diane. +Il avait été «accommodé tout au mieux», et une porte de communication +le rattachait aux petits cabinets du Roi. + +À ce voyage la favorite obtenait un commencement de maison: c'était un +cuisinier, le meilleur qu'on avait pu trouver, c'était un écuyer, +c'étaient six chevaux de carrosse, c'était une berline en train d'être +confectionnée[414]. Dès ce mois de septembre les désirs de madame de la +Tournelle commençaient à être obéis comme des ordres. Aux premiers jours +de l'arrivée de la cour, pendant la _belle semaine_, la semaine que +faisait appeler ainsi la présence autour de la Reine de mesdames de la +Tournelle, de Flavacourt, de Montauban, d'Antin; la favorite s'étant +plainte que les places de la tribune de la chapelle n'étaient point +commodes, que les bancs et les appuis n'étaient que des planches sans +garniture, et que les banquettes pour se mettre à genoux n'étaient +recouvertes que d'un méchant cuir; en vingt-quatre heures tout se +trouvait changé: bancs, appuis, banquettes avaient été garnis de +coussins en peluche cramoisie. + +En défiance des empressements nouveaux autour d'elle, et disant qu'elle +faisait grand cas de ceux qui étaient ses amis avant le renvoi de sa +soeur, qu'elle estimait beaucoup ceux qui étaient demeurés les fidèles de +madame de Mailly, mais qu'elle n'avait aucune confiance dans ceux qui +cherchaient à lui plaire aux dépens de la renvoyée, la favorite vivait +et faisait vivre le Roi dans un cercle toujours plus restreint d'hommes +et de femmes. Les hommes soupant dans les cabinets de Fontainebleau +n'étaient plus guère que MM. d'Anville, d'Estissac, de Villeroy, de +Meuse. Et encore de Meuse se sentait-il seulement souffert à cause de la +vieille habitude qu'en avait le Roi, et de l'appui que lui apportait +Richelieu, qui toutefois lui-même ne pouvait triompher de l'antipathie +de la favorite pour l'ami dévoué de madame de Mailly. + +Aussi le vieux courtisan se préparait-il philosophiquement à la +retraite, songeant à sa terre de Sorcy en Lorraine, où il avait passé de +bonnes années autrefois, et dont une ancienne inscription, plusieurs +fois répétée sur les murs, lui revenait à la mémoire: _Tout va si mal +que tout ira bien_. + +Quant aux femmes, il n'y avait plus que madame d'Antin qui fût tolérée +aux soupers, et encore quelquefois. Madame de Boufflers, déjà +très-rarement invitée aux soupers des cabinets de Versailles, avait été +complètement écartée à la suite d'une altercation avec madame de +Lauraguais. Mademoiselle de la Roche-sur-Yon soupait une seule fois. +Pour la malheureuse mademoiselle de Charolais, quoiqu'elle eût acheté +depuis un an la terre d'Athis pour être à proximité de Choisi, et +quoique son appartement à Fontainebleau donnât sur le jardin de Diane, à +deux pas des cabinets du Roi, elle n'était plus de rien du tout, et le +Roi n'allait pas même lui rendre visite[415]. + +Dans la longue intimité qu'apportait entre Louis XV et la maîtresse un +séjour presque tête à tête du matin au soir de plus de deux mois, en ce +lieu propice de tout temps aux femmes aimées de nos Rois, en ce +Fontainebleau où plus tard seront accordés les brevets des nombreuses +faveurs et donations arrachées par madame de Pompadour, les ambitieux +désirs de madame de la Tournelle cheminaient vers leur réalisation. + +Le duché convoité par madame de la Tournelle, sans qu'elle voulût en +parler à Louis XV, sans qu'elle permît d'en parler ouvertement, mais +tout en laissant tenir par ses amis «tous les propos qui pouvaient +conduire à cette grâce[416]», avait rencontré bien des difficultés et +bien des atermoiements. Le 31 janvier, lors de la présentation de madame +de Lauraguais, la cour s'attendait à entendre le Roi dire: «Madame la +duchesse de Châteauroux, asseyez-vous[417].» Il n'en avait été rien, et +les petites maîtresses de la cour s'étaient donné le plaisir de chanter +pendant plusieurs mois: + + Viens à Choisi, mon roitelet, + ............................. + Fais-moi gagner le tabouret, + Disait la bien-aimée. + ............................. + +En mai, le duché semblait ajourné, et même sur le bruit d'une grossesse +de madame de la Tournelle, l'on prétendait que la maîtresse ne serait +faite duchesse qu'après avoir donné des enfants au Roi. + +Au fond, le véritable obstacle à l'élévation de madame de la Tournelle, +c'était la jalousie de la vieille madame de Maurepas qui ne pouvait se +faire à l'idée de voir la favorite duchesse, qui ne pouvait _digérer_ +que la parente qu'elle s'était accoutumée à regarder du haut de sa +grandeur chez la duchesse de Mazarin, fût assise à la cour, quand elle, +elle y resterait debout[418]! Et Maurepas, obéissant à ses ressentiments +particuliers, en même temps qu'il caressait les petites passions +mauvaises de sa femme, contrariait sourdement cette érection de duché, +disant, au mois d'août, que s'il avait voulu être favorable à l'affaire +de la favorite, elle serait terminée depuis longtemps. + +La duchesse était réduite à faire ses affaires elle-même avec le +concours de Richelieu, et un mois avant, elle écrivait à son confident, +au sujet de ce duché, qu'elle semble chercher des yeux sur la carte de +France: + + _À Versailles, ce _17_ juillet _1743. + +«_Quand je prends la plume pour vous écrire, cher oncle, j'oublie la +moitié de ce que j'ay à vous dire: je ne peut pas m'empêcher de vous +répéter encore que vous m'avez paru d'une humeur de chien dans votre +dernière lettre et déraisonnable au dernier point à l'égard de mon +affaire; elle n est pas plus avancée que quand je vous en ay escrit. Le +Roy a dit au controleur de chercher une terre de vingt mil livres de +rente, aparemment qu'il ne l'a pas encore trouvé, tout ce que je sçay +c'est qu'il luy dit il y a quelque temps que la Ferté Imbault estoit a +vendre, mais ci c'est celle la, je ne veux pas en porter le nom au moins +que de le partager par la moitié par galanterie pour la vieille duchesse +de la Ferté. Quant à ce que vous me dites de prendre mon nom, cela ne +seroit guere possible, premierement, il faudroit une permission de mon +père et du comte de Mailly, et en second lieu une grande malhonneteté +pour la famille de mon mari, au lieu qu'en prenant le nom de la terre +cela est tout simple: l'on m'a dit que le Roy pouvoit la nommer comme il +voudroit, si celuy quelle porteroit ne me convenoit pas; en ce cas dite +moy quel est celuy que je demanderois. Je suis bien faché que vous ne +soyé pas ici car on ne peut pas parler aussi bien de tout cela par +escrit. À l'égard de Vendome et d'Angouleme il ni faut pas compter, l'on +prétend que des qu'il y a dix ans qu'un domaine ou terres est réuni à la +couronne, le Roy n'est plus maitre d'en disposer, ou qu'au moins cela +donneroit sujet à de grandes discussions, et il ne nous en faut point, +il faut quelque chose qui aille tout de suite. Ainsi mendé moy ce que +vous pensé surtout cela, car quand l'humeur ne vous a pas gagné, je vous +crois de bon conseil et ay confiance en vous[419]._» + +À la fin d'octobre, au bout de six semaines de séjour à Fontainebleau, +le duché était trouvé[420] et accordé et l'on ne s'occupait plus que de +la rédaction de la grâce que madame de la Tournelle désirait voir +rappeler les précédents de mesdames de la Vallière et de Fontanges[421]. + +Le duché donné à madame de la Tournelle était le duché de Châteauroux, +tirant son nom de Raoul ou Radulphe de Déols qui avait bâti le château +et la ville sur la rivière de l'Indre au Xe siècle. Cette terre, passée +depuis aux Condé, avait été attribuée dans le partage des biens de la +maison au comte de Clermont qui l'avait vendue au Roi pour payer ses +dettes. Cette terre valait 85,000 livres[422] de rentes, et dans le +renouvellement des fermes qui venait d'avoir lieu, les fermiers généraux +qui continuaient à jouir de cette terre, s'étaient engagés à payer les +85,000 livres par an pendant le courant du bail. Le duché de Châteauroux +demeurait domaine du Roi, madame de Châteauroux en jouissait par brevet +pour sa vie seulement[423]. + +La présentation avait lieu le mardi 22 octobre 1743, après le débotté. + +La présentation se faisait avec un certain appareil: + +Il y avait huit dames dont cinq assises qui étaient mesdames de +Lauraguais, de Châteauroux, la maréchale de Duras, les duchesses +d'Aiguillon et d'Agénois. Les trois femmes debout étaient madame de +Rubempré, madame de Flavacourt et madame de Maurepas qui enrageait. +Sortie du cabinet du Roi, la nouvelle duchesse allait prendre son +tabouret chez la Reine qui lui disait: «Madame, je vous fais compliment +sur la grâce que le Roi vous a accordée.» Et s'asseyant, Marie Leczinska +faisait asseoir à sa gauche mesdames de la Tournelle et Lauraguais et à +sa droite madame de Luynes[424]. + +Quatre mois après Maurepas était obligé de libeller lui-même l'érection +du duché de Châteauroux par ces lettres, où il semble avoir mis la +vengeance de son ironie sérieuse et de son persiflage à froid: + +«LOUIS, PAR LA GRÂCE DE DIEU, Roy de France et de Navarre, à tous +présens et à venir, salut. Le droit de conférer les titres d'honneur et +dignités étant un des plus sublimes attributs du pouvoir suprême, les +Rois nos prédécesseurs nous ont laissé divers monuments de l'usage +qu'ils en ont fait en faveur des personnes dont ils ont voulu illustrer +les vertus et le mérite par des dons dignes de leur puissance, de terres +et de seigneuries titrées qui puissent réunir en même temps les honneurs +et les biens dans celles qu'ils ont voulu décorer. À CES CAUSES, +considérant que notre très-chère et bien aimée cousine, _Marie-Anne de +Mailly, veuve du sieur marquis de la Tournelle_, est issue d'une des +plus grandes et illustres Maisons de Notre Royaume, alliée à la nôtre et +aux plus anciennes de l'Europe, que ses ancêtres ont rendu depuis +plusieurs siècles de grands et importants services à notre couronne, +qu'elle est attachée à la Reine, notre très-chère compagne, comme Dame +du Palais, et qu'elle joint à tous ces avantages toutes les vertus et +les plus excellentes qualités de l'esprit et du coeur qui luy ont acquis +une estime et une considération universelle, nous avons jugé à propos de +luy donner par notre brevet du vingt et un octobre dernier _le +Duché-Pairie de Châteauroux et ses appartenances et dépendances, sis en +Berry_, que nous avons acquis de _notre très-cher et très-amé cousin, +Louis de Bourbon, comte de Clermont, prince de notre sang_, qui le +tenoit patrimonialement de la succession du duc de Bourbon son père et +de ses auteurs, pour en disposer en toute propriété par nous et nos +successeurs, et nous avons commandé par ledit brevet qu'il fût expédié à +notre dite cousine toutes lettres sur ce nécessaires en conséquence +dudit brevet. Elle a pris le titre de duchesse de Châteauroux et jouit +en notre cour des honneurs attachez à ce titre. Et désirant que le don +par nous fait à notre dite cousine, duchesse de Châteauroux, ait la +forme la plus solide, la plus honorable et la plus authentique, nous +avons par ces présentes signées de notre main, de notre propre +mouvement, grâce spéciale, certaine science, pleine puissance et +autorité royale...»[425]. + + + + +XIII + +Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc de +Rochechouart.--Richelieu nommé premier gentilhomme de la Chambre.--Les +Parisiens le baptisant: _le Président de la Tournelle_.--Portrait moral +du duc.--Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieurs +de ses maîtresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type +de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du +monde.--Son activité fiévreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de +Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle +mène contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrôleur-général, le +maréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de +l'entourage de la favorite.--Ses mépris de Louis XV et son instinct +d'une grande politique.--Madame de Tencin donne à la duchesse de +Châteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de ses +armées. + + +Le succès de l'appareillage entre Louis XV et madame de la Tournelle +allait bientôt valoir à Richelieu le salaire qui convenait à ses +services et que méritaient ses complaisances[426]. La place de premier +gentilhomme de la chambre donnée à la mort du duc de Rochechouart, tué +à la bataille de Dettingen à son fils, devenait vacante cinq mois après +par le décès de cet enfant, enlevé à quatre ans par une convulsion. La +place semblait devoir revenir à monsieur de Saint-Aignan dont le père et +le frère avaient possédé cette charge. Monsieur de Saint-Aignan avait +été en outre blessé au service, et ses affaires étaient fort dérangées à +la suite de quatorze années d'ambassade en Italie et en Espagne. La +charge était en outre sollicitée par monsieur de Luxembourg que l'on +disait avoir une promesse écrite du Roi, obtenue du temps de Mailly, et +par monsieur de Châtillon qui allait se trouver sans charge, l'éducation +du Dauphin étant presque terminée, et encore par monsieur de la +Trémoille, très-appuyé par le duc d'Orléans. Au plus fort des +compétitions, Maurepas, voulant avoir un mot du Roi, ne pouvait +l'obtenir. Piqué, le ministre demandait à Louis XV quelle devait être sa +réponse à ceux qui lui demandaient le nom du titulaire. Le Roi lui +disait sèchement «qu'il n'avait qu'à répondre qu'il n'en savait +rien»[427]. Maurepas et les courtisans étaient fixés, la place de +premier gentilhomme de la chambre était donnée à Richelieu: et Louis XV +et madame de Châteauroux attendaient le retour du courrier expédié à +Montpellier et qui devait leur apporter l'acceptation du duc[428]. + +C'est ainsi que celui que les Parisiens appelaient avec une méprisante +ironie le «_président de la Tournelle_» était mis au premier plan, et +montait à une place dont la constitution de la monarchie française +faisait une des plus grandes influences de l'époque[429]. + + * * * * * + +Le temps est loin où, mêlé et confondu dans le petit monde des +Marmouzets, en cette bande de jeunes gens mettant du rouge, passant une +partie de la journée au lit, usant de l'éventail, une miniature de la +cour des Valois, le modèle de Richelieu et son parangon était le duc de +Gesvres. Le temps n'est plus même, où la conquête de la femme, son +immolation à sa vanité, l'_ostentation dans la volupté_ ainsi que +l'appelle d'Argenson, lui paraissait une gloire suffisante. Aujourd'hui, +en l'homme de cinquante ans s'est éveillée une ambition active et +remuante, mais sourde et cachée, qui marche vers un but certain et fixé +d'avance avec la ceinture lâche de la légèreté et du plaisir. À cette +ambition Richelieu joint un coeur supérieurement sec, un grand mépris +pratique des femmes, une conscience impudique, qui, sans honte du métier +d'entremetteur royal, demande en souriant aux préjugés, si l'on rougit +de donner au souverain un beau vase, un agréable tableau, un bijou +précieux, et pourquoi l'on rougirait davantage de lui offrir ce qu'il y +a de plus aimable au monde, une femme. À ce cynisme absolu, soutenu +d'ironie sceptique et porté avec un grand air, ajoutez une bravoure +toute française, un certain tact des fausses démarches, et la véhémence +et l'affirmation d'une parole subjugante à la façon de son grand oncle +le Cardinal[430], puis encore toutes les grâces d'état du joueur +heureux, l'assurance du succès, la confiance insolente, la superstition +en son étoile, il semble que l'on ait tout Richelieu et que l'on possède +entièrement le secret de ses prospérités. + +Et cependant une chose aida plus encore que tous ces dons la fortune de +Richelieu: je veux parler de cette force modeste, la puissance +d'assimilation qui était la qualité supérieure de cet esprit étroit et +de ce génie misérable. Dans ses nombreuses amours, dans ses liaisons +avec ce que la cour et Paris possédaient d'intelligences délicates et +vives, dans le contact et l'épanchement de tant de femmes +supérieurement douées, de mademoiselle de Valois, de la princesse de +Charolais, de madame d'Averne, de la princesse de Rohan, des duchesses +de Villeroy et de Villars, Richelieu s'appropria tout ce que ces coeurs +raffinés, ces esprits éveillés, ces yeux perçants, ces âmes occupées de +curiosité, ces nerfs sensibles, sentaient, devinaient, voyaient, +percevaient pour lui. Il ne puisa pas seulement chez les femmes avec +lesquelles il vécut et à travers lesquelles il passa, la science des +riens, la déduction des apparences, la seconde vue des choses +indifférentes, ce sens d'observation, cet instinct des hommes et des +situations, qui n'appartiennent qu'à ce sexe armé providentiellement de +toutes les armes de la faiblesse; mais il tira encore des femmes qui se +lièrent à lui sa politique, sa diplomatie, ses plans d'intrigue, ses +audaces, les ressorts de sa faveur et les moyens de son rôle. Ce furent +des conversations de femmes, des conseils de femmes, des espionnages et +des comptes-rendus, et encore des indications et des idées de femmes, +qui réglèrent ses projets, dictèrent ou affermirent ses résolutions, +inspirèrent ou arrangèrent ses plans de campagne, marquèrent ses +positions sur la carte de la cour, poussèrent ses manoeuvres et lui +soufflèrent la victoire. Pour ôter toute illusion sur la valeur et +l'initiative de la personnalité de Richelieu, il suffit de le considérer +et de le montrer dans cette intrigue de madame de Châteauroux: il +s'agite, mais c'est une femme qui le mène; et à le voir allant, venant, +avançant, reculant, tournant à droite, tournant à gauche, sous la +dictée de madame de Tencin, il semble le pantin des intrigues de cette +femme, le premier ministre de l'intrigue. + + * * * * * + +Richelieu et madame de Tencin s'étaient rencontrés dans la caverne de +l'intrigue, chez l'abbé Dubois, alors que l'ex-religieuse[431] échappée +de Grenoble pour venir donner d'Alembert à Paris, tenait le ménage et le +salon de l'abbé, et gagnait la faveur du Régent, en apportant à ses +plaisirs la variété de débauches antiques, la distraction de nouvelles +lupercales[432]. + +Il y avait déjà d'audacieux projets dans cette tête pétillante de malice +et d'esprit si bien ajustée sur un long cou plein de grâce, dans cette +jeune Tencin qui cherchait à se glisser dans les affaires, à se loger +quelque part dans l'État avec son frère! Déjà courant les ministres, +visitant les ambassadeurs, voyant les financiers, sollicitant les +magistrats, donnant audience aux nouvellistes lui apportant la primeur +des histoires de la cour et de la ville, présidant une assemblée furtive +de prélats en permanence chez elle, quand le cardinal de Bissy ou le +nonce du pape ne pouvait pas les recevoir[433], et ayant fait de sa +maison une espèce d'académie, elle est la première des femmes politiques +qui aient compris le pouvoir des gens qui tiennent une plume, qui ait +caressé et choyé ce parti nouveau: les hommes de lettres[434]. + +Avant le dîner de madame Geoffrin, il y a le _dîner de la Tencin_, chez +laquelle l'autre se glisse pour recueillir ce qu'il y a de meilleur et +de plus illustre dans l'inventaire de la vieille femme. + +Madame de Tencin, dit Duclos, avait une qualité que n'a poussée à ce +point aucune femme de son temps: l'esprit d'avoir l'esprit de la +personne avec laquelle elle avait affaire. C'était une merveille que la +simplicité et la bonhomie dont elle enveloppait toute la rouerie de sa +personne, et longtemps Marmontel rira de sa naïveté, quand il se +rappellera au sortir des visites passées, ses exclamations: _la bonne +femme!_ + +Cette curieuse personnalité du siècle, il fallait l'entendre en sa +petite maison de Passy, en ce lieu de retraite où sa pensée se +recueillait pour ourdir une trame, il fallait l'entendre professer +l'expérience, tenir à ses familiers un cours pratique de la vie du +monde, faire montre de «cet épais bon sens» dont la frêle créature +semble avoir l'orgueil plus que de toute autre chose: «Faites-vous, +disait-elle, à un homme de lettres dont elle avait entrepris +l'éducation, des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on +fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop +dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels pour +ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce +que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui +vous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y +rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous servir. Mais de celle +que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre +chose que l'ami, car, entre amants, dès qu'il survient des nuages, des +brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle +assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus, +entendez-vous?[435]» + +Madame de Tencin ambitionnait encore la réputation d'être une amie toute +dévouée ou une ennemie déclarée. + + * * * * * + +Entre cette femme qui, malgré tout, en dépit même de l'indulgence du +temps, ne pouvait échapper à la déconsidération[436], et Richelieu qui, +malgré le relief de ses amours, avait grand'peine à se faire accepter +de la grande société, Richelieu, qui avait eu besoin de tuer en duel le +prince de Lixen pour ne plus entendre bourdonner à ses oreilles le nom +de Vignerot[437], entre ces deux ambitions qui pressentaient de si +grands obstacles, une liaison ne pouvait être qu'une ligue, la mise en +commun de l'esprit d'entreprise de la femme et de la réputation à la +mode de l'homme. + +Madame de Tencin pensa que Richelieu était le seul homme qui pût mettre +son frère au ministère, et peut-être, Fleury mourant, lui procurer sa +succession. Elle s'attacha complètement à lui, surveillant les études +de son fils, réglant les comptes de son intendant, servant ses amours, +éclairant par des reconnaissances habiles tout ce qu'il tentait, +interrogeant et confessant pour lui, à l'armée ou en province, la cour, +Paris, le grand monde, le petit monde, la livrée, lui mettant l'oreille +à toutes les portes, lui ouvrant l'intérieur de la Reine, lui dévoilant +les colères du Cardinal, l'avertissant de l'influence naissante de +Mirepoix sur le Roi, prenant la mesure des gens auxquels il allait avoir +affaire, lui en donnant la clef et la valeur, lui ménageant les +entrevues, lui épargnant les démarches, le mettant en garde contre la +sottise des rancunes et la niaiserie des premiers mouvements, l'arrêtant +sur le danger de faire entrer à l'académie un athée comme Voltaire, +l'empêchant de perdre du temps avec de _petites femmes_, lui prêchant +toutefois de les faire parler, le conseillant, le renseignant, lui +annonçant toute chaude l'apoplexie de Breteuil, lui dénonçant la cabale +qui se prépare pour le renverser au voyage de Fontainebleau d'automne, +lui montrant l'ennemi ou le danger, la chose à faire ou le coup à +craindre, la faveur à miner ou le crédit à ménager; et cela, dans une +langue de scepticisme précise et concise, froide et nette comme la +parole même de l'expérience. + +Type curieux de ce temps dont l'apparence n'est que mollesse, paresse, +et dont l'abord n'est plein que des dieux du repos, tandis qu'au fond et +dans l'ombre des âmes, s'agitent les ambitions dévorantes et les +activités furieuses qui se plaignent par la voix d'un homme de ce +siècle «de ne pas dormir assez vite»; madame de Tencin n'est que +mouvement, qu'agitation, que fièvre. + +Toute la journée aux visites, aux audiences, aux conciliabules des +ministres, aux avis de ses amis, de ses espions; toute la nuit aux +écritures, aux mémorandums, aux rapports, aux missives de dix pages, à +sa fabrique de lettres anonymes, à son _grimoire_[438]. + +Il semble qu'elle ne soit femme que par le système nerveux, et qu'elle +ne tienne à l'humanité que par cette maladie de foie qui irrite encore +son activité des chaleurs de sa bile. L'amour est pour elle une affaire +de canapé[439]; ni la passion ni le sentiment ne parlent à son coeur, +gagné et rempli tout entier par la nouvelle religion du siècle que +Maurepas baptise «la religion de l'esprit». + + * * * * * + +Cette femme cependant détachée de son sexe, de son coeur, supérieure aux +instincts tendres, aux illusions, aux émotions, partage son âme avec +une autre moitié d'elle-même. Elle vit dans une de ces communautés +d'existence, et toute à l'un de ces dévouements où souvent tout le coeur +des sceptiques se concentre et se réfugie. + +Ces menées sans trève, cette imagination sans sommeil, le maniement +admirable de la flatterie, les ressources de l'intelligence, prescience, +coup d'oeil, esprit, séduction, tout était ramené par madame de Tencin +vers l'ambition, vers la fortune de son frère[440], de ce frère avec +lequel, au dire du public, elle faisait ce ménage dont le public voulut +voir un autre exemple dans l'amitié fameuse de la duchesse de Gramont et +du duc de Choiseul; liaisons étranges et profondes, où l'ambition +aurait violé la nature pour faire garder à la famille les secrets +entendus de l'oreiller seul, se dérober aux tentations comme aux +expansions extérieures, et assurer à cette confidence et à cette +intimité dernières la discrétion d'un même sang! + +Aussitôt les amours du Roi arrangées par Richelieu, la faveur de madame +de la Tournelle déclarée, madame de Tencin parle à Richelieu du besoin +qu'ils ont d'unir toutes leurs forces pour le soutien de madame de la +Tournelle, et de joindre contre Maurepas, les Rohan aux de +Noailles[441]. Elle lui montre que là est la grande nécessité de leur +situation, leur défense et le noeud du succès: il faut que Richelieu +ramène à lui et rattache au parti madame de Rohan, cette maîtresse qu'il +n'a point voulu offrir au Roi, préférant lui donner la maîtresse de son +cousin. Et pour désarmer ce dépit amoureux d'un nouveau genre, ce sera +madame de Tencin elle-même qui ira trouver madame de Rohan, et qui +parviendra à obtenir qu'elle ne se plaigne plus qu'avec un reste +d'aigreur «de n'avoir pu acquérir un ami, et de n'avoir paru digne à +Richelieu que de certains sentiments». + +Après avoir rallié les Rohan à Richelieu, toute son attention et toute +sa stratégie se tournent contre Maurepas, «l'homme au coeur perfide». +Voilà l'ennemi contre lequel madame de Tencin ne cesse de mettre en +garde Richelieu, l'adversaire à craindre, le ministre à ruiner. Elle le +perce, elle le suit. Elle dit à l'oreille de Richelieu le _gazetin_ que +Maurepas rédige et qui est remis au Roi tous les matins, les éclats de +rire continuels que le Roi et le ministre s'en vont cacher dans les +embrasures des fenêtres, l'alliance de Maurepas avec le contrôleur +général, la dépendance d'Amelot qui ne fait pas «une panse d'_a_ sans +les ordres qu'il reçoit de Maurepas», les trois quarts d'heure que +Maurepas a passés avec le Cardinal, la mine joyeuse qu'il montrait en +sortant, la police des propos des petits appartements faite par Meuse +pour le comte de Maurepas, les indiscrétions de Pont de Veyle sur le +compte de son chef, chaque pas, chaque piste, chaque détour, chaque +traité secret, chaque marche et jusqu'à chaque changement de physionomie +de Maurepas. Puis, s'élevant à la conclusion, à la vue générale de la +position, considérant, sans se laisser aveugler par l'hostilité, +l'ensemble du pouvoir de Maurepas, son influence sur l'esprit du Roi, sa +toute-puissance sur le secret de la poste, son armée d'espions, sa +fabrique de petites nouvelles, tenant compte de ses cailletages et de +ses coups fourrés, elle laissait à Richelieu dégrisé et ramené au vrai +sens des choses, l'option entre deux seules conduites: un raccommodage +plâtré ou une attaque à fond; et pour l'attaque, c'est elle encore qui +en trace le plan et en marque le terrain: «La marine a recueilli cette +année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer;» c'est là, +dit-elle, où il faut attaquer Maurepas. + +Si rien ne la trouble, ni ne l'effraye, nul ne la trompe ni ne +l'éblouit. + +Le contrôleur général ne la dupe pas avec son air brusquement bonhomme, +elle le voit depuis des temps infinis marcher sous terre, sans qu'on +s'en aperçoive, et elle dévoile à Richelieu ses agissements secrets pour +remplacer Amelot par son ami intime M. de Rennes; intrigue qui, si elle +réussissait, ferait les ministres tout-puissants et amènerait la ruine +de Richelieu et de son frère. + +Le maréchal de Belle-Isle, dont les trois quarts des Parisiens font un +homme de génie, ce Belle-Isle qui inquiète l'Europe, n'entre dans son +jeu que comme un comparse: elle ne voit en lui qu'un assommoir à +ministres, un moyen d'annihiler Maurepas, et elle engage Richelieu à +renforcer les prôneurs de Belle-Isle, à répéter qu'il fait au-delà des +forces humaines, pour lui faire prendre le haut du pavé et tenir le +ministère dans l'humilité et le néant. + +Elle pousse encore en avant le maréchal de Noailles, sachant bien que le +héros n'est guère sérieux, et que c'est une bonne marionnette à faire +disparaître un jour au profit de Richelieu. Cette alliance avec les de +Noailles, il était bon, suivant elle, de l'affermir par une liaison avec +les Paris-Duverney. Elle voyait de solides avantages à s'attacher ces +grands amis de Belle-Isle et à tourner leur enthousiasme naturel au +profit du maréchal de Noailles. Elle montrait qu'ils avaient beaucoup +d'amis, «tous les souterrains possibles,» de l'argent à répandre, rien à +désirer ni à demander, et qu'ils ne seraient accessibles que par les +caresses de l'amitié. + +Puis dans cette revue des puissances et des influences, de la cour, des +individualités et des groupes d'intérêts, c'était d'Argenson qu'elle +peignait comme sourdement hostile, dont elle racontait les nuits d'amour +à la maison de Neuilly et les sommeils le lendemain matin au conseil, +d'Argenson qu'elle montrait faisant des soupers _sous le nez_, où il +buvait au point de ne pouvoir ni travailler ni se montrer, d'Argenson +enfin complètement livré à l'intrigante Mauconseil dont la Tencin dira: +«que Richelieu aurait toujours à sa volonté la personne, mais jamais le +coeur». + +Lumières, renseignements, conseils, tout aboutissait toujours au centre +des opérations de Richelieu, et au coeur de la faveur: à madame de +Châteauroux. Par madame de Tencin, Richelieu était mis au fait de la +confiance placée bien mal à propos dans telle ou telle femme, et contre +laquelle il fallait la précautionner. Par elle il savait le degré +d'intimité où elle était avec d'Argenson, degré qu'il ne fallait pas +laisser dépasser, par elle il connaissait le commerce d'amitié et +d'ironie que la moqueuse personne avait avec Marville et leur +fabrication en commun de ridicules et de travers, par elle il était +instruit des propos indiscrets du premier valet de chambre de la +favorite «le plus grand babillard de la terre», par elle il pénétrait +dans les mystères de son alcôve. Par madame de Tencin Richelieu était +tenu au courant, jour par jour, de la température de l'amitié de la +duchesse de Châteauroux. Madame de Tencin lui mandait les manoeuvres +employées pour refroidir la favorite à son égard, lui disait qu'on ne +cessait de lui répéter qu'il avait déjà dégoûté le Roi de sa soeur, qu'il +en ferait autant d'elle s'il restait dans l'étroite privauté du Maître. + +Toute dépitée que fût madame de Tencin des froideurs de madame de +Châteauroux pour son frère[442], du refus qu'elle avait fait de ses +services, de la répulsion qu'elle devinait en elle pour elle-même et ses +intrigues[443], elle ne donnait rien au ressentiment, ni même à +l'antipathie dans ses rapports sur la favorite. Ses jugements sur cette +femme, _haute comme les monts_, ainsi qu'elle dit quelque part, étaient +exempts de toute passion. + +Son intelligence l'avait si bien délivrée des jalousies et des +petitesses de son sexe qu'elle travaillait à maintenir, à asseoir la +favorite, à en faire un personnage politique, en retirant à Voltaire la +négociation secrète dont Amelot et Maurepas l'avaient chargée, et en +tâchant d'obtenir que le roi de Prusse déclarât «qu'il nommait madame de +la Tournelle comme la personne en laquelle il plaçait sa confiance.» +Enfin madame de Tencin, en dernier lieu, consentait à lui indiquer un +grand rôle dans une conception virile sortie de sa tête de femme. + + * * * * * + +Les plaintes de la France n'étaient pas sans écho dans cet esprit de +femme, auquel on ne saurait refuser la clairvoyance, la lucidité, la +netteté, le sang-froid, en même temps que l'instinct d'une politique +générale plus grande, malgré toute la misère de ses détails, que la +politique du ministère. Madame de Tencin souffrait de la faiblesse ou +plutôt de l'absence de cette volonté qui donne la vie aux monarchies et +circule du roi dans l'État. Elle se plaignait de cette indifférence dont +rien ne pouvait tirer le Roi[444], de cette lâcheté apathique qui le +disposait aux résolutions les plus mauvaises, mais lui donnant le moins +d'embarras à prendre et le moins de peine à suivre. Elle déplorait avec +l'opinion publique la somnolence de tête et de coeur de ce souverain, que +la vue de Broglie, à son retour d'Allemagne, n'animait pas même d'un peu +d'indignation, de ce souverain qui se dérobait aux déplorables nouvelles +pour échapper à leur désagrément, et, désertant les affaires, voyant le +mal et le laissant faire par crainte d'un dérangement ou d'un effort, +croyant par lassitude chaque ministre sur parole, paraissait jouer à +pile ou face dans son conseil les plus grands intérêts de l'État. Lui +parler raison «_c'était comme parler aux rochers_», disait madame de +Tencin, avec un fond de mépris qu'elle ne pouvait cacher. Et pour le +tirer de son engourdissement, elle ne voyait d'autre moyen qu'une sortie +violente de ses habitudes et de sa vie, d'autre voix que la voix de sa +maîtresse: madame de Châteauroux devait décider Louis XV à se mettre à +la tête de ses armées. + +Tel était le projet dont madame de Tencin faisait donner par Richelieu +l'idée à la favorite; et c'est ainsi que, au moment même où les esprits +indignés des insolences de madame de Châteauroux commençaient à se +tourner contre le Roi, madame de Tencin préparait dans la coulisse une +Agnès Sorel de sa façon, qui devait, dans ses idées, non-seulement +reconquérir à la maîtresse du Roi et au Roi les sympathies de la +nation, mais encore procurer à Richelieu l'oubli de son misérable rôle +de Figaro des petits appartements et la chance d'une grande fortune à +ciel ouvert[445]. + + + + +XIV + +Transformation de la duchesse de Châteauroux.--Ses efforts pour +_ressusciter_ le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement +de l'armée de Flandre.--La vieille maréchale de Noailles.--Le sermon du +Père Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de +Châteauroux.--Elle est nommée surintendante de la maison de la +Dauphine.--La nomination de toutes les places accordées au bon plaisir +de la favorite. + + +Le projet de madame de Tencin tombait dans une âme qui y était toute +prête et disposée: madame de Châteauroux se précipitait au rôle que +Richelieu lui apportait. Aux ardeurs, aux hauteurs d'orgueil d'une +Montespan, elle unissait sous l'apparence paresseuse de son corps les +énergies et les ambitions viriles d'une Longueville. Cette cour molle et +paresseuse, ce temps de petites choses, ce règne sans appareil, sans +grandeur, sans déploiement de majesté, lui paraissaient un théâtre trop +étroit pour son amour; dans sa fierté, dans ses impatiences, dans la +fièvre de sa volonté, dans l'activité de ses projets, dans la passion de +son esprit, il y avait le feu d'une Fronde aussi bien que l'âme d'un +grand règne. + +Enivrée par le plan de madame de Tencin, elle devenait tout à coup une +autre maîtresse et révélait une autre femme: elle se mettait à remuer +les volontés du Roi, à le mener au plus haut de ses devoirs, à lui faire +manier presque de force les plus grandes parties du gouvernement, à +l'aiguillonner et à l'accabler du sentiment de sa responsabilité, à lui +parler sans cesse des ministres, du parlement, de la paix, de la guerre, +de ses peuples, de l'État, et faisait à tout moment le rôle et le bruit +de la conscience d'un roi auprès de ce monarque fainéant qui, tout +étourdi de ces grandes paroles, de ces grandes idées dont madame de +Châteauroux ne cessait de le poursuivre, lui disait: «Vous me +tuez!--_Tant mieux, Sire_, répondait madame de Châteauroux, _il faut +qu'un roi ressuscite_[446]!» + +«Ressusciter le Roi!» rendre à l'État un roi enlevé à une reine, l'armer +pour l'honneur de sa couronne et le salut de ses peuples, marcher debout +à côté de lui comme la victoire, être l'inspiration de son courage, la +voix de sa gloire, et désarmer enfin les chansons de la France avec les +_Te Deum_ de Notre-Dame..., telle est la superbe ambition qui s'empare +de la favorite, éblouie de ce magnifique avenir. + +Et voilà madame de Châteauroux versant à Louis XV le zèle qui la dévore, +l'exhortant à la guerre, le poussant aux armées. Elle lui promet la +reconnaissance et les adorations de ses sujets. Elle lui montre les +insolences de l'ennemi, nos frontières menacées, nos armes sans audace, +nos généraux sans génie, nos troupes sans confiance, notre fortune +épuisée. Elle sort du tombeau l'ombre de Louis XIV pour rappeler à son +petit-fils les soins de son héritage, les obligations de son sang. Elle +tente à toute heure les mains du Roi avec cette épée de la France, si +belle à porter. + + * * * * * + +Des intrigues de cour qui se croisaient bientôt, servaient et +secondaient les projets belliqueux de madame de Châteauroux. Maurepas, +désarmant un moment, entrait dans les vues de la favorite: il comptait, +pendant la guerre et à l'armée, s'insinuer plus avant dans les bonnes +grâces du Roi, aller à ses fins, faire rendre à sa position tous ses +avantages, se ménager de faciles occasions de s'attacher des créatures, +rendre son ministère plus recommandable, et rapporter tous les succès de +la campagne à la sagesse de ses avis et à la célérité de ses ordres. + +Le maréchal de Noailles venait après M. de Maurepas donner aux plans +enthousiastes de madame de Châteauroux l'appui de représentations +énergiques et l'autorité de sa position à la cour. Aimé du Roi[447], +craint des ministres, les inquiétant par la supériorité de son esprit, +l'ascendant de son âge, le crédit de ses alliances, le maréchal de +Noailles avait été désigné par les avis réunis du conseil pour commander +l'armée de Flandres; et le Roi l'avait nommé. + +«Il faudra que vous voyagiez!» disait un jour Louis XV au maréchal. Le +duc de Noailles répondait sur le ton de la plaisanterie qu'il était bien +vieux pour entreprendre des voyages, mais voyant que le Roi parlait +sérieusement et que l'on était dans la galerie, il lui faisait observer +que ce n'était pas le lieu convenable pour prendre ses ordres, et qu'il +le priait de vouloir bien lui marquer l'heure à laquelle il devait venir +les recevoir. Le Roi donnait rendez-vous au maréchal après le débotté, +dans sa garde-robe. Aussitôt que Louis XV lui déclarait qu'il le faisait +appeler pour commander en Flandre, le maréchal s'écriait: «Est-ce vous, +sire, qui le voulez?» Le Roi lui répondant que c'était lui-même qui le +désirait; le maréchal lui représentait longuement les malheureuses +circonstances présentes, l'éloignement de toutes les forces du Roi, le +peu de troupes qui se trouvaient en Flandre et la supériorité des +troupes d'Angleterre unies aux Autrichiens et aux Hanovriens... + +Cette nomination était un coup habile des ministres: le maréchal était +par ce commandement exilé de la cour, écarté de la personne du Roi; et +un moment le maréchal eut peur pour son crédit de ce commandement des +forces de la France du Rhin à la mer et qui lui permettait de promener +en maître l'armée d'une frontière à l'autre. + +Mais il y avait dans la famille de Noailles un conseil précieux, une +femme de tête, qui, malgré ses quatre-vingt-dix ans, passait encore aux +yeux des bons observateurs, pour le plus habile politique de son temps. +Cette femme, vénérable et redoutable, dont tout le coeur et tout l'esprit +n'avaient été tournés, pendant tout le cours d'une si longue vie, que +vers l'agrandissement de sa maison; cette aïeule, mère de onze filles et +de dix fils, dont les enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, +tant morts que vivants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État, +montaient à plus de cent; cette femme de cour, sans scrupule et sans +rigorisme étroit, qui avouait avoir usé également, presque +indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de +la faveur des princes et l'avancement des siens, la vieille maréchale de +Noailles, née Beurnonville, n'était point encore rassasiée des +prospérités, des charges, des héritages, des survivances, qu'elle avait +amassés sur son sang; et lorsque ses courtisans la comparaient à la mère +des douze tribus d'Israël, lorsqu'ils lui promettaient que sa race +s'étendrait comme les étoiles du firmament et le sable de la mer, il +échappait à la vieille maréchale inassouvie, dans un soupir, ce regret: +«Et que diriez-vous si vous saviez quels bons coups j'ai manqués[448]!» + +Le maréchal avait une conférence avec sa mère, et sortant d'auprès +d'elle, Maurepas avait presque de l'étonnement à le voir entrer aussi à +fond et avec une telle apparence d'innocence dans tous ses plans. La +vieille femme avait fait toucher à son fils du doigt la situation: il +fallait emmener le Roi à l'armée et tout seul[449], de façon à jouer aux +ministres ce piquant tour d'avoir le maître sous la main, et de +travailler avec lui sur tous les paquets venant de Paris. + + * * * * * + +Insinuations de Maurepas, représentations du maréchal, insistances de +Richelieu, de tous les familiers, de tous les courtisans à la dévotion +de la maîtresse, tout conspirait auprès du Roi et dans ses entours les +plus intimes pour le succès de madame de Châteauroux. Dans le coeur même +de Louis XV se réveillaient les véhémentes apostrophes que le père +jésuite Tainturier avait osé lui adresser en face du haut de la chaire, +dans son sermon sur la _Vie molle_; et il sentait retentir en lui cette +voix audacieuse et sévère l'appelant à toutes les activités, à toutes +les initiatives, à tous les courages de la royauté, lui montrant, à côté +de son conseil à éclairer, de ses ministres à gouverner, ses armées à +conduire pour faire éclater en elles la puissance du bras de Dieu[450]. + +La duchesse de Châteauroux triomphait, et, si des empêchements +divers[451] s'opposaient au départ du Roi, en l'automne de l'année 1743, +elle avait la certitude que, au printemps prochain, le Roi se mettrait à +la tête des armées. + + * * * * * + +Et l'année 1744, l'année de la grande faveur en même temps que de la +disgrâce, commence pour la favorite. Alors on la voit menée par le Roi à +l'Opéra dans le carrosse où il a ses filles[452]. + +On la trouve à l'audience de congé de l'attaché de Suède, placée la +première en tête des dames titrées à la droite de la Reine. Elle +apparaît un jour avec au cou un collier de perles de cent mille livres, +acheté par le Roi à la princesse de Conti, un collier au milieu duquel +il y avait une admirable perle longue. Parmi les caprices qui viennent à +la toute-puissance, la duchesse avait la fantaisie d'avoir une clef des +quatre balcons fermés du salon de Marly: aussitôt le contrôleur général +du château s'empressait de lui faire forger et de lui porter cette clef +qu'il n'avait pas lui-même[453]. + + * * * * * + +Une place d'une très-grande importance et telle qu'il fallait remonter à +madame de Montespan pour en retrouver une pareille dans l'histoire des +faveurs de la monarchie, était donnée à la fin d'avril, au moment du +départ du Roi pour l'armée, à la duchesse de Châteauroux. Elle était +nommée surintendante de la maison de la Dauphine[454], de l'Infante +dont Richelieu devait aller faire la demande en Espagne. + +Mais la place n'était rien auprès de l'influence que la duchesse avait +eue dans toutes les nominations, et qui faisaient de la maison de la +Dauphine comme une chambrée de tous les amis, parents et parentes et +créatures de la favorite et du duc de Richelieu. Et ces choix avaient +été insolemment faits au mépris des prévisions et des listes courant +déjà Paris qui nommaient la maréchale de Berwick ou de Duras pour la +charge de dame d'honneur, madame de Matignon ou madame d'Antin pour la +charge de dame d'atours. Les noms qui étaient prononcés pour les dames +de la Dauphine, étaient madame d'Egmont la belle-fille, la duchesse de +Rochechouart, madame de Lesparre, madame de Forcalquier. + +La dame d'atours: c'était madame de Lauraguais. Parmi les autres femmes +nommées on citait d'abord madame de Pons, fille de Lallemand de Metz qui +avait toute la confiance de madame de Châteauroux, madame de Champagne, +fille de madame de Doyes et nièce de monsieur d'Estissac; madame de +Faudoas dont le beau-père avait rendu tous les services imaginables, il +y avait quelques années de cela, en Languedoc à Richelieu. Madame de +Châteauroux lui annonçait sa nomination dans ce billet: «_Ne soyez point +inquiète, le Roi vous a nommée dame du Palais de madame la Dauphine, je +vous en fais mon compliment_:» un billet qui troublait grandement les +traditions des gens de la cour, qui ne reconnaissaient de palais que +celui du Roi et de la Reine. + +Deux autres femmes que nous retrouverons dans la voiture de la duchesse +de Châteauroux, lors de sa fuite de Metz, étaient l'une madame de +Bellefonds, nièce de Richelieu, l'autre madame du Roure, que la duchesse +ne connaissait pas, mais qui était la soeur de son plus intime ami, le +marquis de Gontaut. La duchesse pressait le marquis d'accepter une place +dans la maison de la Dauphine, le marquis s'y refusait, disant qu'il +aimait trop sa liberté. Là-dessus, elle lui demandait s'il n'avait pas +quelque parent à qui il serait bien aise de faire plaisir. Le marquis +lui nommait alors sa soeur qui avait peu de bien. Madame de Châteauroux +de se désoler qu'il ne lui eût pas parlé plus tôt, de lui dire que +toutes les places étaient données, qu'il était trop tard, et le soir, le +Roi de recommencer les jérémiades de la duchesse. + +... Ce n'était qu'une aimable plaisanterie, et quelques jours après la +place était donnée à la soeur de M. de Gontaut[455]. + +Il semble que, dans toutes ces nominations, le bon plaisir de la +maîtresse ait été seul écouté: c'est ainsi que monsieur de Chalais qui +désirait très-vivement pour sa fille, madame de Périgord, une place chez +la Dauphine, ne l'obtenait pas, malgré les instantes recommandations de +Maurepas. + + + + +XV + +M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.--Son entrevue +secrète avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopération armée de +Frédéric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu à Choisi entre le Roi, +madame de Châteauroux, Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse acceptée, +et rédaction du traité confiée au cardinal de Tencin.--Entrevues de +madame de Châteauroux et de Rottembourg.--Le traité de juin 1744, +précédé du renvoi d'Amelot.--Billet de remerciement de Frédéric à madame +de Châteauroux pour sa participation aux négociations.--Lettre de la +duchesse de Châteauroux au maréchal de Noailles afin d'obtenir son +adhésion à sa présence à l'armée.--Réponse du parrain de _la +Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les représentations de +Maurepas à Louis XV.--Départ du Roi à l'armée sans sa maîtresse.--Madame +_Enroux_ en Flandre. + + +Cette faveur de la duchesse de Châteauroux, le besoin qu'un souverain +étranger avait de l'alliance du Roi de France, et l'appel qu'il faisait +à sa maîtresse pour l'obtenir, la poussaient au plus haut point, plaçant +la femme aimée parmi les rares favorites qui partagent, avec l'amour de +leur royal amant, une partie de sa puissance. + +La négociation dont Amelot et Maurepas avaient chargé Voltaire, et que +madame de Tencin avec son profond sens politique, voulait mettre aux +mains de celle à la grandeur de laquelle elle travaillait, par un +concours de circonstances heureuses, était confiée à la favorite. + +M. de Rottembourg, neveu du diplomate silésien qui finit sa carrière par +l'ambassade d'Espagne, avait épousé la fille de madame de Parabère, +avait mangé au jeu et la fortune de son oncle et la fortune de sa femme; +après quoi, il avait pris le parti de laisser sa femme dans un couvent +en France[456], et de se rendre auprès du Roi de Prusse. Et Berlin +s'émerveillait de la façon dont le Roi recevait Rottembourg, un homme +qui n'avait aucun talent militaire, et dont tout le mérite était d'avoir +été amené par le jeu à vivre dans la meilleure compagnie de Paris. + +M. de Rottembourg était depuis des années en Prusse, et le monde de +Paris l'avait parfaitement oublié, lorsque le duc de Richelieu, au +milieu de l'hiver de 1743, recevait un billet par lequel M. de +Rottembourg lui annonçait sa présence à Paris[457]. Dans ce billet il +mandait à Richelieu qu'il désirait un entretien, mais que, ayant une +communication de la plus haute importance à lui faire, il le priait de +le recevoir le plus secrètement qu'il était possible. Richelieu prenait +toutes les précautions imaginables pour qu'il ne fût vu de personne à +son entrée dans son hôtel de la place Royale. Le premier mot de +Rottembourg était: «Voilà ma lettre de créance,» et il remettait une +lettre que Richelieu, après l'avoir décachetée, reconnaissait pour être +de la main du Roi de Prusse. Là-dessus Rottembourg apprenait à +Richelieu, que Frédéric avait des avis certains que pendant la campagne +projetée pour l'année suivante, dans le temps que Louis XV serait occupé +à la conquête de la Flandre, le prince Charles devait passer le Rhin et +entrer en Alsace. Le seul moyen de parer ce coup, selon le Roi de +Prusse, était, aussitôt le passage du Rhin par le prince Charles, que +lui Frédéric entrât en Bohême. Et Rottembourg offrait cette coopération +armée au nom de son maître, mais à une condition expresse: «C'est +qu'aucuns des ministres actuels de S. M. n'auraient connaissance de ce +traité, S. M. prussienne voulant qu'il fût conclu entre les deux Rois et +lui (M. de Richelieu) en tiers[458].» + +M. de Richelieu n'avait rien de plus pressé que de faire atteler et de +se rendre sur l'heure à Choisy où se trouvait le Roi. En arrivant, il +demandait ce que faisait le Roi; on lui répondait qu'il était chez +madame de Châteauroux. Louis XV n'aimait pas les visites en ces +moments-là. Richelieu continuait toutefois son chemin devant +l'étonnement de l'homme de la Chambre. + +Arrivé à la porte de la chambre de madame de Châteauroux, après avoir eu +la précaution de tourner plusieurs fois la clef, Richelieu se décide à +entrer. Louis XV lui demande sèchement ce qu'il veut: «Je viens rendre +compte à Votre Majesté d'un événement qui le surprendra autant que moi,» +s'écrie Richelieu, qui rend compte de son entrevue avec Rottembourg. Un +conseil est aussitôt tenu entre le Roi, madame de Châteauroux et +Richelieu; l'on prend la résolution d'accepter les propositions du Roi +de Prusse, et Louis XV dit à Richelieu: «qu'il n'a qu'à aller en avant +et à travailler d'après ce plan». Cependant Richelieu ne se trouvant pas +les connaissances diplomatiques nécessaires, et le Roi de Prusse ne +voulant d'aucun des secrétaires d'État, Richelieu conseillait à Louis XV +de prendre pour la rédaction du traité le maréchal de Noailles et le +cardinal de Tencin: «À la bonne heure, disait le Roi, allez leur parler +de ma part, et voyez si l'on en voudra en Prusse[459].» + +Du jour où le cardinal de Tencin s'occupait de l'élaboration du traité, +Rottembourg[460], entrait en relation avec la femme qui avait appuyé de +sa parole; dans le conseil de Choisi, l'alliance avec le Roi de Prusse, +et qui pouvait déjà bien avoir été gagnée à Frédéric par quelque habile +flatterie. De nombreuses entrevues avaient lieu entre l'envoyé secret du +Roi de Prusse et la favorite, dans lesquelles le diplomate prussien +recevait de la bouche de la femme aimée de Louis XV, des +recommandations, des avertissements, des instructions propres à mener à +bonne fin la négociation, le mettant dans le secret des antipathies du +Maître, le garant des fausses démarches, lui faisant, pour ainsi dire, +la leçon sur ce qu'il y avait à faire jouer ou à ne pas faire jouer. +C'est ainsi que le 24 avril, à la suite d'un conseil où il avait été +question du traité avec le Roi de Prusse, le cardinal de Tencin écrit +que Rottembourg avait vu le matin madame de Châteauroux qui l'avait +averti que son projet avait été rejeté dans le premier moment par le Roi +à cause de deux difficultés qu'on était en train de tourner[461]. + +Enfin le projet du traité arrêté dans un comité chez le cardinal de +Tencin, et Rottembourg attendant les ordres qui devaient l'appeler à +Metz auprès du Roi pour la signature, madame de Châteauroux recevait du +roi de Prusse une lettre dans laquelle il la prévenait que son envoyé +secret irait la voir pour la consulter sur la manière dont il devait +parler à Louis XV. + +L'entrevue avait lieu à Plaisance, où se trouvait la duchesse de +Châteauroux après le départ du Roi. La favorite, tout en reconnaissant +que Belle-Isle était pour le moment le premier de nos généraux[462], +engageait vivement Rottembourg à ne point déclarer à Louis XV la part +que l'homme en défaveur avait à la négociation, l'engageait même à ne +point le nommer dans la crainte de refroidir le Roi pour le traité. Et +comme Rottembourg réclamait toujours le plus grand secret, et que la +duchesse reconnaissait la difficulté que le traité fût signé à l'armée +sans qu'on en eût connaissance, elle opinait pour que la signature eût +lieu à Paris. Toutefois Tencin n'osait en faire la proposition au Roi et +au maréchal de Noailles, dans la crainte qu'ils ne crussent l'un et +l'autre qu'il avait inspiré cette idée à Rottembourg pour que tout +l'honneur de la négociation lui revînt. Mais le Roi, de son propre +mouvement, ou sur l'avis de madame de Châteauroux, décidait que le +traité serait signé à Paris, et après quelques retardements apportés par +le maréchal de Noailles, le traité d'alliance entre la France et la +Prusse, au succès duquel la favorite avait si puissamment travaillé, +était définitivement conclu au mois de juin[463]. + +Mais madame de Châteauroux avait fait plus que d'amener le Roi à une +alliance avec la Prusse; servant les rancunes de Frédéric contre notre +ministre des affaires étrangères[464], elle était devenue sa complice +dans les manoeuvres qui avaient eu pour but de mettre à la porte du +ministère, un ennemi personnel, un homme qu'elle avait toujours vu +servir les haines de Maurepas avec un semblant de domesticité[465]. + +Amelot était un petit homme à la physionomie timide, qui de son premier +métier de commis auprès du Cardinal, avait gardé dans ses hautes +fonctions une façon de tremblement; il semblait toujours implorer pour +la conduite de son ministère, des lumières supérieures aux siennes, et +les implorait, en effet, auprès de Maurepas à l'aide d'une porte secrète +pratiquée dans le mur mitoyen de leurs deux cabinets; par là-dessus il +était bègue. + + En plein conseil, Amelot, + Comme en compagnie, + N'eût-il à dire qu'un mot, + Il le balbutie. + À qui s'en moque, il répond: + Mais, mais, mais m'en croyez-vous donc + Moins sot, sot, sot, + Moins so, so, moins ca, ca, + Moins so, sociable, + Moins ca, ca, capable[466]. + . . . . . . . . . . . . . . . + +Le Roi qui depuis assez longtemps mettait une assez mauvaise volonté à +l'écouter, à l'entendre, ne devait pas apporter trop de résistance à +s'en séparer. Dès le commencement d'avril, se trouvant chez la duchesse +de Châteauroux, une femme de la cour entendait le Roi revenant de lui +parler, dire qu'il ne pouvait plus y tenir, qu'avant peu il voulait +changer ce ministre et qu'il prendrait quelqu'un dont personne ne se +doutait[467]. Et le 24 avril, le Roi, que le maréchal de Noailles +sollicitait d'écrire un mot de sa main pour l'avancement des +négociations avec la Prusse, s'y refusait en lui disant: «Il faut qu'une +porte soit ouverte ou fermée, et cette défiance de quelqu'un en qui il +doit paraître que j'ai de la confiance ne me convient point non plus +qu'à mes affaires[468]...» Ce _quelqu'un_ était Amelot. + +Le dimanche 26 avril, M. de Maurepas avait beaucoup de monde à souper. +On était au fruit. Quelqu'un vint lui parler tout bas. Le ministre +sortait de table, se rendait chez le Roi qui lui ordonnait d'aller +demander la démission à M. Amelot[469], chez lequel il entrait en lui +disant: «Hodie tibi, cras mihi_[470]!» + +L'exécution d'Amelot faite le 27 avril, l'acceptation en principe du +traité par le Roi au commencement de mai, valaient à la duchesse de +Châteauroux comme récompense de ses bons offices, cette lettre de +Frédéric: + + «Postdam, le 12 mai 1744. + + «Madame, + +«Il m'est bien flatteur que c'est en partie à vous, Madame, que je suis +redevable des bonnes dispositions dans lesquelles je trouve le Roi de +France pour resserrer entre nous les liens durables d'une éternelle +alliance. L'estime que j'ai toujours eue pour vous se confond avec les +sentiments de reconnaissance. En un mot, Madame, je suis persuadé que le +Roi de France ne se repentira jamais du pas qu'il vient de faire et que +toutes les parties contractantes y trouveront un avantage égal. Il est +fâcheux que la Prusse soit obligée d'ignorer l'obligation qu'elle vous +a; ce sentiment restera cependant profondément gravé dans mon coeur[471]. +C'est ce que je vous prie de croire étant à jamais, + + Madame, + + Votre très-affectionné ami, + + FRÉDÉRIC[472].» + +À cette lettre, la favorite, cinq jours avant son départ pour rejoindre +le Roi, répondait par un billet où, dans la satisfaction de son orgueil, +sa reconnaissance se mettait pour l'avenir tout au service du souverain +qui lui avait écrit. + + _Plaisance_, 3 _juin_ 1744. + + _Sire, + +Je suis bien heureuse de pouvoir me flatter d'avoir pu contribuer à +l'union que je vois avec joie qui va s'établir entre le Roi et Votre +Majesté. Je sens, comme je le dois, les marques de bonté qu'elle me +témoigne. Je désirerais bien vivement trouver souvent les occasions de +lui prouver toute ma reconnaissance et le profond respect avec lequel +j'ai l'honneur d'être, + + Sire, + + De Votre Majesté + + La très-humble et très-obéissante servante + + Mailly, duchesse de Châteauroux_[473]. + +L'idée de la favorite acceptée par Louis XV, et la détermination prise +par le Roi de se rendre à l'armée, madame de Châteauroux avait songé à +ne pas se séparer de son amant et avait aussitôt préparé les moyens de +le suivre. Dès l'automne 1743, où elle avait pu croire que le Roi allait +partir pour les provinces menacées, elle avait songé à rendre favorable +à son désir le maréchal de Noailles, ce maréchal de toute l'Alsace fait +par elle, ce parrain auquel elle devait son aimable sobriquet de _la +Ritournelle_. + +Et le 3 septembre, elle lui écrivait une longue lettre, où timidement, +elle s'ouvrait à lui avec beaucoup de circonlocutions et de périphrases, +au bout desquelles elle faisait entendre au vieux courtisan que le Roi +était de moitié dans la sollicitation. + + _Choisy, ce_ 3 _septembre_ 1743. + +_Je sçay très bien, monsieur le maréchal, que vous avez autres choses à +faire qu'à lire mes lettres, mais pourtant je me flate que vous vouderé +bien me sacrifier un petit moment, tant pour la lire que pour y +répondre, ce sera une marque d'amitiés à laquelle je seré très sensible, +le Roy a eut la bonté de me confier la proposition que vous luy faite, +d'aller à l'armée dès ce moment; mais n'ayez pas peur, quoique femme, je +sçay garder un secret, je suis fort de votre avis et croit que cela sera +tres glorieux pour luy, et qu'il n'i a que luy capable de remettre ces +troupes comme il seroit à désirer quelles fussent ainsi que les testes +qui me paroissent en fort mauvais état par l'effroy qui gagne presque +tout le monde; il est vray que nous sommes dans un moment bien critique; +le Roy le sent mieux qu'un autre, et pour l'envie d'aller, je vous +répond qu'elle ne luy manque pas; mais moi, ce que je désirerais, c'est +que cela fut généralement approuvé et qu'au moins il recueillit le fruit +qu'une telle démarche mériteroit; pour un début ne faudroit-il pas faire +quelque chose et d'aller là pour rester sur la deffensive, cela ne +seroit-il pas honteux, et si d'un autre côté le hasard faisoit qu'il y +eut quelque chose avec le prince Charles, on ne manqueroit peut-estre +pas de dire qu'il a choisy le côté où il y avoit le moins d'apparence +d'une affaire. Je vous fais peut-estre là des raisonnemens qui n'ont pas +le sang commun; mais au moins j'espère que vous me diré tout franchement +que je ne sçay ce que je dis. N'imaginez pas que c'est que je n'ay pas +envie qu'il aille, car au contraire, premièrement ce seroit ne pas luy +plaire, et, en second lieu, tout ce qui pourra contribuer à sa gloire et +l'élever au dessus des autres rois, sera toujours de mon goût. Je croit, +monsieur le maréchal, que, pendant que j'y suis, je ne sçaurois mieux +faire que de prendre conseil de vous généralement sur tout; j'admet que +le Roi parte pour l'armée; il n'a pas un moment à perdre et il faudroit +que cela fut tres promt, qu'est-ce que je devienderé, est-ce qu'il +seroit impossible que ma soeur et moy le suivassions, et au moins si nous +ne pouvons pas aller à l'armée avec luy nous mettre à portée de sçavoir +de ses nouvelles tous les jours. Ayez la bonté de me dire vos idées et +de me conseiller, car je n'ay point d'envie de rien faire de singulier +et rien qui puisse retomber sur luy et luy faire donner des ridicules. +Vous voyé que je vous parle comme à mon amy et comme à quelqu'un sur qui +je compte, n'est-ce pas avoir un peu trop de présomption, mais ces +fondée, monsieur le maréchal, sur les sentimens d'amitiés et d'estime +singulière que vous a voué pour sa vie votre_ ritournelle. _Je crois +qu'il est bon de vous écrire que j'ay demandé au Roy la permission de +vous escrire sur ces matières-là et que c'est avec son +approbation_[474]. + +La réponse était délicate. Le maréchal de Noailles eut dans cette +occasion le courage de ne pas craindre de déplaire au maître. Il +répondait en ces termes à la maîtresse: + +«... Je viens, madame, à ce qui vous regarde, et vous pouvez être +assurée que, lorsque vous me ferez l'honneur de me demander conseil, je +ne vous en donnerai jamais qui ne tendent à la gloire du Roi, et qui par +conséquent ne soient les plus conformes à vos véritables intérêts. Je ne +crois pas, Madame, que vous puissiez suivre le Roi à l'armée avec votre +soeur. Vous en sentez vous même les inconvénients, en vous réduisant +ensuite à demander si vous ne pourriez pas venir dans quelque ville à +portée de recevoir tous les jours des nouvelles de Sa Majesté. Une +partie des mêmes inconvénients subsiste à venir, ainsi que vous le +proposez dans quelque ville à portée de la frontière. + +«Comme il paraît qu'on veut se conformer en tout aux anciens usages, je +vous rapporterai seulement ce qui s'est pratiqué en pareil cas du temps +du feu Roi. La Reine faisait elle-même des voyages, et se tenait avec +les personnes de sa suite, dans une place à portée de l'armée, mais je +n'ai aucun exemple à vous citer qui puisse favoriser le dessein où vous +êtes, et je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il faudrait et pour le +Roi et pour vous-même, que vous eussiez quelque raison plausible à +donner qui pût justifier aux yeux du public la démarche que vous feriez. +Vous voyez, Madame, par ma franchise que je parle plus en véritable ami +qu'en courtisan qui ne chercherait qu'à vous plaire, et je crois que +c'est ce que vous avez exigé et attendu de moi...» Et l'infortuné +maréchal cherchant à amadouer la femme habituée à n'être refusée en +rien, signait: _le parrain de la trop aimable ritournelle_[475]. + +À cette lettre, _la Ritournelle_ ripostait cinq jours après par une +ironie vraiment très-drôle, où elle disait au maréchal que ses coliques +la forçaient cette année ou la forceraient l'année prochaine à prendre +les eaux dans une ville très-rapprochée du Rhin, et par là, à portée de +l'armée. + + _À Fontainebleau, ce_ 16 _septembre_ 1743. + +«_Je ne puis pas laisser partir le courrier, monsieur le maréchal, sans +vous remercier de votre lettre. Je la trouve telle qu'elle est, +c'est-à-dire on ne peut pas mieux et on ne peut pas plus sensé de tous +les points, même jusqu'au dernier; mais, monsieur le maréchal, j'ay des +coliques qui ont grand besoin que l'on leur aporte remede, et je crois +que les eaux de Plombières seroit merveilleuse et qu'il ni-a que cela +pour me guérir. Si ce n'est pas cette année, au moins l'année prochaine. +Je ne veux pas aller plus loin. Adieu, monsieur le maréchal, santé, +bonheur et prospérité je vous souhaite et en vérité de bien bon coeur. Si +le duc dayen_ (d'Ayen) _est encore en vie, je vous prie d'avoir la bonté +de luy dire mille choses de ma part_[476].» + +Et le même jour, le Roi que peut-être cette opposition au projet +amoureux de sa maîtresse et l'ennui d'en être séparé, affermissaient +dans ses hésitations, et faisaient remettre à l'année prochaine son +départ pour l'armée, écrivait au maréchal cette lettre où il plaide pour +la femme et excuse d'avance le coup de tête auquel elle pourrait se +laisser aller. + +«... Madame de la Tournelle m'avait communiqué, comme vous croyez bien, +la lettre qu'elle vous a écrite. Je doute qu'on pût la retenir, si +j'étais une fois parti; mais elle est trop sensée pour ne pas rester où +je lui manderais. Les exemples que vous lui citez ne l'arrêteraient pas, +je crois, et elle a de bonnes raisons pour cela, que je ne puis vous +dire, mais qu'il vous est permis de penser[477].» + + * * * * * + +Maurepas était entré dans les desseins et les tentatives de madame de +Châteauroux pour entraîner Louis XV à se montrer à la tête de son armée, +mais il n'entendait pas que la favorite accompagnât le Roi. Au fond le +ministre voyait avant tout dans la personne du Roi à l'armée +l'éloignement de Louis XV de madame de Châteauroux, et avec +l'éloignement, il comptait sur l'indifférence, sur l'oubli, sur la +disgrâce de la favorite. Aussi dès que le projet de la favorite avait +transpiré, Maurepas s'en montrait-il l'adversaire le plus acharné. Et +tout l'automne de 1743, et tout l'hiver et tout le printemps de 1744, +faisait-il entendre à Louis XV doucement d'abord, puis plus +ouvertement, que s'il voulait faire son rôle de roi, de façon à jouir +entièrement de l'affection de ses sujets, de l'estime même de ses +ennemis, il fallait pousser jusqu'au bout le sacrifice de ses habitudes, +se séparer en un mot de madame de Châteauroux pendant la campagne; et il +ne manquait pas de rappeler au Roi l'exemple de Louis XIV abandonnant en +pareille circonstance madame de Montespan aux soins de Colbert. + +Madame de Châteauroux servie et défendue par son parti, liguée avec +d'Argenson, eut beau lutter et combattre pied à pied, la parole de +Maurepas, peut-être aussi cette popularité où le Roi entrait, +l'applaudissement de l'opinion publique qui élevait en ce moment son +coeur, réveillaient chez lui l'instinct de la pudeur et lui donnaient +pour un moment la force de certains renoncements. Madame de Châteauroux +recevait l'ordre de rester à Paris. Mais, comme si le Roi avait voulu +donner une consolation au dépit de sa maîtresse, en faisant la part +égale entre elle et la mère du dauphin, Louis XV en partant défendait à +la Reine de le suivre, et les instances, les humbles prières, les +billets timides et suppliants de Marie Leczinska n'obtenaient de son +mari que quatre lignes sèches, écrites sur un coin de bureau, où Louis +XV, au moment de monter en carrosse répondait à la Reine que «les +dépenses l'empêchaient de l'amener avec lui aux frontières.[478]» + +Le Roi avait pris sa résolution, toutefois il avait peine à s'arracher à +madame de Châteauroux, et dans une lettre où il prévenait le maréchal de +Noailles de l'attendre à souper le 30 avril, il disait: «Vous croyez +bien qu'une _princesse_ ne seroit pas fâchée que je différasse encore de +quelques jours, mais qu'elle seroit bien fâchée que cela pût me faire +quelque tort ou à mes affaires.» Et le 27 avril, dans une seconde +lettre, le Roi annonçait son arrivée définitive à Valenciennes seulement +pour le lundi 4 mai[479]. + + * * * * * + +Cette fois Louis XV était exact. Le 2 mai, après avoir soupé au grand +couvert, il rendait visite à la Reine chez laquelle il restait un quart +d'heure, puis il donnait l'ordre pour son coucher à une heure et demie. +À l'heure désignée il entrait dans sa chambre, ne faisait que changer +d'habit, entamait une conversation avec l'évêque de Soissons en +compagnie duquel il allait faire sa prière à la chapelle. Il rentrait +chez lui, faisait venir le Dauphin auquel il parlait en présence de M. +de Châtillon avec beaucoup de tendresse, écrivait à Madame qu'il évitait +de voir pour s'épargner une scène d'attendrissement, écrivait à madame +de Ventadour, lui disant: «Priez Dieu, maman, pour la prospérité de mes +armes et ma gloire personnelle...» Son carrosse était dans la cour, au +pied de la cour de marbre; à l'ordinaire, il y montait avec M. le +Premier, M. le duc d'Ayen, M. de Meuse[480]. + +Le Roi arrive à l'armée. La France toute entière n'a de paroles et de +louanges que pour lui. On s'entretient de sa gaieté extraordinaire, de +son activité, de ses visites aux places voisines de Valenciennes, dans +les magasins, dans les hôpitaux. Il a goûté le bouillon des malades et +le pain des soldats, et chacun de se dire que cela va contenir les +entrepreneurs. Il se montre attentif, laborieux, appliqué. On se confie +qu'il se donne de grands mouvements pour savoir et pour connaître, qu'il +se fait présenter les officiers, qu'il veut connaître tout le +monde[481]. On admire le haut ton de sa réponse à l'ambassadeur des +Hollandais: «Je vous ferai réponse en Flandres.» + +La joie, la confiance sont parmi les troupes. _Et surtout il n'est point +question de femmes_, se répètent les bourgeois et le peuple. + +Tous vantent la bravoure du Roi, racontent qu'au siège de Menin il s'est +montré à la tête des sapeurs, à six toises du chemin de ronde, à deux de +la palissade. Le maréchal de Noailles met à l'ordre du jour cette +demande de Louis XV, le jour où il a été d'avis d'envoyer la maison du +Roi à l'ennemi: «S'il faut marcher à eux, je ne désire pas de me +séparer de ma maison: à bon entendeur salut[482].» Enfin l'illusion est +si grande que jusqu'à ceux qui connaissent Louis XV, tous espèrent, tous +répètent: «Aurions-nous donc un Roi[483]?» + +Soudain l'enthousiasme tombe, les dévotes Flandres se scandalisent, le +soldat se moque et chansonne, et dans l'air, autour de la tente du Roi +vole le refrain que les vieux officiers apprennent aux jeunes: + + Ah! madame Enroux + Je deviendrai fou + Si je ne vous baise. + .................... + +Un murmure de dépit et d'indignation court par toute la nation. Les +espérances de la France sont trompées et jouées: Madame de Châteauroux a +rejoint le Roi à Lille[484]. + + + + +XVI + +Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après le départ du +Roi.--Lettre de la duchesse contre Maurepas.--Jalousie de la duchesse +pour sa soeur madame de Flavacourt.--Départ des deux soeurs pour +l'armée.--Mauvais accueil de la ville de Lille.--Lettre de la duchesse +sur la capitulation d'Ypres.--Voyage du Roi et de sa maîtresse de +Dunkerque à Metz.--Le Roi tombant malade le 8 août.--La chambre du Roi +fermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.--Le +comte de Clermont forçant la porte.--Conférence de la favorite avec le +confesseur Pérusseau.--Journée du mercredi 12.--Le Roi prévenant la +favorite qu'il faudra peut-être se séparer.--Le duc de Bouillon, sur +l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se +retire chez lui.--Le jeudi 13, Louis XV au milieu de la messe appelant +son confesseur.--Expulsion des deux soeurs.--Le viatique seulement donné +au Roi lorsque la _concubine_ est hors les murs.--Louis XV demandant par +la bouche de l'évêque de Soissons pardon du scandale de ses amours. + + +Madame de Châteauroux et son conseil, dans le premier moment, avaient +été forcés de plier sous la manoeuvre de Maurepas; et Richelieu n'avait +pu tirer du ministre d'autre vengeance que de lui faire donner pendant +la campagne, une mission d'inspection dans les ports, mission qui +l'écartait de la guerre et du Roi[485]. + +Mais le mentor de madame de Châteauroux connaissait à fond le Roi. Il +le savait «un homme d'habitude subjugué» et en quittant madame de +Châteauroux, il avait assuré la favorite qu'elle n'aurait pas besoin +d'une longue patience, et que la sagesse de Louis XV ne devait pas être +de durée à alarmer ni ses familiers ni ses maîtresses. + +Sur ces assurances, la veille du départ du Roi, la duchesse de +Châteauroux allait embrasser à Paris le ministre de la guerre qui +partait pour les Flandres, venait le lendemain pleurer à l'Opéra, puis +se retirait avec madame de Lauraguais à Champs chez M. de la Vallière. + +De là, elle se rendait à Plaisance dans la belle maison de +Paris-Duverney, où, recevant du Roi courriers sur courriers, elle +attendait, non sans impatience, la réalisation des promesses de +Richelieu. Deux jours après le départ du Roi, les courtisans bien +informés ne savaient-ils pas que M. de Boufflers faisait arranger pour +la commodité des amours du Roi, les maisons perçant dans le +Gouvernement[486]? + +Le mois de mai, cependant, se passait tout entier, sans que Louis XV +mandât la favorite auprès de lui, et le 3 juin, la duchesse, dans son +inquiétude, écrivait à Richelieu cette lettre où déborde une si +furieuse colère contre Maurepas qui _fait le tourment de sa vie_, et où +se montrent de si vives alarmes et une telle hâte de se rapprocher du +Roi. + + _Plaisance, le_ 3 _juin_ 1744. + +Brûlé cette lettre aussitôt que vous l'auré vue. + +_Je puis vous répondre, cher oncle, que M. d'Argenson s'est moqué du +maréchal de Noailles en luy faisant entendre qu'il seroit ministre des +affaires étrangères: car le Roy na point envie de les luy donner au +moins quil nait changer de façon de penser depuis quatre jours, ce que +je ne croit pas. À l'égard de faquinet_ (Maurepas), _je pense bien comme +vous et suis persuadée que je n'en viendrai à bout qu'avec des faits, +mais où en prendre? Que l'on m'en fournisse et je promet d'en faire +usage, car il mest odieux et je ne l'avouré qu'à vous, car cela leur +feroit trop de plaisir, mais il fait le tourment de ma vie. Lon parle +plus que jamais de madame de Flavacourt l'on prétend quelle escrit au +Roy, la Reine la ménage beaucoup et je sçai quelle luy a dit quelle +vouloit estre sa confidente et que la poule luy a répondu quelle n'avoit +nul goût pour le Roy, au contraire, mais que la peur d'estre chassé de +la cour et de se retrouver avec son mary luy feroit tout faire. + +Je nen ay pas soufflé le mot au Roy, parce que je croit que cela ne vaut +rien par lettre et qu'en arrivant je veut l'assommer de tout ce que je +sçay pour luy faire avoué si il y a quelque fondement. Convenés qu'avec +ce que nous scavons, lon peut bien estre inquiète: mais parlé moy tout +franchement, le Roy atil lair destre occupé de moy, en parle-t-il +souvent, sennuye-t-il de ne me pas voir; vous pouvés fort bien démesler +tout cela. Pour moy j'en suis très contente, lon ne peut pas estre plus +exact à m'écrire ni avec plus de confiance et d'amitié, mais je n'en +titrerois nul conséquence: le moment où l'on vous trompe est souvent +celuy où lon redouble de jambes pour mieux cacher son jeu. Faquinet +quoique absent remue ciel et terre; il faut nous en défaire et je nen +désespère pas, parce que je ne perd pas cette idée là de vue et qua la +longue lon réussit, que lon me donne des faits et je seré bien forte; +mais il faut que je soit présente car c'est tout différent. Lon dit que +le maréchal de Noailles ne désire pas que jaille, pourtant le duc d'Ayen +en paroît avoir envie. Je ny comprend rien: en vérité, cher oncle, je +nestois guère faite pour tout cecy, et de temps en temps il me prend des +découragemens terrible; si je naimois pas le Roy autant que je fois, je +serois bien tenté de laisser tout cela là. Je vous parle vray, je l'aime +on ne peut pas davantage, mais il faut que je prenne part à tout, c'est +un tourment continuelle, car réellement cela m'affecte plus que vous ne +croyé. Cestoit si antipathique à mon caractère qu'il faut que je soit +une grande folle pour mestre venu fourer dans tout cela. Enfin cest +fait, il faut prendre patience; je suis persuadé que tout tournera selon +mes désirs: quelque chose qui arrive, cher oncle, je puis vous assurer +que vous naurés point d'amies qui vous aime plus tendrement. Madame de +Modène[487] a pris le prétexte du logement que le Roy luy a donnée pour +luy escrire un petit remerciment pour luy donner occasion de lui marquer +par escrit quil auroit envie quelle vint à Lille pour pouvoir avoir une +raison à donner à madame d'Orléans, ce que j'ay mandé au Roy, mais elle +vouderoit que vous engageassiez lambassadeur de Naples à luy escrire +pour la pressé de venir et quil luy mande que sa présence aist +nécessaire pour les affaires. Arrangé tout cela comme vous voudrés, +pourvu que nous allions, car je sens qu'il faut que je me rapproche. +L'autre lettre que je vous escrit est pour que vous la fassies voir au +Roy, veillez de près madame de Conty[488] et rendé moy compte de la +réception que le Roy luy aura faite._ + + Pour vous seul[489].» + +Indépendamment de la haine qu'elle avoue pour Maurepas, cette lettre est +curieuse comme un témoignage autographe de la jalousie qu'éprouve la +duchesse de Châteauroux pour madame de Flavacourt, jalousie qui s'était +manifestée, pendant tout le printemps de cette année, par l'éloignement +de sa soeur des soupers des petits appartements et des voyages de la +cour[490]. Madame de Châteauroux consent à partager l'amour du Roi avec +sa soeur Lauraguais: celle-ci est sa soeur d'adoption et lui est une +habitude comme l'était madame de Vintimille à madame de Mailly, elle a +les mêmes amis que la favorite, elle est attachée au même système +politique; puis au fond elle est laide, et sa laideur rassure sa soeur +contre une trop grande prise du coeur du Roi pour lequel elle n'est qu'un +caprice libertin et un amusement des sens d'un moment. Madame de +Flavacourt c'est autre chose: elle n'a jamais été en rapport de +caractère et d'esprit avec madame de Châteauroux; madame de Flavacourt, +en dépit de ses relations avec les deux soeurs, appartient d'une manière +occulte au camp ennemi, elle est la familière de la Reine, elle a des +relations avec Maurepas, «aux oreilles duquel elle est toujours pendue» +dit madame de Tencin quelque part; elle est peut-être portée par le +parti La Rochefoucauld pour remplacer sa soeur[491]; enfin elle est +belle, d'une beauté supérieure à la beauté de la favorite, d'une beauté +alors dans tout son éclat et qui la fait nommer quand on veut citer la +plus belle de la cour[492]. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que dans le mois de mai 1744, une +correspondance s'était établie entre madame de Flavacourt et le Roi sous +le couvert de Lebel[493]. + +Or, madame de Châteauroux n'avait pas une confiance sans limites dans la +durée éternelle de la vertu de sa soeur, et attribuait avec l'opinion +publique les premiers effarouchements de _la Poule_ devant les désirs +de Louis XV, à une peur un peu enfantine des menaces de son mari. Et +vraiment elle ne pouvait être bien rassurée sur la solidité de cette +sagesse par l'aveu presque défaillant de sa soeur, aveu qui ne se +retrouve pas seulement dans la lettre de la duchesse, mais est exprimé +dans des termes presque identiques par madame de Tencin qui dit le tenir +du cardinal de Polignac auquel la Reine avait fait confidence[494]. + +Et cette annonce à l'avance de la facilité de sa défaite venait à la +suite d'un petit incident de l'hiver, où s'était révélé l'amour du Roi +pour la soeur de la favorite. Dans un bal masqué, donné au mois de +janvier chez Mesdames, il y avait une mascarade de quatre personnes +habillées en aveugles parmi lesquelles madame de Flavacourt menait le +duc d'Agénois qui venait de reparaître à la cour. Madame de Flavacourt +resta masquée pour ne pas être reconnue du Roi à qui elle avait dit +qu'elle ne viendrait pas à ce bal; mais Louis XV informé de sa présence +dans ce quadrille, montra un certain dépit et dit tout haut avec une +brutalité qui n'était pas dans ses habitudes, qu'elle avait bien fait de +ne pas se démasquer, car il lui avait annoncé que, s'il la +reconnaissait, il la ferait sortir du bal et il ajoutait qu'il lui +aurait tenu parole[495]. + +Or, il faut savoir que dans le moment, d'Agénois, l'ancien amant de +madame de Châteauroux, affichait une grande passion pour madame de +Flavacourt, qui sans se rendre, se laissait très-ostensiblement adorer. +Cette comédie d'amour était-elle pour l'homme un moyen de raviver le +sentiment mal éteint dans le coeur de son ancienne maîtresse? était-elle +pour la femme avec la satisfaction de faire enrager sa soeur, le moyen +d'exciter et de fouetter la passion naissante du Roi[496]? + + * * * * * + +Mais, pour que madame de Châteauroux allât à l'armée, il restait à +sauver les apparences ou du moins à autoriser le scandale. Il fallait +pour faire le pont une première complaisante. Ce fut une princesse du +sang, la duchesse de Chartres, que sa belle-mère, la très-basse +princesse de Conti, poussa à cette démarche, et dont le voyage fut +couvert par une prétendue chute de cheval du duc de Chartres[497]. Le +grand point était emporté: une cour de femmes était commencée à l'armée +du Roy. Aussitôt Richelieu, inquiet du crédit que le maréchal de +Noailles prend sur l'esprit du Roi, de la confiance dont le duc d'Ayen +s'empare dans les conseils, brusque les choses et frappe les grands +coups. Il mande à madame de Châteauroux de venir en Flandres, même sans +l'ordre du Roi. Il annonce en même temps à Louis XV dans ce pathos +anacréontique, auquel les femmes prêtaient tant de séductions: «le +voyage de l'amour aveugle et désobéissant si digne de pardon quand il +ôte son bandeau;» et pour mieux surmonter les craintes de la maîtresse +aussi bien que les scrupules de l'amant, il déclare à l'un comme à +l'autre d'un ton décidé et d'un air sans réplique, prendre la +responsabilité de tout ce qui pourra suivre le rapprochement[498]. + +Le 6 juin, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais venaient prendre +congé de la Reine, sans toutefois qu'elles osassent parler de leur +voyage de Flandres qui n'était plus un secret pour personne. La Reine +les retenait à souper, leur parlait, et devant cette charité de la femme +légitime, l'on remarquait l'embarras de la favorite pendant le souper et +le jeu, où la duchesse s'était assise le plus loin possible de la Reine. +Quant à madame de Lauraguais, dit de Luynes, «elle ne s'embarrasse pas +si aisément»[499]. Mais l'épreuve de la Reine n'était pas encore finie: +elle était forcée d'essuyer les salutations dérisoires de la cour des +favorites, des autres _coureuses_ à leur suite, de la duchesse de Modène +venant prendre ses ordres avant le départ pour Lille: vile comédie! qui +à la fin lassait la Reine et lui mettait à la bouche l'impatience de +cette réponse: «Qu'elle fasse son sot voyage comme elle voudra, cela ne +me fait rien.» + +Deux jours après le 8 juin, dans le secret de la nuit, à l'heure où +dorment les huées d'un peuple, une berline à quatre places, suivie d'une +gondole pleines de femmes de chambre, emportait à l'armée les deux soeurs +avec mesdames du Roure et de Bellefonds[500]. + +Quelque décence que Richelieu eût mise au rapprochement, quelque habiles +que fussent les arrangements pris par ce maître des cérémonies des +plaisirs du Roi, en dépit de cette cour d'honneur donnée à l'adultère où +l'on ne comptait pas moins de trois princesses du sang; les murmures +allaient croissant et les chansons des Suisses ne respectaient plus les +oreilles du Roi. + +Ce n'étaient que plaintes contre l'abandon des repas publics qui faisait +dîner et souper le Roi chez sa maîtresse ou avec elle dans ses petits +cabinets, ce n'étaient que paroles indignées contre l'installation de la +favorite dans le Petit Gouvernement, la maison joignant le palais du +Roi. Et dans la ville provinciale et religieuse le feu ayant pris à un +corps de caserne, deux heures après l'arrivée de la duchesse de +Châteauroux, les habitants voyaient, dans cet incendie, un effet de la +colère céleste, et tous les soirs des troupes de jeunes gens, +paraphrasant la chanson de madame _Enroux_, allaient chanter sous les +fenêtres de la favorite: + + Belle Châteauroux, + Je deviendrai fou + Si je ne vous baise[501]. + . . . . . . . . . . . . + +Le Roi, la favorite et sa soeur, le duc de Richelieu lui-même jugeaient +bon de paraître céder au déchaînement de l'opinion de Paris, des +provinces, de l'armée. Le Roi se séparant de madame de Châteauroux +allait faire le siège d'Ypres. + +Ypres était pris le 25 juin. Le même jour la duchesse écrivait à +Richelieu cette lettre qui débute avec l'orgueil d'une rodomontade +espagnole, et dont le papier, rencontre bizarre! porte _Pro patria_ pour +filigrane: + + _Lille, ce_ 25 _juin_ 1744, _à deux heures et demie après minuit._ + +_Assurément, cher oncle, que voilà une nouvelle bien agréable et qui me +fait grand plaisir, je suis au comble de la joye, prendre Ipres en neuf +jours, savé vous bien qu'il ni a rien de si glorieux, ni de si flateur +pour le roy, et que son bisaieul tout grand qu'il estoit n'en a jamais +fait autant; mais il faudroit que la suite se soutint sur le mesme ton +et que cela alla toujours de cet air la. Il faut lespérer, et je m'en +flatte, parceque vous scavé qu'assé volontiers je vois tout en couleur +de rose et que je croit que mon estoille dont je fais cas et qui n'est +pas mauvaise influe surtout; elle nous tiendra lieux de bons généraux, +ministre, etc. Il na jamais si bien fait que de se mettre sous sa +direction. Dite moy donc un peu Meuse ce meurt[502], quelle folie, j'en +suis pourtant faché reellement, cette nouvelle la ma chifonnée toute la +journée: je n'aime point à voir finir les gens avec qui je vit; envoyé +en scavoir les nouvelles de ma part, et si vous le voyé dite luy que je +suis faché de son état. Madame de Modène meurt d'envie d'aller voir +l'entrée du roy dans Ypres; elle vouloit que je le demanda au roy; je +nen ay rien fait parce que je ne scay pas si il ne vaudroit pas mieux +que je ni alla pas, parceque comme nous l'avons dit ensemble, si vous +vous resouvené, avant votre départ qu'il faloit que je fus receus avec +distingtion ou ni point aller, et je le pense. Je luy ay dit que je vous +consulterois et que je n'en avois pas grande envie. Dite moy ce que vous +en pensé et au plus vite parceque je crois qu'il ni a pas un moment de +tems a perdre. Je seré bien aise que du Vernay me donne la réponse de +Monmartel sur les Salles[503]. Il est trop tard pour mentendre sur ce +chapitre; tout ce que je puis vous dire c'est que je les soutiendré tant +que je pouré. Bonsoir cher oncle je vous aime de tout mon coeur[504]._ + +Après la prise d'Ypres, madame de Châteauroux allait attendre le Roi à +Dunkerque et le laissait visiter seul les principales villes des +Flandres. À peine le Roi était-il venu la retrouver, que le passage du +Rhin par le prince Charles[505], la menace d'une invasion le +déterminaient à aller secourir l'Alsace. + +Madame de Châteauroux refusait de quitter le Roi. Elle obtenait de le +suivre[506] et dans cet itinéraire passant par Saint-Omer, Béthune, +Arras, Péronne, La Fère, Laon, Reims, Châlons, Verdun, par toutes les +villes où l'on s'arrêtait, le grand maréchal des logis, le comte de la +Suse, ménageait à l'avance les communications des deux appartements. + +Dans ce lent voyage qui ressemble un peu à une promenade militaire en +bonne fortune, le Roi a souvent des aventures pareilles à celles de +Laon. Il dîne incognito avec sa belle en quelque recoin caché. Le peuple +l'a su et le guette, et quand le monarque sort en _catimini_ avec la +duchesse, on l'assourdit des cris: Vive le Roi! Louis XV s'esquive, +serrant contre lui les basques de sa veste, se sauve dans un jardin. On +l'a vu et l'on crie de nouveau: Vive le Roi! et Louis XV court encore... +L'irrespectueux d'Argenson compare ces scènes à la fuite de Pourceaugnac +poursuivi par des clystères[507]. + +À Reims un mal soudain et singulier[508] jetait la duchesse au lit. Et, +tandis que les médecins ne voyaient dans sa maladie qu'une «ébullition», +les courtisans y voulaient voir un remords, un des retours de coeur si +ordinaires aux femmes, une révolution survenue en apprenant dans cette +ville la dangereuse blessure que son ancien amant, le duc d'Agénois, +venait de recevoir à la prise du Château-Dauphin. Le Roi donnant cours à +son humeur funèbre parlait déjà de l'endroit où on enterrerait la +duchesse, de la forme à donner à son tombeau[509]. + +Louis XV retardait d'un jour son départ de Reims, ne faisait que coucher +à Châlons, et arrivait à Metz où le rejoignait madame de +Châteauroux[510], guérie de son mal et faisant taire son coeur et son +passé. + +Ce fut là que les amours royales, aguerries aux murmures d'étape en +étape, se cachèrent le plus impudiquement: une galerie en planches bâtie +à grand bruit entre l'appartement du Roi et l'appartement de la favorite +dans l'abbaye de St-Arnould, quatre rues barrées au peuple[511], en +publiaient le scandale en en affichant le mystère. + +Tout à coup dans la ville scandalisée, au milieu de ces jouissances +éclatantes qui respectent à peine le regard des foules de la rue, le +bruit se répand que le Roi est malade, très-malade[512]. + +Le samedi 8 août après une journée passée au grand soleil à visiter les +fortifications, après un long souper et de nombreuses santés au roi de +Prusse, son nouvel allié, après une nuit de fatigues amoureuses[513], le +Roi se réveillait avec la fièvre et un violent mal de tête. Il devait +entendre ce jour-là un _Te Deum_ chanté pour les avantages remportés au +passage des Alpes par le prince de Conti, _son cousin le grand Conti_, +ainsi qu'il l'avait nommé la veille le verre en main; il se sentait hors +d'état de pouvoir s'y rendre. + +Malgré les saignées, l'émétique, les purgations, la fièvre et la douleur +de tête du Roi augmentaient, les symptômes morbides s'aggravaient, et le +12, Castéra, un médecin de Metz appelé en consultation, déclarait ne +pouvoir répondre de la vie de Louis XV[514]. + +Depuis le jour où le Roi tomba malade jusqu'au jeudi 13 après la messe, +les deux soeurs et Richelieu se tenaient seuls dans la chambre du malade, +n'y laissant pénétrer que les domestiques affidés, les quatre valets de +chambre, les huit aides de camp qui appartenaient au parti de la +favorite, enfin le service intime et compromis. Les princes du +sang[515], les grands officiers de la couronne n'y entraient qu'à +l'heure de la messe, et la messe dite, on les faisait avertir qu'ils +avaient à se retirer. La Peyronie tout dévoué à la duchesse de +Châteauroux[516], et complètement maître de Chicoyneau, le premier +médecin et n'appelant que lui aux consultations, et se refusant à y +admettre Marcot, le médecin ordinaire auquel il ne laissait que la +faculté de tâter le pouls du Roi, un moment, dissimulait longtemps la +gravité de la maladie[517]. + +Il arrivait même que sur la demande par les princes d'une consultation +publique, la Peyronie ne craignait pas de déclarer que les transports +du Roi n'avaient pas de quoi effrayer des médecins et que sa maladie +n'avait point encore de caractère. Il ajoutait de plus que ceux qui +l'interrogeaient devaient craindre de répondre de l'effet des alarmes +qu'ils répandaient déjà, que ces alarmes, si le Roi s'en apercevait, +pouvaient changer de nature ses redoublements fiévreux, le mettre en +danger, et causer un événement dont ses médecins n'étaient pas +responsables[518]. Et seul, tout seul, Richelieu continuait à assister à +ces consultations en dépit du droit absolu du grand chambellan de se +trouver à toutes, et de prendre part à tout ce qui intéresse la santé du +souverain[519]. + +Les princes du sang éloignés de la personne du Roi, les grands officiers +de la couronne parmi lesquels se trouvaient Bouillon, La Rochefoucauld, +Villeroy, privés du droit d'exercer leurs charges, murmuraient tout haut +dans la pièce qui était avant la chambre du Roi où les deux partis se +rencontraient sans se parler[520]. + +On faisait représenter à madame de Châteauroux l'indécence du procédé, +on la rappelait à la convenance, à la règle; à ces représentations, la +favorite faisait répondre avec un dédain presque insultant que si on +voulait obéir à ces principes, elle-même n'aurait pas le droit de +rester dans la chambre du Roi. Sur cette réponse, le comte de Clermont, +fort de son nom, de l'habitude du Roi, se décidait à forcer la +porte[521] et, s'approchant du lit de la Majesté malade, lui disait +respectueusement, mais avec les allures de la liberté militaire «qu'il +ne pouvait croire que l'intention de Sa Majesté fût que les princes de +son sang, qui étaient dans Metz, fussent privés de la satisfaction d'en +savoir des nouvelles par eux-mêmes; qu'ils ne voulaient pas que leur +présence pût lui être importune, mais seulement avoir la liberté +d'entrer des moments, et que pour prouver que, pour lui, il n'avoit +d'autre but, il se retirait sur-le-champ[522].» + +Le Roi disait à Clermont de rester, mais ce n'était là pour le parti des +princes et des grands officiers de la couronne qu'une bien petite +victoire: la porte de la chambre du Roi ne restait qu'entrebâillée. +L'important pour les adversaires de la maîtresse et de Richelieu était +de faire arriver le confesseur au lit du Roi; et des conférences à ce +sujet se tenaient tous les jours entre le duc de Chartres, le comte de +Clermont, Bouillon, Villeroy, Fitz-James, le petit-fils de Berwick, +évêque de Soissons, prélat d'une grande austérité, et le confesseur +Pérusseau. + +La duchesse de Châteauroux était instruite de ces conférences, et devant +la faiblesse croissante de Louis XV, devant les premiers symptômes de +ces terreurs religieuses qui feront tout à l'heure prendre au Roi pour +les flammes de l'enfer la fumée d'un papier qui brûle, craignant de voir +soudainement le malade appeler son confesseur et avec l'absolution +entendre la sentence publique de son renvoi, elle tenait conseil avec +Richelieu et le valet de chambre de service, et dans ce conciliabule on +convenait de traiter avec le confesseur, de chercher à le gagner. + +Alors derrière le lit du Roi[523], dans un petit cabinet dont Richelieu +tenait la porte, avait lieu la conférence; une vraie scène de comédie +entre la maîtresse et le jésuite. + +La duchesse commençait par aller droit au but, demandant au père jésuite +si elle serait obligée de partir, au cas où le Roi demanderait la +confession et les sacrements; et comme l'homme de Dieu hésitait à +s'expliquer, elle lui demandait une réponse nette, lui représentant +combien un renvoi scandaleux compromettrait la réputation du Roi, et de +quel avantage serait pour son honneur personnel comme pour celui du +monarque, une sortie secrète et volontaire. Pérusseau qui, avec le zèle +du salut du Roi avait de la finesse et de l'adresse et un grand +attachement à son ordre en même temps qu'à sa place, parlait sans +répondre, balbutiait, répétait en se sauvant dans les suppositions et +les hypothèses: «Mais, Madame, le Roi ne sera peut-être pas confessé.» + +«_Il le sera_,» lui disait vivement la duchesse qui, parlant de la +religion de Louis XV, de la sienne, déclarait qu'elle serait la première +à exhorter le Roi à se confesser pour le bon exemple, qu'elle ne voulait +pas s'exposer à prendre sur elle qu'il ne le fût pas... et revenant sans +ambages et sans circonlocutions à l'objet de la conférence, jetait au +père jésuite: «_Serai-je renvoyée, dites-le-moi?_» + +Pérusseau, troublé par cette interpellation, essayait d'esquiver la +demande en lui remontrant qu'il n'était pas permis d'arranger d'avance +la confession du Roi, que la conduite du confesseur dépendait de l'aveu +du pénitent, qu'il n'avait, lui personnellement, aucune mauvaise opinion +des rapports du Roi avec madame la duchesse, que tout en un mot +dépendait des aveux du Roi. + +«_S'il ne faut que des aveux_,» interrompait madame de Châteauroux, et +en quelques mots, elle faisait d'un ton hautain et cavalier la +confession de son amant, et, s'entêtant en sa demande, elle redemandait +en face au jésuite: «_Est-ce le cas de me faire renvoyer?... N'y a-t-il +pas quelque exception pour un Roi?_» + +Plus embarrassé que jamais, tiraillé de côté et d'autre, lié de +conscience avec le parti qui faisait de la confession le renvoi de la +maîtresse, pesant aussi le ressentiment de madame de Châteauroux, si le +Roi guérissait sans confession, Pérusseau à bout de paroles ambiguës, +gagnait doucement le fond du petit cabinet et voulait s'évader, quand +Richelieu voyant sa manoeuvre lui barrait la retraite, et lui demandant +en grâce de sortir des «_car_, des _peut-être_, des _si_,» le suppliait +d'accorder d'avance à madame de Châteauroux d'être renvoyée sans +scandale. + +Mais comme le père Pérusseau s'enferme dans le silence, Richelieu saute +sur lui, le presse, le cajole d'embrassades, le ramène à madame de +Châteauroux qui, laissant monter des larmes à ses yeux, se faisant +humble et caressante, et touchant de ses douces mains le menton du +prêtre avec un geste de Madeleine repentie, lui jure que s'il veut bien +éviter un éclat, elle se retirera de la chambre du Roi pendant sa +maladie, qu'elle ne reviendra plus à la cour que comme son amie, qu'elle +se convertira, que le père Pérusseau la confessera. + +Promesses et caresses, rien ne put tirer du père jésuite le secret du +sacrifice qu'il comptait exiger du Roi pour le réconcilier avec +Dieu[524]. + +Malgré tout, la faiblesse, la maladie, la mort, retiraient d'heure en +heure Louis XV des mains de madame de Châteauroux. + +Le mercredi 12, en dépit de l'opposition de la Peyronie[525], quelques +instants avant la messe, monsieur de Soissons s'approchant du lit du +Roi, l'entretenait assez longtemps de la gravité de son état, des +devoirs qu'il avait à remplir. + +Richelieu, inquiet de cette conférence et n'osant la troubler, demandait +à monsieur de Bouillon ce que l'évêque de Soissons pouvait dire au Roi. +Monsieur de Bouillon lui répondait qu'il n'en savait rien, mais que si +l'évêque parlait à Louis XV de choses sérieuses en ce moment, il n'y +avait là que rien de très-naturel. + +Aux pieuses sollicitations de monsieur de Soissons, Louis XV cherchait à +échapper, disant qu'il était bien faible, qu'il avait un grand mal de +tête, qu'il aurait beaucoup de choses à dire. Vainement monsieur de +Soissons l'engageait à commencer sa confession, quitte à l'achever le +lendemain. + +Après la messe, tout le monde sorti, le Roi restait très-préoccupé de sa +conversation du matin, pendant que Richelieu, qui depuis le commencement +de sa maladie, jouait le médecin, lui tâtait le pouls à toute minute, +jurait toute cette après-midi, très-inutilement sur sa tête, que le Roi +n'avait qu'un léger embarras des viscères[526]. Madame de Châteauroux, +qui à force de caresses parvenait à se faire baiser la main, entendait +aussitôt le Roi lui dire: «Ah! princesse, je crois que je fais mal!» +Elle voulait lui fermer la bouche avec un baiser. Louis XV se retirait +de sa maîtresse, en laissant tomber sur la tendre effusion cette froide +parole: «Il faudra peut-être nous séparer.» + +La fin de la journée, le Roi la passait dans de grands troubles et de +terribles inquiétudes de l'esprit. + +Richelieu jugeant alors l'importance d'empêcher toute nouvelle action du +parti religieux sur l'esprit du Roi, à onze heures du soir, à l'heure où +les princes et les grands officiers étaient réunis dans l'antichambre, +entr'ouvrait la porte de la chambre du Roi, appelait monsieur de +Bouillon et lui disait que le Roi ne voulait pas donner l'ordre. + +C'était refermer la porte de la chambre du Roi aux ennemis de la +duchesse de Châteauroux. Aussi monsieur de Bouillon furieux déclarait-il +que ceux qui voulaient prendre l'ordre d'un Vignerot étaient libres, +mais que lui se retirait et ne reviendrait plus. + +La nuit du mercredi 12 au jeudi 13 était très-mauvaise à partir de trois +heures, si mauvaise que la Peyronie se voyait obligé d'aller avouer à +monsieur de Bouillon qu'il ne croyait pas que le Roi eût deux jours à +vivre et l'engageait à prévenir monsieur de Soissons. Monsieur de +Bouillon le traitait avec la plus grande violence, lui reprochant +d'avoir osé prendre sur lui toute la conduite de la maladie, l'accusant +de l'avoir exclu des consultations contre tous les règlements de la +maison du Roi. Puis aussitôt il envoyait quérir Champcenetz père et le +chargeait d'avertir Louis XV qu'il entrerait ce jour dans sa chambre à +moins d'un ordre exprès de Sa Majesté. Et avant que la messe commençât, +il pénétrait chez le Roi avec MM. de la Rochefoucauld, de Fleury et les +deux princes du sang. Et Bouillon parlait au Roi de la manière la plus +forte et la plus touchante de la douleur inexprimable où il était de ne +pouvoir lui montrer son zèle et son attachement, de même que les autres +officiers de sa maison, en remplissant les devoirs de sa charge. + +Le Roi tout mourant qu'il était, en l'esprit soupçonneux duquel étaient +restées les paroles de Richelieu, lui représentant l'impatience des +grands officiers de la couronne amenés par l'unique désir de faire +parade de leurs charges, répondait: «Je le voudrais bien, mais il n'est +pas encore temps.» Et la messe commençait, lorsque tout à coup le Roi +s'écriait: «Mon Bouillon, mon Bouillon, je me meurs, le père Pérusseau, +vite le père Pérusseau[527].» + +Richelieu et madame de Lauraguais ont entraîné la favorite dans le +cabinet où, quelques jours avant, elle traitait avec le confesseur. +Madame de Châteauroux, anxieuse, palpitante, attend, écoute; étourdie de +sa chute, dévorant sa honte, elle s'impatiente d'attendre la disgrâce, +quand, la porte à deux battants s'entr'ouvrant, une voix jette ainsi +l'exil au visage des deux soeurs: «_Le Roi vous ordonne, Mesdames, de +vous retirer de chez lui sur-le-champ._» Cette voix ajoutait encore à +l'humiliation de madame de Châteauroux: c'était celle de l'évêque de +Soissons[528]. + +Et l'ordre d'expulsion des deux soeurs était, sa confession finie, +confirmé par le Roi disant à monsieur de Bouillon et aux grands +officiers de la couronne: «Vous n'avez qu'à me servir présentement, il +n'y a plus d'obstacles[529].» + +Une scène tumultueuse pleine de violentes récriminations et de paroles +colères, éclatait aussitôt dans l'antichambre, où les officiers de la +couronne malmenaient les valets de chambre, le _huguenot_ la Peyronie, +le vieux de Meuse qui se trouvait mal et auquel il fallait aller +chercher un verre d'eau[530]. + +On les menaçait tout haut, les amis de la Châteauroux, de répondre sur +leurs têtes de la mort du Roi; Richelieu lui-même n'était pas épargné, +mais l'impudent personnage sur un ton de goguenardise qui lui était +habituel annonçait que, l'orage passé, les deux soeurs reviendraient plus +puissantes et plus triomphantes que jamais[531], et cela jusqu'à ce +qu'il reçût l'ordre de rejoindre l'armée du Rhin, avec tous les aides de +camp, parmi lesquels restaient seuls à Metz, de Meuse et le duc de +Luxembourg qui était malade[532]. + +Le soir, cependant, à l'heure où le Roi devait recevoir le viatique, +l'évêque de Soissons apprend que la favorite n'a point encore quitté +Metz; aussitôt le prélat fait dire à la paroisse que l'on attende pour +apporter le viatique au Roi. Et rentrant chez Louis XV, il lui déclare +que les lois de l'Église et les canons défendent d'apporter le corps de +Notre-Seigneur, lorsque la _concubine_ est encore dans les murs de la +ville, et il arrache au mourant un ordre définitif de départ. + +La communion n'est donnée au Roi que lorsque les deux soeurs, fuyant, les +stores baissés, dans les colères de ce peuple impatient de ce +retardement des sacrements et tout prêt à lapider les fuyardes, ont +passé les portes de la ville[533]. + +Le vendredi 14, l'état du Roi s'aggravant, la résolution était prise de +lui donner l'extrême-onction. Cependant monsieur de Soissons, apprenant +que la duchesse de Châteauroux ne s'était pas éloignée et attendait à +quelques lieues de Metz les évènements, obtenait du Roi un ordre qui lui +prescrivait de continuer son voyage. + +Le Roi administré, monsieur de Soissons faisait approcher les princes du +sang et les grands officiers de la couronne et leur disait «que le Roi +demandait pardon du scandale et du mauvais exemple qu'il avait donnés, +déclarait au nom de Sa Majesté que son intention était que madame de +Châteauroux ne restât point auprès de la Dauphine.» À quoi le Roi +ajoutait d'une voix presque ferme: «Ni sa soeur[534].» + + + + +XVII + +Fuite des deux soeurs de Metz.--La duchesse de Châteauroux décidée un +moment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres +fiévreuses à Richelieu.--Les périls et humiliations du voyage.--Rentrée +à Paris.--Nouvelles lettres.--État successif de découragement et de +surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprès du Roi toujours +amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois +d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14 +novembre.--Les têtes demandées par la favorite.--Exils de Châtillon, de +Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas +chargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux à +Versailles.--Soudaine maladie.--Délire furieux.--La malade est saignée +onze fois.--Sa mort (8 décembre 1744).--Son enterrement.--Les +accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abbé +Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du médecin Vernage.--Maurepas +encore plus incapable de crimes que de vertus. + + +Quel retour! quelle fuite pour la fière duchesse[535]! Réfugiée dans le +fond de sa berline, poursuivie par les échos furieux des campagnes, elle +courait à toute bride à travers les injures qui l'éclaboussaient, +tremblante à la fois d'effroi et de colère. + +Mais soudain, à Bar-le-Duc, la duchesse se rattachant à l'espérance +avec la patience froide et la vue cynique des choses qui semblent le +fond de son âme, déclarait à Richelieu sa résolution de s'arrêter à +Sainte-Menehould et d'y attendre les évènements dans cette lettre où +rien ne bat que l'impatience d'une vengeance de sang. + + _À Bar-le-Duc, à dix heures._ + +_Je ne say pas pour quoy, cher oncle, vous ne voule pas que je prenne de +l'espérance puisque le mieux est considérable, et que Dumoulin dit luy +même qu'il y a grande espérance[536], je vous assure que je ne peut pas +me mettre en teste qu'il en meurt; il est impossible que ce soit les +monstres qui triomphe, mais ce que vous me dite de monsieur de la +Rochefoucault, me fache beaucoup, surtout si c'est pour faire dire +quelques choses à faquinet; je croit bien que tant que la teste du roy +sera faible il sera dans la grande dévotion, mais dès qu'il sera un peu +remit je parie que je lui troterez furieusement dans la teste, et qu'à +la fin il ne poura pas resister et qu'il parlera de moy, et que tout +doucement il demandera a Lebel ou a Bachelier ce que je suis devenu. +Comme il sont pour moy, mon affaire sera bonne; je ne voit point du tout +en noir pour la suite si le roy en revient, et en vérité je le croit; je +ne vais plus à Paris, après mures reflections, je reste a ste menoult +avec ma soeur, et ces dames s'en yront toujours; il est inutile de le +dire parce quavans que lon le sache ils ce passera au moins deux ou +trois jours, et puis je peut estre tombé malade en chemin, qui est +assurément fort vraisemblable; mais remarqués que dicy a ce temps la +chose sera décidé en bien ou en mal: si c'est en bien l'on nosera rien +dire, et comme le roy ne ma pas fait specifier lendroit et qu'il a dit a +paris, ou bien ou elle voudra, pourveu que cela soit loin, il est plus +honneste pour luy si il en revient que j'aye crue que vingt lieus estoit +au bout du monde, et que je me sois retiré dans un lieu ou je ne peut +avoir nul sorte de nouvelles ni de consolation, et uniquement livrées à +ma douleur; et puis dans la convalescence quarante lieues de plus ou de +moins ne laisseront pas que dy faire, non pas pour me revoir car je ni +conte pas sitot, mais pour me faire dire quelque chose; sy il en meurt +je me renderé a paris, ou je vous attendrais la pour pouvoir vous +parler; a légard de ma charge si je ne lay pas je vous dit que cela mets +egal, mais je ne veus avoir rien a me reprocher pour raison, du reste +qu'est ce que l'on pourra me faire, je resteré a paris, avec mes amis, +mais je vous assure que je regretterai le roy toute ma vie, car je +l'aimais a la folie et beaucoup plus que je le faisois paroistre, pour +ce qui est de faire prévenir le Mirepoix, le Broglio, je ne pense pas +comme cela, tant que le roy est vivant il ne me convient pas de faire +aucunes demarches aupres de qui que ce soit, il faut souffrir avec +patience tous les tourment que l'on voudra me faire; si il en revient je +l'en toucheré davantage, et il sera plus obligé à une réparation +publique; si il en meurt je ne suis pas pour faire des bassesses dut il +men revenir le royaume de France; jusqua présent je me suis conduit tel +qu'il me convenoit avec dignyté, je me soutienderé toujour dans le même +gout, cest le seul moyen de me faire respecter, de faire revenir le +public pour moy et de conserver la consideration que je croit que je +mérite; j'oubliois de vous dire sur ce que le Soissons ce defent davoir +parle au roy de madame de Lauraguais, que je le croirois assés et que +jay pensé dès le premier moment que cela venait du roy, et par bonté +pour moy pour que nous ne fussions pas séparé, et pour que ma soeur fut +ma consolation, mais il ne faut pas le dire parce que cela justifieroit +le Soissons et qu'en vérité je ne suis pas payé pour cela; je seré donc +ce soir a sainte menoult, ainsi je vous en prie que demain matin jy ait +un courier, et tous les jours, car vous ne scauriez croire quelle est ma +situation de me trouver eloignée dans ce moment icy; ne laissé jamais +monsieur de la Rochefoucaud teste a teste avec le roy, car cela +m'inquiète; sil en revient, qu'il sera fâché de tout ce qu'il a dit et +fait; je suis persuadé qu'il recevra la reine tout au mieux et qu'il lui +fera cent mille amitiés parce qu'il ce croit des torts avec quelle et +obliger de les réparer, vous me manderé quelle sont les dames quelle a +amenes, vous diré a monsieur de Soubize la resolution ou je suis de +rester a sainte menoult, et sur toutes choses des couriers, mais si il +en revient, cher oncle, que cela sera jolie, vous verrez, je suis +persuader que cecy est une grâce du ciel pour luy faire ouvrir les yeux +et que les méchants périront; si nous nous tirons de cecy vous +convienderé que notre étoile nous conduira bien loing, et que rien ne +nous sera impossible, et jespere beaucoup. Vous faite fort bien de +garder la lettre de Vernage, ne la perdez pas elle nous sera peut estre +utile; ma soeur vous remercie de moitié, je vous aime tendrement_. brulé +mes lettres[537]. + +Arrivée à Sainte-Menehould le 18, le jour où se répand à Paris la +nouvelle de la convalescence, nouvelle que n'a pas encore la duchesse de +Châteauroux, le ton de son âme est complètement changé. Avec la fatigue +physique qui fait manger les mots à sa plume et lui fait écrire +_davante_ pour davantage, l'abattement moral est venu. + +Et dans cette confession du moment, dans cette désespérance d'une heure, +elle donne à Richelieu sa parole qu'elle renonce pour toujours à la +cour: + + _À Sainte-Menoult, ce _18_ à onze heures._ + +_Je suis persuadé que le roy en reviendra et j'en suis dans le plus +grand enchantement, sa dévotion me paroît poussée au plus loin, et cela +ne métonne pas, ne soyé pas effrayé de ma proposition de rester icy. Ma +lettre n'estoit pas party que je fis reflection que cela seroit +ridicule, et nous partirons demain sans faute, mais c'est assé simple +que ma teste se trouve égarée par cy par la, soyé tranquille je vous +promets que je vais tout de suite a Paris, si l'on parle du retardement +vous pouvé dire que ce sont les chevaux qui en sont cause, comme de +fait, et je vous donne ma parole d'honneur que je ne paresse plus. +Jespère que vous nauré pas de scène à essuyer, cela seroit aussi trop +fort, mais il est bien certain que vous estes plus a plaindre que les +autres, estant plus craint et moins soutenu, tout cecy est bien terrible +et me donne un furieux degout pour le pays que jay habité bien malgre +moy, et bien loin de desirer dy retourner un jour comme vous croyé, je +suis persuadée que quand on le vouderoit, je ne pourrois pas my +resoudre, tout ce que je voudrois par la suite cest que l'on repara +l'affront que lon ma fait et nestre pas deshonorée, voila je vous assure +mon unique ambition. bon soir, je ne peut pas vous en dire davante +estant mourante. si vous mecrivez par la poste mandé moy simplement des +nouvelles du roy sans aucunes reflections, mais je voudrois scavoir +comment faquinet aura esté recuet; je conte sur des couriers de tems en +tems, qu'est ce que madame de Bouflers dit de notre triste avanture, +faite luy mes compliment, jay rencontré la Poule[538]; elle meriteroit +bien que monsieur de Soissons luy donna une petite marque de bontée, je +n'en desespere pas, ou elle viendra peut estre du roy[539], cela seroit +assé plaisant; ah, mon Dieu qu'est ce que c'est que tout cecy, je vous +donne ma parole que voila qui est fini pour moy, il faudroit estre une +grande fôle pour avoir envie de sy rembarquer, et vous scavez combien +peu j'estois flatté et éblouit de toutes les grandeurs et que si je m'en +estois crue je n'en serois pas la, mais cest fait, il faut prendre son +parti et ny plus songer, tacher de remettre du calme dans votre esprit, +et de ne point tomber malade[540]._ + +Le voyage recommença. Ce fut un éternel chemin fait à travers les +malédictions, par le carrosse détesté et honteux qui semblait porter +l'impopularité du Roi. Madame de Châteauroux se cachait aux relais. À +chaque ville, à chaque bourg, elle s'enfonçait et se réfugiait dans +quelque route de traverse où les chevaux venaient la reprendre, sans +pouvoir l'emporter assez vite pour faire taire à ses oreilles les voix +de l'horizon et ce murmure lointain qui demandait sa tête[541]. + +Enfin elle se glissait inaperçue dans ce Paris, tout entier tendu vers +les courriers de Metz, plein d'anxiétés, de prières et de larmes et +vouant à _Louis le Bien-Aimé_ un de ces grands amours nationaux de la +France qui ressemblent à l'amour: ils en ont la passion, l'élan, la +sincérité, aussi bien que les retours, l'illogisme et le caprice. Là, +encore cachée, et se sauvant du peuple parisien, enfermée chez elle par +les risées des rues et les brutalités des halles, elle se débattait avec +tout ce qui la soutenait et tout ce qui l'obsédait. Aux larmes +succédaient les révoltes, à l'abattement l'orgueil. Elle rejetait la +disgrâce, puis l'espérance; et dans ce faible corps de femme remué et +tourmenté par des crises de nerfs qui allaient jusqu'aux convulsions, +les crises de l'âme variaient et se renouvelaient sans cesse. + +À la nouvelle de la réconciliation du Roi avec la Reine, madame de +Châteauroux se laissait aller au désespoir; puis, le surmontant, elle +reprenait courage et se rattachait à cette correspondance avec +Richelieu, qu'elle n'avait point cessée, et qu'elle soutenait avec cet +air d'ironie et ce sourire du bout des lèvres qui est parfois le masque +et le ton des plus amères et des plus profondes douleurs de l'orgueil. +Elle rassemblait ses esprits, son parti, ses chances. Elle pensait à +l'habileté de Richelieu, aux démarches de la princesse de Conti; et, +foulant aux pieds ses chagrins et le présent, elle s'oubliait dans la +poursuite de ses rêves interrompus, elle se berçait avec l'avenir, elle +voyait déjà ses amours renoués, et envoyait en ces termes ses plans +d'intrigues et ses raisons d'espérance à Richelieu: + +_... Moy je croît que s'il _(le Roi)_ y alloit tout seul[542] cela +voudroit mieux pour le debarrasser de la reine, et puis pour qu'à son +retour il prit son train de vie ordinaire; je suis persuadé même que +c'est là sa façon de penser et qu'actuellement il rumine a tous ces +arrangements la. Je crois que la première fois qu'il vera ses aides de +camps, il sera un peu embarrassé, mais il faudra tacher de le mettre le +plus a son aise que faire se pourra, vous ne scavé peut être pas la +raison pour quoy monsieur de Soissons en a usé avec tant de douceur pour +moy, c'est que c'est l'homme du monde le plus ambitieux, qui a demandé +au Roy la place de monsieur le cardinal de Rohan, et qui a sceut que je +m'y estois oposé et que javois beaucoup pressé le roy pour le +coadjuteur, vous m'avouré que voilà un saint homme et qu'il est bien +démontré que c'est la religion qui le conduit, en vérité avoir été au +moment de voir périr le roy, pour des intérêts particuliers, est une +chose incroyable, et dont je ne reviendrai pas sitot. Adieu, cher oncle, +je mennuye beaucoup de ne vous pas voir, vous scavez combien je vous +aime._ + +_Remettes toutes ces lettres à leurs adresses, retournés. Depuis ma +lettre ecrite japrend par la votre celle que monsieur d'Argenson vous a +escrit. Je ne peut pas vous dire dans quel etat elle ma mis, je suis au +désespoir, par la datte de celle de monsieur d'Argenson, je voit que +c'est a sa seconde communion que l'on l'a exigé de luy, et jaime mieux +que ce soit dans ce moment la qu'a present, qu'il est a luy totalement, +cela n'est point ébruité du tout, aparamment qu'il n'en a pas nommé +d'autre, et je ne tiens pas tout perdue, vous avez très bien fait de luy +escrire, pour moy jay une petite lettre toute prete et je n'attend que +le moment pour luy lacher, par ou il aprendra tout ce qui s'est passé +depuis le commencement de sa maladie jusqu'à la fin. Mais il faut bien +prendre son temps, car il ne faut pas manquer son coup. Je ne peut pas +me mettre en teste que tout cela tourne à mal, et suis meme persuade que +vous feré votre ambassade. Vous auriez du tenir secret la lettre de +monsieur Dargenson, et je me meurs de peur que vous n'en ayez parlé; +vous avez bien raison de dire qu'il seroit joli de faire revenire la +journée des dupes pour moy, je n'en doute pas, c'est justement de meme +un jeudy, mais il faut de la patience, il est vray qu'il en faut +beaucoup. Tous les propos que l'on vous a mandé que l'on tenoit à Paris +sont très réelle, vous ne scauriez croire jusqu'où ils sont poussé, si +vous y aviez parue dans ce moment la, vous auriez été mis en pièces. +Vous faite très bien d'aimer madame d'Aiguillon comme vous faite et de +luy escrire si souvent, car elle fait bon usage de vos lettres et elle a +marqués prendre un grand interest a vous et vous aimer beaucoup; je +n'en ay jamais vue un si fol que vous, voue croyé tout ce que l'on vous +dit et que l'on vous aime à la folie, en vérité c'est pitoyable. Le roy +continue a s'ennuyer, je crains meme que cela ne fasse trainer sa +convalescence, mais il ne tient qu'a luy d'y mettre ordre, moyennant +quoy il est moins a plaindre. Vous m'aviez mandé que vous me diriés quel +expédient vous aviés trouvé pour Lebel et Bachelier, vous rendissent +conte de tout ce qui se passeroit, mais, dieu merci, vous n'en avez rien +fait, et vous me paroissé très mal informé, mais quand on reçoit des +lettres de ministres aussi agréables, on doit etre content; c'est très +bien a monsieur d'Argenson d'en user comme il fait avec vous, et j'en +suis d'autant plus aise, qu'il est très nécessaire dans ce moment cy +d'avoir quelquun comme luy dans sa manche[543]. Je vous dis que nous +nous en tirerons, et j'en suis persuadé; ce sera un bien jolie moment, +je voudrais déjà y estre, vous le croiré sans peine. Adieu, cher oncle, +je vous aime, je vous aime de tout mon coeur, et suis outré de vous +entrainer dans mon malheur, cela l'augmente je vous jure de beaucoup. +Brulé toutes mes lettres, c'est a dire celles que je vous escrit. +Joubliois bien de vous dire que vous avez grande raison d'estre +déterminé à ne point donner la démission de votre charge, vous seriez +bien fol, il ne faut la donner qu'avec votre teste, et je suis persuadé +que monsieur de Soissons aura beau faire et beau dire qu'elle restera +sur vos épaules, et que nous aurons le plaisir de l'y voir encore +longtemps. Cela seroit pourtant plaisant que l'on vous coupe la teste +pour ce que vous avez fait pendant la maladie du roy, car je ne peux +imaginer ce que l'on peut luy avoir dit[544]._ + +Dans une autre lettre du 13 septembre, madame de Châteauroux songeait à +prendre un nouveau rôle, un rôle _inattaquable_, le rôle d'amie du Roi, +et cela dans sa lettre avec des allures viriles dignes de l'allégorie +sous laquelle Nattier avait représenté la nerveuse duchesse. + + _Ce_ 13 _septembre_, à Paris. + +_Tranquillisé vous, cher oncle, il se prépare de beaux cous pour nous, +nous avons eut de rudes momens a passé, mais ils le sont, je ne connoit +pas le roy dévot, mais je le connoit honneste homme et très capable +damitié, quelques réflections qu'il fasse, sans me flatté je croit +quelle ne seront qua mon avantage, il est bien sure de moi, et bien +persuadé que je l'aime pour luy, et il a bien raison, car j'ay senti que +je l'aimois à la folie, mais c'est un grand point qu'il le sache, et +j'espère que sa maladie ne luy a pas oté la mémoire, jusquicy personne +n'a connu son coeur que moy, et je vous répond qu'il la bon et tres bon; +et tres capable de sentimens, je ne vous nires pas qu'il y ait un peu de +singulier par mi tout cela, mais ce n'est pas ce qui l'emporte, il sera +devot, mais point cagot, je l'aime cent fois mieux, je seré son amie, et +pour lors je seré inattaquable: tout ce que les faquinets ont fait +pendant sa maladie, ne fera que rendre mon sort plus heureux et plus +stable, je nauré plus a craindre ni changemens ni maladie ni le diable, +et nous menerons une vie délicieuse, ajouté un peu plus de foy que vous +ne faites a tout ce que je vous dit, ce ne sont pas des reveries, vous +veré si cela ne se réalisera pas, tout cela est fondée sur la +connaissance que jay de l'homme a qui nous avons afaire et je vous +assure que je connoit tous les plis et replis de son ame, et qu'il y a +du beau et du bon, il ne faut pas le jugé parce qu'il a fait a votre +egard, il n'estoit pas encore bien a luy et je suis persuadé que l'on +luy a dit quelque chose d'affreux, et je ne peux pas imaginer ce que +c'est, je ne suis pas encore bien convaincu que vous nalliés pas en +Espagne; mais en tout cas je ne crois pas qu'il en nomme un autre, il +fera faire la demande par l'eveque de Rennes, voila mon idée, quest ce +que vous en dites. vous avés bien raison de dire qu'il ne faut marquer +avoir aucune esperance de retour, est inutile et cela augmenteroit la +rage de ces monstres qui est déja assé considérables, je pense comme +vous sur ma lettre, il vaut mieux attendre que de manqué son coup[545]. +Monmartel est bien pour cela aussi, madame Tencin voudroit déja qu'elle +fut reçut, mais elles sent comme nous les conséquences si elle ne +l'estoit pas bien. Adieu, cher oncle, porté vous bien; pour moy je vas +songer réellement a me faire _une santé de crocheteur_ pour faire +enrager nos ennemis le plus longtemps que je pourré et avoir le temps de +les perdre, et ils le seront, vous pouves en être sure. vous connoissé +mon amitié pour vous, elle est, je vous jure, des plus tendres, faites +mes compliment a messieurs de Soubise et d'Ayen, quand vous reverré du +Mesnil dite luy milles choses et que je ne luy ay pas fait responce +parce que je ne n'ay su ou le prendre, voila une lettre pour monsieur +Daumont que vous lui remettré bien exactement en luy faisant mes +complimens[546]._ + +Le souffle et l'humeur d'un moment emportaient tout: une désespérance +absolue et sans bornes paralysait toutes ses facultés, la force même +d'un désir lui manquait, et elle demeurait sans mouvement, la pensée +endormie, la volonté morte, dans un de ces anéantissements qu'elle +peignait si bien alors qu'elle disait «ne plus reconnaître en elle ni +madame de la Tournelle ni madame de Châteauroux, et se sentir devenir +une étrangère à elle-même[547].» Puis un rien la tirait de là, un +aiguillon d'amour-propre, un sentiment de vengeance contre Maurepas, +contre Pérusseau, et l'impatience d'une revanche éclatante et sans +pitié, ne tardait pas à la posséder, et à donner à ses idées la furie de +la fièvre. + + * * * * * + +Le Roi, entièrement guéri au mois de septembre, laissait bientôt voir +une mélancolie qui rendait l'espoir et l'audace à Richelieu: l'amour +n'était point mort dans ce coeur qui trouvait la solitude où madame de +Châteauroux n'était pas. Le courtisan, retiré à Bâle, se remettait à +l'oeuvre, il reprenait ses plans, et travaillait pour la favorite avec +l'ardeur d'un homme qui travaille pour sa fortune: ne voyait-il pas dans +le lointain, au bout de ses efforts, derrière le retour de madame de +Châteauroux, ce triomphe personnel de son ambition, cette superbe +récompense de son zèle, le rétablissement en sa faveur de la dignité de +connétable de France? Après s'être éclairé, après avoir fait tâter le +Roi par le cardinal de Tencin et le maréchal de Noailles[548], il +adressait au Roi un mémoire détaillé sur sa maladie de Metz, mémoire +habile où il avait su glisser les ombrages et les soupçons, prêter à la +conduite de ses adversaires des motifs d'ordre humain, attribuer enfin à +tous les ennemis de madame de Châteauroux, qui avaient abusé des remords +et de la faiblesse du Roi, des sentiments d'égoïsme, des vues +ambitieuses le désir presque et l'impatience de la mort du Roi. + +Madame de Châteauroux à laquelle le mémoire ou la lettre était adressée +par Tencin écrivait à Richelieu avec le mépris supérieur qu'elle a +l'habitude d'avoir pour l'expérience, la pratique de l'humanité de son +_oncle_. + + _À Paris, ce _18_ octobre[549]. + +_J'ay vue, cher oncle, le cardinal de Tencin dont je suis enchanté; il +ma montré la lettre que vous avés escrit au roy que je trouve comique et +tres bonne, surement elle luy aura plu, mais vous aves mal fait de lui +repondre verbalement a ce qu'il vous avait demendé; il faloit lui +escrire, c'est étonnant vous ne le connoissé pas du tout et vous estes +surpris comme guelquun qui arriveroit à la cour, vous estes un drole +d'homme. J'ai vu et vois madame de Bouflers tous les jours dont je suis +tres aise; mais ma soeur pas tant je croit, je vous charge de faire mes +compliments à monsieur de Belle-Isle et de luy dire que si je ne luy ai +pas écrit sur sa lieutenance[550] c'est que... je ne scay pas quoy, je +men raporte a vous pour tourner cela joliment, vous senté bien que +c'est que jay oublié de lui écrire et que je veux que vous raccommodies +ma sotise. Adieu, cher oncle, je vous aime, je vous assure on ne peut +pas davantage et suis outré d'être si longtemps sans vous voir. À +propos, le petit saint _(Saint-Florentin)_ vous fera des difficultés sur +le changement que vous demandés pour vos etats, mais tachez d'avoir gain +de cause, car il seroit ridicule que vous eussiez quinze jours après le +siége de libre sans venir à Paris, c'est pour lors que l'on diroit que +vous estes en disgrace. Remettes cette lettre au chevalier de +Grille[551]._ + +Avec les lettres de Richelieu revenaient peu à peu autour du Roi +quelques-uns des favoris que l'appareil des sacrements, les foudres de +Fitz-James, les lettres de cachet de d'Argenson sous enveloppe, avaient +dispersés pendant l'agonie du Roi. Et avec cette correspondance et ce +monde, le Roi se refroidissait pour la Reine. + +Dans un court séjour chez son beau-père à la cour de Lorraine, il +montrait à tous par ses distractions et sa taciturnité, un homme +amoureux absorbé dans le souvenir et les regrets. La gloire ne lui +souriait plus, la guerre lui semblait une longue fatigue; et le 8 +novembre, aussitôt la capitulation de Fribourg signée, il repartait en +toute hâte pour Paris[552]. Il y courait chercher, non point +l'applaudissement et le triomphe, mais le pardon de sa maîtresse. + +Tenue au courant des choses par Richelieu, suivant de sa retraite, +mouvement à mouvement, le coeur du Roi, raffermie et plus osée dans les +insolences de son orgueil par la certitude de tout obtenir, la duchesse +de Châteauroux avait pris la résolution de ne rentrer à Versailles +qu'avec les plus formelles sûretés et les plus grandes satisfactions. +Pour oublier, pour pardonner les scènes de Metz, les ignominies de la +disgrâce, il lui fallait une expiation proportionnée à l'humiliation, +une vengeance qui fît éclat,--ce n'était point assez,--qui fît peur. Et +la duchesse attendait le Roi sans l'appeler, sachant bien qu'il +viendrait. + +Elle n'attendait pas longtemps. Dans la nuit du 14 au 15, le second jour +de l'arrivée du Roi à Paris, les femmes de la Reine entendirent trois +fois gratter à la porte. La Reine avertie dit que ce n'était rien, que +c'était le vent. À la troisième fois cependant, au bout d'un intervalle, +on ouvrit, mais on ne trouva personne[553], Le Roi n'y était plus, il +était déjà sorti des Tuileries, avait traversé le Pont-Royal, et escorté +de Richelieu, frappait rue du Bac, chez la duchesse de Châteauroux[554]. + +Devant cette visite inespérée, mais non si promptement attendue, devant +cette visite d'un Roi venant dans la nuit lui apporter ses excuses et +lui demander ses conditions pour renouer, la duchesse en dépit de son +énergie morale, se trouvait mal, et ne pouvait dire autre chose que ces +paroles qu'elle répétait et répétait encore: «_Comme ils nous ont +traités_[555].» Le Roi la suppliait alors de revenir à Versailles. +Madame de Châteauroux ne consentait à s'y rendre qu'incognito: son +retour officiel devait être précédé de la retraite de tous ses ennemis. +Et le lendemain elle partait pour Versailles cachée dans une de ces +voitures publiques appelées pot-de-chambre. Avant de partir elle avait +dit à ses gens qui l'avertissaient de l'espionnage de Maurepas: +«Bientôt, il ne m'importunera plus.» + +À Versailles la duchesse se montrait une autre femme que la femme de la +veille. Elle reprenait ses hauteurs et ses exigences. Elle jouait le +détachement, l'indifférence et répondait froidement aux sollicitations +du Roi, «_que satisfaite de ne pas aller pourrir dans une prison par ses +ordres, et contente d'avoir la liberté et les plaisirs d'une vie privée, +il en coûterait trop de têtes à la France, si elle revenait à la +cour_[556]...» Et la phrase n'a rien d'invraisemblable de la part de la +femme qui dans ses lettres annonce. que «_les méchants périront_» et +plaisante avec tant d'aisance sur des _têtes coupées_. + +Le Roi cherchait à la calmer, lui disait «qu'il fallait tout oublier, et +revenir le soir même à Versailles, et reprendre son appartement et ses +emplois à la cour.» Mais ces paroles du Roi ne décourageaient guère les +appétits de vengeance de la favorite. + +Les scènes de Metz, la duchesse le savait, avaient froissé +l'amour-propre du Roi; Louis XV y avait vu une diminution de l'autorité +et de la volonté royale, un empiétement dangereux de l'Église, et une +victoire du clergé grossie jusqu'à l'insolence par les prédicateurs de +Paris. Le mémoire et les paroles de Richelieu avaient encore envenimé +ces secrètes alarmes du Roi, et le tableau désillusionnant de toutes +ces ambitions, empressées à son lit de mort avec des attitudes de +dévouement, l'avait vivement et profondément touché. Tout ce qui lui +rappelait Metz lui était importun et suspect; et tous ceux qui l'avaient +précipité dans une pénitence publique de ses faiblesses, lui étaient +devenus presque aussi odieux qu'à madame de Châteauroux. Il avait +perpétuellement à la bouche _la cabale de Metz_, et quant à messieurs de +la Rochefoucauld, Bouillon, Fleury, Balleroy, le Roi ne les appelait que +«ces messieurs! où sont ces messieurs? que font ces messieurs»[557]? + +Il couvait une haine sourde contre Châtillon, le gouverneur du Dauphin, +qui, malgré ses volontés avait amené le Dauphin à Metz[558]; il +nourrissait de vives colères contre madame de Châtillon, qui avait +insulté ses amours, et parlé dans ses lettres à la reine d'Espagne de +l'indignité de madame de Châteauroux[559]. Et pendant le reste de la +campagne, il avait laissé échapper ses ressentiments contre l'évêque de +Soissons Fitz-James, et contre son confesseur Pérusseau. Il n'y avait +donc que l'horreur du sang qui séparât le Roi de madame de Châteauroux. +La forme seule des vengeances demandées par sa maîtresse lui répugnait; +et quand madame de Châteauroux abandonnait ces idées de sang, ces +demandes de têtes, qu'elle descendait à se contenter de sévérités qui +suffisaient à sa vanité, l'entente était prête de se faire. Le Roi lui +abandonnait le duc de Châtillon[560] qui élevait le fils du Roi dans le +dégoût des amours de son père. Il lui abandonnait Balleroy[561], +Fitz-James[562], Pérusseau[563], la Rochefoucauld[564], le duc de +Bouillon[565] qui tous étaient envoyés en exil ou punis par la disgrâce. + +Pourtant l'impérieuse duchesse caressait de plus énormes satisfactions: +elle voulait rentrer en triomphe dans une cour vaincue et décimée, et +elle demandait que les princes du sang partageassent l'exil de leur +parti, pour que l'expiation de Metz fût entière, et que la punition de +la faction fût un mémorable exemple. Le Roi avait besoin de mille +efforts sur lui-même pour lui refuser ce sacrifice. + +Mais où la lutte fut la plus vive, où madame de Châteauroux s'acharna, +ce fut autour de Maurepas. Madame de Châteauroux tenait absolument à ce +qu'il fût chassé. Le Roi s'obstinait à garder ce ministre, le seul qui +lui fit tolérable l'ennui du conseil et facile le travail du +gouvernement. Enfin, après de longues batailles, une transaction eut +lieu: madame de Châteauroux permit au Roi de garder Maurepas, mais à la +condition qu'il lui serait permis de l'humilier, et que la façon, la +mesure et les moyens de l'humiliation seraient laissés à son bon +plaisir. + +Tout adouci qu'il était, ce féroce traité de raccommodement entre les +deux amants demandait douze jours de négociations, du 14 au 25 novembre. + + * * * * * + +Le mercredi 25 novembre, le duc de Luynes apprenait dans la soirée le +rappel des deux soeurs à la cour. Mesdames de Modène et de Boufflers +jouaient chez lui, quand un laquais de madame de Châteauroux apportait +une lettre à madame de Modène. Madame de Modène lisait la lettre en +hâte, se levait aussitôt, donnait son jeu à tenir, passait dans un +cabinet où elle écrivait un mot, et allait parler dans l'antichambre au +courrier auquel elle donnait huit louis. Le laquais de madame de +Châteauroux montrait l'argent aux domestiques du duc de Luynes, en +disant qu'il devait avoir apporté une bonne nouvelle puisqu'il était si +bien payé. La duchesse de Boufflers recevait, elle aussi, une lettre de +la favorite par le même courrier et dont elle donnait plus tard lecture +en particulier à quelques personnes qui se trouvaient dans le salon. +Voici les termes de cette lettre de madame de Châteauroux: + +_Je compte trop sur votre amitié pour que vous ne soyez pas instruite +dans le moment de ce qui me regarde. Le Roi vient de me mander par +monsieur de Maurepas qu'il étoit bien fâché de tout ce qui s'étoit passé +à Metz et de l'indécence avec laquelle j'avois été traitée, qu'il me +priait de l'oublier et que pour lui en donner une preuve, il espéroit +que nous voudrions bien revenir prendre nos appartements, à Versailles, +qu'il nous donneroit en toutes occasions des preuves de sa protection, +de son estime, de son amitié, et qu'il nous rendoit nos charges[566]._ + +Ce mercredi 25 novembre, en effet, le Roi au sortir du conseil faisait +entrer monsieur de Maurepas dans le cabinet des perruques. Là avait lieu +un entretien entre Maurepas et Louis XV qui imposait à son ministre +l'humiliation d'aller en personne annoncer à madame de Châteauroux son +rappel à la cour. Maurepas se disposant à écrire les paroles du Roi, +Louis XV lui disait: «Les voilà toutes écrites» et lui remettait un +billet. + +Là-dessus Maurepas partait pour Paris et se rendait à six heures, rue du +Bac à l'hôtel dépendant des Jacobins de la rue Saint-Dominique +qu'habitaient les deux soeurs. + +Maurepas demandait au suisse de l'hôtel si madame de Châteauroux était +chez elle: on lui répondait que non. Il se nommait: on lui répétait +qu'il n'y avait personne. Il déclarait enfin qu'il venait de la part du +Roi: la porte lui était alors seulement ouverte[567]. + +Madame de Châteauroux était au lit, avait dans sa chambre le duc d'Ayen +qui s'éloigna, quand il entendit que Maurepas venait de la part du Roi. + +Il y eut d'abord un silence pendant lequel madame de Châteauroux +considéra Maurepas sans un salut, sans une parole et donna aux +ressentiments de sa vanité de femme le spectacle et la pâture de +l'embarras du ministre. Maurepas un moment déconcerté lui remettait le +billet du Roi[568] en lui disant que le Roi la priait de venir reprendre +avec sa soeur leurs places à la cour, et le chargeait de l'assurer qu'il +n'avait eu aucune connaissance de ce qui s'était passé à son égard +pendant sa maladie à Metz. + +Madame de Châteauroux répondait: + +«_J'ai toujours été persuadée, Monsieur, que le Roi n'avait aucune part +à ce qui s'est passé à mon sujet. Aussi je n'ai jamais cessé d'avoir +pour Sa Majesté le même respect et le même attachement. Je suis fâchée +de n'être pas en état d'aller dès demain remercier le Roi, mais j'irai +samedi prochain, car je serai guérie_[569].» + +L'infinie jouissance au fond de l'orgueilleuse femme, quand, la dure +commission faite, Maurepas cherchait à se défendre des préventions qu'on +avait pu lui donner contre lui..., avouait son embarras: aveu qui +faisait venir sur les lèvres de la duchesse «_qu'elle le croyait bien_», +avec une intraduisible intonation. Et de quel air encore, et avec quel: +«_Cela ne coûte pas cher_[570],» faisait-elle l'aumône de sa main à +baiser à Maurepas prenant congé et sollicitant cette faveur. + +La duchesse était donc couchée le mercredi soir, avec un peu de fièvre, +quand Maurepas lui avait fait sa visite[571]. La fièvre augmentait +pendant la nuit, elle devenait plus violente dans la nuit du jeudi au +vendredi, et le vendredi soir elle se compliquait d'élancements de tête +insupportables. Vernage, aussitôt qu'il était appelé, déclarait que: +«c'était une grande maladie,» parlait au duc de Luynes et à +l'archevêque de Rouen de ses inquiétudes au sujet de la malignité de +cette fièvre, ne se montrait pas rassuré par les apaisements momentanés +du mal, et dès le troisième jour de la maladie appelait en consultation +Dumoulin que l'on disait à la malade envoyé par le Roi pour ne pas +l'effrayer[572]. + +La duchesse avait cependant conscience du danger de son état. Elle +faisait son testament où elle instituait madame de Lauraguais sa +légataire universelle, laissant des récompenses considérables en argent +et en pensions à tous ses domestiques[573]. Elle demandait à voir le +père Segaud auquel elle se confessait, se réconciliait avec sa soeur de +Flavacourt dans une entrevue pleine d'attendrissement[574], recevait le +viatique des mains du curé de Saint-Sulpice. + +À la suite de plusieurs saignées, un mieux se produisait le samedi 28 +dans l'état de la malade, et qui durait le dimanche et le lundi, mais le +mardi 1er décembre les nouvelles de la nuit étaient très-mauvaises, et +les courtisans faisaient la remarque que le Roi était fort sérieux et +qu'il ne parlait à personne à son lever[575]. + +Dès lors ce furent chez la duchesse des douleurs folles, des +convulsions, une agitation frénétique de tout le corps, des souffrances +insupportables de la tête, un délire furieux, où dans les divagations +accusatrices des paroles de la favorite se mêlait le mot de poison au +nom de Maurepas. + +Dans la nuit du vendredi 4, la malade qui avait perdu depuis deux ou +trois jours la connaissance, était saignée trois fois, et l'on +s'attendait à sa mort pour le samedi[576]. + +Le Roi ne sortait plus que pour aller à la messe[577], ne paraissait +plus que pour assister au conseil ou donner l'ordre, restant toute la +journée enfermé dans ses cabinets. Messieurs d'Ayen, de Gontaut, de +Luxembourg se relevaient pour lui apporter des nouvelles deux fois par +jour. Et Montmartel adressait chaque jour quatre courriers à Lebel qui +envoyait encore à Paris des gens à lui, de manière que le Roi eût des +nouvelles à toutes les heures. + +Le visage du Roi qui, avec ses rembrunissements et ses éclaircies, était +une espèce de miroir sur lequel la cour, tous les jours, lisait le +bulletin de la maladie, annonçait un mieux dans la matinée du samedi. +Dans la journée on parlait de moments où la tête de la malade redevenait +libre, et les amis de la favorite recommençaient à espérer, le jour où +l'on croyait qu'elle allait mourir. + +La duchesse de Châteauroux avait autour de son lit le dévouement de +chaudes amitiés[578]. Monsieur de Gontaut, lié avec elle du temps +qu'elle n'était encore que madame de la Tournelle, y passait des heures. +Il était remplacé par d'Ayen pour lequel la froideur de la favorite +s'était changée en une véritable affection, et à d'Ayen succédait +Luxembourg, l'ami personnel de madame de Mailly, d'abord en disgrâce, +mais tout à fait réconcilié avec la duchesse par sa maîtresse madame de +Boufflers. Madame de Boufflers était une des assidues à son chevet, et +l'on raconta que, la veille de la mort de la favorite, dans un moment de +lucidité, la duchesse eut avec elle une longue conversation et la +chargea de dire plusieurs choses secrètes au Roi. + +Mais la vraie garde-malade était madame de Modène dont la chaude +affection pour la duchesse l'avait fait accuser de basse complaisance +pendant le voyage de Metz, et qui, dans la sincérité de son affection, +montrait une indifférence qui étonnait pour son mariage avec le duc de +Penthièvre. Madame de Modène soigna la duchesse de Châteauroux jusqu'au +dernier moment, la servant nuit et jour, tenant la place à son chevet de +sa soeur bien-aimée qui manquait. + +Car, pendant que la duchesse agonisait, madame de Lauraguais, accouchée +d'une fille quelques jours avant, et alitée dans l'appartement +au-dessus, ignorait que sa soeur était si proche de la mort, croyait +qu'elle était seulement indisposée, qu'elle avait une fluxion sur les +yeux[579]. Et quand les cris de la mourante, dans ses épouvantables +souffrances, montaient jusqu'à madame de Lauraguais, on faisait du bruit +dans sa chambre pour distraire son attention; mais enfin ces cris elle +les entendait: on lui disait alors que c'étaient les cris d'une femme en +douleur d'enfant dans la rue[580]. + +Le lundi 7, le duc d'Ayen apprenait au Roi que la duchesse n'était pas +encore morte, mais qu'elle était à toute extrémité, et qu'il devait +s'attendre à recevoir la triste nouvelle d'heure en heure. Le Roi +montait aussitôt dans une voiture pour laquelle on gardait un attelage +tout harnaché depuis deux ou trois jours, et escorté de deux +palefreniers portant des flambeaux[581], se rendait à la Muette, mandant +à d'Argenson avant de partir qu'on vînt lui rendre compte seulement +dans le cas d'affaires très-pressées[582]. + +La duchesse de Châteauroux expirait à l'âge de vingt-sept ans, le mardi +8 décembre 1744[583], à sept heures du matin, après avoir été saignée +une fois à la gorge, une fois au bras et neuf fois au pied sans que la +perte de tout ce sang pût parvenir à maîtriser cette agonie furibonde et +la rage de ce corps épuisé[584]. + +Elle mourait, la favorite, selon le voeu qu'elle avait formé dès +l'enfance, un jour de fête de la Vierge, le jour de la Conception[585]. + +Le jeudi 10 décembre, la duchesse de Châteauroux était inhumée dans la +chapelle de Saint-Michel à Saint-Sulpice, à six heures du matin, une +heure avant l'usage, et le guet sous les armes, pour sauver son cercueil +des fureurs de la populace. + +Mort étrange, fatale, et qui, rapprochée de tant d'autres morts, de +tant d'autres disparitions subites de la grande scène de Versailles, de +tant d'autres foudroiements, promène, derrière la comédie, la folie et +le sourire de ce siècle, derrière ce carnaval enchanté du plaisir, de la +galanterie, de l'esprit, les soupçons et les terreurs d'une Italie du +seizième siècle! Fins hâtées, brusques dénouements de jeunes existences, +renversements des plus beaux rêves, les coups de la Providence ont en ce +temps une violence qui ne semble appartenir qu'aux mains de l'homme: la +mort y semble véritablement humaine, tant elle se montre jalouse et +précipitée! Princes, princesses, maîtresses de roi, sont enlevés si vite +et dans de si particulières circonstances, qu'on les dirait emportés par +l'ombre de Locuste. Le poison! un poison inconnu et _ad tempus_, voilà +la grande épouvante léguée par la cour de Louis XIV à la cour de Louis +XV. Le poison, c'est le cauchemar des agonies de ce dix-huitième siècle, +qui verra plus tard le successeur de Louis XV entre un homme accusé de +l'empoisonnement du Dauphin, de la Dauphine, et encore entre un homme +accusé de l'empoisonnement de madame de Châteauroux: entre Choiseul et +Maurepas! + +Il arrivera même au milieu du siècle que devant la conviction générale +de l'empoisonnement des maîtresses, des princesses des princes, des +hommes et des femmes jouant un rôle à la cour, et devant les soupçons +accusateurs que laisseront échapper les médecins Tronchin et la Breuil, +lors de la mort de la Dauphine[586], il arrivera que Louis XV chargera +le ministre Bertin de s'enquérir s'il existe des poisons qui puissent +faire périr à échéance fixe, sans laisser de traces. + +Et quelqu'un aura la mission du ministre Bertin de faire causer l'abbé +Galiani sur les poisons de son pays. Galiani, sans se douter que le Roi +le fait interroger, dira: «... Par exemple à Naples, le mélange de +l'opium et des mouches cantharides, à des doses qu'ils connaissent, est +un poison lent, le plus sûr de tous, infaillible, et d'autant qu'on ne +peut pas s'en méfier. On le donne d'abord à petites doses pour que les +effets soient insensibles: en Italie nous l'appelons _aqua di Tufania, +eau de Toufanie_[587]. + +«Personne ne peut en éviter les atteintes, parce que la liqueur qu'on +obtient dans cette composition est limpide comme de l'eau de roche et +sans saveur. + +«Les effets sont lents et presque imperceptibles; on n'en verse que +quelques gouttes dans du thé, du chocolat, du bouillon, etc. Il n'y a +pas une dame à Naples qui n'en ait sur sa toilette pêle-mêle avec ses +eaux de senteurs; elle seule connaît le flacon et le distingue; souvent +la femme de chambre de confiance n'est pas dans le secret, et prend ce +flacon pour de l'eau distillée ou obtenue par dépôt, laquelle est la +plus pure et dont on se sert pour étendre ou développer les odeurs quand +elles sont trop fortes. + +«Les effets de ce poison sont fort simples. Vous ressentez d'abord un +malaise général dans toute l'habitude du corps. Le médecin vous examine, +et n'apercevant aucuns symptômes de maladie, soit externes, soit +internes, point d'obstructions, d'engorgements, d'inflammations, il +conseille les lavages, la diète, la purgation. Alors on redouble la +dose, mêmes malaises, sans être plus caractérisés... Le médecin qui +n'entrevoit rien d'extraordinaire, attribue l'état du plaignant à des +matières viciées, à des glaires, à des humeurs peccantes qui n'ont point +été suffisamment entraînées par la première purgation. Il en ordonne une +seconde. Troisième dose, troisième purgation. Quatrième dose... Alors le +médecin voit bien que la maladie lui échappe; qu'il ne l'a pas connue, +qu'elle a une cause, qui ne se découvrira qu'en changeant de régime. Il +ordonne les eaux, etc., etc. Bref les parties nobles perdent leur +ressort, se relâchent, s'affectent, et le poumon surtout comme la plus +délicate de toutes, et l'une des plus employées dans le travail de +l'économie animale [...] + +«Et par cette méthode on suit quelqu'un, tant et si longtemps que l'on +veut: des mois, des années; les constitutions robustes résistent plus +longtemps...[588]» + +Et le confident de cette conversation ne pouvait s'empêcher de +reconnaître qu'il était impossible de mieux peindre «les symptômes, les +périodes, les nuances» de la maladie du Dauphin et de la Dauphine. + + * * * * * + +L'imagination publique, encore sous l'émotion de la mort de madame de +Vintimille, ne taisait plus à la mort de madame de Châteauroux le +murmure de ses accusations. Les accusateurs alléguaient les +dénonciations de la mourante, ses indications précises d'avoir été +empoisonnée une première fois dans une médecine à Reims[589]. Ils +appuyaient sur la demi-journée passée à Paris par Maurepas, et dont +l'emploi était inconnu[590]. Ils parlaient de poisons, subtils comme +les poisons de la Renaissance, glissés dans la lettre du Roi. + +Mais ces accusations contemporaines n'étaient que des suspicions et des +préventions passionnées. Les lumières que l'histoire possède aujourd'hui +donnent à l'historien le droit et le devoir d'en faire justice. Il +suffira pour cela de rapporter l'opinion et le témoignage du médecin de +madame de Châteauroux, Vernage. Aux insinuations d'empoisonnement, +Vernage haussait les épaules. Il racontait qu'au retour de Metz, il +avait prescrit à madame de Châteauroux un régime rafraîchissant, de la +distraction, de l'exercice. Mais la duchesse n'avait point voulu suivre +ses recommandations. Tout entière au souvenir et au ressentiment de la +disgrâce, à la vengeance, elle s'était abandonnée à la fièvre de ses +projets et de ses passions. Quinze jours avant sa mort, à la prière des +amis de madame de Châteauroux, Vernage avait eu avec elle une longue et +sérieuse conversation sur sa santé. Il lui avait dit: «Madame, vous ne +dormez pas, vous êtes sans appétit, et votre pouls annonce des vapeurs +noires; vos yeux ont presque l'air égaré; quand vous dormez quelques +moments, vous vous réveillez en sursaut; cet état ne peut durer. Ou vous +deviendrez folle par l'agitation de votre esprit, ou il se fera quelque +engorgement au cerveau, ou l'amas des matières corrompues vous +occasionnera une fièvre putride[591].» Et Vernage insistait auprès +d'elle sur la nécessité pressante de se faire saigner, de se soigner. La +duchesse promettait de prendre soin d'elle à Vernage, à Richelieu, à ses +amis, à tous ceux qui l'approchaient. Mais ce grand retour de fortune, +la réconciliation avec le Roi, les débordements de la joie et de +l'orgueil, les imprudences amoureuses dans un moment dangereux[592], +amenaient la réalisation des prévisions de la médecine: c'était une +fièvre putride, avec transport au cerveau, qui enlevait madame de +Châteauroux. L'autopsie venait encore confirmer le dire de Vernage: elle +ne révélait d'autres désordres intérieurs que la dilatation et le +gonflement sanguin des vaisseaux capillaires de la tête[593]. + +Cependant, il est au-dessus de ces preuves matérielles des probabilités +morales qui combattent plus victorieusement encore pour la défense de +Maurepas. Le caractère du ministre le met au-dessus ou au-dessous d'une +pareille accusation; et sa défense, une défense qui est en même temps le +jugement de Maurepas, est tout entière dans cette parole de Caylus: «Je +vous réponds qu'il est encore plus incapable de crimes que de +vertus[594].» Pour passer outre, pour persister dans une accusation +contre laquelle protestent toutes les déductions que la justice +historique peut tirer de l'attitude morale de l'homme et des dehors de +son âme, il faudrait admettre qu'il y ait eu dans le dix-huitième siècle +des natures assez supérieures pour cacher sous l'insouciance et +l'ironie, sous la plus charmante et la plus facile légèreté de la +conscience et du ton, des sentiments et des paroles, une arrière-nature +pleine de ténèbres et de profondeurs où les passions sans remords +auraient travaillé à des crimes sans bruit. Évidemment ce serait là une +supposition dont le dix-huitième siècle ne mérite pas l'honneur: les +monstres n'y sont point si parfaits, les scélérats n'y sont que des +roués. + + + + +XVIII + +Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le +rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de +1743.--Les charités de l'ancienne favorite.--Sa vie de pénitence.--Son +testament et sa mort. + + +Ainsi des soeurs que le Roi avait aimées, deux étaient mortes tourmentées +de la persuasion d'avoir bu la mort, désespérées et délirantes. Et la +survivante, celle-là qui la première avait mêlé le sang des Nesle au +sang royal, madame de Mailly, condamnée à vivre et réduite à envier le +repos de mesdames de Vintimille et de Châteauroux, traînait dans la +déconsidération, dans les regrets, dans les austérités et les +macérations religieuses les restes d'une existence qui n'était plus +qu'une expiation. + +Après quelques lueurs d'espérance, désabusée par les cruelles lettres du +Roi[595], «un curieux monument de la sécheresse humaine,» comme les +appelle le prince de Tingry, madame de Mailly s'était arrachée du monde +pour se jeter en Dieu. + +Touchée par un sermon du père Renaud, ce disciple du père Massillon qui, +venu comme lui de la Provence prêtait à la religion les tendresses et +les élancements amoureux du Midi, madame de Mailly se sentait tout à +coup ravie et dégoûtée d'elle-même par cette parole douce et pénétrante +qui parlait du bonheur de vivre avec Dieu. Un jour où elle devait dîner +chez monsieur de la Boissière, où elle était attendue par les convives, +qu'elle avait nommés, elle faisait dire qu'elle ne pouvait pas s'y +rendre; et l'on apprenait ce jour-là le grand renoncement de madame de +Mailly: elle quittait pour toujours le rouge et les mouches[596]. + +Une transformation s'était faite en elle, pareille à ces illuminations +dont les historiens des premiers siècles de l'Église nous entretiennent +comme de miracles. + +De ce jour elle se vouait à une pénitence exemplaire[597] et le +Jeudi-Saint de l'année 1743, la cour et le peuple se pressaient chez +les soeurs grises de Saint-Roch pour voir madame de Mailly, +qu'accompagnait la jeune veuve du duc de la Trémoille, faire humblement +le lavement des pieds[598]. + +Toute la bourse de l'ancienne favorite, tout son temps, toute son âme +étaient aux bonnes oeuvres. Elle ne s'employait qu'à visiter les pauvres +et les prisons, se ruinant et se dépouillant si bien en secours et en +charités, que parfois, c'était à peine si elle se réservait pour son +nécessaire personnel, deux ou trois écus de six livres[599]. + +Cette vie d'immolation et de sacrifice menée avec courage, avec gaieté +même, dura jusqu'en 1751, année où madame de Mailly mourait avec un +cilice sur la chair[600]. Son légataire universel était son neveu, le +fils du Roi et de madame de Vintimille; son exécuteur testamentaire le +prince de Tingry auquel elle laissait un diamant de prix et, en outre, +une somme de 30,000 livres «_pour ce qu'il savait bien_». Cette somme +était destinée à solder les créanciers mal payés par le Roi et lésés +dans des accommodements[601]. + +On enterra la pécheresse selon ses volontés, dans le cimetière des +Innocents[602], parmi les pauvres, sous l'égout du cimetière; et une +croix de bois fut toute la tombe de celle qui, dérangeant quelques +personnes à Saint-Roch et souffletée de ce mot: «Voilà bien du train +pour une p...!» avait répondu: «_Puisque vous la connaissez, priez Dieu +pour elle!_» + + + + +APPENDICE + + * * * * * + +MADAME DE MAILLY. + +Louise-Julie de Mailly-Nesle, né le 16 mars 1710, mariée le 31 mai 1726 +à Louis-Alexandre comte de Mailly et seigneur de Rubempré, son cousin +germain, morte la 5 mars 1751. + + * * * * * + +LA MARQUISE DE VINTIMILLE + +Pauline-Félicité de Mailly de Nesle, appelée avant son mariage +_Mademoiselle de Nesle_, née au mois d'août 1712, mariée le 28 septembre +1739 à Jean-Baptiste-Félix-Humbert, marquis de Vintimille, morte le 10 +septembre 1741. + + _Compiègne, 30 juillet 1740[603]._ + +_Je suis persuadée, madame, que vous prenez part à ce qui me regarde; +ainsi il ne me fallait pas d'excuse d'avoir tardé à me faire votre +compliment sur la perte que je viens de faire[604]. Je me doutais bien +que vous n'en saviez rien, je compte trop sur votre amitié, pour douter +un moment que vous êtes capable de m'oublier, et, à vous parler +franchement, je n'imagine jamais ce qui peut me faire de la peine: c'en +serait une véritable pour moi, si je pouvais prévoir que vous fussiez un +moment sans m'aimer. Sans fadeur, je vous trouve si aimable et si fort à +mon gré, passez-moi ce terme, que je serais furieuse si vous étiez assez +mal née pour n'avoir pas pour moi un peu de bonté, car, en vérité vous +avez peu de gens qui vous soient aussi tendrement attachés. Je le +disputerais quasi à madame de Rochefort, à qui je vous prie de faire +mille complimens. Je ne vous en ferai point à vous, en finissant ma +lettre: je vous dirai tout crûment que je vous aime et que je vous +embrasse de tout mon coeur._ + + _Compiègne, 8 août 1740._ + +_Je suis au comble de ma joie, Madame. Cette façon de commencer une +lettre vous paraît peut-être singulière; mais quand vous saurez de quoi +il s'agit, vous serez aussi contente que moi. Je vous dirai donc que +j'ai trouvé le moment favorable de parler à ma soeur au sujet de M. de +Forcalquier; je lui ai dit ce que je pensais de la façon dont le Roi le +traite, et lui ai fait un grand détail avec beaucoup d'éloquence, qui +dans toute autre occasion m'aurait surprise; mais je trouve que l'on +parle toujours bien quand on soutient une bonne cause et surtout quand +cela regarde quelqu'un à qui on s'intéresse; enfin j'ai parlé et +persuadé: je suis parfaitement contente de cette réponse. Elle m'a +promis de parler; je ne mets pas en doute qu'à son tour elle persuadera: +je lui ai fait de grandes avances de la part de M. de Forcalquier, et +l'ai assurée que s'il ne l'avait point encore vue chez elle, c'est qu'il +n'avait osé. + +Elle m'a paru sensible à tout ce que je lui disais d'obligeant de sa +part, et m'a dit que je lui ferais plaisir de lui amener. Réellement +elle s'est portée de si bonne grâce à tout ce que je lui disais, et si +aise de trouver occasion de faire plaisir, que j'aurais voulu que vous +fussiez témoin de notre conversation: si vous la connaissiez autant que +moi, vous l'aimeriez à la folie; elle a mille bonnes qualités et une +façon d'obliger singulière. Que tout ceci ne vous passe pas, et +remarquez qu'en femme prudente je ne vous écris pas par la poste: on y +lit les lettres fort ordinairement. Après que vous vous serez ennuyée de +la mienne, mettez-la au feu, je serais au désespoir qu'elle fût perdue._ + +_Le duc d'Ayen m'a donné un mémoire de votre part, je ferai ce qui +dépendra de moi pour faire réussir votre affaire. M. le Premier n'est +point ici, je compte qu'il sera bientôt de retour: en attendant je +parlerai à M. de Vassé. Je compte bien aller souper dans votre petite +maison, et je regrette beaucoup de n'être pas à portée de vous voir plus +souvent. Je me flatte que vous pensez quelquefois à moi; vous me devez +un peu d'amitié, car on ne peut vous être plus tendrement attachée que +je vous le suis._ + +_Je vous embrasse, Madame, de tout mon coeur. Voilà l'épître de Voltaire +que je vous renvoie. Le duc d'Ayen me charge de vous rendre réponse pour +lui, et de vous faire mille très-humbles compliments de sa part._ + + * * * * * + +Le buste et le portrait que Louis XV avait commandés après la mort de +madame de Vintimille furent-ils exécutés et existent-ils encore? Quant à +moi, je ne connais aucun portrait peint ou gravé de madame de +Vintimille. Il existait un dessin d'elle dans le cabinet Fontette qui +devrait se retrouver au cabinet des Estampes, mais les recherches que +j'ai fait faire ont été vaines, ainsi que les recherches faites pour le +portrait de madame de Châteauroux faisant partie de la même collection. + + * * * * * + +LA DUCHESSE DE LAURAGUAIS + +Diane-Adélaïde de Mailly-Nesle, appelée avant son mariage mademoiselle +de Montcavrel, née en 1714, mariée à Louis, duc de Brancas, dit duc de +Lauraguais, morte le 30 novembre 1769. + +À propos du mariage de mademoiselle de Montcavrel avec Lauraguais, +donnons cette note écrite par Louis XV et trouvée dans les papiers de +Richelieu: + +«Je donne 24 ou 30,000 livres au plus pour les frais de noces; 80,000 +livres en rentes sur les postes dont moitié seront mises en communauté. + +«La pension de dame du palais dès à présent. + +«Trente ans de privilège sur les juifs et je m'engage de le renouveler +pour jusqu'en 1800 inclusivement. Mais je voudrois savoir si, en +_accordement_ du mari, la femme ou les enfants jouiront de ce don des +juifs, ou si l'on compte qu'ils seront partagés avec les enfants du +premier lit, et à qui l'on compte que ce don reviendra en cas de mort, +sans enfants des futurs époux. + +«Quels biens peuvent assurer le douaire à perpétuité pour les enfants, +puisque l'on en exclut le duché et les terres du comtat?» + +_Brevet de dame d'atours de Madame la Dauphine pour la duchesse de +Lauraguais._ + +AUJOURD'HUY 20 décembre 1744. Le Roy étant à Versailles, s'étant +déterminé de bonne heure à penser au mariage pour Monseigneur le Dauphin +qui pût, en perpétuant la succession de la Couronne dans la ligne +directe, affermir de plus en plus l'union qui règne entre les deux plus +puissants thrones de l'Europe, Sa Majesté a fait la demande de l'Infante +d'Espagne Marie-Thérèse-Antoinette-Raphaelle, cette princesse a été +accordée aux voeux de Sa Majesté et à ceux de M. le Dauphin et désirant +qu'elle soit servie avec la magnificence convenable à une Princesse +issue d'un sang aussi auguste, Sa Majesté a voulu former sa maison des +personnes les plus dignes de cet honneur, Sa Majesté a nommé la dame de +Mailly duchesse de Lauraguais pour remplir la charge de dame d'atours de +cette princesse. Son mérite et les autres qualités qu'exige cette place +de confiance répondent à sa naissance. À cet effet, Sa Majesté a retenu +et retient ladite dame duchesse de Lauraguais, en l'état et charge de +dame d'atours de madame la Dauphine pour après qu'elle aura presté le +serment entre les mains de madite dame, la servir en ladite charge, en +jouir et user aux honneurs, autorités, prérogatives, prééminences, +privilèges, franchises, libertés, exemptions y appartenants et aux +gages, pensions et autres droits qui seront réglés par Sa Majesté... +(_Archives nationales. Lettres missives de la maison du Roi_. Registre +O/1 88.) + + * * * * * + +Un brevet du 1er février 1743 nommait déjà à cette place la duchesse de +Lauraguais. + +Madame de Lauraguais recevait en janvier 1745, les boutiques de Nantes +qu'avait la maréchale d'Estrées et restait la maîtresse du Roi jusqu'à +l'avènement de madame de Pompadour avec laquelle elle avait de vives +altercations. + +Congédiée par le Roi, madame de Lauraguais est, tout le temps de la +faveur de madame de Pompadour, la maîtresse de Richelieu. Elle sert +chaleureusement son amant par ses intrigues et le reste d'influence +qu'elle a gardé sur Louis XV, et elle contribue beaucoup à la nomination +de Richelieu au commandement de l'expédition de Minorque. (Voir notre +histoire de madame de Pompadour.) Faur, l'auteur de la _Vie privée du +maréchal de Richelieu_, a donné dans son troisième volume des lettres +d'elle de cette époque qui sont peut-être un peu arrangées et que je +n'ose donner textuellement ici. Mais voici une lettre parfaitement +authentique de l'amoureuse duchesse à propos de l'expédition de +Minorque, lettre qui passait à la vente d'autographes de A. Martin: + +... «_Ma pauvre tête me tourne. J'ai bien peur que l'amiral Bing +n'arrive avant que la tranchée ne soit ouverte, et par conséquent ne +vous donne beaucoup de difficultés, et ne vous allonge votre siège. +J'espère bien que vous surmonterez toutes ces difficultés et que vous +serez vainqueur de Mahon. Mais je crains bien que le siège ne soit bien +meurtrier. Ah que je suis donc malheureuse de vous voir au milieu de ces +dangers. Je voudrois être votre cuirasse. Mais songez je vous en conjure +qu'un général ne peut ni ne doit s'exposer: et puis vous n'etes pas à +vous, vous etes à moi, à moi qui vous adore, qui ne vis que pour vous, +qui vous regarde comme ce que j'ai de plus cher au monde. Ma vie est +attachée à la votre..._» + +Je ne connais pas de portrait peint, dessiné ou gravé de la duchesse de +Lauraguais. + + * * * * * + +MADAME DE FLAVACOURT + +Hortense-Félicité de Mailly-Nesle, nommée avant son mariage +_mademoiselle de Mailly_, née le 11 février 1715, mariée le 21 janvier +1739 à François-Marie de Fouilleuse, marquis de Flavacourt, vivante +encore en l'an VII de la République. + +«Madame de Mazarin a demandé aujourd'hui (16 janvier 1739), l'agrément +du Roi pour le mariage de mademoiselle de Mailly, soeur de madame de la +Tournelle avec le marquis de Flavacourt. Mademoiselle de Mailly est +belle-petite-fille et nièce à la mode de Bretagne de madame de Mazarin. +Elle est fille de madame de Nesle, laquelle étoit fille de M. Mazarin; +et du côté de M. de Nesle, le père de M. de Nesle étoit frère de M. de +Mailly, lequel Mailly avoit épousé mademoiselle de Sainte-Hermine que +nous avons vue dame d'atours de madame la Dauphine. M. de Mailly eut +six enfants, trois garçons dont l'aîné épousa Mlle de Mazarin, c'est +madame de Mailly dame du palais. Le second s'appelle Rubempré et a +épousé mademoiselle d'Arbalette de Melun, et le troisième est le +chevalier de Mailly qui vient de servir en Hongrie. Les trois filles +sont: madame de Listenay, madame de la Vrillière (aujourd'hui madame +Mazarin) et madame de Polignac. Madame de la Vrillière a eu un garçon +qui est M. de Saint-Florentin qui a épousé mademoiselle Platen, une +fille morte à 12 ou 13 ans, une autre qui a épousé M. de Maurepas, et +une autre qui a épousé M. de Plelo; elle est morte. Madame de Polignac a +eu deux ou trois garçons dont l'aîné vient d'épouser mademoiselle de +Mancini. M. de Nesle, fils de M. de Nesle dont je viens de parler avoit +épousé mademoiselle de Mazarin; de ce mariage sont venues cinq filles: +madame de Mailly, dame du palais, dont je viens de parler, mademoiselle +de Nesle et mademoiselle de Montcavrel, mademoiselle de la Tournelle et +mademoiselle de Mailly qui se marie aujourd'hui; elle a environ +vingt-trois ans. M. de Flavacourt a, à ce que l'on dit, 26,000 livres de +rente, et madame sa mère en a encore 22,000. Madame de Flavacourt est +Grancey, elle avoit une soeur qui s'appelait madame de Hautefeuille, +toutes deux filles de madame de Grancey qui avoit épousé en secondes +noces le maréchal de Montrevel. M. de Nesle d'aujourd'hui a une soeur +qu'on appelle madame de Nassau, laquelle a un fils qu'elle a voulu faire +présenter sous le nom de prince de Nassau, mais cela a souffert quelques +difficultés. Madame Flavacourt étoit présentée le 25 janvier par madame +de Mazarin.» (_Mémoires du duc de Luynes_, vol. II). + +Au dire de Soulavie, après la mort de madame de Châteauroux, Richelieu +vint trouver madame de Flavacourt et lui offrit de la part de Louis XV +pour remplacer sa soeur tout ce qu'elle pouvait désirer. La vertueuse +madame de Flavacourt, à la longue énumération des grâces promises, +répondit simplement: «_Voilà tout! Eh bien, je préfère l'estime de mes +contemporains!_» La réponse est bien belle pour la femme qui se disait +prête à se livrer au Roi, pour ne pas retourner vivre avec son mari, +pour la femme que nous allons bientôt voir devenir une des premières +_promeneuses_ et _soupeuses_ de madame du Barry. + +Madame de Flavacourt a été peinte dans un portrait de Nattier connu sous +le nom du _Silence_. Ce tableau qui passait pour le chef-d'oeuvre de +Nattier est aujourd'hui perdu et je doute même qu'il ait été gravé. + +Elle a été représentée une seconde fois par Nattier, les cheveux courts +et finissant en petites pointes frisées, la gorge nue, un carquois au +dos dont l'attache retient un fragment de tunique sur la pointe de ses +seins. + +On lit dans le tournant du cadre: LA MARQUISE DE FLAVACOURT; dans la +tablette, la phrase de Soulavie: _Je préfère l'estime de mes +contemporains..._, et tout en bas, gravé à la pointe: _Peint par +Nattier.--Gravé par Masquelier_. + +Le premier état porte en haut de la page: T. VII, _page 52_. Un état +postérieur porte: _T. VII, pag. 85_. + +Ce portrait a été gravé pour l'édition des _Mémoires du maréchal duc de +Richelieu_ (par Soulavie), publié à Paris chez Buisson, en 1793. + +Madame de Flavacourt passait au Tribunal révolutionnaire et y montrait +une gaieté brave qui la sauvait de la mort. Soulavie qui donne ce détail +dans ses _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, dit +qu'elle vivait encore en l'an VII. + +Madame de Flavacourt avait eu, en 1739, un fils, Auguste-Frédéric, et, +en 1742, une fille nommée Adélaïde qui, en 1755, épousa le marquis +d'Étampes. + + * * * * * + +LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX + + _À Versailles, ce 11 mai 1744._[605] + +«_Que vous este heureux, monsieur le maréchal, vous este avec le Roy, +que vostre_ ritournelle _est malheureuse, elle est éloigné du roy, vous +allé voit le Roy toute la journée, moy je ne le verré peut-estre que +dans cinq mois, c'est bien affreux, mais vous ne me plainderé pas, car +vous avez bien autre chose à penser, aussi je ne m'y attend pas. Je +connois votre attachement pour le Roy, ainsi je ne suis pas en peine du +soin que vous prendrez de sa personne, l'on peut s'en rapporter à vous. +Adieu, monsieur le maréchal, vous devé sçavoir à quoy vous en tenir sur +l'amitiés que je vous ay voué depuis bien longtemps._» + + _À Plaisance, ce 16 mai 1744._ + +«_Je vous rend mille graces, monsieur le maréchal, du bulletin que vous +maves envoyé. Je suis, je vous assure, bien touché de toutes vos +attentions, cela me fait juger de la bonté de votre coeur, car les +malheureux vous font pitié, et vous faite ce qui est en vous pour leurs +adoucir leurs peines. Je vous répond que cela vous sera méritoire. +Recevez en attendant, monsieur le maréchal, les assurances de la plus +sincère reconnoissance et de la plus tendre amitié._ + + MAILLY, Dsse DE CHÂTEAUROUX.» + + _À Plaisance_, ce 3 juin 1744. + +«_Je ne saurois trop vous remercier, monsieur le maréchal, de toutes vos +attentions et des marques d'amitiés que vous me donnée. Tout ce que vous +me mandé du roy m'enchante et ne me surprend pas. J'estois bien sure que +dès qu'il seroit connu, il seroit adorée: ce sont deux choses +inséparables. Je vous supplie d'estre persuadé, monsieur, de la +véritable amitié que votre_ ritournelle _ vous a voué pour sa vie._ + + La D. de Châteauroux.» + + _À Plaisance_, ce 5 juin 1744. + +«_Je vous fais mon compliment, monsieur le maréchal; voilà un début fort +agréable, car le siége n'a pas été long et lon dit qu'il en a couté fort +peu d'hommes, et c'est fort jolie comme cela, le roy merite d'estre +heureux et estant aussi bien secondé. Les gens qui lui sont attachés +peuvent estre tranquilles et surement la campagne sera brillante. +Personne, comme vous pouvez bien croire, ne le désire autant que moy ni +que vous soyé persuades de la véritable amitié, monsieur, que je vous ay +voué._ + + «La D. de Châteauroux.» + +«_Je reçois votre lettre, monsieur, par le courrier. Je vous en suis +tres obligée. Tout ce que vous me mandé m'enchante._» + + _À Lille_, ce 28 juin. + +«_C'est a faire a vous, monsieur le maréchal, de prendre des villes; il +me paroît que vous n'aves qu'a les regarder. Je vous assure que je vous +en fais mon compliment de bien bon coeur, et que tout ce qui peut vous +arriver de glorieux et de flateur me fait un plaisir extrême. Vous ne +devés pas etre surpris de cette façon de penser, car il y a long tems +que vous deves connoitre l'amitie veritable que j'ay pour vous, et qui +ne changera jamais._ + + «La D. de Châteauroux[606].» + + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + +I + +Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.--Amour de la +chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son éloignement de la femme.--Le duc +de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--État dressé des cent +princesses à marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil +examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui +l'empêchèrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski, +Roi de Pologne.--Certificat des médecins sur ses aptitudes à donner au +Roi de France des enfants.--Déclaration de son mariage par le Roi à son +petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et de Marie +Leczinska.--Épousailles par procuration de la princesse polonaise à +Strasbourg.--Arrivée de la Reine à Moret.--Célébration du mariage de +Louis XV dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre 1725.--Amour +du Roi pour sa femme.--Dépêche du duc de Bourbon sur la nuit de noces de +Louis XV. + + +II + +Maison de la Reine.--Brevet de dame d'atours, octroyé à la belle-mère de +madame de Mailly.--Portrait physique de Marie Leczinska.--Caractère de +la femme.--Le jeune homme chez Louis XV.--Entrevue du Roi et du duc de +Bourbon obtenue par la Reine.--Disgrâce de M. le Duc.--Lettre de cachet +remise par M. de Fréjus à la Reine.--Les rancunes du premier ministre +contre la Reine.--La Reine obligée de lui demander la permission de +faire un souper avec ses dames.--Maladie de Marie Leczinska et +indifférence du Roi.--La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeur +au lansquenet.--Louis XV abandonnant l'intérieur de Marie Leczinska pour +la société de jeunes femmes.--Mademoiselle de Charolais.--Passion +qu'elle affiche pour le Roi.--Madame la comtesse de Toulouse.--La +petite cour de Rambouillet.--Froideurs des relations du Roi et de la +Reine.--Les manies de la Reine.--Lassitude de son métier d'épouse et de +mère. + +III + +L'attente universelle de l'infidélité du Roi.--L'OEil-de-Boeuf et +l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la +Reine.--Les suppositions des courtisans.--La santé du Roi à +l'_Inconnue_.--Le devoir refusé par la Reine au Roi.--Bachelier écartant +le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'ancienneté +de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de +Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec +le marquis de Puisieux.--Ses relations secrètes avec le Roi depuis +1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet +1738.--La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.--Les +soupers des petits appartements.--Tempérament atrabilaire de Louis XV. + +IV + +Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le +premier rideau tiré_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans +ambition et sans cupidité.--Le Roi souffrant du peu de beauté de sa +maîtresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son père et son +mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame +Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunités et les +distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers +rendez-vous.--Les chemises trouées et la misère de madame de Mailly +après la disgrâce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame +d'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs +de la favorite.--_Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?_. + +V + +Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.--Son plan dès le +couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de +Mailly d'une confidente de son sang à Versailles.--Installation de +mademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractère +folâtre et audacieux.--Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de son +amour pour sa soeur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de +Vintimille, neveu de l'archevêque.--Célébration du mariage en +septembre.--Le Roi donne la chemise au marié.--Les complaisances de +madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner à sa soeur la +société de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société de +la comtesse de Toulouse. + + +VI + +Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur la +recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la +Trémoille.--Le duc de Luxembourg porté par les deux soeurs.--Menaces de +retraite du Cardinal.--Lettre dictée à madame de Mailly par madame de +Vintimille.--Fleury le neveu du Cardinal nommé premier gentilhomme de la +Chambre.--Les protégés des deux soeurs.--Le maréchal de Belle-Isle.--La +fraternité du duc et du chevalier.--Les projets de démembrement de +l'Empire de Marie-Thérèse.--Louis XV entraîné à la guerre par les +favorites.--Belle-Isle nommé ministre extraordinaire et plénipotentiaire +à la diète de Francfort.--Le Cardinal forcé de faire marcher Maillebois +en Bohême.--Chauvelin.--Son passé mondain et galant.--Ses _manières de +fripon_.--Il est exilé à Bourges.--Son pouvoir occulte sur les +événements politiques.--Il est à la tête du parti des _honnêtes gens_. + + +VII + +Le château de Choisi.--La vie intérieure.--Louis XV ne passant plus +qu'un jour plein à Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de +Vintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et de +son royaume.--Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pour +son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est +prise d'une fièvre continue.--Colère du Roi à propos de son mutisme +obstiné.--Retour à Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un +fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet à la +populace de Versailles.--Madame de Vintimille, la femme à idées et à +imagination de la famille de Nesle.--Grâce maniérée et précieux +sentimental de ses lettres. + + +VIII + +Les deux portes de l'OEil-de-Boeuf restent fermées toute la journée de la +mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour +Saint-Léger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi +est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.--Le +petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit +appartement.--Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrer +dans l'intimité de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de +Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de +Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le +maréchal de Belle-Isle.--Le maréchal fait duc héréditaire par la +protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de +Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa +délicatesse en matière d'argent.--L'anecdote des fourrures de la +Czarine. + + +IX + +Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les +petits appartements.--Richelieu travaille à faire renvoyer la +favorite.--Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madame +de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis +de la Tournelle.--Dévotion du mari.--Apparition de madame de la +Tournelle à la cour en 1740.--Inquiétude de Fleury.--Entretien du +Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des +maîtresses.--Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dans +l'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne. + + +X + +Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ôtés +de madame de Flavacourt.--Les deux logements donnés à Versailles à +mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de +dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras +du Cardinal et ses efforts, avec Maurepas, pour empêcher la +nomination.--Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly en +faveur de sa soeur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de +la Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sa +correspondance.--Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.--Sa +conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de +Mailly pendant six semaines.--Ses lâchetés amoureuses pour être gardée +par le Roi.--_Mes sacrifices sont consommés_.--La déclaration du Roi à +madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie désespérée de +madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa +soeur.--Les conditions éclatantes posées par la nouvelle favorite.--La +retraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.--Ses journées et ses +nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans +l'appartement de madame de Ventadour. + +XI + +Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le +souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle +proposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant +en vain à la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite +donnant à Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade +d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les représentations +du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les +_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle à +Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chantée par la favorite.--Troisième +voyage à Choisi.--La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournelle +de dessous le chevet de son lit.--Départ de Richelieu, dans sa +_dormeuse_, pour les États du Languedoc.--La favorite à +l'Opéra.--Chronique des petits appartements envoyée par madame de la +Tournelle à Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV. + +XII + +Mort du cardinal de Fleury.--L'ambition sans vivacité de la +favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de la +Tournelle.--Disgrâce momentanée du duc.--Le pot-au-feu des deux soeurs +dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affecté de madame de la +Tournelle sur les affaires d'État.--Elle abandonne Belle-Isle et +Chauvelin.--La nouvelle société formée autour de la favorite.--La +_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des_ _Mauvaises-Paroles_.--Croquis de +la _Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse réjouie_.--Les +physionomies des ministres.--Crédit de madame de Lauraguais.--Émulation +amoureuse entre les deux soeurs.--La beauté de madame de la +Tournelle.--Son portrait sous l'allégorie de la _Force_.--Les bains de +la favorite.--Voyage de la Cour à Fontainebleau en +septembre.--Commencement de la maison montée de madame de la +Tournelle.--Le cercle restreint des soupeurs et des soupeuses.--La +jalousie de madame de Maurepas empêchant pendant neuf mois madame de la +Tournelle d'être élevée au rang de duchesse.--Lettre de madame de la +Tournelle sur son duché.--Sa nomination et sa présentation le 22 octobre +1743.--Lettres patentes de l'érection du duché de Châteauroux en faveur +de madame de la Tournelle. + +XIII + +Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc de +Rochechouart.--Richelieu nommé premier gentilhomme de la chambre.--Les +Parisiens le baptisant: _le Président de la Tournelle_.--Portrait moral +du duc.--Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieurs +de ses maîtresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type +de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du +monde.--Son activité fiévreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de +Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle +mène contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrôleur général, le +maréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de +l'entourage de la favorite.--Ses mépris de Louis XV et son instinct +d'une grande politique.--Madame de Tencin donne à la duchesse de +Châteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de ses +armées. + +XIV + +Transformation de la duchesse de Châteauroux.--Ses efforts pour +ressusciter le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement +de l'armée de Flandre.--La vieille maréchale de Noailles.--Le sermon du +Père Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de +Châteauroux.--Elle est nommée surintendante de la maison de la +Dauphine.--La nomination de toutes les places accordées au bon plaisir +de la favorite. + +XV + +M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.--Son entrevue +secrète avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopération armée de +Frédéric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu à Choisi entre le Roi, +madame de Châteauroux et Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse +acceptée, et rédaction du traité confiée au cardinal de +Tencin.--Entrevues de madame de Châteauroux et de Rottembourg.--Le +traité de juin 1741 précédé du renvoi d'Amelot.--Lettre de remerciements +de Frédéric à madame de Châteauroux pour sa participation aux +négociations.--Lettre de la duchesse de Châteauroux au maréchal de +Noailles pour obtenir son adhésion à sa présence à l'année.--Réponse du +parrain de _la Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les +représentations de Maurepas à Louis XV.--Départ du Roi pour l'armée sans +sa maîtresse.--Madame _Enroux_ en Flandre. + +XVI + +Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après la départ du +Roi.--Lettre de la duchesse contre Maurepas.--Jalousie de la duchesse +pour sa soeur madame de Flavacourt.--Départ des deux soeurs pour +l'armée.--Mauvais accueil de la ville de Lille.--Lettre de la duchesse +sur la capitulation d'Ypres.--Voyage du Roi et de sa maîtresse de +Dunkerque à Metz.--Le Roi tombant malade le 8 août.--La chambre du Roi +fermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.--Le +comte de Clermont forçant la porte.--Conférence de la favorite avec le +confesseur Pérusseau.--Journée du mercredi 12.--Le Roi prévenant la +favorite qu'il faudra peut-être se séparer.--Le duc de Bouillon, sur +l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se +retire chez lui.--Le jeudi 13, Louis XV, au milieu de la messe appelant +son confesseur.--Expulsion des deux soeurs.--Le viatique seulement donné +au Roi lorsque la concubine est hors les murs.--Louis XV demandant, par +la bouche de l'évêque de Soissons, pardon du scandale de ses amours. + +XVII + +Fuite des deux soeurs de Metz.--La duchesse de Châteauroux décidée un +moment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres +fiévreuses à Richelieu.--Les périls et humiliations du voyage.--Rentrée +à Paris.--Nouvelles lettres.--État successif de découragement et de +surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprès du Roi, toujours +amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois +d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14 +novembre.--Les têtes demandées par la favorite.--Exils de Châtillon, de +Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas +chargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux à +Versailles.--Soudaine maladie.--Délire furieux.--La malade est saignée +onze fois.--Sa mort (8 décembre 1744).--Son enterrement.--Les +accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abbé +Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du médecin Vernage.--Maurepas +encore plus incapable de crimes que de vertus. + +XVIII + +Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le +rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de +1743.--Les charités de l'ancienne favorite.--Sa vie de pénitence.--Son +testament et sa mort. + +Appendice. + +FIN DE LA TABLE. + + + +NOTES: + +[1: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_ sur la Régence et le règne +de Louis XV, publiés par M. de Lescure, t. I.--Voici le récit de Mathieu +Marais: «Le Roi a eu un mal fort plaisant et qu'il n'avoit point encore +senti: il s'est trouvé homme. Il a cru être bien malade et en a fait +confidence à un de ses valets de chambre qui lui a dit que cette +maladie-là était un signe de santé. Il en a voulu parler à Maréchal, son +premier chirurgien, qui lui a répondu que ce mal n'affligeroit personne, +et qu'à son âge il ne s'en plaindroit pas. On appelle cela en +plaisantant _le mal du Roi_.»] + +[2: Villars dit dans son Journal: «Il (le Roi) est plus fort et plus +avancé à quatorze ans et demi que tout autre jeune homme à dix-huit +ans.» Et au conseil tenu au sujet de son mariage, le duc prononce ces +paroles: «Dieu pour la consolation des François a donné un Roy si fort +qu'il y a plus d'un an que nous pourrions en espérer un Dauphin.»] + +[3: Louis XV mangeait effroyablement dans sa jeunesse. Narbonne, le +commissaire de police de Versailles, raconte que le lundi 22 juillet +1726, Louis XV, après avoir bien dîné, allait à la Muette et qu'il y +mangeait beaucoup de figues, d'abricots, de lait, puis un levraut, puis +une grande omelette au lard qu'il faisait lui-même, après quoi il +revenait à Versailles où il soupait comme à l'ordinaire.] + +[4: Nous avons déjà indiqué dans le «Louis XV enfant» donné dans les +_Portraits intimes du XVIIIe siècle_ l'espèce de méchanceté innée qui +existe chez Louis XV. En 1724, Mathieu Marais nous le montre faisant +mille mauvais et cruels tours à tout ce qui l'approche, coupant les +sourcils à ses écuyers, et tirant une flèche dans le ventre de M. de +Sourches.] + +[5: Expression d'un seigneur du temps recueillie par Soulavie.] + +[6: En juin 1724, Mathieu Marais note ceci sur son journal: «Le propre +jour, que le maréchal de Villeroy est venu à Versailles, on a découvert +que le jeune duc de la Trémoille, premier gentilhomme du Roi, lui +servait plus que de gentilhomme et avoit fait de son maître son +Ganymède. Ce secret amour est devenu bientôt public et l'on a envoyé le +duc à l'académie pour apprendre à régler ses moeurs... Le lendemain, on a +proposé de marier ce jeune homme avec mademoiselle d'Évreux, sa cousine +germaine, fille du duc de Bouillon et de sa première femme qui était la +Trémoille, ce qui a été agréé du Roi qui a bientôt sacrifié ses +amours.»] + +[7: À propos de ce voyage où il était question de déniaiser le Roi, et +où madame de la Vrillière qui était chargée de la commission, emmenait +la jeune et jolie duchesse d'Épernon, Barbier dit: «On espère que cela +le rendra plus traitable, plus poli.»] + +[8: Le Roi venait tout récemment d'être saigné du bras et du pied dans +une indisposition qui avait donné des inquiétudes à la cour; et l'on +avait entendu le duc de Bourbon dire: «Je n'y serai plus pris; s'il +guérit, je le marierai.»] + +[9: Ce renvoi de l'Infante fut une très-grosse affaire. Le Roi et la +Reine d'Espagne donnaient l'ordre a l'abbé de Livry, porteur de la +nouvelle de sortir des terres d'Espagne, renvoyaient en France +mademoiselle de Beaujolais qui était fiancée à Don Carlos, laissaient +publiquement insulter les Français par la populace, contractaient un +traité d'alliance avec l'Empereur, massaient des troupes à la frontière, +tenaient pendant un certain temps la France sous la menace d'une +déclaration de guerre. Quant à l'Infante, cette petite fille aux jolies +reparties, et en laquelle perçait déjà, dans de gentilles paroles, le +dépit enfantin de ne se sentir point aimée du Roi, et bientôt la grosse +honte de se voir préférer une autre Reine de France, elle partait le 5 +avril 1725 pour retourner en Espagne.] + +[10: _Archives nationales. Monuments historiques_, carton K 139-140. La +plus grande partie de ces pièces ont été publiées dans la _Revue +rétrospective_, t. XV.] + +[11: La chemise qui renferme cet état porte: _Raisons de marier le Roy_. +1° La Religion. 2° La santé du Roy. 3° Les voeux des peuples. 4° La +tranquillité dans l'intérieur. 5° La confiance des puissances +étrangères. 6° Les entreprises funestes. Le second paragraphe intitulé: +_La santé du Roy_ est rédigé en ces termes: «Son état actuel a presque +la consistance d'un homme formé. La dissipation d'esprit que procure le +mariage apportera des fruits utiles à sa personne et à son royaume, sans +altérer sa santé, au lieu que les dissipations du célibat y sont presque +toujours contraires et donnent une inquiétude nouvelle à ceux qui +s'intéressent sincèrement à la conservation du Roy.»] + +[12: Nous donnons ces observations d'après le rapport du duc de Bourbon +au Roy sur le mémoire rédigé sur son ordre.] + +[13: Le duc repoussait surtout cette princesse parce que sa mère était +une d'Orléans.] + +[14: La véritable raison de son exclusion était le mariage de +mademoiselle de Valois, fille du Régent, qui avait épousé le duc de +Modène.] + +[15: On ne voulait pas de cette princesse parce qu'on disait dans le +public que sa mère accouchait alternativement d'une fille ou d'un +lièvre.] + +[16: Les papiers que nous citons réduisent complètement à néant le +mémoire de Lemontey publié dans le t. IV de la _Revue rétrospective_, +mémoire où il traite le projet de mariage entre Louis XV et mademoiselle +de Vermandois de fable inventée par l'auteur des _Mémoires secrets pour +servir à l'histoire de Perse_, et copiée depuis par Voltaire et Duclos.] + +[17: Au rapport du duc de Bourbon, qui ne craignait pas de proposer +d'une manière si nette sa soeur, est joint un mémoire destiné à être mis +sous les yeux du Roi qui, faisant le plus grand éloge de la princesse, +presse le duc de faire célébrer ce mariage comme le meilleur à faire +dans la situation actuelle de l'Europe. Le rapport s'exprime ainsi: +«Est-il question de faire une alliance plutôt qu'une autre, pour nous +tirer de quelque grand embarras? Faut-il rompre une ligue formidable et, +par quelque traité de mariage, attirer dans notre parti quelque grande +puissance? Non, notre royaume tranquille au dehors comme au dedans nous +permet de choisir ce qui nous paraîtra le meilleur et n'exige que de +voir marier le Roi, premièrement avec une princesse qui puisse avoir +vraisemblablement des enfants; secondement qui puisse, par toutes +qualités de l'esprit et du corps, laisser espérer à tous les bons +Français qu'elle fera le bonheur de son mari et celui de l'État. Toutes +ces bonnes qualités se rassemblent d'un coup d'oeil dans la personne de +mademoiselle de Vermandois... Si vous choisissez une princesse +étrangère, vous ne connaîtrez ni son âme, ni son corps. Quant au corps, +je veux qu'elle soit suivant toutes les apparences dans les conditions +requises; qui est-ce qui me répondra de ce que l'on ne voit pas, des +défauts du tempérament et des infirmités qu'on a tant de soin à cacher, +surtout celles qui ont rapport aux enfants? Qui peut répondre si la +figure plaira au Roi? Quant à l'âme, que savez-vous ce que vous +prendrez? Tout le monde sait qu'il n'y a rien de pareil à tous les +artifices que l'on emploie pour plâtrer une fille à marier. Il me semble +qu'elles sont toutes des anges avant leurs noces, comme elles sont des +diables fort peu après... Mais voici le triomphe de la cause que je +plaide; par un miracle unique, nous sommes dans un cas qui ne peut avoir +rien de pareil.--Le corps et l'esprit de mademoiselle de Vermandois sont +à découvert; V. A. S. les peut connaître aussi bien que l'anatomiste et +le confesseur.»] + +[18: Un émissaire du duc de Bourbon était allé trouver le maréchal +d'Uxelles dans sa retraite, et dans une longue conférence sur la +nécessité de marier le Roi, amenait la conversation sur mademoiselle de +Vermandois. Et comme le maréchal lui objectait, ainsi que le croyait +tout le monde, qu'elle voulait se faire religieuse, l'envoyé secret du +duc laissait échapper que si la volonté de la princesse était bien +décidée, ce serait un empêchement sans réplique, mais que rarement la +vocation tenait à de certaines épreuves. À quoi le maréchal, qui +semblait se soucier médiocrement de cette alliance, répliquait que le +duc s'exposait à ce que tous ceux qui étaient opposés au renvoi de +l'infante diraient qu'il ne s'était déterminé à prendre cette résolution +que pour la satisfaction de ses intérêts personnels, et que la maison +d'Orléans allait acquérir autant d'amis qu'il y avait de personnes +jalouses ou mécontentes.] + +[19: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K, 139-140.] + +[20: On répandait dans le public qu'une des conditions de ce mariage +était la reddition à l'Espagne de Mahon et de Gibraltar, et que le +Parlement anglais s'y était opposé.] + +[21: _Histoire de France pendant le dix-huitième siècle_, par C. +Lacretelle, Paris, 1812, t. II.] + +[22: Madame de Prie, reconnaissant l'insuffisance politique du duc de +Bourbon, avait formé un conseil intime des quatre frères Paris. Le rôle +que jouèrent ces quatre frères sous les soeurs de Nesle et madame de +Pompadour mérite qu'on raconte leur origine. + +Le père Paris tenait au pied des Alpes une auberge ayant pour enseigne +_À la Montagne_, aidé dans le service des voyageurs par quatre vigoureux +garçons. En 1710, un munitionnaire cherchant à travers les Alpes un +passage pour faire passer promptement des vivres en Italie au duc de +Vendôme, tomba dans l'auberge et confia son embarras à l'aubergiste. Le +père Paris lui dit que ses fils connaissaient tous les défilés et lui +feraient passer son convoi; en effet, le convoi passa. Le munitionnaire +présenta les jeunes gens au duc de Vendôme qui les fit entrer dans les +vivres. Nés avec le génie des affaires, un abord plaisant, actifs, unis +et agissant de concert sur un plan suivi, ils réussirent tout de suite. +Devenus suspects à Law dont ils critiquaient les opérations, ils étaient +un moment exilés, mais rentraient bientôt en France où leur fortune +était déjà assez bien établie en 1722, pour que Paris l'aîné fût nommé +garde du Trésor royal. La disgrâce de M. le Duc entraînait celle des +Paris, mais ils reprenaient faveur en 1730, époque où Paris de +Montmartel, le cadet des quatre, était fait garde du Trésor royal. +Devenu banquier de la cour, pendant tout le cours du siècle il influe +tellement sur la finance du royaume, qu'il fixe le taux de l'intérêt et +qu'on ne place ni on ne déplace sans le consulter un contrôleur +général.--Disons que la proposition de Paris-Duverney rencontra, +peut-être pour son adoption et sa réussite, les louanges que lors de la +négociation à Rastadt du mariage de la duchesse d'Orléans, le comte +d'Argenson avait faites de la princesse Marie, voulant la donner comme +femme au duc d'Orléans.] + +[23: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.] + +[24: Barbier dit tenir les faits des gens de la maison.] + +[25: Dans l'état des princesses à marier Marie Leczinska avait été +comprise dans la liste des dix princesses rejetées tout d'abord parce +qu'elles étaient de branches cadettes ou trop pauvres.--Voici la note +qui la concerne: «_Marie fille du Roi de Pologne Leczinski.--21 ans._ Le +père et la mère de cette princesse et leur suite viendraient demeurer en +France.»] + +[26: _Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par +Duclos, t. II.--En l'excès de sa reconnaissance, Stanislas, dans la +lettre en réponse (avril 1725) à la lettre de notification du duc de +Bourbon, lui écrivait qu'il lui transmettait sa qualité de père et qu'il +voulait que le Roi tînt sa fille de la main du duc.] + +[27: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publiés par M. de Lescure, +t. III. On chantonnait: + + Par l'avis de Son Altesse + Louis fait un beau lien; + Il épouse une princesse + Qui ne lui apporte rien + Que son mirliton. +] + +[28: Lettre communiquée par M. de Châteaugiron, _Revue rétrospective_, +t. XV.] + +[29: On parlait aussi d'un mal à la main.] + +[30: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K, 139-140.] + +[31: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, t. III.--Mathieu Marais +dit que, devant cette déclaration de mariage, la cour se montrait triste +comme si on était venu lui dire que le Roi était tombé en apoplexie. La +cour éprouvait une humiliation de ce mariage et n'était pas sans +inquiétudes sur les difficultés que pouvait nous susciter avec le +concours de l'Empire, du roi d'Espagne, de l'Angleterre, Auguste, le +vrai Roi de Pologne.] + +[32: _Archives nationales. Monuments historiques._ Carton K, +139-140.--Le même jour le duc de Bourbon écrivait à Marie Leczinska: +«Votre mariage avec le Roi n'étant pas déclaré, je n'ai pas osé jusqu'à +présent vous écrire et je me suis contenté de supplier le Roi votre père +de vous assurer du désir que j'avais de voir sur le trône de France une +princesse dont les vertus retentissantes dans toute l'Europe ne +pourraient pas manquer de faire le bonheur de l'État, la satisfaction du +Roi et la consolation de ses sujets; mais aujourd'hui que le Roi vient +de rendre publique cette grande et importante affaire, ce serait manquer +à mon devoir, si je différais un moment de vous marquer ma joie d'avoir +été assez heureux pour qu'il se trouvât, durant mon ministère, +l'occasion de rendre à ma patrie le service le plus essentiel qu'elle +pût attendre de moi.»] + +[33: Il s'agissait de renseignements sans doute demandés à cause des +bruits qui commençaient à courir en France sur les prédilections de la +princesse pour les jésuites, et à propos de ce surnom d'_Unigenita_ +qu'on était en train de lui donner. Marie Leczinska préparait pour +présent de noces au Roi un livre d'heures écrit de sa main et dont elle +avait fait acheter pour la reliure le maroquin à Paris.] + +[34: _Revue rétrospective_, t. XV.] + +[35: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K. 139-140.] + +[36: _Mémoires du comte de Maurepas Buisson_, 1792, t. II.--Le _Mercure +de France_ dit à la date du 9 août: Les princes et princesses de la +Maison Royale se rendirent dans le Cabinet du Roi à Versailles pour la +signature du contrat de mariage de S. M. avec la princesse Marie, fille +du Roi Stanislas. Le contrat ayant été lu par le comte de Morville, il +fut signé par le Roi etc... et par le comte de Tarlo chargé des pleins +pouvoirs de Stanislas et de la princesse Marie pour remplir ces +fonctions, lequel partit le lendemain pour porter ce contrat au Roi +Stanislas à Strasbourg.] + +[37: Dans les lettres du duc de Bourbon conservées aux Archives, se +montre une grande indécision sur le personnage qui doit épouser Marie +Leczinska au nom du Roi. Le duc songe d'abord à faire épouser la Reine +par son père, puis par le duc d'Antin; il réfléchit enfin qu'il serait +plus convenant de charger de ce rôle un prince du sang, et il pensait au +duc de Charolais, quand le duc d'Orléans réclamait cet honneur comme +premier prince du sang.] + +[38: Voici le récit que donne de ce mariage la _Gazette de France_ du 5 +août 1725. + + «De Strasbourg, le 16 aoust 1725. + +«Le 14 de ce mois après midy, le duc d'Orléans nommé par le Roy pour +épouser en son nom la princesse Marie, fille du Roy Stanislas, estant +accompagné du duc d'Antin et du marquis de Beauvau, ambassadeurs de Sa +Majesté Très-Chrétienne, alla au Gouvernement dans les caerosses du Roy +Stanislas. Ils montèrent dans l'appartement de la princesse Marie qui +s'y rendit, aussitôt après leur arrivée, avec le Roy Stanislas, et la +Reine son épouse. Après la lecture des pleins pouvoirs donnés par le Roy +au duc d'Orléans, le cardinal de Rohan, grand Aumônier de France, fit la +cérémonie des fiançailles. + +«Le 15, vers onze heures du matin, la princesse Marie se rendit avec le +Roy Stanislas et la Reine son épouse à l'Église Cathédrale où le duc +d'Orléans l'épousa au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne. Cette cérémonie +fut faite par le Cardinal de Rohan, grand Aumônier de France, en +présence des deux ambassadeurs. Après la célébration du mariage, le duc +de Noailles, Capitaine des Gardes du Corps, et les officiers qui +composoient la maison de la Reine entrèrent en fonctions de leurs +charges auprès de Sa Majesté qui revint au Gouvernement, où elle trouva +mademoiselle de Clermont, princesse du sang, Surintendante de sa Maison, +qui luy présenta les dames que le Roy a envoyées au-devant d'Elle. La +Reine disna en public avec le Roy Stanislas et la Reine son épouse; et +Elle fut servie par les officiers du Roy de France.» + +Le _Mercure de France_ dit que mademoiselle de Clermont était partie le +25 juillet, suivie de dix carrosses du Roi attelés de huit chevaux, +accompagnée de la dame d'honneur qui était la maréchale de Boufflers, de +la dame d'atours qui était la comtesse de Mailly, et de la duchesse de +Béthune, et de la comtesse d'Egmont et des marquises de Nesle et de +Rupelmonde. Le _Mercure_ ajoute que toutes ces dames, par respect pour +la princesse et par bienséance pour les carrosses du Roi, firent le +voyage sans écharpes et en manteaux troussés. Quant à la marquise de +Prie, elle avait pris les devants avec la marquise de Tallard, et était +partie le 19 juillet pour Strasbourg.] + +[39: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. I.--Le duc d'Antin +représenta son maître et souverain avec la plus grande magnificence, +étonnant la ville de Strasbourg par le luxe de ses équipages et la tenue +de ses douze pages en habits galonnés d'argent et de soie, aux parements +de velours vert garnis de réseaux d'argent.] + +[40: Avis salutaires du Roi Stanislas à la Reine de France sa fille, au +mois d'août 1725: + +«Écoutez, ma chère fille, oyez et prestez l'oreille, oubliez votre +peuple et la maison de votre père; j'emprunte la parole du Saint-Esprit, +ma chère enfant, pour vous dire un adieu, puisque dans l'événement +d'aujourd'hui, je ne contemple que son ouvrage et la droite du +Tout-Puissant qui nous conduit au travers de toute la prudence humaine, +de toutes les spéculations politiques, de toute attente. + +«Répondez aux espérances du Roy par toute l'attention à sa personne, par +une entière complaisance en ses volontez, par la confiance en ses +sentimens, et par votre douceur naturelle à ses désirs; que de luy +plaire soit toute votre envie, de luy obéir tout votre plaisir, et +d'éviter tout ce qui peut lui faire la moindre peine soit votre étude, +et que sa vie précieuse, sa gloire et son intérest soient toujours votre +unique et aimable objet.»... (_Archives nationales. Monuments +historiques_, K, 138.)] + +[41: La Reine partait le 17 de Strasbourg, couchait ce jour-là à Saverne +chez le cardinal de Rohan, arrivait à Metz le 21, en repartait le 24, se +trouvait à Châlons le 28, gagnait Montereau le 3 septembre, d'où le +lendemain 4, elle se mettait en Marche pour Moret où elle arrivait avec +le Roi qui était allé au-devant d'elle.] + +[42: _Journal et Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, +t.1.--Barbier raconte qu'il y eut un retard à Moret, parce que le +carrosse de la Reine était embourbé de telle façon qu'il fallut y mettre +trente chevaux pour le retirer d'une fondrière.] + +[43: _Mémoires de Barbier_, édition Charpentier, t. I.--Soulavie parle, +au moment du mariage du Roi, d'une série de peintures érotiques +commandées par Bachelier à Mademoiselle R..., célèbre par ses belles +nudités, pour éveiller chez le jeune Roi le goût de la femme. C'était +une lascive pastorale, où l'amitié innocente d'un berger et d'une +bergère était menée en douze toiles, par la succession de curiosités +entreprenantes et d'amoureux attouchements, au grand dénouement. Une +série de peintures identiques et auxquelles la tradition attribuait la +même destination aurait été vue par M. Thoré et existait sous l'Empire +dans un coin caché d'un château royal. On ne doutait pas que ces +peintures ne fussent de Boucher qui les aurait peintes un ou deux ans +après avoir remporté le premier prix à l'Académie de peinture.] + +[44: Dans cette année de pluie diluvienne, de misère et de famine, où le +pain coûtait dans certaines provinces de France jusqu'à sept sols la +livre, il avait été question de ne point faire affiche de luxe dans ce +mariage; mais la noblesse de France ne put se résigner à n'être point +magnifique en ses habits, et Narbonne raconte que la plupart des +seigneurs avaient des bas de fil d'or pur trait de la valeur de 300 +livres.] + +[45: Marie Leczinska s'était mariée à Strasbourg--c'est le _Mercure de +France_ qui nous l'apprend--en habit d'étoffe d'or à fond noir avec une +mante en point d'Espagne d'or.] + +[46: _Gazette de France_, n° 37 de l'année 1725.] + +[47: Lettre du duc de Bourbon au Roi Stanislas le 4 septembre 1725.--Une +lettre du duc de Noailles, qui fut chargé d'aller au-devant de la Reine, +et qui l'accompagnait pendant son voyage, témoigne également des +sentiments amoureux du Roi: + +«Sire, je n'ay point voulu importuner Votre Majesté de mes lettres +pendant le cours du voyage de la Reyne, sçachant que Votre Majesté étoit +informée de ce qui s'y passoit et que je n'aurois fait que grossir le +nombre de ceux qui avoient l'honneur de lui en rendre compte, mais je ne +puis garder le silence après avoir consommé la fonction dont j'ay eu +l'honneur d'estre chargé et ayant autant de sujets de félicitations à +faire à Votre Majesté. La Reyne est arrivée en parfaite santé, et la +manière dont elle a été reçue du Roy doit combler Votre Majesté de la +joie la plus vive; elle surpasse mesme, s'il est permis de le dire, +l'attente que l'on en avoit et renferme une infinité des circonstances +des plus flatteuses dont l'étendue d'une lettre ne me permet pas de +faire le détail à Votre Majesté...» (_Musée des Archives nationales_. +Plon, 1872.)] + +[48: _Journal de Barbier_; édition Charpentier, tom. I.] + +[49: On jouait ce soir-là à Fontainebleau l'_Amphitryon_ et le _Mariage +forcé_, de Molière.] + +[50: Barbier dit: «Le Roi, étant tout déshabillé se jeta dans le lit +avec une vivacité extraordinaire. Ils ont été depuis onze heures du soir +jusqu'à dix heures du matin. Le Roi alla ensuite se mettre dans son lit +jusqu'à une heure pour se reposer.»--Voir la lettre de Voltaire du 7 +septembre 1725.] + +[51: Lettre du duc de Bourbon au roi Stanislas en date du 6 septembre +1725, tirée des _Archives nationales_ et publiée par la _Revue +rétrospective_, t. XV] + +[52: Nous trouvons aux Archives nationales dans le registre du +secrétariat de la maison du Roy, année 1725, un brevet à la date du 21 +may de 50,000 livres de pension pour Mademoiselle de Clermont, chef du +Conseil et surintendante de la Maison de la Reine pour en jouir sa vie +durant par-dessus les autres pensions qu'elle a et sur ses simples +quittances.] + +[53: La charge avait une grande importance. La dame d'honneur avait le +pouvoir «de commander sur le fait de la chambre de la Reine, de recevoir +les serments des femmes de chambre et autres officiers de la chambre, de +leur ordonner et commander tout ce qu'elle verra nécessaire pour le +service de la Reine, de les admonester selon que leurs fautes le +requerront, de disposer et d'ordonner du fait et dépense de l'argenterie +et autres dépenses pour son service; de faire prendre toutes sortes de +marchandises pour ce nécessaires et d'en faire arrêter le prix avec les +marchands comme elle verra bon et être juste et raisonnable, désigner +les rôles et autres acquits...» Je ne trouve pas le traitement que +recevait la dame d'honneur en 1726, mais en 1769 elle recevait 16,558 +francs qui se décomposaient ainsi, sçavoir: Gages 1,200 fr.--Pour son +plat, 7,200 fr.--Habillement, 930 fr.--Jetons et Tapis, 148 +fr.--Charrois, 1,080. fr.--Pensions, 6,000 fr. Cy. 16,558 francs.] + +[54: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie. Londres, +1790, t. IV.] + +[55: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publiés par M. de Lescure. +Didot, 1868, t. III.--On lit à la fin du brevet de nomination: +«Aujourd'huy six septembre mil sept cent vingt-cinq, la Reine étant à +Fontainebleau, la dame maréchale duchesse de Boufflers a presté entre +les mains de Sa Majesté le serment dont elle est tenue.»] + +[56: Archives nationales. Registres du Secrétariat du Roi. Registre +O/69. Dans l'état de 1769 nous trouvons que la dame d'atours recevait +neuf mille quatre-vingt-six livres, qui se décomposaient ainsi, savoir: +Gages, 600 liv.--Plat, 3,600 liv.--Charrois, 886. liv.--Pension, 4,000 +liv. Cy. 9,086 livres.] + +[57: Soulavie donne très-positivement madame de Mailly comme nommée dame +d'atours à la formation de la maison de la Reine.] + +[58: Dans l'état de 1769, la première femme de chambre a six mille +francs se décomposent ainsi, savoir: Gages, 150 fr.--Nourriture, 1297 +fr. 10.--Entretenement 385 fr.--Et pour tous autres droits et profits, +4,167 fr. 10. Cy 6,000.] + +[59: _Archives nationales_. Maison de Marie Leczinska. Carton O/3742.] + +[60: _Mémoires du Président Hénault_. Dentu, 1855.--_Mémoires du duc de +Luynes_, _passim_.] + +[61: C'est la Reine qui dira quand elle apprendra la part prise par la +vieille et galante princesse de Conti à l'intrigue de madame de Mailly: +«Ce vieux cocher aime encore à entendre claquer le fouet.» C'est elle +qui dira en 1738 à la maîtresse venant lui demander la permission de se +rendre à Compiègne: «Vous êtes la maîtresse.»] + +[62: _Mémoires de d'Argenson_, édition Janet, t. I.] + +[63: Le marquis d'Argenson dit: «Le Roi fait véritablement un travail de +chien pour ses chiens; dès le commencement de l'année il arrange tout ce +que les animaux feront jusqu'à la fin. Il a cinq ou six équipages de +chiens. Il s'agit de combiner leur force de chasse, de repos et de +marche; je ne parle pas seulement du mélange et des ménagements des +vieux et des jeunes chiens, de leurs noms et qualités que le Roi possède +comme jamais personne de ses équipages ne l'a su, mais l'arrangement de +toute cette marche, suivant les voyages projetés et à projeter, se fait +avec des cartes, avec un calendrier combiné, et on prétend que Sa +Majesté mènerait les finances et l'ordre de la guerre à bien moins de +travail que tout ceci.»--À propos des chiens du Roi, on me communique, +relié dans un petit volume en maroquin vert, aux armes, un manuscrit de +la main du Roi intitulé: «_État des chiens du Roy du 1er janvier 1738 et +des jeunes chiens entrés depuis 17..._ Ce petit volume portant sur son +dos: _État des troupes_, est curieux par les noms et les` appellations +des chiens et des chiennes de Sa Majesté. C'est Triomphante, Pucelle, +Sultane, Gaillarde, Topaze, Volage, Furibonde, Gambade, Princesse, +Mascarade, Bacchante, Gogaille, Tonnerre, Soldat, Nicanor, Tintamarre, +Naufrage, Ravage et toute la suite des terminaisons ronflantes en aux: +Fialaux, Favinaux, Fanfaraux, Garçonneaux, Rapidaux, Merveillaux, +Barbaraux, Demonaux, Cerberaux, etc.] + +[64: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II et III.--_Mémoires du duc de +Richelieu_, par Soulavie, t. IV et V.] + +[65: Dans le choix de ses _soupeurs_ qui ne comprenait qu'un petit +nombre des seigneurs qui avaient chassé avec lui dans la journée, le Roi +mettait un despotisme taquin, cruel parfois. Un jour, ayant accepté du +duc de Crillon un mouton venant du midi et dont la chair passait pour +excellente, il se complaisait à ne pas l'inviter à manger de son mouton +avec les autres chasseurs. Un autre jour, le prince de Léon qui était +fort gourmand et désirait manger d'un poisson que l'on devait servir le +soir, ayant été oublié sur la liste du souper, se mettait intrépidement +à table avec le Roi. Aussitôt Louis XV de dire: «Nous sommes treize, et +je n'ai demandé que douze couverts; il y a quelqu'un de trop et je crois +que c'est M. de Léon; donnez-moi la liste, je veux le savoir.» Le duc de +Gesvres, désirant sauver M. de Léon, faisait semblant d'aller chez +Duport, huissier de l'appartement, et revenait disant qu'il n'avait +trouvé ni Duport, ni la liste. «Je le crois bien, reprenait le Roi +piqué, car Duport est à droite et vous avez été à gauche, allez donc le +chercher où il est.» La liste fatale, où n'était pas M. de Léon, était +apportée. Il restait néanmoins à table, mais le Roi ne lui disait pas un +mot, ne lui offrait de rien, affectait même de faire le tour à droite en +servant un plat de _rougets barbets_, et en finissant ce plat au voisin +de M. de Léon. Le malheureux gourmand, dit Soulavie, eut la bonté de +mourir de douleur pour cet affront.] + +[66: _Vie privée de Louis XV_, à Villefranche, chez la veuve Liberté, +1782, t. V.] + +[67: _Journal de Barbier_. Édition Charpentier, t. I.] + +[68: _Mémoires du Président Hénault_, publiés par le baron de Vigan. +Dentu, 1855.] + +[69: _Journal de Barbier_, t. I.] + +[70: _Histoire de la Régence_, par Lemontey, t. II.--Un manuscrit de +l'Arsenal, _Histoire de France_, n° 220, donne une version un peu +différente.--«Madame, ne soyez pas surprise des ordres que je donne. +Faites attention à ce que M. de Fréjus vous dira de ma part; je vous en +prie et vous l'ordonne.»] + +[71: À propos du néant absolu auquel a été réduite Marie Leczinska après +la chute du duc de Bourbon, donnons cette lettre de la Reine adressée à +M. de Fréjus et que veut bien me communiquer M. Boutron. + + «31 août 1726. + +«Vous ne doutez pas, Monsieur, du plaisir avec lequel j'ay receu votre +lettre, vous m'en avez fait infiniment en me mandant des nouvelles de la +_santé du roy_, pour laquelle il m'est naturel d'être toujours inquiète; +je suis bien fâchée que la peine qu'il a eue de se lever si matin aye +esté inutile, ayant eu une si _vilaine chasse_, remercié (le) de la +bonté qu'il a pour la _femme du monde_ la plus ataché et qui la resent +le plus vivement et dont le seul désir est de le mériter; toute mon +impatience est de l'en aler au plutôt _assurer moi-même_, ce que +j'espère ne tardera point, me portant de _mieux en mieux_; j'ay esté +fort afoiblie par le chaud qu'il a fait, mais depuis qu'il est cessé, +mes forces me reviennent; je _n'envoye à Fontainebleau_ que lundi, comme +nous sommes _convenus, crainte_ d'incomoder le roy. Si je suivois mon +inclination, vous i veyrez des couriers plus souvent; je suis fort +contente de ce que vous me dites de mon entresol, vous connoissez mon +_gout a estre seule_, ainsi vous pouvez juger par là qu'il ne me +déplaira pas. Vous avez raison de dire que l'on ne fait point la _même +chose_ à ma cour qu'à celle du roy, au lieu que l'on ne fait que bailler +_à Fontainebleau_, à Versailles on ne fait que dormir; pour moi, en mon +particulier, je m'en fait une _occupation_ et de jour et de nuit, +m'ennuyant beaucoup, cela ne déplaît point à _mes dames_ que vous sçavez +estre très _paresseuses_. À propos desquelles je vous dirai que j'ay +fait comme je vous dit qui esté comme elles sont toute la journée chez +moy de _leur donner la permission d'estre habillé plus commodément_, et +pour celles qui ne sont point dames _du palais_ ont eu ordre d'estre en +_grand habit_. Comme il m'est revenue de plusieurs endroits que cela +faisoit de la peine aux autres, et que plusieurs même qui sont _resté à +Paris_, ont tenue quelque discours sur cela; j'ay résolue aujourd'hui et +j'est même dit à la _maréchalle_ que me portant bien et sortant _demain_ +à la chapelle, qu'elles se missent toutes _en grand habit_. J'espère que +vous approuverez cela, d'autant plus que effectivement, il n'y a ici, +outre mes dames que très peu d'autres, et que l'on prétend que c'est +cette raison qui les empêche de venir. + +«Je souhaiteroit de sçavoir aussi les intentions du roy, sur mon +_ajustement_ et de celles qui me suiveront en arrivant à Fontainebleau; +couchant à _Petitbourg_, cela fait une espèce de voyage; enfin vous me +ferez plaisir de me donner vos _conseils en tout_, et celui qui me sera +le plus sensible de tout est que vous soyez persuadé de ma parfaite +estime pour vous. + + «MARIE.» + + «À Versailles. + +«Je vous aurez escrit plutôt sur le mécontentement des _dames_, mais, +j'ay esté trop foible, je crois que vous ne désaprouverez pas ce j'ay +fait d'autant plus que me portant bien présentement elle n'ont pas +besoin d'être si assidue, je ne doute point que vous n'ayez de la peine +à lire ma lettre, ma main estant encore un peu tremblante. + + «À Monsieur, + + «Monsieur l'ancien Évêque de Fréjus, + + «En Cour.» +] + +[72: _Journal de Barbier_, t. II.] + +[73: _Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV_, par Narbonne, +premier commissaire de police de Versailles, édité par le Roi. +Versailles, 1866.] + +[74: Ce sera une amusante comédie, quand madame de Mailly sera devenue +la maîtresse, de la voir le soir, au jeu quotidien de cavagnole de la +Reine, après la visite d'un demi-quart d'heure du Roi, aussitôt le Roi +sorti, demander à la Reine la permission de quitter et passer son +tableau à une autre joueuse.] + +[75: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.] + +[76: Le marquis d'Argenson dit: «Pour ce qui est de la société, au +commencement de son mariage, le Roi voulait passer ses soirées chez la +Reine, y jouer et y causer. La Reine, au lieu de l'y attirer, de l'y +mettre à son aise, de l'y amuser, faisait toujours la dédaigneuse. Aussi +le Roi en prit-il du dégoût, et s'habitua à passer ses soirées chez lui +d'abord avec des hommes, puis avec des femmes, sa cousine Charolais, +madame la comtesse de Toulouse.» Disons que les dédains, attribués à +Marie Leczinska par d'Argenson, étaient de l'embarras, de la gêne, de la +peur.] + +[77: C'est elle qui, faisant enlever une échelle ayant tout l'air d'une +potence au moment d'une visite de Law à Saint-Maur, disait à madame la +Duchesse: «Belle maman, il faut la faire ôter, il prendrait cela pour +une incivilité.» C'était encore elle qui disait, à propos de madame +Amelot, la prétentieuse femme du secrétaire d'État, qui se plaignait de +ne pouvoir se rendre de sitôt à Versailles, parce qu'elle avait à +meubler sa maison de Versailles, de Fontainebleau, de Compiègne: «Il ne +faut pas s'étonner, c'est la tapissière du Marais.»] + +[78: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.] + +[79: _Ibid._, t. V.] + +[80: On la disait malade pendant les six dernières semaines de sa +grossesse, et l'on allait savoir de ses nouvelles sans en demander plus. +Malheureusement, un jour, un Suisse tout neuf répondait à un domestique +qui venait s'informer de la santé de mademoiselle: «Aussi bien que son +état peut le permettre et l'enfant aussi.»] + +[81: Soulavie, sans donner aucune preuve de son dire, affirme que la +liaison du Roi avec mademoiselle de Charolais est incontestable, mais +qu'elle n'a duré que très-peu de temps, parce que Louis XV voulait +trouver de la solidité dans les sentiments qu'on lui témoignait, +solidité dont mademoiselle de Charolais était absolument incapable.] + +[82: Marie-Victoire-Sophie de Noailles, née le 6 mai 1688, fille d'Anne, +duc et maréchal de Noailles, et de Marie-Françoise de Bournonville, +avait épousé en premières noces Louis Pardaillan d'Antin, marquis de +Gondrin, avec lequel elle avait vécu seulement trois ans, et s'était +remariée le 22 février 1728 avec Louis-Alexandre légitimé de France, +comte de Toulouse.] + +[83: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.] + +[84: _Le Glaneur historique et moral_, juin 1732.] + +[85: Peut-être à la fatigue, au dégoût de ces plaisirs que sollicitait +sans se lasser le tempérament du Roi, se joignaient des suggestions, des +conseils à voix basse, des paroles tombées au fond de l'âme chrétienne +de la Reine, maintenant mère d'un Dauphin, l'inspiration d'étranges +scrupules sur le respect dû à la sainteté du sacrement, et le doigt d'un +confesseur, montrant les anges qui gardent le lit nuptial purifié par la +continence.] + +[86: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. IV.] + +[87: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. II.--«Madame +de Mazarin entretenait publiquement le beau du Mesnil, un joueur pour +lequel elle était obligée de vendre un jour, dit d'Argenson, son hôtel, +ses nippes, ses pôts-à-oille, ce qu'elle avait tiré de ses amants l'abbé +de Broglie et M. de Maugis, ce qu'elle avait volé à la Reine.»] + +[88: Madame de Gontaut, belle-fille du maréchal de Biron qui, au dire de +Besenval, avait le visage le plus beau et le plus parfait qu'ait jamais +formé la nature, s'était mise sur les rangs pour enlever le Roi à sa +femme, quatre ou cinq ans après son mariage. Et l'intrigue, aidée par +une cabale, touchait à la conclusion de si près que le vieux ménage des +Biron, pour ne pas être témoin du déshonneur de sa belle-fille, se +préparait à se retirer dans sa terre. Dans ce temps, M. de Gesvres, +célèbre par son impuissance, et dont les manières de femmelette étaient +si moquées, chargé d'un message pour le maréchal, était par lui retenu à +souper. Madame de Gontaut, qui n'aimait pas le duc, apostrophait tout à +coup, au milieu du repas, son fils, le jeune Lauzun: «Je vous trouve +bien des couleurs aujourd'hui, par hasard auriez-vous mis du rouge?» Le +jeune homme se défendant d'en avoir mis: «Eh bien, si vous dites vrai, +reprenait madame de Gontaut, frottez-vous avec votre serviette pour +faire voir à tout le monde que vous n'en avez pas, car rien n'est si +affreux pour un homme et ne le couvre d'un plus grand ridicule.» Au +retour de son message, comme le Roi vantait la figure de madame de +Gontaut, le duc de Gesvres faisait chorus avec le Roi sur les charmes de +la jeune femme, ajoutant que «c'était bien dommage que des dehors si +séduisants couvrissent un sang entièrement gâté par la plus affreuse +débauche.» Il n'en fallut pas davantage pour que le Roi ne songeât plus +à madame de Gontaut.] + +[89: _Mémoires du duc de Richelieu_, t. III.] + +[90: _Mémoires de Maurepas_, t. II.] + +[91: _Mémoires du comte de Maurepas_, t. II.--Le public faisait grand +bruit autour du nom de madame Portail, la femme du premier président, +mais Versailles n'ignorait pas que sa malice, sa folie, les allures +entreprenantes de toute sa personne avaient effrayé le Roi qui s'était +fait remplacer au rendez-vous par M. de Lugeac. On citait encore une +madame d'Ancézune et d'autres, mais la cour savait qu'aucune de ces +femmes, amenées au Roi pour tromper ses sens et le distraire des +froideurs de la Reine, n'étaient faites pour toucher son coeur. Aucune +n'était de taille à continuer son rôle au-delà d'un caprice, à étendre +son rêve au-delà du réveil.] + +[92: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. II.] + +[93: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.] + +[94: Narbonne, le commissaire de police qui a fait un relevé des séjours +du Roi hors de Versailles, nous apprend qu'en 1730 le Roi ne demeure que +102 jours à Versailles, en 1731, 116 jours, en 1732, 105 jours, en 1733, +125 jours.] + +[95: Madame de Toulouse qui, au dire d'un contemporain, était d'une +avarice égale à son père le maréchal de Noailles, tirait de temps en +temps de Louis XV pour s'indemniser de ses séjours chez elle, des +ordonnances de 150,000 à 300,000 livres.] + +[96: Mademoiselle de Charolais acquérait au commencement de 1733 de M. +de Pezé, gouverneur et capitaine de Madrid et du Bois de Boulogne, une +maison dans la cour du château... Elle faisait de cette habitation à +mi-chemin de Versailles et de Paris sa principale demeure et s'y +réjouissait fort. Dans les jours gras de cette année, ayant renvoyé +après le souper tout son monde, le petit duc de Nivernais, jeune homme +de quinze ou seize ans, ennuyé de quitter la partie, se cachait derrière +une portière, et était témoin d'un tête à tête très-vif de la princesse +avec le comte de Coigny. Il était surpris et réprimandé par la +princesse, dont il se vengeait par la chanson + + La fille la plus vénérable, + Sans contredit, + S'ajoute un titre respectable, + Dont chacun rit. + _Demoiselle_ par excellence. + . . . . . . . . . . + Deux mille à qui Coigny succède + Diront ici. + Ce qu'à la fée qui l'obsède + Dit Tanzaï. +] + +[97: Le marquis d'Argenson raconte ainsi le fait dans ses _Remarques en +lisant_, n° 2103: «Un domestique principal de la Reine m'a dit que +c'était cette princesse qui avait la première fait divorce avec le Roi; +que depuis deux ans il avait madame de Mailly; quand la Reine en fut +informée, elle s'imagina sottement qu'il y avait du risque pour sa +santé, puisque madame de Mailly avait eu accointance avec des libertins +de la cour. Elle refusa donc les droits de mari au Roi, car il allait +souvent coucher avec elle. La dernière fois, il passa quatre heures dans +son lit sans qu'elle voulût se prêter à aucun de ses désirs. Il ne la +quitta qu'à trois heures du matin en disant: «Ce sera la dernière fois +que je tenterai l'aventure;» et ce fut la dernière fois.] + +[98: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.--Il +n'y a pas pour ainsi dire de bibliographie à faire des biographies des +demoiselles de Nesle; l'histoire de leur vie est éparse dans de Luynes, +dans d'Argenson, dans les Mémoires de Richelieu. Et je ne trouve guère +jusqu'à nos temps que deux morceaux de biographie spéciale consacrés à +la plus jeune: la notice de deux pages sur la duchesse de Châteauroux +insérée dans les _Portraits et caractères de personnages distingués de +la fin du XVIIIe siècle_, par Senac de Meilhan, Dentu, 1813, et le +_Fragment des mémoires de la duchesse de Brancas_, publié dans les +_Lettres de Lauraguais à madame ***_. Buisson, an X (1802). + +Je citerai cependant un petit volume très-rare publié, en Allemagne, +sans indication de localité, intitulé: _Remarquable histoire de la vie +de la défunte Anne-Marie de Mailly, duchesse de Châteauroux, favorite de +Louis quinzième, roi de France_, 1746 (en allemand), volume contenant +quelques anecdotes qui ne se trouvent que là. + +En dehors de cela, il n'y a pas autre chose à consulter que les +imbéciles romans allégorico-historiques qui contiennent si peu de vérité +vraie. C'est _Tanastès, Conte allégorique_, la Haye, 1745, où madame de +Mailly, madame de Châteauroux, madame de Lauraguais sont désignées sous +les surnoms d'une fée antique, d'_Ardentine_, de _Phelinette_. Ce sont +les _Mémoires secrets sur l'histoire de Perse_, Amsterdam, 1749; où +_Retima, Zélinde, Fatmé_, sont les pseudonymes sous lesquels se +dissimulent madame de Mailly, la comtesse de Toulouse, mademoiselle de +Charolais. Ce sont enfin les _Amours de Zeokinizul, Roi des Kofirans_, +Amsterdam, 1747, qui désignent la comtesse de la Tournelle sous +l'anagramme de _Lenourtella_, madame de Vintimille sous celui de +_Lentinimil_, madame de Mailly, sous celui de _Liamil_. + +Et c'est là, je crois, presque tout. Cependant il ne faut pas oublier +surtout pour l'histoire de madame de la Tournelle le curieux et rare +livre intitulé: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de +Tencin sa soeur avec le duc de Richelieu. Sur les intrigues de la cour de +France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la faveur des dames +de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de Châteauroux, de Pompadour_, +1770. Ce livre cité, nous tombons dans le roman et les correspondances +apocryphes comme celle-ci: _Correspondance inédite de madame de +Châteauroux avec le duc de Richelieu, le maréchal de Belle-Isle, de +Chavigni, madame de Flavacourt, etc., par madame Gacon Dufour, Paris, +Collin_, 1806, 5 vol. in-16, etc.] + +[99: _Mélanges historiques_, par M. B... Jourdain, t. II.--Boisjourdain, +opposant la beauté de madame de Mailly à la beauté charnue et matérielle +de madame de Vintimille, dit que c'était une beauté maigre et +efflanquée.] + +[100: Un grand nombre de peintres firent le portrait de madame de +Mailly, puisqu'à la date de décembre 1739, le duc de Luynes écrit: «L'on +peint actuellement madame de Mailly en pastel. C'est un nommé Latour. +Madame de Mailly disait ce matin que c'était le seizième peintre qui a +fait son portrait.» + +De ces seize portraits et de ceux qui suivirent, il n'y en a pas un seul +d'existant aujourd'hui dans les musées et les collections particulières. + +Comme portrait gravé, nous n'avons qu'une misérable gravure exécutée +pour l'édition de Soulavie de 1793. + +Madame de Mailly est représentée en robe montante bordée de fourrure, +avec sur la tête une espèce de fanchon noire nouée sous le menton, et le +buste enveloppé d'un grand voile jouant autour d'elle. + +Ce portrait porte dans le tournant du cadre: MADAME DE MAILLY: dans la +tablette: _Puisque vous la connaissez si bien, priez donc Dieu pour +elle._ Au-dessous de la tablette, on lit à la pointe sèche, sans +indication de nom de peintre: _N. V. I. Masquelier sc._ 1702. Ce +portrait figure dans le volume 7, page 88.] + +[101: Voici le curieux récit du duc de Luynes (12 août 1739): «Le +mercredi, le Roi partit de la Meute sur le midi, il alla à Madrid, où il +entra chez Mademoiselle qui dormait; ne s'étant point réveillée, le Roi +alla chez mademoiselle de Clermont qui se réveilla, mais la visite ne +fut pas longue. Le Roi passa ensuite à l'appartement de madame de +Mailly; elle était éveillée, mais dans son lit, toute coiffée et la tête +pleine de diamants, mais elle couche toujours ainsi; elle avait sur son +lit la jupe de son habit pour le mariage de Madame, et dans sa chambre +un joaillier nommé Lemagnan qui a beaucoup de pierreries et qui prête +des parures valant deux ou trois millions. Il y avait aussi des +marchands de Paris de parure d'habits que l'on appelle de _Charpes_ +(Duchapt) et que madame de Mailly appelle ses _petits chats_. Le Roi +entra dans la plaisanterie et les appela de même, examina la jupe et les +pierreries du sieur Lemagnan fort en détail.»] + +[102: «Le Roi, encore sauvage et délicat en 1732 (époque de ses +premières passions pour madame de Mailly), ne recherchant alors aucune +femme s'il n'en était recherché lui-même... Madame de Mailly, qui +n'était ni entreprenante, ni dévergondée, avait fait toutes les avances +pour séduire le Roi qui n'en fut pas séduit. Attendant le moment +indiqué, assise sur un canapé, affectant une posture voluptueuse, +montrant la plus belle jambe qu'il y eût à la cour et dont la jarretière +se détachait; cette affectation même repoussa le jeune monarque. +Bachelier voulut lui faire apercevoir des objets délicieux, et le Roi, +honteux ou distrait, n'y prit pas garde. Madame de Mailly l'agaça et le +prince fut froid; alors Bachelier voyant que tout était perdu sans une +entreprise déterminante, prit le Roi sous les aisselles et l'obligea... +et le Roi qui jouait à cheval fondu avec Bachelier et Lebel et autrefois +avec le cardinal, dans l'intérieur de ses appartements quand il était +seul avec eux, se laissa précipiter sur madame de Mailly par son valet +de chambre.» + +Au récit de Soulavie, ajoutons le récit de Boisjourdain, qui diffère sur +les détails, mais qui témoigne d'une certaine violence exercée sur les +sens du Roi: «Le duc de Richelieu fut chargé par le cardinal de Fleury +de lui proposer madame de Mailly. Ce seigneur, qui savait se plier à +tout et qui plaisait au Roi, trouva le moyen de le mettre adroitement +dans la conversation sur le compte de la Reine; lui parla du vide +qu'elle laissait dans son coeur, de son ingratitude et de la nécessité de +remplacer la passion qu'il avait pour elle par une autre; enfin +détermina le Roi à une entrevue avec madame de Mailly; mais elle fut +infructueuse; le Roi, soit timidité, soit par un reste d'attachement +pour la Reine, ne fut pas ébranlé. La dame en fut désespérée et se +plaignit qu'on l'eût exposée à une sorte d'affront. L'on eut bien de la +peine à la décider à un second tête-à-tête; on la prévint qu'il fallait +oublier le monarque et ne s'occuper que de l'homme. La facilité du jeune +prince à revenir à elle l'encouragea et l'enhardit elle-même. On assure +que, dans ce rendez-vous, pour triompher et parvenir à son but, elle ne +se borna pas aux agaceries ordinaires, mais qu'elle se laissa aller aux +moyens et aux avances des plus habiles courtisanes. Alors le jeune homme +se livra à des emportements d'autant plus violents qu'ils avaient été +longtemps contraints. Enfin madame de Mailly sortit dans une espèce de +désordre amoureux du lieu où elle avait été seule avec le Roi, et, +passant devant ceux qui avaient intérêt à connaître le résultat de la +démarche, elle ne leur dit autre chose que ces mots très-expressifs: +«_Voyez, de grâce, comme ce paillard m'a accommodée._» + +Enfin, le marquis d'Argenson, tout en se trompant sur la date de +l'aventure et sur l'introducteur, la raconte en ces termes: «Cela s'est +accompli dans les entresols du Roi; un nommé Lazure en est le concierge; +il a sous lui un second qui amena au Roi cette dame, c'était l'hiver +dernier; elle parut derrière un paravent. Le Roi était honteux, il la +tira par sa robe; elle dit qu'elle avait grand froid aux pieds, elle +s'assit au coin du feu. Le Roi lui prit la jambe et le pied qu'elle a +fort joli, de là il lui prit la jarretière. Comme elle avait ses +instructions de ne pas résister à un homme si timide, elle dit: «_Eh! +mon Dieu! je ne savais pas que Votre Majesté me fît venir pour cela, je +n'y serais pas venue!_» Le Roi lui sauta au cou, etc.».] + +[103: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.] + +[104: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.] + +[105: _Mémoire signifié_ par Louis de Mailly, marquis de Nesle, +chevalier des ordres du Roy, demandeur, contre les syndics et directeurs +de ses prétendus créanciers, défendeur.--Mémoire pour les +syndics.--Mémoire pour les syndics et directeurs des créanciers du +marquis de Nesle contre le marquis de Nesle.--Les papiers séquestrés de +la famille de Mailly aux Archives nationales contiennent plusieurs +cartons de pièces imprimées ou manuscrites: procédures, saisies, ventes +de vaisselle plate, etc., de l'infortuné marquis.] + +[106: Papiers séquestrés. Famille Mailly de Nesle.--Contrat de M. le +comte et madame la comtesse de Mailly, 30 may 1726. Carton 1/1-10.] + +[107: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.--Le duc de +Luynes nous apprend qu'en mars 1740, par suite de partage, les quatre +soeurs--il y avait des arrangements particuliers pour mademoiselle de la +Tournelle--avaient chacune 7,500 liv. de rente ou environ, savoir +100,000 écus à rente constituée au denier-vingt, 200,000 liv. qui +étaient au denier-quarante, et 200,000 liv. d'argent comptant. Outre +cela madame de Mailly, à qui M. de Nesle en la mariant avait promis +8,000 liv. de rente et qui n'en avait jamais rien touché, devait être +payée de quatorze ou quinze années d'arrérages qui lui étaient dus.] + +[108: _Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par Pierre +Narbonne, premier commissaire de police de Versailles, édité par Le Roi. +Versailles, 1866.] + +[109: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.] + +[110: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.] + +[111: + + Notre monarque enfin + Se distingue à Cythère; + De son galant destin + L'on ne fait plus mystère + Mailly, dont on babille, + La première éprouva + La royale béquille + Du père Barnaba! +] + +[112: _Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par Pierre +Narbonne, Versailles, 1866.--Cette affiche publique de la liaison du Roi +avec madame de Mailly venait à la suite d'une brouille. D'Argenson dit, +à la date du 16 juin 1738: «Madame de Mailly a été brouillée avec le Roi +pendant la semaine de la Pentecôte, et personne ne sait pourquoi, mais +elle est raccommodée et bien mieux que jamais. _Amantium iræ amoris +integratio est_, dit Térence.»] + +[113: _Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV_, par Pierre +Narbonne, Versailles, 1866.] + +[114: En fait d'ingénuité, Barbier raconte celle-ci: «Le seigneur de la +Roque qui fait le _Mercure galant_ a été à l'extrémité avant le voyage +de Fontainebleau... Fuzelier, poëte qui a fait plusieurs pièces, garçon +d'esprit et mal à l'aise, a fait des mouvements auprès de M. de +Maurepas, de qui cela dépend pour avoir cette commission. Comme il est +de tout temps ami du marquis de Nesle et de madame de Mailly sa fille, +il l'alla trouver un matin dans son lit et lui dit: «Madame, je viens +vous prier de me rendre un service.» Elle se défendit d'abord sur ce +qu'elle ne demandoit quoi que ce soit; il la tourmenta tant, qu'elle lui +dit: «As-tu un mémoire?--Oui, madame.» Elle le prit, le lut. «Qu'on me +lève, dit-elle: mes porteurs! Va m'attendre chez M. de Maurepas, j'y +vais dans le moment.» Elle y arrive. M. de Maurepas n'étoit pas chez +lui. Elle dit à son valet de chambre qu'elle reviendra, et de prier M. +de Maurepas de l'attendre, et par un effort d'imagination, pour servir +plus chaudement Fuzelier, elle va tout de suite chez M. de la Peyronie +premier chirurgien du Roi. «Je viens, lui dit-elle, vous demander une +grâce qu'il faut que vous m'accordiez absolument. Je vous demande pour +Fuzelier, que je protège, un privilège exclusif pour distribuer le +_Mercure_.» M. de la Peyronie tomba de son haut; il lui témoigna la +disposition de lui accorder tout ce qui dépendoit de lui, mais en même +temps l'impossibilité de le faire sur cet article... Malgré ses +instances, madame de Mailly, persuadée que la demande était ridicule, +s'en retourne chez M. de Maurepas tout en colère et lui dit: «Je venois +vous demander une grâce pour Fuzelier, mais il faut qu'il soit fou pour +me faire faire des démarches pour une chose qui ne se peut pas. Je viens +de chez M. de la Peyronie qui me l'a bien assuré.--Mais, Madame, je suis +informé de ce que demande Fuzelier, cela n'a point de rapport avec M. de +la Peyronie.--Comment! dit-elle, il demande le privilège exclusif du +_Mercure_.--«Cela est vrai, lui répondit le ministre, c'est le _Mercure +galant_, qui est un ouvrage d'esprit.--Oh! dit-elle, que ne +s'explique-t-il donc, cet animal-là! Si cela est ainsi, je vous le +recommande très-fort.» L'anecdote est-elle vraie? Plus tard on prête, +toujours sur le _Mercure_, une bévue à peu près pareille à madame du +Barry.] + +[115: _Mélanges de M. de B... Jourdain_, Paris, 1807, t. II.] + +[116: À la date de juillet 1743, de Luynes dit: «Dans les commencements +des cabinets les soupers étaient extrêmement longs; il s'y buvait +beaucoup de vin de Champagne; le Roi même buvait assez; et quoiqu'il n'y +parût pas tant qu'à quelques-uns de ses courtisans, il ne laissait pas +que d'y paraître quelquefois.»] + +[117: Les soupers des cabinets n'avaient lieu que les jours de chasse.] + +[118: Moutier devenait le cuisinier des petits appartements seulement au +moment où madame de Mailly était des soupers. Moutier était une espèce +d'artiste qui avait chez M. de Nevers, outre des gages considérables, +des conditions toutes particulières: il n'était tenu à faire à souper +que deux fois par semaine, et le duc devait lui fournir tous les ans +trois habits à son choix. Le Roi avait voulu absolument l'avoir, mais ça +avait été une très-grosse affaire: les officiers de la bouche s'étant +livrés à toutes sortes de brigues pour qu'il ne fût pas reçu, et ayant +poussé la mauvaise volonté jusqu'à lui fournir des produits gâtés dans +les premiers soupers où le Roi l'avait essayé.] + +[119: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.] + +[120: _Vie privée de Louis XV_, Londres, 1785, t. II.--Le duc de Luynes +nous donne l'heure à laquelle se couchait le Roi au sortir de ces +soupers. Le 26 juin 1738, à un souper où assistait madame de Mailly, le +Roi, après avoir bu du Champagne, se couchait à six heures du matin, +après avoir entendu la messe, et restait au lit jusqu'à quatre heures du +soir. Le 3 juillet, dans un autre souper ou était encore madame de +Mailly, le Roi, qui buvait pas mal de champagne, sortait de table à cinq +heures du matin, allait jouer au tric-trac avec M. du Bordage et, +toujours après avoir entendu la messe, se mettait au lit dont il ne +sortait cette fois qu'à cinq heures du soir.] + +[121: _Louis XV enfant. Portraits intimes du_ XVIIIe _siècle_, par E. et +J. de Goncourt. Un volume Charpentier.] + +[122: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II.] + +[123: La fortune de cette famille des Bachelier est bizarre. Le père +était un maréchal-ferrant auquel on amenait un cheval du duc de la +Rochefoucauld à ferrer et qui l'enclouait. Il renonçait à son enclume et +entrait au service du duc, puis passait au service de Louis XIV, en +1703; au bout de vingt ans de service de valet de garde-robe, il +obtenait un brevet de survivance en faveur de son fils François-Gabriel +Bachelier. Et en 1723, une note de Marais nous apprend que ledit Gabriel +Bachelier, un des valets de chambre de Louis XV qui ne l'avait pas +quitté pendant toutes ses chasses, recevait du jeune Roi un cheval +superbement harnaché, un brevet de 4,000 livres de pension et une canne +d'or.] + +[124: Ces nouvelles avaient aussi le mérite d'être, selon l'expression +de d'Argenson, le contre-poison des nouvelles remises par le lieutenant +de police Hénault au cardinal Fleury.] + +[125: Quand le maréchal de Belle-Isle sera nommé ministre +plénipotentiaire à Francfort, ce sera de Bachelier qu'il prendra ses +véritables instructions.] + +[126: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[127: Bachelier, en dehors de l'influence que pouvait lui donner sur le +Roi une maîtresse de sa main, aurait été amené à rendre publique la +liaison du Roi avec madame de Mailly par le souvenir d'une phrase, qu'un +jour le cardinal lui aurait dite en travaillant avec lui: «qu'il +quitterait le ministère à la _première maîtresse_ qu'aurait le +Roi[128].» Bachelier pensait du coup faire premier ministre Chauvelin ou +le devenir lui-même.] + +[128: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. I.] + +[129: C'était au commencement de la faveur de madame de Vintimille. +Flavacourt et le mari de la Vintimille parlaient des amours du Roi, de +la laideur de l'une et l'autre soeur, du mauvais goût du souverain. +L'appartement des deux beaux-frères était situé au-dessous d'une +chambre, où se trouvait dans le moment le Roi qui, pour mieux les +écouter, avançant la tête dans la cheminée, jetait à la fin à celui qui +tenait la parole, le terrible: «Te tairas-tu!»] + +[130: M. du Luc écrivant à madame de Mailly pour qu'elle obtînt de +placer un homme à lui dans un des châteaux du Roi, finissait sa lettre +par cette phrase: «Un mot dit de la belle bouche d'une belle dame comme +vous, finira l'affaire.» Sur le vu de la lettre, le Roi disait: «Ah! +pour une belle bouche, vous ne vous en piquez pas, je crois?» En effet, +madame de Mailly avait la bouche grande, mais bien meublée, selon +l'expression d'un contemporain.] + +[131: Sur ses 250,000 ou 200,000 livres de rente, le marquis était +réduit alors à 24,000 livres de pension alimentaire, sur lesquelles dit +de Luynes, il en avait fait 6,000 à ses filles.] + +[132: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. II.] + +[133: La démarche de madame de Mailly semble avoir été une démarche pour +la forme; M. de Bouillon lui avait persuadé que c'était le seul moyen de +réduire son père à la raison et lui avait proposé «un ajustement» par +lequel son père aurait 60,000 livres de rente payée à 5,000 livres par +mois. La veille de la lettre de cachet, madame de Mailly travaillait à +l'arrangement avec Maboul deux heures le matin et trois heures +l'après-dînée.] + +[134: Le marquis de Nesle avait été d'abord exilé à Lisieux, puis à +Évreux, et enfin obtenait d'aller à Caen.] + +[135: On lit dans les _Mémoires du marquis d'Argenson_, à la date du +mois de mai 1740: «M. de Mailly, mari de la maîtresse du Roi, a eu ordre +de sortir de Paris pour avoir tenu chez lui loge et souper de +francs-maçons, malgré les ordres réitérés du Roi. L'auguste qualité de +c... du Roi ne l'a pas exempté de cette proscription. Aussi cette dame +voit en ce moment son père et son mari exilés.»] + +[136: Soulavie dit: «Le Roi passa dans peu de temps d'une extrême +réserve avec les femmes dans un grand libertinage.»] + +[137: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II.] + +[138: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--Le chroniqueur +dit: «On dit qu'un garde du corps avait gagné une pareille... de ladite +petite bouchère, et que, voyant le Roi maigrir, sachant que la petite +fille avait rôdé autour des petits appartements, il alla trouver le +cardinal Fleury et lui avoua qu'il avait encore la ... de la petite +créature et que, si le Roi l'avait vue, il pourrait bien en avoir +autant.»] + +[139: Dans le moment où le Roi ne chassait plus, ne sortait plus même de +sa chambre, M. le Duc engageant le Roi à voir des médecins, et le Roi +s'y refusant sous prétexte que cela occuperait trop les nouvellistes, +Courtanvaux s'écriait avec son franc parler: «Mais, sire, cela +n'empêchera pas que tout Paris n'ait beaucoup parlé. On a dit +publiquement que les chirurgiens étaient nécessaires à Votre Majesté +plus que les médecins consultants.» Et comme on s'étonnait de la +vivacité de l'apostrophe, Louis XV dit: «Je suis accoutumé à m'entendre +dire par Courtanvaux tout ce qu'il pense.»] + +[140: D'Argenson rapporte que madame de Mazarin, son amant du Mesnil, et +leur conseil, l'abbé de Broglie, hasardant devant la Reine des projets +de régence, Marie Leczinska répétait: «Ah! quel malheur si une telle +perte arrivait!» et cela jusqu'à ce qu'au bout de ses exclamations elle +laissa échapper tout bas et dans un soupir: «Pour la régence, je ne +l'aurai pas!» Ces entretiens qu'on ébruita ne furent jamais pardonnés à +la Reine par le Roi.] + +[141: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II] + +[142: Le Roi, ayant vu à Rambouillet chez la comtesse de Toulouse la +marquise d'Antin, l'avait trouvée fort jolie. Le soir, à un souper des +cabinets, madame de Mailly, lui jetait tout à coup: «_Sire, on dit que +vous avez vu madame la marquise d'Antin et que vous l'avez trouvée +charmante!_»--Point du tout, répondait le Roi qui cherchait à se +dérober, et était obligé, quelques instants après, de dire à la duchesse +d'Antin: «Votre belle-soeur avait une coiffure qui lui seyait bien mal.»] + +[143: Il arrivait parfois cependant à madame de Mailly d'éprouver des +refus sur ce qui lui tenait le plus au coeur: la publicité de sa liaison +avec le Roi. C'est ainsi qu'en septembre 1739, mademoiselle de Charolais +et madame de Mailly faisaient l'impossible pour que le Roi allât au bal +de l'Hôtel-de-Ville. Le projet de ces dames était de se mettre aux côtés +de Sa Majesté, à la fenêtre qui donne comme une tribune sur la grande +salle du bal et de se démasquer sous prétexte de la chaleur aux yeux de +tous. Madame de Mailly s'entêtait à ce que le Roi y vînt, elle répétait: +«Mais, Sire, ce pauvre M. de Gesvres, mais ce pauvre M. le prévost des +marchands qui s'est donné tant de peine pour vous recevoir! Au moins, +Sire, que ce soit pour l'amour de moi.» Mais le Roi, qui était au fait +du projet de sa maîtresse, s'y refusa. En vain Mademoiselle fit cent +singeries, composa un placet, l'attacha à un rideau par une épingle en +disant au Roi: «Sire, vous ne lisez pas les placets qui vous sont +présentés.» Le Roi répondait: «Je sais ce qu'il contient, j'y mets néant +dès à présent.» Le soir, madame de Mailly toute masquée, sa chaise +attelée, son relais préparé à Sèvres, le duc de Villeroy venait lui dire +que le Roi n'irait pas au bal et qu'il avait défendu de lui remettre la +clef de l'appartement du Roi à l'Hôtel-de-Ville, dans le cas où elle +voudrait aller au bal sans lui. Et madame de Mailly, ainsi qu'elle le +racontait au duc de Luynes, était obligée de se démasquer, de renvoyer +sa chaise, de se coucher.] + +[144: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II et III.] + +[145: _Mémoires du marquis d'Argenson_. Édition Renouard, t. I.--Madame +de Mailly avouera plus tard qu'elle avait cédé à des besoins d'argent, +qu'elle n'aimait pas le Roi, et que l'amour ne s'était déclaré chez elle +qu'au bout de quelques années.] + +[146: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.] + +[147: _Mémoires de d'Argenson_, t. II.] + +[148: Guérapin de Vauréal, petit-fils d'un mercier qui avait acheté une +charge d'auditeur des comptes, possesseur d'une très-jolie figure et +entré dans les ordres, débutait par être surpris en conversation +criminelle à Marly avec la comtesse de Poitiers, dame d'honneur de la +duchesse d'Orléans, ce qui le faisait surnommer _coadjuteur de +Poitiers_. Il était aimé ensuite par la marquise de Villars et la +duchesse de Gontaut, dont la jalousie à son sujet éclata dans des +chansons où les deux rivales se dirent toutes les méchancetés +possibles.] + +[149: On voit, pendant ce temps, Mademoiselle se faire la garde-malade +de madame de Mailly. La maîtresse a-t-elle un rhume, est-elle obligée de +garder le lit? Mademoiselle passe chez elle toutes les après-midi, et se +fait apporter dans sa chambre son souper.] + +[150: «On dit que le sujet de la brouillerie de M. le Cardinal,--c'est +Barbier qui parle,--vient de ce que Mademoiselle avait tant pressé et +tourmenté le Roi pour renvoyer M. Amelot et pour donner la place de +secrétaire d'État à M. de Vauréal, évêque de Rennes, que le Roi lui en +avait donné sa parole. Il faut observer que le public critique donne ce +Monseigneur pour amant à cette princesse et que c'était bien là le plus +court chemin pour obtenir un chapeau de la cour de Rome et pour +prétendre à la place de premier ministre. M. le cardinal de Fleury, +instruit du fait, alla trouver le Roi, se déchaîna contre la princesse, +lui remontra que cela était non-seulement contraire à ses intérêts, mais +scandaleux. Le Roi lui répondit qu'il avait donné sa parole et qu'il le +voulait. Sur cela le Cardinal prit congé du Roi et donna ordre à toute +sa maison de partir sur le champ pour Issy. M. le duc d'Orléans a pris +parti dans cette affaire et, avec l'autorité de la religion, a fait +entendre au Roi que de pareilles paroles ne l'engageaient en rien. Il +l'a déterminé à n'en rien faire; et il a engagé, d'un autre côté, le +Cardinal à revenir prendre sa place à Versailles, de sorte que +Mademoiselle piquée au coeur ne voulait point aller à Fontainebleau.»] + +[151: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. II.] + +[152: Les amours du Cardinal consistaient en une liaison sans doute +très-chaste, mais très-intime et très-suivie avec madame de Lévis, qu'on +savait souvent dîner en tête-à-tête avec le vieux Fleury dans une maison +de campagne à Vaugirard. C'était cette madame de Lévis, un esprit sage +et éclairé, capable d'entrer dans les plus grandes affaires et d'un +secret impénétrable. L'homme d'église consultait cette femme supérieure +pour le maniement et la cuisine des plus délicates choses du +gouvernement laïque d'une monarchie toujours gouvernée par une +favorite.] + +[153: C'est encore madame de Mailly qui disait un jour au Roi auquel +elle demandait une grâce et qui répondait qu'il en parlerait au +Cardinal: «_Ne vous déferez-vous jamais de ce tic?_»] + +[154: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.] + +[155: Récit fait par madame de Flavacourt à Soulavie. (_Mémoires +historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par Soulavie, Paris +1801, t. I).] + +[156: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.] + +[157: «Elle avait de l'esprit, mais aussi brut qu'elle l'avoit reçu de +la nature, sans éducation, sans acquit, sans connoissance.» (_Mémoires +du duc de Luynes_, t. VII. Petite notice sur la Vintimille, page 102.)] + +[158: Le duc de Luynes écrit à la date du 26 décembre 1738: +«_Versailles_.--Mademoiselle de Nesle est ici depuis quelques jours +c'est madame de Mailly qui en prend soin.»] + +[159: Le duc de Luynes dit: «Madame de Mailly ne voit que mademoiselle +de Nesle de toutes ses soeurs, les trois autres sont toujours chez madame +de Mazarin.» Il n'y avait chez madame de Mazarin que madame de +Flavacourt et madame de la Tournelle; la troisième soeur, appelée +Montcarvel, mariée plus tard a M. de Lauraguais, demeurait chez madame +de Lesdiguières.] + +[160: La brouille était complète entre la nièce et la tante. Voici ce +que raconte de Luynes à propos du voyage de Marly de mai 1739: «Le jour +que l'on arriva, M. d'Aumont, qui avait fait la liste du souper, y avoit +mis madame de Mailly et madame de Mazarin. Madame de Mailly ayant lu la +liste, dit à M. d'Aumont d'ôter ou l'une ou l'autre, parce qu'elles ne +soupoient point ensemble. La liste étoit montrée à madame de Mazarin +avertie; cela embarrassa beaucoup M. d'Aumont; cependant il prit son +parti d'aller dire à madame de Mazarin que c'étoit un malentendu, et +qu'elle n'étoit point du souper.» (_Mémoires du duc de Luynes_, t. II.)] + +[161: _Mémoires du duc de Luynes_, t. X.] + +[162: _Mémoires du duc de Luynes_, t. X.--Ce récit donné par de Luynes +est contredit par lui-même écrivant, à la date du vendredi 19 juin 1739, +que mademoiselle de Nesle loge chez Mademoiselle qui lui fait +continuellement des cadeaux.] + +[163: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.--Elle était laide, +dit un contemporain cité par de Luynes, d'une de ces laideurs qui +impriment plus la crainte que le mépris; sa taille était gigantesque, +son regard rude et hardi... Soulavie, qui eut de madame de Flavacourt, +morte seulement en l'an VII de la République, de curieux renseignements +sur ses soeurs, dit, et ce sont les expressions de madame de Flavacourt: +«Elle avait la _figure d'un grenadier, le col d'une grue, une odeur de +singe_.» Le mari de madame de Vintimille n'appelait sa femme que «mon +petit bouc», disant que c'était un diable dans le corps d'un bouc.] + +[164: Donnons la parole à l'anonyme cité par le duc de Luynes qui, +contre toute vraisemblance et tous les témoignages historiques, cherche +à montrer dans l'intimité du Roi et de mademoiselle de Nesle une passion +platonique: «Elle ne connoissoit de devoirs que ceux qu'elle devoit au +Roi et à sa soeur. Mademoiselle, qui avoit le plus contribué à son +mariage et dont le motif étoit de s'en faire une créature et un moyen de +plus pour parvenir à gouverner, s'aperçut bientôt qu'elle s'étoit +lourdement trompée. Au lieu d'y trouver l'utilité qu'elle cherchoit, +elle n'y trouvoit qu'une barrière insurmontable. Madame de Mailly n'eut +plus le même besoin d'elle depuis qu'elle eut sa soeur. Cette princesse +fut si irritée, qu'elle résolut de perdre madame de Vintimille en la +rendant suspecte à sa soeur, et voici comment elle s'y prit: La +Vintimille, comme je l'ai dit, étoit d'une assiduité extrême à faire sa +cour au Roi; le Roi la traitoit avec toute la distinction imaginable, il +l'écoutoit avec attention lorsqu'elle parloit, il étudioit ses regards +lorsqu'il avoit parlé, enfin tout ce qu'un langage muet peut faire +découvrir d'estime, de considération et de goût apprenoit à madame de +Vintimille le cas qu'il faisoit d'elle et l'amitié qu'il avoit pour +elle. Elle en fut flattée beaucoup moins par vanité, dont elle n'étoit +pas extrêmement susceptible, que par la reconnoissance, qui produisit +bientôt en elle des sentiments plus vifs. Il est sûr qu'elle prit une +grande passion pour le Roi; il est vraisemblable que le Roi s'en +aperçut, mais il est certain qu'elle ne songea jamais à nuire à sa soeur, +et la conduite du Roi et d'elle a bien prouvé qu'elle ne l'auroit jamais +supplantée, mais qu'elle auroit pu lui succéder si le Roi avoit perdu +madame de Mailly, soit par la mort, soit par une retraite. Le Roi, +fidèle à madame de Mailly, jouissoit de l'esprit de madame de +Vintimille; il voyoit avec plaisir que madame de Mailly ne parloit que +d'après elle; il étoit convaincu que madame de Vintimille l'adoroit, +qu'elle ne vouloit que sa gloire et qu'elle étoit assez éclairée pour +bien connoître les moyens de la lui procurer; il y a toute apparence +qu'il se promettoit de lui donner toute sa confiance après la mort du +Cardinal.»] + +[165: Au mois de décembre 1739, madame de Mailly se fâchait toute rouge +au sujet d'un voyage du Roi à la Muette, une semaine qu'elle était de +service auprès de la Reine. Il y avait déjà eu précédemment, à propos +d'un voyage à Choisi, une petite brouille entre le Roi et la maîtresse +qui avait déclaré que si le Roi ne voulait pas la mener, elle +demanderait la permission à la Reine, et arriverait tout à coup à +Choisi.] + +[166: Un jour que madame de Mailly soutenait qu'elle était plus blanche +et moins sèche que sa soeur, le Roi lui dit brusquement: «Ne pariez pas, +vous perdriez!»] + +[167: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.] + +[168: _Ibid._, t. III.] + +[169: _Ibid._, t. III.] + +[170: Une correspondance manuscrite de Dubuisson, citée par M. Rahery, +dit: «J'ajoute à ce qui regarde mademoiselle de Nesle, que Mgr +l'archevêque de Paris lui a fait présent de 25,000 fr. en bijoux, qu'il +était du dîner de noce, que Mademoiselle en a fait le souper et que +c'est elle et le Roi qui ont donné la chemise aux nouveaux mariés.»] + +[171: Le dimanche suivant avait lieu la présentation par Mademoiselle à +la Reine de madame de Vintimille entourée de mesdames de Mailly et de la +Tournelle ses soeurs, qui tour à tour avaient pris, prenaient ou allaient +prendre à Marie Leczinska le coeur du Roi. La Reine accueillait ce monde +avec une froideur marquée.] + +[172: Le mari qu'avait épousé mademoiselle de Nesle était une espèce de +jeune cynique et de fou méchant, qui, tout en trouvant agréable d'être +des soupers des petits appartements et d'user des chevaux du Roi, +parlait de son mariage avec le plus sanglant des mépris, ne ménageait ni +sa femme, ni sa belle-soeur, ni le Roi même, s'attirant la risée des +honnêtes gens, les brusqueries de sa belle-soeur, l'aversion de sa femme +qu'elle étendait bientôt à toute la famille et qui lui faisait refuser, +lorsqu'elle accoucha, une magnifique layette envoyée par l'archevêque de +Paris.] + +[173: Le duc de Luynes écrit à la date du 4 janvier 1740.--_Versailles_. +Madame de Vintimille nous montra hier une boîte d'or incrustée que le +Roi lui a donnée pour ses étrennes; ce fut le jeudi, veille du jour de +l'an. Le Roi lui fit beaucoup de questions, si on lui avoit jamais donné +des étrennes, si elle vouloit qu'il lui en donnât, après quoi on se mit +à table, et le Roi, pendant le souper, donna à M. le duc de Villeroy la +tabatière qu'il remit sur-le-champ à madame de Vintimille. Elle est la +seule à qui le Roi ait donné des étrennes.] + +[174: On disait que madame de Mailly étant stérile et ne pouvant avoir +d'enfant du Roi, lui avait livré sa soeur pour en avoir de lui afin de se +l'attacher par cette progéniture, à l'exemple de Sara donnant Agar à +Abraham.] + +[175: Le duc de Luynes, assistant à un souper du Roi chez la comtesse de +Toulouse, était frappé du sérieux, de la froideur de la maîtresse, qui à +la fin cependant badinait avec un étui à cure-dents d'ivoire que le Roi +avait tourné et qu'il lui avait donné.] + +[176: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[177: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[178: Mademoiselle de Charolais écartée, la maréchale d'Estrées devenait +la compagne habituelle de mesdames de Vintimille et de Mailly. Cette +vieille femme, qui joue un assez triste rôle, plaisait par un fonds de +gaieté naturelle, un esprit plaisant, une conversation badine et +voltigeante.] + +[179: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.--Quand cette +princesse mourait au mois d'août 1741, un mois avant la mort de madame +de Vintimille, la cour témoigna une grande indifférence pour la fin +brusque de cette princesse de quarante-quatre ans.] + +[180: Il y avait un autre petit fait passé au mois de février dernier +qui montrait déjà la connaissance que l'on avait de l'autorité de madame +de Vintimille sur la pensée du Roi. Sylva le médecin, à la suite de +bruits et de propos survenus après la mort de M. le Duc qu'il avait +soigné, écrivait à madame de Vintimille une lettre pour la prier de +combattre les préventions qui pouvaient exister dans l'esprit du Roi.] + +[181: Au mois de juin suivant avait lieu la réception du nouveau duc de +Gramont comme colonel du régiment des gardes. Le régiment sous les +armes, massé en bataillon carré sur la grande place entre les écuries et +le château, le Roi à cheval, suivi du duc de Gramont en uniforme et à +pied, s'avançait à sa rencontre, s'arrêtant à trente pas. Les officiers +faisaient cercle autour du Roi, les tambours derrière. Alors le Roi +prononçait la formule d'usage: «Vous reconnaîtrez M. le duc de Gramont +pour colonel de mes gardes, et vous lui obéirez en ce qu'il vous +commandera pour mon service.» Aussitôt les tambours de battre, les +officiers de reprendre leurs postes, le Roi de se porter sur la droite, +du coté des Récollets. Puis le régiment se mettait en marche pour Paris +par compagnie, le duc de Gramont à la tête de la compagnie-colonelle, +saluant le Roi au passage, et venant prendre place aux côtés de Sa +Majesté. Mesdames de Vintimille et de Mailly assistaient à la réception +dans le carrosse de madame de Gramont.] + +[182: Le duc de la Trémoille, qui serait d'après quelques bibliographes +l'auteur d'_Angola_, est une figure singulière et restée dans l'ombre. +Accusé de goûts contre nature dans sa jeunesse, il meurt victime de son +dévouement conjugal: s'étant enfermé avec la duchesse attaquée de la +petite vérole, il périssait de cette maladie à laquelle sa femme +échappait. Entré à la fin de 1737 avec plusieurs jeunes seigneurs et +madame de Mailly dans la conspiration des _Mirmidons_,--celle des +_Marmousets_ est de 1732,--conspiration qui avait pour but de remettre +en place Chauvelin, il priait le Roi, la mine éventée, de ne point le +nommer au Cardinal. Le Roi ayant manqué à sa parole, le duc lui faisait +les plus vifs reproches, le priait de le rayer du nombre de ses +familiers, lui disant en propres termes: «qu'il ne pouvait plus être son +ami,» et, se renfermant strictement dans les fonctions de gentilhomme de +la Chambre, cessait de fréquenter les petits appartements.] + +[183: Le Roi ayant appris la nouvelle de la mort de M. de la Trémoille +pendant son souper, on avait remarqué qu'au sortir de table, madame de +Mailly avait fait parler M. de Luxembourg au Roi.] + +[184: Dans une audience qu'avait eue précédemment madame de la +Trémoille, le Cardinal, sollicité par elle, lui avait répondu sèchement +qu'il ne se mêlait point de ces sortes de grâces.] + +[185: Madame de Vintimille se rendait compte de la situation en un +moment. Elle n'était point encore assurée de sa toute-puissance sur la +débile volonté du Roi, le Cardinal était bien vieux et ne pouvait guère +vivre encore longtemps; la femme politique trouvait plus prudent +d'attendre que de risquer sa fortune sur un coup de cartes douteux.] + +[186: La lettre de madame de Vintimille envoyée au Roi dans la +nuit,--Louis XV se couchait cette nuit-là à deux heures et demie, +quoiqu'il dût se coucher de bonne heure à cause de la procession du +lendemain,--la lettre envoyée la nuit ou le matin de très-bonne heure, +faisait brûler, au dire de Soulavie, le billet déjà écrit par lequel le +Roi acceptait la retraite du cardinal de Fleury.] + +[187: Ce matin, le duc de Luynes qui se rendait à la toilette de madame +de Mailly, était frappé du sérieux de la maîtresse, de la tristesse du +duc de Luxembourg.] + +[188: «Ah! me voilà compromis avec tous les princes du sang,» répétait à +tout moment le Cardinal, qui craignait pour l'avenir l'hostilité de la +maison d'Orléans qui avait appuyé en dernier lieu et très-chaudement la +candidature du petit la Trémoille.] + +[189: Récit d'un anonyme donné par le duc de Luynes. _Mémoires du duc de +Luynes_, t. X.--_Ibid_., t. III.] + +[190: Sur la réputation de l'homme de guerre nous ne pouvons mieux faire +que de citer la lettre écrite par Frédéric au cardinal de Fleury et que +donne le duc de Luynes. + +_Lettre du Roi de Prusse à M. le cardinal de Fleury:_ + + «Berlin, le 20 décembre 1741. + + Monsieur mon cousin, + +L'attachement pour la France, le zèle pour votre gloire, et l'affection +pour la gloire de la cause commune m'obligent aujourd'hui de vous écrire +pour vous prier, par les motifs les plus pressants, de rendre M. de +Belle-Isle à l'armée de Bohême, comme l'homme le plus capable du métier +de la guerre, le plus conciliateur, et le plus susceptible de la +confiance des princes d'Allemagne, que vous ayez actuellement. Vous ne +sauriez croire (n'étant pas sur les lieux) quels poids M. de Belle-Isle +donne aux affaires du Roi votre maître en Allemagne, tant par rapport à +vos alliés (qui ont mis tous leur confiance en lui) que relativement à +votre armée, chez qui le poids de la réputation de ce grand homme décide +en partie du succès de vos entreprises. + +Je le prendrai, moi personnellement, comme une marque des égards et de +l'amitié que le Roi, votre maître, a pour moi, s'il continue le maréchal +de Belle-Isle dans le poste qu'il lui a donné, et je vous le demande à +vous personnellement comme la plus grande marque d'amitié que vous +puissiez me donner. + +Tout dépend dans le monde du choix des hommes capables que l'on emploie, +et M. de Belle-Isle peut être compté dans son métier au rang des plus +grands hommes...» + +Et Frédéric terminait par ce post-scriptum: «Pour Dieu et pour votre +gloire, délivrez-nous du maréchal de Broglie, et pour l'honneur des +troupes françoises rendez-nous M. le maréchal de Belle-Isle.»] + +[191: Il y avait au fond un charlatan chez le maréchal de Belle-Isle. On +se moqua beaucoup de lui lorsque, le 3 mars 1743, arrivant de l'armée, +il se rendit publiquement chez le Roi, soutenu sous les bras par deux +écuyers.] + +[192: Le maréchal avait encore en ce temps de corruption la réputation +d'un homme de moeurs pures et qui ne cherchait des distractions que dans +le travail.] + +[193: Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743, _Revue rétrospective_, +t. IV. 1834.] + +[194: Voici la vive et pittoresque et assez méchante biographie que +donne le marquis d'Argenson du duc de Belle-Isle, le 13 février 1731, le +jour où il est nommé maréchal de France: «Le roi de la fête est M. de +Belle-Isle dont on présume de si grandes choses, quoiqu'il n'ait encore +rien fait pour la guerre. Il n'a servi toute la guerre de 1701, que +comme capitaine de dragons. Il eut un bon coup de fusil au siège de +Lille, tout à travers la poitrine; il obtint ensuite une commission de +colonel réformé; pendant la Régence, il fut en faveur. Il eut permission +d'acheter la charge de mestre de camp général des dragons à force +d'argent, ce qui donne rang de brigadier. Il alla comme volontaire à +notre petite guerre d'Espagne, et attrapa quelque chose au talon, +ensuite il commanda de beaux camps de paix. Il s'est montré homme de +cour, homme de cabinet et grand pourvoyeur; homme à vues justes et d'un +grand travail. Il a un frère sensé et pesant: sans ce frère il serait un +fol; sans lui son frère (le chevalier de Belle-Isle) serait un homme +ordinaire. À notre guerre de 1733, il a commandé la petite armée de +Moselle, et chacun a été charmé d'y être, d'autant qu'on y était bien +pourvu de tout et qu'on n'y voyait pas l'ennemi. Il prit Trabarch en +pétardant, il parut à Philisbourg à deux tranchées et y hasarda +l'attaque d'un ouvrage qui n'était pas mûr, mais qui réussit par +bonheur. Enfin commandant dans les évêchés, lieutenant-général, cordon +bleu, neveu de feu madame de Lévy, la bonne amie du cardinal, nommé +plénipotentiaire à Francfort, on vient de lui donner le bâton de +maréchal à l'âge de cinquante-quatre ans.] + +[195: _Mémoires du comte de Maurepas_. Buisson, 1792, t. IV.] + +[196: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[197: D'Argenson dit que, quoique madame de Vintimille fut demeurée +toujours fidèle à ses engagements avec le parti Chauvelin, elle lui +donnait bien du mal avec son naturel emporté et indépendant.] + +[198: _Mémoires du comte de Maurepas_. Paris, Buisson, 1792, t. III.--Le +nom du ministre et de sa femme sont mêlés à nombre de sales affaires +d'argent. Dans la vente d'un rubis du Roi, madame Chauvelin fut accusée +d'avoir stipulé et reçu de Ganners, le lapidaire, des étrennes de +diamants. Une accusation plus grave fut celle relative à la vente d'une +cuirasse de diamants donnée par Mahomet II à François Ier que le mari et +la femme vendaient à des marchands 600.000 livres, en en retenant pour +eux 150,000.] + +[199: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. I.] + +[200: Papiers de l'abbé Cherier. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits.] + +[201: Narbonne le commissaire de police raconte en ces termes l'exil de +Chauvelin le mercredi 20 février 1737. Maurepas, secrétaire de la Maison +du Roi et ministre de la Marine, se rendait chez Chauvelin à six heures +du matin et lui redemandait les sceaux au nom du Roi. Chauvelin entrait +dans la chambre de sa femme et lui disait: «Ah! Madame, l'apostume est +crevé, le Roi m'exile à Gros-Bois. Vous viendrez me rejoindre quand il +vous plaira.» Et il partait sous la garde de cinquante mousquetaires. Au +mois de juin il était transféré de Gros-Bois à Bourges. Soulavie donne +la lettre suivante que je croirais apocryphe comme une lettre écrite par +le Cardinal à Chauvelin après sa disgrâce: + +«Les liaisons qui ont subsisté entre vous et moi, Monsieur, m'engagent à +vous donner des marques de mon souvenir dans le malheur qui vient de +vous arriver. Je ne puis que vous plaindre de vous être attiré +l'indignation du Roi, mais faites réflexion à votre conduite. + +«Le Roi vous honoroit de ses bontés, vous en avez mésusé au point de +rompre les mesures que Sa Majesté prenoit pour l'affermissement de la +paix de l'Europe et la tranquillité de ses peuples. Vous savez avec +quelle ouverture de coeur je me suis toujours comporté à votre égard; +malgré tout cela, vous trompiez ma confiance de la manière la moins +permise; rappelez-vous, Monsieur, ce que je vous ai dit des premiers +avis, que j'eus de certaines intelligences; la manière dont je vous en +parlai me donnoit lieu d'espérer que la suite répareroit les premières +démarches; si j'avois seul à me plaindre de vous, j'y serois moins +sensible, mais le bien et le repos de l'État y étoient trop intéressés +et dès lors je ne pouvois être indifférent. Vous avez manqué au Roi, au +peuple et à vous-même; ce sont de tristes vérités à vous dire...»] + +[202: Il semble que, tout exilé qu'il était, Chauvelin correspondait +avec le Roi.] + +[203: Mémoires du marquis d'Argenson, t. II.] + +[204: _Choisi-Mademoiselle_, qui avait appartenu à mademoiselle de +Montpensier avait été vendu par le duc de Villeroy à madame la princesse +de Conti, il était acheté à son héritier, le duc de la Vallière, en +1739, et prenait le nom de Choisi-le-Roi. Ce château était célèbre par +sa terrasse sur la rivière et par les huit grands morceaux de sculpture +d'après l'antique de ses jardins, exécutés par Anguier pour le +surintendant Fouquet.] + +[205: Choisi devenait la maison favorite pour les petits soupers. Et +l'on voyait souvent sortir à la nuit, d'un pavillon de Marly, madame de +Mailly en chaise de poste, gagnant Choisi, escortée de porte-flambeaux +et de deux pages de l'écurie du Roi.] + +[206: _Mémoires secrets sur l'histoire de Perse_, 1749.--_Vie privée de +Louis XV_, 1785, t. II.--Louis XV créa a Choisi le _petit château_, où +le service des valets était remplacé par des mécanismes, des +_confidentes_ et des _servantes_. Il y construisit aussi un théâtre sur +lequel on ne joua guère qu'une fois. C'était la pièce de Boursault, +_Ésope à la cour_, où un courtisan reproche au Roi de se griser. Le Roi +crut voir, dans le choix de cette pièce, une leçon que la Reine lui +avait fait faire par le gentilhomme de la chambre sur le goût du +champagne que lui avait donné madame de Mailly, et montra de l'humeur.] + +[207: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[208: _Ibid._, t. III.] + +[209: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[210: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. +III.--Madame de Vintimille a le franc parler avec tous et sur tous plus +naturellement libre et oseur que sa soeur, qui ne le trouve, ce franc +parler, que sous une pointe de vin, ou sous l'excitation de la mauvaise +humeur. Au mois de juillet 1740, la cour s'était émue d'une conversation +fort vive de madame de Vintimille avec le comte de Clermont, qui était +pourtant l'ami intime des deux soeurs, où elle lui avait dit +très-librement et très-ouvertement sa pensée sur la querelle des +légitimés et des princes du sang, lui donnant absolument tort dans cette +affaire.] + +[211: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[212: Le duc d'Ayen, au dire du mari, dire confirmé par d'Argenson, +était devenu l'amant de madame de Vintimille. Le fait est-il vrai? Je +n'en sais rien, mais, quoi qu'il en soit, il est incontestable que le +duc d'Ayen vivait dans l'intimité la plus grande avec la favorite. Et un +jour qu'il questionnait le Cardinal sur les voyages du Roi, le vieux +Fleury lui disait narquoisement: «Eh! Monsieur, vous avez des amies qui +le savent bien mieux que moi,» faisant allusion à madame de Vintimille.] + +[213: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.] + +[214: Quelques-uns remarquèrent chez madame de Vintimille comme une +fatigue et un dégoût de la vie, et l'on dit qu'elle mourut sans montrer +grand regret.] + +[215: Le propos fut tenu, dit le duc de Luynes, devant dix à douze +personnes.--L'anonyme cité par le duc de Luynes dans son volume Xe dit: +«Sa maladie alarma ses amis; elle paroissoit plongée dans la plus +profonde tristesse, et elle ne se prêtoit à rien de tout ce qu'on +vouloit lui faire pour sa guérison. Le Roi parut véritablement affligé +et dans une grande occupation d'elle; lui seul pouvoit la déterminer à +suivre les ordonnances des médecins, et on avoit lieu de juger que +madame de Vintimille se plaisoit à faire durer un état qui lui donnoit +occasion de connoître chaque jour l'amitié du Roi pour elle.» Le marquis +d'Argenson raconte que, madame de Vintimille ne voulant rien prendre de +ce qui lui était ordonné, le Roi était obligé de se mettre a genoux +devant son lit pour l'engager à se soigner.] + +[216: «M. de Vintimille, dit l'anonyme cité par M. de Luynes, avoit +augmenté tous les jours d'indécence et de folie, il n'y avoit point +d'horreurs qu'il ne dît de sa femme; les détails les plus dégoûtants +étoient pour l'ordinaire le sujet de ses conversations à table devant +tous les valets. Il racontoit publiquement qu'il avoit surpris sa femme +prenant de force le petit Coigny. Il en revint assez à madame de +Vintimille pour fortifier la haine qu'elle avoit déjà pour lui, elle ne +voulut plus vivre avec lui comme sa femme, elle fit lit à part. +Cependant la famille de M. de Vintimille désiroit passionnément qu'elle +eût un enfant. J'ignore ce qui la détermina à encourir le risque, mais +au retour de Fontainebleau 1740, elle coucha avec son mari et devint +grosse. Le premier mouvement de M. de Vintimille quand il l'apprit fut +une joie extrême,... mais soit par de mauvais conseils, soit par un +accès de folie inouïe, il changea de ton quelques jours après, et dit +publiquement qu'il n'avoit aucune part à cette grossesse, que c'étoit +l'ouvrage de M. d'Ayen, de M. de Forcalquier, ou du Roi...» L'anonyme +ajoute que l'entrevue ne fut pas longue entre le mari et sa femme. +L'enfant dont madame de Vintimille accouchoit fut le petit comte de Luc, +appelé par ses camarades de collège le _demi-Louis_, que madame de +Pompadour songea plus tard à marier avec sa fille Alexandrine.] + +[217: L'appartement de M. de Fleury n'était point encore libre, et +madame de Vintimille avait été installée dans l'appartement du cardinal +de Rohan, alors absent de Versailles.] + +[218: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.] + +[219: Madame de Vintimille mourait ainsi que mourra sa soeur, la duchesse +de Châteauroux, persuadée qu'elle était empoisonnée, et Soulavie aura +toutes les peines du monde à cinquante ans de là à faire revenir madame +de Flavacourt sur l'idée que sa mort n'était pas naturelle et qu'elle +avait été empoisonnée par Maurepas.] + +[220: C'est un fait affirmé par Soulavie, mais que je ne retrouve pas +dans de Luynes, dont Soulavie avait eu en communication le manuscrit et +avec lequel il a fait tout son récit de la mort de madame de Vintimille +qui se trouve dans le volume 5e des _Mémoires du maréchal duc de +Richelieu_.] + +[221: L'anonyme cité par de Luynes assure que madame de Vintimille +succomba à un érésypèle laiteux. D'Argenson attribue sa mort à une +_fièvre miliaire_, maladie commune en Piémont, mais presque inconnue +alors en France. De Luynes dans son journal donne un détail curieux: «On +lui a trouvé une petite boule de sang qui commençoit même à toucher au +cerveau; madame d'Antin m'a dit qu'elle l'avoit entendue se plaindre +depuis sa grossesse, qu'elle sentoit cette boule étant en carrosse. Elle +m'a ajouté que madame de Vintimille, avant d'être mariée même, sentoit +cette boule.»--C'étoit une veine dilatée qui avoit fait un petit +enfoncement dans le cerveau, ce qui lui paroissoit être une petite +boule. (_Note postérieure du duc de Luynes._)] + +[222: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Jannet, t. II.--Le Roi +avait exprimé le désir qu'on fît un portrait peint et un buste de madame +de Vintimille.] + +[223: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.--_Mémoires du maréchal duc de +Richelieu_, par Soulavie, t. V.--D'Argenson dit: «Il est arrivé des +horreurs à son cadavre... On la transporta morte avec un simple linceul +sur le corps, du château à l'hôtel de Villeroy, et là ses domestiques la +laissèrent et allèrent boire comme cela arrive souvent; le peuple monta +et s'en saisit, on lui jeta des pétards... on fit toutes sortes +d'indignes traitements à son vilain corps.»] + +[224: On vit, pendant tout le XVIIIe siècle, un curieux _ex-voto_ à +l'église Saint-Leu; c'était un _ex-voto_ représentant Louis XV âgé de +six ans, avec derrière lui sa gouvernante madame de Ventadour, +agenouillé devant Saint-Leu et lui demandant d'être guéri de la peur, de +cette peur qui plus tard se changea en cette extrême timidité qui +inspirait au Roi à la vue de tout visage nouveau, une sensation +inquiétante. (_Tableau de Paris_, par Mercier, t. IX.)] + +[225: Un jour c'était les noeuds, un autre jour la tapisserie. Le goût de +la tapisserie prenait au Roi comme une envie de femme grosse, et le +courrier qui allait à Paris chercher le métier, les laines, les +aiguilles, ne mettait que deux heures un quart pour aller et venir.] + +[226: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[227: Ces deux lettres, avec trois autres que je donne à l'Appendice, +sont adressées par madame de Vintimille à madame du Deffand. Elles ont +été publiées en 1809 dans la _Correspondance inédite de madame du +Deffand_, parue chez Collin. Depuis, elles ont été republiées par M. de +Lescure dans la _Correspondance complète de la marquise du Deffand_. +Plon, 1865.] + +[228: M. de Rupelmonde, maréchal de camp, dont la femme était dame du +palais de la Reine.] + +[229: La chasse est la grande distraction de Fontainebleau et souvent +les deux soeurs accompagnaient le Roi courant le cerf. L'année suivante, +dans le mois d'octobre, mesdames de Vintimille et de Mailly, suivant la +chasse en calèche avec M. de Luxembourg, pensaient périr. Dans un +passage du _Long Rocher_, une roche ayant soulevé une roue de la +voiture, la calèche aurait été précipitée en bas, si l'on n'avait eu le +temps de couper les guides d'un cheval.] + +[230: Propriété de la comtesse de Toulouse où le Roi allait quelquefois +souper en compagnie des deux soeurs. Le duc de Luynes dit, à la date du +21 octobre 1739: «Le Roi a monté en calèche avec Mademoiselle, +mademoiselle de Clermont, mesdames de Mailly, de Vintimille et de +Chalais; Sa Majesté est allée souper à la Rivière... c'est la seconde +fois qu'il y va souper.»] + +[231: Sauf madame de Vintimille dont ces lettres annoncent un goût des +lettres et des lettrés, les demoiselles de Nesle sont d'aimables et +moqueuses grandes dames très-indifférentes aux choses de l'esprit. Il +n'y a pas la moindre trace, pendant leur règne, d'un rien de cette +protection amie, donnée plus tard par madame de Pompadour aux hommes de +génie et de talent de son temps. Madame de Mailly fait une démarche pour +obtenir le privilège du Mercure à Fuzelier, va voir dans l'atelier de +Lemoyne le buste de Louis XV, et c'est tout. Madame de la Tournelle, si +maltraitée dans le «Mémoire pour servir à l'histoire de sa vie» par +Voltaire qui lui impute l'oubli dans lequel l'a laissé la cour, madame +de la Tournelle et madame de Lauraguais, n'useront de leur crédit en +faveur des artistes pas plus que madame de Mailly. On ne voit les deux +soeurs montrer de la chaleur qu'une seule fois; c'est à propos de la +réception de la Clairon, mais ce jour-là, leur sollicitation fut si vive +que M. de Gesvres voulut donner sa démission et resta depuis longtemps +brouillé avec madame de Lauraguais.] + +[232: Madame de Mailly qui, dans les derniers jours de la maladie de sa +soeur, couchait chez la maréchale d'Estrées, pour donner son appartement +à Sylva, restait dans son lit jusqu'à une heure de l'après-midi, fondant +en larmes et ne voyant que ses intimes. À une heure, sur un mot que +venait lui dire le duc de Villeroy, elle se levait, montait dans sa +chaise, se rendait chez la comtesse de Toulouse qui n'était point encore +arrivée, et se recouchait dans la niche de la comtesse jusqu'à l'arrivée +du Roi.] + +[233: Propriété aux environs de Rambouillet, appartenant à la comtesse +de Toulouse.] + +[234: Le marquis d'Argenson, qui voyait le Roi le 14 décembre, +remarquait qu'il avait les yeux rouges.] + +[235: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[236: Dans un de ses séjours à Versailles, le Roi étant en train de +souper à son petit couvert, arrivait, avec sa figure joviale, le mari de +la Vintimille, qui faisait la révérence à plusieurs personnes de sa +connaissance avec un air extraordinaire de gaieté. Le Roi rougissait et +sortait de table brusquement.] + +[237: Louis XV, dit Narbonne, touchait les écrouelles la veille des +quatre fêtes solennelles jusqu'en l'année 1737. Il imposait les mains +sur le visage des malades, les promenant du front au menton et de la +joue droite à la joue gauche disant: «Dieu te guérisse, le Roi te +touche.» L'aumônier donnait à chaque malade une pièce de 24 sols.] + +[238: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.--_Mémoires du duc de +Luynes_, t. IV.] + +[239: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III--Le marquis dit que +madame de Mailly avait toujours un portrait de sa soeur sous les yeux.] + +[240: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[241: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III et IV.--Le duc raconte que +madame de Mailly lui montrait au mois de mai une liste de repas faits à +Fontainebleau, dans le mois d'avril précédent, et où le Roi avait été +obligé d'admettre des gens de la cour à sa table, une liste contenant +trente-cinq repas, sur lesquels il y en avait eu plusieurs de douze et +de quinze personnes, et dont le total ne montait qu'à 2,819 liv. Le duc +ajoutait qu'avec un tout autre homme que Moutiers la note se serait +élevée à 10 ou à 12,000 liv.] + +[242: Le Roi devenait d'un rigorisme extrême pour les pratiques de la +religion. Pendant le carême de 1742, le duc d'Ayen, souffrant, ne +soupait presque pas dans le petit appartement à cause qu'il faisait +gras. Un jour cependant, emmené par le Roi à la chasse où il se trouvait +mal, et ramené pour souper, madame de Mailly demandait à Sa Majesté de +vouloir bien permettre à M. d'Ayen de manger un morceau gras. «S'il est +malade, il n'a qu'à le manger là-dedans,» répondait le Roi. Là dessus, +dans un premier mouvement de vivacité, madame de Mailly s'écriait: +«_Cela étant, je m'en vas donc manger un morceau avec lui!_» et se +levait. Le Roi ne céda pas, et M. d'Ayen fut obligé d'aller faire gras +dans une autre chambre.] + +[243: Sur la nouvelle de la mort de madame de Vintimille, Mademoiselle, +venue exprès de Paris pour voir madame de Mailly qui était encore chez +elle, n'avait pas été reçue, et n'avait pu parler qu'à une femme de +chambre.] + +[244: Mademoiselle a voulu reprendre le rôle de m..., dit d'Argenson, +mais cela lui a mal réussi: elle est allée souper à la Muette, méprisée +de tout le monde, personne ne lui parlant plus, le Roi et la maîtresse +chuchotant contre elle en la regardant.] + +[245: Le Roi hésitait beaucoup à retourner dans ce château tout plein +encore du souvenir de madame de Vintimille, et il fallait pour le +décider, que madame de Mailly lui dît que, s'il ne voulait pas y aller, +«ce serait elle toute seule qui irait inspecter ses bâtiments.»] + +[246: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[247: D'Argenson accuse le duc d'Ayen de travailler dans les soupers des +petits appartements à détruire la religion du Roi.] + +[248: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.] + +[249: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[250: Le pauvre de Meuse, qui n'obtenait pas la permission de servir, +qui n'était pas fait duc et pair, et qui avait des deux mois de goutte +qui le retenaient dans sa triste chambre de Versailles, était enfin +nommé en mai 1743 gouverneur de Saint-Malo avec la permission de vendre +ou de faire passer sur la tête de son fils le gouvernement de Ribemont +qu'il avait.] + +[251: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[252: Lorsque, dans l'éloignement de Condé des affaires et +l'ensevelissement du duc d'Orléans à Sainte-Geneviève, le jeune prince +de Conti voulant jouer un rôle en septembre 1742, partait sans la +permission du Roi pour se rendre à l'armée, et que Louis XV envoyait un +courrier à M. de Maillebois pour mettre aux arrêts le prince à son +arrivée, c'était madame de Mailly à laquelle le prince avait confié son +projet sous le plus grand secret, qui se chargeait d'avoir une entrevue +du Roi à la vieille princesse de Conti. Elle la faisait cacher dans la +loge du concierge de Choisi, elle partait au-devant du Roi qui était à +la chasse, traversait la rivière, arrêtait Louis XV en chemin et le +décidait, à force de prières, à recevoir la mère du prince et à faire +pardonner au jeune homme son escapade. Le prince de Conti demeurait en +relation d'amitié avec la duchesse de Châteauroux, qui plus tard +s'essayait à faire du prince français un Roi de Pologne.] + +[253: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[254: Madame de Mailly, lorsqu'elle le rencontrait, lui tournait +carrément le dos.] + +[255: _Mémoires de d'Argenson_, t. IV.] + +[256: _Ibid._, t. III.] + +[257: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. IV.] + +[258: _Ibid._, t. IV.] + +[259: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[260: Le duc de Luynes dit: «Ce duché sera vérifié au parlement comme +celui de Chevreuse, Duras, Lorges, etc.» C'est sur la terre de Gisors +que ce duché est attaché. En même temps l'empereur, en reconnaissance +des services du maréchal, le déclarait prince de l'Empire. + +Au mois de septembre, le matin du jour où la maréchale de Belle-lsle +devait prendre son tabouret dans le cabinet du Roi, madame de Mailly +allait la voir le matin, lui disait qu'elle ne devait pas s'embarrasser +de tous les discours qu'on tenait contre le maréchal, qu'il suffisait +que le Maître fût content, que le Roi l'était de M. de Belle-Isle et +n'avait jamais changé; que pour elle, elle avait toujours persisté dans +les mêmes sentiments d'amitié; que l'on avait pu croire qu'ils étaient +diminués parce qu'elle avait cessé de prendre aussi ouvertement son +parti depuis tous les mauvais bruits qui avaient couru dans le public, +mais qu'elle avait cru en cela la servir plus utilement et qu'elle +n'avait jamais cessé de prendre le plus véritable intérêt à ce qui le +regardait.] + +[261: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[262: _Mémoires du duc de Richelieu_, t. VI.--_Mémoires du duc de +Luynes_, t. IV.--Le Roi, en remontant dans son appartement, disait à +madame de Mailly: «Madame la comtesse, vous serez bien contente de moi, +car je n'ai cessé de parler à M. de Beauvau pendant mon souper.» Et +madame de Mailly faisait le lendemain une longue visite à la maréchale +de Belle-Isle, l'assurant qu'elle ne devait avoir nulle inquiétude, que +le Roi connaissait l'attachement de M. de Belle-Isle pour sa personne et +ses intérêts, et qu'il était fort content de lui.] + +[263: _Mémoires du duc de Luynes_, t. I.] + +[264: _Archives nationales_.--Le marquis d'Antin mourait en avril 1741.] + +[265: Le duc de Luynes fait remarquer que, quoique madame de Mailly fût +très-impressionnable, très-mobile, elle avait la constance en amitié.] + +[266: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--_Mémoires de +d'Argenson_, édition Renouard, t. III.] + +[267: Bachelier, qui en était quelquefois spectateur, disait à +d'Argenson que cette vie avec «l'ennuyée et l'ennuyeuse» madame de +Mailly et le duc d'Ayen et le duc de Noailles qui avaient plus de jargon +que d'esprit, était le comble de l'ennui et le règne de Morphée.] + +[268: Il semble même qu'en vieillissant, madame de Mailly ne prenait +plus soin de sa toilette. Le duc de Luynes, parlant de la favorite à un +retour de Choisi, dit: «On ne peut pas être moins parée qu'elle l'étoit; +elle revint à Versailles avec la même robe qu'elle avoit en sortant de +son lit.» Deux ans avant, madame de Mailly arrivant au sermon dans une +robe jaune chamarrée de martre zibeline, avec un petit chaperon de +fleurs jaunes et une aigrette, _dans une toilette de masque_, le Roi +avait dit à la maréchale de Villars: «Je crois que la czarine doit être +mise actuellement comme cela.» Du reste, malgré les louanges que les +contemporains donnent à son art de se mettre, madame de Mailly semble +toujours avoir eu un goût de toilette un peu voyant. Et de Luynes parle +quelque part d'une robe apportée à la favorite à Choisi, d'une robe +faite de plumes de toutes couleurs qui devait être plus originale que +jolie.] + +[269: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._--Lettres de +Lauraguais à madame ***. Buisson. 1802.] + +[270: Les _Mémoires inédits sur la vie des membres de l'Académie Royale_ +disent: «Ce fut la duchesse de Mazarin qui fit naître l'occasion dans +laquelle Nattier produisit ses ouvrages pour la première fois. Elle lui +amena en 1740 ses deux nièces, les belles mesdemoiselles de Nesle, +connues depuis sous les noms de mesdames de Châteauroux et de +Flavacourt, pour les peindre sous les allégories du _Point du jour_ et +du _Silence_. Ces deux tableaux qui sont pour ainsi dire les +chefs-d'oeuvre de Nattier, firent tant de bruit à la Cour qu'ils +excitèrent la curiosité de la Reine qui, les ayant vus, fut si frappée +de leur parfaite ressemblance, qu'elle ordonna sur-le-champ à Nattier de +commencer le portrait de madame Henriette.»] + +[271: Il était stipulé dans le contrat de mariage en sa faveur 5,000 +liv. de douaire, 2,000 liv. d'habitation et 20,000 livres de préciput.] + +[272: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[273: Nouvelles manuscrites de novembre 1743 à février 1745. +Bibliothèque nationale. Département des manuscrits. Sup. fr. 13,695 à +13,699, t. III.] + +[274: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._ Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.] + +[275: Dans cette affaire madame de Mailly apportait toute la chaleur +qu'elle mettait à obliger ses parents et ses amis, et on l'entendait +dire que si elle n'avait pas demandé ce régiment à M. de Clermont avec +autant d'insistance, M. de la Tournelle ne l'aurait pas eu.] + +[276: Le duc de Luynes dit: «Mesdames de Flavacourt et de la Tournelle +ont été présentées le même jour (25 janvier 1739), l'une mariée et +l'autre fille, madame de la Tournelle fut présentée dans le Cabinet du +Roi, et le Roi la salua; madame de Flavacourt, alors mademoiselle de +Mailly, fut présentée chez la Reine, (l'usage étant qu'on ne présente +les filles au Roi que dans l'appartement de la Reine); le Roi ne la +salua pas, ce n'est pas l'usage, lorsque le Roy y vint un moment.»] + +[277: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[278: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._ Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.] + +[279: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas._ Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.] + +[280: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie.] + +[281: Le marquis d'Argenson indique le mois de novembre 1740, comme +l'époque de la liaison intime de madame de la Tournelle avec le duc +d'Agénois.] + +[282: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_.--Lettre de +Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.] + +[283: Madame de Mazarin mourait à 54 ans d'une maladie de la gorge +compliquée d'une inflammation d'entrailles.] + +[284: D'après d'Argenson, madame de la Tournelle n'était pas dans une +position aussi misérable qu'elle apparaît dans les Mémoires du temps. +Elle avait quarante mille livres de rente tant de la dot constituée par +M. le Duc qui se croyait son père, que de son défunt mari qui lui avait +laissé son bien en mourant, étant en pays de droit écrit.] + +[285: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.] + +[286: Mémoires du duc de Luynes, t. IV.] + +[287: La duchesse de Brancas dit: «Il fut question de lui donner un +appartement, et le duc de Richelieu m'avoua, lorsqu'on en parlait chez +le Roi, avoir dit: Il y en a un qui n'est pas vacant, mais point occupé, +celui de l'évêque de Rennes: je dirai à madame la duchesse de Brancas de +lui écrire que le Roi, espérant qu'il ne refusera pas, l'a donné à +madame de la Tournelle en attendant qu'elle en ait un à elle. Je fus +donc obligée de mander tout cela à l'évêque de Rennes...»] + +[288: Voici le récit que fait la duchesse de Brancas de cette demande: +«Outrée de dépit (contre Maurepas), madame de la Tournelle part pour +Versailles, va chez le Cardinal et s'y fait annoncer. Qu'on la prie, +dit-il, d'entrer dans mon cabinet. Il l'y trouve, et plus frappé de sa +figure qu'étonné de sa présence: Eh! mon Dieu, lui dit-il, que +voulez-vous, que voulez-vous de moi, Madame?--Une place de dame du +palais de la Reine, lui répondit-elle.--Hé bien! Madame, lui dit-il, en +la reconduisant, je vous promets d'en parler au Roi. Il prévoyait que le +voyage de madame de la Tournelle à Versailles, et que la visite qu'il en +avait reçue feraient trop de bruit pour la cacher. Dès le soir on en +causait partout. Madame de Mailly ne savait qu'en penser; le Roi ne +savait qu'en dire: le lendemain on parlait encore plus de ce voyage. +Comment! disait-on à madame de Mailly, votre soeur est venue chez le +cardinal et point chez vous? Elle était interdite et le Roi embarrassé.» +Je n'ai point besoin de dire que je crois complètement inexact le récit +de cette demande faite en dehors et en cachette de madame de Mailly. Les +trois soeurs vivent ensemble à Versailles depuis le jour de la mort de +madame de Mazarin, et de Luynes et d'Argenson sont complètement d'accord +pour affirmer la part affectueuse et vaillante que prend madame de +Mailly à faire réussir dès le principe la nomination de mesdames de la +Tournelle et de Flavacourt.] + +[289: _Mémoires du marquis d'Argenson_. Édition Renouard, 1865. t. IV.] + +[290: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[291: On passait sur la difficulté grande alors de faire monter madame +de la Tournelle dans les carrosses de Roi, son défunt mari n'étant pas +un homme de condition.] + +[292: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.] + +[293: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[294: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.] + +[295: D'Argenson, parlant de madame de la Tournelle, dit: «Elle a eu +jusqu'à trois affaires: M. de la Trémoille, M. de Soubise, M. d'Agénois. +Le premier la séduisit par ses charmes, M. de Soubise par intérêt et par +vues; elle avait besoin de lui pour que la maison de Rohan et madame de +Tallard s'intéressassent à elle, en vue d'entrer chez la Dauphine; elle +ne lui permit que la petite oie, et elle eut M. d'Agénois pour se +procurer les conseils de M. de Richelieu qui était en partie carrée avec +elle, son cousin le petit d'Agénois et madame de Flavacourt.] + +[296: Le Roi, mettant sous les yeux de madame de la Tournelle les +lettres du _fidèle d'Agénois_, lui disait ironiquement: «Ah! le beau +billet qu'a la Châtre, voilà ce que m'envoie la poste!»] + +[297: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.] + +[298: Lettre autographe inédite de la duchesse de Châteauroux (madame de +la Tournelle). Les lettres autographes de la duchesse de Châteauroux que +nous avons publiées ici pour la première fois, dans les _Maîtresses de +Louis XV_, lettres si curieuses non point seulement pour la biographie +de la maîtresse, mais pour l'histoire du règne de Louis XV sont +conservées à la Bibliothèque de Rouen et proviennent de la collection +Leber, où elles étaient cataloguées sous le titre de: _Lettres +autographes secrètes et galantes de la duchesse de Châteauroux et de +Louis XV au duc de Richelieu_. + +Quelques-unes de ces lettres de madame de Châteauroux portent ses armes, +les trois maillets des Mailly-Nesle, et les trois tours du duché de +Châteauroux sous le manteau ducal; l'une a pour cachet une tête de +Socrate. Presque toutes sont écrites sur un papier de Hollande +très-glacé dont le filagramme porte pour devise _Pro patria_ ou _Hony +soit qui mal y pense_.] + +[299: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas_. Lettre de Lauraguais +à Madame ***. Buisson, 1802.--Au fond, le commencement d'amour du Roi se +débattait encore avec les préventions que Maurepas lui avait données +contre madame de Mazarin et sa famille, et il croyait madame de la +Tournelle altière et intrigante comme sa tante.] + +[300: Les bruits de cour parlaient alors, pour remplacer madame de +Mailly, de madame de Rohan, de madame de Congé et d'autres. Les désirs +du Roi erraient un peu au hasard et même au-delà de Versailles et des +femmes de la cour. Madame de Tencin écrit que Maurepas avait eu l'idée +de maintenir madame de Mailly dans les honneurs et les apparences de la +faveur, en donnant au Roi une petite fille; on avait même cherché la +petite fille, et l'on avait jeté les yeux sur la comédienne Gaussin qui +fut au moment de doubler la de Mailly, si, au dernier moment, on n'avait +pas eu peur de la santé de la courtisane.] + +[301: Était-ce madame de Rohan que Richelieu comptait alors parmi ses +maîtresses et qu'il préféra garder pour lui en donnant au Roi madame de +la Tournelle qu'il aimait moins? Aussitôt que madame de Rohan apprenait +la part que le duc avait eue à l'intrigue, elle lui écrivait une +singulière lettre de rupture où elle se plaignait «de n'avoir pu +acquérir un ami et ne lui avoir paru digne que de certains sentiments». +Madame de Tencin, la confidente des deux anciens amants, et qui recevait +des lamentations en huit pages de la femme sacrifiée, engageait le duc à +la ramener à lui, en lui disant qu'à l'heure présente c'était la seule +femme de la cour dont on pouvait se faire une amie aussi bien qu'une +maîtresse.] + +[302: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas_. Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.] + +[303: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[304: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[305: _Ibid._, t. IV.--«Tu m'ennuies, j'aime ta soeur,» répétait le Roi à +madame de Mailly, d'après d'Argenson.] + +[306: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, 1865, t. IV.] + +[307: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[308: Dans le public le bruit courut que la disgrâce de madame de Mailly +venait d'avoir soutenu avec trop de chaleur le maréchal de Belle-Isle, +et en dernier lieu Maillebois accusé «de fêter plus Bacchus que Mars». +On parla d'une lettre interceptée de Belle-Isle à Maillebois qui +contenait cette phrase: «Ne vous pressez pas, un autre (de Broglie) +recueillerait les lauriers que vous auriez acquis, nous avons pour nous +la sultane favorite.» Au fond la politique n'était pour rien dans le +renvoi de madame de Mailly, le Roi la remplaçait parce qu'il était las +d'elle, et qu'elle commençait à être vieille et laide.] + +[309: D'Argenson dit que c'est Richelieu mandé par le Roi de l'armée de +Flandre, beaucoup plus tôt qu'il ne l'eût été sans cela, qui arrangeait +toute la _quitterie_ du Roi et de madame de Mailly; d'Argenson ajoute: +«Il est en tout l'avocat consultant du Roi, son _professor di pazzia_.»] + +[310: «Il n'y a que madame de Mailly qui m'embarrasse, avait dit le Roi +à Richelieu, au moment où encore indécis sur les remplaçantes qu'il +donnerait à l'ancienne maîtresse il était déterminé à s'en séparer.--Et +voilà, répondait au Roi Richelieu, ce qui doit beaucoup moins +embarrasser Votre Majesté que tout autre chose. Je me charge, moi, de ce +qui est convenable entre elle et Votre Majesté. Je ne lui apprendrai pas +qu'elle n'en est plus aimée; elle en meurt de chagrin, mais je +l'occuperai du seul moyen de sauver sa gloire. Vous n'entendrez sûrement +plus parler d'elle.--En êtes-vous bien sûr? m'en répondez-vous? +s'écriait le Roi, qui se mettait à serrer la main de Richelieu.--Je la +connais trop bien, disait Richelieu pour en douter. Elle sera si +profondément désolée, qu'elle se jettera vraisemblablement tout de suite +dans un couvent.»] + +[311: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.] + +[312: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettre de +Lauraguais à madame ***, Paris, 1802.--Ce récit est confirmé par de +Luynes qui dit que le Roi continue à aller tous les soirs chez madame de +la Tournelle avec un surtout et une grande perruque par-dessus ses +papillotes.] + +[313: Ces entrevues se répétaient pendant tout un mois. Soulavie +raconte, je ne sais d'après quel témoignage, que dans une de ces visites +nocturnes, Richelieu se donna le plaisir de faire une grandissime peur à +Maurepas. Reconnaissant son ennemi dans un homme en train d'espionner le +Roi dans l'obscurité, au qui-vive de Louis XV, interpellant le quidam, +il tirait son épée, en criant: «Sire, je le tue.»] + +[314: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[315: D'Argenson dit: «Madame de Mailly a été renvoyée un peu plus +durement qu'une fille d'opéra: le samedi à dîner le Roi lui dit qu'il ne +voulait pas qu'elle couchât le soir à Versailles; elle devait cependant +y revenir le lundi; il y eut quantité de missives et de courriers ce +jour-là. Madame de la Tournelle a voulu absolument exiger que sa soeur ne +revînt jamais à Versailles, tant qu'elle serait maîtresse du Roi.»] + +[316: Le duc de Luynes dans le récit duquel ne se trouve pas la phrase +de Soulavie: «À lundi à Choisy, madame la comtesse... à lundi, j'espère +que vous ne vous ferez pas attendre,» par la raison bien simple que +c'était le lundi 5 à quatre heures et non le lundi 12, jour du départ +pour Choisi que devait revenir madame de Mailly, le duc de Luynes +affirme que le Roi témoigna hautement qu'il continuait et continuerait à +avoir de l'amitié pour madame de Mailly et qu'il désirait qu'elle +demeurât à Versailles. Cette affirmation concorde parfaitement avec la +teneur de la lettre à Richelieu que nous donnons dans ce chapitre. Et +elle enlève tout caractère de véracité à l'anecdote du bonhomme Metra, +quoiqu'il dise la tenir d'un témoin oculaire. D'après l'auteur de la +_Chronique secrète_, Louis XV, retiré à la Muette après le renvoi de +madame de Mailly pour éviter sa rencontre, aurait vu tout à coup arriver +la femme éplorée qui, sur l'ordre intimé par un donneur de lettre de +cachet de remonter en carrosse, aurait poussé des cris plaintifs et se +serait arraché les cheveux, pendant que Louis XV, que la curiosité avait +attiré à la croisée, regardait cette scène à travers les carreaux et +riait des attitudes comiques amenées par le désespoir de la maîtresse. +Madame de Mailly n'avait pas reçu de lettre de cachet, et Louis XV ne +faisait pas de séjour à la Muette après le départ de madame de Mailly de +Versailles.] + +[317: Catalogue d'autographes provenant du cabinet de M. A. Martin, +1842.] + +[318: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. IV.] + +[319: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[320: C'était seulement en avril 1741, que pour faire cesser ses +indignes emprunts, Louis XV se décidait à donner à sa maîtresse quatre +flambeaux et 200 jetons d'argent.] + +[321: _Chronique de louis XV_, 1742-1743, _Revue rétrospective_, t. +V.--Voici les conditions que donne Barbier: «Elle serait maîtresse +déclarée, elle aurait une maison, elle n'irait point aux petits soupers +du Roi dans les petits appartements; elle aurait tous les soirs dix +couverts chez elle et elle nommerait elle-même les personnes qui y +souperaient; elle aurait de plus cinquante mille écus de pension assurée +pour sa vie.»] + +[322: Mademoiselle de Montcavrel, nommée depuis mademoiselle de Mailly, +et qui était l'intime compagne de madame de la Tournelle comme +mademoiselle de Vintimille l'avait été de madame de Mailly, épousait à +l'âge de 28 ans le duc de Lauraguais, le fils de madame de Brancas, +l'amie de Richelieu, et qui comptait tirer de grands avantages de ce +mariage-là. Il lui était assuré un douaire de 10,000 liv., pour lequel +le Roi prolongeait de soixante ans une rente qu'il avait établie sur les +Juifs de Metz, et qui n'avait plus que trois ans à courir. Il lui +donnait 100,000 liv. argent comptant. Outre cela la mariée devait +obtenir, dès le moment de son mariage, le brevet de dame du Palais de la +Dauphine, et en toucher les appointements qui étaient de 2,000 liv. Elle +avait encore les 6,500 liv. de rente qu'avaient ses autres soeurs. M. de +Lauraguais n'avait que les 20,000 liv. de rente qui lui avaient été +données par son père, lors de son premier mariage avec mademoiselle d'O. +Le contrat de mariage de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de +Lauraguais était signé à Versailles, le 19 janvier 1743, et quarante +personnes assistaient à la signature. Le mariage se faisait chez madame +de Lesdiguières, tante de madame de Mailly, qui se chargeait de la noce +et empruntait pour le repas la maison de madame de Rupelmonde qui était +en Auvergne. Les mariés allaient coucher chez le duc de Brancas. Madame +de Mailly, qui s'était beaucoup occupée du mariage de sa soeur, qui y +avait intéressé le Roi, et qui avait failli la marier à M. de Chabot, ne +paraissait pas à la noce pour ne pas se rencontrer avec madame de la +Tournelle.] + +[323: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Madame de la Tournelle, même +après le départ de madame de Mailly, continuait à dire et à faire dire +«qu'elle était aimée de M. d'Agénois et qu'elle l'aimait, qu'elle +n'avait nul désir d'avoir le Roi, qu'il lui ferait plaisir de la laisser +comme elle est, et qu'elle ne veut consentir à ses propositions qu'à des +conditions sûres et avantageuses».] + +[324: Le 3 novembre 1742, à sept heures du soir.] + +[325: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Madame de Tencin dit que +madame de Toulouse lui donnait un appartement de sept pièces de +plain-pied.] + +[326: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.] + +[327: _Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_, +t. V.] + +[328: De Luynes dit: «Elle est dans un état digne de compassion; sa +santé n'étant pas déjà bonne, on peut juger de sa situation... Elle +n'est occupée que du désir de revenir ici, et l'on croit que le Roi le +désireroit aussi, mais que l'autre s'oppose à ce retour.»] + +[329: M. de Gesvres, mandé par elle à Paris, dans la peur de se +compromettre, de déplaire au Roi et à madame de la Tournelle, feignait +une indisposition pour ne pas quitter Versailles.] + +[330: Toujours aveugle, toujours confiante, toujours à son rôle de +victime et continuant toujours à se livrer à ses ennemis, elle aurait +invoqué les conseils de d'Argenson. D'Argenson, comprenant toute +l'importance de la tenir éloignée de Versailles et de lui faire accepter +l'exil, lui répétait hypocritement ce que la fausse amitié avait dit +autrefois à madame de Montespan: que le Roi avait l'esprit excité contre +elle, et qu'une retraite ne pouvait manquer de le ramener.] + +[331: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[332: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[333: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Du même coup, le petit comte +du Luc, le fils de madame de Vintimille, perdait le logement qu'il avait +à Versailles. Privé des soins de madame de Mailly que madame de la +Tournelle ne s'offrait pas à continuer, le bâtard du Roi était, contre +l'intention de Louis XV, envoyé, pour y être élevé, à la terre de +Savigny, appartenant au marquis du Luc.] + +[334: Au dire de nouvelles à la main à la date de 1742, que m'a +communiquées dans le temps le marquis de Flers, les dettes de madame de +Mailly montaient à 1,100,000 liv. dont 300,000 étaient dues aux fermiers +généraux des postes, 40,000 à Duchapt, marchand de modes; 100,000 à un +marchand d'étoffes. Le duc de Luynes, mieux renseigné, assure que ses +dettes ne dépassaient pas 160,000 liv. plus une somme de 60,000 liv. due +au duc de Luxembourg, mais elle avait signé pour 400,000 liv. de dettes +de son mari. Lors de l'arrangement définitif on payait ses dettes +personnelles avec une forte réduction des créances. Le Roi lui donnait +20,000 liv. de pension outre les 12,000 qu'elle avait déjà, et la +logeait définitivement dans la maison, rue Saint-Thomas du Louvre, où +logeait feu madame de Lesdiguière. De Luynes ajoute qu'il fallait +meubler le logement et qu'elle n'avait pas un sol, ce qui amenait ses +amis à demander pour elle une année d'avance. Il raconte aussi qu'à +l'observation que quelqu'un lui faisait sur la tristesse et l'obscurité +de la maison, elle répondait que cela ne lui faisait rien, «qu'on lui +aurait ordonné d'aller habiter une prison, qu'elle y aurait été tout de +même.»] + +[335: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[336: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[337: Voir la lettre autographe de madame de la Tournelle du _Catalogue +Martin_ cité dans le chapitre précédent.] + +[338: Le Roi disait dans le premier moment à M. de Meuse assez +sèchement: «Hé bien, elle n'a qu'à n'y point venir.» M. de Meuse lui +reparlait une heure après du refus de madame de Luynes, et, cherchant à +en atténuer l'irrévérence, Louis XV était un moment sans répondre, puis, +prenant un visage riant, ordonnait à Meuse «qu'il allât trouver madame +de Luynes, et qu'il lui annonçât qu'elle ne seroit pas de ce voyage-ci, +que ce seroit pour un autre, et qu'il ne lui savoit pas mauvais gré de +ses représentations.»] + +[339: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[340: _Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_, +t. V.] + +[341: Madame de Chevreuse, qui avait dans sa maison l'exemple de la +dignité et de la pudeur donné par la duchesse de Luynes, se disculpait +de ses relations avec la favorite en disant que ses sentiments n'étaient +qu'une continuation d'une amitié d'ancienne date et qui avait commencé +au couvent.] + +[342: Sans doute madame de la Tournelle trouvait bon de reculer encore +cette défaite que, dans sa lettre à Richelieu, elle semblait annoncer, +appeler même pour ce voyage.] + +[343: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[344: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. +VI.--Madame de la Tournelle obtenait le lendemain ou le surlendemain de +son séjour de Choisi que les deux antichambres conduisant de la chambre +bleue à sa chambre fussent condamnées. Le Roi n'en restait pas moins, +pendant le reste du voyage, très-occupé de la jeune femme. Aux déjeuners +il se mettait toujours à côté d'elle, et l'on remarquait qu'il +recommençait à jouer à cavagnole, à ce jeu auquel Louis XV ne jouait +plus depuis deux ans et auquel l'avaient fait renoncer, disaient les +courtisans, les humeurs de madame de Mailly qui était très-mauvaise +joueuse.] + +[345: Il est établi par cette lettre, ainsi que je l'ai dit, que c'était +Richelieu qui rédigeait les lettres de madame de la Tournelle au Roi.] + +[346: Lettres autographes secrètes et galantes de la duchesse de +Châteauroux et de Louis XV au duc de Richelieu, 1742-1744, conservées à +la bibliothèque de Rouen, collection Leber, N° 5,816.] + +[347: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[348: _Chronique de Louis XV_ 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.] + +[349: _Chronique de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.] + +[350: Le service de madame de Mailly, la Reine n'en avait pas eu +toujours à se louer. Toute excellente femme qu'était madame de Mailly, +elle avait rendu dans les premiers temps, avec son naturel moqueur, la +vie fort dure à Marie Leczinska. Et les semaines, où la dame d'atours +remplissait sa charge, la Reine était dans un état de nervosité qui +mettait sens dessus dessous la domesticité de sa Maison. La pauvre Reine +était persuadée,--et c'était malheureusement la vérité,--que la favorite +passait son temps à l'examiner à l'effet de lui trouver des ridicules +dont elle allait se divertir avec la Roi.] + +[351: Madame de Tencin dit de madame de Montauban «que dans le commerce +de l'amitié elle était sûre comme la Bastille».] + +[352: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[353: Les historiens sont unanimes pour reconnaître la hauteur blessante +avec laquelle madame de Châteauroux traitait quelquefois la Reine. Il y +a plus, la Reine subissait des persécutions singulières de la part de la +favorite. On ne bouchait qu'après sa mort des trous qu'elle avait fait +percer du côté du Roi, dans le cabinet où s'habillait la Reine, et qui +lui permettait d'entendre ce qui s'y disait.] + +[354: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Le duc de Luynes dit +positivement que la Reine ne pouvait se décider à adresser la parole à +madame de la Tournelle.] + +[355: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[356: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_ +t. V.] + +[357: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.] + +[358: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[359: Fleury aurait dit: «On se plaint de mon ministère, on voudroit que +le Roi régnât. Eh bien, on verra quel sera le train des affaires quand +le Roi lui-même les conduira.»] + +[360: Mais le confesseur se voyait refuser l'entrée du cabinet du Roi. +Alors il était question de décider le Roi, à cause du scandale qui +résultait de son éloignement des sacrements, à communier en blanc ainsi +que le faisait Louis XIV, qui n'avait jamais cessé de satisfaire aux +devoirs de la religion, mais Louis XV s'y refusait.] + +[361: Cette fin de novembre, disent les _Mémoires de Maurepas_, cette +fin de novembre qui ramenait les gens de la campagne, et pendant +laquelle se traitait justement la défaite de madame de la Tournelle, +était l'époque choisie par les petits poètes de la cour et les poètes de +commande pour la fabrication des vers satiriques destinés à être +répandus au nouvel an.] + +[362: Peut-être contre l'attente de Maurepas, le succès des chansons du +ministre dans le public avançait-il la victoire de madame de la +Tournelle. Leurs taquineries journalières, en irritant le Roi, le +familiarisaient avec l'impopularité, et elles avaient ce résultat +imprévu de le décider à tout braver et à ne plus rien marchander à son +amour.] + +[363: Un jour que le Roi disait à propos des chansons: «Voyez, le public +aime Maurepas; il n'est point maltraité.» Richelieu s'écriait: «Ah! je +n'en suis pas surpris, c'est lui qui les a faites.»] + +[364: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[365: À propos de ces chansons qui lui auraient été adressées par la +poste, la favorite aurait dit, avec un air d'autorité qui avait été +remarqué, que, si elle conservait la faveur du Roi, elle trouverait bien +le moyen d'arrêter la licence avec laquelle on parlait et on écrivait +sur certains articles.] + +[366: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.] + +[367: Une autre de ces chansons relatives aux cinq soeurs s'exprimait en +ces termes: + + L'une est presque en oubli, l'autre presque en poussière, + La troisième est en pied; la quatrième attend + Pour faire place à la dernière. + Choisir une famille entière, + Est-ce être infidèle ou constant? +] + +[368: Soulavie dit: Quant à la soie du lit bleu que madame de Mailly +avait filé, qu'elle avait ensuite donné au Roi comme gage de ses amours, +et dans lequel il couchait ou va coucher avec ses soeurs, elle était +encore due en 1744 à un marchand de la rue Saint-Denis.] + +[369: Le soir de son arrivée, dit le duc de Luynes, Richelieu, qui +soupait avec madame de la Tournelle, avait une longue conversation avec +la favorite avant et après le souper.] + +[370: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Le duc ajoute: Outre la +tabatière dont j'ai parlé ci-dessus de madame de la Tournelle, le Roi +lui en donna encore une autre le lendemain; elles sont belles toutes +deux, la première est d'agate arborisée émaillée, et l'autre est d'or +émaillé.--_La Chronique de Louis XV_ dit, à la date du 15 décembre: «Le +Roi est d'une extrême gaieté et c'est avec regret que Sa Majesté part +aujourd'hui de Choisy.»] + +[371: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Des vers satiriques parurent +sur le départ de M. de Richelieu dans sa chaise de poste, faite en forme +de lit «dans laquelle quatre armoires étoient pratiquées avec toutes les +commodités d'un homme malade dans sa chambre.»] + +[372: _Chronique de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_, t. V.] + +[373: Le samedi 22 décembre, madame de la Tournelle prenait possession +de son nouvel appartement, qui était l'ancien appartement du maréchal de +Coigny. Changeait-elle quelques jours après, ainsi que l'indiquerait +cette phrase, d'une lettre du Roi de janvier: «La marquise de la +Tournelle est dans son nouveau logement, depuis hier, ou pour mieux +dire, dans celui de sa soeur»?] + +[374: C'est sans doute la truite dont Louis XV remercie Richelieu dans +une lettre du 3 janvier: «Sa Majesté a paru fort contente à son souper +de la truite du lac de Genève que M. de Richelieu lui a envoyée: demain, +en en mangeant le reste, sa compagnie pourra juger si elle a raison et +sûrement ne manquera pas de boire à sa santé.»] + +[375: Sa soeur qui venait d'épouser le duc de Lauraguais.] + +[376: Madame de Chevreuse avait la petite vérole. Le Roi écrivait +quelques jours après à Richelieu: «Cette dernière (madame de Chevreuse) +ne s'en tirera pas trop bien. Helvétius n'en a pas bonne opinion. Elle a +une rougeur dans l'oeil qui ne dénote rien de bon.»] + +[377: M. de Fargis, dit le duc de Luynes, mort de la petite vérole dans +la nuit du 6 ou 7 décembre, était un homme aimable et de bonne +compagnie; il avait été capitaine des gendarmes de la Reine et avait +hérité de son oncle, M de Montmort, de la terre de Mesnil-Haberton qu'il +avait vendue au comte de Toulouse.] + +[378: La _Poule_, madame de Flavacourt. Elle accouchait, le samedi matin +15 décembre, d'une fille chez sa belle-mère où elle logeait. Madame de +Mailly, qui était auprès d'elle, se retirait devant la visite de madame +de la Tournelle, venue de Choisi pour la voir.] + +[379: Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux (madame de la +Tournelle) provenant de la collection Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[380: Il semble que c'était dans les habitudes du Roi de mettre, dans +les lettres que les amants écrivaient à deux, des _post-scriptum_ de +cette façon. Je trouve dans une lettre (4 août 1743), publiée dans la +_Vie privée de Richelieu_ dont malheureusement je ne puis fournir +l'original, mais qui présente tous les caractères de l'authenticité, une +fin conçue en ces termes: + +«Bonsoir, Votre Excellence! c'est en baisant la main de la princesse que +je finis ma lettre. Elle vous fait bien ses compliments.» + +Et plus bas est écrit de la main de madame de Châteauroux: + +«_Le Roi ordonne que je vous dise un petit bonsoir, et j'obéis avec +grand plaisir. Je n'ai reçu la lettre où vous me parliez de votre +intendant, que quand la chose a été faite. Il me semble que je vous ai +entendu dire du bien de M. Lenain, ainsi je me flatte que vous n'en +serez pas fâché. Je n'ai pas pu vous faire réponse par le courrier dont +j'ai été bien fâchée, mais ce qui est différé n'est pas perdu. Si vous +voyez Dumenil, dites-lui que j'ai reçu sa lettre et qu'au premier soir +je lui ferai réponse_.»] + +[381: Lettre de Louis XV et de la duchesse de Châteauroux provenant de +la collection Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[382: Au jour de l'an 1743, le Roi donnait pour étrennes à madame de la +Tournelle une montre qu'il avait fait faire pour madame de Mailly, dont +la boîte était de laque enrichie de diamants. Madame de la Tournelle +faisait présent à Sa Majesté d'un almanach dont la couverture était de +la Chine, ornée de son chiffre en brillants.] + +[383: Le Cardinal mourait le 29 janvier. Aussitôt l'Éminence morte, la +_Chronique de Louis XV_ dit que le Roi rappelait par une lettre le duc +de Richelieu à Versailles.] + +[384: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[385: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Le Roi, à un retour de chasse, +faisait porter son souper chez madame de la Tournelle qui le recevait +couchée sur une chaise longue, pendant que ses femmes de chambre et +celles de madame de Lauraguais servaient Sa Majesté.] + +[386: _Chronique de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.] + +[387: Voici ce rondeau qui a sept couplets: + + Le Maurepas est chancelant, + Voilà ce que c'est que d'être impuissant! + Il a beau faire l'important, + Bredouiller et rire, + Lorgner et médire, + Richelieu dit en le chassant: + Voilà ce que c'est que d'être impuissant! +] + +[388: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743, _Revue +rétrospective_, t. IV.] + +[389: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[390: _Ibid._, t. IV.] + +[391: _Mémoires de Luynes_, t. V.--C'était la même conduite à l'égard +des voitures. Madame de la Tournelle avait exprimé le désir d'avoir une +berline à elle pour se promener, et se refusait de se servir des +carrosses du Roi. Aussi ne sortait-elle presque jamais, quoiqu'elle +aimât beaucoup les spectacles.] + +[392: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, 1862, t. IV.] + +[393: Quelquefois cependant la nature dominante de madame de la +Tournelle l'emportait. C'est ainsi qu'un mois avant la mort du Cardinal, +la _Chronique du règne de Louis XV_ raconte que le Roi ayant fait lire +un article d'une de ses lettres à madame de la Tournelle, celle-ci avait +voulu voir la lettre tout entière, que le Roi avait eu beau lui dire que +ce qu'il ne lui montrait pas ne pouvait être vu, elle avait persisté +avec une violence telle que le Roi avait été obligé de jeter la lettre +au feu.] + +[394: Madame de la Tournelle n'était pas sans avoir entendu parler de ce +souper des cabinets, où madame de Mailly et mademoiselle de Charolais +lancées dans la politique et le Champagne, le Roi s'était tout à coup +écrié: «Tout à l'heure, _un homme_ (le cardinal de Fleury) me disait: +«Sire, je n'ai qu'une grâce à demander à Votre Majesté avant de mourir, +c'est de se souvenir de ce que je lui ai dit dans sa jeunesse, que si +jamais Votre Majesté écoutait les conseils des femmes sur les affaires, +Elle et son État étaient perdus sans ressource.» Et le Roi avait ajouté +après un silence: «Et je dis à cela que si quelque femme osait jamais me +parler d'affaires, je lui ferais fermer ma porte au nez sur-le-champ.»] + +[395: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[396: Huit jours après la mort du Cardinal, au moment où l'on croyait +voir Chauvelin redevenir premier ministre, ramené aux affaires par +madame de la Tournelle, on apprenait qu'il avait reçu une lettre de +cachet qui, renforçant son exil, le faisait aller de Bourges à Issoire. +Le motif de ce rigoureux déplacement était la remise au Roi d'un mémoire +justificatif de Chauvelin, injurieux pour la personne du Cardinal. Le +Roi, très en colère, s'adressant à Richelieu dans les cabinets, disait: +On m'a remis un mémoire de Chauvelin qui tend à flétrir la mémoire de M. +le Cardinal; les expressions m'en ont fait horreur; j'ai envoyé M. +Chauvelin en exil plus loin qu'il n'était.--À propos du retour à Paris +et de la présentation au Roi de Chauvelin qui devait être faite par +madame de la Tournelle, le bruit courut que le parti avait consigné un +million pour la favorite, au cas où il serait rappelé à la cour et au +ministère des affaires étrangères.] + +[397: Il est vrai que si l'on en croit une chanson, madame de Boufflers +lui préparait pour la fin de la campagne le retour en grâce près de la +favorite par une singulière preuve d'amour; + + Luxembourg doit être à la cour + Reçu des mieux à son retour. + Admirez quel excès de zèle, + La Boufflers a su mettre en jeu! + Car pour lui gagner la Tournelle + Elle couche avec Richelieu! +] + +[398: Marville, qui avait tiré les vers du nez à M. de Gesvres, avait +appris par lui que de Meuse avertissait Maurepas de tout ce qui se +passait dans les cabinets, et que c'était par cette voie que le ministre +avait su tout le mal que Richelieu disait de lui au Roi.] + +[399: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.] + +[400: Soulavie dit que ce nom lui venait aussi de coiffures qui lui +donnaient une certaine ressemblance avec une poule huppée.] + +[401: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[402: Présentée à la cour le jeudi 31 janvier, elle soupait pour la +première fois dans les cabinets le vendredi suivant.] + +[403: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Remarquons ici que +très-souvent Soulavie a l'habitude de rédiger, en une phrase parlée, une +chose que de Luynes dit avoir été dite par le Roi sans en donner les +termes exprès. Soulavie aime aussi à refaire, à arranger les mots du Roi +qu'il ne trouve pas assez concis, assez caractéristiques.] + +[404: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[405: Sur cette comparaison, le Roi disait avoir été extrêmement +longtemps à se faire à la physionomie du cardinal.] + +[406: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.--La séduction de Louis XV par le sang des de Nesle +est vraiment particulière. On parla un moment d'un vif caprice du Roi +pour madame de la Guiche, une fille bâtarde de madame de Nesle et de M. +le Duc.] + +[407: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue +rétrospective_, t. V.--Il ne peut y avoir aucun doute sur les liaisons +du Roi avec madame de Lauraguais, Soulavie raconte que madame de +Lauraguais avait été surprise avant son mariage par le Roi dans une de +ses rondes libertines du matin à Choisi. D'Argenson dit: «Sa Majesté +s'est trouvée quelquefois assez d'appétit pour tâter de cette grosse +vilaine de Lauraguais.»] + +[408: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[409: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.] + +[410: Donnons la liste des portraits gravés de madame de la Tournelle +devenue la duchesse de Châteauroux. + + LA FORCE. + +Madame la duchesse de Châteauroux est représentée tenant une torche +d'une main, une épée de l'autre. Elle a les cheveux épandus autour du +visage en boucles follettes. Ses épaules et sa gorge sortent d'une +cuirasse autour de laquelle vient se nouer à la ceinture une peau de +tigre. À ses côtés, accroupi sur ses pattes, un lion montre les crocs. + +On lit dans le cadre: + + LA FORCE. + +Et plus bas: + + _J. M. Nattier pinx. Balechou._ + +L'adresse est: + +_À Paris, chez Surrugue, graveur, rue des Noyers, attenant le magasin de +papier, vis-à-vis St-Yves A P D R._ + +Ce portrait réduit avec quelques changements, dans le format in-4°, et +gravé en contre-partie, a été reproduit par Pruneau sous le titre: + + MADAME LA DUCHESSE + DE CHÂTEAUROUX + _Morte le 10 décembre 1744._ + +On lit en bas: + + _Peint par J. M. Nattier.--Gravé par Pruneau. + À Paris, chez Bligny, cour du Manège, aux Tuileries._ + +Ce portrait est dans un médaillon avec un noeud de ruban plissé dans des +fleurs. + +Un autre portrait, le beau portrait désigné dans les _Mémoires inédits +sur les membres de l'Académie royale_, sous le titre du _Point du Jour_, +a été également gravé. Il représente la duchesse couchée sur un nuage, +des roses dans les cheveux, habillée en déesse mythologique d'une courte +chemisette très-décolletée, avec un flottement de draperie sur ses +jambes nues, et repoussant d'une main, une étoile au front, des pavots +et la Nuit. Derrière elle, un Amour se prépare à éteindre son flambeau +pâlissant dans le jour naissant. On lit au bas de l'estampe: + + _Nattier pinx. Maloeuvre sc._ + LA NUIT PASSE, L'AURORE PAROIT. + _À Paris, chez Basan, graveur._ + +Dans la série des figures de femmes olympiennes gravées d'après Nattier, +les catalogues de vente font encore des duchesses de Châteauroux de LA +SOURCE, de FLORE À SON LEVER; mais rien ne confirme ces attributions. + +Un autre portrait, qui a été gravé pour une édition des _Mémoires du +maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, porte: + + LA DUCHESSE + DE + CHÂTEAU ROUX. + +La Duchesse est représentée les cheveux coupés courts à la façon d'un +homme; l'attache d'un carquois retient la chemise qui laisse à découvert +un bouton de sein. Elle a au-dessus de la tête une étoile. On lit en +bas, à la pointe: _Masguelier sculp._ + +Il y a un second état qui porte en haut: _t. VII, page 52_; et en bas au +dessous du nom: «_Mais croyez-vous qu'il m'aime encore?_» + +Cet état porte à la pointe: _Peint par Nattier, Gravé par J. +Masquelier_, 1792. + +Je connais deux portraits peints de la duchesse de Châteauroux Le +premier est celui gravé par Masquelier en 1792 et qui a été intercalé +dans l'édition des _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_. Il est en la +possession de M. de Saint-Valry qui le tient de sa famille. Il provient +du château de Crécy possédé par madame de Pompadour, qui, d'après une +tradition du pays, aurait fait construire un _Boudoir des Beautés_ +aimées avant elle par son royal amant. Les cheveux courts de la duchesse +sont légèrement poudrés; elle a de grands yeux très-bruns (et non bleus) +en amandes et imperceptiblement relevés à la chinoise dans les coins; le +nez est fin, délicat, presque mutin, la bouche très-petite et charnue +avec un menton grassouillet un peu lourd. Très-fardée, le rouge de ses +joues fait paraître nacrées les blancheurs de sa gorge. Elle est +habillée d'un habit de satin blanc avec une bretelle en forme de cordon +de carquois retenant l'étoffe à ses épaules. Ce portrait est un Nattier +moins conventionnel que d'habitude et qui, dans la peinture esquissée de +cette figure, serre la nature d'assez près et vous donne une +représentation de la favorite moins enjolivée, moins affinée, moins +_délicatifiée_ que dans son portrait officiel de la Force. + +Un autre portrait d'une qualité inférieure, et appartenant au baron +Jérôme Pichon, est exposé en ce moment au Trocadéro. C'est, sauf un +changement dans le mouvement des mains, la même coiffure, le même +allumage des joues par le fard, la même robe de satin blanc en une +effigie plus grossière et dans une peinture plus alourdie. + +Il y aurait peut-être un portrait de la duchesse de Châteauroux dans les +palais royaux de la Prusse: le portrait demandé, d'après de Luynes, par +Frédéric à d'Argenson, par l'entremise de M. de Courten. + +Il existait autrefois un dessin de madame de la Tournelle dans le +cabinet de M. de Fontette, que la Bibliothèque ne possède plus.] + +[411: Voici un portrait en vers de madame de la Tournelle, que donnent +les Mélanges de Bois-Jourdain: + + Elle a d'Hébé la brillante jeunesse, + Toute la grâce et l'enjouement, + Ce doux regard plein de finesse + Où se niche si joliment, + Sous les traits de la gentillesse, + L'expression du sentiment; + Ce je ne sais quoi qui nous touche + Plus séduisant que la beauté; + Le sourire enfantin, des lèvres, une bouche + Où réside la volupté, + Un teint que le lys et la rose + Tour à tour ont soin d'embellir; + Un sein qui jamais ne repose, + Doux labyrinthe du désir. +] + +[412: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de +Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.] + +[413: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[414: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[415: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[416: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.] + +[417: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742, 1743, _Revue +rétrospective_, t. V.] + +[418: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec +le duc de Richelieu_, 1790.] + +[419: Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux. Collection Leber. +Bibliothèque de Rouen.] + +[420: Madame de Tencin écrivait au commencement d'octobre à Richelieu: +«De Betz a un moyen pour faire à madame de la Tournelle 80,000 francs de +rente, sa vie durant, sans qu'il en coûte rien au Roi; c'est en lui +donnant le duché de Châteauroux qui est compris dans le bail des fermes, +et qui ne diminuera pas d'un sou le bail, en le retranchant et en le +donnant à madame de la Tournelle.»] + +[421: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[422: Les rentes du duché arrivaient fort à propos à madame de la +Tournelle. Elle avait de grands besoins d'argent, depuis qu'elle était à +la cour; elle s'était même, paraît-il, considérablement endettée. Il y +avait bien des moyens, dit madame de Tencin, de lui faire avoir de +l'argent, mais il fallait que le Roi fît au moins un _clin d'oeil_, et ce +clin d'oeil, il ne le faisait pas. Puis la favorite était en garde contre +les marchés compromettants, contre ces pots de vin dans lesquels +Maurepas, qui la guettait, espérait lui prendre la main. Un moment des +amis l'avaient abouchée avec un chevalier de Grille et un M. de Betz, +mais il semble que la délicatesse de la favorite en matière d'argent +avait fait rompre la négociation.] + +[423: Le cardinal de Tencin écrivait à Richelieu, à la date du 25 +janvier 1744: «Montmartel et Duverney ont aussi vu madame de +Châteauroux... Le premier prendra soin de sa terre et de toutes ses +affaires et lui donnera tant par mois ce qui pourrait bien aller à des +mille livres. Elle n'a pas été d'avis qu'on demandât une augmentation du +brevet de retenue.»] + +[424: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[425: L'original de ces lettres patentes dont un fragment est donné dans +les _Mémoires de Maurepas_ et dont la publication intégrale existe dans +de Luynes, est conservé aux Archives nationales, carton O/1 87.--Barbier +disait en exagérant, je crois, un peu les choses: «Le Roi en même temps +a formé une maison considérable à madame de la Tournelle... Cela se +passera dans le grand à l'exemple de Louis XIV,... on parle pour elle à +Versailles de l'appartement qu'avait feu madame la Duchesse et que le +Roi lui donne des meubles superbes.»] + +[426: Richelieu n'avait encore eu comme récompense obtenue du temps de +madame de Mailly «de l'obligation que lui avait Louis XV» que les +premières entrées à Versailles. On sait qu'il y avait cinq espèces +d'entrées chez le Roi: 1° les entrées familières; 2° celles des +gentilshommes de la chambre; 3° les premières entrées; 4° les entrées de +la Chambre, celles qu'on appelle des quatorze et qui sont proprement +celles du cabinet; 5° les entrées de la Chambre. Donnons de ces entrées +si recherchées, un brevet, le BREVET d'entrée pour M. de Soubise: +«Aujourd'huy 16 février 1744, le Roy étant à Versailles, désirant donner +à M. le prince de Soubise une nouvelle marque d'estime et de sa +bienveillance, Sa Majesté lui a permis et permet d'entrer librement et à +toutes heures qu'il voudra en tous les lieux de la Maison où Sa Majesté +pourra être, voulant que les portes lui en soient ouvertes sans +difficultés, conformément au présent brevet que pour assurance...» +(Archives nationales. Lettres missives. Registre 0/1 88.)] + +[427: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[428: L'auteur de la _Vie privée de Richelieu_ dit avoir vu la lettre de +Louis XV à Richelieu, où le Roi annonçait que la place du duc de +Rochechouart avait été demandée par la _Princesse_ pour lui, et qu'à la +cour on la lui avait déjà donnée; il ajoutait: «Et moi aussi, vous +pouvez le lui dire de ma part.»] + +[429: Le vendredi, 14 février 1744, Richelieu prenait les entrées de la +charge de premier gentilhomme de la Chambre, prêtant serment avant que +le Roi allât à la messe. Il avait servi la veille le Roi à son coucher, +il le servait le matin à son lever. Le vendredi 21 février, au petit +couvert du Roi dans sa chambre, Richelieu servait Louis XV à table pour +la première fois.] + +[430: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. IV.] + +[431: Après trois grossesses successives, la Tencin avait obtenu par le +crédit de son frère un bref du pape qui résolvait ses voeux et lui +permettait de vivre dans le monde avec le titre de chanoinesse.] + +[432: C'était elle qui était l'ordonnatrice de ces _Fêtes d'Adam_, de +ces _Fêtes des Flagellants_, pour lesquelles la soeur du cardinal, +recherchant dans les monuments du passé tous les détails de la débauche +de tous les âges et de toutes les nations, mettait en scène les tableaux +vivants du Plaisir des temps antiques et des temps modernes.] + +[433: _Mélanges historiques, satiriques et anecdotiques_, de M. B. +Jourdain, Paris, 1807, t. II.] + +[434: On sait que c'était madame de Tencin qui, continuant la protection +de mademoiselle de la Sablière à _sa ménagerie_, à _ses bêtes_, donnait +au premier de l'an, à ses dîneurs deux aunes de velours pour le +renouvellement de leurs culottes. Voir le salon de madame de Tencin dans +_La Femme au_ XVIIIe _siècle_.] + +[435: _Mémoires de Marmontel_. Paris, 1804, t. I.--Madame de Tencin est +l'auteur des _Malheurs de l'amour_, qu'on dit être une espèce +d'autobiographie, et en collaboration avec d'Argental et Pont-de-Veyle, +des _Mémoires du comte de Comminges_ et du _Siège de Calais_.] + +[436: Madame de Tencin n'avait seulement pas contre elle, le scandale de +ses amours publiques avec le vieux Fontenelle et son neveu d'Argental, +avec le cardinal Dubois, avec Dillon, colonel d'un régiment irlandais +qui la rendit mère de deux enfants, avec le maréchal de Medavy qui lui +succéda, avec d'Argenson, avec Camus Destouches, lieutenant-général +d'artillerie, auquel quelques-uns attribuent la paternité de d'Alembert; +il y avait encore contre elle le suicide du conseiller de la Frenaye +qui, avant de se brûler la cervelle chez elle, l'accusait dans son +testament de l'avoir dépouillé de tout son bien et la laissait même +soupçonner d'être pour quelque chose dans la violence de sa mort. À la +suite de cette mort arrivée le 6 avril 1726, madame de Tencin était +arrêtée et conduite au Châtelet, où elle subissait un interrogatoire de +quatre heures devant le cadavre de son amant. Son frère, le cardinal +d'Embrun remuait ciel et terre pour ôter la connaissance de l'affaire à +cette juridiction et grâce à l'appui du maréchal d'Uxelles, qui était +alors l'amant de madame de Fériol, il obtenait un ordre pour faire +transférer sa soeur à la Bastille avec la remise des papiers saisis à M. +le Duc, premier ministre, et ensuite un arrêt qui renvoyait la +connaissance de cette affaire au Grand Conseil. L'affaire instruite et +jugée de nouveau au mois de juillet; la mémoire de la Frenaye était +condamnée et son testament biffé, et la dame déchargée de l'accusation +intentée contre elle. Et le 3 juillet elle sortait de la Bastille, pour +rentrer dans sa maison de la rue Saint-Honoré, «ayant la tête aussi +haute que si c'eût été une femme vertueuse.»] + +[437: _Journal historique de Barbier_, 1854, t. II.] + +[438: La clef de ses correspondances secrètes.] + +[439: «Pour prendre un peu de relâche dans des occupations si sérieuses, +dit Bois-Jourdain, elle se délassait de temps en temps, sur son lit de +repos, des fatigues de son cabinet; et sans se piquer autrement de +constance, ni de délicatesse, elle partageait ses faveurs entre un +certain nombre d'amis, dont elle traitait les uns par intérêt, les +autres par estime, quelques-uns par caprice et d'autres par amour du +plaisir.»--Disons ici que l'intérêt, quoi qu'on ait dit, semble n'avoir +pas joué de rôle dans sa vie. Elle n'a jamais joui que d'un revenu +très-modique, et les richesses, elle ne les voulait que pour son frère +et encore comme un moyen de pouvoir et de domination.] + +[440: Le cardinal de Tencin avait eu dans sa jeunesse l'heureuse idée, +pour attirer l'attention sur lui, de convertir Law, projet qui d'abord +avait fait rire le Régent, mais auquel se rattachait bientôt le prince, +en songeant que le protestantisme du financier pouvait nuire au succès +de sa banque. La conversion de l'Écossais valait au convertisseur des +actions qu'il avait l'esprit de changer en espèces à temps, en même +temps qu'elle le faisait envoyer à Rome par Dubois auquel il obtenait le +chapeau. Puis il devenait lui-même cardinal et archevêque de Lyon. En +dépit de son billet à la princesse Borghèse: «Adieu, princesse, je vous +aimerai toute ma vie et par de là, si tant est qu'il y ait un par de +là,» le frère de madame de Tencin, jusqu'à ce qu'il fût appelé au +ministère, jouait la dévotion, avait toujours son bréviaire sous son +bras, et était soutenu par la maison d'Orléans, par madame de Chelles, +_moine des pieds à la tête_, et toutes les _repenties_ de la régence +dont il s'était fait en quelque sorte le prêcheur ordinaire. Avec cela +il donnait deux dîners sans femmes par semaine: l'un aux ministres +étrangers, l'autre aux gens de la cour, et faisait tous les soirs le +piquet du Cardinal. Le duc de Luynes le peint comme un vieillard à la +figure charmante, à la conversation toute aimable, au tour d'esprit +caressant, insinuant. Bernis dans ses Mémoires déclare qu'il n'y avait +personne pour tirer autant de parti d'un sourire qui avait l'air d'être +fin, ou d'un silence réfléchi.] + +[441: Madame de Tencin engage quelque part Richelieu à ne point se +brouiller avec d'Ayen à propos de madame de Boufflers «qui n'est point +une femme sûre surtout quand elle a du vin dans la tête».] + +[442: Dans une lettre à la date du 3 janvier 1742, madame de Tencin dit: +«Madame de la Tournelle a fait ses visites du jour de l'an avec mesdames +de Boufflers et de Luxembourg. Elles lui proposèrent en passant devant +la porte de mon frère de s'y faire inscrire. Madame de la Tournelle +refusa. Elles insistèrent et ne purent la déterminer: elle dit qu'elle +ne le connaissait point. Or, vous remarquerez qu'elle a dîné chez lui +dans un voyage qu'il fit à Paris avant d'être cardinal.» Madame de +Tencin dit dans une autre lettre: «Madame de la Tournelle et mon frère +se sont conduits comme la bienséance le demandoit; ils se sont fait +quelques politesses réciproques et ne sont pas allés plus loin...» Au +fond il y eut pendant assez longtemps du froid entre le cardinal et la +favorite à laquelle Belle-Isle avait persuadé, dit la _Chronique du +règne de Louis XV_, que le cardinal avait blâmé ses rapports avec le Roi +de France.] + +[443: Cette répulsion pour madame de Tencin existait surtout au plus +haut degré chez le Roi; D'Argenson écrit quelque part: «Il lui venait la +_peau de poule_ quand on lui parlait de madame de Tencin.»] + +[444: Rien n'avait égalé l'indifférence ou au moins l'indolence de Louis +XV lors de la bataille de Dettingen, cette bataille où le duc de +Rochechouart, les marquis de Fleury et de Sabran, les comtes d'Estrades +et de Rostaing furent tués, où le prince de Dombes, le duc d'Ayen, le +comte d'Eu, le duc d'Harcourt, Beuvron, le duc de Boufflers furent +blessés, et où pour la première fois, depuis qu'elle existait, la maison +du Roi perdit deux étendards.] + +[445: _Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d'État et de +madame de Tencin sa soeur, avec le duc de Richelieu, sur les intrigues de +la cour de France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la +faveur de mesdames de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de +Châteauroux et de Pompadour_. En un seul volume in-8 de 400 pages, +1790.--Ce livre, un des plus rares du XVIIIe siècle, et dont, par +parenthèse, l'exemplaire de la Bibliothèque nationale est incomplet, et +dont l'exemplaire que je possède provient de la bibliothèque du +malheureux Maximilien de Bavière, ne doit pas être confondu avec les +fausses correspondances de madame Gacon-Dufour et autres. Cette +correspondance dont on attribue quelquefois la publication à de La Borde +et à Soulavie, est due presque entièrement aux soins de Benjamin de La +Borde: le volume contenant 385 pages et Soulavie n'ayant été chargé de +la collation de l'édition qu'à partir de la page 369. Cette +correspondance a été imprimée incontestablement sur des originaux +confiés à M. de La Borde par Richelieu, peut-être pas avec toute la +fidélité réclamée aujourd'hui, mais telles qu'elles sont, ces lettres +apportent pour l'histoire des soeurs de Nesle, un document, que +j'hésiterais à citer textuellement jusqu'à la retrouvaille des +originaux, mais qui ne peut manquer d'être employé et produit dans son +esprit. Un petit nombre des lettres de madame de Tencin publiées dans le +volume de Benjamin de La Borde ont été reproduites en 1793 dans le +second volume de la _Vie privée de Richelieu_, et en 1823 dans un autre +recueil qui a un caractère plus sérieux: _les Lettres de madame de +Villars, de Lafayette, de Tencin_, Chaumerot jeune, 1823. À la fin du +volume se trouve une clef. _La guimbarde_, _Lesperoux_, _les robes +brodées_; c'est le Roi. _Les gouttes du général_; c'est madame de la +Tournelle. _Helvétius_, _le géomètre_; c'est Richelieu. _Mademoiselle +Sauveur_; c'est le cardinal Fleury. _Le cuisinier_; c'est d'Argenson, +etc.] + +[446: _Fragment des Mémoires de madame la duchesse de Brancas_, publié +dans les lettres de Lauraguais à madame ***. Paris, Buisson, an +X.--_Portraits et caractères de personnages distingués de la fin du_ +XVIIIe _siècle_, par Senac de Meilhan. Dentu, 1813.] + +[447: Le duc de Luynes peint le maréchal de Noailles comme un grand +vieillard de soixante-cinq ans, au visage aimable. Retiré et enfermé +chez lui depuis des années il vivait dans la plus grande dévotion, une +dévotion qui allait jusqu'à se faire dire l'office des morts, couvert +d'un drap mortuaire pour l'expiation de ses péchés. Il savait beaucoup +de choses, mais assez superficiellement. Avec cela du brillant dans la +conversation, beaucoup de badinage dans l'esprit, de la singularité dans +l'imagination, des conceptions militaires et l'art de parler au soldat. + +D'Argenson qui ne flatte pas ses contemporains dit du maréchal que +«c'est un fol et un hypocrite, un bonhomme un peu _bilboquet_, un brave +avantageux, une imagination déréglée conduite par un follet indécent et +malin, une cervelle hantée par des songes de la nuit, un _noctambule_.» + +Quant à Saint-Simon, on sait qu'il était l'ennemi personnel du maréchal, +et qu'il l'a peint beaucoup trop en noir.] + +[448: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--_Mémoires du maréchal duc de +Richelieu_, t. VI.--_Mémoires du comte de Maurepas_, t. IV.] + +[449: Là, dans cette conférence entre la mère et le fils, étaient sans +doute préparés les événements qui devaient éclater à la veille du départ +du Roi pour l'armée: la disgrâce d'Amelot, l'espèce d'exil à Lyon de +Tencin qu'on rendait responsable de la malheureuse tentative de Stuart, +l'envoi en province de Maurepas sous le prétexte d'une inspection des +ports; seul d'Argenson, le ministre de la guerre, qui appartenait au +parti de la favorite et des Noailles, devait suivre le Roi.] + +[450: _Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV_, par +Barbier, 1849, t. II.] + +[451: Au maréchal qui implorait la présence du Roi, et le suppliait de +voir ses troupes, de visiter ses frontières que le Roi son bisaïeul +avait presque entièrement examinées à l'âge de seize ans, Louis XV qui +rêvait une action, une bataille, répondait que la seule visite de ses +frontières ne lui convenait nullement dans ce moment.] + +[452: À propos de cette soirée à l'Opéra, qui eut lieu le 3 janvier +1744, le commissaire de police Narbonne écrit: «Bien des personnes +disent que le Roi ne devrait pas mener sa maîtresse avec ses filles.» +Narbonne raconte que, à un mois de là (le 9 février), le Roi se rendait +avec les deux soeurs, le duc d'Ayen, le comte de Noailles, déguisés de +manière à n'être pas reconnus, dans le bal public du _Cabaret Royal_, +bal dont l'entrée était de trois livres, et qui avait été fondé par +Cosson, le valet de chambre du comte de Noailles. Le Roi en sortait +bientôt en disant: «Voilà un vilain bal!»] + +[453: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[454: Il n'y avait même jamais eu de surintendante d'une dauphine en +France; madame de Montespan était surintendante de la Reine.] + +[455: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[456: Madame de Rottembourg qui avait dans les veines du sang de sa +mère, semble s'être fatiguée vite de la vie de couvent. Le marquis +d'Argenson donne cette anecdote sur son compte: «Fargis a fait la +cérémonie de marier deux couples d'amants mariés ailleurs. C'était au +camp de Compiègne où M. le duc de Biron commande. Madame de Rottembourg +et la duchesse de Vaujour l'y sont venus voir. On a bu et on a dit que +leur fréquentation était illégitime. On a habillé Fargis en pontife; on +lui a fait une mitre de carton; il a béni les prétendus mariés, puis il +a mis au lit M. de Biron avec madame de Rottembourg, et M. de Bissy avec +la duchesse de Vaujour.»] + +[457: Frédéric II, dans l'_Histoire de mon temps_, vol. III chap. IV, +dit: «Le baron de Chambrier, depuis vingt ans ministre de Prusse à la +cour de Versailles, étant âgé, et n'ayant pas assez de liaisons avec les +gens en place pour se servir auprès du Roi de leur crédit, avait, +d'ailleurs, peu traité de grandes choses, et était scrupuleusement +circonspect. Cela fit juger au Roi qu'il fallait envoyer quelqu'un à +cette cour qui fût plus délié, plus actif, pour savoir à quoi s'en tenir +avec elle. Son choix tomba sur le comte de Rottembourg. En 1740, il +avait passé du service de France à celui de Prusse; il était apparenté +avec tout ce qu'il y avait de plus illustre à la cour: il pouvait par +ces voies se procurer des connaissances qui auraient échappé à d'autres +et, par conséquent, informer le Roi de la façon de penser de Louis XV, +de ses ministres, de ses maîtresses; car il fallait une boussole pour +s'orienter. Le trop grand feu du comte de Rottembourg pouvait se +tempérer par le flegme de M. de Chambrier: tous deux pouvaient rendre +des services utiles à l'État. Le comte de Rottembourg partit donc pour +Versailles. Il fit faire ses premières insinuations par Richelieu et par +la duchesse de Châteauroux.» Et le récit de Frédéric est confirmé par +Flassan dans son _Histoire de la Diplomatie Française_, t. V, où il +répète les expressions du Roi de Prusse disant que Rottembourg fit faire +les premières insinuations d'alliance par le maréchal de Richelieu et la +duchesse de Châteauroux.] + +[458: La coopération de Frédéric n'était pas aussi désintéressée qu'elle +apparaît dans le récit fait par Richelieu à Besenval. Avant de partir de +Berlin, Rottembourg, étant venu sonder Valori, sur les dispositions du +ministère français à l'égard du Roi de Prusse, l'avait prévenu qu'il +fallait du grain à son oiseau, ajoutant: «Qu'est-ce que vous voulez lui +donner?» (_Mémoires et négociations du marquis de Valori, ambassadeur de +France à la cour de Berlin_, Paris, 1820. T. I.] + +[459: _Mémoires du baron de Besenval._ Baudouin frères, 1821. T. I.] + +[460: Quand la présence de Rottembourg fut connue à Paris, il fit +habilement répandre le bruit qu'il n'était chargé d'aucune négociation, +mais qu'il était venu pour se faire soigner de la blessure qu'il avait +reçue à la bataille de Molivitz.] + +[461: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec +le duc de Richelieu_, 1790.] + +[462: Le maréchal de Belle-Isle, alors en disgrâce, mais qui disait que +la faveur d'un homme comme lui repoussait comme la barbe, et pour +lequel, nous l'avons dit, Frédéric avait la plus grande estime, était le +collaborateur de Rottembourg dans le projet du traité.] + +[463: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec +le duc de Richelieu_, 1790.--Flassan, dans son _Histoire de la +Diplomatie française_ dit que le traité fut signé le 5 juin.] + +[464: D'Argenson dit que Rottembourg venu en France pour traiter +secrètement de la nouvelle alliance du Roi de Prusse, demanda dans ses +entrevues avec la duchesse et Richelieu, comme condition du traité de +juin 1744, le renvoi d'Amelot et que cela s'exécuta deux jours après.] + +[465: Richelieu poussa très-vivement au renvoi du ministre, disant que +faire chasser Amelot, c'était toujours _crever un oeil à Maurepas.] + +[466: _Chronique du règne de Louis XV_. _Revue rétrospective_, t. +V.--Aux Archives nationales, dans les _Monuments historiques_, carton K, +138, existe un long mémoire manuscrit sur l'administration d'Amelot qui +se termine triomphalement par ces lignes: «Si l'on rapproche et le peu +de durée de son ministère (1737-1744) qui ne fut que de sept ans, et la +multitude et l'importance des révolutions qu'il dirigea, on conviendra +qu'il étoit difficile d'exécuter de si vastes projets en si peu de +temps. Reculer nos frontières et ajouter une province au Royaume, donner +des états à un Roi détrôné, placer sur le premier trône du monde un +prince faible, sans argent et presque sans armée, assurer au légitime +possesseur une succession disputée par des puissances redoutables, +rétablir la paix entre trois empires, soumettre à une république +orgueilleuse des insulaires jusqu'alors indomptables, abaisser du moins +pour un temps la maison d'Autriche, et mettre, pour ainsi dire, la +dernière main à l'ouvrage de Richelieu...»] + +[467: C'était de lui dont Louis XV parlait, décidé qu'il était déjà à +reprendre la direction de la politique étrangère.] + +[468: _Correspondance de Louis XV avec le maréchal de Noailles_, par C. +Rousset, Didier, 1869. Introduction.] + +[469: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[470: _Mémoires de d'Argenson_, t. IV.--Barbier rapporte un bruit qui +courait à Paris sur la cause de la démission d'Amelot: «On dit à +présent, comme chose sûre, que le déplacement d'Amelot vient de ce que +le Roi de Prusse avant de nous abandonner en Bohême, ce qui a passé pour +trahison, avait écrit au Roi trois lettres que le cardinal Fleury avoit +reçues et tenues secrètes et dont il avoit défendu à M. Amelot de parler +au Roi, et que le Roi de Prusse, piqué de ne pas recevoir de réponse, +avait pris son parti. Cela s'est découvert. Le comte de Rottembourg, +envoyé extraordinaire du Roi de Prusse, en a montré au Roi les copies. +M. Amelot a été obligé de convenir du fait, et que, sur ses excuses, le +Roi lui a demandé de qui il était ministre, du Cardinal ou de lui.» +Amelot sortait du ministère fort pauvre, n'ayant que 1,000 écus de rente +et 18,000 de sa femme; il avait dépensé 30,000 livres de rente qu'il +devait avoir à la mort de son père pour faire honneur à l'état de +ministre.--Au fond, cette démission d'Amelot effrayait tous les +ministres et le comte d'Argenson disait au marquis: «Croyez que ceci est +la destruction du ministère; que ce sont les cabinets, les Noailles, M. +de Richelieu et la maîtresse qui veulent nous détruire pour régner, et +ils nous traitent comme vous voyez.»] + +[471: Le duc de Luynes nous apprend qu'après la mort de madame de +Châteauroux, Frédéric fit demander par M. de Courten le portrait de la +favorite à d'Argenson qui le lui envoya.] + +[472: _OEuvres de Frédéric II_. Berlin, Decker, 1854. T. XXV, p. 562.] + +[473: _OEuvres de Frédéric_. Berlin, Decker, 1854, P. 561.] + +[474: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux adressées au +maréchal de Noailles. Bibliothèque nationale, département des manuscrits +(_Supp. français_ 1234. _Recueil de lettres autographes du dix-huitième +siècle_). Cette correspondance, publiée pour la première fois par nous +dans les _Maîtresses de Louis XV_, on la retrouvera ici dans le corps du +volume et dans l'appendice.] + +[475: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C. +Rousset. Didier, 1869. T. I.--La lettre est datée du 11 septembre 1743.] + +[476: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux au maréchal de +Noailles. Bibliothèque nationale, département des manuscrits(_Supp. +français_ n° 1234).] + +[477: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C. +Rousset, t. II.] + +[478: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[479: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C. +Rousset. Didier, 1869. T. II.] + +[480: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Pierre Narbonne, le premier +commissaire de police de Versailles, nous a laissé un curieux récit de +ce départ d'un Roi de France pour la guerre. Je le donne ici en note: + +«Le Roi partit de Versailles pour se rendre à l'armée de Flandre, le +dimanche 3 mai, à trois heures un quart du matin. Il sortit de sa +chambre pour aller à la chapelle faire sa prière et adorer le +Saint-Sacrement. Il descendit par le petit escalier de la chapelle et +monta dans une calèche avec le duc d'Ayen, fils de M. le maréchal de +Noailles, faisant les fonctions de capitaine des gardes, le marquis de +Beringhen, premier écuyer, et le marquis de Meuse. + +«L'escorte était composée d'officiers aux gardes et de vingt gardes. + +«La chaise de poste du Roi suivait. Il y avait dans le coffre de cette +voiture deux millions en or. + +«Venaient ensuite une cantine et un fourgon sur lequel il y avait des +roues, cordages, essieux et autres ustensiles pour servir au besoin. + +«Sur les quatre heures, le Roi fut rencontré à Sèvres suivi de sa chaise +de poste, dans laquelle il n'y avait personne, et de onze autres +chaises. Il passa à la Muette ou il entendit la messe et en partit pour +aller droit à Péronne, à 31 lieues de Paris, où il doit rester jusqu'au +mardi 5 mai. + +«Sa Majesté, qui devait partir incognito et n'emmener personne, a changé +d'opinion. + +«Le reste de sa maison militaire comme gardes du corps, gendarmes, +chevau-légers et mousquetaires, quatre-vingts suisses, gardes de la +porte, la prévôté de l'hôtel, vingt-quatre pages de la grande et petite +écurie, vingt-quatre valets de pied, ont ordre de partir depuis le lundi +4 jusqu'au samedi 9 mai. Il y aura aussi un détachement de la bouche et +autres offices du Roi. + +«On dit que les bureaux de la guerre se tiendront à Lille. + +«M. d'Argenson, ministre de la guerre, était parti dès la veille du +départ du Roi. + + * * * * * + +«La veille de son départ (2 mai), le Roi écrivit une lettre à Mgr +l'Archevêque de Paris pour ordonner des prières publiques et pour +demander à Dieu la prospérité de ses armes. + +«Le 3 mai parut un mandement de Mgr l'Archevêque, portant que l'on +ferait des prières de quarante heures qui commenceraient à Paris le 6 +mai et continueraient les deux jours suivants, et que jusqu'au retour du +Roi, on ferait des processions les dimanches et fêtes entre vêpres et +complies. + +«Les prières de quarante heures commencèrent à Versailles, le dimanche +10 mai. La Reine vint à la grand'messe, puis à vêpres et au salut avec +Mgr le Dauphin et Mesdames de France. Le lundi et le mardi, la Reine +vint seule au salut; le mardi, elle suivit avec toutes ses dames la +procession derrière le Saint-Sacrement.»] + +[481: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.] + +[482: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C. +Rousset. Introduction.] + +[483: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[484: Le Roi abandonnait la campagne commencée pour aller recevoir sa +maîtresse à Lille et tout en écrivant au maréchal de Noailles: +«Quoiqu'il fasse très-beau et bon ici, je suis tout prêt à partir +aussitôt que ma présence pourra être de la plus petite utilité...» Louis +XV ne se pressait pas de retourner au siège.] + +[485: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.] + +[486: _Mémoires de d'Argenson_. Édition de Renouard, t. IV.--La nouvelle +est donnée par d'Argenson à la date du 5 mai; aussi ne faut-il regarder +la lettre de la duchesse datée du 11 mai, que je donne dans l'appendice, +et où elle se lamente d'être menacée de ne pas voir le Roi pendant cinq +mois, que comme un moyen d'intéresser à son départ le maréchal de +Noailles. Du reste, il n'est pas impossible que l'appel par le Roi de sa +maîtresse, qui devait presque aussitôt son départ se rendre de Plaisance +à Séchelles et de Séchelles à Lille, ait été retardé par des causes +inconnues. Il avait été question au mois d'avril d'un mode de +rapprochement abandonné depuis. La duchesse devait aller prendre les +eaux à Saint-Amand, et la comtesse de Toulouse avait envoyé plusieurs +chariots pour meubler un de ses châteaux de la Flandre, où la maîtresse +de Louis XV aurait été à portée du camp et du quartier du Roi.] + +[487: Richelieu, usant de son ascendant sur son ancienne maîtresse, +l'avait décidée à ce voyage dans l'intention de donner un illustre +cortège à la duchesse.] + +[488: Madame de Châteauroux avait une certaine inquiétude de ce voyage +de la vieille princesse, d'après les secrets motifs que les bruits de la +cour et les communications de madame de Tencin prêtaient à ce voyage. +Suivant une lettre de Mademoiselle écrite à M. de Langeron, un objet qui +tenait plus à coeur à la princesse de Conti, que la chute de son gendre +et la grossesse de sa fille, était un renversement du ministère suivi du +retour de Chauvelin. On lui attribuait encore la pensée de donner sa +fille au Roi pendant l'absence de la duchesse de Châteauroux.] + +[489: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux._ Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[490: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--«Madame de Flavacourt, soeur +de madame de Châteauroux, dit d'Argenson à la date du mois d'avril, +belle, mais fausse, avec peu d'esprit ni de naturel, a été lorgnée par +le Roi et y a répondu; il a été question d'un marché à l'imitation de sa +soeur. Elle a voulu pour première condition que l'on renvoyât sa soeur, le +Roi a craint que cela donnât une nouvelle scène au public et les grands +frais d'une maîtresse nouvelle déclarée, de sorte que la première +personne à qui il a été le dire c'est à madame de Châteauroux. Sur quoi +elle a dit: _Sire, vous me chasserez, si vous voulez, mais je commence +par vous demander ou que cela soit sur-le-champ, ou que ma soeur le +soit_; et sur cela il a été déclaré que ladite soeur de Flavacourt ne +serait plus des cabinets, ni de la Muette, ni de Choisy.] + +[491: «Je crois aussi que M. de la Rochefoucauld mettra le peu qu'il +sait en usage pour faire réussir la Flavacourt. Elle est très-engraissée +et, par conséquent, embellie. Elle paraît de la plus grande gaieté. La +Reine l'accable de caresses. Tout cela marque du moins des espérances.»] + +[492: La préférence donnée par le Dauphin à la figure de madame de Muy, +la plus laide de toute la cour, sur la figure de madame de Flavacourt, +amusait un moment tout Versailles.] + +[493: Dans une lettre du 19 juin 1744 adressée à Richelieu, madame de +Tencin écrit: «... Voici dans la plus grande exactitude tout ce qui +s'est passé à ce sujet. On vient de dire à mon frère, de la part de +l'homme que vous savez, que la Flavacourt écrivoit au Roi, que les +lettres étoient sous l'enveloppe de Lebel, que comme les lettres étoient +adressées au Roi, on n'avoit osé les décacheter, mais qu'on connoissoit +le caractère. La chose nous parut si importante que nous ne nous tînmes +pas à ce premier avis. On renvoya celui qui l'avoit donné faire de +nouvelles questions; on le pria de bien examiner la chose, il répondit: +qu'il ne pouvoit s'y méprendre, qu'il connoissoit parfaitement le +caractère des trois soeurs et leur cachet (je vous rapporte ses propres +termes); qu'il étoit sûr que les lettres pour le Roi adressées à Lebel +étoient de madame de Flavacourt; qu'il y en avoit eu de Versailles et de +Paris et qu'à vue de pays il pouvoit y en avoir dix ou douze depuis ce +premier avis... Voilà l'homme qui vient encore de voir celui qui a vu +les lettres et qui lui avoit dit de la part de mon frère qu'il s'étoit +trompé, et que madame de Flavacourt n'avoit point écrit: il a soutenu +qu'il ne s'étoit pas trompé, qu'il était sûr de ce qu'il avoit dit...»] + +[494: «... Je parle d'abord de la lettre de madame de Lauraguais, et +puis de quelque chose de plus intéressant, c'est d'une conversation de +la Reine et de madame de Flavacourt. La Reine lui a dit que le Roi +l'avait lorgnée à son souper. Elle ajouta qu'elle n'avoit pas de +meilleure amie qu'elle, et qu'elle voulait être sa confidente. La +Flavacourt répondit qu'elle lui diroit tout; que, si la chose arrivoit, +elle ne se livreroit que par crainte, n'ayant aucun goût pour le Roi; +mais qu'elle ne vouloit pas être chassée de la cour et se trouver encore +dans la nécessité de vivre avec son mari.»] + +[495: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[496: _Ibid._--_Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. +VI.] + +[497: Le samedi 16 mai la princesse de Conti demandait à la Reine une +audience dans laquelle elle lui faisait part du projet de son voyage, +lui en expliquant les motifs, lui demandant son agrément. La Reine qui +désapprouvait fort le voyage, lui disait fort honnêtement que cela ne la +regardait en aucune manière et que la princesse n'avait besoin d'aucun +agrément. Là-dessus la princesse de Conti faisait allusion aux discours +qu'on tenait dans le public, déclarait qu'ils n'avaient aucun fondement, +et qu'elle ne menait point avec elle mesdames de Châteauroux et de +Lauraguais, ajoutant, qu'il n'y avait eu aucune proposition faite de sa +part, ni de celle de ces dames, ni rien de concerté ensemble. Les deux +princesses partaient le 29 mai, laissant le public assez étonné de ne +pas voir les deux soeurs profiter de leur départ pour se rendre en +Flandre.] + +[498: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t VII.] + +[499: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[500: Madame de Rubempré étant allée, la veille du départ de ces dames, +coucher à Plaisance, elles lui proposèrent de l'emmener avec elles en +Flandre; l'arrangement ne put se faire sur-le-champ, mais madame de +Rubempré promit d'y aller, et, dit de Luynes, elle est partie ou part +ces jours-ci.] + +[501: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[502: De Meuse n'était que malade. Il jouera bientôt un rôle dans la +maladie de Metz, un rôle de dévouement pour la femme, qui dans les +premiers temps de sa faveur ne pouvait le souffrir, mais semble, à +l'heure présente, être prise d'un commencement d'attachement pour le +vieux familier de Louis XV.] + +[503: Les frères Salles, hommes d'affaires auxquels s'intéresse la +duchesse de Châteauroux, et dont parle très-souvent madame de Tencin +dans ses lettres.] + +[504: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux_. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[505: Le maréchal de Coigny commit de grandes fautes dans cette affaire. +Il laissa passer par surprise une armée de 60,000 hommes sur quatre +points différents, et ne l'apprit que le lendemain au soir. M. de Coigny +était âgé et atteint d'une rétention d'urine.] + +[506: Le Roi quittait Dunkerque le 19 juillet.--Louis XV part en lançant +cette phrase qui promettait: «Je sais me passer d'équipage, et, s'il le +faut, l'épaule de mouton des lieutenants d'infanterie me nourrira +parfaitement.»] + +[507: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[508: En mourant, la duchesse de Châteauroux dira qu'elle a été +empoisonnée dans une médecine à Reims.] + +[509: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[510: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. VIII.--«La maison +habitée par la duchesse de Châteauroux était la maison abbatiale du +premier président. Il y eut trois galeries en planches de faites dont la +troisième sur la rue scandalisa le peuple, l'usage en étant bien +marqué.» (_Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.)] + +[511: La _Remarquable histoire de la vie de la défunte Anne-Marie de +Mailly, duchesse de Châteauroux_... publiée en allemand en 1746, parle +d'un assez bizarre cadeau offert par les juifs de Metz au Roi, qui en +fit hommage à la duchesse de Châteauroux. «Ils firent faire, dit +l'écrivain allemand, un précieux melon en or et l'offrirent au Roi. La +tige de ce melon était garnie de diamants, et l'intérieur au lieu de +pépins était rempli de petits diamants et de pierres précieuses. La +valeur de cet objet fut estimée à dix mille pistoles. Le Roi accepta +gracieusement ce cadeau qu'il ne crut pouvoir mieux utiliser qu'en le +donnant à la duchesse de Châteauroux qui trouva ce don fort agréable.»] + +[512: Cette maladie de Metz sauvait le prince Charles dont l'armée +allait être prise ou détruite. Le maréchal de Noailles qui écrivait au +Roi, de Schelestadt à la date du 9 août: «Je suis dans une véritable +inquiétude de savoir Votre Majesté incommodée et d'être hors de portée +de savoir de ses nouvelles à tous moments... Mon tendre et inviolable +attachement pour la personne de Sa Majesté ne me laissera aucune +tranquillité que je ne la sache entièrement rétablie»; le maréchal de +Noailles, le vieux courtisan, aura, tout le temps que la vie du maître +est en danger, l'attention si bien tournée vers la chambre du Roi, et sa +vigilance se trouvera tellement distraite des mouvements de l'ennemi par +la lutte du parti de la Tournelle et du parti des princes du sang, que +lorsqu'il combinera son mouvement d'enveloppement, le prince Charles +aura déjà passé le Rhin, _à la barbe_ de l'armée française, et marchera +par la Souabe sur la Bohême menacée. Le maréchal n'aura que le +très-médiocre avantage de battre dans deux combats, une arrière-garde +sacrifiée à dessein. Sur cette faute militaire, l'envoyé prussien, M. de +Schmettau, éclatait en reproches contre l'ami de la _ritournelle_, +contre le maréchal de la maîtresse chassée, si bien qu'un moment on le +faisait responsable de l'atteinte portée à la vie du Roi par ce voyage +de Dunkerque à Metz entrepris par son conseil, sous l'influence mortelle +de chaleurs caniculaires. Dans ces circonstances, le maréchal demandait +une entrevue au Roi qui lui répondait cette lettre amicale où l'on peut +voir au fond un congé donné à l'homme de guerre: «Metz, ce 30 août +1744.--Je serai ravi de vous revoir, monsieur le maréchal, vous me +trouverez avec bien de la peine à revenir, il est bien vrai que c'est de +la porte de la mort. Ce n'a pas été sans regret que j'ai appris +l'affaire du Rhin, mais la volonté de Dieu n'était pas que j'y fusse, et +je m'y suis soumis de bon coeur, car il est vrai qu'il est le maître de +toutes choses, mais un bon maître. En voilà assez, je crois, pour une +première fois.» La petite cour de Metz était dans l'attente de +l'entrevue. Le maréchal se rendait chez le Roi sur les huit heures, Sa +Majesté jouait, le maréchal mettait un genou en terre et lui baisait la +main avec effusion, le Roi lui disait: «Vous voyez, monsieur le +maréchal, un ressuscité,» et il n'était question de rien de particulier. +Depuis cette visite, dix jours se passaient sans que le maréchal pût +travailler avec le Roi; et il voyait, lui, le général en chef de l'armée +d'Alsace, les troupes menées au siége de Fribourg par le maréchal de +Coigny, et quand il demandait au Roi s'il aurait l'honneur de +l'accompagner, Louis XV lui disait assez sèchement: «Comme vous +voudrez.»] + +[513: Le bruit courut que, cette nuit, Richelieu avait enfermé le Roi +avec les deux soeurs.] + +[514: Pendant la convalescence de Louis XV, la Peyronie interrogé par le +duc de Luynes sur ce qu'il pensait de la maladie du Roi, lui répondit: +«que le Roi, dans l'état ordinaire de bonne santé, étoit dans l'usage +d'aller deux fois par jour à la garde-robe et abondamment; que plusieurs +jours avant, continuant à toujours manger de même, il n'alloit plus que +rarement et que peu à la fois, ce qui avoit formé un amas considérable +de matières qui avoient reflué dans le sang; qu'outre cela il croyoit +qu'il avoit eu un coup de soleil, ce qui paroissoit démontré par une +douleur fixe qu'il avoit dans un côté de la tête, et très-vive que le +Roi a eue pendant toute sa maladie, ce qui donnoit avec raison les plus +grands sujets d'inquiétude. La Peyronie m'a ajouté qu'à ces deux +accidents il croyoit qu'il s'étoit joint un peu de fièvre maligne, qui +cependant n'étoit pas accompagnée de tous les symptômes ordinaires de +cette fièvre.»] + +[515: Il n'y avait à Metz de princes du sang que le duc de Chartres, le +comte de Clermont, le duc de Penthièvre, et encore ce dernier, +convalescent de la petite vérole, ne pouvait-il sortir de sa chambre.] + +[516: À quelques temps de là on chantait à Paris sur l'air des _Pendus_ +une chanson faite sur leur confrère par des médecins. + + Or, écoutez petits et grands, + L'histoire du chef des merlans, + Qui s'est joué, l'infâme traître, + Des jours de son Roi, de son maître, + Et faillit à nous perdre tous + Pour complaire à madame Enroux. +] + +[517: Malgré le désir qu'avait le Roi d'avoir les soins de Dumoulin +qu'il avait demandé dès le 9, malgré l'impatience de son arrivée, ce ne +fut que le 13 qu'on lui envoyait un courrier et il n'arrivait à Metz que +le dimanche 16.] + +[518: _Fragment des Mémoires de madame la duchesse de Brancas_. Lettres +de Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802.] + +[519: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[520: _Ibid._, t. VI.] + +[521: D'après la _Vie privée de Louis XV_ qui l'a emprunté aux _Amours +de Zeokinizul roi des Kofirans_, le comte de Clermont aurait enfoncé le +battant de la porte d'un coup de pied, en adressant à Richelieu: «Quoi! +un valet tel que toi, refusera la porte au plus proche parent de ton +maître!»] + +[522: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[523: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.] + +[524: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. VIII.--Dans le récit +de la maladie de Metz où Soulavie tire tous ces détails du duc de +Luynes, il ne raconte pas cette conférence entre la favorite et le P. +Pérusseau d'après les mémoires du duc. Le courtisan chroniqueur dit en +effet seulement ceci: «On prétend que le mardi ou le mercredi, madame de +Châteauroux et M. de Richelieu voyant le danger où étoit le Roi, avoient +parlé au P. Pérusseau pour tâcher d'user de ménagement pour elle, s'il +étoit question de confession, madame de Châteauroux lui ayant donné +parole positive qu'elle ne rentreroit plus dans la chambre du Roi +pendant sa maladie et qu'elle ne reverroit jamais le Roi qu'en qualité +d'amie. Je ne suis point du tout certain de ce fait. On ajoute que la +proposition ne fut point agréée par le P. Pérusseau, et cela est aisé à +croire.»] + +[525: Le 11, la Peyronie avait parlé à M. de Soissons du danger où se +trouvait le Roi, mais le mercredi, quoique l'état fût aggravé, il lui +disait que rien ne pressait.] + +[526: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie. Buisson. +1793, t. VI.] + +[527: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[528: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--_Mémoires du maréchal duc de +Richelieu_, par Soulavie. Buisson, 1793.--Presque aussitôt l'expulsion +des deux soeurs, M. de Soissons donnait l'ordre, malgré la solennité de +la fête du lendemain, de détruire la galerie qui conduisait madame de +Châteauroux chez le Roi, et cette destruction fut menée avec tant de +diligence que le samedi à l'heure que tout le monde se réveilla, il n'y +avait plus vestige de galerie. «Les bois, dit de Luynes, étoient +enlevés, les murs reblanchis, de manière que ceux qui l'avoient vue la +veille et les jours précédents pouvoient croire s'être trompés.» Devant +le pouvoir pris par M. de Soissons sur l'esprit du Roi la valetaille +murmurait: «Notre bon maître va donner à présent son royaume à M. de +Fitz-James, s'il le lui demande pour son salut.»] + +[529: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--Bouillon écrivait aussitôt à +la Reine, il lui disait: que son respect et son attachement pour elle, +et le devoir de sa charge ne lui permettaient pas de lui laisser ignorer +l'état où se trouvait le Roi, que la nuit avait été fâcheuse, la matinée +peu consolante, que le Roi avait eu des agitations si violentes pendant +la messe qu'il avait demandé aussitôt le Père Pérusseau, qu'il s'était +confessé avec beaucoup d'édification, qu'il devait recevoir le viatique +le soir de ce même jour. Avec la lettre de Bouillon, arrivait un +courrier de d'Argenson qui disait à peu près les mêmes choses que le +chambellan du Roi, et annonçait à Marie Leczinska que Louis XV trouvait +bon que la Reine s'avançât jusqu'à Lunéville, M. le Dauphin et Mesdames +jusqu'à Châlons. Le lendemain, la Reine partait à sept heures du matin +pour Metz, où elle arrivait le lundi à onze heures. Le Roi qui dormait, +s'éveillait, l'embrassait, lui demandait pardon des peines et des +chagrins qu'il lui avait donnés. Le rapprochement entre les deux époux +durait bien peu de temps. À quelques jours de là, lorsque le Roi était +rétabli, elle lui demandait de permettre de le suivre à Saverne, à +Strasbourg, il lui répondait froidement: «Ce n'est pas la peine,» et +sans vouloir plus longtemps l'entendre allait faire la conversation avec +les gens qui étaient dans la chambre.] + +[530: _Mémoires de Maurepas_, t. IV.] + +[531: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.] + +[532: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--Le Roi avait +huit aides de camp, tous maréchaux de camp qui étaient M. le marquis de +Meuse, lieutenant-général, le duc de Richelieu, le duc de Boufflers, le +duc de Luxembourg, le prince de Soubise, le duc d'Ayen, le duc de +Picquigny et le duc d'Aumont. D'après la _Vie privée de Richelieu_, le +duc aurait reçu le jour où il fut administré, une lettre anonyme dans +laquelle on l'engageait à quitter Metz, sa vie courant des dangers. +D'Argenson le poussait pour sa sûreté aussi à retourner à Paris, +l'avertissant, en ami, qu'il avait entendu dire que M. de Soissons, qui +devait administrer le Roi, avait projeté de s'adresser personnellement à +lui, pour lui reprocher publiquement d'être la cause du désordre de ce +prince. Mais Richelieu qui se défiait de d'Argenson persistait à +rester.] + +[533: Dans le premier moment de leur disgrâce, les deux soeurs n'auraient +pas trouvé dans les écuries du Roi un officier qui voulût leur donner +une voiture pour les soustraire au peuple ameuté. C'était M. de +Belle-Isle qui leur prêtait un carrosse avec lequel elles sortaient de +la ville, et attendaient dehors avec mesdames de Bellefonds, du Roure, +de Rubempré, leurs voitures. Elles avaient reçu un premier ordre de +d'Argenson qui leur ordonnait de se retirer à quatre lieues de Metz sans +désignation d'endroit; sur une indication de Belle-Isle, elles s'étaient +rendues dans un château d'un président de Metz qui n'était pas meublé. +La nuit suivante, à deux heures du matin, elles recevaient un nouvel +ordre de continuer leur voyage. Avec cet ordre était arrivé un courrier +de cabinet qui avait la prescription de leur faire éviter la rencontre +de la Reine, de M. le Dauphin, de Mesdames; et le duc de Luynes les +rencontrait à Sainte-Menehould courant à trois berlines et ayant fait +déjà plusieurs détours à cause du changement de route de la Reine.] + +[534: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--La nuit du vendredi au samedi +15 août était encore plus mauvaise que toutes les nuits précédentes et +l'on s'attendait à tout moment à apprendre la mort du Roi. Dans le +cabinet du maréchal de Belle-Isle qui se trouvait au-dessous de la +chambre de Louis XV, l'on n'entendait pas remuer que l'on ne crût que +c'était le dernier moment de Sa Majesté. D'Argenson avait donné l'ordre +d'emballer ses papiers, le duc de Chartres faisait atteler sa chaise de +poste pour se rendre à l'armée du Rhin. À six heures du matin, on appela +les princes pour assister aux prières des agonisants, et depuis six +heures jusqu'à minuit Louis XV tomba dans une espèce d'agonie. Le nez du +Roi enflait, ses yeux changeaient, sa poitrine s'emplissait... Les +médecins avaient perdu la tête, et le mourant était abandonné aux +empiriques. Un chirurgien d'Alsace, nommé Moncerveau, qui vivait à Metz, +lui donnait une dose d'émétique qui amenait une évacuation et un +soulagement. La nuit du dimanche au lundi était encore terrible, et le +lundi matin, le chapelain qui lui portait, après la messe, le corporal à +baiser était effrayé de l'immobilité du Roi. Un mieux cependant se +produisait vers le 17. Le 23, Dumoulin déclarait que le Roi était hors +de danger, et le 26 comme première marque de convalescence on lui +faisait la barbe et on lui donnait du pain dans du bouillon.] + +[535: Les deux soeurs quittaient Metz le 14 août et arrivaient le 20 août +à Plaisance, où elles séjournaient avant leur rentrée à Paris.] + +[536: «Dumoulin, disent les _Mémoires de Maurepas_, qui est arrivé à +midi et demi (dimanche 16), l'a trouvé bien: il a même dit au Roi qu'il +aurait part aux bénéfices sans en avoir eu les charges; en lui tâtant le +ventre, il lui a dit: Votre Majesté a le ventre d'une fille, il est dans +un état qui tend à sa convalescence.»] + +[537: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux_. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[538: Malgré toutes les précautions prises pour que la Reine et la +favorite ne se rencontrassent pas, de Luynes dit qu'elles se croisèrent +à Bar-le-Duc.] + +[539: On voit que la duchesse de Châteauroux est toujours préoccupée +d'être remplacée par sa soeur, madame de Flavacourt. La voiture de la +duchesse s'était, en effet, croisée avec la voiture de la _Poule_. +Madame de Flavacourt avait si bien supplié la Reine de l'emmener, que +celle-ci avait maladroitement cédé. Cependant, dans les premiers jours, +la Reine empêchait madame de Flavacourt de monter chez le Roi. Le 6 +septembre, premier jour de la semaine de madame de Flavacourt, la Reine +ne paraissait pas au dîner du Roi, pour que la soeur de madame de la +Tournelle n'apparût pas aux yeux du Roi, au grand jour et toute seule. +Elle n'entrait que le soir avec toutes les autres dames, à l'heure du +souper. Mais le Roi chez lequel on craignait une émotion, un ressouvenir +des deux soeurs ne laissait rien apparaître. Toutefois, soit la +connaissance du blâme général pour sa complaisance, soit la gêne que +mettait la soeur des deux favorites dans la petite cour groupée autour du +convalescent, la Reine, lors de son départ pour la cour de son père, +disait assez sèchement à madame de Flavacourt qu'elle ne pouvait la +ramener et la laissait regagner Paris à ses frais et à sa guise.] + +[540: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[541: _Vie privée de Louis XV_. Londres, 1785, t. II.--_Les amours de +Zéokinizul, Roi des Kofirans_. Amsterdam, 1747.--À la +Ferté-sous-Jouarre, où les deux soeurs furent reconnues, les paysans, +sans l'intervention d'un notable du pays, brisaient les voitures et +mettaient en pièces les deux favorites.] + +[542: Il s'agit du projet de son voyage à Strasbourg. La Reine demandait +à suivre le Roi qui, endoctriné par Richelieu, refusait sa demande +presque impoliment.] + +[543: D'Argenson qui, au dire de Soulavie, lors de l'expulsion de la +duchesse, lui avait adressé un geste de hauteur et de mépris, voyant +l'amour renaître chez le Roi, cherchait à se rapprocher d'elle et de +Richelieu.] + +[544: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[545: Cette lettre que madame de Châteauroux voulait faire parvenir au +Roi dans un moment favorable, ne lui était remise que le 10 octobre, +dans son passage à Saverne pour se rendre au siège de Fribourg.] + +[546: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.] + +[547: Lettre de la duchesse de Châteauroux, publiée dans +l'_Isographie_.--La voici toute entière: + + _À Plaisance, _4_ mai _1745. + +_Vous ettes charmant, cher oncle, de me tenir parole et de me donner +tous les jours des nouvelles du Roy. Je vous en ay une obligation que je +ne peut vous dire. Cela augmenteroit, si cela etoit possible, l'amitié +que j'ay pour vous. Je m'ennuye à périr, cela ne paroît-il pas le plus +singulier du monde. Je ne reconnoit en moy ni madame de la Tournelle, ni +madame de Châteauroux, je suis une étrangère pour moy. Cela ne fait pas +une situation agréable au moins, cher oncle. Je ne sçay pas combien +cette mauvaise plaisanterie durera, mais elle ne vaut rien du tout. Je +vous écriré plus au long par le courrier; en attendant, je vous souhaite +toute sorte de bonheur et de prospérité. + + La D. de Châteauroux. + +À Monsieur le duc de Richelieu à l'armée de Flandres._ (Collection +d'Aimé Martin.)] + +[548: Dans un journal de la campagne de Louis XV en 1744 ou _mémorial +essentiel_ pour rédiger l'histoire curieuse des intrigues, etc. publié +dans les _Mémoires de Maurepas_, nous trouvons à la date du 19 +septembre: «Le Roi dit du bien de Richelieu au maréchal de Noailles, +afin qu'il revienne près de lui.» Il est un autre document plus +significatif daté du lendemain et que nous trouvons aux Archives: + +Aujourd'huy 20 septembre 1743. Le Roy étant à Metz et ayant accordé à la +duchesse de Lauraguais une pension de 9,000 livres pour en jouir à +compter du jour de son mariage et désirant lui donner un titre qui +assure cette grâce, Sa Majesté a déclaré et déclare, veut et entend que +ladite dame duchesse de Lauraguais jouisse, sa vie durant, de la somme +de 9,000 livres de pension et qu'elle en soit payée par chacun an à +commencer du 23 février 1743 sur ses simples quittances par les gardes +du Trésor Royal présents et à venir... Registre du Secrétariat d'État. +Registre O/1 88.] + +[549: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection +Leber. Bibliothèque de Rouen.--Dans ce mois d'octobre, la duchesse de +Châteauroux semble assurée de sa rentrée en faveur, et fait de la +protection comme si elle était favorite. Voici une lettre de la fin du +mois adressée à Richelieu: + + _À Paris, ce 25 octobre. + +Voilà un mémoire, cher oncle, qui vous expliquera ce que l'on désire de +vous pour M. du Fesy, reellement si vous le pouves vous feré tres-bien, +car il est bien facheux pour luy d'avoir manques l'affaire des postes et +celle-cy le dédommageroit en quelques façons, enfin je suis chargé de +vous presser très fort pour que vous luy accordies et je m'en acquitte. +Par votre dernière lettre, je vous vois de très méchante humeur, et je +ne peux pas dire que vous ayé tort, car tout ce qui vous est arrivée est +fort désagréable et je l'ay senty je vous assure encore mieux que vous. +Mais pourquoy ne songerions nous a vous faire envoyer au devant de la +dauphine, lon dit que la commission est encore plus honorable que +l'autre, j'en parlé hier avec le cardinal de Tencin qui aprouva mon +idée; qu'en dite vous, si vous laprouviez nous chercherions les moyens +de la faire parvenir jusqu'au roy, mais sur toute chose n'ayé pas l'air +d'y songer et n'en parlé a personne, car si nous ne réussissons pas ce +seroit encore pis, je voulois vous ecrire fort longuement aujourd'hui, +mais j'ay été malade comme une bete toute ma journée de ma colique. Vous +n'auré qu'un petit bonsoir, ce maudit siège (le siège de Fribourg) me +fait trembler, je ne peut pas vous dire les inquietudes que vous me +causè, car je regarderé comme une espèce de miracle si il y en a un de +vous qui en revienne; vous scavez, cher oncle, comme je vous aime je +vous assure que je ne suis point changé et qu'au contraire je vous aime +si cela est possible encore davantage._ (Lettres autographes de la +duchesse de Châteauroux. Bibliothèque de Rouen.] + +[550: La lieutenance de Belle-Isle dont parle madame de Châteauroux, est +la lieutenance générale de Pologne, qui lui avait été donnée par le Roi +de Pologne le 1er octobre 1744.] + +[551: Le chevalier de Grille cité fréquemment dans les lettres de madame +de Tencin comme un ami intime de madame de Châteauroux.--Le duc de +Luynes dit dans son journal, à la date du samedi 25 janvier: «On sut +hier au soir ici que le Roi a donné à M. le chevalier de Grille la +compagnie des grenadiers à cheval: Le chevalier de Grille est fort ami +de madame la duchesse de Châteauroux et depuis longtemps.»] + +[552: Le Roi arrivait à Paris le 13 novembre au soir, il entendait le 14 +le _Te Deum_ à Notre-Dame, le 16 il allait dîner à l'Hôtel de Ville, de +là se rendait au Salut des Grands-Jésuites de la rue Saint-Antoine, puis +parcourait toutes les illuminations de Paris jusqu'au bout de la rue +Saint-Honoré. Soulavie qui a la spécialité des autographes suspects, +cite une lettre de la duchesse de Châteauroux qui dit s'être mêlée à la +foule pour voir le BIEN-AIMÉ, et avoir été arrachée de sa contemplation +amoureuse par «_Voilà sa p..._» La lettre est-elle vraie, et l'injure +a-t-elle été subie? Ce qu'il y a de certain, c'est que quelques jours +après, sur la nouvelle de la reprise de la favorite par le Roi, il +courait à la halle cette phrase pittoresque: «Il reprend sa _guinche_, +eh bien! s'il retombe malade, il n'aura pas de nous un _Pater_.» La +lettre donnée par Soulavie est redonnée dans la _Vie privée de +Richelieu_ au milieu d'un certain nombre de lettres de la duchesse de +Châteauroux. Ces lettres, qui sont jointes à des lettres de Louis XV +beaucoup plus incontestables, je ne les crois pas absolument fabriquées, +et cependant je n'ai qu'une très-médiocre confiance dans leur parfaite +authenticité, n'y retrouvant pas le ton hautain, les allures viriles, +les expressions énergiques et triviales qui sont la signature des +lettres de la collection Leber.] + +[553: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[554: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VIII.] + +[555: _Fragment des Mémoires de madame de la duchesse de Brancas_. +Lettres de Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802. Ce sont les seuls +mémoires qui parlent d'une entrevue secrète à Versailles.] + +[556: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.] + +[557: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.] + +[558: Narbonne, le commissaire de police de Versailles, raconte que le +chancelier ayant conjuré M. de Châtillon en son nom et au nom de tout le +royaume de ne pas emmener le Dauphin, avait fini par lui dire: +«Monsieur, vous vous en repentirez»; à quoi, M. de Châtillon avait +répondu qu'il prenait à son compte les suites de l'événement. Il avait +ordre de ne s'avancer que jusqu'à Châlons, puis jusqu'à Verdun; mais +ayant résolu dès Versailles de mener le Dauphin jusqu'à Metz, il passait +outre, et le Dauphin arrivait à Metz le lundi à quatre heures. On ne +jugeait pas à propos d'annoncer cette arrivée au Roi qui avait donné un +ordre contraire. La fièvre du Roi était encore considérée comme ayant un +caractère de malignité en même temps qu'on craignait une scène +d'attendrissement pour son état de faiblesse. Ce n'était donc que le +jeudi que l'on demandait au Roi s'il trouvait bon que le Dauphin vint à +Metz et ce n'était que le lendemain vendredi que le Dauphin était censé +arriver à Metz. Le Roi le voyait ce jour-là, et faisait une réception +très-froide au prince et à son gouverneur.] + +[559: Le Roi avait eu connaissance de cette correspondance par Vauréal, +son ambassadeur en Espagne.] + +[560: Le duc était déjà exilé. Le 10 novembre, avant l'arrivée du Roi à +Paris, le duc de Châtillon recevait une lettre de cachet datée du 17 +octobre, par laquelle le Roi lui ordonnait de se rendre dans ses terres +et d'y rester jusqu'à nouvel ordre. Un ordre particulier portait que +madame de Châtillon suivît son mari. L'exil du ménage n'était levé que +dix ans après par la protection de madame de Pompadour.] + +[561: M. de Balleroy, ancien gouverneur du duc de Chartres, et qui +passait pour avoir composé le véritable discours que l'évêque de +Soissons avait tenu contre la duchesse de Châteauroux, lorsque Louis XV +avait reçu l'extrême-onction, avait été aussi exilé, le lendemain du +jour où l'on avait connu l'exil du duc de Châtillon.] + +[562: Fitz-James, l'évêque de Soissons détesté, était exilé dans son +diocèse, non par lettre de cachet, mais verbalement. Lorsqu'il voulait +revenir à la cour pour le mariage de la Dauphine, le Roi lui faisait +dire que sa disgrâce était très-réelle. Plus tard, Louis XV s'opposait à +sa promotion au cardinalat. Fitz-James s'en vengeait en continuant à +entretenir le Roi de canons et de foudres vengeresses contre les rois +adultères, et il avait beau jeu; Compiègne étant du diocèse de +Soissons.] + +[563: Louis XV ne sévit pas contre son confesseur Pérusseau, mais, en +souvenir de la cruelle incertitude où il avait laissé madame de +Châteauroux à Metz, il s'amusa à le tenir dans l'inquiétude d'un +remplacement suspendu pendant de longues années sur sa tête.] + +[564: La lettre de cachet adressée au duc de La Rochefoucauld était de +la plus grande dureté. La voici: «Vous manderez à M. de La Rochefoucauld +que je suis fort mécontent de sa conduite et qu'il reste à la +Roche-Guyon jusqu'à nouvel ordre. Si cependant il a quelques affaires +qui demandent sa présence à Paris, il m'en fera demander la permission; +il ne pourra aller que de la Roche-Guyon à Liancourt et de Liancourt à +la Roche-Guyon. Mandez-lui aussi qu'il se tient bien des propos dont je +suis instruit et que l'on augmente.»] + +[565: Quant au duc de Bouillon, il allait être envoyé non à Navarre, +mais dans un château du duché d'Albret qui n'était pas habité depuis +deux cents ans, quand madame de Lesdiguières qui était de ses amis et +qui avait pour ainsi dire élevé la duchesse de Châteauroux, était +avertie de l'ordre d'exil. Elle faisait prier madame de Châteauroux de +passer chez elle, lui disait qu'il était honteux pour la gloire du Roi +qu'il exilât un de ses grands officiers qui venait de lui montrer autant +d'attachement dans sa grande maladie, et lui déclarait que, comme il ne +dépendait que d'elle de faire changer cet ordre, elle ne lui +pardonnerait jamais et ne la verrait de sa vie, si l'ordre n'était +changé.» L'ordre ne fut pas donné.] + +[566: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--Cette lettre de madame de +Châteauroux n'est pour ainsi dire qu'une reproduction du billet du Roi +et du discours dicté par Louis XV à Maurepas.] + +[567: _Mémoires du duc de Luynes_, t. I.] + +[568: Ce billet, qui n'était que la répétition de celui dont madame de +Châteauroux avait envoyé un extrait dans sa lettre à madame de +Boufflers, courait, en copies manuscrites, le soir de ce jour, tout +Paris.] + +[569: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, vol. VII.] + +[570: De Luynes affirme qu'elle prononça cette phrase, ou la phrase, +«_Cela est sans conséquence._»--Selon madame de Brancas, il n'y aurait +eu d'autres paroles, entre la favorite et le ministre, que ces seuls +mots: «_Donnez-moi les lettres du Roi et allez-vous-en._» J'ai une plus +grande confiance dans le récit du duc de Luynes, repris entièrement par +Soulavie, récit que le duc semble tenir de Maurepas lui-même.] + +[571: Le bruit courut que l'arrivée inopinée de Maurepas dans un temps +critique avait amené une révolution qui avait entraîné la mort de la +duchesse. De Luynes combat ce bruit. Il affirme que la duchesse n'avait +point ses règles, au moment de la visite de Maurepas, qu'elle était, +d'ailleurs avertie d'avance de la visite par le Roi; reconnaît qu'il est +vrai qu'elle était dans son lit, le mercredi à six heures du soir, mais +il nous apprend qu'elle sortit dans la soirée, pour aller chez mesdames +de Lesdiguières et de Brancas. Ce fut seulement le lendemain, le jeudi +26, jour où elle devait signer le bail d'une maison dans le quartier de +l'hôtel de feu madame la Duchesse, qu'elle tomba vraiment malade et fut +saignée pour le première fois.] + +[572: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.] + +[573: Le duc de Luynes affirme qu'elle n'avait pour toute fortune que 60 +actions qui lui avaient été données au moment de son mariage par feu M. +le Duc, qui se croyait son père. Le désintéressement des trois soeurs ne +peut être nié. Madame de Mailly coûta très-peu de chose à l'État, madame +de Vintimille ne voulut accepter que le nécessaire. Quant à madame de +Châteauroux, avide de grandeurs et de dignités et même de revenus lui +permettant de tenir un grand état de maison, elle n'eut point l'amour de +l'argent de madame de Pompadour. Elle dédaigna les offres des hommes +d'affaires, qui, pour une simple préférence, lui offraient des millions. +Et Soulavie déclare avoir vu une lettre d'elle adressée à Richelieu, où +elle traitait une de ces offres de _grossièreté indigne_.] + +[574: Voici le récit que Soulavie et Boisjourdain donnent de cette +entrevue: «Madame de Modène lui ayant dit que sa soeur, madame de +Flavacourt, était venue pour la voir, madame de Châteauroux lui +répondit: _Ah! je suis bien fâchée qu'on l'ait laissée aller, +pouviez-vous douter que je n'eusse eu grand plaisir à la voir?_ Madame +de Modène lui répliqua: «Je suis bien charmée de votre façon de penser +pour elle; car elle est là, et je ne savais comment vous l'annoncer». +Elle la fit donc entrer et l'embrassa en lui disant: «_Ma soeur, vous +vous étiez retirée, pour moi j'ai toujours conservé pour vous les mêmes +sentiments._» Madame de Flavacourt lui baisa les mains en fondant en +larmes.--Une chose curieuse c'est que, malgré l'affirmation de Soulavie +qui fait mourir la duchesse de Châteauroux dans les bras de madame de +Mailly, la duchesse ne voulut pas recevoir sa soeur. Le duc de Luynes +affirme que madame de Mailly, s'étant adressée inutilement à Vernage, se +présenta plusieurs fois à la porte de sa soeur sans pouvoir être reçue.] + +[575: L'auteur de la _Vie privée de Richelieu_ donne à la date du 2 +décembre une lettre de d'Argenson à Richelieu qui ne me semble pas +fabriquée. La voici: «Je ne puis vous entretenir d'autre chose, +Monsieur, que de l'inquiétude où nous met madame de Châteauroux... +L'embarras de la tête qui subsiste est le plus terrible. Cependant elle +répond juste à toutes les questions qu'on lui fait. Vernage assure même +que dans cette maladie-ci qui est assez commune dans Paris, la plupart +de ceux qui en reviennent ont eu des symptômes beaucoup plus forts que +madame de Châteauroux n'en a eu jusqu'ici, qu'on ne devait pas même +regarder l'affaire comme désespérée, si l'on voyait ce même accident +augmenter. Les évacuations du ventre avaient bien été ces jours passés +et il est fâcheux qu'elles aient été aujourd'hui moins abondantes. Cet +accident cependant n'est pas décisif, et outre qu'après de grandes +évacuations, il n'est pas étonnant qu'elles diminuent, vous pouvez vous +souvenir que nous avons éprouvé les mêmes variations dans la maladie du +Roi et il y a sans doute des moyens qu'on emploiera pour rendre la +liberté au ventre. + +«Voila donc quel est dans ce moment-ci le sujet de nos alarmes et +désespérances, mais au milieu d'une pareille situation vous pouvez juger +de celle du maître et de ceux qui lui sont véritablement attachés. Je ne +puis vous exprimer à quel point je partage sa douleur pour lui, pour +elle et pour tous ceux qui pensent comme nous. Je suis indigné de la +joie interne et masquée des vilaines gens que je vois sans cesse autour +de lui avec un dehors composé, qui jouissent de la peine de leur pauvre +maître et qui désireroient bien la voir portée au dernier période. Dieu +veuille que sa santé n'y succombe pas! Il a un visage qui fait trembler +et il passe malgré cela une partie de la journée dans la +représentation...»] + +[576: À la date du 6 décembre, le nonce du pape Durini mandait à Benoit +XIV: «La Châteauroux est pour ainsi dire dans un état complètement +désespéré par suite d'une fièvre maligne accompagnée d'un transport au +cerveau; le mal s'est déclaré le jour même où elle apprenait que le Roi +la rappelait à la cour. On prétend que le Roi est venu la voir la nuit +avant sa confession au P. Segau (Ségaud), jésuite de distinction. Elle a +reçu depuis le viatique. Les médecins conservent donc bien peu +d'espérance qu'elle puisse se rétablir» (Lettere di Mgr Carlo Durini +arcivescovo di Rodi, nunzio apostolico in Parigi, al cardinal Valenti, +secretario di stato per Benedetto XIV. _Curiosità storiche raccolte da +Felice Calvi_. Milano, Antonio Valardi, 1878.)] + +[577: Le Roi avait envoyé à la chapelle et à la paroisse faire part de +son intention qu'il fût dit des messes pour demander à Dieu la guérison +de madame de Châteauroux.] + +[578: Barbier dit que toute la cour vint se faire inscrire à la porte de +la duchesse où l'on donnait régulièrement le bulletin.] + +[579: D'Argenson dit, à la date du 17 novembre, que sans cette fluxion +la belle duchesse eût reparu au cercle de la Reine.] + +[580: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.] + +[581: Le Roi partait avec M. le Premier et M. d'Harcourt, capitaine des +gardes en quartier. Il était si pressé de quitter Versailles que de +Meuse qui n'était pas avec lui au moment où il prenait cette +détermination ne pouvait arriver assez à temps pour monter en voiture +avec lui et était obligé de le rattraper dans sa chaise. Là à la Muette +le nonce du pape Durini dit qu'il ne discontinuait pas de pleurer, +s'accusant de la mort de la duchesse et l'attribuant aux scènes de Metz. +Il passait quelques jours complètement renfermé avec les amis +particuliers de madame de Châteauroux: MM. d'Ayen, de Luxembourg, de +Gontaut, de la Vallière et M. de Soubise accouru à la Muette. Il avait, +dans sa douleur, plaisir à vivre seulement avec ceux qui lui parlaient +de la morte et il nommait, pour le voyage de Trianon, mesdames de +Modène, de Boufflers, de Bellefond, les trois femmes qui avaient vu +madame de Châteauroux pendant sa maladie. Il avait envoyé un courrier à +Richelieu qui tenait les États du Languedoc. Pendant le séjour de +Trianon, le prince de Conti, qui avait été fort amoureux de la duchesse, +étant arrivé un matin de fort bonne heure, le Roi le faisait entrer +pendant qu'il était au lit, l'entretenait seul pendant toute une heure, +lui parlant avec force larmes de cette femme qu'ils avaient tous deux +aimée. C'était encore une entrevue pleine d'attendrissement que celle +que le Roi avait au commencement de janvier avec madame de Lauraguais +qui ne savait que depuis quelques jours la mort de sa soeur. Il lui +prêchait la résignation, lui disant: «Madame, Dieu vous a frappée, il +m'a frappé aussi; je croyais n'avoir qu'à désirer, mais Dieu en a +disposé autrement. Il faut adorer sa main et se soumettre.» Puis, ce Roi +en lequel la religion et le tempérament amoureux se livraient de +continuels combats, envoyait ses soupers dans son appartement, lui +donnait les loges de Nantes qu'aura plus tard madame du Barry, reprenait +ses habitudes avec elle, en en faisant la maîtresse intérimaire entre +madame de Châteauroux et madame de Pompadour.] + +[582: Bois-Jourdain raconte que ce jour le Roi ne put soutenir la séance +du Conseil jusqu'à la fin et dit à ses ministres: «Messieurs, finissez +le reste sans moi.»] + +[583: Le nonce du pape Durini écrit le 13 décembre: «Le mardi 8 courant, +madame de Châteauroux mourut assistée par un religieux jésuite et +donnant des signes de repentir, au milieu d'une chambre pleine de +seigneurs de la cour selon l'habitude détestable de cette nation de +mourir en public.»] + +[584: La _remarquable histoire de la vie de la défunte Anne Marie de +Mailly, duchesse de Châteauroux, favorite de Louis quinzième, roi de +France_ (publiée en allemand en 1746) donne à propos du testament de la +femme, un détail sur l'achat de dentelles pendant la campagne de 1744 +qui ne se trouve que là. Je crois n'avoir pas besoin de dire qu'il y a +une grande exagération dans la note de l'écrivain allemand, enfin la +voici telle qu'elle a été rédigée. «Par son testament elle (la duchesse +de Châteauroux) institua la duchesse de Lauraguais héritière de ses +meubles et objets précieux. Cela se monte à plusieurs millions entre +autres pour un million de dentelles qu'elle avait achetées pendant son +séjour en Flandres. Le duché de Châteauroux fait retour à la couronne; +le roi a cependant ordonné de payer aux trois soeurs sur ce duché une +rente viagère de 25,000 livres.»] + +[585: Le P. Segaud qui l'avait assistée à ses derniers moments, +racontait que l'entretenant de la confiance que nous devons avoir à la +sainte Vierge, la duchesse lui avait dit que dans tous les temps elle +avait porté sur elle une petite médaille de la sainte Vierge et qu'elle +avait demandé deux grâces par son intercession: l'une de ne point mourir +sans sacrements, l'autre de mourir le jour d'une des fêtes de la +Vierge.] + +[586: Madame la Dauphine, se trouvant très-bien le premier mercredi de +février 1757, prenait sa tasse de chocolat d'habitude. L'instant d'après +elle se trouvait mal; les syncopes, une perte effroyable survenaient... +Tronchin appelé parlait d'une _crise surnaturelle_ et madame Adélaïde +lui administrait _le contre-poison de madame de Verrue_ qu'elle tenait +de la princesse de Carignan et qu'elle avait toujours dans les cassettes +qui la suivaient. Par hasard, ce jour-là, madame Adélaïde qui préparait +tous les jours le chocolat de la princesse ne l'avait pas fait. Beccari +des petits appartements fut soupçonné; Dour, garçon d'office, lui avait +vu apprêter la tasse de chocolat suspecte et avait dit qu'il ne +comprenait pas comment il fallait autant de temps pour préparer une +tasse de chocolat, et pourquoi on y faisait entrer autant d'ingrédients, +des eaux qu'on tirait de divers flacons.] + +[587: _Aqua tofana._] + +[588: _L'Espion dévalisé_. Londres, 1781.] + +[589: De Luynes confirme les propos de madame de Châteauroux disant que +pendant sa maladie elle avait été empoisonnée à Reims dans une +médecine.] + +[590: Madame de Brancas dit que Maurepas partit à midi de Versailles, +qu'il ne fit que changer de voiture en arrivant chez lui, alla quelque +part avant de se rendre chez madame de Châteauroux, chez laquelle il ne +se rendit qu'à la fin de la journée, et elle se demande où il alla, avec +qui il s'aboucha avant la visite. Elle ajoute qu'à peine la duchesse eut +lu la lettre du Roi, elle sentit d'insupportables douleurs aux yeux et à +la tête. Ce récit doit être accepté avec la plus grande défiance. La +femme qui écrit cela ne dit-elle pas quelques lignes plus bas: «À peine +le Roi sut-il la mort de madame de Châteauroux qu'il exila M. de +Maurepas à Bourges.»] + +[591: _Mémoires de madame du Hausset_, publiés par M. F. Barrière. +Lettre adressée à M. de Marigny et qui s'est trouvée jointe au cahier du +journal de madame du Hausset.--Richelieu et le bailli de Grille, +l'intime ami de madame de Châteauroux, répétaient à tout le monde +qu'elle était morte très-naturellement.] + +[592: On adonné mille raisons à la mort de madame de Châteauroux. Nous +avons déjà dit que le duc de Luynes rejette absolument comme cause de la +mort de la duchesse une révolution morale survenant dans un temps +critique; cependant un contemporain la fait mourir pour s'être dégarnie +et baignée dans ce moment. Un petit livre rarissime, une espèce de +continuation du pamphlet de mademoiselle Fauque, livre que je n'ai pas +cité dans la bibliographie de madame de Pompadour et qui a pour titre: +_Mémoires pour servir à l'histoire de la marquise de Pompadour._ +(Londres, aux dépens du sieur Hooper, à la Tête de César, 1763), déclare +que la duchesse de Châteauroux est morte des suites d'une tentative +d'avortement.] + +[593: _Mémoires du duc de Luynes_, t VI.--Il affirme qu'il y avait aussi +un commencement d'inflammation d'un poumon.] + +[594: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_.--Lettres de +Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802.] + +[595: Le duc de Luynes dit au mois de décembre 1743: Madame de Mailly +s'aperçoit présentement que l'aveuglement de sa passion «allait au point +qu'il l'empêchait de sentir toute la dureté du caractère du Roi, +quoiqu'elle ait pu le remarquer souvent et qu'elle l'éprouvât +elle-même.» Et madame de Tencin, dans une lettre de 1744, parle d'une +conversation de madame de Mailly qui lui fait dire fort injustement que +l'ancienne favorite n'avait jamais aimé le Roi de bonne foi.] + +[596: Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. _Revue rétrospective_, +t. V.] + +[597: Il semble toutefois en ces premières années de sa conversion que +l'ancienne favorite n'était point encore maîtresse de ses ressentiments. +Madame de Tencin parle d'une lettre de madame de Mailly adressée au duc +de Charost au moment de la campagne de 1744, lettre dans laquelle elle +lui demande si _les vivandières suivraient l'armée_; et à quelque temps +de là elle faisait un portrait de sa soeur, la duchesse de Châteauroux, +qu'elle terminait en disant qu'elle était «_une sotte de premier rang_». +Lors de la maladie du Roi à Metz au mois d'août 1744, Barbier dit que +madame de Mailly ne quittait pas les églises de Paris.] + +[598: Chronique du règne de Louis XV. _Revue rétrospective_, t. V.--On +parlait dans ce temps d'un projet que madame de Mailly avait de fonder +une maison aux environs de Paris, où elle élèverait de jeunes personnes. +M. de Noailles applaudissait à ce projet et devait demander +l'autorisation du Roi.] + +[599: Soulavie affirme tenir le fait du maréchal de Mailly.] + +[600: Madame de Mailly mourait le 30 mars d'une fluxion de poitrine, le +huitième jour de sa maladie, à l'âge de quarante et un ans. Elle était +soignée avec une grande affection par son père qui l'aimait beaucoup. +Madame de Pompadour dit dans une lettre à son frère: «_La pauvre madame +de Mailly est morte, j'en suis réellement fâchée; elle étoit +malheureuse, le Roy en est touché_. Dans une autre lettre adressée à la +comtesse Lutzelbourg elle répète ses regrets presque dans la même +phrase.--Voici l'extrait de Barbier à propos de sa mort: «Cette pauvre +comtesse est morte à quarante et un ans... Le P. Boyer, ancien +prédicateur de l'Oratoire, était mort aussi d'une fluxion de poitrine +huit ou dix jours auparavant, ce qui avait d'autant plus frappé madame +de Mailly, qu'il était dans son intimité ainsi que le P. Renault. Après +les exercices de piété, ces gens-là ne se quittaient pas, mangeaient +très-souvent ensemble et faisaient, dit-on, très-bonne chère, ce qui +faisait même plaisanter quelquefois.] + +[601: En décembre 1743, le duc de Luynes dit: «Les dettes de madame de +Mailly ne sont pas encore payées à beaucoup près; on a retranché aux +créanciers une partie de ce qu'ils demandoient, et on a payé un à-compte +d'un sixième tout au plus; on veut encore faire de nouveaux +retranchements, et le projet est à ce qu'il paroît de payer des +à-comptes de temps en temps. Cet arrangement est présentement la seule +chose qui fasse de la peine à madame de Mailly.» En 1751 le duc de +Luynes ajoute que madame de Mailly avait su que plusieurs des marchands +avaient perdu dans les accommodements qui avaient été faits.] + +[602: Soulavie nous apprend que lors de la démolition du cimetière des +Innocents en 1785, on trouva son cercueil, que sa famille fit +transporter dans un nouveau cimetière hors les murs, où elle fut +confondue avec tous les morts.] + +[603: Ces deux lettres forment le complément de la correspondance de +madame de Vintimille avec madame du Deffand, publiée dans la +_Correspondance inédite de madame du Deffand_. Paris, 1809, t. 1.] + +[604: Le comte du Luc, frère de l'archevêque de Paris et son beau-père, +était mort quelques jours avant.] + +[605: Correspondance inédite de la duchesse de Châteauroux avec le +maréchal duc de Noailles à l'armée de Flandre, 1743-1744. (Bibliothèque +Nationale. Manuscrits _S. F. Recueil de lettres autographes, +dix-huitième siècle_.) Nous donnons ici les lettres que nous n'avons pas +insérées dans le corps du texte.] + +[606: Cette dernière lettre fait partie de la collection d'autographes +de feu M. Chambry et m'a été communiquée par lui.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Duchesse de Chateauroux et ses +soeurs, by Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX *** + +***** This file should be named 38118-8.txt or 38118-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/1/1/38118/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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