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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843 + +Author: Various + +Release Date: November 23, 2011 [EBook #38089] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0020, 15 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + +L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843 + +L'ILLUSTRATION, + +JOURNAL UNIVERSEL. + + Nº 20. Vol. I.--SAMEDI 15 JUILLET 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé. + + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. + pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40 + + + +SOMMAIRE. + +Samuel Hahnemann. _Portrait._--Courrier de Paris Saint-Cyr. A-propos +rétrospectif.--Concours aux Écoles spéciales. Séances solennelles +d'ouverture à l'Hôtel-de-Ville--La chapelle Saint-Ferdinand. _Portrait +du Duc d'Orléans, par Raffet; mort du duc d'Orléans; Char funèbre; Vue +extérieure et intérieure de Notre-Dame; Église de Dreux; Chapelle de +Sablonville._--Revue Algérienne. _Plan de la Zmala d'Abd-el-Kader; +Drapeaux pris avec la Zmala; Portrait du Marabout +Sidi-el-Aradj._--Martin Zurbano. _Vue de Barcelone et de la forteresse +de Montjouich; Insurrection à Barcelone._--Médaille Lesseps. +_Médaille._--Promenade sur les Fortifications de Paris. (Suite et fin.) +_Le Fort du Mont-Valérien, une Teaville; Plan de Vincennes._ Fête des +Environs de Paris. (Suite.) Le Bal de Sceaux, _Entrée du Bal de Sceaux, +Bal de Sceaux._--Fête communale de Douai. _Promenade de Gayan._ +--Bulletin bibliographique.--Annonces, Modes. _Une gravure._--Amusements +des sciences.--Correspondance.--Rébus. + + + +Samuel Hahnemann. + +Le fondateur de la médecine homaeopathique, Samuel Hahnemann, est mort à +Paris le 2 juillet 1843, dans sa quatre vingt-huitième année. La +doctrine médicale qu'il a propagée et mise en pratique depuis plus de +cinquante ans, a pris assez d'importance dans ces derniers temps, pour +qu'une notice sur le système et son auteur ne paraisse pas dénuée de +tout intérêt. Né en 1735 à Meissen, petite ville de Saxe, Samuel +Hahnemann, distingué dès son enfance par son aptitude au travail, étudia +la médecine à Leipsick, à Vienne, et prit le grade de docteur à +l'université d'Erlangen. Ses principaux travaux eurent d'abord pour +objet la chimie et la minéralogie, sciences dans lesquelles il sut déjà +se faire un nom. On peut, en effet, rappeler encore aujourd'hui ses +recherches sur l'empoisonnement par l'arsenic, et les preuves +judiciaires pour le constater, de même que le mode de préparation trouvé +par lui, du _mercure soluble_, qui a conservé son nom. Il publia aussi +des traductions de l'anglais, du français et de l'italien, ainsi que +beaucoup d'articles dans les journaux scientifiques de l'Allemagne. En +traduisant, en 1790, la matière médicale de l'Anglais Cullen, il fut si +peu satisfait des hypothèses à l'aide desquelles on tentait d'expliquer +la puissance fébrifuge du _quinquina_, qu'il résolut, pour s'éclairer, +de faire avec ce médicament de essais sur lui-même. Le résultat de cette +expérience donna naissance à la doctrine homaeopathique. + +Hahnemann observa que l'action du quinquina sur l'homme sain produisait +la fièvre intermittente, contre laquelle ce remède est employé avec le +plus de succès. Conduit par l'analogie à expérimenter avec d'autres +substances médicales, il annonça bientôt que les propriétés curatives de +tous les médicaments désignés sous le nom de spécifiques tenaient à la +faculté qu'ils avaient de produire sur l'homme sain des maux semblables +à ceux pour la guérison desquels on avait coutume de les employer. + +Le fait proclamé par Hahnemann, qui basait sur une seule proposition +toute une théorie médicale, ne fut point admis à beaucoup près par tous +les médecins; mais les critiques à cet égard, bien que manquant pour la +plupart de gravité et d'urbanité, auraient paru sérieuses et modérées +comparées à celles que provoqua le mode d'emploi conseillé par Hahnemann +pour les remèdes homaeopathiques. + +En considérant que le premier effet d'un médicament mis en usage d'après +sa doctrine devait entraîner une aggravation passagère de la maladie, +Hahnemann crut devoir s'imposer une extrême réserve pour la quantité des +doses à administrer. Il songea d'abord à mélanger les substances +médicinales avec une matière neutre, qui, en augmentant le volume, en +rendait la division plus facile. Mais ayant reconnu que la diminution de +la force active des remèdes n'était pas proportionnelle à la diminution +de la quantité (ce qu'il attribua à une augmentation d'énergie résultant +de l'acte de broyer les substances sèches ou de secouer les substances +liquides pour opérer le mélange des unes ou des autres), il arriva par +des réductions successives aux doses véritablement infinitésimales que +les médecins homaeopathes prescrivent aujourd'hui. + +[Illustration: Samuel Hahnemann, décédé le 2 juillet 1843.] + +Cette exiguïté des remèdes homaeopathiques a donné lieu à des +discussions où l'une des parties invoquait en sa faveur le raisonnement +et la science, tandis que l'autre prétendait s'appuyer sur des faits. + +Sans pouvoir exprimer un avis sur cette question, qui n'est point de +notre ressort, nous remarquons seulement que le nombre des disciple +d'Hahnemann s'est beaucoup augmenté; en Allemagne, le savant Hufeland, +adversaire déclaré des petites doses d'Hahnemann, recommandait dans son +dernier ouvrage le principe [demi ligne illisible](1) de médicaments +spécifiques: en France, une partie des professeurs de l'École de +Médecine de Montpellier se sont déclarés sans réserve pour la doctrine +homaeopathique; enfin, dans toute l'Europe et dans l'Amérique du Nord, +nombre de médecins la pratiquent exclusivement. + + [Note 1: La médecine ordinaire a généralement pour devise: + _Contraria contrariis sanantur_; celle de l'homaeopathie: _Similia + similibus curantur._] + +Sans admettre aveuglément tout ce que les partisans de l'homaeopathie en +racontent de merveilleux, on pourrait s'étonner aussi que tant d'hommes +instruits se fussent épris d'un système où tout serait erreur et +illusion. Le temps et l'expérience décideront sur tout cela. + +Une longue vie exempte d'infirmités, en donnant à Hahnemann la faculté +de travailler avec persévérance au développement de sa doctrine, lui a +procuré l'avantage de pouvoir en contempler les progrès. + +Ayant épousé en secondes noces, en 1835, à l'âge de quatre-vingts ans, +mademoiselle d'Hervily, qui n'en avait que vingt-huit, il se décida à +venir habiter le pays de sa femme; et depuis huit ans il exerçait la +médecine à Paris, quand la mort, qu'il a vue s'approcher avec le calme +que donne toujours une haute raison jointe à une grande pieté, a sonné +pour lui l'heure du repos. + + + +Courrier de Paris. + +Décidément l'été nous en veut et se plaît à nous jouer de mauvais tours. +Vous savez de quel mois de mai et de quel mois de juin il nous a +gratifié; pluie, vent, nuages sombres, voila ses aménités et ses +douceurs. Juillet, enfin, était venu chassant devant lui les froides +ondées et illuminant le ciel d'or, de pourpre et d'azur; juillet s'était +montre, pendant quatre ou cinq jours, vêtu à la légère et environné de +lumière et de soleil. Déjà Paris s'épanouissait, et, sortant de ses rues +et de ses barrières, courait se mettre à l'ombre dans les bois de +Saint-Germain et de Meudon: mais juillet se moquait de nous comme ses +deux frères aînés. Ce rayon de soleil n'était qu'un sourire ironique +qu'il nous jetait traîtreusement pour mieux nous attirer dans le piège, +un faux espoir, une vaine apparence; à peine, en effet, Paris avait-il +pris ses habits coquets et ses airs de fête, que juillet, riant sous +cape, l'éclaboussait des pieds à la tête: le matin Paris était sorti +verni et pimpant, le soir il rentrait mouillé jusqu'aux os ou crotté, +comme le poète Colletet, jusqu'à l'échine. Il faut en prendre son parti; +la vie bucolique sur les prés fleuris, à l'ombre des haies d'aubépine et +des tilleuls, est évidemment supprimée pour l'an de grâce 1843. Le +parapluie sera notre platane et notre charmille. + +Avouons cependant que nous méritons un peu d'être ainsi menés par le +ciel, de bourrasque en bourrasque, du chaud au froid, du soleil à la +pluie. Savons-nous bien, en effet, nous-mêmes ce que nous voulons? Nous +arrive-t-il jamais d'être contents des présents que le baromètre nous +envoie? Si l'air est vif et piquant, nous soufflons dans nos doigts, et, +d'une mine maussade et transie, nous répétons en choeur: «Quel maudit +temps! quel horrible temps! je gèle!» L'astre du jour, comme disaient +les poètes de l'Empire, brille-t-il au firmament, ce n'est qu'un cri de +toutes parts:» Ah! mon Dieu! je n'en puis plus! je suis en nage! +j'étouffe!» Pendant ces premières ardeurs de juillet, qui ont à peine +duré huit jours si vous aviez vu Paris! semblable à un homme harassé, il +ne faisait ni un geste ni un pas sans se plaindre, sans gémir, sans +s'essuyer le front, implorant un peu d'air, de vent et de pluie, lui qui +la veille grommelait entre ses dents: «Peste soit de la pluie et du +vent!» + +En vérité, le ciel a-t-il si grand tort de s'amuser de cette ville +fantasque, qui veut et ne veut plus, et de brouiller tellement, suivant +ses caprices, les couleurs et les mois, qu'elle ne puisse s'y +reconnaître? + +Cette inconstance du ciel, ce mélange de pluie et de soleil n'empêchent +pas nos honorables de la Chambre de faire leurs bagages et de regagner le +chef-lieu ou la maison des champs; comment s'effraieraient-ils en effet +de ces variations de l'atmosphère et de ces volte-face? La politique est +faite à l'image de la saison, tantôt riante tantôt sombre; et les mêmes +bouches y soufflent, du jour au lendemain, le oui et le non, le froid et +le chaud! + +Ainsi la session est close, ou peu s'en faut; si la Chambre haute +bataille encore sur quelques chiffres du budget, la Chambre des Députés +s'éparpille sur les grandes routes; on peut dire qu'elle est en ce +moment tirée à quatre chevaux et écartelée de l'est à l'ouest et du nord +au midi. Chacun regagne son canton et son clocher; c'est du vin du cru, +comme dit M. Dupin, qui retourne au tonneau. + +La malle-poste et les Messageries Royales sont occupées, depuis huit +jours, à voiturer, vers les quatre points cardinaux, le gouvernement +représentatif. La droite légitimiste voyage dans le coupé, pour mieux +regarder à l'horizon si soeur Anne ne voit rien venir; la gauche +radicale se campe dans les régions plébéiennes de l'impériale et de la +rotonde; le centre se blottit et ronfle dans l'intérieur, avec la +satisfaction d'un gastronome bien repu. Pendant la nuit, tandis que tout +est ténèbres et silence, le postillon, au milieu des claquements de son +fouet, entend résonner à son oreille ces mots confus: Espagne, Thiers, +Guizot, sucres, vins, bestiaux, conseil d'État, croix, pensions, +présidence, chemins de fer, aux voix, à l'ordre, la clôture, primes, +recettes, profits, indépendance, corruption, ministère; c'est la Chambre +des Députés qui s'est endormie et qui a le cauchemar, chemin faisant; +cependant les aubergistes et les servantes assistent à un cours de +politique à l'heure des repas, tandis que les chevaux s'étonnent d'être +plus chargés que de coutume et plient sous le poids des consciences et +des estomacs budgétaires. + +De leur côté, les ministres se préparent à rentrer leur bannière au +fourreau et à fermer leur arsenal. L'armée ministérielle a pris son +congé de semestre, et l'armée ennemie se retire dans ses foyers; pendant +ce temps d'armistice, les soldats se reposeront, pour la plupart, sous +le pommier natal; mais les chefs, les généraux, les Achilles et les Ajax +vont courir le monde pour se rafraîchir le sang et se purger de toute +humeur politique. Celui-là, retiré dans son château de Normandie, +méditera sur la misère du peuple et l'égalité des conditions; celui-ci +ira prendre les eaux du Mont-d'Or ou de Vichy, et se laver des ennuis et +des douleurs du pouvoir. Le ministère taillera sa vigne et arrosera ses +fleurs; l'opposition pêchera innocemment à la ligne. Juillet est le mois +où les partis désarment; août invite les plus guerroyants au repos; +septembre les trouve tous endormis sous la tonnelle, jusqu'au jour où +décembre, mois maussade et sombre, embouchant la trompette +parlementaire, les réveille en sursaut et leur met de nouveau la passion +au coeur et le verre d'eau sucrée à la main. + +Le temps est venu, comme on voit, où tous les grands comédiens voyagent: +Duprez chante à Toulouse; mademoiselle Déjazet fredonne et frétille à +Bordeaux; Bouffe est dans le Nord; mademoiselle Rachel attelle le Midi à +son char; l'entrechat de mademoiselle Maria, après avoir sauté par +dessus les Alpes, fait le bonheur de Milan; il n'est pas jusqu'à M. +Alcide Tousez, du théâtre du Palais-Royal, qui ne soit impatiemment +attendu quelque part. Où ira M. Alcide Tousez? C'est encore un mystère; +j'ai frappé à toutes les chancelleries, et pas un ambassadeur n'a voulu +me dire son secret; on croit cependant que M. Alcide Tousez voudra bien +honorer de sa présence plusieurs grandes nations de l'Europe. Dans un +temps où le royaume des Pays-Bas s'agenouille aux pieds de mademoiselle +Eissler et lui sert de trottoir, tandis que Marseille enivrée cire le +brodequin de mademoiselle Rachel, Alcide Tousez ne croit pas devoir se +dérober plus longtemps à l'enthousiasme de l'univers. Déjà les arcs de +triomphe se dressent pour son passage, et les populations empressées, +hommes, femmes, enfants, vieillards, bivouaquent sur toutes les routes +par où l'on croit qu'il pourrait bien passer. + +Puisque nous voici dans le monde des comédiens, n'en sortons pas sans +payer une dette de regrets à une excellente et honnête actrice que le +Gymnase vient de perdre subitement. Nous voulons parler de Julienne, la +dernière des duègnes, sans contredit, et la meilleure des tantes et des +grand'mères. Julienne est morte d'une attaque d'apoplexie; d'abord on a +cru la sauver: au bout de quelques heures tout était dit; cette pauvre +grand'maman si simple, si aimée du parterre, si ronde et si naïve, avait +chanté son dernier couplet! Le Gymnase est en deuil, et, avec le +Gymnase, les nièces, les neveux, les pupilles, qui ne retrouveront +jamais tant de naturel, de franchise et de bonhomie. + +Il ne faut pas croire que Julienne a toujours été la Julienne que vous +avez vue affublée du bonnet rond de la vieille gouvernante, de la robe à +ramages de la grand'maman et des falbalas de la douairière. Pourquoi +Julienne n'aurait-elle pas eu ses vingt ans tout comme une autre? Elle +les a eu ses vingt ans, en effet, et c'était alors, dit-on, une vive +Dorine, une Lisette éveillée, une agaçante Marlon. Le premier chapitre +de la vie dramatique de Julienne commence ainsi, à l'emploi de +soubrette: Julienne porte le jupon court, le tablier et la cornette +mutine; elle a le pied leste, l'oreille au guet et l'oeil émerillonné; +ses poches sont pleines de billets au musc et l'ambre écrits par Valère +à Isabelle, ou échangés entre Araminte et Dorante. Que de bons tours +elle joue au vieil Orgon! Voyez-vous ce petit chevalier qui lui jette +une bourse et un baiser pour se frayer passage dans le boudoir de +Dorimène? Mais, gare! voici Frontin et Masearille, et L'Olive, et la +Branche, qui se mirent dans ses yeux et lui content fleurette. Lisette +leur tient tête, Marton n'est pas embarrassée de la réplique. Allons, +soubrette et valet, aux armes! Escrimez-vous d'estoc et de taille, +intrépides à l'attaque et fermes sur la riposte. + +Julienne avait des dispositions si particulières, un goût si déterminé +pour ces duels avec Frontin, pour ces tendresses de Valère, pour ces +amours d'Isabelle, qu'elle y a dépensé toute sa jeunesse. Soubrette de +comédie, d'opéra-comique et de vaudeville, elle est restée soubrette +vive et accorte, aussi longtemps qu'on peut l'être. On n'accusera pas +cette bonne Julienne d'avoir été inconstante; avant son entrée au +Gymnase, elle avait beaucoup parcouru le monde, mais comme Joconde elle +n'avait pas changé: soubrette sans cesse et soubrette toujours, de +Nantes à Strasbourg, de Marseille à Lille, dans tous les coins de la +France. + +Un jour, au Havre, Julienne récitait, suivant sa coutume, quelque scène +de Lisette ou de Dorine; peut-être se trouvait-elle aux prises avec +Tartufe: + + Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri! + Vous serez trop heureuse avec un tel mari! + +peut-être chantait-elle tout simplement le duo de Grétry: + + Dis! m'aimes-tu?--Ah! je t'adore. + --Et toi, Marton?--Je te dévore. + +A ce moment, Gontier vint à passer; Gontier, l'étoile, le soleil du +Gymnase; il vit Julienne, l'écouta, l'applaudit et en écrivit deux mots +à M. Scribe... Deux mots de Gontier, quel certificat! Sur une parole de +Napoléon, l'Europe prenait les armes; sur ces deux mots de Gontier, le +Gymnase marcha à la conquête de Julienne, attaqua le Havre et lui enleva +sa soubrette; le régiment de comédies-vaudevilles, dont Gontier était le +colonel, venait de se recruter d'une actrice pleine de verve et de +naturel; seulement les vingt ans étaient déjà loin, et la vive Marton, +jetant là le jupon court, devint tout à coup la grosse et bonne maman +Julienne que nous regrettons. + +Un jour, quand le Gymnase, retiré sous sa tente, contera ses exploits à +ses petits-enfants et parlera de ses belles années, il citera, à moins +d'ingratitude, le nom de Julienne parmi les noms de ses serviteurs et de +ses compagnons les plus aimés, les plus fidèles et les plus applaudis. + +On annonce aussi la mort de M. C..., dont les excentricités et l'avarice +sont devenues fameuses. C... était le rival et le frère jumeau +d'Harpagon. Possesseur d'une fortune immense, accumulant million sur +million, il poussait la ladrerie à sa perfection. Un de ses parents m'a +raconté de lui des traits qui méritent d'être précieusement conservés; +ce sont des matériaux qui pourront servir plus tard à quelque poète +comique pour compléter le portrait de l'Harpagon de Molière et de +l'Euclien de Plaute. + +C... avait un fils. Tant que ce fils fut au maillot, C... supporta avec +une sorte de résignation les charges et les frais de sa paternité; une +fois cependant il eut une querelle terrible avec la nourrice, prétendant +qu'elle ne gagnait pas l'argent qu'on lui donnait et mettait la moitié +d'eau dans son lait. C... voulut un instant lui intenter un procès en +dommages et intérêts; il alla même chez le juge, qui lui dit: «Depuis +quand prenez-vous la mamelle des nourrices pour une cruche de +laitière?--Ah! monsieur, répliqua C... d'un air désespéré, vous avez +beau dire, mon fils ne tette pas pour trois sous de lait par jour et +j'en paie cinq! Je suis volé.» + +Jusqu'à dix ans, l'enfant marcha pieds nus et à peu près vêtu du costume +de la nature. C... disait à ses amis, qui se plaignaient de voir le +pauvre diable tantôt brûlé par le soleil et tantôt grelottant de froid: +«Laissez donc! ça forme le caractère.» Au fait, le système d'éducation +de C... n'avait pour but que d'économiser les frais de cordonnier et de +tailleur. + +A quinze ans il fallut le voir tant bien que mal. Ajoutez que notre +adolescent ne se contentait plus de sucre d'orge, de pain d'épices et de +croquets; son appétit se manifesta d'une façon dévorante. C... s'en +alarma; pendant quelque temps il lui rogna les vivres et lui disputa les +morceaux. Mais C... perdait toujours quelque chose à cette bataille; +aussi regrettait-il de n'avoir pas mis au monde un fils qui put vivre +sans manger. Puisque enfin le mal était fait, il songea du moins à le +réparer de son mieux, et imagina le moyen que voici de ne plus nourrir +ce fils affamé. Un matin, C... se présenta chez le procureur du roi, +gémissant, la larme à l'oeil, et demandant, au nom de la loi, aide et +protection contre son garnement. Notez que c'était le jeune homme le +plus doux et le plus innocent du monde. «Que lui reprochez-vous donc? lui +dit le magistrat. C.... se mit alors à défiler un chapelet interminable +de griefs et de méfaits. Jamais père, à l'entendre, n'avait été plus mal +partagé et plus malheureux. Il fit si bien, qu'il obtint la détention de +son fils dans une maison de surveillance; satisfaction, comme on sait, +que le code accorde aux parents prévoyants. Je vous laisse à juger de la +joie de C...! Harpagon avait enfin trouvé le moyen qu'il cherchait +d'avoir gratis un fils, le gouvernement payant son loyer et sa +nourriture. C... méditait de placer sa femme dans la même pension, +lorsque l'autorité fut avertie du tour que C... lui avait joué, et remit +le fils à la charge du père. «Diable, s'écria le millionnaire en +apprenant la nouvelle, ça va me gêner; je comptais encore pour deux ou +trois ans sur cette économie!» + +Le domestique de C... avait servi dans le 32e régiment de ligne. Un jour +entrant dans la chambre de son maître, il lui trouve un air de +méditation profonde. «Jean, dit tout à coup notre homme en s'éveillant +comme d'un songe; Jean, tu as été dix ans soldat?--Oui, monsieur.--Eh +bien! combien avais-tu de pave?--Cinq sous par jour, monsieur, et un sou +de retenue.--Et ta nourriture?--Un pain de munition.--Comment te +trouvais-tu de ce régime?--Mais, monsieur, pas trop mal.--Ta santé +était-elle bonne?--Très bonne, monsieur.--Eh bien! Jean, mon ami, +puisque tu as vécu pendant dix ans avec du pain de munition, quatre sous +d'appointements, et que tu t'en es bien trouvé, à dater d'aujourd'hui je +te donnerai la même nourriture et le même salaire. J'avais eu tort de +changer tes habitudes; pardonne-moi! ça aurait pu te faire mal.» + +Une autre fois, C... sonne Jean pour le charger d'une commission. Jean +arrive clopin-clopant; dans son empressement, il s'était heurté à +l'escalier et avait fait une horrible chute: «Tu vas aller au faubourg +du Roule, lui dit C..... + +--Ah! monsieur, vous voyez, je suis éclopé et ne puis faire un +pas.--Soit; j'irai à ta place, mais tu me prêteras tes +souliers.--Pourquoi cela, monsieur?--Pourquoi cela, drôle? Puisque je +vais où tu devais aller, il est juste que j'use tes semelles et non les +miennes. Et C..., ôtant ses pantoufles, se chaussa comme il le disait, +aux dépens du pauvre diable. + +Feu le célèbre docteur Double était son médecin ordinaire; en sa qualité +d'ancien camarade de collège de C..... et connaissant surtout ses goûts +économiques, il se gardait bien de lui présenter jamais un mémoire: +aussi C.... l'avait-il choisi de préférence à tous les autres; médecins. +Il y a deux ans, C..... se sentant malade, le docteur lui prescrit les +eaux d'Aix. C.... recule le plus qu'il peut devant cette grande +entreprise; mais il s'agit de sa santé et peut-être de sa vie, et mon +avare se décide à quelques sacrifices. Le voici donc en route; vous dire +les roueries qu'il emploie, chemin faisant, pour tromper les aubergistes +et escamoter le pourboire des postillons et des servantes, je ne +saurais. Le jour de son arrivée à Aix, il s'acheminait tristement vers +l'établissement des bains, l'oeil morne et la tête baissée, supputant +avec douleur ce qu'une douche pourrait lui coûter. Tout en rêvant à sa +misère, notre homme arrive sur les bords du lac qui étale, dans la +vallée d'Aix, ses eaux froides et limpides; soudain une idée le saisit; +il s'approche du bord, s'arrête, se déshabille et se jette dans +l'eau.--Eh! monsieur, que faites-vous donc? lui crie Jean.--Double m'a +dit de prendre les eaux d'Aix, répond C... grelottant de froid; +celles-ci ou celles-là, n'est-ce pas la même chose? «Il continua pendant +huit jours la même opération, et revint à Paris. «Tu aurais tout aussi +bien fait de te baigner sous le pont d'Austerlitz,» lui dit le docteur +Double en riant. + +C.... avait une chaise de poste, comme Harpagon son carrosse, son maître +Jacques et des chevaux; C... partait un jour pour sa maison de campagne, +située dans le département de la Côte-d'Or. Il avait pris avec lui sa +nièce, qui devait passer quelques semaines à Saint-A.... A peine la +voiture avait-elle franchi la barrière de Charenton, que C....., se +retournant du côté de la jeune femme: «Ma chère enfant, il faut que nous +réglions notre petit compte ensemble. + +--Que voulez-vous dire, mon oncle?--Écoute bien; si tu n'étais pas venue +dans ma voiture, tu aurais pris le coupé de la diligence; pour aller +jusqu'à Saint-A.... c'est soixante-dix francs qu'il t'en aurait coûté; +tu vas m'en donner trente-cinq, et tout sera dit: je te tiens quitte du +reste.--Et la nièce fut obligée de payer. + +Voici une recette que C.....avait inventée pour se nourrir à bon marché: +il entrait chez un restaurateur, s'attablait et demandait un potage; le +potage servi, C.... en mangeait la moitié, puis, frappant avec violence +sur la table:--Garçon! s'écriait-il. A ce grand éclat le garçon +d'accourir: «C'est horrible, ajoutait C....; ce potage n'est pas +mangeable! Quelle gargote!» Et il se levait brusquement, prenait sa +canne, son chapeau et sortait d'un air furieux. Un peu plus loin, chez +le restaurateur voisin, c'était le vin qu'il trouvait détestable, après +en avoir bu deux ou trois gorgées; puis le bifteck chez celui-ci, et le +poisson chez celui-là; C... allait ainsi de cuisine en cuisine, et +finissait, à force de prendre un morceau ici et là une bouchée, par se +faire un dîner complet sans avoir besoin de payer la carte. + +C....., au moment de rendre le dernier soupir, a trouvé un reste de +force pour se mettre sur son séant et éteindre une bougie allumée, que +la garde-malade avait oubliée sur la table de nuit: «Ces gens-là brûlent +la chandelle à deux bouts, murmura-t-il d'une voix affaiblie; ils +finiront par me mettre sur la paille.» C..... laisse un héritage de six +millions. + +Les nouvelles de Vienne retentissent des bravos obtenus par madame +Pauline Viardot-Garcia: partout des couronnes et 'partout des vivat! +C'est une ovation méritée et complète. Madame Pauline Viardot a dû +partir pour Prague, où les mêmes succès l'attendent. + + + +Saint-Cyr. + +A-PROPOS RÉTROSPECTIF. + +Le Théâtre-Français annonce pour la semaine prochaine une comédie +nouvelle intitulée: _Les Demoiselles de Saint-Cyr_, et le nom seul de +l'auteur suffirait pour éveiller l'attention publique. M. Alexandre Dumas +est peut-être celui de nos auteurs dramatiques qui, à l'apparition d'une +de ses oeuvres, excite le plus la curiosité, et cela, non par l'appât de +nouveaux arguments littéraires fournis à l'une ou à l'autre des deux +écoles, mais simplement parce que l'on est presque sûr de rencontrer +toujours, au moins dans quelques scènes, des passions ou des feux +d'artifice d'esprit. + +Quoique à propos de cet ouvrage, nous nous proposions de dire quelques +mots sur les lieux ou doit se passer la scène et sur quelques-uns des +personnages, il faut reconnaître tout d'abord que l'auteur est +nécessairement forcé de s'éloigner de la vérité historique; s'il avait +voulu la suivre dans les détails de l'établissement de Saint Cyr, nous +n'aurions certainement pas eu un premier acte aussi gai, aussi fou que +celui qu'on nous promet. + +Une femme qu'au théâtre il faudrait bien se garder de peindre autrement +que sèche, froide et impassible, parce que ce n'est pas au théâtre qu'on +redresse les préjugés, madame de Maintenon, qui nous apparaît tout autre +quand on l'étudie dans sa correspondance, était devenue le point de mire +de tous les solliciteurs; c'était chez elle que pleuvaient tous le, +placets, et surtout ceux de la noblesse ruinée par la guerre, le +désordre ou l'insouciance, qui avaient à réclamer des secours pour de +jeunes filles sans dot et sans appui A la sympathie naturelle qu'un tel +malheur devait rencontrer chez la veuve de Scarron, se joignait aussi un +penchant à l'éducation, et sans doute le souvenir des premières +fonctions auxquelles elle avait dû l'avantage d'être connue du roi et +l'occasion de s'élever. Elle avait donc formé déjà le projet d'un +établissement en faveur des jeunes filles de condition sans fortune, +lorsque le hasard lui offrit une ursuline, madame de Brinon, qui, forcée +de quitter un couvent endetté, remplissait dans le monde le voeu +d'instruction qu'elle avait fait en rassemblant les domestiques, les +enfants du château de Montchevreuil, où elle s'était réfugiée. En 1682, +madame de Maintenon réunit à Rueil, sous la direction de madame de +Brinon, une soixantaine de jeunes personnes qu'elle entretenait dans +divers établissements; bientôt le nombre des pensionnaires s'accrut, et +madame de Maintenon, qui prenait grand goût à cet oeuvre et la visitait +tous les jours, voulut la rapprocher d'elle; elle obtint du roi la +maison de Noisy, qui se trouvait enfermée dans le parc de Versailles. Là +commence toute l'organisation d'un grand établissement formé avec une +libéralité qu'on regrette de voir disparaître plus tard. A Noisy, les +filles de bourgeois étaient admises comme les _demoiselles_ et même près +du château était une maison où, sous le nom de _filles bleues_, étaient +élevés les enfants des paysans habitant les domaines de la fondatrice. + +Noisy fut bientôt le sujet de toutes les conversations à la cour; on +voulut y faire visite; les demandes d'admission se multiplièrent; il +fallut que la munificence du roi vint en aide à la charité de madame de +Maintenon; on résolut d'établir une maison qui contint 250 élèves, 30 +professes et 21 converses. L'architecte Mansard choisit l'emplacement de +Saint-Cyr, à proximité de Versailles. Le 1er mai 1685 commencèrent les +travaux; l'ardeur de voir réaliser les projets formés était telle que +les ouvriers ordinaires ne parurent pas suffire: on y employa des +troupes campées à Versailles, et 2,000 travailleurs élevèrent les +bâtiments avec une telle précipitation, que plus tard, on fut obligé de +faire de grandes et nombreuses réparations. + +L'édit d'érection fut enregistre au Parlement, le 18 juin 1686; il fut +pourvu à la dotation de la maison; on interdit à la communauté toute +faculté d'acquérir; s'il y avait des épargnes, elles devaient être +employées à doter les élèves qui voudraient se marier; à défaut +d'épargnes, le trésor royal fournirait à cette dépense. Rien de plus +prévoyant, de plus paternel que les règlements et constitutions des +_Dames de Saint-Louis_, auxquels madame de Maintenon donna tous ses +soins et toute son étude; mais, hélas! on ne put plus être admis qu'en +faisant preuve de quatre degrés de noblesse. + +Madame de Brinon fut nommée supérieure; mais la renommée de la maison, +les bénédictions données partout à cette fondation, troublèrent la tête +de la pauvre dame, qui, par sa vanité, compromit un moment +rétablissement, et fut destituée en 1688. Le chagrin de cette erreur +dans un premier choix ne ralentit en rien le zèle de madame de +Maintenon; pendant toute sa vie on la vit présider à tous les exercices, +faire elle-même des classes, surveiller même les offices, et encourager +par son exemple les soeurs converses. Un jour qu'elle sortait d'une +cuisine pour aller à une grande cérémonie: _Vous ne sentirez pas le +musc_, lui dit-on. Oui, répondit-elle; _mais qui croira que c'est moi?_ +Les pensionnaires de Saint-Cyr devinrent la famille de madame de +Maintenon, qui écrivait à la supérieure: _Quand me verrai-je à cette +grande table, où, environnée de toutes mes filles, je me trouve plus à +mon aise qu'au banquet royal!_ + +Madame de Maintenon, effrayée sans doute de l'orgueil qui avait perdu +madame de Brinon et qui avait pénétré plus loin qu'elle dans la maison, +voulut combattre en toute occasion ce vice chez ses élèves: _Mes +enfants_, leur disait-elle, _ne soyez pas glorieuses; je le suis assez +pour tous_. Un jour qu'elle se plaignait encore et insistait sur la +nécessité de ne pas faire de rhétoriciennes: _Soyez tranquille, madame_, +lui dit une maîtresse de classe, _nos rubans jaunes_ (la grande classe) +_n'ont pas le sens commun._ + +Madame de Maintenon ne tarda pas sans doute à se rassurer, puisqu'elle +permit et approuva bientôt qu'on apprit et jouât des dialogues moraux +d'abord, puis des pièces de vers, et enfin des tragédies. Les succès des +pensionnaires recommencèrent encore à l'effrayer, car elle écrivit à +Racine: «Nos petites filles viennent dc jouer votre _Andromaque_, et +l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre +de vos pièces.» C'est pour échapper à cet arrêt que Racine composa +_Esther_, qui fut jouée par les élèves de Saint-Cyr, le 8 février 11689. +Le succès fut prodigieux; il n'y avait que deux cents places dans la +salle, et de toutes parts venaient des demandes pour assister à ce +spectacle: hauts personnages, pieuses dévotes, ministres, évêques, tous +briguaient l'honneur d'une invitation; le roi faisait une liste, et se +tenant à sa porte, la feuille à la main, la canne levée, comme pour +former une barrière, il y restait jusqu'à ce que toutes les personnes +inscrites fussent entrées. Malgré la piété du sujet, il paraît que les +actrices attiraient bien des regards profanes, et beaucoup des passions +citées plus tard dans cette cour, qui renonçait difficilement à être +galante, datèrent des représentations d'_Esther_. + +C'est là sans doute ce qui servit de prétexte à la calomnie qui plus +d'une fois, présenta Saint-Cyr comme un sérail de Louis XIV; mais la +conduite constante de madame de Maintenon et la sévérité des, +règlements, qui augmenta encore lorsqu'en 1691 on exigea que toutes les +dames fissent des voeux, ont donné à tout jamais un hardi démenti à ces +infâmes accusations. + +Le couvent subsista jusqu'en 1793; plus tard on y transféra l'école +militaire qui avait été établie, en 1802, à Fontainebleau. + +L'action des _Demoiselles de Saint-Cyr_, que va nous offrir la Comédie +Française, se passe, dit-on, en 1701 Le sujet est tout d'imagination; +cependant, parmi les, personnages créés par l'auteur, paraît une figure +historique, celle du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, qui vient +d'être appelé au trône d'Espagne. Le duc d'Anjou est bien jeune, et M. +Alexandre Dumas n'aura pu, nous l'espérons presque, se résigner à lui +donner le caractère fâcheux que peint le duc de Saint Simon; ce n'est +pas sous ces formes roides et silencieuses qu'un jeune prince peut se +produire au théâtre; et si dans une pièce qui ne vise à aucune +prétention historique, M. Dumas a fait une infidélité à l'histoire, il +trouvera dans les plus beaux succès des dernières années plus d'une +heureuse excuse. + + + +Concours aux Écoles spéciales. + +SÉANCES SOLENNELLES D'OUVERTURE A L'HOTEL.-DE-VILLE. + +Dans quelques jours, les séances solennelles d'ouverture des concours +pour les écoles spéciales vont être terminées. Ces séances, bien que +publiques, attirent peu d'autres spectateurs que les professeurs et les +élèves; cependant, c'est un spectacle qui ne manque pas d'intérêt. Cette +jeunesse studieuse qui se presse dans la salle d'apparat du vieil +hôtel-de-ville parisien, ces épaulettes, ces habits brodés qui brillent +devant le bureau on l'on voit aussi le costume modeste des savants +examinateurs, tout attire l'attention: car c'est là que va se décider +l'avenir de bien des familles. Dans ces séances préparatoires on tire au +sort le nom des concurrents, et l'ordre que le hasard leur donne, leur +indique celui dans lequel ils se présenteront au concours. C'est un +grave moment, et bien des coeurs battent: dans cette lutte qui va ouvrir +ou fermer une carrière, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus.--Or, +il a fallu déjà bien du temps et bien de fortes études pour oser +affronter l'honneur de concourir, et même d'échouer dans cette lice +devenue si difficile. + +C'est un honneur brigué maintenant par l'élite de la jeunesse française. +Dans ce millier de noms jetés tous les ans dans l'urne, on retrouve les +noms les plus distingués dans la noblesse, les sciences, l'armée, les +finances, le barreau; on dirait que chaque famille veut avoir son +représentant aux Écoles spéciales.--Aussi avons nous cru faire plaisir à +ceux de nos lecteurs qui ne pourront assister à ces séances, en leur +donnant quelques détails sur le concours de cette année, ou va se +décider l'avenir de leurs amis, de leurs parents, de leurs frères ou de +leurs fils. + +Les Écoles spéciales, dont les examens commencent ou vont commencer, +sont les Écoles Polytechnique, Forestière, Navale et de Saint-Cyr. La +séance d'ouverture pour l'École Navale a eu lieu le 5 juillet; celle des +autres Écoles est remise au 20 de ce mois. C'est Paris qui ouvre la +lice. Les autres villes qui sont centres d'examen ne commenceront leurs +séances que plus lard. + +Les concours seront sans doute brillants cette année: on peut le +présumer d'après le nombre des athlètes qui se présentent pour la lutte. +Ce nombre augmente chaque année dans une progression telle qu'on ne +saurait prévoir où elle s'arrêtera. C'est l'indice que l'étude des +sciences exactes est cultivée avec une ardeur croissante dans les +collèges royaux et les institutions de Paris. Un simple rapprochement de +chiffres suffira pour le prouver.. + +En 1839, le nombre des candidats pour l'École Polytechnique, inscrits à +Paris, fut de 112 +En 1840, il n'atteignit que 123 +En 1841, il fut de 148 +En 1842, il s'éleva jusqu'à 389 +En 1843, il a dépassé 470 + +Il a donc presque quadruplé en quatre ans. + +Pour l'École de Saint-Cyr, il a positivement quadruplé. En 1839, le +nombre des candidats inscrits à Paris était de 62 +En 1840, de 75 +En 1841 (1er concours en février, motivé par les événements de 180), +de 196 +En 1841 (2e concours normal, en juillet), de 199 +En 1842, de 261 +En 1843, de 300 + +Pour l'École Navale la progression est la même. + +En 1839, le nombre des candidats inscrits à Paris était de 41 +En 1843, il est de 140 + +Les collèges Saint-Louis, Louis-le-Grand, Charlemagne sont toujours ceux +qui fournissent le plus de candidats. L'aristocratique, le léger et +spirituel Bourbon y compte à peine quelques représentants: la +Chaussée-d'Antin se charge d'alimenter l'École de Droit. Parmi les +institutions particulières, l'institution Sainte-Barbe, MM. Barbet, +Parchappe, Debains, Loriol, envoient les plus nombreuses phalanges. + +Sans doute on ne peut que se féliciter pour la force des études de cette +concurrence, qui pousse tant de jeunes gens sur le seuil des Écoles du +gouvernement. Mais n'y aurait-il pas un regret de voir s'encombrer ainsi +la carrière qui offre en perspective les emplois salariés par l'État, et +n'y aurait-il pas un danger dans le désappointement des concurrents +malheureux dont l'avenir doit changer après de si dignes études +spéciales?--Or il faut s'attendre que le nombre en soit grand; si les +concurrents se multiplient, les places ne se multiplient pas dans la +même proportion.--Il faut donc le répéter: Il y aura beaucoup d'appelés, +mais peu d'élus. + + + +La Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville + +ANNIVERSAIRE DU 13 JUILLET. + +[Illustration.] + +[Illustration.] + +Paris se rappelle encore la commotion produite, l'an dernier, par cette +nouvelle inattendue: «Le duc d'Orléans n'est plus!» On sut la mort en +même temps que l'accident, tant ce coup de foudre avait été rapide. Les +partis furent unanimes dans leur sympathie; on se redit avec amertume +cette mort d'un prince dans une arrière-boutique, cette mort d'un +capitaine oin du champ de bataille, ce brancard sanglant porté par des +sous-officiers de l'armée d'Afrique, et la famille royale, des maréchaux +de France, des ministres, suivant à pied le corps d'un fils, d'un +compagnon d'armes, d'un héritier plein d'avenir. + +[Illustration.] + +[Illustration.] + +[Illustration.] + +Tous les détails des funérailles, après une année d'intervalle, sont +encore présents à la mémoire. Nous voyons l'immense cathédrale voilée de +noir; le catafalque dressé entre les deux nefs latérales sous un +baldaquin de velours doublé d'hermine; les cinq cents cierges +flamboyants; les cariatides argentées, et la foule se succédant pendant +quatre jours entiers, pour venir dire au prince royal un dernier adieu. +La duchesse douairière d'Orléans avait fait construire, au château de +Dreux, sur l'emplacement de l'église collégiale, une chapelle sépulcrale +pour les princes des maisons de Toulouse et du Maine. C'est là que le +duc d'Orléans repose, à côté de la princesse Marie, sa soeur. C'est là +aussi qu'un service funèbre a été célébré, le 13, en présence de sa +veuve et de ses parents désolés; mais, quoique son cercueil eût été +placé dans les caveaux de Dreux, la reine a voulu qu'un monument +consacrât le lieu où il a rendu le dernier soupir. La maison de M. +Cordier a été achetée par la liste civile pour la Minime de 110,000 +francs; elle a été démolie, et, il y a six mois, M. Fontaine et M. +Lefranc, architectes-inspecteurs, ont jeté les fondements d'une chapelle +qui vient d'être inaugurée le 11 juillet. + +Cette cérémonie s'est accomplie sans éclat; Pares n'y a pas été convié; +la douleur de la famille royale n'a pas voulu de nombreux témoins. Le +roi, la reine, la duchesse d'Orléans, le duc et la duchesse de Nemours, +madame Adélaïde, les ducs d'Aumale et de Montpellier, ont assisté à la +bénédiction donnée par l'archevêque de Paris. Les seules personnes +admises à célébrer avec eux le fatal anniversaire, ont été les +ministres, les maréchaux Gérard et Sébastiani, le comte de Montalivet, +les généraux Aupick, Marbot et Baudrand, les présidents des deux +Chambres. M. Bertin de Veaux, officier d'ordonnance de S. A. R., le duc +d'Elchingen, aide-de-camp du prince, les aides-de-camp, officiers et +écuyers de la maison militaire du roi, M. de Boismilon, secrétaire des +commandements, les membres du conseil de l'instruction publique, et +quelques autres dignitaires, dont la plupart avaient été présents à la +catastrophe du 13 juillet. + +L'édifice, formant une croix grecque, s'élève au milieu d'un enclos +planté d'arbres. Il est d'un style byzantin, mitigé par quelques détails +d'architecture antique; une croix en pierre domine le point +d'intersection des nefs. Le bras droit est occupé par une chapelle +dédiée à saint Ferdinand, le bras gauche par un cénotaphe et le choeur +par l'autel de Notre-Dame-de-Compassion, dont la statue décore une niche +extérieure pratiquée dans l'abside. Les trois portails s'arrondissent à +plein cintre, et sont ornés de rosaces, où sont peintes la Foi, la +Charité et l'Espérance.. Dix fenêtres cintrées, qui répandent dans +l'enceinte un jour mystérieux, sont enrichies de vitraux fabriqués à la +manufacture de Sèvres, d'après les compositions de M. Ingres. Ils +représentent saint Philippe, Saint Louis, Saint Robert, saint Charles +Borromée, saint Antoine de Padoue. Sainte Rosalie, saint Clément +d'Alexandrie, sainte Amélie, saint Ferdinand, sainte Hélène, saint +Henri, saint François, sainte Adélaïde et saint Raphaël. + +[Illustration: Église de Dreux.] + +[Illustration: Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville, inaugurée le 11 +juillet.] + +La sacristie est derrière le choeur, en dehors de la croix. Devant le +portail principal, on a réservé un hémicycle à la circulation des +voitures; en face sont les salles destinées au service, de l'église et +le logement du desservant. + +Le cénotaphe élevé au duc d'Orléans a été exécuté dans les ateliers du +Louvre, par M. Triquetti, d'après les dessins de M. Ary Scheffer. Un +piédestal de marbre noir porte la figure du prince, étendu sur un +matelas, et revêtu du costume d'officier-général; sur un socle qui forme +le prolongement du piédestal, à droite, est un ange en prière, l'une des +dernières oeuvres de la princesse Marie. Qui eût dit à cette royale +artiste, si prématurément moissonnée, que son frère lui survivrait si +peu de temps, et qu'elle travaillait à lui compléter un mausolée? + +Les deux statues sont en marbre blanc de Carrare. Un enfoncement +semi-circulaire, ménagé dans le piédestal, renferme un bas-relief d'un +beau caractère; la France, sous la forme d'un ange, étreint du bras +gauche une urne qu'elle arrose de larmes, et tient de la main droite un +drapeau tricolore renversé. + +[Illustration: deco.] + + + +Revue algérienne. + +PLAN FIGURATIF ET DESCRIPTION DE LA ZMALA.--ARRIVÉE DES PRISONNIERS À +ALGER.--RENVOI DES UNS À ORAN ET DES AUTRES EN FRANCE,--PORTRAIT DE +MARABOUT SIDI-EL ARADJ--DRAPEAUX DE LA ZMALA DÉPOSÉS AUX INVALIDES. + +[Illustration.] + +Nous avons fait connaître le hardi coup de main qui a dispersé la zmala +d'Abd-el-Kader (V. l'_Illustration_, n° 16, page 253). Aujourd'hui, des +renseignements recueillis en grande partie par le directeur des affaires +arabes à Alger nous permettent de donner, avec le plan figuratif de la +zmala, quelques détails sur son origine, sa composition, sa manière de +vivre, ses moyens d'accroissement. + +Une loi générale présidait à la formation de tous les campements +d'Abd-el-Kader, loi en quelque sorte organique, à laquelle il n'a jamais +été dérogé: c'était de placer, autour de la tente de l'émir, toutes les +tribus dans la même orientation que celle de leur territoire par rapport +à Mascara, son ancienne capitale et centre de son autorité. Cet ordre +avait été scrupuleusement observé dans l'organisation de la zmala, qui +n'était autre chose qu'un grand campement militaire, avec infanterie, +artillerie, mais avec accompagnement de vieillards de femmes et +d'enfants. + +Abd-el-Kader avait vu, de retraite en retraite, tous ses établissements +militaires, Jughar, Thaza, Saida, Tafreoua, Tagdemt, successivement +envahis et détruits par nos soldats. Pressé entre le Désert et nos +colonnes, il comprit que pour sauver les plus précieux débris de sa +puissance, il ne lui restait plus qu'à les rendre aussi mobiles que les +tribus elles-mêmes, et à dérober à nos armes, par la fuite, ce qu'il ne +pouvait leur disputer par le combat. Il organisa donc la zmala: il y +rassembla tout ce qu'il tenait à conserver: sa famille, celle de ses +principaux lieutenants, son trésor; il la plaça sous la garde de ses +plus braves et de ses plus fidèles partisans, et l'envoya sur les +limites du désert, ou, en cas d'approche de l'ennemi, elle trouvait +toujours un asile assuré. + +Le campement de cette population nomade était presque constamment le +même, sans avoir toutefois la forme régulière que le compas lui a donnée +dans le plan figuratif que nous publions, et que ne comportaient pas les +accidents inévitables du terrain. Ainsi, quand la zmala a été enlevée et +surprise le 16 mai 1843, la tête du campement était près de la source +Ain de Taguin, tandis que le reste des tribus se développait en forme +d'éventail, ou plutôt de patte d'oie, dans une vallée d'une étendue de +douze à seize kilomètres. + +La zmala se divisait, sinon, en quatre enceintes, du moins en quatre +groupes principaux. + +Le premier groupe renfermait les douars (cercles de tentes) et les +familles de l'émir; de son beau-frère, Mustapha-ben-Thami, ex-khalifah +de Mascara; de Bouheli-kha, ex-kaïd des Shama; de Miloud-ben-Arrach, +ex-agha du cherk est, son ancien envoyé à Paris et son conseiller +intime, et de Bel-Khérouby, son premier secrétaire. + +Le deuxième groupe était formé par les douars et les familles de +Mohammed-ben-Allal-ben-Embarch, ex-khalifah de Milianah, de +Ben-Jahia-el-Djenn, agha de la cavalerie régulière; de Hadj-el-Habib, +ex-consul à Oran pendant la paix ainsi que des chaoucks (gardes attachés +particulièrement à la personne des chefs). + +Dans le troisième groupe se trouvaient exclusivement les Hachem-Cheraga +(de l'est) et Gharaba (de l'ouest), qui, peu nombreux dans les premiers +temps, s'étaient considérablement accrus au moment de la prise de la +zmala, parce que l'émir venait de les enlever à peu près tous dans la +plaine d'Eghris. Le quatrième, groupe, plus ou moins rapproché des +autres, suivant les difficultés du terrain, l'eau, les bois ou les +pâturages, réunissait les tribus du Désert qui s'étaient attachées à la +fortune de l'émir. Ces tribus n'étaient véritablement maintenues que par +la volonté des chefs les plus influents, attirés pour la plupart +eux-mêmes par l'appât du pillage, des cadeaux, de l'argent, et +quelques-uns par le mobile de la religion. + +Enfin, entre le troisième et le quatrième groupe, une place était +assignée au petit camp de si-Kaddour-ben-Abd-el-Baki, khalifah du +Désert, parce que les tribus placées sous son commandement étaient +toujours les plus avancées. + +L'organisation même de la zmala ne permettait pas, comme on le voit, +d'arriver jusqu'à la tente d'Abd el-Kader sans être découvert et arrêté. +Il n'était pas plus facile de fuir avec sa famille et ses biens, une +fois qu'on avait été incorporé dans cette émigration. Il aurait fallu, à +cet effet, traverser plusieurs groupes de tribus qui se surveillaient +les uns les autres, et qui n'étaient peuplés, en général, que de +malheureux épiant sans cesse l'occasion de s'enrichir par le pillage. +L'émir l'avait bien compris, et il avait fait publier cet ordre +laconique: _De quiconque fuira ma zmala, à vous les biens, à moi la +tête._ + +On évalue à trois cent soixante-huit le nombre des douars formant la +zmala. A dix tentes par douar (on en compte ordinairement trente à +quarante dans le Tell, le pays cultivé), et à dix individus par tente, +le rassemblement pouvait présenter un chiffre total de plus de 30,000 +individus. + +Un petit corps d'infanterie et d'artillerie, fort d'environ 450 hommes, +suivait le sort de la zmala, et campait habituellement à gauche et en +arriére du douar de Miloud-ben-Arrach, chargé surtout de veiller à la +garde particulière des douars d'Abd-el-Kader et de ses chefs principaux. +Cette troupe, bien armée, mais mal vêtue, mal nourrie, mal payée, +n'éprouvait véritablement un peu de bien-être qu'à la suite de quelque +rhazia heureuse qui venait la dédommager de ses longues abstinences. + +La cavalerie régulière paraissait rarement dans la zmala; elle était +toujours en course avec les chefs les plus capables, chargés d'aller +pousser les tribus à la révolte. + +Les otages appartenant aux tribus douteuses campaient en arrière du +douar de Miloud-ben-Arrach, et à la droite de l'infanterie régulière. + +Le khazna (le trésor) était placée entre le douar d'Abd-el-Kader et +celui de Miloud-ben-Arrach. + +Les familles de sidi-Mohammed-ben-Aïssa el-Berkani, ex-khalifah de +Médéah, et de sidi-Mohammed-el-Bou-Hamedi, ex-khalifah de Tlemsen, n'ont +jamais paru dans la zmala, non plus que les frères de l'émir, +si-Mohammed-Saïd, si-Mustapha, si-el-Haoussin et si el Mokhtadi, qui +vivent retirés chez les Beni-Snassen. + +Abd-el-Kader ne faisait que de rares apparitions au milieu de la zmala: +il y a passé deux mois à peine dans l'espace de deux années. Se croyant +tranquille sur le sort de sa famille, il n'était occupé qu'à nous +susciter des embarras, soit en maintenant sous sa dépendance les tribus +disposées à reconnaître la domination française, soit en excitant à la +révolte les tribus déjà soumises. + +En l'absence d'Abd-el-Kader, la zmala était commandée ou par son +beau-frère, le khalifah. Mustapha-ben-Thami, ou par l'agha +Miloud-ben-Arrach, ou par le kaïd Bou-Khehka, ou par El-Iiady-Djelai, +son conseiller intime. Celui de ces quatre chefs qui n'était pas en +campagne avec lui était chargé de pourvoir aux besoins de la zmala, +comme à son salut, en cas de danger. + +Il y avait dans la zmala un _va-et-vient_ continuel d'étrangers. Les +chefs qui venaient s'y plaindre ou nous trahir, leur suite, les +courriers, les Arabes qui en fréquentaient les marchés, les nouvelles +qu'on y faisait courir, tout contribuait à donner la vie à cette +population voyageuse, qui comptait dans ses rangs des armuriers, des +maréchaux-ferrants, des selliers, des tailleurs et jusqu'à des +bijoutiers. + +De nombreux marchés, assez bien pourvus, entretenaient une abondance +d'approvisionnements suffisante aux besoins d'ailleurs si bornés des +Arabes, renommés à juste titre pour leur frugalité proverbiale. Aussi la +zmala, tout en menant une vie extrêmement dure dans le Désert, a-t-elle +plus souffert par les fatigues des marches et contre-marches que par la +faim, qui a tout au plus atteint les dernières classes de cette +émigration. C'était dans les déplacements surtout qu'il mourait beaucoup +de monde, malades, vieillards, enfants, femmes enceintes. Les +prisonniers ont dépeint ce triste état de choses en disant; «A chaque +gîte nous laissions un petit cimetière.» + +Pour soutenir le moral de cette population, tous moyens étaient bons: +cadeaux, mensonges, ruses, fausses lettres. Tantôt les Français, en +guerre avec les Anglais, et aient forcés de diminuer leurs forces; +tantôt Muley-Abd-el-Rahman, empereur de Maroc, s'avançait avec une +grande armée; ou bien Ben-Allal-ben-Embarek avait remporté une victoire +éclatante sur les chrétiens; tantôt les maladies les décimaient sur tous +les points; puis le général Mustapha-ben-Ismael avait abandonné notre +cause; enfin, ruinés par nos énormes dépenses, nous demandions la paix, +et le gouverneur-général était changé ou tué. Pour chacun de ces +mensonges les chefs ordonnaient des réjouissances, des _fantasias_, et +les populations crédules continuaient à marcher dans le Désert sans +murmurer! Le 16 mai, Abd-el-Kader, dont l'attention était toute reportée +vers l'ouest, où manoeuvrait la division de Mascara, observait, avec une +trentaine de cavaliers, du côté de Tiaret, les mouvements de la colonne +commandée par le général de La Moricière, sans s'inquiéter de celle qui, +sortie de Boghar sous les ordres de M. le duc d'Aumale, et séparée de +Taguin par une distance de trente lieues, ne semblait nullement menacer +la sécurité de la zmala. Celle-ci, arrivée le 15 à Taguin passa la nuit +très-tranquillement, et, le 16, à la vue de nos spahis et chasseurs +s'élançant à la charge au milieu de cette ville de tentes, cette +audacieuse agression de 500 cavaliers seulement frappa de stupeur cette +population agglomérée, et paralysa les mouvements même des plus braves. +Envahie à onze heures du matin, la zmala était entièrement prise à deux +heures de l'après-midi. Les cris des enfants, des femmes, des blessés, +des mourants ajoutèrent au désordre, et la déroute des Arabes fut +complète. + +Un butin considérable tomba au pouvoir de nos auxiliaires indigènes. On +estime à 1 million la somme en argent monnayé dont les vainqueurs +s'emparèrent, et qui consistait principalement en piastres et en +quadruples d'Espagne. Un spahis rapporta avec lui de cette expédition +10,000 francs, un autre 15,000. Une somme d'environ 40,000 francs fut +apportée à M. le duc d'Aumale, et distribuée par lui aux cavaliers qui, +chargés de missions au moment de la capture de la zmala, n'avaient pas +pu assister à ce brillant fait d'armes. L'infanterie, arrivée à cinq +heures du soir, eut également sa part du butin considérable pris à +l'ennemi. La tente d'Abd-el-Kader, avec tout ce qu'elle renfermait en +tapis, coussins, armes, a été offerte par les officiers et soldats du +corps qu'il commandait, à M. le duc d'Aumale, qui l'a rapportée à Paris, +et se propose de la faire dresser dans le parc de Neuilly. + +Pendant les trois heures qu'a duré l'action, chacun a fait son devoir en +brave. Les combattants seuls ont été frappés, et la lutte a été assez +vive pour que plus de trois cents Arabes aient été tués. Les femmes, les +enfants, les vieillards ont été épargnés, suivant les ordres donnés par +le prince avant le combat. A mesure qui; nos cavaliers avançaient, les +femmes poussaient des cris lamentables et, dans leur effroi, se +découvraient la poitrine, sans doute pour exciter la pitié des +vainqueurs en faveur de leur faible sexe. «En arrière!» leur criaient +nos cavaliers, pour les éloigner du théâtre du combat: et toutes +allèrent, en effet se réunir sur un même point à un kilomètre de +distance de la zmala. + +Parmi les nombreux actes de bravoure qui signalèrent cette sanglante et +glorieuse journée, on nous a cité le fait suivant comme un trait +remarquable de sang-froid: l'interprète attaché à M. le duc d'Aumale, M. +Urbain, a constamment chargé l'ennemi à côté du prince, sans même mettre +le sabre à la main, et occupé uniquement, au milieu des balles, à +remplir ses pacifiques fonctions d'interprète. + +On raconte qu'au plus fort de la mêlée, deux femmes, se précipitant hors +d'une tente, se jetèrent à droite et à gauche sur les bottes du colonel +de spahis Jusuf, et les tinrent fortement embrassées, en crient:-Aman! +aman (pardon)!» Le colonel leur répondit de se retirer derrière les +combattants et continua sa course. Un instant après, se voyant au milieu +de tentes toutes blanches, il reconnut que c'étaient celles du douar +d'Abd-el-Kader, et s'enquit aussitôt de la mère et de la femme de +l'émir. Il apprit que c'étaient précisément les femmes qui venaient +d'embrasser ses genoux. Il les fit aussitôt chercher; mais à la faveur +du désordre, des cavaliers les avaient au même moment emportées en +croupe loin de la zmala. Il paraît en effet hors de doute que la mère de +l'émir, Lalla-Zahra; sa première femme, Lalla-Khrera-bent-bou-Talebi sa +seconde femme Aïcha, qu'il a récemment épousée; ses deux fils et ses +deux filles en bas âge, étaient encore dans sa tente, quand nos +cavaliers ont envahi le camp. On avait pensé même qu'elles pouvaient se +trouver sous un déguisement parmi les prisonnières; mais toutes les +recherches faites à cet égard ont démontré le contraire, et les +principaux prisonniers, détenus tant à la Maison-Carrée qu'à la Kasbah à +Alger, ont déclaré, en prêtant serment sur le livre de Sidi-el-Bokhari, +qu'elles n'étaient pas au nombre des captives. + +[Illustration: Drapeaux arabes enlevés en même temps que la zmala, et +déposés le 1er juillet, à l'Hôtel des Invalides.] + +Le 25 mai, la colonne expéditionnaire est rentrée à Médéah, ramenant +3,000 prisonniers, 2,000 boeufs, 14,000 moutons. Le 29, les prisonniers +sont arrivés à la Maison-Carrée, près d'Alger dans le plus grand +dénuement. Les plus marquants d'entre eux ont été immédiatement +renfermés à Alger même, dans la Kasbah. Ceux dont se composait le dépôt +de la Maison-Carrée ont reçu une distribution de chemises, de babouches +et de vêtements. Embarqués plus tard en quatre convois, les 20, 22, 25 +et 27 juin, au nombre de 2,215, sur les bateaux à vapeur _l'Achéron, le +Grondeur_ et _le Cocyte_, ils ont été renvoyés dans la province d'Oran, +pour y être reconstitués en tribu sur le territoire qu'ils occupaient; +mesure justifiée par la crainte du typhus, qu'inspirait l'encombrement +de cette foule déguenillée, mais impolitique peut-être, puisqu'elle met +de nouveau cette population en contact avec nos ennemis, tandis qu'il +eût été facile de prévenir ce danger, en la dépaysant et l'établissant +sur les portions soumises du territoire de la province de Constantine. +Déjà, en effet, et dès les premiers jours de juin, Abd-el-Kader a +reconstituée une nouvelle zmala, et l'a établie dans les mêmes contrées +que l'ancienne, à Ben-Hammad, près de Goudjilah. L'émir, pour protéger +sa famille contre nos attaques et contre celles des Arabes eux-mêmes, a +besoin d'une garde, et cette garde n'est autre chose qu'une zmala. + +Quant aux prisonniers de la Kasbah, hommes et femmes de distinction, +appartenant tous aux familles les plus importantes du pays, ils ont été +embarqués, le 22 juin, au nombre de 213 et 35 serviteurs, sur la +corvette de l'État _la Provençale_, qui a mis à la voile le même jour +pour les transporter en France, au fort de l'île Sainte-Marguerite, où +ils demeureront détenus jusqu'à nouvel ordre. + +Le même fort doit recevoir incessamment 50 autres prisonniers des plus +notables parmi les Hachem-Gharaba. Ils ont été choisis et désignés par +le général de La Moricière, que les Arabes ont surnommé _Bou-Heraouah_ +(le père La Trique), sans doute à cause des coups qu'il a portés à la +puissance de leur chef, et de la mort duquel ils ont récemment fait +courir le bruit, heureusement controuvé, comme pour faire le pendant de +la nouvelle, également fausse, de la mort d'Abd-el-Kader. + +[Illustration: Le Marabout Sidi-el-Aradj.] + +Les familles de Ben-Allal-ben-Embarek, de Bel-Khérouby, de Bou-Khehka, +de Miloud-ben-Arrach, sont de précieux otages. Mais, de tous les +personnages tombés en notre pouvoir, le plus considérable est un +vieillard plus qu'octogénaire, Sidi-el-Aradj, Marabout le plus vénéré +des Hachem depuis la mort de Sidi-el-Mahi Eddin, père d'Abd-el-Kader. +C'est lui qui, à leur retour de Marseille, présenta à l'émir les +prisonniers de la Sickak, et adressa à cette occasion de publiques +actions de grâce au roi des Français. Chez les Hachem, ce vieillard à +barbe blanche, qui a plusieurs fois contre-balancé l'autorité +d'Abd-el-Kader, est le premier qui l'ait proclamé et fait +reconnaître sultan. Le fils de Sidi-el-Aradj ayant été pris par le +général de La Moricière, au commencement de mars 11842, on tira le canon +à Mascara en réjouissance de cette capture. Le vieux marabout peut être +entre nos mains, un instrument utile pour la pacification de la +province d'Oran. Retenu en Algérie par l'état de sa santé, il est à +désirer que son grand âge lui permette de supporter les fatigues de +l'embarquement, et de venir visiter la France, dont la grandeur et la +puissance ne sauraient manquer de faire une impression profonde sur un +esprit aussi éclairé que le sien. + +M. le capitaine Marguenat, officier d'ordonnance du duc d'Aumale, a +apporté à Paris, le 26 juin, à M. le maréchal ministre de la guerre les +quatre drapeaux enlevés en même temps que la zmala. La remise en a été +faite, le 1er juillet, aux Invalides, par M. le lieutenant-général +Durosnel, aide-de-camp du roi, accompagné de M. le capitaine Marguenat. +Ces drapeaux ont été reçus, devant la garde assemblée, par le général +Petit, commandant l'hôtel en l'absence de M. le maréchal Oudinot, et par +le clergé des Invalides; puis on les a suspendus aux voûtes de la +chapelle. + +Le premier est le drapeau d'Abd-el-Kader: flamme en étoffe légère de +soie, formée de trois bandes égales chacune de 0m 60, celle du milieu de +couleur bleue, les deux autres cramoisie. + +Le deuxième drapeau, ou plutôt étendard, est celui du khalifah +Ben-Allal-ben-Embarek: flamme en étoffe de damas broché, formée de +quatre bandes égales chacune de 0m 50, sur un développement de 3m; les +bandes sont de couleur verte, jaune, cramoisie et jaune, entourées d'un +effilé des mêmes couleurs, plus d'un effilé blanc. + +Ces deux drapeaux étaient plantés, en signe de puissance, devant les +tentes principales des membres des familles d'Abd-el-Kader et de +Sidi-Embarek. + +Le troisième drapeau est celui d'un bataillon d'infanterie régulière: +flamme d'étoile légère de soie damassée, formée de trois bandes chacune +de 0m 50, dont deux de couleur jaune, et celle du milieu en noir mal +teint; sur chaque bande se trouve appliquée une main, signe du pouvoir +et de la justice; celle du milieu est blanche et celles des deux autres +bandes sont rouges. + +Enfin, le quatrième drapeau est celui de l'agha de la cavalerie +régulière: flamme en serge, formée de quatre, bandes chacune de 0m 36, +alternativement de couleur rouge-garance et noire. + + + +Martin Zurbano. + +Zurbano, aujourd'hui don Martin Zurbano, lieutenant-général des armées +royales d'Espagne, et, par intérim, capitaine-général, général en chef +de l'armée et de la principauté de Catalogne, est né en 1789 à la Rioja +d'Alava. Son père était muletier au grand jour, mais il était avant tout +_contrabadista_. Le jeune Martin profita admirablement des leçons et de +l'exemple de l'auteur de ses jours. Il montra une si vive vocation pour +la vie de contrebandier, il s'y distingua si bien, qu'il devint chef de +bande tout jeune encore. + +La province de Biscaye fut le théâtre naturel de ses exploits; il y +était né, il en connaissait parfaitement la topographie, il savait par +coeur tous les sentiers des montagnes; c'était là surtout qu'il pouvait +lutter d'adresse avec les _carabineros_ (douaniers). Pendant de longues +années il put déjouer effectivement tous les plans que l'on fit pour +l'arrêter. Il déploya dans cette guerre de ruse, d'énergie et de +vitesse, un talent vraiment remarquable; aussi sa réputation +remplit-elle bientôt la Biscaye et la Navarre. + +Lors de la guerre civile de 1820, Zurbano se jeta dans le parti libéral +et lui rendit quelques services, sans négliger toutefois son commerce de +contrebande; il sut au contraire, à la faveur du désordre, lui donner un +grand développement et faire d'excellentes affaires. Après le +rétablissement de Ferdinand, les réactions politiques du parti absolu +lui donnèrent l'occasion de se créer une nouvelle branche d'industrie: +il se fit sauveur des proscrits. Sa parfaite connaissance des lieux lui +permit d'arracher quelques malheureux au supplice, en les conduisant en +France, s'il reçut de l'or dans ce cas, il le gagna du moins noblement. + +Le calme étant rétabli, Zurbano se livra tout entier, comme ci-devant, à +son métier de prédilection; toujours, heureux, les douaniers le +cherchaient toujours où il n'était pas. On disait dans le pays qu'il +était sorcier. Zurbano connaissait la puissance de l'or, voila tout: +quelques onces jetées à propos devant les carabineros faisaient +merveille. Ces cerbères qui ne voyaient que des réaux, et en très petit +nombre, pouvaient-ils résister à un tel appât? + +Cependant ce bonheur eut une fin. Un nouveau détachement de douaniers +arriva tout à coup dans la contrée qu'exploitait Zurbano. Il n'avait pas +touché encore aux brillants quadruples du contrabandista; il fit donc +son métier en conscience, et surprit la bande dans la Rioja Castellana. +C'était en 1832; après un combat acharné, ou il perdit une grande partie +de ses hommes, et où lui-même fut blessé, Zurbano fut fait prisonnier. +Fiers d'une telle victoire, les carabineros enchaînèrent soigneusement +leur captif et le conduisirent en triomphe à Logrono. Il fut enfermé +dans un donjon et bien gardé. Plusieurs carabineros avaient été tués; +Zurbano ne pouvait espérer sauver sa vie. Cependant le temps s'écoulait; +on était en septembre 1833; l'espoir rentrait dans son coeur, lorsqu'il +apprit que la commission qui devait le juger était enfin rassemblée. Il +se résignait déjà et faisait ses adieux à sa femme et à ses enfants, +qu'on lui avait permis de voir, lorsqu'on apprit la mort de Ferdinand. + +Des troubles devaient naître de son testament, qui enlevait le trône à +don Carlos, son frère, pour le laisser à sa fille Isabelle, malgré le +texte précis de la loi salique. Dans cette prévision, tous les +fonctionnaires pensèrent à eux, et Zurbano fut oublié dans sa prison. La +guerre civile, qui éclata peu après dans les provinces basques et dans +la Navarre, fit entièrement négliger cette affaire, et Zurbano se crut +encore sauvé. + +Vers le milieu de 1834 on se souvint cependant du contrebandier; on se +décida à en finir. Une commission fut formée et procéda immédiatement à +l'examen de la cause. La révolte à main armée contre les agents légaux +du gouvernement, la mort de plusieurs d'entre eux étaient des faits trop +clairement prouvés pour qu'il y eût hésitation; Zurbano fut condamné à +mort et mis aussitôt _en capita_ (chapelle) pour se préparer à finir en +chrétien. + +Zurbano n'était nullement d'avis de dire adieu à ce monde; malgré son +courage, ce jugement l'atterra. Il avait espéré, jusqu'à ce jour, il ne +put se décider à perdre tout espoir. Il lui restait trois jours, il +résolut de les mettre à profit. La religion n'avait jamais tenu de place +dans l'âme de Zurbano; depuis son emprisonnement il avait durement +repoussé les offres de consolations spirituelles que lui avaient faites +les frères d'un couvent voisin: il réfléchit que par eux il y avait +peut-être un moyen de salut terrestre, et il se décida à essayer. Il +affecta aussitôt un vif désir de faire ses actes religieux et pria qu'on +fit appeler le supérieur du couvent des Franciscains. Le bon père +accourut avec empressement: arracher une telle âme aux griffes de Satan +était une oeuvre pie à mériter le ciel. + +Zurbano se confessa longuement, avec une componction et une teinte de +repentir qui émurent profondément le supérieur. «Ah! si j'étais sauvé, +s'écria le bandit, comme s'il cédait à une inspiration divine, je +consacrerais ma vie à la défense de Sa Majesté sacrée le légitime +souverain Charles V; tout mon sang lui appartiendrait... Et vous, saint +père, si vous m'aidiez, si vous me mettiez à même d'accomplir cette +bonne oeuvre..... je vous donnerais 500 onces d'or.--500 onces d'or! +répéta le saint homme avec une joie mal dissimulée; mais que puis-je +faire qui ne soit ni criminel ni dangereux?--Criminel! c'est un saint +devoir au contraire, dit Zurbano; c'est une action dont vous serez +récompensé dans l'autre monde, et dans celui-ci, ajouta-t-il plus bas. +Quant au danger, il n'y en a aucun... Écoutez; un bataillon de S. M. +Charles V est près de la ville; elle est mal défendue; ce bataillon +l'emporterait facilement en suivant mes conseils; il ne agit pour vous +que de remettre une lettre de ma part au commandant du bataillon; le +plan d'attaque y sera détaillé. Pendant l'affaire je pourrai me sauver, +servir la sainte cause du légitime souverain, et expier ainsi mes péchés +passés par mon dévouement à la religion et au roi.» + +Le moine fut-il dupe des protestations de Zurbano? fut-il séduit par la +promesse de 500 onces (18,000 fr.) nous l'ignorons. Toujours est-t-il +que Zurbano écrivit au chef carliste, au nom du gouverneur de la ville +dont il contrefit l'écriture et la signature; que cette lettre fut +remise au supérieur, qui la fit porter au cantonnement carliste par un +jeune fils du jardinier du couvent qu'on eut soin de déguiser en +paysanne. Le chef de bataillon, d'une d'une médiocre perspicacité, crut +à la défection du gouverneur; c'était d'ailleurs à ses yeux une action +louable, puis il connaissait son écriture. Il répondit donc par le même +message qu'il attaquerait aux lieux et à l'heure prescrite. + +Pendant que ce premier acte marchait, le rusé contrebandier commença le +second; il fut la contre-partie du premier. Zurbano fit demander une +audience au gouverneur pour une révélation de la plus haute importance. +Dans le temps de guerre civile, il ne faut rien négliger. Le gouverneur +vint lui-même à la prison. Là Zurbano lui apprit que les moines de +Saint-François voulaient livrer la ville à l'ennemi; qu'ils avaient même +écrit en son nom; que l'attaque aurait lieu le lendemain à onze heure du +soir sur tels et tels points. Ainsi, monsieur le gouverneur, vous avez +trente heures devant vous. Si vous voulez accepter ce que je vais vous +offrir, la ville est sauvée. Il lui présenta une lettre.. Si ce papier, +ajouta-t-il, est remis promptement à son adresse, vous aurez demain +soir à votre service cinquante braves à toute épreuve. J'y mets une +conditions cependant: c'est qu'après le combat vous les laisserez partir +sans les interroger, car ils sont comme moi contrebandiers. Quant à moi, +j'espère qu'après le succès vous serez assez bon pour me recommander à +Sa Majesté, et pour faire commuer ma peine en une détention dans les +_Présidios_ d'Afrique.» + +Tout en se défiant de Zurbano, le gouverneur crut devoir suivre ses +avis: il fit surveiller le couvent, envoya la dépêche et se prépara à la +défense. + +Le lendemain, dans l'après-midi, cinquante hommes robustes, armés +juusqu'aux dents, entrèrent dans Logrono. C'était la bande de Zurbano: +elle lui était si dévouée, qu'elle était accourue, prête à tout pour le +sauver. Elle fut placée aux points indiqués. + +A onze heures du soir, les sentinelles des remparts entendirent le pas +mesuré d'une troupe; c'était le bataillon carliste. Il s'avançait sans +défiance, comptant être introduit sans coup férir. Lorsqu'il fut +suffisamment engagé, un feu meurtrier le frappa tout à coup en tête et +en flanc, et mit le désordre dans ses rangs. Ainsi surpris, il ne songea +qu'à fuir en toute hâte; mais cette retraite précipitée était prévue; il +la fit sous le feu de plusieurs embuscades, et laissa sous les remparts +le quart de son effectif et 200 prisonnier? La bande de Zurbano avait +fait des prodiges. + +Ravi de ce succès, le gouverneur écrivit immédiatement à Madrid, et +demanda la grâce de Zurbano et l'oubli pour le passé de sa bande. La +reine manquait de bras pour la défendre: dans un semblable moment, une +telle troupe était une, précieuse acquisition; la grâce fut accordée +pleine et entière. Zurbano resta chef de sa bande, qui fut organisée en +corps franc. L'État lui donna nourriture et habillement; quant à la +solde, vu la vacuité des coffres de Christine, Zurbano fut autorise à +payer sa troupe sur le trésor du prétendant et sur les biens de ses +partisans. Lui et ses hommes ne demandèrent pas mieux. Peu de mois après +cette aventure, le corp-franc de Zurbano, grossi de tous les aventuriers +qu'attirait sa réputation, s'élevait à plus de 800 hommes. Zurbano prit +rang, dès ce moment, parmi les chefs de corps de l'armée; son courage, +sa féroce énergie, sa parfaite connaissance du théâtre de la guerre, le +rendirent si utile à l'armée, dans beaucoup de circonstances, +qu'Espartero chercha à se l'attacher de plus en plus. + +Le nom de Zurbano fut mêlé dans cette guerre à tant d'actes de valeur +extraordinaire et de froide cruauté, qu'il devint la terreur des +carlistes. Il avait sur elle presque autant d'influence que celui d'_il +Bundo cani_ sur les habitants de Bagdad. Un épisode de cette guerre dira +jusqu'où allait l'effroi que ce nom inspirait. + +Le camp de don Carlos était en proie aux dissensions intestines. Les +généraux qui s'étaient dévoués à la cause du prétendant se disputaient +l'héritage de Zumalacarreguy; tous se crevaient dignes de succéder à +l'homme qui avait su donner quelque vigueur et quelque éclat au parti de +l'absolutisme. Ces rivalités des chefs de l'armée carliste se +reflétaient dans les rangs inférieure et y avaient semé le désordre et +l'indiscipline. Le nouveau général en chef, Maroto, n'avait pu maintenir +cette unité de direction et d'exécution qui fait la force des armées. + +Le contraire avait lieu dans l'armée de Christine. Longtemps guidée par +les faibles mains de Cordova, elle venait de passer sous le commandement +d'Espartero. Intelligence médiocre, Espartero possédait cependant les +qualités essentielles d'un général et d'un homme de parti: la fermeté, +la prudence et une certaine habileté à profiter des circonstances. Il +sut peu à peu rétablir la discipline et le dévouement dans son armée, il +lui rendit cet ensemble de vues et de moyens qui conduit aux grandes +choses: il en fit un instrument docile. On était au mois de décembre +1837; les lignes carlistes occupaient les environs de Victoria. L'armée +d'Espartero était campée entre Salvatierra et la source de la petite +rivière Arga; elle avait acculé don Carlos jusqu'aux montagnes de la +Biscaye. Malgré les défaites qu'ils avaient essuyées depuis la bataille +de Luchana, les carlistes se gardaient à peine dans leurs cantonnements; +ils comptaient tellement sur la protection de Dieu, qu'ils lui +laissaient en grande partie le soin de veiller à leur sûreté. Boire, +jouer, discuter et prier, telles étaient les occupations de leurs jours +et souvent de leurs nuits. + +Il était onze heures du soir; la nuit était noire, le vent soufflait +avec violence, la pluie battait les fenêtres et ruisselait en torrents +des toits d'une vaste auberge isolée; quelques soldats dormaient sous un +hangar placé à l'une des extrémités. A cent pas de l'auberge était un +village assez considérable; le silence et l'obscurité régnaient partout; +une salle basse donnant sur la route était la seule partie éclairée de +l'auberge et du village. + +Cette salle était vaste; les murs, nus et blanchis à la chaux, n'avaient +d'autres ornements que de grossiers dessins au charbon: ils +le présentaient les chefs christinos caricaturés dans des positions +bizarres et grotesques. Le mobilier se composait d'une grande table et +de quelques chaises et bancs. Soixante personnes à peu près occupaient +cette salle; des broderies, des épaulettes, des uniformes plus ou moins +souillés par les travaux de la guerre et par les négligences du bivouac, +des armes de diverses espèces, annonçaient une assemblée de militaires; +c'était le corps d'officiers d'une brigade carliste qui occupait le +village voisin. L'alcade et le corrégidor de l'endroit, pour prouver +leur dévouement à don Carlos, étaient venus faire leur cour aux +principaux chefs. + +La table, éclairée par deux vieilles lampes en bronze, était entourée +par quinze de ces messieurs; ils jouaient au _monte_. Une grande +quantité de pièces d'or et d'argent brillaient ça et là. Un capitaine +tenait la banque. Au moment où nous parlons, il attirait à lui très +froidement un bon nombre de quadruples, de douros, et même de pesetas, +qu'il engouffrait dans une vaste bourse en soie verte, à travers les +mailles de laquelle on apercevait déjà une belle recette. En face du +banquier était un homme de mauvaise mine, portant l'uniforme de +commandant de carabineros. Les jurons les plus expressifs de la langue +espagnole, si riche en ce génie, se précipitaient de sa bouche écumeuse +presque sans interruption: il perdait beaucoup. Quelques autres joueurs, +à qui le sort avait enlevé leur dernier douro, tiraient de leurs poches +des _vales_ ou billets de rations de vivres, payables au porteur, et les +jetaient sur le tapis vert au lien d'argent. + +Quelques officiers faisaient galerie autour de la table, et suivait avec +une grande attention les chances du jeu. Le plus grand nombre fumait des +cigarettes, assis ou couchés le long des murs; quelques-uns dormaient +enveloppés dans leurs manteaux. Deux vastes _braseros_, l'un sous la +table et l'autre à l'une des extrémités, répandaient une douce chaleur +dans la salle. + +Une jeune fille entrait alors. Elle portait un plateau chargé de verres +d'eau glacée, d'_esponjados_, boisson saccharine, et de _copitas_, ou +petits verres de liqueur et d'eau-de-vie. + +Une partie s'engageait. L'officier de douaniers, que le _monte_, +traitait si mal, jeta, avec une rage mal déguisée, neuf onces d'or sur +le _baston_, l'une des quatre cartes sur lesquelles les joueurs placent +leur mise. Les trois autres cartes, _espada, el Rey_ et _caballo_, se +couvrirent également d'or. La mise était faite. Le banquier prit alors +un jeu de cartes et les jeta une à une sur le tapis. Le plus profond +silence régnait dans la salle; on n'entendait que le léger claquement +des lèvres des fumeurs et le frôlement des cartes; la jeune fille +elle-même avait interrompu son service et regardait avec curiosité cette +scène. Plusieurs cartes étaient tombées et aucune des quatre n'était +sortie encore; l'anxiété des joueurs redoublait, leur coeur battait avec +force, leurs yeux brillaient d'une double fièvre de crainte et +d'espérance. La onzième carte tombe: c'est la figure du _baston_. Le +commandant de douaniers rayonne de joie; il avance convulsivement sa +grande main osseuse sur le tapis, il va saisir sa proie si longtemps +convoitée... Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, quelques +gémissements arrivent jusqu'à l'assemblée au milieu des bruits de la +tempête. Ou écoute, quelques curieux ouvrent les fenêtres et regardent +avec soin au dehors. Ils ne voient rien qui puisse les alarmer. Les +fenêtres se referment, les joueurs se rassurent, les gagnants ramassent +leurs lots, le banquier attire à lui les mises des perdants, et une +nouvelle partie commence. La porte de la salle retentit alors d'un coup +sec; mais on y fait à peine attention; les officiers carlistes comptent +sur la garde et sur les sentinelles. La jeune fille, qui ramassait les +verres vides, alla entr'ouvrir la _ventanilla_, petit guichet de six +pouces carrés, garni d'un fort treillage en fer, et qu'une planchette à +coulisse ferme en dedans; toutes les portes espagnoles en sont pourvues. + +[Illustration: Vue de Barcelone et de Montjouich.] + +«Qui est là! dit la jeune fille. + +--_Gente de Paz_, répondit une voix grave et forte. + +La jeune fille regarda au dehors, et vit un paysan vêtu comme ceux des +villages voisins; elle le fit entrer aussitôt. Le temps était si mauvais +qu'il eût été cruel de faire attendre à la porte. Le paysan salua +l'assemblée en portant la main à son béret; on le vit à peine à travers +le nuage de fumée qui voilait à demi tous les personnages de cette +scène. C'était un homme de cinquante ans, petit, mais trapu; un manteau +brun l'enveloppait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux yeux +gris, vifs et perçants, et ses jambes que couvraient des bas de toile +blanche; il portait des _alpargatas_ ou sandales. + +Personne ne répondant à son salut, ce tardif visiteur fit le tour de la +table et se plaça sans façon à l'une des extrémités, derrière la chaise +de celui que ses broderies lui désignaient comme le plus élevé en grade. +Celui-ci ne jouait plus, il se contentait d'observer les joueurs. Le +banquier jetait la première carte, lorsque le paysan, lançant une +_peseta_ par-dessus la tête du brigadier, dit d'une voix à faire +trembler les vitres: «Quatre réaux sur le _caballo_: «L'étonnement fut +général; chacun chercha vivement le point d'où partait cette voix +inconnue; des murmures d'indignation et de mépris se firent entendre à +la vue de l'insolent paysan; l'officier-général bondit sur sa chaise, se +retourna et le toisa avec colère; le banquier posa les cartes devant +lui, et dit froidement au nouveau venu qu'il était trop tard, et que +d'ailleurs on ne jouait qu'une demi-piastre. Un jeune officier, moins +patient, ramassa la peseta et allait la jeter à la tête du paysan, quand +celui-ci dit: + +«Monsieur l'officier, si vous ne quittez cette pièce à l'instant, je +vous couperai les oreilles... «Puis, se tournant vers le banquier: +«Quoi! vous ne voulez pas donner à un pauvre muletier l'occasion de +gagner une piastre? Vos seigneuries, ajouta-t-il en parcourant +l'assemblée d'un regard pénétrant, se croiraient-elles déshonorées, par +hasard, en jouant avec moi?... «Un très-énergique juron et un rude coup +de poing sur la table suivirent cette question. «Allons, quatre réaux +sur le _caballo_, dépêchons.--Je vous répète, monsieur le muletier, dit +le banquier, qu'il est trop tard et que votre jeu est trop modique.--Ah! +c'est ainsi. Eh bien! mes seigneurs, voici mes quatre réaux; et +maintenant _copo_, je joue contre tout l'argent de la banque.» + +Cette nouvelle audace redoubla la colère de l'assemblée; personne ne +dormait plus, tous les assistants se levèrent et s'approchèrent du +muletier. Le commandant des _carabineros_ restait seul assis; il était +pâle et tremblant; il regardait fixement le soi-disant paysan, il +suivait ses gestes avec anxiété; il semblait le connaître d'ancienne +date. Le général demanda enfin quel était l'homme qui venait ainsi les +braver, et il ordonna à un jeune officier d'appeler la garde. + +«Mon général, dit l'inconnu, c'est inutile, la garde est au diable. +Quant à vous, beau lancier, ne sortez pas, la mort est à la porte. Ah! +vous refusez de m'admettre à votre jeu; vous voulez savoir mon nom! on +va vous l'apprendre, ce nom.» En prononçant ces derniers mots il recula +jusqu'au mur près des fenêtres; et, jetant de côté son vaste manteau, il +laissa voir une espingole à large gueule. «Je ne suis pas noble comme +vous, messeigneurs; je suis un paysan alavais; faute d'un plus beau nom, +on m'appelle MARTIN ZURBANO, à votre service, ainsi que les vingt balles +de ce pistolet de poche. Que nul ne bouge; pas un mot, pas un geste, ou +vous êtes morts. Allons, estimable brigadier, ne vous agitez pas tant +sur votre chaise... Quoique tous ensemble, nobles canailles, vous ne +valiez pas un _garbunzo_, je vous prends comme otages. + +Personne ne remuait, nul ne songeait à attaquer le redoutable partisan; +sa présence inattendue avait glacé tous les coeurs d'épouvante. Satan +lui-même n'aurait pas produit plus d'effet. «Maintenant, +capitaine-banquier, à nous deux. Laissez la votre beau sac vert et +l'argent qui est sur la table. Vous avez refusé ma pièce; moi, j'accepte +toutes les pièces que je vois là. Quant à celles qui sont dans les +poches de l'honorable assemblée, je vais appeler quelques gaillards qui +les chercheront avec politesse» En disant ces derniers mots, il prit +rapidement un petit sifflet d'argent dans sa jaquette de peau de mouton +et en tira un son aigu. A l'instant même 30 hommes vigoureux et bien +armés, mais ressemblant plutôt à des bandits qu'à des soldats, se +précipitèrent dans la salle la baïonnette croisée, et menacèrent les +carlistes. + +«Bien, mes enfants; que six d'entre vous gardent cette porte. Vous, +messieurs de l'armée de Charles V, faites-moi le plaisir de vous lier +réciproquement deux à deux, et solidement; pas de tricherie: veillez-y, +mes jeunes gens. Donnez vos cordes, mais sans quitter vos armes. +Dépêchons-nous. Au premier qui ouvre la bouche un coup de baïonnette +jusqu'au canon. Pas un coup de feu; terminons l'affaire sans bruit, +paisiblement. A moi maintenant.» Il ramassa lestement tout l'argent qui +était sur la table, plus de 200 onces d'or, et le mit dans une gibecière +en peau qu'il portait sur l'épaule. + +[Illustration: Zurbano.--Scène d'insurrection à Barcelone.] + +Un quart d'heure après, les carlistes étaient liés avec de fortes +cordes. Leurs poches, sur un signe de Zurbano, avaient été soigneusement +visitées, et la bande, ayant au milieu d'elle ses soixante prisonniers, +sortait de l'auberge. En passant près du hangar, les carliste purent +apercevoir leur garde, couchée et sans mouvement: elle avait été +surprise et égorgée. La nuit était sans lueur aucune; mais les partisans +connaissaient les moindres sentiers mieux que leur _Pater_ peut-être. +Ils marchèrent donc rapidement, malgré le mauvais temps, et avant le +jour ils avaient regagné les avant-postes de l'armée d'Espartero. + +_(La suite à un autre numéro.)_ + + + +Médaille en l'honneur de M. de Lesseps. + +Lors du bombardement de Barcelone, l'Europe entière a applaudi à la +belle conduite de notre consul. M. de Lesseps. Parmi nous, qui n'a +tressailli de fierté et de joie en voyant la France si dignement +représentée? M. de Lesseps a défendu avec calme, énergie et succès les +intérêts et l'honneur de ses compatriotes contre la rivalité anglaise et +la brutalité esparteriste; il a abrité les personnes, les propriétés, +sous notre pavillon national; il a noblement satisfait, en homme +d'esprit et de coeur, à tous les devoirs envers la patrie et envers +l'humanité. En quelques jours, dans cette ville espagnole qui fixait +tous les regards du monde civilisé et tenait notre attention captive, M. +de Lesseps a eu le bonheur de faire briller de leur éclat le plus pur +les plus précieuses qualités de notre caractère national. Heureux +l'homme qui peut ainsi rencontrer dans sa vie, ne fut-ce qu'une seule +heure, l'occasion de donner la mesure de sa valeur morale, de soutenir +l'honneur et d'ajouter à la considération de sa patrie! + +Les Français qui, pendant le siège, habitaient Barcelone, ont voulu +laisser à M. de Lesseps un témoignage public de leur reconnaissance. Ils +ont fait frapper une médaille que nous nous empressons de reproduire. + +Cette médaille est en or, et son diamètre est de 58 millimètres. +Un des côtés représente la _Reconnaissance_, sous la figure d'une femme +tenant à sa main un gros clou, qui signifie que la reconnaissance +pénètre aussi avant et aussi fortement dans une âme honnête que le clou +dans une pièce de bois. La figure est accompagnée d'un aigle et d'un +lion, qui passent pour les animaux les plus généreux. + +L'autre côté de la médaille représente trois figures; l'Hospitalité, le +Courage et l'Honneur. + +L'Hospitalité accueille avec bonté un pèlerin qui se trouve à ses pieds, +et elle renverse une corne d'abondance dans laquelle un enfant prend des +fruits. + +Le Courage est représenté sous la figure d'Hercule, armé de sa massue et +tenant un lion en laisse. + +L'Honneur est figuré par un guerrier couronné de palmes. D'une main il +porte une lance pour l'attaque, et de l'autre, pour la défense, un écu +sur lequel se voient deux tours, qui, liées d'une manière inséparable, +se défendent mutuellement: ce sont les citadelles de l'honneur et de la +vertu. Le guerrier porte au cou une chaîne, emblème du devoir. + +Nous n'avons rien à dire de toutes ces allégories; c'est là un langage +vieilli peut-être, mais qu'il est bien difficile de remplacer; les +esprits les plus ingénieux sont contraints d'en subir l'usage. Mais nous +devons de sincères éloges à l'artiste. M. Vivier, pour le beau fini des +dessins et le style élevé des figures. M. Vivier a terminé cette +médaille remarquable en trois mois et douze jours. Une promptitude si +extraordinaire, n'ajoute rien sans doute au mérite de l'ouvrage; mais +aux yeux de quiconque sait apprécier les difficultés de la gravure en +médaille, elle donne une haute idée du talent souple et facile de +l'artiste. + +[Illustration.] + + + +Promenade sur les fortifications de Paris + +LES FORTS + +(Suite et fin.--Voir pag. 249 et 266.) + +[Illustration: Le fort du Mont-Valérien.] + +Quelquefois, devant la courtine, l'on rencontre une masse couvrante en +terre garnie d'un terre plein, d'une banquette, d'un parapet. Cette +masse couvrante s'appelle la tenaille. Parmi plusieurs propriétés dont +elle jouit, il est facile de remarquer celle de masquer les opérations +de la poterne. Sa banquette ne peut recevoir que de l'infanterie; mais +ses feux sont d'une grande efficacité pour défendre le terre-plein de la +place d'armes rentrante. Ce dernier ouvrage, précisément en face du +milieu de la courtine, est formé, ainsi qu'on le voit dans la figure +ci-dessous A, en brisant la crête du chemin couvert; on augmente sa +force en le garnissant d'une palissade. Il sert surtout aux +rassemblements des troupes pour les sorties de l'assiégeant. + +[Illustration.] + +Jusqu'à présent nous nous sommes maintenu dans des définitions +générales; peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de nous occuper de la +description particulière d'un de ces forts. Parmi eux, il n'en est aucun +de plus intéressant, pour la population parisienne, que celui de +Vincennes; les souvenirs historiques les plus tristes et les plus +glorieux à la fois s'y rattachent. Qui de nous, entraîné dans quelques +joyeuses parties de plaisir sous les frais ombrages du bois de +Vincennes, n'a pas considéré de loin les tours et le vieux donjon du +château? et alors, quelles grandes ombres son imagination n'a-t-elle pas +évoquées! + +Il existait déjà du temps de saint Louis: c'est sous un chêne de la +forêt que le pieux monarque remplissait son devoir de seigneur +haut-justicier. Son fils, Philippe le Hardi, l'agrandit; mais quelques +années plus tard, il était tellement en mauvais état, qu'en 1337 +Philippe de Valois le fit raser, et jeta les fondements du fameux donjon +que l'on voit encore aujourd'hui. Ce fut Charles V, célèbre par son goût +pour les constructions, qui acheva le château. Henri, roi d'Angleterre, +maître d'une grande partie de la France, reconnu à Paris comme souverain +légitime, y mourut en 1422. Jusqu'à Louis XI, qui aimait beaucoup +Vincennes, les rois et les princes n'y virent qu'une maison de plaisance +où ils venaient se _soulacier_ et _s'esbattre_; mais, sous ce prince, ce +lieu de _soulas_ et _d'esbattement_ devint une triste prison d'État. +Quelques séjours passagers seuls rappelèrent son ancienne destination: +Charles IX y termina une vie agitée par de sanglants remords; Louis XIII +fit construire deux grands pavillons, dont l'un était destiné au roi, +l'autre à la reine. Enfin, c'est Vincennes que défendait le brave +Daumesnil, la fameuse jambe de bois. «Qu'ils me rendent ma jambe, je +leur rendrai le château,» répondit-il aux sommations de nos bons amis +nos ennemis; et en 1811 et en 1815, après les deux invasions, le drapeau +tricolore flottait encore sur le vieux donjon, alors que Paris avait +déjà honteusement arboré le drapeau blanc. + +L'enceinte du château de Vincennes forme un parallélogramme régulier +d'une grandeur considérable; elle est entourée de larges fossés; à +chaque extrémité s'élevait autrefois une grosse tour carrée et +très-élevée: ces tours furent rasées et mises de niveau avec le mur +d'enceinte sous le gouvernement impérial. Au milieu de la face nord, qui +regarde le village, il en subsiste encore une; son nom est formidable: +la tour du Diable; c'est la principale entrée de la forteresse A: elle +consiste en un grand bâtiment chargé de toutes les fortifications du +Moyen-Age (une herse, des meurtrières, des mâchicoulis, un pont-levis), +qui, si elles ne sont pas entièrement conservées, laissent voir +cependant leurs vestiges. Une petite place d'armes, en briques, +crénelée, défend l'entrée du pont-levis; ce pont est double: l'un donne +passage aux piétons, l'autre aux voitures. Passons sur l'un ou sur +l'autre, comme il vous plaira: nous voilà dans la place, munis +préalablement d'une permission, sans laquelle nous serions obligés de +nous contenter d'en examiner les dehors. + +Ces bâtiments B que vous voyez à droite et à gauche s'adosser aux murs +d'enceinte sont d'une construction moderne postérieure à 1830; ce sont +des casernes: deux étages s'élèvent au-dessus du sol; chaque étage est +voûté, le dernier est recouvert d'un terrassement qui le met à l'abri de +la bombe, ce terrassement est disposé en rempart avec son terre-plein, +sa banquette, son parapet; c'est de cette manière qu'on a assimilé, +autant que possible, le château à la fortification moderne. Si vous +continuez votre chemin, vous passez entre deux rangées d'écuries C +destinées aux chevaux de l'artillerie en garnison à Vincennes. À gauche, +après ces écuries, vous trouvez les bâtiments D de l'arsenal, qui +contiennent la salle d'armes et les différents magasins +d'approvisionnement. + +En avant, toujours à gauche, cette église si gracieuse, si élégante, +c'est la Sainte-Chapelle, bâtie par Charles V. Elle est d'un beau +gothique. L'intérieur d'une simplicité remplie de goût, reçoit le jour à +travers des vitraux peints par Jean Cousin sur les dessins de Raphaël. +Quelques-uns vous sembleront un peu criards, peu harmonieux; n'accusez +ni Raphaël ni Jean Cousin; ils ont été restaurés. Dans cette chapelle se +faisaient les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel, institué par Henri +II. Vous avez peine à vous arracher à la contemplation du chef-d'oeuvre +et vous avez raison, peut-être ses jours sont-ils comptés! Son +existence, il ne la doit qu'à une puissante protection. Un terrible +ennemi le convoite, le génie militaire. + +Voyez en face, sur votre droite, ce donjon F, isolé de la forteresse par +un fossé particulier, profond de quarante pieds; on y communique par un +pont sur deux arches en ogives. La troisième travée est le tablier d'un +pont-levis. Quatre tours faisant saillie sur le fossé aux quatre angles, +en flanquent les quatre faces. Hélas! deux tours ont déjà disparu, le +fossé est à moitié comblé, le pont avec ses ogives n'existera bientôt +plus. Cette caserne casematée B que vous avez, remarquée en entrant, +s'était arrêtée respectueuse au bord du fossé du vieux donjon; elle est +devenue plus hardie; l'espace est franchi. Pendant qu'il subsiste +encore, passez sur le vieux pont: voici trois portes, la dernière ne +peut s'ouvrir en dedans sans le secours du dehors, ni en dehors sans le +secours du dedans; c'est bien une porte de prison. Nous voici dans une +cour étroite, sombre; au milieu se dresse le donjon proprement dit, il +est carré, avec une tour à chaque angle. On monte à ces cinq étages par +un escalier hardiment construit; le comble forme une terrasse d'où l'on +embrasse un magnifique panorama. C'est là que se promenaient les +prisonniers d'État. Était-ce une consolation qu'un horizon si vaste pour +un pauvre captif qui ne pouvait franchir les étroites murailles de son +cachot? Mirabeau, détenu, a composé en cet endroit même où vous êtes ses +Lettres à Sophie. Diderot a pensé devenir fou en se sentant enchaîné. +Là, Jean-Jacques l'a consolé, l'a soutenu, et c'est en retournant à +Paris, sous un des grands ormes que vous avez admirés sur la route, +qu'il a écrit sa belle prosopopée que vous savez, tous: ô Fabricius! que +dirait ta grande ombre? Les derniers hôtes de ce lugubre séjour furent +les ministres de Charles X. Mais l'air de la prison vous fait mal; +sortons. Cette salle au rez-de-chaussée c'est la chambre de la question; +sortons vite. + +La face du midi de la forteresse est occupée tout entière par une grande +caserne casematée et terrasse G. Elle relie deux vastes bâtiments de +construction royale; ce sont eux que fit élever Louis XIII. Celui de +gauche H est habité par S. A. R. M. le duc de Montpensier, capitaine en +deuxième au 4e régiment d'artillerie. Il loge dans les appartements +d'Anne d'Autriche. Un régiment d'infanterie est installé dans celui de +droite H'. + +Pour sortir vous pouvez passer par la porte I, qui correspond à celle +par laquelle vous êtes entré, et qui se trouve au milieu de la face +méridionale, elle vous conduira sur le polygone on se font les +différentes manoeuvres du régiment d'artillerie. + +Une troisième issue passe sous une tour K située en face du donjon; +c'est elle que nous allons prendre. Cette porte est restaurée comme vous +voyez; on lui a heureusement conservé son caractère gothique. Vous +franchissez sur un pont-levis le fossé oriental, et par un talus assez +roide, après avoir dépassé une triple allée d'arbres magnifiques, vous +descendez au milieu des nouvelles constructions dont il a été question à +la Chambre des Députés; il y a quelques jours seulement. Ces +constructions consistent jusqu'à présent en 12 bâtiments assez spacieux: +10 sont destinés à servir d'écuries, 2 seulement L sont élevés d'un +étage avec comble, les 8 autres M n'ont qu'un grenier à fourrage. Il +reste encore un immense espace vide qui probablement va se trouver +rempli par tout ce qui est nécessaire au casernement de deux régiments +d'artillerie, car Vincennes doit devenir une école de première classe. +C'est là que devait s'élever aussi l'école de pyrotechnie pour laquelle +la Chambre a refusé les fonds demandés, par le ministère. + +Toute cette étendue se trouve reliée au fort par une enceinte bastionnée +entourée de fosses, protégée par un chemin couvert et un glacis (voir le +plan); mais cette enceinte ne ressemble pas dans tous ses détails à +celle des autre forts.. Ainsi le front oriental seul est terrassé, et +nos lecteurs n'ont rien de nouveau à y voir. Au centre de ces deux +bastions s'élèvent deux magasins à poudre Q; au milieu de sa courtine, +une porte R avec un pont-levis établit la communication avec +l'extérieur. Les deux grandes branches, au contraire, ne sont pas +terrassées, la banquette recouverte en bitume, le parapet, sont en +maçonnerie, sous cette banquette sont pratiqués des créneaux séparés de +trois en trois par les pieds droits des voûtes qui la soutiennent. Les +petits bastions S n'ont pas de créneaux; leur terre-pleins est terrassé, +mais leur parapet est en maçonnerie; à leurs flancs, des embrasures +permettent l'emploi de l'artillerie. Sur le milieu de chacune des deux +courtines les plus rapprochées du fort, s'ouvrent deux portes P à double +arcade; à leurs côtés sont deux corps-de-garde O destinés aux postes de +police et aux portiers-consignes. + +[Illustration: Plan du château de Vincennes.] + +Nous voici parvenus au but que nous nous étions proposé: l'homme le plus +étranger à l'art militaire peut, au moyen de ces quelques notes, diriger +ses promenades aux environs de Paris et comprendre les travaux qu'on y +exécute. Puissent encore ces détails sur des remparts, que chacun de +nous est peut-être appelé à défendre, détruire le funeste préjugé qui +subsiste contre la possibilité d'empêcher une armée ennemie d'entrer +dans Paris, et prévenir les hontes de 1811 et 1815! Certes, ces +remparts; si puissants, élevée à tant de frais, ne seront redoutables +qu'autant qu'ils renfermeront de courageux défenseurs et des chefs +dévoués: les plus méchantes bicoques ont soutenu des sièges héroïques, +les places les mieux fortifiées ont capitulé honteusement. Une ville est +imprenable quand sa garnison et sa population veulent réellement la +défendre; la brèche serait faite, l'assaut donné, l'ennemi dans la +ville que rien encore ne serait désespéré. On a vu des assigeants +supérieurs en nombre maîtres un moment d'une ville et chassés +honteusement par la garnison vaillamment retranchée dans les maisons. +Est-ce rop présumer de la brave population parisienne et du dévouement +de nos armées que de croire que de pareils exemples donnés par nos pères +ne seraient pas perdus? + + + +Fêtes des Environs de Paris + +(Suite.--Voir pag. 263.) + +LE BAL DES SCEAUX. + +Un spirituel dessinateur vous l'a dit il y a trois semaines avec ce +prestigieux crayon que vous savez: _Tout le monde court cette année +danser au bal des Sceaux_. Rien de plus vrai, et la _réclame_ n'a de +fantastique que le croquis où vous avez vu de jeunes _seaux_ de si bonne +mine faire vis-à-vis à de non moins pimpantes cruches. Le tout soit dit +sans allusion à l'élégante clientèle qui, chaque jeudi et chaque +dimanche, remplit la vaste et belle rotonde que, sérieusement peignant +cette fois, _l'Illustration_ vous représente. + +La conclusion de cet exorde est que la vérité, si rare, nous dit-on, se +glisse partout au contraire, et qu'à l'avenir on pourra, modifiant le +proverbe connu, s'écrier: _In rébus veritas!_ + +La réputation du bal de Sceaux ne date pas d'hier. Son origine se perd, +non pas précisément dans la nuit des temps, mais dans les nuages +qu'amoncela, il y a cinquante ans, sur nos têtes la tourmente +révolutionnaire. Ainsi, le bal de Sceaux eut le même berceau que la +liberté nationale. Quel titre de sympathie aux yeux de tout ce qui porte +un coeur français! Il faudrait vraiment ne posséder ni jarret ni +patriotisme pour se refuser la douceur d'une contredanse égalitaire +autour d'un excellent orchestre, emblème de l'harmonie et du parfait +accord qu'a ramenés entre les citoyens la chute de la tyrannie. Quelques +mois sur la fondation de cette fête où le civisme le dispute à la +chorégraphie seront, nous l'espérons du moins, bien accueillis de nos +lecteurs. + +Planté sur les dessins de Le Nôtre et par l'ordre du grand Colbert, le +parc de Sceaux faisait partie du fameux domaine de ce nom, apanage des +princes de la famille royale. Au dix-huitième siècle, il appartenait à +madame la duchesse du Maine, qui maintes fois, en parcourut les +splendides charmilles et les sentiers fleuris, en compagnie de Volt +aire, d'Helvétius, du baron d'Holbach, de Grimm, de Diderot, en un mot +de tous les beaux esprits de l'école philosophique dont cette princesse +préférait,--voyez un peu l'étrange goût!--l'entretien à celui des +muguets et des roués de l'Oeil-de-Boeuf. Une vacherie-modèle établie +dans le parc par madame du Maine qui, nouvelle de La Sablière, aimait +d'une égale affection les bêtes et les gens d'esprit, avait fait donner +à ce beau jardin le nom de _Ménagerie_, qu'il a porté depuis cette +époque et conserve encore aujourd'hui. + +Devenu propriété nationale en 1793, le parc de Sceaux fut vendu en l'an +VII et allait être impitoyablement défriché, puis semé de blé et de +luzerne, lorsqu'un certain nombre d'habitants de la commune formèrent +une société par actions dont le but était d'acquérir cette promenade et +d'en offrir gratuitement la jouissance il leurs concitoyens. Cette +louable pensée reçut aussitôt son exécution, et la nouvelle destination +fraternellement donnée au parc seigneurial fut attestée par le quatrain +patriotique ci-après, gravé au-dessus de la grille: + + De l'amour du pays + Ce jardin est le gage: + Quelques-uns l'ont acquis; + Tous en auront l'usage. + +Trouvez-moi quatre vers qui puissent, comme ceux-ci, délier hardiment +toute critique et se passer de poésie pour plaire! Je pose en fait qu'il +n'est pas un seul lecteur de ce quatrain qui ne l'ait trouvé admirable. + +Un bal fut établi dans la promenade civique sous une vaste tente que +bientôt remplaça la rotonde où les danses ont lieu aujourd'hui encore, +et que représente notre gravure. + +Les fondateurs de la société à laquelle nous devons le bal de Sceaux ne +voulurent pas que les actions de l'entreprise fussent exposées à tomber +en des mains étrangères au pays, et qui des lois ne seraient point +intéressées au maintien de l'oeuvre commune. C'est pourquoi il fut +décidé, par les statuts de la fondation, que les actions resteraient +annexées aux propriétés possédées par les actionnaires primitifs. Ainsi, +nul ne peut acquérir l'une de ces propriétés sans devenir par le fait +même actionnaire du bal de Sceaux. Grâce à cette disposition tutélaire, +la société s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans des conditions locales +qui seules pouvaient en assurer l'existence et la prospérité. + +L'héritier d'un beau nom militaire, M. le duc de Trévise, a entrepris de +son côté de rendre toute son ancienne splendeur à une partie de l'ancien +parc qui avait été mis en culture au moment de sa première vente, et il +poursuit l'accomplissement de cette tâche avec une persévérance et une +ferveur artistique bien dignes d'éloge par ce temps de vandalisme +réfléchi et de spéculation étroite qui semble avoir pris pour devise: +«Mort aux châteaux et aux ombrages!» Grâce au ciel, le moellon, ce dieu +de notre époque, ne triomphe pas sur toute la ligne; il reste encore ça +et là quelques coins de terre privilégiée ou les arbres séculaires et +les ombreuses futaies peuvent lever fièrement la tête et épanouir leurs +vertes feuilles sans redouter la cognée du sapeur du génie ou de l'avide +défricheur. Sceaux est une de ces rares oasis; non-seulement il a pour +lui son parc, mais de toutes parts des sites ravissants l'environnement. +C'est Verrières avec sa majestueuse forêt percée de vastes avenues que +sillonne, chaque beau jour d'été, une fastueuse procession d'équipages +aristocratiques; c'est Aulnay avec sa vallée mystérieuse et ses secrets +sentiers chers aux amants et aux poètes; Aulnay, où tant de délicieux +ermitages s'entrevoient dans le clair-obscur d'un épais dôme de +feuillage, où s'inspira Chateaubriand, alors que, dans le recueillement +d'une de ces ravissantes retraites, il traça les lignée sublimes du +_Génie du Christianisme_. Plus loin, c'est Châtenay, où naquit le +chantre de la _Henriade_, O Banlieue! enorgueillis-toi d'avoir donné le +jour à un tel fils! Je ne sais en vérité pourquoi on le traite de +prosaïque, car on ne peut faire un seul pas dans tes méandres verdoyants +sans y retrouver le souvenir ou la trace encore vivante des plus nobles +penseurs, des plus brillants esprits dont s'honorent la France et le +monde. + +Mais je m'aperçois que l'enthousiasme est tout près de nous égarer: +allons danser au bal de Sceaux. Depuis quelques années l'immense vogue +qu'avait obtenu ce bal dès sa fondation, et qui n'avait fait que grandir +jusques et y compris la fin de la Restauration, s'était ralentie sans +que l'on pût assigner à cet injuste délaissement d'autre cause que +l'inconstance de ce public ingrat et volage, si difficile à attirer, +mais à fixer, bien plus encore. L'administration actuelle du bal a +entrepris de le ramener à l'objet de son ancien culte, et nous devons +convenir que le succès a pleinement justifié son attente. Il est vrai de +dire qu'elle y a pris peine: magnifique restauration de la rotonde +entièrement décorée à neuf, orchestre parfait, éclairage _a giorno_, +brillantes illuminations, feux d'artifice, jeux de toute espèce, rien +n'a été épargné dans l'espoir de faire reprendre au fugitif le chemin du +parc de Sceaux; aussi s'est-il exécuté de la meilleure grâce du monde, +tout satrape blasé qu'il est, et deux fois par semaine, il consent à +jouir (voyez un peu le bel effort!) du triple charme de la campagne, de +la musique et de la danse, sans parler d'une foule de menus agréments, +et tout cela, pour un prix, d'une modicité véritablement fabuleuse, On +se laisserait tenter à moins! + +[Illustration: Entrée du Bal de Sceaux.] + +Le nombre et la rapidité des moyens de transport ne contribuent sans +doute pas peu à cette renaissance de l'antique prospérité du bal de +Sceaux. Autrefois, quand on voulait se donner le plaisir de cette +dansante solennité, il fallait se hisser dans le coucou classique, et +essuyer, outre les cahots et l'incommodité du véhicule, l'inévitable +plaisanterie du conducteur de ce char antédiluvien qui, avant de se +décider à fouetter son unique et poussive haridelle, s'égosillait une +heure durant à crier: «Encore un _pour Sceaux!_--ou deux,--ou +trois.»--(Le nombre ne fait rien à la chose.) Il est bon d'ajouter que +chaque _pour Sceaux_ happé était exposé à subir une désagréable +métempsycose en passant aussitôt à l'état _de lapin_ sur le siège de +l'automédon. Aujourd'hui, plus rien de semblable: quatre services de +messageries se disputent l'honneur et le profit de vous conduire en un +clin d'oeil au terme de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette +promenade champêtre. Un entrain et une gaieté sans licence animent les +jolies fêtes de Sceaux. Mais si trop de liberté en est proscrit, +l'égalité y règne toujours. Fidèle à son origine populaire et +patriotique, le bal admet toutes les classes, tous les rangs, toutes les +parures: la merveilleuse y coudoie la villageoise, et le frac de Roolf +ne dédaigne pas d'y offrir la main pour le quadrille au simple fichu de +percale. Toutes les danseuses sont égale devant l'archet du chef +d'orchestre, et ce n'est certes pas l'un des moindres attraits de la +réunion que l'aspect de nos petites-maîtresses confondues avec les +fraîches jeunes filles de Châtenay, de Bourg-la-Reine, de +Fontenay-aux-Roses, uniformément vêtues de blanc et parées d'écharpes +multicolores, indiquant le village auquel appartient chacune d'elle. +C'est un coup d'oeil semi-citadin, semi-agreste, qui donne au bal un +piquant tout particulier: on dirait du Lignen courant dans un coin du +parc de Versailles. Cet hommage, ce droit de bourgeoisie accordé à la +vie champêtre doivent faire tressaillir d'une douce joie les mânes du +chantre d'_Estelle_ et de _Galatée_, de ce bon Florian, qui repose à +quelques pas de là, dans le cimetière de la ville. + +[Illustration: Le Bal de Sceaux.] + +On nous annonce qu'une grande fête se prépare dans le parc de Sceaux. Il +ne s'agit de rien moins, nous dit-on, que d'une _Nuit Vénitienne_ +travestie, donnée, à la demande de l'élite de la population, au profit +des pauvres victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Nous ne +pouvons qu'applaudir à cette heureuse pensée qui satisfera tout le +monde, et nous promettons, pour le jour où elle se réalisera, une ample +colonie parisienne à la belle rotonde et aux frais ombrages de Sceaux. + +Fête communale de Douai. + + Allons, veux-tu venir, compère, + A la procension de Douai? + Al est si joulie et si guaye, + Que de Valencienne et Tournay, + De Lisle, d'Orchie et d'Arras, + Les plus pressés vien'nt à grans pas. + +Telle était la chanson que, le dimanche 9 juillet, entonnaient sur les +routes de la Flandre des choeurs de paysans et d'ouvriers, il en venait +de tous les pays circonvoisins, d'Anzin, de Roubaix, de Béthune, de +Bouchain, de Pont-à-Marcq, de Cambray, voire même de Courtrai, de Menin +et de Mons, et la ville de Douai était le rendez-vous de cette +multitude. Ladite ville s'était coquettement parée; les maisons, qu'on +lave d'ordinaire tous les samedis, avaient subi des ablutions +supplémentaires; les habitants avaient la physionomie radieuse; la foule +ondulait dans les rues; la bière ruisselait dans les tavernes; la place +du _Barlet_ était diaprée de bimbelotiers et d'acrobates; la +Bibliothèque, les Galeries de tableaux, d'archéologie, d'anatomie et +d'histoire naturelle étaient ouvertes au public, qui, à vrai dire, ne +profitait guère de cette faveur municipale. Dès sept heures du matin, la +grosse cloche du beffroi tintait, et le _carillon_, mis en jeu par des +mains habiles, substituait des airs variés à son éternel _suoni la +tromba_. Et pourquoi ce dérangement, cette agitation inusitée, ces +émigrations, ce bruit de cloches et de voix? Quel aimant irrésistible +entraînait Flamands et Belges vers la cité douaisienne? Le désir de +contempler cinq énormes mannequins d'osier. + +Douai, comme toutes les villes du Nord, a sa fête communale, appelée +_dacace_ ou _kermesse_ en dialecte du pays; _dacace_ par abréviation de +dédicace, _kermesse_ de _kerk mess_ (foire d'église); mais elle a de +plus une spécialité importante, un divertissement exceptionnel, assez +curieux pour être raconté à nos lecteurs des quatre-vingt-six +départements. Tous les ans, le premier dimanche qui suit le 6 juillet, +une figure colossale, connue sous le nom de _Gayant_, sort à onze heures +du jardin du Musée, où on lui a construit une remise. Gayant, haut de +vingt-deux pieds, coiffé d'un casque à blancs panaches, est soutenu par +des porteurs cachés, dans ses flancs. Sa femme, _Marie Caqenon_, moins +grande de deux pieds seulement, l'accompagne, habillée en dame de la +cour de Marguerite de Valois. _M. Jacquot_, le fils aîné, d'une taille +de douze pieds, porte fièrement une toque de velours, un manteau +espagnol et un pourpoint à crevés. _Mademoiselle Filion_, la cadette, de +dix pieds de hauteur, reproduit la toilette et les grâces maternelles. +Le _ptiot Binbin_, enfant d'environ huit pieds, le plus jeune rejeton de +la famille, a la tête garnie d'un bourrelet, et tient à la main des +hochets. Derrière ces cinq grandes poupées roule un char à la cime +duquel est posée la Fortune, dans l'exercice de ses fonctions +distributives. Sur le plateau circulaire de ce véhicule, sont rangés un +seigneur espagnol, une dame, un soldat suisse, un financier, un paysan +avec une poule à la main, et un procureur, dont la poche gauche est +bourrée de contrats. Le plateau tourne à l'aide d'une lanterne fixée à +l'une des roues, de sorte que les six types d'états occupent +alternativement l'extrémité supérieure ou inférieure du plan incliné. La +_chanson de Gayant_, dont nous avons cité le premier couplet, nous +explique ce balancement symbolique: + + Te vera chelle biet reu de furteune, + Queurir et marquier à grans pas; + Ché pour le dir' qué tout l'mond' va + Et tantôt haut et tantôt bas. + Argentier, avocat, paysan, + Chacun ju son rôle en courant. + +Autour de cortége, les jambes passées dans la carcasse d'un cheval +d'osier, galope le maître des cérémonies, le _sot_ de l'ex-corporation +des canonniers, appelé _Carrocher_, du nom du titulaire actuel. Ses +vêtements sont ceux des fous en titre d'office. Il court à travers les +masses compactes, menace de sa marotte ceux qui ne livrent point passage +à la procession, et reçoit des dons volontaires au bénéfice des +porteurs. A ce spectacle le peuple bat des mains; c'est toujours avec un +nouveau plaisir que les Douaisiens, revoient leur cher Gayant; ils +éprouvent pour lui une tendresse inimaginable; la joie que leur cause sa +présence va jusqu'à l'attendrissement; la _marche de Gayant_ et leur +_Ranz_, leur _Marseillaise_ locale; l'attente de Gayant les tient en +éveil, la présence de Gayant les électrise, le souvenir de Gayant les +poursuit. On vit, le 10 juin 1743, une compagnie d'artilleurs +douaisiens, campée devant Tournai, déserter tout entière avec armes et +bagages. Grande fut l'alarme: le prévôt voulait mettre la maréchaussée +en campagne; mais le capitaine. M. de Breande lui dit: «Soyez +tranquille, j'sais où ils sont allés; il faut qu'ils voient danser leur +grand-père Gayant; mais vous les reverrez, après la _kermesse_. Et +quelque, jours plus tard, la compagnie rentrait au camp, ramenant de +Douai bon nombre de nouvelles recrues. + +[Illustration: Promenade de Gayant, le géant de Douai, le 9 juillet.] + +Toutefois de ce Gayant si aimé, si fêté, si applaudi, nul ne connaît la +généalogie. Suivant les uns, c'est la personnification d'un seigneur qui, +vers 881, aida le comte Baudouin II à repousser les Normands. Au dire +des autres, c'est un certain Jehan Gelon, seigneur de Cantin, qui chassa +les Barbares au neuvième siècle. J. B Gramaye, autour des _Antiquitates +Flandriae_ (1688, in-8.), dit que la tour du _Vieux-Tudor_, partie +encore subsistante de l'ancien château de Douai, fut jadis habitée par +des géants, mais il ne signale aucune corrélation entre eux et notre +héros. D'après une autre version, Gayant aurait pris naissance dans une +procession instituée en _l'honneur de Dieu, de toute la cour célestiale, +et de monsieur saint Maurant_, pour rappeler la défaite des Français +assiégeants, le 16 juin 1119. Ce qui peut confirmer cette opinion, c'est +que Gayant parut annuellement le 16 juin jusqu'en 1770. M. de Conzié, +évêque d'Arras, suspendit alors la procession, sous prétexte du jubilé. +Son mandement causa presque une émeute; le peuple, attroupé sous les +fenêtres de l'intendant de Flandre, cria: «Rendez-nous Gayant! +rendez-nous notre père!» Les échevins s'assemblèrent pour protester; des +commissaires délégués en appelèrent au Parlement; mais des lettres +closes du 6 juin 1771 donnant raison à l'évêque, abolirent la cérémonie +du 16 juin, et instituèrent une autre procession générale en +commémoration de la prise de Douai par Louis XIV, le 6 juillet 1667. +Attaqué par les puissances spirituelles et temporelles, Gayant se tint +prudemment _muchié_ pendant six ans, il reparut en 1779, et l'on trouve +dans le _registre des dépenses_ de cette année: «A David, menuisier, +pour bois et façon employés à la réparation des figures de Gayant et de +sa famille: 65 florins 13 pastards.» + +La Flandre au Moyen-Age, comptait les géants par douzaine. On avait à +Lille _Lyderic, Phinart_ et les _quatre fils d'Aymon_ sur le cheval +Bayard; à Anvers, _Druou-Antigon_; à Louvain, _Hercule_ et sa femme +_Megera_; à Bruxelles, _Ommegan_ et sa famille; à Hazebrouck, le comte +de la _Mi-Carême_; à Cassel, _Reusen_ et son _binbin_; à Malines, le +grand-père des géants et ses enfants; à Ath, le géant _Goliath_; à +Hassell, _Lange-Man_; à Dunkerque, _Reusen_, sa femme et _Cupido_, leur +fils, armé de pied en cap et portant un _binbin_ dans sa poche. +Quelques-uns de ces éminents personnages ont tenté de reparaître dans +des cérémonies récentes; mais le _Gayant_ de Douai est demeuré le plus +grand par la stature et la renommée. Il est fâcheux qu'on manque de +documents pour déterminer l'origine d'un colosse aussi intéressant, et +qu'on n'ait point de traces de son existence antérieure au dix-septième +siècle. On lit dans un compte du 20 juin 1665: «A cinq hommes ayant +porté le géant, payé à chacun 30 pastards.--A ceulx ayant porté la +géante: 30 pastards.--A Marie-Jenne Paul, pour avoir faict la perruque +de la géante, raccommodé celle du géant et saint Michel, payé pour +réduction: 17 florins.» Il appert de la même pièce, dont on conserve +l'original aux archives de Douai, que Gayant se montrait pour la +première fois en compagnie d'une épouse: «Aux Pères Dominicains, pour +avoir moutlé la teste de la géante, construit ses mains, son collier, sa +rose de diamant et diverses aultres pieches d'ornement: 40 florins.--A +Antoine Denher, foureur, pour vingt et une cordes de perles appliquez, à +la coiffure de la géante: 63 pastards.--A Guillaume Gourbé, mandelier, +pour la façon et livreson d'osier pour la géante: 31 florins,» Après +avoir marié Gayant, le corps municipal trouva tout simple de lui donner +des enfants, et M. _Jacquot_, mademoiselle _Filion_ et _Binbin_ +sortirent tout armés de son cerveau. L'acte de naissance du _ptiot_ est +ainsi dressé dans un compte de 1703: «A Wagon, pour avoir abilié le +petit enfant géan: 1 florin, 4 past.» Le même compte mentionne la _roue +de fortune_, symbole emprunté à la corporation des charrons et +tonneliers. La famille briarienne a fait, cette année, son excursion +avec la pompe accoutumée. Les fêtes, commencées le 9 juillet, se sont +prolongées jusqu'au 13. De nombreux amateurs se sont disputé, avec une +adresse rivale, les prix du tir à l'oiseau, du jeu d'arc au berceau, de +l'arbalète, du tir à la fléchette, du jeu de balle, de la cible chinoise +et de la cible horizontale. Le 2, un bal splendide a rassemblé, dans la +_grand salle_ de l'hôtel-de-ville, l'élite des Douaisiens, pendant +d'autres danseurs s'évertuaient au _Jardin Royal_ et sous les peuplier +de _Chambord_. Une exposition publique de plantes en fleurs, faite dans +les bâtiments de la _Société d'Agriculture, Science et Arts_, a montré +que l'horticulture était plus que jamais en honneur dans le Nord, terre +classique des _fous tulipiers_. La musique, cet art cher des Flamands, +n'avait pas été omise dans le programme: le dimanche, vers midi, deux, +cents membres des _Sociétés de musique sacrée_ et des _Amateurs_ réunie +ont exécuté dans la cathédrale de Saint-Pierre une messe de M. Ferdinand +Lavainne, musicien Lillois. Dans la journée du 10 la _Société +philarmonique_ donné un concert, où MM. Roger et Grard, mademoiselle +Lavoye, tous trois du théâtre Favart, ont obtenu des applaudissements +bien mérités. Mais ce que les Douaisiens ont admiré le plus après +Gayant, ç'a été un monument de bois et de tuile, érige sur la +_Place-d'Armes_, et rappelant à sa partie supérieure l'ancien beffroi +incendié en 1171. Sur la base étaient inscrits les noms des Douaisiens +morts, à Mons-en-Puèle, en 1301, en combattant contre Philippe-le-Bel On +eut pu choisir des héros plus récents et plus Français; néanmoins cette +réminicence de gloire indigène a chatouillé l'amour-propre flamand, et +les spectateurs ont trépigné d'enthousiasme quand, le 12 juillet, à dix +heures et demie du soir, l'édifice, embrasé par des fusées, a fourni la +matière d'un _feu de joie_. + +A l'heure où nous écrivons, la famille Gayant est rentrée dans sa +remise; les couverts d'argent, marabouts, cuillers, timbales, pistolets +et fusils ont été distribués aux vainqueurs des jeux. La ville, l'une +des plus mornes de France, est rentrée dans sa torpeur; l'herbe des rues +a redressé ses brins un moment inclinés, et le carillon, renonçant aux +_fioritures_, répète à chaque heure la _marche des Puritains_. + + + +Bulletin bibliographique. + +_La Guerre des Vêpres Siciliennes_, Ou une Période de l'histoire de la +Sicile au XIIIe siècle; par MICHÈLE AMARI. Deuxième édition, augmentée +et corrigée par l'auteur et enrichie du documents nouveaux. 2 vol. +in-8.--Paris, 1843. _Baudry._ 10 francs. + +Cet ouvrage a paru pour la première fois à Palerme, il y a un an, sous +ce titre: _Une Période de l'histoire de la Sicile au XIIIe siècle._ +Depuis, l'auteur étant venu à Paris trouve à la Bibliothèque Royale des +manuscrits et des livres qui jetaient un jour nouveau sur le grand +événement dont il avait entrepris d'écrire l'histoire. En conséquence, +ne voulant pas suivre l'exemple de l'abbé Veriot, il a modifié et récrit +son travail, qu'il publie aujourd'hui avec un nouveau titre: _la Guerre +des Vêpres Siciliennes_. Dans une courte préface ajoutée à cette seconde +édition, M. Michèle Amari énumère les erreurs, graves qu'il a relevées, +et il expose en ces termes le sujet, le plan et le but de son livre: +«Jean de Procida, animé par l'amour de la patrie et par le désir de +venger une offense privée, se propos d'enlever la Sicile à Charles +d'Anjou; il l'offrit à Pierre, roi d'Aragon, qui faisait valoir, +pour en réclamer la possession, les droits de sa femme. Il conspira avec +Pierre, avec le pape, avec l'empereur de Constantinople, avec les barons +siciliens: quand tout lut près pour l'explosion, les conjuré, donnèrent +le signal; ils massacrèrent les Français et élevèrent Pierre au trône de +la Sicile. Telle fut, à peu près, si nous en croyons une opinion +généralement accréditée, l'histoire des _Vêpres Siciliennes_, histoire +qui s'arrête toujours au massacre des Français, ou du moins qui ne +dépasse jamais l'avènement de Pierre d'Aragon.--Quelques historiens +modernes, la plupart ultramontains, ont, il est vrai, exprimé des doutes +sur la réalité d'un complot si vaste, si secret et si heureux; mais nul +d'entre eux ne se donna la peine d'examiner attentivement les faits; +l'erreur prit racine et se développa, et, bien qu'elle ne fut jamais +prouvée, la conjuration des Vêpres Siciliennes devint, dans l'opinion +publique, un de ces événements dont personne n'ose contester +l'authenticité. + +Or, M. Michèle Aman essaie de démontrer, à l'aide de documents positifs, +que le massacre des Vêpres Siciliennes n'a pas été le résultat d'une +conjuration, mais d'une insurrection populaire excitée par la tyrannie +insolente et cruelle des Français. «Le peuple sicilien, dit-il, n'était +ni accoutume ni déposé à supporter une domination étrangère. Il +s'insurgea contre ses oppresseurs, et ce fut à lui et non à +l'aristocratie nobiliaire, comme on l'a prétendu à tort, que la Sicile +dut cette révolution, qui la sauva, au XIIIe siècle, de la honte, de la +servitude, de la misère et d'une ruine complète, et dont les heureux +résultats se font encore sentir aujourd'hui.» + +Tel est le but, tel est l'esprit de l'important travail de M Michèle +Amari. La _Storia del Vespro Siciliano_, écrite d'un style dont nous +louerons surtout la simplicité et la concision,--qualités bien rares +chez les Italiens,--est divisée en vingt chapitres. Elle commence à la +seconde moitié du XIIe siècle, et se termine aux premières années du +siècle suivant.--Dans le chapitre vingtième et dernier, M. Amari résume +lui-même en quelques pages les diverses conséquences heureuses ou +malheureuses qu'entraîna après elle la terrible insurrection du peuple +sicilien. Il nous apprend _qual era la Sicilia prima del Vespro, qual ne +divenne, qual rimase_. Enfin, un appendice intitulé: _Exposition et +Examen de toutes les autorités historiques sur les Vêpres Siciliennes_, +et de curieux documents historiques, terminent ces deux volumes qui, si +nos espérances se réalisent, promettent à l'Italie un historien +distingué. + +_Deux Mois d'émotions_; par madame LOUISE COLET. 1 vol. in-8.--Paris, +1843. W. _Coquebert_. 7 Fr. 50. + +Madame Louise Colet, l'auteur de plusieurs _poèmes_ couronnés par +l'Académie Française, de nombreux _recueils de vers_, de _la Jeunesse de +Mirabeau_ et des _Cours brises_, habite Paris, mais elle est née en +Provence. Souvent, «quand le travail ne l'absorbe pas, sa pensée +s'envole vers ce berceau qu'elle aime, vers ces terres où le soleil n'a +que des voiles passagers qui se fondent dans ses flots de feu, où le +sang bout, où l'âme se réchauffe à la chaleur du sang, et ne connaît pas +ces heures froides et inertes, qui sont un avant-goût de la tombe.» Elle +est, comme elle l'avoue elle-même, toujours attirée vers ces régions +brûlantes. Enfin l'année dernière elle partit; elle alla revoir les +lieux où elle est née, où elle a vécu, ou elle désirerait mourir. Elle y +passa deux mois entiers, et, pendant son séjour, elle y éprouva de +douces et douloureuses émotions. Aujourd'hui elle publie le récit de +cette excursion, qui l'a rendue tout à la fois si triste et si heureuse. +Ainsi s'explique naturellement le titre étrange et mystérieux de ce +volume. + +_Deux Mois d'émotions_ se composent de cinq ou six lettres adressées +pendant l'absence à diverses personnes. Mais madame Louise Colet ne +s'est pas contentée de raconter dans un style élégant et coloré des +_impressions de voyages_ ordinaires. Ce n'est pas seulement une +_touriste_ d'esprit et de sentiment que nous accompagnons dans +d'intéressantes excursions à Lyon, à Avignon, à Nimes, à Arles, à Aix, à +Marseille; c'est une poétique fille du Midi, qui vient, après un long +exil, revoir sa patrie adorée, rendre un pieux hommage à la tombe de sa +mère, et regarder pendant quelques heures, de loin, avec des yeux pleins +de larmes, Servannes, le château de son père; car le possesseur actuel, +un Belge, «homme sans entrailles et sans intelligence,» lui en refusa +l'entrée et lui défendit même d'en approcher. Un moment elle a franchi +l'enceinte qu'on lui avait interdit de dépasser; elle court à perdre +haleine jusque sous les murs de ce château. Une fenêtre s'est ouverte: +c'est celle de la chambre de sa mère; une femme lui apparaît: c'est la +soeur du propriétaire; une jeune fille de douze à quatorze ans est +auprès d'elle. + +«Madame, lui dit madame Louise Colet en tournant vers elle son visage +baigné de pleurs, au nom de cette enfant, qui est sans doute la vôtre, +laissez-moi revoir une dernière fois la chambre de ma mère. + +--C'est impossible, répondit-elle d'un ton glacial; et elle referma +brusquement la fenêtre. + +--Oh! qu'une pareille action vous porte malheur, s'écria la pauvre +femme; soyez punie dans votre enfant du mal que vous me faites!» Et +éperdue elle s'élança vers les portes du château afin d'en forcer +l'entrée. Elle se heurta sur le seuil au corps raide et droit du grand +Belge, qui lui dit d'un air niais et insolent: + +«Vous n'entrerez pas, madame; je ne me soucie point qu'un jour vous +publiez quelque pièce de vers là-dessus.» + +Le jour même où cette triste scène eut lieu, madame Louise Colet apprit +une heureuse nouvelle: un riche Anglais, lord Kilgore, admirateur de ses +vers, venait de se décider à se rendre acquéreur de Servannes pour +mettre ce château à sa disposition. Mais, il mourut trois jours après, +au moment même où il allait signer l'acte de vente. + +Les émotions de madame Louise Colet ne sont pas toutes aussi tristes; il +y en a beaucoup de gaies et d'heureuses. D'ailleurs madame Louise Colet +a eu le tact de ne pas toujours parler d'elle, de sa famille, de ses +amis ou de ses promenades; ça et là elle insère dans ses lettres intimes +quelques pièces de vers inédites, une légende, ou une histoire +véritable. La _Marquise de Gange_ et les _Nonnes de Saint-Césaire_ sont +d'agréables nouvelles historiques. Mais nous recommanderons surtout aux +personnes qui désireraient connaître la cause secrète d'un des plus +grands crimes du dix-neuvième siècle la lecture du curieux chapitre +intitulé: _les Deux Assassinats._ + +Scilla e Cariddi; par FRANCIS WEY. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _Arthus +Bertrand_. 15 fr. + +Il n'en est pas de ces deux volumes comme des deux écueils fameux dont +ils ont pris le nom: il ne faut éviter ni l'un ni l'autre. Après avoir +visité le premier, on se sent naturellement attiré vers le second. +Lecteurs timides que ces mois de mauvaise augure épouvantent, ne +craignez pas d'aller vous briser contre un rocher perfide; +abandonnez-vous librement au courant qui vous entraîne, et vous êtes +certains de vous reposer quelques heures dans un port commode et sûr, +d'aborder... à un livre spirituel, intéressant et suffisamment +instructif. + +Pourquoi donc ce litre? Pourquoi Scilla et pourquoi Cariddi? Rien de +plus naturel: M. Francis Wey a fait, il y a plusieurs années, une +promenade en Calabre et en Sicile; il a navigué dans le détroit de +Sicile entre les écueils de Charybde et de Scylla, qui ne sont plus +aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois, et il a donné leurs noms à ses +_impressions de voyages_.--Parti de Poestum, il se rendit d'abord à +Castrovillari, puis il visita successivement Spezzano, Sybaris, Milet, +Locres, Reggio, Messine, Palerme, Agrigente, Syracuse, Catane, ou les +emplacements de celles de ces villes célèbres qui ont cessé d'exister; +il est monté, en outre, jusqu'au sommet de l'Etna. A son retour il a +raconté cette excursion, assez rarement faite par nos touristes +français, en homme d'esprit, sans exagérer et sans mentir, comme +certains de ses prédécesseurs, et en savant sans pédantisme.--Scilla e +Cariddi s'adressent donc à toutes les personnes qui désirent lire un +ouvrage à la fois agréable et utile sur les Calabres et sur la +Sicile.--Trois chapitres intitulés l'_Oberland bernois_, et un fragment +sur Genève, terminent le second volume. Le récit de cette courte +promenade dans les Alpes est moins vrai, et par conséquent moins +intéressant que celui du curieux voyage qui le précède.--Du reste, à +part ce léger reproche, nous n'avons que des félicitations sincères à +adresser à M. Francis Wey. Si, au début de sa carrière littéraire, il +avait paru un moment disposé à s'égarer sur les pas de certains +écrivains à la recherche d'excentricités de mauvais goût, il a reconnu +son erreur; il est engagé aujourd'hui dans une bonne voie, celle du bon +sens et du bon style; qu'il continue à y marcher d'un pas ferme, et il +atteindra infailliblement le but qu'il a dû se proposer. + +Lettres sur l'Euphorimètrie, ou l'Art de mesurer la fertilité de la +terre, indiquant le choix des meilleurs assolements, en faisant +connaître d'avance leurs produits et leur action sur le sol; par J. +Varembey. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. Madame Bouchard-Huzard. 4 fr. + +Qu'est-ce que _la fécondité_ de la terre? Malgré ses recherches et ses +travaux, la science ne le sait pas encore, elle l'ignorera probablement +toujours; car il est des mystères qu'il ne lui est pas donné de +pénétrer. Nous explique-t-elle ce qui constitue la lumière, le +calorique, la transparence des corps, leur ductilité, leur fusibilité, +leur solubilité? + +Mais si on ne peut découvrir le principe même de la fécondité, il est du +moins facile d'étudier ses effets. «Jusqu'à ce jour, dit M. J. Varembey, +dans son introduction, tous les hommes d'un esprit supérieur qui ont +écrit sur l'agriculture, ont cherché à généraliser ses principes et se +sont efforcés de l'élever au rang des sciences exactes; mais ils n'ont +enfanté que des systèmes parfois ingénieux, souvent erronés et toujours +incomplets, qui, à l'exemple de ceux que l'on voit éclore en médecine, +ont été d'abord exaltés avec enthousiasme, puis modifiés, enfin +abandonnés et remplacés par d'autres, qui avaient à leur tour une durée +plus ou moins éphémère. Aussi, l'agriculture, quoi qu'on en dise, +est-elle restée à peu près stationnaire et en arrière de tous les autres +arts; son enseignement comme science manque tout-à-fait de doctrine, et +ses livres innombrables ne sont que des expositions de systèmes +défectueux et mal assis, ou plus souvent des compilations de pratiques +irrationnelles et de procédés empiriques dont les résultats, subordonnés +à l'état de fécondité des sols, ne répondent presque jamais à l'attente +de ceux qui les mettent en application.» + +Il est temps enfin d'abandonner une route qui va se perdre dans un +abîme! Pourquoi vouloir arracher à la nature des secrets qu'elle prétend +nous cacher? Que les agronomes cessent donc de chercher les éléments +constitutifs de la fertilité et qu'ils l'étudient dans ses effets, comme +on étudie les propriétés physiques des corps en général, sans essayer de +déchirer le voile impénétrable qui couvre leur origine, et alors +seulement ils parviendront à fonder sur des bases solides et durables la +science dont ils s'efforcent en vain d'activer aujourd'hui les progrès. + +Ces conseils, que M. J. Varembey donne à ses confrères, il les a suivis +et il a obtenu des résultats merveilleux, s'ils sont aussi certains +qu'ils paraissent devoir l'être. «On ne savait, dit-il, qu'une seule +chose certaine en agriculture: c'est que la quantité de produits +végétaux qu'on retire de la terre par une culture supposée convenable, +est toujours _proportionnée_ à l'état de fécondité du sol. Mais on +ignorait le rapport exact de cette proportion, parce qu'on n'avait pas +trouvé le moyen de mesurer la puissance productive de la terre, et que +dès lors il était impossible d'établir le rapport proportionnel de deux +quantités, dont l'une restait inconnue. Par la même raison, on ignorait +aussi ce que les produits végétaux, proportionnellement à leur volume, +font subir d'augmentation ou de diminution à la fécondité du sol d'où +ils sont sortis. + +«Ainsi, les deux propositions fondamentales qui s'offraient d'abord à +l'élude scientifique étaient celles-ci: + +«--Déterminer ce que l'intensité connue de la fécondité d'un sol doit y +créer de production végétale. + +«Et réciproquement: + +«--Déterminer ce qu'une quantité _connue_ de production végétale +recueillie dans un sol retranche ou ajoute à sa fécondité. + +«Or, ce double problème était subordonné à la solution préalable de cet +autre problème: combien une quantité _connue_ de production végétale, +obtenue sur un sol d'une surface donnée, indique-t-elle de fécondité en +lui? Et tous ces problèmes devaient demeurer insolubles, tant qu'on ne +saurait pas réduire la fécondité elle-même en _quantités_. Il fallait +donc, avant tout, la soumettre à un mode rationnel de mesure; et dès +lors l'_Euphorimétrie_, qui mesure la fertilité de la terre, devient une +étude introductive à la science de l'agriculture.» + +Il nous est impossible, on le conçoit, de suivre H. J. Varembey dans ses +démonstrations, d'expliquer avec détail comment il est parvenu à mesurer +la force productive du sol, et surtout quelles conséquences importantes +il tire lui-même de sa découverte. Forcé de nous renfermer dans de +certaines limites, nous avons dû nous borner à indiquer le but auquel +tendent ses travaux. Ajoutons seulement qu'il enseigne l'art de mesurer +la fécondité actuelle du sol, de calculer de combien telle culture ou +telle récolte l'augmente ou la diminue, et qu'il apprend à connaître +d'avance quelle sera la quantité de produits qu'on devra recueillir +d'après le mode de culture suivi, la dose d'engrais donnée au terrain, +la récolte qui a précédé, rie. Sa méthode permet d'ouvrir à chaque champ +un compte de fécondité par _droit_ et _avoir_ dans lequel les _entrées_ +opérées par le fumier, la jachère, les légumineuses enfouies, les +légumineuses fauchées au vert et le pâturage, sont évaluées avec +exactitude, de même que les _sorties_ résultant des récoltes de grains +dont la quantité peut ainsi être prévue à l'avance. + +Avant d'être publiées en volumes, les _Lettres sur l'Euphorimétrie_, +signées seulement des initiales J. V., avaient paru, à de longs +intervalles, dans le _Journal d'Agriculture de la Côte-d'Or_; elles +frappèrent vivement l'attention publique: tous les recueils spéciaux +s'empressèrent de les signaler à leurs lecteurs. La _Revue +scientifique_, entre autres, leur consacra un long article, auquel nous, +empruntons le passage suivant, qui nous dispensera de tout autre éloge: + +«Les Allemands ont senti les premiers tout ce qu'il y a d'important dans +les calculs de fécondité; mais les études auxquelles ils se sont livrés +à ce sujet sont indirectes, incomplètes et quelque peu incohérentes; +leurs agronomes les plus distingués, partant de certaines suppositions, +de certaines probabilités que permet sans doute la marche générale de la +production agricole, ont procédé par induction, et sont parvenus à des +conséquences ingénieuses, mais souvent contestables, qui démontrent au +moins avec la plus parfaite évidence les énormes avantages qui +sortiraient d'une base plus précise et plus certaine. Un agronome +Français, que nous regrettons de ne pouvoir désigner au respect et à la +reconnaissance de l'agriculture autrement que par les initiales J. V., a +repris l'oeuvre, des Allemands de fond en comble, et l'a refaite avec +une incontestable supériorité. A nos yeux, c'est une étude magnifique; +c'est un admirable travail, produit vigoureux d'une forte intelligence, +et qui appelle les méditations profondes des agriculteurs sérieux. Il en +jaillira certainement de vives lumières sur la grande industrie des +campagnes.» + +_Les Algues_, poésies; par EMILE DE BOURRAN. + +De tous les jeunes poètes nés en l'an de grâce 1813, M. Emile de Bourran +est sans contredit celui qui possède au plus haut degré l'humeur +voyageuse. Chacune des pièces de vers dont se composent _les Algues_ est +datée d'un pays différent. A en juger par ces indications géographiques, +M. Emile de Bourran a dû cultiver la poésie française dans toutes les +contrées de notre globe: a Bruxelles, à Ostende, à Bordeaux, à Aucône, à +Vera-Cruz, aux États-Unis, à Paris, à Alger, à Calcutta, à l'île +Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, à Messine, à Oran, à Toulon, à +Liège. Comment se fait-il alors que, nées sous des climats si divers, +ses _Algues_ donnent toutes les mêmes fleurs et les mêmes fruits? La +raison en est toute simple: dans le genre poète, M. Emile de Rourran +appartient à l'espèce dite des _amoureux_. Partout où il fuit Marie, +l'image de Marie l'accompagne; partout il s'écrie en s'adressant à la +mer, au zéphyr, au nuage, etc.: + + Ne lui dis pas, lorsque loin d'elle + Un sort cruel guide mes pas, + Que mon coeur épris et fidèle + Soupire et ne la quitte pas. + Ah! qu'elle ignore les alarmes + De ce coeur pour elle enflammé, + Et tout ce qu'on verse de larmes. + D'aimer sans espoir d'être aimé!... + +N'accusons donc pas M. Emile de Bourran d'être parfois un peu monotone +et froid, quoique passionné... Pourrions-nous refuser d'admettre sa +justification et ne pas compatir à sa peine?... il aime, et d'ailleurs +ses vers ne manquent ni d'élégance ni de facilité; nous pourrions citer +des pièces entières qui sont parfaites sous tous les rapports. Mais nous +espérons que s'il publie jamais un second recueil de poésies, il +changera moins souvent de résidence et plus souvent de ton et de sujet. + + + +_A M. le Rédacteur du Bulletin Bibliographique._ + +Monsieur, + +Je n'aurais eu qu'à vous remercier de l'article que vous avez consacré, +dans l'avant-dernier numéro de l'_Illustration_, à mon livre _les +Derniers Jours de l'Empire_, si, vous bornant à parler de l'oeuvre, vous +aviez bien voulu ne pas _trop_ vous occuper de l'auteur. + +Qui vous a dit, Monsieur, que j'appartenais à cette classe de poètes qui +sacrifieraient au plaisir de rimer, leur pain, celui du leur famille et +même une position acquise? Que vous importent, qu'importent au public +mon caractère, ma situation privée? Qu'y a-t-il dans tout cela de commun +avec _les Derniers Jours de l'Empire?_ Est-ce donc une témérité si +étrange, si compromettante, que la réimpression, en 1843, d'un volume +in-8 publié pour la première fois en 1827, d'un poème qui, dès lors, n'a +coûté à son auteur qu'une simple révision, qui, de plus, lui a fait +ouvrir les portes de deux sociétés savantes, sans toutefois lui fermer +celles de son bureau? Peut-on bien arguer d'un tel acte que cet auteur +serait homme à abandonner une position _acquise_, et cela non pas en vue +d'une position meilleure, ce qui apparemment serait trop prosaïque, mais +uniquement pour se procurer le temps de faire des vers? + +Je me devais à moi-même, Monsieur, je devais à la position +administrative que j'occupe, de repousser de semblables suppositions. +J'espère que cette lettre remplira ce but: veuillez donc, je vous prie, +la publier. + +CHARLES DE MASSAS, Membre de l'Académie de Lyon et de la Société +Philotechnique de Paris. + + + +Modes + +[Illustration.] + +Nous avons tout dit sur les modes d'été; les nouveautés ne se montrent +plus que comme de rares et fugitives apparitions. Nous n'avons donc +presque rien à dire sur le présent, rien encore sur l'avenir. Il faut +parler seulement de ce qu'on voit porter aux femmes qui font autorité +dans le monde élégant. + +Les costumes dont nous donnons les dessins aujourd'hui nous paraissent +présenter toutes les phases de la toilette. + +La robe de coutil de fil à raies blanches, à corsage lacé, qui laisse +voir une chemisette montante en mousseline, le chapeau de paille à jour, +n'est-ce pas un costume d'une simplicité toute champêtre? + +L'autre figurine porte une robe de soie: le corsage est à revers garni +d'un plissé à la vieille;--un chapeau de paille de riz;--c'est la +toilette du matin à la ville. + +Enfin la troisième, avec sa robe de mousseline tarlatane et son fichu à +la paysanne;--c'est le costume du soir pour danser à la campagne. + +Et, avec tout cela, il faut le mantelet de soie, le mantelet de +dentelle, l'écharpe légère, ou, ce qui est mieux encore, un grand châle +de dentelle noire enveloppant entièrement la taille sous ses réseaux +transparents. + +Nous nous occuperons incessamment du complément indispensable de toute +dégante toilette; nous voulons parler de la bijouterie. + + + +Amusements des sciences. + +SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO. + +I. Réglez votre papier avec le crayon et le carrelet, de manière que les +différents traits que vous y tracerez soient bien équidistants. Projetez +au hasard, un très grand nombre de fois, sur le papier, la petite +aiguille, qui, tantôt rencontrera un des traits, tantôt sera couchée +entre deux lignes consécutives de manière à n'en couper aucune. Comptez +le nombre total de jets, notez le nombre de fois où l'aiguille a +rencontré l'une quelconque des parallèles, et prenez le rapport de ces +deux nombres; puis multipliez-le par le double du rapport de la longueur +de l'aiguille à l'intervalle des droites équidistantes; le produit +exprimera le rapport de la circonférence au diamètre avec d'autant plus +d'approximation que vous aurez fait un plus grand nombre de coups. + +A--B + +_____________________ + +_____________________ + +_____________________ + +_____________________ + +_____________________ + +_____________________ + +Prenons un exemple, que nous avons représenté au dixième de grandeur +naturelle dans la figure ci-dessus. Les parallèles sont +tracées à une distance de 63 millimètres et 6/10 les unes des autres; +l'aiguille a 50 millimètres de longueur. Le double du rapport de la +longueur de l'aiguille à l'intervalle des parallèles est 1000/636. +Supposons que sur un nombre total de 10,000 jets, l'aiguille soit tombée +5,009 fois sur une des parallèles. On fera le produit de 1000/636 par +1000/5009, lequel est 3,1421. Comme les cinq premiers chiffres du +véritable rapport de la circonférence au diamètre 3,1415, il s'ensuit +que l'expérience aurait ainsi fait connaître à 6/10000 d'unie près +l'expression de ce rapport. + +Pour que l'expérience réussisse, il suffit que la longueur de l'aiguille +soit moindre que l'intervalle entre deux parallèles consécutives, quels +que soient d'ailleurs cette longueur et cet intervalle; mais les +proportions de notre figure sont celles qui conduisent le plus +exactement possible au résultat pour un même nombre de jets. Nous +conseillons donc à ceux de nos lecteurs qui voudront répéter cette +expérience, de les adopter et de prendre, comme dans l'exemple cité, une +aiguille de 50 millimètres et des parallèles équidistantes de 63 +millimètres 6/10. + +II. Il y a trois solutions représentées dans les trois petits tableaux +ci-dessous: + + Tonneaux Tonneaux Tonneaux + pleins. vides. demi-pleins. + +1re Solution. + 1re Personne. 3 3 2 + 2e Personne. 3 3 2 + 3e Personne. 2 2 4 +2e Solution. + 1e Personne. 2 2 4 + 2e Personne. 2 2 1 + 3e Personne. 4 4 0 +3e solution. + 1e Personne. 1 1 0 + 2e Personne. 3 3 2 + 3e Personne. 4 4 0 + +Si l'on avait 27 tonneaux à partager, il y aurait aussi trois solutions. + + +NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. + +I. On donne une bille d'ivoire, et on demande d'en déterminer le +diamètre sans l'endommager. + +II. Un Français doit à un Hollandais 31 francs; mais il n'a, pour +s'acquitter, que des pièces de 5 francs, et le Hollandais n'a que des +demi-ducats, valant 6 francs. Comment s'arrangeront-ils, c'est-à-dire +combien le français donnera-t-il au Hollandais de pièces de 5 francs, et +combien celui-ci lui rendra-t-il de demi-ducats pour que la différence +soit de 31 francs, en sorte que cette dette soit acquittée? + + + +Correspondance. + +A M. D. L.--Les portraits de Santa-Anna et de la nouvelle impératrice du +Brésil, les rebeccaïtes et les autres sujets que M. D. L. veut bien nous +signaler, sont gravés, et nous les publierons prochainement. L'espace +nous manque souvent. Il faudrait la rapidité d'une feuille quotidienne +pour suivre à la course les événements de chaque jour. Le public, en +nous continuant ses encouragements, nous pourra permettre de satisfaire +plus activement sa curiosité. + +A M. Ad. M.--L'anecdote est intéressante, mais elle a déjà inspiré une +chanson et trois vaudevilles. + +Madame H. G.--Si nous pouvons faire partager à nos lecteurs le vif +plaisir que nous a causé la lecture du 10 juillet, _l'Illustration_ +aurait sans aucun doute l'un des succès littéraires les plus +remarquables de notre temps; mais le sujet est bien intime et bien +personnel pour admettre aucune publicité. Peut-être aussi pourrait-on +reprocher aux développements un peu d'obscurité. + +A M. L. R., d'Arpajon.--Il faudrait consulter le professeur du Muséum +qui s'est consacré à cette spécialité. Les monstruosités de cette espèce +sont moins rares que ne paraît le croire M. L. B. Nous ajouterons +qu'elles seraient un spectacle peu agréable pour nos lectrices. + +A madame G. de R., près Nantes.--Sous sommes préparés; nous attendons. + +A M. Al. R., de Péronne.--La phrase se trouve textuellement dans le +troisième chapitre des _Mémoires de Gibbon_. + +A M. P., de La Rochelle.--On craint d'offenser des scrupules qui +seraient cependant exagérés. On consultera. + +A M. Th. Gom., d'Épernon.--Un seul journal a fait allusion à +l'événement, et son autorité ne serait point suffisante. + + + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS: + +La fortune, hélas! mille et mille fois a corrompu le coeur humain; +restons pauvres, mais honnêtes. + +[Illustration: nouveau rébus.] + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0020, 15 *** + +***** This file should be named 38089-8.txt or 38089-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/0/8/38089/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843 + +Author: Various + +Release Date: November 23, 2011 [EBook #38089] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0020, 15 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + + +<p>L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br> + +<pre> + + Nº 20. Vol. I.--SAMEDI 15 JUILLET 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. + pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40 +</pre> + +<div class="somm"> +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>Samuel Hahnemann</b>. <i>Portrait.</i>--<b>Courrier de Paris. Saint-Cyr</b>. A-propos +rétrospectif.--<b>Concours aux Écoles spéciales</b>. Séances solennelles +d'ouverture à l'Hôtel-de-Ville--<b>La chapelle Saint-Ferdinand.</b> <i>Portrait +du Duc d'Orléans, par Raffet; mort du duc d'Orléans; Char funèbre; Vue +extérieure et intérieure de Notre-Dame; Église de Dreux; Chapelle de +Sablonville.</i>--<b>Revue Algérienne</b>. <i>Plan de la Zmala d'Abd-el-Kader; +Drapeaux pris avec la Zmala; Portrait du Marabout +Sidi-el-Aradj.</i>--<b>Martin Zurbano.</b> <i>Vue de Barcelone et de la forteresse +de Montjouich; Insurrection à Barcelone.</i>--<b>Médaille Lesseps.</b> +<i>Médaille.</i>--<b>Promenade sur les Fortifications de Paris</b>. (Suite et fin.) +<i>Le Fort du Mont-Valérien, une Teaville; Plan de Vincennes.</i> <b>Fête des +Environs de Paris.</b> (Suite.) Le Bal de Sceaux, <i>Entrée du Bal de Sceaux, +Bal de Sceaux.</i>--<b>Fête communale de Douai</b>. <i>Promenade de Gayan.</i> +--<b>Bulletin bibliographique.--Annonces</b>, Modes. <i>Une gravure.</i>--<b>Amusements +des sciences.--Correspondance. --Rébus.</b></p> +</div> +<br> + +<h3>Samuel Hahnemann.</h3> + +<p>Le fondateur de la médecine homaeopathique, Samuel Hahnemann, est mort à +Paris le 2 juillet 1843, dans sa quatre vingt-huitième année. La +doctrine médicale qu'il a propagée et mise en pratique depuis plus de +cinquante ans, a pris assez d'importance dans ces derniers temps, pour +qu'une notice sur le système et son auteur ne paraisse pas dénuée de +tout intérêt. Né en 1735 à Meissen, petite ville de Saxe, Samuel +Hahnemann, distingué dès son enfance par son aptitude au travail, étudia +la médecine à Leipsick, à Vienne, et prit le grade de docteur à +l'université d'Erlangen. Ses principaux travaux eurent d'abord pour +objet la chimie et la minéralogie, sciences dans lesquelles il sut déjà +se faire un nom. On peut, en effet, rappeler encore aujourd'hui ses +recherches sur l'empoisonnement par l'arsenic, et les preuves +judiciaires pour le constater, de même que le mode de préparation trouvé +par lui, du <i>mercure soluble</i>, qui a conservé son nom. Il publia aussi +des traductions de l'anglais, du français et de l'italien, ainsi que +beaucoup d'articles dans les journaux scientifiques de l'Allemagne. En +traduisant, en 1790, la matière médicale de l'Anglais Cullen, il fut si +peu satisfait des hypothèses à l'aide desquelles on tentait d'expliquer +la puissance fébrifuge du <i>quinquina</i>, qu'il résolut, pour s'éclairer, +de faire avec ce médicament de essais sur lui-même. Le résultat de cette +expérience donna naissance à la doctrine homaeopathique.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Samuel Hahnemann, décédé le 2 juillet 1843.</b></p> + +<p>Hahnemann observa que l'action du quinquina sur l'homme sain produisait +la fièvre intermittente, contre laquelle ce remède est employé avec le +plus de succès. Conduit par l'analogie à expérimenter avec d'autres +substances médicales, il annonça bientôt que les propriétés curatives de +tous les médicaments désignés sous le nom de spécifiques tenaient à la +faculté qu'ils avaient de produire sur l'homme sain des maux semblables +à ceux pour la guérison desquels on avait coutume de les employer.</p> + +<p>Le fait proclamé par Hahnemann, qui basait sur une seule proposition +toute une théorie médicale, ne fut point admis à beaucoup près par tous +les médecins; mais les critiques à cet égard, bien que manquant pour la +plupart de gravité et d'urbanité, auraient paru sérieuses et modérées +comparées à celles que provoqua le mode d'emploi conseillé par Hahnemann +pour les remèdes homaeopathiques.</p> + +<p>En considérant que le premier effet d'un médicament mis en usage d'après +sa doctrine devait entraîner une aggravation passagère de la maladie, +Hahnemann crut devoir s'imposer une extrême réserve pour la quantité des +doses à administrer. Il songea d'abord à mélanger les substances +médicinales avec une matière neutre, qui, en augmentant le volume, en +rendait la division plus facile. Mais ayant reconnu que la diminution de +la force active des remèdes n'était pas proportionnelle à la diminution +de la quantité (ce qu'il attribua à une augmentation d'énergie résultant +de l'acte de broyer les substances sèches ou de secouer les substances +liquides pour opérer le mélange des unes ou des autres), il arriva par +des réductions successives aux doses véritablement infinitésimales que +les médecins homaeopathes prescrivent aujourd'hui.</p> + +<p>Cette exiguïté des remèdes homaeopathiques a donné lieu à des +discussions où l'une des parties invoquait en sa faveur le raisonnement +et la science, tandis que l'autre prétendait s'appuyer sur des faits.</p> + +<p>Sans pouvoir exprimer un avis sur cette question, qui n'est point de +notre ressort, nous remarquons seulement que le nombre des disciple +d'Hahnemann s'est beaucoup augmenté; en Allemagne, le savant Hufeland, +adversaire déclaré des petites doses d'Hahnemann, recommandait dans son +dernier ouvrage le principe [demi ligne illisible](1) de médicaments +spécifiques: en France, une partie des professeurs de l'École de +Médecine de Montpellier se sont déclarés sans réserve pour la doctrine +homaeopathique; enfin, dans toute l'Europe et dans l'Amérique du Nord, +nombre de médecins la pratiquent exclusivement.</p> + +<blockquote>[Note 1: La médecine ordinaire a généralement pour devise: <i>Contraria +contrariis sanantur</i>; celle de l'homaeopathie: <i>Similia similibus +curantur.</i>]</blockquote> + +<p>Sans admettre aveuglément tout ce que les partisans de l'homaeopathie en +racontent de merveilleux, on pourrait s'étonner aussi que tant d'hommes +instruits se fussent épris d'un système où tout serait erreur et +illusion. Le temps et l'expérience décideront sur tout cela.</p> + +<p>Une longue vie exempte d'infirmités, en donnant à Hahnemann la faculté +de travailler avec persévérance au développement de sa doctrine, lui a +procuré l'avantage de pouvoir en contempler les progrès.</p> + +<p>Ayant épousé en secondes noces, en 1835, à l'âge de quatre-vingts ans, +mademoiselle d'Hervily, qui n'en avait que vingt-huit, il se décida à +venir habiter le pays de sa femme; et depuis huit ans il exerçait la +médecine à Paris, quand la mort, qu'il a vue s'approcher avec le calme +que donne toujours une haute raison jointe à une grande pieté, a sonné +pour lui l'heure du repos.</p> + +<br><br> + +<h2>Courrier de Paris.</h2> + +<p>Décidément l'été nous en veut et se plaît à nous jouer de mauvais tours. +Vous savez de quel mois de mai et de quel mois de juin il nous a +gratifié; pluie, vent, nuages sombres, voila ses aménités et ses +douceurs. Juillet, enfin, était venu chassant devant lui les froides +ondées et illuminant le ciel d'or, de pourpre et d'azur; juillet s'était +montre, pendant quatre ou cinq jours, vêtu à la légère et environné de +lumière et de soleil. Déjà Paris s'épanouissait, et, sortant de ses rues +et de ses barrières, courait se mettre à l'ombre dans les bois de +Saint-Germain et de Meudon: mais juillet se moquait de nous comme ses +deux frères aînés. Ce rayon de soleil n'était qu'un sourire ironique +qu'il nous jetait traîtreusement pour mieux nous attirer dans le piège, +un faux espoir, une vaine apparence; à peine, en effet, Paris avait-il +pris ses habits coquets et ses airs de fête, que juillet, riant sous +cape, l'éclaboussait des pieds à la tête: le matin Paris était sorti +verni et pimpant, le soir il rentrait mouillé jusqu'aux os ou crotté, +comme le poète Colletet, jusqu'à l'échine. Il faut en prendre son parti; +la vie bucolique sur les prés fleuris, à l'ombre des haies d'aubépine et +des tilleuls, est évidemment supprimée pour l'an de grâce 1843. Le +parapluie sera notre platane et notre charmille.</p> + +<p>Avouons cependant que nous méritons un peu d'être ainsi menés par le +ciel, de bourrasque en bourrasque, du chaud au froid, du soleil à la +pluie. Savons-nous bien, en effet, nous-mêmes ce que nous voulons? Nous +arrive-t-il jamais d'être contents des présents que le baromètre nous +envoie? Si l'air est vif et piquant, nous soufflons dans nos doigts, et, +d'une mine maussade et transie, nous répétons en choeur: «Quel maudit +temps! quel horrible temps! je gèle!» L'astre du jour, comme disaient +les poètes de l'Empire, brille-t-il au firmament, ce n'est qu'un cri de +toutes parts:» Ah! mon Dieu! je n'en puis plus! je suis en nage! +j'étouffe!» Pendant ces premières ardeurs de juillet, qui ont à peine +duré huit jours si vous aviez vu Paris! semblable à un homme harassé, il +ne faisait ni un geste ni un pas sans se plaindre, sans gémir, sans +s'essuyer le front, implorant un peu d'air, de vent et de pluie, lui qui +la veille grommelait entre ses dents: «Peste soit de la pluie et du +vent!»</p> + +<p>En vérité, le ciel a-t-il si grand tort de s'amuser de cette ville +fantasque, qui veut et ne veut plus, et de brouiller tellement, suivant +ses caprices, les couleurs et les mois, qu'elle ne puisse s'y +reconnaître?</p> + +<p>Cette inconstance du ciel, ce mélange de pluie et de soleil n'empêchent +pas nos honorables de la Chambre de faire leurs bagages et de regagner le +chef-lieu ou la maison des champs; comment s'effraieraient-ils en effet +de ces variations de l'atmosphère et de ces volte-face? La politique est +faite à l'image de la saison, tantôt riante tantôt sombre; et les mêmes +bouches y soufflent, du jour au lendemain, le oui et le non, le froid et +le chaud!</p> + +<p>Ainsi la session est close, ou peu s'en faut; si la Chambre haute +bataille encore sur quelques chiffres du budget, la Chambre des Députés +s'éparpille sur les grandes routes; on peut dire qu'elle est en ce +moment tirée à quatre chevaux et écartelée de l'est à l'ouest et du nord +au midi. Chacun regagne son canton et son clocher; c'est du vin du cru, +comme dit M. Dupin, qui retourne au tonneau.</p> + +<p>La malle-poste et les Messageries Royales sont occupées, depuis huit +jours, à voiturer, vers les quatre points cardinaux, le gouvernement +représentatif. La droite légitimiste voyage dans le coupé, pour mieux +regarder à l'horizon si soeur Anne ne voit rien venir; la gauche +radicale se campe dans les régions plébéiennes de l'impériale et de la +rotonde; le centre se blottit et ronfle dans l'intérieur, avec la +satisfaction d'un gastronome bien repu. Pendant la nuit, tandis que tout +est ténèbres et silence, le postillon, au milieu des claquements de son +fouet, entend résonner à son oreille ces mots confus: Espagne, Thiers, +Guizot, sucres, vins, bestiaux, conseil d'État, croix, pensions, +présidence, chemins de fer, aux voix, à l'ordre, la clôture, primes, +recettes, profits, indépendance, corruption, ministère; c'est la Chambre +des Députés qui s'est endormie et qui a le cauchemar, chemin faisant; +cependant les aubergistes et les servantes assistent à un cours de +politique à l'heure des repas, tandis que les chevaux s'étonnent d'être +plus chargés que de coutume et plient sous le poids des consciences et +des estomacs budgétaires.</p> + +<p>De leur côté, les ministres se préparent à rentrer leur bannière au +fourreau et à fermer leur arsenal. L'armée ministérielle a pris son +congé de semestre, et l'armée ennemie se retire dans ses foyers; pendant +ce temps d'armistice, les soldats se reposeront, pour la plupart, sous +le pommier natal; mais les chefs, les généraux, les Achilles et les Ajax +vont courir le monde pour se rafraîchir le sang et se purger de toute +humeur politique. Celui-là, retiré dans son château de Normandie, +méditera sur la misère du peuple et l'égalité des conditions; celui-ci +ira prendre les eaux du Mont-d'Or ou de Vichy, et se laver des ennuis et +des douleurs du pouvoir. Le ministère taillera sa vigne et arrosera ses +fleurs; l'opposition pêchera innocemment à la ligne. Juillet est le mois +où les partis désarment; août invite les plus guerroyants au repos; +septembre les trouve tous endormis sous la tonnelle, jusqu'au jour où +décembre, mois maussade et sombre, embouchant la trompette +parlementaire, les réveille en sursaut et leur met de nouveau la passion +au coeur et le verre d'eau sucrée à la main.</p> + +<p>Le temps est venu, comme on voit, où tous les grands comédiens voyagent: +Duprez chante à Toulouse; mademoiselle Déjazet fredonne et frétille à +Bordeaux; Bouffe est dans le Nord; mademoiselle Rachel attelle le Midi à +son char; l'entrechat de mademoiselle Maria, après avoir sauté par +dessus les Alpes, fait le bonheur de Milan; il n'est pas jusqu'à M. +Alcide Tousez, du théâtre du Palais-Royal, qui ne soit impatiemment +attendu quelque part. Où ira M. Alcide Tousez? C'est encore un mystère; +j'ai frappé à toutes les chancelleries, et pas un ambassadeur n'a voulu +me dire son secret; on croit cependant que M. Alcide Tousez voudra bien +honorer de sa présence plusieurs grandes nations de l'Europe. Dans un +temps où le royaume des Pays-Bas s'agenouille aux pieds de mademoiselle +Eissler et lui sert de trottoir, tandis que Marseille enivrée cire le +brodequin de mademoiselle Rachel, Alcide Tousez ne croit pas devoir se +dérober plus longtemps à l'enthousiasme de l'univers. Déjà les arcs de +triomphe se dressent pour son passage, et les populations empressées, +hommes, femmes, enfants, vieillards, bivouaquent sur toutes les routes +par où l'on croit qu'il pourrait bien passer.</p> + +<p>Puisque nous voici dans le monde des comédiens, n'en sortons pas sans +payer une dette de regrets à une excellente et honnête actrice que le +Gymnase vient de perdre subitement. Nous voulons parler de Julienne, la +dernière des duègnes, sans contredit, et la meilleure des tantes et des +grand'mères. Julienne est morte d'une attaque d'apoplexie; d'abord on a +cru la sauver: au bout de quelques heures tout était dit; cette pauvre +grand'maman si simple, si aimée du parterre, si ronde et si naïve, avait +chanté son dernier couplet! Le Gymnase est en deuil, et, avec le +Gymnase, les nièces, les neveux, les pupilles, qui ne retrouveront +jamais tant de naturel, de franchise et de bonhomie.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que Julienne a toujours été la Julienne que vous +avez vue affublée du bonnet rond de la vieille gouvernante, de la robe à +ramages de la grand'maman et des falbalas de la douairière. Pourquoi +Julienne n'aurait-elle pas eu ses vingt ans tout comme une autre? Elle +les a eu ses vingt ans, en effet, et c'était alors, dit-on, une vive +Dorine, une Lisette éveillée, une agaçante Marlon. Le premier chapitre +de la vie dramatique de Julienne commence ainsi, à l'emploi de +soubrette: Julienne porte le jupon court, le tablier et la cornette +mutine; elle a le pied leste, l'oreille au guet et l'oeil émerillonné; +ses poches sont pleines de billets au musc et l'ambre écrits par Valère +à Isabelle, ou échangés entre Araminte et Dorante. Que de bons tours +elle joue au vieil Orgon! Voyez-vous ce petit chevalier qui lui jette +une bourse et un baiser pour se frayer passage dans le boudoir de +Dorimène? Mais, gare! voici Frontin et Masearille, et L'Olive, et la +Branche, qui se mirent dans ses yeux et lui content fleurette. Lisette +leur tient tête, Marton n'est pas embarrassée de la réplique. Allons, +soubrette et valet, aux armes! Escrimez-vous d'estoc et de taille, +intrépides à l'attaque et fermes sur la riposte.</p> + +<p>Julienne avait des dispositions si particulières, un goût si déterminé +pour ces duels avec Frontin, pour ces tendresses de Valère, pour ces +amours d'Isabelle, qu'elle y a dépensé toute sa jeunesse. Soubrette de +comédie, d'opéra-comique et de vaudeville, elle est restée soubrette +vive et accorte, aussi longtemps qu'on peut l'être. On n'accusera pas +cette bonne Julienne d'avoir été inconstante; avant son entrée au +Gymnase, elle avait beaucoup parcouru le monde, mais comme Joconde elle +n'avait pas changé: soubrette sans cesse et soubrette toujours, de +Nantes à Strasbourg, de Marseille à Lille, dans tous les coins de la +France.</p> + +<p>Un jour, au Havre, Julienne récitait, suivant sa coutume, quelque scène +de Lisette ou de Dorine; peut-être se trouvait-elle aux prises avec +Tartufe:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri!</p> +<p class="i14"> Vous serez trop heureuse avec un tel mari!</p> +</div></div> + +<p>peut-être chantait-elle tout simplement le duo de Grétry:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Dis! m'aimes-tu?--Ah! je t'adore.</p> +<p class="i14"> --Et toi, Marton?--Je te dévore.</p> +</div></div> + +<p>A ce moment, Gontier vint à passer; Gontier, l'étoile, le soleil du +Gymnase; il vit Julienne, l'écouta, l'applaudit et en écrivit deux mots +à M. Scribe... Deux mots de Gontier, quel certificat! Sur une parole de +Napoléon, l'Europe prenait les armes; sur ces deux mots de Gontier, le +Gymnase marcha à la conquête de Julienne, attaqua le Havre et lui enleva +sa soubrette; le régiment de comédies-vaudevilles, dont Gontier était le +colonel, venait de se recruter d'une actrice pleine de verve et de +naturel; seulement les vingt ans étaient déjà loin, et la vive Marton, +jetant là le jupon court, devint tout à coup la grosse et bonne maman +Julienne que nous regrettons.</p> + +<p>Un jour, quand le Gymnase, retiré sous sa tente, contera ses exploits à +ses petits-enfants et parlera de ses belles années, il citera, à moins +d'ingratitude, le nom de Julienne parmi les noms de ses serviteurs et de +ses compagnons les plus aimés, les plus fidèles et les plus applaudis.</p> + +<p>On annonce aussi la mort de M. C..., dont les excentricités et l'avarice +sont devenues fameuses. C... était le rival et le frère jumeau +d'Harpagon. Possesseur d'une fortune immense, accumulant million sur +million, il poussait la ladrerie à sa perfection. Un de ses parents m'a +raconté de lui des traits qui méritent d'être précieusement conservés; +ce sont des matériaux qui pourront servir plus tard à quelque poète +comique pour compléter le portrait de l'Harpagon de Molière et de +l'Euclien de Plaute.</p> + +<p>C... avait un fils. Tant que ce fils fut au maillot, C... supporta avec +une sorte de résignation les charges et les frais de sa paternité; une +fois cependant il eut une querelle terrible avec la nourrice, prétendant +qu'elle ne gagnait pas l'argent qu'on lui donnait et mettait la moitié +d'eau dans son lait. C... voulut un instant lui intenter un procès en +dommages et intérêts; il alla même chez le juge, qui lui dit: «Depuis +quand prenez-vous la mamelle des nourrices pour une cruche de +laitière?--Ah! monsieur, répliqua C... d'un air désespéré, vous avez +beau dire, mon fils ne tette pas pour trois sous de lait par jour et +j'en paie cinq! Je suis volé.»</p> + +<p>Jusqu'à dix ans, l'enfant marcha pieds nus et à peu près vêtu du costume +de la nature. C... disait à ses amis, qui se plaignaient de voir le +pauvre diable tantôt brûlé par le soleil et tantôt grelottant de froid: +«Laissez donc! ça forme le caractère.» Au fait, le système d'éducation +de C... n'avait pour but que d'économiser les frais de cordonnier et de +tailleur.</p> + +<p>A quinze ans il fallut le voir tant bien que mal. Ajoutez que notre +adolescent ne se contentait plus de sucre d'orge, de pain d'épices et de +croquets; son appétit se manifesta d'une façon dévorante. C... s'en +alarma; pendant quelque temps il lui rogna les vivres et lui disputa les +morceaux. Mais C... perdait toujours quelque chose à cette bataille; +aussi regrettait-il de n'avoir pas mis au monde un fils qui put vivre +sans manger. Puisque enfin le mal était fait, il songea du moins à le +réparer de son mieux, et imagina le moyen que voici de ne plus nourrir +ce fils affamé. Un matin, C... se présenta chez le procureur du roi, +gémissant, la larme à l'oeil, et demandant, au nom de la loi, aide et +protection contre son garnement. Notez que c'était le jeune homme le +plus doux et le plus innocent du monde. «Que lui reprochez-vous donc? lui +dit le magistrat. C.... se mit alors à défiler un chapelet interminable +de griefs et de méfaits. Jamais père, à l'entendre, n'avait été plus mal +partagé et plus malheureux. Il fit si bien, qu'il obtint la détention de +son fils dans une maison de surveillance; satisfaction, comme on sait, +que le code accorde aux parents prévoyants. Je vous laisse à juger de la +joie de C...! Harpagon avait enfin trouvé le moyen qu'il cherchait +d'avoir gratis un fils, le gouvernement payant son loyer et sa +nourriture. C... méditait de placer sa femme dans la même pension, +lorsque l'autorité fut avertie du tour que C... lui avait joué, et remit +le fils à la charge du père. «Diable, s'écria le millionnaire en +apprenant la nouvelle, ça va me gêner; je comptais encore pour deux ou +trois ans sur cette économie!»</p> + +<p>Le domestique de C... avait servi dans le 32e régiment de ligne. Un jour +entrant dans la chambre de son maître, il lui trouve un air de +méditation profonde. «Jean, dit tout à coup notre homme en s'éveillant +comme d'un songe; Jean, tu as été dix ans soldat?--Oui, monsieur.--Eh +bien! combien avais-tu de pave?--Cinq sous par jour, monsieur, et un sou +de retenue.--Et ta nourriture?--Un pain de munition.--Comment te +trouvais-tu de ce régime?--Mais, monsieur, pas trop mal.--Ta santé +était-elle bonne?--Très bonne, monsieur.--Eh bien! Jean, mon ami, +puisque tu as vécu pendant dix ans avec du pain de munition, quatre sous +d'appointements, et que tu t'en es bien trouvé, à dater d'aujourd'hui je +te donnerai la même nourriture et le même salaire. J'avais eu tort de +changer tes habitudes; pardonne-moi! ça aurait pu te faire mal.»</p> + +<p>Une autre fois, C... sonne Jean pour le charger d'une commission. Jean +arrive clopin-clopant; dans son empressement, il s'était heurté à +l'escalier et avait fait une horrible chute: «Tu vas aller au faubourg +du Roule, lui dit C.....</p> + +<p>--Ah! monsieur, vous voyez, je suis éclopé et ne puis faire un +pas.--Soit; j'irai à ta place, mais tu me prêteras tes +souliers.--Pourquoi cela, monsieur?--Pourquoi cela, drôle? Puisque je +vais où tu devais aller, il est juste que j'use tes semelles et non les +miennes. Et C..., ôtant ses pantoufles, se chaussa comme il le disait, +aux dépens du pauvre diable.</p> + +<p>Feu le célèbre docteur Double était son médecin ordinaire; en sa qualité +d'ancien camarade de collège de C..... et connaissant surtout ses goûts +économiques, il se gardait bien de lui présenter jamais un mémoire: +aussi C.... l'avait-il choisi de préférence à tous les autres; médecins. +Il y a deux ans, C..... se sentant malade, le docteur lui prescrit les +eaux d'Aix. C.... recule le plus qu'il peut devant cette grande +entreprise; mais il s'agit de sa santé et peut-être de sa vie, et mon +avare se décide à quelques sacrifices. Le voici donc en route; vous dire +les roueries qu'il emploie, chemin faisant, pour tromper les aubergistes +et escamoter le pourboire des postillons et des servantes, je ne +saurais. Le jour de son arrivée à Aix, il s'acheminait tristement vers +l'établissement des bains, l'oeil morne et la tête baissée, supputant +avec douleur ce qu'une douche pourrait lui coûter. Tout en rêvant à sa +misère, notre homme arrive sur les bords du lac qui étale, dans la +vallée d'Aix, ses eaux froides et limpides; soudain une idée le saisit; +il s'approche du bord, s'arrête, se déshabille et se jette dans +l'eau.--Eh! monsieur, que faites-vous donc? lui crie Jean.--Double m'a +dit de prendre les eaux d'Aix, répond C... grelottant de froid; +celles-ci ou celles-là, n'est-ce pas la même chose? «Il continua pendant +huit jours la même opération, et revint à Paris. «Tu aurais tout aussi +bien fait de te baigner sous le pont d'Austerlitz,» lui dit le docteur +Double en riant.</p> + +<p>C.... avait une chaise de poste, comme Harpagon son carrosse, son maître +Jacques et des chevaux; C... partait un jour pour sa maison de campagne, +située dans le département de la Côte-d'Or. Il avait pris avec lui sa +nièce, qui devait passer quelques semaines à Saint-A.... A peine la +voiture avait-elle franchi la barrière de Charenton, que C....., se +retournant du côté de la jeune femme: «Ma chère enfant, il faut que nous +réglions notre petit compte ensemble.</p> + +<p>--Que voulez-vous dire, mon oncle?--Écoute bien; si tu n'étais pas venue +dans ma voiture, tu aurais pris le coupé de la diligence; pour aller +jusqu'à Saint-A.... c'est soixante-dix francs qu'il t'en aurait coûté; +tu vas m'en donner trente-cinq, et tout sera dit: je te tiens quitte du +reste.--Et la nièce fut obligée de payer.</p> + +<p>Voici une recette que C.....avait inventée pour se nourrir à bon marché: +il entrait chez un restaurateur, s'attablait et demandait un potage; le +potage servi, C.... en mangeait la moitié, puis, frappant avec violence +sur la table:--Garçon! s'écriait-il. A ce grand éclat le garçon +d'accourir: «C'est horrible, ajoutait C....; ce potage n'est pas +mangeable! Quelle gargote!» Et il se levait brusquement, prenait sa +canne, son chapeau et sortait d'un air furieux. Un peu plus loin, chez +le restaurateur voisin, c'était le vin qu'il trouvait détestable, après +en avoir bu deux ou trois gorgées; puis le bifteck chez celui-ci, et le +poisson chez celui-là; C... allait ainsi de cuisine en cuisine, et +finissait, à force de prendre un morceau ici et là une bouchée, par se +faire un dîner complet sans avoir besoin de payer la carte.</p> + +<p>C....., au moment de rendre le dernier soupir, a trouvé un reste de +force pour se mettre sur son séant et éteindre une bougie allumée, que +la garde-malade avait oubliée sur la table de nuit: «Ces gens-là brûlent +la chandelle à deux bouts, murmura-t-il d'une voix affaiblie; ils +finiront par me mettre sur la paille.» C..... laisse un héritage de six +millions.</p> + +<p>Les nouvelles de Vienne retentissent des bravos obtenus par madame +Pauline Viardot-Garcia: partout des couronnes et 'partout des vivat! +C'est une ovation méritée et complète. Madame Pauline Viardot a dû +partir pour Prague, où les mêmes succès l'attendent.</p> + +<br><br> + +<h2>Saint-Cyr.</h2> + +<h4>A-PROPOS RÉTROSPECTIF.</h4> + +<p>Le Théâtre-Français annonce pour la semaine prochaine une comédie +nouvelle intitulée: <i>Les Demoiselles de Saint-Cyr</i>, et le nom seul de +l'auteur suffirait pour éveiller l'attention publique. M. Alexandre Dumas +est peut-être celui de nos auteurs dramatiques qui, à l'apparition d'une +de ses oeuvres, excite le plus la curiosité, et cela, non par l'appât de +nouveaux arguments littéraires fournis à l'une ou à l'autre des deux +écoles, mais simplement parce que l'on est presque sûr de rencontrer +toujours, au moins dans quelques scènes, des passions ou des feux +d'artifice d'esprit.</p> + +<p>Quoique à propos de cet ouvrage, nous nous proposions de dire quelques +mots sur les lieux ou doit se passer la scène et sur quelques-uns des +personnages, il faut reconnaître tout d'abord que l'auteur est +nécessairement forcé de s'éloigner de la vérité historique; s'il avait +voulu la suivre dans les détails de l'établissement de Saint Cyr, nous +n'aurions certainement pas eu un premier acte aussi gai, aussi fou que +celui qu'on nous promet.</p> + +<p>Une femme qu'au théâtre il faudrait bien se garder de peindre autrement +que sèche, froide et impassible, parce que ce n'est pas au théâtre qu'on +redresse les préjugés, madame de Maintenon, qui nous apparaît tout autre +quand on l'étudie dans sa correspondance, était devenue le point de mire +de tous les solliciteurs; c'était chez elle que pleuvaient tous le, +placets, et surtout ceux de la noblesse ruinée par la guerre, le +désordre ou l'insouciance, qui avaient à réclamer des secours pour de +jeunes filles sans dot et sans appui A la sympathie naturelle qu'un tel +malheur devait rencontrer chez la veuve de Scarron, se joignait aussi un +penchant à l'éducation, et sans doute le souvenir des premières +fonctions auxquelles elle avait dû l'avantage d'être connue du roi et +l'occasion de s'élever. Elle avait donc formé déjà le projet d'un +établissement en faveur des jeunes filles de condition sans fortune, +lorsque le hasard lui offrit une ursuline, madame de Brinon, qui, forcée +de quitter un couvent endetté, remplissait dans le monde le voeu +d'instruction qu'elle avait fait en rassemblant les domestiques, les +enfants du château de Montchevreuil, où elle s'était réfugiée. En 1682, +madame de Maintenon réunit à Rueil, sous la direction de madame de +Brinon, une soixantaine de jeunes personnes qu'elle entretenait dans +divers établissements; bientôt le nombre des pensionnaires s'accrut, et +madame de Maintenon, qui prenait grand goût à cet oeuvre et la visitait +tous les jours, voulut la rapprocher d'elle; elle obtint du roi la +maison de Noisy, qui se trouvait enfermée dans le parc de Versailles. Là +commence toute l'organisation d'un grand établissement formé avec une +libéralité qu'on regrette de voir disparaître plus tard. A Noisy, les +filles de bourgeois étaient admises comme les <i>demoiselles</i> et même près +du château était une maison où, sous le nom de <i>filles bleues</i>, étaient +élevés les enfants des paysans habitant les domaines de la fondatrice.</p> + +<p>Noisy fut bientôt le sujet de toutes les conversations à la cour; on +voulut y faire visite; les demandes d'admission se multiplièrent; il +fallut que la munificence du roi vint en aide à la charité de madame de +Maintenon; on résolut d'établir une maison qui contint 250 élèves, 30 +professes et 21 converses. L'architecte Mansard choisit l'emplacement de +Saint-Cyr, à proximité de Versailles. Le 1er mai 1685 commencèrent les +travaux; l'ardeur de voir réaliser les projets formés était telle que +les ouvriers ordinaires ne parurent pas suffire: on y employa des +troupes campées à Versailles, et 2,000 travailleurs élevèrent les +bâtiments avec une telle précipitation, que plus tard, on fut obligé de +faire de grandes et nombreuses réparations.</p> + +<p>L'édit d'érection fut enregistre au Parlement, le 18 juin 1686; il fut +pourvu à la dotation de la maison; on interdit à la communauté toute +faculté d'acquérir; s'il y avait des épargnes, elles devaient être +employées à doter les élèves qui voudraient se marier; à défaut +d'épargnes, le trésor royal fournirait à cette dépense. Rien de plus +prévoyant, de plus paternel que les règlements et constitutions des +<i>Dames de Saint-Louis</i>, auxquels madame de Maintenon donna tous ses +soins et toute son étude; mais, hélas! on ne put plus être admis qu'en +faisant preuve de quatre degrés de noblesse.</p> + +<p>Madame de Brinon fut nommée supérieure; mais la renommée de la maison, +les bénédictions données partout à cette fondation, troublèrent la tête +de la pauvre dame, qui, par sa vanité, compromit un moment +rétablissement, et fut destituée en 1688. Le chagrin de cette erreur +dans un premier choix ne ralentit en rien le zèle de madame de +Maintenon; pendant toute sa vie on la vit présider à tous les exercices, +faire elle-même des classes, surveiller même les offices, et encourager +par son exemple les soeurs converses. Un jour qu'elle sortait d'une +cuisine pour aller à une grande cérémonie: <i>Vous ne sentirez pas le +musc</i>, lui dit-on. Oui, répondit-elle; <i>mais qui croira que c'est moi?</i> +Les pensionnaires de Saint-Cyr devinrent la famille de madame de +Maintenon, qui écrivait à la supérieure: <i>Quand me verrai-je à cette +grande table, où, environnée de toutes mes filles, je me trouve plus à +mon aise qu'au banquet royal!</i></p> + +<p>Madame de Maintenon, effrayée sans doute de l'orgueil qui avait perdu +madame de Brinon et qui avait pénétré plus loin qu'elle dans la maison, +voulut combattre en toute occasion ce vice chez ses élèves: <i>Mes +enfants</i>, leur disait-elle, <i>ne soyez pas glorieuses; je le suis assez +pour tous</i>. Un jour qu'elle se plaignait encore et insistait sur la +nécessité de ne pas faire de rhétoriciennes: <i>Soyez tranquille, madame</i>, +lui dit une maîtresse de classe, <i>nos rubans jaunes</i> (la grande classe) +<i>n'ont pas le sens commun.</i></p> + +<p>Madame de Maintenon ne tarda pas sans doute à se rassurer, puisqu'elle +permit et approuva bientôt qu'on apprit et jouât des dialogues moraux +d'abord, puis des pièces de vers, et enfin des tragédies. Les succès des +pensionnaires recommencèrent encore à l'effrayer, car elle écrivit à +Racine: «Nos petites filles viennent dc jouer votre <i>Andromaque</i>, et +l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre +de vos pièces.» C'est pour échapper à cet arrêt que Racine composa +<i>Esther</i>, qui fut jouée par les élèves de Saint-Cyr, le 8 février 11689. +Le succès fut prodigieux; il n'y avait que deux cents places dans la +salle, et de toutes parts venaient des demandes pour assister à ce +spectacle: hauts personnages, pieuses dévotes, ministres, évêques, tous +briguaient l'honneur d'une invitation; le roi faisait une liste, et se +tenant à sa porte, la feuille à la main, la canne levée, comme pour +former une barrière, il y restait jusqu'à ce que toutes les personnes +inscrites fussent entrées. Malgré la piété du sujet, il paraît que les +actrices attiraient bien des regards profanes, et beaucoup des passions +citées plus tard dans cette cour, qui renonçait difficilement à être +galante, datèrent des représentations d'<i>Esther</i>.</p> + +<p>C'est là sans doute ce qui servit de prétexte à la calomnie qui plus +d'une fois, présenta Saint-Cyr comme un sérail de Louis XIV; mais la +conduite constante de madame de Maintenon et la sévérité des, +règlements, qui augmenta encore lorsqu'en 1691 on exigea que toutes les +dames fissent des voeux, ont donné à tout jamais un hardi démenti à ces +infâmes accusations.</p> + +<p>Le couvent subsista jusqu'en 1793; plus tard on y transféra l'école +militaire qui avait été établie, en 1802, à Fontainebleau.</p> + +<p>L'action des <i>Demoiselles de Saint-Cyr</i>, que va nous offrir la Comédie +Française, se passe, dit-on, en 1701 Le sujet est tout d'imagination; +cependant, parmi les, personnages créés par l'auteur, paraît une figure +historique, celle du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, qui vient +d'être appelé au trône d'Espagne. Le duc d'Anjou est bien jeune, et M. +Alexandre Dumas n'aura pu, nous l'espérons presque, se résigner à lui +donner le caractère fâcheux que peint le duc de Saint Simon; ce n'est +pas sous ces formes roides et silencieuses qu'un jeune prince peut se +produire au théâtre; et si dans une pièce qui ne vise à aucune +prétention historique, M. Dumas a fait une infidélité à l'histoire, il +trouvera dans les plus beaux succès des dernières années plus d'une +heureuse excuse.</p> + +<br><br> + +<h2>Concours aux Écoles spéciales.</h2> + +<h4>SÉANCES SOLENNELLES D'OUVERTURE A L'HOTEL-DE-VILLE.</h4> + +<p>Dans quelques jours, les séances solennelles d'ouverture des concours +pour les écoles spéciales vont être terminées. Ces séances, bien que +publiques, attirent peu d'autres spectateurs que les professeurs et les +élèves; cependant, c'est un spectacle qui ne manque pas d'intérêt. Cette +jeunesse studieuse qui se presse dans la salle d'apparat du vieil +hôtel-de-ville parisien, ces épaulettes, ces habits brodés qui brillent +devant le bureau on l'on voit aussi le costume modeste des savants +examinateurs, tout attire l'attention: car c'est là que va se décider +l'avenir de bien des familles. Dans ces séances préparatoires on tire au +sort le nom des concurrents, et l'ordre que le hasard leur donne, leur +indique celui dans lequel ils se présenteront au concours. C'est un +grave moment, et bien des coeurs battent: dans cette lutte qui va ouvrir +ou fermer une carrière, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. --Or, +il a fallu déjà bien du temps et bien de fortes études pour oser +affronter l'honneur de concourir, et même d'échouer dans cette lice +devenue si difficile.</p> + +<p>C'est un honneur brigué maintenant par l'élite de la jeunesse française. +Dans ce millier de noms jetés tous les ans dans l'urne, on retrouve les +noms les plus distingués dans la noblesse, les sciences, l'armée, les +finances, le barreau; on dirait que chaque famille veut avoir son +représentant aux Écoles spéciales.--Aussi avons nous cru faire plaisir à +ceux de nos lecteurs qui ne pourront assister à ces séances, en leur +donnant quelques détails sur le concours de cette année, ou va se +décider l'avenir de leurs amis, de leurs parents, de leurs frères ou de +leurs fils.</p> + +<p>Les Écoles spéciales, dont les examens commencent ou vont commencer, +sont les Écoles Polytechnique, Forestière, Navale et de Saint-Cyr. La +séance d'ouverture pour l'École Navale a eu lieu le 5 juillet; celle des +autres Écoles est remise au 20 de ce mois. C'est Paris qui ouvre la +lice. Les autres villes qui sont centres d'examen ne commenceront leurs +séances que plus lard.</p> + +<p>Les concours seront sans doute brillants cette année: on peut le +présumer d'après le nombre des athlètes qui se présentent pour la lutte. +Ce nombre augmente chaque année dans une progression telle qu'on ne +saurait prévoir où elle s'arrêtera. C'est l'indice que l'étude des +sciences exactes est cultivée avec une ardeur croissante dans les +collèges royaux et les institutions de Paris. Un simple rapprochement de +chiffres suffira pour le prouver..</p> + +<p>En 1839, le nombre des candidats pour l'École Polytechnique, inscrits à +Paris, fut de 112<br> +En 1840, il n'atteignit que 123<br> +En 1841, il fut de 148<br> +En 1842, il s'éleva jusqu'à 389<br> +En 1843, il a dépassé 470</p> + +<p>Il a donc presque quadruplé en quatre ans.</p> + +<p>Pour l'École de Saint-Cyr, il a positivement quadruplé. En 1839, le +nombre des candidats inscrits à Paris était de 62<br> + +En 1840, de 75<br> + +En 1841 (1er concours en février, motivé par les événements de 1840), +de 196<br> + +En 1841 (2e concours normal, en juillet), de 199<br> + +En 1842, de 261<br> + +En 1843, de 300</p> + +<p>Pour l'École Navale la progression est la même.</p> + +<p>En 1839, le nombre des candidats inscrits à Paris était +de 41<br> + +En 1843, il est de 140.</p> + +<p>Les collèges Saint-Louis, Louis-le-Grand, Charlemagne sont toujours ceux +qui fournissent le plus de candidats. L'aristocratique, le léger et +spirituel Bourbon y compte à peine quelques représentants: la +Chaussée-d'Antin se charge d'alimenter l'École de Droit. Parmi les +institutions particulières, l'institution Sainte-Barbe, MM. Barbet, +Parchappe, Debains, Loriol, envoient les plus nombreuses phalanges.</p> + +<p>Sans doute on ne peut que se féliciter pour la force des études de cette +concurrence, qui pousse tant de jeunes gens sur le seuil des Écoles du +gouvernement. Mais n'y aurait-il pas un regret de voir s'encombrer ainsi +la carrière qui offre en perspective les emplois salariés par l'État, et +n'y aurait-il pas un danger dans le désappointement des concurrents +malheureux dont l'avenir doit changer après de si dignes études +spéciales?--Or il faut s'attendre que le nombre en soit grand; si les +concurrents se multiplient, les places ne se multiplient pas dans la +même proportion.--Il faut donc le répéter: Il y aura beaucoup d'appelés, +mais peu d'élus.</p> + +<br><br> + +<h2>La Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville</h2> + +<h4>ANNIVERSAIRE DU 13 JUILLET.</h4> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/002a.png"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/002b.png"> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p>Paris se rappelle encore la commotion produite, l'an dernier, par cette +nouvelle inattendue: «Le duc d'Orléans n'est plus!» On sut la mort en +même temps que l'accident, tant ce coup de foudre avait été rapide. Les +partis furent unanimes dans leur sympathie; on se redit avec amertume +cette mort d'un prince dans une arrière-boutique, cette mort d'un +capitaine oin du champ de bataille, ce brancard sanglant porté par des +sous-officiers de l'armée d'Afrique, et la famille royale, des maréchaux +de France, des ministres, suivant à pied le corps d'un fils, d'un +compagnon d'armes, d'un héritier plein d'avenir.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/003b.png"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> + <img alt="" src="images/003c.png"> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Tous les détails des funérailles, après une année d'intervalle, sont +encore présents à la mémoire. Nous voyons l'immense cathédrale voilée de +noir; le catafalque dressé entre les deux nefs latérales sous un +baldaquin de velours doublé d'hermine; les cinq cents cierges +flamboyants; les cariatides argentées, et la foule se succédant pendant +quatre jours entiers, pour venir dire au prince royal un dernier adieu. +La duchesse douairière d'Orléans avait fait construire, au château de +Dreux, sur l'emplacement de l'église collégiale, une chapelle sépulcrale +pour les princes des maisons de Toulouse et du Maine. C'est là que le +duc d'Orléans repose, à côté de la princesse Marie, sa soeur. C'est là +aussi qu'un service funèbre a été célébré, le 13, en présence de sa +veuve et de ses parents désolés; mais, quoique son cercueil eût été +placé dans les caveaux de Dreux, la reine a voulu qu'un monument +consacrât le lieu où il a rendu le dernier soupir. La maison de M. +Cordier a été achetée par la liste civile pour la Minime de 110,000 +francs; elle a été démolie, et, il y a six mois, M. Fontaine et M. +Lefranc, architectes-inspecteurs, ont jeté les fondements d'une chapelle +qui vient d'être inaugurée le 11 juillet.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/003d.png"><br><b> Église de Dreux.</b></p> + +<p>Cette cérémonie s'est accomplie sans éclat; Pares n'y a pas été convié; +la douleur de la famille royale n'a pas voulu de nombreux témoins. Le +roi, la reine, la duchesse d'Orléans, le duc et la duchesse de Nemours, +madame Adélaïde, les ducs d'Aumale et de Montpellier, ont assisté à la +bénédiction donnée par l'archevêque de Paris. Les seules personnes +admises à célébrer avec eux le fatal anniversaire, ont été les +ministres, les maréchaux Gérard et Sébastiani, le comte de Montalivet, +les généraux Aupick, Marbot et Baudrand, les présidents des deux +Chambres. M. Bertin de Veaux, officier d'ordonnance de S. A. R., le duc +d'Elchingen, aide-de-camp du prince, les aides-de-camp, officiers et +écuyers de la maison militaire du roi, M. de Boismilon, secrétaire des +commandements, les membres du conseil de l'instruction publique, et +quelques autres dignitaires, dont la plupart avaient été présents à la +catastrophe du 13 juillet.</p> + +<p>L'édifice, formant une croix grecque, s'élève au milieu d'un enclos +planté d'arbres. Il est d'un style byzantin, mitigé par quelques détails +d'architecture antique; une croix en pierre domine le point +d'intersection des nefs. Le bras droit est occupé par une chapelle +dédiée à saint Ferdinand, le bras gauche par un cénotaphe et le choeur +par l'autel de Notre-Dame-de-Compassion, dont la statue décore une niche +extérieure pratiquée dans l'abside. Les trois portails s'arrondissent à +plein cintre, et sont ornés de rosaces, où sont peintes la Foi, la +Charité et l'Espérance.. Dix fenêtres cintrées, qui répandent dans +l'enceinte un jour mystérieux, sont enrichies de vitraux fabriqués à la +manufacture de Sèvres, d'après les compositions de M. Ingres. Ils +représentent saint Philippe, Saint Louis, Saint Robert, saint Charles +Borromée, saint Antoine de Padoue. Sainte Rosalie, saint Clément +d'Alexandrie, sainte Amélie, saint Ferdinand, sainte Hélène, saint +Henri, saint François, sainte Adélaïde et saint Raphaël.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003e.png"><br><b>Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville,<br> inaugurée le 11 +juillet.</b></p> + +<p>La sacristie est derrière le choeur, en dehors de la croix. Devant le +portail principal, on a réservé un hémicycle à la circulation des +voitures; en face sont les salles destinées au service, de l'église et +le logement du desservant.</p> + +<p>Le cénotaphe élevé au duc d'Orléans a été exécuté dans les ateliers du +Louvre, par M. Triquetti, d'après les dessins de M. Ary Scheffer. Un +piédestal de marbre noir porte la figure du prince, étendu sur un +matelas, et revêtu du costume d'officier-général; sur un socle qui forme +le prolongement du piédestal, à droite, est un ange en prière, l'une des +dernières oeuvres de la princesse Marie. Qui eût dit à cette royale +artiste, si prématurément moissonnée, que son frère lui survivrait si +peu de temps, et qu'elle travaillait à lui compléter un mausolée?</p> + +<p>Les deux statues sont en marbre blanc de Carrare. Un enfoncement +semi-circulaire, ménagé dans le piédestal, renferme un bas-relief d'un +beau caractère; la France, sous la forme d'un ange, étreint du bras +gauche une urne qu'elle arrose de larmes, et tient de la main droite un +drapeau tricolore renversé.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003f.png"></p> + +<br><br> + +<h2>Revue algérienne.</h2> + +<h4>PLAN FIGURATIF ET DESCRIPTION DE LA ZMALA.--ARRIVÉE DES PRISONNIERS À +ALGER.--RENVOI DES UNS À ORAN ET DES AUTRES EN FRANCE, --PORTRAIT DE +MARABOUT SIDI-EL ARADJ--DRAPEAUX DE LA ZMALA DÉPOSÉS AUX INVALIDES.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004small.png"><br><a href="images/004large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<p>Nous avons fait connaître le hardi coup de main qui a dispersé la zmala +d'Abd-el-Kader (V. l'<i>Illustration</i>, n° 16, page 253). Aujourd'hui, des +renseignements recueillis en grande partie par le directeur des affaires +arabes à Alger nous permettent de donner, avec le plan figuratif de la +zmala, quelques détails sur son origine, sa composition, sa manière de +vivre, ses moyens d'accroissement.</p> + +<p>Une loi générale présidait à la formation de tous les campements +d'Abd-el-Kader, loi en quelque sorte organique, à laquelle il n'a jamais +été dérogé: c'était de placer, autour de la tente de l'émir, toutes les +tribus dans la même orientation que celle de leur territoire par rapport +à Mascara, son ancienne capitale et centre de son autorité. Cet ordre +avait été scrupuleusement observé dans l'organisation de la zmala, qui +n'était autre chose qu'un grand campement militaire, avec infanterie, +artillerie, mais avec accompagnement de vieillards de femmes et +d'enfants.</p> + +<p>Abd-el-Kader avait vu, de retraite en retraite, tous ses établissements +militaires, Jughar, Thaza, Saida, Tafreoua, Tagdemt, successivement +envahis et détruits par nos soldats. Pressé entre le Désert et nos +colonnes, il comprit que pour sauver les plus précieux débris de sa +puissance, il ne lui restait plus qu'à les rendre aussi mobiles que les +tribus elles-mêmes, et à dérober à nos armes, par la fuite, ce qu'il ne +pouvait leur disputer par le combat. Il organisa donc la zmala: il y +rassembla tout ce qu'il tenait à conserver: sa famille, celle de ses +principaux lieutenants, son trésor; il la plaça sous la garde de ses +plus braves et de ses plus fidèles partisans, et l'envoya sur les +limites du désert, ou, en cas d'approche de l'ennemi, elle trouvait +toujours un asile assuré.</p> + +<p>Le campement de cette population nomade était presque constamment le +même, sans avoir toutefois la forme régulière que le compas lui a donnée +dans le plan figuratif que nous publions, et que ne comportaient pas les +accidents inévitables du terrain. Ainsi, quand la zmala a été enlevée et +surprise le 16 mai 1843, la tête du campement était près de la source +Ain de Taguin, tandis que le reste des tribus se développait en forme +d'éventail, ou plutôt de patte d'oie, dans une vallée d'une étendue de +douze à seize kilomètres.</p> + +<p>La zmala se divisait, sinon, en quatre enceintes, du moins en quatre +groupes principaux.</p> + +<p>Le premier groupe renfermait les douars (cercles de tentes) et les +familles de l'émir; de son beau-frère, Mustapha-ben-Thami, ex-khalifah +de Mascara; de Bouheli-kha, ex-kaïd des Shama; de Miloud-ben-Arrach, +ex-agha du cherk est, son ancien envoyé à Paris et son conseiller +intime, et de Bel-Khérouby, son premier secrétaire.</p> + +<p>Le deuxième groupe était formé par les douars et les familles de +Mohammed-ben-Allal-ben-Embarch, ex-khalifah de Milianah, de +Ben-Jahia-el-Djenn, agha de la cavalerie régulière; de Hadj-el-Habib, +ex-consul à Oran pendant la paix ainsi que des chaoucks (gardes attachés +particulièrement à la personne des chefs).</p> + +<p>Dans le troisième groupe se trouvaient exclusivement les Hachem-Cheraga +(de l'est) et Gharaba (de l'ouest), qui, peu nombreux dans les premiers +temps, s'étaient considérablement accrus au moment de la prise de la +zmala, parce que l'émir venait de les enlever à peu près tous dans la +plaine d'Eghris. Le quatrième, groupe, plus ou moins rapproché des +autres, suivant les difficultés du terrain, l'eau, les bois ou les +pâturages, réunissait les tribus du Désert qui s'étaient attachées à la +fortune de l'émir. Ces tribus n'étaient véritablement maintenues que par +la volonté des chefs les plus influents, attirés pour la plupart +eux-mêmes par l'appât du pillage, des cadeaux, de l'argent, et +quelques-uns par le mobile de la religion.</p> + +<p>Enfin, entre le troisième et le quatrième groupe, une place était +assignée au petit camp de si-Kaddour-ben-Abd-el-Baki, khalifah du +Désert, parce que les tribus placées sous son commandement étaient +toujours les plus avancées.</p> + +<p>L'organisation même de la zmala ne permettait pas, comme on le voit, +d'arriver jusqu'à la tente d'Abd el-Kader sans être découvert et arrêté. +Il n'était pas plus facile de fuir avec sa famille et ses biens, une +fois qu'on avait été incorporé dans cette émigration. Il aurait fallu, à +cet effet, traverser plusieurs groupes de tribus qui se surveillaient +les uns les autres, et qui n'étaient peuplés, en général, que de +malheureux épiant sans cesse l'occasion de s'enrichir par le pillage. +L'émir l'avait bien compris, et il avait fait publier cet ordre +laconique: <i>De quiconque fuira ma zmala, à vous les biens, à moi la +tête.</i></p> + +<p>On évalue à trois cent soixante-huit le nombre des douars formant la +zmala. A dix tentes par douar (on en compte ordinairement trente à +quarante dans le Tell, le pays cultivé), et à dix individus par tente, +le rassemblement pouvait présenter un chiffre total de plus de 30,000 +individus.</p> + +<p>Un petit corps d'infanterie et d'artillerie, fort d'environ 450 hommes, +suivait le sort de la zmala, et campait habituellement à gauche et en +arriére du douar de Miloud-ben-Arrach, chargé surtout de veiller à la +garde particulière des douars d'Abd-el-Kader et de ses chefs principaux. +Cette troupe, bien armée, mais mal vêtue, mal nourrie, mal payée, +n'éprouvait véritablement un peu de bien-être qu'à la suite de quelque +rhazia heureuse qui venait la dédommager de ses longues abstinences.</p> + +<p>La cavalerie régulière paraissait rarement dans la zmala; elle était +toujours en course avec les chefs les plus capables, chargés d'aller +pousser les tribus à la révolte.</p> + +<p>Les otages appartenant aux tribus douteuses campaient en arrière du +douar de Miloud-ben-Arrach, et à la droite de l'infanterie régulière.</p> + +<p>Le khazna (le trésor) était placée entre le douar d'Abd-el-Kader et +celui de Miloud-ben-Arrach.</p> + +<p>Les familles de sidi-Mohammed-ben-Aïssa el-Berkani, ex-khalifah de +Médéah, et de sidi-Mohammed-el-Bou-Hamedi, ex-khalifah de Tlemsen, n'ont +jamais paru dans la zmala, non plus que les frères de l'émir, +si-Mohammed-Saïd, si-Mustapha, si-el-Haoussin et si el Mokhtadi, qui +vivent retirés chez les Beni-Snassen.</p> + +<p>Abd-el-Kader ne faisait que de rares apparitions au milieu de la zmala: +il y a passé deux mois à peine dans l'espace de deux années. Se croyant +tranquille sur le sort de sa famille, il n'était occupé qu'à nous +susciter des embarras, soit en maintenant sous sa dépendance les tribus +disposées à reconnaître la domination française, soit en excitant à la +révolte les tribus déjà soumises.</p> + +<p>En l'absence d'Abd-el-Kader, la zmala était commandée ou par son +beau-frère, le khalifah. Mustapha-ben-Thami, ou par l'agha +Miloud-ben-Arrach, ou par le kaïd Bou-Khehka, ou par El-Iiady-Djelai, +son conseiller intime. Celui de ces quatre chefs qui n'était pas en +campagne avec lui était chargé de pourvoir aux besoins de la zmala, +comme à son salut, en cas de danger.</p> + +<p>Il y avait dans la zmala un <i>va-et-vient</i> continuel d'étrangers. Les +chefs qui venaient s'y plaindre ou nous trahir, leur suite, les +courriers, les Arabes qui en fréquentaient les marchés, les nouvelles +qu'on y faisait courir, tout contribuait à donner la vie à cette +population voyageuse, qui comptait dans ses rangs des armuriers, des +maréchaux-ferrants, des selliers, des tailleurs et jusqu'à des +bijoutiers.</p> + +<p>De nombreux marchés, assez bien pourvus, entretenaient une abondance +d'approvisionnements suffisante aux besoins d'ailleurs si bornés des +Arabes, renommés à juste titre pour leur frugalité proverbiale. Aussi la +zmala, tout en menant une vie extrêmement dure dans le Désert, a-t-elle +plus souffert par les fatigues des marches et contre-marches que par la +faim, qui a tout au plus atteint les dernières classes de cette +émigration. C'était dans les déplacements surtout qu'il mourait beaucoup +de monde, malades, vieillards, enfants, femmes enceintes. Les +prisonniers ont dépeint ce triste état de choses en disant; «A chaque +gîte nous laissions un petit cimetière.»</p> + +<p>Pour soutenir le moral de cette population, tous moyens étaient bons: +cadeaux, mensonges, ruses, fausses lettres. Tantôt les Français, en +guerre avec les Anglais, et aient forcés de diminuer leurs forces; +tantôt Muley-Abd-el-Rahman, empereur de Maroc, s'avançait avec une +grande armée; ou bien Ben-Allal-ben-Embarek avait remporté une victoire +éclatante sur les chrétiens; tantôt les maladies les décimaient sur tous +les points; puis le général Mustapha-ben-Ismael avait abandonné notre +cause; enfin, ruinés par nos énormes dépenses, nous demandions la paix, +et le gouverneur-général était changé ou tué. Pour chacun de ces +mensonges les chefs ordonnaient des réjouissances, des <i>fantasias</i>, et +les populations crédules continuaient à marcher dans le Désert sans +murmurer! Le 16 mai, Abd-el-Kader, dont l'attention était toute reportée +vers l'ouest, où manoeuvrait la division de Mascara, observait, avec une +trentaine de cavaliers, du côté de Tiaret, les mouvements de la colonne +commandée par le général de La Moricière, sans s'inquiéter de celle qui, +sortie de Boghar sous les ordres de M. le duc d'Aumale, et séparée de +Taguin par une distance de trente lieues, ne semblait nullement menacer +la sécurité de la zmala. Celle-ci, arrivée le 15 à Taguin passa la nuit +très-tranquillement, et, le 16, à la vue de nos spahis et chasseurs +s'élançant à la charge au milieu de cette ville de tentes, cette +audacieuse agression de 500 cavaliers seulement frappa de stupeur cette +population agglomérée, et paralysa les mouvements même des plus braves. +Envahie à onze heures du matin, la zmala était entièrement prise à deux +heures de l'après-midi. Les cris des enfants, des femmes, des blessés, +des mourants ajoutèrent au désordre, et la déroute des Arabes fut +complète.</p> + +<p>Un butin considérable tomba au pouvoir de nos auxiliaires indigènes. On +estime à 1 million la somme en argent monnayé dont les vainqueurs +s'emparèrent, et qui consistait principalement en piastres et en +quadruples d'Espagne. Un spahis rapporta avec lui de cette expédition +10,000 francs, un autre 15,000. Une somme d'environ 40,000 francs fut +apportée à M. le duc d'Aumale, et distribuée par lui aux cavaliers qui, +chargés de missions au moment de la capture de la zmala, n'avaient pas +pu assister à ce brillant fait d'armes. L'infanterie, arrivée à cinq +heures du soir, eut également sa part du butin considérable pris à +l'ennemi. La tente d'Abd-el-Kader, avec tout ce qu'elle renfermait en +tapis, coussins, armes, a été offerte par les officiers et soldats du +corps qu'il commandait, à M. le duc d'Aumale, qui l'a rapportée à Paris, +et se propose de la faire dresser dans le parc de Neuilly.</p> + +<p>Pendant les trois heures qu'a duré l'action, chacun a fait son devoir en +brave. Les combattants seuls ont été frappés, et la lutte a été assez +vive pour que plus de trois cents Arabes aient été tués. Les femmes, les +enfants, les vieillards ont été épargnés, suivant les ordres donnés par +le prince avant le combat. A mesure qui; nos cavaliers avançaient, les +femmes poussaient des cris lamentables et, dans leur effroi, se +découvraient la poitrine, sans doute pour exciter la pitié des +vainqueurs en faveur de leur faible sexe. «En arrière!» leur criaient +nos cavaliers, pour les éloigner du théâtre du combat: et toutes +allèrent, en effet se réunir sur un même point à un kilomètre de +distance de la zmala.</p> + +<p>Parmi les nombreux actes de bravoure qui signalèrent cette sanglante et +glorieuse journée, on nous a cité le fait suivant comme un trait +remarquable de sang-froid: l'interprète attaché à M. le duc d'Aumale, M. +Urbain, a constamment chargé l'ennemi à côté du prince, sans même mettre +le sabre à la main, et occupé uniquement, au milieu des balles, à +remplir ses pacifiques fonctions d'interprète.</p> + +<p>On raconte qu'au plus fort de la mêlée, deux femmes, se précipitant hors +d'une tente, se jetèrent à droite et à gauche sur les bottes du colonel +de spahis Jusuf, et les tinrent fortement embrassées, en crient:-Aman! +aman (pardon)!» Le colonel leur répondit de se retirer derrière les +combattants et continua sa course. Un instant après, se voyant au milieu +de tentes toutes blanches, il reconnut que c'étaient celles du douar +d'Abd-el-Kader, et s'enquit aussitôt de la mère et de la femme de +l'émir. Il apprit que c'étaient précisément les femmes qui venaient +d'embrasser ses genoux. Il les fit aussitôt chercher; mais à la faveur +du désordre, des cavaliers les avaient au même moment emportées en +croupe loin de la zmala. Il paraît en effet hors de doute que la mère de +l'émir, Lalla-Zahra; sa première femme, Lalla-Khrera-bent-bou-Talebi sa +seconde femme Aïcha, qu'il a récemment épousée; ses deux fils et ses +deux filles en bas âge, étaient encore dans sa tente, quand nos +cavaliers ont envahi le camp. On avait pensé même qu'elles pouvaient se +trouver sous un déguisement parmi les prisonnières; mais toutes les +recherches faites à cet égard ont démontré le contraire, et les +principaux prisonniers, détenus tant à la Maison-Carrée qu'à la Kasbah à +Alger, ont déclaré, en prêtant serment sur le livre de Sidi-el-Bokhari, +qu'elles n'étaient pas au nombre des captives.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/005.png"><br><b> +Drapeaux arabes enlevés en même temps<br> +que la zmala, et déposés le 1er juillet, à<br> + l'Hôtel des Invalides.</b></p> + +<p>Le 25 mai, la colonne expéditionnaire est rentrée à Médéah, ramenant +3,000 prisonniers, 2,000 boeufs, 14,000 moutons. Le 29, les prisonniers +sont arrivés à la Maison-Carrée, près d'Alger dans le plus grand +dénuement. Les plus marquants d'entre eux ont été immédiatement +renfermés à Alger même, dans la Kasbah. Ceux dont se composait le dépôt +de la Maison-Carrée ont reçu une distribution de chemises, de babouches +et de vêtements. Embarqués plus tard en quatre convois, les 20, 22, 25 +et 27 juin, au nombre de 2,215, sur les bateaux à vapeur <i>l'Achéron, le +Grondeur</i> et <i>le Cocyte</i>, ils ont été renvoyés dans la province d'Oran, +pour y être reconstitués en tribu sur le territoire qu'ils occupaient; +mesure justifiée par la crainte du typhus, qu'inspirait l'encombrement +de cette foule déguenillée, mais impolitique peut-être, puisqu'elle met +de nouveau cette population en contact avec nos ennemis, tandis qu'il +eût été facile de prévenir ce danger, en la dépaysant et l'établissant +sur les portions soumises du territoire de la province de Constantine. +Déjà, en effet, et dès les premiers jours de juin, Abd-el-Kader a +reconstituée une nouvelle zmala, et l'a établie dans les mêmes contrées +que l'ancienne, à Ben-Hammad, près de Goudjilah. L'émir, pour protéger +sa famille contre nos attaques et contre celles des Arabes eux-mêmes, a +besoin d'une garde, et cette garde n'est autre chose qu'une zmala.</p> + +<p>Quant aux prisonniers de la Kasbah, hommes et femmes de distinction, +appartenant tous aux familles les plus importantes du pays, ils ont été +embarqués, le 22 juin, au nombre de 213 et 35 serviteurs, sur la +corvette de l'État <i>la Provençale</i>, qui a mis à la voile le même jour +pour les transporter en France, au fort de l'île Sainte-Marguerite, où +ils demeureront détenus jusqu'à nouvel ordre.</p> + +<p>Le même fort doit recevoir incessamment 50 autres prisonniers des plus +notables parmi les Hachem-Gharaba. Ils ont été choisis et désignés par +le général de La Moricière, que les Arabes ont surnommé <i>Bou-Heraouah</i> +(le père La Trique), sans doute à cause des coups qu'il a portés à la +puissance de leur chef, et de la mort duquel ils ont récemment fait +courir le bruit, heureusement controuvé, comme pour faire le pendant de +la nouvelle, également fausse, de la mort d'Abd-el-Kader.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/006.png"><br><b> Le Marabout Sidi-el-Aradj.</b></p> + +<p>Les familles de Ben-Allal-ben-Embarek, de Bel-Khérouby, de Bou-Khehka, +de Miloud-ben-Arrach, sont de précieux otages. Mais, de tous les +personnages tombés en notre pouvoir, le plus considérable est un +vieillard plus qu'octogénaire, Sidi-el-Aradj, Marabout le plus vénéré +des Hachem depuis la mort de Sidi-el-Mahi Eddin, père d'Abd-el-Kader. +C'est lui qui, à leur retour de Marseille, présenta à l'émir les +prisonniers de la Sickak, et adressa à cette occasion de publiques +actions de grâce au roi des Français. Chez les Hachem, ce vieillard à +barbe blanche, qui a plusieurs fois contre-balancé l'autorité +d'Abd-el-Kader, est le premier qui l'ait proclamé et fait +reconnaître sultan. Le fils de Sidi-el-Aradj ayant été pris par le +général de La Moricière, au commencement de mars 11842, on tira le canon +à Mascara en réjouissance de cette capture. Le vieux marabout peut être +entre nos mains, un instrument utile pour la pacification de la +province d'Oran. Retenu en Algérie par l'état de sa santé, il est à +désirer que son grand âge lui permette de supporter les fatigues de +l'embarquement, et de venir visiter la France, dont la grandeur et la +puissance ne sauraient manquer de faire une impression profonde sur un +esprit aussi éclairé que le sien.</p> + +<p>M. le capitaine Marguenat, officier d'ordonnance du duc d'Aumale, a +apporté à Paris, le 26 juin, à M. le maréchal ministre de la guerre les +quatre drapeaux enlevés en même temps que la zmala. La remise en a été +faite, le 1er juillet, aux Invalides, par M. le lieutenant-général +Durosnel, aide-de-camp du roi, accompagné de M. le capitaine Marguenat. +Ces drapeaux ont été reçus, devant la garde assemblée, par le général +Petit, commandant l'hôtel en l'absence de M. le maréchal Oudinot, et par +le clergé des Invalides; puis on les a suspendus aux voûtes de la +chapelle.</p> + +<p>Le premier est le drapeau d'Abd-el-Kader: flamme en étoffe légère de +soie, formée de trois bandes égales chacune de 0m 60, celle du milieu de +couleur bleue, les deux autres cramoisie.</p> + +<p>Le deuxième drapeau, ou plutôt étendard, est celui du khalifah +Ben-Allal-ben-Embarek: flamme en étoffe de damas broché, formée de +quatre bandes égales chacune de 0m 50, sur un développement de 3m; les +bandes sont de couleur verte, jaune, cramoisie et jaune, entourées d'un +effilé des mêmes couleurs, plus d'un effilé blanc.</p> + +<p>Ces deux drapeaux étaient plantés, en signe de puissance, devant les +tentes principales des membres des familles d'Abd-el-Kader et de +Sidi-Embarek.</p> + +<p>Le troisième drapeau est celui d'un bataillon d'infanterie régulière: +flamme d'étoile légère de soie damassée, formée de trois bandes chacune +de 0m 50, dont deux de couleur jaune, et celle du milieu en noir mal +teint; sur chaque bande se trouve appliquée une main, signe du pouvoir +et de la justice; celle du milieu est blanche et celles des deux autres +bandes sont rouges.</p> + +<p>Enfin, le quatrième drapeau est celui de l'agha de la cavalerie +régulière: flamme en serge, formée de quatre, bandes chacune de 0m 36, +alternativement de couleur rouge-garance et noire.</p> + +<br><br> + +<h2>Martin Zurbano.</h2> + +<p>Zurbano, aujourd'hui don Martin Zurbano, lieutenant-général des armées +royales d'Espagne, et, par intérim, capitaine-général, général en chef +de l'armée et de la principauté de Catalogne, est né en 1789 à la Rioja +d'Alava. Son père était muletier au grand jour, mais il était avant tout +<i>contrabadista</i>. Le jeune Martin profita admirablement des leçons et de +l'exemple de l'auteur de ses jours. Il montra une si vive vocation pour +la vie de contrebandier, il s'y distingua si bien, qu'il devint chef de +bande tout jeune encore.</p> + +<p>La province de Biscaye fut le théâtre naturel de ses exploits; il y +était né, il en connaissait parfaitement la topographie, il savait par +coeur tous les sentiers des montagnes; c'était là surtout qu'il pouvait +lutter d'adresse avec les <i>carabineros</i> (douaniers). Pendant de longues +années il put déjouer effectivement tous les plans que l'on fit pour +l'arrêter. Il déploya dans cette guerre de ruse, d'énergie et de +vitesse, un talent vraiment remarquable; aussi sa réputation +remplit-elle bientôt la Biscaye et la Navarre.</p> + +<p>Lors de la guerre civile de 1820, Zurbano se jeta dans le parti libéral +et lui rendit quelques services, sans négliger toutefois son commerce de +contrebande; il sut au contraire, à la faveur du désordre, lui donner un +grand développement et faire d'excellentes affaires. Après le +rétablissement de Ferdinand, les réactions politiques du parti absolu +lui donnèrent l'occasion de se créer une nouvelle branche d'industrie: +il se fit sauveur des proscrits. Sa parfaite connaissance des lieux lui +permit d'arracher quelques malheureux au supplice, en les conduisant en +France, s'il reçut de l'or dans ce cas, il le gagna du moins noblement.</p> + +<p>Le calme étant rétabli, Zurbano se livra tout entier, comme ci-devant, à +son métier de prédilection; toujours, heureux, les douaniers le +cherchaient toujours où il n'était pas. On disait dans le pays qu'il +était sorcier. Zurbano connaissait la puissance de l'or, voila tout: +quelques onces jetées à propos devant les carabineros faisaient +merveille. Ces cerbères qui ne voyaient que des réaux, et en très petit +nombre, pouvaient-ils résister à un tel appât?</p> + +<p>Cependant ce bonheur eut une fin. Un nouveau détachement de douaniers +arriva tout à coup dans la contrée qu'exploitait Zurbano. Il n'avait pas +touché encore aux brillants quadruples du contrabandista; il fit donc +son métier en conscience, et surprit la bande dans la Rioja Castellana. +C'était en 1832; après un combat acharné, ou il perdit une grande partie +de ses hommes, et où lui-même fut blessé, Zurbano fut fait prisonnier. +Fiers d'une telle victoire, les carabineros enchaînèrent soigneusement +leur captif et le conduisirent en triomphe à Logrono. Il fut enfermé +dans un donjon et bien gardé. Plusieurs carabineros avaient été tués; +Zurbano ne pouvait espérer sauver sa vie. Cependant le temps s'écoulait; +on était en septembre 1833; l'espoir rentrait dans son coeur, lorsqu'il +apprit que la commission qui devait le juger était enfin rassemblée. Il +se résignait déjà et faisait ses adieux à sa femme et à ses enfants, +qu'on lui avait permis de voir, lorsqu'on apprit la mort de Ferdinand.</p> + +<p>Des troubles devaient naître de son testament, qui enlevait le trône à +don Carlos, son frère, pour le laisser à sa fille Isabelle, malgré le +texte précis de la loi salique. Dans cette prévision, tous les +fonctionnaires pensèrent à eux, et Zurbano fut oublié dans sa prison. La +guerre civile, qui éclata peu après dans les provinces basques et dans +la Navarre, fit entièrement négliger cette affaire, et Zurbano se crut +encore sauvé.</p> + +<p>Vers le milieu de 1834 on se souvint cependant du contrebandier; on se +décida à en finir. Une commission fut formée et procéda immédiatement à +l'examen de la cause. La révolte à main armée contre les agents légaux +du gouvernement, la mort de plusieurs d'entre eux étaient des faits trop +clairement prouvés pour qu'il y eût hésitation; Zurbano fut condamné à +mort et mis aussitôt <i>en capita</i> (chapelle) pour se préparer à finir en +chrétien.</p> + +<p>Zurbano n'était nullement d'avis de dire adieu à ce monde; malgré son +courage, ce jugement l'atterra. Il avait espéré, jusqu'à ce jour, il ne +put se décider à perdre tout espoir. Il lui restait trois jours, il +résolut de les mettre à profit. La religion n'avait jamais tenu de place +dans l'âme de Zurbano; depuis son emprisonnement il avait durement +repoussé les offres de consolations spirituelles que lui avaient faites +les frères d'un couvent voisin: il réfléchit que par eux il y avait +peut-être un moyen de salut terrestre, et il se décida à essayer. Il +affecta aussitôt un vif désir de faire ses actes religieux et pria qu'on +fit appeler le supérieur du couvent des Franciscains. Le bon père +accourut avec empressement: arracher une telle âme aux griffes de Satan +était une oeuvre pie à mériter le ciel.</p> + +<p>Zurbano se confessa longuement, avec une componction et une teinte de +repentir qui émurent profondément le supérieur. «Ah! si j'étais sauvé, +s'écria le bandit, comme s'il cédait à une inspiration divine, je +consacrerais ma vie à la défense de Sa Majesté sacrée le légitime +souverain Charles V; tout mon sang lui appartiendrait... Et vous, saint +père, si vous m'aidiez, si vous me mettiez à même d'accomplir cette +bonne oeuvre..... je vous donnerais 500 onces d'or.--500 onces d'or! +répéta le saint homme avec une joie mal dissimulée; mais que puis-je +faire qui ne soit ni criminel ni dangereux?--Criminel! c'est un saint +devoir au contraire, dit Zurbano; c'est une action dont vous serez +récompensé dans l'autre monde, et dans celui-ci, ajouta-t-il plus bas. +Quant au danger, il n'y en a aucun... Écoutez; un bataillon de S. M. +Charles V est près de la ville; elle est mal défendue; ce bataillon +l'emporterait facilement en suivant mes conseils; il ne agit pour vous +que de remettre une lettre de ma part au commandant du bataillon; le +plan d'attaque y sera détaillé. Pendant l'affaire je pourrai me sauver, +servir la sainte cause du légitime souverain, et expier ainsi mes péchés +passés par mon dévouement à la religion et au roi.»</p> + +<p>Le moine fut-il dupe des protestations de Zurbano? fut-il séduit par la +promesse de 500 onces (18,000 fr.) nous l'ignorons. Toujours est-t-il +que Zurbano écrivit au chef carliste, au nom du gouverneur de la ville +dont il contrefit l'écriture et la signature; que cette lettre fut +remise au supérieur, qui la fit porter au cantonnement carliste par un +jeune fils du jardinier du couvent qu'on eut soin de déguiser en +paysanne. Le chef de bataillon, d'une d'une médiocre perspicacité, crut +à la défection du gouverneur; c'était d'ailleurs à ses yeux une action +louable, puis il connaissait son écriture. Il répondit donc par le même +message qu'il attaquerait aux lieux et à l'heure prescrite.</p> + +<p>Pendant que ce premier acte marchait, le rusé contrebandier commença le +second; il fut la contre-partie du premier. Zurbano fit demander une +audience au gouverneur pour une révélation de la plus haute importance. +Dans le temps de guerre civile, il ne faut rien négliger. Le gouverneur +vint lui-même à la prison. Là Zurbano lui apprit que les moines de +Saint-François voulaient livrer la ville à l'ennemi; qu'ils avaient même +écrit en son nom; que l'attaque aurait lieu le lendemain à onze heure du +soir sur tels et tels points. Ainsi, monsieur le gouverneur, vous avez +trente heures devant vous. Si vous voulez accepter ce que je vais vous +offrir, la ville est sauvée. Il lui présenta une lettre.. Si ce papier, +ajouta-t-il, est remis promptement à son adresse, vous aurez demain +soir à votre service cinquante braves à toute épreuve. J'y mets une +conditions cependant: c'est qu'après le combat vous les laisserez partir +sans les interroger, car ils sont comme moi contrebandiers. Quant à moi, +j'espère qu'après le succès vous serez assez bon pour me recommander à +Sa Majesté, et pour faire commuer ma peine en une détention dans les +<i>Présidios</i> d'Afrique.»</p> + +<p>Tout en se défiant de Zurbano, le gouverneur crut devoir suivre ses +avis: il fit surveiller le couvent, envoya la dépêche et se prépara à la +défense.</p> + +<p>Le lendemain, dans l'après-midi, cinquante hommes robustes, armés +juusqu'aux dents, entrèrent dans Logrono. C'était la bande de Zurbano: +elle lui était si dévouée, qu'elle était accourue, prête à tout pour le +sauver. Elle fut placée aux points indiqués.</p> + +<p>A onze heures du soir, les sentinelles des remparts entendirent le pas +mesuré d'une troupe; c'était le bataillon carliste. Il s'avançait sans +défiance, comptant être introduit sans coup férir. Lorsqu'il fut +suffisamment engagé, un feu meurtrier le frappa tout à coup en tête et +en flanc, et mit le désordre dans ses rangs. Ainsi surpris, il ne songea +qu'à fuir en toute hâte; mais cette retraite précipitée était prévue; il +la fit sous le feu de plusieurs embuscades, et laissa sous les remparts +le quart de son effectif et 200 prisonnier? La bande de Zurbano avait +fait des prodiges.</p> + +<p>Ravi de ce succès, le gouverneur écrivit immédiatement à Madrid, et +demanda la grâce de Zurbano et l'oubli pour le passé de sa bande. La +reine manquait de bras pour la défendre: dans un semblable moment, une +telle troupe était une, précieuse acquisition; la grâce fut accordée +pleine et entière. Zurbano resta chef de sa bande, qui fut organisée en +corps franc. L'État lui donna nourriture et habillement; quant à la +solde, vu la vacuité des coffres de Christine, Zurbano fut autorise à +payer sa troupe sur le trésor du prétendant et sur les biens de ses +partisans. Lui et ses hommes ne demandèrent pas mieux. Peu de mois après +cette aventure, le corp-franc de Zurbano, grossi de tous les aventuriers +qu'attirait sa réputation, s'élevait à plus de 800 hommes. Zurbano prit +rang, dès ce moment, parmi les chefs de corps de l'armée; son courage, +sa féroce énergie, sa parfaite connaissance du théâtre de la guerre, le +rendirent si utile à l'armée, dans beaucoup de circonstances, +qu'Espartero chercha à se l'attacher de plus en plus.</p> + +<p>Le nom de Zurbano fut mêlé dans cette guerre à tant d'actes de valeur +extraordinaire et de froide cruauté, qu'il devint la terreur des +carlistes. Il avait sur elle presque autant d'influence que celui d'<i>il +Bundo cani</i> sur les habitants de Bagdad. Un épisode de cette guerre dira +jusqu'où allait l'effroi que ce nom inspirait.</p> + +<p>Le camp de don Carlos était en proie aux dissensions intestines. Les +généraux qui s'étaient dévoués à la cause du prétendant se disputaient +l'héritage de Zumalacarreguy; tous se crevaient dignes de succéder à +l'homme qui avait su donner quelque vigueur et quelque éclat au parti de +l'absolutisme. Ces rivalités des chefs de l'armée carliste se +reflétaient dans les rangs inférieure et y avaient semé le désordre et +l'indiscipline. Le nouveau général en chef, Maroto, n'avait pu maintenir +cette unité de direction et d'exécution qui fait la force des armées.</p> + +<p>Le contraire avait lieu dans l'armée de Christine. Longtemps guidée par +les faibles mains de Cordova, elle venait de passer sous le commandement +d'Espartero. Intelligence médiocre, Espartero possédait cependant les +qualités essentielles d'un général et d'un homme de parti: la fermeté, +la prudence et une certaine habileté à profiter des circonstances. Il +sut peu à peu rétablir la discipline et le dévouement dans son armée, il +lui rendit cet ensemble de vues et de moyens qui conduit aux grandes +choses: il en fit un instrument docile. On était au mois de décembre +1837; les lignes carlistes occupaient les environs de Victoria. L'armée +d'Espartero était campée entre Salvatierra et la source de la petite +rivière Arga; elle avait acculé don Carlos jusqu'aux montagnes de la +Biscaye. Malgré les défaites qu'ils avaient essuyées depuis la bataille +de Luchana, les carlistes se gardaient à peine dans leurs cantonnements; +ils comptaient tellement sur la protection de Dieu, qu'ils lui +laissaient en grande partie le soin de veiller à leur sûreté. Boire, +jouer, discuter et prier, telles étaient les occupations de leurs jours +et souvent de leurs nuits.</p> + +<p>Il était onze heures du soir; la nuit était noire, le vent soufflait +avec violence, la pluie battait les fenêtres et ruisselait en torrents +des toits d'une vaste auberge isolée; quelques soldats dormaient sous un +hangar placé à l'une des extrémités. A cent pas de l'auberge était un +village assez considérable; le silence et l'obscurité régnaient partout; +une salle basse donnant sur la route était la seule partie éclairée de +l'auberge et du village.</p> + +<p>Cette salle était vaste; les murs, nus et blanchis à la chaux, n'avaient +d'autres ornements que de grossiers dessins au charbon: ils +le présentaient les chefs christinos caricaturés dans des positions +bizarres et grotesques. Le mobilier se composait d'une grande table et +de quelques chaises et bancs. Soixante personnes à peu près occupaient +cette salle; des broderies, des épaulettes, des uniformes plus ou moins +souillés par les travaux de la guerre et par les négligences du bivouac, +des armes de diverses espèces, annonçaient une assemblée de militaires; +c'était le corps d'officiers d'une brigade carliste qui occupait le +village voisin. L'alcade et le corrégidor de l'endroit, pour prouver +leur dévouement à don Carlos, étaient venus faire leur cour aux +principaux chefs.</p> + +<p>La table, éclairée par deux vieilles lampes en bronze, était entourée +par quinze de ces messieurs; ils jouaient au <i>monte</i>. Une grande +quantité de pièces d'or et d'argent brillaient ça et là. Un capitaine +tenait la banque. Au moment où nous parlons, il attirait à lui très +froidement un bon nombre de quadruples, de douros, et même de pesetas, +qu'il engouffrait dans une vaste bourse en soie verte, à travers les +mailles de laquelle on apercevait déjà une belle recette. En face du +banquier était un homme de mauvaise mine, portant l'uniforme de +commandant de carabineros. Les jurons les plus expressifs de la langue +espagnole, si riche en ce génie, se précipitaient de sa bouche écumeuse +presque sans interruption: il perdait beaucoup. Quelques autres joueurs, +à qui le sort avait enlevé leur dernier douro, tiraient de leurs poches +des <i>vales</i> ou billets de rations de vivres, payables au porteur, et les +jetaient sur le tapis vert au lien d'argent.</p> + +<p>Quelques officiers faisaient galerie autour de la table, et suivait avec +une grande attention les chances du jeu. Le plus grand nombre fumait des +cigarettes, assis ou couchés le long des murs; quelques-uns dormaient +enveloppés dans leurs manteaux. Deux vastes <i>braseros</i>, l'un sous la +table et l'autre à l'une des extrémités, répandaient une douce chaleur +dans la salle.</p> + +<p>Une jeune fille entrait alors. Elle portait un plateau chargé de verres +d'eau glacée, d'<i>esponjados</i>, boisson saccharine, et de <i>copitas</i>, ou +petits verres de liqueur et d'eau-de-vie.</p> + +<p>Une partie s'engageait. L'officier de douaniers, que le <i>monte</i>, +traitait si mal, jeta, avec une rage mal déguisée, neuf onces d'or sur +le <i>baston</i>, l'une des quatre cartes sur lesquelles les joueurs placent +leur mise. Les trois autres cartes, <i>espada, el Rey</i> et <i>caballo</i>, se +couvrirent également d'or. La mise était faite. Le banquier prit alors +un jeu de cartes et les jeta une à une sur le tapis. Le plus profond +silence régnait dans la salle; on n'entendait que le léger claquement +des lèvres des fumeurs et le frôlement des cartes; la jeune fille +elle-même avait interrompu son service et regardait avec curiosité cette +scène. Plusieurs cartes étaient tombées et aucune des quatre n'était +sortie encore; l'anxiété des joueurs redoublait, leur coeur battait avec +force, leurs yeux brillaient d'une double fièvre de crainte et +d'espérance. La onzième carte tombe: c'est la figure du <i>baston</i>. Le +commandant de douaniers rayonne de joie; il avance convulsivement sa +grande main osseuse sur le tapis, il va saisir sa proie si longtemps +convoitée... Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, quelques +gémissements arrivent jusqu'à l'assemblée au milieu des bruits de la +tempête. Ou écoute, quelques curieux ouvrent les fenêtres et regardent +avec soin au dehors. Ils ne voient rien qui puisse les alarmer. Les +fenêtres se referment, les joueurs se rassurent, les gagnants ramassent +leurs lots, le banquier attire à lui les mises des perdants, et une +nouvelle partie commence. La porte de la salle retentit alors d'un coup +sec; mais on y fait à peine attention; les officiers carlistes comptent +sur la garde et sur les sentinelles. La jeune fille, qui ramassait les +verres vides, alla entr'ouvrir la <i>ventanilla</i>, petit guichet de six +pouces carrés, garni d'un fort treillage en fer, et qu'une planchette à +coulisse ferme en dedans; toutes les portes espagnoles en sont pourvues.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Vue de Barcelone et de Montjouich.</b></p> + +<p>«Qui est là! dit la jeune fille.</p> + +<p>--<i>Gente de Paz</i>, répondit une voix grave et forte.</p> + +<p>La jeune fille regarda au dehors, et vit un paysan vêtu comme ceux des +villages voisins; elle le fit entrer aussitôt. Le temps était si mauvais +qu'il eût été cruel de faire attendre à la porte. Le paysan salua +l'assemblée en portant la main à son béret; on le vit à peine à travers +le nuage de fumée qui voilait à demi tous les personnages de cette +scène. C'était un homme de cinquante ans, petit, mais trapu; un manteau +brun l'enveloppait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux yeux +gris, vifs et perçants, et ses jambes que couvraient des bas de toile +blanche; il portait des <i>alpargatas</i> ou sandales.</p> + +<p>Personne ne répondant à son salut, ce tardif visiteur fit le tour de la +table et se plaça sans façon à l'une des extrémités, derrière la chaise +de celui que ses broderies lui désignaient comme le plus élevé en grade. +Celui-ci ne jouait plus, il se contentait d'observer les joueurs. Le +banquier jetait la première carte, lorsque le paysan, lançant une +<i>peseta</i> par-dessus la tête du brigadier, dit d'une voix à faire +trembler les vitres: «Quatre réaux sur le <i>caballo</i>: «L'étonnement fut +général; chacun chercha vivement le point d'où partait cette voix +inconnue; des murmures d'indignation et de mépris se firent entendre à +la vue de l'insolent paysan; l'officier-général bondit sur sa chaise, se +retourna et le toisa avec colère; le banquier posa les cartes devant +lui, et dit froidement au nouveau venu qu'il était trop tard, et que +d'ailleurs on ne jouait qu'une demi-piastre. Un jeune officier, moins +patient, ramassa la peseta et allait la jeter à la tête du paysan, quand +celui-ci dit:</p> + +<p>«Monsieur l'officier, si vous ne quittez cette pièce à l'instant, je +vous couperai les oreilles... «Puis, se tournant vers le banquier: +«Quoi! vous ne voulez pas donner à un pauvre muletier l'occasion de +gagner une piastre? Vos seigneuries, ajouta-t-il en parcourant +l'assemblée d'un regard pénétrant, se croiraient-elles déshonorées, par +hasard, en jouant avec moi?... «Un très-énergique juron et un rude coup +de poing sur la table suivirent cette question. «Allons, quatre réaux +sur le <i>caballo</i>, dépêchons.--Je vous répète, monsieur le muletier, dit +le banquier, qu'il est trop tard et que votre jeu est trop modique.--Ah! +c'est ainsi. Eh bien! mes seigneurs, voici mes quatre réaux; et +maintenant <i>copo</i>, je joue contre tout l'argent de la banque.»</p> + +<p>Cette nouvelle audace redoubla la colère de l'assemblée; personne ne +dormait plus, tous les assistants se levèrent et s'approchèrent du +muletier. Le commandant des <i>carabineros</i> restait seul assis; il était +pâle et tremblant; il regardait fixement le soi-disant paysan, il +suivait ses gestes avec anxiété; il semblait le connaître d'ancienne +date. Le général demanda enfin quel était l'homme qui venait ainsi les +braver, et il ordonna à un jeune officier d'appeler la garde.</p> + +<p>«Mon général, dit l'inconnu, c'est inutile, la garde est au diable. +Quant à vous, beau lancier, ne sortez pas, la mort est à la porte. Ah! +vous refusez de m'admettre à votre jeu; vous voulez savoir mon nom! on +va vous l'apprendre, ce nom.» En prononçant ces derniers mots il recula +jusqu'au mur près des fenêtres; et, jetant de côté son vaste manteau, il +laissa voir une espingole à large gueule. «Je ne suis pas noble comme +vous, messeigneurs; je suis un paysan alavais; faute d'un plus beau nom, +on m'appelle <span class="sc">Martin Zurbano</span>, à votre service, ainsi que les vingt balles +de ce pistolet de poche. Que nul ne bouge; pas un mot, pas un geste, ou +vous êtes morts. Allons, estimable brigadier, ne vous agitez pas tant +sur votre chaise... Quoique tous ensemble, nobles canailles, vous ne +valiez pas un <i>garbunzo</i>, je vous prends comme otages.</p> + +<p>Personne ne remuait, nul ne songeait à attaquer le redoutable partisan; +sa présence inattendue avait glacé tous les coeurs d'épouvante. Satan +lui-même n'aurait pas produit plus d'effet. «Maintenant, +capitaine-banquier, à nous deux. Laissez la votre beau sac vert et +l'argent qui est sur la table. Vous avez refusé ma pièce; moi, j'accepte +toutes les pièces que je vois là. Quant à celles qui sont dans les +poches de l'honorable assemblée, je vais appeler quelques gaillards qui +les chercheront avec politesse» En disant ces derniers mots, il prit +rapidement un petit sifflet d'argent dans sa jaquette de peau de mouton +et en tira un son aigu. A l'instant même 30 hommes vigoureux et bien +armés, mais ressemblant plutôt à des bandits qu'à des soldats, se +précipitèrent dans la salle la baïonnette croisée, et menacèrent les +carlistes.</p> + +<p>«Bien, mes enfants; que six d'entre vous gardent cette porte. Vous, +messieurs de l'armée de Charles V, faites-moi le plaisir de vous lier +réciproquement deux à deux, et solidement; pas de tricherie: veillez-y, +mes jeunes gens. Donnez vos cordes, mais sans quitter vos armes. +Dépêchons-nous. Au premier qui ouvre la bouche un coup de baïonnette +jusqu'au canon. Pas un coup de feu; terminons l'affaire sans bruit, +paisiblement. A moi maintenant.» Il ramassa lestement tout l'argent qui +était sur la table, plus de 200 onces d'or, et le mit dans une gibecière +en peau qu'il portait sur l'épaule.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Zurbano.--Scène d'insurrection à Barcelone.</b></p> + +<p>Un quart d'heure après, les carlistes étaient liés avec de fortes +cordes. Leurs poches, sur un signe de Zurbano, avaient été soigneusement +visitées, et la bande, ayant au milieu d'elle ses soixante prisonniers, +sortait de l'auberge. En passant près du hangar, les carliste purent +apercevoir leur garde, couchée et sans mouvement: elle avait été +surprise et égorgée. La nuit était sans lueur aucune; mais les partisans +connaissaient les moindres sentiers mieux que leur <i>Pater</i> peut-être. +Ils marchèrent donc rapidement, malgré le mauvais temps, et avant le +jour ils avaient regagné les avant-postes de l'armée d'Espartero.</p> + +<p><i>(La suite à un autre numéro.)</i></p> + +<br><br> + +<h2>Médaille en l'honneur de M. de Lesseps.</h2> + +<p>Lors du bombardement de Barcelone, l'Europe entière a applaudi à la +belle conduite de notre consul. M. de Lesseps. Parmi nous, qui n'a +tressailli de fierté et de joie en voyant la France si dignement +représentée? M. de Lesseps a défendu avec calme, énergie et succès les +intérêts et l'honneur de ses compatriotes contre la rivalité anglaise et +la brutalité esparteriste; il a abrité les personnes, les propriétés, +sous notre pavillon national; il a noblement satisfait, en homme +d'esprit et de coeur, à tous les devoirs envers la patrie et envers +l'humanité. En quelques jours, dans cette ville espagnole qui fixait +tous les regards du monde civilisé et tenait notre attention captive, M. +de Lesseps a eu le bonheur de faire briller de leur éclat le plus pur +les plus précieuses qualités de notre caractère national. Heureux +l'homme qui peut ainsi rencontrer dans sa vie, ne fut-ce qu'une seule +heure, l'occasion de donner la mesure de sa valeur morale, de soutenir +l'honneur et d'ajouter à la considération de sa patrie!</p> + +<p>Les Français qui, pendant le siège, habitaient Barcelone, ont voulu +laisser à M. de Lesseps un témoignage public de leur reconnaissance. Ils +ont fait frapper une médaille que nous nous empressons de reproduire.</p> + +<p>Cette médaille est en or, et son diamètre est de 58 millimètres. +Un des côtés représente la <i>Reconnaissance</i>, sous la figure d'une femme +tenant à sa main un gros clou, qui signifie que la reconnaissance +pénètre aussi avant et aussi fortement dans une âme honnête que le clou +dans une pièce de bois. La figure est accompagnée d'un aigle et d'un +lion, qui passent pour les animaux les plus généreux.</p> + +<p>L'autre côté de la médaille représente trois figures; l'Hospitalité, le +Courage et l'Honneur.</p> + +<p>L'Hospitalité accueille avec bonté un pèlerin qui se trouve à ses pieds, +et elle renverse une corne d'abondance dans laquelle un enfant prend des +fruits.</p> + +<p>Le Courage est représenté sous la figure d'Hercule, armé de sa massue et +tenant un lion en laisse.</p> + +<p>L'Honneur est figuré par un guerrier couronné de palmes. D'une main il +porte une lance pour l'attaque, et de l'autre, pour la défense, un écu +sur lequel se voient deux tours, qui, liées d'une manière inséparable, +se défendent mutuellement: ce sont les citadelles de l'honneur et de la +vertu. Le guerrier porte au cou une chaîne, emblème du devoir.</p> + +<p>Nous n'avons rien à dire de toutes ces allégories; c'est là un langage +vieilli peut-être, mais qu'il est bien difficile de remplacer; les +esprits les plus ingénieux sont contraints d'en subir l'usage. Mais nous +devons de sincères éloges à l'artiste. M. Vivier, pour le beau fini des +dessins et le style élevé des figures. M. Vivier a terminé cette +médaille remarquable en trois mois et douze jours. Une promptitude si +extraordinaire, n'ajoute rien sans doute au mérite de l'ouvrage; mais +aux yeux de quiconque sait apprécier les difficultés de la gravure en +médaille, elle donne une haute idée du talent souple et facile de +l'artiste.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br> + +<br><br> + +<h2>Promenade sur les fortifications de Paris</h2> + +<h4>LES FORTS</h4> + +<p class="mid">(Suite et fin.--Voir pag. 249 et 266.)</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Le fort du Mont-Valérien.</b></p> + +<p>Quelquefois, devant la courtine, l'on rencontre une masse couvrante en +terre garnie d'un terre plein, d'une banquette, d'un parapet. Cette +masse couvrante s'appelle la tenaille. Parmi plusieurs propriétés dont +elle jouit, il est facile de remarquer celle de masquer les opérations +de la poterne. Sa banquette ne peut recevoir que de l'infanterie; mais +ses feux sont d'une grande efficacité pour défendre le terre-plein de la +place d'armes rentrante. Ce dernier ouvrage, précisément en face du +milieu de la courtine, est formé, ainsi qu'on le voit dans la figure +ci-dessous A, en brisant la crête du chemin couvert; on augmente sa +force en le garnissant d'une palissade. Il sert surtout aux +rassemblements des troupes pour les sorties de l'assiégeant.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"></p> + +<p>Jusqu'à présent nous nous sommes maintenu dans des définitions +générales; peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de nous occuper de la +description particulière d'un de ces forts. Parmi eux, il n'en est aucun +de plus intéressant, pour la population parisienne, que celui de +Vincennes; les souvenirs historiques les plus tristes et les plus +glorieux à la fois s'y rattachent. Qui de nous, entraîné dans quelques +joyeuses parties de plaisir sous les frais ombrages du bois de +Vincennes, n'a pas considéré de loin les tours et le vieux donjon du +château? et alors, quelles grandes ombres son imagination n'a-t-elle pas +évoquées!</p> + +<p>Il existait déjà du temps de saint Louis: c'est sous un chêne de la +forêt que le pieux monarque remplissait son devoir de seigneur +haut-justicier. Son fils, Philippe le Hardi, l'agrandit; mais quelques +années plus tard, il était tellement en mauvais état, qu'en 1337 +Philippe de Valois le fit raser, et jeta les fondements du fameux donjon +que l'on voit encore aujourd'hui. Ce fut Charles V, célèbre par son goût +pour les constructions, qui acheva le château. Henri, roi d'Angleterre, +maître d'une grande partie de la France, reconnu à Paris comme souverain +légitime, y mourut en 1422. Jusqu'à Louis XI, qui aimait beaucoup +Vincennes, les rois et les princes n'y virent qu'une maison de plaisance +où ils venaient se <i>soulacier</i> et <i>s'esbattre</i>; mais, sous ce prince, ce +lieu de <i>soulas</i> et <i>d'esbattement</i> devint une triste prison d'État. +Quelques séjours passagers seuls rappelèrent son ancienne destination: +Charles IX y termina une vie agitée par de sanglants remords; Louis XIII +fit construire deux grands pavillons, dont l'un était destiné au roi, +l'autre à la reine. Enfin, c'est Vincennes que défendait le brave +Daumesnil, la fameuse jambe de bois. «Qu'ils me rendent ma jambe, je +leur rendrai le château,» répondit-il aux sommations de nos bons amis +nos ennemis; et en 1811 et en 1815, après les deux invasions, le drapeau +tricolore flottait encore sur le vieux donjon, alors que Paris avait +déjà honteusement arboré le drapeau blanc.</p> + +<p>L'enceinte du château de Vincennes forme un parallélogramme régulier +d'une grandeur considérable; elle est entourée de larges fossés; à +chaque extrémité s'élevait autrefois une grosse tour carrée et +très-élevée: ces tours furent rasées et mises de niveau avec le mur +d'enceinte sous le gouvernement impérial. Au milieu de la face nord, qui +regarde le village, il en subsiste encore une; son nom est formidable: +la tour du Diable; c'est la principale entrée de la forteresse A: elle +consiste en un grand bâtiment chargé de toutes les fortifications du +Moyen-Age (une herse, des meurtrières, des mâchicoulis, un pont-levis), +qui, si elles ne sont pas entièrement conservées, laissent voir +cependant leurs vestiges. Une petite place d'armes, en briques, +crénelée, défend l'entrée du pont-levis; ce pont est double: l'un donne +passage aux piétons, l'autre aux voitures. Passons sur l'un ou sur +l'autre, comme il vous plaira: nous voilà dans la place, munis +préalablement d'une permission, sans laquelle nous serions obligés de +nous contenter d'en examiner les dehors.</p> + +<p>Ces bâtiments B que vous voyez à droite et à gauche s'adosser aux murs +d'enceinte sont d'une construction moderne postérieure à 1830; ce sont +des casernes: deux étages s'élèvent au-dessus du sol; chaque étage est +voûté, le dernier est recouvert d'un terrassement qui le met à l'abri de +la bombe, ce terrassement est disposé en rempart avec son terre-plein, +sa banquette, son parapet; c'est de cette manière qu'on a assimilé, +autant que possible, le château à la fortification moderne. Si vous +continuez votre chemin, vous passez entre deux rangées d'écuries C +destinées aux chevaux de l'artillerie en garnison à Vincennes. À gauche, +après ces écuries, vous trouvez les bâtiments D de l'arsenal, qui +contiennent la salle d'armes et les différents magasins +d'approvisionnement.</p> + +<p>En avant, toujours à gauche, cette église si gracieuse, si élégante, +c'est la Sainte-Chapelle, bâtie par Charles V. Elle est d'un beau +gothique. L'intérieur d'une simplicité remplie de goût, reçoit le jour à +travers des vitraux peints par Jean Cousin sur les dessins de Raphaël. +Quelques-uns vous sembleront un peu criards, peu harmonieux; n'accusez +ni Raphaël ni Jean Cousin; ils ont été restaurés. Dans cette chapelle se +faisaient les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel, institué par Henri +II. Vous avez peine à vous arracher à la contemplation du chef-d'oeuvre +et vous avez raison, peut-être ses jours sont-ils comptés! Son +existence, il ne la doit qu'à une puissante protection. Un terrible +ennemi le convoite, le génie militaire.</p> + +<p>Voyez en face, sur votre droite, ce donjon F, isolé de la forteresse par +un fossé particulier, profond de quarante pieds; on y communique par un +pont sur deux arches en ogives. La troisième travée est le tablier d'un +pont-levis. Quatre tours faisant saillie sur le fossé aux quatre angles, +en flanquent les quatre faces. Hélas! deux tours ont déjà disparu, le +fossé est à moitié comblé, le pont avec ses ogives n'existera bientôt +plus. Cette caserne casematée B que vous avez, remarquée en entrant, +s'était arrêtée respectueuse au bord du fossé du vieux donjon; elle est +devenue plus hardie; l'espace est franchi. Pendant qu'il subsiste +encore, passez sur le vieux pont: voici trois portes, la dernière ne +peut s'ouvrir en dedans sans le secours du dehors, ni en dehors sans le +secours du dedans; c'est bien une porte de prison. Nous voici dans une +cour étroite, sombre; au milieu se dresse le donjon proprement dit, il +est carré, avec une tour à chaque angle. On monte à ces cinq étages par +un escalier hardiment construit; le comble forme une terrasse d'où l'on +embrasse un magnifique panorama. C'est là que se promenaient les +prisonniers d'État. Était-ce une consolation qu'un horizon si vaste pour +un pauvre captif qui ne pouvait franchir les étroites murailles de son +cachot? Mirabeau, détenu, a composé en cet endroit même où vous êtes ses +Lettres à Sophie. Diderot a pensé devenir fou en se sentant enchaîné. +Là, Jean-Jacques l'a consolé, l'a soutenu, et c'est en retournant à +Paris, sous un des grands ormes que vous avez admirés sur la route, +qu'il a écrit sa belle prosopopée que vous savez, tous: ô Fabricius! que +dirait ta grande ombre? Les derniers hôtes de ce lugubre séjour furent +les ministres de Charles X. Mais l'air de la prison vous fait mal; +sortons. Cette salle au rez-de-chaussée c'est la chambre de la question; +sortons vite.</p> + +<p>La face du midi de la forteresse est occupée tout entière par une grande +caserne casematée et terrasse G. Elle relie deux vastes bâtiments de +construction royale; ce sont eux que fit élever Louis XIII. Celui de +gauche H est habité par S. A. R. M. le duc de Montpensier, capitaine en +deuxième au 4e régiment d'artillerie. Il loge dans les appartements +d'Anne d'Autriche. Un régiment d'infanterie est installé dans celui de +droite H'.</p> + +<p>Pour sortir vous pouvez passer par la porte I, qui correspond à celle +par laquelle vous êtes entré, et qui se trouve au milieu de la face +méridionale, elle vous conduira sur le polygone on se font les +différentes manoeuvres du régiment d'artillerie.</p> + +<p>Une troisième issue passe sous une tour K située en face du donjon; +c'est elle que nous allons prendre. Cette porte est restaurée comme vous +voyez; on lui a heureusement conservé son caractère gothique. Vous +franchissez sur un pont-levis le fossé oriental, et par un talus assez +roide, après avoir dépassé une triple allée d'arbres magnifiques, vous +descendez au milieu des nouvelles constructions dont il a été question à +la Chambre des Députés; il y a quelques jours seulement. Ces +constructions consistent jusqu'à présent en 12 bâtiments assez spacieux: +10 sont destinés à servir d'écuries, 2 seulement L sont élevés d'un +étage avec comble, les 8 autres M n'ont qu'un grenier à fourrage. Il +reste encore un immense espace vide qui probablement va se trouver +rempli par tout ce qui est nécessaire au casernement de deux régiments +d'artillerie, car Vincennes doit devenir une école de première classe. +C'est là que devait s'élever aussi l'école de pyrotechnie pour laquelle +la Chambre a refusé les fonds demandés, par le ministère.</p> + +<p>Toute cette étendue se trouve reliée au fort par une enceinte bastionnée +entourée de fosses, protégée par un chemin couvert et un glacis (voir le +plan); mais cette enceinte ne ressemble pas dans tous ses détails à +celle des autre forts.. Ainsi le front oriental seul est terrassé, et +nos lecteurs n'ont rien de nouveau à y voir. Au centre de ces deux +bastions s'élèvent deux magasins à poudre Q; au milieu de sa courtine, +une porte R avec un pont-levis établit la communication avec +l'extérieur. Les deux grandes branches, au contraire, ne sont pas +terrassées, la banquette recouverte en bitume, le parapet, sont en +maçonnerie, sous cette banquette sont pratiqués des créneaux séparés de +trois en trois par les pieds droits des voûtes qui la soutiennent. Les +petits bastions S n'ont pas de créneaux; leur terre-pleins est terrassé, +mais leur parapet est en maçonnerie; à leurs flancs, des embrasures +permettent l'emploi de l'artillerie. Sur le milieu de chacune des deux +courtines les plus rapprochées du fort, s'ouvrent deux portes P à double +arcade; à leurs côtés sont deux corps-de-garde O destinés aux postes de +police et aux portiers-consignes.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br><b>Plan du château de Vincennes.</b></p> + +<p>Nous voici parvenus au but que nous nous étions proposé: l'homme le plus +étranger à l'art militaire peut, au moyen de ces quelques notes, diriger +ses promenades aux environs de Paris et comprendre les travaux qu'on y +exécute. Puissent encore ces détails sur des remparts, que chacun de +nous est peut-être appelé à défendre, détruire le funeste préjugé qui +subsiste contre la possibilité d'empêcher une armée ennemie d'entrer +dans Paris, et prévenir les hontes de 1811 et 1815! Certes, ces +remparts; si puissants, élevée à tant de frais, ne seront redoutables +qu'autant qu'ils renfermeront de courageux défenseurs et des chefs +dévoués: les plus méchantes bicoques ont soutenu des sièges héroïques, +les places les mieux fortifiées ont capitulé honteusement. Une ville est +imprenable quand sa garnison et sa population veulent réellement la +défendre; la brèche serait faite, l'assaut donné, l'ennemi dans la +ville que rien encore ne serait désespéré. On a vu des assigeants +supérieurs en nombre maîtres un moment d'une ville et chassés +honteusement par la garnison vaillamment retranchée dans les maisons. +Est-ce rop présumer de la brave population parisienne et du dévouement +de nos armées que de croire que de pareils exemples donnés par nos pères +ne seraient pas perdus?</p> + +<br><br> + +<h2>Fêtes des Environs de Paris</h2> + +<p class="mid">(Suite.--Voir pag. 263.)</p> + +<h4>LE BAL DES SCEAUX.</h4> + +<p>Un spirituel dessinateur vous l'a dit il y a trois semaines avec ce +prestigieux crayon que vous savez: <i>Tout le monde court cette année +danser au bal des Sceaux</i>. Rien de plus vrai, et la <i>réclame</i> n'a de +fantastique que le croquis où vous avez vu de jeunes <i>seaux</i> de si bonne +mine faire vis-à-vis à de non moins pimpantes cruches. Le tout soit dit +sans allusion à l'élégante clientèle qui, chaque jeudi et chaque +dimanche, remplit la vaste et belle rotonde que, sérieusement peignant +cette fois, <i>l'Illustration</i> vous représente.</p> + +<p>La conclusion de cet exorde est que la vérité, si rare, nous dit-on, se +glisse partout au contraire, et qu'à l'avenir on pourra, modifiant le +proverbe connu, s'écrier: <i>In rébus veritas!</i></p> + +<p>La réputation du bal de Sceaux ne date pas d'hier. Son origine se perd, +non pas précisément dans la nuit des temps, mais dans les nuages +qu'amoncela, il y a cinquante ans, sur nos têtes la tourmente +révolutionnaire. Ainsi, le bal de Sceaux eut le même berceau que la +liberté nationale. Quel titre de sympathie aux yeux de tout ce qui porte +un coeur français! Il faudrait vraiment ne posséder ni jarret ni +patriotisme pour se refuser la douceur d'une contredanse égalitaire +autour d'un excellent orchestre, emblème de l'harmonie et du parfait +accord qu'a ramenés entre les citoyens la chute de la tyrannie. Quelques +mois sur la fondation de cette fête où le civisme le dispute à la +chorégraphie seront, nous l'espérons du moins, bien accueillis de nos +lecteurs.</p> + +<p>Planté sur les dessins de Le Nôtre et par l'ordre du grand Colbert, le +parc de Sceaux faisait partie du fameux domaine de ce nom, apanage des +princes de la famille royale. Au dix-huitième siècle, il appartenait à +madame la duchesse du Maine, qui maintes fois, en parcourut les +splendides charmilles et les sentiers fleuris, en compagnie de Volt +aire, d'Helvétius, du baron d'Holbach, de Grimm, de Diderot, en un mot +de tous les beaux esprits de l'école philosophique dont cette princesse +préférait,--voyez un peu l'étrange goût!--l'entretien à celui des +muguets et des roués de l'Oeil-de-Boeuf. Une vacherie-modèle établie +dans le parc par madame du Maine qui, nouvelle de La Sablière, aimait +d'une égale affection les bêtes et les gens d'esprit, avait fait donner +à ce beau jardin le nom de <i>Ménagerie</i>, qu'il a porté depuis cette +époque et conserve encore aujourd'hui.</p> + +<p>Devenu propriété nationale en 1793, le parc de Sceaux fut vendu en l'an +VII et allait être impitoyablement défriché, puis semé de blé et de +luzerne, lorsqu'un certain nombre d'habitants de la commune formèrent +une société par actions dont le but était d'acquérir cette promenade et +d'en offrir gratuitement la jouissance il leurs concitoyens. Cette +louable pensée reçut aussitôt son exécution, et la nouvelle destination +fraternellement donnée au parc seigneurial fut attestée par le quatrain +patriotique ci-après, gravé au-dessus de la grille:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> De l'amour du pays</p> +<p class="i20"> Ce jardin est le gage:</p> +<p class="i20"> Quelques-uns l'ont acquis;</p> +<p class="i20"> Tous en auront l'usage.</p> +</div></div> + +<p>Trouvez-moi quatre vers qui puissent, comme ceux-ci, délier hardiment +toute critique et se passer de poésie pour plaire! Je pose en fait qu'il +n'est pas un seul lecteur de ce quatrain qui ne l'ait trouvé admirable.</p> + +<p>Un bal fut établi dans la promenade civique sous une vaste tente que +bientôt remplaça la rotonde où les danses ont lieu aujourd'hui encore, +et que représente notre gravure.</p> + +<p>Les fondateurs de la société à laquelle nous devons le bal de Sceaux ne +voulurent pas que les actions de l'entreprise fussent exposées à tomber +en des mains étrangères au pays, et qui des lois ne seraient point +intéressées au maintien de l'oeuvre commune. C'est pourquoi il fut +décidé, par les statuts de la fondation, que les actions resteraient +annexées aux propriétés possédées par les actionnaires primitifs. Ainsi, +nul ne peut acquérir l'une de ces propriétés sans devenir par le fait +même actionnaire du bal de Sceaux. Grâce à cette disposition tutélaire, +la société s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans des conditions locales +qui seules pouvaient en assurer l'existence et la prospérité.</p> + +<p>L'héritier d'un beau nom militaire, M. le duc de Trévise, a entrepris de +son côté de rendre toute son ancienne splendeur à une partie de l'ancien +parc qui avait été mis en culture au moment de sa première vente, et il +poursuit l'accomplissement de cette tâche avec une persévérance et une +ferveur artistique bien dignes d'éloge par ce temps de vandalisme +réfléchi et de spéculation étroite qui semble avoir pris pour devise: +«Mort aux châteaux et aux ombrages!» Grâce au ciel, le moellon, ce dieu +de notre époque, ne triomphe pas sur toute la ligne; il reste encore ça +et là quelques coins de terre privilégiée ou les arbres séculaires et +les ombreuses futaies peuvent lever fièrement la tête et épanouir leurs +vertes feuilles sans redouter la cognée du sapeur du génie ou de l'avide +défricheur. Sceaux est une de ces rares oasis; non-seulement il a pour +lui son parc, mais de toutes parts des sites ravissants l'environnement. +C'est Verrières avec sa majestueuse forêt percée de vastes avenues que +sillonne, chaque beau jour d'été, une fastueuse procession d'équipages +aristocratiques; c'est Aulnay avec sa vallée mystérieuse et ses secrets +sentiers chers aux amants et aux poètes; Aulnay, où tant de délicieux +ermitages s'entrevoient dans le clair-obscur d'un épais dôme de +feuillage, où s'inspira Chateaubriand, alors que, dans le recueillement +d'une de ces ravissantes retraites, il traça les lignée sublimes du +<i>Génie du Christianisme</i>. Plus loin, c'est Châtenay, où naquit le +chantre de la <i>Henriade</i>, O Banlieue! enorgueillis-toi d'avoir donné le +jour à un tel fils! Je ne sais en vérité pourquoi on le traite de +prosaïque, car on ne peut faire un seul pas dans tes méandres verdoyants +sans y retrouver le souvenir ou la trace encore vivante des plus nobles +penseurs, des plus brillants esprits dont s'honorent la France et le +monde.</p> + +<p>Mais je m'aperçois que l'enthousiasme est tout près de nous égarer: +allons danser au bal de Sceaux. Depuis quelques années l'immense vogue +qu'avait obtenu ce bal dès sa fondation, et qui n'avait fait que grandir +jusques et y compris la fin de la Restauration, s'était ralentie sans +que l'on pût assigner à cet injuste délaissement d'autre cause que +l'inconstance de ce public ingrat et volage, si difficile à attirer, +mais à fixer, bien plus encore. L'administration actuelle du bal a +entrepris de le ramener à l'objet de son ancien culte, et nous devons +convenir que le succès a pleinement justifié son attente. Il est vrai de +dire qu'elle y a pris peine: magnifique restauration de la rotonde +entièrement décorée à neuf, orchestre parfait, éclairage <i>a giorno</i>, +brillantes illuminations, feux d'artifice, jeux de toute espèce, rien +n'a été épargné dans l'espoir de faire reprendre au fugitif le chemin du +parc de Sceaux; aussi s'est-il exécuté de la meilleure grâce du monde, +tout satrape blasé qu'il est, et deux fois par semaine, il consent à +jouir (voyez un peu le bel effort!) du triple charme de la campagne, de +la musique et de la danse, sans parler d'une foule de menus agréments, +et tout cela, pour un prix, d'une modicité véritablement fabuleuse, On +se laisserait tenter à moins!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"><br><b>Entrée du Bal de Sceaux.</b></p> + +<p>Le nombre et la rapidité des moyens de transport ne contribuent sans +doute pas peu à cette renaissance de l'antique prospérité du bal de +Sceaux. Autrefois, quand on voulait se donner le plaisir de cette +dansante solennité, il fallait se hisser dans le coucou classique, et +essuyer, outre les cahots et l'incommodité du véhicule, l'inévitable +plaisanterie du conducteur de ce char antédiluvien qui, avant de se +décider à fouetter son unique et poussive haridelle, s'égosillait une +heure durant à crier: «Encore un <i>pour Sceaux!</i>--ou deux,--ou +trois.»--(Le nombre ne fait rien à la chose.) Il est bon d'ajouter que +chaque <i>pour Sceaux</i> happé était exposé à subir une désagréable +métempsycose en passant aussitôt à l'état <i>de lapin</i> sur le siège de +l'automédon. Aujourd'hui, plus rien de semblable: quatre services de +messageries se disputent l'honneur et le profit de vous conduire en un +clin d'oeil au terme de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette +promenade champêtre. Un entrain et une gaieté sans licence animent les +jolies fêtes de Sceaux. Mais si trop de liberté en est proscrit, +l'égalité y règne toujours. Fidèle à son origine populaire et +patriotique, le bal admet toutes les classes, tous les rangs, toutes les +parures: la merveilleuse y coudoie la villageoise, et le frac de Roolf +ne dédaigne pas d'y offrir la main pour le quadrille au simple fichu de +percale. Toutes les danseuses sont égale devant l'archet du chef +d'orchestre, et ce n'est certes pas l'un des moindres attraits de la +réunion que l'aspect de nos petites-maîtresses confondues avec les +fraîches jeunes filles de Châtenay, de Bourg-la-Reine, de +Fontenay-aux-Roses, uniformément vêtues de blanc et parées d'écharpes +multicolores, indiquant le village auquel appartient chacune d'elle. +C'est un coup d'oeil semi-citadin, semi-agreste, qui donne au bal un +piquant tout particulier: on dirait du Lignen courant dans un coin du +parc de Versailles. Cet hommage, ce droit de bourgeoisie accordé à la +vie champêtre doivent faire tressaillir d'une douce joie les mânes du +chantre d'<i>Estelle</i> et de <i>Galatée</i>, de ce bon Florian, qui repose à +quelques pas de là, dans le cimetière de la ville.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br><b>Le Bal de Sceaux.</b></p> + +<p>On nous annonce qu'une grande fête se prépare dans le parc de Sceaux. Il +ne s'agit de rien moins, nous dit-on, que d'une <i>Nuit Vénitienne</i> +travestie, donnée, à la demande de l'élite de la population, au profit +des pauvres victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Nous ne +pouvons qu'applaudir à cette heureuse pensée qui satisfera tout le +monde, et nous promettons, pour le jour où elle se réalisera, une ample +colonie parisienne à la belle rotonde et aux frais ombrages de Sceaux.</p> + +<h3>Fête communale de Douai.</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> Allons, veux-tu venir, compère,</p> +<p class="i18"> A la procension de Douai?</p> +<p class="i18"> Al est si joulie et si guaye,</p> +<p class="i18"> Que de Valencienne et Tournay,</p> +<p class="i18"> De Lisle, d'Orchie et d'Arras,</p> +<p class="i18"> Les plus pressés vien'nt à grans pas.</p> +</div></div> + +<p>Telle était la chanson que, le dimanche 9 juillet, entonnaient sur les +routes de la Flandre des choeurs de paysans et d'ouvriers, il en venait +de tous les pays circonvoisins, d'Anzin, de Roubaix, de Béthune, de +Bouchain, de Pont-à-Marcq, de Cambray, voire même de Courtrai, de Menin +et de Mons, et la ville de Douai était le rendez-vous de cette +multitude. Ladite ville s'était coquettement parée; les maisons, qu'on +lave d'ordinaire tous les samedis, avaient subi des ablutions +supplémentaires; les habitants avaient la physionomie radieuse; la foule +ondulait dans les rues; la bière ruisselait dans les tavernes; la place +du <i>Barlet</i> était diaprée de bimbelotiers et d'acrobates; la +Bibliothèque, les Galeries de tableaux, d'archéologie, d'anatomie et +d'histoire naturelle étaient ouvertes au public, qui, à vrai dire, ne +profitait guère de cette faveur municipale. Dès sept heures du matin, la +grosse cloche du beffroi tintait, et le <i>carillon</i>, mis en jeu par des +mains habiles, substituait des airs variés à son éternel <i>suoni la +tromba</i>. Et pourquoi ce dérangement, cette agitation inusitée, ces +émigrations, ce bruit de cloches et de voix? Quel aimant irrésistible +entraînait Flamands et Belges vers la cité douaisienne? Le désir de +contempler cinq énormes mannequins d'osier.</p> + +<p>Douai, comme toutes les villes du Nord, a sa fête communale, appelée +<i>dacace</i> ou <i>kermesse</i> en dialecte du pays; <i>dacace</i> par abréviation de +dédicace, <i>kermesse</i> de <i>kerk mess</i> (foire d'église); mais elle a de +plus une spécialité importante, un divertissement exceptionnel, assez +curieux pour être raconté à nos lecteurs des quatre-vingt-six +départements. Tous les ans, le premier dimanche qui suit le 6 juillet, +une figure colossale, connue sous le nom de<i>Gayant</i>, sort à onze heures +du jardin du Musée, où on lui a construit une remise. Gayant, haut de +vingt-deux pieds, coiffé d'un casque à blancs panaches, est soutenu par +des porteurs cachés, dans ses flancs. Sa femme, <i>Marie Caqenon</i>, moins +grande de deux pieds seulement, l'accompagne, habillée en dame de la +cour de Marguerite de Valois. <i>M. Jacquot</i>, le fils aîné, d'une taille +de douze pieds, porte fièrement une toque de velours, un manteau +espagnol et un pourpoint à crevés. <i>Mademoiselle Filion</i>, la cadette, de +dix pieds de hauteur, reproduit la toilette et les grâces maternelles. +Le <i>ptiot Binbin</i>, enfant d'environ huit pieds, le plus jeune rejeton de +la famille, a la tête garnie d'un bourrelet, et tient à la main des +hochets. Derrière ces cinq grandes poupées roule un char à la cime +duquel est posée la Fortune, dans l'exercice de ses fonctions +distributives. Sur le plateau circulaire de ce véhicule, sont rangés un +seigneur espagnol, une dame, un soldat suisse, un financier, un paysan +avec une poule à la main, et un procureur, dont la poche gauche est +bourrée de contrats. Le plateau tourne à l'aide d'une lanterne fixée à +l'une des roues, de sorte que les six types d'états occupent +alternativement l'extrémité supérieure ou inférieure du plan incliné. La +<i>chanson de Gayant</i>, dont nous avons cité le premier couplet, nous +explique ce balancement symbolique:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> Te vera chelle biet reu de furteune,</p> +<p class="i18"> Queurir et marquier à grans pas;</p> +<p class="i18"> Ché pour le dir' qué tout l'mond' va</p> +<p class="i18"> Et tantôt haut et tantôt bas.</p> +<p class="i18"> Argentier, avocat, paysan,</p> +<p class="i18"> Chacun ju son rôle en courant.</p> +</div></div> + +<p>Autour de cortége, les jambes passées dans la carcasse d'un cheval +d'osier, galope le maître des cérémonies, le <i>sot</i> de l'ex-corporation +des canonniers, appelé <i>Carrocher</i>, du nom du titulaire actuel. Ses +vêtements sont ceux des fous en titre d'office. Il court à travers les +masses compactes, menace de sa marotte ceux qui ne livrent point passage +à la procession, et reçoit des dons volontaires au bénéfice des +porteurs. A ce spectacle le peuple bat des mains; c'est toujours avec un +nouveau plaisir que les Douaisiens, revoient leur cher Gayant; ils +éprouvent pour lui une tendresse inimaginable; la joie que leur cause sa +présence va jusqu'à l'attendrissement; la <i>marche de Gayant</i> et leur +<i>Ranz</i>, leur <i>Marseillaise</i> locale; l'attente de Gayant les tient en +éveil, la présence de Gayant les électrise, le souvenir de Gayant les +poursuit. On vit, le 10 juin 1743, une compagnie d'artilleurs +douaisiens, campée devant Tournai, déserter tout entière avec armes et +bagages. Grande fut l'alarme: le prévôt voulait mettre la maréchaussée +en campagne; mais le capitaine. M. de Breande lui dit: «Soyez +tranquille, j'sais où ils sont allés; il faut qu'ils voient danser leur +grand-père Gayant; mais vous les reverrez, après la <i>kermesse</i>. Et +quelque, jours plus tard, la compagnie rentrait au camp, ramenant de +Douai bon nombre de nouvelles recrues.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"><br><b>Promenade de Gayant, le géant de Douai, le 9 juillet.</b></p> + +<p>Toutefois de ce Gayant si aimé, si fêté, si applaudi, nul ne connaît la +généalogie. Suivant les uns, c'est la personnification d'un seigneur qui, +vers 881, aida le comte Baudouin II à repousser les Normands. Au dire +des autres, c'est un certain Jehan Gelon, seigneur de Cantin, qui chassa +les Barbares au neuvième siècle. J. B Gramaye, autour des <i>Antiquitates +Flandriae</i> (1688, in-8.), dit que la tour du <i>Vieux-Tudor</i>, partie +encore subsistante de l'ancien château de Douai, fut jadis habitée par +des géants, mais il ne signale aucune corrélation entre eux et notre +héros. D'après une autre version, Gayant aurait pris naissance dans une +procession instituée en <i>l'honneur de Dieu, de toute la cour célestiale, +et de monsieur saint Maurant</i>, pour rappeler la défaite des Français +assiégeants, le 16 juin 1119. Ce qui peut confirmer cette opinion, c'est +que Gayant parut annuellement le 16 juin jusqu'en 1770. M. de Conzié, +évêque d'Arras, suspendit alors la procession, sous prétexte du jubilé. +Son mandement causa presque une émeute; le peuple, attroupé sous les +fenêtres de l'intendant de Flandre, cria: «Rendez-nous Gayant! +rendez-nous notre père!» Les échevins s'assemblèrent pour protester; des +commissaires délégués en appelèrent au Parlement; mais des lettres +closes du 6 juin 1771 donnant raison à l'évêque, abolirent la cérémonie +du 16 juin, et instituèrent une autre procession générale en +commémoration de la prise de Douai par Louis XIV, le 6 juillet 1667. +Attaqué par les puissances spirituelles et temporelles, Gayant se tint +prudemment <i>muchié</i> pendant six ans, il reparut en 1779, et l'on trouve +dans le <i>registre des dépenses</i> de cette année: «A David, menuisier, +pour bois et façon employés à la réparation des figures de Gayant et de +sa famille: 65 florins 13 pastards.»</p> + +<p>La Flandre au Moyen-Age, comptait les géants par douzaine. On avait à +Lille <i>Lyderic, Phinart</i> et les <i>quatre fils d'Aymon</i> sur le cheval +Bayard; à Anvers, <i>Druou-Antigon</i>; à Louvain, <i>Hercule</i> et sa femme +<i>Megera</i>; à Bruxelles, <i>Ommegan</i> et sa famille; à Hazebrouck, le comte +de la <i>Mi-Carême</i>; à Cassel, <i>Reusen</i> et son <i>binbin</i>; à Malines, le +grand-père des géants et ses enfants; à Ath, le géant <i>Goliath</i>; à +Hassell, <i>Lange-Man</i>; à Dunkerque, <i>Reusen</i>, sa femme et <i>Cupido</i>, leur +fils, armé de pied en cap et portant un <i>binbin</i> dans sa poche. +Quelques-uns de ces éminents personnages ont tenté de reparaître dans +des cérémonies récentes; mais le <i>Gayant</i> de Douai est demeuré le plus +grand par la stature et la renommée. Il est fâcheux qu'on manque de +documents pour déterminer l'origine d'un colosse aussi intéressant, et +qu'on n'ait point de traces de son existence antérieure au dix-septième +siècle. On lit dans un compte du 20 juin 1665: «A cinq hommes ayant +porté le géant, payé à chacun 30 pastards.--A ceulx ayant porté la +géante: 30 pastards.--A Marie-Jenne Paul, pour avoir faict la perruque +de la géante, raccommodé celle du géant et saint Michel, payé pour +réduction: 17 florins.» Il appert de la même pièce, dont on conserve +l'original aux archives de Douai, que Gayant se montrait pour la +première fois en compagnie d'une épouse: «Aux Pères Dominicains, pour +avoir moutlé la teste de la géante, construit ses mains, son collier, sa +rose de diamant et diverses aultres pieches d'ornement: 40 florins.--A +Antoine Denher, foureur, pour vingt et une cordes de perles appliquez, à +la coiffure de la géante: 63 pastards.--A Guillaume Gourbé, mandelier, +pour la façon et livreson d'osier pour la géante: 31 florins,» Après +avoir marié Gayant, le corps municipal trouva tout simple de lui donner +des enfants, et M. <i>Jacquot</i>, mademoiselle <i>Filion</i> et <i>Binbin</i> +sortirent tout armés de son cerveau. L'acte de naissance du <i>ptiot</i> est +ainsi dressé dans un compte de 1703: «A Wagon, pour avoir abilié le +petit enfant géan: 1 florin, 4 past.» Le même compte mentionne la <i>roue +de fortune</i>, symbole emprunté à la corporation des charrons et +tonneliers. La famille briarienne a fait, cette année, son excursion +avec la pompe accoutumée. Les fêtes, commencées le 9 juillet, se sont +prolongées jusqu'au 13. De nombreux amateurs se sont disputé, avec une +adresse rivale, les prix du tir à l'oiseau, du jeu d'arc au berceau, de +l'arbalète, du tir à la fléchette, du jeu de balle, de la cible chinoise +et de la cible horizontale. Le 2, un bal splendide a rassemblé, dans la +<i>grand salle</i> de l'hôtel-de-ville, l'élite des Douaisiens, pendant +d'autres danseurs s'évertuaient au <i>Jardin Royal</i> et sous les peuplier +de <i>Chambord</i>. Une exposition publique de plantes en fleurs, faite dans +les bâtiments de la <i>Société d'Agriculture, Science et Arts</i>, a montré +que l'horticulture était plus que jamais en honneur dans le Nord, terre +classique des <i>fous tulipiers</i>. La musique, cet art cher des Flamands, +n'avait pas été omise dans le programme: le dimanche, vers midi, deux, +cents membres des <i>Sociétés de musique sacrée</i> et des <i>Amateurs</i> réunie +ont exécuté dans la cathédrale de Saint-Pierre une messe de M. Ferdinand +Lavainne, musicien Lillois. Dans la journée du 10 la <i>Société +philarmonique</i> donné un concert, où MM. Roger et Grard, mademoiselle +Lavoye, tous trois du théâtre Favart, ont obtenu des applaudissements +bien mérités. Mais ce que les Douaisiens ont admiré le plus après +Gayant, ç'a été un monument de bois et de tuile, érige sur la +<i>Place-d'Armes</i>, et rappelant à sa partie supérieure l'ancien beffroi +incendié en 1171. Sur la base étaient inscrits les noms des Douaisiens +morts, à Mons-en-Puèle, en 1301, en combattant contre Philippe-le-Bel On +eut pu choisir des héros plus récents et plus Français; néanmoins cette +réminicence de gloire indigène a chatouillé l'amour-propre flamand, et +les spectateurs ont trépigné d'enthousiasme quand, le 12 juillet, à dix +heures et demie du soir, l'édifice, embrasé par des fusées, a fourni la +matière d'un <i>feu de joie</i>.</p> + +<p>A l'heure où nous écrivons, la famille Gayant est rentrée dans sa +remise; les couverts d'argent, marabouts, cuillers, timbales, pistolets +et fusils ont été distribués aux vainqueurs des jeux. La ville, l'une +des plus mornes de France, est rentrée dans sa torpeur; l'herbe des rues +a redressé ses brins un moment inclinés, et le carillon, renonçant aux +<i>fioritures</i>, répète à chaque heure la <i>marche des Puritains</i>.</p> + +<br><br> + +<h2>Bulletin bibliographique.</h2> + +<p><i>La Guerre des Vêpres Siciliennes</i>, Ou une Période de l'histoire de la +Sicile au XIIIe siècle; par <span class="sc">Michèle Amari</span>. Deuxième édition, augmentée +et corrigée par l'auteur et enrichie du documents nouveaux. 2 vol. +in-8.--Paris, 1843. <i>Baudry.</i> 10 francs.</p> + +<p>Cet ouvrage a paru pour la première fois à Palerme, il y a un an, sous +ce titre: <i>Une Période de l'histoire de la Sicile au XIIIe siècle.</i> +Depuis, l'auteur étant venu à Paris trouve à la Bibliothèque Royale des +manuscrits et des livres qui jetaient un jour nouveau sur le grand +événement dont il avait entrepris d'écrire l'histoire. En conséquence, +ne voulant pas suivre l'exemple de l'abbé Veriot, il a modifié et récrit +son travail, qu'il publie aujourd'hui avec un nouveau titre: <i>la Guerre +des Vêpres Siciliennes</i>. Dans une courte préface ajoutée à cette seconde +édition, M. Michèle Amari énumère les erreurs, graves qu'il a relevées, +et il expose en ces termes le sujet, le plan et le but de son livre: +«Jean de Procida, animé par l'amour de la patrie et par le désir de +venger une offense privée, se propos d'enlever la Sicile à Charles +d'Anjou; il l'offrit à Pierre, roi d'Aragon, qui faisait valoir, +pour en réclamer la possession, les droits de sa femme. Il conspira avec +Pierre, avec le pape, avec l'empereur de Constantinople, avec les barons +siciliens: quand tout lut près pour l'explosion, les conjuré, donnèrent +le signal; ils massacrèrent les Français et élevèrent Pierre au trône de +la Sicile. Telle fut, à peu près, si nous en croyons une opinion +généralement accréditée, l'histoire des <i>Vêpres Siciliennes</i>, histoire +qui s'arrête toujours au massacre des Français, ou du moins qui ne +dépasse jamais l'avènement de Pierre d'Aragon.--Quelques historiens +modernes, la plupart ultramontains, ont, il est vrai, exprimé des doutes +sur la réalité d'un complot si vaste, si secret et si heureux; mais nul +d'entre eux ne se donna la peine d'examiner attentivement les faits; +l'erreur prit racine et se développa, et, bien qu'elle ne fut jamais +prouvée, la conjuration des Vêpres Siciliennes devint, dans l'opinion +publique, un de ces événements dont personne n'ose contester +l'authenticité.</p> + +<p>Or, M. Michèle Aman essaie de démontrer, à l'aide de documents positifs, +que le massacre des Vêpres Siciliennes n'a pas été le résultat d'une +conjuration, mais d'une insurrection populaire excitée par la tyrannie +insolente et cruelle des Français. «Le peuple sicilien, dit-il, n'était +ni accoutume ni déposé à supporter une domination étrangère. Il +s'insurgea contre ses oppresseurs, et ce fut à lui et non à +l'aristocratie nobiliaire, comme on l'a prétendu à tort, que la Sicile +dut cette révolution, qui la sauva, au XIIIe siècle, de la honte, de la +servitude, de la misère et d'une ruine complète, et dont les heureux +résultats se font encore sentir aujourd'hui.»</p> + +<p>Tel est le but, tel est l'esprit de l'important travail de M Michèle +Amari. La <i>Storia del Vespro Siciliano</i>, écrite d'un style dont nous +louerons surtout la simplicité et la concision,--qualités bien rares +chez les Italiens,--est divisée en vingt chapitres. Elle commence à la +seconde moitié du XIIe siècle, et se termine aux premières années du +siècle suivant.--Dans le chapitre vingtième et dernier, M. Amari résume +lui-même en quelques pages les diverses conséquences heureuses ou +malheureuses qu'entraîna après elle la terrible insurrection du peuple +sicilien. Il nous apprend <i>qual era la Sicilia prima del Vespro, qual ne +divenne, qual rimase</i>. Enfin, un appendice intitulé: <i>Exposition et +Examen de toutes les autorités historiques sur les Vêpres Siciliennes</i>, +et de curieux documents historiques, terminent ces deux volumes qui, si +nos espérances se réalisent, promettent à l'Italie un historien +distingué.</p> + +<p><i>Deux Mois d'émotions</i>; par madame <span class="sc">Louise Colet</span>. 1 vol. in-8.--Paris, +1843. W. <i>Coquebert</i>. 7 Fr. 50.</p> + +<p>Madame Louise Colet, l'auteur de plusieurs <i>poèmes</i> couronnés par +l'Académie Française, de nombreux <i>recueils de vers</i>, de <i>la Jeunesse de +Mirabeau</i> et des <i>Cours brises</i>, habite Paris, mais elle est née en +Provence. Souvent, «quand le travail ne l'absorbe pas, sa pensée +s'envole vers ce berceau qu'elle aime, vers ces terres où le soleil n'a +que des voiles passagers qui se fondent dans ses flots de feu, où le +sang bout, où l'âme se réchauffe à la chaleur du sang, et ne connaît pas +ces heures froides et inertes, qui sont un avant-goût de la tombe.» Elle +est, comme elle l'avoue elle-même, toujours attirée vers ces régions +brûlantes. Enfin l'année dernière elle partit; elle alla revoir les +lieux où elle est née, où elle a vécu, ou elle désirerait mourir. Elle y +passa deux mois entiers, et, pendant son séjour, elle y éprouva de +douces et douloureuses émotions. Aujourd'hui elle publie le récit de +cette excursion, qui l'a rendue tout à la fois si triste et si heureuse. +Ainsi s'explique naturellement le titre étrange et mystérieux de ce +volume.</p> + +<p><i>Deux Mois d'émotions</i> se composent de cinq ou six lettres adressées +pendant l'absence à diverses personnes. Mais madame Louise Colet ne +s'est pas contentée de raconter dans un style élégant et coloré des +<i>impressions de voyages</i> ordinaires. Ce n'est pas seulement une +<i>touriste</i> d'esprit et de sentiment que nous accompagnons dans +d'intéressantes excursions à Lyon, à Avignon, à Nimes, à Arles, à Aix, à +Marseille; c'est une poétique fille du Midi, qui vient, après un long +exil, revoir sa patrie adorée, rendre un pieux hommage à la tombe de sa +mère, et regarder pendant quelques heures, de loin, avec des yeux pleins +de larmes, Servannes, le château de son père; car le possesseur actuel, +un Belge, «homme sans entrailles et sans intelligence,» lui en refusa +l'entrée et lui défendit même d'en approcher. Un moment elle a franchi +l'enceinte qu'on lui avait interdit de dépasser; elle court à perdre +haleine jusque sous les murs de ce château. Une fenêtre s'est ouverte: +c'est celle de la chambre de sa mère; une femme lui apparaît: c'est la +soeur du propriétaire; une jeune fille de douze à quatorze ans est +auprès d'elle.</p> + +<p>«Madame, lui dit madame Louise Colet en tournant vers elle son visage +baigné de pleurs, au nom de cette enfant, qui est sans doute la vôtre, +laissez-moi revoir une dernière fois la chambre de ma mère.</p> + +<p>--C'est impossible, répondit-elle d'un ton glacial; et elle referma +brusquement la fenêtre.</p> + +<p>--Oh! qu'une pareille action vous porte malheur, s'écria la pauvre +femme; soyez punie dans votre enfant du mal que vous me faites!» Et +éperdue elle s'élança vers les portes du château afin d'en forcer +l'entrée. Elle se heurta sur le seuil au corps raide et droit du grand +Belge, qui lui dit d'un air niais et insolent:</p> + +<p>«Vous n'entrerez pas, madame; je ne me soucie point qu'un jour vous +publiez quelque pièce de vers là-dessus.»</p> + +<p>Le jour même où cette triste scène eut lieu, madame Louise Colet apprit +une heureuse nouvelle: un riche Anglais, lord Kilgore, admirateur de ses +vers, venait de se décider à se rendre acquéreur de Servannes pour +mettre ce château à sa disposition. Mais, il mourut trois jours après, +au moment même où il allait signer l'acte de vente.</p> + +<p>Les émotions de madame Louise Colet ne sont pas toutes aussi tristes; il +y en a beaucoup de gaies et d'heureuses. D'ailleurs madame Louise Colet +a eu le tact de ne pas toujours parler d'elle, de sa famille, de ses +amis ou de ses promenades; ça et là elle insère dans ses lettres intimes +quelques pièces de vers inédites, une légende, ou une histoire +véritable. La <i>Marquise de Gange</i> et les <i>Nonnes de Saint-Césaire</i> sont +d'agréables nouvelles historiques. Mais nous recommanderons surtout aux +personnes qui désireraient connaître la cause secrète d'un des plus +grands crimes du dix-neuvième siècle la lecture du curieux chapitre +intitulé: <i>les Deux Assassinats.</i></p> + +<p>Scilla e Cariddi; par <span class="sc">Francis Wey</span>. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. <i>Arthus +Bertrand</i>. 15 fr.</p> + +<p>Il n'en est pas de ces deux volumes comme des deux écueils fameux dont +ils ont pris le nom: il ne faut éviter ni l'un ni l'autre. Après avoir +visité le premier, on se sent naturellement attiré vers le second. +Lecteurs timides que ces mois de mauvaise augure épouvantent, ne +craignez pas d'aller vous briser contre un rocher perfide; +abandonnez-vous librement au courant qui vous entraîne, et vous êtes +certains de vous reposer quelques heures dans un port commode et sûr, +d'aborder... à un livre spirituel, intéressant et suffisamment +instructif.</p> + +<p>Pourquoi donc ce litre? Pourquoi Scilla et pourquoi Cariddi? Rien de +plus naturel: M. Francis Wey a fait, il y a plusieurs années, une +promenade en Calabre et en Sicile; il a navigué dans le détroit de +Sicile entre les écueils de Charybde et de Scylla, qui ne sont plus +aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois, et il a donné leurs noms à ses +<i>impressions de voyages</i>.--Parti de Poestum, il se rendit d'abord à +Castrovillari, puis il visita successivement Spezzano, Sybaris, Milet, +Locres, Reggio, Messine, Palerme, Agrigente, Syracuse, Catane, ou les +emplacements de celles de ces villes célèbres qui ont cessé d'exister; +il est monté, en outre, jusqu'au sommet de l'Etna. A son retour il a +raconté cette excursion, assez rarement faite par nos touristes +français, en homme d'esprit, sans exagérer et sans mentir, comme +certains de ses prédécesseurs, et en savant sans pédantisme.--Scilla e +Cariddi s'adressent donc à toutes les personnes qui désirent lire un +ouvrage à la fois agréable et utile sur les Calabres et sur la +Sicile.--Trois chapitres intitulés l'<i>Oberland bernois</i>, et un fragment +sur Genève, terminent le second volume. Le récit de cette courte +promenade dans les Alpes est moins vrai, et par conséquent moins +intéressant que celui du curieux voyage qui le précède.--Du reste, à +part ce léger reproche, nous n'avons que des félicitations sincères à +adresser à M. Francis Wey. Si, au début de sa carrière littéraire, il +avait paru un moment disposé à s'égarer sur les pas de certains +écrivains à la recherche d'excentricités de mauvais goût, il a reconnu +son erreur; il est engagé aujourd'hui dans une bonne voie, celle du bon +sens et du bon style; qu'il continue à y marcher d'un pas ferme, et il +atteindra infailliblement le but qu'il a dû se proposer.</p> + +<p>Lettres sur l'Euphorimètrie, ou l'Art de mesurer la fertilité de la +terre, indiquant le choix des meilleurs assolements, en faisant +connaître d'avance leurs produits et leur action sur le sol; par J. +Varembey. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. Madame Bouchard-Huzard. 4 fr.</p> + +<p>Qu'est-ce que <i>la fécondité</i> de la terre? Malgré ses recherches et ses +travaux, la science ne le sait pas encore, elle l'ignorera probablement +toujours; car il est des mystères qu'il ne lui est pas donné de +pénétrer. Nous explique-t-elle ce qui constitue la lumière, le +calorique, la transparence des corps, leur ductilité, leur fusibilité, +leur solubilité?</p> + +<p>Mais si on ne peut découvrir le principe même de la fécondité, il est du +moins facile d'étudier ses effets. «Jusqu'à ce jour, dit M. J. Varembey, +dans son introduction, tous les hommes d'un esprit supérieur qui ont +écrit sur l'agriculture, ont cherché à généraliser ses principes et se +sont efforcés de l'élever au rang des sciences exactes; mais ils n'ont +enfanté que des systèmes parfois ingénieux, souvent erronés et toujours +incomplets, qui, à l'exemple de ceux que l'on voit éclore en médecine, +ont été d'abord exaltés avec enthousiasme, puis modifiés, enfin +abandonnés et remplacés par d'autres, qui avaient à leur tour une durée +plus ou moins éphémère. Aussi, l'agriculture, quoi qu'on en dise, +est-elle restée à peu près stationnaire et en arrière de tous les autres +arts; son enseignement comme science manque tout-à-fait de doctrine, et +ses livres innombrables ne sont que des expositions de systèmes +défectueux et mal assis, ou plus souvent des compilations de pratiques +irrationnelles et de procédés empiriques dont les résultats, subordonnés +à l'état de fécondité des sols, ne répondent presque jamais à l'attente +de ceux qui les mettent en application.»</p> + +<p>Il est temps enfin d'abandonner une route qui va se perdre dans un +abîme! Pourquoi vouloir arracher à la nature des secrets qu'elle prétend +nous cacher? Que les agronomes cessent donc de chercher les éléments +constitutifs de la fertilité et qu'ils l'étudient dans ses effets, comme +on étudie les propriétés physiques des corps en général, sans essayer de +déchirer le voile impénétrable qui couvre leur origine, et alors +seulement ils parviendront à fonder sur des bases solides et durables la +science dont ils s'efforcent en vain d'activer aujourd'hui les progrès.</p> + +<p>Ces conseils, que M. J. Varembey donne à ses confrères, il les a suivis +et il a obtenu des résultats merveilleux, s'ils sont aussi certains +qu'ils paraissent devoir l'être. «On ne savait, dit-il, qu'une seule +chose certaine en agriculture: c'est que la quantité de produits +végétaux qu'on retire de la terre par une culture supposée convenable, +est toujours <i>proportionnée</i> à l'état de fécondité du sol. Mais on +ignorait le rapport exact de cette proportion, parce qu'on n'avait pas +trouvé le moyen de mesurer la puissance productive de la terre, et que +dès lors il était impossible d'établir le rapport proportionnel de deux +quantités, dont l'une restait inconnue. Par la même raison, on ignorait +aussi ce que les produits végétaux, proportionnellement à leur volume, +font subir d'augmentation ou de diminution à la fécondité du sol d'où +ils sont sortis.</p> + +<p>«Ainsi, les deux propositions fondamentales qui s'offraient d'abord à +l'élude scientifique étaient celles-ci:</p> + +<p>«--Déterminer ce que l'intensité connue de la fécondité d'un sol doit y +créer de production végétale.</p> + +<p>«Et réciproquement:</p> + +<p>«--Déterminer ce qu'une quantité <i>connue</i> de production végétale +recueillie dans un sol retranche ou ajoute à sa fécondité.</p> + +<p>«Or, ce double problème était subordonné à la solution préalable de cet +autre problème: combien une quantité <i>connue</i> de production végétale, +obtenue sur un sol d'une surface donnée, indique-t-elle de fécondité en +lui? Et tous ces problèmes devaient demeurer insolubles, tant qu'on ne +saurait pas réduire la fécondité elle-même en <i>quantités</i>. Il fallait +donc, avant tout, la soumettre à un mode rationnel de mesure; et dès +lors l'<i>Euphorimétrie</i>, qui mesure la fertilité de la terre, devient une +étude introductive à la science de l'agriculture.»</p> + +<p>Il nous est impossible, on le conçoit, de suivre H. J. Varembey dans ses +démonstrations, d'expliquer avec détail comment il est parvenu à mesurer +la force productive du sol, et surtout quelles conséquences importantes +il tire lui-même de sa découverte. Forcé de nous renfermer dans de +certaines limites, nous avons dû nous borner à indiquer le but auquel +tendent ses travaux. Ajoutons seulement qu'il enseigne l'art de mesurer +la fécondité actuelle du sol, de calculer de combien telle culture ou +telle récolte l'augmente ou la diminue, et qu'il apprend à connaître +d'avance quelle sera la quantité de produits qu'on devra recueillir +d'après le mode de culture suivi, la dose d'engrais donnée au terrain, +la récolte qui a précédé, rie. Sa méthode permet d'ouvrir à chaque champ +un compte de fécondité par <i>droit</i> et <i>avoir</i> dans lequel les <i>entrées</i> +opérées par le fumier, la jachère, les légumineuses enfouies, les +légumineuses fauchées au vert et le pâturage, sont évaluées avec +exactitude, de même que les <i>sorties</i> résultant des récoltes de grains +dont la quantité peut ainsi être prévue à l'avance.</p> + +<p>Avant d'être publiées en volumes, les <i>Lettres sur l'Euphorimétrie</i>, +signées seulement des initiales J. V., avaient paru, à de longs +intervalles, dans le <i>Journal d'Agriculture de la Côte-d'Or</i>; elles +frappèrent vivement l'attention publique: tous les recueils spéciaux +s'empressèrent de les signaler à leurs lecteurs. La <i>Revue +scientifique</i>, entre autres, leur consacra un long article, auquel nous, +empruntons le passage suivant, qui nous dispensera de tout autre éloge:</p> + +<p>«Les Allemands ont senti les premiers tout ce qu'il y a d'important dans +les calculs de fécondité; mais les études auxquelles ils se sont livrés +à ce sujet sont indirectes, incomplètes et quelque peu incohérentes; +leurs agronomes les plus distingués, partant de certaines suppositions, +de certaines probabilités que permet sans doute la marche générale de la +production agricole, ont procédé par induction, et sont parvenus à des +conséquences ingénieuses, mais souvent contestables, qui démontrent au +moins avec la plus parfaite évidence les énormes avantages qui +sortiraient d'une base plus précise et plus certaine. Un agronome +Français, que nous regrettons de ne pouvoir désigner au respect et à la +reconnaissance de l'agriculture autrement que par les initiales J. V., a +repris l'oeuvre, des Allemands de fond en comble, et l'a refaite avec +une incontestable supériorité. A nos yeux, c'est une étude magnifique; +c'est un admirable travail, produit vigoureux d'une forte intelligence, +et qui appelle les méditations profondes des agriculteurs sérieux. Il en +jaillira certainement de vives lumières sur la grande industrie des +campagnes.»</p> + +<p><i>Les Algues</i>, poésies; par <span class="sc">Emile de Bourran.</span></p> + +<p>De tous les jeunes poètes nés en l'an de grâce 1813, M. Emile de Bourran +est sans contredit celui qui possède au plus haut degré l'humeur +voyageuse. Chacune des pièces de vers dont se composent <i>les Algues</i> est +datée d'un pays différent. A en juger par ces indications géographiques, +M. Emile de Bourran a dû cultiver la poésie française dans toutes les +contrées de notre globe: a Bruxelles, à Ostende, à Bordeaux, à Aucône, à +Vera-Cruz, aux États-Unis, à Paris, à Alger, à Calcutta, à l'île +Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, à Messine, à Oran, à Toulon, à +Liège. Comment se fait-il alors que, nées sous des climats si divers, +ses <i>Algues</i> donnent toutes les mêmes fleurs et les mêmes fruits? La +raison en est toute simple: dans le genre poète, M. Emile de Rourran +appartient à l'espèce dite des <i>amoureux</i>. Partout où il fuit Marie, +l'image de Marie l'accompagne; partout il s'écrie en s'adressant à la +mer, au zéphyr, au nuage, etc.:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> Ne lui dis pas, lorsque loin d'elle</p> +<p class="i18"> Un sort cruel guide mes pas,</p> +<p class="i18"> Que mon coeur épris et fidèle</p> +<p class="i18"> Soupire et ne la quitte pas.</p> +<p class="i18"> Ah! qu'elle ignore les alarmes</p> +<p class="i18"> De ce coeur pour elle enflammé,</p> +<p class="i18"> Et tout ce qu'on verse de larmes.</p> +<p class="i18"> D'aimer sans espoir d'être aimé!...</p> +</div></div> + +<p>N'accusons donc pas M. Emile de Bourran d'être parfois un peu monotone +et froid, quoique passionné... Pourrions-nous refuser d'admettre sa +justification et ne pas compatir à sa peine?... il aime, et d'ailleurs +ses vers ne manquent ni d'élégance ni de facilité; nous pourrions citer +des pièces entières qui sont parfaites sous tous les rapports. Mais nous +espérons que s'il publie jamais un second recueil de poésies, il +changera moins souvent de résidence et plus souvent de ton et de sujet.</p> + +<br><hr><br> + +<p class="mid"><i>A M. le Rédacteur du Bulletin Bibliographique.</i></p> + +<p>Monsieur,</p> + +<p>Je n'aurais eu qu'à vous remercier de l'article que vous avez consacré, +dans l'avant-dernier numéro de l'<i>Illustration</i>, à mon livre <i>les +Derniers Jours de l'Empire</i>, si, vous bornant à parler de l'oeuvre, vous +aviez bien voulu ne pas <i>trop</i> vous occuper de l'auteur.</p> + +<p>Qui vous a dit, Monsieur, que j'appartenais à cette classe de poètes qui +sacrifieraient au plaisir de rimer, leur pain, celui du leur famille et +même une position acquise? Que vous importent, qu'importent au public +mon caractère, ma situation privée? Qu'y a-t-il dans tout cela de commun +avec <i>les Derniers Jours de l'Empire?</i> Est-ce donc une témérité si +étrange, si compromettante, que la réimpression, en 1843, d'un volume +in-8 publié pour la première fois en 1827, d'un poème qui, dès lors, n'a +coûté à son auteur qu'une simple révision, qui, de plus, lui a fait +ouvrir les portes de deux sociétés savantes, sans toutefois lui fermer +celles de son bureau? Peut-on bien arguer d'un tel acte que cet auteur +serait homme à abandonner une position <i>acquise</i>, et cela non pas en vue +d'une position meilleure, ce qui apparemment serait trop prosaïque, mais +uniquement pour se procurer le temps de faire des vers?</p> + +<p>Je me devais à moi-même, Monsieur, je devais à la position +administrative que j'occupe, de repousser de semblables suppositions. +J'espère que cette lettre remplira ce but: veuillez donc, je vous prie, +la publier.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Charles de Massas</span>,<br> + Membre de l'Académie de Lyon et de la Société<br> +Philotechnique de Paris.</p><br><br><br><br> + +<h2>Modes</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"><br> + +<p>Nous avons tout dit sur les modes d'été; les nouveautés ne se montrent +plus que comme de rares et fugitives apparitions. Nous n'avons donc +presque rien à dire sur le présent, rien encore sur l'avenir. Il faut +parler seulement de ce qu'on voit porter aux femmes qui font autorité +dans le monde élégant.</p> + +<p>Les costumes dont nous donnons les dessins aujourd'hui nous paraissent +présenter toutes les phases de la toilette.</p> + +<p>La robe de coutil de fil à raies blanches, à corsage lacé, qui laisse +voir une chemisette montante en mousseline, le chapeau de paille à jour, +n'est-ce pas un costume d'une simplicité toute champêtre?</p> + +<p>L'autre figurine porte une robe de soie: le corsage est à revers garni +d'un plissé à la vieille;--un chapeau de paille de riz;--c'est la +toilette du matin à la ville.</p> + +<p>Enfin la troisième, avec sa robe de mousseline tarlatane et son fichu à +la paysanne;--c'est le costume du soir pour danser à la campagne.</p> + +<p>Et, avec tout cela, il faut le mantelet de soie, le mantelet de +dentelle, l'écharpe légère, ou, ce qui est mieux encore, un grand châle +de dentelle noire enveloppant entièrement la taille sous ses réseaux +transparents.</p> + +<p>Nous nous occuperons incessamment du complément indispensable de toute +dégante toilette; nous voulons parler de la bijouterie.</p> + +<br><br> + +<h2>Amusements des sciences.</h2> + +<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.</h4> + +<p>I. Réglez votre papier avec le crayon et le carrelet, de manière que les +différents traits que vous y tracerez soient bien équidistants. Projetez +au hasard, un très grand nombre de fois, sur le papier, la petite +aiguille, qui, tantôt rencontrera un des traits, tantôt sera couchée +entre deux lignes consécutives de manière à n'en couper aucune. Comptez +le nombre total de jets, notez le nombre de fois où l'aiguille a +rencontré l'une quelconque des parallèles, et prenez le rapport de ces +deux nombres; puis multipliez-le par le double du rapport de la longueur +de l'aiguille à l'intervalle des droites équidistantes; le produit +exprimera le rapport de la circonférence au diamètre avec d'autant plus +d'approximation que vous aurez fait un plus grand nombre de coups.</p> + + +<pre> +A--B + +_____________________ + +_____________________ + +_____________________ + +_____________________ + +_____________________ + +_____________________ +</pre> + +<p>Prenons un exemple, que nous avons représenté au dixième de grandeur +naturelle dans la figure ci-dessus. Les parallèles sont +tracées à une distance de 63 millimètres et 6/10 les unes des autres; +l'aiguille a 50 millimètres de longueur. Le double du rapport de la +longueur de l'aiguille à l'intervalle des parallèles est 1000/636. +Supposons que sur un nombre total de 10,000 jets, l'aiguille soit tombée +5,009 fois sur une des parallèles. On fera le produit de 1000/636 par +1000/5009, lequel est 3,1421. Comme les cinq premiers chiffres du +véritable rapport de la circonférence au diamètre 3,1415, il s'ensuit +que l'expérience aurait ainsi fait connaître à 6/10000 d'unie près +l'expression de ce rapport.</p> + +<p>Pour que l'expérience réussisse, il suffit que la longueur de l'aiguille +soit moindre que l'intervalle entre deux parallèles consécutives, quels +que soient d'ailleurs cette longueur et cet intervalle; mais les +proportions de notre figure sont celles qui conduisent le plus +exactement possible au résultat pour un même nombre de jets. Nous +conseillons donc à ceux de nos lecteurs qui voudront répéter cette +expérience, de les adopter et de prendre, comme dans l'exemple cité, une +aiguille de 50 millimètres et des parallèles équidistantes de 63 +millimètres 6/10.</p> + +<p>II. Il y a trois solutions représentées dans les trois petits tableaux +ci-dessous:</p> + +<pre> + + Tonneaux Tonneaux Tonneaux + pleins. vides. demi-pleins. + +1re Solution. + 1re Personne. 3 3 2 + 2e Personne. 3 3 2 + 3e Personne. 2 2 4 +2e Solution. + 1e Personne. 2 2 4 + 2e Personne. 2 2 1 + 3e Personne. 4 4 0 +3e solution. + 1e Personne. 1 1 0 + 2e Personne. 3 3 2 + 3e Personne. 4 4 0 +</pre> + +<p>Si l'on avait 27 tonneaux à partager, il y aurait aussi trois solutions.</p> +<br> + +<h3>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h3> + +<p>I. On donne une bille d'ivoire, et on demande d'en déterminer le +diamètre sans l'endommager.</p> + +<p>II. Un Français doit à un Hollandais 31 francs; mais il n'a, pour +s'acquitter, que des pièces de 5 francs, et le Hollandais n'a que des +demi-ducats, valant 6 francs. Comment s'arrangeront-ils, c'est-à-dire +combien le français donnera-t-il au Hollandais de pièces de 5 francs, et +combien celui-ci lui rendra-t-il de demi-ducats pour que la différence +soit de 31 francs, en sorte que cette dette soit acquittée?</p><br><br> + +<h2>Correspondance.</h2> + +<p>A M. D. L.--Les portraits de Santa-Anna et de la nouvelle impératrice du +Brésil, les rebeccaïtes et les autres sujets que M. D. L. veut bien nous +signaler, sont gravés, et nous les publierons prochainement. L'espace +nous manque souvent. Il faudrait la rapidité d'une feuille quotidienne +pour suivre à la course les événements de chaque jour. Le public, en +nous continuant ses encouragements, nous pourra permettre de satisfaire +plus activement sa curiosité.</p> + +<p>A M. Ad. M.--L'anecdote est intéressante, mais elle a déjà inspiré une +chanson et trois vaudevilles.</p> + +<p>Madame H. G.--Si nous pouvons faire partager à nos lecteurs le vif +plaisir que nous a causé la lecture du 10 juillet, <i>l'Illustration</i> +aurait sans aucun doute l'un des succès littéraires les plus +remarquables de notre temps; mais le sujet est bien intime et bien +personnel pour admettre aucune publicité. Peut-être aussi pourrait-on +reprocher aux développements un peu d'obscurité.</p> + +<p>A M. L. R., d'Arpajon.--Il faudrait consulter le professeur du Muséum +qui s'est consacré à cette spécialité. Les monstruosités de cette espèce +sont moins rares que ne paraît le croire M. L. B. Nous ajouterons +qu'elles seraient un spectacle peu agréable pour nos lectrices.</p> + +<p>A madame G. de R., près Nantes.--Sous sommes préparés; nous attendons.</p> + +<p>A M. Al. R., de Péronne.--La phrase se trouve textuellement dans le +troisième chapitre des <i>Mémoires de Gibbon</i>.</p> + +<p>A M. P., de La Rochelle.--On craint d'offenser des scrupules qui +seraient cependant exagérés. On consultera.</p> + +<p>A M. Th. Gom., d'Épernon.--Un seul journal a fait allusion à +l'événement, et son autorité ne serait point suffisante.</p> +<br><br> + +<h2>Rébus.</h2> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:</h4> + +<p>La fortune, hélas! mille et mille fois a corrompu le coeur humain; +restons pauvres, mais honnêtes.</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"></p> + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0020, 15 *** + +***** This file should be named 38089-h.htm or 38089-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/0/8/38089/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/38089-h/images/001.png b/38089-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7f49b77 --- /dev/null +++ b/38089-h/images/001.png diff --git a/38089-h/images/001a.png b/38089-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f1c52f2 --- /dev/null +++ b/38089-h/images/001a.png diff --git a/38089-h/images/002a.png b/38089-h/images/002a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..089ac56 --- /dev/null +++ b/38089-h/images/002a.png 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