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+The Project Gutenberg EBook of La Duchesse de Chateauroux et ses soeurs, by
+Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Duchesse de Chateauroux et ses soeurs
+
+Author: Edmond de Goncourt
+ Jules de Goncourt
+
+Release Date: November 24, 2011 [EBook #38118]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SŒURS
+
+PAR
+
+EDMOND ET JULES DE GONCOURT
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+Revue et augmentée de lettres et documents inédits
+
+TIRÉS DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE ROUEN, DES
+ARCHIVES NATIONALES ET DE COLLECTIONS PARTICULIÈRES
+
+PARIS
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+
+1906
+
+
+
+
+AU COMTE
+
+ÉDOUARD LEFEBVRE DE BÉHAINE
+
+MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE DE FRANCE EN BAVIÈRE
+
+
+
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+
+
+En donnant ces volumes au public, nous achevons la tâche que nous nous
+étions imposée. L'histoire du dix-huitième siècle que nous avons tenté
+d'écrire est aujourd'hui complète. Chacune des périodes de temps,
+chacune des révolutions d'état et de mœurs qui constituent le siècle,
+depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, a été étudiée par nous, selon notre
+conscience et selon nos forces. L'_Histoire des maîtresses de Louis XV_
+mène le lecteur de 1730 à 1775; l'_Histoire de Marie-Antoinette_ le mène
+de 1775 à la Révolution; l'_Histoire de la société française pendant la
+Révolution_ le mène de 1789 à 1794; l'_Histoire de la société française
+pendant le Directoire_ le mène enfin de 1794 à 1800. Ainsi tout le
+siècle tient dans ces quatre études, qui sont comme les quatre âges de
+l'époque qui nous a précédés et de la France d'où sont sortis le siècle
+contemporain et la patrie présente.
+
+Le titre de ces livres suffirait à montrer le dessein que nous avons eu,
+et le but auquel nous avons osé aspirer. C'est par l'histoire des
+maîtresses de Louis XV que nous avons essayé l'histoire du règne de
+Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essayé
+l'histoire du règne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la société
+pendant la Révolution et pendant le Directoire que nous avons essayé
+l'histoire de la Révolution.
+
+Ajoutons cependant à cette signification des titres les courtes
+explications nécessaires à la justification, à l'intelligence et à
+l'autorité d'une histoire nouvelle.
+
+ * * * * *
+
+Aux premiers jours où, dans les agrégations d'hommes, l'homme éprouve le
+besoin d'interroger le passé et de se survivre à lui-même dans l'avenir;
+quand la famille humaine réunie commence à vouloir remonter jusqu'à ses
+origines, et s'essaye à fonder l'héritage des traditions, à nouer la
+chaîne des connaissances qui unissent et associent les générations aux
+générations, ce premier instinct, cette première révélation de
+l'histoire, s'annonce par la curiosité et la crédulité de l'enfance.
+L'imagination, ce principe et cette faculté mère des facultés humaines,
+semble, dans ces premières chroniques, éveiller la vérité au berceau.
+C'est comme le bégayement du monde où confusément passent les rêves de
+sa première patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est
+énorme et monstrueux, tout y est flottant et poétique comme dans un
+crépuscule. Voilà les premières annales, et ce qui succède à ces
+recueils de vers mnémoniques, hier toute la mémoire de l'humanité, et
+toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son âge:
+l'Histoire commence par un conte épique.
+
+Bientôt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards
+satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut
+du ciel aux sociétés d'hommes, les hommes se lient par la loi et le
+droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La
+pratique de la politique apporte l'expérience à l'esprit humain. Dans
+toutes les facultés humaines, il se fait la révolution qui substitue la
+parole au chant, l'éloquence à l'imagination. Le rapsode est devenu
+citoyen, et le conte épique devient un discours: l'histoire est une
+tribune où un homme doué de cette harmonie des pensées et du ton que les
+Latins appelaient _uberté_ vient plaider la gloire de son pays et
+témoigner des grandes choses de son temps.
+
+Puis arrive l'heure où les crédulités de l'enfance, les illusions de la
+jeunesse abandonnent l'humanité. L'âge légendaire de la Grèce est fini;
+l'âge républicain de Rome est passé. La patrie est un homme et n'est
+plus qu'un homme; et c'est l'homme même que l'Histoire va peindre. Il
+s'élève alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien
+nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des
+fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la
+déposition de l'humanité, la conscience même du genre humain.
+
+Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hérodote,
+oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite.
+L'Histoire humaine, voilà l'Histoire moderne; l'histoire sociale, voilà
+la dernière expression de cette histoire.
+
+Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une
+société. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses détails, dans
+la généralité de son génie aussi bien que dans la particularité de ses
+manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des
+peuples, les symptômes publics et extérieurs d'un état ou d'un système
+social, les guerres, les combats, les traités de paix, qui occuperont et
+rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera à l'histoire
+qu'oublie ou dédaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire privée
+d'une race d'hommes, d'un siècle, d'un pays. Elle étudiera et définira
+les révolutions morales de l'humanité, les formes temporelles et locales
+de la civilisation. Elle dira les idées portées par un monde, et d'où
+sont sorties les lois qui ont renouvelé ce monde. Elle dira ce caractère
+des nations, les mœurs, qui commandent aux faits. Elle retrouvera, sous
+la cendre des bouleversements, cette mémoire vivante et présente que
+nous a gardée, d'un grand empire évanoui, la cendre du volcan de Naples.
+Elle pénétrera jusqu'au foyer, et en montrera les dieux lares et les
+religions familières. Elle entrera dans les intimités et dans la
+confidence de l'âge humain qu'elle se sera donné mission d'évoquer. Elle
+représentera cet âge sur son théâtre même, au milieu de ses entours,
+assis dans ce monde de choses auquel un temps semble laisser l'ombre et
+comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton de l'esprit,
+l'accent de l'âme des hommes qui ne sont plus. Elle fera à la femme,
+cette grande actrice méconnue de l'histoire, la place que lui a faite
+l'humanité moderne dans le gouvernement des mœurs et de l'opinion
+publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misères et ses
+grandeurs, ses abaissements et ses grâces. Elle ne négligera rien pour
+peindre l'humanité en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou
+l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'écho, partout la vie
+d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres
+témoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la règle
+de ses institutions: l'esprit social,--clef perdue du droit et des lois
+du monde antique.
+
+Et lors même que cette histoire prendra pour cadre la biographie des
+personnages historiques, l'unité de son sujet ne lui ôtera rien de son
+caractère et ne diminuera rien de sa tâche. Elle groupera, autour de
+cette figure choisie, le temps qui l'aura entourée. Elle associera à
+cette vie, qui dominera le siècle ou le subira, la vie complexe de ce
+siècle; et elle fera mouvoir, derrière le personnage qui portera
+l'action et l'intérêt du récit, le chœur des idées et des passions
+contemporaines. Les pensées, les caractères, les sentiments, les hommes,
+les choses, l'âme et les dehors d'un peuple apparaîtront dans le
+portrait de cette personnalité où l'humanité d'un temps se montrera
+comme en un grand exemple.
+
+Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entière d'une
+société, il faudra que la patience et le courage de l'historien
+demandent des lumières, des documents, des secours à tous les signes, à
+toutes les traces, à tous les restes de l'époque. Il faudra que sans
+lassitude il rassemble de toutes parts les éléments de son œuvre, divers
+comme son œuvre même. Il aura à feuilleter les histoires du temps, les
+dépositions personnelles, les historiographes, les mémorialistes. Il
+recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux
+poëtes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra à ces
+feuilles éphémères et volantes, jouets du vent, trésors du curieux, tout
+étonnées d'être pour la première fois feuilletées par l'étude:
+brochures, _sottisiers_, pamphlets, _gazetins_, factums. Mais l'imprimé
+ne lui suffira pas: il frappera à une source nouvelle, il ira aux
+confessions inédites de l'époque, aux lettres autographes, et il
+demandera à ce papier vivant la franchise crue de la vérité et la vérité
+intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothèque et
+le cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cet
+historien: s'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre tout
+chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au-delà du papier imprimé ou
+écrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et
+d'autres monuments d'immortalité: il a, pour se témoigner au souvenir et
+durer au regard, le bronze, le marbre, le bois, le cuivre, la laine même
+et la soie, le ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le
+burin de ses graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces
+reliques d'un temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien
+cherchera et trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette
+inspiration d'un temps, sous la possession de son charme et de son
+sourire, que l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien que
+par les yeux dans le passé de son étude et de son choix, et à donner à
+son histoire cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il
+aura voulu peindre.
+
+Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette
+assimilation et cette intuition, nous l'avons tentée. Nos livres en ont
+indiqué, croyons-nous, les limites, le dessin général, les droits et les
+devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront payés, toutes nos
+ambitions seront satisfaites, si nous avons frayé à de meilleurs que
+nous la voie que nous avaient montrée Alexis Monteil et Augustin
+Thierry.
+
+ * * * * *
+
+Il nous reste à dire quelques mots du présent livre: _les Maîtresses de
+Louis XV_, pour en définir la moralité et l'enseignement.
+
+La leçon de ce long et éclatant scandale sera l'avertissement que la
+Providence s'est plu à donner à l'avenir par la rencontre en un même
+règne de trois règnes de femme, et la domination successive de la femme
+des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: madame de la
+Tournelle, de la femme de la bourgeoisie: madame de Pompadour, de la
+femme du peuple: madame du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de
+ces femmes montrera comment la maîtresse, sortie du haut, du milieu ou
+du bas de la société, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses
+vanités, ses illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses,
+ses fragilités, ses tyrannies et ses caprices, a tué la royauté en
+compromettant la volonté ou en avilissant la personne du Roi. Il
+convaincra encore les favorites du dix-huitième siècle d'une autre œuvre
+de destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la
+noblesse française. Il rappellera comment, par les exigences de leur
+toute-puissance, par les lâchetés et les agenouillements qu'elles
+obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces
+trois femmes anéantirent dans la monarchie des Bourbons ce que
+Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur;
+comment elles ruinèrent cette base d'un état qui est le gage du
+lendemain d'une société: l'aristocratie; comment elles firent que la
+noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui
+mourait sur les champs de bataille et celle qui donnait à la province
+l'exemple des vertus domestiques, enveloppée tout entière dans les
+calomnies, les accusations et les mépris de l'opinion publique, arriva
+comme la royauté, désarmée et découronnée, à la révolution de 1789.
+
+Ce livre, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en toute
+liberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés,
+nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, ne
+demandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle de
+Louis XV sans injures comme sans flatteries. Peut-être les partis les
+plus contraires seront-ils choqués, peut-être les passions
+contemporaines seront-elles scandalisées de trouver en une telle matière
+et sur un temps une si singulière impartialité, une justice si peu
+appliquée à les satisfaire. Mais quoi? Celui-là ne ferait-il pas tout à
+la fois la tâche de l'histoire bien misérable et sa récompense bien
+basse, qui donnerait pour ambition à l'historien l'applaudissement du
+présent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre
+à notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à de
+plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos
+grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre sur
+lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps le
+plâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: _Sostrate de
+Cnide, fils de Dexiphane_... «Voilà comment il faut écrire l'histoire,»
+dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire.
+
+ EDMOND et JULES DE GONCOURT.
+
+ Paris, février 1860.
+
+ * * * * *
+
+Cette biographie des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, écrite il y a bien des
+années, quand je me suis mis tout dernièrement à la relire et à la
+retravailler, m'a semblé manquer de certaines qualités historiques. Le
+livre, à la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant
+trop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, trop _d'airs
+de bravoure_, placés côte à côte, sans un récit qui les espace et les
+relie.
+
+J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession des
+temps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lent
+qu'elles jouent dans les évènements humains, que les faits, quelquefois
+arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, se
+précipitaient sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de la durée de
+ces règnes et de ces dominations de femmes.
+
+Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre,
+ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif de
+leur _féminilité_ particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes,
+de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas
+assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des
+contemporains.
+
+Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop
+écrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existait
+chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une
+méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés
+pour l'_inédit_ et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire de
+l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les
+notions et les livres vulgarisés.
+
+Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre,
+lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cette
+nouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mes
+personnages la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayé
+d'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cette
+couleur _épique_ que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée à
+leur attribuer, même aux époques les plus décadentes.
+
+Cette histoire des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe en
+deux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendants
+l'un de l'autre et ayant pour titre:
+
+LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SŒURS.
+
+MADAME DE POMPADOUR.
+
+LA DU BARRY.
+
+Trois volumes contenant la vie des trois grandes Maîtresses déclarées et
+qui sont en ce siècle de la toute-puissance de la femme «l'Histoire de
+Louis XV», depuis sa puberté jusqu'à sa mort.
+
+ EDMOND DE GONCOURT,
+
+ août 1878.
+
+
+
+
+LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SŒURS
+
+
+
+
+I
+
+Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.--Amour de la
+chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son éloignement de la femme.--Le duc
+de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--État dressé des cent
+princesses à marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil
+examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui
+l'empêchèrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski,
+Roi de Pologne.--Certificat des médecins sur les aptitudes de la
+princesse à donner au Roi de France des enfants.--Déclaration de son
+mariage par le Roi à son petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et
+de Marie Leczinska.--Épousailles par procuration de la princesse
+polonaise à Strasbourg.--Arrivée de la Reine à Moret.--Célébration du
+mariage du jeune roi dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre
+1725.--Amour du Roi pour sa femme.--Dépêche du duc de Bourbon sur la
+nuit de noce de Louis XV.
+
+
+Louis XV né le 15 février 1710, était pubère[1] dans le courant du mois
+de février 1721.
+
+L'enfant malingre dans l'exercice quotidien et passionné de la chasse,
+en une existence toujours au vent, à la pluie, au soleil, à la gelée,
+était devenu fort et musculeux. À quatorze ans et demi, Louis XV aura
+les apparences d'un jeune homme de dix-huit ans[2].
+
+Les forêts retentissantes des aboiements des chiens, les journées à
+cheval où le chasseur endiablé prend un malin plaisir à harasser et à
+tuer sa suite, les solides et animales réfections[3] après le forcement
+des bêtes et les curées toutes chaudes de sang fumant, les longues
+stations au cabaret, dit du Peray, près Rambouillet, égayées de
+plaisanteries et de joyeusetés féroces[4]: C'est là tout ce que semble
+aimer sur la terre ce grand et vivace adolescent qui fuit la société des
+femmes comme _la peste_[5], qui évite même de les regarder. Chez le
+souverain et le maître, il y a en ce temps comme la sauvagerie brutale,
+méchante et farouche d'un jeune Hippolyte.
+
+On dirait même que Louis XV, à l'époque de sa majorité de Roi de France,
+ce Louis XV bientôt si amoureux de la femme, éprouve un éloignement, une
+répulsion, une horreur singulière et étrange du sexe. Des témoignages
+irrécusables parlent de mauvaises habitudes nées et développées dans
+l'ombre des garde-robes, de fréquentations de pages, de sales
+polissonneries qui, un moment, faisaient craindre de voir reparaître à
+Versailles les goûts contre nature et les mignons de la cour des
+Valois[6].
+
+Dans l'été de 1724, un voyage est organisé pour Chantilly[7] qui n'a
+d'autre but que de chercher à inspirer à Louis XV le goût de la femme;
+et en lui amenant ses sens et ses tendresses, la cour espère voir
+s'adoucir, s'humaniser, pour ainsi dire, le naturel intraitable et
+anormal du jeune Roi.
+
+ * * * * *
+
+La virilité inquiétante du Roi, jointe à de courtes et violentes
+maladies, amenées tantôt par un excès de nourriture, tantôt par la
+fatigue d'une journée de chasse où l'on avait couru à la fois et un cerf
+et un sanglier, tantôt par l'effort furieux que le jeune chasseur avait
+fait pour casser un arbre dans une forêt, décidait le duc de Bourbon,
+déjà sollicité par le sentiment public, à marier Louis XV. M. le Duc
+songeait en outre, comme chef de la maison de Condé, que si le Roi
+venait à mourir sans héritier, c'était la maison d'Orléans qui était
+appelée à recueillir la succession[8]. Le projet de renvoyer l'Infante
+qui n'avait que sept ans et ne pouvait donner des enfants à Louis XV que
+dans six ou sept années était arrêté, et bientôt, malgré l'opposition de
+M. de Fréjus, le renvoi était adopté au conseil[9].
+
+Alors se faisait un travail sur les princesses de l'Europe à marier,
+travail que nous retrouvons aux Archives nationales[10] sous le titre:
+
+ESTAT GÉNÉRAL DES PRINCESSES EN EUROPE QUI NE SONT PAS MARIÉES, AVEC
+LEURS NOMS, ÂGES ET RELIGION.
+
+«Il y en a quarante-quatre de l'âge de 24 ans et au-dessus et qui, par
+conséquent, ne conviennent pas.
+
+Il y en a vingt-neuf de 12 ans et au-dessous qui sont trop jeunes.
+
+Il y en a dix dont les alliances ne peuvent convenir parce qu'elles sont
+de branches cadettes, ou si pauvres que leurs pères et leurs frères sont
+obligés de servir d'autres princes pour subsister avec plus d'aisance.
+
+Il reste dix-sept princesses sur lesquelles se réduit le choix à faire
+pour Sa Majesté et dont l'état est ci-joint avec des observations[11].
+
+ 44
+ 29
+ 10
+ 17
+ ___
+
+Total 100
+
+La liste des dix-sept princesses était celle-ci: Anne, fille du prince
+de Galles: 15 ans. Amélie-Sophie, fille du même: 13 ans.
+Marie-Barbe-Joseph, fille du roi de Portugal: 14 ans. Charlotte-Amélie,
+fille du roi de Danemark: 18 ans. Frédérique-Auguste, fille du roi de
+Prusse: 15 ans. Anne-Sophie, fille de l'oncle paternel du roi de Prusse:
+18 ans. Sophie-Louise, fille du même: 15 ans. Élisabeth, fille ainée du
+duc de Lorraine: 13 ans. Henriette, troisième fille du duc de Modène, 22
+ans. Marie Petrowka, fille du Czar: 16 ans. Anne, fille du même: 15 ans.
+Charlotte-Guillelmine, fille du duc de Saxe-Eisenach: 21 ans.
+Christine-Guillelmine, fille du même: 13 ans. Marie-Sophie, fille du duc
+de Mecklembourg-Strélitz: 14 ans. Théodore, fille de Philippe, frère du
+prince de Hesse-Darmstadt: 18 ans. Thérèse-Alexandrine, Mademoiselle de
+Sens: 19 ans. Mademoiselle de Vermandois, 21 ans.
+
+_Anne, princesse aînée de Galles--15 ans._
+
+Le duc de Bourbon[12], ne mettant pas en doute que la princesse Anne
+n'embrassât pas la religion catholique, faisait un exposé des avantages
+et des désavantages de l'alliance. Par ce mariage la France devait avoir
+le concours de l'Angleterre pour calmer les mouvements du ressentiment
+de l'Espagne. Cette alliance devait en outre, dans le cas d'un conflit,
+amener la neutralité de la Hollande, toujours attachée aux intérêts de
+l'Angleterre. Enfin elle devait rendre plus entière l'entente avec le
+Roi de Prusse qui sentait le besoin de ne pas se séparer de cette
+puissance. Les désavantages étaient ceux-ci: 1° L'effroi de la
+catholicité devant ce mariage avec une princesse qui resterait, malgré
+son abjuration, attachée à son ancienne religion; 2° l'empêchement à
+tout jamais apporté à la protection qu'il conviendrait peut-être un jour
+d'accorder au chevalier de Saint-Georges; 3° l'hostilité de la cour de
+Rome dont on avait besoin pour faire sentir au Roi d'Espagne que le
+mariage de Louis XV était indispensable; 4° l'appui donné, dans le cas
+où la Reine aurait une autorité dans le gouvernement, aux
+religionnaires, aux jansénistes, cause de tous les malheurs qui étaient
+arrivés sous les règnes de Henri III et Henri IV.
+
+_Amélie-Sophie, seconde princesse de Galles--13 ans._
+
+Mêmes raisons, en faveur ou en défaveur de cette princesse que celles
+données au sujet de sa sœur aînée.
+
+_Marie-Barbe-Joseph, infante de Portugal--14 ans._
+
+La mauvaise santé de la famille de Portugal, les esprits fols et égarés
+qu'elle avait produits, faisaient craindre que le mariage ne produisît
+pas le résultat cherché. On craignait que la princesse n'eût pas
+d'enfants, qu'elle en eût très-tard, que ces enfants mourussent, enfin
+que cette alliance n'introduisît dans la maison de France les vices du
+sang de la maison de Portugal.
+
+_Charlotte-Amélie, princesse de Danemark--18 ans._
+
+Cette princesse était luthérienne et nièce d'une tante qui avait refusé
+d'être Impératrice pour ne pas changer de religion. Puis, en cas d'une
+abjuration, il y avait à redouter d'être engagé à prendre un parti trop
+déclaré contre le Czar et la Suède pour maintenir le père dans le duché
+de Neswick.
+
+_Fridérique-Auguste-Sophie, princesse de Prusse--15 ans._
+
+Princesse luthérienne qui était, par les derniers traités entre
+l'Angleterre et la Prusse, promise au fils aîné du prince de Galles.
+
+_Les deux filles du margrave Albrecht, oncle paternel du Roi de
+Prusse.--L'aînée 18 ans, la cadette, 15._
+
+Princesses calvinistes qui, n'étant que cousines germaines du Roi de
+Prusse, n'assureraient pas l'appui à la France du Roi appartenant au Roi
+d'Angleterre par les doubles mariages que ces deux souverains avaient
+faits entre leurs enfants.
+
+_Élisabeth, princesse aînée de Lorraine--13 ans._
+
+Le passé où on retrouve des princesses de Lorraine, reines de France,
+plaidait en faveur de cette princesse, mais le duc de Bourbon faisait
+remarquer que les princesses de Lorraine qui avaient été reines de
+France avaient toujours apporté la guerre civile. Il ajoutait que cette
+maison avait une liaison trop intime avec la maison d'Autriche, et
+prédisait le mécontentement des ducs et des grands du royaume menacés de
+la prépondérance des princes lorrains établis en France[13].
+
+_Henriette, troisième princesse de Modène--22 ans._
+
+La princesse Henriette était écartée comme fille d'un trop petit prince
+et sortant d'une maison où il y avait eu trop de mésalliances[14].
+
+_Marie Petrowka, princesse aînée czarienne--16 ans._
+
+Le mariage de cette princesse était arrêté avec le duc de
+Holstein-Gottorp.
+
+_Anne, princesse czarienne--15 ans._
+
+La princesse Anne dont la main avait été offerte par la czarine,
+princesse bien faite et d'une figure aimable, était repoussée à cause de
+la basse extraction de sa mère, de l'éducation et des habitudes barbares
+de son pays, du sang encore trop neuf de la famille des Czars pour les
+vieilles familles royales de l'Europe.
+
+_Charlotte-Guillelmine et Christine-Guillelmine, filles du duc de
+Saxe-Eysenach--L'aînée 21 ans, la cadette 13 ans.
+
+Marie-Sophie, fille du duc de Mecklembourg-Strélitz--14 ans._
+
+Trois princesses luthériennes sortant de branches cadettes peu riches.
+
+_Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse-Darmstadt--18
+ans._
+
+Luthérienne dont le père était cadet d'une branche cadette, et sa sœur
+mère du duc d'Havré, Flamand au service de l'Espagne[15].
+
+Ici le duc de Bourbon arrivait à ses deux sœurs.
+
+_Mademoiselle de Sens--19 ans._
+
+«Il y a quelque chose à dire sur sa taille.»
+
+_Mademoiselle de Vermandois--21 ans._
+
+«Sa figure est telle qu'on la peut souhaiter.»
+
+Ses mœurs ont répondu à son éducation; sa vocation pour la retraite est
+un témoignage de sa sagesse et de sa religion.
+
+Elle est d'un caractère doux et d'un esprit aimable; son âge, qui peut
+être objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bien
+constitués, et il pourrait mieux convenir de préférer une personne dont
+on connaît l'esprit et le caractère, à une autre dont on les ignore et
+qui les pourrait avoir tels qu'on aurait lieu par les suites de se
+repentir du choix qu'on aurait fait.
+
+Ici, le duc de Bourbon prenant la parole, disait que la naissance de
+mademoiselle de Vermandois ne pouvait être considérée comme un obstacle
+à son élévation au trône, puisqu'elle était issue de Louis XIV au même
+degré que le duc d'Orléans qui pouvait peut-être devenir roi[16]. Le duc
+de Bourbon ajoutait: «Dans les différentes conférences et assemblées
+tenues au sujet du mariage de V. M., les personnes consultées n'ont
+trouvé que des obstacles qui me sont personnels[17]...»
+
+Après un mûr examen du rapport du duc de Bourbon par les entours du Roi,
+quinze princesses étaient rejetées, et il ne restait plus que la
+princesse Anne d'Angleterre et mademoiselle de Vermandois sur lesquelles
+on voulût faire porter le choix du Roi.
+
+Un conseil était tenu. M. de Fréjus déclarait que la princesse
+d'Angleterre lui paraissait le parti préférable, tout en ajoutant que le
+mariage du Roi avec une princesse de la maison régnante d'Angleterre
+avait l'inconvénient de forcer la France à donner l'exclusion au
+chevalier de Saint-Georges. Dans le cas où ce mariage manquerait, il
+adoptait l'idée du mariage avec mademoiselle de Vermandois. Villars et
+le maréchal d'Uxelles opinaient comme Fleury, le maréchal d'Uxelles,
+toutefois, avec une nuance de froideur pour la sœur du duc de
+Bourbon[18]. Venaient ensuite M. de Morville, de Bissy et Pecquet qui se
+montraient très-chauds pour mademoiselle de Vermandois. Le comte de la
+Mark, lui, disait bien haut qu'on ne devait conclure le mariage
+d'Angleterre qu'à toute extrémité et qu'il était entièrement favorable à
+un mariage contracté avec une des princesses cadettes de la maison de
+Condé[19].
+
+Sur ces entrefaites, on recevait le refus du Roi d'Angleterre qui, sondé
+secrètement sur le mariage du Roi de France avec sa fille, faisait
+répondre que les constitutions de l'État s'opposaient à ce qu'une
+princesse anglaise changeât de religion[20], et la cour s'attendait
+bientôt à voir mademoiselle de Vermandois devenir la femme de Louis XV,
+et le duc de Bourbon son beau-frère.
+
+Comment, alors que tout semblait assurer la réussite d'une alliance qui
+faisait la grandeur de la maison de Condé, comment ne se fit-elle pas
+avec les facilités, les pleins pouvoirs qu'avait le duc de Bourbon? S'il
+faut en croire le récit un peu romanesque de Soulavie et de Lacretelle,
+le mariage manqua par un accès de dépit et de colère de madame de Prie,
+la maîtresse du duc de Bourbon. Au dernier moment, madame de Prie, qui
+voulait dans l'épouse de Louis XV un instrument de domination future,
+eut la curiosité de connaître la femme qu'elle travaillait à mettre sur
+le trône. Elle se rendit à son couvent, se fit présenter sous un nom
+supposé et lui fit pressentir les hautes destinées qui l'attendaient
+sans pouvoir exciter chez la hautaine personne un mouvement de surprise,
+de joie. Donc peu de reconnaissance à attendre. Madame de Prie poussa la
+chose plus loin, elle voulut avoir l'opinion personnelle de la jeune
+princesse sur son compte, et, dans la conversation, elle prononça son
+nom avec quelques mots d'éloges. Mademoiselle de Vermandois
+l'interrompit en laissant percer toute son horreur pour la _méchante
+créature_, et plaignant son frère d'avoir près d'elle une personne qui
+le faisait détester de toute la France. Madame de Prie quittait le
+parloir sur cette phrase qui lui échappait: «Va, tu ne seras jamais
+Reine.»
+
+De retour, l'habile femme vantait à son frère la beauté et l'esprit de
+mademoiselle de Vermandois, chargeant Paris-Duverney de détourner le Duc
+d'un mariage qui la perdrait elle et ses protégés. Duverney, inquiet
+pour lui-même, faisait peur au duc de Bourbon de l'hostilité de M. de
+Fréjus, qui, tout en ne se mettant pas à la traverse du mariage d'une
+manière ouverte, y était très-opposé. Il lui montrait mademoiselle de
+Vermandois devenue Reine, prenant uniquement les conseils de madame la
+Duchesse sa mère dont il aurait à subir les avis comme des ordres. Enfin
+chez le prince faible et un peu effrayé par les criailleries des
+partisans de la maison d'Orléans, il éveillait le sentiment d'étonner
+par une marque éclatante de désintéressement tous ceux qui le croyaient
+étroitement occupé de la grandeur de sa maison[21].
+
+ * * * * *
+
+Dès lors il fallait chercher une autre princesse, une princesse qui
+n'alarmât pas par la grandeur de sa maison les plans secrets et les
+ambitions de madame de Prie. Paris-Duverney, qui avait amené le duc de
+Bourbon à renoncer au mariage de sa sœur avec Louis XV, était de nouveau
+consulté[22], et il donnait l'idée de faire la femme du Roi de France
+de la fille d'un très-pauvre prince auquel il avait prêté un peu
+d'argent dans le temps[23].
+
+Stanislas Leczinski, privé de son royaume de Pologne, des revenus de ses
+biens confisqués, de la pension que lui faisait Charles XII, et réfugié
+en Alsace sous le Régent, vivait avec sa femme et sa fille, à
+Weissembourg, en la compagnie de quelques officiers de la garnison, de
+quelques chanoines de la localité, et en une misère telle qu'il n'y
+avait pas toujours du pain dans le castel délabré[24].
+
+Sa fille très-vertueuse, mais si mal nippée que madame de Prie sera
+obligée de lui apporter des chemises[25], le roi Stanislas avait d'abord
+cherché à la marier à un simple colonel, Courtanvaux, depuis le maréchal
+d'Estrées, auquel il ne demandait d'autre apport que l'obtention du
+titre de duc et de pair. Le mariage manqué par la mauvaise volonté du
+Régent, Stanislas faisait proposer sa fille au duc de Bourbon, en lui
+faisant entrevoir les chances que ce mariage pourrait lui donner pour
+une élection au trône de Pologne. Le Duc n'ayant pas répondu, le bon et
+excellent père voulant soustraire sa fille aux mauvais traitements de sa
+mère qui ne l'aimait pas, après avoir échoué près du duc d'Orléans,
+songeait à faire pressentir le duc de Charolais et successivement tous
+les princes français.
+
+Au milieu de ces tentatives infructueuses et de ses désespérances de
+marier sa fille, Stanislas recevait une lettre du duc de Bourbon qui lui
+annonçait le choix qui avait été fait de Marie Leczinska. Le prince
+transporté de joie entrait dans sa chambre en lui disant: «Ah! ma fille,
+tombons à genoux et remercions Dieu.» Elle le croyait rappelé au trône
+de Pologne, quand il lui apprenait que c'était elle qui devenait Reine
+de France[26].
+
+Mais l'alliance ne se concluait pas aussi facilement que M. le Duc
+l'aurait voulu; malgré les défenses de parler du mariage du Roi sous
+peine de prison, défenses faites dans tous les cafés de Paris[27], les
+nouvellistes clabaudaient contre cette princesse sans illustration, sans
+crédit, sans argent. Puis on recevait une lettre du roi de Sardaigne
+qui, comme grand-père du Roi se plaignant de n'avoir pas été consulté,
+déclarait qu'il y avait à faire quelque chose de mieux et de plus
+convenable que cette chose condamnée par tout le monde et ne donnant pas
+grande idée du conseil de M. de Bourbon, lettre qui finissait par la
+menace de faire repentir un jour le Duc de ce qu'il faisait contre les
+intérêts du Roi[28].
+
+Mais il se produisait un incident plus grave, le duc de Bourbon était
+averti par une lettre anonyme que la princesse tombait du haut mal[29],
+et que la Reine sa mère avait demandé plusieurs consultations à une
+religieuse de Trêves qui avait la réputation de guérir cette maladie.
+Là-dessus émoi du duc de Bourbon; demande au maréchal Dubourg de
+renseignements auprès d'un habile médecin de Strasbourg sur la
+constitution de la princesse, puis envoi près de la religieuse de Trèves
+du sieur Duphénix qui devait ensuite entretenir et questionner le
+premier médecin du Roi de Pologne sur la santé et le fond du tempérament
+de la princesse.
+
+Les consultations de la religieuse de Trèves n'étaient point pour Marie
+Leczinska, mais pour une demoiselle attachée au service de sa mère, et
+le duc était complètement rassuré par ce certificat attestant la
+parfaite santé de la princesse et ses aptitudes à donner un dauphin à la
+France.
+
+ * * * * *
+
+«Nous soussignés, conformément aux ordres dont Son Altesse Sérénissime
+nous a honorés, certifions nous être transportés à la cour de Sa Majesté
+polonoise, pour prendre connoissance de la constitution de Son Altesse
+Royale, la princesse Stanislas, de sa santé ou de ses infirmités, si
+elle étoit atteinte de quelqu'une. Après avoir eu l'honneur de voir Son
+Altesse Royale, examiné sa taille et ses bras, le coloris de son visage
+et ses yeux, nous déclarons qu'elle est bien conformée, ne paroissant
+aucune défectuosité dans ses épaules, ni dans ses bras dont les
+mouvements sont libres, sa dent saine, ses yeux vifs, son regard
+marquant beaucoup de douceur. À l'égard de sa santé, monsieur Kast, son
+médecin, natif de Strasbourg, nous a déclaré que depuis deux ans qu'il a
+l'honneur d'être à la cour, elle n'a eu d'autres maladies que quelques
+accès de fièvre intermittente en deux différentes saisons qui ont été
+terminés chaque fois par une légère purgation et un régime. La vie
+sédentaire de Son Altesse Royale et le long espace de temps qu'elle
+passe dans les églises, dans une situation contrainte, lui ont causé
+quelques douleurs dans les lombes, produites par une sérosité échappée
+des vaisseaux gênés par la tension des fibres musculeuses, laquelle
+sérosité nous jugeons tout extérieure, la moindre friction ou le
+mouvement la dissipant, de même que la chaleur, ce qui fait que pendant
+l'été elle n'en a point été attaquée. Nous devons ajouter qu'il nous a
+été rapporté par ledit sieur Kast que la princesse est parfaitement
+réglée, ses règles d'une louable couleur et ne durant qu'autant qu'il
+est nécessaire. On peut juger de ce fait par son coloris qui, quoique un
+peu altéré par les derniers accès de fièvre qu'elle a eus récemment, ne
+paroît cependant que très-légèrement changé; la carnation étant
+naturelle et assez animée pour juger de son rétablissement et de la
+régularité de ces mouvements périodiques.
+
+«En témoignage de quoi nous avons signé le présent certificat, ce 12 mai
+1725 à Weissembourg[30].
+
+ «DUPHÉNIX.
+
+ «MOUGUE, _médecin, inspecteur des hôpitaux du Roi_.»
+
+Sur ce certificat, après quelques retardements donnés aux égards que la
+cour de France croyait devoir au roi d'Espagne, malgré qu'il eût refusé
+deux lettres du Roi, Louis XV, le dimanche 27 mai, déclarait son mariage
+qui était annoncé à toute la cour par M. de Gesvres, premier gentilhomme
+de la Chambre.
+
+Voici les termes dans lesquels le jeune Roi déclarait son mariage:
+«J'épouse la princesse de Pologne. Cette princesse, qui est née le 23
+juin 1703, est fille unique de Stanislas Leczinski, comte de Lesno,
+ci-devant staroste d'Adelnau, puis palatin de Posnanie, et ensuite élu
+roi de Pologne au mois de juillet 1704, et de Catherine Opalinski, fille
+du Castellan de Posnanie, qui viennent l'un et l'autre faire leur
+résidence au château de Saint-Germain-en-Laye, avec la mère du roi
+Stanislas, Anne Janabloruski, qui, en secondes noces, avait épousé le
+comte de Lesno, grand général de la grande Pologne»[31].
+
+Aussitôt cette déclaration, le duc de Bourbon écrivait au Roi Stanislas:
+
+ «27 mai 1745.
+
+«Le Roi ayant déclaré aujourd'huy son mariage avec la princesse Marie,
+fille de Votre Majesté, je crois qu'il est de mon devoir de vous en
+rendre compte dans le premier moment, afin d'éviter à Votre Majesté
+l'incertitude dans laquelle elle pourroit être, sur les réponses qu'elle
+a à faire à ceux qui auront l'honneur de lui en parler. Ainsi,
+Monseigneur, voilà l'affaire devenue publique, et par conséquent, ceux
+qui la vouloient traverser déconcertés»[32].
+
+Trois jours après le 30 mai, le duc de Bourbon recevait une lettre
+confidentielle de Vauchoux, capitaine de cavalerie, qui avait été chargé
+de la négociation secrète du mariage. Vauchoux assurait le duc que les
+sentiments de Marie Leczinska, élevée par un confesseur alsacien,
+étaient ceux d'un enfant ne puisant sa doctrine que dans le
+catéchisme[33], lui donnait la confiance que la reconnaissance de la
+princesse pour Son Altesse Sérénissime éloignerait toujours de son
+intimité les personnes qui ne lui seraient pas entièrement dévouées, et
+joignait à sa lettre l'envoi d'une hauteur de jupe, de gants, d'une
+pantoufle,--la princesse ne se servait de souliers que pour danser[34].
+
+Le duc de Bourbon poussait, activait les préparatifs du mariage, et le 5
+août, le duc d'Antin, ambassadeur extraordinaire du Roi auprès de
+Stanislas, roi de Pologne, faisait à Strasbourg la demande en mariage de
+la princesse Marie.
+
+À cette demande Marie Leczinska répondait par ces paroles pleines
+d'émotion:
+
+«À la déclaration de leurs Majestés, je n'ay rien à ajouter, sinon que
+je prie le Seigneur que je fasse le bonheur du Roy comme il fait le mien
+et que son choix produise la prospérité du royaume et réponde aux vœux
+de ses fidèles sujets[35].»
+
+Le 9 août, était fait et passé à Versailles le contrat de mariage du
+Roi, rédigé par La Vrillière:
+
+«AU NOM DE DIEU CRÉATEUR, soit notoire à tous que comme très-haut,
+très-excellent et très-puissant prince Louis XV, roi de France et de
+Navarre, occupé du soin de contribuer au bonheur de ses peuples et de
+satisfaire leurs vœux unanimes, se seroit enfin déterminé à assurer dès
+à présent la postérité dont la continuation intéresse si
+particulièrement le repos de son royaume et celui de toute l'Europe. Et
+que comme la Sérénissime Princesse Marie, fille de très-haut et
+très-excellent et très-puissant prince Stanislas, par la grâce de Dieu,
+roi de Pologne, et de très-haute et très-excellente et très-puissante
+Catherine Opalinska, son épouse, aussi par la grâce de Dieu, Reine de
+Pologne, est douée de toutes les qualités qui la peuvent rendre chère à
+Sa Majesté et à tout son royaume; Sadite Majesté auroit demandé aux
+Sérénissimes Roi et Reine de lui accorder la Sérénissime Princesse
+Marie, leur fille, pour épouse et compagne; et dans cette vue elle
+auroit nommé des commissaires pour, conjointement avec celui du
+Sérénissime Roi Stanislas, converser des articles et conditions
+nécessaires pour parvenir à l'accomplissement de ce mariage; lesquels
+articles ont été signés et arrêtés à Paris le 19 du mois dernier,
+suivant les pouvoirs respectifs, par Sadite Majesté, le 23 du dit mois
+et par ledit seigneur Stanislas de Pologne, à Strasbourg, le 22 du même
+mois; [...]
+
+«Les convention et traité de mariage entre Sa Majesté et ladite
+Sérénissime Princesse Marie ont été accordés et arrêtés ainsi qu'il
+suit. Avec la grâce et bénédiction de Dieu, les épousailles et mariage
+entre Sa Majesté et ladite Sérénissime Princesse Marie seront célébrés
+par parole de présent, selon la forme et solennité prescrites par les
+sacrés canons et constitution de l'Église catholique, apostolique et
+romaine, et se feront les épousailles et mariage en vertu du pouvoir et
+commission qui seront à cet effet donnés par Sadite Majesté, laquelle
+les ratifiera et accomplira en personne quand ladite Sérénissime
+Princesse Marie sera arrivée en sa cour. [...]
+
+«Sa Majesté donnera à ladite Sérénissime Marie, après la signature des
+présentes, pour ses bagues et joyaux, la valeur de cinquante mille écus,
+et lors de l'arrivée de ladite Sérénissime Princesse près de Sa Majesté,
+jusqu'à la valeur de trois cent mille livres, compris ceux qui lui
+auront été remis d'abord, lesquels lui appartiendront sans difficulté,
+après l'accomplissement dudit mariage, de même que tous autres bagues et
+joyaux qu'elle aura et qui seront propres à ladite Sérénissime
+Princesse, ou à ses héritiers et successeurs, ou à ceux qui auront ses
+droits et causes.
+
+«Suivant l'ancienne et louable coutume de la maison de France, Sa
+Majesté assignera et constituera à la Sérénissime Princesse pour son
+douaire vingt mille écus d'or, soldés chacun an, qui seront assignés sur
+ses revenus et terres, desquels lieux et terres ainsi donnés et
+assignés, ladite Sérénissime Princesse jouira par ses mains et de son
+autorité et de celle de ses commissaires et officiers, et aura la
+justice comme il a été toujours pratiqué. Davantage à elle
+appartiendront les provisions de tous les offices vacans, comme ont
+accoutumé d'avoir les Reines de France, bien entendu toutefois que
+lesdits offices ne pourront être donnés qu'à des naturels François...»
+
+«Sa Majesté donnera et assignera à ladite Sérénissime Princesse pour la
+dépense de sa chambre et entretien de son état et de sa maison une somme
+convenable, telle qu'il appartient à la femme et fille d'un Roi, la lui
+assurant en la forme et manière qu'on a accoutumé en France de donner
+leurs assignations pour leurs entretenemens.
+
+«En cas que ce mariage se dissoût entre Sa Majesté et la Sérénissime
+Princesse, et qu'elle survive à Sadite Majesté, en ce cas il sera libre
+à la Sérénissime Princesse ou de demeurer en France, dans les lieux
+qu'il lui plaira, ou en quelqu'autre lieu convenable que ce soit, hors
+dudit royaume de France, toutefois et quantes que bon lui semblera, avec
+tous les droits, raisons et actions qui lui seront échus, ses douaires,
+bagues, joyaux, vaisselles d'argent et tous autres meubles quelconques
+avec les officiers et serviteurs de sa maison, sans que, pour quelque
+raison ou considération, on puisse lui donner aucun empêchement, ni
+arrêter son départ, directement ou indirectement, empêcher la jouissance
+et recouvrement de ses droits, raisons, actions... et pour cet effet Sa
+Majesté donnera au Roi Stanislas de Pologne, pour la susdite Sérénissime
+Princesse Marie, sa fille, telles lettres de sûreté qui seront signées
+de sa propre main et celle de son scel, et les leur assurera et
+promettra pour soi et pour ses successeurs Rois, en foi et parole
+royale.
+
+«Ce traité et contrat de mariage ont été faits avec dessein de supplier
+Notre Saint-Père le Pape, comme Sa Majesté et le Sérénissime Roi
+Stanislas de Pologne l'en supplient, de l'approuver, et de lui donner sa
+bénédiction apostolique, promettant, Sa Majesté, en foi et parole de
+Roi, d'entretenir, garder et observer inviolablement, sans y aller, ni
+souffrir qu'il soit allé, directement et indirectement, au contraire,
+comme les susdits comte de Tarlo, commissaire procureur du Roi
+Stanislas, au nom dudit Roi et de ladite Reine de Pologne, et en celui
+de la Sérénissime Princesse Marie, leur fille, stipulant sous l'autorité
+des seigneurs et dame, ses père et mère, en vertu de ses pouvoirs et
+procurations... ont signé de leur propre main du présent contrat, duquel
+l'original est demeuré par-devers nous, pour, en vertu d'icelui, en
+délivrer les expéditions nécessaires en la forme ordinaire; fait et
+passé à Versailles, le neuvième jour d'août 1725, par-devant nous,
+conseiller secrétaire d'État et des commandements de Sa Majesté. Signé,
+_Louise-Marie-Françoise de Bourbon; Auguste, duchesse d'Orléans;
+Louise-Françoise de Bourbon; L.-H. de Bourbon; Charles de Bourbon;
+Marie-Thérèse de Bourbon; Philippe-Élisabeth de Bourbon; N. d'Orléans;
+Louise-Anne de Bourbon; Louise-Adélaïde de Bourbon; Louis-Auguste de
+Bourbon; Alexandre de Bourbon, Marie-Victoire-Sophie de Noailles,
+comtesse de Toulouse, comte de Tarlo; Philippeaux; Fleuriau_»[36].
+
+Le 15 août, jour de la Vierge, le duc d'Orléans[37] épousait à
+Strasbourg Marie Leczinska au nom du Roi de France[38].
+
+Il y avait de grandes réjouissances à Strasbourg et un bal donné par le
+duc d'Antin. À ce bal, madame de Prie, qui avait fait la conquête de
+Marie Leczinska, sur la sollicitation de la Reine, était priée à danser
+par le duc d'Épernon avant la princesse de Montbazon et la duchesse de
+Tallard qui était une Soubise[39].
+
+Enfin la Reine, munie des instructions de son père[40], se mettait en
+voyage[41] pour joindre le Roi qui venait de s'établir à Fontainebleau.
+
+Par cette France qui n'a point encore de routes, en cette année où il
+venait de pleuvoir trois mois de suite, dans ces temps de grandeur et de
+misère, de luxe et de barbarie, ce fut un terrible voyage que ce voyage
+où la femme du Roi pensa plusieurs fois être noyée dans son carrosse, et
+d'où on la retirait, avec de l'eau jusqu'à mi-corps, à force de bras et
+comme l'on pouvait[42].
+
+Enfin, le 4 septembre, Marie Leczinska arrivait à Moret. Le Roi venait
+au-devant d'elle avec toutes les princesses, ne la laissait pas
+s'agenouiller sur le carreau qu'on avait jeté parmi la boue du chemin,
+et l'embrassait sur les deux joues avec une vivacité qui étonnait tous
+ceux qui connaissaient l'éloignement du Roi pour les femmes, tous ceux
+qui l'avaient entendu dire il y avait deux ou trois mois qu'on ne le
+marierait pas de sitôt[43].
+
+ * * * * *
+
+Le 5 septembre, Marie Leczinska, arrivée de Moret à dix heures du matin,
+montait tout droit à son cabinet de toilette, et là, accommodée et
+parée, se rendait dans le grand cabinet du Roi, d'où le cortège se
+mettait en marche pour la chapelle, traversant la galerie de François
+Ier, descendant le grand escalier entre la haie des Cent Gardes et des
+Suisses, la hallebarde à la main.
+
+Au milieu de la chapelle avait été élevée une estrade au bout de
+laquelle se trouvaient un prie-Dieu et deux fauteuils surmontés d'un
+dais: le dais, l'estrade, le prie-Dieu, les fauteuils, les carreaux,
+recouverts d'une tenture de velours violet semée de fleurs de lis d'or
+et chargée des armes de France et de Navarre.
+
+Sur des bancs installés au bas des marches de l'autel à droite et du
+côté de l'Épître avaient déjà pris place les archevêques, les évêques,
+les abbés nommés par les députés de l'assemblée générale du clergé pour
+assister à la cérémonie.
+
+Sur un banc à gauche de l'autel se voyaient le comte de Morville et le
+comte de Saint-Florentin qui allaient bientôt être rejoints par les deux
+autres ministres et secrétaires d'État, le comte de Maurepas et le
+marquis de Breteuil, retenus par leurs fonctions auprès du Roi.
+
+Le chancelier de France, dans sa robe de velours violet doublé de satin
+cramoisi, était assis dans son fauteuil à bras et sans dos, entre ses
+deux huissiers portant la masse, et derrière lui se groupaient les
+maîtres des requêtes en robe et en bonnet carré.
+
+Un public de seigneurs, d'étrangers, de dames en grand habit,
+remplissait les tribunes et les amphithéâtres échafaudés dans les
+arcades des chapelles, et dont les balcons étaient garnis de tapis à
+fond d'or ou de broderies éclatantes.
+
+Le cortège, parti du grand cabinet du Roi, débouchait dans la chapelle
+au son des fifres, des tambours et des trompettes.
+
+C'étaient d'abord les hérauts d'armes précédés du marquis de Dreux,
+grand maître des cérémonies; venaient ensuite les chevaliers de l'Ordre
+du Saint-Esprit, en tête desquels marchaient l'abbé de Pomponne, le
+marquis de Breteuil, le comte de Maurepas, grands officiers de l'Ordre.
+Après les chevaliers du Saint-Esprit s'avançaient dans des habits
+très-magnifiques[44], et marchant seuls, le comte de Charolais, le comte
+de Clermont, le prince de Conti.
+
+Enfin apparaissait le Roi, précédé du marquis de Courtanvaux, capitaine
+des Cent-Suisses de la Garde, suivi du duc de Villeroi, capitaine des
+Gardes du Corps en quartier, et qui avait à sa droite le duc de
+Mortemart, premier Gentilhomme de la Chambre, et à sa gauche, le duc de
+la Rochefoucauld, grand maître de la Garde-Robe. Louis XV marchait entre
+le prince Charles de Lorraine, grand écuyer de France, et le commandeur
+de Beringhen, premier écuyer du Roi, tous deux appelés à donner la main
+à Sa Majesté. Sur les côtés se tenaient les officiers des Gardes du
+Corps, et les Gardes-Écossais portant leurs cottes d'armes en broderie
+par-dessus leurs habits, la pertuisane à la main. Le Roi avait un habit
+de brocart d'or, garni de boutons de diamant, et, jeté sur les épaules,
+un manteau de point d'Espagne d'or.
+
+Suivait la Reine, habillée d'un manteau et d'une robe de velours violet
+semé de fleurs de lis d'or, avec un corps formant une cuirasse de
+pierreries, et des agrafes de brillant aux manches[45]. Elle portait sur
+le haut de la tête une couronne de diamants, fermée par une double fleur
+de lis. Marie Leczinska était menée par les ducs d'Orléans et de
+Bourbon; et la queue de son manteau royal, qui avait neuf aunes de long,
+était portée par la duchesse douairière de Bourbon, par la princesse de
+Conti, par la princesse de Charolais qui étaient menées à leur tour et
+avaient leur queue portée par les plus grands noms de la monarchie.
+
+Et c'étaient après la Reine la duchesse d'Orléans, puis mademoiselle de
+Clermont, et encore des princesses et des dames illustres qui, avec
+leurs meneurs et leurs porteurs de queue, formaient une procession qui
+n'en finissait pas, et que terminaient les dames d'honneur des
+princesses du sang.
+
+Le Roi et la Reine allaient s'agenouiller sous le Haut-Dais; derrière
+Leurs Majestés, se plaçaient sur l'estrade les princes et princesses du
+sang.
+
+Alors sortait de la sacristie le cardinal de Rohan, vêtu pontificalement
+et accompagné de l'évêque de Soissons et de l'évêque de Viviers qui lui
+servaient de diacre et de sous-diacre d'honneur. Le cardinal montait à
+l'autel, invitait par le héraut d'armes et le marquis de Dreux, le Roi
+et la Reine à s'approcher des marches de l'autel, et là leur adressait
+un discours et leur donnait la bénédiction nuptiale.
+
+La bénédiction donnée, le Roi et la Reine retournaient à leur prie-Dieu,
+où le cardinal venait leur apporter l'eau bénite.
+
+La messe commençait. L'évêque de Viviers chantait l'Épître, l'évêque de
+Soissons chantait l'Évangile, et, après avoir donné le livre à baiser au
+cardinal, le portait également à baiser au Roi et à la Reine.
+
+Après l'_offertoire_, et pendant les encensements ordinaires, le roi
+d'armes allait se placer au pied de l'autel avec un cierge, chargé de
+vingt louis d'or. Le Roi descendait alors de son prie-Dieu, se mettait à
+genoux devant le cardinal assis dans un fauteuil placé dessus un
+marchepied sur l'escalier de l'autel, baisait la bague de l'Éminence, et
+lui remettait le cierge tenu par le héraut d'armes.
+
+À la fin du _Pater_, le Roi et la Reine venaient s'agenouiller sur un
+drap de pied de velours violet, semé de fleurs de lis, tandis que
+l'évêque de Metz et l'ancien évêque de Fréjus étendaient au-dessus des
+deux mariés un poêle de brocart d'argent, qu'ils tenaient suspendu sur
+leurs têtes jusqu'à la fin des oraisons accoutumées.
+
+La messe terminée, le cardinal de Rohan prenait des mains du curé de
+Fontainebleau le registre des mariages, le présentait au Roi et à la
+Reine auxquels il donnait la plume pour signer. La plume était présentée
+ensuite par l'abbé de Pezé, aumônier du Roi, aux princes et princesses
+du sang, pendant qu'au bruit du _Te Deum_ les hérauts d'armes faisaient
+la distribution des médailles frappées à l'occasion du mariage.
+
+Au retour de la chapelle, le duc de Mortemart, qui, le matin, avait
+apporté à Marie Leczinska la couronne de diamants qu'elle portait à la
+cérémonie, lui remettait un coffret de velours cramoisi rempli de bijoux
+d'or dont elle faisait des présents dans l'après-midi[46].
+
+Le Roi, du moment où il avait vu Marie Leczinska, laissait éclater les
+naïfs symptômes du désir amoureux. Il montrait une gaieté
+inexprimable[47] et comme la satisfaction tapageuse d'un adolescent en
+bonne fortune.
+
+Le matin du mariage, pendant la toilette de Marie Leczinska, il
+envoyait, nombre de fois, savoir quand cette toilette, qui durait du
+reste trois heures, serait finie. Après la célébration de la cérémonie à
+la chapelle, on le voyait, tout le restant du jour, empressé, attentif,
+galamment causeur aux côtés de la jeune Reine. Et le soir il attendait,
+avec une impatience fiévreuse, que sa femme fût couchée[48].
+
+Sur cette nuit de noce, qu'on nous permette de citer une dépêche du duc
+de Bourbon au Roi Stanislas, dont les détails, intimes et secrets,
+doivent être pardonnés comme des détails qui intéressent l'histoire.
+
+«... Je ne répète pas à Votre Majesté la joie et l'empressement que le
+Roi a témoignés de l'arrivée de la Reine; tout ce que je puis dire à
+Votre Majesté, est que cela a surpassé mes espérances, et, s'il se
+pouvait, mes désirs.
+
+«C'est la plus forte peinture que je puisse faire de la manière dont
+s'est passée l'entrevue. La Reine a charmé le Roi... Le Roi a passé
+toute la journée d'hier chez la Reine, où il me fit l'honneur de me dire
+qu'elle lui plaisait infiniment, et Votre Majesté m'en doutera pas, si
+elle me permet d'entrer dans un détail sur lequel je sais mieux que
+personne qu'il faut garder le silence, et dont je ne rends compte à
+Votre Majesté que pour lui prouver que ce n'est point langage de
+courtisan, quand j'aurai l'honneur de lui dire que la Reine plaît
+infiniment au Roi. Cette preuve est donc, si Votre Majesté me permet de
+le lui dire, que le Roi a pris quelques amusements comme comédie[49] et
+feu d'artifice, s'est allé coucher chez la Reine, et lui a donné pendant
+la nuit sept preuves de sa tendresse[50]. C'est le Roi lui-même qui, dès
+qu'il s'est levé, a envoyé un homme de sa confiance et de la mienne pour
+me le dire, et qui, dès que j'ai entré chez lui, me l'a répété lui-même,
+en s'étendant infiniment sur la satisfaction qu'il avait sur la
+Reine[51].»
+
+
+
+
+II
+
+Maison de la Reine--Brevet de dame d'atours, octroyé à la belle-mère de
+madame de Mailly.--Portrait physique de Marie Leczinska.--Caractère de
+la femme.--Le jeune homme chez Louis XV.--Entrevue du Roi et du duc de
+Bourbon obtenue par la Reine.--Disgrâce de M. le Duc.--Lettre de cachet
+remise par M. de Fréjus à la Reine.--Les rancunes du premier ministre
+contre la Reine.--La Reine obligée de lui demander la permission de
+faire un souper avec ses dames.--Maladie de Marie Leczinska et
+indifférence du Roi.--La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeur
+au lansquenet.--Louis XV abandonnant l'intérieur de Marie Leczinska pour
+la société de jeunes femmes.--Mademoiselle de Charolais.--Passion
+qu'elle affiche pour le Roi.--Madame la comtesse de Toulouse.--La petite
+cour de Rambouillet.--Froideurs des relations du Roi et de la
+Reine.--Les manies de la Reine.--Lassitude de son métier d'épouse et de
+mère.
+
+
+Au moi de mai précédent avait été montée la maison de la Reine, avaient
+été choisies les femmes titrées avec lesquelles Marie Leczinska allait
+être condamnée à passer les longues heures de sa vie dans
+l'emprisonnement royal du palais de Versailles.
+
+La charge de surintendante de la maison de la Reine et de chef du
+conseil, d'abord destinée à la jeune princesse de Conti, avait été
+définitivement donnée à mademoiselle de Clermont, sœur du duc de
+Bourbon[52].
+
+Pour la nomination aux autres places, il y avait eu mille brigues, mille
+intrigues, mille cabales. La grande bataille s'était surtout livrée
+autour de la charge de la dame d'honneur[53] à laquelle le mérite
+personnel de la duchesse de Saint-Simon semblait devoir l'appeler; mais
+les inimitiés qu'avait soulevées contre lui le terrible duc et les
+attaches du mari et de la femme avec la maison d'Orléans faisaient
+donner l'exclusion à la duchesse. Et en dépit des efforts de M. de
+Fréjus pour écarter de l'entourage de la Reine les _dévergondées de la
+Régence_[54], le Roi nommait comme dame d'honneur, à cause de ses _rares
+vertus_, _sa chère et bien-aimée cousine_, la maréchale, duchesse de
+Boufflers, cette duchesse, que l'éclat de ses aventures anciennes et
+présentes et le libertinage connu et avéré des dames sous ses ordres,
+allait faire surnommer _Madame Pataclin_, du nom de la supérieure de
+l'Hôpital-Général, où l'on enfermait les filles de mauvaise vie[55].
+
+La dame d'atours était la comtesse de Mailly, dont nous donnons le
+brevet.
+
+BREVET DE DAME D'ATOURS POUR MADAME LA COMTESSE DE MAILLY.
+
+«Aujourd'hui, may 1725, le Roy, étant à Versailles, a mis en
+considération l'exactitude et la dignité avec lesquelles la dame
+comtesse de Mailly a servi en qualité de dame d'atours la dauphine sa
+mère, et l'empressement que la France témoigne depuis la majorité de Sa
+Majesté de se voir assurer, par un prompt mariage, la tranquillité dont
+elle jouit, ayant déterminé Sa Majesté à faire un choix digne de remplir
+ses vœux et de former, dès à présent, la maison de la Reine, sa future
+épouse et compagne, Sa Majesté a cru ne pouvoir mieux choisir pour
+remplir la charge de dame d'atours, que la mesme personne qui l'a si
+dignement exercée. À cet effet, Sa Majesté a donné et octroyé à dame
+Anne-Marie-Françoise de Sainte-Hermine, comtesse de Mailly, la charge de
+dame d'atours de la Reine, sa future épouse et compagne, pour par elle
+en jouir et user aux honneurs, autorités, privilèges, fonctions, gages,
+pensions, états, droits, profits, revenus et émoluments y appartenant et
+qui lui seront ordonnés par les États de la maison de ladite dame Reine,
+tels et semblables qu'en ont joui les dames d'atours des Reines de
+France, et ce, tant qu'il plaira à Sa Majesté qui mande et ordonne au
+trésorier-général de la maison de ladite Reine, que lesdits gages,
+livrées, états et pensions il y ait à payer à ladite dame comtesse de
+Mailly à l'avenir, par chacun an, aux termes et à la manière accoutumée,
+sur ses simples quittances, sans que pour raison de ladite charge et de
+ses dépendances, il soit besoin d'une plus ample expression de la
+volonté de Sa Majesté ni d'autre expédition que le présent brevet
+qu'elle a pour assurance de sa volonté[56]...»
+
+Ce brevet est instructif, il nous révèle un fait qu'aucun des
+contemporains ne semble savoir[57], c'est que Louise-Julie de Mailly la
+première maîtresse de Louis XV, n'était pas dame d'atours de Marie
+Leczinska, à l'époque de son mariage avec Louis XV. Je trouvais bien
+extraordinaire, avant la découverte de ce brevet, qu'il fût confié à une
+jeune fille de quinze ans et qui n'était point encore mariée, une charge
+si importante de la monarchie. Aujourd'hui il n'y a plus de doute, la
+charge était octroyée à sa future belle-mère, qui la lui transmettait à
+une époque inconnue, peut-être l'année suivante, année où elle épousait
+son fils.
+
+Les douze dames du Palais qui, avec mademoiselle de Clermont, la
+duchesse de Boufflers et la comtesse de Mailly, complétaient la maison
+de la Reine, étaient madame de Prie, madame de Nesle, dont les
+galanteries étaient publiques avec du Mesnil, la maréchale de Villars,
+les duchesses de Tallard de Béthune, d'Épernon, enfin les dames de
+Gontaut, d'Egmont, de Rupelmonde de Matignon, de Chalais, de Mérode,
+toutes dames aux réputations douteuses et écornées.
+
+Parmi les hommes de sa maison, Marie Leczinska avait comme grand
+aumônier M. de Fréjus, qui allait bientôt devenir son plus intime
+ennemi.
+
+Puis, au-dessous de ces hauts dignitaires, venait tout ce monde que
+groupait autour d'une personne royale les mille domesticités, les mille
+services particuliers et spéciaux de la monarchie d'alors.
+
+Il y avait d'abord une première femme de chambre[58] et douze femmes de
+chambre ordinaires. C'étaient les médecins, premier médecin, médecin
+ordinaire, médecins par quartier;--l'apothicaire du corps, l'apothicaire
+du commun;--les pannetiers, les verduriers, les maîtres-queux, les
+hâteurs, les galopins ordinaires, les enfants de cuisine, les
+lavandiers;--les garde-vaisselle; les capitaines des charrois; les
+valets de la garde-robe, les valets de pied pour le carrosse, etc.;--le
+marchand poêlier quincaillier;--le baigneur-étuviste;--le porte-manteau
+ordinaire;--le porte-chaise d'affaires;--le muletier de la litière;--le
+chauffe-cire pour cacheter les lettres.
+
+Et ne croyez pas que le dénombrement de tant de fonctions et
+d'attributions soit complet dans les cent pages que contient l'état
+manuscrit de la maison de Marie Leczinska: nous trouvons dans le service
+des pensions qui se fait après la mort de la Reine, une pension pour
+l'homme qui préparait le café de la Reine, une pension pour la
+demoiselle chargée du nettoyage des porcelaines du cabinet de la Reine,
+une pension pour le luthier qui prenait soin des vielles de la
+Reine[59].
+
+ * * * * *
+
+Marie Leczinska, dans les nombreux portraits qui la représentent, n'a
+point le visage noble que réclamait alors le cadre de Versailles, mais
+la princesse polonaise a cette gracieuse mine que célèbrent ses
+familiers et dont parle une lettre de Voltaire. C'est une aimable figure
+bourgeoise qui est comme l'image de la bonté dans son expression
+humaine, dans son enjouement heureux. Elle dit, cette bienveillante et
+gaie figure, sous son air, un rien vieillot, la bonne humeur des vertus
+de la femme. Car celle qui redoutait de perdre la couronne du ciel en
+acceptant la couronne de France ne porte rien sur sa figure du sérieux
+ou du soucieux de la dévotion.
+
+Une expression de santé et de satisfaction, la sérénité de la
+conscience, le contentement et la patience de la vie rayonnent sur ces
+traits éclairés d'une douce malice, et dont le sourire est comme un
+reflet de ces libertés innocentes, de cet esprit gaulois avec lequel, de
+temps en temps, la Reine s'amusait à faire courir un gros rire parmi ses
+dames, sa Semaine Sainte, ainsi que les appelait la cour[60].
+
+La Reine, sauf quelques vivacités qui la rendaient la plus malheureuse
+femme du monde et la faisaient aussitôt chercher le moyen de se faire
+pardonner, avait le caractère le plus heureux, le plus facile et le plus
+sociable. Elle était pleine de saillies, de reparties amusantes[61],
+d'observations gaiement spirituelles, et ne redoutait pas le ton de la
+galanterie, de la gaillardise même, quand la gaillardise était sauvée
+par les grâces du conteur. Qui ne connaît, à ce sujet, l'anecdote dont
+M. de Tressan fut le héros?
+
+On parlait devant la Reine des houssards qui faisaient des courses dans
+les provinces et approchaient de Versailles.
+
+Là Reine de dire: «Mais si je rencontrais une troupe, et que ma garde me
+défendît mal?
+
+--Madame, laissa échapper quelqu'un, Votre Majesté courrait grand risque
+d'être _houssardée_.
+
+--Et vous, M. de Tressan, que feriez-vous?
+
+--Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie.
+
+--Mais si vos efforts étaient inutiles?
+
+--Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son
+maître, après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en
+manger comme les autres[62].»
+
+Et la Reine de ne pas se fâcher et de presque sourire au hardi propos de
+M. de Tressan.
+
+Malheureusement les agréments de la Reine étaient timides, comme ses
+vertus étaient pudiques, presque honteuses. La femme, l'épouse ne se
+révélait sous la chrétienne, ne montrait les charmes de son esprit et de
+son cœur, tous les secrets de son amabilité que dans la familiarité de
+quelques amis, dans une petite société qui ne lui imposait pas. Il lui
+fallait, pour qu'elle fût encouragée à plaire, pour qu'elle entrât en
+pleine possession d'elle-même, le calme d'un salon, où l'âge amortissait
+le bruit des voix, la compagnie de la raison, l'intimité de la
+vieillesse, un milieu de tranquillité, presque d'assoupissement, qui
+convenait à la maturité de son intelligence et de ses goûts. Voilà où
+trouvait l'aisance et la liberté une Reine dont l'esprit eut toujours,
+comme le visage, l'âge d'une vieille femme. Aussi Louis XV, dont Marie
+Leczinska avait une affreuse peur, ne connut jamais la femme que
+connurent les de Luynes. Il ne vit dans Marie Leczinska qu'une pauvre
+_peintresse_ qui n'avait aucune disposition pour la peinture, une
+médiocre et ennuyeuse joueuse de vielle, une liseuse de livres sérieux
+qu'elle ne comprenait pas, une étroite dévote, enfin une provinciale
+princesse écrasée de la présence et de la grandeur d'un Roi de France,
+n'apportant à la vie commune rien du ressort et de l'initiative
+plaisante de la femme, ne mettant dans l'union que l'obéissance, dans le
+mariage que le devoir, ne sachant de son sexe ni les caresses, ni les
+coquetteries, tremblante et balbutiante dans son rôle de Reine, comme
+une vieille fille de couvent égarée dans Versailles; groupant autour
+d'elle toutes les têtes chauves de la cour, rassemblant l'ennui dans ce
+coin du palais, plein d'un murmure de voix cassées, où rien de jeune ne
+vivait, où rien de vivant ne parlait aux jeunes ans du Roi.
+
+Un singulier homme, ce jeune mari, ce jeune souverain que, hors la
+chasse et les chiens[63], rien n'intéressait, n'amusait, ne fixait, et
+dont le cardinal promenait vainement l'esprit d'un goût à un autre, de
+la culture des laitues à la collection d'antiques du maréchal d'Estrées,
+du travail du tour aux minuties de l'étiquette, et du tour à la
+tapisserie, sans pouvoir attacher son âme à quelque chose, sans pouvoir
+donner à sa pensée et à son temps un emploi[64]. Imaginez un Roi de
+France, l'héritier de la Régence, tout glacé et tout enveloppé des
+ombres et des soupçons d'un Escurial, un jeune homme à la fleur de sa
+vie et dans l'aube de son règne, ennuyé, las, dégoûté, et au milieu de
+toutes les vieillesses de son cœur traversé de peurs de l'enfer
+qu'avouait par échappées sa parole alarmée et tremblante. Sans amitiés,
+sans préférences, sans chaleur, sans passion, indifférent à tout, et ne
+faisant acte de pouvoir, et d'un pouvoir jaloux que dans la liste des
+invités de ses soupers[65], Louis XV apparaissait dans le fond des
+petits appartements de Versailles comme un grand et maussade et triste
+enfant, avec quelque chose dans l'esprit de sec, de méchant, de
+sarcastique qui était comme la vengeance des malaises de son humeur. Un
+sentiment de vide, de solitude, un grand embarras de la volonté et de la
+liberté joint à des besoins physiques impérieux et dont l'emportement
+rappelait les premiers Bourbons: c'est là Louis XV à vingt ans; c'est
+là le souverain en lequel existait une vague aspiration au plaisir, et
+le désir et l'attente inquiète de la domination d'une femme passionnée
+ou intelligente ou _amusante_. Il appelait, sans se l'avouer à lui-même,
+une liaison qui l'enlevât à la persistance de ses tristesses, à la
+monotonie de ses ennuis, à la paresse de ses caprices, qui réveillât et
+étourdît sa vie, en lui apportant les violences de la passion ou le
+tapage de la gaieté. L'oubli de son personnage de Roi, la délivrance de
+lui-même, toutes choses que ne lui donnait pas la Reine; voilà ce que
+Louis XV demandait à l'adultère, voilà ce que toute sa vie il devait y
+chercher.
+
+ * * * * *
+
+Pendant les premiers mois qui suivaient le mariage, il n'était toutefois
+question que des empressements, des assiduités amoureuses, des
+_coucheries_ régulières et quotidiennes du Roi avec la Reine.
+
+Louis XV comparait Marie Leczinska à la Reine Blanche, mère de saint
+Louis, et disait aux courtisans qui voulaient lui faire admirer quelque
+femme de la cour: «Je trouve la Reine encore plus belle[66].» Mais un an
+ne s'était pas écoulé qu'un évènement politique apportait une grande
+froideur dans les relations entre les deux époux.
+
+Marie Leczinska, naturellement pleine de reconnaissance pour le duc de
+Bourbon qui l'avait faite Reine de France, avait été en outre gagnée
+par les prévenances et les caresses de madame de Prie, qui, entrant à
+tout moment dans ses appartements pour surveiller ses actions, inspirant
+ses actions, dictant ses lettres[67], était devenue maîtresse absolue de
+la faible et timide princesse qui ne faisait qu'exécuter et
+contre-signer les ordres de la favorite du Duc. La Reine essayait bien
+un peu de résister, sentant dans tout ce que le Duc et sa maîtresse la
+poussaient à faire, qu'elle était entre leurs mains un moyen et un
+instrument pour ruiner le crédit de M. de Fréjus. Et malgré la
+dissimulation du Roi, Marie Leczinska n'était déjà pas sans savoir que
+Louis XV n'aimait pas M. le Duc, avait une antipathie des plus
+prononcées contre madame de Prie, était sous la complète domination de
+son précepteur. C'étaient donc continuellement des scènes, où la Reine
+était accusée d'ingratitude par le Duc, et où la Reine pleurait. Enfin
+il arrivait un jour où le duc de Bourbon imposait à la malheureuse
+princesse de lui avoir un entretien particulier avec le Roi. Sous un
+prétexte Louis XV était amené chez la Reine. Marie Leczinska voulait se
+retirer, mais le duc de Bourbon la forçait de rester, d'assister à
+l'entretien. Alors le Duc commençait à lire une lettre de Rome, une
+lettre du cardinal de Polignac qui était un réquisitoire en règle contre
+M. de Fréjus. Le Roi écoutait cette lecture avec ennui. À la lettre, le
+Duc voulait ajouter des faits. Le Roi donnait des signes d'impatience.
+Le Duc, s'apercevant du mécontentement du Roi, lui demandait s'il lui
+avait déplu?--Oui.--S'il n'avait pas de bonté pour lui?--Non.--Si M. de
+Fréjus avait seul sa confiance?--Oui. Et le Roi, repoussant le Duc qui
+s'était jeté à genoux à ses pieds, sortait plein de colère contre sa
+femme qui l'avait attiré dans ce piège[68].
+
+Sur ces entrefaites, M. de Fréjus, qui s'était présenté chez le Roi et
+avait trouvé la porte fermée par l'ordre de M. le Duc, s'était retiré à
+Issy, tandis que le Roi, dans la dernière exaspération, s'était enfermé
+chez lui sans vouloir parler à personne... M. le duc de Mortemart,
+prenant parti contre la maison de Condé, se faisait donner un ordre qui
+enjoignait au duc de Bourbon d'envoyer chercher M. de Fréjus, et le
+lendemain le précepteur du Roi reparaissait triomphant à la cour.
+
+Dès lors la chute de M. le Duc n'était plus qu'une question de temps. M.
+de Fréjus maintenu sous main par M. le duc d'Orléans, M. le prince de
+Conti, M. le duc du Maine, le maréchal de Villars, avait encore pour
+lui, dans le moment, les Noailles et la comtesse de Toulouse, qui, dans
+les petits et fréquents séjours que Louis XV commençait à faire chez
+elle, commençait à prendre une sérieuse influence sur l'esprit du jeune
+Roi. Dans un conseil tenu à Rambouillet, où depuis quelque temps se
+rendaient directement les courriers d'Allemagne, d'Espagne, de Savoie,
+le renvoi du Duc était arrêté, et, le 11 juin 1726, le duc de Bourbon
+recevait inopinément une lettre de cachet qui lui ordonnait de se rendre
+à Chantilly et lui défendait de voir la Reine. Madame de Prie était
+exilée dans sa terre de Normandie[69].
+
+Cette disgrâce du duc de Bourbon et de madame de Prie était suivie d'une
+espèce d'abandon fait par le Roi de sa femme aux haines de M. de Fréjus.
+Il la mettait pour ainsi dire à sa discrétion dans cette dure lettre de
+cachet dont le futur premier ministre était porteur: «Je vous prie,
+Madame, et s'il le faut, je vous l'ordonne, de faire tout ce que
+l'évêque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c'était moi-même.
+Signé: LOUIS[70].»
+
+De ce jour, les rancunes du vieil homme d'Église, munies des pleins
+pouvoirs du Roi, travaillent à annihiler la Reine et l'épouse par le
+retrait de toute influence dans la distribution des grâces, par
+l'absence de toute autorité dans le gouvernement de sa maison, par la
+privation d'argent même, enfin par une succession d'humiliations voulues
+et cherchées: petites et mesquines vengeances que ne pourront désarmer
+et lasser la résignation et la dépendance de la pauvre Reine[71]. Les
+charités de la Reine l'auront-elles laissé sans un écu, Fleury ordonnera
+à Orry de lui faire porter cent louis, ce que le contrôleur-général
+déclare donner à son fils quand il est désargenté. La Reine de France
+veut-elle faire un souper avec ses dames à Trianon ou ailleurs, il faut
+qu'elle en demande la permission à Fleury, et Fleury se donne presque
+toujours le plaisir de refuser, alléguant que cela coûterait quelque
+extraordinaire[72].
+
+Deux mois après la chute du duc de Bourbon, au mois d'août 1726, Marie
+Leczinska tombait malade, et si gravement, qu'elle recevait les
+sacrements. Le Roi montrait une grande indifférence pendant sa maladie,
+et le 27 septembre, le jour où, complètement rétablie, elle arrivait
+retrouver le Roi à Fontainebleau, Louis XV au lieu d'aller à sa
+rencontre, partait pour la chasse, prenait deux cerfs et ne rentrait
+qu'à neuf heures du soir au château[73].
+
+Ces dédains du Roi, ces mépris visibles, ce manque d'égards, tuaient peu
+à peu le respect autour de la Reine qui était traitée par les courtisans
+comme une princesse sans conséquence. Le marquis d'Argenson nous la
+montre à Versailles, abandonnée de ses dames du Palais[74], ne trouvant
+pas même de coupeur parmi les seigneurs de la cour quand, le dimanche,
+il lui plaisait de jouer au lansquenet. Et nous la voyons dans ses
+appartements désertés, se promenant, la pauvre Reine, à la recherche de
+ce coupeur, et toute désolée de ne le point trouver, se plaindre en ces
+douces et tristes paroles: «Eh bien, on prétend que je ne veux pas jouer
+au lansquenet, ni commencer de bonne heure. Vous voyez qu'il fait bon de
+dire que _je_ ne veux pas, mais qu'_on_ ne veut pas[75].»
+
+Toutes ces humiliations qui rendaient la Reine chagrine, boudeuse et
+pleureuse, la faisaient peu propre à garder et à retenir le Roi près
+d'elle[76], et poussaient le jeune mari dans la société de femmes jeunes
+et gaies, dont mademoiselle de Charolais amenait et menait la troupe.
+
+On eût cru voir un gamin, presque un polisson, dans cette princesse de
+la maison de Condé qui devait toute sa vie garder son joli visage de
+seize ans et ses yeux si vifs, qu'ils se reconnaissaient sous le masque,
+dans cette aimable enfant terrible, comme il y en eut toujours dans les
+splendeurs ou les tristesses de Versailles, et dont le rôle semble être
+de déranger l'étiquette ou de dérider la Gloire.
+
+Les vers, les chansons, les saillies[77], mademoiselle de Charolais
+employait tous les dons et toutes les impudences d'un esprit de malice,
+et cela avec la liberté d'un garçon, pour chasser les froideurs et le
+sérieux de la cour, y appeler l'amusement et les familiarités,
+improviser les divertissements, animer les soupers, et semer comme une
+Folie effrontée et charmante les extravagances, les refrains et les
+imbroglios de carnaval autour du trône, et à côté des affaires d'État.
+
+Encore mieux faite pour entraîner que pour plaire, mêlant toutes sortes
+de caractères, la verve des Mortemart à la hauteur des Condé, relevant
+les audaces et les inconvenances de sa grâce par un certain air
+princesse qui sauvait presque tout, capricieuse, fantasque, vaporeuse,
+tourmentée à l'excès d'humeurs noires[78] dont elle se tirait par une
+plaisanterie, une échappée hasardeuse, quelque tour de page,
+mademoiselle de Charolais devait surprendre, par les contradictions de
+sa nature, un jeune mari lassé par l'immuable sérénité de sa femme.
+
+La princesse était de toutes les entreprises hardies et tapageuses; elle
+était de ces caravanes nocturnes, où le Roi, qui commençait à battre le
+pavé, affrontait, dans les rues de Versailles, l'hôtesse du
+_Cheval-Rouge_, pendant qu'avec des paroles facétieuses et libertines,
+mademoiselle de Charolais cherchait à calmer la belle insultée qui
+criait: «Au voleur! à l'assassin[79]!»
+
+Mademoiselle de Charolais, qui depuis l'âge de quinze ans avait eu des
+amants sans compter, et faisait un enfant presque régulièrement chaque
+année, regardant cela comme un accident naturel à son état de grande
+fille et de princesse[80], affichait dans le moment une passion pour le
+Roi, trouvant piquant de le débaucher la première, le poussant à
+l'adultère par mille coquetteries, finalement lui mettant ces vers dans
+une poche:
+
+ Vous avez l'humeur sauvage
+ Et le regard séduisant;
+ Se pourroit-il qu'à votre âge
+ Vous fussiez indifférent?
+
+ Si l'amour veut vous instruire,
+ Cédez, ne disputez rien;
+ On a fondé votre empire
+ Bien longtemps après le sien.
+
+Mais le Roi, en sa timidité, échappait aux avances qui amusaient et
+effrayaient à la fois ses désirs, tant le jeune souverain était encore
+plein des contes à faire peur du vieux Fleury sur les femmes de la
+Régence[81].
+
+ * * * * *
+
+Une autre femme intimidait moins le jeune Roi que cette endiablée
+princesse de Charolais: c'était la comtesse de Toulouse[82].
+
+La comtesse de Toulouse était une belle et puissante créature, aux yeux
+brun-foncé[83], au regard assuré et plein de dignité, au sourire
+paisible et doux, dont le visage sans rouge et toute la personne
+montraient la tranquillité sereine et l'aimable recueillement d'un bel
+air dévotieux. Le salon de madame de Toulouse était la petite cour de
+Rambouillet, un refuge mondain pendant la brutale Régence de la
+galanterie passée, le souvenir et le reste de la cour de Louis XIV. Là
+les anciennes vertus des nobles compagnies, les beaux usages, les
+manières décentes et polies, le respect de la femme, la retenue du ton,
+les traditions des habitudes sociales vivaient encore dans l'aisance de
+l'enjouement, dans l'animation et la gaieté d'un nombre restreint de
+gens choisis, dans l'heureuse paix et les douceurs épicuriennes d'un
+petit monde dévot, jouissant à petit bruit de la vie. Mademoiselle de
+Charolais elle-même cédait au génie du lieu en entrant chez madame de
+Toulouse, elle n'y était plus qu'une princesse rieuse, un lutin
+apportant la vie des plaisirs délicats et des élégants passe-temps à
+cette cour d'harmonies, de nuances, de murmures, de suaves paroles, de
+galanteries discrètes, sur laquelle planait encore une ombre de grandeur
+et de magnificence qu'on ne trouvait que là. Involontairement le jeune
+souverain comparait à cette cour la cour bourgeoise et morne de la Reine
+de France; et l'amour s'éveillait en lui, un amour tout ému de scrupules
+religieux, mais qui se laissait peu à peu aller à la séduction mystique
+de cette belle et grasse dévote, que touchaient et troublaient l'hommage
+agenouillé et l'adoration platonique de ce Roi, alors le plus bel homme
+de son royaume.
+
+Au milieu de ces distractions et de ces tentations qui n'étaient encore
+pour le Roi que l'éveil et l'apprentissage du libertinage, le goût du
+Roi pour la Reine, ce goût si vif aux premiers jours de leur union,
+allait diminuant et se perdant avec le temps comme toute passion
+physique.
+
+Les relations du ménage avaient toujours un ton sérieux; elles
+prenaient, à partir de l'événement du mois de juin 1726, un air
+d'embarras. Cette absence d'abandon, ce manque d'effusion et
+d'épanchement réciproque que les valets avaient surpris dans les
+entretiens les plus intimes du Roi et de la Reine, augmentaient chaque
+jour. Les froideurs du Roi devenaient plus grandes. La Reine pleurait,
+cachait mal ses larmes; et la cour se réjouissait de voir au Roi cette
+épouse _sans attraits et sans coquetterie_ qui devait si mal garder son
+mari et si peu gêner les intrigues. En effet, Marie Leczinska n'était
+point une de ces femmes savantes dans l'art de reconquérir leur bonheur
+avec les séductions permises du mariage, elle ne cherchait pas à ramener
+ce cœur qui lui échappait, et se détachait sans combat et sans murmure
+de l'amour du Roi. Elle s'enfermait et se réfugiait dans sa tristesse,
+elle s'armait de résignation, elle mettait comme une coquetterie à se
+vieillir et se vieillissait de gaieté de cœur, elle ôtait de sa toilette
+toutes les parures d'une jeune femme[84], s'enfonçait dans les lectures
+spirituelles, s'entourait de sévères compagnies.
+
+Dans ce ménage où la séparation commençait, les riens, même les plus
+petites et les plus pardonnables manies venaient encore mettre la
+contrariété et l'éloignement. La Reine agaçait les nerfs de ce Roi
+nerveux par mille enfantillages, par la peur des esprits, par le besoin
+d'être bercée, rassurée et endormie par des contes et d'avoir toujours à
+sa portée une femme dont elle pût tenir la main en ses folles terreurs;
+puis encore par cent sauts et cent courses, la nuit, dans sa chambre, à
+la recherche de sa chienne. Ou bien c'était le matelas mis sur elle par
+cette princesse frileuse qui étouffait le Roi, et le chassait du lit de
+sa femme.
+
+Enfin, après le labeur de tant d'enfantements, cette épouse qui était
+accouchée le 27 avril 1727 de deux filles, le 28 juillet 1728 d'une
+troisième fille, le 4 septembre 1729 d'un dauphin, le 30 août 1730 d'un
+duc d'Anjou, le 23 mars 1732 d'une quatrième fille, cette épouse qui se
+sentait encore enceinte, lasse de son métier de mère pondeuse, recevait
+les embrassements de son mari, avec les répugnances d'une femme qui
+répétait toute la journée: «Eh quoi! toujours coucher, toujours grosse
+et toujours accoucher[85]!»
+
+
+
+
+III
+
+L'attente universelle de l'infidélité du Roi.--L'Œil-de-Bœuf et
+l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la
+Reine.--Les suppositions des courtisans.--La santé du Roi à
+l'_Inconnue_.--Le devoir refusé par la Reine au Roi.--Bachelier écartant
+le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'ancienneté
+de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de
+Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec
+le marquis de Puisieux.--Ses relations secrètes avec le Roi depuis
+1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet
+1738.--La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.--Les
+soupers des petits appartements.--Tempérament atrabilaire de Louis XV.
+
+
+La cour, de l'Œil-de-Bœuf à l'antichambre, les jeunes femmes, les jeunes
+gens, les politiques, la haute domesticité, l'intrigue, l'ambition,
+toutes les passions d'un monde qui se lève et se couche sur l'intérêt,
+épiaient aux portes les froideurs du ménage, et, calculant le dénoûment
+des derniers liens entre le Roi et la Reine, pressaient de leurs vœux
+l'avènement d'une maîtresse qui devait amener une révolution à
+Versailles, changer le cours des grâces et renouveler le gouvernement.
+
+Tout ce qui était hostile au cardinal de Fleury, tous ceux que
+contrariait l'économie du vieux ministre, tous ceux que condamnait au
+repos et à l'obscurité la politique bourgeoise de l'homme d'État de la
+paix, les avidités des valets contenues et rognées, aussi bien que les
+impatiences des hommes à projets barrés dans leur carrière et dans leur
+avenir, sans théâtre, sans champ de bataille où déployer leur
+imagination ou tenter la fortune, saluaient de leurs espérances
+l'adultère du Roi.
+
+Les tentations, les intrigues de la galanterie avaient la complicité et
+l'aide des Gesvres, des d'Épernon, des Richelieu. Humiliés du mauvais
+succès de leur conspiration des _Marmousets_, brûlants et travaillés de
+rancunes dont le ministre disgracié Chauvelin prenait en sous-main la
+conduite et le commandement secret, ils remplissaient de moqueries
+l'esprit du Roi, et par toutes les armes de l'esprit, le ridicule et
+l'ironie plaisante, la facilité des mœurs et l'exemple du plaisir, ils
+attaquaient les leçons et l'autorité du vieux prêtre au fond de son
+pupille.
+
+La séduction du Roi par une femme convenait aux agitations, à la furie
+de grandes choses, à l'activité brouillonne de ce demi-génie, le
+maréchal de Belle-Isle, qui voyait seulement là, dans l'appui d'une
+maîtresse, flattée d'être associée à sa gloire, la réalisation de plans
+qui effrayaient à la fois et la sagesse de Fleury et la timidité du
+jeune Roi.
+
+Puis c'était le ménage du frère et de la sœur Tencin, dont le rôle
+dissimulé était déjà si grand, si effectif, et qui voyait au bout de la
+liaison, au fond de l'affaire de cœur, le maniement de la volonté du
+Roi, la conduite de sa faveur, les facilités des approches de sa
+personne et de son pouvoir; toutes les suites d'une faiblesse qui permet
+et semble légitimer toutes les fortunes. Tant de vœux étaient appuyés,
+ils étaient servis par les femmes se piquant de dévotion et
+d'ultramontanisme, madame d'Armagnac, madame de Villars, madame de
+Gontaut, madame de Saint-Florentin, madame de Mazarin; par les
+molinistes zélés, et encore par la maison de Noailles, toute prête à une
+élévation de Tencin, en haine de Chauvelin, dont les Noailles
+jalousaient et craignaient la supériorité, s'il venait à recueillir la
+succession du cardinal.
+
+Enfin, tout au bas de la cour, mais tout auprès du Roi, veillait et
+travaillait une influence occulte encore, mais déjà puissante. Les
+valets de chambre, réduits et maintenus dans leur rôle secondaire par la
+sagesse de Louis XV, sans autres fonctions que leurs devoirs domestiques
+dans une cour où le Roi n'appartenait qu'à sa femme, attendaient d'une
+cour dissipée et galante, d'un Roi échappé de son ménage et descendu au
+besoin de leur discrétion, à la nécessité de leurs complaisances, les
+profits complets de leur place.
+
+Chose singulière! ces dispositions tournées au fond, dans toutes les
+têtes sérieuses, vers le renversement du ministère et du ministre,
+rencontraient, je ne veux point dire l'appui, mais presque
+l'acquiescement du cardinal, sous la condition d'être consulté dans le
+choix, et d'être assuré de la neutralité de la personne choisie. De
+vieux griefs contre la Reine n'étaient point encore morts chez le
+cardinal; il se rappelait encore avec amertume une tentative de Marie
+Leczinska pour faire rentrer M. le Duc en grâce auprès du Roi, sa
+reconnaissance envers les hommes qui l'avaient mise sur le trône[86], et
+il voyait dans une maîtresse un préservatif et une garantie contre un
+retour d'influence de la Reine, mettant à profit un jour de dévotion du
+Roi pour reprendre son mari. C'est ainsi que tous, ceux-là même que la
+conspiration menaçait, conspiraient pour l'infidélité du Roi.
+
+Et ce n'était pas seulement à Versailles, c'était, ce qu'on n'a pas dit,
+c'était son peuple même qui entourait le jeune Roi de sa complicité, lui
+souriait, l'encourageait, comme si, habituée par la race des Bourbons à
+la jolie gloire de la galanterie, la France ne pouvait comprendre un
+jeune souverain sans une Gabrielle, comme si, dans les amours de ses
+maîtres, elle trouvait une flatterie et une satisfaction de son orgueil
+national!
+
+Chaque jour le murmure et la promesse de la bonne nouvelle sortaient de
+toutes ces espérances, de toutes ces passions, de cette universelle
+attente, impatientes de compromettre le Roi, et résolues à préparer et à
+précipiter ses amours en les annonçant d'avance. La cour prononçait les
+noms de la comtesse de Toulouse, de mademoiselle de Charolais. Les
+suppositions couraient et s'abattaient çà et là, et jusque sur les dames
+de la Reine, exposées de si près aux désirs du Roi, et dont
+quelques-unes avaient les mœurs et les facilités du temps. La Reine,
+cette sainte, n'avait-elle point été forcée de se résigner à cette dame
+d'honneur, la maréchale de Boufflers, si affichée, à cette dame
+d'atours, madame de Mailly, à qui l'on prêtait une liaison avec M. de
+Puisieux? Et n'y avait-il pas encore, parmi les douze dames de son
+palais, madame de Nesle[87], madame de Gontaut[88], la maréchale de
+Villars, les duchesses de Tallard, de Béthune, d'Épernon, les dames
+d'Egmont de Chalais, toutes dames méritant l'honneur du soupçon et
+l'envie de la cour[89]?
+
+Bientôt on parlait vaguement d'un toast du jeune souverain; et les gens
+au courant, les jeunes courtisans entrés au plus intime de la
+familiarité et de l'habitude du Roi, racontaient tout bas un souper de
+la Muette, où le Roi, après avoir bu à la santé de l'_Inconnue_[90],
+avait cassé son verre et invité sa table, et celle que présidait le duc
+de Retz, à lui faire raison. Ç'avait été une grande curiosité de
+connaître l'_Inconnue_; les voix des deux tables s'étaient partagées
+entre madame la Duchesse la jeune mademoiselle de Beaujolais et madame
+de Lauraguais, petite-fille de Lassay et belle-fille de M. le duc de
+Villars-Brancas. Mais le Roi avait gardé le silence et son secret[91].
+
+Un ministre était un peu plus savant que tout le monde. Dans ses
+promenades matinales à cheval au bois de Boulogne, il avait remarqué la
+trace toute fraîche des roues d'une voiture allant, à travers des
+allées toujours fermées de barrières, de Madrid, résidence de
+mademoiselle de Charolais, à la Muette[92]. Mais ses suppositions se
+perdaient sur toutes les femmes de la société de mademoiselle de
+Charolais, et l'_Inconnue_ restait l'inconnue pour le ministre comme
+pour les courtisans, dont quelques-uns avaient cependant observé qu'on
+ne pouvait prononcer devant le Roi le nom de madame de Mailly sans qu'il
+rougît[93]. Au milieu de ce mystère, le Roi, sorti de sa mélancolie,
+avec l'air et le rajeunissement d'un homme heureux de vivre, pris tout à
+coup d'une soif de plaisirs et s'empressant aux distractions, promenait
+et occupait l'activité d'une fièvre heureuse çà et là; et courant, et se
+répandant[94], il partageait les haltes de ses journées entre
+Rambouillet, où se tenait la comtesse de Toulouse[95], Bagatelle, où
+demeurait la maréchale d'Estrées, Madrid, où vivait mademoiselle de
+Charolais[96], douces retraites, palais charmants, petites cours de
+galanterie, de piquantes tendresses et de joli esprit, qui semblaient
+mettre sur le chemin du Roi les étapes et les stations enchantées d'un
+Décaméron français. Un jour, c'était Paris et le bal de l'Opéra que le
+jeune Roi étonnait de sa présence, de son entrain, d'une gaieté
+d'enfant; ou encore, infatigable, éclatant d'un esprit que la cour ne
+lui connaissait pas, il se jetait à des soupers, dont il entraînait et
+prolongeait jusque bien avant dans la nuit le bruit et la folie. De là,
+assez animé, il rentrait chez la Reine, qui lui témoignait ses
+répugnances et son horreur pour l'ivresse du vin de Champagne et son
+odeur, et finissait par allonger ses prières jusqu'à ce que le Roi fût
+endormi.
+
+Un soir enfin arriva ce que toute la cour prévoyait et attendait.
+Bachelier, le valet de chambre du Roi, ayant été prévenir la Reine que
+le Roi allait se rendre chez elle, la Reine répondit qu'elle était
+désespérée de ne pouvoir recevoir Sa Majesté; à deux nouvelles demandes
+du Roi, Bachelier rapportait la même réponse; et de l'indignation, de la
+colère du Roi, partagées et enflammées par le valet de chambre, sortait
+l'engagement désiré par Bachelier: le Roi déclarait «qu'il ne
+demanderait plus jamais le devoir à la Reine[97].» Le jour suivant la
+cabale enhardie risquait tout: comme madame de Mailly se glissait en
+secret dans les petits appartements pour y passer la nuit, Bachelier,
+qui la conduisait, entr'ouvrant comme par mégarde son capuchon, la
+laissait voir à deux dames[98].
+
+Madame de Mailly était en 1738 une femme de trente ans, dont les beaux
+yeux, noirs jusqu'à la dureté, ne gardaient, aux moments
+d'attendrissement et de passion, qu'un éclair de hardiesse fait pour
+encourager les timidités de l'amour. Tout, dans sa physionomie, dans
+l'ovale maigre de sa figure brune[99], avait ce charme irritant et
+sensuel qui parle aux jeunes gens. C'était une de ces beautés
+provocatrices, fardées de pourpre, les sourcils forts, dont l'éclat
+semble un rayon de soleil couchant, une de ces femmes dont les peintres
+de la Régence nous ont laissé le type dans tous leurs portraits de
+femme, la gaze à la gorge et l'étoile au front, qui, la joue allumée, le
+sang fouetté, les yeux brillants et grands comme des yeux de Junon, le
+port hardi, la toilette libre, s'avancent du passé, avec des grâces
+effrontées et superbes, comme les divinités d'une bacchanale[100].
+Ajoutez que madame de Mailly était inimitable pour porter sa beauté, et
+la faire valoir. Nulle femme à la cour ne savait si bien arranger les
+modes à sa tournure, ni chiffonner d'une main plus heureuse les
+demi-voiles qui prêtaient à ces déshabillés mythologiques le piquant de
+la pudeur.
+
+Ce goût, ce soin et ce culte d'une opulente toilette suivaient madame de
+Mailly jusque dans la nuit. Elle ne se couchait jamais sans être coiffée
+et parée de tous ses diamants. C'était sa plus grande coquetterie, et
+l'heure de sa séduction était le matin, alors que, dans son lit,
+battant l'oreiller de ses beaux cheveux défrisés par le sommeil et
+pleins d'éclairs de diamants, elle donnait audience à ses marchands, à
+_ses petits chats_, comme elle les appelait. Ainsi, au milieu des
+parures, des deux ou trois millions de bijoux que Lemagnan faisait
+scintiller sous ses yeux, des plus riches étoffes étalées devant elle,
+et qui s'amassaient au pied de son lit, elle rappelait ces levers de
+femme, de l'école vénitienne dans le déploiement et le rayonnement des
+brocarts et des bijoux, dans la lumière d'une Tentation versant ses
+coffrets et ses écrins, aux pieds de la dormeuse qui s'éveille[101].
+
+Le visage de madame de Mailly disait toute la femme. Ardente,
+passionnée, toute heureuse et toute fière de faire, à ses dernières
+années d'amour, la conquête de ce Roi de France «beau comme l'amour,»
+elle avait dû se montrer prête et résolue à toutes les avances, à toutes
+les facilités, à ces entreprises même et à ces violences de séduction
+dont Soulavie révèle les honteux détails[102]. Mais aussi elle devait
+être susceptible de tous les attachements, de tous les dévouements et de
+tous les sacrifices qu'inspire à une femme de cet âge et de ce caractère
+une liaison avec un homme de son âge, avec un jeune homme. Et il se
+trouvait, par un contraste étrange, que, sous sa rude voix, ses
+apparences de bacchante, la hardiesse d'un amour qui avait presque violé
+le Roi, madame de Mailly cachait les qualités tendres et douces d'un
+cœur aimant, les sentimentalités d'une la Vallière.
+
+ * * * * *
+
+Les de Mailly étaient une vieille et illustre famille militaire. Ils
+remontaient, dans le milieu du XIe siècle, à Anselme de Mailly, tuteur
+du comte de Flandre et gouverneur de ses États, tué au siège de Lille:
+belle fin, qui semblait un apanage de cette noble race, dont le dernier
+mort avait péri en 1668, à l'âge de trente-six ans, au siège de
+Philisbourg. Puis, sous la Régence, on avait vu se perdre dans le
+libertinage et rouler dans le scandale l'héritier de ce grand nom, et le
+reste de cette vaillante famille, qui, sous les trois maillets des
+portes de ses hôtels, écrivait superbement: _Hogne qui voudra_[103]. Le
+dernier descendant, Louis III de Nesle, qui ne marque dans l'histoire
+que pour avoir étonné le czar, lors de son passage à Paris, par la
+variété de ses habits[104], Louis de Nesle avait, avec sa femme,
+mademoiselle de la Porte-Mazarin, affiché toutes les hontes, tous les
+désordres et tous les abaissements qui semblaient traîner une glorieuse
+famille dans la boue où se perdent et finissent les races épuisées et
+les grands fleuves las.
+
+Le marquis de Nesle, le père de toutes ces demoiselles de Nesle aimées
+par Louis XV, vivait «à pot et à rot» avec les comédiens et les
+comédiennes. Amant de mademoiselle de Seine, lors de sa querelle avec la
+Balicourt, il prenait une part si vive au différend que, dans la lettre
+prêtée par les rieurs à l'actrice, elle disait avoir été empêchée
+d'envoyer au duc de Gesvres «la fleur des héros du royaume», ses
+créanciers ne lui laissant la liberté de sortir que le dimanche.
+
+Et _la lettre écrite de ... en Flandre, à Messieurs de l'Académie
+Françoise_ par _mademoiselle de Seine comédienne du Roi_, disait vrai,
+au moins pour les créanciers. Le marquis, jouissant de 250,000 livres de
+rente, avait vu appréhender ses biens libres et une partie de ses biens
+substitués, à la requête de Philippe Doremus, bourgeois de Paris. Puis,
+bientôt les 70,000 livres de rente échappées à ses créanciers étaient
+saisies et l'on s'emparait de l'universalité de ses biens saisis et non
+saisis[105]. Aux abois, le marquis de Nesle se débattait dans la misère
+et les expédients désespérés, au milieu des huées du public et de
+l'ironie des nouvelles à la main qui annonçaient un jour: «Monsieur le
+marquis de Nesle est enfin parvenu à ne plus vivre à l'auberge, ou pour
+mieux dire, son crédit étant absolument épuisé, il a été obligé de faire
+faire son pot au feu chez lui, et, pour cet effet, a acheté de la
+vaisselle de terre.»
+
+La fille aînée du marquis de Nesle, Louise-Julie de Mailly-Nesle, née le
+16 mars 1710, l'année où est né Louis XV, avait été mariée le 31 mai
+1726 à Louis, comte de Mailly, seigneur de Rubempré, son cousin germain.
+
+Et voici le contrat de mariage que j'ai eu la bonne fortune de découvrir
+aux Archives nationales[106], contrat entre le très-haut et
+très-puissant seigneur comte de Mailly, capitaine-lieutenant des
+Gendarmes Écossais, et la haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de
+Mailly:
+
+FURENT PRÉSENS TRÈS-HAULT et très-puissant seigneur, Monseigneur Louis,
+comte de Mailly, chevalier Seigneur de Rieux, Rubempré, Brutelle,
+Lamothe Manneville et autres lieux, capitaine-lieutenant des Gendarmes
+Écossois du Roy, commandant la Gendarmerie de France, fils de deffunt
+très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis, comte de Mailly,
+seigneur desdits lieux, maréchal des camps et armées du Roy, et de
+très-haulte et puissante dame, Madame Anne-Marie-Françoise de
+Saint-Hermine, à présent sa veuve, dame d'atour de la Reyne. Ledit
+seigneur comte de Mailly, demeurant en son hôtel, rue de Vaugirard,
+paroisse Saint-Sulpice, pour luy et en son nom.
+
+ D'une part.
+
+Et très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis de Mailly,
+chevalier des ordres du Roy, marquis de Néelle et de Mailly en
+Boulonois, comte de Bohain, Seigneur de plusieurs autres lieux et
+très-haute et très-puissante Dame, Madame Armande-Félice de Mazarin, son
+épouse, Dame du palais de la Reine, autorisée dudit Seigneur marquis de
+Néelle à l'effet des présentes au nom et comme stipulante en cette
+partie pour haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur
+fille aînée, à ce présente et de son consentement, demeurant à la cour
+et à Paris en leur hôtel, rue de Beaune susdite paroisse Saint-Sulpice.
+
+ D'autre part.
+
+Lesquelles parties de l'agrément de très-hault, très-puissant,
+très-excellent et très-auguste Monarque Louis, par la grâce de Dieu, Roy
+de France et de Navarre et de très-haulte et très-puissante et
+très-excellente princesse Marie, Reyne de France, très-haulte,
+très-puissante et très-excellente princesse Marie de Baden-Baden,
+duchesse d'Orléans, très-hault et très-puissant prince Louis de Bourbon
+[...] ont reconnu et confessé avoir fait entre elles les traités de
+mariage, donation et convention qui ensuivent: c'est à savoir que
+lesdits Seigneur Marquis et Dame Marquise de Néelle ont promis de donner
+en mariage ladite damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur fille aînée,
+de son consentement, audit Seigneur comte de Mailly qui de sa part
+promet la prendre pour sa femme et légitime épouse et faire célébrer
+ledit mariage en face de notre Mère Sainte-Église le plus tôt que faire
+se pourra.
+
+Pour être lesdits seigneur et demoiselle, futurs époux comme ils seront
+unis et communs en tous biens, meubles et conquêts, immeubles suivant et
+au désir de la coutume de Paris, à laquelle ils se soumettent, pour
+conformément à icelle leur future communauté et conventions de mariage
+être réglée encore qu'ils vinssent à établir leur domicile et faire des
+acquisitions en autres pays, coutumes et loix contraires, auxquelles est
+expressément dérogé et renoncé pour cet égard seulement.
+
+Ne seront néanmoins tenus des dettes et hypothèques de l'un ou de
+l'autre faites et créées avant ledit mariage, et, si aucunes se
+trouvaient, elles seront payées et acquittées sur les biens de celuy ou
+celle qui les aura faites ou en sera tenu.
+
+En faveur duquel Mariage ledit Seigneur Marquis de Néelle donne par ces
+présentes à ladite Damoiselle future épouse la somme de cent soixante
+mille livres à prendre après son décès en biens et effets de sa
+succession, au payement de laquelle somme, il a affecté et hypothéqué
+tous et chacun de ses biens présens et à venir, et en attendant que
+ladite somme de cent soixante mille livres devienne exigible par
+l'ouverture de la succession dudit Marquis de Néelle, il a promis et
+s'est obligé de payer, par chacun an, audit Seigneur et Damoiselle,
+futurs époux, la somme de huit mille livres qui commencent à courir de
+ce jourd'huy...
+
+Promet en outre le dit Seigneur de Néelle de nourrir et loger lesdits
+Seigneur et Damoiselle, futurs époux, avec deux valets de chambre et
+deux femmes de chambre, dans les maisons où il fera sa résidence, soit à
+Paris ou ailleurs, au moins pendant dix années, lesquels logemens et
+nourritures qui auront été fournis sont estimés cinq mille livres par an
+et feront partie de la dot de ladite Damoiselle, future épouse; [...]
+
+Le Seigneur futur époux a doué et doue la Damoiselle future épouse de la
+somme de huit mille livres par chacun an de douaire, profit dont elle
+demeurera saisie du jour du décès dudit Seigneur futur époux, sans être
+tenue de faire aucune demande, ni interpellation judiciaire...
+
+Le survivant desdits Seigneur et Damoiselle future épouse aura et
+prendra par préciput et avant part en meubles de la communauté tels
+qu'il voudra choisir suivant la prisée et l'inventaire et procès-verbal
+à criée jusqu'à la somme de vingt mille livres en deniers comptans, au
+choix du survivant; si c'est le Seigneur qui survit, il reprendra en
+outre ses habits, armes, chevaux et équipage, et, si c'est la Damoiselle
+future épouse qui survit, elle reprendra aussi, outre le préciput
+réciproque, sa chambre garnie, ses habits, linge, bagues, joyaux,
+bijoux, diamans et autres pierreries servant à son usage et à l'ornement
+de sa personne, à telle somme que cela puisse monter.
+
+Pour l'amitié que ledit Seigneur futur époux porte à la Damoiselle
+future épouse, iceluy Seigneur futur époux a donné et donne par les
+présentes par donation entre vifs et irrévocable en la meilleure forme
+que donation peut valoir à la Damoiselle future épouse de luy autorisée
+autant qu'il se peut, les biens, terres et héritages qui lui
+appartiennent en meubles et immeubles, de quelque nature qu'ils soient,
+ensemble ceux qui se trouveront luy appartenir au jour de son décès en
+quelques pays qu'ils se trouvent et à quelque titre que ce soit, et en
+cas qu'au jour dudit décès dudit Seigneur futur époux il y ait des
+enfants nés du futur mariage ou des petits enfants, la donation
+demeurera nulle et comme non faite...
+
+Car ainsi le tout a été convenu, respectivement stipulé, promis et
+accepté entre les parties, lesquelles pour faire insinuer ces présentes
+où besoin sera, ont fait et constitué leur procureur général et spécial,
+le porteur d'icelle auquel il donne tout pouvoir, et pour leur
+exécution ils ont élu leur domicile irrévocable en leurs hôtels et
+demeures à Paris... ledit jour, trente mai de l'année mil sept cent
+vingt-six.»
+
+ * * * * *
+
+En dépit de l'apparentage magnifique, de tous les noms de terres et de
+seigneuries défilant dans ce triomphant contrat, en dépit des
+stipulations de rente qui ne furent jamais remplies par les grands
+parents, l'union du cousin et de la cousine, selon l'expression d'un
+contemporain, fut toujours le mariage de _la faim et de la soif_[107].
+
+Par ce contrat de mariage, la jeune fille de seize ans était devenue la
+femme d'un débauché fort épris, dans le moment, de la fille d'un
+fourbisseur qu'il voulait épouser, et qui ne se décidait à se marier
+avec sa cousine que sur un ordre du Roi qui enfermait sa maîtresse[108].
+
+Ainsi mariée à ce mari vivant fort en dehors de son ménage, sans enfant,
+et ayant sous les yeux l'exemple et la conduite des dames du palais de
+la Reine, madame de Mailly se laissait à avoir un jour une liaison avec
+le marquis de Puisieux[109].
+
+Au milieu de cette liaison survenait l'intrigue de madame de Mailly avec
+le Roi, intrigue qui ne remonte pas à 1732 comme le dit Soulavie, mais
+dont la date est de 1733, ainsi que l'affirme dans cette note, écrite le
+8 décembre 1744, le duc de Luynes: «J'ai appris depuis quelques jours
+seulement que le commerce du Roi avec madame de Mailly a commencé dès
+1733, et je le sais d'une manière à n'en pouvoir douter, et personne
+n'en avait aucun soupçon dans ce temps-là.» Et en effet la liaison
+connue seulement de Bachelier, de mademoiselle de Charolais, de la
+comtesse de Toulouse, était tenue assez secrète pour que d'Argenson, en
+général bien informé, ne la fasse dater que de l'année 1736. Elle était
+même si peu ébruitée qu'en 1735, Puisieux, tenu à l'écart et toujours
+amoureux, tout à coup nommé à Naples par Chauvelin, qui voulait en
+débarrasser madame de Mailly, venant offrir à son ancienne maîtresse
+l'hommage de son ambassade et lui disant qu'il ne partirait que sur ses
+ordres, s'étonnait de se voir souhaiter un bon voyage si délibérément
+par cette femme près de laquelle il ne se connaissait pas de successeur.
+
+Peu à peu se faisait, les années suivantes, la divulgation des amours du
+Roi avec madame de Mailly. Les courtisans se racontaient qu'à
+Versailles, quand le Roi sortait et revenait de souper dans ses petits
+appartements, il passait deux heures dans ses garde-robes où l'on
+supposait que Bachelier lui amenait madame de Mailly. On parlait aussi
+dans les voyages de Fontainebleau d'un appartement meublé situé
+au-dessous de la chambre du Roi et où personne ne logeait et dont Louis
+XV avait la clef, appartement tout proche du logement occupé par madame
+de Mailly[110]. Et le secret, si bien gardé qu'il fût, n'était plus un
+secret dans l'automne de 1737, où les amours royales fournissaient un
+couplet à la chanson de _la Béquille du père Barnaba_[111].
+
+Enfin, l'année suivante, dans le voyage de Compiègne le Roi déclarait
+pour ainsi dire publiquement ses amours dans le souper qu'il allait
+faire au su et à la vue de tous chez Madame de Mailly le 14 juillet
+1738[112].
+
+Madame de Mailly était une charmante et facile maîtresse qui avait cette
+qualité,--tous le reconnaissent,--d'être _très-amusante_[113], une
+qualité bien grande pour ce Roi, si souvent inamusable. C'étaient des
+petits propos, des babillages drôles, un aimable jargon, du naïf qui
+jouait l'esprit, un rien de causticité particulier au sang des de Nesle,
+un fond d'enjouement auquel son bonheur prêtait des vivacités, des
+étourderies, des ingénuités d'enfant[114], des enfantillages de femme
+aimante. Un 2 janvier, jour de la messe de _requiem_, que l'on disait
+tous les ans pour les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit morts dans
+l'année, cérémonie où Louis XV assistait en perruque naturelle,
+quelqu'un apercevait madame de Mailly assise contre la porte de glace
+donnant chez le Roi, et dans un état d'affaissement tel qu'il
+s'approchait pour lui demander si elle se trouvait mal. Madame de
+Mailly lui répondait que non, mais qu'elle était au désespoir, que le
+Roi lui avait donné rendez-vous pour qu'elle pût le voir en perruque,
+qu'elle craignait d'être arrivée en retard...
+
+Louis XV était aussi reconnaissant à la femme de l'humilité qu'elle
+mettait dans son adoration, de la facilité qui la faisait entrer dans
+toutes les amitiés et pour ainsi dire dans toutes les camaraderies du
+Roi. Elle avait encore ce mérite à ses yeux, d'être désintéressée, de ne
+devoir demander que bien peu de chose pour elle et les siens, d'avoir
+une certaine peur du cardinal de Fleury, de n'inquiéter enfin, par son
+peu d'importance et d'ambition, ni la cour ni la ville. Cette femme sur
+le retour, si pleine de qualités, n'avait qu'un défaut,--et ce n'est pas
+une médisance de l'histoire,--elle aimait le vin de Champagne comme ses
+grand'mères l'aimaient cinquante ans auparavant, et, le verre en main,
+aurait été capable de tenir tête à un Bassompierre[115].
+
+Et voilà avec madame de Mailly les petits appartements qui s'animent et
+s'égayent jusqu'à la licence. C'est un bruit, une gaieté, un choc des
+verres, un pétillement du champagne[116]. Dans ces cabinets qui donnent
+par une porte secrète dans la chambre du Roi, et n'ont de communication
+avec le reste du château que pour le service, temple dérobé où l'art
+épuisa les enchantements, le plaisir s'abandonne et se met à l'aise.
+C'est le sanctuaire mystérieux, le palais magique caché dans Versailles,
+où les allégories du temps vous montrent du doigt le _Sophi_, le Roi, et
+_Rétina_, madame de Mailly, célébrant les fêtes nocturnes en l'honneur
+de Bacchus et de Vénus, dans la troupe sacrée des femmes aimables et des
+courtisans galants. Tout est exquis et rare dans ces débauches royales
+qui suivent les fatigues de la chasse[117]: les vins sont les plus vieux
+et les plus fins; la table est succulente, pleines d'épices et de
+délices, chargée des mets divins de Moutier[118], l'ancien cuisinier du
+duc de Nevers, le cuisinier en chef de la Régence, que la Régence
+immortalisa dans ses chansons; elle s'enorgueillit des salades
+accommodées par mademoiselle de Charolais et des entremets de truffes
+faits sous les yeux du Roi[119]. Parfois même,--cuisine rare et de mains
+augustes!--cette table a l'honneur des ragoûts que le Roi s'est amusé à
+tourner lui-même sur le feu dans des casseroles d'argent, avec le prince
+de Dombes, son premier sous-aide. Et les fêtes succèdent aux fêtes; un
+jour, ce sont les petites fêtes où _Sévagi_, _Zélinde_ et _Fatmé_, le
+comte, la comtesse de Toulouse et mademoiselle de Charolais, tempèrent
+l'orgie et lui font garder le ton du monde et un air de décence; un
+autre jour, les grands mystères, où la maîtresse du Roi assiste seule,
+affranchissent la débauche, et, jetant les célébrants aux dernières
+intempérances de l'ivresse, les ramassent au petit jour et les portent
+au lit[120].
+
+Ces excès, ces nuits sans sommeil, cet abus du vin, ont peut-être chez
+Louis XV une explication physiologique. Le Roi, dont l'enfance est
+attristée par un splénétisme[121], que l'on ne rencontre guère que dans
+les dégénérescences royales, a un fond atrabilaire qui le rend tout
+jeune, à certaines heures, sauvage, intraitable, ennemi de l'humanité!
+On le verra à Fontainebleau, en 1737, rester tout un jour dans son lit,
+sans vouloir voir ni entendre personne[122]. Cette humeur noire que
+madame de Pompadour aura plus tard tant de peine à détourner de l'idée
+fixe qui le hante, de la pensée de la mort, ne se plaît que dans
+l'entretien de la maladie, des opérations chirurgicales, des détails
+lugubres du néant humain, et n'aime que les alarmes qu'elle inspire aux
+vieillards, aux malades. Il y a chez le souverain une bile, des _humeurs
+peccantes_ que seules peuvent chasser, pour un moment, le casse-cou de
+la chasse à courre, la violente distraction de l'orgie.
+
+Un livre, publié en 1793, contient un chapitre physiologique sur Louis
+XV, curieux pour le temps où il a été écrit. L'auteur, mettant à profit
+les observations de Sauvage sur les effets produits dans les espèces
+animales et végétales par une succession de copulations de père en fils
+de la même famille, attribue les _tics_, les _manies_, l'_apathie_, la
+_timidité_ de Louis XV à une maladie morale, à un désordre du système
+nerveux.
+
+
+
+
+IV
+
+Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le
+premier rideau tiré_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans
+ambition et sans cupidité.--Le Roi souffrant du peu de beauté de sa
+maîtresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son père et son
+mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame
+Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunités et les
+distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers
+rendez-vous.--Les chemises trouées et la misère de madame de Mailly
+après la disgrâce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame
+d'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs
+de la favorite.--_Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?_
+
+
+Bachelier[123], le valet de chambre du Roi, était un gros et important
+personnage. Épanoui dans l'égoïsme d'un vieux garçon bien portant,
+maintenu en belle humeur par ses cinquante mille livres de rente, par sa
+jolie propriété de la Celle honorée de la visite de Louis XV, par
+l'amour d'une très-agréable personne, mademoiselle la Traverse, la
+fille de Baron, renfermé dans la société de deux ou trois gens
+d'esprit, battant le pavé et le monde de Paris et lui en apportant les
+nouvelles pour l'amusement du maître[124], Bachelier était peut-être
+l'homme le plus solide en place auprès de ce Roi, élevé par le Cardinal
+dans l'éloignement et la défiance de tout ce qu'il y avait de grand à la
+cour, et si bien disposé par son caractère et son éducation aux
+influences basses et familières de la domesticité. Et le valet de
+chambre du Roi avait encore eu la chance de trouver pour être son
+second, un autre lui-même, un sous-valet qu'il avait fait recevoir
+garçon bleu de la chambre, et qui, le remplaçant pendant ses courtes
+absences, n'entretenait le Roi que du dévouement de Bachelier; puis, son
+service fait et son rôle joué en conscience, se remettait aux ordres du
+seigneur de la Celle.
+
+Par là-dessus, Bachelier parlait peu, avait l'air de penser
+profondément, s'était fait un peu géographe, et politique assez
+suffisamment, pour fournir à la conversation du Roi. Mais Bachelier
+avait surtout le flair des influences, l'évent des crédits en baisse, le
+facile détachement des individus, avec la science des manœuvres doubles
+et des ménagements d'avenir, qui, après lui avoir fait abandonner
+Chauvelin pour se livrer au Cardinal, lui fera conserver sous main des
+relations avec le chancelier exilé à Bourges. Il disait bien haut qu'il
+ne voulait jamais se remarier, de manière à écarter tout soupçon d'une
+grandeur future à la façon des valets de chambre Beringhen et
+Fouquet-Varenne, et jouait le bonhomme au naturel et sans enflure. Ne
+mettant à sa façon d'être ni hauteur, ni importance, mais usant de
+souplesse et de rondeur, caressant les espérances de tous, ayant un
+sourire pour les plans de Belle-Isle, trouvant une larme pour les
+chagrins de la Reine, qu'il flattait d'un retour du Roi, Bachelier, ce
+vrai souverain des petits appartements[125], le seul courtisan peut-être
+en lequel Louis XV eût confiance, ne semblait tenir à autre chose à la
+cour qu'à l'amitié de son maître qu'à peine éveillé, et le _premier
+rideau tiré_[126], il était seul à entretenir. On entendait Bachelier
+parler uniquement de son désir du bien de tous; il n'avait à la bouche
+que des paroles d'honnête homme, presque de _citoyen_, ne semblant viser
+qu'à réconcilier l'opinion populaire avec sa place, et les préjugés avec
+son service.
+
+C'était sous ce jour que se montrait et se donnait à voir Bachelier;
+mais au fond ce qu'il avait voulu, ce qu'il voulait encore plus vivement
+que ne le voulait toute la cour, c'était une intrigue réglée, c'était
+une maîtresse de sa main dans le lit du Roi, une maîtresse convenable
+par son rang, mais une créature sans beauté, sans ambition, une femme
+capable d'une passion désintéressée pour le Roi, et d'une reconnaissance
+sans révolte pour les ouvriers de son élévation.
+
+Et en novembre 1737, lorsque la déclaration de madame de Mailly, comme
+maîtresse déclarée, était attendue par une affluence de monde, comme on
+n'en avait jamais vu à Fontainebleau depuis Louis XIV, Bachelier[127]
+s'unissait peut-être au cardinal de Fleury pour empêcher cette
+élévation.
+
+ * * * * *
+
+Madame de Mailly n'était vraiment point heureuse en son rôle et en sa
+position de favorite. Louis XV lui faisait ressentir les humiliations de
+son amour-propre d'amant, lorsqu'il entendait les étrangers, la cour,
+les amis aussi bien que les ennemis de sa maîtresse, le mari même à qui
+il avait pris sa femme s'étonner de cet attachement pour cette femme
+sans jeunesse et inférieure à mille autres beautés de Versailles. Lâche
+et honteux devant le refrain général, presque public, qui chaque jour
+grandissait, courait dans les chansons, se glissait même dans les
+causeries des courtisans et le forçait à crier une nuit par une cheminée
+à Flavacourt: «Te tairas-tu»[129]! le Roi, à chaque blessure à sa
+vanité, se vengeait sur sa maîtresse par quelque dureté, par quelque
+méchant et blessant compliment à l'endroit de sa beauté absente[130].
+
+Puis pour ce Roi _tatillon_, curieux de petites affaires et entrant dans
+les détails de parenté, de ménage, d'argent de ceux qui l'approchaient,
+les désagréments que madame de Mailly essuyait de sa famille et dont il
+subissait le contre-coup, étaient une raison et un prétexte à des
+reproches et à des grogneries. Le marquis de Nesle dont les procès
+interminables étaient la conversation de Paris, très-indifférent au
+scandale et parfaitement insolent dans la ruine, lançait dans le public
+un mémoire où, maltraitant ses juges, injuriant son rapporteur Maboul,
+il parlait avec une hauteur magnifique de son _misérable procès avec
+ses misérables créanciers_[131]. Madame de Mailly tentait de faire
+quelques remontrances à son père, mais ses sermons étaient mal
+accueillis par le marquis de Nesle qui traitait sa fille de g..., et
+continuait à écrire de hautaines lettres où il menaçait tout le monde de
+la judicature de ses vengeances[132]. De là mille tracas pour le Roi qui
+n'avait pas l'esprit d'éloigner sans bruit le marquis, et de faire
+arranger ses affaires par quelqu'un de compétent. Ce n'était pas là, il
+est vrai, l'affaire du Cardinal qui voulait une lettre de cachet, un
+acte de publicité qui fît dire: «Voilà le précepteur plus maître que
+jamais du petit garçon, il fait fouetter le père de sa maîtresse.» Les
+filles du marquis de Nesle allaient en vain demander publiquement au
+Cardinal la grâce de leur père[133]; il était obligé de partir pour
+Caen, le lieu de son exil[134]. L'original et superbe marquis ruiné y
+faisait même une façon d'entrée, flanqué de mademoiselle de Seine sa
+maîtresse et de quatre pages qui étaient tout son domestique. Et quand
+les affaires du père commençaient à laisser tranquille le Roi, venait
+le tour du mari qui se faisait arrêter comme franc-maçon[135].
+
+Enfin le Roi se trouvait en ces années en une veine volage, en une
+humeur papillonne; il n'avait pas que le besoin amoureux d'une
+maîtresse, il avait la tentation et l'appétit de toutes les femmes et de
+toutes les sortes de femmes[136]. Il était le jeune et bel infidèle qui,
+dans les romans du temps, toujours inassouvi et curieux, se donne à
+toutes les occasions, à toutes les rencontres, à tous les hasards. Ce
+tempérament ardent, mais cependant si longtemps constant, en cette vie
+de soupers inaugurée dans les petits cabinets, était amené à chercher
+moins les satisfactions de l'amour que le prurit du plaisir. Chez Louis
+XV prenait naissance le libertin, le _polisson_, ainsi que l'avait
+appelé cette nymphe du bal de l'Opéra, un peu trop vivement pressée par
+le Roi sous le masque[137]. Et madame de Mailly avait tous les jours à
+craindre de se voir abandonner pour une passion, un caprice, une
+passade.
+
+Presque au moment où madame de Mailly était pour ainsi dire reconnue
+comme maîtresse déclarée, on parlait de débauches obscures, de
+fillettes amenées par Bachelier au Roi. Bientôt même Paris s'entretenait
+d'une galanterie[138] que Sa Majesté avait attrapée avec la fille d'un
+boucher de Versailles ou de Poissy. La chose même était assez sérieuse
+pour que les chirurgiens remplaçassent auprès du Roi les médecins et que
+Louis XV eût un certain nombre d'entrevues avec la Peyronie[139]. Et le
+jeune souverain se trouvait un moment, dans le mois de janvier de 1738,
+en un tel état d'affaissement et de langueur que la question de la
+Régence commençait à s'agiter tout bas entre les courtisans dans les
+coins des appartements de Versailles[140].
+
+Louis XV rétabli et guéri pour quelque temps de l'amour des fillettes,
+une amie intime de madame de Mailly, madame de Beuvron, «ingrate à
+l'égard de la favorite comme Lucifer», était au moment de lui enlever le
+Roi.
+
+Madame de Beuvron reléguée au vieux sérail, c'était aussitôt madame
+Amelot, la femme du tout nouveau ministre, et nommée par les jolies
+femmes bourgeoises de Paris. Dans deux ou trois soupers faits dans les
+petits appartements, elle enchantait le Roi par une timidité égale à la
+sienne. Pendant plusieurs jours le Roi n'était occupé que de la timide
+bourgeoise. Madame Amelot avait l'honneur de faire attendre pendant un
+grand quart d'heure, pour une promenade en calèche, Louis XV que l'on
+entendait dire: «Allons la prendre chez elle!» et il restait encore un
+quart d'heure à sa porte de faction avec toute sa suite. La cour voyait
+déjà la femme du ministre maîtresse déclarée, et madame de Mailly,
+horriblement malheureuse et très-jalouse, faisait répandre que madame
+Amelot était une beauté du Marais dont Sa Majesté se moquait comme de
+son apothicaire Imbert, que, par plaisanterie, il avait emmené à la
+chasse jusqu'à ce qu'il s'y fût cassé les reins. Mais la bourgeoise du
+Marais, désireuse du maintien de son mari au ministère, se refusait
+d'entrer en lutte avec la grande dame, lui faisant humblement la cour,
+et sollicitant son intérêt et sa protection[141].
+
+Torturée de jalousie, madame de Mailly en tourmentait et persécutait
+sans cesse le Roi. Le soupçonnait-elle d'avoir reçu une impression d'une
+femme? Elle ne lui laissait de repos qu'après avoir obtenu de lui un mot
+désobligeant sur sa figure, sur sa toilette[142]. Elle guettait le Roi
+partout, usait sa vie sur ses traces, montait la garde autour des
+cabinets pour qu'aucune femme n'y soupât avec le Roi sans qu'elle y fût,
+si occupée à cet espionnage, si absorbée dans cette poursuite du Roi
+qu'elle ne paraissait plus le soir chez la Reine.
+
+ * * * * *
+
+Malgré tout, et en dépit des mépris, des rebuffades et des infidélités
+de Louis XV, madame de Mailly se promenait avec l'attelage de chevaux
+tigrés tout nouvellement achetés par le Roi, elle était toujours dans la
+gondole royale quand les autres dames allaient en calèche, elle était en
+carnaval de toutes les parties de bal de l'Opéra dans la petite société
+de pèlerins et de pèlerines ou de chauve-souris que menait Louis XV,
+elle était la femme qui, au retour des chasses, offrait le pied du cerf
+au Roi à sa fenêtre[143]. Au feu de la ville son pliant était le plus
+rapproché du Roi, aux soupers elle était toujours à côté de Louis XV, et
+s'il y avait des princesses du sang, elle occupait la seconde place à
+droite; au jeu, la table où elle jouait n'était séparée de la table du
+Roi que par la cheminée, à la messe la seconde travée à droite de la
+Chapelle était gardée pour elle[144]. Elle était la seule dame de la
+cour fournie de bougie aux voyages de Marly; et à sa toilette assistait
+presque tous les jours l'ambassadeur d'Espagne. Madame de Mailly
+jouissait donc de toutes les immunités et de toutes les distinctions qui
+désignent au public une favorite, mais une favorite qui n'avait pas «un
+écu dans sa poche».
+
+Le marquis d'Argenson raconte avec une certaine autorité qu'au bout de
+deux entrevues avec Louis XV, madame de Mailly avait parlé au Roi de sa
+misère qui était en effet fort grande. Le Roi de lui donner libéralement
+les quarante louis qu'il avait sur lui[145]. Puis une seconde libéralité
+une autre fois. Mais à la troisième sollicitation, le Roi, ainsi qu'un
+page qui aurait craint d'être grondé par son gouverneur, représentait à
+sa maîtresse qu'il n'avait que l'argent de sa cassette, qu'il y avait
+dessus beaucoup de charges à payer, qu'elle n'y suffisait même pas... Et
+les deux amants se lamentaient: madame de Mailly sur les exigences de
+ses créanciers, le Roi sur le peu d'argent dont le Cardinal lui laissait
+la disposition.
+
+Le garde des sceaux, Chauvelin, qui avait trempé avec Bachelier dans
+l'intrigue qui avait amené madame de Mailly dans le lit du Roi, et qui
+avait les mêmes intérêts que le valet de chambre à conserver et à
+maintenir la maîtresse dans une étroite dépendance, faisait alors dire
+au Roi qu'il y avait un moyen très-simple d'arranger cela et de fournir
+aux dépenses de la maîtresse sans que le Cardinal le sût; il s'offrait à
+solder les rendez-vous sur les fonds secrets du ministère des affaires
+étrangères, et l'on était tout étonné de voir un jour madame de Mailly
+dans une élégante chaise qui était du même vernis que les cabinets du
+Roi[146].
+
+Mais le payement des rendez-vous du Roi par le ministère des affaires
+étrangères ne durait guère. Au mois de février 1737, Chauvelin était
+renversé et le cardinal de Fleury, en haine des sympathies de madame de
+Mailly pour le ministre disgracié, gênait et contrariait les très-rares
+libéralités du jeune et avare Bourbon, si bien que madame de Mailly,
+perdant cinq écus au quadrille, ne pouvait les payer. Et ses amis
+s'entretenaient de ses chemises élimées et trouées[147], de la tenue de
+pauvresse de sa femme de chambre, et plaignaient du fond de leur cœur
+cette maîtresse de Roi moins payée que la maîtresse d'un sous-fermier.
+
+ * * * * *
+
+Dans cette détresse et ce dénuement la malheureuse femme avait encore le
+tourment des mauvais conseils, des tentations, des mirages de grandeurs
+et de richesses avec lesquels deux femmes troublaient sa faible
+cervelle.
+
+Grâce à sa maison de Madrid, qui communiquait avec la Muette par de
+petites allées fermées par des barrières pendant le jour, et qui avait
+permis à madame de Mailly de rejoindre, sans qu'on le sût, le Roi quand
+il couchait hors de Versailles, mademoiselle de Charolais était entrée
+dans l'intimité du Roi, effarouché jusqu'à ces derniers temps par ses
+hardiesses et ses inconvenances princières. En cette heure de faveur,
+poussée par son amant Vauréal, évêque de Rennes[148], et qui visait la
+succession de Fleury, Mademoiselle songeait à gouverner le Roi par sa
+maîtresse[149]. Elle s'adjoignait dans cette entreprise la maréchale
+d'Estrées qui avait fait à ses côtés le métier d'entremetteuse en second
+et lui apportait les conseils et l'expérience de son amant, le cardinal
+de Rohan. Et ces deux femmes, manœuvrées dans la coulisse par ces deux
+grands personnages ecclésiastiques, chauffaient l'ambition de madame de
+Mailly, l'excitaient à devenir maîtresse déclarée, à se faire créer
+duchesse, à exiger l'octroi de grands biens, et même la maréchale
+d'Estrées, exploitant habilement le goût que la maîtresse avait de sa
+propriété de Bagatelle, lui proposait de la lui vendre pour prendre sur
+elle la puissance et l'autorité d'un créancier.
+
+Les deux femmes cherchaient à la détacher de Bachelier en lui disant
+qu'il lui barrerait toujours les grandeurs pour la garder plus
+dépendante de lui, qu'il voulait la réduire aux honneurs du mouchoir.
+Elles lui répétaient les propos qu'il tenait sur son compte. Oui, sans
+doute, il voulait la tirer de la pauvreté, peut-être lui procurer une
+petite aisance. Mais n'avait-il pas déclaré qu'il ne souffrirait jamais,
+à Dieu ne plaise, qu'on renouvelât les scandales de l'autre règne, qu'on
+n'intronisât à la cour une maîtresse régnante et qu'un jour des bâtards
+adultérins prissent la place des princes du sang et s'emparassent de
+toutes les dignités de l'État?
+
+Le complot cependant s'ébruitait; on détachait alors près de la
+maréchale d'Estrées un abbé, ancien amant ou ancien confident, qui la
+faisait causer, lui montrant le danger de s'engager trop à fond dans une
+intrigue qui pourrait la priver des bienfaits de Sa Majesté. Madame de
+Mailly, elle de son côté, s'apercevait du mécontentement du Roi, se
+repentait, jurait qu'elle ne le ferait plus.
+
+Après qu'on eut bien causé de la disgrâce et même de l'exil de la
+princesse de Charolais[150], le Roi, qui s'ennuyait à Versailles,
+revenait dîner à Madrid chez mademoiselle de Charolais et passer
+l'après-midi à Bagatelle chez madame d'Estrées, et les deux femmes
+recommençaient à parler à l'imagination de la maîtresse. Quoique presque
+indifférente à sa pauvreté, et ne voulant entendre aucune proposition
+venant d'un homme d'affaire, et toute défendue qu'elle était «par un
+petit sens fort droit contre sa tête de linotte[151]», madame de Mailly,
+sous le tiraillement des mauvaises suggestions, et dans ce perpétuel
+rappel de l'injustice de son sort, ne pouvait se défendre d'accès
+d'humeur où elle maltraitait le Roi de la colère ou du mépris de ses
+paroles.
+
+Dans ces mauvaises heures, gare au Roi! madame de Mailly ne le ménage
+pas, et les courtisans sont dans l'étonnement de l'affolement rageur qui
+s'empare tout à coup de la douce créature, et qui au jeu, où elle est
+presque toujours malheureuse, lui met à la bouche quand Louis XV lui
+marque le chagrin qu'il éprouve de sa perte: _Ce n'est pas étonnant,
+vous êtes là!_
+
+Mais où l'humeur de la maîtresse éclate et se répand en coups de boutoir
+qui, donnés au Cardinal, vont droit au Roi, c'est dans les soupers de
+Lucienne chez mademoiselle de Clermont. Dans ces soupers fouettés de
+Champagne jusqu'à l'aube, où le Cardinal est bafoué, honni, vilipendé,
+où, selon une expression du temps «on le tient par les pieds et par la
+tête tout le temps qu'on boit et qu'on mange,» où les convives se
+moquent tour à tour de ses amours séniles[152], de son radotage, de sa
+foire perpétuelle, madame de Mailly est la plus âpre à mordre après le
+vieux prêtre, et madame de Mailly est la femme qui ramène, comme un
+refrain sans pitié, après chaque coup de dent donné au premier ministre,
+cette apostrophe au Roi: «_Quand vous déferez-vous de votre vieux
+précepteur_[153]?»
+
+
+
+
+V
+
+Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.--Son plan dès le
+couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de
+Mailly d'une confidente de son sang à Versailles.--Installation de
+mademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractère
+folâtre et audacieux.--Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de son
+amour pour sa sœur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de
+Vintimille, neveu de l'archevêque.--Célébration du mariage en
+septembre.--Le Roi donne la chemise au marié.--Les complaisances de
+madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner à sa sœur la
+société de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société de
+la comtesse de Toulouse.
+
+
+Il y avait alors entre les quatre murs de Port-Royal, dans la paix et la
+retraite d'un couvent, dans un monde tranquille d'idées austères ou
+tendres, pieuses ou romanesques, une jeune fille qui roulait dans sa
+petite tête des ambitions énormes, non l'aspiration vague et impatiente,
+mais le projet délibéré et le plan réfléchi du plus audacieux rêve. Son
+imagination montait sans peur au rôle de souveraine de France, et
+machinait à froid la retraite de Fleury, le renversement du ministère,
+l'asservissement du cœur du Roi et l'asservissement de la cour[154]. On
+eût dit que tout ce que l'expérience apporte de sécheresse, tout ce que
+l'usage de l'humanité, tout ce que le frottement, l'exemple et la vie
+donnent de désillusions, avaient vieilli et mûri l'esprit, endurci et
+affermi le cœur de cette jeune fille, hier une enfant, de cette Félicité
+de Nesle qui déjà peut-être faisait entrer dans les plans de son
+élévation le renvoi de sa sœur, madame de Mailly. C'était comme une
+prescience, comme une divination machiavélique, qui l'avait éclairée sur
+le chemin de ces grandeurs qu'elle entrevoyait, qu'elle touchait
+presque, et vers lesquelles sa jeune pensée s'avançait dans un
+tâtonnement. Toutes ses espérances reposaient sur une étude ou plutôt
+sur une présomption de l'humeur de ce Roi dont elle pressentait et
+devinait, sur les ouï-dire et les bruits d'un couvent, la physionomie,
+la personnalité, les habitudes, la volonté sans force, le caractère plié
+aux dominations, les dégoûts, les lassitudes et les faiblesses.
+
+Et elle étonnait une confidente de son âge, confondue et presque
+convaincue par le ton d'assurance avec lequel elle lui disait: «_J'irai
+à la cour auprès de ma sœur Mailly; le Roi me verra; le Roi me prendra
+en amitié, et je gouvernerai ma sœur, le Roi, la France et
+l'Europe_[155].» En même temps elle annonçait les faciles victoires
+qu'elle remporterait du premier coup sur le Roi[156], par les
+taquineries et les tyrannies dont les femmes savent si bien user, par
+un règne de jalousie, de secousses, de scènes, de brusqueries, de
+retours, en un mot, par l'ascendant de cette sorte de crainte, qui seule
+fait durable le gouvernement de l'amour.
+
+Elle ne se faisait pas illusion sur sa beauté, dont il y avait--elle le
+savait--bien peu de chose à faire, mais elle comptait sur la vivacité de
+son esprit, plus personnel, plus original que l'esprit de sa sœur[157],
+sur l'entrain de son humeur et de ses idées, sur l'influence croissante
+que toute nature supérieure et remuante impose, dans le commerce de la
+vie, à la timidité et à la paresse de l'être qui lui est associé. Et la
+voilà écrivant tous les jours à sa sœur, la sollicitant de l'appeler
+auprès d'elle, invoquant ses bontés, parlant à ses tendresses avec les
+caresses et les enfantillages d'une petite sœur gâtée, intéressant déjà
+peut-être, par-dessus l'épaule de madame de Mailly, le Roi à ces jolies
+effusions et aux tournures lutines de son esprit de pensionnaire. Madame
+de Mailly ne résistait point longtemps, et la jeune personne sautait du
+couvent à Versailles[158].
+
+ * * * * *
+
+Madame de Mailly se trouvait avoir besoin dans le moment d'un
+dévouement, d'une affection, d'un conseil. Dans l'éclat et l'affiche de
+sa liaison longtemps cachée, elle était pleine d'inquiétude, ne comptant
+que bien peu sur le courage du Roi pour la défendre, pour la soutenir
+contre la plus légère attaque du Cardinal. La favorite était en outre
+opprimée, anéantie, pour ainsi dire, sous la protection de son écrasante
+amie, mademoiselle de Charolais, qu'elle n'aimait point, qu'elle
+craignait, et avec laquelle elle ne s'épanchait pas, malgré les
+apparences d'une intimité complète. Le seul véritable ami qu'elle eut
+peut-être à la cour, le valet de chambre Bachelier, lui avait donné le
+conseil de «ne se fier à personne», et elle suivait ce conseil. Mais
+cette femme sans résolution personnelle, sans volonté, sans
+concentration, demandait le soulagement, dans l'ouverture de son cœur,
+de pouvoir parler à quelqu'un, de pouvoir consulter quelqu'un, appelait
+en un mot une confidente de son sang. Or, mademoiselle de Vintimille
+avait été de tout temps la sœur préférée de Madame de Mailly[159]. Et
+dans ces dernières années, où madame de Mailly s'était brouillée avec la
+duchesse de Mazarin[160], qui avait employé pour lui arracher le secret
+de sa liaison avec Louis XV l'artifice, les menaces et les mauvais
+traitements, l'amitié de la maîtresse du Roi s'était encore accrue pour
+celle de toutes les demoiselles de Nesle, dont l'indépendance, dans
+l'extrême pauvreté de la famille, avait affecté le plus de hauteur à
+l'égard de la duchesse[161].
+
+Mademoiselle de Vintimille, sortie du couvent, se donna toute à son rôle
+de complaisante, de confidente de sa sœur; elle ne la quittait pas un
+instant, ne faisait aucune visite qu'avec elle, vivait dans la plus
+grande retraite au milieu de la cour. Ce don de sa personne, ce
+sacrifice de toutes les heures de sa vie, mettaient à tout moment sur
+les lèvres de la reconnaissante madame de Mailly le nom de sa sœur
+Félicité, avec toutes sortes de louanges passionnées, émues, si bien que
+le Roi eut la curiosité de connaître cette créature si dévouée qu'il
+jugeait déjà une femme d'esprit à travers les conversations de sa sœur
+qu'il avait appris à ne regarder guère que «comme un écho». Louis XV
+voulut admettre la sœur de madame de Mailly dans sa société.
+
+Toutefois l'installation de mademoiselle de Nesle n'avait pas été
+définitive en décembre 1738, elle faisait encore de temps en temps des
+séjours à son couvent, et elle n'avait eu que de bien rares occasions de
+se rencontrer avec le Roi, peut-être une fois chez Mademoiselle,
+peut-être une autre fois chez la comtesse de Toulouse à une revanche au
+cavagnole entre madame d'Antin et madame de Mailly, où le Roi, prévenu
+que mademoiselle de Nesle devait venir, donnait l'ordre de l'avertir et
+la faisait asseoir. Ce n'était qu'au mois de mai 1739 qu'elle quittait
+son couvent pour n'y plus rentrer, pour demeurer avec madame de Mailly
+jusqu'au jour où elle serait mariée. Et elle n'était présentée que le 8
+juin au Roi avec lequel elle soupait pour la première fois.
+
+Mademoiselle de Nesle devant faire partie du voyage de Compiègne,
+Mademoiselle s'empressait d'offrir un appartement à l'invitée du Roi,
+mais il ne convenait pas à la hautaine personne d'être sous la
+protection de qui que ce soit, et mademoiselle de Nesle refusait cet
+appartement, disant à sa sœur: «que puisque le Roi désirait qu'elle eût
+l'honneur de le suivre, il aurait la bonté de pourvoir à son logement.»
+Cette requête, s'adressant directement à la personne du Roi, plaisait à
+Louis XV[162].
+
+ * * * * *
+
+Les courtisans qui voyaient mademoiselle de Nesle, ne trouvaient guère
+en elle l'étoffe ni l'avenir d'une maîtresse. Ce qui leur sautait aux
+yeux, c'était un long cou mal attaché aux épaules, une taille hommasse,
+une démarche virile, une peau brune, un ensemble de traits assez
+semblable aux traits de madame de Mailly, mais plus sec et presque dur,
+et qui n'avait pour lui ni ce rayon de bonté, ni cette tendresse de
+passion[163].
+
+Aussitôt entrée à la cour, la jeune sœur de madame de Mailly mettait en
+jeu tous les ressorts d'un caractère folâtre, audacieux, et comme animé
+d'une pointe de vin. Elle profitait, pour s'avancer, de la première
+surprise du Roi, et de cette intimidation de la moquerie, si nouvelle
+pour un prince jusque-là entouré de soumissions. Elle s'exposait à ses
+désirs avec l'apparente naïveté et la liberté coquette d'une autre
+Charolais, mais avec plus de suite, une continuité plus hardie, une
+malice plus épigrammatique, et où le Roi se plaisait à reconnaître les
+qualités de son propre esprit. Et cette pensionnaire ne tardait pas à se
+rendre si agréable, si nécessaire au Roi, qu'il ne pouvait plus se
+passer d'elle[164], et qu'il ne semblait plus goûter la conversation et
+la société que dans la compagnie de cette amusante enfant répandant la
+gaieté autour d'elle. Mademoiselle de Nesle fortifiait ce goût et lui
+donnait la solidité d'une habitude, en ne laissant point le Roi à
+lui-même, en le tenant toujours sous son charme et sous son caprice, par
+des inventions de plaisirs, des boutades de pensées, par le tourbillon
+d'activité et d'imagination qui était sa nature avant d'être son rôle.
+
+Mademoiselle de Nesle était bientôt de toutes les chasses et de tous les
+soupers de Louis XV, et au mois d'octobre, au voyage de Fontainebleau,
+elle était installée dans l'appartement des Villars. Madame de Mailly,
+qui s'apercevait que le Roi commençait à choisir, pour ses séjours dans
+ses petits châteaux, les semaines où elle était retenue pour son service
+près de la Reine[165], ne se sentait plus avoir que les restes des
+tendresses et des caresses du Roi. Des railleries, des méchancetés qui
+allaient un jour jusqu'à lui couper sa tapisserie, des comparaisons à
+l'avantage de sa sœur[166], des brouilleries, tous les contre-coups de
+l'infidélité du Roi préparaient lentement madame de Mailly à la
+confession qui lui arrachait toute illusion: le Roi lui avouait «aimer
+sa sœur autant qu'elle».
+
+ * * * * *
+
+Cependant l'intérêt connu que Louis XV portait à la jeune femme et la
+protection royale que cet intérêt promettait dans l'avenir au mari,
+faisaient rechercher la main de mademoiselle de Nesle en dépit de sa
+laideur. Dès le mois de juillet 1739, au voyage de Compiègne, il avait
+été question d'une alliance de Félicité de Nesle avec le comte d'Eu,
+alliance en faveur de laquelle le Roi aurait assuré le rang des
+légitimés à la postérité[167]. On parlait d'un second mariage qui
+manquait parce que le maréchal de Noailles s'était blessé de ce qu'on ne
+s'était pas adressé à lui, et aussi un peu par la répugnance du Cardinal
+à laisser pénétrer dans la faveur intime du maître une si puissante
+famille[168]. Enfin Mademoiselle, qui apparaît comme l'entremetteuse du
+mariage de la sœur de madame de Mailly, décidait l'archevêque de Paris
+voulant être cardinal à demander sa main pour son petit-neveu, M. du
+Luc, qui devait prendre en se mariant le nom de Vintimille[169].
+
+Le 14 septembre 1739, le soir à Marly, madame de Mailly faisait part du
+mariage à ses amis, annonçait que le Roi accordait 200,000 livres
+d'argent comptant, l'expectative d'une place de dame du palais de la
+Dauphine, une pension de 6,000 en attendant, et en outre un logement à
+Versailles dans l'aile qu'on appelait autrefois _la rue de Noailles_.
+
+Le mariage et le dîner avaient lieu le dimanche 27 à l'archevêché. De là
+les mariés se rendaient à Madrid chez Mademoiselle, où ils soupaient.
+
+Le Roi, venu tout exprès de la Muette pour le coucher, faisait
+l'honneur au marié de lui donner la chemise, honneur que Louis XV
+n'avait fait encore à personne au monde[170]. Et Soulavie, qui fait
+remonter la liaison du Roi avec mademoiselle de Nesle au mois de juin
+1739, donne à entendre, mais sans appuyer son dire sur aucune autorité,
+que le Roi prenait la place du mari[171] qui allait coucher dans le lit
+du Roi à la Muette.
+
+Le lendemain, le Roi assistait encore à la toilette de la mariée qui
+avait lieu à Madrid[172].
+
+Trois mois après ce mariage, au jour de l'an de l'année 1740, le Roi,
+qui avait reçu de madame de Mailly deux magnifiques et singuliers pots à
+oille de porcelaine de Saxe, ne donnait d'étrennes qu'à une seule femme
+de la cour, à madame de Vintimille[173].
+
+Ce fut sans doute une honteuse complaisance[174] que cette patience et
+ce partage par madame de Mailly des amours infidèles de Louis XV, et
+elle donna l'éclatant exemple des plus humbles lâchetés et des
+accommodements les plus bas en demeurant là où elle était réduite à tout
+servir pour ne rien gêner; malheureuse! qui, baissant la tête sous les
+dures paroles et dévorant l'injure d'être tolérée, ramassait du cœur du
+Roi ce que lui en jetait sa sœur. Et cependant il suffira d'un mot pour
+la faire plaindre dans sa honte, elle aimait.
+
+Toutefois cette soumission ne se fit pas en un jour et sans lutte.
+Toutes ces années on assiste au déchirement de ce cœur, à travers ces
+brusqueries, ces bouderies, ces caprices, ces exigences, ces entêtements
+enfantins qui sont les petites et déraisonnables vengeances de la faible
+et aimante femme contre l'homme qui ne l'aime plus. Désireuse de jouer,
+madame de Mailly ne jouait pas pour empêcher le Roi de jouer. Habillée
+et toute prête, elle se refusait de suivre le Roi en traîneau, ou
+feignait de se trouver mal de la vitesse avec laquelle le Roi la
+menait. Un jour que le Roi avait commencé à souper à Choisi avant
+qu'elle fût descendue, rien ne pouvait la décider à se mettre à table,
+et elle soupait sur une servante dans une autre pièce. Ou bien, enragée
+de sa malechance au jeu, elle laissait le jeu du Roi, et envoyait
+acheter un cavagnole à Paris pour jouer sans le Roi[175]. Et aux coups
+de tête succédaient les impatiences. Le Roi tardait-il à lui répondre,
+elle lui jetait cette phrase: «_Si une femme était si longtemps à
+accoucher, elle mourrait en travail_[176].»
+
+On sent en cette pauvre de Mailly, presque tout le temps de sa triste
+faveur, le trouble de cervelle et comme l'affolement des amours amères
+et maudites. Et cependant le Roi était-il enrhumé, c'était madame de
+Mailly qui lui préparait elle-même un bouillon de navet infaillible; le
+Roi avait-il le dégoût de sa robe de chambre, c'était encore elle qui
+courait aussitôt à Paris, achetait une étoffe charmante, faisait
+travailler toute la nuit et étonnait le Roi à son lever le lendemain par
+cette toute neuve robe de chambre posée sur la toilette[177].
+
+En présence de ce cœur brisé qui ne lui en voulait pas et semblait
+toujours l'aimer, devant cette résignation qui n'avait que la révolte de
+la mauvaise humeur, devant peut-être la supplication de n'être point
+chassée, madame de Vintimille, qui s'était préparée pour une lutte à
+outrance, changeait de plan. Maîtresse absolue de l'esprit du Roi, elle
+ne craignait point de laisser sa sœur auprès de lui. Toutes ses
+précautions se bornaient à écarter de madame de Mailly les personnes qui
+pouvaient la mener et disposer de ses résolutions. Mademoiselle de
+Charolais, qui avait fait de la volonté de madame de Mailly un
+instrument à ses ordres, était éloignée des soupers[178] ainsi que sa
+sœur mademoiselle de Clermont[179]; ses exigences, sa pression sur le
+Roi pour faire arriver son amant Vauréal au ministère des affaires
+étrangères servaient d'occasion à madame de Vintimille, de prétexte au
+Roi, pour la mettre en pleine disgrâce. Ce débarras fait, madame de
+Vintimille tournait les amitiés de madame de Mailly vers la comtesse de
+Toulouse, vers les Noailles, dont elle connaissait l'ambition, mais dont
+elle savait aussi l'attachement et la constance.
+
+
+
+
+VI
+
+Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur la
+recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la
+Trémoille.--Le duc de Luxembourg porté par les deux sœurs.--Menaces de
+retraite du cardinal.--Lettre dictée à madame de Mailly par madame de
+Vintimille.--Fleury, le neveu du cardinal, nommé premier gentilhomme de
+la Chambre.--Les protégés des deux sœurs.--Le maréchal de
+Belle-Isle.--La fraternité du duc et du chevalier.--Les projets de
+démembrement de l'Empire de Marie-Thérèse.--Louis XV entraîné à la
+guerre par les favorites.--Belle-Isle nommé ministre extraordinaire et
+plénipotentiaire à la diète de Francfort.--Le cardinal forcé de faire
+marcher Maillebois en Bohême.--Chauvelin.--Son passé mondain et
+galant.--Ses _manières de fripon_.--Il est exilé à Bourges.--Son pouvoir
+occulte sur les évènements politiques.--Il est à la tête du parti des
+_honnêtes gens_.
+
+
+Au commencement du mois de mai 1741, la cour eut l'occasion dans deux
+circonstances importantes de s'apercevoir de l'influence que madame de
+Vintimille prenait, en sa grossesse, sur la volonté du Roi[180].
+
+
+Le premier duc de Gramont mort, le comte de Gramont, qui faisait
+profession ouverte d'être ami des deux sœurs, leur demandait de
+s'employer pour qu'il héritât des charges de son frère. Madame de
+Vintimille faisait recommander si chaudement l'ami de la famille par
+madame de Mailly au Roi, que Louis XV choisissait spontanément et de son
+propre mouvement, sur la liste présentée par le Cardinal, le comte de
+Gramont pour le gouvernement du Béarn et de la Navarre et le
+commandement du régiment des Gardes[181]. Jusque-là, cette liste n'était
+qu'un acte de déférence de la part de l'Éminence qui savait que le Roi
+ne désignait pour la place que celui qu'il se réservait de lui indiquer
+nominalement. Et dans cette nomination enlevée pour la première fois au
+Cardinal, madame de Vintimille obéissait moins à une prédilection
+particulière pour le comte de Gramont qu'à l'envie d'accoutumer Louis XV
+à gouverner, à être le maître, à faire le roi.
+
+Dans le courant du même mois, une autre mort affirmait encore plus
+ostensiblement le pouvoir secret de madame de Vintimille sur les
+déterminations du Roi. Le 23, le duc de la Trémoille[182] venait à
+mourir de la petite vérole, laissant un fils âgé de quatre ans. Le Roi
+ne voulait pas donner la charge de premier gentilhomme à un enfant, et,
+porté pour M. de Luxembourg, un de ses familiers préférés, n'osait faire
+prévaloir son désir. Pendant ce temps, la duchesse de la Trémoille
+sollicitait la charge pour son fils, les Bouillon pour le petit prince
+de Tarente, tandis que le Cardinal qui l'ambitionnait pour son neveu, et
+qui savait que les deux sœurs y poussaient le duc de Luxembourg[183],
+n'osait la demander de peur d'un échec et d'un nouveau triomphe de
+madame de Vintimille.
+
+Dans cette perplexité l'Éminence restait à Issy, inactive et sans
+dévoiler sa pensée. Maurepas, qui déjà, à propos de la nomination du
+comte de Gramont, avait traité publiquement avec le dernier mépris les
+deux sœurs, et le contrôleur qui, plus avisé, s'était contenté de dire
+au Cardinal tout ce qui pouvait l'irriter, venaient le trouver dans sa
+retraite. Ils lui représentaient que cette occasion était décisive, que,
+s'il n'obtenait pas cette charge pour son neveu, son crédit était ruiné
+à ne jamais se relever, qu'il fallait tout employer, prières, menaces...
+À la suite de cette visite, le Cardinal écrivait une lettre au Roi, un
+chef-d'œuvre d'hypocrisie, où l'homme d'Église faisant valoir, du mieux
+qu'il pouvait, les plus mauvaises raisons qu'il avait trouvées en faveur
+du petit la Trémoille, suppliait Sa Majesté de ne pas donner à son
+préjudice la charge à son neveu déjà comblé des bontés du Roi[184]. Le
+Roi, qui était à Rambouillet, frappé du manque de sincérité du Cardinal,
+ne répondait pas.
+
+Le soir, à son retour à Versailles, Louis XV trouvait une seconde lettre
+de Fleury, une très-longue lettre, dont la lecture le plongeait dans une
+mauvaise humeur qui s'échappait en bouffées de colère pendant le souper.
+Avant le souper, les courtisans avaient déjà remarqué la sérieuse et
+chagrine figure que le Roi avait dans sa visite à la Reine, l'oubli
+qu'il avait fait de donner sa main à baiser à Mesdames comme il en
+avait l'habitude. Resté seul avec madame de Mailly, Louis XV lui lisait
+la lettre du Cardinal. L'Éminence ne parlait plus au Roi de la charge de
+premier gentilhomme de la chambre, elle s'étendait sur son âge, sur ses
+infirmités qui ne lui permettaient pas de continuer son service, se
+plaignait de ce que son esprit n'était pas toujours présent le soir,
+enfin terminait sa lettre en demandant la permission de se retirer. Le
+Roi, qui perçait le jeu du Cardinal, se répandait en paroles pleines
+d'emportement, s'écriant qu'il voyait bien qu'il s'était trompé dans
+l'idée qu'il avait eue de l'attachement du Cardinal pour sa personne,
+qu'il ne songeait qu'à conserver l'autorité, qu'il jugeait qu'on ne
+pouvait se passer de lui, qu'il profitait de ce besoin pour arracher
+cette place, mais il était bien décidé à laisser le Cardinal se retirer
+et il ne ferait point son neveu premier gentilhomme de la Chambre. Et le
+Roi répétait à tout moment: «Je croyais qu'il m'aimait, qu'il était sans
+intérêt et sans ambition, qu'il ne faisait cas de son crédit que par
+rapport au bien de mon service.»
+
+À toutes ces plaintes pleines d'amertume, à toutes ces paroles de colère
+qui demandaient un conseil, madame de Mailly ne répondait rien. Prise à
+l'improviste, la timide et indécise créature ne savait quel parti
+appuyer, quelle détermination encourager, quelle résolution prendre.
+Elle restait muette, tout effrayée au fond que la retraite du Cardinal
+n'entraînât sa disgrâce. Aussi à minuit, dès que le Roi la quittait,
+courait-elle chez sa sœur. La Vintimille l'écoutait, et aussitôt lui
+disait:[185]
+
+--_Écrivez au Roi tout à l'heure, et demandez-lui en grâce de donner la
+charge à M. de Fleury_.
+
+--_Je suis trop troublée pour pouvoir faire une lettre_, laissait
+échapper madame de Mailly.
+
+--_Prenez votre écritoire, je dicterai_, reprenait la Vintimille.
+
+Et la Vintimille dictait à sa sœur une lettre, où elle demandait avec
+instance au Roi de ne plus songer à M. de Luxembourg et de tout
+sacrifier pour retenir le Cardinal qui était utile et nécessaire dans
+les circonstances présentes. Cela dit, madame de Vintimille ajoutait que
+si cependant le parti du Cardinal était pris irrévocablement, il ne
+fallait pas que le Roi s'en désespérât, mais qu'il devait se figurer
+être au moment où il le perdrait par la mort, et songer aux hommes les
+plus dignes de sa confiance. Alors la sœur de madame de Mailly préparait
+d'avance le renversement du ministère, passait en revue les ministres.
+Le Contrôleur, un semblant d'honnête homme, mais dur, mais haï, mais
+borné et tout au plus propre au maniement des finances. Le Maurepas, un
+esprit, des talents, mais d'une indiscrétion si outrée, qu'on ne pouvait
+rien lui confier. L'Amelot, le Breteuil, le Saint-Florentin, des gens si
+médiocres qu'ils ne valaient pas la peine qu'on parlât d'eux; il
+fallait donc chercher hors du ministère... Cette lettre, dont le Roi
+devinait facilement l'inspiratrice, lui rendait la tranquillité de
+l'esprit et le laissait reconnaissant pour celle qui sacrifiait au repos
+de son amant l'intérêt qu'elle avait paru prendre au duc de Luxembourg,
+pour celle qui, dans son empressement à retenir le Cardinal au pouvoir,
+immolait ses ressentiments et ses haines[186].
+
+Le lendemain matin, le Roi après son lever disait au duc de Fleury: «Je
+vous donne la charge de premier gentilhomme de la Chambre[187].»
+
+Alors commençait de la part du Cardinal une série de tartufferies du
+plus haut comique. À son neveu, qui lui apportait la nouvelle de sa
+nomination, il jetait: «Allez vous enfermer dans votre chambre, je vais
+trouver le Roi et lui rendre la charge[188].» Son neveu lui ayant fait
+observer que le Roi lui avait donné la charge devant tout le monde et
+qu'il avait déjà reçu nombre de compliments, le Cardinal se décidait à
+aller se jeter aux pieds du Roi en le prenant à témoin qu'il n'avait
+jamais demandé la charge. Chez la Reine il demandait à s'asseoir, n'en
+pouvant plus et se lamentant sur le malheur de cette charge donnée à son
+neveu. À quoi la Reine lui répondait «qu'elle ne voyait rien de si
+affligeant pour lui.»
+
+Mesdames de Mailly et de Vintimille venant lui faire leurs compliments,
+le Cardinal pâlissait, rougissait, se troublait, voulait les reconduire,
+et, madame de Mailly s'y opposant, laissait échapper dans cette phrase
+la connaissance et la crainte qu'il avait du crédit de madame de
+Vintimille: «Si ce n'est pas pour vous, c'est pour madame de
+Vintimille.» _Son Éminence se moque_,» reprenait ironiquement madame de
+Mailly[189].
+
+ * * * * *
+
+Madame de Vintimille, cherchant de solides assises à sa faveur,
+préparait en secret l'avènement de deux hommes vers lesquels l'opinion
+en ce moment se tournait comme vers les espérances de l'avenir, et dont
+elle voulait faire les ministres de son prochain règne: Chauvelin et le
+maréchal de Belle-Isle.
+
+Le maréchal de Belle-Isle, le capitaine[190], le négociateur,
+l'administrateur, le harangueur, l'homme politique, l'homme magnifique,
+le patron d'une armée de clients, l'enfant gâté de la popularité[191],
+ce Pompée enfin, Belle-Isle avait eu grand'peine à sortir de la nuit et
+de l'abaissement où Louis XIV avait voulu tenir la famille de Fouquet:
+Belle-Isle était le petit-fils du fameux surintendant.
+
+Ce fut seulement sous la Régence que Belle-Isle commença à se montrer,
+après avoir tout mis en commun, présent, avenir, fortune, avec un frère
+plus jeune, doué des qualités qui lui manquaient, et qui était dans
+l'ombre et au second plan une autre moitié de lui-même, le génie modeste
+et l'esprit modérateur de son ambition et de son caractère. Les deux
+Belle-Isle apportaient à Dubois et à d'Argenson les ressources d'un
+esprit flexible, les vues et les plans d'une imagination inépuisable,
+propre et prête à tout. Puis on les voyait prendre consistance sous le
+ministère de monsieur le Duc par leur entente des affaires étrangères,
+par le commandement que l'aîné obtenait dans la guerre d'Allemagne, par
+un ensemble de projets hardis que rien ne décourageait, et qui,
+repoussés et contrariés, revenaient sans cesse à la charge, gagnaient
+l'armée par leur audace, et battaient en brèche la politique du cardinal
+de Fleury.
+
+Dès lors les Belle-Isle ne devaient plus que grandir. Liés l'un à
+l'autre, ils se complétaient l'un par l'autre. Le chevalier avait les
+idées, la réflexion, l'invention des moyens, le dessein des projets, la
+suite, la solidité, l'insinuation, la persuasion. Le duc avait tout le
+brillant d'un grand comédien pour faire réussir ce qu'imaginait son
+frère et enlever le succès. Rien ne lui manquait de ce qui parle au
+public, de ce qui séduit et entraîne l'opinion[192]. Il était un de ces
+hommes vides mais sonores, nés pour être ce qui ressemble le plus à un
+grand homme: un grand rôle. Il avait l'éclat et la passion; et tandis
+que la parole de son frère ne gagnait que les individus, la sienne
+emportait les partis. Tous deux, le duc et le chevalier, avaient l'art
+de se faire des amis partout, de raccoler des dévouements à leur gloire,
+d'organiser l'enthousiasme, de semer, de la cour jusqu'au peuple, la foi
+dans leurs plans, la confiance dans leur œuvre[193], et ils avançaient
+sans se lasser vers la réalisation de ces plans et de cette œuvre,
+marchant dans leur union et dans leur force, et montrant, au milieu d'un
+monde divisé par l'intérêt et dévoré par l'égoïsme, la fraternité de
+deux esprits mariés et confondus dans une unique volonté et dans une
+ambition unique[194].
+
+Ces deux hommes représentaient le parti ennemi de l'Autriche, le parti
+de la guerre, l'opposition à la politique du Cardinal, à cette politique
+de paix à tout prix qui mettait son honneur à tenir fermé le temple de
+Janus. Ils accusaient les timidités et les pusillanimités du Cardinal
+d'avoir épargné et sauvé déjà trois fois la monarchie autrichienne: en
+1730, après l'établissement de la compagnie d'Ostende, en 1734, après la
+prise de Philisbourg, et cette campagne d'Italie qui ne laissait à
+l'empereur que Mantoue; en 1739, alors que Fleury avait enchaîné la
+Turquie victorieuse et prête à marcher à la conquête de l'Autriche. La
+mort de Charles VI (20 novembre 1740), les complications que devait
+amener la Pragmatique Sanction, semblaient aux deux Belle-Isle donner à
+la France l'occasion de reprendre les projets de Richelieu, de les
+pousser jusqu'à l'extrémité, et d'en finir avec cette maison d'Autriche
+dont l'épée et les droits se trouvaient alors dans la main d'une femme.
+
+C'est dans cette pensée que le duc de Belle-Isle, parvenu dans
+l'intimité de madame de Mailly, l'entretenait de ce démembrement, d'un
+partage des provinces de Marie-Thérèse, à laquelle il ne consentait à
+laisser qu'une petite souveraineté, en rendant aux Bohémiens et aux
+Hongrois l'éligibilité de leur couronne rendue héréditaire par la maison
+d'Autriche. Belle-Isle, avec l'entraînement et l'éloquence de sa parole,
+remplissait madame de Mailly de ses illusions sur les facilités de cette
+curée de l'Autriche et l'opportunité de ce remaniement de l'Europe[195].
+
+Il lui parlait d'agir d'abord dans le Nord par des négociations et
+d'envoyer 150,000 hommes dans le midi de l'Allemagne pour frapper de
+grands coups, de concert avec le roi de Prusse. Il faisait à la
+maîtresse du Roi un tableau de l'Europe, selon lequel tout nous
+favorisait, et qui promettait à notre agression l'alliance des uns, la
+neutralité patiente des autres. Il lui montrait l'Angleterre occupée
+chez elle de la reconstitution du principe monarchique, sa
+démoralisation par le ministère corrupteur de Walpole, ses embarras
+devant une guerre maritime avec l'Espagne, ses appréhensions pour son
+électorat de Hanovre, le peu d'initiative de son Roi, toutes les raisons
+enfin qui devaient paralyser son action. Il lui montrait la Russie en
+proie aux divisions intestines, et distraite du reste de l'Europe par
+les mouvements des Suédois. Il lui disait quelle alliance sûre la France
+devait trouver auprès de la Prusse, qui avait besoin d'être appuyée dans
+son invasion de la Silésie, et à laquelle on offrirait les provinces
+autrichiennes à sa convenance; quelle alliance on trouverait en Espagne,
+quel appui auprès de la femme de Philippe V, cette princesse ambitieuse
+que ne satisfaisait pas encore l'établissement de don Carlos à Naples,
+et qui songeait à la Toscane ou au Milanais pour l'établissement du
+second Infant. Belle-Isle montrait encore à madame de Mailly et à madame
+de Vintimille l'alliance presque certaine du Piémont si on
+l'arrondissait aux dépens de l'Autriche, le soulèvement probable du
+Turc, l'aide toute-puissante que l'électeur de Bavière donnerait à la
+France contre l'offre de la couronne impériale.
+
+Enfin il n'oubliait rien pour étourdir l'esprit, l'imagination et
+l'orgueil des deux favorites; il ne demandait que six mois pour réussir;
+et quelle gloire le Roi retirerait du succès! Ce serait un nouveau
+souverain, échappé aux lisières du Cardinal. Et quel mérite pour les
+deux sœurs d'avoir poussé à l'entreprise! Quelle reconnaissance leur en
+aurait le public, et quels remercîments leur en ferait l'amour du Roi!
+
+Le cardinal de Fleury objectait les engagements de la France à la
+Pragmatique Sanction. Il rappelait vainement le prix dont la France
+avait été payée: la cession de la Lorraine à Stanislas avec
+réversibilité à la couronne de France. Vainement il rappelait la parole
+du Roi, sa promesse au prince de Lichstenstein lors de l'avènement de
+Marie-Thérèse de ne manquer _en rien à ses engagements_. Tous ses
+efforts venaient échouer contre l'influence des favorites, séduites par
+les plans grandioses et les expositions si flatteuses de Belle-Isle.
+Madame de Mailly, à laquelle madame de Vintimille laissait la part la
+plus compromettante de la lutte, en s'en réservant le commandement,
+s'écriait que le cardinal n'était plus «_qu'un vieux radoteur capable de
+perdre l'État_»; et quelque partagée et déclinante que fût son autorité
+sur le Roi, quelque grande que fût sa paresse à s'occuper des choses de
+l'État, elle puisait dans l'enthousiasme que lui avait soufflé
+Belle-Isle, dans les illusions dont il l'avait animée, assez de force,
+assez de puissance sur elle-même et sur l'esprit du Roi, pour entraîner
+Louis XV dans le parti de la guerre.
+
+Cette victoire des favorites et de Belle-Isle opérait une sorte de
+révolution dans la politique, ou au moins dans la politique avouée du
+cardinal; il équivoquait, puis transigeait avec les plans qui
+triomphaient, et paraissait se prêter au coup de grâce que l'on voulait
+donner à la monarchie autrichienne. Mais, toujours économe, toujours
+préoccupé de marchander la guerre, enchanté d'ailleurs en cette occasion
+de couper les vivres au projet d'un ennemi que la gloire pouvait faire
+plus dangereux, il préparait l'insuccès de Belle-Isle en ne lui
+accordant que quarante mille des cent cinquante mille hommes qu'il
+demandait.
+
+Cependant madame de Mailly faisait nommer Belle-Isle ambassadeur
+extraordinaire et plénipotentiaire du Roi à la diète de Francfort pour
+l'élection d'un empereur; elle lui obtenait la mission de faire le tour
+de l'Allemagne pour rattacher les électeurs et les princes de l'Empire
+au parti de la France.
+
+Soufflée par madame de Vintimille, elle le soutenait à la cour de tout
+ce qu'elle avait d'activité et d'influence, essayant de fouetter
+l'apathie du Roi avec les susceptibilités nationales, répétant qu'il
+fallait se venger sur Marie-Thérèse de tous les affronts que l'Autriche
+avait faits à la France, répétant dans le salon de Choisy: «_Nous
+laisserons-nous donner cent coups de bâton sans nous venger_[196]?»
+
+Belle-Isle faisait sa tournée, encouragé par les lettres de madame de
+Mailly; il resserrait sur son chemin nos liens avec la Bavière, gagnait
+deux électeurs au parti de la France, ébranlait le troisième,
+travaillait à attacher le roi de Prusse à la politique française, tandis
+que le cardinal, enveloppé dans le mouvement des esprits que menaient
+mesdames de Vintimille et de Mailly et le parti de Belle-Isle, cherchait
+à tromper Marie-Thérèse par l'ambiguïté de ses réponses. Et quand
+l'insuffisance de l'armée accordée à Belle-Isle et l'entêtement de
+l'électeur de Bavière après avoir empêché les troupes françaises d'aller
+à Vienne, les enfermèrent en Bohême; quand l'héroïsme de Marie-Thérèse,
+la défection de la Prusse, la double politique du cardinal parlementant
+avec la reine de Hongrie, les discordes entre les généraux, eurent fait
+avorter la campagne et les projets de Belle-Isle, les deux favorites ne
+purent retenir leurs plaintes contre le cardinal. Elles l'accusèrent
+hautement d'avoir perdu l'occasion, d'avoir compromis le maréchal et
+trahi l'armée française par ses irrésolutions, ses lésineries et
+l'insuffisance de ses secours. Le cardinal effrayé voulait échapper à
+ces plaintes et se débarrasser de l'armée de Bohême par de secrètes
+négociations de paix. Madame de Mailly déjouait ce projet. Une lettre
+qu'elle se faisait adresser de l'armée, et qu'elle laissait traîner sur
+sa table, apprenait au Roi la vérité; et le cardinal, malgré sa
+résistance au conseil, était forcé de soutenir l'électeur de Bavière et
+de faire marcher Maillebois en Bohême.
+
+Par leur protection à Belle-Isle les deux sœurs caressaient l'orgueil
+national, cet esprit de guerre et de conquête qui a toujours enivré la
+France: il leur fallait un héros dans leur jeu; c'était une popularité
+dont elles avaient besoin pour s'abriter. La protection que les deux
+sœurs donnaient à Chauvelin était toute différente et par son but et par
+sa façon; elle visait à flatter un autre sentiment de l'opinion
+publique, et elle manœuvrait avec réserve et ménagement entre les
+antipathies du Roi pour la personne de l'ex-chancelier et l'hostilité
+des Noailles, jaloux de l'influence de Chauvelin et de son parti.
+
+Ce protégé secret[197], presque désavoué de mesdames de Vintimille et
+de Mailly, ce Chauvelin, auquel ses ennemis reprochaient son origine
+dans une boutique de charcuterie,--une boutique, au reste, de bonne
+noblesse: elle datait de 1543[198],--avait été écrasé à son entrée dans
+le monde par la supériorité d'un frère aîné. Cela l'avait jeté, pour
+faire quelque figure à côté de ce frère, vers les talents, les
+agréments, les beaux airs, tous les moyens de parvenir de l'homme du
+monde: sans rival dans tous les exercices du corps, le plus habile des
+écuyers, le meilleur danseur, le plus adroit tireur d'épée, et royal
+joueur d'hombre, et agréable chanteur, et joli discoureur, le _beau
+Grisenoire_ trouvait le temps de devenir un homme d'État.
+
+Une santé à toute épreuve, une volonté de fer, une puissance de travail
+énorme, lui donnaient, dans une vie dissipée et mondaine, le loisir et
+l'application nécessaires à cette seconde éducation qui ouvre l'esprit
+et refait les idées.
+
+D'abord avocat-général remarqué, puis mari de la riche fille d'un
+traitant qui avait eu des affaires, puis président à mortier «par les
+plus belles intrigues de blanchisseuses et du Pont-aux-choux», il
+achetait de M. Bernard la terre de Gros-Bois et la payait avec des
+billets de M. Bernard fils, qu'il avait acquis sur la place, revêtant
+ainsi tous les actes d'une vie, que d'Argenson dit honnête, des
+_manières d'un fripon_[199].
+
+Allié ici et là, un peu parent des Beringhen, un peu parent du duc
+d'Aumont par les Louvois, il rayonnait tellement et mettait en avant
+tant et de si divers protecteurs, que le Régent disait, en plaisantant,
+que tout lui parlait de Chauvelin, que _les pierres même lui répétaient
+ce nom_.
+
+Sans emploi sous le Régent, il s'attachait au cardinal de Fleury. Appuyé
+auprès de lui par le maréchal d'Uxelles, Chauvelin se rendait précieux
+au cardinal par sa science du droit public puisée dans les manuscrits de
+M. de Harlai. Et bientôt, devenu le confident et le bras droit de
+Fleury, il était fait ministre des affaires étrangères et garde des
+sceaux.
+
+Mais, au bout de quelques années, Chauvelin, dont la politique appuyant
+les plans de Belle-Isle était «trop fougueuse et trop magnifique» pour
+le petit train-train bourgeois du vieux Fleury, travaillait à se créer
+secrètement un parti, cherchant des appuis dans la maison de Condé qu'il
+opposait aux Toulouse et aux de Noailles, dans Bachelier, le valet de
+chambre du Roi, dans le monde des cabinets, dans madame de Mailly dont
+nous l'avons vu payer les rendez-vous avec l'argent des fonds secrets,
+tentant même d'enlever au cardinal son fidèle Barjac qu'il essayait
+d'acheter. Et au moment où son ambition immense, partagée par sa femme,
+était divulguée dans la comédie de l'_Ambitieux_[200], il avait été
+envoyé en exil à Bourges[201].
+
+Toutefois Chauvelin demeurait, à Bourges et dans la disgrâce, une
+puissance, un parti et une idée. Il avait laissé à Paris de chaudes
+amitiés[202], et son retour était une des plus vives espérances de
+l'opinion. C'est qu'en ce temps si paisible et si dormant d'apparence,
+si remué et si agité pourtant, au milieu de ce tiraillement des
+consciences, devant l'Église pleine de violences et de factions, où les
+plus grandes familles se trouvaient forcées d'entrer pour garder ou
+gagner la feuille des bénéfices, devant le scandale des luttes sur la
+bulle _Unigenitus_, ce déchirement et ce partage de l'âme humaine en
+partis humains: jésuitisme, molinisme, jansénisme, sulpicianisme; en
+face du triomphe du sulpicianisme, dont les tracasseries, d'abord
+timides, s'élevaient dans le concile d'Embrun jusqu'à la persécution,
+Chauvelin représentait le tolérantisme, un tolérantisme qui penchait
+pour les persécutés.
+
+Chauvelin tenait pour le parlement, qui était le centre du jansénisme.
+Chauvelin ministre, le public était assuré qu'on n'enlèverait pas au
+parlement la connaissance des affaires ecclésiastiques pour les
+attribuer à une commission ministérielle, comme il en était question. Et
+le parlement lui-même, qui, par la voix éloquente de l'abbé Pucelle,
+semblait s'enhardir aux remontrances de l'avenir et se préparer aux
+audaces du tiers état, le parlement voyait dans le retour de Chauvelin
+un encouragement et une victoire.
+
+Actif, répandu, et par des relations immenses, des correspondances
+multipliées, pénétrant le ministère et les relations extérieures, bien
+venu des femmes les mieux accréditées, insinuant et d'une politesse
+affectueuse qui touchait à la grâce, Chauvelin allait encore à la
+popularité par le train bourgeois de ses mœurs, par la simplicité de sa
+vie à Grosbois, par le rare exemple d'un mari ne découchant jamais, ne
+soupant pas, et passant ses soirées au travail, par ses habitudes
+d'application aussi bien que par ce grand mot de bien public qui
+commençait dans sa bouche son chemin dans le monde[203]. L'état des
+esprits et les caractères de l'homme se réunissaient donc pour donner la
+première place dans les sympathies publiques au ministre disgracié, que
+les deux sœurs soutenaient sans se rendre compte peut-être du mouvement
+d'opinion qui les entraînait et les faisait se rencontrer avec le parti
+des _honnêtes gens_.
+
+
+
+
+VII
+
+Le château de Choisi.--La vie intérieure.--Louis XV ne passant plus
+qu'un jour plein à Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de
+Vintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et de
+son royaume.--Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pour
+son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est
+prise d'une fièvre continue.--Colère du Roi à propos de son mutisme
+obstiné.--Retour à Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un
+fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet à la
+populace de Versailles.--Madame de Vintimille la femme à idées et à
+imagination de la famille de Nesle.--Grâce maniérée et préciosité
+sentimentale de ses lettres.
+
+
+En ces années le Roi acquérait, de la succession de la princesse de
+Conti, Choisi[204], ce petit château qui commençait cette ceinture de
+rendez-vous de chasse et de petites maisons que la royauté allait jeter
+autour de Versailles et de Paris, partout où il y avait assez de place
+et d'ombre pour loger le plaisir et cacher l'amour.
+
+Délicieuse retraite que ce petit château de Choisi, si bien fait pour
+délivrer la royauté de l'étiquette de Marly[205] et lui permettre les
+aises et les amusements de la vie privée! Sa situation au bord de la
+Seine, à proximité de la forêt de Sénart, entre des arbres et de Peau,
+au pied d'un coteau, à l'abri des vents du midi, ses agréments
+intérieurs, les remaniements exécutés en trois mois, les communications
+faciles et dérobées, les portes discrètes et secrètes, la salle à manger
+si gaie en ses élégances, «la sculpture, l'or, l'azur, un meuble des
+mieux entendus,» la profusion des glaces, la commodité, le bon goût, la
+galanterie dont l'art du temps avait le secret et le génie[206], tout
+faisait de ce petit château une adorable cachette d'amoureux.
+
+Le Roi s'y plaisait singulièrement: il y donnait carrière à ses goûts de
+bâtisse, à ses idées d'arrangement. Il y prenait des plaisirs de
+propriétaire, regardant les ouvriers travailler, faisant planter sous
+ses yeux un jeu d'oie sur le modèle de celui de Chantilly, marquant les
+arbres à couper pour dégager les points de vue. Il y menait la vie d'un
+particulier; il y permettait autour de lui la liberté d'une vie de
+château; et Choisi donnait aux courtisans de la vieille cour de Louis
+XIV l'étonnement de voir le gouverneur du château prendre place à côté
+du maître, la société du Roi s'asseoir sur des chaises à dos, les femmes
+se promener en robe de chambre, parfois même, au scandale du duc de
+Luynes, en robe à peigner et sans paniers. Les jours où le Roi ne
+chassait pas, et où la petite calèche fermée n'emportait pas les dames à
+sa suite: c'était la messe à midi, le déjeuner à une heure, sur les
+trois heures le jeu chez les dames, où le Roi se rendait comme un maître
+de maison; à sept heures et demie ou huit heures venait le souper, puis
+un cavagnole à dix tableaux qui durait une heure et demie ou deux[207].
+
+Et les jolis matins auxquels il eût fallu les pinceaux fripons d'un
+Baudouin, les matins où le Roi venait éveiller les femmes, lutinant en
+jouant leur coquetterie ou leur pudeur, et faisant ainsi de chambre en
+chambre et d'oreillers de dentelles en oreillers de dentelles ce qu'on
+appelait: _la ronde du Roi_[208].
+
+ * * * * *
+
+Madame de Vintimille, devenue la souveraine du petit palais, n'en
+laissait plus sortir le Roi, qui n'allait plus qu'un jour plein à
+Versailles, et ne voyait guère plus d'un quart d'heure le Cardinal par
+semaine[209]. Le vieux Fleury, dépité et furieux, appelait de ses vœux
+le voyage de Compiègne, où il allait tenir le Roi trois mois sous sa
+main, annonçant d'avance pour cette époque le renvoi de la Vintimille.
+Mais tout à coup le Roi déclarait à un souper de Choisi qu'il n'irait
+point cette année à Compiègne, annonce que tout le monde regardait comme
+une victoire de la favorite et l'enlèvement définitif du Roi à
+l'influence du Cardinal.
+
+Alors le grand art de madame de Vintimille est d'occuper le Roi, et son
+grand effort se tourne à lui apprendre à vouloir. Il semble qu'elle ait
+eu l'idée de le préparer au gouvernement de l'État par l'administration
+de sa maison et de l'intéresser au pouvoir royal par une autorité
+particulière et domestique. On la voit fort appliquée à donner à Louis
+XV le goût d'une sorte d'économat de son intérieur, elle le pousse aux
+détails de ménage, elle lui fait renvoyer Lazure qui lui volait son vin
+de Champagne: c'est déjà l'œil du maître qui s'ouvre en attendant que le
+coup d'œil du Roi se montre. Elle secoue dans un petit cercle de
+décisions sans portée et de menues affaires la paresse de sa volonté.
+Elle enhardit, elle dégage sa résolution, et le Roi lui est
+reconnaissant de lui avoir trouvé ce passe-temps et de familiariser sa
+timidité avec l'exercice d'une initiative qui l'amuse.
+
+En même temps que madame de Vintimille occupe le Roi, elle l'émancipe,
+elle le sort tout doucement des influences et des captations de son
+entourage par des railleries qui n'ont peur de personne et portent
+jusque sur Bachelier: «_Eh bien! Sire, allez-vous dire encore cela à
+votre valet de chambre_[210]?» est la phrase ordinaire avec laquelle
+madame de Vintimille pique l'amour-propre du Roi, le tient en garde
+contre des confidences qui mettent le maître, même quand il est roi, à
+la dévotion des valets.
+
+En amusant ainsi le Roi, en lui donnant des goûts nouveaux d'activité et
+d'indépendance, madame de Vintimille ne tarde pas à le gouverner. Le Roi
+sourit et se prête à ses plans, à ses amitiés, à sa politique qui ne
+cesse d'avoir en vue le renversement du Cardinal, et la création d'un
+ministère composé d'hommes animés d'un esprit de force et d'une
+inspiration de grandeur que n'avait jamais eu le gouvernement du vieux
+Fleury. Cependant, même assurée du Roi, madame de Vintimille ne marche
+qu'avec précaution. Elle use de discrétion et de retenue, et ne donne
+rien à l'impatience. Madame de Vintimille est la femme maîtresse
+d'elle-même, la femme incapable des coups de tête de sa sœur de Mailly,
+la femme qui avait su sacrifier M. de Luxembourg à M. de Fleury. La
+favorite ne veut rien hâter, rien risquer contre le cardinal; c'est une
+disgrâce entière et sans retour qu'elle rêve, qu'elle médite et se
+promet, en sentant remuer dans ses entrailles l'enfant de Louis XV, le
+gage de sa domination future.
+
+Et tout doucement madame de Vintimille faisait de Choisi, ce château de
+plaisir, un sérieux Versailles où elle habituait le Roi à traiter les
+affaires, à avoir des entrevues politiques, à tenir des conseils.
+
+ * * * * *
+
+La grossesse de madame de Vintimille était laborieuse et traversée de
+malaises et de souffrances. Au mois de mars, le Roi, partant pour faire
+un séjour de deux jours à Choisi, avait voulu s'opposer au départ de
+madame de Vintimille, dans la crainte qu'un voyage aussi court la
+fatiguât trop. Mais madame de Mailly, soufflée par sa sœur, disait à
+Louis XV en badinant, qu'il ne pouvait pas être défendu de faire sa cour
+au Roi, qu'elle logerait dans le village et qu'elle pourrait au moins le
+voir pendant le jour[211]. Là-dessus les deux sœurs montaient en voiture
+précédant le Roi.
+
+Au mois de mai, dans un voyage à Marly, madame de Vintimille, tombée
+malade, était saignée. Le Roi la gardait une partie du temps, assistant
+à ses dîners et remontant passer la soirée avec elle.
+
+Au commencement d'août, dans un autre séjour à Choisi, alors que madame
+de Vintimille était dans le huitième mois de sa grossesse, elle était
+prise d'une fièvre continue avec des redoublements, qui la faisait
+saigner trois fois coup sur coup. Le Roi quittait Choisi très-préoccupé,
+laissant à la malade, pour lui tenir compagnie avec sa sœur, M. de
+Coigny, M. d'Ayen[212], M. de Meuse, et, le temps qu'il passait à
+Versailles, il recevait quatre courriers par jour de Madame de
+Mailly[213].
+
+Le Roi ne restait que trois jours à Versailles, et, le 13 août, il
+revenait à Choisi où il trouvait la malade dans un état un peu meilleur,
+mais toujours avec de la fièvre. Le Roi lui annonçait à son arrivée
+qu'il lui donnait à Versailles le logement de monsieur et madame de
+Fleury; madame de Vintimille faisait espérer au Roi qu'elle serait assez
+forte pour venir s'y établir la semaine suivante.
+
+Madame de Vintimille, qui tremblait la fièvre tous les soirs, avait les
+inégalités de caractère, les impatiences, les noires concentrations des
+jeunes malades qui se sentent atteints dans les sources de leur vie. Une
+fois, Louis XV la questionnait sur la cause de sa méchante humeur, lui
+demandait si elle se sentait du mal, la priait de lui confier si elle
+n'avait point quelque chagrin[214]. À toutes ces tendres et importunes
+demandes, madame de Vintimille ne faisait point d'autre réponse «sinon
+qu'elle ne se sentait pas dans son état naturel». Le Roi continuant à
+l'interroger, la malade ne répondait plus à ses questions. Pris d'un
+mouvement de colère devant ce mutisme obstiné, Louis XV ne pouvait se
+retenir de dire à la femme aimée: «Je sais bien, madame la comtesse, le
+remède qu'il faudroit employer pour vous guérir, ce seroit de vous
+couper la tête; cela même ne vous siéroit pas mal, car vous avez le col
+assez long; on vous ôteroit tout votre sang, et on mettroit à la place
+du sang d'agneau, et cela feroit fort bien, car vous êtes aigre et
+méchante[215].»
+
+Ce n'était là qu'une boutade querelleuse d'amoureux, qui ne touchait pas
+à la passion de Louis XV pour la femme. Et on voyait le Roi, au
+lendemain de cette scène, s'occuper du choix de la voiture dans laquelle
+la femme grosse serait le plus commodément pour faire le voyage de
+Versailles, essayer lui-même tour à tour une litière et un vis-à-vis,
+et, après lui, y faire monter madame de Mailly avec le comte de
+Noailles, et en dernier lieu choisir le vis-à-vis.
+
+Madame de Vintimille rentrait à Versailles, le 24 août, suivie d'un
+cortège d'amis, s'installait dans son appartement où le Roi venait
+passer la soirée. Et les jours suivants Louis XV soupait chez madame de
+Vintimille, faisant apporter dans sa chambre le souper des cabinets.
+
+Le vendredi 1er septembre, le Roi restait jusqu'à deux heures du matin
+chez madame de Vintimille qui commençait à ressentir les grandes
+douleurs, mais qui les cachait. À cinq heures, les douleurs augmentant,
+elle envoyait éveiller sa sœur et monsieur de Meuse. Bourgeois
+l'accoucheur, qui avait été mandé et qui n'avait pas trouvé de voiture
+pour l'amener à Versailles, n'arrivant pas, madame de Vintimille était
+accouchée par la Peyronie. Elle mettait au monde un fils que
+l'archevêque venait ondoyer aussitôt, accompagné de son neveu qu'il
+avait une certaine peine à amener[216].
+
+Le Roi, qui passait toute la journée dans la chambre à coucher, près du
+lit établi dans le grand cabinet du cardinal de Rohan[217], y prenait
+même son dîner. Le matin, Louis XV avait reçu dans ses bras l'enfant,
+puis l'avait posé sur un coussin de velours cramoisi[218], le touchant
+et le considérant avec curiosité, attention, plaisir, et comme s'il
+cherchait à retrouver en lui les traits du père. On se disait que jamais
+les enfants de la Reine n'avaient remué si vivement le cœur du Roi, et
+que l'enfant de la Vintimille éveillait en lui des sentiments de
+paternité qu'il n'avait jamais connus. Et déjà les courtisans
+calculaient tout bas dans la chambre le grand avenir de la Vintimille,
+jetée à la mort, huit jours après, toute vivante.
+
+C'était de la part de Louis XV une occupation, mille soins de cette
+santé dont il surveillait en personne les détails, faisant mettre du
+fumier depuis le haut de la rampe qui règne le long de l'aile droite du
+château jusqu'en bas, donnant l'ordre d'arrêter les jets d'eau qui
+faisaient trop de bruit.
+
+La fièvre persistait cependant, des inquiétudes commençaient à se
+manifester; madame de Mailly, sans aucun ajustement, en jupon blanc et
+en petit manteau de lit, ne quittait pas le lit de sa sœur.
+
+Le 7, le Roi ne s'échappait de la chambre que pour le Conseil et son
+travail avec le Cardinal.
+
+Le 8 au soir, il y avait une consultation de médecins. On avait mandé
+Sylva de Paris et Sénac de Saint-Cyr. Devant l'intensité de la fièvre,
+les deux médecins étaient d'accord pour saigner madame de Vintimille au
+pied. Le Roi, obligé ce soir-là de souper au grand couvert, abrégeait
+son repas et remontait au plus vite dans la chambre de madame de
+Vintimille. À minuit, elle était saignée en présence du Roi, qui allait
+se coucher à deux heures, rassuré par un mieux survenu dans l'état de la
+malade. Mais, sur les trois ou quatre heures, madame de Vintimille était
+prise de douleurs atroces qui avaient la violence et mettaient en elle
+l'épouvante d'un empoisonnement[219]. Elle demandait un confesseur,
+n'avait pas le temps de recevoir les sacrements, mourait dans ses
+bras[220] à sept heures du matin. Et comme le confesseur, chargé des
+dernières paroles de la mourante, entrait chez madame de Mailly, il
+tombait mort[221].
+
+Tout est horrible dans cette mort: le corps ouvert, mal recousu, et
+abandonné absolument nu dans la chambre où tout le monde entrait; puis
+du château, où ne devait jamais séjourner un cadavre, ce corps emporté
+et jeté dans le coin d'une remise; et alors ce corps, et cette tête qui
+n'avait plus rien d'humain, et ce visage qui semblait une caricature de
+la mort, et cette bouche qui avait rendu l'âme dans une convulsion, et
+que l'effort de deux hommes avait dû maintenir fermée pour le
+moulage[222]; enfin ces restes macabres et déjà pourris de madame de
+Vintimille servant de jouet et de risée à la populace de
+Versailles[223].
+
+ * * * * *
+
+Madame de Vintimille est la forte tête des cinq demoiselles de Nesle.
+Aussitôt qu'elle est établie à Versailles, elle gouverne sa sœur, elle
+la tire de son humiliant effacement, elle la force à prendre un parti
+dans les intrigues au milieu desquelles elle vivait peureusement, elle
+la mêle à la politique, elle l'arrache à sa timidité[224], elle lui
+donne la hardiesse de lutter pour ses protégés; de celle qui n'était
+rien que la maîtresse soumise du Roi et la servante de tous, elle fait
+presque une puissance avec laquelle le Cardinal et les ministres sont
+tout étonnés d'avoir à compter. Louis XV, dès qu'elle en est aimée, elle
+le tire à la fois de la servitude du Cardinal et de sa domesticité
+intime, elle le soulève du néant où le confinent ses ministres, elle
+éveille dans le jeune Roi sommeillant l'envie de gouverner, de régner.
+De ce Roi, _enfant_ des pieds à la tête, et qui ne s'amuse à trente ans
+que des choses de l'_enfance_[225], elle cherche à faire un souverain,
+s'efforce d'emporter aux grandes choses cet esprit tout tourné vers les
+petites. Peut-être même cette «résurrection» d'un moment chez le
+souverain français dont tout l'honneur est attribué à madame de
+Châteauroux, n'est due qu'à la reprise, au plagiat, pour ainsi dire, par
+la plus jeune des de Nesle, des tentatives, des louables persécutions,
+des aimables violences de madame de Vintimille sur son apathique amant!
+Le renvoi d'Amelot et le remplacement du ministre des affaires
+étrangères par le Roi en personne, ne seront-ils pas une suite des
+conseils d'émancipation donnés par la jeune femme enlevée si
+soudainement par la mort? Et quant à la résolution du Roi de se mettre à
+la tête de ses armées en 1744, lors de la pleine faveur de madame de
+Vintimille en 1741, ne parlait-on pas déjà du projet du Roi d'aller
+commander en Flandre? n'était-il pas question de la préparation secrète
+de grands équipages pour le service du Roi? enfin n'avait-on point
+colporté ce mot de Louis XV à son cuisinier de Choisi: «Pajot, as-tu du
+cœur? Iras-tu bien à la guerre[226]?» mot qui semblait montrer
+prochainement le Roi de France aux frontières. Oui, dans le peu qu'a
+fait Louis XV de son métier de Roi pendant tout son règne, madame de
+Vintimille en apparaît comme l'inspiratrice, et cette favorite tire ses
+inspirations de sa pensée propre, et ne les doit pas comme madame de la
+Tournelle aux imaginations d'une madame de Tencin ou d'un Richelieu,
+n'apportant au fond, quand elle ne les accepte pas, que l'opposition et
+la contradiction des entêtements étroits.
+
+Mais ce qui surprend et intrigue chez la grande dame politique, chez
+cette ouvrière de domination, c'est un respect, un goût, un appétit de
+l'intelligence, de l'esprit, de ces choses en si médiocre faveur près de
+ses sœurs et des gens de l'Œil-de-Bœuf. Il y a en effet dans cette
+habitante de Versailles et cette soupeuse des petits appartements, une
+épistolaire tout à fait énigmatique avec ses jolies mélancolies dans les
+grandeurs de la cour, avec sa soif et sa faim des soupers intelligents
+de la du Deffand, avec ses façons de dire sentant le commerce et l'amour
+des lettres, avec les efforts de grâce maniérée et le précieux
+sentimental de son style.
+
+Qu'on en juge par ces deux lettres dont la première a été écrite deux
+jours après son mariage[227]:
+
+ _Fontainebleau,_ 29 _septembre 1739._
+
+_Que j'aime monsieur de Rupelmonde[228] de m'avoir procuré une lettre de
+vous, et que je vous sais gré d'avoir suivi votre idée! Est-il donc
+nécessaire, pour m'écrire, d'avoir beaucoup de choses à me dire? Sachez
+qu'une marque de souvenir et d'amitié de votre part me comble de joie,
+et de plus mettez-vous bien dans la tête qu'il ne vous est pas possible
+de ne dire que des riens. Votre lettre est charmante. Que je serais
+heureuse si tous les jours à mon réveil j'en recevais une semblable!
+Vous me demandez ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense? Pour
+répondre au premier, je vais à la chasse trois ou quatre fois la
+semaine[229], les autres jours je reste chez moi toute seule; par
+conséquent, je ne parle point: ainsi voilà le second article éclairci;
+ou bien, quand je fais tant que de parler le reste du temps, c'est pour
+le coup que je ne dis que des riens. À l'égard du troisième, vous jouez
+le principal rôle, car je pense souvent à vous. Croyez que vous n'êtes
+pas la seule qui faites des châteaux en Espagne; je me trouve souvent
+dans la petite maison des jeudis au soir, ou vous êtes maîtresse
+absolue. Adieu, ma reine. Qu'il serait joli que cela fût réel! c'est ma
+seule ambition; ce qui vous surprendra, c'est que je n'en désespère pas.
+Adieu, donnez-moi de vos nouvelles souvent, croyez que vous n'en
+donnerez jamais à quelqu'un qui vous aime plus tendrement._
+
+ _Fontainebleau,_ 7 _octobre 1739._
+
+_Vous êtes aussi aimable la nuit que le jour; l'insomnie vous sied
+parfaitement; je ne saurais vous cacher que je ne suis pas trop fâchée
+de cette petite incommodité, pourvu qu'elle ne dure pas. Je suis
+extrêmement flattée que pour vous amuser vous ayez pensé à m'écrire.
+Tout ce que vous me mandez d'obligeant m'enchante. Quoique l'homme soit
+porté à avoir beaucoup d'amour-propre, je vous dirai franchement que je
+ne crois pas avoir toutes les qualités que vous me prodiguez. Quand je
+lis vos lettres, je m'imagine que je rêve, et je vous avoue que
+j'appréhende le réveil; car il est agréable d'être loué par quelqu'un
+qui se connaît bien en mérite. Ce qui me fait croire que je n'en suis
+pas absolument dépourvue, c'est la connaissance que j'ai eue de vous, et
+qu'aussitôt que je vous ai vue, j'ai senti tout ce que vous valez: voilà
+sur quoi on me doit louer et sur quoi je prends bonne opinion de moi. Le
+reste, je l'attribue à l'amitié que vous avez pour quelqu'un dont nous
+n'ignorons pas les sentiments et que vous savez qui vous est tendrement
+attaché.
+
+Vous me reprochez de ne point vous mander de nouvelles, c'est qu'il n'y
+en a pas: nos voyages de la Rivière[230] sont fort simples. Les
+princesses y ont été, malgré leur différend avec la maîtresse de la
+maison. Nous n'irons point à Choisi pendant Fontainebleau: s'il y avait
+quelque chose de nouveau, je vous le manderais, non par la poste, mais
+par Grillon ou monsieur de Rupelmonde qui est chargé de vous remettre
+cette épître. Que je vous sais bon gré, ma reine, de parler de moi avec
+ces dames et le président!
+
+Je serai très-aise de vous devoir leur estime et quelque part dans leur
+amitié; comptez que je serai comblée de joie d'être à portée de les voir
+souvent, et vous savez que je les trouve aimables. Vous avez bien raison
+de croire que je ne suis pas parfaitement contente. Avant que de vous
+connaître je me croyais heureuse, mais, depuis que la connaissance est
+faite, je trouve que vous me manquez, et la distance qu'il y a entre
+nous met un noir et un ennui dans ma vie qui ne se peut exprimer. Vous
+conclurez de là avec raison que vous faites mon bonheur et mon malheur.
+Je suis touchée, comme je le dois, de ce qu'on vous mande de Bretagne;
+je pense de même sur la longueur du temps, la fin novembre n'est pas
+prochaine. Vous êtes étonnée, dites-vous, que les gens qui se
+conviennent ne soient pas assortis; je ne vois que cela dans le monde,
+je ne sais d'où cela vient, si ce n'est que l'on nous assure que nous ne
+devons pas être parfaitement heureuses dans cette vie; je crois que
+l'étoile y fait beaucoup. Enfin je ne veux pas penser à tout cela; je ne
+désespère pas d'être contente un jour, c'est-à-dire de vivre avec vous,
+avec votre société: voilà toute mon ambition. Vous me parlez de madame
+du Châtelet, je me meurs d'envie de la voir: actuellement que vous
+m'avez fait son portrait, je suis sûre de la connaître à fond. Je vous
+suis obligée de m'avoir dit ce que vous en pensiez, j'aime à être
+décidée par vous; je ferai en sorte de la voir, et le roi de Prusse fera
+le sujet de la conversation, si tant est qu'elle daigne m'écouter; car
+je crois que je lui paraîtrai fort sotte._
+
+_Adieu, ma reine, vous devez être excédée de mon bavardage, car il
+arrive fort à propos. Lisez ma lettre le soir, à coup sûr elle vous
+servira d'opium, mais, par grâce, ne vous endormez pas à la fin, ou du
+moins promettez-moi de lire les dernières lignes: à votre réveil je veux
+que vous sachiez que je vous aime, que je vous en assure, et que vous
+devez compter sur moi comme sur vous-même: que ne suis-je à portée de
+vous en donner des preuves!_
+
+_Ma sœur me charge de vous faire mille complimens et amitiés: nous
+parlons souvent de vous. Faites mention de moi en Bretagne[231]._
+
+
+
+
+VIII
+
+Les deux portes de l'Œil-de-Bœuf restent fermées toute la journée de la
+mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour
+Saint-Léger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi
+est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.--Le
+petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit
+appartement.--Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrer
+dans l'intimité de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de
+Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de
+Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le
+maréchal de Belle-Isle.--Le maréchal fait duc héréditaire par la
+protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de
+Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa
+délicatesse en matière d'argent.--L'anecdote des fourrures de la
+Czarine.
+
+
+Le chagrin désespéré que ressentit Louis XV de la mort de madame de
+Vintimille montrait chez l'homme et l'amant une sensibilité tout à fait
+inattendue.
+
+Au petit lever, La Peyronie, qui avait refusé aux instances de madame de
+Mailly de faire réveiller Louis XV pendant que vivait encore la
+mourante, entrait le premier. Le Roi lui demandait des nouvelles de la
+malade. La Peyronie répondait qu'elles étaient mauvaises. Au ton dont la
+réponse lui était faite, le Roi se retournait de l'autre côté et
+s'enfermait entre ses quatre rideaux après avoir donné l'ordre qu'on dît
+la messe dans sa chambre. La Reine venue pour voir le Roi, comme elle en
+avait l'habitude tous les matins, était refusée deux fois. Le Cardinal
+lui-même ne pouvait se faire ouvrir et ne parvenait à s'introduire que
+pour quelques minutes avec l'aumônier à la fin de la messe. Barjac,
+chargé d'un paquet arrivé par le courrier de Francfort, avait toutes les
+peines du monde à le faire remettre au Roi. Les gentilshommes de la
+chambre n'obtenaient pas leurs entrées, et, ce jour-là, les deux portes
+de l'Œil-de-Bœuf restaient fermées jusqu'à cinq heures de l'après-midi.
+Le Roi se levait seulement alors, descendant chez la comtesse de
+Toulouse, où il trouvait madame de Mailly[232], la prenait avec MM.
+d'Ayen, de Noailles, de Meuse, et montait en voiture pour
+Saint-Léger[233], se sauvant, pour ainsi dire, de Versailles, et ne
+disant pas le jour où il reviendrait.
+
+Le Roi, qui était parti sans gardes, sans flambeaux, et sanglotant et
+pleurant, ne pouvait souper le samedi et le dimanche; le lundi, il se
+laissait mener à la chasse, mais il était si absorbé en ses tristes
+pensées, que, lorsqu'on lui demandait l'ordre pour le premier lancé, il
+ne répondait pas.
+
+Dans la petite maison de campagne de Saint-Léger, au milieu de ce cercle
+étroit d'amis, où il n'était plus le roi, Louis XV, débarrassé des
+homélies du cardinal sur les faiblesses humaines, des consolations
+maladroites et peu sincères de la Reine, n'avait plus à cacher ses
+larmes et pouvait leur donner toute liberté[234]. Le roi s'enfonçait
+dans ses regrets, il trouvait une joie cruelle, une satisfaction
+douloureuse à les renouveler et à les raviver. Il s'occupait, il
+s'entourait, il semblait se nourrir et vivre du souvenir de tout ce que
+sa maîtresse avait été, et il poursuivait son ombre dans tout ce qui lui
+parlait d'elle, dans tout ce que la mort épargne d'une femme qui n'est
+plus, remontant le temps pas à pas, abîmé dans la lecture des lettres
+qu'il lui avait écrites et de celles qu'il en avait reçues, essayant de
+ressaisir jour par jour la trace et le parfum du temps envolé, allant de
+reliques en reliques et d'échos en échos, pour revenir à cette cassette
+aux _deux mille billets_, l'urne où tenaient les cendres de leurs
+amours. Et dans de longues conversations entrecoupées de soupirs,
+parlant des lettres et des papiers de la morte, il aimait à dire qu'il
+n'y avait découvert que des choses à l'honneur de son cœur, «rien que de
+très-bien et de très-convenable,» une seule chanson et encore à la
+louange de l'abbesse de Port-Royal, où madame de Vintimille avait été
+élevée, s'efforçant avec un culte amoureux et presque pieux de sa
+mémoire, de détruire l'universelle réputation de méchanceté que la
+comtesse avait laissée après elle[235].
+
+Le mois de septembre se passait en petits voyages à Saint-Léger, coupés
+de séjours à Versailles, passés en grande partie dans les appartements
+de la comtesse de Toulouse en tête à tête avec madame de Mailly, séjours
+que le Roi abrégeait le plus qu'il pouvait[236].
+
+La soudaineté de la mort de madame de Vintimille, son mystère, son
+horreur, les soupçons d'empoisonnement autour du lit, les insultes
+autour du corps, cette fin misérable qu'un Dieu vengeur semblait avoir
+abandonnée aux ironies de l'homme pour la faire plus exemplaire et plus
+frappante, avaient bouleversé le vif et ardent jeune homme qui était
+dans le Roi. L'inquiétude des châtiments célestes, la terreur de l'enfer
+qui, malgré les moqueries de madame de Mailly disant _qu'il n'y a pas
+d'enfer, que c'était là un conte de bonne femme_, avaient si vivement
+tourmenté le Roi il y avait deux ou trois ans, lorsqu'il ne faisait pas
+ses dévotions et ne pouvait toucher les malades[237], s'étaient
+réveillées tout à coup, livrant un terrible combat aux ardeurs de son
+tempérament. Il s'efforçait d'arriver à vivre avec madame de Mailly,
+comme M. le Duc vivait avec madame d'Egmont sans cohabitation charnelle,
+si ce n'est par accident; de quoi, dit d'Argenson, on se confesse bien
+vite. Le Roi écoutait maintenant la messe avec une contrition marquée; à
+tout moment il avait à la bouche les mots de religion, de lectures
+spirituelles. Il parlait maintenant de ses souffrances physiques avec un
+certain plaisir, et un jour les courtisans étaient tout étonnés
+d'entendre, après un long silence, tomber des lèvres du Roi: «Je ne suis
+pas fâché de souffrir de mon rhumatisme, et si vous en connaissiez la
+raison, vous ne me désapprouveriez pas: je souffre en expiation de mes
+péchés[238].»
+
+La douleur du Roi trouvait cependant une consolation et un soulagement
+dans la douleur de madame de Mailly qui avait si bien immolé son bonheur
+aux plaisirs du Roi qu'elle pleurait avec de vraies larmes une sœur dans
+madame de Vintimille, et qu'on la voyait tous les jours entendre la
+messe en l'église des Récollets sur la tombe de sa rivale[239].
+
+Au mois d'octobre, le Roi, de retour à Versailles et n'en sortant plus
+guère que pour la chasse et de petits voyages à la Muette, demandait un
+jour à M. de Meuse qui avait une fort triste chambre avec une seule
+fenêtre donnant sur la cour des cuisines, s'il ne lui ferait pas plaisir
+en lui donnant un autre logement. M. de Meuse répondait qu'il recevrait
+toujours avec reconnaissance les bienfaits du Roi.
+
+«Je veux vous en donner un au-dessus de ma petite galerie,» disait le
+Roi.
+
+M. de Meuse se confondait en remercîments, et déclarait que sa
+reconnaissance serait d'autant plus grande qu'il serait bien près des
+cabinets de sa Majesté; «mais je ferai fermer la communication,» faisait
+Louis XV.
+
+Et l'on raisonnait sur la distribution du logement; il était question
+d'une petite antichambre, d'une seconde antichambre pour y manger, d'une
+chambre bien éclairée, d'un cabinet, d'un office, d'une cuisine, etc. Au
+bout de quoi le roi ajoutait:
+
+«Votre chambre sera meublée, vous y aurez un lit, mais vous n'y
+coucherez point. Vous aurez une chaise percée, mais vous n'en ferez
+point usage. Vous aurez la clef dans la poche, et vous pourrez y faire
+entrer MM. de Luxembourg et de Coigny, quand ils seront revenus de
+l'armée; mais il faudra que vous y dîniez. Qu'est-ce que vous voulez
+avoir pour votre dîner?»
+
+M. de Meuse, qui commençait à comprendre, s'écriait gaiement qu'il
+aimait faire bonne chère, qu'il ne serait pas fâché d'avoir un potage,
+une pièce de bœuf, deux entrées, un plat de rôti, deux entremets.
+
+«Mais j'irai y souper quelquefois,» jetait dans un sourire le Roi.
+«Combien demandez-vous?»
+
+À cette question, M. de Meuse, assez embarrassé, craignant de demander
+trop ou pas assez, se retournait vers madame de Mailly, lui disant:
+«Madame la comtesse, aidez-moi donc.»
+
+Madame de Mailly et M. de Meuse calculaient, supputaient, et M. de
+Meuse, pressé par le Roi, déclarait qu'il pensait pouvoir supporter la
+dépense avec douze ou quinze cents livres par mois[240].
+
+L'appartement, ainsi donné à M. de Meuse, allait être en effet la
+nouvelle habitation de madame de Mailly, dans la société et la compagnie
+de laquelle le Roi, en son chagrin, voulait se réfugier, fuir, au milieu
+de Versailles, la cour et la vie de représentation du château.
+
+L'appartement au-dessus de la petite galerie, que bientôt madame de
+Mailly appellera «_mon petit appartement_,» se composait d'une salle à
+manger joignant les cabinets du Roi, d'un corridor où se trouvaient d'un
+côté un office et une cuisine, de l'autre une garde-robe de femme de
+chambre et une garde-robe de commodité, d'une petite chambre fort jolie
+avec un lit dans une niche de toile découpée par un tapissier de Paris,
+un cabinet très-bien éclairé, où le Roi passait une partie de l'année à
+travailler à ses plans, les après-dînées. Quelques changements y étaient
+faits plus tard, on prenait une partie de la cour de madame de Toulouse
+pour bâtir un nouvel escalier qui donnait une antichambre de plus, et on
+augmentait encore le petit appartement d'un salon d'assemblée trouvé
+dans un des cabinets où l'on bouchait les lanternes du plafond. C'était
+le salon où madame de Mailly jouait tous les soirs des jours, où le Roi
+ne chassait pas et travaillait avec le Cardinal de six à neuf heures.
+
+Le service de la table était des plus simples. Le Roi était servi par un
+seul officier de la bouche, un seul officier du gobelet; le valet de
+chambre de madame de Mailly, improvisé maître d'hôtel, mettait les plats
+sur la table. Il n'y avait que trois douzaines d'assiettes de vaisselle
+plate marquées aux trois couronnes, et Moutiers, l'ancien cuisinier des
+cabinets, chargé de la dépense, apportait la plus grande économie[241].
+
+Aux soupers du petit appartement qui avaient lieu à sept heures, les
+jours de chasse, il y avait en hommes toujours M. de Meuse, très-souvent
+le duc d'Ayen avec le comte de Noailles, une fois par hasard le duc de
+Villeroy ou le duc de Richelieu, et en femmes madame de Mailly toute
+seule. Le Roi continuait à être plongé dans une profonde tristesse.
+Souvent il lui arrivait, après avoir mangé un morceau, de tout refuser,
+puis de tomber dans une mélancolie noire, dans un état vaporeux dont les
+convives ne pouvaient le faire sortir, quelque gaieté qu'ils
+apportassent.
+
+Ainsi se passaient ces étranges et lugubres soupers où, à tout moment,
+le bruit joyeux des verres, et le rire des paroles prêtes à s'enhardir,
+s'éteignaient sous les repentirs dévots du Roi, faisant maigre pour ne
+pas commettre «des péchés de tous côtés[242]», arrêtant tout à coup un
+sourire commencé pour entrer dans le remords, parlant à tout propos
+d'enterrement, et si à ce moment ses yeux venaient à rencontrer les yeux
+de madame de Mailly, éclatant en larmes, et forcé de quitter la table,
+sans pouvoir fuir cette mort de madame de Vintimille, où il trouvait
+au-delà de la mort même une épouvante suprême, la mort sans sacrements,
+sans réconciliation avec Dieu... On eût dit que les terreurs et les
+faiblesses d'un autre Henri III possédaient la conscience de ce roi du
+XVIIIe siècle, mêlant les actes de contrition aux larmes de l'amour.
+
+ * * * * *
+
+De ce rapprochement, de ce ménage de larmoiement et de sensualité
+funèbre, madame de Mailly tirait une force; elle reprenait un peu
+d'autorité amoureuse sur le Roi. Louis XV ne faisait plus de voyages les
+jours où madame de Mailly était de semaine près de la Reine. C'était
+madame de Mailly qui dressait pour les voyages la liste des invitations
+et avertissait les princes et les princesses même.
+
+Devant ce crédit renaissant, les femmes qui avaient autrefois ordonné de
+la volonté de madame de Mailly, voulaient ressaisir cette volonté, sans
+direction, sans gouvernement, depuis la mort de sa sœur. Mademoiselle,
+tenue à distance par madame de Vintimille, cherchait à se rapprocher de
+la maîtresse[243]. Elle parvenait à se faire inviter à quelques voyages
+à la Muette, mais restant dans l'ignorance si elle en serait jusqu'à la
+veille; et toujours la réception était froidement polie et sans aucun
+tête à tête avec madame de Mailly[244]. Dans un des voyages de cette
+année à Choisi, où le retour était si pénible pour le Roi[245],
+Mademoiselle eut le malheur d'avoir au jeu une grosse dispute à propos
+d'un petit écu. Le lendemain, pour radoucir son ancienne amie, elle lui
+faisait présent d'un fichet à pousser les billets hors les boules, garni
+de rubis et de diamants, avec des jetons en agate et en cornaline,
+qu'elle avait fait faire pour le cavagnole. Mais le cadeau ne servait à
+rien, madame de Mailly était lasse depuis longtemps de la princesse et
+de sa domination. On l'avait entendue dire à la Muette, en montant seule
+de femme dans le carrosse du Roi, en présence de Mademoiselle retournant
+coucher à Madrid: «_qu'elle n'avait pas été fâchée de monter ainsi
+devant elle, et de lui faire voir qu'elle pouvait se passer
+d'elle_[246].»
+
+À l'heure présente, l'oreille de madame de Mailly et la faveur de
+l'amant appartenaient entièrement aux de Noailles, à la comtesse de
+Toulouse. Cette _gent_ Noailles, ainsi que l'appelle le marquis
+d'Argenson, pour toutes les révolutions morales qui arrivent chez les
+souverains, pour les années d'indépendance d'esprit et de libertinage,
+pour les périodes d'activité physique, pour les retours d'idées
+religieuses, enfin pour toutes les dispositions de l'âme et du corps
+d'un Roi, avait des libertins, des athées[247], des chasseurs, des
+dévots et des dévotes qu'elle tirait comme d'un magasin d'accessoires et
+qu'elle produisait sur la scène de Versailles tour à tour. Or, dans ce
+moment, pour ce couple de tristes amoureux que la cour s'attendait d'un
+jour à l'autre à voir lire ensemble leur bréviaire, quelle meilleure
+confidente, complaisante, amie dirigeante que cette princesse
+dévotieuse, sans rouge, passant des deux heures à l'église, dans un
+confessionnal, penchée sous la lueur d'une petite bougie sur un livre de
+prière[248]! Du reste, la pieuse et prévoyante amie de la maîtresse,
+très au fait du peu de durée des affections terrestres, marchait
+toujours accompagnée de la jeune demoiselle de Noailles que la cour
+regardait comme destinée à recueillir la succession de madame de Mailly,
+tout en poussant dans l'intimité du Roi et de la favorite qui la mettait
+sur la liste des petits voyages[249], une autre de ses protégées, la
+jolie, la séduisante madame d'Antin.
+
+ * * * * *
+
+Se sentant maintenue dans le cœur inconstant de Louis XV par la paix
+momentanée de ses désirs, et appuyée par cette coalition de tous les
+Noailles groupés à l'heure présente autour du Roi, madame de Mailly se
+surveillait moins, ne mettait plus de sourdine aux violences de ses
+antipathies, laissait éclater ses haines contre ses ennemis dans le
+ministère.
+
+Le vieux de Meuse qui était, lieutenant-général et qui aimait la guerre,
+obligé de dîner tous les jours avec le Roi et madame de Mailly, ou avec
+madame de Mailly toute seule, les jours où le Roi était à la chasse, se
+lamentait un soir, à mots couverts, sur l'assiduité, la gêne, la
+contrainte de cette vie, sur l'espèce de brillante domesticité dans
+laquelle le confinait l'amitié du Roi, et rappelait à Louis XV la
+promesse qu'il lui avait faite l'année dernière de servir encore. Louis
+XV lui disait qu'il avait changé d'avis, puis, le voyant consterné de
+son refus, il ajoutait: «Il ne faut point prendre un air aussi triste,
+je suis persuadé de toute votre volonté, mais que voulez-vous faire en
+continuant le service? vous n'êtes plus jeune, vous avez une assez
+mauvaise santé; que voulez-vous devenir: maréchal de France? Ne puis-je
+pas vous faire duc et pair et chevalier de l'Ordre? Tenez-vous donc
+tranquille, et ne soyez point aussi affligé que vous le paroissez[250].»
+À quelques jours de là, la conversation familière et secrète revenait au
+Roi par le Cardinal, enjolivée d'ajoutés, de choses non dites et qui
+compromettaient Louis XV. Le Roi s'en plaignait à de Meuse devant
+madame de Mailly, qui, prenant tout à coup la parole avec emportement,
+disait que c'était elle qui était la cause de ces bavardages, que tout
+dernièrement la comtesse de Toulouse plaisantant de Meuse de ce qu'il
+n'allait pas à la guerre, et ayant vu sortir de Meuse tout peiné et sans
+répondre à la comtesse, elle n'avait pu se retenir de raconter à madame
+de Toulouse les regrets de M. de Meuse et la conversation du Roi; elle
+ajoutait qu'il y avait là le bailly de Froulay, qui était un ami de
+Maurepas et qui avait dû lui rapporter la confidence faite à la
+comtesse. Là-dessus, maltraitant de paroles Maurepas, elle donnait
+carrière à tous les ressentiments longuement amassés en elle et se
+livrait à une véritable exécution du ministre. Le Roi cherchait à le
+défendre, soutenant que sa légèreté ne s'étendait pas aux choses
+essentielles, qu'il y avait des choses qui n'avaient jamais été sues que
+de lui et de son ministre et dont personne n'avait jamais été instruit:
+«_Cela est bien extraordinaire_, répondait madame de Mailly avec une
+vivacité colère, _s'il n'étoit pas secret en pareil cas, il faudroit
+donc que la tête lui eût tourné_[251].»
+
+ * * * * *
+
+En cette année 1742, madame de Mailly devient une influence, presque une
+puissance[252] à laquelle Breteuil recevant des nouvelles d'Allemagne
+envoie un courrier, ainsi qu'il en envoie un à Issy. Héritière de la
+politique de sa sœur, elle continue sa protection à Chauvelin et au
+maréchal de Belle-Isle; avec l'autorité qu'elle a prise sur le Roi, dans
+cette vie d'intimité avec lui, Chauvelin, elle est un moment, une heure
+sur le point de le voir rappeler. La lettre de rappel était écrite par
+le Roi, elle était remise au duc de Villeroy, ami de Chauvelin, le
+courrier se tenait botté pour partir[253], lorsqu'au dernier instant, le
+Roi s'ouvrait au cardinal qui avait l'habileté d'appeler au ministère
+d'Argenson et le cardinal de Tencin[254]. Et madame de Mailly était
+encore une fois jouée par le vieux Fleury.
+
+Mais, si la favorite n'avait pu parvenir à replacer Chauvelin, elle
+avait le bonheur de maintenir en place contre les mauvaises dispositions
+du cardinal le maréchal de Belle-Isle qu'elle songeait, ainsi que sa
+sœur en avait eu l'idée, à faire un jour premier ministre, encouragée
+en ce projet par la comtesse de Toulouse devenue _bélisienne_[255] et si
+passionnément, qu'elle s'était presque brouillée avec ses neveux.
+
+Madame de Mailly combattait, luttait, mettant à profit les fréquentes
+coliques et les jours d'alitement du cardinal à Issy. Mais le vivace
+vieillard qu'on avait vu, le jour où il avait eu ses quatre-vingt-neuf
+ans, dire, par une espèce de fanfaronnade, la messe à la chapelle[256],
+après quelques gobelets d'eau de Vals, quittant tout à coup sa marche
+tremblotante, son teint momifié, encore tout foireux et breneux,
+apparaissait dans les corridors de Versailles, le visage clair,
+redressant sur ses jambes cagneuses sa grande taille diminuée de quatre
+pouces, et se glissant et se coulant, ses longs cheveux blancs au vent,
+il pénétrait chez le Roi où, en une heure de conversation, il défaisait
+le travail de toute une semaine de la favorite.
+
+Le malheur voulait pour madame de Mailly que précisément à cette heure
+le cardinal disait pis que _pendre_ du Belle-Isle. Un moment, séduit par
+son éloquence et sa réputation de grand homme, mais encore plus par la
+croyance que M. de Belle-Isle était le grand ennemi de Chauvelin, le
+Cardinal n'avait pas tardé à éprouver une basse jalousie pour l'homme
+dont la grandeur des conceptions et des plans étonnait, déconcertait le
+terre à terre de ses idées politiques. Puis, lorsque l'Éminence s'était
+aperçue que M. de Belle-Isle était l'ami de gens qui passaient pour être
+liés secrètement avec Chauvelin, qu'elle avait reconnu qu'il était aimé
+du Roi, protégé par la maîtresse, qu'elle l'avait trouvé indépendant,
+elle l'avait pris dans l'aversion qu'elle s'était tout à coup sentie
+pour M. de Chauvelin, quelques mois avant son exil[257].
+
+Donc la disgrâce du maréchal était résolue par le Cardinal, et le
+maréchal, devant arriver d'Allemagne le 3 mars dans la soirée et faisant
+prévenir à trois heures le Cardinal qu'il avait besoin de le voir à son
+débotté, le Cardinal ajournait l'audience sous le prétexte qu'ils
+seraient las tous les deux, et que le maréchal eût à se reposer. Sur cet
+ajournement, cachant un refus d'audience, tombait chez l'Éminence madame
+de Mailly qui, malgré l'enragement de Barjac, forçait la porte et
+demeurait enfermée une heure et demie avec le Cardinal. Le vieux Fleury,
+qui avait d'abord pris un ton de galanterie avec la maîtresse, entrait
+tout doucement en colère, et se fâchait, et criait, pendant que Barjac,
+son âme damnée, pestait dans l'antichambre. Enfin, madame de Mailly, à
+force de prières, de flatteries, d'importunités, arrachait au Cardinal
+la promesse de recevoir M. de Belle-Isle le lendemain[258].
+
+La réception était des plus froides, durait une minute et demie, et, au
+sortir de l'audience du Cardinal, le Roi adressait à peine quelques
+paroles au maréchal.
+
+À quelques jours de là, dans un conseil tenu à Issy,--et où, par
+parenthèse, le maréchal arrivait en retard, et où ce retard faisait
+envoyer savoir chez lui s'il était à la Bastille,--M. de Belle-Isle
+rencontrait chez les ministres et surtout chez M. de Maurepas une
+hostilité qui n'avait plus la pudeur de se dissimuler. Alors l'homme qui
+venait de concilier en Allemagne de grands et difficiles intérêts, qui
+venait de mettre la couronne impériale sur la tête de l'électeur de
+Bavière, le guerrier et le diplomate que d'Argenson compare «à Gulliver
+lié et tourmenté par des pygmées,» se plaignait avec des paroles pleines
+d'emportement et d'un hautain mépris, de l'indécence des propos tenus
+contre lui, du vilipendage de parti pris auquel s'était livré à son
+égard le ministère, du discrédit et du déshonneur dont on l'avait
+frappé, finissant par déclarer qu'il n'avait plus l'autorité nécessaire
+pour servir le Roi.
+
+C'est alors que madame de Mailly, après cette première démarche auprès
+de Fleury qui avait peut-être sauvé le maréchal de l'exil, de la
+Bastille, se mettait en tête de lui faire obtenir une marque de
+confiance qui lui permît de travailler utilement pour le service du Roi.
+Le mercredi 14 mars, la maîtresse s'entretenait avec le duc de
+Luynes[259] du besoin, pour l'intérêt du Roi et de l'Etat, que le
+maréchal reçût une marque éclatante de bonté de Sa Majesté, répétant
+que c'était de toute nécessité et ne prévoyant, disait-elle, d'autre
+opposition que celle que pourrait apporter la volonté du Cardinal que le
+Roi voulait toujours traiter avec des égards et de la considération.
+Madame de Mailly ne cessait de parler de cette marque de bonté aux
+personnes qui se trouvaient là, sollicitant leur approbation,
+s'efforçant de préparer une opinion favorable à une chose qui semblait
+déjà faite au duc de Luynes.
+
+Le lendemain de cette conversation de madame de Mailly avec le duc de
+Luynes (15 mai 1742), le maréchal de Belle-Isle était déclaré duc
+héréditaire[260].
+
+Cette grâce, que la maîtresse proclamait tout haut son ouvrage, était
+une victoire sur Maurepas et presque une défaite du Cardinal qui, à son
+coucher, où l'on parlait du duc du matin, laissait échapper sur un ton
+indéfinissable: «Madame de Mailly aura été bien aise[261].»
+
+Cette protection de madame de Mailly fut constante et sans lassitude.
+Madame de Mailly lutta encore pour Belle-Isle alors même qu'elle avait à
+lutter pour elle-même. Au milieu des alarmes de son amour, elle
+travaille à le maintenir en grâce auprès du Roi et à fortifier dans le
+public les assurances de sa faveur. Alors que des quarante mille hommes
+envoyés en Allemagne, Prague ne nous en rend que huit mille, au mois
+d'octobre 1742, madame de Mailly force le Roi, qui n'avait pas parlé à
+Beauvau dans un souper des cabinets, de l'entretenir, tout le temps d'un
+souper au grand couvert, des longs sommeils de Broglie, de ses erreurs,
+du génie de Belle-Isle; et par cette parole du maître aussitôt répandue,
+non-seulement elle couvre le maréchal, non-seulement elle rassure ses
+amis, mais elle engage le Roi dans une espèce de promesse publique de
+continuer à employer le maréchal avec de plus grands moyens
+d'action[262].
+
+ * * * * *
+
+C'est là la femme; et son envie d'être agréable à ceux qu'elle aime
+produit, pendant sa liaison avec Louis XV, ce miracle que le Roi timide
+parle aux gens. Quand elle sait quelqu'un affligé de son silence, elle
+est au désespoir, et n'a de cesse et de tranquillité que lorsqu'elle a
+arraché quelques mots à son amant: «il faut qu'on s'en aille content du
+Roi.»
+
+Cette chaleur de l'obligeance, vous la rencontrez du reste chez madame
+de Mailly, à un point rare et qui n'est pas ordinaire. Elle éclate tant
+qu'elle vit chez l'excellente femme, pour son père, pour ses ingrates
+sœurs, pour ses amis, pour ses connaissances, pour ceux même qui ne se
+recommandent à elle que par l'intérêt du malheur. Un jour paraît un
+mémoire d'une demoiselle de Nogent, fille d'un frère de la maréchale de
+Biron et d'une femme turque qu'une lettre de cachet avait fait renfermer
+dans un couvent. Sur la lecture du mémoire de la demoiselle qui avait de
+la fortune, madame de Mailly se monte la tête et s'imagine que ce serait
+un parti avantageux pour le chevalier Choiseul, fils de M. de Meuse, et
+assez pauvre cadet, et la voilà aussitôt partie pour Paris, et bientôt
+chez la maréchale de Biron à laquelle elle communique son idée, de là
+chez la maréchale d'Estrées qu'elle emmène, et de là au couvent, chez la
+demoiselle qui n'a aucune envie de se marier, mais qui lui demande sa
+délivrance; et madame de Mailly se met à courir jusqu'à ce qu'elle ait
+obtenu pour la prisonnière la permission de rentrer chez elle[263].
+
+Et ce désir passionné de rendre service, on le retrouve, avec des
+tournures de cœur adorables, jusque dans les moindres recommandations
+qui échappent à sa plume. Voici un billet dont la pressante insistance
+n'a d'égale que la fantaisie de l'orthographe:
+
+_Ille vaquent par la mort de M. dentin (d'Antin) la place de capitaine
+des matelot sur le canal, que je déserirait fort pouvoir obtenir pour
+qui, pour une homme qui a surement mérité toute autres chose, puis que
+cest pour monsieur le marquis de Meuse, l'état de ces afair fait qu'il
+se retourne de tout les costés, ne pouvant avoir mieux, il se contente
+de peu; je mintéresent ont ne peux pas davantage à tout ce qui le
+regarde; et tout les plaisir qu'on peux luy faire je me les tient pour
+fait à moy même. J'ayme mieux vous escrire que de vous ennuier
+verbalement. Je conte baucoup sur vous pour cette petite afair. Compté
+aussy sur ma reconnoissance et sur le plaisir que j'ay de vous asurer
+que personne na l'honneur destre plus sincérment, monsieur, votre très
+humble et très obéissante servante,_
+
+ MAILLY DE MAILLY.
+
+ _Ce mardy_[264].
+
+La bonté, l'ouverture de cœur, la constance en amitié[265], la
+bienveillance active sont les vertus de cette femme; mais elle possède
+encore une autre grande qualité,--qualité rare pour une femme qui s'est
+vendue et qui est toujours pauvre,--c'est le désintéressement, la
+délicatesse en matière d'argent, le point d'honneur colère qu'elle met à
+ne vouloir pas être même soupçonnée de recevoir un cadeau. Et il y a à
+ce sujet une charmante anecdote.
+
+M. de la Chétardie, ami de madame de Mailly, nommé ambassadeur en
+Moscovie, près de la Czarine, allait prendre congé de la favorite, lui
+offrant ses services pour la cour où il se rendait. Madame de Mailly,
+qui n'avait pas de relations dans ce pays lointain, le remerciait,
+lorsque, faisant réflexion que c'était la contrée d'où venaient les plus
+belles fourrures, elle le priait de lui faire l'emplette d'une fourrure
+et de deux toiles de Perse, en lui recommandant que la fourrure et les
+toiles de Perse n'allassent pas au-delà de six cents livres, n'étant pas
+assez riche pour «se payer du beau».
+
+M. de la Chétardie, arrivé en Moscovie, et qui était sur un très-grand
+pied à la cour de la czarine, ne trouvant que des fourrures
+très-ordinaires, et ayant appris que les plus belles étaient détenues
+par l'Impératrice, qui en faisait une espèce de magasin, parla de sa
+commission au duc de Biron, duc de Courlande, favori de l'Impératrice.
+Le duc de Courlande lui demanda le nom de la destinataire. M. de la
+Chétardie lui nomme naturellement madame de Mailly, mais en ajoutant
+qu'elle ne pouvait y mettre qu'un certain prix. Le duc de Courlande de
+lui dire de ne plus s'embarrasser de la commission, qu'il en faisait son
+affaire. Il en parlait à la Czarine, et la Czarine, voulant faire à la
+maîtresse du Roi de France un présent digne de son royal amant,
+choisissait deux fourrures dont l'une était de 30,000 livres, l'autre de
+60,000 livres, et douze toiles de Perse d'une beauté parfaite. Et un
+jour le duc de Courlande, qui avait fait faire lui-même le paquet,
+disait à la Chétardie: «Votre affaire est faite, il n'y a plus qu'à
+l'envoyer en France.» M. de la Chétardie, qui ne savait pas ce que
+contenait le paquet, demandait au duc de Courlande ce qu'il avait à lui
+rembourser, à quoi l'autre répondait que c'était une bagatelle et que la
+Czarine était charmée de lui faire cette petite gracieuseté.
+
+Et le paquet arrivait à Amelot avec une lettre dans laquelle il y avait:
+«À l'égard du paquet de telle façon qui vous est adressé, je vous prie
+de le remettre à madame...», le nom ne s'y trouvait pas. Amelot assez
+embarrassé en parlait un jour au Roi après le conseil, devant les
+ministres, quand Maurepas disait peut-être méchamment: «Mais ce pourrait
+être pour madame de Mailly qui connaissait M. de la Chétardie, et qui
+lui aura donné quelque commission, il faudra s'éclaircir de ce fait.»
+
+Le soir, le Roi, au souper des petits cabinets, ayant donné le mot à son
+monde, entreprit de badiner madame de Mailly sur ce qu'elle recevait
+des présents des cours étrangères sans rien dire. Madame de Mailly, qui
+ne savait rien, au premier mot du Roi devenait très-sérieuse, puis se
+fâchait, déclarait bien haut, devant les soupeurs devenus silencieux,
+qu'elle n'était ni femme, ni fille de ministre, tombait sur madame de
+Maurepas, sur madame Amelot, sur madame de Fulvy, belle-sœur du
+contrôleur général, disait que celle-ci avait un pot-de-vin sur toutes
+les marchandises des Compagnies des Indes, que celle-là touchait un
+tribut sur chaque vaisseau du Roi, que la troisième..., et finissait par
+déclarer que, quand le paquet lui arriverait, elle le jetterait à la
+rivière[266].
+
+
+
+
+IX
+
+Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les
+petits appartements.--Richelieu travaille à faire renvoyer la
+favorite.--Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madame
+de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis
+de la Tournelle.--Dévotion du mari.--Apparition de madame de la
+Tournelle à la cour en 1740.--Inquiétudes de Fleury.--Entretien du
+Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des
+maîtresses.--Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dans
+l'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne.
+
+
+Au fond, au bout de quelque temps de cette triste vie, tête à tête dans
+le petit appartement de Meuse[267], avec cette femme qui
+enlaidissait[268], l'ennui revenait à Louis XV et la liaison commençait
+à se dénouer. Les scènes de tendresse de madame de Mailly retardaient
+seules une rupture; elles enchaînaient encore le Roi, qui, mécontent de
+sa faiblesse, s'en fâchait par des duretés et des méchancetés qui
+jetaient la malheureuse femme dans le désespoir. Enfin le dénoûment
+fatal, dont le Roi avait l'impatience et n'avait pas la force, fut
+précipité par un homme qui commençait à prendre un ascendant sur
+l'esprit du Roi.
+
+Ce n'était pas encore un familier des petits appartements; mais, dans le
+petit nombre de fois qu'il avait été invité aux soupers, le jeune
+courtisan avait grandement réussi par le feu de son esprit, la chronique
+indiscrète de ses amours et la petite gloire scandaleuse qui commençait
+à se faire autour de son nom. La princesse de Charolais, avant que
+madame de Vintimille l'écartât de la conduite du faible esprit de madame
+de Mailly, avait, dès l'abord, mis la favorite en garde contre ce
+nouveau venu: le duc de Richelieu. Animée contre lui de vieilles
+rancunes de cœur, et ne lui pardonnant guère, malgré les replâtrages et
+les raccommodements, le peu d'importance qu'il avait donnée à son amour,
+la princesse ne tarissait pas auprès de madame de Mailly sur le danger
+de laisser approcher trop près du Roi un homme érigeant l'inconstance
+des hommes en principe, un homme ambitieux de la première place dans
+les confidences du Roi et d'une sorte de ministère de ses amours. De là,
+une grande froideur de madame de Mailly pour le duc, une intrigue assez
+adroitement menée contre son crédit naissant, pour que le Roi lui
+infligeât presque un exil. Mais les préventions données par madame de
+Mailly s'effaçaient, et Richelieu revenait à la cour, furieux contre
+madame de Mailly, et résolu à pousser auprès du Roi une femme qui lui
+fût dévouée, d'un caractère plus personnel, et moins susceptible des
+impressions extérieures. Il s'unissait avec madame de Tencin pour
+remplacer et renvoyer madame de Mailly.
+
+Tous deux passaient en revue la cour, ils discutaient les femmes, ils
+pesaient les chances de la beauté, de l'esprit, de la jeunesse, de la
+grâce; ils calculaient la docilité et la reconnaissance de chacune; ils
+en estimaient le degré et le temps de domination sur le Roi; et leur
+choix, après avoir longtemps erré, s'arrêtait sur une femme qui avait
+l'avantage de demander aux ennemis de madame de Mailly bien peu
+d'efforts pour passer de l'admiration du roi à son amour. C'était cette
+beauté qui, la première fois qu'elle avait été aperçue par Louis XV, à
+Petit-Bourg, chez M. le duc d'Antin, lui avait arraché cette
+exclamation: «Mon Dieu! qu'elle est belle[269]!»
+
+La femme admirée par Louis XV se trouvait être une sœur de madame de
+Mailly, dont le portrait, peint en 1740 par Nattier[270], avait donné du
+même coup la réputation au peintre et la palme de la beauté parmi les
+femmes de la cour à cette autre de Nesle.
+
+Cette sœur, appelée Marie-Anne de Mailly-Nesle, avait été mariée le 19
+juin 1734, à l'âge de dix-sept ans, au marquis de la Tournelle.
+Mademoiselle Anne de Nesle, qui apportait 9,000 livres en 60 actions,
+épousait un mari possédant une terre aux environs d'Autun rapportant
+52,000 livres de rente[271]. Et l'histoire est vraiment curieuse de
+cette terre de la Tournelle dont le revenu tout en bois ne s'élevait pas
+à plus de 4 ou 5,000 livres, il y avait une cinquantaine d'années. M. de
+Vauban, ami du grand-père de M. de la Tournelle, étant allé le voir dans
+cette terre, s'étonna qu'avec une si grande quantité de bois, il eût si
+peu de revenus. Il alla examiner en personne s'il n'y avait pas quelques
+débouchés, prenant une exacte connaissance du terrain, et à la fin,
+faisant la découverte que, sans beaucoup de frais, il était possible de
+creuser un petit canal qui conduirait à une rivière assez forte pour
+entraîner à _bois perdu_ le bois jeté. M. de la Tournelle demandait le
+secret à Vauban, achetait les bois circonvoisins, faisait creuser le
+canal et, en 1734, la terre était affermée 52,000 livres[272].
+
+Le marquis de la Tournelle était un jeune homme très-dévot,
+très-charitable[273], vivant sur sa terre et se montrant très-peu à
+Versailles. Les mauvais plaisants racontaient qu'il était éperdu d'amour
+pour sa femme, mais que c'était de l'amour perdu, n'ayant jamais pu être
+heureux[274].
+
+Cependant, en mars 1740, au milieu de la grande faveur de madame de
+Mailly, poussé sans doute par sa femme qui s'ennuyait de cette vie
+provinciale, le mari de madame de la Tournelle sollicitait et obtenait
+la place de colonel-lieutenant du régiment d'infanterie de Condé[275].
+
+Alors commençait à paraître de temps en temps à la cour madame de la
+Tournelle dont le nom ne se trouve jusqu'ici sous la plume du duc de
+Luynes qu'à propos d'une course en traîneaux dans le mois de janvier
+1739. Au mois de mai 1740, la jeune sœur de madame de Mailly est presque
+de tous les soupers des petits appartements[276].
+
+Madame de Vintimille régnante, il n'est plus question de la présence de
+madame de la Tournelle à la cour, on ne la revoit plus que cinq mois
+après la mort de madame de Vintimille, dans le bal masqué du mardi gras
+de 1742 donné chez le Dauphin, où elle reparaît costumée en
+Chinoise[277].
+
+ * * * * *
+
+Quelque secrète qu'ait été l'impression produite sur Louis XV par la
+femme rencontrée à Petit-Bourg, par la soupeuse des cabinets pendant le
+mois de mai 1740, par la Chinoise du bal masqué du mardi-gras de 1742,
+le Cardinal en avait été informé, ainsi que des efforts de Richelieu
+pour attiser la passion du Roi; et il était sincèrement désolé de
+reconnaître un plan suivi pour perdre le Roi. S'il avait pu fermer les
+yeux sur une première faute de son élève, sur un entraînement de
+jeunesse et de tempérament, il ne pouvait voir avec patience
+l'engagement de son avenir dans une succession de scandales et dans une
+carrière de libertinage.
+
+Richelieu l'effrayait comme le mauvais génie du Roi. Le vieillard
+devinait ses projets, ses succès futurs, et il avait le pressentiment de
+ce que deviendrait dans ses mains la conscience religieuse de Louis XV.
+Puis si, aux yeux du prêtre, du chrétien, madame de Mailly était la
+meilleure des maîtresses, celle qui dans le scandale apportait le plus
+de modestie, et dans le péché le moins d'impénitence, elle était aussi,
+au point de vue du ministre, celle qui dans la faveur avait trouvé le
+moins d'insolence et cherché personnellement le moins de pouvoir. Madame
+de Mailly, le Cardinal le savait, ne voulait d'empire que sur le cœur du
+Roi. Il y avait donc tout à redouter pour Fleury dans le remplacement de
+la maîtresse. C'était l'audace du changement donné au Roi, c'étaient ses
+inconstances enhardies et menées à l'habitude de la débauche, c'était sa
+religion affaiblie. Puis, derrière ces inquiétudes spirituelles,
+venaient les sollicitudes d'intérêts humains: la volonté du Roi passant
+aux mains d'une femme que Fleury ne pourrait plus mener aussi facilement
+qu'il avait mené madame de Mailly, sans que la pauvre femme entendît
+jamais parler de lui[278].
+
+Nous avons du reste des pensées intimes, des inquiétudes secrètes du
+prêtre et de l'homme politique un document curieux: c'est une
+conversation avec la duchesse de Brancas l'amie intime de Richelieu, la
+mère de celui qui va devenir bientôt le beau-frère de madame de la
+Tournelle.
+
+«Passons dans mon cabinet, lui disait un jour le Cardinal, nous serons
+mieux assis et aurons le temps de causer.»
+
+Les voilà tous deux assis en face l'un de l'autre et assez mal à l'aise.
+
+Le Cardinal parlait de M. de Richelieu,--cela ne disait pas
+grand'chose,--de l'abbé de Vauréal,--pas grand'chose encore--dit la
+duchesse «qui avait soin de couper les queues que pouvaient avoir ces
+sujets de conversation». Enfin le Cardinal se décidait à en venir à
+Petit-Bourg et à madame de la Tournelle.
+
+Ce nom prononcé, l'Éminence poussait un profond soupir, puis, après un
+silence: «Eh bien, on veut donc perdre le Roi? Quand sera-t-il perdu?»
+
+La duchesse cherchait à échapper à la brusque interpellation par
+quelques paroles évasives, mais le Cardinal lui prenant les mains et
+soupirant de plus belle, faisait:
+
+--«Il n'est pas question de tout cela, madame la duchesse; le Roi est
+peut-être amoureux de madame de la Tournelle; et ce qui est encore plus
+sûr, c'est qu'on l'en rendra amoureux, s'il ne l'est déjà.
+
+--«Et comment, reprenait la duchesse, votre Éminence me croit-elle
+instruite de ce qui est et même de ce qui doit être?»
+
+--«Ah! point d'artifice. Je vous parle dans l'affliction de mon cœur,
+parlez-moi dans la sincérité du vôtre. Le duc de Richelieu ne pense
+point à donner madame de la Tournelle au Roi sans vous l'avoir confié?»
+
+--«Je vous jure que je n'en sais pas un mot.»
+
+--«Comment! pas un mot?»
+
+--«Pas un.»
+
+--«Vrai, vrai?»
+
+--«Si vrai que je ne crois pas que M. de Richelieu ait parlé de tout
+cela au Roi.»
+
+--«Réellement?»
+
+--«Si réellement, que je crois qu'il serait fâché que le Roi se détachât
+de madame de Mailly.»
+
+--«Serait-ce possible? cela me donnerait bien bonne opinion de votre
+ami.»
+
+--«Vous la lui devez tellement, que, si vous voulez, je m'engage à
+l'instant de ne pas même le prévenir de vos inquiétudes, tant je pense
+qu'il n'a pas besoin de précautions pour se garantir de leur effet.»
+
+Alors le Cardinal prenait un air de résignation et continuait en ces
+termes: «Je craignais bien plus le duc de Richelieu qu'un autre: cela ne
+me rassure pas tout à fait sur le Roi, mais j'accepte votre promesse; ne
+parlez rien de tout ceci au duc de Richelieu; ne le tentons pas de me
+punir de mes soupçons et pour m'en punir de les changer en réalités.
+Qu'il ne sache rien de ce que nous disons, cela me donnera le temps de
+prendre des mesures. Ah! si vous saviez combien il était nécessaire que
+madame de Mailly eût le cœur du Roi, combien il serait funeste de le
+lui enlever, combien il faut le lui conserver, combien la maréchale de
+Villeroy eut raison, tout coupable que cela soit aux yeux de Dieu, de
+préparer cet engagement, de le former!... Je tiens sans doute un étrange
+langage pour un prêtre, mais... si vous saviez combien j'ai gémi au pied
+de cette croix, combien, la pressant sur mon cœur, je l'ai arrosée de
+mes larmes, combien j'ai maudit mon pouvoir sans puissance sur le cœur
+du Roi! Le Roi a du moins les vertus de madame de Mailly;
+laissons-les-lui, je n'ai plus qu'un moment à vivre[279].»
+
+Sortant de cette conversation, la femme de cour qui, certes, avait menti
+impudemment, comparait l'Éminence à Tartuffe, non dans la maison d'Orgon
+et dans la cuisine de madame Pernelle, mais à Tartuffe cardinal et
+premier ministre.
+
+ * * * * *
+
+Le Cardinal, que l'air d'embarras et les réticences de la duchesse
+pendant cette conversation n'avaient pas rassuré, et que mille petites
+choses qu'il apprenait depuis confirmaient dans la conviction qu'il y
+avait une intrigue de Richelieu pour mettre la sœur de madame de Mailly
+dans le lit de Louis XV, choisissait M. de Maurepas pour faire peur au
+Roi de madame de la Tournelle. Maurepas acceptait et jouait le rôle
+qu'il eût pris de lui-même s'il ne lui avait pas été donné. Ce singulier
+ministre qui avait bâti sa faveur et qui la maintenait sur toutes sortes
+de légères assises, sur mille agréments, petits cancans, petits caquets,
+petits vers, petits _gazetins_: Maurepas, dont le grand génie de
+gouvernement était de plaire et d'amuser, et qui régnait comme une femme
+et avec les mêmes moyens, était naturellement jaloux des femmes comme de
+rivales, et des amours du maître comme une humiliation de ses talents.
+
+Toute sa vie ministérielle montre une longue rancune de leur crédit, une
+vengeance de leurs grâces. Et il semble de leur sexe avoir tout le dépit
+qu'il a de leur fortune. Puis, pour servir le Cardinal en cette affaire,
+il y avait mieux qu'un tempérament, qu'une vocation chez Maurepas, il y
+avait une antipathie personnelle, l'aversion d'un membre de famille
+tout-puissant contre de pauvres et obscures parentes prêtes à monter
+plus haut que lui; aversion dans laquelle il était maintenu et renforcé
+par les sentiments bourgeoisement jaloux de sa femme que sa méchanceté
+et sa terrible langue avaient fait surnommer _madame de Pique_[280].
+Aussi fit-il une vive guerre à Richelieu. Ce fut contre la maîtresse
+menaçante une défense pleine de malices et de pièges, un contre-jeu des
+plus habiles. Maurepas était partout rompant l'intrigue aux deux bouts,
+refroidissant le Roi chauffé par tous les propos du parti; en laissant
+tomber du bout des lèvres sans paraître y prendre garde, un mot sur
+l'avidité de madame de Mazarin, sur le caractère altier de madame de la
+Tournelle, sur l'ambition des deux femmes. Chez madame de Mazarin où il
+entrait familièrement, installé qu'il était dans sa parenté intime et
+dans tous ses secrets, il dictait à la tante et à la nièce leur
+conduite, s'autorisant auprès d'elle de son amitié, de son bon vouloir,
+de son zèle à les servir, paraissant tout leur ouvrir, tout leur donner,
+empressement, conseils, appui, crédit, et, sous cet air de leur rendre
+de petits services, les retenant loin de la cour.
+
+Un moment même, pour mieux jouer la comédie et tromper des femmes de la
+meilleure façon, il feignait avec un grand naturel une violente passion
+pour madame de la Tournelle; il l'en impatientait comme à plaisir et
+comme s'il avait au fond de lui une joie ironique à persécuter de ses
+tendresses le cœur de la jeune femme encore assez sérieusement occupé en
+ce moment du duc d'Agénois[281] pour refuser la main du prince de
+Soubise. Enfin, excédée de ses importunités, madame de la Tournelle à
+laquelle on n'avait pas manqué de dire que l'amour de M. de Maurepas
+n'était pas dangereux, lui faisait l'aveu qu'en amour «elle aimait les
+périls» avec de tels mépris pour sa personne que pour se venger il se
+mettait à la tourmenter des attentions amoureuses et tendres du Roi pour
+madame de Mailly, réveillant peut-être imprudemment chez la femme des
+convoitises endormies[282].
+
+
+
+
+X
+
+Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ôtés
+de madame de Flavacourt.--Les deux logements donnés à Versailles à
+mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de
+dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras
+du Cardinal et ses efforts avec Maurepas pour empêcher la
+nomination.--Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly en
+faveur de sa sœur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de
+la Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sa
+correspondance.--Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.--Sa
+conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de
+Mailly pendant six semaines.--Ses lâchetés amoureuses pour être gardée
+par le Roi.--_Mes sacrifices sont consommés._--La déclaration du Roi à
+madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie désespérée de
+madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa
+sœur.--Les conditions _éclatantes_ posées par la nouvelle favorite.--La
+retraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.--Ses journées et ses
+nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans
+l'appartement de madame de Ventadour.
+
+
+Au mois de septembre 1742, madame de Mazarin venait à mourir[283].
+
+Madame de la Tournelle se trouvant seule avec une fortune
+insuffisante[284] à ses habitudes, à son nom, à la vie de Paris, privée
+de toutes les ressources d'amitié et d'aisance de la maison de sa
+bienfaitrice, et de plus embarrassée de sa position de veuve, priait
+Maurepas, qui héritait de madame de Mazarin, de lui obtenir quelque
+grâce à la cour. Maurepas lui faisait répondre qu'il ne saurait en
+parler au Roi sans en prévenir le Cardinal, et qu'elle devait commencer
+par se mettre dans un couvent avant de solliciter Son Éminence. Il est
+même des récits qui prêtent plus de brutalité à Maurepas: comme héritier
+de madame de Mazarin, il avait fait signifier aux deux sœurs, à madame
+de la Tournelle et à madame de Flavacourt, d'avoir à sortir de l'hôtel
+Mazarin. Ne sachant où se réfugier, sans père, sans mère, sans
+protecteurs, le mari de madame de Flavacourt était à l'armée, les deux
+jeunes sœurs s'étaient acheminées vers la cour; et tandis que madame de
+la Tournelle, toute furieuse de colère, s'en allait répandre l'indigne
+conduite de M. de Maurepas, sa sœur, madame de Flavacourt, avait fait
+poser sa chaise au milieu de la cour de Versailles, et, les brancards
+ôtés, les porteurs renvoyés, elle était demeurée là tranquillement, avec
+une sérénité naïve et une effronterie innocente, pleine de foi dans la
+Providence qu'elle attendait, et qui ne pouvait manquer de passer. Aussi
+ne fut-elle pas étonnée quand la Providence ouvrit la portière de sa
+chaise et la salua: c'était le duc de Gesvre. Fort ébahi, le duc lui
+demanda comment elle était là, écouta son histoire, et courut la
+raconter au Roi, qui la trouva si amusante qu'il donna sur l'heure un
+logement aux deux sœurs[285]. Malheureusement, ce n'est là que la
+légende très-spirituellement arrangée de l'installation des deux sœurs à
+la cour, un charmant conte imaginé, en ses vieux ans, par madame de
+Flavacourt, et conté à Soulavie qui l'a crue sur parole. De si jolis
+coups de théâtre n'arrivent guère, même dans les cours. Laissons au
+roman la chaise sans brancards de madame de Flavacourt: c'est la
+désobligeante dételée où Sterne trouvera une préface.
+
+ * * * * *
+
+Revenons à la vérité qui est moins romanesque. Madame de Mazarin, se
+rendant aux exhortations de son confesseur, s'était réconciliée sur son
+lit de mort avec madame de Mailly[286] et bien certainement lui avait
+recommandé mesdames de la Tournelle et de Flavacourt. Madame de Mailly,
+avec sa bonté naturelle, avec ce sentiment de famille qui ne semble pas
+l'abandonner au milieu des plus noires trahisons, s'était chargée de ses
+deux sœurs que le duc de Luynes dit, installées à Versailles, aussitôt
+la mort de la femme chez laquelle elles habitaient.
+
+Madame de Mailly prêtait à madame de Flavacourt son appartement dans
+l'aile neuve. Madame de la Tournelle, sur l'avis de Richelieu[287] qui
+avait déjà ses intentions, était logée dans l'appartement de l'évêque de
+Rennes, l'appartement dans la cour des Ministres près la cour des
+Princes.
+
+La mort de la duchesse de Mazarin laissait une place vacante de dame du
+palais de la Reine. Il était tout naturel que madame de la Tournelle
+demandât la place[288] et qu'au lendemain de l'engagement qu'elle avait
+pris avec la morte, madame de Mailly appuyât la demande de sa sœur.
+
+Le vieux Cardinal, très-embarrassé de cette demande, était
+très-perplexe. Il prévoyait qu'une place donnée à madame de la Tournelle
+allait être le triomphe du parti de Richelieu, et que le Roi ne
+résisterait pas longtemps à des attaques si proches, autorisées et
+servies par des occasions et des facilités journalières. Il n'ignorait
+pas que le Roi commençait à _s'amouracher_, qu'il avait écrit à madame
+de la Tournelle, que la mort de madame de Mazarin lui avait été un
+prétexte pour une lettre où il avait mis «du tendre et de
+l'affecté[289].»
+
+Puis, quand par une de ces temporisations qui étaient une partie de la
+politique du vieillard, Fleury était resté près d'une semaine sans
+souffler un mot de la demande au Roi, Louis XV, si hésitant à interroger
+les gens, ne lui avait-il pas demandé quel était l'objet de la visite
+que lui avait faite madame de la Tournelle? À sa réponse que madame de
+la Tournelle désirait une place de dame du palais de la Reine et qu'il
+allait demander si le Roi voulait que son nom fût mis sur la liste des
+dames qui sollicitaient cet honneur, Louis XV n'avait-il pas dit d'une
+manière affirmative: «Oui, j'en ai parlé à la Reine?» Enfin, en dernier
+lieu, sur cette liste dressée par le Cardinal, le Roi, après avoir fait
+la remarque que le nom de la Tournelle était le dernier sur la liste,
+n'avait-il pas tiré son crayon, effacé son nom, écrit ce nom le premier
+en tête de la liste, jetant au Cardinal, comme si la première fois il
+lui donnait un ordre: «La Reine est prévenue et veut lui donner cette
+place?»
+
+Devant cette volonté si précise et se manifestant d'une façon si
+nouvelle, le Cardinal ne perdait pas tout espoir; il se mettait, avec la
+collaboration de Maurepas, à la recherche de quelque tour de leur
+métier, pour réduire à néant la demande, sans avoir l'air de se refuser
+ouvertement aux désirs du Roi. Tous deux fouillaient les cartons de
+leurs ministères au sujet de la place vacante par le changement de
+madame de Villars, devenue dame d'atours par la mort de madame de
+Mazarin.
+
+Tous deux faisaient faire des recherches dans les brevets par les commis
+et les secrétaires, espérant trouver quelque vieux droit, quelque ombre
+de survivance, quelque promesse de réversibilité en faveur de n'importe
+quelle femme qu'ils pussent opposer, avec une apparence de précédent ou
+de légalité, à l'établissement de madame de la Tournelle à Versailles.
+Malheureusement pour les ministres, la maréchale de Villars, en faveur
+de laquelle se trouvait une clause dans le brevet de la duchesse de
+Villars, se refusait à entrer dans cette petite conspiration, et ne
+voulait ou n'osait pas, malgré les instances de sa famille, barrer le
+chemin aux demoiselles de Nesle. Battus sur ce premier point, Maurepas
+et Fleury produisaient une lettre du marquis de Tessé, rappelant une
+parole du Cardinal, vieille de trois années, et la promesse de la place
+à une dame de Saulx dont ils faisaient appuyer la candidature par une
+recommandation écrite de la Reine, de la pauvre Reine qui, tour à tour
+jouet du Roi et des ministres, après avoir demandé la place pour madame
+de la Tournelle, la sollicitait pour madame de Villars, et en dernier
+lieu osait, sur les instances de Maurepas, non-seulement écrire en
+faveur de la créature du Cardinal, mais envoyait chercher madame de la
+Tournelle et lui déclarait en face que, malgré tout son désir de l'avoir
+dans son palais, si le Roi lui donnait à choisir, elle accorderait la
+préférence à madame de Saulx[290].
+
+Le Roi ne laissait pas le choix à la Reine.
+
+Dix jours après la mort de madame de Mazarin, madame de la Tournelle
+était déclarée dans la matinée dame du palais de la Reine, et Marie
+Leczinska se voyait dans l'obligation de lui en faire passer aussitôt la
+nouvelle par sa dame d'honneur[291].
+
+C'était à la cour la nouvelle du matin du 20 septembre; la nouvelle du
+soir était la cession pure et simple, et sans aucun dédommagement, faite
+par madame de Mailly à madame de Flavacourt de la place de dame du
+palais avec les appointements[292].
+
+ * * * * *
+
+Madame de Mailly avait toutes les vertus d'une dupe. L'aveugle et bonne
+créature, exploitée avec toute l'astuce imaginable par les deux sœurs
+dans ses sentiments de famille, dans l'espèce de maternité dont elle
+avait pris charge devant Dieu, était entraînée à cette démarche dont
+l'imbécile et imprudente générosité avait frappé tout le monde. Les deux
+sœurs n'avaient pas manqué de faire entrer en leur noir complot
+Richelieu qui, s'insinuant par elles dans l'intimité de madame de
+Mailly, après avoir endormi ses défiances, attrapé ses bonnes grâces,
+parlait à sa crédulité, exaltait sa confiance dans les protestations
+d'amitié et d'éternelle reconnaissance de madame de la Tournelle,
+faisait appel à sa bonté, surexcitait son désir d'être agréable au Roi.
+Et les sœurs et Richelieu eurent encore, en cette comédie, un adroit
+compère dans d'Argenson qui prit à partie l'amour même de madame de
+Mailly pour l'inviter au sacrifice, lui représentant, avec les paroles
+les plus touchantes, la gratitude du Roi, et le caractère nouveau et
+élevé et sûr de son attachement pour une maîtresse capable de ce
+dévouement et de cette noblesse d'âme.
+
+La malheureuse, ainsi circonvenue et sollicitée par l'envie secrète
+qu'elle sentait le Roi avoir de l'établissement des deux sœurs à la
+cour, écrivait au Cardinal une lettre pour se démettre en faveur de
+madame de Flavacourt. La lettre, dont le contenu avait été arrangé
+d'avance par le Roi, était relue par lui, après que madame de Mailly
+l'avait écrite dans son petit appartement, et elle n'était envoyée que
+lorsque l'exigeant maître avait dit «qu'elle était bien[293]».
+
+La lettre envoyée, madame de Mailly se rendait chez le Cardinal, qui
+tombait de son haut devant cette espèce de suicide résigné et tranquille
+en cette terre d'égoïsme et de calcul, jouait l'incompréhension,
+l'engageant à ne pas parler à la Reine de sa détermination, finissant
+par lui dire que ce n'était pas son avis qu'elle quittât.
+
+Maurepas s'exprimait plus nettement. Il ne craignait pas de dire à
+madame de Mailly: «Vous ne connaissez pas, Madame, votre sœur de la
+Tournelle; vous devez vous attendre à être chassée de la cour par elle,
+lorsque vous vous serez dépouillée de votre charge pour la lui donner.»
+
+Malgré tout ce que Maurepas et les autres pouvaient lui dire, la
+favorite persistait dans sa résolution. Et, le 21 septembre, la cour
+avait le spectacle de madame de Mailly suivie de madame de la Tournelle
+et de madame de Flavacourt allant remercier le Roi et la Reine de ce que
+leurs Majestés avaient fait pour elles.
+
+Il y eut bien certainement dans cette immolation entêtée, dans ce
+sacrifice qui ne voulait rien entendre, la perception douloureuse de
+l'amour du Roi pour madame de la Tournelle, et le lâche désir d'une
+femme qui aime, d'être gardée.
+
+On raconte en effet que pendant la brigue de ces plans, et sur
+l'intérêt amoureux que le Roi semblait y prendre, un jour, pendant que
+Louis XV était à la chasse, madame de Mailly faisait appeler sa sœur. Sa
+sœur entrée, madame de Mailly fondait en larmes, puis prenant tout à
+coup à bras le corps madame de la Tournelle, elle lui criait dans la
+figure: «_Ma sœur, serait-il possible?_» À quoi l'autre, peut-être
+touchée dans l'instant par la grandeur et la sincérité du désespoir,
+répondait: «_Impossible, ma sœur!_»[294] Un «impossible» qui ne
+rassurait madame de Mailly que pour quelques heures.
+
+Au fond la cession de sa place à sa sœur, c'était pour madame de Mailly,
+en cas d'abandon du Roi, l'enlèvement d'une retraite à la cour, d'un
+refuge dans une charge, la condamnation à l'exil. Et cela pouvait déjà
+bien entrer dans les plans de Richelieu.
+
+ * * * * *
+
+Voilà donc enfin madame de la Tournelle installée à la cour. Il ne reste
+plus à son parti que trois choses à faire, trois victoires à obtenir:
+sur madame de Mailly, sur le Roi, sur madame de la Tournelle elle-même.
+Il faut guérir madame de la Tournelle d'un amour tout chaud; il faut
+décider le Roi à faire en personne la conquête de madame de la
+Tournelle; il faut enfin renvoyer de Versailles madame de Mailly.
+
+Les ambitions de madame de la Tournelle, la poursuite, les approches
+même de la faveur, l'enivrement et les tentations du rôle de maîtresse
+du Roi, n'avaient point éteint en elle un sentiment vif et sincère pour
+le duc d'Agénois[295]. Elle avait trop d'esprit pour ne pas penser
+très-souvent à l'oublier, et cependant elle ne l'oubliait pas. Richelieu
+lui vint en aide. Il envoya le beau duc, qui était son neveu, en
+Languedoc, et l'exposa aux avances d'une jolie femme apostée, dressée
+par lui, séduite par la promesse d'une grande position à Paris,
+enflammée par l'honneur que pouvait faire à l'amour-propre d'une
+provinciale la conquête d'un d'Agénois. Les avances amenèrent une
+correspondance, où d'Agénois, bien assuré du secret et de l'ignorance de
+madame de la Tournelle, se laissa aller à l'aventure avec la facilité et
+la reconnaissance d'un homme qui trouve un moyen de passer le temps en
+province. Il lança des expressions et des témoignages d'amour, qui, mis
+par le Roi[296] sous les yeux de madame de la Tournelle, analysés,
+soulignés et commentés avec force railleries sur la fidélité du beau
+d'Agénois, la détachèrent d'un souvenir tendre, et la débarrassèrent
+presque d'une faiblesse dont elle avait eu l'étourderie de prendre
+l'habitude[297].
+
+Et bientôt elle ne pensait plus guère à d'Agénois que pour ravoir de lui
+les lettres qu'il avait d'elle:
+
+«_J'ay toujours oublié,--écrit-elle à Richelieu,--de vous parler de
+votre neveu: voicy l'armée de Broglio qui va vous joindre, ainsi par
+conséquent vous aller vous trouver ensemble; sur toutes choses ne luy
+faite aucune confidence de quelques peu d'importances qu'elle puisse
+estre. Je sçay positivement qu'il ne vous a pas pardonnes ni qu'il ne
+vous le pardonnera jamais; il pourra vous faire bonne mine, ne vous y
+fiez pas. Je suis fachés d'être obligé de vous mander cela, mais croyé
+que je sçay ce que je dit et que vous en seriez la dupe; je vous ay vue
+dans l'intention de lui compter comme tout c'estoit passé sans en rien
+omettre: gardé vous en bien, je vous le demande en grâce. Vous pouvez
+luy dire sans doute que ce n'est pas vous qui aves mené cette affaire la
+et surtout que vous n'en aves rien sçu, que quand le Roy vous la dit,
+mais je vous prie retranché tout détaille. Je vous parle vray: il a des
+lettres de moy que je voudrois bien ravoir avant qu'il vins à Paris
+parce que je ne me soucirait pas que monsieur de Maurepas et sa mère
+missent le nez dedans, ce qui pourroit fort bien arriver, ils sont gens
+à cela. Peut estre votre neveu ne les donneroit il pas, mais dans un
+moment de pique, enfin cela est plus sure si il vous les remettoit ou
+si vous ne voulé pas vous chargé de les redemander, monsieur le prince
+de Conti pourroit bien avoir cette bonté; en ce cas vous me les
+renverriés petit à petit par des couriers toujours à l'adresse de ma
+sœur. Adieu car j'entend le tambour j'aime autant fermer ma
+lettre[298]._»
+
+ * * * * *
+
+Il y avait une œuvre plus difficile que d'allumer le dépit de madame de
+la Tournelle et de ramener toutes ses passions à son ambition. Il
+s'agissait de décider le Roi, ce Roi paresseux, timide, ennemi des
+entreprises, habitué à être servi en amour comme en toute autre chose,
+gâté par les victoires toutes prêtes et les conquêtes toutes faites,
+accoutumé à la reconnaissance du droit divin de son plaisir, aux
+adorations comme aux complaisances, il s'agissait de le décider à se
+donner la peine d'aimer, la fatigue de plaire, à remplir ce rôle d'homme
+et d'homme amoureux qu'avaient rempli autrefois ses illustres aïeux. Et
+puisqu'il voulait posséder une fière et capricieuse jolie femme, trop
+haute ou trop habile pour se laisser mettre dans le lit du maître par
+les mains d'un ministre, il devait lui faire la cour, et la mériter par
+les efforts et les soins de ce noviciat d'amour dont toute maîtresse
+exigeait l'hommage et l'épreuve.
+
+Mais, à peine engagé dans ce métier, la patience échappait au Roi. Tout
+à coup il interpellait Richelieu avec une voix presque colère: «Vous
+avez voulu que j'écrivisse, j'ai écrit, j'ai écrit deux fois, vous ne me
+conseillerez pas apparemment d'écrire une troisième... j'ai pris mon
+parti et pense à quelqu'un[299].»
+
+Le Roi demandait alors à Richelieu s'il ne connaissait pas madame une
+telle, puis telle autre, puis celle-ci, puis celle-là[300], et à chaque
+nom prononcé, on pense de quelle manière Richelieu habillait la femme.
+
+Le Roi de s'écrier dans son étonnement: «Qu'est-ce donc que ces
+femmes-là?»
+
+--«Des femmes galantes, assez jolies et pas mal ennuyeuses au bout de
+vingt-quatre heures.»
+
+--«Il faut donc, disait le Roi, penser à une femme qui me tente,
+quoiqu'elle m'inquiète. Avez-vous eu aussi madame de ***?»
+
+--«Ah! pour ça, oui, répondait Richelieu; elle m'a fait trop de
+noirceurs pour l'oublier jamais: c'est madame de Prie, absolument
+elle[301].»
+
+--«N'en parlons plus, reprenait le Roi, changeant tout à coup de visage,
+au nom de cette femme abhorrée, mais que faire? Pas même de réponse de
+madame de la Tournelle!»
+
+--«C'est que madame de la Tournelle, se mettait à dire Richelieu avec
+une certaine éloquence, ne ressemble pas à madame de ***; c'est que
+belle comme les Amours, elle doit être une conquête; c'est que vos
+généraux ne feront point cette conquête pour vous; c'est qu'elle ne sera
+pas conquise si vous ne la conquérez pas. Assurément vos pareils ont des
+avantages; mais le plus grand en amour est d'être jeune, beau comme
+Votre Majesté, et surtout d'être aimable. François Ier, Henri IV, Louis
+XIV se donnèrent la peine de plaire: celle-là devrait coûter moins à
+Votre Majesté qu'à personne. Mais une maîtresse n'est point un
+portefeuille, et si vos ministres vous apportent le leur à votre
+conseil, je doute fort qu'ils puissent mettre madame de la Tournelle
+dans vos bras. Il faut lui plaire et commencer par lui dire que vous en
+êtes épris[302].»
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce long dévorement d'impatiences, de tourments, de feux, que
+Louis XV ne connaissait pas, et qui ramenaient toujours à madame de la
+Tournelle un amant plus humble dans un Roi plus amoureux, pendant les
+six semaines que durèrent ces révoltes, et ces combats, et ces
+capitulations, il est facile d'imaginer l'existence et les souffrances
+de la malheureuse de Mailly, vivant côte à côte avec cette passion
+irritée par une résistance qui étonnait le Roi, et dont elle sentait,
+avec ses nerfs et sa sensibilité de femme, chaque reprise, chaque
+progrès, chaque ravivement. Ce fut un calice bu goutte à goutte. Nulle
+douleur, nulle humiliation ne manqua à cette agonie de l'amour, la plus
+douloureuse, peut-être, dont une maîtresse de roi ait subi
+l'humiliation. Le Roi ne fit grâce de rien à madame de Mailly. Il ne lui
+épargna même pas ces duretés qui dénouent les plus vulgaires liaisons.
+Las de sa chaîne et sans force pour rompre, Louis XV se vengeait sur
+elle de ses impatiences et de ses irrésolutions, par toutes les
+cruautés des hommes faibles au bout des amours qu'ils n'ont pas le
+courage de briser. Versailles et Choisi retentirent de ces paroles
+impitoyables[303] dont la brutalité soufflette une femme, et comme la
+pauvre de Mailly s'obstinait à dévorer les affronts, comme elle voulait
+pardonner et aimer jusqu'à la fin, comme elle restait, s'attachant à une
+illusion dernière, la patience de son amour, après avoir fatigué la
+pitié, exaspérait la lassitude du Roi qui prenait en haine cette femme
+qui ne se tenait jamais pour chassée.
+
+Les dîners et les soupers continuaient, mais c'étaient de tristes
+dîners, de tristes soupers, des repas aux longs silences, au milieu
+desquels une parole du Roi faisait tout à coup fondre madame de Mailly
+en larmes[304].
+
+Devant la sincérité de ce désespoir, il prenait au Roi un instant le
+remords et la honte de violences qui dépassaient son caractère et
+perdaient jusqu'au ton d'un homme bien né. Madame de Mailly croyait
+avoir regagné l'indulgence et la charité du Roi, quand Louis XV lui
+venait dire qu'il était amoureux fou de madame de la Tournelle, qu'il ne
+l'avait pas encore, mais que bientôt il l'aurait, qu'il ne pouvait donc
+plus l'aimer[305].
+
+En cette femme,--elle l'avouera plus tard,--qui ne s'était donnée au
+Roi, qui n'avait vécu avec lui les premiers temps que poussée par une
+extrême misère, mais chez laquelle l'amour était venu au bout de deux
+mois[306], et n'avait fait que grandir avec les années, se mêlaient à la
+fois, à cette heure, les tendresses suprêmes de la vieille femme, qui se
+sent aimer pour la dernière fois et les humilités de passion de la
+courtisane qui aime pour la première fois. Et au mépris de tout
+amour-propre, et sans aucune honte, et agenouillée dans les lâchetés de
+l'amour madame de Mailly promettait de fermer les yeux, de tout
+permettre, de tout souffrir, ne demandant que la grâce de rester, comme
+elle eût demandé la force de vivre. Le maître répondait: «Il faut se
+retirer aujourd'hui même.» Madame de Mailly se traînait aux pieds de
+Louis XV, elle suppliait, elle allongeait l'entrevue, et s'accrochait en
+défaillant aux misérables prétextes, à tous les petits retardements des
+amours condamnées, pour ne point partir encore. Elle finissait par
+s'adresser à la pudeur du Roi, l'assurant que s'il consentait à ne point
+la renvoyer, elle trouverait dans son amour le courage de cacher à ses
+sujets ce nouvel amour capable de diminuer leurs respects. Et le Roi,
+attendri par ces pleurs, par l'humilité de cette douleur, par cette
+immolation devant le soin de sa gloire, ébranlé peut-être aussi par la
+crainte d'un éclat, accordait, malgré ses engagements avec madame de la
+Tournelle, quelques jours de sursis à madame de Mailly.
+
+Et les heures qu'elle passait encore à Versailles, et pendant lesquelles
+il lui était donné d'approcher encore de son amant, ces dernières
+heures, il fallait les conquérir chaque jour. C'est ainsi que la veille
+de son départ, le 2 novembre, l'on voyait, dans la journée, démeubler
+son petit appartement à côté des cabinets du Roi, et que l'on apprenait
+que madame de Flavacourt devait y venir coucher le soir sur un lit de
+camp[307]. Mais, au souper, la malheureuse femme trouvait pour retarder
+sa disgrâce d'un jour, des accents si vrais, des élans si touchants, que
+le Roi n'avait pas le courage de sa détermination, révoquait l'ordre,
+lui permettait de coucher encore cette nuit dans son petit
+appartement[308].
+
+ * * * * *
+
+Richelieu, qui, en ces derniers temps, avait laissé les choses aller, le
+temps agir, et cet amour, où il avait fait tant de ruines, suivre la
+marche fatale et précipitée des amours qui finissent, et cette lente
+rupture défendre d'avance tout retour aux deux amants par le
+détachement journalier, et les duretés croissantes envenimées par une
+longue impatience, Richelieu commençait à s'inquiéter de la tranquillité
+de madame de la Tournelle, de son peu de hâte, de sa paresse à entrer
+dans son rôle de maîtresse et à se saisir du Roi. Les démarches et les
+manèges des ministres, les sympathies excitées par le désespoir de
+madame de Mailly, le murmure d'attendrissement presque unanime de la
+cour, les amitiés qui se groupaient en parti autour de cette disgrâce
+intéressante, décidaient Richelieu à remettre la main aux affaires de
+madame de la Tournelle et à hâter un dénoûment[309]. Il obtenait de
+madame de la Tournelle qu'elle reçût en sa présence le Roi au milieu de
+la nuit. Avec ce rendez-vous convenu et accepté, Richelieu terminait
+tout[310]. Il allait trouver madame de Mailly, et, se disant désolé et
+uniquement occupé d'elle depuis qu'elle ne pouvait plus aimer le Roi, il
+lui peignait vivement ce qu'elle se devait à elle-même, le soin de sa
+gloire, l'indignité du cœur du Roi, de ce Roi qui la délaissait et
+auquel il serait beau de renoncer. En finissant, il offrait de la mener,
+quand elle le voudrait, à Paris. Richelieu prenait ainsi le congé à son
+compte, en dégageant la personne du Roi. «_Mes sacrifices sont
+consommés_, dit madame de Mailly, _j'en mourrai, mais je serai ce soir à
+Paris_[311].»
+
+ * * * * *
+
+De là, Richelieu se rendait auprès du Roi, et sans plus lui laisser le
+temps de se reconnaître, de respirer, de réfléchir, qu'il n'avait laissé
+à la favorite le temps de résister, il lui annonçait le départ de madame
+de Mailly, et le rendez-vous arraché à madame de la Tournelle. Puis il
+lui parlait du secret à garder, des grandes cours à traverser, des
+espions de Maurepas à tromper, du déguisement à prendre qui l'attendait
+chez lui.
+
+Un peu après minuit, le Roi est chez Richelieu. Il y trouve de grandes
+perruques à l'usage des médecins, des habits noirs, des manteaux. Et
+voilà Louis XV et son confident déguisés qui se rendent le long des murs
+chez madame de la Tournelle, recevant pour la première fois une
+déclaration en perruque carrée[312]. La surprise empêchait l'embarras,
+et le romanesque, le comique presque de cette première entrevue en
+sauvait la gêne, mettait le Roi à l'aise, dissipait la peur que le
+timide amoureux avait de la fière créature. Le Roi sortait de chez
+madame de la Tournelle tout à fait engagé, et trouvant à cette cour
+ainsi faite un côté piquant, une nouveauté et un caractère d'aventure
+qui le charmaient comme un enfant[313].
+
+Entre cette visite de Richelieu à madame de Mailly et le rendez-vous de
+la nuit, il y eut un dernier dîner, un dîner intime, où il n'y avait que
+de Meuse entre le Roi et la maîtresse prête à quitter Versailles[314].
+Nul témoignage, nul livre, nul billet ne raconte ce dîner. Rien n'en dit
+le déchirement[315]. Seulement on vit sortir madame de Mailly de son
+petit appartement, la poitrine haletante, les yeux remplis de larmes,
+désespérée, presque folle, marchant sans voir et sans entendre. Derrière
+elle, venait le Roi qui la suivait, l'apaisait, la soutenait de paroles
+basses et douces, et finissait par lui dire: «À lundi.»
+
+Ce «à lundi,» était-ce une permission de revenir à Versailles que
+reprendra ce soir même madame de Châteauroux à Louis XV? Était-ce
+simplement un leurre pour tromper sa douleur et endormir son
+désespoir[316]?
+
+ * * * * *
+
+Madame de la Tournelle, sa sœur chassée, écrivait quelques jours après à
+Richelieu parti pour la Flandre:
+
+«_... J'ai montré au Roi vos lettres qui l'ont diverti; il m'a assuré
+qu'il n'avoit point dit à madame de Mailly que ce fut vous qui eussiez
+mené l'affaire, mais simplement qu'il vous avoit dit le fait et que vous
+l'aviez accompagné chez moi. Vous sentez bien que l'on fera bien des
+contes; vous n'avez qu'à toujours soutenir que vous n'en avez jamais
+rien su que quand cela a été fort avancé; cela est même convenable pour
+moi. Je ne veux point avoir l'air d'avoir recherché cet avantage, ni mes
+amis pour moi, d'autant que nous n'y songions ni les uns ni les
+autres... Sûrement Meuse vous aura mandé la peine que j'ai eue à faire
+déguerpir madame de Mailly; enfin j'ai obtenu qu'on lui mandât de ne
+point revenir que quand on lui demanderoit. Vous croyez peut-être que
+c'est une affaire finie? Point du tout; c'est qu'il est outré de
+douleur, et qu'il ne m'écrit pas une lettre qu'il ne m'en parle, et
+qu'il me demande de la faire revenir et qu'il ne _l'approchera pas_,
+mais qu'il me demande de la voir quelques fois: j'en reçois une dans ce
+moment où il me dit que si je lui refuse, je serai bientôt débarrassée
+d'elle et de lui; voulant dire apparemment qu'ils en mourront de chagrin
+tous deux. Comme il me conviendroit fort peu qu'elle fût ici, _je compte
+tenir bon_. Comme je n'ai pas _pris d'engagement_, dont je vous avoue
+que je me sais bon gré, il décidera entre elle et moi... Je prévois,
+cher oncle, que tout ceci me donnera bien du chagrin. Tant que le
+Cardinal vivra, je ne ferai rien de ce que je voudrai. Cela m'a donné
+envie de mettre ce vieux coquin dans mes intérêts en l'allant trouver.
+Cet air de confiance me le gagneroit peut-être... Ceci mérite
+réflexion... Vous pensez bien que tout le monde est en l'air et qu'on a
+les yeux sur le Roi et sur moi... Pour la Reine, vous imaginez bien
+qu'elle me fait une mine de chien; c'est le droit du jeu... Je vais vous
+dire les dames qui iront à Choisy: mademoiselle de la Roche-sur-Yon,
+mesdames de Luynes, de Chevreuse, d'Antin, de Flavacourt et votre
+très-humble servante... Il n'osoit pas même aller à Choisy, c'est moi
+qui lui ai dit que je le voulois. Personne ne logera dans l'appartement
+de madame de Mailly; moi je serai dans celui que l'on appelle le vôtre,
+c'est-à-dire_ si _M. Dubordage en a l'esprit, car le Roi n'en dira
+mot... Il vous a mandé que l'_affaire étoit finie entre nous_, car il me
+dit dans sa lettre de ce matin de vous détromper, parce qu'il ne veut
+pas que vous en croyiez plus qu'il y en a. Il est vrai que, quand il
+vous a écrit, il comptoit que ce seroit pour le soir; mais j'ai apporté
+_quelques difficultés à l'exécution_, dont je ne me repens pas[317]._»
+
+Cette lettre est madame de la Tournelle tout entière, et l'histoire
+offre peu de documents pareils où une femme se soit ainsi peinte
+elle-même en pied et aussi crûment. Nul portrait qui vaille cette
+confession: c'est la femme même avec le sang-froid et l'impudeur de ses
+ingratitudes, le cynisme de ses sécheresses, la férocité moqueuse de son
+esprit et de son cœur. Il semble qu'elle pousse sa sœur par les deux
+épaules avec ces mots qui ont la basse énergie des expressions du
+peuple. Et quelle aisance dans sa sereine implacabilité! Rien ne la
+trouble, rien ne la touche, pas même cette surprenante douleur arrachée
+à l'égoïsme, les larmes de Louis XV! Au milieu de tout ce qu'elle a
+brisé, et de tout ce qui pleure, se lamente et meurt autour d'elle, elle
+raisonne, calcule, intrigue, avec une insensibilité dont le naturel
+épouvante. «_Je compte tenir bon... J'ai apporté quelques difficultés à
+l'exécution, dont je ne me repens pas_,» sont des mots qui donnent toute
+sa mesure et avouent tout son caractère. On la voit, ayant pris jour
+avec elle-même pour sa défaite, et voulant d'avance lui faire rendre
+tout ce qu'une défense lui donne de prix. Elle entend beaucoup obtenir
+avant de rien livrer: c'est une affaire où il faut des garanties. Il ne
+lui convient pas de commencer comme madame de Mailly, d'en passer par
+l'économie des dépenses de poche du Roi, de se salir les mains à
+ramasser le peu de louis qui avaient payé les premiers rendez-vous de sa
+sœur[318], de louer ses parures comme elle, et de recourir comme elle à
+la bourse de Villars et de Luxembourg[319]. Elle ne veut pas non plus
+qu'il lui arrive comme à sa sœur d'être obligée, après des années
+d'amour et de faveur, d'aller emprunter pour les visites royales des
+flambeaux et des jetons d'argent à sa voisine[320], et elle demande
+d'autres générosités que celles inscrites sur le Livre rouge.
+
+Puis, au-dessus de ses exigences d'argent, madame de la Tournelle couve
+des exigences plus hautes; il faut que son orgueil ait part à son amour.
+Il y aurait pour elle l'humiliation du mystère dans une liaison furtive,
+dans un scandale caché et secret: elle entend paraître et éclater dans
+le triomphe d'une favorite. Ces volontés, ces conditions _éclatantes_,
+madame de la Tournelle ne tardait pas à les faire connaître, à les faire
+porter au Roi. Elle lui laissait entrevoir que le renvoi de madame de
+Mailly ne lui suffisait pas, qu'elle voulait être maîtresse déclarée,
+sur le pied de la Montespan; qu'elle ne se souciait pas comme de Mailly
+d'un petit logement aux soupers économiques, qu'elle demandait une
+maison montée, un appartement où elle pût recevoir le Roi d'une façon
+royale, la faculté enfin, dans ses besoins d'argent, d'envoyer toucher
+sur ses billets au Trésor. Il était question dans le public d'une terre
+de trente mille livres de rente, d'un hôtel à Paris et à la cour, de
+cinquante mille livres par mois, de cinq cent mille livres de
+diamants[321]. Le bruit courait même que l'ambitieuse personne avait
+stipulé qu'au bout de l'an, elle aurait des lettres de duchesse
+vérifiées au parlement, et que, si elle devenait grosse, sa grossesse
+serait publique et son enfant légitimé. Les petites vanités d'une femme
+étaient au fond de ces ambitions si grandes, si énormes, si insolentes
+de madame de la Tournelle, et dans ce furieux désir d'élévation, dans
+cette demande impérieuse du titre de duchesse, il y avait l'envie
+impatiente de se venger de Maurepas, d'humilier sa femme et de punir, en
+l'écrasant, le ministre qui avait tenté sans relâche de traverser sa
+fortune, et s'opiniâtrait à n'en point vouloir oublier le point de
+départ, ni les premiers commencements. Déjà elle s'approchait du
+tabouret en préparant l'alliance d'une de ses sœurs toute dévouée à ses
+intérêts, l'alliance de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de
+Lauraguais qui mettait le précédent d'un duché dans la famille[322].
+
+C'était beaucoup attendre, beaucoup exiger d'un Roi peu familiarisé avec
+les prodigalités de l'amour, et tenu «de si court» par le Cardinal; et
+le caractère du Roi, timide et craignant l'opinion, peureux devant toute
+résolution un peu brave, aurait dû encore diminuer la confiance de
+madame de la Tournelle. Mais tout cela ne rabattait rien de ses
+prétentions, elle comptait sur l'amour pour changer le Roi, lui faire
+perdre cet esprit d'économie, ce respect humain et ces pudeurs. En
+attendant, elle jouait l'indifférente; puis, ce jeu usé, elle faisait
+semblant de revenir au duc d'Agénois, disant que les lettres
+interceptées ne prouvaient qu'un caprice, et qu'elle n'y voyait point de
+quoi lui être infidèle. Elle agaçait, rebutait et aiguillonnait le Roi
+par les plus adroites comédies et les plus savantes coquetteries de son
+sexe, l'assurant qu'il lui ferait plaisir de s'occuper d'autres dames,
+et ne cessant, malgré tout, de l'entourer et de l'étourdir, par les
+demi-mots et les indiscrétions de ses amis, de ses ambitions, de ses
+volontés, de ses conditions[323].
+
+Au bas de l'escalier de Versailles, à la nuit tombée[324], madame de
+Mailly avait trouvé un carrosse de la cour qui l'avait menée à Paris, à
+l'hôtel de Toulouse, chez les Noailles[325]. Les Noailles avaient la
+vertu, l'esprit d'être fidèles à leurs amis. Ils donnèrent l'hospitalité
+à la favorite sans abri, et qui n'aurait su, sans leur amitié, échapper
+aux mauvais traitements de son mari, peut-être où coucher! Madame de
+Mailly avait au chevet de son lit la maréchale de Noailles tout le temps
+de sa première douleur. Ce fut d'abord un désespoir affreux, une crise
+de sanglots et d'étouffements, une espèce de délire dans lequel la
+malheureuse femme appelait à grands cris Louis XV[326]. Le curé de
+Saint-Sulpice ne pouvait calmer la malade. On tremblait autour d'elle
+pour sa raison, pour sa vie. On avait peur que, dans la violence et
+l'égarement de son chagrin, elle ne fût prise de la tentation de
+mourir[327].
+
+Au transport succéda l'agitation, une fièvre de projets, des vouloirs
+courts et saccadés, suivis d'abattement. Elle voulait partir pour
+Versailles[328], elle se dressait pour se lever, et, la voiture
+attelée, elle fondait en larmes, et retombait sur son lit.
+
+C'étaient de douloureuses nuits blanches passées tout entières à creuser
+sa disgrâce; c'étaient des journées employées à envoyer chercher les
+gens qu'elle se persuadait attachés à sa personne[329] pour les
+consulter sur le parti qu'elle avait à prendre, implorant des avis[330]
+et ne prenant conseil que de sa douleur.
+
+La vie de madame de Mailly était toute à la lecture et à la _relecture_
+des billets du Roi, que presque chaque jour de Meuse lui apportait;
+billets où, avec l'égoïsme cruel de l'amour, le Roi ne parlait guère que
+de sa passion pour madame de la Tournelle, du charme de la jeune femme,
+de l'empire à tout jamais pris sur lui. Ces lettres, ces dix-huit
+lettres[331] qu'au mois de novembre l'ancienne maîtresse était fière de
+montrer à ses familiers, elle en interrogeait chaque phrase, chaque mot,
+y cherchant, y poursuivant l'espérance, aujourd'hui désolée et voyant
+l'exil éternel, demain croyant l'épreuve finie et l'amour du Roi
+revenu.
+
+Ces derniers espoirs qui rattachèrent madame de Mailly à la vie
+n'étaient point tout à fait aussi illusoires qu'ils pouvaient le
+paraître. La lettre de madame de la Tournelle à Richelieu nous montre
+que le cœur du Roi avait éprouvé après coup le déchirement de la
+rupture, et qu'il s'était bien plutôt séparé que détaché de son ancienne
+maîtresse, par les duretés et les brutalités inspirées par la sœur et
+arrachées à la débile volonté de l'amant. Dépité par les froideurs de
+madame de la Tournelle, humilié par sa longue résistance, Louis XV se
+retournait avec des remords de reconnaissance vers la douce et facile
+madame de Mailly. La séparation réveillait le sentiment qu'il croyait
+mort, et mille souvenirs se levant de ce passé d'hier dont tout portait
+le deuil autour de lui, mettaient dans ces billets tout amoureux d'une
+autre, quelque chose _d'un revenez-y_ tendre et mélancolique pour la
+délaissée.
+
+La petite société qui entourait madame de Mailly, pour lui donner du
+calme, la dérober peut-être au suicide, travaillait à la maintenir dans
+cette persuasion, lui répétant que le Roi n'était point décidé, que son
+appartement n'était point encore occupé, que la politique avait eu plus
+de part à son éloignement que toute autre chose.
+
+Et, dans la succession des espérances et des désespérances qui se
+suivaient sans motif chez madame de Mailly, il y avait des jours où,
+suppliante, elle faisait l'impossible pour obtenir seulement d'habiter
+Versailles, s'engageant à ne jamais mettre les pieds au château; il y
+avait d'autres jours où, dans des fanfaronnades enfantines, la femme
+chassée se vantait d'avoir un moyen infaillible de rentrer à la cour
+quand elle voudrait[332].
+
+Cependant, dans la première quinzaine de décembre, au temps du retour de
+ce voyage de Choisi où madame de la Tournelle avait enfin cédé au Roi,
+madame de Mailly apprenait--ses amis ne pouvaient plus longuement lui en
+cacher la nouvelle--qu'on avait démeublé ses logements de Versailles, et
+que son petit appartement, l'appartement où elle avait passé après la
+mort de madame de Vintimille tant de douces et solitaires heures en tête
+à tête avec Louis XV, était condamné par une barre de bois clouée sur la
+porte[333].
+
+Il lui fallut se résigner. Le duc de Luynes, qui voyait en ces jours la
+pauvre madame de Mailly installée dans un logement emprunté à madame de
+Ventadour aux Tuileries, nous fait une peinture navrante de
+l'abandonnée. Il la trouvait dans une immense chambre bien triste et
+bien froide. Des larmes coulaient continuellement sur son visage
+amaigri. Avec ce déliement des volontés brisées par un grand malheur,
+elle paraissait ne plus vouloir rien, s'abandonnant d'avance à tout ce
+que voudrait bien ordonner le Roi à son égard... Elle ne savait rien des
+arrangements en train de se faire pour le paiement de ses dettes[334],
+et s'y montrait complètement indifférente et comme étrangère. Elle
+disait enfin, d'un ton mourant, que maintenant elle ne comptait plus
+jamais revoir Versailles... Et la vie de madame de Mailly à cette heure
+était celle-ci: Elle allait tous les jours dîner à l'hôtel de Noailles
+avec la maréchale et quelquefois en tiers la duchesse de Gramont,
+revenait de bonne heure chez elle où elle restait jusqu'à neuf heures,
+repartait passer la soirée en tête à tête avec la comtesse de Toulouse.
+Dans ce temps, complètement vaincue et s'humiliant à plaisir, elle
+écrivait à celle qui l'avait supplantée une lettre où elle s'excusait
+auprès d'elle des violences et des colères de ses paroles[335].
+
+À quelques jours de là, madame de Mailly était privée de la seule
+douceur qui lui fût accordée dans l'amer néant de la vie, de la
+correspondance du Roi. Et la raison que Louis XV donnait pour la cesser
+est bien touchante: il disait ne pas vouloir ruiner madame de Mailly,
+qui jetait tout son argent au courrier lui apportant un bienheureux
+billet[336].
+
+
+
+
+XI
+
+Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le
+souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle
+proposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant
+en vain à la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite
+donnant à Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade
+d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les représentations
+du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les
+_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle à
+Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chantée par la favorite.--Troisième
+voyage à Choisi.--La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournelle
+de dessous le chevet de son lit.--Départ de Richelieu, dans sa
+_dormeuse_, pour les États du Languedoc.--La favorite à
+l'Opéra.--Chronique des petits appartements envoyée par madame de la
+Tournelle à Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV.
+
+
+À quelques jours de l'expulsion de Versailles de sa sœur, madame de la
+Tournelle se préparait à ce voyage de Choisi imposé au Roi[337], et où
+le Roi se promettait de voir arriver l'heure du berger. Avec un calme
+froid, une espèce d'indifférence hautaine, elle en ordonnait la mise en
+scène et le scandale. Elle voulait le cortège des plus beaux noms de
+France. Ce n'était point assez de la présence d'une princesse de
+Bourbon, la nouvelle favorite exigeait encore, pour la consécration de
+son installation, la couverture et le patronage de la vertu de la
+duchesse de Luynes. Mais la duchesse éludait la proposition, et, quand,
+à un souper, le Roi disait au duc qu'il invitait madame la duchesse au
+voyage de Choisi, monsieur de Luynes, oublieux du cordon bleu qu'il
+sollicitait depuis longtemps, ne répondait que par une profonde
+inclination, allait trouver monsieur de Meuse, et le priait de faire
+agréer au Roi la peine et le refus de sa femme[338]. Ce fut peut-être la
+seule protestation de la Cour. L'empressement à servir et la soif de se
+compromettre ne laissaient point longtemps vide la place refusée par
+madame de Luynes.
+
+Le lundi 12 novembre, le Roi partait pour Choisi avec mademoiselle de la
+Roche-sur-Yon, madame de la Tournelle, madame de Flavacourt, madame de
+Chevreuse, le duc de Villeroy, le prince de Soubise. Madame de la
+Tournelle était aux côtés de Louis XV dans la gondole royale. Madame
+d'Antin et madame de Ruffec, qui avait remplacé la duchesse de Luynes,
+étaient arrivées avant le Roi. Les hommes du voyage étaient, outre le
+duc de Villeroy et le prince de Soubise, le maréchal de Duras, monsieur
+de Bouillon, monsieur le duc de Villars, monsieur de Meuse, le prince de
+Tingry, monsieur d'Anville, monsieur du Bordage, les ducs de Luynes et
+d'Estissac, monsieur de Guerchy, un ami particulier de madame de la
+Tournelle[339].
+
+Le voyage était assez maussade. Peut-être madame de la Tournelle se
+trouvait dans une de ces dispositions d'esprit, où les irritations de la
+veille reviennent ou s'aigrissent. Était-elle inquiète des lettres du
+Roi à madame de Mailly? Était-elle blessée du refus de madame de Luynes?
+Était-elle ulcérée des froideurs méprisantes de la Reine? ou bien
+entrait-il dans ses plans de feindre la mauvaise humeur pour avoir plus
+à elle l'attention du Roi?
+
+En attendant le souper, le Roi faisait une partie de quadrille avec
+messieurs du Bordage et de Soubise et mademoiselle de la Roche-sur-Yon.
+Madame de la Tournelle avait refusé de se mêler à la partie, trouvant
+que les cartes lui avaient été présentées trop froidement[340]. Le reste
+des dames jouait à cavagnole.
+
+Lorsque le Roi passait pour souper, mademoiselle de la Roche-sur-Yon
+prenait place à sa gauche pendant que toutes les dames attendaient en
+face du Roi. Louis XV appelait à sa droite madame d'Antin et mettait
+sous son regard, au retour de la table, madame de la Tournelle entre
+messieurs de Bouillon et de Soubise. Le souper fut sérieux, presque
+silencieux; madame de la Tournelle évitant le regard du Roi, qui la
+cherchait des yeux avec complaisance, ne parla pour ainsi dire pas.
+
+Après le souper, la partie de quadrille et le cavagnole recommençaient,
+pendant que madame de la Tournelle, appelant madame de Chevreuse[341],
+avait avec elle dans un coin du salon une longue conversation debout,
+chuchotée à voix basse. Or voici le sujet de la conversation. Au-dessus
+de la chambre du Roi, située au rez-de-chaussée, il y avait la chambre
+de madame de Mailly, la fameuse _chambre bleue_ communiquant avec les
+appartements du Roi par un escalier intérieur. Madame de la Tournelle
+avait été placée dans la chambre de Mademoiselle, la chambre la plus
+rapprochée de la chambre bleue, tandis que madame de Chevreuse avait été
+logée, comme la plus jeune, dans une chambre d'en haut. Madame de la
+Tournelle disait à madame de Chevreuse qu'on l'avait mise dans une trop
+grande chambre, qu'elle ne pouvait pas souffrir les grands appartements,
+et qu'elle devrait lui faire le plaisir de troquer avec elle[342].
+Madame de Chevreuse lui faisait observer qu'elle n'osait pas changer
+d'appartement dans la maison du Roi sans savoir la volonté du Roi, sans
+que Sa Majesté lui en parlât. Là-dessus madame de la Tournelle faisait
+signe à Meuse de venir la trouver, et, quoique Meuse assurât que le Roi
+trouverait bon le changement, madame de Chevreuse persistait à dire que,
+quelque envie qu'elle eût de faire plaisir à madame de la Tournelle,
+elle ne pouvait pas y consentir sans savoir les intentions royales[343].
+
+Alors madame de la Tournelle revenait au jeu, et, le Roi couché, jouait
+avec une espèce de plaisir furieux, comme si elle eût voulu passer toute
+la nuit, ne quittant le cavagnole qu'à deux heures du matin au moment où
+tout le monde tombant de fatigue abandonnait la table de jeu.
+
+Madame de la Tournelle se décidait enfin à monter dans sa chambre, s'y
+barricadait, et, feignant de dormir, quoique parfaitement éveillée et
+l'oreille aux écoutes, laissait longtemps le Roi gratter à sa porte--et
+n'ouvrait pas[344].
+
+Ce grattement à la porte, la _petite visite_ refusée, en voici la
+mention,--que ne retrouve-t-on pas dans les autographes?--en un
+indiscret aveu de la femme aimée à Richelieu, en une lettre intime où la
+jeune et machiavélique théoricienne d'amour ne craint pas d'avouer sans
+ambages et sans circonlocutions qu'elle s'est conduite ainsi avec le Roi
+uniquement parce que _cela augmentera l'envie qu'il en a_.
+
+ _À Versailles, ce mardi, à trois heures après minuit._
+
+«_Je ne suis point étonnée, mon cher oncle, de vostre colère, car je m'y
+attendois; je ne la trouve pourtant point trop raisonnable, je ne vois
+pas où est la sotise que j'ay fait en refusant honnestement la petite
+visite. Tout ce qui pourroit m'en faire repentir, c'est que cela
+augmentera l'envie qu'il en a. Voilla tout ce que je craint, la lettre
+que vous m'aves envoyes est très belle, même trop, je ne lescrirez
+pas[345]..., et puis cela auroit l'air d'un grand empressement, ce que
+je ne veus en vérité pas. Tachez de me venir voir, c'est absolument
+nécessaire. Bon soir, je ne vous en dirée pas davantage, car je ne peux
+plus tenir ma plume tant j'ay envie de dormir; je suis pourtant encore
+assé éveillé pour sentir que vous estes fol à lier; ce qu'il y a de
+plaisant, c'est que vous trouvez fort extraordinaire que les autres ne
+le soit pas tout à fait tant. Pour moy je vous avouerez que je men
+remercie et que je men sçay le meilleur gré du monde, je naporte pas
+autant de vivacité que vous dans cette affaire, et je m'en trouve bien.
+
+Tranquilisé vous, cher oncle, tout ira bien, mais non pas comme vous le
+voudriez, j'en suis très fachés, mais cela m'est impossible. Adieu, cher
+oncle, je merite que vous ayez un peu d'amitiés pour moi, vu ma façon de
+penser pour vous.
+
+Sur toute chose n'ayes pas l'air de rien savoir, car il me recommande un
+secret inviolable_[346].»
+
+Madame de la Tournelle savait tout ce qu'elle gagnait à se refuser ainsi
+à celui qui, la voyant à tous les instants de la journée, lui écrivait
+deux ou trois lettres par jour[347]. Elle exaspérait en les impatientant
+les sens de ce Roi maigrissant, dévoré et bientôt malade de passion.
+Elle le tenait lié et enchaîné avec ce lendemain qu'elle approchait et
+retirait sans cesse de lui, et elle faisait, de ce Louis XV inassouvi et
+furieux d'ardeurs, l'amant docile et servile qui lui convenait.
+
+ * * * * *
+
+Le Roi revenait à Versailles, le vendredi 16 novembre, de fort méchante
+humeur contre son adorée qu'il passait deux jours sans visiter[348],
+contre son entourage qu'il ne trouvait pas assez enthousiaste et auquel
+il marquait des froideurs, contre son premier ministre qu'il
+rembarrait, contre son peuple qui s'était permis d'afficher sur les murs
+de Choisi un placard insolent[349], enfin contre sa femme, la douce
+Marie Leczinska, à laquelle il ne trouvait pas une soumission assez
+résignée.
+
+La Reine, habituée au service de madame de Mailly[350], à ce service
+caressant et humble des derniers temps et comme sollicitant un pardon,
+n'avait pu s'empêcher d'apporter une pointe d'aigreur dans ses rapports
+avec la fière et hautaine dame du palais qui venait de lui être imposée.
+Malgré les objurgations de madame de Montauban[351] et ses promesses «de
+se bien conduire avec les nouvelles amours du Roi», la Reine se laissait
+parfois aller à mettre dans quelque allusion secrète un peu de la
+vengeance d'une femme légitime. Or, un jour qu'on parlait du mauvais
+état de nos affaires en Allemagne, la Reine s'étant écriée «que ça
+allait être bien pire par la colère du ciel[352]», madame de la
+Tournelle, regardant en face la Reine, lui demandait avec une
+tranquille insolence ce qu'elle voulait dire par là[353]. De ce jour la
+présence de la favorite, selon l'expression même de madame de la
+Tournelle, devenait de l'opium[354] pour la Reine qui faisait semblant
+de dormir aux côtés de sa dame du palais, ne l'engageait plus à veiller,
+ne la retenait plus quand minuit était sonné. Dès lors, la Reine ne se
+laissait plus aller à aucune hostilité contre madame de la Tournelle,
+mais faisait tout haut l'éloge de madame de Mailly, déclarait à tous
+ceux qu'elle voyait qu'elle désirait qu'elle fût bien traitée, entourait
+le Roi dans Versailles d'un courant de sympathie en faveur de
+l'abandonnée, et Louis XV enrageait: un jour il refusait une lettre
+qu'on lui apportait de madame de Mailly et défendait qu'on lui en remît
+d'autres à l'avenir; un autre jour il demandait à la comtesse de
+Toulouse, lui peignant l'état de la malheureuse femme, de ne plus
+l'entretenir de cette matière, et comme elle insistait, il lui disait
+assez brutalement: «Eh! Madame, il y a plus d'un an que cela m'ennuie,
+il me semble que c'est bien assez[355]!»
+
+De plus sérieux ennuis, et de plus grands tracas étaient ceux donnés au
+Roi par le Cardinal. Aussitôt qu'il avait appris le départ de madame de
+Mailly de Versailles, Fleury était accouru pour faire des
+représentations à Louis XV; mais à peine avait-il ouvert la bouche, que
+le Roi, enhardi par la passion, avait interrompu l'homélie en disant à
+l'Éminence que s'il lui avait abandonné le soin de son État il n'avait
+jamais songé à lui donner aucun droit sur sa personne[356]. Louis XV se
+croyait délivré de toute nouvelle représentation, quand le Cardinal,
+usant d'un moyen que les ministres et les maîtresses emploieront tout le
+règne, mettait sous les yeux du Roi une lettre vraie ou supposée
+provenant du décachetage de la poste et qui contenait: «Le Roi n'est
+plus aimé comme auparavant des Parisiens. On désapprouve hautement le
+renvoi de madame de Mailly et le choix d'une troisième sœur pour
+maîtresse. Si le Roi persiste dans sa vie scandaleuse, il se fera
+mépriser. La troisième n'est pas plus estimée que la seconde.»
+
+«Eh bien, je m'en f...»[357], disait le Roi, après l'avoir lue, en la
+rendant au Cardinal abasourdi, et tout aussitôt il s'emportait contre la
+liberté que le public se donnait de parler de ses goûts secrets et
+marquait un ressentiment colère de ce qu'on était si peu réservé à son
+égard.
+
+Le Roi n'était point encore quitte. À quelques jours de là il recevait
+une lettre du Cardinal, où le prêtre, parlant à son ancien élève avec
+autant de force que de liberté, engageait Louis XV à ne pas aller plus
+loin avec madame de la Tournelle, lui représentait le tort que ce
+commerce monstrueux apporterait à sa renommée en France et dans toute
+l'Europe[358], faisait appel à ses sentiments religieux, ébranlait sa
+passion par la menace des châtiments célestes, semait les inquiétudes
+dans sa conscience..., et tels étaient les tiraillements du Roi entre
+tous les sentiments qui l'assaillaient, son trouble, ses incertitudes
+que les courtisans doutaient un instant si Louis XV n'allait pas revenir
+à madame de Mailly et à Dieu[359].
+
+L'amour l'emportait sur la morale. C'est alors que Fleury, désespérant
+de l'avenir du Roi, mais toutefois ne donnant pas sa démission,
+s'embusquait dans une maison sur la route du château de Choisi, lâchait
+son confesseur sur le prince[360], déchaînait la Muse de Maurepas et
+toute cette volée de chansons moqueuses dont les ironies commençaient à
+siffler aux oreilles de madame de la Tournelle.
+
+Héritier de la veine des Ménippées et des Mazarinades, fécond, inventif,
+et aidé de la verve pasquinante d'une société d'amis dont l'esprit était
+à l'image du sien, Maurepas jetait tous les jours une nouvelle satire
+sur la famille et le sang des Nesle[361], fouettant l'opinion de
+couplets vifs et gaillards, faisant du rire et du refrain comme
+l'enfance et comme les jeux déjà forts de la liberté de la presse. Temps
+étrange où, dans notre gai pays, la guerre commençait contre la royauté,
+et le vent de la révolution se levait, dans le portefeuille d'un
+ministre, de petits vers rimés par une Excellence;--de petits vers
+qu'appellera un homme de 93 «les bleuettes de la liberté et les
+avant-coureurs des grands mécontentements». Enhardi par son
+ressentiment, soutenu par la vogue qu'a toujours rencontrée la chanson
+en France, Maurepas égratignait la favorite, avertissait le Roi par
+mille ironies légères, volantes, bourdonnantes, qui, des soupers de
+Versailles se répandant dans les soupers de Paris, faisaient donner par
+tous les échos du beau monde un charivari à ces nouvelles amours.
+C'était un petit journal quotidien, cachant ses coups sous l'innocence
+du badinage, insaisissable et désarmant la répression comme un bon mot
+désarme la colère, et faisant des ruines sans qu'on s'en aperçût, et
+montrant aux oisifs, et aux mécontents, et à la curiosité ennemie, et à
+l'utopie, l'homme dans le Roi et l'amoureux dans l'homme; en un mot
+apprenant l'irrespect aux peuples. Mais Maurepas ne voyait pas si loin,
+il jouissait du succès présent, il jouissait des amertumes de madame de
+la Tournelle[362]. Et il ne tarissait pas, et il improvisait _calotines_
+sur _calotines_, s'inquiétant assez peu d'être soupçonné[363], et
+faisant grand fond sur l'habitude que le Roi avait de lui, de son
+travail si facile, si léger, si superficiel: une aimable leçon qui ne
+demandait à l'élève ni sacrifice de temps, ni effort de réflexion.
+
+ * * * * *
+
+Un second voyage avait lieu à Choisi le 21 novembre. C'étaient les mêmes
+hommes et les mêmes femmes, sauf la duchesse de Ruffec, que madame de la
+Tournelle faisait écarter sous le prétexte que cette dame avait des
+attentions pour le Roi, «qui paraissaient en vouloir à son cœur[364]».
+
+La favorite avait, pendant ce séjour à Choisi, une attitude nouvelle;
+elle n'était point préoccupée, concentrée, peu parlante comme au premier
+voyage; elle jouait la gaieté, l'entrain avec un air de défi tout à
+fait singulier, et on l'entendait, le rire aux lèvres, le cœur peut-être
+saignant[365], chantonner, par bravade, dans le cercle de quelques amis
+rangés autour d'elle[366]:
+
+ Grand Roi que vous avez d'esprit,
+ D'avoir renvoyé la Mailly!
+ Quelle haridelle aviez-vous là!
+ Alléluia.
+
+ Vous serez cent fois mieux monté
+ Sur la Tournelle que vous prenez.
+ Tout le monde vous le dira.
+ Alléluia.
+
+ Si la canaille ose crier
+ De voir trois sœurs se relayer,
+ Au grand Tencin envoyez-la.
+ Alléluia.
+
+ Le Saint-Père lui a fait don
+ D'indulgences à discrétion
+ Pour effacer ce péché-là.
+ Alléluia.
+
+ Dites tous les jours à Choisy
+ Avant que de vous mettre au lit
+ À Vintimille un _libera_.
+ Alléluia[367].
+
+Dans ce voyage madame de la Tournelle avait pris possession de la
+chambre bleue[368]. Cependant, malgré la pression de Richelieu arrivé de
+Flandre le 16 novembre, et qui ne quittait pas madame de la Tournelle
+depuis son arrivée[369], en dépit de l'air de satisfaction et de
+tranquillité répandu sur le visage du Roi, contrairement aux _on dit_
+que se murmuraient tout bas à l'oreille les courtisans sur la défaite de
+la favorite, il semble que l'affaire n'ait point abouti pendant ce
+voyage. Un vulgaire mal de dent dont souffrit Louis XV tout le temps à
+Choisi, une défaillance à la suite d'une incomplète extraction de la
+dent malade, furent-ils la cause d'un retard et d'une remise?
+
+Il n'y avait point de voyage à Choisi à la fin de novembre, madame de la
+Tournelle faisant sa semaine chez la Reine.
+
+ * * * * *
+
+Un troisième voyage s'effectuait le 9 décembre, un voyage des plus
+brillants, où on comptait vingt hommes et six dames, et où la Duchesse,
+qui avait consenti à se rendre aux instances de Louis XV, oubliant ses
+soixante-dix ans, au son de sa vieille voix chantant des rondeaux du
+feu Roi et de la Régence, mettait en branle et en danse tout le monde.
+
+Une tabatière que le Roi, après être monté en voiture, avait tirée de sa
+poche et renfoncée tout aussitôt, cette tabatière, le lendemain matin,
+madame de la Tournelle la tirait de dessous le chevet de son lit, et la
+montrait à M. de Meuse[370].
+
+L'œuvre de Richelieu était accomplie, le duc tout d'un coup devenu le
+favori, l'homme à la mode de la cour particulière du Roi, montait à
+Choisi même le lendemain à neuf heures du soir dans sa chaise de poste
+pour aller tenir les États du Languedoc. Toute la société du petit
+château rangée autour de la _dormeuse_, le duc, après avoir fait
+bassiner son lit, entrait dans sa voiture où il y avait une vraie
+chambre à coucher et une petite cuisine propre à tenir chaudes trois
+entrées. Et en présence de tout ce monde, au milieu duquel madame de la
+Tournelle paraissait fort chagrine, il se couchait, disant qu'on le
+réveillât à Lyon[371].
+
+Le 19 décembre, madame de la Tournelle dont la présence, quoique
+annoncée d'avance, était une surprise, se montrait impudemment à
+l'opéra, empressée d'afficher à Paris l'attachement de Louis XV;
+désireuse de faire ratifier le goût du Roi par le goût du public[372].
+
+Avec cette liaison, une existence nouvelle commença pour le Roi. Délivré
+du préceptorat du Cardinal, de la réserve qu'il imposait à ses goûts, à
+ses plaisirs, et ne gardant de ses conseils qu'une pente à l'économie,
+il se précipita dans toutes les jouissances de l'amour satisfait, dans
+toutes les licences et les paresses des passions vives et des
+sensualités molles. Ce fut la furieuse échappade et la folle vie de
+garçon d'un jeune homme élevé par un prêtre, qui rompt, à l'époque de la
+maturité des appétits et de la plénitude des sens, les entraves de sa
+jeunesse. Indifférent à la France, à ses succès, à ses revers, abrégeant
+les conseils, il se plongea et s'oublia dans le vin et la bonne chère.
+Ni Prague, ni la Bavière, ni l'armée n'avaient place dans sa tête,
+pleine du vide des lendemains d'excès, où la pensée allait d'une truite
+du lac de Genève envoyée par Richelieu, à l'anecdote graveleuse toute
+chaude.
+
+ * * * * *
+
+À la fin de décembre, madame de la Tournelle était installée à
+Versailles dans son appartement de favorite[373]. Et là, elle s'amusait
+à écrire, sous les yeux de Louis XV, la chronique des petits
+appartements qui allait porter à Richelieu, lorsqu'il était absent, les
+petites et les grandes nouvelles de la cour, la plaisanterie du jour, et
+l'assurance de l'amitié de la maîtresse de son Roi:
+
+ _À Versailles, ce 28 décembre._
+
+«_Bonjour, cher oncle; en vérité je suis bien aise que vous vous portiez
+bien: pour que ma joye fut complette, il faudroit que vous fussiez icy,
+car réellement je m'ennuye beaucoup de ne vous pas voir. Il me paroît
+que vous este curieux, car vous me faite bien des questions. Je croit
+que pour vous plaire ce que je pourrai faire de mieux est d'y repondre:
+je me trouve très-bien dans mon appartement nouveau et j'y passe de
+très-jolies journées; sçavoir comment l'on m'y trouve, ce n'est pas à
+moy à vous dire cela; j'en feré la question de votre part, nous verrons
+ce qu'on vous y repondra. J'ai mangé de votre truite[374], dans mon
+voisinage on l'a trouvée très-bonne et l'on a bue à votre santé. Je ne
+sçai point encore quand mon futur beau-frère arrivera, mais je voudrois
+déjà que tout cela fût fini; le beau-père a donné à la Moncavrel[375]
+son St-Esprit de diamant et la belle-mère une belle boete: ils font les
+choses au mieux comme vous voyes, je ne sçaurois trop me louer de leur
+politesse pour moi et pour ma sœur.
+
+Je ne sais ce que vous voulez dire de ce courrier de M. de Broglio. Ce
+qu'il y a de sur c'est qu'ils vont prendre leurs quartiers d'hyver. J'ai
+lue votre lettre à celuy à qui vous souhaitez tant de bonheur et il vous
+en est très obligé; vous avez du recevoir de ses nouvelles; il y a
+peut-estre un article qui aura pu vous inquiéter par l'amitié que je me
+flatte que vous aves pour votre nièce, mais ce n'est rien; l'on vous
+expliquera mieux l'affaire à votre retour: au reste tout est comme quand
+vous este parti. J'ay toujours oublié de vous complimenter sur votre
+mariage avec mademoiselle Chauvelin. C'est bien mal à vous de ne m'en
+avoir rien dit; on n'a que faire de vouloir vous faire des tracasseries
+avec moy, il me semble que vous vous en faite bien tout seul. Il faut
+pourtant que je rende une justice, c'est que l'on a pas encore essayé.
+Je crois que c'est que l'on en sent l'inutilité, et ils ont bien raison,
+car quelques choses qu'il arrive vous pouves compter, cher oncle, sur ma
+tendre et sincère amitié. Je voudrois pouvoir vous en donner des
+preuves, ce seroit assurément de bien bon cœur.
+
+Madame de Chevreuse est toujours très-mal[376] et Fargy est mort[377].
+Le Roy est enrhumé, mais cela va bien; la Reine maigrit tous les jours,
+incessamment elle sera etique. Voilà toutes les belles nouvelles de la
+cour, car sans doute que vous savez que la poule[378] a pondu; madame de
+Nivernois est accouchée d'une fille[379]._»
+
+ * * * * *
+
+Quelquefois c'était le Maître qui prenait lui-même la plume, et mandait
+à son favori ce que faisait le Roi, ce que devenait la _Princesse_,
+entremêlant les nouvelles d'ironies ou de réflexions d'un détachement
+singulier sur les généraux de ses armées. «... Je suis
+fasché,--écrivait-il,--que votre général soit malade de corps et
+d'esprit; à l'égard du corps, tout s'use, vous le sentés moins qu'un
+autre, mais cela n'en est pas moins vray.» Puis il repassait la lettre à
+madame de la Tournelle qui écrivait sur la même feuille:
+
+«_Je nay pas le temps de vous écrire plus au long, cher oncle, parce que
+le courier va partir, vos nouvelles sont diabolique et elles mon mis du
+noir dans l'esprit toute la journée, et je ne sçai comment sera la nuit.
+Je ne vous répondresz pas à tous les articles de votre lettre parce que
+ce n'est pas à moy; si le Roy vouloit, il s'en acquitteroit mieux que
+moy, vous feroit plus de plaisir et à moy aussi. Bonsoir._»
+
+Et sur le peu de papier qui restait, le Roi écrivait ce badinage qui
+tourne si court, et comme une fin de chapitre du _Sopha_[380]:
+
+«Puisque cela feroit plaisir à la princesse, je vous dires donc que je
+vous donne le bonsoir et que... adieu[381].»
+
+
+
+
+XII
+
+Mort du cardinal Fleury.--L'ambition sans vivacité de la
+favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de la
+Tournelle.--Disgrâce momentanée du duc.--Le pot au feu des deux sœurs
+dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affecté de madame de la
+Tournelle sur les affaires d'État.--Elle abandonne Belle-Isle et
+Chauvelin.--La nouvelle société formée autour de la favorite.--La
+_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des Mauvaises-Paroles._--Croquis de la
+_Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse réjouie_.--Les physionomies
+des ministres.--Crédit de madame de Lauraguais.--Émulation amoureuse
+entre les deux sœurs.--La beauté de madame de la Tournelle.--Son
+portrait sous l'allégorie de la _Force_.--Les bains de la
+favorite.--Voyage de la Cour à Fontainebleau en septembre.--Commencement
+de la maison montée de madame de la Tournelle.--Le cercle restreint des
+soupeurs et des soupeuses.--La jalousie de madame de Maurepas empêchant
+pendant neuf mois madame de la Tournelle d'être élevée au rang de
+duchesse.--Lettre de madame de la Tournelle sur son duché.--Sa
+nomination et sa présentation le 22 octobre 1743.--Lettres patentes de
+l'érection du duché de Châteauroux en faveur de madame de la Tournelle.
+
+
+L'année 1743[382] commençait, et dans le premier mois de l'année mourait
+le vieux Cardinal[383], débarrassant le jeune Roi de toute contrainte
+dans ses amours.
+
+Cette mort cependant, dans le premier moment, ne changeait rien à la
+position de la favorite, et la superbe prédiction de Richelieu
+«annonçant que bientôt celui qui pénétrerait dans l'antichambre de
+madame de la Tournelle aurait plus de considération que celui qui était
+tout à l'heure en tête-à-tête avec madame de Mailly[384]» ne se
+réalisait pas encore.
+
+ * * * * *
+
+Au fond, madame de la Tournelle n'a pas l'ambition pressée, active,
+impatiente. Elle désire être duchesse, toutefois sans vivacité, avec la
+paresse de ses membres si peu remueurs, avec l'indolence de ce corps
+toujours couché sur une chaise longue et qu'on ne peut décider à prendre
+l'air dehors que sur les huit ou neuf heures du soir[385], mais aussi
+avec la persistance continue des natures molles et une tranquille
+confiance dans la complicité des choses et des évènements. Ce n'est pas
+l'ambitieuse par vocation à la façon de sa sœur Vintimille, et malgré
+l'énergie de ses partis-pris et la violence de ses résolutions, la
+favorite, dans les premiers temps de sa faveur, apparaît bien plus comme
+une femme qui s'est laissé séduire par la grandeur de la position qu'on
+lui a offerte. Il semble aussi que, par moments, cette jeune femme qui
+ne se sent aucun goût pour le Roi, chez laquelle un ancien amour
+rentrait parfois, trouve payer trop cher l'objet de ses ambitions, et,
+ainsi qu'elle le dit, ne regarde pas absolument comme _sa félicité_
+d'être aimée du Maître[386].
+
+ * * * * *
+
+Le Roi aimait, mais l'amant de madame de Mailly avait été accoutumé à si
+peu rétribuer l'amour, qu'au moment de tenir ses promesses, il était un
+peu effrayé de l'énormité des demandes, et avait besoin de temps pour
+prendre l'habitude des générosités royales. Il arrivait encore que, dans
+ce temps, Louis XV était mis en défiance contre l'entourage de la
+favorite. Maurepas, que la mort du Cardinal laissait chancelant, que le
+duc de Richelieu travaillait à renverser, dont le Roi lui-même semblait
+annoncer le renvoi en ce rondeau moqueur pour son ministre[387] qu'il
+dansait et chantait à la Muette, pendant l'agonie de l'Éminence,
+Maurepas avait le bonheur d'intercepter une lettre de cette
+correspondance adressée chaque jour par le duc de Richelieu, et où il
+minutait à la favorite son plan de conduite, heure par heure[388]. Dans
+cette lettre, Richelieu posait, comme une des conditions du maintien de
+madame de la Tournelle, le renvoi de la plus grande partie des gens
+attachés à Sa Majesté. De là, la rentrée en faveur de Maurepas et une
+froideur marquée du souverain pour Richelieu qui n'était pas rappelé à
+la cour sitôt qu'il l'avait espéré. Puis, cette espèce de disgrâce
+transpirant, il se faisait à la cour, qui n'aimait pas le duc et sa
+parole dénigrante, un travail pour rendre à d'Ayen le cœur et l'oreille
+du Roi. Un moment, le refroidissement du Maître pour l'ami de madame de
+la Tournelle n'était un mystère pour personne; on savait que Richelieu
+avait témoigné un dépit presque colère de n'avoir point été de la
+dernière promotion des lieutenants-généraux. Et lorsqu'au mois d'avril
+Richelieu arrivait du Languedoc, le duc s'attendait en vain à voir le
+Roi lui donner le gouvernement de Montpellier qu'il sollicitait depuis
+longtemps.
+
+On apprenait même, quelques jours après, que Richelieu proposant au Roi
+de lui faire reprendre une lieutenance en Languedoc d'un revenu de
+18,000 livres contre Montpellier qui rapportait 22,000 livres,--une
+augmentation de 4,000 livres de revenus, c'était une bien petite grâce à
+obtenir,--Louis XV n'avait pas donné de réponse à Richelieu, et le
+gouvernement de Montpellier n'était point accordé[389]. Madame de la
+Tournelle se trouvait enveloppée dans le complot ourdi par Maurepas
+contre son conseil; elle sentait le Roi en garde contre elle, et, avec
+la perception que développe l'existence des cours, elle remarquait la
+contrainte de ceux qui s'approchaient d'elle, et la fière personne, sans
+faire un pas, sans tenter une démarche pour ramener le Roi, attendait
+dans sa belle et calme impassibilité!
+
+ * * * * *
+
+Devant cette résistance du Roi à ne pas lui accorder ce qu'elle
+demandait, la favorite ne se fâchait, ni ne s'emportait, ni ne
+s'indignait, ne boudait même pas; elle se contentait seulement, avec un
+doux entêtement et une volonté poliment indomptable, à se refuser à
+aller dîner dans les cabinets, à ne pas permettre que le Roi fît
+apporter son souper dans son appartement, élevant presque des
+difficultés pour autoriser sa Majesté à faire monter chez elle, les
+jours où de Meuse avait la goutte, sa collation, une tasse de lait[390].
+
+C'était sa manière de déclarer à Louis XV qu'elle ne le recevrait que
+lorsqu'il l'aurait mise en état de le recevoir, comme il convient à une
+maîtresse de roi; il y avait encore dans ce procédé une façon à la fois
+discrète et spirituelle de faire honte au petit-fils de Louis XIV, de
+sa parcimonie, des habitudes bourgeoises et rétrécies que lui avait
+données le Cardinal, de l'économie présente de ses amours. Et la cour
+assista pendant quelques mois à un curieux spectacle, le spectacle à
+Versailles de la favorite en pleine faveur, envoyant quérir son souper
+chez le traiteur et faisant faire son potage par sa femme de chambre
+dans un cabinet de garde-robe[391].
+
+ * * * * *
+
+Indépendamment de cette sage et habile expectative, madame de la
+Tournelle basait toute sa conduite sur une profonde connaissance du Roi.
+
+Du premier coup, elle avait découvert sa marotte _de ne pas vouloir être
+pénétré_[392] et n'ignorait pas tout le mal qu'avaient fait à madame de
+Mailly ses maladresses à cet égard, sa vivacité à interroger Louis XV
+sur les affaires de l'État, son obstination à arracher à ce Roi défiant
+et fermé le secret de sa pensée. Madame de la Tournelle afficha donc un
+mutisme affecté, poussa l'abstention en toutes ces choses si loin, que
+cet éloignement de la politique avait au premier moment charmé et étonné
+le Roi comme la moins ordinaire des qualités d'une maîtresse[393].
+Madame de la Tournelle forçait ainsi le Roi à parler le premier des
+affaires, et se laissait consulter, et se faisait prier pour écouter et
+donner son avis[394], tout en ayant l'air d'être seulement à la grave
+question de savoir quand le Roi voudrait bien lui accorder une voiture,
+et si elle attellerait à six chevaux: ce qui ramenait le Roi sans
+défiance à faire un calcul par lequel il cherchait à lui prouver que la
+dépense de six chevaux était trop considérable et qu'elle devrait se
+contenter de quatre[395].
+
+Madame de la Tournelle avait encore l'art de deviner les répulsions et
+les sympathies du Roi pour les individus, et l'esprit de baser sa
+politique sur les sentiments personnels, si puissants, si vifs, si
+persévérants chez Louis XV. Elle soutenait Orry, le contrôleur général,
+le ministre de l'Argent. Elle soutenait d'Argenson qui, répandu dans le
+monde et les salons, lui en apportait l'appui, et contre-balançait
+Maurepas sur le terrain même de ses influences et de sa puissance. Elle
+soutenait les Noailles, malgré leurs étroites liaisons avec sa sœur de
+Mailly, malgré les accointances et les amitiés de la famille avec
+Maurepas, parce qu'elle savait les de Noailles établis dans l'habitude
+et l'amitié du Roi depuis son enfance, et que ses ambitions ne prenaient
+nulle alarme de la personnalité du maréchal de Noailles.
+
+Desservi dans l'esprit du Roi par le Cardinal, il n'avait guère été
+employé par Louis XV, dans ces dernières années, que pour un travail que
+le Roi lui avait fait faire à Saint-Léger sur les affaires de la
+succession de madame de Vintimille; mais, le Cardinal mort, et M. de
+Belle-Isle retiré pour ainsi dire dans sa terre de Bissy, et surtout
+après la remise à Louis XV d'une lettre écrite par Louis XIV peu de
+jours avant sa mort et confiée à madame de Maintenon pour être remise à
+son petit-fils quand il commencerait à gouverner lui-même, le maréchal
+de Noailles devenait non pas seulement un ministre d'État, mais le
+personnage important du moment et le maître de la situation.
+
+Mais les hommes que mesdames de Mailly et de Vintimille avaient
+protégés, en dépit des secrètes préventions du Roi, espérant abriter la
+fortune et la durée de leurs amours à l'ombre de leur gloire, de leur
+génie, de leurs grands rêves, de leurs plans heureux; ces hommes étaient
+abandonnés par madame de la Tournelle pour des hommes moins brillants,
+mais agréables au Roi. C'est ainsi qu'elle abandonnait Belle-Isle, ce
+grand homme à projets, nourri de fièvre, et dont la fièvre inquiétait et
+troublait la paresse du Roi, ainsi qu'elle abandonnait Chauvelin dont le
+grand tort était d'avoir le parti des hommes sérieux de la cour, ce qui
+effrayait le Roi[396].
+
+ * * * * *
+
+Au mois d'avril, une société, qui n'était plus celle de madame de
+Mailly, se formait dans les cabinets autour de madame de la Tournelle.
+Les amis particuliers de l'ancienne favorite avaient été éloignés. M. de
+Luxembourg n'était plus appelé, et rencontrait même de certaines
+difficultés pour être employé à l'armée cette année[397]. Le ménage
+Boufflers, enveloppé dans la prévention qui régnait contre Belle-Isle,
+invité aux soupers une fois par hasard, était parti pour aller dans ses
+terres. De Meuse, le dîneur ordinaire du Roi, qui ne se sentait pas
+aimé au fond par la favorite[398], le duc de Villeroy, le duc d'Ayen, le
+comte de Noailles, Coigny qui étaient aussi bien les amis du Roi que
+ceux de madame de Mailly, avaient trouvé grâce; mais ces commensaux
+n'avaient plus l'oreille du Maître comme autrefois. La nouvelle cour des
+cabinets, comme l'appelait le duc de Luynes, était composée du duc de
+Richelieu, l'homme en faveur et l'amuseur en titre, de MM. de Guerchy et
+de Fitz-James, deux anciens amis de madame de la Tournelle, du marquis
+de Gontaut, du duc d'Aumont, très-intimement liés avec les deux sœurs.
+De toutes les femmes des petits cabinets, la seule madame d'Antin,
+quoique de l'intimité de madame de Mailly, avait été assez heureuse pour
+se maintenir dans les soupers et les voyages[399].
+
+Les femmes que voyait alors presque uniquement le Roi, et dont il était
+entouré à toutes les heures, étaient: _la Princesse_, _la Poule_, _la
+Rue des Mauvaises paroles_: les petits noms d'amitié sous lesquels,
+dans l'intimité royale, s'appelaient madame de la Tournelle, madame de
+Flavacourt, madame de Lauraguais.
+
+Madame de Flavacourt avait le charme des airs effarouchés, le comique
+d'effarements charmants devant les admirations trop indiscrètes, les
+compliments trop ardents; toute sa personne, à de certains moments,
+s'érupait comme se hérissent les plumes d'une poule[400]. Toutefois
+madame de Flavacourt ne jouait là qu'un rôle de jolie femme, de créature
+à la pudeur gentiment maniérée, un rôle discret, effacé, avec de petits
+cris drôles de temps en temps; quoique très bien avec les deux sœurs,
+_la Poule_ n'était pas admise aux confidences[401].
+
+Mais, et surtout en ce temps de diplomatie féminine, où la favorite qui
+n'avait qu'une médiocre confiance dans les victoires de son esprit, qui
+se sentait d'ailleurs portée à la raillerie par le sang de sa famille et
+à laquelle on avait fait la leçon sur le danger de parler, gardait un
+silence de commande, le premier rôle appartenait à madame de
+Lauraguais[402]. Elle était, à l'heure présente, le boute-en-train, la
+tueuse de l'ennui des cours, la dérideuse du front du Roi, cette
+Lauraguais, cette grasse, cette courte, cette laide commère, craquant de
+graisse, allumée d'une joie de peuple, toujours en gaieté, toujours
+prête à rire de tout le monde et que de Meuse avait baptisée: _la grosse
+réjouie_. Chez cette femme, qui apparaît au milieu de Versailles comme
+une duchesse taillée sur le patron de madame Dutour, la marchande de
+toile du roman de Marivaux, il y avait un forte et gaillarde santé, un
+gaudissement intérieur, débondant, sans une méchanceté bien noire, en
+ironies, en moqueries, en gaillardises, en lardons, en paroles
+agressives, qui faisait un jour dire au Roi, passant en voiture avec les
+deux sœurs, rue des Mauvaises-Paroles: «Ce n'est pas ici une rue qui
+convient à la _Princesse_, mais elle pourrait bien convenir à madame de
+Lauraguais[403].» Se souciant fort peu des gens qui n'étaient pas ses
+amis intimes, s'embarrassant encore moins des choses et des événements,
+très-peu allante et venante, et restant comme sa sœur, toute la journée,
+enfermée chez elle dans une paresseuse immobilité et une espèce
+d'horreur du mouvement, incapable de retenir et de renfermer en elle
+cette humeur railleuse, dont l'éruption était comme l'exutoire d'une
+activité qui ne se dépensait pas, nullement maîtresse de sa parole, elle
+passait le jour et une partie de la nuit à turlupiner la création
+entière.
+
+«Beaucoup de paresse, un bon fauteuil, et se réjouir aux dépens de ses
+pareils,» c'est le portrait qu'en trace le duc de Luynes dans une phrase
+mal construite, mais qui peint la femme au vif[404].
+
+Sous l'influence de madame de Lauraguais, les soupers prenaient un
+caractère qu'ils n'avaient point eu sous madame de Mailly; une verve
+mordante se mettait à les animer, à les égayer, à les marquer au coin
+d'une originalité presque de soupers de lettrés et d'artistes. Les
+rapports de police parlaient beaucoup au mois d'avril d'un souper, où
+les physionomies des gens de la cour et des ministres avaient été
+l'objet des comparaisons les plus piquantes, et où madame de Lauraguais
+avait brillé entre tous et toutes. La grosse duchesse, avec le sens
+caricatural qui est au fond de tout satirique, avait poliment trouvé que
+d'Argenson ressemblait à _un veau qui tette_, M. de Saint-Florentin à
+_un cochon de lait_, le contrôleur-général à _un hérisson_, M. de
+Maurepas à _un chat qui file_, M. le cardinal de Tencin à _une
+autruche_[405], M. Amelot à _un barbet_, M. le cardinal de Rohan à _une
+poule qui couve_, M. le duc de Gesvres à _une chèvre_, etc.
+
+Et le bruit courait bientôt que madame de Lauraguais jouissait d'une
+faveur égale à celle de sa sœur[406]. Même on disait que le crédit de la
+première diminuait, tandis que celui de la seconde augmentait, et
+qu'elle faisait maintenant partie d'un conseil secret des
+arrière-cabinets dont était écarté le duc de Richelieu. On allait plus
+loin encore, on répétait que madame de la Tournelle s'était aperçue de
+l'amour du Roi pour madame de Lauraguais, de privautés même qui ne
+laissaient aucun doute sur une liaison intime, et l'on ajoutait que la
+favorite avait pris le parti de ne faire aucun reproche, moyennant quoi
+elle gardait son crédit, pendant que sa sœur faisait tout pour ne pas
+lui laisser apercevoir les préférences dont Sa Majesté l'honorait dans
+toutes les occasions[407].
+
+ * * * * *
+
+Cette rivalité, cette émulation amoureuse entre les deux sœurs
+amenait-elle ce qu'elle amène quelquefois entre deux femmes qui se
+disputent un homme? Donnait-elle de l'amour à celle qui n'aimait point
+encore? ce qu'il y a de certain, c'est qu'au mois de juin, les
+courtisans remarquaient que madame de la Tournelle commençait à prendre
+du goût pour le Roi, et quelque temps après on entendait la femme aimée
+dire de sa propre bouche «que présentement elle aimait le Roi»[408].
+
+Alors ce fut une occupation et une prise de possession du Roi par la
+tyrannie de la coquetterie sans cœur et du caprice sans pitié. Madame de
+la Tournelle ne ménagea à Louis XV nul des tourments et des
+aiguillonnements avec lesquels les liaisons vénales tiennent l'amour en
+haleine. Tantôt c'étaient des froideurs qui faisaient craindre au Roi
+d'être quitté, tantôt des exigences de femme impérieuses et entêtées
+comme des volontés d'enfants, puis des colères, puis des jalousies, une
+succession d'indifférences et d'éclats, d'emportements et de bouderies
+qui ne laissaient point de trêve au Roi et le tourmentaient sans cesse.
+Madame de la Tournelle mettait ses refus dans la possession même et
+laissait encore son royal amant gratter à la porte. Elle irritait enfin
+par toutes les taquineries et les variations d'humeur cet amour qu'elle
+gardait de la satiété, en le maintenant dans l'inquiétude; et elle
+s'emparait chaque jour davantage de ce roi inoccupé, égayant ou
+assombrissant à toute heure le ciel de ses pensées, et le tenant auprès
+d'elle sous le coup et le charme de son inconstance et de sa mobilité.
+
+Madame de la Tournelle faisait aussi appel à toutes les séductions de sa
+beauté que les grâces lourdes et vulgaires, la grosse santé des charmes
+de madame de Lauraguais faisaient si bien valoir, et qu'elle savait
+encore, comme madame de Mailly, relever et ennoblir par de grandes
+parures[409], des pans de draperies flottantes, qui lui donnaient une
+jeune majesté olympienne et semblaient l'asseoir sur des nuées.
+
+Une peau de tigre attachée à l'épaule, une cuirasse enfermant sa gorge
+délicate et drue, il faut voir, dans le serein rayonnement de son front,
+dans l'élancement vivace de son corps, la jeune immortelle en cette
+allégorie nerveuse de la force sous laquelle Nattier la divinise[410].
+
+Il fallait voir la jeune femme avec son teint à la blancheur
+éblouissante, sa marche molle, ses gestes spirituels, le regard
+enchanteur de ses grands yeux bleus, son sourire d'enfant, sa
+physionomie tout à la fois mutine, passionnée et sentimentale, ses
+lèvres humides, son sein haletant, battant, toujours agité du flux et du
+reflux de la vie[411].
+
+Et cette beauté de madame de la Tournelle se montrait accompagnée d'un
+doux enjouement, d'un art de ravir tout naturel et sans effort, d'une
+légère ironie du bout des lèvres,--et, contraste charmant,--«d'un
+esprit qui paraissait venir de son cœur quand on parlait de choses
+tendres ou sensibles»[412].
+
+ * * * * *
+
+Tout le mois d'août, madame de la Tournelle se baignait. Tous les jours
+le Roi venait lui tenir compagnie dans son bain, revenant au bout de
+quelques instants faire la conversation dans la pièce voisine avec ceux
+qui l'avaient accompagné, et de la porte entr'ouverte arrivaient au Roi
+et à son monde les paroles, les petits rires de la baigneuse qu'on ne
+voyait pas, avec le frais bruit d'éclaboussures faites par des gestes de
+femme dans de l'eau. Puis madame de la Tournelle se couchait, et, ainsi
+que la Reine d'un _Conte de fée galant_, dînait dans son lit[413], le
+Roi assis à son chevet, la petite cour rangée debout autour d'elle.
+
+ * * * * *
+
+À la mi-septembre la cour se rendait à Fontainebleau. Pendant que
+mesdames de Lauraguais et de Flavacourt se partageaient le logement du
+Cardinal, madame de la Tournelle s'installait dans l'appartement de M.
+de la Rochefoucauld dont les fenêtres donnaient sur le jardin de Diane.
+Il avait été «accommodé tout au mieux», et une porte de communication
+le rattachait aux petits cabinets du Roi.
+
+À ce voyage la favorite obtenait un commencement de maison: c'était un
+cuisinier, le meilleur qu'on avait pu trouver, c'était un écuyer,
+c'étaient six chevaux de carrosse, c'était une berline en train d'être
+confectionnée[414]. Dès ce mois de septembre les désirs de madame de la
+Tournelle commençaient à être obéis comme des ordres. Aux premiers jours
+de l'arrivée de la cour, pendant la _belle semaine_, la semaine que
+faisait appeler ainsi la présence autour de la Reine de mesdames de la
+Tournelle, de Flavacourt, de Montauban, d'Antin; la favorite s'étant
+plainte que les places de la tribune de la chapelle n'étaient point
+commodes, que les bancs et les appuis n'étaient que des planches sans
+garniture, et que les banquettes pour se mettre à genoux n'étaient
+recouvertes que d'un méchant cuir; en vingt-quatre heures tout se
+trouvait changé: bancs, appuis, banquettes avaient été garnis de
+coussins en peluche cramoisie.
+
+En défiance des empressements nouveaux autour d'elle, et disant qu'elle
+faisait grand cas de ceux qui étaient ses amis avant le renvoi de sa
+sœur, qu'elle estimait beaucoup ceux qui étaient demeurés les fidèles de
+madame de Mailly, mais qu'elle n'avait aucune confiance dans ceux qui
+cherchaient à lui plaire aux dépens de la renvoyée, la favorite vivait
+et faisait vivre le Roi dans un cercle toujours plus restreint d'hommes
+et de femmes. Les hommes soupant dans les cabinets de Fontainebleau
+n'étaient plus guère que MM. d'Anville, d'Estissac, de Villeroy, de
+Meuse. Et encore de Meuse se sentait-il seulement souffert à cause de la
+vieille habitude qu'en avait le Roi, et de l'appui que lui apportait
+Richelieu, qui toutefois lui-même ne pouvait triompher de l'antipathie
+de la favorite pour l'ami dévoué de madame de Mailly.
+
+Aussi le vieux courtisan se préparait-il philosophiquement à la
+retraite, songeant à sa terre de Sorcy en Lorraine, où il avait passé de
+bonnes années autrefois, et dont une ancienne inscription, plusieurs
+fois répétée sur les murs, lui revenait à la mémoire: _Tout va si mal
+que tout ira bien_.
+
+Quant aux femmes, il n'y avait plus que madame d'Antin qui fût tolérée
+aux soupers, et encore quelquefois. Madame de Boufflers, déjà
+très-rarement invitée aux soupers des cabinets de Versailles, avait été
+complètement écartée à la suite d'une altercation avec madame de
+Lauraguais. Mademoiselle de la Roche-sur-Yon soupait une seule fois.
+Pour la malheureuse mademoiselle de Charolais, quoiqu'elle eût acheté
+depuis un an la terre d'Athis pour être à proximité de Choisi, et
+quoique son appartement à Fontainebleau donnât sur le jardin de Diane, à
+deux pas des cabinets du Roi, elle n'était plus de rien du tout, et le
+Roi n'allait pas même lui rendre visite[415].
+
+Dans la longue intimité qu'apportait entre Louis XV et la maîtresse un
+séjour presque tête à tête du matin au soir de plus de deux mois, en ce
+lieu propice de tout temps aux femmes aimées de nos Rois, en ce
+Fontainebleau où plus tard seront accordés les brevets des nombreuses
+faveurs et donations arrachées par madame de Pompadour, les ambitieux
+désirs de madame de la Tournelle cheminaient vers leur réalisation.
+
+Le duché convoité par madame de la Tournelle, sans qu'elle voulût en
+parler à Louis XV, sans qu'elle permît d'en parler ouvertement, mais
+tout en laissant tenir par ses amis «tous les propos qui pouvaient
+conduire à cette grâce[416]», avait rencontré bien des difficultés et
+bien des atermoiements. Le 31 janvier, lors de la présentation de madame
+de Lauraguais, la cour s'attendait à entendre le Roi dire: «Madame la
+duchesse de Châteauroux, asseyez-vous[417].» Il n'en avait été rien, et
+les petites maîtresses de la cour s'étaient donné le plaisir de chanter
+pendant plusieurs mois:
+
+ Viens à Choisi, mon roitelet,
+ .............................
+ Fais-moi gagner le tabouret,
+ Disait la bien-aimée.
+ .............................
+
+En mai, le duché semblait ajourné, et même sur le bruit d'une grossesse
+de madame de la Tournelle, l'on prétendait que la maîtresse ne serait
+faite duchesse qu'après avoir donné des enfants au Roi.
+
+Au fond, le véritable obstacle à l'élévation de madame de la Tournelle,
+c'était la jalousie de la vieille madame de Maurepas qui ne pouvait se
+faire à l'idée de voir la favorite duchesse, qui ne pouvait _digérer_
+que la parente qu'elle s'était accoutumée à regarder du haut de sa
+grandeur chez la duchesse de Mazarin, fût assise à la cour, quand elle,
+elle y resterait debout[418]! Et Maurepas, obéissant à ses ressentiments
+particuliers, en même temps qu'il caressait les petites passions
+mauvaises de sa femme, contrariait sourdement cette érection de duché,
+disant, au mois d'août, que s'il avait voulu être favorable à l'affaire
+de la favorite, elle serait terminée depuis longtemps.
+
+La duchesse était réduite à faire ses affaires elle-même avec le
+concours de Richelieu, et un mois avant, elle écrivait à son confident,
+au sujet de ce duché, qu'elle semble chercher des yeux sur la carte de
+France:
+
+ _À Versailles, ce _17_ juillet _1743.
+
+«_Quand je prends la plume pour vous écrire, cher oncle, j'oublie la
+moitié de ce que j'ay à vous dire: je ne peut pas m'empêcher de vous
+répéter encore que vous m'avez paru d'une humeur de chien dans votre
+dernière lettre et déraisonnable au dernier point à l'égard de mon
+affaire; elle n est pas plus avancée que quand je vous en ay escrit. Le
+Roy a dit au controleur de chercher une terre de vingt mil livres de
+rente, aparemment qu'il ne l'a pas encore trouvé, tout ce que je sçay
+c'est qu'il luy dit il y a quelque temps que la Ferté Imbault estoit a
+vendre, mais ci c'est celle la, je ne veux pas en porter le nom au moins
+que de le partager par la moitié par galanterie pour la vieille duchesse
+de la Ferté. Quant à ce que vous me dites de prendre mon nom, cela ne
+seroit guere possible, premierement, il faudroit une permission de mon
+père et du comte de Mailly, et en second lieu une grande malhonneteté
+pour la famille de mon mari, au lieu qu'en prenant le nom de la terre
+cela est tout simple: l'on m'a dit que le Roy pouvoit la nommer comme il
+voudroit, si celuy quelle porteroit ne me convenoit pas; en ce cas dite
+moy quel est celuy que je demanderois. Je suis bien faché que vous ne
+soyé pas ici car on ne peut pas parler aussi bien de tout cela par
+escrit. À l'égard de Vendome et d'Angouleme il ni faut pas compter, l'on
+prétend que des qu'il y a dix ans qu'un domaine ou terres est réuni à la
+couronne, le Roy n'est plus maitre d'en disposer, ou qu'au moins cela
+donneroit sujet à de grandes discussions, et il ne nous en faut point,
+il faut quelque chose qui aille tout de suite. Ainsi mendé moy ce que
+vous pensé surtout cela, car quand l'humeur ne vous a pas gagné, je vous
+crois de bon conseil et ay confiance en vous[419]._»
+
+À la fin d'octobre, au bout de six semaines de séjour à Fontainebleau,
+le duché était trouvé[420] et accordé et l'on ne s'occupait plus que de
+la rédaction de la grâce que madame de la Tournelle désirait voir
+rappeler les précédents de mesdames de la Vallière et de Fontanges[421].
+
+Le duché donné à madame de la Tournelle était le duché de Châteauroux,
+tirant son nom de Raoul ou Radulphe de Déols qui avait bâti le château
+et la ville sur la rivière de l'Indre au Xe siècle. Cette terre, passée
+depuis aux Condé, avait été attribuée dans le partage des biens de la
+maison au comte de Clermont qui l'avait vendue au Roi pour payer ses
+dettes. Cette terre valait 85,000 livres[422] de rentes, et dans le
+renouvellement des fermes qui venait d'avoir lieu, les fermiers généraux
+qui continuaient à jouir de cette terre, s'étaient engagés à payer les
+85,000 livres par an pendant le courant du bail. Le duché de Châteauroux
+demeurait domaine du Roi, madame de Châteauroux en jouissait par brevet
+pour sa vie seulement[423].
+
+La présentation avait lieu le mardi 22 octobre 1743, après le débotté.
+
+La présentation se faisait avec un certain appareil:
+
+Il y avait huit dames dont cinq assises qui étaient mesdames de
+Lauraguais, de Châteauroux, la maréchale de Duras, les duchesses
+d'Aiguillon et d'Agénois. Les trois femmes debout étaient madame de
+Rubempré, madame de Flavacourt et madame de Maurepas qui enrageait.
+Sortie du cabinet du Roi, la nouvelle duchesse allait prendre son
+tabouret chez la Reine qui lui disait: «Madame, je vous fais compliment
+sur la grâce que le Roi vous a accordée.» Et s'asseyant, Marie Leczinska
+faisait asseoir à sa gauche mesdames de la Tournelle et Lauraguais et à
+sa droite madame de Luynes[424].
+
+Quatre mois après Maurepas était obligé de libeller lui-même l'érection
+du duché de Châteauroux par ces lettres, où il semble avoir mis la
+vengeance de son ironie sérieuse et de son persiflage à froid:
+
+«LOUIS, PAR LA GRÂCE DE DIEU, Roy de France et de Navarre, à tous
+présens et à venir, salut. Le droit de conférer les titres d'honneur et
+dignités étant un des plus sublimes attributs du pouvoir suprême, les
+Rois nos prédécesseurs nous ont laissé divers monuments de l'usage
+qu'ils en ont fait en faveur des personnes dont ils ont voulu illustrer
+les vertus et le mérite par des dons dignes de leur puissance, de terres
+et de seigneuries titrées qui puissent réunir en même temps les honneurs
+et les biens dans celles qu'ils ont voulu décorer. À CES CAUSES,
+considérant que notre très-chère et bien aimée cousine, _Marie-Anne de
+Mailly, veuve du sieur marquis de la Tournelle_, est issue d'une des
+plus grandes et illustres Maisons de Notre Royaume, alliée à la nôtre et
+aux plus anciennes de l'Europe, que ses ancêtres ont rendu depuis
+plusieurs siècles de grands et importants services à notre couronne,
+qu'elle est attachée à la Reine, notre très-chère compagne, comme Dame
+du Palais, et qu'elle joint à tous ces avantages toutes les vertus et
+les plus excellentes qualités de l'esprit et du cœur qui luy ont acquis
+une estime et une considération universelle, nous avons jugé à propos de
+luy donner par notre brevet du vingt et un octobre dernier _le
+Duché-Pairie de Châteauroux et ses appartenances et dépendances, sis en
+Berry_, que nous avons acquis de _notre très-cher et très-amé cousin,
+Louis de Bourbon, comte de Clermont, prince de notre sang_, qui le
+tenoit patrimonialement de la succession du duc de Bourbon son père et
+de ses auteurs, pour en disposer en toute propriété par nous et nos
+successeurs, et nous avons commandé par ledit brevet qu'il fût expédié à
+notre dite cousine toutes lettres sur ce nécessaires en conséquence
+dudit brevet. Elle a pris le titre de duchesse de Châteauroux et jouit
+en notre cour des honneurs attachez à ce titre. Et désirant que le don
+par nous fait à notre dite cousine, duchesse de Châteauroux, ait la
+forme la plus solide, la plus honorable et la plus authentique, nous
+avons par ces présentes signées de notre main, de notre propre
+mouvement, grâce spéciale, certaine science, pleine puissance et
+autorité royale...»[425].
+
+
+
+
+XIII
+
+Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc de
+Rochechouart.--Richelieu nommé premier gentilhomme de la Chambre.--Les
+Parisiens le baptisant: _le Président de la Tournelle_.--Portrait moral
+du duc.--Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieurs
+de ses maîtresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type
+de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du
+monde.--Son activité fiévreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de
+Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle
+mène contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrôleur-général, le
+maréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de
+l'entourage de la favorite.--Ses mépris de Louis XV et son instinct
+d'une grande politique.--Madame de Tencin donne à la duchesse de
+Châteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de ses
+armées.
+
+
+Le succès de l'appareillage entre Louis XV et madame de la Tournelle
+allait bientôt valoir à Richelieu le salaire qui convenait à ses
+services et que méritaient ses complaisances[426]. La place de premier
+gentilhomme de la chambre donnée à la mort du duc de Rochechouart, tué
+à la bataille de Dettingen à son fils, devenait vacante cinq mois après
+par le décès de cet enfant, enlevé à quatre ans par une convulsion. La
+place semblait devoir revenir à monsieur de Saint-Aignan dont le père et
+le frère avaient possédé cette charge. Monsieur de Saint-Aignan avait
+été en outre blessé au service, et ses affaires étaient fort dérangées à
+la suite de quatorze années d'ambassade en Italie et en Espagne. La
+charge était en outre sollicitée par monsieur de Luxembourg que l'on
+disait avoir une promesse écrite du Roi, obtenue du temps de Mailly, et
+par monsieur de Châtillon qui allait se trouver sans charge, l'éducation
+du Dauphin étant presque terminée, et encore par monsieur de la
+Trémoille, très-appuyé par le duc d'Orléans. Au plus fort des
+compétitions, Maurepas, voulant avoir un mot du Roi, ne pouvait
+l'obtenir. Piqué, le ministre demandait à Louis XV quelle devait être sa
+réponse à ceux qui lui demandaient le nom du titulaire. Le Roi lui
+disait sèchement «qu'il n'avait qu'à répondre qu'il n'en savait
+rien»[427]. Maurepas et les courtisans étaient fixés, la place de
+premier gentilhomme de la chambre était donnée à Richelieu: et Louis XV
+et madame de Châteauroux attendaient le retour du courrier expédié à
+Montpellier et qui devait leur apporter l'acceptation du duc[428].
+
+C'est ainsi que celui que les Parisiens appelaient avec une méprisante
+ironie le «_président de la Tournelle_» était mis au premier plan, et
+montait à une place dont la constitution de la monarchie française
+faisait une des plus grandes influences de l'époque[429].
+
+ * * * * *
+
+Le temps est loin où, mêlé et confondu dans le petit monde des
+Marmouzets, en cette bande de jeunes gens mettant du rouge, passant une
+partie de la journée au lit, usant de l'éventail, une miniature de la
+cour des Valois, le modèle de Richelieu et son parangon était le duc de
+Gesvres. Le temps n'est plus même, où la conquête de la femme, son
+immolation à sa vanité, l'_ostentation dans la volupté_ ainsi que
+l'appelle d'Argenson, lui paraissait une gloire suffisante. Aujourd'hui,
+en l'homme de cinquante ans s'est éveillée une ambition active et
+remuante, mais sourde et cachée, qui marche vers un but certain et fixé
+d'avance avec la ceinture lâche de la légèreté et du plaisir. À cette
+ambition Richelieu joint un cœur supérieurement sec, un grand mépris
+pratique des femmes, une conscience impudique, qui, sans honte du métier
+d'entremetteur royal, demande en souriant aux préjugés, si l'on rougit
+de donner au souverain un beau vase, un agréable tableau, un bijou
+précieux, et pourquoi l'on rougirait davantage de lui offrir ce qu'il y
+a de plus aimable au monde, une femme. À ce cynisme absolu, soutenu
+d'ironie sceptique et porté avec un grand air, ajoutez une bravoure
+toute française, un certain tact des fausses démarches, et la véhémence
+et l'affirmation d'une parole subjugante à la façon de son grand oncle
+le Cardinal[430], puis encore toutes les grâces d'état du joueur
+heureux, l'assurance du succès, la confiance insolente, la superstition
+en son étoile, il semble que l'on ait tout Richelieu et que l'on possède
+entièrement le secret de ses prospérités.
+
+Et cependant une chose aida plus encore que tous ces dons la fortune de
+Richelieu: je veux parler de cette force modeste, la puissance
+d'assimilation qui était la qualité supérieure de cet esprit étroit et
+de ce génie misérable. Dans ses nombreuses amours, dans ses liaisons
+avec ce que la cour et Paris possédaient d'intelligences délicates et
+vives, dans le contact et l'épanchement de tant de femmes
+supérieurement douées, de mademoiselle de Valois, de la princesse de
+Charolais, de madame d'Averne, de la princesse de Rohan, des duchesses
+de Villeroy et de Villars, Richelieu s'appropria tout ce que ces cœurs
+raffinés, ces esprits éveillés, ces yeux perçants, ces âmes occupées de
+curiosité, ces nerfs sensibles, sentaient, devinaient, voyaient,
+percevaient pour lui. Il ne puisa pas seulement chez les femmes avec
+lesquelles il vécut et à travers lesquelles il passa, la science des
+riens, la déduction des apparences, la seconde vue des choses
+indifférentes, ce sens d'observation, cet instinct des hommes et des
+situations, qui n'appartiennent qu'à ce sexe armé providentiellement de
+toutes les armes de la faiblesse; mais il tira encore des femmes qui se
+lièrent à lui sa politique, sa diplomatie, ses plans d'intrigue, ses
+audaces, les ressorts de sa faveur et les moyens de son rôle. Ce furent
+des conversations de femmes, des conseils de femmes, des espionnages et
+des comptes-rendus, et encore des indications et des idées de femmes,
+qui réglèrent ses projets, dictèrent ou affermirent ses résolutions,
+inspirèrent ou arrangèrent ses plans de campagne, marquèrent ses
+positions sur la carte de la cour, poussèrent ses manœuvres et lui
+soufflèrent la victoire. Pour ôter toute illusion sur la valeur et
+l'initiative de la personnalité de Richelieu, il suffit de le considérer
+et de le montrer dans cette intrigue de madame de Châteauroux: il
+s'agite, mais c'est une femme qui le mène; et à le voir allant, venant,
+avançant, reculant, tournant à droite, tournant à gauche, sous la
+dictée de madame de Tencin, il semble le pantin des intrigues de cette
+femme, le premier ministre de l'intrigue.
+
+ * * * * *
+
+Richelieu et madame de Tencin s'étaient rencontrés dans la caverne de
+l'intrigue, chez l'abbé Dubois, alors que l'ex-religieuse[431] échappée
+de Grenoble pour venir donner d'Alembert à Paris, tenait le ménage et le
+salon de l'abbé, et gagnait la faveur du Régent, en apportant à ses
+plaisirs la variété de débauches antiques, la distraction de nouvelles
+lupercales[432].
+
+Il y avait déjà d'audacieux projets dans cette tête pétillante de malice
+et d'esprit si bien ajustée sur un long cou plein de grâce, dans cette
+jeune Tencin qui cherchait à se glisser dans les affaires, à se loger
+quelque part dans l'État avec son frère! Déjà courant les ministres,
+visitant les ambassadeurs, voyant les financiers, sollicitant les
+magistrats, donnant audience aux nouvellistes lui apportant la primeur
+des histoires de la cour et de la ville, présidant une assemblée furtive
+de prélats en permanence chez elle, quand le cardinal de Bissy ou le
+nonce du pape ne pouvait pas les recevoir[433], et ayant fait de sa
+maison une espèce d'académie, elle est la première des femmes politiques
+qui aient compris le pouvoir des gens qui tiennent une plume, qui ait
+caressé et choyé ce parti nouveau: les hommes de lettres[434].
+
+Avant le dîner de madame Geoffrin, il y a le _dîner de la Tencin_, chez
+laquelle l'autre se glisse pour recueillir ce qu'il y a de meilleur et
+de plus illustre dans l'inventaire de la vieille femme.
+
+Madame de Tencin, dit Duclos, avait une qualité que n'a poussée à ce
+point aucune femme de son temps: l'esprit d'avoir l'esprit de la
+personne avec laquelle elle avait affaire. C'était une merveille que la
+simplicité et la bonhomie dont elle enveloppait toute la rouerie de sa
+personne, et longtemps Marmontel rira de sa naïveté, quand il se
+rappellera au sortir des visites passées, ses exclamations: _la bonne
+femme!_
+
+Cette curieuse personnalité du siècle, il fallait l'entendre en sa
+petite maison de Passy, en ce lieu de retraite où sa pensée se
+recueillait pour ourdir une trame, il fallait l'entendre professer
+l'expérience, tenir à ses familiers un cours pratique de la vie du
+monde, faire montre de «cet épais bon sens» dont la frêle créature
+semble avoir l'orgueil plus que de toute autre chose: «Faites-vous,
+disait-elle, à un homme de lettres dont elle avait entrepris
+l'éducation, des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on
+fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop
+dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels pour
+ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce
+que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui
+vous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y
+rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous servir. Mais de celle
+que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre
+chose que l'ami, car, entre amants, dès qu'il survient des nuages, des
+brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle
+assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus,
+entendez-vous?[435]»
+
+Madame de Tencin ambitionnait encore la réputation d'être une amie toute
+dévouée ou une ennemie déclarée.
+
+ * * * * *
+
+Entre cette femme qui, malgré tout, en dépit même de l'indulgence du
+temps, ne pouvait échapper à la déconsidération[436], et Richelieu qui,
+malgré le relief de ses amours, avait grand'peine à se faire accepter
+de la grande société, Richelieu, qui avait eu besoin de tuer en duel le
+prince de Lixen pour ne plus entendre bourdonner à ses oreilles le nom
+de Vignerot[437], entre ces deux ambitions qui pressentaient de si
+grands obstacles, une liaison ne pouvait être qu'une ligue, la mise en
+commun de l'esprit d'entreprise de la femme et de la réputation à la
+mode de l'homme.
+
+Madame de Tencin pensa que Richelieu était le seul homme qui pût mettre
+son frère au ministère, et peut-être, Fleury mourant, lui procurer sa
+succession. Elle s'attacha complètement à lui, surveillant les études
+de son fils, réglant les comptes de son intendant, servant ses amours,
+éclairant par des reconnaissances habiles tout ce qu'il tentait,
+interrogeant et confessant pour lui, à l'armée ou en province, la cour,
+Paris, le grand monde, le petit monde, la livrée, lui mettant l'oreille
+à toutes les portes, lui ouvrant l'intérieur de la Reine, lui dévoilant
+les colères du Cardinal, l'avertissant de l'influence naissante de
+Mirepoix sur le Roi, prenant la mesure des gens auxquels il allait avoir
+affaire, lui en donnant la clef et la valeur, lui ménageant les
+entrevues, lui épargnant les démarches, le mettant en garde contre la
+sottise des rancunes et la niaiserie des premiers mouvements, l'arrêtant
+sur le danger de faire entrer à l'académie un athée comme Voltaire,
+l'empêchant de perdre du temps avec de _petites femmes_, lui prêchant
+toutefois de les faire parler, le conseillant, le renseignant, lui
+annonçant toute chaude l'apoplexie de Breteuil, lui dénonçant la cabale
+qui se prépare pour le renverser au voyage de Fontainebleau d'automne,
+lui montrant l'ennemi ou le danger, la chose à faire ou le coup à
+craindre, la faveur à miner ou le crédit à ménager; et cela, dans une
+langue de scepticisme précise et concise, froide et nette comme la
+parole même de l'expérience.
+
+Type curieux de ce temps dont l'apparence n'est que mollesse, paresse,
+et dont l'abord n'est plein que des dieux du repos, tandis qu'au fond et
+dans l'ombre des âmes, s'agitent les ambitions dévorantes et les
+activités furieuses qui se plaignent par la voix d'un homme de ce
+siècle «de ne pas dormir assez vite»; madame de Tencin n'est que
+mouvement, qu'agitation, que fièvre.
+
+Toute la journée aux visites, aux audiences, aux conciliabules des
+ministres, aux avis de ses amis, de ses espions; toute la nuit aux
+écritures, aux mémorandums, aux rapports, aux missives de dix pages, à
+sa fabrique de lettres anonymes, à son _grimoire_[438].
+
+Il semble qu'elle ne soit femme que par le système nerveux, et qu'elle
+ne tienne à l'humanité que par cette maladie de foie qui irrite encore
+son activité des chaleurs de sa bile. L'amour est pour elle une affaire
+de canapé[439]; ni la passion ni le sentiment ne parlent à son cœur,
+gagné et rempli tout entier par la nouvelle religion du siècle que
+Maurepas baptise «la religion de l'esprit».
+
+ * * * * *
+
+Cette femme cependant détachée de son sexe, de son cœur, supérieure aux
+instincts tendres, aux illusions, aux émotions, partage son âme avec
+une autre moitié d'elle-même. Elle vit dans une de ces communautés
+d'existence, et toute à l'un de ces dévouements où souvent tout le cœur
+des sceptiques se concentre et se réfugie.
+
+Ces menées sans trève, cette imagination sans sommeil, le maniement
+admirable de la flatterie, les ressources de l'intelligence, prescience,
+coup d'œil, esprit, séduction, tout était ramené par madame de Tencin
+vers l'ambition, vers la fortune de son frère[440], de ce frère avec
+lequel, au dire du public, elle faisait ce ménage dont le public voulut
+voir un autre exemple dans l'amitié fameuse de la duchesse de Gramont et
+du duc de Choiseul; liaisons étranges et profondes, où l'ambition
+aurait violé la nature pour faire garder à la famille les secrets
+entendus de l'oreiller seul, se dérober aux tentations comme aux
+expansions extérieures, et assurer à cette confidence et à cette
+intimité dernières la discrétion d'un même sang!
+
+Aussitôt les amours du Roi arrangées par Richelieu, la faveur de madame
+de la Tournelle déclarée, madame de Tencin parle à Richelieu du besoin
+qu'ils ont d'unir toutes leurs forces pour le soutien de madame de la
+Tournelle, et de joindre contre Maurepas, les Rohan aux de
+Noailles[441]. Elle lui montre que là est la grande nécessité de leur
+situation, leur défense et le nœud du succès: il faut que Richelieu
+ramène à lui et rattache au parti madame de Rohan, cette maîtresse qu'il
+n'a point voulu offrir au Roi, préférant lui donner la maîtresse de son
+cousin. Et pour désarmer ce dépit amoureux d'un nouveau genre, ce sera
+madame de Tencin elle-même qui ira trouver madame de Rohan, et qui
+parviendra à obtenir qu'elle ne se plaigne plus qu'avec un reste
+d'aigreur «de n'avoir pu acquérir un ami, et de n'avoir paru digne à
+Richelieu que de certains sentiments».
+
+Après avoir rallié les Rohan à Richelieu, toute son attention et toute
+sa stratégie se tournent contre Maurepas, «l'homme au cœur perfide».
+Voilà l'ennemi contre lequel madame de Tencin ne cesse de mettre en
+garde Richelieu, l'adversaire à craindre, le ministre à ruiner. Elle le
+perce, elle le suit. Elle dit à l'oreille de Richelieu le _gazetin_ que
+Maurepas rédige et qui est remis au Roi tous les matins, les éclats de
+rire continuels que le Roi et le ministre s'en vont cacher dans les
+embrasures des fenêtres, l'alliance de Maurepas avec le contrôleur
+général, la dépendance d'Amelot qui ne fait pas «une panse d'_a_ sans
+les ordres qu'il reçoit de Maurepas», les trois quarts d'heure que
+Maurepas a passés avec le Cardinal, la mine joyeuse qu'il montrait en
+sortant, la police des propos des petits appartements faite par Meuse
+pour le comte de Maurepas, les indiscrétions de Pont de Veyle sur le
+compte de son chef, chaque pas, chaque piste, chaque détour, chaque
+traité secret, chaque marche et jusqu'à chaque changement de physionomie
+de Maurepas. Puis, s'élevant à la conclusion, à la vue générale de la
+position, considérant, sans se laisser aveugler par l'hostilité,
+l'ensemble du pouvoir de Maurepas, son influence sur l'esprit du Roi, sa
+toute-puissance sur le secret de la poste, son armée d'espions, sa
+fabrique de petites nouvelles, tenant compte de ses cailletages et de
+ses coups fourrés, elle laissait à Richelieu dégrisé et ramené au vrai
+sens des choses, l'option entre deux seules conduites: un raccommodage
+plâtré ou une attaque à fond; et pour l'attaque, c'est elle encore qui
+en trace le plan et en marque le terrain: «La marine a recueilli cette
+année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer;» c'est là,
+dit-elle, où il faut attaquer Maurepas.
+
+Si rien ne la trouble, ni ne l'effraye, nul ne la trompe ni ne
+l'éblouit.
+
+Le contrôleur général ne la dupe pas avec son air brusquement bonhomme,
+elle le voit depuis des temps infinis marcher sous terre, sans qu'on
+s'en aperçoive, et elle dévoile à Richelieu ses agissements secrets pour
+remplacer Amelot par son ami intime M. de Rennes; intrigue qui, si elle
+réussissait, ferait les ministres tout-puissants et amènerait la ruine
+de Richelieu et de son frère.
+
+Le maréchal de Belle-Isle, dont les trois quarts des Parisiens font un
+homme de génie, ce Belle-Isle qui inquiète l'Europe, n'entre dans son
+jeu que comme un comparse: elle ne voit en lui qu'un assommoir à
+ministres, un moyen d'annihiler Maurepas, et elle engage Richelieu à
+renforcer les prôneurs de Belle-Isle, à répéter qu'il fait au-delà des
+forces humaines, pour lui faire prendre le haut du pavé et tenir le
+ministère dans l'humilité et le néant.
+
+Elle pousse encore en avant le maréchal de Noailles, sachant bien que le
+héros n'est guère sérieux, et que c'est une bonne marionnette à faire
+disparaître un jour au profit de Richelieu. Cette alliance avec les de
+Noailles, il était bon, suivant elle, de l'affermir par une liaison avec
+les Paris-Duverney. Elle voyait de solides avantages à s'attacher ces
+grands amis de Belle-Isle et à tourner leur enthousiasme naturel au
+profit du maréchal de Noailles. Elle montrait qu'ils avaient beaucoup
+d'amis, «tous les souterrains possibles,» de l'argent à répandre, rien à
+désirer ni à demander, et qu'ils ne seraient accessibles que par les
+caresses de l'amitié.
+
+Puis dans cette revue des puissances et des influences, de la cour, des
+individualités et des groupes d'intérêts, c'était d'Argenson qu'elle
+peignait comme sourdement hostile, dont elle racontait les nuits d'amour
+à la maison de Neuilly et les sommeils le lendemain matin au conseil,
+d'Argenson qu'elle montrait faisant des soupers _sous le nez_, où il
+buvait au point de ne pouvoir ni travailler ni se montrer, d'Argenson
+enfin complètement livré à l'intrigante Mauconseil dont la Tencin dira:
+«que Richelieu aurait toujours à sa volonté la personne, mais jamais le
+cœur».
+
+Lumières, renseignements, conseils, tout aboutissait toujours au centre
+des opérations de Richelieu, et au cœur de la faveur: à madame de
+Châteauroux. Par madame de Tencin, Richelieu était mis au fait de la
+confiance placée bien mal à propos dans telle ou telle femme, et contre
+laquelle il fallait la précautionner. Par elle il savait le degré
+d'intimité où elle était avec d'Argenson, degré qu'il ne fallait pas
+laisser dépasser, par elle il connaissait le commerce d'amitié et
+d'ironie que la moqueuse personne avait avec Marville et leur
+fabrication en commun de ridicules et de travers, par elle il était
+instruit des propos indiscrets du premier valet de chambre de la
+favorite «le plus grand babillard de la terre», par elle il pénétrait
+dans les mystères de son alcôve. Par madame de Tencin Richelieu était
+tenu au courant, jour par jour, de la température de l'amitié de la
+duchesse de Châteauroux. Madame de Tencin lui mandait les manœuvres
+employées pour refroidir la favorite à son égard, lui disait qu'on ne
+cessait de lui répéter qu'il avait déjà dégoûté le Roi de sa sœur, qu'il
+en ferait autant d'elle s'il restait dans l'étroite privauté du Maître.
+
+Toute dépitée que fût madame de Tencin des froideurs de madame de
+Châteauroux pour son frère[442], du refus qu'elle avait fait de ses
+services, de la répulsion qu'elle devinait en elle pour elle-même et ses
+intrigues[443], elle ne donnait rien au ressentiment, ni même à
+l'antipathie dans ses rapports sur la favorite. Ses jugements sur cette
+femme, _haute comme les monts_, ainsi qu'elle dit quelque part, étaient
+exempts de toute passion.
+
+Son intelligence l'avait si bien délivrée des jalousies et des
+petitesses de son sexe qu'elle travaillait à maintenir, à asseoir la
+favorite, à en faire un personnage politique, en retirant à Voltaire la
+négociation secrète dont Amelot et Maurepas l'avaient chargée, et en
+tâchant d'obtenir que le roi de Prusse déclarât «qu'il nommait madame de
+la Tournelle comme la personne en laquelle il plaçait sa confiance.»
+Enfin madame de Tencin, en dernier lieu, consentait à lui indiquer un
+grand rôle dans une conception virile sortie de sa tête de femme.
+
+ * * * * *
+
+Les plaintes de la France n'étaient pas sans écho dans cet esprit de
+femme, auquel on ne saurait refuser la clairvoyance, la lucidité, la
+netteté, le sang-froid, en même temps que l'instinct d'une politique
+générale plus grande, malgré toute la misère de ses détails, que la
+politique du ministère. Madame de Tencin souffrait de la faiblesse ou
+plutôt de l'absence de cette volonté qui donne la vie aux monarchies et
+circule du roi dans l'État. Elle se plaignait de cette indifférence dont
+rien ne pouvait tirer le Roi[444], de cette lâcheté apathique qui le
+disposait aux résolutions les plus mauvaises, mais lui donnant le moins
+d'embarras à prendre et le moins de peine à suivre. Elle déplorait avec
+l'opinion publique la somnolence de tête et de cœur de ce souverain, que
+la vue de Broglie, à son retour d'Allemagne, n'animait pas même d'un peu
+d'indignation, de ce souverain qui se dérobait aux déplorables nouvelles
+pour échapper à leur désagrément, et, désertant les affaires, voyant le
+mal et le laissant faire par crainte d'un dérangement ou d'un effort,
+croyant par lassitude chaque ministre sur parole, paraissait jouer à
+pile ou face dans son conseil les plus grands intérêts de l'État. Lui
+parler raison «_c'était comme parler aux rochers_», disait madame de
+Tencin, avec un fond de mépris qu'elle ne pouvait cacher. Et pour le
+tirer de son engourdissement, elle ne voyait d'autre moyen qu'une sortie
+violente de ses habitudes et de sa vie, d'autre voix que la voix de sa
+maîtresse: madame de Châteauroux devait décider Louis XV à se mettre à
+la tête de ses armées.
+
+Tel était le projet dont madame de Tencin faisait donner par Richelieu
+l'idée à la favorite; et c'est ainsi que, au moment même où les esprits
+indignés des insolences de madame de Châteauroux commençaient à se
+tourner contre le Roi, madame de Tencin préparait dans la coulisse une
+Agnès Sorel de sa façon, qui devait, dans ses idées, non-seulement
+reconquérir à la maîtresse du Roi et au Roi les sympathies de la
+nation, mais encore procurer à Richelieu l'oubli de son misérable rôle
+de Figaro des petits appartements et la chance d'une grande fortune à
+ciel ouvert[445].
+
+
+
+
+XIV
+
+Transformation de la duchesse de Châteauroux.--Ses efforts pour
+_ressusciter_ le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement
+de l'armée de Flandre.--La vieille maréchale de Noailles.--Le sermon du
+Père Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de
+Châteauroux.--Elle est nommée surintendante de la maison de la
+Dauphine.--La nomination de toutes les places accordées au bon plaisir
+de la favorite.
+
+
+Le projet de madame de Tencin tombait dans une âme qui y était toute
+prête et disposée: madame de Châteauroux se précipitait au rôle que
+Richelieu lui apportait. Aux ardeurs, aux hauteurs d'orgueil d'une
+Montespan, elle unissait sous l'apparence paresseuse de son corps les
+énergies et les ambitions viriles d'une Longueville. Cette cour molle et
+paresseuse, ce temps de petites choses, ce règne sans appareil, sans
+grandeur, sans déploiement de majesté, lui paraissaient un théâtre trop
+étroit pour son amour; dans sa fierté, dans ses impatiences, dans la
+fièvre de sa volonté, dans l'activité de ses projets, dans la passion de
+son esprit, il y avait le feu d'une Fronde aussi bien que l'âme d'un
+grand règne.
+
+Enivrée par le plan de madame de Tencin, elle devenait tout à coup une
+autre maîtresse et révélait une autre femme: elle se mettait à remuer
+les volontés du Roi, à le mener au plus haut de ses devoirs, à lui faire
+manier presque de force les plus grandes parties du gouvernement, à
+l'aiguillonner et à l'accabler du sentiment de sa responsabilité, à lui
+parler sans cesse des ministres, du parlement, de la paix, de la guerre,
+de ses peuples, de l'État, et faisait à tout moment le rôle et le bruit
+de la conscience d'un roi auprès de ce monarque fainéant qui, tout
+étourdi de ces grandes paroles, de ces grandes idées dont madame de
+Châteauroux ne cessait de le poursuivre, lui disait: «Vous me
+tuez!--_Tant mieux, Sire_, répondait madame de Châteauroux, _il faut
+qu'un roi ressuscite_[446]!»
+
+«Ressusciter le Roi!» rendre à l'État un roi enlevé à une reine, l'armer
+pour l'honneur de sa couronne et le salut de ses peuples, marcher debout
+à côté de lui comme la victoire, être l'inspiration de son courage, la
+voix de sa gloire, et désarmer enfin les chansons de la France avec les
+_Te Deum_ de Notre-Dame..., telle est la superbe ambition qui s'empare
+de la favorite, éblouie de ce magnifique avenir.
+
+Et voilà madame de Châteauroux versant à Louis XV le zèle qui la dévore,
+l'exhortant à la guerre, le poussant aux armées. Elle lui promet la
+reconnaissance et les adorations de ses sujets. Elle lui montre les
+insolences de l'ennemi, nos frontières menacées, nos armes sans audace,
+nos généraux sans génie, nos troupes sans confiance, notre fortune
+épuisée. Elle sort du tombeau l'ombre de Louis XIV pour rappeler à son
+petit-fils les soins de son héritage, les obligations de son sang. Elle
+tente à toute heure les mains du Roi avec cette épée de la France, si
+belle à porter.
+
+ * * * * *
+
+Des intrigues de cour qui se croisaient bientôt, servaient et
+secondaient les projets belliqueux de madame de Châteauroux. Maurepas,
+désarmant un moment, entrait dans les vues de la favorite: il comptait,
+pendant la guerre et à l'armée, s'insinuer plus avant dans les bonnes
+grâces du Roi, aller à ses fins, faire rendre à sa position tous ses
+avantages, se ménager de faciles occasions de s'attacher des créatures,
+rendre son ministère plus recommandable, et rapporter tous les succès de
+la campagne à la sagesse de ses avis et à la célérité de ses ordres.
+
+Le maréchal de Noailles venait après M. de Maurepas donner aux plans
+enthousiastes de madame de Châteauroux l'appui de représentations
+énergiques et l'autorité de sa position à la cour. Aimé du Roi[447],
+craint des ministres, les inquiétant par la supériorité de son esprit,
+l'ascendant de son âge, le crédit de ses alliances, le maréchal de
+Noailles avait été désigné par les avis réunis du conseil pour commander
+l'armée de Flandres; et le Roi l'avait nommé.
+
+«Il faudra que vous voyagiez!» disait un jour Louis XV au maréchal. Le
+duc de Noailles répondait sur le ton de la plaisanterie qu'il était bien
+vieux pour entreprendre des voyages, mais voyant que le Roi parlait
+sérieusement et que l'on était dans la galerie, il lui faisait observer
+que ce n'était pas le lieu convenable pour prendre ses ordres, et qu'il
+le priait de vouloir bien lui marquer l'heure à laquelle il devait venir
+les recevoir. Le Roi donnait rendez-vous au maréchal après le débotté,
+dans sa garde-robe. Aussitôt que Louis XV lui déclarait qu'il le faisait
+appeler pour commander en Flandre, le maréchal s'écriait: «Est-ce vous,
+sire, qui le voulez?» Le Roi lui répondant que c'était lui-même qui le
+désirait; le maréchal lui représentait longuement les malheureuses
+circonstances présentes, l'éloignement de toutes les forces du Roi, le
+peu de troupes qui se trouvaient en Flandre et la supériorité des
+troupes d'Angleterre unies aux Autrichiens et aux Hanovriens...
+
+Cette nomination était un coup habile des ministres: le maréchal était
+par ce commandement exilé de la cour, écarté de la personne du Roi; et
+un moment le maréchal eut peur pour son crédit de ce commandement des
+forces de la France du Rhin à la mer et qui lui permettait de promener
+en maître l'armée d'une frontière à l'autre.
+
+Mais il y avait dans la famille de Noailles un conseil précieux, une
+femme de tête, qui, malgré ses quatre-vingt-dix ans, passait encore aux
+yeux des bons observateurs, pour le plus habile politique de son temps.
+Cette femme, vénérable et redoutable, dont tout le cœur et tout l'esprit
+n'avaient été tournés, pendant tout le cours d'une si longue vie, que
+vers l'agrandissement de sa maison; cette aïeule, mère de onze filles et
+de dix fils, dont les enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants,
+tant morts que vivants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État,
+montaient à plus de cent; cette femme de cour, sans scrupule et sans
+rigorisme étroit, qui avouait avoir usé également, presque
+indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de
+la faveur des princes et l'avancement des siens, la vieille maréchale de
+Noailles, née Beurnonville, n'était point encore rassasiée des
+prospérités, des charges, des héritages, des survivances, qu'elle avait
+amassés sur son sang; et lorsque ses courtisans la comparaient à la mère
+des douze tribus d'Israël, lorsqu'ils lui promettaient que sa race
+s'étendrait comme les étoiles du firmament et le sable de la mer, il
+échappait à la vieille maréchale inassouvie, dans un soupir, ce regret:
+«Et que diriez-vous si vous saviez quels bons coups j'ai manqués[448]!»
+
+Le maréchal avait une conférence avec sa mère, et sortant d'auprès
+d'elle, Maurepas avait presque de l'étonnement à le voir entrer aussi à
+fond et avec une telle apparence d'innocence dans tous ses plans. La
+vieille femme avait fait toucher à son fils du doigt la situation: il
+fallait emmener le Roi à l'armée et tout seul[449], de façon à jouer aux
+ministres ce piquant tour d'avoir le maître sous la main, et de
+travailler avec lui sur tous les paquets venant de Paris.
+
+ * * * * *
+
+Insinuations de Maurepas, représentations du maréchal, insistances de
+Richelieu, de tous les familiers, de tous les courtisans à la dévotion
+de la maîtresse, tout conspirait auprès du Roi et dans ses entours les
+plus intimes pour le succès de madame de Châteauroux. Dans le cœur même
+de Louis XV se réveillaient les véhémentes apostrophes que le père
+jésuite Tainturier avait osé lui adresser en face du haut de la chaire,
+dans son sermon sur la _Vie molle_; et il sentait retentir en lui cette
+voix audacieuse et sévère l'appelant à toutes les activités, à toutes
+les initiatives, à tous les courages de la royauté, lui montrant, à côté
+de son conseil à éclairer, de ses ministres à gouverner, ses armées à
+conduire pour faire éclater en elles la puissance du bras de Dieu[450].
+
+La duchesse de Châteauroux triomphait, et, si des empêchements
+divers[451] s'opposaient au départ du Roi, en l'automne de l'année 1743,
+elle avait la certitude que, au printemps prochain, le Roi se mettrait à
+la tête des armées.
+
+ * * * * *
+
+Et l'année 1744, l'année de la grande faveur en même temps que de la
+disgrâce, commence pour la favorite. Alors on la voit menée par le Roi à
+l'Opéra dans le carrosse où il a ses filles[452].
+
+On la trouve à l'audience de congé de l'attaché de Suède, placée la
+première en tête des dames titrées à la droite de la Reine. Elle
+apparaît un jour avec au cou un collier de perles de cent mille livres,
+acheté par le Roi à la princesse de Conti, un collier au milieu duquel
+il y avait une admirable perle longue. Parmi les caprices qui viennent à
+la toute-puissance, la duchesse avait la fantaisie d'avoir une clef des
+quatre balcons fermés du salon de Marly: aussitôt le contrôleur général
+du château s'empressait de lui faire forger et de lui porter cette clef
+qu'il n'avait pas lui-même[453].
+
+ * * * * *
+
+Une place d'une très-grande importance et telle qu'il fallait remonter à
+madame de Montespan pour en retrouver une pareille dans l'histoire des
+faveurs de la monarchie, était donnée à la fin d'avril, au moment du
+départ du Roi pour l'armée, à la duchesse de Châteauroux. Elle était
+nommée surintendante de la maison de la Dauphine[454], de l'Infante
+dont Richelieu devait aller faire la demande en Espagne.
+
+Mais la place n'était rien auprès de l'influence que la duchesse avait
+eue dans toutes les nominations, et qui faisaient de la maison de la
+Dauphine comme une chambrée de tous les amis, parents et parentes et
+créatures de la favorite et du duc de Richelieu. Et ces choix avaient
+été insolemment faits au mépris des prévisions et des listes courant
+déjà Paris qui nommaient la maréchale de Berwick ou de Duras pour la
+charge de dame d'honneur, madame de Matignon ou madame d'Antin pour la
+charge de dame d'atours. Les noms qui étaient prononcés pour les dames
+de la Dauphine, étaient madame d'Egmont la belle-fille, la duchesse de
+Rochechouart, madame de Lesparre, madame de Forcalquier.
+
+La dame d'atours: c'était madame de Lauraguais. Parmi les autres femmes
+nommées on citait d'abord madame de Pons, fille de Lallemand de Metz qui
+avait toute la confiance de madame de Châteauroux, madame de Champagne,
+fille de madame de Doyes et nièce de monsieur d'Estissac; madame de
+Faudoas dont le beau-père avait rendu tous les services imaginables, il
+y avait quelques années de cela, en Languedoc à Richelieu. Madame de
+Châteauroux lui annonçait sa nomination dans ce billet: «_Ne soyez point
+inquiète, le Roi vous a nommée dame du Palais de madame la Dauphine, je
+vous en fais mon compliment_:» un billet qui troublait grandement les
+traditions des gens de la cour, qui ne reconnaissaient de palais que
+celui du Roi et de la Reine.
+
+Deux autres femmes que nous retrouverons dans la voiture de la duchesse
+de Châteauroux, lors de sa fuite de Metz, étaient l'une madame de
+Bellefonds, nièce de Richelieu, l'autre madame du Roure, que la duchesse
+ne connaissait pas, mais qui était la sœur de son plus intime ami, le
+marquis de Gontaut. La duchesse pressait le marquis d'accepter une place
+dans la maison de la Dauphine, le marquis s'y refusait, disant qu'il
+aimait trop sa liberté. Là-dessus, elle lui demandait s'il n'avait pas
+quelque parent à qui il serait bien aise de faire plaisir. Le marquis
+lui nommait alors sa sœur qui avait peu de bien. Madame de Châteauroux
+de se désoler qu'il ne lui eût pas parlé plus tôt, de lui dire que
+toutes les places étaient données, qu'il était trop tard, et le soir, le
+Roi de recommencer les jérémiades de la duchesse.
+
+... Ce n'était qu'une aimable plaisanterie, et quelques jours après la
+place était donnée à la sœur de M. de Gontaut[455].
+
+Il semble que, dans toutes ces nominations, le bon plaisir de la
+maîtresse ait été seul écouté: c'est ainsi que monsieur de Chalais qui
+désirait très-vivement pour sa fille, madame de Périgord, une place chez
+la Dauphine, ne l'obtenait pas, malgré les instantes recommandations de
+Maurepas.
+
+
+
+
+XV
+
+M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.--Son entrevue
+secrète avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopération armée de
+Frédéric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu à Choisi entre le Roi,
+madame de Châteauroux, Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse acceptée,
+et rédaction du traité confiée au cardinal de Tencin.--Entrevues de
+madame de Châteauroux et de Rottembourg.--Le traité de juin 1744,
+précédé du renvoi d'Amelot.--Billet de remerciement de Frédéric à madame
+de Châteauroux pour sa participation aux négociations.--Lettre de la
+duchesse de Châteauroux au maréchal de Noailles afin d'obtenir son
+adhésion à sa présence à l'armée.--Réponse du parrain de _la
+Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les représentations de
+Maurepas à Louis XV.--Départ du Roi à l'armée sans sa maîtresse.--Madame
+_Enroux_ en Flandre.
+
+
+Cette faveur de la duchesse de Châteauroux, le besoin qu'un souverain
+étranger avait de l'alliance du Roi de France, et l'appel qu'il faisait
+à sa maîtresse pour l'obtenir, la poussaient au plus haut point, plaçant
+la femme aimée parmi les rares favorites qui partagent, avec l'amour de
+leur royal amant, une partie de sa puissance.
+
+La négociation dont Amelot et Maurepas avaient chargé Voltaire, et que
+madame de Tencin avec son profond sens politique, voulait mettre aux
+mains de celle à la grandeur de laquelle elle travaillait, par un
+concours de circonstances heureuses, était confiée à la favorite.
+
+M. de Rottembourg, neveu du diplomate silésien qui finit sa carrière par
+l'ambassade d'Espagne, avait épousé la fille de madame de Parabère,
+avait mangé au jeu et la fortune de son oncle et la fortune de sa femme;
+après quoi, il avait pris le parti de laisser sa femme dans un couvent
+en France[456], et de se rendre auprès du Roi de Prusse. Et Berlin
+s'émerveillait de la façon dont le Roi recevait Rottembourg, un homme
+qui n'avait aucun talent militaire, et dont tout le mérite était d'avoir
+été amené par le jeu à vivre dans la meilleure compagnie de Paris.
+
+M. de Rottembourg était depuis des années en Prusse, et le monde de
+Paris l'avait parfaitement oublié, lorsque le duc de Richelieu, au
+milieu de l'hiver de 1743, recevait un billet par lequel M. de
+Rottembourg lui annonçait sa présence à Paris[457]. Dans ce billet il
+mandait à Richelieu qu'il désirait un entretien, mais que, ayant une
+communication de la plus haute importance à lui faire, il le priait de
+le recevoir le plus secrètement qu'il était possible. Richelieu prenait
+toutes les précautions imaginables pour qu'il ne fût vu de personne à
+son entrée dans son hôtel de la place Royale. Le premier mot de
+Rottembourg était: «Voilà ma lettre de créance,» et il remettait une
+lettre que Richelieu, après l'avoir décachetée, reconnaissait pour être
+de la main du Roi de Prusse. Là-dessus Rottembourg apprenait à
+Richelieu, que Frédéric avait des avis certains que pendant la campagne
+projetée pour l'année suivante, dans le temps que Louis XV serait occupé
+à la conquête de la Flandre, le prince Charles devait passer le Rhin et
+entrer en Alsace. Le seul moyen de parer ce coup, selon le Roi de
+Prusse, était, aussitôt le passage du Rhin par le prince Charles, que
+lui Frédéric entrât en Bohême. Et Rottembourg offrait cette coopération
+armée au nom de son maître, mais à une condition expresse: «C'est
+qu'aucuns des ministres actuels de S. M. n'auraient connaissance de ce
+traité, S. M. prussienne voulant qu'il fût conclu entre les deux Rois et
+lui (M. de Richelieu) en tiers[458].»
+
+M. de Richelieu n'avait rien de plus pressé que de faire atteler et de
+se rendre sur l'heure à Choisy où se trouvait le Roi. En arrivant, il
+demandait ce que faisait le Roi; on lui répondait qu'il était chez
+madame de Châteauroux. Louis XV n'aimait pas les visites en ces
+moments-là. Richelieu continuait toutefois son chemin devant
+l'étonnement de l'homme de la Chambre.
+
+Arrivé à la porte de la chambre de madame de Châteauroux, après avoir eu
+la précaution de tourner plusieurs fois la clef, Richelieu se décide à
+entrer. Louis XV lui demande sèchement ce qu'il veut: «Je viens rendre
+compte à Votre Majesté d'un événement qui le surprendra autant que moi,»
+s'écrie Richelieu, qui rend compte de son entrevue avec Rottembourg. Un
+conseil est aussitôt tenu entre le Roi, madame de Châteauroux et
+Richelieu; l'on prend la résolution d'accepter les propositions du Roi
+de Prusse, et Louis XV dit à Richelieu: «qu'il n'a qu'à aller en avant
+et à travailler d'après ce plan». Cependant Richelieu ne se trouvant pas
+les connaissances diplomatiques nécessaires, et le Roi de Prusse ne
+voulant d'aucun des secrétaires d'État, Richelieu conseillait à Louis XV
+de prendre pour la rédaction du traité le maréchal de Noailles et le
+cardinal de Tencin: «À la bonne heure, disait le Roi, allez leur parler
+de ma part, et voyez si l'on en voudra en Prusse[459].»
+
+Du jour où le cardinal de Tencin s'occupait de l'élaboration du traité,
+Rottembourg[460], entrait en relation avec la femme qui avait appuyé de
+sa parole; dans le conseil de Choisi, l'alliance avec le Roi de Prusse,
+et qui pouvait déjà bien avoir été gagnée à Frédéric par quelque habile
+flatterie. De nombreuses entrevues avaient lieu entre l'envoyé secret du
+Roi de Prusse et la favorite, dans lesquelles le diplomate prussien
+recevait de la bouche de la femme aimée de Louis XV, des
+recommandations, des avertissements, des instructions propres à mener à
+bonne fin la négociation, le mettant dans le secret des antipathies du
+Maître, le garant des fausses démarches, lui faisant, pour ainsi dire,
+la leçon sur ce qu'il y avait à faire jouer ou à ne pas faire jouer.
+C'est ainsi que le 24 avril, à la suite d'un conseil où il avait été
+question du traité avec le Roi de Prusse, le cardinal de Tencin écrit
+que Rottembourg avait vu le matin madame de Châteauroux qui l'avait
+averti que son projet avait été rejeté dans le premier moment par le Roi
+à cause de deux difficultés qu'on était en train de tourner[461].
+
+Enfin le projet du traité arrêté dans un comité chez le cardinal de
+Tencin, et Rottembourg attendant les ordres qui devaient l'appeler à
+Metz auprès du Roi pour la signature, madame de Châteauroux recevait du
+roi de Prusse une lettre dans laquelle il la prévenait que son envoyé
+secret irait la voir pour la consulter sur la manière dont il devait
+parler à Louis XV.
+
+L'entrevue avait lieu à Plaisance, où se trouvait la duchesse de
+Châteauroux après le départ du Roi. La favorite, tout en reconnaissant
+que Belle-Isle était pour le moment le premier de nos généraux[462],
+engageait vivement Rottembourg à ne point déclarer à Louis XV la part
+que l'homme en défaveur avait à la négociation, l'engageait même à ne
+point le nommer dans la crainte de refroidir le Roi pour le traité. Et
+comme Rottembourg réclamait toujours le plus grand secret, et que la
+duchesse reconnaissait la difficulté que le traité fût signé à l'armée
+sans qu'on en eût connaissance, elle opinait pour que la signature eût
+lieu à Paris. Toutefois Tencin n'osait en faire la proposition au Roi et
+au maréchal de Noailles, dans la crainte qu'ils ne crussent l'un et
+l'autre qu'il avait inspiré cette idée à Rottembourg pour que tout
+l'honneur de la négociation lui revînt. Mais le Roi, de son propre
+mouvement, ou sur l'avis de madame de Châteauroux, décidait que le
+traité serait signé à Paris, et après quelques retardements apportés par
+le maréchal de Noailles, le traité d'alliance entre la France et la
+Prusse, au succès duquel la favorite avait si puissamment travaillé,
+était définitivement conclu au mois de juin[463].
+
+Mais madame de Châteauroux avait fait plus que d'amener le Roi à une
+alliance avec la Prusse; servant les rancunes de Frédéric contre notre
+ministre des affaires étrangères[464], elle était devenue sa complice
+dans les manœuvres qui avaient eu pour but de mettre à la porte du
+ministère, un ennemi personnel, un homme qu'elle avait toujours vu
+servir les haines de Maurepas avec un semblant de domesticité[465].
+
+Amelot était un petit homme à la physionomie timide, qui de son premier
+métier de commis auprès du Cardinal, avait gardé dans ses hautes
+fonctions une façon de tremblement; il semblait toujours implorer pour
+la conduite de son ministère, des lumières supérieures aux siennes, et
+les implorait, en effet, auprès de Maurepas à l'aide d'une porte secrète
+pratiquée dans le mur mitoyen de leurs deux cabinets; par là-dessus il
+était bègue.
+
+ En plein conseil, Amelot,
+ Comme en compagnie,
+ N'eût-il à dire qu'un mot,
+ Il le balbutie.
+ À qui s'en moque, il répond:
+ Mais, mais, mais m'en croyez-vous donc
+ Moins sot, sot, sot,
+ Moins so, so, moins ca, ca,
+ Moins so, sociable,
+ Moins ca, ca, capable[466].
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Le Roi qui depuis assez longtemps mettait une assez mauvaise volonté à
+l'écouter, à l'entendre, ne devait pas apporter trop de résistance à
+s'en séparer. Dès le commencement d'avril, se trouvant chez la duchesse
+de Châteauroux, une femme de la cour entendait le Roi revenant de lui
+parler, dire qu'il ne pouvait plus y tenir, qu'avant peu il voulait
+changer ce ministre et qu'il prendrait quelqu'un dont personne ne se
+doutait[467]. Et le 24 avril, le Roi, que le maréchal de Noailles
+sollicitait d'écrire un mot de sa main pour l'avancement des
+négociations avec la Prusse, s'y refusait en lui disant: «Il faut qu'une
+porte soit ouverte ou fermée, et cette défiance de quelqu'un en qui il
+doit paraître que j'ai de la confiance ne me convient point non plus
+qu'à mes affaires[468]...» Ce _quelqu'un_ était Amelot.
+
+Le dimanche 26 avril, M. de Maurepas avait beaucoup de monde à souper.
+On était au fruit. Quelqu'un vint lui parler tout bas. Le ministre
+sortait de table, se rendait chez le Roi qui lui ordonnait d'aller
+demander la démission à M. Amelot[469], chez lequel il entrait en lui
+disant: «Hodie tibi, cras mihi_[470]!»
+
+L'exécution d'Amelot faite le 27 avril, l'acceptation en principe du
+traité par le Roi au commencement de mai, valaient à la duchesse de
+Châteauroux comme récompense de ses bons offices, cette lettre de
+Frédéric:
+
+ «Postdam, le 12 mai 1744.
+
+ «Madame,
+
+«Il m'est bien flatteur que c'est en partie à vous, Madame, que je suis
+redevable des bonnes dispositions dans lesquelles je trouve le Roi de
+France pour resserrer entre nous les liens durables d'une éternelle
+alliance. L'estime que j'ai toujours eue pour vous se confond avec les
+sentiments de reconnaissance. En un mot, Madame, je suis persuadé que le
+Roi de France ne se repentira jamais du pas qu'il vient de faire et que
+toutes les parties contractantes y trouveront un avantage égal. Il est
+fâcheux que la Prusse soit obligée d'ignorer l'obligation qu'elle vous
+a; ce sentiment restera cependant profondément gravé dans mon cœur[471].
+C'est ce que je vous prie de croire étant à jamais,
+
+ Madame,
+
+ Votre très-affectionné ami,
+
+ FRÉDÉRIC[472].»
+
+À cette lettre, la favorite, cinq jours avant son départ pour rejoindre
+le Roi, répondait par un billet où, dans la satisfaction de son orgueil,
+sa reconnaissance se mettait pour l'avenir tout au service du souverain
+qui lui avait écrit.
+
+ _Plaisance_, 3 _juin_ 1744.
+
+ _Sire,
+
+Je suis bien heureuse de pouvoir me flatter d'avoir pu contribuer à
+l'union que je vois avec joie qui va s'établir entre le Roi et Votre
+Majesté. Je sens, comme je le dois, les marques de bonté qu'elle me
+témoigne. Je désirerais bien vivement trouver souvent les occasions de
+lui prouver toute ma reconnaissance et le profond respect avec lequel
+j'ai l'honneur d'être,
+
+ Sire,
+
+ De Votre Majesté
+
+ La très-humble et très-obéissante servante
+
+ Mailly, duchesse de Châteauroux_[473].
+
+L'idée de la favorite acceptée par Louis XV, et la détermination prise
+par le Roi de se rendre à l'armée, madame de Châteauroux avait songé à
+ne pas se séparer de son amant et avait aussitôt préparé les moyens de
+le suivre. Dès l'automne 1743, où elle avait pu croire que le Roi allait
+partir pour les provinces menacées, elle avait songé à rendre favorable
+à son désir le maréchal de Noailles, ce maréchal de toute l'Alsace fait
+par elle, ce parrain auquel elle devait son aimable sobriquet de _la
+Ritournelle_.
+
+Et le 3 septembre, elle lui écrivait une longue lettre, où timidement,
+elle s'ouvrait à lui avec beaucoup de circonlocutions et de périphrases,
+au bout desquelles elle faisait entendre au vieux courtisan que le Roi
+était de moitié dans la sollicitation.
+
+ _Choisy, ce_ 3 _septembre_ 1743.
+
+_Je sçay très bien, monsieur le maréchal, que vous avez autres choses à
+faire qu'à lire mes lettres, mais pourtant je me flate que vous vouderé
+bien me sacrifier un petit moment, tant pour la lire que pour y
+répondre, ce sera une marque d'amitiés à laquelle je seré très sensible,
+le Roy a eut la bonté de me confier la proposition que vous luy faite,
+d'aller à l'armée dès ce moment; mais n'ayez pas peur, quoique femme, je
+sçay garder un secret, je suis fort de votre avis et croit que cela sera
+tres glorieux pour luy, et qu'il n'i a que luy capable de remettre ces
+troupes comme il seroit à désirer quelles fussent ainsi que les testes
+qui me paroissent en fort mauvais état par l'effroy qui gagne presque
+tout le monde; il est vray que nous sommes dans un moment bien critique;
+le Roy le sent mieux qu'un autre, et pour l'envie d'aller, je vous
+répond qu'elle ne luy manque pas; mais moi, ce que je désirerais, c'est
+que cela fut généralement approuvé et qu'au moins il recueillit le fruit
+qu'une telle démarche mériteroit; pour un début ne faudroit-il pas faire
+quelque chose et d'aller là pour rester sur la deffensive, cela ne
+seroit-il pas honteux, et si d'un autre côté le hasard faisoit qu'il y
+eut quelque chose avec le prince Charles, on ne manqueroit peut-estre
+pas de dire qu'il a choisy le côté où il y avoit le moins d'apparence
+d'une affaire. Je vous fais peut-estre là des raisonnemens qui n'ont pas
+le sang commun; mais au moins j'espère que vous me diré tout franchement
+que je ne sçay ce que je dis. N'imaginez pas que c'est que je n'ay pas
+envie qu'il aille, car au contraire, premièrement ce seroit ne pas luy
+plaire, et, en second lieu, tout ce qui pourra contribuer à sa gloire et
+l'élever au dessus des autres rois, sera toujours de mon goût. Je croit,
+monsieur le maréchal, que, pendant que j'y suis, je ne sçaurois mieux
+faire que de prendre conseil de vous généralement sur tout; j'admet que
+le Roi parte pour l'armée; il n'a pas un moment à perdre et il faudroit
+que cela fut tres promt, qu'est-ce que je devienderé, est-ce qu'il
+seroit impossible que ma sœur et moy le suivassions, et au moins si nous
+ne pouvons pas aller à l'armée avec luy nous mettre à portée de sçavoir
+de ses nouvelles tous les jours. Ayez la bonté de me dire vos idées et
+de me conseiller, car je n'ay point d'envie de rien faire de singulier
+et rien qui puisse retomber sur luy et luy faire donner des ridicules.
+Vous voyé que je vous parle comme à mon amy et comme à quelqu'un sur qui
+je compte, n'est-ce pas avoir un peu trop de présomption, mais ces
+fondée, monsieur le maréchal, sur les sentimens d'amitiés et d'estime
+singulière que vous a voué pour sa vie votre_ ritournelle. _Je crois
+qu'il est bon de vous écrire que j'ay demandé au Roy la permission de
+vous escrire sur ces matières-là et que c'est avec son
+approbation_[474].
+
+La réponse était délicate. Le maréchal de Noailles eut dans cette
+occasion le courage de ne pas craindre de déplaire au maître. Il
+répondait en ces termes à la maîtresse:
+
+«... Je viens, madame, à ce qui vous regarde, et vous pouvez être
+assurée que, lorsque vous me ferez l'honneur de me demander conseil, je
+ne vous en donnerai jamais qui ne tendent à la gloire du Roi, et qui par
+conséquent ne soient les plus conformes à vos véritables intérêts. Je ne
+crois pas, Madame, que vous puissiez suivre le Roi à l'armée avec votre
+sœur. Vous en sentez vous même les inconvénients, en vous réduisant
+ensuite à demander si vous ne pourriez pas venir dans quelque ville à
+portée de recevoir tous les jours des nouvelles de Sa Majesté. Une
+partie des mêmes inconvénients subsiste à venir, ainsi que vous le
+proposez dans quelque ville à portée de la frontière.
+
+«Comme il paraît qu'on veut se conformer en tout aux anciens usages, je
+vous rapporterai seulement ce qui s'est pratiqué en pareil cas du temps
+du feu Roi. La Reine faisait elle-même des voyages, et se tenait avec
+les personnes de sa suite, dans une place à portée de l'armée, mais je
+n'ai aucun exemple à vous citer qui puisse favoriser le dessein où vous
+êtes, et je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il faudrait et pour le
+Roi et pour vous-même, que vous eussiez quelque raison plausible à
+donner qui pût justifier aux yeux du public la démarche que vous feriez.
+Vous voyez, Madame, par ma franchise que je parle plus en véritable ami
+qu'en courtisan qui ne chercherait qu'à vous plaire, et je crois que
+c'est ce que vous avez exigé et attendu de moi...» Et l'infortuné
+maréchal cherchant à amadouer la femme habituée à n'être refusée en
+rien, signait: _le parrain de la trop aimable ritournelle_[475].
+
+À cette lettre, _la Ritournelle_ ripostait cinq jours après par une
+ironie vraiment très-drôle, où elle disait au maréchal que ses coliques
+la forçaient cette année ou la forceraient l'année prochaine à prendre
+les eaux dans une ville très-rapprochée du Rhin, et par là, à portée de
+l'armée.
+
+ _À Fontainebleau, ce_ 16 _septembre_ 1743.
+
+«_Je ne puis pas laisser partir le courrier, monsieur le maréchal, sans
+vous remercier de votre lettre. Je la trouve telle qu'elle est,
+c'est-à-dire on ne peut pas mieux et on ne peut pas plus sensé de tous
+les points, même jusqu'au dernier; mais, monsieur le maréchal, j'ay des
+coliques qui ont grand besoin que l'on leur aporte remede, et je crois
+que les eaux de Plombières seroit merveilleuse et qu'il ni-a que cela
+pour me guérir. Si ce n'est pas cette année, au moins l'année prochaine.
+Je ne veux pas aller plus loin. Adieu, monsieur le maréchal, santé,
+bonheur et prospérité je vous souhaite et en vérité de bien bon cœur. Si
+le duc dayen_ (d'Ayen) _est encore en vie, je vous prie d'avoir la bonté
+de luy dire mille choses de ma part_[476].»
+
+Et le même jour, le Roi que peut-être cette opposition au projet
+amoureux de sa maîtresse et l'ennui d'en être séparé, affermissaient
+dans ses hésitations, et faisaient remettre à l'année prochaine son
+départ pour l'armée, écrivait au maréchal cette lettre où il plaide pour
+la femme et excuse d'avance le coup de tête auquel elle pourrait se
+laisser aller.
+
+«... Madame de la Tournelle m'avait communiqué, comme vous croyez bien,
+la lettre qu'elle vous a écrite. Je doute qu'on pût la retenir, si
+j'étais une fois parti; mais elle est trop sensée pour ne pas rester où
+je lui manderais. Les exemples que vous lui citez ne l'arrêteraient pas,
+je crois, et elle a de bonnes raisons pour cela, que je ne puis vous
+dire, mais qu'il vous est permis de penser[477].»
+
+ * * * * *
+
+Maurepas était entré dans les desseins et les tentatives de madame de
+Châteauroux pour entraîner Louis XV à se montrer à la tête de son armée,
+mais il n'entendait pas que la favorite accompagnât le Roi. Au fond le
+ministre voyait avant tout dans la personne du Roi à l'armée
+l'éloignement de Louis XV de madame de Châteauroux, et avec
+l'éloignement, il comptait sur l'indifférence, sur l'oubli, sur la
+disgrâce de la favorite. Aussi dès que le projet de la favorite avait
+transpiré, Maurepas s'en montrait-il l'adversaire le plus acharné. Et
+tout l'automne de 1743, et tout l'hiver et tout le printemps de 1744,
+faisait-il entendre à Louis XV doucement d'abord, puis plus
+ouvertement, que s'il voulait faire son rôle de roi, de façon à jouir
+entièrement de l'affection de ses sujets, de l'estime même de ses
+ennemis, il fallait pousser jusqu'au bout le sacrifice de ses habitudes,
+se séparer en un mot de madame de Châteauroux pendant la campagne; et il
+ne manquait pas de rappeler au Roi l'exemple de Louis XIV abandonnant en
+pareille circonstance madame de Montespan aux soins de Colbert.
+
+Madame de Châteauroux servie et défendue par son parti, liguée avec
+d'Argenson, eut beau lutter et combattre pied à pied, la parole de
+Maurepas, peut-être aussi cette popularité où le Roi entrait,
+l'applaudissement de l'opinion publique qui élevait en ce moment son
+cœur, réveillaient chez lui l'instinct de la pudeur et lui donnaient
+pour un moment la force de certains renoncements. Madame de Châteauroux
+recevait l'ordre de rester à Paris. Mais, comme si le Roi avait voulu
+donner une consolation au dépit de sa maîtresse, en faisant la part
+égale entre elle et la mère du dauphin, Louis XV en partant défendait à
+la Reine de le suivre, et les instances, les humbles prières, les
+billets timides et suppliants de Marie Leczinska n'obtenaient de son
+mari que quatre lignes sèches, écrites sur un coin de bureau, où Louis
+XV, au moment de monter en carrosse répondait à la Reine que «les
+dépenses l'empêchaient de l'amener avec lui aux frontières.[478]»
+
+Le Roi avait pris sa résolution, toutefois il avait peine à s'arracher à
+madame de Châteauroux, et dans une lettre où il prévenait le maréchal de
+Noailles de l'attendre à souper le 30 avril, il disait: «Vous croyez
+bien qu'une _princesse_ ne seroit pas fâchée que je différasse encore de
+quelques jours, mais qu'elle seroit bien fâchée que cela pût me faire
+quelque tort ou à mes affaires.» Et le 27 avril, dans une seconde
+lettre, le Roi annonçait son arrivée définitive à Valenciennes seulement
+pour le lundi 4 mai[479].
+
+ * * * * *
+
+Cette fois Louis XV était exact. Le 2 mai, après avoir soupé au grand
+couvert, il rendait visite à la Reine chez laquelle il restait un quart
+d'heure, puis il donnait l'ordre pour son coucher à une heure et demie.
+À l'heure désignée il entrait dans sa chambre, ne faisait que changer
+d'habit, entamait une conversation avec l'évêque de Soissons en
+compagnie duquel il allait faire sa prière à la chapelle. Il rentrait
+chez lui, faisait venir le Dauphin auquel il parlait en présence de M.
+de Châtillon avec beaucoup de tendresse, écrivait à Madame qu'il évitait
+de voir pour s'épargner une scène d'attendrissement, écrivait à madame
+de Ventadour, lui disant: «Priez Dieu, maman, pour la prospérité de mes
+armes et ma gloire personnelle...» Son carrosse était dans la cour, au
+pied de la cour de marbre; à l'ordinaire, il y montait avec M. le
+Premier, M. le duc d'Ayen, M. de Meuse[480].
+
+Le Roi arrive à l'armée. La France toute entière n'a de paroles et de
+louanges que pour lui. On s'entretient de sa gaieté extraordinaire, de
+son activité, de ses visites aux places voisines de Valenciennes, dans
+les magasins, dans les hôpitaux. Il a goûté le bouillon des malades et
+le pain des soldats, et chacun de se dire que cela va contenir les
+entrepreneurs. Il se montre attentif, laborieux, appliqué. On se confie
+qu'il se donne de grands mouvements pour savoir et pour connaître, qu'il
+se fait présenter les officiers, qu'il veut connaître tout le
+monde[481]. On admire le haut ton de sa réponse à l'ambassadeur des
+Hollandais: «Je vous ferai réponse en Flandres.»
+
+La joie, la confiance sont parmi les troupes. _Et surtout il n'est point
+question de femmes_, se répètent les bourgeois et le peuple.
+
+Tous vantent la bravoure du Roi, racontent qu'au siège de Menin il s'est
+montré à la tête des sapeurs, à six toises du chemin de ronde, à deux de
+la palissade. Le maréchal de Noailles met à l'ordre du jour cette
+demande de Louis XV, le jour où il a été d'avis d'envoyer la maison du
+Roi à l'ennemi: «S'il faut marcher à eux, je ne désire pas de me
+séparer de ma maison: à bon entendeur salut[482].» Enfin l'illusion est
+si grande que jusqu'à ceux qui connaissent Louis XV, tous espèrent, tous
+répètent: «Aurions-nous donc un Roi[483]?»
+
+Soudain l'enthousiasme tombe, les dévotes Flandres se scandalisent, le
+soldat se moque et chansonne, et dans l'air, autour de la tente du Roi
+vole le refrain que les vieux officiers apprennent aux jeunes:
+
+ Ah! madame Enroux
+ Je deviendrai fou
+ Si je ne vous baise.
+ ....................
+
+Un murmure de dépit et d'indignation court par toute la nation. Les
+espérances de la France sont trompées et jouées: Madame de Châteauroux a
+rejoint le Roi à Lille[484].
+
+
+
+
+XVI
+
+Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après le départ du
+Roi.--Lettre de la duchesse contre Maurepas.--Jalousie de la duchesse
+pour sa sœur madame de Flavacourt.--Départ des deux sœurs pour
+l'armée.--Mauvais accueil de la ville de Lille.--Lettre de la duchesse
+sur la capitulation d'Ypres.--Voyage du Roi et de sa maîtresse de
+Dunkerque à Metz.--Le Roi tombant malade le 8 août.--La chambre du Roi
+fermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.--Le
+comte de Clermont forçant la porte.--Conférence de la favorite avec le
+confesseur Pérusseau.--Journée du mercredi 12.--Le Roi prévenant la
+favorite qu'il faudra peut-être se séparer.--Le duc de Bouillon, sur
+l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se
+retire chez lui.--Le jeudi 13, Louis XV au milieu de la messe appelant
+son confesseur.--Expulsion des deux sœurs.--Le viatique seulement donné
+au Roi lorsque la _concubine_ est hors les murs.--Louis XV demandant par
+la bouche de l'évêque de Soissons pardon du scandale de ses amours.
+
+
+Madame de Châteauroux et son conseil, dans le premier moment, avaient
+été forcés de plier sous la manœuvre de Maurepas; et Richelieu n'avait
+pu tirer du ministre d'autre vengeance que de lui faire donner pendant
+la campagne, une mission d'inspection dans les ports, mission qui
+l'écartait de la guerre et du Roi[485].
+
+Mais le mentor de madame de Châteauroux connaissait à fond le Roi. Il
+le savait «un homme d'habitude subjugué» et en quittant madame de
+Châteauroux, il avait assuré la favorite qu'elle n'aurait pas besoin
+d'une longue patience, et que la sagesse de Louis XV ne devait pas être
+de durée à alarmer ni ses familiers ni ses maîtresses.
+
+Sur ces assurances, la veille du départ du Roi, la duchesse de
+Châteauroux allait embrasser à Paris le ministre de la guerre qui
+partait pour les Flandres, venait le lendemain pleurer à l'Opéra, puis
+se retirait avec madame de Lauraguais à Champs chez M. de la Vallière.
+
+De là, elle se rendait à Plaisance dans la belle maison de
+Paris-Duverney, où, recevant du Roi courriers sur courriers, elle
+attendait, non sans impatience, la réalisation des promesses de
+Richelieu. Deux jours après le départ du Roi, les courtisans bien
+informés ne savaient-ils pas que M. de Boufflers faisait arranger pour
+la commodité des amours du Roi, les maisons perçant dans le
+Gouvernement[486]?
+
+Le mois de mai, cependant, se passait tout entier, sans que Louis XV
+mandât la favorite auprès de lui, et le 3 juin, la duchesse, dans son
+inquiétude, écrivait à Richelieu cette lettre où déborde une si
+furieuse colère contre Maurepas qui _fait le tourment de sa vie_, et où
+se montrent de si vives alarmes et une telle hâte de se rapprocher du
+Roi.
+
+ _Plaisance, le_ 3 _juin_ 1744.
+
+Brûlé cette lettre aussitôt que vous l'auré vue.
+
+_Je puis vous répondre, cher oncle, que M. d'Argenson s'est moqué du
+maréchal de Noailles en luy faisant entendre qu'il seroit ministre des
+affaires étrangères: car le Roy na point envie de les luy donner au
+moins quil nait changer de façon de penser depuis quatre jours, ce que
+je ne croit pas. À l'égard de faquinet_ (Maurepas), _je pense bien comme
+vous et suis persuadée que je n'en viendrai à bout qu'avec des faits,
+mais où en prendre? Que l'on m'en fournisse et je promet d'en faire
+usage, car il mest odieux et je ne l'avouré qu'à vous, car cela leur
+feroit trop de plaisir, mais il fait le tourment de ma vie. Lon parle
+plus que jamais de madame de Flavacourt l'on prétend quelle escrit au
+Roy, la Reine la ménage beaucoup et je sçai quelle luy a dit quelle
+vouloit estre sa confidente et que la poule luy a répondu quelle n'avoit
+nul goût pour le Roy, au contraire, mais que la peur d'estre chassé de
+la cour et de se retrouver avec son mary luy feroit tout faire.
+
+Je nen ay pas soufflé le mot au Roy, parce que je croit que cela ne vaut
+rien par lettre et qu'en arrivant je veut l'assommer de tout ce que je
+sçay pour luy faire avoué si il y a quelque fondement. Convenés qu'avec
+ce que nous scavons, lon peut bien estre inquiète: mais parlé moy tout
+franchement, le Roy atil lair destre occupé de moy, en parle-t-il
+souvent, sennuye-t-il de ne me pas voir; vous pouvés fort bien démesler
+tout cela. Pour moy j'en suis très contente, lon ne peut pas estre plus
+exact à m'écrire ni avec plus de confiance et d'amitié, mais je n'en
+titrerois nul conséquence: le moment où l'on vous trompe est souvent
+celuy où lon redouble de jambes pour mieux cacher son jeu. Faquinet
+quoique absent remue ciel et terre; il faut nous en défaire et je nen
+désespère pas, parce que je ne perd pas cette idée là de vue et qua la
+longue lon réussit, que lon me donne des faits et je seré bien forte;
+mais il faut que je soit présente car c'est tout différent. Lon dit que
+le maréchal de Noailles ne désire pas que jaille, pourtant le duc d'Ayen
+en paroît avoir envie. Je ny comprend rien: en vérité, cher oncle, je
+nestois guère faite pour tout cecy, et de temps en temps il me prend des
+découragemens terrible; si je naimois pas le Roy autant que je fois, je
+serois bien tenté de laisser tout cela là. Je vous parle vray, je l'aime
+on ne peut pas davantage, mais il faut que je prenne part à tout, c'est
+un tourment continuelle, car réellement cela m'affecte plus que vous ne
+croyé. Cestoit si antipathique à mon caractère qu'il faut que je soit
+une grande folle pour mestre venu fourer dans tout cela. Enfin cest
+fait, il faut prendre patience; je suis persuadé que tout tournera selon
+mes désirs: quelque chose qui arrive, cher oncle, je puis vous assurer
+que vous naurés point d'amies qui vous aime plus tendrement. Madame de
+Modène[487] a pris le prétexte du logement que le Roy luy a donnée pour
+luy escrire un petit remerciment pour luy donner occasion de lui marquer
+par escrit quil auroit envie quelle vint à Lille pour pouvoir avoir une
+raison à donner à madame d'Orléans, ce que j'ay mandé au Roy, mais elle
+vouderoit que vous engageassiez lambassadeur de Naples à luy escrire
+pour la pressé de venir et quil luy mande que sa présence aist
+nécessaire pour les affaires. Arrangé tout cela comme vous voudrés,
+pourvu que nous allions, car je sens qu'il faut que je me rapproche.
+L'autre lettre que je vous escrit est pour que vous la fassies voir au
+Roy, veillez de près madame de Conty[488] et rendé moy compte de la
+réception que le Roy luy aura faite._
+
+ Pour vous seul[489].»
+
+Indépendamment de la haine qu'elle avoue pour Maurepas, cette lettre est
+curieuse comme un témoignage autographe de la jalousie qu'éprouve la
+duchesse de Châteauroux pour madame de Flavacourt, jalousie qui s'était
+manifestée, pendant tout le printemps de cette année, par l'éloignement
+de sa sœur des soupers des petits appartements et des voyages de la
+cour[490]. Madame de Châteauroux consent à partager l'amour du Roi avec
+sa sœur Lauraguais: celle-ci est sa sœur d'adoption et lui est une
+habitude comme l'était madame de Vintimille à madame de Mailly, elle a
+les mêmes amis que la favorite, elle est attachée au même système
+politique; puis au fond elle est laide, et sa laideur rassure sa sœur
+contre une trop grande prise du cœur du Roi pour lequel elle n'est qu'un
+caprice libertin et un amusement des sens d'un moment. Madame de
+Flavacourt c'est autre chose: elle n'a jamais été en rapport de
+caractère et d'esprit avec madame de Châteauroux; madame de Flavacourt,
+en dépit de ses relations avec les deux sœurs, appartient d'une manière
+occulte au camp ennemi, elle est la familière de la Reine, elle a des
+relations avec Maurepas, «aux oreilles duquel elle est toujours pendue»
+dit madame de Tencin quelque part; elle est peut-être portée par le
+parti La Rochefoucauld pour remplacer sa sœur[491]; enfin elle est
+belle, d'une beauté supérieure à la beauté de la favorite, d'une beauté
+alors dans tout son éclat et qui la fait nommer quand on veut citer la
+plus belle de la cour[492].
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que dans le mois de mai 1744, une
+correspondance s'était établie entre madame de Flavacourt et le Roi sous
+le couvert de Lebel[493].
+
+Or, madame de Châteauroux n'avait pas une confiance sans limites dans la
+durée éternelle de la vertu de sa sœur, et attribuait avec l'opinion
+publique les premiers effarouchements de _la Poule_ devant les désirs
+de Louis XV, à une peur un peu enfantine des menaces de son mari. Et
+vraiment elle ne pouvait être bien rassurée sur la solidité de cette
+sagesse par l'aveu presque défaillant de sa sœur, aveu qui ne se
+retrouve pas seulement dans la lettre de la duchesse, mais est exprimé
+dans des termes presque identiques par madame de Tencin qui dit le tenir
+du cardinal de Polignac auquel la Reine avait fait confidence[494].
+
+Et cette annonce à l'avance de la facilité de sa défaite venait à la
+suite d'un petit incident de l'hiver, où s'était révélé l'amour du Roi
+pour la sœur de la favorite. Dans un bal masqué, donné au mois de
+janvier chez Mesdames, il y avait une mascarade de quatre personnes
+habillées en aveugles parmi lesquelles madame de Flavacourt menait le
+duc d'Agénois qui venait de reparaître à la cour. Madame de Flavacourt
+resta masquée pour ne pas être reconnue du Roi à qui elle avait dit
+qu'elle ne viendrait pas à ce bal; mais Louis XV informé de sa présence
+dans ce quadrille, montra un certain dépit et dit tout haut avec une
+brutalité qui n'était pas dans ses habitudes, qu'elle avait bien fait de
+ne pas se démasquer, car il lui avait annoncé que, s'il la
+reconnaissait, il la ferait sortir du bal et il ajoutait qu'il lui
+aurait tenu parole[495].
+
+Or, il faut savoir que dans le moment, d'Agénois, l'ancien amant de
+madame de Châteauroux, affichait une grande passion pour madame de
+Flavacourt, qui sans se rendre, se laissait très-ostensiblement adorer.
+Cette comédie d'amour était-elle pour l'homme un moyen de raviver le
+sentiment mal éteint dans le cœur de son ancienne maîtresse? était-elle
+pour la femme avec la satisfaction de faire enrager sa sœur, le moyen
+d'exciter et de fouetter la passion naissante du Roi[496]?
+
+ * * * * *
+
+Mais, pour que madame de Châteauroux allât à l'armée, il restait à
+sauver les apparences ou du moins à autoriser le scandale. Il fallait
+pour faire le pont une première complaisante. Ce fut une princesse du
+sang, la duchesse de Chartres, que sa belle-mère, la très-basse
+princesse de Conti, poussa à cette démarche, et dont le voyage fut
+couvert par une prétendue chute de cheval du duc de Chartres[497]. Le
+grand point était emporté: une cour de femmes était commencée à l'armée
+du Roy. Aussitôt Richelieu, inquiet du crédit que le maréchal de
+Noailles prend sur l'esprit du Roi, de la confiance dont le duc d'Ayen
+s'empare dans les conseils, brusque les choses et frappe les grands
+coups. Il mande à madame de Châteauroux de venir en Flandres, même sans
+l'ordre du Roi. Il annonce en même temps à Louis XV dans ce pathos
+anacréontique, auquel les femmes prêtaient tant de séductions: «le
+voyage de l'amour aveugle et désobéissant si digne de pardon quand il
+ôte son bandeau;» et pour mieux surmonter les craintes de la maîtresse
+aussi bien que les scrupules de l'amant, il déclare à l'un comme à
+l'autre d'un ton décidé et d'un air sans réplique, prendre la
+responsabilité de tout ce qui pourra suivre le rapprochement[498].
+
+Le 6 juin, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais venaient prendre
+congé de la Reine, sans toutefois qu'elles osassent parler de leur
+voyage de Flandres qui n'était plus un secret pour personne. La Reine
+les retenait à souper, leur parlait, et devant cette charité de la femme
+légitime, l'on remarquait l'embarras de la favorite pendant le souper et
+le jeu, où la duchesse s'était assise le plus loin possible de la Reine.
+Quant à madame de Lauraguais, dit de Luynes, «elle ne s'embarrasse pas
+si aisément»[499]. Mais l'épreuve de la Reine n'était pas encore finie:
+elle était forcée d'essuyer les salutations dérisoires de la cour des
+favorites, des autres _coureuses_ à leur suite, de la duchesse de Modène
+venant prendre ses ordres avant le départ pour Lille: vile comédie! qui
+à la fin lassait la Reine et lui mettait à la bouche l'impatience de
+cette réponse: «Qu'elle fasse son sot voyage comme elle voudra, cela ne
+me fait rien.»
+
+Deux jours après le 8 juin, dans le secret de la nuit, à l'heure où
+dorment les huées d'un peuple, une berline à quatre places, suivie d'une
+gondole pleines de femmes de chambre, emportait à l'armée les deux sœurs
+avec mesdames du Roure et de Bellefonds[500].
+
+Quelque décence que Richelieu eût mise au rapprochement, quelque habiles
+que fussent les arrangements pris par ce maître des cérémonies des
+plaisirs du Roi, en dépit de cette cour d'honneur donnée à l'adultère où
+l'on ne comptait pas moins de trois princesses du sang; les murmures
+allaient croissant et les chansons des Suisses ne respectaient plus les
+oreilles du Roi.
+
+Ce n'étaient que plaintes contre l'abandon des repas publics qui faisait
+dîner et souper le Roi chez sa maîtresse ou avec elle dans ses petits
+cabinets, ce n'étaient que paroles indignées contre l'installation de la
+favorite dans le Petit Gouvernement, la maison joignant le palais du
+Roi. Et dans la ville provinciale et religieuse le feu ayant pris à un
+corps de caserne, deux heures après l'arrivée de la duchesse de
+Châteauroux, les habitants voyaient, dans cet incendie, un effet de la
+colère céleste, et tous les soirs des troupes de jeunes gens,
+paraphrasant la chanson de madame _Enroux_, allaient chanter sous les
+fenêtres de la favorite:
+
+ Belle Châteauroux,
+ Je deviendrai fou
+ Si je ne vous baise[501].
+ . . . . . . . . . . . .
+
+Le Roi, la favorite et sa sœur, le duc de Richelieu lui-même jugeaient
+bon de paraître céder au déchaînement de l'opinion de Paris, des
+provinces, de l'armée. Le Roi se séparant de madame de Châteauroux
+allait faire le siège d'Ypres.
+
+Ypres était pris le 25 juin. Le même jour la duchesse écrivait à
+Richelieu cette lettre qui débute avec l'orgueil d'une rodomontade
+espagnole, et dont le papier, rencontre bizarre! porte _Pro patria_ pour
+filigrane:
+
+ _Lille, ce_ 25 _juin_ 1744, _à deux heures et demie après minuit._
+
+_Assurément, cher oncle, que voilà une nouvelle bien agréable et qui me
+fait grand plaisir, je suis au comble de la joye, prendre Ipres en neuf
+jours, savé vous bien qu'il ni a rien de si glorieux, ni de si flateur
+pour le roy, et que son bisaieul tout grand qu'il estoit n'en a jamais
+fait autant; mais il faudroit que la suite se soutint sur le mesme ton
+et que cela alla toujours de cet air la. Il faut lespérer, et je m'en
+flatte, parceque vous scavé qu'assé volontiers je vois tout en couleur
+de rose et que je croit que mon estoille dont je fais cas et qui n'est
+pas mauvaise influe surtout; elle nous tiendra lieux de bons généraux,
+ministre, etc. Il na jamais si bien fait que de se mettre sous sa
+direction. Dite moy donc un peu Meuse ce meurt[502], quelle folie, j'en
+suis pourtant faché reellement, cette nouvelle la ma chifonnée toute la
+journée: je n'aime point à voir finir les gens avec qui je vit; envoyé
+en scavoir les nouvelles de ma part, et si vous le voyé dite luy que je
+suis faché de son état. Madame de Modène meurt d'envie d'aller voir
+l'entrée du roy dans Ypres; elle vouloit que je le demanda au roy; je
+nen ay rien fait parce que je ne scay pas si il ne vaudroit pas mieux
+que je ni alla pas, parceque comme nous l'avons dit ensemble, si vous
+vous resouvené, avant votre départ qu'il faloit que je fus receus avec
+distingtion ou ni point aller, et je le pense. Je luy ay dit que je vous
+consulterois et que je n'en avois pas grande envie. Dite moy ce que vous
+en pensé et au plus vite parceque je crois qu'il ni a pas un moment de
+tems a perdre. Je seré bien aise que du Vernay me donne la réponse de
+Monmartel sur les Salles[503]. Il est trop tard pour mentendre sur ce
+chapitre; tout ce que je puis vous dire c'est que je les soutiendré tant
+que je pouré. Bonsoir cher oncle je vous aime de tout mon cœur[504]._
+
+Après la prise d'Ypres, madame de Châteauroux allait attendre le Roi à
+Dunkerque et le laissait visiter seul les principales villes des
+Flandres. À peine le Roi était-il venu la retrouver, que le passage du
+Rhin par le prince Charles[505], la menace d'une invasion le
+déterminaient à aller secourir l'Alsace.
+
+Madame de Châteauroux refusait de quitter le Roi. Elle obtenait de le
+suivre[506] et dans cet itinéraire passant par Saint-Omer, Béthune,
+Arras, Péronne, La Fère, Laon, Reims, Châlons, Verdun, par toutes les
+villes où l'on s'arrêtait, le grand maréchal des logis, le comte de la
+Suse, ménageait à l'avance les communications des deux appartements.
+
+Dans ce lent voyage qui ressemble un peu à une promenade militaire en
+bonne fortune, le Roi a souvent des aventures pareilles à celles de
+Laon. Il dîne incognito avec sa belle en quelque recoin caché. Le peuple
+l'a su et le guette, et quand le monarque sort en _catimini_ avec la
+duchesse, on l'assourdit des cris: Vive le Roi! Louis XV s'esquive,
+serrant contre lui les basques de sa veste, se sauve dans un jardin. On
+l'a vu et l'on crie de nouveau: Vive le Roi! et Louis XV court encore...
+L'irrespectueux d'Argenson compare ces scènes à la fuite de Pourceaugnac
+poursuivi par des clystères[507].
+
+À Reims un mal soudain et singulier[508] jetait la duchesse au lit. Et,
+tandis que les médecins ne voyaient dans sa maladie qu'une «ébullition»,
+les courtisans y voulaient voir un remords, un des retours de cœur si
+ordinaires aux femmes, une révolution survenue en apprenant dans cette
+ville la dangereuse blessure que son ancien amant, le duc d'Agénois,
+venait de recevoir à la prise du Château-Dauphin. Le Roi donnant cours à
+son humeur funèbre parlait déjà de l'endroit où on enterrerait la
+duchesse, de la forme à donner à son tombeau[509].
+
+Louis XV retardait d'un jour son départ de Reims, ne faisait que coucher
+à Châlons, et arrivait à Metz où le rejoignait madame de
+Châteauroux[510], guérie de son mal et faisant taire son cœur et son
+passé.
+
+Ce fut là que les amours royales, aguerries aux murmures d'étape en
+étape, se cachèrent le plus impudiquement: une galerie en planches bâtie
+à grand bruit entre l'appartement du Roi et l'appartement de la favorite
+dans l'abbaye de St-Arnould, quatre rues barrées au peuple[511], en
+publiaient le scandale en en affichant le mystère.
+
+Tout à coup dans la ville scandalisée, au milieu de ces jouissances
+éclatantes qui respectent à peine le regard des foules de la rue, le
+bruit se répand que le Roi est malade, très-malade[512].
+
+Le samedi 8 août après une journée passée au grand soleil à visiter les
+fortifications, après un long souper et de nombreuses santés au roi de
+Prusse, son nouvel allié, après une nuit de fatigues amoureuses[513], le
+Roi se réveillait avec la fièvre et un violent mal de tête. Il devait
+entendre ce jour-là un _Te Deum_ chanté pour les avantages remportés au
+passage des Alpes par le prince de Conti, _son cousin le grand Conti_,
+ainsi qu'il l'avait nommé la veille le verre en main; il se sentait hors
+d'état de pouvoir s'y rendre.
+
+Malgré les saignées, l'émétique, les purgations, la fièvre et la douleur
+de tête du Roi augmentaient, les symptômes morbides s'aggravaient, et le
+12, Castéra, un médecin de Metz appelé en consultation, déclarait ne
+pouvoir répondre de la vie de Louis XV[514].
+
+Depuis le jour où le Roi tomba malade jusqu'au jeudi 13 après la messe,
+les deux sœurs et Richelieu se tenaient seuls dans la chambre du malade,
+n'y laissant pénétrer que les domestiques affidés, les quatre valets de
+chambre, les huit aides de camp qui appartenaient au parti de la
+favorite, enfin le service intime et compromis. Les princes du
+sang[515], les grands officiers de la couronne n'y entraient qu'à
+l'heure de la messe, et la messe dite, on les faisait avertir qu'ils
+avaient à se retirer. La Peyronie tout dévoué à la duchesse de
+Châteauroux[516], et complètement maître de Chicoyneau, le premier
+médecin et n'appelant que lui aux consultations, et se refusant à y
+admettre Marcot, le médecin ordinaire auquel il ne laissait que la
+faculté de tâter le pouls du Roi, un moment, dissimulait longtemps la
+gravité de la maladie[517].
+
+Il arrivait même que sur la demande par les princes d'une consultation
+publique, la Peyronie ne craignait pas de déclarer que les transports
+du Roi n'avaient pas de quoi effrayer des médecins et que sa maladie
+n'avait point encore de caractère. Il ajoutait de plus que ceux qui
+l'interrogeaient devaient craindre de répondre de l'effet des alarmes
+qu'ils répandaient déjà, que ces alarmes, si le Roi s'en apercevait,
+pouvaient changer de nature ses redoublements fiévreux, le mettre en
+danger, et causer un événement dont ses médecins n'étaient pas
+responsables[518]. Et seul, tout seul, Richelieu continuait à assister à
+ces consultations en dépit du droit absolu du grand chambellan de se
+trouver à toutes, et de prendre part à tout ce qui intéresse la santé du
+souverain[519].
+
+Les princes du sang éloignés de la personne du Roi, les grands officiers
+de la couronne parmi lesquels se trouvaient Bouillon, La Rochefoucauld,
+Villeroy, privés du droit d'exercer leurs charges, murmuraient tout haut
+dans la pièce qui était avant la chambre du Roi où les deux partis se
+rencontraient sans se parler[520].
+
+On faisait représenter à madame de Châteauroux l'indécence du procédé,
+on la rappelait à la convenance, à la règle; à ces représentations, la
+favorite faisait répondre avec un dédain presque insultant que si on
+voulait obéir à ces principes, elle-même n'aurait pas le droit de
+rester dans la chambre du Roi. Sur cette réponse, le comte de Clermont,
+fort de son nom, de l'habitude du Roi, se décidait à forcer la
+porte[521] et, s'approchant du lit de la Majesté malade, lui disait
+respectueusement, mais avec les allures de la liberté militaire «qu'il
+ne pouvait croire que l'intention de Sa Majesté fût que les princes de
+son sang, qui étaient dans Metz, fussent privés de la satisfaction d'en
+savoir des nouvelles par eux-mêmes; qu'ils ne voulaient pas que leur
+présence pût lui être importune, mais seulement avoir la liberté
+d'entrer des moments, et que pour prouver que, pour lui, il n'avoit
+d'autre but, il se retirait sur-le-champ[522].»
+
+Le Roi disait à Clermont de rester, mais ce n'était là pour le parti des
+princes et des grands officiers de la couronne qu'une bien petite
+victoire: la porte de la chambre du Roi ne restait qu'entrebâillée.
+L'important pour les adversaires de la maîtresse et de Richelieu était
+de faire arriver le confesseur au lit du Roi; et des conférences à ce
+sujet se tenaient tous les jours entre le duc de Chartres, le comte de
+Clermont, Bouillon, Villeroy, Fitz-James, le petit-fils de Berwick,
+évêque de Soissons, prélat d'une grande austérité, et le confesseur
+Pérusseau.
+
+La duchesse de Châteauroux était instruite de ces conférences, et devant
+la faiblesse croissante de Louis XV, devant les premiers symptômes de
+ces terreurs religieuses qui feront tout à l'heure prendre au Roi pour
+les flammes de l'enfer la fumée d'un papier qui brûle, craignant de voir
+soudainement le malade appeler son confesseur et avec l'absolution
+entendre la sentence publique de son renvoi, elle tenait conseil avec
+Richelieu et le valet de chambre de service, et dans ce conciliabule on
+convenait de traiter avec le confesseur, de chercher à le gagner.
+
+Alors derrière le lit du Roi[523], dans un petit cabinet dont Richelieu
+tenait la porte, avait lieu la conférence; une vraie scène de comédie
+entre la maîtresse et le jésuite.
+
+La duchesse commençait par aller droit au but, demandant au père jésuite
+si elle serait obligée de partir, au cas où le Roi demanderait la
+confession et les sacrements; et comme l'homme de Dieu hésitait à
+s'expliquer, elle lui demandait une réponse nette, lui représentant
+combien un renvoi scandaleux compromettrait la réputation du Roi, et de
+quel avantage serait pour son honneur personnel comme pour celui du
+monarque, une sortie secrète et volontaire. Pérusseau qui, avec le zèle
+du salut du Roi avait de la finesse et de l'adresse et un grand
+attachement à son ordre en même temps qu'à sa place, parlait sans
+répondre, balbutiait, répétait en se sauvant dans les suppositions et
+les hypothèses: «Mais, Madame, le Roi ne sera peut-être pas confessé.»
+
+«_Il le sera_,» lui disait vivement la duchesse qui, parlant de la
+religion de Louis XV, de la sienne, déclarait qu'elle serait la première
+à exhorter le Roi à se confesser pour le bon exemple, qu'elle ne voulait
+pas s'exposer à prendre sur elle qu'il ne le fût pas... et revenant sans
+ambages et sans circonlocutions à l'objet de la conférence, jetait au
+père jésuite: «_Serai-je renvoyée, dites-le-moi?_»
+
+Pérusseau, troublé par cette interpellation, essayait d'esquiver la
+demande en lui remontrant qu'il n'était pas permis d'arranger d'avance
+la confession du Roi, que la conduite du confesseur dépendait de l'aveu
+du pénitent, qu'il n'avait, lui personnellement, aucune mauvaise opinion
+des rapports du Roi avec madame la duchesse, que tout en un mot
+dépendait des aveux du Roi.
+
+«_S'il ne faut que des aveux_,» interrompait madame de Châteauroux, et
+en quelques mots, elle faisait d'un ton hautain et cavalier la
+confession de son amant, et, s'entêtant en sa demande, elle redemandait
+en face au jésuite: «_Est-ce le cas de me faire renvoyer?... N'y a-t-il
+pas quelque exception pour un Roi?_»
+
+Plus embarrassé que jamais, tiraillé de côté et d'autre, lié de
+conscience avec le parti qui faisait de la confession le renvoi de la
+maîtresse, pesant aussi le ressentiment de madame de Châteauroux, si le
+Roi guérissait sans confession, Pérusseau à bout de paroles ambiguës,
+gagnait doucement le fond du petit cabinet et voulait s'évader, quand
+Richelieu voyant sa manœuvre lui barrait la retraite, et lui demandant
+en grâce de sortir des «_car_, des _peut-être_, des _si_,» le suppliait
+d'accorder d'avance à madame de Châteauroux d'être renvoyée sans
+scandale.
+
+Mais comme le père Pérusseau s'enferme dans le silence, Richelieu saute
+sur lui, le presse, le cajole d'embrassades, le ramène à madame de
+Châteauroux qui, laissant monter des larmes à ses yeux, se faisant
+humble et caressante, et touchant de ses douces mains le menton du
+prêtre avec un geste de Madeleine repentie, lui jure que s'il veut bien
+éviter un éclat, elle se retirera de la chambre du Roi pendant sa
+maladie, qu'elle ne reviendra plus à la cour que comme son amie, qu'elle
+se convertira, que le père Pérusseau la confessera.
+
+Promesses et caresses, rien ne put tirer du père jésuite le secret du
+sacrifice qu'il comptait exiger du Roi pour le réconcilier avec
+Dieu[524].
+
+Malgré tout, la faiblesse, la maladie, la mort, retiraient d'heure en
+heure Louis XV des mains de madame de Châteauroux.
+
+Le mercredi 12, en dépit de l'opposition de la Peyronie[525], quelques
+instants avant la messe, monsieur de Soissons s'approchant du lit du
+Roi, l'entretenait assez longtemps de la gravité de son état, des
+devoirs qu'il avait à remplir.
+
+Richelieu, inquiet de cette conférence et n'osant la troubler, demandait
+à monsieur de Bouillon ce que l'évêque de Soissons pouvait dire au Roi.
+Monsieur de Bouillon lui répondait qu'il n'en savait rien, mais que si
+l'évêque parlait à Louis XV de choses sérieuses en ce moment, il n'y
+avait là que rien de très-naturel.
+
+Aux pieuses sollicitations de monsieur de Soissons, Louis XV cherchait à
+échapper, disant qu'il était bien faible, qu'il avait un grand mal de
+tête, qu'il aurait beaucoup de choses à dire. Vainement monsieur de
+Soissons l'engageait à commencer sa confession, quitte à l'achever le
+lendemain.
+
+Après la messe, tout le monde sorti, le Roi restait très-préoccupé de sa
+conversation du matin, pendant que Richelieu, qui depuis le commencement
+de sa maladie, jouait le médecin, lui tâtait le pouls à toute minute,
+jurait toute cette après-midi, très-inutilement sur sa tête, que le Roi
+n'avait qu'un léger embarras des viscères[526]. Madame de Châteauroux,
+qui à force de caresses parvenait à se faire baiser la main, entendait
+aussitôt le Roi lui dire: «Ah! princesse, je crois que je fais mal!»
+Elle voulait lui fermer la bouche avec un baiser. Louis XV se retirait
+de sa maîtresse, en laissant tomber sur la tendre effusion cette froide
+parole: «Il faudra peut-être nous séparer.»
+
+La fin de la journée, le Roi la passait dans de grands troubles et de
+terribles inquiétudes de l'esprit.
+
+Richelieu jugeant alors l'importance d'empêcher toute nouvelle action du
+parti religieux sur l'esprit du Roi, à onze heures du soir, à l'heure où
+les princes et les grands officiers étaient réunis dans l'antichambre,
+entr'ouvrait la porte de la chambre du Roi, appelait monsieur de
+Bouillon et lui disait que le Roi ne voulait pas donner l'ordre.
+
+C'était refermer la porte de la chambre du Roi aux ennemis de la
+duchesse de Châteauroux. Aussi monsieur de Bouillon furieux déclarait-il
+que ceux qui voulaient prendre l'ordre d'un Vignerot étaient libres,
+mais que lui se retirait et ne reviendrait plus.
+
+La nuit du mercredi 12 au jeudi 13 était très-mauvaise à partir de trois
+heures, si mauvaise que la Peyronie se voyait obligé d'aller avouer à
+monsieur de Bouillon qu'il ne croyait pas que le Roi eût deux jours à
+vivre et l'engageait à prévenir monsieur de Soissons. Monsieur de
+Bouillon le traitait avec la plus grande violence, lui reprochant
+d'avoir osé prendre sur lui toute la conduite de la maladie, l'accusant
+de l'avoir exclu des consultations contre tous les règlements de la
+maison du Roi. Puis aussitôt il envoyait quérir Champcenetz père et le
+chargeait d'avertir Louis XV qu'il entrerait ce jour dans sa chambre à
+moins d'un ordre exprès de Sa Majesté. Et avant que la messe commençât,
+il pénétrait chez le Roi avec MM. de la Rochefoucauld, de Fleury et les
+deux princes du sang. Et Bouillon parlait au Roi de la manière la plus
+forte et la plus touchante de la douleur inexprimable où il était de ne
+pouvoir lui montrer son zèle et son attachement, de même que les autres
+officiers de sa maison, en remplissant les devoirs de sa charge.
+
+Le Roi tout mourant qu'il était, en l'esprit soupçonneux duquel étaient
+restées les paroles de Richelieu, lui représentant l'impatience des
+grands officiers de la couronne amenés par l'unique désir de faire
+parade de leurs charges, répondait: «Je le voudrais bien, mais il n'est
+pas encore temps.» Et la messe commençait, lorsque tout à coup le Roi
+s'écriait: «Mon Bouillon, mon Bouillon, je me meurs, le père Pérusseau,
+vite le père Pérusseau[527].»
+
+Richelieu et madame de Lauraguais ont entraîné la favorite dans le
+cabinet où, quelques jours avant, elle traitait avec le confesseur.
+Madame de Châteauroux, anxieuse, palpitante, attend, écoute; étourdie de
+sa chute, dévorant sa honte, elle s'impatiente d'attendre la disgrâce,
+quand, la porte à deux battants s'entr'ouvrant, une voix jette ainsi
+l'exil au visage des deux sœurs: «_Le Roi vous ordonne, Mesdames, de
+vous retirer de chez lui sur-le-champ._» Cette voix ajoutait encore à
+l'humiliation de madame de Châteauroux: c'était celle de l'évêque de
+Soissons[528].
+
+Et l'ordre d'expulsion des deux sœurs était, sa confession finie,
+confirmé par le Roi disant à monsieur de Bouillon et aux grands
+officiers de la couronne: «Vous n'avez qu'à me servir présentement, il
+n'y a plus d'obstacles[529].»
+
+Une scène tumultueuse pleine de violentes récriminations et de paroles
+colères, éclatait aussitôt dans l'antichambre, où les officiers de la
+couronne malmenaient les valets de chambre, le _huguenot_ la Peyronie,
+le vieux de Meuse qui se trouvait mal et auquel il fallait aller
+chercher un verre d'eau[530].
+
+On les menaçait tout haut, les amis de la Châteauroux, de répondre sur
+leurs têtes de la mort du Roi; Richelieu lui-même n'était pas épargné,
+mais l'impudent personnage sur un ton de goguenardise qui lui était
+habituel annonçait que, l'orage passé, les deux sœurs reviendraient plus
+puissantes et plus triomphantes que jamais[531], et cela jusqu'à ce
+qu'il reçût l'ordre de rejoindre l'armée du Rhin, avec tous les aides de
+camp, parmi lesquels restaient seuls à Metz, de Meuse et le duc de
+Luxembourg qui était malade[532].
+
+Le soir, cependant, à l'heure où le Roi devait recevoir le viatique,
+l'évêque de Soissons apprend que la favorite n'a point encore quitté
+Metz; aussitôt le prélat fait dire à la paroisse que l'on attende pour
+apporter le viatique au Roi. Et rentrant chez Louis XV, il lui déclare
+que les lois de l'Église et les canons défendent d'apporter le corps de
+Notre-Seigneur, lorsque la _concubine_ est encore dans les murs de la
+ville, et il arrache au mourant un ordre définitif de départ.
+
+La communion n'est donnée au Roi que lorsque les deux sœurs, fuyant, les
+stores baissés, dans les colères de ce peuple impatient de ce
+retardement des sacrements et tout prêt à lapider les fuyardes, ont
+passé les portes de la ville[533].
+
+Le vendredi 14, l'état du Roi s'aggravant, la résolution était prise de
+lui donner l'extrême-onction. Cependant monsieur de Soissons, apprenant
+que la duchesse de Châteauroux ne s'était pas éloignée et attendait à
+quelques lieues de Metz les évènements, obtenait du Roi un ordre qui lui
+prescrivait de continuer son voyage.
+
+Le Roi administré, monsieur de Soissons faisait approcher les princes du
+sang et les grands officiers de la couronne et leur disait «que le Roi
+demandait pardon du scandale et du mauvais exemple qu'il avait donnés,
+déclarait au nom de Sa Majesté que son intention était que madame de
+Châteauroux ne restât point auprès de la Dauphine.» À quoi le Roi
+ajoutait d'une voix presque ferme: «Ni sa sœur[534].»
+
+
+
+
+XVII
+
+Fuite des deux sœurs de Metz.--La duchesse de Châteauroux décidée un
+moment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres
+fiévreuses à Richelieu.--Les périls et humiliations du voyage.--Rentrée
+à Paris.--Nouvelles lettres.--État successif de découragement et de
+surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprès du Roi toujours
+amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois
+d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14
+novembre.--Les têtes demandées par la favorite.--Exils de Châtillon, de
+Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas
+chargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux à
+Versailles.--Soudaine maladie.--Délire furieux.--La malade est saignée
+onze fois.--Sa mort (8 décembre 1744).--Son enterrement.--Les
+accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abbé
+Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du médecin Vernage.--Maurepas
+encore plus incapable de crimes que de vertus.
+
+
+Quel retour! quelle fuite pour la fière duchesse[535]! Réfugiée dans le
+fond de sa berline, poursuivie par les échos furieux des campagnes, elle
+courait à toute bride à travers les injures qui l'éclaboussaient,
+tremblante à la fois d'effroi et de colère.
+
+Mais soudain, à Bar-le-Duc, la duchesse se rattachant à l'espérance
+avec la patience froide et la vue cynique des choses qui semblent le
+fond de son âme, déclarait à Richelieu sa résolution de s'arrêter à
+Sainte-Menehould et d'y attendre les évènements dans cette lettre où
+rien ne bat que l'impatience d'une vengeance de sang.
+
+ _À Bar-le-Duc, à dix heures._
+
+_Je ne say pas pour quoy, cher oncle, vous ne voule pas que je prenne de
+l'espérance puisque le mieux est considérable, et que Dumoulin dit luy
+même qu'il y a grande espérance[536], je vous assure que je ne peut pas
+me mettre en teste qu'il en meurt; il est impossible que ce soit les
+monstres qui triomphe, mais ce que vous me dite de monsieur de la
+Rochefoucault, me fache beaucoup, surtout si c'est pour faire dire
+quelques choses à faquinet; je croit bien que tant que la teste du roy
+sera faible il sera dans la grande dévotion, mais dès qu'il sera un peu
+remit je parie que je lui troterez furieusement dans la teste, et qu'à
+la fin il ne poura pas resister et qu'il parlera de moy, et que tout
+doucement il demandera a Lebel ou a Bachelier ce que je suis devenu.
+Comme il sont pour moy, mon affaire sera bonne; je ne voit point du tout
+en noir pour la suite si le roy en revient, et en vérité je le croit; je
+ne vais plus à Paris, après mures reflections, je reste a ste menoult
+avec ma sœur, et ces dames s'en yront toujours; il est inutile de le
+dire parce quavans que lon le sache ils ce passera au moins deux ou
+trois jours, et puis je peut estre tombé malade en chemin, qui est
+assurément fort vraisemblable; mais remarqués que dicy a ce temps la
+chose sera décidé en bien ou en mal: si c'est en bien l'on nosera rien
+dire, et comme le roy ne ma pas fait specifier lendroit et qu'il a dit a
+paris, ou bien ou elle voudra, pourveu que cela soit loin, il est plus
+honneste pour luy si il en revient que j'aye crue que vingt lieus estoit
+au bout du monde, et que je me sois retiré dans un lieu ou je ne peut
+avoir nul sorte de nouvelles ni de consolation, et uniquement livrées à
+ma douleur; et puis dans la convalescence quarante lieues de plus ou de
+moins ne laisseront pas que dy faire, non pas pour me revoir car je ni
+conte pas sitot, mais pour me faire dire quelque chose; sy il en meurt
+je me renderé a paris, ou je vous attendrais la pour pouvoir vous
+parler; a légard de ma charge si je ne lay pas je vous dit que cela mets
+egal, mais je ne veus avoir rien a me reprocher pour raison, du reste
+qu'est ce que l'on pourra me faire, je resteré a paris, avec mes amis,
+mais je vous assure que je regretterai le roy toute ma vie, car je
+l'aimais a la folie et beaucoup plus que je le faisois paroistre, pour
+ce qui est de faire prévenir le Mirepoix, le Broglio, je ne pense pas
+comme cela, tant que le roy est vivant il ne me convient pas de faire
+aucunes demarches aupres de qui que ce soit, il faut souffrir avec
+patience tous les tourment que l'on voudra me faire; si il en revient je
+l'en toucheré davantage, et il sera plus obligé à une réparation
+publique; si il en meurt je ne suis pas pour faire des bassesses dut il
+men revenir le royaume de France; jusqua présent je me suis conduit tel
+qu'il me convenoit avec dignyté, je me soutienderé toujour dans le même
+gout, cest le seul moyen de me faire respecter, de faire revenir le
+public pour moy et de conserver la consideration que je croit que je
+mérite; j'oubliois de vous dire sur ce que le Soissons ce defent davoir
+parle au roy de madame de Lauraguais, que je le croirois assés et que
+jay pensé dès le premier moment que cela venait du roy, et par bonté
+pour moy pour que nous ne fussions pas séparé, et pour que ma sœur fut
+ma consolation, mais il ne faut pas le dire parce que cela justifieroit
+le Soissons et qu'en vérité je ne suis pas payé pour cela; je seré donc
+ce soir a sainte menoult, ainsi je vous en prie que demain matin jy ait
+un courier, et tous les jours, car vous ne scauriez croire quelle est ma
+situation de me trouver eloignée dans ce moment icy; ne laissé jamais
+monsieur de la Rochefoucaud teste a teste avec le roy, car cela
+m'inquiète; sil en revient, qu'il sera fâché de tout ce qu'il a dit et
+fait; je suis persuadé qu'il recevra la reine tout au mieux et qu'il lui
+fera cent mille amitiés parce qu'il ce croit des torts avec quelle et
+obliger de les réparer, vous me manderé quelle sont les dames quelle a
+amenes, vous diré a monsieur de Soubize la resolution ou je suis de
+rester a sainte menoult, et sur toutes choses des couriers, mais si il
+en revient, cher oncle, que cela sera jolie, vous verrez, je suis
+persuader que cecy est une grâce du ciel pour luy faire ouvrir les yeux
+et que les méchants périront; si nous nous tirons de cecy vous
+convienderé que notre étoile nous conduira bien loing, et que rien ne
+nous sera impossible, et jespere beaucoup. Vous faite fort bien de
+garder la lettre de Vernage, ne la perdez pas elle nous sera peut estre
+utile; ma sœur vous remercie de moitié, je vous aime tendrement_. brulé
+mes lettres[537].
+
+Arrivée à Sainte-Menehould le 18, le jour où se répand à Paris la
+nouvelle de la convalescence, nouvelle que n'a pas encore la duchesse de
+Châteauroux, le ton de son âme est complètement changé. Avec la fatigue
+physique qui fait manger les mots à sa plume et lui fait écrire
+_davante_ pour davantage, l'abattement moral est venu.
+
+Et dans cette confession du moment, dans cette désespérance d'une heure,
+elle donne à Richelieu sa parole qu'elle renonce pour toujours à la
+cour:
+
+ _À Sainte-Menoult, ce _18_ à onze heures._
+
+_Je suis persuadé que le roy en reviendra et j'en suis dans le plus
+grand enchantement, sa dévotion me paroît poussée au plus loin, et cela
+ne métonne pas, ne soyé pas effrayé de ma proposition de rester icy. Ma
+lettre n'estoit pas party que je fis reflection que cela seroit
+ridicule, et nous partirons demain sans faute, mais c'est assé simple
+que ma teste se trouve égarée par cy par la, soyé tranquille je vous
+promets que je vais tout de suite a Paris, si l'on parle du retardement
+vous pouvé dire que ce sont les chevaux qui en sont cause, comme de
+fait, et je vous donne ma parole d'honneur que je ne paresse plus.
+Jespère que vous nauré pas de scène à essuyer, cela seroit aussi trop
+fort, mais il est bien certain que vous estes plus a plaindre que les
+autres, estant plus craint et moins soutenu, tout cecy est bien terrible
+et me donne un furieux degout pour le pays que jay habité bien malgre
+moy, et bien loin de desirer dy retourner un jour comme vous croyé, je
+suis persuadée que quand on le vouderoit, je ne pourrois pas my
+resoudre, tout ce que je voudrois par la suite cest que l'on repara
+l'affront que lon ma fait et nestre pas deshonorée, voila je vous assure
+mon unique ambition. bon soir, je ne peut pas vous en dire davante
+estant mourante. si vous mecrivez par la poste mandé moy simplement des
+nouvelles du roy sans aucunes reflections, mais je voudrois scavoir
+comment faquinet aura esté recuet; je conte sur des couriers de tems en
+tems, qu'est ce que madame de Bouflers dit de notre triste avanture,
+faite luy mes compliment, jay rencontré la Poule[538]; elle meriteroit
+bien que monsieur de Soissons luy donna une petite marque de bontée, je
+n'en desespere pas, ou elle viendra peut estre du roy[539], cela seroit
+assé plaisant; ah, mon Dieu qu'est ce que c'est que tout cecy, je vous
+donne ma parole que voila qui est fini pour moy, il faudroit estre une
+grande fôle pour avoir envie de sy rembarquer, et vous scavez combien
+peu j'estois flatté et éblouit de toutes les grandeurs et que si je m'en
+estois crue je n'en serois pas la, mais cest fait, il faut prendre son
+parti et ny plus songer, tacher de remettre du calme dans votre esprit,
+et de ne point tomber malade[540]._
+
+Le voyage recommença. Ce fut un éternel chemin fait à travers les
+malédictions, par le carrosse détesté et honteux qui semblait porter
+l'impopularité du Roi. Madame de Châteauroux se cachait aux relais. À
+chaque ville, à chaque bourg, elle s'enfonçait et se réfugiait dans
+quelque route de traverse où les chevaux venaient la reprendre, sans
+pouvoir l'emporter assez vite pour faire taire à ses oreilles les voix
+de l'horizon et ce murmure lointain qui demandait sa tête[541].
+
+Enfin elle se glissait inaperçue dans ce Paris, tout entier tendu vers
+les courriers de Metz, plein d'anxiétés, de prières et de larmes et
+vouant à _Louis le Bien-Aimé_ un de ces grands amours nationaux de la
+France qui ressemblent à l'amour: ils en ont la passion, l'élan, la
+sincérité, aussi bien que les retours, l'illogisme et le caprice. Là,
+encore cachée, et se sauvant du peuple parisien, enfermée chez elle par
+les risées des rues et les brutalités des halles, elle se débattait avec
+tout ce qui la soutenait et tout ce qui l'obsédait. Aux larmes
+succédaient les révoltes, à l'abattement l'orgueil. Elle rejetait la
+disgrâce, puis l'espérance; et dans ce faible corps de femme remué et
+tourmenté par des crises de nerfs qui allaient jusqu'aux convulsions,
+les crises de l'âme variaient et se renouvelaient sans cesse.
+
+À la nouvelle de la réconciliation du Roi avec la Reine, madame de
+Châteauroux se laissait aller au désespoir; puis, le surmontant, elle
+reprenait courage et se rattachait à cette correspondance avec
+Richelieu, qu'elle n'avait point cessée, et qu'elle soutenait avec cet
+air d'ironie et ce sourire du bout des lèvres qui est parfois le masque
+et le ton des plus amères et des plus profondes douleurs de l'orgueil.
+Elle rassemblait ses esprits, son parti, ses chances. Elle pensait à
+l'habileté de Richelieu, aux démarches de la princesse de Conti; et,
+foulant aux pieds ses chagrins et le présent, elle s'oubliait dans la
+poursuite de ses rêves interrompus, elle se berçait avec l'avenir, elle
+voyait déjà ses amours renoués, et envoyait en ces termes ses plans
+d'intrigues et ses raisons d'espérance à Richelieu:
+
+_... Moy je croît que s'il _(le Roi)_ y alloit tout seul[542] cela
+voudroit mieux pour le debarrasser de la reine, et puis pour qu'à son
+retour il prit son train de vie ordinaire; je suis persuadé même que
+c'est là sa façon de penser et qu'actuellement il rumine a tous ces
+arrangements la. Je crois que la première fois qu'il vera ses aides de
+camps, il sera un peu embarrassé, mais il faudra tacher de le mettre le
+plus a son aise que faire se pourra, vous ne scavé peut être pas la
+raison pour quoy monsieur de Soissons en a usé avec tant de douceur pour
+moy, c'est que c'est l'homme du monde le plus ambitieux, qui a demandé
+au Roy la place de monsieur le cardinal de Rohan, et qui a sceut que je
+m'y estois oposé et que javois beaucoup pressé le roy pour le
+coadjuteur, vous m'avouré que voilà un saint homme et qu'il est bien
+démontré que c'est la religion qui le conduit, en vérité avoir été au
+moment de voir périr le roy, pour des intérêts particuliers, est une
+chose incroyable, et dont je ne reviendrai pas sitot. Adieu, cher oncle,
+je mennuye beaucoup de ne vous pas voir, vous scavez combien je vous
+aime._
+
+_Remettes toutes ces lettres à leurs adresses, retournés. Depuis ma
+lettre ecrite japrend par la votre celle que monsieur d'Argenson vous a
+escrit. Je ne peut pas vous dire dans quel etat elle ma mis, je suis au
+désespoir, par la datte de celle de monsieur d'Argenson, je voit que
+c'est a sa seconde communion que l'on l'a exigé de luy, et jaime mieux
+que ce soit dans ce moment la qu'a present, qu'il est a luy totalement,
+cela n'est point ébruité du tout, aparamment qu'il n'en a pas nommé
+d'autre, et je ne tiens pas tout perdue, vous avez très bien fait de luy
+escrire, pour moy jay une petite lettre toute prete et je n'attend que
+le moment pour luy lacher, par ou il aprendra tout ce qui s'est passé
+depuis le commencement de sa maladie jusqu'à la fin. Mais il faut bien
+prendre son temps, car il ne faut pas manquer son coup. Je ne peut pas
+me mettre en teste que tout cela tourne à mal, et suis meme persuade que
+vous feré votre ambassade. Vous auriez du tenir secret la lettre de
+monsieur Dargenson, et je me meurs de peur que vous n'en ayez parlé;
+vous avez bien raison de dire qu'il seroit joli de faire revenire la
+journée des dupes pour moy, je n'en doute pas, c'est justement de meme
+un jeudy, mais il faut de la patience, il est vray qu'il en faut
+beaucoup. Tous les propos que l'on vous a mandé que l'on tenoit à Paris
+sont très réelle, vous ne scauriez croire jusqu'où ils sont poussé, si
+vous y aviez parue dans ce moment la, vous auriez été mis en pièces.
+Vous faite très bien d'aimer madame d'Aiguillon comme vous faite et de
+luy escrire si souvent, car elle fait bon usage de vos lettres et elle a
+marqués prendre un grand interest a vous et vous aimer beaucoup; je
+n'en ay jamais vue un si fol que vous, voue croyé tout ce que l'on vous
+dit et que l'on vous aime à la folie, en vérité c'est pitoyable. Le roy
+continue a s'ennuyer, je crains meme que cela ne fasse trainer sa
+convalescence, mais il ne tient qu'a luy d'y mettre ordre, moyennant
+quoy il est moins a plaindre. Vous m'aviez mandé que vous me diriés quel
+expédient vous aviés trouvé pour Lebel et Bachelier, vous rendissent
+conte de tout ce qui se passeroit, mais, dieu merci, vous n'en avez rien
+fait, et vous me paroissé très mal informé, mais quand on reçoit des
+lettres de ministres aussi agréables, on doit etre content; c'est très
+bien a monsieur d'Argenson d'en user comme il fait avec vous, et j'en
+suis d'autant plus aise, qu'il est très nécessaire dans ce moment cy
+d'avoir quelquun comme luy dans sa manche[543]. Je vous dis que nous
+nous en tirerons, et j'en suis persuadé; ce sera un bien jolie moment,
+je voudrais déjà y estre, vous le croiré sans peine. Adieu, cher oncle,
+je vous aime, je vous aime de tout mon cœur, et suis outré de vous
+entrainer dans mon malheur, cela l'augmente je vous jure de beaucoup.
+Brulé toutes mes lettres, c'est a dire celles que je vous escrit.
+Joubliois bien de vous dire que vous avez grande raison d'estre
+déterminé à ne point donner la démission de votre charge, vous seriez
+bien fol, il ne faut la donner qu'avec votre teste, et je suis persuadé
+que monsieur de Soissons aura beau faire et beau dire qu'elle restera
+sur vos épaules, et que nous aurons le plaisir de l'y voir encore
+longtemps. Cela seroit pourtant plaisant que l'on vous coupe la teste
+pour ce que vous avez fait pendant la maladie du roy, car je ne peux
+imaginer ce que l'on peut luy avoir dit[544]._
+
+Dans une autre lettre du 13 septembre, madame de Châteauroux songeait à
+prendre un nouveau rôle, un rôle _inattaquable_, le rôle d'amie du Roi,
+et cela dans sa lettre avec des allures viriles dignes de l'allégorie
+sous laquelle Nattier avait représenté la nerveuse duchesse.
+
+ _Ce_ 13 _septembre_, à Paris.
+
+_Tranquillisé vous, cher oncle, il se prépare de beaux cous pour nous,
+nous avons eut de rudes momens a passé, mais ils le sont, je ne connoit
+pas le roy dévot, mais je le connoit honneste homme et très capable
+damitié, quelques réflections qu'il fasse, sans me flatté je croit
+quelle ne seront qua mon avantage, il est bien sure de moi, et bien
+persuadé que je l'aime pour luy, et il a bien raison, car j'ay senti que
+je l'aimois à la folie, mais c'est un grand point qu'il le sache, et
+j'espère que sa maladie ne luy a pas oté la mémoire, jusquicy personne
+n'a connu son cœur que moy, et je vous répond qu'il la bon et tres bon;
+et tres capable de sentimens, je ne vous nires pas qu'il y ait un peu de
+singulier par mi tout cela, mais ce n'est pas ce qui l'emporte, il sera
+devot, mais point cagot, je l'aime cent fois mieux, je seré son amie, et
+pour lors je seré inattaquable: tout ce que les faquinets ont fait
+pendant sa maladie, ne fera que rendre mon sort plus heureux et plus
+stable, je nauré plus a craindre ni changemens ni maladie ni le diable,
+et nous menerons une vie délicieuse, ajouté un peu plus de foy que vous
+ne faites a tout ce que je vous dit, ce ne sont pas des reveries, vous
+veré si cela ne se réalisera pas, tout cela est fondée sur la
+connaissance que jay de l'homme a qui nous avons afaire et je vous
+assure que je connoit tous les plis et replis de son ame, et qu'il y a
+du beau et du bon, il ne faut pas le jugé parce qu'il a fait a votre
+egard, il n'estoit pas encore bien a luy et je suis persuadé que l'on
+luy a dit quelque chose d'affreux, et je ne peux pas imaginer ce que
+c'est, je ne suis pas encore bien convaincu que vous nalliés pas en
+Espagne; mais en tout cas je ne crois pas qu'il en nomme un autre, il
+fera faire la demande par l'eveque de Rennes, voila mon idée, quest ce
+que vous en dites. vous avés bien raison de dire qu'il ne faut marquer
+avoir aucune esperance de retour, est inutile et cela augmenteroit la
+rage de ces monstres qui est déja assé considérables, je pense comme
+vous sur ma lettre, il vaut mieux attendre que de manqué son coup[545].
+Monmartel est bien pour cela aussi, madame Tencin voudroit déja qu'elle
+fut reçut, mais elles sent comme nous les conséquences si elle ne
+l'estoit pas bien. Adieu, cher oncle, porté vous bien; pour moy je vas
+songer réellement a me faire _une santé de crocheteur_ pour faire
+enrager nos ennemis le plus longtemps que je pourré et avoir le temps de
+les perdre, et ils le seront, vous pouves en être sure. vous connoissé
+mon amitié pour vous, elle est, je vous jure, des plus tendres, faites
+mes compliment a messieurs de Soubise et d'Ayen, quand vous reverré du
+Mesnil dite luy milles choses et que je ne luy ay pas fait responce
+parce que je ne n'ay su ou le prendre, voila une lettre pour monsieur
+Daumont que vous lui remettré bien exactement en luy faisant mes
+complimens[546]._
+
+Le souffle et l'humeur d'un moment emportaient tout: une désespérance
+absolue et sans bornes paralysait toutes ses facultés, la force même
+d'un désir lui manquait, et elle demeurait sans mouvement, la pensée
+endormie, la volonté morte, dans un de ces anéantissements qu'elle
+peignait si bien alors qu'elle disait «ne plus reconnaître en elle ni
+madame de la Tournelle ni madame de Châteauroux, et se sentir devenir
+une étrangère à elle-même[547].» Puis un rien la tirait de là, un
+aiguillon d'amour-propre, un sentiment de vengeance contre Maurepas,
+contre Pérusseau, et l'impatience d'une revanche éclatante et sans
+pitié, ne tardait pas à la posséder, et à donner à ses idées la furie de
+la fièvre.
+
+ * * * * *
+
+Le Roi, entièrement guéri au mois de septembre, laissait bientôt voir
+une mélancolie qui rendait l'espoir et l'audace à Richelieu: l'amour
+n'était point mort dans ce cœur qui trouvait la solitude où madame de
+Châteauroux n'était pas. Le courtisan, retiré à Bâle, se remettait à
+l'œuvre, il reprenait ses plans, et travaillait pour la favorite avec
+l'ardeur d'un homme qui travaille pour sa fortune: ne voyait-il pas dans
+le lointain, au bout de ses efforts, derrière le retour de madame de
+Châteauroux, ce triomphe personnel de son ambition, cette superbe
+récompense de son zèle, le rétablissement en sa faveur de la dignité de
+connétable de France? Après s'être éclairé, après avoir fait tâter le
+Roi par le cardinal de Tencin et le maréchal de Noailles[548], il
+adressait au Roi un mémoire détaillé sur sa maladie de Metz, mémoire
+habile où il avait su glisser les ombrages et les soupçons, prêter à la
+conduite de ses adversaires des motifs d'ordre humain, attribuer enfin à
+tous les ennemis de madame de Châteauroux, qui avaient abusé des remords
+et de la faiblesse du Roi, des sentiments d'égoïsme, des vues
+ambitieuses le désir presque et l'impatience de la mort du Roi.
+
+Madame de Châteauroux à laquelle le mémoire ou la lettre était adressée
+par Tencin écrivait à Richelieu avec le mépris supérieur qu'elle a
+l'habitude d'avoir pour l'expérience, la pratique de l'humanité de son
+_oncle_.
+
+ _À Paris, ce _18_ octobre[549].
+
+_J'ay vue, cher oncle, le cardinal de Tencin dont je suis enchanté; il
+ma montré la lettre que vous avés escrit au roy que je trouve comique et
+tres bonne, surement elle luy aura plu, mais vous aves mal fait de lui
+repondre verbalement a ce qu'il vous avait demendé; il faloit lui
+escrire, c'est étonnant vous ne le connoissé pas du tout et vous estes
+surpris comme guelquun qui arriveroit à la cour, vous estes un drole
+d'homme. J'ai vu et vois madame de Bouflers tous les jours dont je suis
+tres aise; mais ma sœur pas tant je croit, je vous charge de faire mes
+compliments à monsieur de Belle-Isle et de luy dire que si je ne luy ai
+pas écrit sur sa lieutenance[550] c'est que... je ne scay pas quoy, je
+men raporte a vous pour tourner cela joliment, vous senté bien que
+c'est que jay oublié de lui écrire et que je veux que vous raccommodies
+ma sotise. Adieu, cher oncle, je vous aime, je vous assure on ne peut
+pas davantage et suis outré d'être si longtemps sans vous voir. À
+propos, le petit saint _(Saint-Florentin)_ vous fera des difficultés sur
+le changement que vous demandés pour vos etats, mais tachez d'avoir gain
+de cause, car il seroit ridicule que vous eussiez quinze jours après le
+siége de libre sans venir à Paris, c'est pour lors que l'on diroit que
+vous estes en disgrace. Remettes cette lettre au chevalier de
+Grille[551]._
+
+Avec les lettres de Richelieu revenaient peu à peu autour du Roi
+quelques-uns des favoris que l'appareil des sacrements, les foudres de
+Fitz-James, les lettres de cachet de d'Argenson sous enveloppe, avaient
+dispersés pendant l'agonie du Roi. Et avec cette correspondance et ce
+monde, le Roi se refroidissait pour la Reine.
+
+Dans un court séjour chez son beau-père à la cour de Lorraine, il
+montrait à tous par ses distractions et sa taciturnité, un homme
+amoureux absorbé dans le souvenir et les regrets. La gloire ne lui
+souriait plus, la guerre lui semblait une longue fatigue; et le 8
+novembre, aussitôt la capitulation de Fribourg signée, il repartait en
+toute hâte pour Paris[552]. Il y courait chercher, non point
+l'applaudissement et le triomphe, mais le pardon de sa maîtresse.
+
+Tenue au courant des choses par Richelieu, suivant de sa retraite,
+mouvement à mouvement, le cœur du Roi, raffermie et plus osée dans les
+insolences de son orgueil par la certitude de tout obtenir, la duchesse
+de Châteauroux avait pris la résolution de ne rentrer à Versailles
+qu'avec les plus formelles sûretés et les plus grandes satisfactions.
+Pour oublier, pour pardonner les scènes de Metz, les ignominies de la
+disgrâce, il lui fallait une expiation proportionnée à l'humiliation,
+une vengeance qui fît éclat,--ce n'était point assez,--qui fît peur. Et
+la duchesse attendait le Roi sans l'appeler, sachant bien qu'il
+viendrait.
+
+Elle n'attendait pas longtemps. Dans la nuit du 14 au 15, le second jour
+de l'arrivée du Roi à Paris, les femmes de la Reine entendirent trois
+fois gratter à la porte. La Reine avertie dit que ce n'était rien, que
+c'était le vent. À la troisième fois cependant, au bout d'un intervalle,
+on ouvrit, mais on ne trouva personne[553], Le Roi n'y était plus, il
+était déjà sorti des Tuileries, avait traversé le Pont-Royal, et escorté
+de Richelieu, frappait rue du Bac, chez la duchesse de Châteauroux[554].
+
+Devant cette visite inespérée, mais non si promptement attendue, devant
+cette visite d'un Roi venant dans la nuit lui apporter ses excuses et
+lui demander ses conditions pour renouer, la duchesse en dépit de son
+énergie morale, se trouvait mal, et ne pouvait dire autre chose que ces
+paroles qu'elle répétait et répétait encore: «_Comme ils nous ont
+traités_[555].» Le Roi la suppliait alors de revenir à Versailles.
+Madame de Châteauroux ne consentait à s'y rendre qu'incognito: son
+retour officiel devait être précédé de la retraite de tous ses ennemis.
+Et le lendemain elle partait pour Versailles cachée dans une de ces
+voitures publiques appelées pot-de-chambre. Avant de partir elle avait
+dit à ses gens qui l'avertissaient de l'espionnage de Maurepas:
+«Bientôt, il ne m'importunera plus.»
+
+À Versailles la duchesse se montrait une autre femme que la femme de la
+veille. Elle reprenait ses hauteurs et ses exigences. Elle jouait le
+détachement, l'indifférence et répondait froidement aux sollicitations
+du Roi, «_que satisfaite de ne pas aller pourrir dans une prison par ses
+ordres, et contente d'avoir la liberté et les plaisirs d'une vie privée,
+il en coûterait trop de têtes à la France, si elle revenait à la
+cour_[556]...» Et la phrase n'a rien d'invraisemblable de la part de la
+femme qui dans ses lettres annonce. que «_les méchants périront_» et
+plaisante avec tant d'aisance sur des _têtes coupées_.
+
+Le Roi cherchait à la calmer, lui disait «qu'il fallait tout oublier, et
+revenir le soir même à Versailles, et reprendre son appartement et ses
+emplois à la cour.» Mais ces paroles du Roi ne décourageaient guère les
+appétits de vengeance de la favorite.
+
+Les scènes de Metz, la duchesse le savait, avaient froissé
+l'amour-propre du Roi; Louis XV y avait vu une diminution de l'autorité
+et de la volonté royale, un empiétement dangereux de l'Église, et une
+victoire du clergé grossie jusqu'à l'insolence par les prédicateurs de
+Paris. Le mémoire et les paroles de Richelieu avaient encore envenimé
+ces secrètes alarmes du Roi, et le tableau désillusionnant de toutes
+ces ambitions, empressées à son lit de mort avec des attitudes de
+dévouement, l'avait vivement et profondément touché. Tout ce qui lui
+rappelait Metz lui était importun et suspect; et tous ceux qui l'avaient
+précipité dans une pénitence publique de ses faiblesses, lui étaient
+devenus presque aussi odieux qu'à madame de Châteauroux. Il avait
+perpétuellement à la bouche _la cabale de Metz_, et quant à messieurs de
+la Rochefoucauld, Bouillon, Fleury, Balleroy, le Roi ne les appelait que
+«ces messieurs! où sont ces messieurs? que font ces messieurs»[557]?
+
+Il couvait une haine sourde contre Châtillon, le gouverneur du Dauphin,
+qui, malgré ses volontés avait amené le Dauphin à Metz[558]; il
+nourrissait de vives colères contre madame de Châtillon, qui avait
+insulté ses amours, et parlé dans ses lettres à la reine d'Espagne de
+l'indignité de madame de Châteauroux[559]. Et pendant le reste de la
+campagne, il avait laissé échapper ses ressentiments contre l'évêque de
+Soissons Fitz-James, et contre son confesseur Pérusseau. Il n'y avait
+donc que l'horreur du sang qui séparât le Roi de madame de Châteauroux.
+La forme seule des vengeances demandées par sa maîtresse lui répugnait;
+et quand madame de Châteauroux abandonnait ces idées de sang, ces
+demandes de têtes, qu'elle descendait à se contenter de sévérités qui
+suffisaient à sa vanité, l'entente était prête de se faire. Le Roi lui
+abandonnait le duc de Châtillon[560] qui élevait le fils du Roi dans le
+dégoût des amours de son père. Il lui abandonnait Balleroy[561],
+Fitz-James[562], Pérusseau[563], la Rochefoucauld[564], le duc de
+Bouillon[565] qui tous étaient envoyés en exil ou punis par la disgrâce.
+
+Pourtant l'impérieuse duchesse caressait de plus énormes satisfactions:
+elle voulait rentrer en triomphe dans une cour vaincue et décimée, et
+elle demandait que les princes du sang partageassent l'exil de leur
+parti, pour que l'expiation de Metz fût entière, et que la punition de
+la faction fût un mémorable exemple. Le Roi avait besoin de mille
+efforts sur lui-même pour lui refuser ce sacrifice.
+
+Mais où la lutte fut la plus vive, où madame de Châteauroux s'acharna,
+ce fut autour de Maurepas. Madame de Châteauroux tenait absolument à ce
+qu'il fût chassé. Le Roi s'obstinait à garder ce ministre, le seul qui
+lui fit tolérable l'ennui du conseil et facile le travail du
+gouvernement. Enfin, après de longues batailles, une transaction eut
+lieu: madame de Châteauroux permit au Roi de garder Maurepas, mais à la
+condition qu'il lui serait permis de l'humilier, et que la façon, la
+mesure et les moyens de l'humiliation seraient laissés à son bon
+plaisir.
+
+Tout adouci qu'il était, ce féroce traité de raccommodement entre les
+deux amants demandait douze jours de négociations, du 14 au 25 novembre.
+
+ * * * * *
+
+Le mercredi 25 novembre, le duc de Luynes apprenait dans la soirée le
+rappel des deux sœurs à la cour. Mesdames de Modène et de Boufflers
+jouaient chez lui, quand un laquais de madame de Châteauroux apportait
+une lettre à madame de Modène. Madame de Modène lisait la lettre en
+hâte, se levait aussitôt, donnait son jeu à tenir, passait dans un
+cabinet où elle écrivait un mot, et allait parler dans l'antichambre au
+courrier auquel elle donnait huit louis. Le laquais de madame de
+Châteauroux montrait l'argent aux domestiques du duc de Luynes, en
+disant qu'il devait avoir apporté une bonne nouvelle puisqu'il était si
+bien payé. La duchesse de Boufflers recevait, elle aussi, une lettre de
+la favorite par le même courrier et dont elle donnait plus tard lecture
+en particulier à quelques personnes qui se trouvaient dans le salon.
+Voici les termes de cette lettre de madame de Châteauroux:
+
+_Je compte trop sur votre amitié pour que vous ne soyez pas instruite
+dans le moment de ce qui me regarde. Le Roi vient de me mander par
+monsieur de Maurepas qu'il étoit bien fâché de tout ce qui s'étoit passé
+à Metz et de l'indécence avec laquelle j'avois été traitée, qu'il me
+priait de l'oublier et que pour lui en donner une preuve, il espéroit
+que nous voudrions bien revenir prendre nos appartements, à Versailles,
+qu'il nous donneroit en toutes occasions des preuves de sa protection,
+de son estime, de son amitié, et qu'il nous rendoit nos charges[566]._
+
+Ce mercredi 25 novembre, en effet, le Roi au sortir du conseil faisait
+entrer monsieur de Maurepas dans le cabinet des perruques. Là avait lieu
+un entretien entre Maurepas et Louis XV qui imposait à son ministre
+l'humiliation d'aller en personne annoncer à madame de Châteauroux son
+rappel à la cour. Maurepas se disposant à écrire les paroles du Roi,
+Louis XV lui disait: «Les voilà toutes écrites» et lui remettait un
+billet.
+
+Là-dessus Maurepas partait pour Paris et se rendait à six heures, rue du
+Bac à l'hôtel dépendant des Jacobins de la rue Saint-Dominique
+qu'habitaient les deux sœurs.
+
+Maurepas demandait au suisse de l'hôtel si madame de Châteauroux était
+chez elle: on lui répondait que non. Il se nommait: on lui répétait
+qu'il n'y avait personne. Il déclarait enfin qu'il venait de la part du
+Roi: la porte lui était alors seulement ouverte[567].
+
+Madame de Châteauroux était au lit, avait dans sa chambre le duc d'Ayen
+qui s'éloigna, quand il entendit que Maurepas venait de la part du Roi.
+
+Il y eut d'abord un silence pendant lequel madame de Châteauroux
+considéra Maurepas sans un salut, sans une parole et donna aux
+ressentiments de sa vanité de femme le spectacle et la pâture de
+l'embarras du ministre. Maurepas un moment déconcerté lui remettait le
+billet du Roi[568] en lui disant que le Roi la priait de venir reprendre
+avec sa sœur leurs places à la cour, et le chargeait de l'assurer qu'il
+n'avait eu aucune connaissance de ce qui s'était passé à son égard
+pendant sa maladie à Metz.
+
+Madame de Châteauroux répondait:
+
+«_J'ai toujours été persuadée, Monsieur, que le Roi n'avait aucune part
+à ce qui s'est passé à mon sujet. Aussi je n'ai jamais cessé d'avoir
+pour Sa Majesté le même respect et le même attachement. Je suis fâchée
+de n'être pas en état d'aller dès demain remercier le Roi, mais j'irai
+samedi prochain, car je serai guérie_[569].»
+
+L'infinie jouissance au fond de l'orgueilleuse femme, quand, la dure
+commission faite, Maurepas cherchait à se défendre des préventions qu'on
+avait pu lui donner contre lui..., avouait son embarras: aveu qui
+faisait venir sur les lèvres de la duchesse «_qu'elle le croyait bien_»,
+avec une intraduisible intonation. Et de quel air encore, et avec quel:
+«_Cela ne coûte pas cher_[570],» faisait-elle l'aumône de sa main à
+baiser à Maurepas prenant congé et sollicitant cette faveur.
+
+La duchesse était donc couchée le mercredi soir, avec un peu de fièvre,
+quand Maurepas lui avait fait sa visite[571]. La fièvre augmentait
+pendant la nuit, elle devenait plus violente dans la nuit du jeudi au
+vendredi, et le vendredi soir elle se compliquait d'élancements de tête
+insupportables. Vernage, aussitôt qu'il était appelé, déclarait que:
+«c'était une grande maladie,» parlait au duc de Luynes et à
+l'archevêque de Rouen de ses inquiétudes au sujet de la malignité de
+cette fièvre, ne se montrait pas rassuré par les apaisements momentanés
+du mal, et dès le troisième jour de la maladie appelait en consultation
+Dumoulin que l'on disait à la malade envoyé par le Roi pour ne pas
+l'effrayer[572].
+
+La duchesse avait cependant conscience du danger de son état. Elle
+faisait son testament où elle instituait madame de Lauraguais sa
+légataire universelle, laissant des récompenses considérables en argent
+et en pensions à tous ses domestiques[573]. Elle demandait à voir le
+père Segaud auquel elle se confessait, se réconciliait avec sa sœur de
+Flavacourt dans une entrevue pleine d'attendrissement[574], recevait le
+viatique des mains du curé de Saint-Sulpice.
+
+À la suite de plusieurs saignées, un mieux se produisait le samedi 28
+dans l'état de la malade, et qui durait le dimanche et le lundi, mais le
+mardi 1er décembre les nouvelles de la nuit étaient très-mauvaises, et
+les courtisans faisaient la remarque que le Roi était fort sérieux et
+qu'il ne parlait à personne à son lever[575].
+
+Dès lors ce furent chez la duchesse des douleurs folles, des
+convulsions, une agitation frénétique de tout le corps, des souffrances
+insupportables de la tête, un délire furieux, où dans les divagations
+accusatrices des paroles de la favorite se mêlait le mot de poison au
+nom de Maurepas.
+
+Dans la nuit du vendredi 4, la malade qui avait perdu depuis deux ou
+trois jours la connaissance, était saignée trois fois, et l'on
+s'attendait à sa mort pour le samedi[576].
+
+Le Roi ne sortait plus que pour aller à la messe[577], ne paraissait
+plus que pour assister au conseil ou donner l'ordre, restant toute la
+journée enfermé dans ses cabinets. Messieurs d'Ayen, de Gontaut, de
+Luxembourg se relevaient pour lui apporter des nouvelles deux fois par
+jour. Et Montmartel adressait chaque jour quatre courriers à Lebel qui
+envoyait encore à Paris des gens à lui, de manière que le Roi eût des
+nouvelles à toutes les heures.
+
+Le visage du Roi qui, avec ses rembrunissements et ses éclaircies, était
+une espèce de miroir sur lequel la cour, tous les jours, lisait le
+bulletin de la maladie, annonçait un mieux dans la matinée du samedi.
+Dans la journée on parlait de moments où la tête de la malade redevenait
+libre, et les amis de la favorite recommençaient à espérer, le jour où
+l'on croyait qu'elle allait mourir.
+
+La duchesse de Châteauroux avait autour de son lit le dévouement de
+chaudes amitiés[578]. Monsieur de Gontaut, lié avec elle du temps
+qu'elle n'était encore que madame de la Tournelle, y passait des heures.
+Il était remplacé par d'Ayen pour lequel la froideur de la favorite
+s'était changée en une véritable affection, et à d'Ayen succédait
+Luxembourg, l'ami personnel de madame de Mailly, d'abord en disgrâce,
+mais tout à fait réconcilié avec la duchesse par sa maîtresse madame de
+Boufflers. Madame de Boufflers était une des assidues à son chevet, et
+l'on raconta que, la veille de la mort de la favorite, dans un moment de
+lucidité, la duchesse eut avec elle une longue conversation et la
+chargea de dire plusieurs choses secrètes au Roi.
+
+Mais la vraie garde-malade était madame de Modène dont la chaude
+affection pour la duchesse l'avait fait accuser de basse complaisance
+pendant le voyage de Metz, et qui, dans la sincérité de son affection,
+montrait une indifférence qui étonnait pour son mariage avec le duc de
+Penthièvre. Madame de Modène soigna la duchesse de Châteauroux jusqu'au
+dernier moment, la servant nuit et jour, tenant la place à son chevet de
+sa sœur bien-aimée qui manquait.
+
+Car, pendant que la duchesse agonisait, madame de Lauraguais, accouchée
+d'une fille quelques jours avant, et alitée dans l'appartement
+au-dessus, ignorait que sa sœur était si proche de la mort, croyait
+qu'elle était seulement indisposée, qu'elle avait une fluxion sur les
+yeux[579]. Et quand les cris de la mourante, dans ses épouvantables
+souffrances, montaient jusqu'à madame de Lauraguais, on faisait du bruit
+dans sa chambre pour distraire son attention; mais enfin ces cris elle
+les entendait: on lui disait alors que c'étaient les cris d'une femme en
+douleur d'enfant dans la rue[580].
+
+Le lundi 7, le duc d'Ayen apprenait au Roi que la duchesse n'était pas
+encore morte, mais qu'elle était à toute extrémité, et qu'il devait
+s'attendre à recevoir la triste nouvelle d'heure en heure. Le Roi
+montait aussitôt dans une voiture pour laquelle on gardait un attelage
+tout harnaché depuis deux ou trois jours, et escorté de deux
+palefreniers portant des flambeaux[581], se rendait à la Muette, mandant
+à d'Argenson avant de partir qu'on vînt lui rendre compte seulement
+dans le cas d'affaires très-pressées[582].
+
+La duchesse de Châteauroux expirait à l'âge de vingt-sept ans, le mardi
+8 décembre 1744[583], à sept heures du matin, après avoir été saignée
+une fois à la gorge, une fois au bras et neuf fois au pied sans que la
+perte de tout ce sang pût parvenir à maîtriser cette agonie furibonde et
+la rage de ce corps épuisé[584].
+
+Elle mourait, la favorite, selon le vœu qu'elle avait formé dès
+l'enfance, un jour de fête de la Vierge, le jour de la Conception[585].
+
+Le jeudi 10 décembre, la duchesse de Châteauroux était inhumée dans la
+chapelle de Saint-Michel à Saint-Sulpice, à six heures du matin, une
+heure avant l'usage, et le guet sous les armes, pour sauver son cercueil
+des fureurs de la populace.
+
+Mort étrange, fatale, et qui, rapprochée de tant d'autres morts, de
+tant d'autres disparitions subites de la grande scène de Versailles, de
+tant d'autres foudroiements, promène, derrière la comédie, la folie et
+le sourire de ce siècle, derrière ce carnaval enchanté du plaisir, de la
+galanterie, de l'esprit, les soupçons et les terreurs d'une Italie du
+seizième siècle! Fins hâtées, brusques dénouements de jeunes existences,
+renversements des plus beaux rêves, les coups de la Providence ont en ce
+temps une violence qui ne semble appartenir qu'aux mains de l'homme: la
+mort y semble véritablement humaine, tant elle se montre jalouse et
+précipitée! Princes, princesses, maîtresses de roi, sont enlevés si vite
+et dans de si particulières circonstances, qu'on les dirait emportés par
+l'ombre de Locuste. Le poison! un poison inconnu et _ad tempus_, voilà
+la grande épouvante léguée par la cour de Louis XIV à la cour de Louis
+XV. Le poison, c'est le cauchemar des agonies de ce dix-huitième siècle,
+qui verra plus tard le successeur de Louis XV entre un homme accusé de
+l'empoisonnement du Dauphin, de la Dauphine, et encore entre un homme
+accusé de l'empoisonnement de madame de Châteauroux: entre Choiseul et
+Maurepas!
+
+Il arrivera même au milieu du siècle que devant la conviction générale
+de l'empoisonnement des maîtresses, des princesses des princes, des
+hommes et des femmes jouant un rôle à la cour, et devant les soupçons
+accusateurs que laisseront échapper les médecins Tronchin et la Breuil,
+lors de la mort de la Dauphine[586], il arrivera que Louis XV chargera
+le ministre Bertin de s'enquérir s'il existe des poisons qui puissent
+faire périr à échéance fixe, sans laisser de traces.
+
+Et quelqu'un aura la mission du ministre Bertin de faire causer l'abbé
+Galiani sur les poisons de son pays. Galiani, sans se douter que le Roi
+le fait interroger, dira: «... Par exemple à Naples, le mélange de
+l'opium et des mouches cantharides, à des doses qu'ils connaissent, est
+un poison lent, le plus sûr de tous, infaillible, et d'autant qu'on ne
+peut pas s'en méfier. On le donne d'abord à petites doses pour que les
+effets soient insensibles: en Italie nous l'appelons _aqua di Tufania,
+eau de Toufanie_[587].
+
+«Personne ne peut en éviter les atteintes, parce que la liqueur qu'on
+obtient dans cette composition est limpide comme de l'eau de roche et
+sans saveur.
+
+«Les effets sont lents et presque imperceptibles; on n'en verse que
+quelques gouttes dans du thé, du chocolat, du bouillon, etc. Il n'y a
+pas une dame à Naples qui n'en ait sur sa toilette pêle-mêle avec ses
+eaux de senteurs; elle seule connaît le flacon et le distingue; souvent
+la femme de chambre de confiance n'est pas dans le secret, et prend ce
+flacon pour de l'eau distillée ou obtenue par dépôt, laquelle est la
+plus pure et dont on se sert pour étendre ou développer les odeurs quand
+elles sont trop fortes.
+
+«Les effets de ce poison sont fort simples. Vous ressentez d'abord un
+malaise général dans toute l'habitude du corps. Le médecin vous examine,
+et n'apercevant aucuns symptômes de maladie, soit externes, soit
+internes, point d'obstructions, d'engorgements, d'inflammations, il
+conseille les lavages, la diète, la purgation. Alors on redouble la
+dose, mêmes malaises, sans être plus caractérisés... Le médecin qui
+n'entrevoit rien d'extraordinaire, attribue l'état du plaignant à des
+matières viciées, à des glaires, à des humeurs peccantes qui n'ont point
+été suffisamment entraînées par la première purgation. Il en ordonne une
+seconde. Troisième dose, troisième purgation. Quatrième dose... Alors le
+médecin voit bien que la maladie lui échappe; qu'il ne l'a pas connue,
+qu'elle a une cause, qui ne se découvrira qu'en changeant de régime. Il
+ordonne les eaux, etc., etc. Bref les parties nobles perdent leur
+ressort, se relâchent, s'affectent, et le poumon surtout comme la plus
+délicate de toutes, et l'une des plus employées dans le travail de
+l'économie animale [...]
+
+«Et par cette méthode on suit quelqu'un, tant et si longtemps que l'on
+veut: des mois, des années; les constitutions robustes résistent plus
+longtemps...[588]»
+
+Et le confident de cette conversation ne pouvait s'empêcher de
+reconnaître qu'il était impossible de mieux peindre «les symptômes, les
+périodes, les nuances» de la maladie du Dauphin et de la Dauphine.
+
+ * * * * *
+
+L'imagination publique, encore sous l'émotion de la mort de madame de
+Vintimille, ne taisait plus à la mort de madame de Châteauroux le
+murmure de ses accusations. Les accusateurs alléguaient les
+dénonciations de la mourante, ses indications précises d'avoir été
+empoisonnée une première fois dans une médecine à Reims[589]. Ils
+appuyaient sur la demi-journée passée à Paris par Maurepas, et dont
+l'emploi était inconnu[590]. Ils parlaient de poisons, subtils comme
+les poisons de la Renaissance, glissés dans la lettre du Roi.
+
+Mais ces accusations contemporaines n'étaient que des suspicions et des
+préventions passionnées. Les lumières que l'histoire possède aujourd'hui
+donnent à l'historien le droit et le devoir d'en faire justice. Il
+suffira pour cela de rapporter l'opinion et le témoignage du médecin de
+madame de Châteauroux, Vernage. Aux insinuations d'empoisonnement,
+Vernage haussait les épaules. Il racontait qu'au retour de Metz, il
+avait prescrit à madame de Châteauroux un régime rafraîchissant, de la
+distraction, de l'exercice. Mais la duchesse n'avait point voulu suivre
+ses recommandations. Tout entière au souvenir et au ressentiment de la
+disgrâce, à la vengeance, elle s'était abandonnée à la fièvre de ses
+projets et de ses passions. Quinze jours avant sa mort, à la prière des
+amis de madame de Châteauroux, Vernage avait eu avec elle une longue et
+sérieuse conversation sur sa santé. Il lui avait dit: «Madame, vous ne
+dormez pas, vous êtes sans appétit, et votre pouls annonce des vapeurs
+noires; vos yeux ont presque l'air égaré; quand vous dormez quelques
+moments, vous vous réveillez en sursaut; cet état ne peut durer. Ou vous
+deviendrez folle par l'agitation de votre esprit, ou il se fera quelque
+engorgement au cerveau, ou l'amas des matières corrompues vous
+occasionnera une fièvre putride[591].» Et Vernage insistait auprès
+d'elle sur la nécessité pressante de se faire saigner, de se soigner. La
+duchesse promettait de prendre soin d'elle à Vernage, à Richelieu, à ses
+amis, à tous ceux qui l'approchaient. Mais ce grand retour de fortune,
+la réconciliation avec le Roi, les débordements de la joie et de
+l'orgueil, les imprudences amoureuses dans un moment dangereux[592],
+amenaient la réalisation des prévisions de la médecine: c'était une
+fièvre putride, avec transport au cerveau, qui enlevait madame de
+Châteauroux. L'autopsie venait encore confirmer le dire de Vernage: elle
+ne révélait d'autres désordres intérieurs que la dilatation et le
+gonflement sanguin des vaisseaux capillaires de la tête[593].
+
+Cependant, il est au-dessus de ces preuves matérielles des probabilités
+morales qui combattent plus victorieusement encore pour la défense de
+Maurepas. Le caractère du ministre le met au-dessus ou au-dessous d'une
+pareille accusation; et sa défense, une défense qui est en même temps le
+jugement de Maurepas, est tout entière dans cette parole de Caylus: «Je
+vous réponds qu'il est encore plus incapable de crimes que de
+vertus[594].» Pour passer outre, pour persister dans une accusation
+contre laquelle protestent toutes les déductions que la justice
+historique peut tirer de l'attitude morale de l'homme et des dehors de
+son âme, il faudrait admettre qu'il y ait eu dans le dix-huitième siècle
+des natures assez supérieures pour cacher sous l'insouciance et
+l'ironie, sous la plus charmante et la plus facile légèreté de la
+conscience et du ton, des sentiments et des paroles, une arrière-nature
+pleine de ténèbres et de profondeurs où les passions sans remords
+auraient travaillé à des crimes sans bruit. Évidemment ce serait là une
+supposition dont le dix-huitième siècle ne mérite pas l'honneur: les
+monstres n'y sont point si parfaits, les scélérats n'y sont que des
+roués.
+
+
+
+
+XVIII
+
+Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le
+rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de
+1743.--Les charités de l'ancienne favorite.--Sa vie de pénitence.--Son
+testament et sa mort.
+
+
+Ainsi des sœurs que le Roi avait aimées, deux étaient mortes tourmentées
+de la persuasion d'avoir bu la mort, désespérées et délirantes. Et la
+survivante, celle-là qui la première avait mêlé le sang des Nesle au
+sang royal, madame de Mailly, condamnée à vivre et réduite à envier le
+repos de mesdames de Vintimille et de Châteauroux, traînait dans la
+déconsidération, dans les regrets, dans les austérités et les
+macérations religieuses les restes d'une existence qui n'était plus
+qu'une expiation.
+
+Après quelques lueurs d'espérance, désabusée par les cruelles lettres du
+Roi[595], «un curieux monument de la sécheresse humaine,» comme les
+appelle le prince de Tingry, madame de Mailly s'était arrachée du monde
+pour se jeter en Dieu.
+
+Touchée par un sermon du père Renaud, ce disciple du père Massillon qui,
+venu comme lui de la Provence prêtait à la religion les tendresses et
+les élancements amoureux du Midi, madame de Mailly se sentait tout à
+coup ravie et dégoûtée d'elle-même par cette parole douce et pénétrante
+qui parlait du bonheur de vivre avec Dieu. Un jour où elle devait dîner
+chez monsieur de la Boissière, où elle était attendue par les convives,
+qu'elle avait nommés, elle faisait dire qu'elle ne pouvait pas s'y
+rendre; et l'on apprenait ce jour-là le grand renoncement de madame de
+Mailly: elle quittait pour toujours le rouge et les mouches[596].
+
+Une transformation s'était faite en elle, pareille à ces illuminations
+dont les historiens des premiers siècles de l'Église nous entretiennent
+comme de miracles.
+
+De ce jour elle se vouait à une pénitence exemplaire[597] et le
+Jeudi-Saint de l'année 1743, la cour et le peuple se pressaient chez
+les sœurs grises de Saint-Roch pour voir madame de Mailly,
+qu'accompagnait la jeune veuve du duc de la Trémoille, faire humblement
+le lavement des pieds[598].
+
+Toute la bourse de l'ancienne favorite, tout son temps, toute son âme
+étaient aux bonnes œuvres. Elle ne s'employait qu'à visiter les pauvres
+et les prisons, se ruinant et se dépouillant si bien en secours et en
+charités, que parfois, c'était à peine si elle se réservait pour son
+nécessaire personnel, deux ou trois écus de six livres[599].
+
+Cette vie d'immolation et de sacrifice menée avec courage, avec gaieté
+même, dura jusqu'en 1751, année où madame de Mailly mourait avec un
+cilice sur la chair[600]. Son légataire universel était son neveu, le
+fils du Roi et de madame de Vintimille; son exécuteur testamentaire le
+prince de Tingry auquel elle laissait un diamant de prix et, en outre,
+une somme de 30,000 livres «_pour ce qu'il savait bien_». Cette somme
+était destinée à solder les créanciers mal payés par le Roi et lésés
+dans des accommodements[601].
+
+On enterra la pécheresse selon ses volontés, dans le cimetière des
+Innocents[602], parmi les pauvres, sous l'égout du cimetière; et une
+croix de bois fut toute la tombe de celle qui, dérangeant quelques
+personnes à Saint-Roch et souffletée de ce mot: «Voilà bien du train
+pour une p...!» avait répondu: «_Puisque vous la connaissez, priez Dieu
+pour elle!_»
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+ * * * * *
+
+MADAME DE MAILLY.
+
+Louise-Julie de Mailly-Nesle, né le 16 mars 1710, mariée le 31 mai 1726
+à Louis-Alexandre comte de Mailly et seigneur de Rubempré, son cousin
+germain, morte la 5 mars 1751.
+
+ * * * * *
+
+LA MARQUISE DE VINTIMILLE
+
+Pauline-Félicité de Mailly de Nesle, appelée avant son mariage
+_Mademoiselle de Nesle_, née au mois d'août 1712, mariée le 28 septembre
+1739 à Jean-Baptiste-Félix-Humbert, marquis de Vintimille, morte le 10
+septembre 1741.
+
+ _Compiègne, 30 juillet 1740[603]._
+
+_Je suis persuadée, madame, que vous prenez part à ce qui me regarde;
+ainsi il ne me fallait pas d'excuse d'avoir tardé à me faire votre
+compliment sur la perte que je viens de faire[604]. Je me doutais bien
+que vous n'en saviez rien, je compte trop sur votre amitié, pour douter
+un moment que vous êtes capable de m'oublier, et, à vous parler
+franchement, je n'imagine jamais ce qui peut me faire de la peine: c'en
+serait une véritable pour moi, si je pouvais prévoir que vous fussiez un
+moment sans m'aimer. Sans fadeur, je vous trouve si aimable et si fort à
+mon gré, passez-moi ce terme, que je serais furieuse si vous étiez assez
+mal née pour n'avoir pas pour moi un peu de bonté, car, en vérité vous
+avez peu de gens qui vous soient aussi tendrement attachés. Je le
+disputerais quasi à madame de Rochefort, à qui je vous prie de faire
+mille complimens. Je ne vous en ferai point à vous, en finissant ma
+lettre: je vous dirai tout crûment que je vous aime et que je vous
+embrasse de tout mon cœur._
+
+ _Compiègne, 8 août 1740._
+
+_Je suis au comble de ma joie, Madame. Cette façon de commencer une
+lettre vous paraît peut-être singulière; mais quand vous saurez de quoi
+il s'agit, vous serez aussi contente que moi. Je vous dirai donc que
+j'ai trouvé le moment favorable de parler à ma sœur au sujet de M. de
+Forcalquier; je lui ai dit ce que je pensais de la façon dont le Roi le
+traite, et lui ai fait un grand détail avec beaucoup d'éloquence, qui
+dans toute autre occasion m'aurait surprise; mais je trouve que l'on
+parle toujours bien quand on soutient une bonne cause et surtout quand
+cela regarde quelqu'un à qui on s'intéresse; enfin j'ai parlé et
+persuadé: je suis parfaitement contente de cette réponse. Elle m'a
+promis de parler; je ne mets pas en doute qu'à son tour elle persuadera:
+je lui ai fait de grandes avances de la part de M. de Forcalquier, et
+l'ai assurée que s'il ne l'avait point encore vue chez elle, c'est qu'il
+n'avait osé.
+
+Elle m'a paru sensible à tout ce que je lui disais d'obligeant de sa
+part, et m'a dit que je lui ferais plaisir de lui amener. Réellement
+elle s'est portée de si bonne grâce à tout ce que je lui disais, et si
+aise de trouver occasion de faire plaisir, que j'aurais voulu que vous
+fussiez témoin de notre conversation: si vous la connaissiez autant que
+moi, vous l'aimeriez à la folie; elle a mille bonnes qualités et une
+façon d'obliger singulière. Que tout ceci ne vous passe pas, et
+remarquez qu'en femme prudente je ne vous écris pas par la poste: on y
+lit les lettres fort ordinairement. Après que vous vous serez ennuyée de
+la mienne, mettez-la au feu, je serais au désespoir qu'elle fût perdue._
+
+_Le duc d'Ayen m'a donné un mémoire de votre part, je ferai ce qui
+dépendra de moi pour faire réussir votre affaire. M. le Premier n'est
+point ici, je compte qu'il sera bientôt de retour: en attendant je
+parlerai à M. de Vassé. Je compte bien aller souper dans votre petite
+maison, et je regrette beaucoup de n'être pas à portée de vous voir plus
+souvent. Je me flatte que vous pensez quelquefois à moi; vous me devez
+un peu d'amitié, car on ne peut vous être plus tendrement attachée que
+je vous le suis._
+
+_Je vous embrasse, Madame, de tout mon cœur. Voilà l'épître de Voltaire
+que je vous renvoie. Le duc d'Ayen me charge de vous rendre réponse pour
+lui, et de vous faire mille très-humbles compliments de sa part._
+
+ * * * * *
+
+Le buste et le portrait que Louis XV avait commandés après la mort de
+madame de Vintimille furent-ils exécutés et existent-ils encore? Quant à
+moi, je ne connais aucun portrait peint ou gravé de madame de
+Vintimille. Il existait un dessin d'elle dans le cabinet Fontette qui
+devrait se retrouver au cabinet des Estampes, mais les recherches que
+j'ai fait faire ont été vaines, ainsi que les recherches faites pour le
+portrait de madame de Châteauroux faisant partie de la même collection.
+
+ * * * * *
+
+LA DUCHESSE DE LAURAGUAIS
+
+Diane-Adélaïde de Mailly-Nesle, appelée avant son mariage mademoiselle
+de Montcavrel, née en 1714, mariée à Louis, duc de Brancas, dit duc de
+Lauraguais, morte le 30 novembre 1769.
+
+À propos du mariage de mademoiselle de Montcavrel avec Lauraguais,
+donnons cette note écrite par Louis XV et trouvée dans les papiers de
+Richelieu:
+
+«Je donne 24 ou 30,000 livres au plus pour les frais de noces; 80,000
+livres en rentes sur les postes dont moitié seront mises en communauté.
+
+«La pension de dame du palais dès à présent.
+
+«Trente ans de privilège sur les juifs et je m'engage de le renouveler
+pour jusqu'en 1800 inclusivement. Mais je voudrois savoir si, en
+_accordement_ du mari, la femme ou les enfants jouiront de ce don des
+juifs, ou si l'on compte qu'ils seront partagés avec les enfants du
+premier lit, et à qui l'on compte que ce don reviendra en cas de mort,
+sans enfants des futurs époux.
+
+«Quels biens peuvent assurer le douaire à perpétuité pour les enfants,
+puisque l'on en exclut le duché et les terres du comtat?»
+
+_Brevet de dame d'atours de Madame la Dauphine pour la duchesse de
+Lauraguais._
+
+AUJOURD'HUY 20 décembre 1744. Le Roy étant à Versailles, s'étant
+déterminé de bonne heure à penser au mariage pour Monseigneur le Dauphin
+qui pût, en perpétuant la succession de la Couronne dans la ligne
+directe, affermir de plus en plus l'union qui règne entre les deux plus
+puissants thrones de l'Europe, Sa Majesté a fait la demande de l'Infante
+d'Espagne Marie-Thérèse-Antoinette-Raphaelle, cette princesse a été
+accordée aux vœux de Sa Majesté et à ceux de M. le Dauphin et désirant
+qu'elle soit servie avec la magnificence convenable à une Princesse
+issue d'un sang aussi auguste, Sa Majesté a voulu former sa maison des
+personnes les plus dignes de cet honneur, Sa Majesté a nommé la dame de
+Mailly duchesse de Lauraguais pour remplir la charge de dame d'atours de
+cette princesse. Son mérite et les autres qualités qu'exige cette place
+de confiance répondent à sa naissance. À cet effet, Sa Majesté a retenu
+et retient ladite dame duchesse de Lauraguais, en l'état et charge de
+dame d'atours de madame la Dauphine pour après qu'elle aura presté le
+serment entre les mains de madite dame, la servir en ladite charge, en
+jouir et user aux honneurs, autorités, prérogatives, prééminences,
+privilèges, franchises, libertés, exemptions y appartenants et aux
+gages, pensions et autres droits qui seront réglés par Sa Majesté...
+(_Archives nationales. Lettres missives de la maison du Roi_. Registre
+O/1 88.)
+
+ * * * * *
+
+Un brevet du 1er février 1743 nommait déjà à cette place la duchesse de
+Lauraguais.
+
+Madame de Lauraguais recevait en janvier 1745, les boutiques de Nantes
+qu'avait la maréchale d'Estrées et restait la maîtresse du Roi jusqu'à
+l'avènement de madame de Pompadour avec laquelle elle avait de vives
+altercations.
+
+Congédiée par le Roi, madame de Lauraguais est, tout le temps de la
+faveur de madame de Pompadour, la maîtresse de Richelieu. Elle sert
+chaleureusement son amant par ses intrigues et le reste d'influence
+qu'elle a gardé sur Louis XV, et elle contribue beaucoup à la nomination
+de Richelieu au commandement de l'expédition de Minorque. (Voir notre
+histoire de madame de Pompadour.) Faur, l'auteur de la _Vie privée du
+maréchal de Richelieu_, a donné dans son troisième volume des lettres
+d'elle de cette époque qui sont peut-être un peu arrangées et que je
+n'ose donner textuellement ici. Mais voici une lettre parfaitement
+authentique de l'amoureuse duchesse à propos de l'expédition de
+Minorque, lettre qui passait à la vente d'autographes de A. Martin:
+
+... «_Ma pauvre tête me tourne. J'ai bien peur que l'amiral Bing
+n'arrive avant que la tranchée ne soit ouverte, et par conséquent ne
+vous donne beaucoup de difficultés, et ne vous allonge votre siège.
+J'espère bien que vous surmonterez toutes ces difficultés et que vous
+serez vainqueur de Mahon. Mais je crains bien que le siège ne soit bien
+meurtrier. Ah que je suis donc malheureuse de vous voir au milieu de ces
+dangers. Je voudrois être votre cuirasse. Mais songez je vous en conjure
+qu'un général ne peut ni ne doit s'exposer: et puis vous n'etes pas à
+vous, vous etes à moi, à moi qui vous adore, qui ne vis que pour vous,
+qui vous regarde comme ce que j'ai de plus cher au monde. Ma vie est
+attachée à la votre..._»
+
+Je ne connais pas de portrait peint, dessiné ou gravé de la duchesse de
+Lauraguais.
+
+ * * * * *
+
+MADAME DE FLAVACOURT
+
+Hortense-Félicité de Mailly-Nesle, nommée avant son mariage
+_mademoiselle de Mailly_, née le 11 février 1715, mariée le 21 janvier
+1739 à François-Marie de Fouilleuse, marquis de Flavacourt, vivante
+encore en l'an VII de la République.
+
+«Madame de Mazarin a demandé aujourd'hui (16 janvier 1739), l'agrément
+du Roi pour le mariage de mademoiselle de Mailly, sœur de madame de la
+Tournelle avec le marquis de Flavacourt. Mademoiselle de Mailly est
+belle-petite-fille et nièce à la mode de Bretagne de madame de Mazarin.
+Elle est fille de madame de Nesle, laquelle étoit fille de M. Mazarin;
+et du côté de M. de Nesle, le père de M. de Nesle étoit frère de M. de
+Mailly, lequel Mailly avoit épousé mademoiselle de Sainte-Hermine que
+nous avons vue dame d'atours de madame la Dauphine. M. de Mailly eut
+six enfants, trois garçons dont l'aîné épousa Mlle de Mazarin, c'est
+madame de Mailly dame du palais. Le second s'appelle Rubempré et a
+épousé mademoiselle d'Arbalette de Melun, et le troisième est le
+chevalier de Mailly qui vient de servir en Hongrie. Les trois filles
+sont: madame de Listenay, madame de la Vrillière (aujourd'hui madame
+Mazarin) et madame de Polignac. Madame de la Vrillière a eu un garçon
+qui est M. de Saint-Florentin qui a épousé mademoiselle Platen, une
+fille morte à 12 ou 13 ans, une autre qui a épousé M. de Maurepas, et
+une autre qui a épousé M. de Plelo; elle est morte. Madame de Polignac a
+eu deux ou trois garçons dont l'aîné vient d'épouser mademoiselle de
+Mancini. M. de Nesle, fils de M. de Nesle dont je viens de parler avoit
+épousé mademoiselle de Mazarin; de ce mariage sont venues cinq filles:
+madame de Mailly, dame du palais, dont je viens de parler, mademoiselle
+de Nesle et mademoiselle de Montcavrel, mademoiselle de la Tournelle et
+mademoiselle de Mailly qui se marie aujourd'hui; elle a environ
+vingt-trois ans. M. de Flavacourt a, à ce que l'on dit, 26,000 livres de
+rente, et madame sa mère en a encore 22,000. Madame de Flavacourt est
+Grancey, elle avoit une sœur qui s'appelait madame de Hautefeuille,
+toutes deux filles de madame de Grancey qui avoit épousé en secondes
+noces le maréchal de Montrevel. M. de Nesle d'aujourd'hui a une sœur
+qu'on appelle madame de Nassau, laquelle a un fils qu'elle a voulu faire
+présenter sous le nom de prince de Nassau, mais cela a souffert quelques
+difficultés. Madame Flavacourt étoit présentée le 25 janvier par madame
+de Mazarin.» (_Mémoires du duc de Luynes_, vol. II).
+
+Au dire de Soulavie, après la mort de madame de Châteauroux, Richelieu
+vint trouver madame de Flavacourt et lui offrit de la part de Louis XV
+pour remplacer sa sœur tout ce qu'elle pouvait désirer. La vertueuse
+madame de Flavacourt, à la longue énumération des grâces promises,
+répondit simplement: «_Voilà tout! Eh bien, je préfère l'estime de mes
+contemporains!_» La réponse est bien belle pour la femme qui se disait
+prête à se livrer au Roi, pour ne pas retourner vivre avec son mari,
+pour la femme que nous allons bientôt voir devenir une des premières
+_promeneuses_ et _soupeuses_ de madame du Barry.
+
+Madame de Flavacourt a été peinte dans un portrait de Nattier connu sous
+le nom du _Silence_. Ce tableau qui passait pour le chef-d'œuvre de
+Nattier est aujourd'hui perdu et je doute même qu'il ait été gravé.
+
+Elle a été représentée une seconde fois par Nattier, les cheveux courts
+et finissant en petites pointes frisées, la gorge nue, un carquois au
+dos dont l'attache retient un fragment de tunique sur la pointe de ses
+seins.
+
+On lit dans le tournant du cadre: LA MARQUISE DE FLAVACOURT; dans la
+tablette, la phrase de Soulavie: _Je préfère l'estime de mes
+contemporains..._, et tout en bas, gravé à la pointe: _Peint par
+Nattier.--Gravé par Masquelier_.
+
+Le premier état porte en haut de la page: T. VII, _page 52_. Un état
+postérieur porte: _T. VII, pag. 85_.
+
+Ce portrait a été gravé pour l'édition des _Mémoires du maréchal duc de
+Richelieu_ (par Soulavie), publié à Paris chez Buisson, en 1793.
+
+Madame de Flavacourt passait au Tribunal révolutionnaire et y montrait
+une gaieté brave qui la sauvait de la mort. Soulavie qui donne ce détail
+dans ses _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, dit
+qu'elle vivait encore en l'an VII.
+
+Madame de Flavacourt avait eu, en 1739, un fils, Auguste-Frédéric, et,
+en 1742, une fille nommée Adélaïde qui, en 1755, épousa le marquis
+d'Étampes.
+
+ * * * * *
+
+LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX
+
+ _À Versailles, ce 11 mai 1744._[605]
+
+«_Que vous este heureux, monsieur le maréchal, vous este avec le Roy,
+que vostre_ ritournelle _est malheureuse, elle est éloigné du roy, vous
+allé voit le Roy toute la journée, moy je ne le verré peut-estre que
+dans cinq mois, c'est bien affreux, mais vous ne me plainderé pas, car
+vous avez bien autre chose à penser, aussi je ne m'y attend pas. Je
+connois votre attachement pour le Roy, ainsi je ne suis pas en peine du
+soin que vous prendrez de sa personne, l'on peut s'en rapporter à vous.
+Adieu, monsieur le maréchal, vous devé sçavoir à quoy vous en tenir sur
+l'amitiés que je vous ay voué depuis bien longtemps._»
+
+ _À Plaisance, ce 16 mai 1744._
+
+«_Je vous rend mille graces, monsieur le maréchal, du bulletin que vous
+maves envoyé. Je suis, je vous assure, bien touché de toutes vos
+attentions, cela me fait juger de la bonté de votre cœur, car les
+malheureux vous font pitié, et vous faite ce qui est en vous pour leurs
+adoucir leurs peines. Je vous répond que cela vous sera méritoire.
+Recevez en attendant, monsieur le maréchal, les assurances de la plus
+sincère reconnoissance et de la plus tendre amitié._
+
+ MAILLY, Dsse DE CHÂTEAUROUX.»
+
+ _À Plaisance_, ce 3 juin 1744.
+
+«_Je ne saurois trop vous remercier, monsieur le maréchal, de toutes vos
+attentions et des marques d'amitiés que vous me donnée. Tout ce que vous
+me mandé du roy m'enchante et ne me surprend pas. J'estois bien sure que
+dès qu'il seroit connu, il seroit adorée: ce sont deux choses
+inséparables. Je vous supplie d'estre persuadé, monsieur, de la
+véritable amitié que votre_ ritournelle _ vous a voué pour sa vie._
+
+ La D. de Châteauroux.»
+
+ _À Plaisance_, ce 5 juin 1744.
+
+«_Je vous fais mon compliment, monsieur le maréchal; voilà un début fort
+agréable, car le siége n'a pas été long et lon dit qu'il en a couté fort
+peu d'hommes, et c'est fort jolie comme cela, le roy merite d'estre
+heureux et estant aussi bien secondé. Les gens qui lui sont attachés
+peuvent estre tranquilles et surement la campagne sera brillante.
+Personne, comme vous pouvez bien croire, ne le désire autant que moy ni
+que vous soyé persuades de la véritable amitié, monsieur, que je vous ay
+voué._
+
+ «La D. de Châteauroux.»
+
+«_Je reçois votre lettre, monsieur, par le courrier. Je vous en suis
+tres obligée. Tout ce que vous me mandé m'enchante._»
+
+ _À Lille_, ce 28 juin.
+
+«_C'est a faire a vous, monsieur le maréchal, de prendre des villes; il
+me paroît que vous n'aves qu'a les regarder. Je vous assure que je vous
+en fais mon compliment de bien bon cœur, et que tout ce qui peut vous
+arriver de glorieux et de flateur me fait un plaisir extrême. Vous ne
+devés pas etre surpris de cette façon de penser, car il y a long tems
+que vous deves connoitre l'amitie veritable que j'ay pour vous, et qui
+ne changera jamais._
+
+ «La D. de Châteauroux[606].»
+
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+I
+
+Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.--Amour de la
+chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son éloignement de la femme.--Le duc
+de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--État dressé des cent
+princesses à marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil
+examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui
+l'empêchèrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski,
+Roi de Pologne.--Certificat des médecins sur ses aptitudes à donner au
+Roi de France des enfants.--Déclaration de son mariage par le Roi à son
+petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et de Marie
+Leczinska.--Épousailles par procuration de la princesse polonaise à
+Strasbourg.--Arrivée de la Reine à Moret.--Célébration du mariage de
+Louis XV dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre 1725.--Amour
+du Roi pour sa femme.--Dépêche du duc de Bourbon sur la nuit de noces de
+Louis XV.
+
+
+II
+
+Maison de la Reine.--Brevet de dame d'atours, octroyé à la belle-mère de
+madame de Mailly.--Portrait physique de Marie Leczinska.--Caractère de
+la femme.--Le jeune homme chez Louis XV.--Entrevue du Roi et du duc de
+Bourbon obtenue par la Reine.--Disgrâce de M. le Duc.--Lettre de cachet
+remise par M. de Fréjus à la Reine.--Les rancunes du premier ministre
+contre la Reine.--La Reine obligée de lui demander la permission de
+faire un souper avec ses dames.--Maladie de Marie Leczinska et
+indifférence du Roi.--La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeur
+au lansquenet.--Louis XV abandonnant l'intérieur de Marie Leczinska pour
+la société de jeunes femmes.--Mademoiselle de Charolais.--Passion
+qu'elle affiche pour le Roi.--Madame la comtesse de Toulouse.--La
+petite cour de Rambouillet.--Froideurs des relations du Roi et de la
+Reine.--Les manies de la Reine.--Lassitude de son métier d'épouse et de
+mère.
+
+III
+
+L'attente universelle de l'infidélité du Roi.--L'Œil-de-Bœuf et
+l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la
+Reine.--Les suppositions des courtisans.--La santé du Roi à
+l'_Inconnue_.--Le devoir refusé par la Reine au Roi.--Bachelier écartant
+le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'ancienneté
+de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de
+Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec
+le marquis de Puisieux.--Ses relations secrètes avec le Roi depuis
+1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet
+1738.--La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.--Les
+soupers des petits appartements.--Tempérament atrabilaire de Louis XV.
+
+IV
+
+Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le
+premier rideau tiré_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans
+ambition et sans cupidité.--Le Roi souffrant du peu de beauté de sa
+maîtresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son père et son
+mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame
+Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunités et les
+distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers
+rendez-vous.--Les chemises trouées et la misère de madame de Mailly
+après la disgrâce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame
+d'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs
+de la favorite.--_Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?_.
+
+V
+
+Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.--Son plan dès le
+couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de
+Mailly d'une confidente de son sang à Versailles.--Installation de
+mademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractère
+folâtre et audacieux.--Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de son
+amour pour sa sœur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de
+Vintimille, neveu de l'archevêque.--Célébration du mariage en
+septembre.--Le Roi donne la chemise au marié.--Les complaisances de
+madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner à sa sœur la
+société de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société de
+la comtesse de Toulouse.
+
+
+VI
+
+Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur la
+recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la
+Trémoille.--Le duc de Luxembourg porté par les deux sœurs.--Menaces de
+retraite du Cardinal.--Lettre dictée à madame de Mailly par madame de
+Vintimille.--Fleury le neveu du Cardinal nommé premier gentilhomme de la
+Chambre.--Les protégés des deux sœurs.--Le maréchal de Belle-Isle.--La
+fraternité du duc et du chevalier.--Les projets de démembrement de
+l'Empire de Marie-Thérèse.--Louis XV entraîné à la guerre par les
+favorites.--Belle-Isle nommé ministre extraordinaire et plénipotentiaire
+à la diète de Francfort.--Le Cardinal forcé de faire marcher Maillebois
+en Bohême.--Chauvelin.--Son passé mondain et galant.--Ses _manières de
+fripon_.--Il est exilé à Bourges.--Son pouvoir occulte sur les
+événements politiques.--Il est à la tête du parti des _honnêtes gens_.
+
+
+VII
+
+Le château de Choisi.--La vie intérieure.--Louis XV ne passant plus
+qu'un jour plein à Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de
+Vintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et de
+son royaume.--Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pour
+son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est
+prise d'une fièvre continue.--Colère du Roi à propos de son mutisme
+obstiné.--Retour à Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un
+fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet à la
+populace de Versailles.--Madame de Vintimille, la femme à idées et à
+imagination de la famille de Nesle.--Grâce maniérée et précieux
+sentimental de ses lettres.
+
+
+VIII
+
+Les deux portes de l'Œil-de-Bœuf restent fermées toute la journée de la
+mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour
+Saint-Léger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi
+est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.--Le
+petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit
+appartement.--Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrer
+dans l'intimité de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de
+Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de
+Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le
+maréchal de Belle-Isle.--Le maréchal fait duc héréditaire par la
+protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de
+Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa
+délicatesse en matière d'argent.--L'anecdote des fourrures de la
+Czarine.
+
+
+IX
+
+Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les
+petits appartements.--Richelieu travaille à faire renvoyer la
+favorite.--Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madame
+de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis
+de la Tournelle.--Dévotion du mari.--Apparition de madame de la
+Tournelle à la cour en 1740.--Inquiétude de Fleury.--Entretien du
+Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des
+maîtresses.--Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dans
+l'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne.
+
+
+X
+
+Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ôtés
+de madame de Flavacourt.--Les deux logements donnés à Versailles à
+mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de
+dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras
+du Cardinal et ses efforts, avec Maurepas, pour empêcher la
+nomination.--Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly en
+faveur de sa sœur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de
+la Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sa
+correspondance.--Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.--Sa
+conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de
+Mailly pendant six semaines.--Ses lâchetés amoureuses pour être gardée
+par le Roi.--_Mes sacrifices sont consommés_.--La déclaration du Roi à
+madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie désespérée de
+madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa
+sœur.--Les conditions éclatantes posées par la nouvelle favorite.--La
+retraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.--Ses journées et ses
+nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans
+l'appartement de madame de Ventadour.
+
+XI
+
+Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le
+souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle
+proposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant
+en vain à la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite
+donnant à Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade
+d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les représentations
+du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les
+_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle à
+Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chantée par la favorite.--Troisième
+voyage à Choisi.--La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournelle
+de dessous le chevet de son lit.--Départ de Richelieu, dans sa
+_dormeuse_, pour les États du Languedoc.--La favorite à
+l'Opéra.--Chronique des petits appartements envoyée par madame de la
+Tournelle à Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV.
+
+XII
+
+Mort du cardinal de Fleury.--L'ambition sans vivacité de la
+favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de la
+Tournelle.--Disgrâce momentanée du duc.--Le pot-au-feu des deux sœurs
+dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affecté de madame de la
+Tournelle sur les affaires d'État.--Elle abandonne Belle-Isle et
+Chauvelin.--La nouvelle société formée autour de la favorite.--La
+_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des_ _Mauvaises-Paroles_.--Croquis de
+la _Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse réjouie_.--Les
+physionomies des ministres.--Crédit de madame de Lauraguais.--Émulation
+amoureuse entre les deux sœurs.--La beauté de madame de la
+Tournelle.--Son portrait sous l'allégorie de la _Force_.--Les bains de
+la favorite.--Voyage de la Cour à Fontainebleau en
+septembre.--Commencement de la maison montée de madame de la
+Tournelle.--Le cercle restreint des soupeurs et des soupeuses.--La
+jalousie de madame de Maurepas empêchant pendant neuf mois madame de la
+Tournelle d'être élevée au rang de duchesse.--Lettre de madame de la
+Tournelle sur son duché.--Sa nomination et sa présentation le 22 octobre
+1743.--Lettres patentes de l'érection du duché de Châteauroux en faveur
+de madame de la Tournelle.
+
+XIII
+
+Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc de
+Rochechouart.--Richelieu nommé premier gentilhomme de la chambre.--Les
+Parisiens le baptisant: _le Président de la Tournelle_.--Portrait moral
+du duc.--Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieurs
+de ses maîtresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type
+de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du
+monde.--Son activité fiévreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de
+Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle
+mène contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrôleur général, le
+maréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de
+l'entourage de la favorite.--Ses mépris de Louis XV et son instinct
+d'une grande politique.--Madame de Tencin donne à la duchesse de
+Châteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de ses
+armées.
+
+XIV
+
+Transformation de la duchesse de Châteauroux.--Ses efforts pour
+ressusciter le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement
+de l'armée de Flandre.--La vieille maréchale de Noailles.--Le sermon du
+Père Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de
+Châteauroux.--Elle est nommée surintendante de la maison de la
+Dauphine.--La nomination de toutes les places accordées au bon plaisir
+de la favorite.
+
+XV
+
+M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.--Son entrevue
+secrète avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopération armée de
+Frédéric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu à Choisi entre le Roi,
+madame de Châteauroux et Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse
+acceptée, et rédaction du traité confiée au cardinal de
+Tencin.--Entrevues de madame de Châteauroux et de Rottembourg.--Le
+traité de juin 1741 précédé du renvoi d'Amelot.--Lettre de remerciements
+de Frédéric à madame de Châteauroux pour sa participation aux
+négociations.--Lettre de la duchesse de Châteauroux au maréchal de
+Noailles pour obtenir son adhésion à sa présence à l'année.--Réponse du
+parrain de _la Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les
+représentations de Maurepas à Louis XV.--Départ du Roi pour l'armée sans
+sa maîtresse.--Madame _Enroux_ en Flandre.
+
+XVI
+
+Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après la départ du
+Roi.--Lettre de la duchesse contre Maurepas.--Jalousie de la duchesse
+pour sa sœur madame de Flavacourt.--Départ des deux sœurs pour
+l'armée.--Mauvais accueil de la ville de Lille.--Lettre de la duchesse
+sur la capitulation d'Ypres.--Voyage du Roi et de sa maîtresse de
+Dunkerque à Metz.--Le Roi tombant malade le 8 août.--La chambre du Roi
+fermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.--Le
+comte de Clermont forçant la porte.--Conférence de la favorite avec le
+confesseur Pérusseau.--Journée du mercredi 12.--Le Roi prévenant la
+favorite qu'il faudra peut-être se séparer.--Le duc de Bouillon, sur
+l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se
+retire chez lui.--Le jeudi 13, Louis XV, au milieu de la messe appelant
+son confesseur.--Expulsion des deux sœurs.--Le viatique seulement donné
+au Roi lorsque la concubine est hors les murs.--Louis XV demandant, par
+la bouche de l'évêque de Soissons, pardon du scandale de ses amours.
+
+XVII
+
+Fuite des deux sœurs de Metz.--La duchesse de Châteauroux décidée un
+moment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres
+fiévreuses à Richelieu.--Les périls et humiliations du voyage.--Rentrée
+à Paris.--Nouvelles lettres.--État successif de découragement et de
+surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprès du Roi, toujours
+amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois
+d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14
+novembre.--Les têtes demandées par la favorite.--Exils de Châtillon, de
+Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas
+chargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux à
+Versailles.--Soudaine maladie.--Délire furieux.--La malade est saignée
+onze fois.--Sa mort (8 décembre 1744).--Son enterrement.--Les
+accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abbé
+Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du médecin Vernage.--Maurepas
+encore plus incapable de crimes que de vertus.
+
+XVIII
+
+Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le
+rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de
+1743.--Les charités de l'ancienne favorite.--Sa vie de pénitence.--Son
+testament et sa mort.
+
+Appendice.
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+NOTES:
+
+[1: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_ sur la Régence et le règne
+de Louis XV, publiés par M. de Lescure, t. I.--Voici le récit de Mathieu
+Marais: «Le Roi a eu un mal fort plaisant et qu'il n'avoit point encore
+senti: il s'est trouvé homme. Il a cru être bien malade et en a fait
+confidence à un de ses valets de chambre qui lui a dit que cette
+maladie-là était un signe de santé. Il en a voulu parler à Maréchal, son
+premier chirurgien, qui lui a répondu que ce mal n'affligeroit personne,
+et qu'à son âge il ne s'en plaindroit pas. On appelle cela en
+plaisantant _le mal du Roi_.»]
+
+[2: Villars dit dans son Journal: «Il (le Roi) est plus fort et plus
+avancé à quatorze ans et demi que tout autre jeune homme à dix-huit
+ans.» Et au conseil tenu au sujet de son mariage, le duc prononce ces
+paroles: «Dieu pour la consolation des François a donné un Roy si fort
+qu'il y a plus d'un an que nous pourrions en espérer un Dauphin.»]
+
+[3: Louis XV mangeait effroyablement dans sa jeunesse. Narbonne, le
+commissaire de police de Versailles, raconte que le lundi 22 juillet
+1726, Louis XV, après avoir bien dîné, allait à la Muette et qu'il y
+mangeait beaucoup de figues, d'abricots, de lait, puis un levraut, puis
+une grande omelette au lard qu'il faisait lui-même, après quoi il
+revenait à Versailles où il soupait comme à l'ordinaire.]
+
+[4: Nous avons déjà indiqué dans le «Louis XV enfant» donné dans les
+_Portraits intimes du XVIIIe siècle_ l'espèce de méchanceté innée qui
+existe chez Louis XV. En 1724, Mathieu Marais nous le montre faisant
+mille mauvais et cruels tours à tout ce qui l'approche, coupant les
+sourcils à ses écuyers, et tirant une flèche dans le ventre de M. de
+Sourches.]
+
+[5: Expression d'un seigneur du temps recueillie par Soulavie.]
+
+[6: En juin 1724, Mathieu Marais note ceci sur son journal: «Le propre
+jour, que le maréchal de Villeroy est venu à Versailles, on a découvert
+que le jeune duc de la Trémoille, premier gentilhomme du Roi, lui
+servait plus que de gentilhomme et avoit fait de son maître son
+Ganymède. Ce secret amour est devenu bientôt public et l'on a envoyé le
+duc à l'académie pour apprendre à régler ses mœurs... Le lendemain, on a
+proposé de marier ce jeune homme avec mademoiselle d'Évreux, sa cousine
+germaine, fille du duc de Bouillon et de sa première femme qui était la
+Trémoille, ce qui a été agréé du Roi qui a bientôt sacrifié ses
+amours.»]
+
+[7: À propos de ce voyage où il était question de déniaiser le Roi, et
+où madame de la Vrillière qui était chargée de la commission, emmenait
+la jeune et jolie duchesse d'Épernon, Barbier dit: «On espère que cela
+le rendra plus traitable, plus poli.»]
+
+[8: Le Roi venait tout récemment d'être saigné du bras et du pied dans
+une indisposition qui avait donné des inquiétudes à la cour; et l'on
+avait entendu le duc de Bourbon dire: «Je n'y serai plus pris; s'il
+guérit, je le marierai.»]
+
+[9: Ce renvoi de l'Infante fut une très-grosse affaire. Le Roi et la
+Reine d'Espagne donnaient l'ordre a l'abbé de Livry, porteur de la
+nouvelle de sortir des terres d'Espagne, renvoyaient en France
+mademoiselle de Beaujolais qui était fiancée à Don Carlos, laissaient
+publiquement insulter les Français par la populace, contractaient un
+traité d'alliance avec l'Empereur, massaient des troupes à la frontière,
+tenaient pendant un certain temps la France sous la menace d'une
+déclaration de guerre. Quant à l'Infante, cette petite fille aux jolies
+reparties, et en laquelle perçait déjà, dans de gentilles paroles, le
+dépit enfantin de ne se sentir point aimée du Roi, et bientôt la grosse
+honte de se voir préférer une autre Reine de France, elle partait le 5
+avril 1725 pour retourner en Espagne.]
+
+[10: _Archives nationales. Monuments historiques_, carton K 139-140. La
+plus grande partie de ces pièces ont été publiées dans la _Revue
+rétrospective_, t. XV.]
+
+[11: La chemise qui renferme cet état porte: _Raisons de marier le Roy_.
+1° La Religion. 2° La santé du Roy. 3° Les vœux des peuples. 4° La
+tranquillité dans l'intérieur. 5° La confiance des puissances
+étrangères. 6° Les entreprises funestes. Le second paragraphe intitulé:
+_La santé du Roy_ est rédigé en ces termes: «Son état actuel a presque
+la consistance d'un homme formé. La dissipation d'esprit que procure le
+mariage apportera des fruits utiles à sa personne et à son royaume, sans
+altérer sa santé, au lieu que les dissipations du célibat y sont presque
+toujours contraires et donnent une inquiétude nouvelle à ceux qui
+s'intéressent sincèrement à la conservation du Roy.»]
+
+[12: Nous donnons ces observations d'après le rapport du duc de Bourbon
+au Roy sur le mémoire rédigé sur son ordre.]
+
+[13: Le duc repoussait surtout cette princesse parce que sa mère était
+une d'Orléans.]
+
+[14: La véritable raison de son exclusion était le mariage de
+mademoiselle de Valois, fille du Régent, qui avait épousé le duc de
+Modène.]
+
+[15: On ne voulait pas de cette princesse parce qu'on disait dans le
+public que sa mère accouchait alternativement d'une fille ou d'un
+lièvre.]
+
+[16: Les papiers que nous citons réduisent complètement à néant le
+mémoire de Lemontey publié dans le t. IV de la _Revue rétrospective_,
+mémoire où il traite le projet de mariage entre Louis XV et mademoiselle
+de Vermandois de fable inventée par l'auteur des _Mémoires secrets pour
+servir à l'histoire de Perse_, et copiée depuis par Voltaire et Duclos.]
+
+[17: Au rapport du duc de Bourbon, qui ne craignait pas de proposer
+d'une manière si nette sa sœur, est joint un mémoire destiné à être mis
+sous les yeux du Roi qui, faisant le plus grand éloge de la princesse,
+presse le duc de faire célébrer ce mariage comme le meilleur à faire
+dans la situation actuelle de l'Europe. Le rapport s'exprime ainsi:
+«Est-il question de faire une alliance plutôt qu'une autre, pour nous
+tirer de quelque grand embarras? Faut-il rompre une ligue formidable et,
+par quelque traité de mariage, attirer dans notre parti quelque grande
+puissance? Non, notre royaume tranquille au dehors comme au dedans nous
+permet de choisir ce qui nous paraîtra le meilleur et n'exige que de
+voir marier le Roi, premièrement avec une princesse qui puisse avoir
+vraisemblablement des enfants; secondement qui puisse, par toutes
+qualités de l'esprit et du corps, laisser espérer à tous les bons
+Français qu'elle fera le bonheur de son mari et celui de l'État. Toutes
+ces bonnes qualités se rassemblent d'un coup d'œil dans la personne de
+mademoiselle de Vermandois... Si vous choisissez une princesse
+étrangère, vous ne connaîtrez ni son âme, ni son corps. Quant au corps,
+je veux qu'elle soit suivant toutes les apparences dans les conditions
+requises; qui est-ce qui me répondra de ce que l'on ne voit pas, des
+défauts du tempérament et des infirmités qu'on a tant de soin à cacher,
+surtout celles qui ont rapport aux enfants? Qui peut répondre si la
+figure plaira au Roi? Quant à l'âme, que savez-vous ce que vous
+prendrez? Tout le monde sait qu'il n'y a rien de pareil à tous les
+artifices que l'on emploie pour plâtrer une fille à marier. Il me semble
+qu'elles sont toutes des anges avant leurs noces, comme elles sont des
+diables fort peu après... Mais voici le triomphe de la cause que je
+plaide; par un miracle unique, nous sommes dans un cas qui ne peut avoir
+rien de pareil.--Le corps et l'esprit de mademoiselle de Vermandois sont
+à découvert; V. A. S. les peut connaître aussi bien que l'anatomiste et
+le confesseur.»]
+
+[18: Un émissaire du duc de Bourbon était allé trouver le maréchal
+d'Uxelles dans sa retraite, et dans une longue conférence sur la
+nécessité de marier le Roi, amenait la conversation sur mademoiselle de
+Vermandois. Et comme le maréchal lui objectait, ainsi que le croyait
+tout le monde, qu'elle voulait se faire religieuse, l'envoyé secret du
+duc laissait échapper que si la volonté de la princesse était bien
+décidée, ce serait un empêchement sans réplique, mais que rarement la
+vocation tenait à de certaines épreuves. À quoi le maréchal, qui
+semblait se soucier médiocrement de cette alliance, répliquait que le
+duc s'exposait à ce que tous ceux qui étaient opposés au renvoi de
+l'infante diraient qu'il ne s'était déterminé à prendre cette résolution
+que pour la satisfaction de ses intérêts personnels, et que la maison
+d'Orléans allait acquérir autant d'amis qu'il y avait de personnes
+jalouses ou mécontentes.]
+
+[19: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K, 139-140.]
+
+[20: On répandait dans le public qu'une des conditions de ce mariage
+était la reddition à l'Espagne de Mahon et de Gibraltar, et que le
+Parlement anglais s'y était opposé.]
+
+[21: _Histoire de France pendant le dix-huitième siècle_, par C.
+Lacretelle, Paris, 1812, t. II.]
+
+[22: Madame de Prie, reconnaissant l'insuffisance politique du duc de
+Bourbon, avait formé un conseil intime des quatre frères Paris. Le rôle
+que jouèrent ces quatre frères sous les sœurs de Nesle et madame de
+Pompadour mérite qu'on raconte leur origine.
+
+Le père Paris tenait au pied des Alpes une auberge ayant pour enseigne
+_À la Montagne_, aidé dans le service des voyageurs par quatre vigoureux
+garçons. En 1710, un munitionnaire cherchant à travers les Alpes un
+passage pour faire passer promptement des vivres en Italie au duc de
+Vendôme, tomba dans l'auberge et confia son embarras à l'aubergiste. Le
+père Paris lui dit que ses fils connaissaient tous les défilés et lui
+feraient passer son convoi; en effet, le convoi passa. Le munitionnaire
+présenta les jeunes gens au duc de Vendôme qui les fit entrer dans les
+vivres. Nés avec le génie des affaires, un abord plaisant, actifs, unis
+et agissant de concert sur un plan suivi, ils réussirent tout de suite.
+Devenus suspects à Law dont ils critiquaient les opérations, ils étaient
+un moment exilés, mais rentraient bientôt en France où leur fortune
+était déjà assez bien établie en 1722, pour que Paris l'aîné fût nommé
+garde du Trésor royal. La disgrâce de M. le Duc entraînait celle des
+Paris, mais ils reprenaient faveur en 1730, époque où Paris de
+Montmartel, le cadet des quatre, était fait garde du Trésor royal.
+Devenu banquier de la cour, pendant tout le cours du siècle il influe
+tellement sur la finance du royaume, qu'il fixe le taux de l'intérêt et
+qu'on ne place ni on ne déplace sans le consulter un contrôleur
+général.--Disons que la proposition de Paris-Duverney rencontra,
+peut-être pour son adoption et sa réussite, les louanges que lors de la
+négociation à Rastadt du mariage de la duchesse d'Orléans, le comte
+d'Argenson avait faites de la princesse Marie, voulant la donner comme
+femme au duc d'Orléans.]
+
+[23: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]
+
+[24: Barbier dit tenir les faits des gens de la maison.]
+
+[25: Dans l'état des princesses à marier Marie Leczinska avait été
+comprise dans la liste des dix princesses rejetées tout d'abord parce
+qu'elles étaient de branches cadettes ou trop pauvres.--Voici la note
+qui la concerne: «_Marie fille du Roi de Pologne Leczinski.--21 ans._ Le
+père et la mère de cette princesse et leur suite viendraient demeurer en
+France.»]
+
+[26: _Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par
+Duclos, t. II.--En l'excès de sa reconnaissance, Stanislas, dans la
+lettre en réponse (avril 1725) à la lettre de notification du duc de
+Bourbon, lui écrivait qu'il lui transmettait sa qualité de père et qu'il
+voulait que le Roi tînt sa fille de la main du duc.]
+
+[27: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publiés par M. de Lescure,
+t. III. On chantonnait:
+
+ Par l'avis de Son Altesse
+ Louis fait un beau lien;
+ Il épouse une princesse
+ Qui ne lui apporte rien
+ Que son mirliton.
+]
+
+[28: Lettre communiquée par M. de Châteaugiron, _Revue rétrospective_,
+t. XV.]
+
+[29: On parlait aussi d'un mal à la main.]
+
+[30: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K, 139-140.]
+
+[31: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, t. III.--Mathieu Marais
+dit que, devant cette déclaration de mariage, la cour se montrait triste
+comme si on était venu lui dire que le Roi était tombé en apoplexie. La
+cour éprouvait une humiliation de ce mariage et n'était pas sans
+inquiétudes sur les difficultés que pouvait nous susciter avec le
+concours de l'Empire, du roi d'Espagne, de l'Angleterre, Auguste, le
+vrai Roi de Pologne.]
+
+[32: _Archives nationales. Monuments historiques._ Carton K,
+139-140.--Le même jour le duc de Bourbon écrivait à Marie Leczinska:
+«Votre mariage avec le Roi n'étant pas déclaré, je n'ai pas osé jusqu'à
+présent vous écrire et je me suis contenté de supplier le Roi votre père
+de vous assurer du désir que j'avais de voir sur le trône de France une
+princesse dont les vertus retentissantes dans toute l'Europe ne
+pourraient pas manquer de faire le bonheur de l'État, la satisfaction du
+Roi et la consolation de ses sujets; mais aujourd'hui que le Roi vient
+de rendre publique cette grande et importante affaire, ce serait manquer
+à mon devoir, si je différais un moment de vous marquer ma joie d'avoir
+été assez heureux pour qu'il se trouvât, durant mon ministère,
+l'occasion de rendre à ma patrie le service le plus essentiel qu'elle
+pût attendre de moi.»]
+
+[33: Il s'agissait de renseignements sans doute demandés à cause des
+bruits qui commençaient à courir en France sur les prédilections de la
+princesse pour les jésuites, et à propos de ce surnom d'_Unigenita_
+qu'on était en train de lui donner. Marie Leczinska préparait pour
+présent de noces au Roi un livre d'heures écrit de sa main et dont elle
+avait fait acheter pour la reliure le maroquin à Paris.]
+
+[34: _Revue rétrospective_, t. XV.]
+
+[35: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K. 139-140.]
+
+[36: _Mémoires du comte de Maurepas Buisson_, 1792, t. II.--Le _Mercure
+de France_ dit à la date du 9 août: Les princes et princesses de la
+Maison Royale se rendirent dans le Cabinet du Roi à Versailles pour la
+signature du contrat de mariage de S. M. avec la princesse Marie, fille
+du Roi Stanislas. Le contrat ayant été lu par le comte de Morville, il
+fut signé par le Roi etc... et par le comte de Tarlo chargé des pleins
+pouvoirs de Stanislas et de la princesse Marie pour remplir ces
+fonctions, lequel partit le lendemain pour porter ce contrat au Roi
+Stanislas à Strasbourg.]
+
+[37: Dans les lettres du duc de Bourbon conservées aux Archives, se
+montre une grande indécision sur le personnage qui doit épouser Marie
+Leczinska au nom du Roi. Le duc songe d'abord à faire épouser la Reine
+par son père, puis par le duc d'Antin; il réfléchit enfin qu'il serait
+plus convenant de charger de ce rôle un prince du sang, et il pensait au
+duc de Charolais, quand le duc d'Orléans réclamait cet honneur comme
+premier prince du sang.]
+
+[38: Voici le récit que donne de ce mariage la _Gazette de France_ du 5
+août 1725.
+
+ «De Strasbourg, le 16 aoust 1725.
+
+«Le 14 de ce mois après midy, le duc d'Orléans nommé par le Roy pour
+épouser en son nom la princesse Marie, fille du Roy Stanislas, estant
+accompagné du duc d'Antin et du marquis de Beauvau, ambassadeurs de Sa
+Majesté Très-Chrétienne, alla au Gouvernement dans les caerosses du Roy
+Stanislas. Ils montèrent dans l'appartement de la princesse Marie qui
+s'y rendit, aussitôt après leur arrivée, avec le Roy Stanislas, et la
+Reine son épouse. Après la lecture des pleins pouvoirs donnés par le Roy
+au duc d'Orléans, le cardinal de Rohan, grand Aumônier de France, fit la
+cérémonie des fiançailles.
+
+«Le 15, vers onze heures du matin, la princesse Marie se rendit avec le
+Roy Stanislas et la Reine son épouse à l'Église Cathédrale où le duc
+d'Orléans l'épousa au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne. Cette cérémonie
+fut faite par le Cardinal de Rohan, grand Aumônier de France, en
+présence des deux ambassadeurs. Après la célébration du mariage, le duc
+de Noailles, Capitaine des Gardes du Corps, et les officiers qui
+composoient la maison de la Reine entrèrent en fonctions de leurs
+charges auprès de Sa Majesté qui revint au Gouvernement, où elle trouva
+mademoiselle de Clermont, princesse du sang, Surintendante de sa Maison,
+qui luy présenta les dames que le Roy a envoyées au-devant d'Elle. La
+Reine disna en public avec le Roy Stanislas et la Reine son épouse; et
+Elle fut servie par les officiers du Roy de France.»
+
+Le _Mercure de France_ dit que mademoiselle de Clermont était partie le
+25 juillet, suivie de dix carrosses du Roi attelés de huit chevaux,
+accompagnée de la dame d'honneur qui était la maréchale de Boufflers, de
+la dame d'atours qui était la comtesse de Mailly, et de la duchesse de
+Béthune, et de la comtesse d'Egmont et des marquises de Nesle et de
+Rupelmonde. Le _Mercure_ ajoute que toutes ces dames, par respect pour
+la princesse et par bienséance pour les carrosses du Roi, firent le
+voyage sans écharpes et en manteaux troussés. Quant à la marquise de
+Prie, elle avait pris les devants avec la marquise de Tallard, et était
+partie le 19 juillet pour Strasbourg.]
+
+[39: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. I.--Le duc d'Antin
+représenta son maître et souverain avec la plus grande magnificence,
+étonnant la ville de Strasbourg par le luxe de ses équipages et la tenue
+de ses douze pages en habits galonnés d'argent et de soie, aux parements
+de velours vert garnis de réseaux d'argent.]
+
+[40: Avis salutaires du Roi Stanislas à la Reine de France sa fille, au
+mois d'août 1725:
+
+«Écoutez, ma chère fille, oyez et prestez l'oreille, oubliez votre
+peuple et la maison de votre père; j'emprunte la parole du Saint-Esprit,
+ma chère enfant, pour vous dire un adieu, puisque dans l'événement
+d'aujourd'hui, je ne contemple que son ouvrage et la droite du
+Tout-Puissant qui nous conduit au travers de toute la prudence humaine,
+de toutes les spéculations politiques, de toute attente.
+
+«Répondez aux espérances du Roy par toute l'attention à sa personne, par
+une entière complaisance en ses volontez, par la confiance en ses
+sentimens, et par votre douceur naturelle à ses désirs; que de luy
+plaire soit toute votre envie, de luy obéir tout votre plaisir, et
+d'éviter tout ce qui peut lui faire la moindre peine soit votre étude,
+et que sa vie précieuse, sa gloire et son intérest soient toujours votre
+unique et aimable objet.»... (_Archives nationales. Monuments
+historiques_, K, 138.)]
+
+[41: La Reine partait le 17 de Strasbourg, couchait ce jour-là à Saverne
+chez le cardinal de Rohan, arrivait à Metz le 21, en repartait le 24, se
+trouvait à Châlons le 28, gagnait Montereau le 3 septembre, d'où le
+lendemain 4, elle se mettait en Marche pour Moret où elle arrivait avec
+le Roi qui était allé au-devant d'elle.]
+
+[42: _Journal et Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard,
+t.1.--Barbier raconte qu'il y eut un retard à Moret, parce que le
+carrosse de la Reine était embourbé de telle façon qu'il fallut y mettre
+trente chevaux pour le retirer d'une fondrière.]
+
+[43: _Mémoires de Barbier_, édition Charpentier, t. I.--Soulavie parle,
+au moment du mariage du Roi, d'une série de peintures érotiques
+commandées par Bachelier à Mademoiselle R..., célèbre par ses belles
+nudités, pour éveiller chez le jeune Roi le goût de la femme. C'était
+une lascive pastorale, où l'amitié innocente d'un berger et d'une
+bergère était menée en douze toiles, par la succession de curiosités
+entreprenantes et d'amoureux attouchements, au grand dénouement. Une
+série de peintures identiques et auxquelles la tradition attribuait la
+même destination aurait été vue par M. Thoré et existait sous l'Empire
+dans un coin caché d'un château royal. On ne doutait pas que ces
+peintures ne fussent de Boucher qui les aurait peintes un ou deux ans
+après avoir remporté le premier prix à l'Académie de peinture.]
+
+[44: Dans cette année de pluie diluvienne, de misère et de famine, où le
+pain coûtait dans certaines provinces de France jusqu'à sept sols la
+livre, il avait été question de ne point faire affiche de luxe dans ce
+mariage; mais la noblesse de France ne put se résigner à n'être point
+magnifique en ses habits, et Narbonne raconte que la plupart des
+seigneurs avaient des bas de fil d'or pur trait de la valeur de 300
+livres.]
+
+[45: Marie Leczinska s'était mariée à Strasbourg--c'est le _Mercure de
+France_ qui nous l'apprend--en habit d'étoffe d'or à fond noir avec une
+mante en point d'Espagne d'or.]
+
+[46: _Gazette de France_, n° 37 de l'année 1725.]
+
+[47: Lettre du duc de Bourbon au Roi Stanislas le 4 septembre 1725.--Une
+lettre du duc de Noailles, qui fut chargé d'aller au-devant de la Reine,
+et qui l'accompagnait pendant son voyage, témoigne également des
+sentiments amoureux du Roi:
+
+«Sire, je n'ay point voulu importuner Votre Majesté de mes lettres
+pendant le cours du voyage de la Reyne, sçachant que Votre Majesté étoit
+informée de ce qui s'y passoit et que je n'aurois fait que grossir le
+nombre de ceux qui avoient l'honneur de lui en rendre compte, mais je ne
+puis garder le silence après avoir consommé la fonction dont j'ay eu
+l'honneur d'estre chargé et ayant autant de sujets de félicitations à
+faire à Votre Majesté. La Reyne est arrivée en parfaite santé, et la
+manière dont elle a été reçue du Roy doit combler Votre Majesté de la
+joie la plus vive; elle surpasse mesme, s'il est permis de le dire,
+l'attente que l'on en avoit et renferme une infinité des circonstances
+des plus flatteuses dont l'étendue d'une lettre ne me permet pas de
+faire le détail à Votre Majesté...» (_Musée des Archives nationales_.
+Plon, 1872.)]
+
+[48: _Journal de Barbier_; édition Charpentier, tom. I.]
+
+[49: On jouait ce soir-là à Fontainebleau l'_Amphitryon_ et le _Mariage
+forcé_, de Molière.]
+
+[50: Barbier dit: «Le Roi, étant tout déshabillé se jeta dans le lit
+avec une vivacité extraordinaire. Ils ont été depuis onze heures du soir
+jusqu'à dix heures du matin. Le Roi alla ensuite se mettre dans son lit
+jusqu'à une heure pour se reposer.»--Voir la lettre de Voltaire du 7
+septembre 1725.]
+
+[51: Lettre du duc de Bourbon au roi Stanislas en date du 6 septembre
+1725, tirée des _Archives nationales_ et publiée par la _Revue
+rétrospective_, t. XV]
+
+[52: Nous trouvons aux Archives nationales dans le registre du
+secrétariat de la maison du Roy, année 1725, un brevet à la date du 21
+may de 50,000 livres de pension pour Mademoiselle de Clermont, chef du
+Conseil et surintendante de la Maison de la Reine pour en jouir sa vie
+durant par-dessus les autres pensions qu'elle a et sur ses simples
+quittances.]
+
+[53: La charge avait une grande importance. La dame d'honneur avait le
+pouvoir «de commander sur le fait de la chambre de la Reine, de recevoir
+les serments des femmes de chambre et autres officiers de la chambre, de
+leur ordonner et commander tout ce qu'elle verra nécessaire pour le
+service de la Reine, de les admonester selon que leurs fautes le
+requerront, de disposer et d'ordonner du fait et dépense de l'argenterie
+et autres dépenses pour son service; de faire prendre toutes sortes de
+marchandises pour ce nécessaires et d'en faire arrêter le prix avec les
+marchands comme elle verra bon et être juste et raisonnable, désigner
+les rôles et autres acquits...» Je ne trouve pas le traitement que
+recevait la dame d'honneur en 1726, mais en 1769 elle recevait 16,558
+francs qui se décomposaient ainsi, sçavoir: Gages 1,200 fr.--Pour son
+plat, 7,200 fr.--Habillement, 930 fr.--Jetons et Tapis, 148
+fr.--Charrois, 1,080. fr.--Pensions, 6,000 fr. Cy. 16,558 francs.]
+
+[54: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie. Londres,
+1790, t. IV.]
+
+[55: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publiés par M. de Lescure.
+Didot, 1868, t. III.--On lit à la fin du brevet de nomination:
+«Aujourd'huy six septembre mil sept cent vingt-cinq, la Reine étant à
+Fontainebleau, la dame maréchale duchesse de Boufflers a presté entre
+les mains de Sa Majesté le serment dont elle est tenue.»]
+
+[56: Archives nationales. Registres du Secrétariat du Roi. Registre
+O/69. Dans l'état de 1769 nous trouvons que la dame d'atours recevait
+neuf mille quatre-vingt-six livres, qui se décomposaient ainsi, savoir:
+Gages, 600 liv.--Plat, 3,600 liv.--Charrois, 886. liv.--Pension, 4,000
+liv. Cy. 9,086 livres.]
+
+[57: Soulavie donne très-positivement madame de Mailly comme nommée dame
+d'atours à la formation de la maison de la Reine.]
+
+[58: Dans l'état de 1769, la première femme de chambre a six mille
+francs se décomposent ainsi, savoir: Gages, 150 fr.--Nourriture, 1297
+fr. 10.--Entretenement 385 fr.--Et pour tous autres droits et profits,
+4,167 fr. 10. Cy 6,000.]
+
+[59: _Archives nationales_. Maison de Marie Leczinska. Carton O/3742.]
+
+[60: _Mémoires du Président Hénault_. Dentu, 1855.--_Mémoires du duc de
+Luynes_, _passim_.]
+
+[61: C'est la Reine qui dira quand elle apprendra la part prise par la
+vieille et galante princesse de Conti à l'intrigue de madame de Mailly:
+«Ce vieux cocher aime encore à entendre claquer le fouet.» C'est elle
+qui dira en 1738 à la maîtresse venant lui demander la permission de se
+rendre à Compiègne: «Vous êtes la maîtresse.»]
+
+[62: _Mémoires de d'Argenson_, édition Janet, t. I.]
+
+[63: Le marquis d'Argenson dit: «Le Roi fait véritablement un travail de
+chien pour ses chiens; dès le commencement de l'année il arrange tout ce
+que les animaux feront jusqu'à la fin. Il a cinq ou six équipages de
+chiens. Il s'agit de combiner leur force de chasse, de repos et de
+marche; je ne parle pas seulement du mélange et des ménagements des
+vieux et des jeunes chiens, de leurs noms et qualités que le Roi possède
+comme jamais personne de ses équipages ne l'a su, mais l'arrangement de
+toute cette marche, suivant les voyages projetés et à projeter, se fait
+avec des cartes, avec un calendrier combiné, et on prétend que Sa
+Majesté mènerait les finances et l'ordre de la guerre à bien moins de
+travail que tout ceci.»--À propos des chiens du Roi, on me communique,
+relié dans un petit volume en maroquin vert, aux armes, un manuscrit de
+la main du Roi intitulé: «_État des chiens du Roy du 1er janvier 1738 et
+des jeunes chiens entrés depuis 17..._ Ce petit volume portant sur son
+dos: _État des troupes_, est curieux par les noms et les` appellations
+des chiens et des chiennes de Sa Majesté. C'est Triomphante, Pucelle,
+Sultane, Gaillarde, Topaze, Volage, Furibonde, Gambade, Princesse,
+Mascarade, Bacchante, Gogaille, Tonnerre, Soldat, Nicanor, Tintamarre,
+Naufrage, Ravage et toute la suite des terminaisons ronflantes en aux:
+Fialaux, Favinaux, Fanfaraux, Garçonneaux, Rapidaux, Merveillaux,
+Barbaraux, Demonaux, Cerberaux, etc.]
+
+[64: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II et III.--_Mémoires du duc de
+Richelieu_, par Soulavie, t. IV et V.]
+
+[65: Dans le choix de ses _soupeurs_ qui ne comprenait qu'un petit
+nombre des seigneurs qui avaient chassé avec lui dans la journée, le Roi
+mettait un despotisme taquin, cruel parfois. Un jour, ayant accepté du
+duc de Crillon un mouton venant du midi et dont la chair passait pour
+excellente, il se complaisait à ne pas l'inviter à manger de son mouton
+avec les autres chasseurs. Un autre jour, le prince de Léon qui était
+fort gourmand et désirait manger d'un poisson que l'on devait servir le
+soir, ayant été oublié sur la liste du souper, se mettait intrépidement
+à table avec le Roi. Aussitôt Louis XV de dire: «Nous sommes treize, et
+je n'ai demandé que douze couverts; il y a quelqu'un de trop et je crois
+que c'est M. de Léon; donnez-moi la liste, je veux le savoir.» Le duc de
+Gesvres, désirant sauver M. de Léon, faisait semblant d'aller chez
+Duport, huissier de l'appartement, et revenait disant qu'il n'avait
+trouvé ni Duport, ni la liste. «Je le crois bien, reprenait le Roi
+piqué, car Duport est à droite et vous avez été à gauche, allez donc le
+chercher où il est.» La liste fatale, où n'était pas M. de Léon, était
+apportée. Il restait néanmoins à table, mais le Roi ne lui disait pas un
+mot, ne lui offrait de rien, affectait même de faire le tour à droite en
+servant un plat de _rougets barbets_, et en finissant ce plat au voisin
+de M. de Léon. Le malheureux gourmand, dit Soulavie, eut la bonté de
+mourir de douleur pour cet affront.]
+
+[66: _Vie privée de Louis XV_, à Villefranche, chez la veuve Liberté,
+1782, t. V.]
+
+[67: _Journal de Barbier_. Édition Charpentier, t. I.]
+
+[68: _Mémoires du Président Hénault_, publiés par le baron de Vigan.
+Dentu, 1855.]
+
+[69: _Journal de Barbier_, t. I.]
+
+[70: _Histoire de la Régence_, par Lemontey, t. II.--Un manuscrit de
+l'Arsenal, _Histoire de France_, n° 220, donne une version un peu
+différente.--«Madame, ne soyez pas surprise des ordres que je donne.
+Faites attention à ce que M. de Fréjus vous dira de ma part; je vous en
+prie et vous l'ordonne.»]
+
+[71: À propos du néant absolu auquel a été réduite Marie Leczinska après
+la chute du duc de Bourbon, donnons cette lettre de la Reine adressée à
+M. de Fréjus et que veut bien me communiquer M. Boutron.
+
+ «31 août 1726.
+
+«Vous ne doutez pas, Monsieur, du plaisir avec lequel j'ay receu votre
+lettre, vous m'en avez fait infiniment en me mandant des nouvelles de la
+_santé du roy_, pour laquelle il m'est naturel d'être toujours inquiète;
+je suis bien fâchée que la peine qu'il a eue de se lever si matin aye
+esté inutile, ayant eu une si _vilaine chasse_, remercié (le) de la
+bonté qu'il a pour la _femme du monde_ la plus ataché et qui la resent
+le plus vivement et dont le seul désir est de le mériter; toute mon
+impatience est de l'en aler au plutôt _assurer moi-même_, ce que
+j'espère ne tardera point, me portant de _mieux en mieux_; j'ay esté
+fort afoiblie par le chaud qu'il a fait, mais depuis qu'il est cessé,
+mes forces me reviennent; je _n'envoye à Fontainebleau_ que lundi, comme
+nous sommes _convenus, crainte_ d'incomoder le roy. Si je suivois mon
+inclination, vous i veyrez des couriers plus souvent; je suis fort
+contente de ce que vous me dites de mon entresol, vous connoissez mon
+_gout a estre seule_, ainsi vous pouvez juger par là qu'il ne me
+déplaira pas. Vous avez raison de dire que l'on ne fait point la _même
+chose_ à ma cour qu'à celle du roy, au lieu que l'on ne fait que bailler
+_à Fontainebleau_, à Versailles on ne fait que dormir; pour moi, en mon
+particulier, je m'en fait une _occupation_ et de jour et de nuit,
+m'ennuyant beaucoup, cela ne déplaît point à _mes dames_ que vous sçavez
+estre très _paresseuses_. À propos desquelles je vous dirai que j'ay
+fait comme je vous dit qui esté comme elles sont toute la journée chez
+moy de _leur donner la permission d'estre habillé plus commodément_, et
+pour celles qui ne sont point dames _du palais_ ont eu ordre d'estre en
+_grand habit_. Comme il m'est revenue de plusieurs endroits que cela
+faisoit de la peine aux autres, et que plusieurs même qui sont _resté à
+Paris_, ont tenue quelque discours sur cela; j'ay résolue aujourd'hui et
+j'est même dit à la _maréchalle_ que me portant bien et sortant _demain_
+à la chapelle, qu'elles se missent toutes _en grand habit_. J'espère que
+vous approuverez cela, d'autant plus que effectivement, il n'y a ici,
+outre mes dames que très peu d'autres, et que l'on prétend que c'est
+cette raison qui les empêche de venir.
+
+«Je souhaiteroit de sçavoir aussi les intentions du roy, sur mon
+_ajustement_ et de celles qui me suiveront en arrivant à Fontainebleau;
+couchant à _Petitbourg_, cela fait une espèce de voyage; enfin vous me
+ferez plaisir de me donner vos _conseils en tout_, et celui qui me sera
+le plus sensible de tout est que vous soyez persuadé de ma parfaite
+estime pour vous.
+
+ «MARIE.»
+
+ «À Versailles.
+
+«Je vous aurez escrit plutôt sur le mécontentement des _dames_, mais,
+j'ay esté trop foible, je crois que vous ne désaprouverez pas ce j'ay
+fait d'autant plus que me portant bien présentement elle n'ont pas
+besoin d'être si assidue, je ne doute point que vous n'ayez de la peine
+à lire ma lettre, ma main estant encore un peu tremblante.
+
+ «À Monsieur,
+
+ «Monsieur l'ancien Évêque de Fréjus,
+
+ «En Cour.»
+]
+
+[72: _Journal de Barbier_, t. II.]
+
+[73: _Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV_, par Narbonne,
+premier commissaire de police de Versailles, édité par le Roi.
+Versailles, 1866.]
+
+[74: Ce sera une amusante comédie, quand madame de Mailly sera devenue
+la maîtresse, de la voir le soir, au jeu quotidien de cavagnole de la
+Reine, après la visite d'un demi-quart d'heure du Roi, aussitôt le Roi
+sorti, demander à la Reine la permission de quitter et passer son
+tableau à une autre joueuse.]
+
+[75: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.]
+
+[76: Le marquis d'Argenson dit: «Pour ce qui est de la société, au
+commencement de son mariage, le Roi voulait passer ses soirées chez la
+Reine, y jouer et y causer. La Reine, au lieu de l'y attirer, de l'y
+mettre à son aise, de l'y amuser, faisait toujours la dédaigneuse. Aussi
+le Roi en prit-il du dégoût, et s'habitua à passer ses soirées chez lui
+d'abord avec des hommes, puis avec des femmes, sa cousine Charolais,
+madame la comtesse de Toulouse.» Disons que les dédains, attribués à
+Marie Leczinska par d'Argenson, étaient de l'embarras, de la gêne, de la
+peur.]
+
+[77: C'est elle qui, faisant enlever une échelle ayant tout l'air d'une
+potence au moment d'une visite de Law à Saint-Maur, disait à madame la
+Duchesse: «Belle maman, il faut la faire ôter, il prendrait cela pour
+une incivilité.» C'était encore elle qui disait, à propos de madame
+Amelot, la prétentieuse femme du secrétaire d'État, qui se plaignait de
+ne pouvoir se rendre de sitôt à Versailles, parce qu'elle avait à
+meubler sa maison de Versailles, de Fontainebleau, de Compiègne: «Il ne
+faut pas s'étonner, c'est la tapissière du Marais.»]
+
+[78: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]
+
+[79: _Ibid._, t. V.]
+
+[80: On la disait malade pendant les six dernières semaines de sa
+grossesse, et l'on allait savoir de ses nouvelles sans en demander plus.
+Malheureusement, un jour, un Suisse tout neuf répondait à un domestique
+qui venait s'informer de la santé de mademoiselle: «Aussi bien que son
+état peut le permettre et l'enfant aussi.»]
+
+[81: Soulavie, sans donner aucune preuve de son dire, affirme que la
+liaison du Roi avec mademoiselle de Charolais est incontestable, mais
+qu'elle n'a duré que très-peu de temps, parce que Louis XV voulait
+trouver de la solidité dans les sentiments qu'on lui témoignait,
+solidité dont mademoiselle de Charolais était absolument incapable.]
+
+[82: Marie-Victoire-Sophie de Noailles, née le 6 mai 1688, fille d'Anne,
+duc et maréchal de Noailles, et de Marie-Françoise de Bournonville,
+avait épousé en premières noces Louis Pardaillan d'Antin, marquis de
+Gondrin, avec lequel elle avait vécu seulement trois ans, et s'était
+remariée le 22 février 1728 avec Louis-Alexandre légitimé de France,
+comte de Toulouse.]
+
+[83: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]
+
+[84: _Le Glaneur historique et moral_, juin 1732.]
+
+[85: Peut-être à la fatigue, au dégoût de ces plaisirs que sollicitait
+sans se lasser le tempérament du Roi, se joignaient des suggestions, des
+conseils à voix basse, des paroles tombées au fond de l'âme chrétienne
+de la Reine, maintenant mère d'un Dauphin, l'inspiration d'étranges
+scrupules sur le respect dû à la sainteté du sacrement, et le doigt d'un
+confesseur, montrant les anges qui gardent le lit nuptial purifié par la
+continence.]
+
+[86: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. IV.]
+
+[87: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. II.--«Madame
+de Mazarin entretenait publiquement le beau du Mesnil, un joueur pour
+lequel elle était obligée de vendre un jour, dit d'Argenson, son hôtel,
+ses nippes, ses pôts-à-oille, ce qu'elle avait tiré de ses amants l'abbé
+de Broglie et M. de Maugis, ce qu'elle avait volé à la Reine.»]
+
+[88: Madame de Gontaut, belle-fille du maréchal de Biron qui, au dire de
+Besenval, avait le visage le plus beau et le plus parfait qu'ait jamais
+formé la nature, s'était mise sur les rangs pour enlever le Roi à sa
+femme, quatre ou cinq ans après son mariage. Et l'intrigue, aidée par
+une cabale, touchait à la conclusion de si près que le vieux ménage des
+Biron, pour ne pas être témoin du déshonneur de sa belle-fille, se
+préparait à se retirer dans sa terre. Dans ce temps, M. de Gesvres,
+célèbre par son impuissance, et dont les manières de femmelette étaient
+si moquées, chargé d'un message pour le maréchal, était par lui retenu à
+souper. Madame de Gontaut, qui n'aimait pas le duc, apostrophait tout à
+coup, au milieu du repas, son fils, le jeune Lauzun: «Je vous trouve
+bien des couleurs aujourd'hui, par hasard auriez-vous mis du rouge?» Le
+jeune homme se défendant d'en avoir mis: «Eh bien, si vous dites vrai,
+reprenait madame de Gontaut, frottez-vous avec votre serviette pour
+faire voir à tout le monde que vous n'en avez pas, car rien n'est si
+affreux pour un homme et ne le couvre d'un plus grand ridicule.» Au
+retour de son message, comme le Roi vantait la figure de madame de
+Gontaut, le duc de Gesvres faisait chorus avec le Roi sur les charmes de
+la jeune femme, ajoutant que «c'était bien dommage que des dehors si
+séduisants couvrissent un sang entièrement gâté par la plus affreuse
+débauche.» Il n'en fallut pas davantage pour que le Roi ne songeât plus
+à madame de Gontaut.]
+
+[89: _Mémoires du duc de Richelieu_, t. III.]
+
+[90: _Mémoires de Maurepas_, t. II.]
+
+[91: _Mémoires du comte de Maurepas_, t. II.--Le public faisait grand
+bruit autour du nom de madame Portail, la femme du premier président,
+mais Versailles n'ignorait pas que sa malice, sa folie, les allures
+entreprenantes de toute sa personne avaient effrayé le Roi qui s'était
+fait remplacer au rendez-vous par M. de Lugeac. On citait encore une
+madame d'Ancézune et d'autres, mais la cour savait qu'aucune de ces
+femmes, amenées au Roi pour tromper ses sens et le distraire des
+froideurs de la Reine, n'étaient faites pour toucher son cœur. Aucune
+n'était de taille à continuer son rôle au-delà d'un caprice, à étendre
+son rêve au-delà du réveil.]
+
+[92: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. II.]
+
+[93: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.]
+
+[94: Narbonne, le commissaire de police qui a fait un relevé des séjours
+du Roi hors de Versailles, nous apprend qu'en 1730 le Roi ne demeure que
+102 jours à Versailles, en 1731, 116 jours, en 1732, 105 jours, en 1733,
+125 jours.]
+
+[95: Madame de Toulouse qui, au dire d'un contemporain, était d'une
+avarice égale à son père le maréchal de Noailles, tirait de temps en
+temps de Louis XV pour s'indemniser de ses séjours chez elle, des
+ordonnances de 150,000 à 300,000 livres.]
+
+[96: Mademoiselle de Charolais acquérait au commencement de 1733 de M.
+de Pezé, gouverneur et capitaine de Madrid et du Bois de Boulogne, une
+maison dans la cour du château... Elle faisait de cette habitation à
+mi-chemin de Versailles et de Paris sa principale demeure et s'y
+réjouissait fort. Dans les jours gras de cette année, ayant renvoyé
+après le souper tout son monde, le petit duc de Nivernais, jeune homme
+de quinze ou seize ans, ennuyé de quitter la partie, se cachait derrière
+une portière, et était témoin d'un tête à tête très-vif de la princesse
+avec le comte de Coigny. Il était surpris et réprimandé par la
+princesse, dont il se vengeait par la chanson
+
+ La fille la plus vénérable,
+ Sans contredit,
+ S'ajoute un titre respectable,
+ Dont chacun rit.
+ _Demoiselle_ par excellence.
+ . . . . . . . . . .
+ Deux mille à qui Coigny succède
+ Diront ici.
+ Ce qu'à la fée qui l'obsède
+ Dit Tanzaï.
+]
+
+[97: Le marquis d'Argenson raconte ainsi le fait dans ses _Remarques en
+lisant_, n° 2103: «Un domestique principal de la Reine m'a dit que
+c'était cette princesse qui avait la première fait divorce avec le Roi;
+que depuis deux ans il avait madame de Mailly; quand la Reine en fut
+informée, elle s'imagina sottement qu'il y avait du risque pour sa
+santé, puisque madame de Mailly avait eu accointance avec des libertins
+de la cour. Elle refusa donc les droits de mari au Roi, car il allait
+souvent coucher avec elle. La dernière fois, il passa quatre heures dans
+son lit sans qu'elle voulût se prêter à aucun de ses désirs. Il ne la
+quitta qu'à trois heures du matin en disant: «Ce sera la dernière fois
+que je tenterai l'aventure;» et ce fut la dernière fois.]
+
+[98: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.--Il
+n'y a pas pour ainsi dire de bibliographie à faire des biographies des
+demoiselles de Nesle; l'histoire de leur vie est éparse dans de Luynes,
+dans d'Argenson, dans les Mémoires de Richelieu. Et je ne trouve guère
+jusqu'à nos temps que deux morceaux de biographie spéciale consacrés à
+la plus jeune: la notice de deux pages sur la duchesse de Châteauroux
+insérée dans les _Portraits et caractères de personnages distingués de
+la fin du XVIIIe siècle_, par Senac de Meilhan, Dentu, 1813, et le
+_Fragment des mémoires de la duchesse de Brancas_, publié dans les
+_Lettres de Lauraguais à madame ***_. Buisson, an X (1802).
+
+Je citerai cependant un petit volume très-rare publié, en Allemagne,
+sans indication de localité, intitulé: _Remarquable histoire de la vie
+de la défunte Anne-Marie de Mailly, duchesse de Châteauroux, favorite de
+Louis quinzième, roi de France_, 1746 (en allemand), volume contenant
+quelques anecdotes qui ne se trouvent que là.
+
+En dehors de cela, il n'y a pas autre chose à consulter que les
+imbéciles romans allégorico-historiques qui contiennent si peu de vérité
+vraie. C'est _Tanastès, Conte allégorique_, la Haye, 1745, où madame de
+Mailly, madame de Châteauroux, madame de Lauraguais sont désignées sous
+les surnoms d'une fée antique, d'_Ardentine_, de _Phelinette_. Ce sont
+les _Mémoires secrets sur l'histoire de Perse_, Amsterdam, 1749; où
+_Retima, Zélinde, Fatmé_, sont les pseudonymes sous lesquels se
+dissimulent madame de Mailly, la comtesse de Toulouse, mademoiselle de
+Charolais. Ce sont enfin les _Amours de Zeokinizul, Roi des Kofirans_,
+Amsterdam, 1747, qui désignent la comtesse de la Tournelle sous
+l'anagramme de _Lenourtella_, madame de Vintimille sous celui de
+_Lentinimil_, madame de Mailly, sous celui de _Liamil_.
+
+Et c'est là, je crois, presque tout. Cependant il ne faut pas oublier
+surtout pour l'histoire de madame de la Tournelle le curieux et rare
+livre intitulé: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de
+Tencin sa sœur avec le duc de Richelieu. Sur les intrigues de la cour de
+France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la faveur des dames
+de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de Châteauroux, de Pompadour_,
+1770. Ce livre cité, nous tombons dans le roman et les correspondances
+apocryphes comme celle-ci: _Correspondance inédite de madame de
+Châteauroux avec le duc de Richelieu, le maréchal de Belle-Isle, de
+Chavigni, madame de Flavacourt, etc., par madame Gacon Dufour, Paris,
+Collin_, 1806, 5 vol. in-16, etc.]
+
+[99: _Mélanges historiques_, par M. B... Jourdain, t. II.--Boisjourdain,
+opposant la beauté de madame de Mailly à la beauté charnue et matérielle
+de madame de Vintimille, dit que c'était une beauté maigre et
+efflanquée.]
+
+[100: Un grand nombre de peintres firent le portrait de madame de
+Mailly, puisqu'à la date de décembre 1739, le duc de Luynes écrit: «L'on
+peint actuellement madame de Mailly en pastel. C'est un nommé Latour.
+Madame de Mailly disait ce matin que c'était le seizième peintre qui a
+fait son portrait.»
+
+De ces seize portraits et de ceux qui suivirent, il n'y en a pas un seul
+d'existant aujourd'hui dans les musées et les collections particulières.
+
+Comme portrait gravé, nous n'avons qu'une misérable gravure exécutée
+pour l'édition de Soulavie de 1793.
+
+Madame de Mailly est représentée en robe montante bordée de fourrure,
+avec sur la tête une espèce de fanchon noire nouée sous le menton, et le
+buste enveloppé d'un grand voile jouant autour d'elle.
+
+Ce portrait porte dans le tournant du cadre: MADAME DE MAILLY: dans la
+tablette: _Puisque vous la connaissez si bien, priez donc Dieu pour
+elle._ Au-dessous de la tablette, on lit à la pointe sèche, sans
+indication de nom de peintre: _N. V. I. Masquelier sc._ 1702. Ce
+portrait figure dans le volume 7, page 88.]
+
+[101: Voici le curieux récit du duc de Luynes (12 août 1739): «Le
+mercredi, le Roi partit de la Meute sur le midi, il alla à Madrid, où il
+entra chez Mademoiselle qui dormait; ne s'étant point réveillée, le Roi
+alla chez mademoiselle de Clermont qui se réveilla, mais la visite ne
+fut pas longue. Le Roi passa ensuite à l'appartement de madame de
+Mailly; elle était éveillée, mais dans son lit, toute coiffée et la tête
+pleine de diamants, mais elle couche toujours ainsi; elle avait sur son
+lit la jupe de son habit pour le mariage de Madame, et dans sa chambre
+un joaillier nommé Lemagnan qui a beaucoup de pierreries et qui prête
+des parures valant deux ou trois millions. Il y avait aussi des
+marchands de Paris de parure d'habits que l'on appelle de _Charpes_
+(Duchapt) et que madame de Mailly appelle ses _petits chats_. Le Roi
+entra dans la plaisanterie et les appela de même, examina la jupe et les
+pierreries du sieur Lemagnan fort en détail.»]
+
+[102: «Le Roi, encore sauvage et délicat en 1732 (époque de ses
+premières passions pour madame de Mailly), ne recherchant alors aucune
+femme s'il n'en était recherché lui-même... Madame de Mailly, qui
+n'était ni entreprenante, ni dévergondée, avait fait toutes les avances
+pour séduire le Roi qui n'en fut pas séduit. Attendant le moment
+indiqué, assise sur un canapé, affectant une posture voluptueuse,
+montrant la plus belle jambe qu'il y eût à la cour et dont la jarretière
+se détachait; cette affectation même repoussa le jeune monarque.
+Bachelier voulut lui faire apercevoir des objets délicieux, et le Roi,
+honteux ou distrait, n'y prit pas garde. Madame de Mailly l'agaça et le
+prince fut froid; alors Bachelier voyant que tout était perdu sans une
+entreprise déterminante, prit le Roi sous les aisselles et l'obligea...
+et le Roi qui jouait à cheval fondu avec Bachelier et Lebel et autrefois
+avec le cardinal, dans l'intérieur de ses appartements quand il était
+seul avec eux, se laissa précipiter sur madame de Mailly par son valet
+de chambre.»
+
+Au récit de Soulavie, ajoutons le récit de Boisjourdain, qui diffère sur
+les détails, mais qui témoigne d'une certaine violence exercée sur les
+sens du Roi: «Le duc de Richelieu fut chargé par le cardinal de Fleury
+de lui proposer madame de Mailly. Ce seigneur, qui savait se plier à
+tout et qui plaisait au Roi, trouva le moyen de le mettre adroitement
+dans la conversation sur le compte de la Reine; lui parla du vide
+qu'elle laissait dans son cœur, de son ingratitude et de la nécessité de
+remplacer la passion qu'il avait pour elle par une autre; enfin
+détermina le Roi à une entrevue avec madame de Mailly; mais elle fut
+infructueuse; le Roi, soit timidité, soit par un reste d'attachement
+pour la Reine, ne fut pas ébranlé. La dame en fut désespérée et se
+plaignit qu'on l'eût exposée à une sorte d'affront. L'on eut bien de la
+peine à la décider à un second tête-à-tête; on la prévint qu'il fallait
+oublier le monarque et ne s'occuper que de l'homme. La facilité du jeune
+prince à revenir à elle l'encouragea et l'enhardit elle-même. On assure
+que, dans ce rendez-vous, pour triompher et parvenir à son but, elle ne
+se borna pas aux agaceries ordinaires, mais qu'elle se laissa aller aux
+moyens et aux avances des plus habiles courtisanes. Alors le jeune homme
+se livra à des emportements d'autant plus violents qu'ils avaient été
+longtemps contraints. Enfin madame de Mailly sortit dans une espèce de
+désordre amoureux du lieu où elle avait été seule avec le Roi, et,
+passant devant ceux qui avaient intérêt à connaître le résultat de la
+démarche, elle ne leur dit autre chose que ces mots très-expressifs:
+«_Voyez, de grâce, comme ce paillard m'a accommodée._»
+
+Enfin, le marquis d'Argenson, tout en se trompant sur la date de
+l'aventure et sur l'introducteur, la raconte en ces termes: «Cela s'est
+accompli dans les entresols du Roi; un nommé Lazure en est le concierge;
+il a sous lui un second qui amena au Roi cette dame, c'était l'hiver
+dernier; elle parut derrière un paravent. Le Roi était honteux, il la
+tira par sa robe; elle dit qu'elle avait grand froid aux pieds, elle
+s'assit au coin du feu. Le Roi lui prit la jambe et le pied qu'elle a
+fort joli, de là il lui prit la jarretière. Comme elle avait ses
+instructions de ne pas résister à un homme si timide, elle dit: «_Eh!
+mon Dieu! je ne savais pas que Votre Majesté me fît venir pour cela, je
+n'y serais pas venue!_» Le Roi lui sauta au cou, etc.».]
+
+[103: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.]
+
+[104: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.]
+
+[105: _Mémoire signifié_ par Louis de Mailly, marquis de Nesle,
+chevalier des ordres du Roy, demandeur, contre les syndics et directeurs
+de ses prétendus créanciers, défendeur.--Mémoire pour les
+syndics.--Mémoire pour les syndics et directeurs des créanciers du
+marquis de Nesle contre le marquis de Nesle.--Les papiers séquestrés de
+la famille de Mailly aux Archives nationales contiennent plusieurs
+cartons de pièces imprimées ou manuscrites: procédures, saisies, ventes
+de vaisselle plate, etc., de l'infortuné marquis.]
+
+[106: Papiers séquestrés. Famille Mailly de Nesle.--Contrat de M. le
+comte et madame la comtesse de Mailly, 30 may 1726. Carton 1/1-10.]
+
+[107: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.--Le duc de
+Luynes nous apprend qu'en mars 1740, par suite de partage, les quatre
+sœurs--il y avait des arrangements particuliers pour mademoiselle de la
+Tournelle--avaient chacune 7,500 liv. de rente ou environ, savoir
+100,000 écus à rente constituée au denier-vingt, 200,000 liv. qui
+étaient au denier-quarante, et 200,000 liv. d'argent comptant. Outre
+cela madame de Mailly, à qui M. de Nesle en la mariant avait promis
+8,000 liv. de rente et qui n'en avait jamais rien touché, devait être
+payée de quatorze ou quinze années d'arrérages qui lui étaient dus.]
+
+[108: _Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par Pierre
+Narbonne, premier commissaire de police de Versailles, édité par Le Roi.
+Versailles, 1866.]
+
+[109: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.]
+
+[110: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.]
+
+[111:
+
+ Notre monarque enfin
+ Se distingue à Cythère;
+ De son galant destin
+ L'on ne fait plus mystère
+ Mailly, dont on babille,
+ La première éprouva
+ La royale béquille
+ Du père Barnaba!
+]
+
+[112: _Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par Pierre
+Narbonne, Versailles, 1866.--Cette affiche publique de la liaison du Roi
+avec madame de Mailly venait à la suite d'une brouille. D'Argenson dit,
+à la date du 16 juin 1738: «Madame de Mailly a été brouillée avec le Roi
+pendant la semaine de la Pentecôte, et personne ne sait pourquoi, mais
+elle est raccommodée et bien mieux que jamais. _Amantium iræ amoris
+integratio est_, dit Térence.»]
+
+[113: _Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV_, par Pierre
+Narbonne, Versailles, 1866.]
+
+[114: En fait d'ingénuité, Barbier raconte celle-ci: «Le seigneur de la
+Roque qui fait le _Mercure galant_ a été à l'extrémité avant le voyage
+de Fontainebleau... Fuzelier, poëte qui a fait plusieurs pièces, garçon
+d'esprit et mal à l'aise, a fait des mouvements auprès de M. de
+Maurepas, de qui cela dépend pour avoir cette commission. Comme il est
+de tout temps ami du marquis de Nesle et de madame de Mailly sa fille,
+il l'alla trouver un matin dans son lit et lui dit: «Madame, je viens
+vous prier de me rendre un service.» Elle se défendit d'abord sur ce
+qu'elle ne demandoit quoi que ce soit; il la tourmenta tant, qu'elle lui
+dit: «As-tu un mémoire?--Oui, madame.» Elle le prit, le lut. «Qu'on me
+lève, dit-elle: mes porteurs! Va m'attendre chez M. de Maurepas, j'y
+vais dans le moment.» Elle y arrive. M. de Maurepas n'étoit pas chez
+lui. Elle dit à son valet de chambre qu'elle reviendra, et de prier M.
+de Maurepas de l'attendre, et par un effort d'imagination, pour servir
+plus chaudement Fuzelier, elle va tout de suite chez M. de la Peyronie
+premier chirurgien du Roi. «Je viens, lui dit-elle, vous demander une
+grâce qu'il faut que vous m'accordiez absolument. Je vous demande pour
+Fuzelier, que je protège, un privilège exclusif pour distribuer le
+_Mercure_.» M. de la Peyronie tomba de son haut; il lui témoigna la
+disposition de lui accorder tout ce qui dépendoit de lui, mais en même
+temps l'impossibilité de le faire sur cet article... Malgré ses
+instances, madame de Mailly, persuadée que la demande était ridicule,
+s'en retourne chez M. de Maurepas tout en colère et lui dit: «Je venois
+vous demander une grâce pour Fuzelier, mais il faut qu'il soit fou pour
+me faire faire des démarches pour une chose qui ne se peut pas. Je viens
+de chez M. de la Peyronie qui me l'a bien assuré.--Mais, Madame, je suis
+informé de ce que demande Fuzelier, cela n'a point de rapport avec M. de
+la Peyronie.--Comment! dit-elle, il demande le privilège exclusif du
+_Mercure_.--«Cela est vrai, lui répondit le ministre, c'est le _Mercure
+galant_, qui est un ouvrage d'esprit.--Oh! dit-elle, que ne
+s'explique-t-il donc, cet animal-là! Si cela est ainsi, je vous le
+recommande très-fort.» L'anecdote est-elle vraie? Plus tard on prête,
+toujours sur le _Mercure_, une bévue à peu près pareille à madame du
+Barry.]
+
+[115: _Mélanges de M. de B... Jourdain_, Paris, 1807, t. II.]
+
+[116: À la date de juillet 1743, de Luynes dit: «Dans les commencements
+des cabinets les soupers étaient extrêmement longs; il s'y buvait
+beaucoup de vin de Champagne; le Roi même buvait assez; et quoiqu'il n'y
+parût pas tant qu'à quelques-uns de ses courtisans, il ne laissait pas
+que d'y paraître quelquefois.»]
+
+[117: Les soupers des cabinets n'avaient lieu que les jours de chasse.]
+
+[118: Moutier devenait le cuisinier des petits appartements seulement au
+moment où madame de Mailly était des soupers. Moutier était une espèce
+d'artiste qui avait chez M. de Nevers, outre des gages considérables,
+des conditions toutes particulières: il n'était tenu à faire à souper
+que deux fois par semaine, et le duc devait lui fournir tous les ans
+trois habits à son choix. Le Roi avait voulu absolument l'avoir, mais ça
+avait été une très-grosse affaire: les officiers de la bouche s'étant
+livrés à toutes sortes de brigues pour qu'il ne fût pas reçu, et ayant
+poussé la mauvaise volonté jusqu'à lui fournir des produits gâtés dans
+les premiers soupers où le Roi l'avait essayé.]
+
+[119: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.]
+
+[120: _Vie privée de Louis XV_, Londres, 1785, t. II.--Le duc de Luynes
+nous donne l'heure à laquelle se couchait le Roi au sortir de ces
+soupers. Le 26 juin 1738, à un souper où assistait madame de Mailly, le
+Roi, après avoir bu du Champagne, se couchait à six heures du matin,
+après avoir entendu la messe, et restait au lit jusqu'à quatre heures du
+soir. Le 3 juillet, dans un autre souper ou était encore madame de
+Mailly, le Roi, qui buvait pas mal de champagne, sortait de table à cinq
+heures du matin, allait jouer au tric-trac avec M. du Bordage et,
+toujours après avoir entendu la messe, se mettait au lit dont il ne
+sortait cette fois qu'à cinq heures du soir.]
+
+[121: _Louis XV enfant. Portraits intimes du_ XVIIIe _siècle_, par E. et
+J. de Goncourt. Un volume Charpentier.]
+
+[122: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II.]
+
+[123: La fortune de cette famille des Bachelier est bizarre. Le père
+était un maréchal-ferrant auquel on amenait un cheval du duc de la
+Rochefoucauld à ferrer et qui l'enclouait. Il renonçait à son enclume et
+entrait au service du duc, puis passait au service de Louis XIV, en
+1703; au bout de vingt ans de service de valet de garde-robe, il
+obtenait un brevet de survivance en faveur de son fils François-Gabriel
+Bachelier. Et en 1723, une note de Marais nous apprend que ledit Gabriel
+Bachelier, un des valets de chambre de Louis XV qui ne l'avait pas
+quitté pendant toutes ses chasses, recevait du jeune Roi un cheval
+superbement harnaché, un brevet de 4,000 livres de pension et une canne
+d'or.]
+
+[124: Ces nouvelles avaient aussi le mérite d'être, selon l'expression
+de d'Argenson, le contre-poison des nouvelles remises par le lieutenant
+de police Hénault au cardinal Fleury.]
+
+[125: Quand le maréchal de Belle-Isle sera nommé ministre
+plénipotentiaire à Francfort, ce sera de Bachelier qu'il prendra ses
+véritables instructions.]
+
+[126: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[127: Bachelier, en dehors de l'influence que pouvait lui donner sur le
+Roi une maîtresse de sa main, aurait été amené à rendre publique la
+liaison du Roi avec madame de Mailly par le souvenir d'une phrase, qu'un
+jour le cardinal lui aurait dite en travaillant avec lui: «qu'il
+quitterait le ministère à la _première maîtresse_ qu'aurait le
+Roi[128].» Bachelier pensait du coup faire premier ministre Chauvelin ou
+le devenir lui-même.]
+
+[128: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. I.]
+
+[129: C'était au commencement de la faveur de madame de Vintimille.
+Flavacourt et le mari de la Vintimille parlaient des amours du Roi, de
+la laideur de l'une et l'autre sœur, du mauvais goût du souverain.
+L'appartement des deux beaux-frères était situé au-dessous d'une
+chambre, où se trouvait dans le moment le Roi qui, pour mieux les
+écouter, avançant la tête dans la cheminée, jetait à la fin à celui qui
+tenait la parole, le terrible: «Te tairas-tu!»]
+
+[130: M. du Luc écrivant à madame de Mailly pour qu'elle obtînt de
+placer un homme à lui dans un des châteaux du Roi, finissait sa lettre
+par cette phrase: «Un mot dit de la belle bouche d'une belle dame comme
+vous, finira l'affaire.» Sur le vu de la lettre, le Roi disait: «Ah!
+pour une belle bouche, vous ne vous en piquez pas, je crois?» En effet,
+madame de Mailly avait la bouche grande, mais bien meublée, selon
+l'expression d'un contemporain.]
+
+[131: Sur ses 250,000 ou 200,000 livres de rente, le marquis était
+réduit alors à 24,000 livres de pension alimentaire, sur lesquelles dit
+de Luynes, il en avait fait 6,000 à ses filles.]
+
+[132: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. II.]
+
+[133: La démarche de madame de Mailly semble avoir été une démarche pour
+la forme; M. de Bouillon lui avait persuadé que c'était le seul moyen de
+réduire son père à la raison et lui avait proposé «un ajustement» par
+lequel son père aurait 60,000 livres de rente payée à 5,000 livres par
+mois. La veille de la lettre de cachet, madame de Mailly travaillait à
+l'arrangement avec Maboul deux heures le matin et trois heures
+l'après-dînée.]
+
+[134: Le marquis de Nesle avait été d'abord exilé à Lisieux, puis à
+Évreux, et enfin obtenait d'aller à Caen.]
+
+[135: On lit dans les _Mémoires du marquis d'Argenson_, à la date du
+mois de mai 1740: «M. de Mailly, mari de la maîtresse du Roi, a eu ordre
+de sortir de Paris pour avoir tenu chez lui loge et souper de
+francs-maçons, malgré les ordres réitérés du Roi. L'auguste qualité de
+c... du Roi ne l'a pas exempté de cette proscription. Aussi cette dame
+voit en ce moment son père et son mari exilés.»]
+
+[136: Soulavie dit: «Le Roi passa dans peu de temps d'une extrême
+réserve avec les femmes dans un grand libertinage.»]
+
+[137: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II.]
+
+[138: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--Le chroniqueur
+dit: «On dit qu'un garde du corps avait gagné une pareille... de ladite
+petite bouchère, et que, voyant le Roi maigrir, sachant que la petite
+fille avait rôdé autour des petits appartements, il alla trouver le
+cardinal Fleury et lui avoua qu'il avait encore la ... de la petite
+créature et que, si le Roi l'avait vue, il pourrait bien en avoir
+autant.»]
+
+[139: Dans le moment où le Roi ne chassait plus, ne sortait plus même de
+sa chambre, M. le Duc engageant le Roi à voir des médecins, et le Roi
+s'y refusant sous prétexte que cela occuperait trop les nouvellistes,
+Courtanvaux s'écriait avec son franc parler: «Mais, sire, cela
+n'empêchera pas que tout Paris n'ait beaucoup parlé. On a dit
+publiquement que les chirurgiens étaient nécessaires à Votre Majesté
+plus que les médecins consultants.» Et comme on s'étonnait de la
+vivacité de l'apostrophe, Louis XV dit: «Je suis accoutumé à m'entendre
+dire par Courtanvaux tout ce qu'il pense.»]
+
+[140: D'Argenson rapporte que madame de Mazarin, son amant du Mesnil, et
+leur conseil, l'abbé de Broglie, hasardant devant la Reine des projets
+de régence, Marie Leczinska répétait: «Ah! quel malheur si une telle
+perte arrivait!» et cela jusqu'à ce qu'au bout de ses exclamations elle
+laissa échapper tout bas et dans un soupir: «Pour la régence, je ne
+l'aurai pas!» Ces entretiens qu'on ébruita ne furent jamais pardonnés à
+la Reine par le Roi.]
+
+[141: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II]
+
+[142: Le Roi, ayant vu à Rambouillet chez la comtesse de Toulouse la
+marquise d'Antin, l'avait trouvée fort jolie. Le soir, à un souper des
+cabinets, madame de Mailly, lui jetait tout à coup: «_Sire, on dit que
+vous avez vu madame la marquise d'Antin et que vous l'avez trouvée
+charmante!_»--Point du tout, répondait le Roi qui cherchait à se
+dérober, et était obligé, quelques instants après, de dire à la duchesse
+d'Antin: «Votre belle-sœur avait une coiffure qui lui seyait bien mal.»]
+
+[143: Il arrivait parfois cependant à madame de Mailly d'éprouver des
+refus sur ce qui lui tenait le plus au cœur: la publicité de sa liaison
+avec le Roi. C'est ainsi qu'en septembre 1739, mademoiselle de Charolais
+et madame de Mailly faisaient l'impossible pour que le Roi allât au bal
+de l'Hôtel-de-Ville. Le projet de ces dames était de se mettre aux côtés
+de Sa Majesté, à la fenêtre qui donne comme une tribune sur la grande
+salle du bal et de se démasquer sous prétexte de la chaleur aux yeux de
+tous. Madame de Mailly s'entêtait à ce que le Roi y vînt, elle répétait:
+«Mais, Sire, ce pauvre M. de Gesvres, mais ce pauvre M. le prévost des
+marchands qui s'est donné tant de peine pour vous recevoir! Au moins,
+Sire, que ce soit pour l'amour de moi.» Mais le Roi, qui était au fait
+du projet de sa maîtresse, s'y refusa. En vain Mademoiselle fit cent
+singeries, composa un placet, l'attacha à un rideau par une épingle en
+disant au Roi: «Sire, vous ne lisez pas les placets qui vous sont
+présentés.» Le Roi répondait: «Je sais ce qu'il contient, j'y mets néant
+dès à présent.» Le soir, madame de Mailly toute masquée, sa chaise
+attelée, son relais préparé à Sèvres, le duc de Villeroy venait lui dire
+que le Roi n'irait pas au bal et qu'il avait défendu de lui remettre la
+clef de l'appartement du Roi à l'Hôtel-de-Ville, dans le cas où elle
+voudrait aller au bal sans lui. Et madame de Mailly, ainsi qu'elle le
+racontait au duc de Luynes, était obligée de se démasquer, de renvoyer
+sa chaise, de se coucher.]
+
+[144: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II et III.]
+
+[145: _Mémoires du marquis d'Argenson_. Édition Renouard, t. I.--Madame
+de Mailly avouera plus tard qu'elle avait cédé à des besoins d'argent,
+qu'elle n'aimait pas le Roi, et que l'amour ne s'était déclaré chez elle
+qu'au bout de quelques années.]
+
+[146: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.]
+
+[147: _Mémoires de d'Argenson_, t. II.]
+
+[148: Guérapin de Vauréal, petit-fils d'un mercier qui avait acheté une
+charge d'auditeur des comptes, possesseur d'une très-jolie figure et
+entré dans les ordres, débutait par être surpris en conversation
+criminelle à Marly avec la comtesse de Poitiers, dame d'honneur de la
+duchesse d'Orléans, ce qui le faisait surnommer _coadjuteur de
+Poitiers_. Il était aimé ensuite par la marquise de Villars et la
+duchesse de Gontaut, dont la jalousie à son sujet éclata dans des
+chansons où les deux rivales se dirent toutes les méchancetés
+possibles.]
+
+[149: On voit, pendant ce temps, Mademoiselle se faire la garde-malade
+de madame de Mailly. La maîtresse a-t-elle un rhume, est-elle obligée de
+garder le lit? Mademoiselle passe chez elle toutes les après-midi, et se
+fait apporter dans sa chambre son souper.]
+
+[150: «On dit que le sujet de la brouillerie de M. le Cardinal,--c'est
+Barbier qui parle,--vient de ce que Mademoiselle avait tant pressé et
+tourmenté le Roi pour renvoyer M. Amelot et pour donner la place de
+secrétaire d'État à M. de Vauréal, évêque de Rennes, que le Roi lui en
+avait donné sa parole. Il faut observer que le public critique donne ce
+Monseigneur pour amant à cette princesse et que c'était bien là le plus
+court chemin pour obtenir un chapeau de la cour de Rome et pour
+prétendre à la place de premier ministre. M. le cardinal de Fleury,
+instruit du fait, alla trouver le Roi, se déchaîna contre la princesse,
+lui remontra que cela était non-seulement contraire à ses intérêts, mais
+scandaleux. Le Roi lui répondit qu'il avait donné sa parole et qu'il le
+voulait. Sur cela le Cardinal prit congé du Roi et donna ordre à toute
+sa maison de partir sur le champ pour Issy. M. le duc d'Orléans a pris
+parti dans cette affaire et, avec l'autorité de la religion, a fait
+entendre au Roi que de pareilles paroles ne l'engageaient en rien. Il
+l'a déterminé à n'en rien faire; et il a engagé, d'un autre côté, le
+Cardinal à revenir prendre sa place à Versailles, de sorte que
+Mademoiselle piquée au cœur ne voulait point aller à Fontainebleau.»]
+
+[151: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. II.]
+
+[152: Les amours du Cardinal consistaient en une liaison sans doute
+très-chaste, mais très-intime et très-suivie avec madame de Lévis, qu'on
+savait souvent dîner en tête-à-tête avec le vieux Fleury dans une maison
+de campagne à Vaugirard. C'était cette madame de Lévis, un esprit sage
+et éclairé, capable d'entrer dans les plus grandes affaires et d'un
+secret impénétrable. L'homme d'église consultait cette femme supérieure
+pour le maniement et la cuisine des plus délicates choses du
+gouvernement laïque d'une monarchie toujours gouvernée par une
+favorite.]
+
+[153: C'est encore madame de Mailly qui disait un jour au Roi auquel
+elle demandait une grâce et qui répondait qu'il en parlerait au
+Cardinal: «_Ne vous déferez-vous jamais de ce tic?_»]
+
+[154: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.]
+
+[155: Récit fait par madame de Flavacourt à Soulavie. (_Mémoires
+historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par Soulavie, Paris
+1801, t. I).]
+
+[156: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.]
+
+[157: «Elle avait de l'esprit, mais aussi brut qu'elle l'avoit reçu de
+la nature, sans éducation, sans acquit, sans connoissance.» (_Mémoires
+du duc de Luynes_, t. VII. Petite notice sur la Vintimille, page 102.)]
+
+[158: Le duc de Luynes écrit à la date du 26 décembre 1738:
+«_Versailles_.--Mademoiselle de Nesle est ici depuis quelques jours
+c'est madame de Mailly qui en prend soin.»]
+
+[159: Le duc de Luynes dit: «Madame de Mailly ne voit que mademoiselle
+de Nesle de toutes ses sœurs, les trois autres sont toujours chez madame
+de Mazarin.» Il n'y avait chez madame de Mazarin que madame de
+Flavacourt et madame de la Tournelle; la troisième sœur, appelée
+Montcarvel, mariée plus tard a M. de Lauraguais, demeurait chez madame
+de Lesdiguières.]
+
+[160: La brouille était complète entre la nièce et la tante. Voici ce
+que raconte de Luynes à propos du voyage de Marly de mai 1739: «Le jour
+que l'on arriva, M. d'Aumont, qui avait fait la liste du souper, y avoit
+mis madame de Mailly et madame de Mazarin. Madame de Mailly ayant lu la
+liste, dit à M. d'Aumont d'ôter ou l'une ou l'autre, parce qu'elles ne
+soupoient point ensemble. La liste étoit montrée à madame de Mazarin
+avertie; cela embarrassa beaucoup M. d'Aumont; cependant il prit son
+parti d'aller dire à madame de Mazarin que c'étoit un malentendu, et
+qu'elle n'étoit point du souper.» (_Mémoires du duc de Luynes_, t. II.)]
+
+[161: _Mémoires du duc de Luynes_, t. X.]
+
+[162: _Mémoires du duc de Luynes_, t. X.--Ce récit donné par de Luynes
+est contredit par lui-même écrivant, à la date du vendredi 19 juin 1739,
+que mademoiselle de Nesle loge chez Mademoiselle qui lui fait
+continuellement des cadeaux.]
+
+[163: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.--Elle était laide,
+dit un contemporain cité par de Luynes, d'une de ces laideurs qui
+impriment plus la crainte que le mépris; sa taille était gigantesque,
+son regard rude et hardi... Soulavie, qui eut de madame de Flavacourt,
+morte seulement en l'an VII de la République, de curieux renseignements
+sur ses sœurs, dit, et ce sont les expressions de madame de Flavacourt:
+«Elle avait la _figure d'un grenadier, le col d'une grue, une odeur de
+singe_.» Le mari de madame de Vintimille n'appelait sa femme que «mon
+petit bouc», disant que c'était un diable dans le corps d'un bouc.]
+
+[164: Donnons la parole à l'anonyme cité par le duc de Luynes qui,
+contre toute vraisemblance et tous les témoignages historiques, cherche
+à montrer dans l'intimité du Roi et de mademoiselle de Nesle une passion
+platonique: «Elle ne connoissoit de devoirs que ceux qu'elle devoit au
+Roi et à sa sœur. Mademoiselle, qui avoit le plus contribué à son
+mariage et dont le motif étoit de s'en faire une créature et un moyen de
+plus pour parvenir à gouverner, s'aperçut bientôt qu'elle s'étoit
+lourdement trompée. Au lieu d'y trouver l'utilité qu'elle cherchoit,
+elle n'y trouvoit qu'une barrière insurmontable. Madame de Mailly n'eut
+plus le même besoin d'elle depuis qu'elle eut sa sœur. Cette princesse
+fut si irritée, qu'elle résolut de perdre madame de Vintimille en la
+rendant suspecte à sa sœur, et voici comment elle s'y prit: La
+Vintimille, comme je l'ai dit, étoit d'une assiduité extrême à faire sa
+cour au Roi; le Roi la traitoit avec toute la distinction imaginable, il
+l'écoutoit avec attention lorsqu'elle parloit, il étudioit ses regards
+lorsqu'il avoit parlé, enfin tout ce qu'un langage muet peut faire
+découvrir d'estime, de considération et de goût apprenoit à madame de
+Vintimille le cas qu'il faisoit d'elle et l'amitié qu'il avoit pour
+elle. Elle en fut flattée beaucoup moins par vanité, dont elle n'étoit
+pas extrêmement susceptible, que par la reconnoissance, qui produisit
+bientôt en elle des sentiments plus vifs. Il est sûr qu'elle prit une
+grande passion pour le Roi; il est vraisemblable que le Roi s'en
+aperçut, mais il est certain qu'elle ne songea jamais à nuire à sa sœur,
+et la conduite du Roi et d'elle a bien prouvé qu'elle ne l'auroit jamais
+supplantée, mais qu'elle auroit pu lui succéder si le Roi avoit perdu
+madame de Mailly, soit par la mort, soit par une retraite. Le Roi,
+fidèle à madame de Mailly, jouissoit de l'esprit de madame de
+Vintimille; il voyoit avec plaisir que madame de Mailly ne parloit que
+d'après elle; il étoit convaincu que madame de Vintimille l'adoroit,
+qu'elle ne vouloit que sa gloire et qu'elle étoit assez éclairée pour
+bien connoître les moyens de la lui procurer; il y a toute apparence
+qu'il se promettoit de lui donner toute sa confiance après la mort du
+Cardinal.»]
+
+[165: Au mois de décembre 1739, madame de Mailly se fâchait toute rouge
+au sujet d'un voyage du Roi à la Muette, une semaine qu'elle était de
+service auprès de la Reine. Il y avait déjà eu précédemment, à propos
+d'un voyage à Choisi, une petite brouille entre le Roi et la maîtresse
+qui avait déclaré que si le Roi ne voulait pas la mener, elle
+demanderait la permission à la Reine, et arriverait tout à coup à
+Choisi.]
+
+[166: Un jour que madame de Mailly soutenait qu'elle était plus blanche
+et moins sèche que sa sœur, le Roi lui dit brusquement: «Ne pariez pas,
+vous perdriez!»]
+
+[167: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.]
+
+[168: _Ibid._, t. III.]
+
+[169: _Ibid._, t. III.]
+
+[170: Une correspondance manuscrite de Dubuisson, citée par M. Rahery,
+dit: «J'ajoute à ce qui regarde mademoiselle de Nesle, que Mgr
+l'archevêque de Paris lui a fait présent de 25,000 fr. en bijoux, qu'il
+était du dîner de noce, que Mademoiselle en a fait le souper et que
+c'est elle et le Roi qui ont donné la chemise aux nouveaux mariés.»]
+
+[171: Le dimanche suivant avait lieu la présentation par Mademoiselle à
+la Reine de madame de Vintimille entourée de mesdames de Mailly et de la
+Tournelle ses sœurs, qui tour à tour avaient pris, prenaient ou allaient
+prendre à Marie Leczinska le cœur du Roi. La Reine accueillait ce monde
+avec une froideur marquée.]
+
+[172: Le mari qu'avait épousé mademoiselle de Nesle était une espèce de
+jeune cynique et de fou méchant, qui, tout en trouvant agréable d'être
+des soupers des petits appartements et d'user des chevaux du Roi,
+parlait de son mariage avec le plus sanglant des mépris, ne ménageait ni
+sa femme, ni sa belle-sœur, ni le Roi même, s'attirant la risée des
+honnêtes gens, les brusqueries de sa belle-sœur, l'aversion de sa femme
+qu'elle étendait bientôt à toute la famille et qui lui faisait refuser,
+lorsqu'elle accoucha, une magnifique layette envoyée par l'archevêque de
+Paris.]
+
+[173: Le duc de Luynes écrit à la date du 4 janvier 1740.--_Versailles_.
+Madame de Vintimille nous montra hier une boîte d'or incrustée que le
+Roi lui a donnée pour ses étrennes; ce fut le jeudi, veille du jour de
+l'an. Le Roi lui fit beaucoup de questions, si on lui avoit jamais donné
+des étrennes, si elle vouloit qu'il lui en donnât, après quoi on se mit
+à table, et le Roi, pendant le souper, donna à M. le duc de Villeroy la
+tabatière qu'il remit sur-le-champ à madame de Vintimille. Elle est la
+seule à qui le Roi ait donné des étrennes.]
+
+[174: On disait que madame de Mailly étant stérile et ne pouvant avoir
+d'enfant du Roi, lui avait livré sa sœur pour en avoir de lui afin de se
+l'attacher par cette progéniture, à l'exemple de Sara donnant Agar à
+Abraham.]
+
+[175: Le duc de Luynes, assistant à un souper du Roi chez la comtesse de
+Toulouse, était frappé du sérieux, de la froideur de la maîtresse, qui à
+la fin cependant badinait avec un étui à cure-dents d'ivoire que le Roi
+avait tourné et qu'il lui avait donné.]
+
+[176: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[177: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[178: Mademoiselle de Charolais écartée, la maréchale d'Estrées devenait
+la compagne habituelle de mesdames de Vintimille et de Mailly. Cette
+vieille femme, qui joue un assez triste rôle, plaisait par un fonds de
+gaieté naturelle, un esprit plaisant, une conversation badine et
+voltigeante.]
+
+[179: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.--Quand cette
+princesse mourait au mois d'août 1741, un mois avant la mort de madame
+de Vintimille, la cour témoigna une grande indifférence pour la fin
+brusque de cette princesse de quarante-quatre ans.]
+
+[180: Il y avait un autre petit fait passé au mois de février dernier
+qui montrait déjà la connaissance que l'on avait de l'autorité de madame
+de Vintimille sur la pensée du Roi. Sylva le médecin, à la suite de
+bruits et de propos survenus après la mort de M. le Duc qu'il avait
+soigné, écrivait à madame de Vintimille une lettre pour la prier de
+combattre les préventions qui pouvaient exister dans l'esprit du Roi.]
+
+[181: Au mois de juin suivant avait lieu la réception du nouveau duc de
+Gramont comme colonel du régiment des gardes. Le régiment sous les
+armes, massé en bataillon carré sur la grande place entre les écuries et
+le château, le Roi à cheval, suivi du duc de Gramont en uniforme et à
+pied, s'avançait à sa rencontre, s'arrêtant à trente pas. Les officiers
+faisaient cercle autour du Roi, les tambours derrière. Alors le Roi
+prononçait la formule d'usage: «Vous reconnaîtrez M. le duc de Gramont
+pour colonel de mes gardes, et vous lui obéirez en ce qu'il vous
+commandera pour mon service.» Aussitôt les tambours de battre, les
+officiers de reprendre leurs postes, le Roi de se porter sur la droite,
+du coté des Récollets. Puis le régiment se mettait en marche pour Paris
+par compagnie, le duc de Gramont à la tête de la compagnie-colonelle,
+saluant le Roi au passage, et venant prendre place aux côtés de Sa
+Majesté. Mesdames de Vintimille et de Mailly assistaient à la réception
+dans le carrosse de madame de Gramont.]
+
+[182: Le duc de la Trémoille, qui serait d'après quelques bibliographes
+l'auteur d'_Angola_, est une figure singulière et restée dans l'ombre.
+Accusé de goûts contre nature dans sa jeunesse, il meurt victime de son
+dévouement conjugal: s'étant enfermé avec la duchesse attaquée de la
+petite vérole, il périssait de cette maladie à laquelle sa femme
+échappait. Entré à la fin de 1737 avec plusieurs jeunes seigneurs et
+madame de Mailly dans la conspiration des _Mirmidons_,--celle des
+_Marmousets_ est de 1732,--conspiration qui avait pour but de remettre
+en place Chauvelin, il priait le Roi, la mine éventée, de ne point le
+nommer au Cardinal. Le Roi ayant manqué à sa parole, le duc lui faisait
+les plus vifs reproches, le priait de le rayer du nombre de ses
+familiers, lui disant en propres termes: «qu'il ne pouvait plus être son
+ami,» et, se renfermant strictement dans les fonctions de gentilhomme de
+la Chambre, cessait de fréquenter les petits appartements.]
+
+[183: Le Roi ayant appris la nouvelle de la mort de M. de la Trémoille
+pendant son souper, on avait remarqué qu'au sortir de table, madame de
+Mailly avait fait parler M. de Luxembourg au Roi.]
+
+[184: Dans une audience qu'avait eue précédemment madame de la
+Trémoille, le Cardinal, sollicité par elle, lui avait répondu sèchement
+qu'il ne se mêlait point de ces sortes de grâces.]
+
+[185: Madame de Vintimille se rendait compte de la situation en un
+moment. Elle n'était point encore assurée de sa toute-puissance sur la
+débile volonté du Roi, le Cardinal était bien vieux et ne pouvait guère
+vivre encore longtemps; la femme politique trouvait plus prudent
+d'attendre que de risquer sa fortune sur un coup de cartes douteux.]
+
+[186: La lettre de madame de Vintimille envoyée au Roi dans la
+nuit,--Louis XV se couchait cette nuit-là à deux heures et demie,
+quoiqu'il dût se coucher de bonne heure à cause de la procession du
+lendemain,--la lettre envoyée la nuit ou le matin de très-bonne heure,
+faisait brûler, au dire de Soulavie, le billet déjà écrit par lequel le
+Roi acceptait la retraite du cardinal de Fleury.]
+
+[187: Ce matin, le duc de Luynes qui se rendait à la toilette de madame
+de Mailly, était frappé du sérieux de la maîtresse, de la tristesse du
+duc de Luxembourg.]
+
+[188: «Ah! me voilà compromis avec tous les princes du sang,» répétait à
+tout moment le Cardinal, qui craignait pour l'avenir l'hostilité de la
+maison d'Orléans qui avait appuyé en dernier lieu et très-chaudement la
+candidature du petit la Trémoille.]
+
+[189: Récit d'un anonyme donné par le duc de Luynes. _Mémoires du duc de
+Luynes_, t. X.--_Ibid_., t. III.]
+
+[190: Sur la réputation de l'homme de guerre nous ne pouvons mieux faire
+que de citer la lettre écrite par Frédéric au cardinal de Fleury et que
+donne le duc de Luynes.
+
+_Lettre du Roi de Prusse à M. le cardinal de Fleury:_
+
+ «Berlin, le 20 décembre 1741.
+
+ Monsieur mon cousin,
+
+L'attachement pour la France, le zèle pour votre gloire, et l'affection
+pour la gloire de la cause commune m'obligent aujourd'hui de vous écrire
+pour vous prier, par les motifs les plus pressants, de rendre M. de
+Belle-Isle à l'armée de Bohême, comme l'homme le plus capable du métier
+de la guerre, le plus conciliateur, et le plus susceptible de la
+confiance des princes d'Allemagne, que vous ayez actuellement. Vous ne
+sauriez croire (n'étant pas sur les lieux) quels poids M. de Belle-Isle
+donne aux affaires du Roi votre maître en Allemagne, tant par rapport à
+vos alliés (qui ont mis tous leur confiance en lui) que relativement à
+votre armée, chez qui le poids de la réputation de ce grand homme décide
+en partie du succès de vos entreprises.
+
+Je le prendrai, moi personnellement, comme une marque des égards et de
+l'amitié que le Roi, votre maître, a pour moi, s'il continue le maréchal
+de Belle-Isle dans le poste qu'il lui a donné, et je vous le demande à
+vous personnellement comme la plus grande marque d'amitié que vous
+puissiez me donner.
+
+Tout dépend dans le monde du choix des hommes capables que l'on emploie,
+et M. de Belle-Isle peut être compté dans son métier au rang des plus
+grands hommes...»
+
+Et Frédéric terminait par ce post-scriptum: «Pour Dieu et pour votre
+gloire, délivrez-nous du maréchal de Broglie, et pour l'honneur des
+troupes françoises rendez-nous M. le maréchal de Belle-Isle.»]
+
+[191: Il y avait au fond un charlatan chez le maréchal de Belle-Isle. On
+se moqua beaucoup de lui lorsque, le 3 mars 1743, arrivant de l'armée,
+il se rendit publiquement chez le Roi, soutenu sous les bras par deux
+écuyers.]
+
+[192: Le maréchal avait encore en ce temps de corruption la réputation
+d'un homme de mœurs pures et qui ne cherchait des distractions que dans
+le travail.]
+
+[193: Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743, _Revue rétrospective_,
+t. IV. 1834.]
+
+[194: Voici la vive et pittoresque et assez méchante biographie que
+donne le marquis d'Argenson du duc de Belle-Isle, le 13 février 1731, le
+jour où il est nommé maréchal de France: «Le roi de la fête est M. de
+Belle-Isle dont on présume de si grandes choses, quoiqu'il n'ait encore
+rien fait pour la guerre. Il n'a servi toute la guerre de 1701, que
+comme capitaine de dragons. Il eut un bon coup de fusil au siège de
+Lille, tout à travers la poitrine; il obtint ensuite une commission de
+colonel réformé; pendant la Régence, il fut en faveur. Il eut permission
+d'acheter la charge de mestre de camp général des dragons à force
+d'argent, ce qui donne rang de brigadier. Il alla comme volontaire à
+notre petite guerre d'Espagne, et attrapa quelque chose au talon,
+ensuite il commanda de beaux camps de paix. Il s'est montré homme de
+cour, homme de cabinet et grand pourvoyeur; homme à vues justes et d'un
+grand travail. Il a un frère sensé et pesant: sans ce frère il serait un
+fol; sans lui son frère (le chevalier de Belle-Isle) serait un homme
+ordinaire. À notre guerre de 1733, il a commandé la petite armée de
+Moselle, et chacun a été charmé d'y être, d'autant qu'on y était bien
+pourvu de tout et qu'on n'y voyait pas l'ennemi. Il prit Trabarch en
+pétardant, il parut à Philisbourg à deux tranchées et y hasarda
+l'attaque d'un ouvrage qui n'était pas mûr, mais qui réussit par
+bonheur. Enfin commandant dans les évêchés, lieutenant-général, cordon
+bleu, neveu de feu madame de Lévy, la bonne amie du cardinal, nommé
+plénipotentiaire à Francfort, on vient de lui donner le bâton de
+maréchal à l'âge de cinquante-quatre ans.]
+
+[195: _Mémoires du comte de Maurepas_. Buisson, 1792, t. IV.]
+
+[196: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[197: D'Argenson dit que, quoique madame de Vintimille fut demeurée
+toujours fidèle à ses engagements avec le parti Chauvelin, elle lui
+donnait bien du mal avec son naturel emporté et indépendant.]
+
+[198: _Mémoires du comte de Maurepas_. Paris, Buisson, 1792, t. III.--Le
+nom du ministre et de sa femme sont mêlés à nombre de sales affaires
+d'argent. Dans la vente d'un rubis du Roi, madame Chauvelin fut accusée
+d'avoir stipulé et reçu de Ganners, le lapidaire, des étrennes de
+diamants. Une accusation plus grave fut celle relative à la vente d'une
+cuirasse de diamants donnée par Mahomet II à François Ier que le mari et
+la femme vendaient à des marchands 600.000 livres, en en retenant pour
+eux 150,000.]
+
+[199: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. I.]
+
+[200: Papiers de l'abbé Cherier. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits.]
+
+[201: Narbonne le commissaire de police raconte en ces termes l'exil de
+Chauvelin le mercredi 20 février 1737. Maurepas, secrétaire de la Maison
+du Roi et ministre de la Marine, se rendait chez Chauvelin à six heures
+du matin et lui redemandait les sceaux au nom du Roi. Chauvelin entrait
+dans la chambre de sa femme et lui disait: «Ah! Madame, l'apostume est
+crevé, le Roi m'exile à Gros-Bois. Vous viendrez me rejoindre quand il
+vous plaira.» Et il partait sous la garde de cinquante mousquetaires. Au
+mois de juin il était transféré de Gros-Bois à Bourges. Soulavie donne
+la lettre suivante que je croirais apocryphe comme une lettre écrite par
+le Cardinal à Chauvelin après sa disgrâce:
+
+«Les liaisons qui ont subsisté entre vous et moi, Monsieur, m'engagent à
+vous donner des marques de mon souvenir dans le malheur qui vient de
+vous arriver. Je ne puis que vous plaindre de vous être attiré
+l'indignation du Roi, mais faites réflexion à votre conduite.
+
+«Le Roi vous honoroit de ses bontés, vous en avez mésusé au point de
+rompre les mesures que Sa Majesté prenoit pour l'affermissement de la
+paix de l'Europe et la tranquillité de ses peuples. Vous savez avec
+quelle ouverture de cœur je me suis toujours comporté à votre égard;
+malgré tout cela, vous trompiez ma confiance de la manière la moins
+permise; rappelez-vous, Monsieur, ce que je vous ai dit des premiers
+avis, que j'eus de certaines intelligences; la manière dont je vous en
+parlai me donnoit lieu d'espérer que la suite répareroit les premières
+démarches; si j'avois seul à me plaindre de vous, j'y serois moins
+sensible, mais le bien et le repos de l'État y étoient trop intéressés
+et dès lors je ne pouvois être indifférent. Vous avez manqué au Roi, au
+peuple et à vous-même; ce sont de tristes vérités à vous dire...»]
+
+[202: Il semble que, tout exilé qu'il était, Chauvelin correspondait
+avec le Roi.]
+
+[203: Mémoires du marquis d'Argenson, t. II.]
+
+[204: _Choisi-Mademoiselle_, qui avait appartenu à mademoiselle de
+Montpensier avait été vendu par le duc de Villeroy à madame la princesse
+de Conti, il était acheté à son héritier, le duc de la Vallière, en
+1739, et prenait le nom de Choisi-le-Roi. Ce château était célèbre par
+sa terrasse sur la rivière et par les huit grands morceaux de sculpture
+d'après l'antique de ses jardins, exécutés par Anguier pour le
+surintendant Fouquet.]
+
+[205: Choisi devenait la maison favorite pour les petits soupers. Et
+l'on voyait souvent sortir à la nuit, d'un pavillon de Marly, madame de
+Mailly en chaise de poste, gagnant Choisi, escortée de porte-flambeaux
+et de deux pages de l'écurie du Roi.]
+
+[206: _Mémoires secrets sur l'histoire de Perse_, 1749.--_Vie privée de
+Louis XV_, 1785, t. II.--Louis XV créa a Choisi le _petit château_, où
+le service des valets était remplacé par des mécanismes, des
+_confidentes_ et des _servantes_. Il y construisit aussi un théâtre sur
+lequel on ne joua guère qu'une fois. C'était la pièce de Boursault,
+_Ésope à la cour_, où un courtisan reproche au Roi de se griser. Le Roi
+crut voir, dans le choix de cette pièce, une leçon que la Reine lui
+avait fait faire par le gentilhomme de la chambre sur le goût du
+champagne que lui avait donné madame de Mailly, et montra de l'humeur.]
+
+[207: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[208: _Ibid._, t. III.]
+
+[209: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[210: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t.
+III.--Madame de Vintimille a le franc parler avec tous et sur tous plus
+naturellement libre et oseur que sa sœur, qui ne le trouve, ce franc
+parler, que sous une pointe de vin, ou sous l'excitation de la mauvaise
+humeur. Au mois de juillet 1740, la cour s'était émue d'une conversation
+fort vive de madame de Vintimille avec le comte de Clermont, qui était
+pourtant l'ami intime des deux sœurs, où elle lui avait dit
+très-librement et très-ouvertement sa pensée sur la querelle des
+légitimés et des princes du sang, lui donnant absolument tort dans cette
+affaire.]
+
+[211: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[212: Le duc d'Ayen, au dire du mari, dire confirmé par d'Argenson,
+était devenu l'amant de madame de Vintimille. Le fait est-il vrai? Je
+n'en sais rien, mais, quoi qu'il en soit, il est incontestable que le
+duc d'Ayen vivait dans l'intimité la plus grande avec la favorite. Et un
+jour qu'il questionnait le Cardinal sur les voyages du Roi, le vieux
+Fleury lui disait narquoisement: «Eh! Monsieur, vous avez des amies qui
+le savent bien mieux que moi,» faisant allusion à madame de Vintimille.]
+
+[213: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.]
+
+[214: Quelques-uns remarquèrent chez madame de Vintimille comme une
+fatigue et un dégoût de la vie, et l'on dit qu'elle mourut sans montrer
+grand regret.]
+
+[215: Le propos fut tenu, dit le duc de Luynes, devant dix à douze
+personnes.--L'anonyme cité par le duc de Luynes dans son volume Xe dit:
+«Sa maladie alarma ses amis; elle paroissoit plongée dans la plus
+profonde tristesse, et elle ne se prêtoit à rien de tout ce qu'on
+vouloit lui faire pour sa guérison. Le Roi parut véritablement affligé
+et dans une grande occupation d'elle; lui seul pouvoit la déterminer à
+suivre les ordonnances des médecins, et on avoit lieu de juger que
+madame de Vintimille se plaisoit à faire durer un état qui lui donnoit
+occasion de connoître chaque jour l'amitié du Roi pour elle.» Le marquis
+d'Argenson raconte que, madame de Vintimille ne voulant rien prendre de
+ce qui lui était ordonné, le Roi était obligé de se mettre a genoux
+devant son lit pour l'engager à se soigner.]
+
+[216: «M. de Vintimille, dit l'anonyme cité par M. de Luynes, avoit
+augmenté tous les jours d'indécence et de folie, il n'y avoit point
+d'horreurs qu'il ne dît de sa femme; les détails les plus dégoûtants
+étoient pour l'ordinaire le sujet de ses conversations à table devant
+tous les valets. Il racontoit publiquement qu'il avoit surpris sa femme
+prenant de force le petit Coigny. Il en revint assez à madame de
+Vintimille pour fortifier la haine qu'elle avoit déjà pour lui, elle ne
+voulut plus vivre avec lui comme sa femme, elle fit lit à part.
+Cependant la famille de M. de Vintimille désiroit passionnément qu'elle
+eût un enfant. J'ignore ce qui la détermina à encourir le risque, mais
+au retour de Fontainebleau 1740, elle coucha avec son mari et devint
+grosse. Le premier mouvement de M. de Vintimille quand il l'apprit fut
+une joie extrême,... mais soit par de mauvais conseils, soit par un
+accès de folie inouïe, il changea de ton quelques jours après, et dit
+publiquement qu'il n'avoit aucune part à cette grossesse, que c'étoit
+l'ouvrage de M. d'Ayen, de M. de Forcalquier, ou du Roi...» L’anonyme
+ajoute que l'entrevue ne fut pas longue entre le mari et sa femme.
+L'enfant dont madame de Vintimille accouchoit fut le petit comte de Luc,
+appelé par ses camarades de collège le _demi-Louis_, que madame de
+Pompadour songea plus tard à marier avec sa fille Alexandrine.]
+
+[217: L'appartement de M. de Fleury n'était point encore libre, et
+madame de Vintimille avait été installée dans l'appartement du cardinal
+de Rohan, alors absent de Versailles.]
+
+[218: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.]
+
+[219: Madame de Vintimille mourait ainsi que mourra sa sœur, la duchesse
+de Châteauroux, persuadée qu'elle était empoisonnée, et Soulavie aura
+toutes les peines du monde à cinquante ans de là à faire revenir madame
+de Flavacourt sur l'idée que sa mort n'était pas naturelle et qu'elle
+avait été empoisonnée par Maurepas.]
+
+[220: C'est un fait affirmé par Soulavie, mais que je ne retrouve pas
+dans de Luynes, dont Soulavie avait eu en communication le manuscrit et
+avec lequel il a fait tout son récit de la mort de madame de Vintimille
+qui se trouve dans le volume 5e des _Mémoires du maréchal duc de
+Richelieu_.]
+
+[221: L'anonyme cité par de Luynes assure que madame de Vintimille
+succomba à un érésypèle laiteux. D'Argenson attribue sa mort à une
+_fièvre miliaire_, maladie commune en Piémont, mais presque inconnue
+alors en France. De Luynes dans son journal donne un détail curieux: «On
+lui a trouvé une petite boule de sang qui commençoit même à toucher au
+cerveau; madame d'Antin m'a dit qu'elle l'avoit entendue se plaindre
+depuis sa grossesse, qu'elle sentoit cette boule étant en carrosse. Elle
+m'a ajouté que madame de Vintimille, avant d'être mariée même, sentoit
+cette boule.»--C'étoit une veine dilatée qui avoit fait un petit
+enfoncement dans le cerveau, ce qui lui paroissoit être une petite
+boule. (_Note postérieure du duc de Luynes._)]
+
+[222: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Jannet, t. II.--Le Roi
+avait exprimé le désir qu'on fît un portrait peint et un buste de madame
+de Vintimille.]
+
+[223: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.--_Mémoires du maréchal duc de
+Richelieu_, par Soulavie, t. V.--D'Argenson dit: «Il est arrivé des
+horreurs à son cadavre... On la transporta morte avec un simple linceul
+sur le corps, du château à l'hôtel de Villeroy, et là ses domestiques la
+laissèrent et allèrent boire comme cela arrive souvent; le peuple monta
+et s'en saisit, on lui jeta des pétards... on fit toutes sortes
+d'indignes traitements à son vilain corps.»]
+
+[224: On vit, pendant tout le XVIIIe siècle, un curieux _ex-voto_ à
+l'église Saint-Leu; c'était un _ex-voto_ représentant Louis XV âgé de
+six ans, avec derrière lui sa gouvernante madame de Ventadour,
+agenouillé devant Saint-Leu et lui demandant d'être guéri de la peur, de
+cette peur qui plus tard se changea en cette extrême timidité qui
+inspirait au Roi à la vue de tout visage nouveau, une sensation
+inquiétante. (_Tableau de Paris_, par Mercier, t. IX.)]
+
+[225: Un jour c'était les nœuds, un autre jour la tapisserie. Le goût de
+la tapisserie prenait au Roi comme une envie de femme grosse, et le
+courrier qui allait à Paris chercher le métier, les laines, les
+aiguilles, ne mettait que deux heures un quart pour aller et venir.]
+
+[226: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[227: Ces deux lettres, avec trois autres que je donne à l'Appendice,
+sont adressées par madame de Vintimille à madame du Deffand. Elles ont
+été publiées en 1809 dans la _Correspondance inédite de madame du
+Deffand_, parue chez Collin. Depuis, elles ont été republiées par M. de
+Lescure dans la _Correspondance complète de la marquise du Deffand_.
+Plon, 1865.]
+
+[228: M. de Rupelmonde, maréchal de camp, dont la femme était dame du
+palais de la Reine.]
+
+[229: La chasse est la grande distraction de Fontainebleau et souvent
+les deux sœurs accompagnaient le Roi courant le cerf. L'année suivante,
+dans le mois d'octobre, mesdames de Vintimille et de Mailly, suivant la
+chasse en calèche avec M. de Luxembourg, pensaient périr. Dans un
+passage du _Long Rocher_, une roche ayant soulevé une roue de la
+voiture, la calèche aurait été précipitée en bas, si l'on n'avait eu le
+temps de couper les guides d'un cheval.]
+
+[230: Propriété de la comtesse de Toulouse où le Roi allait quelquefois
+souper en compagnie des deux sœurs. Le duc de Luynes dit, à la date du
+21 octobre 1739: «Le Roi a monté en calèche avec Mademoiselle,
+mademoiselle de Clermont, mesdames de Mailly, de Vintimille et de
+Chalais; Sa Majesté est allée souper à la Rivière... c'est la seconde
+fois qu'il y va souper.»]
+
+[231: Sauf madame de Vintimille dont ces lettres annoncent un goût des
+lettres et des lettrés, les demoiselles de Nesle sont d'aimables et
+moqueuses grandes dames très-indifférentes aux choses de l'esprit. Il
+n'y a pas la moindre trace, pendant leur règne, d'un rien de cette
+protection amie, donnée plus tard par madame de Pompadour aux hommes de
+génie et de talent de son temps. Madame de Mailly fait une démarche pour
+obtenir le privilège du Mercure à Fuzelier, va voir dans l'atelier de
+Lemoyne le buste de Louis XV, et c'est tout. Madame de la Tournelle, si
+maltraitée dans le «Mémoire pour servir à l'histoire de sa vie» par
+Voltaire qui lui impute l'oubli dans lequel l'a laissé la cour, madame
+de la Tournelle et madame de Lauraguais, n'useront de leur crédit en
+faveur des artistes pas plus que madame de Mailly. On ne voit les deux
+sœurs montrer de la chaleur qu'une seule fois; c'est à propos de la
+réception de la Clairon, mais ce jour-là, leur sollicitation fut si vive
+que M. de Gesvres voulut donner sa démission et resta depuis longtemps
+brouillé avec madame de Lauraguais.]
+
+[232: Madame de Mailly qui, dans les derniers jours de la maladie de sa
+sœur, couchait chez la maréchale d'Estrées, pour donner son appartement
+à Sylva, restait dans son lit jusqu'à une heure de l'après-midi, fondant
+en larmes et ne voyant que ses intimes. À une heure, sur un mot que
+venait lui dire le duc de Villeroy, elle se levait, montait dans sa
+chaise, se rendait chez la comtesse de Toulouse qui n'était point encore
+arrivée, et se recouchait dans la niche de la comtesse jusqu'à l'arrivée
+du Roi.]
+
+[233: Propriété aux environs de Rambouillet, appartenant à la comtesse
+de Toulouse.]
+
+[234: Le marquis d'Argenson, qui voyait le Roi le 14 décembre,
+remarquait qu'il avait les yeux rouges.]
+
+[235: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[236: Dans un de ses séjours à Versailles, le Roi étant en train de
+souper à son petit couvert, arrivait, avec sa figure joviale, le mari de
+la Vintimille, qui faisait la révérence à plusieurs personnes de sa
+connaissance avec un air extraordinaire de gaieté. Le Roi rougissait et
+sortait de table brusquement.]
+
+[237: Louis XV, dit Narbonne, touchait les écrouelles la veille des
+quatre fêtes solennelles jusqu'en l'année 1737. Il imposait les mains
+sur le visage des malades, les promenant du front au menton et de la
+joue droite à la joue gauche disant: «Dieu te guérisse, le Roi te
+touche.» L'aumônier donnait à chaque malade une pièce de 24 sols.]
+
+[238: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.--_Mémoires du duc de
+Luynes_, t. IV.]
+
+[239: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III--Le marquis dit que
+madame de Mailly avait toujours un portrait de sa sœur sous les yeux.]
+
+[240: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[241: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III et IV.--Le duc raconte que
+madame de Mailly lui montrait au mois de mai une liste de repas faits à
+Fontainebleau, dans le mois d'avril précédent, et où le Roi avait été
+obligé d'admettre des gens de la cour à sa table, une liste contenant
+trente-cinq repas, sur lesquels il y en avait eu plusieurs de douze et
+de quinze personnes, et dont le total ne montait qu'à 2,819 liv. Le duc
+ajoutait qu'avec un tout autre homme que Moutiers la note se serait
+élevée à 10 ou à 12,000 liv.]
+
+[242: Le Roi devenait d'un rigorisme extrême pour les pratiques de la
+religion. Pendant le carême de 1742, le duc d'Ayen, souffrant, ne
+soupait presque pas dans le petit appartement à cause qu'il faisait
+gras. Un jour cependant, emmené par le Roi à la chasse où il se trouvait
+mal, et ramené pour souper, madame de Mailly demandait à Sa Majesté de
+vouloir bien permettre à M. d'Ayen de manger un morceau gras. «S'il est
+malade, il n'a qu'à le manger là-dedans,» répondait le Roi. Là dessus,
+dans un premier mouvement de vivacité, madame de Mailly s'écriait:
+«_Cela étant, je m'en vas donc manger un morceau avec lui!_» et se
+levait. Le Roi ne céda pas, et M. d'Ayen fut obligé d'aller faire gras
+dans une autre chambre.]
+
+[243: Sur la nouvelle de la mort de madame de Vintimille, Mademoiselle,
+venue exprès de Paris pour voir madame de Mailly qui était encore chez
+elle, n'avait pas été reçue, et n'avait pu parler qu'à une femme de
+chambre.]
+
+[244: Mademoiselle a voulu reprendre le rôle de m..., dit d'Argenson,
+mais cela lui a mal réussi: elle est allée souper à la Muette, méprisée
+de tout le monde, personne ne lui parlant plus, le Roi et la maîtresse
+chuchotant contre elle en la regardant.]
+
+[245: Le Roi hésitait beaucoup à retourner dans ce château tout plein
+encore du souvenir de madame de Vintimille, et il fallait pour le
+décider, que madame de Mailly lui dît que, s'il ne voulait pas y aller,
+«ce serait elle toute seule qui irait inspecter ses bâtiments.»]
+
+[246: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[247: D'Argenson accuse le duc d'Ayen de travailler dans les soupers des
+petits appartements à détruire la religion du Roi.]
+
+[248: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.]
+
+[249: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[250: Le pauvre de Meuse, qui n'obtenait pas la permission de servir,
+qui n'était pas fait duc et pair, et qui avait des deux mois de goutte
+qui le retenaient dans sa triste chambre de Versailles, était enfin
+nommé en mai 1743 gouverneur de Saint-Malo avec la permission de vendre
+ou de faire passer sur la tête de son fils le gouvernement de Ribemont
+qu'il avait.]
+
+[251: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[252: Lorsque, dans l'éloignement de Condé des affaires et
+l'ensevelissement du duc d'Orléans à Sainte-Geneviève, le jeune prince
+de Conti voulant jouer un rôle en septembre 1742, partait sans la
+permission du Roi pour se rendre à l'armée, et que Louis XV envoyait un
+courrier à M. de Maillebois pour mettre aux arrêts le prince à son
+arrivée, c'était madame de Mailly à laquelle le prince avait confié son
+projet sous le plus grand secret, qui se chargeait d'avoir une entrevue
+du Roi à la vieille princesse de Conti. Elle la faisait cacher dans la
+loge du concierge de Choisi, elle partait au-devant du Roi qui était à
+la chasse, traversait la rivière, arrêtait Louis XV en chemin et le
+décidait, à force de prières, à recevoir la mère du prince et à faire
+pardonner au jeune homme son escapade. Le prince de Conti demeurait en
+relation d'amitié avec la duchesse de Châteauroux, qui plus tard
+s'essayait à faire du prince français un Roi de Pologne.]
+
+[253: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[254: Madame de Mailly, lorsqu'elle le rencontrait, lui tournait
+carrément le dos.]
+
+[255: _Mémoires de d'Argenson_, t. IV.]
+
+[256: _Ibid._, t. III.]
+
+[257: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. IV.]
+
+[258: _Ibid._, t. IV.]
+
+[259: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[260: Le duc de Luynes dit: «Ce duché sera vérifié au parlement comme
+celui de Chevreuse, Duras, Lorges, etc.» C'est sur la terre de Gisors
+que ce duché est attaché. En même temps l'empereur, en reconnaissance
+des services du maréchal, le déclarait prince de l'Empire.
+
+Au mois de septembre, le matin du jour où la maréchale de Belle-lsle
+devait prendre son tabouret dans le cabinet du Roi, madame de Mailly
+allait la voir le matin, lui disait qu'elle ne devait pas s'embarrasser
+de tous les discours qu'on tenait contre le maréchal, qu'il suffisait
+que le Maître fût content, que le Roi l'était de M. de Belle-Isle et
+n'avait jamais changé; que pour elle, elle avait toujours persisté dans
+les mêmes sentiments d'amitié; que l'on avait pu croire qu'ils étaient
+diminués parce qu'elle avait cessé de prendre aussi ouvertement son
+parti depuis tous les mauvais bruits qui avaient couru dans le public,
+mais qu'elle avait cru en cela la servir plus utilement et qu'elle
+n'avait jamais cessé de prendre le plus véritable intérêt à ce qui le
+regardait.]
+
+[261: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[262: _Mémoires du duc de Richelieu_, t. VI.--_Mémoires du duc de
+Luynes_, t. IV.--Le Roi, en remontant dans son appartement, disait à
+madame de Mailly: «Madame la comtesse, vous serez bien contente de moi,
+car je n'ai cessé de parler à M. de Beauvau pendant mon souper.» Et
+madame de Mailly faisait le lendemain une longue visite à la maréchale
+de Belle-Isle, l'assurant qu'elle ne devait avoir nulle inquiétude, que
+le Roi connaissait l'attachement de M. de Belle-Isle pour sa personne et
+ses intérêts, et qu'il était fort content de lui.]
+
+[263: _Mémoires du duc de Luynes_, t. I.]
+
+[264: _Archives nationales_.--Le marquis d'Antin mourait en avril 1741.]
+
+[265: Le duc de Luynes fait remarquer que, quoique madame de Mailly fût
+très-impressionnable, très-mobile, elle avait la constance en amitié.]
+
+[266: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--_Mémoires de
+d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[267: Bachelier, qui en était quelquefois spectateur, disait à
+d'Argenson que cette vie avec «l'ennuyée et l'ennuyeuse» madame de
+Mailly et le duc d'Ayen et le duc de Noailles qui avaient plus de jargon
+que d'esprit, était le comble de l'ennui et le règne de Morphée.]
+
+[268: Il semble même qu'en vieillissant, madame de Mailly ne prenait
+plus soin de sa toilette. Le duc de Luynes, parlant de la favorite à un
+retour de Choisi, dit: «On ne peut pas être moins parée qu'elle l'étoit;
+elle revint à Versailles avec la même robe qu'elle avoit en sortant de
+son lit.» Deux ans avant, madame de Mailly arrivant au sermon dans une
+robe jaune chamarrée de martre zibeline, avec un petit chaperon de
+fleurs jaunes et une aigrette, _dans une toilette de masque_, le Roi
+avait dit à la maréchale de Villars: «Je crois que la czarine doit être
+mise actuellement comme cela.» Du reste, malgré les louanges que les
+contemporains donnent à son art de se mettre, madame de Mailly semble
+toujours avoir eu un goût de toilette un peu voyant. Et de Luynes parle
+quelque part d'une robe apportée à la favorite à Choisi, d'une robe
+faite de plumes de toutes couleurs qui devait être plus originale que
+jolie.]
+
+[269: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._--Lettres de
+Lauraguais à madame ***. Buisson. 1802.]
+
+[270: Les _Mémoires inédits sur la vie des membres de l'Académie Royale_
+disent: «Ce fut la duchesse de Mazarin qui fit naître l'occasion dans
+laquelle Nattier produisit ses ouvrages pour la première fois. Elle lui
+amena en 1740 ses deux nièces, les belles mesdemoiselles de Nesle,
+connues depuis sous les noms de mesdames de Châteauroux et de
+Flavacourt, pour les peindre sous les allégories du _Point du jour_ et
+du _Silence_. Ces deux tableaux qui sont pour ainsi dire les
+chefs-d'œuvre de Nattier, firent tant de bruit à la Cour qu'ils
+excitèrent la curiosité de la Reine qui, les ayant vus, fut si frappée
+de leur parfaite ressemblance, qu'elle ordonna sur-le-champ à Nattier de
+commencer le portrait de madame Henriette.»]
+
+[271: Il était stipulé dans le contrat de mariage en sa faveur 5,000
+liv. de douaire, 2,000 liv. d'habitation et 20,000 livres de préciput.]
+
+[272: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[273: Nouvelles manuscrites de novembre 1743 à février 1745.
+Bibliothèque nationale. Département des manuscrits. Sup. fr. 13,695 à
+13,699, t. III.]
+
+[274: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._ Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.]
+
+[275: Dans cette affaire madame de Mailly apportait toute la chaleur
+qu'elle mettait à obliger ses parents et ses amis, et on l'entendait
+dire que si elle n'avait pas demandé ce régiment à M. de Clermont avec
+autant d'insistance, M. de la Tournelle ne l'aurait pas eu.]
+
+[276: Le duc de Luynes dit: «Mesdames de Flavacourt et de la Tournelle
+ont été présentées le même jour (25 janvier 1739), l'une mariée et
+l'autre fille, madame de la Tournelle fut présentée dans le Cabinet du
+Roi, et le Roi la salua; madame de Flavacourt, alors mademoiselle de
+Mailly, fut présentée chez la Reine, (l'usage étant qu'on ne présente
+les filles au Roi que dans l'appartement de la Reine); le Roi ne la
+salua pas, ce n'est pas l'usage, lorsque le Roy y vint un moment.»]
+
+[277: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[278: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._ Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
+
+[279: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas._ Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
+
+[280: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie.]
+
+[281: Le marquis d'Argenson indique le mois de novembre 1740, comme
+l'époque de la liaison intime de madame de la Tournelle avec le duc
+d'Agénois.]
+
+[282: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_.--Lettre de
+Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
+
+[283: Madame de Mazarin mourait à 54 ans d'une maladie de la gorge
+compliquée d'une inflammation d'entrailles.]
+
+[284: D'après d'Argenson, madame de la Tournelle n'était pas dans une
+position aussi misérable qu'elle apparaît dans les Mémoires du temps.
+Elle avait quarante mille livres de rente tant de la dot constituée par
+M. le Duc qui se croyait son père, que de son défunt mari qui lui avait
+laissé son bien en mourant, étant en pays de droit écrit.]
+
+[285: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]
+
+[286: Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
+
+[287: La duchesse de Brancas dit: «Il fut question de lui donner un
+appartement, et le duc de Richelieu m'avoua, lorsqu'on en parlait chez
+le Roi, avoir dit: Il y en a un qui n'est pas vacant, mais point occupé,
+celui de l'évêque de Rennes: je dirai à madame la duchesse de Brancas de
+lui écrire que le Roi, espérant qu'il ne refusera pas, l'a donné à
+madame de la Tournelle en attendant qu'elle en ait un à elle. Je fus
+donc obligée de mander tout cela à l'évêque de Rennes...»]
+
+[288: Voici le récit que fait la duchesse de Brancas de cette demande:
+«Outrée de dépit (contre Maurepas), madame de la Tournelle part pour
+Versailles, va chez le Cardinal et s'y fait annoncer. Qu'on la prie,
+dit-il, d'entrer dans mon cabinet. Il l'y trouve, et plus frappé de sa
+figure qu'étonné de sa présence: Eh! mon Dieu, lui dit-il, que
+voulez-vous, que voulez-vous de moi, Madame?--Une place de dame du
+palais de la Reine, lui répondit-elle.--Hé bien! Madame, lui dit-il, en
+la reconduisant, je vous promets d'en parler au Roi. Il prévoyait que le
+voyage de madame de la Tournelle à Versailles, et que la visite qu'il en
+avait reçue feraient trop de bruit pour la cacher. Dès le soir on en
+causait partout. Madame de Mailly ne savait qu'en penser; le Roi ne
+savait qu'en dire: le lendemain on parlait encore plus de ce voyage.
+Comment! disait-on à madame de Mailly, votre sœur est venue chez le
+cardinal et point chez vous? Elle était interdite et le Roi embarrassé.»
+Je n'ai point besoin de dire que je crois complètement inexact le récit
+de cette demande faite en dehors et en cachette de madame de Mailly. Les
+trois sœurs vivent ensemble à Versailles depuis le jour de la mort de
+madame de Mazarin, et de Luynes et d'Argenson sont complètement d'accord
+pour affirmer la part affectueuse et vaillante que prend madame de
+Mailly à faire réussir dès le principe la nomination de mesdames de la
+Tournelle et de Flavacourt.]
+
+[289: _Mémoires du marquis d'Argenson_. Édition Renouard, 1865. t. IV.]
+
+[290: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[291: On passait sur la difficulté grande alors de faire monter madame
+de la Tournelle dans les carrosses de Roi, son défunt mari n'étant pas
+un homme de condition.]
+
+[292: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.]
+
+[293: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[294: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
+
+[295: D'Argenson, parlant de madame de la Tournelle, dit: «Elle a eu
+jusqu'à trois affaires: M. de la Trémoille, M. de Soubise, M. d'Agénois.
+Le premier la séduisit par ses charmes, M. de Soubise par intérêt et par
+vues; elle avait besoin de lui pour que la maison de Rohan et madame de
+Tallard s'intéressassent à elle, en vue d'entrer chez la Dauphine; elle
+ne lui permit que la petite oie, et elle eut M. d'Agénois pour se
+procurer les conseils de M. de Richelieu qui était en partie carrée avec
+elle, son cousin le petit d'Agénois et madame de Flavacourt.]
+
+[296: Le Roi, mettant sous les yeux de madame de la Tournelle les
+lettres du _fidèle d'Agénois_, lui disait ironiquement: «Ah! le beau
+billet qu'a la Châtre, voilà ce que m'envoie la poste!»]
+
+[297: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]
+
+[298: Lettre autographe inédite de la duchesse de Châteauroux (madame de
+la Tournelle). Les lettres autographes de la duchesse de Châteauroux que
+nous avons publiées ici pour la première fois, dans les _Maîtresses de
+Louis XV_, lettres si curieuses non point seulement pour la biographie
+de la maîtresse, mais pour l'histoire du règne de Louis XV sont
+conservées à la Bibliothèque de Rouen et proviennent de la collection
+Leber, où elles étaient cataloguées sous le titre de: _Lettres
+autographes secrètes et galantes de la duchesse de Châteauroux et de
+Louis XV au duc de Richelieu_.
+
+Quelques-unes de ces lettres de madame de Châteauroux portent ses armes,
+les trois maillets des Mailly-Nesle, et les trois tours du duché de
+Châteauroux sous le manteau ducal; l'une a pour cachet une tête de
+Socrate. Presque toutes sont écrites sur un papier de Hollande
+très-glacé dont le filagramme porte pour devise _Pro patria_ ou _Hony
+soit qui mal y pense_.]
+
+[299: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas_. Lettre de Lauraguais
+à Madame ***. Buisson, 1802.--Au fond, le commencement d'amour du Roi se
+débattait encore avec les préventions que Maurepas lui avait données
+contre madame de Mazarin et sa famille, et il croyait madame de la
+Tournelle altière et intrigante comme sa tante.]
+
+[300: Les bruits de cour parlaient alors, pour remplacer madame de
+Mailly, de madame de Rohan, de madame de Congé et d'autres. Les désirs
+du Roi erraient un peu au hasard et même au-delà de Versailles et des
+femmes de la cour. Madame de Tencin écrit que Maurepas avait eu l'idée
+de maintenir madame de Mailly dans les honneurs et les apparences de la
+faveur, en donnant au Roi une petite fille; on avait même cherché la
+petite fille, et l'on avait jeté les yeux sur la comédienne Gaussin qui
+fut au moment de doubler la de Mailly, si, au dernier moment, on n'avait
+pas eu peur de la santé de la courtisane.]
+
+[301: Était-ce madame de Rohan que Richelieu comptait alors parmi ses
+maîtresses et qu'il préféra garder pour lui en donnant au Roi madame de
+la Tournelle qu'il aimait moins? Aussitôt que madame de Rohan apprenait
+la part que le duc avait eue à l'intrigue, elle lui écrivait une
+singulière lettre de rupture où elle se plaignait «de n'avoir pu
+acquérir un ami et ne lui avoir paru digne que de certains sentiments».
+Madame de Tencin, la confidente des deux anciens amants, et qui recevait
+des lamentations en huit pages de la femme sacrifiée, engageait le duc à
+la ramener à lui, en lui disant qu'à l'heure présente c'était la seule
+femme de la cour dont on pouvait se faire une amie aussi bien qu'une
+maîtresse.]
+
+[302: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas_. Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.]
+
+[303: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[304: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[305: _Ibid._, t. IV.--«Tu m'ennuies, j'aime ta sœur,» répétait le Roi à
+madame de Mailly, d'après d'Argenson.]
+
+[306: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, 1865, t. IV.]
+
+[307: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[308: Dans le public le bruit courut que la disgrâce de madame de Mailly
+venait d'avoir soutenu avec trop de chaleur le maréchal de Belle-Isle,
+et en dernier lieu Maillebois accusé «de fêter plus Bacchus que Mars».
+On parla d'une lettre interceptée de Belle-Isle à Maillebois qui
+contenait cette phrase: «Ne vous pressez pas, un autre (de Broglie)
+recueillerait les lauriers que vous auriez acquis, nous avons pour nous
+la sultane favorite.» Au fond la politique n'était pour rien dans le
+renvoi de madame de Mailly, le Roi la remplaçait parce qu'il était las
+d'elle, et qu'elle commençait à être vieille et laide.]
+
+[309: D'Argenson dit que c'est Richelieu mandé par le Roi de l'armée de
+Flandre, beaucoup plus tôt qu'il ne l'eût été sans cela, qui arrangeait
+toute la _quitterie_ du Roi et de madame de Mailly; d'Argenson ajoute:
+«Il est en tout l'avocat consultant du Roi, son _professor di pazzia_.»]
+
+[310: «Il n'y a que madame de Mailly qui m'embarrasse, avait dit le Roi
+à Richelieu, au moment où encore indécis sur les remplaçantes qu'il
+donnerait à l'ancienne maîtresse il était déterminé à s'en séparer.--Et
+voilà, répondait au Roi Richelieu, ce qui doit beaucoup moins
+embarrasser Votre Majesté que tout autre chose. Je me charge, moi, de ce
+qui est convenable entre elle et Votre Majesté. Je ne lui apprendrai pas
+qu'elle n'en est plus aimée; elle en meurt de chagrin, mais je
+l'occuperai du seul moyen de sauver sa gloire. Vous n'entendrez sûrement
+plus parler d'elle.--En êtes-vous bien sûr? m'en répondez-vous?
+s'écriait le Roi, qui se mettait à serrer la main de Richelieu.--Je la
+connais trop bien, disait Richelieu pour en douter. Elle sera si
+profondément désolée, qu'elle se jettera vraisemblablement tout de suite
+dans un couvent.»]
+
+[311: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
+
+[312: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettre de
+Lauraguais à madame ***, Paris, 1802.--Ce récit est confirmé par de
+Luynes qui dit que le Roi continue à aller tous les soirs chez madame de
+la Tournelle avec un surtout et une grande perruque par-dessus ses
+papillotes.]
+
+[313: Ces entrevues se répétaient pendant tout un mois. Soulavie
+raconte, je ne sais d'après quel témoignage, que dans une de ces visites
+nocturnes, Richelieu se donna le plaisir de faire une grandissime peur à
+Maurepas. Reconnaissant son ennemi dans un homme en train d'espionner le
+Roi dans l'obscurité, au qui-vive de Louis XV, interpellant le quidam,
+il tirait son épée, en criant: «Sire, je le tue.»]
+
+[314: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[315: D'Argenson dit: «Madame de Mailly a été renvoyée un peu plus
+durement qu'une fille d'opéra: le samedi à dîner le Roi lui dit qu'il ne
+voulait pas qu'elle couchât le soir à Versailles; elle devait cependant
+y revenir le lundi; il y eut quantité de missives et de courriers ce
+jour-là. Madame de la Tournelle a voulu absolument exiger que sa sœur ne
+revînt jamais à Versailles, tant qu'elle serait maîtresse du Roi.»]
+
+[316: Le duc de Luynes dans le récit duquel ne se trouve pas la phrase
+de Soulavie: «À lundi à Choisy, madame la comtesse... à lundi, j'espère
+que vous ne vous ferez pas attendre,» par la raison bien simple que
+c'était le lundi 5 à quatre heures et non le lundi 12, jour du départ
+pour Choisi que devait revenir madame de Mailly, le duc de Luynes
+affirme que le Roi témoigna hautement qu'il continuait et continuerait à
+avoir de l'amitié pour madame de Mailly et qu'il désirait qu'elle
+demeurât à Versailles. Cette affirmation concorde parfaitement avec la
+teneur de la lettre à Richelieu que nous donnons dans ce chapitre. Et
+elle enlève tout caractère de véracité à l'anecdote du bonhomme Metra,
+quoiqu'il dise la tenir d'un témoin oculaire. D'après l'auteur de la
+_Chronique secrète_, Louis XV, retiré à la Muette après le renvoi de
+madame de Mailly pour éviter sa rencontre, aurait vu tout à coup arriver
+la femme éplorée qui, sur l'ordre intimé par un donneur de lettre de
+cachet de remonter en carrosse, aurait poussé des cris plaintifs et se
+serait arraché les cheveux, pendant que Louis XV, que la curiosité avait
+attiré à la croisée, regardait cette scène à travers les carreaux et
+riait des attitudes comiques amenées par le désespoir de la maîtresse.
+Madame de Mailly n'avait pas reçu de lettre de cachet, et Louis XV ne
+faisait pas de séjour à la Muette après le départ de madame de Mailly de
+Versailles.]
+
+[317: Catalogue d'autographes provenant du cabinet de M. A. Martin,
+1842.]
+
+[318: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. IV.]
+
+[319: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[320: C'était seulement en avril 1741, que pour faire cesser ses
+indignes emprunts, Louis XV se décidait à donner à sa maîtresse quatre
+flambeaux et 200 jetons d'argent.]
+
+[321: _Chronique de louis XV_, 1742-1743, _Revue rétrospective_, t.
+V.--Voici les conditions que donne Barbier: «Elle serait maîtresse
+déclarée, elle aurait une maison, elle n'irait point aux petits soupers
+du Roi dans les petits appartements; elle aurait tous les soirs dix
+couverts chez elle et elle nommerait elle-même les personnes qui y
+souperaient; elle aurait de plus cinquante mille écus de pension assurée
+pour sa vie.»]
+
+[322: Mademoiselle de Montcavrel, nommée depuis mademoiselle de Mailly,
+et qui était l'intime compagne de madame de la Tournelle comme
+mademoiselle de Vintimille l'avait été de madame de Mailly, épousait à
+l'âge de 28 ans le duc de Lauraguais, le fils de madame de Brancas,
+l'amie de Richelieu, et qui comptait tirer de grands avantages de ce
+mariage-là. Il lui était assuré un douaire de 10,000 liv., pour lequel
+le Roi prolongeait de soixante ans une rente qu'il avait établie sur les
+Juifs de Metz, et qui n'avait plus que trois ans à courir. Il lui
+donnait 100,000 liv. argent comptant. Outre cela la mariée devait
+obtenir, dès le moment de son mariage, le brevet de dame du Palais de la
+Dauphine, et en toucher les appointements qui étaient de 2,000 liv. Elle
+avait encore les 6,500 liv. de rente qu'avaient ses autres sœurs. M. de
+Lauraguais n'avait que les 20,000 liv. de rente qui lui avaient été
+données par son père, lors de son premier mariage avec mademoiselle d'O.
+Le contrat de mariage de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de
+Lauraguais était signé à Versailles, le 19 janvier 1743, et quarante
+personnes assistaient à la signature. Le mariage se faisait chez madame
+de Lesdiguières, tante de madame de Mailly, qui se chargeait de la noce
+et empruntait pour le repas la maison de madame de Rupelmonde qui était
+en Auvergne. Les mariés allaient coucher chez le duc de Brancas. Madame
+de Mailly, qui s'était beaucoup occupée du mariage de sa sœur, qui y
+avait intéressé le Roi, et qui avait failli la marier à M. de Chabot, ne
+paraissait pas à la noce pour ne pas se rencontrer avec madame de la
+Tournelle.]
+
+[323: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Madame de la Tournelle, même
+après le départ de madame de Mailly, continuait à dire et à faire dire
+«qu'elle était aimée de M. d'Agénois et qu'elle l'aimait, qu'elle
+n'avait nul désir d'avoir le Roi, qu'il lui ferait plaisir de la laisser
+comme elle est, et qu'elle ne veut consentir à ses propositions qu'à des
+conditions sûres et avantageuses».]
+
+[324: Le 3 novembre 1742, à sept heures du soir.]
+
+[325: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Madame de Tencin dit que
+madame de Toulouse lui donnait un appartement de sept pièces de
+plain-pied.]
+
+[326: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]
+
+[327: _Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_,
+t. V.]
+
+[328: De Luynes dit: «Elle est dans un état digne de compassion; sa
+santé n'étant pas déjà bonne, on peut juger de sa situation... Elle
+n'est occupée que du désir de revenir ici, et l'on croit que le Roi le
+désireroit aussi, mais que l'autre s'oppose à ce retour.»]
+
+[329: M. de Gesvres, mandé par elle à Paris, dans la peur de se
+compromettre, de déplaire au Roi et à madame de la Tournelle, feignait
+une indisposition pour ne pas quitter Versailles.]
+
+[330: Toujours aveugle, toujours confiante, toujours à son rôle de
+victime et continuant toujours à se livrer à ses ennemis, elle aurait
+invoqué les conseils de d'Argenson. D'Argenson, comprenant toute
+l'importance de la tenir éloignée de Versailles et de lui faire accepter
+l'exil, lui répétait hypocritement ce que la fausse amitié avait dit
+autrefois à madame de Montespan: que le Roi avait l'esprit excité contre
+elle, et qu'une retraite ne pouvait manquer de le ramener.]
+
+[331: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[332: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[333: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Du même coup, le petit comte
+du Luc, le fils de madame de Vintimille, perdait le logement qu'il avait
+à Versailles. Privé des soins de madame de Mailly que madame de la
+Tournelle ne s'offrait pas à continuer, le bâtard du Roi était, contre
+l'intention de Louis XV, envoyé, pour y être élevé, à la terre de
+Savigny, appartenant au marquis du Luc.]
+
+[334: Au dire de nouvelles à la main à la date de 1742, que m'a
+communiquées dans le temps le marquis de Flers, les dettes de madame de
+Mailly montaient à 1,100,000 liv. dont 300,000 étaient dues aux fermiers
+généraux des postes, 40,000 à Duchapt, marchand de modes; 100,000 à un
+marchand d'étoffes. Le duc de Luynes, mieux renseigné, assure que ses
+dettes ne dépassaient pas 160,000 liv. plus une somme de 60,000 liv. due
+au duc de Luxembourg, mais elle avait signé pour 400,000 liv. de dettes
+de son mari. Lors de l'arrangement définitif on payait ses dettes
+personnelles avec une forte réduction des créances. Le Roi lui donnait
+20,000 liv. de pension outre les 12,000 qu'elle avait déjà, et la
+logeait définitivement dans la maison, rue Saint-Thomas du Louvre, où
+logeait feu madame de Lesdiguière. De Luynes ajoute qu'il fallait
+meubler le logement et qu'elle n'avait pas un sol, ce qui amenait ses
+amis à demander pour elle une année d'avance. Il raconte aussi qu'à
+l'observation que quelqu'un lui faisait sur la tristesse et l'obscurité
+de la maison, elle répondait que cela ne lui faisait rien, «qu'on lui
+aurait ordonné d'aller habiter une prison, qu'elle y aurait été tout de
+même.»]
+
+[335: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[336: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[337: Voir la lettre autographe de madame de la Tournelle du _Catalogue
+Martin_ cité dans le chapitre précédent.]
+
+[338: Le Roi disait dans le premier moment à M. de Meuse assez
+sèchement: «Hé bien, elle n'a qu'à n'y point venir.» M. de Meuse lui
+reparlait une heure après du refus de madame de Luynes, et, cherchant à
+en atténuer l'irrévérence, Louis XV était un moment sans répondre, puis,
+prenant un visage riant, ordonnait à Meuse «qu'il allât trouver madame
+de Luynes, et qu'il lui annonçât qu'elle ne seroit pas de ce voyage-ci,
+que ce seroit pour un autre, et qu'il ne lui savoit pas mauvais gré de
+ses représentations.»]
+
+[339: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[340: _Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_,
+t. V.]
+
+[341: Madame de Chevreuse, qui avait dans sa maison l'exemple de la
+dignité et de la pudeur donné par la duchesse de Luynes, se disculpait
+de ses relations avec la favorite en disant que ses sentiments n'étaient
+qu'une continuation d'une amitié d'ancienne date et qui avait commencé
+au couvent.]
+
+[342: Sans doute madame de la Tournelle trouvait bon de reculer encore
+cette défaite que, dans sa lettre à Richelieu, elle semblait annoncer,
+appeler même pour ce voyage.]
+
+[343: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[344: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t.
+VI.--Madame de la Tournelle obtenait le lendemain ou le surlendemain de
+son séjour de Choisi que les deux antichambres conduisant de la chambre
+bleue à sa chambre fussent condamnées. Le Roi n'en restait pas moins,
+pendant le reste du voyage, très-occupé de la jeune femme. Aux déjeuners
+il se mettait toujours à côté d'elle, et l'on remarquait qu'il
+recommençait à jouer à cavagnole, à ce jeu auquel Louis XV ne jouait
+plus depuis deux ans et auquel l'avaient fait renoncer, disaient les
+courtisans, les humeurs de madame de Mailly qui était très-mauvaise
+joueuse.]
+
+[345: Il est établi par cette lettre, ainsi que je l'ai dit, que c'était
+Richelieu qui rédigeait les lettres de madame de la Tournelle au Roi.]
+
+[346: Lettres autographes secrètes et galantes de la duchesse de
+Châteauroux et de Louis XV au duc de Richelieu, 1742-1744, conservées à
+la bibliothèque de Rouen, collection Leber, N° 5,816.]
+
+[347: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[348: _Chronique de Louis XV_ 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.]
+
+[349: _Chronique de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.]
+
+[350: Le service de madame de Mailly, la Reine n'en avait pas eu
+toujours à se louer. Toute excellente femme qu'était madame de Mailly,
+elle avait rendu dans les premiers temps, avec son naturel moqueur, la
+vie fort dure à Marie Leczinska. Et les semaines, où la dame d'atours
+remplissait sa charge, la Reine était dans un état de nervosité qui
+mettait sens dessus dessous la domesticité de sa Maison. La pauvre Reine
+était persuadée,--et c'était malheureusement la vérité,--que la favorite
+passait son temps à l'examiner à l'effet de lui trouver des ridicules
+dont elle allait se divertir avec la Roi.]
+
+[351: Madame de Tencin dit de madame de Montauban «que dans le commerce
+de l'amitié elle était sûre comme la Bastille».]
+
+[352: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[353: Les historiens sont unanimes pour reconnaître la hauteur blessante
+avec laquelle madame de Châteauroux traitait quelquefois la Reine. Il y
+a plus, la Reine subissait des persécutions singulières de la part de la
+favorite. On ne bouchait qu'après sa mort des trous qu'elle avait fait
+percer du côté du Roi, dans le cabinet où s'habillait la Reine, et qui
+lui permettait d'entendre ce qui s'y disait.]
+
+[354: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Le duc de Luynes dit
+positivement que la Reine ne pouvait se décider à adresser la parole à
+madame de la Tournelle.]
+
+[355: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[356: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_
+t. V.]
+
+[357: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]
+
+[358: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[359: Fleury aurait dit: «On se plaint de mon ministère, on voudroit que
+le Roi régnât. Eh bien, on verra quel sera le train des affaires quand
+le Roi lui-même les conduira.»]
+
+[360: Mais le confesseur se voyait refuser l'entrée du cabinet du Roi.
+Alors il était question de décider le Roi, à cause du scandale qui
+résultait de son éloignement des sacrements, à communier en blanc ainsi
+que le faisait Louis XIV, qui n'avait jamais cessé de satisfaire aux
+devoirs de la religion, mais Louis XV s'y refusait.]
+
+[361: Cette fin de novembre, disent les _Mémoires de Maurepas_, cette
+fin de novembre qui ramenait les gens de la campagne, et pendant
+laquelle se traitait justement la défaite de madame de la Tournelle,
+était l'époque choisie par les petits poètes de la cour et les poètes de
+commande pour la fabrication des vers satiriques destinés à être
+répandus au nouvel an.]
+
+[362: Peut-être contre l'attente de Maurepas, le succès des chansons du
+ministre dans le public avançait-il la victoire de madame de la
+Tournelle. Leurs taquineries journalières, en irritant le Roi, le
+familiarisaient avec l'impopularité, et elles avaient ce résultat
+imprévu de le décider à tout braver et à ne plus rien marchander à son
+amour.]
+
+[363: Un jour que le Roi disait à propos des chansons: «Voyez, le public
+aime Maurepas; il n'est point maltraité.» Richelieu s'écriait: «Ah! je
+n'en suis pas surpris, c'est lui qui les a faites.»]
+
+[364: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[365: À propos de ces chansons qui lui auraient été adressées par la
+poste, la favorite aurait dit, avec un air d'autorité qui avait été
+remarqué, que, si elle conservait la faveur du Roi, elle trouverait bien
+le moyen d'arrêter la licence avec laquelle on parlait et on écrivait
+sur certains articles.]
+
+[366: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[367: Une autre de ces chansons relatives aux cinq sœurs s'exprimait en
+ces termes:
+
+ L'une est presque en oubli, l'autre presque en poussière,
+ La troisième est en pied; la quatrième attend
+ Pour faire place à la dernière.
+ Choisir une famille entière,
+ Est-ce être infidèle ou constant?
+]
+
+[368: Soulavie dit: Quant à la soie du lit bleu que madame de Mailly
+avait filé, qu'elle avait ensuite donné au Roi comme gage de ses amours,
+et dans lequel il couchait ou va coucher avec ses sœurs, elle était
+encore due en 1744 à un marchand de la rue Saint-Denis.]
+
+[369: Le soir de son arrivée, dit le duc de Luynes, Richelieu, qui
+soupait avec madame de la Tournelle, avait une longue conversation avec
+la favorite avant et après le souper.]
+
+[370: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Le duc ajoute: Outre la
+tabatière dont j'ai parlé ci-dessus de madame de la Tournelle, le Roi
+lui en donna encore une autre le lendemain; elles sont belles toutes
+deux, la première est d'agate arborisée émaillée, et l'autre est d'or
+émaillé.--_La Chronique de Louis XV_ dit, à la date du 15 décembre: «Le
+Roi est d'une extrême gaieté et c'est avec regret que Sa Majesté part
+aujourd'hui de Choisy.»]
+
+[371: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Des vers satiriques parurent
+sur le départ de M. de Richelieu dans sa chaise de poste, faite en forme
+de lit «dans laquelle quatre armoires étoient pratiquées avec toutes les
+commodités d'un homme malade dans sa chambre.»]
+
+[372: _Chronique de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_, t. V.]
+
+[373: Le samedi 22 décembre, madame de la Tournelle prenait possession
+de son nouvel appartement, qui était l'ancien appartement du maréchal de
+Coigny. Changeait-elle quelques jours après, ainsi que l'indiquerait
+cette phrase, d'une lettre du Roi de janvier: «La marquise de la
+Tournelle est dans son nouveau logement, depuis hier, ou pour mieux
+dire, dans celui de sa sœur»?]
+
+[374: C'est sans doute la truite dont Louis XV remercie Richelieu dans
+une lettre du 3 janvier: «Sa Majesté a paru fort contente à son souper
+de la truite du lac de Genève que M. de Richelieu lui a envoyée: demain,
+en en mangeant le reste, sa compagnie pourra juger si elle a raison et
+sûrement ne manquera pas de boire à sa santé.»]
+
+[375: Sa sœur qui venait d'épouser le duc de Lauraguais.]
+
+[376: Madame de Chevreuse avait la petite vérole. Le Roi écrivait
+quelques jours après à Richelieu: «Cette dernière (madame de Chevreuse)
+ne s'en tirera pas trop bien. Helvétius n'en a pas bonne opinion. Elle a
+une rougeur dans l'œil qui ne dénote rien de bon.»]
+
+[377: M. de Fargis, dit le duc de Luynes, mort de la petite vérole dans
+la nuit du 6 ou 7 décembre, était un homme aimable et de bonne
+compagnie; il avait été capitaine des gendarmes de la Reine et avait
+hérité de son oncle, M de Montmort, de la terre de Mesnil-Haberton qu'il
+avait vendue au comte de Toulouse.]
+
+[378: La _Poule_, madame de Flavacourt. Elle accouchait, le samedi matin
+15 décembre, d'une fille chez sa belle-mère où elle logeait. Madame de
+Mailly, qui était auprès d'elle, se retirait devant la visite de madame
+de la Tournelle, venue de Choisi pour la voir.]
+
+[379: Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux (madame de la
+Tournelle) provenant de la collection Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[380: Il semble que c'était dans les habitudes du Roi de mettre, dans
+les lettres que les amants écrivaient à deux, des _post-scriptum_ de
+cette façon. Je trouve dans une lettre (4 août 1743), publiée dans la
+_Vie privée de Richelieu_ dont malheureusement je ne puis fournir
+l'original, mais qui présente tous les caractères de l'authenticité, une
+fin conçue en ces termes:
+
+«Bonsoir, Votre Excellence! c'est en baisant la main de la princesse que
+je finis ma lettre. Elle vous fait bien ses compliments.»
+
+Et plus bas est écrit de la main de madame de Châteauroux:
+
+«_Le Roi ordonne que je vous dise un petit bonsoir, et j'obéis avec
+grand plaisir. Je n'ai reçu la lettre où vous me parliez de votre
+intendant, que quand la chose a été faite. Il me semble que je vous ai
+entendu dire du bien de M. Lenain, ainsi je me flatte que vous n'en
+serez pas fâché. Je n'ai pas pu vous faire réponse par le courrier dont
+j'ai été bien fâchée, mais ce qui est différé n'est pas perdu. Si vous
+voyez Dumenil, dites-lui que j'ai reçu sa lettre et qu'au premier soir
+je lui ferai réponse_.»]
+
+[381: Lettre de Louis XV et de la duchesse de Châteauroux provenant de
+la collection Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[382: Au jour de l'an 1743, le Roi donnait pour étrennes à madame de la
+Tournelle une montre qu'il avait fait faire pour madame de Mailly, dont
+la boîte était de laque enrichie de diamants. Madame de la Tournelle
+faisait présent à Sa Majesté d'un almanach dont la couverture était de
+la Chine, ornée de son chiffre en brillants.]
+
+[383: Le Cardinal mourait le 29 janvier. Aussitôt l'Éminence morte, la
+_Chronique de Louis XV_ dit que le Roi rappelait par une lettre le duc
+de Richelieu à Versailles.]
+
+[384: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[385: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Le Roi, à un retour de chasse,
+faisait porter son souper chez madame de la Tournelle qui le recevait
+couchée sur une chaise longue, pendant que ses femmes de chambre et
+celles de madame de Lauraguais servaient Sa Majesté.]
+
+[386: _Chronique de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.]
+
+[387: Voici ce rondeau qui a sept couplets:
+
+ Le Maurepas est chancelant,
+ Voilà ce que c'est que d'être impuissant!
+ Il a beau faire l'important,
+ Bredouiller et rire,
+ Lorgner et médire,
+ Richelieu dit en le chassant:
+ Voilà ce que c'est que d'être impuissant!
+]
+
+[388: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743, _Revue
+rétrospective_, t. IV.]
+
+[389: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[390: _Ibid._, t. IV.]
+
+[391: _Mémoires de Luynes_, t. V.--C'était la même conduite à l'égard
+des voitures. Madame de la Tournelle avait exprimé le désir d'avoir une
+berline à elle pour se promener, et se refusait de se servir des
+carrosses du Roi. Aussi ne sortait-elle presque jamais, quoiqu'elle
+aimât beaucoup les spectacles.]
+
+[392: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, 1862, t. IV.]
+
+[393: Quelquefois cependant la nature dominante de madame de la
+Tournelle l'emportait. C'est ainsi qu'un mois avant la mort du Cardinal,
+la _Chronique du règne de Louis XV_ raconte que le Roi ayant fait lire
+un article d'une de ses lettres à madame de la Tournelle, celle-ci avait
+voulu voir la lettre tout entière, que le Roi avait eu beau lui dire que
+ce qu'il ne lui montrait pas ne pouvait être vu, elle avait persisté
+avec une violence telle que le Roi avait été obligé de jeter la lettre
+au feu.]
+
+[394: Madame de la Tournelle n'était pas sans avoir entendu parler de ce
+souper des cabinets, où madame de Mailly et mademoiselle de Charolais
+lancées dans la politique et le Champagne, le Roi s'était tout à coup
+écrié: «Tout à l'heure, _un homme_ (le cardinal de Fleury) me disait:
+«Sire, je n'ai qu'une grâce à demander à Votre Majesté avant de mourir,
+c'est de se souvenir de ce que je lui ai dit dans sa jeunesse, que si
+jamais Votre Majesté écoutait les conseils des femmes sur les affaires,
+Elle et son État étaient perdus sans ressource.» Et le Roi avait ajouté
+après un silence: «Et je dis à cela que si quelque femme osait jamais me
+parler d'affaires, je lui ferais fermer ma porte au nez sur-le-champ.»]
+
+[395: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[396: Huit jours après la mort du Cardinal, au moment où l'on croyait
+voir Chauvelin redevenir premier ministre, ramené aux affaires par
+madame de la Tournelle, on apprenait qu'il avait reçu une lettre de
+cachet qui, renforçant son exil, le faisait aller de Bourges à Issoire.
+Le motif de ce rigoureux déplacement était la remise au Roi d'un mémoire
+justificatif de Chauvelin, injurieux pour la personne du Cardinal. Le
+Roi, très en colère, s'adressant à Richelieu dans les cabinets, disait:
+On m'a remis un mémoire de Chauvelin qui tend à flétrir la mémoire de M.
+le Cardinal; les expressions m'en ont fait horreur; j'ai envoyé M.
+Chauvelin en exil plus loin qu'il n'était.--À propos du retour à Paris
+et de la présentation au Roi de Chauvelin qui devait être faite par
+madame de la Tournelle, le bruit courut que le parti avait consigné un
+million pour la favorite, au cas où il serait rappelé à la cour et au
+ministère des affaires étrangères.]
+
+[397: Il est vrai que si l'on en croit une chanson, madame de Boufflers
+lui préparait pour la fin de la campagne le retour en grâce près de la
+favorite par une singulière preuve d'amour;
+
+ Luxembourg doit être à la cour
+ Reçu des mieux à son retour.
+ Admirez quel excès de zèle,
+ La Boufflers a su mettre en jeu!
+ Car pour lui gagner la Tournelle
+ Elle couche avec Richelieu!
+]
+
+[398: Marville, qui avait tiré les vers du nez à M. de Gesvres, avait
+appris par lui que de Meuse avertissait Maurepas de tout ce qui se
+passait dans les cabinets, et que c'était par cette voie que le ministre
+avait su tout le mal que Richelieu disait de lui au Roi.]
+
+[399: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.]
+
+[400: Soulavie dit que ce nom lui venait aussi de coiffures qui lui
+donnaient une certaine ressemblance avec une poule huppée.]
+
+[401: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[402: Présentée à la cour le jeudi 31 janvier, elle soupait pour la
+première fois dans les cabinets le vendredi suivant.]
+
+[403: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Remarquons ici que
+très-souvent Soulavie a l'habitude de rédiger, en une phrase parlée, une
+chose que de Luynes dit avoir été dite par le Roi sans en donner les
+termes exprès. Soulavie aime aussi à refaire, à arranger les mots du Roi
+qu'il ne trouve pas assez concis, assez caractéristiques.]
+
+[404: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[405: Sur cette comparaison, le Roi disait avoir été extrêmement
+longtemps à se faire à la physionomie du cardinal.]
+
+[406: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.--La séduction de Louis XV par le sang des de Nesle
+est vraiment particulière. On parla un moment d'un vif caprice du Roi
+pour madame de la Guiche, une fille bâtarde de madame de Nesle et de M.
+le Duc.]
+
+[407: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.--Il ne peut y avoir aucun doute sur les liaisons
+du Roi avec madame de Lauraguais, Soulavie raconte que madame de
+Lauraguais avait été surprise avant son mariage par le Roi dans une de
+ses rondes libertines du matin à Choisi. D'Argenson dit: «Sa Majesté
+s'est trouvée quelquefois assez d'appétit pour tâter de cette grosse
+vilaine de Lauraguais.»]
+
+[408: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[409: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]
+
+[410: Donnons la liste des portraits gravés de madame de la Tournelle
+devenue la duchesse de Châteauroux.
+
+ LA FORCE.
+
+Madame la duchesse de Châteauroux est représentée tenant une torche
+d'une main, une épée de l'autre. Elle a les cheveux épandus autour du
+visage en boucles follettes. Ses épaules et sa gorge sortent d'une
+cuirasse autour de laquelle vient se nouer à la ceinture une peau de
+tigre. À ses côtés, accroupi sur ses pattes, un lion montre les crocs.
+
+On lit dans le cadre:
+
+ LA FORCE.
+
+Et plus bas:
+
+ _J. M. Nattier pinx. Balechou._
+
+L'adresse est:
+
+_À Paris, chez Surrugue, graveur, rue des Noyers, attenant le magasin de
+papier, vis-à-vis St-Yves A P D R._
+
+Ce portrait réduit avec quelques changements, dans le format in-4°, et
+gravé en contre-partie, a été reproduit par Pruneau sous le titre:
+
+ MADAME LA DUCHESSE
+ DE CHÂTEAUROUX
+ _Morte le 10 décembre 1744._
+
+On lit en bas:
+
+ _Peint par J. M. Nattier.--Gravé par Pruneau.
+ À Paris, chez Bligny, cour du Manège, aux Tuileries._
+
+Ce portrait est dans un médaillon avec un nœud de ruban plissé dans des
+fleurs.
+
+Un autre portrait, le beau portrait désigné dans les _Mémoires inédits
+sur les membres de l'Académie royale_, sous le titre du _Point du Jour_,
+a été également gravé. Il représente la duchesse couchée sur un nuage,
+des roses dans les cheveux, habillée en déesse mythologique d'une courte
+chemisette très-décolletée, avec un flottement de draperie sur ses
+jambes nues, et repoussant d'une main, une étoile au front, des pavots
+et la Nuit. Derrière elle, un Amour se prépare à éteindre son flambeau
+pâlissant dans le jour naissant. On lit au bas de l'estampe:
+
+ _Nattier pinx. Malœuvre sc._
+ LA NUIT PASSE, L'AURORE PAROIT.
+ _À Paris, chez Basan, graveur._
+
+Dans la série des figures de femmes olympiennes gravées d'après Nattier,
+les catalogues de vente font encore des duchesses de Châteauroux de LA
+SOURCE, de FLORE À SON LEVER; mais rien ne confirme ces attributions.
+
+Un autre portrait, qui a été gravé pour une édition des _Mémoires du
+maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, porte:
+
+ LA DUCHESSE
+ DE
+ CHÂTEAU ROUX.
+
+La Duchesse est représentée les cheveux coupés courts à la façon d'un
+homme; l'attache d'un carquois retient la chemise qui laisse à découvert
+un bouton de sein. Elle a au-dessus de la tête une étoile. On lit en
+bas, à la pointe: _Masguelier sculp._
+
+Il y a un second état qui porte en haut: _t. VII, page 52_; et en bas au
+dessous du nom: «_Mais croyez-vous qu'il m'aime encore?_»
+
+Cet état porte à la pointe: _Peint par Nattier, Gravé par J.
+Masquelier_, 1792.
+
+Je connais deux portraits peints de la duchesse de Châteauroux Le
+premier est celui gravé par Masquelier en 1792 et qui a été intercalé
+dans l'édition des _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_. Il est en la
+possession de M. de Saint-Valry qui le tient de sa famille. Il provient
+du château de Crécy possédé par madame de Pompadour, qui, d'après une
+tradition du pays, aurait fait construire un _Boudoir des Beautés_
+aimées avant elle par son royal amant. Les cheveux courts de la duchesse
+sont légèrement poudrés; elle a de grands yeux très-bruns (et non bleus)
+en amandes et imperceptiblement relevés à la chinoise dans les coins; le
+nez est fin, délicat, presque mutin, la bouche très-petite et charnue
+avec un menton grassouillet un peu lourd. Très-fardée, le rouge de ses
+joues fait paraître nacrées les blancheurs de sa gorge. Elle est
+habillée d'un habit de satin blanc avec une bretelle en forme de cordon
+de carquois retenant l'étoffe à ses épaules. Ce portrait est un Nattier
+moins conventionnel que d'habitude et qui, dans la peinture esquissée de
+cette figure, serre la nature d'assez près et vous donne une
+représentation de la favorite moins enjolivée, moins affinée, moins
+_délicatifiée_ que dans son portrait officiel de la Force.
+
+Un autre portrait d'une qualité inférieure, et appartenant au baron
+Jérôme Pichon, est exposé en ce moment au Trocadéro. C'est, sauf un
+changement dans le mouvement des mains, la même coiffure, le même
+allumage des joues par le fard, la même robe de satin blanc en une
+effigie plus grossière et dans une peinture plus alourdie.
+
+Il y aurait peut-être un portrait de la duchesse de Châteauroux dans les
+palais royaux de la Prusse: le portrait demandé, d'après de Luynes, par
+Frédéric à d'Argenson, par l'entremise de M. de Courten.
+
+Il existait autrefois un dessin de madame de la Tournelle dans le
+cabinet de M. de Fontette, que la Bibliothèque ne possède plus.]
+
+[411: Voici un portrait en vers de madame de la Tournelle, que donnent
+les Mélanges de Bois-Jourdain:
+
+ Elle a d'Hébé la brillante jeunesse,
+ Toute la grâce et l'enjouement,
+ Ce doux regard plein de finesse
+ Où se niche si joliment,
+ Sous les traits de la gentillesse,
+ L'expression du sentiment;
+ Ce je ne sais quoi qui nous touche
+ Plus séduisant que la beauté;
+ Le sourire enfantin, des lèvres, une bouche
+ Où réside la volupté,
+ Un teint que le lys et la rose
+ Tour à tour ont soin d'embellir;
+ Un sein qui jamais ne repose,
+ Doux labyrinthe du désir.
+]
+
+[412: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.]
+
+[413: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[414: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[415: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[416: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[417: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742, 1743, _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[418: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec
+le duc de Richelieu_, 1790.]
+
+[419: Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux. Collection Leber.
+Bibliothèque de Rouen.]
+
+[420: Madame de Tencin écrivait au commencement d'octobre à Richelieu:
+«De Betz a un moyen pour faire à madame de la Tournelle 80,000 francs de
+rente, sa vie durant, sans qu'il en coûte rien au Roi; c'est en lui
+donnant le duché de Châteauroux qui est compris dans le bail des fermes,
+et qui ne diminuera pas d'un sou le bail, en le retranchant et en le
+donnant à madame de la Tournelle.»]
+
+[421: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[422: Les rentes du duché arrivaient fort à propos à madame de la
+Tournelle. Elle avait de grands besoins d'argent, depuis qu'elle était à
+la cour; elle s'était même, paraît-il, considérablement endettée. Il y
+avait bien des moyens, dit madame de Tencin, de lui faire avoir de
+l'argent, mais il fallait que le Roi fît au moins un _clin d'œil_, et ce
+clin d'œil, il ne le faisait pas. Puis la favorite était en garde contre
+les marchés compromettants, contre ces pots de vin dans lesquels
+Maurepas, qui la guettait, espérait lui prendre la main. Un moment des
+amis l'avaient abouchée avec un chevalier de Grille et un M. de Betz,
+mais il semble que la délicatesse de la favorite en matière d'argent
+avait fait rompre la négociation.]
+
+[423: Le cardinal de Tencin écrivait à Richelieu, à la date du 25
+janvier 1744: «Montmartel et Duverney ont aussi vu madame de
+Châteauroux... Le premier prendra soin de sa terre et de toutes ses
+affaires et lui donnera tant par mois ce qui pourrait bien aller à des
+mille livres. Elle n'a pas été d'avis qu'on demandât une augmentation du
+brevet de retenue.»]
+
+[424: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[425: L'original de ces lettres patentes dont un fragment est donné dans
+les _Mémoires de Maurepas_ et dont la publication intégrale existe dans
+de Luynes, est conservé aux Archives nationales, carton O/1 87.--Barbier
+disait en exagérant, je crois, un peu les choses: «Le Roi en même temps
+a formé une maison considérable à madame de la Tournelle... Cela se
+passera dans le grand à l'exemple de Louis XIV,... on parle pour elle à
+Versailles de l'appartement qu'avait feu madame la Duchesse et que le
+Roi lui donne des meubles superbes.»]
+
+[426: Richelieu n'avait encore eu comme récompense obtenue du temps de
+madame de Mailly «de l'obligation que lui avait Louis XV» que les
+premières entrées à Versailles. On sait qu'il y avait cinq espèces
+d'entrées chez le Roi: 1° les entrées familières; 2° celles des
+gentilshommes de la chambre; 3° les premières entrées; 4° les entrées de
+la Chambre, celles qu'on appelle des quatorze et qui sont proprement
+celles du cabinet; 5° les entrées de la Chambre. Donnons de ces entrées
+si recherchées, un brevet, le BREVET d'entrée pour M. de Soubise:
+«Aujourd'huy 16 février 1744, le Roy étant à Versailles, désirant donner
+à M. le prince de Soubise une nouvelle marque d'estime et de sa
+bienveillance, Sa Majesté lui a permis et permet d'entrer librement et à
+toutes heures qu'il voudra en tous les lieux de la Maison où Sa Majesté
+pourra être, voulant que les portes lui en soient ouvertes sans
+difficultés, conformément au présent brevet que pour assurance...»
+(Archives nationales. Lettres missives. Registre 0/1 88.)]
+
+[427: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[428: L'auteur de la _Vie privée de Richelieu_ dit avoir vu la lettre de
+Louis XV à Richelieu, où le Roi annonçait que la place du duc de
+Rochechouart avait été demandée par la _Princesse_ pour lui, et qu'à la
+cour on la lui avait déjà donnée; il ajoutait: «Et moi aussi, vous
+pouvez le lui dire de ma part.»]
+
+[429: Le vendredi, 14 février 1744, Richelieu prenait les entrées de la
+charge de premier gentilhomme de la Chambre, prêtant serment avant que
+le Roi allât à la messe. Il avait servi la veille le Roi à son coucher,
+il le servait le matin à son lever. Le vendredi 21 février, au petit
+couvert du Roi dans sa chambre, Richelieu servait Louis XV à table pour
+la première fois.]
+
+[430: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. IV.]
+
+[431: Après trois grossesses successives, la Tencin avait obtenu par le
+crédit de son frère un bref du pape qui résolvait ses vœux et lui
+permettait de vivre dans le monde avec le titre de chanoinesse.]
+
+[432: C'était elle qui était l'ordonnatrice de ces _Fêtes d'Adam_, de
+ces _Fêtes des Flagellants_, pour lesquelles la sœur du cardinal,
+recherchant dans les monuments du passé tous les détails de la débauche
+de tous les âges et de toutes les nations, mettait en scène les tableaux
+vivants du Plaisir des temps antiques et des temps modernes.]
+
+[433: _Mélanges historiques, satiriques et anecdotiques_, de M. B.
+Jourdain, Paris, 1807, t. II.]
+
+[434: On sait que c'était madame de Tencin qui, continuant la protection
+de mademoiselle de la Sablière à _sa ménagerie_, à _ses bêtes_, donnait
+au premier de l'an, à ses dîneurs deux aunes de velours pour le
+renouvellement de leurs culottes. Voir le salon de madame de Tencin dans
+_La Femme au_ XVIIIe _siècle_.]
+
+[435: _Mémoires de Marmontel_. Paris, 1804, t. I.--Madame de Tencin est
+l'auteur des _Malheurs de l'amour_, qu'on dit être une espèce
+d'autobiographie, et en collaboration avec d'Argental et Pont-de-Veyle,
+des _Mémoires du comte de Comminges_ et du _Siège de Calais_.]
+
+[436: Madame de Tencin n'avait seulement pas contre elle, le scandale de
+ses amours publiques avec le vieux Fontenelle et son neveu d'Argental,
+avec le cardinal Dubois, avec Dillon, colonel d'un régiment irlandais
+qui la rendit mère de deux enfants, avec le maréchal de Medavy qui lui
+succéda, avec d'Argenson, avec Camus Destouches, lieutenant-général
+d'artillerie, auquel quelques-uns attribuent la paternité de d'Alembert;
+il y avait encore contre elle le suicide du conseiller de la Frenaye
+qui, avant de se brûler la cervelle chez elle, l'accusait dans son
+testament de l'avoir dépouillé de tout son bien et la laissait même
+soupçonner d'être pour quelque chose dans la violence de sa mort. À la
+suite de cette mort arrivée le 6 avril 1726, madame de Tencin était
+arrêtée et conduite au Châtelet, où elle subissait un interrogatoire de
+quatre heures devant le cadavre de son amant. Son frère, le cardinal
+d'Embrun remuait ciel et terre pour ôter la connaissance de l'affaire à
+cette juridiction et grâce à l'appui du maréchal d'Uxelles, qui était
+alors l'amant de madame de Fériol, il obtenait un ordre pour faire
+transférer sa sœur à la Bastille avec la remise des papiers saisis à M.
+le Duc, premier ministre, et ensuite un arrêt qui renvoyait la
+connaissance de cette affaire au Grand Conseil. L'affaire instruite et
+jugée de nouveau au mois de juillet; la mémoire de la Frenaye était
+condamnée et son testament biffé, et la dame déchargée de l'accusation
+intentée contre elle. Et le 3 juillet elle sortait de la Bastille, pour
+rentrer dans sa maison de la rue Saint-Honoré, «ayant la tête aussi
+haute que si c'eût été une femme vertueuse.»]
+
+[437: _Journal historique de Barbier_, 1854, t. II.]
+
+[438: La clef de ses correspondances secrètes.]
+
+[439: «Pour prendre un peu de relâche dans des occupations si sérieuses,
+dit Bois-Jourdain, elle se délassait de temps en temps, sur son lit de
+repos, des fatigues de son cabinet; et sans se piquer autrement de
+constance, ni de délicatesse, elle partageait ses faveurs entre un
+certain nombre d'amis, dont elle traitait les uns par intérêt, les
+autres par estime, quelques-uns par caprice et d'autres par amour du
+plaisir.»--Disons ici que l'intérêt, quoi qu'on ait dit, semble n'avoir
+pas joué de rôle dans sa vie. Elle n'a jamais joui que d'un revenu
+très-modique, et les richesses, elle ne les voulait que pour son frère
+et encore comme un moyen de pouvoir et de domination.]
+
+[440: Le cardinal de Tencin avait eu dans sa jeunesse l'heureuse idée,
+pour attirer l'attention sur lui, de convertir Law, projet qui d'abord
+avait fait rire le Régent, mais auquel se rattachait bientôt le prince,
+en songeant que le protestantisme du financier pouvait nuire au succès
+de sa banque. La conversion de l'Écossais valait au convertisseur des
+actions qu'il avait l'esprit de changer en espèces à temps, en même
+temps qu'elle le faisait envoyer à Rome par Dubois auquel il obtenait le
+chapeau. Puis il devenait lui-même cardinal et archevêque de Lyon. En
+dépit de son billet à la princesse Borghèse: «Adieu, princesse, je vous
+aimerai toute ma vie et par de là, si tant est qu'il y ait un par de
+là,» le frère de madame de Tencin, jusqu'à ce qu'il fût appelé au
+ministère, jouait la dévotion, avait toujours son bréviaire sous son
+bras, et était soutenu par la maison d'Orléans, par madame de Chelles,
+_moine des pieds à la tête_, et toutes les _repenties_ de la régence
+dont il s'était fait en quelque sorte le prêcheur ordinaire. Avec cela
+il donnait deux dîners sans femmes par semaine: l'un aux ministres
+étrangers, l'autre aux gens de la cour, et faisait tous les soirs le
+piquet du Cardinal. Le duc de Luynes le peint comme un vieillard à la
+figure charmante, à la conversation toute aimable, au tour d'esprit
+caressant, insinuant. Bernis dans ses Mémoires déclare qu'il n'y avait
+personne pour tirer autant de parti d'un sourire qui avait l'air d'être
+fin, ou d'un silence réfléchi.]
+
+[441: Madame de Tencin engage quelque part Richelieu à ne point se
+brouiller avec d'Ayen à propos de madame de Boufflers «qui n'est point
+une femme sûre surtout quand elle a du vin dans la tête».]
+
+[442: Dans une lettre à la date du 3 janvier 1742, madame de Tencin dit:
+«Madame de la Tournelle a fait ses visites du jour de l'an avec mesdames
+de Boufflers et de Luxembourg. Elles lui proposèrent en passant devant
+la porte de mon frère de s'y faire inscrire. Madame de la Tournelle
+refusa. Elles insistèrent et ne purent la déterminer: elle dit qu'elle
+ne le connaissait point. Or, vous remarquerez qu'elle a dîné chez lui
+dans un voyage qu'il fit à Paris avant d'être cardinal.» Madame de
+Tencin dit dans une autre lettre: «Madame de la Tournelle et mon frère
+se sont conduits comme la bienséance le demandoit; ils se sont fait
+quelques politesses réciproques et ne sont pas allés plus loin...» Au
+fond il y eut pendant assez longtemps du froid entre le cardinal et la
+favorite à laquelle Belle-Isle avait persuadé, dit la _Chronique du
+règne de Louis XV_, que le cardinal avait blâmé ses rapports avec le Roi
+de France.]
+
+[443: Cette répulsion pour madame de Tencin existait surtout au plus
+haut degré chez le Roi; D'Argenson écrit quelque part: «Il lui venait la
+_peau de poule_ quand on lui parlait de madame de Tencin.»]
+
+[444: Rien n'avait égalé l'indifférence ou au moins l'indolence de Louis
+XV lors de la bataille de Dettingen, cette bataille où le duc de
+Rochechouart, les marquis de Fleury et de Sabran, les comtes d'Estrades
+et de Rostaing furent tués, où le prince de Dombes, le duc d'Ayen, le
+comte d'Eu, le duc d'Harcourt, Beuvron, le duc de Boufflers furent
+blessés, et où pour la première fois, depuis qu'elle existait, la maison
+du Roi perdit deux étendards.]
+
+[445: _Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d'État et de
+madame de Tencin sa sœur, avec le duc de Richelieu, sur les intrigues de
+la cour de France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la
+faveur de mesdames de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de
+Châteauroux et de Pompadour_. En un seul volume in-8 de 400 pages,
+1790.--Ce livre, un des plus rares du XVIIIe siècle, et dont, par
+parenthèse, l'exemplaire de la Bibliothèque nationale est incomplet, et
+dont l'exemplaire que je possède provient de la bibliothèque du
+malheureux Maximilien de Bavière, ne doit pas être confondu avec les
+fausses correspondances de madame Gacon-Dufour et autres. Cette
+correspondance dont on attribue quelquefois la publication à de La Borde
+et à Soulavie, est due presque entièrement aux soins de Benjamin de La
+Borde: le volume contenant 385 pages et Soulavie n'ayant été chargé de
+la collation de l'édition qu'à partir de la page 369. Cette
+correspondance a été imprimée incontestablement sur des originaux
+confiés à M. de La Borde par Richelieu, peut-être pas avec toute la
+fidélité réclamée aujourd'hui, mais telles qu'elles sont, ces lettres
+apportent pour l'histoire des sœurs de Nesle, un document, que
+j'hésiterais à citer textuellement jusqu'à la retrouvaille des
+originaux, mais qui ne peut manquer d'être employé et produit dans son
+esprit. Un petit nombre des lettres de madame de Tencin publiées dans le
+volume de Benjamin de La Borde ont été reproduites en 1793 dans le
+second volume de la _Vie privée de Richelieu_, et en 1823 dans un autre
+recueil qui a un caractère plus sérieux: _les Lettres de madame de
+Villars, de Lafayette, de Tencin_, Chaumerot jeune, 1823. À la fin du
+volume se trouve une clef. _La guimbarde_, _Lesperoux_, _les robes
+brodées_; c'est le Roi. _Les gouttes du général_; c'est madame de la
+Tournelle. _Helvétius_, _le géomètre_; c'est Richelieu. _Mademoiselle
+Sauveur_; c'est le cardinal Fleury. _Le cuisinier_; c'est d'Argenson,
+etc.]
+
+[446: _Fragment des Mémoires de madame la duchesse de Brancas_, publié
+dans les lettres de Lauraguais à madame ***. Paris, Buisson, an
+X.--_Portraits et caractères de personnages distingués de la fin du_
+XVIIIe _siècle_, par Senac de Meilhan. Dentu, 1813.]
+
+[447: Le duc de Luynes peint le maréchal de Noailles comme un grand
+vieillard de soixante-cinq ans, au visage aimable. Retiré et enfermé
+chez lui depuis des années il vivait dans la plus grande dévotion, une
+dévotion qui allait jusqu'à se faire dire l'office des morts, couvert
+d'un drap mortuaire pour l'expiation de ses péchés. Il savait beaucoup
+de choses, mais assez superficiellement. Avec cela du brillant dans la
+conversation, beaucoup de badinage dans l'esprit, de la singularité dans
+l'imagination, des conceptions militaires et l'art de parler au soldat.
+
+D'Argenson qui ne flatte pas ses contemporains dit du maréchal que
+«c'est un fol et un hypocrite, un bonhomme un peu _bilboquet_, un brave
+avantageux, une imagination déréglée conduite par un follet indécent et
+malin, une cervelle hantée par des songes de la nuit, un _noctambule_.»
+
+Quant à Saint-Simon, on sait qu'il était l'ennemi personnel du maréchal,
+et qu'il l'a peint beaucoup trop en noir.]
+
+[448: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--_Mémoires du maréchal duc de
+Richelieu_, t. VI.--_Mémoires du comte de Maurepas_, t. IV.]
+
+[449: Là, dans cette conférence entre la mère et le fils, étaient sans
+doute préparés les événements qui devaient éclater à la veille du départ
+du Roi pour l'armée: la disgrâce d'Amelot, l'espèce d'exil à Lyon de
+Tencin qu'on rendait responsable de la malheureuse tentative de Stuart,
+l'envoi en province de Maurepas sous le prétexte d'une inspection des
+ports; seul d'Argenson, le ministre de la guerre, qui appartenait au
+parti de la favorite et des Noailles, devait suivre le Roi.]
+
+[450: _Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV_, par
+Barbier, 1849, t. II.]
+
+[451: Au maréchal qui implorait la présence du Roi, et le suppliait de
+voir ses troupes, de visiter ses frontières que le Roi son bisaïeul
+avait presque entièrement examinées à l'âge de seize ans, Louis XV qui
+rêvait une action, une bataille, répondait que la seule visite de ses
+frontières ne lui convenait nullement dans ce moment.]
+
+[452: À propos de cette soirée à l'Opéra, qui eut lieu le 3 janvier
+1744, le commissaire de police Narbonne écrit: «Bien des personnes
+disent que le Roi ne devrait pas mener sa maîtresse avec ses filles.»
+Narbonne raconte que, à un mois de là (le 9 février), le Roi se rendait
+avec les deux sœurs, le duc d'Ayen, le comte de Noailles, déguisés de
+manière à n'être pas reconnus, dans le bal public du _Cabaret Royal_,
+bal dont l'entrée était de trois livres, et qui avait été fondé par
+Cosson, le valet de chambre du comte de Noailles. Le Roi en sortait
+bientôt en disant: «Voilà un vilain bal!»]
+
+[453: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[454: Il n'y avait même jamais eu de surintendante d'une dauphine en
+France; madame de Montespan était surintendante de la Reine.]
+
+[455: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[456: Madame de Rottembourg qui avait dans les veines du sang de sa
+mère, semble s'être fatiguée vite de la vie de couvent. Le marquis
+d'Argenson donne cette anecdote sur son compte: «Fargis a fait la
+cérémonie de marier deux couples d'amants mariés ailleurs. C'était au
+camp de Compiègne où M. le duc de Biron commande. Madame de Rottembourg
+et la duchesse de Vaujour l'y sont venus voir. On a bu et on a dit que
+leur fréquentation était illégitime. On a habillé Fargis en pontife; on
+lui a fait une mitre de carton; il a béni les prétendus mariés, puis il
+a mis au lit M. de Biron avec madame de Rottembourg, et M. de Bissy avec
+la duchesse de Vaujour.»]
+
+[457: Frédéric II, dans l'_Histoire de mon temps_, vol. III chap. IV,
+dit: «Le baron de Chambrier, depuis vingt ans ministre de Prusse à la
+cour de Versailles, étant âgé, et n'ayant pas assez de liaisons avec les
+gens en place pour se servir auprès du Roi de leur crédit, avait,
+d'ailleurs, peu traité de grandes choses, et était scrupuleusement
+circonspect. Cela fit juger au Roi qu'il fallait envoyer quelqu'un à
+cette cour qui fût plus délié, plus actif, pour savoir à quoi s'en tenir
+avec elle. Son choix tomba sur le comte de Rottembourg. En 1740, il
+avait passé du service de France à celui de Prusse; il était apparenté
+avec tout ce qu'il y avait de plus illustre à la cour: il pouvait par
+ces voies se procurer des connaissances qui auraient échappé à d'autres
+et, par conséquent, informer le Roi de la façon de penser de Louis XV,
+de ses ministres, de ses maîtresses; car il fallait une boussole pour
+s'orienter. Le trop grand feu du comte de Rottembourg pouvait se
+tempérer par le flegme de M. de Chambrier: tous deux pouvaient rendre
+des services utiles à l'État. Le comte de Rottembourg partit donc pour
+Versailles. Il fit faire ses premières insinuations par Richelieu et par
+la duchesse de Châteauroux.» Et le récit de Frédéric est confirmé par
+Flassan dans son _Histoire de la Diplomatie Française_, t. V, où il
+répète les expressions du Roi de Prusse disant que Rottembourg fit faire
+les premières insinuations d'alliance par le maréchal de Richelieu et la
+duchesse de Châteauroux.]
+
+[458: La coopération de Frédéric n'était pas aussi désintéressée qu'elle
+apparaît dans le récit fait par Richelieu à Besenval. Avant de partir de
+Berlin, Rottembourg, étant venu sonder Valori, sur les dispositions du
+ministère français à l'égard du Roi de Prusse, l'avait prévenu qu'il
+fallait du grain à son oiseau, ajoutant: «Qu'est-ce que vous voulez lui
+donner?» (_Mémoires et négociations du marquis de Valori, ambassadeur de
+France à la cour de Berlin_, Paris, 1820. T. I.]
+
+[459: _Mémoires du baron de Besenval._ Baudouin frères, 1821. T. I.]
+
+[460: Quand la présence de Rottembourg fut connue à Paris, il fit
+habilement répandre le bruit qu'il n'était chargé d'aucune négociation,
+mais qu'il était venu pour se faire soigner de la blessure qu'il avait
+reçue à la bataille de Molivitz.]
+
+[461: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec
+le duc de Richelieu_, 1790.]
+
+[462: Le maréchal de Belle-Isle, alors en disgrâce, mais qui disait que
+la faveur d'un homme comme lui repoussait comme la barbe, et pour
+lequel, nous l'avons dit, Frédéric avait la plus grande estime, était le
+collaborateur de Rottembourg dans le projet du traité.]
+
+[463: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec
+le duc de Richelieu_, 1790.--Flassan, dans son _Histoire de la
+Diplomatie française_ dit que le traité fut signé le 5 juin.]
+
+[464: D'Argenson dit que Rottembourg venu en France pour traiter
+secrètement de la nouvelle alliance du Roi de Prusse, demanda dans ses
+entrevues avec la duchesse et Richelieu, comme condition du traité de
+juin 1744, le renvoi d'Amelot et que cela s'exécuta deux jours après.]
+
+[465: Richelieu poussa très-vivement au renvoi du ministre, disant que
+faire chasser Amelot, c'était toujours _crever un œil à Maurepas.]
+
+[466: _Chronique du règne de Louis XV_. _Revue rétrospective_, t.
+V.--Aux Archives nationales, dans les _Monuments historiques_, carton K,
+138, existe un long mémoire manuscrit sur l'administration d'Amelot qui
+se termine triomphalement par ces lignes: «Si l'on rapproche et le peu
+de durée de son ministère (1737-1744) qui ne fut que de sept ans, et la
+multitude et l'importance des révolutions qu'il dirigea, on conviendra
+qu'il étoit difficile d'exécuter de si vastes projets en si peu de
+temps. Reculer nos frontières et ajouter une province au Royaume, donner
+des états à un Roi détrôné, placer sur le premier trône du monde un
+prince faible, sans argent et presque sans armée, assurer au légitime
+possesseur une succession disputée par des puissances redoutables,
+rétablir la paix entre trois empires, soumettre à une république
+orgueilleuse des insulaires jusqu'alors indomptables, abaisser du moins
+pour un temps la maison d'Autriche, et mettre, pour ainsi dire, la
+dernière main à l'ouvrage de Richelieu...»]
+
+[467: C'était de lui dont Louis XV parlait, décidé qu'il était déjà à
+reprendre la direction de la politique étrangère.]
+
+[468: _Correspondance de Louis XV avec le maréchal de Noailles_, par C.
+Rousset, Didier, 1869. Introduction.]
+
+[469: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[470: _Mémoires de d'Argenson_, t. IV.--Barbier rapporte un bruit qui
+courait à Paris sur la cause de la démission d'Amelot: «On dit à
+présent, comme chose sûre, que le déplacement d'Amelot vient de ce que
+le Roi de Prusse avant de nous abandonner en Bohême, ce qui a passé pour
+trahison, avait écrit au Roi trois lettres que le cardinal Fleury avoit
+reçues et tenues secrètes et dont il avoit défendu à M. Amelot de parler
+au Roi, et que le Roi de Prusse, piqué de ne pas recevoir de réponse,
+avait pris son parti. Cela s'est découvert. Le comte de Rottembourg,
+envoyé extraordinaire du Roi de Prusse, en a montré au Roi les copies.
+M. Amelot a été obligé de convenir du fait, et que, sur ses excuses, le
+Roi lui a demandé de qui il était ministre, du Cardinal ou de lui.»
+Amelot sortait du ministère fort pauvre, n'ayant que 1,000 écus de rente
+et 18,000 de sa femme; il avait dépensé 30,000 livres de rente qu'il
+devait avoir à la mort de son père pour faire honneur à l'état de
+ministre.--Au fond, cette démission d'Amelot effrayait tous les
+ministres et le comte d'Argenson disait au marquis: «Croyez que ceci est
+la destruction du ministère; que ce sont les cabinets, les Noailles, M.
+de Richelieu et la maîtresse qui veulent nous détruire pour régner, et
+ils nous traitent comme vous voyez.»]
+
+[471: Le duc de Luynes nous apprend qu'après la mort de madame de
+Châteauroux, Frédéric fit demander par M. de Courten le portrait de la
+favorite à d'Argenson qui le lui envoya.]
+
+[472: _Œuvres de Frédéric II_. Berlin, Decker, 1854. T. XXV, p. 562.]
+
+[473: _Œuvres de Frédéric_. Berlin, Decker, 1854, P. 561.]
+
+[474: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux adressées au
+maréchal de Noailles. Bibliothèque nationale, département des manuscrits
+(_Supp. français_ 1234. _Recueil de lettres autographes du dix-huitième
+siècle_). Cette correspondance, publiée pour la première fois par nous
+dans les _Maîtresses de Louis XV_, on la retrouvera ici dans le corps du
+volume et dans l'appendice.]
+
+[475: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C.
+Rousset. Didier, 1869. T. I.--La lettre est datée du 11 septembre 1743.]
+
+[476: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux au maréchal de
+Noailles. Bibliothèque nationale, département des manuscrits(_Supp.
+français_ n° 1234).]
+
+[477: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C.
+Rousset, t. II.]
+
+[478: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[479: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C.
+Rousset. Didier, 1869. T. II.]
+
+[480: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Pierre Narbonne, le premier
+commissaire de police de Versailles, nous a laissé un curieux récit de
+ce départ d'un Roi de France pour la guerre. Je le donne ici en note:
+
+«Le Roi partit de Versailles pour se rendre à l'armée de Flandre, le
+dimanche 3 mai, à trois heures un quart du matin. Il sortit de sa
+chambre pour aller à la chapelle faire sa prière et adorer le
+Saint-Sacrement. Il descendit par le petit escalier de la chapelle et
+monta dans une calèche avec le duc d'Ayen, fils de M. le maréchal de
+Noailles, faisant les fonctions de capitaine des gardes, le marquis de
+Beringhen, premier écuyer, et le marquis de Meuse.
+
+«L'escorte était composée d'officiers aux gardes et de vingt gardes.
+
+«La chaise de poste du Roi suivait. Il y avait dans le coffre de cette
+voiture deux millions en or.
+
+«Venaient ensuite une cantine et un fourgon sur lequel il y avait des
+roues, cordages, essieux et autres ustensiles pour servir au besoin.
+
+«Sur les quatre heures, le Roi fut rencontré à Sèvres suivi de sa chaise
+de poste, dans laquelle il n'y avait personne, et de onze autres
+chaises. Il passa à la Muette ou il entendit la messe et en partit pour
+aller droit à Péronne, à 31 lieues de Paris, où il doit rester jusqu'au
+mardi 5 mai.
+
+«Sa Majesté, qui devait partir incognito et n'emmener personne, a changé
+d'opinion.
+
+«Le reste de sa maison militaire comme gardes du corps, gendarmes,
+chevau-légers et mousquetaires, quatre-vingts suisses, gardes de la
+porte, la prévôté de l'hôtel, vingt-quatre pages de la grande et petite
+écurie, vingt-quatre valets de pied, ont ordre de partir depuis le lundi
+4 jusqu'au samedi 9 mai. Il y aura aussi un détachement de la bouche et
+autres offices du Roi.
+
+«On dit que les bureaux de la guerre se tiendront à Lille.
+
+«M. d'Argenson, ministre de la guerre, était parti dès la veille du
+départ du Roi.
+
+ * * * * *
+
+«La veille de son départ (2 mai), le Roi écrivit une lettre à Mgr
+l'Archevêque de Paris pour ordonner des prières publiques et pour
+demander à Dieu la prospérité de ses armes.
+
+«Le 3 mai parut un mandement de Mgr l'Archevêque, portant que l'on
+ferait des prières de quarante heures qui commenceraient à Paris le 6
+mai et continueraient les deux jours suivants, et que jusqu'au retour du
+Roi, on ferait des processions les dimanches et fêtes entre vêpres et
+complies.
+
+«Les prières de quarante heures commencèrent à Versailles, le dimanche
+10 mai. La Reine vint à la grand'messe, puis à vêpres et au salut avec
+Mgr le Dauphin et Mesdames de France. Le lundi et le mardi, la Reine
+vint seule au salut; le mardi, elle suivit avec toutes ses dames la
+procession derrière le Saint-Sacrement.»]
+
+[481: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.]
+
+[482: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C.
+Rousset. Introduction.]
+
+[483: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[484: Le Roi abandonnait la campagne commencée pour aller recevoir sa
+maîtresse à Lille et tout en écrivant au maréchal de Noailles:
+«Quoiqu'il fasse très-beau et bon ici, je suis tout prêt à partir
+aussitôt que ma présence pourra être de la plus petite utilité...» Louis
+XV ne se pressait pas de retourner au siège.]
+
+[485: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]
+
+[486: _Mémoires de d'Argenson_. Édition de Renouard, t. IV.--La nouvelle
+est donnée par d'Argenson à la date du 5 mai; aussi ne faut-il regarder
+la lettre de la duchesse datée du 11 mai, que je donne dans l'appendice,
+et où elle se lamente d'être menacée de ne pas voir le Roi pendant cinq
+mois, que comme un moyen d'intéresser à son départ le maréchal de
+Noailles. Du reste, il n'est pas impossible que l'appel par le Roi de sa
+maîtresse, qui devait presque aussitôt son départ se rendre de Plaisance
+à Séchelles et de Séchelles à Lille, ait été retardé par des causes
+inconnues. Il avait été question au mois d'avril d'un mode de
+rapprochement abandonné depuis. La duchesse devait aller prendre les
+eaux à Saint-Amand, et la comtesse de Toulouse avait envoyé plusieurs
+chariots pour meubler un de ses châteaux de la Flandre, où la maîtresse
+de Louis XV aurait été à portée du camp et du quartier du Roi.]
+
+[487: Richelieu, usant de son ascendant sur son ancienne maîtresse,
+l'avait décidée à ce voyage dans l'intention de donner un illustre
+cortège à la duchesse.]
+
+[488: Madame de Châteauroux avait une certaine inquiétude de ce voyage
+de la vieille princesse, d'après les secrets motifs que les bruits de la
+cour et les communications de madame de Tencin prêtaient à ce voyage.
+Suivant une lettre de Mademoiselle écrite à M. de Langeron, un objet qui
+tenait plus à cœur à la princesse de Conti, que la chute de son gendre
+et la grossesse de sa fille, était un renversement du ministère suivi du
+retour de Chauvelin. On lui attribuait encore la pensée de donner sa
+fille au Roi pendant l'absence de la duchesse de Châteauroux.]
+
+[489: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux._ Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[490: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--«Madame de Flavacourt, sœur
+de madame de Châteauroux, dit d'Argenson à la date du mois d'avril,
+belle, mais fausse, avec peu d'esprit ni de naturel, a été lorgnée par
+le Roi et y a répondu; il a été question d'un marché à l'imitation de sa
+sœur. Elle a voulu pour première condition que l'on renvoyât sa sœur, le
+Roi a craint que cela donnât une nouvelle scène au public et les grands
+frais d'une maîtresse nouvelle déclarée, de sorte que la première
+personne à qui il a été le dire c'est à madame de Châteauroux. Sur quoi
+elle a dit: _Sire, vous me chasserez, si vous voulez, mais je commence
+par vous demander ou que cela soit sur-le-champ, ou que ma sœur le
+soit_; et sur cela il a été déclaré que ladite sœur de Flavacourt ne
+serait plus des cabinets, ni de la Muette, ni de Choisy.]
+
+[491: «Je crois aussi que M. de la Rochefoucauld mettra le peu qu'il
+sait en usage pour faire réussir la Flavacourt. Elle est très-engraissée
+et, par conséquent, embellie. Elle paraît de la plus grande gaieté. La
+Reine l'accable de caresses. Tout cela marque du moins des espérances.»]
+
+[492: La préférence donnée par le Dauphin à la figure de madame de Muy,
+la plus laide de toute la cour, sur la figure de madame de Flavacourt,
+amusait un moment tout Versailles.]
+
+[493: Dans une lettre du 19 juin 1744 adressée à Richelieu, madame de
+Tencin écrit: «... Voici dans la plus grande exactitude tout ce qui
+s'est passé à ce sujet. On vient de dire à mon frère, de la part de
+l'homme que vous savez, que la Flavacourt écrivoit au Roi, que les
+lettres étoient sous l'enveloppe de Lebel, que comme les lettres étoient
+adressées au Roi, on n'avoit osé les décacheter, mais qu'on connoissoit
+le caractère. La chose nous parut si importante que nous ne nous tînmes
+pas à ce premier avis. On renvoya celui qui l'avoit donné faire de
+nouvelles questions; on le pria de bien examiner la chose, il répondit:
+qu'il ne pouvoit s'y méprendre, qu'il connoissoit parfaitement le
+caractère des trois sœurs et leur cachet (je vous rapporte ses propres
+termes); qu'il étoit sûr que les lettres pour le Roi adressées à Lebel
+étoient de madame de Flavacourt; qu'il y en avoit eu de Versailles et de
+Paris et qu'à vue de pays il pouvoit y en avoir dix ou douze depuis ce
+premier avis... Voilà l'homme qui vient encore de voir celui qui a vu
+les lettres et qui lui avoit dit de la part de mon frère qu'il s'étoit
+trompé, et que madame de Flavacourt n'avoit point écrit: il a soutenu
+qu'il ne s'étoit pas trompé, qu'il était sûr de ce qu'il avoit dit...»]
+
+[494: «... Je parle d'abord de la lettre de madame de Lauraguais, et
+puis de quelque chose de plus intéressant, c'est d'une conversation de
+la Reine et de madame de Flavacourt. La Reine lui a dit que le Roi
+l'avait lorgnée à son souper. Elle ajouta qu'elle n'avoit pas de
+meilleure amie qu'elle, et qu'elle voulait être sa confidente. La
+Flavacourt répondit qu'elle lui diroit tout; que, si la chose arrivoit,
+elle ne se livreroit que par crainte, n'ayant aucun goût pour le Roi;
+mais qu'elle ne vouloit pas être chassée de la cour et se trouver encore
+dans la nécessité de vivre avec son mari.»]
+
+[495: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[496: _Ibid._--_Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t.
+VI.]
+
+[497: Le samedi 16 mai la princesse de Conti demandait à la Reine une
+audience dans laquelle elle lui faisait part du projet de son voyage,
+lui en expliquant les motifs, lui demandant son agrément. La Reine qui
+désapprouvait fort le voyage, lui disait fort honnêtement que cela ne la
+regardait en aucune manière et que la princesse n'avait besoin d'aucun
+agrément. Là-dessus la princesse de Conti faisait allusion aux discours
+qu'on tenait dans le public, déclarait qu'ils n'avaient aucun fondement,
+et qu'elle ne menait point avec elle mesdames de Châteauroux et de
+Lauraguais, ajoutant, qu'il n'y avait eu aucune proposition faite de sa
+part, ni de celle de ces dames, ni rien de concerté ensemble. Les deux
+princesses partaient le 29 mai, laissant le public assez étonné de ne
+pas voir les deux sœurs profiter de leur départ pour se rendre en
+Flandre.]
+
+[498: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t VII.]
+
+[499: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[500: Madame de Rubempré étant allée, la veille du départ de ces dames,
+coucher à Plaisance, elles lui proposèrent de l'emmener avec elles en
+Flandre; l'arrangement ne put se faire sur-le-champ, mais madame de
+Rubempré promit d'y aller, et, dit de Luynes, elle est partie ou part
+ces jours-ci.]
+
+[501: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[502: De Meuse n'était que malade. Il jouera bientôt un rôle dans la
+maladie de Metz, un rôle de dévouement pour la femme, qui dans les
+premiers temps de sa faveur ne pouvait le souffrir, mais semble, à
+l'heure présente, être prise d'un commencement d'attachement pour le
+vieux familier de Louis XV.]
+
+[503: Les frères Salles, hommes d'affaires auxquels s'intéresse la
+duchesse de Châteauroux, et dont parle très-souvent madame de Tencin
+dans ses lettres.]
+
+[504: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux_. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[505: Le maréchal de Coigny commit de grandes fautes dans cette affaire.
+Il laissa passer par surprise une armée de 60,000 hommes sur quatre
+points différents, et ne l'apprit que le lendemain au soir. M. de Coigny
+était âgé et atteint d'une rétention d'urine.]
+
+[506: Le Roi quittait Dunkerque le 19 juillet.--Louis XV part en lançant
+cette phrase qui promettait: «Je sais me passer d'équipage, et, s'il le
+faut, l'épaule de mouton des lieutenants d'infanterie me nourrira
+parfaitement.»]
+
+[507: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[508: En mourant, la duchesse de Châteauroux dira qu'elle a été
+empoisonnée dans une médecine à Reims.]
+
+[509: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[510: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. VIII.--«La maison
+habitée par la duchesse de Châteauroux était la maison abbatiale du
+premier président. Il y eut trois galeries en planches de faites dont la
+troisième sur la rue scandalisa le peuple, l'usage en étant bien
+marqué.» (_Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.)]
+
+[511: La _Remarquable histoire de la vie de la défunte Anne-Marie de
+Mailly, duchesse de Châteauroux_... publiée en allemand en 1746, parle
+d'un assez bizarre cadeau offert par les juifs de Metz au Roi, qui en
+fit hommage à la duchesse de Châteauroux. «Ils firent faire, dit
+l'écrivain allemand, un précieux melon en or et l'offrirent au Roi. La
+tige de ce melon était garnie de diamants, et l'intérieur au lieu de
+pépins était rempli de petits diamants et de pierres précieuses. La
+valeur de cet objet fut estimée à dix mille pistoles. Le Roi accepta
+gracieusement ce cadeau qu'il ne crut pouvoir mieux utiliser qu'en le
+donnant à la duchesse de Châteauroux qui trouva ce don fort agréable.»]
+
+[512: Cette maladie de Metz sauvait le prince Charles dont l'armée
+allait être prise ou détruite. Le maréchal de Noailles qui écrivait au
+Roi, de Schelestadt à la date du 9 août: «Je suis dans une véritable
+inquiétude de savoir Votre Majesté incommodée et d'être hors de portée
+de savoir de ses nouvelles à tous moments... Mon tendre et inviolable
+attachement pour la personne de Sa Majesté ne me laissera aucune
+tranquillité que je ne la sache entièrement rétablie»; le maréchal de
+Noailles, le vieux courtisan, aura, tout le temps que la vie du maître
+est en danger, l'attention si bien tournée vers la chambre du Roi, et sa
+vigilance se trouvera tellement distraite des mouvements de l'ennemi par
+la lutte du parti de la Tournelle et du parti des princes du sang, que
+lorsqu'il combinera son mouvement d'enveloppement, le prince Charles
+aura déjà passé le Rhin, _à la barbe_ de l'armée française, et marchera
+par la Souabe sur la Bohême menacée. Le maréchal n'aura que le
+très-médiocre avantage de battre dans deux combats, une arrière-garde
+sacrifiée à dessein. Sur cette faute militaire, l'envoyé prussien, M. de
+Schmettau, éclatait en reproches contre l'ami de la _ritournelle_,
+contre le maréchal de la maîtresse chassée, si bien qu'un moment on le
+faisait responsable de l'atteinte portée à la vie du Roi par ce voyage
+de Dunkerque à Metz entrepris par son conseil, sous l'influence mortelle
+de chaleurs caniculaires. Dans ces circonstances, le maréchal demandait
+une entrevue au Roi qui lui répondait cette lettre amicale où l'on peut
+voir au fond un congé donné à l'homme de guerre: «Metz, ce 30 août
+1744.--Je serai ravi de vous revoir, monsieur le maréchal, vous me
+trouverez avec bien de la peine à revenir, il est bien vrai que c'est de
+la porte de la mort. Ce n'a pas été sans regret que j'ai appris
+l'affaire du Rhin, mais la volonté de Dieu n'était pas que j'y fusse, et
+je m'y suis soumis de bon cœur, car il est vrai qu'il est le maître de
+toutes choses, mais un bon maître. En voilà assez, je crois, pour une
+première fois.» La petite cour de Metz était dans l'attente de
+l'entrevue. Le maréchal se rendait chez le Roi sur les huit heures, Sa
+Majesté jouait, le maréchal mettait un genou en terre et lui baisait la
+main avec effusion, le Roi lui disait: «Vous voyez, monsieur le
+maréchal, un ressuscité,» et il n'était question de rien de particulier.
+Depuis cette visite, dix jours se passaient sans que le maréchal pût
+travailler avec le Roi; et il voyait, lui, le général en chef de l'armée
+d'Alsace, les troupes menées au siége de Fribourg par le maréchal de
+Coigny, et quand il demandait au Roi s'il aurait l'honneur de
+l'accompagner, Louis XV lui disait assez sèchement: «Comme vous
+voudrez.»]
+
+[513: Le bruit courut que, cette nuit, Richelieu avait enfermé le Roi
+avec les deux sœurs.]
+
+[514: Pendant la convalescence de Louis XV, la Peyronie interrogé par le
+duc de Luynes sur ce qu'il pensait de la maladie du Roi, lui répondit:
+«que le Roi, dans l'état ordinaire de bonne santé, étoit dans l'usage
+d'aller deux fois par jour à la garde-robe et abondamment; que plusieurs
+jours avant, continuant à toujours manger de même, il n'alloit plus que
+rarement et que peu à la fois, ce qui avoit formé un amas considérable
+de matières qui avoient reflué dans le sang; qu'outre cela il croyoit
+qu'il avoit eu un coup de soleil, ce qui paroissoit démontré par une
+douleur fixe qu'il avoit dans un côté de la tête, et très-vive que le
+Roi a eue pendant toute sa maladie, ce qui donnoit avec raison les plus
+grands sujets d'inquiétude. La Peyronie m'a ajouté qu'à ces deux
+accidents il croyoit qu'il s'étoit joint un peu de fièvre maligne, qui
+cependant n'étoit pas accompagnée de tous les symptômes ordinaires de
+cette fièvre.»]
+
+[515: Il n'y avait à Metz de princes du sang que le duc de Chartres, le
+comte de Clermont, le duc de Penthièvre, et encore ce dernier,
+convalescent de la petite vérole, ne pouvait-il sortir de sa chambre.]
+
+[516: À quelques temps de là on chantait à Paris sur l'air des _Pendus_
+une chanson faite sur leur confrère par des médecins.
+
+ Or, écoutez petits et grands,
+ L'histoire du chef des merlans,
+ Qui s'est joué, l'infâme traître,
+ Des jours de son Roi, de son maître,
+ Et faillit à nous perdre tous
+ Pour complaire à madame Enroux.
+]
+
+[517: Malgré le désir qu'avait le Roi d'avoir les soins de Dumoulin
+qu'il avait demandé dès le 9, malgré l'impatience de son arrivée, ce ne
+fut que le 13 qu'on lui envoyait un courrier et il n'arrivait à Metz que
+le dimanche 16.]
+
+[518: _Fragment des Mémoires de madame la duchesse de Brancas_. Lettres
+de Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802.]
+
+[519: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[520: _Ibid._, t. VI.]
+
+[521: D'après la _Vie privée de Louis XV_ qui l'a emprunté aux _Amours
+de Zeokinizul roi des Kofirans_, le comte de Clermont aurait enfoncé le
+battant de la porte d'un coup de pied, en adressant à Richelieu: «Quoi!
+un valet tel que toi, refusera la porte au plus proche parent de ton
+maître!»]
+
+[522: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[523: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]
+
+[524: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. VIII.--Dans le récit
+de la maladie de Metz où Soulavie tire tous ces détails du duc de
+Luynes, il ne raconte pas cette conférence entre la favorite et le P.
+Pérusseau d'après les mémoires du duc. Le courtisan chroniqueur dit en
+effet seulement ceci: «On prétend que le mardi ou le mercredi, madame de
+Châteauroux et M. de Richelieu voyant le danger où étoit le Roi, avoient
+parlé au P. Pérusseau pour tâcher d'user de ménagement pour elle, s'il
+étoit question de confession, madame de Châteauroux lui ayant donné
+parole positive qu'elle ne rentreroit plus dans la chambre du Roi
+pendant sa maladie et qu'elle ne reverroit jamais le Roi qu'en qualité
+d'amie. Je ne suis point du tout certain de ce fait. On ajoute que la
+proposition ne fut point agréée par le P. Pérusseau, et cela est aisé à
+croire.»]
+
+[525: Le 11, la Peyronie avait parlé à M. de Soissons du danger où se
+trouvait le Roi, mais le mercredi, quoique l'état fût aggravé, il lui
+disait que rien ne pressait.]
+
+[526: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie. Buisson.
+1793, t. VI.]
+
+[527: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[528: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--_Mémoires du maréchal duc de
+Richelieu_, par Soulavie. Buisson, 1793.--Presque aussitôt l'expulsion
+des deux sœurs, M. de Soissons donnait l'ordre, malgré la solennité de
+la fête du lendemain, de détruire la galerie qui conduisait madame de
+Châteauroux chez le Roi, et cette destruction fut menée avec tant de
+diligence que le samedi à l'heure que tout le monde se réveilla, il n'y
+avait plus vestige de galerie. «Les bois, dit de Luynes, étoient
+enlevés, les murs reblanchis, de manière que ceux qui l'avoient vue la
+veille et les jours précédents pouvoient croire s'être trompés.» Devant
+le pouvoir pris par M. de Soissons sur l'esprit du Roi la valetaille
+murmurait: «Notre bon maître va donner à présent son royaume à M. de
+Fitz-James, s'il le lui demande pour son salut.»]
+
+[529: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--Bouillon écrivait aussitôt à
+la Reine, il lui disait: que son respect et son attachement pour elle,
+et le devoir de sa charge ne lui permettaient pas de lui laisser ignorer
+l'état où se trouvait le Roi, que la nuit avait été fâcheuse, la matinée
+peu consolante, que le Roi avait eu des agitations si violentes pendant
+la messe qu'il avait demandé aussitôt le Père Pérusseau, qu'il s'était
+confessé avec beaucoup d'édification, qu'il devait recevoir le viatique
+le soir de ce même jour. Avec la lettre de Bouillon, arrivait un
+courrier de d'Argenson qui disait à peu près les mêmes choses que le
+chambellan du Roi, et annonçait à Marie Leczinska que Louis XV trouvait
+bon que la Reine s'avançât jusqu'à Lunéville, M. le Dauphin et Mesdames
+jusqu'à Châlons. Le lendemain, la Reine partait à sept heures du matin
+pour Metz, où elle arrivait le lundi à onze heures. Le Roi qui dormait,
+s'éveillait, l'embrassait, lui demandait pardon des peines et des
+chagrins qu'il lui avait donnés. Le rapprochement entre les deux époux
+durait bien peu de temps. À quelques jours de là, lorsque le Roi était
+rétabli, elle lui demandait de permettre de le suivre à Saverne, à
+Strasbourg, il lui répondait froidement: «Ce n'est pas la peine,» et
+sans vouloir plus longtemps l'entendre allait faire la conversation avec
+les gens qui étaient dans la chambre.]
+
+[530: _Mémoires de Maurepas_, t. IV.]
+
+[531: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]
+
+[532: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--Le Roi avait
+huit aides de camp, tous maréchaux de camp qui étaient M. le marquis de
+Meuse, lieutenant-général, le duc de Richelieu, le duc de Boufflers, le
+duc de Luxembourg, le prince de Soubise, le duc d'Ayen, le duc de
+Picquigny et le duc d'Aumont. D'après la _Vie privée de Richelieu_, le
+duc aurait reçu le jour où il fut administré, une lettre anonyme dans
+laquelle on l'engageait à quitter Metz, sa vie courant des dangers.
+D'Argenson le poussait pour sa sûreté aussi à retourner à Paris,
+l'avertissant, en ami, qu'il avait entendu dire que M. de Soissons, qui
+devait administrer le Roi, avait projeté de s'adresser personnellement à
+lui, pour lui reprocher publiquement d'être la cause du désordre de ce
+prince. Mais Richelieu qui se défiait de d'Argenson persistait à
+rester.]
+
+[533: Dans le premier moment de leur disgrâce, les deux sœurs n'auraient
+pas trouvé dans les écuries du Roi un officier qui voulût leur donner
+une voiture pour les soustraire au peuple ameuté. C'était M. de
+Belle-Isle qui leur prêtait un carrosse avec lequel elles sortaient de
+la ville, et attendaient dehors avec mesdames de Bellefonds, du Roure,
+de Rubempré, leurs voitures. Elles avaient reçu un premier ordre de
+d'Argenson qui leur ordonnait de se retirer à quatre lieues de Metz sans
+désignation d'endroit; sur une indication de Belle-Isle, elles s'étaient
+rendues dans un château d'un président de Metz qui n'était pas meublé.
+La nuit suivante, à deux heures du matin, elles recevaient un nouvel
+ordre de continuer leur voyage. Avec cet ordre était arrivé un courrier
+de cabinet qui avait la prescription de leur faire éviter la rencontre
+de la Reine, de M. le Dauphin, de Mesdames; et le duc de Luynes les
+rencontrait à Sainte-Menehould courant à trois berlines et ayant fait
+déjà plusieurs détours à cause du changement de route de la Reine.]
+
+[534: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--La nuit du vendredi au samedi
+15 août était encore plus mauvaise que toutes les nuits précédentes et
+l'on s'attendait à tout moment à apprendre la mort du Roi. Dans le
+cabinet du maréchal de Belle-Isle qui se trouvait au-dessous de la
+chambre de Louis XV, l'on n'entendait pas remuer que l'on ne crût que
+c'était le dernier moment de Sa Majesté. D'Argenson avait donné l'ordre
+d'emballer ses papiers, le duc de Chartres faisait atteler sa chaise de
+poste pour se rendre à l'armée du Rhin. À six heures du matin, on appela
+les princes pour assister aux prières des agonisants, et depuis six
+heures jusqu'à minuit Louis XV tomba dans une espèce d'agonie. Le nez du
+Roi enflait, ses yeux changeaient, sa poitrine s'emplissait... Les
+médecins avaient perdu la tête, et le mourant était abandonné aux
+empiriques. Un chirurgien d'Alsace, nommé Moncerveau, qui vivait à Metz,
+lui donnait une dose d'émétique qui amenait une évacuation et un
+soulagement. La nuit du dimanche au lundi était encore terrible, et le
+lundi matin, le chapelain qui lui portait, après la messe, le corporal à
+baiser était effrayé de l'immobilité du Roi. Un mieux cependant se
+produisait vers le 17. Le 23, Dumoulin déclarait que le Roi était hors
+de danger, et le 26 comme première marque de convalescence on lui
+faisait la barbe et on lui donnait du pain dans du bouillon.]
+
+[535: Les deux sœurs quittaient Metz le 14 août et arrivaient le 20 août
+à Plaisance, où elles séjournaient avant leur rentrée à Paris.]
+
+[536: «Dumoulin, disent les _Mémoires de Maurepas_, qui est arrivé à
+midi et demi (dimanche 16), l'a trouvé bien: il a même dit au Roi qu'il
+aurait part aux bénéfices sans en avoir eu les charges; en lui tâtant le
+ventre, il lui a dit: Votre Majesté a le ventre d'une fille, il est dans
+un état qui tend à sa convalescence.»]
+
+[537: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux_. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[538: Malgré toutes les précautions prises pour que la Reine et la
+favorite ne se rencontrassent pas, de Luynes dit qu'elles se croisèrent
+à Bar-le-Duc.]
+
+[539: On voit que la duchesse de Châteauroux est toujours préoccupée
+d'être remplacée par sa sœur, madame de Flavacourt. La voiture de la
+duchesse s'était, en effet, croisée avec la voiture de la _Poule_.
+Madame de Flavacourt avait si bien supplié la Reine de l'emmener, que
+celle-ci avait maladroitement cédé. Cependant, dans les premiers jours,
+la Reine empêchait madame de Flavacourt de monter chez le Roi. Le 6
+septembre, premier jour de la semaine de madame de Flavacourt, la Reine
+ne paraissait pas au dîner du Roi, pour que la sœur de madame de la
+Tournelle n'apparût pas aux yeux du Roi, au grand jour et toute seule.
+Elle n'entrait que le soir avec toutes les autres dames, à l'heure du
+souper. Mais le Roi chez lequel on craignait une émotion, un ressouvenir
+des deux sœurs ne laissait rien apparaître. Toutefois, soit la
+connaissance du blâme général pour sa complaisance, soit la gêne que
+mettait la sœur des deux favorites dans la petite cour groupée autour du
+convalescent, la Reine, lors de son départ pour la cour de son père,
+disait assez sèchement à madame de Flavacourt qu'elle ne pouvait la
+ramener et la laissait regagner Paris à ses frais et à sa guise.]
+
+[540: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[541: _Vie privée de Louis XV_. Londres, 1785, t. II.--_Les amours de
+Zéokinizul, Roi des Kofirans_. Amsterdam, 1747.--À la
+Ferté-sous-Jouarre, où les deux sœurs furent reconnues, les paysans,
+sans l'intervention d'un notable du pays, brisaient les voitures et
+mettaient en pièces les deux favorites.]
+
+[542: Il s'agit du projet de son voyage à Strasbourg. La Reine demandait
+à suivre le Roi qui, endoctriné par Richelieu, refusait sa demande
+presque impoliment.]
+
+[543: D'Argenson qui, au dire de Soulavie, lors de l'expulsion de la
+duchesse, lui avait adressé un geste de hauteur et de mépris, voyant
+l'amour renaître chez le Roi, cherchait à se rapprocher d'elle et de
+Richelieu.]
+
+[544: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[545: Cette lettre que madame de Châteauroux voulait faire parvenir au
+Roi dans un moment favorable, ne lui était remise que le 10 octobre,
+dans son passage à Saverne pour se rendre au siège de Fribourg.]
+
+[546: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[547: Lettre de la duchesse de Châteauroux, publiée dans
+l'_Isographie_.--La voici toute entière:
+
+ _À Plaisance, _4_ mai _1745.
+
+_Vous ettes charmant, cher oncle, de me tenir parole et de me donner
+tous les jours des nouvelles du Roy. Je vous en ay une obligation que je
+ne peut vous dire. Cela augmenteroit, si cela etoit possible, l'amitié
+que j'ay pour vous. Je m'ennuye à périr, cela ne paroît-il pas le plus
+singulier du monde. Je ne reconnoit en moy ni madame de la Tournelle, ni
+madame de Châteauroux, je suis une étrangère pour moy. Cela ne fait pas
+une situation agréable au moins, cher oncle. Je ne sçay pas combien
+cette mauvaise plaisanterie durera, mais elle ne vaut rien du tout. Je
+vous écriré plus au long par le courrier; en attendant, je vous souhaite
+toute sorte de bonheur et de prospérité.
+
+ La D. de Châteauroux.
+
+À Monsieur le duc de Richelieu à l'armée de Flandres._ (Collection
+d'Aimé Martin.)]
+
+[548: Dans un journal de la campagne de Louis XV en 1744 ou _mémorial
+essentiel_ pour rédiger l'histoire curieuse des intrigues, etc. publié
+dans les _Mémoires de Maurepas_, nous trouvons à la date du 19
+septembre: «Le Roi dit du bien de Richelieu au maréchal de Noailles,
+afin qu'il revienne près de lui.» Il est un autre document plus
+significatif daté du lendemain et que nous trouvons aux Archives:
+
+Aujourd'huy 20 septembre 1743. Le Roy étant à Metz et ayant accordé à la
+duchesse de Lauraguais une pension de 9,000 livres pour en jouir à
+compter du jour de son mariage et désirant lui donner un titre qui
+assure cette grâce, Sa Majesté a déclaré et déclare, veut et entend que
+ladite dame duchesse de Lauraguais jouisse, sa vie durant, de la somme
+de 9,000 livres de pension et qu'elle en soit payée par chacun an à
+commencer du 23 février 1743 sur ses simples quittances par les gardes
+du Trésor Royal présents et à venir... Registre du Secrétariat d'État.
+Registre O/1 88.]
+
+[549: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.--Dans ce mois d'octobre, la duchesse de
+Châteauroux semble assurée de sa rentrée en faveur, et fait de la
+protection comme si elle était favorite. Voici une lettre de la fin du
+mois adressée à Richelieu:
+
+ _À Paris, ce 25 octobre.
+
+Voilà un mémoire, cher oncle, qui vous expliquera ce que l'on désire de
+vous pour M. du Fesy, reellement si vous le pouves vous feré tres-bien,
+car il est bien facheux pour luy d'avoir manques l'affaire des postes et
+celle-cy le dédommageroit en quelques façons, enfin je suis chargé de
+vous presser très fort pour que vous luy accordies et je m'en acquitte.
+Par votre dernière lettre, je vous vois de très méchante humeur, et je
+ne peux pas dire que vous ayé tort, car tout ce qui vous est arrivée est
+fort désagréable et je l'ay senty je vous assure encore mieux que vous.
+Mais pourquoy ne songerions nous a vous faire envoyer au devant de la
+dauphine, lon dit que la commission est encore plus honorable que
+l'autre, j'en parlé hier avec le cardinal de Tencin qui aprouva mon
+idée; qu'en dite vous, si vous laprouviez nous chercherions les moyens
+de la faire parvenir jusqu'au roy, mais sur toute chose n'ayé pas l'air
+d'y songer et n'en parlé a personne, car si nous ne réussissons pas ce
+seroit encore pis, je voulois vous ecrire fort longuement aujourd'hui,
+mais j'ay été malade comme une bete toute ma journée de ma colique. Vous
+n'auré qu'un petit bonsoir, ce maudit siège (le siège de Fribourg) me
+fait trembler, je ne peut pas vous dire les inquietudes que vous me
+causè, car je regarderé comme une espèce de miracle si il y en a un de
+vous qui en revienne; vous scavez, cher oncle, comme je vous aime je
+vous assure que je ne suis point changé et qu'au contraire je vous aime
+si cela est possible encore davantage._ (Lettres autographes de la
+duchesse de Châteauroux. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[550: La lieutenance de Belle-Isle dont parle madame de Châteauroux, est
+la lieutenance générale de Pologne, qui lui avait été donnée par le Roi
+de Pologne le 1er octobre 1744.]
+
+[551: Le chevalier de Grille cité fréquemment dans les lettres de madame
+de Tencin comme un ami intime de madame de Châteauroux.--Le duc de
+Luynes dit dans son journal, à la date du samedi 25 janvier: «On sut
+hier au soir ici que le Roi a donné à M. le chevalier de Grille la
+compagnie des grenadiers à cheval: Le chevalier de Grille est fort ami
+de madame la duchesse de Châteauroux et depuis longtemps.»]
+
+[552: Le Roi arrivait à Paris le 13 novembre au soir, il entendait le 14
+le _Te Deum_ à Notre-Dame, le 16 il allait dîner à l'Hôtel de Ville, de
+là se rendait au Salut des Grands-Jésuites de la rue Saint-Antoine, puis
+parcourait toutes les illuminations de Paris jusqu'au bout de la rue
+Saint-Honoré. Soulavie qui a la spécialité des autographes suspects,
+cite une lettre de la duchesse de Châteauroux qui dit s'être mêlée à la
+foule pour voir le BIEN-AIMÉ, et avoir été arrachée de sa contemplation
+amoureuse par «_Voilà sa p..._» La lettre est-elle vraie, et l'injure
+a-t-elle été subie? Ce qu'il y a de certain, c'est que quelques jours
+après, sur la nouvelle de la reprise de la favorite par le Roi, il
+courait à la halle cette phrase pittoresque: «Il reprend sa _guinche_,
+eh bien! s'il retombe malade, il n'aura pas de nous un _Pater_.» La
+lettre donnée par Soulavie est redonnée dans la _Vie privée de
+Richelieu_ au milieu d'un certain nombre de lettres de la duchesse de
+Châteauroux. Ces lettres, qui sont jointes à des lettres de Louis XV
+beaucoup plus incontestables, je ne les crois pas absolument fabriquées,
+et cependant je n'ai qu'une très-médiocre confiance dans leur parfaite
+authenticité, n'y retrouvant pas le ton hautain, les allures viriles,
+les expressions énergiques et triviales qui sont la signature des
+lettres de la collection Leber.]
+
+[553: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[554: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VIII.]
+
+[555: _Fragment des Mémoires de madame de la duchesse de Brancas_.
+Lettres de Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802. Ce sont les seuls
+mémoires qui parlent d'une entrevue secrète à Versailles.]
+
+[556: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]
+
+[557: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[558: Narbonne, le commissaire de police de Versailles, raconte que le
+chancelier ayant conjuré M. de Châtillon en son nom et au nom de tout le
+royaume de ne pas emmener le Dauphin, avait fini par lui dire:
+«Monsieur, vous vous en repentirez»; à quoi, M. de Châtillon avait
+répondu qu'il prenait à son compte les suites de l'événement. Il avait
+ordre de ne s'avancer que jusqu'à Châlons, puis jusqu'à Verdun; mais
+ayant résolu dès Versailles de mener le Dauphin jusqu'à Metz, il passait
+outre, et le Dauphin arrivait à Metz le lundi à quatre heures. On ne
+jugeait pas à propos d'annoncer cette arrivée au Roi qui avait donné un
+ordre contraire. La fièvre du Roi était encore considérée comme ayant un
+caractère de malignité en même temps qu'on craignait une scène
+d'attendrissement pour son état de faiblesse. Ce n'était donc que le
+jeudi que l'on demandait au Roi s'il trouvait bon que le Dauphin vint à
+Metz et ce n'était que le lendemain vendredi que le Dauphin était censé
+arriver à Metz. Le Roi le voyait ce jour-là, et faisait une réception
+très-froide au prince et à son gouverneur.]
+
+[559: Le Roi avait eu connaissance de cette correspondance par Vauréal,
+son ambassadeur en Espagne.]
+
+[560: Le duc était déjà exilé. Le 10 novembre, avant l'arrivée du Roi à
+Paris, le duc de Châtillon recevait une lettre de cachet datée du 17
+octobre, par laquelle le Roi lui ordonnait de se rendre dans ses terres
+et d'y rester jusqu'à nouvel ordre. Un ordre particulier portait que
+madame de Châtillon suivît son mari. L'exil du ménage n'était levé que
+dix ans après par la protection de madame de Pompadour.]
+
+[561: M. de Balleroy, ancien gouverneur du duc de Chartres, et qui
+passait pour avoir composé le véritable discours que l'évêque de
+Soissons avait tenu contre la duchesse de Châteauroux, lorsque Louis XV
+avait reçu l'extrême-onction, avait été aussi exilé, le lendemain du
+jour où l'on avait connu l'exil du duc de Châtillon.]
+
+[562: Fitz-James, l'évêque de Soissons détesté, était exilé dans son
+diocèse, non par lettre de cachet, mais verbalement. Lorsqu'il voulait
+revenir à la cour pour le mariage de la Dauphine, le Roi lui faisait
+dire que sa disgrâce était très-réelle. Plus tard, Louis XV s'opposait à
+sa promotion au cardinalat. Fitz-James s'en vengeait en continuant à
+entretenir le Roi de canons et de foudres vengeresses contre les rois
+adultères, et il avait beau jeu; Compiègne étant du diocèse de
+Soissons.]
+
+[563: Louis XV ne sévit pas contre son confesseur Pérusseau, mais, en
+souvenir de la cruelle incertitude où il avait laissé madame de
+Châteauroux à Metz, il s'amusa à le tenir dans l'inquiétude d'un
+remplacement suspendu pendant de longues années sur sa tête.]
+
+[564: La lettre de cachet adressée au duc de La Rochefoucauld était de
+la plus grande dureté. La voici: «Vous manderez à M. de La Rochefoucauld
+que je suis fort mécontent de sa conduite et qu'il reste à la
+Roche-Guyon jusqu'à nouvel ordre. Si cependant il a quelques affaires
+qui demandent sa présence à Paris, il m'en fera demander la permission;
+il ne pourra aller que de la Roche-Guyon à Liancourt et de Liancourt à
+la Roche-Guyon. Mandez-lui aussi qu'il se tient bien des propos dont je
+suis instruit et que l'on augmente.»]
+
+[565: Quant au duc de Bouillon, il allait être envoyé non à Navarre,
+mais dans un château du duché d'Albret qui n'était pas habité depuis
+deux cents ans, quand madame de Lesdiguières qui était de ses amis et
+qui avait pour ainsi dire élevé la duchesse de Châteauroux, était
+avertie de l'ordre d'exil. Elle faisait prier madame de Châteauroux de
+passer chez elle, lui disait qu'il était honteux pour la gloire du Roi
+qu'il exilât un de ses grands officiers qui venait de lui montrer autant
+d'attachement dans sa grande maladie, et lui déclarait que, comme il ne
+dépendait que d'elle de faire changer cet ordre, elle ne lui
+pardonnerait jamais et ne la verrait de sa vie, si l'ordre n'était
+changé.» L'ordre ne fut pas donné.]
+
+[566: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--Cette lettre de madame de
+Châteauroux n'est pour ainsi dire qu'une reproduction du billet du Roi
+et du discours dicté par Louis XV à Maurepas.]
+
+[567: _Mémoires du duc de Luynes_, t. I.]
+
+[568: Ce billet, qui n'était que la répétition de celui dont madame de
+Châteauroux avait envoyé un extrait dans sa lettre à madame de
+Boufflers, courait, en copies manuscrites, le soir de ce jour, tout
+Paris.]
+
+[569: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, vol. VII.]
+
+[570: De Luynes affirme qu'elle prononça cette phrase, ou la phrase,
+«_Cela est sans conséquence._»--Selon madame de Brancas, il n'y aurait
+eu d'autres paroles, entre la favorite et le ministre, que ces seuls
+mots: «_Donnez-moi les lettres du Roi et allez-vous-en._» J'ai une plus
+grande confiance dans le récit du duc de Luynes, repris entièrement par
+Soulavie, récit que le duc semble tenir de Maurepas lui-même.]
+
+[571: Le bruit courut que l'arrivée inopinée de Maurepas dans un temps
+critique avait amené une révolution qui avait entraîné la mort de la
+duchesse. De Luynes combat ce bruit. Il affirme que la duchesse n'avait
+point ses règles, au moment de la visite de Maurepas, qu'elle était,
+d'ailleurs avertie d'avance de la visite par le Roi; reconnaît qu'il est
+vrai qu'elle était dans son lit, le mercredi à six heures du soir, mais
+il nous apprend qu'elle sortit dans la soirée, pour aller chez mesdames
+de Lesdiguières et de Brancas. Ce fut seulement le lendemain, le jeudi
+26, jour où elle devait signer le bail d'une maison dans le quartier de
+l'hôtel de feu madame la Duchesse, qu'elle tomba vraiment malade et fut
+saignée pour le première fois.]
+
+[572: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[573: Le duc de Luynes affirme qu'elle n'avait pour toute fortune que 60
+actions qui lui avaient été données au moment de son mariage par feu M.
+le Duc, qui se croyait son père. Le désintéressement des trois sœurs ne
+peut être nié. Madame de Mailly coûta très-peu de chose à l'État, madame
+de Vintimille ne voulut accepter que le nécessaire. Quant à madame de
+Châteauroux, avide de grandeurs et de dignités et même de revenus lui
+permettant de tenir un grand état de maison, elle n'eut point l'amour de
+l'argent de madame de Pompadour. Elle dédaigna les offres des hommes
+d'affaires, qui, pour une simple préférence, lui offraient des millions.
+Et Soulavie déclare avoir vu une lettre d'elle adressée à Richelieu, où
+elle traitait une de ces offres de _grossièreté indigne_.]
+
+[574: Voici le récit que Soulavie et Boisjourdain donnent de cette
+entrevue: «Madame de Modène lui ayant dit que sa sœur, madame de
+Flavacourt, était venue pour la voir, madame de Châteauroux lui
+répondit: _Ah! je suis bien fâchée qu'on l'ait laissée aller,
+pouviez-vous douter que je n'eusse eu grand plaisir à la voir?_ Madame
+de Modène lui répliqua: «Je suis bien charmée de votre façon de penser
+pour elle; car elle est là, et je ne savais comment vous l'annoncer».
+Elle la fit donc entrer et l'embrassa en lui disant: «_Ma sœur, vous
+vous étiez retirée, pour moi j'ai toujours conservé pour vous les mêmes
+sentiments._» Madame de Flavacourt lui baisa les mains en fondant en
+larmes.--Une chose curieuse c'est que, malgré l'affirmation de Soulavie
+qui fait mourir la duchesse de Châteauroux dans les bras de madame de
+Mailly, la duchesse ne voulut pas recevoir sa sœur. Le duc de Luynes
+affirme que madame de Mailly, s'étant adressée inutilement à Vernage, se
+présenta plusieurs fois à la porte de sa sœur sans pouvoir être reçue.]
+
+[575: L'auteur de la _Vie privée de Richelieu_ donne à la date du 2
+décembre une lettre de d'Argenson à Richelieu qui ne me semble pas
+fabriquée. La voici: «Je ne puis vous entretenir d'autre chose,
+Monsieur, que de l'inquiétude où nous met madame de Châteauroux...
+L'embarras de la tête qui subsiste est le plus terrible. Cependant elle
+répond juste à toutes les questions qu'on lui fait. Vernage assure même
+que dans cette maladie-ci qui est assez commune dans Paris, la plupart
+de ceux qui en reviennent ont eu des symptômes beaucoup plus forts que
+madame de Châteauroux n'en a eu jusqu'ici, qu'on ne devait pas même
+regarder l'affaire comme désespérée, si l'on voyait ce même accident
+augmenter. Les évacuations du ventre avaient bien été ces jours passés
+et il est fâcheux qu'elles aient été aujourd'hui moins abondantes. Cet
+accident cependant n'est pas décisif, et outre qu'après de grandes
+évacuations, il n'est pas étonnant qu'elles diminuent, vous pouvez vous
+souvenir que nous avons éprouvé les mêmes variations dans la maladie du
+Roi et il y a sans doute des moyens qu'on emploiera pour rendre la
+liberté au ventre.
+
+«Voila donc quel est dans ce moment-ci le sujet de nos alarmes et
+désespérances, mais au milieu d'une pareille situation vous pouvez juger
+de celle du maître et de ceux qui lui sont véritablement attachés. Je ne
+puis vous exprimer à quel point je partage sa douleur pour lui, pour
+elle et pour tous ceux qui pensent comme nous. Je suis indigné de la
+joie interne et masquée des vilaines gens que je vois sans cesse autour
+de lui avec un dehors composé, qui jouissent de la peine de leur pauvre
+maître et qui désireroient bien la voir portée au dernier période. Dieu
+veuille que sa santé n'y succombe pas! Il a un visage qui fait trembler
+et il passe malgré cela une partie de la journée dans la
+représentation...»]
+
+[576: À la date du 6 décembre, le nonce du pape Durini mandait à Benoit
+XIV: «La Châteauroux est pour ainsi dire dans un état complètement
+désespéré par suite d'une fièvre maligne accompagnée d'un transport au
+cerveau; le mal s'est déclaré le jour même où elle apprenait que le Roi
+la rappelait à la cour. On prétend que le Roi est venu la voir la nuit
+avant sa confession au P. Segau (Ségaud), jésuite de distinction. Elle a
+reçu depuis le viatique. Les médecins conservent donc bien peu
+d'espérance qu'elle puisse se rétablir» (Lettere di Mgr Carlo Durini
+arcivescovo di Rodi, nunzio apostolico in Parigi, al cardinal Valenti,
+secretario di stato per Benedetto XIV. _Curiosità storiche raccolte da
+Felice Calvi_. Milano, Antonio Valardi, 1878.)]
+
+[577: Le Roi avait envoyé à la chapelle et à la paroisse faire part de
+son intention qu'il fût dit des messes pour demander à Dieu la guérison
+de madame de Châteauroux.]
+
+[578: Barbier dit que toute la cour vint se faire inscrire à la porte de
+la duchesse où l'on donnait régulièrement le bulletin.]
+
+[579: D'Argenson dit, à la date du 17 novembre, que sans cette fluxion
+la belle duchesse eût reparu au cercle de la Reine.]
+
+[580: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[581: Le Roi partait avec M. le Premier et M. d'Harcourt, capitaine des
+gardes en quartier. Il était si pressé de quitter Versailles que de
+Meuse qui n'était pas avec lui au moment où il prenait cette
+détermination ne pouvait arriver assez à temps pour monter en voiture
+avec lui et était obligé de le rattraper dans sa chaise. Là à la Muette
+le nonce du pape Durini dit qu'il ne discontinuait pas de pleurer,
+s'accusant de la mort de la duchesse et l'attribuant aux scènes de Metz.
+Il passait quelques jours complètement renfermé avec les amis
+particuliers de madame de Châteauroux: MM. d'Ayen, de Luxembourg, de
+Gontaut, de la Vallière et M. de Soubise accouru à la Muette. Il avait,
+dans sa douleur, plaisir à vivre seulement avec ceux qui lui parlaient
+de la morte et il nommait, pour le voyage de Trianon, mesdames de
+Modène, de Boufflers, de Bellefond, les trois femmes qui avaient vu
+madame de Châteauroux pendant sa maladie. Il avait envoyé un courrier à
+Richelieu qui tenait les États du Languedoc. Pendant le séjour de
+Trianon, le prince de Conti, qui avait été fort amoureux de la duchesse,
+étant arrivé un matin de fort bonne heure, le Roi le faisait entrer
+pendant qu'il était au lit, l'entretenait seul pendant toute une heure,
+lui parlant avec force larmes de cette femme qu'ils avaient tous deux
+aimée. C'était encore une entrevue pleine d'attendrissement que celle
+que le Roi avait au commencement de janvier avec madame de Lauraguais
+qui ne savait que depuis quelques jours la mort de sa sœur. Il lui
+prêchait la résignation, lui disant: «Madame, Dieu vous a frappée, il
+m'a frappé aussi; je croyais n'avoir qu'à désirer, mais Dieu en a
+disposé autrement. Il faut adorer sa main et se soumettre.» Puis, ce Roi
+en lequel la religion et le tempérament amoureux se livraient de
+continuels combats, envoyait ses soupers dans son appartement, lui
+donnait les loges de Nantes qu'aura plus tard madame du Barry, reprenait
+ses habitudes avec elle, en en faisant la maîtresse intérimaire entre
+madame de Châteauroux et madame de Pompadour.]
+
+[582: Bois-Jourdain raconte que ce jour le Roi ne put soutenir la séance
+du Conseil jusqu'à la fin et dit à ses ministres: «Messieurs, finissez
+le reste sans moi.»]
+
+[583: Le nonce du pape Durini écrit le 13 décembre: «Le mardi 8 courant,
+madame de Châteauroux mourut assistée par un religieux jésuite et
+donnant des signes de repentir, au milieu d'une chambre pleine de
+seigneurs de la cour selon l'habitude détestable de cette nation de
+mourir en public.»]
+
+[584: La _remarquable histoire de la vie de la défunte Anne Marie de
+Mailly, duchesse de Châteauroux, favorite de Louis quinzième, roi de
+France_ (publiée en allemand en 1746) donne à propos du testament de la
+femme, un détail sur l'achat de dentelles pendant la campagne de 1744
+qui ne se trouve que là. Je crois n'avoir pas besoin de dire qu'il y a
+une grande exagération dans la note de l'écrivain allemand, enfin la
+voici telle qu'elle a été rédigée. «Par son testament elle (la duchesse
+de Châteauroux) institua la duchesse de Lauraguais héritière de ses
+meubles et objets précieux. Cela se monte à plusieurs millions entre
+autres pour un million de dentelles qu'elle avait achetées pendant son
+séjour en Flandres. Le duché de Châteauroux fait retour à la couronne;
+le roi a cependant ordonné de payer aux trois sœurs sur ce duché une
+rente viagère de 25,000 livres.»]
+
+[585: Le P. Segaud qui l'avait assistée à ses derniers moments,
+racontait que l'entretenant de la confiance que nous devons avoir à la
+sainte Vierge, la duchesse lui avait dit que dans tous les temps elle
+avait porté sur elle une petite médaille de la sainte Vierge et qu'elle
+avait demandé deux grâces par son intercession: l'une de ne point mourir
+sans sacrements, l'autre de mourir le jour d'une des fêtes de la
+Vierge.]
+
+[586: Madame la Dauphine, se trouvant très-bien le premier mercredi de
+février 1757, prenait sa tasse de chocolat d'habitude. L'instant d'après
+elle se trouvait mal; les syncopes, une perte effroyable survenaient...
+Tronchin appelé parlait d'une _crise surnaturelle_ et madame Adélaïde
+lui administrait _le contre-poison de madame de Verrue_ qu'elle tenait
+de la princesse de Carignan et qu'elle avait toujours dans les cassettes
+qui la suivaient. Par hasard, ce jour-là, madame Adélaïde qui préparait
+tous les jours le chocolat de la princesse ne l'avait pas fait. Beccari
+des petits appartements fut soupçonné; Dour, garçon d'office, lui avait
+vu apprêter la tasse de chocolat suspecte et avait dit qu'il ne
+comprenait pas comment il fallait autant de temps pour préparer une
+tasse de chocolat, et pourquoi on y faisait entrer autant d'ingrédients,
+des eaux qu'on tirait de divers flacons.]
+
+[587: _Aqua tofana._]
+
+[588: _L'Espion dévalisé_. Londres, 1781.]
+
+[589: De Luynes confirme les propos de madame de Châteauroux disant que
+pendant sa maladie elle avait été empoisonnée à Reims dans une
+médecine.]
+
+[590: Madame de Brancas dit que Maurepas partit à midi de Versailles,
+qu'il ne fit que changer de voiture en arrivant chez lui, alla quelque
+part avant de se rendre chez madame de Châteauroux, chez laquelle il ne
+se rendit qu'à la fin de la journée, et elle se demande où il alla, avec
+qui il s'aboucha avant la visite. Elle ajoute qu'à peine la duchesse eut
+lu la lettre du Roi, elle sentit d'insupportables douleurs aux yeux et à
+la tête. Ce récit doit être accepté avec la plus grande défiance. La
+femme qui écrit cela ne dit-elle pas quelques lignes plus bas: «À peine
+le Roi sut-il la mort de madame de Châteauroux qu'il exila M. de
+Maurepas à Bourges.»]
+
+[591: _Mémoires de madame du Hausset_, publiés par M. F. Barrière.
+Lettre adressée à M. de Marigny et qui s'est trouvée jointe au cahier du
+journal de madame du Hausset.--Richelieu et le bailli de Grille,
+l'intime ami de madame de Châteauroux, répétaient à tout le monde
+qu'elle était morte très-naturellement.]
+
+[592: On adonné mille raisons à la mort de madame de Châteauroux. Nous
+avons déjà dit que le duc de Luynes rejette absolument comme cause de la
+mort de la duchesse une révolution morale survenant dans un temps
+critique; cependant un contemporain la fait mourir pour s'être dégarnie
+et baignée dans ce moment. Un petit livre rarissime, une espèce de
+continuation du pamphlet de mademoiselle Fauque, livre que je n'ai pas
+cité dans la bibliographie de madame de Pompadour et qui a pour titre:
+_Mémoires pour servir à l'histoire de la marquise de Pompadour._
+(Londres, aux dépens du sieur Hooper, à la Tête de César, 1763), déclare
+que la duchesse de Châteauroux est morte des suites d'une tentative
+d'avortement.]
+
+[593: _Mémoires du duc de Luynes_, t VI.--Il affirme qu'il y avait aussi
+un commencement d'inflammation d'un poumon.]
+
+[594: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_.--Lettres de
+Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802.]
+
+[595: Le duc de Luynes dit au mois de décembre 1743: Madame de Mailly
+s'aperçoit présentement que l'aveuglement de sa passion «allait au point
+qu'il l'empêchait de sentir toute la dureté du caractère du Roi,
+quoiqu'elle ait pu le remarquer souvent et qu'elle l'éprouvât
+elle-même.» Et madame de Tencin, dans une lettre de 1744, parle d'une
+conversation de madame de Mailly qui lui fait dire fort injustement que
+l'ancienne favorite n'avait jamais aimé le Roi de bonne foi.]
+
+[596: Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. _Revue rétrospective_,
+t. V.]
+
+[597: Il semble toutefois en ces premières années de sa conversion que
+l'ancienne favorite n'était point encore maîtresse de ses ressentiments.
+Madame de Tencin parle d'une lettre de madame de Mailly adressée au duc
+de Charost au moment de la campagne de 1744, lettre dans laquelle elle
+lui demande si _les vivandières suivraient l'armée_; et à quelque temps
+de là elle faisait un portrait de sa sœur, la duchesse de Châteauroux,
+qu'elle terminait en disant qu'elle était «_une sotte de premier rang_».
+Lors de la maladie du Roi à Metz au mois d'août 1744, Barbier dit que
+madame de Mailly ne quittait pas les églises de Paris.]
+
+[598: Chronique du règne de Louis XV. _Revue rétrospective_, t. V.--On
+parlait dans ce temps d'un projet que madame de Mailly avait de fonder
+une maison aux environs de Paris, où elle élèverait de jeunes personnes.
+M. de Noailles applaudissait à ce projet et devait demander
+l'autorisation du Roi.]
+
+[599: Soulavie affirme tenir le fait du maréchal de Mailly.]
+
+[600: Madame de Mailly mourait le 30 mars d'une fluxion de poitrine, le
+huitième jour de sa maladie, à l'âge de quarante et un ans. Elle était
+soignée avec une grande affection par son père qui l'aimait beaucoup.
+Madame de Pompadour dit dans une lettre à son frère: «_La pauvre madame
+de Mailly est morte, j'en suis réellement fâchée; elle étoit
+malheureuse, le Roy en est touché_. Dans une autre lettre adressée à la
+comtesse Lutzelbourg elle répète ses regrets presque dans la même
+phrase.--Voici l'extrait de Barbier à propos de sa mort: «Cette pauvre
+comtesse est morte à quarante et un ans... Le P. Boyer, ancien
+prédicateur de l'Oratoire, était mort aussi d'une fluxion de poitrine
+huit ou dix jours auparavant, ce qui avait d'autant plus frappé madame
+de Mailly, qu'il était dans son intimité ainsi que le P. Renault. Après
+les exercices de piété, ces gens-là ne se quittaient pas, mangeaient
+très-souvent ensemble et faisaient, dit-on, très-bonne chère, ce qui
+faisait même plaisanter quelquefois.]
+
+[601: En décembre 1743, le duc de Luynes dit: «Les dettes de madame de
+Mailly ne sont pas encore payées à beaucoup près; on a retranché aux
+créanciers une partie de ce qu'ils demandoient, et on a payé un à-compte
+d'un sixième tout au plus; on veut encore faire de nouveaux
+retranchements, et le projet est à ce qu'il paroît de payer des
+à-comptes de temps en temps. Cet arrangement est présentement la seule
+chose qui fasse de la peine à madame de Mailly.» En 1751 le duc de
+Luynes ajoute que madame de Mailly avait su que plusieurs des marchands
+avaient perdu dans les accommodements qui avaient été faits.]
+
+[602: Soulavie nous apprend que lors de la démolition du cimetière des
+Innocents en 1785, on trouva son cercueil, que sa famille fit
+transporter dans un nouveau cimetière hors les murs, où elle fut
+confondue avec tous les morts.]
+
+[603: Ces deux lettres forment le complément de la correspondance de
+madame de Vintimille avec madame du Deffand, publiée dans la
+_Correspondance inédite de madame du Deffand_. Paris, 1809, t. 1.]
+
+[604: Le comte du Luc, frère de l'archevêque de Paris et son beau-père,
+était mort quelques jours avant.]
+
+[605: Correspondance inédite de la duchesse de Châteauroux avec le
+maréchal duc de Noailles à l'armée de Flandre, 1743-1744. (Bibliothèque
+Nationale. Manuscrits _S. F. Recueil de lettres autographes,
+dix-huitième siècle_.) Nous donnons ici les lettres que nous n'avons pas
+insérées dans le corps du texte.]
+
+[606: Cette dernière lettre fait partie de la collection d'autographes
+de feu M. Chambry et m'a été communiquée par lui.]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Duchesse de Chateauroux et ses
+soeurs, by Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ***
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@@ -0,0 +1,13594 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Duchesse de Chateauroux et ses soeurs, by
+Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Duchesse de Chateauroux et ses soeurs
+
+Author: Edmond de Goncourt
+ Jules de Goncourt
+
+Release Date: November 24, 2011 [EBook #38118]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SOEURS
+
+PAR
+
+EDMOND ET JULES DE GONCOURT
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+Revue et augmentée de lettres et documents inédits
+
+TIRÉS DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE ROUEN, DES
+ARCHIVES NATIONALES ET DE COLLECTIONS PARTICULIÈRES
+
+PARIS
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+
+1906
+
+
+
+
+AU COMTE
+
+ÉDOUARD LEFEBVRE DE BÉHAINE
+
+MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE DE FRANCE EN BAVIÈRE
+
+
+
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+
+
+En donnant ces volumes au public, nous achevons la tâche que nous nous
+étions imposée. L'histoire du dix-huitième siècle que nous avons tenté
+d'écrire est aujourd'hui complète. Chacune des périodes de temps,
+chacune des révolutions d'état et de moeurs qui constituent le siècle,
+depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, a été étudiée par nous, selon notre
+conscience et selon nos forces. L'_Histoire des maîtresses de Louis XV_
+mène le lecteur de 1730 à 1775; l'_Histoire de Marie-Antoinette_ le mène
+de 1775 à la Révolution; l'_Histoire de la société française pendant la
+Révolution_ le mène de 1789 à 1794; l'_Histoire de la société française
+pendant le Directoire_ le mène enfin de 1794 à 1800. Ainsi tout le
+siècle tient dans ces quatre études, qui sont comme les quatre âges de
+l'époque qui nous a précédés et de la France d'où sont sortis le siècle
+contemporain et la patrie présente.
+
+Le titre de ces livres suffirait à montrer le dessein que nous avons eu,
+et le but auquel nous avons osé aspirer. C'est par l'histoire des
+maîtresses de Louis XV que nous avons essayé l'histoire du règne de
+Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essayé
+l'histoire du règne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la société
+pendant la Révolution et pendant le Directoire que nous avons essayé
+l'histoire de la Révolution.
+
+Ajoutons cependant à cette signification des titres les courtes
+explications nécessaires à la justification, à l'intelligence et à
+l'autorité d'une histoire nouvelle.
+
+ * * * * *
+
+Aux premiers jours où, dans les agrégations d'hommes, l'homme éprouve le
+besoin d'interroger le passé et de se survivre à lui-même dans l'avenir;
+quand la famille humaine réunie commence à vouloir remonter jusqu'à ses
+origines, et s'essaye à fonder l'héritage des traditions, à nouer la
+chaîne des connaissances qui unissent et associent les générations aux
+générations, ce premier instinct, cette première révélation de
+l'histoire, s'annonce par la curiosité et la crédulité de l'enfance.
+L'imagination, ce principe et cette faculté mère des facultés humaines,
+semble, dans ces premières chroniques, éveiller la vérité au berceau.
+C'est comme le bégayement du monde où confusément passent les rêves de
+sa première patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est
+énorme et monstrueux, tout y est flottant et poétique comme dans un
+crépuscule. Voilà les premières annales, et ce qui succède à ces
+recueils de vers mnémoniques, hier toute la mémoire de l'humanité, et
+toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son âge:
+l'Histoire commence par un conte épique.
+
+Bientôt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards
+satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut
+du ciel aux sociétés d'hommes, les hommes se lient par la loi et le
+droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La
+pratique de la politique apporte l'expérience à l'esprit humain. Dans
+toutes les facultés humaines, il se fait la révolution qui substitue la
+parole au chant, l'éloquence à l'imagination. Le rapsode est devenu
+citoyen, et le conte épique devient un discours: l'histoire est une
+tribune où un homme doué de cette harmonie des pensées et du ton que les
+Latins appelaient _uberté_ vient plaider la gloire de son pays et
+témoigner des grandes choses de son temps.
+
+Puis arrive l'heure où les crédulités de l'enfance, les illusions de la
+jeunesse abandonnent l'humanité. L'âge légendaire de la Grèce est fini;
+l'âge républicain de Rome est passé. La patrie est un homme et n'est
+plus qu'un homme; et c'est l'homme même que l'Histoire va peindre. Il
+s'élève alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien
+nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des
+fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la
+déposition de l'humanité, la conscience même du genre humain.
+
+Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hérodote,
+oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite.
+L'Histoire humaine, voilà l'Histoire moderne; l'histoire sociale, voilà
+la dernière expression de cette histoire.
+
+Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une
+société. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses détails, dans
+la généralité de son génie aussi bien que dans la particularité de ses
+manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des
+peuples, les symptômes publics et extérieurs d'un état ou d'un système
+social, les guerres, les combats, les traités de paix, qui occuperont et
+rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera à l'histoire
+qu'oublie ou dédaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire privée
+d'une race d'hommes, d'un siècle, d'un pays. Elle étudiera et définira
+les révolutions morales de l'humanité, les formes temporelles et locales
+de la civilisation. Elle dira les idées portées par un monde, et d'où
+sont sorties les lois qui ont renouvelé ce monde. Elle dira ce caractère
+des nations, les moeurs, qui commandent aux faits. Elle retrouvera, sous
+la cendre des bouleversements, cette mémoire vivante et présente que
+nous a gardée, d'un grand empire évanoui, la cendre du volcan de Naples.
+Elle pénétrera jusqu'au foyer, et en montrera les dieux lares et les
+religions familières. Elle entrera dans les intimités et dans la
+confidence de l'âge humain qu'elle se sera donné mission d'évoquer. Elle
+représentera cet âge sur son théâtre même, au milieu de ses entours,
+assis dans ce monde de choses auquel un temps semble laisser l'ombre et
+comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton de l'esprit,
+l'accent de l'âme des hommes qui ne sont plus. Elle fera à la femme,
+cette grande actrice méconnue de l'histoire, la place que lui a faite
+l'humanité moderne dans le gouvernement des moeurs et de l'opinion
+publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misères et ses
+grandeurs, ses abaissements et ses grâces. Elle ne négligera rien pour
+peindre l'humanité en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou
+l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'écho, partout la vie
+d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres
+témoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la règle
+de ses institutions: l'esprit social,--clef perdue du droit et des lois
+du monde antique.
+
+Et lors même que cette histoire prendra pour cadre la biographie des
+personnages historiques, l'unité de son sujet ne lui ôtera rien de son
+caractère et ne diminuera rien de sa tâche. Elle groupera, autour de
+cette figure choisie, le temps qui l'aura entourée. Elle associera à
+cette vie, qui dominera le siècle ou le subira, la vie complexe de ce
+siècle; et elle fera mouvoir, derrière le personnage qui portera
+l'action et l'intérêt du récit, le choeur des idées et des passions
+contemporaines. Les pensées, les caractères, les sentiments, les hommes,
+les choses, l'âme et les dehors d'un peuple apparaîtront dans le
+portrait de cette personnalité où l'humanité d'un temps se montrera
+comme en un grand exemple.
+
+Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entière d'une
+société, il faudra que la patience et le courage de l'historien
+demandent des lumières, des documents, des secours à tous les signes, à
+toutes les traces, à tous les restes de l'époque. Il faudra que sans
+lassitude il rassemble de toutes parts les éléments de son oeuvre, divers
+comme son oeuvre même. Il aura à feuilleter les histoires du temps, les
+dépositions personnelles, les historiographes, les mémorialistes. Il
+recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux
+poëtes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra à ces
+feuilles éphémères et volantes, jouets du vent, trésors du curieux, tout
+étonnées d'être pour la première fois feuilletées par l'étude:
+brochures, _sottisiers_, pamphlets, _gazetins_, factums. Mais l'imprimé
+ne lui suffira pas: il frappera à une source nouvelle, il ira aux
+confessions inédites de l'époque, aux lettres autographes, et il
+demandera à ce papier vivant la franchise crue de la vérité et la vérité
+intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothèque et
+le cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cet
+historien: s'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre tout
+chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au-delà du papier imprimé ou
+écrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et
+d'autres monuments d'immortalité: il a, pour se témoigner au souvenir et
+durer au regard, le bronze, le marbre, le bois, le cuivre, la laine même
+et la soie, le ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le
+burin de ses graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces
+reliques d'un temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien
+cherchera et trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette
+inspiration d'un temps, sous la possession de son charme et de son
+sourire, que l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien que
+par les yeux dans le passé de son étude et de son choix, et à donner à
+son histoire cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il
+aura voulu peindre.
+
+Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette
+assimilation et cette intuition, nous l'avons tentée. Nos livres en ont
+indiqué, croyons-nous, les limites, le dessin général, les droits et les
+devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront payés, toutes nos
+ambitions seront satisfaites, si nous avons frayé à de meilleurs que
+nous la voie que nous avaient montrée Alexis Monteil et Augustin
+Thierry.
+
+ * * * * *
+
+Il nous reste à dire quelques mots du présent livre: _les Maîtresses de
+Louis XV_, pour en définir la moralité et l'enseignement.
+
+La leçon de ce long et éclatant scandale sera l'avertissement que la
+Providence s'est plu à donner à l'avenir par la rencontre en un même
+règne de trois règnes de femme, et la domination successive de la femme
+des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: madame de la
+Tournelle, de la femme de la bourgeoisie: madame de Pompadour, de la
+femme du peuple: madame du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de
+ces femmes montrera comment la maîtresse, sortie du haut, du milieu ou
+du bas de la société, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses
+vanités, ses illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses,
+ses fragilités, ses tyrannies et ses caprices, a tué la royauté en
+compromettant la volonté ou en avilissant la personne du Roi. Il
+convaincra encore les favorites du dix-huitième siècle d'une autre oeuvre
+de destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la
+noblesse française. Il rappellera comment, par les exigences de leur
+toute-puissance, par les lâchetés et les agenouillements qu'elles
+obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces
+trois femmes anéantirent dans la monarchie des Bourbons ce que
+Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur;
+comment elles ruinèrent cette base d'un état qui est le gage du
+lendemain d'une société: l'aristocratie; comment elles firent que la
+noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui
+mourait sur les champs de bataille et celle qui donnait à la province
+l'exemple des vertus domestiques, enveloppée tout entière dans les
+calomnies, les accusations et les mépris de l'opinion publique, arriva
+comme la royauté, désarmée et découronnée, à la révolution de 1789.
+
+Ce livre, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en toute
+liberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés,
+nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, ne
+demandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle de
+Louis XV sans injures comme sans flatteries. Peut-être les partis les
+plus contraires seront-ils choqués, peut-être les passions
+contemporaines seront-elles scandalisées de trouver en une telle matière
+et sur un temps une si singulière impartialité, une justice si peu
+appliquée à les satisfaire. Mais quoi? Celui-là ne ferait-il pas tout à
+la fois la tâche de l'histoire bien misérable et sa récompense bien
+basse, qui donnerait pour ambition à l'historien l'applaudissement du
+présent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre
+à notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à de
+plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos
+grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre sur
+lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps le
+plâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: _Sostrate de
+Cnide, fils de Dexiphane_... «Voilà comment il faut écrire l'histoire,»
+dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire.
+
+ EDMOND et JULES DE GONCOURT.
+
+ Paris, février 1860.
+
+ * * * * *
+
+Cette biographie des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, écrite il y a bien des
+années, quand je me suis mis tout dernièrement à la relire et à la
+retravailler, m'a semblé manquer de certaines qualités historiques. Le
+livre, à la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant
+trop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, trop _d'airs
+de bravoure_, placés côte à côte, sans un récit qui les espace et les
+relie.
+
+J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession des
+temps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lent
+qu'elles jouent dans les évènements humains, que les faits, quelquefois
+arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, se
+précipitaient sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de la durée de
+ces règnes et de ces dominations de femmes.
+
+Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre,
+ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif de
+leur _féminilité_ particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes,
+de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas
+assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des
+contemporains.
+
+Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop
+écrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existait
+chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une
+méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés
+pour l'_inédit_ et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire de
+l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les
+notions et les livres vulgarisés.
+
+Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre,
+lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cette
+nouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mes
+personnages la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayé
+d'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cette
+couleur _épique_ que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée à
+leur attribuer, même aux époques les plus décadentes.
+
+Cette histoire des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe en
+deux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendants
+l'un de l'autre et ayant pour titre:
+
+LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SOEURS.
+
+MADAME DE POMPADOUR.
+
+LA DU BARRY.
+
+Trois volumes contenant la vie des trois grandes Maîtresses déclarées et
+qui sont en ce siècle de la toute-puissance de la femme «l'Histoire de
+Louis XV», depuis sa puberté jusqu'à sa mort.
+
+ EDMOND DE GONCOURT,
+
+ août 1878.
+
+
+
+
+LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX ET SES SOEURS
+
+
+
+
+I
+
+Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.--Amour de la
+chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son éloignement de la femme.--Le duc
+de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--État dressé des cent
+princesses à marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil
+examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui
+l'empêchèrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski,
+Roi de Pologne.--Certificat des médecins sur les aptitudes de la
+princesse à donner au Roi de France des enfants.--Déclaration de son
+mariage par le Roi à son petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et
+de Marie Leczinska.--Épousailles par procuration de la princesse
+polonaise à Strasbourg.--Arrivée de la Reine à Moret.--Célébration du
+mariage du jeune roi dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre
+1725.--Amour du Roi pour sa femme.--Dépêche du duc de Bourbon sur la
+nuit de noce de Louis XV.
+
+
+Louis XV né le 15 février 1710, était pubère[1] dans le courant du mois
+de février 1721.
+
+L'enfant malingre dans l'exercice quotidien et passionné de la chasse,
+en une existence toujours au vent, à la pluie, au soleil, à la gelée,
+était devenu fort et musculeux. À quatorze ans et demi, Louis XV aura
+les apparences d'un jeune homme de dix-huit ans[2].
+
+Les forêts retentissantes des aboiements des chiens, les journées à
+cheval où le chasseur endiablé prend un malin plaisir à harasser et à
+tuer sa suite, les solides et animales réfections[3] après le forcement
+des bêtes et les curées toutes chaudes de sang fumant, les longues
+stations au cabaret, dit du Peray, près Rambouillet, égayées de
+plaisanteries et de joyeusetés féroces[4]: C'est là tout ce que semble
+aimer sur la terre ce grand et vivace adolescent qui fuit la société des
+femmes comme _la peste_[5], qui évite même de les regarder. Chez le
+souverain et le maître, il y a en ce temps comme la sauvagerie brutale,
+méchante et farouche d'un jeune Hippolyte.
+
+On dirait même que Louis XV, à l'époque de sa majorité de Roi de France,
+ce Louis XV bientôt si amoureux de la femme, éprouve un éloignement, une
+répulsion, une horreur singulière et étrange du sexe. Des témoignages
+irrécusables parlent de mauvaises habitudes nées et développées dans
+l'ombre des garde-robes, de fréquentations de pages, de sales
+polissonneries qui, un moment, faisaient craindre de voir reparaître à
+Versailles les goûts contre nature et les mignons de la cour des
+Valois[6].
+
+Dans l'été de 1724, un voyage est organisé pour Chantilly[7] qui n'a
+d'autre but que de chercher à inspirer à Louis XV le goût de la femme;
+et en lui amenant ses sens et ses tendresses, la cour espère voir
+s'adoucir, s'humaniser, pour ainsi dire, le naturel intraitable et
+anormal du jeune Roi.
+
+ * * * * *
+
+La virilité inquiétante du Roi, jointe à de courtes et violentes
+maladies, amenées tantôt par un excès de nourriture, tantôt par la
+fatigue d'une journée de chasse où l'on avait couru à la fois et un cerf
+et un sanglier, tantôt par l'effort furieux que le jeune chasseur avait
+fait pour casser un arbre dans une forêt, décidait le duc de Bourbon,
+déjà sollicité par le sentiment public, à marier Louis XV. M. le Duc
+songeait en outre, comme chef de la maison de Condé, que si le Roi
+venait à mourir sans héritier, c'était la maison d'Orléans qui était
+appelée à recueillir la succession[8]. Le projet de renvoyer l'Infante
+qui n'avait que sept ans et ne pouvait donner des enfants à Louis XV que
+dans six ou sept années était arrêté, et bientôt, malgré l'opposition de
+M. de Fréjus, le renvoi était adopté au conseil[9].
+
+Alors se faisait un travail sur les princesses de l'Europe à marier,
+travail que nous retrouvons aux Archives nationales[10] sous le titre:
+
+ESTAT GÉNÉRAL DES PRINCESSES EN EUROPE QUI NE SONT PAS MARIÉES, AVEC
+LEURS NOMS, ÂGES ET RELIGION.
+
+«Il y en a quarante-quatre de l'âge de 24 ans et au-dessus et qui, par
+conséquent, ne conviennent pas.
+
+Il y en a vingt-neuf de 12 ans et au-dessous qui sont trop jeunes.
+
+Il y en a dix dont les alliances ne peuvent convenir parce qu'elles sont
+de branches cadettes, ou si pauvres que leurs pères et leurs frères sont
+obligés de servir d'autres princes pour subsister avec plus d'aisance.
+
+Il reste dix-sept princesses sur lesquelles se réduit le choix à faire
+pour Sa Majesté et dont l'état est ci-joint avec des observations[11].
+
+ 44
+ 29
+ 10
+ 17
+ ___
+
+Total 100
+
+La liste des dix-sept princesses était celle-ci: Anne, fille du prince
+de Galles: 15 ans. Amélie-Sophie, fille du même: 13 ans.
+Marie-Barbe-Joseph, fille du roi de Portugal: 14 ans. Charlotte-Amélie,
+fille du roi de Danemark: 18 ans. Frédérique-Auguste, fille du roi de
+Prusse: 15 ans. Anne-Sophie, fille de l'oncle paternel du roi de Prusse:
+18 ans. Sophie-Louise, fille du même: 15 ans. Élisabeth, fille ainée du
+duc de Lorraine: 13 ans. Henriette, troisième fille du duc de Modène, 22
+ans. Marie Petrowka, fille du Czar: 16 ans. Anne, fille du même: 15 ans.
+Charlotte-Guillelmine, fille du duc de Saxe-Eisenach: 21 ans.
+Christine-Guillelmine, fille du même: 13 ans. Marie-Sophie, fille du duc
+de Mecklembourg-Strélitz: 14 ans. Théodore, fille de Philippe, frère du
+prince de Hesse-Darmstadt: 18 ans. Thérèse-Alexandrine, Mademoiselle de
+Sens: 19 ans. Mademoiselle de Vermandois, 21 ans.
+
+_Anne, princesse aînée de Galles--15 ans._
+
+Le duc de Bourbon[12], ne mettant pas en doute que la princesse Anne
+n'embrassât pas la religion catholique, faisait un exposé des avantages
+et des désavantages de l'alliance. Par ce mariage la France devait avoir
+le concours de l'Angleterre pour calmer les mouvements du ressentiment
+de l'Espagne. Cette alliance devait en outre, dans le cas d'un conflit,
+amener la neutralité de la Hollande, toujours attachée aux intérêts de
+l'Angleterre. Enfin elle devait rendre plus entière l'entente avec le
+Roi de Prusse qui sentait le besoin de ne pas se séparer de cette
+puissance. Les désavantages étaient ceux-ci: 1° L'effroi de la
+catholicité devant ce mariage avec une princesse qui resterait, malgré
+son abjuration, attachée à son ancienne religion; 2° l'empêchement à
+tout jamais apporté à la protection qu'il conviendrait peut-être un jour
+d'accorder au chevalier de Saint-Georges; 3° l'hostilité de la cour de
+Rome dont on avait besoin pour faire sentir au Roi d'Espagne que le
+mariage de Louis XV était indispensable; 4° l'appui donné, dans le cas
+où la Reine aurait une autorité dans le gouvernement, aux
+religionnaires, aux jansénistes, cause de tous les malheurs qui étaient
+arrivés sous les règnes de Henri III et Henri IV.
+
+_Amélie-Sophie, seconde princesse de Galles--13 ans._
+
+Mêmes raisons, en faveur ou en défaveur de cette princesse que celles
+données au sujet de sa soeur aînée.
+
+_Marie-Barbe-Joseph, infante de Portugal--14 ans._
+
+La mauvaise santé de la famille de Portugal, les esprits fols et égarés
+qu'elle avait produits, faisaient craindre que le mariage ne produisît
+pas le résultat cherché. On craignait que la princesse n'eût pas
+d'enfants, qu'elle en eût très-tard, que ces enfants mourussent, enfin
+que cette alliance n'introduisît dans la maison de France les vices du
+sang de la maison de Portugal.
+
+_Charlotte-Amélie, princesse de Danemark--18 ans._
+
+Cette princesse était luthérienne et nièce d'une tante qui avait refusé
+d'être Impératrice pour ne pas changer de religion. Puis, en cas d'une
+abjuration, il y avait à redouter d'être engagé à prendre un parti trop
+déclaré contre le Czar et la Suède pour maintenir le père dans le duché
+de Neswick.
+
+_Fridérique-Auguste-Sophie, princesse de Prusse--15 ans._
+
+Princesse luthérienne qui était, par les derniers traités entre
+l'Angleterre et la Prusse, promise au fils aîné du prince de Galles.
+
+_Les deux filles du margrave Albrecht, oncle paternel du Roi de
+Prusse.--L'aînée 18 ans, la cadette, 15._
+
+Princesses calvinistes qui, n'étant que cousines germaines du Roi de
+Prusse, n'assureraient pas l'appui à la France du Roi appartenant au Roi
+d'Angleterre par les doubles mariages que ces deux souverains avaient
+faits entre leurs enfants.
+
+_Élisabeth, princesse aînée de Lorraine--13 ans._
+
+Le passé où on retrouve des princesses de Lorraine, reines de France,
+plaidait en faveur de cette princesse, mais le duc de Bourbon faisait
+remarquer que les princesses de Lorraine qui avaient été reines de
+France avaient toujours apporté la guerre civile. Il ajoutait que cette
+maison avait une liaison trop intime avec la maison d'Autriche, et
+prédisait le mécontentement des ducs et des grands du royaume menacés de
+la prépondérance des princes lorrains établis en France[13].
+
+_Henriette, troisième princesse de Modène--22 ans._
+
+La princesse Henriette était écartée comme fille d'un trop petit prince
+et sortant d'une maison où il y avait eu trop de mésalliances[14].
+
+_Marie Petrowka, princesse aînée czarienne--16 ans._
+
+Le mariage de cette princesse était arrêté avec le duc de
+Holstein-Gottorp.
+
+_Anne, princesse czarienne--15 ans._
+
+La princesse Anne dont la main avait été offerte par la czarine,
+princesse bien faite et d'une figure aimable, était repoussée à cause de
+la basse extraction de sa mère, de l'éducation et des habitudes barbares
+de son pays, du sang encore trop neuf de la famille des Czars pour les
+vieilles familles royales de l'Europe.
+
+_Charlotte-Guillelmine et Christine-Guillelmine, filles du duc de
+Saxe-Eysenach--L'aînée 21 ans, la cadette 13 ans.
+
+Marie-Sophie, fille du duc de Mecklembourg-Strélitz--14 ans._
+
+Trois princesses luthériennes sortant de branches cadettes peu riches.
+
+_Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse-Darmstadt--18
+ans._
+
+Luthérienne dont le père était cadet d'une branche cadette, et sa soeur
+mère du duc d'Havré, Flamand au service de l'Espagne[15].
+
+Ici le duc de Bourbon arrivait à ses deux soeurs.
+
+_Mademoiselle de Sens--19 ans._
+
+«Il y a quelque chose à dire sur sa taille.»
+
+_Mademoiselle de Vermandois--21 ans._
+
+«Sa figure est telle qu'on la peut souhaiter.»
+
+Ses moeurs ont répondu à son éducation; sa vocation pour la retraite est
+un témoignage de sa sagesse et de sa religion.
+
+Elle est d'un caractère doux et d'un esprit aimable; son âge, qui peut
+être objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bien
+constitués, et il pourrait mieux convenir de préférer une personne dont
+on connaît l'esprit et le caractère, à une autre dont on les ignore et
+qui les pourrait avoir tels qu'on aurait lieu par les suites de se
+repentir du choix qu'on aurait fait.
+
+Ici, le duc de Bourbon prenant la parole, disait que la naissance de
+mademoiselle de Vermandois ne pouvait être considérée comme un obstacle
+à son élévation au trône, puisqu'elle était issue de Louis XIV au même
+degré que le duc d'Orléans qui pouvait peut-être devenir roi[16]. Le duc
+de Bourbon ajoutait: «Dans les différentes conférences et assemblées
+tenues au sujet du mariage de V. M., les personnes consultées n'ont
+trouvé que des obstacles qui me sont personnels[17]...»
+
+Après un mûr examen du rapport du duc de Bourbon par les entours du Roi,
+quinze princesses étaient rejetées, et il ne restait plus que la
+princesse Anne d'Angleterre et mademoiselle de Vermandois sur lesquelles
+on voulût faire porter le choix du Roi.
+
+Un conseil était tenu. M. de Fréjus déclarait que la princesse
+d'Angleterre lui paraissait le parti préférable, tout en ajoutant que le
+mariage du Roi avec une princesse de la maison régnante d'Angleterre
+avait l'inconvénient de forcer la France à donner l'exclusion au
+chevalier de Saint-Georges. Dans le cas où ce mariage manquerait, il
+adoptait l'idée du mariage avec mademoiselle de Vermandois. Villars et
+le maréchal d'Uxelles opinaient comme Fleury, le maréchal d'Uxelles,
+toutefois, avec une nuance de froideur pour la soeur du duc de
+Bourbon[18]. Venaient ensuite M. de Morville, de Bissy et Pecquet qui se
+montraient très-chauds pour mademoiselle de Vermandois. Le comte de la
+Mark, lui, disait bien haut qu'on ne devait conclure le mariage
+d'Angleterre qu'à toute extrémité et qu'il était entièrement favorable à
+un mariage contracté avec une des princesses cadettes de la maison de
+Condé[19].
+
+Sur ces entrefaites, on recevait le refus du Roi d'Angleterre qui, sondé
+secrètement sur le mariage du Roi de France avec sa fille, faisait
+répondre que les constitutions de l'État s'opposaient à ce qu'une
+princesse anglaise changeât de religion[20], et la cour s'attendait
+bientôt à voir mademoiselle de Vermandois devenir la femme de Louis XV,
+et le duc de Bourbon son beau-frère.
+
+Comment, alors que tout semblait assurer la réussite d'une alliance qui
+faisait la grandeur de la maison de Condé, comment ne se fit-elle pas
+avec les facilités, les pleins pouvoirs qu'avait le duc de Bourbon? S'il
+faut en croire le récit un peu romanesque de Soulavie et de Lacretelle,
+le mariage manqua par un accès de dépit et de colère de madame de Prie,
+la maîtresse du duc de Bourbon. Au dernier moment, madame de Prie, qui
+voulait dans l'épouse de Louis XV un instrument de domination future,
+eut la curiosité de connaître la femme qu'elle travaillait à mettre sur
+le trône. Elle se rendit à son couvent, se fit présenter sous un nom
+supposé et lui fit pressentir les hautes destinées qui l'attendaient
+sans pouvoir exciter chez la hautaine personne un mouvement de surprise,
+de joie. Donc peu de reconnaissance à attendre. Madame de Prie poussa la
+chose plus loin, elle voulut avoir l'opinion personnelle de la jeune
+princesse sur son compte, et, dans la conversation, elle prononça son
+nom avec quelques mots d'éloges. Mademoiselle de Vermandois
+l'interrompit en laissant percer toute son horreur pour la _méchante
+créature_, et plaignant son frère d'avoir près d'elle une personne qui
+le faisait détester de toute la France. Madame de Prie quittait le
+parloir sur cette phrase qui lui échappait: «Va, tu ne seras jamais
+Reine.»
+
+De retour, l'habile femme vantait à son frère la beauté et l'esprit de
+mademoiselle de Vermandois, chargeant Paris-Duverney de détourner le Duc
+d'un mariage qui la perdrait elle et ses protégés. Duverney, inquiet
+pour lui-même, faisait peur au duc de Bourbon de l'hostilité de M. de
+Fréjus, qui, tout en ne se mettant pas à la traverse du mariage d'une
+manière ouverte, y était très-opposé. Il lui montrait mademoiselle de
+Vermandois devenue Reine, prenant uniquement les conseils de madame la
+Duchesse sa mère dont il aurait à subir les avis comme des ordres. Enfin
+chez le prince faible et un peu effrayé par les criailleries des
+partisans de la maison d'Orléans, il éveillait le sentiment d'étonner
+par une marque éclatante de désintéressement tous ceux qui le croyaient
+étroitement occupé de la grandeur de sa maison[21].
+
+ * * * * *
+
+Dès lors il fallait chercher une autre princesse, une princesse qui
+n'alarmât pas par la grandeur de sa maison les plans secrets et les
+ambitions de madame de Prie. Paris-Duverney, qui avait amené le duc de
+Bourbon à renoncer au mariage de sa soeur avec Louis XV, était de nouveau
+consulté[22], et il donnait l'idée de faire la femme du Roi de France
+de la fille d'un très-pauvre prince auquel il avait prêté un peu
+d'argent dans le temps[23].
+
+Stanislas Leczinski, privé de son royaume de Pologne, des revenus de ses
+biens confisqués, de la pension que lui faisait Charles XII, et réfugié
+en Alsace sous le Régent, vivait avec sa femme et sa fille, à
+Weissembourg, en la compagnie de quelques officiers de la garnison, de
+quelques chanoines de la localité, et en une misère telle qu'il n'y
+avait pas toujours du pain dans le castel délabré[24].
+
+Sa fille très-vertueuse, mais si mal nippée que madame de Prie sera
+obligée de lui apporter des chemises[25], le roi Stanislas avait d'abord
+cherché à la marier à un simple colonel, Courtanvaux, depuis le maréchal
+d'Estrées, auquel il ne demandait d'autre apport que l'obtention du
+titre de duc et de pair. Le mariage manqué par la mauvaise volonté du
+Régent, Stanislas faisait proposer sa fille au duc de Bourbon, en lui
+faisant entrevoir les chances que ce mariage pourrait lui donner pour
+une élection au trône de Pologne. Le Duc n'ayant pas répondu, le bon et
+excellent père voulant soustraire sa fille aux mauvais traitements de sa
+mère qui ne l'aimait pas, après avoir échoué près du duc d'Orléans,
+songeait à faire pressentir le duc de Charolais et successivement tous
+les princes français.
+
+Au milieu de ces tentatives infructueuses et de ses désespérances de
+marier sa fille, Stanislas recevait une lettre du duc de Bourbon qui lui
+annonçait le choix qui avait été fait de Marie Leczinska. Le prince
+transporté de joie entrait dans sa chambre en lui disant: «Ah! ma fille,
+tombons à genoux et remercions Dieu.» Elle le croyait rappelé au trône
+de Pologne, quand il lui apprenait que c'était elle qui devenait Reine
+de France[26].
+
+Mais l'alliance ne se concluait pas aussi facilement que M. le Duc
+l'aurait voulu; malgré les défenses de parler du mariage du Roi sous
+peine de prison, défenses faites dans tous les cafés de Paris[27], les
+nouvellistes clabaudaient contre cette princesse sans illustration, sans
+crédit, sans argent. Puis on recevait une lettre du roi de Sardaigne
+qui, comme grand-père du Roi se plaignant de n'avoir pas été consulté,
+déclarait qu'il y avait à faire quelque chose de mieux et de plus
+convenable que cette chose condamnée par tout le monde et ne donnant pas
+grande idée du conseil de M. de Bourbon, lettre qui finissait par la
+menace de faire repentir un jour le Duc de ce qu'il faisait contre les
+intérêts du Roi[28].
+
+Mais il se produisait un incident plus grave, le duc de Bourbon était
+averti par une lettre anonyme que la princesse tombait du haut mal[29],
+et que la Reine sa mère avait demandé plusieurs consultations à une
+religieuse de Trêves qui avait la réputation de guérir cette maladie.
+Là-dessus émoi du duc de Bourbon; demande au maréchal Dubourg de
+renseignements auprès d'un habile médecin de Strasbourg sur la
+constitution de la princesse, puis envoi près de la religieuse de Trèves
+du sieur Duphénix qui devait ensuite entretenir et questionner le
+premier médecin du Roi de Pologne sur la santé et le fond du tempérament
+de la princesse.
+
+Les consultations de la religieuse de Trèves n'étaient point pour Marie
+Leczinska, mais pour une demoiselle attachée au service de sa mère, et
+le duc était complètement rassuré par ce certificat attestant la
+parfaite santé de la princesse et ses aptitudes à donner un dauphin à la
+France.
+
+ * * * * *
+
+«Nous soussignés, conformément aux ordres dont Son Altesse Sérénissime
+nous a honorés, certifions nous être transportés à la cour de Sa Majesté
+polonoise, pour prendre connoissance de la constitution de Son Altesse
+Royale, la princesse Stanislas, de sa santé ou de ses infirmités, si
+elle étoit atteinte de quelqu'une. Après avoir eu l'honneur de voir Son
+Altesse Royale, examiné sa taille et ses bras, le coloris de son visage
+et ses yeux, nous déclarons qu'elle est bien conformée, ne paroissant
+aucune défectuosité dans ses épaules, ni dans ses bras dont les
+mouvements sont libres, sa dent saine, ses yeux vifs, son regard
+marquant beaucoup de douceur. À l'égard de sa santé, monsieur Kast, son
+médecin, natif de Strasbourg, nous a déclaré que depuis deux ans qu'il a
+l'honneur d'être à la cour, elle n'a eu d'autres maladies que quelques
+accès de fièvre intermittente en deux différentes saisons qui ont été
+terminés chaque fois par une légère purgation et un régime. La vie
+sédentaire de Son Altesse Royale et le long espace de temps qu'elle
+passe dans les églises, dans une situation contrainte, lui ont causé
+quelques douleurs dans les lombes, produites par une sérosité échappée
+des vaisseaux gênés par la tension des fibres musculeuses, laquelle
+sérosité nous jugeons tout extérieure, la moindre friction ou le
+mouvement la dissipant, de même que la chaleur, ce qui fait que pendant
+l'été elle n'en a point été attaquée. Nous devons ajouter qu'il nous a
+été rapporté par ledit sieur Kast que la princesse est parfaitement
+réglée, ses règles d'une louable couleur et ne durant qu'autant qu'il
+est nécessaire. On peut juger de ce fait par son coloris qui, quoique un
+peu altéré par les derniers accès de fièvre qu'elle a eus récemment, ne
+paroît cependant que très-légèrement changé; la carnation étant
+naturelle et assez animée pour juger de son rétablissement et de la
+régularité de ces mouvements périodiques.
+
+«En témoignage de quoi nous avons signé le présent certificat, ce 12 mai
+1725 à Weissembourg[30].
+
+ «DUPHÉNIX.
+
+ «MOUGUE, _médecin, inspecteur des hôpitaux du Roi_.»
+
+Sur ce certificat, après quelques retardements donnés aux égards que la
+cour de France croyait devoir au roi d'Espagne, malgré qu'il eût refusé
+deux lettres du Roi, Louis XV, le dimanche 27 mai, déclarait son mariage
+qui était annoncé à toute la cour par M. de Gesvres, premier gentilhomme
+de la Chambre.
+
+Voici les termes dans lesquels le jeune Roi déclarait son mariage:
+«J'épouse la princesse de Pologne. Cette princesse, qui est née le 23
+juin 1703, est fille unique de Stanislas Leczinski, comte de Lesno,
+ci-devant staroste d'Adelnau, puis palatin de Posnanie, et ensuite élu
+roi de Pologne au mois de juillet 1704, et de Catherine Opalinski, fille
+du Castellan de Posnanie, qui viennent l'un et l'autre faire leur
+résidence au château de Saint-Germain-en-Laye, avec la mère du roi
+Stanislas, Anne Janabloruski, qui, en secondes noces, avait épousé le
+comte de Lesno, grand général de la grande Pologne»[31].
+
+Aussitôt cette déclaration, le duc de Bourbon écrivait au Roi Stanislas:
+
+ «27 mai 1745.
+
+«Le Roi ayant déclaré aujourd'huy son mariage avec la princesse Marie,
+fille de Votre Majesté, je crois qu'il est de mon devoir de vous en
+rendre compte dans le premier moment, afin d'éviter à Votre Majesté
+l'incertitude dans laquelle elle pourroit être, sur les réponses qu'elle
+a à faire à ceux qui auront l'honneur de lui en parler. Ainsi,
+Monseigneur, voilà l'affaire devenue publique, et par conséquent, ceux
+qui la vouloient traverser déconcertés»[32].
+
+Trois jours après le 30 mai, le duc de Bourbon recevait une lettre
+confidentielle de Vauchoux, capitaine de cavalerie, qui avait été chargé
+de la négociation secrète du mariage. Vauchoux assurait le duc que les
+sentiments de Marie Leczinska, élevée par un confesseur alsacien,
+étaient ceux d'un enfant ne puisant sa doctrine que dans le
+catéchisme[33], lui donnait la confiance que la reconnaissance de la
+princesse pour Son Altesse Sérénissime éloignerait toujours de son
+intimité les personnes qui ne lui seraient pas entièrement dévouées, et
+joignait à sa lettre l'envoi d'une hauteur de jupe, de gants, d'une
+pantoufle,--la princesse ne se servait de souliers que pour danser[34].
+
+Le duc de Bourbon poussait, activait les préparatifs du mariage, et le 5
+août, le duc d'Antin, ambassadeur extraordinaire du Roi auprès de
+Stanislas, roi de Pologne, faisait à Strasbourg la demande en mariage de
+la princesse Marie.
+
+À cette demande Marie Leczinska répondait par ces paroles pleines
+d'émotion:
+
+«À la déclaration de leurs Majestés, je n'ay rien à ajouter, sinon que
+je prie le Seigneur que je fasse le bonheur du Roy comme il fait le mien
+et que son choix produise la prospérité du royaume et réponde aux voeux
+de ses fidèles sujets[35].»
+
+Le 9 août, était fait et passé à Versailles le contrat de mariage du
+Roi, rédigé par La Vrillière:
+
+«AU NOM DE DIEU CRÉATEUR, soit notoire à tous que comme très-haut,
+très-excellent et très-puissant prince Louis XV, roi de France et de
+Navarre, occupé du soin de contribuer au bonheur de ses peuples et de
+satisfaire leurs voeux unanimes, se seroit enfin déterminé à assurer dès
+à présent la postérité dont la continuation intéresse si
+particulièrement le repos de son royaume et celui de toute l'Europe. Et
+que comme la Sérénissime Princesse Marie, fille de très-haut et
+très-excellent et très-puissant prince Stanislas, par la grâce de Dieu,
+roi de Pologne, et de très-haute et très-excellente et très-puissante
+Catherine Opalinska, son épouse, aussi par la grâce de Dieu, Reine de
+Pologne, est douée de toutes les qualités qui la peuvent rendre chère à
+Sa Majesté et à tout son royaume; Sadite Majesté auroit demandé aux
+Sérénissimes Roi et Reine de lui accorder la Sérénissime Princesse
+Marie, leur fille, pour épouse et compagne; et dans cette vue elle
+auroit nommé des commissaires pour, conjointement avec celui du
+Sérénissime Roi Stanislas, converser des articles et conditions
+nécessaires pour parvenir à l'accomplissement de ce mariage; lesquels
+articles ont été signés et arrêtés à Paris le 19 du mois dernier,
+suivant les pouvoirs respectifs, par Sadite Majesté, le 23 du dit mois
+et par ledit seigneur Stanislas de Pologne, à Strasbourg, le 22 du même
+mois; [...]
+
+«Les convention et traité de mariage entre Sa Majesté et ladite
+Sérénissime Princesse Marie ont été accordés et arrêtés ainsi qu'il
+suit. Avec la grâce et bénédiction de Dieu, les épousailles et mariage
+entre Sa Majesté et ladite Sérénissime Princesse Marie seront célébrés
+par parole de présent, selon la forme et solennité prescrites par les
+sacrés canons et constitution de l'Église catholique, apostolique et
+romaine, et se feront les épousailles et mariage en vertu du pouvoir et
+commission qui seront à cet effet donnés par Sadite Majesté, laquelle
+les ratifiera et accomplira en personne quand ladite Sérénissime
+Princesse Marie sera arrivée en sa cour. [...]
+
+«Sa Majesté donnera à ladite Sérénissime Marie, après la signature des
+présentes, pour ses bagues et joyaux, la valeur de cinquante mille écus,
+et lors de l'arrivée de ladite Sérénissime Princesse près de Sa Majesté,
+jusqu'à la valeur de trois cent mille livres, compris ceux qui lui
+auront été remis d'abord, lesquels lui appartiendront sans difficulté,
+après l'accomplissement dudit mariage, de même que tous autres bagues et
+joyaux qu'elle aura et qui seront propres à ladite Sérénissime
+Princesse, ou à ses héritiers et successeurs, ou à ceux qui auront ses
+droits et causes.
+
+«Suivant l'ancienne et louable coutume de la maison de France, Sa
+Majesté assignera et constituera à la Sérénissime Princesse pour son
+douaire vingt mille écus d'or, soldés chacun an, qui seront assignés sur
+ses revenus et terres, desquels lieux et terres ainsi donnés et
+assignés, ladite Sérénissime Princesse jouira par ses mains et de son
+autorité et de celle de ses commissaires et officiers, et aura la
+justice comme il a été toujours pratiqué. Davantage à elle
+appartiendront les provisions de tous les offices vacans, comme ont
+accoutumé d'avoir les Reines de France, bien entendu toutefois que
+lesdits offices ne pourront être donnés qu'à des naturels François...»
+
+«Sa Majesté donnera et assignera à ladite Sérénissime Princesse pour la
+dépense de sa chambre et entretien de son état et de sa maison une somme
+convenable, telle qu'il appartient à la femme et fille d'un Roi, la lui
+assurant en la forme et manière qu'on a accoutumé en France de donner
+leurs assignations pour leurs entretenemens.
+
+«En cas que ce mariage se dissoût entre Sa Majesté et la Sérénissime
+Princesse, et qu'elle survive à Sadite Majesté, en ce cas il sera libre
+à la Sérénissime Princesse ou de demeurer en France, dans les lieux
+qu'il lui plaira, ou en quelqu'autre lieu convenable que ce soit, hors
+dudit royaume de France, toutefois et quantes que bon lui semblera, avec
+tous les droits, raisons et actions qui lui seront échus, ses douaires,
+bagues, joyaux, vaisselles d'argent et tous autres meubles quelconques
+avec les officiers et serviteurs de sa maison, sans que, pour quelque
+raison ou considération, on puisse lui donner aucun empêchement, ni
+arrêter son départ, directement ou indirectement, empêcher la jouissance
+et recouvrement de ses droits, raisons, actions... et pour cet effet Sa
+Majesté donnera au Roi Stanislas de Pologne, pour la susdite Sérénissime
+Princesse Marie, sa fille, telles lettres de sûreté qui seront signées
+de sa propre main et celle de son scel, et les leur assurera et
+promettra pour soi et pour ses successeurs Rois, en foi et parole
+royale.
+
+«Ce traité et contrat de mariage ont été faits avec dessein de supplier
+Notre Saint-Père le Pape, comme Sa Majesté et le Sérénissime Roi
+Stanislas de Pologne l'en supplient, de l'approuver, et de lui donner sa
+bénédiction apostolique, promettant, Sa Majesté, en foi et parole de
+Roi, d'entretenir, garder et observer inviolablement, sans y aller, ni
+souffrir qu'il soit allé, directement et indirectement, au contraire,
+comme les susdits comte de Tarlo, commissaire procureur du Roi
+Stanislas, au nom dudit Roi et de ladite Reine de Pologne, et en celui
+de la Sérénissime Princesse Marie, leur fille, stipulant sous l'autorité
+des seigneurs et dame, ses père et mère, en vertu de ses pouvoirs et
+procurations... ont signé de leur propre main du présent contrat, duquel
+l'original est demeuré par-devers nous, pour, en vertu d'icelui, en
+délivrer les expéditions nécessaires en la forme ordinaire; fait et
+passé à Versailles, le neuvième jour d'août 1725, par-devant nous,
+conseiller secrétaire d'État et des commandements de Sa Majesté. Signé,
+_Louise-Marie-Françoise de Bourbon; Auguste, duchesse d'Orléans;
+Louise-Françoise de Bourbon; L.-H. de Bourbon; Charles de Bourbon;
+Marie-Thérèse de Bourbon; Philippe-Élisabeth de Bourbon; N. d'Orléans;
+Louise-Anne de Bourbon; Louise-Adélaïde de Bourbon; Louis-Auguste de
+Bourbon; Alexandre de Bourbon, Marie-Victoire-Sophie de Noailles,
+comtesse de Toulouse, comte de Tarlo; Philippeaux; Fleuriau_»[36].
+
+Le 15 août, jour de la Vierge, le duc d'Orléans[37] épousait à
+Strasbourg Marie Leczinska au nom du Roi de France[38].
+
+Il y avait de grandes réjouissances à Strasbourg et un bal donné par le
+duc d'Antin. À ce bal, madame de Prie, qui avait fait la conquête de
+Marie Leczinska, sur la sollicitation de la Reine, était priée à danser
+par le duc d'Épernon avant la princesse de Montbazon et la duchesse de
+Tallard qui était une Soubise[39].
+
+Enfin la Reine, munie des instructions de son père[40], se mettait en
+voyage[41] pour joindre le Roi qui venait de s'établir à Fontainebleau.
+
+Par cette France qui n'a point encore de routes, en cette année où il
+venait de pleuvoir trois mois de suite, dans ces temps de grandeur et de
+misère, de luxe et de barbarie, ce fut un terrible voyage que ce voyage
+où la femme du Roi pensa plusieurs fois être noyée dans son carrosse, et
+d'où on la retirait, avec de l'eau jusqu'à mi-corps, à force de bras et
+comme l'on pouvait[42].
+
+Enfin, le 4 septembre, Marie Leczinska arrivait à Moret. Le Roi venait
+au-devant d'elle avec toutes les princesses, ne la laissait pas
+s'agenouiller sur le carreau qu'on avait jeté parmi la boue du chemin,
+et l'embrassait sur les deux joues avec une vivacité qui étonnait tous
+ceux qui connaissaient l'éloignement du Roi pour les femmes, tous ceux
+qui l'avaient entendu dire il y avait deux ou trois mois qu'on ne le
+marierait pas de sitôt[43].
+
+ * * * * *
+
+Le 5 septembre, Marie Leczinska, arrivée de Moret à dix heures du matin,
+montait tout droit à son cabinet de toilette, et là, accommodée et
+parée, se rendait dans le grand cabinet du Roi, d'où le cortège se
+mettait en marche pour la chapelle, traversant la galerie de François
+Ier, descendant le grand escalier entre la haie des Cent Gardes et des
+Suisses, la hallebarde à la main.
+
+Au milieu de la chapelle avait été élevée une estrade au bout de
+laquelle se trouvaient un prie-Dieu et deux fauteuils surmontés d'un
+dais: le dais, l'estrade, le prie-Dieu, les fauteuils, les carreaux,
+recouverts d'une tenture de velours violet semée de fleurs de lis d'or
+et chargée des armes de France et de Navarre.
+
+Sur des bancs installés au bas des marches de l'autel à droite et du
+côté de l'Épître avaient déjà pris place les archevêques, les évêques,
+les abbés nommés par les députés de l'assemblée générale du clergé pour
+assister à la cérémonie.
+
+Sur un banc à gauche de l'autel se voyaient le comte de Morville et le
+comte de Saint-Florentin qui allaient bientôt être rejoints par les deux
+autres ministres et secrétaires d'État, le comte de Maurepas et le
+marquis de Breteuil, retenus par leurs fonctions auprès du Roi.
+
+Le chancelier de France, dans sa robe de velours violet doublé de satin
+cramoisi, était assis dans son fauteuil à bras et sans dos, entre ses
+deux huissiers portant la masse, et derrière lui se groupaient les
+maîtres des requêtes en robe et en bonnet carré.
+
+Un public de seigneurs, d'étrangers, de dames en grand habit,
+remplissait les tribunes et les amphithéâtres échafaudés dans les
+arcades des chapelles, et dont les balcons étaient garnis de tapis à
+fond d'or ou de broderies éclatantes.
+
+Le cortège, parti du grand cabinet du Roi, débouchait dans la chapelle
+au son des fifres, des tambours et des trompettes.
+
+C'étaient d'abord les hérauts d'armes précédés du marquis de Dreux,
+grand maître des cérémonies; venaient ensuite les chevaliers de l'Ordre
+du Saint-Esprit, en tête desquels marchaient l'abbé de Pomponne, le
+marquis de Breteuil, le comte de Maurepas, grands officiers de l'Ordre.
+Après les chevaliers du Saint-Esprit s'avançaient dans des habits
+très-magnifiques[44], et marchant seuls, le comte de Charolais, le comte
+de Clermont, le prince de Conti.
+
+Enfin apparaissait le Roi, précédé du marquis de Courtanvaux, capitaine
+des Cent-Suisses de la Garde, suivi du duc de Villeroi, capitaine des
+Gardes du Corps en quartier, et qui avait à sa droite le duc de
+Mortemart, premier Gentilhomme de la Chambre, et à sa gauche, le duc de
+la Rochefoucauld, grand maître de la Garde-Robe. Louis XV marchait entre
+le prince Charles de Lorraine, grand écuyer de France, et le commandeur
+de Beringhen, premier écuyer du Roi, tous deux appelés à donner la main
+à Sa Majesté. Sur les côtés se tenaient les officiers des Gardes du
+Corps, et les Gardes-Écossais portant leurs cottes d'armes en broderie
+par-dessus leurs habits, la pertuisane à la main. Le Roi avait un habit
+de brocart d'or, garni de boutons de diamant, et, jeté sur les épaules,
+un manteau de point d'Espagne d'or.
+
+Suivait la Reine, habillée d'un manteau et d'une robe de velours violet
+semé de fleurs de lis d'or, avec un corps formant une cuirasse de
+pierreries, et des agrafes de brillant aux manches[45]. Elle portait sur
+le haut de la tête une couronne de diamants, fermée par une double fleur
+de lis. Marie Leczinska était menée par les ducs d'Orléans et de
+Bourbon; et la queue de son manteau royal, qui avait neuf aunes de long,
+était portée par la duchesse douairière de Bourbon, par la princesse de
+Conti, par la princesse de Charolais qui étaient menées à leur tour et
+avaient leur queue portée par les plus grands noms de la monarchie.
+
+Et c'étaient après la Reine la duchesse d'Orléans, puis mademoiselle de
+Clermont, et encore des princesses et des dames illustres qui, avec
+leurs meneurs et leurs porteurs de queue, formaient une procession qui
+n'en finissait pas, et que terminaient les dames d'honneur des
+princesses du sang.
+
+Le Roi et la Reine allaient s'agenouiller sous le Haut-Dais; derrière
+Leurs Majestés, se plaçaient sur l'estrade les princes et princesses du
+sang.
+
+Alors sortait de la sacristie le cardinal de Rohan, vêtu pontificalement
+et accompagné de l'évêque de Soissons et de l'évêque de Viviers qui lui
+servaient de diacre et de sous-diacre d'honneur. Le cardinal montait à
+l'autel, invitait par le héraut d'armes et le marquis de Dreux, le Roi
+et la Reine à s'approcher des marches de l'autel, et là leur adressait
+un discours et leur donnait la bénédiction nuptiale.
+
+La bénédiction donnée, le Roi et la Reine retournaient à leur prie-Dieu,
+où le cardinal venait leur apporter l'eau bénite.
+
+La messe commençait. L'évêque de Viviers chantait l'Épître, l'évêque de
+Soissons chantait l'Évangile, et, après avoir donné le livre à baiser au
+cardinal, le portait également à baiser au Roi et à la Reine.
+
+Après l'_offertoire_, et pendant les encensements ordinaires, le roi
+d'armes allait se placer au pied de l'autel avec un cierge, chargé de
+vingt louis d'or. Le Roi descendait alors de son prie-Dieu, se mettait à
+genoux devant le cardinal assis dans un fauteuil placé dessus un
+marchepied sur l'escalier de l'autel, baisait la bague de l'Éminence, et
+lui remettait le cierge tenu par le héraut d'armes.
+
+À la fin du _Pater_, le Roi et la Reine venaient s'agenouiller sur un
+drap de pied de velours violet, semé de fleurs de lis, tandis que
+l'évêque de Metz et l'ancien évêque de Fréjus étendaient au-dessus des
+deux mariés un poêle de brocart d'argent, qu'ils tenaient suspendu sur
+leurs têtes jusqu'à la fin des oraisons accoutumées.
+
+La messe terminée, le cardinal de Rohan prenait des mains du curé de
+Fontainebleau le registre des mariages, le présentait au Roi et à la
+Reine auxquels il donnait la plume pour signer. La plume était présentée
+ensuite par l'abbé de Pezé, aumônier du Roi, aux princes et princesses
+du sang, pendant qu'au bruit du _Te Deum_ les hérauts d'armes faisaient
+la distribution des médailles frappées à l'occasion du mariage.
+
+Au retour de la chapelle, le duc de Mortemart, qui, le matin, avait
+apporté à Marie Leczinska la couronne de diamants qu'elle portait à la
+cérémonie, lui remettait un coffret de velours cramoisi rempli de bijoux
+d'or dont elle faisait des présents dans l'après-midi[46].
+
+Le Roi, du moment où il avait vu Marie Leczinska, laissait éclater les
+naïfs symptômes du désir amoureux. Il montrait une gaieté
+inexprimable[47] et comme la satisfaction tapageuse d'un adolescent en
+bonne fortune.
+
+Le matin du mariage, pendant la toilette de Marie Leczinska, il
+envoyait, nombre de fois, savoir quand cette toilette, qui durait du
+reste trois heures, serait finie. Après la célébration de la cérémonie à
+la chapelle, on le voyait, tout le restant du jour, empressé, attentif,
+galamment causeur aux côtés de la jeune Reine. Et le soir il attendait,
+avec une impatience fiévreuse, que sa femme fût couchée[48].
+
+Sur cette nuit de noce, qu'on nous permette de citer une dépêche du duc
+de Bourbon au Roi Stanislas, dont les détails, intimes et secrets,
+doivent être pardonnés comme des détails qui intéressent l'histoire.
+
+«... Je ne répète pas à Votre Majesté la joie et l'empressement que le
+Roi a témoignés de l'arrivée de la Reine; tout ce que je puis dire à
+Votre Majesté, est que cela a surpassé mes espérances, et, s'il se
+pouvait, mes désirs.
+
+«C'est la plus forte peinture que je puisse faire de la manière dont
+s'est passée l'entrevue. La Reine a charmé le Roi... Le Roi a passé
+toute la journée d'hier chez la Reine, où il me fit l'honneur de me dire
+qu'elle lui plaisait infiniment, et Votre Majesté m'en doutera pas, si
+elle me permet d'entrer dans un détail sur lequel je sais mieux que
+personne qu'il faut garder le silence, et dont je ne rends compte à
+Votre Majesté que pour lui prouver que ce n'est point langage de
+courtisan, quand j'aurai l'honneur de lui dire que la Reine plaît
+infiniment au Roi. Cette preuve est donc, si Votre Majesté me permet de
+le lui dire, que le Roi a pris quelques amusements comme comédie[49] et
+feu d'artifice, s'est allé coucher chez la Reine, et lui a donné pendant
+la nuit sept preuves de sa tendresse[50]. C'est le Roi lui-même qui, dès
+qu'il s'est levé, a envoyé un homme de sa confiance et de la mienne pour
+me le dire, et qui, dès que j'ai entré chez lui, me l'a répété lui-même,
+en s'étendant infiniment sur la satisfaction qu'il avait sur la
+Reine[51].»
+
+
+
+
+II
+
+Maison de la Reine--Brevet de dame d'atours, octroyé à la belle-mère de
+madame de Mailly.--Portrait physique de Marie Leczinska.--Caractère de
+la femme.--Le jeune homme chez Louis XV.--Entrevue du Roi et du duc de
+Bourbon obtenue par la Reine.--Disgrâce de M. le Duc.--Lettre de cachet
+remise par M. de Fréjus à la Reine.--Les rancunes du premier ministre
+contre la Reine.--La Reine obligée de lui demander la permission de
+faire un souper avec ses dames.--Maladie de Marie Leczinska et
+indifférence du Roi.--La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeur
+au lansquenet.--Louis XV abandonnant l'intérieur de Marie Leczinska pour
+la société de jeunes femmes.--Mademoiselle de Charolais.--Passion
+qu'elle affiche pour le Roi.--Madame la comtesse de Toulouse.--La petite
+cour de Rambouillet.--Froideurs des relations du Roi et de la
+Reine.--Les manies de la Reine.--Lassitude de son métier d'épouse et de
+mère.
+
+
+Au moi de mai précédent avait été montée la maison de la Reine, avaient
+été choisies les femmes titrées avec lesquelles Marie Leczinska allait
+être condamnée à passer les longues heures de sa vie dans
+l'emprisonnement royal du palais de Versailles.
+
+La charge de surintendante de la maison de la Reine et de chef du
+conseil, d'abord destinée à la jeune princesse de Conti, avait été
+définitivement donnée à mademoiselle de Clermont, soeur du duc de
+Bourbon[52].
+
+Pour la nomination aux autres places, il y avait eu mille brigues, mille
+intrigues, mille cabales. La grande bataille s'était surtout livrée
+autour de la charge de la dame d'honneur[53] à laquelle le mérite
+personnel de la duchesse de Saint-Simon semblait devoir l'appeler; mais
+les inimitiés qu'avait soulevées contre lui le terrible duc et les
+attaches du mari et de la femme avec la maison d'Orléans faisaient
+donner l'exclusion à la duchesse. Et en dépit des efforts de M. de
+Fréjus pour écarter de l'entourage de la Reine les _dévergondées de la
+Régence_[54], le Roi nommait comme dame d'honneur, à cause de ses _rares
+vertus_, _sa chère et bien-aimée cousine_, la maréchale, duchesse de
+Boufflers, cette duchesse, que l'éclat de ses aventures anciennes et
+présentes et le libertinage connu et avéré des dames sous ses ordres,
+allait faire surnommer _Madame Pataclin_, du nom de la supérieure de
+l'Hôpital-Général, où l'on enfermait les filles de mauvaise vie[55].
+
+La dame d'atours était la comtesse de Mailly, dont nous donnons le
+brevet.
+
+BREVET DE DAME D'ATOURS POUR MADAME LA COMTESSE DE MAILLY.
+
+«Aujourd'hui, may 1725, le Roy, étant à Versailles, a mis en
+considération l'exactitude et la dignité avec lesquelles la dame
+comtesse de Mailly a servi en qualité de dame d'atours la dauphine sa
+mère, et l'empressement que la France témoigne depuis la majorité de Sa
+Majesté de se voir assurer, par un prompt mariage, la tranquillité dont
+elle jouit, ayant déterminé Sa Majesté à faire un choix digne de remplir
+ses voeux et de former, dès à présent, la maison de la Reine, sa future
+épouse et compagne, Sa Majesté a cru ne pouvoir mieux choisir pour
+remplir la charge de dame d'atours, que la mesme personne qui l'a si
+dignement exercée. À cet effet, Sa Majesté a donné et octroyé à dame
+Anne-Marie-Françoise de Sainte-Hermine, comtesse de Mailly, la charge de
+dame d'atours de la Reine, sa future épouse et compagne, pour par elle
+en jouir et user aux honneurs, autorités, privilèges, fonctions, gages,
+pensions, états, droits, profits, revenus et émoluments y appartenant et
+qui lui seront ordonnés par les États de la maison de ladite dame Reine,
+tels et semblables qu'en ont joui les dames d'atours des Reines de
+France, et ce, tant qu'il plaira à Sa Majesté qui mande et ordonne au
+trésorier-général de la maison de ladite Reine, que lesdits gages,
+livrées, états et pensions il y ait à payer à ladite dame comtesse de
+Mailly à l'avenir, par chacun an, aux termes et à la manière accoutumée,
+sur ses simples quittances, sans que pour raison de ladite charge et de
+ses dépendances, il soit besoin d'une plus ample expression de la
+volonté de Sa Majesté ni d'autre expédition que le présent brevet
+qu'elle a pour assurance de sa volonté[56]...»
+
+Ce brevet est instructif, il nous révèle un fait qu'aucun des
+contemporains ne semble savoir[57], c'est que Louise-Julie de Mailly la
+première maîtresse de Louis XV, n'était pas dame d'atours de Marie
+Leczinska, à l'époque de son mariage avec Louis XV. Je trouvais bien
+extraordinaire, avant la découverte de ce brevet, qu'il fût confié à une
+jeune fille de quinze ans et qui n'était point encore mariée, une charge
+si importante de la monarchie. Aujourd'hui il n'y a plus de doute, la
+charge était octroyée à sa future belle-mère, qui la lui transmettait à
+une époque inconnue, peut-être l'année suivante, année où elle épousait
+son fils.
+
+Les douze dames du Palais qui, avec mademoiselle de Clermont, la
+duchesse de Boufflers et la comtesse de Mailly, complétaient la maison
+de la Reine, étaient madame de Prie, madame de Nesle, dont les
+galanteries étaient publiques avec du Mesnil, la maréchale de Villars,
+les duchesses de Tallard de Béthune, d'Épernon, enfin les dames de
+Gontaut, d'Egmont, de Rupelmonde de Matignon, de Chalais, de Mérode,
+toutes dames aux réputations douteuses et écornées.
+
+Parmi les hommes de sa maison, Marie Leczinska avait comme grand
+aumônier M. de Fréjus, qui allait bientôt devenir son plus intime
+ennemi.
+
+Puis, au-dessous de ces hauts dignitaires, venait tout ce monde que
+groupait autour d'une personne royale les mille domesticités, les mille
+services particuliers et spéciaux de la monarchie d'alors.
+
+Il y avait d'abord une première femme de chambre[58] et douze femmes de
+chambre ordinaires. C'étaient les médecins, premier médecin, médecin
+ordinaire, médecins par quartier;--l'apothicaire du corps, l'apothicaire
+du commun;--les pannetiers, les verduriers, les maîtres-queux, les
+hâteurs, les galopins ordinaires, les enfants de cuisine, les
+lavandiers;--les garde-vaisselle; les capitaines des charrois; les
+valets de la garde-robe, les valets de pied pour le carrosse, etc.;--le
+marchand poêlier quincaillier;--le baigneur-étuviste;--le porte-manteau
+ordinaire;--le porte-chaise d'affaires;--le muletier de la litière;--le
+chauffe-cire pour cacheter les lettres.
+
+Et ne croyez pas que le dénombrement de tant de fonctions et
+d'attributions soit complet dans les cent pages que contient l'état
+manuscrit de la maison de Marie Leczinska: nous trouvons dans le service
+des pensions qui se fait après la mort de la Reine, une pension pour
+l'homme qui préparait le café de la Reine, une pension pour la
+demoiselle chargée du nettoyage des porcelaines du cabinet de la Reine,
+une pension pour le luthier qui prenait soin des vielles de la
+Reine[59].
+
+ * * * * *
+
+Marie Leczinska, dans les nombreux portraits qui la représentent, n'a
+point le visage noble que réclamait alors le cadre de Versailles, mais
+la princesse polonaise a cette gracieuse mine que célèbrent ses
+familiers et dont parle une lettre de Voltaire. C'est une aimable figure
+bourgeoise qui est comme l'image de la bonté dans son expression
+humaine, dans son enjouement heureux. Elle dit, cette bienveillante et
+gaie figure, sous son air, un rien vieillot, la bonne humeur des vertus
+de la femme. Car celle qui redoutait de perdre la couronne du ciel en
+acceptant la couronne de France ne porte rien sur sa figure du sérieux
+ou du soucieux de la dévotion.
+
+Une expression de santé et de satisfaction, la sérénité de la
+conscience, le contentement et la patience de la vie rayonnent sur ces
+traits éclairés d'une douce malice, et dont le sourire est comme un
+reflet de ces libertés innocentes, de cet esprit gaulois avec lequel, de
+temps en temps, la Reine s'amusait à faire courir un gros rire parmi ses
+dames, sa Semaine Sainte, ainsi que les appelait la cour[60].
+
+La Reine, sauf quelques vivacités qui la rendaient la plus malheureuse
+femme du monde et la faisaient aussitôt chercher le moyen de se faire
+pardonner, avait le caractère le plus heureux, le plus facile et le plus
+sociable. Elle était pleine de saillies, de reparties amusantes[61],
+d'observations gaiement spirituelles, et ne redoutait pas le ton de la
+galanterie, de la gaillardise même, quand la gaillardise était sauvée
+par les grâces du conteur. Qui ne connaît, à ce sujet, l'anecdote dont
+M. de Tressan fut le héros?
+
+On parlait devant la Reine des houssards qui faisaient des courses dans
+les provinces et approchaient de Versailles.
+
+Là Reine de dire: «Mais si je rencontrais une troupe, et que ma garde me
+défendît mal?
+
+--Madame, laissa échapper quelqu'un, Votre Majesté courrait grand risque
+d'être _houssardée_.
+
+--Et vous, M. de Tressan, que feriez-vous?
+
+--Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie.
+
+--Mais si vos efforts étaient inutiles?
+
+--Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son
+maître, après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en
+manger comme les autres[62].»
+
+Et la Reine de ne pas se fâcher et de presque sourire au hardi propos de
+M. de Tressan.
+
+Malheureusement les agréments de la Reine étaient timides, comme ses
+vertus étaient pudiques, presque honteuses. La femme, l'épouse ne se
+révélait sous la chrétienne, ne montrait les charmes de son esprit et de
+son coeur, tous les secrets de son amabilité que dans la familiarité de
+quelques amis, dans une petite société qui ne lui imposait pas. Il lui
+fallait, pour qu'elle fût encouragée à plaire, pour qu'elle entrât en
+pleine possession d'elle-même, le calme d'un salon, où l'âge amortissait
+le bruit des voix, la compagnie de la raison, l'intimité de la
+vieillesse, un milieu de tranquillité, presque d'assoupissement, qui
+convenait à la maturité de son intelligence et de ses goûts. Voilà où
+trouvait l'aisance et la liberté une Reine dont l'esprit eut toujours,
+comme le visage, l'âge d'une vieille femme. Aussi Louis XV, dont Marie
+Leczinska avait une affreuse peur, ne connut jamais la femme que
+connurent les de Luynes. Il ne vit dans Marie Leczinska qu'une pauvre
+_peintresse_ qui n'avait aucune disposition pour la peinture, une
+médiocre et ennuyeuse joueuse de vielle, une liseuse de livres sérieux
+qu'elle ne comprenait pas, une étroite dévote, enfin une provinciale
+princesse écrasée de la présence et de la grandeur d'un Roi de France,
+n'apportant à la vie commune rien du ressort et de l'initiative
+plaisante de la femme, ne mettant dans l'union que l'obéissance, dans le
+mariage que le devoir, ne sachant de son sexe ni les caresses, ni les
+coquetteries, tremblante et balbutiante dans son rôle de Reine, comme
+une vieille fille de couvent égarée dans Versailles; groupant autour
+d'elle toutes les têtes chauves de la cour, rassemblant l'ennui dans ce
+coin du palais, plein d'un murmure de voix cassées, où rien de jeune ne
+vivait, où rien de vivant ne parlait aux jeunes ans du Roi.
+
+Un singulier homme, ce jeune mari, ce jeune souverain que, hors la
+chasse et les chiens[63], rien n'intéressait, n'amusait, ne fixait, et
+dont le cardinal promenait vainement l'esprit d'un goût à un autre, de
+la culture des laitues à la collection d'antiques du maréchal d'Estrées,
+du travail du tour aux minuties de l'étiquette, et du tour à la
+tapisserie, sans pouvoir attacher son âme à quelque chose, sans pouvoir
+donner à sa pensée et à son temps un emploi[64]. Imaginez un Roi de
+France, l'héritier de la Régence, tout glacé et tout enveloppé des
+ombres et des soupçons d'un Escurial, un jeune homme à la fleur de sa
+vie et dans l'aube de son règne, ennuyé, las, dégoûté, et au milieu de
+toutes les vieillesses de son coeur traversé de peurs de l'enfer
+qu'avouait par échappées sa parole alarmée et tremblante. Sans amitiés,
+sans préférences, sans chaleur, sans passion, indifférent à tout, et ne
+faisant acte de pouvoir, et d'un pouvoir jaloux que dans la liste des
+invités de ses soupers[65], Louis XV apparaissait dans le fond des
+petits appartements de Versailles comme un grand et maussade et triste
+enfant, avec quelque chose dans l'esprit de sec, de méchant, de
+sarcastique qui était comme la vengeance des malaises de son humeur. Un
+sentiment de vide, de solitude, un grand embarras de la volonté et de la
+liberté joint à des besoins physiques impérieux et dont l'emportement
+rappelait les premiers Bourbons: c'est là Louis XV à vingt ans; c'est
+là le souverain en lequel existait une vague aspiration au plaisir, et
+le désir et l'attente inquiète de la domination d'une femme passionnée
+ou intelligente ou _amusante_. Il appelait, sans se l'avouer à lui-même,
+une liaison qui l'enlevât à la persistance de ses tristesses, à la
+monotonie de ses ennuis, à la paresse de ses caprices, qui réveillât et
+étourdît sa vie, en lui apportant les violences de la passion ou le
+tapage de la gaieté. L'oubli de son personnage de Roi, la délivrance de
+lui-même, toutes choses que ne lui donnait pas la Reine; voilà ce que
+Louis XV demandait à l'adultère, voilà ce que toute sa vie il devait y
+chercher.
+
+ * * * * *
+
+Pendant les premiers mois qui suivaient le mariage, il n'était toutefois
+question que des empressements, des assiduités amoureuses, des
+_coucheries_ régulières et quotidiennes du Roi avec la Reine.
+
+Louis XV comparait Marie Leczinska à la Reine Blanche, mère de saint
+Louis, et disait aux courtisans qui voulaient lui faire admirer quelque
+femme de la cour: «Je trouve la Reine encore plus belle[66].» Mais un an
+ne s'était pas écoulé qu'un évènement politique apportait une grande
+froideur dans les relations entre les deux époux.
+
+Marie Leczinska, naturellement pleine de reconnaissance pour le duc de
+Bourbon qui l'avait faite Reine de France, avait été en outre gagnée
+par les prévenances et les caresses de madame de Prie, qui, entrant à
+tout moment dans ses appartements pour surveiller ses actions, inspirant
+ses actions, dictant ses lettres[67], était devenue maîtresse absolue de
+la faible et timide princesse qui ne faisait qu'exécuter et
+contre-signer les ordres de la favorite du Duc. La Reine essayait bien
+un peu de résister, sentant dans tout ce que le Duc et sa maîtresse la
+poussaient à faire, qu'elle était entre leurs mains un moyen et un
+instrument pour ruiner le crédit de M. de Fréjus. Et malgré la
+dissimulation du Roi, Marie Leczinska n'était déjà pas sans savoir que
+Louis XV n'aimait pas M. le Duc, avait une antipathie des plus
+prononcées contre madame de Prie, était sous la complète domination de
+son précepteur. C'étaient donc continuellement des scènes, où la Reine
+était accusée d'ingratitude par le Duc, et où la Reine pleurait. Enfin
+il arrivait un jour où le duc de Bourbon imposait à la malheureuse
+princesse de lui avoir un entretien particulier avec le Roi. Sous un
+prétexte Louis XV était amené chez la Reine. Marie Leczinska voulait se
+retirer, mais le duc de Bourbon la forçait de rester, d'assister à
+l'entretien. Alors le Duc commençait à lire une lettre de Rome, une
+lettre du cardinal de Polignac qui était un réquisitoire en règle contre
+M. de Fréjus. Le Roi écoutait cette lecture avec ennui. À la lettre, le
+Duc voulait ajouter des faits. Le Roi donnait des signes d'impatience.
+Le Duc, s'apercevant du mécontentement du Roi, lui demandait s'il lui
+avait déplu?--Oui.--S'il n'avait pas de bonté pour lui?--Non.--Si M. de
+Fréjus avait seul sa confiance?--Oui. Et le Roi, repoussant le Duc qui
+s'était jeté à genoux à ses pieds, sortait plein de colère contre sa
+femme qui l'avait attiré dans ce piège[68].
+
+Sur ces entrefaites, M. de Fréjus, qui s'était présenté chez le Roi et
+avait trouvé la porte fermée par l'ordre de M. le Duc, s'était retiré à
+Issy, tandis que le Roi, dans la dernière exaspération, s'était enfermé
+chez lui sans vouloir parler à personne... M. le duc de Mortemart,
+prenant parti contre la maison de Condé, se faisait donner un ordre qui
+enjoignait au duc de Bourbon d'envoyer chercher M. de Fréjus, et le
+lendemain le précepteur du Roi reparaissait triomphant à la cour.
+
+Dès lors la chute de M. le Duc n'était plus qu'une question de temps. M.
+de Fréjus maintenu sous main par M. le duc d'Orléans, M. le prince de
+Conti, M. le duc du Maine, le maréchal de Villars, avait encore pour
+lui, dans le moment, les Noailles et la comtesse de Toulouse, qui, dans
+les petits et fréquents séjours que Louis XV commençait à faire chez
+elle, commençait à prendre une sérieuse influence sur l'esprit du jeune
+Roi. Dans un conseil tenu à Rambouillet, où depuis quelque temps se
+rendaient directement les courriers d'Allemagne, d'Espagne, de Savoie,
+le renvoi du Duc était arrêté, et, le 11 juin 1726, le duc de Bourbon
+recevait inopinément une lettre de cachet qui lui ordonnait de se rendre
+à Chantilly et lui défendait de voir la Reine. Madame de Prie était
+exilée dans sa terre de Normandie[69].
+
+Cette disgrâce du duc de Bourbon et de madame de Prie était suivie d'une
+espèce d'abandon fait par le Roi de sa femme aux haines de M. de Fréjus.
+Il la mettait pour ainsi dire à sa discrétion dans cette dure lettre de
+cachet dont le futur premier ministre était porteur: «Je vous prie,
+Madame, et s'il le faut, je vous l'ordonne, de faire tout ce que
+l'évêque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c'était moi-même.
+Signé: LOUIS[70].»
+
+De ce jour, les rancunes du vieil homme d'Église, munies des pleins
+pouvoirs du Roi, travaillent à annihiler la Reine et l'épouse par le
+retrait de toute influence dans la distribution des grâces, par
+l'absence de toute autorité dans le gouvernement de sa maison, par la
+privation d'argent même, enfin par une succession d'humiliations voulues
+et cherchées: petites et mesquines vengeances que ne pourront désarmer
+et lasser la résignation et la dépendance de la pauvre Reine[71]. Les
+charités de la Reine l'auront-elles laissé sans un écu, Fleury ordonnera
+à Orry de lui faire porter cent louis, ce que le contrôleur-général
+déclare donner à son fils quand il est désargenté. La Reine de France
+veut-elle faire un souper avec ses dames à Trianon ou ailleurs, il faut
+qu'elle en demande la permission à Fleury, et Fleury se donne presque
+toujours le plaisir de refuser, alléguant que cela coûterait quelque
+extraordinaire[72].
+
+Deux mois après la chute du duc de Bourbon, au mois d'août 1726, Marie
+Leczinska tombait malade, et si gravement, qu'elle recevait les
+sacrements. Le Roi montrait une grande indifférence pendant sa maladie,
+et le 27 septembre, le jour où, complètement rétablie, elle arrivait
+retrouver le Roi à Fontainebleau, Louis XV au lieu d'aller à sa
+rencontre, partait pour la chasse, prenait deux cerfs et ne rentrait
+qu'à neuf heures du soir au château[73].
+
+Ces dédains du Roi, ces mépris visibles, ce manque d'égards, tuaient peu
+à peu le respect autour de la Reine qui était traitée par les courtisans
+comme une princesse sans conséquence. Le marquis d'Argenson nous la
+montre à Versailles, abandonnée de ses dames du Palais[74], ne trouvant
+pas même de coupeur parmi les seigneurs de la cour quand, le dimanche,
+il lui plaisait de jouer au lansquenet. Et nous la voyons dans ses
+appartements désertés, se promenant, la pauvre Reine, à la recherche de
+ce coupeur, et toute désolée de ne le point trouver, se plaindre en ces
+douces et tristes paroles: «Eh bien, on prétend que je ne veux pas jouer
+au lansquenet, ni commencer de bonne heure. Vous voyez qu'il fait bon de
+dire que _je_ ne veux pas, mais qu'_on_ ne veut pas[75].»
+
+Toutes ces humiliations qui rendaient la Reine chagrine, boudeuse et
+pleureuse, la faisaient peu propre à garder et à retenir le Roi près
+d'elle[76], et poussaient le jeune mari dans la société de femmes jeunes
+et gaies, dont mademoiselle de Charolais amenait et menait la troupe.
+
+On eût cru voir un gamin, presque un polisson, dans cette princesse de
+la maison de Condé qui devait toute sa vie garder son joli visage de
+seize ans et ses yeux si vifs, qu'ils se reconnaissaient sous le masque,
+dans cette aimable enfant terrible, comme il y en eut toujours dans les
+splendeurs ou les tristesses de Versailles, et dont le rôle semble être
+de déranger l'étiquette ou de dérider la Gloire.
+
+Les vers, les chansons, les saillies[77], mademoiselle de Charolais
+employait tous les dons et toutes les impudences d'un esprit de malice,
+et cela avec la liberté d'un garçon, pour chasser les froideurs et le
+sérieux de la cour, y appeler l'amusement et les familiarités,
+improviser les divertissements, animer les soupers, et semer comme une
+Folie effrontée et charmante les extravagances, les refrains et les
+imbroglios de carnaval autour du trône, et à côté des affaires d'État.
+
+Encore mieux faite pour entraîner que pour plaire, mêlant toutes sortes
+de caractères, la verve des Mortemart à la hauteur des Condé, relevant
+les audaces et les inconvenances de sa grâce par un certain air
+princesse qui sauvait presque tout, capricieuse, fantasque, vaporeuse,
+tourmentée à l'excès d'humeurs noires[78] dont elle se tirait par une
+plaisanterie, une échappée hasardeuse, quelque tour de page,
+mademoiselle de Charolais devait surprendre, par les contradictions de
+sa nature, un jeune mari lassé par l'immuable sérénité de sa femme.
+
+La princesse était de toutes les entreprises hardies et tapageuses; elle
+était de ces caravanes nocturnes, où le Roi, qui commençait à battre le
+pavé, affrontait, dans les rues de Versailles, l'hôtesse du
+_Cheval-Rouge_, pendant qu'avec des paroles facétieuses et libertines,
+mademoiselle de Charolais cherchait à calmer la belle insultée qui
+criait: «Au voleur! à l'assassin[79]!»
+
+Mademoiselle de Charolais, qui depuis l'âge de quinze ans avait eu des
+amants sans compter, et faisait un enfant presque régulièrement chaque
+année, regardant cela comme un accident naturel à son état de grande
+fille et de princesse[80], affichait dans le moment une passion pour le
+Roi, trouvant piquant de le débaucher la première, le poussant à
+l'adultère par mille coquetteries, finalement lui mettant ces vers dans
+une poche:
+
+ Vous avez l'humeur sauvage
+ Et le regard séduisant;
+ Se pourroit-il qu'à votre âge
+ Vous fussiez indifférent?
+
+ Si l'amour veut vous instruire,
+ Cédez, ne disputez rien;
+ On a fondé votre empire
+ Bien longtemps après le sien.
+
+Mais le Roi, en sa timidité, échappait aux avances qui amusaient et
+effrayaient à la fois ses désirs, tant le jeune souverain était encore
+plein des contes à faire peur du vieux Fleury sur les femmes de la
+Régence[81].
+
+ * * * * *
+
+Une autre femme intimidait moins le jeune Roi que cette endiablée
+princesse de Charolais: c'était la comtesse de Toulouse[82].
+
+La comtesse de Toulouse était une belle et puissante créature, aux yeux
+brun-foncé[83], au regard assuré et plein de dignité, au sourire
+paisible et doux, dont le visage sans rouge et toute la personne
+montraient la tranquillité sereine et l'aimable recueillement d'un bel
+air dévotieux. Le salon de madame de Toulouse était la petite cour de
+Rambouillet, un refuge mondain pendant la brutale Régence de la
+galanterie passée, le souvenir et le reste de la cour de Louis XIV. Là
+les anciennes vertus des nobles compagnies, les beaux usages, les
+manières décentes et polies, le respect de la femme, la retenue du ton,
+les traditions des habitudes sociales vivaient encore dans l'aisance de
+l'enjouement, dans l'animation et la gaieté d'un nombre restreint de
+gens choisis, dans l'heureuse paix et les douceurs épicuriennes d'un
+petit monde dévot, jouissant à petit bruit de la vie. Mademoiselle de
+Charolais elle-même cédait au génie du lieu en entrant chez madame de
+Toulouse, elle n'y était plus qu'une princesse rieuse, un lutin
+apportant la vie des plaisirs délicats et des élégants passe-temps à
+cette cour d'harmonies, de nuances, de murmures, de suaves paroles, de
+galanteries discrètes, sur laquelle planait encore une ombre de grandeur
+et de magnificence qu'on ne trouvait que là. Involontairement le jeune
+souverain comparait à cette cour la cour bourgeoise et morne de la Reine
+de France; et l'amour s'éveillait en lui, un amour tout ému de scrupules
+religieux, mais qui se laissait peu à peu aller à la séduction mystique
+de cette belle et grasse dévote, que touchaient et troublaient l'hommage
+agenouillé et l'adoration platonique de ce Roi, alors le plus bel homme
+de son royaume.
+
+Au milieu de ces distractions et de ces tentations qui n'étaient encore
+pour le Roi que l'éveil et l'apprentissage du libertinage, le goût du
+Roi pour la Reine, ce goût si vif aux premiers jours de leur union,
+allait diminuant et se perdant avec le temps comme toute passion
+physique.
+
+Les relations du ménage avaient toujours un ton sérieux; elles
+prenaient, à partir de l'événement du mois de juin 1726, un air
+d'embarras. Cette absence d'abandon, ce manque d'effusion et
+d'épanchement réciproque que les valets avaient surpris dans les
+entretiens les plus intimes du Roi et de la Reine, augmentaient chaque
+jour. Les froideurs du Roi devenaient plus grandes. La Reine pleurait,
+cachait mal ses larmes; et la cour se réjouissait de voir au Roi cette
+épouse _sans attraits et sans coquetterie_ qui devait si mal garder son
+mari et si peu gêner les intrigues. En effet, Marie Leczinska n'était
+point une de ces femmes savantes dans l'art de reconquérir leur bonheur
+avec les séductions permises du mariage, elle ne cherchait pas à ramener
+ce coeur qui lui échappait, et se détachait sans combat et sans murmure
+de l'amour du Roi. Elle s'enfermait et se réfugiait dans sa tristesse,
+elle s'armait de résignation, elle mettait comme une coquetterie à se
+vieillir et se vieillissait de gaieté de coeur, elle ôtait de sa toilette
+toutes les parures d'une jeune femme[84], s'enfonçait dans les lectures
+spirituelles, s'entourait de sévères compagnies.
+
+Dans ce ménage où la séparation commençait, les riens, même les plus
+petites et les plus pardonnables manies venaient encore mettre la
+contrariété et l'éloignement. La Reine agaçait les nerfs de ce Roi
+nerveux par mille enfantillages, par la peur des esprits, par le besoin
+d'être bercée, rassurée et endormie par des contes et d'avoir toujours à
+sa portée une femme dont elle pût tenir la main en ses folles terreurs;
+puis encore par cent sauts et cent courses, la nuit, dans sa chambre, à
+la recherche de sa chienne. Ou bien c'était le matelas mis sur elle par
+cette princesse frileuse qui étouffait le Roi, et le chassait du lit de
+sa femme.
+
+Enfin, après le labeur de tant d'enfantements, cette épouse qui était
+accouchée le 27 avril 1727 de deux filles, le 28 juillet 1728 d'une
+troisième fille, le 4 septembre 1729 d'un dauphin, le 30 août 1730 d'un
+duc d'Anjou, le 23 mars 1732 d'une quatrième fille, cette épouse qui se
+sentait encore enceinte, lasse de son métier de mère pondeuse, recevait
+les embrassements de son mari, avec les répugnances d'une femme qui
+répétait toute la journée: «Eh quoi! toujours coucher, toujours grosse
+et toujours accoucher[85]!»
+
+
+
+
+III
+
+L'attente universelle de l'infidélité du Roi.--L'OEil-de-Boeuf et
+l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la
+Reine.--Les suppositions des courtisans.--La santé du Roi à
+l'_Inconnue_.--Le devoir refusé par la Reine au Roi.--Bachelier écartant
+le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'ancienneté
+de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de
+Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec
+le marquis de Puisieux.--Ses relations secrètes avec le Roi depuis
+1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet
+1738.--La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.--Les
+soupers des petits appartements.--Tempérament atrabilaire de Louis XV.
+
+
+La cour, de l'OEil-de-Boeuf à l'antichambre, les jeunes femmes, les jeunes
+gens, les politiques, la haute domesticité, l'intrigue, l'ambition,
+toutes les passions d'un monde qui se lève et se couche sur l'intérêt,
+épiaient aux portes les froideurs du ménage, et, calculant le dénoûment
+des derniers liens entre le Roi et la Reine, pressaient de leurs voeux
+l'avènement d'une maîtresse qui devait amener une révolution à
+Versailles, changer le cours des grâces et renouveler le gouvernement.
+
+Tout ce qui était hostile au cardinal de Fleury, tous ceux que
+contrariait l'économie du vieux ministre, tous ceux que condamnait au
+repos et à l'obscurité la politique bourgeoise de l'homme d'État de la
+paix, les avidités des valets contenues et rognées, aussi bien que les
+impatiences des hommes à projets barrés dans leur carrière et dans leur
+avenir, sans théâtre, sans champ de bataille où déployer leur
+imagination ou tenter la fortune, saluaient de leurs espérances
+l'adultère du Roi.
+
+Les tentations, les intrigues de la galanterie avaient la complicité et
+l'aide des Gesvres, des d'Épernon, des Richelieu. Humiliés du mauvais
+succès de leur conspiration des _Marmousets_, brûlants et travaillés de
+rancunes dont le ministre disgracié Chauvelin prenait en sous-main la
+conduite et le commandement secret, ils remplissaient de moqueries
+l'esprit du Roi, et par toutes les armes de l'esprit, le ridicule et
+l'ironie plaisante, la facilité des moeurs et l'exemple du plaisir, ils
+attaquaient les leçons et l'autorité du vieux prêtre au fond de son
+pupille.
+
+La séduction du Roi par une femme convenait aux agitations, à la furie
+de grandes choses, à l'activité brouillonne de ce demi-génie, le
+maréchal de Belle-Isle, qui voyait seulement là, dans l'appui d'une
+maîtresse, flattée d'être associée à sa gloire, la réalisation de plans
+qui effrayaient à la fois et la sagesse de Fleury et la timidité du
+jeune Roi.
+
+Puis c'était le ménage du frère et de la soeur Tencin, dont le rôle
+dissimulé était déjà si grand, si effectif, et qui voyait au bout de la
+liaison, au fond de l'affaire de coeur, le maniement de la volonté du
+Roi, la conduite de sa faveur, les facilités des approches de sa
+personne et de son pouvoir; toutes les suites d'une faiblesse qui permet
+et semble légitimer toutes les fortunes. Tant de voeux étaient appuyés,
+ils étaient servis par les femmes se piquant de dévotion et
+d'ultramontanisme, madame d'Armagnac, madame de Villars, madame de
+Gontaut, madame de Saint-Florentin, madame de Mazarin; par les
+molinistes zélés, et encore par la maison de Noailles, toute prête à une
+élévation de Tencin, en haine de Chauvelin, dont les Noailles
+jalousaient et craignaient la supériorité, s'il venait à recueillir la
+succession du cardinal.
+
+Enfin, tout au bas de la cour, mais tout auprès du Roi, veillait et
+travaillait une influence occulte encore, mais déjà puissante. Les
+valets de chambre, réduits et maintenus dans leur rôle secondaire par la
+sagesse de Louis XV, sans autres fonctions que leurs devoirs domestiques
+dans une cour où le Roi n'appartenait qu'à sa femme, attendaient d'une
+cour dissipée et galante, d'un Roi échappé de son ménage et descendu au
+besoin de leur discrétion, à la nécessité de leurs complaisances, les
+profits complets de leur place.
+
+Chose singulière! ces dispositions tournées au fond, dans toutes les
+têtes sérieuses, vers le renversement du ministère et du ministre,
+rencontraient, je ne veux point dire l'appui, mais presque
+l'acquiescement du cardinal, sous la condition d'être consulté dans le
+choix, et d'être assuré de la neutralité de la personne choisie. De
+vieux griefs contre la Reine n'étaient point encore morts chez le
+cardinal; il se rappelait encore avec amertume une tentative de Marie
+Leczinska pour faire rentrer M. le Duc en grâce auprès du Roi, sa
+reconnaissance envers les hommes qui l'avaient mise sur le trône[86], et
+il voyait dans une maîtresse un préservatif et une garantie contre un
+retour d'influence de la Reine, mettant à profit un jour de dévotion du
+Roi pour reprendre son mari. C'est ainsi que tous, ceux-là même que la
+conspiration menaçait, conspiraient pour l'infidélité du Roi.
+
+Et ce n'était pas seulement à Versailles, c'était, ce qu'on n'a pas dit,
+c'était son peuple même qui entourait le jeune Roi de sa complicité, lui
+souriait, l'encourageait, comme si, habituée par la race des Bourbons à
+la jolie gloire de la galanterie, la France ne pouvait comprendre un
+jeune souverain sans une Gabrielle, comme si, dans les amours de ses
+maîtres, elle trouvait une flatterie et une satisfaction de son orgueil
+national!
+
+Chaque jour le murmure et la promesse de la bonne nouvelle sortaient de
+toutes ces espérances, de toutes ces passions, de cette universelle
+attente, impatientes de compromettre le Roi, et résolues à préparer et à
+précipiter ses amours en les annonçant d'avance. La cour prononçait les
+noms de la comtesse de Toulouse, de mademoiselle de Charolais. Les
+suppositions couraient et s'abattaient çà et là, et jusque sur les dames
+de la Reine, exposées de si près aux désirs du Roi, et dont
+quelques-unes avaient les moeurs et les facilités du temps. La Reine,
+cette sainte, n'avait-elle point été forcée de se résigner à cette dame
+d'honneur, la maréchale de Boufflers, si affichée, à cette dame
+d'atours, madame de Mailly, à qui l'on prêtait une liaison avec M. de
+Puisieux? Et n'y avait-il pas encore, parmi les douze dames de son
+palais, madame de Nesle[87], madame de Gontaut[88], la maréchale de
+Villars, les duchesses de Tallard, de Béthune, d'Épernon, les dames
+d'Egmont de Chalais, toutes dames méritant l'honneur du soupçon et
+l'envie de la cour[89]?
+
+Bientôt on parlait vaguement d'un toast du jeune souverain; et les gens
+au courant, les jeunes courtisans entrés au plus intime de la
+familiarité et de l'habitude du Roi, racontaient tout bas un souper de
+la Muette, où le Roi, après avoir bu à la santé de l'_Inconnue_[90],
+avait cassé son verre et invité sa table, et celle que présidait le duc
+de Retz, à lui faire raison. Ç'avait été une grande curiosité de
+connaître l'_Inconnue_; les voix des deux tables s'étaient partagées
+entre madame la Duchesse la jeune mademoiselle de Beaujolais et madame
+de Lauraguais, petite-fille de Lassay et belle-fille de M. le duc de
+Villars-Brancas. Mais le Roi avait gardé le silence et son secret[91].
+
+Un ministre était un peu plus savant que tout le monde. Dans ses
+promenades matinales à cheval au bois de Boulogne, il avait remarqué la
+trace toute fraîche des roues d'une voiture allant, à travers des
+allées toujours fermées de barrières, de Madrid, résidence de
+mademoiselle de Charolais, à la Muette[92]. Mais ses suppositions se
+perdaient sur toutes les femmes de la société de mademoiselle de
+Charolais, et l'_Inconnue_ restait l'inconnue pour le ministre comme
+pour les courtisans, dont quelques-uns avaient cependant observé qu'on
+ne pouvait prononcer devant le Roi le nom de madame de Mailly sans qu'il
+rougît[93]. Au milieu de ce mystère, le Roi, sorti de sa mélancolie,
+avec l'air et le rajeunissement d'un homme heureux de vivre, pris tout à
+coup d'une soif de plaisirs et s'empressant aux distractions, promenait
+et occupait l'activité d'une fièvre heureuse çà et là; et courant, et se
+répandant[94], il partageait les haltes de ses journées entre
+Rambouillet, où se tenait la comtesse de Toulouse[95], Bagatelle, où
+demeurait la maréchale d'Estrées, Madrid, où vivait mademoiselle de
+Charolais[96], douces retraites, palais charmants, petites cours de
+galanterie, de piquantes tendresses et de joli esprit, qui semblaient
+mettre sur le chemin du Roi les étapes et les stations enchantées d'un
+Décaméron français. Un jour, c'était Paris et le bal de l'Opéra que le
+jeune Roi étonnait de sa présence, de son entrain, d'une gaieté
+d'enfant; ou encore, infatigable, éclatant d'un esprit que la cour ne
+lui connaissait pas, il se jetait à des soupers, dont il entraînait et
+prolongeait jusque bien avant dans la nuit le bruit et la folie. De là,
+assez animé, il rentrait chez la Reine, qui lui témoignait ses
+répugnances et son horreur pour l'ivresse du vin de Champagne et son
+odeur, et finissait par allonger ses prières jusqu'à ce que le Roi fût
+endormi.
+
+Un soir enfin arriva ce que toute la cour prévoyait et attendait.
+Bachelier, le valet de chambre du Roi, ayant été prévenir la Reine que
+le Roi allait se rendre chez elle, la Reine répondit qu'elle était
+désespérée de ne pouvoir recevoir Sa Majesté; à deux nouvelles demandes
+du Roi, Bachelier rapportait la même réponse; et de l'indignation, de la
+colère du Roi, partagées et enflammées par le valet de chambre, sortait
+l'engagement désiré par Bachelier: le Roi déclarait «qu'il ne
+demanderait plus jamais le devoir à la Reine[97].» Le jour suivant la
+cabale enhardie risquait tout: comme madame de Mailly se glissait en
+secret dans les petits appartements pour y passer la nuit, Bachelier,
+qui la conduisait, entr'ouvrant comme par mégarde son capuchon, la
+laissait voir à deux dames[98].
+
+Madame de Mailly était en 1738 une femme de trente ans, dont les beaux
+yeux, noirs jusqu'à la dureté, ne gardaient, aux moments
+d'attendrissement et de passion, qu'un éclair de hardiesse fait pour
+encourager les timidités de l'amour. Tout, dans sa physionomie, dans
+l'ovale maigre de sa figure brune[99], avait ce charme irritant et
+sensuel qui parle aux jeunes gens. C'était une de ces beautés
+provocatrices, fardées de pourpre, les sourcils forts, dont l'éclat
+semble un rayon de soleil couchant, une de ces femmes dont les peintres
+de la Régence nous ont laissé le type dans tous leurs portraits de
+femme, la gaze à la gorge et l'étoile au front, qui, la joue allumée, le
+sang fouetté, les yeux brillants et grands comme des yeux de Junon, le
+port hardi, la toilette libre, s'avancent du passé, avec des grâces
+effrontées et superbes, comme les divinités d'une bacchanale[100].
+Ajoutez que madame de Mailly était inimitable pour porter sa beauté, et
+la faire valoir. Nulle femme à la cour ne savait si bien arranger les
+modes à sa tournure, ni chiffonner d'une main plus heureuse les
+demi-voiles qui prêtaient à ces déshabillés mythologiques le piquant de
+la pudeur.
+
+Ce goût, ce soin et ce culte d'une opulente toilette suivaient madame de
+Mailly jusque dans la nuit. Elle ne se couchait jamais sans être coiffée
+et parée de tous ses diamants. C'était sa plus grande coquetterie, et
+l'heure de sa séduction était le matin, alors que, dans son lit,
+battant l'oreiller de ses beaux cheveux défrisés par le sommeil et
+pleins d'éclairs de diamants, elle donnait audience à ses marchands, à
+_ses petits chats_, comme elle les appelait. Ainsi, au milieu des
+parures, des deux ou trois millions de bijoux que Lemagnan faisait
+scintiller sous ses yeux, des plus riches étoffes étalées devant elle,
+et qui s'amassaient au pied de son lit, elle rappelait ces levers de
+femme, de l'école vénitienne dans le déploiement et le rayonnement des
+brocarts et des bijoux, dans la lumière d'une Tentation versant ses
+coffrets et ses écrins, aux pieds de la dormeuse qui s'éveille[101].
+
+Le visage de madame de Mailly disait toute la femme. Ardente,
+passionnée, toute heureuse et toute fière de faire, à ses dernières
+années d'amour, la conquête de ce Roi de France «beau comme l'amour,»
+elle avait dû se montrer prête et résolue à toutes les avances, à toutes
+les facilités, à ces entreprises même et à ces violences de séduction
+dont Soulavie révèle les honteux détails[102]. Mais aussi elle devait
+être susceptible de tous les attachements, de tous les dévouements et de
+tous les sacrifices qu'inspire à une femme de cet âge et de ce caractère
+une liaison avec un homme de son âge, avec un jeune homme. Et il se
+trouvait, par un contraste étrange, que, sous sa rude voix, ses
+apparences de bacchante, la hardiesse d'un amour qui avait presque violé
+le Roi, madame de Mailly cachait les qualités tendres et douces d'un
+coeur aimant, les sentimentalités d'une la Vallière.
+
+ * * * * *
+
+Les de Mailly étaient une vieille et illustre famille militaire. Ils
+remontaient, dans le milieu du XIe siècle, à Anselme de Mailly, tuteur
+du comte de Flandre et gouverneur de ses États, tué au siège de Lille:
+belle fin, qui semblait un apanage de cette noble race, dont le dernier
+mort avait péri en 1668, à l'âge de trente-six ans, au siège de
+Philisbourg. Puis, sous la Régence, on avait vu se perdre dans le
+libertinage et rouler dans le scandale l'héritier de ce grand nom, et le
+reste de cette vaillante famille, qui, sous les trois maillets des
+portes de ses hôtels, écrivait superbement: _Hogne qui voudra_[103]. Le
+dernier descendant, Louis III de Nesle, qui ne marque dans l'histoire
+que pour avoir étonné le czar, lors de son passage à Paris, par la
+variété de ses habits[104], Louis de Nesle avait, avec sa femme,
+mademoiselle de la Porte-Mazarin, affiché toutes les hontes, tous les
+désordres et tous les abaissements qui semblaient traîner une glorieuse
+famille dans la boue où se perdent et finissent les races épuisées et
+les grands fleuves las.
+
+Le marquis de Nesle, le père de toutes ces demoiselles de Nesle aimées
+par Louis XV, vivait «à pot et à rot» avec les comédiens et les
+comédiennes. Amant de mademoiselle de Seine, lors de sa querelle avec la
+Balicourt, il prenait une part si vive au différend que, dans la lettre
+prêtée par les rieurs à l'actrice, elle disait avoir été empêchée
+d'envoyer au duc de Gesvres «la fleur des héros du royaume», ses
+créanciers ne lui laissant la liberté de sortir que le dimanche.
+
+Et _la lettre écrite de ... en Flandre, à Messieurs de l'Académie
+Françoise_ par _mademoiselle de Seine comédienne du Roi_, disait vrai,
+au moins pour les créanciers. Le marquis, jouissant de 250,000 livres de
+rente, avait vu appréhender ses biens libres et une partie de ses biens
+substitués, à la requête de Philippe Doremus, bourgeois de Paris. Puis,
+bientôt les 70,000 livres de rente échappées à ses créanciers étaient
+saisies et l'on s'emparait de l'universalité de ses biens saisis et non
+saisis[105]. Aux abois, le marquis de Nesle se débattait dans la misère
+et les expédients désespérés, au milieu des huées du public et de
+l'ironie des nouvelles à la main qui annonçaient un jour: «Monsieur le
+marquis de Nesle est enfin parvenu à ne plus vivre à l'auberge, ou pour
+mieux dire, son crédit étant absolument épuisé, il a été obligé de faire
+faire son pot au feu chez lui, et, pour cet effet, a acheté de la
+vaisselle de terre.»
+
+La fille aînée du marquis de Nesle, Louise-Julie de Mailly-Nesle, née le
+16 mars 1710, l'année où est né Louis XV, avait été mariée le 31 mai
+1726 à Louis, comte de Mailly, seigneur de Rubempré, son cousin germain.
+
+Et voici le contrat de mariage que j'ai eu la bonne fortune de découvrir
+aux Archives nationales[106], contrat entre le très-haut et
+très-puissant seigneur comte de Mailly, capitaine-lieutenant des
+Gendarmes Écossais, et la haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de
+Mailly:
+
+FURENT PRÉSENS TRÈS-HAULT et très-puissant seigneur, Monseigneur Louis,
+comte de Mailly, chevalier Seigneur de Rieux, Rubempré, Brutelle,
+Lamothe Manneville et autres lieux, capitaine-lieutenant des Gendarmes
+Écossois du Roy, commandant la Gendarmerie de France, fils de deffunt
+très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis, comte de Mailly,
+seigneur desdits lieux, maréchal des camps et armées du Roy, et de
+très-haulte et puissante dame, Madame Anne-Marie-Françoise de
+Saint-Hermine, à présent sa veuve, dame d'atour de la Reyne. Ledit
+seigneur comte de Mailly, demeurant en son hôtel, rue de Vaugirard,
+paroisse Saint-Sulpice, pour luy et en son nom.
+
+ D'une part.
+
+Et très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis de Mailly,
+chevalier des ordres du Roy, marquis de Néelle et de Mailly en
+Boulonois, comte de Bohain, Seigneur de plusieurs autres lieux et
+très-haute et très-puissante Dame, Madame Armande-Félice de Mazarin, son
+épouse, Dame du palais de la Reine, autorisée dudit Seigneur marquis de
+Néelle à l'effet des présentes au nom et comme stipulante en cette
+partie pour haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur
+fille aînée, à ce présente et de son consentement, demeurant à la cour
+et à Paris en leur hôtel, rue de Beaune susdite paroisse Saint-Sulpice.
+
+ D'autre part.
+
+Lesquelles parties de l'agrément de très-hault, très-puissant,
+très-excellent et très-auguste Monarque Louis, par la grâce de Dieu, Roy
+de France et de Navarre et de très-haulte et très-puissante et
+très-excellente princesse Marie, Reyne de France, très-haulte,
+très-puissante et très-excellente princesse Marie de Baden-Baden,
+duchesse d'Orléans, très-hault et très-puissant prince Louis de Bourbon
+[...] ont reconnu et confessé avoir fait entre elles les traités de
+mariage, donation et convention qui ensuivent: c'est à savoir que
+lesdits Seigneur Marquis et Dame Marquise de Néelle ont promis de donner
+en mariage ladite damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur fille aînée,
+de son consentement, audit Seigneur comte de Mailly qui de sa part
+promet la prendre pour sa femme et légitime épouse et faire célébrer
+ledit mariage en face de notre Mère Sainte-Église le plus tôt que faire
+se pourra.
+
+Pour être lesdits seigneur et demoiselle, futurs époux comme ils seront
+unis et communs en tous biens, meubles et conquêts, immeubles suivant et
+au désir de la coutume de Paris, à laquelle ils se soumettent, pour
+conformément à icelle leur future communauté et conventions de mariage
+être réglée encore qu'ils vinssent à établir leur domicile et faire des
+acquisitions en autres pays, coutumes et loix contraires, auxquelles est
+expressément dérogé et renoncé pour cet égard seulement.
+
+Ne seront néanmoins tenus des dettes et hypothèques de l'un ou de
+l'autre faites et créées avant ledit mariage, et, si aucunes se
+trouvaient, elles seront payées et acquittées sur les biens de celuy ou
+celle qui les aura faites ou en sera tenu.
+
+En faveur duquel Mariage ledit Seigneur Marquis de Néelle donne par ces
+présentes à ladite Damoiselle future épouse la somme de cent soixante
+mille livres à prendre après son décès en biens et effets de sa
+succession, au payement de laquelle somme, il a affecté et hypothéqué
+tous et chacun de ses biens présens et à venir, et en attendant que
+ladite somme de cent soixante mille livres devienne exigible par
+l'ouverture de la succession dudit Marquis de Néelle, il a promis et
+s'est obligé de payer, par chacun an, audit Seigneur et Damoiselle,
+futurs époux, la somme de huit mille livres qui commencent à courir de
+ce jourd'huy...
+
+Promet en outre le dit Seigneur de Néelle de nourrir et loger lesdits
+Seigneur et Damoiselle, futurs époux, avec deux valets de chambre et
+deux femmes de chambre, dans les maisons où il fera sa résidence, soit à
+Paris ou ailleurs, au moins pendant dix années, lesquels logemens et
+nourritures qui auront été fournis sont estimés cinq mille livres par an
+et feront partie de la dot de ladite Damoiselle, future épouse; [...]
+
+Le Seigneur futur époux a doué et doue la Damoiselle future épouse de la
+somme de huit mille livres par chacun an de douaire, profit dont elle
+demeurera saisie du jour du décès dudit Seigneur futur époux, sans être
+tenue de faire aucune demande, ni interpellation judiciaire...
+
+Le survivant desdits Seigneur et Damoiselle future épouse aura et
+prendra par préciput et avant part en meubles de la communauté tels
+qu'il voudra choisir suivant la prisée et l'inventaire et procès-verbal
+à criée jusqu'à la somme de vingt mille livres en deniers comptans, au
+choix du survivant; si c'est le Seigneur qui survit, il reprendra en
+outre ses habits, armes, chevaux et équipage, et, si c'est la Damoiselle
+future épouse qui survit, elle reprendra aussi, outre le préciput
+réciproque, sa chambre garnie, ses habits, linge, bagues, joyaux,
+bijoux, diamans et autres pierreries servant à son usage et à l'ornement
+de sa personne, à telle somme que cela puisse monter.
+
+Pour l'amitié que ledit Seigneur futur époux porte à la Damoiselle
+future épouse, iceluy Seigneur futur époux a donné et donne par les
+présentes par donation entre vifs et irrévocable en la meilleure forme
+que donation peut valoir à la Damoiselle future épouse de luy autorisée
+autant qu'il se peut, les biens, terres et héritages qui lui
+appartiennent en meubles et immeubles, de quelque nature qu'ils soient,
+ensemble ceux qui se trouveront luy appartenir au jour de son décès en
+quelques pays qu'ils se trouvent et à quelque titre que ce soit, et en
+cas qu'au jour dudit décès dudit Seigneur futur époux il y ait des
+enfants nés du futur mariage ou des petits enfants, la donation
+demeurera nulle et comme non faite...
+
+Car ainsi le tout a été convenu, respectivement stipulé, promis et
+accepté entre les parties, lesquelles pour faire insinuer ces présentes
+où besoin sera, ont fait et constitué leur procureur général et spécial,
+le porteur d'icelle auquel il donne tout pouvoir, et pour leur
+exécution ils ont élu leur domicile irrévocable en leurs hôtels et
+demeures à Paris... ledit jour, trente mai de l'année mil sept cent
+vingt-six.»
+
+ * * * * *
+
+En dépit de l'apparentage magnifique, de tous les noms de terres et de
+seigneuries défilant dans ce triomphant contrat, en dépit des
+stipulations de rente qui ne furent jamais remplies par les grands
+parents, l'union du cousin et de la cousine, selon l'expression d'un
+contemporain, fut toujours le mariage de _la faim et de la soif_[107].
+
+Par ce contrat de mariage, la jeune fille de seize ans était devenue la
+femme d'un débauché fort épris, dans le moment, de la fille d'un
+fourbisseur qu'il voulait épouser, et qui ne se décidait à se marier
+avec sa cousine que sur un ordre du Roi qui enfermait sa maîtresse[108].
+
+Ainsi mariée à ce mari vivant fort en dehors de son ménage, sans enfant,
+et ayant sous les yeux l'exemple et la conduite des dames du palais de
+la Reine, madame de Mailly se laissait à avoir un jour une liaison avec
+le marquis de Puisieux[109].
+
+Au milieu de cette liaison survenait l'intrigue de madame de Mailly avec
+le Roi, intrigue qui ne remonte pas à 1732 comme le dit Soulavie, mais
+dont la date est de 1733, ainsi que l'affirme dans cette note, écrite le
+8 décembre 1744, le duc de Luynes: «J'ai appris depuis quelques jours
+seulement que le commerce du Roi avec madame de Mailly a commencé dès
+1733, et je le sais d'une manière à n'en pouvoir douter, et personne
+n'en avait aucun soupçon dans ce temps-là.» Et en effet la liaison
+connue seulement de Bachelier, de mademoiselle de Charolais, de la
+comtesse de Toulouse, était tenue assez secrète pour que d'Argenson, en
+général bien informé, ne la fasse dater que de l'année 1736. Elle était
+même si peu ébruitée qu'en 1735, Puisieux, tenu à l'écart et toujours
+amoureux, tout à coup nommé à Naples par Chauvelin, qui voulait en
+débarrasser madame de Mailly, venant offrir à son ancienne maîtresse
+l'hommage de son ambassade et lui disant qu'il ne partirait que sur ses
+ordres, s'étonnait de se voir souhaiter un bon voyage si délibérément
+par cette femme près de laquelle il ne se connaissait pas de successeur.
+
+Peu à peu se faisait, les années suivantes, la divulgation des amours du
+Roi avec madame de Mailly. Les courtisans se racontaient qu'à
+Versailles, quand le Roi sortait et revenait de souper dans ses petits
+appartements, il passait deux heures dans ses garde-robes où l'on
+supposait que Bachelier lui amenait madame de Mailly. On parlait aussi
+dans les voyages de Fontainebleau d'un appartement meublé situé
+au-dessous de la chambre du Roi et où personne ne logeait et dont Louis
+XV avait la clef, appartement tout proche du logement occupé par madame
+de Mailly[110]. Et le secret, si bien gardé qu'il fût, n'était plus un
+secret dans l'automne de 1737, où les amours royales fournissaient un
+couplet à la chanson de _la Béquille du père Barnaba_[111].
+
+Enfin, l'année suivante, dans le voyage de Compiègne le Roi déclarait
+pour ainsi dire publiquement ses amours dans le souper qu'il allait
+faire au su et à la vue de tous chez Madame de Mailly le 14 juillet
+1738[112].
+
+Madame de Mailly était une charmante et facile maîtresse qui avait cette
+qualité,--tous le reconnaissent,--d'être _très-amusante_[113], une
+qualité bien grande pour ce Roi, si souvent inamusable. C'étaient des
+petits propos, des babillages drôles, un aimable jargon, du naïf qui
+jouait l'esprit, un rien de causticité particulier au sang des de Nesle,
+un fond d'enjouement auquel son bonheur prêtait des vivacités, des
+étourderies, des ingénuités d'enfant[114], des enfantillages de femme
+aimante. Un 2 janvier, jour de la messe de _requiem_, que l'on disait
+tous les ans pour les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit morts dans
+l'année, cérémonie où Louis XV assistait en perruque naturelle,
+quelqu'un apercevait madame de Mailly assise contre la porte de glace
+donnant chez le Roi, et dans un état d'affaissement tel qu'il
+s'approchait pour lui demander si elle se trouvait mal. Madame de
+Mailly lui répondait que non, mais qu'elle était au désespoir, que le
+Roi lui avait donné rendez-vous pour qu'elle pût le voir en perruque,
+qu'elle craignait d'être arrivée en retard...
+
+Louis XV était aussi reconnaissant à la femme de l'humilité qu'elle
+mettait dans son adoration, de la facilité qui la faisait entrer dans
+toutes les amitiés et pour ainsi dire dans toutes les camaraderies du
+Roi. Elle avait encore ce mérite à ses yeux, d'être désintéressée, de ne
+devoir demander que bien peu de chose pour elle et les siens, d'avoir
+une certaine peur du cardinal de Fleury, de n'inquiéter enfin, par son
+peu d'importance et d'ambition, ni la cour ni la ville. Cette femme sur
+le retour, si pleine de qualités, n'avait qu'un défaut,--et ce n'est pas
+une médisance de l'histoire,--elle aimait le vin de Champagne comme ses
+grand'mères l'aimaient cinquante ans auparavant, et, le verre en main,
+aurait été capable de tenir tête à un Bassompierre[115].
+
+Et voilà avec madame de Mailly les petits appartements qui s'animent et
+s'égayent jusqu'à la licence. C'est un bruit, une gaieté, un choc des
+verres, un pétillement du champagne[116]. Dans ces cabinets qui donnent
+par une porte secrète dans la chambre du Roi, et n'ont de communication
+avec le reste du château que pour le service, temple dérobé où l'art
+épuisa les enchantements, le plaisir s'abandonne et se met à l'aise.
+C'est le sanctuaire mystérieux, le palais magique caché dans Versailles,
+où les allégories du temps vous montrent du doigt le _Sophi_, le Roi, et
+_Rétina_, madame de Mailly, célébrant les fêtes nocturnes en l'honneur
+de Bacchus et de Vénus, dans la troupe sacrée des femmes aimables et des
+courtisans galants. Tout est exquis et rare dans ces débauches royales
+qui suivent les fatigues de la chasse[117]: les vins sont les plus vieux
+et les plus fins; la table est succulente, pleines d'épices et de
+délices, chargée des mets divins de Moutier[118], l'ancien cuisinier du
+duc de Nevers, le cuisinier en chef de la Régence, que la Régence
+immortalisa dans ses chansons; elle s'enorgueillit des salades
+accommodées par mademoiselle de Charolais et des entremets de truffes
+faits sous les yeux du Roi[119]. Parfois même,--cuisine rare et de mains
+augustes!--cette table a l'honneur des ragoûts que le Roi s'est amusé à
+tourner lui-même sur le feu dans des casseroles d'argent, avec le prince
+de Dombes, son premier sous-aide. Et les fêtes succèdent aux fêtes; un
+jour, ce sont les petites fêtes où _Sévagi_, _Zélinde_ et _Fatmé_, le
+comte, la comtesse de Toulouse et mademoiselle de Charolais, tempèrent
+l'orgie et lui font garder le ton du monde et un air de décence; un
+autre jour, les grands mystères, où la maîtresse du Roi assiste seule,
+affranchissent la débauche, et, jetant les célébrants aux dernières
+intempérances de l'ivresse, les ramassent au petit jour et les portent
+au lit[120].
+
+Ces excès, ces nuits sans sommeil, cet abus du vin, ont peut-être chez
+Louis XV une explication physiologique. Le Roi, dont l'enfance est
+attristée par un splénétisme[121], que l'on ne rencontre guère que dans
+les dégénérescences royales, a un fond atrabilaire qui le rend tout
+jeune, à certaines heures, sauvage, intraitable, ennemi de l'humanité!
+On le verra à Fontainebleau, en 1737, rester tout un jour dans son lit,
+sans vouloir voir ni entendre personne[122]. Cette humeur noire que
+madame de Pompadour aura plus tard tant de peine à détourner de l'idée
+fixe qui le hante, de la pensée de la mort, ne se plaît que dans
+l'entretien de la maladie, des opérations chirurgicales, des détails
+lugubres du néant humain, et n'aime que les alarmes qu'elle inspire aux
+vieillards, aux malades. Il y a chez le souverain une bile, des _humeurs
+peccantes_ que seules peuvent chasser, pour un moment, le casse-cou de
+la chasse à courre, la violente distraction de l'orgie.
+
+Un livre, publié en 1793, contient un chapitre physiologique sur Louis
+XV, curieux pour le temps où il a été écrit. L'auteur, mettant à profit
+les observations de Sauvage sur les effets produits dans les espèces
+animales et végétales par une succession de copulations de père en fils
+de la même famille, attribue les _tics_, les _manies_, l'_apathie_, la
+_timidité_ de Louis XV à une maladie morale, à un désordre du système
+nerveux.
+
+
+
+
+IV
+
+Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le
+premier rideau tiré_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans
+ambition et sans cupidité.--Le Roi souffrant du peu de beauté de sa
+maîtresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son père et son
+mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame
+Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunités et les
+distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers
+rendez-vous.--Les chemises trouées et la misère de madame de Mailly
+après la disgrâce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame
+d'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs
+de la favorite.--_Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?_
+
+
+Bachelier[123], le valet de chambre du Roi, était un gros et important
+personnage. Épanoui dans l'égoïsme d'un vieux garçon bien portant,
+maintenu en belle humeur par ses cinquante mille livres de rente, par sa
+jolie propriété de la Celle honorée de la visite de Louis XV, par
+l'amour d'une très-agréable personne, mademoiselle la Traverse, la
+fille de Baron, renfermé dans la société de deux ou trois gens
+d'esprit, battant le pavé et le monde de Paris et lui en apportant les
+nouvelles pour l'amusement du maître[124], Bachelier était peut-être
+l'homme le plus solide en place auprès de ce Roi, élevé par le Cardinal
+dans l'éloignement et la défiance de tout ce qu'il y avait de grand à la
+cour, et si bien disposé par son caractère et son éducation aux
+influences basses et familières de la domesticité. Et le valet de
+chambre du Roi avait encore eu la chance de trouver pour être son
+second, un autre lui-même, un sous-valet qu'il avait fait recevoir
+garçon bleu de la chambre, et qui, le remplaçant pendant ses courtes
+absences, n'entretenait le Roi que du dévouement de Bachelier; puis, son
+service fait et son rôle joué en conscience, se remettait aux ordres du
+seigneur de la Celle.
+
+Par là-dessus, Bachelier parlait peu, avait l'air de penser
+profondément, s'était fait un peu géographe, et politique assez
+suffisamment, pour fournir à la conversation du Roi. Mais Bachelier
+avait surtout le flair des influences, l'évent des crédits en baisse, le
+facile détachement des individus, avec la science des manoeuvres doubles
+et des ménagements d'avenir, qui, après lui avoir fait abandonner
+Chauvelin pour se livrer au Cardinal, lui fera conserver sous main des
+relations avec le chancelier exilé à Bourges. Il disait bien haut qu'il
+ne voulait jamais se remarier, de manière à écarter tout soupçon d'une
+grandeur future à la façon des valets de chambre Beringhen et
+Fouquet-Varenne, et jouait le bonhomme au naturel et sans enflure. Ne
+mettant à sa façon d'être ni hauteur, ni importance, mais usant de
+souplesse et de rondeur, caressant les espérances de tous, ayant un
+sourire pour les plans de Belle-Isle, trouvant une larme pour les
+chagrins de la Reine, qu'il flattait d'un retour du Roi, Bachelier, ce
+vrai souverain des petits appartements[125], le seul courtisan peut-être
+en lequel Louis XV eût confiance, ne semblait tenir à autre chose à la
+cour qu'à l'amitié de son maître qu'à peine éveillé, et le _premier
+rideau tiré_[126], il était seul à entretenir. On entendait Bachelier
+parler uniquement de son désir du bien de tous; il n'avait à la bouche
+que des paroles d'honnête homme, presque de _citoyen_, ne semblant viser
+qu'à réconcilier l'opinion populaire avec sa place, et les préjugés avec
+son service.
+
+C'était sous ce jour que se montrait et se donnait à voir Bachelier;
+mais au fond ce qu'il avait voulu, ce qu'il voulait encore plus vivement
+que ne le voulait toute la cour, c'était une intrigue réglée, c'était
+une maîtresse de sa main dans le lit du Roi, une maîtresse convenable
+par son rang, mais une créature sans beauté, sans ambition, une femme
+capable d'une passion désintéressée pour le Roi, et d'une reconnaissance
+sans révolte pour les ouvriers de son élévation.
+
+Et en novembre 1737, lorsque la déclaration de madame de Mailly, comme
+maîtresse déclarée, était attendue par une affluence de monde, comme on
+n'en avait jamais vu à Fontainebleau depuis Louis XIV, Bachelier[127]
+s'unissait peut-être au cardinal de Fleury pour empêcher cette
+élévation.
+
+ * * * * *
+
+Madame de Mailly n'était vraiment point heureuse en son rôle et en sa
+position de favorite. Louis XV lui faisait ressentir les humiliations de
+son amour-propre d'amant, lorsqu'il entendait les étrangers, la cour,
+les amis aussi bien que les ennemis de sa maîtresse, le mari même à qui
+il avait pris sa femme s'étonner de cet attachement pour cette femme
+sans jeunesse et inférieure à mille autres beautés de Versailles. Lâche
+et honteux devant le refrain général, presque public, qui chaque jour
+grandissait, courait dans les chansons, se glissait même dans les
+causeries des courtisans et le forçait à crier une nuit par une cheminée
+à Flavacourt: «Te tairas-tu»[129]! le Roi, à chaque blessure à sa
+vanité, se vengeait sur sa maîtresse par quelque dureté, par quelque
+méchant et blessant compliment à l'endroit de sa beauté absente[130].
+
+Puis pour ce Roi _tatillon_, curieux de petites affaires et entrant dans
+les détails de parenté, de ménage, d'argent de ceux qui l'approchaient,
+les désagréments que madame de Mailly essuyait de sa famille et dont il
+subissait le contre-coup, étaient une raison et un prétexte à des
+reproches et à des grogneries. Le marquis de Nesle dont les procès
+interminables étaient la conversation de Paris, très-indifférent au
+scandale et parfaitement insolent dans la ruine, lançait dans le public
+un mémoire où, maltraitant ses juges, injuriant son rapporteur Maboul,
+il parlait avec une hauteur magnifique de son _misérable procès avec
+ses misérables créanciers_[131]. Madame de Mailly tentait de faire
+quelques remontrances à son père, mais ses sermons étaient mal
+accueillis par le marquis de Nesle qui traitait sa fille de g..., et
+continuait à écrire de hautaines lettres où il menaçait tout le monde de
+la judicature de ses vengeances[132]. De là mille tracas pour le Roi qui
+n'avait pas l'esprit d'éloigner sans bruit le marquis, et de faire
+arranger ses affaires par quelqu'un de compétent. Ce n'était pas là, il
+est vrai, l'affaire du Cardinal qui voulait une lettre de cachet, un
+acte de publicité qui fît dire: «Voilà le précepteur plus maître que
+jamais du petit garçon, il fait fouetter le père de sa maîtresse.» Les
+filles du marquis de Nesle allaient en vain demander publiquement au
+Cardinal la grâce de leur père[133]; il était obligé de partir pour
+Caen, le lieu de son exil[134]. L'original et superbe marquis ruiné y
+faisait même une façon d'entrée, flanqué de mademoiselle de Seine sa
+maîtresse et de quatre pages qui étaient tout son domestique. Et quand
+les affaires du père commençaient à laisser tranquille le Roi, venait
+le tour du mari qui se faisait arrêter comme franc-maçon[135].
+
+Enfin le Roi se trouvait en ces années en une veine volage, en une
+humeur papillonne; il n'avait pas que le besoin amoureux d'une
+maîtresse, il avait la tentation et l'appétit de toutes les femmes et de
+toutes les sortes de femmes[136]. Il était le jeune et bel infidèle qui,
+dans les romans du temps, toujours inassouvi et curieux, se donne à
+toutes les occasions, à toutes les rencontres, à tous les hasards. Ce
+tempérament ardent, mais cependant si longtemps constant, en cette vie
+de soupers inaugurée dans les petits cabinets, était amené à chercher
+moins les satisfactions de l'amour que le prurit du plaisir. Chez Louis
+XV prenait naissance le libertin, le _polisson_, ainsi que l'avait
+appelé cette nymphe du bal de l'Opéra, un peu trop vivement pressée par
+le Roi sous le masque[137]. Et madame de Mailly avait tous les jours à
+craindre de se voir abandonner pour une passion, un caprice, une
+passade.
+
+Presque au moment où madame de Mailly était pour ainsi dire reconnue
+comme maîtresse déclarée, on parlait de débauches obscures, de
+fillettes amenées par Bachelier au Roi. Bientôt même Paris s'entretenait
+d'une galanterie[138] que Sa Majesté avait attrapée avec la fille d'un
+boucher de Versailles ou de Poissy. La chose même était assez sérieuse
+pour que les chirurgiens remplaçassent auprès du Roi les médecins et que
+Louis XV eût un certain nombre d'entrevues avec la Peyronie[139]. Et le
+jeune souverain se trouvait un moment, dans le mois de janvier de 1738,
+en un tel état d'affaissement et de langueur que la question de la
+Régence commençait à s'agiter tout bas entre les courtisans dans les
+coins des appartements de Versailles[140].
+
+Louis XV rétabli et guéri pour quelque temps de l'amour des fillettes,
+une amie intime de madame de Mailly, madame de Beuvron, «ingrate à
+l'égard de la favorite comme Lucifer», était au moment de lui enlever le
+Roi.
+
+Madame de Beuvron reléguée au vieux sérail, c'était aussitôt madame
+Amelot, la femme du tout nouveau ministre, et nommée par les jolies
+femmes bourgeoises de Paris. Dans deux ou trois soupers faits dans les
+petits appartements, elle enchantait le Roi par une timidité égale à la
+sienne. Pendant plusieurs jours le Roi n'était occupé que de la timide
+bourgeoise. Madame Amelot avait l'honneur de faire attendre pendant un
+grand quart d'heure, pour une promenade en calèche, Louis XV que l'on
+entendait dire: «Allons la prendre chez elle!» et il restait encore un
+quart d'heure à sa porte de faction avec toute sa suite. La cour voyait
+déjà la femme du ministre maîtresse déclarée, et madame de Mailly,
+horriblement malheureuse et très-jalouse, faisait répandre que madame
+Amelot était une beauté du Marais dont Sa Majesté se moquait comme de
+son apothicaire Imbert, que, par plaisanterie, il avait emmené à la
+chasse jusqu'à ce qu'il s'y fût cassé les reins. Mais la bourgeoise du
+Marais, désireuse du maintien de son mari au ministère, se refusait
+d'entrer en lutte avec la grande dame, lui faisant humblement la cour,
+et sollicitant son intérêt et sa protection[141].
+
+Torturée de jalousie, madame de Mailly en tourmentait et persécutait
+sans cesse le Roi. Le soupçonnait-elle d'avoir reçu une impression d'une
+femme? Elle ne lui laissait de repos qu'après avoir obtenu de lui un mot
+désobligeant sur sa figure, sur sa toilette[142]. Elle guettait le Roi
+partout, usait sa vie sur ses traces, montait la garde autour des
+cabinets pour qu'aucune femme n'y soupât avec le Roi sans qu'elle y fût,
+si occupée à cet espionnage, si absorbée dans cette poursuite du Roi
+qu'elle ne paraissait plus le soir chez la Reine.
+
+ * * * * *
+
+Malgré tout, et en dépit des mépris, des rebuffades et des infidélités
+de Louis XV, madame de Mailly se promenait avec l'attelage de chevaux
+tigrés tout nouvellement achetés par le Roi, elle était toujours dans la
+gondole royale quand les autres dames allaient en calèche, elle était en
+carnaval de toutes les parties de bal de l'Opéra dans la petite société
+de pèlerins et de pèlerines ou de chauve-souris que menait Louis XV,
+elle était la femme qui, au retour des chasses, offrait le pied du cerf
+au Roi à sa fenêtre[143]. Au feu de la ville son pliant était le plus
+rapproché du Roi, aux soupers elle était toujours à côté de Louis XV, et
+s'il y avait des princesses du sang, elle occupait la seconde place à
+droite; au jeu, la table où elle jouait n'était séparée de la table du
+Roi que par la cheminée, à la messe la seconde travée à droite de la
+Chapelle était gardée pour elle[144]. Elle était la seule dame de la
+cour fournie de bougie aux voyages de Marly; et à sa toilette assistait
+presque tous les jours l'ambassadeur d'Espagne. Madame de Mailly
+jouissait donc de toutes les immunités et de toutes les distinctions qui
+désignent au public une favorite, mais une favorite qui n'avait pas «un
+écu dans sa poche».
+
+Le marquis d'Argenson raconte avec une certaine autorité qu'au bout de
+deux entrevues avec Louis XV, madame de Mailly avait parlé au Roi de sa
+misère qui était en effet fort grande. Le Roi de lui donner libéralement
+les quarante louis qu'il avait sur lui[145]. Puis une seconde libéralité
+une autre fois. Mais à la troisième sollicitation, le Roi, ainsi qu'un
+page qui aurait craint d'être grondé par son gouverneur, représentait à
+sa maîtresse qu'il n'avait que l'argent de sa cassette, qu'il y avait
+dessus beaucoup de charges à payer, qu'elle n'y suffisait même pas... Et
+les deux amants se lamentaient: madame de Mailly sur les exigences de
+ses créanciers, le Roi sur le peu d'argent dont le Cardinal lui laissait
+la disposition.
+
+Le garde des sceaux, Chauvelin, qui avait trempé avec Bachelier dans
+l'intrigue qui avait amené madame de Mailly dans le lit du Roi, et qui
+avait les mêmes intérêts que le valet de chambre à conserver et à
+maintenir la maîtresse dans une étroite dépendance, faisait alors dire
+au Roi qu'il y avait un moyen très-simple d'arranger cela et de fournir
+aux dépenses de la maîtresse sans que le Cardinal le sût; il s'offrait à
+solder les rendez-vous sur les fonds secrets du ministère des affaires
+étrangères, et l'on était tout étonné de voir un jour madame de Mailly
+dans une élégante chaise qui était du même vernis que les cabinets du
+Roi[146].
+
+Mais le payement des rendez-vous du Roi par le ministère des affaires
+étrangères ne durait guère. Au mois de février 1737, Chauvelin était
+renversé et le cardinal de Fleury, en haine des sympathies de madame de
+Mailly pour le ministre disgracié, gênait et contrariait les très-rares
+libéralités du jeune et avare Bourbon, si bien que madame de Mailly,
+perdant cinq écus au quadrille, ne pouvait les payer. Et ses amis
+s'entretenaient de ses chemises élimées et trouées[147], de la tenue de
+pauvresse de sa femme de chambre, et plaignaient du fond de leur coeur
+cette maîtresse de Roi moins payée que la maîtresse d'un sous-fermier.
+
+ * * * * *
+
+Dans cette détresse et ce dénuement la malheureuse femme avait encore le
+tourment des mauvais conseils, des tentations, des mirages de grandeurs
+et de richesses avec lesquels deux femmes troublaient sa faible
+cervelle.
+
+Grâce à sa maison de Madrid, qui communiquait avec la Muette par de
+petites allées fermées par des barrières pendant le jour, et qui avait
+permis à madame de Mailly de rejoindre, sans qu'on le sût, le Roi quand
+il couchait hors de Versailles, mademoiselle de Charolais était entrée
+dans l'intimité du Roi, effarouché jusqu'à ces derniers temps par ses
+hardiesses et ses inconvenances princières. En cette heure de faveur,
+poussée par son amant Vauréal, évêque de Rennes[148], et qui visait la
+succession de Fleury, Mademoiselle songeait à gouverner le Roi par sa
+maîtresse[149]. Elle s'adjoignait dans cette entreprise la maréchale
+d'Estrées qui avait fait à ses côtés le métier d'entremetteuse en second
+et lui apportait les conseils et l'expérience de son amant, le cardinal
+de Rohan. Et ces deux femmes, manoeuvrées dans la coulisse par ces deux
+grands personnages ecclésiastiques, chauffaient l'ambition de madame de
+Mailly, l'excitaient à devenir maîtresse déclarée, à se faire créer
+duchesse, à exiger l'octroi de grands biens, et même la maréchale
+d'Estrées, exploitant habilement le goût que la maîtresse avait de sa
+propriété de Bagatelle, lui proposait de la lui vendre pour prendre sur
+elle la puissance et l'autorité d'un créancier.
+
+Les deux femmes cherchaient à la détacher de Bachelier en lui disant
+qu'il lui barrerait toujours les grandeurs pour la garder plus
+dépendante de lui, qu'il voulait la réduire aux honneurs du mouchoir.
+Elles lui répétaient les propos qu'il tenait sur son compte. Oui, sans
+doute, il voulait la tirer de la pauvreté, peut-être lui procurer une
+petite aisance. Mais n'avait-il pas déclaré qu'il ne souffrirait jamais,
+à Dieu ne plaise, qu'on renouvelât les scandales de l'autre règne, qu'on
+n'intronisât à la cour une maîtresse régnante et qu'un jour des bâtards
+adultérins prissent la place des princes du sang et s'emparassent de
+toutes les dignités de l'État?
+
+Le complot cependant s'ébruitait; on détachait alors près de la
+maréchale d'Estrées un abbé, ancien amant ou ancien confident, qui la
+faisait causer, lui montrant le danger de s'engager trop à fond dans une
+intrigue qui pourrait la priver des bienfaits de Sa Majesté. Madame de
+Mailly, elle de son côté, s'apercevait du mécontentement du Roi, se
+repentait, jurait qu'elle ne le ferait plus.
+
+Après qu'on eut bien causé de la disgrâce et même de l'exil de la
+princesse de Charolais[150], le Roi, qui s'ennuyait à Versailles,
+revenait dîner à Madrid chez mademoiselle de Charolais et passer
+l'après-midi à Bagatelle chez madame d'Estrées, et les deux femmes
+recommençaient à parler à l'imagination de la maîtresse. Quoique presque
+indifférente à sa pauvreté, et ne voulant entendre aucune proposition
+venant d'un homme d'affaire, et toute défendue qu'elle était «par un
+petit sens fort droit contre sa tête de linotte[151]», madame de Mailly,
+sous le tiraillement des mauvaises suggestions, et dans ce perpétuel
+rappel de l'injustice de son sort, ne pouvait se défendre d'accès
+d'humeur où elle maltraitait le Roi de la colère ou du mépris de ses
+paroles.
+
+Dans ces mauvaises heures, gare au Roi! madame de Mailly ne le ménage
+pas, et les courtisans sont dans l'étonnement de l'affolement rageur qui
+s'empare tout à coup de la douce créature, et qui au jeu, où elle est
+presque toujours malheureuse, lui met à la bouche quand Louis XV lui
+marque le chagrin qu'il éprouve de sa perte: _Ce n'est pas étonnant,
+vous êtes là!_
+
+Mais où l'humeur de la maîtresse éclate et se répand en coups de boutoir
+qui, donnés au Cardinal, vont droit au Roi, c'est dans les soupers de
+Lucienne chez mademoiselle de Clermont. Dans ces soupers fouettés de
+Champagne jusqu'à l'aube, où le Cardinal est bafoué, honni, vilipendé,
+où, selon une expression du temps «on le tient par les pieds et par la
+tête tout le temps qu'on boit et qu'on mange,» où les convives se
+moquent tour à tour de ses amours séniles[152], de son radotage, de sa
+foire perpétuelle, madame de Mailly est la plus âpre à mordre après le
+vieux prêtre, et madame de Mailly est la femme qui ramène, comme un
+refrain sans pitié, après chaque coup de dent donné au premier ministre,
+cette apostrophe au Roi: «_Quand vous déferez-vous de votre vieux
+précepteur_[153]?»
+
+
+
+
+V
+
+Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.--Son plan dès le
+couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de
+Mailly d'une confidente de son sang à Versailles.--Installation de
+mademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractère
+folâtre et audacieux.--Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de son
+amour pour sa soeur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de
+Vintimille, neveu de l'archevêque.--Célébration du mariage en
+septembre.--Le Roi donne la chemise au marié.--Les complaisances de
+madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner à sa soeur la
+société de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société de
+la comtesse de Toulouse.
+
+
+Il y avait alors entre les quatre murs de Port-Royal, dans la paix et la
+retraite d'un couvent, dans un monde tranquille d'idées austères ou
+tendres, pieuses ou romanesques, une jeune fille qui roulait dans sa
+petite tête des ambitions énormes, non l'aspiration vague et impatiente,
+mais le projet délibéré et le plan réfléchi du plus audacieux rêve. Son
+imagination montait sans peur au rôle de souveraine de France, et
+machinait à froid la retraite de Fleury, le renversement du ministère,
+l'asservissement du coeur du Roi et l'asservissement de la cour[154]. On
+eût dit que tout ce que l'expérience apporte de sécheresse, tout ce que
+l'usage de l'humanité, tout ce que le frottement, l'exemple et la vie
+donnent de désillusions, avaient vieilli et mûri l'esprit, endurci et
+affermi le coeur de cette jeune fille, hier une enfant, de cette Félicité
+de Nesle qui déjà peut-être faisait entrer dans les plans de son
+élévation le renvoi de sa soeur, madame de Mailly. C'était comme une
+prescience, comme une divination machiavélique, qui l'avait éclairée sur
+le chemin de ces grandeurs qu'elle entrevoyait, qu'elle touchait
+presque, et vers lesquelles sa jeune pensée s'avançait dans un
+tâtonnement. Toutes ses espérances reposaient sur une étude ou plutôt
+sur une présomption de l'humeur de ce Roi dont elle pressentait et
+devinait, sur les ouï-dire et les bruits d'un couvent, la physionomie,
+la personnalité, les habitudes, la volonté sans force, le caractère plié
+aux dominations, les dégoûts, les lassitudes et les faiblesses.
+
+Et elle étonnait une confidente de son âge, confondue et presque
+convaincue par le ton d'assurance avec lequel elle lui disait: «_J'irai
+à la cour auprès de ma soeur Mailly; le Roi me verra; le Roi me prendra
+en amitié, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et
+l'Europe_[155].» En même temps elle annonçait les faciles victoires
+qu'elle remporterait du premier coup sur le Roi[156], par les
+taquineries et les tyrannies dont les femmes savent si bien user, par
+un règne de jalousie, de secousses, de scènes, de brusqueries, de
+retours, en un mot, par l'ascendant de cette sorte de crainte, qui seule
+fait durable le gouvernement de l'amour.
+
+Elle ne se faisait pas illusion sur sa beauté, dont il y avait--elle le
+savait--bien peu de chose à faire, mais elle comptait sur la vivacité de
+son esprit, plus personnel, plus original que l'esprit de sa soeur[157],
+sur l'entrain de son humeur et de ses idées, sur l'influence croissante
+que toute nature supérieure et remuante impose, dans le commerce de la
+vie, à la timidité et à la paresse de l'être qui lui est associé. Et la
+voilà écrivant tous les jours à sa soeur, la sollicitant de l'appeler
+auprès d'elle, invoquant ses bontés, parlant à ses tendresses avec les
+caresses et les enfantillages d'une petite soeur gâtée, intéressant déjà
+peut-être, par-dessus l'épaule de madame de Mailly, le Roi à ces jolies
+effusions et aux tournures lutines de son esprit de pensionnaire. Madame
+de Mailly ne résistait point longtemps, et la jeune personne sautait du
+couvent à Versailles[158].
+
+ * * * * *
+
+Madame de Mailly se trouvait avoir besoin dans le moment d'un
+dévouement, d'une affection, d'un conseil. Dans l'éclat et l'affiche de
+sa liaison longtemps cachée, elle était pleine d'inquiétude, ne comptant
+que bien peu sur le courage du Roi pour la défendre, pour la soutenir
+contre la plus légère attaque du Cardinal. La favorite était en outre
+opprimée, anéantie, pour ainsi dire, sous la protection de son écrasante
+amie, mademoiselle de Charolais, qu'elle n'aimait point, qu'elle
+craignait, et avec laquelle elle ne s'épanchait pas, malgré les
+apparences d'une intimité complète. Le seul véritable ami qu'elle eut
+peut-être à la cour, le valet de chambre Bachelier, lui avait donné le
+conseil de «ne se fier à personne», et elle suivait ce conseil. Mais
+cette femme sans résolution personnelle, sans volonté, sans
+concentration, demandait le soulagement, dans l'ouverture de son coeur,
+de pouvoir parler à quelqu'un, de pouvoir consulter quelqu'un, appelait
+en un mot une confidente de son sang. Or, mademoiselle de Vintimille
+avait été de tout temps la soeur préférée de Madame de Mailly[159]. Et
+dans ces dernières années, où madame de Mailly s'était brouillée avec la
+duchesse de Mazarin[160], qui avait employé pour lui arracher le secret
+de sa liaison avec Louis XV l'artifice, les menaces et les mauvais
+traitements, l'amitié de la maîtresse du Roi s'était encore accrue pour
+celle de toutes les demoiselles de Nesle, dont l'indépendance, dans
+l'extrême pauvreté de la famille, avait affecté le plus de hauteur à
+l'égard de la duchesse[161].
+
+Mademoiselle de Vintimille, sortie du couvent, se donna toute à son rôle
+de complaisante, de confidente de sa soeur; elle ne la quittait pas un
+instant, ne faisait aucune visite qu'avec elle, vivait dans la plus
+grande retraite au milieu de la cour. Ce don de sa personne, ce
+sacrifice de toutes les heures de sa vie, mettaient à tout moment sur
+les lèvres de la reconnaissante madame de Mailly le nom de sa soeur
+Félicité, avec toutes sortes de louanges passionnées, émues, si bien que
+le Roi eut la curiosité de connaître cette créature si dévouée qu'il
+jugeait déjà une femme d'esprit à travers les conversations de sa soeur
+qu'il avait appris à ne regarder guère que «comme un écho». Louis XV
+voulut admettre la soeur de madame de Mailly dans sa société.
+
+Toutefois l'installation de mademoiselle de Nesle n'avait pas été
+définitive en décembre 1738, elle faisait encore de temps en temps des
+séjours à son couvent, et elle n'avait eu que de bien rares occasions de
+se rencontrer avec le Roi, peut-être une fois chez Mademoiselle,
+peut-être une autre fois chez la comtesse de Toulouse à une revanche au
+cavagnole entre madame d'Antin et madame de Mailly, où le Roi, prévenu
+que mademoiselle de Nesle devait venir, donnait l'ordre de l'avertir et
+la faisait asseoir. Ce n'était qu'au mois de mai 1739 qu'elle quittait
+son couvent pour n'y plus rentrer, pour demeurer avec madame de Mailly
+jusqu'au jour où elle serait mariée. Et elle n'était présentée que le 8
+juin au Roi avec lequel elle soupait pour la première fois.
+
+Mademoiselle de Nesle devant faire partie du voyage de Compiègne,
+Mademoiselle s'empressait d'offrir un appartement à l'invitée du Roi,
+mais il ne convenait pas à la hautaine personne d'être sous la
+protection de qui que ce soit, et mademoiselle de Nesle refusait cet
+appartement, disant à sa soeur: «que puisque le Roi désirait qu'elle eût
+l'honneur de le suivre, il aurait la bonté de pourvoir à son logement.»
+Cette requête, s'adressant directement à la personne du Roi, plaisait à
+Louis XV[162].
+
+ * * * * *
+
+Les courtisans qui voyaient mademoiselle de Nesle, ne trouvaient guère
+en elle l'étoffe ni l'avenir d'une maîtresse. Ce qui leur sautait aux
+yeux, c'était un long cou mal attaché aux épaules, une taille hommasse,
+une démarche virile, une peau brune, un ensemble de traits assez
+semblable aux traits de madame de Mailly, mais plus sec et presque dur,
+et qui n'avait pour lui ni ce rayon de bonté, ni cette tendresse de
+passion[163].
+
+Aussitôt entrée à la cour, la jeune soeur de madame de Mailly mettait en
+jeu tous les ressorts d'un caractère folâtre, audacieux, et comme animé
+d'une pointe de vin. Elle profitait, pour s'avancer, de la première
+surprise du Roi, et de cette intimidation de la moquerie, si nouvelle
+pour un prince jusque-là entouré de soumissions. Elle s'exposait à ses
+désirs avec l'apparente naïveté et la liberté coquette d'une autre
+Charolais, mais avec plus de suite, une continuité plus hardie, une
+malice plus épigrammatique, et où le Roi se plaisait à reconnaître les
+qualités de son propre esprit. Et cette pensionnaire ne tardait pas à se
+rendre si agréable, si nécessaire au Roi, qu'il ne pouvait plus se
+passer d'elle[164], et qu'il ne semblait plus goûter la conversation et
+la société que dans la compagnie de cette amusante enfant répandant la
+gaieté autour d'elle. Mademoiselle de Nesle fortifiait ce goût et lui
+donnait la solidité d'une habitude, en ne laissant point le Roi à
+lui-même, en le tenant toujours sous son charme et sous son caprice, par
+des inventions de plaisirs, des boutades de pensées, par le tourbillon
+d'activité et d'imagination qui était sa nature avant d'être son rôle.
+
+Mademoiselle de Nesle était bientôt de toutes les chasses et de tous les
+soupers de Louis XV, et au mois d'octobre, au voyage de Fontainebleau,
+elle était installée dans l'appartement des Villars. Madame de Mailly,
+qui s'apercevait que le Roi commençait à choisir, pour ses séjours dans
+ses petits châteaux, les semaines où elle était retenue pour son service
+près de la Reine[165], ne se sentait plus avoir que les restes des
+tendresses et des caresses du Roi. Des railleries, des méchancetés qui
+allaient un jour jusqu'à lui couper sa tapisserie, des comparaisons à
+l'avantage de sa soeur[166], des brouilleries, tous les contre-coups de
+l'infidélité du Roi préparaient lentement madame de Mailly à la
+confession qui lui arrachait toute illusion: le Roi lui avouait «aimer
+sa soeur autant qu'elle».
+
+ * * * * *
+
+Cependant l'intérêt connu que Louis XV portait à la jeune femme et la
+protection royale que cet intérêt promettait dans l'avenir au mari,
+faisaient rechercher la main de mademoiselle de Nesle en dépit de sa
+laideur. Dès le mois de juillet 1739, au voyage de Compiègne, il avait
+été question d'une alliance de Félicité de Nesle avec le comte d'Eu,
+alliance en faveur de laquelle le Roi aurait assuré le rang des
+légitimés à la postérité[167]. On parlait d'un second mariage qui
+manquait parce que le maréchal de Noailles s'était blessé de ce qu'on ne
+s'était pas adressé à lui, et aussi un peu par la répugnance du Cardinal
+à laisser pénétrer dans la faveur intime du maître une si puissante
+famille[168]. Enfin Mademoiselle, qui apparaît comme l'entremetteuse du
+mariage de la soeur de madame de Mailly, décidait l'archevêque de Paris
+voulant être cardinal à demander sa main pour son petit-neveu, M. du
+Luc, qui devait prendre en se mariant le nom de Vintimille[169].
+
+Le 14 septembre 1739, le soir à Marly, madame de Mailly faisait part du
+mariage à ses amis, annonçait que le Roi accordait 200,000 livres
+d'argent comptant, l'expectative d'une place de dame du palais de la
+Dauphine, une pension de 6,000 en attendant, et en outre un logement à
+Versailles dans l'aile qu'on appelait autrefois _la rue de Noailles_.
+
+Le mariage et le dîner avaient lieu le dimanche 27 à l'archevêché. De là
+les mariés se rendaient à Madrid chez Mademoiselle, où ils soupaient.
+
+Le Roi, venu tout exprès de la Muette pour le coucher, faisait
+l'honneur au marié de lui donner la chemise, honneur que Louis XV
+n'avait fait encore à personne au monde[170]. Et Soulavie, qui fait
+remonter la liaison du Roi avec mademoiselle de Nesle au mois de juin
+1739, donne à entendre, mais sans appuyer son dire sur aucune autorité,
+que le Roi prenait la place du mari[171] qui allait coucher dans le lit
+du Roi à la Muette.
+
+Le lendemain, le Roi assistait encore à la toilette de la mariée qui
+avait lieu à Madrid[172].
+
+Trois mois après ce mariage, au jour de l'an de l'année 1740, le Roi,
+qui avait reçu de madame de Mailly deux magnifiques et singuliers pots à
+oille de porcelaine de Saxe, ne donnait d'étrennes qu'à une seule femme
+de la cour, à madame de Vintimille[173].
+
+Ce fut sans doute une honteuse complaisance[174] que cette patience et
+ce partage par madame de Mailly des amours infidèles de Louis XV, et
+elle donna l'éclatant exemple des plus humbles lâchetés et des
+accommodements les plus bas en demeurant là où elle était réduite à tout
+servir pour ne rien gêner; malheureuse! qui, baissant la tête sous les
+dures paroles et dévorant l'injure d'être tolérée, ramassait du coeur du
+Roi ce que lui en jetait sa soeur. Et cependant il suffira d'un mot pour
+la faire plaindre dans sa honte, elle aimait.
+
+Toutefois cette soumission ne se fit pas en un jour et sans lutte.
+Toutes ces années on assiste au déchirement de ce coeur, à travers ces
+brusqueries, ces bouderies, ces caprices, ces exigences, ces entêtements
+enfantins qui sont les petites et déraisonnables vengeances de la faible
+et aimante femme contre l'homme qui ne l'aime plus. Désireuse de jouer,
+madame de Mailly ne jouait pas pour empêcher le Roi de jouer. Habillée
+et toute prête, elle se refusait de suivre le Roi en traîneau, ou
+feignait de se trouver mal de la vitesse avec laquelle le Roi la
+menait. Un jour que le Roi avait commencé à souper à Choisi avant
+qu'elle fût descendue, rien ne pouvait la décider à se mettre à table,
+et elle soupait sur une servante dans une autre pièce. Ou bien, enragée
+de sa malechance au jeu, elle laissait le jeu du Roi, et envoyait
+acheter un cavagnole à Paris pour jouer sans le Roi[175]. Et aux coups
+de tête succédaient les impatiences. Le Roi tardait-il à lui répondre,
+elle lui jetait cette phrase: «_Si une femme était si longtemps à
+accoucher, elle mourrait en travail_[176].»
+
+On sent en cette pauvre de Mailly, presque tout le temps de sa triste
+faveur, le trouble de cervelle et comme l'affolement des amours amères
+et maudites. Et cependant le Roi était-il enrhumé, c'était madame de
+Mailly qui lui préparait elle-même un bouillon de navet infaillible; le
+Roi avait-il le dégoût de sa robe de chambre, c'était encore elle qui
+courait aussitôt à Paris, achetait une étoffe charmante, faisait
+travailler toute la nuit et étonnait le Roi à son lever le lendemain par
+cette toute neuve robe de chambre posée sur la toilette[177].
+
+En présence de ce coeur brisé qui ne lui en voulait pas et semblait
+toujours l'aimer, devant cette résignation qui n'avait que la révolte de
+la mauvaise humeur, devant peut-être la supplication de n'être point
+chassée, madame de Vintimille, qui s'était préparée pour une lutte à
+outrance, changeait de plan. Maîtresse absolue de l'esprit du Roi, elle
+ne craignait point de laisser sa soeur auprès de lui. Toutes ses
+précautions se bornaient à écarter de madame de Mailly les personnes qui
+pouvaient la mener et disposer de ses résolutions. Mademoiselle de
+Charolais, qui avait fait de la volonté de madame de Mailly un
+instrument à ses ordres, était éloignée des soupers[178] ainsi que sa
+soeur mademoiselle de Clermont[179]; ses exigences, sa pression sur le
+Roi pour faire arriver son amant Vauréal au ministère des affaires
+étrangères servaient d'occasion à madame de Vintimille, de prétexte au
+Roi, pour la mettre en pleine disgrâce. Ce débarras fait, madame de
+Vintimille tournait les amitiés de madame de Mailly vers la comtesse de
+Toulouse, vers les Noailles, dont elle connaissait l'ambition, mais dont
+elle savait aussi l'attachement et la constance.
+
+
+
+
+VI
+
+Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur la
+recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la
+Trémoille.--Le duc de Luxembourg porté par les deux soeurs.--Menaces de
+retraite du cardinal.--Lettre dictée à madame de Mailly par madame de
+Vintimille.--Fleury, le neveu du cardinal, nommé premier gentilhomme de
+la Chambre.--Les protégés des deux soeurs.--Le maréchal de
+Belle-Isle.--La fraternité du duc et du chevalier.--Les projets de
+démembrement de l'Empire de Marie-Thérèse.--Louis XV entraîné à la
+guerre par les favorites.--Belle-Isle nommé ministre extraordinaire et
+plénipotentiaire à la diète de Francfort.--Le cardinal forcé de faire
+marcher Maillebois en Bohême.--Chauvelin.--Son passé mondain et
+galant.--Ses _manières de fripon_.--Il est exilé à Bourges.--Son pouvoir
+occulte sur les évènements politiques.--Il est à la tête du parti des
+_honnêtes gens_.
+
+
+Au commencement du mois de mai 1741, la cour eut l'occasion dans deux
+circonstances importantes de s'apercevoir de l'influence que madame de
+Vintimille prenait, en sa grossesse, sur la volonté du Roi[180].
+
+
+Le premier duc de Gramont mort, le comte de Gramont, qui faisait
+profession ouverte d'être ami des deux soeurs, leur demandait de
+s'employer pour qu'il héritât des charges de son frère. Madame de
+Vintimille faisait recommander si chaudement l'ami de la famille par
+madame de Mailly au Roi, que Louis XV choisissait spontanément et de son
+propre mouvement, sur la liste présentée par le Cardinal, le comte de
+Gramont pour le gouvernement du Béarn et de la Navarre et le
+commandement du régiment des Gardes[181]. Jusque-là, cette liste n'était
+qu'un acte de déférence de la part de l'Éminence qui savait que le Roi
+ne désignait pour la place que celui qu'il se réservait de lui indiquer
+nominalement. Et dans cette nomination enlevée pour la première fois au
+Cardinal, madame de Vintimille obéissait moins à une prédilection
+particulière pour le comte de Gramont qu'à l'envie d'accoutumer Louis XV
+à gouverner, à être le maître, à faire le roi.
+
+Dans le courant du même mois, une autre mort affirmait encore plus
+ostensiblement le pouvoir secret de madame de Vintimille sur les
+déterminations du Roi. Le 23, le duc de la Trémoille[182] venait à
+mourir de la petite vérole, laissant un fils âgé de quatre ans. Le Roi
+ne voulait pas donner la charge de premier gentilhomme à un enfant, et,
+porté pour M. de Luxembourg, un de ses familiers préférés, n'osait faire
+prévaloir son désir. Pendant ce temps, la duchesse de la Trémoille
+sollicitait la charge pour son fils, les Bouillon pour le petit prince
+de Tarente, tandis que le Cardinal qui l'ambitionnait pour son neveu, et
+qui savait que les deux soeurs y poussaient le duc de Luxembourg[183],
+n'osait la demander de peur d'un échec et d'un nouveau triomphe de
+madame de Vintimille.
+
+Dans cette perplexité l'Éminence restait à Issy, inactive et sans
+dévoiler sa pensée. Maurepas, qui déjà, à propos de la nomination du
+comte de Gramont, avait traité publiquement avec le dernier mépris les
+deux soeurs, et le contrôleur qui, plus avisé, s'était contenté de dire
+au Cardinal tout ce qui pouvait l'irriter, venaient le trouver dans sa
+retraite. Ils lui représentaient que cette occasion était décisive, que,
+s'il n'obtenait pas cette charge pour son neveu, son crédit était ruiné
+à ne jamais se relever, qu'il fallait tout employer, prières, menaces...
+À la suite de cette visite, le Cardinal écrivait une lettre au Roi, un
+chef-d'oeuvre d'hypocrisie, où l'homme d'Église faisant valoir, du mieux
+qu'il pouvait, les plus mauvaises raisons qu'il avait trouvées en faveur
+du petit la Trémoille, suppliait Sa Majesté de ne pas donner à son
+préjudice la charge à son neveu déjà comblé des bontés du Roi[184]. Le
+Roi, qui était à Rambouillet, frappé du manque de sincérité du Cardinal,
+ne répondait pas.
+
+Le soir, à son retour à Versailles, Louis XV trouvait une seconde lettre
+de Fleury, une très-longue lettre, dont la lecture le plongeait dans une
+mauvaise humeur qui s'échappait en bouffées de colère pendant le souper.
+Avant le souper, les courtisans avaient déjà remarqué la sérieuse et
+chagrine figure que le Roi avait dans sa visite à la Reine, l'oubli
+qu'il avait fait de donner sa main à baiser à Mesdames comme il en
+avait l'habitude. Resté seul avec madame de Mailly, Louis XV lui lisait
+la lettre du Cardinal. L'Éminence ne parlait plus au Roi de la charge de
+premier gentilhomme de la chambre, elle s'étendait sur son âge, sur ses
+infirmités qui ne lui permettaient pas de continuer son service, se
+plaignait de ce que son esprit n'était pas toujours présent le soir,
+enfin terminait sa lettre en demandant la permission de se retirer. Le
+Roi, qui perçait le jeu du Cardinal, se répandait en paroles pleines
+d'emportement, s'écriant qu'il voyait bien qu'il s'était trompé dans
+l'idée qu'il avait eue de l'attachement du Cardinal pour sa personne,
+qu'il ne songeait qu'à conserver l'autorité, qu'il jugeait qu'on ne
+pouvait se passer de lui, qu'il profitait de ce besoin pour arracher
+cette place, mais il était bien décidé à laisser le Cardinal se retirer
+et il ne ferait point son neveu premier gentilhomme de la Chambre. Et le
+Roi répétait à tout moment: «Je croyais qu'il m'aimait, qu'il était sans
+intérêt et sans ambition, qu'il ne faisait cas de son crédit que par
+rapport au bien de mon service.»
+
+À toutes ces plaintes pleines d'amertume, à toutes ces paroles de colère
+qui demandaient un conseil, madame de Mailly ne répondait rien. Prise à
+l'improviste, la timide et indécise créature ne savait quel parti
+appuyer, quelle détermination encourager, quelle résolution prendre.
+Elle restait muette, tout effrayée au fond que la retraite du Cardinal
+n'entraînât sa disgrâce. Aussi à minuit, dès que le Roi la quittait,
+courait-elle chez sa soeur. La Vintimille l'écoutait, et aussitôt lui
+disait:[185]
+
+--_Écrivez au Roi tout à l'heure, et demandez-lui en grâce de donner la
+charge à M. de Fleury_.
+
+--_Je suis trop troublée pour pouvoir faire une lettre_, laissait
+échapper madame de Mailly.
+
+--_Prenez votre écritoire, je dicterai_, reprenait la Vintimille.
+
+Et la Vintimille dictait à sa soeur une lettre, où elle demandait avec
+instance au Roi de ne plus songer à M. de Luxembourg et de tout
+sacrifier pour retenir le Cardinal qui était utile et nécessaire dans
+les circonstances présentes. Cela dit, madame de Vintimille ajoutait que
+si cependant le parti du Cardinal était pris irrévocablement, il ne
+fallait pas que le Roi s'en désespérât, mais qu'il devait se figurer
+être au moment où il le perdrait par la mort, et songer aux hommes les
+plus dignes de sa confiance. Alors la soeur de madame de Mailly préparait
+d'avance le renversement du ministère, passait en revue les ministres.
+Le Contrôleur, un semblant d'honnête homme, mais dur, mais haï, mais
+borné et tout au plus propre au maniement des finances. Le Maurepas, un
+esprit, des talents, mais d'une indiscrétion si outrée, qu'on ne pouvait
+rien lui confier. L'Amelot, le Breteuil, le Saint-Florentin, des gens si
+médiocres qu'ils ne valaient pas la peine qu'on parlât d'eux; il
+fallait donc chercher hors du ministère... Cette lettre, dont le Roi
+devinait facilement l'inspiratrice, lui rendait la tranquillité de
+l'esprit et le laissait reconnaissant pour celle qui sacrifiait au repos
+de son amant l'intérêt qu'elle avait paru prendre au duc de Luxembourg,
+pour celle qui, dans son empressement à retenir le Cardinal au pouvoir,
+immolait ses ressentiments et ses haines[186].
+
+Le lendemain matin, le Roi après son lever disait au duc de Fleury: «Je
+vous donne la charge de premier gentilhomme de la Chambre[187].»
+
+Alors commençait de la part du Cardinal une série de tartufferies du
+plus haut comique. À son neveu, qui lui apportait la nouvelle de sa
+nomination, il jetait: «Allez vous enfermer dans votre chambre, je vais
+trouver le Roi et lui rendre la charge[188].» Son neveu lui ayant fait
+observer que le Roi lui avait donné la charge devant tout le monde et
+qu'il avait déjà reçu nombre de compliments, le Cardinal se décidait à
+aller se jeter aux pieds du Roi en le prenant à témoin qu'il n'avait
+jamais demandé la charge. Chez la Reine il demandait à s'asseoir, n'en
+pouvant plus et se lamentant sur le malheur de cette charge donnée à son
+neveu. À quoi la Reine lui répondait «qu'elle ne voyait rien de si
+affligeant pour lui.»
+
+Mesdames de Mailly et de Vintimille venant lui faire leurs compliments,
+le Cardinal pâlissait, rougissait, se troublait, voulait les reconduire,
+et, madame de Mailly s'y opposant, laissait échapper dans cette phrase
+la connaissance et la crainte qu'il avait du crédit de madame de
+Vintimille: «Si ce n'est pas pour vous, c'est pour madame de
+Vintimille.» _Son Éminence se moque_,» reprenait ironiquement madame de
+Mailly[189].
+
+ * * * * *
+
+Madame de Vintimille, cherchant de solides assises à sa faveur,
+préparait en secret l'avènement de deux hommes vers lesquels l'opinion
+en ce moment se tournait comme vers les espérances de l'avenir, et dont
+elle voulait faire les ministres de son prochain règne: Chauvelin et le
+maréchal de Belle-Isle.
+
+Le maréchal de Belle-Isle, le capitaine[190], le négociateur,
+l'administrateur, le harangueur, l'homme politique, l'homme magnifique,
+le patron d'une armée de clients, l'enfant gâté de la popularité[191],
+ce Pompée enfin, Belle-Isle avait eu grand'peine à sortir de la nuit et
+de l'abaissement où Louis XIV avait voulu tenir la famille de Fouquet:
+Belle-Isle était le petit-fils du fameux surintendant.
+
+Ce fut seulement sous la Régence que Belle-Isle commença à se montrer,
+après avoir tout mis en commun, présent, avenir, fortune, avec un frère
+plus jeune, doué des qualités qui lui manquaient, et qui était dans
+l'ombre et au second plan une autre moitié de lui-même, le génie modeste
+et l'esprit modérateur de son ambition et de son caractère. Les deux
+Belle-Isle apportaient à Dubois et à d'Argenson les ressources d'un
+esprit flexible, les vues et les plans d'une imagination inépuisable,
+propre et prête à tout. Puis on les voyait prendre consistance sous le
+ministère de monsieur le Duc par leur entente des affaires étrangères,
+par le commandement que l'aîné obtenait dans la guerre d'Allemagne, par
+un ensemble de projets hardis que rien ne décourageait, et qui,
+repoussés et contrariés, revenaient sans cesse à la charge, gagnaient
+l'armée par leur audace, et battaient en brèche la politique du cardinal
+de Fleury.
+
+Dès lors les Belle-Isle ne devaient plus que grandir. Liés l'un à
+l'autre, ils se complétaient l'un par l'autre. Le chevalier avait les
+idées, la réflexion, l'invention des moyens, le dessein des projets, la
+suite, la solidité, l'insinuation, la persuasion. Le duc avait tout le
+brillant d'un grand comédien pour faire réussir ce qu'imaginait son
+frère et enlever le succès. Rien ne lui manquait de ce qui parle au
+public, de ce qui séduit et entraîne l'opinion[192]. Il était un de ces
+hommes vides mais sonores, nés pour être ce qui ressemble le plus à un
+grand homme: un grand rôle. Il avait l'éclat et la passion; et tandis
+que la parole de son frère ne gagnait que les individus, la sienne
+emportait les partis. Tous deux, le duc et le chevalier, avaient l'art
+de se faire des amis partout, de raccoler des dévouements à leur gloire,
+d'organiser l'enthousiasme, de semer, de la cour jusqu'au peuple, la foi
+dans leurs plans, la confiance dans leur oeuvre[193], et ils avançaient
+sans se lasser vers la réalisation de ces plans et de cette oeuvre,
+marchant dans leur union et dans leur force, et montrant, au milieu d'un
+monde divisé par l'intérêt et dévoré par l'égoïsme, la fraternité de
+deux esprits mariés et confondus dans une unique volonté et dans une
+ambition unique[194].
+
+Ces deux hommes représentaient le parti ennemi de l'Autriche, le parti
+de la guerre, l'opposition à la politique du Cardinal, à cette politique
+de paix à tout prix qui mettait son honneur à tenir fermé le temple de
+Janus. Ils accusaient les timidités et les pusillanimités du Cardinal
+d'avoir épargné et sauvé déjà trois fois la monarchie autrichienne: en
+1730, après l'établissement de la compagnie d'Ostende, en 1734, après la
+prise de Philisbourg, et cette campagne d'Italie qui ne laissait à
+l'empereur que Mantoue; en 1739, alors que Fleury avait enchaîné la
+Turquie victorieuse et prête à marcher à la conquête de l'Autriche. La
+mort de Charles VI (20 novembre 1740), les complications que devait
+amener la Pragmatique Sanction, semblaient aux deux Belle-Isle donner à
+la France l'occasion de reprendre les projets de Richelieu, de les
+pousser jusqu'à l'extrémité, et d'en finir avec cette maison d'Autriche
+dont l'épée et les droits se trouvaient alors dans la main d'une femme.
+
+C'est dans cette pensée que le duc de Belle-Isle, parvenu dans
+l'intimité de madame de Mailly, l'entretenait de ce démembrement, d'un
+partage des provinces de Marie-Thérèse, à laquelle il ne consentait à
+laisser qu'une petite souveraineté, en rendant aux Bohémiens et aux
+Hongrois l'éligibilité de leur couronne rendue héréditaire par la maison
+d'Autriche. Belle-Isle, avec l'entraînement et l'éloquence de sa parole,
+remplissait madame de Mailly de ses illusions sur les facilités de cette
+curée de l'Autriche et l'opportunité de ce remaniement de l'Europe[195].
+
+Il lui parlait d'agir d'abord dans le Nord par des négociations et
+d'envoyer 150,000 hommes dans le midi de l'Allemagne pour frapper de
+grands coups, de concert avec le roi de Prusse. Il faisait à la
+maîtresse du Roi un tableau de l'Europe, selon lequel tout nous
+favorisait, et qui promettait à notre agression l'alliance des uns, la
+neutralité patiente des autres. Il lui montrait l'Angleterre occupée
+chez elle de la reconstitution du principe monarchique, sa
+démoralisation par le ministère corrupteur de Walpole, ses embarras
+devant une guerre maritime avec l'Espagne, ses appréhensions pour son
+électorat de Hanovre, le peu d'initiative de son Roi, toutes les raisons
+enfin qui devaient paralyser son action. Il lui montrait la Russie en
+proie aux divisions intestines, et distraite du reste de l'Europe par
+les mouvements des Suédois. Il lui disait quelle alliance sûre la France
+devait trouver auprès de la Prusse, qui avait besoin d'être appuyée dans
+son invasion de la Silésie, et à laquelle on offrirait les provinces
+autrichiennes à sa convenance; quelle alliance on trouverait en Espagne,
+quel appui auprès de la femme de Philippe V, cette princesse ambitieuse
+que ne satisfaisait pas encore l'établissement de don Carlos à Naples,
+et qui songeait à la Toscane ou au Milanais pour l'établissement du
+second Infant. Belle-Isle montrait encore à madame de Mailly et à madame
+de Vintimille l'alliance presque certaine du Piémont si on
+l'arrondissait aux dépens de l'Autriche, le soulèvement probable du
+Turc, l'aide toute-puissante que l'électeur de Bavière donnerait à la
+France contre l'offre de la couronne impériale.
+
+Enfin il n'oubliait rien pour étourdir l'esprit, l'imagination et
+l'orgueil des deux favorites; il ne demandait que six mois pour réussir;
+et quelle gloire le Roi retirerait du succès! Ce serait un nouveau
+souverain, échappé aux lisières du Cardinal. Et quel mérite pour les
+deux soeurs d'avoir poussé à l'entreprise! Quelle reconnaissance leur en
+aurait le public, et quels remercîments leur en ferait l'amour du Roi!
+
+Le cardinal de Fleury objectait les engagements de la France à la
+Pragmatique Sanction. Il rappelait vainement le prix dont la France
+avait été payée: la cession de la Lorraine à Stanislas avec
+réversibilité à la couronne de France. Vainement il rappelait la parole
+du Roi, sa promesse au prince de Lichstenstein lors de l'avènement de
+Marie-Thérèse de ne manquer _en rien à ses engagements_. Tous ses
+efforts venaient échouer contre l'influence des favorites, séduites par
+les plans grandioses et les expositions si flatteuses de Belle-Isle.
+Madame de Mailly, à laquelle madame de Vintimille laissait la part la
+plus compromettante de la lutte, en s'en réservant le commandement,
+s'écriait que le cardinal n'était plus «_qu'un vieux radoteur capable de
+perdre l'État_»; et quelque partagée et déclinante que fût son autorité
+sur le Roi, quelque grande que fût sa paresse à s'occuper des choses de
+l'État, elle puisait dans l'enthousiasme que lui avait soufflé
+Belle-Isle, dans les illusions dont il l'avait animée, assez de force,
+assez de puissance sur elle-même et sur l'esprit du Roi, pour entraîner
+Louis XV dans le parti de la guerre.
+
+Cette victoire des favorites et de Belle-Isle opérait une sorte de
+révolution dans la politique, ou au moins dans la politique avouée du
+cardinal; il équivoquait, puis transigeait avec les plans qui
+triomphaient, et paraissait se prêter au coup de grâce que l'on voulait
+donner à la monarchie autrichienne. Mais, toujours économe, toujours
+préoccupé de marchander la guerre, enchanté d'ailleurs en cette occasion
+de couper les vivres au projet d'un ennemi que la gloire pouvait faire
+plus dangereux, il préparait l'insuccès de Belle-Isle en ne lui
+accordant que quarante mille des cent cinquante mille hommes qu'il
+demandait.
+
+Cependant madame de Mailly faisait nommer Belle-Isle ambassadeur
+extraordinaire et plénipotentiaire du Roi à la diète de Francfort pour
+l'élection d'un empereur; elle lui obtenait la mission de faire le tour
+de l'Allemagne pour rattacher les électeurs et les princes de l'Empire
+au parti de la France.
+
+Soufflée par madame de Vintimille, elle le soutenait à la cour de tout
+ce qu'elle avait d'activité et d'influence, essayant de fouetter
+l'apathie du Roi avec les susceptibilités nationales, répétant qu'il
+fallait se venger sur Marie-Thérèse de tous les affronts que l'Autriche
+avait faits à la France, répétant dans le salon de Choisy: «_Nous
+laisserons-nous donner cent coups de bâton sans nous venger_[196]?»
+
+Belle-Isle faisait sa tournée, encouragé par les lettres de madame de
+Mailly; il resserrait sur son chemin nos liens avec la Bavière, gagnait
+deux électeurs au parti de la France, ébranlait le troisième,
+travaillait à attacher le roi de Prusse à la politique française, tandis
+que le cardinal, enveloppé dans le mouvement des esprits que menaient
+mesdames de Vintimille et de Mailly et le parti de Belle-Isle, cherchait
+à tromper Marie-Thérèse par l'ambiguïté de ses réponses. Et quand
+l'insuffisance de l'armée accordée à Belle-Isle et l'entêtement de
+l'électeur de Bavière après avoir empêché les troupes françaises d'aller
+à Vienne, les enfermèrent en Bohême; quand l'héroïsme de Marie-Thérèse,
+la défection de la Prusse, la double politique du cardinal parlementant
+avec la reine de Hongrie, les discordes entre les généraux, eurent fait
+avorter la campagne et les projets de Belle-Isle, les deux favorites ne
+purent retenir leurs plaintes contre le cardinal. Elles l'accusèrent
+hautement d'avoir perdu l'occasion, d'avoir compromis le maréchal et
+trahi l'armée française par ses irrésolutions, ses lésineries et
+l'insuffisance de ses secours. Le cardinal effrayé voulait échapper à
+ces plaintes et se débarrasser de l'armée de Bohême par de secrètes
+négociations de paix. Madame de Mailly déjouait ce projet. Une lettre
+qu'elle se faisait adresser de l'armée, et qu'elle laissait traîner sur
+sa table, apprenait au Roi la vérité; et le cardinal, malgré sa
+résistance au conseil, était forcé de soutenir l'électeur de Bavière et
+de faire marcher Maillebois en Bohême.
+
+Par leur protection à Belle-Isle les deux soeurs caressaient l'orgueil
+national, cet esprit de guerre et de conquête qui a toujours enivré la
+France: il leur fallait un héros dans leur jeu; c'était une popularité
+dont elles avaient besoin pour s'abriter. La protection que les deux
+soeurs donnaient à Chauvelin était toute différente et par son but et par
+sa façon; elle visait à flatter un autre sentiment de l'opinion
+publique, et elle manoeuvrait avec réserve et ménagement entre les
+antipathies du Roi pour la personne de l'ex-chancelier et l'hostilité
+des Noailles, jaloux de l'influence de Chauvelin et de son parti.
+
+Ce protégé secret[197], presque désavoué de mesdames de Vintimille et
+de Mailly, ce Chauvelin, auquel ses ennemis reprochaient son origine
+dans une boutique de charcuterie,--une boutique, au reste, de bonne
+noblesse: elle datait de 1543[198],--avait été écrasé à son entrée dans
+le monde par la supériorité d'un frère aîné. Cela l'avait jeté, pour
+faire quelque figure à côté de ce frère, vers les talents, les
+agréments, les beaux airs, tous les moyens de parvenir de l'homme du
+monde: sans rival dans tous les exercices du corps, le plus habile des
+écuyers, le meilleur danseur, le plus adroit tireur d'épée, et royal
+joueur d'hombre, et agréable chanteur, et joli discoureur, le _beau
+Grisenoire_ trouvait le temps de devenir un homme d'État.
+
+Une santé à toute épreuve, une volonté de fer, une puissance de travail
+énorme, lui donnaient, dans une vie dissipée et mondaine, le loisir et
+l'application nécessaires à cette seconde éducation qui ouvre l'esprit
+et refait les idées.
+
+D'abord avocat-général remarqué, puis mari de la riche fille d'un
+traitant qui avait eu des affaires, puis président à mortier «par les
+plus belles intrigues de blanchisseuses et du Pont-aux-choux», il
+achetait de M. Bernard la terre de Gros-Bois et la payait avec des
+billets de M. Bernard fils, qu'il avait acquis sur la place, revêtant
+ainsi tous les actes d'une vie, que d'Argenson dit honnête, des
+_manières d'un fripon_[199].
+
+Allié ici et là, un peu parent des Beringhen, un peu parent du duc
+d'Aumont par les Louvois, il rayonnait tellement et mettait en avant
+tant et de si divers protecteurs, que le Régent disait, en plaisantant,
+que tout lui parlait de Chauvelin, que _les pierres même lui répétaient
+ce nom_.
+
+Sans emploi sous le Régent, il s'attachait au cardinal de Fleury. Appuyé
+auprès de lui par le maréchal d'Uxelles, Chauvelin se rendait précieux
+au cardinal par sa science du droit public puisée dans les manuscrits de
+M. de Harlai. Et bientôt, devenu le confident et le bras droit de
+Fleury, il était fait ministre des affaires étrangères et garde des
+sceaux.
+
+Mais, au bout de quelques années, Chauvelin, dont la politique appuyant
+les plans de Belle-Isle était «trop fougueuse et trop magnifique» pour
+le petit train-train bourgeois du vieux Fleury, travaillait à se créer
+secrètement un parti, cherchant des appuis dans la maison de Condé qu'il
+opposait aux Toulouse et aux de Noailles, dans Bachelier, le valet de
+chambre du Roi, dans le monde des cabinets, dans madame de Mailly dont
+nous l'avons vu payer les rendez-vous avec l'argent des fonds secrets,
+tentant même d'enlever au cardinal son fidèle Barjac qu'il essayait
+d'acheter. Et au moment où son ambition immense, partagée par sa femme,
+était divulguée dans la comédie de l'_Ambitieux_[200], il avait été
+envoyé en exil à Bourges[201].
+
+Toutefois Chauvelin demeurait, à Bourges et dans la disgrâce, une
+puissance, un parti et une idée. Il avait laissé à Paris de chaudes
+amitiés[202], et son retour était une des plus vives espérances de
+l'opinion. C'est qu'en ce temps si paisible et si dormant d'apparence,
+si remué et si agité pourtant, au milieu de ce tiraillement des
+consciences, devant l'Église pleine de violences et de factions, où les
+plus grandes familles se trouvaient forcées d'entrer pour garder ou
+gagner la feuille des bénéfices, devant le scandale des luttes sur la
+bulle _Unigenitus_, ce déchirement et ce partage de l'âme humaine en
+partis humains: jésuitisme, molinisme, jansénisme, sulpicianisme; en
+face du triomphe du sulpicianisme, dont les tracasseries, d'abord
+timides, s'élevaient dans le concile d'Embrun jusqu'à la persécution,
+Chauvelin représentait le tolérantisme, un tolérantisme qui penchait
+pour les persécutés.
+
+Chauvelin tenait pour le parlement, qui était le centre du jansénisme.
+Chauvelin ministre, le public était assuré qu'on n'enlèverait pas au
+parlement la connaissance des affaires ecclésiastiques pour les
+attribuer à une commission ministérielle, comme il en était question. Et
+le parlement lui-même, qui, par la voix éloquente de l'abbé Pucelle,
+semblait s'enhardir aux remontrances de l'avenir et se préparer aux
+audaces du tiers état, le parlement voyait dans le retour de Chauvelin
+un encouragement et une victoire.
+
+Actif, répandu, et par des relations immenses, des correspondances
+multipliées, pénétrant le ministère et les relations extérieures, bien
+venu des femmes les mieux accréditées, insinuant et d'une politesse
+affectueuse qui touchait à la grâce, Chauvelin allait encore à la
+popularité par le train bourgeois de ses moeurs, par la simplicité de sa
+vie à Grosbois, par le rare exemple d'un mari ne découchant jamais, ne
+soupant pas, et passant ses soirées au travail, par ses habitudes
+d'application aussi bien que par ce grand mot de bien public qui
+commençait dans sa bouche son chemin dans le monde[203]. L'état des
+esprits et les caractères de l'homme se réunissaient donc pour donner la
+première place dans les sympathies publiques au ministre disgracié, que
+les deux soeurs soutenaient sans se rendre compte peut-être du mouvement
+d'opinion qui les entraînait et les faisait se rencontrer avec le parti
+des _honnêtes gens_.
+
+
+
+
+VII
+
+Le château de Choisi.--La vie intérieure.--Louis XV ne passant plus
+qu'un jour plein à Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de
+Vintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et de
+son royaume.--Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pour
+son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est
+prise d'une fièvre continue.--Colère du Roi à propos de son mutisme
+obstiné.--Retour à Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un
+fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet à la
+populace de Versailles.--Madame de Vintimille la femme à idées et à
+imagination de la famille de Nesle.--Grâce maniérée et préciosité
+sentimentale de ses lettres.
+
+
+En ces années le Roi acquérait, de la succession de la princesse de
+Conti, Choisi[204], ce petit château qui commençait cette ceinture de
+rendez-vous de chasse et de petites maisons que la royauté allait jeter
+autour de Versailles et de Paris, partout où il y avait assez de place
+et d'ombre pour loger le plaisir et cacher l'amour.
+
+Délicieuse retraite que ce petit château de Choisi, si bien fait pour
+délivrer la royauté de l'étiquette de Marly[205] et lui permettre les
+aises et les amusements de la vie privée! Sa situation au bord de la
+Seine, à proximité de la forêt de Sénart, entre des arbres et de Peau,
+au pied d'un coteau, à l'abri des vents du midi, ses agréments
+intérieurs, les remaniements exécutés en trois mois, les communications
+faciles et dérobées, les portes discrètes et secrètes, la salle à manger
+si gaie en ses élégances, «la sculpture, l'or, l'azur, un meuble des
+mieux entendus,» la profusion des glaces, la commodité, le bon goût, la
+galanterie dont l'art du temps avait le secret et le génie[206], tout
+faisait de ce petit château une adorable cachette d'amoureux.
+
+Le Roi s'y plaisait singulièrement: il y donnait carrière à ses goûts de
+bâtisse, à ses idées d'arrangement. Il y prenait des plaisirs de
+propriétaire, regardant les ouvriers travailler, faisant planter sous
+ses yeux un jeu d'oie sur le modèle de celui de Chantilly, marquant les
+arbres à couper pour dégager les points de vue. Il y menait la vie d'un
+particulier; il y permettait autour de lui la liberté d'une vie de
+château; et Choisi donnait aux courtisans de la vieille cour de Louis
+XIV l'étonnement de voir le gouverneur du château prendre place à côté
+du maître, la société du Roi s'asseoir sur des chaises à dos, les femmes
+se promener en robe de chambre, parfois même, au scandale du duc de
+Luynes, en robe à peigner et sans paniers. Les jours où le Roi ne
+chassait pas, et où la petite calèche fermée n'emportait pas les dames à
+sa suite: c'était la messe à midi, le déjeuner à une heure, sur les
+trois heures le jeu chez les dames, où le Roi se rendait comme un maître
+de maison; à sept heures et demie ou huit heures venait le souper, puis
+un cavagnole à dix tableaux qui durait une heure et demie ou deux[207].
+
+Et les jolis matins auxquels il eût fallu les pinceaux fripons d'un
+Baudouin, les matins où le Roi venait éveiller les femmes, lutinant en
+jouant leur coquetterie ou leur pudeur, et faisant ainsi de chambre en
+chambre et d'oreillers de dentelles en oreillers de dentelles ce qu'on
+appelait: _la ronde du Roi_[208].
+
+ * * * * *
+
+Madame de Vintimille, devenue la souveraine du petit palais, n'en
+laissait plus sortir le Roi, qui n'allait plus qu'un jour plein à
+Versailles, et ne voyait guère plus d'un quart d'heure le Cardinal par
+semaine[209]. Le vieux Fleury, dépité et furieux, appelait de ses voeux
+le voyage de Compiègne, où il allait tenir le Roi trois mois sous sa
+main, annonçant d'avance pour cette époque le renvoi de la Vintimille.
+Mais tout à coup le Roi déclarait à un souper de Choisi qu'il n'irait
+point cette année à Compiègne, annonce que tout le monde regardait comme
+une victoire de la favorite et l'enlèvement définitif du Roi à
+l'influence du Cardinal.
+
+Alors le grand art de madame de Vintimille est d'occuper le Roi, et son
+grand effort se tourne à lui apprendre à vouloir. Il semble qu'elle ait
+eu l'idée de le préparer au gouvernement de l'État par l'administration
+de sa maison et de l'intéresser au pouvoir royal par une autorité
+particulière et domestique. On la voit fort appliquée à donner à Louis
+XV le goût d'une sorte d'économat de son intérieur, elle le pousse aux
+détails de ménage, elle lui fait renvoyer Lazure qui lui volait son vin
+de Champagne: c'est déjà l'oeil du maître qui s'ouvre en attendant que le
+coup d'oeil du Roi se montre. Elle secoue dans un petit cercle de
+décisions sans portée et de menues affaires la paresse de sa volonté.
+Elle enhardit, elle dégage sa résolution, et le Roi lui est
+reconnaissant de lui avoir trouvé ce passe-temps et de familiariser sa
+timidité avec l'exercice d'une initiative qui l'amuse.
+
+En même temps que madame de Vintimille occupe le Roi, elle l'émancipe,
+elle le sort tout doucement des influences et des captations de son
+entourage par des railleries qui n'ont peur de personne et portent
+jusque sur Bachelier: «_Eh bien! Sire, allez-vous dire encore cela à
+votre valet de chambre_[210]?» est la phrase ordinaire avec laquelle
+madame de Vintimille pique l'amour-propre du Roi, le tient en garde
+contre des confidences qui mettent le maître, même quand il est roi, à
+la dévotion des valets.
+
+En amusant ainsi le Roi, en lui donnant des goûts nouveaux d'activité et
+d'indépendance, madame de Vintimille ne tarde pas à le gouverner. Le Roi
+sourit et se prête à ses plans, à ses amitiés, à sa politique qui ne
+cesse d'avoir en vue le renversement du Cardinal, et la création d'un
+ministère composé d'hommes animés d'un esprit de force et d'une
+inspiration de grandeur que n'avait jamais eu le gouvernement du vieux
+Fleury. Cependant, même assurée du Roi, madame de Vintimille ne marche
+qu'avec précaution. Elle use de discrétion et de retenue, et ne donne
+rien à l'impatience. Madame de Vintimille est la femme maîtresse
+d'elle-même, la femme incapable des coups de tête de sa soeur de Mailly,
+la femme qui avait su sacrifier M. de Luxembourg à M. de Fleury. La
+favorite ne veut rien hâter, rien risquer contre le cardinal; c'est une
+disgrâce entière et sans retour qu'elle rêve, qu'elle médite et se
+promet, en sentant remuer dans ses entrailles l'enfant de Louis XV, le
+gage de sa domination future.
+
+Et tout doucement madame de Vintimille faisait de Choisi, ce château de
+plaisir, un sérieux Versailles où elle habituait le Roi à traiter les
+affaires, à avoir des entrevues politiques, à tenir des conseils.
+
+ * * * * *
+
+La grossesse de madame de Vintimille était laborieuse et traversée de
+malaises et de souffrances. Au mois de mars, le Roi, partant pour faire
+un séjour de deux jours à Choisi, avait voulu s'opposer au départ de
+madame de Vintimille, dans la crainte qu'un voyage aussi court la
+fatiguât trop. Mais madame de Mailly, soufflée par sa soeur, disait à
+Louis XV en badinant, qu'il ne pouvait pas être défendu de faire sa cour
+au Roi, qu'elle logerait dans le village et qu'elle pourrait au moins le
+voir pendant le jour[211]. Là-dessus les deux soeurs montaient en voiture
+précédant le Roi.
+
+Au mois de mai, dans un voyage à Marly, madame de Vintimille, tombée
+malade, était saignée. Le Roi la gardait une partie du temps, assistant
+à ses dîners et remontant passer la soirée avec elle.
+
+Au commencement d'août, dans un autre séjour à Choisi, alors que madame
+de Vintimille était dans le huitième mois de sa grossesse, elle était
+prise d'une fièvre continue avec des redoublements, qui la faisait
+saigner trois fois coup sur coup. Le Roi quittait Choisi très-préoccupé,
+laissant à la malade, pour lui tenir compagnie avec sa soeur, M. de
+Coigny, M. d'Ayen[212], M. de Meuse, et, le temps qu'il passait à
+Versailles, il recevait quatre courriers par jour de Madame de
+Mailly[213].
+
+Le Roi ne restait que trois jours à Versailles, et, le 13 août, il
+revenait à Choisi où il trouvait la malade dans un état un peu meilleur,
+mais toujours avec de la fièvre. Le Roi lui annonçait à son arrivée
+qu'il lui donnait à Versailles le logement de monsieur et madame de
+Fleury; madame de Vintimille faisait espérer au Roi qu'elle serait assez
+forte pour venir s'y établir la semaine suivante.
+
+Madame de Vintimille, qui tremblait la fièvre tous les soirs, avait les
+inégalités de caractère, les impatiences, les noires concentrations des
+jeunes malades qui se sentent atteints dans les sources de leur vie. Une
+fois, Louis XV la questionnait sur la cause de sa méchante humeur, lui
+demandait si elle se sentait du mal, la priait de lui confier si elle
+n'avait point quelque chagrin[214]. À toutes ces tendres et importunes
+demandes, madame de Vintimille ne faisait point d'autre réponse «sinon
+qu'elle ne se sentait pas dans son état naturel». Le Roi continuant à
+l'interroger, la malade ne répondait plus à ses questions. Pris d'un
+mouvement de colère devant ce mutisme obstiné, Louis XV ne pouvait se
+retenir de dire à la femme aimée: «Je sais bien, madame la comtesse, le
+remède qu'il faudroit employer pour vous guérir, ce seroit de vous
+couper la tête; cela même ne vous siéroit pas mal, car vous avez le col
+assez long; on vous ôteroit tout votre sang, et on mettroit à la place
+du sang d'agneau, et cela feroit fort bien, car vous êtes aigre et
+méchante[215].»
+
+Ce n'était là qu'une boutade querelleuse d'amoureux, qui ne touchait pas
+à la passion de Louis XV pour la femme. Et on voyait le Roi, au
+lendemain de cette scène, s'occuper du choix de la voiture dans laquelle
+la femme grosse serait le plus commodément pour faire le voyage de
+Versailles, essayer lui-même tour à tour une litière et un vis-à-vis,
+et, après lui, y faire monter madame de Mailly avec le comte de
+Noailles, et en dernier lieu choisir le vis-à-vis.
+
+Madame de Vintimille rentrait à Versailles, le 24 août, suivie d'un
+cortège d'amis, s'installait dans son appartement où le Roi venait
+passer la soirée. Et les jours suivants Louis XV soupait chez madame de
+Vintimille, faisant apporter dans sa chambre le souper des cabinets.
+
+Le vendredi 1er septembre, le Roi restait jusqu'à deux heures du matin
+chez madame de Vintimille qui commençait à ressentir les grandes
+douleurs, mais qui les cachait. À cinq heures, les douleurs augmentant,
+elle envoyait éveiller sa soeur et monsieur de Meuse. Bourgeois
+l'accoucheur, qui avait été mandé et qui n'avait pas trouvé de voiture
+pour l'amener à Versailles, n'arrivant pas, madame de Vintimille était
+accouchée par la Peyronie. Elle mettait au monde un fils que
+l'archevêque venait ondoyer aussitôt, accompagné de son neveu qu'il
+avait une certaine peine à amener[216].
+
+Le Roi, qui passait toute la journée dans la chambre à coucher, près du
+lit établi dans le grand cabinet du cardinal de Rohan[217], y prenait
+même son dîner. Le matin, Louis XV avait reçu dans ses bras l'enfant,
+puis l'avait posé sur un coussin de velours cramoisi[218], le touchant
+et le considérant avec curiosité, attention, plaisir, et comme s'il
+cherchait à retrouver en lui les traits du père. On se disait que jamais
+les enfants de la Reine n'avaient remué si vivement le coeur du Roi, et
+que l'enfant de la Vintimille éveillait en lui des sentiments de
+paternité qu'il n'avait jamais connus. Et déjà les courtisans
+calculaient tout bas dans la chambre le grand avenir de la Vintimille,
+jetée à la mort, huit jours après, toute vivante.
+
+C'était de la part de Louis XV une occupation, mille soins de cette
+santé dont il surveillait en personne les détails, faisant mettre du
+fumier depuis le haut de la rampe qui règne le long de l'aile droite du
+château jusqu'en bas, donnant l'ordre d'arrêter les jets d'eau qui
+faisaient trop de bruit.
+
+La fièvre persistait cependant, des inquiétudes commençaient à se
+manifester; madame de Mailly, sans aucun ajustement, en jupon blanc et
+en petit manteau de lit, ne quittait pas le lit de sa soeur.
+
+Le 7, le Roi ne s'échappait de la chambre que pour le Conseil et son
+travail avec le Cardinal.
+
+Le 8 au soir, il y avait une consultation de médecins. On avait mandé
+Sylva de Paris et Sénac de Saint-Cyr. Devant l'intensité de la fièvre,
+les deux médecins étaient d'accord pour saigner madame de Vintimille au
+pied. Le Roi, obligé ce soir-là de souper au grand couvert, abrégeait
+son repas et remontait au plus vite dans la chambre de madame de
+Vintimille. À minuit, elle était saignée en présence du Roi, qui allait
+se coucher à deux heures, rassuré par un mieux survenu dans l'état de la
+malade. Mais, sur les trois ou quatre heures, madame de Vintimille était
+prise de douleurs atroces qui avaient la violence et mettaient en elle
+l'épouvante d'un empoisonnement[219]. Elle demandait un confesseur,
+n'avait pas le temps de recevoir les sacrements, mourait dans ses
+bras[220] à sept heures du matin. Et comme le confesseur, chargé des
+dernières paroles de la mourante, entrait chez madame de Mailly, il
+tombait mort[221].
+
+Tout est horrible dans cette mort: le corps ouvert, mal recousu, et
+abandonné absolument nu dans la chambre où tout le monde entrait; puis
+du château, où ne devait jamais séjourner un cadavre, ce corps emporté
+et jeté dans le coin d'une remise; et alors ce corps, et cette tête qui
+n'avait plus rien d'humain, et ce visage qui semblait une caricature de
+la mort, et cette bouche qui avait rendu l'âme dans une convulsion, et
+que l'effort de deux hommes avait dû maintenir fermée pour le
+moulage[222]; enfin ces restes macabres et déjà pourris de madame de
+Vintimille servant de jouet et de risée à la populace de
+Versailles[223].
+
+ * * * * *
+
+Madame de Vintimille est la forte tête des cinq demoiselles de Nesle.
+Aussitôt qu'elle est établie à Versailles, elle gouverne sa soeur, elle
+la tire de son humiliant effacement, elle la force à prendre un parti
+dans les intrigues au milieu desquelles elle vivait peureusement, elle
+la mêle à la politique, elle l'arrache à sa timidité[224], elle lui
+donne la hardiesse de lutter pour ses protégés; de celle qui n'était
+rien que la maîtresse soumise du Roi et la servante de tous, elle fait
+presque une puissance avec laquelle le Cardinal et les ministres sont
+tout étonnés d'avoir à compter. Louis XV, dès qu'elle en est aimée, elle
+le tire à la fois de la servitude du Cardinal et de sa domesticité
+intime, elle le soulève du néant où le confinent ses ministres, elle
+éveille dans le jeune Roi sommeillant l'envie de gouverner, de régner.
+De ce Roi, _enfant_ des pieds à la tête, et qui ne s'amuse à trente ans
+que des choses de l'_enfance_[225], elle cherche à faire un souverain,
+s'efforce d'emporter aux grandes choses cet esprit tout tourné vers les
+petites. Peut-être même cette «résurrection» d'un moment chez le
+souverain français dont tout l'honneur est attribué à madame de
+Châteauroux, n'est due qu'à la reprise, au plagiat, pour ainsi dire, par
+la plus jeune des de Nesle, des tentatives, des louables persécutions,
+des aimables violences de madame de Vintimille sur son apathique amant!
+Le renvoi d'Amelot et le remplacement du ministre des affaires
+étrangères par le Roi en personne, ne seront-ils pas une suite des
+conseils d'émancipation donnés par la jeune femme enlevée si
+soudainement par la mort? Et quant à la résolution du Roi de se mettre à
+la tête de ses armées en 1744, lors de la pleine faveur de madame de
+Vintimille en 1741, ne parlait-on pas déjà du projet du Roi d'aller
+commander en Flandre? n'était-il pas question de la préparation secrète
+de grands équipages pour le service du Roi? enfin n'avait-on point
+colporté ce mot de Louis XV à son cuisinier de Choisi: «Pajot, as-tu du
+coeur? Iras-tu bien à la guerre[226]?» mot qui semblait montrer
+prochainement le Roi de France aux frontières. Oui, dans le peu qu'a
+fait Louis XV de son métier de Roi pendant tout son règne, madame de
+Vintimille en apparaît comme l'inspiratrice, et cette favorite tire ses
+inspirations de sa pensée propre, et ne les doit pas comme madame de la
+Tournelle aux imaginations d'une madame de Tencin ou d'un Richelieu,
+n'apportant au fond, quand elle ne les accepte pas, que l'opposition et
+la contradiction des entêtements étroits.
+
+Mais ce qui surprend et intrigue chez la grande dame politique, chez
+cette ouvrière de domination, c'est un respect, un goût, un appétit de
+l'intelligence, de l'esprit, de ces choses en si médiocre faveur près de
+ses soeurs et des gens de l'OEil-de-Boeuf. Il y a en effet dans cette
+habitante de Versailles et cette soupeuse des petits appartements, une
+épistolaire tout à fait énigmatique avec ses jolies mélancolies dans les
+grandeurs de la cour, avec sa soif et sa faim des soupers intelligents
+de la du Deffand, avec ses façons de dire sentant le commerce et l'amour
+des lettres, avec les efforts de grâce maniérée et le précieux
+sentimental de son style.
+
+Qu'on en juge par ces deux lettres dont la première a été écrite deux
+jours après son mariage[227]:
+
+ _Fontainebleau,_ 29 _septembre 1739._
+
+_Que j'aime monsieur de Rupelmonde[228] de m'avoir procuré une lettre de
+vous, et que je vous sais gré d'avoir suivi votre idée! Est-il donc
+nécessaire, pour m'écrire, d'avoir beaucoup de choses à me dire? Sachez
+qu'une marque de souvenir et d'amitié de votre part me comble de joie,
+et de plus mettez-vous bien dans la tête qu'il ne vous est pas possible
+de ne dire que des riens. Votre lettre est charmante. Que je serais
+heureuse si tous les jours à mon réveil j'en recevais une semblable!
+Vous me demandez ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense? Pour
+répondre au premier, je vais à la chasse trois ou quatre fois la
+semaine[229], les autres jours je reste chez moi toute seule; par
+conséquent, je ne parle point: ainsi voilà le second article éclairci;
+ou bien, quand je fais tant que de parler le reste du temps, c'est pour
+le coup que je ne dis que des riens. À l'égard du troisième, vous jouez
+le principal rôle, car je pense souvent à vous. Croyez que vous n'êtes
+pas la seule qui faites des châteaux en Espagne; je me trouve souvent
+dans la petite maison des jeudis au soir, ou vous êtes maîtresse
+absolue. Adieu, ma reine. Qu'il serait joli que cela fût réel! c'est ma
+seule ambition; ce qui vous surprendra, c'est que je n'en désespère pas.
+Adieu, donnez-moi de vos nouvelles souvent, croyez que vous n'en
+donnerez jamais à quelqu'un qui vous aime plus tendrement._
+
+ _Fontainebleau,_ 7 _octobre 1739._
+
+_Vous êtes aussi aimable la nuit que le jour; l'insomnie vous sied
+parfaitement; je ne saurais vous cacher que je ne suis pas trop fâchée
+de cette petite incommodité, pourvu qu'elle ne dure pas. Je suis
+extrêmement flattée que pour vous amuser vous ayez pensé à m'écrire.
+Tout ce que vous me mandez d'obligeant m'enchante. Quoique l'homme soit
+porté à avoir beaucoup d'amour-propre, je vous dirai franchement que je
+ne crois pas avoir toutes les qualités que vous me prodiguez. Quand je
+lis vos lettres, je m'imagine que je rêve, et je vous avoue que
+j'appréhende le réveil; car il est agréable d'être loué par quelqu'un
+qui se connaît bien en mérite. Ce qui me fait croire que je n'en suis
+pas absolument dépourvue, c'est la connaissance que j'ai eue de vous, et
+qu'aussitôt que je vous ai vue, j'ai senti tout ce que vous valez: voilà
+sur quoi on me doit louer et sur quoi je prends bonne opinion de moi. Le
+reste, je l'attribue à l'amitié que vous avez pour quelqu'un dont nous
+n'ignorons pas les sentiments et que vous savez qui vous est tendrement
+attaché.
+
+Vous me reprochez de ne point vous mander de nouvelles, c'est qu'il n'y
+en a pas: nos voyages de la Rivière[230] sont fort simples. Les
+princesses y ont été, malgré leur différend avec la maîtresse de la
+maison. Nous n'irons point à Choisi pendant Fontainebleau: s'il y avait
+quelque chose de nouveau, je vous le manderais, non par la poste, mais
+par Grillon ou monsieur de Rupelmonde qui est chargé de vous remettre
+cette épître. Que je vous sais bon gré, ma reine, de parler de moi avec
+ces dames et le président!
+
+Je serai très-aise de vous devoir leur estime et quelque part dans leur
+amitié; comptez que je serai comblée de joie d'être à portée de les voir
+souvent, et vous savez que je les trouve aimables. Vous avez bien raison
+de croire que je ne suis pas parfaitement contente. Avant que de vous
+connaître je me croyais heureuse, mais, depuis que la connaissance est
+faite, je trouve que vous me manquez, et la distance qu'il y a entre
+nous met un noir et un ennui dans ma vie qui ne se peut exprimer. Vous
+conclurez de là avec raison que vous faites mon bonheur et mon malheur.
+Je suis touchée, comme je le dois, de ce qu'on vous mande de Bretagne;
+je pense de même sur la longueur du temps, la fin novembre n'est pas
+prochaine. Vous êtes étonnée, dites-vous, que les gens qui se
+conviennent ne soient pas assortis; je ne vois que cela dans le monde,
+je ne sais d'où cela vient, si ce n'est que l'on nous assure que nous ne
+devons pas être parfaitement heureuses dans cette vie; je crois que
+l'étoile y fait beaucoup. Enfin je ne veux pas penser à tout cela; je ne
+désespère pas d'être contente un jour, c'est-à-dire de vivre avec vous,
+avec votre société: voilà toute mon ambition. Vous me parlez de madame
+du Châtelet, je me meurs d'envie de la voir: actuellement que vous
+m'avez fait son portrait, je suis sûre de la connaître à fond. Je vous
+suis obligée de m'avoir dit ce que vous en pensiez, j'aime à être
+décidée par vous; je ferai en sorte de la voir, et le roi de Prusse fera
+le sujet de la conversation, si tant est qu'elle daigne m'écouter; car
+je crois que je lui paraîtrai fort sotte._
+
+_Adieu, ma reine, vous devez être excédée de mon bavardage, car il
+arrive fort à propos. Lisez ma lettre le soir, à coup sûr elle vous
+servira d'opium, mais, par grâce, ne vous endormez pas à la fin, ou du
+moins promettez-moi de lire les dernières lignes: à votre réveil je veux
+que vous sachiez que je vous aime, que je vous en assure, et que vous
+devez compter sur moi comme sur vous-même: que ne suis-je à portée de
+vous en donner des preuves!_
+
+_Ma soeur me charge de vous faire mille complimens et amitiés: nous
+parlons souvent de vous. Faites mention de moi en Bretagne[231]._
+
+
+
+
+VIII
+
+Les deux portes de l'OEil-de-Boeuf restent fermées toute la journée de la
+mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour
+Saint-Léger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi
+est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.--Le
+petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit
+appartement.--Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrer
+dans l'intimité de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de
+Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de
+Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le
+maréchal de Belle-Isle.--Le maréchal fait duc héréditaire par la
+protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de
+Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa
+délicatesse en matière d'argent.--L'anecdote des fourrures de la
+Czarine.
+
+
+Le chagrin désespéré que ressentit Louis XV de la mort de madame de
+Vintimille montrait chez l'homme et l'amant une sensibilité tout à fait
+inattendue.
+
+Au petit lever, La Peyronie, qui avait refusé aux instances de madame de
+Mailly de faire réveiller Louis XV pendant que vivait encore la
+mourante, entrait le premier. Le Roi lui demandait des nouvelles de la
+malade. La Peyronie répondait qu'elles étaient mauvaises. Au ton dont la
+réponse lui était faite, le Roi se retournait de l'autre côté et
+s'enfermait entre ses quatre rideaux après avoir donné l'ordre qu'on dît
+la messe dans sa chambre. La Reine venue pour voir le Roi, comme elle en
+avait l'habitude tous les matins, était refusée deux fois. Le Cardinal
+lui-même ne pouvait se faire ouvrir et ne parvenait à s'introduire que
+pour quelques minutes avec l'aumônier à la fin de la messe. Barjac,
+chargé d'un paquet arrivé par le courrier de Francfort, avait toutes les
+peines du monde à le faire remettre au Roi. Les gentilshommes de la
+chambre n'obtenaient pas leurs entrées, et, ce jour-là, les deux portes
+de l'OEil-de-Boeuf restaient fermées jusqu'à cinq heures de l'après-midi.
+Le Roi se levait seulement alors, descendant chez la comtesse de
+Toulouse, où il trouvait madame de Mailly[232], la prenait avec MM.
+d'Ayen, de Noailles, de Meuse, et montait en voiture pour
+Saint-Léger[233], se sauvant, pour ainsi dire, de Versailles, et ne
+disant pas le jour où il reviendrait.
+
+Le Roi, qui était parti sans gardes, sans flambeaux, et sanglotant et
+pleurant, ne pouvait souper le samedi et le dimanche; le lundi, il se
+laissait mener à la chasse, mais il était si absorbé en ses tristes
+pensées, que, lorsqu'on lui demandait l'ordre pour le premier lancé, il
+ne répondait pas.
+
+Dans la petite maison de campagne de Saint-Léger, au milieu de ce cercle
+étroit d'amis, où il n'était plus le roi, Louis XV, débarrassé des
+homélies du cardinal sur les faiblesses humaines, des consolations
+maladroites et peu sincères de la Reine, n'avait plus à cacher ses
+larmes et pouvait leur donner toute liberté[234]. Le roi s'enfonçait
+dans ses regrets, il trouvait une joie cruelle, une satisfaction
+douloureuse à les renouveler et à les raviver. Il s'occupait, il
+s'entourait, il semblait se nourrir et vivre du souvenir de tout ce que
+sa maîtresse avait été, et il poursuivait son ombre dans tout ce qui lui
+parlait d'elle, dans tout ce que la mort épargne d'une femme qui n'est
+plus, remontant le temps pas à pas, abîmé dans la lecture des lettres
+qu'il lui avait écrites et de celles qu'il en avait reçues, essayant de
+ressaisir jour par jour la trace et le parfum du temps envolé, allant de
+reliques en reliques et d'échos en échos, pour revenir à cette cassette
+aux _deux mille billets_, l'urne où tenaient les cendres de leurs
+amours. Et dans de longues conversations entrecoupées de soupirs,
+parlant des lettres et des papiers de la morte, il aimait à dire qu'il
+n'y avait découvert que des choses à l'honneur de son coeur, «rien que de
+très-bien et de très-convenable,» une seule chanson et encore à la
+louange de l'abbesse de Port-Royal, où madame de Vintimille avait été
+élevée, s'efforçant avec un culte amoureux et presque pieux de sa
+mémoire, de détruire l'universelle réputation de méchanceté que la
+comtesse avait laissée après elle[235].
+
+Le mois de septembre se passait en petits voyages à Saint-Léger, coupés
+de séjours à Versailles, passés en grande partie dans les appartements
+de la comtesse de Toulouse en tête à tête avec madame de Mailly, séjours
+que le Roi abrégeait le plus qu'il pouvait[236].
+
+La soudaineté de la mort de madame de Vintimille, son mystère, son
+horreur, les soupçons d'empoisonnement autour du lit, les insultes
+autour du corps, cette fin misérable qu'un Dieu vengeur semblait avoir
+abandonnée aux ironies de l'homme pour la faire plus exemplaire et plus
+frappante, avaient bouleversé le vif et ardent jeune homme qui était
+dans le Roi. L'inquiétude des châtiments célestes, la terreur de l'enfer
+qui, malgré les moqueries de madame de Mailly disant _qu'il n'y a pas
+d'enfer, que c'était là un conte de bonne femme_, avaient si vivement
+tourmenté le Roi il y avait deux ou trois ans, lorsqu'il ne faisait pas
+ses dévotions et ne pouvait toucher les malades[237], s'étaient
+réveillées tout à coup, livrant un terrible combat aux ardeurs de son
+tempérament. Il s'efforçait d'arriver à vivre avec madame de Mailly,
+comme M. le Duc vivait avec madame d'Egmont sans cohabitation charnelle,
+si ce n'est par accident; de quoi, dit d'Argenson, on se confesse bien
+vite. Le Roi écoutait maintenant la messe avec une contrition marquée; à
+tout moment il avait à la bouche les mots de religion, de lectures
+spirituelles. Il parlait maintenant de ses souffrances physiques avec un
+certain plaisir, et un jour les courtisans étaient tout étonnés
+d'entendre, après un long silence, tomber des lèvres du Roi: «Je ne suis
+pas fâché de souffrir de mon rhumatisme, et si vous en connaissiez la
+raison, vous ne me désapprouveriez pas: je souffre en expiation de mes
+péchés[238].»
+
+La douleur du Roi trouvait cependant une consolation et un soulagement
+dans la douleur de madame de Mailly qui avait si bien immolé son bonheur
+aux plaisirs du Roi qu'elle pleurait avec de vraies larmes une soeur dans
+madame de Vintimille, et qu'on la voyait tous les jours entendre la
+messe en l'église des Récollets sur la tombe de sa rivale[239].
+
+Au mois d'octobre, le Roi, de retour à Versailles et n'en sortant plus
+guère que pour la chasse et de petits voyages à la Muette, demandait un
+jour à M. de Meuse qui avait une fort triste chambre avec une seule
+fenêtre donnant sur la cour des cuisines, s'il ne lui ferait pas plaisir
+en lui donnant un autre logement. M. de Meuse répondait qu'il recevrait
+toujours avec reconnaissance les bienfaits du Roi.
+
+«Je veux vous en donner un au-dessus de ma petite galerie,» disait le
+Roi.
+
+M. de Meuse se confondait en remercîments, et déclarait que sa
+reconnaissance serait d'autant plus grande qu'il serait bien près des
+cabinets de sa Majesté; «mais je ferai fermer la communication,» faisait
+Louis XV.
+
+Et l'on raisonnait sur la distribution du logement; il était question
+d'une petite antichambre, d'une seconde antichambre pour y manger, d'une
+chambre bien éclairée, d'un cabinet, d'un office, d'une cuisine, etc. Au
+bout de quoi le roi ajoutait:
+
+«Votre chambre sera meublée, vous y aurez un lit, mais vous n'y
+coucherez point. Vous aurez une chaise percée, mais vous n'en ferez
+point usage. Vous aurez la clef dans la poche, et vous pourrez y faire
+entrer MM. de Luxembourg et de Coigny, quand ils seront revenus de
+l'armée; mais il faudra que vous y dîniez. Qu'est-ce que vous voulez
+avoir pour votre dîner?»
+
+M. de Meuse, qui commençait à comprendre, s'écriait gaiement qu'il
+aimait faire bonne chère, qu'il ne serait pas fâché d'avoir un potage,
+une pièce de boeuf, deux entrées, un plat de rôti, deux entremets.
+
+«Mais j'irai y souper quelquefois,» jetait dans un sourire le Roi.
+«Combien demandez-vous?»
+
+À cette question, M. de Meuse, assez embarrassé, craignant de demander
+trop ou pas assez, se retournait vers madame de Mailly, lui disant:
+«Madame la comtesse, aidez-moi donc.»
+
+Madame de Mailly et M. de Meuse calculaient, supputaient, et M. de
+Meuse, pressé par le Roi, déclarait qu'il pensait pouvoir supporter la
+dépense avec douze ou quinze cents livres par mois[240].
+
+L'appartement, ainsi donné à M. de Meuse, allait être en effet la
+nouvelle habitation de madame de Mailly, dans la société et la compagnie
+de laquelle le Roi, en son chagrin, voulait se réfugier, fuir, au milieu
+de Versailles, la cour et la vie de représentation du château.
+
+L'appartement au-dessus de la petite galerie, que bientôt madame de
+Mailly appellera «_mon petit appartement_,» se composait d'une salle à
+manger joignant les cabinets du Roi, d'un corridor où se trouvaient d'un
+côté un office et une cuisine, de l'autre une garde-robe de femme de
+chambre et une garde-robe de commodité, d'une petite chambre fort jolie
+avec un lit dans une niche de toile découpée par un tapissier de Paris,
+un cabinet très-bien éclairé, où le Roi passait une partie de l'année à
+travailler à ses plans, les après-dînées. Quelques changements y étaient
+faits plus tard, on prenait une partie de la cour de madame de Toulouse
+pour bâtir un nouvel escalier qui donnait une antichambre de plus, et on
+augmentait encore le petit appartement d'un salon d'assemblée trouvé
+dans un des cabinets où l'on bouchait les lanternes du plafond. C'était
+le salon où madame de Mailly jouait tous les soirs des jours, où le Roi
+ne chassait pas et travaillait avec le Cardinal de six à neuf heures.
+
+Le service de la table était des plus simples. Le Roi était servi par un
+seul officier de la bouche, un seul officier du gobelet; le valet de
+chambre de madame de Mailly, improvisé maître d'hôtel, mettait les plats
+sur la table. Il n'y avait que trois douzaines d'assiettes de vaisselle
+plate marquées aux trois couronnes, et Moutiers, l'ancien cuisinier des
+cabinets, chargé de la dépense, apportait la plus grande économie[241].
+
+Aux soupers du petit appartement qui avaient lieu à sept heures, les
+jours de chasse, il y avait en hommes toujours M. de Meuse, très-souvent
+le duc d'Ayen avec le comte de Noailles, une fois par hasard le duc de
+Villeroy ou le duc de Richelieu, et en femmes madame de Mailly toute
+seule. Le Roi continuait à être plongé dans une profonde tristesse.
+Souvent il lui arrivait, après avoir mangé un morceau, de tout refuser,
+puis de tomber dans une mélancolie noire, dans un état vaporeux dont les
+convives ne pouvaient le faire sortir, quelque gaieté qu'ils
+apportassent.
+
+Ainsi se passaient ces étranges et lugubres soupers où, à tout moment,
+le bruit joyeux des verres, et le rire des paroles prêtes à s'enhardir,
+s'éteignaient sous les repentirs dévots du Roi, faisant maigre pour ne
+pas commettre «des péchés de tous côtés[242]», arrêtant tout à coup un
+sourire commencé pour entrer dans le remords, parlant à tout propos
+d'enterrement, et si à ce moment ses yeux venaient à rencontrer les yeux
+de madame de Mailly, éclatant en larmes, et forcé de quitter la table,
+sans pouvoir fuir cette mort de madame de Vintimille, où il trouvait
+au-delà de la mort même une épouvante suprême, la mort sans sacrements,
+sans réconciliation avec Dieu... On eût dit que les terreurs et les
+faiblesses d'un autre Henri III possédaient la conscience de ce roi du
+XVIIIe siècle, mêlant les actes de contrition aux larmes de l'amour.
+
+ * * * * *
+
+De ce rapprochement, de ce ménage de larmoiement et de sensualité
+funèbre, madame de Mailly tirait une force; elle reprenait un peu
+d'autorité amoureuse sur le Roi. Louis XV ne faisait plus de voyages les
+jours où madame de Mailly était de semaine près de la Reine. C'était
+madame de Mailly qui dressait pour les voyages la liste des invitations
+et avertissait les princes et les princesses même.
+
+Devant ce crédit renaissant, les femmes qui avaient autrefois ordonné de
+la volonté de madame de Mailly, voulaient ressaisir cette volonté, sans
+direction, sans gouvernement, depuis la mort de sa soeur. Mademoiselle,
+tenue à distance par madame de Vintimille, cherchait à se rapprocher de
+la maîtresse[243]. Elle parvenait à se faire inviter à quelques voyages
+à la Muette, mais restant dans l'ignorance si elle en serait jusqu'à la
+veille; et toujours la réception était froidement polie et sans aucun
+tête à tête avec madame de Mailly[244]. Dans un des voyages de cette
+année à Choisi, où le retour était si pénible pour le Roi[245],
+Mademoiselle eut le malheur d'avoir au jeu une grosse dispute à propos
+d'un petit écu. Le lendemain, pour radoucir son ancienne amie, elle lui
+faisait présent d'un fichet à pousser les billets hors les boules, garni
+de rubis et de diamants, avec des jetons en agate et en cornaline,
+qu'elle avait fait faire pour le cavagnole. Mais le cadeau ne servait à
+rien, madame de Mailly était lasse depuis longtemps de la princesse et
+de sa domination. On l'avait entendue dire à la Muette, en montant seule
+de femme dans le carrosse du Roi, en présence de Mademoiselle retournant
+coucher à Madrid: «_qu'elle n'avait pas été fâchée de monter ainsi
+devant elle, et de lui faire voir qu'elle pouvait se passer
+d'elle_[246].»
+
+À l'heure présente, l'oreille de madame de Mailly et la faveur de
+l'amant appartenaient entièrement aux de Noailles, à la comtesse de
+Toulouse. Cette _gent_ Noailles, ainsi que l'appelle le marquis
+d'Argenson, pour toutes les révolutions morales qui arrivent chez les
+souverains, pour les années d'indépendance d'esprit et de libertinage,
+pour les périodes d'activité physique, pour les retours d'idées
+religieuses, enfin pour toutes les dispositions de l'âme et du corps
+d'un Roi, avait des libertins, des athées[247], des chasseurs, des
+dévots et des dévotes qu'elle tirait comme d'un magasin d'accessoires et
+qu'elle produisait sur la scène de Versailles tour à tour. Or, dans ce
+moment, pour ce couple de tristes amoureux que la cour s'attendait d'un
+jour à l'autre à voir lire ensemble leur bréviaire, quelle meilleure
+confidente, complaisante, amie dirigeante que cette princesse
+dévotieuse, sans rouge, passant des deux heures à l'église, dans un
+confessionnal, penchée sous la lueur d'une petite bougie sur un livre de
+prière[248]! Du reste, la pieuse et prévoyante amie de la maîtresse,
+très au fait du peu de durée des affections terrestres, marchait
+toujours accompagnée de la jeune demoiselle de Noailles que la cour
+regardait comme destinée à recueillir la succession de madame de Mailly,
+tout en poussant dans l'intimité du Roi et de la favorite qui la mettait
+sur la liste des petits voyages[249], une autre de ses protégées, la
+jolie, la séduisante madame d'Antin.
+
+ * * * * *
+
+Se sentant maintenue dans le coeur inconstant de Louis XV par la paix
+momentanée de ses désirs, et appuyée par cette coalition de tous les
+Noailles groupés à l'heure présente autour du Roi, madame de Mailly se
+surveillait moins, ne mettait plus de sourdine aux violences de ses
+antipathies, laissait éclater ses haines contre ses ennemis dans le
+ministère.
+
+Le vieux de Meuse qui était, lieutenant-général et qui aimait la guerre,
+obligé de dîner tous les jours avec le Roi et madame de Mailly, ou avec
+madame de Mailly toute seule, les jours où le Roi était à la chasse, se
+lamentait un soir, à mots couverts, sur l'assiduité, la gêne, la
+contrainte de cette vie, sur l'espèce de brillante domesticité dans
+laquelle le confinait l'amitié du Roi, et rappelait à Louis XV la
+promesse qu'il lui avait faite l'année dernière de servir encore. Louis
+XV lui disait qu'il avait changé d'avis, puis, le voyant consterné de
+son refus, il ajoutait: «Il ne faut point prendre un air aussi triste,
+je suis persuadé de toute votre volonté, mais que voulez-vous faire en
+continuant le service? vous n'êtes plus jeune, vous avez une assez
+mauvaise santé; que voulez-vous devenir: maréchal de France? Ne puis-je
+pas vous faire duc et pair et chevalier de l'Ordre? Tenez-vous donc
+tranquille, et ne soyez point aussi affligé que vous le paroissez[250].»
+À quelques jours de là, la conversation familière et secrète revenait au
+Roi par le Cardinal, enjolivée d'ajoutés, de choses non dites et qui
+compromettaient Louis XV. Le Roi s'en plaignait à de Meuse devant
+madame de Mailly, qui, prenant tout à coup la parole avec emportement,
+disait que c'était elle qui était la cause de ces bavardages, que tout
+dernièrement la comtesse de Toulouse plaisantant de Meuse de ce qu'il
+n'allait pas à la guerre, et ayant vu sortir de Meuse tout peiné et sans
+répondre à la comtesse, elle n'avait pu se retenir de raconter à madame
+de Toulouse les regrets de M. de Meuse et la conversation du Roi; elle
+ajoutait qu'il y avait là le bailly de Froulay, qui était un ami de
+Maurepas et qui avait dû lui rapporter la confidence faite à la
+comtesse. Là-dessus, maltraitant de paroles Maurepas, elle donnait
+carrière à tous les ressentiments longuement amassés en elle et se
+livrait à une véritable exécution du ministre. Le Roi cherchait à le
+défendre, soutenant que sa légèreté ne s'étendait pas aux choses
+essentielles, qu'il y avait des choses qui n'avaient jamais été sues que
+de lui et de son ministre et dont personne n'avait jamais été instruit:
+«_Cela est bien extraordinaire_, répondait madame de Mailly avec une
+vivacité colère, _s'il n'étoit pas secret en pareil cas, il faudroit
+donc que la tête lui eût tourné_[251].»
+
+ * * * * *
+
+En cette année 1742, madame de Mailly devient une influence, presque une
+puissance[252] à laquelle Breteuil recevant des nouvelles d'Allemagne
+envoie un courrier, ainsi qu'il en envoie un à Issy. Héritière de la
+politique de sa soeur, elle continue sa protection à Chauvelin et au
+maréchal de Belle-Isle; avec l'autorité qu'elle a prise sur le Roi, dans
+cette vie d'intimité avec lui, Chauvelin, elle est un moment, une heure
+sur le point de le voir rappeler. La lettre de rappel était écrite par
+le Roi, elle était remise au duc de Villeroy, ami de Chauvelin, le
+courrier se tenait botté pour partir[253], lorsqu'au dernier instant, le
+Roi s'ouvrait au cardinal qui avait l'habileté d'appeler au ministère
+d'Argenson et le cardinal de Tencin[254]. Et madame de Mailly était
+encore une fois jouée par le vieux Fleury.
+
+Mais, si la favorite n'avait pu parvenir à replacer Chauvelin, elle
+avait le bonheur de maintenir en place contre les mauvaises dispositions
+du cardinal le maréchal de Belle-Isle qu'elle songeait, ainsi que sa
+soeur en avait eu l'idée, à faire un jour premier ministre, encouragée
+en ce projet par la comtesse de Toulouse devenue _bélisienne_[255] et si
+passionnément, qu'elle s'était presque brouillée avec ses neveux.
+
+Madame de Mailly combattait, luttait, mettant à profit les fréquentes
+coliques et les jours d'alitement du cardinal à Issy. Mais le vivace
+vieillard qu'on avait vu, le jour où il avait eu ses quatre-vingt-neuf
+ans, dire, par une espèce de fanfaronnade, la messe à la chapelle[256],
+après quelques gobelets d'eau de Vals, quittant tout à coup sa marche
+tremblotante, son teint momifié, encore tout foireux et breneux,
+apparaissait dans les corridors de Versailles, le visage clair,
+redressant sur ses jambes cagneuses sa grande taille diminuée de quatre
+pouces, et se glissant et se coulant, ses longs cheveux blancs au vent,
+il pénétrait chez le Roi où, en une heure de conversation, il défaisait
+le travail de toute une semaine de la favorite.
+
+Le malheur voulait pour madame de Mailly que précisément à cette heure
+le cardinal disait pis que _pendre_ du Belle-Isle. Un moment, séduit par
+son éloquence et sa réputation de grand homme, mais encore plus par la
+croyance que M. de Belle-Isle était le grand ennemi de Chauvelin, le
+Cardinal n'avait pas tardé à éprouver une basse jalousie pour l'homme
+dont la grandeur des conceptions et des plans étonnait, déconcertait le
+terre à terre de ses idées politiques. Puis, lorsque l'Éminence s'était
+aperçue que M. de Belle-Isle était l'ami de gens qui passaient pour être
+liés secrètement avec Chauvelin, qu'elle avait reconnu qu'il était aimé
+du Roi, protégé par la maîtresse, qu'elle l'avait trouvé indépendant,
+elle l'avait pris dans l'aversion qu'elle s'était tout à coup sentie
+pour M. de Chauvelin, quelques mois avant son exil[257].
+
+Donc la disgrâce du maréchal était résolue par le Cardinal, et le
+maréchal, devant arriver d'Allemagne le 3 mars dans la soirée et faisant
+prévenir à trois heures le Cardinal qu'il avait besoin de le voir à son
+débotté, le Cardinal ajournait l'audience sous le prétexte qu'ils
+seraient las tous les deux, et que le maréchal eût à se reposer. Sur cet
+ajournement, cachant un refus d'audience, tombait chez l'Éminence madame
+de Mailly qui, malgré l'enragement de Barjac, forçait la porte et
+demeurait enfermée une heure et demie avec le Cardinal. Le vieux Fleury,
+qui avait d'abord pris un ton de galanterie avec la maîtresse, entrait
+tout doucement en colère, et se fâchait, et criait, pendant que Barjac,
+son âme damnée, pestait dans l'antichambre. Enfin, madame de Mailly, à
+force de prières, de flatteries, d'importunités, arrachait au Cardinal
+la promesse de recevoir M. de Belle-Isle le lendemain[258].
+
+La réception était des plus froides, durait une minute et demie, et, au
+sortir de l'audience du Cardinal, le Roi adressait à peine quelques
+paroles au maréchal.
+
+À quelques jours de là, dans un conseil tenu à Issy,--et où, par
+parenthèse, le maréchal arrivait en retard, et où ce retard faisait
+envoyer savoir chez lui s'il était à la Bastille,--M. de Belle-Isle
+rencontrait chez les ministres et surtout chez M. de Maurepas une
+hostilité qui n'avait plus la pudeur de se dissimuler. Alors l'homme qui
+venait de concilier en Allemagne de grands et difficiles intérêts, qui
+venait de mettre la couronne impériale sur la tête de l'électeur de
+Bavière, le guerrier et le diplomate que d'Argenson compare «à Gulliver
+lié et tourmenté par des pygmées,» se plaignait avec des paroles pleines
+d'emportement et d'un hautain mépris, de l'indécence des propos tenus
+contre lui, du vilipendage de parti pris auquel s'était livré à son
+égard le ministère, du discrédit et du déshonneur dont on l'avait
+frappé, finissant par déclarer qu'il n'avait plus l'autorité nécessaire
+pour servir le Roi.
+
+C'est alors que madame de Mailly, après cette première démarche auprès
+de Fleury qui avait peut-être sauvé le maréchal de l'exil, de la
+Bastille, se mettait en tête de lui faire obtenir une marque de
+confiance qui lui permît de travailler utilement pour le service du Roi.
+Le mercredi 14 mars, la maîtresse s'entretenait avec le duc de
+Luynes[259] du besoin, pour l'intérêt du Roi et de l'Etat, que le
+maréchal reçût une marque éclatante de bonté de Sa Majesté, répétant
+que c'était de toute nécessité et ne prévoyant, disait-elle, d'autre
+opposition que celle que pourrait apporter la volonté du Cardinal que le
+Roi voulait toujours traiter avec des égards et de la considération.
+Madame de Mailly ne cessait de parler de cette marque de bonté aux
+personnes qui se trouvaient là, sollicitant leur approbation,
+s'efforçant de préparer une opinion favorable à une chose qui semblait
+déjà faite au duc de Luynes.
+
+Le lendemain de cette conversation de madame de Mailly avec le duc de
+Luynes (15 mai 1742), le maréchal de Belle-Isle était déclaré duc
+héréditaire[260].
+
+Cette grâce, que la maîtresse proclamait tout haut son ouvrage, était
+une victoire sur Maurepas et presque une défaite du Cardinal qui, à son
+coucher, où l'on parlait du duc du matin, laissait échapper sur un ton
+indéfinissable: «Madame de Mailly aura été bien aise[261].»
+
+Cette protection de madame de Mailly fut constante et sans lassitude.
+Madame de Mailly lutta encore pour Belle-Isle alors même qu'elle avait à
+lutter pour elle-même. Au milieu des alarmes de son amour, elle
+travaille à le maintenir en grâce auprès du Roi et à fortifier dans le
+public les assurances de sa faveur. Alors que des quarante mille hommes
+envoyés en Allemagne, Prague ne nous en rend que huit mille, au mois
+d'octobre 1742, madame de Mailly force le Roi, qui n'avait pas parlé à
+Beauvau dans un souper des cabinets, de l'entretenir, tout le temps d'un
+souper au grand couvert, des longs sommeils de Broglie, de ses erreurs,
+du génie de Belle-Isle; et par cette parole du maître aussitôt répandue,
+non-seulement elle couvre le maréchal, non-seulement elle rassure ses
+amis, mais elle engage le Roi dans une espèce de promesse publique de
+continuer à employer le maréchal avec de plus grands moyens
+d'action[262].
+
+ * * * * *
+
+C'est là la femme; et son envie d'être agréable à ceux qu'elle aime
+produit, pendant sa liaison avec Louis XV, ce miracle que le Roi timide
+parle aux gens. Quand elle sait quelqu'un affligé de son silence, elle
+est au désespoir, et n'a de cesse et de tranquillité que lorsqu'elle a
+arraché quelques mots à son amant: «il faut qu'on s'en aille content du
+Roi.»
+
+Cette chaleur de l'obligeance, vous la rencontrez du reste chez madame
+de Mailly, à un point rare et qui n'est pas ordinaire. Elle éclate tant
+qu'elle vit chez l'excellente femme, pour son père, pour ses ingrates
+soeurs, pour ses amis, pour ses connaissances, pour ceux même qui ne se
+recommandent à elle que par l'intérêt du malheur. Un jour paraît un
+mémoire d'une demoiselle de Nogent, fille d'un frère de la maréchale de
+Biron et d'une femme turque qu'une lettre de cachet avait fait renfermer
+dans un couvent. Sur la lecture du mémoire de la demoiselle qui avait de
+la fortune, madame de Mailly se monte la tête et s'imagine que ce serait
+un parti avantageux pour le chevalier Choiseul, fils de M. de Meuse, et
+assez pauvre cadet, et la voilà aussitôt partie pour Paris, et bientôt
+chez la maréchale de Biron à laquelle elle communique son idée, de là
+chez la maréchale d'Estrées qu'elle emmène, et de là au couvent, chez la
+demoiselle qui n'a aucune envie de se marier, mais qui lui demande sa
+délivrance; et madame de Mailly se met à courir jusqu'à ce qu'elle ait
+obtenu pour la prisonnière la permission de rentrer chez elle[263].
+
+Et ce désir passionné de rendre service, on le retrouve, avec des
+tournures de coeur adorables, jusque dans les moindres recommandations
+qui échappent à sa plume. Voici un billet dont la pressante insistance
+n'a d'égale que la fantaisie de l'orthographe:
+
+_Ille vaquent par la mort de M. dentin (d'Antin) la place de capitaine
+des matelot sur le canal, que je déserirait fort pouvoir obtenir pour
+qui, pour une homme qui a surement mérité toute autres chose, puis que
+cest pour monsieur le marquis de Meuse, l'état de ces afair fait qu'il
+se retourne de tout les costés, ne pouvant avoir mieux, il se contente
+de peu; je mintéresent ont ne peux pas davantage à tout ce qui le
+regarde; et tout les plaisir qu'on peux luy faire je me les tient pour
+fait à moy même. J'ayme mieux vous escrire que de vous ennuier
+verbalement. Je conte baucoup sur vous pour cette petite afair. Compté
+aussy sur ma reconnoissance et sur le plaisir que j'ay de vous asurer
+que personne na l'honneur destre plus sincérment, monsieur, votre très
+humble et très obéissante servante,_
+
+ MAILLY DE MAILLY.
+
+ _Ce mardy_[264].
+
+La bonté, l'ouverture de coeur, la constance en amitié[265], la
+bienveillance active sont les vertus de cette femme; mais elle possède
+encore une autre grande qualité,--qualité rare pour une femme qui s'est
+vendue et qui est toujours pauvre,--c'est le désintéressement, la
+délicatesse en matière d'argent, le point d'honneur colère qu'elle met à
+ne vouloir pas être même soupçonnée de recevoir un cadeau. Et il y a à
+ce sujet une charmante anecdote.
+
+M. de la Chétardie, ami de madame de Mailly, nommé ambassadeur en
+Moscovie, près de la Czarine, allait prendre congé de la favorite, lui
+offrant ses services pour la cour où il se rendait. Madame de Mailly,
+qui n'avait pas de relations dans ce pays lointain, le remerciait,
+lorsque, faisant réflexion que c'était la contrée d'où venaient les plus
+belles fourrures, elle le priait de lui faire l'emplette d'une fourrure
+et de deux toiles de Perse, en lui recommandant que la fourrure et les
+toiles de Perse n'allassent pas au-delà de six cents livres, n'étant pas
+assez riche pour «se payer du beau».
+
+M. de la Chétardie, arrivé en Moscovie, et qui était sur un très-grand
+pied à la cour de la czarine, ne trouvant que des fourrures
+très-ordinaires, et ayant appris que les plus belles étaient détenues
+par l'Impératrice, qui en faisait une espèce de magasin, parla de sa
+commission au duc de Biron, duc de Courlande, favori de l'Impératrice.
+Le duc de Courlande lui demanda le nom de la destinataire. M. de la
+Chétardie lui nomme naturellement madame de Mailly, mais en ajoutant
+qu'elle ne pouvait y mettre qu'un certain prix. Le duc de Courlande de
+lui dire de ne plus s'embarrasser de la commission, qu'il en faisait son
+affaire. Il en parlait à la Czarine, et la Czarine, voulant faire à la
+maîtresse du Roi de France un présent digne de son royal amant,
+choisissait deux fourrures dont l'une était de 30,000 livres, l'autre de
+60,000 livres, et douze toiles de Perse d'une beauté parfaite. Et un
+jour le duc de Courlande, qui avait fait faire lui-même le paquet,
+disait à la Chétardie: «Votre affaire est faite, il n'y a plus qu'à
+l'envoyer en France.» M. de la Chétardie, qui ne savait pas ce que
+contenait le paquet, demandait au duc de Courlande ce qu'il avait à lui
+rembourser, à quoi l'autre répondait que c'était une bagatelle et que la
+Czarine était charmée de lui faire cette petite gracieuseté.
+
+Et le paquet arrivait à Amelot avec une lettre dans laquelle il y avait:
+«À l'égard du paquet de telle façon qui vous est adressé, je vous prie
+de le remettre à madame...», le nom ne s'y trouvait pas. Amelot assez
+embarrassé en parlait un jour au Roi après le conseil, devant les
+ministres, quand Maurepas disait peut-être méchamment: «Mais ce pourrait
+être pour madame de Mailly qui connaissait M. de la Chétardie, et qui
+lui aura donné quelque commission, il faudra s'éclaircir de ce fait.»
+
+Le soir, le Roi, au souper des petits cabinets, ayant donné le mot à son
+monde, entreprit de badiner madame de Mailly sur ce qu'elle recevait
+des présents des cours étrangères sans rien dire. Madame de Mailly, qui
+ne savait rien, au premier mot du Roi devenait très-sérieuse, puis se
+fâchait, déclarait bien haut, devant les soupeurs devenus silencieux,
+qu'elle n'était ni femme, ni fille de ministre, tombait sur madame de
+Maurepas, sur madame Amelot, sur madame de Fulvy, belle-soeur du
+contrôleur général, disait que celle-ci avait un pot-de-vin sur toutes
+les marchandises des Compagnies des Indes, que celle-là touchait un
+tribut sur chaque vaisseau du Roi, que la troisième..., et finissait par
+déclarer que, quand le paquet lui arriverait, elle le jetterait à la
+rivière[266].
+
+
+
+
+IX
+
+Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les
+petits appartements.--Richelieu travaille à faire renvoyer la
+favorite.--Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madame
+de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis
+de la Tournelle.--Dévotion du mari.--Apparition de madame de la
+Tournelle à la cour en 1740.--Inquiétudes de Fleury.--Entretien du
+Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des
+maîtresses.--Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dans
+l'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne.
+
+
+Au fond, au bout de quelque temps de cette triste vie, tête à tête dans
+le petit appartement de Meuse[267], avec cette femme qui
+enlaidissait[268], l'ennui revenait à Louis XV et la liaison commençait
+à se dénouer. Les scènes de tendresse de madame de Mailly retardaient
+seules une rupture; elles enchaînaient encore le Roi, qui, mécontent de
+sa faiblesse, s'en fâchait par des duretés et des méchancetés qui
+jetaient la malheureuse femme dans le désespoir. Enfin le dénoûment
+fatal, dont le Roi avait l'impatience et n'avait pas la force, fut
+précipité par un homme qui commençait à prendre un ascendant sur
+l'esprit du Roi.
+
+Ce n'était pas encore un familier des petits appartements; mais, dans le
+petit nombre de fois qu'il avait été invité aux soupers, le jeune
+courtisan avait grandement réussi par le feu de son esprit, la chronique
+indiscrète de ses amours et la petite gloire scandaleuse qui commençait
+à se faire autour de son nom. La princesse de Charolais, avant que
+madame de Vintimille l'écartât de la conduite du faible esprit de madame
+de Mailly, avait, dès l'abord, mis la favorite en garde contre ce
+nouveau venu: le duc de Richelieu. Animée contre lui de vieilles
+rancunes de coeur, et ne lui pardonnant guère, malgré les replâtrages et
+les raccommodements, le peu d'importance qu'il avait donnée à son amour,
+la princesse ne tarissait pas auprès de madame de Mailly sur le danger
+de laisser approcher trop près du Roi un homme érigeant l'inconstance
+des hommes en principe, un homme ambitieux de la première place dans
+les confidences du Roi et d'une sorte de ministère de ses amours. De là,
+une grande froideur de madame de Mailly pour le duc, une intrigue assez
+adroitement menée contre son crédit naissant, pour que le Roi lui
+infligeât presque un exil. Mais les préventions données par madame de
+Mailly s'effaçaient, et Richelieu revenait à la cour, furieux contre
+madame de Mailly, et résolu à pousser auprès du Roi une femme qui lui
+fût dévouée, d'un caractère plus personnel, et moins susceptible des
+impressions extérieures. Il s'unissait avec madame de Tencin pour
+remplacer et renvoyer madame de Mailly.
+
+Tous deux passaient en revue la cour, ils discutaient les femmes, ils
+pesaient les chances de la beauté, de l'esprit, de la jeunesse, de la
+grâce; ils calculaient la docilité et la reconnaissance de chacune; ils
+en estimaient le degré et le temps de domination sur le Roi; et leur
+choix, après avoir longtemps erré, s'arrêtait sur une femme qui avait
+l'avantage de demander aux ennemis de madame de Mailly bien peu
+d'efforts pour passer de l'admiration du roi à son amour. C'était cette
+beauté qui, la première fois qu'elle avait été aperçue par Louis XV, à
+Petit-Bourg, chez M. le duc d'Antin, lui avait arraché cette
+exclamation: «Mon Dieu! qu'elle est belle[269]!»
+
+La femme admirée par Louis XV se trouvait être une soeur de madame de
+Mailly, dont le portrait, peint en 1740 par Nattier[270], avait donné du
+même coup la réputation au peintre et la palme de la beauté parmi les
+femmes de la cour à cette autre de Nesle.
+
+Cette soeur, appelée Marie-Anne de Mailly-Nesle, avait été mariée le 19
+juin 1734, à l'âge de dix-sept ans, au marquis de la Tournelle.
+Mademoiselle Anne de Nesle, qui apportait 9,000 livres en 60 actions,
+épousait un mari possédant une terre aux environs d'Autun rapportant
+52,000 livres de rente[271]. Et l'histoire est vraiment curieuse de
+cette terre de la Tournelle dont le revenu tout en bois ne s'élevait pas
+à plus de 4 ou 5,000 livres, il y avait une cinquantaine d'années. M. de
+Vauban, ami du grand-père de M. de la Tournelle, étant allé le voir dans
+cette terre, s'étonna qu'avec une si grande quantité de bois, il eût si
+peu de revenus. Il alla examiner en personne s'il n'y avait pas quelques
+débouchés, prenant une exacte connaissance du terrain, et à la fin,
+faisant la découverte que, sans beaucoup de frais, il était possible de
+creuser un petit canal qui conduirait à une rivière assez forte pour
+entraîner à _bois perdu_ le bois jeté. M. de la Tournelle demandait le
+secret à Vauban, achetait les bois circonvoisins, faisait creuser le
+canal et, en 1734, la terre était affermée 52,000 livres[272].
+
+Le marquis de la Tournelle était un jeune homme très-dévot,
+très-charitable[273], vivant sur sa terre et se montrant très-peu à
+Versailles. Les mauvais plaisants racontaient qu'il était éperdu d'amour
+pour sa femme, mais que c'était de l'amour perdu, n'ayant jamais pu être
+heureux[274].
+
+Cependant, en mars 1740, au milieu de la grande faveur de madame de
+Mailly, poussé sans doute par sa femme qui s'ennuyait de cette vie
+provinciale, le mari de madame de la Tournelle sollicitait et obtenait
+la place de colonel-lieutenant du régiment d'infanterie de Condé[275].
+
+Alors commençait à paraître de temps en temps à la cour madame de la
+Tournelle dont le nom ne se trouve jusqu'ici sous la plume du duc de
+Luynes qu'à propos d'une course en traîneaux dans le mois de janvier
+1739. Au mois de mai 1740, la jeune soeur de madame de Mailly est presque
+de tous les soupers des petits appartements[276].
+
+Madame de Vintimille régnante, il n'est plus question de la présence de
+madame de la Tournelle à la cour, on ne la revoit plus que cinq mois
+après la mort de madame de Vintimille, dans le bal masqué du mardi gras
+de 1742 donné chez le Dauphin, où elle reparaît costumée en
+Chinoise[277].
+
+ * * * * *
+
+Quelque secrète qu'ait été l'impression produite sur Louis XV par la
+femme rencontrée à Petit-Bourg, par la soupeuse des cabinets pendant le
+mois de mai 1740, par la Chinoise du bal masqué du mardi-gras de 1742,
+le Cardinal en avait été informé, ainsi que des efforts de Richelieu
+pour attiser la passion du Roi; et il était sincèrement désolé de
+reconnaître un plan suivi pour perdre le Roi. S'il avait pu fermer les
+yeux sur une première faute de son élève, sur un entraînement de
+jeunesse et de tempérament, il ne pouvait voir avec patience
+l'engagement de son avenir dans une succession de scandales et dans une
+carrière de libertinage.
+
+Richelieu l'effrayait comme le mauvais génie du Roi. Le vieillard
+devinait ses projets, ses succès futurs, et il avait le pressentiment de
+ce que deviendrait dans ses mains la conscience religieuse de Louis XV.
+Puis si, aux yeux du prêtre, du chrétien, madame de Mailly était la
+meilleure des maîtresses, celle qui dans le scandale apportait le plus
+de modestie, et dans le péché le moins d'impénitence, elle était aussi,
+au point de vue du ministre, celle qui dans la faveur avait trouvé le
+moins d'insolence et cherché personnellement le moins de pouvoir. Madame
+de Mailly, le Cardinal le savait, ne voulait d'empire que sur le coeur du
+Roi. Il y avait donc tout à redouter pour Fleury dans le remplacement de
+la maîtresse. C'était l'audace du changement donné au Roi, c'étaient ses
+inconstances enhardies et menées à l'habitude de la débauche, c'était sa
+religion affaiblie. Puis, derrière ces inquiétudes spirituelles,
+venaient les sollicitudes d'intérêts humains: la volonté du Roi passant
+aux mains d'une femme que Fleury ne pourrait plus mener aussi facilement
+qu'il avait mené madame de Mailly, sans que la pauvre femme entendît
+jamais parler de lui[278].
+
+Nous avons du reste des pensées intimes, des inquiétudes secrètes du
+prêtre et de l'homme politique un document curieux: c'est une
+conversation avec la duchesse de Brancas l'amie intime de Richelieu, la
+mère de celui qui va devenir bientôt le beau-frère de madame de la
+Tournelle.
+
+«Passons dans mon cabinet, lui disait un jour le Cardinal, nous serons
+mieux assis et aurons le temps de causer.»
+
+Les voilà tous deux assis en face l'un de l'autre et assez mal à l'aise.
+
+Le Cardinal parlait de M. de Richelieu,--cela ne disait pas
+grand'chose,--de l'abbé de Vauréal,--pas grand'chose encore--dit la
+duchesse «qui avait soin de couper les queues que pouvaient avoir ces
+sujets de conversation». Enfin le Cardinal se décidait à en venir à
+Petit-Bourg et à madame de la Tournelle.
+
+Ce nom prononcé, l'Éminence poussait un profond soupir, puis, après un
+silence: «Eh bien, on veut donc perdre le Roi? Quand sera-t-il perdu?»
+
+La duchesse cherchait à échapper à la brusque interpellation par
+quelques paroles évasives, mais le Cardinal lui prenant les mains et
+soupirant de plus belle, faisait:
+
+--«Il n'est pas question de tout cela, madame la duchesse; le Roi est
+peut-être amoureux de madame de la Tournelle; et ce qui est encore plus
+sûr, c'est qu'on l'en rendra amoureux, s'il ne l'est déjà.
+
+--«Et comment, reprenait la duchesse, votre Éminence me croit-elle
+instruite de ce qui est et même de ce qui doit être?»
+
+--«Ah! point d'artifice. Je vous parle dans l'affliction de mon coeur,
+parlez-moi dans la sincérité du vôtre. Le duc de Richelieu ne pense
+point à donner madame de la Tournelle au Roi sans vous l'avoir confié?»
+
+--«Je vous jure que je n'en sais pas un mot.»
+
+--«Comment! pas un mot?»
+
+--«Pas un.»
+
+--«Vrai, vrai?»
+
+--«Si vrai que je ne crois pas que M. de Richelieu ait parlé de tout
+cela au Roi.»
+
+--«Réellement?»
+
+--«Si réellement, que je crois qu'il serait fâché que le Roi se détachât
+de madame de Mailly.»
+
+--«Serait-ce possible? cela me donnerait bien bonne opinion de votre
+ami.»
+
+--«Vous la lui devez tellement, que, si vous voulez, je m'engage à
+l'instant de ne pas même le prévenir de vos inquiétudes, tant je pense
+qu'il n'a pas besoin de précautions pour se garantir de leur effet.»
+
+Alors le Cardinal prenait un air de résignation et continuait en ces
+termes: «Je craignais bien plus le duc de Richelieu qu'un autre: cela ne
+me rassure pas tout à fait sur le Roi, mais j'accepte votre promesse; ne
+parlez rien de tout ceci au duc de Richelieu; ne le tentons pas de me
+punir de mes soupçons et pour m'en punir de les changer en réalités.
+Qu'il ne sache rien de ce que nous disons, cela me donnera le temps de
+prendre des mesures. Ah! si vous saviez combien il était nécessaire que
+madame de Mailly eût le coeur du Roi, combien il serait funeste de le
+lui enlever, combien il faut le lui conserver, combien la maréchale de
+Villeroy eut raison, tout coupable que cela soit aux yeux de Dieu, de
+préparer cet engagement, de le former!... Je tiens sans doute un étrange
+langage pour un prêtre, mais... si vous saviez combien j'ai gémi au pied
+de cette croix, combien, la pressant sur mon coeur, je l'ai arrosée de
+mes larmes, combien j'ai maudit mon pouvoir sans puissance sur le coeur
+du Roi! Le Roi a du moins les vertus de madame de Mailly;
+laissons-les-lui, je n'ai plus qu'un moment à vivre[279].»
+
+Sortant de cette conversation, la femme de cour qui, certes, avait menti
+impudemment, comparait l'Éminence à Tartuffe, non dans la maison d'Orgon
+et dans la cuisine de madame Pernelle, mais à Tartuffe cardinal et
+premier ministre.
+
+ * * * * *
+
+Le Cardinal, que l'air d'embarras et les réticences de la duchesse
+pendant cette conversation n'avaient pas rassuré, et que mille petites
+choses qu'il apprenait depuis confirmaient dans la conviction qu'il y
+avait une intrigue de Richelieu pour mettre la soeur de madame de Mailly
+dans le lit de Louis XV, choisissait M. de Maurepas pour faire peur au
+Roi de madame de la Tournelle. Maurepas acceptait et jouait le rôle
+qu'il eût pris de lui-même s'il ne lui avait pas été donné. Ce singulier
+ministre qui avait bâti sa faveur et qui la maintenait sur toutes sortes
+de légères assises, sur mille agréments, petits cancans, petits caquets,
+petits vers, petits _gazetins_: Maurepas, dont le grand génie de
+gouvernement était de plaire et d'amuser, et qui régnait comme une femme
+et avec les mêmes moyens, était naturellement jaloux des femmes comme de
+rivales, et des amours du maître comme une humiliation de ses talents.
+
+Toute sa vie ministérielle montre une longue rancune de leur crédit, une
+vengeance de leurs grâces. Et il semble de leur sexe avoir tout le dépit
+qu'il a de leur fortune. Puis, pour servir le Cardinal en cette affaire,
+il y avait mieux qu'un tempérament, qu'une vocation chez Maurepas, il y
+avait une antipathie personnelle, l'aversion d'un membre de famille
+tout-puissant contre de pauvres et obscures parentes prêtes à monter
+plus haut que lui; aversion dans laquelle il était maintenu et renforcé
+par les sentiments bourgeoisement jaloux de sa femme que sa méchanceté
+et sa terrible langue avaient fait surnommer _madame de Pique_[280].
+Aussi fit-il une vive guerre à Richelieu. Ce fut contre la maîtresse
+menaçante une défense pleine de malices et de pièges, un contre-jeu des
+plus habiles. Maurepas était partout rompant l'intrigue aux deux bouts,
+refroidissant le Roi chauffé par tous les propos du parti; en laissant
+tomber du bout des lèvres sans paraître y prendre garde, un mot sur
+l'avidité de madame de Mazarin, sur le caractère altier de madame de la
+Tournelle, sur l'ambition des deux femmes. Chez madame de Mazarin où il
+entrait familièrement, installé qu'il était dans sa parenté intime et
+dans tous ses secrets, il dictait à la tante et à la nièce leur
+conduite, s'autorisant auprès d'elle de son amitié, de son bon vouloir,
+de son zèle à les servir, paraissant tout leur ouvrir, tout leur donner,
+empressement, conseils, appui, crédit, et, sous cet air de leur rendre
+de petits services, les retenant loin de la cour.
+
+Un moment même, pour mieux jouer la comédie et tromper des femmes de la
+meilleure façon, il feignait avec un grand naturel une violente passion
+pour madame de la Tournelle; il l'en impatientait comme à plaisir et
+comme s'il avait au fond de lui une joie ironique à persécuter de ses
+tendresses le coeur de la jeune femme encore assez sérieusement occupé en
+ce moment du duc d'Agénois[281] pour refuser la main du prince de
+Soubise. Enfin, excédée de ses importunités, madame de la Tournelle à
+laquelle on n'avait pas manqué de dire que l'amour de M. de Maurepas
+n'était pas dangereux, lui faisait l'aveu qu'en amour «elle aimait les
+périls» avec de tels mépris pour sa personne que pour se venger il se
+mettait à la tourmenter des attentions amoureuses et tendres du Roi pour
+madame de Mailly, réveillant peut-être imprudemment chez la femme des
+convoitises endormies[282].
+
+
+
+
+X
+
+Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ôtés
+de madame de Flavacourt.--Les deux logements donnés à Versailles à
+mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de
+dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras
+du Cardinal et ses efforts avec Maurepas pour empêcher la
+nomination.--Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly en
+faveur de sa soeur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de
+la Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sa
+correspondance.--Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.--Sa
+conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de
+Mailly pendant six semaines.--Ses lâchetés amoureuses pour être gardée
+par le Roi.--_Mes sacrifices sont consommés._--La déclaration du Roi à
+madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie désespérée de
+madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa
+soeur.--Les conditions _éclatantes_ posées par la nouvelle favorite.--La
+retraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.--Ses journées et ses
+nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans
+l'appartement de madame de Ventadour.
+
+
+Au mois de septembre 1742, madame de Mazarin venait à mourir[283].
+
+Madame de la Tournelle se trouvant seule avec une fortune
+insuffisante[284] à ses habitudes, à son nom, à la vie de Paris, privée
+de toutes les ressources d'amitié et d'aisance de la maison de sa
+bienfaitrice, et de plus embarrassée de sa position de veuve, priait
+Maurepas, qui héritait de madame de Mazarin, de lui obtenir quelque
+grâce à la cour. Maurepas lui faisait répondre qu'il ne saurait en
+parler au Roi sans en prévenir le Cardinal, et qu'elle devait commencer
+par se mettre dans un couvent avant de solliciter Son Éminence. Il est
+même des récits qui prêtent plus de brutalité à Maurepas: comme héritier
+de madame de Mazarin, il avait fait signifier aux deux soeurs, à madame
+de la Tournelle et à madame de Flavacourt, d'avoir à sortir de l'hôtel
+Mazarin. Ne sachant où se réfugier, sans père, sans mère, sans
+protecteurs, le mari de madame de Flavacourt était à l'armée, les deux
+jeunes soeurs s'étaient acheminées vers la cour; et tandis que madame de
+la Tournelle, toute furieuse de colère, s'en allait répandre l'indigne
+conduite de M. de Maurepas, sa soeur, madame de Flavacourt, avait fait
+poser sa chaise au milieu de la cour de Versailles, et, les brancards
+ôtés, les porteurs renvoyés, elle était demeurée là tranquillement, avec
+une sérénité naïve et une effronterie innocente, pleine de foi dans la
+Providence qu'elle attendait, et qui ne pouvait manquer de passer. Aussi
+ne fut-elle pas étonnée quand la Providence ouvrit la portière de sa
+chaise et la salua: c'était le duc de Gesvre. Fort ébahi, le duc lui
+demanda comment elle était là, écouta son histoire, et courut la
+raconter au Roi, qui la trouva si amusante qu'il donna sur l'heure un
+logement aux deux soeurs[285]. Malheureusement, ce n'est là que la
+légende très-spirituellement arrangée de l'installation des deux soeurs à
+la cour, un charmant conte imaginé, en ses vieux ans, par madame de
+Flavacourt, et conté à Soulavie qui l'a crue sur parole. De si jolis
+coups de théâtre n'arrivent guère, même dans les cours. Laissons au
+roman la chaise sans brancards de madame de Flavacourt: c'est la
+désobligeante dételée où Sterne trouvera une préface.
+
+ * * * * *
+
+Revenons à la vérité qui est moins romanesque. Madame de Mazarin, se
+rendant aux exhortations de son confesseur, s'était réconciliée sur son
+lit de mort avec madame de Mailly[286] et bien certainement lui avait
+recommandé mesdames de la Tournelle et de Flavacourt. Madame de Mailly,
+avec sa bonté naturelle, avec ce sentiment de famille qui ne semble pas
+l'abandonner au milieu des plus noires trahisons, s'était chargée de ses
+deux soeurs que le duc de Luynes dit, installées à Versailles, aussitôt
+la mort de la femme chez laquelle elles habitaient.
+
+Madame de Mailly prêtait à madame de Flavacourt son appartement dans
+l'aile neuve. Madame de la Tournelle, sur l'avis de Richelieu[287] qui
+avait déjà ses intentions, était logée dans l'appartement de l'évêque de
+Rennes, l'appartement dans la cour des Ministres près la cour des
+Princes.
+
+La mort de la duchesse de Mazarin laissait une place vacante de dame du
+palais de la Reine. Il était tout naturel que madame de la Tournelle
+demandât la place[288] et qu'au lendemain de l'engagement qu'elle avait
+pris avec la morte, madame de Mailly appuyât la demande de sa soeur.
+
+Le vieux Cardinal, très-embarrassé de cette demande, était
+très-perplexe. Il prévoyait qu'une place donnée à madame de la Tournelle
+allait être le triomphe du parti de Richelieu, et que le Roi ne
+résisterait pas longtemps à des attaques si proches, autorisées et
+servies par des occasions et des facilités journalières. Il n'ignorait
+pas que le Roi commençait à _s'amouracher_, qu'il avait écrit à madame
+de la Tournelle, que la mort de madame de Mazarin lui avait été un
+prétexte pour une lettre où il avait mis «du tendre et de
+l'affecté[289].»
+
+Puis, quand par une de ces temporisations qui étaient une partie de la
+politique du vieillard, Fleury était resté près d'une semaine sans
+souffler un mot de la demande au Roi, Louis XV, si hésitant à interroger
+les gens, ne lui avait-il pas demandé quel était l'objet de la visite
+que lui avait faite madame de la Tournelle? À sa réponse que madame de
+la Tournelle désirait une place de dame du palais de la Reine et qu'il
+allait demander si le Roi voulait que son nom fût mis sur la liste des
+dames qui sollicitaient cet honneur, Louis XV n'avait-il pas dit d'une
+manière affirmative: «Oui, j'en ai parlé à la Reine?» Enfin, en dernier
+lieu, sur cette liste dressée par le Cardinal, le Roi, après avoir fait
+la remarque que le nom de la Tournelle était le dernier sur la liste,
+n'avait-il pas tiré son crayon, effacé son nom, écrit ce nom le premier
+en tête de la liste, jetant au Cardinal, comme si la première fois il
+lui donnait un ordre: «La Reine est prévenue et veut lui donner cette
+place?»
+
+Devant cette volonté si précise et se manifestant d'une façon si
+nouvelle, le Cardinal ne perdait pas tout espoir; il se mettait, avec la
+collaboration de Maurepas, à la recherche de quelque tour de leur
+métier, pour réduire à néant la demande, sans avoir l'air de se refuser
+ouvertement aux désirs du Roi. Tous deux fouillaient les cartons de
+leurs ministères au sujet de la place vacante par le changement de
+madame de Villars, devenue dame d'atours par la mort de madame de
+Mazarin.
+
+Tous deux faisaient faire des recherches dans les brevets par les commis
+et les secrétaires, espérant trouver quelque vieux droit, quelque ombre
+de survivance, quelque promesse de réversibilité en faveur de n'importe
+quelle femme qu'ils pussent opposer, avec une apparence de précédent ou
+de légalité, à l'établissement de madame de la Tournelle à Versailles.
+Malheureusement pour les ministres, la maréchale de Villars, en faveur
+de laquelle se trouvait une clause dans le brevet de la duchesse de
+Villars, se refusait à entrer dans cette petite conspiration, et ne
+voulait ou n'osait pas, malgré les instances de sa famille, barrer le
+chemin aux demoiselles de Nesle. Battus sur ce premier point, Maurepas
+et Fleury produisaient une lettre du marquis de Tessé, rappelant une
+parole du Cardinal, vieille de trois années, et la promesse de la place
+à une dame de Saulx dont ils faisaient appuyer la candidature par une
+recommandation écrite de la Reine, de la pauvre Reine qui, tour à tour
+jouet du Roi et des ministres, après avoir demandé la place pour madame
+de la Tournelle, la sollicitait pour madame de Villars, et en dernier
+lieu osait, sur les instances de Maurepas, non-seulement écrire en
+faveur de la créature du Cardinal, mais envoyait chercher madame de la
+Tournelle et lui déclarait en face que, malgré tout son désir de l'avoir
+dans son palais, si le Roi lui donnait à choisir, elle accorderait la
+préférence à madame de Saulx[290].
+
+Le Roi ne laissait pas le choix à la Reine.
+
+Dix jours après la mort de madame de Mazarin, madame de la Tournelle
+était déclarée dans la matinée dame du palais de la Reine, et Marie
+Leczinska se voyait dans l'obligation de lui en faire passer aussitôt la
+nouvelle par sa dame d'honneur[291].
+
+C'était à la cour la nouvelle du matin du 20 septembre; la nouvelle du
+soir était la cession pure et simple, et sans aucun dédommagement, faite
+par madame de Mailly à madame de Flavacourt de la place de dame du
+palais avec les appointements[292].
+
+ * * * * *
+
+Madame de Mailly avait toutes les vertus d'une dupe. L'aveugle et bonne
+créature, exploitée avec toute l'astuce imaginable par les deux soeurs
+dans ses sentiments de famille, dans l'espèce de maternité dont elle
+avait pris charge devant Dieu, était entraînée à cette démarche dont
+l'imbécile et imprudente générosité avait frappé tout le monde. Les deux
+soeurs n'avaient pas manqué de faire entrer en leur noir complot
+Richelieu qui, s'insinuant par elles dans l'intimité de madame de
+Mailly, après avoir endormi ses défiances, attrapé ses bonnes grâces,
+parlait à sa crédulité, exaltait sa confiance dans les protestations
+d'amitié et d'éternelle reconnaissance de madame de la Tournelle,
+faisait appel à sa bonté, surexcitait son désir d'être agréable au Roi.
+Et les soeurs et Richelieu eurent encore, en cette comédie, un adroit
+compère dans d'Argenson qui prit à partie l'amour même de madame de
+Mailly pour l'inviter au sacrifice, lui représentant, avec les paroles
+les plus touchantes, la gratitude du Roi, et le caractère nouveau et
+élevé et sûr de son attachement pour une maîtresse capable de ce
+dévouement et de cette noblesse d'âme.
+
+La malheureuse, ainsi circonvenue et sollicitée par l'envie secrète
+qu'elle sentait le Roi avoir de l'établissement des deux soeurs à la
+cour, écrivait au Cardinal une lettre pour se démettre en faveur de
+madame de Flavacourt. La lettre, dont le contenu avait été arrangé
+d'avance par le Roi, était relue par lui, après que madame de Mailly
+l'avait écrite dans son petit appartement, et elle n'était envoyée que
+lorsque l'exigeant maître avait dit «qu'elle était bien[293]».
+
+La lettre envoyée, madame de Mailly se rendait chez le Cardinal, qui
+tombait de son haut devant cette espèce de suicide résigné et tranquille
+en cette terre d'égoïsme et de calcul, jouait l'incompréhension,
+l'engageant à ne pas parler à la Reine de sa détermination, finissant
+par lui dire que ce n'était pas son avis qu'elle quittât.
+
+Maurepas s'exprimait plus nettement. Il ne craignait pas de dire à
+madame de Mailly: «Vous ne connaissez pas, Madame, votre soeur de la
+Tournelle; vous devez vous attendre à être chassée de la cour par elle,
+lorsque vous vous serez dépouillée de votre charge pour la lui donner.»
+
+Malgré tout ce que Maurepas et les autres pouvaient lui dire, la
+favorite persistait dans sa résolution. Et, le 21 septembre, la cour
+avait le spectacle de madame de Mailly suivie de madame de la Tournelle
+et de madame de Flavacourt allant remercier le Roi et la Reine de ce que
+leurs Majestés avaient fait pour elles.
+
+Il y eut bien certainement dans cette immolation entêtée, dans ce
+sacrifice qui ne voulait rien entendre, la perception douloureuse de
+l'amour du Roi pour madame de la Tournelle, et le lâche désir d'une
+femme qui aime, d'être gardée.
+
+On raconte en effet que pendant la brigue de ces plans, et sur
+l'intérêt amoureux que le Roi semblait y prendre, un jour, pendant que
+Louis XV était à la chasse, madame de Mailly faisait appeler sa soeur. Sa
+soeur entrée, madame de Mailly fondait en larmes, puis prenant tout à
+coup à bras le corps madame de la Tournelle, elle lui criait dans la
+figure: «_Ma soeur, serait-il possible?_» À quoi l'autre, peut-être
+touchée dans l'instant par la grandeur et la sincérité du désespoir,
+répondait: «_Impossible, ma soeur!_»[294] Un «impossible» qui ne
+rassurait madame de Mailly que pour quelques heures.
+
+Au fond la cession de sa place à sa soeur, c'était pour madame de Mailly,
+en cas d'abandon du Roi, l'enlèvement d'une retraite à la cour, d'un
+refuge dans une charge, la condamnation à l'exil. Et cela pouvait déjà
+bien entrer dans les plans de Richelieu.
+
+ * * * * *
+
+Voilà donc enfin madame de la Tournelle installée à la cour. Il ne reste
+plus à son parti que trois choses à faire, trois victoires à obtenir:
+sur madame de Mailly, sur le Roi, sur madame de la Tournelle elle-même.
+Il faut guérir madame de la Tournelle d'un amour tout chaud; il faut
+décider le Roi à faire en personne la conquête de madame de la
+Tournelle; il faut enfin renvoyer de Versailles madame de Mailly.
+
+Les ambitions de madame de la Tournelle, la poursuite, les approches
+même de la faveur, l'enivrement et les tentations du rôle de maîtresse
+du Roi, n'avaient point éteint en elle un sentiment vif et sincère pour
+le duc d'Agénois[295]. Elle avait trop d'esprit pour ne pas penser
+très-souvent à l'oublier, et cependant elle ne l'oubliait pas. Richelieu
+lui vint en aide. Il envoya le beau duc, qui était son neveu, en
+Languedoc, et l'exposa aux avances d'une jolie femme apostée, dressée
+par lui, séduite par la promesse d'une grande position à Paris,
+enflammée par l'honneur que pouvait faire à l'amour-propre d'une
+provinciale la conquête d'un d'Agénois. Les avances amenèrent une
+correspondance, où d'Agénois, bien assuré du secret et de l'ignorance de
+madame de la Tournelle, se laissa aller à l'aventure avec la facilité et
+la reconnaissance d'un homme qui trouve un moyen de passer le temps en
+province. Il lança des expressions et des témoignages d'amour, qui, mis
+par le Roi[296] sous les yeux de madame de la Tournelle, analysés,
+soulignés et commentés avec force railleries sur la fidélité du beau
+d'Agénois, la détachèrent d'un souvenir tendre, et la débarrassèrent
+presque d'une faiblesse dont elle avait eu l'étourderie de prendre
+l'habitude[297].
+
+Et bientôt elle ne pensait plus guère à d'Agénois que pour ravoir de lui
+les lettres qu'il avait d'elle:
+
+«_J'ay toujours oublié,--écrit-elle à Richelieu,--de vous parler de
+votre neveu: voicy l'armée de Broglio qui va vous joindre, ainsi par
+conséquent vous aller vous trouver ensemble; sur toutes choses ne luy
+faite aucune confidence de quelques peu d'importances qu'elle puisse
+estre. Je sçay positivement qu'il ne vous a pas pardonnes ni qu'il ne
+vous le pardonnera jamais; il pourra vous faire bonne mine, ne vous y
+fiez pas. Je suis fachés d'être obligé de vous mander cela, mais croyé
+que je sçay ce que je dit et que vous en seriez la dupe; je vous ay vue
+dans l'intention de lui compter comme tout c'estoit passé sans en rien
+omettre: gardé vous en bien, je vous le demande en grâce. Vous pouvez
+luy dire sans doute que ce n'est pas vous qui aves mené cette affaire la
+et surtout que vous n'en aves rien sçu, que quand le Roy vous la dit,
+mais je vous prie retranché tout détaille. Je vous parle vray: il a des
+lettres de moy que je voudrois bien ravoir avant qu'il vins à Paris
+parce que je ne me soucirait pas que monsieur de Maurepas et sa mère
+missent le nez dedans, ce qui pourroit fort bien arriver, ils sont gens
+à cela. Peut estre votre neveu ne les donneroit il pas, mais dans un
+moment de pique, enfin cela est plus sure si il vous les remettoit ou
+si vous ne voulé pas vous chargé de les redemander, monsieur le prince
+de Conti pourroit bien avoir cette bonté; en ce cas vous me les
+renverriés petit à petit par des couriers toujours à l'adresse de ma
+soeur. Adieu car j'entend le tambour j'aime autant fermer ma
+lettre[298]._»
+
+ * * * * *
+
+Il y avait une oeuvre plus difficile que d'allumer le dépit de madame de
+la Tournelle et de ramener toutes ses passions à son ambition. Il
+s'agissait de décider le Roi, ce Roi paresseux, timide, ennemi des
+entreprises, habitué à être servi en amour comme en toute autre chose,
+gâté par les victoires toutes prêtes et les conquêtes toutes faites,
+accoutumé à la reconnaissance du droit divin de son plaisir, aux
+adorations comme aux complaisances, il s'agissait de le décider à se
+donner la peine d'aimer, la fatigue de plaire, à remplir ce rôle d'homme
+et d'homme amoureux qu'avaient rempli autrefois ses illustres aïeux. Et
+puisqu'il voulait posséder une fière et capricieuse jolie femme, trop
+haute ou trop habile pour se laisser mettre dans le lit du maître par
+les mains d'un ministre, il devait lui faire la cour, et la mériter par
+les efforts et les soins de ce noviciat d'amour dont toute maîtresse
+exigeait l'hommage et l'épreuve.
+
+Mais, à peine engagé dans ce métier, la patience échappait au Roi. Tout
+à coup il interpellait Richelieu avec une voix presque colère: «Vous
+avez voulu que j'écrivisse, j'ai écrit, j'ai écrit deux fois, vous ne me
+conseillerez pas apparemment d'écrire une troisième... j'ai pris mon
+parti et pense à quelqu'un[299].»
+
+Le Roi demandait alors à Richelieu s'il ne connaissait pas madame une
+telle, puis telle autre, puis celle-ci, puis celle-là[300], et à chaque
+nom prononcé, on pense de quelle manière Richelieu habillait la femme.
+
+Le Roi de s'écrier dans son étonnement: «Qu'est-ce donc que ces
+femmes-là?»
+
+--«Des femmes galantes, assez jolies et pas mal ennuyeuses au bout de
+vingt-quatre heures.»
+
+--«Il faut donc, disait le Roi, penser à une femme qui me tente,
+quoiqu'elle m'inquiète. Avez-vous eu aussi madame de ***?»
+
+--«Ah! pour ça, oui, répondait Richelieu; elle m'a fait trop de
+noirceurs pour l'oublier jamais: c'est madame de Prie, absolument
+elle[301].»
+
+--«N'en parlons plus, reprenait le Roi, changeant tout à coup de visage,
+au nom de cette femme abhorrée, mais que faire? Pas même de réponse de
+madame de la Tournelle!»
+
+--«C'est que madame de la Tournelle, se mettait à dire Richelieu avec
+une certaine éloquence, ne ressemble pas à madame de ***; c'est que
+belle comme les Amours, elle doit être une conquête; c'est que vos
+généraux ne feront point cette conquête pour vous; c'est qu'elle ne sera
+pas conquise si vous ne la conquérez pas. Assurément vos pareils ont des
+avantages; mais le plus grand en amour est d'être jeune, beau comme
+Votre Majesté, et surtout d'être aimable. François Ier, Henri IV, Louis
+XIV se donnèrent la peine de plaire: celle-là devrait coûter moins à
+Votre Majesté qu'à personne. Mais une maîtresse n'est point un
+portefeuille, et si vos ministres vous apportent le leur à votre
+conseil, je doute fort qu'ils puissent mettre madame de la Tournelle
+dans vos bras. Il faut lui plaire et commencer par lui dire que vous en
+êtes épris[302].»
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce long dévorement d'impatiences, de tourments, de feux, que
+Louis XV ne connaissait pas, et qui ramenaient toujours à madame de la
+Tournelle un amant plus humble dans un Roi plus amoureux, pendant les
+six semaines que durèrent ces révoltes, et ces combats, et ces
+capitulations, il est facile d'imaginer l'existence et les souffrances
+de la malheureuse de Mailly, vivant côte à côte avec cette passion
+irritée par une résistance qui étonnait le Roi, et dont elle sentait,
+avec ses nerfs et sa sensibilité de femme, chaque reprise, chaque
+progrès, chaque ravivement. Ce fut un calice bu goutte à goutte. Nulle
+douleur, nulle humiliation ne manqua à cette agonie de l'amour, la plus
+douloureuse, peut-être, dont une maîtresse de roi ait subi
+l'humiliation. Le Roi ne fit grâce de rien à madame de Mailly. Il ne lui
+épargna même pas ces duretés qui dénouent les plus vulgaires liaisons.
+Las de sa chaîne et sans force pour rompre, Louis XV se vengeait sur
+elle de ses impatiences et de ses irrésolutions, par toutes les
+cruautés des hommes faibles au bout des amours qu'ils n'ont pas le
+courage de briser. Versailles et Choisi retentirent de ces paroles
+impitoyables[303] dont la brutalité soufflette une femme, et comme la
+pauvre de Mailly s'obstinait à dévorer les affronts, comme elle voulait
+pardonner et aimer jusqu'à la fin, comme elle restait, s'attachant à une
+illusion dernière, la patience de son amour, après avoir fatigué la
+pitié, exaspérait la lassitude du Roi qui prenait en haine cette femme
+qui ne se tenait jamais pour chassée.
+
+Les dîners et les soupers continuaient, mais c'étaient de tristes
+dîners, de tristes soupers, des repas aux longs silences, au milieu
+desquels une parole du Roi faisait tout à coup fondre madame de Mailly
+en larmes[304].
+
+Devant la sincérité de ce désespoir, il prenait au Roi un instant le
+remords et la honte de violences qui dépassaient son caractère et
+perdaient jusqu'au ton d'un homme bien né. Madame de Mailly croyait
+avoir regagné l'indulgence et la charité du Roi, quand Louis XV lui
+venait dire qu'il était amoureux fou de madame de la Tournelle, qu'il ne
+l'avait pas encore, mais que bientôt il l'aurait, qu'il ne pouvait donc
+plus l'aimer[305].
+
+En cette femme,--elle l'avouera plus tard,--qui ne s'était donnée au
+Roi, qui n'avait vécu avec lui les premiers temps que poussée par une
+extrême misère, mais chez laquelle l'amour était venu au bout de deux
+mois[306], et n'avait fait que grandir avec les années, se mêlaient à la
+fois, à cette heure, les tendresses suprêmes de la vieille femme, qui se
+sent aimer pour la dernière fois et les humilités de passion de la
+courtisane qui aime pour la première fois. Et au mépris de tout
+amour-propre, et sans aucune honte, et agenouillée dans les lâchetés de
+l'amour madame de Mailly promettait de fermer les yeux, de tout
+permettre, de tout souffrir, ne demandant que la grâce de rester, comme
+elle eût demandé la force de vivre. Le maître répondait: «Il faut se
+retirer aujourd'hui même.» Madame de Mailly se traînait aux pieds de
+Louis XV, elle suppliait, elle allongeait l'entrevue, et s'accrochait en
+défaillant aux misérables prétextes, à tous les petits retardements des
+amours condamnées, pour ne point partir encore. Elle finissait par
+s'adresser à la pudeur du Roi, l'assurant que s'il consentait à ne point
+la renvoyer, elle trouverait dans son amour le courage de cacher à ses
+sujets ce nouvel amour capable de diminuer leurs respects. Et le Roi,
+attendri par ces pleurs, par l'humilité de cette douleur, par cette
+immolation devant le soin de sa gloire, ébranlé peut-être aussi par la
+crainte d'un éclat, accordait, malgré ses engagements avec madame de la
+Tournelle, quelques jours de sursis à madame de Mailly.
+
+Et les heures qu'elle passait encore à Versailles, et pendant lesquelles
+il lui était donné d'approcher encore de son amant, ces dernières
+heures, il fallait les conquérir chaque jour. C'est ainsi que la veille
+de son départ, le 2 novembre, l'on voyait, dans la journée, démeubler
+son petit appartement à côté des cabinets du Roi, et que l'on apprenait
+que madame de Flavacourt devait y venir coucher le soir sur un lit de
+camp[307]. Mais, au souper, la malheureuse femme trouvait pour retarder
+sa disgrâce d'un jour, des accents si vrais, des élans si touchants, que
+le Roi n'avait pas le courage de sa détermination, révoquait l'ordre,
+lui permettait de coucher encore cette nuit dans son petit
+appartement[308].
+
+ * * * * *
+
+Richelieu, qui, en ces derniers temps, avait laissé les choses aller, le
+temps agir, et cet amour, où il avait fait tant de ruines, suivre la
+marche fatale et précipitée des amours qui finissent, et cette lente
+rupture défendre d'avance tout retour aux deux amants par le
+détachement journalier, et les duretés croissantes envenimées par une
+longue impatience, Richelieu commençait à s'inquiéter de la tranquillité
+de madame de la Tournelle, de son peu de hâte, de sa paresse à entrer
+dans son rôle de maîtresse et à se saisir du Roi. Les démarches et les
+manèges des ministres, les sympathies excitées par le désespoir de
+madame de Mailly, le murmure d'attendrissement presque unanime de la
+cour, les amitiés qui se groupaient en parti autour de cette disgrâce
+intéressante, décidaient Richelieu à remettre la main aux affaires de
+madame de la Tournelle et à hâter un dénoûment[309]. Il obtenait de
+madame de la Tournelle qu'elle reçût en sa présence le Roi au milieu de
+la nuit. Avec ce rendez-vous convenu et accepté, Richelieu terminait
+tout[310]. Il allait trouver madame de Mailly, et, se disant désolé et
+uniquement occupé d'elle depuis qu'elle ne pouvait plus aimer le Roi, il
+lui peignait vivement ce qu'elle se devait à elle-même, le soin de sa
+gloire, l'indignité du coeur du Roi, de ce Roi qui la délaissait et
+auquel il serait beau de renoncer. En finissant, il offrait de la mener,
+quand elle le voudrait, à Paris. Richelieu prenait ainsi le congé à son
+compte, en dégageant la personne du Roi. «_Mes sacrifices sont
+consommés_, dit madame de Mailly, _j'en mourrai, mais je serai ce soir à
+Paris_[311].»
+
+ * * * * *
+
+De là, Richelieu se rendait auprès du Roi, et sans plus lui laisser le
+temps de se reconnaître, de respirer, de réfléchir, qu'il n'avait laissé
+à la favorite le temps de résister, il lui annonçait le départ de madame
+de Mailly, et le rendez-vous arraché à madame de la Tournelle. Puis il
+lui parlait du secret à garder, des grandes cours à traverser, des
+espions de Maurepas à tromper, du déguisement à prendre qui l'attendait
+chez lui.
+
+Un peu après minuit, le Roi est chez Richelieu. Il y trouve de grandes
+perruques à l'usage des médecins, des habits noirs, des manteaux. Et
+voilà Louis XV et son confident déguisés qui se rendent le long des murs
+chez madame de la Tournelle, recevant pour la première fois une
+déclaration en perruque carrée[312]. La surprise empêchait l'embarras,
+et le romanesque, le comique presque de cette première entrevue en
+sauvait la gêne, mettait le Roi à l'aise, dissipait la peur que le
+timide amoureux avait de la fière créature. Le Roi sortait de chez
+madame de la Tournelle tout à fait engagé, et trouvant à cette cour
+ainsi faite un côté piquant, une nouveauté et un caractère d'aventure
+qui le charmaient comme un enfant[313].
+
+Entre cette visite de Richelieu à madame de Mailly et le rendez-vous de
+la nuit, il y eut un dernier dîner, un dîner intime, où il n'y avait que
+de Meuse entre le Roi et la maîtresse prête à quitter Versailles[314].
+Nul témoignage, nul livre, nul billet ne raconte ce dîner. Rien n'en dit
+le déchirement[315]. Seulement on vit sortir madame de Mailly de son
+petit appartement, la poitrine haletante, les yeux remplis de larmes,
+désespérée, presque folle, marchant sans voir et sans entendre. Derrière
+elle, venait le Roi qui la suivait, l'apaisait, la soutenait de paroles
+basses et douces, et finissait par lui dire: «À lundi.»
+
+Ce «à lundi,» était-ce une permission de revenir à Versailles que
+reprendra ce soir même madame de Châteauroux à Louis XV? Était-ce
+simplement un leurre pour tromper sa douleur et endormir son
+désespoir[316]?
+
+ * * * * *
+
+Madame de la Tournelle, sa soeur chassée, écrivait quelques jours après à
+Richelieu parti pour la Flandre:
+
+«_... J'ai montré au Roi vos lettres qui l'ont diverti; il m'a assuré
+qu'il n'avoit point dit à madame de Mailly que ce fut vous qui eussiez
+mené l'affaire, mais simplement qu'il vous avoit dit le fait et que vous
+l'aviez accompagné chez moi. Vous sentez bien que l'on fera bien des
+contes; vous n'avez qu'à toujours soutenir que vous n'en avez jamais
+rien su que quand cela a été fort avancé; cela est même convenable pour
+moi. Je ne veux point avoir l'air d'avoir recherché cet avantage, ni mes
+amis pour moi, d'autant que nous n'y songions ni les uns ni les
+autres... Sûrement Meuse vous aura mandé la peine que j'ai eue à faire
+déguerpir madame de Mailly; enfin j'ai obtenu qu'on lui mandât de ne
+point revenir que quand on lui demanderoit. Vous croyez peut-être que
+c'est une affaire finie? Point du tout; c'est qu'il est outré de
+douleur, et qu'il ne m'écrit pas une lettre qu'il ne m'en parle, et
+qu'il me demande de la faire revenir et qu'il ne _l'approchera pas_,
+mais qu'il me demande de la voir quelques fois: j'en reçois une dans ce
+moment où il me dit que si je lui refuse, je serai bientôt débarrassée
+d'elle et de lui; voulant dire apparemment qu'ils en mourront de chagrin
+tous deux. Comme il me conviendroit fort peu qu'elle fût ici, _je compte
+tenir bon_. Comme je n'ai pas _pris d'engagement_, dont je vous avoue
+que je me sais bon gré, il décidera entre elle et moi... Je prévois,
+cher oncle, que tout ceci me donnera bien du chagrin. Tant que le
+Cardinal vivra, je ne ferai rien de ce que je voudrai. Cela m'a donné
+envie de mettre ce vieux coquin dans mes intérêts en l'allant trouver.
+Cet air de confiance me le gagneroit peut-être... Ceci mérite
+réflexion... Vous pensez bien que tout le monde est en l'air et qu'on a
+les yeux sur le Roi et sur moi... Pour la Reine, vous imaginez bien
+qu'elle me fait une mine de chien; c'est le droit du jeu... Je vais vous
+dire les dames qui iront à Choisy: mademoiselle de la Roche-sur-Yon,
+mesdames de Luynes, de Chevreuse, d'Antin, de Flavacourt et votre
+très-humble servante... Il n'osoit pas même aller à Choisy, c'est moi
+qui lui ai dit que je le voulois. Personne ne logera dans l'appartement
+de madame de Mailly; moi je serai dans celui que l'on appelle le vôtre,
+c'est-à-dire_ si _M. Dubordage en a l'esprit, car le Roi n'en dira
+mot... Il vous a mandé que l'_affaire étoit finie entre nous_, car il me
+dit dans sa lettre de ce matin de vous détromper, parce qu'il ne veut
+pas que vous en croyiez plus qu'il y en a. Il est vrai que, quand il
+vous a écrit, il comptoit que ce seroit pour le soir; mais j'ai apporté
+_quelques difficultés à l'exécution_, dont je ne me repens pas[317]._»
+
+Cette lettre est madame de la Tournelle tout entière, et l'histoire
+offre peu de documents pareils où une femme se soit ainsi peinte
+elle-même en pied et aussi crûment. Nul portrait qui vaille cette
+confession: c'est la femme même avec le sang-froid et l'impudeur de ses
+ingratitudes, le cynisme de ses sécheresses, la férocité moqueuse de son
+esprit et de son coeur. Il semble qu'elle pousse sa soeur par les deux
+épaules avec ces mots qui ont la basse énergie des expressions du
+peuple. Et quelle aisance dans sa sereine implacabilité! Rien ne la
+trouble, rien ne la touche, pas même cette surprenante douleur arrachée
+à l'égoïsme, les larmes de Louis XV! Au milieu de tout ce qu'elle a
+brisé, et de tout ce qui pleure, se lamente et meurt autour d'elle, elle
+raisonne, calcule, intrigue, avec une insensibilité dont le naturel
+épouvante. «_Je compte tenir bon... J'ai apporté quelques difficultés à
+l'exécution, dont je ne me repens pas_,» sont des mots qui donnent toute
+sa mesure et avouent tout son caractère. On la voit, ayant pris jour
+avec elle-même pour sa défaite, et voulant d'avance lui faire rendre
+tout ce qu'une défense lui donne de prix. Elle entend beaucoup obtenir
+avant de rien livrer: c'est une affaire où il faut des garanties. Il ne
+lui convient pas de commencer comme madame de Mailly, d'en passer par
+l'économie des dépenses de poche du Roi, de se salir les mains à
+ramasser le peu de louis qui avaient payé les premiers rendez-vous de sa
+soeur[318], de louer ses parures comme elle, et de recourir comme elle à
+la bourse de Villars et de Luxembourg[319]. Elle ne veut pas non plus
+qu'il lui arrive comme à sa soeur d'être obligée, après des années
+d'amour et de faveur, d'aller emprunter pour les visites royales des
+flambeaux et des jetons d'argent à sa voisine[320], et elle demande
+d'autres générosités que celles inscrites sur le Livre rouge.
+
+Puis, au-dessus de ses exigences d'argent, madame de la Tournelle couve
+des exigences plus hautes; il faut que son orgueil ait part à son amour.
+Il y aurait pour elle l'humiliation du mystère dans une liaison furtive,
+dans un scandale caché et secret: elle entend paraître et éclater dans
+le triomphe d'une favorite. Ces volontés, ces conditions _éclatantes_,
+madame de la Tournelle ne tardait pas à les faire connaître, à les faire
+porter au Roi. Elle lui laissait entrevoir que le renvoi de madame de
+Mailly ne lui suffisait pas, qu'elle voulait être maîtresse déclarée,
+sur le pied de la Montespan; qu'elle ne se souciait pas comme de Mailly
+d'un petit logement aux soupers économiques, qu'elle demandait une
+maison montée, un appartement où elle pût recevoir le Roi d'une façon
+royale, la faculté enfin, dans ses besoins d'argent, d'envoyer toucher
+sur ses billets au Trésor. Il était question dans le public d'une terre
+de trente mille livres de rente, d'un hôtel à Paris et à la cour, de
+cinquante mille livres par mois, de cinq cent mille livres de
+diamants[321]. Le bruit courait même que l'ambitieuse personne avait
+stipulé qu'au bout de l'an, elle aurait des lettres de duchesse
+vérifiées au parlement, et que, si elle devenait grosse, sa grossesse
+serait publique et son enfant légitimé. Les petites vanités d'une femme
+étaient au fond de ces ambitions si grandes, si énormes, si insolentes
+de madame de la Tournelle, et dans ce furieux désir d'élévation, dans
+cette demande impérieuse du titre de duchesse, il y avait l'envie
+impatiente de se venger de Maurepas, d'humilier sa femme et de punir, en
+l'écrasant, le ministre qui avait tenté sans relâche de traverser sa
+fortune, et s'opiniâtrait à n'en point vouloir oublier le point de
+départ, ni les premiers commencements. Déjà elle s'approchait du
+tabouret en préparant l'alliance d'une de ses soeurs toute dévouée à ses
+intérêts, l'alliance de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de
+Lauraguais qui mettait le précédent d'un duché dans la famille[322].
+
+C'était beaucoup attendre, beaucoup exiger d'un Roi peu familiarisé avec
+les prodigalités de l'amour, et tenu «de si court» par le Cardinal; et
+le caractère du Roi, timide et craignant l'opinion, peureux devant toute
+résolution un peu brave, aurait dû encore diminuer la confiance de
+madame de la Tournelle. Mais tout cela ne rabattait rien de ses
+prétentions, elle comptait sur l'amour pour changer le Roi, lui faire
+perdre cet esprit d'économie, ce respect humain et ces pudeurs. En
+attendant, elle jouait l'indifférente; puis, ce jeu usé, elle faisait
+semblant de revenir au duc d'Agénois, disant que les lettres
+interceptées ne prouvaient qu'un caprice, et qu'elle n'y voyait point de
+quoi lui être infidèle. Elle agaçait, rebutait et aiguillonnait le Roi
+par les plus adroites comédies et les plus savantes coquetteries de son
+sexe, l'assurant qu'il lui ferait plaisir de s'occuper d'autres dames,
+et ne cessant, malgré tout, de l'entourer et de l'étourdir, par les
+demi-mots et les indiscrétions de ses amis, de ses ambitions, de ses
+volontés, de ses conditions[323].
+
+Au bas de l'escalier de Versailles, à la nuit tombée[324], madame de
+Mailly avait trouvé un carrosse de la cour qui l'avait menée à Paris, à
+l'hôtel de Toulouse, chez les Noailles[325]. Les Noailles avaient la
+vertu, l'esprit d'être fidèles à leurs amis. Ils donnèrent l'hospitalité
+à la favorite sans abri, et qui n'aurait su, sans leur amitié, échapper
+aux mauvais traitements de son mari, peut-être où coucher! Madame de
+Mailly avait au chevet de son lit la maréchale de Noailles tout le temps
+de sa première douleur. Ce fut d'abord un désespoir affreux, une crise
+de sanglots et d'étouffements, une espèce de délire dans lequel la
+malheureuse femme appelait à grands cris Louis XV[326]. Le curé de
+Saint-Sulpice ne pouvait calmer la malade. On tremblait autour d'elle
+pour sa raison, pour sa vie. On avait peur que, dans la violence et
+l'égarement de son chagrin, elle ne fût prise de la tentation de
+mourir[327].
+
+Au transport succéda l'agitation, une fièvre de projets, des vouloirs
+courts et saccadés, suivis d'abattement. Elle voulait partir pour
+Versailles[328], elle se dressait pour se lever, et, la voiture
+attelée, elle fondait en larmes, et retombait sur son lit.
+
+C'étaient de douloureuses nuits blanches passées tout entières à creuser
+sa disgrâce; c'étaient des journées employées à envoyer chercher les
+gens qu'elle se persuadait attachés à sa personne[329] pour les
+consulter sur le parti qu'elle avait à prendre, implorant des avis[330]
+et ne prenant conseil que de sa douleur.
+
+La vie de madame de Mailly était toute à la lecture et à la _relecture_
+des billets du Roi, que presque chaque jour de Meuse lui apportait;
+billets où, avec l'égoïsme cruel de l'amour, le Roi ne parlait guère que
+de sa passion pour madame de la Tournelle, du charme de la jeune femme,
+de l'empire à tout jamais pris sur lui. Ces lettres, ces dix-huit
+lettres[331] qu'au mois de novembre l'ancienne maîtresse était fière de
+montrer à ses familiers, elle en interrogeait chaque phrase, chaque mot,
+y cherchant, y poursuivant l'espérance, aujourd'hui désolée et voyant
+l'exil éternel, demain croyant l'épreuve finie et l'amour du Roi
+revenu.
+
+Ces derniers espoirs qui rattachèrent madame de Mailly à la vie
+n'étaient point tout à fait aussi illusoires qu'ils pouvaient le
+paraître. La lettre de madame de la Tournelle à Richelieu nous montre
+que le coeur du Roi avait éprouvé après coup le déchirement de la
+rupture, et qu'il s'était bien plutôt séparé que détaché de son ancienne
+maîtresse, par les duretés et les brutalités inspirées par la soeur et
+arrachées à la débile volonté de l'amant. Dépité par les froideurs de
+madame de la Tournelle, humilié par sa longue résistance, Louis XV se
+retournait avec des remords de reconnaissance vers la douce et facile
+madame de Mailly. La séparation réveillait le sentiment qu'il croyait
+mort, et mille souvenirs se levant de ce passé d'hier dont tout portait
+le deuil autour de lui, mettaient dans ces billets tout amoureux d'une
+autre, quelque chose _d'un revenez-y_ tendre et mélancolique pour la
+délaissée.
+
+La petite société qui entourait madame de Mailly, pour lui donner du
+calme, la dérober peut-être au suicide, travaillait à la maintenir dans
+cette persuasion, lui répétant que le Roi n'était point décidé, que son
+appartement n'était point encore occupé, que la politique avait eu plus
+de part à son éloignement que toute autre chose.
+
+Et, dans la succession des espérances et des désespérances qui se
+suivaient sans motif chez madame de Mailly, il y avait des jours où,
+suppliante, elle faisait l'impossible pour obtenir seulement d'habiter
+Versailles, s'engageant à ne jamais mettre les pieds au château; il y
+avait d'autres jours où, dans des fanfaronnades enfantines, la femme
+chassée se vantait d'avoir un moyen infaillible de rentrer à la cour
+quand elle voudrait[332].
+
+Cependant, dans la première quinzaine de décembre, au temps du retour de
+ce voyage de Choisi où madame de la Tournelle avait enfin cédé au Roi,
+madame de Mailly apprenait--ses amis ne pouvaient plus longuement lui en
+cacher la nouvelle--qu'on avait démeublé ses logements de Versailles, et
+que son petit appartement, l'appartement où elle avait passé après la
+mort de madame de Vintimille tant de douces et solitaires heures en tête
+à tête avec Louis XV, était condamné par une barre de bois clouée sur la
+porte[333].
+
+Il lui fallut se résigner. Le duc de Luynes, qui voyait en ces jours la
+pauvre madame de Mailly installée dans un logement emprunté à madame de
+Ventadour aux Tuileries, nous fait une peinture navrante de
+l'abandonnée. Il la trouvait dans une immense chambre bien triste et
+bien froide. Des larmes coulaient continuellement sur son visage
+amaigri. Avec ce déliement des volontés brisées par un grand malheur,
+elle paraissait ne plus vouloir rien, s'abandonnant d'avance à tout ce
+que voudrait bien ordonner le Roi à son égard... Elle ne savait rien des
+arrangements en train de se faire pour le paiement de ses dettes[334],
+et s'y montrait complètement indifférente et comme étrangère. Elle
+disait enfin, d'un ton mourant, que maintenant elle ne comptait plus
+jamais revoir Versailles... Et la vie de madame de Mailly à cette heure
+était celle-ci: Elle allait tous les jours dîner à l'hôtel de Noailles
+avec la maréchale et quelquefois en tiers la duchesse de Gramont,
+revenait de bonne heure chez elle où elle restait jusqu'à neuf heures,
+repartait passer la soirée en tête à tête avec la comtesse de Toulouse.
+Dans ce temps, complètement vaincue et s'humiliant à plaisir, elle
+écrivait à celle qui l'avait supplantée une lettre où elle s'excusait
+auprès d'elle des violences et des colères de ses paroles[335].
+
+À quelques jours de là, madame de Mailly était privée de la seule
+douceur qui lui fût accordée dans l'amer néant de la vie, de la
+correspondance du Roi. Et la raison que Louis XV donnait pour la cesser
+est bien touchante: il disait ne pas vouloir ruiner madame de Mailly,
+qui jetait tout son argent au courrier lui apportant un bienheureux
+billet[336].
+
+
+
+
+XI
+
+Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le
+souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle
+proposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant
+en vain à la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite
+donnant à Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade
+d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les représentations
+du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les
+_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle à
+Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chantée par la favorite.--Troisième
+voyage à Choisi.--La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournelle
+de dessous le chevet de son lit.--Départ de Richelieu, dans sa
+_dormeuse_, pour les États du Languedoc.--La favorite à
+l'Opéra.--Chronique des petits appartements envoyée par madame de la
+Tournelle à Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV.
+
+
+À quelques jours de l'expulsion de Versailles de sa soeur, madame de la
+Tournelle se préparait à ce voyage de Choisi imposé au Roi[337], et où
+le Roi se promettait de voir arriver l'heure du berger. Avec un calme
+froid, une espèce d'indifférence hautaine, elle en ordonnait la mise en
+scène et le scandale. Elle voulait le cortège des plus beaux noms de
+France. Ce n'était point assez de la présence d'une princesse de
+Bourbon, la nouvelle favorite exigeait encore, pour la consécration de
+son installation, la couverture et le patronage de la vertu de la
+duchesse de Luynes. Mais la duchesse éludait la proposition, et, quand,
+à un souper, le Roi disait au duc qu'il invitait madame la duchesse au
+voyage de Choisi, monsieur de Luynes, oublieux du cordon bleu qu'il
+sollicitait depuis longtemps, ne répondait que par une profonde
+inclination, allait trouver monsieur de Meuse, et le priait de faire
+agréer au Roi la peine et le refus de sa femme[338]. Ce fut peut-être la
+seule protestation de la Cour. L'empressement à servir et la soif de se
+compromettre ne laissaient point longtemps vide la place refusée par
+madame de Luynes.
+
+Le lundi 12 novembre, le Roi partait pour Choisi avec mademoiselle de la
+Roche-sur-Yon, madame de la Tournelle, madame de Flavacourt, madame de
+Chevreuse, le duc de Villeroy, le prince de Soubise. Madame de la
+Tournelle était aux côtés de Louis XV dans la gondole royale. Madame
+d'Antin et madame de Ruffec, qui avait remplacé la duchesse de Luynes,
+étaient arrivées avant le Roi. Les hommes du voyage étaient, outre le
+duc de Villeroy et le prince de Soubise, le maréchal de Duras, monsieur
+de Bouillon, monsieur le duc de Villars, monsieur de Meuse, le prince de
+Tingry, monsieur d'Anville, monsieur du Bordage, les ducs de Luynes et
+d'Estissac, monsieur de Guerchy, un ami particulier de madame de la
+Tournelle[339].
+
+Le voyage était assez maussade. Peut-être madame de la Tournelle se
+trouvait dans une de ces dispositions d'esprit, où les irritations de la
+veille reviennent ou s'aigrissent. Était-elle inquiète des lettres du
+Roi à madame de Mailly? Était-elle blessée du refus de madame de Luynes?
+Était-elle ulcérée des froideurs méprisantes de la Reine? ou bien
+entrait-il dans ses plans de feindre la mauvaise humeur pour avoir plus
+à elle l'attention du Roi?
+
+En attendant le souper, le Roi faisait une partie de quadrille avec
+messieurs du Bordage et de Soubise et mademoiselle de la Roche-sur-Yon.
+Madame de la Tournelle avait refusé de se mêler à la partie, trouvant
+que les cartes lui avaient été présentées trop froidement[340]. Le reste
+des dames jouait à cavagnole.
+
+Lorsque le Roi passait pour souper, mademoiselle de la Roche-sur-Yon
+prenait place à sa gauche pendant que toutes les dames attendaient en
+face du Roi. Louis XV appelait à sa droite madame d'Antin et mettait
+sous son regard, au retour de la table, madame de la Tournelle entre
+messieurs de Bouillon et de Soubise. Le souper fut sérieux, presque
+silencieux; madame de la Tournelle évitant le regard du Roi, qui la
+cherchait des yeux avec complaisance, ne parla pour ainsi dire pas.
+
+Après le souper, la partie de quadrille et le cavagnole recommençaient,
+pendant que madame de la Tournelle, appelant madame de Chevreuse[341],
+avait avec elle dans un coin du salon une longue conversation debout,
+chuchotée à voix basse. Or voici le sujet de la conversation. Au-dessus
+de la chambre du Roi, située au rez-de-chaussée, il y avait la chambre
+de madame de Mailly, la fameuse _chambre bleue_ communiquant avec les
+appartements du Roi par un escalier intérieur. Madame de la Tournelle
+avait été placée dans la chambre de Mademoiselle, la chambre la plus
+rapprochée de la chambre bleue, tandis que madame de Chevreuse avait été
+logée, comme la plus jeune, dans une chambre d'en haut. Madame de la
+Tournelle disait à madame de Chevreuse qu'on l'avait mise dans une trop
+grande chambre, qu'elle ne pouvait pas souffrir les grands appartements,
+et qu'elle devrait lui faire le plaisir de troquer avec elle[342].
+Madame de Chevreuse lui faisait observer qu'elle n'osait pas changer
+d'appartement dans la maison du Roi sans savoir la volonté du Roi, sans
+que Sa Majesté lui en parlât. Là-dessus madame de la Tournelle faisait
+signe à Meuse de venir la trouver, et, quoique Meuse assurât que le Roi
+trouverait bon le changement, madame de Chevreuse persistait à dire que,
+quelque envie qu'elle eût de faire plaisir à madame de la Tournelle,
+elle ne pouvait pas y consentir sans savoir les intentions royales[343].
+
+Alors madame de la Tournelle revenait au jeu, et, le Roi couché, jouait
+avec une espèce de plaisir furieux, comme si elle eût voulu passer toute
+la nuit, ne quittant le cavagnole qu'à deux heures du matin au moment où
+tout le monde tombant de fatigue abandonnait la table de jeu.
+
+Madame de la Tournelle se décidait enfin à monter dans sa chambre, s'y
+barricadait, et, feignant de dormir, quoique parfaitement éveillée et
+l'oreille aux écoutes, laissait longtemps le Roi gratter à sa porte--et
+n'ouvrait pas[344].
+
+Ce grattement à la porte, la _petite visite_ refusée, en voici la
+mention,--que ne retrouve-t-on pas dans les autographes?--en un
+indiscret aveu de la femme aimée à Richelieu, en une lettre intime où la
+jeune et machiavélique théoricienne d'amour ne craint pas d'avouer sans
+ambages et sans circonlocutions qu'elle s'est conduite ainsi avec le Roi
+uniquement parce que _cela augmentera l'envie qu'il en a_.
+
+ _À Versailles, ce mardi, à trois heures après minuit._
+
+«_Je ne suis point étonnée, mon cher oncle, de vostre colère, car je m'y
+attendois; je ne la trouve pourtant point trop raisonnable, je ne vois
+pas où est la sotise que j'ay fait en refusant honnestement la petite
+visite. Tout ce qui pourroit m'en faire repentir, c'est que cela
+augmentera l'envie qu'il en a. Voilla tout ce que je craint, la lettre
+que vous m'aves envoyes est très belle, même trop, je ne lescrirez
+pas[345]..., et puis cela auroit l'air d'un grand empressement, ce que
+je ne veus en vérité pas. Tachez de me venir voir, c'est absolument
+nécessaire. Bon soir, je ne vous en dirée pas davantage, car je ne peux
+plus tenir ma plume tant j'ay envie de dormir; je suis pourtant encore
+assé éveillé pour sentir que vous estes fol à lier; ce qu'il y a de
+plaisant, c'est que vous trouvez fort extraordinaire que les autres ne
+le soit pas tout à fait tant. Pour moy je vous avouerez que je men
+remercie et que je men sçay le meilleur gré du monde, je naporte pas
+autant de vivacité que vous dans cette affaire, et je m'en trouve bien.
+
+Tranquilisé vous, cher oncle, tout ira bien, mais non pas comme vous le
+voudriez, j'en suis très fachés, mais cela m'est impossible. Adieu, cher
+oncle, je merite que vous ayez un peu d'amitiés pour moi, vu ma façon de
+penser pour vous.
+
+Sur toute chose n'ayes pas l'air de rien savoir, car il me recommande un
+secret inviolable_[346].»
+
+Madame de la Tournelle savait tout ce qu'elle gagnait à se refuser ainsi
+à celui qui, la voyant à tous les instants de la journée, lui écrivait
+deux ou trois lettres par jour[347]. Elle exaspérait en les impatientant
+les sens de ce Roi maigrissant, dévoré et bientôt malade de passion.
+Elle le tenait lié et enchaîné avec ce lendemain qu'elle approchait et
+retirait sans cesse de lui, et elle faisait, de ce Louis XV inassouvi et
+furieux d'ardeurs, l'amant docile et servile qui lui convenait.
+
+ * * * * *
+
+Le Roi revenait à Versailles, le vendredi 16 novembre, de fort méchante
+humeur contre son adorée qu'il passait deux jours sans visiter[348],
+contre son entourage qu'il ne trouvait pas assez enthousiaste et auquel
+il marquait des froideurs, contre son premier ministre qu'il
+rembarrait, contre son peuple qui s'était permis d'afficher sur les murs
+de Choisi un placard insolent[349], enfin contre sa femme, la douce
+Marie Leczinska, à laquelle il ne trouvait pas une soumission assez
+résignée.
+
+La Reine, habituée au service de madame de Mailly[350], à ce service
+caressant et humble des derniers temps et comme sollicitant un pardon,
+n'avait pu s'empêcher d'apporter une pointe d'aigreur dans ses rapports
+avec la fière et hautaine dame du palais qui venait de lui être imposée.
+Malgré les objurgations de madame de Montauban[351] et ses promesses «de
+se bien conduire avec les nouvelles amours du Roi», la Reine se laissait
+parfois aller à mettre dans quelque allusion secrète un peu de la
+vengeance d'une femme légitime. Or, un jour qu'on parlait du mauvais
+état de nos affaires en Allemagne, la Reine s'étant écriée «que ça
+allait être bien pire par la colère du ciel[352]», madame de la
+Tournelle, regardant en face la Reine, lui demandait avec une
+tranquille insolence ce qu'elle voulait dire par là[353]. De ce jour la
+présence de la favorite, selon l'expression même de madame de la
+Tournelle, devenait de l'opium[354] pour la Reine qui faisait semblant
+de dormir aux côtés de sa dame du palais, ne l'engageait plus à veiller,
+ne la retenait plus quand minuit était sonné. Dès lors, la Reine ne se
+laissait plus aller à aucune hostilité contre madame de la Tournelle,
+mais faisait tout haut l'éloge de madame de Mailly, déclarait à tous
+ceux qu'elle voyait qu'elle désirait qu'elle fût bien traitée, entourait
+le Roi dans Versailles d'un courant de sympathie en faveur de
+l'abandonnée, et Louis XV enrageait: un jour il refusait une lettre
+qu'on lui apportait de madame de Mailly et défendait qu'on lui en remît
+d'autres à l'avenir; un autre jour il demandait à la comtesse de
+Toulouse, lui peignant l'état de la malheureuse femme, de ne plus
+l'entretenir de cette matière, et comme elle insistait, il lui disait
+assez brutalement: «Eh! Madame, il y a plus d'un an que cela m'ennuie,
+il me semble que c'est bien assez[355]!»
+
+De plus sérieux ennuis, et de plus grands tracas étaient ceux donnés au
+Roi par le Cardinal. Aussitôt qu'il avait appris le départ de madame de
+Mailly de Versailles, Fleury était accouru pour faire des
+représentations à Louis XV; mais à peine avait-il ouvert la bouche, que
+le Roi, enhardi par la passion, avait interrompu l'homélie en disant à
+l'Éminence que s'il lui avait abandonné le soin de son État il n'avait
+jamais songé à lui donner aucun droit sur sa personne[356]. Louis XV se
+croyait délivré de toute nouvelle représentation, quand le Cardinal,
+usant d'un moyen que les ministres et les maîtresses emploieront tout le
+règne, mettait sous les yeux du Roi une lettre vraie ou supposée
+provenant du décachetage de la poste et qui contenait: «Le Roi n'est
+plus aimé comme auparavant des Parisiens. On désapprouve hautement le
+renvoi de madame de Mailly et le choix d'une troisième soeur pour
+maîtresse. Si le Roi persiste dans sa vie scandaleuse, il se fera
+mépriser. La troisième n'est pas plus estimée que la seconde.»
+
+«Eh bien, je m'en f...»[357], disait le Roi, après l'avoir lue, en la
+rendant au Cardinal abasourdi, et tout aussitôt il s'emportait contre la
+liberté que le public se donnait de parler de ses goûts secrets et
+marquait un ressentiment colère de ce qu'on était si peu réservé à son
+égard.
+
+Le Roi n'était point encore quitte. À quelques jours de là il recevait
+une lettre du Cardinal, où le prêtre, parlant à son ancien élève avec
+autant de force que de liberté, engageait Louis XV à ne pas aller plus
+loin avec madame de la Tournelle, lui représentait le tort que ce
+commerce monstrueux apporterait à sa renommée en France et dans toute
+l'Europe[358], faisait appel à ses sentiments religieux, ébranlait sa
+passion par la menace des châtiments célestes, semait les inquiétudes
+dans sa conscience..., et tels étaient les tiraillements du Roi entre
+tous les sentiments qui l'assaillaient, son trouble, ses incertitudes
+que les courtisans doutaient un instant si Louis XV n'allait pas revenir
+à madame de Mailly et à Dieu[359].
+
+L'amour l'emportait sur la morale. C'est alors que Fleury, désespérant
+de l'avenir du Roi, mais toutefois ne donnant pas sa démission,
+s'embusquait dans une maison sur la route du château de Choisi, lâchait
+son confesseur sur le prince[360], déchaînait la Muse de Maurepas et
+toute cette volée de chansons moqueuses dont les ironies commençaient à
+siffler aux oreilles de madame de la Tournelle.
+
+Héritier de la veine des Ménippées et des Mazarinades, fécond, inventif,
+et aidé de la verve pasquinante d'une société d'amis dont l'esprit était
+à l'image du sien, Maurepas jetait tous les jours une nouvelle satire
+sur la famille et le sang des Nesle[361], fouettant l'opinion de
+couplets vifs et gaillards, faisant du rire et du refrain comme
+l'enfance et comme les jeux déjà forts de la liberté de la presse. Temps
+étrange où, dans notre gai pays, la guerre commençait contre la royauté,
+et le vent de la révolution se levait, dans le portefeuille d'un
+ministre, de petits vers rimés par une Excellence;--de petits vers
+qu'appellera un homme de 93 «les bleuettes de la liberté et les
+avant-coureurs des grands mécontentements». Enhardi par son
+ressentiment, soutenu par la vogue qu'a toujours rencontrée la chanson
+en France, Maurepas égratignait la favorite, avertissait le Roi par
+mille ironies légères, volantes, bourdonnantes, qui, des soupers de
+Versailles se répandant dans les soupers de Paris, faisaient donner par
+tous les échos du beau monde un charivari à ces nouvelles amours.
+C'était un petit journal quotidien, cachant ses coups sous l'innocence
+du badinage, insaisissable et désarmant la répression comme un bon mot
+désarme la colère, et faisant des ruines sans qu'on s'en aperçût, et
+montrant aux oisifs, et aux mécontents, et à la curiosité ennemie, et à
+l'utopie, l'homme dans le Roi et l'amoureux dans l'homme; en un mot
+apprenant l'irrespect aux peuples. Mais Maurepas ne voyait pas si loin,
+il jouissait du succès présent, il jouissait des amertumes de madame de
+la Tournelle[362]. Et il ne tarissait pas, et il improvisait _calotines_
+sur _calotines_, s'inquiétant assez peu d'être soupçonné[363], et
+faisant grand fond sur l'habitude que le Roi avait de lui, de son
+travail si facile, si léger, si superficiel: une aimable leçon qui ne
+demandait à l'élève ni sacrifice de temps, ni effort de réflexion.
+
+ * * * * *
+
+Un second voyage avait lieu à Choisi le 21 novembre. C'étaient les mêmes
+hommes et les mêmes femmes, sauf la duchesse de Ruffec, que madame de la
+Tournelle faisait écarter sous le prétexte que cette dame avait des
+attentions pour le Roi, «qui paraissaient en vouloir à son coeur[364]».
+
+La favorite avait, pendant ce séjour à Choisi, une attitude nouvelle;
+elle n'était point préoccupée, concentrée, peu parlante comme au premier
+voyage; elle jouait la gaieté, l'entrain avec un air de défi tout à
+fait singulier, et on l'entendait, le rire aux lèvres, le coeur peut-être
+saignant[365], chantonner, par bravade, dans le cercle de quelques amis
+rangés autour d'elle[366]:
+
+ Grand Roi que vous avez d'esprit,
+ D'avoir renvoyé la Mailly!
+ Quelle haridelle aviez-vous là!
+ Alléluia.
+
+ Vous serez cent fois mieux monté
+ Sur la Tournelle que vous prenez.
+ Tout le monde vous le dira.
+ Alléluia.
+
+ Si la canaille ose crier
+ De voir trois soeurs se relayer,
+ Au grand Tencin envoyez-la.
+ Alléluia.
+
+ Le Saint-Père lui a fait don
+ D'indulgences à discrétion
+ Pour effacer ce péché-là.
+ Alléluia.
+
+ Dites tous les jours à Choisy
+ Avant que de vous mettre au lit
+ À Vintimille un _libera_.
+ Alléluia[367].
+
+Dans ce voyage madame de la Tournelle avait pris possession de la
+chambre bleue[368]. Cependant, malgré la pression de Richelieu arrivé de
+Flandre le 16 novembre, et qui ne quittait pas madame de la Tournelle
+depuis son arrivée[369], en dépit de l'air de satisfaction et de
+tranquillité répandu sur le visage du Roi, contrairement aux _on dit_
+que se murmuraient tout bas à l'oreille les courtisans sur la défaite de
+la favorite, il semble que l'affaire n'ait point abouti pendant ce
+voyage. Un vulgaire mal de dent dont souffrit Louis XV tout le temps à
+Choisi, une défaillance à la suite d'une incomplète extraction de la
+dent malade, furent-ils la cause d'un retard et d'une remise?
+
+Il n'y avait point de voyage à Choisi à la fin de novembre, madame de la
+Tournelle faisant sa semaine chez la Reine.
+
+ * * * * *
+
+Un troisième voyage s'effectuait le 9 décembre, un voyage des plus
+brillants, où on comptait vingt hommes et six dames, et où la Duchesse,
+qui avait consenti à se rendre aux instances de Louis XV, oubliant ses
+soixante-dix ans, au son de sa vieille voix chantant des rondeaux du
+feu Roi et de la Régence, mettait en branle et en danse tout le monde.
+
+Une tabatière que le Roi, après être monté en voiture, avait tirée de sa
+poche et renfoncée tout aussitôt, cette tabatière, le lendemain matin,
+madame de la Tournelle la tirait de dessous le chevet de son lit, et la
+montrait à M. de Meuse[370].
+
+L'oeuvre de Richelieu était accomplie, le duc tout d'un coup devenu le
+favori, l'homme à la mode de la cour particulière du Roi, montait à
+Choisi même le lendemain à neuf heures du soir dans sa chaise de poste
+pour aller tenir les États du Languedoc. Toute la société du petit
+château rangée autour de la _dormeuse_, le duc, après avoir fait
+bassiner son lit, entrait dans sa voiture où il y avait une vraie
+chambre à coucher et une petite cuisine propre à tenir chaudes trois
+entrées. Et en présence de tout ce monde, au milieu duquel madame de la
+Tournelle paraissait fort chagrine, il se couchait, disant qu'on le
+réveillât à Lyon[371].
+
+Le 19 décembre, madame de la Tournelle dont la présence, quoique
+annoncée d'avance, était une surprise, se montrait impudemment à
+l'opéra, empressée d'afficher à Paris l'attachement de Louis XV;
+désireuse de faire ratifier le goût du Roi par le goût du public[372].
+
+Avec cette liaison, une existence nouvelle commença pour le Roi. Délivré
+du préceptorat du Cardinal, de la réserve qu'il imposait à ses goûts, à
+ses plaisirs, et ne gardant de ses conseils qu'une pente à l'économie,
+il se précipita dans toutes les jouissances de l'amour satisfait, dans
+toutes les licences et les paresses des passions vives et des
+sensualités molles. Ce fut la furieuse échappade et la folle vie de
+garçon d'un jeune homme élevé par un prêtre, qui rompt, à l'époque de la
+maturité des appétits et de la plénitude des sens, les entraves de sa
+jeunesse. Indifférent à la France, à ses succès, à ses revers, abrégeant
+les conseils, il se plongea et s'oublia dans le vin et la bonne chère.
+Ni Prague, ni la Bavière, ni l'armée n'avaient place dans sa tête,
+pleine du vide des lendemains d'excès, où la pensée allait d'une truite
+du lac de Genève envoyée par Richelieu, à l'anecdote graveleuse toute
+chaude.
+
+ * * * * *
+
+À la fin de décembre, madame de la Tournelle était installée à
+Versailles dans son appartement de favorite[373]. Et là, elle s'amusait
+à écrire, sous les yeux de Louis XV, la chronique des petits
+appartements qui allait porter à Richelieu, lorsqu'il était absent, les
+petites et les grandes nouvelles de la cour, la plaisanterie du jour, et
+l'assurance de l'amitié de la maîtresse de son Roi:
+
+ _À Versailles, ce 28 décembre._
+
+«_Bonjour, cher oncle; en vérité je suis bien aise que vous vous portiez
+bien: pour que ma joye fut complette, il faudroit que vous fussiez icy,
+car réellement je m'ennuye beaucoup de ne vous pas voir. Il me paroît
+que vous este curieux, car vous me faite bien des questions. Je croit
+que pour vous plaire ce que je pourrai faire de mieux est d'y repondre:
+je me trouve très-bien dans mon appartement nouveau et j'y passe de
+très-jolies journées; sçavoir comment l'on m'y trouve, ce n'est pas à
+moy à vous dire cela; j'en feré la question de votre part, nous verrons
+ce qu'on vous y repondra. J'ai mangé de votre truite[374], dans mon
+voisinage on l'a trouvée très-bonne et l'on a bue à votre santé. Je ne
+sçai point encore quand mon futur beau-frère arrivera, mais je voudrois
+déjà que tout cela fût fini; le beau-père a donné à la Moncavrel[375]
+son St-Esprit de diamant et la belle-mère une belle boete: ils font les
+choses au mieux comme vous voyes, je ne sçaurois trop me louer de leur
+politesse pour moi et pour ma soeur.
+
+Je ne sais ce que vous voulez dire de ce courrier de M. de Broglio. Ce
+qu'il y a de sur c'est qu'ils vont prendre leurs quartiers d'hyver. J'ai
+lue votre lettre à celuy à qui vous souhaitez tant de bonheur et il vous
+en est très obligé; vous avez du recevoir de ses nouvelles; il y a
+peut-estre un article qui aura pu vous inquiéter par l'amitié que je me
+flatte que vous aves pour votre nièce, mais ce n'est rien; l'on vous
+expliquera mieux l'affaire à votre retour: au reste tout est comme quand
+vous este parti. J'ay toujours oublié de vous complimenter sur votre
+mariage avec mademoiselle Chauvelin. C'est bien mal à vous de ne m'en
+avoir rien dit; on n'a que faire de vouloir vous faire des tracasseries
+avec moy, il me semble que vous vous en faite bien tout seul. Il faut
+pourtant que je rende une justice, c'est que l'on a pas encore essayé.
+Je crois que c'est que l'on en sent l'inutilité, et ils ont bien raison,
+car quelques choses qu'il arrive vous pouves compter, cher oncle, sur ma
+tendre et sincère amitié. Je voudrois pouvoir vous en donner des
+preuves, ce seroit assurément de bien bon coeur.
+
+Madame de Chevreuse est toujours très-mal[376] et Fargy est mort[377].
+Le Roy est enrhumé, mais cela va bien; la Reine maigrit tous les jours,
+incessamment elle sera etique. Voilà toutes les belles nouvelles de la
+cour, car sans doute que vous savez que la poule[378] a pondu; madame de
+Nivernois est accouchée d'une fille[379]._»
+
+ * * * * *
+
+Quelquefois c'était le Maître qui prenait lui-même la plume, et mandait
+à son favori ce que faisait le Roi, ce que devenait la _Princesse_,
+entremêlant les nouvelles d'ironies ou de réflexions d'un détachement
+singulier sur les généraux de ses armées. «... Je suis
+fasché,--écrivait-il,--que votre général soit malade de corps et
+d'esprit; à l'égard du corps, tout s'use, vous le sentés moins qu'un
+autre, mais cela n'en est pas moins vray.» Puis il repassait la lettre à
+madame de la Tournelle qui écrivait sur la même feuille:
+
+«_Je nay pas le temps de vous écrire plus au long, cher oncle, parce que
+le courier va partir, vos nouvelles sont diabolique et elles mon mis du
+noir dans l'esprit toute la journée, et je ne sçai comment sera la nuit.
+Je ne vous répondresz pas à tous les articles de votre lettre parce que
+ce n'est pas à moy; si le Roy vouloit, il s'en acquitteroit mieux que
+moy, vous feroit plus de plaisir et à moy aussi. Bonsoir._»
+
+Et sur le peu de papier qui restait, le Roi écrivait ce badinage qui
+tourne si court, et comme une fin de chapitre du _Sopha_[380]:
+
+«Puisque cela feroit plaisir à la princesse, je vous dires donc que je
+vous donne le bonsoir et que... adieu[381].»
+
+
+
+
+XII
+
+Mort du cardinal Fleury.--L'ambition sans vivacité de la
+favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de la
+Tournelle.--Disgrâce momentanée du duc.--Le pot au feu des deux soeurs
+dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affecté de madame de la
+Tournelle sur les affaires d'État.--Elle abandonne Belle-Isle et
+Chauvelin.--La nouvelle société formée autour de la favorite.--La
+_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des Mauvaises-Paroles._--Croquis de la
+_Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse réjouie_.--Les physionomies
+des ministres.--Crédit de madame de Lauraguais.--Émulation amoureuse
+entre les deux soeurs.--La beauté de madame de la Tournelle.--Son
+portrait sous l'allégorie de la _Force_.--Les bains de la
+favorite.--Voyage de la Cour à Fontainebleau en septembre.--Commencement
+de la maison montée de madame de la Tournelle.--Le cercle restreint des
+soupeurs et des soupeuses.--La jalousie de madame de Maurepas empêchant
+pendant neuf mois madame de la Tournelle d'être élevée au rang de
+duchesse.--Lettre de madame de la Tournelle sur son duché.--Sa
+nomination et sa présentation le 22 octobre 1743.--Lettres patentes de
+l'érection du duché de Châteauroux en faveur de madame de la Tournelle.
+
+
+L'année 1743[382] commençait, et dans le premier mois de l'année mourait
+le vieux Cardinal[383], débarrassant le jeune Roi de toute contrainte
+dans ses amours.
+
+Cette mort cependant, dans le premier moment, ne changeait rien à la
+position de la favorite, et la superbe prédiction de Richelieu
+«annonçant que bientôt celui qui pénétrerait dans l'antichambre de
+madame de la Tournelle aurait plus de considération que celui qui était
+tout à l'heure en tête-à-tête avec madame de Mailly[384]» ne se
+réalisait pas encore.
+
+ * * * * *
+
+Au fond, madame de la Tournelle n'a pas l'ambition pressée, active,
+impatiente. Elle désire être duchesse, toutefois sans vivacité, avec la
+paresse de ses membres si peu remueurs, avec l'indolence de ce corps
+toujours couché sur une chaise longue et qu'on ne peut décider à prendre
+l'air dehors que sur les huit ou neuf heures du soir[385], mais aussi
+avec la persistance continue des natures molles et une tranquille
+confiance dans la complicité des choses et des évènements. Ce n'est pas
+l'ambitieuse par vocation à la façon de sa soeur Vintimille, et malgré
+l'énergie de ses partis-pris et la violence de ses résolutions, la
+favorite, dans les premiers temps de sa faveur, apparaît bien plus comme
+une femme qui s'est laissé séduire par la grandeur de la position qu'on
+lui a offerte. Il semble aussi que, par moments, cette jeune femme qui
+ne se sent aucun goût pour le Roi, chez laquelle un ancien amour
+rentrait parfois, trouve payer trop cher l'objet de ses ambitions, et,
+ainsi qu'elle le dit, ne regarde pas absolument comme _sa félicité_
+d'être aimée du Maître[386].
+
+ * * * * *
+
+Le Roi aimait, mais l'amant de madame de Mailly avait été accoutumé à si
+peu rétribuer l'amour, qu'au moment de tenir ses promesses, il était un
+peu effrayé de l'énormité des demandes, et avait besoin de temps pour
+prendre l'habitude des générosités royales. Il arrivait encore que, dans
+ce temps, Louis XV était mis en défiance contre l'entourage de la
+favorite. Maurepas, que la mort du Cardinal laissait chancelant, que le
+duc de Richelieu travaillait à renverser, dont le Roi lui-même semblait
+annoncer le renvoi en ce rondeau moqueur pour son ministre[387] qu'il
+dansait et chantait à la Muette, pendant l'agonie de l'Éminence,
+Maurepas avait le bonheur d'intercepter une lettre de cette
+correspondance adressée chaque jour par le duc de Richelieu, et où il
+minutait à la favorite son plan de conduite, heure par heure[388]. Dans
+cette lettre, Richelieu posait, comme une des conditions du maintien de
+madame de la Tournelle, le renvoi de la plus grande partie des gens
+attachés à Sa Majesté. De là, la rentrée en faveur de Maurepas et une
+froideur marquée du souverain pour Richelieu qui n'était pas rappelé à
+la cour sitôt qu'il l'avait espéré. Puis, cette espèce de disgrâce
+transpirant, il se faisait à la cour, qui n'aimait pas le duc et sa
+parole dénigrante, un travail pour rendre à d'Ayen le coeur et l'oreille
+du Roi. Un moment, le refroidissement du Maître pour l'ami de madame de
+la Tournelle n'était un mystère pour personne; on savait que Richelieu
+avait témoigné un dépit presque colère de n'avoir point été de la
+dernière promotion des lieutenants-généraux. Et lorsqu'au mois d'avril
+Richelieu arrivait du Languedoc, le duc s'attendait en vain à voir le
+Roi lui donner le gouvernement de Montpellier qu'il sollicitait depuis
+longtemps.
+
+On apprenait même, quelques jours après, que Richelieu proposant au Roi
+de lui faire reprendre une lieutenance en Languedoc d'un revenu de
+18,000 livres contre Montpellier qui rapportait 22,000 livres,--une
+augmentation de 4,000 livres de revenus, c'était une bien petite grâce à
+obtenir,--Louis XV n'avait pas donné de réponse à Richelieu, et le
+gouvernement de Montpellier n'était point accordé[389]. Madame de la
+Tournelle se trouvait enveloppée dans le complot ourdi par Maurepas
+contre son conseil; elle sentait le Roi en garde contre elle, et, avec
+la perception que développe l'existence des cours, elle remarquait la
+contrainte de ceux qui s'approchaient d'elle, et la fière personne, sans
+faire un pas, sans tenter une démarche pour ramener le Roi, attendait
+dans sa belle et calme impassibilité!
+
+ * * * * *
+
+Devant cette résistance du Roi à ne pas lui accorder ce qu'elle
+demandait, la favorite ne se fâchait, ni ne s'emportait, ni ne
+s'indignait, ne boudait même pas; elle se contentait seulement, avec un
+doux entêtement et une volonté poliment indomptable, à se refuser à
+aller dîner dans les cabinets, à ne pas permettre que le Roi fît
+apporter son souper dans son appartement, élevant presque des
+difficultés pour autoriser sa Majesté à faire monter chez elle, les
+jours où de Meuse avait la goutte, sa collation, une tasse de lait[390].
+
+C'était sa manière de déclarer à Louis XV qu'elle ne le recevrait que
+lorsqu'il l'aurait mise en état de le recevoir, comme il convient à une
+maîtresse de roi; il y avait encore dans ce procédé une façon à la fois
+discrète et spirituelle de faire honte au petit-fils de Louis XIV, de
+sa parcimonie, des habitudes bourgeoises et rétrécies que lui avait
+données le Cardinal, de l'économie présente de ses amours. Et la cour
+assista pendant quelques mois à un curieux spectacle, le spectacle à
+Versailles de la favorite en pleine faveur, envoyant quérir son souper
+chez le traiteur et faisant faire son potage par sa femme de chambre
+dans un cabinet de garde-robe[391].
+
+ * * * * *
+
+Indépendamment de cette sage et habile expectative, madame de la
+Tournelle basait toute sa conduite sur une profonde connaissance du Roi.
+
+Du premier coup, elle avait découvert sa marotte _de ne pas vouloir être
+pénétré_[392] et n'ignorait pas tout le mal qu'avaient fait à madame de
+Mailly ses maladresses à cet égard, sa vivacité à interroger Louis XV
+sur les affaires de l'État, son obstination à arracher à ce Roi défiant
+et fermé le secret de sa pensée. Madame de la Tournelle afficha donc un
+mutisme affecté, poussa l'abstention en toutes ces choses si loin, que
+cet éloignement de la politique avait au premier moment charmé et étonné
+le Roi comme la moins ordinaire des qualités d'une maîtresse[393].
+Madame de la Tournelle forçait ainsi le Roi à parler le premier des
+affaires, et se laissait consulter, et se faisait prier pour écouter et
+donner son avis[394], tout en ayant l'air d'être seulement à la grave
+question de savoir quand le Roi voudrait bien lui accorder une voiture,
+et si elle attellerait à six chevaux: ce qui ramenait le Roi sans
+défiance à faire un calcul par lequel il cherchait à lui prouver que la
+dépense de six chevaux était trop considérable et qu'elle devrait se
+contenter de quatre[395].
+
+Madame de la Tournelle avait encore l'art de deviner les répulsions et
+les sympathies du Roi pour les individus, et l'esprit de baser sa
+politique sur les sentiments personnels, si puissants, si vifs, si
+persévérants chez Louis XV. Elle soutenait Orry, le contrôleur général,
+le ministre de l'Argent. Elle soutenait d'Argenson qui, répandu dans le
+monde et les salons, lui en apportait l'appui, et contre-balançait
+Maurepas sur le terrain même de ses influences et de sa puissance. Elle
+soutenait les Noailles, malgré leurs étroites liaisons avec sa soeur de
+Mailly, malgré les accointances et les amitiés de la famille avec
+Maurepas, parce qu'elle savait les de Noailles établis dans l'habitude
+et l'amitié du Roi depuis son enfance, et que ses ambitions ne prenaient
+nulle alarme de la personnalité du maréchal de Noailles.
+
+Desservi dans l'esprit du Roi par le Cardinal, il n'avait guère été
+employé par Louis XV, dans ces dernières années, que pour un travail que
+le Roi lui avait fait faire à Saint-Léger sur les affaires de la
+succession de madame de Vintimille; mais, le Cardinal mort, et M. de
+Belle-Isle retiré pour ainsi dire dans sa terre de Bissy, et surtout
+après la remise à Louis XV d'une lettre écrite par Louis XIV peu de
+jours avant sa mort et confiée à madame de Maintenon pour être remise à
+son petit-fils quand il commencerait à gouverner lui-même, le maréchal
+de Noailles devenait non pas seulement un ministre d'État, mais le
+personnage important du moment et le maître de la situation.
+
+Mais les hommes que mesdames de Mailly et de Vintimille avaient
+protégés, en dépit des secrètes préventions du Roi, espérant abriter la
+fortune et la durée de leurs amours à l'ombre de leur gloire, de leur
+génie, de leurs grands rêves, de leurs plans heureux; ces hommes étaient
+abandonnés par madame de la Tournelle pour des hommes moins brillants,
+mais agréables au Roi. C'est ainsi qu'elle abandonnait Belle-Isle, ce
+grand homme à projets, nourri de fièvre, et dont la fièvre inquiétait et
+troublait la paresse du Roi, ainsi qu'elle abandonnait Chauvelin dont le
+grand tort était d'avoir le parti des hommes sérieux de la cour, ce qui
+effrayait le Roi[396].
+
+ * * * * *
+
+Au mois d'avril, une société, qui n'était plus celle de madame de
+Mailly, se formait dans les cabinets autour de madame de la Tournelle.
+Les amis particuliers de l'ancienne favorite avaient été éloignés. M. de
+Luxembourg n'était plus appelé, et rencontrait même de certaines
+difficultés pour être employé à l'armée cette année[397]. Le ménage
+Boufflers, enveloppé dans la prévention qui régnait contre Belle-Isle,
+invité aux soupers une fois par hasard, était parti pour aller dans ses
+terres. De Meuse, le dîneur ordinaire du Roi, qui ne se sentait pas
+aimé au fond par la favorite[398], le duc de Villeroy, le duc d'Ayen, le
+comte de Noailles, Coigny qui étaient aussi bien les amis du Roi que
+ceux de madame de Mailly, avaient trouvé grâce; mais ces commensaux
+n'avaient plus l'oreille du Maître comme autrefois. La nouvelle cour des
+cabinets, comme l'appelait le duc de Luynes, était composée du duc de
+Richelieu, l'homme en faveur et l'amuseur en titre, de MM. de Guerchy et
+de Fitz-James, deux anciens amis de madame de la Tournelle, du marquis
+de Gontaut, du duc d'Aumont, très-intimement liés avec les deux soeurs.
+De toutes les femmes des petits cabinets, la seule madame d'Antin,
+quoique de l'intimité de madame de Mailly, avait été assez heureuse pour
+se maintenir dans les soupers et les voyages[399].
+
+Les femmes que voyait alors presque uniquement le Roi, et dont il était
+entouré à toutes les heures, étaient: _la Princesse_, _la Poule_, _la
+Rue des Mauvaises paroles_: les petits noms d'amitié sous lesquels,
+dans l'intimité royale, s'appelaient madame de la Tournelle, madame de
+Flavacourt, madame de Lauraguais.
+
+Madame de Flavacourt avait le charme des airs effarouchés, le comique
+d'effarements charmants devant les admirations trop indiscrètes, les
+compliments trop ardents; toute sa personne, à de certains moments,
+s'érupait comme se hérissent les plumes d'une poule[400]. Toutefois
+madame de Flavacourt ne jouait là qu'un rôle de jolie femme, de créature
+à la pudeur gentiment maniérée, un rôle discret, effacé, avec de petits
+cris drôles de temps en temps; quoique très bien avec les deux soeurs,
+_la Poule_ n'était pas admise aux confidences[401].
+
+Mais, et surtout en ce temps de diplomatie féminine, où la favorite qui
+n'avait qu'une médiocre confiance dans les victoires de son esprit, qui
+se sentait d'ailleurs portée à la raillerie par le sang de sa famille et
+à laquelle on avait fait la leçon sur le danger de parler, gardait un
+silence de commande, le premier rôle appartenait à madame de
+Lauraguais[402]. Elle était, à l'heure présente, le boute-en-train, la
+tueuse de l'ennui des cours, la dérideuse du front du Roi, cette
+Lauraguais, cette grasse, cette courte, cette laide commère, craquant de
+graisse, allumée d'une joie de peuple, toujours en gaieté, toujours
+prête à rire de tout le monde et que de Meuse avait baptisée: _la grosse
+réjouie_. Chez cette femme, qui apparaît au milieu de Versailles comme
+une duchesse taillée sur le patron de madame Dutour, la marchande de
+toile du roman de Marivaux, il y avait un forte et gaillarde santé, un
+gaudissement intérieur, débondant, sans une méchanceté bien noire, en
+ironies, en moqueries, en gaillardises, en lardons, en paroles
+agressives, qui faisait un jour dire au Roi, passant en voiture avec les
+deux soeurs, rue des Mauvaises-Paroles: «Ce n'est pas ici une rue qui
+convient à la _Princesse_, mais elle pourrait bien convenir à madame de
+Lauraguais[403].» Se souciant fort peu des gens qui n'étaient pas ses
+amis intimes, s'embarrassant encore moins des choses et des événements,
+très-peu allante et venante, et restant comme sa soeur, toute la journée,
+enfermée chez elle dans une paresseuse immobilité et une espèce
+d'horreur du mouvement, incapable de retenir et de renfermer en elle
+cette humeur railleuse, dont l'éruption était comme l'exutoire d'une
+activité qui ne se dépensait pas, nullement maîtresse de sa parole, elle
+passait le jour et une partie de la nuit à turlupiner la création
+entière.
+
+«Beaucoup de paresse, un bon fauteuil, et se réjouir aux dépens de ses
+pareils,» c'est le portrait qu'en trace le duc de Luynes dans une phrase
+mal construite, mais qui peint la femme au vif[404].
+
+Sous l'influence de madame de Lauraguais, les soupers prenaient un
+caractère qu'ils n'avaient point eu sous madame de Mailly; une verve
+mordante se mettait à les animer, à les égayer, à les marquer au coin
+d'une originalité presque de soupers de lettrés et d'artistes. Les
+rapports de police parlaient beaucoup au mois d'avril d'un souper, où
+les physionomies des gens de la cour et des ministres avaient été
+l'objet des comparaisons les plus piquantes, et où madame de Lauraguais
+avait brillé entre tous et toutes. La grosse duchesse, avec le sens
+caricatural qui est au fond de tout satirique, avait poliment trouvé que
+d'Argenson ressemblait à _un veau qui tette_, M. de Saint-Florentin à
+_un cochon de lait_, le contrôleur-général à _un hérisson_, M. de
+Maurepas à _un chat qui file_, M. le cardinal de Tencin à _une
+autruche_[405], M. Amelot à _un barbet_, M. le cardinal de Rohan à _une
+poule qui couve_, M. le duc de Gesvres à _une chèvre_, etc.
+
+Et le bruit courait bientôt que madame de Lauraguais jouissait d'une
+faveur égale à celle de sa soeur[406]. Même on disait que le crédit de la
+première diminuait, tandis que celui de la seconde augmentait, et
+qu'elle faisait maintenant partie d'un conseil secret des
+arrière-cabinets dont était écarté le duc de Richelieu. On allait plus
+loin encore, on répétait que madame de la Tournelle s'était aperçue de
+l'amour du Roi pour madame de Lauraguais, de privautés même qui ne
+laissaient aucun doute sur une liaison intime, et l'on ajoutait que la
+favorite avait pris le parti de ne faire aucun reproche, moyennant quoi
+elle gardait son crédit, pendant que sa soeur faisait tout pour ne pas
+lui laisser apercevoir les préférences dont Sa Majesté l'honorait dans
+toutes les occasions[407].
+
+ * * * * *
+
+Cette rivalité, cette émulation amoureuse entre les deux soeurs
+amenait-elle ce qu'elle amène quelquefois entre deux femmes qui se
+disputent un homme? Donnait-elle de l'amour à celle qui n'aimait point
+encore? ce qu'il y a de certain, c'est qu'au mois de juin, les
+courtisans remarquaient que madame de la Tournelle commençait à prendre
+du goût pour le Roi, et quelque temps après on entendait la femme aimée
+dire de sa propre bouche «que présentement elle aimait le Roi»[408].
+
+Alors ce fut une occupation et une prise de possession du Roi par la
+tyrannie de la coquetterie sans coeur et du caprice sans pitié. Madame de
+la Tournelle ne ménagea à Louis XV nul des tourments et des
+aiguillonnements avec lesquels les liaisons vénales tiennent l'amour en
+haleine. Tantôt c'étaient des froideurs qui faisaient craindre au Roi
+d'être quitté, tantôt des exigences de femme impérieuses et entêtées
+comme des volontés d'enfants, puis des colères, puis des jalousies, une
+succession d'indifférences et d'éclats, d'emportements et de bouderies
+qui ne laissaient point de trêve au Roi et le tourmentaient sans cesse.
+Madame de la Tournelle mettait ses refus dans la possession même et
+laissait encore son royal amant gratter à la porte. Elle irritait enfin
+par toutes les taquineries et les variations d'humeur cet amour qu'elle
+gardait de la satiété, en le maintenant dans l'inquiétude; et elle
+s'emparait chaque jour davantage de ce roi inoccupé, égayant ou
+assombrissant à toute heure le ciel de ses pensées, et le tenant auprès
+d'elle sous le coup et le charme de son inconstance et de sa mobilité.
+
+Madame de la Tournelle faisait aussi appel à toutes les séductions de sa
+beauté que les grâces lourdes et vulgaires, la grosse santé des charmes
+de madame de Lauraguais faisaient si bien valoir, et qu'elle savait
+encore, comme madame de Mailly, relever et ennoblir par de grandes
+parures[409], des pans de draperies flottantes, qui lui donnaient une
+jeune majesté olympienne et semblaient l'asseoir sur des nuées.
+
+Une peau de tigre attachée à l'épaule, une cuirasse enfermant sa gorge
+délicate et drue, il faut voir, dans le serein rayonnement de son front,
+dans l'élancement vivace de son corps, la jeune immortelle en cette
+allégorie nerveuse de la force sous laquelle Nattier la divinise[410].
+
+Il fallait voir la jeune femme avec son teint à la blancheur
+éblouissante, sa marche molle, ses gestes spirituels, le regard
+enchanteur de ses grands yeux bleus, son sourire d'enfant, sa
+physionomie tout à la fois mutine, passionnée et sentimentale, ses
+lèvres humides, son sein haletant, battant, toujours agité du flux et du
+reflux de la vie[411].
+
+Et cette beauté de madame de la Tournelle se montrait accompagnée d'un
+doux enjouement, d'un art de ravir tout naturel et sans effort, d'une
+légère ironie du bout des lèvres,--et, contraste charmant,--«d'un
+esprit qui paraissait venir de son coeur quand on parlait de choses
+tendres ou sensibles»[412].
+
+ * * * * *
+
+Tout le mois d'août, madame de la Tournelle se baignait. Tous les jours
+le Roi venait lui tenir compagnie dans son bain, revenant au bout de
+quelques instants faire la conversation dans la pièce voisine avec ceux
+qui l'avaient accompagné, et de la porte entr'ouverte arrivaient au Roi
+et à son monde les paroles, les petits rires de la baigneuse qu'on ne
+voyait pas, avec le frais bruit d'éclaboussures faites par des gestes de
+femme dans de l'eau. Puis madame de la Tournelle se couchait, et, ainsi
+que la Reine d'un _Conte de fée galant_, dînait dans son lit[413], le
+Roi assis à son chevet, la petite cour rangée debout autour d'elle.
+
+ * * * * *
+
+À la mi-septembre la cour se rendait à Fontainebleau. Pendant que
+mesdames de Lauraguais et de Flavacourt se partageaient le logement du
+Cardinal, madame de la Tournelle s'installait dans l'appartement de M.
+de la Rochefoucauld dont les fenêtres donnaient sur le jardin de Diane.
+Il avait été «accommodé tout au mieux», et une porte de communication
+le rattachait aux petits cabinets du Roi.
+
+À ce voyage la favorite obtenait un commencement de maison: c'était un
+cuisinier, le meilleur qu'on avait pu trouver, c'était un écuyer,
+c'étaient six chevaux de carrosse, c'était une berline en train d'être
+confectionnée[414]. Dès ce mois de septembre les désirs de madame de la
+Tournelle commençaient à être obéis comme des ordres. Aux premiers jours
+de l'arrivée de la cour, pendant la _belle semaine_, la semaine que
+faisait appeler ainsi la présence autour de la Reine de mesdames de la
+Tournelle, de Flavacourt, de Montauban, d'Antin; la favorite s'étant
+plainte que les places de la tribune de la chapelle n'étaient point
+commodes, que les bancs et les appuis n'étaient que des planches sans
+garniture, et que les banquettes pour se mettre à genoux n'étaient
+recouvertes que d'un méchant cuir; en vingt-quatre heures tout se
+trouvait changé: bancs, appuis, banquettes avaient été garnis de
+coussins en peluche cramoisie.
+
+En défiance des empressements nouveaux autour d'elle, et disant qu'elle
+faisait grand cas de ceux qui étaient ses amis avant le renvoi de sa
+soeur, qu'elle estimait beaucoup ceux qui étaient demeurés les fidèles de
+madame de Mailly, mais qu'elle n'avait aucune confiance dans ceux qui
+cherchaient à lui plaire aux dépens de la renvoyée, la favorite vivait
+et faisait vivre le Roi dans un cercle toujours plus restreint d'hommes
+et de femmes. Les hommes soupant dans les cabinets de Fontainebleau
+n'étaient plus guère que MM. d'Anville, d'Estissac, de Villeroy, de
+Meuse. Et encore de Meuse se sentait-il seulement souffert à cause de la
+vieille habitude qu'en avait le Roi, et de l'appui que lui apportait
+Richelieu, qui toutefois lui-même ne pouvait triompher de l'antipathie
+de la favorite pour l'ami dévoué de madame de Mailly.
+
+Aussi le vieux courtisan se préparait-il philosophiquement à la
+retraite, songeant à sa terre de Sorcy en Lorraine, où il avait passé de
+bonnes années autrefois, et dont une ancienne inscription, plusieurs
+fois répétée sur les murs, lui revenait à la mémoire: _Tout va si mal
+que tout ira bien_.
+
+Quant aux femmes, il n'y avait plus que madame d'Antin qui fût tolérée
+aux soupers, et encore quelquefois. Madame de Boufflers, déjà
+très-rarement invitée aux soupers des cabinets de Versailles, avait été
+complètement écartée à la suite d'une altercation avec madame de
+Lauraguais. Mademoiselle de la Roche-sur-Yon soupait une seule fois.
+Pour la malheureuse mademoiselle de Charolais, quoiqu'elle eût acheté
+depuis un an la terre d'Athis pour être à proximité de Choisi, et
+quoique son appartement à Fontainebleau donnât sur le jardin de Diane, à
+deux pas des cabinets du Roi, elle n'était plus de rien du tout, et le
+Roi n'allait pas même lui rendre visite[415].
+
+Dans la longue intimité qu'apportait entre Louis XV et la maîtresse un
+séjour presque tête à tête du matin au soir de plus de deux mois, en ce
+lieu propice de tout temps aux femmes aimées de nos Rois, en ce
+Fontainebleau où plus tard seront accordés les brevets des nombreuses
+faveurs et donations arrachées par madame de Pompadour, les ambitieux
+désirs de madame de la Tournelle cheminaient vers leur réalisation.
+
+Le duché convoité par madame de la Tournelle, sans qu'elle voulût en
+parler à Louis XV, sans qu'elle permît d'en parler ouvertement, mais
+tout en laissant tenir par ses amis «tous les propos qui pouvaient
+conduire à cette grâce[416]», avait rencontré bien des difficultés et
+bien des atermoiements. Le 31 janvier, lors de la présentation de madame
+de Lauraguais, la cour s'attendait à entendre le Roi dire: «Madame la
+duchesse de Châteauroux, asseyez-vous[417].» Il n'en avait été rien, et
+les petites maîtresses de la cour s'étaient donné le plaisir de chanter
+pendant plusieurs mois:
+
+ Viens à Choisi, mon roitelet,
+ .............................
+ Fais-moi gagner le tabouret,
+ Disait la bien-aimée.
+ .............................
+
+En mai, le duché semblait ajourné, et même sur le bruit d'une grossesse
+de madame de la Tournelle, l'on prétendait que la maîtresse ne serait
+faite duchesse qu'après avoir donné des enfants au Roi.
+
+Au fond, le véritable obstacle à l'élévation de madame de la Tournelle,
+c'était la jalousie de la vieille madame de Maurepas qui ne pouvait se
+faire à l'idée de voir la favorite duchesse, qui ne pouvait _digérer_
+que la parente qu'elle s'était accoutumée à regarder du haut de sa
+grandeur chez la duchesse de Mazarin, fût assise à la cour, quand elle,
+elle y resterait debout[418]! Et Maurepas, obéissant à ses ressentiments
+particuliers, en même temps qu'il caressait les petites passions
+mauvaises de sa femme, contrariait sourdement cette érection de duché,
+disant, au mois d'août, que s'il avait voulu être favorable à l'affaire
+de la favorite, elle serait terminée depuis longtemps.
+
+La duchesse était réduite à faire ses affaires elle-même avec le
+concours de Richelieu, et un mois avant, elle écrivait à son confident,
+au sujet de ce duché, qu'elle semble chercher des yeux sur la carte de
+France:
+
+ _À Versailles, ce _17_ juillet _1743.
+
+«_Quand je prends la plume pour vous écrire, cher oncle, j'oublie la
+moitié de ce que j'ay à vous dire: je ne peut pas m'empêcher de vous
+répéter encore que vous m'avez paru d'une humeur de chien dans votre
+dernière lettre et déraisonnable au dernier point à l'égard de mon
+affaire; elle n est pas plus avancée que quand je vous en ay escrit. Le
+Roy a dit au controleur de chercher une terre de vingt mil livres de
+rente, aparemment qu'il ne l'a pas encore trouvé, tout ce que je sçay
+c'est qu'il luy dit il y a quelque temps que la Ferté Imbault estoit a
+vendre, mais ci c'est celle la, je ne veux pas en porter le nom au moins
+que de le partager par la moitié par galanterie pour la vieille duchesse
+de la Ferté. Quant à ce que vous me dites de prendre mon nom, cela ne
+seroit guere possible, premierement, il faudroit une permission de mon
+père et du comte de Mailly, et en second lieu une grande malhonneteté
+pour la famille de mon mari, au lieu qu'en prenant le nom de la terre
+cela est tout simple: l'on m'a dit que le Roy pouvoit la nommer comme il
+voudroit, si celuy quelle porteroit ne me convenoit pas; en ce cas dite
+moy quel est celuy que je demanderois. Je suis bien faché que vous ne
+soyé pas ici car on ne peut pas parler aussi bien de tout cela par
+escrit. À l'égard de Vendome et d'Angouleme il ni faut pas compter, l'on
+prétend que des qu'il y a dix ans qu'un domaine ou terres est réuni à la
+couronne, le Roy n'est plus maitre d'en disposer, ou qu'au moins cela
+donneroit sujet à de grandes discussions, et il ne nous en faut point,
+il faut quelque chose qui aille tout de suite. Ainsi mendé moy ce que
+vous pensé surtout cela, car quand l'humeur ne vous a pas gagné, je vous
+crois de bon conseil et ay confiance en vous[419]._»
+
+À la fin d'octobre, au bout de six semaines de séjour à Fontainebleau,
+le duché était trouvé[420] et accordé et l'on ne s'occupait plus que de
+la rédaction de la grâce que madame de la Tournelle désirait voir
+rappeler les précédents de mesdames de la Vallière et de Fontanges[421].
+
+Le duché donné à madame de la Tournelle était le duché de Châteauroux,
+tirant son nom de Raoul ou Radulphe de Déols qui avait bâti le château
+et la ville sur la rivière de l'Indre au Xe siècle. Cette terre, passée
+depuis aux Condé, avait été attribuée dans le partage des biens de la
+maison au comte de Clermont qui l'avait vendue au Roi pour payer ses
+dettes. Cette terre valait 85,000 livres[422] de rentes, et dans le
+renouvellement des fermes qui venait d'avoir lieu, les fermiers généraux
+qui continuaient à jouir de cette terre, s'étaient engagés à payer les
+85,000 livres par an pendant le courant du bail. Le duché de Châteauroux
+demeurait domaine du Roi, madame de Châteauroux en jouissait par brevet
+pour sa vie seulement[423].
+
+La présentation avait lieu le mardi 22 octobre 1743, après le débotté.
+
+La présentation se faisait avec un certain appareil:
+
+Il y avait huit dames dont cinq assises qui étaient mesdames de
+Lauraguais, de Châteauroux, la maréchale de Duras, les duchesses
+d'Aiguillon et d'Agénois. Les trois femmes debout étaient madame de
+Rubempré, madame de Flavacourt et madame de Maurepas qui enrageait.
+Sortie du cabinet du Roi, la nouvelle duchesse allait prendre son
+tabouret chez la Reine qui lui disait: «Madame, je vous fais compliment
+sur la grâce que le Roi vous a accordée.» Et s'asseyant, Marie Leczinska
+faisait asseoir à sa gauche mesdames de la Tournelle et Lauraguais et à
+sa droite madame de Luynes[424].
+
+Quatre mois après Maurepas était obligé de libeller lui-même l'érection
+du duché de Châteauroux par ces lettres, où il semble avoir mis la
+vengeance de son ironie sérieuse et de son persiflage à froid:
+
+«LOUIS, PAR LA GRÂCE DE DIEU, Roy de France et de Navarre, à tous
+présens et à venir, salut. Le droit de conférer les titres d'honneur et
+dignités étant un des plus sublimes attributs du pouvoir suprême, les
+Rois nos prédécesseurs nous ont laissé divers monuments de l'usage
+qu'ils en ont fait en faveur des personnes dont ils ont voulu illustrer
+les vertus et le mérite par des dons dignes de leur puissance, de terres
+et de seigneuries titrées qui puissent réunir en même temps les honneurs
+et les biens dans celles qu'ils ont voulu décorer. À CES CAUSES,
+considérant que notre très-chère et bien aimée cousine, _Marie-Anne de
+Mailly, veuve du sieur marquis de la Tournelle_, est issue d'une des
+plus grandes et illustres Maisons de Notre Royaume, alliée à la nôtre et
+aux plus anciennes de l'Europe, que ses ancêtres ont rendu depuis
+plusieurs siècles de grands et importants services à notre couronne,
+qu'elle est attachée à la Reine, notre très-chère compagne, comme Dame
+du Palais, et qu'elle joint à tous ces avantages toutes les vertus et
+les plus excellentes qualités de l'esprit et du coeur qui luy ont acquis
+une estime et une considération universelle, nous avons jugé à propos de
+luy donner par notre brevet du vingt et un octobre dernier _le
+Duché-Pairie de Châteauroux et ses appartenances et dépendances, sis en
+Berry_, que nous avons acquis de _notre très-cher et très-amé cousin,
+Louis de Bourbon, comte de Clermont, prince de notre sang_, qui le
+tenoit patrimonialement de la succession du duc de Bourbon son père et
+de ses auteurs, pour en disposer en toute propriété par nous et nos
+successeurs, et nous avons commandé par ledit brevet qu'il fût expédié à
+notre dite cousine toutes lettres sur ce nécessaires en conséquence
+dudit brevet. Elle a pris le titre de duchesse de Châteauroux et jouit
+en notre cour des honneurs attachez à ce titre. Et désirant que le don
+par nous fait à notre dite cousine, duchesse de Châteauroux, ait la
+forme la plus solide, la plus honorable et la plus authentique, nous
+avons par ces présentes signées de notre main, de notre propre
+mouvement, grâce spéciale, certaine science, pleine puissance et
+autorité royale...»[425].
+
+
+
+
+XIII
+
+Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc de
+Rochechouart.--Richelieu nommé premier gentilhomme de la Chambre.--Les
+Parisiens le baptisant: _le Président de la Tournelle_.--Portrait moral
+du duc.--Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieurs
+de ses maîtresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type
+de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du
+monde.--Son activité fiévreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de
+Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle
+mène contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrôleur-général, le
+maréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de
+l'entourage de la favorite.--Ses mépris de Louis XV et son instinct
+d'une grande politique.--Madame de Tencin donne à la duchesse de
+Châteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de ses
+armées.
+
+
+Le succès de l'appareillage entre Louis XV et madame de la Tournelle
+allait bientôt valoir à Richelieu le salaire qui convenait à ses
+services et que méritaient ses complaisances[426]. La place de premier
+gentilhomme de la chambre donnée à la mort du duc de Rochechouart, tué
+à la bataille de Dettingen à son fils, devenait vacante cinq mois après
+par le décès de cet enfant, enlevé à quatre ans par une convulsion. La
+place semblait devoir revenir à monsieur de Saint-Aignan dont le père et
+le frère avaient possédé cette charge. Monsieur de Saint-Aignan avait
+été en outre blessé au service, et ses affaires étaient fort dérangées à
+la suite de quatorze années d'ambassade en Italie et en Espagne. La
+charge était en outre sollicitée par monsieur de Luxembourg que l'on
+disait avoir une promesse écrite du Roi, obtenue du temps de Mailly, et
+par monsieur de Châtillon qui allait se trouver sans charge, l'éducation
+du Dauphin étant presque terminée, et encore par monsieur de la
+Trémoille, très-appuyé par le duc d'Orléans. Au plus fort des
+compétitions, Maurepas, voulant avoir un mot du Roi, ne pouvait
+l'obtenir. Piqué, le ministre demandait à Louis XV quelle devait être sa
+réponse à ceux qui lui demandaient le nom du titulaire. Le Roi lui
+disait sèchement «qu'il n'avait qu'à répondre qu'il n'en savait
+rien»[427]. Maurepas et les courtisans étaient fixés, la place de
+premier gentilhomme de la chambre était donnée à Richelieu: et Louis XV
+et madame de Châteauroux attendaient le retour du courrier expédié à
+Montpellier et qui devait leur apporter l'acceptation du duc[428].
+
+C'est ainsi que celui que les Parisiens appelaient avec une méprisante
+ironie le «_président de la Tournelle_» était mis au premier plan, et
+montait à une place dont la constitution de la monarchie française
+faisait une des plus grandes influences de l'époque[429].
+
+ * * * * *
+
+Le temps est loin où, mêlé et confondu dans le petit monde des
+Marmouzets, en cette bande de jeunes gens mettant du rouge, passant une
+partie de la journée au lit, usant de l'éventail, une miniature de la
+cour des Valois, le modèle de Richelieu et son parangon était le duc de
+Gesvres. Le temps n'est plus même, où la conquête de la femme, son
+immolation à sa vanité, l'_ostentation dans la volupté_ ainsi que
+l'appelle d'Argenson, lui paraissait une gloire suffisante. Aujourd'hui,
+en l'homme de cinquante ans s'est éveillée une ambition active et
+remuante, mais sourde et cachée, qui marche vers un but certain et fixé
+d'avance avec la ceinture lâche de la légèreté et du plaisir. À cette
+ambition Richelieu joint un coeur supérieurement sec, un grand mépris
+pratique des femmes, une conscience impudique, qui, sans honte du métier
+d'entremetteur royal, demande en souriant aux préjugés, si l'on rougit
+de donner au souverain un beau vase, un agréable tableau, un bijou
+précieux, et pourquoi l'on rougirait davantage de lui offrir ce qu'il y
+a de plus aimable au monde, une femme. À ce cynisme absolu, soutenu
+d'ironie sceptique et porté avec un grand air, ajoutez une bravoure
+toute française, un certain tact des fausses démarches, et la véhémence
+et l'affirmation d'une parole subjugante à la façon de son grand oncle
+le Cardinal[430], puis encore toutes les grâces d'état du joueur
+heureux, l'assurance du succès, la confiance insolente, la superstition
+en son étoile, il semble que l'on ait tout Richelieu et que l'on possède
+entièrement le secret de ses prospérités.
+
+Et cependant une chose aida plus encore que tous ces dons la fortune de
+Richelieu: je veux parler de cette force modeste, la puissance
+d'assimilation qui était la qualité supérieure de cet esprit étroit et
+de ce génie misérable. Dans ses nombreuses amours, dans ses liaisons
+avec ce que la cour et Paris possédaient d'intelligences délicates et
+vives, dans le contact et l'épanchement de tant de femmes
+supérieurement douées, de mademoiselle de Valois, de la princesse de
+Charolais, de madame d'Averne, de la princesse de Rohan, des duchesses
+de Villeroy et de Villars, Richelieu s'appropria tout ce que ces coeurs
+raffinés, ces esprits éveillés, ces yeux perçants, ces âmes occupées de
+curiosité, ces nerfs sensibles, sentaient, devinaient, voyaient,
+percevaient pour lui. Il ne puisa pas seulement chez les femmes avec
+lesquelles il vécut et à travers lesquelles il passa, la science des
+riens, la déduction des apparences, la seconde vue des choses
+indifférentes, ce sens d'observation, cet instinct des hommes et des
+situations, qui n'appartiennent qu'à ce sexe armé providentiellement de
+toutes les armes de la faiblesse; mais il tira encore des femmes qui se
+lièrent à lui sa politique, sa diplomatie, ses plans d'intrigue, ses
+audaces, les ressorts de sa faveur et les moyens de son rôle. Ce furent
+des conversations de femmes, des conseils de femmes, des espionnages et
+des comptes-rendus, et encore des indications et des idées de femmes,
+qui réglèrent ses projets, dictèrent ou affermirent ses résolutions,
+inspirèrent ou arrangèrent ses plans de campagne, marquèrent ses
+positions sur la carte de la cour, poussèrent ses manoeuvres et lui
+soufflèrent la victoire. Pour ôter toute illusion sur la valeur et
+l'initiative de la personnalité de Richelieu, il suffit de le considérer
+et de le montrer dans cette intrigue de madame de Châteauroux: il
+s'agite, mais c'est une femme qui le mène; et à le voir allant, venant,
+avançant, reculant, tournant à droite, tournant à gauche, sous la
+dictée de madame de Tencin, il semble le pantin des intrigues de cette
+femme, le premier ministre de l'intrigue.
+
+ * * * * *
+
+Richelieu et madame de Tencin s'étaient rencontrés dans la caverne de
+l'intrigue, chez l'abbé Dubois, alors que l'ex-religieuse[431] échappée
+de Grenoble pour venir donner d'Alembert à Paris, tenait le ménage et le
+salon de l'abbé, et gagnait la faveur du Régent, en apportant à ses
+plaisirs la variété de débauches antiques, la distraction de nouvelles
+lupercales[432].
+
+Il y avait déjà d'audacieux projets dans cette tête pétillante de malice
+et d'esprit si bien ajustée sur un long cou plein de grâce, dans cette
+jeune Tencin qui cherchait à se glisser dans les affaires, à se loger
+quelque part dans l'État avec son frère! Déjà courant les ministres,
+visitant les ambassadeurs, voyant les financiers, sollicitant les
+magistrats, donnant audience aux nouvellistes lui apportant la primeur
+des histoires de la cour et de la ville, présidant une assemblée furtive
+de prélats en permanence chez elle, quand le cardinal de Bissy ou le
+nonce du pape ne pouvait pas les recevoir[433], et ayant fait de sa
+maison une espèce d'académie, elle est la première des femmes politiques
+qui aient compris le pouvoir des gens qui tiennent une plume, qui ait
+caressé et choyé ce parti nouveau: les hommes de lettres[434].
+
+Avant le dîner de madame Geoffrin, il y a le _dîner de la Tencin_, chez
+laquelle l'autre se glisse pour recueillir ce qu'il y a de meilleur et
+de plus illustre dans l'inventaire de la vieille femme.
+
+Madame de Tencin, dit Duclos, avait une qualité que n'a poussée à ce
+point aucune femme de son temps: l'esprit d'avoir l'esprit de la
+personne avec laquelle elle avait affaire. C'était une merveille que la
+simplicité et la bonhomie dont elle enveloppait toute la rouerie de sa
+personne, et longtemps Marmontel rira de sa naïveté, quand il se
+rappellera au sortir des visites passées, ses exclamations: _la bonne
+femme!_
+
+Cette curieuse personnalité du siècle, il fallait l'entendre en sa
+petite maison de Passy, en ce lieu de retraite où sa pensée se
+recueillait pour ourdir une trame, il fallait l'entendre professer
+l'expérience, tenir à ses familiers un cours pratique de la vie du
+monde, faire montre de «cet épais bon sens» dont la frêle créature
+semble avoir l'orgueil plus que de toute autre chose: «Faites-vous,
+disait-elle, à un homme de lettres dont elle avait entrepris
+l'éducation, des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on
+fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop
+dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels pour
+ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce
+que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui
+vous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y
+rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous servir. Mais de celle
+que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre
+chose que l'ami, car, entre amants, dès qu'il survient des nuages, des
+brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle
+assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus,
+entendez-vous?[435]»
+
+Madame de Tencin ambitionnait encore la réputation d'être une amie toute
+dévouée ou une ennemie déclarée.
+
+ * * * * *
+
+Entre cette femme qui, malgré tout, en dépit même de l'indulgence du
+temps, ne pouvait échapper à la déconsidération[436], et Richelieu qui,
+malgré le relief de ses amours, avait grand'peine à se faire accepter
+de la grande société, Richelieu, qui avait eu besoin de tuer en duel le
+prince de Lixen pour ne plus entendre bourdonner à ses oreilles le nom
+de Vignerot[437], entre ces deux ambitions qui pressentaient de si
+grands obstacles, une liaison ne pouvait être qu'une ligue, la mise en
+commun de l'esprit d'entreprise de la femme et de la réputation à la
+mode de l'homme.
+
+Madame de Tencin pensa que Richelieu était le seul homme qui pût mettre
+son frère au ministère, et peut-être, Fleury mourant, lui procurer sa
+succession. Elle s'attacha complètement à lui, surveillant les études
+de son fils, réglant les comptes de son intendant, servant ses amours,
+éclairant par des reconnaissances habiles tout ce qu'il tentait,
+interrogeant et confessant pour lui, à l'armée ou en province, la cour,
+Paris, le grand monde, le petit monde, la livrée, lui mettant l'oreille
+à toutes les portes, lui ouvrant l'intérieur de la Reine, lui dévoilant
+les colères du Cardinal, l'avertissant de l'influence naissante de
+Mirepoix sur le Roi, prenant la mesure des gens auxquels il allait avoir
+affaire, lui en donnant la clef et la valeur, lui ménageant les
+entrevues, lui épargnant les démarches, le mettant en garde contre la
+sottise des rancunes et la niaiserie des premiers mouvements, l'arrêtant
+sur le danger de faire entrer à l'académie un athée comme Voltaire,
+l'empêchant de perdre du temps avec de _petites femmes_, lui prêchant
+toutefois de les faire parler, le conseillant, le renseignant, lui
+annonçant toute chaude l'apoplexie de Breteuil, lui dénonçant la cabale
+qui se prépare pour le renverser au voyage de Fontainebleau d'automne,
+lui montrant l'ennemi ou le danger, la chose à faire ou le coup à
+craindre, la faveur à miner ou le crédit à ménager; et cela, dans une
+langue de scepticisme précise et concise, froide et nette comme la
+parole même de l'expérience.
+
+Type curieux de ce temps dont l'apparence n'est que mollesse, paresse,
+et dont l'abord n'est plein que des dieux du repos, tandis qu'au fond et
+dans l'ombre des âmes, s'agitent les ambitions dévorantes et les
+activités furieuses qui se plaignent par la voix d'un homme de ce
+siècle «de ne pas dormir assez vite»; madame de Tencin n'est que
+mouvement, qu'agitation, que fièvre.
+
+Toute la journée aux visites, aux audiences, aux conciliabules des
+ministres, aux avis de ses amis, de ses espions; toute la nuit aux
+écritures, aux mémorandums, aux rapports, aux missives de dix pages, à
+sa fabrique de lettres anonymes, à son _grimoire_[438].
+
+Il semble qu'elle ne soit femme que par le système nerveux, et qu'elle
+ne tienne à l'humanité que par cette maladie de foie qui irrite encore
+son activité des chaleurs de sa bile. L'amour est pour elle une affaire
+de canapé[439]; ni la passion ni le sentiment ne parlent à son coeur,
+gagné et rempli tout entier par la nouvelle religion du siècle que
+Maurepas baptise «la religion de l'esprit».
+
+ * * * * *
+
+Cette femme cependant détachée de son sexe, de son coeur, supérieure aux
+instincts tendres, aux illusions, aux émotions, partage son âme avec
+une autre moitié d'elle-même. Elle vit dans une de ces communautés
+d'existence, et toute à l'un de ces dévouements où souvent tout le coeur
+des sceptiques se concentre et se réfugie.
+
+Ces menées sans trève, cette imagination sans sommeil, le maniement
+admirable de la flatterie, les ressources de l'intelligence, prescience,
+coup d'oeil, esprit, séduction, tout était ramené par madame de Tencin
+vers l'ambition, vers la fortune de son frère[440], de ce frère avec
+lequel, au dire du public, elle faisait ce ménage dont le public voulut
+voir un autre exemple dans l'amitié fameuse de la duchesse de Gramont et
+du duc de Choiseul; liaisons étranges et profondes, où l'ambition
+aurait violé la nature pour faire garder à la famille les secrets
+entendus de l'oreiller seul, se dérober aux tentations comme aux
+expansions extérieures, et assurer à cette confidence et à cette
+intimité dernières la discrétion d'un même sang!
+
+Aussitôt les amours du Roi arrangées par Richelieu, la faveur de madame
+de la Tournelle déclarée, madame de Tencin parle à Richelieu du besoin
+qu'ils ont d'unir toutes leurs forces pour le soutien de madame de la
+Tournelle, et de joindre contre Maurepas, les Rohan aux de
+Noailles[441]. Elle lui montre que là est la grande nécessité de leur
+situation, leur défense et le noeud du succès: il faut que Richelieu
+ramène à lui et rattache au parti madame de Rohan, cette maîtresse qu'il
+n'a point voulu offrir au Roi, préférant lui donner la maîtresse de son
+cousin. Et pour désarmer ce dépit amoureux d'un nouveau genre, ce sera
+madame de Tencin elle-même qui ira trouver madame de Rohan, et qui
+parviendra à obtenir qu'elle ne se plaigne plus qu'avec un reste
+d'aigreur «de n'avoir pu acquérir un ami, et de n'avoir paru digne à
+Richelieu que de certains sentiments».
+
+Après avoir rallié les Rohan à Richelieu, toute son attention et toute
+sa stratégie se tournent contre Maurepas, «l'homme au coeur perfide».
+Voilà l'ennemi contre lequel madame de Tencin ne cesse de mettre en
+garde Richelieu, l'adversaire à craindre, le ministre à ruiner. Elle le
+perce, elle le suit. Elle dit à l'oreille de Richelieu le _gazetin_ que
+Maurepas rédige et qui est remis au Roi tous les matins, les éclats de
+rire continuels que le Roi et le ministre s'en vont cacher dans les
+embrasures des fenêtres, l'alliance de Maurepas avec le contrôleur
+général, la dépendance d'Amelot qui ne fait pas «une panse d'_a_ sans
+les ordres qu'il reçoit de Maurepas», les trois quarts d'heure que
+Maurepas a passés avec le Cardinal, la mine joyeuse qu'il montrait en
+sortant, la police des propos des petits appartements faite par Meuse
+pour le comte de Maurepas, les indiscrétions de Pont de Veyle sur le
+compte de son chef, chaque pas, chaque piste, chaque détour, chaque
+traité secret, chaque marche et jusqu'à chaque changement de physionomie
+de Maurepas. Puis, s'élevant à la conclusion, à la vue générale de la
+position, considérant, sans se laisser aveugler par l'hostilité,
+l'ensemble du pouvoir de Maurepas, son influence sur l'esprit du Roi, sa
+toute-puissance sur le secret de la poste, son armée d'espions, sa
+fabrique de petites nouvelles, tenant compte de ses cailletages et de
+ses coups fourrés, elle laissait à Richelieu dégrisé et ramené au vrai
+sens des choses, l'option entre deux seules conduites: un raccommodage
+plâtré ou une attaque à fond; et pour l'attaque, c'est elle encore qui
+en trace le plan et en marque le terrain: «La marine a recueilli cette
+année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer;» c'est là,
+dit-elle, où il faut attaquer Maurepas.
+
+Si rien ne la trouble, ni ne l'effraye, nul ne la trompe ni ne
+l'éblouit.
+
+Le contrôleur général ne la dupe pas avec son air brusquement bonhomme,
+elle le voit depuis des temps infinis marcher sous terre, sans qu'on
+s'en aperçoive, et elle dévoile à Richelieu ses agissements secrets pour
+remplacer Amelot par son ami intime M. de Rennes; intrigue qui, si elle
+réussissait, ferait les ministres tout-puissants et amènerait la ruine
+de Richelieu et de son frère.
+
+Le maréchal de Belle-Isle, dont les trois quarts des Parisiens font un
+homme de génie, ce Belle-Isle qui inquiète l'Europe, n'entre dans son
+jeu que comme un comparse: elle ne voit en lui qu'un assommoir à
+ministres, un moyen d'annihiler Maurepas, et elle engage Richelieu à
+renforcer les prôneurs de Belle-Isle, à répéter qu'il fait au-delà des
+forces humaines, pour lui faire prendre le haut du pavé et tenir le
+ministère dans l'humilité et le néant.
+
+Elle pousse encore en avant le maréchal de Noailles, sachant bien que le
+héros n'est guère sérieux, et que c'est une bonne marionnette à faire
+disparaître un jour au profit de Richelieu. Cette alliance avec les de
+Noailles, il était bon, suivant elle, de l'affermir par une liaison avec
+les Paris-Duverney. Elle voyait de solides avantages à s'attacher ces
+grands amis de Belle-Isle et à tourner leur enthousiasme naturel au
+profit du maréchal de Noailles. Elle montrait qu'ils avaient beaucoup
+d'amis, «tous les souterrains possibles,» de l'argent à répandre, rien à
+désirer ni à demander, et qu'ils ne seraient accessibles que par les
+caresses de l'amitié.
+
+Puis dans cette revue des puissances et des influences, de la cour, des
+individualités et des groupes d'intérêts, c'était d'Argenson qu'elle
+peignait comme sourdement hostile, dont elle racontait les nuits d'amour
+à la maison de Neuilly et les sommeils le lendemain matin au conseil,
+d'Argenson qu'elle montrait faisant des soupers _sous le nez_, où il
+buvait au point de ne pouvoir ni travailler ni se montrer, d'Argenson
+enfin complètement livré à l'intrigante Mauconseil dont la Tencin dira:
+«que Richelieu aurait toujours à sa volonté la personne, mais jamais le
+coeur».
+
+Lumières, renseignements, conseils, tout aboutissait toujours au centre
+des opérations de Richelieu, et au coeur de la faveur: à madame de
+Châteauroux. Par madame de Tencin, Richelieu était mis au fait de la
+confiance placée bien mal à propos dans telle ou telle femme, et contre
+laquelle il fallait la précautionner. Par elle il savait le degré
+d'intimité où elle était avec d'Argenson, degré qu'il ne fallait pas
+laisser dépasser, par elle il connaissait le commerce d'amitié et
+d'ironie que la moqueuse personne avait avec Marville et leur
+fabrication en commun de ridicules et de travers, par elle il était
+instruit des propos indiscrets du premier valet de chambre de la
+favorite «le plus grand babillard de la terre», par elle il pénétrait
+dans les mystères de son alcôve. Par madame de Tencin Richelieu était
+tenu au courant, jour par jour, de la température de l'amitié de la
+duchesse de Châteauroux. Madame de Tencin lui mandait les manoeuvres
+employées pour refroidir la favorite à son égard, lui disait qu'on ne
+cessait de lui répéter qu'il avait déjà dégoûté le Roi de sa soeur, qu'il
+en ferait autant d'elle s'il restait dans l'étroite privauté du Maître.
+
+Toute dépitée que fût madame de Tencin des froideurs de madame de
+Châteauroux pour son frère[442], du refus qu'elle avait fait de ses
+services, de la répulsion qu'elle devinait en elle pour elle-même et ses
+intrigues[443], elle ne donnait rien au ressentiment, ni même à
+l'antipathie dans ses rapports sur la favorite. Ses jugements sur cette
+femme, _haute comme les monts_, ainsi qu'elle dit quelque part, étaient
+exempts de toute passion.
+
+Son intelligence l'avait si bien délivrée des jalousies et des
+petitesses de son sexe qu'elle travaillait à maintenir, à asseoir la
+favorite, à en faire un personnage politique, en retirant à Voltaire la
+négociation secrète dont Amelot et Maurepas l'avaient chargée, et en
+tâchant d'obtenir que le roi de Prusse déclarât «qu'il nommait madame de
+la Tournelle comme la personne en laquelle il plaçait sa confiance.»
+Enfin madame de Tencin, en dernier lieu, consentait à lui indiquer un
+grand rôle dans une conception virile sortie de sa tête de femme.
+
+ * * * * *
+
+Les plaintes de la France n'étaient pas sans écho dans cet esprit de
+femme, auquel on ne saurait refuser la clairvoyance, la lucidité, la
+netteté, le sang-froid, en même temps que l'instinct d'une politique
+générale plus grande, malgré toute la misère de ses détails, que la
+politique du ministère. Madame de Tencin souffrait de la faiblesse ou
+plutôt de l'absence de cette volonté qui donne la vie aux monarchies et
+circule du roi dans l'État. Elle se plaignait de cette indifférence dont
+rien ne pouvait tirer le Roi[444], de cette lâcheté apathique qui le
+disposait aux résolutions les plus mauvaises, mais lui donnant le moins
+d'embarras à prendre et le moins de peine à suivre. Elle déplorait avec
+l'opinion publique la somnolence de tête et de coeur de ce souverain, que
+la vue de Broglie, à son retour d'Allemagne, n'animait pas même d'un peu
+d'indignation, de ce souverain qui se dérobait aux déplorables nouvelles
+pour échapper à leur désagrément, et, désertant les affaires, voyant le
+mal et le laissant faire par crainte d'un dérangement ou d'un effort,
+croyant par lassitude chaque ministre sur parole, paraissait jouer à
+pile ou face dans son conseil les plus grands intérêts de l'État. Lui
+parler raison «_c'était comme parler aux rochers_», disait madame de
+Tencin, avec un fond de mépris qu'elle ne pouvait cacher. Et pour le
+tirer de son engourdissement, elle ne voyait d'autre moyen qu'une sortie
+violente de ses habitudes et de sa vie, d'autre voix que la voix de sa
+maîtresse: madame de Châteauroux devait décider Louis XV à se mettre à
+la tête de ses armées.
+
+Tel était le projet dont madame de Tencin faisait donner par Richelieu
+l'idée à la favorite; et c'est ainsi que, au moment même où les esprits
+indignés des insolences de madame de Châteauroux commençaient à se
+tourner contre le Roi, madame de Tencin préparait dans la coulisse une
+Agnès Sorel de sa façon, qui devait, dans ses idées, non-seulement
+reconquérir à la maîtresse du Roi et au Roi les sympathies de la
+nation, mais encore procurer à Richelieu l'oubli de son misérable rôle
+de Figaro des petits appartements et la chance d'une grande fortune à
+ciel ouvert[445].
+
+
+
+
+XIV
+
+Transformation de la duchesse de Châteauroux.--Ses efforts pour
+_ressusciter_ le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement
+de l'armée de Flandre.--La vieille maréchale de Noailles.--Le sermon du
+Père Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de
+Châteauroux.--Elle est nommée surintendante de la maison de la
+Dauphine.--La nomination de toutes les places accordées au bon plaisir
+de la favorite.
+
+
+Le projet de madame de Tencin tombait dans une âme qui y était toute
+prête et disposée: madame de Châteauroux se précipitait au rôle que
+Richelieu lui apportait. Aux ardeurs, aux hauteurs d'orgueil d'une
+Montespan, elle unissait sous l'apparence paresseuse de son corps les
+énergies et les ambitions viriles d'une Longueville. Cette cour molle et
+paresseuse, ce temps de petites choses, ce règne sans appareil, sans
+grandeur, sans déploiement de majesté, lui paraissaient un théâtre trop
+étroit pour son amour; dans sa fierté, dans ses impatiences, dans la
+fièvre de sa volonté, dans l'activité de ses projets, dans la passion de
+son esprit, il y avait le feu d'une Fronde aussi bien que l'âme d'un
+grand règne.
+
+Enivrée par le plan de madame de Tencin, elle devenait tout à coup une
+autre maîtresse et révélait une autre femme: elle se mettait à remuer
+les volontés du Roi, à le mener au plus haut de ses devoirs, à lui faire
+manier presque de force les plus grandes parties du gouvernement, à
+l'aiguillonner et à l'accabler du sentiment de sa responsabilité, à lui
+parler sans cesse des ministres, du parlement, de la paix, de la guerre,
+de ses peuples, de l'État, et faisait à tout moment le rôle et le bruit
+de la conscience d'un roi auprès de ce monarque fainéant qui, tout
+étourdi de ces grandes paroles, de ces grandes idées dont madame de
+Châteauroux ne cessait de le poursuivre, lui disait: «Vous me
+tuez!--_Tant mieux, Sire_, répondait madame de Châteauroux, _il faut
+qu'un roi ressuscite_[446]!»
+
+«Ressusciter le Roi!» rendre à l'État un roi enlevé à une reine, l'armer
+pour l'honneur de sa couronne et le salut de ses peuples, marcher debout
+à côté de lui comme la victoire, être l'inspiration de son courage, la
+voix de sa gloire, et désarmer enfin les chansons de la France avec les
+_Te Deum_ de Notre-Dame..., telle est la superbe ambition qui s'empare
+de la favorite, éblouie de ce magnifique avenir.
+
+Et voilà madame de Châteauroux versant à Louis XV le zèle qui la dévore,
+l'exhortant à la guerre, le poussant aux armées. Elle lui promet la
+reconnaissance et les adorations de ses sujets. Elle lui montre les
+insolences de l'ennemi, nos frontières menacées, nos armes sans audace,
+nos généraux sans génie, nos troupes sans confiance, notre fortune
+épuisée. Elle sort du tombeau l'ombre de Louis XIV pour rappeler à son
+petit-fils les soins de son héritage, les obligations de son sang. Elle
+tente à toute heure les mains du Roi avec cette épée de la France, si
+belle à porter.
+
+ * * * * *
+
+Des intrigues de cour qui se croisaient bientôt, servaient et
+secondaient les projets belliqueux de madame de Châteauroux. Maurepas,
+désarmant un moment, entrait dans les vues de la favorite: il comptait,
+pendant la guerre et à l'armée, s'insinuer plus avant dans les bonnes
+grâces du Roi, aller à ses fins, faire rendre à sa position tous ses
+avantages, se ménager de faciles occasions de s'attacher des créatures,
+rendre son ministère plus recommandable, et rapporter tous les succès de
+la campagne à la sagesse de ses avis et à la célérité de ses ordres.
+
+Le maréchal de Noailles venait après M. de Maurepas donner aux plans
+enthousiastes de madame de Châteauroux l'appui de représentations
+énergiques et l'autorité de sa position à la cour. Aimé du Roi[447],
+craint des ministres, les inquiétant par la supériorité de son esprit,
+l'ascendant de son âge, le crédit de ses alliances, le maréchal de
+Noailles avait été désigné par les avis réunis du conseil pour commander
+l'armée de Flandres; et le Roi l'avait nommé.
+
+«Il faudra que vous voyagiez!» disait un jour Louis XV au maréchal. Le
+duc de Noailles répondait sur le ton de la plaisanterie qu'il était bien
+vieux pour entreprendre des voyages, mais voyant que le Roi parlait
+sérieusement et que l'on était dans la galerie, il lui faisait observer
+que ce n'était pas le lieu convenable pour prendre ses ordres, et qu'il
+le priait de vouloir bien lui marquer l'heure à laquelle il devait venir
+les recevoir. Le Roi donnait rendez-vous au maréchal après le débotté,
+dans sa garde-robe. Aussitôt que Louis XV lui déclarait qu'il le faisait
+appeler pour commander en Flandre, le maréchal s'écriait: «Est-ce vous,
+sire, qui le voulez?» Le Roi lui répondant que c'était lui-même qui le
+désirait; le maréchal lui représentait longuement les malheureuses
+circonstances présentes, l'éloignement de toutes les forces du Roi, le
+peu de troupes qui se trouvaient en Flandre et la supériorité des
+troupes d'Angleterre unies aux Autrichiens et aux Hanovriens...
+
+Cette nomination était un coup habile des ministres: le maréchal était
+par ce commandement exilé de la cour, écarté de la personne du Roi; et
+un moment le maréchal eut peur pour son crédit de ce commandement des
+forces de la France du Rhin à la mer et qui lui permettait de promener
+en maître l'armée d'une frontière à l'autre.
+
+Mais il y avait dans la famille de Noailles un conseil précieux, une
+femme de tête, qui, malgré ses quatre-vingt-dix ans, passait encore aux
+yeux des bons observateurs, pour le plus habile politique de son temps.
+Cette femme, vénérable et redoutable, dont tout le coeur et tout l'esprit
+n'avaient été tournés, pendant tout le cours d'une si longue vie, que
+vers l'agrandissement de sa maison; cette aïeule, mère de onze filles et
+de dix fils, dont les enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants,
+tant morts que vivants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État,
+montaient à plus de cent; cette femme de cour, sans scrupule et sans
+rigorisme étroit, qui avouait avoir usé également, presque
+indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de
+la faveur des princes et l'avancement des siens, la vieille maréchale de
+Noailles, née Beurnonville, n'était point encore rassasiée des
+prospérités, des charges, des héritages, des survivances, qu'elle avait
+amassés sur son sang; et lorsque ses courtisans la comparaient à la mère
+des douze tribus d'Israël, lorsqu'ils lui promettaient que sa race
+s'étendrait comme les étoiles du firmament et le sable de la mer, il
+échappait à la vieille maréchale inassouvie, dans un soupir, ce regret:
+«Et que diriez-vous si vous saviez quels bons coups j'ai manqués[448]!»
+
+Le maréchal avait une conférence avec sa mère, et sortant d'auprès
+d'elle, Maurepas avait presque de l'étonnement à le voir entrer aussi à
+fond et avec une telle apparence d'innocence dans tous ses plans. La
+vieille femme avait fait toucher à son fils du doigt la situation: il
+fallait emmener le Roi à l'armée et tout seul[449], de façon à jouer aux
+ministres ce piquant tour d'avoir le maître sous la main, et de
+travailler avec lui sur tous les paquets venant de Paris.
+
+ * * * * *
+
+Insinuations de Maurepas, représentations du maréchal, insistances de
+Richelieu, de tous les familiers, de tous les courtisans à la dévotion
+de la maîtresse, tout conspirait auprès du Roi et dans ses entours les
+plus intimes pour le succès de madame de Châteauroux. Dans le coeur même
+de Louis XV se réveillaient les véhémentes apostrophes que le père
+jésuite Tainturier avait osé lui adresser en face du haut de la chaire,
+dans son sermon sur la _Vie molle_; et il sentait retentir en lui cette
+voix audacieuse et sévère l'appelant à toutes les activités, à toutes
+les initiatives, à tous les courages de la royauté, lui montrant, à côté
+de son conseil à éclairer, de ses ministres à gouverner, ses armées à
+conduire pour faire éclater en elles la puissance du bras de Dieu[450].
+
+La duchesse de Châteauroux triomphait, et, si des empêchements
+divers[451] s'opposaient au départ du Roi, en l'automne de l'année 1743,
+elle avait la certitude que, au printemps prochain, le Roi se mettrait à
+la tête des armées.
+
+ * * * * *
+
+Et l'année 1744, l'année de la grande faveur en même temps que de la
+disgrâce, commence pour la favorite. Alors on la voit menée par le Roi à
+l'Opéra dans le carrosse où il a ses filles[452].
+
+On la trouve à l'audience de congé de l'attaché de Suède, placée la
+première en tête des dames titrées à la droite de la Reine. Elle
+apparaît un jour avec au cou un collier de perles de cent mille livres,
+acheté par le Roi à la princesse de Conti, un collier au milieu duquel
+il y avait une admirable perle longue. Parmi les caprices qui viennent à
+la toute-puissance, la duchesse avait la fantaisie d'avoir une clef des
+quatre balcons fermés du salon de Marly: aussitôt le contrôleur général
+du château s'empressait de lui faire forger et de lui porter cette clef
+qu'il n'avait pas lui-même[453].
+
+ * * * * *
+
+Une place d'une très-grande importance et telle qu'il fallait remonter à
+madame de Montespan pour en retrouver une pareille dans l'histoire des
+faveurs de la monarchie, était donnée à la fin d'avril, au moment du
+départ du Roi pour l'armée, à la duchesse de Châteauroux. Elle était
+nommée surintendante de la maison de la Dauphine[454], de l'Infante
+dont Richelieu devait aller faire la demande en Espagne.
+
+Mais la place n'était rien auprès de l'influence que la duchesse avait
+eue dans toutes les nominations, et qui faisaient de la maison de la
+Dauphine comme une chambrée de tous les amis, parents et parentes et
+créatures de la favorite et du duc de Richelieu. Et ces choix avaient
+été insolemment faits au mépris des prévisions et des listes courant
+déjà Paris qui nommaient la maréchale de Berwick ou de Duras pour la
+charge de dame d'honneur, madame de Matignon ou madame d'Antin pour la
+charge de dame d'atours. Les noms qui étaient prononcés pour les dames
+de la Dauphine, étaient madame d'Egmont la belle-fille, la duchesse de
+Rochechouart, madame de Lesparre, madame de Forcalquier.
+
+La dame d'atours: c'était madame de Lauraguais. Parmi les autres femmes
+nommées on citait d'abord madame de Pons, fille de Lallemand de Metz qui
+avait toute la confiance de madame de Châteauroux, madame de Champagne,
+fille de madame de Doyes et nièce de monsieur d'Estissac; madame de
+Faudoas dont le beau-père avait rendu tous les services imaginables, il
+y avait quelques années de cela, en Languedoc à Richelieu. Madame de
+Châteauroux lui annonçait sa nomination dans ce billet: «_Ne soyez point
+inquiète, le Roi vous a nommée dame du Palais de madame la Dauphine, je
+vous en fais mon compliment_:» un billet qui troublait grandement les
+traditions des gens de la cour, qui ne reconnaissaient de palais que
+celui du Roi et de la Reine.
+
+Deux autres femmes que nous retrouverons dans la voiture de la duchesse
+de Châteauroux, lors de sa fuite de Metz, étaient l'une madame de
+Bellefonds, nièce de Richelieu, l'autre madame du Roure, que la duchesse
+ne connaissait pas, mais qui était la soeur de son plus intime ami, le
+marquis de Gontaut. La duchesse pressait le marquis d'accepter une place
+dans la maison de la Dauphine, le marquis s'y refusait, disant qu'il
+aimait trop sa liberté. Là-dessus, elle lui demandait s'il n'avait pas
+quelque parent à qui il serait bien aise de faire plaisir. Le marquis
+lui nommait alors sa soeur qui avait peu de bien. Madame de Châteauroux
+de se désoler qu'il ne lui eût pas parlé plus tôt, de lui dire que
+toutes les places étaient données, qu'il était trop tard, et le soir, le
+Roi de recommencer les jérémiades de la duchesse.
+
+... Ce n'était qu'une aimable plaisanterie, et quelques jours après la
+place était donnée à la soeur de M. de Gontaut[455].
+
+Il semble que, dans toutes ces nominations, le bon plaisir de la
+maîtresse ait été seul écouté: c'est ainsi que monsieur de Chalais qui
+désirait très-vivement pour sa fille, madame de Périgord, une place chez
+la Dauphine, ne l'obtenait pas, malgré les instantes recommandations de
+Maurepas.
+
+
+
+
+XV
+
+M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.--Son entrevue
+secrète avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopération armée de
+Frédéric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu à Choisi entre le Roi,
+madame de Châteauroux, Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse acceptée,
+et rédaction du traité confiée au cardinal de Tencin.--Entrevues de
+madame de Châteauroux et de Rottembourg.--Le traité de juin 1744,
+précédé du renvoi d'Amelot.--Billet de remerciement de Frédéric à madame
+de Châteauroux pour sa participation aux négociations.--Lettre de la
+duchesse de Châteauroux au maréchal de Noailles afin d'obtenir son
+adhésion à sa présence à l'armée.--Réponse du parrain de _la
+Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les représentations de
+Maurepas à Louis XV.--Départ du Roi à l'armée sans sa maîtresse.--Madame
+_Enroux_ en Flandre.
+
+
+Cette faveur de la duchesse de Châteauroux, le besoin qu'un souverain
+étranger avait de l'alliance du Roi de France, et l'appel qu'il faisait
+à sa maîtresse pour l'obtenir, la poussaient au plus haut point, plaçant
+la femme aimée parmi les rares favorites qui partagent, avec l'amour de
+leur royal amant, une partie de sa puissance.
+
+La négociation dont Amelot et Maurepas avaient chargé Voltaire, et que
+madame de Tencin avec son profond sens politique, voulait mettre aux
+mains de celle à la grandeur de laquelle elle travaillait, par un
+concours de circonstances heureuses, était confiée à la favorite.
+
+M. de Rottembourg, neveu du diplomate silésien qui finit sa carrière par
+l'ambassade d'Espagne, avait épousé la fille de madame de Parabère,
+avait mangé au jeu et la fortune de son oncle et la fortune de sa femme;
+après quoi, il avait pris le parti de laisser sa femme dans un couvent
+en France[456], et de se rendre auprès du Roi de Prusse. Et Berlin
+s'émerveillait de la façon dont le Roi recevait Rottembourg, un homme
+qui n'avait aucun talent militaire, et dont tout le mérite était d'avoir
+été amené par le jeu à vivre dans la meilleure compagnie de Paris.
+
+M. de Rottembourg était depuis des années en Prusse, et le monde de
+Paris l'avait parfaitement oublié, lorsque le duc de Richelieu, au
+milieu de l'hiver de 1743, recevait un billet par lequel M. de
+Rottembourg lui annonçait sa présence à Paris[457]. Dans ce billet il
+mandait à Richelieu qu'il désirait un entretien, mais que, ayant une
+communication de la plus haute importance à lui faire, il le priait de
+le recevoir le plus secrètement qu'il était possible. Richelieu prenait
+toutes les précautions imaginables pour qu'il ne fût vu de personne à
+son entrée dans son hôtel de la place Royale. Le premier mot de
+Rottembourg était: «Voilà ma lettre de créance,» et il remettait une
+lettre que Richelieu, après l'avoir décachetée, reconnaissait pour être
+de la main du Roi de Prusse. Là-dessus Rottembourg apprenait à
+Richelieu, que Frédéric avait des avis certains que pendant la campagne
+projetée pour l'année suivante, dans le temps que Louis XV serait occupé
+à la conquête de la Flandre, le prince Charles devait passer le Rhin et
+entrer en Alsace. Le seul moyen de parer ce coup, selon le Roi de
+Prusse, était, aussitôt le passage du Rhin par le prince Charles, que
+lui Frédéric entrât en Bohême. Et Rottembourg offrait cette coopération
+armée au nom de son maître, mais à une condition expresse: «C'est
+qu'aucuns des ministres actuels de S. M. n'auraient connaissance de ce
+traité, S. M. prussienne voulant qu'il fût conclu entre les deux Rois et
+lui (M. de Richelieu) en tiers[458].»
+
+M. de Richelieu n'avait rien de plus pressé que de faire atteler et de
+se rendre sur l'heure à Choisy où se trouvait le Roi. En arrivant, il
+demandait ce que faisait le Roi; on lui répondait qu'il était chez
+madame de Châteauroux. Louis XV n'aimait pas les visites en ces
+moments-là. Richelieu continuait toutefois son chemin devant
+l'étonnement de l'homme de la Chambre.
+
+Arrivé à la porte de la chambre de madame de Châteauroux, après avoir eu
+la précaution de tourner plusieurs fois la clef, Richelieu se décide à
+entrer. Louis XV lui demande sèchement ce qu'il veut: «Je viens rendre
+compte à Votre Majesté d'un événement qui le surprendra autant que moi,»
+s'écrie Richelieu, qui rend compte de son entrevue avec Rottembourg. Un
+conseil est aussitôt tenu entre le Roi, madame de Châteauroux et
+Richelieu; l'on prend la résolution d'accepter les propositions du Roi
+de Prusse, et Louis XV dit à Richelieu: «qu'il n'a qu'à aller en avant
+et à travailler d'après ce plan». Cependant Richelieu ne se trouvant pas
+les connaissances diplomatiques nécessaires, et le Roi de Prusse ne
+voulant d'aucun des secrétaires d'État, Richelieu conseillait à Louis XV
+de prendre pour la rédaction du traité le maréchal de Noailles et le
+cardinal de Tencin: «À la bonne heure, disait le Roi, allez leur parler
+de ma part, et voyez si l'on en voudra en Prusse[459].»
+
+Du jour où le cardinal de Tencin s'occupait de l'élaboration du traité,
+Rottembourg[460], entrait en relation avec la femme qui avait appuyé de
+sa parole; dans le conseil de Choisi, l'alliance avec le Roi de Prusse,
+et qui pouvait déjà bien avoir été gagnée à Frédéric par quelque habile
+flatterie. De nombreuses entrevues avaient lieu entre l'envoyé secret du
+Roi de Prusse et la favorite, dans lesquelles le diplomate prussien
+recevait de la bouche de la femme aimée de Louis XV, des
+recommandations, des avertissements, des instructions propres à mener à
+bonne fin la négociation, le mettant dans le secret des antipathies du
+Maître, le garant des fausses démarches, lui faisant, pour ainsi dire,
+la leçon sur ce qu'il y avait à faire jouer ou à ne pas faire jouer.
+C'est ainsi que le 24 avril, à la suite d'un conseil où il avait été
+question du traité avec le Roi de Prusse, le cardinal de Tencin écrit
+que Rottembourg avait vu le matin madame de Châteauroux qui l'avait
+averti que son projet avait été rejeté dans le premier moment par le Roi
+à cause de deux difficultés qu'on était en train de tourner[461].
+
+Enfin le projet du traité arrêté dans un comité chez le cardinal de
+Tencin, et Rottembourg attendant les ordres qui devaient l'appeler à
+Metz auprès du Roi pour la signature, madame de Châteauroux recevait du
+roi de Prusse une lettre dans laquelle il la prévenait que son envoyé
+secret irait la voir pour la consulter sur la manière dont il devait
+parler à Louis XV.
+
+L'entrevue avait lieu à Plaisance, où se trouvait la duchesse de
+Châteauroux après le départ du Roi. La favorite, tout en reconnaissant
+que Belle-Isle était pour le moment le premier de nos généraux[462],
+engageait vivement Rottembourg à ne point déclarer à Louis XV la part
+que l'homme en défaveur avait à la négociation, l'engageait même à ne
+point le nommer dans la crainte de refroidir le Roi pour le traité. Et
+comme Rottembourg réclamait toujours le plus grand secret, et que la
+duchesse reconnaissait la difficulté que le traité fût signé à l'armée
+sans qu'on en eût connaissance, elle opinait pour que la signature eût
+lieu à Paris. Toutefois Tencin n'osait en faire la proposition au Roi et
+au maréchal de Noailles, dans la crainte qu'ils ne crussent l'un et
+l'autre qu'il avait inspiré cette idée à Rottembourg pour que tout
+l'honneur de la négociation lui revînt. Mais le Roi, de son propre
+mouvement, ou sur l'avis de madame de Châteauroux, décidait que le
+traité serait signé à Paris, et après quelques retardements apportés par
+le maréchal de Noailles, le traité d'alliance entre la France et la
+Prusse, au succès duquel la favorite avait si puissamment travaillé,
+était définitivement conclu au mois de juin[463].
+
+Mais madame de Châteauroux avait fait plus que d'amener le Roi à une
+alliance avec la Prusse; servant les rancunes de Frédéric contre notre
+ministre des affaires étrangères[464], elle était devenue sa complice
+dans les manoeuvres qui avaient eu pour but de mettre à la porte du
+ministère, un ennemi personnel, un homme qu'elle avait toujours vu
+servir les haines de Maurepas avec un semblant de domesticité[465].
+
+Amelot était un petit homme à la physionomie timide, qui de son premier
+métier de commis auprès du Cardinal, avait gardé dans ses hautes
+fonctions une façon de tremblement; il semblait toujours implorer pour
+la conduite de son ministère, des lumières supérieures aux siennes, et
+les implorait, en effet, auprès de Maurepas à l'aide d'une porte secrète
+pratiquée dans le mur mitoyen de leurs deux cabinets; par là-dessus il
+était bègue.
+
+ En plein conseil, Amelot,
+ Comme en compagnie,
+ N'eût-il à dire qu'un mot,
+ Il le balbutie.
+ À qui s'en moque, il répond:
+ Mais, mais, mais m'en croyez-vous donc
+ Moins sot, sot, sot,
+ Moins so, so, moins ca, ca,
+ Moins so, sociable,
+ Moins ca, ca, capable[466].
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Le Roi qui depuis assez longtemps mettait une assez mauvaise volonté à
+l'écouter, à l'entendre, ne devait pas apporter trop de résistance à
+s'en séparer. Dès le commencement d'avril, se trouvant chez la duchesse
+de Châteauroux, une femme de la cour entendait le Roi revenant de lui
+parler, dire qu'il ne pouvait plus y tenir, qu'avant peu il voulait
+changer ce ministre et qu'il prendrait quelqu'un dont personne ne se
+doutait[467]. Et le 24 avril, le Roi, que le maréchal de Noailles
+sollicitait d'écrire un mot de sa main pour l'avancement des
+négociations avec la Prusse, s'y refusait en lui disant: «Il faut qu'une
+porte soit ouverte ou fermée, et cette défiance de quelqu'un en qui il
+doit paraître que j'ai de la confiance ne me convient point non plus
+qu'à mes affaires[468]...» Ce _quelqu'un_ était Amelot.
+
+Le dimanche 26 avril, M. de Maurepas avait beaucoup de monde à souper.
+On était au fruit. Quelqu'un vint lui parler tout bas. Le ministre
+sortait de table, se rendait chez le Roi qui lui ordonnait d'aller
+demander la démission à M. Amelot[469], chez lequel il entrait en lui
+disant: «Hodie tibi, cras mihi_[470]!»
+
+L'exécution d'Amelot faite le 27 avril, l'acceptation en principe du
+traité par le Roi au commencement de mai, valaient à la duchesse de
+Châteauroux comme récompense de ses bons offices, cette lettre de
+Frédéric:
+
+ «Postdam, le 12 mai 1744.
+
+ «Madame,
+
+«Il m'est bien flatteur que c'est en partie à vous, Madame, que je suis
+redevable des bonnes dispositions dans lesquelles je trouve le Roi de
+France pour resserrer entre nous les liens durables d'une éternelle
+alliance. L'estime que j'ai toujours eue pour vous se confond avec les
+sentiments de reconnaissance. En un mot, Madame, je suis persuadé que le
+Roi de France ne se repentira jamais du pas qu'il vient de faire et que
+toutes les parties contractantes y trouveront un avantage égal. Il est
+fâcheux que la Prusse soit obligée d'ignorer l'obligation qu'elle vous
+a; ce sentiment restera cependant profondément gravé dans mon coeur[471].
+C'est ce que je vous prie de croire étant à jamais,
+
+ Madame,
+
+ Votre très-affectionné ami,
+
+ FRÉDÉRIC[472].»
+
+À cette lettre, la favorite, cinq jours avant son départ pour rejoindre
+le Roi, répondait par un billet où, dans la satisfaction de son orgueil,
+sa reconnaissance se mettait pour l'avenir tout au service du souverain
+qui lui avait écrit.
+
+ _Plaisance_, 3 _juin_ 1744.
+
+ _Sire,
+
+Je suis bien heureuse de pouvoir me flatter d'avoir pu contribuer à
+l'union que je vois avec joie qui va s'établir entre le Roi et Votre
+Majesté. Je sens, comme je le dois, les marques de bonté qu'elle me
+témoigne. Je désirerais bien vivement trouver souvent les occasions de
+lui prouver toute ma reconnaissance et le profond respect avec lequel
+j'ai l'honneur d'être,
+
+ Sire,
+
+ De Votre Majesté
+
+ La très-humble et très-obéissante servante
+
+ Mailly, duchesse de Châteauroux_[473].
+
+L'idée de la favorite acceptée par Louis XV, et la détermination prise
+par le Roi de se rendre à l'armée, madame de Châteauroux avait songé à
+ne pas se séparer de son amant et avait aussitôt préparé les moyens de
+le suivre. Dès l'automne 1743, où elle avait pu croire que le Roi allait
+partir pour les provinces menacées, elle avait songé à rendre favorable
+à son désir le maréchal de Noailles, ce maréchal de toute l'Alsace fait
+par elle, ce parrain auquel elle devait son aimable sobriquet de _la
+Ritournelle_.
+
+Et le 3 septembre, elle lui écrivait une longue lettre, où timidement,
+elle s'ouvrait à lui avec beaucoup de circonlocutions et de périphrases,
+au bout desquelles elle faisait entendre au vieux courtisan que le Roi
+était de moitié dans la sollicitation.
+
+ _Choisy, ce_ 3 _septembre_ 1743.
+
+_Je sçay très bien, monsieur le maréchal, que vous avez autres choses à
+faire qu'à lire mes lettres, mais pourtant je me flate que vous vouderé
+bien me sacrifier un petit moment, tant pour la lire que pour y
+répondre, ce sera une marque d'amitiés à laquelle je seré très sensible,
+le Roy a eut la bonté de me confier la proposition que vous luy faite,
+d'aller à l'armée dès ce moment; mais n'ayez pas peur, quoique femme, je
+sçay garder un secret, je suis fort de votre avis et croit que cela sera
+tres glorieux pour luy, et qu'il n'i a que luy capable de remettre ces
+troupes comme il seroit à désirer quelles fussent ainsi que les testes
+qui me paroissent en fort mauvais état par l'effroy qui gagne presque
+tout le monde; il est vray que nous sommes dans un moment bien critique;
+le Roy le sent mieux qu'un autre, et pour l'envie d'aller, je vous
+répond qu'elle ne luy manque pas; mais moi, ce que je désirerais, c'est
+que cela fut généralement approuvé et qu'au moins il recueillit le fruit
+qu'une telle démarche mériteroit; pour un début ne faudroit-il pas faire
+quelque chose et d'aller là pour rester sur la deffensive, cela ne
+seroit-il pas honteux, et si d'un autre côté le hasard faisoit qu'il y
+eut quelque chose avec le prince Charles, on ne manqueroit peut-estre
+pas de dire qu'il a choisy le côté où il y avoit le moins d'apparence
+d'une affaire. Je vous fais peut-estre là des raisonnemens qui n'ont pas
+le sang commun; mais au moins j'espère que vous me diré tout franchement
+que je ne sçay ce que je dis. N'imaginez pas que c'est que je n'ay pas
+envie qu'il aille, car au contraire, premièrement ce seroit ne pas luy
+plaire, et, en second lieu, tout ce qui pourra contribuer à sa gloire et
+l'élever au dessus des autres rois, sera toujours de mon goût. Je croit,
+monsieur le maréchal, que, pendant que j'y suis, je ne sçaurois mieux
+faire que de prendre conseil de vous généralement sur tout; j'admet que
+le Roi parte pour l'armée; il n'a pas un moment à perdre et il faudroit
+que cela fut tres promt, qu'est-ce que je devienderé, est-ce qu'il
+seroit impossible que ma soeur et moy le suivassions, et au moins si nous
+ne pouvons pas aller à l'armée avec luy nous mettre à portée de sçavoir
+de ses nouvelles tous les jours. Ayez la bonté de me dire vos idées et
+de me conseiller, car je n'ay point d'envie de rien faire de singulier
+et rien qui puisse retomber sur luy et luy faire donner des ridicules.
+Vous voyé que je vous parle comme à mon amy et comme à quelqu'un sur qui
+je compte, n'est-ce pas avoir un peu trop de présomption, mais ces
+fondée, monsieur le maréchal, sur les sentimens d'amitiés et d'estime
+singulière que vous a voué pour sa vie votre_ ritournelle. _Je crois
+qu'il est bon de vous écrire que j'ay demandé au Roy la permission de
+vous escrire sur ces matières-là et que c'est avec son
+approbation_[474].
+
+La réponse était délicate. Le maréchal de Noailles eut dans cette
+occasion le courage de ne pas craindre de déplaire au maître. Il
+répondait en ces termes à la maîtresse:
+
+«... Je viens, madame, à ce qui vous regarde, et vous pouvez être
+assurée que, lorsque vous me ferez l'honneur de me demander conseil, je
+ne vous en donnerai jamais qui ne tendent à la gloire du Roi, et qui par
+conséquent ne soient les plus conformes à vos véritables intérêts. Je ne
+crois pas, Madame, que vous puissiez suivre le Roi à l'armée avec votre
+soeur. Vous en sentez vous même les inconvénients, en vous réduisant
+ensuite à demander si vous ne pourriez pas venir dans quelque ville à
+portée de recevoir tous les jours des nouvelles de Sa Majesté. Une
+partie des mêmes inconvénients subsiste à venir, ainsi que vous le
+proposez dans quelque ville à portée de la frontière.
+
+«Comme il paraît qu'on veut se conformer en tout aux anciens usages, je
+vous rapporterai seulement ce qui s'est pratiqué en pareil cas du temps
+du feu Roi. La Reine faisait elle-même des voyages, et se tenait avec
+les personnes de sa suite, dans une place à portée de l'armée, mais je
+n'ai aucun exemple à vous citer qui puisse favoriser le dessein où vous
+êtes, et je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il faudrait et pour le
+Roi et pour vous-même, que vous eussiez quelque raison plausible à
+donner qui pût justifier aux yeux du public la démarche que vous feriez.
+Vous voyez, Madame, par ma franchise que je parle plus en véritable ami
+qu'en courtisan qui ne chercherait qu'à vous plaire, et je crois que
+c'est ce que vous avez exigé et attendu de moi...» Et l'infortuné
+maréchal cherchant à amadouer la femme habituée à n'être refusée en
+rien, signait: _le parrain de la trop aimable ritournelle_[475].
+
+À cette lettre, _la Ritournelle_ ripostait cinq jours après par une
+ironie vraiment très-drôle, où elle disait au maréchal que ses coliques
+la forçaient cette année ou la forceraient l'année prochaine à prendre
+les eaux dans une ville très-rapprochée du Rhin, et par là, à portée de
+l'armée.
+
+ _À Fontainebleau, ce_ 16 _septembre_ 1743.
+
+«_Je ne puis pas laisser partir le courrier, monsieur le maréchal, sans
+vous remercier de votre lettre. Je la trouve telle qu'elle est,
+c'est-à-dire on ne peut pas mieux et on ne peut pas plus sensé de tous
+les points, même jusqu'au dernier; mais, monsieur le maréchal, j'ay des
+coliques qui ont grand besoin que l'on leur aporte remede, et je crois
+que les eaux de Plombières seroit merveilleuse et qu'il ni-a que cela
+pour me guérir. Si ce n'est pas cette année, au moins l'année prochaine.
+Je ne veux pas aller plus loin. Adieu, monsieur le maréchal, santé,
+bonheur et prospérité je vous souhaite et en vérité de bien bon coeur. Si
+le duc dayen_ (d'Ayen) _est encore en vie, je vous prie d'avoir la bonté
+de luy dire mille choses de ma part_[476].»
+
+Et le même jour, le Roi que peut-être cette opposition au projet
+amoureux de sa maîtresse et l'ennui d'en être séparé, affermissaient
+dans ses hésitations, et faisaient remettre à l'année prochaine son
+départ pour l'armée, écrivait au maréchal cette lettre où il plaide pour
+la femme et excuse d'avance le coup de tête auquel elle pourrait se
+laisser aller.
+
+«... Madame de la Tournelle m'avait communiqué, comme vous croyez bien,
+la lettre qu'elle vous a écrite. Je doute qu'on pût la retenir, si
+j'étais une fois parti; mais elle est trop sensée pour ne pas rester où
+je lui manderais. Les exemples que vous lui citez ne l'arrêteraient pas,
+je crois, et elle a de bonnes raisons pour cela, que je ne puis vous
+dire, mais qu'il vous est permis de penser[477].»
+
+ * * * * *
+
+Maurepas était entré dans les desseins et les tentatives de madame de
+Châteauroux pour entraîner Louis XV à se montrer à la tête de son armée,
+mais il n'entendait pas que la favorite accompagnât le Roi. Au fond le
+ministre voyait avant tout dans la personne du Roi à l'armée
+l'éloignement de Louis XV de madame de Châteauroux, et avec
+l'éloignement, il comptait sur l'indifférence, sur l'oubli, sur la
+disgrâce de la favorite. Aussi dès que le projet de la favorite avait
+transpiré, Maurepas s'en montrait-il l'adversaire le plus acharné. Et
+tout l'automne de 1743, et tout l'hiver et tout le printemps de 1744,
+faisait-il entendre à Louis XV doucement d'abord, puis plus
+ouvertement, que s'il voulait faire son rôle de roi, de façon à jouir
+entièrement de l'affection de ses sujets, de l'estime même de ses
+ennemis, il fallait pousser jusqu'au bout le sacrifice de ses habitudes,
+se séparer en un mot de madame de Châteauroux pendant la campagne; et il
+ne manquait pas de rappeler au Roi l'exemple de Louis XIV abandonnant en
+pareille circonstance madame de Montespan aux soins de Colbert.
+
+Madame de Châteauroux servie et défendue par son parti, liguée avec
+d'Argenson, eut beau lutter et combattre pied à pied, la parole de
+Maurepas, peut-être aussi cette popularité où le Roi entrait,
+l'applaudissement de l'opinion publique qui élevait en ce moment son
+coeur, réveillaient chez lui l'instinct de la pudeur et lui donnaient
+pour un moment la force de certains renoncements. Madame de Châteauroux
+recevait l'ordre de rester à Paris. Mais, comme si le Roi avait voulu
+donner une consolation au dépit de sa maîtresse, en faisant la part
+égale entre elle et la mère du dauphin, Louis XV en partant défendait à
+la Reine de le suivre, et les instances, les humbles prières, les
+billets timides et suppliants de Marie Leczinska n'obtenaient de son
+mari que quatre lignes sèches, écrites sur un coin de bureau, où Louis
+XV, au moment de monter en carrosse répondait à la Reine que «les
+dépenses l'empêchaient de l'amener avec lui aux frontières.[478]»
+
+Le Roi avait pris sa résolution, toutefois il avait peine à s'arracher à
+madame de Châteauroux, et dans une lettre où il prévenait le maréchal de
+Noailles de l'attendre à souper le 30 avril, il disait: «Vous croyez
+bien qu'une _princesse_ ne seroit pas fâchée que je différasse encore de
+quelques jours, mais qu'elle seroit bien fâchée que cela pût me faire
+quelque tort ou à mes affaires.» Et le 27 avril, dans une seconde
+lettre, le Roi annonçait son arrivée définitive à Valenciennes seulement
+pour le lundi 4 mai[479].
+
+ * * * * *
+
+Cette fois Louis XV était exact. Le 2 mai, après avoir soupé au grand
+couvert, il rendait visite à la Reine chez laquelle il restait un quart
+d'heure, puis il donnait l'ordre pour son coucher à une heure et demie.
+À l'heure désignée il entrait dans sa chambre, ne faisait que changer
+d'habit, entamait une conversation avec l'évêque de Soissons en
+compagnie duquel il allait faire sa prière à la chapelle. Il rentrait
+chez lui, faisait venir le Dauphin auquel il parlait en présence de M.
+de Châtillon avec beaucoup de tendresse, écrivait à Madame qu'il évitait
+de voir pour s'épargner une scène d'attendrissement, écrivait à madame
+de Ventadour, lui disant: «Priez Dieu, maman, pour la prospérité de mes
+armes et ma gloire personnelle...» Son carrosse était dans la cour, au
+pied de la cour de marbre; à l'ordinaire, il y montait avec M. le
+Premier, M. le duc d'Ayen, M. de Meuse[480].
+
+Le Roi arrive à l'armée. La France toute entière n'a de paroles et de
+louanges que pour lui. On s'entretient de sa gaieté extraordinaire, de
+son activité, de ses visites aux places voisines de Valenciennes, dans
+les magasins, dans les hôpitaux. Il a goûté le bouillon des malades et
+le pain des soldats, et chacun de se dire que cela va contenir les
+entrepreneurs. Il se montre attentif, laborieux, appliqué. On se confie
+qu'il se donne de grands mouvements pour savoir et pour connaître, qu'il
+se fait présenter les officiers, qu'il veut connaître tout le
+monde[481]. On admire le haut ton de sa réponse à l'ambassadeur des
+Hollandais: «Je vous ferai réponse en Flandres.»
+
+La joie, la confiance sont parmi les troupes. _Et surtout il n'est point
+question de femmes_, se répètent les bourgeois et le peuple.
+
+Tous vantent la bravoure du Roi, racontent qu'au siège de Menin il s'est
+montré à la tête des sapeurs, à six toises du chemin de ronde, à deux de
+la palissade. Le maréchal de Noailles met à l'ordre du jour cette
+demande de Louis XV, le jour où il a été d'avis d'envoyer la maison du
+Roi à l'ennemi: «S'il faut marcher à eux, je ne désire pas de me
+séparer de ma maison: à bon entendeur salut[482].» Enfin l'illusion est
+si grande que jusqu'à ceux qui connaissent Louis XV, tous espèrent, tous
+répètent: «Aurions-nous donc un Roi[483]?»
+
+Soudain l'enthousiasme tombe, les dévotes Flandres se scandalisent, le
+soldat se moque et chansonne, et dans l'air, autour de la tente du Roi
+vole le refrain que les vieux officiers apprennent aux jeunes:
+
+ Ah! madame Enroux
+ Je deviendrai fou
+ Si je ne vous baise.
+ ....................
+
+Un murmure de dépit et d'indignation court par toute la nation. Les
+espérances de la France sont trompées et jouées: Madame de Châteauroux a
+rejoint le Roi à Lille[484].
+
+
+
+
+XVI
+
+Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après le départ du
+Roi.--Lettre de la duchesse contre Maurepas.--Jalousie de la duchesse
+pour sa soeur madame de Flavacourt.--Départ des deux soeurs pour
+l'armée.--Mauvais accueil de la ville de Lille.--Lettre de la duchesse
+sur la capitulation d'Ypres.--Voyage du Roi et de sa maîtresse de
+Dunkerque à Metz.--Le Roi tombant malade le 8 août.--La chambre du Roi
+fermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.--Le
+comte de Clermont forçant la porte.--Conférence de la favorite avec le
+confesseur Pérusseau.--Journée du mercredi 12.--Le Roi prévenant la
+favorite qu'il faudra peut-être se séparer.--Le duc de Bouillon, sur
+l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se
+retire chez lui.--Le jeudi 13, Louis XV au milieu de la messe appelant
+son confesseur.--Expulsion des deux soeurs.--Le viatique seulement donné
+au Roi lorsque la _concubine_ est hors les murs.--Louis XV demandant par
+la bouche de l'évêque de Soissons pardon du scandale de ses amours.
+
+
+Madame de Châteauroux et son conseil, dans le premier moment, avaient
+été forcés de plier sous la manoeuvre de Maurepas; et Richelieu n'avait
+pu tirer du ministre d'autre vengeance que de lui faire donner pendant
+la campagne, une mission d'inspection dans les ports, mission qui
+l'écartait de la guerre et du Roi[485].
+
+Mais le mentor de madame de Châteauroux connaissait à fond le Roi. Il
+le savait «un homme d'habitude subjugué» et en quittant madame de
+Châteauroux, il avait assuré la favorite qu'elle n'aurait pas besoin
+d'une longue patience, et que la sagesse de Louis XV ne devait pas être
+de durée à alarmer ni ses familiers ni ses maîtresses.
+
+Sur ces assurances, la veille du départ du Roi, la duchesse de
+Châteauroux allait embrasser à Paris le ministre de la guerre qui
+partait pour les Flandres, venait le lendemain pleurer à l'Opéra, puis
+se retirait avec madame de Lauraguais à Champs chez M. de la Vallière.
+
+De là, elle se rendait à Plaisance dans la belle maison de
+Paris-Duverney, où, recevant du Roi courriers sur courriers, elle
+attendait, non sans impatience, la réalisation des promesses de
+Richelieu. Deux jours après le départ du Roi, les courtisans bien
+informés ne savaient-ils pas que M. de Boufflers faisait arranger pour
+la commodité des amours du Roi, les maisons perçant dans le
+Gouvernement[486]?
+
+Le mois de mai, cependant, se passait tout entier, sans que Louis XV
+mandât la favorite auprès de lui, et le 3 juin, la duchesse, dans son
+inquiétude, écrivait à Richelieu cette lettre où déborde une si
+furieuse colère contre Maurepas qui _fait le tourment de sa vie_, et où
+se montrent de si vives alarmes et une telle hâte de se rapprocher du
+Roi.
+
+ _Plaisance, le_ 3 _juin_ 1744.
+
+Brûlé cette lettre aussitôt que vous l'auré vue.
+
+_Je puis vous répondre, cher oncle, que M. d'Argenson s'est moqué du
+maréchal de Noailles en luy faisant entendre qu'il seroit ministre des
+affaires étrangères: car le Roy na point envie de les luy donner au
+moins quil nait changer de façon de penser depuis quatre jours, ce que
+je ne croit pas. À l'égard de faquinet_ (Maurepas), _je pense bien comme
+vous et suis persuadée que je n'en viendrai à bout qu'avec des faits,
+mais où en prendre? Que l'on m'en fournisse et je promet d'en faire
+usage, car il mest odieux et je ne l'avouré qu'à vous, car cela leur
+feroit trop de plaisir, mais il fait le tourment de ma vie. Lon parle
+plus que jamais de madame de Flavacourt l'on prétend quelle escrit au
+Roy, la Reine la ménage beaucoup et je sçai quelle luy a dit quelle
+vouloit estre sa confidente et que la poule luy a répondu quelle n'avoit
+nul goût pour le Roy, au contraire, mais que la peur d'estre chassé de
+la cour et de se retrouver avec son mary luy feroit tout faire.
+
+Je nen ay pas soufflé le mot au Roy, parce que je croit que cela ne vaut
+rien par lettre et qu'en arrivant je veut l'assommer de tout ce que je
+sçay pour luy faire avoué si il y a quelque fondement. Convenés qu'avec
+ce que nous scavons, lon peut bien estre inquiète: mais parlé moy tout
+franchement, le Roy atil lair destre occupé de moy, en parle-t-il
+souvent, sennuye-t-il de ne me pas voir; vous pouvés fort bien démesler
+tout cela. Pour moy j'en suis très contente, lon ne peut pas estre plus
+exact à m'écrire ni avec plus de confiance et d'amitié, mais je n'en
+titrerois nul conséquence: le moment où l'on vous trompe est souvent
+celuy où lon redouble de jambes pour mieux cacher son jeu. Faquinet
+quoique absent remue ciel et terre; il faut nous en défaire et je nen
+désespère pas, parce que je ne perd pas cette idée là de vue et qua la
+longue lon réussit, que lon me donne des faits et je seré bien forte;
+mais il faut que je soit présente car c'est tout différent. Lon dit que
+le maréchal de Noailles ne désire pas que jaille, pourtant le duc d'Ayen
+en paroît avoir envie. Je ny comprend rien: en vérité, cher oncle, je
+nestois guère faite pour tout cecy, et de temps en temps il me prend des
+découragemens terrible; si je naimois pas le Roy autant que je fois, je
+serois bien tenté de laisser tout cela là. Je vous parle vray, je l'aime
+on ne peut pas davantage, mais il faut que je prenne part à tout, c'est
+un tourment continuelle, car réellement cela m'affecte plus que vous ne
+croyé. Cestoit si antipathique à mon caractère qu'il faut que je soit
+une grande folle pour mestre venu fourer dans tout cela. Enfin cest
+fait, il faut prendre patience; je suis persuadé que tout tournera selon
+mes désirs: quelque chose qui arrive, cher oncle, je puis vous assurer
+que vous naurés point d'amies qui vous aime plus tendrement. Madame de
+Modène[487] a pris le prétexte du logement que le Roy luy a donnée pour
+luy escrire un petit remerciment pour luy donner occasion de lui marquer
+par escrit quil auroit envie quelle vint à Lille pour pouvoir avoir une
+raison à donner à madame d'Orléans, ce que j'ay mandé au Roy, mais elle
+vouderoit que vous engageassiez lambassadeur de Naples à luy escrire
+pour la pressé de venir et quil luy mande que sa présence aist
+nécessaire pour les affaires. Arrangé tout cela comme vous voudrés,
+pourvu que nous allions, car je sens qu'il faut que je me rapproche.
+L'autre lettre que je vous escrit est pour que vous la fassies voir au
+Roy, veillez de près madame de Conty[488] et rendé moy compte de la
+réception que le Roy luy aura faite._
+
+ Pour vous seul[489].»
+
+Indépendamment de la haine qu'elle avoue pour Maurepas, cette lettre est
+curieuse comme un témoignage autographe de la jalousie qu'éprouve la
+duchesse de Châteauroux pour madame de Flavacourt, jalousie qui s'était
+manifestée, pendant tout le printemps de cette année, par l'éloignement
+de sa soeur des soupers des petits appartements et des voyages de la
+cour[490]. Madame de Châteauroux consent à partager l'amour du Roi avec
+sa soeur Lauraguais: celle-ci est sa soeur d'adoption et lui est une
+habitude comme l'était madame de Vintimille à madame de Mailly, elle a
+les mêmes amis que la favorite, elle est attachée au même système
+politique; puis au fond elle est laide, et sa laideur rassure sa soeur
+contre une trop grande prise du coeur du Roi pour lequel elle n'est qu'un
+caprice libertin et un amusement des sens d'un moment. Madame de
+Flavacourt c'est autre chose: elle n'a jamais été en rapport de
+caractère et d'esprit avec madame de Châteauroux; madame de Flavacourt,
+en dépit de ses relations avec les deux soeurs, appartient d'une manière
+occulte au camp ennemi, elle est la familière de la Reine, elle a des
+relations avec Maurepas, «aux oreilles duquel elle est toujours pendue»
+dit madame de Tencin quelque part; elle est peut-être portée par le
+parti La Rochefoucauld pour remplacer sa soeur[491]; enfin elle est
+belle, d'une beauté supérieure à la beauté de la favorite, d'une beauté
+alors dans tout son éclat et qui la fait nommer quand on veut citer la
+plus belle de la cour[492].
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que dans le mois de mai 1744, une
+correspondance s'était établie entre madame de Flavacourt et le Roi sous
+le couvert de Lebel[493].
+
+Or, madame de Châteauroux n'avait pas une confiance sans limites dans la
+durée éternelle de la vertu de sa soeur, et attribuait avec l'opinion
+publique les premiers effarouchements de _la Poule_ devant les désirs
+de Louis XV, à une peur un peu enfantine des menaces de son mari. Et
+vraiment elle ne pouvait être bien rassurée sur la solidité de cette
+sagesse par l'aveu presque défaillant de sa soeur, aveu qui ne se
+retrouve pas seulement dans la lettre de la duchesse, mais est exprimé
+dans des termes presque identiques par madame de Tencin qui dit le tenir
+du cardinal de Polignac auquel la Reine avait fait confidence[494].
+
+Et cette annonce à l'avance de la facilité de sa défaite venait à la
+suite d'un petit incident de l'hiver, où s'était révélé l'amour du Roi
+pour la soeur de la favorite. Dans un bal masqué, donné au mois de
+janvier chez Mesdames, il y avait une mascarade de quatre personnes
+habillées en aveugles parmi lesquelles madame de Flavacourt menait le
+duc d'Agénois qui venait de reparaître à la cour. Madame de Flavacourt
+resta masquée pour ne pas être reconnue du Roi à qui elle avait dit
+qu'elle ne viendrait pas à ce bal; mais Louis XV informé de sa présence
+dans ce quadrille, montra un certain dépit et dit tout haut avec une
+brutalité qui n'était pas dans ses habitudes, qu'elle avait bien fait de
+ne pas se démasquer, car il lui avait annoncé que, s'il la
+reconnaissait, il la ferait sortir du bal et il ajoutait qu'il lui
+aurait tenu parole[495].
+
+Or, il faut savoir que dans le moment, d'Agénois, l'ancien amant de
+madame de Châteauroux, affichait une grande passion pour madame de
+Flavacourt, qui sans se rendre, se laissait très-ostensiblement adorer.
+Cette comédie d'amour était-elle pour l'homme un moyen de raviver le
+sentiment mal éteint dans le coeur de son ancienne maîtresse? était-elle
+pour la femme avec la satisfaction de faire enrager sa soeur, le moyen
+d'exciter et de fouetter la passion naissante du Roi[496]?
+
+ * * * * *
+
+Mais, pour que madame de Châteauroux allât à l'armée, il restait à
+sauver les apparences ou du moins à autoriser le scandale. Il fallait
+pour faire le pont une première complaisante. Ce fut une princesse du
+sang, la duchesse de Chartres, que sa belle-mère, la très-basse
+princesse de Conti, poussa à cette démarche, et dont le voyage fut
+couvert par une prétendue chute de cheval du duc de Chartres[497]. Le
+grand point était emporté: une cour de femmes était commencée à l'armée
+du Roy. Aussitôt Richelieu, inquiet du crédit que le maréchal de
+Noailles prend sur l'esprit du Roi, de la confiance dont le duc d'Ayen
+s'empare dans les conseils, brusque les choses et frappe les grands
+coups. Il mande à madame de Châteauroux de venir en Flandres, même sans
+l'ordre du Roi. Il annonce en même temps à Louis XV dans ce pathos
+anacréontique, auquel les femmes prêtaient tant de séductions: «le
+voyage de l'amour aveugle et désobéissant si digne de pardon quand il
+ôte son bandeau;» et pour mieux surmonter les craintes de la maîtresse
+aussi bien que les scrupules de l'amant, il déclare à l'un comme à
+l'autre d'un ton décidé et d'un air sans réplique, prendre la
+responsabilité de tout ce qui pourra suivre le rapprochement[498].
+
+Le 6 juin, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais venaient prendre
+congé de la Reine, sans toutefois qu'elles osassent parler de leur
+voyage de Flandres qui n'était plus un secret pour personne. La Reine
+les retenait à souper, leur parlait, et devant cette charité de la femme
+légitime, l'on remarquait l'embarras de la favorite pendant le souper et
+le jeu, où la duchesse s'était assise le plus loin possible de la Reine.
+Quant à madame de Lauraguais, dit de Luynes, «elle ne s'embarrasse pas
+si aisément»[499]. Mais l'épreuve de la Reine n'était pas encore finie:
+elle était forcée d'essuyer les salutations dérisoires de la cour des
+favorites, des autres _coureuses_ à leur suite, de la duchesse de Modène
+venant prendre ses ordres avant le départ pour Lille: vile comédie! qui
+à la fin lassait la Reine et lui mettait à la bouche l'impatience de
+cette réponse: «Qu'elle fasse son sot voyage comme elle voudra, cela ne
+me fait rien.»
+
+Deux jours après le 8 juin, dans le secret de la nuit, à l'heure où
+dorment les huées d'un peuple, une berline à quatre places, suivie d'une
+gondole pleines de femmes de chambre, emportait à l'armée les deux soeurs
+avec mesdames du Roure et de Bellefonds[500].
+
+Quelque décence que Richelieu eût mise au rapprochement, quelque habiles
+que fussent les arrangements pris par ce maître des cérémonies des
+plaisirs du Roi, en dépit de cette cour d'honneur donnée à l'adultère où
+l'on ne comptait pas moins de trois princesses du sang; les murmures
+allaient croissant et les chansons des Suisses ne respectaient plus les
+oreilles du Roi.
+
+Ce n'étaient que plaintes contre l'abandon des repas publics qui faisait
+dîner et souper le Roi chez sa maîtresse ou avec elle dans ses petits
+cabinets, ce n'étaient que paroles indignées contre l'installation de la
+favorite dans le Petit Gouvernement, la maison joignant le palais du
+Roi. Et dans la ville provinciale et religieuse le feu ayant pris à un
+corps de caserne, deux heures après l'arrivée de la duchesse de
+Châteauroux, les habitants voyaient, dans cet incendie, un effet de la
+colère céleste, et tous les soirs des troupes de jeunes gens,
+paraphrasant la chanson de madame _Enroux_, allaient chanter sous les
+fenêtres de la favorite:
+
+ Belle Châteauroux,
+ Je deviendrai fou
+ Si je ne vous baise[501].
+ . . . . . . . . . . . .
+
+Le Roi, la favorite et sa soeur, le duc de Richelieu lui-même jugeaient
+bon de paraître céder au déchaînement de l'opinion de Paris, des
+provinces, de l'armée. Le Roi se séparant de madame de Châteauroux
+allait faire le siège d'Ypres.
+
+Ypres était pris le 25 juin. Le même jour la duchesse écrivait à
+Richelieu cette lettre qui débute avec l'orgueil d'une rodomontade
+espagnole, et dont le papier, rencontre bizarre! porte _Pro patria_ pour
+filigrane:
+
+ _Lille, ce_ 25 _juin_ 1744, _à deux heures et demie après minuit._
+
+_Assurément, cher oncle, que voilà une nouvelle bien agréable et qui me
+fait grand plaisir, je suis au comble de la joye, prendre Ipres en neuf
+jours, savé vous bien qu'il ni a rien de si glorieux, ni de si flateur
+pour le roy, et que son bisaieul tout grand qu'il estoit n'en a jamais
+fait autant; mais il faudroit que la suite se soutint sur le mesme ton
+et que cela alla toujours de cet air la. Il faut lespérer, et je m'en
+flatte, parceque vous scavé qu'assé volontiers je vois tout en couleur
+de rose et que je croit que mon estoille dont je fais cas et qui n'est
+pas mauvaise influe surtout; elle nous tiendra lieux de bons généraux,
+ministre, etc. Il na jamais si bien fait que de se mettre sous sa
+direction. Dite moy donc un peu Meuse ce meurt[502], quelle folie, j'en
+suis pourtant faché reellement, cette nouvelle la ma chifonnée toute la
+journée: je n'aime point à voir finir les gens avec qui je vit; envoyé
+en scavoir les nouvelles de ma part, et si vous le voyé dite luy que je
+suis faché de son état. Madame de Modène meurt d'envie d'aller voir
+l'entrée du roy dans Ypres; elle vouloit que je le demanda au roy; je
+nen ay rien fait parce que je ne scay pas si il ne vaudroit pas mieux
+que je ni alla pas, parceque comme nous l'avons dit ensemble, si vous
+vous resouvené, avant votre départ qu'il faloit que je fus receus avec
+distingtion ou ni point aller, et je le pense. Je luy ay dit que je vous
+consulterois et que je n'en avois pas grande envie. Dite moy ce que vous
+en pensé et au plus vite parceque je crois qu'il ni a pas un moment de
+tems a perdre. Je seré bien aise que du Vernay me donne la réponse de
+Monmartel sur les Salles[503]. Il est trop tard pour mentendre sur ce
+chapitre; tout ce que je puis vous dire c'est que je les soutiendré tant
+que je pouré. Bonsoir cher oncle je vous aime de tout mon coeur[504]._
+
+Après la prise d'Ypres, madame de Châteauroux allait attendre le Roi à
+Dunkerque et le laissait visiter seul les principales villes des
+Flandres. À peine le Roi était-il venu la retrouver, que le passage du
+Rhin par le prince Charles[505], la menace d'une invasion le
+déterminaient à aller secourir l'Alsace.
+
+Madame de Châteauroux refusait de quitter le Roi. Elle obtenait de le
+suivre[506] et dans cet itinéraire passant par Saint-Omer, Béthune,
+Arras, Péronne, La Fère, Laon, Reims, Châlons, Verdun, par toutes les
+villes où l'on s'arrêtait, le grand maréchal des logis, le comte de la
+Suse, ménageait à l'avance les communications des deux appartements.
+
+Dans ce lent voyage qui ressemble un peu à une promenade militaire en
+bonne fortune, le Roi a souvent des aventures pareilles à celles de
+Laon. Il dîne incognito avec sa belle en quelque recoin caché. Le peuple
+l'a su et le guette, et quand le monarque sort en _catimini_ avec la
+duchesse, on l'assourdit des cris: Vive le Roi! Louis XV s'esquive,
+serrant contre lui les basques de sa veste, se sauve dans un jardin. On
+l'a vu et l'on crie de nouveau: Vive le Roi! et Louis XV court encore...
+L'irrespectueux d'Argenson compare ces scènes à la fuite de Pourceaugnac
+poursuivi par des clystères[507].
+
+À Reims un mal soudain et singulier[508] jetait la duchesse au lit. Et,
+tandis que les médecins ne voyaient dans sa maladie qu'une «ébullition»,
+les courtisans y voulaient voir un remords, un des retours de coeur si
+ordinaires aux femmes, une révolution survenue en apprenant dans cette
+ville la dangereuse blessure que son ancien amant, le duc d'Agénois,
+venait de recevoir à la prise du Château-Dauphin. Le Roi donnant cours à
+son humeur funèbre parlait déjà de l'endroit où on enterrerait la
+duchesse, de la forme à donner à son tombeau[509].
+
+Louis XV retardait d'un jour son départ de Reims, ne faisait que coucher
+à Châlons, et arrivait à Metz où le rejoignait madame de
+Châteauroux[510], guérie de son mal et faisant taire son coeur et son
+passé.
+
+Ce fut là que les amours royales, aguerries aux murmures d'étape en
+étape, se cachèrent le plus impudiquement: une galerie en planches bâtie
+à grand bruit entre l'appartement du Roi et l'appartement de la favorite
+dans l'abbaye de St-Arnould, quatre rues barrées au peuple[511], en
+publiaient le scandale en en affichant le mystère.
+
+Tout à coup dans la ville scandalisée, au milieu de ces jouissances
+éclatantes qui respectent à peine le regard des foules de la rue, le
+bruit se répand que le Roi est malade, très-malade[512].
+
+Le samedi 8 août après une journée passée au grand soleil à visiter les
+fortifications, après un long souper et de nombreuses santés au roi de
+Prusse, son nouvel allié, après une nuit de fatigues amoureuses[513], le
+Roi se réveillait avec la fièvre et un violent mal de tête. Il devait
+entendre ce jour-là un _Te Deum_ chanté pour les avantages remportés au
+passage des Alpes par le prince de Conti, _son cousin le grand Conti_,
+ainsi qu'il l'avait nommé la veille le verre en main; il se sentait hors
+d'état de pouvoir s'y rendre.
+
+Malgré les saignées, l'émétique, les purgations, la fièvre et la douleur
+de tête du Roi augmentaient, les symptômes morbides s'aggravaient, et le
+12, Castéra, un médecin de Metz appelé en consultation, déclarait ne
+pouvoir répondre de la vie de Louis XV[514].
+
+Depuis le jour où le Roi tomba malade jusqu'au jeudi 13 après la messe,
+les deux soeurs et Richelieu se tenaient seuls dans la chambre du malade,
+n'y laissant pénétrer que les domestiques affidés, les quatre valets de
+chambre, les huit aides de camp qui appartenaient au parti de la
+favorite, enfin le service intime et compromis. Les princes du
+sang[515], les grands officiers de la couronne n'y entraient qu'à
+l'heure de la messe, et la messe dite, on les faisait avertir qu'ils
+avaient à se retirer. La Peyronie tout dévoué à la duchesse de
+Châteauroux[516], et complètement maître de Chicoyneau, le premier
+médecin et n'appelant que lui aux consultations, et se refusant à y
+admettre Marcot, le médecin ordinaire auquel il ne laissait que la
+faculté de tâter le pouls du Roi, un moment, dissimulait longtemps la
+gravité de la maladie[517].
+
+Il arrivait même que sur la demande par les princes d'une consultation
+publique, la Peyronie ne craignait pas de déclarer que les transports
+du Roi n'avaient pas de quoi effrayer des médecins et que sa maladie
+n'avait point encore de caractère. Il ajoutait de plus que ceux qui
+l'interrogeaient devaient craindre de répondre de l'effet des alarmes
+qu'ils répandaient déjà, que ces alarmes, si le Roi s'en apercevait,
+pouvaient changer de nature ses redoublements fiévreux, le mettre en
+danger, et causer un événement dont ses médecins n'étaient pas
+responsables[518]. Et seul, tout seul, Richelieu continuait à assister à
+ces consultations en dépit du droit absolu du grand chambellan de se
+trouver à toutes, et de prendre part à tout ce qui intéresse la santé du
+souverain[519].
+
+Les princes du sang éloignés de la personne du Roi, les grands officiers
+de la couronne parmi lesquels se trouvaient Bouillon, La Rochefoucauld,
+Villeroy, privés du droit d'exercer leurs charges, murmuraient tout haut
+dans la pièce qui était avant la chambre du Roi où les deux partis se
+rencontraient sans se parler[520].
+
+On faisait représenter à madame de Châteauroux l'indécence du procédé,
+on la rappelait à la convenance, à la règle; à ces représentations, la
+favorite faisait répondre avec un dédain presque insultant que si on
+voulait obéir à ces principes, elle-même n'aurait pas le droit de
+rester dans la chambre du Roi. Sur cette réponse, le comte de Clermont,
+fort de son nom, de l'habitude du Roi, se décidait à forcer la
+porte[521] et, s'approchant du lit de la Majesté malade, lui disait
+respectueusement, mais avec les allures de la liberté militaire «qu'il
+ne pouvait croire que l'intention de Sa Majesté fût que les princes de
+son sang, qui étaient dans Metz, fussent privés de la satisfaction d'en
+savoir des nouvelles par eux-mêmes; qu'ils ne voulaient pas que leur
+présence pût lui être importune, mais seulement avoir la liberté
+d'entrer des moments, et que pour prouver que, pour lui, il n'avoit
+d'autre but, il se retirait sur-le-champ[522].»
+
+Le Roi disait à Clermont de rester, mais ce n'était là pour le parti des
+princes et des grands officiers de la couronne qu'une bien petite
+victoire: la porte de la chambre du Roi ne restait qu'entrebâillée.
+L'important pour les adversaires de la maîtresse et de Richelieu était
+de faire arriver le confesseur au lit du Roi; et des conférences à ce
+sujet se tenaient tous les jours entre le duc de Chartres, le comte de
+Clermont, Bouillon, Villeroy, Fitz-James, le petit-fils de Berwick,
+évêque de Soissons, prélat d'une grande austérité, et le confesseur
+Pérusseau.
+
+La duchesse de Châteauroux était instruite de ces conférences, et devant
+la faiblesse croissante de Louis XV, devant les premiers symptômes de
+ces terreurs religieuses qui feront tout à l'heure prendre au Roi pour
+les flammes de l'enfer la fumée d'un papier qui brûle, craignant de voir
+soudainement le malade appeler son confesseur et avec l'absolution
+entendre la sentence publique de son renvoi, elle tenait conseil avec
+Richelieu et le valet de chambre de service, et dans ce conciliabule on
+convenait de traiter avec le confesseur, de chercher à le gagner.
+
+Alors derrière le lit du Roi[523], dans un petit cabinet dont Richelieu
+tenait la porte, avait lieu la conférence; une vraie scène de comédie
+entre la maîtresse et le jésuite.
+
+La duchesse commençait par aller droit au but, demandant au père jésuite
+si elle serait obligée de partir, au cas où le Roi demanderait la
+confession et les sacrements; et comme l'homme de Dieu hésitait à
+s'expliquer, elle lui demandait une réponse nette, lui représentant
+combien un renvoi scandaleux compromettrait la réputation du Roi, et de
+quel avantage serait pour son honneur personnel comme pour celui du
+monarque, une sortie secrète et volontaire. Pérusseau qui, avec le zèle
+du salut du Roi avait de la finesse et de l'adresse et un grand
+attachement à son ordre en même temps qu'à sa place, parlait sans
+répondre, balbutiait, répétait en se sauvant dans les suppositions et
+les hypothèses: «Mais, Madame, le Roi ne sera peut-être pas confessé.»
+
+«_Il le sera_,» lui disait vivement la duchesse qui, parlant de la
+religion de Louis XV, de la sienne, déclarait qu'elle serait la première
+à exhorter le Roi à se confesser pour le bon exemple, qu'elle ne voulait
+pas s'exposer à prendre sur elle qu'il ne le fût pas... et revenant sans
+ambages et sans circonlocutions à l'objet de la conférence, jetait au
+père jésuite: «_Serai-je renvoyée, dites-le-moi?_»
+
+Pérusseau, troublé par cette interpellation, essayait d'esquiver la
+demande en lui remontrant qu'il n'était pas permis d'arranger d'avance
+la confession du Roi, que la conduite du confesseur dépendait de l'aveu
+du pénitent, qu'il n'avait, lui personnellement, aucune mauvaise opinion
+des rapports du Roi avec madame la duchesse, que tout en un mot
+dépendait des aveux du Roi.
+
+«_S'il ne faut que des aveux_,» interrompait madame de Châteauroux, et
+en quelques mots, elle faisait d'un ton hautain et cavalier la
+confession de son amant, et, s'entêtant en sa demande, elle redemandait
+en face au jésuite: «_Est-ce le cas de me faire renvoyer?... N'y a-t-il
+pas quelque exception pour un Roi?_»
+
+Plus embarrassé que jamais, tiraillé de côté et d'autre, lié de
+conscience avec le parti qui faisait de la confession le renvoi de la
+maîtresse, pesant aussi le ressentiment de madame de Châteauroux, si le
+Roi guérissait sans confession, Pérusseau à bout de paroles ambiguës,
+gagnait doucement le fond du petit cabinet et voulait s'évader, quand
+Richelieu voyant sa manoeuvre lui barrait la retraite, et lui demandant
+en grâce de sortir des «_car_, des _peut-être_, des _si_,» le suppliait
+d'accorder d'avance à madame de Châteauroux d'être renvoyée sans
+scandale.
+
+Mais comme le père Pérusseau s'enferme dans le silence, Richelieu saute
+sur lui, le presse, le cajole d'embrassades, le ramène à madame de
+Châteauroux qui, laissant monter des larmes à ses yeux, se faisant
+humble et caressante, et touchant de ses douces mains le menton du
+prêtre avec un geste de Madeleine repentie, lui jure que s'il veut bien
+éviter un éclat, elle se retirera de la chambre du Roi pendant sa
+maladie, qu'elle ne reviendra plus à la cour que comme son amie, qu'elle
+se convertira, que le père Pérusseau la confessera.
+
+Promesses et caresses, rien ne put tirer du père jésuite le secret du
+sacrifice qu'il comptait exiger du Roi pour le réconcilier avec
+Dieu[524].
+
+Malgré tout, la faiblesse, la maladie, la mort, retiraient d'heure en
+heure Louis XV des mains de madame de Châteauroux.
+
+Le mercredi 12, en dépit de l'opposition de la Peyronie[525], quelques
+instants avant la messe, monsieur de Soissons s'approchant du lit du
+Roi, l'entretenait assez longtemps de la gravité de son état, des
+devoirs qu'il avait à remplir.
+
+Richelieu, inquiet de cette conférence et n'osant la troubler, demandait
+à monsieur de Bouillon ce que l'évêque de Soissons pouvait dire au Roi.
+Monsieur de Bouillon lui répondait qu'il n'en savait rien, mais que si
+l'évêque parlait à Louis XV de choses sérieuses en ce moment, il n'y
+avait là que rien de très-naturel.
+
+Aux pieuses sollicitations de monsieur de Soissons, Louis XV cherchait à
+échapper, disant qu'il était bien faible, qu'il avait un grand mal de
+tête, qu'il aurait beaucoup de choses à dire. Vainement monsieur de
+Soissons l'engageait à commencer sa confession, quitte à l'achever le
+lendemain.
+
+Après la messe, tout le monde sorti, le Roi restait très-préoccupé de sa
+conversation du matin, pendant que Richelieu, qui depuis le commencement
+de sa maladie, jouait le médecin, lui tâtait le pouls à toute minute,
+jurait toute cette après-midi, très-inutilement sur sa tête, que le Roi
+n'avait qu'un léger embarras des viscères[526]. Madame de Châteauroux,
+qui à force de caresses parvenait à se faire baiser la main, entendait
+aussitôt le Roi lui dire: «Ah! princesse, je crois que je fais mal!»
+Elle voulait lui fermer la bouche avec un baiser. Louis XV se retirait
+de sa maîtresse, en laissant tomber sur la tendre effusion cette froide
+parole: «Il faudra peut-être nous séparer.»
+
+La fin de la journée, le Roi la passait dans de grands troubles et de
+terribles inquiétudes de l'esprit.
+
+Richelieu jugeant alors l'importance d'empêcher toute nouvelle action du
+parti religieux sur l'esprit du Roi, à onze heures du soir, à l'heure où
+les princes et les grands officiers étaient réunis dans l'antichambre,
+entr'ouvrait la porte de la chambre du Roi, appelait monsieur de
+Bouillon et lui disait que le Roi ne voulait pas donner l'ordre.
+
+C'était refermer la porte de la chambre du Roi aux ennemis de la
+duchesse de Châteauroux. Aussi monsieur de Bouillon furieux déclarait-il
+que ceux qui voulaient prendre l'ordre d'un Vignerot étaient libres,
+mais que lui se retirait et ne reviendrait plus.
+
+La nuit du mercredi 12 au jeudi 13 était très-mauvaise à partir de trois
+heures, si mauvaise que la Peyronie se voyait obligé d'aller avouer à
+monsieur de Bouillon qu'il ne croyait pas que le Roi eût deux jours à
+vivre et l'engageait à prévenir monsieur de Soissons. Monsieur de
+Bouillon le traitait avec la plus grande violence, lui reprochant
+d'avoir osé prendre sur lui toute la conduite de la maladie, l'accusant
+de l'avoir exclu des consultations contre tous les règlements de la
+maison du Roi. Puis aussitôt il envoyait quérir Champcenetz père et le
+chargeait d'avertir Louis XV qu'il entrerait ce jour dans sa chambre à
+moins d'un ordre exprès de Sa Majesté. Et avant que la messe commençât,
+il pénétrait chez le Roi avec MM. de la Rochefoucauld, de Fleury et les
+deux princes du sang. Et Bouillon parlait au Roi de la manière la plus
+forte et la plus touchante de la douleur inexprimable où il était de ne
+pouvoir lui montrer son zèle et son attachement, de même que les autres
+officiers de sa maison, en remplissant les devoirs de sa charge.
+
+Le Roi tout mourant qu'il était, en l'esprit soupçonneux duquel étaient
+restées les paroles de Richelieu, lui représentant l'impatience des
+grands officiers de la couronne amenés par l'unique désir de faire
+parade de leurs charges, répondait: «Je le voudrais bien, mais il n'est
+pas encore temps.» Et la messe commençait, lorsque tout à coup le Roi
+s'écriait: «Mon Bouillon, mon Bouillon, je me meurs, le père Pérusseau,
+vite le père Pérusseau[527].»
+
+Richelieu et madame de Lauraguais ont entraîné la favorite dans le
+cabinet où, quelques jours avant, elle traitait avec le confesseur.
+Madame de Châteauroux, anxieuse, palpitante, attend, écoute; étourdie de
+sa chute, dévorant sa honte, elle s'impatiente d'attendre la disgrâce,
+quand, la porte à deux battants s'entr'ouvrant, une voix jette ainsi
+l'exil au visage des deux soeurs: «_Le Roi vous ordonne, Mesdames, de
+vous retirer de chez lui sur-le-champ._» Cette voix ajoutait encore à
+l'humiliation de madame de Châteauroux: c'était celle de l'évêque de
+Soissons[528].
+
+Et l'ordre d'expulsion des deux soeurs était, sa confession finie,
+confirmé par le Roi disant à monsieur de Bouillon et aux grands
+officiers de la couronne: «Vous n'avez qu'à me servir présentement, il
+n'y a plus d'obstacles[529].»
+
+Une scène tumultueuse pleine de violentes récriminations et de paroles
+colères, éclatait aussitôt dans l'antichambre, où les officiers de la
+couronne malmenaient les valets de chambre, le _huguenot_ la Peyronie,
+le vieux de Meuse qui se trouvait mal et auquel il fallait aller
+chercher un verre d'eau[530].
+
+On les menaçait tout haut, les amis de la Châteauroux, de répondre sur
+leurs têtes de la mort du Roi; Richelieu lui-même n'était pas épargné,
+mais l'impudent personnage sur un ton de goguenardise qui lui était
+habituel annonçait que, l'orage passé, les deux soeurs reviendraient plus
+puissantes et plus triomphantes que jamais[531], et cela jusqu'à ce
+qu'il reçût l'ordre de rejoindre l'armée du Rhin, avec tous les aides de
+camp, parmi lesquels restaient seuls à Metz, de Meuse et le duc de
+Luxembourg qui était malade[532].
+
+Le soir, cependant, à l'heure où le Roi devait recevoir le viatique,
+l'évêque de Soissons apprend que la favorite n'a point encore quitté
+Metz; aussitôt le prélat fait dire à la paroisse que l'on attende pour
+apporter le viatique au Roi. Et rentrant chez Louis XV, il lui déclare
+que les lois de l'Église et les canons défendent d'apporter le corps de
+Notre-Seigneur, lorsque la _concubine_ est encore dans les murs de la
+ville, et il arrache au mourant un ordre définitif de départ.
+
+La communion n'est donnée au Roi que lorsque les deux soeurs, fuyant, les
+stores baissés, dans les colères de ce peuple impatient de ce
+retardement des sacrements et tout prêt à lapider les fuyardes, ont
+passé les portes de la ville[533].
+
+Le vendredi 14, l'état du Roi s'aggravant, la résolution était prise de
+lui donner l'extrême-onction. Cependant monsieur de Soissons, apprenant
+que la duchesse de Châteauroux ne s'était pas éloignée et attendait à
+quelques lieues de Metz les évènements, obtenait du Roi un ordre qui lui
+prescrivait de continuer son voyage.
+
+Le Roi administré, monsieur de Soissons faisait approcher les princes du
+sang et les grands officiers de la couronne et leur disait «que le Roi
+demandait pardon du scandale et du mauvais exemple qu'il avait donnés,
+déclarait au nom de Sa Majesté que son intention était que madame de
+Châteauroux ne restât point auprès de la Dauphine.» À quoi le Roi
+ajoutait d'une voix presque ferme: «Ni sa soeur[534].»
+
+
+
+
+XVII
+
+Fuite des deux soeurs de Metz.--La duchesse de Châteauroux décidée un
+moment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres
+fiévreuses à Richelieu.--Les périls et humiliations du voyage.--Rentrée
+à Paris.--Nouvelles lettres.--État successif de découragement et de
+surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprès du Roi toujours
+amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois
+d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14
+novembre.--Les têtes demandées par la favorite.--Exils de Châtillon, de
+Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas
+chargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux à
+Versailles.--Soudaine maladie.--Délire furieux.--La malade est saignée
+onze fois.--Sa mort (8 décembre 1744).--Son enterrement.--Les
+accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abbé
+Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du médecin Vernage.--Maurepas
+encore plus incapable de crimes que de vertus.
+
+
+Quel retour! quelle fuite pour la fière duchesse[535]! Réfugiée dans le
+fond de sa berline, poursuivie par les échos furieux des campagnes, elle
+courait à toute bride à travers les injures qui l'éclaboussaient,
+tremblante à la fois d'effroi et de colère.
+
+Mais soudain, à Bar-le-Duc, la duchesse se rattachant à l'espérance
+avec la patience froide et la vue cynique des choses qui semblent le
+fond de son âme, déclarait à Richelieu sa résolution de s'arrêter à
+Sainte-Menehould et d'y attendre les évènements dans cette lettre où
+rien ne bat que l'impatience d'une vengeance de sang.
+
+ _À Bar-le-Duc, à dix heures._
+
+_Je ne say pas pour quoy, cher oncle, vous ne voule pas que je prenne de
+l'espérance puisque le mieux est considérable, et que Dumoulin dit luy
+même qu'il y a grande espérance[536], je vous assure que je ne peut pas
+me mettre en teste qu'il en meurt; il est impossible que ce soit les
+monstres qui triomphe, mais ce que vous me dite de monsieur de la
+Rochefoucault, me fache beaucoup, surtout si c'est pour faire dire
+quelques choses à faquinet; je croit bien que tant que la teste du roy
+sera faible il sera dans la grande dévotion, mais dès qu'il sera un peu
+remit je parie que je lui troterez furieusement dans la teste, et qu'à
+la fin il ne poura pas resister et qu'il parlera de moy, et que tout
+doucement il demandera a Lebel ou a Bachelier ce que je suis devenu.
+Comme il sont pour moy, mon affaire sera bonne; je ne voit point du tout
+en noir pour la suite si le roy en revient, et en vérité je le croit; je
+ne vais plus à Paris, après mures reflections, je reste a ste menoult
+avec ma soeur, et ces dames s'en yront toujours; il est inutile de le
+dire parce quavans que lon le sache ils ce passera au moins deux ou
+trois jours, et puis je peut estre tombé malade en chemin, qui est
+assurément fort vraisemblable; mais remarqués que dicy a ce temps la
+chose sera décidé en bien ou en mal: si c'est en bien l'on nosera rien
+dire, et comme le roy ne ma pas fait specifier lendroit et qu'il a dit a
+paris, ou bien ou elle voudra, pourveu que cela soit loin, il est plus
+honneste pour luy si il en revient que j'aye crue que vingt lieus estoit
+au bout du monde, et que je me sois retiré dans un lieu ou je ne peut
+avoir nul sorte de nouvelles ni de consolation, et uniquement livrées à
+ma douleur; et puis dans la convalescence quarante lieues de plus ou de
+moins ne laisseront pas que dy faire, non pas pour me revoir car je ni
+conte pas sitot, mais pour me faire dire quelque chose; sy il en meurt
+je me renderé a paris, ou je vous attendrais la pour pouvoir vous
+parler; a légard de ma charge si je ne lay pas je vous dit que cela mets
+egal, mais je ne veus avoir rien a me reprocher pour raison, du reste
+qu'est ce que l'on pourra me faire, je resteré a paris, avec mes amis,
+mais je vous assure que je regretterai le roy toute ma vie, car je
+l'aimais a la folie et beaucoup plus que je le faisois paroistre, pour
+ce qui est de faire prévenir le Mirepoix, le Broglio, je ne pense pas
+comme cela, tant que le roy est vivant il ne me convient pas de faire
+aucunes demarches aupres de qui que ce soit, il faut souffrir avec
+patience tous les tourment que l'on voudra me faire; si il en revient je
+l'en toucheré davantage, et il sera plus obligé à une réparation
+publique; si il en meurt je ne suis pas pour faire des bassesses dut il
+men revenir le royaume de France; jusqua présent je me suis conduit tel
+qu'il me convenoit avec dignyté, je me soutienderé toujour dans le même
+gout, cest le seul moyen de me faire respecter, de faire revenir le
+public pour moy et de conserver la consideration que je croit que je
+mérite; j'oubliois de vous dire sur ce que le Soissons ce defent davoir
+parle au roy de madame de Lauraguais, que je le croirois assés et que
+jay pensé dès le premier moment que cela venait du roy, et par bonté
+pour moy pour que nous ne fussions pas séparé, et pour que ma soeur fut
+ma consolation, mais il ne faut pas le dire parce que cela justifieroit
+le Soissons et qu'en vérité je ne suis pas payé pour cela; je seré donc
+ce soir a sainte menoult, ainsi je vous en prie que demain matin jy ait
+un courier, et tous les jours, car vous ne scauriez croire quelle est ma
+situation de me trouver eloignée dans ce moment icy; ne laissé jamais
+monsieur de la Rochefoucaud teste a teste avec le roy, car cela
+m'inquiète; sil en revient, qu'il sera fâché de tout ce qu'il a dit et
+fait; je suis persuadé qu'il recevra la reine tout au mieux et qu'il lui
+fera cent mille amitiés parce qu'il ce croit des torts avec quelle et
+obliger de les réparer, vous me manderé quelle sont les dames quelle a
+amenes, vous diré a monsieur de Soubize la resolution ou je suis de
+rester a sainte menoult, et sur toutes choses des couriers, mais si il
+en revient, cher oncle, que cela sera jolie, vous verrez, je suis
+persuader que cecy est une grâce du ciel pour luy faire ouvrir les yeux
+et que les méchants périront; si nous nous tirons de cecy vous
+convienderé que notre étoile nous conduira bien loing, et que rien ne
+nous sera impossible, et jespere beaucoup. Vous faite fort bien de
+garder la lettre de Vernage, ne la perdez pas elle nous sera peut estre
+utile; ma soeur vous remercie de moitié, je vous aime tendrement_. brulé
+mes lettres[537].
+
+Arrivée à Sainte-Menehould le 18, le jour où se répand à Paris la
+nouvelle de la convalescence, nouvelle que n'a pas encore la duchesse de
+Châteauroux, le ton de son âme est complètement changé. Avec la fatigue
+physique qui fait manger les mots à sa plume et lui fait écrire
+_davante_ pour davantage, l'abattement moral est venu.
+
+Et dans cette confession du moment, dans cette désespérance d'une heure,
+elle donne à Richelieu sa parole qu'elle renonce pour toujours à la
+cour:
+
+ _À Sainte-Menoult, ce _18_ à onze heures._
+
+_Je suis persuadé que le roy en reviendra et j'en suis dans le plus
+grand enchantement, sa dévotion me paroît poussée au plus loin, et cela
+ne métonne pas, ne soyé pas effrayé de ma proposition de rester icy. Ma
+lettre n'estoit pas party que je fis reflection que cela seroit
+ridicule, et nous partirons demain sans faute, mais c'est assé simple
+que ma teste se trouve égarée par cy par la, soyé tranquille je vous
+promets que je vais tout de suite a Paris, si l'on parle du retardement
+vous pouvé dire que ce sont les chevaux qui en sont cause, comme de
+fait, et je vous donne ma parole d'honneur que je ne paresse plus.
+Jespère que vous nauré pas de scène à essuyer, cela seroit aussi trop
+fort, mais il est bien certain que vous estes plus a plaindre que les
+autres, estant plus craint et moins soutenu, tout cecy est bien terrible
+et me donne un furieux degout pour le pays que jay habité bien malgre
+moy, et bien loin de desirer dy retourner un jour comme vous croyé, je
+suis persuadée que quand on le vouderoit, je ne pourrois pas my
+resoudre, tout ce que je voudrois par la suite cest que l'on repara
+l'affront que lon ma fait et nestre pas deshonorée, voila je vous assure
+mon unique ambition. bon soir, je ne peut pas vous en dire davante
+estant mourante. si vous mecrivez par la poste mandé moy simplement des
+nouvelles du roy sans aucunes reflections, mais je voudrois scavoir
+comment faquinet aura esté recuet; je conte sur des couriers de tems en
+tems, qu'est ce que madame de Bouflers dit de notre triste avanture,
+faite luy mes compliment, jay rencontré la Poule[538]; elle meriteroit
+bien que monsieur de Soissons luy donna une petite marque de bontée, je
+n'en desespere pas, ou elle viendra peut estre du roy[539], cela seroit
+assé plaisant; ah, mon Dieu qu'est ce que c'est que tout cecy, je vous
+donne ma parole que voila qui est fini pour moy, il faudroit estre une
+grande fôle pour avoir envie de sy rembarquer, et vous scavez combien
+peu j'estois flatté et éblouit de toutes les grandeurs et que si je m'en
+estois crue je n'en serois pas la, mais cest fait, il faut prendre son
+parti et ny plus songer, tacher de remettre du calme dans votre esprit,
+et de ne point tomber malade[540]._
+
+Le voyage recommença. Ce fut un éternel chemin fait à travers les
+malédictions, par le carrosse détesté et honteux qui semblait porter
+l'impopularité du Roi. Madame de Châteauroux se cachait aux relais. À
+chaque ville, à chaque bourg, elle s'enfonçait et se réfugiait dans
+quelque route de traverse où les chevaux venaient la reprendre, sans
+pouvoir l'emporter assez vite pour faire taire à ses oreilles les voix
+de l'horizon et ce murmure lointain qui demandait sa tête[541].
+
+Enfin elle se glissait inaperçue dans ce Paris, tout entier tendu vers
+les courriers de Metz, plein d'anxiétés, de prières et de larmes et
+vouant à _Louis le Bien-Aimé_ un de ces grands amours nationaux de la
+France qui ressemblent à l'amour: ils en ont la passion, l'élan, la
+sincérité, aussi bien que les retours, l'illogisme et le caprice. Là,
+encore cachée, et se sauvant du peuple parisien, enfermée chez elle par
+les risées des rues et les brutalités des halles, elle se débattait avec
+tout ce qui la soutenait et tout ce qui l'obsédait. Aux larmes
+succédaient les révoltes, à l'abattement l'orgueil. Elle rejetait la
+disgrâce, puis l'espérance; et dans ce faible corps de femme remué et
+tourmenté par des crises de nerfs qui allaient jusqu'aux convulsions,
+les crises de l'âme variaient et se renouvelaient sans cesse.
+
+À la nouvelle de la réconciliation du Roi avec la Reine, madame de
+Châteauroux se laissait aller au désespoir; puis, le surmontant, elle
+reprenait courage et se rattachait à cette correspondance avec
+Richelieu, qu'elle n'avait point cessée, et qu'elle soutenait avec cet
+air d'ironie et ce sourire du bout des lèvres qui est parfois le masque
+et le ton des plus amères et des plus profondes douleurs de l'orgueil.
+Elle rassemblait ses esprits, son parti, ses chances. Elle pensait à
+l'habileté de Richelieu, aux démarches de la princesse de Conti; et,
+foulant aux pieds ses chagrins et le présent, elle s'oubliait dans la
+poursuite de ses rêves interrompus, elle se berçait avec l'avenir, elle
+voyait déjà ses amours renoués, et envoyait en ces termes ses plans
+d'intrigues et ses raisons d'espérance à Richelieu:
+
+_... Moy je croît que s'il _(le Roi)_ y alloit tout seul[542] cela
+voudroit mieux pour le debarrasser de la reine, et puis pour qu'à son
+retour il prit son train de vie ordinaire; je suis persuadé même que
+c'est là sa façon de penser et qu'actuellement il rumine a tous ces
+arrangements la. Je crois que la première fois qu'il vera ses aides de
+camps, il sera un peu embarrassé, mais il faudra tacher de le mettre le
+plus a son aise que faire se pourra, vous ne scavé peut être pas la
+raison pour quoy monsieur de Soissons en a usé avec tant de douceur pour
+moy, c'est que c'est l'homme du monde le plus ambitieux, qui a demandé
+au Roy la place de monsieur le cardinal de Rohan, et qui a sceut que je
+m'y estois oposé et que javois beaucoup pressé le roy pour le
+coadjuteur, vous m'avouré que voilà un saint homme et qu'il est bien
+démontré que c'est la religion qui le conduit, en vérité avoir été au
+moment de voir périr le roy, pour des intérêts particuliers, est une
+chose incroyable, et dont je ne reviendrai pas sitot. Adieu, cher oncle,
+je mennuye beaucoup de ne vous pas voir, vous scavez combien je vous
+aime._
+
+_Remettes toutes ces lettres à leurs adresses, retournés. Depuis ma
+lettre ecrite japrend par la votre celle que monsieur d'Argenson vous a
+escrit. Je ne peut pas vous dire dans quel etat elle ma mis, je suis au
+désespoir, par la datte de celle de monsieur d'Argenson, je voit que
+c'est a sa seconde communion que l'on l'a exigé de luy, et jaime mieux
+que ce soit dans ce moment la qu'a present, qu'il est a luy totalement,
+cela n'est point ébruité du tout, aparamment qu'il n'en a pas nommé
+d'autre, et je ne tiens pas tout perdue, vous avez très bien fait de luy
+escrire, pour moy jay une petite lettre toute prete et je n'attend que
+le moment pour luy lacher, par ou il aprendra tout ce qui s'est passé
+depuis le commencement de sa maladie jusqu'à la fin. Mais il faut bien
+prendre son temps, car il ne faut pas manquer son coup. Je ne peut pas
+me mettre en teste que tout cela tourne à mal, et suis meme persuade que
+vous feré votre ambassade. Vous auriez du tenir secret la lettre de
+monsieur Dargenson, et je me meurs de peur que vous n'en ayez parlé;
+vous avez bien raison de dire qu'il seroit joli de faire revenire la
+journée des dupes pour moy, je n'en doute pas, c'est justement de meme
+un jeudy, mais il faut de la patience, il est vray qu'il en faut
+beaucoup. Tous les propos que l'on vous a mandé que l'on tenoit à Paris
+sont très réelle, vous ne scauriez croire jusqu'où ils sont poussé, si
+vous y aviez parue dans ce moment la, vous auriez été mis en pièces.
+Vous faite très bien d'aimer madame d'Aiguillon comme vous faite et de
+luy escrire si souvent, car elle fait bon usage de vos lettres et elle a
+marqués prendre un grand interest a vous et vous aimer beaucoup; je
+n'en ay jamais vue un si fol que vous, voue croyé tout ce que l'on vous
+dit et que l'on vous aime à la folie, en vérité c'est pitoyable. Le roy
+continue a s'ennuyer, je crains meme que cela ne fasse trainer sa
+convalescence, mais il ne tient qu'a luy d'y mettre ordre, moyennant
+quoy il est moins a plaindre. Vous m'aviez mandé que vous me diriés quel
+expédient vous aviés trouvé pour Lebel et Bachelier, vous rendissent
+conte de tout ce qui se passeroit, mais, dieu merci, vous n'en avez rien
+fait, et vous me paroissé très mal informé, mais quand on reçoit des
+lettres de ministres aussi agréables, on doit etre content; c'est très
+bien a monsieur d'Argenson d'en user comme il fait avec vous, et j'en
+suis d'autant plus aise, qu'il est très nécessaire dans ce moment cy
+d'avoir quelquun comme luy dans sa manche[543]. Je vous dis que nous
+nous en tirerons, et j'en suis persuadé; ce sera un bien jolie moment,
+je voudrais déjà y estre, vous le croiré sans peine. Adieu, cher oncle,
+je vous aime, je vous aime de tout mon coeur, et suis outré de vous
+entrainer dans mon malheur, cela l'augmente je vous jure de beaucoup.
+Brulé toutes mes lettres, c'est a dire celles que je vous escrit.
+Joubliois bien de vous dire que vous avez grande raison d'estre
+déterminé à ne point donner la démission de votre charge, vous seriez
+bien fol, il ne faut la donner qu'avec votre teste, et je suis persuadé
+que monsieur de Soissons aura beau faire et beau dire qu'elle restera
+sur vos épaules, et que nous aurons le plaisir de l'y voir encore
+longtemps. Cela seroit pourtant plaisant que l'on vous coupe la teste
+pour ce que vous avez fait pendant la maladie du roy, car je ne peux
+imaginer ce que l'on peut luy avoir dit[544]._
+
+Dans une autre lettre du 13 septembre, madame de Châteauroux songeait à
+prendre un nouveau rôle, un rôle _inattaquable_, le rôle d'amie du Roi,
+et cela dans sa lettre avec des allures viriles dignes de l'allégorie
+sous laquelle Nattier avait représenté la nerveuse duchesse.
+
+ _Ce_ 13 _septembre_, à Paris.
+
+_Tranquillisé vous, cher oncle, il se prépare de beaux cous pour nous,
+nous avons eut de rudes momens a passé, mais ils le sont, je ne connoit
+pas le roy dévot, mais je le connoit honneste homme et très capable
+damitié, quelques réflections qu'il fasse, sans me flatté je croit
+quelle ne seront qua mon avantage, il est bien sure de moi, et bien
+persuadé que je l'aime pour luy, et il a bien raison, car j'ay senti que
+je l'aimois à la folie, mais c'est un grand point qu'il le sache, et
+j'espère que sa maladie ne luy a pas oté la mémoire, jusquicy personne
+n'a connu son coeur que moy, et je vous répond qu'il la bon et tres bon;
+et tres capable de sentimens, je ne vous nires pas qu'il y ait un peu de
+singulier par mi tout cela, mais ce n'est pas ce qui l'emporte, il sera
+devot, mais point cagot, je l'aime cent fois mieux, je seré son amie, et
+pour lors je seré inattaquable: tout ce que les faquinets ont fait
+pendant sa maladie, ne fera que rendre mon sort plus heureux et plus
+stable, je nauré plus a craindre ni changemens ni maladie ni le diable,
+et nous menerons une vie délicieuse, ajouté un peu plus de foy que vous
+ne faites a tout ce que je vous dit, ce ne sont pas des reveries, vous
+veré si cela ne se réalisera pas, tout cela est fondée sur la
+connaissance que jay de l'homme a qui nous avons afaire et je vous
+assure que je connoit tous les plis et replis de son ame, et qu'il y a
+du beau et du bon, il ne faut pas le jugé parce qu'il a fait a votre
+egard, il n'estoit pas encore bien a luy et je suis persuadé que l'on
+luy a dit quelque chose d'affreux, et je ne peux pas imaginer ce que
+c'est, je ne suis pas encore bien convaincu que vous nalliés pas en
+Espagne; mais en tout cas je ne crois pas qu'il en nomme un autre, il
+fera faire la demande par l'eveque de Rennes, voila mon idée, quest ce
+que vous en dites. vous avés bien raison de dire qu'il ne faut marquer
+avoir aucune esperance de retour, est inutile et cela augmenteroit la
+rage de ces monstres qui est déja assé considérables, je pense comme
+vous sur ma lettre, il vaut mieux attendre que de manqué son coup[545].
+Monmartel est bien pour cela aussi, madame Tencin voudroit déja qu'elle
+fut reçut, mais elles sent comme nous les conséquences si elle ne
+l'estoit pas bien. Adieu, cher oncle, porté vous bien; pour moy je vas
+songer réellement a me faire _une santé de crocheteur_ pour faire
+enrager nos ennemis le plus longtemps que je pourré et avoir le temps de
+les perdre, et ils le seront, vous pouves en être sure. vous connoissé
+mon amitié pour vous, elle est, je vous jure, des plus tendres, faites
+mes compliment a messieurs de Soubise et d'Ayen, quand vous reverré du
+Mesnil dite luy milles choses et que je ne luy ay pas fait responce
+parce que je ne n'ay su ou le prendre, voila une lettre pour monsieur
+Daumont que vous lui remettré bien exactement en luy faisant mes
+complimens[546]._
+
+Le souffle et l'humeur d'un moment emportaient tout: une désespérance
+absolue et sans bornes paralysait toutes ses facultés, la force même
+d'un désir lui manquait, et elle demeurait sans mouvement, la pensée
+endormie, la volonté morte, dans un de ces anéantissements qu'elle
+peignait si bien alors qu'elle disait «ne plus reconnaître en elle ni
+madame de la Tournelle ni madame de Châteauroux, et se sentir devenir
+une étrangère à elle-même[547].» Puis un rien la tirait de là, un
+aiguillon d'amour-propre, un sentiment de vengeance contre Maurepas,
+contre Pérusseau, et l'impatience d'une revanche éclatante et sans
+pitié, ne tardait pas à la posséder, et à donner à ses idées la furie de
+la fièvre.
+
+ * * * * *
+
+Le Roi, entièrement guéri au mois de septembre, laissait bientôt voir
+une mélancolie qui rendait l'espoir et l'audace à Richelieu: l'amour
+n'était point mort dans ce coeur qui trouvait la solitude où madame de
+Châteauroux n'était pas. Le courtisan, retiré à Bâle, se remettait à
+l'oeuvre, il reprenait ses plans, et travaillait pour la favorite avec
+l'ardeur d'un homme qui travaille pour sa fortune: ne voyait-il pas dans
+le lointain, au bout de ses efforts, derrière le retour de madame de
+Châteauroux, ce triomphe personnel de son ambition, cette superbe
+récompense de son zèle, le rétablissement en sa faveur de la dignité de
+connétable de France? Après s'être éclairé, après avoir fait tâter le
+Roi par le cardinal de Tencin et le maréchal de Noailles[548], il
+adressait au Roi un mémoire détaillé sur sa maladie de Metz, mémoire
+habile où il avait su glisser les ombrages et les soupçons, prêter à la
+conduite de ses adversaires des motifs d'ordre humain, attribuer enfin à
+tous les ennemis de madame de Châteauroux, qui avaient abusé des remords
+et de la faiblesse du Roi, des sentiments d'égoïsme, des vues
+ambitieuses le désir presque et l'impatience de la mort du Roi.
+
+Madame de Châteauroux à laquelle le mémoire ou la lettre était adressée
+par Tencin écrivait à Richelieu avec le mépris supérieur qu'elle a
+l'habitude d'avoir pour l'expérience, la pratique de l'humanité de son
+_oncle_.
+
+ _À Paris, ce _18_ octobre[549].
+
+_J'ay vue, cher oncle, le cardinal de Tencin dont je suis enchanté; il
+ma montré la lettre que vous avés escrit au roy que je trouve comique et
+tres bonne, surement elle luy aura plu, mais vous aves mal fait de lui
+repondre verbalement a ce qu'il vous avait demendé; il faloit lui
+escrire, c'est étonnant vous ne le connoissé pas du tout et vous estes
+surpris comme guelquun qui arriveroit à la cour, vous estes un drole
+d'homme. J'ai vu et vois madame de Bouflers tous les jours dont je suis
+tres aise; mais ma soeur pas tant je croit, je vous charge de faire mes
+compliments à monsieur de Belle-Isle et de luy dire que si je ne luy ai
+pas écrit sur sa lieutenance[550] c'est que... je ne scay pas quoy, je
+men raporte a vous pour tourner cela joliment, vous senté bien que
+c'est que jay oublié de lui écrire et que je veux que vous raccommodies
+ma sotise. Adieu, cher oncle, je vous aime, je vous assure on ne peut
+pas davantage et suis outré d'être si longtemps sans vous voir. À
+propos, le petit saint _(Saint-Florentin)_ vous fera des difficultés sur
+le changement que vous demandés pour vos etats, mais tachez d'avoir gain
+de cause, car il seroit ridicule que vous eussiez quinze jours après le
+siége de libre sans venir à Paris, c'est pour lors que l'on diroit que
+vous estes en disgrace. Remettes cette lettre au chevalier de
+Grille[551]._
+
+Avec les lettres de Richelieu revenaient peu à peu autour du Roi
+quelques-uns des favoris que l'appareil des sacrements, les foudres de
+Fitz-James, les lettres de cachet de d'Argenson sous enveloppe, avaient
+dispersés pendant l'agonie du Roi. Et avec cette correspondance et ce
+monde, le Roi se refroidissait pour la Reine.
+
+Dans un court séjour chez son beau-père à la cour de Lorraine, il
+montrait à tous par ses distractions et sa taciturnité, un homme
+amoureux absorbé dans le souvenir et les regrets. La gloire ne lui
+souriait plus, la guerre lui semblait une longue fatigue; et le 8
+novembre, aussitôt la capitulation de Fribourg signée, il repartait en
+toute hâte pour Paris[552]. Il y courait chercher, non point
+l'applaudissement et le triomphe, mais le pardon de sa maîtresse.
+
+Tenue au courant des choses par Richelieu, suivant de sa retraite,
+mouvement à mouvement, le coeur du Roi, raffermie et plus osée dans les
+insolences de son orgueil par la certitude de tout obtenir, la duchesse
+de Châteauroux avait pris la résolution de ne rentrer à Versailles
+qu'avec les plus formelles sûretés et les plus grandes satisfactions.
+Pour oublier, pour pardonner les scènes de Metz, les ignominies de la
+disgrâce, il lui fallait une expiation proportionnée à l'humiliation,
+une vengeance qui fît éclat,--ce n'était point assez,--qui fît peur. Et
+la duchesse attendait le Roi sans l'appeler, sachant bien qu'il
+viendrait.
+
+Elle n'attendait pas longtemps. Dans la nuit du 14 au 15, le second jour
+de l'arrivée du Roi à Paris, les femmes de la Reine entendirent trois
+fois gratter à la porte. La Reine avertie dit que ce n'était rien, que
+c'était le vent. À la troisième fois cependant, au bout d'un intervalle,
+on ouvrit, mais on ne trouva personne[553], Le Roi n'y était plus, il
+était déjà sorti des Tuileries, avait traversé le Pont-Royal, et escorté
+de Richelieu, frappait rue du Bac, chez la duchesse de Châteauroux[554].
+
+Devant cette visite inespérée, mais non si promptement attendue, devant
+cette visite d'un Roi venant dans la nuit lui apporter ses excuses et
+lui demander ses conditions pour renouer, la duchesse en dépit de son
+énergie morale, se trouvait mal, et ne pouvait dire autre chose que ces
+paroles qu'elle répétait et répétait encore: «_Comme ils nous ont
+traités_[555].» Le Roi la suppliait alors de revenir à Versailles.
+Madame de Châteauroux ne consentait à s'y rendre qu'incognito: son
+retour officiel devait être précédé de la retraite de tous ses ennemis.
+Et le lendemain elle partait pour Versailles cachée dans une de ces
+voitures publiques appelées pot-de-chambre. Avant de partir elle avait
+dit à ses gens qui l'avertissaient de l'espionnage de Maurepas:
+«Bientôt, il ne m'importunera plus.»
+
+À Versailles la duchesse se montrait une autre femme que la femme de la
+veille. Elle reprenait ses hauteurs et ses exigences. Elle jouait le
+détachement, l'indifférence et répondait froidement aux sollicitations
+du Roi, «_que satisfaite de ne pas aller pourrir dans une prison par ses
+ordres, et contente d'avoir la liberté et les plaisirs d'une vie privée,
+il en coûterait trop de têtes à la France, si elle revenait à la
+cour_[556]...» Et la phrase n'a rien d'invraisemblable de la part de la
+femme qui dans ses lettres annonce. que «_les méchants périront_» et
+plaisante avec tant d'aisance sur des _têtes coupées_.
+
+Le Roi cherchait à la calmer, lui disait «qu'il fallait tout oublier, et
+revenir le soir même à Versailles, et reprendre son appartement et ses
+emplois à la cour.» Mais ces paroles du Roi ne décourageaient guère les
+appétits de vengeance de la favorite.
+
+Les scènes de Metz, la duchesse le savait, avaient froissé
+l'amour-propre du Roi; Louis XV y avait vu une diminution de l'autorité
+et de la volonté royale, un empiétement dangereux de l'Église, et une
+victoire du clergé grossie jusqu'à l'insolence par les prédicateurs de
+Paris. Le mémoire et les paroles de Richelieu avaient encore envenimé
+ces secrètes alarmes du Roi, et le tableau désillusionnant de toutes
+ces ambitions, empressées à son lit de mort avec des attitudes de
+dévouement, l'avait vivement et profondément touché. Tout ce qui lui
+rappelait Metz lui était importun et suspect; et tous ceux qui l'avaient
+précipité dans une pénitence publique de ses faiblesses, lui étaient
+devenus presque aussi odieux qu'à madame de Châteauroux. Il avait
+perpétuellement à la bouche _la cabale de Metz_, et quant à messieurs de
+la Rochefoucauld, Bouillon, Fleury, Balleroy, le Roi ne les appelait que
+«ces messieurs! où sont ces messieurs? que font ces messieurs»[557]?
+
+Il couvait une haine sourde contre Châtillon, le gouverneur du Dauphin,
+qui, malgré ses volontés avait amené le Dauphin à Metz[558]; il
+nourrissait de vives colères contre madame de Châtillon, qui avait
+insulté ses amours, et parlé dans ses lettres à la reine d'Espagne de
+l'indignité de madame de Châteauroux[559]. Et pendant le reste de la
+campagne, il avait laissé échapper ses ressentiments contre l'évêque de
+Soissons Fitz-James, et contre son confesseur Pérusseau. Il n'y avait
+donc que l'horreur du sang qui séparât le Roi de madame de Châteauroux.
+La forme seule des vengeances demandées par sa maîtresse lui répugnait;
+et quand madame de Châteauroux abandonnait ces idées de sang, ces
+demandes de têtes, qu'elle descendait à se contenter de sévérités qui
+suffisaient à sa vanité, l'entente était prête de se faire. Le Roi lui
+abandonnait le duc de Châtillon[560] qui élevait le fils du Roi dans le
+dégoût des amours de son père. Il lui abandonnait Balleroy[561],
+Fitz-James[562], Pérusseau[563], la Rochefoucauld[564], le duc de
+Bouillon[565] qui tous étaient envoyés en exil ou punis par la disgrâce.
+
+Pourtant l'impérieuse duchesse caressait de plus énormes satisfactions:
+elle voulait rentrer en triomphe dans une cour vaincue et décimée, et
+elle demandait que les princes du sang partageassent l'exil de leur
+parti, pour que l'expiation de Metz fût entière, et que la punition de
+la faction fût un mémorable exemple. Le Roi avait besoin de mille
+efforts sur lui-même pour lui refuser ce sacrifice.
+
+Mais où la lutte fut la plus vive, où madame de Châteauroux s'acharna,
+ce fut autour de Maurepas. Madame de Châteauroux tenait absolument à ce
+qu'il fût chassé. Le Roi s'obstinait à garder ce ministre, le seul qui
+lui fit tolérable l'ennui du conseil et facile le travail du
+gouvernement. Enfin, après de longues batailles, une transaction eut
+lieu: madame de Châteauroux permit au Roi de garder Maurepas, mais à la
+condition qu'il lui serait permis de l'humilier, et que la façon, la
+mesure et les moyens de l'humiliation seraient laissés à son bon
+plaisir.
+
+Tout adouci qu'il était, ce féroce traité de raccommodement entre les
+deux amants demandait douze jours de négociations, du 14 au 25 novembre.
+
+ * * * * *
+
+Le mercredi 25 novembre, le duc de Luynes apprenait dans la soirée le
+rappel des deux soeurs à la cour. Mesdames de Modène et de Boufflers
+jouaient chez lui, quand un laquais de madame de Châteauroux apportait
+une lettre à madame de Modène. Madame de Modène lisait la lettre en
+hâte, se levait aussitôt, donnait son jeu à tenir, passait dans un
+cabinet où elle écrivait un mot, et allait parler dans l'antichambre au
+courrier auquel elle donnait huit louis. Le laquais de madame de
+Châteauroux montrait l'argent aux domestiques du duc de Luynes, en
+disant qu'il devait avoir apporté une bonne nouvelle puisqu'il était si
+bien payé. La duchesse de Boufflers recevait, elle aussi, une lettre de
+la favorite par le même courrier et dont elle donnait plus tard lecture
+en particulier à quelques personnes qui se trouvaient dans le salon.
+Voici les termes de cette lettre de madame de Châteauroux:
+
+_Je compte trop sur votre amitié pour que vous ne soyez pas instruite
+dans le moment de ce qui me regarde. Le Roi vient de me mander par
+monsieur de Maurepas qu'il étoit bien fâché de tout ce qui s'étoit passé
+à Metz et de l'indécence avec laquelle j'avois été traitée, qu'il me
+priait de l'oublier et que pour lui en donner une preuve, il espéroit
+que nous voudrions bien revenir prendre nos appartements, à Versailles,
+qu'il nous donneroit en toutes occasions des preuves de sa protection,
+de son estime, de son amitié, et qu'il nous rendoit nos charges[566]._
+
+Ce mercredi 25 novembre, en effet, le Roi au sortir du conseil faisait
+entrer monsieur de Maurepas dans le cabinet des perruques. Là avait lieu
+un entretien entre Maurepas et Louis XV qui imposait à son ministre
+l'humiliation d'aller en personne annoncer à madame de Châteauroux son
+rappel à la cour. Maurepas se disposant à écrire les paroles du Roi,
+Louis XV lui disait: «Les voilà toutes écrites» et lui remettait un
+billet.
+
+Là-dessus Maurepas partait pour Paris et se rendait à six heures, rue du
+Bac à l'hôtel dépendant des Jacobins de la rue Saint-Dominique
+qu'habitaient les deux soeurs.
+
+Maurepas demandait au suisse de l'hôtel si madame de Châteauroux était
+chez elle: on lui répondait que non. Il se nommait: on lui répétait
+qu'il n'y avait personne. Il déclarait enfin qu'il venait de la part du
+Roi: la porte lui était alors seulement ouverte[567].
+
+Madame de Châteauroux était au lit, avait dans sa chambre le duc d'Ayen
+qui s'éloigna, quand il entendit que Maurepas venait de la part du Roi.
+
+Il y eut d'abord un silence pendant lequel madame de Châteauroux
+considéra Maurepas sans un salut, sans une parole et donna aux
+ressentiments de sa vanité de femme le spectacle et la pâture de
+l'embarras du ministre. Maurepas un moment déconcerté lui remettait le
+billet du Roi[568] en lui disant que le Roi la priait de venir reprendre
+avec sa soeur leurs places à la cour, et le chargeait de l'assurer qu'il
+n'avait eu aucune connaissance de ce qui s'était passé à son égard
+pendant sa maladie à Metz.
+
+Madame de Châteauroux répondait:
+
+«_J'ai toujours été persuadée, Monsieur, que le Roi n'avait aucune part
+à ce qui s'est passé à mon sujet. Aussi je n'ai jamais cessé d'avoir
+pour Sa Majesté le même respect et le même attachement. Je suis fâchée
+de n'être pas en état d'aller dès demain remercier le Roi, mais j'irai
+samedi prochain, car je serai guérie_[569].»
+
+L'infinie jouissance au fond de l'orgueilleuse femme, quand, la dure
+commission faite, Maurepas cherchait à se défendre des préventions qu'on
+avait pu lui donner contre lui..., avouait son embarras: aveu qui
+faisait venir sur les lèvres de la duchesse «_qu'elle le croyait bien_»,
+avec une intraduisible intonation. Et de quel air encore, et avec quel:
+«_Cela ne coûte pas cher_[570],» faisait-elle l'aumône de sa main à
+baiser à Maurepas prenant congé et sollicitant cette faveur.
+
+La duchesse était donc couchée le mercredi soir, avec un peu de fièvre,
+quand Maurepas lui avait fait sa visite[571]. La fièvre augmentait
+pendant la nuit, elle devenait plus violente dans la nuit du jeudi au
+vendredi, et le vendredi soir elle se compliquait d'élancements de tête
+insupportables. Vernage, aussitôt qu'il était appelé, déclarait que:
+«c'était une grande maladie,» parlait au duc de Luynes et à
+l'archevêque de Rouen de ses inquiétudes au sujet de la malignité de
+cette fièvre, ne se montrait pas rassuré par les apaisements momentanés
+du mal, et dès le troisième jour de la maladie appelait en consultation
+Dumoulin que l'on disait à la malade envoyé par le Roi pour ne pas
+l'effrayer[572].
+
+La duchesse avait cependant conscience du danger de son état. Elle
+faisait son testament où elle instituait madame de Lauraguais sa
+légataire universelle, laissant des récompenses considérables en argent
+et en pensions à tous ses domestiques[573]. Elle demandait à voir le
+père Segaud auquel elle se confessait, se réconciliait avec sa soeur de
+Flavacourt dans une entrevue pleine d'attendrissement[574], recevait le
+viatique des mains du curé de Saint-Sulpice.
+
+À la suite de plusieurs saignées, un mieux se produisait le samedi 28
+dans l'état de la malade, et qui durait le dimanche et le lundi, mais le
+mardi 1er décembre les nouvelles de la nuit étaient très-mauvaises, et
+les courtisans faisaient la remarque que le Roi était fort sérieux et
+qu'il ne parlait à personne à son lever[575].
+
+Dès lors ce furent chez la duchesse des douleurs folles, des
+convulsions, une agitation frénétique de tout le corps, des souffrances
+insupportables de la tête, un délire furieux, où dans les divagations
+accusatrices des paroles de la favorite se mêlait le mot de poison au
+nom de Maurepas.
+
+Dans la nuit du vendredi 4, la malade qui avait perdu depuis deux ou
+trois jours la connaissance, était saignée trois fois, et l'on
+s'attendait à sa mort pour le samedi[576].
+
+Le Roi ne sortait plus que pour aller à la messe[577], ne paraissait
+plus que pour assister au conseil ou donner l'ordre, restant toute la
+journée enfermé dans ses cabinets. Messieurs d'Ayen, de Gontaut, de
+Luxembourg se relevaient pour lui apporter des nouvelles deux fois par
+jour. Et Montmartel adressait chaque jour quatre courriers à Lebel qui
+envoyait encore à Paris des gens à lui, de manière que le Roi eût des
+nouvelles à toutes les heures.
+
+Le visage du Roi qui, avec ses rembrunissements et ses éclaircies, était
+une espèce de miroir sur lequel la cour, tous les jours, lisait le
+bulletin de la maladie, annonçait un mieux dans la matinée du samedi.
+Dans la journée on parlait de moments où la tête de la malade redevenait
+libre, et les amis de la favorite recommençaient à espérer, le jour où
+l'on croyait qu'elle allait mourir.
+
+La duchesse de Châteauroux avait autour de son lit le dévouement de
+chaudes amitiés[578]. Monsieur de Gontaut, lié avec elle du temps
+qu'elle n'était encore que madame de la Tournelle, y passait des heures.
+Il était remplacé par d'Ayen pour lequel la froideur de la favorite
+s'était changée en une véritable affection, et à d'Ayen succédait
+Luxembourg, l'ami personnel de madame de Mailly, d'abord en disgrâce,
+mais tout à fait réconcilié avec la duchesse par sa maîtresse madame de
+Boufflers. Madame de Boufflers était une des assidues à son chevet, et
+l'on raconta que, la veille de la mort de la favorite, dans un moment de
+lucidité, la duchesse eut avec elle une longue conversation et la
+chargea de dire plusieurs choses secrètes au Roi.
+
+Mais la vraie garde-malade était madame de Modène dont la chaude
+affection pour la duchesse l'avait fait accuser de basse complaisance
+pendant le voyage de Metz, et qui, dans la sincérité de son affection,
+montrait une indifférence qui étonnait pour son mariage avec le duc de
+Penthièvre. Madame de Modène soigna la duchesse de Châteauroux jusqu'au
+dernier moment, la servant nuit et jour, tenant la place à son chevet de
+sa soeur bien-aimée qui manquait.
+
+Car, pendant que la duchesse agonisait, madame de Lauraguais, accouchée
+d'une fille quelques jours avant, et alitée dans l'appartement
+au-dessus, ignorait que sa soeur était si proche de la mort, croyait
+qu'elle était seulement indisposée, qu'elle avait une fluxion sur les
+yeux[579]. Et quand les cris de la mourante, dans ses épouvantables
+souffrances, montaient jusqu'à madame de Lauraguais, on faisait du bruit
+dans sa chambre pour distraire son attention; mais enfin ces cris elle
+les entendait: on lui disait alors que c'étaient les cris d'une femme en
+douleur d'enfant dans la rue[580].
+
+Le lundi 7, le duc d'Ayen apprenait au Roi que la duchesse n'était pas
+encore morte, mais qu'elle était à toute extrémité, et qu'il devait
+s'attendre à recevoir la triste nouvelle d'heure en heure. Le Roi
+montait aussitôt dans une voiture pour laquelle on gardait un attelage
+tout harnaché depuis deux ou trois jours, et escorté de deux
+palefreniers portant des flambeaux[581], se rendait à la Muette, mandant
+à d'Argenson avant de partir qu'on vînt lui rendre compte seulement
+dans le cas d'affaires très-pressées[582].
+
+La duchesse de Châteauroux expirait à l'âge de vingt-sept ans, le mardi
+8 décembre 1744[583], à sept heures du matin, après avoir été saignée
+une fois à la gorge, une fois au bras et neuf fois au pied sans que la
+perte de tout ce sang pût parvenir à maîtriser cette agonie furibonde et
+la rage de ce corps épuisé[584].
+
+Elle mourait, la favorite, selon le voeu qu'elle avait formé dès
+l'enfance, un jour de fête de la Vierge, le jour de la Conception[585].
+
+Le jeudi 10 décembre, la duchesse de Châteauroux était inhumée dans la
+chapelle de Saint-Michel à Saint-Sulpice, à six heures du matin, une
+heure avant l'usage, et le guet sous les armes, pour sauver son cercueil
+des fureurs de la populace.
+
+Mort étrange, fatale, et qui, rapprochée de tant d'autres morts, de
+tant d'autres disparitions subites de la grande scène de Versailles, de
+tant d'autres foudroiements, promène, derrière la comédie, la folie et
+le sourire de ce siècle, derrière ce carnaval enchanté du plaisir, de la
+galanterie, de l'esprit, les soupçons et les terreurs d'une Italie du
+seizième siècle! Fins hâtées, brusques dénouements de jeunes existences,
+renversements des plus beaux rêves, les coups de la Providence ont en ce
+temps une violence qui ne semble appartenir qu'aux mains de l'homme: la
+mort y semble véritablement humaine, tant elle se montre jalouse et
+précipitée! Princes, princesses, maîtresses de roi, sont enlevés si vite
+et dans de si particulières circonstances, qu'on les dirait emportés par
+l'ombre de Locuste. Le poison! un poison inconnu et _ad tempus_, voilà
+la grande épouvante léguée par la cour de Louis XIV à la cour de Louis
+XV. Le poison, c'est le cauchemar des agonies de ce dix-huitième siècle,
+qui verra plus tard le successeur de Louis XV entre un homme accusé de
+l'empoisonnement du Dauphin, de la Dauphine, et encore entre un homme
+accusé de l'empoisonnement de madame de Châteauroux: entre Choiseul et
+Maurepas!
+
+Il arrivera même au milieu du siècle que devant la conviction générale
+de l'empoisonnement des maîtresses, des princesses des princes, des
+hommes et des femmes jouant un rôle à la cour, et devant les soupçons
+accusateurs que laisseront échapper les médecins Tronchin et la Breuil,
+lors de la mort de la Dauphine[586], il arrivera que Louis XV chargera
+le ministre Bertin de s'enquérir s'il existe des poisons qui puissent
+faire périr à échéance fixe, sans laisser de traces.
+
+Et quelqu'un aura la mission du ministre Bertin de faire causer l'abbé
+Galiani sur les poisons de son pays. Galiani, sans se douter que le Roi
+le fait interroger, dira: «... Par exemple à Naples, le mélange de
+l'opium et des mouches cantharides, à des doses qu'ils connaissent, est
+un poison lent, le plus sûr de tous, infaillible, et d'autant qu'on ne
+peut pas s'en méfier. On le donne d'abord à petites doses pour que les
+effets soient insensibles: en Italie nous l'appelons _aqua di Tufania,
+eau de Toufanie_[587].
+
+«Personne ne peut en éviter les atteintes, parce que la liqueur qu'on
+obtient dans cette composition est limpide comme de l'eau de roche et
+sans saveur.
+
+«Les effets sont lents et presque imperceptibles; on n'en verse que
+quelques gouttes dans du thé, du chocolat, du bouillon, etc. Il n'y a
+pas une dame à Naples qui n'en ait sur sa toilette pêle-mêle avec ses
+eaux de senteurs; elle seule connaît le flacon et le distingue; souvent
+la femme de chambre de confiance n'est pas dans le secret, et prend ce
+flacon pour de l'eau distillée ou obtenue par dépôt, laquelle est la
+plus pure et dont on se sert pour étendre ou développer les odeurs quand
+elles sont trop fortes.
+
+«Les effets de ce poison sont fort simples. Vous ressentez d'abord un
+malaise général dans toute l'habitude du corps. Le médecin vous examine,
+et n'apercevant aucuns symptômes de maladie, soit externes, soit
+internes, point d'obstructions, d'engorgements, d'inflammations, il
+conseille les lavages, la diète, la purgation. Alors on redouble la
+dose, mêmes malaises, sans être plus caractérisés... Le médecin qui
+n'entrevoit rien d'extraordinaire, attribue l'état du plaignant à des
+matières viciées, à des glaires, à des humeurs peccantes qui n'ont point
+été suffisamment entraînées par la première purgation. Il en ordonne une
+seconde. Troisième dose, troisième purgation. Quatrième dose... Alors le
+médecin voit bien que la maladie lui échappe; qu'il ne l'a pas connue,
+qu'elle a une cause, qui ne se découvrira qu'en changeant de régime. Il
+ordonne les eaux, etc., etc. Bref les parties nobles perdent leur
+ressort, se relâchent, s'affectent, et le poumon surtout comme la plus
+délicate de toutes, et l'une des plus employées dans le travail de
+l'économie animale [...]
+
+«Et par cette méthode on suit quelqu'un, tant et si longtemps que l'on
+veut: des mois, des années; les constitutions robustes résistent plus
+longtemps...[588]»
+
+Et le confident de cette conversation ne pouvait s'empêcher de
+reconnaître qu'il était impossible de mieux peindre «les symptômes, les
+périodes, les nuances» de la maladie du Dauphin et de la Dauphine.
+
+ * * * * *
+
+L'imagination publique, encore sous l'émotion de la mort de madame de
+Vintimille, ne taisait plus à la mort de madame de Châteauroux le
+murmure de ses accusations. Les accusateurs alléguaient les
+dénonciations de la mourante, ses indications précises d'avoir été
+empoisonnée une première fois dans une médecine à Reims[589]. Ils
+appuyaient sur la demi-journée passée à Paris par Maurepas, et dont
+l'emploi était inconnu[590]. Ils parlaient de poisons, subtils comme
+les poisons de la Renaissance, glissés dans la lettre du Roi.
+
+Mais ces accusations contemporaines n'étaient que des suspicions et des
+préventions passionnées. Les lumières que l'histoire possède aujourd'hui
+donnent à l'historien le droit et le devoir d'en faire justice. Il
+suffira pour cela de rapporter l'opinion et le témoignage du médecin de
+madame de Châteauroux, Vernage. Aux insinuations d'empoisonnement,
+Vernage haussait les épaules. Il racontait qu'au retour de Metz, il
+avait prescrit à madame de Châteauroux un régime rafraîchissant, de la
+distraction, de l'exercice. Mais la duchesse n'avait point voulu suivre
+ses recommandations. Tout entière au souvenir et au ressentiment de la
+disgrâce, à la vengeance, elle s'était abandonnée à la fièvre de ses
+projets et de ses passions. Quinze jours avant sa mort, à la prière des
+amis de madame de Châteauroux, Vernage avait eu avec elle une longue et
+sérieuse conversation sur sa santé. Il lui avait dit: «Madame, vous ne
+dormez pas, vous êtes sans appétit, et votre pouls annonce des vapeurs
+noires; vos yeux ont presque l'air égaré; quand vous dormez quelques
+moments, vous vous réveillez en sursaut; cet état ne peut durer. Ou vous
+deviendrez folle par l'agitation de votre esprit, ou il se fera quelque
+engorgement au cerveau, ou l'amas des matières corrompues vous
+occasionnera une fièvre putride[591].» Et Vernage insistait auprès
+d'elle sur la nécessité pressante de se faire saigner, de se soigner. La
+duchesse promettait de prendre soin d'elle à Vernage, à Richelieu, à ses
+amis, à tous ceux qui l'approchaient. Mais ce grand retour de fortune,
+la réconciliation avec le Roi, les débordements de la joie et de
+l'orgueil, les imprudences amoureuses dans un moment dangereux[592],
+amenaient la réalisation des prévisions de la médecine: c'était une
+fièvre putride, avec transport au cerveau, qui enlevait madame de
+Châteauroux. L'autopsie venait encore confirmer le dire de Vernage: elle
+ne révélait d'autres désordres intérieurs que la dilatation et le
+gonflement sanguin des vaisseaux capillaires de la tête[593].
+
+Cependant, il est au-dessus de ces preuves matérielles des probabilités
+morales qui combattent plus victorieusement encore pour la défense de
+Maurepas. Le caractère du ministre le met au-dessus ou au-dessous d'une
+pareille accusation; et sa défense, une défense qui est en même temps le
+jugement de Maurepas, est tout entière dans cette parole de Caylus: «Je
+vous réponds qu'il est encore plus incapable de crimes que de
+vertus[594].» Pour passer outre, pour persister dans une accusation
+contre laquelle protestent toutes les déductions que la justice
+historique peut tirer de l'attitude morale de l'homme et des dehors de
+son âme, il faudrait admettre qu'il y ait eu dans le dix-huitième siècle
+des natures assez supérieures pour cacher sous l'insouciance et
+l'ironie, sous la plus charmante et la plus facile légèreté de la
+conscience et du ton, des sentiments et des paroles, une arrière-nature
+pleine de ténèbres et de profondeurs où les passions sans remords
+auraient travaillé à des crimes sans bruit. Évidemment ce serait là une
+supposition dont le dix-huitième siècle ne mérite pas l'honneur: les
+monstres n'y sont point si parfaits, les scélérats n'y sont que des
+roués.
+
+
+
+
+XVIII
+
+Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le
+rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de
+1743.--Les charités de l'ancienne favorite.--Sa vie de pénitence.--Son
+testament et sa mort.
+
+
+Ainsi des soeurs que le Roi avait aimées, deux étaient mortes tourmentées
+de la persuasion d'avoir bu la mort, désespérées et délirantes. Et la
+survivante, celle-là qui la première avait mêlé le sang des Nesle au
+sang royal, madame de Mailly, condamnée à vivre et réduite à envier le
+repos de mesdames de Vintimille et de Châteauroux, traînait dans la
+déconsidération, dans les regrets, dans les austérités et les
+macérations religieuses les restes d'une existence qui n'était plus
+qu'une expiation.
+
+Après quelques lueurs d'espérance, désabusée par les cruelles lettres du
+Roi[595], «un curieux monument de la sécheresse humaine,» comme les
+appelle le prince de Tingry, madame de Mailly s'était arrachée du monde
+pour se jeter en Dieu.
+
+Touchée par un sermon du père Renaud, ce disciple du père Massillon qui,
+venu comme lui de la Provence prêtait à la religion les tendresses et
+les élancements amoureux du Midi, madame de Mailly se sentait tout à
+coup ravie et dégoûtée d'elle-même par cette parole douce et pénétrante
+qui parlait du bonheur de vivre avec Dieu. Un jour où elle devait dîner
+chez monsieur de la Boissière, où elle était attendue par les convives,
+qu'elle avait nommés, elle faisait dire qu'elle ne pouvait pas s'y
+rendre; et l'on apprenait ce jour-là le grand renoncement de madame de
+Mailly: elle quittait pour toujours le rouge et les mouches[596].
+
+Une transformation s'était faite en elle, pareille à ces illuminations
+dont les historiens des premiers siècles de l'Église nous entretiennent
+comme de miracles.
+
+De ce jour elle se vouait à une pénitence exemplaire[597] et le
+Jeudi-Saint de l'année 1743, la cour et le peuple se pressaient chez
+les soeurs grises de Saint-Roch pour voir madame de Mailly,
+qu'accompagnait la jeune veuve du duc de la Trémoille, faire humblement
+le lavement des pieds[598].
+
+Toute la bourse de l'ancienne favorite, tout son temps, toute son âme
+étaient aux bonnes oeuvres. Elle ne s'employait qu'à visiter les pauvres
+et les prisons, se ruinant et se dépouillant si bien en secours et en
+charités, que parfois, c'était à peine si elle se réservait pour son
+nécessaire personnel, deux ou trois écus de six livres[599].
+
+Cette vie d'immolation et de sacrifice menée avec courage, avec gaieté
+même, dura jusqu'en 1751, année où madame de Mailly mourait avec un
+cilice sur la chair[600]. Son légataire universel était son neveu, le
+fils du Roi et de madame de Vintimille; son exécuteur testamentaire le
+prince de Tingry auquel elle laissait un diamant de prix et, en outre,
+une somme de 30,000 livres «_pour ce qu'il savait bien_». Cette somme
+était destinée à solder les créanciers mal payés par le Roi et lésés
+dans des accommodements[601].
+
+On enterra la pécheresse selon ses volontés, dans le cimetière des
+Innocents[602], parmi les pauvres, sous l'égout du cimetière; et une
+croix de bois fut toute la tombe de celle qui, dérangeant quelques
+personnes à Saint-Roch et souffletée de ce mot: «Voilà bien du train
+pour une p...!» avait répondu: «_Puisque vous la connaissez, priez Dieu
+pour elle!_»
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+ * * * * *
+
+MADAME DE MAILLY.
+
+Louise-Julie de Mailly-Nesle, né le 16 mars 1710, mariée le 31 mai 1726
+à Louis-Alexandre comte de Mailly et seigneur de Rubempré, son cousin
+germain, morte la 5 mars 1751.
+
+ * * * * *
+
+LA MARQUISE DE VINTIMILLE
+
+Pauline-Félicité de Mailly de Nesle, appelée avant son mariage
+_Mademoiselle de Nesle_, née au mois d'août 1712, mariée le 28 septembre
+1739 à Jean-Baptiste-Félix-Humbert, marquis de Vintimille, morte le 10
+septembre 1741.
+
+ _Compiègne, 30 juillet 1740[603]._
+
+_Je suis persuadée, madame, que vous prenez part à ce qui me regarde;
+ainsi il ne me fallait pas d'excuse d'avoir tardé à me faire votre
+compliment sur la perte que je viens de faire[604]. Je me doutais bien
+que vous n'en saviez rien, je compte trop sur votre amitié, pour douter
+un moment que vous êtes capable de m'oublier, et, à vous parler
+franchement, je n'imagine jamais ce qui peut me faire de la peine: c'en
+serait une véritable pour moi, si je pouvais prévoir que vous fussiez un
+moment sans m'aimer. Sans fadeur, je vous trouve si aimable et si fort à
+mon gré, passez-moi ce terme, que je serais furieuse si vous étiez assez
+mal née pour n'avoir pas pour moi un peu de bonté, car, en vérité vous
+avez peu de gens qui vous soient aussi tendrement attachés. Je le
+disputerais quasi à madame de Rochefort, à qui je vous prie de faire
+mille complimens. Je ne vous en ferai point à vous, en finissant ma
+lettre: je vous dirai tout crûment que je vous aime et que je vous
+embrasse de tout mon coeur._
+
+ _Compiègne, 8 août 1740._
+
+_Je suis au comble de ma joie, Madame. Cette façon de commencer une
+lettre vous paraît peut-être singulière; mais quand vous saurez de quoi
+il s'agit, vous serez aussi contente que moi. Je vous dirai donc que
+j'ai trouvé le moment favorable de parler à ma soeur au sujet de M. de
+Forcalquier; je lui ai dit ce que je pensais de la façon dont le Roi le
+traite, et lui ai fait un grand détail avec beaucoup d'éloquence, qui
+dans toute autre occasion m'aurait surprise; mais je trouve que l'on
+parle toujours bien quand on soutient une bonne cause et surtout quand
+cela regarde quelqu'un à qui on s'intéresse; enfin j'ai parlé et
+persuadé: je suis parfaitement contente de cette réponse. Elle m'a
+promis de parler; je ne mets pas en doute qu'à son tour elle persuadera:
+je lui ai fait de grandes avances de la part de M. de Forcalquier, et
+l'ai assurée que s'il ne l'avait point encore vue chez elle, c'est qu'il
+n'avait osé.
+
+Elle m'a paru sensible à tout ce que je lui disais d'obligeant de sa
+part, et m'a dit que je lui ferais plaisir de lui amener. Réellement
+elle s'est portée de si bonne grâce à tout ce que je lui disais, et si
+aise de trouver occasion de faire plaisir, que j'aurais voulu que vous
+fussiez témoin de notre conversation: si vous la connaissiez autant que
+moi, vous l'aimeriez à la folie; elle a mille bonnes qualités et une
+façon d'obliger singulière. Que tout ceci ne vous passe pas, et
+remarquez qu'en femme prudente je ne vous écris pas par la poste: on y
+lit les lettres fort ordinairement. Après que vous vous serez ennuyée de
+la mienne, mettez-la au feu, je serais au désespoir qu'elle fût perdue._
+
+_Le duc d'Ayen m'a donné un mémoire de votre part, je ferai ce qui
+dépendra de moi pour faire réussir votre affaire. M. le Premier n'est
+point ici, je compte qu'il sera bientôt de retour: en attendant je
+parlerai à M. de Vassé. Je compte bien aller souper dans votre petite
+maison, et je regrette beaucoup de n'être pas à portée de vous voir plus
+souvent. Je me flatte que vous pensez quelquefois à moi; vous me devez
+un peu d'amitié, car on ne peut vous être plus tendrement attachée que
+je vous le suis._
+
+_Je vous embrasse, Madame, de tout mon coeur. Voilà l'épître de Voltaire
+que je vous renvoie. Le duc d'Ayen me charge de vous rendre réponse pour
+lui, et de vous faire mille très-humbles compliments de sa part._
+
+ * * * * *
+
+Le buste et le portrait que Louis XV avait commandés après la mort de
+madame de Vintimille furent-ils exécutés et existent-ils encore? Quant à
+moi, je ne connais aucun portrait peint ou gravé de madame de
+Vintimille. Il existait un dessin d'elle dans le cabinet Fontette qui
+devrait se retrouver au cabinet des Estampes, mais les recherches que
+j'ai fait faire ont été vaines, ainsi que les recherches faites pour le
+portrait de madame de Châteauroux faisant partie de la même collection.
+
+ * * * * *
+
+LA DUCHESSE DE LAURAGUAIS
+
+Diane-Adélaïde de Mailly-Nesle, appelée avant son mariage mademoiselle
+de Montcavrel, née en 1714, mariée à Louis, duc de Brancas, dit duc de
+Lauraguais, morte le 30 novembre 1769.
+
+À propos du mariage de mademoiselle de Montcavrel avec Lauraguais,
+donnons cette note écrite par Louis XV et trouvée dans les papiers de
+Richelieu:
+
+«Je donne 24 ou 30,000 livres au plus pour les frais de noces; 80,000
+livres en rentes sur les postes dont moitié seront mises en communauté.
+
+«La pension de dame du palais dès à présent.
+
+«Trente ans de privilège sur les juifs et je m'engage de le renouveler
+pour jusqu'en 1800 inclusivement. Mais je voudrois savoir si, en
+_accordement_ du mari, la femme ou les enfants jouiront de ce don des
+juifs, ou si l'on compte qu'ils seront partagés avec les enfants du
+premier lit, et à qui l'on compte que ce don reviendra en cas de mort,
+sans enfants des futurs époux.
+
+«Quels biens peuvent assurer le douaire à perpétuité pour les enfants,
+puisque l'on en exclut le duché et les terres du comtat?»
+
+_Brevet de dame d'atours de Madame la Dauphine pour la duchesse de
+Lauraguais._
+
+AUJOURD'HUY 20 décembre 1744. Le Roy étant à Versailles, s'étant
+déterminé de bonne heure à penser au mariage pour Monseigneur le Dauphin
+qui pût, en perpétuant la succession de la Couronne dans la ligne
+directe, affermir de plus en plus l'union qui règne entre les deux plus
+puissants thrones de l'Europe, Sa Majesté a fait la demande de l'Infante
+d'Espagne Marie-Thérèse-Antoinette-Raphaelle, cette princesse a été
+accordée aux voeux de Sa Majesté et à ceux de M. le Dauphin et désirant
+qu'elle soit servie avec la magnificence convenable à une Princesse
+issue d'un sang aussi auguste, Sa Majesté a voulu former sa maison des
+personnes les plus dignes de cet honneur, Sa Majesté a nommé la dame de
+Mailly duchesse de Lauraguais pour remplir la charge de dame d'atours de
+cette princesse. Son mérite et les autres qualités qu'exige cette place
+de confiance répondent à sa naissance. À cet effet, Sa Majesté a retenu
+et retient ladite dame duchesse de Lauraguais, en l'état et charge de
+dame d'atours de madame la Dauphine pour après qu'elle aura presté le
+serment entre les mains de madite dame, la servir en ladite charge, en
+jouir et user aux honneurs, autorités, prérogatives, prééminences,
+privilèges, franchises, libertés, exemptions y appartenants et aux
+gages, pensions et autres droits qui seront réglés par Sa Majesté...
+(_Archives nationales. Lettres missives de la maison du Roi_. Registre
+O/1 88.)
+
+ * * * * *
+
+Un brevet du 1er février 1743 nommait déjà à cette place la duchesse de
+Lauraguais.
+
+Madame de Lauraguais recevait en janvier 1745, les boutiques de Nantes
+qu'avait la maréchale d'Estrées et restait la maîtresse du Roi jusqu'à
+l'avènement de madame de Pompadour avec laquelle elle avait de vives
+altercations.
+
+Congédiée par le Roi, madame de Lauraguais est, tout le temps de la
+faveur de madame de Pompadour, la maîtresse de Richelieu. Elle sert
+chaleureusement son amant par ses intrigues et le reste d'influence
+qu'elle a gardé sur Louis XV, et elle contribue beaucoup à la nomination
+de Richelieu au commandement de l'expédition de Minorque. (Voir notre
+histoire de madame de Pompadour.) Faur, l'auteur de la _Vie privée du
+maréchal de Richelieu_, a donné dans son troisième volume des lettres
+d'elle de cette époque qui sont peut-être un peu arrangées et que je
+n'ose donner textuellement ici. Mais voici une lettre parfaitement
+authentique de l'amoureuse duchesse à propos de l'expédition de
+Minorque, lettre qui passait à la vente d'autographes de A. Martin:
+
+... «_Ma pauvre tête me tourne. J'ai bien peur que l'amiral Bing
+n'arrive avant que la tranchée ne soit ouverte, et par conséquent ne
+vous donne beaucoup de difficultés, et ne vous allonge votre siège.
+J'espère bien que vous surmonterez toutes ces difficultés et que vous
+serez vainqueur de Mahon. Mais je crains bien que le siège ne soit bien
+meurtrier. Ah que je suis donc malheureuse de vous voir au milieu de ces
+dangers. Je voudrois être votre cuirasse. Mais songez je vous en conjure
+qu'un général ne peut ni ne doit s'exposer: et puis vous n'etes pas à
+vous, vous etes à moi, à moi qui vous adore, qui ne vis que pour vous,
+qui vous regarde comme ce que j'ai de plus cher au monde. Ma vie est
+attachée à la votre..._»
+
+Je ne connais pas de portrait peint, dessiné ou gravé de la duchesse de
+Lauraguais.
+
+ * * * * *
+
+MADAME DE FLAVACOURT
+
+Hortense-Félicité de Mailly-Nesle, nommée avant son mariage
+_mademoiselle de Mailly_, née le 11 février 1715, mariée le 21 janvier
+1739 à François-Marie de Fouilleuse, marquis de Flavacourt, vivante
+encore en l'an VII de la République.
+
+«Madame de Mazarin a demandé aujourd'hui (16 janvier 1739), l'agrément
+du Roi pour le mariage de mademoiselle de Mailly, soeur de madame de la
+Tournelle avec le marquis de Flavacourt. Mademoiselle de Mailly est
+belle-petite-fille et nièce à la mode de Bretagne de madame de Mazarin.
+Elle est fille de madame de Nesle, laquelle étoit fille de M. Mazarin;
+et du côté de M. de Nesle, le père de M. de Nesle étoit frère de M. de
+Mailly, lequel Mailly avoit épousé mademoiselle de Sainte-Hermine que
+nous avons vue dame d'atours de madame la Dauphine. M. de Mailly eut
+six enfants, trois garçons dont l'aîné épousa Mlle de Mazarin, c'est
+madame de Mailly dame du palais. Le second s'appelle Rubempré et a
+épousé mademoiselle d'Arbalette de Melun, et le troisième est le
+chevalier de Mailly qui vient de servir en Hongrie. Les trois filles
+sont: madame de Listenay, madame de la Vrillière (aujourd'hui madame
+Mazarin) et madame de Polignac. Madame de la Vrillière a eu un garçon
+qui est M. de Saint-Florentin qui a épousé mademoiselle Platen, une
+fille morte à 12 ou 13 ans, une autre qui a épousé M. de Maurepas, et
+une autre qui a épousé M. de Plelo; elle est morte. Madame de Polignac a
+eu deux ou trois garçons dont l'aîné vient d'épouser mademoiselle de
+Mancini. M. de Nesle, fils de M. de Nesle dont je viens de parler avoit
+épousé mademoiselle de Mazarin; de ce mariage sont venues cinq filles:
+madame de Mailly, dame du palais, dont je viens de parler, mademoiselle
+de Nesle et mademoiselle de Montcavrel, mademoiselle de la Tournelle et
+mademoiselle de Mailly qui se marie aujourd'hui; elle a environ
+vingt-trois ans. M. de Flavacourt a, à ce que l'on dit, 26,000 livres de
+rente, et madame sa mère en a encore 22,000. Madame de Flavacourt est
+Grancey, elle avoit une soeur qui s'appelait madame de Hautefeuille,
+toutes deux filles de madame de Grancey qui avoit épousé en secondes
+noces le maréchal de Montrevel. M. de Nesle d'aujourd'hui a une soeur
+qu'on appelle madame de Nassau, laquelle a un fils qu'elle a voulu faire
+présenter sous le nom de prince de Nassau, mais cela a souffert quelques
+difficultés. Madame Flavacourt étoit présentée le 25 janvier par madame
+de Mazarin.» (_Mémoires du duc de Luynes_, vol. II).
+
+Au dire de Soulavie, après la mort de madame de Châteauroux, Richelieu
+vint trouver madame de Flavacourt et lui offrit de la part de Louis XV
+pour remplacer sa soeur tout ce qu'elle pouvait désirer. La vertueuse
+madame de Flavacourt, à la longue énumération des grâces promises,
+répondit simplement: «_Voilà tout! Eh bien, je préfère l'estime de mes
+contemporains!_» La réponse est bien belle pour la femme qui se disait
+prête à se livrer au Roi, pour ne pas retourner vivre avec son mari,
+pour la femme que nous allons bientôt voir devenir une des premières
+_promeneuses_ et _soupeuses_ de madame du Barry.
+
+Madame de Flavacourt a été peinte dans un portrait de Nattier connu sous
+le nom du _Silence_. Ce tableau qui passait pour le chef-d'oeuvre de
+Nattier est aujourd'hui perdu et je doute même qu'il ait été gravé.
+
+Elle a été représentée une seconde fois par Nattier, les cheveux courts
+et finissant en petites pointes frisées, la gorge nue, un carquois au
+dos dont l'attache retient un fragment de tunique sur la pointe de ses
+seins.
+
+On lit dans le tournant du cadre: LA MARQUISE DE FLAVACOURT; dans la
+tablette, la phrase de Soulavie: _Je préfère l'estime de mes
+contemporains..._, et tout en bas, gravé à la pointe: _Peint par
+Nattier.--Gravé par Masquelier_.
+
+Le premier état porte en haut de la page: T. VII, _page 52_. Un état
+postérieur porte: _T. VII, pag. 85_.
+
+Ce portrait a été gravé pour l'édition des _Mémoires du maréchal duc de
+Richelieu_ (par Soulavie), publié à Paris chez Buisson, en 1793.
+
+Madame de Flavacourt passait au Tribunal révolutionnaire et y montrait
+une gaieté brave qui la sauvait de la mort. Soulavie qui donne ce détail
+dans ses _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, dit
+qu'elle vivait encore en l'an VII.
+
+Madame de Flavacourt avait eu, en 1739, un fils, Auguste-Frédéric, et,
+en 1742, une fille nommée Adélaïde qui, en 1755, épousa le marquis
+d'Étampes.
+
+ * * * * *
+
+LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX
+
+ _À Versailles, ce 11 mai 1744._[605]
+
+«_Que vous este heureux, monsieur le maréchal, vous este avec le Roy,
+que vostre_ ritournelle _est malheureuse, elle est éloigné du roy, vous
+allé voit le Roy toute la journée, moy je ne le verré peut-estre que
+dans cinq mois, c'est bien affreux, mais vous ne me plainderé pas, car
+vous avez bien autre chose à penser, aussi je ne m'y attend pas. Je
+connois votre attachement pour le Roy, ainsi je ne suis pas en peine du
+soin que vous prendrez de sa personne, l'on peut s'en rapporter à vous.
+Adieu, monsieur le maréchal, vous devé sçavoir à quoy vous en tenir sur
+l'amitiés que je vous ay voué depuis bien longtemps._»
+
+ _À Plaisance, ce 16 mai 1744._
+
+«_Je vous rend mille graces, monsieur le maréchal, du bulletin que vous
+maves envoyé. Je suis, je vous assure, bien touché de toutes vos
+attentions, cela me fait juger de la bonté de votre coeur, car les
+malheureux vous font pitié, et vous faite ce qui est en vous pour leurs
+adoucir leurs peines. Je vous répond que cela vous sera méritoire.
+Recevez en attendant, monsieur le maréchal, les assurances de la plus
+sincère reconnoissance et de la plus tendre amitié._
+
+ MAILLY, Dsse DE CHÂTEAUROUX.»
+
+ _À Plaisance_, ce 3 juin 1744.
+
+«_Je ne saurois trop vous remercier, monsieur le maréchal, de toutes vos
+attentions et des marques d'amitiés que vous me donnée. Tout ce que vous
+me mandé du roy m'enchante et ne me surprend pas. J'estois bien sure que
+dès qu'il seroit connu, il seroit adorée: ce sont deux choses
+inséparables. Je vous supplie d'estre persuadé, monsieur, de la
+véritable amitié que votre_ ritournelle _ vous a voué pour sa vie._
+
+ La D. de Châteauroux.»
+
+ _À Plaisance_, ce 5 juin 1744.
+
+«_Je vous fais mon compliment, monsieur le maréchal; voilà un début fort
+agréable, car le siége n'a pas été long et lon dit qu'il en a couté fort
+peu d'hommes, et c'est fort jolie comme cela, le roy merite d'estre
+heureux et estant aussi bien secondé. Les gens qui lui sont attachés
+peuvent estre tranquilles et surement la campagne sera brillante.
+Personne, comme vous pouvez bien croire, ne le désire autant que moy ni
+que vous soyé persuades de la véritable amitié, monsieur, que je vous ay
+voué._
+
+ «La D. de Châteauroux.»
+
+«_Je reçois votre lettre, monsieur, par le courrier. Je vous en suis
+tres obligée. Tout ce que vous me mandé m'enchante._»
+
+ _À Lille_, ce 28 juin.
+
+«_C'est a faire a vous, monsieur le maréchal, de prendre des villes; il
+me paroît que vous n'aves qu'a les regarder. Je vous assure que je vous
+en fais mon compliment de bien bon coeur, et que tout ce qui peut vous
+arriver de glorieux et de flateur me fait un plaisir extrême. Vous ne
+devés pas etre surpris de cette façon de penser, car il y a long tems
+que vous deves connoitre l'amitie veritable que j'ay pour vous, et qui
+ne changera jamais._
+
+ «La D. de Châteauroux[606].»
+
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+I
+
+Louis XV pubère dans le courant du mois de février 1721.--Amour de la
+chasse et sauvagerie du jeune Roi.--Son éloignement de la femme.--Le duc
+de Bourbon forme le projet de marier Louis XV.--État dressé des cent
+princesses à marier en Europe.--Les dix-sept princesses dont le Conseil
+examine les titres.--Mademoiselle de Vermandois et les causes qui
+l'empêchèrent de devenir Reine de France.--Marie, fille de Leczinski,
+Roi de Pologne.--Certificat des médecins sur ses aptitudes à donner au
+Roi de France des enfants.--Déclaration de son mariage par le Roi à son
+petit lever.--Contrat de mariage de Louis XV et de Marie
+Leczinska.--Épousailles par procuration de la princesse polonaise à
+Strasbourg.--Arrivée de la Reine à Moret.--Célébration du mariage de
+Louis XV dans la chapelle de Fontainebleau, le 5 septembre 1725.--Amour
+du Roi pour sa femme.--Dépêche du duc de Bourbon sur la nuit de noces de
+Louis XV.
+
+
+II
+
+Maison de la Reine.--Brevet de dame d'atours, octroyé à la belle-mère de
+madame de Mailly.--Portrait physique de Marie Leczinska.--Caractère de
+la femme.--Le jeune homme chez Louis XV.--Entrevue du Roi et du duc de
+Bourbon obtenue par la Reine.--Disgrâce de M. le Duc.--Lettre de cachet
+remise par M. de Fréjus à la Reine.--Les rancunes du premier ministre
+contre la Reine.--La Reine obligée de lui demander la permission de
+faire un souper avec ses dames.--Maladie de Marie Leczinska et
+indifférence du Roi.--La Reine ne trouvant pas dans son salon un coupeur
+au lansquenet.--Louis XV abandonnant l'intérieur de Marie Leczinska pour
+la société de jeunes femmes.--Mademoiselle de Charolais.--Passion
+qu'elle affiche pour le Roi.--Madame la comtesse de Toulouse.--La
+petite cour de Rambouillet.--Froideurs des relations du Roi et de la
+Reine.--Les manies de la Reine.--Lassitude de son métier d'épouse et de
+mère.
+
+III
+
+L'attente universelle de l'infidélité du Roi.--L'OEil-de-Boeuf et
+l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la
+Reine.--Les suppositions des courtisans.--La santé du Roi à
+l'_Inconnue_.--Le devoir refusé par la Reine au Roi.--Bachelier écartant
+le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'ancienneté
+de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de
+Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec
+le marquis de Puisieux.--Ses relations secrètes avec le Roi depuis
+1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet
+1738.--La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.--Les
+soupers des petits appartements.--Tempérament atrabilaire de Louis XV.
+
+IV
+
+Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le
+premier rideau tiré_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans
+ambition et sans cupidité.--Le Roi souffrant du peu de beauté de sa
+maîtresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son père et son
+mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame
+Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunités et les
+distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers
+rendez-vous.--Les chemises trouées et la misère de madame de Mailly
+après la disgrâce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame
+d'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs
+de la favorite.--_Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?_.
+
+V
+
+Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.--Son plan dès le
+couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de
+Mailly d'une confidente de son sang à Versailles.--Installation de
+mademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractère
+folâtre et audacieux.--Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de son
+amour pour sa soeur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de
+Vintimille, neveu de l'archevêque.--Célébration du mariage en
+septembre.--Le Roi donne la chemise au marié.--Les complaisances de
+madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner à sa soeur la
+société de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société de
+la comtesse de Toulouse.
+
+
+VI
+
+Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur la
+recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la
+Trémoille.--Le duc de Luxembourg porté par les deux soeurs.--Menaces de
+retraite du Cardinal.--Lettre dictée à madame de Mailly par madame de
+Vintimille.--Fleury le neveu du Cardinal nommé premier gentilhomme de la
+Chambre.--Les protégés des deux soeurs.--Le maréchal de Belle-Isle.--La
+fraternité du duc et du chevalier.--Les projets de démembrement de
+l'Empire de Marie-Thérèse.--Louis XV entraîné à la guerre par les
+favorites.--Belle-Isle nommé ministre extraordinaire et plénipotentiaire
+à la diète de Francfort.--Le Cardinal forcé de faire marcher Maillebois
+en Bohême.--Chauvelin.--Son passé mondain et galant.--Ses _manières de
+fripon_.--Il est exilé à Bourges.--Son pouvoir occulte sur les
+événements politiques.--Il est à la tête du parti des _honnêtes gens_.
+
+
+VII
+
+Le château de Choisi.--La vie intérieure.--Louis XV ne passant plus
+qu'un jour plein à Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de
+Vintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et de
+son royaume.--Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pour
+son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est
+prise d'une fièvre continue.--Colère du Roi à propos de son mutisme
+obstiné.--Retour à Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un
+fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet à la
+populace de Versailles.--Madame de Vintimille, la femme à idées et à
+imagination de la famille de Nesle.--Grâce maniérée et précieux
+sentimental de ses lettres.
+
+
+VIII
+
+Les deux portes de l'OEil-de-Boeuf restent fermées toute la journée de la
+mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour
+Saint-Léger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi
+est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.--Le
+petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit
+appartement.--Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrer
+dans l'intimité de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de
+Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de
+Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le
+maréchal de Belle-Isle.--Le maréchal fait duc héréditaire par la
+protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de
+Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa
+délicatesse en matière d'argent.--L'anecdote des fourrures de la
+Czarine.
+
+
+IX
+
+Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les
+petits appartements.--Richelieu travaille à faire renvoyer la
+favorite.--Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madame
+de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis
+de la Tournelle.--Dévotion du mari.--Apparition de madame de la
+Tournelle à la cour en 1740.--Inquiétude de Fleury.--Entretien du
+Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des
+maîtresses.--Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dans
+l'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne.
+
+
+X
+
+Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ôtés
+de madame de Flavacourt.--Les deux logements donnés à Versailles à
+mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de
+dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras
+du Cardinal et ses efforts, avec Maurepas, pour empêcher la
+nomination.--Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly en
+faveur de sa soeur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de
+la Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sa
+correspondance.--Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.--Sa
+conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de
+Mailly pendant six semaines.--Ses lâchetés amoureuses pour être gardée
+par le Roi.--_Mes sacrifices sont consommés_.--La déclaration du Roi à
+madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie désespérée de
+madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa
+soeur.--Les conditions éclatantes posées par la nouvelle favorite.--La
+retraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.--Ses journées et ses
+nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans
+l'appartement de madame de Ventadour.
+
+XI
+
+Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le
+souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle
+proposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant
+en vain à la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite
+donnant à Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade
+d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les représentations
+du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les
+_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle à
+Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chantée par la favorite.--Troisième
+voyage à Choisi.--La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournelle
+de dessous le chevet de son lit.--Départ de Richelieu, dans sa
+_dormeuse_, pour les États du Languedoc.--La favorite à
+l'Opéra.--Chronique des petits appartements envoyée par madame de la
+Tournelle à Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV.
+
+XII
+
+Mort du cardinal de Fleury.--L'ambition sans vivacité de la
+favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de la
+Tournelle.--Disgrâce momentanée du duc.--Le pot-au-feu des deux soeurs
+dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affecté de madame de la
+Tournelle sur les affaires d'État.--Elle abandonne Belle-Isle et
+Chauvelin.--La nouvelle société formée autour de la favorite.--La
+_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des_ _Mauvaises-Paroles_.--Croquis de
+la _Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse réjouie_.--Les
+physionomies des ministres.--Crédit de madame de Lauraguais.--Émulation
+amoureuse entre les deux soeurs.--La beauté de madame de la
+Tournelle.--Son portrait sous l'allégorie de la _Force_.--Les bains de
+la favorite.--Voyage de la Cour à Fontainebleau en
+septembre.--Commencement de la maison montée de madame de la
+Tournelle.--Le cercle restreint des soupeurs et des soupeuses.--La
+jalousie de madame de Maurepas empêchant pendant neuf mois madame de la
+Tournelle d'être élevée au rang de duchesse.--Lettre de madame de la
+Tournelle sur son duché.--Sa nomination et sa présentation le 22 octobre
+1743.--Lettres patentes de l'érection du duché de Châteauroux en faveur
+de madame de la Tournelle.
+
+XIII
+
+Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc de
+Rochechouart.--Richelieu nommé premier gentilhomme de la chambre.--Les
+Parisiens le baptisant: _le Président de la Tournelle_.--Portrait moral
+du duc.--Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieurs
+de ses maîtresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type
+de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du
+monde.--Son activité fiévreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de
+Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle
+mène contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrôleur général, le
+maréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de
+l'entourage de la favorite.--Ses mépris de Louis XV et son instinct
+d'une grande politique.--Madame de Tencin donne à la duchesse de
+Châteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de ses
+armées.
+
+XIV
+
+Transformation de la duchesse de Châteauroux.--Ses efforts pour
+ressusciter le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement
+de l'armée de Flandre.--La vieille maréchale de Noailles.--Le sermon du
+Père Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de
+Châteauroux.--Elle est nommée surintendante de la maison de la
+Dauphine.--La nomination de toutes les places accordées au bon plaisir
+de la favorite.
+
+XV
+
+M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.--Son entrevue
+secrète avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopération armée de
+Frédéric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu à Choisi entre le Roi,
+madame de Châteauroux et Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse
+acceptée, et rédaction du traité confiée au cardinal de
+Tencin.--Entrevues de madame de Châteauroux et de Rottembourg.--Le
+traité de juin 1741 précédé du renvoi d'Amelot.--Lettre de remerciements
+de Frédéric à madame de Châteauroux pour sa participation aux
+négociations.--Lettre de la duchesse de Châteauroux au maréchal de
+Noailles pour obtenir son adhésion à sa présence à l'année.--Réponse du
+parrain de _la Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les
+représentations de Maurepas à Louis XV.--Départ du Roi pour l'armée sans
+sa maîtresse.--Madame _Enroux_ en Flandre.
+
+XVI
+
+Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après la départ du
+Roi.--Lettre de la duchesse contre Maurepas.--Jalousie de la duchesse
+pour sa soeur madame de Flavacourt.--Départ des deux soeurs pour
+l'armée.--Mauvais accueil de la ville de Lille.--Lettre de la duchesse
+sur la capitulation d'Ypres.--Voyage du Roi et de sa maîtresse de
+Dunkerque à Metz.--Le Roi tombant malade le 8 août.--La chambre du Roi
+fermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.--Le
+comte de Clermont forçant la porte.--Conférence de la favorite avec le
+confesseur Pérusseau.--Journée du mercredi 12.--Le Roi prévenant la
+favorite qu'il faudra peut-être se séparer.--Le duc de Bouillon, sur
+l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se
+retire chez lui.--Le jeudi 13, Louis XV, au milieu de la messe appelant
+son confesseur.--Expulsion des deux soeurs.--Le viatique seulement donné
+au Roi lorsque la concubine est hors les murs.--Louis XV demandant, par
+la bouche de l'évêque de Soissons, pardon du scandale de ses amours.
+
+XVII
+
+Fuite des deux soeurs de Metz.--La duchesse de Châteauroux décidée un
+moment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres
+fiévreuses à Richelieu.--Les périls et humiliations du voyage.--Rentrée
+à Paris.--Nouvelles lettres.--État successif de découragement et de
+surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprès du Roi, toujours
+amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois
+d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14
+novembre.--Les têtes demandées par la favorite.--Exils de Châtillon, de
+Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas
+chargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux à
+Versailles.--Soudaine maladie.--Délire furieux.--La malade est saignée
+onze fois.--Sa mort (8 décembre 1744).--Son enterrement.--Les
+accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abbé
+Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du médecin Vernage.--Maurepas
+encore plus incapable de crimes que de vertus.
+
+XVIII
+
+Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le
+rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de
+1743.--Les charités de l'ancienne favorite.--Sa vie de pénitence.--Son
+testament et sa mort.
+
+Appendice.
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+NOTES:
+
+[1: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_ sur la Régence et le règne
+de Louis XV, publiés par M. de Lescure, t. I.--Voici le récit de Mathieu
+Marais: «Le Roi a eu un mal fort plaisant et qu'il n'avoit point encore
+senti: il s'est trouvé homme. Il a cru être bien malade et en a fait
+confidence à un de ses valets de chambre qui lui a dit que cette
+maladie-là était un signe de santé. Il en a voulu parler à Maréchal, son
+premier chirurgien, qui lui a répondu que ce mal n'affligeroit personne,
+et qu'à son âge il ne s'en plaindroit pas. On appelle cela en
+plaisantant _le mal du Roi_.»]
+
+[2: Villars dit dans son Journal: «Il (le Roi) est plus fort et plus
+avancé à quatorze ans et demi que tout autre jeune homme à dix-huit
+ans.» Et au conseil tenu au sujet de son mariage, le duc prononce ces
+paroles: «Dieu pour la consolation des François a donné un Roy si fort
+qu'il y a plus d'un an que nous pourrions en espérer un Dauphin.»]
+
+[3: Louis XV mangeait effroyablement dans sa jeunesse. Narbonne, le
+commissaire de police de Versailles, raconte que le lundi 22 juillet
+1726, Louis XV, après avoir bien dîné, allait à la Muette et qu'il y
+mangeait beaucoup de figues, d'abricots, de lait, puis un levraut, puis
+une grande omelette au lard qu'il faisait lui-même, après quoi il
+revenait à Versailles où il soupait comme à l'ordinaire.]
+
+[4: Nous avons déjà indiqué dans le «Louis XV enfant» donné dans les
+_Portraits intimes du XVIIIe siècle_ l'espèce de méchanceté innée qui
+existe chez Louis XV. En 1724, Mathieu Marais nous le montre faisant
+mille mauvais et cruels tours à tout ce qui l'approche, coupant les
+sourcils à ses écuyers, et tirant une flèche dans le ventre de M. de
+Sourches.]
+
+[5: Expression d'un seigneur du temps recueillie par Soulavie.]
+
+[6: En juin 1724, Mathieu Marais note ceci sur son journal: «Le propre
+jour, que le maréchal de Villeroy est venu à Versailles, on a découvert
+que le jeune duc de la Trémoille, premier gentilhomme du Roi, lui
+servait plus que de gentilhomme et avoit fait de son maître son
+Ganymède. Ce secret amour est devenu bientôt public et l'on a envoyé le
+duc à l'académie pour apprendre à régler ses moeurs... Le lendemain, on a
+proposé de marier ce jeune homme avec mademoiselle d'Évreux, sa cousine
+germaine, fille du duc de Bouillon et de sa première femme qui était la
+Trémoille, ce qui a été agréé du Roi qui a bientôt sacrifié ses
+amours.»]
+
+[7: À propos de ce voyage où il était question de déniaiser le Roi, et
+où madame de la Vrillière qui était chargée de la commission, emmenait
+la jeune et jolie duchesse d'Épernon, Barbier dit: «On espère que cela
+le rendra plus traitable, plus poli.»]
+
+[8: Le Roi venait tout récemment d'être saigné du bras et du pied dans
+une indisposition qui avait donné des inquiétudes à la cour; et l'on
+avait entendu le duc de Bourbon dire: «Je n'y serai plus pris; s'il
+guérit, je le marierai.»]
+
+[9: Ce renvoi de l'Infante fut une très-grosse affaire. Le Roi et la
+Reine d'Espagne donnaient l'ordre a l'abbé de Livry, porteur de la
+nouvelle de sortir des terres d'Espagne, renvoyaient en France
+mademoiselle de Beaujolais qui était fiancée à Don Carlos, laissaient
+publiquement insulter les Français par la populace, contractaient un
+traité d'alliance avec l'Empereur, massaient des troupes à la frontière,
+tenaient pendant un certain temps la France sous la menace d'une
+déclaration de guerre. Quant à l'Infante, cette petite fille aux jolies
+reparties, et en laquelle perçait déjà, dans de gentilles paroles, le
+dépit enfantin de ne se sentir point aimée du Roi, et bientôt la grosse
+honte de se voir préférer une autre Reine de France, elle partait le 5
+avril 1725 pour retourner en Espagne.]
+
+[10: _Archives nationales. Monuments historiques_, carton K 139-140. La
+plus grande partie de ces pièces ont été publiées dans la _Revue
+rétrospective_, t. XV.]
+
+[11: La chemise qui renferme cet état porte: _Raisons de marier le Roy_.
+1° La Religion. 2° La santé du Roy. 3° Les voeux des peuples. 4° La
+tranquillité dans l'intérieur. 5° La confiance des puissances
+étrangères. 6° Les entreprises funestes. Le second paragraphe intitulé:
+_La santé du Roy_ est rédigé en ces termes: «Son état actuel a presque
+la consistance d'un homme formé. La dissipation d'esprit que procure le
+mariage apportera des fruits utiles à sa personne et à son royaume, sans
+altérer sa santé, au lieu que les dissipations du célibat y sont presque
+toujours contraires et donnent une inquiétude nouvelle à ceux qui
+s'intéressent sincèrement à la conservation du Roy.»]
+
+[12: Nous donnons ces observations d'après le rapport du duc de Bourbon
+au Roy sur le mémoire rédigé sur son ordre.]
+
+[13: Le duc repoussait surtout cette princesse parce que sa mère était
+une d'Orléans.]
+
+[14: La véritable raison de son exclusion était le mariage de
+mademoiselle de Valois, fille du Régent, qui avait épousé le duc de
+Modène.]
+
+[15: On ne voulait pas de cette princesse parce qu'on disait dans le
+public que sa mère accouchait alternativement d'une fille ou d'un
+lièvre.]
+
+[16: Les papiers que nous citons réduisent complètement à néant le
+mémoire de Lemontey publié dans le t. IV de la _Revue rétrospective_,
+mémoire où il traite le projet de mariage entre Louis XV et mademoiselle
+de Vermandois de fable inventée par l'auteur des _Mémoires secrets pour
+servir à l'histoire de Perse_, et copiée depuis par Voltaire et Duclos.]
+
+[17: Au rapport du duc de Bourbon, qui ne craignait pas de proposer
+d'une manière si nette sa soeur, est joint un mémoire destiné à être mis
+sous les yeux du Roi qui, faisant le plus grand éloge de la princesse,
+presse le duc de faire célébrer ce mariage comme le meilleur à faire
+dans la situation actuelle de l'Europe. Le rapport s'exprime ainsi:
+«Est-il question de faire une alliance plutôt qu'une autre, pour nous
+tirer de quelque grand embarras? Faut-il rompre une ligue formidable et,
+par quelque traité de mariage, attirer dans notre parti quelque grande
+puissance? Non, notre royaume tranquille au dehors comme au dedans nous
+permet de choisir ce qui nous paraîtra le meilleur et n'exige que de
+voir marier le Roi, premièrement avec une princesse qui puisse avoir
+vraisemblablement des enfants; secondement qui puisse, par toutes
+qualités de l'esprit et du corps, laisser espérer à tous les bons
+Français qu'elle fera le bonheur de son mari et celui de l'État. Toutes
+ces bonnes qualités se rassemblent d'un coup d'oeil dans la personne de
+mademoiselle de Vermandois... Si vous choisissez une princesse
+étrangère, vous ne connaîtrez ni son âme, ni son corps. Quant au corps,
+je veux qu'elle soit suivant toutes les apparences dans les conditions
+requises; qui est-ce qui me répondra de ce que l'on ne voit pas, des
+défauts du tempérament et des infirmités qu'on a tant de soin à cacher,
+surtout celles qui ont rapport aux enfants? Qui peut répondre si la
+figure plaira au Roi? Quant à l'âme, que savez-vous ce que vous
+prendrez? Tout le monde sait qu'il n'y a rien de pareil à tous les
+artifices que l'on emploie pour plâtrer une fille à marier. Il me semble
+qu'elles sont toutes des anges avant leurs noces, comme elles sont des
+diables fort peu après... Mais voici le triomphe de la cause que je
+plaide; par un miracle unique, nous sommes dans un cas qui ne peut avoir
+rien de pareil.--Le corps et l'esprit de mademoiselle de Vermandois sont
+à découvert; V. A. S. les peut connaître aussi bien que l'anatomiste et
+le confesseur.»]
+
+[18: Un émissaire du duc de Bourbon était allé trouver le maréchal
+d'Uxelles dans sa retraite, et dans une longue conférence sur la
+nécessité de marier le Roi, amenait la conversation sur mademoiselle de
+Vermandois. Et comme le maréchal lui objectait, ainsi que le croyait
+tout le monde, qu'elle voulait se faire religieuse, l'envoyé secret du
+duc laissait échapper que si la volonté de la princesse était bien
+décidée, ce serait un empêchement sans réplique, mais que rarement la
+vocation tenait à de certaines épreuves. À quoi le maréchal, qui
+semblait se soucier médiocrement de cette alliance, répliquait que le
+duc s'exposait à ce que tous ceux qui étaient opposés au renvoi de
+l'infante diraient qu'il ne s'était déterminé à prendre cette résolution
+que pour la satisfaction de ses intérêts personnels, et que la maison
+d'Orléans allait acquérir autant d'amis qu'il y avait de personnes
+jalouses ou mécontentes.]
+
+[19: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K, 139-140.]
+
+[20: On répandait dans le public qu'une des conditions de ce mariage
+était la reddition à l'Espagne de Mahon et de Gibraltar, et que le
+Parlement anglais s'y était opposé.]
+
+[21: _Histoire de France pendant le dix-huitième siècle_, par C.
+Lacretelle, Paris, 1812, t. II.]
+
+[22: Madame de Prie, reconnaissant l'insuffisance politique du duc de
+Bourbon, avait formé un conseil intime des quatre frères Paris. Le rôle
+que jouèrent ces quatre frères sous les soeurs de Nesle et madame de
+Pompadour mérite qu'on raconte leur origine.
+
+Le père Paris tenait au pied des Alpes une auberge ayant pour enseigne
+_À la Montagne_, aidé dans le service des voyageurs par quatre vigoureux
+garçons. En 1710, un munitionnaire cherchant à travers les Alpes un
+passage pour faire passer promptement des vivres en Italie au duc de
+Vendôme, tomba dans l'auberge et confia son embarras à l'aubergiste. Le
+père Paris lui dit que ses fils connaissaient tous les défilés et lui
+feraient passer son convoi; en effet, le convoi passa. Le munitionnaire
+présenta les jeunes gens au duc de Vendôme qui les fit entrer dans les
+vivres. Nés avec le génie des affaires, un abord plaisant, actifs, unis
+et agissant de concert sur un plan suivi, ils réussirent tout de suite.
+Devenus suspects à Law dont ils critiquaient les opérations, ils étaient
+un moment exilés, mais rentraient bientôt en France où leur fortune
+était déjà assez bien établie en 1722, pour que Paris l'aîné fût nommé
+garde du Trésor royal. La disgrâce de M. le Duc entraînait celle des
+Paris, mais ils reprenaient faveur en 1730, époque où Paris de
+Montmartel, le cadet des quatre, était fait garde du Trésor royal.
+Devenu banquier de la cour, pendant tout le cours du siècle il influe
+tellement sur la finance du royaume, qu'il fixe le taux de l'intérêt et
+qu'on ne place ni on ne déplace sans le consulter un contrôleur
+général.--Disons que la proposition de Paris-Duverney rencontra,
+peut-être pour son adoption et sa réussite, les louanges que lors de la
+négociation à Rastadt du mariage de la duchesse d'Orléans, le comte
+d'Argenson avait faites de la princesse Marie, voulant la donner comme
+femme au duc d'Orléans.]
+
+[23: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]
+
+[24: Barbier dit tenir les faits des gens de la maison.]
+
+[25: Dans l'état des princesses à marier Marie Leczinska avait été
+comprise dans la liste des dix princesses rejetées tout d'abord parce
+qu'elles étaient de branches cadettes ou trop pauvres.--Voici la note
+qui la concerne: «_Marie fille du Roi de Pologne Leczinski.--21 ans._ Le
+père et la mère de cette princesse et leur suite viendraient demeurer en
+France.»]
+
+[26: _Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par
+Duclos, t. II.--En l'excès de sa reconnaissance, Stanislas, dans la
+lettre en réponse (avril 1725) à la lettre de notification du duc de
+Bourbon, lui écrivait qu'il lui transmettait sa qualité de père et qu'il
+voulait que le Roi tînt sa fille de la main du duc.]
+
+[27: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publiés par M. de Lescure,
+t. III. On chantonnait:
+
+ Par l'avis de Son Altesse
+ Louis fait un beau lien;
+ Il épouse une princesse
+ Qui ne lui apporte rien
+ Que son mirliton.
+]
+
+[28: Lettre communiquée par M. de Châteaugiron, _Revue rétrospective_,
+t. XV.]
+
+[29: On parlait aussi d'un mal à la main.]
+
+[30: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K, 139-140.]
+
+[31: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, t. III.--Mathieu Marais
+dit que, devant cette déclaration de mariage, la cour se montrait triste
+comme si on était venu lui dire que le Roi était tombé en apoplexie. La
+cour éprouvait une humiliation de ce mariage et n'était pas sans
+inquiétudes sur les difficultés que pouvait nous susciter avec le
+concours de l'Empire, du roi d'Espagne, de l'Angleterre, Auguste, le
+vrai Roi de Pologne.]
+
+[32: _Archives nationales. Monuments historiques._ Carton K,
+139-140.--Le même jour le duc de Bourbon écrivait à Marie Leczinska:
+«Votre mariage avec le Roi n'étant pas déclaré, je n'ai pas osé jusqu'à
+présent vous écrire et je me suis contenté de supplier le Roi votre père
+de vous assurer du désir que j'avais de voir sur le trône de France une
+princesse dont les vertus retentissantes dans toute l'Europe ne
+pourraient pas manquer de faire le bonheur de l'État, la satisfaction du
+Roi et la consolation de ses sujets; mais aujourd'hui que le Roi vient
+de rendre publique cette grande et importante affaire, ce serait manquer
+à mon devoir, si je différais un moment de vous marquer ma joie d'avoir
+été assez heureux pour qu'il se trouvât, durant mon ministère,
+l'occasion de rendre à ma patrie le service le plus essentiel qu'elle
+pût attendre de moi.»]
+
+[33: Il s'agissait de renseignements sans doute demandés à cause des
+bruits qui commençaient à courir en France sur les prédilections de la
+princesse pour les jésuites, et à propos de ce surnom d'_Unigenita_
+qu'on était en train de lui donner. Marie Leczinska préparait pour
+présent de noces au Roi un livre d'heures écrit de sa main et dont elle
+avait fait acheter pour la reliure le maroquin à Paris.]
+
+[34: _Revue rétrospective_, t. XV.]
+
+[35: _Archives nationales. Monuments historiques_. Carton K. 139-140.]
+
+[36: _Mémoires du comte de Maurepas Buisson_, 1792, t. II.--Le _Mercure
+de France_ dit à la date du 9 août: Les princes et princesses de la
+Maison Royale se rendirent dans le Cabinet du Roi à Versailles pour la
+signature du contrat de mariage de S. M. avec la princesse Marie, fille
+du Roi Stanislas. Le contrat ayant été lu par le comte de Morville, il
+fut signé par le Roi etc... et par le comte de Tarlo chargé des pleins
+pouvoirs de Stanislas et de la princesse Marie pour remplir ces
+fonctions, lequel partit le lendemain pour porter ce contrat au Roi
+Stanislas à Strasbourg.]
+
+[37: Dans les lettres du duc de Bourbon conservées aux Archives, se
+montre une grande indécision sur le personnage qui doit épouser Marie
+Leczinska au nom du Roi. Le duc songe d'abord à faire épouser la Reine
+par son père, puis par le duc d'Antin; il réfléchit enfin qu'il serait
+plus convenant de charger de ce rôle un prince du sang, et il pensait au
+duc de Charolais, quand le duc d'Orléans réclamait cet honneur comme
+premier prince du sang.]
+
+[38: Voici le récit que donne de ce mariage la _Gazette de France_ du 5
+août 1725.
+
+ «De Strasbourg, le 16 aoust 1725.
+
+«Le 14 de ce mois après midy, le duc d'Orléans nommé par le Roy pour
+épouser en son nom la princesse Marie, fille du Roy Stanislas, estant
+accompagné du duc d'Antin et du marquis de Beauvau, ambassadeurs de Sa
+Majesté Très-Chrétienne, alla au Gouvernement dans les caerosses du Roy
+Stanislas. Ils montèrent dans l'appartement de la princesse Marie qui
+s'y rendit, aussitôt après leur arrivée, avec le Roy Stanislas, et la
+Reine son épouse. Après la lecture des pleins pouvoirs donnés par le Roy
+au duc d'Orléans, le cardinal de Rohan, grand Aumônier de France, fit la
+cérémonie des fiançailles.
+
+«Le 15, vers onze heures du matin, la princesse Marie se rendit avec le
+Roy Stanislas et la Reine son épouse à l'Église Cathédrale où le duc
+d'Orléans l'épousa au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne. Cette cérémonie
+fut faite par le Cardinal de Rohan, grand Aumônier de France, en
+présence des deux ambassadeurs. Après la célébration du mariage, le duc
+de Noailles, Capitaine des Gardes du Corps, et les officiers qui
+composoient la maison de la Reine entrèrent en fonctions de leurs
+charges auprès de Sa Majesté qui revint au Gouvernement, où elle trouva
+mademoiselle de Clermont, princesse du sang, Surintendante de sa Maison,
+qui luy présenta les dames que le Roy a envoyées au-devant d'Elle. La
+Reine disna en public avec le Roy Stanislas et la Reine son épouse; et
+Elle fut servie par les officiers du Roy de France.»
+
+Le _Mercure de France_ dit que mademoiselle de Clermont était partie le
+25 juillet, suivie de dix carrosses du Roi attelés de huit chevaux,
+accompagnée de la dame d'honneur qui était la maréchale de Boufflers, de
+la dame d'atours qui était la comtesse de Mailly, et de la duchesse de
+Béthune, et de la comtesse d'Egmont et des marquises de Nesle et de
+Rupelmonde. Le _Mercure_ ajoute que toutes ces dames, par respect pour
+la princesse et par bienséance pour les carrosses du Roi, firent le
+voyage sans écharpes et en manteaux troussés. Quant à la marquise de
+Prie, elle avait pris les devants avec la marquise de Tallard, et était
+partie le 19 juillet pour Strasbourg.]
+
+[39: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. I.--Le duc d'Antin
+représenta son maître et souverain avec la plus grande magnificence,
+étonnant la ville de Strasbourg par le luxe de ses équipages et la tenue
+de ses douze pages en habits galonnés d'argent et de soie, aux parements
+de velours vert garnis de réseaux d'argent.]
+
+[40: Avis salutaires du Roi Stanislas à la Reine de France sa fille, au
+mois d'août 1725:
+
+«Écoutez, ma chère fille, oyez et prestez l'oreille, oubliez votre
+peuple et la maison de votre père; j'emprunte la parole du Saint-Esprit,
+ma chère enfant, pour vous dire un adieu, puisque dans l'événement
+d'aujourd'hui, je ne contemple que son ouvrage et la droite du
+Tout-Puissant qui nous conduit au travers de toute la prudence humaine,
+de toutes les spéculations politiques, de toute attente.
+
+«Répondez aux espérances du Roy par toute l'attention à sa personne, par
+une entière complaisance en ses volontez, par la confiance en ses
+sentimens, et par votre douceur naturelle à ses désirs; que de luy
+plaire soit toute votre envie, de luy obéir tout votre plaisir, et
+d'éviter tout ce qui peut lui faire la moindre peine soit votre étude,
+et que sa vie précieuse, sa gloire et son intérest soient toujours votre
+unique et aimable objet.»... (_Archives nationales. Monuments
+historiques_, K, 138.)]
+
+[41: La Reine partait le 17 de Strasbourg, couchait ce jour-là à Saverne
+chez le cardinal de Rohan, arrivait à Metz le 21, en repartait le 24, se
+trouvait à Châlons le 28, gagnait Montereau le 3 septembre, d'où le
+lendemain 4, elle se mettait en Marche pour Moret où elle arrivait avec
+le Roi qui était allé au-devant d'elle.]
+
+[42: _Journal et Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard,
+t.1.--Barbier raconte qu'il y eut un retard à Moret, parce que le
+carrosse de la Reine était embourbé de telle façon qu'il fallut y mettre
+trente chevaux pour le retirer d'une fondrière.]
+
+[43: _Mémoires de Barbier_, édition Charpentier, t. I.--Soulavie parle,
+au moment du mariage du Roi, d'une série de peintures érotiques
+commandées par Bachelier à Mademoiselle R..., célèbre par ses belles
+nudités, pour éveiller chez le jeune Roi le goût de la femme. C'était
+une lascive pastorale, où l'amitié innocente d'un berger et d'une
+bergère était menée en douze toiles, par la succession de curiosités
+entreprenantes et d'amoureux attouchements, au grand dénouement. Une
+série de peintures identiques et auxquelles la tradition attribuait la
+même destination aurait été vue par M. Thoré et existait sous l'Empire
+dans un coin caché d'un château royal. On ne doutait pas que ces
+peintures ne fussent de Boucher qui les aurait peintes un ou deux ans
+après avoir remporté le premier prix à l'Académie de peinture.]
+
+[44: Dans cette année de pluie diluvienne, de misère et de famine, où le
+pain coûtait dans certaines provinces de France jusqu'à sept sols la
+livre, il avait été question de ne point faire affiche de luxe dans ce
+mariage; mais la noblesse de France ne put se résigner à n'être point
+magnifique en ses habits, et Narbonne raconte que la plupart des
+seigneurs avaient des bas de fil d'or pur trait de la valeur de 300
+livres.]
+
+[45: Marie Leczinska s'était mariée à Strasbourg--c'est le _Mercure de
+France_ qui nous l'apprend--en habit d'étoffe d'or à fond noir avec une
+mante en point d'Espagne d'or.]
+
+[46: _Gazette de France_, n° 37 de l'année 1725.]
+
+[47: Lettre du duc de Bourbon au Roi Stanislas le 4 septembre 1725.--Une
+lettre du duc de Noailles, qui fut chargé d'aller au-devant de la Reine,
+et qui l'accompagnait pendant son voyage, témoigne également des
+sentiments amoureux du Roi:
+
+«Sire, je n'ay point voulu importuner Votre Majesté de mes lettres
+pendant le cours du voyage de la Reyne, sçachant que Votre Majesté étoit
+informée de ce qui s'y passoit et que je n'aurois fait que grossir le
+nombre de ceux qui avoient l'honneur de lui en rendre compte, mais je ne
+puis garder le silence après avoir consommé la fonction dont j'ay eu
+l'honneur d'estre chargé et ayant autant de sujets de félicitations à
+faire à Votre Majesté. La Reyne est arrivée en parfaite santé, et la
+manière dont elle a été reçue du Roy doit combler Votre Majesté de la
+joie la plus vive; elle surpasse mesme, s'il est permis de le dire,
+l'attente que l'on en avoit et renferme une infinité des circonstances
+des plus flatteuses dont l'étendue d'une lettre ne me permet pas de
+faire le détail à Votre Majesté...» (_Musée des Archives nationales_.
+Plon, 1872.)]
+
+[48: _Journal de Barbier_; édition Charpentier, tom. I.]
+
+[49: On jouait ce soir-là à Fontainebleau l'_Amphitryon_ et le _Mariage
+forcé_, de Molière.]
+
+[50: Barbier dit: «Le Roi, étant tout déshabillé se jeta dans le lit
+avec une vivacité extraordinaire. Ils ont été depuis onze heures du soir
+jusqu'à dix heures du matin. Le Roi alla ensuite se mettre dans son lit
+jusqu'à une heure pour se reposer.»--Voir la lettre de Voltaire du 7
+septembre 1725.]
+
+[51: Lettre du duc de Bourbon au roi Stanislas en date du 6 septembre
+1725, tirée des _Archives nationales_ et publiée par la _Revue
+rétrospective_, t. XV]
+
+[52: Nous trouvons aux Archives nationales dans le registre du
+secrétariat de la maison du Roy, année 1725, un brevet à la date du 21
+may de 50,000 livres de pension pour Mademoiselle de Clermont, chef du
+Conseil et surintendante de la Maison de la Reine pour en jouir sa vie
+durant par-dessus les autres pensions qu'elle a et sur ses simples
+quittances.]
+
+[53: La charge avait une grande importance. La dame d'honneur avait le
+pouvoir «de commander sur le fait de la chambre de la Reine, de recevoir
+les serments des femmes de chambre et autres officiers de la chambre, de
+leur ordonner et commander tout ce qu'elle verra nécessaire pour le
+service de la Reine, de les admonester selon que leurs fautes le
+requerront, de disposer et d'ordonner du fait et dépense de l'argenterie
+et autres dépenses pour son service; de faire prendre toutes sortes de
+marchandises pour ce nécessaires et d'en faire arrêter le prix avec les
+marchands comme elle verra bon et être juste et raisonnable, désigner
+les rôles et autres acquits...» Je ne trouve pas le traitement que
+recevait la dame d'honneur en 1726, mais en 1769 elle recevait 16,558
+francs qui se décomposaient ainsi, sçavoir: Gages 1,200 fr.--Pour son
+plat, 7,200 fr.--Habillement, 930 fr.--Jetons et Tapis, 148
+fr.--Charrois, 1,080. fr.--Pensions, 6,000 fr. Cy. 16,558 francs.]
+
+[54: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie. Londres,
+1790, t. IV.]
+
+[55: _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publiés par M. de Lescure.
+Didot, 1868, t. III.--On lit à la fin du brevet de nomination:
+«Aujourd'huy six septembre mil sept cent vingt-cinq, la Reine étant à
+Fontainebleau, la dame maréchale duchesse de Boufflers a presté entre
+les mains de Sa Majesté le serment dont elle est tenue.»]
+
+[56: Archives nationales. Registres du Secrétariat du Roi. Registre
+O/69. Dans l'état de 1769 nous trouvons que la dame d'atours recevait
+neuf mille quatre-vingt-six livres, qui se décomposaient ainsi, savoir:
+Gages, 600 liv.--Plat, 3,600 liv.--Charrois, 886. liv.--Pension, 4,000
+liv. Cy. 9,086 livres.]
+
+[57: Soulavie donne très-positivement madame de Mailly comme nommée dame
+d'atours à la formation de la maison de la Reine.]
+
+[58: Dans l'état de 1769, la première femme de chambre a six mille
+francs se décomposent ainsi, savoir: Gages, 150 fr.--Nourriture, 1297
+fr. 10.--Entretenement 385 fr.--Et pour tous autres droits et profits,
+4,167 fr. 10. Cy 6,000.]
+
+[59: _Archives nationales_. Maison de Marie Leczinska. Carton O/3742.]
+
+[60: _Mémoires du Président Hénault_. Dentu, 1855.--_Mémoires du duc de
+Luynes_, _passim_.]
+
+[61: C'est la Reine qui dira quand elle apprendra la part prise par la
+vieille et galante princesse de Conti à l'intrigue de madame de Mailly:
+«Ce vieux cocher aime encore à entendre claquer le fouet.» C'est elle
+qui dira en 1738 à la maîtresse venant lui demander la permission de se
+rendre à Compiègne: «Vous êtes la maîtresse.»]
+
+[62: _Mémoires de d'Argenson_, édition Janet, t. I.]
+
+[63: Le marquis d'Argenson dit: «Le Roi fait véritablement un travail de
+chien pour ses chiens; dès le commencement de l'année il arrange tout ce
+que les animaux feront jusqu'à la fin. Il a cinq ou six équipages de
+chiens. Il s'agit de combiner leur force de chasse, de repos et de
+marche; je ne parle pas seulement du mélange et des ménagements des
+vieux et des jeunes chiens, de leurs noms et qualités que le Roi possède
+comme jamais personne de ses équipages ne l'a su, mais l'arrangement de
+toute cette marche, suivant les voyages projetés et à projeter, se fait
+avec des cartes, avec un calendrier combiné, et on prétend que Sa
+Majesté mènerait les finances et l'ordre de la guerre à bien moins de
+travail que tout ceci.»--À propos des chiens du Roi, on me communique,
+relié dans un petit volume en maroquin vert, aux armes, un manuscrit de
+la main du Roi intitulé: «_État des chiens du Roy du 1er janvier 1738 et
+des jeunes chiens entrés depuis 17..._ Ce petit volume portant sur son
+dos: _État des troupes_, est curieux par les noms et les` appellations
+des chiens et des chiennes de Sa Majesté. C'est Triomphante, Pucelle,
+Sultane, Gaillarde, Topaze, Volage, Furibonde, Gambade, Princesse,
+Mascarade, Bacchante, Gogaille, Tonnerre, Soldat, Nicanor, Tintamarre,
+Naufrage, Ravage et toute la suite des terminaisons ronflantes en aux:
+Fialaux, Favinaux, Fanfaraux, Garçonneaux, Rapidaux, Merveillaux,
+Barbaraux, Demonaux, Cerberaux, etc.]
+
+[64: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II et III.--_Mémoires du duc de
+Richelieu_, par Soulavie, t. IV et V.]
+
+[65: Dans le choix de ses _soupeurs_ qui ne comprenait qu'un petit
+nombre des seigneurs qui avaient chassé avec lui dans la journée, le Roi
+mettait un despotisme taquin, cruel parfois. Un jour, ayant accepté du
+duc de Crillon un mouton venant du midi et dont la chair passait pour
+excellente, il se complaisait à ne pas l'inviter à manger de son mouton
+avec les autres chasseurs. Un autre jour, le prince de Léon qui était
+fort gourmand et désirait manger d'un poisson que l'on devait servir le
+soir, ayant été oublié sur la liste du souper, se mettait intrépidement
+à table avec le Roi. Aussitôt Louis XV de dire: «Nous sommes treize, et
+je n'ai demandé que douze couverts; il y a quelqu'un de trop et je crois
+que c'est M. de Léon; donnez-moi la liste, je veux le savoir.» Le duc de
+Gesvres, désirant sauver M. de Léon, faisait semblant d'aller chez
+Duport, huissier de l'appartement, et revenait disant qu'il n'avait
+trouvé ni Duport, ni la liste. «Je le crois bien, reprenait le Roi
+piqué, car Duport est à droite et vous avez été à gauche, allez donc le
+chercher où il est.» La liste fatale, où n'était pas M. de Léon, était
+apportée. Il restait néanmoins à table, mais le Roi ne lui disait pas un
+mot, ne lui offrait de rien, affectait même de faire le tour à droite en
+servant un plat de _rougets barbets_, et en finissant ce plat au voisin
+de M. de Léon. Le malheureux gourmand, dit Soulavie, eut la bonté de
+mourir de douleur pour cet affront.]
+
+[66: _Vie privée de Louis XV_, à Villefranche, chez la veuve Liberté,
+1782, t. V.]
+
+[67: _Journal de Barbier_. Édition Charpentier, t. I.]
+
+[68: _Mémoires du Président Hénault_, publiés par le baron de Vigan.
+Dentu, 1855.]
+
+[69: _Journal de Barbier_, t. I.]
+
+[70: _Histoire de la Régence_, par Lemontey, t. II.--Un manuscrit de
+l'Arsenal, _Histoire de France_, n° 220, donne une version un peu
+différente.--«Madame, ne soyez pas surprise des ordres que je donne.
+Faites attention à ce que M. de Fréjus vous dira de ma part; je vous en
+prie et vous l'ordonne.»]
+
+[71: À propos du néant absolu auquel a été réduite Marie Leczinska après
+la chute du duc de Bourbon, donnons cette lettre de la Reine adressée à
+M. de Fréjus et que veut bien me communiquer M. Boutron.
+
+ «31 août 1726.
+
+«Vous ne doutez pas, Monsieur, du plaisir avec lequel j'ay receu votre
+lettre, vous m'en avez fait infiniment en me mandant des nouvelles de la
+_santé du roy_, pour laquelle il m'est naturel d'être toujours inquiète;
+je suis bien fâchée que la peine qu'il a eue de se lever si matin aye
+esté inutile, ayant eu une si _vilaine chasse_, remercié (le) de la
+bonté qu'il a pour la _femme du monde_ la plus ataché et qui la resent
+le plus vivement et dont le seul désir est de le mériter; toute mon
+impatience est de l'en aler au plutôt _assurer moi-même_, ce que
+j'espère ne tardera point, me portant de _mieux en mieux_; j'ay esté
+fort afoiblie par le chaud qu'il a fait, mais depuis qu'il est cessé,
+mes forces me reviennent; je _n'envoye à Fontainebleau_ que lundi, comme
+nous sommes _convenus, crainte_ d'incomoder le roy. Si je suivois mon
+inclination, vous i veyrez des couriers plus souvent; je suis fort
+contente de ce que vous me dites de mon entresol, vous connoissez mon
+_gout a estre seule_, ainsi vous pouvez juger par là qu'il ne me
+déplaira pas. Vous avez raison de dire que l'on ne fait point la _même
+chose_ à ma cour qu'à celle du roy, au lieu que l'on ne fait que bailler
+_à Fontainebleau_, à Versailles on ne fait que dormir; pour moi, en mon
+particulier, je m'en fait une _occupation_ et de jour et de nuit,
+m'ennuyant beaucoup, cela ne déplaît point à _mes dames_ que vous sçavez
+estre très _paresseuses_. À propos desquelles je vous dirai que j'ay
+fait comme je vous dit qui esté comme elles sont toute la journée chez
+moy de _leur donner la permission d'estre habillé plus commodément_, et
+pour celles qui ne sont point dames _du palais_ ont eu ordre d'estre en
+_grand habit_. Comme il m'est revenue de plusieurs endroits que cela
+faisoit de la peine aux autres, et que plusieurs même qui sont _resté à
+Paris_, ont tenue quelque discours sur cela; j'ay résolue aujourd'hui et
+j'est même dit à la _maréchalle_ que me portant bien et sortant _demain_
+à la chapelle, qu'elles se missent toutes _en grand habit_. J'espère que
+vous approuverez cela, d'autant plus que effectivement, il n'y a ici,
+outre mes dames que très peu d'autres, et que l'on prétend que c'est
+cette raison qui les empêche de venir.
+
+«Je souhaiteroit de sçavoir aussi les intentions du roy, sur mon
+_ajustement_ et de celles qui me suiveront en arrivant à Fontainebleau;
+couchant à _Petitbourg_, cela fait une espèce de voyage; enfin vous me
+ferez plaisir de me donner vos _conseils en tout_, et celui qui me sera
+le plus sensible de tout est que vous soyez persuadé de ma parfaite
+estime pour vous.
+
+ «MARIE.»
+
+ «À Versailles.
+
+«Je vous aurez escrit plutôt sur le mécontentement des _dames_, mais,
+j'ay esté trop foible, je crois que vous ne désaprouverez pas ce j'ay
+fait d'autant plus que me portant bien présentement elle n'ont pas
+besoin d'être si assidue, je ne doute point que vous n'ayez de la peine
+à lire ma lettre, ma main estant encore un peu tremblante.
+
+ «À Monsieur,
+
+ «Monsieur l'ancien Évêque de Fréjus,
+
+ «En Cour.»
+]
+
+[72: _Journal de Barbier_, t. II.]
+
+[73: _Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV_, par Narbonne,
+premier commissaire de police de Versailles, édité par le Roi.
+Versailles, 1866.]
+
+[74: Ce sera une amusante comédie, quand madame de Mailly sera devenue
+la maîtresse, de la voir le soir, au jeu quotidien de cavagnole de la
+Reine, après la visite d'un demi-quart d'heure du Roi, aussitôt le Roi
+sorti, demander à la Reine la permission de quitter et passer son
+tableau à une autre joueuse.]
+
+[75: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.]
+
+[76: Le marquis d'Argenson dit: «Pour ce qui est de la société, au
+commencement de son mariage, le Roi voulait passer ses soirées chez la
+Reine, y jouer et y causer. La Reine, au lieu de l'y attirer, de l'y
+mettre à son aise, de l'y amuser, faisait toujours la dédaigneuse. Aussi
+le Roi en prit-il du dégoût, et s'habitua à passer ses soirées chez lui
+d'abord avec des hommes, puis avec des femmes, sa cousine Charolais,
+madame la comtesse de Toulouse.» Disons que les dédains, attribués à
+Marie Leczinska par d'Argenson, étaient de l'embarras, de la gêne, de la
+peur.]
+
+[77: C'est elle qui, faisant enlever une échelle ayant tout l'air d'une
+potence au moment d'une visite de Law à Saint-Maur, disait à madame la
+Duchesse: «Belle maman, il faut la faire ôter, il prendrait cela pour
+une incivilité.» C'était encore elle qui disait, à propos de madame
+Amelot, la prétentieuse femme du secrétaire d'État, qui se plaignait de
+ne pouvoir se rendre de sitôt à Versailles, parce qu'elle avait à
+meubler sa maison de Versailles, de Fontainebleau, de Compiègne: «Il ne
+faut pas s'étonner, c'est la tapissière du Marais.»]
+
+[78: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]
+
+[79: _Ibid._, t. V.]
+
+[80: On la disait malade pendant les six dernières semaines de sa
+grossesse, et l'on allait savoir de ses nouvelles sans en demander plus.
+Malheureusement, un jour, un Suisse tout neuf répondait à un domestique
+qui venait s'informer de la santé de mademoiselle: «Aussi bien que son
+état peut le permettre et l'enfant aussi.»]
+
+[81: Soulavie, sans donner aucune preuve de son dire, affirme que la
+liaison du Roi avec mademoiselle de Charolais est incontestable, mais
+qu'elle n'a duré que très-peu de temps, parce que Louis XV voulait
+trouver de la solidité dans les sentiments qu'on lui témoignait,
+solidité dont mademoiselle de Charolais était absolument incapable.]
+
+[82: Marie-Victoire-Sophie de Noailles, née le 6 mai 1688, fille d'Anne,
+duc et maréchal de Noailles, et de Marie-Françoise de Bournonville,
+avait épousé en premières noces Louis Pardaillan d'Antin, marquis de
+Gondrin, avec lequel elle avait vécu seulement trois ans, et s'était
+remariée le 22 février 1728 avec Louis-Alexandre légitimé de France,
+comte de Toulouse.]
+
+[83: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]
+
+[84: _Le Glaneur historique et moral_, juin 1732.]
+
+[85: Peut-être à la fatigue, au dégoût de ces plaisirs que sollicitait
+sans se lasser le tempérament du Roi, se joignaient des suggestions, des
+conseils à voix basse, des paroles tombées au fond de l'âme chrétienne
+de la Reine, maintenant mère d'un Dauphin, l'inspiration d'étranges
+scrupules sur le respect dû à la sainteté du sacrement, et le doigt d'un
+confesseur, montrant les anges qui gardent le lit nuptial purifié par la
+continence.]
+
+[86: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. IV.]
+
+[87: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. II.--«Madame
+de Mazarin entretenait publiquement le beau du Mesnil, un joueur pour
+lequel elle était obligée de vendre un jour, dit d'Argenson, son hôtel,
+ses nippes, ses pôts-à-oille, ce qu'elle avait tiré de ses amants l'abbé
+de Broglie et M. de Maugis, ce qu'elle avait volé à la Reine.»]
+
+[88: Madame de Gontaut, belle-fille du maréchal de Biron qui, au dire de
+Besenval, avait le visage le plus beau et le plus parfait qu'ait jamais
+formé la nature, s'était mise sur les rangs pour enlever le Roi à sa
+femme, quatre ou cinq ans après son mariage. Et l'intrigue, aidée par
+une cabale, touchait à la conclusion de si près que le vieux ménage des
+Biron, pour ne pas être témoin du déshonneur de sa belle-fille, se
+préparait à se retirer dans sa terre. Dans ce temps, M. de Gesvres,
+célèbre par son impuissance, et dont les manières de femmelette étaient
+si moquées, chargé d'un message pour le maréchal, était par lui retenu à
+souper. Madame de Gontaut, qui n'aimait pas le duc, apostrophait tout à
+coup, au milieu du repas, son fils, le jeune Lauzun: «Je vous trouve
+bien des couleurs aujourd'hui, par hasard auriez-vous mis du rouge?» Le
+jeune homme se défendant d'en avoir mis: «Eh bien, si vous dites vrai,
+reprenait madame de Gontaut, frottez-vous avec votre serviette pour
+faire voir à tout le monde que vous n'en avez pas, car rien n'est si
+affreux pour un homme et ne le couvre d'un plus grand ridicule.» Au
+retour de son message, comme le Roi vantait la figure de madame de
+Gontaut, le duc de Gesvres faisait chorus avec le Roi sur les charmes de
+la jeune femme, ajoutant que «c'était bien dommage que des dehors si
+séduisants couvrissent un sang entièrement gâté par la plus affreuse
+débauche.» Il n'en fallut pas davantage pour que le Roi ne songeât plus
+à madame de Gontaut.]
+
+[89: _Mémoires du duc de Richelieu_, t. III.]
+
+[90: _Mémoires de Maurepas_, t. II.]
+
+[91: _Mémoires du comte de Maurepas_, t. II.--Le public faisait grand
+bruit autour du nom de madame Portail, la femme du premier président,
+mais Versailles n'ignorait pas que sa malice, sa folie, les allures
+entreprenantes de toute sa personne avaient effrayé le Roi qui s'était
+fait remplacer au rendez-vous par M. de Lugeac. On citait encore une
+madame d'Ancézune et d'autres, mais la cour savait qu'aucune de ces
+femmes, amenées au Roi pour tromper ses sens et le distraire des
+froideurs de la Reine, n'étaient faites pour toucher son coeur. Aucune
+n'était de taille à continuer son rôle au-delà d'un caprice, à étendre
+son rêve au-delà du réveil.]
+
+[92: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. II.]
+
+[93: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.]
+
+[94: Narbonne, le commissaire de police qui a fait un relevé des séjours
+du Roi hors de Versailles, nous apprend qu'en 1730 le Roi ne demeure que
+102 jours à Versailles, en 1731, 116 jours, en 1732, 105 jours, en 1733,
+125 jours.]
+
+[95: Madame de Toulouse qui, au dire d'un contemporain, était d'une
+avarice égale à son père le maréchal de Noailles, tirait de temps en
+temps de Louis XV pour s'indemniser de ses séjours chez elle, des
+ordonnances de 150,000 à 300,000 livres.]
+
+[96: Mademoiselle de Charolais acquérait au commencement de 1733 de M.
+de Pezé, gouverneur et capitaine de Madrid et du Bois de Boulogne, une
+maison dans la cour du château... Elle faisait de cette habitation à
+mi-chemin de Versailles et de Paris sa principale demeure et s'y
+réjouissait fort. Dans les jours gras de cette année, ayant renvoyé
+après le souper tout son monde, le petit duc de Nivernais, jeune homme
+de quinze ou seize ans, ennuyé de quitter la partie, se cachait derrière
+une portière, et était témoin d'un tête à tête très-vif de la princesse
+avec le comte de Coigny. Il était surpris et réprimandé par la
+princesse, dont il se vengeait par la chanson
+
+ La fille la plus vénérable,
+ Sans contredit,
+ S'ajoute un titre respectable,
+ Dont chacun rit.
+ _Demoiselle_ par excellence.
+ . . . . . . . . . .
+ Deux mille à qui Coigny succède
+ Diront ici.
+ Ce qu'à la fée qui l'obsède
+ Dit Tanzaï.
+]
+
+[97: Le marquis d'Argenson raconte ainsi le fait dans ses _Remarques en
+lisant_, n° 2103: «Un domestique principal de la Reine m'a dit que
+c'était cette princesse qui avait la première fait divorce avec le Roi;
+que depuis deux ans il avait madame de Mailly; quand la Reine en fut
+informée, elle s'imagina sottement qu'il y avait du risque pour sa
+santé, puisque madame de Mailly avait eu accointance avec des libertins
+de la cour. Elle refusa donc les droits de mari au Roi, car il allait
+souvent coucher avec elle. La dernière fois, il passa quatre heures dans
+son lit sans qu'elle voulût se prêter à aucun de ses désirs. Il ne la
+quitta qu'à trois heures du matin en disant: «Ce sera la dernière fois
+que je tenterai l'aventure;» et ce fut la dernière fois.]
+
+[98: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.--Il
+n'y a pas pour ainsi dire de bibliographie à faire des biographies des
+demoiselles de Nesle; l'histoire de leur vie est éparse dans de Luynes,
+dans d'Argenson, dans les Mémoires de Richelieu. Et je ne trouve guère
+jusqu'à nos temps que deux morceaux de biographie spéciale consacrés à
+la plus jeune: la notice de deux pages sur la duchesse de Châteauroux
+insérée dans les _Portraits et caractères de personnages distingués de
+la fin du XVIIIe siècle_, par Senac de Meilhan, Dentu, 1813, et le
+_Fragment des mémoires de la duchesse de Brancas_, publié dans les
+_Lettres de Lauraguais à madame ***_. Buisson, an X (1802).
+
+Je citerai cependant un petit volume très-rare publié, en Allemagne,
+sans indication de localité, intitulé: _Remarquable histoire de la vie
+de la défunte Anne-Marie de Mailly, duchesse de Châteauroux, favorite de
+Louis quinzième, roi de France_, 1746 (en allemand), volume contenant
+quelques anecdotes qui ne se trouvent que là.
+
+En dehors de cela, il n'y a pas autre chose à consulter que les
+imbéciles romans allégorico-historiques qui contiennent si peu de vérité
+vraie. C'est _Tanastès, Conte allégorique_, la Haye, 1745, où madame de
+Mailly, madame de Châteauroux, madame de Lauraguais sont désignées sous
+les surnoms d'une fée antique, d'_Ardentine_, de _Phelinette_. Ce sont
+les _Mémoires secrets sur l'histoire de Perse_, Amsterdam, 1749; où
+_Retima, Zélinde, Fatmé_, sont les pseudonymes sous lesquels se
+dissimulent madame de Mailly, la comtesse de Toulouse, mademoiselle de
+Charolais. Ce sont enfin les _Amours de Zeokinizul, Roi des Kofirans_,
+Amsterdam, 1747, qui désignent la comtesse de la Tournelle sous
+l'anagramme de _Lenourtella_, madame de Vintimille sous celui de
+_Lentinimil_, madame de Mailly, sous celui de _Liamil_.
+
+Et c'est là, je crois, presque tout. Cependant il ne faut pas oublier
+surtout pour l'histoire de madame de la Tournelle le curieux et rare
+livre intitulé: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de
+Tencin sa soeur avec le duc de Richelieu. Sur les intrigues de la cour de
+France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la faveur des dames
+de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de Châteauroux, de Pompadour_,
+1770. Ce livre cité, nous tombons dans le roman et les correspondances
+apocryphes comme celle-ci: _Correspondance inédite de madame de
+Châteauroux avec le duc de Richelieu, le maréchal de Belle-Isle, de
+Chavigni, madame de Flavacourt, etc., par madame Gacon Dufour, Paris,
+Collin_, 1806, 5 vol. in-16, etc.]
+
+[99: _Mélanges historiques_, par M. B... Jourdain, t. II.--Boisjourdain,
+opposant la beauté de madame de Mailly à la beauté charnue et matérielle
+de madame de Vintimille, dit que c'était une beauté maigre et
+efflanquée.]
+
+[100: Un grand nombre de peintres firent le portrait de madame de
+Mailly, puisqu'à la date de décembre 1739, le duc de Luynes écrit: «L'on
+peint actuellement madame de Mailly en pastel. C'est un nommé Latour.
+Madame de Mailly disait ce matin que c'était le seizième peintre qui a
+fait son portrait.»
+
+De ces seize portraits et de ceux qui suivirent, il n'y en a pas un seul
+d'existant aujourd'hui dans les musées et les collections particulières.
+
+Comme portrait gravé, nous n'avons qu'une misérable gravure exécutée
+pour l'édition de Soulavie de 1793.
+
+Madame de Mailly est représentée en robe montante bordée de fourrure,
+avec sur la tête une espèce de fanchon noire nouée sous le menton, et le
+buste enveloppé d'un grand voile jouant autour d'elle.
+
+Ce portrait porte dans le tournant du cadre: MADAME DE MAILLY: dans la
+tablette: _Puisque vous la connaissez si bien, priez donc Dieu pour
+elle._ Au-dessous de la tablette, on lit à la pointe sèche, sans
+indication de nom de peintre: _N. V. I. Masquelier sc._ 1702. Ce
+portrait figure dans le volume 7, page 88.]
+
+[101: Voici le curieux récit du duc de Luynes (12 août 1739): «Le
+mercredi, le Roi partit de la Meute sur le midi, il alla à Madrid, où il
+entra chez Mademoiselle qui dormait; ne s'étant point réveillée, le Roi
+alla chez mademoiselle de Clermont qui se réveilla, mais la visite ne
+fut pas longue. Le Roi passa ensuite à l'appartement de madame de
+Mailly; elle était éveillée, mais dans son lit, toute coiffée et la tête
+pleine de diamants, mais elle couche toujours ainsi; elle avait sur son
+lit la jupe de son habit pour le mariage de Madame, et dans sa chambre
+un joaillier nommé Lemagnan qui a beaucoup de pierreries et qui prête
+des parures valant deux ou trois millions. Il y avait aussi des
+marchands de Paris de parure d'habits que l'on appelle de _Charpes_
+(Duchapt) et que madame de Mailly appelle ses _petits chats_. Le Roi
+entra dans la plaisanterie et les appela de même, examina la jupe et les
+pierreries du sieur Lemagnan fort en détail.»]
+
+[102: «Le Roi, encore sauvage et délicat en 1732 (époque de ses
+premières passions pour madame de Mailly), ne recherchant alors aucune
+femme s'il n'en était recherché lui-même... Madame de Mailly, qui
+n'était ni entreprenante, ni dévergondée, avait fait toutes les avances
+pour séduire le Roi qui n'en fut pas séduit. Attendant le moment
+indiqué, assise sur un canapé, affectant une posture voluptueuse,
+montrant la plus belle jambe qu'il y eût à la cour et dont la jarretière
+se détachait; cette affectation même repoussa le jeune monarque.
+Bachelier voulut lui faire apercevoir des objets délicieux, et le Roi,
+honteux ou distrait, n'y prit pas garde. Madame de Mailly l'agaça et le
+prince fut froid; alors Bachelier voyant que tout était perdu sans une
+entreprise déterminante, prit le Roi sous les aisselles et l'obligea...
+et le Roi qui jouait à cheval fondu avec Bachelier et Lebel et autrefois
+avec le cardinal, dans l'intérieur de ses appartements quand il était
+seul avec eux, se laissa précipiter sur madame de Mailly par son valet
+de chambre.»
+
+Au récit de Soulavie, ajoutons le récit de Boisjourdain, qui diffère sur
+les détails, mais qui témoigne d'une certaine violence exercée sur les
+sens du Roi: «Le duc de Richelieu fut chargé par le cardinal de Fleury
+de lui proposer madame de Mailly. Ce seigneur, qui savait se plier à
+tout et qui plaisait au Roi, trouva le moyen de le mettre adroitement
+dans la conversation sur le compte de la Reine; lui parla du vide
+qu'elle laissait dans son coeur, de son ingratitude et de la nécessité de
+remplacer la passion qu'il avait pour elle par une autre; enfin
+détermina le Roi à une entrevue avec madame de Mailly; mais elle fut
+infructueuse; le Roi, soit timidité, soit par un reste d'attachement
+pour la Reine, ne fut pas ébranlé. La dame en fut désespérée et se
+plaignit qu'on l'eût exposée à une sorte d'affront. L'on eut bien de la
+peine à la décider à un second tête-à-tête; on la prévint qu'il fallait
+oublier le monarque et ne s'occuper que de l'homme. La facilité du jeune
+prince à revenir à elle l'encouragea et l'enhardit elle-même. On assure
+que, dans ce rendez-vous, pour triompher et parvenir à son but, elle ne
+se borna pas aux agaceries ordinaires, mais qu'elle se laissa aller aux
+moyens et aux avances des plus habiles courtisanes. Alors le jeune homme
+se livra à des emportements d'autant plus violents qu'ils avaient été
+longtemps contraints. Enfin madame de Mailly sortit dans une espèce de
+désordre amoureux du lieu où elle avait été seule avec le Roi, et,
+passant devant ceux qui avaient intérêt à connaître le résultat de la
+démarche, elle ne leur dit autre chose que ces mots très-expressifs:
+«_Voyez, de grâce, comme ce paillard m'a accommodée._»
+
+Enfin, le marquis d'Argenson, tout en se trompant sur la date de
+l'aventure et sur l'introducteur, la raconte en ces termes: «Cela s'est
+accompli dans les entresols du Roi; un nommé Lazure en est le concierge;
+il a sous lui un second qui amena au Roi cette dame, c'était l'hiver
+dernier; elle parut derrière un paravent. Le Roi était honteux, il la
+tira par sa robe; elle dit qu'elle avait grand froid aux pieds, elle
+s'assit au coin du feu. Le Roi lui prit la jambe et le pied qu'elle a
+fort joli, de là il lui prit la jarretière. Comme elle avait ses
+instructions de ne pas résister à un homme si timide, elle dit: «_Eh!
+mon Dieu! je ne savais pas que Votre Majesté me fît venir pour cela, je
+n'y serais pas venue!_» Le Roi lui sauta au cou, etc.».]
+
+[103: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.]
+
+[104: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.]
+
+[105: _Mémoire signifié_ par Louis de Mailly, marquis de Nesle,
+chevalier des ordres du Roy, demandeur, contre les syndics et directeurs
+de ses prétendus créanciers, défendeur.--Mémoire pour les
+syndics.--Mémoire pour les syndics et directeurs des créanciers du
+marquis de Nesle contre le marquis de Nesle.--Les papiers séquestrés de
+la famille de Mailly aux Archives nationales contiennent plusieurs
+cartons de pièces imprimées ou manuscrites: procédures, saisies, ventes
+de vaisselle plate, etc., de l'infortuné marquis.]
+
+[106: Papiers séquestrés. Famille Mailly de Nesle.--Contrat de M. le
+comte et madame la comtesse de Mailly, 30 may 1726. Carton 1/1-10.]
+
+[107: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.--Le duc de
+Luynes nous apprend qu'en mars 1740, par suite de partage, les quatre
+soeurs--il y avait des arrangements particuliers pour mademoiselle de la
+Tournelle--avaient chacune 7,500 liv. de rente ou environ, savoir
+100,000 écus à rente constituée au denier-vingt, 200,000 liv. qui
+étaient au denier-quarante, et 200,000 liv. d'argent comptant. Outre
+cela madame de Mailly, à qui M. de Nesle en la mariant avait promis
+8,000 liv. de rente et qui n'en avait jamais rien touché, devait être
+payée de quatorze ou quinze années d'arrérages qui lui étaient dus.]
+
+[108: _Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par Pierre
+Narbonne, premier commissaire de police de Versailles, édité par Le Roi.
+Versailles, 1866.]
+
+[109: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.]
+
+[110: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.]
+
+[111:
+
+ Notre monarque enfin
+ Se distingue à Cythère;
+ De son galant destin
+ L'on ne fait plus mystère
+ Mailly, dont on babille,
+ La première éprouva
+ La royale béquille
+ Du père Barnaba!
+]
+
+[112: _Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV_, par Pierre
+Narbonne, Versailles, 1866.--Cette affiche publique de la liaison du Roi
+avec madame de Mailly venait à la suite d'une brouille. D'Argenson dit,
+à la date du 16 juin 1738: «Madame de Mailly a été brouillée avec le Roi
+pendant la semaine de la Pentecôte, et personne ne sait pourquoi, mais
+elle est raccommodée et bien mieux que jamais. _Amantium iræ amoris
+integratio est_, dit Térence.»]
+
+[113: _Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV_, par Pierre
+Narbonne, Versailles, 1866.]
+
+[114: En fait d'ingénuité, Barbier raconte celle-ci: «Le seigneur de la
+Roque qui fait le _Mercure galant_ a été à l'extrémité avant le voyage
+de Fontainebleau... Fuzelier, poëte qui a fait plusieurs pièces, garçon
+d'esprit et mal à l'aise, a fait des mouvements auprès de M. de
+Maurepas, de qui cela dépend pour avoir cette commission. Comme il est
+de tout temps ami du marquis de Nesle et de madame de Mailly sa fille,
+il l'alla trouver un matin dans son lit et lui dit: «Madame, je viens
+vous prier de me rendre un service.» Elle se défendit d'abord sur ce
+qu'elle ne demandoit quoi que ce soit; il la tourmenta tant, qu'elle lui
+dit: «As-tu un mémoire?--Oui, madame.» Elle le prit, le lut. «Qu'on me
+lève, dit-elle: mes porteurs! Va m'attendre chez M. de Maurepas, j'y
+vais dans le moment.» Elle y arrive. M. de Maurepas n'étoit pas chez
+lui. Elle dit à son valet de chambre qu'elle reviendra, et de prier M.
+de Maurepas de l'attendre, et par un effort d'imagination, pour servir
+plus chaudement Fuzelier, elle va tout de suite chez M. de la Peyronie
+premier chirurgien du Roi. «Je viens, lui dit-elle, vous demander une
+grâce qu'il faut que vous m'accordiez absolument. Je vous demande pour
+Fuzelier, que je protège, un privilège exclusif pour distribuer le
+_Mercure_.» M. de la Peyronie tomba de son haut; il lui témoigna la
+disposition de lui accorder tout ce qui dépendoit de lui, mais en même
+temps l'impossibilité de le faire sur cet article... Malgré ses
+instances, madame de Mailly, persuadée que la demande était ridicule,
+s'en retourne chez M. de Maurepas tout en colère et lui dit: «Je venois
+vous demander une grâce pour Fuzelier, mais il faut qu'il soit fou pour
+me faire faire des démarches pour une chose qui ne se peut pas. Je viens
+de chez M. de la Peyronie qui me l'a bien assuré.--Mais, Madame, je suis
+informé de ce que demande Fuzelier, cela n'a point de rapport avec M. de
+la Peyronie.--Comment! dit-elle, il demande le privilège exclusif du
+_Mercure_.--«Cela est vrai, lui répondit le ministre, c'est le _Mercure
+galant_, qui est un ouvrage d'esprit.--Oh! dit-elle, que ne
+s'explique-t-il donc, cet animal-là! Si cela est ainsi, je vous le
+recommande très-fort.» L'anecdote est-elle vraie? Plus tard on prête,
+toujours sur le _Mercure_, une bévue à peu près pareille à madame du
+Barry.]
+
+[115: _Mélanges de M. de B... Jourdain_, Paris, 1807, t. II.]
+
+[116: À la date de juillet 1743, de Luynes dit: «Dans les commencements
+des cabinets les soupers étaient extrêmement longs; il s'y buvait
+beaucoup de vin de Champagne; le Roi même buvait assez; et quoiqu'il n'y
+parût pas tant qu'à quelques-uns de ses courtisans, il ne laissait pas
+que d'y paraître quelquefois.»]
+
+[117: Les soupers des cabinets n'avaient lieu que les jours de chasse.]
+
+[118: Moutier devenait le cuisinier des petits appartements seulement au
+moment où madame de Mailly était des soupers. Moutier était une espèce
+d'artiste qui avait chez M. de Nevers, outre des gages considérables,
+des conditions toutes particulières: il n'était tenu à faire à souper
+que deux fois par semaine, et le duc devait lui fournir tous les ans
+trois habits à son choix. Le Roi avait voulu absolument l'avoir, mais ça
+avait été une très-grosse affaire: les officiers de la bouche s'étant
+livrés à toutes sortes de brigues pour qu'il ne fût pas reçu, et ayant
+poussé la mauvaise volonté jusqu'à lui fournir des produits gâtés dans
+les premiers soupers où le Roi l'avait essayé.]
+
+[119: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.]
+
+[120: _Vie privée de Louis XV_, Londres, 1785, t. II.--Le duc de Luynes
+nous donne l'heure à laquelle se couchait le Roi au sortir de ces
+soupers. Le 26 juin 1738, à un souper où assistait madame de Mailly, le
+Roi, après avoir bu du Champagne, se couchait à six heures du matin,
+après avoir entendu la messe, et restait au lit jusqu'à quatre heures du
+soir. Le 3 juillet, dans un autre souper ou était encore madame de
+Mailly, le Roi, qui buvait pas mal de champagne, sortait de table à cinq
+heures du matin, allait jouer au tric-trac avec M. du Bordage et,
+toujours après avoir entendu la messe, se mettait au lit dont il ne
+sortait cette fois qu'à cinq heures du soir.]
+
+[121: _Louis XV enfant. Portraits intimes du_ XVIIIe _siècle_, par E. et
+J. de Goncourt. Un volume Charpentier.]
+
+[122: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II.]
+
+[123: La fortune de cette famille des Bachelier est bizarre. Le père
+était un maréchal-ferrant auquel on amenait un cheval du duc de la
+Rochefoucauld à ferrer et qui l'enclouait. Il renonçait à son enclume et
+entrait au service du duc, puis passait au service de Louis XIV, en
+1703; au bout de vingt ans de service de valet de garde-robe, il
+obtenait un brevet de survivance en faveur de son fils François-Gabriel
+Bachelier. Et en 1723, une note de Marais nous apprend que ledit Gabriel
+Bachelier, un des valets de chambre de Louis XV qui ne l'avait pas
+quitté pendant toutes ses chasses, recevait du jeune Roi un cheval
+superbement harnaché, un brevet de 4,000 livres de pension et une canne
+d'or.]
+
+[124: Ces nouvelles avaient aussi le mérite d'être, selon l'expression
+de d'Argenson, le contre-poison des nouvelles remises par le lieutenant
+de police Hénault au cardinal Fleury.]
+
+[125: Quand le maréchal de Belle-Isle sera nommé ministre
+plénipotentiaire à Francfort, ce sera de Bachelier qu'il prendra ses
+véritables instructions.]
+
+[126: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[127: Bachelier, en dehors de l'influence que pouvait lui donner sur le
+Roi une maîtresse de sa main, aurait été amené à rendre publique la
+liaison du Roi avec madame de Mailly par le souvenir d'une phrase, qu'un
+jour le cardinal lui aurait dite en travaillant avec lui: «qu'il
+quitterait le ministère à la _première maîtresse_ qu'aurait le
+Roi[128].» Bachelier pensait du coup faire premier ministre Chauvelin ou
+le devenir lui-même.]
+
+[128: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. I.]
+
+[129: C'était au commencement de la faveur de madame de Vintimille.
+Flavacourt et le mari de la Vintimille parlaient des amours du Roi, de
+la laideur de l'une et l'autre soeur, du mauvais goût du souverain.
+L'appartement des deux beaux-frères était situé au-dessous d'une
+chambre, où se trouvait dans le moment le Roi qui, pour mieux les
+écouter, avançant la tête dans la cheminée, jetait à la fin à celui qui
+tenait la parole, le terrible: «Te tairas-tu!»]
+
+[130: M. du Luc écrivant à madame de Mailly pour qu'elle obtînt de
+placer un homme à lui dans un des châteaux du Roi, finissait sa lettre
+par cette phrase: «Un mot dit de la belle bouche d'une belle dame comme
+vous, finira l'affaire.» Sur le vu de la lettre, le Roi disait: «Ah!
+pour une belle bouche, vous ne vous en piquez pas, je crois?» En effet,
+madame de Mailly avait la bouche grande, mais bien meublée, selon
+l'expression d'un contemporain.]
+
+[131: Sur ses 250,000 ou 200,000 livres de rente, le marquis était
+réduit alors à 24,000 livres de pension alimentaire, sur lesquelles dit
+de Luynes, il en avait fait 6,000 à ses filles.]
+
+[132: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. II.]
+
+[133: La démarche de madame de Mailly semble avoir été une démarche pour
+la forme; M. de Bouillon lui avait persuadé que c'était le seul moyen de
+réduire son père à la raison et lui avait proposé «un ajustement» par
+lequel son père aurait 60,000 livres de rente payée à 5,000 livres par
+mois. La veille de la lettre de cachet, madame de Mailly travaillait à
+l'arrangement avec Maboul deux heures le matin et trois heures
+l'après-dînée.]
+
+[134: Le marquis de Nesle avait été d'abord exilé à Lisieux, puis à
+Évreux, et enfin obtenait d'aller à Caen.]
+
+[135: On lit dans les _Mémoires du marquis d'Argenson_, à la date du
+mois de mai 1740: «M. de Mailly, mari de la maîtresse du Roi, a eu ordre
+de sortir de Paris pour avoir tenu chez lui loge et souper de
+francs-maçons, malgré les ordres réitérés du Roi. L'auguste qualité de
+c... du Roi ne l'a pas exempté de cette proscription. Aussi cette dame
+voit en ce moment son père et son mari exilés.»]
+
+[136: Soulavie dit: «Le Roi passa dans peu de temps d'une extrême
+réserve avec les femmes dans un grand libertinage.»]
+
+[137: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II.]
+
+[138: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--Le chroniqueur
+dit: «On dit qu'un garde du corps avait gagné une pareille... de ladite
+petite bouchère, et que, voyant le Roi maigrir, sachant que la petite
+fille avait rôdé autour des petits appartements, il alla trouver le
+cardinal Fleury et lui avoua qu'il avait encore la ... de la petite
+créature et que, si le Roi l'avait vue, il pourrait bien en avoir
+autant.»]
+
+[139: Dans le moment où le Roi ne chassait plus, ne sortait plus même de
+sa chambre, M. le Duc engageant le Roi à voir des médecins, et le Roi
+s'y refusant sous prétexte que cela occuperait trop les nouvellistes,
+Courtanvaux s'écriait avec son franc parler: «Mais, sire, cela
+n'empêchera pas que tout Paris n'ait beaucoup parlé. On a dit
+publiquement que les chirurgiens étaient nécessaires à Votre Majesté
+plus que les médecins consultants.» Et comme on s'étonnait de la
+vivacité de l'apostrophe, Louis XV dit: «Je suis accoutumé à m'entendre
+dire par Courtanvaux tout ce qu'il pense.»]
+
+[140: D'Argenson rapporte que madame de Mazarin, son amant du Mesnil, et
+leur conseil, l'abbé de Broglie, hasardant devant la Reine des projets
+de régence, Marie Leczinska répétait: «Ah! quel malheur si une telle
+perte arrivait!» et cela jusqu'à ce qu'au bout de ses exclamations elle
+laissa échapper tout bas et dans un soupir: «Pour la régence, je ne
+l'aurai pas!» Ces entretiens qu'on ébruita ne furent jamais pardonnés à
+la Reine par le Roi.]
+
+[141: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. II]
+
+[142: Le Roi, ayant vu à Rambouillet chez la comtesse de Toulouse la
+marquise d'Antin, l'avait trouvée fort jolie. Le soir, à un souper des
+cabinets, madame de Mailly, lui jetait tout à coup: «_Sire, on dit que
+vous avez vu madame la marquise d'Antin et que vous l'avez trouvée
+charmante!_»--Point du tout, répondait le Roi qui cherchait à se
+dérober, et était obligé, quelques instants après, de dire à la duchesse
+d'Antin: «Votre belle-soeur avait une coiffure qui lui seyait bien mal.»]
+
+[143: Il arrivait parfois cependant à madame de Mailly d'éprouver des
+refus sur ce qui lui tenait le plus au coeur: la publicité de sa liaison
+avec le Roi. C'est ainsi qu'en septembre 1739, mademoiselle de Charolais
+et madame de Mailly faisaient l'impossible pour que le Roi allât au bal
+de l'Hôtel-de-Ville. Le projet de ces dames était de se mettre aux côtés
+de Sa Majesté, à la fenêtre qui donne comme une tribune sur la grande
+salle du bal et de se démasquer sous prétexte de la chaleur aux yeux de
+tous. Madame de Mailly s'entêtait à ce que le Roi y vînt, elle répétait:
+«Mais, Sire, ce pauvre M. de Gesvres, mais ce pauvre M. le prévost des
+marchands qui s'est donné tant de peine pour vous recevoir! Au moins,
+Sire, que ce soit pour l'amour de moi.» Mais le Roi, qui était au fait
+du projet de sa maîtresse, s'y refusa. En vain Mademoiselle fit cent
+singeries, composa un placet, l'attacha à un rideau par une épingle en
+disant au Roi: «Sire, vous ne lisez pas les placets qui vous sont
+présentés.» Le Roi répondait: «Je sais ce qu'il contient, j'y mets néant
+dès à présent.» Le soir, madame de Mailly toute masquée, sa chaise
+attelée, son relais préparé à Sèvres, le duc de Villeroy venait lui dire
+que le Roi n'irait pas au bal et qu'il avait défendu de lui remettre la
+clef de l'appartement du Roi à l'Hôtel-de-Ville, dans le cas où elle
+voudrait aller au bal sans lui. Et madame de Mailly, ainsi qu'elle le
+racontait au duc de Luynes, était obligée de se démasquer, de renvoyer
+sa chaise, de se coucher.]
+
+[144: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II et III.]
+
+[145: _Mémoires du marquis d'Argenson_. Édition Renouard, t. I.--Madame
+de Mailly avouera plus tard qu'elle avait cédé à des besoins d'argent,
+qu'elle n'aimait pas le Roi, et que l'amour ne s'était déclaré chez elle
+qu'au bout de quelques années.]
+
+[146: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. I.]
+
+[147: _Mémoires de d'Argenson_, t. II.]
+
+[148: Guérapin de Vauréal, petit-fils d'un mercier qui avait acheté une
+charge d'auditeur des comptes, possesseur d'une très-jolie figure et
+entré dans les ordres, débutait par être surpris en conversation
+criminelle à Marly avec la comtesse de Poitiers, dame d'honneur de la
+duchesse d'Orléans, ce qui le faisait surnommer _coadjuteur de
+Poitiers_. Il était aimé ensuite par la marquise de Villars et la
+duchesse de Gontaut, dont la jalousie à son sujet éclata dans des
+chansons où les deux rivales se dirent toutes les méchancetés
+possibles.]
+
+[149: On voit, pendant ce temps, Mademoiselle se faire la garde-malade
+de madame de Mailly. La maîtresse a-t-elle un rhume, est-elle obligée de
+garder le lit? Mademoiselle passe chez elle toutes les après-midi, et se
+fait apporter dans sa chambre son souper.]
+
+[150: «On dit que le sujet de la brouillerie de M. le Cardinal,--c'est
+Barbier qui parle,--vient de ce que Mademoiselle avait tant pressé et
+tourmenté le Roi pour renvoyer M. Amelot et pour donner la place de
+secrétaire d'État à M. de Vauréal, évêque de Rennes, que le Roi lui en
+avait donné sa parole. Il faut observer que le public critique donne ce
+Monseigneur pour amant à cette princesse et que c'était bien là le plus
+court chemin pour obtenir un chapeau de la cour de Rome et pour
+prétendre à la place de premier ministre. M. le cardinal de Fleury,
+instruit du fait, alla trouver le Roi, se déchaîna contre la princesse,
+lui remontra que cela était non-seulement contraire à ses intérêts, mais
+scandaleux. Le Roi lui répondit qu'il avait donné sa parole et qu'il le
+voulait. Sur cela le Cardinal prit congé du Roi et donna ordre à toute
+sa maison de partir sur le champ pour Issy. M. le duc d'Orléans a pris
+parti dans cette affaire et, avec l'autorité de la religion, a fait
+entendre au Roi que de pareilles paroles ne l'engageaient en rien. Il
+l'a déterminé à n'en rien faire; et il a engagé, d'un autre côté, le
+Cardinal à revenir prendre sa place à Versailles, de sorte que
+Mademoiselle piquée au coeur ne voulait point aller à Fontainebleau.»]
+
+[151: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. II.]
+
+[152: Les amours du Cardinal consistaient en une liaison sans doute
+très-chaste, mais très-intime et très-suivie avec madame de Lévis, qu'on
+savait souvent dîner en tête-à-tête avec le vieux Fleury dans une maison
+de campagne à Vaugirard. C'était cette madame de Lévis, un esprit sage
+et éclairé, capable d'entrer dans les plus grandes affaires et d'un
+secret impénétrable. L'homme d'église consultait cette femme supérieure
+pour le maniement et la cuisine des plus délicates choses du
+gouvernement laïque d'une monarchie toujours gouvernée par une
+favorite.]
+
+[153: C'est encore madame de Mailly qui disait un jour au Roi auquel
+elle demandait une grâce et qui répondait qu'il en parlerait au
+Cardinal: «_Ne vous déferez-vous jamais de ce tic?_»]
+
+[154: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. V.]
+
+[155: Récit fait par madame de Flavacourt à Soulavie. (_Mémoires
+historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par Soulavie, Paris
+1801, t. I).]
+
+[156: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.]
+
+[157: «Elle avait de l'esprit, mais aussi brut qu'elle l'avoit reçu de
+la nature, sans éducation, sans acquit, sans connoissance.» (_Mémoires
+du duc de Luynes_, t. VII. Petite notice sur la Vintimille, page 102.)]
+
+[158: Le duc de Luynes écrit à la date du 26 décembre 1738:
+«_Versailles_.--Mademoiselle de Nesle est ici depuis quelques jours
+c'est madame de Mailly qui en prend soin.»]
+
+[159: Le duc de Luynes dit: «Madame de Mailly ne voit que mademoiselle
+de Nesle de toutes ses soeurs, les trois autres sont toujours chez madame
+de Mazarin.» Il n'y avait chez madame de Mazarin que madame de
+Flavacourt et madame de la Tournelle; la troisième soeur, appelée
+Montcarvel, mariée plus tard a M. de Lauraguais, demeurait chez madame
+de Lesdiguières.]
+
+[160: La brouille était complète entre la nièce et la tante. Voici ce
+que raconte de Luynes à propos du voyage de Marly de mai 1739: «Le jour
+que l'on arriva, M. d'Aumont, qui avait fait la liste du souper, y avoit
+mis madame de Mailly et madame de Mazarin. Madame de Mailly ayant lu la
+liste, dit à M. d'Aumont d'ôter ou l'une ou l'autre, parce qu'elles ne
+soupoient point ensemble. La liste étoit montrée à madame de Mazarin
+avertie; cela embarrassa beaucoup M. d'Aumont; cependant il prit son
+parti d'aller dire à madame de Mazarin que c'étoit un malentendu, et
+qu'elle n'étoit point du souper.» (_Mémoires du duc de Luynes_, t. II.)]
+
+[161: _Mémoires du duc de Luynes_, t. X.]
+
+[162: _Mémoires du duc de Luynes_, t. X.--Ce récit donné par de Luynes
+est contredit par lui-même écrivant, à la date du vendredi 19 juin 1739,
+que mademoiselle de Nesle loge chez Mademoiselle qui lui fait
+continuellement des cadeaux.]
+
+[163: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.--Elle était laide,
+dit un contemporain cité par de Luynes, d'une de ces laideurs qui
+impriment plus la crainte que le mépris; sa taille était gigantesque,
+son regard rude et hardi... Soulavie, qui eut de madame de Flavacourt,
+morte seulement en l'an VII de la République, de curieux renseignements
+sur ses soeurs, dit, et ce sont les expressions de madame de Flavacourt:
+«Elle avait la _figure d'un grenadier, le col d'une grue, une odeur de
+singe_.» Le mari de madame de Vintimille n'appelait sa femme que «mon
+petit bouc», disant que c'était un diable dans le corps d'un bouc.]
+
+[164: Donnons la parole à l'anonyme cité par le duc de Luynes qui,
+contre toute vraisemblance et tous les témoignages historiques, cherche
+à montrer dans l'intimité du Roi et de mademoiselle de Nesle une passion
+platonique: «Elle ne connoissoit de devoirs que ceux qu'elle devoit au
+Roi et à sa soeur. Mademoiselle, qui avoit le plus contribué à son
+mariage et dont le motif étoit de s'en faire une créature et un moyen de
+plus pour parvenir à gouverner, s'aperçut bientôt qu'elle s'étoit
+lourdement trompée. Au lieu d'y trouver l'utilité qu'elle cherchoit,
+elle n'y trouvoit qu'une barrière insurmontable. Madame de Mailly n'eut
+plus le même besoin d'elle depuis qu'elle eut sa soeur. Cette princesse
+fut si irritée, qu'elle résolut de perdre madame de Vintimille en la
+rendant suspecte à sa soeur, et voici comment elle s'y prit: La
+Vintimille, comme je l'ai dit, étoit d'une assiduité extrême à faire sa
+cour au Roi; le Roi la traitoit avec toute la distinction imaginable, il
+l'écoutoit avec attention lorsqu'elle parloit, il étudioit ses regards
+lorsqu'il avoit parlé, enfin tout ce qu'un langage muet peut faire
+découvrir d'estime, de considération et de goût apprenoit à madame de
+Vintimille le cas qu'il faisoit d'elle et l'amitié qu'il avoit pour
+elle. Elle en fut flattée beaucoup moins par vanité, dont elle n'étoit
+pas extrêmement susceptible, que par la reconnoissance, qui produisit
+bientôt en elle des sentiments plus vifs. Il est sûr qu'elle prit une
+grande passion pour le Roi; il est vraisemblable que le Roi s'en
+aperçut, mais il est certain qu'elle ne songea jamais à nuire à sa soeur,
+et la conduite du Roi et d'elle a bien prouvé qu'elle ne l'auroit jamais
+supplantée, mais qu'elle auroit pu lui succéder si le Roi avoit perdu
+madame de Mailly, soit par la mort, soit par une retraite. Le Roi,
+fidèle à madame de Mailly, jouissoit de l'esprit de madame de
+Vintimille; il voyoit avec plaisir que madame de Mailly ne parloit que
+d'après elle; il étoit convaincu que madame de Vintimille l'adoroit,
+qu'elle ne vouloit que sa gloire et qu'elle étoit assez éclairée pour
+bien connoître les moyens de la lui procurer; il y a toute apparence
+qu'il se promettoit de lui donner toute sa confiance après la mort du
+Cardinal.»]
+
+[165: Au mois de décembre 1739, madame de Mailly se fâchait toute rouge
+au sujet d'un voyage du Roi à la Muette, une semaine qu'elle était de
+service auprès de la Reine. Il y avait déjà eu précédemment, à propos
+d'un voyage à Choisi, une petite brouille entre le Roi et la maîtresse
+qui avait déclaré que si le Roi ne voulait pas la mener, elle
+demanderait la permission à la Reine, et arriverait tout à coup à
+Choisi.]
+
+[166: Un jour que madame de Mailly soutenait qu'elle était plus blanche
+et moins sèche que sa soeur, le Roi lui dit brusquement: «Ne pariez pas,
+vous perdriez!»]
+
+[167: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.]
+
+[168: _Ibid._, t. III.]
+
+[169: _Ibid._, t. III.]
+
+[170: Une correspondance manuscrite de Dubuisson, citée par M. Rahery,
+dit: «J'ajoute à ce qui regarde mademoiselle de Nesle, que Mgr
+l'archevêque de Paris lui a fait présent de 25,000 fr. en bijoux, qu'il
+était du dîner de noce, que Mademoiselle en a fait le souper et que
+c'est elle et le Roi qui ont donné la chemise aux nouveaux mariés.»]
+
+[171: Le dimanche suivant avait lieu la présentation par Mademoiselle à
+la Reine de madame de Vintimille entourée de mesdames de Mailly et de la
+Tournelle ses soeurs, qui tour à tour avaient pris, prenaient ou allaient
+prendre à Marie Leczinska le coeur du Roi. La Reine accueillait ce monde
+avec une froideur marquée.]
+
+[172: Le mari qu'avait épousé mademoiselle de Nesle était une espèce de
+jeune cynique et de fou méchant, qui, tout en trouvant agréable d'être
+des soupers des petits appartements et d'user des chevaux du Roi,
+parlait de son mariage avec le plus sanglant des mépris, ne ménageait ni
+sa femme, ni sa belle-soeur, ni le Roi même, s'attirant la risée des
+honnêtes gens, les brusqueries de sa belle-soeur, l'aversion de sa femme
+qu'elle étendait bientôt à toute la famille et qui lui faisait refuser,
+lorsqu'elle accoucha, une magnifique layette envoyée par l'archevêque de
+Paris.]
+
+[173: Le duc de Luynes écrit à la date du 4 janvier 1740.--_Versailles_.
+Madame de Vintimille nous montra hier une boîte d'or incrustée que le
+Roi lui a donnée pour ses étrennes; ce fut le jeudi, veille du jour de
+l'an. Le Roi lui fit beaucoup de questions, si on lui avoit jamais donné
+des étrennes, si elle vouloit qu'il lui en donnât, après quoi on se mit
+à table, et le Roi, pendant le souper, donna à M. le duc de Villeroy la
+tabatière qu'il remit sur-le-champ à madame de Vintimille. Elle est la
+seule à qui le Roi ait donné des étrennes.]
+
+[174: On disait que madame de Mailly étant stérile et ne pouvant avoir
+d'enfant du Roi, lui avait livré sa soeur pour en avoir de lui afin de se
+l'attacher par cette progéniture, à l'exemple de Sara donnant Agar à
+Abraham.]
+
+[175: Le duc de Luynes, assistant à un souper du Roi chez la comtesse de
+Toulouse, était frappé du sérieux, de la froideur de la maîtresse, qui à
+la fin cependant badinait avec un étui à cure-dents d'ivoire que le Roi
+avait tourné et qu'il lui avait donné.]
+
+[176: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[177: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[178: Mademoiselle de Charolais écartée, la maréchale d'Estrées devenait
+la compagne habituelle de mesdames de Vintimille et de Mailly. Cette
+vieille femme, qui joue un assez triste rôle, plaisait par un fonds de
+gaieté naturelle, un esprit plaisant, une conversation badine et
+voltigeante.]
+
+[179: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.--Quand cette
+princesse mourait au mois d'août 1741, un mois avant la mort de madame
+de Vintimille, la cour témoigna une grande indifférence pour la fin
+brusque de cette princesse de quarante-quatre ans.]
+
+[180: Il y avait un autre petit fait passé au mois de février dernier
+qui montrait déjà la connaissance que l'on avait de l'autorité de madame
+de Vintimille sur la pensée du Roi. Sylva le médecin, à la suite de
+bruits et de propos survenus après la mort de M. le Duc qu'il avait
+soigné, écrivait à madame de Vintimille une lettre pour la prier de
+combattre les préventions qui pouvaient exister dans l'esprit du Roi.]
+
+[181: Au mois de juin suivant avait lieu la réception du nouveau duc de
+Gramont comme colonel du régiment des gardes. Le régiment sous les
+armes, massé en bataillon carré sur la grande place entre les écuries et
+le château, le Roi à cheval, suivi du duc de Gramont en uniforme et à
+pied, s'avançait à sa rencontre, s'arrêtant à trente pas. Les officiers
+faisaient cercle autour du Roi, les tambours derrière. Alors le Roi
+prononçait la formule d'usage: «Vous reconnaîtrez M. le duc de Gramont
+pour colonel de mes gardes, et vous lui obéirez en ce qu'il vous
+commandera pour mon service.» Aussitôt les tambours de battre, les
+officiers de reprendre leurs postes, le Roi de se porter sur la droite,
+du coté des Récollets. Puis le régiment se mettait en marche pour Paris
+par compagnie, le duc de Gramont à la tête de la compagnie-colonelle,
+saluant le Roi au passage, et venant prendre place aux côtés de Sa
+Majesté. Mesdames de Vintimille et de Mailly assistaient à la réception
+dans le carrosse de madame de Gramont.]
+
+[182: Le duc de la Trémoille, qui serait d'après quelques bibliographes
+l'auteur d'_Angola_, est une figure singulière et restée dans l'ombre.
+Accusé de goûts contre nature dans sa jeunesse, il meurt victime de son
+dévouement conjugal: s'étant enfermé avec la duchesse attaquée de la
+petite vérole, il périssait de cette maladie à laquelle sa femme
+échappait. Entré à la fin de 1737 avec plusieurs jeunes seigneurs et
+madame de Mailly dans la conspiration des _Mirmidons_,--celle des
+_Marmousets_ est de 1732,--conspiration qui avait pour but de remettre
+en place Chauvelin, il priait le Roi, la mine éventée, de ne point le
+nommer au Cardinal. Le Roi ayant manqué à sa parole, le duc lui faisait
+les plus vifs reproches, le priait de le rayer du nombre de ses
+familiers, lui disant en propres termes: «qu'il ne pouvait plus être son
+ami,» et, se renfermant strictement dans les fonctions de gentilhomme de
+la Chambre, cessait de fréquenter les petits appartements.]
+
+[183: Le Roi ayant appris la nouvelle de la mort de M. de la Trémoille
+pendant son souper, on avait remarqué qu'au sortir de table, madame de
+Mailly avait fait parler M. de Luxembourg au Roi.]
+
+[184: Dans une audience qu'avait eue précédemment madame de la
+Trémoille, le Cardinal, sollicité par elle, lui avait répondu sèchement
+qu'il ne se mêlait point de ces sortes de grâces.]
+
+[185: Madame de Vintimille se rendait compte de la situation en un
+moment. Elle n'était point encore assurée de sa toute-puissance sur la
+débile volonté du Roi, le Cardinal était bien vieux et ne pouvait guère
+vivre encore longtemps; la femme politique trouvait plus prudent
+d'attendre que de risquer sa fortune sur un coup de cartes douteux.]
+
+[186: La lettre de madame de Vintimille envoyée au Roi dans la
+nuit,--Louis XV se couchait cette nuit-là à deux heures et demie,
+quoiqu'il dût se coucher de bonne heure à cause de la procession du
+lendemain,--la lettre envoyée la nuit ou le matin de très-bonne heure,
+faisait brûler, au dire de Soulavie, le billet déjà écrit par lequel le
+Roi acceptait la retraite du cardinal de Fleury.]
+
+[187: Ce matin, le duc de Luynes qui se rendait à la toilette de madame
+de Mailly, était frappé du sérieux de la maîtresse, de la tristesse du
+duc de Luxembourg.]
+
+[188: «Ah! me voilà compromis avec tous les princes du sang,» répétait à
+tout moment le Cardinal, qui craignait pour l'avenir l'hostilité de la
+maison d'Orléans qui avait appuyé en dernier lieu et très-chaudement la
+candidature du petit la Trémoille.]
+
+[189: Récit d'un anonyme donné par le duc de Luynes. _Mémoires du duc de
+Luynes_, t. X.--_Ibid_., t. III.]
+
+[190: Sur la réputation de l'homme de guerre nous ne pouvons mieux faire
+que de citer la lettre écrite par Frédéric au cardinal de Fleury et que
+donne le duc de Luynes.
+
+_Lettre du Roi de Prusse à M. le cardinal de Fleury:_
+
+ «Berlin, le 20 décembre 1741.
+
+ Monsieur mon cousin,
+
+L'attachement pour la France, le zèle pour votre gloire, et l'affection
+pour la gloire de la cause commune m'obligent aujourd'hui de vous écrire
+pour vous prier, par les motifs les plus pressants, de rendre M. de
+Belle-Isle à l'armée de Bohême, comme l'homme le plus capable du métier
+de la guerre, le plus conciliateur, et le plus susceptible de la
+confiance des princes d'Allemagne, que vous ayez actuellement. Vous ne
+sauriez croire (n'étant pas sur les lieux) quels poids M. de Belle-Isle
+donne aux affaires du Roi votre maître en Allemagne, tant par rapport à
+vos alliés (qui ont mis tous leur confiance en lui) que relativement à
+votre armée, chez qui le poids de la réputation de ce grand homme décide
+en partie du succès de vos entreprises.
+
+Je le prendrai, moi personnellement, comme une marque des égards et de
+l'amitié que le Roi, votre maître, a pour moi, s'il continue le maréchal
+de Belle-Isle dans le poste qu'il lui a donné, et je vous le demande à
+vous personnellement comme la plus grande marque d'amitié que vous
+puissiez me donner.
+
+Tout dépend dans le monde du choix des hommes capables que l'on emploie,
+et M. de Belle-Isle peut être compté dans son métier au rang des plus
+grands hommes...»
+
+Et Frédéric terminait par ce post-scriptum: «Pour Dieu et pour votre
+gloire, délivrez-nous du maréchal de Broglie, et pour l'honneur des
+troupes françoises rendez-nous M. le maréchal de Belle-Isle.»]
+
+[191: Il y avait au fond un charlatan chez le maréchal de Belle-Isle. On
+se moqua beaucoup de lui lorsque, le 3 mars 1743, arrivant de l'armée,
+il se rendit publiquement chez le Roi, soutenu sous les bras par deux
+écuyers.]
+
+[192: Le maréchal avait encore en ce temps de corruption la réputation
+d'un homme de moeurs pures et qui ne cherchait des distractions que dans
+le travail.]
+
+[193: Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743, _Revue rétrospective_,
+t. IV. 1834.]
+
+[194: Voici la vive et pittoresque et assez méchante biographie que
+donne le marquis d'Argenson du duc de Belle-Isle, le 13 février 1731, le
+jour où il est nommé maréchal de France: «Le roi de la fête est M. de
+Belle-Isle dont on présume de si grandes choses, quoiqu'il n'ait encore
+rien fait pour la guerre. Il n'a servi toute la guerre de 1701, que
+comme capitaine de dragons. Il eut un bon coup de fusil au siège de
+Lille, tout à travers la poitrine; il obtint ensuite une commission de
+colonel réformé; pendant la Régence, il fut en faveur. Il eut permission
+d'acheter la charge de mestre de camp général des dragons à force
+d'argent, ce qui donne rang de brigadier. Il alla comme volontaire à
+notre petite guerre d'Espagne, et attrapa quelque chose au talon,
+ensuite il commanda de beaux camps de paix. Il s'est montré homme de
+cour, homme de cabinet et grand pourvoyeur; homme à vues justes et d'un
+grand travail. Il a un frère sensé et pesant: sans ce frère il serait un
+fol; sans lui son frère (le chevalier de Belle-Isle) serait un homme
+ordinaire. À notre guerre de 1733, il a commandé la petite armée de
+Moselle, et chacun a été charmé d'y être, d'autant qu'on y était bien
+pourvu de tout et qu'on n'y voyait pas l'ennemi. Il prit Trabarch en
+pétardant, il parut à Philisbourg à deux tranchées et y hasarda
+l'attaque d'un ouvrage qui n'était pas mûr, mais qui réussit par
+bonheur. Enfin commandant dans les évêchés, lieutenant-général, cordon
+bleu, neveu de feu madame de Lévy, la bonne amie du cardinal, nommé
+plénipotentiaire à Francfort, on vient de lui donner le bâton de
+maréchal à l'âge de cinquante-quatre ans.]
+
+[195: _Mémoires du comte de Maurepas_. Buisson, 1792, t. IV.]
+
+[196: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[197: D'Argenson dit que, quoique madame de Vintimille fut demeurée
+toujours fidèle à ses engagements avec le parti Chauvelin, elle lui
+donnait bien du mal avec son naturel emporté et indépendant.]
+
+[198: _Mémoires du comte de Maurepas_. Paris, Buisson, 1792, t. III.--Le
+nom du ministre et de sa femme sont mêlés à nombre de sales affaires
+d'argent. Dans la vente d'un rubis du Roi, madame Chauvelin fut accusée
+d'avoir stipulé et reçu de Ganners, le lapidaire, des étrennes de
+diamants. Une accusation plus grave fut celle relative à la vente d'une
+cuirasse de diamants donnée par Mahomet II à François Ier que le mari et
+la femme vendaient à des marchands 600.000 livres, en en retenant pour
+eux 150,000.]
+
+[199: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. I.]
+
+[200: Papiers de l'abbé Cherier. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits.]
+
+[201: Narbonne le commissaire de police raconte en ces termes l'exil de
+Chauvelin le mercredi 20 février 1737. Maurepas, secrétaire de la Maison
+du Roi et ministre de la Marine, se rendait chez Chauvelin à six heures
+du matin et lui redemandait les sceaux au nom du Roi. Chauvelin entrait
+dans la chambre de sa femme et lui disait: «Ah! Madame, l'apostume est
+crevé, le Roi m'exile à Gros-Bois. Vous viendrez me rejoindre quand il
+vous plaira.» Et il partait sous la garde de cinquante mousquetaires. Au
+mois de juin il était transféré de Gros-Bois à Bourges. Soulavie donne
+la lettre suivante que je croirais apocryphe comme une lettre écrite par
+le Cardinal à Chauvelin après sa disgrâce:
+
+«Les liaisons qui ont subsisté entre vous et moi, Monsieur, m'engagent à
+vous donner des marques de mon souvenir dans le malheur qui vient de
+vous arriver. Je ne puis que vous plaindre de vous être attiré
+l'indignation du Roi, mais faites réflexion à votre conduite.
+
+«Le Roi vous honoroit de ses bontés, vous en avez mésusé au point de
+rompre les mesures que Sa Majesté prenoit pour l'affermissement de la
+paix de l'Europe et la tranquillité de ses peuples. Vous savez avec
+quelle ouverture de coeur je me suis toujours comporté à votre égard;
+malgré tout cela, vous trompiez ma confiance de la manière la moins
+permise; rappelez-vous, Monsieur, ce que je vous ai dit des premiers
+avis, que j'eus de certaines intelligences; la manière dont je vous en
+parlai me donnoit lieu d'espérer que la suite répareroit les premières
+démarches; si j'avois seul à me plaindre de vous, j'y serois moins
+sensible, mais le bien et le repos de l'État y étoient trop intéressés
+et dès lors je ne pouvois être indifférent. Vous avez manqué au Roi, au
+peuple et à vous-même; ce sont de tristes vérités à vous dire...»]
+
+[202: Il semble que, tout exilé qu'il était, Chauvelin correspondait
+avec le Roi.]
+
+[203: Mémoires du marquis d'Argenson, t. II.]
+
+[204: _Choisi-Mademoiselle_, qui avait appartenu à mademoiselle de
+Montpensier avait été vendu par le duc de Villeroy à madame la princesse
+de Conti, il était acheté à son héritier, le duc de la Vallière, en
+1739, et prenait le nom de Choisi-le-Roi. Ce château était célèbre par
+sa terrasse sur la rivière et par les huit grands morceaux de sculpture
+d'après l'antique de ses jardins, exécutés par Anguier pour le
+surintendant Fouquet.]
+
+[205: Choisi devenait la maison favorite pour les petits soupers. Et
+l'on voyait souvent sortir à la nuit, d'un pavillon de Marly, madame de
+Mailly en chaise de poste, gagnant Choisi, escortée de porte-flambeaux
+et de deux pages de l'écurie du Roi.]
+
+[206: _Mémoires secrets sur l'histoire de Perse_, 1749.--_Vie privée de
+Louis XV_, 1785, t. II.--Louis XV créa a Choisi le _petit château_, où
+le service des valets était remplacé par des mécanismes, des
+_confidentes_ et des _servantes_. Il y construisit aussi un théâtre sur
+lequel on ne joua guère qu'une fois. C'était la pièce de Boursault,
+_Ésope à la cour_, où un courtisan reproche au Roi de se griser. Le Roi
+crut voir, dans le choix de cette pièce, une leçon que la Reine lui
+avait fait faire par le gentilhomme de la chambre sur le goût du
+champagne que lui avait donné madame de Mailly, et montra de l'humeur.]
+
+[207: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[208: _Ibid._, t. III.]
+
+[209: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[210: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t.
+III.--Madame de Vintimille a le franc parler avec tous et sur tous plus
+naturellement libre et oseur que sa soeur, qui ne le trouve, ce franc
+parler, que sous une pointe de vin, ou sous l'excitation de la mauvaise
+humeur. Au mois de juillet 1740, la cour s'était émue d'une conversation
+fort vive de madame de Vintimille avec le comte de Clermont, qui était
+pourtant l'ami intime des deux soeurs, où elle lui avait dit
+très-librement et très-ouvertement sa pensée sur la querelle des
+légitimés et des princes du sang, lui donnant absolument tort dans cette
+affaire.]
+
+[211: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[212: Le duc d'Ayen, au dire du mari, dire confirmé par d'Argenson,
+était devenu l'amant de madame de Vintimille. Le fait est-il vrai? Je
+n'en sais rien, mais, quoi qu'il en soit, il est incontestable que le
+duc d'Ayen vivait dans l'intimité la plus grande avec la favorite. Et un
+jour qu'il questionnait le Cardinal sur les voyages du Roi, le vieux
+Fleury lui disait narquoisement: «Eh! Monsieur, vous avez des amies qui
+le savent bien mieux que moi,» faisant allusion à madame de Vintimille.]
+
+[213: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.]
+
+[214: Quelques-uns remarquèrent chez madame de Vintimille comme une
+fatigue et un dégoût de la vie, et l'on dit qu'elle mourut sans montrer
+grand regret.]
+
+[215: Le propos fut tenu, dit le duc de Luynes, devant dix à douze
+personnes.--L'anonyme cité par le duc de Luynes dans son volume Xe dit:
+«Sa maladie alarma ses amis; elle paroissoit plongée dans la plus
+profonde tristesse, et elle ne se prêtoit à rien de tout ce qu'on
+vouloit lui faire pour sa guérison. Le Roi parut véritablement affligé
+et dans une grande occupation d'elle; lui seul pouvoit la déterminer à
+suivre les ordonnances des médecins, et on avoit lieu de juger que
+madame de Vintimille se plaisoit à faire durer un état qui lui donnoit
+occasion de connoître chaque jour l'amitié du Roi pour elle.» Le marquis
+d'Argenson raconte que, madame de Vintimille ne voulant rien prendre de
+ce qui lui était ordonné, le Roi était obligé de se mettre a genoux
+devant son lit pour l'engager à se soigner.]
+
+[216: «M. de Vintimille, dit l'anonyme cité par M. de Luynes, avoit
+augmenté tous les jours d'indécence et de folie, il n'y avoit point
+d'horreurs qu'il ne dît de sa femme; les détails les plus dégoûtants
+étoient pour l'ordinaire le sujet de ses conversations à table devant
+tous les valets. Il racontoit publiquement qu'il avoit surpris sa femme
+prenant de force le petit Coigny. Il en revint assez à madame de
+Vintimille pour fortifier la haine qu'elle avoit déjà pour lui, elle ne
+voulut plus vivre avec lui comme sa femme, elle fit lit à part.
+Cependant la famille de M. de Vintimille désiroit passionnément qu'elle
+eût un enfant. J'ignore ce qui la détermina à encourir le risque, mais
+au retour de Fontainebleau 1740, elle coucha avec son mari et devint
+grosse. Le premier mouvement de M. de Vintimille quand il l'apprit fut
+une joie extrême,... mais soit par de mauvais conseils, soit par un
+accès de folie inouïe, il changea de ton quelques jours après, et dit
+publiquement qu'il n'avoit aucune part à cette grossesse, que c'étoit
+l'ouvrage de M. d'Ayen, de M. de Forcalquier, ou du Roi...» L'anonyme
+ajoute que l'entrevue ne fut pas longue entre le mari et sa femme.
+L'enfant dont madame de Vintimille accouchoit fut le petit comte de Luc,
+appelé par ses camarades de collège le _demi-Louis_, que madame de
+Pompadour songea plus tard à marier avec sa fille Alexandrine.]
+
+[217: L'appartement de M. de Fleury n'était point encore libre, et
+madame de Vintimille avait été installée dans l'appartement du cardinal
+de Rohan, alors absent de Versailles.]
+
+[218: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. V.]
+
+[219: Madame de Vintimille mourait ainsi que mourra sa soeur, la duchesse
+de Châteauroux, persuadée qu'elle était empoisonnée, et Soulavie aura
+toutes les peines du monde à cinquante ans de là à faire revenir madame
+de Flavacourt sur l'idée que sa mort n'était pas naturelle et qu'elle
+avait été empoisonnée par Maurepas.]
+
+[220: C'est un fait affirmé par Soulavie, mais que je ne retrouve pas
+dans de Luynes, dont Soulavie avait eu en communication le manuscrit et
+avec lequel il a fait tout son récit de la mort de madame de Vintimille
+qui se trouve dans le volume 5e des _Mémoires du maréchal duc de
+Richelieu_.]
+
+[221: L'anonyme cité par de Luynes assure que madame de Vintimille
+succomba à un érésypèle laiteux. D'Argenson attribue sa mort à une
+_fièvre miliaire_, maladie commune en Piémont, mais presque inconnue
+alors en France. De Luynes dans son journal donne un détail curieux: «On
+lui a trouvé une petite boule de sang qui commençoit même à toucher au
+cerveau; madame d'Antin m'a dit qu'elle l'avoit entendue se plaindre
+depuis sa grossesse, qu'elle sentoit cette boule étant en carrosse. Elle
+m'a ajouté que madame de Vintimille, avant d'être mariée même, sentoit
+cette boule.»--C'étoit une veine dilatée qui avoit fait un petit
+enfoncement dans le cerveau, ce qui lui paroissoit être une petite
+boule. (_Note postérieure du duc de Luynes._)]
+
+[222: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Jannet, t. II.--Le Roi
+avait exprimé le désir qu'on fît un portrait peint et un buste de madame
+de Vintimille.]
+
+[223: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.--_Mémoires du maréchal duc de
+Richelieu_, par Soulavie, t. V.--D'Argenson dit: «Il est arrivé des
+horreurs à son cadavre... On la transporta morte avec un simple linceul
+sur le corps, du château à l'hôtel de Villeroy, et là ses domestiques la
+laissèrent et allèrent boire comme cela arrive souvent; le peuple monta
+et s'en saisit, on lui jeta des pétards... on fit toutes sortes
+d'indignes traitements à son vilain corps.»]
+
+[224: On vit, pendant tout le XVIIIe siècle, un curieux _ex-voto_ à
+l'église Saint-Leu; c'était un _ex-voto_ représentant Louis XV âgé de
+six ans, avec derrière lui sa gouvernante madame de Ventadour,
+agenouillé devant Saint-Leu et lui demandant d'être guéri de la peur, de
+cette peur qui plus tard se changea en cette extrême timidité qui
+inspirait au Roi à la vue de tout visage nouveau, une sensation
+inquiétante. (_Tableau de Paris_, par Mercier, t. IX.)]
+
+[225: Un jour c'était les noeuds, un autre jour la tapisserie. Le goût de
+la tapisserie prenait au Roi comme une envie de femme grosse, et le
+courrier qui allait à Paris chercher le métier, les laines, les
+aiguilles, ne mettait que deux heures un quart pour aller et venir.]
+
+[226: _Mémoires du marquis d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[227: Ces deux lettres, avec trois autres que je donne à l'Appendice,
+sont adressées par madame de Vintimille à madame du Deffand. Elles ont
+été publiées en 1809 dans la _Correspondance inédite de madame du
+Deffand_, parue chez Collin. Depuis, elles ont été republiées par M. de
+Lescure dans la _Correspondance complète de la marquise du Deffand_.
+Plon, 1865.]
+
+[228: M. de Rupelmonde, maréchal de camp, dont la femme était dame du
+palais de la Reine.]
+
+[229: La chasse est la grande distraction de Fontainebleau et souvent
+les deux soeurs accompagnaient le Roi courant le cerf. L'année suivante,
+dans le mois d'octobre, mesdames de Vintimille et de Mailly, suivant la
+chasse en calèche avec M. de Luxembourg, pensaient périr. Dans un
+passage du _Long Rocher_, une roche ayant soulevé une roue de la
+voiture, la calèche aurait été précipitée en bas, si l'on n'avait eu le
+temps de couper les guides d'un cheval.]
+
+[230: Propriété de la comtesse de Toulouse où le Roi allait quelquefois
+souper en compagnie des deux soeurs. Le duc de Luynes dit, à la date du
+21 octobre 1739: «Le Roi a monté en calèche avec Mademoiselle,
+mademoiselle de Clermont, mesdames de Mailly, de Vintimille et de
+Chalais; Sa Majesté est allée souper à la Rivière... c'est la seconde
+fois qu'il y va souper.»]
+
+[231: Sauf madame de Vintimille dont ces lettres annoncent un goût des
+lettres et des lettrés, les demoiselles de Nesle sont d'aimables et
+moqueuses grandes dames très-indifférentes aux choses de l'esprit. Il
+n'y a pas la moindre trace, pendant leur règne, d'un rien de cette
+protection amie, donnée plus tard par madame de Pompadour aux hommes de
+génie et de talent de son temps. Madame de Mailly fait une démarche pour
+obtenir le privilège du Mercure à Fuzelier, va voir dans l'atelier de
+Lemoyne le buste de Louis XV, et c'est tout. Madame de la Tournelle, si
+maltraitée dans le «Mémoire pour servir à l'histoire de sa vie» par
+Voltaire qui lui impute l'oubli dans lequel l'a laissé la cour, madame
+de la Tournelle et madame de Lauraguais, n'useront de leur crédit en
+faveur des artistes pas plus que madame de Mailly. On ne voit les deux
+soeurs montrer de la chaleur qu'une seule fois; c'est à propos de la
+réception de la Clairon, mais ce jour-là, leur sollicitation fut si vive
+que M. de Gesvres voulut donner sa démission et resta depuis longtemps
+brouillé avec madame de Lauraguais.]
+
+[232: Madame de Mailly qui, dans les derniers jours de la maladie de sa
+soeur, couchait chez la maréchale d'Estrées, pour donner son appartement
+à Sylva, restait dans son lit jusqu'à une heure de l'après-midi, fondant
+en larmes et ne voyant que ses intimes. À une heure, sur un mot que
+venait lui dire le duc de Villeroy, elle se levait, montait dans sa
+chaise, se rendait chez la comtesse de Toulouse qui n'était point encore
+arrivée, et se recouchait dans la niche de la comtesse jusqu'à l'arrivée
+du Roi.]
+
+[233: Propriété aux environs de Rambouillet, appartenant à la comtesse
+de Toulouse.]
+
+[234: Le marquis d'Argenson, qui voyait le Roi le 14 décembre,
+remarquait qu'il avait les yeux rouges.]
+
+[235: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[236: Dans un de ses séjours à Versailles, le Roi étant en train de
+souper à son petit couvert, arrivait, avec sa figure joviale, le mari de
+la Vintimille, qui faisait la révérence à plusieurs personnes de sa
+connaissance avec un air extraordinaire de gaieté. Le Roi rougissait et
+sortait de table brusquement.]
+
+[237: Louis XV, dit Narbonne, touchait les écrouelles la veille des
+quatre fêtes solennelles jusqu'en l'année 1737. Il imposait les mains
+sur le visage des malades, les promenant du front au menton et de la
+joue droite à la joue gauche disant: «Dieu te guérisse, le Roi te
+touche.» L'aumônier donnait à chaque malade une pièce de 24 sols.]
+
+[238: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.--_Mémoires du duc de
+Luynes_, t. IV.]
+
+[239: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III--Le marquis dit que
+madame de Mailly avait toujours un portrait de sa soeur sous les yeux.]
+
+[240: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[241: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III et IV.--Le duc raconte que
+madame de Mailly lui montrait au mois de mai une liste de repas faits à
+Fontainebleau, dans le mois d'avril précédent, et où le Roi avait été
+obligé d'admettre des gens de la cour à sa table, une liste contenant
+trente-cinq repas, sur lesquels il y en avait eu plusieurs de douze et
+de quinze personnes, et dont le total ne montait qu'à 2,819 liv. Le duc
+ajoutait qu'avec un tout autre homme que Moutiers la note se serait
+élevée à 10 ou à 12,000 liv.]
+
+[242: Le Roi devenait d'un rigorisme extrême pour les pratiques de la
+religion. Pendant le carême de 1742, le duc d'Ayen, souffrant, ne
+soupait presque pas dans le petit appartement à cause qu'il faisait
+gras. Un jour cependant, emmené par le Roi à la chasse où il se trouvait
+mal, et ramené pour souper, madame de Mailly demandait à Sa Majesté de
+vouloir bien permettre à M. d'Ayen de manger un morceau gras. «S'il est
+malade, il n'a qu'à le manger là-dedans,» répondait le Roi. Là dessus,
+dans un premier mouvement de vivacité, madame de Mailly s'écriait:
+«_Cela étant, je m'en vas donc manger un morceau avec lui!_» et se
+levait. Le Roi ne céda pas, et M. d'Ayen fut obligé d'aller faire gras
+dans une autre chambre.]
+
+[243: Sur la nouvelle de la mort de madame de Vintimille, Mademoiselle,
+venue exprès de Paris pour voir madame de Mailly qui était encore chez
+elle, n'avait pas été reçue, et n'avait pu parler qu'à une femme de
+chambre.]
+
+[244: Mademoiselle a voulu reprendre le rôle de m..., dit d'Argenson,
+mais cela lui a mal réussi: elle est allée souper à la Muette, méprisée
+de tout le monde, personne ne lui parlant plus, le Roi et la maîtresse
+chuchotant contre elle en la regardant.]
+
+[245: Le Roi hésitait beaucoup à retourner dans ce château tout plein
+encore du souvenir de madame de Vintimille, et il fallait pour le
+décider, que madame de Mailly lui dît que, s'il ne voulait pas y aller,
+«ce serait elle toute seule qui irait inspecter ses bâtiments.»]
+
+[246: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[247: D'Argenson accuse le duc d'Ayen de travailler dans les soupers des
+petits appartements à détruire la religion du Roi.]
+
+[248: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. III.]
+
+[249: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[250: Le pauvre de Meuse, qui n'obtenait pas la permission de servir,
+qui n'était pas fait duc et pair, et qui avait des deux mois de goutte
+qui le retenaient dans sa triste chambre de Versailles, était enfin
+nommé en mai 1743 gouverneur de Saint-Malo avec la permission de vendre
+ou de faire passer sur la tête de son fils le gouvernement de Ribemont
+qu'il avait.]
+
+[251: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[252: Lorsque, dans l'éloignement de Condé des affaires et
+l'ensevelissement du duc d'Orléans à Sainte-Geneviève, le jeune prince
+de Conti voulant jouer un rôle en septembre 1742, partait sans la
+permission du Roi pour se rendre à l'armée, et que Louis XV envoyait un
+courrier à M. de Maillebois pour mettre aux arrêts le prince à son
+arrivée, c'était madame de Mailly à laquelle le prince avait confié son
+projet sous le plus grand secret, qui se chargeait d'avoir une entrevue
+du Roi à la vieille princesse de Conti. Elle la faisait cacher dans la
+loge du concierge de Choisi, elle partait au-devant du Roi qui était à
+la chasse, traversait la rivière, arrêtait Louis XV en chemin et le
+décidait, à force de prières, à recevoir la mère du prince et à faire
+pardonner au jeune homme son escapade. Le prince de Conti demeurait en
+relation d'amitié avec la duchesse de Châteauroux, qui plus tard
+s'essayait à faire du prince français un Roi de Pologne.]
+
+[253: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[254: Madame de Mailly, lorsqu'elle le rencontrait, lui tournait
+carrément le dos.]
+
+[255: _Mémoires de d'Argenson_, t. IV.]
+
+[256: _Ibid._, t. III.]
+
+[257: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. IV.]
+
+[258: _Ibid._, t. IV.]
+
+[259: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[260: Le duc de Luynes dit: «Ce duché sera vérifié au parlement comme
+celui de Chevreuse, Duras, Lorges, etc.» C'est sur la terre de Gisors
+que ce duché est attaché. En même temps l'empereur, en reconnaissance
+des services du maréchal, le déclarait prince de l'Empire.
+
+Au mois de septembre, le matin du jour où la maréchale de Belle-lsle
+devait prendre son tabouret dans le cabinet du Roi, madame de Mailly
+allait la voir le matin, lui disait qu'elle ne devait pas s'embarrasser
+de tous les discours qu'on tenait contre le maréchal, qu'il suffisait
+que le Maître fût content, que le Roi l'était de M. de Belle-Isle et
+n'avait jamais changé; que pour elle, elle avait toujours persisté dans
+les mêmes sentiments d'amitié; que l'on avait pu croire qu'ils étaient
+diminués parce qu'elle avait cessé de prendre aussi ouvertement son
+parti depuis tous les mauvais bruits qui avaient couru dans le public,
+mais qu'elle avait cru en cela la servir plus utilement et qu'elle
+n'avait jamais cessé de prendre le plus véritable intérêt à ce qui le
+regardait.]
+
+[261: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[262: _Mémoires du duc de Richelieu_, t. VI.--_Mémoires du duc de
+Luynes_, t. IV.--Le Roi, en remontant dans son appartement, disait à
+madame de Mailly: «Madame la comtesse, vous serez bien contente de moi,
+car je n'ai cessé de parler à M. de Beauvau pendant mon souper.» Et
+madame de Mailly faisait le lendemain une longue visite à la maréchale
+de Belle-Isle, l'assurant qu'elle ne devait avoir nulle inquiétude, que
+le Roi connaissait l'attachement de M. de Belle-Isle pour sa personne et
+ses intérêts, et qu'il était fort content de lui.]
+
+[263: _Mémoires du duc de Luynes_, t. I.]
+
+[264: _Archives nationales_.--Le marquis d'Antin mourait en avril 1741.]
+
+[265: Le duc de Luynes fait remarquer que, quoique madame de Mailly fût
+très-impressionnable, très-mobile, elle avait la constance en amitié.]
+
+[266: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--_Mémoires de
+d'Argenson_, édition Renouard, t. III.]
+
+[267: Bachelier, qui en était quelquefois spectateur, disait à
+d'Argenson que cette vie avec «l'ennuyée et l'ennuyeuse» madame de
+Mailly et le duc d'Ayen et le duc de Noailles qui avaient plus de jargon
+que d'esprit, était le comble de l'ennui et le règne de Morphée.]
+
+[268: Il semble même qu'en vieillissant, madame de Mailly ne prenait
+plus soin de sa toilette. Le duc de Luynes, parlant de la favorite à un
+retour de Choisi, dit: «On ne peut pas être moins parée qu'elle l'étoit;
+elle revint à Versailles avec la même robe qu'elle avoit en sortant de
+son lit.» Deux ans avant, madame de Mailly arrivant au sermon dans une
+robe jaune chamarrée de martre zibeline, avec un petit chaperon de
+fleurs jaunes et une aigrette, _dans une toilette de masque_, le Roi
+avait dit à la maréchale de Villars: «Je crois que la czarine doit être
+mise actuellement comme cela.» Du reste, malgré les louanges que les
+contemporains donnent à son art de se mettre, madame de Mailly semble
+toujours avoir eu un goût de toilette un peu voyant. Et de Luynes parle
+quelque part d'une robe apportée à la favorite à Choisi, d'une robe
+faite de plumes de toutes couleurs qui devait être plus originale que
+jolie.]
+
+[269: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._--Lettres de
+Lauraguais à madame ***. Buisson. 1802.]
+
+[270: Les _Mémoires inédits sur la vie des membres de l'Académie Royale_
+disent: «Ce fut la duchesse de Mazarin qui fit naître l'occasion dans
+laquelle Nattier produisit ses ouvrages pour la première fois. Elle lui
+amena en 1740 ses deux nièces, les belles mesdemoiselles de Nesle,
+connues depuis sous les noms de mesdames de Châteauroux et de
+Flavacourt, pour les peindre sous les allégories du _Point du jour_ et
+du _Silence_. Ces deux tableaux qui sont pour ainsi dire les
+chefs-d'oeuvre de Nattier, firent tant de bruit à la Cour qu'ils
+excitèrent la curiosité de la Reine qui, les ayant vus, fut si frappée
+de leur parfaite ressemblance, qu'elle ordonna sur-le-champ à Nattier de
+commencer le portrait de madame Henriette.»]
+
+[271: Il était stipulé dans le contrat de mariage en sa faveur 5,000
+liv. de douaire, 2,000 liv. d'habitation et 20,000 livres de préciput.]
+
+[272: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[273: Nouvelles manuscrites de novembre 1743 à février 1745.
+Bibliothèque nationale. Département des manuscrits. Sup. fr. 13,695 à
+13,699, t. III.]
+
+[274: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._ Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.]
+
+[275: Dans cette affaire madame de Mailly apportait toute la chaleur
+qu'elle mettait à obliger ses parents et ses amis, et on l'entendait
+dire que si elle n'avait pas demandé ce régiment à M. de Clermont avec
+autant d'insistance, M. de la Tournelle ne l'aurait pas eu.]
+
+[276: Le duc de Luynes dit: «Mesdames de Flavacourt et de la Tournelle
+ont été présentées le même jour (25 janvier 1739), l'une mariée et
+l'autre fille, madame de la Tournelle fut présentée dans le Cabinet du
+Roi, et le Roi la salua; madame de Flavacourt, alors mademoiselle de
+Mailly, fut présentée chez la Reine, (l'usage étant qu'on ne présente
+les filles au Roi que dans l'appartement de la Reine); le Roi ne la
+salua pas, ce n'est pas l'usage, lorsque le Roy y vint un moment.»]
+
+[277: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[278: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas._ Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
+
+[279: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas._ Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
+
+[280: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie.]
+
+[281: Le marquis d'Argenson indique le mois de novembre 1740, comme
+l'époque de la liaison intime de madame de la Tournelle avec le duc
+d'Agénois.]
+
+[282: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_.--Lettre de
+Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
+
+[283: Madame de Mazarin mourait à 54 ans d'une maladie de la gorge
+compliquée d'une inflammation d'entrailles.]
+
+[284: D'après d'Argenson, madame de la Tournelle n'était pas dans une
+position aussi misérable qu'elle apparaît dans les Mémoires du temps.
+Elle avait quarante mille livres de rente tant de la dot constituée par
+M. le Duc qui se croyait son père, que de son défunt mari qui lui avait
+laissé son bien en mourant, étant en pays de droit écrit.]
+
+[285: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. IV.]
+
+[286: Mémoires du duc de Luynes, t. IV.]
+
+[287: La duchesse de Brancas dit: «Il fut question de lui donner un
+appartement, et le duc de Richelieu m'avoua, lorsqu'on en parlait chez
+le Roi, avoir dit: Il y en a un qui n'est pas vacant, mais point occupé,
+celui de l'évêque de Rennes: je dirai à madame la duchesse de Brancas de
+lui écrire que le Roi, espérant qu'il ne refusera pas, l'a donné à
+madame de la Tournelle en attendant qu'elle en ait un à elle. Je fus
+donc obligée de mander tout cela à l'évêque de Rennes...»]
+
+[288: Voici le récit que fait la duchesse de Brancas de cette demande:
+«Outrée de dépit (contre Maurepas), madame de la Tournelle part pour
+Versailles, va chez le Cardinal et s'y fait annoncer. Qu'on la prie,
+dit-il, d'entrer dans mon cabinet. Il l'y trouve, et plus frappé de sa
+figure qu'étonné de sa présence: Eh! mon Dieu, lui dit-il, que
+voulez-vous, que voulez-vous de moi, Madame?--Une place de dame du
+palais de la Reine, lui répondit-elle.--Hé bien! Madame, lui dit-il, en
+la reconduisant, je vous promets d'en parler au Roi. Il prévoyait que le
+voyage de madame de la Tournelle à Versailles, et que la visite qu'il en
+avait reçue feraient trop de bruit pour la cacher. Dès le soir on en
+causait partout. Madame de Mailly ne savait qu'en penser; le Roi ne
+savait qu'en dire: le lendemain on parlait encore plus de ce voyage.
+Comment! disait-on à madame de Mailly, votre soeur est venue chez le
+cardinal et point chez vous? Elle était interdite et le Roi embarrassé.»
+Je n'ai point besoin de dire que je crois complètement inexact le récit
+de cette demande faite en dehors et en cachette de madame de Mailly. Les
+trois soeurs vivent ensemble à Versailles depuis le jour de la mort de
+madame de Mazarin, et de Luynes et d'Argenson sont complètement d'accord
+pour affirmer la part affectueuse et vaillante que prend madame de
+Mailly à faire réussir dès le principe la nomination de mesdames de la
+Tournelle et de Flavacourt.]
+
+[289: _Mémoires du marquis d'Argenson_. Édition Renouard, 1865. t. IV.]
+
+[290: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[291: On passait sur la difficulté grande alors de faire monter madame
+de la Tournelle dans les carrosses de Roi, son défunt mari n'étant pas
+un homme de condition.]
+
+[292: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.]
+
+[293: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[294: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
+
+[295: D'Argenson, parlant de madame de la Tournelle, dit: «Elle a eu
+jusqu'à trois affaires: M. de la Trémoille, M. de Soubise, M. d'Agénois.
+Le premier la séduisit par ses charmes, M. de Soubise par intérêt et par
+vues; elle avait besoin de lui pour que la maison de Rohan et madame de
+Tallard s'intéressassent à elle, en vue d'entrer chez la Dauphine; elle
+ne lui permit que la petite oie, et elle eut M. d'Agénois pour se
+procurer les conseils de M. de Richelieu qui était en partie carrée avec
+elle, son cousin le petit d'Agénois et madame de Flavacourt.]
+
+[296: Le Roi, mettant sous les yeux de madame de la Tournelle les
+lettres du _fidèle d'Agénois_, lui disait ironiquement: «Ah! le beau
+billet qu'a la Châtre, voilà ce que m'envoie la poste!»]
+
+[297: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]
+
+[298: Lettre autographe inédite de la duchesse de Châteauroux (madame de
+la Tournelle). Les lettres autographes de la duchesse de Châteauroux que
+nous avons publiées ici pour la première fois, dans les _Maîtresses de
+Louis XV_, lettres si curieuses non point seulement pour la biographie
+de la maîtresse, mais pour l'histoire du règne de Louis XV sont
+conservées à la Bibliothèque de Rouen et proviennent de la collection
+Leber, où elles étaient cataloguées sous le titre de: _Lettres
+autographes secrètes et galantes de la duchesse de Châteauroux et de
+Louis XV au duc de Richelieu_.
+
+Quelques-unes de ces lettres de madame de Châteauroux portent ses armes,
+les trois maillets des Mailly-Nesle, et les trois tours du duché de
+Châteauroux sous le manteau ducal; l'une a pour cachet une tête de
+Socrate. Presque toutes sont écrites sur un papier de Hollande
+très-glacé dont le filagramme porte pour devise _Pro patria_ ou _Hony
+soit qui mal y pense_.]
+
+[299: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas_. Lettre de Lauraguais
+à Madame ***. Buisson, 1802.--Au fond, le commencement d'amour du Roi se
+débattait encore avec les préventions que Maurepas lui avait données
+contre madame de Mazarin et sa famille, et il croyait madame de la
+Tournelle altière et intrigante comme sa tante.]
+
+[300: Les bruits de cour parlaient alors, pour remplacer madame de
+Mailly, de madame de Rohan, de madame de Congé et d'autres. Les désirs
+du Roi erraient un peu au hasard et même au-delà de Versailles et des
+femmes de la cour. Madame de Tencin écrit que Maurepas avait eu l'idée
+de maintenir madame de Mailly dans les honneurs et les apparences de la
+faveur, en donnant au Roi une petite fille; on avait même cherché la
+petite fille, et l'on avait jeté les yeux sur la comédienne Gaussin qui
+fut au moment de doubler la de Mailly, si, au dernier moment, on n'avait
+pas eu peur de la santé de la courtisane.]
+
+[301: Était-ce madame de Rohan que Richelieu comptait alors parmi ses
+maîtresses et qu'il préféra garder pour lui en donnant au Roi madame de
+la Tournelle qu'il aimait moins? Aussitôt que madame de Rohan apprenait
+la part que le duc avait eue à l'intrigue, elle lui écrivait une
+singulière lettre de rupture où elle se plaignait «de n'avoir pu
+acquérir un ami et ne lui avoir paru digne que de certains sentiments».
+Madame de Tencin, la confidente des deux anciens amants, et qui recevait
+des lamentations en huit pages de la femme sacrifiée, engageait le duc à
+la ramener à lui, en lui disant qu'à l'heure présente c'était la seule
+femme de la cour dont on pouvait se faire une amie aussi bien qu'une
+maîtresse.]
+
+[302: _Fragment des Mémoires de madame de Brancas_. Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.]
+
+[303: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[304: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[305: _Ibid._, t. IV.--«Tu m'ennuies, j'aime ta soeur,» répétait le Roi à
+madame de Mailly, d'après d'Argenson.]
+
+[306: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, 1865, t. IV.]
+
+[307: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[308: Dans le public le bruit courut que la disgrâce de madame de Mailly
+venait d'avoir soutenu avec trop de chaleur le maréchal de Belle-Isle,
+et en dernier lieu Maillebois accusé «de fêter plus Bacchus que Mars».
+On parla d'une lettre interceptée de Belle-Isle à Maillebois qui
+contenait cette phrase: «Ne vous pressez pas, un autre (de Broglie)
+recueillerait les lauriers que vous auriez acquis, nous avons pour nous
+la sultane favorite.» Au fond la politique n'était pour rien dans le
+renvoi de madame de Mailly, le Roi la remplaçait parce qu'il était las
+d'elle, et qu'elle commençait à être vieille et laide.]
+
+[309: D'Argenson dit que c'est Richelieu mandé par le Roi de l'armée de
+Flandre, beaucoup plus tôt qu'il ne l'eût été sans cela, qui arrangeait
+toute la _quitterie_ du Roi et de madame de Mailly; d'Argenson ajoute:
+«Il est en tout l'avocat consultant du Roi, son _professor di pazzia_.»]
+
+[310: «Il n'y a que madame de Mailly qui m'embarrasse, avait dit le Roi
+à Richelieu, au moment où encore indécis sur les remplaçantes qu'il
+donnerait à l'ancienne maîtresse il était déterminé à s'en séparer.--Et
+voilà, répondait au Roi Richelieu, ce qui doit beaucoup moins
+embarrasser Votre Majesté que tout autre chose. Je me charge, moi, de ce
+qui est convenable entre elle et Votre Majesté. Je ne lui apprendrai pas
+qu'elle n'en est plus aimée; elle en meurt de chagrin, mais je
+l'occuperai du seul moyen de sauver sa gloire. Vous n'entendrez sûrement
+plus parler d'elle.--En êtes-vous bien sûr? m'en répondez-vous?
+s'écriait le Roi, qui se mettait à serrer la main de Richelieu.--Je la
+connais trop bien, disait Richelieu pour en douter. Elle sera si
+profondément désolée, qu'elle se jettera vraisemblablement tout de suite
+dans un couvent.»]
+
+[311: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Paris, 1802.]
+
+[312: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettre de
+Lauraguais à madame ***, Paris, 1802.--Ce récit est confirmé par de
+Luynes qui dit que le Roi continue à aller tous les soirs chez madame de
+la Tournelle avec un surtout et une grande perruque par-dessus ses
+papillotes.]
+
+[313: Ces entrevues se répétaient pendant tout un mois. Soulavie
+raconte, je ne sais d'après quel témoignage, que dans une de ces visites
+nocturnes, Richelieu se donna le plaisir de faire une grandissime peur à
+Maurepas. Reconnaissant son ennemi dans un homme en train d'espionner le
+Roi dans l'obscurité, au qui-vive de Louis XV, interpellant le quidam,
+il tirait son épée, en criant: «Sire, je le tue.»]
+
+[314: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[315: D'Argenson dit: «Madame de Mailly a été renvoyée un peu plus
+durement qu'une fille d'opéra: le samedi à dîner le Roi lui dit qu'il ne
+voulait pas qu'elle couchât le soir à Versailles; elle devait cependant
+y revenir le lundi; il y eut quantité de missives et de courriers ce
+jour-là. Madame de la Tournelle a voulu absolument exiger que sa soeur ne
+revînt jamais à Versailles, tant qu'elle serait maîtresse du Roi.»]
+
+[316: Le duc de Luynes dans le récit duquel ne se trouve pas la phrase
+de Soulavie: «À lundi à Choisy, madame la comtesse... à lundi, j'espère
+que vous ne vous ferez pas attendre,» par la raison bien simple que
+c'était le lundi 5 à quatre heures et non le lundi 12, jour du départ
+pour Choisi que devait revenir madame de Mailly, le duc de Luynes
+affirme que le Roi témoigna hautement qu'il continuait et continuerait à
+avoir de l'amitié pour madame de Mailly et qu'il désirait qu'elle
+demeurât à Versailles. Cette affirmation concorde parfaitement avec la
+teneur de la lettre à Richelieu que nous donnons dans ce chapitre. Et
+elle enlève tout caractère de véracité à l'anecdote du bonhomme Metra,
+quoiqu'il dise la tenir d'un témoin oculaire. D'après l'auteur de la
+_Chronique secrète_, Louis XV, retiré à la Muette après le renvoi de
+madame de Mailly pour éviter sa rencontre, aurait vu tout à coup arriver
+la femme éplorée qui, sur l'ordre intimé par un donneur de lettre de
+cachet de remonter en carrosse, aurait poussé des cris plaintifs et se
+serait arraché les cheveux, pendant que Louis XV, que la curiosité avait
+attiré à la croisée, regardait cette scène à travers les carreaux et
+riait des attitudes comiques amenées par le désespoir de la maîtresse.
+Madame de Mailly n'avait pas reçu de lettre de cachet, et Louis XV ne
+faisait pas de séjour à la Muette après le départ de madame de Mailly de
+Versailles.]
+
+[317: Catalogue d'autographes provenant du cabinet de M. A. Martin,
+1842.]
+
+[318: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. IV.]
+
+[319: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[320: C'était seulement en avril 1741, que pour faire cesser ses
+indignes emprunts, Louis XV se décidait à donner à sa maîtresse quatre
+flambeaux et 200 jetons d'argent.]
+
+[321: _Chronique de louis XV_, 1742-1743, _Revue rétrospective_, t.
+V.--Voici les conditions que donne Barbier: «Elle serait maîtresse
+déclarée, elle aurait une maison, elle n'irait point aux petits soupers
+du Roi dans les petits appartements; elle aurait tous les soirs dix
+couverts chez elle et elle nommerait elle-même les personnes qui y
+souperaient; elle aurait de plus cinquante mille écus de pension assurée
+pour sa vie.»]
+
+[322: Mademoiselle de Montcavrel, nommée depuis mademoiselle de Mailly,
+et qui était l'intime compagne de madame de la Tournelle comme
+mademoiselle de Vintimille l'avait été de madame de Mailly, épousait à
+l'âge de 28 ans le duc de Lauraguais, le fils de madame de Brancas,
+l'amie de Richelieu, et qui comptait tirer de grands avantages de ce
+mariage-là. Il lui était assuré un douaire de 10,000 liv., pour lequel
+le Roi prolongeait de soixante ans une rente qu'il avait établie sur les
+Juifs de Metz, et qui n'avait plus que trois ans à courir. Il lui
+donnait 100,000 liv. argent comptant. Outre cela la mariée devait
+obtenir, dès le moment de son mariage, le brevet de dame du Palais de la
+Dauphine, et en toucher les appointements qui étaient de 2,000 liv. Elle
+avait encore les 6,500 liv. de rente qu'avaient ses autres soeurs. M. de
+Lauraguais n'avait que les 20,000 liv. de rente qui lui avaient été
+données par son père, lors de son premier mariage avec mademoiselle d'O.
+Le contrat de mariage de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de
+Lauraguais était signé à Versailles, le 19 janvier 1743, et quarante
+personnes assistaient à la signature. Le mariage se faisait chez madame
+de Lesdiguières, tante de madame de Mailly, qui se chargeait de la noce
+et empruntait pour le repas la maison de madame de Rupelmonde qui était
+en Auvergne. Les mariés allaient coucher chez le duc de Brancas. Madame
+de Mailly, qui s'était beaucoup occupée du mariage de sa soeur, qui y
+avait intéressé le Roi, et qui avait failli la marier à M. de Chabot, ne
+paraissait pas à la noce pour ne pas se rencontrer avec madame de la
+Tournelle.]
+
+[323: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Madame de la Tournelle, même
+après le départ de madame de Mailly, continuait à dire et à faire dire
+«qu'elle était aimée de M. d'Agénois et qu'elle l'aimait, qu'elle
+n'avait nul désir d'avoir le Roi, qu'il lui ferait plaisir de la laisser
+comme elle est, et qu'elle ne veut consentir à ses propositions qu'à des
+conditions sûres et avantageuses».]
+
+[324: Le 3 novembre 1742, à sept heures du soir.]
+
+[325: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Madame de Tencin dit que
+madame de Toulouse lui donnait un appartement de sept pièces de
+plain-pied.]
+
+[326: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]
+
+[327: _Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_,
+t. V.]
+
+[328: De Luynes dit: «Elle est dans un état digne de compassion; sa
+santé n'étant pas déjà bonne, on peut juger de sa situation... Elle
+n'est occupée que du désir de revenir ici, et l'on croit que le Roi le
+désireroit aussi, mais que l'autre s'oppose à ce retour.»]
+
+[329: M. de Gesvres, mandé par elle à Paris, dans la peur de se
+compromettre, de déplaire au Roi et à madame de la Tournelle, feignait
+une indisposition pour ne pas quitter Versailles.]
+
+[330: Toujours aveugle, toujours confiante, toujours à son rôle de
+victime et continuant toujours à se livrer à ses ennemis, elle aurait
+invoqué les conseils de d'Argenson. D'Argenson, comprenant toute
+l'importance de la tenir éloignée de Versailles et de lui faire accepter
+l'exil, lui répétait hypocritement ce que la fausse amitié avait dit
+autrefois à madame de Montespan: que le Roi avait l'esprit excité contre
+elle, et qu'une retraite ne pouvait manquer de le ramener.]
+
+[331: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[332: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[333: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Du même coup, le petit comte
+du Luc, le fils de madame de Vintimille, perdait le logement qu'il avait
+à Versailles. Privé des soins de madame de Mailly que madame de la
+Tournelle ne s'offrait pas à continuer, le bâtard du Roi était, contre
+l'intention de Louis XV, envoyé, pour y être élevé, à la terre de
+Savigny, appartenant au marquis du Luc.]
+
+[334: Au dire de nouvelles à la main à la date de 1742, que m'a
+communiquées dans le temps le marquis de Flers, les dettes de madame de
+Mailly montaient à 1,100,000 liv. dont 300,000 étaient dues aux fermiers
+généraux des postes, 40,000 à Duchapt, marchand de modes; 100,000 à un
+marchand d'étoffes. Le duc de Luynes, mieux renseigné, assure que ses
+dettes ne dépassaient pas 160,000 liv. plus une somme de 60,000 liv. due
+au duc de Luxembourg, mais elle avait signé pour 400,000 liv. de dettes
+de son mari. Lors de l'arrangement définitif on payait ses dettes
+personnelles avec une forte réduction des créances. Le Roi lui donnait
+20,000 liv. de pension outre les 12,000 qu'elle avait déjà, et la
+logeait définitivement dans la maison, rue Saint-Thomas du Louvre, où
+logeait feu madame de Lesdiguière. De Luynes ajoute qu'il fallait
+meubler le logement et qu'elle n'avait pas un sol, ce qui amenait ses
+amis à demander pour elle une année d'avance. Il raconte aussi qu'à
+l'observation que quelqu'un lui faisait sur la tristesse et l'obscurité
+de la maison, elle répondait que cela ne lui faisait rien, «qu'on lui
+aurait ordonné d'aller habiter une prison, qu'elle y aurait été tout de
+même.»]
+
+[335: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[336: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[337: Voir la lettre autographe de madame de la Tournelle du _Catalogue
+Martin_ cité dans le chapitre précédent.]
+
+[338: Le Roi disait dans le premier moment à M. de Meuse assez
+sèchement: «Hé bien, elle n'a qu'à n'y point venir.» M. de Meuse lui
+reparlait une heure après du refus de madame de Luynes, et, cherchant à
+en atténuer l'irrévérence, Louis XV était un moment sans répondre, puis,
+prenant un visage riant, ordonnait à Meuse «qu'il allât trouver madame
+de Luynes, et qu'il lui annonçât qu'elle ne seroit pas de ce voyage-ci,
+que ce seroit pour un autre, et qu'il ne lui savoit pas mauvais gré de
+ses représentations.»]
+
+[339: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[340: _Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_,
+t. V.]
+
+[341: Madame de Chevreuse, qui avait dans sa maison l'exemple de la
+dignité et de la pudeur donné par la duchesse de Luynes, se disculpait
+de ses relations avec la favorite en disant que ses sentiments n'étaient
+qu'une continuation d'une amitié d'ancienne date et qui avait commencé
+au couvent.]
+
+[342: Sans doute madame de la Tournelle trouvait bon de reculer encore
+cette défaite que, dans sa lettre à Richelieu, elle semblait annoncer,
+appeler même pour ce voyage.]
+
+[343: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[344: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t.
+VI.--Madame de la Tournelle obtenait le lendemain ou le surlendemain de
+son séjour de Choisi que les deux antichambres conduisant de la chambre
+bleue à sa chambre fussent condamnées. Le Roi n'en restait pas moins,
+pendant le reste du voyage, très-occupé de la jeune femme. Aux déjeuners
+il se mettait toujours à côté d'elle, et l'on remarquait qu'il
+recommençait à jouer à cavagnole, à ce jeu auquel Louis XV ne jouait
+plus depuis deux ans et auquel l'avaient fait renoncer, disaient les
+courtisans, les humeurs de madame de Mailly qui était très-mauvaise
+joueuse.]
+
+[345: Il est établi par cette lettre, ainsi que je l'ai dit, que c'était
+Richelieu qui rédigeait les lettres de madame de la Tournelle au Roi.]
+
+[346: Lettres autographes secrètes et galantes de la duchesse de
+Châteauroux et de Louis XV au duc de Richelieu, 1742-1744, conservées à
+la bibliothèque de Rouen, collection Leber, N° 5,816.]
+
+[347: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[348: _Chronique de Louis XV_ 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.]
+
+[349: _Chronique de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.]
+
+[350: Le service de madame de Mailly, la Reine n'en avait pas eu
+toujours à se louer. Toute excellente femme qu'était madame de Mailly,
+elle avait rendu dans les premiers temps, avec son naturel moqueur, la
+vie fort dure à Marie Leczinska. Et les semaines, où la dame d'atours
+remplissait sa charge, la Reine était dans un état de nervosité qui
+mettait sens dessus dessous la domesticité de sa Maison. La pauvre Reine
+était persuadée,--et c'était malheureusement la vérité,--que la favorite
+passait son temps à l'examiner à l'effet de lui trouver des ridicules
+dont elle allait se divertir avec la Roi.]
+
+[351: Madame de Tencin dit de madame de Montauban «que dans le commerce
+de l'amitié elle était sûre comme la Bastille».]
+
+[352: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[353: Les historiens sont unanimes pour reconnaître la hauteur blessante
+avec laquelle madame de Châteauroux traitait quelquefois la Reine. Il y
+a plus, la Reine subissait des persécutions singulières de la part de la
+favorite. On ne bouchait qu'après sa mort des trous qu'elle avait fait
+percer du côté du Roi, dans le cabinet où s'habillait la Reine, et qui
+lui permettait d'entendre ce qui s'y disait.]
+
+[354: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Le duc de Luynes dit
+positivement que la Reine ne pouvait se décider à adresser la parole à
+madame de la Tournelle.]
+
+[355: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[356: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_
+t. V.]
+
+[357: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]
+
+[358: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[359: Fleury aurait dit: «On se plaint de mon ministère, on voudroit que
+le Roi régnât. Eh bien, on verra quel sera le train des affaires quand
+le Roi lui-même les conduira.»]
+
+[360: Mais le confesseur se voyait refuser l'entrée du cabinet du Roi.
+Alors il était question de décider le Roi, à cause du scandale qui
+résultait de son éloignement des sacrements, à communier en blanc ainsi
+que le faisait Louis XIV, qui n'avait jamais cessé de satisfaire aux
+devoirs de la religion, mais Louis XV s'y refusait.]
+
+[361: Cette fin de novembre, disent les _Mémoires de Maurepas_, cette
+fin de novembre qui ramenait les gens de la campagne, et pendant
+laquelle se traitait justement la défaite de madame de la Tournelle,
+était l'époque choisie par les petits poètes de la cour et les poètes de
+commande pour la fabrication des vers satiriques destinés à être
+répandus au nouvel an.]
+
+[362: Peut-être contre l'attente de Maurepas, le succès des chansons du
+ministre dans le public avançait-il la victoire de madame de la
+Tournelle. Leurs taquineries journalières, en irritant le Roi, le
+familiarisaient avec l'impopularité, et elles avaient ce résultat
+imprévu de le décider à tout braver et à ne plus rien marchander à son
+amour.]
+
+[363: Un jour que le Roi disait à propos des chansons: «Voyez, le public
+aime Maurepas; il n'est point maltraité.» Richelieu s'écriait: «Ah! je
+n'en suis pas surpris, c'est lui qui les a faites.»]
+
+[364: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[365: À propos de ces chansons qui lui auraient été adressées par la
+poste, la favorite aurait dit, avec un air d'autorité qui avait été
+remarqué, que, si elle conservait la faveur du Roi, elle trouverait bien
+le moyen d'arrêter la licence avec laquelle on parlait et on écrivait
+sur certains articles.]
+
+[366: _Mémoires du duc de Luynes_, t. III.]
+
+[367: Une autre de ces chansons relatives aux cinq soeurs s'exprimait en
+ces termes:
+
+ L'une est presque en oubli, l'autre presque en poussière,
+ La troisième est en pied; la quatrième attend
+ Pour faire place à la dernière.
+ Choisir une famille entière,
+ Est-ce être infidèle ou constant?
+]
+
+[368: Soulavie dit: Quant à la soie du lit bleu que madame de Mailly
+avait filé, qu'elle avait ensuite donné au Roi comme gage de ses amours,
+et dans lequel il couchait ou va coucher avec ses soeurs, elle était
+encore due en 1744 à un marchand de la rue Saint-Denis.]
+
+[369: Le soir de son arrivée, dit le duc de Luynes, Richelieu, qui
+soupait avec madame de la Tournelle, avait une longue conversation avec
+la favorite avant et après le souper.]
+
+[370: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Le duc ajoute: Outre la
+tabatière dont j'ai parlé ci-dessus de madame de la Tournelle, le Roi
+lui en donna encore une autre le lendemain; elles sont belles toutes
+deux, la première est d'agate arborisée émaillée, et l'autre est d'or
+émaillé.--_La Chronique de Louis XV_ dit, à la date du 15 décembre: «Le
+Roi est d'une extrême gaieté et c'est avec regret que Sa Majesté part
+aujourd'hui de Choisy.»]
+
+[371: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.--Des vers satiriques parurent
+sur le départ de M. de Richelieu dans sa chaise de poste, faite en forme
+de lit «dans laquelle quatre armoires étoient pratiquées avec toutes les
+commodités d'un homme malade dans sa chambre.»]
+
+[372: _Chronique de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective_, t. V.]
+
+[373: Le samedi 22 décembre, madame de la Tournelle prenait possession
+de son nouvel appartement, qui était l'ancien appartement du maréchal de
+Coigny. Changeait-elle quelques jours après, ainsi que l'indiquerait
+cette phrase, d'une lettre du Roi de janvier: «La marquise de la
+Tournelle est dans son nouveau logement, depuis hier, ou pour mieux
+dire, dans celui de sa soeur»?]
+
+[374: C'est sans doute la truite dont Louis XV remercie Richelieu dans
+une lettre du 3 janvier: «Sa Majesté a paru fort contente à son souper
+de la truite du lac de Genève que M. de Richelieu lui a envoyée: demain,
+en en mangeant le reste, sa compagnie pourra juger si elle a raison et
+sûrement ne manquera pas de boire à sa santé.»]
+
+[375: Sa soeur qui venait d'épouser le duc de Lauraguais.]
+
+[376: Madame de Chevreuse avait la petite vérole. Le Roi écrivait
+quelques jours après à Richelieu: «Cette dernière (madame de Chevreuse)
+ne s'en tirera pas trop bien. Helvétius n'en a pas bonne opinion. Elle a
+une rougeur dans l'oeil qui ne dénote rien de bon.»]
+
+[377: M. de Fargis, dit le duc de Luynes, mort de la petite vérole dans
+la nuit du 6 ou 7 décembre, était un homme aimable et de bonne
+compagnie; il avait été capitaine des gendarmes de la Reine et avait
+hérité de son oncle, M de Montmort, de la terre de Mesnil-Haberton qu'il
+avait vendue au comte de Toulouse.]
+
+[378: La _Poule_, madame de Flavacourt. Elle accouchait, le samedi matin
+15 décembre, d'une fille chez sa belle-mère où elle logeait. Madame de
+Mailly, qui était auprès d'elle, se retirait devant la visite de madame
+de la Tournelle, venue de Choisi pour la voir.]
+
+[379: Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux (madame de la
+Tournelle) provenant de la collection Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[380: Il semble que c'était dans les habitudes du Roi de mettre, dans
+les lettres que les amants écrivaient à deux, des _post-scriptum_ de
+cette façon. Je trouve dans une lettre (4 août 1743), publiée dans la
+_Vie privée de Richelieu_ dont malheureusement je ne puis fournir
+l'original, mais qui présente tous les caractères de l'authenticité, une
+fin conçue en ces termes:
+
+«Bonsoir, Votre Excellence! c'est en baisant la main de la princesse que
+je finis ma lettre. Elle vous fait bien ses compliments.»
+
+Et plus bas est écrit de la main de madame de Châteauroux:
+
+«_Le Roi ordonne que je vous dise un petit bonsoir, et j'obéis avec
+grand plaisir. Je n'ai reçu la lettre où vous me parliez de votre
+intendant, que quand la chose a été faite. Il me semble que je vous ai
+entendu dire du bien de M. Lenain, ainsi je me flatte que vous n'en
+serez pas fâché. Je n'ai pas pu vous faire réponse par le courrier dont
+j'ai été bien fâchée, mais ce qui est différé n'est pas perdu. Si vous
+voyez Dumenil, dites-lui que j'ai reçu sa lettre et qu'au premier soir
+je lui ferai réponse_.»]
+
+[381: Lettre de Louis XV et de la duchesse de Châteauroux provenant de
+la collection Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[382: Au jour de l'an 1743, le Roi donnait pour étrennes à madame de la
+Tournelle une montre qu'il avait fait faire pour madame de Mailly, dont
+la boîte était de laque enrichie de diamants. Madame de la Tournelle
+faisait présent à Sa Majesté d'un almanach dont la couverture était de
+la Chine, ornée de son chiffre en brillants.]
+
+[383: Le Cardinal mourait le 29 janvier. Aussitôt l'Éminence morte, la
+_Chronique de Louis XV_ dit que le Roi rappelait par une lettre le duc
+de Richelieu à Versailles.]
+
+[384: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[385: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Le Roi, à un retour de chasse,
+faisait porter son souper chez madame de la Tournelle qui le recevait
+couchée sur une chaise longue, pendant que ses femmes de chambre et
+celles de madame de Lauraguais servaient Sa Majesté.]
+
+[386: _Chronique de Louis XV_, 1742-1743. _Revue rétrospective_, t. V.]
+
+[387: Voici ce rondeau qui a sept couplets:
+
+ Le Maurepas est chancelant,
+ Voilà ce que c'est que d'être impuissant!
+ Il a beau faire l'important,
+ Bredouiller et rire,
+ Lorgner et médire,
+ Richelieu dit en le chassant:
+ Voilà ce que c'est que d'être impuissant!
+]
+
+[388: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743, _Revue
+rétrospective_, t. IV.]
+
+[389: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[390: _Ibid._, t. IV.]
+
+[391: _Mémoires de Luynes_, t. V.--C'était la même conduite à l'égard
+des voitures. Madame de la Tournelle avait exprimé le désir d'avoir une
+berline à elle pour se promener, et se refusait de se servir des
+carrosses du Roi. Aussi ne sortait-elle presque jamais, quoiqu'elle
+aimât beaucoup les spectacles.]
+
+[392: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, 1862, t. IV.]
+
+[393: Quelquefois cependant la nature dominante de madame de la
+Tournelle l'emportait. C'est ainsi qu'un mois avant la mort du Cardinal,
+la _Chronique du règne de Louis XV_ raconte que le Roi ayant fait lire
+un article d'une de ses lettres à madame de la Tournelle, celle-ci avait
+voulu voir la lettre tout entière, que le Roi avait eu beau lui dire que
+ce qu'il ne lui montrait pas ne pouvait être vu, elle avait persisté
+avec une violence telle que le Roi avait été obligé de jeter la lettre
+au feu.]
+
+[394: Madame de la Tournelle n'était pas sans avoir entendu parler de ce
+souper des cabinets, où madame de Mailly et mademoiselle de Charolais
+lancées dans la politique et le Champagne, le Roi s'était tout à coup
+écrié: «Tout à l'heure, _un homme_ (le cardinal de Fleury) me disait:
+«Sire, je n'ai qu'une grâce à demander à Votre Majesté avant de mourir,
+c'est de se souvenir de ce que je lui ai dit dans sa jeunesse, que si
+jamais Votre Majesté écoutait les conseils des femmes sur les affaires,
+Elle et son État étaient perdus sans ressource.» Et le Roi avait ajouté
+après un silence: «Et je dis à cela que si quelque femme osait jamais me
+parler d'affaires, je lui ferais fermer ma porte au nez sur-le-champ.»]
+
+[395: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[396: Huit jours après la mort du Cardinal, au moment où l'on croyait
+voir Chauvelin redevenir premier ministre, ramené aux affaires par
+madame de la Tournelle, on apprenait qu'il avait reçu une lettre de
+cachet qui, renforçant son exil, le faisait aller de Bourges à Issoire.
+Le motif de ce rigoureux déplacement était la remise au Roi d'un mémoire
+justificatif de Chauvelin, injurieux pour la personne du Cardinal. Le
+Roi, très en colère, s'adressant à Richelieu dans les cabinets, disait:
+On m'a remis un mémoire de Chauvelin qui tend à flétrir la mémoire de M.
+le Cardinal; les expressions m'en ont fait horreur; j'ai envoyé M.
+Chauvelin en exil plus loin qu'il n'était.--À propos du retour à Paris
+et de la présentation au Roi de Chauvelin qui devait être faite par
+madame de la Tournelle, le bruit courut que le parti avait consigné un
+million pour la favorite, au cas où il serait rappelé à la cour et au
+ministère des affaires étrangères.]
+
+[397: Il est vrai que si l'on en croit une chanson, madame de Boufflers
+lui préparait pour la fin de la campagne le retour en grâce près de la
+favorite par une singulière preuve d'amour;
+
+ Luxembourg doit être à la cour
+ Reçu des mieux à son retour.
+ Admirez quel excès de zèle,
+ La Boufflers a su mettre en jeu!
+ Car pour lui gagner la Tournelle
+ Elle couche avec Richelieu!
+]
+
+[398: Marville, qui avait tiré les vers du nez à M. de Gesvres, avait
+appris par lui que de Meuse avertissait Maurepas de tout ce qui se
+passait dans les cabinets, et que c'était par cette voie que le ministre
+avait su tout le mal que Richelieu disait de lui au Roi.]
+
+[399: _Mémoires du duc de Luynes_, t. II.]
+
+[400: Soulavie dit que ce nom lui venait aussi de coiffures qui lui
+donnaient une certaine ressemblance avec une poule huppée.]
+
+[401: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[402: Présentée à la cour le jeudi 31 janvier, elle soupait pour la
+première fois dans les cabinets le vendredi suivant.]
+
+[403: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Remarquons ici que
+très-souvent Soulavie a l'habitude de rédiger, en une phrase parlée, une
+chose que de Luynes dit avoir été dite par le Roi sans en donner les
+termes exprès. Soulavie aime aussi à refaire, à arranger les mots du Roi
+qu'il ne trouve pas assez concis, assez caractéristiques.]
+
+[404: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[405: Sur cette comparaison, le Roi disait avoir été extrêmement
+longtemps à se faire à la physionomie du cardinal.]
+
+[406: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.--La séduction de Louis XV par le sang des de Nesle
+est vraiment particulière. On parla un moment d'un vif caprice du Roi
+pour madame de la Guiche, une fille bâtarde de madame de Nesle et de M.
+le Duc.]
+
+[407: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742-1743. _Revue
+rétrospective_, t. V.--Il ne peut y avoir aucun doute sur les liaisons
+du Roi avec madame de Lauraguais, Soulavie raconte que madame de
+Lauraguais avait été surprise avant son mariage par le Roi dans une de
+ses rondes libertines du matin à Choisi. D'Argenson dit: «Sa Majesté
+s'est trouvée quelquefois assez d'appétit pour tâter de cette grosse
+vilaine de Lauraguais.»]
+
+[408: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[409: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VI.]
+
+[410: Donnons la liste des portraits gravés de madame de la Tournelle
+devenue la duchesse de Châteauroux.
+
+ LA FORCE.
+
+Madame la duchesse de Châteauroux est représentée tenant une torche
+d'une main, une épée de l'autre. Elle a les cheveux épandus autour du
+visage en boucles follettes. Ses épaules et sa gorge sortent d'une
+cuirasse autour de laquelle vient se nouer à la ceinture une peau de
+tigre. À ses côtés, accroupi sur ses pattes, un lion montre les crocs.
+
+On lit dans le cadre:
+
+ LA FORCE.
+
+Et plus bas:
+
+ _J. M. Nattier pinx. Balechou._
+
+L'adresse est:
+
+_À Paris, chez Surrugue, graveur, rue des Noyers, attenant le magasin de
+papier, vis-à-vis St-Yves A P D R._
+
+Ce portrait réduit avec quelques changements, dans le format in-4°, et
+gravé en contre-partie, a été reproduit par Pruneau sous le titre:
+
+ MADAME LA DUCHESSE
+ DE CHÂTEAUROUX
+ _Morte le 10 décembre 1744._
+
+On lit en bas:
+
+ _Peint par J. M. Nattier.--Gravé par Pruneau.
+ À Paris, chez Bligny, cour du Manège, aux Tuileries._
+
+Ce portrait est dans un médaillon avec un noeud de ruban plissé dans des
+fleurs.
+
+Un autre portrait, le beau portrait désigné dans les _Mémoires inédits
+sur les membres de l'Académie royale_, sous le titre du _Point du Jour_,
+a été également gravé. Il représente la duchesse couchée sur un nuage,
+des roses dans les cheveux, habillée en déesse mythologique d'une courte
+chemisette très-décolletée, avec un flottement de draperie sur ses
+jambes nues, et repoussant d'une main, une étoile au front, des pavots
+et la Nuit. Derrière elle, un Amour se prépare à éteindre son flambeau
+pâlissant dans le jour naissant. On lit au bas de l'estampe:
+
+ _Nattier pinx. Maloeuvre sc._
+ LA NUIT PASSE, L'AURORE PAROIT.
+ _À Paris, chez Basan, graveur._
+
+Dans la série des figures de femmes olympiennes gravées d'après Nattier,
+les catalogues de vente font encore des duchesses de Châteauroux de LA
+SOURCE, de FLORE À SON LEVER; mais rien ne confirme ces attributions.
+
+Un autre portrait, qui a été gravé pour une édition des _Mémoires du
+maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, porte:
+
+ LA DUCHESSE
+ DE
+ CHÂTEAU ROUX.
+
+La Duchesse est représentée les cheveux coupés courts à la façon d'un
+homme; l'attache d'un carquois retient la chemise qui laisse à découvert
+un bouton de sein. Elle a au-dessus de la tête une étoile. On lit en
+bas, à la pointe: _Masguelier sculp._
+
+Il y a un second état qui porte en haut: _t. VII, page 52_; et en bas au
+dessous du nom: «_Mais croyez-vous qu'il m'aime encore?_»
+
+Cet état porte à la pointe: _Peint par Nattier, Gravé par J.
+Masquelier_, 1792.
+
+Je connais deux portraits peints de la duchesse de Châteauroux Le
+premier est celui gravé par Masquelier en 1792 et qui a été intercalé
+dans l'édition des _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_. Il est en la
+possession de M. de Saint-Valry qui le tient de sa famille. Il provient
+du château de Crécy possédé par madame de Pompadour, qui, d'après une
+tradition du pays, aurait fait construire un _Boudoir des Beautés_
+aimées avant elle par son royal amant. Les cheveux courts de la duchesse
+sont légèrement poudrés; elle a de grands yeux très-bruns (et non bleus)
+en amandes et imperceptiblement relevés à la chinoise dans les coins; le
+nez est fin, délicat, presque mutin, la bouche très-petite et charnue
+avec un menton grassouillet un peu lourd. Très-fardée, le rouge de ses
+joues fait paraître nacrées les blancheurs de sa gorge. Elle est
+habillée d'un habit de satin blanc avec une bretelle en forme de cordon
+de carquois retenant l'étoffe à ses épaules. Ce portrait est un Nattier
+moins conventionnel que d'habitude et qui, dans la peinture esquissée de
+cette figure, serre la nature d'assez près et vous donne une
+représentation de la favorite moins enjolivée, moins affinée, moins
+_délicatifiée_ que dans son portrait officiel de la Force.
+
+Un autre portrait d'une qualité inférieure, et appartenant au baron
+Jérôme Pichon, est exposé en ce moment au Trocadéro. C'est, sauf un
+changement dans le mouvement des mains, la même coiffure, le même
+allumage des joues par le fard, la même robe de satin blanc en une
+effigie plus grossière et dans une peinture plus alourdie.
+
+Il y aurait peut-être un portrait de la duchesse de Châteauroux dans les
+palais royaux de la Prusse: le portrait demandé, d'après de Luynes, par
+Frédéric à d'Argenson, par l'entremise de M. de Courten.
+
+Il existait autrefois un dessin de madame de la Tournelle dans le
+cabinet de M. de Fontette, que la Bibliothèque ne possède plus.]
+
+[411: Voici un portrait en vers de madame de la Tournelle, que donnent
+les Mélanges de Bois-Jourdain:
+
+ Elle a d'Hébé la brillante jeunesse,
+ Toute la grâce et l'enjouement,
+ Ce doux regard plein de finesse
+ Où se niche si joliment,
+ Sous les traits de la gentillesse,
+ L'expression du sentiment;
+ Ce je ne sais quoi qui nous touche
+ Plus séduisant que la beauté;
+ Le sourire enfantin, des lèvres, une bouche
+ Où réside la volupté,
+ Un teint que le lys et la rose
+ Tour à tour ont soin d'embellir;
+ Un sein qui jamais ne repose,
+ Doux labyrinthe du désir.
+]
+
+[412: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_. Lettres de
+Lauraguais à Madame ***. Buisson, 1802.]
+
+[413: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[414: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[415: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[416: _Mémoires du duc de Luynes_, t. IV.]
+
+[417: _Chronique du règne de Louis XV_, 1742, 1743, _Revue
+rétrospective_, t. V.]
+
+[418: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec
+le duc de Richelieu_, 1790.]
+
+[419: Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux. Collection Leber.
+Bibliothèque de Rouen.]
+
+[420: Madame de Tencin écrivait au commencement d'octobre à Richelieu:
+«De Betz a un moyen pour faire à madame de la Tournelle 80,000 francs de
+rente, sa vie durant, sans qu'il en coûte rien au Roi; c'est en lui
+donnant le duché de Châteauroux qui est compris dans le bail des fermes,
+et qui ne diminuera pas d'un sou le bail, en le retranchant et en le
+donnant à madame de la Tournelle.»]
+
+[421: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[422: Les rentes du duché arrivaient fort à propos à madame de la
+Tournelle. Elle avait de grands besoins d'argent, depuis qu'elle était à
+la cour; elle s'était même, paraît-il, considérablement endettée. Il y
+avait bien des moyens, dit madame de Tencin, de lui faire avoir de
+l'argent, mais il fallait que le Roi fît au moins un _clin d'oeil_, et ce
+clin d'oeil, il ne le faisait pas. Puis la favorite était en garde contre
+les marchés compromettants, contre ces pots de vin dans lesquels
+Maurepas, qui la guettait, espérait lui prendre la main. Un moment des
+amis l'avaient abouchée avec un chevalier de Grille et un M. de Betz,
+mais il semble que la délicatesse de la favorite en matière d'argent
+avait fait rompre la négociation.]
+
+[423: Le cardinal de Tencin écrivait à Richelieu, à la date du 25
+janvier 1744: «Montmartel et Duverney ont aussi vu madame de
+Châteauroux... Le premier prendra soin de sa terre et de toutes ses
+affaires et lui donnera tant par mois ce qui pourrait bien aller à des
+mille livres. Elle n'a pas été d'avis qu'on demandât une augmentation du
+brevet de retenue.»]
+
+[424: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[425: L'original de ces lettres patentes dont un fragment est donné dans
+les _Mémoires de Maurepas_ et dont la publication intégrale existe dans
+de Luynes, est conservé aux Archives nationales, carton O/1 87.--Barbier
+disait en exagérant, je crois, un peu les choses: «Le Roi en même temps
+a formé une maison considérable à madame de la Tournelle... Cela se
+passera dans le grand à l'exemple de Louis XIV,... on parle pour elle à
+Versailles de l'appartement qu'avait feu madame la Duchesse et que le
+Roi lui donne des meubles superbes.»]
+
+[426: Richelieu n'avait encore eu comme récompense obtenue du temps de
+madame de Mailly «de l'obligation que lui avait Louis XV» que les
+premières entrées à Versailles. On sait qu'il y avait cinq espèces
+d'entrées chez le Roi: 1° les entrées familières; 2° celles des
+gentilshommes de la chambre; 3° les premières entrées; 4° les entrées de
+la Chambre, celles qu'on appelle des quatorze et qui sont proprement
+celles du cabinet; 5° les entrées de la Chambre. Donnons de ces entrées
+si recherchées, un brevet, le BREVET d'entrée pour M. de Soubise:
+«Aujourd'huy 16 février 1744, le Roy étant à Versailles, désirant donner
+à M. le prince de Soubise une nouvelle marque d'estime et de sa
+bienveillance, Sa Majesté lui a permis et permet d'entrer librement et à
+toutes heures qu'il voudra en tous les lieux de la Maison où Sa Majesté
+pourra être, voulant que les portes lui en soient ouvertes sans
+difficultés, conformément au présent brevet que pour assurance...»
+(Archives nationales. Lettres missives. Registre 0/1 88.)]
+
+[427: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[428: L'auteur de la _Vie privée de Richelieu_ dit avoir vu la lettre de
+Louis XV à Richelieu, où le Roi annonçait que la place du duc de
+Rochechouart avait été demandée par la _Princesse_ pour lui, et qu'à la
+cour on la lui avait déjà donnée; il ajoutait: «Et moi aussi, vous
+pouvez le lui dire de ma part.»]
+
+[429: Le vendredi, 14 février 1744, Richelieu prenait les entrées de la
+charge de premier gentilhomme de la Chambre, prêtant serment avant que
+le Roi allât à la messe. Il avait servi la veille le Roi à son coucher,
+il le servait le matin à son lever. Le vendredi 21 février, au petit
+couvert du Roi dans sa chambre, Richelieu servait Louis XV à table pour
+la première fois.]
+
+[430: _Mémoires de d'Argenson_. Édition Renouard, t. IV.]
+
+[431: Après trois grossesses successives, la Tencin avait obtenu par le
+crédit de son frère un bref du pape qui résolvait ses voeux et lui
+permettait de vivre dans le monde avec le titre de chanoinesse.]
+
+[432: C'était elle qui était l'ordonnatrice de ces _Fêtes d'Adam_, de
+ces _Fêtes des Flagellants_, pour lesquelles la soeur du cardinal,
+recherchant dans les monuments du passé tous les détails de la débauche
+de tous les âges et de toutes les nations, mettait en scène les tableaux
+vivants du Plaisir des temps antiques et des temps modernes.]
+
+[433: _Mélanges historiques, satiriques et anecdotiques_, de M. B.
+Jourdain, Paris, 1807, t. II.]
+
+[434: On sait que c'était madame de Tencin qui, continuant la protection
+de mademoiselle de la Sablière à _sa ménagerie_, à _ses bêtes_, donnait
+au premier de l'an, à ses dîneurs deux aunes de velours pour le
+renouvellement de leurs culottes. Voir le salon de madame de Tencin dans
+_La Femme au_ XVIIIe _siècle_.]
+
+[435: _Mémoires de Marmontel_. Paris, 1804, t. I.--Madame de Tencin est
+l'auteur des _Malheurs de l'amour_, qu'on dit être une espèce
+d'autobiographie, et en collaboration avec d'Argental et Pont-de-Veyle,
+des _Mémoires du comte de Comminges_ et du _Siège de Calais_.]
+
+[436: Madame de Tencin n'avait seulement pas contre elle, le scandale de
+ses amours publiques avec le vieux Fontenelle et son neveu d'Argental,
+avec le cardinal Dubois, avec Dillon, colonel d'un régiment irlandais
+qui la rendit mère de deux enfants, avec le maréchal de Medavy qui lui
+succéda, avec d'Argenson, avec Camus Destouches, lieutenant-général
+d'artillerie, auquel quelques-uns attribuent la paternité de d'Alembert;
+il y avait encore contre elle le suicide du conseiller de la Frenaye
+qui, avant de se brûler la cervelle chez elle, l'accusait dans son
+testament de l'avoir dépouillé de tout son bien et la laissait même
+soupçonner d'être pour quelque chose dans la violence de sa mort. À la
+suite de cette mort arrivée le 6 avril 1726, madame de Tencin était
+arrêtée et conduite au Châtelet, où elle subissait un interrogatoire de
+quatre heures devant le cadavre de son amant. Son frère, le cardinal
+d'Embrun remuait ciel et terre pour ôter la connaissance de l'affaire à
+cette juridiction et grâce à l'appui du maréchal d'Uxelles, qui était
+alors l'amant de madame de Fériol, il obtenait un ordre pour faire
+transférer sa soeur à la Bastille avec la remise des papiers saisis à M.
+le Duc, premier ministre, et ensuite un arrêt qui renvoyait la
+connaissance de cette affaire au Grand Conseil. L'affaire instruite et
+jugée de nouveau au mois de juillet; la mémoire de la Frenaye était
+condamnée et son testament biffé, et la dame déchargée de l'accusation
+intentée contre elle. Et le 3 juillet elle sortait de la Bastille, pour
+rentrer dans sa maison de la rue Saint-Honoré, «ayant la tête aussi
+haute que si c'eût été une femme vertueuse.»]
+
+[437: _Journal historique de Barbier_, 1854, t. II.]
+
+[438: La clef de ses correspondances secrètes.]
+
+[439: «Pour prendre un peu de relâche dans des occupations si sérieuses,
+dit Bois-Jourdain, elle se délassait de temps en temps, sur son lit de
+repos, des fatigues de son cabinet; et sans se piquer autrement de
+constance, ni de délicatesse, elle partageait ses faveurs entre un
+certain nombre d'amis, dont elle traitait les uns par intérêt, les
+autres par estime, quelques-uns par caprice et d'autres par amour du
+plaisir.»--Disons ici que l'intérêt, quoi qu'on ait dit, semble n'avoir
+pas joué de rôle dans sa vie. Elle n'a jamais joui que d'un revenu
+très-modique, et les richesses, elle ne les voulait que pour son frère
+et encore comme un moyen de pouvoir et de domination.]
+
+[440: Le cardinal de Tencin avait eu dans sa jeunesse l'heureuse idée,
+pour attirer l'attention sur lui, de convertir Law, projet qui d'abord
+avait fait rire le Régent, mais auquel se rattachait bientôt le prince,
+en songeant que le protestantisme du financier pouvait nuire au succès
+de sa banque. La conversion de l'Écossais valait au convertisseur des
+actions qu'il avait l'esprit de changer en espèces à temps, en même
+temps qu'elle le faisait envoyer à Rome par Dubois auquel il obtenait le
+chapeau. Puis il devenait lui-même cardinal et archevêque de Lyon. En
+dépit de son billet à la princesse Borghèse: «Adieu, princesse, je vous
+aimerai toute ma vie et par de là, si tant est qu'il y ait un par de
+là,» le frère de madame de Tencin, jusqu'à ce qu'il fût appelé au
+ministère, jouait la dévotion, avait toujours son bréviaire sous son
+bras, et était soutenu par la maison d'Orléans, par madame de Chelles,
+_moine des pieds à la tête_, et toutes les _repenties_ de la régence
+dont il s'était fait en quelque sorte le prêcheur ordinaire. Avec cela
+il donnait deux dîners sans femmes par semaine: l'un aux ministres
+étrangers, l'autre aux gens de la cour, et faisait tous les soirs le
+piquet du Cardinal. Le duc de Luynes le peint comme un vieillard à la
+figure charmante, à la conversation toute aimable, au tour d'esprit
+caressant, insinuant. Bernis dans ses Mémoires déclare qu'il n'y avait
+personne pour tirer autant de parti d'un sourire qui avait l'air d'être
+fin, ou d'un silence réfléchi.]
+
+[441: Madame de Tencin engage quelque part Richelieu à ne point se
+brouiller avec d'Ayen à propos de madame de Boufflers «qui n'est point
+une femme sûre surtout quand elle a du vin dans la tête».]
+
+[442: Dans une lettre à la date du 3 janvier 1742, madame de Tencin dit:
+«Madame de la Tournelle a fait ses visites du jour de l'an avec mesdames
+de Boufflers et de Luxembourg. Elles lui proposèrent en passant devant
+la porte de mon frère de s'y faire inscrire. Madame de la Tournelle
+refusa. Elles insistèrent et ne purent la déterminer: elle dit qu'elle
+ne le connaissait point. Or, vous remarquerez qu'elle a dîné chez lui
+dans un voyage qu'il fit à Paris avant d'être cardinal.» Madame de
+Tencin dit dans une autre lettre: «Madame de la Tournelle et mon frère
+se sont conduits comme la bienséance le demandoit; ils se sont fait
+quelques politesses réciproques et ne sont pas allés plus loin...» Au
+fond il y eut pendant assez longtemps du froid entre le cardinal et la
+favorite à laquelle Belle-Isle avait persuadé, dit la _Chronique du
+règne de Louis XV_, que le cardinal avait blâmé ses rapports avec le Roi
+de France.]
+
+[443: Cette répulsion pour madame de Tencin existait surtout au plus
+haut degré chez le Roi; D'Argenson écrit quelque part: «Il lui venait la
+_peau de poule_ quand on lui parlait de madame de Tencin.»]
+
+[444: Rien n'avait égalé l'indifférence ou au moins l'indolence de Louis
+XV lors de la bataille de Dettingen, cette bataille où le duc de
+Rochechouart, les marquis de Fleury et de Sabran, les comtes d'Estrades
+et de Rostaing furent tués, où le prince de Dombes, le duc d'Ayen, le
+comte d'Eu, le duc d'Harcourt, Beuvron, le duc de Boufflers furent
+blessés, et où pour la première fois, depuis qu'elle existait, la maison
+du Roi perdit deux étendards.]
+
+[445: _Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d'État et de
+madame de Tencin sa soeur, avec le duc de Richelieu, sur les intrigues de
+la cour de France depuis 1742 jusqu'en 1757, et surtout pendant la
+faveur de mesdames de Mailly, de Vintimille, de Lauraguais, de
+Châteauroux et de Pompadour_. En un seul volume in-8 de 400 pages,
+1790.--Ce livre, un des plus rares du XVIIIe siècle, et dont, par
+parenthèse, l'exemplaire de la Bibliothèque nationale est incomplet, et
+dont l'exemplaire que je possède provient de la bibliothèque du
+malheureux Maximilien de Bavière, ne doit pas être confondu avec les
+fausses correspondances de madame Gacon-Dufour et autres. Cette
+correspondance dont on attribue quelquefois la publication à de La Borde
+et à Soulavie, est due presque entièrement aux soins de Benjamin de La
+Borde: le volume contenant 385 pages et Soulavie n'ayant été chargé de
+la collation de l'édition qu'à partir de la page 369. Cette
+correspondance a été imprimée incontestablement sur des originaux
+confiés à M. de La Borde par Richelieu, peut-être pas avec toute la
+fidélité réclamée aujourd'hui, mais telles qu'elles sont, ces lettres
+apportent pour l'histoire des soeurs de Nesle, un document, que
+j'hésiterais à citer textuellement jusqu'à la retrouvaille des
+originaux, mais qui ne peut manquer d'être employé et produit dans son
+esprit. Un petit nombre des lettres de madame de Tencin publiées dans le
+volume de Benjamin de La Borde ont été reproduites en 1793 dans le
+second volume de la _Vie privée de Richelieu_, et en 1823 dans un autre
+recueil qui a un caractère plus sérieux: _les Lettres de madame de
+Villars, de Lafayette, de Tencin_, Chaumerot jeune, 1823. À la fin du
+volume se trouve une clef. _La guimbarde_, _Lesperoux_, _les robes
+brodées_; c'est le Roi. _Les gouttes du général_; c'est madame de la
+Tournelle. _Helvétius_, _le géomètre_; c'est Richelieu. _Mademoiselle
+Sauveur_; c'est le cardinal Fleury. _Le cuisinier_; c'est d'Argenson,
+etc.]
+
+[446: _Fragment des Mémoires de madame la duchesse de Brancas_, publié
+dans les lettres de Lauraguais à madame ***. Paris, Buisson, an
+X.--_Portraits et caractères de personnages distingués de la fin du_
+XVIIIe _siècle_, par Senac de Meilhan. Dentu, 1813.]
+
+[447: Le duc de Luynes peint le maréchal de Noailles comme un grand
+vieillard de soixante-cinq ans, au visage aimable. Retiré et enfermé
+chez lui depuis des années il vivait dans la plus grande dévotion, une
+dévotion qui allait jusqu'à se faire dire l'office des morts, couvert
+d'un drap mortuaire pour l'expiation de ses péchés. Il savait beaucoup
+de choses, mais assez superficiellement. Avec cela du brillant dans la
+conversation, beaucoup de badinage dans l'esprit, de la singularité dans
+l'imagination, des conceptions militaires et l'art de parler au soldat.
+
+D'Argenson qui ne flatte pas ses contemporains dit du maréchal que
+«c'est un fol et un hypocrite, un bonhomme un peu _bilboquet_, un brave
+avantageux, une imagination déréglée conduite par un follet indécent et
+malin, une cervelle hantée par des songes de la nuit, un _noctambule_.»
+
+Quant à Saint-Simon, on sait qu'il était l'ennemi personnel du maréchal,
+et qu'il l'a peint beaucoup trop en noir.]
+
+[448: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--_Mémoires du maréchal duc de
+Richelieu_, t. VI.--_Mémoires du comte de Maurepas_, t. IV.]
+
+[449: Là, dans cette conférence entre la mère et le fils, étaient sans
+doute préparés les événements qui devaient éclater à la veille du départ
+du Roi pour l'armée: la disgrâce d'Amelot, l'espèce d'exil à Lyon de
+Tencin qu'on rendait responsable de la malheureuse tentative de Stuart,
+l'envoi en province de Maurepas sous le prétexte d'une inspection des
+ports; seul d'Argenson, le ministre de la guerre, qui appartenait au
+parti de la favorite et des Noailles, devait suivre le Roi.]
+
+[450: _Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV_, par
+Barbier, 1849, t. II.]
+
+[451: Au maréchal qui implorait la présence du Roi, et le suppliait de
+voir ses troupes, de visiter ses frontières que le Roi son bisaïeul
+avait presque entièrement examinées à l'âge de seize ans, Louis XV qui
+rêvait une action, une bataille, répondait que la seule visite de ses
+frontières ne lui convenait nullement dans ce moment.]
+
+[452: À propos de cette soirée à l'Opéra, qui eut lieu le 3 janvier
+1744, le commissaire de police Narbonne écrit: «Bien des personnes
+disent que le Roi ne devrait pas mener sa maîtresse avec ses filles.»
+Narbonne raconte que, à un mois de là (le 9 février), le Roi se rendait
+avec les deux soeurs, le duc d'Ayen, le comte de Noailles, déguisés de
+manière à n'être pas reconnus, dans le bal public du _Cabaret Royal_,
+bal dont l'entrée était de trois livres, et qui avait été fondé par
+Cosson, le valet de chambre du comte de Noailles. Le Roi en sortait
+bientôt en disant: «Voilà un vilain bal!»]
+
+[453: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[454: Il n'y avait même jamais eu de surintendante d'une dauphine en
+France; madame de Montespan était surintendante de la Reine.]
+
+[455: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[456: Madame de Rottembourg qui avait dans les veines du sang de sa
+mère, semble s'être fatiguée vite de la vie de couvent. Le marquis
+d'Argenson donne cette anecdote sur son compte: «Fargis a fait la
+cérémonie de marier deux couples d'amants mariés ailleurs. C'était au
+camp de Compiègne où M. le duc de Biron commande. Madame de Rottembourg
+et la duchesse de Vaujour l'y sont venus voir. On a bu et on a dit que
+leur fréquentation était illégitime. On a habillé Fargis en pontife; on
+lui a fait une mitre de carton; il a béni les prétendus mariés, puis il
+a mis au lit M. de Biron avec madame de Rottembourg, et M. de Bissy avec
+la duchesse de Vaujour.»]
+
+[457: Frédéric II, dans l'_Histoire de mon temps_, vol. III chap. IV,
+dit: «Le baron de Chambrier, depuis vingt ans ministre de Prusse à la
+cour de Versailles, étant âgé, et n'ayant pas assez de liaisons avec les
+gens en place pour se servir auprès du Roi de leur crédit, avait,
+d'ailleurs, peu traité de grandes choses, et était scrupuleusement
+circonspect. Cela fit juger au Roi qu'il fallait envoyer quelqu'un à
+cette cour qui fût plus délié, plus actif, pour savoir à quoi s'en tenir
+avec elle. Son choix tomba sur le comte de Rottembourg. En 1740, il
+avait passé du service de France à celui de Prusse; il était apparenté
+avec tout ce qu'il y avait de plus illustre à la cour: il pouvait par
+ces voies se procurer des connaissances qui auraient échappé à d'autres
+et, par conséquent, informer le Roi de la façon de penser de Louis XV,
+de ses ministres, de ses maîtresses; car il fallait une boussole pour
+s'orienter. Le trop grand feu du comte de Rottembourg pouvait se
+tempérer par le flegme de M. de Chambrier: tous deux pouvaient rendre
+des services utiles à l'État. Le comte de Rottembourg partit donc pour
+Versailles. Il fit faire ses premières insinuations par Richelieu et par
+la duchesse de Châteauroux.» Et le récit de Frédéric est confirmé par
+Flassan dans son _Histoire de la Diplomatie Française_, t. V, où il
+répète les expressions du Roi de Prusse disant que Rottembourg fit faire
+les premières insinuations d'alliance par le maréchal de Richelieu et la
+duchesse de Châteauroux.]
+
+[458: La coopération de Frédéric n'était pas aussi désintéressée qu'elle
+apparaît dans le récit fait par Richelieu à Besenval. Avant de partir de
+Berlin, Rottembourg, étant venu sonder Valori, sur les dispositions du
+ministère français à l'égard du Roi de Prusse, l'avait prévenu qu'il
+fallait du grain à son oiseau, ajoutant: «Qu'est-ce que vous voulez lui
+donner?» (_Mémoires et négociations du marquis de Valori, ambassadeur de
+France à la cour de Berlin_, Paris, 1820. T. I.]
+
+[459: _Mémoires du baron de Besenval._ Baudouin frères, 1821. T. I.]
+
+[460: Quand la présence de Rottembourg fut connue à Paris, il fit
+habilement répandre le bruit qu'il n'était chargé d'aucune négociation,
+mais qu'il était venu pour se faire soigner de la blessure qu'il avait
+reçue à la bataille de Molivitz.]
+
+[461: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec
+le duc de Richelieu_, 1790.]
+
+[462: Le maréchal de Belle-Isle, alors en disgrâce, mais qui disait que
+la faveur d'un homme comme lui repoussait comme la barbe, et pour
+lequel, nous l'avons dit, Frédéric avait la plus grande estime, était le
+collaborateur de Rottembourg dans le projet du traité.]
+
+[463: _Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin avec
+le duc de Richelieu_, 1790.--Flassan, dans son _Histoire de la
+Diplomatie française_ dit que le traité fut signé le 5 juin.]
+
+[464: D'Argenson dit que Rottembourg venu en France pour traiter
+secrètement de la nouvelle alliance du Roi de Prusse, demanda dans ses
+entrevues avec la duchesse et Richelieu, comme condition du traité de
+juin 1744, le renvoi d'Amelot et que cela s'exécuta deux jours après.]
+
+[465: Richelieu poussa très-vivement au renvoi du ministre, disant que
+faire chasser Amelot, c'était toujours _crever un oeil à Maurepas.]
+
+[466: _Chronique du règne de Louis XV_. _Revue rétrospective_, t.
+V.--Aux Archives nationales, dans les _Monuments historiques_, carton K,
+138, existe un long mémoire manuscrit sur l'administration d'Amelot qui
+se termine triomphalement par ces lignes: «Si l'on rapproche et le peu
+de durée de son ministère (1737-1744) qui ne fut que de sept ans, et la
+multitude et l'importance des révolutions qu'il dirigea, on conviendra
+qu'il étoit difficile d'exécuter de si vastes projets en si peu de
+temps. Reculer nos frontières et ajouter une province au Royaume, donner
+des états à un Roi détrôné, placer sur le premier trône du monde un
+prince faible, sans argent et presque sans armée, assurer au légitime
+possesseur une succession disputée par des puissances redoutables,
+rétablir la paix entre trois empires, soumettre à une république
+orgueilleuse des insulaires jusqu'alors indomptables, abaisser du moins
+pour un temps la maison d'Autriche, et mettre, pour ainsi dire, la
+dernière main à l'ouvrage de Richelieu...»]
+
+[467: C'était de lui dont Louis XV parlait, décidé qu'il était déjà à
+reprendre la direction de la politique étrangère.]
+
+[468: _Correspondance de Louis XV avec le maréchal de Noailles_, par C.
+Rousset, Didier, 1869. Introduction.]
+
+[469: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[470: _Mémoires de d'Argenson_, t. IV.--Barbier rapporte un bruit qui
+courait à Paris sur la cause de la démission d'Amelot: «On dit à
+présent, comme chose sûre, que le déplacement d'Amelot vient de ce que
+le Roi de Prusse avant de nous abandonner en Bohême, ce qui a passé pour
+trahison, avait écrit au Roi trois lettres que le cardinal Fleury avoit
+reçues et tenues secrètes et dont il avoit défendu à M. Amelot de parler
+au Roi, et que le Roi de Prusse, piqué de ne pas recevoir de réponse,
+avait pris son parti. Cela s'est découvert. Le comte de Rottembourg,
+envoyé extraordinaire du Roi de Prusse, en a montré au Roi les copies.
+M. Amelot a été obligé de convenir du fait, et que, sur ses excuses, le
+Roi lui a demandé de qui il était ministre, du Cardinal ou de lui.»
+Amelot sortait du ministère fort pauvre, n'ayant que 1,000 écus de rente
+et 18,000 de sa femme; il avait dépensé 30,000 livres de rente qu'il
+devait avoir à la mort de son père pour faire honneur à l'état de
+ministre.--Au fond, cette démission d'Amelot effrayait tous les
+ministres et le comte d'Argenson disait au marquis: «Croyez que ceci est
+la destruction du ministère; que ce sont les cabinets, les Noailles, M.
+de Richelieu et la maîtresse qui veulent nous détruire pour régner, et
+ils nous traitent comme vous voyez.»]
+
+[471: Le duc de Luynes nous apprend qu'après la mort de madame de
+Châteauroux, Frédéric fit demander par M. de Courten le portrait de la
+favorite à d'Argenson qui le lui envoya.]
+
+[472: _OEuvres de Frédéric II_. Berlin, Decker, 1854. T. XXV, p. 562.]
+
+[473: _OEuvres de Frédéric_. Berlin, Decker, 1854, P. 561.]
+
+[474: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux adressées au
+maréchal de Noailles. Bibliothèque nationale, département des manuscrits
+(_Supp. français_ 1234. _Recueil de lettres autographes du dix-huitième
+siècle_). Cette correspondance, publiée pour la première fois par nous
+dans les _Maîtresses de Louis XV_, on la retrouvera ici dans le corps du
+volume et dans l'appendice.]
+
+[475: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C.
+Rousset. Didier, 1869. T. I.--La lettre est datée du 11 septembre 1743.]
+
+[476: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux au maréchal de
+Noailles. Bibliothèque nationale, département des manuscrits(_Supp.
+français_ n° 1234).]
+
+[477: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C.
+Rousset, t. II.]
+
+[478: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[479: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C.
+Rousset. Didier, 1869. T. II.]
+
+[480: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.--Pierre Narbonne, le premier
+commissaire de police de Versailles, nous a laissé un curieux récit de
+ce départ d'un Roi de France pour la guerre. Je le donne ici en note:
+
+«Le Roi partit de Versailles pour se rendre à l'armée de Flandre, le
+dimanche 3 mai, à trois heures un quart du matin. Il sortit de sa
+chambre pour aller à la chapelle faire sa prière et adorer le
+Saint-Sacrement. Il descendit par le petit escalier de la chapelle et
+monta dans une calèche avec le duc d'Ayen, fils de M. le maréchal de
+Noailles, faisant les fonctions de capitaine des gardes, le marquis de
+Beringhen, premier écuyer, et le marquis de Meuse.
+
+«L'escorte était composée d'officiers aux gardes et de vingt gardes.
+
+«La chaise de poste du Roi suivait. Il y avait dans le coffre de cette
+voiture deux millions en or.
+
+«Venaient ensuite une cantine et un fourgon sur lequel il y avait des
+roues, cordages, essieux et autres ustensiles pour servir au besoin.
+
+«Sur les quatre heures, le Roi fut rencontré à Sèvres suivi de sa chaise
+de poste, dans laquelle il n'y avait personne, et de onze autres
+chaises. Il passa à la Muette ou il entendit la messe et en partit pour
+aller droit à Péronne, à 31 lieues de Paris, où il doit rester jusqu'au
+mardi 5 mai.
+
+«Sa Majesté, qui devait partir incognito et n'emmener personne, a changé
+d'opinion.
+
+«Le reste de sa maison militaire comme gardes du corps, gendarmes,
+chevau-légers et mousquetaires, quatre-vingts suisses, gardes de la
+porte, la prévôté de l'hôtel, vingt-quatre pages de la grande et petite
+écurie, vingt-quatre valets de pied, ont ordre de partir depuis le lundi
+4 jusqu'au samedi 9 mai. Il y aura aussi un détachement de la bouche et
+autres offices du Roi.
+
+«On dit que les bureaux de la guerre se tiendront à Lille.
+
+«M. d'Argenson, ministre de la guerre, était parti dès la veille du
+départ du Roi.
+
+ * * * * *
+
+«La veille de son départ (2 mai), le Roi écrivit une lettre à Mgr
+l'Archevêque de Paris pour ordonner des prières publiques et pour
+demander à Dieu la prospérité de ses armes.
+
+«Le 3 mai parut un mandement de Mgr l'Archevêque, portant que l'on
+ferait des prières de quarante heures qui commenceraient à Paris le 6
+mai et continueraient les deux jours suivants, et que jusqu'au retour du
+Roi, on ferait des processions les dimanches et fêtes entre vêpres et
+complies.
+
+«Les prières de quarante heures commencèrent à Versailles, le dimanche
+10 mai. La Reine vint à la grand'messe, puis à vêpres et au salut avec
+Mgr le Dauphin et Mesdames de France. Le lundi et le mardi, la Reine
+vint seule au salut; le mardi, elle suivit avec toutes ses dames la
+procession derrière le Saint-Sacrement.»]
+
+[481: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.]
+
+[482: _Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles_, par C.
+Rousset. Introduction.]
+
+[483: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[484: Le Roi abandonnait la campagne commencée pour aller recevoir sa
+maîtresse à Lille et tout en écrivant au maréchal de Noailles:
+«Quoiqu'il fasse très-beau et bon ici, je suis tout prêt à partir
+aussitôt que ma présence pourra être de la plus petite utilité...» Louis
+XV ne se pressait pas de retourner au siège.]
+
+[485: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]
+
+[486: _Mémoires de d'Argenson_. Édition de Renouard, t. IV.--La nouvelle
+est donnée par d'Argenson à la date du 5 mai; aussi ne faut-il regarder
+la lettre de la duchesse datée du 11 mai, que je donne dans l'appendice,
+et où elle se lamente d'être menacée de ne pas voir le Roi pendant cinq
+mois, que comme un moyen d'intéresser à son départ le maréchal de
+Noailles. Du reste, il n'est pas impossible que l'appel par le Roi de sa
+maîtresse, qui devait presque aussitôt son départ se rendre de Plaisance
+à Séchelles et de Séchelles à Lille, ait été retardé par des causes
+inconnues. Il avait été question au mois d'avril d'un mode de
+rapprochement abandonné depuis. La duchesse devait aller prendre les
+eaux à Saint-Amand, et la comtesse de Toulouse avait envoyé plusieurs
+chariots pour meubler un de ses châteaux de la Flandre, où la maîtresse
+de Louis XV aurait été à portée du camp et du quartier du Roi.]
+
+[487: Richelieu, usant de son ascendant sur son ancienne maîtresse,
+l'avait décidée à ce voyage dans l'intention de donner un illustre
+cortège à la duchesse.]
+
+[488: Madame de Châteauroux avait une certaine inquiétude de ce voyage
+de la vieille princesse, d'après les secrets motifs que les bruits de la
+cour et les communications de madame de Tencin prêtaient à ce voyage.
+Suivant une lettre de Mademoiselle écrite à M. de Langeron, un objet qui
+tenait plus à coeur à la princesse de Conti, que la chute de son gendre
+et la grossesse de sa fille, était un renversement du ministère suivi du
+retour de Chauvelin. On lui attribuait encore la pensée de donner sa
+fille au Roi pendant l'absence de la duchesse de Châteauroux.]
+
+[489: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux._ Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[490: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--«Madame de Flavacourt, soeur
+de madame de Châteauroux, dit d'Argenson à la date du mois d'avril,
+belle, mais fausse, avec peu d'esprit ni de naturel, a été lorgnée par
+le Roi et y a répondu; il a été question d'un marché à l'imitation de sa
+soeur. Elle a voulu pour première condition que l'on renvoyât sa soeur, le
+Roi a craint que cela donnât une nouvelle scène au public et les grands
+frais d'une maîtresse nouvelle déclarée, de sorte que la première
+personne à qui il a été le dire c'est à madame de Châteauroux. Sur quoi
+elle a dit: _Sire, vous me chasserez, si vous voulez, mais je commence
+par vous demander ou que cela soit sur-le-champ, ou que ma soeur le
+soit_; et sur cela il a été déclaré que ladite soeur de Flavacourt ne
+serait plus des cabinets, ni de la Muette, ni de Choisy.]
+
+[491: «Je crois aussi que M. de la Rochefoucauld mettra le peu qu'il
+sait en usage pour faire réussir la Flavacourt. Elle est très-engraissée
+et, par conséquent, embellie. Elle paraît de la plus grande gaieté. La
+Reine l'accable de caresses. Tout cela marque du moins des espérances.»]
+
+[492: La préférence donnée par le Dauphin à la figure de madame de Muy,
+la plus laide de toute la cour, sur la figure de madame de Flavacourt,
+amusait un moment tout Versailles.]
+
+[493: Dans une lettre du 19 juin 1744 adressée à Richelieu, madame de
+Tencin écrit: «... Voici dans la plus grande exactitude tout ce qui
+s'est passé à ce sujet. On vient de dire à mon frère, de la part de
+l'homme que vous savez, que la Flavacourt écrivoit au Roi, que les
+lettres étoient sous l'enveloppe de Lebel, que comme les lettres étoient
+adressées au Roi, on n'avoit osé les décacheter, mais qu'on connoissoit
+le caractère. La chose nous parut si importante que nous ne nous tînmes
+pas à ce premier avis. On renvoya celui qui l'avoit donné faire de
+nouvelles questions; on le pria de bien examiner la chose, il répondit:
+qu'il ne pouvoit s'y méprendre, qu'il connoissoit parfaitement le
+caractère des trois soeurs et leur cachet (je vous rapporte ses propres
+termes); qu'il étoit sûr que les lettres pour le Roi adressées à Lebel
+étoient de madame de Flavacourt; qu'il y en avoit eu de Versailles et de
+Paris et qu'à vue de pays il pouvoit y en avoir dix ou douze depuis ce
+premier avis... Voilà l'homme qui vient encore de voir celui qui a vu
+les lettres et qui lui avoit dit de la part de mon frère qu'il s'étoit
+trompé, et que madame de Flavacourt n'avoit point écrit: il a soutenu
+qu'il ne s'étoit pas trompé, qu'il était sûr de ce qu'il avoit dit...»]
+
+[494: «... Je parle d'abord de la lettre de madame de Lauraguais, et
+puis de quelque chose de plus intéressant, c'est d'une conversation de
+la Reine et de madame de Flavacourt. La Reine lui a dit que le Roi
+l'avait lorgnée à son souper. Elle ajouta qu'elle n'avoit pas de
+meilleure amie qu'elle, et qu'elle voulait être sa confidente. La
+Flavacourt répondit qu'elle lui diroit tout; que, si la chose arrivoit,
+elle ne se livreroit que par crainte, n'ayant aucun goût pour le Roi;
+mais qu'elle ne vouloit pas être chassée de la cour et se trouver encore
+dans la nécessité de vivre avec son mari.»]
+
+[495: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[496: _Ibid._--_Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t.
+VI.]
+
+[497: Le samedi 16 mai la princesse de Conti demandait à la Reine une
+audience dans laquelle elle lui faisait part du projet de son voyage,
+lui en expliquant les motifs, lui demandant son agrément. La Reine qui
+désapprouvait fort le voyage, lui disait fort honnêtement que cela ne la
+regardait en aucune manière et que la princesse n'avait besoin d'aucun
+agrément. Là-dessus la princesse de Conti faisait allusion aux discours
+qu'on tenait dans le public, déclarait qu'ils n'avaient aucun fondement,
+et qu'elle ne menait point avec elle mesdames de Châteauroux et de
+Lauraguais, ajoutant, qu'il n'y avait eu aucune proposition faite de sa
+part, ni de celle de ces dames, ni rien de concerté ensemble. Les deux
+princesses partaient le 29 mai, laissant le public assez étonné de ne
+pas voir les deux soeurs profiter de leur départ pour se rendre en
+Flandre.]
+
+[498: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t VII.]
+
+[499: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[500: Madame de Rubempré étant allée, la veille du départ de ces dames,
+coucher à Plaisance, elles lui proposèrent de l'emmener avec elles en
+Flandre; l'arrangement ne put se faire sur-le-champ, mais madame de
+Rubempré promit d'y aller, et, dit de Luynes, elle est partie ou part
+ces jours-ci.]
+
+[501: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[502: De Meuse n'était que malade. Il jouera bientôt un rôle dans la
+maladie de Metz, un rôle de dévouement pour la femme, qui dans les
+premiers temps de sa faveur ne pouvait le souffrir, mais semble, à
+l'heure présente, être prise d'un commencement d'attachement pour le
+vieux familier de Louis XV.]
+
+[503: Les frères Salles, hommes d'affaires auxquels s'intéresse la
+duchesse de Châteauroux, et dont parle très-souvent madame de Tencin
+dans ses lettres.]
+
+[504: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux_. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[505: Le maréchal de Coigny commit de grandes fautes dans cette affaire.
+Il laissa passer par surprise une armée de 60,000 hommes sur quatre
+points différents, et ne l'apprit que le lendemain au soir. M. de Coigny
+était âgé et atteint d'une rétention d'urine.]
+
+[506: Le Roi quittait Dunkerque le 19 juillet.--Louis XV part en lançant
+cette phrase qui promettait: «Je sais me passer d'équipage, et, s'il le
+faut, l'épaule de mouton des lieutenants d'infanterie me nourrira
+parfaitement.»]
+
+[507: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[508: En mourant, la duchesse de Châteauroux dira qu'elle a été
+empoisonnée dans une médecine à Reims.]
+
+[509: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[510: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. VIII.--«La maison
+habitée par la duchesse de Châteauroux était la maison abbatiale du
+premier président. Il y eut trois galeries en planches de faites dont la
+troisième sur la rue scandalisa le peuple, l'usage en étant bien
+marqué.» (_Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.)]
+
+[511: La _Remarquable histoire de la vie de la défunte Anne-Marie de
+Mailly, duchesse de Châteauroux_... publiée en allemand en 1746, parle
+d'un assez bizarre cadeau offert par les juifs de Metz au Roi, qui en
+fit hommage à la duchesse de Châteauroux. «Ils firent faire, dit
+l'écrivain allemand, un précieux melon en or et l'offrirent au Roi. La
+tige de ce melon était garnie de diamants, et l'intérieur au lieu de
+pépins était rempli de petits diamants et de pierres précieuses. La
+valeur de cet objet fut estimée à dix mille pistoles. Le Roi accepta
+gracieusement ce cadeau qu'il ne crut pouvoir mieux utiliser qu'en le
+donnant à la duchesse de Châteauroux qui trouva ce don fort agréable.»]
+
+[512: Cette maladie de Metz sauvait le prince Charles dont l'armée
+allait être prise ou détruite. Le maréchal de Noailles qui écrivait au
+Roi, de Schelestadt à la date du 9 août: «Je suis dans une véritable
+inquiétude de savoir Votre Majesté incommodée et d'être hors de portée
+de savoir de ses nouvelles à tous moments... Mon tendre et inviolable
+attachement pour la personne de Sa Majesté ne me laissera aucune
+tranquillité que je ne la sache entièrement rétablie»; le maréchal de
+Noailles, le vieux courtisan, aura, tout le temps que la vie du maître
+est en danger, l'attention si bien tournée vers la chambre du Roi, et sa
+vigilance se trouvera tellement distraite des mouvements de l'ennemi par
+la lutte du parti de la Tournelle et du parti des princes du sang, que
+lorsqu'il combinera son mouvement d'enveloppement, le prince Charles
+aura déjà passé le Rhin, _à la barbe_ de l'armée française, et marchera
+par la Souabe sur la Bohême menacée. Le maréchal n'aura que le
+très-médiocre avantage de battre dans deux combats, une arrière-garde
+sacrifiée à dessein. Sur cette faute militaire, l'envoyé prussien, M. de
+Schmettau, éclatait en reproches contre l'ami de la _ritournelle_,
+contre le maréchal de la maîtresse chassée, si bien qu'un moment on le
+faisait responsable de l'atteinte portée à la vie du Roi par ce voyage
+de Dunkerque à Metz entrepris par son conseil, sous l'influence mortelle
+de chaleurs caniculaires. Dans ces circonstances, le maréchal demandait
+une entrevue au Roi qui lui répondait cette lettre amicale où l'on peut
+voir au fond un congé donné à l'homme de guerre: «Metz, ce 30 août
+1744.--Je serai ravi de vous revoir, monsieur le maréchal, vous me
+trouverez avec bien de la peine à revenir, il est bien vrai que c'est de
+la porte de la mort. Ce n'a pas été sans regret que j'ai appris
+l'affaire du Rhin, mais la volonté de Dieu n'était pas que j'y fusse, et
+je m'y suis soumis de bon coeur, car il est vrai qu'il est le maître de
+toutes choses, mais un bon maître. En voilà assez, je crois, pour une
+première fois.» La petite cour de Metz était dans l'attente de
+l'entrevue. Le maréchal se rendait chez le Roi sur les huit heures, Sa
+Majesté jouait, le maréchal mettait un genou en terre et lui baisait la
+main avec effusion, le Roi lui disait: «Vous voyez, monsieur le
+maréchal, un ressuscité,» et il n'était question de rien de particulier.
+Depuis cette visite, dix jours se passaient sans que le maréchal pût
+travailler avec le Roi; et il voyait, lui, le général en chef de l'armée
+d'Alsace, les troupes menées au siége de Fribourg par le maréchal de
+Coigny, et quand il demandait au Roi s'il aurait l'honneur de
+l'accompagner, Louis XV lui disait assez sèchement: «Comme vous
+voudrez.»]
+
+[513: Le bruit courut que, cette nuit, Richelieu avait enfermé le Roi
+avec les deux soeurs.]
+
+[514: Pendant la convalescence de Louis XV, la Peyronie interrogé par le
+duc de Luynes sur ce qu'il pensait de la maladie du Roi, lui répondit:
+«que le Roi, dans l'état ordinaire de bonne santé, étoit dans l'usage
+d'aller deux fois par jour à la garde-robe et abondamment; que plusieurs
+jours avant, continuant à toujours manger de même, il n'alloit plus que
+rarement et que peu à la fois, ce qui avoit formé un amas considérable
+de matières qui avoient reflué dans le sang; qu'outre cela il croyoit
+qu'il avoit eu un coup de soleil, ce qui paroissoit démontré par une
+douleur fixe qu'il avoit dans un côté de la tête, et très-vive que le
+Roi a eue pendant toute sa maladie, ce qui donnoit avec raison les plus
+grands sujets d'inquiétude. La Peyronie m'a ajouté qu'à ces deux
+accidents il croyoit qu'il s'étoit joint un peu de fièvre maligne, qui
+cependant n'étoit pas accompagnée de tous les symptômes ordinaires de
+cette fièvre.»]
+
+[515: Il n'y avait à Metz de princes du sang que le duc de Chartres, le
+comte de Clermont, le duc de Penthièvre, et encore ce dernier,
+convalescent de la petite vérole, ne pouvait-il sortir de sa chambre.]
+
+[516: À quelques temps de là on chantait à Paris sur l'air des _Pendus_
+une chanson faite sur leur confrère par des médecins.
+
+ Or, écoutez petits et grands,
+ L'histoire du chef des merlans,
+ Qui s'est joué, l'infâme traître,
+ Des jours de son Roi, de son maître,
+ Et faillit à nous perdre tous
+ Pour complaire à madame Enroux.
+]
+
+[517: Malgré le désir qu'avait le Roi d'avoir les soins de Dumoulin
+qu'il avait demandé dès le 9, malgré l'impatience de son arrivée, ce ne
+fut que le 13 qu'on lui envoyait un courrier et il n'arrivait à Metz que
+le dimanche 16.]
+
+[518: _Fragment des Mémoires de madame la duchesse de Brancas_. Lettres
+de Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802.]
+
+[519: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[520: _Ibid._, t. VI.]
+
+[521: D'après la _Vie privée de Louis XV_ qui l'a emprunté aux _Amours
+de Zeokinizul roi des Kofirans_, le comte de Clermont aurait enfoncé le
+battant de la porte d'un coup de pied, en adressant à Richelieu: «Quoi!
+un valet tel que toi, refusera la porte au plus proche parent de ton
+maître!»]
+
+[522: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[523: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]
+
+[524: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, t. VIII.--Dans le récit
+de la maladie de Metz où Soulavie tire tous ces détails du duc de
+Luynes, il ne raconte pas cette conférence entre la favorite et le P.
+Pérusseau d'après les mémoires du duc. Le courtisan chroniqueur dit en
+effet seulement ceci: «On prétend que le mardi ou le mercredi, madame de
+Châteauroux et M. de Richelieu voyant le danger où étoit le Roi, avoient
+parlé au P. Pérusseau pour tâcher d'user de ménagement pour elle, s'il
+étoit question de confession, madame de Châteauroux lui ayant donné
+parole positive qu'elle ne rentreroit plus dans la chambre du Roi
+pendant sa maladie et qu'elle ne reverroit jamais le Roi qu'en qualité
+d'amie. Je ne suis point du tout certain de ce fait. On ajoute que la
+proposition ne fut point agréée par le P. Pérusseau, et cela est aisé à
+croire.»]
+
+[525: Le 11, la Peyronie avait parlé à M. de Soissons du danger où se
+trouvait le Roi, mais le mercredi, quoique l'état fût aggravé, il lui
+disait que rien ne pressait.]
+
+[526: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie. Buisson.
+1793, t. VI.]
+
+[527: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[528: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--_Mémoires du maréchal duc de
+Richelieu_, par Soulavie. Buisson, 1793.--Presque aussitôt l'expulsion
+des deux soeurs, M. de Soissons donnait l'ordre, malgré la solennité de
+la fête du lendemain, de détruire la galerie qui conduisait madame de
+Châteauroux chez le Roi, et cette destruction fut menée avec tant de
+diligence que le samedi à l'heure que tout le monde se réveilla, il n'y
+avait plus vestige de galerie. «Les bois, dit de Luynes, étoient
+enlevés, les murs reblanchis, de manière que ceux qui l'avoient vue la
+veille et les jours précédents pouvoient croire s'être trompés.» Devant
+le pouvoir pris par M. de Soissons sur l'esprit du Roi la valetaille
+murmurait: «Notre bon maître va donner à présent son royaume à M. de
+Fitz-James, s'il le lui demande pour son salut.»]
+
+[529: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--Bouillon écrivait aussitôt à
+la Reine, il lui disait: que son respect et son attachement pour elle,
+et le devoir de sa charge ne lui permettaient pas de lui laisser ignorer
+l'état où se trouvait le Roi, que la nuit avait été fâcheuse, la matinée
+peu consolante, que le Roi avait eu des agitations si violentes pendant
+la messe qu'il avait demandé aussitôt le Père Pérusseau, qu'il s'était
+confessé avec beaucoup d'édification, qu'il devait recevoir le viatique
+le soir de ce même jour. Avec la lettre de Bouillon, arrivait un
+courrier de d'Argenson qui disait à peu près les mêmes choses que le
+chambellan du Roi, et annonçait à Marie Leczinska que Louis XV trouvait
+bon que la Reine s'avançât jusqu'à Lunéville, M. le Dauphin et Mesdames
+jusqu'à Châlons. Le lendemain, la Reine partait à sept heures du matin
+pour Metz, où elle arrivait le lundi à onze heures. Le Roi qui dormait,
+s'éveillait, l'embrassait, lui demandait pardon des peines et des
+chagrins qu'il lui avait donnés. Le rapprochement entre les deux époux
+durait bien peu de temps. À quelques jours de là, lorsque le Roi était
+rétabli, elle lui demandait de permettre de le suivre à Saverne, à
+Strasbourg, il lui répondait froidement: «Ce n'est pas la peine,» et
+sans vouloir plus longtemps l'entendre allait faire la conversation avec
+les gens qui étaient dans la chambre.]
+
+[530: _Mémoires de Maurepas_, t. IV.]
+
+[531: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]
+
+[532: _Journal de Barbier_, édition Charpentier, t. III.--Le Roi avait
+huit aides de camp, tous maréchaux de camp qui étaient M. le marquis de
+Meuse, lieutenant-général, le duc de Richelieu, le duc de Boufflers, le
+duc de Luxembourg, le prince de Soubise, le duc d'Ayen, le duc de
+Picquigny et le duc d'Aumont. D'après la _Vie privée de Richelieu_, le
+duc aurait reçu le jour où il fut administré, une lettre anonyme dans
+laquelle on l'engageait à quitter Metz, sa vie courant des dangers.
+D'Argenson le poussait pour sa sûreté aussi à retourner à Paris,
+l'avertissant, en ami, qu'il avait entendu dire que M. de Soissons, qui
+devait administrer le Roi, avait projeté de s'adresser personnellement à
+lui, pour lui reprocher publiquement d'être la cause du désordre de ce
+prince. Mais Richelieu qui se défiait de d'Argenson persistait à
+rester.]
+
+[533: Dans le premier moment de leur disgrâce, les deux soeurs n'auraient
+pas trouvé dans les écuries du Roi un officier qui voulût leur donner
+une voiture pour les soustraire au peuple ameuté. C'était M. de
+Belle-Isle qui leur prêtait un carrosse avec lequel elles sortaient de
+la ville, et attendaient dehors avec mesdames de Bellefonds, du Roure,
+de Rubempré, leurs voitures. Elles avaient reçu un premier ordre de
+d'Argenson qui leur ordonnait de se retirer à quatre lieues de Metz sans
+désignation d'endroit; sur une indication de Belle-Isle, elles s'étaient
+rendues dans un château d'un président de Metz qui n'était pas meublé.
+La nuit suivante, à deux heures du matin, elles recevaient un nouvel
+ordre de continuer leur voyage. Avec cet ordre était arrivé un courrier
+de cabinet qui avait la prescription de leur faire éviter la rencontre
+de la Reine, de M. le Dauphin, de Mesdames; et le duc de Luynes les
+rencontrait à Sainte-Menehould courant à trois berlines et ayant fait
+déjà plusieurs détours à cause du changement de route de la Reine.]
+
+[534: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--La nuit du vendredi au samedi
+15 août était encore plus mauvaise que toutes les nuits précédentes et
+l'on s'attendait à tout moment à apprendre la mort du Roi. Dans le
+cabinet du maréchal de Belle-Isle qui se trouvait au-dessous de la
+chambre de Louis XV, l'on n'entendait pas remuer que l'on ne crût que
+c'était le dernier moment de Sa Majesté. D'Argenson avait donné l'ordre
+d'emballer ses papiers, le duc de Chartres faisait atteler sa chaise de
+poste pour se rendre à l'armée du Rhin. À six heures du matin, on appela
+les princes pour assister aux prières des agonisants, et depuis six
+heures jusqu'à minuit Louis XV tomba dans une espèce d'agonie. Le nez du
+Roi enflait, ses yeux changeaient, sa poitrine s'emplissait... Les
+médecins avaient perdu la tête, et le mourant était abandonné aux
+empiriques. Un chirurgien d'Alsace, nommé Moncerveau, qui vivait à Metz,
+lui donnait une dose d'émétique qui amenait une évacuation et un
+soulagement. La nuit du dimanche au lundi était encore terrible, et le
+lundi matin, le chapelain qui lui portait, après la messe, le corporal à
+baiser était effrayé de l'immobilité du Roi. Un mieux cependant se
+produisait vers le 17. Le 23, Dumoulin déclarait que le Roi était hors
+de danger, et le 26 comme première marque de convalescence on lui
+faisait la barbe et on lui donnait du pain dans du bouillon.]
+
+[535: Les deux soeurs quittaient Metz le 14 août et arrivaient le 20 août
+à Plaisance, où elles séjournaient avant leur rentrée à Paris.]
+
+[536: «Dumoulin, disent les _Mémoires de Maurepas_, qui est arrivé à
+midi et demi (dimanche 16), l'a trouvé bien: il a même dit au Roi qu'il
+aurait part aux bénéfices sans en avoir eu les charges; en lui tâtant le
+ventre, il lui a dit: Votre Majesté a le ventre d'une fille, il est dans
+un état qui tend à sa convalescence.»]
+
+[537: _Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux_. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[538: Malgré toutes les précautions prises pour que la Reine et la
+favorite ne se rencontrassent pas, de Luynes dit qu'elles se croisèrent
+à Bar-le-Duc.]
+
+[539: On voit que la duchesse de Châteauroux est toujours préoccupée
+d'être remplacée par sa soeur, madame de Flavacourt. La voiture de la
+duchesse s'était, en effet, croisée avec la voiture de la _Poule_.
+Madame de Flavacourt avait si bien supplié la Reine de l'emmener, que
+celle-ci avait maladroitement cédé. Cependant, dans les premiers jours,
+la Reine empêchait madame de Flavacourt de monter chez le Roi. Le 6
+septembre, premier jour de la semaine de madame de Flavacourt, la Reine
+ne paraissait pas au dîner du Roi, pour que la soeur de madame de la
+Tournelle n'apparût pas aux yeux du Roi, au grand jour et toute seule.
+Elle n'entrait que le soir avec toutes les autres dames, à l'heure du
+souper. Mais le Roi chez lequel on craignait une émotion, un ressouvenir
+des deux soeurs ne laissait rien apparaître. Toutefois, soit la
+connaissance du blâme général pour sa complaisance, soit la gêne que
+mettait la soeur des deux favorites dans la petite cour groupée autour du
+convalescent, la Reine, lors de son départ pour la cour de son père,
+disait assez sèchement à madame de Flavacourt qu'elle ne pouvait la
+ramener et la laissait regagner Paris à ses frais et à sa guise.]
+
+[540: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[541: _Vie privée de Louis XV_. Londres, 1785, t. II.--_Les amours de
+Zéokinizul, Roi des Kofirans_. Amsterdam, 1747.--À la
+Ferté-sous-Jouarre, où les deux soeurs furent reconnues, les paysans,
+sans l'intervention d'un notable du pays, brisaient les voitures et
+mettaient en pièces les deux favorites.]
+
+[542: Il s'agit du projet de son voyage à Strasbourg. La Reine demandait
+à suivre le Roi qui, endoctriné par Richelieu, refusait sa demande
+presque impoliment.]
+
+[543: D'Argenson qui, au dire de Soulavie, lors de l'expulsion de la
+duchesse, lui avait adressé un geste de hauteur et de mépris, voyant
+l'amour renaître chez le Roi, cherchait à se rapprocher d'elle et de
+Richelieu.]
+
+[544: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[545: Cette lettre que madame de Châteauroux voulait faire parvenir au
+Roi dans un moment favorable, ne lui était remise que le 10 octobre,
+dans son passage à Saverne pour se rendre au siège de Fribourg.]
+
+[546: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[547: Lettre de la duchesse de Châteauroux, publiée dans
+l'_Isographie_.--La voici toute entière:
+
+ _À Plaisance, _4_ mai _1745.
+
+_Vous ettes charmant, cher oncle, de me tenir parole et de me donner
+tous les jours des nouvelles du Roy. Je vous en ay une obligation que je
+ne peut vous dire. Cela augmenteroit, si cela etoit possible, l'amitié
+que j'ay pour vous. Je m'ennuye à périr, cela ne paroît-il pas le plus
+singulier du monde. Je ne reconnoit en moy ni madame de la Tournelle, ni
+madame de Châteauroux, je suis une étrangère pour moy. Cela ne fait pas
+une situation agréable au moins, cher oncle. Je ne sçay pas combien
+cette mauvaise plaisanterie durera, mais elle ne vaut rien du tout. Je
+vous écriré plus au long par le courrier; en attendant, je vous souhaite
+toute sorte de bonheur et de prospérité.
+
+ La D. de Châteauroux.
+
+À Monsieur le duc de Richelieu à l'armée de Flandres._ (Collection
+d'Aimé Martin.)]
+
+[548: Dans un journal de la campagne de Louis XV en 1744 ou _mémorial
+essentiel_ pour rédiger l'histoire curieuse des intrigues, etc. publié
+dans les _Mémoires de Maurepas_, nous trouvons à la date du 19
+septembre: «Le Roi dit du bien de Richelieu au maréchal de Noailles,
+afin qu'il revienne près de lui.» Il est un autre document plus
+significatif daté du lendemain et que nous trouvons aux Archives:
+
+Aujourd'huy 20 septembre 1743. Le Roy étant à Metz et ayant accordé à la
+duchesse de Lauraguais une pension de 9,000 livres pour en jouir à
+compter du jour de son mariage et désirant lui donner un titre qui
+assure cette grâce, Sa Majesté a déclaré et déclare, veut et entend que
+ladite dame duchesse de Lauraguais jouisse, sa vie durant, de la somme
+de 9,000 livres de pension et qu'elle en soit payée par chacun an à
+commencer du 23 février 1743 sur ses simples quittances par les gardes
+du Trésor Royal présents et à venir... Registre du Secrétariat d'État.
+Registre O/1 88.]
+
+[549: Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Collection
+Leber. Bibliothèque de Rouen.--Dans ce mois d'octobre, la duchesse de
+Châteauroux semble assurée de sa rentrée en faveur, et fait de la
+protection comme si elle était favorite. Voici une lettre de la fin du
+mois adressée à Richelieu:
+
+ _À Paris, ce 25 octobre.
+
+Voilà un mémoire, cher oncle, qui vous expliquera ce que l'on désire de
+vous pour M. du Fesy, reellement si vous le pouves vous feré tres-bien,
+car il est bien facheux pour luy d'avoir manques l'affaire des postes et
+celle-cy le dédommageroit en quelques façons, enfin je suis chargé de
+vous presser très fort pour que vous luy accordies et je m'en acquitte.
+Par votre dernière lettre, je vous vois de très méchante humeur, et je
+ne peux pas dire que vous ayé tort, car tout ce qui vous est arrivée est
+fort désagréable et je l'ay senty je vous assure encore mieux que vous.
+Mais pourquoy ne songerions nous a vous faire envoyer au devant de la
+dauphine, lon dit que la commission est encore plus honorable que
+l'autre, j'en parlé hier avec le cardinal de Tencin qui aprouva mon
+idée; qu'en dite vous, si vous laprouviez nous chercherions les moyens
+de la faire parvenir jusqu'au roy, mais sur toute chose n'ayé pas l'air
+d'y songer et n'en parlé a personne, car si nous ne réussissons pas ce
+seroit encore pis, je voulois vous ecrire fort longuement aujourd'hui,
+mais j'ay été malade comme une bete toute ma journée de ma colique. Vous
+n'auré qu'un petit bonsoir, ce maudit siège (le siège de Fribourg) me
+fait trembler, je ne peut pas vous dire les inquietudes que vous me
+causè, car je regarderé comme une espèce de miracle si il y en a un de
+vous qui en revienne; vous scavez, cher oncle, comme je vous aime je
+vous assure que je ne suis point changé et qu'au contraire je vous aime
+si cela est possible encore davantage._ (Lettres autographes de la
+duchesse de Châteauroux. Bibliothèque de Rouen.]
+
+[550: La lieutenance de Belle-Isle dont parle madame de Châteauroux, est
+la lieutenance générale de Pologne, qui lui avait été donnée par le Roi
+de Pologne le 1er octobre 1744.]
+
+[551: Le chevalier de Grille cité fréquemment dans les lettres de madame
+de Tencin comme un ami intime de madame de Châteauroux.--Le duc de
+Luynes dit dans son journal, à la date du samedi 25 janvier: «On sut
+hier au soir ici que le Roi a donné à M. le chevalier de Grille la
+compagnie des grenadiers à cheval: Le chevalier de Grille est fort ami
+de madame la duchesse de Châteauroux et depuis longtemps.»]
+
+[552: Le Roi arrivait à Paris le 13 novembre au soir, il entendait le 14
+le _Te Deum_ à Notre-Dame, le 16 il allait dîner à l'Hôtel de Ville, de
+là se rendait au Salut des Grands-Jésuites de la rue Saint-Antoine, puis
+parcourait toutes les illuminations de Paris jusqu'au bout de la rue
+Saint-Honoré. Soulavie qui a la spécialité des autographes suspects,
+cite une lettre de la duchesse de Châteauroux qui dit s'être mêlée à la
+foule pour voir le BIEN-AIMÉ, et avoir été arrachée de sa contemplation
+amoureuse par «_Voilà sa p..._» La lettre est-elle vraie, et l'injure
+a-t-elle été subie? Ce qu'il y a de certain, c'est que quelques jours
+après, sur la nouvelle de la reprise de la favorite par le Roi, il
+courait à la halle cette phrase pittoresque: «Il reprend sa _guinche_,
+eh bien! s'il retombe malade, il n'aura pas de nous un _Pater_.» La
+lettre donnée par Soulavie est redonnée dans la _Vie privée de
+Richelieu_ au milieu d'un certain nombre de lettres de la duchesse de
+Châteauroux. Ces lettres, qui sont jointes à des lettres de Louis XV
+beaucoup plus incontestables, je ne les crois pas absolument fabriquées,
+et cependant je n'ai qu'une très-médiocre confiance dans leur parfaite
+authenticité, n'y retrouvant pas le ton hautain, les allures viriles,
+les expressions énergiques et triviales qui sont la signature des
+lettres de la collection Leber.]
+
+[553: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[554: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VIII.]
+
+[555: _Fragment des Mémoires de madame de la duchesse de Brancas_.
+Lettres de Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802. Ce sont les seuls
+mémoires qui parlent d'une entrevue secrète à Versailles.]
+
+[556: _Mémoires du duc de Richelieu_, par Soulavie, t. VII.]
+
+[557: _Mémoires de d'Argenson_, édition Renouard, t. IV.]
+
+[558: Narbonne, le commissaire de police de Versailles, raconte que le
+chancelier ayant conjuré M. de Châtillon en son nom et au nom de tout le
+royaume de ne pas emmener le Dauphin, avait fini par lui dire:
+«Monsieur, vous vous en repentirez»; à quoi, M. de Châtillon avait
+répondu qu'il prenait à son compte les suites de l'événement. Il avait
+ordre de ne s'avancer que jusqu'à Châlons, puis jusqu'à Verdun; mais
+ayant résolu dès Versailles de mener le Dauphin jusqu'à Metz, il passait
+outre, et le Dauphin arrivait à Metz le lundi à quatre heures. On ne
+jugeait pas à propos d'annoncer cette arrivée au Roi qui avait donné un
+ordre contraire. La fièvre du Roi était encore considérée comme ayant un
+caractère de malignité en même temps qu'on craignait une scène
+d'attendrissement pour son état de faiblesse. Ce n'était donc que le
+jeudi que l'on demandait au Roi s'il trouvait bon que le Dauphin vint à
+Metz et ce n'était que le lendemain vendredi que le Dauphin était censé
+arriver à Metz. Le Roi le voyait ce jour-là, et faisait une réception
+très-froide au prince et à son gouverneur.]
+
+[559: Le Roi avait eu connaissance de cette correspondance par Vauréal,
+son ambassadeur en Espagne.]
+
+[560: Le duc était déjà exilé. Le 10 novembre, avant l'arrivée du Roi à
+Paris, le duc de Châtillon recevait une lettre de cachet datée du 17
+octobre, par laquelle le Roi lui ordonnait de se rendre dans ses terres
+et d'y rester jusqu'à nouvel ordre. Un ordre particulier portait que
+madame de Châtillon suivît son mari. L'exil du ménage n'était levé que
+dix ans après par la protection de madame de Pompadour.]
+
+[561: M. de Balleroy, ancien gouverneur du duc de Chartres, et qui
+passait pour avoir composé le véritable discours que l'évêque de
+Soissons avait tenu contre la duchesse de Châteauroux, lorsque Louis XV
+avait reçu l'extrême-onction, avait été aussi exilé, le lendemain du
+jour où l'on avait connu l'exil du duc de Châtillon.]
+
+[562: Fitz-James, l'évêque de Soissons détesté, était exilé dans son
+diocèse, non par lettre de cachet, mais verbalement. Lorsqu'il voulait
+revenir à la cour pour le mariage de la Dauphine, le Roi lui faisait
+dire que sa disgrâce était très-réelle. Plus tard, Louis XV s'opposait à
+sa promotion au cardinalat. Fitz-James s'en vengeait en continuant à
+entretenir le Roi de canons et de foudres vengeresses contre les rois
+adultères, et il avait beau jeu; Compiègne étant du diocèse de
+Soissons.]
+
+[563: Louis XV ne sévit pas contre son confesseur Pérusseau, mais, en
+souvenir de la cruelle incertitude où il avait laissé madame de
+Châteauroux à Metz, il s'amusa à le tenir dans l'inquiétude d'un
+remplacement suspendu pendant de longues années sur sa tête.]
+
+[564: La lettre de cachet adressée au duc de La Rochefoucauld était de
+la plus grande dureté. La voici: «Vous manderez à M. de La Rochefoucauld
+que je suis fort mécontent de sa conduite et qu'il reste à la
+Roche-Guyon jusqu'à nouvel ordre. Si cependant il a quelques affaires
+qui demandent sa présence à Paris, il m'en fera demander la permission;
+il ne pourra aller que de la Roche-Guyon à Liancourt et de Liancourt à
+la Roche-Guyon. Mandez-lui aussi qu'il se tient bien des propos dont je
+suis instruit et que l'on augmente.»]
+
+[565: Quant au duc de Bouillon, il allait être envoyé non à Navarre,
+mais dans un château du duché d'Albret qui n'était pas habité depuis
+deux cents ans, quand madame de Lesdiguières qui était de ses amis et
+qui avait pour ainsi dire élevé la duchesse de Châteauroux, était
+avertie de l'ordre d'exil. Elle faisait prier madame de Châteauroux de
+passer chez elle, lui disait qu'il était honteux pour la gloire du Roi
+qu'il exilât un de ses grands officiers qui venait de lui montrer autant
+d'attachement dans sa grande maladie, et lui déclarait que, comme il ne
+dépendait que d'elle de faire changer cet ordre, elle ne lui
+pardonnerait jamais et ne la verrait de sa vie, si l'ordre n'était
+changé.» L'ordre ne fut pas donné.]
+
+[566: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.--Cette lettre de madame de
+Châteauroux n'est pour ainsi dire qu'une reproduction du billet du Roi
+et du discours dicté par Louis XV à Maurepas.]
+
+[567: _Mémoires du duc de Luynes_, t. I.]
+
+[568: Ce billet, qui n'était que la répétition de celui dont madame de
+Châteauroux avait envoyé un extrait dans sa lettre à madame de
+Boufflers, courait, en copies manuscrites, le soir de ce jour, tout
+Paris.]
+
+[569: _Mémoires du maréchal duc de Richelieu_, vol. VII.]
+
+[570: De Luynes affirme qu'elle prononça cette phrase, ou la phrase,
+«_Cela est sans conséquence._»--Selon madame de Brancas, il n'y aurait
+eu d'autres paroles, entre la favorite et le ministre, que ces seuls
+mots: «_Donnez-moi les lettres du Roi et allez-vous-en._» J'ai une plus
+grande confiance dans le récit du duc de Luynes, repris entièrement par
+Soulavie, récit que le duc semble tenir de Maurepas lui-même.]
+
+[571: Le bruit courut que l'arrivée inopinée de Maurepas dans un temps
+critique avait amené une révolution qui avait entraîné la mort de la
+duchesse. De Luynes combat ce bruit. Il affirme que la duchesse n'avait
+point ses règles, au moment de la visite de Maurepas, qu'elle était,
+d'ailleurs avertie d'avance de la visite par le Roi; reconnaît qu'il est
+vrai qu'elle était dans son lit, le mercredi à six heures du soir, mais
+il nous apprend qu'elle sortit dans la soirée, pour aller chez mesdames
+de Lesdiguières et de Brancas. Ce fut seulement le lendemain, le jeudi
+26, jour où elle devait signer le bail d'une maison dans le quartier de
+l'hôtel de feu madame la Duchesse, qu'elle tomba vraiment malade et fut
+saignée pour le première fois.]
+
+[572: _Mémoires du duc de Luynes_, t. VI.]
+
+[573: Le duc de Luynes affirme qu'elle n'avait pour toute fortune que 60
+actions qui lui avaient été données au moment de son mariage par feu M.
+le Duc, qui se croyait son père. Le désintéressement des trois soeurs ne
+peut être nié. Madame de Mailly coûta très-peu de chose à l'État, madame
+de Vintimille ne voulut accepter que le nécessaire. Quant à madame de
+Châteauroux, avide de grandeurs et de dignités et même de revenus lui
+permettant de tenir un grand état de maison, elle n'eut point l'amour de
+l'argent de madame de Pompadour. Elle dédaigna les offres des hommes
+d'affaires, qui, pour une simple préférence, lui offraient des millions.
+Et Soulavie déclare avoir vu une lettre d'elle adressée à Richelieu, où
+elle traitait une de ces offres de _grossièreté indigne_.]
+
+[574: Voici le récit que Soulavie et Boisjourdain donnent de cette
+entrevue: «Madame de Modène lui ayant dit que sa soeur, madame de
+Flavacourt, était venue pour la voir, madame de Châteauroux lui
+répondit: _Ah! je suis bien fâchée qu'on l'ait laissée aller,
+pouviez-vous douter que je n'eusse eu grand plaisir à la voir?_ Madame
+de Modène lui répliqua: «Je suis bien charmée de votre façon de penser
+pour elle; car elle est là, et je ne savais comment vous l'annoncer».
+Elle la fit donc entrer et l'embrassa en lui disant: «_Ma soeur, vous
+vous étiez retirée, pour moi j'ai toujours conservé pour vous les mêmes
+sentiments._» Madame de Flavacourt lui baisa les mains en fondant en
+larmes.--Une chose curieuse c'est que, malgré l'affirmation de Soulavie
+qui fait mourir la duchesse de Châteauroux dans les bras de madame de
+Mailly, la duchesse ne voulut pas recevoir sa soeur. Le duc de Luynes
+affirme que madame de Mailly, s'étant adressée inutilement à Vernage, se
+présenta plusieurs fois à la porte de sa soeur sans pouvoir être reçue.]
+
+[575: L'auteur de la _Vie privée de Richelieu_ donne à la date du 2
+décembre une lettre de d'Argenson à Richelieu qui ne me semble pas
+fabriquée. La voici: «Je ne puis vous entretenir d'autre chose,
+Monsieur, que de l'inquiétude où nous met madame de Châteauroux...
+L'embarras de la tête qui subsiste est le plus terrible. Cependant elle
+répond juste à toutes les questions qu'on lui fait. Vernage assure même
+que dans cette maladie-ci qui est assez commune dans Paris, la plupart
+de ceux qui en reviennent ont eu des symptômes beaucoup plus forts que
+madame de Châteauroux n'en a eu jusqu'ici, qu'on ne devait pas même
+regarder l'affaire comme désespérée, si l'on voyait ce même accident
+augmenter. Les évacuations du ventre avaient bien été ces jours passés
+et il est fâcheux qu'elles aient été aujourd'hui moins abondantes. Cet
+accident cependant n'est pas décisif, et outre qu'après de grandes
+évacuations, il n'est pas étonnant qu'elles diminuent, vous pouvez vous
+souvenir que nous avons éprouvé les mêmes variations dans la maladie du
+Roi et il y a sans doute des moyens qu'on emploiera pour rendre la
+liberté au ventre.
+
+«Voila donc quel est dans ce moment-ci le sujet de nos alarmes et
+désespérances, mais au milieu d'une pareille situation vous pouvez juger
+de celle du maître et de ceux qui lui sont véritablement attachés. Je ne
+puis vous exprimer à quel point je partage sa douleur pour lui, pour
+elle et pour tous ceux qui pensent comme nous. Je suis indigné de la
+joie interne et masquée des vilaines gens que je vois sans cesse autour
+de lui avec un dehors composé, qui jouissent de la peine de leur pauvre
+maître et qui désireroient bien la voir portée au dernier période. Dieu
+veuille que sa santé n'y succombe pas! Il a un visage qui fait trembler
+et il passe malgré cela une partie de la journée dans la
+représentation...»]
+
+[576: À la date du 6 décembre, le nonce du pape Durini mandait à Benoit
+XIV: «La Châteauroux est pour ainsi dire dans un état complètement
+désespéré par suite d'une fièvre maligne accompagnée d'un transport au
+cerveau; le mal s'est déclaré le jour même où elle apprenait que le Roi
+la rappelait à la cour. On prétend que le Roi est venu la voir la nuit
+avant sa confession au P. Segau (Ségaud), jésuite de distinction. Elle a
+reçu depuis le viatique. Les médecins conservent donc bien peu
+d'espérance qu'elle puisse se rétablir» (Lettere di Mgr Carlo Durini
+arcivescovo di Rodi, nunzio apostolico in Parigi, al cardinal Valenti,
+secretario di stato per Benedetto XIV. _Curiosità storiche raccolte da
+Felice Calvi_. Milano, Antonio Valardi, 1878.)]
+
+[577: Le Roi avait envoyé à la chapelle et à la paroisse faire part de
+son intention qu'il fût dit des messes pour demander à Dieu la guérison
+de madame de Châteauroux.]
+
+[578: Barbier dit que toute la cour vint se faire inscrire à la porte de
+la duchesse où l'on donnait régulièrement le bulletin.]
+
+[579: D'Argenson dit, à la date du 17 novembre, que sans cette fluxion
+la belle duchesse eût reparu au cercle de la Reine.]
+
+[580: _Mémoires du duc de Luynes_, t. V.]
+
+[581: Le Roi partait avec M. le Premier et M. d'Harcourt, capitaine des
+gardes en quartier. Il était si pressé de quitter Versailles que de
+Meuse qui n'était pas avec lui au moment où il prenait cette
+détermination ne pouvait arriver assez à temps pour monter en voiture
+avec lui et était obligé de le rattraper dans sa chaise. Là à la Muette
+le nonce du pape Durini dit qu'il ne discontinuait pas de pleurer,
+s'accusant de la mort de la duchesse et l'attribuant aux scènes de Metz.
+Il passait quelques jours complètement renfermé avec les amis
+particuliers de madame de Châteauroux: MM. d'Ayen, de Luxembourg, de
+Gontaut, de la Vallière et M. de Soubise accouru à la Muette. Il avait,
+dans sa douleur, plaisir à vivre seulement avec ceux qui lui parlaient
+de la morte et il nommait, pour le voyage de Trianon, mesdames de
+Modène, de Boufflers, de Bellefond, les trois femmes qui avaient vu
+madame de Châteauroux pendant sa maladie. Il avait envoyé un courrier à
+Richelieu qui tenait les États du Languedoc. Pendant le séjour de
+Trianon, le prince de Conti, qui avait été fort amoureux de la duchesse,
+étant arrivé un matin de fort bonne heure, le Roi le faisait entrer
+pendant qu'il était au lit, l'entretenait seul pendant toute une heure,
+lui parlant avec force larmes de cette femme qu'ils avaient tous deux
+aimée. C'était encore une entrevue pleine d'attendrissement que celle
+que le Roi avait au commencement de janvier avec madame de Lauraguais
+qui ne savait que depuis quelques jours la mort de sa soeur. Il lui
+prêchait la résignation, lui disant: «Madame, Dieu vous a frappée, il
+m'a frappé aussi; je croyais n'avoir qu'à désirer, mais Dieu en a
+disposé autrement. Il faut adorer sa main et se soumettre.» Puis, ce Roi
+en lequel la religion et le tempérament amoureux se livraient de
+continuels combats, envoyait ses soupers dans son appartement, lui
+donnait les loges de Nantes qu'aura plus tard madame du Barry, reprenait
+ses habitudes avec elle, en en faisant la maîtresse intérimaire entre
+madame de Châteauroux et madame de Pompadour.]
+
+[582: Bois-Jourdain raconte que ce jour le Roi ne put soutenir la séance
+du Conseil jusqu'à la fin et dit à ses ministres: «Messieurs, finissez
+le reste sans moi.»]
+
+[583: Le nonce du pape Durini écrit le 13 décembre: «Le mardi 8 courant,
+madame de Châteauroux mourut assistée par un religieux jésuite et
+donnant des signes de repentir, au milieu d'une chambre pleine de
+seigneurs de la cour selon l'habitude détestable de cette nation de
+mourir en public.»]
+
+[584: La _remarquable histoire de la vie de la défunte Anne Marie de
+Mailly, duchesse de Châteauroux, favorite de Louis quinzième, roi de
+France_ (publiée en allemand en 1746) donne à propos du testament de la
+femme, un détail sur l'achat de dentelles pendant la campagne de 1744
+qui ne se trouve que là. Je crois n'avoir pas besoin de dire qu'il y a
+une grande exagération dans la note de l'écrivain allemand, enfin la
+voici telle qu'elle a été rédigée. «Par son testament elle (la duchesse
+de Châteauroux) institua la duchesse de Lauraguais héritière de ses
+meubles et objets précieux. Cela se monte à plusieurs millions entre
+autres pour un million de dentelles qu'elle avait achetées pendant son
+séjour en Flandres. Le duché de Châteauroux fait retour à la couronne;
+le roi a cependant ordonné de payer aux trois soeurs sur ce duché une
+rente viagère de 25,000 livres.»]
+
+[585: Le P. Segaud qui l'avait assistée à ses derniers moments,
+racontait que l'entretenant de la confiance que nous devons avoir à la
+sainte Vierge, la duchesse lui avait dit que dans tous les temps elle
+avait porté sur elle une petite médaille de la sainte Vierge et qu'elle
+avait demandé deux grâces par son intercession: l'une de ne point mourir
+sans sacrements, l'autre de mourir le jour d'une des fêtes de la
+Vierge.]
+
+[586: Madame la Dauphine, se trouvant très-bien le premier mercredi de
+février 1757, prenait sa tasse de chocolat d'habitude. L'instant d'après
+elle se trouvait mal; les syncopes, une perte effroyable survenaient...
+Tronchin appelé parlait d'une _crise surnaturelle_ et madame Adélaïde
+lui administrait _le contre-poison de madame de Verrue_ qu'elle tenait
+de la princesse de Carignan et qu'elle avait toujours dans les cassettes
+qui la suivaient. Par hasard, ce jour-là, madame Adélaïde qui préparait
+tous les jours le chocolat de la princesse ne l'avait pas fait. Beccari
+des petits appartements fut soupçonné; Dour, garçon d'office, lui avait
+vu apprêter la tasse de chocolat suspecte et avait dit qu'il ne
+comprenait pas comment il fallait autant de temps pour préparer une
+tasse de chocolat, et pourquoi on y faisait entrer autant d'ingrédients,
+des eaux qu'on tirait de divers flacons.]
+
+[587: _Aqua tofana._]
+
+[588: _L'Espion dévalisé_. Londres, 1781.]
+
+[589: De Luynes confirme les propos de madame de Châteauroux disant que
+pendant sa maladie elle avait été empoisonnée à Reims dans une
+médecine.]
+
+[590: Madame de Brancas dit que Maurepas partit à midi de Versailles,
+qu'il ne fit que changer de voiture en arrivant chez lui, alla quelque
+part avant de se rendre chez madame de Châteauroux, chez laquelle il ne
+se rendit qu'à la fin de la journée, et elle se demande où il alla, avec
+qui il s'aboucha avant la visite. Elle ajoute qu'à peine la duchesse eut
+lu la lettre du Roi, elle sentit d'insupportables douleurs aux yeux et à
+la tête. Ce récit doit être accepté avec la plus grande défiance. La
+femme qui écrit cela ne dit-elle pas quelques lignes plus bas: «À peine
+le Roi sut-il la mort de madame de Châteauroux qu'il exila M. de
+Maurepas à Bourges.»]
+
+[591: _Mémoires de madame du Hausset_, publiés par M. F. Barrière.
+Lettre adressée à M. de Marigny et qui s'est trouvée jointe au cahier du
+journal de madame du Hausset.--Richelieu et le bailli de Grille,
+l'intime ami de madame de Châteauroux, répétaient à tout le monde
+qu'elle était morte très-naturellement.]
+
+[592: On adonné mille raisons à la mort de madame de Châteauroux. Nous
+avons déjà dit que le duc de Luynes rejette absolument comme cause de la
+mort de la duchesse une révolution morale survenant dans un temps
+critique; cependant un contemporain la fait mourir pour s'être dégarnie
+et baignée dans ce moment. Un petit livre rarissime, une espèce de
+continuation du pamphlet de mademoiselle Fauque, livre que je n'ai pas
+cité dans la bibliographie de madame de Pompadour et qui a pour titre:
+_Mémoires pour servir à l'histoire de la marquise de Pompadour._
+(Londres, aux dépens du sieur Hooper, à la Tête de César, 1763), déclare
+que la duchesse de Châteauroux est morte des suites d'une tentative
+d'avortement.]
+
+[593: _Mémoires du duc de Luynes_, t VI.--Il affirme qu'il y avait aussi
+un commencement d'inflammation d'un poumon.]
+
+[594: _Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas_.--Lettres de
+Lauraguais à madame ***. Buisson, 1802.]
+
+[595: Le duc de Luynes dit au mois de décembre 1743: Madame de Mailly
+s'aperçoit présentement que l'aveuglement de sa passion «allait au point
+qu'il l'empêchait de sentir toute la dureté du caractère du Roi,
+quoiqu'elle ait pu le remarquer souvent et qu'elle l'éprouvât
+elle-même.» Et madame de Tencin, dans une lettre de 1744, parle d'une
+conversation de madame de Mailly qui lui fait dire fort injustement que
+l'ancienne favorite n'avait jamais aimé le Roi de bonne foi.]
+
+[596: Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. _Revue rétrospective_,
+t. V.]
+
+[597: Il semble toutefois en ces premières années de sa conversion que
+l'ancienne favorite n'était point encore maîtresse de ses ressentiments.
+Madame de Tencin parle d'une lettre de madame de Mailly adressée au duc
+de Charost au moment de la campagne de 1744, lettre dans laquelle elle
+lui demande si _les vivandières suivraient l'armée_; et à quelque temps
+de là elle faisait un portrait de sa soeur, la duchesse de Châteauroux,
+qu'elle terminait en disant qu'elle était «_une sotte de premier rang_».
+Lors de la maladie du Roi à Metz au mois d'août 1744, Barbier dit que
+madame de Mailly ne quittait pas les églises de Paris.]
+
+[598: Chronique du règne de Louis XV. _Revue rétrospective_, t. V.--On
+parlait dans ce temps d'un projet que madame de Mailly avait de fonder
+une maison aux environs de Paris, où elle élèverait de jeunes personnes.
+M. de Noailles applaudissait à ce projet et devait demander
+l'autorisation du Roi.]
+
+[599: Soulavie affirme tenir le fait du maréchal de Mailly.]
+
+[600: Madame de Mailly mourait le 30 mars d'une fluxion de poitrine, le
+huitième jour de sa maladie, à l'âge de quarante et un ans. Elle était
+soignée avec une grande affection par son père qui l'aimait beaucoup.
+Madame de Pompadour dit dans une lettre à son frère: «_La pauvre madame
+de Mailly est morte, j'en suis réellement fâchée; elle étoit
+malheureuse, le Roy en est touché_. Dans une autre lettre adressée à la
+comtesse Lutzelbourg elle répète ses regrets presque dans la même
+phrase.--Voici l'extrait de Barbier à propos de sa mort: «Cette pauvre
+comtesse est morte à quarante et un ans... Le P. Boyer, ancien
+prédicateur de l'Oratoire, était mort aussi d'une fluxion de poitrine
+huit ou dix jours auparavant, ce qui avait d'autant plus frappé madame
+de Mailly, qu'il était dans son intimité ainsi que le P. Renault. Après
+les exercices de piété, ces gens-là ne se quittaient pas, mangeaient
+très-souvent ensemble et faisaient, dit-on, très-bonne chère, ce qui
+faisait même plaisanter quelquefois.]
+
+[601: En décembre 1743, le duc de Luynes dit: «Les dettes de madame de
+Mailly ne sont pas encore payées à beaucoup près; on a retranché aux
+créanciers une partie de ce qu'ils demandoient, et on a payé un à-compte
+d'un sixième tout au plus; on veut encore faire de nouveaux
+retranchements, et le projet est à ce qu'il paroît de payer des
+à-comptes de temps en temps. Cet arrangement est présentement la seule
+chose qui fasse de la peine à madame de Mailly.» En 1751 le duc de
+Luynes ajoute que madame de Mailly avait su que plusieurs des marchands
+avaient perdu dans les accommodements qui avaient été faits.]
+
+[602: Soulavie nous apprend que lors de la démolition du cimetière des
+Innocents en 1785, on trouva son cercueil, que sa famille fit
+transporter dans un nouveau cimetière hors les murs, où elle fut
+confondue avec tous les morts.]
+
+[603: Ces deux lettres forment le complément de la correspondance de
+madame de Vintimille avec madame du Deffand, publiée dans la
+_Correspondance inédite de madame du Deffand_. Paris, 1809, t. 1.]
+
+[604: Le comte du Luc, frère de l'archevêque de Paris et son beau-père,
+était mort quelques jours avant.]
+
+[605: Correspondance inédite de la duchesse de Châteauroux avec le
+maréchal duc de Noailles à l'armée de Flandre, 1743-1744. (Bibliothèque
+Nationale. Manuscrits _S. F. Recueil de lettres autographes,
+dix-huitième siècle_.) Nous donnons ici les lettres que nous n'avons pas
+insérées dans le corps du texte.]
+
+[606: Cette dernière lettre fait partie de la collection d'autographes
+de feu M. Chambry et m'a été communiquée par lui.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Duchesse de Chateauroux et ses
+soeurs, by Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
+
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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