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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: November 23, 2011 [EBook #38089]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0020, 15 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+
+
+L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843
+
+L'ILLUSTRATION,
+
+JOURNAL UNIVERSEL.
+
+ Nº 20. Vol. I.--SAMEDI 15 JUILLET 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
+ pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Samuel Hahnemann. _Portrait._--Courrier de Paris Saint-Cyr. A-propos
+rétrospectif.--Concours aux Écoles spéciales. Séances solennelles
+d'ouverture à l'Hôtel-de-Ville--La chapelle Saint-Ferdinand. _Portrait
+du Duc d'Orléans, par Raffet; mort du duc d'Orléans; Char funèbre; Vue
+extérieure et intérieure de Notre-Dame; Église de Dreux; Chapelle de
+Sablonville._--Revue Algérienne. _Plan de la Zmala d'Abd-el-Kader;
+Drapeaux pris avec la Zmala; Portrait du Marabout
+Sidi-el-Aradj._--Martin Zurbano. _Vue de Barcelone et de la forteresse
+de Montjouich; Insurrection à Barcelone._--Médaille Lesseps.
+_Médaille._--Promenade sur les Fortifications de Paris. (Suite et fin.)
+_Le Fort du Mont-Valérien, une Teaville; Plan de Vincennes._ Fête des
+Environs de Paris. (Suite.) Le Bal de Sceaux, _Entrée du Bal de Sceaux,
+Bal de Sceaux._--Fête communale de Douai. _Promenade de Gayan._
+--Bulletin bibliographique.--Annonces, Modes. _Une gravure._--Amusements
+des sciences.--Correspondance.--Rébus.
+
+
+
+Samuel Hahnemann.
+
+Le fondateur de la médecine homaeopathique, Samuel Hahnemann, est mort à
+Paris le 2 juillet 1843, dans sa quatre vingt-huitième année. La
+doctrine médicale qu'il a propagée et mise en pratique depuis plus de
+cinquante ans, a pris assez d'importance dans ces derniers temps, pour
+qu'une notice sur le système et son auteur ne paraisse pas dénuée de
+tout intérêt. Né en 1735 à Meissen, petite ville de Saxe, Samuel
+Hahnemann, distingué dès son enfance par son aptitude au travail, étudia
+la médecine à Leipsick, à Vienne, et prit le grade de docteur à
+l'université d'Erlangen. Ses principaux travaux eurent d'abord pour
+objet la chimie et la minéralogie, sciences dans lesquelles il sut déjà
+se faire un nom. On peut, en effet, rappeler encore aujourd'hui ses
+recherches sur l'empoisonnement par l'arsenic, et les preuves
+judiciaires pour le constater, de même que le mode de préparation trouvé
+par lui, du _mercure soluble_, qui a conservé son nom. Il publia aussi
+des traductions de l'anglais, du français et de l'italien, ainsi que
+beaucoup d'articles dans les journaux scientifiques de l'Allemagne. En
+traduisant, en 1790, la matière médicale de l'Anglais Cullen, il fut si
+peu satisfait des hypothèses à l'aide desquelles on tentait d'expliquer
+la puissance fébrifuge du _quinquina_, qu'il résolut, pour s'éclairer,
+de faire avec ce médicament de essais sur lui-même. Le résultat de cette
+expérience donna naissance à la doctrine homaeopathique.
+
+Hahnemann observa que l'action du quinquina sur l'homme sain produisait
+la fièvre intermittente, contre laquelle ce remède est employé avec le
+plus de succès. Conduit par l'analogie à expérimenter avec d'autres
+substances médicales, il annonça bientôt que les propriétés curatives de
+tous les médicaments désignés sous le nom de spécifiques tenaient à la
+faculté qu'ils avaient de produire sur l'homme sain des maux semblables
+à ceux pour la guérison desquels on avait coutume de les employer.
+
+Le fait proclamé par Hahnemann, qui basait sur une seule proposition
+toute une théorie médicale, ne fut point admis à beaucoup près par tous
+les médecins; mais les critiques à cet égard, bien que manquant pour la
+plupart de gravité et d'urbanité, auraient paru sérieuses et modérées
+comparées à celles que provoqua le mode d'emploi conseillé par Hahnemann
+pour les remèdes homaeopathiques.
+
+En considérant que le premier effet d'un médicament mis en usage d'après
+sa doctrine devait entraîner une aggravation passagère de la maladie,
+Hahnemann crut devoir s'imposer une extrême réserve pour la quantité des
+doses à administrer. Il songea d'abord à mélanger les substances
+médicinales avec une matière neutre, qui, en augmentant le volume, en
+rendait la division plus facile. Mais ayant reconnu que la diminution de
+la force active des remèdes n'était pas proportionnelle à la diminution
+de la quantité (ce qu'il attribua à une augmentation d'énergie résultant
+de l'acte de broyer les substances sèches ou de secouer les substances
+liquides pour opérer le mélange des unes ou des autres), il arriva par
+des réductions successives aux doses véritablement infinitésimales que
+les médecins homaeopathes prescrivent aujourd'hui.
+
+[Illustration: Samuel Hahnemann, décédé le 2 juillet 1843.]
+
+Cette exiguïté des remèdes homaeopathiques a donné lieu à des
+discussions où l'une des parties invoquait en sa faveur le raisonnement
+et la science, tandis que l'autre prétendait s'appuyer sur des faits.
+
+Sans pouvoir exprimer un avis sur cette question, qui n'est point de
+notre ressort, nous remarquons seulement que le nombre des disciple
+d'Hahnemann s'est beaucoup augmenté; en Allemagne, le savant Hufeland,
+adversaire déclaré des petites doses d'Hahnemann, recommandait dans son
+dernier ouvrage le principe [demi ligne illisible](1) de médicaments
+spécifiques: en France, une partie des professeurs de l'École de
+Médecine de Montpellier se sont déclarés sans réserve pour la doctrine
+homaeopathique; enfin, dans toute l'Europe et dans l'Amérique du Nord,
+nombre de médecins la pratiquent exclusivement.
+
+ [Note 1: La médecine ordinaire a généralement pour devise:
+ _Contraria contrariis sanantur_; celle de l'homaeopathie: _Similia
+ similibus curantur._]
+
+Sans admettre aveuglément tout ce que les partisans de l'homaeopathie en
+racontent de merveilleux, on pourrait s'étonner aussi que tant d'hommes
+instruits se fussent épris d'un système où tout serait erreur et
+illusion. Le temps et l'expérience décideront sur tout cela.
+
+Une longue vie exempte d'infirmités, en donnant à Hahnemann la faculté
+de travailler avec persévérance au développement de sa doctrine, lui a
+procuré l'avantage de pouvoir en contempler les progrès.
+
+Ayant épousé en secondes noces, en 1835, à l'âge de quatre-vingts ans,
+mademoiselle d'Hervily, qui n'en avait que vingt-huit, il se décida à
+venir habiter le pays de sa femme; et depuis huit ans il exerçait la
+médecine à Paris, quand la mort, qu'il a vue s'approcher avec le calme
+que donne toujours une haute raison jointe à une grande pieté, a sonné
+pour lui l'heure du repos.
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+Décidément l'été nous en veut et se plaît à nous jouer de mauvais tours.
+Vous savez de quel mois de mai et de quel mois de juin il nous a
+gratifié; pluie, vent, nuages sombres, voila ses aménités et ses
+douceurs. Juillet, enfin, était venu chassant devant lui les froides
+ondées et illuminant le ciel d'or, de pourpre et d'azur; juillet s'était
+montre, pendant quatre ou cinq jours, vêtu à la légère et environné de
+lumière et de soleil. Déjà Paris s'épanouissait, et, sortant de ses rues
+et de ses barrières, courait se mettre à l'ombre dans les bois de
+Saint-Germain et de Meudon: mais juillet se moquait de nous comme ses
+deux frères aînés. Ce rayon de soleil n'était qu'un sourire ironique
+qu'il nous jetait traîtreusement pour mieux nous attirer dans le piège,
+un faux espoir, une vaine apparence; à peine, en effet, Paris avait-il
+pris ses habits coquets et ses airs de fête, que juillet, riant sous
+cape, l'éclaboussait des pieds à la tête: le matin Paris était sorti
+verni et pimpant, le soir il rentrait mouillé jusqu'aux os ou crotté,
+comme le poète Colletet, jusqu'à l'échine. Il faut en prendre son parti;
+la vie bucolique sur les prés fleuris, à l'ombre des haies d'aubépine et
+des tilleuls, est évidemment supprimée pour l'an de grâce 1843. Le
+parapluie sera notre platane et notre charmille.
+
+Avouons cependant que nous méritons un peu d'être ainsi menés par le
+ciel, de bourrasque en bourrasque, du chaud au froid, du soleil à la
+pluie. Savons-nous bien, en effet, nous-mêmes ce que nous voulons? Nous
+arrive-t-il jamais d'être contents des présents que le baromètre nous
+envoie? Si l'air est vif et piquant, nous soufflons dans nos doigts, et,
+d'une mine maussade et transie, nous répétons en choeur: «Quel maudit
+temps! quel horrible temps! je gèle!» L'astre du jour, comme disaient
+les poètes de l'Empire, brille-t-il au firmament, ce n'est qu'un cri de
+toutes parts:» Ah! mon Dieu! je n'en puis plus! je suis en nage!
+j'étouffe!» Pendant ces premières ardeurs de juillet, qui ont à peine
+duré huit jours si vous aviez vu Paris! semblable à un homme harassé, il
+ne faisait ni un geste ni un pas sans se plaindre, sans gémir, sans
+s'essuyer le front, implorant un peu d'air, de vent et de pluie, lui qui
+la veille grommelait entre ses dents: «Peste soit de la pluie et du
+vent!»
+
+En vérité, le ciel a-t-il si grand tort de s'amuser de cette ville
+fantasque, qui veut et ne veut plus, et de brouiller tellement, suivant
+ses caprices, les couleurs et les mois, qu'elle ne puisse s'y
+reconnaître?
+
+Cette inconstance du ciel, ce mélange de pluie et de soleil n'empêchent
+pas nos honorables de la Chambre de faire leurs bagages et de regagner le
+chef-lieu ou la maison des champs; comment s'effraieraient-ils en effet
+de ces variations de l'atmosphère et de ces volte-face? La politique est
+faite à l'image de la saison, tantôt riante tantôt sombre; et les mêmes
+bouches y soufflent, du jour au lendemain, le oui et le non, le froid et
+le chaud!
+
+Ainsi la session est close, ou peu s'en faut; si la Chambre haute
+bataille encore sur quelques chiffres du budget, la Chambre des Députés
+s'éparpille sur les grandes routes; on peut dire qu'elle est en ce
+moment tirée à quatre chevaux et écartelée de l'est à l'ouest et du nord
+au midi. Chacun regagne son canton et son clocher; c'est du vin du cru,
+comme dit M. Dupin, qui retourne au tonneau.
+
+La malle-poste et les Messageries Royales sont occupées, depuis huit
+jours, à voiturer, vers les quatre points cardinaux, le gouvernement
+représentatif. La droite légitimiste voyage dans le coupé, pour mieux
+regarder à l'horizon si soeur Anne ne voit rien venir; la gauche
+radicale se campe dans les régions plébéiennes de l'impériale et de la
+rotonde; le centre se blottit et ronfle dans l'intérieur, avec la
+satisfaction d'un gastronome bien repu. Pendant la nuit, tandis que tout
+est ténèbres et silence, le postillon, au milieu des claquements de son
+fouet, entend résonner à son oreille ces mots confus: Espagne, Thiers,
+Guizot, sucres, vins, bestiaux, conseil d'État, croix, pensions,
+présidence, chemins de fer, aux voix, à l'ordre, la clôture, primes,
+recettes, profits, indépendance, corruption, ministère; c'est la Chambre
+des Députés qui s'est endormie et qui a le cauchemar, chemin faisant;
+cependant les aubergistes et les servantes assistent à un cours de
+politique à l'heure des repas, tandis que les chevaux s'étonnent d'être
+plus chargés que de coutume et plient sous le poids des consciences et
+des estomacs budgétaires.
+
+De leur côté, les ministres se préparent à rentrer leur bannière au
+fourreau et à fermer leur arsenal. L'armée ministérielle a pris son
+congé de semestre, et l'armée ennemie se retire dans ses foyers; pendant
+ce temps d'armistice, les soldats se reposeront, pour la plupart, sous
+le pommier natal; mais les chefs, les généraux, les Achilles et les Ajax
+vont courir le monde pour se rafraîchir le sang et se purger de toute
+humeur politique. Celui-là, retiré dans son château de Normandie,
+méditera sur la misère du peuple et l'égalité des conditions; celui-ci
+ira prendre les eaux du Mont-d'Or ou de Vichy, et se laver des ennuis et
+des douleurs du pouvoir. Le ministère taillera sa vigne et arrosera ses
+fleurs; l'opposition pêchera innocemment à la ligne. Juillet est le mois
+où les partis désarment; août invite les plus guerroyants au repos;
+septembre les trouve tous endormis sous la tonnelle, jusqu'au jour où
+décembre, mois maussade et sombre, embouchant la trompette
+parlementaire, les réveille en sursaut et leur met de nouveau la passion
+au coeur et le verre d'eau sucrée à la main.
+
+Le temps est venu, comme on voit, où tous les grands comédiens voyagent:
+Duprez chante à Toulouse; mademoiselle Déjazet fredonne et frétille à
+Bordeaux; Bouffe est dans le Nord; mademoiselle Rachel attelle le Midi à
+son char; l'entrechat de mademoiselle Maria, après avoir sauté par
+dessus les Alpes, fait le bonheur de Milan; il n'est pas jusqu'à M.
+Alcide Tousez, du théâtre du Palais-Royal, qui ne soit impatiemment
+attendu quelque part. Où ira M. Alcide Tousez? C'est encore un mystère;
+j'ai frappé à toutes les chancelleries, et pas un ambassadeur n'a voulu
+me dire son secret; on croit cependant que M. Alcide Tousez voudra bien
+honorer de sa présence plusieurs grandes nations de l'Europe. Dans un
+temps où le royaume des Pays-Bas s'agenouille aux pieds de mademoiselle
+Eissler et lui sert de trottoir, tandis que Marseille enivrée cire le
+brodequin de mademoiselle Rachel, Alcide Tousez ne croit pas devoir se
+dérober plus longtemps à l'enthousiasme de l'univers. Déjà les arcs de
+triomphe se dressent pour son passage, et les populations empressées,
+hommes, femmes, enfants, vieillards, bivouaquent sur toutes les routes
+par où l'on croit qu'il pourrait bien passer.
+
+Puisque nous voici dans le monde des comédiens, n'en sortons pas sans
+payer une dette de regrets à une excellente et honnête actrice que le
+Gymnase vient de perdre subitement. Nous voulons parler de Julienne, la
+dernière des duègnes, sans contredit, et la meilleure des tantes et des
+grand'mères. Julienne est morte d'une attaque d'apoplexie; d'abord on a
+cru la sauver: au bout de quelques heures tout était dit; cette pauvre
+grand'maman si simple, si aimée du parterre, si ronde et si naïve, avait
+chanté son dernier couplet! Le Gymnase est en deuil, et, avec le
+Gymnase, les nièces, les neveux, les pupilles, qui ne retrouveront
+jamais tant de naturel, de franchise et de bonhomie.
+
+Il ne faut pas croire que Julienne a toujours été la Julienne que vous
+avez vue affublée du bonnet rond de la vieille gouvernante, de la robe à
+ramages de la grand'maman et des falbalas de la douairière. Pourquoi
+Julienne n'aurait-elle pas eu ses vingt ans tout comme une autre? Elle
+les a eu ses vingt ans, en effet, et c'était alors, dit-on, une vive
+Dorine, une Lisette éveillée, une agaçante Marlon. Le premier chapitre
+de la vie dramatique de Julienne commence ainsi, à l'emploi de
+soubrette: Julienne porte le jupon court, le tablier et la cornette
+mutine; elle a le pied leste, l'oreille au guet et l'oeil émerillonné;
+ses poches sont pleines de billets au musc et l'ambre écrits par Valère
+à Isabelle, ou échangés entre Araminte et Dorante. Que de bons tours
+elle joue au vieil Orgon! Voyez-vous ce petit chevalier qui lui jette
+une bourse et un baiser pour se frayer passage dans le boudoir de
+Dorimène? Mais, gare! voici Frontin et Masearille, et L'Olive, et la
+Branche, qui se mirent dans ses yeux et lui content fleurette. Lisette
+leur tient tête, Marton n'est pas embarrassée de la réplique. Allons,
+soubrette et valet, aux armes! Escrimez-vous d'estoc et de taille,
+intrépides à l'attaque et fermes sur la riposte.
+
+Julienne avait des dispositions si particulières, un goût si déterminé
+pour ces duels avec Frontin, pour ces tendresses de Valère, pour ces
+amours d'Isabelle, qu'elle y a dépensé toute sa jeunesse. Soubrette de
+comédie, d'opéra-comique et de vaudeville, elle est restée soubrette
+vive et accorte, aussi longtemps qu'on peut l'être. On n'accusera pas
+cette bonne Julienne d'avoir été inconstante; avant son entrée au
+Gymnase, elle avait beaucoup parcouru le monde, mais comme Joconde elle
+n'avait pas changé: soubrette sans cesse et soubrette toujours, de
+Nantes à Strasbourg, de Marseille à Lille, dans tous les coins de la
+France.
+
+Un jour, au Havre, Julienne récitait, suivant sa coutume, quelque scène
+de Lisette ou de Dorine; peut-être se trouvait-elle aux prises avec
+Tartufe:
+
+ Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri!
+ Vous serez trop heureuse avec un tel mari!
+
+peut-être chantait-elle tout simplement le duo de Grétry:
+
+ Dis! m'aimes-tu?--Ah! je t'adore.
+ --Et toi, Marton?--Je te dévore.
+
+A ce moment, Gontier vint à passer; Gontier, l'étoile, le soleil du
+Gymnase; il vit Julienne, l'écouta, l'applaudit et en écrivit deux mots
+à M. Scribe... Deux mots de Gontier, quel certificat! Sur une parole de
+Napoléon, l'Europe prenait les armes; sur ces deux mots de Gontier, le
+Gymnase marcha à la conquête de Julienne, attaqua le Havre et lui enleva
+sa soubrette; le régiment de comédies-vaudevilles, dont Gontier était le
+colonel, venait de se recruter d'une actrice pleine de verve et de
+naturel; seulement les vingt ans étaient déjà loin, et la vive Marton,
+jetant là le jupon court, devint tout à coup la grosse et bonne maman
+Julienne que nous regrettons.
+
+Un jour, quand le Gymnase, retiré sous sa tente, contera ses exploits à
+ses petits-enfants et parlera de ses belles années, il citera, à moins
+d'ingratitude, le nom de Julienne parmi les noms de ses serviteurs et de
+ses compagnons les plus aimés, les plus fidèles et les plus applaudis.
+
+On annonce aussi la mort de M. C..., dont les excentricités et l'avarice
+sont devenues fameuses. C... était le rival et le frère jumeau
+d'Harpagon. Possesseur d'une fortune immense, accumulant million sur
+million, il poussait la ladrerie à sa perfection. Un de ses parents m'a
+raconté de lui des traits qui méritent d'être précieusement conservés;
+ce sont des matériaux qui pourront servir plus tard à quelque poète
+comique pour compléter le portrait de l'Harpagon de Molière et de
+l'Euclien de Plaute.
+
+C... avait un fils. Tant que ce fils fut au maillot, C... supporta avec
+une sorte de résignation les charges et les frais de sa paternité; une
+fois cependant il eut une querelle terrible avec la nourrice, prétendant
+qu'elle ne gagnait pas l'argent qu'on lui donnait et mettait la moitié
+d'eau dans son lait. C... voulut un instant lui intenter un procès en
+dommages et intérêts; il alla même chez le juge, qui lui dit: «Depuis
+quand prenez-vous la mamelle des nourrices pour une cruche de
+laitière?--Ah! monsieur, répliqua C... d'un air désespéré, vous avez
+beau dire, mon fils ne tette pas pour trois sous de lait par jour et
+j'en paie cinq! Je suis volé.»
+
+Jusqu'à dix ans, l'enfant marcha pieds nus et à peu près vêtu du costume
+de la nature. C... disait à ses amis, qui se plaignaient de voir le
+pauvre diable tantôt brûlé par le soleil et tantôt grelottant de froid:
+«Laissez donc! ça forme le caractère.» Au fait, le système d'éducation
+de C... n'avait pour but que d'économiser les frais de cordonnier et de
+tailleur.
+
+A quinze ans il fallut le voir tant bien que mal. Ajoutez que notre
+adolescent ne se contentait plus de sucre d'orge, de pain d'épices et de
+croquets; son appétit se manifesta d'une façon dévorante. C... s'en
+alarma; pendant quelque temps il lui rogna les vivres et lui disputa les
+morceaux. Mais C... perdait toujours quelque chose à cette bataille;
+aussi regrettait-il de n'avoir pas mis au monde un fils qui put vivre
+sans manger. Puisque enfin le mal était fait, il songea du moins à le
+réparer de son mieux, et imagina le moyen que voici de ne plus nourrir
+ce fils affamé. Un matin, C... se présenta chez le procureur du roi,
+gémissant, la larme à l'oeil, et demandant, au nom de la loi, aide et
+protection contre son garnement. Notez que c'était le jeune homme le
+plus doux et le plus innocent du monde. «Que lui reprochez-vous donc? lui
+dit le magistrat. C.... se mit alors à défiler un chapelet interminable
+de griefs et de méfaits. Jamais père, à l'entendre, n'avait été plus mal
+partagé et plus malheureux. Il fit si bien, qu'il obtint la détention de
+son fils dans une maison de surveillance; satisfaction, comme on sait,
+que le code accorde aux parents prévoyants. Je vous laisse à juger de la
+joie de C...! Harpagon avait enfin trouvé le moyen qu'il cherchait
+d'avoir gratis un fils, le gouvernement payant son loyer et sa
+nourriture. C... méditait de placer sa femme dans la même pension,
+lorsque l'autorité fut avertie du tour que C... lui avait joué, et remit
+le fils à la charge du père. «Diable, s'écria le millionnaire en
+apprenant la nouvelle, ça va me gêner; je comptais encore pour deux ou
+trois ans sur cette économie!»
+
+Le domestique de C... avait servi dans le 32e régiment de ligne. Un jour
+entrant dans la chambre de son maître, il lui trouve un air de
+méditation profonde. «Jean, dit tout à coup notre homme en s'éveillant
+comme d'un songe; Jean, tu as été dix ans soldat?--Oui, monsieur.--Eh
+bien! combien avais-tu de pave?--Cinq sous par jour, monsieur, et un sou
+de retenue.--Et ta nourriture?--Un pain de munition.--Comment te
+trouvais-tu de ce régime?--Mais, monsieur, pas trop mal.--Ta santé
+était-elle bonne?--Très bonne, monsieur.--Eh bien! Jean, mon ami,
+puisque tu as vécu pendant dix ans avec du pain de munition, quatre sous
+d'appointements, et que tu t'en es bien trouvé, à dater d'aujourd'hui je
+te donnerai la même nourriture et le même salaire. J'avais eu tort de
+changer tes habitudes; pardonne-moi! ça aurait pu te faire mal.»
+
+Une autre fois, C... sonne Jean pour le charger d'une commission. Jean
+arrive clopin-clopant; dans son empressement, il s'était heurté à
+l'escalier et avait fait une horrible chute: «Tu vas aller au faubourg
+du Roule, lui dit C.....
+
+--Ah! monsieur, vous voyez, je suis éclopé et ne puis faire un
+pas.--Soit; j'irai à ta place, mais tu me prêteras tes
+souliers.--Pourquoi cela, monsieur?--Pourquoi cela, drôle? Puisque je
+vais où tu devais aller, il est juste que j'use tes semelles et non les
+miennes. Et C..., ôtant ses pantoufles, se chaussa comme il le disait,
+aux dépens du pauvre diable.
+
+Feu le célèbre docteur Double était son médecin ordinaire; en sa qualité
+d'ancien camarade de collège de C..... et connaissant surtout ses goûts
+économiques, il se gardait bien de lui présenter jamais un mémoire:
+aussi C.... l'avait-il choisi de préférence à tous les autres; médecins.
+Il y a deux ans, C..... se sentant malade, le docteur lui prescrit les
+eaux d'Aix. C.... recule le plus qu'il peut devant cette grande
+entreprise; mais il s'agit de sa santé et peut-être de sa vie, et mon
+avare se décide à quelques sacrifices. Le voici donc en route; vous dire
+les roueries qu'il emploie, chemin faisant, pour tromper les aubergistes
+et escamoter le pourboire des postillons et des servantes, je ne
+saurais. Le jour de son arrivée à Aix, il s'acheminait tristement vers
+l'établissement des bains, l'oeil morne et la tête baissée, supputant
+avec douleur ce qu'une douche pourrait lui coûter. Tout en rêvant à sa
+misère, notre homme arrive sur les bords du lac qui étale, dans la
+vallée d'Aix, ses eaux froides et limpides; soudain une idée le saisit;
+il s'approche du bord, s'arrête, se déshabille et se jette dans
+l'eau.--Eh! monsieur, que faites-vous donc? lui crie Jean.--Double m'a
+dit de prendre les eaux d'Aix, répond C... grelottant de froid;
+celles-ci ou celles-là, n'est-ce pas la même chose? «Il continua pendant
+huit jours la même opération, et revint à Paris. «Tu aurais tout aussi
+bien fait de te baigner sous le pont d'Austerlitz,» lui dit le docteur
+Double en riant.
+
+C.... avait une chaise de poste, comme Harpagon son carrosse, son maître
+Jacques et des chevaux; C... partait un jour pour sa maison de campagne,
+située dans le département de la Côte-d'Or. Il avait pris avec lui sa
+nièce, qui devait passer quelques semaines à Saint-A.... A peine la
+voiture avait-elle franchi la barrière de Charenton, que C....., se
+retournant du côté de la jeune femme: «Ma chère enfant, il faut que nous
+réglions notre petit compte ensemble.
+
+--Que voulez-vous dire, mon oncle?--Écoute bien; si tu n'étais pas venue
+dans ma voiture, tu aurais pris le coupé de la diligence; pour aller
+jusqu'à Saint-A.... c'est soixante-dix francs qu'il t'en aurait coûté;
+tu vas m'en donner trente-cinq, et tout sera dit: je te tiens quitte du
+reste.--Et la nièce fut obligée de payer.
+
+Voici une recette que C.....avait inventée pour se nourrir à bon marché:
+il entrait chez un restaurateur, s'attablait et demandait un potage; le
+potage servi, C.... en mangeait la moitié, puis, frappant avec violence
+sur la table:--Garçon! s'écriait-il. A ce grand éclat le garçon
+d'accourir: «C'est horrible, ajoutait C....; ce potage n'est pas
+mangeable! Quelle gargote!» Et il se levait brusquement, prenait sa
+canne, son chapeau et sortait d'un air furieux. Un peu plus loin, chez
+le restaurateur voisin, c'était le vin qu'il trouvait détestable, après
+en avoir bu deux ou trois gorgées; puis le bifteck chez celui-ci, et le
+poisson chez celui-là; C... allait ainsi de cuisine en cuisine, et
+finissait, à force de prendre un morceau ici et là une bouchée, par se
+faire un dîner complet sans avoir besoin de payer la carte.
+
+C....., au moment de rendre le dernier soupir, a trouvé un reste de
+force pour se mettre sur son séant et éteindre une bougie allumée, que
+la garde-malade avait oubliée sur la table de nuit: «Ces gens-là brûlent
+la chandelle à deux bouts, murmura-t-il d'une voix affaiblie; ils
+finiront par me mettre sur la paille.» C..... laisse un héritage de six
+millions.
+
+Les nouvelles de Vienne retentissent des bravos obtenus par madame
+Pauline Viardot-Garcia: partout des couronnes et 'partout des vivat!
+C'est une ovation méritée et complète. Madame Pauline Viardot a dû
+partir pour Prague, où les mêmes succès l'attendent.
+
+
+
+Saint-Cyr.
+
+A-PROPOS RÉTROSPECTIF.
+
+Le Théâtre-Français annonce pour la semaine prochaine une comédie
+nouvelle intitulée: _Les Demoiselles de Saint-Cyr_, et le nom seul de
+l'auteur suffirait pour éveiller l'attention publique. M. Alexandre Dumas
+est peut-être celui de nos auteurs dramatiques qui, à l'apparition d'une
+de ses oeuvres, excite le plus la curiosité, et cela, non par l'appât de
+nouveaux arguments littéraires fournis à l'une ou à l'autre des deux
+écoles, mais simplement parce que l'on est presque sûr de rencontrer
+toujours, au moins dans quelques scènes, des passions ou des feux
+d'artifice d'esprit.
+
+Quoique à propos de cet ouvrage, nous nous proposions de dire quelques
+mots sur les lieux ou doit se passer la scène et sur quelques-uns des
+personnages, il faut reconnaître tout d'abord que l'auteur est
+nécessairement forcé de s'éloigner de la vérité historique; s'il avait
+voulu la suivre dans les détails de l'établissement de Saint Cyr, nous
+n'aurions certainement pas eu un premier acte aussi gai, aussi fou que
+celui qu'on nous promet.
+
+Une femme qu'au théâtre il faudrait bien se garder de peindre autrement
+que sèche, froide et impassible, parce que ce n'est pas au théâtre qu'on
+redresse les préjugés, madame de Maintenon, qui nous apparaît tout autre
+quand on l'étudie dans sa correspondance, était devenue le point de mire
+de tous les solliciteurs; c'était chez elle que pleuvaient tous le,
+placets, et surtout ceux de la noblesse ruinée par la guerre, le
+désordre ou l'insouciance, qui avaient à réclamer des secours pour de
+jeunes filles sans dot et sans appui A la sympathie naturelle qu'un tel
+malheur devait rencontrer chez la veuve de Scarron, se joignait aussi un
+penchant à l'éducation, et sans doute le souvenir des premières
+fonctions auxquelles elle avait dû l'avantage d'être connue du roi et
+l'occasion de s'élever. Elle avait donc formé déjà le projet d'un
+établissement en faveur des jeunes filles de condition sans fortune,
+lorsque le hasard lui offrit une ursuline, madame de Brinon, qui, forcée
+de quitter un couvent endetté, remplissait dans le monde le voeu
+d'instruction qu'elle avait fait en rassemblant les domestiques, les
+enfants du château de Montchevreuil, où elle s'était réfugiée. En 1682,
+madame de Maintenon réunit à Rueil, sous la direction de madame de
+Brinon, une soixantaine de jeunes personnes qu'elle entretenait dans
+divers établissements; bientôt le nombre des pensionnaires s'accrut, et
+madame de Maintenon, qui prenait grand goût à cet oeuvre et la visitait
+tous les jours, voulut la rapprocher d'elle; elle obtint du roi la
+maison de Noisy, qui se trouvait enfermée dans le parc de Versailles. Là
+commence toute l'organisation d'un grand établissement formé avec une
+libéralité qu'on regrette de voir disparaître plus tard. A Noisy, les
+filles de bourgeois étaient admises comme les _demoiselles_ et même près
+du château était une maison où, sous le nom de _filles bleues_, étaient
+élevés les enfants des paysans habitant les domaines de la fondatrice.
+
+Noisy fut bientôt le sujet de toutes les conversations à la cour; on
+voulut y faire visite; les demandes d'admission se multiplièrent; il
+fallut que la munificence du roi vint en aide à la charité de madame de
+Maintenon; on résolut d'établir une maison qui contint 250 élèves, 30
+professes et 21 converses. L'architecte Mansard choisit l'emplacement de
+Saint-Cyr, à proximité de Versailles. Le 1er mai 1685 commencèrent les
+travaux; l'ardeur de voir réaliser les projets formés était telle que
+les ouvriers ordinaires ne parurent pas suffire: on y employa des
+troupes campées à Versailles, et 2,000 travailleurs élevèrent les
+bâtiments avec une telle précipitation, que plus tard, on fut obligé de
+faire de grandes et nombreuses réparations.
+
+L'édit d'érection fut enregistre au Parlement, le 18 juin 1686; il fut
+pourvu à la dotation de la maison; on interdit à la communauté toute
+faculté d'acquérir; s'il y avait des épargnes, elles devaient être
+employées à doter les élèves qui voudraient se marier; à défaut
+d'épargnes, le trésor royal fournirait à cette dépense. Rien de plus
+prévoyant, de plus paternel que les règlements et constitutions des
+_Dames de Saint-Louis_, auxquels madame de Maintenon donna tous ses
+soins et toute son étude; mais, hélas! on ne put plus être admis qu'en
+faisant preuve de quatre degrés de noblesse.
+
+Madame de Brinon fut nommée supérieure; mais la renommée de la maison,
+les bénédictions données partout à cette fondation, troublèrent la tête
+de la pauvre dame, qui, par sa vanité, compromit un moment
+rétablissement, et fut destituée en 1688. Le chagrin de cette erreur
+dans un premier choix ne ralentit en rien le zèle de madame de
+Maintenon; pendant toute sa vie on la vit présider à tous les exercices,
+faire elle-même des classes, surveiller même les offices, et encourager
+par son exemple les soeurs converses. Un jour qu'elle sortait d'une
+cuisine pour aller à une grande cérémonie: _Vous ne sentirez pas le
+musc_, lui dit-on. Oui, répondit-elle; _mais qui croira que c'est moi?_
+Les pensionnaires de Saint-Cyr devinrent la famille de madame de
+Maintenon, qui écrivait à la supérieure: _Quand me verrai-je à cette
+grande table, où, environnée de toutes mes filles, je me trouve plus à
+mon aise qu'au banquet royal!_
+
+Madame de Maintenon, effrayée sans doute de l'orgueil qui avait perdu
+madame de Brinon et qui avait pénétré plus loin qu'elle dans la maison,
+voulut combattre en toute occasion ce vice chez ses élèves: _Mes
+enfants_, leur disait-elle, _ne soyez pas glorieuses; je le suis assez
+pour tous_. Un jour qu'elle se plaignait encore et insistait sur la
+nécessité de ne pas faire de rhétoriciennes: _Soyez tranquille, madame_,
+lui dit une maîtresse de classe, _nos rubans jaunes_ (la grande classe)
+_n'ont pas le sens commun._
+
+Madame de Maintenon ne tarda pas sans doute à se rassurer, puisqu'elle
+permit et approuva bientôt qu'on apprit et jouât des dialogues moraux
+d'abord, puis des pièces de vers, et enfin des tragédies. Les succès des
+pensionnaires recommencèrent encore à l'effrayer, car elle écrivit à
+Racine: «Nos petites filles viennent dc jouer votre _Andromaque_, et
+l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre
+de vos pièces.» C'est pour échapper à cet arrêt que Racine composa
+_Esther_, qui fut jouée par les élèves de Saint-Cyr, le 8 février 11689.
+Le succès fut prodigieux; il n'y avait que deux cents places dans la
+salle, et de toutes parts venaient des demandes pour assister à ce
+spectacle: hauts personnages, pieuses dévotes, ministres, évêques, tous
+briguaient l'honneur d'une invitation; le roi faisait une liste, et se
+tenant à sa porte, la feuille à la main, la canne levée, comme pour
+former une barrière, il y restait jusqu'à ce que toutes les personnes
+inscrites fussent entrées. Malgré la piété du sujet, il paraît que les
+actrices attiraient bien des regards profanes, et beaucoup des passions
+citées plus tard dans cette cour, qui renonçait difficilement à être
+galante, datèrent des représentations d'_Esther_.
+
+C'est là sans doute ce qui servit de prétexte à la calomnie qui plus
+d'une fois, présenta Saint-Cyr comme un sérail de Louis XIV; mais la
+conduite constante de madame de Maintenon et la sévérité des,
+règlements, qui augmenta encore lorsqu'en 1691 on exigea que toutes les
+dames fissent des voeux, ont donné à tout jamais un hardi démenti à ces
+infâmes accusations.
+
+Le couvent subsista jusqu'en 1793; plus tard on y transféra l'école
+militaire qui avait été établie, en 1802, à Fontainebleau.
+
+L'action des _Demoiselles de Saint-Cyr_, que va nous offrir la Comédie
+Française, se passe, dit-on, en 1701 Le sujet est tout d'imagination;
+cependant, parmi les, personnages créés par l'auteur, paraît une figure
+historique, celle du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, qui vient
+d'être appelé au trône d'Espagne. Le duc d'Anjou est bien jeune, et M.
+Alexandre Dumas n'aura pu, nous l'espérons presque, se résigner à lui
+donner le caractère fâcheux que peint le duc de Saint Simon; ce n'est
+pas sous ces formes roides et silencieuses qu'un jeune prince peut se
+produire au théâtre; et si dans une pièce qui ne vise à aucune
+prétention historique, M. Dumas a fait une infidélité à l'histoire, il
+trouvera dans les plus beaux succès des dernières années plus d'une
+heureuse excuse.
+
+
+
+Concours aux Écoles spéciales.
+
+SÉANCES SOLENNELLES D'OUVERTURE A L'HOTEL.-DE-VILLE.
+
+Dans quelques jours, les séances solennelles d'ouverture des concours
+pour les écoles spéciales vont être terminées. Ces séances, bien que
+publiques, attirent peu d'autres spectateurs que les professeurs et les
+élèves; cependant, c'est un spectacle qui ne manque pas d'intérêt. Cette
+jeunesse studieuse qui se presse dans la salle d'apparat du vieil
+hôtel-de-ville parisien, ces épaulettes, ces habits brodés qui brillent
+devant le bureau on l'on voit aussi le costume modeste des savants
+examinateurs, tout attire l'attention: car c'est là que va se décider
+l'avenir de bien des familles. Dans ces séances préparatoires on tire au
+sort le nom des concurrents, et l'ordre que le hasard leur donne, leur
+indique celui dans lequel ils se présenteront au concours. C'est un
+grave moment, et bien des coeurs battent: dans cette lutte qui va ouvrir
+ou fermer une carrière, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus.--Or,
+il a fallu déjà bien du temps et bien de fortes études pour oser
+affronter l'honneur de concourir, et même d'échouer dans cette lice
+devenue si difficile.
+
+C'est un honneur brigué maintenant par l'élite de la jeunesse française.
+Dans ce millier de noms jetés tous les ans dans l'urne, on retrouve les
+noms les plus distingués dans la noblesse, les sciences, l'armée, les
+finances, le barreau; on dirait que chaque famille veut avoir son
+représentant aux Écoles spéciales.--Aussi avons nous cru faire plaisir à
+ceux de nos lecteurs qui ne pourront assister à ces séances, en leur
+donnant quelques détails sur le concours de cette année, ou va se
+décider l'avenir de leurs amis, de leurs parents, de leurs frères ou de
+leurs fils.
+
+Les Écoles spéciales, dont les examens commencent ou vont commencer,
+sont les Écoles Polytechnique, Forestière, Navale et de Saint-Cyr. La
+séance d'ouverture pour l'École Navale a eu lieu le 5 juillet; celle des
+autres Écoles est remise au 20 de ce mois. C'est Paris qui ouvre la
+lice. Les autres villes qui sont centres d'examen ne commenceront leurs
+séances que plus lard.
+
+Les concours seront sans doute brillants cette année: on peut le
+présumer d'après le nombre des athlètes qui se présentent pour la lutte.
+Ce nombre augmente chaque année dans une progression telle qu'on ne
+saurait prévoir où elle s'arrêtera. C'est l'indice que l'étude des
+sciences exactes est cultivée avec une ardeur croissante dans les
+collèges royaux et les institutions de Paris. Un simple rapprochement de
+chiffres suffira pour le prouver..
+
+En 1839, le nombre des candidats pour l'École Polytechnique, inscrits à
+Paris, fut de 112
+En 1840, il n'atteignit que 123
+En 1841, il fut de 148
+En 1842, il s'éleva jusqu'à 389
+En 1843, il a dépassé 470
+
+Il a donc presque quadruplé en quatre ans.
+
+Pour l'École de Saint-Cyr, il a positivement quadruplé. En 1839, le
+nombre des candidats inscrits à Paris était de 62
+En 1840, de 75
+En 1841 (1er concours en février, motivé par les événements de 180),
+de 196
+En 1841 (2e concours normal, en juillet), de 199
+En 1842, de 261
+En 1843, de 300
+
+Pour l'École Navale la progression est la même.
+
+En 1839, le nombre des candidats inscrits à Paris était de 41
+En 1843, il est de 140
+
+Les collèges Saint-Louis, Louis-le-Grand, Charlemagne sont toujours ceux
+qui fournissent le plus de candidats. L'aristocratique, le léger et
+spirituel Bourbon y compte à peine quelques représentants: la
+Chaussée-d'Antin se charge d'alimenter l'École de Droit. Parmi les
+institutions particulières, l'institution Sainte-Barbe, MM. Barbet,
+Parchappe, Debains, Loriol, envoient les plus nombreuses phalanges.
+
+Sans doute on ne peut que se féliciter pour la force des études de cette
+concurrence, qui pousse tant de jeunes gens sur le seuil des Écoles du
+gouvernement. Mais n'y aurait-il pas un regret de voir s'encombrer ainsi
+la carrière qui offre en perspective les emplois salariés par l'État, et
+n'y aurait-il pas un danger dans le désappointement des concurrents
+malheureux dont l'avenir doit changer après de si dignes études
+spéciales?--Or il faut s'attendre que le nombre en soit grand; si les
+concurrents se multiplient, les places ne se multiplient pas dans la
+même proportion.--Il faut donc le répéter: Il y aura beaucoup d'appelés,
+mais peu d'élus.
+
+
+
+La Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville
+
+ANNIVERSAIRE DU 13 JUILLET.
+
+[Illustration.]
+
+[Illustration.]
+
+Paris se rappelle encore la commotion produite, l'an dernier, par cette
+nouvelle inattendue: «Le duc d'Orléans n'est plus!» On sut la mort en
+même temps que l'accident, tant ce coup de foudre avait été rapide. Les
+partis furent unanimes dans leur sympathie; on se redit avec amertume
+cette mort d'un prince dans une arrière-boutique, cette mort d'un
+capitaine oin du champ de bataille, ce brancard sanglant porté par des
+sous-officiers de l'armée d'Afrique, et la famille royale, des maréchaux
+de France, des ministres, suivant à pied le corps d'un fils, d'un
+compagnon d'armes, d'un héritier plein d'avenir.
+
+[Illustration.]
+
+[Illustration.]
+
+[Illustration.]
+
+Tous les détails des funérailles, après une année d'intervalle, sont
+encore présents à la mémoire. Nous voyons l'immense cathédrale voilée de
+noir; le catafalque dressé entre les deux nefs latérales sous un
+baldaquin de velours doublé d'hermine; les cinq cents cierges
+flamboyants; les cariatides argentées, et la foule se succédant pendant
+quatre jours entiers, pour venir dire au prince royal un dernier adieu.
+La duchesse douairière d'Orléans avait fait construire, au château de
+Dreux, sur l'emplacement de l'église collégiale, une chapelle sépulcrale
+pour les princes des maisons de Toulouse et du Maine. C'est là que le
+duc d'Orléans repose, à côté de la princesse Marie, sa soeur. C'est là
+aussi qu'un service funèbre a été célébré, le 13, en présence de sa
+veuve et de ses parents désolés; mais, quoique son cercueil eût été
+placé dans les caveaux de Dreux, la reine a voulu qu'un monument
+consacrât le lieu où il a rendu le dernier soupir. La maison de M.
+Cordier a été achetée par la liste civile pour la Minime de 110,000
+francs; elle a été démolie, et, il y a six mois, M. Fontaine et M.
+Lefranc, architectes-inspecteurs, ont jeté les fondements d'une chapelle
+qui vient d'être inaugurée le 11 juillet.
+
+Cette cérémonie s'est accomplie sans éclat; Pares n'y a pas été convié;
+la douleur de la famille royale n'a pas voulu de nombreux témoins. Le
+roi, la reine, la duchesse d'Orléans, le duc et la duchesse de Nemours,
+madame Adélaïde, les ducs d'Aumale et de Montpellier, ont assisté à la
+bénédiction donnée par l'archevêque de Paris. Les seules personnes
+admises à célébrer avec eux le fatal anniversaire, ont été les
+ministres, les maréchaux Gérard et Sébastiani, le comte de Montalivet,
+les généraux Aupick, Marbot et Baudrand, les présidents des deux
+Chambres. M. Bertin de Veaux, officier d'ordonnance de S. A. R., le duc
+d'Elchingen, aide-de-camp du prince, les aides-de-camp, officiers et
+écuyers de la maison militaire du roi, M. de Boismilon, secrétaire des
+commandements, les membres du conseil de l'instruction publique, et
+quelques autres dignitaires, dont la plupart avaient été présents à la
+catastrophe du 13 juillet.
+
+L'édifice, formant une croix grecque, s'élève au milieu d'un enclos
+planté d'arbres. Il est d'un style byzantin, mitigé par quelques détails
+d'architecture antique; une croix en pierre domine le point
+d'intersection des nefs. Le bras droit est occupé par une chapelle
+dédiée à saint Ferdinand, le bras gauche par un cénotaphe et le choeur
+par l'autel de Notre-Dame-de-Compassion, dont la statue décore une niche
+extérieure pratiquée dans l'abside. Les trois portails s'arrondissent à
+plein cintre, et sont ornés de rosaces, où sont peintes la Foi, la
+Charité et l'Espérance.. Dix fenêtres cintrées, qui répandent dans
+l'enceinte un jour mystérieux, sont enrichies de vitraux fabriqués à la
+manufacture de Sèvres, d'après les compositions de M. Ingres. Ils
+représentent saint Philippe, Saint Louis, Saint Robert, saint Charles
+Borromée, saint Antoine de Padoue. Sainte Rosalie, saint Clément
+d'Alexandrie, sainte Amélie, saint Ferdinand, sainte Hélène, saint
+Henri, saint François, sainte Adélaïde et saint Raphaël.
+
+[Illustration: Église de Dreux.]
+
+[Illustration: Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville, inaugurée le 11
+juillet.]
+
+La sacristie est derrière le choeur, en dehors de la croix. Devant le
+portail principal, on a réservé un hémicycle à la circulation des
+voitures; en face sont les salles destinées au service, de l'église et
+le logement du desservant.
+
+Le cénotaphe élevé au duc d'Orléans a été exécuté dans les ateliers du
+Louvre, par M. Triquetti, d'après les dessins de M. Ary Scheffer. Un
+piédestal de marbre noir porte la figure du prince, étendu sur un
+matelas, et revêtu du costume d'officier-général; sur un socle qui forme
+le prolongement du piédestal, à droite, est un ange en prière, l'une des
+dernières oeuvres de la princesse Marie. Qui eût dit à cette royale
+artiste, si prématurément moissonnée, que son frère lui survivrait si
+peu de temps, et qu'elle travaillait à lui compléter un mausolée?
+
+Les deux statues sont en marbre blanc de Carrare. Un enfoncement
+semi-circulaire, ménagé dans le piédestal, renferme un bas-relief d'un
+beau caractère; la France, sous la forme d'un ange, étreint du bras
+gauche une urne qu'elle arrose de larmes, et tient de la main droite un
+drapeau tricolore renversé.
+
+[Illustration: deco.]
+
+
+
+Revue algérienne.
+
+PLAN FIGURATIF ET DESCRIPTION DE LA ZMALA.--ARRIVÉE DES PRISONNIERS À
+ALGER.--RENVOI DES UNS À ORAN ET DES AUTRES EN FRANCE,--PORTRAIT DE
+MARABOUT SIDI-EL ARADJ--DRAPEAUX DE LA ZMALA DÉPOSÉS AUX INVALIDES.
+
+[Illustration.]
+
+Nous avons fait connaître le hardi coup de main qui a dispersé la zmala
+d'Abd-el-Kader (V. l'_Illustration_, n° 16, page 253). Aujourd'hui, des
+renseignements recueillis en grande partie par le directeur des affaires
+arabes à Alger nous permettent de donner, avec le plan figuratif de la
+zmala, quelques détails sur son origine, sa composition, sa manière de
+vivre, ses moyens d'accroissement.
+
+Une loi générale présidait à la formation de tous les campements
+d'Abd-el-Kader, loi en quelque sorte organique, à laquelle il n'a jamais
+été dérogé: c'était de placer, autour de la tente de l'émir, toutes les
+tribus dans la même orientation que celle de leur territoire par rapport
+à Mascara, son ancienne capitale et centre de son autorité. Cet ordre
+avait été scrupuleusement observé dans l'organisation de la zmala, qui
+n'était autre chose qu'un grand campement militaire, avec infanterie,
+artillerie, mais avec accompagnement de vieillards de femmes et
+d'enfants.
+
+Abd-el-Kader avait vu, de retraite en retraite, tous ses établissements
+militaires, Jughar, Thaza, Saida, Tafreoua, Tagdemt, successivement
+envahis et détruits par nos soldats. Pressé entre le Désert et nos
+colonnes, il comprit que pour sauver les plus précieux débris de sa
+puissance, il ne lui restait plus qu'à les rendre aussi mobiles que les
+tribus elles-mêmes, et à dérober à nos armes, par la fuite, ce qu'il ne
+pouvait leur disputer par le combat. Il organisa donc la zmala: il y
+rassembla tout ce qu'il tenait à conserver: sa famille, celle de ses
+principaux lieutenants, son trésor; il la plaça sous la garde de ses
+plus braves et de ses plus fidèles partisans, et l'envoya sur les
+limites du désert, ou, en cas d'approche de l'ennemi, elle trouvait
+toujours un asile assuré.
+
+Le campement de cette population nomade était presque constamment le
+même, sans avoir toutefois la forme régulière que le compas lui a donnée
+dans le plan figuratif que nous publions, et que ne comportaient pas les
+accidents inévitables du terrain. Ainsi, quand la zmala a été enlevée et
+surprise le 16 mai 1843, la tête du campement était près de la source
+Ain de Taguin, tandis que le reste des tribus se développait en forme
+d'éventail, ou plutôt de patte d'oie, dans une vallée d'une étendue de
+douze à seize kilomètres.
+
+La zmala se divisait, sinon, en quatre enceintes, du moins en quatre
+groupes principaux.
+
+Le premier groupe renfermait les douars (cercles de tentes) et les
+familles de l'émir; de son beau-frère, Mustapha-ben-Thami, ex-khalifah
+de Mascara; de Bouheli-kha, ex-kaïd des Shama; de Miloud-ben-Arrach,
+ex-agha du cherk est, son ancien envoyé à Paris et son conseiller
+intime, et de Bel-Khérouby, son premier secrétaire.
+
+Le deuxième groupe était formé par les douars et les familles de
+Mohammed-ben-Allal-ben-Embarch, ex-khalifah de Milianah, de
+Ben-Jahia-el-Djenn, agha de la cavalerie régulière; de Hadj-el-Habib,
+ex-consul à Oran pendant la paix ainsi que des chaoucks (gardes attachés
+particulièrement à la personne des chefs).
+
+Dans le troisième groupe se trouvaient exclusivement les Hachem-Cheraga
+(de l'est) et Gharaba (de l'ouest), qui, peu nombreux dans les premiers
+temps, s'étaient considérablement accrus au moment de la prise de la
+zmala, parce que l'émir venait de les enlever à peu près tous dans la
+plaine d'Eghris. Le quatrième, groupe, plus ou moins rapproché des
+autres, suivant les difficultés du terrain, l'eau, les bois ou les
+pâturages, réunissait les tribus du Désert qui s'étaient attachées à la
+fortune de l'émir. Ces tribus n'étaient véritablement maintenues que par
+la volonté des chefs les plus influents, attirés pour la plupart
+eux-mêmes par l'appât du pillage, des cadeaux, de l'argent, et
+quelques-uns par le mobile de la religion.
+
+Enfin, entre le troisième et le quatrième groupe, une place était
+assignée au petit camp de si-Kaddour-ben-Abd-el-Baki, khalifah du
+Désert, parce que les tribus placées sous son commandement étaient
+toujours les plus avancées.
+
+L'organisation même de la zmala ne permettait pas, comme on le voit,
+d'arriver jusqu'à la tente d'Abd el-Kader sans être découvert et arrêté.
+Il n'était pas plus facile de fuir avec sa famille et ses biens, une
+fois qu'on avait été incorporé dans cette émigration. Il aurait fallu, à
+cet effet, traverser plusieurs groupes de tribus qui se surveillaient
+les uns les autres, et qui n'étaient peuplés, en général, que de
+malheureux épiant sans cesse l'occasion de s'enrichir par le pillage.
+L'émir l'avait bien compris, et il avait fait publier cet ordre
+laconique: _De quiconque fuira ma zmala, à vous les biens, à moi la
+tête._
+
+On évalue à trois cent soixante-huit le nombre des douars formant la
+zmala. A dix tentes par douar (on en compte ordinairement trente à
+quarante dans le Tell, le pays cultivé), et à dix individus par tente,
+le rassemblement pouvait présenter un chiffre total de plus de 30,000
+individus.
+
+Un petit corps d'infanterie et d'artillerie, fort d'environ 450 hommes,
+suivait le sort de la zmala, et campait habituellement à gauche et en
+arriére du douar de Miloud-ben-Arrach, chargé surtout de veiller à la
+garde particulière des douars d'Abd-el-Kader et de ses chefs principaux.
+Cette troupe, bien armée, mais mal vêtue, mal nourrie, mal payée,
+n'éprouvait véritablement un peu de bien-être qu'à la suite de quelque
+rhazia heureuse qui venait la dédommager de ses longues abstinences.
+
+La cavalerie régulière paraissait rarement dans la zmala; elle était
+toujours en course avec les chefs les plus capables, chargés d'aller
+pousser les tribus à la révolte.
+
+Les otages appartenant aux tribus douteuses campaient en arrière du
+douar de Miloud-ben-Arrach, et à la droite de l'infanterie régulière.
+
+Le khazna (le trésor) était placée entre le douar d'Abd-el-Kader et
+celui de Miloud-ben-Arrach.
+
+Les familles de sidi-Mohammed-ben-Aïssa el-Berkani, ex-khalifah de
+Médéah, et de sidi-Mohammed-el-Bou-Hamedi, ex-khalifah de Tlemsen, n'ont
+jamais paru dans la zmala, non plus que les frères de l'émir,
+si-Mohammed-Saïd, si-Mustapha, si-el-Haoussin et si el Mokhtadi, qui
+vivent retirés chez les Beni-Snassen.
+
+Abd-el-Kader ne faisait que de rares apparitions au milieu de la zmala:
+il y a passé deux mois à peine dans l'espace de deux années. Se croyant
+tranquille sur le sort de sa famille, il n'était occupé qu'à nous
+susciter des embarras, soit en maintenant sous sa dépendance les tribus
+disposées à reconnaître la domination française, soit en excitant à la
+révolte les tribus déjà soumises.
+
+En l'absence d'Abd-el-Kader, la zmala était commandée ou par son
+beau-frère, le khalifah. Mustapha-ben-Thami, ou par l'agha
+Miloud-ben-Arrach, ou par le kaïd Bou-Khehka, ou par El-Iiady-Djelai,
+son conseiller intime. Celui de ces quatre chefs qui n'était pas en
+campagne avec lui était chargé de pourvoir aux besoins de la zmala,
+comme à son salut, en cas de danger.
+
+Il y avait dans la zmala un _va-et-vient_ continuel d'étrangers. Les
+chefs qui venaient s'y plaindre ou nous trahir, leur suite, les
+courriers, les Arabes qui en fréquentaient les marchés, les nouvelles
+qu'on y faisait courir, tout contribuait à donner la vie à cette
+population voyageuse, qui comptait dans ses rangs des armuriers, des
+maréchaux-ferrants, des selliers, des tailleurs et jusqu'à des
+bijoutiers.
+
+De nombreux marchés, assez bien pourvus, entretenaient une abondance
+d'approvisionnements suffisante aux besoins d'ailleurs si bornés des
+Arabes, renommés à juste titre pour leur frugalité proverbiale. Aussi la
+zmala, tout en menant une vie extrêmement dure dans le Désert, a-t-elle
+plus souffert par les fatigues des marches et contre-marches que par la
+faim, qui a tout au plus atteint les dernières classes de cette
+émigration. C'était dans les déplacements surtout qu'il mourait beaucoup
+de monde, malades, vieillards, enfants, femmes enceintes. Les
+prisonniers ont dépeint ce triste état de choses en disant; «A chaque
+gîte nous laissions un petit cimetière.»
+
+Pour soutenir le moral de cette population, tous moyens étaient bons:
+cadeaux, mensonges, ruses, fausses lettres. Tantôt les Français, en
+guerre avec les Anglais, et aient forcés de diminuer leurs forces;
+tantôt Muley-Abd-el-Rahman, empereur de Maroc, s'avançait avec une
+grande armée; ou bien Ben-Allal-ben-Embarek avait remporté une victoire
+éclatante sur les chrétiens; tantôt les maladies les décimaient sur tous
+les points; puis le général Mustapha-ben-Ismael avait abandonné notre
+cause; enfin, ruinés par nos énormes dépenses, nous demandions la paix,
+et le gouverneur-général était changé ou tué. Pour chacun de ces
+mensonges les chefs ordonnaient des réjouissances, des _fantasias_, et
+les populations crédules continuaient à marcher dans le Désert sans
+murmurer! Le 16 mai, Abd-el-Kader, dont l'attention était toute reportée
+vers l'ouest, où manoeuvrait la division de Mascara, observait, avec une
+trentaine de cavaliers, du côté de Tiaret, les mouvements de la colonne
+commandée par le général de La Moricière, sans s'inquiéter de celle qui,
+sortie de Boghar sous les ordres de M. le duc d'Aumale, et séparée de
+Taguin par une distance de trente lieues, ne semblait nullement menacer
+la sécurité de la zmala. Celle-ci, arrivée le 15 à Taguin passa la nuit
+très-tranquillement, et, le 16, à la vue de nos spahis et chasseurs
+s'élançant à la charge au milieu de cette ville de tentes, cette
+audacieuse agression de 500 cavaliers seulement frappa de stupeur cette
+population agglomérée, et paralysa les mouvements même des plus braves.
+Envahie à onze heures du matin, la zmala était entièrement prise à deux
+heures de l'après-midi. Les cris des enfants, des femmes, des blessés,
+des mourants ajoutèrent au désordre, et la déroute des Arabes fut
+complète.
+
+Un butin considérable tomba au pouvoir de nos auxiliaires indigènes. On
+estime à 1 million la somme en argent monnayé dont les vainqueurs
+s'emparèrent, et qui consistait principalement en piastres et en
+quadruples d'Espagne. Un spahis rapporta avec lui de cette expédition
+10,000 francs, un autre 15,000. Une somme d'environ 40,000 francs fut
+apportée à M. le duc d'Aumale, et distribuée par lui aux cavaliers qui,
+chargés de missions au moment de la capture de la zmala, n'avaient pas
+pu assister à ce brillant fait d'armes. L'infanterie, arrivée à cinq
+heures du soir, eut également sa part du butin considérable pris à
+l'ennemi. La tente d'Abd-el-Kader, avec tout ce qu'elle renfermait en
+tapis, coussins, armes, a été offerte par les officiers et soldats du
+corps qu'il commandait, à M. le duc d'Aumale, qui l'a rapportée à Paris,
+et se propose de la faire dresser dans le parc de Neuilly.
+
+Pendant les trois heures qu'a duré l'action, chacun a fait son devoir en
+brave. Les combattants seuls ont été frappés, et la lutte a été assez
+vive pour que plus de trois cents Arabes aient été tués. Les femmes, les
+enfants, les vieillards ont été épargnés, suivant les ordres donnés par
+le prince avant le combat. A mesure qui; nos cavaliers avançaient, les
+femmes poussaient des cris lamentables et, dans leur effroi, se
+découvraient la poitrine, sans doute pour exciter la pitié des
+vainqueurs en faveur de leur faible sexe. «En arrière!» leur criaient
+nos cavaliers, pour les éloigner du théâtre du combat: et toutes
+allèrent, en effet se réunir sur un même point à un kilomètre de
+distance de la zmala.
+
+Parmi les nombreux actes de bravoure qui signalèrent cette sanglante et
+glorieuse journée, on nous a cité le fait suivant comme un trait
+remarquable de sang-froid: l'interprète attaché à M. le duc d'Aumale, M.
+Urbain, a constamment chargé l'ennemi à côté du prince, sans même mettre
+le sabre à la main, et occupé uniquement, au milieu des balles, à
+remplir ses pacifiques fonctions d'interprète.
+
+On raconte qu'au plus fort de la mêlée, deux femmes, se précipitant hors
+d'une tente, se jetèrent à droite et à gauche sur les bottes du colonel
+de spahis Jusuf, et les tinrent fortement embrassées, en crient:-Aman!
+aman (pardon)!» Le colonel leur répondit de se retirer derrière les
+combattants et continua sa course. Un instant après, se voyant au milieu
+de tentes toutes blanches, il reconnut que c'étaient celles du douar
+d'Abd-el-Kader, et s'enquit aussitôt de la mère et de la femme de
+l'émir. Il apprit que c'étaient précisément les femmes qui venaient
+d'embrasser ses genoux. Il les fit aussitôt chercher; mais à la faveur
+du désordre, des cavaliers les avaient au même moment emportées en
+croupe loin de la zmala. Il paraît en effet hors de doute que la mère de
+l'émir, Lalla-Zahra; sa première femme, Lalla-Khrera-bent-bou-Talebi sa
+seconde femme Aïcha, qu'il a récemment épousée; ses deux fils et ses
+deux filles en bas âge, étaient encore dans sa tente, quand nos
+cavaliers ont envahi le camp. On avait pensé même qu'elles pouvaient se
+trouver sous un déguisement parmi les prisonnières; mais toutes les
+recherches faites à cet égard ont démontré le contraire, et les
+principaux prisonniers, détenus tant à la Maison-Carrée qu'à la Kasbah à
+Alger, ont déclaré, en prêtant serment sur le livre de Sidi-el-Bokhari,
+qu'elles n'étaient pas au nombre des captives.
+
+[Illustration: Drapeaux arabes enlevés en même temps que la zmala, et
+déposés le 1er juillet, à l'Hôtel des Invalides.]
+
+Le 25 mai, la colonne expéditionnaire est rentrée à Médéah, ramenant
+3,000 prisonniers, 2,000 boeufs, 14,000 moutons. Le 29, les prisonniers
+sont arrivés à la Maison-Carrée, près d'Alger dans le plus grand
+dénuement. Les plus marquants d'entre eux ont été immédiatement
+renfermés à Alger même, dans la Kasbah. Ceux dont se composait le dépôt
+de la Maison-Carrée ont reçu une distribution de chemises, de babouches
+et de vêtements. Embarqués plus tard en quatre convois, les 20, 22, 25
+et 27 juin, au nombre de 2,215, sur les bateaux à vapeur _l'Achéron, le
+Grondeur_ et _le Cocyte_, ils ont été renvoyés dans la province d'Oran,
+pour y être reconstitués en tribu sur le territoire qu'ils occupaient;
+mesure justifiée par la crainte du typhus, qu'inspirait l'encombrement
+de cette foule déguenillée, mais impolitique peut-être, puisqu'elle met
+de nouveau cette population en contact avec nos ennemis, tandis qu'il
+eût été facile de prévenir ce danger, en la dépaysant et l'établissant
+sur les portions soumises du territoire de la province de Constantine.
+Déjà, en effet, et dès les premiers jours de juin, Abd-el-Kader a
+reconstituée une nouvelle zmala, et l'a établie dans les mêmes contrées
+que l'ancienne, à Ben-Hammad, près de Goudjilah. L'émir, pour protéger
+sa famille contre nos attaques et contre celles des Arabes eux-mêmes, a
+besoin d'une garde, et cette garde n'est autre chose qu'une zmala.
+
+Quant aux prisonniers de la Kasbah, hommes et femmes de distinction,
+appartenant tous aux familles les plus importantes du pays, ils ont été
+embarqués, le 22 juin, au nombre de 213 et 35 serviteurs, sur la
+corvette de l'État _la Provençale_, qui a mis à la voile le même jour
+pour les transporter en France, au fort de l'île Sainte-Marguerite, où
+ils demeureront détenus jusqu'à nouvel ordre.
+
+Le même fort doit recevoir incessamment 50 autres prisonniers des plus
+notables parmi les Hachem-Gharaba. Ils ont été choisis et désignés par
+le général de La Moricière, que les Arabes ont surnommé _Bou-Heraouah_
+(le père La Trique), sans doute à cause des coups qu'il a portés à la
+puissance de leur chef, et de la mort duquel ils ont récemment fait
+courir le bruit, heureusement controuvé, comme pour faire le pendant de
+la nouvelle, également fausse, de la mort d'Abd-el-Kader.
+
+[Illustration: Le Marabout Sidi-el-Aradj.]
+
+Les familles de Ben-Allal-ben-Embarek, de Bel-Khérouby, de Bou-Khehka,
+de Miloud-ben-Arrach, sont de précieux otages. Mais, de tous les
+personnages tombés en notre pouvoir, le plus considérable est un
+vieillard plus qu'octogénaire, Sidi-el-Aradj, Marabout le plus vénéré
+des Hachem depuis la mort de Sidi-el-Mahi Eddin, père d'Abd-el-Kader.
+C'est lui qui, à leur retour de Marseille, présenta à l'émir les
+prisonniers de la Sickak, et adressa à cette occasion de publiques
+actions de grâce au roi des Français. Chez les Hachem, ce vieillard à
+barbe blanche, qui a plusieurs fois contre-balancé l'autorité
+d'Abd-el-Kader, est le premier qui l'ait proclamé et fait
+reconnaître sultan. Le fils de Sidi-el-Aradj ayant été pris par le
+général de La Moricière, au commencement de mars 11842, on tira le canon
+à Mascara en réjouissance de cette capture. Le vieux marabout peut être
+entre nos mains, un instrument utile pour la pacification de la
+province d'Oran. Retenu en Algérie par l'état de sa santé, il est à
+désirer que son grand âge lui permette de supporter les fatigues de
+l'embarquement, et de venir visiter la France, dont la grandeur et la
+puissance ne sauraient manquer de faire une impression profonde sur un
+esprit aussi éclairé que le sien.
+
+M. le capitaine Marguenat, officier d'ordonnance du duc d'Aumale, a
+apporté à Paris, le 26 juin, à M. le maréchal ministre de la guerre les
+quatre drapeaux enlevés en même temps que la zmala. La remise en a été
+faite, le 1er juillet, aux Invalides, par M. le lieutenant-général
+Durosnel, aide-de-camp du roi, accompagné de M. le capitaine Marguenat.
+Ces drapeaux ont été reçus, devant la garde assemblée, par le général
+Petit, commandant l'hôtel en l'absence de M. le maréchal Oudinot, et par
+le clergé des Invalides; puis on les a suspendus aux voûtes de la
+chapelle.
+
+Le premier est le drapeau d'Abd-el-Kader: flamme en étoffe légère de
+soie, formée de trois bandes égales chacune de 0m 60, celle du milieu de
+couleur bleue, les deux autres cramoisie.
+
+Le deuxième drapeau, ou plutôt étendard, est celui du khalifah
+Ben-Allal-ben-Embarek: flamme en étoffe de damas broché, formée de
+quatre bandes égales chacune de 0m 50, sur un développement de 3m; les
+bandes sont de couleur verte, jaune, cramoisie et jaune, entourées d'un
+effilé des mêmes couleurs, plus d'un effilé blanc.
+
+Ces deux drapeaux étaient plantés, en signe de puissance, devant les
+tentes principales des membres des familles d'Abd-el-Kader et de
+Sidi-Embarek.
+
+Le troisième drapeau est celui d'un bataillon d'infanterie régulière:
+flamme d'étoile légère de soie damassée, formée de trois bandes chacune
+de 0m 50, dont deux de couleur jaune, et celle du milieu en noir mal
+teint; sur chaque bande se trouve appliquée une main, signe du pouvoir
+et de la justice; celle du milieu est blanche et celles des deux autres
+bandes sont rouges.
+
+Enfin, le quatrième drapeau est celui de l'agha de la cavalerie
+régulière: flamme en serge, formée de quatre, bandes chacune de 0m 36,
+alternativement de couleur rouge-garance et noire.
+
+
+
+Martin Zurbano.
+
+Zurbano, aujourd'hui don Martin Zurbano, lieutenant-général des armées
+royales d'Espagne, et, par intérim, capitaine-général, général en chef
+de l'armée et de la principauté de Catalogne, est né en 1789 à la Rioja
+d'Alava. Son père était muletier au grand jour, mais il était avant tout
+_contrabadista_. Le jeune Martin profita admirablement des leçons et de
+l'exemple de l'auteur de ses jours. Il montra une si vive vocation pour
+la vie de contrebandier, il s'y distingua si bien, qu'il devint chef de
+bande tout jeune encore.
+
+La province de Biscaye fut le théâtre naturel de ses exploits; il y
+était né, il en connaissait parfaitement la topographie, il savait par
+coeur tous les sentiers des montagnes; c'était là surtout qu'il pouvait
+lutter d'adresse avec les _carabineros_ (douaniers). Pendant de longues
+années il put déjouer effectivement tous les plans que l'on fit pour
+l'arrêter. Il déploya dans cette guerre de ruse, d'énergie et de
+vitesse, un talent vraiment remarquable; aussi sa réputation
+remplit-elle bientôt la Biscaye et la Navarre.
+
+Lors de la guerre civile de 1820, Zurbano se jeta dans le parti libéral
+et lui rendit quelques services, sans négliger toutefois son commerce de
+contrebande; il sut au contraire, à la faveur du désordre, lui donner un
+grand développement et faire d'excellentes affaires. Après le
+rétablissement de Ferdinand, les réactions politiques du parti absolu
+lui donnèrent l'occasion de se créer une nouvelle branche d'industrie:
+il se fit sauveur des proscrits. Sa parfaite connaissance des lieux lui
+permit d'arracher quelques malheureux au supplice, en les conduisant en
+France, s'il reçut de l'or dans ce cas, il le gagna du moins noblement.
+
+Le calme étant rétabli, Zurbano se livra tout entier, comme ci-devant, à
+son métier de prédilection; toujours, heureux, les douaniers le
+cherchaient toujours où il n'était pas. On disait dans le pays qu'il
+était sorcier. Zurbano connaissait la puissance de l'or, voila tout:
+quelques onces jetées à propos devant les carabineros faisaient
+merveille. Ces cerbères qui ne voyaient que des réaux, et en très petit
+nombre, pouvaient-ils résister à un tel appât?
+
+Cependant ce bonheur eut une fin. Un nouveau détachement de douaniers
+arriva tout à coup dans la contrée qu'exploitait Zurbano. Il n'avait pas
+touché encore aux brillants quadruples du contrabandista; il fit donc
+son métier en conscience, et surprit la bande dans la Rioja Castellana.
+C'était en 1832; après un combat acharné, ou il perdit une grande partie
+de ses hommes, et où lui-même fut blessé, Zurbano fut fait prisonnier.
+Fiers d'une telle victoire, les carabineros enchaînèrent soigneusement
+leur captif et le conduisirent en triomphe à Logrono. Il fut enfermé
+dans un donjon et bien gardé. Plusieurs carabineros avaient été tués;
+Zurbano ne pouvait espérer sauver sa vie. Cependant le temps s'écoulait;
+on était en septembre 1833; l'espoir rentrait dans son coeur, lorsqu'il
+apprit que la commission qui devait le juger était enfin rassemblée. Il
+se résignait déjà et faisait ses adieux à sa femme et à ses enfants,
+qu'on lui avait permis de voir, lorsqu'on apprit la mort de Ferdinand.
+
+Des troubles devaient naître de son testament, qui enlevait le trône à
+don Carlos, son frère, pour le laisser à sa fille Isabelle, malgré le
+texte précis de la loi salique. Dans cette prévision, tous les
+fonctionnaires pensèrent à eux, et Zurbano fut oublié dans sa prison. La
+guerre civile, qui éclata peu après dans les provinces basques et dans
+la Navarre, fit entièrement négliger cette affaire, et Zurbano se crut
+encore sauvé.
+
+Vers le milieu de 1834 on se souvint cependant du contrebandier; on se
+décida à en finir. Une commission fut formée et procéda immédiatement à
+l'examen de la cause. La révolte à main armée contre les agents légaux
+du gouvernement, la mort de plusieurs d'entre eux étaient des faits trop
+clairement prouvés pour qu'il y eût hésitation; Zurbano fut condamné à
+mort et mis aussitôt _en capita_ (chapelle) pour se préparer à finir en
+chrétien.
+
+Zurbano n'était nullement d'avis de dire adieu à ce monde; malgré son
+courage, ce jugement l'atterra. Il avait espéré, jusqu'à ce jour, il ne
+put se décider à perdre tout espoir. Il lui restait trois jours, il
+résolut de les mettre à profit. La religion n'avait jamais tenu de place
+dans l'âme de Zurbano; depuis son emprisonnement il avait durement
+repoussé les offres de consolations spirituelles que lui avaient faites
+les frères d'un couvent voisin: il réfléchit que par eux il y avait
+peut-être un moyen de salut terrestre, et il se décida à essayer. Il
+affecta aussitôt un vif désir de faire ses actes religieux et pria qu'on
+fit appeler le supérieur du couvent des Franciscains. Le bon père
+accourut avec empressement: arracher une telle âme aux griffes de Satan
+était une oeuvre pie à mériter le ciel.
+
+Zurbano se confessa longuement, avec une componction et une teinte de
+repentir qui émurent profondément le supérieur. «Ah! si j'étais sauvé,
+s'écria le bandit, comme s'il cédait à une inspiration divine, je
+consacrerais ma vie à la défense de Sa Majesté sacrée le légitime
+souverain Charles V; tout mon sang lui appartiendrait... Et vous, saint
+père, si vous m'aidiez, si vous me mettiez à même d'accomplir cette
+bonne oeuvre..... je vous donnerais 500 onces d'or.--500 onces d'or!
+répéta le saint homme avec une joie mal dissimulée; mais que puis-je
+faire qui ne soit ni criminel ni dangereux?--Criminel! c'est un saint
+devoir au contraire, dit Zurbano; c'est une action dont vous serez
+récompensé dans l'autre monde, et dans celui-ci, ajouta-t-il plus bas.
+Quant au danger, il n'y en a aucun... Écoutez; un bataillon de S. M.
+Charles V est près de la ville; elle est mal défendue; ce bataillon
+l'emporterait facilement en suivant mes conseils; il ne agit pour vous
+que de remettre une lettre de ma part au commandant du bataillon; le
+plan d'attaque y sera détaillé. Pendant l'affaire je pourrai me sauver,
+servir la sainte cause du légitime souverain, et expier ainsi mes péchés
+passés par mon dévouement à la religion et au roi.»
+
+Le moine fut-il dupe des protestations de Zurbano? fut-il séduit par la
+promesse de 500 onces (18,000 fr.) nous l'ignorons. Toujours est-t-il
+que Zurbano écrivit au chef carliste, au nom du gouverneur de la ville
+dont il contrefit l'écriture et la signature; que cette lettre fut
+remise au supérieur, qui la fit porter au cantonnement carliste par un
+jeune fils du jardinier du couvent qu'on eut soin de déguiser en
+paysanne. Le chef de bataillon, d'une d'une médiocre perspicacité, crut
+à la défection du gouverneur; c'était d'ailleurs à ses yeux une action
+louable, puis il connaissait son écriture. Il répondit donc par le même
+message qu'il attaquerait aux lieux et à l'heure prescrite.
+
+Pendant que ce premier acte marchait, le rusé contrebandier commença le
+second; il fut la contre-partie du premier. Zurbano fit demander une
+audience au gouverneur pour une révélation de la plus haute importance.
+Dans le temps de guerre civile, il ne faut rien négliger. Le gouverneur
+vint lui-même à la prison. Là Zurbano lui apprit que les moines de
+Saint-François voulaient livrer la ville à l'ennemi; qu'ils avaient même
+écrit en son nom; que l'attaque aurait lieu le lendemain à onze heure du
+soir sur tels et tels points. Ainsi, monsieur le gouverneur, vous avez
+trente heures devant vous. Si vous voulez accepter ce que je vais vous
+offrir, la ville est sauvée. Il lui présenta une lettre.. Si ce papier,
+ajouta-t-il, est remis promptement à son adresse, vous aurez demain
+soir à votre service cinquante braves à toute épreuve. J'y mets une
+conditions cependant: c'est qu'après le combat vous les laisserez partir
+sans les interroger, car ils sont comme moi contrebandiers. Quant à moi,
+j'espère qu'après le succès vous serez assez bon pour me recommander à
+Sa Majesté, et pour faire commuer ma peine en une détention dans les
+_Présidios_ d'Afrique.»
+
+Tout en se défiant de Zurbano, le gouverneur crut devoir suivre ses
+avis: il fit surveiller le couvent, envoya la dépêche et se prépara à la
+défense.
+
+Le lendemain, dans l'après-midi, cinquante hommes robustes, armés
+juusqu'aux dents, entrèrent dans Logrono. C'était la bande de Zurbano:
+elle lui était si dévouée, qu'elle était accourue, prête à tout pour le
+sauver. Elle fut placée aux points indiqués.
+
+A onze heures du soir, les sentinelles des remparts entendirent le pas
+mesuré d'une troupe; c'était le bataillon carliste. Il s'avançait sans
+défiance, comptant être introduit sans coup férir. Lorsqu'il fut
+suffisamment engagé, un feu meurtrier le frappa tout à coup en tête et
+en flanc, et mit le désordre dans ses rangs. Ainsi surpris, il ne songea
+qu'à fuir en toute hâte; mais cette retraite précipitée était prévue; il
+la fit sous le feu de plusieurs embuscades, et laissa sous les remparts
+le quart de son effectif et 200 prisonnier? La bande de Zurbano avait
+fait des prodiges.
+
+Ravi de ce succès, le gouverneur écrivit immédiatement à Madrid, et
+demanda la grâce de Zurbano et l'oubli pour le passé de sa bande. La
+reine manquait de bras pour la défendre: dans un semblable moment, une
+telle troupe était une, précieuse acquisition; la grâce fut accordée
+pleine et entière. Zurbano resta chef de sa bande, qui fut organisée en
+corps franc. L'État lui donna nourriture et habillement; quant à la
+solde, vu la vacuité des coffres de Christine, Zurbano fut autorise à
+payer sa troupe sur le trésor du prétendant et sur les biens de ses
+partisans. Lui et ses hommes ne demandèrent pas mieux. Peu de mois après
+cette aventure, le corp-franc de Zurbano, grossi de tous les aventuriers
+qu'attirait sa réputation, s'élevait à plus de 800 hommes. Zurbano prit
+rang, dès ce moment, parmi les chefs de corps de l'armée; son courage,
+sa féroce énergie, sa parfaite connaissance du théâtre de la guerre, le
+rendirent si utile à l'armée, dans beaucoup de circonstances,
+qu'Espartero chercha à se l'attacher de plus en plus.
+
+Le nom de Zurbano fut mêlé dans cette guerre à tant d'actes de valeur
+extraordinaire et de froide cruauté, qu'il devint la terreur des
+carlistes. Il avait sur elle presque autant d'influence que celui d'_il
+Bundo cani_ sur les habitants de Bagdad. Un épisode de cette guerre dira
+jusqu'où allait l'effroi que ce nom inspirait.
+
+Le camp de don Carlos était en proie aux dissensions intestines. Les
+généraux qui s'étaient dévoués à la cause du prétendant se disputaient
+l'héritage de Zumalacarreguy; tous se crevaient dignes de succéder à
+l'homme qui avait su donner quelque vigueur et quelque éclat au parti de
+l'absolutisme. Ces rivalités des chefs de l'armée carliste se
+reflétaient dans les rangs inférieure et y avaient semé le désordre et
+l'indiscipline. Le nouveau général en chef, Maroto, n'avait pu maintenir
+cette unité de direction et d'exécution qui fait la force des armées.
+
+Le contraire avait lieu dans l'armée de Christine. Longtemps guidée par
+les faibles mains de Cordova, elle venait de passer sous le commandement
+d'Espartero. Intelligence médiocre, Espartero possédait cependant les
+qualités essentielles d'un général et d'un homme de parti: la fermeté,
+la prudence et une certaine habileté à profiter des circonstances. Il
+sut peu à peu rétablir la discipline et le dévouement dans son armée, il
+lui rendit cet ensemble de vues et de moyens qui conduit aux grandes
+choses: il en fit un instrument docile. On était au mois de décembre
+1837; les lignes carlistes occupaient les environs de Victoria. L'armée
+d'Espartero était campée entre Salvatierra et la source de la petite
+rivière Arga; elle avait acculé don Carlos jusqu'aux montagnes de la
+Biscaye. Malgré les défaites qu'ils avaient essuyées depuis la bataille
+de Luchana, les carlistes se gardaient à peine dans leurs cantonnements;
+ils comptaient tellement sur la protection de Dieu, qu'ils lui
+laissaient en grande partie le soin de veiller à leur sûreté. Boire,
+jouer, discuter et prier, telles étaient les occupations de leurs jours
+et souvent de leurs nuits.
+
+Il était onze heures du soir; la nuit était noire, le vent soufflait
+avec violence, la pluie battait les fenêtres et ruisselait en torrents
+des toits d'une vaste auberge isolée; quelques soldats dormaient sous un
+hangar placé à l'une des extrémités. A cent pas de l'auberge était un
+village assez considérable; le silence et l'obscurité régnaient partout;
+une salle basse donnant sur la route était la seule partie éclairée de
+l'auberge et du village.
+
+Cette salle était vaste; les murs, nus et blanchis à la chaux, n'avaient
+d'autres ornements que de grossiers dessins au charbon: ils
+le présentaient les chefs christinos caricaturés dans des positions
+bizarres et grotesques. Le mobilier se composait d'une grande table et
+de quelques chaises et bancs. Soixante personnes à peu près occupaient
+cette salle; des broderies, des épaulettes, des uniformes plus ou moins
+souillés par les travaux de la guerre et par les négligences du bivouac,
+des armes de diverses espèces, annonçaient une assemblée de militaires;
+c'était le corps d'officiers d'une brigade carliste qui occupait le
+village voisin. L'alcade et le corrégidor de l'endroit, pour prouver
+leur dévouement à don Carlos, étaient venus faire leur cour aux
+principaux chefs.
+
+La table, éclairée par deux vieilles lampes en bronze, était entourée
+par quinze de ces messieurs; ils jouaient au _monte_. Une grande
+quantité de pièces d'or et d'argent brillaient ça et là. Un capitaine
+tenait la banque. Au moment où nous parlons, il attirait à lui très
+froidement un bon nombre de quadruples, de douros, et même de pesetas,
+qu'il engouffrait dans une vaste bourse en soie verte, à travers les
+mailles de laquelle on apercevait déjà une belle recette. En face du
+banquier était un homme de mauvaise mine, portant l'uniforme de
+commandant de carabineros. Les jurons les plus expressifs de la langue
+espagnole, si riche en ce génie, se précipitaient de sa bouche écumeuse
+presque sans interruption: il perdait beaucoup. Quelques autres joueurs,
+à qui le sort avait enlevé leur dernier douro, tiraient de leurs poches
+des _vales_ ou billets de rations de vivres, payables au porteur, et les
+jetaient sur le tapis vert au lien d'argent.
+
+Quelques officiers faisaient galerie autour de la table, et suivait avec
+une grande attention les chances du jeu. Le plus grand nombre fumait des
+cigarettes, assis ou couchés le long des murs; quelques-uns dormaient
+enveloppés dans leurs manteaux. Deux vastes _braseros_, l'un sous la
+table et l'autre à l'une des extrémités, répandaient une douce chaleur
+dans la salle.
+
+Une jeune fille entrait alors. Elle portait un plateau chargé de verres
+d'eau glacée, d'_esponjados_, boisson saccharine, et de _copitas_, ou
+petits verres de liqueur et d'eau-de-vie.
+
+Une partie s'engageait. L'officier de douaniers, que le _monte_,
+traitait si mal, jeta, avec une rage mal déguisée, neuf onces d'or sur
+le _baston_, l'une des quatre cartes sur lesquelles les joueurs placent
+leur mise. Les trois autres cartes, _espada, el Rey_ et _caballo_, se
+couvrirent également d'or. La mise était faite. Le banquier prit alors
+un jeu de cartes et les jeta une à une sur le tapis. Le plus profond
+silence régnait dans la salle; on n'entendait que le léger claquement
+des lèvres des fumeurs et le frôlement des cartes; la jeune fille
+elle-même avait interrompu son service et regardait avec curiosité cette
+scène. Plusieurs cartes étaient tombées et aucune des quatre n'était
+sortie encore; l'anxiété des joueurs redoublait, leur coeur battait avec
+force, leurs yeux brillaient d'une double fièvre de crainte et
+d'espérance. La onzième carte tombe: c'est la figure du _baston_. Le
+commandant de douaniers rayonne de joie; il avance convulsivement sa
+grande main osseuse sur le tapis, il va saisir sa proie si longtemps
+convoitée... Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, quelques
+gémissements arrivent jusqu'à l'assemblée au milieu des bruits de la
+tempête. Ou écoute, quelques curieux ouvrent les fenêtres et regardent
+avec soin au dehors. Ils ne voient rien qui puisse les alarmer. Les
+fenêtres se referment, les joueurs se rassurent, les gagnants ramassent
+leurs lots, le banquier attire à lui les mises des perdants, et une
+nouvelle partie commence. La porte de la salle retentit alors d'un coup
+sec; mais on y fait à peine attention; les officiers carlistes comptent
+sur la garde et sur les sentinelles. La jeune fille, qui ramassait les
+verres vides, alla entr'ouvrir la _ventanilla_, petit guichet de six
+pouces carrés, garni d'un fort treillage en fer, et qu'une planchette à
+coulisse ferme en dedans; toutes les portes espagnoles en sont pourvues.
+
+[Illustration: Vue de Barcelone et de Montjouich.]
+
+«Qui est là! dit la jeune fille.
+
+--_Gente de Paz_, répondit une voix grave et forte.
+
+La jeune fille regarda au dehors, et vit un paysan vêtu comme ceux des
+villages voisins; elle le fit entrer aussitôt. Le temps était si mauvais
+qu'il eût été cruel de faire attendre à la porte. Le paysan salua
+l'assemblée en portant la main à son béret; on le vit à peine à travers
+le nuage de fumée qui voilait à demi tous les personnages de cette
+scène. C'était un homme de cinquante ans, petit, mais trapu; un manteau
+brun l'enveloppait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux yeux
+gris, vifs et perçants, et ses jambes que couvraient des bas de toile
+blanche; il portait des _alpargatas_ ou sandales.
+
+Personne ne répondant à son salut, ce tardif visiteur fit le tour de la
+table et se plaça sans façon à l'une des extrémités, derrière la chaise
+de celui que ses broderies lui désignaient comme le plus élevé en grade.
+Celui-ci ne jouait plus, il se contentait d'observer les joueurs. Le
+banquier jetait la première carte, lorsque le paysan, lançant une
+_peseta_ par-dessus la tête du brigadier, dit d'une voix à faire
+trembler les vitres: «Quatre réaux sur le _caballo_: «L'étonnement fut
+général; chacun chercha vivement le point d'où partait cette voix
+inconnue; des murmures d'indignation et de mépris se firent entendre à
+la vue de l'insolent paysan; l'officier-général bondit sur sa chaise, se
+retourna et le toisa avec colère; le banquier posa les cartes devant
+lui, et dit froidement au nouveau venu qu'il était trop tard, et que
+d'ailleurs on ne jouait qu'une demi-piastre. Un jeune officier, moins
+patient, ramassa la peseta et allait la jeter à la tête du paysan, quand
+celui-ci dit:
+
+«Monsieur l'officier, si vous ne quittez cette pièce à l'instant, je
+vous couperai les oreilles... «Puis, se tournant vers le banquier:
+«Quoi! vous ne voulez pas donner à un pauvre muletier l'occasion de
+gagner une piastre? Vos seigneuries, ajouta-t-il en parcourant
+l'assemblée d'un regard pénétrant, se croiraient-elles déshonorées, par
+hasard, en jouant avec moi?... «Un très-énergique juron et un rude coup
+de poing sur la table suivirent cette question. «Allons, quatre réaux
+sur le _caballo_, dépêchons.--Je vous répète, monsieur le muletier, dit
+le banquier, qu'il est trop tard et que votre jeu est trop modique.--Ah!
+c'est ainsi. Eh bien! mes seigneurs, voici mes quatre réaux; et
+maintenant _copo_, je joue contre tout l'argent de la banque.»
+
+Cette nouvelle audace redoubla la colère de l'assemblée; personne ne
+dormait plus, tous les assistants se levèrent et s'approchèrent du
+muletier. Le commandant des _carabineros_ restait seul assis; il était
+pâle et tremblant; il regardait fixement le soi-disant paysan, il
+suivait ses gestes avec anxiété; il semblait le connaître d'ancienne
+date. Le général demanda enfin quel était l'homme qui venait ainsi les
+braver, et il ordonna à un jeune officier d'appeler la garde.
+
+«Mon général, dit l'inconnu, c'est inutile, la garde est au diable.
+Quant à vous, beau lancier, ne sortez pas, la mort est à la porte. Ah!
+vous refusez de m'admettre à votre jeu; vous voulez savoir mon nom! on
+va vous l'apprendre, ce nom.» En prononçant ces derniers mots il recula
+jusqu'au mur près des fenêtres; et, jetant de côté son vaste manteau, il
+laissa voir une espingole à large gueule. «Je ne suis pas noble comme
+vous, messeigneurs; je suis un paysan alavais; faute d'un plus beau nom,
+on m'appelle MARTIN ZURBANO, à votre service, ainsi que les vingt balles
+de ce pistolet de poche. Que nul ne bouge; pas un mot, pas un geste, ou
+vous êtes morts. Allons, estimable brigadier, ne vous agitez pas tant
+sur votre chaise... Quoique tous ensemble, nobles canailles, vous ne
+valiez pas un _garbunzo_, je vous prends comme otages.
+
+Personne ne remuait, nul ne songeait à attaquer le redoutable partisan;
+sa présence inattendue avait glacé tous les coeurs d'épouvante. Satan
+lui-même n'aurait pas produit plus d'effet. «Maintenant,
+capitaine-banquier, à nous deux. Laissez la votre beau sac vert et
+l'argent qui est sur la table. Vous avez refusé ma pièce; moi, j'accepte
+toutes les pièces que je vois là. Quant à celles qui sont dans les
+poches de l'honorable assemblée, je vais appeler quelques gaillards qui
+les chercheront avec politesse» En disant ces derniers mots, il prit
+rapidement un petit sifflet d'argent dans sa jaquette de peau de mouton
+et en tira un son aigu. A l'instant même 30 hommes vigoureux et bien
+armés, mais ressemblant plutôt à des bandits qu'à des soldats, se
+précipitèrent dans la salle la baïonnette croisée, et menacèrent les
+carlistes.
+
+«Bien, mes enfants; que six d'entre vous gardent cette porte. Vous,
+messieurs de l'armée de Charles V, faites-moi le plaisir de vous lier
+réciproquement deux à deux, et solidement; pas de tricherie: veillez-y,
+mes jeunes gens. Donnez vos cordes, mais sans quitter vos armes.
+Dépêchons-nous. Au premier qui ouvre la bouche un coup de baïonnette
+jusqu'au canon. Pas un coup de feu; terminons l'affaire sans bruit,
+paisiblement. A moi maintenant.» Il ramassa lestement tout l'argent qui
+était sur la table, plus de 200 onces d'or, et le mit dans une gibecière
+en peau qu'il portait sur l'épaule.
+
+[Illustration: Zurbano.--Scène d'insurrection à Barcelone.]
+
+Un quart d'heure après, les carlistes étaient liés avec de fortes
+cordes. Leurs poches, sur un signe de Zurbano, avaient été soigneusement
+visitées, et la bande, ayant au milieu d'elle ses soixante prisonniers,
+sortait de l'auberge. En passant près du hangar, les carliste purent
+apercevoir leur garde, couchée et sans mouvement: elle avait été
+surprise et égorgée. La nuit était sans lueur aucune; mais les partisans
+connaissaient les moindres sentiers mieux que leur _Pater_ peut-être.
+Ils marchèrent donc rapidement, malgré le mauvais temps, et avant le
+jour ils avaient regagné les avant-postes de l'armée d'Espartero.
+
+_(La suite à un autre numéro.)_
+
+
+
+Médaille en l'honneur de M. de Lesseps.
+
+Lors du bombardement de Barcelone, l'Europe entière a applaudi à la
+belle conduite de notre consul. M. de Lesseps. Parmi nous, qui n'a
+tressailli de fierté et de joie en voyant la France si dignement
+représentée? M. de Lesseps a défendu avec calme, énergie et succès les
+intérêts et l'honneur de ses compatriotes contre la rivalité anglaise et
+la brutalité esparteriste; il a abrité les personnes, les propriétés,
+sous notre pavillon national; il a noblement satisfait, en homme
+d'esprit et de coeur, à tous les devoirs envers la patrie et envers
+l'humanité. En quelques jours, dans cette ville espagnole qui fixait
+tous les regards du monde civilisé et tenait notre attention captive, M.
+de Lesseps a eu le bonheur de faire briller de leur éclat le plus pur
+les plus précieuses qualités de notre caractère national. Heureux
+l'homme qui peut ainsi rencontrer dans sa vie, ne fut-ce qu'une seule
+heure, l'occasion de donner la mesure de sa valeur morale, de soutenir
+l'honneur et d'ajouter à la considération de sa patrie!
+
+Les Français qui, pendant le siège, habitaient Barcelone, ont voulu
+laisser à M. de Lesseps un témoignage public de leur reconnaissance. Ils
+ont fait frapper une médaille que nous nous empressons de reproduire.
+
+Cette médaille est en or, et son diamètre est de 58 millimètres.
+Un des côtés représente la _Reconnaissance_, sous la figure d'une femme
+tenant à sa main un gros clou, qui signifie que la reconnaissance
+pénètre aussi avant et aussi fortement dans une âme honnête que le clou
+dans une pièce de bois. La figure est accompagnée d'un aigle et d'un
+lion, qui passent pour les animaux les plus généreux.
+
+L'autre côté de la médaille représente trois figures; l'Hospitalité, le
+Courage et l'Honneur.
+
+L'Hospitalité accueille avec bonté un pèlerin qui se trouve à ses pieds,
+et elle renverse une corne d'abondance dans laquelle un enfant prend des
+fruits.
+
+Le Courage est représenté sous la figure d'Hercule, armé de sa massue et
+tenant un lion en laisse.
+
+L'Honneur est figuré par un guerrier couronné de palmes. D'une main il
+porte une lance pour l'attaque, et de l'autre, pour la défense, un écu
+sur lequel se voient deux tours, qui, liées d'une manière inséparable,
+se défendent mutuellement: ce sont les citadelles de l'honneur et de la
+vertu. Le guerrier porte au cou une chaîne, emblème du devoir.
+
+Nous n'avons rien à dire de toutes ces allégories; c'est là un langage
+vieilli peut-être, mais qu'il est bien difficile de remplacer; les
+esprits les plus ingénieux sont contraints d'en subir l'usage. Mais nous
+devons de sincères éloges à l'artiste. M. Vivier, pour le beau fini des
+dessins et le style élevé des figures. M. Vivier a terminé cette
+médaille remarquable en trois mois et douze jours. Une promptitude si
+extraordinaire, n'ajoute rien sans doute au mérite de l'ouvrage; mais
+aux yeux de quiconque sait apprécier les difficultés de la gravure en
+médaille, elle donne une haute idée du talent souple et facile de
+l'artiste.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+Promenade sur les fortifications de Paris
+
+LES FORTS
+
+(Suite et fin.--Voir pag. 249 et 266.)
+
+[Illustration: Le fort du Mont-Valérien.]
+
+Quelquefois, devant la courtine, l'on rencontre une masse couvrante en
+terre garnie d'un terre plein, d'une banquette, d'un parapet. Cette
+masse couvrante s'appelle la tenaille. Parmi plusieurs propriétés dont
+elle jouit, il est facile de remarquer celle de masquer les opérations
+de la poterne. Sa banquette ne peut recevoir que de l'infanterie; mais
+ses feux sont d'une grande efficacité pour défendre le terre-plein de la
+place d'armes rentrante. Ce dernier ouvrage, précisément en face du
+milieu de la courtine, est formé, ainsi qu'on le voit dans la figure
+ci-dessous A, en brisant la crête du chemin couvert; on augmente sa
+force en le garnissant d'une palissade. Il sert surtout aux
+rassemblements des troupes pour les sorties de l'assiégeant.
+
+[Illustration.]
+
+Jusqu'à présent nous nous sommes maintenu dans des définitions
+générales; peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de nous occuper de la
+description particulière d'un de ces forts. Parmi eux, il n'en est aucun
+de plus intéressant, pour la population parisienne, que celui de
+Vincennes; les souvenirs historiques les plus tristes et les plus
+glorieux à la fois s'y rattachent. Qui de nous, entraîné dans quelques
+joyeuses parties de plaisir sous les frais ombrages du bois de
+Vincennes, n'a pas considéré de loin les tours et le vieux donjon du
+château? et alors, quelles grandes ombres son imagination n'a-t-elle pas
+évoquées!
+
+Il existait déjà du temps de saint Louis: c'est sous un chêne de la
+forêt que le pieux monarque remplissait son devoir de seigneur
+haut-justicier. Son fils, Philippe le Hardi, l'agrandit; mais quelques
+années plus tard, il était tellement en mauvais état, qu'en 1337
+Philippe de Valois le fit raser, et jeta les fondements du fameux donjon
+que l'on voit encore aujourd'hui. Ce fut Charles V, célèbre par son goût
+pour les constructions, qui acheva le château. Henri, roi d'Angleterre,
+maître d'une grande partie de la France, reconnu à Paris comme souverain
+légitime, y mourut en 1422. Jusqu'à Louis XI, qui aimait beaucoup
+Vincennes, les rois et les princes n'y virent qu'une maison de plaisance
+où ils venaient se _soulacier_ et _s'esbattre_; mais, sous ce prince, ce
+lieu de _soulas_ et _d'esbattement_ devint une triste prison d'État.
+Quelques séjours passagers seuls rappelèrent son ancienne destination:
+Charles IX y termina une vie agitée par de sanglants remords; Louis XIII
+fit construire deux grands pavillons, dont l'un était destiné au roi,
+l'autre à la reine. Enfin, c'est Vincennes que défendait le brave
+Daumesnil, la fameuse jambe de bois. «Qu'ils me rendent ma jambe, je
+leur rendrai le château,» répondit-il aux sommations de nos bons amis
+nos ennemis; et en 1811 et en 1815, après les deux invasions, le drapeau
+tricolore flottait encore sur le vieux donjon, alors que Paris avait
+déjà honteusement arboré le drapeau blanc.
+
+L'enceinte du château de Vincennes forme un parallélogramme régulier
+d'une grandeur considérable; elle est entourée de larges fossés; à
+chaque extrémité s'élevait autrefois une grosse tour carrée et
+très-élevée: ces tours furent rasées et mises de niveau avec le mur
+d'enceinte sous le gouvernement impérial. Au milieu de la face nord, qui
+regarde le village, il en subsiste encore une; son nom est formidable:
+la tour du Diable; c'est la principale entrée de la forteresse A: elle
+consiste en un grand bâtiment chargé de toutes les fortifications du
+Moyen-Age (une herse, des meurtrières, des mâchicoulis, un pont-levis),
+qui, si elles ne sont pas entièrement conservées, laissent voir
+cependant leurs vestiges. Une petite place d'armes, en briques,
+crénelée, défend l'entrée du pont-levis; ce pont est double: l'un donne
+passage aux piétons, l'autre aux voitures. Passons sur l'un ou sur
+l'autre, comme il vous plaira: nous voilà dans la place, munis
+préalablement d'une permission, sans laquelle nous serions obligés de
+nous contenter d'en examiner les dehors.
+
+Ces bâtiments B que vous voyez à droite et à gauche s'adosser aux murs
+d'enceinte sont d'une construction moderne postérieure à 1830; ce sont
+des casernes: deux étages s'élèvent au-dessus du sol; chaque étage est
+voûté, le dernier est recouvert d'un terrassement qui le met à l'abri de
+la bombe, ce terrassement est disposé en rempart avec son terre-plein,
+sa banquette, son parapet; c'est de cette manière qu'on a assimilé,
+autant que possible, le château à la fortification moderne. Si vous
+continuez votre chemin, vous passez entre deux rangées d'écuries C
+destinées aux chevaux de l'artillerie en garnison à Vincennes. À gauche,
+après ces écuries, vous trouvez les bâtiments D de l'arsenal, qui
+contiennent la salle d'armes et les différents magasins
+d'approvisionnement.
+
+En avant, toujours à gauche, cette église si gracieuse, si élégante,
+c'est la Sainte-Chapelle, bâtie par Charles V. Elle est d'un beau
+gothique. L'intérieur d'une simplicité remplie de goût, reçoit le jour à
+travers des vitraux peints par Jean Cousin sur les dessins de Raphaël.
+Quelques-uns vous sembleront un peu criards, peu harmonieux; n'accusez
+ni Raphaël ni Jean Cousin; ils ont été restaurés. Dans cette chapelle se
+faisaient les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel, institué par Henri
+II. Vous avez peine à vous arracher à la contemplation du chef-d'oeuvre
+et vous avez raison, peut-être ses jours sont-ils comptés! Son
+existence, il ne la doit qu'à une puissante protection. Un terrible
+ennemi le convoite, le génie militaire.
+
+Voyez en face, sur votre droite, ce donjon F, isolé de la forteresse par
+un fossé particulier, profond de quarante pieds; on y communique par un
+pont sur deux arches en ogives. La troisième travée est le tablier d'un
+pont-levis. Quatre tours faisant saillie sur le fossé aux quatre angles,
+en flanquent les quatre faces. Hélas! deux tours ont déjà disparu, le
+fossé est à moitié comblé, le pont avec ses ogives n'existera bientôt
+plus. Cette caserne casematée B que vous avez, remarquée en entrant,
+s'était arrêtée respectueuse au bord du fossé du vieux donjon; elle est
+devenue plus hardie; l'espace est franchi. Pendant qu'il subsiste
+encore, passez sur le vieux pont: voici trois portes, la dernière ne
+peut s'ouvrir en dedans sans le secours du dehors, ni en dehors sans le
+secours du dedans; c'est bien une porte de prison. Nous voici dans une
+cour étroite, sombre; au milieu se dresse le donjon proprement dit, il
+est carré, avec une tour à chaque angle. On monte à ces cinq étages par
+un escalier hardiment construit; le comble forme une terrasse d'où l'on
+embrasse un magnifique panorama. C'est là que se promenaient les
+prisonniers d'État. Était-ce une consolation qu'un horizon si vaste pour
+un pauvre captif qui ne pouvait franchir les étroites murailles de son
+cachot? Mirabeau, détenu, a composé en cet endroit même où vous êtes ses
+Lettres à Sophie. Diderot a pensé devenir fou en se sentant enchaîné.
+Là, Jean-Jacques l'a consolé, l'a soutenu, et c'est en retournant à
+Paris, sous un des grands ormes que vous avez admirés sur la route,
+qu'il a écrit sa belle prosopopée que vous savez, tous: ô Fabricius! que
+dirait ta grande ombre? Les derniers hôtes de ce lugubre séjour furent
+les ministres de Charles X. Mais l'air de la prison vous fait mal;
+sortons. Cette salle au rez-de-chaussée c'est la chambre de la question;
+sortons vite.
+
+La face du midi de la forteresse est occupée tout entière par une grande
+caserne casematée et terrasse G. Elle relie deux vastes bâtiments de
+construction royale; ce sont eux que fit élever Louis XIII. Celui de
+gauche H est habité par S. A. R. M. le duc de Montpensier, capitaine en
+deuxième au 4e régiment d'artillerie. Il loge dans les appartements
+d'Anne d'Autriche. Un régiment d'infanterie est installé dans celui de
+droite H'.
+
+Pour sortir vous pouvez passer par la porte I, qui correspond à celle
+par laquelle vous êtes entré, et qui se trouve au milieu de la face
+méridionale, elle vous conduira sur le polygone on se font les
+différentes manoeuvres du régiment d'artillerie.
+
+Une troisième issue passe sous une tour K située en face du donjon;
+c'est elle que nous allons prendre. Cette porte est restaurée comme vous
+voyez; on lui a heureusement conservé son caractère gothique. Vous
+franchissez sur un pont-levis le fossé oriental, et par un talus assez
+roide, après avoir dépassé une triple allée d'arbres magnifiques, vous
+descendez au milieu des nouvelles constructions dont il a été question à
+la Chambre des Députés; il y a quelques jours seulement. Ces
+constructions consistent jusqu'à présent en 12 bâtiments assez spacieux:
+10 sont destinés à servir d'écuries, 2 seulement L sont élevés d'un
+étage avec comble, les 8 autres M n'ont qu'un grenier à fourrage. Il
+reste encore un immense espace vide qui probablement va se trouver
+rempli par tout ce qui est nécessaire au casernement de deux régiments
+d'artillerie, car Vincennes doit devenir une école de première classe.
+C'est là que devait s'élever aussi l'école de pyrotechnie pour laquelle
+la Chambre a refusé les fonds demandés, par le ministère.
+
+Toute cette étendue se trouve reliée au fort par une enceinte bastionnée
+entourée de fosses, protégée par un chemin couvert et un glacis (voir le
+plan); mais cette enceinte ne ressemble pas dans tous ses détails à
+celle des autre forts.. Ainsi le front oriental seul est terrassé, et
+nos lecteurs n'ont rien de nouveau à y voir. Au centre de ces deux
+bastions s'élèvent deux magasins à poudre Q; au milieu de sa courtine,
+une porte R avec un pont-levis établit la communication avec
+l'extérieur. Les deux grandes branches, au contraire, ne sont pas
+terrassées, la banquette recouverte en bitume, le parapet, sont en
+maçonnerie, sous cette banquette sont pratiqués des créneaux séparés de
+trois en trois par les pieds droits des voûtes qui la soutiennent. Les
+petits bastions S n'ont pas de créneaux; leur terre-pleins est terrassé,
+mais leur parapet est en maçonnerie; à leurs flancs, des embrasures
+permettent l'emploi de l'artillerie. Sur le milieu de chacune des deux
+courtines les plus rapprochées du fort, s'ouvrent deux portes P à double
+arcade; à leurs côtés sont deux corps-de-garde O destinés aux postes de
+police et aux portiers-consignes.
+
+[Illustration: Plan du château de Vincennes.]
+
+Nous voici parvenus au but que nous nous étions proposé: l'homme le plus
+étranger à l'art militaire peut, au moyen de ces quelques notes, diriger
+ses promenades aux environs de Paris et comprendre les travaux qu'on y
+exécute. Puissent encore ces détails sur des remparts, que chacun de
+nous est peut-être appelé à défendre, détruire le funeste préjugé qui
+subsiste contre la possibilité d'empêcher une armée ennemie d'entrer
+dans Paris, et prévenir les hontes de 1811 et 1815! Certes, ces
+remparts; si puissants, élevée à tant de frais, ne seront redoutables
+qu'autant qu'ils renfermeront de courageux défenseurs et des chefs
+dévoués: les plus méchantes bicoques ont soutenu des sièges héroïques,
+les places les mieux fortifiées ont capitulé honteusement. Une ville est
+imprenable quand sa garnison et sa population veulent réellement la
+défendre; la brèche serait faite, l'assaut donné, l'ennemi dans la
+ville que rien encore ne serait désespéré. On a vu des assigeants
+supérieurs en nombre maîtres un moment d'une ville et chassés
+honteusement par la garnison vaillamment retranchée dans les maisons.
+Est-ce rop présumer de la brave population parisienne et du dévouement
+de nos armées que de croire que de pareils exemples donnés par nos pères
+ne seraient pas perdus?
+
+
+
+Fêtes des Environs de Paris
+
+(Suite.--Voir pag. 263.)
+
+LE BAL DES SCEAUX.
+
+Un spirituel dessinateur vous l'a dit il y a trois semaines avec ce
+prestigieux crayon que vous savez: _Tout le monde court cette année
+danser au bal des Sceaux_. Rien de plus vrai, et la _réclame_ n'a de
+fantastique que le croquis où vous avez vu de jeunes _seaux_ de si bonne
+mine faire vis-à-vis à de non moins pimpantes cruches. Le tout soit dit
+sans allusion à l'élégante clientèle qui, chaque jeudi et chaque
+dimanche, remplit la vaste et belle rotonde que, sérieusement peignant
+cette fois, _l'Illustration_ vous représente.
+
+La conclusion de cet exorde est que la vérité, si rare, nous dit-on, se
+glisse partout au contraire, et qu'à l'avenir on pourra, modifiant le
+proverbe connu, s'écrier: _In rébus veritas!_
+
+La réputation du bal de Sceaux ne date pas d'hier. Son origine se perd,
+non pas précisément dans la nuit des temps, mais dans les nuages
+qu'amoncela, il y a cinquante ans, sur nos têtes la tourmente
+révolutionnaire. Ainsi, le bal de Sceaux eut le même berceau que la
+liberté nationale. Quel titre de sympathie aux yeux de tout ce qui porte
+un coeur français! Il faudrait vraiment ne posséder ni jarret ni
+patriotisme pour se refuser la douceur d'une contredanse égalitaire
+autour d'un excellent orchestre, emblème de l'harmonie et du parfait
+accord qu'a ramenés entre les citoyens la chute de la tyrannie. Quelques
+mois sur la fondation de cette fête où le civisme le dispute à la
+chorégraphie seront, nous l'espérons du moins, bien accueillis de nos
+lecteurs.
+
+Planté sur les dessins de Le Nôtre et par l'ordre du grand Colbert, le
+parc de Sceaux faisait partie du fameux domaine de ce nom, apanage des
+princes de la famille royale. Au dix-huitième siècle, il appartenait à
+madame la duchesse du Maine, qui maintes fois, en parcourut les
+splendides charmilles et les sentiers fleuris, en compagnie de Volt
+aire, d'Helvétius, du baron d'Holbach, de Grimm, de Diderot, en un mot
+de tous les beaux esprits de l'école philosophique dont cette princesse
+préférait,--voyez un peu l'étrange goût!--l'entretien à celui des
+muguets et des roués de l'Oeil-de-Boeuf. Une vacherie-modèle établie
+dans le parc par madame du Maine qui, nouvelle de La Sablière, aimait
+d'une égale affection les bêtes et les gens d'esprit, avait fait donner
+à ce beau jardin le nom de _Ménagerie_, qu'il a porté depuis cette
+époque et conserve encore aujourd'hui.
+
+Devenu propriété nationale en 1793, le parc de Sceaux fut vendu en l'an
+VII et allait être impitoyablement défriché, puis semé de blé et de
+luzerne, lorsqu'un certain nombre d'habitants de la commune formèrent
+une société par actions dont le but était d'acquérir cette promenade et
+d'en offrir gratuitement la jouissance il leurs concitoyens. Cette
+louable pensée reçut aussitôt son exécution, et la nouvelle destination
+fraternellement donnée au parc seigneurial fut attestée par le quatrain
+patriotique ci-après, gravé au-dessus de la grille:
+
+ De l'amour du pays
+ Ce jardin est le gage:
+ Quelques-uns l'ont acquis;
+ Tous en auront l'usage.
+
+Trouvez-moi quatre vers qui puissent, comme ceux-ci, délier hardiment
+toute critique et se passer de poésie pour plaire! Je pose en fait qu'il
+n'est pas un seul lecteur de ce quatrain qui ne l'ait trouvé admirable.
+
+Un bal fut établi dans la promenade civique sous une vaste tente que
+bientôt remplaça la rotonde où les danses ont lieu aujourd'hui encore,
+et que représente notre gravure.
+
+Les fondateurs de la société à laquelle nous devons le bal de Sceaux ne
+voulurent pas que les actions de l'entreprise fussent exposées à tomber
+en des mains étrangères au pays, et qui des lois ne seraient point
+intéressées au maintien de l'oeuvre commune. C'est pourquoi il fut
+décidé, par les statuts de la fondation, que les actions resteraient
+annexées aux propriétés possédées par les actionnaires primitifs. Ainsi,
+nul ne peut acquérir l'une de ces propriétés sans devenir par le fait
+même actionnaire du bal de Sceaux. Grâce à cette disposition tutélaire,
+la société s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans des conditions locales
+qui seules pouvaient en assurer l'existence et la prospérité.
+
+L'héritier d'un beau nom militaire, M. le duc de Trévise, a entrepris de
+son côté de rendre toute son ancienne splendeur à une partie de l'ancien
+parc qui avait été mis en culture au moment de sa première vente, et il
+poursuit l'accomplissement de cette tâche avec une persévérance et une
+ferveur artistique bien dignes d'éloge par ce temps de vandalisme
+réfléchi et de spéculation étroite qui semble avoir pris pour devise:
+«Mort aux châteaux et aux ombrages!» Grâce au ciel, le moellon, ce dieu
+de notre époque, ne triomphe pas sur toute la ligne; il reste encore ça
+et là quelques coins de terre privilégiée ou les arbres séculaires et
+les ombreuses futaies peuvent lever fièrement la tête et épanouir leurs
+vertes feuilles sans redouter la cognée du sapeur du génie ou de l'avide
+défricheur. Sceaux est une de ces rares oasis; non-seulement il a pour
+lui son parc, mais de toutes parts des sites ravissants l'environnement.
+C'est Verrières avec sa majestueuse forêt percée de vastes avenues que
+sillonne, chaque beau jour d'été, une fastueuse procession d'équipages
+aristocratiques; c'est Aulnay avec sa vallée mystérieuse et ses secrets
+sentiers chers aux amants et aux poètes; Aulnay, où tant de délicieux
+ermitages s'entrevoient dans le clair-obscur d'un épais dôme de
+feuillage, où s'inspira Chateaubriand, alors que, dans le recueillement
+d'une de ces ravissantes retraites, il traça les lignée sublimes du
+_Génie du Christianisme_. Plus loin, c'est Châtenay, où naquit le
+chantre de la _Henriade_, O Banlieue! enorgueillis-toi d'avoir donné le
+jour à un tel fils! Je ne sais en vérité pourquoi on le traite de
+prosaïque, car on ne peut faire un seul pas dans tes méandres verdoyants
+sans y retrouver le souvenir ou la trace encore vivante des plus nobles
+penseurs, des plus brillants esprits dont s'honorent la France et le
+monde.
+
+Mais je m'aperçois que l'enthousiasme est tout près de nous égarer:
+allons danser au bal de Sceaux. Depuis quelques années l'immense vogue
+qu'avait obtenu ce bal dès sa fondation, et qui n'avait fait que grandir
+jusques et y compris la fin de la Restauration, s'était ralentie sans
+que l'on pût assigner à cet injuste délaissement d'autre cause que
+l'inconstance de ce public ingrat et volage, si difficile à attirer,
+mais à fixer, bien plus encore. L'administration actuelle du bal a
+entrepris de le ramener à l'objet de son ancien culte, et nous devons
+convenir que le succès a pleinement justifié son attente. Il est vrai de
+dire qu'elle y a pris peine: magnifique restauration de la rotonde
+entièrement décorée à neuf, orchestre parfait, éclairage _a giorno_,
+brillantes illuminations, feux d'artifice, jeux de toute espèce, rien
+n'a été épargné dans l'espoir de faire reprendre au fugitif le chemin du
+parc de Sceaux; aussi s'est-il exécuté de la meilleure grâce du monde,
+tout satrape blasé qu'il est, et deux fois par semaine, il consent à
+jouir (voyez un peu le bel effort!) du triple charme de la campagne, de
+la musique et de la danse, sans parler d'une foule de menus agréments,
+et tout cela, pour un prix, d'une modicité véritablement fabuleuse, On
+se laisserait tenter à moins!
+
+[Illustration: Entrée du Bal de Sceaux.]
+
+Le nombre et la rapidité des moyens de transport ne contribuent sans
+doute pas peu à cette renaissance de l'antique prospérité du bal de
+Sceaux. Autrefois, quand on voulait se donner le plaisir de cette
+dansante solennité, il fallait se hisser dans le coucou classique, et
+essuyer, outre les cahots et l'incommodité du véhicule, l'inévitable
+plaisanterie du conducteur de ce char antédiluvien qui, avant de se
+décider à fouetter son unique et poussive haridelle, s'égosillait une
+heure durant à crier: «Encore un _pour Sceaux!_--ou deux,--ou
+trois.»--(Le nombre ne fait rien à la chose.) Il est bon d'ajouter que
+chaque _pour Sceaux_ happé était exposé à subir une désagréable
+métempsycose en passant aussitôt à l'état _de lapin_ sur le siège de
+l'automédon. Aujourd'hui, plus rien de semblable: quatre services de
+messageries se disputent l'honneur et le profit de vous conduire en un
+clin d'oeil au terme de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette
+promenade champêtre. Un entrain et une gaieté sans licence animent les
+jolies fêtes de Sceaux. Mais si trop de liberté en est proscrit,
+l'égalité y règne toujours. Fidèle à son origine populaire et
+patriotique, le bal admet toutes les classes, tous les rangs, toutes les
+parures: la merveilleuse y coudoie la villageoise, et le frac de Roolf
+ne dédaigne pas d'y offrir la main pour le quadrille au simple fichu de
+percale. Toutes les danseuses sont égale devant l'archet du chef
+d'orchestre, et ce n'est certes pas l'un des moindres attraits de la
+réunion que l'aspect de nos petites-maîtresses confondues avec les
+fraîches jeunes filles de Châtenay, de Bourg-la-Reine, de
+Fontenay-aux-Roses, uniformément vêtues de blanc et parées d'écharpes
+multicolores, indiquant le village auquel appartient chacune d'elle.
+C'est un coup d'oeil semi-citadin, semi-agreste, qui donne au bal un
+piquant tout particulier: on dirait du Lignen courant dans un coin du
+parc de Versailles. Cet hommage, ce droit de bourgeoisie accordé à la
+vie champêtre doivent faire tressaillir d'une douce joie les mânes du
+chantre d'_Estelle_ et de _Galatée_, de ce bon Florian, qui repose à
+quelques pas de là, dans le cimetière de la ville.
+
+[Illustration: Le Bal de Sceaux.]
+
+On nous annonce qu'une grande fête se prépare dans le parc de Sceaux. Il
+ne s'agit de rien moins, nous dit-on, que d'une _Nuit Vénitienne_
+travestie, donnée, à la demande de l'élite de la population, au profit
+des pauvres victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Nous ne
+pouvons qu'applaudir à cette heureuse pensée qui satisfera tout le
+monde, et nous promettons, pour le jour où elle se réalisera, une ample
+colonie parisienne à la belle rotonde et aux frais ombrages de Sceaux.
+
+Fête communale de Douai.
+
+ Allons, veux-tu venir, compère,
+ A la procension de Douai?
+ Al est si joulie et si guaye,
+ Que de Valencienne et Tournay,
+ De Lisle, d'Orchie et d'Arras,
+ Les plus pressés vien'nt à grans pas.
+
+Telle était la chanson que, le dimanche 9 juillet, entonnaient sur les
+routes de la Flandre des choeurs de paysans et d'ouvriers, il en venait
+de tous les pays circonvoisins, d'Anzin, de Roubaix, de Béthune, de
+Bouchain, de Pont-à-Marcq, de Cambray, voire même de Courtrai, de Menin
+et de Mons, et la ville de Douai était le rendez-vous de cette
+multitude. Ladite ville s'était coquettement parée; les maisons, qu'on
+lave d'ordinaire tous les samedis, avaient subi des ablutions
+supplémentaires; les habitants avaient la physionomie radieuse; la foule
+ondulait dans les rues; la bière ruisselait dans les tavernes; la place
+du _Barlet_ était diaprée de bimbelotiers et d'acrobates; la
+Bibliothèque, les Galeries de tableaux, d'archéologie, d'anatomie et
+d'histoire naturelle étaient ouvertes au public, qui, à vrai dire, ne
+profitait guère de cette faveur municipale. Dès sept heures du matin, la
+grosse cloche du beffroi tintait, et le _carillon_, mis en jeu par des
+mains habiles, substituait des airs variés à son éternel _suoni la
+tromba_. Et pourquoi ce dérangement, cette agitation inusitée, ces
+émigrations, ce bruit de cloches et de voix? Quel aimant irrésistible
+entraînait Flamands et Belges vers la cité douaisienne? Le désir de
+contempler cinq énormes mannequins d'osier.
+
+Douai, comme toutes les villes du Nord, a sa fête communale, appelée
+_dacace_ ou _kermesse_ en dialecte du pays; _dacace_ par abréviation de
+dédicace, _kermesse_ de _kerk mess_ (foire d'église); mais elle a de
+plus une spécialité importante, un divertissement exceptionnel, assez
+curieux pour être raconté à nos lecteurs des quatre-vingt-six
+départements. Tous les ans, le premier dimanche qui suit le 6 juillet,
+une figure colossale, connue sous le nom de _Gayant_, sort à onze heures
+du jardin du Musée, où on lui a construit une remise. Gayant, haut de
+vingt-deux pieds, coiffé d'un casque à blancs panaches, est soutenu par
+des porteurs cachés, dans ses flancs. Sa femme, _Marie Caqenon_, moins
+grande de deux pieds seulement, l'accompagne, habillée en dame de la
+cour de Marguerite de Valois. _M. Jacquot_, le fils aîné, d'une taille
+de douze pieds, porte fièrement une toque de velours, un manteau
+espagnol et un pourpoint à crevés. _Mademoiselle Filion_, la cadette, de
+dix pieds de hauteur, reproduit la toilette et les grâces maternelles.
+Le _ptiot Binbin_, enfant d'environ huit pieds, le plus jeune rejeton de
+la famille, a la tête garnie d'un bourrelet, et tient à la main des
+hochets. Derrière ces cinq grandes poupées roule un char à la cime
+duquel est posée la Fortune, dans l'exercice de ses fonctions
+distributives. Sur le plateau circulaire de ce véhicule, sont rangés un
+seigneur espagnol, une dame, un soldat suisse, un financier, un paysan
+avec une poule à la main, et un procureur, dont la poche gauche est
+bourrée de contrats. Le plateau tourne à l'aide d'une lanterne fixée à
+l'une des roues, de sorte que les six types d'états occupent
+alternativement l'extrémité supérieure ou inférieure du plan incliné. La
+_chanson de Gayant_, dont nous avons cité le premier couplet, nous
+explique ce balancement symbolique:
+
+ Te vera chelle biet reu de furteune,
+ Queurir et marquier à grans pas;
+ Ché pour le dir' qué tout l'mond' va
+ Et tantôt haut et tantôt bas.
+ Argentier, avocat, paysan,
+ Chacun ju son rôle en courant.
+
+Autour de cortége, les jambes passées dans la carcasse d'un cheval
+d'osier, galope le maître des cérémonies, le _sot_ de l'ex-corporation
+des canonniers, appelé _Carrocher_, du nom du titulaire actuel. Ses
+vêtements sont ceux des fous en titre d'office. Il court à travers les
+masses compactes, menace de sa marotte ceux qui ne livrent point passage
+à la procession, et reçoit des dons volontaires au bénéfice des
+porteurs. A ce spectacle le peuple bat des mains; c'est toujours avec un
+nouveau plaisir que les Douaisiens, revoient leur cher Gayant; ils
+éprouvent pour lui une tendresse inimaginable; la joie que leur cause sa
+présence va jusqu'à l'attendrissement; la _marche de Gayant_ et leur
+_Ranz_, leur _Marseillaise_ locale; l'attente de Gayant les tient en
+éveil, la présence de Gayant les électrise, le souvenir de Gayant les
+poursuit. On vit, le 10 juin 1743, une compagnie d'artilleurs
+douaisiens, campée devant Tournai, déserter tout entière avec armes et
+bagages. Grande fut l'alarme: le prévôt voulait mettre la maréchaussée
+en campagne; mais le capitaine. M. de Breande lui dit: «Soyez
+tranquille, j'sais où ils sont allés; il faut qu'ils voient danser leur
+grand-père Gayant; mais vous les reverrez, après la _kermesse_. Et
+quelque, jours plus tard, la compagnie rentrait au camp, ramenant de
+Douai bon nombre de nouvelles recrues.
+
+[Illustration: Promenade de Gayant, le géant de Douai, le 9 juillet.]
+
+Toutefois de ce Gayant si aimé, si fêté, si applaudi, nul ne connaît la
+généalogie. Suivant les uns, c'est la personnification d'un seigneur qui,
+vers 881, aida le comte Baudouin II à repousser les Normands. Au dire
+des autres, c'est un certain Jehan Gelon, seigneur de Cantin, qui chassa
+les Barbares au neuvième siècle. J. B Gramaye, autour des _Antiquitates
+Flandriae_ (1688, in-8.), dit que la tour du _Vieux-Tudor_, partie
+encore subsistante de l'ancien château de Douai, fut jadis habitée par
+des géants, mais il ne signale aucune corrélation entre eux et notre
+héros. D'après une autre version, Gayant aurait pris naissance dans une
+procession instituée en _l'honneur de Dieu, de toute la cour célestiale,
+et de monsieur saint Maurant_, pour rappeler la défaite des Français
+assiégeants, le 16 juin 1119. Ce qui peut confirmer cette opinion, c'est
+que Gayant parut annuellement le 16 juin jusqu'en 1770. M. de Conzié,
+évêque d'Arras, suspendit alors la procession, sous prétexte du jubilé.
+Son mandement causa presque une émeute; le peuple, attroupé sous les
+fenêtres de l'intendant de Flandre, cria: «Rendez-nous Gayant!
+rendez-nous notre père!» Les échevins s'assemblèrent pour protester; des
+commissaires délégués en appelèrent au Parlement; mais des lettres
+closes du 6 juin 1771 donnant raison à l'évêque, abolirent la cérémonie
+du 16 juin, et instituèrent une autre procession générale en
+commémoration de la prise de Douai par Louis XIV, le 6 juillet 1667.
+Attaqué par les puissances spirituelles et temporelles, Gayant se tint
+prudemment _muchié_ pendant six ans, il reparut en 1779, et l'on trouve
+dans le _registre des dépenses_ de cette année: «A David, menuisier,
+pour bois et façon employés à la réparation des figures de Gayant et de
+sa famille: 65 florins 13 pastards.»
+
+La Flandre au Moyen-Age, comptait les géants par douzaine. On avait à
+Lille _Lyderic, Phinart_ et les _quatre fils d'Aymon_ sur le cheval
+Bayard; à Anvers, _Druou-Antigon_; à Louvain, _Hercule_ et sa femme
+_Megera_; à Bruxelles, _Ommegan_ et sa famille; à Hazebrouck, le comte
+de la _Mi-Carême_; à Cassel, _Reusen_ et son _binbin_; à Malines, le
+grand-père des géants et ses enfants; à Ath, le géant _Goliath_; à
+Hassell, _Lange-Man_; à Dunkerque, _Reusen_, sa femme et _Cupido_, leur
+fils, armé de pied en cap et portant un _binbin_ dans sa poche.
+Quelques-uns de ces éminents personnages ont tenté de reparaître dans
+des cérémonies récentes; mais le _Gayant_ de Douai est demeuré le plus
+grand par la stature et la renommée. Il est fâcheux qu'on manque de
+documents pour déterminer l'origine d'un colosse aussi intéressant, et
+qu'on n'ait point de traces de son existence antérieure au dix-septième
+siècle. On lit dans un compte du 20 juin 1665: «A cinq hommes ayant
+porté le géant, payé à chacun 30 pastards.--A ceulx ayant porté la
+géante: 30 pastards.--A Marie-Jenne Paul, pour avoir faict la perruque
+de la géante, raccommodé celle du géant et saint Michel, payé pour
+réduction: 17 florins.» Il appert de la même pièce, dont on conserve
+l'original aux archives de Douai, que Gayant se montrait pour la
+première fois en compagnie d'une épouse: «Aux Pères Dominicains, pour
+avoir moutlé la teste de la géante, construit ses mains, son collier, sa
+rose de diamant et diverses aultres pieches d'ornement: 40 florins.--A
+Antoine Denher, foureur, pour vingt et une cordes de perles appliquez, à
+la coiffure de la géante: 63 pastards.--A Guillaume Gourbé, mandelier,
+pour la façon et livreson d'osier pour la géante: 31 florins,» Après
+avoir marié Gayant, le corps municipal trouva tout simple de lui donner
+des enfants, et M. _Jacquot_, mademoiselle _Filion_ et _Binbin_
+sortirent tout armés de son cerveau. L'acte de naissance du _ptiot_ est
+ainsi dressé dans un compte de 1703: «A Wagon, pour avoir abilié le
+petit enfant géan: 1 florin, 4 past.» Le même compte mentionne la _roue
+de fortune_, symbole emprunté à la corporation des charrons et
+tonneliers. La famille briarienne a fait, cette année, son excursion
+avec la pompe accoutumée. Les fêtes, commencées le 9 juillet, se sont
+prolongées jusqu'au 13. De nombreux amateurs se sont disputé, avec une
+adresse rivale, les prix du tir à l'oiseau, du jeu d'arc au berceau, de
+l'arbalète, du tir à la fléchette, du jeu de balle, de la cible chinoise
+et de la cible horizontale. Le 2, un bal splendide a rassemblé, dans la
+_grand salle_ de l'hôtel-de-ville, l'élite des Douaisiens, pendant
+d'autres danseurs s'évertuaient au _Jardin Royal_ et sous les peuplier
+de _Chambord_. Une exposition publique de plantes en fleurs, faite dans
+les bâtiments de la _Société d'Agriculture, Science et Arts_, a montré
+que l'horticulture était plus que jamais en honneur dans le Nord, terre
+classique des _fous tulipiers_. La musique, cet art cher des Flamands,
+n'avait pas été omise dans le programme: le dimanche, vers midi, deux,
+cents membres des _Sociétés de musique sacrée_ et des _Amateurs_ réunie
+ont exécuté dans la cathédrale de Saint-Pierre une messe de M. Ferdinand
+Lavainne, musicien Lillois. Dans la journée du 10 la _Société
+philarmonique_ donné un concert, où MM. Roger et Grard, mademoiselle
+Lavoye, tous trois du théâtre Favart, ont obtenu des applaudissements
+bien mérités. Mais ce que les Douaisiens ont admiré le plus après
+Gayant, ç'a été un monument de bois et de tuile, érige sur la
+_Place-d'Armes_, et rappelant à sa partie supérieure l'ancien beffroi
+incendié en 1171. Sur la base étaient inscrits les noms des Douaisiens
+morts, à Mons-en-Puèle, en 1301, en combattant contre Philippe-le-Bel On
+eut pu choisir des héros plus récents et plus Français; néanmoins cette
+réminicence de gloire indigène a chatouillé l'amour-propre flamand, et
+les spectateurs ont trépigné d'enthousiasme quand, le 12 juillet, à dix
+heures et demie du soir, l'édifice, embrasé par des fusées, a fourni la
+matière d'un _feu de joie_.
+
+A l'heure où nous écrivons, la famille Gayant est rentrée dans sa
+remise; les couverts d'argent, marabouts, cuillers, timbales, pistolets
+et fusils ont été distribués aux vainqueurs des jeux. La ville, l'une
+des plus mornes de France, est rentrée dans sa torpeur; l'herbe des rues
+a redressé ses brins un moment inclinés, et le carillon, renonçant aux
+_fioritures_, répète à chaque heure la _marche des Puritains_.
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_La Guerre des Vêpres Siciliennes_, Ou une Période de l'histoire de la
+Sicile au XIIIe siècle; par MICHÈLE AMARI. Deuxième édition, augmentée
+et corrigée par l'auteur et enrichie du documents nouveaux. 2 vol.
+in-8.--Paris, 1843. _Baudry._ 10 francs.
+
+Cet ouvrage a paru pour la première fois à Palerme, il y a un an, sous
+ce titre: _Une Période de l'histoire de la Sicile au XIIIe siècle._
+Depuis, l'auteur étant venu à Paris trouve à la Bibliothèque Royale des
+manuscrits et des livres qui jetaient un jour nouveau sur le grand
+événement dont il avait entrepris d'écrire l'histoire. En conséquence,
+ne voulant pas suivre l'exemple de l'abbé Veriot, il a modifié et récrit
+son travail, qu'il publie aujourd'hui avec un nouveau titre: _la Guerre
+des Vêpres Siciliennes_. Dans une courte préface ajoutée à cette seconde
+édition, M. Michèle Amari énumère les erreurs, graves qu'il a relevées,
+et il expose en ces termes le sujet, le plan et le but de son livre:
+«Jean de Procida, animé par l'amour de la patrie et par le désir de
+venger une offense privée, se propos d'enlever la Sicile à Charles
+d'Anjou; il l'offrit à Pierre, roi d'Aragon, qui faisait valoir,
+pour en réclamer la possession, les droits de sa femme. Il conspira avec
+Pierre, avec le pape, avec l'empereur de Constantinople, avec les barons
+siciliens: quand tout lut près pour l'explosion, les conjuré, donnèrent
+le signal; ils massacrèrent les Français et élevèrent Pierre au trône de
+la Sicile. Telle fut, à peu près, si nous en croyons une opinion
+généralement accréditée, l'histoire des _Vêpres Siciliennes_, histoire
+qui s'arrête toujours au massacre des Français, ou du moins qui ne
+dépasse jamais l'avènement de Pierre d'Aragon.--Quelques historiens
+modernes, la plupart ultramontains, ont, il est vrai, exprimé des doutes
+sur la réalité d'un complot si vaste, si secret et si heureux; mais nul
+d'entre eux ne se donna la peine d'examiner attentivement les faits;
+l'erreur prit racine et se développa, et, bien qu'elle ne fut jamais
+prouvée, la conjuration des Vêpres Siciliennes devint, dans l'opinion
+publique, un de ces événements dont personne n'ose contester
+l'authenticité.
+
+Or, M. Michèle Aman essaie de démontrer, à l'aide de documents positifs,
+que le massacre des Vêpres Siciliennes n'a pas été le résultat d'une
+conjuration, mais d'une insurrection populaire excitée par la tyrannie
+insolente et cruelle des Français. «Le peuple sicilien, dit-il, n'était
+ni accoutume ni déposé à supporter une domination étrangère. Il
+s'insurgea contre ses oppresseurs, et ce fut à lui et non à
+l'aristocratie nobiliaire, comme on l'a prétendu à tort, que la Sicile
+dut cette révolution, qui la sauva, au XIIIe siècle, de la honte, de la
+servitude, de la misère et d'une ruine complète, et dont les heureux
+résultats se font encore sentir aujourd'hui.»
+
+Tel est le but, tel est l'esprit de l'important travail de M Michèle
+Amari. La _Storia del Vespro Siciliano_, écrite d'un style dont nous
+louerons surtout la simplicité et la concision,--qualités bien rares
+chez les Italiens,--est divisée en vingt chapitres. Elle commence à la
+seconde moitié du XIIe siècle, et se termine aux premières années du
+siècle suivant.--Dans le chapitre vingtième et dernier, M. Amari résume
+lui-même en quelques pages les diverses conséquences heureuses ou
+malheureuses qu'entraîna après elle la terrible insurrection du peuple
+sicilien. Il nous apprend _qual era la Sicilia prima del Vespro, qual ne
+divenne, qual rimase_. Enfin, un appendice intitulé: _Exposition et
+Examen de toutes les autorités historiques sur les Vêpres Siciliennes_,
+et de curieux documents historiques, terminent ces deux volumes qui, si
+nos espérances se réalisent, promettent à l'Italie un historien
+distingué.
+
+_Deux Mois d'émotions_; par madame LOUISE COLET. 1 vol. in-8.--Paris,
+1843. W. _Coquebert_. 7 Fr. 50.
+
+Madame Louise Colet, l'auteur de plusieurs _poèmes_ couronnés par
+l'Académie Française, de nombreux _recueils de vers_, de _la Jeunesse de
+Mirabeau_ et des _Cours brises_, habite Paris, mais elle est née en
+Provence. Souvent, «quand le travail ne l'absorbe pas, sa pensée
+s'envole vers ce berceau qu'elle aime, vers ces terres où le soleil n'a
+que des voiles passagers qui se fondent dans ses flots de feu, où le
+sang bout, où l'âme se réchauffe à la chaleur du sang, et ne connaît pas
+ces heures froides et inertes, qui sont un avant-goût de la tombe.» Elle
+est, comme elle l'avoue elle-même, toujours attirée vers ces régions
+brûlantes. Enfin l'année dernière elle partit; elle alla revoir les
+lieux où elle est née, où elle a vécu, ou elle désirerait mourir. Elle y
+passa deux mois entiers, et, pendant son séjour, elle y éprouva de
+douces et douloureuses émotions. Aujourd'hui elle publie le récit de
+cette excursion, qui l'a rendue tout à la fois si triste et si heureuse.
+Ainsi s'explique naturellement le titre étrange et mystérieux de ce
+volume.
+
+_Deux Mois d'émotions_ se composent de cinq ou six lettres adressées
+pendant l'absence à diverses personnes. Mais madame Louise Colet ne
+s'est pas contentée de raconter dans un style élégant et coloré des
+_impressions de voyages_ ordinaires. Ce n'est pas seulement une
+_touriste_ d'esprit et de sentiment que nous accompagnons dans
+d'intéressantes excursions à Lyon, à Avignon, à Nimes, à Arles, à Aix, à
+Marseille; c'est une poétique fille du Midi, qui vient, après un long
+exil, revoir sa patrie adorée, rendre un pieux hommage à la tombe de sa
+mère, et regarder pendant quelques heures, de loin, avec des yeux pleins
+de larmes, Servannes, le château de son père; car le possesseur actuel,
+un Belge, «homme sans entrailles et sans intelligence,» lui en refusa
+l'entrée et lui défendit même d'en approcher. Un moment elle a franchi
+l'enceinte qu'on lui avait interdit de dépasser; elle court à perdre
+haleine jusque sous les murs de ce château. Une fenêtre s'est ouverte:
+c'est celle de la chambre de sa mère; une femme lui apparaît: c'est la
+soeur du propriétaire; une jeune fille de douze à quatorze ans est
+auprès d'elle.
+
+«Madame, lui dit madame Louise Colet en tournant vers elle son visage
+baigné de pleurs, au nom de cette enfant, qui est sans doute la vôtre,
+laissez-moi revoir une dernière fois la chambre de ma mère.
+
+--C'est impossible, répondit-elle d'un ton glacial; et elle referma
+brusquement la fenêtre.
+
+--Oh! qu'une pareille action vous porte malheur, s'écria la pauvre
+femme; soyez punie dans votre enfant du mal que vous me faites!» Et
+éperdue elle s'élança vers les portes du château afin d'en forcer
+l'entrée. Elle se heurta sur le seuil au corps raide et droit du grand
+Belge, qui lui dit d'un air niais et insolent:
+
+«Vous n'entrerez pas, madame; je ne me soucie point qu'un jour vous
+publiez quelque pièce de vers là-dessus.»
+
+Le jour même où cette triste scène eut lieu, madame Louise Colet apprit
+une heureuse nouvelle: un riche Anglais, lord Kilgore, admirateur de ses
+vers, venait de se décider à se rendre acquéreur de Servannes pour
+mettre ce château à sa disposition. Mais, il mourut trois jours après,
+au moment même où il allait signer l'acte de vente.
+
+Les émotions de madame Louise Colet ne sont pas toutes aussi tristes; il
+y en a beaucoup de gaies et d'heureuses. D'ailleurs madame Louise Colet
+a eu le tact de ne pas toujours parler d'elle, de sa famille, de ses
+amis ou de ses promenades; ça et là elle insère dans ses lettres intimes
+quelques pièces de vers inédites, une légende, ou une histoire
+véritable. La _Marquise de Gange_ et les _Nonnes de Saint-Césaire_ sont
+d'agréables nouvelles historiques. Mais nous recommanderons surtout aux
+personnes qui désireraient connaître la cause secrète d'un des plus
+grands crimes du dix-neuvième siècle la lecture du curieux chapitre
+intitulé: _les Deux Assassinats._
+
+Scilla e Cariddi; par FRANCIS WEY. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _Arthus
+Bertrand_. 15 fr.
+
+Il n'en est pas de ces deux volumes comme des deux écueils fameux dont
+ils ont pris le nom: il ne faut éviter ni l'un ni l'autre. Après avoir
+visité le premier, on se sent naturellement attiré vers le second.
+Lecteurs timides que ces mois de mauvaise augure épouvantent, ne
+craignez pas d'aller vous briser contre un rocher perfide;
+abandonnez-vous librement au courant qui vous entraîne, et vous êtes
+certains de vous reposer quelques heures dans un port commode et sûr,
+d'aborder... à un livre spirituel, intéressant et suffisamment
+instructif.
+
+Pourquoi donc ce litre? Pourquoi Scilla et pourquoi Cariddi? Rien de
+plus naturel: M. Francis Wey a fait, il y a plusieurs années, une
+promenade en Calabre et en Sicile; il a navigué dans le détroit de
+Sicile entre les écueils de Charybde et de Scylla, qui ne sont plus
+aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois, et il a donné leurs noms à ses
+_impressions de voyages_.--Parti de Poestum, il se rendit d'abord à
+Castrovillari, puis il visita successivement Spezzano, Sybaris, Milet,
+Locres, Reggio, Messine, Palerme, Agrigente, Syracuse, Catane, ou les
+emplacements de celles de ces villes célèbres qui ont cessé d'exister;
+il est monté, en outre, jusqu'au sommet de l'Etna. A son retour il a
+raconté cette excursion, assez rarement faite par nos touristes
+français, en homme d'esprit, sans exagérer et sans mentir, comme
+certains de ses prédécesseurs, et en savant sans pédantisme.--Scilla e
+Cariddi s'adressent donc à toutes les personnes qui désirent lire un
+ouvrage à la fois agréable et utile sur les Calabres et sur la
+Sicile.--Trois chapitres intitulés l'_Oberland bernois_, et un fragment
+sur Genève, terminent le second volume. Le récit de cette courte
+promenade dans les Alpes est moins vrai, et par conséquent moins
+intéressant que celui du curieux voyage qui le précède.--Du reste, à
+part ce léger reproche, nous n'avons que des félicitations sincères à
+adresser à M. Francis Wey. Si, au début de sa carrière littéraire, il
+avait paru un moment disposé à s'égarer sur les pas de certains
+écrivains à la recherche d'excentricités de mauvais goût, il a reconnu
+son erreur; il est engagé aujourd'hui dans une bonne voie, celle du bon
+sens et du bon style; qu'il continue à y marcher d'un pas ferme, et il
+atteindra infailliblement le but qu'il a dû se proposer.
+
+Lettres sur l'Euphorimètrie, ou l'Art de mesurer la fertilité de la
+terre, indiquant le choix des meilleurs assolements, en faisant
+connaître d'avance leurs produits et leur action sur le sol; par J.
+Varembey. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. Madame Bouchard-Huzard. 4 fr.
+
+Qu'est-ce que _la fécondité_ de la terre? Malgré ses recherches et ses
+travaux, la science ne le sait pas encore, elle l'ignorera probablement
+toujours; car il est des mystères qu'il ne lui est pas donné de
+pénétrer. Nous explique-t-elle ce qui constitue la lumière, le
+calorique, la transparence des corps, leur ductilité, leur fusibilité,
+leur solubilité?
+
+Mais si on ne peut découvrir le principe même de la fécondité, il est du
+moins facile d'étudier ses effets. «Jusqu'à ce jour, dit M. J. Varembey,
+dans son introduction, tous les hommes d'un esprit supérieur qui ont
+écrit sur l'agriculture, ont cherché à généraliser ses principes et se
+sont efforcés de l'élever au rang des sciences exactes; mais ils n'ont
+enfanté que des systèmes parfois ingénieux, souvent erronés et toujours
+incomplets, qui, à l'exemple de ceux que l'on voit éclore en médecine,
+ont été d'abord exaltés avec enthousiasme, puis modifiés, enfin
+abandonnés et remplacés par d'autres, qui avaient à leur tour une durée
+plus ou moins éphémère. Aussi, l'agriculture, quoi qu'on en dise,
+est-elle restée à peu près stationnaire et en arrière de tous les autres
+arts; son enseignement comme science manque tout-à-fait de doctrine, et
+ses livres innombrables ne sont que des expositions de systèmes
+défectueux et mal assis, ou plus souvent des compilations de pratiques
+irrationnelles et de procédés empiriques dont les résultats, subordonnés
+à l'état de fécondité des sols, ne répondent presque jamais à l'attente
+de ceux qui les mettent en application.»
+
+Il est temps enfin d'abandonner une route qui va se perdre dans un
+abîme! Pourquoi vouloir arracher à la nature des secrets qu'elle prétend
+nous cacher? Que les agronomes cessent donc de chercher les éléments
+constitutifs de la fertilité et qu'ils l'étudient dans ses effets, comme
+on étudie les propriétés physiques des corps en général, sans essayer de
+déchirer le voile impénétrable qui couvre leur origine, et alors
+seulement ils parviendront à fonder sur des bases solides et durables la
+science dont ils s'efforcent en vain d'activer aujourd'hui les progrès.
+
+Ces conseils, que M. J. Varembey donne à ses confrères, il les a suivis
+et il a obtenu des résultats merveilleux, s'ils sont aussi certains
+qu'ils paraissent devoir l'être. «On ne savait, dit-il, qu'une seule
+chose certaine en agriculture: c'est que la quantité de produits
+végétaux qu'on retire de la terre par une culture supposée convenable,
+est toujours _proportionnée_ à l'état de fécondité du sol. Mais on
+ignorait le rapport exact de cette proportion, parce qu'on n'avait pas
+trouvé le moyen de mesurer la puissance productive de la terre, et que
+dès lors il était impossible d'établir le rapport proportionnel de deux
+quantités, dont l'une restait inconnue. Par la même raison, on ignorait
+aussi ce que les produits végétaux, proportionnellement à leur volume,
+font subir d'augmentation ou de diminution à la fécondité du sol d'où
+ils sont sortis.
+
+«Ainsi, les deux propositions fondamentales qui s'offraient d'abord à
+l'élude scientifique étaient celles-ci:
+
+«--Déterminer ce que l'intensité connue de la fécondité d'un sol doit y
+créer de production végétale.
+
+«Et réciproquement:
+
+«--Déterminer ce qu'une quantité _connue_ de production végétale
+recueillie dans un sol retranche ou ajoute à sa fécondité.
+
+«Or, ce double problème était subordonné à la solution préalable de cet
+autre problème: combien une quantité _connue_ de production végétale,
+obtenue sur un sol d'une surface donnée, indique-t-elle de fécondité en
+lui? Et tous ces problèmes devaient demeurer insolubles, tant qu'on ne
+saurait pas réduire la fécondité elle-même en _quantités_. Il fallait
+donc, avant tout, la soumettre à un mode rationnel de mesure; et dès
+lors l'_Euphorimétrie_, qui mesure la fertilité de la terre, devient une
+étude introductive à la science de l'agriculture.»
+
+Il nous est impossible, on le conçoit, de suivre H. J. Varembey dans ses
+démonstrations, d'expliquer avec détail comment il est parvenu à mesurer
+la force productive du sol, et surtout quelles conséquences importantes
+il tire lui-même de sa découverte. Forcé de nous renfermer dans de
+certaines limites, nous avons dû nous borner à indiquer le but auquel
+tendent ses travaux. Ajoutons seulement qu'il enseigne l'art de mesurer
+la fécondité actuelle du sol, de calculer de combien telle culture ou
+telle récolte l'augmente ou la diminue, et qu'il apprend à connaître
+d'avance quelle sera la quantité de produits qu'on devra recueillir
+d'après le mode de culture suivi, la dose d'engrais donnée au terrain,
+la récolte qui a précédé, rie. Sa méthode permet d'ouvrir à chaque champ
+un compte de fécondité par _droit_ et _avoir_ dans lequel les _entrées_
+opérées par le fumier, la jachère, les légumineuses enfouies, les
+légumineuses fauchées au vert et le pâturage, sont évaluées avec
+exactitude, de même que les _sorties_ résultant des récoltes de grains
+dont la quantité peut ainsi être prévue à l'avance.
+
+Avant d'être publiées en volumes, les _Lettres sur l'Euphorimétrie_,
+signées seulement des initiales J. V., avaient paru, à de longs
+intervalles, dans le _Journal d'Agriculture de la Côte-d'Or_; elles
+frappèrent vivement l'attention publique: tous les recueils spéciaux
+s'empressèrent de les signaler à leurs lecteurs. La _Revue
+scientifique_, entre autres, leur consacra un long article, auquel nous,
+empruntons le passage suivant, qui nous dispensera de tout autre éloge:
+
+«Les Allemands ont senti les premiers tout ce qu'il y a d'important dans
+les calculs de fécondité; mais les études auxquelles ils se sont livrés
+à ce sujet sont indirectes, incomplètes et quelque peu incohérentes;
+leurs agronomes les plus distingués, partant de certaines suppositions,
+de certaines probabilités que permet sans doute la marche générale de la
+production agricole, ont procédé par induction, et sont parvenus à des
+conséquences ingénieuses, mais souvent contestables, qui démontrent au
+moins avec la plus parfaite évidence les énormes avantages qui
+sortiraient d'une base plus précise et plus certaine. Un agronome
+Français, que nous regrettons de ne pouvoir désigner au respect et à la
+reconnaissance de l'agriculture autrement que par les initiales J. V., a
+repris l'oeuvre, des Allemands de fond en comble, et l'a refaite avec
+une incontestable supériorité. A nos yeux, c'est une étude magnifique;
+c'est un admirable travail, produit vigoureux d'une forte intelligence,
+et qui appelle les méditations profondes des agriculteurs sérieux. Il en
+jaillira certainement de vives lumières sur la grande industrie des
+campagnes.»
+
+_Les Algues_, poésies; par EMILE DE BOURRAN.
+
+De tous les jeunes poètes nés en l'an de grâce 1813, M. Emile de Bourran
+est sans contredit celui qui possède au plus haut degré l'humeur
+voyageuse. Chacune des pièces de vers dont se composent _les Algues_ est
+datée d'un pays différent. A en juger par ces indications géographiques,
+M. Emile de Bourran a dû cultiver la poésie française dans toutes les
+contrées de notre globe: a Bruxelles, à Ostende, à Bordeaux, à Aucône, à
+Vera-Cruz, aux États-Unis, à Paris, à Alger, à Calcutta, à l'île
+Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, à Messine, à Oran, à Toulon, à
+Liège. Comment se fait-il alors que, nées sous des climats si divers,
+ses _Algues_ donnent toutes les mêmes fleurs et les mêmes fruits? La
+raison en est toute simple: dans le genre poète, M. Emile de Rourran
+appartient à l'espèce dite des _amoureux_. Partout où il fuit Marie,
+l'image de Marie l'accompagne; partout il s'écrie en s'adressant à la
+mer, au zéphyr, au nuage, etc.:
+
+ Ne lui dis pas, lorsque loin d'elle
+ Un sort cruel guide mes pas,
+ Que mon coeur épris et fidèle
+ Soupire et ne la quitte pas.
+ Ah! qu'elle ignore les alarmes
+ De ce coeur pour elle enflammé,
+ Et tout ce qu'on verse de larmes.
+ D'aimer sans espoir d'être aimé!...
+
+N'accusons donc pas M. Emile de Bourran d'être parfois un peu monotone
+et froid, quoique passionné... Pourrions-nous refuser d'admettre sa
+justification et ne pas compatir à sa peine?... il aime, et d'ailleurs
+ses vers ne manquent ni d'élégance ni de facilité; nous pourrions citer
+des pièces entières qui sont parfaites sous tous les rapports. Mais nous
+espérons que s'il publie jamais un second recueil de poésies, il
+changera moins souvent de résidence et plus souvent de ton et de sujet.
+
+
+
+_A M. le Rédacteur du Bulletin Bibliographique._
+
+Monsieur,
+
+Je n'aurais eu qu'à vous remercier de l'article que vous avez consacré,
+dans l'avant-dernier numéro de l'_Illustration_, à mon livre _les
+Derniers Jours de l'Empire_, si, vous bornant à parler de l'oeuvre, vous
+aviez bien voulu ne pas _trop_ vous occuper de l'auteur.
+
+Qui vous a dit, Monsieur, que j'appartenais à cette classe de poètes qui
+sacrifieraient au plaisir de rimer, leur pain, celui du leur famille et
+même une position acquise? Que vous importent, qu'importent au public
+mon caractère, ma situation privée? Qu'y a-t-il dans tout cela de commun
+avec _les Derniers Jours de l'Empire?_ Est-ce donc une témérité si
+étrange, si compromettante, que la réimpression, en 1843, d'un volume
+in-8 publié pour la première fois en 1827, d'un poème qui, dès lors, n'a
+coûté à son auteur qu'une simple révision, qui, de plus, lui a fait
+ouvrir les portes de deux sociétés savantes, sans toutefois lui fermer
+celles de son bureau? Peut-on bien arguer d'un tel acte que cet auteur
+serait homme à abandonner une position _acquise_, et cela non pas en vue
+d'une position meilleure, ce qui apparemment serait trop prosaïque, mais
+uniquement pour se procurer le temps de faire des vers?
+
+Je me devais à moi-même, Monsieur, je devais à la position
+administrative que j'occupe, de repousser de semblables suppositions.
+J'espère que cette lettre remplira ce but: veuillez donc, je vous prie,
+la publier.
+
+CHARLES DE MASSAS, Membre de l'Académie de Lyon et de la Société
+Philotechnique de Paris.
+
+
+
+Modes
+
+[Illustration.]
+
+Nous avons tout dit sur les modes d'été; les nouveautés ne se montrent
+plus que comme de rares et fugitives apparitions. Nous n'avons donc
+presque rien à dire sur le présent, rien encore sur l'avenir. Il faut
+parler seulement de ce qu'on voit porter aux femmes qui font autorité
+dans le monde élégant.
+
+Les costumes dont nous donnons les dessins aujourd'hui nous paraissent
+présenter toutes les phases de la toilette.
+
+La robe de coutil de fil à raies blanches, à corsage lacé, qui laisse
+voir une chemisette montante en mousseline, le chapeau de paille à jour,
+n'est-ce pas un costume d'une simplicité toute champêtre?
+
+L'autre figurine porte une robe de soie: le corsage est à revers garni
+d'un plissé à la vieille;--un chapeau de paille de riz;--c'est la
+toilette du matin à la ville.
+
+Enfin la troisième, avec sa robe de mousseline tarlatane et son fichu à
+la paysanne;--c'est le costume du soir pour danser à la campagne.
+
+Et, avec tout cela, il faut le mantelet de soie, le mantelet de
+dentelle, l'écharpe légère, ou, ce qui est mieux encore, un grand châle
+de dentelle noire enveloppant entièrement la taille sous ses réseaux
+transparents.
+
+Nous nous occuperons incessamment du complément indispensable de toute
+dégante toilette; nous voulons parler de la bijouterie.
+
+
+
+Amusements des sciences.
+
+SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.
+
+I. Réglez votre papier avec le crayon et le carrelet, de manière que les
+différents traits que vous y tracerez soient bien équidistants. Projetez
+au hasard, un très grand nombre de fois, sur le papier, la petite
+aiguille, qui, tantôt rencontrera un des traits, tantôt sera couchée
+entre deux lignes consécutives de manière à n'en couper aucune. Comptez
+le nombre total de jets, notez le nombre de fois où l'aiguille a
+rencontré l'une quelconque des parallèles, et prenez le rapport de ces
+deux nombres; puis multipliez-le par le double du rapport de la longueur
+de l'aiguille à l'intervalle des droites équidistantes; le produit
+exprimera le rapport de la circonférence au diamètre avec d'autant plus
+d'approximation que vous aurez fait un plus grand nombre de coups.
+
+A--B
+
+_____________________
+
+_____________________
+
+_____________________
+
+_____________________
+
+_____________________
+
+_____________________
+
+Prenons un exemple, que nous avons représenté au dixième de grandeur
+naturelle dans la figure ci-dessus. Les parallèles sont
+tracées à une distance de 63 millimètres et 6/10 les unes des autres;
+l'aiguille a 50 millimètres de longueur. Le double du rapport de la
+longueur de l'aiguille à l'intervalle des parallèles est 1000/636.
+Supposons que sur un nombre total de 10,000 jets, l'aiguille soit tombée
+5,009 fois sur une des parallèles. On fera le produit de 1000/636 par
+1000/5009, lequel est 3,1421. Comme les cinq premiers chiffres du
+véritable rapport de la circonférence au diamètre 3,1415, il s'ensuit
+que l'expérience aurait ainsi fait connaître à 6/10000 d'unie près
+l'expression de ce rapport.
+
+Pour que l'expérience réussisse, il suffit que la longueur de l'aiguille
+soit moindre que l'intervalle entre deux parallèles consécutives, quels
+que soient d'ailleurs cette longueur et cet intervalle; mais les
+proportions de notre figure sont celles qui conduisent le plus
+exactement possible au résultat pour un même nombre de jets. Nous
+conseillons donc à ceux de nos lecteurs qui voudront répéter cette
+expérience, de les adopter et de prendre, comme dans l'exemple cité, une
+aiguille de 50 millimètres et des parallèles équidistantes de 63
+millimètres 6/10.
+
+II. Il y a trois solutions représentées dans les trois petits tableaux
+ci-dessous:
+
+ Tonneaux Tonneaux Tonneaux
+ pleins. vides. demi-pleins.
+
+1re Solution.
+ 1re Personne. 3 3 2
+ 2e Personne. 3 3 2
+ 3e Personne. 2 2 4
+2e Solution.
+ 1e Personne. 2 2 4
+ 2e Personne. 2 2 1
+ 3e Personne. 4 4 0
+3e solution.
+ 1e Personne. 1 1 0
+ 2e Personne. 3 3 2
+ 3e Personne. 4 4 0
+
+Si l'on avait 27 tonneaux à partager, il y aurait aussi trois solutions.
+
+
+NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
+
+I. On donne une bille d'ivoire, et on demande d'en déterminer le
+diamètre sans l'endommager.
+
+II. Un Français doit à un Hollandais 31 francs; mais il n'a, pour
+s'acquitter, que des pièces de 5 francs, et le Hollandais n'a que des
+demi-ducats, valant 6 francs. Comment s'arrangeront-ils, c'est-à-dire
+combien le français donnera-t-il au Hollandais de pièces de 5 francs, et
+combien celui-ci lui rendra-t-il de demi-ducats pour que la différence
+soit de 31 francs, en sorte que cette dette soit acquittée?
+
+
+
+Correspondance.
+
+A M. D. L.--Les portraits de Santa-Anna et de la nouvelle impératrice du
+Brésil, les rebeccaïtes et les autres sujets que M. D. L. veut bien nous
+signaler, sont gravés, et nous les publierons prochainement. L'espace
+nous manque souvent. Il faudrait la rapidité d'une feuille quotidienne
+pour suivre à la course les événements de chaque jour. Le public, en
+nous continuant ses encouragements, nous pourra permettre de satisfaire
+plus activement sa curiosité.
+
+A M. Ad. M.--L'anecdote est intéressante, mais elle a déjà inspiré une
+chanson et trois vaudevilles.
+
+Madame H. G.--Si nous pouvons faire partager à nos lecteurs le vif
+plaisir que nous a causé la lecture du 10 juillet, _l'Illustration_
+aurait sans aucun doute l'un des succès littéraires les plus
+remarquables de notre temps; mais le sujet est bien intime et bien
+personnel pour admettre aucune publicité. Peut-être aussi pourrait-on
+reprocher aux développements un peu d'obscurité.
+
+A M. L. R., d'Arpajon.--Il faudrait consulter le professeur du Muséum
+qui s'est consacré à cette spécialité. Les monstruosités de cette espèce
+sont moins rares que ne paraît le croire M. L. B. Nous ajouterons
+qu'elles seraient un spectacle peu agréable pour nos lectrices.
+
+A madame G. de R., près Nantes.--Sous sommes préparés; nous attendons.
+
+A M. Al. R., de Péronne.--La phrase se trouve textuellement dans le
+troisième chapitre des _Mémoires de Gibbon_.
+
+A M. P., de La Rochelle.--On craint d'offenser des scrupules qui
+seraient cependant exagérés. On consultera.
+
+A M. Th. Gom., d'Épernon.--Un seul journal a fait allusion à
+l'événement, et son autorité ne serait point suffisante.
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
+
+La fortune, hélas! mille et mille fois a corrompu le coeur humain;
+restons pauvres, mais honnêtes.
+
+[Illustration: nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0020, 15 ***
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843, by Various
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+Title: L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843
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+Author: Various
+
+Release Date: November 23, 2011 [EBook #38089]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0020, 15 ***
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+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+
+
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+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+
+<pre>
+
+ Nº 20. Vol. I.--SAMEDI 15 JUILLET 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
+ pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Samuel Hahnemann</b>. <i>Portrait.</i>--<b>Courrier de Paris. Saint-Cyr</b>. A-propos
+rétrospectif.--<b>Concours aux Écoles spéciales</b>. Séances solennelles
+d'ouverture à l'Hôtel-de-Ville--<b>La chapelle Saint-Ferdinand.</b> <i>Portrait
+du Duc d'Orléans, par Raffet; mort du duc d'Orléans; Char funèbre; Vue
+extérieure et intérieure de Notre-Dame; Église de Dreux; Chapelle de
+Sablonville.</i>--<b>Revue Algérienne</b>. <i>Plan de la Zmala d'Abd-el-Kader;
+Drapeaux pris avec la Zmala; Portrait du Marabout
+Sidi-el-Aradj.</i>--<b>Martin Zurbano.</b> <i>Vue de Barcelone et de la forteresse
+de Montjouich; Insurrection à Barcelone.</i>--<b>Médaille Lesseps.</b>
+<i>Médaille.</i>--<b>Promenade sur les Fortifications de Paris</b>. (Suite et fin.)
+<i>Le Fort du Mont-Valérien, une Teaville; Plan de Vincennes.</i> <b>Fête des
+Environs de Paris.</b> (Suite.) Le Bal de Sceaux, <i>Entrée du Bal de Sceaux,
+Bal de Sceaux.</i>--<b>Fête communale de Douai</b>. <i>Promenade de Gayan.</i>
+--<b>Bulletin bibliographique.--Annonces</b>, Modes. <i>Une gravure.</i>--<b>Amusements
+des sciences.--Correspondance. --Rébus.</b></p>
+</div>
+<br>
+
+<h3>Samuel Hahnemann.</h3>
+
+<p>Le fondateur de la médecine homaeopathique, Samuel Hahnemann, est mort à
+Paris le 2 juillet 1843, dans sa quatre vingt-huitième année. La
+doctrine médicale qu'il a propagée et mise en pratique depuis plus de
+cinquante ans, a pris assez d'importance dans ces derniers temps, pour
+qu'une notice sur le système et son auteur ne paraisse pas dénuée de
+tout intérêt. Né en 1735 à Meissen, petite ville de Saxe, Samuel
+Hahnemann, distingué dès son enfance par son aptitude au travail, étudia
+la médecine à Leipsick, à Vienne, et prit le grade de docteur à
+l'université d'Erlangen. Ses principaux travaux eurent d'abord pour
+objet la chimie et la minéralogie, sciences dans lesquelles il sut déjà
+se faire un nom. On peut, en effet, rappeler encore aujourd'hui ses
+recherches sur l'empoisonnement par l'arsenic, et les preuves
+judiciaires pour le constater, de même que le mode de préparation trouvé
+par lui, du <i>mercure soluble</i>, qui a conservé son nom. Il publia aussi
+des traductions de l'anglais, du français et de l'italien, ainsi que
+beaucoup d'articles dans les journaux scientifiques de l'Allemagne. En
+traduisant, en 1790, la matière médicale de l'Anglais Cullen, il fut si
+peu satisfait des hypothèses à l'aide desquelles on tentait d'expliquer
+la puissance fébrifuge du <i>quinquina</i>, qu'il résolut, pour s'éclairer,
+de faire avec ce médicament de essais sur lui-même. Le résultat de cette
+expérience donna naissance à la doctrine homaeopathique.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Samuel Hahnemann, décédé le 2 juillet 1843.</b></p>
+
+<p>Hahnemann observa que l'action du quinquina sur l'homme sain produisait
+la fièvre intermittente, contre laquelle ce remède est employé avec le
+plus de succès. Conduit par l'analogie à expérimenter avec d'autres
+substances médicales, il annonça bientôt que les propriétés curatives de
+tous les médicaments désignés sous le nom de spécifiques tenaient à la
+faculté qu'ils avaient de produire sur l'homme sain des maux semblables
+à ceux pour la guérison desquels on avait coutume de les employer.</p>
+
+<p>Le fait proclamé par Hahnemann, qui basait sur une seule proposition
+toute une théorie médicale, ne fut point admis à beaucoup près par tous
+les médecins; mais les critiques à cet égard, bien que manquant pour la
+plupart de gravité et d'urbanité, auraient paru sérieuses et modérées
+comparées à celles que provoqua le mode d'emploi conseillé par Hahnemann
+pour les remèdes homaeopathiques.</p>
+
+<p>En considérant que le premier effet d'un médicament mis en usage d'après
+sa doctrine devait entraîner une aggravation passagère de la maladie,
+Hahnemann crut devoir s'imposer une extrême réserve pour la quantité des
+doses à administrer. Il songea d'abord à mélanger les substances
+médicinales avec une matière neutre, qui, en augmentant le volume, en
+rendait la division plus facile. Mais ayant reconnu que la diminution de
+la force active des remèdes n'était pas proportionnelle à la diminution
+de la quantité (ce qu'il attribua à une augmentation d'énergie résultant
+de l'acte de broyer les substances sèches ou de secouer les substances
+liquides pour opérer le mélange des unes ou des autres), il arriva par
+des réductions successives aux doses véritablement infinitésimales que
+les médecins homaeopathes prescrivent aujourd'hui.</p>
+
+<p>Cette exiguïté des remèdes homaeopathiques a donné lieu à des
+discussions où l'une des parties invoquait en sa faveur le raisonnement
+et la science, tandis que l'autre prétendait s'appuyer sur des faits.</p>
+
+<p>Sans pouvoir exprimer un avis sur cette question, qui n'est point de
+notre ressort, nous remarquons seulement que le nombre des disciple
+d'Hahnemann s'est beaucoup augmenté; en Allemagne, le savant Hufeland,
+adversaire déclaré des petites doses d'Hahnemann, recommandait dans son
+dernier ouvrage le principe [demi ligne illisible](1) de médicaments
+spécifiques: en France, une partie des professeurs de l'École de
+Médecine de Montpellier se sont déclarés sans réserve pour la doctrine
+homaeopathique; enfin, dans toute l'Europe et dans l'Amérique du Nord,
+nombre de médecins la pratiquent exclusivement.</p>
+
+<blockquote>[Note 1: La médecine ordinaire a généralement pour devise: <i>Contraria
+contrariis sanantur</i>; celle de l'homaeopathie: <i>Similia similibus
+curantur.</i>]</blockquote>
+
+<p>Sans admettre aveuglément tout ce que les partisans de l'homaeopathie en
+racontent de merveilleux, on pourrait s'étonner aussi que tant d'hommes
+instruits se fussent épris d'un système où tout serait erreur et
+illusion. Le temps et l'expérience décideront sur tout cela.</p>
+
+<p>Une longue vie exempte d'infirmités, en donnant à Hahnemann la faculté
+de travailler avec persévérance au développement de sa doctrine, lui a
+procuré l'avantage de pouvoir en contempler les progrès.</p>
+
+<p>Ayant épousé en secondes noces, en 1835, à l'âge de quatre-vingts ans,
+mademoiselle d'Hervily, qui n'en avait que vingt-huit, il se décida à
+venir habiter le pays de sa femme; et depuis huit ans il exerçait la
+médecine à Paris, quand la mort, qu'il a vue s'approcher avec le calme
+que donne toujours une haute raison jointe à une grande pieté, a sonné
+pour lui l'heure du repos.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Courrier de Paris.</h2>
+
+<p>Décidément l'été nous en veut et se plaît à nous jouer de mauvais tours.
+Vous savez de quel mois de mai et de quel mois de juin il nous a
+gratifié; pluie, vent, nuages sombres, voila ses aménités et ses
+douceurs. Juillet, enfin, était venu chassant devant lui les froides
+ondées et illuminant le ciel d'or, de pourpre et d'azur; juillet s'était
+montre, pendant quatre ou cinq jours, vêtu à la légère et environné de
+lumière et de soleil. Déjà Paris s'épanouissait, et, sortant de ses rues
+et de ses barrières, courait se mettre à l'ombre dans les bois de
+Saint-Germain et de Meudon: mais juillet se moquait de nous comme ses
+deux frères aînés. Ce rayon de soleil n'était qu'un sourire ironique
+qu'il nous jetait traîtreusement pour mieux nous attirer dans le piège,
+un faux espoir, une vaine apparence; à peine, en effet, Paris avait-il
+pris ses habits coquets et ses airs de fête, que juillet, riant sous
+cape, l'éclaboussait des pieds à la tête: le matin Paris était sorti
+verni et pimpant, le soir il rentrait mouillé jusqu'aux os ou crotté,
+comme le poète Colletet, jusqu'à l'échine. Il faut en prendre son parti;
+la vie bucolique sur les prés fleuris, à l'ombre des haies d'aubépine et
+des tilleuls, est évidemment supprimée pour l'an de grâce 1843. Le
+parapluie sera notre platane et notre charmille.</p>
+
+<p>Avouons cependant que nous méritons un peu d'être ainsi menés par le
+ciel, de bourrasque en bourrasque, du chaud au froid, du soleil à la
+pluie. Savons-nous bien, en effet, nous-mêmes ce que nous voulons? Nous
+arrive-t-il jamais d'être contents des présents que le baromètre nous
+envoie? Si l'air est vif et piquant, nous soufflons dans nos doigts, et,
+d'une mine maussade et transie, nous répétons en choeur: «Quel maudit
+temps! quel horrible temps! je gèle!» L'astre du jour, comme disaient
+les poètes de l'Empire, brille-t-il au firmament, ce n'est qu'un cri de
+toutes parts:» Ah! mon Dieu! je n'en puis plus! je suis en nage!
+j'étouffe!» Pendant ces premières ardeurs de juillet, qui ont à peine
+duré huit jours si vous aviez vu Paris! semblable à un homme harassé, il
+ne faisait ni un geste ni un pas sans se plaindre, sans gémir, sans
+s'essuyer le front, implorant un peu d'air, de vent et de pluie, lui qui
+la veille grommelait entre ses dents: «Peste soit de la pluie et du
+vent!»</p>
+
+<p>En vérité, le ciel a-t-il si grand tort de s'amuser de cette ville
+fantasque, qui veut et ne veut plus, et de brouiller tellement, suivant
+ses caprices, les couleurs et les mois, qu'elle ne puisse s'y
+reconnaître?</p>
+
+<p>Cette inconstance du ciel, ce mélange de pluie et de soleil n'empêchent
+pas nos honorables de la Chambre de faire leurs bagages et de regagner le
+chef-lieu ou la maison des champs; comment s'effraieraient-ils en effet
+de ces variations de l'atmosphère et de ces volte-face? La politique est
+faite à l'image de la saison, tantôt riante tantôt sombre; et les mêmes
+bouches y soufflent, du jour au lendemain, le oui et le non, le froid et
+le chaud!</p>
+
+<p>Ainsi la session est close, ou peu s'en faut; si la Chambre haute
+bataille encore sur quelques chiffres du budget, la Chambre des Députés
+s'éparpille sur les grandes routes; on peut dire qu'elle est en ce
+moment tirée à quatre chevaux et écartelée de l'est à l'ouest et du nord
+au midi. Chacun regagne son canton et son clocher; c'est du vin du cru,
+comme dit M. Dupin, qui retourne au tonneau.</p>
+
+<p>La malle-poste et les Messageries Royales sont occupées, depuis huit
+jours, à voiturer, vers les quatre points cardinaux, le gouvernement
+représentatif. La droite légitimiste voyage dans le coupé, pour mieux
+regarder à l'horizon si soeur Anne ne voit rien venir; la gauche
+radicale se campe dans les régions plébéiennes de l'impériale et de la
+rotonde; le centre se blottit et ronfle dans l'intérieur, avec la
+satisfaction d'un gastronome bien repu. Pendant la nuit, tandis que tout
+est ténèbres et silence, le postillon, au milieu des claquements de son
+fouet, entend résonner à son oreille ces mots confus: Espagne, Thiers,
+Guizot, sucres, vins, bestiaux, conseil d'État, croix, pensions,
+présidence, chemins de fer, aux voix, à l'ordre, la clôture, primes,
+recettes, profits, indépendance, corruption, ministère; c'est la Chambre
+des Députés qui s'est endormie et qui a le cauchemar, chemin faisant;
+cependant les aubergistes et les servantes assistent à un cours de
+politique à l'heure des repas, tandis que les chevaux s'étonnent d'être
+plus chargés que de coutume et plient sous le poids des consciences et
+des estomacs budgétaires.</p>
+
+<p>De leur côté, les ministres se préparent à rentrer leur bannière au
+fourreau et à fermer leur arsenal. L'armée ministérielle a pris son
+congé de semestre, et l'armée ennemie se retire dans ses foyers; pendant
+ce temps d'armistice, les soldats se reposeront, pour la plupart, sous
+le pommier natal; mais les chefs, les généraux, les Achilles et les Ajax
+vont courir le monde pour se rafraîchir le sang et se purger de toute
+humeur politique. Celui-là, retiré dans son château de Normandie,
+méditera sur la misère du peuple et l'égalité des conditions; celui-ci
+ira prendre les eaux du Mont-d'Or ou de Vichy, et se laver des ennuis et
+des douleurs du pouvoir. Le ministère taillera sa vigne et arrosera ses
+fleurs; l'opposition pêchera innocemment à la ligne. Juillet est le mois
+où les partis désarment; août invite les plus guerroyants au repos;
+septembre les trouve tous endormis sous la tonnelle, jusqu'au jour où
+décembre, mois maussade et sombre, embouchant la trompette
+parlementaire, les réveille en sursaut et leur met de nouveau la passion
+au coeur et le verre d'eau sucrée à la main.</p>
+
+<p>Le temps est venu, comme on voit, où tous les grands comédiens voyagent:
+Duprez chante à Toulouse; mademoiselle Déjazet fredonne et frétille à
+Bordeaux; Bouffe est dans le Nord; mademoiselle Rachel attelle le Midi à
+son char; l'entrechat de mademoiselle Maria, après avoir sauté par
+dessus les Alpes, fait le bonheur de Milan; il n'est pas jusqu'à M.
+Alcide Tousez, du théâtre du Palais-Royal, qui ne soit impatiemment
+attendu quelque part. Où ira M. Alcide Tousez? C'est encore un mystère;
+j'ai frappé à toutes les chancelleries, et pas un ambassadeur n'a voulu
+me dire son secret; on croit cependant que M. Alcide Tousez voudra bien
+honorer de sa présence plusieurs grandes nations de l'Europe. Dans un
+temps où le royaume des Pays-Bas s'agenouille aux pieds de mademoiselle
+Eissler et lui sert de trottoir, tandis que Marseille enivrée cire le
+brodequin de mademoiselle Rachel, Alcide Tousez ne croit pas devoir se
+dérober plus longtemps à l'enthousiasme de l'univers. Déjà les arcs de
+triomphe se dressent pour son passage, et les populations empressées,
+hommes, femmes, enfants, vieillards, bivouaquent sur toutes les routes
+par où l'on croit qu'il pourrait bien passer.</p>
+
+<p>Puisque nous voici dans le monde des comédiens, n'en sortons pas sans
+payer une dette de regrets à une excellente et honnête actrice que le
+Gymnase vient de perdre subitement. Nous voulons parler de Julienne, la
+dernière des duègnes, sans contredit, et la meilleure des tantes et des
+grand'mères. Julienne est morte d'une attaque d'apoplexie; d'abord on a
+cru la sauver: au bout de quelques heures tout était dit; cette pauvre
+grand'maman si simple, si aimée du parterre, si ronde et si naïve, avait
+chanté son dernier couplet! Le Gymnase est en deuil, et, avec le
+Gymnase, les nièces, les neveux, les pupilles, qui ne retrouveront
+jamais tant de naturel, de franchise et de bonhomie.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que Julienne a toujours été la Julienne que vous
+avez vue affublée du bonnet rond de la vieille gouvernante, de la robe à
+ramages de la grand'maman et des falbalas de la douairière. Pourquoi
+Julienne n'aurait-elle pas eu ses vingt ans tout comme une autre? Elle
+les a eu ses vingt ans, en effet, et c'était alors, dit-on, une vive
+Dorine, une Lisette éveillée, une agaçante Marlon. Le premier chapitre
+de la vie dramatique de Julienne commence ainsi, à l'emploi de
+soubrette: Julienne porte le jupon court, le tablier et la cornette
+mutine; elle a le pied leste, l'oreille au guet et l'oeil émerillonné;
+ses poches sont pleines de billets au musc et l'ambre écrits par Valère
+à Isabelle, ou échangés entre Araminte et Dorante. Que de bons tours
+elle joue au vieil Orgon! Voyez-vous ce petit chevalier qui lui jette
+une bourse et un baiser pour se frayer passage dans le boudoir de
+Dorimène? Mais, gare! voici Frontin et Masearille, et L'Olive, et la
+Branche, qui se mirent dans ses yeux et lui content fleurette. Lisette
+leur tient tête, Marton n'est pas embarrassée de la réplique. Allons,
+soubrette et valet, aux armes! Escrimez-vous d'estoc et de taille,
+intrépides à l'attaque et fermes sur la riposte.</p>
+
+<p>Julienne avait des dispositions si particulières, un goût si déterminé
+pour ces duels avec Frontin, pour ces tendresses de Valère, pour ces
+amours d'Isabelle, qu'elle y a dépensé toute sa jeunesse. Soubrette de
+comédie, d'opéra-comique et de vaudeville, elle est restée soubrette
+vive et accorte, aussi longtemps qu'on peut l'être. On n'accusera pas
+cette bonne Julienne d'avoir été inconstante; avant son entrée au
+Gymnase, elle avait beaucoup parcouru le monde, mais comme Joconde elle
+n'avait pas changé: soubrette sans cesse et soubrette toujours, de
+Nantes à Strasbourg, de Marseille à Lille, dans tous les coins de la
+France.</p>
+
+<p>Un jour, au Havre, Julienne récitait, suivant sa coutume, quelque scène
+de Lisette ou de Dorine; peut-être se trouvait-elle aux prises avec
+Tartufe:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri!</p>
+<p class="i14"> Vous serez trop heureuse avec un tel mari!</p>
+</div></div>
+
+<p>peut-être chantait-elle tout simplement le duo de Grétry:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Dis! m'aimes-tu?--Ah! je t'adore.</p>
+<p class="i14"> --Et toi, Marton?--Je te dévore.</p>
+</div></div>
+
+<p>A ce moment, Gontier vint à passer; Gontier, l'étoile, le soleil du
+Gymnase; il vit Julienne, l'écouta, l'applaudit et en écrivit deux mots
+à M. Scribe... Deux mots de Gontier, quel certificat! Sur une parole de
+Napoléon, l'Europe prenait les armes; sur ces deux mots de Gontier, le
+Gymnase marcha à la conquête de Julienne, attaqua le Havre et lui enleva
+sa soubrette; le régiment de comédies-vaudevilles, dont Gontier était le
+colonel, venait de se recruter d'une actrice pleine de verve et de
+naturel; seulement les vingt ans étaient déjà loin, et la vive Marton,
+jetant là le jupon court, devint tout à coup la grosse et bonne maman
+Julienne que nous regrettons.</p>
+
+<p>Un jour, quand le Gymnase, retiré sous sa tente, contera ses exploits à
+ses petits-enfants et parlera de ses belles années, il citera, à moins
+d'ingratitude, le nom de Julienne parmi les noms de ses serviteurs et de
+ses compagnons les plus aimés, les plus fidèles et les plus applaudis.</p>
+
+<p>On annonce aussi la mort de M. C..., dont les excentricités et l'avarice
+sont devenues fameuses. C... était le rival et le frère jumeau
+d'Harpagon. Possesseur d'une fortune immense, accumulant million sur
+million, il poussait la ladrerie à sa perfection. Un de ses parents m'a
+raconté de lui des traits qui méritent d'être précieusement conservés;
+ce sont des matériaux qui pourront servir plus tard à quelque poète
+comique pour compléter le portrait de l'Harpagon de Molière et de
+l'Euclien de Plaute.</p>
+
+<p>C... avait un fils. Tant que ce fils fut au maillot, C... supporta avec
+une sorte de résignation les charges et les frais de sa paternité; une
+fois cependant il eut une querelle terrible avec la nourrice, prétendant
+qu'elle ne gagnait pas l'argent qu'on lui donnait et mettait la moitié
+d'eau dans son lait. C... voulut un instant lui intenter un procès en
+dommages et intérêts; il alla même chez le juge, qui lui dit: «Depuis
+quand prenez-vous la mamelle des nourrices pour une cruche de
+laitière?--Ah! monsieur, répliqua C... d'un air désespéré, vous avez
+beau dire, mon fils ne tette pas pour trois sous de lait par jour et
+j'en paie cinq! Je suis volé.»</p>
+
+<p>Jusqu'à dix ans, l'enfant marcha pieds nus et à peu près vêtu du costume
+de la nature. C... disait à ses amis, qui se plaignaient de voir le
+pauvre diable tantôt brûlé par le soleil et tantôt grelottant de froid:
+«Laissez donc! ça forme le caractère.» Au fait, le système d'éducation
+de C... n'avait pour but que d'économiser les frais de cordonnier et de
+tailleur.</p>
+
+<p>A quinze ans il fallut le voir tant bien que mal. Ajoutez que notre
+adolescent ne se contentait plus de sucre d'orge, de pain d'épices et de
+croquets; son appétit se manifesta d'une façon dévorante. C... s'en
+alarma; pendant quelque temps il lui rogna les vivres et lui disputa les
+morceaux. Mais C... perdait toujours quelque chose à cette bataille;
+aussi regrettait-il de n'avoir pas mis au monde un fils qui put vivre
+sans manger. Puisque enfin le mal était fait, il songea du moins à le
+réparer de son mieux, et imagina le moyen que voici de ne plus nourrir
+ce fils affamé. Un matin, C... se présenta chez le procureur du roi,
+gémissant, la larme à l'oeil, et demandant, au nom de la loi, aide et
+protection contre son garnement. Notez que c'était le jeune homme le
+plus doux et le plus innocent du monde. «Que lui reprochez-vous donc? lui
+dit le magistrat. C.... se mit alors à défiler un chapelet interminable
+de griefs et de méfaits. Jamais père, à l'entendre, n'avait été plus mal
+partagé et plus malheureux. Il fit si bien, qu'il obtint la détention de
+son fils dans une maison de surveillance; satisfaction, comme on sait,
+que le code accorde aux parents prévoyants. Je vous laisse à juger de la
+joie de C...! Harpagon avait enfin trouvé le moyen qu'il cherchait
+d'avoir gratis un fils, le gouvernement payant son loyer et sa
+nourriture. C... méditait de placer sa femme dans la même pension,
+lorsque l'autorité fut avertie du tour que C... lui avait joué, et remit
+le fils à la charge du père. «Diable, s'écria le millionnaire en
+apprenant la nouvelle, ça va me gêner; je comptais encore pour deux ou
+trois ans sur cette économie!»</p>
+
+<p>Le domestique de C... avait servi dans le 32e régiment de ligne. Un jour
+entrant dans la chambre de son maître, il lui trouve un air de
+méditation profonde. «Jean, dit tout à coup notre homme en s'éveillant
+comme d'un songe; Jean, tu as été dix ans soldat?--Oui, monsieur.--Eh
+bien! combien avais-tu de pave?--Cinq sous par jour, monsieur, et un sou
+de retenue.--Et ta nourriture?--Un pain de munition.--Comment te
+trouvais-tu de ce régime?--Mais, monsieur, pas trop mal.--Ta santé
+était-elle bonne?--Très bonne, monsieur.--Eh bien! Jean, mon ami,
+puisque tu as vécu pendant dix ans avec du pain de munition, quatre sous
+d'appointements, et que tu t'en es bien trouvé, à dater d'aujourd'hui je
+te donnerai la même nourriture et le même salaire. J'avais eu tort de
+changer tes habitudes; pardonne-moi! ça aurait pu te faire mal.»</p>
+
+<p>Une autre fois, C... sonne Jean pour le charger d'une commission. Jean
+arrive clopin-clopant; dans son empressement, il s'était heurté à
+l'escalier et avait fait une horrible chute: «Tu vas aller au faubourg
+du Roule, lui dit C.....</p>
+
+<p>--Ah! monsieur, vous voyez, je suis éclopé et ne puis faire un
+pas.--Soit; j'irai à ta place, mais tu me prêteras tes
+souliers.--Pourquoi cela, monsieur?--Pourquoi cela, drôle? Puisque je
+vais où tu devais aller, il est juste que j'use tes semelles et non les
+miennes. Et C..., ôtant ses pantoufles, se chaussa comme il le disait,
+aux dépens du pauvre diable.</p>
+
+<p>Feu le célèbre docteur Double était son médecin ordinaire; en sa qualité
+d'ancien camarade de collège de C..... et connaissant surtout ses goûts
+économiques, il se gardait bien de lui présenter jamais un mémoire:
+aussi C.... l'avait-il choisi de préférence à tous les autres; médecins.
+Il y a deux ans, C..... se sentant malade, le docteur lui prescrit les
+eaux d'Aix. C.... recule le plus qu'il peut devant cette grande
+entreprise; mais il s'agit de sa santé et peut-être de sa vie, et mon
+avare se décide à quelques sacrifices. Le voici donc en route; vous dire
+les roueries qu'il emploie, chemin faisant, pour tromper les aubergistes
+et escamoter le pourboire des postillons et des servantes, je ne
+saurais. Le jour de son arrivée à Aix, il s'acheminait tristement vers
+l'établissement des bains, l'oeil morne et la tête baissée, supputant
+avec douleur ce qu'une douche pourrait lui coûter. Tout en rêvant à sa
+misère, notre homme arrive sur les bords du lac qui étale, dans la
+vallée d'Aix, ses eaux froides et limpides; soudain une idée le saisit;
+il s'approche du bord, s'arrête, se déshabille et se jette dans
+l'eau.--Eh! monsieur, que faites-vous donc? lui crie Jean.--Double m'a
+dit de prendre les eaux d'Aix, répond C... grelottant de froid;
+celles-ci ou celles-là, n'est-ce pas la même chose? «Il continua pendant
+huit jours la même opération, et revint à Paris. «Tu aurais tout aussi
+bien fait de te baigner sous le pont d'Austerlitz,» lui dit le docteur
+Double en riant.</p>
+
+<p>C.... avait une chaise de poste, comme Harpagon son carrosse, son maître
+Jacques et des chevaux; C... partait un jour pour sa maison de campagne,
+située dans le département de la Côte-d'Or. Il avait pris avec lui sa
+nièce, qui devait passer quelques semaines à Saint-A.... A peine la
+voiture avait-elle franchi la barrière de Charenton, que C....., se
+retournant du côté de la jeune femme: «Ma chère enfant, il faut que nous
+réglions notre petit compte ensemble.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous dire, mon oncle?--Écoute bien; si tu n'étais pas venue
+dans ma voiture, tu aurais pris le coupé de la diligence; pour aller
+jusqu'à Saint-A.... c'est soixante-dix francs qu'il t'en aurait coûté;
+tu vas m'en donner trente-cinq, et tout sera dit: je te tiens quitte du
+reste.--Et la nièce fut obligée de payer.</p>
+
+<p>Voici une recette que C.....avait inventée pour se nourrir à bon marché:
+il entrait chez un restaurateur, s'attablait et demandait un potage; le
+potage servi, C.... en mangeait la moitié, puis, frappant avec violence
+sur la table:--Garçon! s'écriait-il. A ce grand éclat le garçon
+d'accourir: «C'est horrible, ajoutait C....; ce potage n'est pas
+mangeable! Quelle gargote!» Et il se levait brusquement, prenait sa
+canne, son chapeau et sortait d'un air furieux. Un peu plus loin, chez
+le restaurateur voisin, c'était le vin qu'il trouvait détestable, après
+en avoir bu deux ou trois gorgées; puis le bifteck chez celui-ci, et le
+poisson chez celui-là; C... allait ainsi de cuisine en cuisine, et
+finissait, à force de prendre un morceau ici et là une bouchée, par se
+faire un dîner complet sans avoir besoin de payer la carte.</p>
+
+<p>C....., au moment de rendre le dernier soupir, a trouvé un reste de
+force pour se mettre sur son séant et éteindre une bougie allumée, que
+la garde-malade avait oubliée sur la table de nuit: «Ces gens-là brûlent
+la chandelle à deux bouts, murmura-t-il d'une voix affaiblie; ils
+finiront par me mettre sur la paille.» C..... laisse un héritage de six
+millions.</p>
+
+<p>Les nouvelles de Vienne retentissent des bravos obtenus par madame
+Pauline Viardot-Garcia: partout des couronnes et 'partout des vivat!
+C'est une ovation méritée et complète. Madame Pauline Viardot a dû
+partir pour Prague, où les mêmes succès l'attendent.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Saint-Cyr.</h2>
+
+<h4>A-PROPOS RÉTROSPECTIF.</h4>
+
+<p>Le Théâtre-Français annonce pour la semaine prochaine une comédie
+nouvelle intitulée: <i>Les Demoiselles de Saint-Cyr</i>, et le nom seul de
+l'auteur suffirait pour éveiller l'attention publique. M. Alexandre Dumas
+est peut-être celui de nos auteurs dramatiques qui, à l'apparition d'une
+de ses oeuvres, excite le plus la curiosité, et cela, non par l'appât de
+nouveaux arguments littéraires fournis à l'une ou à l'autre des deux
+écoles, mais simplement parce que l'on est presque sûr de rencontrer
+toujours, au moins dans quelques scènes, des passions ou des feux
+d'artifice d'esprit.</p>
+
+<p>Quoique à propos de cet ouvrage, nous nous proposions de dire quelques
+mots sur les lieux ou doit se passer la scène et sur quelques-uns des
+personnages, il faut reconnaître tout d'abord que l'auteur est
+nécessairement forcé de s'éloigner de la vérité historique; s'il avait
+voulu la suivre dans les détails de l'établissement de Saint Cyr, nous
+n'aurions certainement pas eu un premier acte aussi gai, aussi fou que
+celui qu'on nous promet.</p>
+
+<p>Une femme qu'au théâtre il faudrait bien se garder de peindre autrement
+que sèche, froide et impassible, parce que ce n'est pas au théâtre qu'on
+redresse les préjugés, madame de Maintenon, qui nous apparaît tout autre
+quand on l'étudie dans sa correspondance, était devenue le point de mire
+de tous les solliciteurs; c'était chez elle que pleuvaient tous le,
+placets, et surtout ceux de la noblesse ruinée par la guerre, le
+désordre ou l'insouciance, qui avaient à réclamer des secours pour de
+jeunes filles sans dot et sans appui A la sympathie naturelle qu'un tel
+malheur devait rencontrer chez la veuve de Scarron, se joignait aussi un
+penchant à l'éducation, et sans doute le souvenir des premières
+fonctions auxquelles elle avait dû l'avantage d'être connue du roi et
+l'occasion de s'élever. Elle avait donc formé déjà le projet d'un
+établissement en faveur des jeunes filles de condition sans fortune,
+lorsque le hasard lui offrit une ursuline, madame de Brinon, qui, forcée
+de quitter un couvent endetté, remplissait dans le monde le voeu
+d'instruction qu'elle avait fait en rassemblant les domestiques, les
+enfants du château de Montchevreuil, où elle s'était réfugiée. En 1682,
+madame de Maintenon réunit à Rueil, sous la direction de madame de
+Brinon, une soixantaine de jeunes personnes qu'elle entretenait dans
+divers établissements; bientôt le nombre des pensionnaires s'accrut, et
+madame de Maintenon, qui prenait grand goût à cet oeuvre et la visitait
+tous les jours, voulut la rapprocher d'elle; elle obtint du roi la
+maison de Noisy, qui se trouvait enfermée dans le parc de Versailles. Là
+commence toute l'organisation d'un grand établissement formé avec une
+libéralité qu'on regrette de voir disparaître plus tard. A Noisy, les
+filles de bourgeois étaient admises comme les <i>demoiselles</i> et même près
+du château était une maison où, sous le nom de <i>filles bleues</i>, étaient
+élevés les enfants des paysans habitant les domaines de la fondatrice.</p>
+
+<p>Noisy fut bientôt le sujet de toutes les conversations à la cour; on
+voulut y faire visite; les demandes d'admission se multiplièrent; il
+fallut que la munificence du roi vint en aide à la charité de madame de
+Maintenon; on résolut d'établir une maison qui contint 250 élèves, 30
+professes et 21 converses. L'architecte Mansard choisit l'emplacement de
+Saint-Cyr, à proximité de Versailles. Le 1er mai 1685 commencèrent les
+travaux; l'ardeur de voir réaliser les projets formés était telle que
+les ouvriers ordinaires ne parurent pas suffire: on y employa des
+troupes campées à Versailles, et 2,000 travailleurs élevèrent les
+bâtiments avec une telle précipitation, que plus tard, on fut obligé de
+faire de grandes et nombreuses réparations.</p>
+
+<p>L'édit d'érection fut enregistre au Parlement, le 18 juin 1686; il fut
+pourvu à la dotation de la maison; on interdit à la communauté toute
+faculté d'acquérir; s'il y avait des épargnes, elles devaient être
+employées à doter les élèves qui voudraient se marier; à défaut
+d'épargnes, le trésor royal fournirait à cette dépense. Rien de plus
+prévoyant, de plus paternel que les règlements et constitutions des
+<i>Dames de Saint-Louis</i>, auxquels madame de Maintenon donna tous ses
+soins et toute son étude; mais, hélas! on ne put plus être admis qu'en
+faisant preuve de quatre degrés de noblesse.</p>
+
+<p>Madame de Brinon fut nommée supérieure; mais la renommée de la maison,
+les bénédictions données partout à cette fondation, troublèrent la tête
+de la pauvre dame, qui, par sa vanité, compromit un moment
+rétablissement, et fut destituée en 1688. Le chagrin de cette erreur
+dans un premier choix ne ralentit en rien le zèle de madame de
+Maintenon; pendant toute sa vie on la vit présider à tous les exercices,
+faire elle-même des classes, surveiller même les offices, et encourager
+par son exemple les soeurs converses. Un jour qu'elle sortait d'une
+cuisine pour aller à une grande cérémonie: <i>Vous ne sentirez pas le
+musc</i>, lui dit-on. Oui, répondit-elle; <i>mais qui croira que c'est moi?</i>
+Les pensionnaires de Saint-Cyr devinrent la famille de madame de
+Maintenon, qui écrivait à la supérieure: <i>Quand me verrai-je à cette
+grande table, où, environnée de toutes mes filles, je me trouve plus à
+mon aise qu'au banquet royal!</i></p>
+
+<p>Madame de Maintenon, effrayée sans doute de l'orgueil qui avait perdu
+madame de Brinon et qui avait pénétré plus loin qu'elle dans la maison,
+voulut combattre en toute occasion ce vice chez ses élèves: <i>Mes
+enfants</i>, leur disait-elle, <i>ne soyez pas glorieuses; je le suis assez
+pour tous</i>. Un jour qu'elle se plaignait encore et insistait sur la
+nécessité de ne pas faire de rhétoriciennes: <i>Soyez tranquille, madame</i>,
+lui dit une maîtresse de classe, <i>nos rubans jaunes</i> (la grande classe)
+<i>n'ont pas le sens commun.</i></p>
+
+<p>Madame de Maintenon ne tarda pas sans doute à se rassurer, puisqu'elle
+permit et approuva bientôt qu'on apprit et jouât des dialogues moraux
+d'abord, puis des pièces de vers, et enfin des tragédies. Les succès des
+pensionnaires recommencèrent encore à l'effrayer, car elle écrivit à
+Racine: «Nos petites filles viennent dc jouer votre <i>Andromaque</i>, et
+l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre
+de vos pièces.» C'est pour échapper à cet arrêt que Racine composa
+<i>Esther</i>, qui fut jouée par les élèves de Saint-Cyr, le 8 février 11689.
+Le succès fut prodigieux; il n'y avait que deux cents places dans la
+salle, et de toutes parts venaient des demandes pour assister à ce
+spectacle: hauts personnages, pieuses dévotes, ministres, évêques, tous
+briguaient l'honneur d'une invitation; le roi faisait une liste, et se
+tenant à sa porte, la feuille à la main, la canne levée, comme pour
+former une barrière, il y restait jusqu'à ce que toutes les personnes
+inscrites fussent entrées. Malgré la piété du sujet, il paraît que les
+actrices attiraient bien des regards profanes, et beaucoup des passions
+citées plus tard dans cette cour, qui renonçait difficilement à être
+galante, datèrent des représentations d'<i>Esther</i>.</p>
+
+<p>C'est là sans doute ce qui servit de prétexte à la calomnie qui plus
+d'une fois, présenta Saint-Cyr comme un sérail de Louis XIV; mais la
+conduite constante de madame de Maintenon et la sévérité des,
+règlements, qui augmenta encore lorsqu'en 1691 on exigea que toutes les
+dames fissent des voeux, ont donné à tout jamais un hardi démenti à ces
+infâmes accusations.</p>
+
+<p>Le couvent subsista jusqu'en 1793; plus tard on y transféra l'école
+militaire qui avait été établie, en 1802, à Fontainebleau.</p>
+
+<p>L'action des <i>Demoiselles de Saint-Cyr</i>, que va nous offrir la Comédie
+Française, se passe, dit-on, en 1701 Le sujet est tout d'imagination;
+cependant, parmi les, personnages créés par l'auteur, paraît une figure
+historique, celle du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, qui vient
+d'être appelé au trône d'Espagne. Le duc d'Anjou est bien jeune, et M.
+Alexandre Dumas n'aura pu, nous l'espérons presque, se résigner à lui
+donner le caractère fâcheux que peint le duc de Saint Simon; ce n'est
+pas sous ces formes roides et silencieuses qu'un jeune prince peut se
+produire au théâtre; et si dans une pièce qui ne vise à aucune
+prétention historique, M. Dumas a fait une infidélité à l'histoire, il
+trouvera dans les plus beaux succès des dernières années plus d'une
+heureuse excuse.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Concours aux Écoles spéciales.</h2>
+
+<h4>SÉANCES SOLENNELLES D'OUVERTURE A L'HOTEL-DE-VILLE.</h4>
+
+<p>Dans quelques jours, les séances solennelles d'ouverture des concours
+pour les écoles spéciales vont être terminées. Ces séances, bien que
+publiques, attirent peu d'autres spectateurs que les professeurs et les
+élèves; cependant, c'est un spectacle qui ne manque pas d'intérêt. Cette
+jeunesse studieuse qui se presse dans la salle d'apparat du vieil
+hôtel-de-ville parisien, ces épaulettes, ces habits brodés qui brillent
+devant le bureau on l'on voit aussi le costume modeste des savants
+examinateurs, tout attire l'attention: car c'est là que va se décider
+l'avenir de bien des familles. Dans ces séances préparatoires on tire au
+sort le nom des concurrents, et l'ordre que le hasard leur donne, leur
+indique celui dans lequel ils se présenteront au concours. C'est un
+grave moment, et bien des coeurs battent: dans cette lutte qui va ouvrir
+ou fermer une carrière, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. --Or,
+il a fallu déjà bien du temps et bien de fortes études pour oser
+affronter l'honneur de concourir, et même d'échouer dans cette lice
+devenue si difficile.</p>
+
+<p>C'est un honneur brigué maintenant par l'élite de la jeunesse française.
+Dans ce millier de noms jetés tous les ans dans l'urne, on retrouve les
+noms les plus distingués dans la noblesse, les sciences, l'armée, les
+finances, le barreau; on dirait que chaque famille veut avoir son
+représentant aux Écoles spéciales.--Aussi avons nous cru faire plaisir à
+ceux de nos lecteurs qui ne pourront assister à ces séances, en leur
+donnant quelques détails sur le concours de cette année, ou va se
+décider l'avenir de leurs amis, de leurs parents, de leurs frères ou de
+leurs fils.</p>
+
+<p>Les Écoles spéciales, dont les examens commencent ou vont commencer,
+sont les Écoles Polytechnique, Forestière, Navale et de Saint-Cyr. La
+séance d'ouverture pour l'École Navale a eu lieu le 5 juillet; celle des
+autres Écoles est remise au 20 de ce mois. C'est Paris qui ouvre la
+lice. Les autres villes qui sont centres d'examen ne commenceront leurs
+séances que plus lard.</p>
+
+<p>Les concours seront sans doute brillants cette année: on peut le
+présumer d'après le nombre des athlètes qui se présentent pour la lutte.
+Ce nombre augmente chaque année dans une progression telle qu'on ne
+saurait prévoir où elle s'arrêtera. C'est l'indice que l'étude des
+sciences exactes est cultivée avec une ardeur croissante dans les
+collèges royaux et les institutions de Paris. Un simple rapprochement de
+chiffres suffira pour le prouver..</p>
+
+<p>En 1839, le nombre des candidats pour l'École Polytechnique, inscrits à
+Paris, fut de 112<br>
+En 1840, il n'atteignit que 123<br>
+En 1841, il fut de 148<br>
+En 1842, il s'éleva jusqu'à 389<br>
+En 1843, il a dépassé 470</p>
+
+<p>Il a donc presque quadruplé en quatre ans.</p>
+
+<p>Pour l'École de Saint-Cyr, il a positivement quadruplé. En 1839, le
+nombre des candidats inscrits à Paris était de 62<br>
+
+En 1840, de 75<br>
+
+En 1841 (1er concours en février, motivé par les événements de 1840),
+de 196<br>
+
+En 1841 (2e concours normal, en juillet), de 199<br>
+
+En 1842, de 261<br>
+
+En 1843, de 300</p>
+
+<p>Pour l'École Navale la progression est la même.</p>
+
+<p>En 1839, le nombre des candidats inscrits à Paris était
+de 41<br>
+
+En 1843, il est de 140.</p>
+
+<p>Les collèges Saint-Louis, Louis-le-Grand, Charlemagne sont toujours ceux
+qui fournissent le plus de candidats. L'aristocratique, le léger et
+spirituel Bourbon y compte à peine quelques représentants: la
+Chaussée-d'Antin se charge d'alimenter l'École de Droit. Parmi les
+institutions particulières, l'institution Sainte-Barbe, MM. Barbet,
+Parchappe, Debains, Loriol, envoient les plus nombreuses phalanges.</p>
+
+<p>Sans doute on ne peut que se féliciter pour la force des études de cette
+concurrence, qui pousse tant de jeunes gens sur le seuil des Écoles du
+gouvernement. Mais n'y aurait-il pas un regret de voir s'encombrer ainsi
+la carrière qui offre en perspective les emplois salariés par l'État, et
+n'y aurait-il pas un danger dans le désappointement des concurrents
+malheureux dont l'avenir doit changer après de si dignes études
+spéciales?--Or il faut s'attendre que le nombre en soit grand; si les
+concurrents se multiplient, les places ne se multiplient pas dans la
+même proportion.--Il faut donc le répéter: Il y aura beaucoup d'appelés,
+mais peu d'élus.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>La Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville</h2>
+
+<h4>ANNIVERSAIRE DU 13 JUILLET.</h4>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/002a.png">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/002b.png">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Paris se rappelle encore la commotion produite, l'an dernier, par cette
+nouvelle inattendue: «Le duc d'Orléans n'est plus!» On sut la mort en
+même temps que l'accident, tant ce coup de foudre avait été rapide. Les
+partis furent unanimes dans leur sympathie; on se redit avec amertume
+cette mort d'un prince dans une arrière-boutique, cette mort d'un
+capitaine oin du champ de bataille, ce brancard sanglant porté par des
+sous-officiers de l'armée d'Afrique, et la famille royale, des maréchaux
+de France, des ministres, suivant à pied le corps d'un fils, d'un
+compagnon d'armes, d'un héritier plein d'avenir.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/003b.png">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+ <img alt="" src="images/003c.png">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Tous les détails des funérailles, après une année d'intervalle, sont
+encore présents à la mémoire. Nous voyons l'immense cathédrale voilée de
+noir; le catafalque dressé entre les deux nefs latérales sous un
+baldaquin de velours doublé d'hermine; les cinq cents cierges
+flamboyants; les cariatides argentées, et la foule se succédant pendant
+quatre jours entiers, pour venir dire au prince royal un dernier adieu.
+La duchesse douairière d'Orléans avait fait construire, au château de
+Dreux, sur l'emplacement de l'église collégiale, une chapelle sépulcrale
+pour les princes des maisons de Toulouse et du Maine. C'est là que le
+duc d'Orléans repose, à côté de la princesse Marie, sa soeur. C'est là
+aussi qu'un service funèbre a été célébré, le 13, en présence de sa
+veuve et de ses parents désolés; mais, quoique son cercueil eût été
+placé dans les caveaux de Dreux, la reine a voulu qu'un monument
+consacrât le lieu où il a rendu le dernier soupir. La maison de M.
+Cordier a été achetée par la liste civile pour la Minime de 110,000
+francs; elle a été démolie, et, il y a six mois, M. Fontaine et M.
+Lefranc, architectes-inspecteurs, ont jeté les fondements d'une chapelle
+qui vient d'être inaugurée le 11 juillet.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/003d.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Église de Dreux.</b></p>
+
+<p>Cette cérémonie s'est accomplie sans éclat; Pares n'y a pas été convié;
+la douleur de la famille royale n'a pas voulu de nombreux témoins. Le
+roi, la reine, la duchesse d'Orléans, le duc et la duchesse de Nemours,
+madame Adélaïde, les ducs d'Aumale et de Montpellier, ont assisté à la
+bénédiction donnée par l'archevêque de Paris. Les seules personnes
+admises à célébrer avec eux le fatal anniversaire, ont été les
+ministres, les maréchaux Gérard et Sébastiani, le comte de Montalivet,
+les généraux Aupick, Marbot et Baudrand, les présidents des deux
+Chambres. M. Bertin de Veaux, officier d'ordonnance de S. A. R., le duc
+d'Elchingen, aide-de-camp du prince, les aides-de-camp, officiers et
+écuyers de la maison militaire du roi, M. de Boismilon, secrétaire des
+commandements, les membres du conseil de l'instruction publique, et
+quelques autres dignitaires, dont la plupart avaient été présents à la
+catastrophe du 13 juillet.</p>
+
+<p>L'édifice, formant une croix grecque, s'élève au milieu d'un enclos
+planté d'arbres. Il est d'un style byzantin, mitigé par quelques détails
+d'architecture antique; une croix en pierre domine le point
+d'intersection des nefs. Le bras droit est occupé par une chapelle
+dédiée à saint Ferdinand, le bras gauche par un cénotaphe et le choeur
+par l'autel de Notre-Dame-de-Compassion, dont la statue décore une niche
+extérieure pratiquée dans l'abside. Les trois portails s'arrondissent à
+plein cintre, et sont ornés de rosaces, où sont peintes la Foi, la
+Charité et l'Espérance.. Dix fenêtres cintrées, qui répandent dans
+l'enceinte un jour mystérieux, sont enrichies de vitraux fabriqués à la
+manufacture de Sèvres, d'après les compositions de M. Ingres. Ils
+représentent saint Philippe, Saint Louis, Saint Robert, saint Charles
+Borromée, saint Antoine de Padoue. Sainte Rosalie, saint Clément
+d'Alexandrie, sainte Amélie, saint Ferdinand, sainte Hélène, saint
+Henri, saint François, sainte Adélaïde et saint Raphaël.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003e.png"><br><b>Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville,<br> inaugurée le 11
+juillet.</b></p>
+
+<p>La sacristie est derrière le choeur, en dehors de la croix. Devant le
+portail principal, on a réservé un hémicycle à la circulation des
+voitures; en face sont les salles destinées au service, de l'église et
+le logement du desservant.</p>
+
+<p>Le cénotaphe élevé au duc d'Orléans a été exécuté dans les ateliers du
+Louvre, par M. Triquetti, d'après les dessins de M. Ary Scheffer. Un
+piédestal de marbre noir porte la figure du prince, étendu sur un
+matelas, et revêtu du costume d'officier-général; sur un socle qui forme
+le prolongement du piédestal, à droite, est un ange en prière, l'une des
+dernières oeuvres de la princesse Marie. Qui eût dit à cette royale
+artiste, si prématurément moissonnée, que son frère lui survivrait si
+peu de temps, et qu'elle travaillait à lui compléter un mausolée?</p>
+
+<p>Les deux statues sont en marbre blanc de Carrare. Un enfoncement
+semi-circulaire, ménagé dans le piédestal, renferme un bas-relief d'un
+beau caractère; la France, sous la forme d'un ange, étreint du bras
+gauche une urne qu'elle arrose de larmes, et tient de la main droite un
+drapeau tricolore renversé.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003f.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Revue algérienne.</h2>
+
+<h4>PLAN FIGURATIF ET DESCRIPTION DE LA ZMALA.--ARRIVÉE DES PRISONNIERS À
+ALGER.--RENVOI DES UNS À ORAN ET DES AUTRES EN FRANCE, --PORTRAIT DE
+MARABOUT SIDI-EL ARADJ--DRAPEAUX DE LA ZMALA DÉPOSÉS AUX INVALIDES.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004small.png"><br><a href="images/004large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<p>Nous avons fait connaître le hardi coup de main qui a dispersé la zmala
+d'Abd-el-Kader (V. l'<i>Illustration</i>, n° 16, page 253). Aujourd'hui, des
+renseignements recueillis en grande partie par le directeur des affaires
+arabes à Alger nous permettent de donner, avec le plan figuratif de la
+zmala, quelques détails sur son origine, sa composition, sa manière de
+vivre, ses moyens d'accroissement.</p>
+
+<p>Une loi générale présidait à la formation de tous les campements
+d'Abd-el-Kader, loi en quelque sorte organique, à laquelle il n'a jamais
+été dérogé: c'était de placer, autour de la tente de l'émir, toutes les
+tribus dans la même orientation que celle de leur territoire par rapport
+à Mascara, son ancienne capitale et centre de son autorité. Cet ordre
+avait été scrupuleusement observé dans l'organisation de la zmala, qui
+n'était autre chose qu'un grand campement militaire, avec infanterie,
+artillerie, mais avec accompagnement de vieillards de femmes et
+d'enfants.</p>
+
+<p>Abd-el-Kader avait vu, de retraite en retraite, tous ses établissements
+militaires, Jughar, Thaza, Saida, Tafreoua, Tagdemt, successivement
+envahis et détruits par nos soldats. Pressé entre le Désert et nos
+colonnes, il comprit que pour sauver les plus précieux débris de sa
+puissance, il ne lui restait plus qu'à les rendre aussi mobiles que les
+tribus elles-mêmes, et à dérober à nos armes, par la fuite, ce qu'il ne
+pouvait leur disputer par le combat. Il organisa donc la zmala: il y
+rassembla tout ce qu'il tenait à conserver: sa famille, celle de ses
+principaux lieutenants, son trésor; il la plaça sous la garde de ses
+plus braves et de ses plus fidèles partisans, et l'envoya sur les
+limites du désert, ou, en cas d'approche de l'ennemi, elle trouvait
+toujours un asile assuré.</p>
+
+<p>Le campement de cette population nomade était presque constamment le
+même, sans avoir toutefois la forme régulière que le compas lui a donnée
+dans le plan figuratif que nous publions, et que ne comportaient pas les
+accidents inévitables du terrain. Ainsi, quand la zmala a été enlevée et
+surprise le 16 mai 1843, la tête du campement était près de la source
+Ain de Taguin, tandis que le reste des tribus se développait en forme
+d'éventail, ou plutôt de patte d'oie, dans une vallée d'une étendue de
+douze à seize kilomètres.</p>
+
+<p>La zmala se divisait, sinon, en quatre enceintes, du moins en quatre
+groupes principaux.</p>
+
+<p>Le premier groupe renfermait les douars (cercles de tentes) et les
+familles de l'émir; de son beau-frère, Mustapha-ben-Thami, ex-khalifah
+de Mascara; de Bouheli-kha, ex-kaïd des Shama; de Miloud-ben-Arrach,
+ex-agha du cherk est, son ancien envoyé à Paris et son conseiller
+intime, et de Bel-Khérouby, son premier secrétaire.</p>
+
+<p>Le deuxième groupe était formé par les douars et les familles de
+Mohammed-ben-Allal-ben-Embarch, ex-khalifah de Milianah, de
+Ben-Jahia-el-Djenn, agha de la cavalerie régulière; de Hadj-el-Habib,
+ex-consul à Oran pendant la paix ainsi que des chaoucks (gardes attachés
+particulièrement à la personne des chefs).</p>
+
+<p>Dans le troisième groupe se trouvaient exclusivement les Hachem-Cheraga
+(de l'est) et Gharaba (de l'ouest), qui, peu nombreux dans les premiers
+temps, s'étaient considérablement accrus au moment de la prise de la
+zmala, parce que l'émir venait de les enlever à peu près tous dans la
+plaine d'Eghris. Le quatrième, groupe, plus ou moins rapproché des
+autres, suivant les difficultés du terrain, l'eau, les bois ou les
+pâturages, réunissait les tribus du Désert qui s'étaient attachées à la
+fortune de l'émir. Ces tribus n'étaient véritablement maintenues que par
+la volonté des chefs les plus influents, attirés pour la plupart
+eux-mêmes par l'appât du pillage, des cadeaux, de l'argent, et
+quelques-uns par le mobile de la religion.</p>
+
+<p>Enfin, entre le troisième et le quatrième groupe, une place était
+assignée au petit camp de si-Kaddour-ben-Abd-el-Baki, khalifah du
+Désert, parce que les tribus placées sous son commandement étaient
+toujours les plus avancées.</p>
+
+<p>L'organisation même de la zmala ne permettait pas, comme on le voit,
+d'arriver jusqu'à la tente d'Abd el-Kader sans être découvert et arrêté.
+Il n'était pas plus facile de fuir avec sa famille et ses biens, une
+fois qu'on avait été incorporé dans cette émigration. Il aurait fallu, à
+cet effet, traverser plusieurs groupes de tribus qui se surveillaient
+les uns les autres, et qui n'étaient peuplés, en général, que de
+malheureux épiant sans cesse l'occasion de s'enrichir par le pillage.
+L'émir l'avait bien compris, et il avait fait publier cet ordre
+laconique: <i>De quiconque fuira ma zmala, à vous les biens, à moi la
+tête.</i></p>
+
+<p>On évalue à trois cent soixante-huit le nombre des douars formant la
+zmala. A dix tentes par douar (on en compte ordinairement trente à
+quarante dans le Tell, le pays cultivé), et à dix individus par tente,
+le rassemblement pouvait présenter un chiffre total de plus de 30,000
+individus.</p>
+
+<p>Un petit corps d'infanterie et d'artillerie, fort d'environ 450 hommes,
+suivait le sort de la zmala, et campait habituellement à gauche et en
+arriére du douar de Miloud-ben-Arrach, chargé surtout de veiller à la
+garde particulière des douars d'Abd-el-Kader et de ses chefs principaux.
+Cette troupe, bien armée, mais mal vêtue, mal nourrie, mal payée,
+n'éprouvait véritablement un peu de bien-être qu'à la suite de quelque
+rhazia heureuse qui venait la dédommager de ses longues abstinences.</p>
+
+<p>La cavalerie régulière paraissait rarement dans la zmala; elle était
+toujours en course avec les chefs les plus capables, chargés d'aller
+pousser les tribus à la révolte.</p>
+
+<p>Les otages appartenant aux tribus douteuses campaient en arrière du
+douar de Miloud-ben-Arrach, et à la droite de l'infanterie régulière.</p>
+
+<p>Le khazna (le trésor) était placée entre le douar d'Abd-el-Kader et
+celui de Miloud-ben-Arrach.</p>
+
+<p>Les familles de sidi-Mohammed-ben-Aïssa el-Berkani, ex-khalifah de
+Médéah, et de sidi-Mohammed-el-Bou-Hamedi, ex-khalifah de Tlemsen, n'ont
+jamais paru dans la zmala, non plus que les frères de l'émir,
+si-Mohammed-Saïd, si-Mustapha, si-el-Haoussin et si el Mokhtadi, qui
+vivent retirés chez les Beni-Snassen.</p>
+
+<p>Abd-el-Kader ne faisait que de rares apparitions au milieu de la zmala:
+il y a passé deux mois à peine dans l'espace de deux années. Se croyant
+tranquille sur le sort de sa famille, il n'était occupé qu'à nous
+susciter des embarras, soit en maintenant sous sa dépendance les tribus
+disposées à reconnaître la domination française, soit en excitant à la
+révolte les tribus déjà soumises.</p>
+
+<p>En l'absence d'Abd-el-Kader, la zmala était commandée ou par son
+beau-frère, le khalifah. Mustapha-ben-Thami, ou par l'agha
+Miloud-ben-Arrach, ou par le kaïd Bou-Khehka, ou par El-Iiady-Djelai,
+son conseiller intime. Celui de ces quatre chefs qui n'était pas en
+campagne avec lui était chargé de pourvoir aux besoins de la zmala,
+comme à son salut, en cas de danger.</p>
+
+<p>Il y avait dans la zmala un <i>va-et-vient</i> continuel d'étrangers. Les
+chefs qui venaient s'y plaindre ou nous trahir, leur suite, les
+courriers, les Arabes qui en fréquentaient les marchés, les nouvelles
+qu'on y faisait courir, tout contribuait à donner la vie à cette
+population voyageuse, qui comptait dans ses rangs des armuriers, des
+maréchaux-ferrants, des selliers, des tailleurs et jusqu'à des
+bijoutiers.</p>
+
+<p>De nombreux marchés, assez bien pourvus, entretenaient une abondance
+d'approvisionnements suffisante aux besoins d'ailleurs si bornés des
+Arabes, renommés à juste titre pour leur frugalité proverbiale. Aussi la
+zmala, tout en menant une vie extrêmement dure dans le Désert, a-t-elle
+plus souffert par les fatigues des marches et contre-marches que par la
+faim, qui a tout au plus atteint les dernières classes de cette
+émigration. C'était dans les déplacements surtout qu'il mourait beaucoup
+de monde, malades, vieillards, enfants, femmes enceintes. Les
+prisonniers ont dépeint ce triste état de choses en disant; «A chaque
+gîte nous laissions un petit cimetière.»</p>
+
+<p>Pour soutenir le moral de cette population, tous moyens étaient bons:
+cadeaux, mensonges, ruses, fausses lettres. Tantôt les Français, en
+guerre avec les Anglais, et aient forcés de diminuer leurs forces;
+tantôt Muley-Abd-el-Rahman, empereur de Maroc, s'avançait avec une
+grande armée; ou bien Ben-Allal-ben-Embarek avait remporté une victoire
+éclatante sur les chrétiens; tantôt les maladies les décimaient sur tous
+les points; puis le général Mustapha-ben-Ismael avait abandonné notre
+cause; enfin, ruinés par nos énormes dépenses, nous demandions la paix,
+et le gouverneur-général était changé ou tué. Pour chacun de ces
+mensonges les chefs ordonnaient des réjouissances, des <i>fantasias</i>, et
+les populations crédules continuaient à marcher dans le Désert sans
+murmurer! Le 16 mai, Abd-el-Kader, dont l'attention était toute reportée
+vers l'ouest, où manoeuvrait la division de Mascara, observait, avec une
+trentaine de cavaliers, du côté de Tiaret, les mouvements de la colonne
+commandée par le général de La Moricière, sans s'inquiéter de celle qui,
+sortie de Boghar sous les ordres de M. le duc d'Aumale, et séparée de
+Taguin par une distance de trente lieues, ne semblait nullement menacer
+la sécurité de la zmala. Celle-ci, arrivée le 15 à Taguin passa la nuit
+très-tranquillement, et, le 16, à la vue de nos spahis et chasseurs
+s'élançant à la charge au milieu de cette ville de tentes, cette
+audacieuse agression de 500 cavaliers seulement frappa de stupeur cette
+population agglomérée, et paralysa les mouvements même des plus braves.
+Envahie à onze heures du matin, la zmala était entièrement prise à deux
+heures de l'après-midi. Les cris des enfants, des femmes, des blessés,
+des mourants ajoutèrent au désordre, et la déroute des Arabes fut
+complète.</p>
+
+<p>Un butin considérable tomba au pouvoir de nos auxiliaires indigènes. On
+estime à 1 million la somme en argent monnayé dont les vainqueurs
+s'emparèrent, et qui consistait principalement en piastres et en
+quadruples d'Espagne. Un spahis rapporta avec lui de cette expédition
+10,000 francs, un autre 15,000. Une somme d'environ 40,000 francs fut
+apportée à M. le duc d'Aumale, et distribuée par lui aux cavaliers qui,
+chargés de missions au moment de la capture de la zmala, n'avaient pas
+pu assister à ce brillant fait d'armes. L'infanterie, arrivée à cinq
+heures du soir, eut également sa part du butin considérable pris à
+l'ennemi. La tente d'Abd-el-Kader, avec tout ce qu'elle renfermait en
+tapis, coussins, armes, a été offerte par les officiers et soldats du
+corps qu'il commandait, à M. le duc d'Aumale, qui l'a rapportée à Paris,
+et se propose de la faire dresser dans le parc de Neuilly.</p>
+
+<p>Pendant les trois heures qu'a duré l'action, chacun a fait son devoir en
+brave. Les combattants seuls ont été frappés, et la lutte a été assez
+vive pour que plus de trois cents Arabes aient été tués. Les femmes, les
+enfants, les vieillards ont été épargnés, suivant les ordres donnés par
+le prince avant le combat. A mesure qui; nos cavaliers avançaient, les
+femmes poussaient des cris lamentables et, dans leur effroi, se
+découvraient la poitrine, sans doute pour exciter la pitié des
+vainqueurs en faveur de leur faible sexe. «En arrière!» leur criaient
+nos cavaliers, pour les éloigner du théâtre du combat: et toutes
+allèrent, en effet se réunir sur un même point à un kilomètre de
+distance de la zmala.</p>
+
+<p>Parmi les nombreux actes de bravoure qui signalèrent cette sanglante et
+glorieuse journée, on nous a cité le fait suivant comme un trait
+remarquable de sang-froid: l'interprète attaché à M. le duc d'Aumale, M.
+Urbain, a constamment chargé l'ennemi à côté du prince, sans même mettre
+le sabre à la main, et occupé uniquement, au milieu des balles, à
+remplir ses pacifiques fonctions d'interprète.</p>
+
+<p>On raconte qu'au plus fort de la mêlée, deux femmes, se précipitant hors
+d'une tente, se jetèrent à droite et à gauche sur les bottes du colonel
+de spahis Jusuf, et les tinrent fortement embrassées, en crient:-Aman!
+aman (pardon)!» Le colonel leur répondit de se retirer derrière les
+combattants et continua sa course. Un instant après, se voyant au milieu
+de tentes toutes blanches, il reconnut que c'étaient celles du douar
+d'Abd-el-Kader, et s'enquit aussitôt de la mère et de la femme de
+l'émir. Il apprit que c'étaient précisément les femmes qui venaient
+d'embrasser ses genoux. Il les fit aussitôt chercher; mais à la faveur
+du désordre, des cavaliers les avaient au même moment emportées en
+croupe loin de la zmala. Il paraît en effet hors de doute que la mère de
+l'émir, Lalla-Zahra; sa première femme, Lalla-Khrera-bent-bou-Talebi sa
+seconde femme Aïcha, qu'il a récemment épousée; ses deux fils et ses
+deux filles en bas âge, étaient encore dans sa tente, quand nos
+cavaliers ont envahi le camp. On avait pensé même qu'elles pouvaient se
+trouver sous un déguisement parmi les prisonnières; mais toutes les
+recherches faites à cet égard ont démontré le contraire, et les
+principaux prisonniers, détenus tant à la Maison-Carrée qu'à la Kasbah à
+Alger, ont déclaré, en prêtant serment sur le livre de Sidi-el-Bokhari,
+qu'elles n'étaient pas au nombre des captives.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>
+Drapeaux arabes enlevés en même temps<br>
+que la zmala, et déposés le 1er juillet, à<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;l'Hôtel des Invalides.</b></p>
+
+<p>Le 25 mai, la colonne expéditionnaire est rentrée à Médéah, ramenant
+3,000 prisonniers, 2,000 boeufs, 14,000 moutons. Le 29, les prisonniers
+sont arrivés à la Maison-Carrée, près d'Alger dans le plus grand
+dénuement. Les plus marquants d'entre eux ont été immédiatement
+renfermés à Alger même, dans la Kasbah. Ceux dont se composait le dépôt
+de la Maison-Carrée ont reçu une distribution de chemises, de babouches
+et de vêtements. Embarqués plus tard en quatre convois, les 20, 22, 25
+et 27 juin, au nombre de 2,215, sur les bateaux à vapeur <i>l'Achéron, le
+Grondeur</i> et <i>le Cocyte</i>, ils ont été renvoyés dans la province d'Oran,
+pour y être reconstitués en tribu sur le territoire qu'ils occupaient;
+mesure justifiée par la crainte du typhus, qu'inspirait l'encombrement
+de cette foule déguenillée, mais impolitique peut-être, puisqu'elle met
+de nouveau cette population en contact avec nos ennemis, tandis qu'il
+eût été facile de prévenir ce danger, en la dépaysant et l'établissant
+sur les portions soumises du territoire de la province de Constantine.
+Déjà, en effet, et dès les premiers jours de juin, Abd-el-Kader a
+reconstituée une nouvelle zmala, et l'a établie dans les mêmes contrées
+que l'ancienne, à Ben-Hammad, près de Goudjilah. L'émir, pour protéger
+sa famille contre nos attaques et contre celles des Arabes eux-mêmes, a
+besoin d'une garde, et cette garde n'est autre chose qu'une zmala.</p>
+
+<p>Quant aux prisonniers de la Kasbah, hommes et femmes de distinction,
+appartenant tous aux familles les plus importantes du pays, ils ont été
+embarqués, le 22 juin, au nombre de 213 et 35 serviteurs, sur la
+corvette de l'État <i>la Provençale</i>, qui a mis à la voile le même jour
+pour les transporter en France, au fort de l'île Sainte-Marguerite, où
+ils demeureront détenus jusqu'à nouvel ordre.</p>
+
+<p>Le même fort doit recevoir incessamment 50 autres prisonniers des plus
+notables parmi les Hachem-Gharaba. Ils ont été choisis et désignés par
+le général de La Moricière, que les Arabes ont surnommé <i>Bou-Heraouah</i>
+(le père La Trique), sans doute à cause des coups qu'il a portés à la
+puissance de leur chef, et de la mort duquel ils ont récemment fait
+courir le bruit, heureusement controuvé, comme pour faire le pendant de
+la nouvelle, également fausse, de la mort d'Abd-el-Kader.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le Marabout Sidi-el-Aradj.</b></p>
+
+<p>Les familles de Ben-Allal-ben-Embarek, de Bel-Khérouby, de Bou-Khehka,
+de Miloud-ben-Arrach, sont de précieux otages. Mais, de tous les
+personnages tombés en notre pouvoir, le plus considérable est un
+vieillard plus qu'octogénaire, Sidi-el-Aradj, Marabout le plus vénéré
+des Hachem depuis la mort de Sidi-el-Mahi Eddin, père d'Abd-el-Kader.
+C'est lui qui, à leur retour de Marseille, présenta à l'émir les
+prisonniers de la Sickak, et adressa à cette occasion de publiques
+actions de grâce au roi des Français. Chez les Hachem, ce vieillard à
+barbe blanche, qui a plusieurs fois contre-balancé l'autorité
+d'Abd-el-Kader, est le premier qui l'ait proclamé et fait
+reconnaître sultan. Le fils de Sidi-el-Aradj ayant été pris par le
+général de La Moricière, au commencement de mars 11842, on tira le canon
+à Mascara en réjouissance de cette capture. Le vieux marabout peut être
+entre nos mains, un instrument utile pour la pacification de la
+province d'Oran. Retenu en Algérie par l'état de sa santé, il est à
+désirer que son grand âge lui permette de supporter les fatigues de
+l'embarquement, et de venir visiter la France, dont la grandeur et la
+puissance ne sauraient manquer de faire une impression profonde sur un
+esprit aussi éclairé que le sien.</p>
+
+<p>M. le capitaine Marguenat, officier d'ordonnance du duc d'Aumale, a
+apporté à Paris, le 26 juin, à M. le maréchal ministre de la guerre les
+quatre drapeaux enlevés en même temps que la zmala. La remise en a été
+faite, le 1er juillet, aux Invalides, par M. le lieutenant-général
+Durosnel, aide-de-camp du roi, accompagné de M. le capitaine Marguenat.
+Ces drapeaux ont été reçus, devant la garde assemblée, par le général
+Petit, commandant l'hôtel en l'absence de M. le maréchal Oudinot, et par
+le clergé des Invalides; puis on les a suspendus aux voûtes de la
+chapelle.</p>
+
+<p>Le premier est le drapeau d'Abd-el-Kader: flamme en étoffe légère de
+soie, formée de trois bandes égales chacune de 0m 60, celle du milieu de
+couleur bleue, les deux autres cramoisie.</p>
+
+<p>Le deuxième drapeau, ou plutôt étendard, est celui du khalifah
+Ben-Allal-ben-Embarek: flamme en étoffe de damas broché, formée de
+quatre bandes égales chacune de 0m 50, sur un développement de 3m; les
+bandes sont de couleur verte, jaune, cramoisie et jaune, entourées d'un
+effilé des mêmes couleurs, plus d'un effilé blanc.</p>
+
+<p>Ces deux drapeaux étaient plantés, en signe de puissance, devant les
+tentes principales des membres des familles d'Abd-el-Kader et de
+Sidi-Embarek.</p>
+
+<p>Le troisième drapeau est celui d'un bataillon d'infanterie régulière:
+flamme d'étoile légère de soie damassée, formée de trois bandes chacune
+de 0m 50, dont deux de couleur jaune, et celle du milieu en noir mal
+teint; sur chaque bande se trouve appliquée une main, signe du pouvoir
+et de la justice; celle du milieu est blanche et celles des deux autres
+bandes sont rouges.</p>
+
+<p>Enfin, le quatrième drapeau est celui de l'agha de la cavalerie
+régulière: flamme en serge, formée de quatre, bandes chacune de 0m 36,
+alternativement de couleur rouge-garance et noire.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Martin Zurbano.</h2>
+
+<p>Zurbano, aujourd'hui don Martin Zurbano, lieutenant-général des armées
+royales d'Espagne, et, par intérim, capitaine-général, général en chef
+de l'armée et de la principauté de Catalogne, est né en 1789 à la Rioja
+d'Alava. Son père était muletier au grand jour, mais il était avant tout
+<i>contrabadista</i>. Le jeune Martin profita admirablement des leçons et de
+l'exemple de l'auteur de ses jours. Il montra une si vive vocation pour
+la vie de contrebandier, il s'y distingua si bien, qu'il devint chef de
+bande tout jeune encore.</p>
+
+<p>La province de Biscaye fut le théâtre naturel de ses exploits; il y
+était né, il en connaissait parfaitement la topographie, il savait par
+coeur tous les sentiers des montagnes; c'était là surtout qu'il pouvait
+lutter d'adresse avec les <i>carabineros</i> (douaniers). Pendant de longues
+années il put déjouer effectivement tous les plans que l'on fit pour
+l'arrêter. Il déploya dans cette guerre de ruse, d'énergie et de
+vitesse, un talent vraiment remarquable; aussi sa réputation
+remplit-elle bientôt la Biscaye et la Navarre.</p>
+
+<p>Lors de la guerre civile de 1820, Zurbano se jeta dans le parti libéral
+et lui rendit quelques services, sans négliger toutefois son commerce de
+contrebande; il sut au contraire, à la faveur du désordre, lui donner un
+grand développement et faire d'excellentes affaires. Après le
+rétablissement de Ferdinand, les réactions politiques du parti absolu
+lui donnèrent l'occasion de se créer une nouvelle branche d'industrie:
+il se fit sauveur des proscrits. Sa parfaite connaissance des lieux lui
+permit d'arracher quelques malheureux au supplice, en les conduisant en
+France, s'il reçut de l'or dans ce cas, il le gagna du moins noblement.</p>
+
+<p>Le calme étant rétabli, Zurbano se livra tout entier, comme ci-devant, à
+son métier de prédilection; toujours, heureux, les douaniers le
+cherchaient toujours où il n'était pas. On disait dans le pays qu'il
+était sorcier. Zurbano connaissait la puissance de l'or, voila tout:
+quelques onces jetées à propos devant les carabineros faisaient
+merveille. Ces cerbères qui ne voyaient que des réaux, et en très petit
+nombre, pouvaient-ils résister à un tel appât?</p>
+
+<p>Cependant ce bonheur eut une fin. Un nouveau détachement de douaniers
+arriva tout à coup dans la contrée qu'exploitait Zurbano. Il n'avait pas
+touché encore aux brillants quadruples du contrabandista; il fit donc
+son métier en conscience, et surprit la bande dans la Rioja Castellana.
+C'était en 1832; après un combat acharné, ou il perdit une grande partie
+de ses hommes, et où lui-même fut blessé, Zurbano fut fait prisonnier.
+Fiers d'une telle victoire, les carabineros enchaînèrent soigneusement
+leur captif et le conduisirent en triomphe à Logrono. Il fut enfermé
+dans un donjon et bien gardé. Plusieurs carabineros avaient été tués;
+Zurbano ne pouvait espérer sauver sa vie. Cependant le temps s'écoulait;
+on était en septembre 1833; l'espoir rentrait dans son coeur, lorsqu'il
+apprit que la commission qui devait le juger était enfin rassemblée. Il
+se résignait déjà et faisait ses adieux à sa femme et à ses enfants,
+qu'on lui avait permis de voir, lorsqu'on apprit la mort de Ferdinand.</p>
+
+<p>Des troubles devaient naître de son testament, qui enlevait le trône à
+don Carlos, son frère, pour le laisser à sa fille Isabelle, malgré le
+texte précis de la loi salique. Dans cette prévision, tous les
+fonctionnaires pensèrent à eux, et Zurbano fut oublié dans sa prison. La
+guerre civile, qui éclata peu après dans les provinces basques et dans
+la Navarre, fit entièrement négliger cette affaire, et Zurbano se crut
+encore sauvé.</p>
+
+<p>Vers le milieu de 1834 on se souvint cependant du contrebandier; on se
+décida à en finir. Une commission fut formée et procéda immédiatement à
+l'examen de la cause. La révolte à main armée contre les agents légaux
+du gouvernement, la mort de plusieurs d'entre eux étaient des faits trop
+clairement prouvés pour qu'il y eût hésitation; Zurbano fut condamné à
+mort et mis aussitôt <i>en capita</i> (chapelle) pour se préparer à finir en
+chrétien.</p>
+
+<p>Zurbano n'était nullement d'avis de dire adieu à ce monde; malgré son
+courage, ce jugement l'atterra. Il avait espéré, jusqu'à ce jour, il ne
+put se décider à perdre tout espoir. Il lui restait trois jours, il
+résolut de les mettre à profit. La religion n'avait jamais tenu de place
+dans l'âme de Zurbano; depuis son emprisonnement il avait durement
+repoussé les offres de consolations spirituelles que lui avaient faites
+les frères d'un couvent voisin: il réfléchit que par eux il y avait
+peut-être un moyen de salut terrestre, et il se décida à essayer. Il
+affecta aussitôt un vif désir de faire ses actes religieux et pria qu'on
+fit appeler le supérieur du couvent des Franciscains. Le bon père
+accourut avec empressement: arracher une telle âme aux griffes de Satan
+était une oeuvre pie à mériter le ciel.</p>
+
+<p>Zurbano se confessa longuement, avec une componction et une teinte de
+repentir qui émurent profondément le supérieur. «Ah! si j'étais sauvé,
+s'écria le bandit, comme s'il cédait à une inspiration divine, je
+consacrerais ma vie à la défense de Sa Majesté sacrée le légitime
+souverain Charles V; tout mon sang lui appartiendrait... Et vous, saint
+père, si vous m'aidiez, si vous me mettiez à même d'accomplir cette
+bonne oeuvre..... je vous donnerais 500 onces d'or.--500 onces d'or!
+répéta le saint homme avec une joie mal dissimulée; mais que puis-je
+faire qui ne soit ni criminel ni dangereux?--Criminel! c'est un saint
+devoir au contraire, dit Zurbano; c'est une action dont vous serez
+récompensé dans l'autre monde, et dans celui-ci, ajouta-t-il plus bas.
+Quant au danger, il n'y en a aucun... Écoutez; un bataillon de S. M.
+Charles V est près de la ville; elle est mal défendue; ce bataillon
+l'emporterait facilement en suivant mes conseils; il ne agit pour vous
+que de remettre une lettre de ma part au commandant du bataillon; le
+plan d'attaque y sera détaillé. Pendant l'affaire je pourrai me sauver,
+servir la sainte cause du légitime souverain, et expier ainsi mes péchés
+passés par mon dévouement à la religion et au roi.»</p>
+
+<p>Le moine fut-il dupe des protestations de Zurbano? fut-il séduit par la
+promesse de 500 onces (18,000 fr.) nous l'ignorons. Toujours est-t-il
+que Zurbano écrivit au chef carliste, au nom du gouverneur de la ville
+dont il contrefit l'écriture et la signature; que cette lettre fut
+remise au supérieur, qui la fit porter au cantonnement carliste par un
+jeune fils du jardinier du couvent qu'on eut soin de déguiser en
+paysanne. Le chef de bataillon, d'une d'une médiocre perspicacité, crut
+à la défection du gouverneur; c'était d'ailleurs à ses yeux une action
+louable, puis il connaissait son écriture. Il répondit donc par le même
+message qu'il attaquerait aux lieux et à l'heure prescrite.</p>
+
+<p>Pendant que ce premier acte marchait, le rusé contrebandier commença le
+second; il fut la contre-partie du premier. Zurbano fit demander une
+audience au gouverneur pour une révélation de la plus haute importance.
+Dans le temps de guerre civile, il ne faut rien négliger. Le gouverneur
+vint lui-même à la prison. Là Zurbano lui apprit que les moines de
+Saint-François voulaient livrer la ville à l'ennemi; qu'ils avaient même
+écrit en son nom; que l'attaque aurait lieu le lendemain à onze heure du
+soir sur tels et tels points. Ainsi, monsieur le gouverneur, vous avez
+trente heures devant vous. Si vous voulez accepter ce que je vais vous
+offrir, la ville est sauvée. Il lui présenta une lettre.. Si ce papier,
+ajouta-t-il, est remis promptement à son adresse, vous aurez demain
+soir à votre service cinquante braves à toute épreuve. J'y mets une
+conditions cependant: c'est qu'après le combat vous les laisserez partir
+sans les interroger, car ils sont comme moi contrebandiers. Quant à moi,
+j'espère qu'après le succès vous serez assez bon pour me recommander à
+Sa Majesté, et pour faire commuer ma peine en une détention dans les
+<i>Présidios</i> d'Afrique.»</p>
+
+<p>Tout en se défiant de Zurbano, le gouverneur crut devoir suivre ses
+avis: il fit surveiller le couvent, envoya la dépêche et se prépara à la
+défense.</p>
+
+<p>Le lendemain, dans l'après-midi, cinquante hommes robustes, armés
+juusqu'aux dents, entrèrent dans Logrono. C'était la bande de Zurbano:
+elle lui était si dévouée, qu'elle était accourue, prête à tout pour le
+sauver. Elle fut placée aux points indiqués.</p>
+
+<p>A onze heures du soir, les sentinelles des remparts entendirent le pas
+mesuré d'une troupe; c'était le bataillon carliste. Il s'avançait sans
+défiance, comptant être introduit sans coup férir. Lorsqu'il fut
+suffisamment engagé, un feu meurtrier le frappa tout à coup en tête et
+en flanc, et mit le désordre dans ses rangs. Ainsi surpris, il ne songea
+qu'à fuir en toute hâte; mais cette retraite précipitée était prévue; il
+la fit sous le feu de plusieurs embuscades, et laissa sous les remparts
+le quart de son effectif et 200 prisonnier? La bande de Zurbano avait
+fait des prodiges.</p>
+
+<p>Ravi de ce succès, le gouverneur écrivit immédiatement à Madrid, et
+demanda la grâce de Zurbano et l'oubli pour le passé de sa bande. La
+reine manquait de bras pour la défendre: dans un semblable moment, une
+telle troupe était une, précieuse acquisition; la grâce fut accordée
+pleine et entière. Zurbano resta chef de sa bande, qui fut organisée en
+corps franc. L'État lui donna nourriture et habillement; quant à la
+solde, vu la vacuité des coffres de Christine, Zurbano fut autorise à
+payer sa troupe sur le trésor du prétendant et sur les biens de ses
+partisans. Lui et ses hommes ne demandèrent pas mieux. Peu de mois après
+cette aventure, le corp-franc de Zurbano, grossi de tous les aventuriers
+qu'attirait sa réputation, s'élevait à plus de 800 hommes. Zurbano prit
+rang, dès ce moment, parmi les chefs de corps de l'armée; son courage,
+sa féroce énergie, sa parfaite connaissance du théâtre de la guerre, le
+rendirent si utile à l'armée, dans beaucoup de circonstances,
+qu'Espartero chercha à se l'attacher de plus en plus.</p>
+
+<p>Le nom de Zurbano fut mêlé dans cette guerre à tant d'actes de valeur
+extraordinaire et de froide cruauté, qu'il devint la terreur des
+carlistes. Il avait sur elle presque autant d'influence que celui d'<i>il
+Bundo cani</i> sur les habitants de Bagdad. Un épisode de cette guerre dira
+jusqu'où allait l'effroi que ce nom inspirait.</p>
+
+<p>Le camp de don Carlos était en proie aux dissensions intestines. Les
+généraux qui s'étaient dévoués à la cause du prétendant se disputaient
+l'héritage de Zumalacarreguy; tous se crevaient dignes de succéder à
+l'homme qui avait su donner quelque vigueur et quelque éclat au parti de
+l'absolutisme. Ces rivalités des chefs de l'armée carliste se
+reflétaient dans les rangs inférieure et y avaient semé le désordre et
+l'indiscipline. Le nouveau général en chef, Maroto, n'avait pu maintenir
+cette unité de direction et d'exécution qui fait la force des armées.</p>
+
+<p>Le contraire avait lieu dans l'armée de Christine. Longtemps guidée par
+les faibles mains de Cordova, elle venait de passer sous le commandement
+d'Espartero. Intelligence médiocre, Espartero possédait cependant les
+qualités essentielles d'un général et d'un homme de parti: la fermeté,
+la prudence et une certaine habileté à profiter des circonstances. Il
+sut peu à peu rétablir la discipline et le dévouement dans son armée, il
+lui rendit cet ensemble de vues et de moyens qui conduit aux grandes
+choses: il en fit un instrument docile. On était au mois de décembre
+1837; les lignes carlistes occupaient les environs de Victoria. L'armée
+d'Espartero était campée entre Salvatierra et la source de la petite
+rivière Arga; elle avait acculé don Carlos jusqu'aux montagnes de la
+Biscaye. Malgré les défaites qu'ils avaient essuyées depuis la bataille
+de Luchana, les carlistes se gardaient à peine dans leurs cantonnements;
+ils comptaient tellement sur la protection de Dieu, qu'ils lui
+laissaient en grande partie le soin de veiller à leur sûreté. Boire,
+jouer, discuter et prier, telles étaient les occupations de leurs jours
+et souvent de leurs nuits.</p>
+
+<p>Il était onze heures du soir; la nuit était noire, le vent soufflait
+avec violence, la pluie battait les fenêtres et ruisselait en torrents
+des toits d'une vaste auberge isolée; quelques soldats dormaient sous un
+hangar placé à l'une des extrémités. A cent pas de l'auberge était un
+village assez considérable; le silence et l'obscurité régnaient partout;
+une salle basse donnant sur la route était la seule partie éclairée de
+l'auberge et du village.</p>
+
+<p>Cette salle était vaste; les murs, nus et blanchis à la chaux, n'avaient
+d'autres ornements que de grossiers dessins au charbon: ils
+le présentaient les chefs christinos caricaturés dans des positions
+bizarres et grotesques. Le mobilier se composait d'une grande table et
+de quelques chaises et bancs. Soixante personnes à peu près occupaient
+cette salle; des broderies, des épaulettes, des uniformes plus ou moins
+souillés par les travaux de la guerre et par les négligences du bivouac,
+des armes de diverses espèces, annonçaient une assemblée de militaires;
+c'était le corps d'officiers d'une brigade carliste qui occupait le
+village voisin. L'alcade et le corrégidor de l'endroit, pour prouver
+leur dévouement à don Carlos, étaient venus faire leur cour aux
+principaux chefs.</p>
+
+<p>La table, éclairée par deux vieilles lampes en bronze, était entourée
+par quinze de ces messieurs; ils jouaient au <i>monte</i>. Une grande
+quantité de pièces d'or et d'argent brillaient ça et là. Un capitaine
+tenait la banque. Au moment où nous parlons, il attirait à lui très
+froidement un bon nombre de quadruples, de douros, et même de pesetas,
+qu'il engouffrait dans une vaste bourse en soie verte, à travers les
+mailles de laquelle on apercevait déjà une belle recette. En face du
+banquier était un homme de mauvaise mine, portant l'uniforme de
+commandant de carabineros. Les jurons les plus expressifs de la langue
+espagnole, si riche en ce génie, se précipitaient de sa bouche écumeuse
+presque sans interruption: il perdait beaucoup. Quelques autres joueurs,
+à qui le sort avait enlevé leur dernier douro, tiraient de leurs poches
+des <i>vales</i> ou billets de rations de vivres, payables au porteur, et les
+jetaient sur le tapis vert au lien d'argent.</p>
+
+<p>Quelques officiers faisaient galerie autour de la table, et suivait avec
+une grande attention les chances du jeu. Le plus grand nombre fumait des
+cigarettes, assis ou couchés le long des murs; quelques-uns dormaient
+enveloppés dans leurs manteaux. Deux vastes <i>braseros</i>, l'un sous la
+table et l'autre à l'une des extrémités, répandaient une douce chaleur
+dans la salle.</p>
+
+<p>Une jeune fille entrait alors. Elle portait un plateau chargé de verres
+d'eau glacée, d'<i>esponjados</i>, boisson saccharine, et de <i>copitas</i>, ou
+petits verres de liqueur et d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Une partie s'engageait. L'officier de douaniers, que le <i>monte</i>,
+traitait si mal, jeta, avec une rage mal déguisée, neuf onces d'or sur
+le <i>baston</i>, l'une des quatre cartes sur lesquelles les joueurs placent
+leur mise. Les trois autres cartes, <i>espada, el Rey</i> et <i>caballo</i>, se
+couvrirent également d'or. La mise était faite. Le banquier prit alors
+un jeu de cartes et les jeta une à une sur le tapis. Le plus profond
+silence régnait dans la salle; on n'entendait que le léger claquement
+des lèvres des fumeurs et le frôlement des cartes; la jeune fille
+elle-même avait interrompu son service et regardait avec curiosité cette
+scène. Plusieurs cartes étaient tombées et aucune des quatre n'était
+sortie encore; l'anxiété des joueurs redoublait, leur coeur battait avec
+force, leurs yeux brillaient d'une double fièvre de crainte et
+d'espérance. La onzième carte tombe: c'est la figure du <i>baston</i>. Le
+commandant de douaniers rayonne de joie; il avance convulsivement sa
+grande main osseuse sur le tapis, il va saisir sa proie si longtemps
+convoitée... Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, quelques
+gémissements arrivent jusqu'à l'assemblée au milieu des bruits de la
+tempête. Ou écoute, quelques curieux ouvrent les fenêtres et regardent
+avec soin au dehors. Ils ne voient rien qui puisse les alarmer. Les
+fenêtres se referment, les joueurs se rassurent, les gagnants ramassent
+leurs lots, le banquier attire à lui les mises des perdants, et une
+nouvelle partie commence. La porte de la salle retentit alors d'un coup
+sec; mais on y fait à peine attention; les officiers carlistes comptent
+sur la garde et sur les sentinelles. La jeune fille, qui ramassait les
+verres vides, alla entr'ouvrir la <i>ventanilla</i>, petit guichet de six
+pouces carrés, garni d'un fort treillage en fer, et qu'une planchette à
+coulisse ferme en dedans; toutes les portes espagnoles en sont pourvues.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Vue de Barcelone et de Montjouich.</b></p>
+
+<p>«Qui est là! dit la jeune fille.</p>
+
+<p>--<i>Gente de Paz</i>, répondit une voix grave et forte.</p>
+
+<p>La jeune fille regarda au dehors, et vit un paysan vêtu comme ceux des
+villages voisins; elle le fit entrer aussitôt. Le temps était si mauvais
+qu'il eût été cruel de faire attendre à la porte. Le paysan salua
+l'assemblée en portant la main à son béret; on le vit à peine à travers
+le nuage de fumée qui voilait à demi tous les personnages de cette
+scène. C'était un homme de cinquante ans, petit, mais trapu; un manteau
+brun l'enveloppait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux yeux
+gris, vifs et perçants, et ses jambes que couvraient des bas de toile
+blanche; il portait des <i>alpargatas</i> ou sandales.</p>
+
+<p>Personne ne répondant à son salut, ce tardif visiteur fit le tour de la
+table et se plaça sans façon à l'une des extrémités, derrière la chaise
+de celui que ses broderies lui désignaient comme le plus élevé en grade.
+Celui-ci ne jouait plus, il se contentait d'observer les joueurs. Le
+banquier jetait la première carte, lorsque le paysan, lançant une
+<i>peseta</i> par-dessus la tête du brigadier, dit d'une voix à faire
+trembler les vitres: «Quatre réaux sur le <i>caballo</i>: «L'étonnement fut
+général; chacun chercha vivement le point d'où partait cette voix
+inconnue; des murmures d'indignation et de mépris se firent entendre à
+la vue de l'insolent paysan; l'officier-général bondit sur sa chaise, se
+retourna et le toisa avec colère; le banquier posa les cartes devant
+lui, et dit froidement au nouveau venu qu'il était trop tard, et que
+d'ailleurs on ne jouait qu'une demi-piastre. Un jeune officier, moins
+patient, ramassa la peseta et allait la jeter à la tête du paysan, quand
+celui-ci dit:</p>
+
+<p>«Monsieur l'officier, si vous ne quittez cette pièce à l'instant, je
+vous couperai les oreilles... «Puis, se tournant vers le banquier:
+«Quoi! vous ne voulez pas donner à un pauvre muletier l'occasion de
+gagner une piastre? Vos seigneuries, ajouta-t-il en parcourant
+l'assemblée d'un regard pénétrant, se croiraient-elles déshonorées, par
+hasard, en jouant avec moi?... «Un très-énergique juron et un rude coup
+de poing sur la table suivirent cette question. «Allons, quatre réaux
+sur le <i>caballo</i>, dépêchons.--Je vous répète, monsieur le muletier, dit
+le banquier, qu'il est trop tard et que votre jeu est trop modique.--Ah!
+c'est ainsi. Eh bien! mes seigneurs, voici mes quatre réaux; et
+maintenant <i>copo</i>, je joue contre tout l'argent de la banque.»</p>
+
+<p>Cette nouvelle audace redoubla la colère de l'assemblée; personne ne
+dormait plus, tous les assistants se levèrent et s'approchèrent du
+muletier. Le commandant des <i>carabineros</i> restait seul assis; il était
+pâle et tremblant; il regardait fixement le soi-disant paysan, il
+suivait ses gestes avec anxiété; il semblait le connaître d'ancienne
+date. Le général demanda enfin quel était l'homme qui venait ainsi les
+braver, et il ordonna à un jeune officier d'appeler la garde.</p>
+
+<p>«Mon général, dit l'inconnu, c'est inutile, la garde est au diable.
+Quant à vous, beau lancier, ne sortez pas, la mort est à la porte. Ah!
+vous refusez de m'admettre à votre jeu; vous voulez savoir mon nom! on
+va vous l'apprendre, ce nom.» En prononçant ces derniers mots il recula
+jusqu'au mur près des fenêtres; et, jetant de côté son vaste manteau, il
+laissa voir une espingole à large gueule. «Je ne suis pas noble comme
+vous, messeigneurs; je suis un paysan alavais; faute d'un plus beau nom,
+on m'appelle <span class="sc">Martin Zurbano</span>, à votre service, ainsi que les vingt balles
+de ce pistolet de poche. Que nul ne bouge; pas un mot, pas un geste, ou
+vous êtes morts. Allons, estimable brigadier, ne vous agitez pas tant
+sur votre chaise... Quoique tous ensemble, nobles canailles, vous ne
+valiez pas un <i>garbunzo</i>, je vous prends comme otages.</p>
+
+<p>Personne ne remuait, nul ne songeait à attaquer le redoutable partisan;
+sa présence inattendue avait glacé tous les coeurs d'épouvante. Satan
+lui-même n'aurait pas produit plus d'effet. «Maintenant,
+capitaine-banquier, à nous deux. Laissez la votre beau sac vert et
+l'argent qui est sur la table. Vous avez refusé ma pièce; moi, j'accepte
+toutes les pièces que je vois là. Quant à celles qui sont dans les
+poches de l'honorable assemblée, je vais appeler quelques gaillards qui
+les chercheront avec politesse» En disant ces derniers mots, il prit
+rapidement un petit sifflet d'argent dans sa jaquette de peau de mouton
+et en tira un son aigu. A l'instant même 30 hommes vigoureux et bien
+armés, mais ressemblant plutôt à des bandits qu'à des soldats, se
+précipitèrent dans la salle la baïonnette croisée, et menacèrent les
+carlistes.</p>
+
+<p>«Bien, mes enfants; que six d'entre vous gardent cette porte. Vous,
+messieurs de l'armée de Charles V, faites-moi le plaisir de vous lier
+réciproquement deux à deux, et solidement; pas de tricherie: veillez-y,
+mes jeunes gens. Donnez vos cordes, mais sans quitter vos armes.
+Dépêchons-nous. Au premier qui ouvre la bouche un coup de baïonnette
+jusqu'au canon. Pas un coup de feu; terminons l'affaire sans bruit,
+paisiblement. A moi maintenant.» Il ramassa lestement tout l'argent qui
+était sur la table, plus de 200 onces d'or, et le mit dans une gibecière
+en peau qu'il portait sur l'épaule.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Zurbano.--Scène d'insurrection à Barcelone.</b></p>
+
+<p>Un quart d'heure après, les carlistes étaient liés avec de fortes
+cordes. Leurs poches, sur un signe de Zurbano, avaient été soigneusement
+visitées, et la bande, ayant au milieu d'elle ses soixante prisonniers,
+sortait de l'auberge. En passant près du hangar, les carliste purent
+apercevoir leur garde, couchée et sans mouvement: elle avait été
+surprise et égorgée. La nuit était sans lueur aucune; mais les partisans
+connaissaient les moindres sentiers mieux que leur <i>Pater</i> peut-être.
+Ils marchèrent donc rapidement, malgré le mauvais temps, et avant le
+jour ils avaient regagné les avant-postes de l'armée d'Espartero.</p>
+
+<p><i>(La suite à un autre numéro.)</i></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Médaille en l'honneur de M. de Lesseps.</h2>
+
+<p>Lors du bombardement de Barcelone, l'Europe entière a applaudi à la
+belle conduite de notre consul. M. de Lesseps. Parmi nous, qui n'a
+tressailli de fierté et de joie en voyant la France si dignement
+représentée? M. de Lesseps a défendu avec calme, énergie et succès les
+intérêts et l'honneur de ses compatriotes contre la rivalité anglaise et
+la brutalité esparteriste; il a abrité les personnes, les propriétés,
+sous notre pavillon national; il a noblement satisfait, en homme
+d'esprit et de coeur, à tous les devoirs envers la patrie et envers
+l'humanité. En quelques jours, dans cette ville espagnole qui fixait
+tous les regards du monde civilisé et tenait notre attention captive, M.
+de Lesseps a eu le bonheur de faire briller de leur éclat le plus pur
+les plus précieuses qualités de notre caractère national. Heureux
+l'homme qui peut ainsi rencontrer dans sa vie, ne fut-ce qu'une seule
+heure, l'occasion de donner la mesure de sa valeur morale, de soutenir
+l'honneur et d'ajouter à la considération de sa patrie!</p>
+
+<p>Les Français qui, pendant le siège, habitaient Barcelone, ont voulu
+laisser à M. de Lesseps un témoignage public de leur reconnaissance. Ils
+ont fait frapper une médaille que nous nous empressons de reproduire.</p>
+
+<p>Cette médaille est en or, et son diamètre est de 58 millimètres.
+Un des côtés représente la <i>Reconnaissance</i>, sous la figure d'une femme
+tenant à sa main un gros clou, qui signifie que la reconnaissance
+pénètre aussi avant et aussi fortement dans une âme honnête que le clou
+dans une pièce de bois. La figure est accompagnée d'un aigle et d'un
+lion, qui passent pour les animaux les plus généreux.</p>
+
+<p>L'autre côté de la médaille représente trois figures; l'Hospitalité, le
+Courage et l'Honneur.</p>
+
+<p>L'Hospitalité accueille avec bonté un pèlerin qui se trouve à ses pieds,
+et elle renverse une corne d'abondance dans laquelle un enfant prend des
+fruits.</p>
+
+<p>Le Courage est représenté sous la figure d'Hercule, armé de sa massue et
+tenant un lion en laisse.</p>
+
+<p>L'Honneur est figuré par un guerrier couronné de palmes. D'une main il
+porte une lance pour l'attaque, et de l'autre, pour la défense, un écu
+sur lequel se voient deux tours, qui, liées d'une manière inséparable,
+se défendent mutuellement: ce sont les citadelles de l'honneur et de la
+vertu. Le guerrier porte au cou une chaîne, emblème du devoir.</p>
+
+<p>Nous n'avons rien à dire de toutes ces allégories; c'est là un langage
+vieilli peut-être, mais qu'il est bien difficile de remplacer; les
+esprits les plus ingénieux sont contraints d'en subir l'usage. Mais nous
+devons de sincères éloges à l'artiste. M. Vivier, pour le beau fini des
+dessins et le style élevé des figures. M. Vivier a terminé cette
+médaille remarquable en trois mois et douze jours. Une promptitude si
+extraordinaire, n'ajoute rien sans doute au mérite de l'ouvrage; mais
+aux yeux de quiconque sait apprécier les difficultés de la gravure en
+médaille, elle donne une haute idée du talent souple et facile de
+l'artiste.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br>
+
+<br><br>
+
+<h2>Promenade sur les fortifications de Paris</h2>
+
+<h4>LES FORTS</h4>
+
+<p class="mid">(Suite et fin.--Voir pag. 249 et 266.)</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Le fort du Mont-Valérien.</b></p>
+
+<p>Quelquefois, devant la courtine, l'on rencontre une masse couvrante en
+terre garnie d'un terre plein, d'une banquette, d'un parapet. Cette
+masse couvrante s'appelle la tenaille. Parmi plusieurs propriétés dont
+elle jouit, il est facile de remarquer celle de masquer les opérations
+de la poterne. Sa banquette ne peut recevoir que de l'infanterie; mais
+ses feux sont d'une grande efficacité pour défendre le terre-plein de la
+place d'armes rentrante. Ce dernier ouvrage, précisément en face du
+milieu de la courtine, est formé, ainsi qu'on le voit dans la figure
+ci-dessous A, en brisant la crête du chemin couvert; on augmente sa
+force en le garnissant d'une palissade. Il sert surtout aux
+rassemblements des troupes pour les sorties de l'assiégeant.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"></p>
+
+<p>Jusqu'à présent nous nous sommes maintenu dans des définitions
+générales; peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de nous occuper de la
+description particulière d'un de ces forts. Parmi eux, il n'en est aucun
+de plus intéressant, pour la population parisienne, que celui de
+Vincennes; les souvenirs historiques les plus tristes et les plus
+glorieux à la fois s'y rattachent. Qui de nous, entraîné dans quelques
+joyeuses parties de plaisir sous les frais ombrages du bois de
+Vincennes, n'a pas considéré de loin les tours et le vieux donjon du
+château? et alors, quelles grandes ombres son imagination n'a-t-elle pas
+évoquées!</p>
+
+<p>Il existait déjà du temps de saint Louis: c'est sous un chêne de la
+forêt que le pieux monarque remplissait son devoir de seigneur
+haut-justicier. Son fils, Philippe le Hardi, l'agrandit; mais quelques
+années plus tard, il était tellement en mauvais état, qu'en 1337
+Philippe de Valois le fit raser, et jeta les fondements du fameux donjon
+que l'on voit encore aujourd'hui. Ce fut Charles V, célèbre par son goût
+pour les constructions, qui acheva le château. Henri, roi d'Angleterre,
+maître d'une grande partie de la France, reconnu à Paris comme souverain
+légitime, y mourut en 1422. Jusqu'à Louis XI, qui aimait beaucoup
+Vincennes, les rois et les princes n'y virent qu'une maison de plaisance
+où ils venaient se <i>soulacier</i> et <i>s'esbattre</i>; mais, sous ce prince, ce
+lieu de <i>soulas</i> et <i>d'esbattement</i> devint une triste prison d'État.
+Quelques séjours passagers seuls rappelèrent son ancienne destination:
+Charles IX y termina une vie agitée par de sanglants remords; Louis XIII
+fit construire deux grands pavillons, dont l'un était destiné au roi,
+l'autre à la reine. Enfin, c'est Vincennes que défendait le brave
+Daumesnil, la fameuse jambe de bois. «Qu'ils me rendent ma jambe, je
+leur rendrai le château,» répondit-il aux sommations de nos bons amis
+nos ennemis; et en 1811 et en 1815, après les deux invasions, le drapeau
+tricolore flottait encore sur le vieux donjon, alors que Paris avait
+déjà honteusement arboré le drapeau blanc.</p>
+
+<p>L'enceinte du château de Vincennes forme un parallélogramme régulier
+d'une grandeur considérable; elle est entourée de larges fossés; à
+chaque extrémité s'élevait autrefois une grosse tour carrée et
+très-élevée: ces tours furent rasées et mises de niveau avec le mur
+d'enceinte sous le gouvernement impérial. Au milieu de la face nord, qui
+regarde le village, il en subsiste encore une; son nom est formidable:
+la tour du Diable; c'est la principale entrée de la forteresse A: elle
+consiste en un grand bâtiment chargé de toutes les fortifications du
+Moyen-Age (une herse, des meurtrières, des mâchicoulis, un pont-levis),
+qui, si elles ne sont pas entièrement conservées, laissent voir
+cependant leurs vestiges. Une petite place d'armes, en briques,
+crénelée, défend l'entrée du pont-levis; ce pont est double: l'un donne
+passage aux piétons, l'autre aux voitures. Passons sur l'un ou sur
+l'autre, comme il vous plaira: nous voilà dans la place, munis
+préalablement d'une permission, sans laquelle nous serions obligés de
+nous contenter d'en examiner les dehors.</p>
+
+<p>Ces bâtiments B que vous voyez à droite et à gauche s'adosser aux murs
+d'enceinte sont d'une construction moderne postérieure à 1830; ce sont
+des casernes: deux étages s'élèvent au-dessus du sol; chaque étage est
+voûté, le dernier est recouvert d'un terrassement qui le met à l'abri de
+la bombe, ce terrassement est disposé en rempart avec son terre-plein,
+sa banquette, son parapet; c'est de cette manière qu'on a assimilé,
+autant que possible, le château à la fortification moderne. Si vous
+continuez votre chemin, vous passez entre deux rangées d'écuries C
+destinées aux chevaux de l'artillerie en garnison à Vincennes. À gauche,
+après ces écuries, vous trouvez les bâtiments D de l'arsenal, qui
+contiennent la salle d'armes et les différents magasins
+d'approvisionnement.</p>
+
+<p>En avant, toujours à gauche, cette église si gracieuse, si élégante,
+c'est la Sainte-Chapelle, bâtie par Charles V. Elle est d'un beau
+gothique. L'intérieur d'une simplicité remplie de goût, reçoit le jour à
+travers des vitraux peints par Jean Cousin sur les dessins de Raphaël.
+Quelques-uns vous sembleront un peu criards, peu harmonieux; n'accusez
+ni Raphaël ni Jean Cousin; ils ont été restaurés. Dans cette chapelle se
+faisaient les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel, institué par Henri
+II. Vous avez peine à vous arracher à la contemplation du chef-d'oeuvre
+et vous avez raison, peut-être ses jours sont-ils comptés! Son
+existence, il ne la doit qu'à une puissante protection. Un terrible
+ennemi le convoite, le génie militaire.</p>
+
+<p>Voyez en face, sur votre droite, ce donjon F, isolé de la forteresse par
+un fossé particulier, profond de quarante pieds; on y communique par un
+pont sur deux arches en ogives. La troisième travée est le tablier d'un
+pont-levis. Quatre tours faisant saillie sur le fossé aux quatre angles,
+en flanquent les quatre faces. Hélas! deux tours ont déjà disparu, le
+fossé est à moitié comblé, le pont avec ses ogives n'existera bientôt
+plus. Cette caserne casematée B que vous avez, remarquée en entrant,
+s'était arrêtée respectueuse au bord du fossé du vieux donjon; elle est
+devenue plus hardie; l'espace est franchi. Pendant qu'il subsiste
+encore, passez sur le vieux pont: voici trois portes, la dernière ne
+peut s'ouvrir en dedans sans le secours du dehors, ni en dehors sans le
+secours du dedans; c'est bien une porte de prison. Nous voici dans une
+cour étroite, sombre; au milieu se dresse le donjon proprement dit, il
+est carré, avec une tour à chaque angle. On monte à ces cinq étages par
+un escalier hardiment construit; le comble forme une terrasse d'où l'on
+embrasse un magnifique panorama. C'est là que se promenaient les
+prisonniers d'État. Était-ce une consolation qu'un horizon si vaste pour
+un pauvre captif qui ne pouvait franchir les étroites murailles de son
+cachot? Mirabeau, détenu, a composé en cet endroit même où vous êtes ses
+Lettres à Sophie. Diderot a pensé devenir fou en se sentant enchaîné.
+Là, Jean-Jacques l'a consolé, l'a soutenu, et c'est en retournant à
+Paris, sous un des grands ormes que vous avez admirés sur la route,
+qu'il a écrit sa belle prosopopée que vous savez, tous: ô Fabricius! que
+dirait ta grande ombre? Les derniers hôtes de ce lugubre séjour furent
+les ministres de Charles X. Mais l'air de la prison vous fait mal;
+sortons. Cette salle au rez-de-chaussée c'est la chambre de la question;
+sortons vite.</p>
+
+<p>La face du midi de la forteresse est occupée tout entière par une grande
+caserne casematée et terrasse G. Elle relie deux vastes bâtiments de
+construction royale; ce sont eux que fit élever Louis XIII. Celui de
+gauche H est habité par S. A. R. M. le duc de Montpensier, capitaine en
+deuxième au 4e régiment d'artillerie. Il loge dans les appartements
+d'Anne d'Autriche. Un régiment d'infanterie est installé dans celui de
+droite H'.</p>
+
+<p>Pour sortir vous pouvez passer par la porte I, qui correspond à celle
+par laquelle vous êtes entré, et qui se trouve au milieu de la face
+méridionale, elle vous conduira sur le polygone on se font les
+différentes manoeuvres du régiment d'artillerie.</p>
+
+<p>Une troisième issue passe sous une tour K située en face du donjon;
+c'est elle que nous allons prendre. Cette porte est restaurée comme vous
+voyez; on lui a heureusement conservé son caractère gothique. Vous
+franchissez sur un pont-levis le fossé oriental, et par un talus assez
+roide, après avoir dépassé une triple allée d'arbres magnifiques, vous
+descendez au milieu des nouvelles constructions dont il a été question à
+la Chambre des Députés; il y a quelques jours seulement. Ces
+constructions consistent jusqu'à présent en 12 bâtiments assez spacieux:
+10 sont destinés à servir d'écuries, 2 seulement L sont élevés d'un
+étage avec comble, les 8 autres M n'ont qu'un grenier à fourrage. Il
+reste encore un immense espace vide qui probablement va se trouver
+rempli par tout ce qui est nécessaire au casernement de deux régiments
+d'artillerie, car Vincennes doit devenir une école de première classe.
+C'est là que devait s'élever aussi l'école de pyrotechnie pour laquelle
+la Chambre a refusé les fonds demandés, par le ministère.</p>
+
+<p>Toute cette étendue se trouve reliée au fort par une enceinte bastionnée
+entourée de fosses, protégée par un chemin couvert et un glacis (voir le
+plan); mais cette enceinte ne ressemble pas dans tous ses détails à
+celle des autre forts.. Ainsi le front oriental seul est terrassé, et
+nos lecteurs n'ont rien de nouveau à y voir. Au centre de ces deux
+bastions s'élèvent deux magasins à poudre Q; au milieu de sa courtine,
+une porte R avec un pont-levis établit la communication avec
+l'extérieur. Les deux grandes branches, au contraire, ne sont pas
+terrassées, la banquette recouverte en bitume, le parapet, sont en
+maçonnerie, sous cette banquette sont pratiqués des créneaux séparés de
+trois en trois par les pieds droits des voûtes qui la soutiennent. Les
+petits bastions S n'ont pas de créneaux; leur terre-pleins est terrassé,
+mais leur parapet est en maçonnerie; à leurs flancs, des embrasures
+permettent l'emploi de l'artillerie. Sur le milieu de chacune des deux
+courtines les plus rapprochées du fort, s'ouvrent deux portes P à double
+arcade; à leurs côtés sont deux corps-de-garde O destinés aux postes de
+police et aux portiers-consignes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br><b>Plan du château de Vincennes.</b></p>
+
+<p>Nous voici parvenus au but que nous nous étions proposé: l'homme le plus
+étranger à l'art militaire peut, au moyen de ces quelques notes, diriger
+ses promenades aux environs de Paris et comprendre les travaux qu'on y
+exécute. Puissent encore ces détails sur des remparts, que chacun de
+nous est peut-être appelé à défendre, détruire le funeste préjugé qui
+subsiste contre la possibilité d'empêcher une armée ennemie d'entrer
+dans Paris, et prévenir les hontes de 1811 et 1815! Certes, ces
+remparts; si puissants, élevée à tant de frais, ne seront redoutables
+qu'autant qu'ils renfermeront de courageux défenseurs et des chefs
+dévoués: les plus méchantes bicoques ont soutenu des sièges héroïques,
+les places les mieux fortifiées ont capitulé honteusement. Une ville est
+imprenable quand sa garnison et sa population veulent réellement la
+défendre; la brèche serait faite, l'assaut donné, l'ennemi dans la
+ville que rien encore ne serait désespéré. On a vu des assigeants
+supérieurs en nombre maîtres un moment d'une ville et chassés
+honteusement par la garnison vaillamment retranchée dans les maisons.
+Est-ce rop présumer de la brave population parisienne et du dévouement
+de nos armées que de croire que de pareils exemples donnés par nos pères
+ne seraient pas perdus?</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Fêtes des Environs de Paris</h2>
+
+<p class="mid">(Suite.--Voir pag. 263.)</p>
+
+<h4>LE BAL DES SCEAUX.</h4>
+
+<p>Un spirituel dessinateur vous l'a dit il y a trois semaines avec ce
+prestigieux crayon que vous savez: <i>Tout le monde court cette année
+danser au bal des Sceaux</i>. Rien de plus vrai, et la <i>réclame</i> n'a de
+fantastique que le croquis où vous avez vu de jeunes <i>seaux</i> de si bonne
+mine faire vis-à-vis à de non moins pimpantes cruches. Le tout soit dit
+sans allusion à l'élégante clientèle qui, chaque jeudi et chaque
+dimanche, remplit la vaste et belle rotonde que, sérieusement peignant
+cette fois, <i>l'Illustration</i> vous représente.</p>
+
+<p>La conclusion de cet exorde est que la vérité, si rare, nous dit-on, se
+glisse partout au contraire, et qu'à l'avenir on pourra, modifiant le
+proverbe connu, s'écrier: <i>In rébus veritas!</i></p>
+
+<p>La réputation du bal de Sceaux ne date pas d'hier. Son origine se perd,
+non pas précisément dans la nuit des temps, mais dans les nuages
+qu'amoncela, il y a cinquante ans, sur nos têtes la tourmente
+révolutionnaire. Ainsi, le bal de Sceaux eut le même berceau que la
+liberté nationale. Quel titre de sympathie aux yeux de tout ce qui porte
+un coeur français! Il faudrait vraiment ne posséder ni jarret ni
+patriotisme pour se refuser la douceur d'une contredanse égalitaire
+autour d'un excellent orchestre, emblème de l'harmonie et du parfait
+accord qu'a ramenés entre les citoyens la chute de la tyrannie. Quelques
+mois sur la fondation de cette fête où le civisme le dispute à la
+chorégraphie seront, nous l'espérons du moins, bien accueillis de nos
+lecteurs.</p>
+
+<p>Planté sur les dessins de Le Nôtre et par l'ordre du grand Colbert, le
+parc de Sceaux faisait partie du fameux domaine de ce nom, apanage des
+princes de la famille royale. Au dix-huitième siècle, il appartenait à
+madame la duchesse du Maine, qui maintes fois, en parcourut les
+splendides charmilles et les sentiers fleuris, en compagnie de Volt
+aire, d'Helvétius, du baron d'Holbach, de Grimm, de Diderot, en un mot
+de tous les beaux esprits de l'école philosophique dont cette princesse
+préférait,--voyez un peu l'étrange goût!--l'entretien à celui des
+muguets et des roués de l'Oeil-de-Boeuf. Une vacherie-modèle établie
+dans le parc par madame du Maine qui, nouvelle de La Sablière, aimait
+d'une égale affection les bêtes et les gens d'esprit, avait fait donner
+à ce beau jardin le nom de <i>Ménagerie</i>, qu'il a porté depuis cette
+époque et conserve encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>Devenu propriété nationale en 1793, le parc de Sceaux fut vendu en l'an
+VII et allait être impitoyablement défriché, puis semé de blé et de
+luzerne, lorsqu'un certain nombre d'habitants de la commune formèrent
+une société par actions dont le but était d'acquérir cette promenade et
+d'en offrir gratuitement la jouissance il leurs concitoyens. Cette
+louable pensée reçut aussitôt son exécution, et la nouvelle destination
+fraternellement donnée au parc seigneurial fut attestée par le quatrain
+patriotique ci-après, gravé au-dessus de la grille:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> De l'amour du pays</p>
+<p class="i20"> Ce jardin est le gage:</p>
+<p class="i20"> Quelques-uns l'ont acquis;</p>
+<p class="i20"> Tous en auront l'usage.</p>
+</div></div>
+
+<p>Trouvez-moi quatre vers qui puissent, comme ceux-ci, délier hardiment
+toute critique et se passer de poésie pour plaire! Je pose en fait qu'il
+n'est pas un seul lecteur de ce quatrain qui ne l'ait trouvé admirable.</p>
+
+<p>Un bal fut établi dans la promenade civique sous une vaste tente que
+bientôt remplaça la rotonde où les danses ont lieu aujourd'hui encore,
+et que représente notre gravure.</p>
+
+<p>Les fondateurs de la société à laquelle nous devons le bal de Sceaux ne
+voulurent pas que les actions de l'entreprise fussent exposées à tomber
+en des mains étrangères au pays, et qui des lois ne seraient point
+intéressées au maintien de l'oeuvre commune. C'est pourquoi il fut
+décidé, par les statuts de la fondation, que les actions resteraient
+annexées aux propriétés possédées par les actionnaires primitifs. Ainsi,
+nul ne peut acquérir l'une de ces propriétés sans devenir par le fait
+même actionnaire du bal de Sceaux. Grâce à cette disposition tutélaire,
+la société s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans des conditions locales
+qui seules pouvaient en assurer l'existence et la prospérité.</p>
+
+<p>L'héritier d'un beau nom militaire, M. le duc de Trévise, a entrepris de
+son côté de rendre toute son ancienne splendeur à une partie de l'ancien
+parc qui avait été mis en culture au moment de sa première vente, et il
+poursuit l'accomplissement de cette tâche avec une persévérance et une
+ferveur artistique bien dignes d'éloge par ce temps de vandalisme
+réfléchi et de spéculation étroite qui semble avoir pris pour devise:
+«Mort aux châteaux et aux ombrages!» Grâce au ciel, le moellon, ce dieu
+de notre époque, ne triomphe pas sur toute la ligne; il reste encore ça
+et là quelques coins de terre privilégiée ou les arbres séculaires et
+les ombreuses futaies peuvent lever fièrement la tête et épanouir leurs
+vertes feuilles sans redouter la cognée du sapeur du génie ou de l'avide
+défricheur. Sceaux est une de ces rares oasis; non-seulement il a pour
+lui son parc, mais de toutes parts des sites ravissants l'environnement.
+C'est Verrières avec sa majestueuse forêt percée de vastes avenues que
+sillonne, chaque beau jour d'été, une fastueuse procession d'équipages
+aristocratiques; c'est Aulnay avec sa vallée mystérieuse et ses secrets
+sentiers chers aux amants et aux poètes; Aulnay, où tant de délicieux
+ermitages s'entrevoient dans le clair-obscur d'un épais dôme de
+feuillage, où s'inspira Chateaubriand, alors que, dans le recueillement
+d'une de ces ravissantes retraites, il traça les lignée sublimes du
+<i>Génie du Christianisme</i>. Plus loin, c'est Châtenay, où naquit le
+chantre de la <i>Henriade</i>, O Banlieue! enorgueillis-toi d'avoir donné le
+jour à un tel fils! Je ne sais en vérité pourquoi on le traite de
+prosaïque, car on ne peut faire un seul pas dans tes méandres verdoyants
+sans y retrouver le souvenir ou la trace encore vivante des plus nobles
+penseurs, des plus brillants esprits dont s'honorent la France et le
+monde.</p>
+
+<p>Mais je m'aperçois que l'enthousiasme est tout près de nous égarer:
+allons danser au bal de Sceaux. Depuis quelques années l'immense vogue
+qu'avait obtenu ce bal dès sa fondation, et qui n'avait fait que grandir
+jusques et y compris la fin de la Restauration, s'était ralentie sans
+que l'on pût assigner à cet injuste délaissement d'autre cause que
+l'inconstance de ce public ingrat et volage, si difficile à attirer,
+mais à fixer, bien plus encore. L'administration actuelle du bal a
+entrepris de le ramener à l'objet de son ancien culte, et nous devons
+convenir que le succès a pleinement justifié son attente. Il est vrai de
+dire qu'elle y a pris peine: magnifique restauration de la rotonde
+entièrement décorée à neuf, orchestre parfait, éclairage <i>a giorno</i>,
+brillantes illuminations, feux d'artifice, jeux de toute espèce, rien
+n'a été épargné dans l'espoir de faire reprendre au fugitif le chemin du
+parc de Sceaux; aussi s'est-il exécuté de la meilleure grâce du monde,
+tout satrape blasé qu'il est, et deux fois par semaine, il consent à
+jouir (voyez un peu le bel effort!) du triple charme de la campagne, de
+la musique et de la danse, sans parler d'une foule de menus agréments,
+et tout cela, pour un prix, d'une modicité véritablement fabuleuse, On
+se laisserait tenter à moins!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"><br><b>Entrée du Bal de Sceaux.</b></p>
+
+<p>Le nombre et la rapidité des moyens de transport ne contribuent sans
+doute pas peu à cette renaissance de l'antique prospérité du bal de
+Sceaux. Autrefois, quand on voulait se donner le plaisir de cette
+dansante solennité, il fallait se hisser dans le coucou classique, et
+essuyer, outre les cahots et l'incommodité du véhicule, l'inévitable
+plaisanterie du conducteur de ce char antédiluvien qui, avant de se
+décider à fouetter son unique et poussive haridelle, s'égosillait une
+heure durant à crier: «Encore un <i>pour Sceaux!</i>--ou deux,--ou
+trois.»--(Le nombre ne fait rien à la chose.) Il est bon d'ajouter que
+chaque <i>pour Sceaux</i> happé était exposé à subir une désagréable
+métempsycose en passant aussitôt à l'état <i>de lapin</i> sur le siège de
+l'automédon. Aujourd'hui, plus rien de semblable: quatre services de
+messageries se disputent l'honneur et le profit de vous conduire en un
+clin d'oeil au terme de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette
+promenade champêtre. Un entrain et une gaieté sans licence animent les
+jolies fêtes de Sceaux. Mais si trop de liberté en est proscrit,
+l'égalité y règne toujours. Fidèle à son origine populaire et
+patriotique, le bal admet toutes les classes, tous les rangs, toutes les
+parures: la merveilleuse y coudoie la villageoise, et le frac de Roolf
+ne dédaigne pas d'y offrir la main pour le quadrille au simple fichu de
+percale. Toutes les danseuses sont égale devant l'archet du chef
+d'orchestre, et ce n'est certes pas l'un des moindres attraits de la
+réunion que l'aspect de nos petites-maîtresses confondues avec les
+fraîches jeunes filles de Châtenay, de Bourg-la-Reine, de
+Fontenay-aux-Roses, uniformément vêtues de blanc et parées d'écharpes
+multicolores, indiquant le village auquel appartient chacune d'elle.
+C'est un coup d'oeil semi-citadin, semi-agreste, qui donne au bal un
+piquant tout particulier: on dirait du Lignen courant dans un coin du
+parc de Versailles. Cet hommage, ce droit de bourgeoisie accordé à la
+vie champêtre doivent faire tressaillir d'une douce joie les mânes du
+chantre d'<i>Estelle</i> et de <i>Galatée</i>, de ce bon Florian, qui repose à
+quelques pas de là, dans le cimetière de la ville.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br><b>Le Bal de Sceaux.</b></p>
+
+<p>On nous annonce qu'une grande fête se prépare dans le parc de Sceaux. Il
+ne s'agit de rien moins, nous dit-on, que d'une <i>Nuit Vénitienne</i>
+travestie, donnée, à la demande de l'élite de la population, au profit
+des pauvres victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Nous ne
+pouvons qu'applaudir à cette heureuse pensée qui satisfera tout le
+monde, et nous promettons, pour le jour où elle se réalisera, une ample
+colonie parisienne à la belle rotonde et aux frais ombrages de Sceaux.</p>
+
+<h3>Fête communale de Douai.</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18"> Allons, veux-tu venir, compère,</p>
+<p class="i18"> A la procension de Douai?</p>
+<p class="i18"> Al est si joulie et si guaye,</p>
+<p class="i18"> Que de Valencienne et Tournay,</p>
+<p class="i18"> De Lisle, d'Orchie et d'Arras,</p>
+<p class="i18"> Les plus pressés vien'nt à grans pas.</p>
+</div></div>
+
+<p>Telle était la chanson que, le dimanche 9 juillet, entonnaient sur les
+routes de la Flandre des choeurs de paysans et d'ouvriers, il en venait
+de tous les pays circonvoisins, d'Anzin, de Roubaix, de Béthune, de
+Bouchain, de Pont-à-Marcq, de Cambray, voire même de Courtrai, de Menin
+et de Mons, et la ville de Douai était le rendez-vous de cette
+multitude. Ladite ville s'était coquettement parée; les maisons, qu'on
+lave d'ordinaire tous les samedis, avaient subi des ablutions
+supplémentaires; les habitants avaient la physionomie radieuse; la foule
+ondulait dans les rues; la bière ruisselait dans les tavernes; la place
+du <i>Barlet</i> était diaprée de bimbelotiers et d'acrobates; la
+Bibliothèque, les Galeries de tableaux, d'archéologie, d'anatomie et
+d'histoire naturelle étaient ouvertes au public, qui, à vrai dire, ne
+profitait guère de cette faveur municipale. Dès sept heures du matin, la
+grosse cloche du beffroi tintait, et le <i>carillon</i>, mis en jeu par des
+mains habiles, substituait des airs variés à son éternel <i>suoni la
+tromba</i>. Et pourquoi ce dérangement, cette agitation inusitée, ces
+émigrations, ce bruit de cloches et de voix? Quel aimant irrésistible
+entraînait Flamands et Belges vers la cité douaisienne? Le désir de
+contempler cinq énormes mannequins d'osier.</p>
+
+<p>Douai, comme toutes les villes du Nord, a sa fête communale, appelée
+<i>dacace</i> ou <i>kermesse</i> en dialecte du pays; <i>dacace</i> par abréviation de
+dédicace, <i>kermesse</i> de <i>kerk mess</i> (foire d'église); mais elle a de
+plus une spécialité importante, un divertissement exceptionnel, assez
+curieux pour être raconté à nos lecteurs des quatre-vingt-six
+départements. Tous les ans, le premier dimanche qui suit le 6 juillet,
+une figure colossale, connue sous le nom de<i>Gayant</i>, sort à onze heures
+du jardin du Musée, où on lui a construit une remise. Gayant, haut de
+vingt-deux pieds, coiffé d'un casque à blancs panaches, est soutenu par
+des porteurs cachés, dans ses flancs. Sa femme, <i>Marie Caqenon</i>, moins
+grande de deux pieds seulement, l'accompagne, habillée en dame de la
+cour de Marguerite de Valois. <i>M. Jacquot</i>, le fils aîné, d'une taille
+de douze pieds, porte fièrement une toque de velours, un manteau
+espagnol et un pourpoint à crevés. <i>Mademoiselle Filion</i>, la cadette, de
+dix pieds de hauteur, reproduit la toilette et les grâces maternelles.
+Le <i>ptiot Binbin</i>, enfant d'environ huit pieds, le plus jeune rejeton de
+la famille, a la tête garnie d'un bourrelet, et tient à la main des
+hochets. Derrière ces cinq grandes poupées roule un char à la cime
+duquel est posée la Fortune, dans l'exercice de ses fonctions
+distributives. Sur le plateau circulaire de ce véhicule, sont rangés un
+seigneur espagnol, une dame, un soldat suisse, un financier, un paysan
+avec une poule à la main, et un procureur, dont la poche gauche est
+bourrée de contrats. Le plateau tourne à l'aide d'une lanterne fixée à
+l'une des roues, de sorte que les six types d'états occupent
+alternativement l'extrémité supérieure ou inférieure du plan incliné. La
+<i>chanson de Gayant</i>, dont nous avons cité le premier couplet, nous
+explique ce balancement symbolique:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18"> Te vera chelle biet reu de furteune,</p>
+<p class="i18"> Queurir et marquier à grans pas;</p>
+<p class="i18"> Ché pour le dir' qué tout l'mond' va</p>
+<p class="i18"> Et tantôt haut et tantôt bas.</p>
+<p class="i18"> Argentier, avocat, paysan,</p>
+<p class="i18"> Chacun ju son rôle en courant.</p>
+</div></div>
+
+<p>Autour de cortége, les jambes passées dans la carcasse d'un cheval
+d'osier, galope le maître des cérémonies, le <i>sot</i> de l'ex-corporation
+des canonniers, appelé <i>Carrocher</i>, du nom du titulaire actuel. Ses
+vêtements sont ceux des fous en titre d'office. Il court à travers les
+masses compactes, menace de sa marotte ceux qui ne livrent point passage
+à la procession, et reçoit des dons volontaires au bénéfice des
+porteurs. A ce spectacle le peuple bat des mains; c'est toujours avec un
+nouveau plaisir que les Douaisiens, revoient leur cher Gayant; ils
+éprouvent pour lui une tendresse inimaginable; la joie que leur cause sa
+présence va jusqu'à l'attendrissement; la <i>marche de Gayant</i> et leur
+<i>Ranz</i>, leur <i>Marseillaise</i> locale; l'attente de Gayant les tient en
+éveil, la présence de Gayant les électrise, le souvenir de Gayant les
+poursuit. On vit, le 10 juin 1743, une compagnie d'artilleurs
+douaisiens, campée devant Tournai, déserter tout entière avec armes et
+bagages. Grande fut l'alarme: le prévôt voulait mettre la maréchaussée
+en campagne; mais le capitaine. M. de Breande lui dit: «Soyez
+tranquille, j'sais où ils sont allés; il faut qu'ils voient danser leur
+grand-père Gayant; mais vous les reverrez, après la <i>kermesse</i>. Et
+quelque, jours plus tard, la compagnie rentrait au camp, ramenant de
+Douai bon nombre de nouvelles recrues.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"><br><b>Promenade de Gayant, le géant de Douai, le 9 juillet.</b></p>
+
+<p>Toutefois de ce Gayant si aimé, si fêté, si applaudi, nul ne connaît la
+généalogie. Suivant les uns, c'est la personnification d'un seigneur qui,
+vers 881, aida le comte Baudouin II à repousser les Normands. Au dire
+des autres, c'est un certain Jehan Gelon, seigneur de Cantin, qui chassa
+les Barbares au neuvième siècle. J. B Gramaye, autour des <i>Antiquitates
+Flandriae</i> (1688, in-8.), dit que la tour du <i>Vieux-Tudor</i>, partie
+encore subsistante de l'ancien château de Douai, fut jadis habitée par
+des géants, mais il ne signale aucune corrélation entre eux et notre
+héros. D'après une autre version, Gayant aurait pris naissance dans une
+procession instituée en <i>l'honneur de Dieu, de toute la cour célestiale,
+et de monsieur saint Maurant</i>, pour rappeler la défaite des Français
+assiégeants, le 16 juin 1119. Ce qui peut confirmer cette opinion, c'est
+que Gayant parut annuellement le 16 juin jusqu'en 1770. M. de Conzié,
+évêque d'Arras, suspendit alors la procession, sous prétexte du jubilé.
+Son mandement causa presque une émeute; le peuple, attroupé sous les
+fenêtres de l'intendant de Flandre, cria: «Rendez-nous Gayant!
+rendez-nous notre père!» Les échevins s'assemblèrent pour protester; des
+commissaires délégués en appelèrent au Parlement; mais des lettres
+closes du 6 juin 1771 donnant raison à l'évêque, abolirent la cérémonie
+du 16 juin, et instituèrent une autre procession générale en
+commémoration de la prise de Douai par Louis XIV, le 6 juillet 1667.
+Attaqué par les puissances spirituelles et temporelles, Gayant se tint
+prudemment <i>muchié</i> pendant six ans, il reparut en 1779, et l'on trouve
+dans le <i>registre des dépenses</i> de cette année: «A David, menuisier,
+pour bois et façon employés à la réparation des figures de Gayant et de
+sa famille: 65 florins 13 pastards.»</p>
+
+<p>La Flandre au Moyen-Age, comptait les géants par douzaine. On avait à
+Lille <i>Lyderic, Phinart</i> et les <i>quatre fils d'Aymon</i> sur le cheval
+Bayard; à Anvers, <i>Druou-Antigon</i>; à Louvain, <i>Hercule</i> et sa femme
+<i>Megera</i>; à Bruxelles, <i>Ommegan</i> et sa famille; à Hazebrouck, le comte
+de la <i>Mi-Carême</i>; à Cassel, <i>Reusen</i> et son <i>binbin</i>; à Malines, le
+grand-père des géants et ses enfants; à Ath, le géant <i>Goliath</i>; à
+Hassell, <i>Lange-Man</i>; à Dunkerque, <i>Reusen</i>, sa femme et <i>Cupido</i>, leur
+fils, armé de pied en cap et portant un <i>binbin</i> dans sa poche.
+Quelques-uns de ces éminents personnages ont tenté de reparaître dans
+des cérémonies récentes; mais le <i>Gayant</i> de Douai est demeuré le plus
+grand par la stature et la renommée. Il est fâcheux qu'on manque de
+documents pour déterminer l'origine d'un colosse aussi intéressant, et
+qu'on n'ait point de traces de son existence antérieure au dix-septième
+siècle. On lit dans un compte du 20 juin 1665: «A cinq hommes ayant
+porté le géant, payé à chacun 30 pastards.--A ceulx ayant porté la
+géante: 30 pastards.--A Marie-Jenne Paul, pour avoir faict la perruque
+de la géante, raccommodé celle du géant et saint Michel, payé pour
+réduction: 17 florins.» Il appert de la même pièce, dont on conserve
+l'original aux archives de Douai, que Gayant se montrait pour la
+première fois en compagnie d'une épouse: «Aux Pères Dominicains, pour
+avoir moutlé la teste de la géante, construit ses mains, son collier, sa
+rose de diamant et diverses aultres pieches d'ornement: 40 florins.--A
+Antoine Denher, foureur, pour vingt et une cordes de perles appliquez, à
+la coiffure de la géante: 63 pastards.--A Guillaume Gourbé, mandelier,
+pour la façon et livreson d'osier pour la géante: 31 florins,» Après
+avoir marié Gayant, le corps municipal trouva tout simple de lui donner
+des enfants, et M. <i>Jacquot</i>, mademoiselle <i>Filion</i> et <i>Binbin</i>
+sortirent tout armés de son cerveau. L'acte de naissance du <i>ptiot</i> est
+ainsi dressé dans un compte de 1703: «A Wagon, pour avoir abilié le
+petit enfant géan: 1 florin, 4 past.» Le même compte mentionne la <i>roue
+de fortune</i>, symbole emprunté à la corporation des charrons et
+tonneliers. La famille briarienne a fait, cette année, son excursion
+avec la pompe accoutumée. Les fêtes, commencées le 9 juillet, se sont
+prolongées jusqu'au 13. De nombreux amateurs se sont disputé, avec une
+adresse rivale, les prix du tir à l'oiseau, du jeu d'arc au berceau, de
+l'arbalète, du tir à la fléchette, du jeu de balle, de la cible chinoise
+et de la cible horizontale. Le 2, un bal splendide a rassemblé, dans la
+<i>grand salle</i> de l'hôtel-de-ville, l'élite des Douaisiens, pendant
+d'autres danseurs s'évertuaient au <i>Jardin Royal</i> et sous les peuplier
+de <i>Chambord</i>. Une exposition publique de plantes en fleurs, faite dans
+les bâtiments de la <i>Société d'Agriculture, Science et Arts</i>, a montré
+que l'horticulture était plus que jamais en honneur dans le Nord, terre
+classique des <i>fous tulipiers</i>. La musique, cet art cher des Flamands,
+n'avait pas été omise dans le programme: le dimanche, vers midi, deux,
+cents membres des <i>Sociétés de musique sacrée</i> et des <i>Amateurs</i> réunie
+ont exécuté dans la cathédrale de Saint-Pierre une messe de M. Ferdinand
+Lavainne, musicien Lillois. Dans la journée du 10 la <i>Société
+philarmonique</i> donné un concert, où MM. Roger et Grard, mademoiselle
+Lavoye, tous trois du théâtre Favart, ont obtenu des applaudissements
+bien mérités. Mais ce que les Douaisiens ont admiré le plus après
+Gayant, ç'a été un monument de bois et de tuile, érige sur la
+<i>Place-d'Armes</i>, et rappelant à sa partie supérieure l'ancien beffroi
+incendié en 1171. Sur la base étaient inscrits les noms des Douaisiens
+morts, à Mons-en-Puèle, en 1301, en combattant contre Philippe-le-Bel On
+eut pu choisir des héros plus récents et plus Français; néanmoins cette
+réminicence de gloire indigène a chatouillé l'amour-propre flamand, et
+les spectateurs ont trépigné d'enthousiasme quand, le 12 juillet, à dix
+heures et demie du soir, l'édifice, embrasé par des fusées, a fourni la
+matière d'un <i>feu de joie</i>.</p>
+
+<p>A l'heure où nous écrivons, la famille Gayant est rentrée dans sa
+remise; les couverts d'argent, marabouts, cuillers, timbales, pistolets
+et fusils ont été distribués aux vainqueurs des jeux. La ville, l'une
+des plus mornes de France, est rentrée dans sa torpeur; l'herbe des rues
+a redressé ses brins un moment inclinés, et le carillon, renonçant aux
+<i>fioritures</i>, répète à chaque heure la <i>marche des Puritains</i>.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p><i>La Guerre des Vêpres Siciliennes</i>, Ou une Période de l'histoire de la
+Sicile au XIIIe siècle; par <span class="sc">Michèle Amari</span>. Deuxième édition, augmentée
+et corrigée par l'auteur et enrichie du documents nouveaux. 2 vol.
+in-8.--Paris, 1843. <i>Baudry.</i> 10 francs.</p>
+
+<p>Cet ouvrage a paru pour la première fois à Palerme, il y a un an, sous
+ce titre: <i>Une Période de l'histoire de la Sicile au XIIIe siècle.</i>
+Depuis, l'auteur étant venu à Paris trouve à la Bibliothèque Royale des
+manuscrits et des livres qui jetaient un jour nouveau sur le grand
+événement dont il avait entrepris d'écrire l'histoire. En conséquence,
+ne voulant pas suivre l'exemple de l'abbé Veriot, il a modifié et récrit
+son travail, qu'il publie aujourd'hui avec un nouveau titre: <i>la Guerre
+des Vêpres Siciliennes</i>. Dans une courte préface ajoutée à cette seconde
+édition, M. Michèle Amari énumère les erreurs, graves qu'il a relevées,
+et il expose en ces termes le sujet, le plan et le but de son livre:
+«Jean de Procida, animé par l'amour de la patrie et par le désir de
+venger une offense privée, se propos d'enlever la Sicile à Charles
+d'Anjou; il l'offrit à Pierre, roi d'Aragon, qui faisait valoir,
+pour en réclamer la possession, les droits de sa femme. Il conspira avec
+Pierre, avec le pape, avec l'empereur de Constantinople, avec les barons
+siciliens: quand tout lut près pour l'explosion, les conjuré, donnèrent
+le signal; ils massacrèrent les Français et élevèrent Pierre au trône de
+la Sicile. Telle fut, à peu près, si nous en croyons une opinion
+généralement accréditée, l'histoire des <i>Vêpres Siciliennes</i>, histoire
+qui s'arrête toujours au massacre des Français, ou du moins qui ne
+dépasse jamais l'avènement de Pierre d'Aragon.--Quelques historiens
+modernes, la plupart ultramontains, ont, il est vrai, exprimé des doutes
+sur la réalité d'un complot si vaste, si secret et si heureux; mais nul
+d'entre eux ne se donna la peine d'examiner attentivement les faits;
+l'erreur prit racine et se développa, et, bien qu'elle ne fut jamais
+prouvée, la conjuration des Vêpres Siciliennes devint, dans l'opinion
+publique, un de ces événements dont personne n'ose contester
+l'authenticité.</p>
+
+<p>Or, M. Michèle Aman essaie de démontrer, à l'aide de documents positifs,
+que le massacre des Vêpres Siciliennes n'a pas été le résultat d'une
+conjuration, mais d'une insurrection populaire excitée par la tyrannie
+insolente et cruelle des Français. «Le peuple sicilien, dit-il, n'était
+ni accoutume ni déposé à supporter une domination étrangère. Il
+s'insurgea contre ses oppresseurs, et ce fut à lui et non à
+l'aristocratie nobiliaire, comme on l'a prétendu à tort, que la Sicile
+dut cette révolution, qui la sauva, au XIIIe siècle, de la honte, de la
+servitude, de la misère et d'une ruine complète, et dont les heureux
+résultats se font encore sentir aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Tel est le but, tel est l'esprit de l'important travail de M Michèle
+Amari. La <i>Storia del Vespro Siciliano</i>, écrite d'un style dont nous
+louerons surtout la simplicité et la concision,--qualités bien rares
+chez les Italiens,--est divisée en vingt chapitres. Elle commence à la
+seconde moitié du XIIe siècle, et se termine aux premières années du
+siècle suivant.--Dans le chapitre vingtième et dernier, M. Amari résume
+lui-même en quelques pages les diverses conséquences heureuses ou
+malheureuses qu'entraîna après elle la terrible insurrection du peuple
+sicilien. Il nous apprend <i>qual era la Sicilia prima del Vespro, qual ne
+divenne, qual rimase</i>. Enfin, un appendice intitulé: <i>Exposition et
+Examen de toutes les autorités historiques sur les Vêpres Siciliennes</i>,
+et de curieux documents historiques, terminent ces deux volumes qui, si
+nos espérances se réalisent, promettent à l'Italie un historien
+distingué.</p>
+
+<p><i>Deux Mois d'émotions</i>; par madame <span class="sc">Louise Colet</span>. 1 vol. in-8.--Paris,
+1843. W. <i>Coquebert</i>. 7 Fr. 50.</p>
+
+<p>Madame Louise Colet, l'auteur de plusieurs <i>poèmes</i> couronnés par
+l'Académie Française, de nombreux <i>recueils de vers</i>, de <i>la Jeunesse de
+Mirabeau</i> et des <i>Cours brises</i>, habite Paris, mais elle est née en
+Provence. Souvent, «quand le travail ne l'absorbe pas, sa pensée
+s'envole vers ce berceau qu'elle aime, vers ces terres où le soleil n'a
+que des voiles passagers qui se fondent dans ses flots de feu, où le
+sang bout, où l'âme se réchauffe à la chaleur du sang, et ne connaît pas
+ces heures froides et inertes, qui sont un avant-goût de la tombe.» Elle
+est, comme elle l'avoue elle-même, toujours attirée vers ces régions
+brûlantes. Enfin l'année dernière elle partit; elle alla revoir les
+lieux où elle est née, où elle a vécu, ou elle désirerait mourir. Elle y
+passa deux mois entiers, et, pendant son séjour, elle y éprouva de
+douces et douloureuses émotions. Aujourd'hui elle publie le récit de
+cette excursion, qui l'a rendue tout à la fois si triste et si heureuse.
+Ainsi s'explique naturellement le titre étrange et mystérieux de ce
+volume.</p>
+
+<p><i>Deux Mois d'émotions</i> se composent de cinq ou six lettres adressées
+pendant l'absence à diverses personnes. Mais madame Louise Colet ne
+s'est pas contentée de raconter dans un style élégant et coloré des
+<i>impressions de voyages</i> ordinaires. Ce n'est pas seulement une
+<i>touriste</i> d'esprit et de sentiment que nous accompagnons dans
+d'intéressantes excursions à Lyon, à Avignon, à Nimes, à Arles, à Aix, à
+Marseille; c'est une poétique fille du Midi, qui vient, après un long
+exil, revoir sa patrie adorée, rendre un pieux hommage à la tombe de sa
+mère, et regarder pendant quelques heures, de loin, avec des yeux pleins
+de larmes, Servannes, le château de son père; car le possesseur actuel,
+un Belge, «homme sans entrailles et sans intelligence,» lui en refusa
+l'entrée et lui défendit même d'en approcher. Un moment elle a franchi
+l'enceinte qu'on lui avait interdit de dépasser; elle court à perdre
+haleine jusque sous les murs de ce château. Une fenêtre s'est ouverte:
+c'est celle de la chambre de sa mère; une femme lui apparaît: c'est la
+soeur du propriétaire; une jeune fille de douze à quatorze ans est
+auprès d'elle.</p>
+
+<p>«Madame, lui dit madame Louise Colet en tournant vers elle son visage
+baigné de pleurs, au nom de cette enfant, qui est sans doute la vôtre,
+laissez-moi revoir une dernière fois la chambre de ma mère.</p>
+
+<p>--C'est impossible, répondit-elle d'un ton glacial; et elle referma
+brusquement la fenêtre.</p>
+
+<p>--Oh! qu'une pareille action vous porte malheur, s'écria la pauvre
+femme; soyez punie dans votre enfant du mal que vous me faites!» Et
+éperdue elle s'élança vers les portes du château afin d'en forcer
+l'entrée. Elle se heurta sur le seuil au corps raide et droit du grand
+Belge, qui lui dit d'un air niais et insolent:</p>
+
+<p>«Vous n'entrerez pas, madame; je ne me soucie point qu'un jour vous
+publiez quelque pièce de vers là-dessus.»</p>
+
+<p>Le jour même où cette triste scène eut lieu, madame Louise Colet apprit
+une heureuse nouvelle: un riche Anglais, lord Kilgore, admirateur de ses
+vers, venait de se décider à se rendre acquéreur de Servannes pour
+mettre ce château à sa disposition. Mais, il mourut trois jours après,
+au moment même où il allait signer l'acte de vente.</p>
+
+<p>Les émotions de madame Louise Colet ne sont pas toutes aussi tristes; il
+y en a beaucoup de gaies et d'heureuses. D'ailleurs madame Louise Colet
+a eu le tact de ne pas toujours parler d'elle, de sa famille, de ses
+amis ou de ses promenades; ça et là elle insère dans ses lettres intimes
+quelques pièces de vers inédites, une légende, ou une histoire
+véritable. La <i>Marquise de Gange</i> et les <i>Nonnes de Saint-Césaire</i> sont
+d'agréables nouvelles historiques. Mais nous recommanderons surtout aux
+personnes qui désireraient connaître la cause secrète d'un des plus
+grands crimes du dix-neuvième siècle la lecture du curieux chapitre
+intitulé: <i>les Deux Assassinats.</i></p>
+
+<p>Scilla e Cariddi; par <span class="sc">Francis Wey</span>. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. <i>Arthus
+Bertrand</i>. 15 fr.</p>
+
+<p>Il n'en est pas de ces deux volumes comme des deux écueils fameux dont
+ils ont pris le nom: il ne faut éviter ni l'un ni l'autre. Après avoir
+visité le premier, on se sent naturellement attiré vers le second.
+Lecteurs timides que ces mois de mauvaise augure épouvantent, ne
+craignez pas d'aller vous briser contre un rocher perfide;
+abandonnez-vous librement au courant qui vous entraîne, et vous êtes
+certains de vous reposer quelques heures dans un port commode et sûr,
+d'aborder... à un livre spirituel, intéressant et suffisamment
+instructif.</p>
+
+<p>Pourquoi donc ce litre? Pourquoi Scilla et pourquoi Cariddi? Rien de
+plus naturel: M. Francis Wey a fait, il y a plusieurs années, une
+promenade en Calabre et en Sicile; il a navigué dans le détroit de
+Sicile entre les écueils de Charybde et de Scylla, qui ne sont plus
+aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois, et il a donné leurs noms à ses
+<i>impressions de voyages</i>.--Parti de Poestum, il se rendit d'abord à
+Castrovillari, puis il visita successivement Spezzano, Sybaris, Milet,
+Locres, Reggio, Messine, Palerme, Agrigente, Syracuse, Catane, ou les
+emplacements de celles de ces villes célèbres qui ont cessé d'exister;
+il est monté, en outre, jusqu'au sommet de l'Etna. A son retour il a
+raconté cette excursion, assez rarement faite par nos touristes
+français, en homme d'esprit, sans exagérer et sans mentir, comme
+certains de ses prédécesseurs, et en savant sans pédantisme.--Scilla e
+Cariddi s'adressent donc à toutes les personnes qui désirent lire un
+ouvrage à la fois agréable et utile sur les Calabres et sur la
+Sicile.--Trois chapitres intitulés l'<i>Oberland bernois</i>, et un fragment
+sur Genève, terminent le second volume. Le récit de cette courte
+promenade dans les Alpes est moins vrai, et par conséquent moins
+intéressant que celui du curieux voyage qui le précède.--Du reste, à
+part ce léger reproche, nous n'avons que des félicitations sincères à
+adresser à M. Francis Wey. Si, au début de sa carrière littéraire, il
+avait paru un moment disposé à s'égarer sur les pas de certains
+écrivains à la recherche d'excentricités de mauvais goût, il a reconnu
+son erreur; il est engagé aujourd'hui dans une bonne voie, celle du bon
+sens et du bon style; qu'il continue à y marcher d'un pas ferme, et il
+atteindra infailliblement le but qu'il a dû se proposer.</p>
+
+<p>Lettres sur l'Euphorimètrie, ou l'Art de mesurer la fertilité de la
+terre, indiquant le choix des meilleurs assolements, en faisant
+connaître d'avance leurs produits et leur action sur le sol; par J.
+Varembey. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. Madame Bouchard-Huzard. 4 fr.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que <i>la fécondité</i> de la terre? Malgré ses recherches et ses
+travaux, la science ne le sait pas encore, elle l'ignorera probablement
+toujours; car il est des mystères qu'il ne lui est pas donné de
+pénétrer. Nous explique-t-elle ce qui constitue la lumière, le
+calorique, la transparence des corps, leur ductilité, leur fusibilité,
+leur solubilité?</p>
+
+<p>Mais si on ne peut découvrir le principe même de la fécondité, il est du
+moins facile d'étudier ses effets. «Jusqu'à ce jour, dit M. J. Varembey,
+dans son introduction, tous les hommes d'un esprit supérieur qui ont
+écrit sur l'agriculture, ont cherché à généraliser ses principes et se
+sont efforcés de l'élever au rang des sciences exactes; mais ils n'ont
+enfanté que des systèmes parfois ingénieux, souvent erronés et toujours
+incomplets, qui, à l'exemple de ceux que l'on voit éclore en médecine,
+ont été d'abord exaltés avec enthousiasme, puis modifiés, enfin
+abandonnés et remplacés par d'autres, qui avaient à leur tour une durée
+plus ou moins éphémère. Aussi, l'agriculture, quoi qu'on en dise,
+est-elle restée à peu près stationnaire et en arrière de tous les autres
+arts; son enseignement comme science manque tout-à-fait de doctrine, et
+ses livres innombrables ne sont que des expositions de systèmes
+défectueux et mal assis, ou plus souvent des compilations de pratiques
+irrationnelles et de procédés empiriques dont les résultats, subordonnés
+à l'état de fécondité des sols, ne répondent presque jamais à l'attente
+de ceux qui les mettent en application.»</p>
+
+<p>Il est temps enfin d'abandonner une route qui va se perdre dans un
+abîme! Pourquoi vouloir arracher à la nature des secrets qu'elle prétend
+nous cacher? Que les agronomes cessent donc de chercher les éléments
+constitutifs de la fertilité et qu'ils l'étudient dans ses effets, comme
+on étudie les propriétés physiques des corps en général, sans essayer de
+déchirer le voile impénétrable qui couvre leur origine, et alors
+seulement ils parviendront à fonder sur des bases solides et durables la
+science dont ils s'efforcent en vain d'activer aujourd'hui les progrès.</p>
+
+<p>Ces conseils, que M. J. Varembey donne à ses confrères, il les a suivis
+et il a obtenu des résultats merveilleux, s'ils sont aussi certains
+qu'ils paraissent devoir l'être. «On ne savait, dit-il, qu'une seule
+chose certaine en agriculture: c'est que la quantité de produits
+végétaux qu'on retire de la terre par une culture supposée convenable,
+est toujours <i>proportionnée</i> à l'état de fécondité du sol. Mais on
+ignorait le rapport exact de cette proportion, parce qu'on n'avait pas
+trouvé le moyen de mesurer la puissance productive de la terre, et que
+dès lors il était impossible d'établir le rapport proportionnel de deux
+quantités, dont l'une restait inconnue. Par la même raison, on ignorait
+aussi ce que les produits végétaux, proportionnellement à leur volume,
+font subir d'augmentation ou de diminution à la fécondité du sol d'où
+ils sont sortis.</p>
+
+<p>«Ainsi, les deux propositions fondamentales qui s'offraient d'abord à
+l'élude scientifique étaient celles-ci:</p>
+
+<p>«--Déterminer ce que l'intensité connue de la fécondité d'un sol doit y
+créer de production végétale.</p>
+
+<p>«Et réciproquement:</p>
+
+<p>«--Déterminer ce qu'une quantité <i>connue</i> de production végétale
+recueillie dans un sol retranche ou ajoute à sa fécondité.</p>
+
+<p>«Or, ce double problème était subordonné à la solution préalable de cet
+autre problème: combien une quantité <i>connue</i> de production végétale,
+obtenue sur un sol d'une surface donnée, indique-t-elle de fécondité en
+lui? Et tous ces problèmes devaient demeurer insolubles, tant qu'on ne
+saurait pas réduire la fécondité elle-même en <i>quantités</i>. Il fallait
+donc, avant tout, la soumettre à un mode rationnel de mesure; et dès
+lors l'<i>Euphorimétrie</i>, qui mesure la fertilité de la terre, devient une
+étude introductive à la science de l'agriculture.»</p>
+
+<p>Il nous est impossible, on le conçoit, de suivre H. J. Varembey dans ses
+démonstrations, d'expliquer avec détail comment il est parvenu à mesurer
+la force productive du sol, et surtout quelles conséquences importantes
+il tire lui-même de sa découverte. Forcé de nous renfermer dans de
+certaines limites, nous avons dû nous borner à indiquer le but auquel
+tendent ses travaux. Ajoutons seulement qu'il enseigne l'art de mesurer
+la fécondité actuelle du sol, de calculer de combien telle culture ou
+telle récolte l'augmente ou la diminue, et qu'il apprend à connaître
+d'avance quelle sera la quantité de produits qu'on devra recueillir
+d'après le mode de culture suivi, la dose d'engrais donnée au terrain,
+la récolte qui a précédé, rie. Sa méthode permet d'ouvrir à chaque champ
+un compte de fécondité par <i>droit</i> et <i>avoir</i> dans lequel les <i>entrées</i>
+opérées par le fumier, la jachère, les légumineuses enfouies, les
+légumineuses fauchées au vert et le pâturage, sont évaluées avec
+exactitude, de même que les <i>sorties</i> résultant des récoltes de grains
+dont la quantité peut ainsi être prévue à l'avance.</p>
+
+<p>Avant d'être publiées en volumes, les <i>Lettres sur l'Euphorimétrie</i>,
+signées seulement des initiales J. V., avaient paru, à de longs
+intervalles, dans le <i>Journal d'Agriculture de la Côte-d'Or</i>; elles
+frappèrent vivement l'attention publique: tous les recueils spéciaux
+s'empressèrent de les signaler à leurs lecteurs. La <i>Revue
+scientifique</i>, entre autres, leur consacra un long article, auquel nous,
+empruntons le passage suivant, qui nous dispensera de tout autre éloge:</p>
+
+<p>«Les Allemands ont senti les premiers tout ce qu'il y a d'important dans
+les calculs de fécondité; mais les études auxquelles ils se sont livrés
+à ce sujet sont indirectes, incomplètes et quelque peu incohérentes;
+leurs agronomes les plus distingués, partant de certaines suppositions,
+de certaines probabilités que permet sans doute la marche générale de la
+production agricole, ont procédé par induction, et sont parvenus à des
+conséquences ingénieuses, mais souvent contestables, qui démontrent au
+moins avec la plus parfaite évidence les énormes avantages qui
+sortiraient d'une base plus précise et plus certaine. Un agronome
+Français, que nous regrettons de ne pouvoir désigner au respect et à la
+reconnaissance de l'agriculture autrement que par les initiales J. V., a
+repris l'oeuvre, des Allemands de fond en comble, et l'a refaite avec
+une incontestable supériorité. A nos yeux, c'est une étude magnifique;
+c'est un admirable travail, produit vigoureux d'une forte intelligence,
+et qui appelle les méditations profondes des agriculteurs sérieux. Il en
+jaillira certainement de vives lumières sur la grande industrie des
+campagnes.»</p>
+
+<p><i>Les Algues</i>, poésies; par <span class="sc">Emile de Bourran.</span></p>
+
+<p>De tous les jeunes poètes nés en l'an de grâce 1813, M. Emile de Bourran
+est sans contredit celui qui possède au plus haut degré l'humeur
+voyageuse. Chacune des pièces de vers dont se composent <i>les Algues</i> est
+datée d'un pays différent. A en juger par ces indications géographiques,
+M. Emile de Bourran a dû cultiver la poésie française dans toutes les
+contrées de notre globe: a Bruxelles, à Ostende, à Bordeaux, à Aucône, à
+Vera-Cruz, aux États-Unis, à Paris, à Alger, à Calcutta, à l'île
+Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, à Messine, à Oran, à Toulon, à
+Liège. Comment se fait-il alors que, nées sous des climats si divers,
+ses <i>Algues</i> donnent toutes les mêmes fleurs et les mêmes fruits? La
+raison en est toute simple: dans le genre poète, M. Emile de Rourran
+appartient à l'espèce dite des <i>amoureux</i>. Partout où il fuit Marie,
+l'image de Marie l'accompagne; partout il s'écrie en s'adressant à la
+mer, au zéphyr, au nuage, etc.:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18"> Ne lui dis pas, lorsque loin d'elle</p>
+<p class="i18"> Un sort cruel guide mes pas,</p>
+<p class="i18"> Que mon coeur épris et fidèle</p>
+<p class="i18"> Soupire et ne la quitte pas.</p>
+<p class="i18"> Ah! qu'elle ignore les alarmes</p>
+<p class="i18"> De ce coeur pour elle enflammé,</p>
+<p class="i18"> Et tout ce qu'on verse de larmes.</p>
+<p class="i18"> D'aimer sans espoir d'être aimé!...</p>
+</div></div>
+
+<p>N'accusons donc pas M. Emile de Bourran d'être parfois un peu monotone
+et froid, quoique passionné... Pourrions-nous refuser d'admettre sa
+justification et ne pas compatir à sa peine?... il aime, et d'ailleurs
+ses vers ne manquent ni d'élégance ni de facilité; nous pourrions citer
+des pièces entières qui sont parfaites sous tous les rapports. Mais nous
+espérons que s'il publie jamais un second recueil de poésies, il
+changera moins souvent de résidence et plus souvent de ton et de sujet.</p>
+
+<br><hr><br>
+
+<p class="mid"><i>A M. le Rédacteur du Bulletin Bibliographique.</i></p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p>Je n'aurais eu qu'à vous remercier de l'article que vous avez consacré,
+dans l'avant-dernier numéro de l'<i>Illustration</i>, à mon livre <i>les
+Derniers Jours de l'Empire</i>, si, vous bornant à parler de l'oeuvre, vous
+aviez bien voulu ne pas <i>trop</i> vous occuper de l'auteur.</p>
+
+<p>Qui vous a dit, Monsieur, que j'appartenais à cette classe de poètes qui
+sacrifieraient au plaisir de rimer, leur pain, celui du leur famille et
+même une position acquise? Que vous importent, qu'importent au public
+mon caractère, ma situation privée? Qu'y a-t-il dans tout cela de commun
+avec <i>les Derniers Jours de l'Empire?</i> Est-ce donc une témérité si
+étrange, si compromettante, que la réimpression, en 1843, d'un volume
+in-8 publié pour la première fois en 1827, d'un poème qui, dès lors, n'a
+coûté à son auteur qu'une simple révision, qui, de plus, lui a fait
+ouvrir les portes de deux sociétés savantes, sans toutefois lui fermer
+celles de son bureau? Peut-on bien arguer d'un tel acte que cet auteur
+serait homme à abandonner une position <i>acquise</i>, et cela non pas en vue
+d'une position meilleure, ce qui apparemment serait trop prosaïque, mais
+uniquement pour se procurer le temps de faire des vers?</p>
+
+<p>Je me devais à moi-même, Monsieur, je devais à la position
+administrative que j'occupe, de repousser de semblables suppositions.
+J'espère que cette lettre remplira ce but: veuillez donc, je vous prie,
+la publier.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Charles de Massas</span>,<br>
+ Membre de l'Académie de Lyon et de la Société<br>
+Philotechnique de Paris.</p><br><br><br><br>
+
+<h2>Modes</h2>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"><br>
+
+<p>Nous avons tout dit sur les modes d'été; les nouveautés ne se montrent
+plus que comme de rares et fugitives apparitions. Nous n'avons donc
+presque rien à dire sur le présent, rien encore sur l'avenir. Il faut
+parler seulement de ce qu'on voit porter aux femmes qui font autorité
+dans le monde élégant.</p>
+
+<p>Les costumes dont nous donnons les dessins aujourd'hui nous paraissent
+présenter toutes les phases de la toilette.</p>
+
+<p>La robe de coutil de fil à raies blanches, à corsage lacé, qui laisse
+voir une chemisette montante en mousseline, le chapeau de paille à jour,
+n'est-ce pas un costume d'une simplicité toute champêtre?</p>
+
+<p>L'autre figurine porte une robe de soie: le corsage est à revers garni
+d'un plissé à la vieille;--un chapeau de paille de riz;--c'est la
+toilette du matin à la ville.</p>
+
+<p>Enfin la troisième, avec sa robe de mousseline tarlatane et son fichu à
+la paysanne;--c'est le costume du soir pour danser à la campagne.</p>
+
+<p>Et, avec tout cela, il faut le mantelet de soie, le mantelet de
+dentelle, l'écharpe légère, ou, ce qui est mieux encore, un grand châle
+de dentelle noire enveloppant entièrement la taille sous ses réseaux
+transparents.</p>
+
+<p>Nous nous occuperons incessamment du complément indispensable de toute
+dégante toilette; nous voulons parler de la bijouterie.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Amusements des sciences.</h2>
+
+<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.</h4>
+
+<p>I. Réglez votre papier avec le crayon et le carrelet, de manière que les
+différents traits que vous y tracerez soient bien équidistants. Projetez
+au hasard, un très grand nombre de fois, sur le papier, la petite
+aiguille, qui, tantôt rencontrera un des traits, tantôt sera couchée
+entre deux lignes consécutives de manière à n'en couper aucune. Comptez
+le nombre total de jets, notez le nombre de fois où l'aiguille a
+rencontré l'une quelconque des parallèles, et prenez le rapport de ces
+deux nombres; puis multipliez-le par le double du rapport de la longueur
+de l'aiguille à l'intervalle des droites équidistantes; le produit
+exprimera le rapport de la circonférence au diamètre avec d'autant plus
+d'approximation que vous aurez fait un plus grand nombre de coups.</p>
+
+
+<pre>
+A--B
+
+_____________________
+
+_____________________
+
+_____________________
+
+_____________________
+
+_____________________
+
+_____________________
+</pre>
+
+<p>Prenons un exemple, que nous avons représenté au dixième de grandeur
+naturelle dans la figure ci-dessus. Les parallèles sont
+tracées à une distance de 63 millimètres et 6/10 les unes des autres;
+l'aiguille a 50 millimètres de longueur. Le double du rapport de la
+longueur de l'aiguille à l'intervalle des parallèles est 1000/636.
+Supposons que sur un nombre total de 10,000 jets, l'aiguille soit tombée
+5,009 fois sur une des parallèles. On fera le produit de 1000/636 par
+1000/5009, lequel est 3,1421. Comme les cinq premiers chiffres du
+véritable rapport de la circonférence au diamètre 3,1415, il s'ensuit
+que l'expérience aurait ainsi fait connaître à 6/10000 d'unie près
+l'expression de ce rapport.</p>
+
+<p>Pour que l'expérience réussisse, il suffit que la longueur de l'aiguille
+soit moindre que l'intervalle entre deux parallèles consécutives, quels
+que soient d'ailleurs cette longueur et cet intervalle; mais les
+proportions de notre figure sont celles qui conduisent le plus
+exactement possible au résultat pour un même nombre de jets. Nous
+conseillons donc à ceux de nos lecteurs qui voudront répéter cette
+expérience, de les adopter et de prendre, comme dans l'exemple cité, une
+aiguille de 50 millimètres et des parallèles équidistantes de 63
+millimètres 6/10.</p>
+
+<p>II. Il y a trois solutions représentées dans les trois petits tableaux
+ci-dessous:</p>
+
+<pre>
+
+ Tonneaux Tonneaux Tonneaux
+ pleins. vides. demi-pleins.
+
+1re Solution.
+ 1re Personne. 3 3 2
+ 2e Personne. 3 3 2
+ 3e Personne. 2 2 4
+2e Solution.
+ 1e Personne. 2 2 4
+ 2e Personne. 2 2 1
+ 3e Personne. 4 4 0
+3e solution.
+ 1e Personne. 1 1 0
+ 2e Personne. 3 3 2
+ 3e Personne. 4 4 0
+</pre>
+
+<p>Si l'on avait 27 tonneaux à partager, il y aurait aussi trois solutions.</p>
+<br>
+
+<h3>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h3>
+
+<p>I. On donne une bille d'ivoire, et on demande d'en déterminer le
+diamètre sans l'endommager.</p>
+
+<p>II. Un Français doit à un Hollandais 31 francs; mais il n'a, pour
+s'acquitter, que des pièces de 5 francs, et le Hollandais n'a que des
+demi-ducats, valant 6 francs. Comment s'arrangeront-ils, c'est-à-dire
+combien le français donnera-t-il au Hollandais de pièces de 5 francs, et
+combien celui-ci lui rendra-t-il de demi-ducats pour que la différence
+soit de 31 francs, en sorte que cette dette soit acquittée?</p><br><br>
+
+<h2>Correspondance.</h2>
+
+<p>A M. D. L.--Les portraits de Santa-Anna et de la nouvelle impératrice du
+Brésil, les rebeccaïtes et les autres sujets que M. D. L. veut bien nous
+signaler, sont gravés, et nous les publierons prochainement. L'espace
+nous manque souvent. Il faudrait la rapidité d'une feuille quotidienne
+pour suivre à la course les événements de chaque jour. Le public, en
+nous continuant ses encouragements, nous pourra permettre de satisfaire
+plus activement sa curiosité.</p>
+
+<p>A M. Ad. M.--L'anecdote est intéressante, mais elle a déjà inspiré une
+chanson et trois vaudevilles.</p>
+
+<p>Madame H. G.--Si nous pouvons faire partager à nos lecteurs le vif
+plaisir que nous a causé la lecture du 10 juillet, <i>l'Illustration</i>
+aurait sans aucun doute l'un des succès littéraires les plus
+remarquables de notre temps; mais le sujet est bien intime et bien
+personnel pour admettre aucune publicité. Peut-être aussi pourrait-on
+reprocher aux développements un peu d'obscurité.</p>
+
+<p>A M. L. R., d'Arpajon.--Il faudrait consulter le professeur du Muséum
+qui s'est consacré à cette spécialité. Les monstruosités de cette espèce
+sont moins rares que ne paraît le croire M. L. B. Nous ajouterons
+qu'elles seraient un spectacle peu agréable pour nos lectrices.</p>
+
+<p>A madame G. de R., près Nantes.--Sous sommes préparés; nous attendons.</p>
+
+<p>A M. Al. R., de Péronne.--La phrase se trouve textuellement dans le
+troisième chapitre des <i>Mémoires de Gibbon</i>.</p>
+
+<p>A M. P., de La Rochelle.--On craint d'offenser des scrupules qui
+seraient cependant exagérés. On consultera.</p>
+
+<p>A M. Th. Gom., d'Épernon.--Un seul journal a fait allusion à
+l'événement, et son autorité ne serait point suffisante.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:</h4>
+
+<p>La fortune, hélas! mille et mille fois a corrompu le coeur humain;
+restons pauvres, mais honnêtes.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"></p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0020, 15 ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
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+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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+
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+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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