Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913, by Various

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913

Author: Various

Release Date: November 13, 2011 [EBook #38002]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3661, 26 ***




Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque







L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913

AVEC CE NUMRO
"La Petite Illustration"
CONTENANT
LES ANGES GARDIENS
Roman par MARCEL PRVOST
CINQUIME ET DERNIERE PARTIE


[Illustration: LA REVUE COMIQUE, par Henriot.]


Ce numro contient:
1 LA PETITE ILLUSTRATION. Srie-Roman n 5: _Les Anges gardiens_, par
M. Marcel Prvost;
2 UN SUPPLMENT CONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.


[Illustration: L'ILLUSTRATION
_Prix du Numro: Un Franc._
SAMEDI 26 AVRIL 1913
_71e Anne.--N 3661._]

[Illustration: ISADORA DUNCAN ET SES DEUX ENFANTS, DOODIE ET PATRICK
_Photographis au mois de janvier, par Otto.--Voir l'article, page
384._]



NUMRO DU SALON

_Le prochain numro de_ L'Illustration, _portant la date du 3 mai, sera
presque entirement consacr aux Salons de peinture de la Socit des
Artistes Franais et de la Socit Nationale des Beaux-Arts. Il
comprendra de nombreuses pages en couleurs et en taille-douce._

La Petite Illustration _accompagnant ce numro contiendra le texte
complet des CLAIREUSES, de_ M. MAURICE DONNAY, _de l'Acadmie
franaise._

_La semaine suivante paratra la pice de_ M. ALFRED CAPUS: _HLNE
ARDOUIN._



COURRIER DE PARIS

LES GRANDES SANTS

Cela ne veut pas dire les bonnes.

Les sants que j'appelle les grandes sont au contraire, par une espce
de loi saisissante et fatale, presque toujours petites, fragiles et
capricieuses. Les grandes sants, ce sont les sants _importantes_,
celles des gens considrables, des hommes et des femmes clbres que
l'on ne connat le plus souvent que de nom et sans les avoir jamais vus,
mais qui intressent autant et plus mme que si on les connaissait
personnellement, parce qu'ils sont haut placs, ou fameux,-- quelque
titre que ce soit. La caractristique de ces sants est qu'elles ne
s'appartiennent pas, ne sont pas libres d'tre solides ou prcaires sans
qu'on le sache. Leur destin les condamne  nourrir l'attention publique.
Au plus lger accroc,  la moindre alerte, elles occupent aussitt le
monde.

Au sommet de ces sants capitales, il convient de mettre avec vnration
celle du Pape. La sant du Souverain Pontife est la plus populaire. Ds
qu'elle subit une atteinte, la foule innombrable des fidles de tous les
pays s'inquite et s'meut. Chacun, selon les moyens de son imagination,
se reprsente l'auguste vieillard, le mditatif prisonnier du Vatican,
retenu dans le fond de sa chambre silencieuse et solennelle, o ne
pntrent que ses parents, ses valets de chambre, ses mdecins, et les
cardinaux. Par la pense on le voit sur son petit lit, maigre, plus
blanc que les blancheurs dont il est revtu, les yeux dj ferms par le
pouce de saint Pierre. Il bouge  peine, accabl de lassitude morale et
harass de responsabilits, ne faisant rien pour retenir cette prcieuse
vie que tous les autres hommes s'efforcent de garder, cette vie lourde
et impitoyable qui s'attache  lui et semble ne pas vouloir le lcher,
exprs, comme si elle savait qu'il en a fait d'avance le sacrifice, et
qu'il souffre davantage  l'endurer qu' la perdre. La sant du Pape!
Ah! la commotion prolonge que donnent ces mots aux millions d'mes
croyantes, aux esprits simples et purs, aux cours religieux! Avez-vous
jamais song en effet  tous les couvents,  tous les clotres,  tous
les sanctuaires,  tous les asiles,  toutes les cathdrales, toutes les
glises, toutes les chapelles,  toutes les cryptes,  tous les
sminaires, toutes les coles, tous les ouvroirs, toutes les
communauts,  toutes les villes,  tous les villages,  toutes les
maisons,  toutes les masures,  tous les endroits d'Europe, d'Afrique,
d'Amrique et d'Asie, marqus par Dieu d'une croix, o l'on s'alarme,
ds qu'elle est menace, pour la sant du Pape? Bien qu'il soit
peut-tre le seul entre tous les hommes  n'en avoir pas besoin, c'est
cependant pour lui que l'on prie le plus, que l'on prie partout, avec
une ferveur profonde et sans gosme. Et sa sant, en dehors des masses
catholiques, va mme intresser les tides et les dtachs de la foi. Le
libre-penseur jette un coup d'oeil distrait, mais qui n'est pas toujours
hostile, sur les bulletins signalant les fluctuations de la maladie, et
l'ouvrier n'a pas besoin d'tre un assidu de l'glise pour hocher la
tte avec une dfrence trs convenable quand sa femme,  l'heure de la
soupe, ne peut s'empcher de lui dire: Parat que le Pape a pris du
mal. Et dans cette sympathie universelle, dans ce zle incontest dont
est l'objet la saut du Souverain Pontife, il n'entre ordinairement
aucune perplexit sur les suites d'une catastrophe possible. Le Pape,
aprs tout, peut mourir, puisqu'on sait d'avance qu'il ne meurt pas et
qu' l'expiration de celui-ci qui s'teint un autre viendra, _qui, sous
un nom diffrent, sera le mme_. Aussi n'est-ce donc pas,  proprement
parler, l'pouvante et l'angoisse de sa disparition prochaine qui secoue
les bons chrtiens tourments par la sant du Saint-Pre. Ne sont-ils
pas d'ailleurs pleinement rassurs sur son salut? Sa place n'est-elle
pas de toute ternit, et pour l'ternit, marque l-haut! Par ce fait
qu'il devait porter la tiare, il a reu le paradis dans son berceau.
Alors, si la mort du Pape est incapable d'branler la papaut, d'en
changer et d'en interrompre le cours, et si son seul effet est de lui
faire rejoindre plus tt Celui dont il tait ici-bas le vicaire,
pourquoi les nouvelles de sa sant, ds qu'elles cessent d'tre
satisfaisantes, sont-elles pour un nombre incalculable de pcheurs une
cause de trouble et d'affliction?

C'est que l'on s'meut, par respect,  l'ide que ce personnage sacr,
le reprsentant de Jsus-Christ, n'est aussi et ncessairement _qu'un
homme_, que, tout en tant et paraissant suprieur aux autres, il leur
est pourtant pareil, par le mystre de la vie et de la mort, qu'il est
un homme sans dfense, qui a vieilli, qui n'a rien pu, malgr toute sa
puissance spirituelle et morale, sur l'ge, la maladie, les infirmits,
un homme qui souffre, qui est ananti, et qui va comme le plus humble,
le plus pauvre et le plus ignor, rendre un de ces jours, peut-tre
demain, ce soir, le dernier soupir. Et si cet homme-l a t pendant des
annes le point de misricorde, le centre de bndiction et le foyer de
srnit, le dispensateur de grce et de paix vers lequel,  un moment
donn, tous les dsespoirs et toutes les douleurs ont tendu leurs bras,
alors on comprendra que l'ventualit de sa fin dtermine une explosion
de pieuse et filiale tristesse o se rpand la gratitude.

Et aprs la sant du Pape, il y a celle des rois et des reines, des
empereurs et des impratrices, qui sont de _grandes sants_, des sants
reprsentatives, des sants-valeurs, dont les moindres variations ne
peuvent rester inaperues, et courent la poste. A ces sants-l, tant
d'intrts sont attachs! Tant de questions contraires en dpendent!
Tant de choses, selon leurs accidents, seront modifies dans l'histoire,
prendront tournure nouvelle! Ces sants-l sont beaucoup plus guettes,
plus suivies, plus prement accompagnes que celle du chancelant et
indtrnable Pontife. Si de fivreuses prires et des voeux brlants sont
dpenss  en activer la gurison, combien aussi de souhaits pervers et
de plans et de calculs sont faits pour les touffer, les avancer, les
ruiner, les supprimer!

Que de terribles et secrtes paroles sont dites, prcdant les crimes
qu'elles organisent! Les nouvelles de la sant des rois et des empereurs
ne se propagent jamais dans une atmosphre douce et tranquille. Toujours
elles gnent et contrecarrent des ambitions, des soifs, de gigantesques
projets. La sensibilit n'est que la dernire  les accueillir et 
s'branler pour elles. L'opinion ne plaint presque pas un roi ou un
empereur qui est malade et en danger de mort. Elle se tient au courant,
voil tout. Mais elle s'attendrit un peu pour les femmes, les reines,
celles qui partent jeunes encore, et les enfants, les petits princes et
les princesses fauchs dans leur fleur.

Il faut compter aussi les sants des hros, des tres de courage et de
gloire qui,  et l, frappent et remplissent le monde de leurs
exploits, sants de grands soldats, de hardis explorateurs, de visiteurs
de ples, d'aviateurs, d'escaladeurs de ciel... Combien celles-l nous
sont chres, et favorites! Que de frissons leur devons-nous! Que de
pleurs coulent de nos yeux, quand elles sont brises!

Et il y a les sants de quelques gnies, des potes, des artistes
suprieurs qui sont la parure, la gerbe dore, les lauriers vivants et
pensants d'un pays, et de l'humanit...

Et puis, bien en dessous, les sants des personnages clbres--de
quelque faon que ce soit--de toutes les notorits bruyantes et
obsdantes, les sants des millionnaires, des chanteurs, de l'actrice,
du comique, du tragdien, du danseur, de la belle madame, les sants du
Tout-Paris, les sants-vedettes, les sants grotesques, les
sants-joujoux, les sants-rclames, les sants pour trangers, les
sants de journalisme et de conversation, les sauts  tout faire, pour
parler et pour ne rien dire.

... Et les sants de mauvais aloi, celles de l'assassin en vogue, du
cambrioleur mystrieux, du grand financier escroc, du meurtrier
sympathique, du parricide irresponsable et de la vitrioleuse
inconsciente...

Et il y a mme, de temps en temps, parmi les grandes sants infrieures,
celles de quelques animaux, qui ont su faire assez parler d'eux pour
atteindre la renomme... un cheval de gnral ayant de plus belles
actions que son cavalier, un chien savant qui dconcerte... un singe
bien moins laid que certains hommes aims...

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



M, ALBERT BESNARD A LA VILLA MDICIS

La dmission de M. Carolus Durau ayant laiss vacante la direction de
l'Acadmie de France  Rome, l'Institut a t appel  prsenter au
ministre une liste de trois artistes entre lesquels sera choisi le
successeur du peintre de _la Femme au gant_. Et il a dsign MM. Albert
Besnard, Gabriel Ferrier et Nenot, deux peintres et un architecte. Comme
il est  peu prs sans exemple que le ministre n'ait pas nomm, en
pareil cas, l'artiste inscrit le premier sur la liste de prsentation,
il est certain qu' l'heure o paratra ce numro M. Albert Besnard, qui
une fois dj faillit tre appel  gouverner la villa Mdicis, sera,
par dcret, investi de cette haute fonction. L'universel assentiment
confirmera cette nomination.

A maintes reprises nous avons emprunt  l'oeuvre de ce bel artiste et
de ce grand peintre, pour les reproduire, des toiles, des pastels, des
aquarelles. On ne saurait avoir oubli, par exemple, la srie admirable
qu'il rapportait, voil deux ans, de l'Inde. Nous y avions puis
quelques-unes des pages les plus sduisantes de notre avant-dernier
numro de Nol, des morceaux d'une originalit savoureuse, dont on ne
savait ce qu'on devait admirer le plus, de leur chatoyante couleur ou de
leur expressif dessin.

[Illustration: Le peintre Albert Besnard et Mme Besnard.--_Phot. H.
Manuel._]

M. Albert Besnard est, en mme temps que l'un des tempraments les plus
personnels de ce temps, un fervent des grandes traditions sans
lesquelles il n'est pas d'art durable et,  ce double titre, sera pour
les pensionnaires futurs de la villa Mdicis le meilleur des mentors,
libral, certes, indulgent aux audaces, mais qualifi, par toute son
oeuvre--si classique, et dont s'pouvanta pourtant, tout au dbut,
l'acadmisme--pour rappeler  l'occasion qu'il est des rgles qui
n'ont jamais entrav l'panouissement d'aucune originalit.

Mme Charlotte Besnard, artiste elle-mme, sculpteur de talent, en mme
temps que matresse de maison accomplie, parfaite compagne, enfin, de
l'homme du monde qu'est son mari, saura conserver aux salons de la villa
Mdicis, illustrs par le passage de tant de grands artistes et de tant
d'htes de marque, le caractre qui en fait, dans la Ville Eternelle, un
rayonnant foyer de l'esprit franais.



UN NUMRO COLOSSAL

Comme prface au vote de la nouvelle loi militaire allemande, notre
important et estim confrre de Leipzig, l'_Illustrirte Zeitung_, vient
de publier, avec l'aide vidente, et d'ailleurs dclare, du ministre
de la Guerre, un numro spcial consacr entirement  l'arme.

Ce numro est un monument. Il est formidable, crasant et chaotique,
comme cet autre monument qui accable aujourd'hui la plaine de Leipzig
prcisment, en souvenir de la bataille des gants du 18 octobre 1813.

C'est vraiment quelque chose de _kolossal_ que ce numro de journal.
Haut de 0 m. 42, large de 0 m. 30, pais de plus de 1 centimtre, ce
numro, dbroch, couvrirait de ses pages 20 mtres carrs; broch, il
jauge 1 dc. cube 260. Son poids est de 1 kilo 400; sa densit: 1,214.
Il est lourd... mais il est encore plus pesant.

                                    *
                                   * *

Des spcialistes, pour la plupart des officiers suprieurs de l'active,
y dissertent de l'arme allemande et l'tudient sous ses diffrents
aspects: le commandement, les effectifs, l'organisation, son pass, sa
mission mondiale, son influence _heureuse_ sur le dveloppement
matriel, physique, intellectuel et moral de la nation,--et ils
dcouvrent, de ces multiples points de vue, des raisons spciales et
imprieuses pour rclamer l'adoption des nouveaux projets militaires.

L'article de tte est du professeur Hans Delbrck. M. Delbrck est
historien et homme politique. Il met de l'ennui dans la politique et de
la passion dans l'histoire. Il a expliqu la stratgie de Pricls  la
lumire de la stratgie frdricienne et compar, ailleurs, les
guerres mdiques et les guerres des Burgondes. M. le professeur est un
_Herr Professor_. Il rapproche, sans s'mouvoir et par-dessus des
sicles, l'antiquit et les temps modernes, les vnements antiques et
d'autres mdivaux. Il connat le pass dans le dtail. Connat-il aussi
bien le prsent!

Depuis 1870, crit-il de nous dans ce numro de l'_Illustrirte
Zeitung_, la France est en Rpublique et est consume par la soif de la
revanche. Mais, aussitt qu'ils entrevoient l'ventualit d'une guerre,
les dirigeants franais dcouvrent clairement que la victoire serait
pour eux-mmes grosse de prils. Car le gnral qui serait vainqueur de
l'Allemagne tiendrait incontestablement l'arme dans sa main et s'en
servirait,  la faon de Bonaparte, pour se rendre matre de la France.
L'arme franaise est aujourd'hui sous la coupe des parlementaires,
avocats ou journalistes. L'avancement des officiers, la nomination ou la
mise en disponibilit des gnraux dpend de tribuns, la plupart fort
jeunes, et que les changeantes combinaisons parlementaires ont ports au
fauteuil de ministre.

 L'organisation de l'arme n'inspirerait, en temps de guerre, aucune
confiance,--en temps de paix, elle ne prsente aucune harmonie. L'arme
franaise supporte impatiemment cet tat de choses, mais elle le
supporte parce qu'elle est toujours la vaincue de 1870. La victoire dans
la grande guerre de revanche lui vaudrait,  l'intrieur mme, une tout
autre situation. C'est pourquoi les gouvernants parlementaires franais
s'emptrent dans cette contradiction de souhaiter la guerre et de devoir
la craindre...

... En Allemagne, conclut M. Delbrck, nous sommes libres de telles
entraves.

Mais alors, si l'Allemagne est aussi forte, si la France est aussi
paralyse par son rgime parlementaire, pourquoi de nouveaux armements?
Le lieutenant gnral von Janson rpond  cette objection. Il nous
montre trois ennemis hrditaires: la France, l'Angleterre, la Russie,
spars jusqu'ici par leurs intrts antagonistes et rconcilis dans la
haine commune de l'Allemagne. Il prvoit une guerre o l'Autriche, aux
prises dans les Balkans, l'Italie, occupe en Afrique, laisseraient
l'Allemagne seule face  face avec le reste de l'Europe. Le Danemark
embote le pas  l'Angleterre; la Hollande aussi; la Belgique sert de
tte de pont aux corps expditionnaires venus de Grande-Bretagne.

Plus loin, un pote supplie la nation de donner  son hros les moyens
d'aiguiser son pe,--et, en premire page, le hros toujours menaant
nous apparat lui-mme, une fois de plus, dans un portrait violemment
colori.

[Illustration: La couverture du numro de propagande et de publicit
militaires publi par la _Leipziger Illustrirte Zeitung._]

Sur la couverture, au-dessus de l'indication: Numro de la dfense
allemande, une charge de fantassins,  la baonnette.

_La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris_, nous laisse
entendre comment on entend cette dfense. Et partout des dessins, des
chromos: L'empereur Guillaume Ier  Vionville (1870), L'assaut 
Spicheren, Une attaque de cavalerie, Entre du marchal de Waldersee
 Pkin, La dfense du canon,--pisode de la lutte contre les
Herrros. Partout aussi des citations  forte charge: Tous nos voisins
sont autant d'ennemis jaloux de notre puissance (Frdric le Grand,
Testament politique de 1753).--Montrons-nous dignes de nos pres et
ayons  coeur la devise du grand roi: _Toujours en vedette!_ Et la
phrase de Moltke: Si nous mobilisons un jour, encourons sans crainte le
reproche d'tre les agresseurs. Et d'autres, et d'autres, et toujours
la rptition obsdante de cette date: 1813... Un sicle s'est coul
depuis cette heure o notre peuple, anim du plus bel enthousiasme et du
plus noble esprit de sacrifice, s'est lev les armes  la main. Il y a
46 pages de ce texte. Les chiffres y abondent comme les formules
chimiques dans un prospectus d'apothicaire. Le procd est le mme:
effrayer pour faire payer. Et l'adresse du fabricant est au bas du
feuillet.

                                    *
                                   * *

Le _Vorwaerts_ publiait, l'autre jour, la circulaire suivante qui avait
t adresse,  la fin de fvrier, aux fournisseurs de l'arme:

MINISTERE DE LA GUERRE

_Section ministrielle_

Berlin, W.66 23-2 1913.

N 911/2 13.7.1 Leipziger strasse n 5.

Le numro spcial du 10 avril de la _Leipziger Illustrirte Zeitung_ sera
consacr tout entier  l'arme allemande et publi avec la collaboration
du ministre de la Guerre de Berlin. Pour que rien ne manque  ce
numro, il est souhaitable que les fournisseurs de l'arme et toutes les
industries relevant de la dfense nationale y publient des exposs, du
dveloppement de leurs affaires et de leurs procds de travail.

La section ministrielle du ministre de la Guerre est prte  donner 
ce sujet tous les renseignements dsirs.

_Hoffmann,_

Commandant et chef de section.

A cette circulaire tait jointe une lettre de la rdaction de la
_Leipziger Illustrirte Zeitung_ mettant les colonnes de la revue  la
disposition des fournisseurs.

Le rsultat, c'est qu'aux 46 pages de texte viennent s'ajouter 124 pages
de publicit. Il vous faudra payer, avait crit expressment l'_I. Z._,
pour la publication de l'article. Par contre, nous vous fournirons
gratuitement des conseils sur la forme artistique et littraire  lui
donner.

Toutes les branches de l'industrie nationale se retrouvent l dans leur
spcialisation militaire: l'automobile de guerre  ct de la cuisine de
campagne, les tanneries prs des hauts fourneaux, la machine  crire et
l'optique, les conserves alimentaires et l'aroplane, le pneumatique et
les trousses de chirurgie. En une longue page on nous explique Comment
se confectionne une chemise de soldat. Un tablissement mtallurgique
prend pour devise: Au fer par le feu. Les fonderies, les forges, les
ateliers de construction donnent de copieux aperus historiques de leurs
entreprises. C'est  qui a contribu le plus tt  la grandeur,  la
prosprit et  la sauvegarde de l'Allemagne. Il y en a qui remontent au
dix-huitime sicle, d'autres au dix-septime, d'autres au seizime. Il
en est qui insinuent discrtement qu'on forait chez eux des canons avant
l'invention de la poudre.

Toutes les grandes firmes s'y rencontrent, y rivalisent,--toutes,
except la plus fameuse: la maison Krupp. Nous nous en serions tonns
si nous ne venions d'apprendre qu'elle a, pour provoquer les grosses
commandes, des moyens moins fragiles, des voies plus directes, des
intermdiaires plus discrets que le numro sensationnel du doyen des
illustrs allemands. Et d'ailleurs, ne serait-ce pas en dfinitive pour
le profit surtout de la maison Krupp, qui s'impose en presque toutes ces
matires, qui dfie toutes les concurrences, que ce numro entier aurait
t conu? Quelle adresse suprme alors de n'y tre mme pas nomme!

Toute cette partie publicit est truffe de croquis de machines, de
portraits d'industriels, de tableaux de genre figurant divers pisodes
de la vie du soldat. Et, de ces 124 pages, se dgage l'impression
formidable que toute l'activit usinire de l'empire, que tout le labeur
de la nation allemande ne tendent qu' une fin: l'humiliation des autres
peuples.

                                    *
                                   * *

Telle est pourtant l'accoutumance universelle  l'incessante menace
pangermaniste qu'une pareille manifestation, si caractristique qu'elle
soit, tonne  peine.

Quelle sensation profonde au contraire ne provoquerait pas
_L'Illustration_ si, en une priode de difficults internationales et de
recrudescence des armements, elle lanait un numro quintuple bond
d'articles militaires, de pomes tyrtens, de publicit patriotique pour
engins de guerre nationaux, et si le gouvernement de la Rpublique
prenait  cette publication la part qu'a prise le gouvernement imprial
au _Deutsche Wehr-Nummer_, de notre confrre allemand, en mme temps
qu'il prsentait au Reichstag un projet de loi augmentant encore les
effectifs et le budget de l'arme!

N'est-ce pas alors qu'on crierait, de l'autre ct du Rhin, au
chauvinisme franais, aux provocations,  l'esprit d'agression de la
France!

Mais, dans ce pays chauvin, agressif et provocateur, quand un grand
illustr comme le ntre fait paratre un numro exceptionnel, c'est
seulement parce que la douce fte de Nol approche. L'art seul y
participe, et si quelque dtail martial s'y glisse, c'est tout au plus
l'armure aux ciselures tincelantes de _l'Homme au casque d'or_ de
Rembrandt. On le connat bien en Allemagne: il est au muse de Berlin.

[Illustration: LES FUNRAILLES DE L'IMPRATRICE DE CHINE.--L'arrive du
catafalque dans la cour intrieure de la gare de Pkin. _Phot. F.
Caissial._]

La jeune Rpublique chinoise a fait, dans les premiers jours de ce mois,
des funrailles solennelles  l'impratrice Long Yu. Ces honneurs
posthumes taient bien dus  celle qui, docile aux conseils des hommes
d'tat amens au pouvoir par la rvolution, avait dcrt le
gouvernement par le peuple et mrit ainsi le titre imprvu de
fondatrice du nouveau rgime. Mais, si les obsques eurent un
caractre imposant, la pompe n'en fut pas rgle conformment aux rites
anciens: ce n'est point par une route spcialement construite que la
bire contenant la dpouille de l'impratrice a t transporte du
palais de Pkin aux tombeaux de l'Ouest,--mais par chemin de fer. Du
moins la crmonie a-t-elle encore rappel, par certains dtails
pittoresques, les coutumes funbres d'autrefois.

Le cortge, parti le matin  8 heures, nous crit un de nos
correspondants, M. F. Caissial, mit trois heures environ  franchir les
trois kilomtres qui, par les voies suivies, sparent le palais de la
gare de Pkin-Hankou. En tte, venaient vingt-quatre chameaux chargs
de matriel de campement,--sans doute pour servir  l'me de Long Yu
dans les diverses tapes qui doivent la conduire  la batitude
ternelle; puis trente-huit poneys blancs, prcdant les voitures et les
chaises  porteurs de la dfunte souveraine. Le catafalque, soutenu par
quatre-vingts coolies, qui, par-dessus leurs pauvres habits, avaient
revtu des blouses de soie lgre, tait escort de soldats
d'infanterie; enfin, quelques lanciers fermaient la marche. Tous les
ministres chinois, en redingote et chapeau haut de forme, attendaient
sur le quai de la gare,  ct des princes de la famille impriale en
deuil. En leur prsence, le cercueil fut plac dans le wagon funbre, et
le train s'branla lentement, tandis que les troupes prsentaient les
armes. C'est ainsi que la dernire impratrice mandchoue a quitt Pkin
pour aller dormir dans les tombeaux de sa dynastie son dernier sommeil.



[Illustration: Capitaine Clavenad. Capitaine de Noe. M. J.
Aumont-Thiville. Lieutenant de Vasselot. Sergent Richy.]

LES CINQ VICTIMES

UN DRAME DANS LES AIRS

_Toute la France a t secoue d'un frisson d'angoisse et de stupeur en
apprenant la catastrophe du ballon sphrique le_ Zodiac, _qui a fait
cinq victimes, dont quatre aviateurs militaires. Catastrophe sans
prcdent dans les conditions o elle s'est produite; d'autant plus
inexplicable que le ballon libre passe avec raison pour offrir une
scurit relative trs grande, et que le Zodiac tait pilot par un
aronaute expriment, entour de quatre aviateurs._

_On a mis, htivement peut-tre, sur les causes du drame, diverses
hypothses qui, toutes, semblent renfermer au moins des parcelles de
vrit. M. Andr Schelcher, charg d'une enqute par l'Aro-Club de
France, a pu reconstituer les moindres dtails de cette course  la
mort. Aronaute accompli, d'une rare comptence pour interprter les
moindres constatations, il a fait un triste, plerinage au cours duquel
il a recueilli de nombreux tmoignages, et, entre autres, celui de M.
Spengler, lectricien, qui a suivi toutes les phases du drame sur la
commune de Fontenay-sous-Bois._

_M. Schelcher nous donne, avec photographies  l'appui, la version la
plus vraisemblable de cette randonne fatale qui enlve  l'Aro-Club
cinq camarades morts en service command:_

On sait que, sur la demande du ministre de la Guerre, l'Aro-Club de
France organise des ascensions rserves uniquement aux aviateurs,
officiers ou soldats, afin de les familiariser avec les choses de l'air.
Tous les jeudis, des pilotes ou futurs pilotes prennent part  des
ascensions dont les dparts sont donns au parc arostatique de
Saint-Cloud.

Jeudi, 17 avril, le _Zodiac_, cubant 1.600 mtres, devait partir, ayant
 bord le pilote Aumont-Thiville, dont c'tait la cent vingtime
ascension, et quatre aviateurs militaires: les capitaines Clavenad et de
Noe, le lieutenant de Vasselot et le sergent Richy. Le temps tait
incertain; nuageux, avec averses. Comme les passagers hsitaient,
interrogeant le ciel, l'un d'eux s'cria, en gamin de Pans: Oh! pas de
chichis, ou mettra: ni fleurs ni couronnes, et l'quipage sauta dans la
nacelle. Une onde finissait; le ballon s'leva  2 h. 10.

Dj alourdi par la pluie, il gagnait pniblement en altitude, parvenant
toutefois  s'quilibrer normalement. La traverse de Paris s'effectua
dans des conditions assez heureuses, mais avec une dpense de lest
importante. Le livre de bord retrouv sur un des officiers porte les
notes suivantes:

_Lest au dpart, 180 kilos._ _Pression baromtrique, 755 millimtres._

        HEURE       ALTITUDE        LEST         OBSERVATIONS

        2 h. 10       dpart.
        2 h. 15       425 m.        160 k.       Sur Paris.
        2 h. 20       840 m.        140 k.       Sur tour Eiffel.
        2 h. 25       025 m.
                      325 m.        100 k.       Nuage.
        2 h. 30       725 m.                     Mer de nuages.
        2 h. 35     1.200 m.

Puis, plus rien...

L'arostat est aperu quelques minutes plus tard,  Fontenay-sous-Bois
et  Nogent-sur-Marne, rasant terre, choquant tous les obstacles qu'il
rencontre. Il reprend soudain de la hauteur, et bientt s'abat
subitement dans la proprit de M. Cahen d'Anvers, entre
Villiers-sur-Marne et Malnoue, o on relve trois cadavres. Seuls le
capitaine de Noe et le lieutenant de Vasselot respiraient encore; mais
les deux malheureux officiers expirrent dans la soire.

On constata immdiatement que le panneau de dchirure avait t tir 
fond normalement et volontairement. La nacelle, tout ensanglante, ne
contenait plus de lest, mais quelques bagages.

Voici maintenant les rsultats de notre enqute. (Les lettres majuscules
correspondent  celles qui jalonnent notre diagramme dtaill.)

A.--Aprs tre mont  1.200 mtres--altitude maxima, semble-t-i--en
dpassant les nuages, le ballon commence  descendre.

B.--En retraversant un nuage trs charg d'eau et de grle, la
condensation rapide du gaz rend la descente vertigineuse; les 100 kilos
de lest qui, d'aprs le livre de bord, restaient  la disposition du
pilote et qui, en cas normal, suffisent amplement pour descendre
progressivement de cette altitude, sont rapidement puiss.

C.--A 100 mtres au-dessus de la gare de Fontenay-sous-Bois, traverse
du chemin de fer. Le guide-rope prend terre et le ballon rase les
maisons de Fontenay. Connaissant le danger d'un atterrissage rapide dans
ces conditions, le pilote tente de franchir d'un bond l'agglomration
qui s'tend sur la hauteur devant lui.

Mais le guide-rope trane de toute sa longueur sur les toits, que la
nacelle frle  moins de 50 centimtres; ce freinage provoque des coups
de rabat, d'autant plus dangereux que la vitesse est grande, qui
plaquent le ballon au sol et l'y retiennent comme poiss, mme si,
dlest, il tentait de se relever.

D.--Le pilote, avec calme, profite d'un mouvement de recul du ballon
pour larguer, sans le couper (la boucle intacte en fait foi), son
guide-rope qui fut retrouv villa de l'Esprance,  cheval sur la maison
portant le n 10, la queue de rat formant l'extrmit devant la grille
et dans la direction de Paris. Aucun choc n'a encore eu lieu.

[Illustration: Villa de l'Esprance,  Fontenay-sous-Bois, o s'est
accroch le guide-rope abandonn; sur le trottoir, un des principaux
tmoins, M. Spengler.]

Plus loin, on retrouve dans des jardins peu propices  un atterrissage,
une bouteille et les bches, prudemment retires  l'avance de leur
filet rest  sa place. Allg du poids de ces objets, le ballon se met
en lgre monte, et le pilote peut avoir l'espoir de franchir la
colline. Malheureusement, aprs quelques secondes, insuffisantes pour
permettre le jet du lest de fortune, la pluie et la grle ramnent le
ballon au sol.

E.--La nacelle est plaque sur la faade d'une maison basse, isole sur
la colline, appartenant  Mme Juriecwiez. La violence du choc fut
considrable;  la vitesse du vent value  50 kilomtres  l'heure
s'ajoutait la force du mouvement pendulaire qu'avait pris la nacelle
aprs l'abandon du guide-rope.

Un tmoin, qui habite prs de la maison fatale, a vu nettement, au
moment du choc des officiers debout dans la nacelle. Quand celle-ci,
aprs un instant d'arrt, remonta verticalement en pulvrisant l'avance
du toit et la chemine, on n'apercevait plus personne  bord. Seul, un
bras pendait.

[Illustration: Maison contre laquelle eut lieu le premier choc qui tua
sans doute trois des aronautes et dont on voit les traces sur le mur;
le ballon, en poursuivant sa course dvie, a abattu la chemine de
l'angle gauche du toit--La photographie suivante a t prise en montant
sur le mur de l'appentis, au-dessous du point .]

La tourmente faisant rage, nul cri n'avait t peru. On se prcipita au
pied de la maison pour secourir les passagers sans doute tombs du
panier. On ne trouva qu'un passe-montagne et un kpi.

Sur les cinq hommes, ceux qui taient le plus rapprochs du mur au
moment du choc durent tre tus sur le coup: Aumont-Thiville, le
capitaine Clavenad et le sergent Richy. Tous trois, en effet, furent
relevs plus tard, le crne dfonc. La blessure de Clavenad semblerait
indiquer qu' la minute tragique il se tenait courb.

[Illustration: Le jardin de M. Humblot, derrire la maison prcdente;
la nacelle, aprs avoir heurt le sol au point marqu par une croix et
dtruit deux arbres de l'espalier, a corn le fate du mur.--La
photographie suivante a t prise, en sens contraire de la course du
ballon, du petit toit dsign par le point .]

[Illustration: Bois de Boulogne. Traverse de Paris. Bois de Vincennes.
_Voir le diagramme dtaill ci-contre._ Diagramme complet de l'ascension
du _Zodiac XIV_ le 17 avril 1913.]

E.--Le ballon plonge ensuite dans le jardin de M. Humblot; la nacelle
pique en terre, rebondit, arrache le fate d'un mur au pied duquel tombe
la montre-bacelet de Clavenad, dont le bras tait en dehors; puis la
nacelle retombe dans le jardin suivant.

G.-H.--M. Spengler, qui poursuit le ballon depuis la gare de Fontenay,
escalade le mur; il voit la nacelle ratisser un labour et s'enlever 
nouveau au moment o il croit l'atteindre. Il entend alors distinctement
ce suprme appel: Sauvez-nous!... Le ballon s'chappe, brisant encore
une clture de planches et cornant un toit.

[Illustration: De l'autre ct du mur  espalier, la nacelle laboure la
terre, se dirigeant vers le fort de Nogent-sur-Marne.--Sous le point O+,
maison contre laquelle avait eu lieu le premier choc.]

Ds lors, l'quipage ne donnera plus signe de vie; c'est un panier de
morts ou d'anantis qui se balance sous la sphre.

Au point culminant, au fort de Nogent, l'arostat se trouve  faible
hauteur; un cycliste militaire saisit la corde du sac  bches qui pend
de la nacelle, mais il est vite oblig de la lcher, et le ballon
traverse la cour du fort en vitant les btiments.

[Illustration: Mur du bastion sud du fort de Nogent sur lequel la
nacelle s'est plaque, laissant une large tache de sang qu'on voit
encore sur la photographie, juste au-dessus de la tte du personnage.]

I.-Il se trouve arrt dans le bastion sud o la nacelle se plaque 
nouveau sur un mur, laissant une norme tache forme par le sang
accumul dans la nacelle. Le baromtre, arrach de sa gaine, roule sur
l'herbe avec le statoscope. Labourant le glacis, le ballon sort du fort,
marquant son passage par des gouttes de sang que la pluie n'a pas voulu
encore effacer.

[Illustration: Vitrage d'un marbrier de Nogent-sur-Marne, que la nacelle
a dfonc au passage.]

K.--A cet endroit, le terrain formant une dclivit jusqu' la Marne, le
ballon se maintient tant bien que mal au-dessus des obstacles. Il
traverse la route Nationale, baisse dans un jardin, reprend de l'lan et
jette la nacelle dans le vitrage d'un atelier de marbrier, appartenant 
M. Hricourt, rue de Plaisance,  Nogent-sur-Marne, o elle semble
coince.

[Illustration: Dernire maison heurte et fils tlgraphiques rompus par
la nacelle, avant la dernire envole du ballon.]

L.--Le ballon repart, frappe le deuxime tage d'une maison, enlve la
gouttire, rompt les fils tlgraphiques du chemin de fer, et, cette
fois, ne redescend plus. La pluie vient de cesser, le grain est pass:
c'est enfin le retour aux lois de la force ascensionnelle.

M.-N.--Il est  noter que les tmoins de cette dernire scne se sont
plutt amuss des fantaisies du ballon, qu'ils croyaient vide, ayant
chapp  ses pilotes au moment d'un atterrissage. Ils le virent
s'loigner rapidement, traverser le cimetire, franchir la Marne et
monter, sans jamais disparatre, jusqu' la hauteur des nuages.

Le refroidissement subit survenu en les atteignant a-t-il empch le
ballon de remonter  l'altitude maxima o il devait s'quilibrer? Ou
bien a-t-il ranim les deux survivants vanouis qui se seraient alors
pendus  la soupape? On ne sait.

O.--Toujours est-il que l'arostat fut aperu  plus de 400 mtres de
haut par deux artilleurs du fort de Villiers qui eurent le temps d'aller
chercher la lunette de batterie et de voir plusieurs passagers, de
nombre incertain, essayer d'atteindre les cordages.

Devant le spectacle terrifiant qu'ils avaient sous les yeux, dans la
nacelle, les deux survivants sortis de leur torpeur, affols, ont-ils,
sans se pencher par-dessus bord pour se rendre compte de la hauteur o
ils se trouvaient, tir la corde rouge de dchirure, ultime manoeuvre
qui ne doit tre faite qu' quelques mtres du sol? C'est probablement
ce qui s'est pass.

P.--M. Corbet, garde-chasse, qui se promenait aux alentours de la
proprit de M. Cahen d'Anvers, voit le ballon  300 mtres se
vriller, puis devenir  100 mtres une loque qui s'aplatit sur le sol.

[Illustration: Entre, sur la route de Malnoue, de la proprit de M.
Cahen d'Anvers, o eut lieu la chute finale, sous le pont. +.]

Il tait alors 2 h. 45. Ce drame pouvantable qui s'est droul sur un
trajet de 10 kilomtres depuis la descente vertigineuse jusqu'
l'atterrissage, avait dur exactement dix minutes. Dans la nacelle
renverse, on trouva les survivants sous les morts, ce qui tendrait 
prouver que trois passagers auraient succomb avant la chute finale, et
que le capitaine de Noe et le lieutenant de Vasselot avaient pris le
dessus pour manoeuvrer.

On peut conclure, en somme, que la vritable clef du drame est 
Fontenay o le ballon, quoique possdant encore une force ascensionnelle
bien suffisante pour se maintenir dans les airs, fut prcipit et plaqu
 terre par la violence de la tempte. 11 se trouvait ds lors dans le
domaine de phnomnes mcaniques o, la pesanteur n'intervenant plus,
les aronautes ne pouvaient plus avoir sur lui aucune action.

_Eussent-ils eu deux fois plus de lest_, qu'ils n'auraient sans doute
pas chapp au choc invitable. Un hasard seul pouvait les dtourner de
l'obstacle fatal, et ce hasard n'a malheureusement pas servi mon pauvre
ami Jacques Aumont-Thiville et ses infortuns compagnons.

ANDR SCHELCHER.

[Illustration: Bois de Vincennes. Fontenay-sous-Bois. Fort Se Nogent.
Nogent-sur-Marne. Le Perreux. La Maine Bry-sur-Marne. Fort de Viciera.

Le ballon, possdant cependant une force ascensionnelle suffisante, est
maintenu au sol par la tourmente qui l'empche de s'lever.

Le ballon, dgag de l'ouragan, reprend de l'altitude, quoique aucun jet
de lest n'ait t fait depuis le point D.

Diagramme dtaill de la priode anormale de l'ascension du _Zodiac
XIV._]



[Illustration: Un arc de triomphe sur la route d'Argyrocastro.--_Phot.
Jean Leune._]

LE GNRAL EYDOUX EN EPIRE

Athnes, 16 avril.

Depuis la chute de Janina, le gnral Eydoux, chef de la mission
militaire franaise en Grce, caressait le projet d'aller en Epire
tudier sur place cet extraordinaire terrain o l'arme grecque s'tait
si hroquement battue. Mais un travail considrable et imprvu
l'empcha tout d'abord de donner suite  ce dessein, tandis que S. A. R.
le Diadoque tait encore  Janina. La mort du roi Georges, les
funrailles, retardrent encore son dpart, qui ne put s'effectuer
qu'aprs la triste crmonie.

Le gouvernement grec avait mis  la disposition du gnral, des
officiers et des personnes qui l'accompagnaient, un petit vapeur et
plusieurs automobiles. M. Raymond Aynard, ancien ministre de France 
Cettigne, qui, dsign pour faire partie de la mission franaise envoye
aux obsques du roi dfunt, avait accompagn M. Jonnart  Athnes, tait
du voyage, ainsi que M. David, dput de la Dordogne. J'eus la bonne
fortune de pouvoir les suivre.

Ce voyage ne fut qu'une longue suite de manifestations francophiles qui
commencrent ds le dbarquement  Prvza. La foule n'tait pourtant
pas prvenue; mais, voyant au mt du navire flotter le pavillon
tricolore, elle se prcipita... Et le gnral Eydoux mit le pied sur la
terre d'Epire au cri mille fois rpt de: Vive la France! auquel il
rpondit immdiatement par celui de: Vive la Grce!

L'aprs-midi, le gnral, avec sa suite, allait aux ruines de Nicopolis,
la ville clbre btie par Octave pour commmorer sa victoire d'Actium
sur Antoine. S'tant rendu compte de ce qu'avait t la bataille qui, en
octobre dernier, avait livr Prvza  l'arme grecque, il se dirigea
ensuite vers le tertre o, d'aprs la tradition, reposent les 3.000
Franais du gnral de La Sal cette, massacrs par le fameux Ali pacha en
1798. L, il donna un souvenir mu  ces martyrs.

Au cours de cette journe, puis le lendemain,  Grimbovo et 
Pente-Pigadia, le gnral Eydoux fit connaissance avec le terrain des
luttes rcentes et put personnellement en apprcier les difficults.

Enfin, le mercredi, vers 4 heures du soir, par une pluie torrentielle,
malheureusement, nous arrivions  Janina.

Les Janiniotes taient masss sur la place. Des drapeaux franais et
grecs flottaient partout. Deux grands cussons portaient, l'un: Vive la
France! et l'autre: Vive la Grce!

Au milieu des acclamations rptes, le gnral monta  l'htel de
l'tat-major, o l'accueillit le gnral Danglis, qui, bientt, le
priait de se montrer au balcon: les notables de la ville avaient, en
effet, exprim le dsir de le saluer.

En des discours chaleureux, ils lui dirent toute la joie qu'ils
prouvaient  tre enfin libres, tout le plaisir qu'ils avaient  le
remercier personnellement de la part qu'il avait prise  la prparation
de leur dlivrance.

Ce  quoi le gnral rpondit trs joliment qu'il n'avait fait que son
devoir de Franais en travaillant pour la Grce, ainsi que le veulent
les immortelles traditions de la France. Il dit encore tout le
contentement qu'il avait ressenti  collaborer avec des hommes comme le
soldat et l'officier grecs, et, enfin, toute l'admiration qu'il
prouvait pour l'arme hellne et son chef le roi Constantin, aprs
leurs belles victoires de Macdoine et d'Epire.

Des cris de Vive la France! Vive la Grce! Vive le gnral Eydoux! Vive
le roi! clatrent, frntiques, de toutes parts; le gnral Eydoux,
profondment mu, s'associa  cette manifestation, dont il tait
visiblement touch jusqu'au fond du coeur, en acclamant  son tour et la
Grce et le roi Constantin!

Aprs le dfil des dlgations envoyes par les corporations de la
ville, le gnral partit pour le consulat de France. La foule l'y suivit
par les rues pavoises. De nouveaux discours allaient tre prononcs.

Un journaliste ayant dit que c'tait  la mission franaise que
revenaient le mrite et la gloire des victoires grecques, le gnral
rpondit en remettant galamment les choses au point:

Il n'est pas exact, dit-il, que la gloire des victoires hellnes
revienne  la mission franaise. Sans doute, nous y avons quelque part,
en raison de la prparation que nous avons donne  l'arme avant la
guerre. Mais, si nous avons t des matres trs docilement couts, il
ne faut pas oublier que ce sont les lves seuls, avec les connaissances
qu'ils venaient d'acqurir, qui ont jou leur rle dans le grand et bel
acte de cette guerre. Il ne faut pas oublier que la gloire des victoires
hellnes revient avant tout  l'arme grecque et  son vaillant chef,
aujourd'hui le roi Constantin!

Et des vivats enthousiastes prouvrent au gnral qu'il venait de
trouver, en cette circonstance, les paroles qu'il fallait prononcer.

Aprs lui, M. David, dput de la Dordogne, transmit  la population le
salut fraternel du Parlement de France. Il sut exprimer avec loquence
les grandes sympathies de la France envers la nation hellne en gnral
et pour l'Epire en particulier. Il parla mme d'alliance indispensable
et possible, entre deux pays o tous les coeurs ont battu et battront
toujours  l'unisson, chaque fois qu'il s'est agi et qu'il s'agira de
combattre pour la civilisation grecque, inspiratrice de la civilisation
franaise!

Les jours suivants, le gnral et ses officiers visitrent les champs de
bataille devant Janina. Leurs impressions peuvent se rsumer en cette
apprciation que me donnait l'un d'eux: Terrain horriblement difficile!
Ide de manoeuvre superbe! Excution parfaite!

Puis ils poussrent jusqu' Argyrocastro. Tout le long de la route, les
populations villageoises, clerg en tte, avec icnes, croix et
bannires, taient venues se masser pour saluer le gnral Eydoux. Les
enfants des coles chantaient l'hymne grec, puis les femmes, en costumes
de fte, se mettaient  danser pour exprimer leur joie...

A Argyrocastro, l'accueil ne fut pas moins enthousiaste de la part de la
population grecque. Des arcs de triomphe taient dresss, fort simples,
 la vrit, faits de deux piquets, d'une poutrelle, d'un pan de
treillage o couraient quelques branches vertes, mais les ressources de
ces bourgades sont bien modestes, et surtout l'excellente intention
tait l, supplant au reste. Des drapeaux franais et grecs partout
mlaient leurs plis. Les magasins taient ferms en signe de fte. Le
mtropolite prsenta le clerg, les notables, les coles. Et ce furent
encore des discours o les noms de la France, de la Grce, du roi et du
gnral ne furent jamais spars et qui tous tmoignaient d'un ardent
amour pour la patrie retrouve, d'une vibrante sympathie pour notre
pays.

L prit fin ce voyage intressant. Hier, le gnral Eydoux rentrait 
Athnes, enchant de tout ce qu'il avait vu, et fier, plus que jamais,
de l'oeuvre accomplie par l'arme grecque, prpare par lui et conduite
par son roi.

JEAN LEUNE.



UNE PROMENADE DANS LA LUNE

Tandis que l'tude topographique de la Terre vient de se complter par
la dcouverte du Ple Sud, les explorateurs de la Lune ne sont pas
rests non plus inactifs, et, grce aux travaux qu'ils poursuivent
depuis quelques annes, nous avons aujourd'hui une connaissance de notre
satellite qui est, il n'est pas exagr de le dire, plus avance que
celle du globe sur lequel nous vivons. Si la gographie
lunaire,--qu'on me pardonne ce barbarisme excusable par ce temps de
crise des humanits--si la slnographie, dis-je, a fait rcemment ces
progrs remarquables, c'est grce surtout  la plaque photographique,
qui est, comme l'a dit Jansen, la vritable rtine du savant. En
l'utilisant avec les normes et dlicates lunettes que nous avons
maintenant, on a pu scruter dans leurs moindres dtails les tranges
paysages lunaires. Ainsi, au plaisir esthtique que leur contemplation
procure toujours aux amants des belles formes et des jeux ravissants de
l'ombre et de la lumire, nous avons pu ajouter des enseignements
pratiques du plus haut intrt et qui nous montrent d'avance le sort
rserv  notre Terre. Car la Lune,  cause de sa masse 81 fois plus
faible que celle de la Terre, s'est refroidie beaucoup plus vite et a
franchi avec une certaine rapidit--en quelques millions de sicles
seulement--les phases fatales de l'volution de tout astre; elle est, si
j'ose dire, une Terre mort-ne.

Et puis, en voyage, on se lie bon gr mal gr avec les compagnons que le
hasard nous donne et l'on finit par se prendre pour eux d'une affection
qui, pour tre ne des circonstances, n'en est pas moins sincre. C'est
pourquoi, dans cette sarabande silencieuse qui emporte je ne sais o les
astres vagabonds, nous aimons, de tendresse particulire, notre plus
proche voisine, la Lune. Elle seule presque, dans l'univers, ne nous
humilie pas par une masse et une importance suprieures aux ntres; et
cela nous relve,  nos propres yeux, d'avoir dans le cortge solaire,
o nous faisons si pitre figure, cette suivante muette et docile.

[Illustration: Le premier quartier de la Lune vu au grand quatorial
coud de l'Observatoire de Paris. _preuve directe d'un des clichs
obtenus par M. Le Morvan._]

A vrai dire, nous ne parlerons pas ici de la Lune tout entire, mais
seulement de celui de ses hmisphres qui est sans cesse tourn vers
nous, puisque la Lune met exactement le mme temps  faire un tour
complet autour de la Terre qu' faire une rotation sur elle-mme. On
sait aujourd'hui trs bien pourquoi il en est ainsi: de mme que la Lune
produit par son attraction des mares sur la Terre, celle-ci en
produisait galement sur notre satellite lorsque celui-ci avait encore
des parties fluides. La masse de la Terre tant prpondrante, les
mares lunaires taient bien plus fortes que les ntres. Or, nagure la
Lune tournait sur elle-mme beaucoup plus vite que maintenant, et la
dure de cette rotation, que nous pouvons appeler jour lunaire,
n'tait gure il y a quelque 56 millions d'annes, que de huit jours
environ, et trs infrieure  la dure du mois Mais il est clair que la
protubrance liquide produite sur la Lune par l'attraction de la Terre,
et qui tend sans cesse  se diriger vers celle-ci, devait par suite de
sa viscosit et du frottement qu'elle produisait agir comme un frein et
modrer peu  peu la rotation lunaire, jusqu' ce que la dure du jour
lunaire soit prcisment gale au mois, comme nous le voyons
aujourd'hui. Y a-t-il quelque motif de penser que l'autre hmisphre de
la Lune est trs diffrent de celui que nous voyons? Non, et cela
d'autant moins que la Lune, pour diverses raisons et notamment parce
qu'elle dcrit autour de la Terre non pas un cercle mais une ellipse, se
prsente de temps en temps  nous un peu de biais, et a une sorte de
balancement autour de son centre apparent, qu'on nomme libration, et qui
nous montre et nous cache alternativement les rgions situes prs des
bords. De la sorte, nous connaissons maintenant  peu prs les 6/10 de
sa surface totale, et c'est eux que je convie mes lecteurs  visiter
rapidement avec moi.

Depuis la dcouverte par Galile des montagnes lunaires jusqu'
l'admirable Atlas photographique de Lowy et Puiseux, que de progrs
raliss! On ne pensait pas, il y a quelques annes, que l'on pt rien
ajouter  l'oeuvre magistrale de ces deux astronomes. Et pourtant mon
savant collgue de l'Observatoire, M. Le Morvan, vient de russir 
complter ce qui paraissait ingalable, et les photographies lunaires
qu'il a obtenues rcemment et dont nous donnons  nos lecteurs quelques
spcimens indits constituent une oeuvre qui, non seulement ne fait pas
double emploi avec celle de Lowy et Puiseux, mais qui la couronne et
l'amplifie en montrant sous des aspects nouveaux les tragiques grandeurs
des paysages lunaires.

Sur ces photographies obtenues, comme celles de l'Atlas lunaire de
l'Observatoire, au moyen du grand quatorial coud invent par le
regrett Lowy, l'image directe de la Lune, au foyer de cette lunette de
18 mtres de long, a un diamtre de 16 centimtres environ. Telle est
l'image du premier quartier que nous donnons ci-contre. En regardant
cette image  une distance de 16 centimtres, nous voyons la Lune  peu
prs comme si nous planions  3.000 kilomtres seulement au-dessus
d'elle, alors que la distance relle de la Terre  la Lune est d' peu
prs 360.000 kilomtres. Mais cette photographie est tellement fine et
elle a une telle richesse de dtails qu'elle supporte bien soit d'tre
examine avec une loupe trs grossissante, soit d'tre agrandie
notablement par la photographie, ce qui nous donnera l'illusion de voir
la Lune de beaucoup plus prs encore. Les preuves partielles que nous
donnons plus loin sont des agrandissements d'environ sept fois du clich
direct. En plaant notre oeil pour les examiner  environ 16 centimtres
de la page, ce qui constitue pratiquement la distance  laquelle on peut
en moyenne lire le plus commodment, nous voyons la surface lunaire
comme si nous en tions spars d'environ 450 kilomtres seulement, ce
qui est  peu prs la distance de Paris  Brest. Si d'ailleurs il y
avait  Brest des montagnes pareilles  celle de la Lune, nous les
verrions de Paris beaucoup moins bien que nous ne voyons celles-ci sur
ces photographies, d'abord  cause de la courbure de la surface
terrestre qui les cacherait au-dessous de l'horizon; mais en admettant
mme que par un procd quelconque, par exemple en nous levant trs
haut en ballon au-dessus de Paris, nous puissions chapper  cette
premire cause d'invisibilit, nous les verrions encore trs mal  cause
de l'absorption norme que notre atmosphre fait subir  la lumire ds
qu'elle vient de quelques kilomtres seulement dans le sens horizontal.
Dans le cas de nos photographies lunaires rien de pareil, car elles ont
t prises lorsque la Lune tait trs haute au-dessus de l'horizon, et
la lumire d'un astre quand il est au znith est moins absorbe par
notre atmosphre que celle d'un objet terrestre situ  8 kilomtres
seulement de distance.

[Illustration:

I. Monts Alta.--II. Mer du Nectar.--III. Mer de la Fcondit.--IV.
Golfe du Centre.--V. Mer des Vapeurs.--VI. Mer de la Tranquillit.--VII.
Apennins.--VIII. Mer de la Srnit.--IX. Mer des Crises.--X. Monts du
Caucase.--XI. Mer des Pluies.--XII. Alpes lunaires.--XIII. Mer du
Froid.--XIV. Monts Leibnitz.--XV. Mer de la Putrfaction.

1. Moretus.--2. Curtius.--3. Licetus.--4. Maurolycus.--5. Stoefler.--6.
Orontius.--7. Gemma Frisius.--8. Walter.--9. Aliacensis.--10. Werner.
--11. Purbach.--12. Zagut.--13. Piccolomini.--14. Almanon.--15.
Arzachel.--16. Alphonse.--17. Ptolme.--18. Albategnius.--19.
Catherine.--20. Cyrille.--21. Thophile.--22. Godin.--23. Agrippa.--24.
Jules Csar.--25. Archimde.--26. Aristillus.--27. Autoiycus.--28.
Eudoxe.--29. Aristote.--30. Clomde.--31. Atlas.]

ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--L'Antarctide.

[Illustration: L'ANTARCTIDE LUNAIRE _Phot. Le Morvan._]

Sur les divers agrandissements que nous publions, 1 millimtre
correspond  environ 3 kilomtres de la surface lunaire. Il n'y a donc
pas sur la Lune d'objet, pas de colline, de valle, d'accident
quelconque du sol ayant 400 ou 500 mtres de dimension et que nous ne
puissions dceler. Au contraire, sur notre Terre, dans les rgions
polaires, et dans tous les continents, sauf l'Europe, il y a des
tendues de pays des centaines de fois plus grandes et que les
gographes ne connaissent pas encore.

Mais j'entends d'ici mes lecteurs me dire: En agrandissant davantage
les clichs directs de la Lune, ne pourrait-on pas y dceler des objets
encore plus petits, aussi petits qu'on voudra?' Non, et: pour beaucoup
de raisons: la premire est que le grain mme des plaques au
glatino-bromure assigne une limite  la petitesse des dtails
photographiables; si l'on veut tourner la difficult en prenant des
plaques  grain fin, ou mme des mulsions sans grain, celles-ci tant
beaucoup moins sensibles  la lumire, on se heurte  un autre obstacle:
il faut augmenter davantage la pose, et, comme la lunette photographique
ne peut jamais suivre _rigoureusement_ la Lune dans son mouvement qui
est trs irrgulier, on obtient pour un autre motif du flou dans les
images. On devine quelles prodigieuses difficults ont d vaincre les
slnographes de l'Observatoire de Paris pour obtenir les rsultats
actuels; leurs photographies n'ont pu tre gales dans aucun
observatoire du monde, pas mme dans ceux si richement outills des
tats-Unis. Il faut l'admirer d'autant plus que l'atmosphre de Paris,
charge de poussires et de fumes, constitue--ce que prtendent
certains et si j'ose employer ce vocable anglo-saxon mais commode--un
handicap redoutable.

Les photographies lunaires que nous reproduisons ci-contre ont t
obtenues par M. Le Morvan sur plaques ultra-sensibles au
glatino-bromure et par des dures de pose voisines d'une seconde. Pour
obtenir avec le mme instrument des photographies du Soleil d'une
intensit gale, il ne faudrait, toutes choses semblables d'ailleurs,
qu'environ un trois-millime de seconde (ce qu'on ralise au moyen de
diaphragmes spciaux ultra-rapides). Cette diffrence montre
immdiatement dans quelle norme proportion la lumire du Soleil dpasse
en intensit celle de notre satellite. En fait, les mesures
photomtriques les plus modernes ont tabli que la lumire de la pleine
Lune n'est que 1/600.000 environ de celle du Soleil. Il faudrait donc
600.000 pleines Lunes environ rparties sur le ciel pour produire un
clat gal  celui de la lumire du jour. Si quelque gnie malicieux
voulait s'amuser  remplacer ainsi, sans la diminuer, la lumire du jour
par celle de 600.000 Lunes, il ne pourrait, en ralit, pas y russir,
car si mme, par un nouvel effet de sa puissance surnaturelle, il tait
capable de rendre ces Lunes carres de faon  ce que, juxtaposes,
elles ne laissent entre elles aucun intervalle, la surface tout entire
de la vote cleste ayant alors le mme clat que la Lune ne nous
procurerait pas encore un clairement gal  celui du jour  midi, par
un beau temps; mais seulement une lumire environ six fois moindre.
D'ailleurs, la photographie spectrale a montr que le Soleil a une
lumire plus photognique qu'elle. Le Soleil est beaucoup plus bleu que
la Lune, et celle-ci est beaucoup plus jaune que lui, contrairement 
l'impression qu'ils nous produisent gnralement.

Un coup d'oeil d'ensemble sur le premier quartier nous montre d'abord
que la finesse et le model des dtails sont beaucoup plus grands 
mesure qu'on s'loigne du bord circulaire vers la ligne qui spare la
partie claire de la partie sombre, et qu'on nomme le terminateur.
C'est que, pour les rgions situes le long du terminateur, le Soleil se
lve seulement, et les moindres asprits du sol projettent au loin des
ombres normes qui accusent tous les accidents du relief. Ces ombres
sont d'une grande nettet et comme coupes au couteau, ce qu'on ne voit
que trs rarement dans nos paysages terrestres. Il y a  cela deux
raisons: d'abord, l'air et l'eau ayant depuis longtemps disparu de la
Lune, le lent travail d'rosion et d'attnuation des angles que ces
lments font sur la Terre n'a t qu'incomplet sur la Lune; presque
partout le sommet des montagnes et les coupures des valles y ont gard
la fire et rude noblesse de leurs lignes initiales. D'autre part,
l'atmosphre terrestre tend,  cause de la diffusion de la lumire
qu'elle produit,  donner du flou et du moelleux aux ombres des paysages
loigns. Rien de pareil sur la Lune o il n'y a pas d'atmosphre
sensible--comme on l'a dmontr par plusieurs mthodes--; de l ce
heurt dans les ombres, cette nettet de vitrail qui donne aux horizons
lunaires leur trange et sauvage beaut. Dans les rgions loignes du
terminateur, le Soleil est de plus en plus haut au-dessus de l'horizon,
les ombres projetes sont de moins en moins longues, et le paysage
parat de plus en plus plat. C'est pourquoi les photographies de la
pleine Lune sont de beaucoup les moins intressantes; le Soleil y tombe
d'aplomb sur le centre du disque, et cela enlve  la pleine Lune, par
la suppression presque totale des ombres projetes, ce relief et cette
nettet qui sont si remarquables sur les photographies des phases
lunaires moins avances. Nous nous bornerons donc, dans notre promenade
d'aujourd'hui,  suivre d'un ple lunaire  l'autre le bord du
terminateur. Aussi bien cela nous suffira pour rencontrer toutes les
diffrentes formes structurales qui caractrisent la Lune tout entire.
Et puis, en cheminant aux endroits o le Soleil est  peine lev, nous
aurons moins chaud que dans ceux pour lesquels il est au znith et o
rgne, comme l'ont montr les dernires recherches holomtriques, une
temprature de prs de 180 au-dessus de zro.

[Illustration: La Mer des Vapeurs (angle infrieur droit) avec les
grandes crevasses du sol.--_Phot. Le Morvan._]

[Illustration: clairage du soir, au moment o le Soleil va se coucher
sur Copernic et les Karpathes lunaires.]

[Illustration: clairage du matin, un peu aprs que le Soleil s'est lev
sur le mme paysage.]

_Phot. Le Morvan._

Deux photographies du cirque Copernic, prises sous des clairages
diffrents de la Lune par le Soleil.

Si nous suivons donc par la pense--qui est encore le plus agrable et
le plus rapide des vhicules--le terminateur, en partant du Ple Sud,
nous nous trouvons immdiatement dans une rgion trs montagneuse et
crible d'innombrables cratres. Deux choses attirent de suite notre
attention: prs du ple ces cratres ont des formes elliptiques et qui
deviennent de plus en plus voisines de la circonfrence  mesure qu'on
s'avance vers le centre de la Lune. Ce n'est l qu'un simple effet de
perspective d  la sphricit du globe lunaire, car tous ces cratres
sont  peu prs circulaires. D'autre part le terminateur, qui,  l'oeil,
nous semblait tout  fait rectiligne, prend, maintenant que la
photographie nous a donn une vision supra-terrestre, un aspect
extraordinairement dchiquet. Par endroit, l'ombre empite profondment
sur le quartier visible;  ct, au contraire, celui-ci s'avance
hardiment en promontoires de lumire dlis dans la nuit; ailleurs mme
on aperoit des points isols, vritables oasis de lumire, environnes
d'ombre. En les regardant, nous pouvons nous dire que nous assistons 
un lever de Soleil sur les montagnes de la Lune: ces points lumineux
sont les sommets de hautes montagnes que dore dj le Soleil levant
alors que les lieux environnants sont encore dans la nuit. C'est ainsi
que de Genve, lorsqu'il y fait encore nuit, on voit le Mont-Blanc dj
rosi par le Soleil levant. Nous pouvons donc  peu de frais admirer sur
la Lune cet _alpenglhn_ dont l'attrait fit faire  Tartarin sa
mmorable ascension du Righi. Sans doute les modestes astronomes qui
nous procurent un si rare spectacle cleste n'tonneront pas par leur
hrosme l'armurier Costecalde et le brave capitaine Bravida, capitaine
d'habillement, mais on ne peut pas tout avoir.

La rgion du Ple Sud est donc sur la Lune comme sur la Terre
extrmement montagneuse. C'est l que se trouve le plus haut sommet de
la Lune, le Mont Leibnitz, qui, sur notre photographie, se trouve juste
sur l'extrme bord, et qui a environ 8.200 mtres de haut,  peu de
chose prs l'altitude du point culminant de l'Himalaya. La Lune est donc
proportionnellement beaucoup plus accidente que la Terre puisque
celle-ci a un diamtre quatre fois plus grand. Elle est galement
beaucoup plus volcanique. Tous ces cratres que nous voyons dans
l'Antarctide lunaire ont des dimensions incomparablement suprieures 
celles des plus grands orifices volcaniques de la Terre. Certains ont
des centaines de kilomtres de diamtre. Ils sont construits d'une faon
assez uniforme: un vaste entonnoir circulaire s'tageant en pente douce
vers l'extrieur, en pente souvent trs raide (et dont l'inclinaison
dpasse parfois 45) vers la plaine unie qui occupe le milieu de
l'entonnoir. Souvent au centre du cirque, comme on le voit sur nos
photographies, se dresse un piton isol gnralement moins lev que le
bord du cratre. Certains cirques lunaires ont une profondeur
considrable. En particulier le cirque _Curtius_, visible prs du
terminateur, est profond d'environ 6.800 mtres. On a pu mesurer
exactement ces profondeurs comme aussi la hauteur des diffrents sommets
par la longueur des ombres projetes.

Ces ombres changent d'ailleurs de longueur et aussi de direction suivant
la position du Soleil, c'est--dire suivant les diverses phases
lunaires, et le mme paysage lunaire prend, suivant qu'il est observ
avant ou aprs la pleine Lune, des aspects extrmement diffrents.
Voici, par exemple, deux photographies du cirque _Copernic_ et de ses
environs qui forment une des plus belles rgions de la Lune: la premire
de ces photographies a t prise le soir (il s'agit du soir lunaire
naturellement) lorsque le Soleil allait se coucher sur Copernic et la
chane des montagnes que l'on voit au-dessous et qui sont les Karpathes
lunaires; l'autre, au contraire, a t prise le matin un peu aprs que
le Soleil s'tait lev  l'horizon de ce mme paysage. Le contraste de
ces deux photographies est saisissant par suite de l'invasion des ombres
et des lumires lorsqu'on passe de l'une  l'autre. _Copernic_ est
d'ailleurs un des plus beaux cirques qui se puissent voir avec le groupe
saisissant de ses pitons centraux et sa vaste enceinte presque rgulire
dont le diamtre dpasse 90 kilomtres, et dont la profondeur atteint
3.560 mtres.

On a compt sur l'hmisphre visible de la Lune pins de 30.000 cratres
de toutes dimensions: on a donn  beaucoup des noms, des noms de
savants, d'astronomes gnralement, et qui sans cela seraient pour la
plupart oublis depuis longtemps, car il n'y a jamais eu sur la Terre
30.000 astronomes de gnie, et peut-tre mme pas 29.000. Tous ces
cratres sont aujourd'hui teints, comme nos puys d'Auvergne, car les
photographies prises  plusieurs annes d'intervalle n'y ont jamais
dcel le plus petit changement de forme. Mais, si la face de la Lune a
aujourd'hui la rigidit immobile du cadavre, elle porte la trace visible
des convulsions formidables qui jadis la bouleversrent.

On a longtemps discut sur l'origine des cratres lunaires et mis  ce
propos les ides les plus fantastiques et les plus fantaisistes. Mais il
semble aujourd'hui bien tabli, par les magistrales et rcentes
recherches de Loewy et Puiseux, qu'ils se sont forms de la faon
suivante: aprs qu'une crote solide se fut cre par refroidissement
sur la masse incandescente et fluide de l'intrieur de la Lune, les gaz,
qui, comme sous l'corce terrestre et pour diverses raisons, tendent 
se dgager vers l'extrieur, ont exerc une pression sur l'corce. Cette
pression interne a eu des effets gnralement bien plus nergiques sur
la Lune, car elle y tait, beaucoup moins que sur la Terre,
contre-balance par la pesanteur des matriaux,--on sait en effet que la
pesanteur est six fois plus petite sur la Lune que sur la Terre. Les
pressions internes ont donc aux endroits de moindre rsistance soulev
la crote encore mince de la Lune sous forme d'intumescences qui ont
pris la forme sphrique parce que la sphre est, entre toutes les
figures, celle qui, sous une surface donne, comprend la plus grande
capacit. Puis, lorsque la pression a diminu, le centre du dme s'est
effondr dans des circonstances que prcise l'tude des photographies
qui ont donn aux cirques leurs aspects actuels. De ces cirques il en
est qui sont de formation plus rcente que les autres et on a pu
dterminer leurs ges relatifs. Les plus jeunes sont ceux qui, notamment
sur nos photographies, empitent sur les enceintes des cratres voisins:
car en gologie, comme aussi  ce qu'on m'a dit dans les socits, les
tres jeunes et vigoureux bousculent pour se faire place ceux dont la
rsistance a t affaiblie par leur plus longue dure.

[Illustration: LE CAUCASE, LES ALPES ET LE POLE NORD DE LA LUNE _Phot.
Le Morvan._]

[Illustration: ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--Caucase, Alpes et Ple
Nord.]

Puis, en continuant notre promenade le long du terminateur, nous
rencontrons un peu aprs avoir dpasse le centre de la Lune un de ces
vastes espaces de teinte sombre qui  l'oeil nu donnent  Sln son
saisissant aspect de visage humain, et qu'on nomme des mers. Il n'y a
d'ailleurs actuellement, dans ces vastes plaines sombres, pas la moindre
trace d'eau. Celle-ci est la _Mer des Vapeurs_. Inutile de dire qu'on
n'y a jamais, de nos terrestres observatoires, aperu la moindre trace
de vapeurs, et qu'il n'y a pas actuellement d'atmosphre apprciable sur
la Lune. Mais nous conservons malgr tout, par une sorte de respect
filial, ces anciennes et baroques dnominations donnes par nos anctres
en Uranie. La Mer des Vapeurs est surtout intressante par les crevasses
normes, vritables cassures, qui sur des centaines de kilomtres et 
travers tous les accidents du terrain y traversent le sol lunaire.

Puis, bordant au Nord la Mer des Vapeurs, nous rencontrons une imposante
chane de montagnes, les Apennins lunaires;--il faut qu'on sache que les
auteurs de la nomenclature lunaire, si originaux quand il s'agissait des
cratres et des autres accidents du sol, se sont pour les massifs
montagneux trouvs tout  coup  court d'imagination, et ils leur ont
purement et simplement donn des noms de montagnes terrestres. Cette
imposante chane de montagnes, dont le point culminant a 6.100 mtres de
haut, est beaucoup plus considrable en ralit que son homonyme
italienne et s'tend sur plus de 600 kilomtres de longueur pour se
terminer vers le magnifique cirque  piton central Eratosthne, qui a 60
kilomtres de diamtre. Eratosthne est si profond qu'on pourrait y
placer  l'intrieur notre grand Mont-Blanc sans que son sommet dpasst
les bords du cratre. Comme la plupart des chanes  la fois de la Terre
et de la Lune, les Apennins lunaires ont deux versants trs ingalement
inclins: l'un en pente douce vers la Mer des Vapeurs, l'autre presque 
pic vers la Mer de la Putrfaction. Cette mer, au nom malheureux et
d'autant plus immrit que toute trace de matire vivante et putrescible
est invisible sur la Lune, renferme le beau cirque Archimde dont
l'intrieur forme une plaine parfaitement unie de 80 kilomtres de
diamtre. Un observateur plac au centre de cette plaine ne verrait pas
les bords du cratre  cause de la rotondit marque du globe lunaire,
et l'horizon de toute part lui paratrait illimit.

[Illustration: Les Apennins lunaires: un versant descend en pente douce
vers la Mer des Vapeurs, l'autre  pic vers la Mer de la Putrfaction.
_Phot. Le Morvan._]

Enfin, et pour terminer notre promenade  vol d'oiseau, si nous longeons
le terminateur encore un peu vers le Ple Nord, nous rencontrons un des
paysages les plus grandioses et les plus feriques qui se soient jamais
dessins sur une rtine humaine: l'immense et sombre Mer des Pluies, sur
laquelle courent de longues veines saillantes et comme gorges de sang
surhumain, et d'o mergent deux cirques disparates, Aristillus avec son
groupe de pitons centraux et Cassini qui, dans sa vaste enceinte,
enferme deux cratres plus petits;  l'Ouest et au Nord, cette mer est
borde par deux belles chanes de montagnes qui tombent sur elle presque
 pic: les monts du Caucase d'une part et de l'autre cette saisissante
chane des Alpes dont les artes projettent dans la plaine des ombres
aigus et dmesures, et qui est coupe dans son milieu par une immense
valle rectiligne, brche taille dans la montagne par le glaive de
quelque paladin cleste. Le sommet des Alpes lunaires, qui s'appelle,
comme de raison, le Mont-Blanc, n'a que 3.618 mtres. 1.200 mtres de
moins que le ntre, et ainsi se trouve respect--une fois n'est pas
coutume--le sens de la hirarchie.

C'est ainsi que, grce  la patiente habilet de M. Le Morvan et de ses
devanciers, nous pouvons aujourd'hui admirer, aussi bien que si nous les
visitions l'alpenstock  la main, les magiques horizons de notre soeur la
Lune. Ils sont assez beaux, dans leur sauvage grandeur, pour ne point
dsillusionner les plus romanesques pcheurs de Lune, car il n'est pas
sans doute sur la Terre de paysages aussi magnifiques. Ce qui les rend
plus attachants encore et plus mlancoliques, c'est que nul tre vivant
et pensant ne parcourt leurs tranges solitudes, puisque toute
atmosphre sensible est bannie de la Lune. Celle-ci a dj fourni aux
hommes bien des images et bien des symboles: son fin croissant sert
d'emblme et d'ornement aux desses clestes et humaines. Aujourd'hui
elle nous montre la solution rationnelle de la question sociale, du mal
de vivre, puisqu'elle a supprim spirituellement les habitants qui
rampaient  sa surface.

CHARLES NORDMANN, astronome de l'Observatoire de Paris.



[Illustration: La plus loquente des photographies prises aprs l'assaut
des tranches d'Andrinople:  droite sont couchs les soldats bulgares;
 gauche, les soldats turcs. On voit serpenter,  l'arrire-plan, le
rseau de fils de fer barbels.--_Phot. D. Karasioyanot._]

IMPRESSIONS DU SIGE D'ANDRINOPLE

(EXTRAITS DU JOURNAL D'UN ASSIG)

L'auteur du Journal du sige d'Andrinople, dont on va lire ici les
dernires pages, a longtemps reprsent la France comme consul; il n'a
quitt la carrire que pour devenir un fonctionnaire important de la
rgie ottomane des tabacs.

Son manuscrit commence  la date du 1er octobre 1912, alors qu' on sent
dj se prparer des vnements graves et imminents: huit jours aprs se
produisent,  la frontire turco-bulgare, les premires escarmouches.
Pourtant on doute encore si ce sera la guerre. Le 14, le Montngro a
mis le feu aux poudres. Le 18, par les rares journaux de Constantinople
qui parviennent  Andrinople, on apprend que la Bulgarie ou plutt les
allis, ont,  leur tour, dclar la guerre. Six jours plus tard,--dans
la nuit du 24 au 25 octobre, le canon gronde sous Andrinople: c'est la
premire preuve sensible qu'on ait des hostilits. La ville est en
tat de sige, et bientt investie.

La premire partie du journal, jusqu' l'armistice, ne fait gure que
reproduire et confirmer les notes prises galement au cours du sige par
M. Marcel Cuinet, consul de France  Andrinople, que publie en ce moment
le _Matin_. Aussi n'y insisterons-nous pas.

D'ailleurs, ceux qui sont enferms dans la ville cerne ne savent
rien--ou si peu de choses--touchant les oprations qui se droulent 
quelques kilomtres d'eux. A plus forte raison ignorent-ils ce qui se
passe sur d'autres champs de bataille plus lointains. Seules, de brves
communications de l'tat-major, errones, mensongres, leur annoncent de
temps  autre des victoires du croissant. Mais les obus et les
shrapnells qui, tantt sur un quartier, tantt sur l'autre, les obligent
maintes fois  changer d'asile, ne leur laissent aucun doute sur la
continuation de la lutte implacable. Et puis, brusquement, c'est
l'armistice du 3 dcembre. Alors, le rcit de notre assig se corse,
devient d'un rel intrt.

L'ARMISTICE DMORALISATEUR

L'auteur n'a pour les vainqueurs aucune tendresse, aucune indulgence. Il
ne cherche pas, d'ailleurs,  donner le change, et mme quand il crit
dans Andrinople devenue bulgare--dans Odrin--il exprime tout son
sentiment avec une brutale franchise, avec une vhmence qu'on
respectera, certes, tout en n'oubliant pas que la pure justice montre
plus de srnit.

Il a eu foi dans les Jeunes Turcs, au moins en un sens. S'il concde
que, politiquement, le nouveau rgime a commis des fautes, il est
persuad qu'au point de vue patriotique son oeuvre a t mritoire. Il
est, notamment, convaincu qu'Andrinople, fortifie par le capitaine
Mouth, du gnie allemand, est parfaitement protge, et, quoique sa
connaissance profonde de l'esprit turc l'incite parfois  la dfiance,
il croit que les armes ottomanes ont remport une partie des avantages
qu'on a proclams. Mais quand il voit passer, sous les yeux des assigs
qui commencent  prouver les premires privations, les trains qui, sans
stopper, s'en vont ravitailler l'ennemi, ses illusions s'croulent:

Si ces exigences, crit-il, ont t imposes et acceptes, c'est que
les Bulgares avaient apparemment le droit de dicter des conditions;
c'est le partage des vaincus d'accepter la loi des vainqueurs.

L'armistice, les rvlations qui,  sa faveur, arrivent jusqu'aux
assigs, c'est pour eux le signal de la dmoralisation. Le cholra et
le typhus sont l, parmi eux:

L'eau des fleuves est pollue, la farine, le sucre, l'alcool, le sel, le
ptrole, font dfaut, ou, s'il arrive d'en dcouvrir quelques petites
quantits, c'est au poids de l'or qu'il faut les payer. Les pharmacies
sont dpourvues des mdicaments les plus indispensables, les stocks sont
puiss, les magasins vids. Et pendant ce temps, comme par une ironie
prmdite, les trains bulgares dfilent tous les jours sous nos yeux,
chargs de toutes sortes de provisions pour les armes victorieuses
auxquelles ils apportent le vin, l'ivresse et l'abondance. O veut-on
en venir? Quelle fin rserve-t-on  cette ville accable sous le poids
de tant de maux? Pour peu que cela dure, la moiti des habitants
d'Andrinople serviront de fossoyeurs  l'autre moiti...

... Les jours commencent  nous peser terriblement. Jamais,  aucun
moment de ce sige, nous n'avons prouv un tel sentiment d'oppression
et de lassitude. Au dbut, on suivait les vnements avec un intrt
ml d'une certaine curiosit. Plus tard, on tait domin par cette
anxit qui nat de l'imprvu et qui tient une si large place dans les
proccupations des gens livrs  eux-mmes. Pendant la priode du
bombardement, on tait encore soutenus par ces alertes qu'engendre
l'action et qui font esprer une solution prochaine. Mais voil prs
d'un mois que, toute opration de guerre ayant cess, nous restons
immobiles, l'arme au pied, livrs  toutes les incertitudes, plongs
dans les tnbres de l'inconnu, sans que l'on puisse prvoir un terme
quelconque  cette situation angoissante.

Les hostilits ont repris. Mais, du 1er au 24 mars, les assigeants ne
donnent plus signe de vie. On est toujours dans l'ignorance absolue de
ce qui se passe au dehors, et c'est avec une stupfaction profonde, sans
y rien comprendre, que, dans la nuit du 24, on entend soudain le canon
de nouveau tonner. Pourtant, on souponne bien vite que cette reprise
d'activit n'est autre chose que le signal de l'assaut final o va
succomber Andrinople. Voici, sur cette phase dcisive de la guerre, les
impressions de l'assig.

LA REDDITION

Cependant, dans la nuit du 24 mars, une canonnade effroyable clate sur
tous les points de l'horizon. On bombarde  fond toutes les forteresses;
la terre en est secoue, les maisons tremblent sur leurs bases. On se
rend compte que les assigeants livrent leur suprme attaque et qu'ils
veulent en finir.

Le formidable duel d'artillerie qui vient de s'engager dure toute la
journe du 24 et toute la nuit du 25. Quelques obus--peu--tombent en
ville; mais, autour d'Andrinople, c'est une fournaise ardente, un
tonnerre ininterrompu;  travers la basse dominante du canon, on peroit
distinctement le bruit mat de la fusillade et le crpitement strident
des mitrailleuses dchirant l'air comme des coups de crcelle. Et cela
ne s'arrte pas un instant; c'est bien le glas funbre annonant la
lutte  mort, le choc de deux races qui s'entre-tuent avec l'nergie du
dsespoir.

Le 26, c'est le mme acharnement, le mme dluge de feu. Vers 7 heures
du matin, on vient nous annoncer que la cavalerie bulgare est entre en
ville du ct du Kak et de Stamboul-Yolou (la route de Constantinople).
En mme temps, nous apercevons de longues colonnes de fume au nord-est
et des lueurs d'incendie qui rougissent l'horizon; ce sont les casernes
qui flambent et les ponts qui sautent; les Turcs essaient, dit-on, de
dtruire leurs ouvrages de dfense. Une terrible explosion nous annonce
que les poudrires n'existent plus. A 9 heures 1/4, on aperoit,  la
stupfaction gnrale, le drapeau blanc flotter sur le mt de la
forteresse de Hadirlik, quartier gnral de Choukri pacha. Par suite de
quelles circonstances ce soldat intraitable a-t-il t amen  cder?
Pas plus tard que la veille, il parlait de tenir trente ou quarante
jours encore. Comment cette volont de fer a-t-elle pli au point
d'accepter aujourd'hui ce qu'elle repoussait hier avec indignation?

L'explication nous vient d'elle-mme. A la porte de l'tablissement qui
nous abrite, nous voyons des soldats dbands, sans armes, sans
munitions et demandant asile. Ils meurent de faim. Ils nous racontent
qu'aprs avoir subi deux jours durant le feu meurtrier des batteries
ennemies les soldats placs aux avant-postes se rabattirent sur les
forts de Kavkaz, de Karaguez-Tp et d'Avas-Tp, trois positions des
plus importantes. L, ils jetrent la dmoralisation parmi les troupes
qui tenaient encore. Extnus de fatigue, puiss par la faim, dcims
par des attaques furieuses et succombant sous le nombre des assaillants,
ces malheureux furent saisis de panique et lchrent pied. Leurs propres
officiers leur donnrent le signal d'un sauve-qui-peut gnral. Alors,
on vit ce spectacle lamentable de bataillons entiers se sauvant 
travers champs, jetant leurs armes ou les vendant contre un morceau de
pain, pntrant en ville pour cambrioler les boutiques et les maisons,
et livrant une place forte de premier ordre  l'ennemi, qui croyait ne
pouvoir l'emporter finalement qu'au prix des plus grands sacrifices.

[Illustration: La cavalerie bulgare pntrant dans les faubourgs
d'Andrinople. _Phot. D. Karastoyanof._]

--On ne se bat plus avec de tels soldats, se serait cri Choukri pacha,
ds qu'il eut connaissance de ces faits.

Il fit aussitt arborer le drapeau parlementaire et accepta la
capitulation sans conditions.

LES VAINQUEURS DANS LA VILLE

Ds les 7 heures du malin, la cavalerie bulgare et serbe occupa la rue
centrale, le konak, le commandement militaire et la municipalit. Elle
tait accourue, au triple galop de ses chevaux, de Bochnakeui, du Kak
et de Stamboul-Yolou.

Autour de ces escadrons, c'est un empressement gnral, un enthousiasme
indescriptible. Grecs, Juifs, Armniens, tous ceux qui rampaient hier
encore aux pieds des Turcs poussent aujourd'hui des clameurs de joie et
saluent de leurs ovations les troupes de leur nouveau Csar.

A 10 heures, la 2e division d'infanterie, commande par le gnral
Vasof, dbouche des hauts quartiers, musique en tte, enseignes
dployes. Trois drapeaux turcs, historis de versets du Coran richement
brods sur fond de soie verte et rouge, figurent au premier rang. Le
gnral Vasof caracole au milieu d'un nombreux tat-major et rpond d'un
air radieux aux acclamations frntiques des ci-devant _rayas_. Ses
soldats sont lourds, massifs, engoncs dans des uniformes dcolors; la
plupart portent la barbe; sur leur physionomie dure, farouche, les longs
mois de ce sige ont imprim une sorte de patine cuivre. Ils marchent
d'un pas ferme et d'une allure martiale. Et il en vient, il en vient...
on dirait des hordes accourues des steppes lointaines ou des bandes de
gurillas organises en milices. Quelques bataillons dfilent en
chantant l'hymne national, portant au bout de leur fusil un bouquet de
buis simulant la palme des vainqueurs. Cette arme est suivie d'une
foule de volontaires chrtiens, de comitadjis, de francs-tireurs,
revtus des costumes les plus fantaisistes. Ce sont ses plus prcieux
auxiliaires; aprs lui avoir servi de guides, ils vont lui servir de
dlateurs.

Ce dfil dure toute la matine; les rangs une fois rompus, fous ces
hommes se rpandent dans les cabarets, les guinguettes et se livrent 
de copieuses libations en chantant des mlopes de leur pays.

C'est assez pour le premier jour de triomphe; mais, le lendemain; quel
rveil terrible! Les Bulgares tiennent leur proie, mais ils lui feront
payer cher sa folle rsistance. Pendant trois jours conscutifs, la
ville est mise  sac. Les maisons turques, particulirement, sont
livres au pillage d'une soldatesque brutale qui ne respire que haine et
vengeance. Partout o l'on aperoit aux fentres ces sortes de jalousies
grillages qui cachent les femmes musulmanes aux regards indiscrets, les
portes sont enfonces  coups de crosse de fusil. Adieu la claustration
des harems, l'ombre des gynces! On se vautre dans la dbauche, on tue,
on fait main basse sur tout ce qui tombe sous la main, bijoux, tapis,
vtements, glaces, on brise les meubles qu'on ne peut pas transporter.
Des proxntes, juifs, armniens, grecs surtout, des mgres de quartier
conduisent ces orgies furieuses et font leur part de profit.

VERS LE CHARNIER DE LA TOUNDJA

Par les rues, on voit passer de longs convois de prisonniers, leurs
officiers en tte; ils sont hves, mornes, dcharns par un long jene.
On les conduit comme un vil btail,  coups de crosse, de poing,  coups
de botte; ou parque tous ces misrables  l'endroit connu sous le, nom
de Vieux Srail, sorte de bois situ sur la Toundja, bois de la ville,
et l on les laissera mourir de froid ou d'inanition,  moins qu'une
balle ne vienne mettre un terme  leurs souffrances; leurs cadavres,
laisss sans spulture, s'amoncellent de jour en jour, au point de
devenir un danger pour la salubrit publique. Et, de fait, le cholra
est de nouveau dans nos murs.

Le nombre des soldats qui ont dfendu la place est connu. Il faut au
vainqueur 40.000 ou 50.000 prisonniers, en escomptant les pertes subies.
Quelques-uns, ne prvoyant que trop le sort qui les attend, essaient de
s'enfuir ou de, se cacher. Malheur  ceux qu'on rattrape comme  ceux
qui leur donnent asile! Sur la moindre dnonciation, partout o l'on
suspecte la prsence d'un prisonnier, la maison est fouille de fond en
comble, le fuyard arrt avec son complice et tous deux passs par les
armes. C'est la chasse  l'homme, ou plutt au Turc, avec des
raffinements de cruaut. De jour, de nuit, on entend un roulement de
manlicher: ce sont des excutions. Les corps sont jets par les rues,
par les champs, dans les fleuves. J'en ai vu bon nombre le long de la
route de Karagatch.

Et, comme dans les drames les plus sombres, ou rencontre ici la note
comique; je remarque qu'un des premiers actes des nouveaux occupants a
t de proscrire l'usage du fez. Ceux qui persistent  le porter sont
battus, arrts comme suspects, leur calotte est dchire et jete aux
quatre vents. Et comme Andrinople est compltement turque du ct de
l'occiput, comme il est impossible de se procurer du jour au lendemain
des chapeaux en nombre suffisant pour coiffer une population aussi
nombreuse, on est oblig de s'ingnier; on fabrique des bonnets, des
kalpaks, on se procure de vieux chapeaux de paille, on se campe sur la
tte toutes sortes de coiffures htroclites qui ne laissent pas de
donner  la foule un certain air de carnaval. Et voil comment
Andrinople a eu son chapitre de chapeaux.

La prise de cette citadelle a cot aux Bulgares 8.000  10.000 hommes,
d'aucuns prtendent 15.000. Ces pertes eussent t certainement beaucoup
plus considrables si les Turcs n'avaient pas dsert au dernier moment
leur poste d'honneur et livr lchement les plus fortes positions 
l'ennemi qui s'en; empara sans coup frir.

Choukri pacha est prisonnier de guerre: il a rendu son pe. Le roi
Ferdinand, arriv incognito deux jours aprs la prise de la place,
exprima le dsir de le voir, et, lorsque ce gnral fut introduit en sa
prsence, il lui serra la main et lui rendit son arme, en le flicitant
de sa belle conduite. C'est un beau geste! On s'honore soi-mme en
honorant un ennemi courageux.

Mais un autre trait fait contraste. Le lendemain de l'entre des
Bulgares, comme je me rendais au quartier gnral pour demander
l'autorisation de tlgraphier  Paris et  Londres, j'aperus dans une
salle basse Choukri pacha entour de son tat-major. Le gnral me
reconnut, se leva et me salua trs aimablement; un grand air de
tristesse tait rpandu sur sa physionomie; il n'tait pas difficile de
comprendre son tat d'me. En voyant ce soldat trahi par le sort, je ne
pus me dfendre d'un certain sentiment de compassion; je me dcouvris et
lui rendis respectueusement son salut.

Tout aussitt, un officier suprieur--un gant--se prcipita vers moi en
me criant d'une voix raille, dans un mauvais franais:

--Non, non... pas a... dfendu... pas permis.

--Pardon, monsieur, lui rpondis-je poliment, il est toujours permis de
saluer le courage malheureux.

ANDRINOPLE EST EN LIESSE

En attendant, Andrinople est en liesse,--en liesse sincre, ou force?
Des drapeaux bulgares flottent sur toutes les maisons, les caractres
cyrilliques surmontent toutes les administrations publiques, la langue
du conqurant sonne partout. Les vivres arrivent en abondance, la vie
domestique l'entre peu  peu dans ses limites normales.

Et cependant une angoisse universelle treint tous les coeurs. Les
bandes de soldats qui circulent en armes, les arrestations, les
perquisitions, les dnonciations, les excutions glacent les sentiments
de la population, qui les refoule dans le secret de son me ou les
masque sous les dehors de l'enthousiasme ou de l'indiffrence: la, peur
est la mre de la prudence.

Les Grecs eux-mmes commencent  dchanter. Une sourde hostilit se
manifeste dj  leur gard. L'enthousiasme des premiers jours a fait
place  une certaine mfiance. Chacun sent que ses liberts sont, en
pril, que la dlivrance cote cher et que les souffrances du sige ont
t remplaces par le rgne de la terreur rouge; car les tueries
continuent, les excutions se font en masse, le sang coule  torrents.

Les officiers, les chefs, se rendent bien compte des excs commis; ils
les dplorent, mais se dclarent incapables de les rprimer. Ces excs,
disent-ils, sont invitables chez une arme victorieuse qui a beaucoup
souffert.

C'est une explication, ce n'est pas une excuse. Je garde toujours le
sentiment que l'limination de l'lment musulman dans cette partie de
la nouvelle Bulgarie est une ide prmdite qui dpasse les limites des
reprsailles de guerre. Deux races spares par des haines sculaires ne
peuvent pas occuper la mme I erre.

Je ne saurais passer sous silence la belle tenue, des contingents serbes
entrs dans la ville; elle contraste singulirement avec celle de leurs
allis. La dignit, la politesse, les manires courtoises des officiers
ont t remarques de toute la population et leur ont attir les
sympathies gnrales. Il est vrai qu'une certaine tension rgne entre
Bulgares et Serbes. Ces derniers cachent  peine leurs sentiments de
rprobation pour les excs qui se commettent et il n'est pas rare de
voir des rixes clater entre les soldats des deux camps.

[Illustration: Entre des vainqueurs.--_Phot. D. Karastoyanof._]

Le journal se termine sur cette indication d'un dissentiment qu'on a
signal dj et qui s'est traduit, notamment, dans les discussions
auxquelles a donn lieu le rcit de la capture de Choukri pacha.

Nous avons publi, impartialement, de cet pisode mmorable de la guerre
balkanique, les deux versions, celle des Bulgares et celle des Serbes,
n'ayant pas les lments suffisants pour prendre parti dans cette
querelle. Nous devons ajouter, guids toujours par le mme sentiment,
qu'au cours d'une interview qu'il accordait, la semaine dernire, au
moment o nous paraissions,  un groupe de journalistes de diverses
nationalits, interview dont notre excellent confrre Ludovic Naudeau a
rendu compte dans le _Journal_, Choukri pacha lui-mme a dclar s'tre
remis aux mains des Bulgares. Mais son affirmation suffira-t-elle 
dpartager des rivaux si ardents?

Qu'il soit dcidment difficile d'crire l'histoire, on s'en rend compte
ds qu'on recueille et confronte les tmoignages les plus dignes de foi.
Dans ce rcit, par exemple, auquel nous nous sommes fait scrupule de
conserver tout son caractre, de laisser son allure si vive et trs
certainement partiale--mais essayons, pour le comprendre, de nous placer
dans l'tat d'esprit de son auteur, aprs six mois d'inquitudes et de
privations--dans ce rcit, plus d'un trait, sans doute, prtera  la
discussion. C'est ainsi que Choukri pacha a, par avance, rpondu au
reproche de lchet adress  ses soldats. Au cours de la mme interview
dont nous venons de parler, comme on lui posait une question sur ce
point, il s'criait: Ne dites pas de mal de nos soldats! Les pauvres
gens! Et les Bulgares, de leur ct, n'ont laiss passer aucune
occasion de protester que leurs soldats n'ont pas commis les excs qu'on
leur impute plus haut. Qu'il y ait eu, parmi ces troupes enivres de
leur victoire, des dfaillances, elles taient invitables. Mais trs
vite, selon la parole que recueillit notre collaborateur Gustave Babin
et qu'il a rapporte ici, la menace de pendaisons haut et court fit
tout rentrer dans l'ordre. Le commandement bulgare, qui a donn par
ailleurs tant de preuves de sa culture, de son humanit n'et pu, sans
manquer  l'un de ses devoirs les plus sacrs, laisser se prolonger le
dsordre.



AU COEUR DE L'ALBANIE

NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMRICAIN, PUBLIES PAR ARRANGEMENT
SPCIAL AVEC THE CHICAGO DAILY NEWS

III

_Nous donnons ici la dernire partie du rcit du voyage de M. Paul Scott
Mowrer  travers l'Albanie. Il se termina  Durazzo, o notre confrre
fut mis au courant d'une petite conspiration locale, un peu purile et
qui semble n'avoir pas eu de suite, mais qui nous renseigne de probante
faon sur les sentiments des Serbes  l'gard de l'Autriche._

D'ELBASSAN  DURAZZO

En l'absence de quoi que ce soit qui ressemble  une route, les voitures
et chariots sont inconnus dans cette partie de l'Albanie. Tout voyage,
tout transport commercial se fait  dos de cheval. Une caravane part
d'Elbassan pour Durazzo  peu prs tous les jours. Elle amne au port un
chargement de peaux et d'olives, elle en ramne toutes les denres que
les caboteurs autrichiens et italiens ont dbarques pour le commerce du
haut pays. En t, la descente peut se faire en quarante-huit heures.
Mais,  prsent que les journes sont courtes, que la valle est 
moiti inonde, que toute marche est impossible dans les tnbres, il
faut compter sur trois jours de voyage.

La route de Durazzo suit une agrable et large valle o coule la mme
rivire torrentueuse qui nous donna tant de tracas dans la montagne.
Aussi bien, n'y a-t-il plus de montagnes ici. Leurs sommets neigeux
s'estompent de plus en plus dans le ciel oriental et finalement
disparaissent. La valle s'tale en une plaine marcageuse que limitent
 l'horizon, tant  droite qu' gauche, de lgres collines o se
marquent le gris des bosquets d'oliviers et les ds blancs de quelques
maisons albanaises.

Alors que dans la montagne nous ne rencontrions quasi personne, ici les
passants sont moins rares. Voici une troupe de bcherons qui vont dans
le hallier manier leur large hache turque. Voici un Albanais de haute
taille,  la barbe blanche, aux yeux ardents, suivi de trois femmes que
ploient de lourds ballots. Lui, passe  longues enjambes, tout droit et
sans nous voir. Mais les femmes, dont les petits pieds roses sont nus 
cause de la boue, les enfoncent rsolument dans le bourbier afin que
nous n'en ayons pas une vue trop indiscrte.

Le soir mme nous atteignmes la petite ville de Petchine, o d'abord
nous fmes apprhends au corps et ensuite traits avec grande
courtoisie par les quarante ou cinquante Serbes qui formaient la
garnison. Le chef de la police locale tait un Macdonien serbe qui
avait pass nombre d'annes aux tats-Unis, o il avait tenu une
boutique d'picerie dans un quartier industriel de Saint-Louis. La
guerre l'avait ramen dans les Balkans. Quand nos chevaux de bt furent
arrivs et qu'il dcouvrit parmi les bagages les vieux fusils albanais
qui nous avaient t offerts en souvenir, il se mit tout de go  battre
nos conducteurs pour avoir enfreint la loi militaire qui interdit le
transport des armes. Mais au mme moment nous survnmes, et, comme nous
lui apprmes qui nous tions, il devint aussitt fort aimable et nous
procura une chambre pour la nuit. Un colporteur juif en occupait dj
l'unique couchette. Nous dmes donc nous rsoudre  tendre sur le sol
nos peaux de mouton et nos couvertures. Nous nous couchmes sans avoir
soupe, tant nous tions harasss de fatigue.

Le lendemain malin, on se mit en route  la pointe du jour pour arriver
vers 3 heures dans la florissante cit de Kavaya. L, comme tout le long
de la cte turque, la majorit de la population est grecque. Nous fmes
reus dans la principale famille de Kavaya. Elle est prcisment
d'origine grecque; mais ses membres se disent Albanais parce qu'ils sont
ns dans le pays et qu'ils en parlent la langue. Lorsque les Serbes
arrivrent dans la ville, ils racontrent  ces gens-l que le projet
d'indpendance albanaise tait abandonn. Nos Grecs s'taient alors
empresss d'exprimer leur ardent dsir de voir dsormais leur pays faire
partie intgrante du royaume de Serbie. Ils avaient obtenu, de la sorte,
foule de privilges qui, autrement, ne leur auraient certes pas t
octroys. Et maintenant, nous arrivions avec la nouvelle, toute frache
pour eux, que les puissances avaient rsolu d'affranchir l'Albanie.
Ainsi ils avaient donc commis la plus lourde des fautes en liant leur
sort  celui des Serbes et en suscitant la jalousie des Albanais. J'ai
rarement vu personnes plus dconcertes. Mais, s'criaient-ils, il n'y
a pas un seul habitant de l'Albanie qui dsire l'autonomie! Nous, nous
pensions aux fiers montagnards dont nous avions nagure travers le
domaine et nous nous taisions.

N'avez-vous pas entendu parler, continuaient-ils, de la grande ptition
nationale de Durazzo, qui prie les puissances de remettre le pays  la
Serbie? Interrogez qui vous voudrez, et vous verrez que ce que nous
disons est vrai.

[Illustration: Halte dans une auberge albanaise,  Petchine.]

Nous interrogemes dans la suite et nous apprmes, comme nous nous y
attendions d'ailleurs, que la population de Durazzo est grecque plus
qu' moiti. Cela nous donna une ide de ce que pouvait valoir la
ptition.

Nanmoins, dans l'argumentation de ces hommes pouvants, un point nous
impressionna. Chrtiens, ils sont naturellement Grecs orthodoxes, et
beaucoup d'Albanais sont aussi Grecs orthodoxes, et d'autres sont
catholiques romains. Or, disent-ils, si l'Albanie arrive  se gouverner
elle-mme, les musulmans, qui s'y trouvent en majorit, contraindront le
pouvoir  opprimer la population chrtienne. Je ne doute pas que ceci
soit exact, car ces mahomtans d'Albanie sont notoirement fanatiques.

La route de Kavaya  Durazzo mne d'abord  travers des marcages o
nous pataugemes la moiti du temps dans trois pouces  un pied d'eau.
Il y avait quantit d'oiseaux de marais et,  notre droite, par-dessus
les roseaux, nous pouvions voir au loin la fume de quelque vapeur
longeant la cte adriatique. Les deux dernires heures, nous avons
march au bord mme de la mer. Sur le sable dru du rivage, nous
contournmes la baie; puis nous franchmes un dernier marcage qui
spare de la terre ferme le groupe de collines sur lesquelles est bti
Durazzo.

Nous fmes arrts aux avant-postes serbes et dmes exhiber nos papiers.
Ensuite, nous dpassmes une troupe d'environ trente filles et femmes
bohmiennes qui portaient  la ville de longs et lourds fagots.
Quelques-unes taient presque nues, d'autres ne semblaient avoir sur
elles que leur canezou ouat et leurs pantalons-sacs de calicot. Quand
nous nous retournmes, elles se reposaient, accroupies au milieu de la
route, caquetaient, allumaient des cigarettes.

[Illustration: Traverse d'une rivire prs de Kavaya.]

Dix minutes encore, et nous avions atteint les confins de la ville. L
s'lve une mosque et tout autour s'tend un cimetire mahomtan. Toute
une compagnie serbe y tait installe. Les uns taient en pans de
chemise; les autres, assis sur la pierre des tombeaux, s'taient mis nus
jusqu' la ceinture. C'est  peine s'ils nous remarqurent tant ils
taient occups  blasphmer,  se gratter et  cueillir, dans leurs
vtements, la vermine qui s'y tait loge.

LE GRAND COMPLOT SERBO-AMRICAIN DE DURAZZO

Et j'en arrive maintenant  l'histoire du grand complot serbo-amricain
de Durazzo. Je dis serbo-amricain parce que, en ralit, le promoteur
de ce stupfiant projet, conu pour sauver l'Albanie des griffes
perfides de l'Europe, est un citoyen de l'Union, M. Gopcevic, de
San-Francisco (Californie).

M. Gopcevic est n  Cattaro de Dalmatie voici plus de soixante annes.
Ses parents l'emmenrent tout enfant encore en Amrique, et il y a pass
 peu prs sa vie tout entire. Quand les Balkans se mirent en branle et
quand l'appel de la trompette eut retenti aux oreilles de tous les
Slaves en quelque endroit du monde qu'ils fussent, M. Gopcevic ne put
pas rsister. Il prit train et bateau, partit pour la Serbie, bien
rsolu  porter aide  ses compatriotes. S'tant rendu compte qu'en
Macdoine il ne pourrait gure tre fort utile, il regagna l'Autriche et
s'embarqua pour Durazzo. Dans le mme temps, les Serbes s'y
tablissaient. Le colonel Boulitch, le commandant de la place, fut ravi
de recevoir un conseiller aussi capable et le nomma tout de suite chef
de la Croix-Rouge.

[Illustration: Le gouvernement autonome de Durazzo.

De gauche  droite: major A. Pesitch, chef de l'tat-major; colonel D.
Boulitch, gouverneur militaire; vque Jacob, ministre du Culte et de
l'Instruction publique; B. Gopcevic, ministre de la Marine; capitaine M.
Dinitch, ministre des Affaires trangres.]

Puis vint la dsolante nouvelle que l'Italie et l'Autriche, et mainte
autre puissance, s'opposeraient  l'occupation de Durazzo par la Serbie.

Elles exercrent en fait une telle pression sur le gouvernement serbe
que celui-ci ordonna, au colonel Boulitch de s'loigner de la cte le
plus tt qu'il pourrait. On n'aurait pas pu mieux trouver pour
dcourager et dmoraliser la poigne d'officiers patriotes qui, au cours
de l'hiver, venaient de franchir les Alpes albanaises avec un rgiment
tout entier, avec l'vident dsir de donner  leur patrie un dbouch
commercial sur l'Adriatique.

C'est alors qu'intervint M. Gopcevic. Il proposa  ces hommes gars par
le dsespoir de proclamer et d'organiser eux-mmes l'autonomie du
territoire qu'ils occupaient. Il fut acclam. L'on ne songeait plus qu'
un chose: ne pas abandonner cette conqute qui avait cot tant
d'efforts et de privations.

Le plus press tait de constituer un gouvernement provisoire. Il
s'agissait de mettre l'Europe devant le fait accompli.

Aprs quelque dbat, l'on s'arrta  l'organisation suivante: colonel D.
Boulitch, gouverneur militaire; major A. Pesitch, chef d'tat-major
gnral; capitaine M. Dinitch, ministre des Affaires trangres; Mgr
Jacob, vque orthodoxe de Durazzo, ministre du Culte et de
l'Instruction publique; et, enfin, M. Gopcevic, ministre de la Marine.

Le lendemain de notre arrive dans cette petite ville indolente, avec
ses maisons grecques badigeonnes de bleu-azur, ses grands entrepts, sa
rade o les petits voiliers font la navette entre la plage et les
vapeurs  l'ancre,--ce jour-l, pour la premire fois, M. Gopcevic
promenait son nouvel uniforme. Des bateliers et des portefaix
dchargeaient des sacs de sucre, amens d'un paquebot mouill  quatre
cents mtres de la cte. A la dfrence que ces hommes tmoignaient au
passage  notre ministre, on sentait que Durazzo attendait de lui et de
son habilet le succs de la grande entreprise.

Le jour suivant fut un jour de fte orthodoxe en l'honneur de saint
Sava. Le matin, nous nous promenmes sur les collines qui dominent la
ville et o la toile des petites tentes militaires palpitait dans la
brise marine. On a tabli le camp sur la hauteur pour soustraire les
hommes aux fivres paludennes. Nous visitmes les ruines de la
citadelle mdivale, relique des temps lointains o Venise tait reine
de l'Adriatique. De cette hauteur, nous pouvions voir trs nettement
s'avancer sous l'eau verte le long rcif, autrefois promontoire, et qui
avait fait de Durazzo un port bien suprieur  tout ce qu'il est
aujourd'hui. Deux fois, dans le pass, s'levrent ici des cits
prospres; chaque fois, un tremblement de terre les dtruisit. Et, bien
que M. Gopcevic ait le noble projet de draguer la baie, de combler les
marais pestilentiels et de construire un port d'aprs des plans
amricains, il est peu probable qu'il rende jamais  la ville sa
prminence abolie.

L'aprs-midi, nous nous prsentmes nous-mmes au quartier gnral, o
nous prmes part  un banquet officiel. On avait invit aussi un certain
nombre de notables grecs avec leurs femmes.

Nous bmes au roi Pierre,  son royaume,  la chute de l'empire ottoman
et  la confusion des ennemis de la Serbie. Dj la conversation
s'orientait dangereusement vers l'Autriche et l'agression autrichienne.

Le colonel Boulitch, en une harangue improvise, dnona cet autre
ennemi de la patrie, qu'il ne voulait pas nommer. Il dit que, un jour,
il faudrait en finir, et, dans un beau mouvement dramatique, le colonel
nous donna le spectacle d'un homme qui fait feu  droite et puis qui
fait feu  gauche.

Le speech eut un grand succs. Toute la table applaudit, cria bravo. Un
capitaine, plus chauff encore, abandonna toute contrainte et cria 
tue-tte: A bas l'Autriche!

Le jour suivant, nous nous embarqumes sur le paquebot italien
_Molfetta_, pour Antivari, le Montngro et le thtre de la guerre
montngrine. La mme nuit, le capitaine Dinitch, qui est,
rappelez-vous, ministre des Affaires trangres dans le gouvernement
provisoire de l'tat autonome d'Albanie, capitale Durazzo,--le capitaine
Dinitch partait, en mission spciale et secrte,  bord d'un caboteur,
pour Salonique. De l, il comptait gagner la Serbie par chemin de fer.

Il et t plus court de s'embarquer avec nous et d'atteindre Belgrade
par l'Autriche. Mais, pour quelque raison mystrieuse, le capitaine ne
semblait pas avoir trs grande envie de fouler, pour le moment, le sol
autrichien.

PAUL SCOTT MOWRER.



FIN DE LA RSISTANCE ARABE EN TRIPOLITAINE

Les chaleureuses sympathies que notre collaborateur Georges Rmond
conquit au cours de son sjour aux camps turco-arabes de Tripolitaine
avaient survcu, trs vivaces,  son dpart; aussi, tout naturellement,
quand la Turquie, la paix signe, eut retir ses troupes des rives
d'Afrique, les Arabes, dcids  opposer jusqu'au bout aux armes
italiennes une rsistance opinitre, se tournrent vers le journal qui
avait rendu de leurs premiers exploits un compte fidle. Et, par toute
une srie de lettres ou de dpches, nous fmes tenus au courant des
divers incidents qui marqurent les suprmes tentatives des Tripolitains
pour conserver leur indpendance.

C'tait dj presque une prouesse que de faire parvenir en France ces
nouvelles. Tous les quatre ou cinq jours, les dpches, transmises par
fil de Kasr Yffren  Nalout, localit situe  45 kilomtres de Dehibat,
taient apportes jusqu' ce poste tunisien, d'o elles taient
transmises de nouveau tlgraphiquement. Malheureusement, et quoique
tant de constance et d'nergie fussent pour nous toucher, ces
correspondances ne rentraient gure dans le cadre de notre journal, et
il nous fut impossible de les accueillir.

Quoi qu'il en soit, voici ce qui s'tait pass au cours des derniers
mois:

Partant de ce principe que, en retirant ses troupes de la Tripolitaine,
le gouvernement ottoman avait laiss aux Tripolitains l'autonomie
absolue, un cheik grand et vnr, disait l'une des correspondances,
Suleman Barouni bey, dput du Djebel tripolitain  la Chambre
ottomane, s'tait proclam prsident de la libre Tripolitaine. Il
avait runi, assurait-on, 16.000 guerriers environ, partags en
plusieurs corps, tous vigoureux, tous bien arms, bien fournis de
cartouches, et avait entam la lutte.

Il apparat bien que Suleman Barouni a, en maintes circonstances,
inquit les Italiens, et mme remport certains avantages. La disette,
cependant,--la famine mme, allait avoir raison de cette rsistance
dsespre. Les dernires correspondances qui nous parvinrent, en effet,
contenaient  l'adresse du gouvernement franais des rcriminations, des
plaintes vhmentes. Car les autorits franaises en Tunisie--et cela
montre jusqu'o fut pouss par la France le scrupule de conserver, dans
cette guerre, une stricte neutralit--les autorits, disons-nous,
veillrent nergiquement  empcher, par le territoire tunisien, tout
transit de marchandises.

Les privations, auxquelles fut alors soumise une population sans doute
moins affermie en son patriotisme que ne l'tait le cheik qui la
conduisait, triomphrent de l'hrosme agissant de Suleman Barouni.
Aprs avoir subi plusieurs checs, il comprit que la rsistance ne
pouvait plus dsormais se prolonger, et il se rsolut  traiter.

[Illustration: Le prsident de la libre Tripolitaine (coiff du fez),
en Tunisie. _Phot. prise  Foum Tataouine, par le Dr Razon._]

Dans le dessein d'arrter les conditions auxquelles il pourrait remettre
 l'Italie le sud de la Tripolitaine, il se rendait  Tunis. C'est au
cours de ce voyage, et comme il passait, le 8 avril dernier,  Foum
Tataouine, que fut pris le clich que nous reproduisons ici et qui
montre, sous le costume turc qu'il avait adopt, le dernier champion de
l'indpendance tripolitaine. On voit prs de lui le cadi de Tataouine,
homme tout loyal et fidle ami de la France.

Maintenant, Suleman Barouni trouvera-t-il  engager les pourparlers
qu'il souhaite. Il est peu probable que l'Italie s'y prte. Et dans ce
cas, quelle sera dans l'avenir l'attitude du cheik?

[Illustration: L'INFANTERIE MONTNGRINE AU SIGE DE SCUTARI.--Tonneaux
et gabions remplis de sable et de gravier que les assaillants roulaient
devant eux pour se protger en avanant.]

LA PRISE DE SCUTARI

Mercredi dernier,  2 heures du matin, une salve de vingt et un coups de
canon, que les artilleurs durent servir avec quel enthousiasme!
annonait  Cettigne la chute de Scutari, tombe  minuit, aprs six
mois bientt de rsistance--un peu plus qu'Andrinople--aux mains des
Montngrins. C'est une conqute enleve au prix d'un effort plus
mritoire sans doute et plus digne d'admiration encore que ne le furent
celles de Salonique, de Janina et d'Andrinople mme, si l'on envisage la
faiblesse comparative de l'arme du roi Nicolas commande en chef par le
gnral Yanko Voukotitch, dpourvue des puissants moyens d'action
qu'avaient  leur disposition les autres armes allies et manquant
notamment d'artillerie de sige.

Nous avons, au dbut de la campagne, dit avec quel hrosme, quelle
frnsie patriotique, on peut bien dire, les Montngrins s'taient
jets  l'assaut de Taraboch, le vrai rempart de Scutari, la mieux
fortifie, peut-tre, de toutes les positions turques, une colline de
600 mtres de hauteur, arme avec toutes les ressources modernes,
abondamment pourvue de canons et de munitions, qu'il fallut plus tard
conqurir pied  pied, au prix de sanglants efforts.

Et puis, quelle constance n'a-t-il pas fallu au roi Nicolas pour
s'acharner contre cette place.

Au milieu de novembre, les Serbes, aprs avoir concouru  l'action
contre Saint-Jean de Medua et Alessio, taient venus participer au
blocus de Scutari, que les Montngrins, rduits  leurs propres
forces--au dbut de la guerre une trentaine de mille hommes, parmi
lesquels les canons turcs avaient fait d'effroyables moissons--taient
incapables d'investir compltement.

[Illustration: Le gnral Yanko Voukotitch.]

[Illustration: Essad pacha.]

Jusqu'au dbut de fvrier, ce fut une srie de combats, de sorties
vigoureuses des assigs, d'attaques non moins pres des assigeants.

Les intempries interrompirent, en mars, les hostilits.

Ce fut le moment que choisit l'Autriche pour intervenir, dclarer
qu'elle ne permettait sous aucun prtexte l'annexion de Scutari au
Montngro, et entraner les puissances  une action navale,  un blocus
des ctes adriatiques, afin d'empcher le ravitaillement de l'arme
serbo-montngrine. Sous cette pression, les Serbes se dcidrent 
fausser compagnie  leurs allis. Ils retirrent leurs troupes.

Rien ne parvint  branler l'indomptable opinitret du roi Nicolas, ni
cette intervention des neutres, qui ne pouvait, selon le mot du _Temps_,
tre que ridicule ou odieuse, ni mme les dissentiments qui se seraient
produits, dit-on, au sein de son gouvernement. Sa volont a triomph, et
la prise de Scutari couronne d'mouvante faon l'effort surhumain de ses
soldats et de tout son peuple.

Il faut rendre aussi un hommage d'admiration aux deux chefs dont la
collaboration intime a assur la longue rsistance de Scutari: le
colonel Hassan Riza qui, avant d'tre assassin, fut l'me de la dfense
au point de vue technique, et le gnral Essad pacha, bey albanais
puissant, qui apportait  Hassan Riza l'appui de sa haute influence sur
les populations albanaises de la rgion. Ils furent pour le gnral
Voukotitch et ses piques soldats des adversaires dignes d'eux et de
leur stoque constance.

[Illustration: Carte de Scutari et de ses approches.]



CE QU'IL FAUT VOIR

GUIDE DE L'TRANGER A PARIS

Ce qu'il faut voir chez nous cette semaine? Peu importe. C'est l'instant
de l'anne o Paris offre aux yeux du passant la plus gentille des
visions: la vision de Paris lui-mme. Allez, s'il pleut, visiter nos
monuments, madame, ou goter le plaisir--trs parisien, je le
reconnais--de vous faire craser dans les magasins de nouveauts  la
mode; mais, si le ciel est clair et le pav sec, n'allez nulle part;
restez dans la rue, et regardez la rue. Il n'y a pas une ville au monde
qui donne,  cette heure, un spectacle comparable  celui-ci. Dj tous
les arbres sont verts,--plus rsolument verts qu'ils ne le seront
n'importe o dans quinze jours. Une gaiet de renouveau pare les gens et
les choses. On marche au milieu d'une vie plus lgre, et comme
acclre. Tous les cochers sont de bonne humeur et toutes les femmes
sont jolies. Les femmes! Cette fin d'avril est leur triomphe. Elles
n'ont pas encore renonc aux fourrures d'hiver; aux manchons-boucliers
(ou tabliers?); aux toles dont les enroulements savants composent
autour des corps un si joli attirail de dfense; elles font semblant
d'avoir encore un peu froid; mensonges! Sous tant de peaux de btes
amonceles je vois se dessiner, en silhouette lgre, le tailleur trs
ajust qui m'annonce le printemps. Il est, ce printemps parisien, la
parure de toute la ville. Il met des talages de fleurs au coin des
rues, il rend plus jolis encore les groupes de midinettes dont la
flnerie, un peu plus lente, gaie,  l'heure du djeuner, les trottoirs
de la rue de la Paix; il fait clore, autour des glises, une floraison
de minuscules robes blanches, et l'on ne concevrait pas qu'il passt,
dans les rues, des communiantes  un autre moment de l'anne que
celui-ci!

                                    *
                                   * *

Tout de mme Paris aura, cette semaine, d'autres spectacles  nous
montrer que celui de ses rues. Un grand pote et un grand musicien
reviendront au milieu de nous. Les admirateurs de Banville iront
applaudir  la Comdie-Franaise ce _Riquet  la Houppe_ dont la reprise
mit en joie, jeudi dernier, tous les potes. Et les admirateurs de
Massenet voudront tous aller applaudir,  la Gat-Lyrique, une oeuvre
indite du matre, _Panurge_. Oeuvre indite,--et la dernire qu'ait
crite l'auteur de _Werther_ et de _Manon_. Massenet se rjouissait d'en
donner la premire reprsentation durant l'automne de 1912. Il mourait
au milieu de l't... Rappelons ce dtail: il avait crit sa partition
sur un livret sign de deux noms: Spitzmuller et Boukay. Spitzmuller
avait t pri, par Boukay, de collaborer avec lui, parce que Boukay est
un homme trop occup pour crire tout seul,  cette heure, un livret
d'opra. On sait pourquoi. Boukay est l'anagramme de Couyba, qui
signifie, en langage parlementaire: snateur, ancien ministre du
Commerce et de l'Industrie...

N'importe. L'assistance d'un collaborateur n'empche pas qu'un ancien
ministre, absorb par son mtier de lgislateur, n'ait eu le premier la
pense d'aller chercher dans Rabelais--pour Massenet--le sujet d'un
opra, et de travailler  cette adaptation imprvue aux heures de loisir
que le Snat lui laissait. Aimons ces faiblesses. Aimons que, dans le
coeur des gens d'affaires, des hommes politiques et des savants, la
science, la politique et les affaires ne soient pas tout, et que la
petite fleur bleue> continue d'y fleurir...

Et, par consquent, aimons l'_Orchestre mdical_ qui, sous la direction
de l'minent Dr Richelot, dans huit jours, au Trocadro, donnera son
concours  une fte de bienfaisance. Orchestre mdical! Entendez par l
non pas un orchestre destin aux malades, mais un orchestre compos de
mdecins. Le corps mdical ne compte pas seulement, au surplus, quelques
musiciens trs distingus. Il a aussi ses peintres, ses sculpteurs, ses
cramistes. On s'tonne qu' l'exemple de quelques autres corporations,
il n'ait pas encore son Salon!

                                   *
                                  * *

En attendant qu'il l'inaugure, allons voir s'ouvrir, au Grand Palais,
celui des Artistes franais. Le plus ancien de tous... Le doyen, diront
les peintres qui aiment les jeux de mots, et ne sauraient concevoir un
Salon des Artistes franais sans le djeuner du vernissage.

Ce djeuner, pendant bien des annes, fut mieux qu'une tradition et une
mode; il fut une religion. La truite sauce verte de Ledoyen tait, le
jour du vernissage, l'aliment obligatoire, rituel, des _hors concours_,
de leurs familles, de leurs amis,--de tous ceux qui aspiraient  la
gloire de ce titre. En outre, le vernissage tait un vnement mondain.
On s'tait cras au restaurant; on s'crasait aux cimaises; et sur la
piste sable du Palais de l'Industrie, autour des bronzes neufs et des
pltres frais, il y avait une autre exposition: celle des toilettes. On
lanait les modes d't que devaient consacrer, quelques semaines plus
tard, les journes de Chantilly, d'Auteuil et de Longchamp.

Les trangers ne verront plus cela. Ils trouveront encore la truite
sauce verte, avec quelques peintres autour; mais ils n'assisteront, sur
le lieu o s'levait le Palais de l'Industrie, il y a vingt ans,  aucun
lancement de modes nouvelles. S'habiller pour le vernissage? Merci
bien. Voil ce que pensent les Parisiennes d' prsent.

Leur excuse, c'est que le Vernissage des Artistes franais tait
autrefois une chose unique. Il n'est plus aujourd'hui qu'un des dix, ou
vingt, ou trente vernissages de l'anne. Et puis, on ne s'habille plus 
Paris... _qu'entre soi_ et  huis clos; tout au plus consent-on  se
mettre en frais pour le thtre ou pour les courses. Mais quoi! une
salle de premire, une enceinte de pesage sont des lieux ferms aux
vilains contacts de la foule, et o l'on peut sans danger montrer une
robe. On est quinze cents: on est deux mille... C'est encore l'intimit.

UN PARISIEN.



LES LIVRES & LES CRIVAINS

1814-1815

Depuis quarante-deux ans dj, M. Frdric Masson crit sur Napolon et
son poque. Entendez qu'un rudit opinitre et ardent, qui est aussi un
crivain passionn jusqu' l'loquence, a consacr un demi-sicle de sa
vie  rtablir les physionomies et  rincarner les mes qui se
croisent, se mlent, se heurtent,  travers des vnements inous, en un
demi-sicle d'histoire. Napolon, figure centrale et rayonnante, qui
distribue de la lumire et de l'immortalit, a jet autour de soi comme
un ternel blouissement. M. Frdric Masson, sans doute, s'est bien
laiss blouir par ce soleil auquel il a vou un culte enthousiaste et
raisonn  la fois. Mais il n'a point pens que ce dieu avait le pouvoir
de crer d'autres dieux. Napolon compose  lui tout seul la mythologie
impriale. Il est l'unique surhomme de sa famille qui forme avec lui, en
un contraste d'ombre et de faiblesse, une opposition bien pauvrement
humaine.

Sur les vingt-sept ou vingt-huit volumes d'tudes napoloniennes que
nous a donns M. Frdric Masson, dix ont t publis sous ce titre
courant _Napolon et sa famille_. Le tome dixime est paru d'hier. Il se
sous-intitule 1814-1815 (1) et il est consacr  la dbcle impriale.

Note 1: _Napolon et sa famille_, tome X, 1814-1815. Lib. Plon, 7 fr.
50.

Le drame intime et poignant et si divers, o jouent leur rle ingrat les
napolonides dpossds, n'est point cependant un drame du Bas-Empire.
Les caractres n'y sont point faits pour la tragdie byzantine. Ils ne
se haussent point dans le crime au del de la trahison et peut-tre
serait-ce encore beaucoup trop dire pour certains. Il y a des crises de
famille imprvues et surprenantes ailleurs que sur les trnes et, dans
la vie de chaque jour, d'incomprhensibles abandons. Mais rarement l'on
vit plus d'affolement que dans la tourmente impriale. Tandis que, 
Fontainebleau, le vaincu sent autour de son trne dfaillant tournoyer
les trahisons comme un vol de chauves-souris autour d'une lampe, la
Famille en fuite passe presque tout entire, aux environs du palais:
Madame Mre, l'oncle Fesch, le cardinal, le roi Joseph, la reine Julie,
le roi Jrme, la reine Catherine, nul ne s'est dtourn de sa route
pour venir  Fontainebleau saluer celui auquel chacun doit tout.
Certains, pour l'viter, ont t prendre des chemins dfoncs o les
roues enfoncent jusqu'aux moyeux. L'Empereur, qui vient d'assurer le
sort matriel de toutes ces existences dans l'acte d'abdication, est
dsormais bien seul.

Seul, non point tout  fait cependant. Il reste Pauline, Paulette, la
petite soeur frivole, capricieuse, insupportable, un peu dtraque, qui
si souvent bouda l'Empereur, mais qui conserve au frre, au frre
malheureux surtout, un coeur inchang.

Celle-ci sait attendre et accueillir le proscrit sur sa route d'exil
lorsque, sous l'uniforme tranger qui l'a prserv des outrages, le
malheureux atteint la cte. Pauline est l,  la dernire tape. Elle
saisit les mains du proscrit, qu'elle baise et qu'elle baigne de larmes.
Et, tandis que ses frres, retourns en Italie, la terre d'origine,
qumanderont des compensations pour leurs trnes perdus,
complimenteront le pape, le tsar, et mme le roi de France, elle s'en
ira, rsolument, joyeusement,  Portoferrajo, o elle retrouvera Madame
Mre, redevenue maternelle, et se multipliera, attentive, docile et
dfrente, pour distraire l'Empereur, s'inclinant comme jadis aux
Tuileries,  chaque fois qu'elle passe devant le fauteuil qui sert de
trne, et se tenant pour contente de tout ds que son frre a souri.

Ces pages sont douces au lecteur. On sent qu'ici la sympathie de M.
Frdric Masson, maintenant indulgent pour Pauline, devient de la
tendresse. La svrit de l'minent historien pour les autres
napolonides n'en prend que plus de relief. M. Frdric Masson est un
prodigieux et redoutable chercheur. Il a fait le bilan de toutes les
ressources de ces rois dbands, celles qu'on leur vole, celles qu'ils
cachent, celles qu'ils esprent, les diadmes qu'ils brisent, les
pierres qu'ils engagent et aussi ce qui leur reste de coeur et de
fidlits. Certains, Hortense, Joseph, Lucien, et Jrme, si brave et si
fou  Waterloo, reviendront, aux Cent-Jours, se grouper au pied du plus
instable et du plus compromettant des trnes. Napolon les accueillera
et continuera de les aimer. M. Frdric Masson sera-t-il--en son
prochain volume--plus impitoyable pour eux que l'Empereur lui-mme?

MASQUES ET VISAGES

M. Robert de La Sizeranne est un rare crivain. Sa plume a toutes les
grces, toutes les richesses et toute la lumire que prodiguaient en
leurs oeuvres les matres de la Renaissance italienne. Il et t
glorieux et choy  la cour de Laurent le Magnifique. Mais mieux vaut, 
notre gr, qu'il soit de notre sicle, et tout  nous, car les
vocations ont la sret des tmoignages et nous lui devons de nous
avoir ramens au pass florentin dans un enchantement l'enluminures et
de verrires.

M. Robert de La Sizeranne (2) a t tent par l'nigme de ces masques
mystrieux mais si personnels que sont les portraits du quinzime sicle
et des premires annes du seizime en Italie. Ainsi, le regard de
Balthazar Castiglione, au Louvre; le geste de Giovana Tornabuoni, dans
la fresque place escalier Daru ou celui de la Belle Simonetta dans le
_Printemps_, qui est  l'Acadmie,  Florence; le profil d'Isabelle
d'Est, dans la salle des Dessins de Lonard de Vinci; l'agenouillement
du chevalier vtu de fer devant la _Vierge de la Victoire_; l'arrive,
en grande reprsentation, de la belle dame compasse qui suit sainte
lisabeth, au choeur de Santa Maria Novella... Sous ces visages, que
l'on regarde pour le seul plaisir de leur beaut, sans y chercher autre
chose que le parti pris par l'artiste en face de la nature, le jeu des
ombres et des lumires, et tout un charme qui, semble-t-il, d'abord, ne
perd rien  l'anonymat du mystre, M. de La Sizeranne a voulu dcouvrir
et nous frire dcouvrir des mes prcises, des passions, des volonts,
que trahissent les accents physionomiques, les tares, les dissymtries,
les exagrations rvles par l'oeuvre peinte. La tche tait
prilleuse. Elle et pu donner des fruits mdiocres si M. de La
Sizeranne n'avait su, et avec quelle aisance, se mouvoir dans le Pass,
interroger les archives et faire parler les pierres.

(2) _Masques et Visages_. Lib. Hachette, 5 fr.

Il apparat d'ailleurs que la Renaissance italienne est le seul moment
o chaque figure illustre a trouv, pour la peindre, un matre artiste
o, pour ainsi dire, chaque destine physiologique a t rsume dans
le cadre troit d'un panneau, dans le tour d'un buste ou dans l'orbe
d'une mdaille. Il est vrai, les portraitistes de ce temps l'appelaient
Piero della Francesca, Pisanello, Pollajuolo, Ambrogio de Prdis,
Botticelli, Ghirlandajo, Verrocchio, Mino da Fiesole, Mantegna,
Pinturiechio, Donatello... Et ces tmoins ne sont point seulement
grands. Ils sont vridiques. Ils taient dj assez matres de leur
mtier pour rendre ce qu'ils avaient trouv dans leurs modles, mais
encore trop dpendants de leurs modles pour y ajouter ce qu'ils n'y
trouvaient pas et les ramener aux dpens de la ressemblance  un concept
artificiel de la beaut. Lorsque, dans des oeuvres diffrentes, on
retrouve ces portraits retracs par diffrentes mains et qu'ils sont
identiques et presque superposables, on ne peut douter qu'on ait devant
les yeux un document physionomique parfait.

Deux documents, entre autres, parmi ceux reproduits dans ce livre
prcieusement illustr, mritent comparaison. C'est d'abord, en tte du
volume, le buste extraordinaire que l'auteur a fait photographier 
Florence dans l'angle et sous le jour choisis par lui, et qui nous
prsente, pour la premire fois, sous son aspect total et brutal,
Franois Gonzague, mari d'Isabelle d'Est et chef des armes italiennes
confdres contre la France  la bataille de Fornoue. Plus loin, dans
le mme volume, en regard de la page 162, la photographie de la Vierge
de la Victoire nous donne de cette tte une ide assez diffrente bien
que fort juste aussi. C'est le triomphe du portraitiste que ce profil de
Mantegna, rigoureusement exact au point de vue physionomique et
cependant transfigur par une expression passagre. Mais le buste,
semble-t-il, reflte mieux encore que le profil la physionomie morale du
personnage, telle que l'historien a pu la reconstituer srement, d'aprs
les lettres du temps. Ainsi Franois Gonzague, marquis de Mantoue,
renat auprs d'Isabelle d'Est,  qui est consacre le plus merveilleux
chapitre de ce livre, Isabelle d'Est, la belle-soeur de Lucrce Borgia
et de Ludovic le More, la tante du conntable de Bourbon qui prit Rome,
l'extraordinaire collectionneuse, l'inspiratrice d'une foule d'oeuvres
runies au Louvre, et qui, vritablement--oh! comme nous en doutons peu
aprs avoir eu la joie rvlatrice de ces pages de vie et de
lumire--suffit  incarner toute la Renaissance accomplie et
triomphante.

ALBRIC CAHUET.

_Voir dans_ La Petite Illustration _le compte rendu des autres livres
nouveaux._



LES THTRES

_Les Honneurs de la guerre_, tel est le titre de la comdie de M.
Maurice Hennequin, qui obtient au Vaudeville un vif succs. Le sujet en
est ternel: c'est le dsaccord conjugal; mais joliment renouvel, il
vaut par ses dtails plaisants. Un boulevardier fourbu rve de vie
range; pour se l'assurer il prend femme dans une austre famille
provinciale. La jeune marie entend au contraire mener la vie
parisienne. C'est la msentente, la dsunion. Il leur faut le divorce.
A tour de rle, ils simulent des flagrants dlits, dans une mulation
comique  vouloir se donner tous les torts, par crainte d'tre celui
qui est tromp. C'est ce que leur amour-propre appelle avoir les
honneurs de la guerre. Ce ne serait pas un bon vaudeville s'ils ne
s'avisaient pas, au troisime acte, qu'ils s'adorent et sont faits pour
s'entendre.

Molire reprend dcidment une vogue nouvelle. Voici qu'on lui offre, en
dehors de la Comdie-Franaise et de l'Odon, la plus gnreuse
hospitalit. La Comdie des Champs-Elyses a donn une curieuse
reprsentation des _Femmes savantes_, bien mise en scne par M. Henri
Beaulieu, et prcde d'une spirituelle confrence de Mme Marcelle
Tinayre; presque en mme temps, au concert Bobino, c'est au _Mdecin
malgr lui_ qu'une troupe de caf-concert imprimait un mouvement, un
ralisme saisissants.

De Genve nous arrive l'cho du succs fait  la trilogie Mathias
Morhardt. Cet ensemble d'oeuvres comprenait trois drames: _A la gloire
d'aimer, la Princesse Hlne, la Mort du Roi._ La premire pice
prsente des amours de souverains contraries par l'tiquette troite et
qui s'achvent tragiquement. Dans la deuxime, par opposition, un vieux
prince a pous une jeune princesse pour la librer du protocole: elle
en profite pour le tromper. La dernire pice, inspire des rapports de
Louis de Bavire et de Wagner, rapproche le gnie de la folie en route
vers la mort. Ces oeuvres, d'une conception morale un peu hautaine, au
style  la fois sobre et magnifique, ont reu l'accueil chaleureux des
lettrs accourus  l'appel des organisateurs.



LE NUMROTAGE DES ROUTES

Le numrotage des routes, tel que l'avait propos _L'Illustration_,
vient d'tre dcid par les ministres comptents.

Le 8 juin 1912, aprs avoir expos les services que rendrait
l'inscription des numros des routes sur les bornes kilomtriques,
_L'Illustration_ concluait:

Pour amener la gnralisation du numrotage et le rendre rellement
pratique, deux circulaires ministrielles suffisent: l'une, du ministre
des Travaux publics aux ingnieurs en chef dos ponts et chausses de qui
dpendent les routes nationales; l'autre, du ministre de l'Intrieur aux
prfets qui la feraient appliquer par les agents voyers.

 Le travail serait excut par les cantonniers qui sont dj
familiariss avec l'usage du pochoir servant  peindre les lettres et
les chiffres, et la dpense de peinture, trs minime, serait supporte
par 1er fonds ordinaires d'entretien. En cinq ou six mois, l'opration
peut tre termine sans crdits spciaux.

L'administration essaya alors, sur la route de Paris  Trouville, un
nouveau mode de jalonnement qui fut dcrit dans notre numro du 21
septembre. Tout en rendant hommage  cette tentative, nous nous tions
permis quelques critiques, faisant remarquer notamment que la face de la
borne regardant la route tait trop charge d'inscriptions et portait
des indications figurant dj sur les faces latrales.

Notre proposition, reprise et appuye par la ptition pour le numrotage
des routes de France, vient de recevoir la conscration officielle: les
deux circulaires rclames ont t expdies il y a quelques jours par
les ministres comptents. Qu'il nous soit permis de souligner un
rsultat qui montre ce que peut produire la puissante diffusion de
_L'Illustration_, mise au service d'une ide juste.

Devanant les instructions ministrielles, M. Wendelle, l'agent voyer en
chef de la Nivre, a dj rectifi toutes les bornes de son dpartement.
Grce  cette heureuse initiative, nous pouvons mettre sous les yeux de
nos lecteurs une scne familire de la vie de la route qui se reproduira
demain dans tous les coins de la France.

D'aprs l'exprience faite dans la Nivre, le travail de rfection dure
de huit jours  un mois par canton et revient de 10  30 francs. Le
travail s'effectuant simultanment dans tous les cantons, l'opration
peut tre facilement termine avant l't. Nous sommes certains que tous
les ingnieurs et agents voyers en chef, dont le dvouement  la cause
du tourisme est si grand, auront  coeur de hter le plus possible le
moment o, sur des routes parfaitement jalonnes, l'automobiliste et le
cycliste pourront se livrer aux longues randonnes sans crainte de
s'garer.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

LE PSEUDO-LANGAGE DES ANIMAUX.

On a beaucoup blagu jadis le docteur Garner qui fut s'installer dans
les forts quatoriales pour tudier le langage des singes. Cet
observateur intrpide tait pourtant un homme srieux dont aujourd'hui
encore le monde savant discute les conclusions.

Pour M. Garner, les btes possdent un langage; les mammifres d'un
ordre lev, les singes en particulier, parlent. Et ce langage concide
avec celui de l'homme.

M. Louis Boutan, professeur de zoologie  la Facult des sciences de
Bordeaux, estime au contraire que les sons mis par les animaux ne se
caractrisent pas comme une forme de langage analogue au langage humain;
c'est un _pseudo-langage_ de qualit essentiellement diffrente,
traduisant une pense rudimentaire  laquelle ne correspond aucun mot.

M. Boutan, comme M. Garner, est un grand voyageur. Il a profit de son
sjour au Laos pour introduire dans son foyer familial un jeune gibbon
femelle rpondant au doux nom de Ppe; pendant plus de cinq annes
conscutives, il a not les manifestations vocales de cet anthropode
dont il nous conte aujourd'hui la vie intellectuelle. (_Pseudo-langage_,
chez Saugnac  Bordeaux.)

Voici quelques-uns des cris familiers  Ppe:

_Hc hoc, huc_: cri gnral,  signification imprcise, pouss en face
d'aliments prsents  l'animal, ou  la vue d'une personne ou d'un
animal connu.

[Illustration: Cantonnier rectifiant, au pochoir, le numrotage des
routes sur les bornes kilomtriques de la Nivre.]

_Couiiiiiii_ (trs aigu et rpt  plusieurs reprises). Cri de grande
satisfaction, aliment particulirement dlicat et qu'on n'a pas dgust
depuis longtemps.

_Hem-hem_ ( la fois toux et han exprimant l'effort). Cri frquent
quand l'animal s'lance de branche en branche et goutte le plaisir de
sauter dans les arbres.

_Koc, Kog-koug...hiiig_ (avec manifestation de colre). Franche
hostilit.

_Ook-okoug_ (grave et saccad). Cri signalant un danger et quelque chose
d'effrayant ou d'inconnu.

_Crug-cruuug_ (accompagn d'un grincement de dents). Cri rare, trs
caractristique, exprimant un sentiment peu comprhensible. Ennui de la
solitude. Malaise...

_Thuiiwwg_ (doux et plaintif). Cri pour appeler l'attention d'une
personne amie et qu'on est port  traduire: Je suis l... occupez-vous
de moi.

_Kuhig... ouk_. Cri par lequel l'animal (jeune) exprime une satisfaction
mitige aprs un jeu ou une plaisanterie qui dpasse la mesure.

Etc.

En rsum, le plus grand nombre des sons mis par le gibbon se rattache
nettement  trois tats de l'animal:

tat de satisfaction ou de bien-tre;

tat de malaise ou de crainte;

tat d'excitation.

M. Boutan ajoute:

Quoique j'aie eu l'occasion d'observer l'animal dans les circonstances
les plus intimes de sa vie; quoique l'anthropode ft plac dans des
conditions beaucoup plus favorables au dveloppement de ses facults que
les singes que l'on peut observer dans les mnageries, puisqu'il prenait
ses repas  table, couchait dans un berceau et tait soign comme un
enfant, je n'ai pu dmler dans les sons mis que des cris indiquant des
sensations gnrales, se ramenant toutes  l'tat de bien-tre, de
malaise ou d'excitation.

L'auteur pose ensuite en principe qu'il y a langage, lorsque les sons
mis sont conventionnels et reprsentent des mots; il y a pseudo-langage
quand les sons mis sont spontans et instinctifs.

Or, Ppe, spare de ses semblables ds sa plus tendre enfance, n'avait
pu apprendre de ses congnres les sons qu'elle se plaisait  mettre;
d'autre part, elle s'est toujours refuse  rpter les sons que ses
matres cherchaient  lui apprendre.

Et, aprs avoir cit nombre d'autres petits faits, M. Boutan conclut en
adoptant pour les animaux l'expression de _pseudo-langage_, le nom de
_langage_ tant rserv exclusivement aux sons acquis par l'ducation.
Toutefois, il accorde le _langage rudimentaire_ au perroquet et aux
autres oiseaux imitateurs.

LA PRODUCTION DU BL DANS LE MONDE.

Des documents officiels, rcemment publis, permettent d'valuer  100
millions d'hectares la surface cultive en bl dans le monde.

Cette augmentation est due au dveloppement de la culture dans les pays
neufs, car, aux tats-Unis, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en
Danemark, en Suisse et mme en France, il y a rduction.

L'accroissement de la culture est d'ailleurs doubl de l'augmentation
gnral du rendement. Celui-ci, trs variable selon les pays, va de 27,8
quintaux  l'hectare en Danemark,  6,7 quintaux en Russie. En France,
le rendement est de 13,6 quintaux.

Depuis vingt-cinq ans, la production du bl s'est leve de 600 millions
de quintaux  prs d'un milliard (979.866.591 quintaux en 1910), soit un
accroissement de 66,66 %, alors que la population des pays intresss
pissait de 770.738.000  993.584.000 habitants, c'est--dire augmentait
seulement de 28,90 %. La disponibilit moyenne s'levait donc de 77
kilos 84  100,64.

La production franaise a t, en 1911, de 87.727.100 quintaux.

Si la production du bl est encore susceptible d'une large augmentation,
on peut noter cependant une transformation dans le mode de son emploi.
La consommation du pain tend  diminuer, mme en France, devant l'emploi
des diffrentes formes de ptes alimentaires, et aussi devant
l'accroissement de la consommation de la viande et des boissons
alcooliques.

UNE APPLICATION DE LA MTHODE HBERT DANS L'ARME.

Nous avons,  plusieurs reprises, constat la grande faveur qui a
accueilli la mthode de gymnastique naturelle enseigne, dans la
marine, par le lieutenant de vaisseau Hbert. Au moment o la cration
du Collge d'Athltes de Reims, dont il devient le directeur, va
consacrer ce succs, il est intressant de signaler que son systme
d'ducation physique, ds longtemps rglementaire dans notre flotte, a
t nagure appliqu, pendant quelque temps, dans l'arme, o il
promettait de donner des rsultats excellents. M. le gnral Jourdy,
ancien commandant du 11e corps, nous rappelle aujourd'hui cet heureux
essai, qui eut lieu, sous ses auspices, en 1909. Frapp du remarquable,
entranement auquel taient parvenus les jeunes lves du lieutenant de
vaisseau Hbert  Lorient, il recommanda sa mthode au colonel du 62e
rgiment d'infanterie, qui tient garnison dans ce port de mer: il leur
sembla  tous deux que ce qui russissait si bien aux fusiliers-marins
devait galement convenir aux fantassins,--sauf  remplacer la natation
par un complment de marche.

Quelques mois suffirent, en effet, nous crit le gnral Jourdy, pour
inculquer aux contingents bretons et vendens, naturellement un peu
lourds, un allant et un entrain endiabls: plus de malingres et
infiniment peu de malades, plus de tranards dans les marches,--mais des
gaillards souples, bien plants,  l'allure fire, assure, franchissant
allgrement haies et fosss aux manoeuvres. Un hasard voulut que le
capitaine Adlerstrahl, de la garde royale sudoise, accomplt  ce
moment un stage au rgiment d'infanterie de Nantes; il fut conduit 
Lorient, et, tmoin des exercices de nos soldats, dclara qu'on ne
faisait pas mieux en Sude, pays classique d'une gymnastique clbre.

 Le rgiment de Lorient, conclut le gnral Jourdy, a pu ainsi
emprunter  la mthode du lieutenant de vaisseau un procd d'ducation
militaire dont on n'a eu qu' se louer.

LA POLICE AMRICAINE ET LES SUFFRAGETTES

En signalant, dans notre numro du 15 mars dernier, la grande procession
des suffragettes amricaines qui s'est droule  Washington le jour de
l'entre en fonctions du nouveau prsident M. Woodrow Wilson, nous avions
indiqu que, pour dissoudre cette procession, on avait eu recours 
l'intervention des troupes de cavalerie, appeles de Fort Myer. Une de
nos lectrices de Washington, Mlle Barbara Kauffmann, nous crit que,
tout au contraire, on ne dut faire appel  la cavalerie que dans le but
de protger les suffragettes contre la foule. L'incident a eu son cho,
au Congrs, et l'attitude de la police, insuffisante, parat-il, pour
assurer le calme de la manifestation, a t assez vivement critique dans
certains milieux.

L'ALCOOL DE VIN EN ALLEMAGNE.

Depuis quelques annes, la distillation du vin prend en Allemagne un
dveloppement considrable. En 1908, la production d'alcool de vin ne
dpassait gure 3.000 ou 3.500 hectolitres; elle a atteint 13.000
hectolitres en 1911.

En mme temps, le nombre des distilleries passait seulement de 142 
169; mais ces tablissements croissaient en importance et
perfectionnaient leur technique de telle faon que le rendement en
alcool par hectolitre de vin passait de 17 litres . 19,7 litres. Il va
sans dire qu'une partie de cet alcool est prsent au consommateur comme
cognac franais.

PAUL JANSON

Notre correspondant de Bruxelles nous crit:

La mort et les funrailles de Paul Janson, le Mirabeau ou le
Gambetta de la Belgique, incinr mardi matin  Paris, au
Pre-Lachaise, se sont produites dans des circonstances presque
dramatiques. Car cet avocat, le plus loquent du barreau belge, et cet
homme politique, le plus ardent du Parlement de Bruxelles, avait t
baptis le pre du suffrage universel,--de ce suffrage universel, pour
la conqute duquel 400.000 ouvriers ont abandonn le travail au moment
o son principal protagoniste entrait en agonie. Ce sont, en effet, les
efforts acharns de ce Ligeois, de descendance franaise, qui
assurrent l'inscription du _principe_ du suffrage universel dans la
Constitution belge. Malgr lui, le principe ne fut adopt, en 1893,
qu'avec le correctif du vote plural (supplment de voix aux
propritaires, aux chefs de famille et aux intellectuels diplms).
C'est contre ce correctif, donc pour le suffrage galitaire, que
s'insurgeaient les ouvriers de la grande industrie au moment o une
multitude immense, comprenant des lgions de grvistes, escortait lundi
les restes de Paul Janson  la gare du Midi, d'o ils allaient partir
pour Paris.

[Illustration: M. Paul Janson.--_Phot. Alexandre._]

D'aucuns craignaient que de telles obsques, en un instant de si
profonde fivre politique, ne fussent une occasion de dsordres. Ces
craintes taient heureusement chimriques. On ne vit jamais foules plus
recueillies, plus admirablement calmes et ordonnes, malgr la presque
totale absence de force arme.



LA MORT DES ENFANTS

DE Mme ISADORA DUNCAN

(Voir notre gravure de premire page.)

La gracieuse image que nous reproduisons en notre premire page semble
faite pour voquer tout le bonheur d'une orgueilleuse maternit, et les
yeux aimeraient  se reposer longuement sur elle, sans qu'aucun voile de
tristesse vienne obscurcir son charme tendre... Une cruelle fatalit
veut aujourd'hui qu'elle rappelle la plus grande douleur, le suprme
dchirement que puisse prouver une mre. Et tout ce qui, dans ce doux
tableau, devrait faire natre de riantes penses--la confiance cline
des enfants, l'enveloppante caresse de celle dont ils sont le bien le
plus cher--devient autant de sujets de commisration profonde, d'effroi.

L'horreur de la catastrophe dans laquelle ont pri les deux enfants de
Mme Isadora Duncan--deux adorables petits tres, Patrick et Doodie,
celui-ci, ravissant baby de trois ans, aux blonds cheveux boucls,
celle-l jolie fillette qui venait d'atteindre sa sixime anne--et leur
infortune gouvernante, demeure ineffaable dans l'esprit. Chacun en a
revcu, avec un serrement de coeur, les affreux dtails: d'abord le
dpart,  Neuilly, des petits et de leur gouvernante fidle, miss Annie
Sim, dans la limousine qui devait les emmener, de l'htel o habite Mme
Isadora Duncan,  Versailles; puis l'arrt brusque de la voiture
coupe, dans sa route,  l'angle du boulevard Bourdon, par un
auto-taxi filant  toute vitesse; le dmarrage imprvu de l'automobile
se dirigeant vers la Seine toute proche, au moment o le chauffeur
tournait la manivelle de mise en marche; ses vains efforts pour remonter
sur son sige et faire manoeuvrer les freins; enfin, l'effroyable chute
dans le fleuve, qu'aucun parapet ne borde  cet endroit, et le
courageux, mais lent et maladroit sauvetage...

La pure artiste, si aime des Parisiens, que ds longtemps avaient
sduits ses danses o la beaut des gestes sait exprimer toute la
richesse des rythmes musicaux--nos lecteurs se souviennent avec quel
bonheur elles furent restitues, nagure, dans les dessins donns 
_L'Illustration_ par le peintre A.-P. Gorguet--Isadora Duncan est
frappe par ce double deuil au lendemain d'un triomphe. La veille mme
du drame, elle interprtait sur la scne du Chtelet, _l'Iphignie_ de
Gluck, devant une salle transporte d'enthousiasme. Elle n'est plus
aujourd'hui qu'une mre pitoyable, anantie dans sa souffrance.



VISITES FRANCO-ALLEMANDES EN AROPLANE

DEUX PERFORMANCES BIEN DIFFRENTES

Le Zeppelin gar  Lunville tait  peine rentr  Metz qu'un aviateur
franais, Pierre Daucourt, s'envolait de Paris le matin et arrivait pour
dner  Berlin o l'attendait un accueil triomphal.

L'auteur de cette prouesse compte parmi nos meilleurs pilotes. Dj
dtenteur de la coupe Pommery avec un parcours de 852 kilomtres, il
tenait  gagner une nouvelle prime. Parti de l'arodrome de Bue  5
heures du matin, il atterrissait  6 h. 30, sur l'arodrome de
Johannistal, aprs un arrt  Hanovre et  Lige. Il avait mis environ
huit heures, escales dduites, pour franchir une distance  vol d'oiseau
de 300 kilomtres.

[Illustration: L'aviateur franais Daucourt porte en triomphe  son
arrive  Berlin.]

Notre compatriote fut reu avec une cordialit  laquelle il est juste
de rendre hommage; cordialit gale, du reste,  celle que nous saurions
tmoigner  un aviateur berlinois accomplissant un raid aussi
magnifique. Les nombreux aviateurs allemands, qui voluaient 
Johannistal, quittrent leurs appareils pour porter le camarade franais
en triomphe; le major Tschudi lui adressa des flicitations officielles
et organisa en son honneur un banquet qui consacra une fois de plus la
fraternit sportive, ignorante des frontires et les susceptibilits
patriotiques excessives.

La performance de Daucourt est d'autant plus remarquable que, sur une
notable partie du trajet, il dut lutter contre un vent violent, et qu'il
laissa bien loin derrire lui un concurrent redoutable. Au moment mme
o il quittait Bue, en effet, l'aviateur Audemars s'envolait de
Villacoublay. Forc d'atterrir prs de Bonn, il jugea prudent de ne
point repartir.

A peu de jours de l deux officiers allemands se signalaient par un raid
en sens inverse, accompli dans des conditions quelque peu diffrentes.
Mardi dernier, un biplan militaire allemand atterrissait dans un champ 
Arracourt, petit village franais situ  environ 3 kilomtres de la
frontire et  25 kilomtres de Nancy. On en vit sortir deux officiers
en uniforme, qui furent reus tout d'abord par M. Maire, maire de la
commune, et par sa fille, et parurent aussi surpris que dsappoints de
se trouver sur notre territoire.

Le capitaine von Wall et le lieutenant von Mirbach expliqurent que leur
biplan appartenait  une escadrille de quatre appareils, partis le matin
de Darmstadt pour se rendre  Metz. Volant  une grande hauteur, un peu
gns par la brume et n'ayant plus d'essence, ils avaient atterri, se
croyant en de de la frontire.

L'explication parut sincre. On ne trouva dans le biplan aucun appareil
photographique ni aucune pice suspecte, et le rservoir d'essence,
d'une contenance de 75 litres, tait vide. On apprit du reste bientt
que les trois autres avions s'taient eux-mmes gars.

L'appareil fut gard militairement, en prsence d'une foule vite
accourue, qui n'eut point de peine  garder une correction minemment
franaise.

De leur ct, les officiers allemands,  qui on avait offert toutes
facilits pour se restaurer et pour se ravitailler en essence,
s'efforcrent de se montrer aimables pour les officiers franais qui
vinrent les visiter.

Vers 5 heures, la dcision du ministre parvenait  M. Lacombe,
sous-prfet de Lunville (nomm le jour mme prfet des Basses-Alpes),
arriv sur les lieux peu de temps aprs l'atterrissage, et qui avait
dj fait preuve du plus grand tact lors de la visite du Zeppelin. Il
dclara aux aviateurs allemands que le gouvernement les autorisait 
repartir par la voie des airs.

Le capitaine von Wall remercia le sous-prfet des gards qu'on lui avait
tmoigns, et quelques instants plus tard le biplan repassait la
frontire.

L'incident est clos. Mais, comme il fallait s'y attendre, M. Cambon,
notre ambassadeur  Berlin a fait remarquer  la chancellerie impriale
que les atterrissages d'officiers allemands en territoire franais sont
un peu frquents. L'observation a t correctement accueillie, et les
deux gouvernements vont tudier une rglementation de la navigation
arienne.

La rception, dont les officiers gars ont reconnu eux-mmes la
courtoisie, paratra peut-tre insuffisante au correspondant qui nous a
transmis la photographie reproduite ci-contre, montrant notre
compatriote Daucourt port en triomphe sur l'arodrome de Johannistal.
Ce correspondant nous crit: Voil comment nous recevons vos aviateurs
quand ils viennent  Berlin! La manire diffre de votre faon de
recevoir le Zeppelin.

La manire dont Daucourt arriva  Berlin ne diffre-t-elle pas aussi un
peu de celle des officiers allemands qui s'garent sur notre territoire
au cours de voyages commands par leur tat-major? Et s'il est conforme
aux traditions franaises d'accueillir ces messieurs avec courtoisie,
quand leur bonne foi parat tablie, ne serait-il pas excessif de les
porter eux aussi en triomphe?



LES FIANAILLES DE DOM MANOEL

Dom Manol, le jeune souverain proscrit du Portugal, qui, avant, pendant
et aprs son rgne bref, connut tant d'vnements tragiques, va pouvoir
vivre enfin un plus aimable et plus reposant chapitre de sa destine
incertaine. On vient, en effet, d'annoncer, ses toutes rcentes
fianailles, officielles depuis le 20 de ce mois. La fiance est
Allemande: c'est la princesse Augusta-Victoria de Hohenzollern, fille du
prince Guillaume de Hohenzollern Sigmaringen, appartenant  la branche
catholique de la famille Hohenzollern. La mre de la princesse
Augusta-Victoria tait une princesse de Bourbon et Sicile. L'impratrice
d'Allemagne est la marraine de la fiance qui, ne  Potsdam, a
vingt-deux ans. Dom Manol est de deux ans plus g. Notre photographie
a t prise le jour des fianailles,  Potsdam.

[Illustration: Dom Manol et sa fiance, la princesse Augusta-Victoria.]

[Illustration: Le biplan militaire allemand  Arracourt et les deux
officiers qui le montaient, le capitaine von Wall, pilote, et le
lieutenant von, Mirbach, observateur.]



UTILISATION DU TLPHONE, par Henriot.










End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3661, 26 ***

***** This file should be named 38002-8.txt or 38002-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/8/0/0/38002/

Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
